The Project Gutenberg EBook of Ivanhoe (2/4), by Walter Scott

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Title: Ivanhoe (2/4)
       Le retour du crois

Author: Walter Scott

Translator: Albert Montmont

Release Date: November 15, 2010 [EBook #34332]
[Last updated: March 26, 2012]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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IVANHOE.


OU

LE RETOUR DU CROIS

Par Walter Scott.


TRADUCTION NOUVELLE

PAR M. ALBERT-MONTMONT.


      Toujours de son dpart il faisait les apprts,
      Prenait cong sans cesse, et ne partait jamais.
      (_Trad. de Prior_.)


TOME  DEUXIME.



PARIS.

RIGNOUX, IMPRIMEUR-LIBRAIRE, DITEUR,
Rue des Francs-Bourgeois-S.-Michel, n 8.

AMABLE GOBIN ET Cie,
Successeurs de la Maison Baudouin, rue de Vaugirard, 17.

1829.

IVANHOE
OU
LE RETOUR DU CROIS.




CHAPITRE XI.


_Premier voleur._

Halte l, monsieur; jetez-nous votre bourse si vous ne voulez pas que
nous vous la prenions de force.

_Sperd._

Nous sommes perdus! ce sont les sclrats que tous les voyageurs
craignent tant.

_Valentin._

Mes amis.....

_Premier voleur._

Ne nous appelez pas ainsi, monsieur; nous ne sommes pas vos amis, mais
vos ennemis.

_Deuxime voleur._

Paix! il faut l'couter!...

_Troisime voleur._

Oui, par ma barbe, il faut l'couter! c'est un homme comme il faut.

Shakspeare, _les deux Gentilshommes de Venise_.



Notre gardien de pourceaux n'tait pas  la fin de ses aventures
nocturnes, et il commenait en effet  s'en douter, lorsqu'aprs avoir
travers la plus grande partie de la ville d'Ashby, et avoir pass prs
de quelques maisons isoles qui en formaient le faubourg, il se trouva
dans un chemin creux, entre deux monticules couverts de noisetiers et de
buis, entremls de chnes qui tendaient leurs branches sur la route,
d'ailleurs trs raboteuse et pleine d'ornires profondes, creuses par
le roulis journalier de voitures de toute espce, de celles surtout qui
avaient rcemment transport tous les matriaux ncessaires  la
construction des galeries leves autour de la lice du tournoi; enfin
l'obscurit tait encore rendue plus grande par le feuillage et les
branches des arbres qui interceptaient le peu de clart que la lune
aurait pu y verser dans une belle nuit d't. Le bruit lointain des
divertissemens de la ville, celui des chants joyeux, des clats de rire
de la multitude, maris au son des divers instrumens, tout cela, en
rappelant au souvenir de Gurth cette foule de guerriers, de gens de
toute condition et sans aveu, qui se trouvaient  Ashby, tintait malgr
lui  son oreille, et augmentait son inquitude et son embarras. Dans sa
perplexit, il se dit  lui-mme: Par le ciel et par saint Dunstan, la
juive avait raison! je voudrais tre en sret, moi et mon trsor. Il y
a ici un si grand nombre, je n'ose pas dire de voleurs, mais de
soi-disant chevaliers errans, d'cuyers, de mnestrels, de jongleurs,
d'archers et de vauriens affams et vagabonds, qu'un homme ayant un marc
d'argent en poche ne saurait tre en pleine scurit;  plus forte
raison celui qui, comme moi, a une si norme somme de sequins. Je
voudrais tre au bout de ce chemin redout, pour apercevoir les clercs
de saint Nicolas avant qu'ils ne tombent sur les paules. Afin
d'atteindre la plaine  laquelle menait ce chemin creux, notre voyageur
doubla donc le pas; mais, dans l'endroit prcisment o le bois qui
garnissait les deux hauteurs tait le plus fourr, le plus touffu,
quatre hommes s'lancent sur lui, deux de chaque ct du chemin, et ils
le tiennent si bien serr, que tous efforts de sa part, toute rsistance
deviennent inutiles.

Ta bourse! lui dit l'un d'eux; nous sommes des gens serviables, et nous
dbarrassons les voyageurs des plus ou moins lourds fardeaux qui les
gnent dans leur marche.--Vous ne me dbarrasseriez pas facilement de
celui que je porte, si je pouvais me dfendre, rpondit Gurth, dont la
probit inne et sans tache l'empchait de se taire et de ne pas
s'puiser en efforts, malgr l'imminence du danger prsent. C'est ce
que nous allons voir, rpliqua le voleur. Si tu aimes les os briss et
la bourse coupe, rien n'est plus facile; on pourra galement t'ouvrir
deux veines en mme temps. Qu'on l'emmne dans le bois, dit-il  ses
compagnons.

On fora Gurth  gravir la hauteur du ct gauche du chemin, et on
l'entrana de vive force dans un petit bois qui s'tendait jusqu' la
plaine; on le fit marcher ainsi jusque dans le plus pais du taillis.
L, se trouvait une espce de clairire o se jouaient les pales rayons
de la lune, o les bandits s'arrtrent avec leur victime, et o ils
furent joints par deux autres. Ce fut en cet endroit que Gurth, au moyen
de cette faible lueur, put s'apercevoir que ces six larrons portaient
des masques, ce qui ne lui aurait laiss aucun doute sur leur
profession, s'il avait pu en concevoir d'aprs la manire brutale dont
il venait d'tre arrt et saisi, et si le lieu mme de l'arrestation
n'et tmoign contre ses assassins. Combien as-tu d'argent? lui
demanda un des nouveaux venus.--Trente sequins m'appartiennent,
rpondit Gurth avec assurance.--Mensonge! mensonge! s'crirent tous
les brigands; un Saxon aurait trente sequins, et partirait de la ville
sans tre ivre? impossible! confiscation irrvocable de tout ce qu'il
porte.--Je les gardais pour acheter ma libert, dit Gurth.--Tu n'es
qu'un ne, cria l'un des voleurs; trois pintes de double bire
t'auraient rendu aussi libre et plus libre que ton matre, ft-il Saxon,
comme toi.--C'est une triste vrit, dit Gurth; mais si trente sequins
vous contentaient, lchez moi le bras, et je vous les compterai.--Un
instant, reprit encore un des nouveaux venus, qui semblait tre le chef;
le sac que tu portes sous ton manteau renferme plus d'argent que tu n'en
dclares.--Il appartient au brave chevalier, mon matre, rpondit
Gurth, et certainement je ne vous en aurais point parl, si vous aviez
voulu vous contenter de ce qui m'appartient.--Tu es un brave garon,
par ma foi! et tout dvous que nous soyons  saint Nicolas, tu peux
encore sauver tes trente sequins, si tu veux tre sincre avec nous.
Mais, en attendant, mets  terre le poids qui te gne. Et aussitt il
lui prit un sac de cuir, dans lequel se trouvaient la bourse de Rebecca
et le reste des sequins qu'il avait apports.

Continuant alors son interrogatoire: Quel est ton matre? lui
demanda-t-il.--Le chevalier dshrit.--Qui a remport le prix
aujourd'hui? Quel est son nom et son lignage?--Son bon plaisir est
qu'on l'ignore, et ce n'est pas de moi que vous l'apprendrez.--Et
toi-mme, comment te nommes-tu?--Vous dire mon nom, ce serait vous
dsigner mon matre.--Tu es un fidle serviteur. Mais comment cet or
appartient-il  ton matre? Est-ce par hritage ou  quelque autre
titre?--C'est par le droit de sa bonne lance. Ce sac renferme la
ranon de quatre beaux coursiers et d'autant de belles armures.--Combien
s'y trouve-t-il?--Deux cents sequins.--Pas davantage? Ton matre a
t bien modr envers les vaincus; ils en ont t quittes  bon march.
Dis-moi ceux qui ont pay cette ranon. Gurth obit.

Mais tu ne me parles pas du templier, reprit le chef. Tu ne peux me
tromper: quelle ranon a pay sire Brian de Bois-Guilbert?--Mon matre
n'en a voulu aucune de lui. Il existe entre eux une haine  mort, et ils
ne peuvent avoir ensemble aucun rapport de courtoisie.--Bravo! dit le
chef. Et aprs un moment de rflexion: Par quel hasard, ajouta-t-il, te
trouvais-tu  Ashby avec une telle somme?--J'allais rendre au juif
Isaac d'Yorck le prix d'une armure qu'il avait prte  mon matre pour
le tournoi.--Et combien as-tu pay  Isaac? Si j'en juge par le poids,
la somme entire est encore dans ce sac.--J'ai pay quatre-vingts
sequins  Isaac, et il m'en a fait remettre cent en place.--Impossible!
Impossible! s'crirent  la fois tous les brigands. Comment oses-tu
nous en imposer par d'aussi grossiers mensonges?--Ce que je vous dis,
rpondit Gurth, est aussi vrai qu'il est vrai que vous voyez la lune.
Vous trouverez les cent sequins dans une bourse de soie spare du reste
de l'argent.--Songe, dit le chef, que tu parles d'un juif, d'un homme
aussi incapable de lcher l'or qu'il a une fois touch que les sables du
dsert le sont de rendre la coupe d'eau que le voyageur y a
verse[1].--Un juif, dit un autre chef de bandits, n'a pas plus de
piti qu'un officier du shriff  qui l'on n'a pas remis pour
boire.--Ce que je vous ai dit est pourtant vrai, rpondit
Gurth.--Qu'on allume vite une torche, dit le chef, car je veux examiner
cette bourse. Si ce drle ne ment pas, la gnrosit du juif est un
phnomne contre nature, et presque un aussi grand miracle que celui qui
fit jaillir une source d'un rocher pour ses anctres dans le dsert.

     Note 1: A Jew, as unapt to restore gold as the dry of his
     deserts to return the cup of water which the pilgrim spills
     upon them.

On alluma une torche, et le chef examina ce que la bourse contenait.
Pendant qu'il la dnouait, ses compagnons se grouprent autour de lui;
et ceux qui tenaient Gurth par le bras, mus par un excs de curiosit 
la vue de l'or, allongrent le cou pour satisfaire leur cupidit.
L'cuyer saxon, par cette inadvertance, se trouvant moins serr,
rassembla toutes ses forces musculeuses pour s'affranchir de ses liens 
l'aide d'un mouvement spontan et vigoureusement combin; et vraiment il
ft parvenu  s'vader,  se dlivrer des voleurs, s'il et voulu
renoncer  l'argent de son matre; mais cette intention ne fut pas la
sienne. Ainsi adroitement dgag des liens qui le retenaient captif, il
arracha incontinent  l'un des bandits un bton noueux, en assna un
coup vigoureux sur la tte du chef, qui ne s'attendait gure  semblable
reprsaille: ds lors la bourse tomba des mains de celui-ci, et Gurth
allait la ramasser, quand les voleurs, plus agiles, s'emparrent de
nouveau du malheureux porcher, et le tinrent plus troitement serr que
jamais.

Faquin, lui dit le chef, avec tout autre que moi ton insolence serait
dj punie: mais dans un moment tu connatras ta destine. Il faut
d'abord nous occuper de ton matre: les affaires du chevalier doivent
passer avant celles de l'cuyer, suivant les lois de la chevalerie. En
attendant, demeure en repos; car, si tu essaies le moindre mouvement, on
te mettra hors d'tat de bouger de long-temps. Camarades, dit-il alors
aux autres, cette bourse est brode en caractres hbraques; il s'y
trouve cent pices, et je crois  la vracit du yeoman. N'exigeons nul
page du chevalier son matre; il est trop des ntres pour que nous le
ranonnions: les chiens ne s'attaquent pas aux chiens tant qu'il y a des
loups et des renards en abondance[2].--Il est des ntres! reprit un
des bandits: je voudrais bien savoir comment?--N'est-il pas misrable
et dshrit comme nous? N'est-ce pas, comme nous,  la pointe de l'pe
qu'il gagne paisiblement sa vie? N'a-t-il pas vaincu Front-de-Boeuf et
Malvoisin, comme nous le ferions si l'occasion s'en prsentait? N'est-il
pas ennemi mortel de Brian de Bois-Guilbert, que nous avons tant de
raison de redouter? Autrement, voudrais-tu que nous eussions moins de
conscience qu'un mcrant, un vilain juif?--Non, tu as raison: ce
serait une honte, rpondit le mme brigand; cependant, lorsque je
servais dans la troupe du vieux Gandelyn, nous n'avions pas de tels
scrupules. Et cet insolent rustaud, je le demande, s'en ira-t-il sans
gratignure?--Non, certes, si tu peux le fustiger, rpliqua le chef.

     Note 2: Dogs should not worry dogs where wolves and foxes are
     to be found in abundance.

Ici, coquin, ajouta-t-il en s'adressant  Gurth. Sais-tu manier le
bton que tu as si vite escamot?--Je pense, dit Gurth, que vous en
avez eu une assez bonne preuve pour rpondre vous-mme  cette
question.--Oui, par ma foi, tu m'en as assn un coup vigoureux,
reprit le capitaine. Donne-s-en autant  ce garon, et tu passeras franc
d'impt. Et mme, si tu ne russis pas, tu t'es montr si fidle  ton
matre, que je me croirai, sur mon honneur, oblig de payer ta ranon.
Allons, Miller[3], prends ton bton et ne perds point la tte. Vous
autres, lchez ce drle et donnez-lui un bton: il fait assez clair pour
une telle joute.

     Note 3: Mot qui veut dire _meunier_, sens dans lequel il sera
     tout  l'heure employ.

Arms chacun d'un fort bton de mme longueur et de mme grosseur, les
deux champions vinrent se placer au milieu de la clairire, afin de
combattre plus  leur aise au clair de la lune. Les brigands faisaient
cercle autour d'eux en pouffant de rire; et criaient  leur camarade:
Allons, meunier, prends garde de payer toi-mme ton droit de passe. Le
meunier, de son ct, prenant son bton par le milieu, et le faisant
tourner sur sa tte pour imiter ce que les Franais appellent _le
moulinet_, s'cria firement: Avance, faquin, si tu l'oses; tu vas
sentir la force du poing d'un meunier.--Si tu es un meunier, rpondit
Gurth avec fermet, en jouant du bton sur sa tte de la mme manire
que son antagoniste, tu dois tre doublement voleur; et, en homme, je
te dfie.

Alors les deux champions s'attaqurent bravement, et dployrent pendant
quelques minutes une grande galit de force, de courage et d'adresse,
portant et parant les coups avec la plus rapide dextrit. Le bruit de
leurs btons frappant  coups redoubls l'un sur l'autre tait tel, qu'
une certaine distance on aurait cru qu'il y avait au moins six
combattans de chaque ct. Des combats moins acharns et moins dangereux
ont t chants en beaux vers hroques; mais celui de Gurth et du
meunier n'aura pas le mme honneur, faute d'un pote inspir qui rende
hommage  de tels adversaires. Cependant, quoique le combat du bton 
deux bouts ne soit plus pratiqu[4], nous ferons de notre mieux pour
rendre justice en prose  de si braves champions.

     Note 4: Les paysans de la Normandie se servent encore du
     bton dans leurs querelles ou leurs jeux, en faisant le
     moulinet.                                            A. M.

Ils luttrent pendant assez long-temps avec un succs balanc.
Toutefois, le meunier commena  perdre patience devant un antagoniste
aussi formidable, et en voyant ses compagnons se moquer de lui, comme
c'est d'usage en pareil cas. Cette impatience devint funeste  celui qui
la manifestait dans ce noble jeu du gourdin, lequel exige beaucoup de
sang-froid et de prsence d'esprit, et elle donna  Gurth, dou d'un
caractre trs ferme, un norme avantage dont il sut profiter. Le
meunier attaquait avec une furie extrme; les deux bouts de son bton
frappaient tour  tour sans discontinuer, et il serrait de prs son
ennemi, qui, faisant le moulinet, se couvrait la tte et le corps,
parait tous les coups, et se tenait sur la dfensive; il agissait de
l'oeil, du pied et de la main, si  propos, qu'en voyant son adversaire
manquer de respiration par la fatigue, il porta de la main gauche un
coup de l'instrument  la tte; pendant que le meunier voulut le parer,
il prcipita sa main droite  sa gauche, et, en brandissant le bton, il
atteignit au ct gauche de la tte son antagoniste dont le corps 
l'instant mesura de toute sa longueur la verte pelouse.

Trs bien! exploit digne d'un archer! s'crirent les voleurs.
Parfaitement combattu, et vive  jamais la vieille Angleterre! le Saxon
a sauv sa bourse et sa peau, le meunier a trouv son matre.--Tu peux
continuer ta route, mon ami, dit le capitaine en s'adressant  Gurth, et
en confirmant l'assentiment gnral des spectateurs; je te ferai
accompagner par deux de mes camarades, jusqu'en vue du pavillon de ton
matre, de peur que tu ne rencontres quelques autres promeneurs de nuit,
qui auraient des consciences moins timores que les ntres; car en ce
moment il y en a plus d'un aux aguets. Prends garde, cependant;
souviens-toi que tu as refus de nous dire ton nom; ne cherche pas 
dcouvrir les ntres, et  savoir qui nous sommes; car, si tu poussais
trop loin tes investigations, tu n'en serais plus quitte  si bon
march.

Gurth remercia le capitaine, et l'assura qu'il suivrait son avis. Deux
des outlaws, arms de leurs btons, lui dirent alors de les suivre, et
traversrent ensemble la fort, par un petit sentier embarrass de
broussailles, et  nombreux dtours. Sur la lisire du bois, deux hommes
parlrent  ses guides, et en reurent  l'oreille une rponse qui
permit de continuer la marche sans encombre. Le fidle cuyer reconnut
que la prcaution du chef n'avait pas t vaine, et il conclut de cette
circonstance que la bande tait nombreuse, et qu'il y avait une garde
rgulire autour du lieu de leur rendez-vous.

En arrivant sur la bruyre, Gurth n'aurait pu y trouver son chemin, qui
n'tait pas celui par o il tait venu; mais ses deux guides
l'accompagnrent jusqu' une petite minence du haut de laquelle, au
clair de la lune, on distinguait la place du tournoi, les tentes
dresses  chaque bout, avec les pannonceaux qui les ornaient, et que le
vent balanait encore; on entendait mme le chant dont les sentinelles
cherchaient  gayer leur faction nocturne.

Ici les deux voleurs s'arrtrent. Nous n'irons pas plus loin, lui
dirent-ils; car il y aurait de notre part imprudence  le tenter.
Rappelle-toi l'avertissement que tu as reu. Garde le secret sur ce qui
t'est survenu cette nuit, tu n'auras pas sujet de t'en repentir. Mais si
tu t'avisais de parler, la tour de Londres ne te protgerait pas contre
notre vengeance.--Grand merci et bonne nuit, messieurs, dit Gurth, je
suis discret de mon naturel, mais je me flatte que sans vous offenser,
je puis vous souhaiter un meilleur tat que le vtre.

 ces mots ils se sparrent. Les outlaws reprirent le chemin par o ils
taient venus, et Gurth se rendit  la tente de son matre, auquel,
nonobstant l'injonction qu'il avait reue, il conta toutes ses aventures
de la nuit. Le chevalier dshrit prouva un tonnement inexprimable,
non moins de la gnrosit de Rbecca, dont cependant il rsolut de ne
pas profiter, que de celle des voleurs,  la profession desquels un
pareil sentiment parat si tranger. Ses rflexions sur ces vnemens
singuliers furent toutefois interrompues par le besoin qu'il avait de
repos; les fatigues de la journe et celles qui l'attendaient le
lendemain le lui rendaient indispensable. Il se mit donc sur une superbe
couche que les marchaux du tournoi lui avaient fait prparer; et, de
son ct, le fidle gardien de pourceaux s'tendit sur une peau d'ours,
 travers l'entre du pavillon, de manire que personne n'et pu s'y
introduire sans l'veiller.




CHAPITRE XII.


     Les hrauts cessent maintenant de toucher, serrer et
     remonter leurs trompettes et leurs clairons, qui ne font plus
     entendre leurs sons clatans. Il ne reste plus rien  dire ou
      faire; mais de toutes parts on voit les lances se
     prcipiter au milieu des ennemis; ici l'peron pointu est
     pouss dans le flanc; l vous voyez des jouteurs et des
     cavaliers; autre part des javelots frappant des boucliers
     volent en clats; la pointe se fait jour jusqu'au coeur; les
     lances volent dans les airs  vingt pieds de hauteur; les
     pes, brillantes comme l'argent, cherchent des casques 
     briser, des cuirasses  mettre en lambeaux: le sang jaillit
     de toutes les plaies et forme de longs ruisseaux.      Chaucer.


Le jour reparut dans tout son clat; et avant que le soleil se ft un
peu lev sur l'horizon, les plus tardifs comme les plus empresss des
spectateurs taient accourus de toutes parts vers le cercle trac autour
de la lice, afin de s'assurer le poste le plus favorable, pour voir les
joutes qui allaient commencer. Les marchaux du tournoi et leurs suivans
arrivrent bientt dans l'arne, avec les hrauts d'armes, pour recevoir
les noms des chevaliers dcids  combattre, et leur demander sous quel
tendard ils voulaient se ranger. C'tait une prcaution indispensable
qui devait tablir l'galit entre les deux corps prts  tre opposs
l'un  l'autre.

Suivant l'usage, le chevalier dshrit, qui avait triomph dans le
dernier tournoi, devenait de droit le chef d'une des deux troupes,
tandis que Brian de Bois-Guilbert, regard comme le second qui avait
obtenu le plus de gloire dans le jour prcdent, fut dclar le premier
champion de l'autre bande. Ceux qui la veille s'taient rangs de son
parti revinrent sous son drapeau, except Ralph de Vipont, que sa chute
avait mis hors d'tat de reprendre de sitt son armure. Il ne manqua pas
de vaillans et nobles candidats pour remplir les rangs de l'une et
l'autre cohorte. En effet, bien que le tournoi gnral, dans lequel
beaucoup de chevaliers combattaient  la fois, devnt plus dangereux que
des combats singuliers,  cette poque du moyen ge, on le prfrait
toujours. Une foule de ces mmes chevaliers, qui n'avaient pas assez de
confiance dans leur propre habilet pour dfier un seul adversaire d'une
haute rputation, dsiraient nanmoins dployer leur courage dans un
combat gnral, o ils pouvaient lutter contre des champions moins
redoutables. Cinquante chevaliers taient dj inscrits, lorsque les
marchaux dclarrent qu'il n'en serait pas admis un plus grand nombre,
ce dont plusieurs autres, arrivs trop tard, prouvrent bien du regret.

Vers dix heures, toute la plaine tait couverte par une multitude de
personnes des deux sexes,  cheval ou  pied, empresses au tournoi; et
bientt des fanfares annoncrent le prince Jean et sa suite. Le monarque
tait entour de la plupart des chevaliers qui se proposaient de prendre
une part active  la lutte, aussi bien que de ceux dont le rle devait
se borner  celui de spectateurs. Dans le mme instant arriva le Saxon
Cedric avec lady Rowena, mais non suivi du baron Athelstane. Ce dernier
avait revtu une forte armure, afin de se mler parmi les combattans;
et,  la grande surprise de Cedric, il avait pris son rang sous la
bannire du Templier. Le Saxon fit  son ami de trs vives remontrances
sur un choix si peu judicieux; mais il n'en avait reu qu'une rponse
vasive, comme en donnent ordinairement ceux qui s'obstinent beaucoup
plus  suivre une dtermination qu' la justifier.

Athelstane cependant avait une excellente raison pour adhrer au parti
de Brian de Bois-Guilbert; mais il eut la prudence de ne point la
rvler. Quoique l'apathie de son humeur ft loin de le porter  faire
aucune dmarche pour gagner les bonnes grces de lady Rowena, il s'en
fallait qu'il demeurt insensible  ses charmes, et il considrait son
alliance avec elle comme une chose irrvocablement fixe par le
consentement de Cedric et des autres amis que la jeune personne et pu
consulter. Aussi tait-ce avec un dplaisir extrme qu'il avait vu le
vainqueur de la veille, usant de la prrogative que la coutume lui
accordait, porter son choix sur lady Rowena, et la proclamer reine de la
beaut et de l'amour. Pour le punir d'une prfrence qui venait en
quelque sorte contrarier ses desseins, Athelstane, confiant dans sa
force et son habilet, que du moins ses flatteurs ne manquaient pas de
vanter, rsolut non seulement de priver du secours de son bras le
chevalier dshrit, mais mme, si l'occasion s'en prsentait, de lui
faire sentir le poids de sa hache d'armes. Bracy et d'autres chevaliers
attachs au prince Jean s'taient rangs parmi les tenans, d'aprs
l'ordre de leur matre, qui par tous les moyens dsirait assurer la
victoire au drapeau de Brian de Bois-Guilbert. Du ct oppos, beaucoup
d'autres chevaliers normands ou anglais s'taient dclars contre les
tenans, d'autant plus volontiers qu'ils taient fiers de suivre un
champion aussi brave que le chevalier dshrit.

Sitt que le prince Jean vit que la reine du jour tait arrive, il vint
 sa rencontre avec cet air de courtoisie qu'il savait si bien prendre
quand il le voulait, et, tant de sa tte la riche toque dont elle tait
pare, il descendit de cheval, et offrit la main  lady Rowena, pour
quitter galement la selle de son palefroi, tandis que, le front
dcouvert, l'un des premiers seigneurs de sa suite tenait la bride du
coursier de la belle, qui hennissait, comme orgueilleux d'un tel
fardeau. C'est ainsi qu'il nous faut les premiers, s'cria le prince,
donner l'exemple du respect d  la reine de la beaut et de l'amour, en
nous empressant de l'accompagner jusqu'au trne o son triomphe lui a
acquis le doux privilge de s'asseoir aujourd'hui. Mesdames,
ajouta-t-il, escortez votre souveraine, et rendez-lui tous les honneurs
qu'un jour aussi vous recevrez sans doute  votre tour. En disant ces
paroles, il conduisit Rowena au sige d'honneur, vis--vis de son trne,
tandis que les dames les plus distingues par leur naissance et leur
beaut se pressaient, afin d'obtenir les places les plus voisines de
leur reine phmre.

 peine fut-elle assise, que des fanfares et des acclamations salurent
sa nouvelle dignit. Les rayons du soleil, alors dans tout son clat, se
rflchissaient sur les armes des chevaliers qui, aux deux extrmits de
la lice, se concertaient vivement sur la manire dont ils disposeraient
leur ligne, et soutiendraient l'assaut.

Les hrauts d'armes commandrent alors le silence, jusqu' ce qu'on et
termin la lecture des rgles du tournoi. Elles taient calcules de
faon  diminuer jusqu' un certain point les dangers du combat;
prcaution devenue d'autant plus ncessaire, qu'on devait faire usage
d'pes et de lances affiles. Aussi, tait-il expressment dfendu aux
champions de pousser de la pointe; il ne leur tait permis que de
frapper du plat de la lame. Un chevalier pouvait  son gr se servir
d'une massue ou d'une hache d'armes; mais le poignard lui tait
interdit. Tout chevalier dsaronn pouvait renouveler  pied le combat
avec un autre adversaire qui se trouvait dans le mme cas; mais alors
nul cavalier ne pouvait l'attaquer. Lorsqu'un chevalier parvenait 
repousser son antagoniste jusqu' l'extrmit de la lice, de manire 
lui faire toucher, de sa personne et de ses armes, la palissade,
celui-ci tait tenu de s'avouer vaincu, et son armure et son coursier
passaient  la disposition du vainqueur. Un chevalier ainsi dfait ne
pouvait plus rentrer en lice. Si un chevalier tombait renvers et hors
d'tat de se relever, son page pouvait entrer dans l'arne et emporter
son matre hors de l'enceinte; mais alors ce chevalier tait dclar
vaincu, et priv de ses armes et de son cheval. Le combat devait cesser
ds que le prince Jean jetterait dans l'arne son bton de commandement;
autre prcaution usite pour empcher l'inutile effusion du sang, par la
trop longue prolongation d'une joute dsespre. Tout chevalier qui
transgressait les rgles du tournoi, ou, de quelque manire que ce ft,
celles de la chevalerie, pouvait tre dpouill de ses armes, et oblig,
son bouclier renvers, de s'asseoir dans cette posture sur les barreaux
de la palissade, expos  la rise publique, en punition de sa dloyale
conduite.

Aprs avoir ainsi proclam ces sages dispositions, les hrauts d'armes
terminrent par une exhortation  tout bon chevalier de remplir son
devoir et de mriter la faveur de la reine de la beaut et de l'amour.
Cette proclamation finie, les hrauts se retirrent  leurs places
respectives. Alors les chevaliers s'avancrent lentement des deux bouts
de la lice, rangs en double file exactement oppose l'une  l'autre, le
chef de troupe au centre du premier rang, poste qu'il n'occupa qu'aprs
avoir pass en revue son corps, et avoir assign  chacun la place qu'il
devait garder.

C'tait un spectacle tout  la fois agrable et terrible, que de voir
tant de valeureux champions richement arms, guidant de superbes
coursiers, et se tenant tous prts  une attaque formidable, fixs sur
leur selle de guerre, comme autant de piliers d'airain, et attendant le
signal du combat avec la mme impatience que leurs gnreux coursiers,
qui, hennissant et frappant du pied la terre, brlaient de commencer un
choc pouvantable.

Pendant que les chevaliers tenaient leurs lances debout, les rayons du
soleil en faisaient briller les pointes acres, et des banderoles, les
ornant  l'envi, flottaient sur les panaches qui ombrageaient l'clat
des casques belliqueux. Ils demeurrent dans cette noble attitude
pendant que les marchaux du tournoi parcouraient les rangs avec une
rigoureuse attention, de peur que l'un des deux partis ne se trouvt
plus ou moins nombreux que l'autre. Assurs d'une balance gale, ils se
retirrent de la lice; et, d'une voix de tonnerre, Guillaume de Wyvil
donna le signal en ces mots: Laissez aller! Les trompettes sonnrent
au mme instant; les lances des chevaliers se baissrent  la fois, et
se mirent en arrt; les perons s'enfoncrent dans les flancs des
coursiers: des deux cts les premiers rangs fondirent l'un sur l'autre
au grand galop, et, lorsqu'ils se rencontrrent au milieu de l'arne,
leur choc fut si terrible, qu'on l'entendit  un mille de distance.

Le rsultat de ce premier engagement ne fut pas sur-le-champ connu des
spectateurs, car les flots de poussire levs par le trpignement des
chevaux obscurcirent l'air, et il fallut attendre quelques minutes avant
de pouvoir juger l'effet de cette rencontre meurtrire. Aussitt que
l'on put apercevoir le champ de bataille, on vit de chaque ct que la
moiti des chevaliers avaient t dsaronns, les uns vaincus par la
dextrit de leurs adversaires, les autres par une force plus grande qui
avait abattu en mme temps le cheval et le cavalier; quelques uns
gisaient sur la terre comme dans une impossibilit absolue de se
relever; d'autres taient dj sur pied, et serraient de prs ceux de
leurs ennemis qui se trouvaient dans la mme position; deux ou trois
avaient reu de si graves blessures qu'ils se voyaient hors de combat,
et, employant leurs charpes  arrter le sang, ils s'puisaient en
douloureux efforts pour s'loigner du milieu de la foule et du bruit.
Les chevaliers non dmonts, mais dont presque toutes les lances avaient
t rompues par la violence du choc, avaient maintenant l'pe  la
main; ils poussaient leurs cris de guerre, et changeaient leurs coups
avec le mme acharnement que si l'honneur et la vie de chacun eussent
dpendu de l'issue de l'action.

Le tumulte s'accrut bientt, lorsque de chaque ct le second rang, qui
formait la rserve, se prcipita au secours du premier. Les compagnons
de Brian de Bois-Guilbert criaient: _Ah! Baucan! Baucan_[5]! pour le
Temple! pour le Temple! Le parti oppos rpondait: _Desdichado!
desdichado!_[6] cri de guerre qu'il avait pris de la devise grave sur
le bouclier de son chef.

     Note 5: Le _Baucan_, que par erreur Walter-Scott crit
     _Beaucant_, tait, dit-il, le nom de la bannire des
     templiers, laquelle tait moiti noire, moiti blanche, pour
     annoncer, ajoute-t-il, qu'ils taient aussi bons et candides
     envers les chrtiens, que noirs, c'est--dire terribles
     envers les infidles. Cette explication de l'emblme est
     exacte; mais ici l'crivain anglais confond, et prend un
     tendard pour l'autre. Les templiers en avaient deux: _le
     Drapeau de guerre_ ou _Vexilium belli_, et _le Baucan_ ou
     _Baucennus_. Celui-ci, blanc, tait charg d'une croix
     gironne de gueule ou rouge, forme de quatre triangles,
     l'autre tait blanc, charg de quatre pals de sable ou noirs.

     Note 6: _Dshrit! dshrit!_ devise du chevalier Ivanhoe.

Les deux partis en vinrent derechef aux mains avec une inexprimable
furie. Le succs tait balanc, et la victoire flottait incertaine entre
les combattans. Le cliquetis des armes et les cris des champions, se
mlant  l'pre son des trompettes, touffaient les gmissemens de ceux
qui succombaient et roulaient, sur le sol et sans dfense, sous les
pieds des chevaux. Les clatantes armures des guerriers taient alors
couvertes de poussire et de sang, et se brisaient aux coups ritrs du
glaive et de la hache d'armes. Les plumes blanches qui dcoraient les
casques voltigeaient au gr de la brise comme des flocons de neige. Tout
ce qu'il y avait de brillant et de gracieux dans le costume militaire
s'tait vanoui, et ce qui demeurait visible n'tait plus de nature qu'
veiller la crainte ou la piti.

Cependant tel est l'empire de l'habitude, que non seulement la foule
obscure des spectateurs attire naturellement par les scnes d'horreur,
mais les dames elles-mmes, places dans les galeries, observaient la
mle non pas sans prouver, on le pense bien, une certaine motion,
mais sans qu'il leur vnt la moindre envie de dtourner les yeux d'une
lutte aussi terrible. En divers lieux de ces galeries on voyait, il est
vrai, les joues de la beaut plir, et on l'entendait pousser un faible
cri lorsqu'un amant, un frre ou un poux tait jet de son cheval sur
la poussire; mais, en gnral, les femmes encourageaient les
combattans, soit en applaudissant de leurs mains, soit mme en
s'criant: Brave lance! bonne pe! si un trait de courage ou un coup
vigoureux venait les tonner. Au singulier intrt que prenait le beau
sexe  ces joutes sanglantes, il est ais de sentir que les hommes en
tmoignaient un bien plus vif encore. Il se manifestait par de bruyantes
acclamations  chaque heureuse chance de succs, pendant que tous les
yeux s'attachaient sur l'arne, comme si les spectateurs eux-mmes
eussent donn ou reu les coups dont ils se bornaient simplement 
juger. A chaque pause on entendait la voix des hrauts qui s'criaient:
Courage! frappez, braves chevaliers! l'homme meurt, mais la gloire vit!
Frappez! la mort vaut mieux que la dfaite! Courage, braves chevaliers!
les yeux de la beaut contemplent vos exploits[7]!

     Note 7: Fight on, brave Knights! man dies, but glory lives!
     Fight on, death is bether than defeat! Fight on! brave
     knights! for bright eyes behold your deeds!

Au milieu des chances varies du combat, tous les regards s'efforaient
de dcouvrir les deux hros de chaque troupe, qui, s'lanant dans la
mle, encourageaient leurs compagnons tant de la voix que par
l'exemple. Tous deux multipliaient leurs prodiges de valeur; et ni Brian
de Bois-Guilbert ni le chevalier dshrit n'eussent rencontr dans les
rangs qui leur taient opposs un champion capable de se mesurer avec
eux. Dvors d'une haine mutuelle, ils tchaient rciproquement de
s'aborder, certains que la chute de l'un serait regarde comme le signal
de la victoire. Tels taient cependant la foule et le dsordre, que
pendant long-temps, pour en venir  un combat singulier, leurs efforts
chourent. Sans cesse ils taient spars par la bouillante audace des
autres chevaliers, qui tous brlaient de se distinguer en mesurant leurs
forces contre le chef du parti contraire.

Mais lorsque le champ de bataille eut commenc  s'claircir, lorsque
les uns, repousss aux deux bouts de la lice, durent s'avouer vaincus,
et que les autres, couverts de larges blessures, se virent dans
l'impuissance de continuer le combat, le templier et le chevalier
dshrit se joignirent  la fin, et fondirent l'un sur l'autre avec
toute la fureur qu'une mortelle animosit, unie  la rivalit de la
gloire, tait propre  leur inspirer. Telle fut l'adresse de tous deux
en parant et portant les coups, que les spectateurs poussrent
d'unanimes et spontanes acclamations pour exprimer leur ravissement et
leur admiration.

Mais dans ce moment le parti du chevalier dshrit eut le dessous; le
bras gigantesque de Front-de-Boeuf d'un ct, et la force prodigieuse
d'Athelstane de l'autre, frappaient et dispersaient tous ceux qui
s'offraient  leurs coups. Se voyant dlivrs de leurs antagonistes
immdiats, il parat que l'ide leur vint  tous deux au mme instant de
rendre la victoire dcisive pour leur parti, en aidant le templier 
combattre son ennemi. Ils piqurent donc de l'peron leurs coursiers, et
s'lancrent ensemble pour l'attaquer, le Normand par un flanc, et le
Saxon par l'autre. Il et t entirement impossible au chevalier
dshrit de soutenir une lutte aussi inattendue qu'ingale, s'il n'et
pas t sur-le-champ averti de son danger par le cri gnral des
assistans qui lui portaient un intrt marqu. Garde  vous! gare!
chevalier dshrit... Il vit aussitt le pril, et dchargeant un coup
terrible au templier, il fit reculer son cheval au mme instant, pour
viter le double assaut d'Athelstane et de Front-de-Boeuf; ceux-ci ayant
manqu leur but, passrent des deux cts opposs, entre l'objet de leur
attaque et le templier, pouvant  peine retenir leurs chevaux: les ayant
enfin dompts, ils les ramenrent sur l'ennemi, et tous les trois se
runirent pour faire vider les arons au chevalier dshrit. Rien
n'aurait pu le sauver de ce triple choc, sans la force remarquable et
l'tonnante agilit de son noble coursier, prix de la victoire de la
veille.

Ce coursier lui rendit un signal service, en profitant de la position
dfavorable des adversaires. Le cheval de Bois-Guilbert se trouvait
bless, et ceux de Front-de-Boeuf et d'Athelstane pliaient sous le
fardeau de leurs matres et des lourdes armures dont ils taient
couverts, outre que ces mmes coursiers avaient dj fourni la veille
leur carrire. Le chevalier dshrit sut ainsi profiter de tels
dsavantages, en faisant manoeuvrer son coursier de faon  tenir
pendant quelques instans ses trois adversaires en respect, les sparant
tour  tour avec la pointe de son pe, tournant sur lui-mme avec
l'agilit d'un faucon, et se prcipitant tantt sur l'un, tantt sur
l'autre, leur dchargeant de grands coups redoubls de son arme, sans
jamais laisser  l'ennemi le temps de se reconnatre et de frapper 
propos.

Mais quoique la lice retentt des applaudissemens prodigus  l'habilet
et au courage du chevalier inconnu, il tait vident qu'il devait  la
fin succomber; et les seigneurs qui entouraient le prince Jean le
conjuraient  l'envi de jeter dans l'enceinte son bton de commandement,
et d'pargner  un si brave chevalier l'humiliation d'tre vaincu par le
nombre. Non, par la lumire du ciel! rpondit Jean, ce mme chevalier
qui cache son nom et mprise l'hospitalit dont nous l'avons rendu
l'objet, a dj remport un prix; il est juste que d'autres aient
maintenant leur tour. Comme il parlait ainsi, un incident inattendu
changea le destin du jour.

Il y avait dans les rangs commands par le chevalier dshrit un
champion couvert d'une armure noire, mont sur un cheval noir; il tait
d'une grande taille, avec l'apparence d'une force extraordinaire. Ce
chevalier, qui ne portait aucune espce de devise sur son bouclier,
n'avait sembl prendre jusqu'alors qu'un trs faible intrt  la chance
du combat, repoussant avec facilit les chevaliers qui l'attaquaient,
mais sans poursuivre ses avantages, ni provoquer personne; en un mot, il
agissait plutt en spectateur qu'en acteur dans le tournoi, circonstance
qui lui avait attir le surnom de _Noir-Fainant_.

Tout  coup il parut sortir de son apathie, en voyant le chef de sa
troupe si vivement press; et piquant des deux son bucphale tout frais,
il s'lana comme l'clair au secours du chevalier, en s'criant d'une
voix de tonnerre: _Desdichado!_  la dlivrance[8]! Il tait temps;
car, tandis que le chevalier dshrit serrait de prs le templier,
Front-de-Boeuf s'tait approch du premier, et allait le frapper de son
pe. Mais avant que le coup ft port, le chevalier noir tomba
inopinment sur lui, et Front-de-Boeuf en un moment roula avec son
cheval sur la poussire. Le Noir-Fainant se retourne alors sur
Athelstane de Coningsburg; et, comme son pe s'tait brise sur
l'armure de Front-de-Boeuf, il arrache des mains du lourd Saxon la hache
d'armes que celui-ci brandissait, et lui en dcharge sur la tte un coup
si vigoureux, qu'Athelstane vanoui tombe de cheval et mord galement la
poussire auprs de son compagnon. Aprs ce double exploit, auquel on
applaudit d'autant plus qu'on s'y attendait le moins, le chevalier
sembla reprendre son indolence accoutume; et retournant paisiblement 
l'extrmit de l'arne il laissa son chef se mesurer de son mieux avec
Brian de Bois-Guilbert. Cette lutte n'offrait plus la mme difficult
qu'auparavant: le cheval du templier tait grivement bless, et il
succomba  la premire charge du chevalier dshrit. Brian de
Bois-Guilbert roula dans la poudre, le pied embarrass dans l'trier,
d'o il ne put se dgager. Son adversaire descendit rapidement de
cheval, et lui cria de se rendre; mais le prince Jean, plus touch de la
situation prilleuse du templier qu'il ne l'avait t de son
antagoniste, lui sauva le dshonneur de s'avouer vaincu, en jetant dans
la lice son bton de commandement, et en terminant ainsi un combat sur
le point de finir; car, du peu de chevaliers qui restaient encore dans
l'arne, la plupart, comme par un consentement tacite, avaient laiss 
leurs chefs le soin d'achever eux-mmes la lutte et de dcider la
victoire. Les cuyers, qui avaient jug difficile et dangereux
d'approcher de leurs matres pendant l'action, accoururent alors dans
l'arne pour soigner les blesss, qu'ils transportrent dans les tentes
ou au quartier dispos pour eux dans le village voisin.

     Note 8: Ou  la _rescousse!_ d'aprs le mot _rescue_ du
     texte. A. M.

C'est ainsi que se termina la mmorable passe-d'armes
d'Ashby-de-la-Zouche, un des plus fameux tournois de ce sicle; car, si
quatre chevaliers seulement, dont l'un fut tout  coup suffoqu par la
chaleur de son armure prirent sur le champ de bataille, plus de trente
furent grivement blesss et quatre ou cinq ne se rtablirent jamais.
Plusieurs moururent quelques jours aprs, et ceux qui chapprent
conservrent toute leur vie sur leur corps les marques des profondes
blessures qu'ils avaient reues dans le combat. Aussi, fut-il toujours
mentionn dans les vieilles chroniques sous le nom de belle et noble
passe-d'armes d'Ashby.

Maintenant, le prince devait proclamer le chevalier vainqueur; il dcida
que l'honneur de la journe restait  celui que la voix publique avait
surnomm le Noir fainant. On eut beau reprsenter que la victoire
appartenait bien plutt au chevalier dshrit, lequel dans le cours de
la journe avait renvers six champions de sa propre main et fini par
dsaronner le chef du parti contraire: le prince ne voulut pas cder,
il dclara que le chevalier dshrit et ses compagnons eussent perdu la
victoire sans l'aide puissante du chevalier aux armes noires, auquel il
persistait  dcerner le prix.

Cependant,  la grande surprise de toutes les galeries, le chevalier
ainsi prfr, avait quitt immdiatement la lice, et s'tait loign
vers la fort avec la mme lenteur et la mme indiffrence, qui lui
avait valu le sobriquet de Noir-Fainant. Aprs avoir t vainement
appel deux fois au son des trompettes, et deux fois proclam par les
hrauts d'armes, sans qu'on pt le trouver, il fallut bien, en son
absence, dsigner un autre chevalier pour recevoir les honneurs du
triomphe. Le prince alors ne put refuser la palme au chevalier
dshrit, et il fut proclam le champion du jour.

 travers une arne que le sang avait rendue glissante, et qui tait
couverte d'armes brises et de chevaux morts ou blesss, les marchaux
du tournoi conduisirent de nouveau le vainqueur au pied du trne du
prince Jean. Chevalier dshrit, lui dit-il, puisque c'est l'unique
titre que nous puissions vous donner, nous vous adjugeons pour la
seconde fois les honneurs de ce tournoi, et dclarons que vous avez
droit de rclamer et de recevoir des mains de la reine de la beaut et
de l'amour la couronne mrite par votre valeur. Le chevalier s'inclina
profondment et avec grace, mais ne rpondit rien.

Pendant que les trompettes sonnaient, que les hrauts d'armes levaient
leur voix, en s'criant: Honneur au brave! Gloire au vainqueur! et que
les dames agitaient leurs mouchoirs de soie et leurs voiles brods;
tandis qu'enfin tous les rangs unissaient leurs clameurs, les marchaux
conduisirent le chevalier dshrit  travers la lice d'honneur, au pied
du trne de lady Rowena.

Sur la dernire marche les champions firent mettre  genoux le
chevalier; car, dans toutes ses actions et dans tous ses mouvemens
depuis le combat, il semblait agir plutt d'aprs l'impulsion de ceux
qui l'entouraient, que par sa propre volont, et on remarqua qu'il
chancelait, lorsqu'on lui fit traverser une seconde fois la lice. Rowena
descendant de son trne, d'un pas gracieux et imposant, allait placer la
couronne qu'elle tenait  la main sur le casque du hros, lorsque les
marchaux s'crirent d'une mme voix: Cela ne doit pas tre ainsi; il
faut que sa tte soit nue. Le chevalier murmura faiblement quelques
mots, qui se perdirent dans la cavit de son casque, et qui, sans doute,
exprimaient le voeu de rester couvert. Soit par amour des formes, soit
par curiosit, les marchaux ne firent nulle attention  son apparente
rpugnance; ils lui couprent les lacets de son casque et le lui trent
sur-le-champ. On vit alors les traits d'un jeune homme de vingt-cinq
ans, le front couvert d'une paisse et courte, mais belle chevelure; ses
traits taient brunis par le soleil; il tait pale comme la mort, et on
remarquait sur son visage deux ou trois taches de sang.

Lady Rowena ne l'eut pas plutt aperu, qu'elle poussa un faible cri;
mais rappelant l'nergie de son caractre, tandis que tout son corps
tremblait de la violence d'une soudaine motion, elle posa sur la tte
languissante du vainqueur la superbe couronne qui formait la rcompense
du jour, et pronona distinctement ces mots: Je te donne cette marque
du triomphe, en tmoignage de la valeur que tu as dploye dans ce
tournoi. Ici elle s'arrta un moment, et puis elle ajouta d'une voix
plus sonore: Jamais laurier de chevalerie ne ceignit un front plus
digne de le porter.

Le chevalier dshrit pencha modestement la tte, et baisa avec respect
la main gracieuse de la jeune souveraine qui venait de le couronner;
puis, s'inclinant davantage encore, il tomba  ses pieds accabl de
fatigue et comme vanoui. La consternation devint alors gnrale.
Cedric, qui avait t frapp d'une stupeur muette,  la soudaine
apparition d'un fils qu'il avait banni de sa prsence, s'lana aussitt
comme pour le sparer de Rowena; mais il avait t devanc par les
marchaux du tournoi, qui, devinant la cause de l'vanouissement
d'Ivanhoe, s'taient hts de le dbarrasser de son armure; et en effet,
ils s'aperurent que la pointe d'une lance avait pntr  travers sa
cuirasse et lui avait fait une blessure grave au ct gauche.




CHAPITRE XIII.


     Approchez, dignes hros! s'cria le fils d'Atre; sortez de
     la foule qui vous entoure, vous qui, par l'habilet, la force
     et le courage, pouvez prtendre de surpasser la renomme de
     vos rivaux. Cette gnisse, dont vingt boeufs n'galent point
     le prix, est promise  celui qui lancera le plus loin la
     flche aile.                                    _Iliade_.


Le nom d'Ivanhoe ne fut pas plutt prononc qu'il vola de bouche en
bouche avec toute la clrit que l'intrt puisse commander et la
curiosit recevoir. Il ne fut pas long-temps  parvenir jusqu'aux
oreilles du prince, dont le front s'obscurcit  l'oue d'un tel nom: il
s'effora toutefois de drober son trouble  la connoissance de ceux qui
l'entouraient, et promenant de tous cts un regard ddaigneux.
Milords, dit-il, et vous surtout, sire prieur, que pensez-vous de la
doctrine des anciens sur les attractions et les antipathies innes? Il
me semble que je devinais la prsence du favori de mon frre, lorsque je
cherchais  pntrer le secret de ce jeune homme cach sous son
armure.--Front-de-Boeuf doit songer  restituer le fief d'Ivanhoe,
dit Bracy, qui, aprs avoir pris une part glorieuse au tournoi, avait
dpos son casque et son bouclier, et s'tait de nouveau ml  la foule
des seigneurs qui entouraient le prince.

Oui, ajouta Waldemar-Fitzurse, probablement ce jeune vainqueur va
rclamer le chteau et le manoir que Richard lui avait assigns et que
la gnrosit de votre altesse a depuis donns  Front-de-Boeuf.

Front-de-Boeuf, reprit Jean, est un homme qui avalerait trois manoirs
comme celui d'Ivanhoe, plutt que de rendre gorge d'un seul. Du reste,
messieurs, j'espre qu'ici personne ne me contestera le droit de
confrer les fiefs de la couronne aux fidles serviteurs qui
m'entourent, et qui sont prts  remplir le service militaire d'usage,
en place de ceux qui, abandonnant leur patrie, pour mener une vie
vagabonde en pays tranger, ne peuvent offrir ici leurs bras lorsque les
circonstances l'exigent. Les assistans avaient trop d'intrt dans la
question pour ne point se ranger de l'avis du prince; aussi tous
s'crirent  l'envi: C'est un prince gnreux que notre seigneur et
matre, qui s'impose  lui-mme la tche de rcompenser de fidles
serviteurs! Tous prononcrent ces paroles, car tous avaient obtenu
dj, ou espraient obtenir des garanties pareilles  celles dont
jouissait Front-de-Boeuf aux dpens des serviteurs et des favoris du roi
Richard. Le prieur Aymer joignit son adhsion au sentiment gnral;
seulement il fit observer que Jrusalem la sainte ne pouvait tre
appele un pays tranger, qu'elle tait la mre commune, _Communis
mater_; mais il ne voyait pas, ajouta-t-il, comment le chevalier
d'Ivanhoe pouvait employer cette excuse, puisque lui prieur savait de
bonne part que les croiss, sous les ordres de Richard, n'avaient jamais
t beaucoup plus loin qu'Ascalon, et que cette ville, comme tout le
monde le savait, appartenait aux Philistins, sans avoir droit  aucun
des privilges de la Cit sainte.

Waldemar, que la curiosit avait attir prs du lieu o Ivanhoe s'tait
vanoui, revint alors auprs de Jean. Ce chevalier, dit-il, ne donnera
probablement aucune inquitude srieuse  votre altesse, et ne cherchera
pas  disputer  Front-de-Boeuf la possession de ses domaines? Il a reu
des blessures graves.--Quoi qu'il en soit, reprit Jean, il est le
vainqueur du tournoi; et, ft-il dix fois notre ennemi, ou l'ami dvou
de notre frre, ce qui peut-tre est la mme chose, il faut soigner ses
blessures; que notre chirurgien se rende auprs de lui.

Un sourire amer contracta les lvres du prince, pendant qu'il prononait
ces paroles. Waldemar Fitzurse se hta de rpondre qu'Ivanhoe tait dj
transport hors de la lice, et sous la garde de ses amis. Je l'avoue,
j'ai prouv quelque motion en voyant la douleur de la reine de la
beaut et de l'amour, dont cet vnement a chang la souverainet
phmre en un vritable deuil; je ne suis pas homme  me laisser
amollir par les plaintes d'une femme en faveur de son amant; mais lady
Rowena a su rprimer son chagrin avec une telle dignit, qu'il s'est
rvl seulement lorsque, les mains jointes, elle a fix un oeil sec et
tremblant sur le corps sans mouvement tendu devant elle. Qui est donc
cette lady Rowena dont nous avons si souvent oui parler?--C'est une
riche hritire saxonne, rpondit le prieur Aymer, une rose de beaut,
un joyau de richesses, la plus belle entre mille, un bouquet de myrrhe,
une pelotte de camphre, une bonbonnire d'aromates.

Eh bien! nous dissiperons ses chagrins, nous anoblirons son sang en lui
faisant pouser un Normand; elle parat mineure, c'est donc  nous qu'il
appartient de la marier: qu'en dis-tu, de Bracy? ne serais-tu pas
dispos  obtenir de belles terres en pousant une Saxonne, aprs avoir
suivi l'exemple des amis de Guillaume-le-conqurant?--Si ses domaines
me plaisent, milord, rpondit de Bracy, il serait difficile que l'pouse
ne me plt pas, et je serais bien reconnaissant  votre altesse de cet
acte gnreux qui remplirait toutes les promesses qu'elle a faites  son
fidle serviteur et vassal.--Nous ne l'oublierons pas, dit le prince,
et, afin que nous puissions ici nous mettre  l'oeuvre sur-le-champ, dis
 notre snchal d'inviter  notre banquet de ce soir lady Rowena et sa
compagnie; c'est--dire son vilain rustaud de tuteur, et cet autre boeuf
de Saxon, que le chevalier noir a terrass dans le tournoi... De Bigot,
dit-il  son snchal, tu emploieras dans notre seconde invitation des
expressions si adroites, si polies et si engageantes, que l'orgueil de
ces fiers Saxons ait lieu d'tre content, et qu'il leur soit impossible
de refuser; quoique, par les os de saint Thomas Becket, user de
courtoisie avec de pareils gens, ce soit jeter des perles  des
pourceaux.

Le prince Jean avait  peine achev ces mots, qu'au moment o il allait
donner le signal du dpart, on vint lui remettre un billet cachet.
D'o vient ce billet? dit-il en regardant la personne qui venait de
l'apporter. Je l'ignore, mon prince, reprit celui-ci, mais c'est
probablement d'un pays lointain; un Franais me l'a remis, et il a dit
avoir voyag nuit et jour afin de l'apporter  votre altesse.

Le prince examina soigneusement l'adresse, puis le cachet, plac de
manire  fixer la petite bande de soie qui entourait le billet, lequel
cachet portait l'empreinte des trois fleurs de lis. Il ouvrit alors le
billet avec une certaine motion, qui s'augmenta visiblement  mesure
qu'il en parcourait le contenu, dans lequel se trouvaient ces mots:
Prenez garde  vous, le diable est dchan. Le prince Jean devint
ple comme la mort; il fixa d'abord les yeux  terre, puis les leva vers
le ciel, comme un homme qui craint d'entendre sa dernire sentence.
Remis cependant de sa frayeur, il prit  part Waldemar Fitzurse et de
Bracy, pour leur communiquer le fatal billet.

C'est peut-tre, dit le dernier, une fausse alarme ou une lettre
fabrique.--Non, reprit Jean, c'est bien la main et le sceau du roi de
France.--Il est temps alors, dit Waldemar, de rassembler nos
partisans, soit  Yorck, soit dans quelqu'autre lieu central; le moindre
retard pourrait devenir funeste, et votre altesse doit couper court 
ces momeries.--Et les communes ne doivent pas tre mcontentes; ce
serait le faire que de les priver de leurs jeux.--Il me semble, dit
Waldemar, que l'on peut tout concilier. Le jour n'est pas encore trs
avanc; que la lutte des archers ait lieu sur-le-champ, et que le prix
soit adjug. Le prince aura ainsi rempli ses engagemens, et t  ce
troupeau de serfs saxons tous sujets de plainte.

Je te remercie, Waldemar, dit le prince Jean; tu me fais souvenir aussi
que j'ai une dette  acquitter envers cet insolent paysan, qui hier a
insult notre personne. Le banquet aura lieu ce soir, ainsi que nous
l'avons dcid. Quand ce serait la dernire heure de mon autorit, je
veux la consacrer  la vengeance et au plaisir. A demain nos nouveaux
soucis.

Le son des trompettes ramena bientt les spectateurs qui avaient dj
commenc  s'loigner du tournoi, et les hrauts d'armes proclamrent
que le prince, rappel tout  coup par de hauts et puissans intrts
publics, serait oblig de renoncer aux ftes du lendemain; que
cependant, ne voulant pas priver tant de braves yeomen du plaisir de
montrer devant lui leur adresse, il avait dcid que les jeux indiqus
pour le jour suivant se clbreraient  l'instant mme; que le prix du
vainqueur devait tre un cor de chasse mont en argent, un superbe
baudrier en soie, et un mdaillon de saint Hubert, patron des jeux
champtres.

Plus de trente yeomen se prsentrent d'abord en qualit de
comptiteurs; la plupart taient des gardes forestiers et des
sous-gardes des chasses royales de Need-wood et de Charn-wood.
Cependant, lorsqu'ils se furent mutuellement reconnus et qu'ils virent 
quels antagonistes ils auraient affaire, plus de vingt se retirrent
volontairement, pour ne pas s'exposer  la honte d'une dfaite presque
invitable; car dans ces temps l'habilet de chaque bon tireur tait
aussi connue  plusieurs lieues  la ronde, que les qualits d'un cheval
dress  New-Market[9] sont familires aujourd'hui  ceux qui
frquentent cet endroit renomm.

     Note 9: Ville d'Angleterre o ont lieu les courses de
     chevaux; elle est situe  environ soixante milles de
     Londres, et il y existe encore un palais o descend la
     famille royale quand elle assiste  ces courses, institues
     par Charles II. A. M.


Ainsi la liste des archers se trouva dfinitivement fixe au nombre de
huit concurrens. Le prince Jean descendit de son trne pour examiner de
plus prs ces archers, dont plusieurs portaient une livre royale. Sa
curiosit ainsi satisfaite, il chercha des yeux l'objet de son
ressentiment, qu'il aperut debout,  la mme place de la veille, et
avec l'effronterie et le sang-froid dont il avait dj donn des
preuves. Coquin, dit le prince Jean, je devinais  ton insolente
fanfaronnade que tu ne serais pas un partisan du long but, et je vois
que tu n'oses pas aventurer ton adresse au milieu de pareils
concurrens.--Sous le bon plaisir de votre grce, dit le yeoman, j'ai
un autre motif, pour ne pas tirer, que la crainte d'une dfaite.--Et
quel est ce motif? demanda le prince, qui, par quelque cause que
lui-mme n'aurait pu expliquer, se sentait travaill d'une vive
curiosit  l'gard de cet individu. Parce que, repartit l'homme des
bois, j'ignore si ces yeomen et moi pouvons tirer au mme but; et puis
je craindrais que votre altesse ne vt pas de bon oeil que je
remportasse un troisime prix, aprs avoir eu le malheur d'encourir
votre disgrce.--Quel est ton nom? dit le prince en colre.--Locksley,
rpondit-il.--Eh bien, Locksley, tu viseras  ton tour, lorsque les six
yeomen auront prouv leur habilet. Si tu remportes le prix, j'y
ajouterai vingt nobles[10]; mais si tu perds, tu seras dpouill de ton
habit vert de Lincoln[11], et chass de la lice  grands coups de corde
d'arc, en rcompense de ta forfanterie.

      Note 10: Ancienne monnaie d'or qui valait environ huit francs.

      Note 11: Ville manufacturire du comt de ce nom. A. M.

Et si je refuse de tirer avec une telle gageure? dit le yeoman, le
pouvoir de votre grce, aid comme il l'est par un grand nombre d'hommes
d'armes, peut aisment me dpouiller et me frapper, mais ne peut pas me
forcer  bander et  lcher mon arc si tel n'est pas mon bon
plaisir.--Si tu refuses, dit le prince, le prvt de la lice brisera
ton arc et tes flches, et te chassera de l'enceinte comme un
lche.--Ce n'est pas une belle chance que vous m'offrez, grand prince,
dit le yeoman, que de m'obliger  me risquer avec les meilleurs archers
des comts de Leicester et de Stafford, sous peine de l'infamie si je
suis vaincu: pourtant j'obirai.--Gardes, veillez sur lui: le coeur
lui manque; mais je ne veux pas qu'il chappe  la lutte. Et vous,
braves amis, conduisez-vous dignement: une botte de vin et un chevreuil
sont prpars l bas sous la tente pour vos rafrachissemens quand vous
aurez gagn le prix.

Un bouclier fut plac au bout de l'avenue qui, vers le sud, conduisait
au lieu de la joute. Les archers se vinrent placer au sein de l'entre
mridionale; la distance entre cette station et le but fut soigneusement
dtermine, ainsi que l'ordre dans lequel devaient tirer les archers,
auxquels on donna chacun trois flches. Les rgles du jeu furent
tablies par un officier d'un rang infrieur nomm le _prvt des jeux_;
car les marchaux du tournoi auraient cru droger s'ils avaient consenti
 prsider les jeux de la yeomanrie.

Les archers s'avanant l'un aprs l'autre lancrent leurs flches en
braves yeomen. Sur les vingt-quatre flches tires successivement, dix
touchrent le but, et les autres en passrent si prs, que, vu la grande
distance, on les compta comme de bons coups. De ces dix flches, deux
furent tires par Hubert, garde-chasse au service de Malvoisin; elles
s'taient enfonces dans le cercle trac au milieu du bouclier, et il
fut proclam vainqueur.

Eh bien, Locksley, dit le prince Jean  l'yeoman avec un sourire
amer, as-tu envie de te mesurer avec Hubert? ou bien veux-tu remettre
ton arc, tes flches et ton baudrier au prvt des jeux?--Puisqu'il
est impossible de faire autrement, dit Locksley, je tenterai la fortune,
 condition que lorsque j'aurai tir un coup au but que m'aura indiqu
Hubert,  son tour il en visera deux au mien.--Ce n'est que juste,
rpondit le prince Jean, et l'on ne te refusera pas. Hubert, si tu bats
ce fanfaron, je remplirai de sous d'argent le cor de chasse qui doit
tre le prix du vainqueur.--Un homme ne peut faire que de son mieux,
reprit Hubert; mais mon bisaeul portait un arc long et fameux  la
bataille d'Hastings, et j'espre ne pas dshonorer sa mmoire. Le
premier bouclier fut chang; on en plaa un autre de mme grandeur; et
Hubert, qui, comme vainqueur dans la premire preuve, avait le droit de
tirer avant les autres, fixa le but avec une grande attention, mesurant
long-temps de l'oeil la distance, pendant qu'il tenait  la main l'arc
recourb et la flche dj pose sur la corde. A la fin il fait un pas
en avant, et, levant son arc presque au niveau de son front, il retire
la corde vers son oreille. Le trait fend l'air avec bruit et va
s'enfoncer dans le cercle intrieur du bouclier, mais non exactement au
centre.

Vous n'avez pas eu gard au vent, Hubert, lui dit Locksley en bandant
son arc; autrement vous eussiez tout--fait russi. En disant ces mots,
et sans montrer la moindre hsitation pour viser, Locksley se plaa vite
 l'endroit indiqu, et dcocha sa flche avec une apparence de
ngligence si grande, qu'on et pens qu'il n'avait pas mme regard le
but. Il parlait encore au moment que la flche partit; cependant elle
frappa le centre du bouclier deux pouces plus prs que celle d'Hubert.

Par la lumire du ciel, s'cria le prince Jean, si tu te laisses
vaincre par ce drle, tu es digne des galres.

Hubert avait une phrase de prdilection qu'il appliquait  tout: Dt
votre altesse me condamner  la potence, un homme ne peut faire que de
son mieux. Cependant mon bisaeul portait un bon arc...--Peste soit de
ton bisaeul et de toute sa race! s'cria le prince en l'interrompant;
lance ta flche, malheureux, et vise de ton mieux, ou gare  toi!
Stimul de la sorte, Hubert reprit sa place, sans ngliger la prcaution
recommande par son adversaire; il calcula l'effet du vent sur sa flche
dj leve, et la lana tellement bien, qu'elle atteignit juste le
milieu du bouclier.

Bravo, Hubert! bravo! cria le peuple qui s'intressait plus  lui qu'
un inconnu; vive jamais Hubert!--Je te dfie de frapper plus juste,
Locksley, dit le prince avec un sourire ironique.--Cependant
j'entamerai sa flche, reprit Locksley; et visant avec un peu plus de
prcaution que la premire fois, il fit partir le trait qui frappa juste
sur la flche d'Hubert, et la mit en pices. Le peuple fut tellement
surpris d'une adresse aussi merveilleuse, que, se levant spontanment,
il s'cria: Bravo! bravo!--Ce doit tre un diable, et non un homme
fait de chair et de sang, murmuraient entre eux les archers; jamais
pareil prodige ne s'est vu dans le tir, depuis qu'un arc fut pour la
premire fois band en Angleterre.

Maintenant, dit Locksley, je sollicite de votre grce la permission de
planter un but, comme on le pratique dans le nord; et je saluerai tout
brave yeoman qui essaiera de l'atteindre, pour gagner un sourire de la
jeune fille qu'il aime le plus. Il se retourna alors comme pour quitter
la lice: Vos gardes peuvent me suivre, si cela vous plat, dit-il au
prince; je vais seulement couper une baguette au premier saule venu. Le
prince fit signe  quelques hommes d'armes de le suivre, en cas qu'il
voult s'vader; mais le cri de honte! honte! profr par la
multitude, dcida Jean  rvoquer son ordre.

Locksley revint presque aussitt avec une baguette de saule d'environ
six pieds de long, parfaitement droite, ayant un peu plus d'un pouce
d'paisseur. Il l'cora tranquillement, en disant que proposer pour but
un bouclier aussi large que celui qu'on venait d'employer, c'tait faire
une injure  son habilet. Pour ma part, ajouta-t-il, et dans le lieu o
je suis n, on aimerait tout autant avoir pour but la table ronde du roi
Arthur, qui permettait  soixante chevaliers de s'y asseoir  l'aise: un
enfant de sept ans l'atteindrait avec une flche sans pointe. Mais,
ajouta-t-il en marchant d'un air dlibr vers l'autre bout de la lice
et en fixant sur le gazon la baguette de saule, celui qui atteint ce but
 trente pas, je le tiens pour un archer digne de porter l'arc et le
carquois devant un souverain, ft-ce devant le courageux Richard
lui-mme.

Mon bisaeul, dit Hubert, dcocha une bonne flche  la bataille
d'Hastings; mais jamais de sa vie il ne s'est avis d'adopter un tel
but, et je ne l'essaierai pas non plus. Si cet yeoman touche la
baguette, je lui donnerai mes boucliers, ou plutt je cde au diable qui
est dans sa peau, et non  une adresse humaine. Aprs tout, un homme ne
peut faire que de son mieux, et je ne tirerai pas, quand je suis sr de
manquer. J'aimerais presque autant viser le bord du petit couteau de
notre pasteur, ou un brin de paille de bl, ou un rayon de soleil, ou
mme cette bande blanche et tincelante que je puis  peine apercevoir
dans le ciel[12].

     Note 12: Tout ce dernier passage a t supprim dans la
     traduction de mon prdcesseur. A. M.

Chien de poltron! dit le prince Jean; et toi, bltre de Locksley,
lance ta flche: si elle touche la marque, je conviendrai que tu es le
premier de tous les tireurs que j'aie jamais connus; mais auparavant tu
ne te joueras pas de nous, sans avoir donn des preuves de ton
adresse.--Je ferai de mon mieux, comme dit Hubert, rpondit Locksley;
un homme ne saurait faire davantage[13].

     Note 13: _A man can but do his best_, un homme ne saurait
     faire que de son mieux. A. M.

En disant ces mots, il banda de nouveau son arc, mais cette fois-ci avec
beaucoup d'attention, et il changea la corde qui, ayant dj servi deux
fois, n'tait plus parfaitement ronde. Il fixa alors soigneusement le
but; et la foule qui attendait le rsultat semblait par son silence
avoir perdu tout sentiment de vie. L'archer justifia l'opinion que l'on
avait conue de son habilet, car le trait fendit la baguette de saule
contre laquelle il avait t lanc. Il s'leva dans l'air un jubil
d'acclamations, et le prince Jean lui-mme, oubliant un moment ses
injustes prventions, ne put retenir sa secrte admiration. Ces vingt
nobles, dit-il, sont  toi, ainsi que le cor de chasse; tu les as
mrits. Tu en auras cinquante de plus  l'instant, si tu veux entrer 
notre service comme archer de notre garde; car jamais bras plus robuste
ne courba un arc, et jamais un oeil plus sr ne dirigea une
flche.--Pardonnez-moi, grand prince, dit Locksley; mais j'ai fait
voeu que si jamais je servais un monarque, ce serait votre auguste frre
le roi Richard. Ces vingt nobles, je les laisse  Hubert, qui s'est
comport non moins dignement que son bisaeul  la bataille d'Hastings:
si sa modestie n'et pas refus le dfi, il et atteint le but aussi
bien que moi.

Hubert s'inclina et ne reut qu'avec une sorte de rpugnance le prsent
de l'tranger; et Locksley, impatient de se soustraire  l'attention
gnrale, se mla dans la foule et ne reparut plus. Il n'et peut-tre
pas chapp aussi aisment  la vigilance du prince, si ce dernier
n'avait eu d'autres sujets de mditation, beaucoup plus importans. Il
appela son chambellan, qui donnait  la multitude le signal du dpart;
il lui ordonna de se rendre sur-le-champ  Ashby et de chercher partout
le juif Isaac. Dis  ce chien, ajouta-t-il, de m'envoyer avant le
coucher du soleil deux mille couronnes. Il connat ses srets; mais tu
peux encore lui montrer cet anneau comme un gage. Le reste de la somme
doit m'tre apport  York avant six jours: s'il y manque, je lui ferai
couper la tte. Tu le rencontreras probablement sur la route, car cet
esclave circoncis dployait ce matin devant nous au tournoi son faste
mal acquis. Ayant ainsi parl, Jean remonta  cheval, pour retourner 
Ashby, tandis que la foule branle songeait  la retraite.




CHAPITRE XIV.


     Lorsque, pare de sa rustique magnificence, l'ancienne
     chevalerie dployait la pompe de ses jeux hroques, les
     chefs, la tte orne d'un blanc panache, et les dames,
     talant leurs plus riches atours, se rassemblaient au bruit
     du clairon dans les appartemens d'un superbe palais.
                                                          Warton.


Le prince Jean tint sa fte somptueuse dans le chteau d'Ashby. Cet
difice n'avait rien de commun avec celui dont les ruines imposantes
appellent encore les regards du voyageur, et qui fut construit
long-temps aprs par lord Hastings, grand chambellan d'Angleterre, l'une
des premires victimes de la tyrannie de Richard III, et plus connu
cependant comme un des hros de Shakspeare, que par la renomme dont l'a
dot le burin de l'histoire. La ville et le chteau d'Ashby
appartenaient alors  Roger de Quincy, comte de Winchester, qui, durant
la priode o nous plaons le sujet de cet ouvrage, tait dans la
Terre-Sainte. Le prince Jean occupait son chteau, et disposait de tous
ses domaines sans aucun scrupule. Cherchant  fasciner les yeux en
recevant ses htes avec magnificence, il avait ordonn de rendre le
banquet aussi splendide que possible.

Les pourvoyeurs du prince, qui dans ces occasions exeraient en quelque
sorte la pleine autorit royale, avaient dpouill la contre de ses
produits les plus recherchs et les plus dignes de figurer sur la table
de leur matre. De nombreux convives y taient invits, et dans la
ncessit o se trouvait alors le prince de se populariser, il avait
tendu ses invitations, non seulement aux familles normandes qui
demeuraient dans le voisinage, mais encore  plusieurs familles saxonnes
et danoises d'une haute distinction. Quoique mpriss et avilis dans les
circonstances ordinaires, les Anglo-Saxons taient en trop grand nombre
pour ne pas tre formidables s'il survenait des commotions intestines,
comme alors on en tait menac, et il tait d'une saine politique de
s'assurer les chefs.

Aussi, d'aprs les intentions du prince, qui durrent quelque temps, ses
htes inaccoutums furent-ils traits avec beaucoup de courtoisie; mais
quoique nul homme ne ft avec moins de scrupule plier ses habitudes et
ses sentimens  son propre intrt, le malheur voulait pour lui que sa
lgret et sa ptulance finissent toujours par prendre le dessus et lui
fissent perdre en un moment les fruits d'une longue et insidieuse
dissimulation.

Il donna un mmorable exemple de ce caractre volage, lorsqu'il fut
envoy en Irlande par son pre Henri II, avec le dessein de se concilier
 tout prix les opinions des habitans de cette nouvelle et importante
contre qui venait d'tre runie  la couronne britannique. Dans une
telle occasion, les chieftains ou chefs irlandais s'empressrent de
venir au devant du jeune prince et de lui offrir leurs hommages et le
baiser de paix; mais au lieu de les recevoir avec bienveillance, Jean et
ses courtisans, encore plus ptulans que lui, ne surent pas rsister 
l'envie de tirer la longue barbe de ces chefs; outrage qui, comme on
pouvait s'y attendre, fut vivement ressenti par ces dignitaires, et
amena des rsultats funestes  la domination anglaise en Irlande. Il
tait ncessaire de rappeler ces inconsquences du caractre de Jean,
afin que le lecteur en pt mieux apprcier la conduite, pendant le cours
de la soire qui nous occupe.

Par suite de la rsolution qu'il avait prise dans un moment plus calme,
le prince Jean reut Cedric et Athelstane avec beaucoup de courtoisie,
et exprima son regret sans amertume, quand le premier lui dit que
l'indisposition de lady Rowena ne lui avait pas permis de se rendre  sa
gracieuse invitation. Cedric et Athelstane avaient tous deux l'ancien
costume saxon, qui, sans tre laid par lui-mme, tait si diffrent de
celui des autres convives, que le prince Jean se fit un mrite auprs de
Waldemar-Fitzurse d'avoir pu se contenir assez pour ne pas rire  la vue
d'un pareil costume que la mode du jour rendait si ridicule. Cependant 
un oeil moins prvenu la tunique courte et troite et le long manteau
des Saxons auraient paru des vtemens plus gracieux et plus commodes 
la fois que ceux des Normands, qui portaient un long pourpoint, si large
qu'il ressemblait  une chemise ou  une blouse de charretier, et par
dessus un court manteau qui ne pouvait les prserver du froid ou de la
pluie, et qui semblait n'avoir t invent que pour taler autant de
fourrures, de broderies et de joyaux que l'art du tailleur pouvait
parvenir  en placer. L'empereur Charlemagne semble avoir bien reconnu
tous les inconvniens de ce costume bizarre. Au nom du ciel,  quoi
servent, disait-il, ces manteaux abrgs, ces rudimens d'habits? Quand
nous sommes au lit, ils ne peuvent nous couvrir;  cheval, ils ne nous
garantissent ni du vent ni de la pluie, et lorsque nous sommes assis,
ils ne protgent nos jambes ni du froid ni de l'humidit.

Cependant, en dpit de cette censure impriale, les manteaux courts
furent  la mode jusqu' l'poque dont nous parlons, surtout parmi les
princes de la maison d'Anjou. Voil pourquoi les courtisans du prince
Jean s'en taient tous affubls; et ils ne manquaient pas de se moquer
des longs manteaux saxons.

Les convives s'assirent  une table qui paraissait crouler sous le poids
et le nombre des bons mets. Une multitude de cuisiniers qui suivaient le
prince Jean dans ses voyages, ayant dploy tout leur art pour varier
les formes dans lesquelles les alimens taient servis, russirent
presque aussi bien que de modernes professeurs dans l'art culinaire, en
tant aux plus simples mets les apparences de leur nature. Outre les
plats d'origine domestique, une grande varit de friandises importes
de contres lointaines, et des ptisseries de toute espce, ainsi que
des gteaux et des tartelettes de confitures, prsentaient aux regards
une diversit agrable qui ne se voyait que dans les repas donns par la
plus haute noblesse. Les vins les plus exquis, soit trangers, soit
nationaux[14], couronnaient la pompe du banquet.

     Note 14: La vigne n'a cess d'tre cultive en Angleterre que
     vers la fin du moyen ge. Il y a deux cents ans, les environs
     de Londres, et notamment les coteaux de Chelsea, taient
     encore couverts de vignobles.                            A. M.

Mais quoiqu'amie de la bonne chre, la noblesse normande en gnral se
distinguait par sa temprance. Tout en se livrant aux plaisirs de la
table, ils taient plus dlicats que gloutons; la qualit leur importait
bien plus que la quantit; ils vitaient l'ivrognerie et les excs de
tout genre: on ne pouvait avec raison en dire autant des Saxons. Le
prince Jean, il est vrai, et ceux qui voulaient le flatter en imitant
ses faiblesses, se livraient sans rserve aux plaisirs de la
gloutonnerie et du vin; et l'on sait que sa mort fut occasionne par une
indigestion de pches et de bire nouvelle. C'tait une exception aux
habitudes et aux moeurs de ses compatriotes.

Ce fut avec une gravit ruse et seulement interrompue par quelques
gestes qu'ils se faisaient les uns aux autres, que les chevaliers
normands observrent la rude manire avec laquelle Athelstane et Cedric
se conduisirent au banquet, en manquant, sans le savoir, aux usages du
beau monde qui leur tait peu familier. Tous deux taient l'objet de
sarcasmes piquans; et l'on sait que l'on excuse plutt un homme de
violer les rgles de la biensance, et de blesser les bonnes moeurs, que
de paratre ignorer les points les plus minutieux de l'tiquette et du
bon ton. Aussi, lorsque Cedric essuyait ses deux mains avec une
serviette, au lieu d'attendre que l'humidit qui les impreignait scht
d'elle-mme en les agitant avec grce en l'air, s'attirait plus de
ridicule que son compagnon Athelstane, qui,  lui seul, s'tait adjug
un norme pt rempli de toutes les dlicatesses exotiques les plus
recherches, et qu'on appelait alors un _Karum-Pie_[15]. Cependant,
lorsqu'aprs un mr examen on dcouvrit que le thane ou franklin de
Coningsburgh n'avait aucune ide de ce qu'il venait de dvorer, et qu'il
avait pris pour des alouettes et des pigeons les becfigues et les
rossignols contenus dans le Karum-Pie, son ignorance lui attira une
borde assez ample de rises, que sa gloutonnerie et mrite bien
davantage.

     Note 15: Ce mot pourrait tre traduit dans notre langue par
     celui de macdoine.                                   A. M.

Le long repas touchant  sa fin, tandis que la bouteille circulait
librement, les convives se mirent  causer du dernier tournoi, du
vainqueur inconnu dans le jeu de l'arc, du chevalier noir, dont la
modestie s'tait drobe aux honneurs qu'il avait mrits; enfin, du
courageux Ivanhoe, qui avait pay si cher le triomphe du jour. On
traitait avec une franchise toute militaire les sujets mis en
discussion, et les bons mots et les clats de rire faisaient la ronde du
banquet. Le front du prince Jean tait le seul qui ne se dridt point;
un soin pnible semblait occuper son esprit, et ce n'tait que lorsqu'il
tait rappel adroitement au dcorum par un de ses courtisans, qu'il
semblait prendre part  ce qui se passait autour de lui; alors, il se
levait brusquement, remplissait de vin sa coupe, comme pour rveiller
ses esprits, la vidait tout d'un trait, et se mlait  la conversation
par quelque observation abrupte ou sans nul -propos.

Nous vidons cette coupe, disait-il,  la sant de Wilfrid d'Ivanhoe,
champion du tournoi, et nous regrettons que sa blessure l'ait empch
d'assister  ce banquet; que tous ici boivent  son triomphe, et surtout
Cedric de Rotherham, digne pre d'un fils qui permet de si hautes
esprances.--Non, milord, rpondit Cedric en se levant et en replaant
son verre sans y boire, je n'accorde pas le nom de fils  un jeune homme
dsobissant, qui  la fois mprise mes ordres et abandonne les moeurs
et coutumes de ses pres.--Il est impossible, s'cria le prince avec
une feinte surprise, qu'un aussi brave chevalier soit un fils indigne et
rebelle.--Cela n'est que trop vrai, rpondit Cedric. Il dserta le
foyer paternel pour aller se mler  la licencieuse jeunesse composant
la cour de votre frre, o il apprit  faire ces prouesses que vous
admirez tant. Il quitta son pays contre ma volont; et sous le rgne
d'Alfred on et appel cela une dsobissance, crime que l'on punissait
alors avec une grande svrit.--Hlas! dit le prince en poussant un
soupir de sympathie affecte, puisque votre fils a t un des compagnons
de mon malheureux frre, il n'est pas besoin de s'enqurir o et de qui
il a appris cette leon de dsobissance filiale.

Ainsi parla le prince Jean; il oubliait entirement que de tous les fils
de Henri II, bien qu'il n'y en et aucun d'affranchi de sa charge, il
s'tait fait le plus remarquer lui-mme par sa rbellion ouverte et sa
profonde ingratitude envers son royal pre. Je crois, ajouta-t-il aprs
un court silence, que mon frre se proposait de donner  son favori le
riche manoir d'Ivanhoe.--Il l'en a effectivement dot, rpondit
Cedric, et ce n'est pas mon moindre grief contre un fils qui s'est avili
jusqu' recevoir, comme vassal, ces mmes domaines qu'il tenait de ses
anctres par un droit libre et incontestable.--Vous consentirez donc
alors, brave Cedric, dit le prince,  ce que nous accordions ce fief 
une personne dont la dignit ne sera point rabaisse en tenant un
domaine de la couronne britannique. Sire Reginald Front-de-Boeuf,
ajouta-t-il en se tournant vers ce baron, j'ai la confiance que vous
saurez garder l'importante baronnie d'Ivanhoe, de manire que Wilfrid
n'encoure pas le mcontentement de son pre, s'il y rentre
jamais.--Par saint Antoine, rpondit le gant dont le noir sourcil se
frona tout  coup, je consens  ce que votre altesse me regarde comme
un Saxon, si jamais Cedric, ou Wilfrid, ou quelque autre du sang
britannique m'arrache le don que votre altesse a daign me
faire.--Quiconque t'appellera Saxon, sire baron, reprit Cedric bless
d'une expression dont les Normands se servaient frquemment pour
exprimer leur mpris aux Anglais, te fera un honneur aussi grand que non
mrit.

Front-de-Boeuf allait rpondre, mais la ptulance et la lgret du
prince ne lui en donnrent pas le temps. Assurment, milord, lui
dit-il, le noble Cedric parle vrai: lui et sa race peuvent l'emporter
sur nous par la longueur de leur gnalogie et celle de leurs
manteaux.--Oui, dit Malvoisin, ils vont devant nous dans les champs,
comme le daim devant les chiens.--Et ils ont un bon motif pour aller
devant nous, ajouta le prieur Aymer, c'est la supriorit de leur
prestance et la grce de leurs manires.--Leur singulire modration,
leur exemplaire temprance, doivent-elles tre oublies? dit Bracy, qui
oubliait  son tour le projet du prince de lui faire pouser une
Saxonne. Sans parler du courage qu'ils montrrent  la bataille
d'Hastings et ailleurs, ajouta Brian de Bois-Guilbert.

Tandis que les courtisans, avec un sourire moqueur, suivaient ainsi
l'exemple de leur prince, et qu' l'envi l'un de l'autre ils faisaient
sur Cedric pleuvoir le ridicule, la figure du Saxon s'enflammait de
colre; il promenait sur eux des regards terribles, comme si la rapide
succession de tant d'injures l'empcht de rpondre; il ressemblait  un
taureau fougueux, qui, entour de chiens, est embarrass de choisir
entre eux celui qu'il immolera le premier  sa vengeance. A la fin, il
parla d'une voix entrecoupe par la rage, et, s'adressant au prince
Jean, comme le principal auteur de l'insulte qu'il avait reue: Quels
qu'aient t les dfauts et les vices de notre race, dit-il, un Saxon
et t regard comme _nidering_[16] (le terme le plus nergique parmi
les Saxons pour exprimer le mpris), si dans son propre chteau, et
pendant que la coupe circulait  table, il et trait un hte qui ne
l'avait point offens, comme votre altesse me traite en ce moment; et
quels que soient les revers dont nos anctres furent accabls dans les
champs d'Hastings, ceux-l du moins, ajouta-t-il en regardant
Front-de-Boeuf et le templier, devraient se taire, qui ont, il y a peu
d'heures, tout  la fois perdu selle et triers devant la lance d'un
Saxon.

     Note 16: L'auteur anglais rappelle dans une note de son texte
     qu'il n'y avait rien de plus ignominieux parmi les Saxons que
     de s'attirer la terrible pithte de _nidering_.
     Guillaume-le-Conqurant lui-mme, tout excr qu'il tait par
     eux, continua d'appeler sous ses tendards un nombre
     considrable d'Anglo-Saxons, en menaant de signaler comme
     _nidering_ ceux qui ne marcheraient pas. Bartholinus, ajoute
     Walter-Scott, mentionne une pareille expression, qui avait
     autant d'influence sur l'esprit des Danois.            A. M.

Par ma foi, dit le prince Jean, voil une repartie assez mordante!
comment la trouvez-vous, messieurs? Nos sujets saxons croissent en
esprit et en courage; ils deviennent aussi plaisans que hardis, dans ce
sicle de troubles. Qu'en dites-vous, milords? Par ma bonne toile, je
crois qu'il vaudra mieux pour nous de rejoindre nos vaisseaux et de
retourner sans dlai en Normandie.--Par crainte des Saxons? dit Bracy
en riant; nous n'aurions besoin d'autres armes que de nos pieux pour
mettre ces ours  la raison.--Cessez vos railleries, sire chevalier,
dit Waldemar Fitzurse; et il serait bon, ajouta-t-il en s'adressant au
prince, que votre altesse assurt le digne Cedric que l'on n'avait
aucunement l'intention de l'offenser par ces bons mots, naturellement
dsagrables  l'oreille d'un tranger.--Offens! rpondit Jean en
reprenant ses habitudes polies; j'espre que personne ne s'avisera de
penser que je le souffrirais en ma prsence. Allons, milords, je vide ma
coupe en l'honneur de Cedric, puisqu'il refuse de boire  la sant de
son fils.

La coupe circula de main en main au milieu des applaudissemens moqueurs
des courtisans; mais le Saxon n'en fut point dupe. Malgr son peu de
finesse et de perspicacit, il n'tait point assez born pour que ce
compliment flatteur en apparence effat dans son me l'injure qu'il
avait reue. Il se tut nanmoins, et le prince proposa un toast pour
Athelstane de Coningsburgh. Le chevalier s'inclina, et il montra qu'il
tait sensible  l'honneur qu'on lui faisait, en vidant d'un seul trait
la coupe norme qu'il tenait  la main.

Maintenant, messieurs, dit le prince Jean, dont le cerveau commenait 
sentir l'influence bachique, aprs avoir rendu hommage  nos htes
saxons, nous les prierons de rpondre  leur tour  notre affable
courtoisie. Noble thane, continua-t-il en parlant  Cedric,
dsignez-nous quelque Normand dont le nom rpugnera le moins  votre
bouche, afin de noyer dans cette coupe de nectar toute l'amertume que le
son en laisserait aprs lui.

Waldemar Fitzurse se leva tandis que le prince parlait, et, se glissant
derrire le sige du Saxon, il lui insinua de ne pas ngliger l'occasion
de mettre fin  toute espce de haine entre les deux races, en nommant
le prince. Le Saxon ne rpondit rien  ce conseil adroit; mais se levant
et remplissant sa coupe jusqu'au bord: Prince, dit-il, votre altesse a
demand que je fisse connatre un Normand qui mriterait une sant  ce
banquet. C'est une tche difficile, puisqu'il faut que l'esclave chante
les louanges du matre; puisqu'il faut que le vaincu, dans le temps mme
o il gmit sous le poids de toutes les humiliations de la dfaite,
clbre le triomphe du vainqueur. Toutefois, je nommerai un Normand, le
premier par le rang et le courage, le meilleur et le plus noble de sa
race; et quiconque refusera d'applaudir comme moi  sa juste renomme,
je le tiens pour lche et sans honneur; je le dis, et je le soutiendrai
aux dpens de mes jours. Je vide ce verre  la sant de Richard
Coeur-de-Lion.

Le prince Jean, qui croyait que son nom couronnerait la harangue du
Saxon, frmit de rage en entendant prononcer d'une manire aussi
inattendue celui de son frre. Il approcha machinalement de ses lvres
sa coupe remplie de vin, puis aussitt la remit sur la table pour voir
l'effet qu'une telle proposition produirait sur tous les convives, dont
plusieurs sentaient le danger qu'il y aurait pour eux  l'accueillir
comme  la repousser. Quelques uns, en courtisans plus anciens et plus
expriments, suivirent l'exemple du prince lui-mme, en portant la
coupe  leurs lvres et en la replaant incontinent devant eux.
D'autres, cdant  une impulsion moins calcule et plus gnreuse,
s'crirent: Vive le roi Richard! puisse-t-il nous tre bientt rendu!
Un petit nombre, parmi lesquels on remarquait Front-de-Boeuf et le
templier, dans un morne ddain, ne touchrent point  leurs verres. Mais
aucun n'eut la hardiesse de s'opposer ouvertement  la sant du monarque
rgnant.

Aprs avoir joui un instant de son triomphe, Cedric dit  son compagnon:
Debout, noble Athelstane! nous sommes ici depuis assez long-temps, ds
que nous avons rpondu  la courtoisie du prince Jean en assistant  son
banquet; ceux qui dsirent en apprendre davantage sur les coutumes
grossires des Saxons viendront nous voir dans les demeures de nos
anctres: quant aux festins royaux et  la politesse normande, nous en
avons assez.  ces mots il se leva et il quitta la salle du banquet,
suivi par Athelstane et plusieurs autres convives, qui, participant
d'une origine saxonne, se tenaient insults par les sarcasmes du prince
Jean et de ses nombreux flatteurs.

Par les os de saint Thomas, dit le prince en les regardant partir, ces
rudes Saxons, il faut l'avouer, ont eu la meilleure part du jour et se
sont retirs avec les avantages de la victoire.--_Conclamatum et
poculatum est_, on a bu et cri, dit le prieur Aymer; il serait temps de
laisser l nos flacons.--Le moine sans doute a quelque jolie pnitente
 confesser cette nuit, puisqu'il est si press de lever la sance...
dit Bracy.--Non pas, sire chevalier, reprit l'abb; mais j'ai
plusieurs milles  parcourir ce soir pour regagner mon gte.--Ils s'en
vont, dit le prince  l'oreille de Fitzurse; ils ont dj peur, et ce
poltron de prieur est le premier  me quitter.--Ne craignez rien, dit
Waldemar; je trouverai bien des raisons pour le dterminer  nous
rejoindre  York.--Sire prieur, ajouta-t-il, je dois vous parler en
particulier avant que vous remontiez sur votre palefroi.

Les autres convives s'taient disperss  la hte, except ceux de la
suite du prince, et devenus ses partisans dclars. Voil donc le
rsultat de votre avis, dit le prince en se retournant avec humeur vers
Fitzurse. Un ivrogne et rustaud de Saxon vient me braver  ma propre
table; et au seul nom de mon frre tout le monde s'loigne de moi comme
si j'avais la lpre.--Ayez un peu de patience, mon prince, rpondit
le conseiller, je pourrais rtorquer votre accusation, et blmer votre
imprudente lgret qui a drang mon plan et fait mal augurer de votre
jugement. Mais ce n'est pas le temps des rcriminations. Bracy et moi,
nous nous rendrons tout de suite au milieu de ces poltrons, et leur
ferons sentir qu'ils sont alls trop loin pour reculer.

Ce sera inutilement, dit le prince en parcourant la salle  grands pas
et dans une agitation  laquelle le vin avait sa bonne part; ce sera
inutilement: ils ont vu comme Balthazar une main qui crivait sur le
mur; ils ont remarqu la trace du lion sur le sable; ils ont entendu son
rugissement s'approcher et branler la foret: rien ne ressuscitera leur
courage.--Plt  Dieu! dit Fitzurse  Bracy, que quelque chose pt
rveiller le sien; le nom seul de son frre lui donne la fivre. Ils
sont  plaindre assurment les conseillers d'un prince qui manquent de
force et de persvrance dans le bien comme dans le mal!...




CHAPITRE XV.


     Et cependant il croit, ah, ah! que je suis l'instrument et
     l'esclave de sa volont.  merveille! qu'il en soit ainsi: 
     travers ce labyrinthe de trouble cr par ses complots et sa
     basse oppression, je me frayerai un chemin  de plus grandes
     choses; et qui osera me donner tort?
                                  JOANA BAILLIE _Basile_, tragdie.


Jamais araigne ne se donna plus de peine pour rparer les fils
endommags de sa toile, que n'en prit Waldemar-Fitzurse pour runir et
concilier les membres disperss de la faction de Jean. Bien peu d'entre
eux lui taient attachs par inclination, aucun ne l'tait par estime
personnelle. Il devenait donc ncessaire que Fitzurse leur ft connatre
les nombreux avantages qu'ils pouvaient esprer, et leur rappelt ceux
dont ils avaient joui jusqu' prsent. Aux jeunes nobles indisciplins
il prsentait la perspective d'une licence effrne et d'une dbauche
sans contrle; il sduisait les ambitieux par l'espoir du commandement,
et les mes intresses en leur faisant entrevoir un accroissement de
richesses et des domaines plus tendus. Les chefs des bandes mercenaires
reurent des gratifications en argent, moyen le plus puissant pour
captiver leur esprit, sans lequel tous les autres eussent t
infructueux. Ce personnage habile distribuait encore plus de promesses
que d'argent, et il n'oubliait rien pour entraner les indcis et
ranimer tous ceux qui paraissaient dcourags. Il parlait du retour du
roi Richard comme d'un vnement tout--fait improbable; nanmoins,
lorsqu'il s'apercevait aux regards douteux et aux rponses ambigus de
ceux  qui il s'adressait, que c'tait prcisment cette crainte qui les
obsdait il traitait hardiment cette question en soutenant que le retour
de Richard, dt-il avoir lieu, ne devait pas changer leurs calculs
politiques.

Si Richard revient, disait-il, ce sera pour enrichir ses croiss
appauvris et malheureux, aux dpens de ceux qui ne l'ont pas suivi en
Palestine; ce sera pour exiger un compte rigoureux et terrible de tous
ceux qui durant son absence ont fait tout ce que l'on peut appeler
offense ou infraction aux lois du pays ou aux privilges de la couronne;
ce sera pour se venger, sur les templiers et les hospitaliers, de la
prfrence qu'ils ont montre envers Philippe-de-France pendant les
guerres de la Terre-Sainte; enfin ce sera pour chtier comme rebelles
tous adhrens  son frre le prince Jean. Redoutez-vous sa puissance?
ajouta le confident artificieux du prince: nous le reconnaissons comme
un robuste et vaillant chevalier; mais nous ne sommes plus aux temps du
roi Arthur, o un seul champion pouvait braver toute une arme. Si
Richard revient, il doit tre seul, sans suite et sans amis: les os de
ses vaillans soldats ont blanchi les sables de la Palestine. Le peu de
ses guerriers qui sont revenus ont t disperss, et, comme Wilfrid
Ivanhoe, en vrais mendians et en hommes sans ressources. Et que
parlez-vous du droit de naissance de Richard? continua-t-il en
rpondant  ceux qui avaient des scrupules  cet gard. Ce droit de
primogniture est-il dcidment plus certain que celui du duc Robert de
Normandie, fils an du conqurant? Guillaume-le-Roux et Henri, ses
frres cadets, lui furent successivement prfrs par la voix de la
nation. Robert avait tous les mrites que l'on peut faire valoir en
faveur de Richard: il tait chevalier courageux, bon chef, gnreux
envers ses amis et envers l'glise; enfin c'tait un crois et un des
conqurans du saint Spulcre: cependant il mourut aveugle et infortun
dans le chteau de Cardiffe, parce qu'il s'opposa aux volonts du
peuple, qui refusait de le reconnatre pour matre. Nous avons droit,
dit-il encore, de choisir dans la famille royale le prince le plus
capable de garder le pouvoir suprme, c'est--dire, ajouta-t-il en se
rectifiant, celui dont l'lection garantira le mieux les intrts de la
noblesse. Pour ce qui est des qualits personnelles, il est possible que
le prince soit infrieur  son frre Richard; mais si l'on considre que
le dernier revient portant  la main le glaive de la vengeance, tandis
que le premier nous offre rcompenses, immunits, privilges, richesses
et honneurs, il n'y a plus de doute sur le choix du souverain qui doit
appeler l'attention de la noblesse.

Ces argumens et beaucoup d'autres, dont quelques uns s'appliquaient aux
positions particulires de ceux  qui lui-mme s'adressait, produisirent
leur effet sur les barons du parti du prince Jean. La plupart
consentirent de se rendre  l'assemble qu'on proposait d'avoir  York,
dans le dessein de prendre des arrangemens dfinitifs pour placer la
couronne sur la tte de ce prince, au dtriment de Richard, roi lgitime
encore vivant.

La nuit tait dj trs avance, lorsque, puis de fatigue par des
efforts que le rsultat justifiait, Waldemar Fitzurse, en rentrant au
chteau d'Ashby, rencontra de Bracy, qui avait quitt ses vtemens
somptueux du banquet, pour une casaque de drap vert avec un
haut-de-chausses de mme couleur, un couvre-chef de cuir, une courte
pe ou un couteau de chasse, un cor suspendu  son paule, un arc en
main et un paquet de flches attach  sa ceinture. Si Waldemar et
rencontr ce personnage hors du chteau, il eut pass prs de lui sans y
faire attention, et l'aurait pris pour un des yeomen de garde; mais le
trouvant dans le vestibule, il le considra de plus prs, et reconnut le
chevalier normand sous l'accoutrement d'un archer anglais.

Que signifie cette mascarade? s'cria Fitzurse avec un peu d'humeur;
est-ce le temps des gambades et des farces de Nol[17] quand le sort du
prince Jean, notre matre, est  la veille de se dcider? Pourquoi
n'es-tu pas venu comme moi au milieu de ces poltrons, que le seul nom du
roi Richard fait trembler de peur, comme on dit qu'il effraie les enfans
Sarrasins?--J'ai song  mes affaires, Fitzurse, rpondit avec calme
Bracy, comme vous avez pens aux vtres.--Comme j'ai pens aux
miennes! reprit tel qu'un cho le rus Waldemar; je ne me suis occup
que de celles du prince Jean, notre commun patron.-- merveille, mon
cher, dit Bracy; mais quel est ton motif pour agir ainsi? je gage que
c'est plutt ton intrt personnel. Allons, Fitzurse, nous nous
connaissons tous deux; l'ambition t'aiguillonne; pour moi, c'est le
plaisir: nous diffrons dans nos gots, parce que nous ne sommes pas du
mme ge. Tu as sur le prince Jean la mme opinion que moi: nous savons
tous deux qu'il est trop faible pour tre un monarque rsolu, trop
despote pour tre un bon roi, trop insolent et trop prsomptueux pour
tre un souverain populaire, trop lger et trop timide pour conserver
long-temps le diadme. Mais c'est le prince avec lequel Fitzurse et de
Bracy ont espr s'lever et prosprer; voil pourquoi nous l'aidons,
toi de ta politique et moi des lances de mes francs compagnons.

     Note 17: Les ftes de Nol ou _Christmas_ sont en Angleterre
     ce qu'est en France le nouvel an; on se visite, on se fait
     des prsens, les domestiques reoivent des trennes, et on se
     donne des repas o le _beafsteak_ ou boeuf, le _plum-pouding_
     ou assemblage de farine, de graisse et de raisins cuits, le
     _turkey_ ou dindon, et les _minced-pies_ ou petits gteaux
     jouent un grand rle. A. M.

Voil un auxiliaire bien gros d'esprance! dit Fitzurse impatient; un
homme occup de folies, dans le moment le plus critique! Mais quel est
donc ton dessein, sous un tel dguisement, dans une ncessit aussi
pressante?--De prendre une femme, rpond froidement Bracy,  la
manire de la tribu de Benjamin.--De la tribu de Benjamin! Je ne te
comprends pas.--N'tais-tu pas prsent hier soir, reprend Bracy,
lorsque le prieur Aymer nous rcita un conte en rponse  une romance
qui fut chante par le mnestrel? Il raconta comment, jadis en
Palestine, une affreuse querelle s'leva entre le clan de Benjamin et le
reste de la nation isralite; comment celle-ci tailla en pices toute la
chevalerie de cette nation, et jura par la sainte Vierge de ne permettre
 aucun de ceux qui avaient chapp au carnage, de prendre une pouse de
leur lignage; comment enfin la mme nation, ayant regret de son voeu,
envoya consulter le pape sur le moyen d'absoudre les femmes qui le
transgresseraient; et comment, d'aprs l'avis du saint pre, les jeunes
chevaliers de Benjamin donnrent un superbe tournoi, o ils enlevrent
toutes les femmes qui s'y trouvaient, et les obtinrent de la sorte pour
pouses, sans avoir besoin du consentement ni d'elles ni de leurs
familles.

J'ai dj entendu cette histoire, dit Fitzurse, quoique le prieur ou
toi vous ayez fait de singulires altrations dans la date et dans les
dtails.--Je te dis, rpliqua de Bracy, que je veux me pourvoir d'une
femme  la manire de la tribu de Benjamin; c'est--dire que sous un
pareil accoutrement je tomberai cette nuit mme sur ce troupeau de
lourds Saxons qui viennent de quitter le chteau, et leur enlverai la
belle Rowena.--Es-tu fou, Bracy, dit Fitzurse. Songe donc que, bien
que ce soient des Saxons, ils sont riches, puissans, et d'autant plus
respects par leurs concitoyens, que la richesse et la puissance ne sont
maintenant le partage que d'un petit nombre d'individus de cette
nation.--Et ce ne devrait tre celui d'aucun d'eux, dit Bracy, pour
que l'oeuvre de la conqute ft rellement consomm.--Ce n'est pas du
moins le temps d'y songer, reprit Fitzurse; la crise qui s'approche
impose  Jean la ncessit de captiver la faveur populaire, et il ne
pourrait refuser de punir quiconque outragerait un homme cher  la
multitude.--Qu'il l'accorde s'il l'ose, dit Bracy, et il verra bien
vite la diffrence qui existe entre une bonne et vigoureuse masse de
lances comme la mienne, et un misrable amas de Saxons, sans coeur ni
sans aucune discipline. Au reste, vous ignorez mon plan: ne sembl-je
pas un chasseur aussi hardi que quiconque sonna jamais du cor? Le blme
de la violence retombera sur les outlaws des forts du comt d'Yorck.
J'ai mis de fidles espions aux trousses de ces Saxons revches: ils
couchent cette nuit au couvent de saint Wittol ou Withold, ou je ne sais
comment ils appellent ce rustre de saint saxon, prs de
Burton-sur-Trent[18]. La marche du lendemain les met en notre pouvoir,
et nous fondons sur eux comme des faucons sur leur proie. Alors je
paratrai sous ma forme naturelle, je ferai le chevalier courtois, je
dlivrerai la belle infortune des mains de ses grossiers ravisseurs, je
la conduirai au chteau de Front-de-Boeuf ou en Normandie, s'il est
ncessaire, et je ne la ramnerai  sa famille que comme pouse et dame
de Maurice de Bracy.

     Note 18: Ville de 4,000 mes, sur la rive septentrionale du
     Trent,  44 lieues N.N.O. de Londres; elle est fameuse par
     ses brasseries.                                       A. M.

C'est un plan merveilleux, dit Fitzurse, et qui n'est pas, je le crois,
entirement de ton invention. Sois franc, Bracy: qui t'a aid  le
concevoir? et qui doit t'aider  l'excuter? car, je pense que ta propre
compagnie est bien en ce moment  York.--S'il faut absolument que tu
le saches, dit Bracy, c'est le templier qui a fait le plan du projet que
l'aventure des Benjamites m'a suggr. Il doit me seconder dans cette
attaque plaisante; lui et ses gens joueront le rle des outlaws, des
mains de qui mon bras vigoureux arrachera la belle Saxonne, aprs que
j'aurai chang de vtement.

Par Notre-Dame, dit Fitzurse, le plan est digne de votre sagesse
runie; et ta prudence, de Bracy, se manifeste d'une manire encore plus
spciale dans ton projet de laisser la jeune personne entre les mains de
ton digne et valeureux confdr. Tu russiras, je le prsume, 
l'enlever  ses amis saxons, mais la retirer ensuite des griffes de
Bois-Guilbert me semble une chose beaucoup plus difficile; c'est un
faucon bien accoutum  saisir une perdrix, comme  ne plus lcher sa
proie.--Il est templier, reprit de Bracy, par consquent ne saurait
tre mon rival dans mon projet d'pouser cette riche hritire
saxonne[19]; et, pour tenter quelque chose de dshonorant contre
l'pouse que se destine Bracy, par le ciel! ft-il  lui seul tout un
chapitre de son ordre, il n'oserait pas me faire un tel outrage.

     Note 19: Les anciens templiers faisaient voeu de clibat; les
     templiers modernes peuvent se marier.                    A. M.

Puisque rien de ce que je dis ne peut, mon cher Bracy, t'ter de
l'esprit cette folie, car je connais ton caractre opinitre, emploie le
moins de temps possible, et qu'elle ne soit pas aussi longue qu'elle est
importune.--Je t'assure, Fitzurse, que c'est l'affaire de quelques
heures, et je serai  York,  la tte de mes intrpides compagnons
d'armes, prt  excuter tout plan audacieux que ta politique aura
imagin. Mais j'entends mes camarades runis, et les coursiers trpigner
et hennir dans la cour extrieure. Adieu. Je vais en vrai chevalier
conqurir le sourire d'une belle.

En vrai chevalier, rpta Fitzurse, le regardant partir; comme un
vrai fou, dirais-je, ou un enfant qui nglige les affaires les plus
srieuses et les plus urgentes, pour chasser le duvet de chardon qui
s'en va de son paule. Et c'est avec de tels instrumens que je dois
travailler! Et au profit de qui? d'un prince aussi imprudent que
dissolu, qui sera vraisemblablement aussi ingrat qu'il s'est montr fils
rebelle et frre dnatur. Mais lui-mme n'est aussi qu'un des
instrumens avec lesquels je m'exerce; et, orgueilleux comme il est, s'il
s'avisait jamais de sparer ses intrts des miens, c'est un secret que
je lui apprendrais bientt.

Les rflexions de l'homme d'tat furent ici interrompues par la voix du
prince, qui, d'un appartement voisin, cria: Waldemar! noble Fitzurse!
et, tant son bonnet, le futur chancelier, titre auquel aspirait le rus
Normand, se hta d'aller recevoir les ordres de son futur souverain.




CHAPITRE XVI.

     Dans un lointain dsert,  la foule inconnu, un vnrable
     ermite vcut depuis sa premire jeunesse jusqu' l'ge mr.
     La mousse tait son lit, une grotte sa cellule, sa nourriture
     des fruits, sa boisson de l'eau de source; loign des
     hommes, il passait ses jours avec Dieu; la prire tait sa
     seule occupation, la louange son unique plaisir.     PARNELL


Le lecteur ne peut avoir oubli que la victoire, dans la seconde journe
du tournoi, fut dcide par le secours du chevalier inconnu, dont la
conduite passive et indiffrente durant la premire partie de l'assaut,
l'avait fait surnommer le _Noir-Fainant_. Le chevalier avait quitt
l'arne immdiatement aprs le triomphe assur; et lorsqu'il fut appel
pour recevoir le prix de sa valeur, on ne le trouva point. Pendant que
les hrauts d'armes le rclamaient  haute voix et au son des
trompettes, il dirigeait sa course vers le nord, vitant les sentiers
frays et prenant le chemin le plus court  travers les bois. Il passa
la nuit dans une petite htellerie isole, o cependant un mnestrel
errant lui donna des nouvelles du rsultat de la seconde journe du
tournoi.

Le lendemain il partit de bonne heure, dans le dessein de voyager plus
long-temps; son cheval, qu'il avait eu soin de mnager la veille, lui
permettant de faire un bon trajet sans avoir besoin de beaucoup de
repos. Toutefois il fut tromp dans son espoir, car les sentiers qu'il
avait suivis taient si tortueux que lorsque la nuit vint le surprendre,
il se trouvait seulement sur la lisire du West-Riding, dans le comt
d'York. Le cheval et le cavalier avaient besoin de nourriture, et il
devenait indispensable de chercher quelque lieu pour y demeurer jusqu'au
jour. L'endroit o le voyageur se trouvait ne semblait propre  lui
fournir ni abri, ni souper, et il tait sur le point de se voir rduit 
l'expdient habituel aux chevaliers errans, qui, en pareille occasion,
abandonnaient leur monture au pturage, et se couchaient sur la dure au
pied d'un chne, en songeant tout  leur aise  la dame de leurs
penses. Mais soit que le chevalier noir n'et pas de matresse, soit
qu'il ft en amour aussi indiffrent qu'il avait paru l'tre au tournoi,
il n'tait point assez occup de rflexions passionnes sur une belle et
sur ses rigueurs, pour oublier la fatigue et la faim, et pour que les
doux rves de la galanterie lui tinssent lieu de lit et de souper. Il
fut donc trs peu satisfait, lorsque promenant ses regards autour de
lui, il se trouva environn de bois,  travers lesquels s'offraient, il
est vrai, plusieurs clairires et des sentiers, mais qui semblaient
avoir t tracs par des troupeaux qui taient venus patre dans la
fort, ou par les btes fauves et les chasseurs qui les poursuivent.

Le soleil aux rayons duquel le chevalier avait jusqu'alors dirig sa
course, venait de disparatre sur sa gauche derrire les montagnes du
comt de Derby, et tout effort qu'il et tent pour aller plus loin
aurait pu l'carter de sa route et reculer le terme de son voyage. Aprs
avoir inutilement essay de choisir le sentier le plus battu dans
l'espoir qu'il le conduirait  la chaumire de quelque garde-forestier
ou de quelque berger, convaincu  la fin qu'il ne pouvait fixer son
choix, il rsolut de se confier au seul instinct de son cheval, instinct
qu'il avait eu plus d'une fois l'occasion de mettre  l'essai, et qui
lui avait prouv que ces animaux sont souvent des guides plus srs que
leurs cavaliers.

Cet intelligent quadrupde, tout fatigu qu'il tait d'une si longue
journe sous le poids d'un matre vtu de sa lourde armure, ne sentit
pas plutt les rnes flotter  l'abandon sur son cou, que, se voyant
l'arbitre de sa direction, il sembla prendre de nouvelles forces, et ce
coursier, qui nagure et  peine obi  l'peron autrement que par un
soupir ou gmissement, tout fier actuellement de la confiance que l'on
avait en lui, dressa les oreilles, releva la tte, et prit de lui-mme
un trot plus vif. Le sentier qu'il adopta n'tait pas dans la mme
direction que celle que le chevalier avait suivie durant le jour; mais
comme le cheval semblait content de son choix, le cavalier s'abandonna
totalement  sa discrtion. L'vnement prouva qu'il avait eu raison,
car le sentier parut bientt un peu plus large et plus battu, et le son
d'une petite cloche avertit le chevalier qu'il se trouvait  peu de
distance de quelque chapelle ou ermitage.

Il atteignit une pelouse ouverte, de l'autre ct de laquelle un roc
s'levant d'une manire abrupte sur une plaine lgrement incline,
offrait au voyageur un front gris et dentel. Le lierre en plusieurs
lieux couvrait ses flancs, et en quelques autres on voyait s'lever le
chne et le houx, dont les racines trouvaient leur nourriture dans les
fentes et crevasses du rocher, tandis que les rameaux de ces arbres se
balanaient sur le prcipice, comme le panache d'un guerrier sur son
casque luisant d'acier, donnant ainsi de la grace  un objet dont
l'effet principal devait tre l'effroi. Au bas de ce rocher et
s'appuyant contre lui, tait une hutte grossire forme de troncs
d'arbres coups dans la fort voisine et joints ensemble de manire 
braver l'intemprie des saisons, au moyen de ce que leurs interstices
taient bouchs par un ciment d'argile et de mousse. La tige d'un jeune
sapin dpouill de ses branches, avec un morceau de bois li
transversalement vers le haut, tait plante prs de la porte, comme un
rustique emblme de la sainte Croix.  une faible distance  droite, une
source d'eau limpide jaillissait du rocher et tombait dans le creux
d'une pierre dont le travail des ans avait fait un bassin naturel.
S'chappant ensuite, elle devenait un ruisseau qui, avec un lger
murmure, coulait dans un lit qu'elle s'tait lentement form, et
s'avanait en serpentant  travers une plaine troite pour aller se
perdre dans un bocage voisin.

Auprs de cette fontaine apparaissaient les ruines d'une petite
chapelle, dont le toit en partie n'existait plus. Cet humble btiment,
lorsqu'il tait entier, n'avait eu jamais plus de seize pieds de
longueur sur douze de largeur; et le toit, bas en proportion, reposait
sur quatre votes ou arcades en saillie aux quatre angles du btiment et
supportes chacune par un pilier massif. Les bords de deux de ces arches
taient encore debout, bien que le toit qui avait exist entr'elles ft
croul; les deux autres taient parfaitement conserves. L'entre de ce
vieil difice religieux se trouvait sous une arche arrondie et trs
basse, dcore d'ornemens en zigzag semblables  des dents de requin,
comme on en voit encore aux anciennes glises saxonnes. Sur le porche
s'levait un beffroi soutenu par quatre piliers, entre lesquels pendait
la cloche verdtre et calcine dont le faible tintement avait t
entendu quelques instans auparavant par le chevalier noir.

Ce tableau simple et pittoresque brillait des reflets du crpuscule aux
yeux du voyageur, en lui donnant l'assurance consolante de pouvoir y
passer la nuit, car il tait du devoir des ermites qui habitaient ces
forets d'exercer l'hospitalit envers les voyageurs gars ou surpris
par l'obscurit. Le chevalier ne prit donc pas le temps d'examiner en
dtail les particularits que nous venons de rapporter; mais, remerciant
saint Julien, patron des voyageurs, qui lui avait procur un bon gte,
il descendit de cheval, et frappa du bout de sa lance  la porte de
l'ermitage, afin d'appeler l'attention et dans l'espoir d'en obtenir
l'entre.

Quelques minutes s'coulrent avant qu'on lui et fait aucune rponse;
et quand il en reut une, elle ne fut pas en termes rassurans. Passe
ton chemin, qui que tu sois! lui cria une voix rauque et forte 
travers une fente de la porte, et ne trouble pas le serviteur de Dieu
et de saint Dunstan dans ses prires du soir.--Rvrend pre, dit le
chevalier, c'est un pauvre plerin gar dans ces bois qui t'offre
l'occasion d'exercer envers lui la charit et l'hospitalit.--Mon
frre, reprit le saint homme, il a plu  la vierge Marie et  saint
Dunstan que je fusse destin  recevoir l'une et l'autre, au lieu de les
exercer. Je n'ai ici aucune provision qu'un chien voult mme partager
avec moi, et un cheval un peu dlicat ne voudrait point de ma couche
pour litire. Passe donc ton chemin, et que Dieu lui-mme
t'assiste!--Mais comment, reprit le chevalier, me serait-il possible
de trouver mon chemin  travers le bois au milieu d'aussi paisses
tnbres? Je vous supplie, rvrend pre, puisque vous tes chrtien,
d'ouvrir votre porte et de m'indiquer au moins ma route.

Je vous supplie, mon frre en Dieu, reprit  son tour l'anachorte, de
ne pas me troubler plus long-temps. Vous avez dj interrompu un
_Pater_, deux _Ave_ et un _Credo_ que mon voeu de misrable pcheur
m'oblige de rciter avant le lever de la lune.--La route! la route!
vocifra le chevalier, si je ne dois pas esprer davantage de toi.--La
route, lui rpondit l'ermite, est aise  suivre. Le sentier depuis ma
cellule conduit  un marais, et de ce marais  un gu, lequel, attendu
que les pluies ne l'ont pas encore enfl, n'est point difficile 
franchir. Au del de ce gu tu auras soin d'viter la rive gauche, qui
offre des prcipices[20] et le sentier qui longe le torrent a
dernirement, comme je l'ai appris, car je quitte rarement les devoirs
de ma retraite, t rompu en diffrens endroits: alors tu marcheras en
ligne droite.

     Note 20: Le prcdent traducteur a pass ces dtails et
     beaucoup d'autres non moins saillans et qu'il serait
     fastidieux de rappeler.                           A. M.

Un sentier rompu! un prcipice! un gu! et un marais! dit le chevalier
en l'interrompant; mais, sire ermite, fussiez-vous le plus saint de
tous ceux qui jamais portrent une barbe ou droulrent les grains de
leurs chapelets[21] il ne serait pas en votre pouvoir de me jeter cette
nuit dans un danger pareil. Je te rpte que toi, qui vis de la charit
d'autrui, si peu mrite, comme je le vois, tu n'as pas le droit de
refuser un abri au voyageur dans sa dtresse. Ouvre-moi vite ta porte,
ou, par la sainte hostie, je l'enfonce de ma lance et me fraie un
passage.--Ami voyageur, rpliqua l'ermite, ne sois pas importun; si tu
m'obliges  faire usage d'armes charnelles pour ma dfense, il
t'adviendra malheur.

     Note 21: Le prcdent traducteur a pass ces dtails et
     beaucoup d'autres non moins saillans et qu'il serait
     fastidieux de rappeler.                            A. M.

Dans ce moment un bruit confus d'aboiemens et de grognemens, arriv
d'une certaine distance aux oreilles du chevalier, en devenant de plus
en plus clatans et furieux, lui fit croire que l'ermite, alarm de la
menace, et s'imaginant qu'on forcerait sa porte, avait appel  son
secours les chiens qui faisaient ce tapage. Irrit de ces prparatifs de
l'ermite pour accorder l'hospitalit au chevalier, celui-ci frappa du
pied la porte avec une telle violence, que les piliers et tenons en
furent tout branls. L'anachorte n'ayant aucune envie d'exposer sa
porte  un nouveau choc: Patience! patience! bon voyageur,
s'cria-t-il, mnage tes forces et je vais  l'instant t'ouvrir mon
ermitage, quoique, peut-tre, tu ne doives pas avoir  t'en fliciter.

La porte s'entr'ouvre en effet, et l'ermite, homme grand et fortement
constitu, couvert de son froc et de son capuchon, avec une corde de
jonc pour ceinture, parat devant le chevalier. Il tenait d'une main une
torche allume, et de l'autre un bton de pommier sauvage si gros et si
pesant, qu'il pouvait bien passer pour une massue. Deux chiens normes 
longs poils, moiti lvriers, moiti mtins[22], trpignaient  ses
cts et semblaient prts  fondre sur le voyageur, aussitt que leur
matre les aurait lchs. Mais quand la torche eut rflchi sa lumire
sur la luisante armure de l'tranger, qui se tenait en dehors, l'ermite,
changeant probablement ses premires intentions, rprima la fureur de
ses auxiliaires, et prenant un ton de courtoisie brusque, il invita le
chevalier  entrer dans son gte, et s'excusa sur l'hsitation qu'il
avait mise  le recevoir, s'tant fait, disait-il, une rgle de ne
jamais ouvrir sa porte aprs le soleil couch,  cause des bandes de
voleurs et d'outlaws qui infestaient les environs, et qui ne
respectaient ni la sainte Vierge, ni saint Dunstan, ni ceux qui se
dvouaient  leur culte.

     Note 22: Dtails supprims dans la prcdente traduction,
     ainsi que le _bton of crabtree_. A.M.

La pauvret de votre cellule, bon pre, dit le chevalier, en regardant
autour de lui et en ne voyant qu'un lit de feuillage, un crucifix en
chne grossirement taill, un missel, une table  peine bauche, faite
de planches brutes et scies grossirement[23]; deux escabelles et un ou
deux mchans articles de mnage; la pauvret de votre cellule me semble
un moyen de dfense suffisant contre l'apparition des voleurs, sans
parler du secours de deux chiens assez forts, je pense, pour dchirer un
cerf, et consquemment pour combattre avec avantage plusieurs hommes
runis.--Le bon gardien de la fort, dit l'ermite, m'a permis l'usage
de ces animaux pour protger ma solitude jusqu' des temps meilleurs.
Ayant ainsi parl, il mit sa torche sur une barre de fer qui servait de
candlabre, et plaant un fagot de bois sec sur un feu presque teint,
il avana prs de la table une escabelle o il s'assit, en faisant signe
au chevalier de l'imiter avec l'autre.

     Note 23: _A rough-hewn table_, une table bauche, ou de
     planches brutes mal jointes, expression que le prcdent
     traducteur a rendue par une table de pierre brute. Il est
     beaucoup plus prsumable que cette table tait de bois
     grossirement travaill. De semblables dtails et une foule
     d'autres, en apparence insignifians, ne sauraient tre
     ngligs, si l'on veut essayer de reproduire le talent
     descriptif de l'auteur, entirement puis dans la nature.
                                                           A. M.

Assis tous deux, ils se regardrent quelques instans avec un grand
srieux, chacun pensant en soi-mme qu'il avait rarement vu un homme
plus vigoureux et plus dtermin que celui qui lui tait oppos.
Vnrable ermite, dit le chevalier aprs avoir long-temps considr son
hte, si je ne craignais pas de troubler vos pieuses mditations, je
vous prierais de me dire: premirement o je puis mettre mon cheval;
ensuite, ce que vous pouvez me donner pour souper; enfin o je trouverai
une couche, afin de prendre un peu de repos cette nuit?--Je vous
rpondrai, dit l'ermite, avec un signe du doigt, vu qu'il serait contre
ma rgle de prononcer des paroles, toutes les fois que le geste y peut
suppler. Disant ces mots, il indiqua successivement deux coins de sa
cellule. Voil l'curie, dit-il, et voil votre lit[24]. Cherchant
ensuite sur une planche voisine, un plat contenant deux poignes de pois
secs et le mettant sur la table, il ajouta: Voici votre souper.

     Note 24: _Your bed there_, dit le texte, dont la prcdente
     traduction fait une chambre  coucher. Une chambre 
     coucher dans un oratoire! autant vaudrait dire un salon.
                                                             A. M.

Le chevalier haussa les paules, et sortant de la hutte, il amena son
cheval, qu'il avait attach par la bride  un arbre; il le dessella, le
pansa avec soin, et lui tendit sur le dos son propre manteau. L'ermite
fut vraisemblablement touch des soins que le chevalier prenait de sa
monture, car, ayant l'air de se rappeler quelques restes de fourrage
laisss par le garde forestier,  sa dernire visite, il tira d'un coin
de l'curie une botte de foin qu'il plaa sous la bouche du coursier, et
immdiatement aprs, il tendit une brasse de fougre sche  l'endroit
qu'il avait montr comme rserv au lit du cavalier. Celui-ci le
remercia de sa courtoisie, et, ce devoir rempli, tous deux revinrent
s'asseoir  la table, o se trouvait toujours entre eux l'assiette de
pois secs. Aprs un long _benedicite_, qui avait t autrefois en latin,
mais qui n'en conservait que des fragmens tronqus,  l'exception,  et
l, d'une longue et roulante finale de quelques mots ou phrases,
l'ermite donna l'exemple  son hte, en mettant modestement dans une
grande bouche, garnie de deux ranges d'excellentes dents, aussi
blanches et aussi aigus que celles d'un sanglier, trois ou quatre pois
secs; triste mouture, sans doute, pour un moulin si large et si
puissant[25]!

     Note 25: _A miserable grist as it seemed for so large and
     able a mill_: rien de cela ne se retrouve dans le travail de
     mon prdcesseur.                                       A. M.

Afin de suivre un si louable exemple, le chevalier ta son casque, son
corselet et la plus grande partie de son armure, et fit voir  l'ermite
une tte couverte de cheveux blonds, pais et boucls, des traits
prononcs, des yeux bleus singulirement vifs et pntrans, une belle
bouche, avec la lvre suprieure charge de deux moustaches plus fonces
que les cheveux; enfin un homme hardi, entreprenant, qualits analogues
 sa haute et vigoureuse stature.

L'ermite, comme si l'envie lui avait pris de rpondre  la confiance de
son hte, rejeta son capuchon en arrire, et montra  son tour une tte
ronde comme une boule, et qui dcelait un homme encore dans le printemps
de la virilit. Sa large tonsure, environne d'un cercle de cheveux
noirs et crpus, rappelait l'image d'un enclos communal entour d'une
haie d'aubpine[26]. Ses traits n'exprimaient rien d'une austrit
monastique, ni le jene et les macrations d'une vie asctique; au
contraire il avait une contenance orgueilleuse et dcide, les yeux
surmonts de larges sourcils noirs, le front largement dessin, les
joues rondes et vermeilles comme celles d'un trompette, avec un menton
qui balanait une barbe longue, noire et touffue. Une telle figure ente
sur le corps charnu de l'homme sacr, rappelait bien plus nergiquement
pour subsistance habituelle l'emploi de gros reins de boeuf et de bonnes
hanches de mouton, qu'une chtive nourriture de pois secs ou de
lgumes[27]. Cette disconvenance n'chappa point  la sagacit du
chevalier, qui, aprs avoir broy avec difficult une bouche de pois
secs, trouva qu'il devenait indispensable de demander  l'ermite quelque
boisson pour l'aider  les avaler: celui-ci rpondit  sa requte en
plaant devant lui une grande cruche d'eau la plus pure de la fontaine.

     Note 26: _His close-shaven crown, surrounded by a circle of
     stiff-curled black hair, had something the appearance of a
     parish pinfold begirt by its high hedge._ Ce trait vivant et
     qui dcle si bien la touche minemment pittoresque du
     romancier caldonien, a chapp, par mgarde, sans doute, 
     la plume de son premier interprte.                      A. M.

     Note 27: On chercherait vainement cette nergique image dans
     la version de mon prdcesseur.

Elle vient, dit-il, de la source de Saint-Dunstan[28], dans laquelle,
entre deux soleils, il baptisa cinq cents paens danois. Que son nom
soit bni! Et approchant sa barbe noire de la cruche, il avala une
gorge d'eau, en quantit infiniment plus modre qu'on ne devait s'y
attendre, d'aprs l'loge qu'il venait d'en faire. Il me semble, mon
rvrend pre, dit le chevalier, que ces pois secs, dont vous mangez si
peu, et que cette eau pure, dont vous tes si conome envers vous-mme,
s'accordent merveilleusement avec votre constitution. Vous me paraissez
homme plus propre  gagner le prix du blier dans une lutte 
bras-le-corps, ou celui de l'anneau dans le jeu du bton au moulinet, ou
celui du bouclier au jeu de l'pe, qu' passer votre temps dans ce
dsert, en disant des messes et en ne vivant que de pois secs et d'eau
claire.

     Note 28: C'est ce fameux Dunstan qui un jour saisit le diable
     par le nez avec une paire de pincettes rougies au feu, et lui
     fit faire ainsi trois fois le tour de sa chambre.        A. M.

Sire chevalier, reprit l'ermite, vos penses ressemblent  celles des
laques ignorans, elles sont selon la chair. Il a plu  la sainte Vierge
et  mon saint patron de bnir la pitance  laquelle je me restreins,
comme jadis furent bnis les lgumes et l'eau dont se contentrent les
enfans Sidrach, Misach et Abdenago, lesquels ne voulurent pas toucher au
vin ni aux viandes que leur fit servir le roi des Sarrasins.

Saint pre, dit le chevalier, sur la figure de qui le ciel a opr un
tel miracle, permets  un humble pcheur de demander ton nom.--Tu peux
m'appeler l'ermite Copmanhurst, rpondit le cnobite; car on m'appelle
ainsi. On y ajoute, il est vrai, l'pithte de saint; mais je n'y tiens
pas, vu que je ne m'en trouve pas digne. Et maintenant, brave chevalier,
puis-je  mon tour savoir le nom de mon hte?--Certainement, dit le
voyageur, certainement: On m'appelle dans ce pays le chevalier noir.
Beaucoup de gens, il est vrai, ajoutent  ce nom l'pithte de fainant;
mais je ne m'en soucie gure, vu que je m'en crois peu digne.

L'ermite put  peine s'empcher de sourire  l'oue de la rponse de son
hte. Je vois, dit-il, sire chevalier fainant, que tu es un homme de
sens et de bon conseil; je vois de plus que la simplicit de mon rgime
monastique ne sduit pas un voyageur comme toi, accoutum, peut-tre, 
la licence des cours et des camps et au luxe des villes. Maintenant il
me semble, sire fainant, qu' la dernire visite du charitable
garde-forestier dans ma cellule, il a laiss  ma garde, outre plusieurs
bottes de fourrage, quelques provisions de bouche, qui, n'tant point
propres  mon usage, me sont sorties de la mmoire au milieu de mes
pieuses et bien plus graves mditations.

J'aurais jur qu'il en tait ainsi, reprit le chevalier. J'tais sr
qu'il y avait une meilleure nourriture dans votre cellule, vnrable
pre, du moment que vous avez t votre capuchon. Le garde-forestier est
sans doute un jovial compagnon, et quiconque aurait vu des dents comme
les tiennes broyer ces pois, et ton large gosier s'abreuver d'une si
vulgaire boisson, n'aurait pu te croire nourri de mets et dsaltr par
un breuvage tout au plus dignes de mon cheval. En disant ces paroles,
il dsignait du doigt le service de la table; puis il ajouta: Voyons
sans dlai la fine rserve du garde-forestier.

L'ermite jeta sur le chevalier un regard pntrant, dans lequel on
remarquait une sorte d'hsitation comique; il paraissait douter s'il y
aurait de sa part quelque prudence  se confier  son hte. Cependant la
contenance de celui-ci marquait assez de franchise pour dissiper toute
crainte. Son sourire galement avait quelque chose d'un sardonisme
irrsistible et respirait tellement la loyaut, qu'il commandait en
quelque sorte la sympathie. Aprs l'change de deux ou trois oeillades
muettes, l'ermite courut au fond de sa hutte, il ouvrit une armoire
cache avec autant d'adresse que de soin, en sortit un norme pt dans
un plat d'tain d'une dimension peu usite. Ce gros pt fut mis devant
le chevalier, qui, prenant son poignard, le tailla bien  l'aise et ne
perdit pas de temps pour faire une ample connaissance avec le contenu.

Y a-t-il long-temps, rvrend pre, que l'honnte garde de la fort
n'est venu chez vous, dit le chevalier aprs avoir aval en hte
plusieurs morceaux de ce renfort ajout  la bonne chre du
cnobite.--Environ deux mois, rpondit celui-ci sans rflexion.--De
par le ciel! reprit le chevalier, tout dans votre ermitage tient du
miracle, bon pre; j'aurais jur que le gros chevreuil qui a fourni
cette venaison courait encore il y a huit jours dans la foret.

L'ermite fut quelque peu dconcert par cette remarque; et d'ailleurs il
faisait une bien triste figure en regardant diminuer  vue d'oeil son
pt, o l'hte faisait des brches profondes; attaque militaire 
laquelle sa profession antrieure d'abstinence ne lui permettait pas de
s'unir.--Mais,  propos, rvrend pre, j'ai t en Palestine dit le
chevalier en cessant tout  coup de manger, et je me souviens que c'est
un devoir pour quiconque reoit un convive  sa table, de l'assurer de
la bont des alimens, en les gotant avec lui.  Dieu ne plaise que je
souponne un si saint homme de mauvaises intentions; nanmoins, je
serais charm de vous voir suivre l'usage de l'Orient.--Pour mettre 
l'aise vos scrupules inutiles, sire chevalier, je me dpartirai cette
fois de ma rgle, rpondit le cnobite; et comme dans ce temps-l il
n'existait pas encore de fourchettes, sur-le-champ il plongea ses doigts
dans les cavernes du pt.

La glace de la crmonie tant une fois rompue[29], il s'leva une
rivalit d'apptit entre l'ermite et le chevalier; et, quoique celui-ci
et probablement jen plus long-temps, le cnobite le laissa bien loin
derrire lui.--Saint pre, dit le chevalier lorsque sa faim fut
apaise, je parierais mon cheval contre un sequin que l'honnte
garde-forestier auquel nous sommes redevables de cette venaison, t'a
laiss un baril de Bordeaux, ou une pipe de Madre, ou quelque autre
bagatelle analogue, en auxiliaire de son pt. Cette circonstance, je ne
l'ignore point, ne serait pas digne de rester dans la mmoire d'un
cnobite aussi rigide; mais je pense que si vous vouliez chercher encore
dans le fond de votre cellule, vous trouveriez que ma conjecture n'est
nullement chimrique.

     Note 29: _The icy of ceremony being once broken_, phrase que
     le premier interprte de Walter-Scott rend par la _glace
     tant ainsi rompue_, comme si ce n'tait pas une mtaphore;
     elle serait plus exactement reproduite par cet quivalent:
     _toute crmonie tant mise de cot_. Nous hasardons la forme
     anglaise, en reconnaissant le nologisme.

L'ermite ne rpondit que par une grimace[30]; et, retournant  l'armoire
o il avait pris le pt, il en rapporta une bouteille de cuir, qui
pouvait contenir environ quatre litres. Il la mit sur la table avec et,
ayant ainsi fait cette provision liquide pour arroser le souper, il crut
pouvoir mettre de ct toute gne. Remplissant donc les deux coupes, il
en prit une en disant en saxon: _Waes hael_,  votre sant, chevalier
fainant! et il la vida d'un trait. _Drink hael_, je bois  la vtre,
ermite de Copmanhurst, rpondit le guerrier; et il lui fit raison de la
mme manire. Saint personnage, ajouta le voyageur aprs ce premier
toast, je ne saurais que m'tonner de plus en plus qu'un homme dou de
qualits et de forces comme les tiennes, et qui par dessus tout se
montre un excellent convive, ait song  vivre seul dans un dsert. 
mon avis, vous seriez bien plutt fait[31] pour prendre d'assaut un
castel ou une forteresse, en mangeant gras et buvant sec, au lieu de
vous nourrir ici de lgumes, et de vous abreuver d'eau claire, ou de
dpendre mme de la charit du garde-forestier. Du moins, si j'tais 
votre place, je chasserais  mon aise les daims du roi; il en existe en
abondance dans ces forts, et on ne regretterait pas un daim tu pour le
service du chapelain de saint Dunstan.

     Note 30 _By a grin_, dit le texte, et non pas un _sourire_,
     comme le dit le premier traducteur.                  A. M.

     Note 31: L'auteur anglais passe alternativement du _vous_ au
     _tu_, afin de varier sans doute le ton de la conversation 
     la fois noble et familire de ses interlocuteurs. Nous avons
     frquemment reproduit ces formes d'locution, pour mieux
     encore nous rapprocher des intentions et du style de
     l'crivain britannique.                             A. M.

Sire fainant, reprit l'ermite, voil des mots dangereux, et je vous
prie de ne pas les rpter. Je suis un religieux fidle au prince et 
la loi; si je m'avisais de chasser le gibier de mon souverain, je serais
sr de la prison, et ma robe ne me sauverait mme pas de la
potence.--N'importe, si j'tais de vous, dit le chevalier, je me
promnerais au clair de la lune, lorsque les gardes-forestiers se
tiennent bien chaudement dans leurs lits, et tout en marmottant mes
prires, je dcocherais une flche au milieu des troupeaux de daims qui
paissent les clairires d'alentour. Dites-moi, mon pre, n'avez-vous
jamais pris un semblable passe-temps?--Ami fainant, rpondit
l'ermite, tu as vu tout ce qui peut, dans mon mnage, intresser les
regards, et mme plus que ne mritait de voir un homme qui s'y est
presque tabli par violence. Crois-moi, il vaut mieux jouir du bien que
le ciel nous envoie, que d'tre indiscrtement curieux sur la manire
dont il arrive. Remplis ton verre, bois-le, et ne pousse pas plus loin,
je t'en prie, tes questions impolies; car tu me forcerais  te prouver
que, si tu t'mancipais davantage, il me serait facile d'y mettre un
terme.

Par ma foi, continua le chevalier, tu augmentes ma curiosit! tu es
l'ermite le plus mystrieux que j'aie jamais rencontr; et j'en saurai
davantage de toi avant que nous nous sparions. Pour ce qui est de tes
menaces, digne anachorte, tu parles  un homme dont le mtier est de
braver le danger partout o il se prsente.-- ta sant, sire
chevalier fainant, reprit l'ermite, je respecte beaucoup ta valeur,
mais j'ai une trs mince ide de ta discrtion. Si tu veux me combattre
avec des armes gales, je te donnerai de bonne amiti et fraternellement
une telle pnitence et une telle absolution, que d'ici  un an tu ne
pcheras plus par excs de curiosit.

Quelles sont tes armes, vaillant ermite?--Il n'y en a pas, reprit-il,
depuis les ciseaux de Dalila et le clou de Jal jusqu'au cimeterre de
Goliath, avec lesquelles je ne sois prt  me mesurer avec toi. Mais si
tu me laisses matre du choix, que dis-tu, mon digne ami, de ces deux
joujoux? En parlant ainsi, il ouvrit une autre armoire dans un coin de
la cellule, et en tira deux grandes pes et deux boucliers, tels qu'en
portaient alors les yeomen ou archers. Le chevalier qui suivait des yeux
tous ses mouvemens, vit que cette armoire contenait aussi deux ou trois
longs arcs, une arquebuse, des traits et des flches, une harpe et
d'autres objets qui ne semblaient gure propres  l'usage d'un ermite.

Brave cnobite, reprit le chevalier, je ne te ferai plus de questions
indiscrtes: les articles contenus dans cette armoire y rpondent
d'avance; mais j'y vois une arme, ajouta-t-il, en prenant la harpe, sur
laquelle j'essaierais bien plus volontiers avec toi mon adresse, qu'avec
l'pe et le bouclier.--J'espre, sire chevalier, dit l'ermite, que tu
n'as pas trop donn lieu  tre surnomm le fainant; je te souponne
gravement  ce sujet. Nanmoins, comme tu es mon hte, je ne veux pas
mettre ton courage  l'preuve sans ton exprs consentement. Assieds-toi
donc, et remplis ta coupe; buvons, chantons et soyons heureux, si tu
sais quelque bon virelai; tu seras le bien venu et admis au festin de
l'ermite de Copmanhurst aussi long-temps que je desservirai la chapelle
de saint Dunstan, et ce sera, s'il plat  Dieu, jusqu' ce que
j'change mon toit de chaume contre une couverture en gazon. Mais viens,
remplis ta coupe, car il faudra quelque temps pour accorder la harpe; et
rien n'enduit le gosier et n'aiguise l'oue comme un bon verre de vin.
Pour ma part, j'aime  sentir le jus de la treille jusqu'au bout de mes
doigts, avant qu'ils fassent vibrer les cordes de mon instrument[32].

     Note 32: Le prcdent traducteur n'avait pas sans doute
     enduit, c'est--dire humect son gosier de nectar bachique,
     puisqu'il n'a pas rendu la nave expression de l'ermite.
                                                             A. M.




CHAPITRE XVII.


     Le soir, dans un coin rserv  l'tude, j'ouvre mon livre
     au dos de cuivre, rempli d'une multitude de faits sacrs des
     martyrs couronns de la rcompense divine; alors, quand mon
     flambeau plit et commence  ne plus m'clairer, je chante
     avant de m'endormir mon hymne cadence. Qui ne voudrait
     renoncer aux vanits mondaines pour prendre mon bton et
     revtir l'amict blanc, ou prfrer au bruyant thtre du
     monde la paix de mon ermitage.                      WARTON


Malgr l'invitation du jovial ermite,  laquelle son hte obit
volontiers, celui-ci reconnut que le moyen propos n'atteignait pas
aussi aisment le but, et que ce n'tait pas une chose facile que
d'accorder une harpe. Il me semble, bon pre, dit le chevalier, qu'il
manque une corde  l'instrument, et que les autres ne sont pas des
meilleures.--Vraiment! tu remarques cela, reprit l'ermite; tu es donc
du mtier! C'est la faute du vin et de la bombance, ajouta-t-il
gravement en levant les yeux au ciel; c'est la faute du vin et de la
bombance. J'avais dit  Allan-a-Dale, le mnestrel du Nord, qu'il
drangerait la harpe, s'il y touchait aprs avoir hum sa septime
coupe; mais il ne souffrait pas le contrle. Ami, je bois  ton heureux
essai musical. Disant ces mots, il vida son flacon avec un grand
srieux, en secouant la tte, comme pour blmer l'intemprance du
mnestrel du Nord.

Le chevalier cependant avait russi  mettre les cordes un peu en
harmonie, et, aprs un court prlude, il pria l'ermite de lui dire, s'il
voulait, une _sirvente_ dans la langue _d'oc_, ou un _lai_ dans celle
_d'oui_, ou un _virelai_, ou une _ballade_ en anglais vulgaire. Une
ballade! une ballade! rpondit-il, au lieu des _ocs_ et des _ouis_ de
France. Je suis un vritable Anglais, sire chevalier, un vritable
Anglais, comme l'tait mon patron saint Dunstan; je me moque de tous ces
_ocs_ et de tous ces _ouis_, comme il se serait moqu des coups de
griffes du diable. On ne chantera que de l'anglais dans cette
cellule.--Je vais donc essayer, dit le chevalier, une ballade compose
par un joyeux mnestrel saxon, que j'ai connu dans la Terre-Sainte. Il
ne fut pas difficile de s'apercevoir que si le chevalier n'excellait
point dans l'art des mnestrels, son got du moins avait t
perfectionn par les matres les plus habiles. L'tude lui avait appris
 adoucir les sons d'une voix plutt dure que moelleuse, et il avait
tout le talent propre  suppler aux qualits que la nature lui avait
refuses. Il et donc mrit d'tre applaudi par des juges plus svres
que l'ermite, d'autant plus, qu'imprimant  sa touche une sorte d'me,
et  ses accens un enthousiasme plein de mlancolie, il donnait  ses
vers une vigueur entranante. Voici quels furent ses chants:

LE RETOUR DU CROIS.

  Un preux, l'honneur de la chevalerie,
  Ne rapportait des rives du Jourdain
  Qu'une humble croix soustraite  la furie
  Des bataillons d'un nouveau Saladin.
  Son bouclier montrait plus d'une empreinte
  Des coups reus en donnant le trpas.
  Au seuil natal, de sa dame avec crainte
  Ainsi le soir il chantait les appas.

  Salut, ma belle! objet si plein de charmes!
  De l'Orient, o je semai l'effroi,
  Pour tous trsors je rapporte mes armes,
  Et je reviens sur mon vieux palefroi.
  Mes perons et ma lance intrpide,
  Pour seul trophe en ce moment voil
  Ce qui me reste en ma course rapide;
  Mais j'ai l'espoir d'un souris de Tkla.

  Joie  ma belle! en de pompeuses ftes
  Je ne rvais que sa douce faveur;
  Son nom volait sur l'aile des conqutes,
  Et son prestige allumait ma ferveur.
  La harpe d'or, la trompette clatante,
  Rediront: Gloire  qui charmait nos coeurs!
  Pour ses beaux yeux, prisme de notre attente,
  Champ d'Ascalon, tu nous rendis vainqueurs.

  Le glaive ardent qu'veillait son sourire,
  De cent beauts moissonna les poux;
   la victoire oblig de souscrire,
  Le soudan tombe, et son trne est  nous.
  De ses cheveux vois les flottantes ondes
  D'un cou d'ivoire effleurer le contour:
  J'ai pour vous plaire, amie aux tresses blondes,
  Par mille assauts signal mon retour.

  Joie  ma belle! un nom peu mmorable,
  Tous mes exploits seront ta noble part.
  Ouvre  mes voeux ta porte inexorable:
  Je suis mouill, l'heure est lente, il est tard.
  L'me endurcie aux feux de l'Idume,
  Je suis glac, je pris de langueur;
  De qui t'amne un peu de renomme
  Que l'amour pur flchisse la rigueur.

Pendant que le chevalier noir chantait ainsi, l'ermite se dmenait comme
un critique de profession qui de nos jours assisterait  la
reprsentation d'un nouvel opra. Il rejetait sa tte en arrire sur
l'escabelle o il tait assis, les yeux  demi ferms; tantt joignant
les mains et se tordant les doigts, il semblait absorb dans une
attention soutenue; et tantt balanant ses bras, il leur faisait battre
la mesure, en mme temps qu'il la marquait du pied.  deux ou trois
cadences favorites, lorsque la voix du chevalier ne s'levait point
aussi haut que le chant le prescrivait, il y joignait la discrte
assistance de la sienne. Quand la romance fut termine, le cnobite avec
emphase dclara qu'elle tait bonne et bien excute. Cependant,
dit-il, je pense que mon compatriote saxon avait vcu assez long-temps
avec les Normands pour tomber dans le dfaut du langage langoureux. Que
cherchait-il loin de son pays! ou que pouvait-il esprer autre chose 
son retour que de trouver sa belle, agrablement console par un rival
plus assidu! ne devait-il pas apprhender qu'elle n'couterait pas plus
sa srnade, comme on l'appelle, que le miaulement du chat dans la
gouttire? Nanmoins, sire chevalier, je bois  ta sant et au succs de
tous les vrais amans. Je crains que vous ne le soyez pas, ajouta-t-il
en observant le chevalier dont le cerveau commenait  s'chauffer par
des libations frquentes, et qui, par mprise, dans cette situation
quivoque, remplissait d'eau sa coupe au lieu de bire.

Pourquoi, dit le chevalier, ne m'avez-vous pas prvenu que ceci tait
de l'eau de la fontaine de votre bienheureux patron saint
Dunstan?--Sans doute, reprit l'ermite, il y baptisa des centaines de
paens, mais je n'ai jamais appris qu'il en ait bu. Chaque chose dans ce
bas monde a une destination qui lui est propre[33]. Saint Dunstan
connaissait aussi bien que tout autre les privilges d'un joyeux frre.
En prononant ces mots, il s'empara de la harpe, et entonna les couplets
suivans, sur un ancien air anglais qui se chante avec un refrain[34].

     Note 33: _Every thing should be put to its proper use in this
     world_, chaque chose doit tre approprie  son usage
     ici-bas.

     Note 34: L'auteur anglais suppose que le refrain _derrydown_,
     quivalant  notre _lan, la_, remonte non seulement  la
     priode de l'heptarchie, mais mme aux temps des druides, et
     qu'il avait servi de chorus aux hymnes de ces prtres
     lorsqu'ils allaient cueillir le gui et le consacrer
     solennellement sur leurs autels de pierre.            A. M.

LE MOINE DCHAUSS.

  Mon ami, je vous donne un an et d'avantage
  Pour chercher de l'Araxe aux bords fconds du Tage:
  Vous ne verrez jamais, de vos courses lass,
  Nul vivant plus heureux qu'un moine dchauss.

  Pour sa dame un guerrier dans les combats s'lance;
  Il revient travers par le fer d'une lance.
  Prs de sa belle en pleurs vite il est confess:
  Et qui donc la console? un moine dchauss.

  On vit plus d'un monarque changer sa couronne
  Contre le froc poudreux dont son corps s'environne;
  Mais a-t-on jamais vu qu'un homme ait balanc
  Entre un sceptre et l'habit du moine dchauss?

  S'il voyage, partout il est sr d'un asile;
  Toute riche maison devient son domicile;
  Au gr de son caprice, et toujours caress,
  Se berce dans la joie un moine dchauss.

  Midi sonne, on l'attend: l'hte le plus avide
  Laisse intact le potage et le grand sige vide;
  Car au meilleur des mets, au fauteuil avanc
  A seul droit de prtendre un moine dchauss.

  S'il arrive le soir, le souper se prpare,
  Et d'un broc plein de bire aussitt il s'empare.
  Par sa moiti l'poux de son lit est chass,
  Avant qu'un bon lit manque au moine dchauss.

  Oh! vivent la sandale, et la corde, et la chape!
  Triple effroi du dmon, scurit du pape!
  Semer de fleurs la vie, et de nul trait bless,
  Fut toujours le destin du moine dchauss[35].

     Note 35: Il faut admirer la bonhomie de l'diteur ou
     prcdent traducteur, lorsqu'il dit dans une note  la suite
     de ce passage, qu'il n'a point reproduit le _Barefooted
     friar_ c'est--dire, _le moine dchauss_, qu'il a remplac
     par _le joyeux frre_, expression vague et indtermine;
     tandis qu'il est ici question d'un moine fainant; ce qui
     tronque en tous points la lettre et le sens du texte. Il
     ajoute: qu'il serait difficile de traduire avec plus de
     bonheur qu'il ne l'a fait ce joyeux canon, et qu'il serait
     surpris qu'on ft mieux; enfin, conclut-il, on pourrait
     tre plus exact, mais non pas plus fidle. Malgr la bonne
     opinion que l'diteur a de son travail, nous avons cru devoir
     reproduire ici vers pour vers les paroles et le rhythme de
     l'original: le lecteur jugera.                          A. M.

Vraiment, dit le noir fainant, tu as fort bien, et mme vigoureusement
chant, surtout  la louange de ton ordre. Mais en parlant ainsi du
diable, dites-moi, rvrend pre, ne craignez-vous pas qu'il ne vous
rende visite dans un de vos passe-temps non canoniques?--Non
canoniques! rpondit le solitaire, je mprise cette accusation injuste
et je la foule sous mes talons. Je remplis bien et dment les
obligations de mon ermitage; je dis deux messes par jour, matin et soir;
prime, tierce, sexte, none, vpres, _ave_, _credo_, _pater_.--Except,
dit l'hte, pendant le clair de lune dans la saison du gibier,--_Exceptis
excipiendis_, except les cas  excepter, rpondit le moine, comme notre
vieil abb m'a enseign qu'il fallait dire lorsque d'impertinens laques
me demanderaient si j'accomplissais tous les devoirs les plus minutieux
de mon ordre.

 merveille, bon pre, dit le chevalier; mais le diable est homme 
tenir l'oeil ouvert sur toutes les exceptions; il rde autour de nous,
tu le sais, comme un lion rugissant.--Qu'il rde et rugisse autour de
moi, s'il l'ose: un coup de la corde qui me sert de ceinture le fera
hurler aussi fort que les pincettes de saint Dunstan le firent beugler
jadis. Je n'ai jamais craint homme qui vive, et je redoute encore moins
le diable et tous ses diablotins. Saint Dunstan, saint Dubric, saint
Winibold, saint Winifred, saint Swebert, saint Willick, sans oublier
saint Thomas-d'Aquin et mes faibles mrites, me mettent en mesure de le
dfier, lui, sa queue et ses cornes. Mais pour vous initier dans un de
mes secrets, je ne m'entretiens jamais de pareilles choses, mon ami,
qu'aprs matines.

Il changea de conversation, et tous les deux alors se remirent  boire,
 rire et  chanter; joyeuse rcration qui se prolongeait de mieux en
mieux, lorsque soudain elle fut interrompue par un grand bruit  la
porte de l'ermitage. La cause de ce bruit ne sera explique qu'en
reprenant les aventures d'un de nos autres personnages; car, non plus
que le vieil Arioste, nous ne nous piquons pas de tenir uniformment
compagnie aux caractres moraux de notre drame et de les faire marcher
de front.





CHAPITRE XVIII.


     Partons! notre voyage doit avoir lieu  travers le vallon et
     les broussailles, o le daim joyeux bondit prs de sa mre
     timide, o le grand chne, interceptant par ses rameaux les
     rayons du soleil, dessine une sorte de marqueterie en
     chiquier dans l'avenue trace sur la verte pelouse.
     Levons-nous et partons, car ces sentiers sont agrables 
     fouler quand le soleil dans toute sa force est mont sur son
     trne; ils sont moins rians et moins srs quand l'astre de
     Phoeb, de sa lueur douteuse, claire l'obscurit de la
     fort.                                 _La Fort d'Ettrick_.


Quand Cedric le Saxon vit son fils tomber sans connaissance dans l'arne
 Ashby, son premier mouvement fut d'ordonner aux gens de sa suite de
prendre soin de lui; mais les mots s'arrtrent heurts dans son gosier
et expirrent sur ses lvres. Il ne put prendre sur lui de reconnatre,
en prsence d'une telle assemble, le fils qu'il avait reni et
dshrit. Il commanda cependant  Oswald de ne pas le perdre de vue, et
de prendre avec lui deux de ses serfs pour transporter Ivanhoe  Ashby
ds que la foule se serait coule. Oswald fut devanc dans ce bon
office; la multitude se dispersa en effet, mais il ne trouva plus le
chevalier. Ce fut en vain que l'chanson de Cedric chercha partout son
jeune matre: il vit les traces du sang qui venait de s'chapper de ses
blessures, mais le jeune hros n'tait plus dans sa tente; il semblait
que des fes l'eussent enlev du champ de bataille. Oswald et pu, car
les Saxons taient superstitieux, adopter cette hypothse pour expliquer
la disparition d'Ivanhoe, s'il n'avait pas tout  coup jet les yeux sur
un homme accoutr en espce d'cuyer, dans lequel il reconnut les traits
de Gurth, son camarade. Inquiet sur le destin de son matre et dsol de
sa soudaine disparition, le gardeur de pourceaux dguis le cherchait
partout, et avait mme nglig en agissant ainsi le soin de sa propre
sret. Oswald crut de son devoir d'arrter Gurth comme un dserteur sur
le sort duquel son matre avait  prononcer.

Renouvelant ses recherches sur le destin d'Ivanhoe, l'unique
renseignement que l'chanson put recueillir fut que le chevalier avait
t plac par des valets bien vtus dans la litire d'une dame qui se
trouvait parmi les spectateurs, et avait t immdiatement transport
hors de l'arne. Oswald, en recevant cet avis, rsolut de retourner
auprs de son matre, pour de plus amples instructions, emmenant avec
lui le gardeur de pourceaux, qu'il regardait comme un transfuge vad du
service de Cedric.

Celui-ci avait t dans les plus vives alarmes  l'gard de son fils
jusqu'au retour de l'chanson, car la nature en lui avait repris ses
droits, en dpit du stocisme patriotique le plus prononc. Mais ds
qu'il sut qu'Ivanhoe se trouvait sous la sauve-garde de mains
probablement amies, l'amour paternel, qu'avait veill l'incertitude de
son sort, fut rprim et remplac par l'instinct dominant de l'orgueil
bless, et le ressentiment qu'avait produit la dsobissance filiale.
Qu'il erre o il voudra, dit-il, que ceux pour l'amour desquels il a
couru tant de prils prennent soin de ses blessures! Il est plus fait
pour se signaler dans les tours de jongleurs de la chevalerie normande
que pour soutenir l'honneur et la rputation de ses anctres saxons avec
le glaive et la hache, vieilles et bonnes armes de son pays.

Si, pour soutenir la gloire de ses aeux, dit Rowena qui se trouvait
prsente, il suffit d'tre sage au conseil et brave au combat, d'tre le
plus courageux parmi les courageux, et le plus doux et le plus aimable
entre les plus galans, je ne connais que le suffrage de son pre qui
puisse...--Silence! lady Rowena, ce sujet est le seul sur lequel je ne
vous couterai pas. Prparez-vous pour le banquet du prince. Nous avons
t invits avec une si flatteuse courtoisie, avec des gards tels, que
les Normands hautains en usent rarement envers nous depuis la fatale
journe d'Hastings. Je m'y trouverai, ne ft-ce que pour montrer 
ces fiers trangers combien peu le destin d'un fils qui a vaincu leurs
plus vaillans guerriers peut troubler le coeur d'un Saxon.--Et moi je
n'irai pas, dit Rowena. Prenez garde que ce que vous prenez pour du courage
et de la fermet ne soit au fond que de la duret de coeur.--Reste donc,
femme ingrate, dit Cedric, c'est le tien qui est dur, puisque tu sacrifies
les intrts d'une nation opprime  un frivole et illgitime attachement,
et je me rendrai avec lui au festin du prince Jean d'Anjou.

Ils partirent en effet pour assister  ce banquet dont nous avons dj
mentionn les principales circonstances. Ds qu'ils furent sortis du
chteau, les deux thanes ou nobles saxons avec leur suite, montrent 
cheval, et ce fut pendant le tumulte occasionn par ce dpart, que
Cedric, pour la premire fois, porta les yeux sur le fugitif gardeur de
pourceaux. Le noble Saxon tait revenu, comme nous l'avons vu, de trs
mauvaise humeur, et il n'avait besoin que d'un prtexte pour dcharger
sa colre sur quelqu'un. Des fers! dit-il, des fers! qu'on le garrotte!
Oswald! Hundibert! misrables! Comment osez-vous laisser en libert ce
coquin de valet? Les compagnons de ce dernier se gardant bien de
hasarder la moindre remontrance en sa faveur, lui attachrent les mains
derrire le dos avec la premire corde venue. Il se soumit sans murmurer
 ce traitement rigoureux; seulement il lana un regard de reproches 
son matre et lui dit: Cela vient de ce que j'aime votre sang plus que
le mien.-- cheval, et en avant! s'cria Cedric.--Il en est bien
temps, dit le noble Athelstane, car, si nous ne htons notre marche, les
prparatifs du digne abb de Waltheoff pour un arrire-souper[36] se
gteront.

     Note 36: L'expression anglaise _a rere-supper_,
     arrire-souper, tait un repas de nuit; elle signifie une
     collation que l'on servait  une heure avance et aprs le
     souper ordinaire.                                     A. M.

Nos voyageurs firent cependant assez de diligence pour atteindre le
couvent de Saint-Withold, avant qu'un malheur pt arriver. L'abb, issu
lui-mme d'une ancienne famille saxonne, reut ses deux compatriotes
avec toute l'hospitalit prodigue dont cette nation tait jalouse. On
demeura  table fort avant dans la nuit, ou pour mieux dire, jusqu'au
point du jour, et l'on ne prit cong de l'abb qu'aprs avoir partag
avec lui un copieux djeuner.

Au moment o la cavalcade sortait de la cour du monastre, il arriva un
incident un peu alarmant pour des Saxons, qui, de tous les peuples de
l'Europe, ajoutaient le plus de foi  l'observation superstitieuse des
augures, et aux opinions desquels il faut reporter les singuliers usages
dont parlent nos chroniques populaires. Les Normands, tant une race
mle et plus avance alors en civilisation, avaient perdu la plupart
des prjugs que leurs anctres avaient imports de la Scandinavie, et
se piquaient de penser plus sainement sur de pareils sujets. Dans le cas
actuel, l'apprhension de quelque malheur prochain fut inspire par un
prophte non moins respectable, sans doute: un gros chien noir et
maigre, qui, assis sur ses deux pattes de derrire, hurla d'une faon
lamentable, quand les premiers cavaliers franchirent la porte, et par
ses aboiemens sauvages et ses trpignemens dans tous les sens,
paraissait tmoigner une extrme envie de suivre la cavalcade.

Je n'aime pas cette musique, mon pre, dit le noble Athelstane 
Cedric; car il le nommait souvent ainsi par respect pour son ge. Je ne
l'aime pas non plus, notre oncle, lui dit Wamba; je crains beaucoup
que nous n'ayons  payer le musicien.--Selon moi, rpliqua
Athelstane, sur le cerveau duquel la bonne bire de l'abb, dj fameuse
 cette poque, avait produit une impression favorable; selon moi, nous
ferions mieux de retourner sur nos pas et de rester avec l'abb jusqu'
l'aprs-dne. Cela porte malheur de voyager lorsque le chemin est
travers par un moine, un livre, ou un chien hurlant, avant que d'avoir
fait un second repas.--Allons, cria Cedric impatient, le temps n'est
dj que trop court pour accomplir notre voyage! quant au chien, je le
connais; c'est celui de ce fripon de Gurth, et un fuyard inutile comme
son matre.

En parlant ainsi et en se dressant sur ses triers, Cedric, tout irrit
de ce retard, lana une javeline contre le pauvre Fangs; car c'tait
Fangs qui, ayant suivi les traces de son matre dans son expdition de
maraude, l'avait perdu ici, et tmoignait de cette manire sa joie de
l'avoir retrouv. La javeline blessa  l'paule le dogue fidle, si
avant, qu'il faillit d'tre clou  la terre; et Fangs se sauva de la
prsence du thane courrouc en poussant des cris de douleur. L'me du
gardeur de pourceaux se gonfla de colre; car il fut plus sensible au
meurtre prmdit de son chien qu'au mauvais traitement qu'il avait reu
lui-mme. Ayant essay vainement de porter la main  ses yeux, il dit 
Wamba, qui, tmoin de la mauvaise humeur de son matre, s'tait
prudemment tenu  l'cart: Je t'en prie, rends-moi le service de
m'essuyer les yeux avec le pan de ton manteau; la poussire me fait mal,
et ces liens, qui me retiennent, ne me permettent d'agir ni d'une
manire ni de l'autre.

Wamba fit ce qu'il demandait; et quelque temps ils marchrent cte 
cte en silence. Gurth  la fin ne put retenir son motion plus
long-temps. Ami Wamba, dit-il, de tous ceux qui sont assez fous pour
servir Cedric, tu as seul le talent de lui rendre ta folie agrable. Va
donc le trouver, et dis-lui que, ni par affection ni par crainte, Gurth
ne le servira plus davantage. Il peut me flageller, me charger de fers,
me trancher la tte; mais il n'est pas en son pouvoir de me forcer 
l'aimer et  lui obir. Va donc lui dire que Gurth, fils de Beowulph, ne
veut plus le servir.--Assurment, dit Wamba, tout fou que je suis, je
ne remplirai pas cet imprudent message. Cedric a une autre javeline
fixe  sa ceinture, et tu sais qu'il ne manque pas toujours son but.

Peu m'importe, dit Gurth, il peut en faire un de moi. Hier il laissa
son fils Wilfrid, mon jeune matre, baign dans son sang; aujourd'hui il
a voulu tuer en ma prsence la seule autre crature qui m'ait toujours
exprim de l'attachement. Par saint Edmond, saint Dunstan, saint
Withold, saint douard le confesseur, et tous les autres saints du
calendrier saxon (car Cedric ne jurait jamais par aucun saint qui ne ft
d'origine saxonne, et tous ses gens faisaient de mme), je ne lui
pardonnerai jamais.

Cependant,  ce que je crois, dit le bouffon, qui jouait frquemment
le rle de conciliateur dans la famille, notre matre n'avait point le
projet de faire du mal  Fangs, il ne voulait que l'effrayer; car, si
vous l'avez remarqu, il s'est dress sur ses triers comme pour viser
au dessus du but, et cette direction et rempli son attente sans un
malheureux saut du chien, qui a reu de la sorte une telle gratignure,
qu'il me sera facile de gurir avec un empltre de poix de la largeur
d'un sou[37].--Si cela tait vrai, dit Gurth, si je pouvais le croire!
mais non, j'ai vu la javeline bien dirige, je l'ai entendue siffler en
l'air, avec toute la mchancet pleine de rage de celui qui l'avait
lance, et aprs avoir t violemment fixe au sol, elle frmissait
encore, comme si elle et regrett d'avoir manqu son but. Par le
pourceau chri de saint Antoine, je ne veux plus le servir.  ces mots,
le courrouc gardien de pourceaux se renferma dans un silence morne et
tellement profond, que toutes les pasquinades du jovial Wamba ne purent
le rompre de long-temps.

     Note 37: Le texte, dit un _penny_, monnaie de cuivre
     britannique, de la valeur de dix centimes.          A. M.

Cedric et Athelstane, qui prcdaient la troupe, causaient alors
ensemble sur l'tat du pays, sur les dissensions de la famille royale,
les querelles fodales de la noblesse normande, et sur la chance qui
s'offrait aux Savons opprims de secouer le joug de l'tranger, ou du
moins d'acqurir durant ces convulsions intestines l'indpendance qui en
pouvait rsulter  leur profit, sujet pour lequel Cedric tait rempli
d'enthousiasme. Le rtablissement, les franchises de sa race, taient
devenus en effet la permanente utopie de son coeur, et il y et sans
peine immol son bonheur domestique, avec les propres intrts de son
fils. Mais afin d'accomplir cette grande rvolution en faveur des
Anglais indignes, il fallait que parmi eux il rgnt une complte
harmonie et qu'ils agissent de concert sous un chef reconnu. La
ncessit de prendre ce chef dans les Saxons du sang royal tait non
seulement vidente, mais elle tait une condition formelle de ceux  qui
Cedric avait confi ses secrets desseins et ses plus chres esprances.
Athelstane avait au moins ce titre,  dfaut d'autres avantages; et,
quoiqu'il possdt peu de talens pour se recommander comme chef de
parti, il offrait un extrieur imposant, ne manquait point de bravoure,
avait t accoutum aux exercices militaires, et paraissait dispos 
dfrer aux avis de conseillers plus expriments. Par dessus tout, il
tait connu pour libral, hospitalier et dou d'un bon naturel. Mais
quelles que fussent les prtentions qu'Athelstane pt mettre en avant
pour mriter d'tre le chef de la confdration saxonne, bien des gens
de cette nation penchaient pour lady Rowena, qui descendait en ligne
directe d'Alfred-le-Grand, et dont le pre avait t un guerrier renomm
par sa prudence, son courage, sa gnrosit, et de qui la mmoire tait
toujours chre  ses compatriotes opprims.

Il n'et pas t difficile  Cedric, s'il l'et voulu, de se mettre
lui-mme  la tte d'un troisime parti, non moins redoutable que les
autres. S'il n'tait pas du sang royal, il avait du courage, de
l'activit de l'nergie, et, par dessus tout, ce dvouement sans bornes
 la cause nationale, qui lui avait valu l'pithte de _Saxon_; et
d'ailleurs sa naissance ne le cdait  aucune autre qu' celles
d'Athelstane et de Rowena. Pourtant ces qualits ne s'accordaient gure
avec son dsintressement; et au lieu de chercher  diviser encore sa
nation affaiblie en crant une faction  son profit, son plan favori
tait d'teindre les factions qui existaient dj, en ngociant le
mariage d'Athelstane avec lady Rowena. L'attachement mutuel de celle-ci
et de son fils Ivanhoe mettait obstacle  une telle union, et il avait
t la cause du bannissement de Wilfrid du toit paternel.

Cedric avait pris cette rigoureuse dtermination dans l'espoir que
l'absence de son fils porterait Rowena  oublier la prfrence qu'elle
lui marquait; il se trompa dans son calcul, dsappointement que, du
reste, on aurait pu attribuer en partie  la manire dont sa pupille
avait t leve. Cedric, pour qui le nom d'Alfred tait comme celui
d'une divinit, avait soign l'unique rejeton de ce grand roi, avec des
gards tels qu'on en aurait  peine accord de semblables  une
princesse reconnue. La volont de Rowena dans presque toutes les
occasions avait t une loi pour la maison de Cedric, et lui-mme, comme
s'il et voulu que la souverainet de cette tige royale ft pratique
dans son petit cercle, se faisait gloire publiquement de lui obir,
comme s'il n'avait t que le premier de ses sujets. Accoutume ainsi 
l'exercice non seulement d'une volont libre, mais d'une autorit sans
contradiction, Rowena n'tait pas dispose, par suite de cette mme
ducation,  cder aux tentatives qui auraient pour but de contrler ses
affections, et de l'obliger  une alliance oppose  son inclination;
elle aurait au contraire dfendu son indpendance en un point o la
plupart des personnes de son sexe qui ont t leves  l'obissance et
 la soumission apportent souvent de la rsistance  l'autorit de leurs
parens ou tuteurs. Tout ce qu'elle sentait vivement, elle l'exprimait
sans gne et avec franchise, et Cedric, non dsaccoutum de la dfrence
qu'il avait pour les opinions invariables de sa pupille, ne savait trop
comment s'y prendre pour faire prdominer son pouvoir de tuteur.

Ce fut en vain qu'il essaya d'blouir sa pupille avec la perspective
d'un trne imaginaire. Doue d'un jugement sain, elle regardait le
projet de Cedric comme d'une excution non seulement impossible, mais
encore trs peu dsirable. Du moins en ce qui la concernait
personnellement, il n'aurait pu s'achever. Sans chercher  dissimuler la
prfrence ouverte qu'elle accordait  Wilfrid d'Ivanhoe, elle dclara
que, si mme ce chevalier favoris venait hors de question, elle se
rfugierait dans un couvent plutt que de partager un trne avec
Athelstane, qu'elle avait toujours mpris, et que maintenant elle
commenait  dtester,  cause des peines et des dsagrmens qu'elle
avait ressentis  son sujet.

Nanmoins Cedric, dont l'opinion sur la constance des femmes tait loin
d'tre favorable, persistait  user de toute son influence pour faire
russir le mariage projet, croyant par l qu'il rendait un minent
service  la cause des Saxons. La soudaine et romanesque apparition de
son fils lui avait paru avec raison porter un coup mortel  ses hautes
esprances. Son affection paternelle, il est vrai, avait quelques
instans remport la victoire sur son orgueil outr et son ardent
patriotisme; mais ces deux sentimens avaient repris tout leur empire, et
Cedric tait rsolu de tenter un dernier effort pour l'union de sa
pupille et d'Athelstane, en prenant d'ailleurs les mesures propres 
hter l'affranchissement de sa patrie.

C'tait de ce dernier sujet qu'il s'entretenait maintenant avec son
compagnon de route, non sans avoir de temps en temps raison de se
plaindre, comme Hotspur, de ce qu'il avait mis en avant un pareil tre
pour une action si honorable; c'tait, pour ainsi dire, comme s'il et
prsent une jatte de lait crm  un palais dlicat et sensuel[38].
Athelstane, il est vrai, tait assez vain, et il aimait  avoir les
oreilles chatouilles par les rcits de sa haute origine et de son droit
hrditaire aux hommages et  la souverainet. Mais cette petite vanit
se trouvait satisfaite par le salut de main[39] de ses vassaux et des
Saxons qui l'approchaient. Il avait bien le courage de braver le danger,
mais il lui rpugnait de se donner la peine d'aller le chercher; et
pendant qu'il tombait d'accord avec Cedric sur les droits des Saxons 
recouvrer leur indpendance, il tait plus encore aisment convaincu de
son titre pour rgner sur eux, quand cette indpendance aurait t
conquise; et mme alors qu'il s'agissait de prouver la lgitimit de ses
prtentions il redevenait Athelstane l'indolent, se montrait irrsolu,
temporiseur et sans rien entreprendre. Les nergiques exhortations de
Cedric n'avaient pas plus d'effet sur son me impassible, que des
boulets rouges dposs dans l'eau, lesquels y occasionnent un peu de
bruit et de fume, et s'teignent sur-le-champ.

     Note 38: _Hotspur_, mot qui veut dire _peron chaud_, est un
     des personnages dramatiques de Shakspeare; c'tait le fils du
     duc de Northumberland. Murat, chez nous, fut un Hotspur. On
     ne retrouve pas ce mot pittoresque dans la version de mon
     prdcesseur, ni la comparaison qui vient  la suite. En
     gnral, le romancier anglais se plat  donner aux noms de
     ses interlocuteurs des significations caractristiques; c'est
     ainsi qu'il ddie son ouvrage au docteur _Dryasdust_,
     expression forme des trois mots _dry_, sec; _as_, comme; et
     _dust_, poussire. Le docteur Dryasdust quivaut donc  _sec
     comme la poussire_; ce qui s'applique merveilleusement  un
     antiquaire ou rudit qui se dessche sur ses bouquins chargs
     de poudre: de mme qu'ici hotspur caractrise fort bien un
     courageux guerrier.

     Note 39: On sait que les Anglais ne s'tent point le chapeau
     pour se saluer, mais se font rciproquement un geste de la
     main droite en avant.                                   A. M.

Si, renonant de ce ct  sa tche, qu'on pourrait comparer  un
cavalier serrant de l'peron une haridelle puise de fatigue, ou  un
forgeron qui battrait un fer froid, Cedric passait  sa pupille, il n'en
recevait gure plus de satisfaction. En effet, comme sa prsence
interrompait les causeries de Rowena et de sa favorite, sur la valeur et
le destin de Wilfrid, la suivante Elgitha ne manquait pas de se venger,
elle et sa matresse, en rappelant la manire dont le noble Athelstane
avait t dsaronn dans la lice, sujet le plus dsagrable qui pt
rsonner  l'oreille de Cedric. Pendant toute la journe, le voyage du
quinteux Saxon fut sem de dplaisirs et de contre-temps,  tel point
que plus d'une fois il maudit intrieurement le tournoi, ceux qui
l'avaient conu, et sa propre folie qui l'y avait amen.

Vers midi, sur la proposition d'Athelstane, les voyageurs s'arrtrent
prs d'une fontaine, sur la lisire d'un bois, pour faire reposer leurs
chevaux et se restaurer eux-mmes avec les provisions dont le gnreux
abb de saint Withold avait pour eux charg une mule. Cette halte, qui
fut un peu longue, et plusieurs autres, ne laissaient plus aux voyageurs
l'esprance d'arriver  Rotherwood que de nuit, ce qui les obligea de
hter davantage le pas de leurs montures.





CHAPITRE XIX.


     Une troupe d'hommes arms, escortant quelque noble dame,
     comme leurs paroles diffuses l'annonaient tandis qu'inaperu
     je me tenais derrire eux, marchent trs prs les uns des
     autres, et se disposent  passer la nuit dans le chteau
     voisin.                        JOANNA BAILLIE, _Orra_, tragdie.


Nos voyageurs taient arrivs sur la lisire d'un bois, et ils taient
sur le point d'en traverser le labyrinthe, ce qui tait dangereux dans
ce temps-l, vu le nombre d'outlaws ou proscrits que l'oppression et la
misre avaient pousss au dsespoir, et qui occupaient les forets en
bandes assez nombreuses pour dfier aisment la faible police de
l'poque. Cependant, malgr l'heure avance, Cedric et Athelstane
croyaient pouvoir ne rien craindre de ces maraudeurs, vu qu'ils taient
accompagns de dix serviteurs d'armes, outre Wamba et Gurth, dont le
secours tait pour ainsi dire nul, l'un ayant les bras lis, l'autre
n'tant qu'un bouffon. On peut ajouter qu'en traversant ainsi la fort
durant les tnbres de la nuit, Cedric et Athelstane ne comptaient pas
moins sur les gards que l'on avait pour eux que sur leur caractre et
leur propre courage. Les outlaws, que la svrit des lois sur les
forts avaient rduits  cet tat de vagabondage dsespr, taient, la
plupart, des yeomen ou archers d'origine saxonne, et l'on pensait
gnralement qu'ils respectaient les personnes et les biens de leurs
compatriotes.

Comme ils poursuivaient leur route, ils furent tout--coup alarms par
les cris rpts d'individus qui appelaient au secours. Ils se rendirent
au lieu d'o venaient ces cris, et  leur grande surprise, ils
trouvrent une litire ferme, prs de laquelle se tenait une jeune
fille richement vtue  la mode juive, et un vieillard que sa toque
jaune faisait reconnatre pour un juif, lequel allait et venait d'un air
dsespr, et se tordant les mains, comme si un grand dsastre l'avait
frapp.

Athelstane et Cedric demandrent au vieil Isralite comment il se
trouvait dans ces lieux en pareille compagnie; mais pendant quelque
temps ils n'obtinrent pour toute rponse que des invocations  tous les
patriarches de l'ancien Testament, en mme temps qu'il maudissait les
fils d'Ismal qui venaient pour les frapper. Enfin, revenu  lui-mme,
Isaac d'York, car c'tait notre vieil ami, expliqua aux deux Saxons
qu'il avait lou  Ashby une garde de six hommes, avec des mules pour
conduire jusqu' Doncaster un jeune malade. Ils taient arrivs jusque
l en sret; mais, informs par un bcheron qu'une bande nombreuse
d'outlaws taient en embuscade dans la fort devant eux, les mercenaires
lous par Isaac avaient non seulement pris la fuite, mais encore emmen
avec eux les chevaux qui portaient la litire, et laiss le juif et sa
fille sans aucun moyen de dfense ou de retraite, exposs  tre pills
et probablement assassins par les bandits qui allaient fondre dans un
moment sur eux. Plairait-il  vos vaillantes seigneuries, ajouta Isaac
du ton de la plus profonde humilit, de permettre  de pauvres juifs de
voyager sous votre sauve-garde? Je jure par les tables de Mose, que
jamais faveur accorde  un enfant d'Isral depuis les jours de la
captivit n'aura t reue avec plus de gratitude.

Chien de juif! dit Athelstane, dont la mmoire se rappelait les plus
lgres bagatelles, et surtout les plus petites offenses, ne te
souvient-il pas comment tu t'es conduit envers nous dans la galerie, au
tournoi? Fuis ou combats les outlaws, ou compose avec eux, et n'attends
de nous ni aide, ni secours, de nous et de nos compagnons de route. Si
les outlaws ne dvalisaient que des gens comme toi, qui volent tout le
monde, je les regarderais, pour ma part, comme les personnes les plus
honntes. Cedric n'approuva point la svrit de cette rponse. Nous
ferons mieux, dit-il  son compagnon, de leur laisser deux de nos hommes
et deux de nos chevaux, pour les mettre en tat de retourner au village
voisin; cela diminuera un peu nos forces, mais avec votre vigoureuse
pe, noble Athelstane, et l'aide de celles qui nous restent, il nous
sera ais de faire face  trente de ces rengats.

Rowena, quelque peu alarme en apprenant que les outlaws taient peu
loigns, appuya fortement l'avis de son tuteur. Mais Rbecca, quittant
soudain sa place et accourant vers le palefroi de la belle Saxonne, plia
le genou devant elle, et,  la manire orientale, baisant le pan de la
robe de Rowena, se relevant enfin et rejetant son voile en arrire, elle
la supplia au nom du dieu qu'elles adoraient toutes deux, et par cette
rvlation de la loi du Sina,  laquelle toutes deux croyaient, d'avoir
piti de leur dtresse, et de leur permettre de voyager sous la
sauve-garde d'une aussi digne protectrice. Ce n'est pas pour moi que
j'implore cette faveur, ajouta-t-elle, ni mme pour ce vieillard, qui
est mon pre. Je sais que dpouiller et maltraiter les gens de ma nation
est une peccadille, si ce n'est pas un mrite pour des chrtiens; et
qu'importe  nos yeux que ce soit dans une ville, dans les champs, ou
dans un dsert? Mais c'est au nom de quelqu'un chri d'un grand nombre
et de vous-mme, que je vous supplie de permettre que nous le
transportions sans danger sous votre aile; car s'il lui arrivait
malheur, les derniers jours de votre vie seraient empoisonns par le
regret d'un tel refus. L'air noble et solennel avec lequel Rbecca fit
cette prire mut vivement la belle Saxonne. Cet homme est vieux et
affaibli, dit-elle  son tuteur; la fille est jeune et belle; leur ami
est malade et en danger: tout juifs qu'ils sont, nous ne pouvons pas, en
qualit de chrtiens, les laisser dans cette extrmit. Il faudrait
dcharger deux de nos mules, et rpartir le bagage entre les vassaux de
notre suite. Alors, les deux mules porteront la litire, et nous
donnerons deux chevaux pour le vieillard et sa fille.

Cedric y consentit aussitt, et Athelstane ajouta seulement la condition
que ces nouveaux compagnons se tiendraient  l'arrire-garde, o Wamba,
dit-il, a toujours, je le prsume, son bouclier de jambon pour se tenir
 l'abri de leur contact.--Je l'ai laiss au tournoi, rpondit le
bouffon, et beaucoup de chevaliers ont t dans le mme cas.

Athelstane rougit sans oser rpliquer, car il avait aussi perdu son
bouclier dans la lice de la veille; et lady Rowena, qui n'tait point
fche de cette plaisanterie sur le courage de son brutal adorateur,
permit  Rbecca de cheminer  ct d'elle. Il ne me sirait pas d'agir
ainsi, reprit la juive avec une noble humilit, puisque ma compagnie
pourrait attirer quelque disgrce  ma digne protectrice. Pendant ce
temps on dchargeait le bagage avec promptitude, car le seul nom
d'Outlaws rendait tout le monde alerte, et l'obscurit de la nuit
faisait rsonner ce mot d'une manire encore plus sensible. Au milieu du
fracas, le gardeur de pourceaux fut mis bas de son cheval, opration
pendant laquelle il se plaignit  son bouffon que les cordes dont ses
bras taient garrotts lui faisaient mal. Wamba consentit  les
relcher; mais, soit par ngligence ou avec intention, il les rattacha
avec si peu de prcaution, que l'ami Gurth trouva bientt moyen de s'en
dbarrasser; et, se glissant alors dans l'paisseur du bois, il disparut
de la troupe.

Le bruit avait t considrable et on fut quelque temps avant de
s'apercevoir de l'vasion de Gurth, car il avait t plac, pour le
reste du voyage, sous la garde d'un autre domestique et en croupe
derrire lui, et chacun pensant qu'il se trouvait avec un autre ne
remarqua point sa disparition. D'ailleurs, au moment o l'on chuchota
sur l'absence du gardeur d'animaux engraisss de glands, on s'attendait
 une attaque des outlaws, et ce n'tait plus le cas de faire attention
 une pareille circonstance.

Le sentier que suivaient nos voyageurs devint si troit qu'il tait
impossible  plus de deux cavaliers d'y passer de front, et il
commenait  descendre dans un vallon, travers par un ruisseau dont les
bords taient crevasss, marcageux et couverts de petits saules. Cedric
et Athelstane qui marchaient  la tte de la troupe apprhendrent le
danger d'tre attaqus en cet endroit; mais ils n'avaient d'autre moyen
pour viter le pril que de doubler le pas, ce qui tait difficile sur
un terrain o les chevaux marquaient des traces profondes. Ils
avanaient un peu en dsordre, et ils avaient franchi le ruisseau avec
une partie de leur suite, lorsqu'ils furent assaillis de front, par le
flanc et par derrire  la fois, avec une telle imptuosit qu'il leur
fut impossible d'opposer aucune rsistance efficace. Les cris de Dragon
blanc! Dragon blanc! Saint-Georges et l'Angleterre! adopts par les
assaillans comme appartenant  leurs caractres emprunts d'outlaws
saxons, se firent entendre de tous cts; et de toutes parts aussi
accouraient des ennemis avec une telle rapidit, qu'ils semblaient
multiplier leur nombre.

Les chefs saxons furent tous les deux faits prisonniers en mme temps,
et chacun avec des circonstances convenables  son caractre. Cedric, 
l'approche de l'ennemi, avait lanc sa dernire javeline, qui, mieux
dirige que celle qui avait fait hurler le pauvre chien, cloua contre un
chne l'individu qui se trouvait devant lui. Il fondit sur un second en
tirant son pe et le frappa avec une furie si grande et si aveugle que
son arme se brisa contre une norme branche et qu'il fut dsarm par la
violence du coup. Il fut ainsi fait prisonnier, et arrach de son cheval
par deux ou trois des brigands qui l'environnaient. Pour Athelstane, il
partagea le mme destin, car la bride de son cheval fut saisie et
lui-mme dmont long-temps avant qu'il pt tirer son pe et prendre
une attitude convenable de dfense. Les valets, embarrasss au milieu du
bagage, surpris et effrays en voyant le sort de leurs matres,
devinrent  leur tour la proie des assaillans; tandis que Rowena, au
centre de la cavalcade, et le juif avec sa fille  l'arrire-garde,
subirent le mme destin.

Aucun n'chappa  la captivit, si ce n'est Wamba qui montra dans cette
occasion beaucoup plus de courage que ceux qui prtendaient avoir plus
de bon sens. Il s'tait empar de l'pe d'un des domestiques, et il en
fit usage avec une telle vigueur, qu'il repoussa plusieurs attaques, et
voulut  diverses reprises secourir son matre; mais n'tant pas en
force, le bouffon se laissa glisser de cheval, et,  la faveur des
tnbres et de la confusion, il s'vada du champ de bataille.

Cependant, le courageux bouffon ne se vit pas plus tt en sret, qu'il
hsita s'il ne retournerait point partager le sort d'un matre auquel il
tait rellement attach. J'ai ou vanter les dlices de la libert, se
dit-il  lui-mme, mais je voudrais bien qu'un homme sage m'apprt ce
que je puis faire de celle dont je jouis maintenant. Comme il disait
ces mots, il s'entendit appeler par quelqu'un  voix basse. Wamba,
disait-on; et en mme temps un chien qu'il reconnut pour tre Fangs
sauta prs de lui pour le lcher. Gurth, rpondit Wamba avec la mme
prcaution; et immdiatement le gardeur de cochons parut devant lui.

De quoi s'agit-il? lui dit ce dernier avec inquitude. Que veulent dire
ces cris, ce cliquetis de lances?--C'est une bagatelle analogue au
temps, dit Wamba; ils sont tous prisonniers.--Qui, prisonniers?
s'cria Gurth avec impatience. Milord, milady, Athelstane, Hundibert et
Oswald.--Ciel! dit Gurth, comment sont-ils devenus prisonniers, et de
qui?--Notre matre a t trop prompt  combattre, dit le bouffon,
Athelstane ne l'a pas t assez, et personne parmi les autres n'a t
prt. Ils sont prisonniers des casaques vertes et des masques noirs.
Tous nos hommes gisent tendus sur le gazon comme les pommes que tu
jettes  tes pourceaux; j'en rirais en vrit, si je pouvais m'empcher
de pleurer. Et le bouffon effectivement versa des larmes d'une sincre
douleur.

La physionomie de Gurth s'anima. Mon ami, s'cria-t-il tu as une arme,
et ton coeur fut toujours meilleur que ton cerveau; nous ne sommes que
deux, mais une attaque soudaine de deux hommes bien rsolus fera
beaucoup; suis-moi.--O, et pour quel dessein? dit le bouffon.--Pour
dlivrer Cedric.--Mais vous avez renonc  son service, reprit Wamba.
J'y ai renonc quand il tait heureux; suis-moi.

Comme le bouffon se disposait  obir, un autre individu apparaissant au
milieu d'eux, leur commanda de s'arrter. Son costume et ses armes
l'auraient fait prendre pour un de ces outlaws qui venaient d'assaillir
Cedric, car il avait comme eux un riche baudrier  son paule, avec un
cor de chasse non moins reluisant; mais il ne portait point de masque.
Son air calme, sa voix imposante, suffirent pour que, malgr la nuit,
Wamba reconnt Locksley, le yeoman qui avait gagn le prix au tir de
l'arc, en dpit du prince Jean.

Que signifie tout cela, dit l'archer? et qui donc s'avise de piller,
ranonner, et de faire des prisonniers dans cette fort?--Vous n'avez
qu' regarder leurs casaques, rpondit Wamba, et voir s'ils ne sont pas
des enfans de maraude, car ils sont habills comme vous, et deux pois
verts ne se ressemblent pas davantage.--Je le saurai bien vite, reprit
Locksley, et je vous dfends, sous peine de mort, de bouger de l'endroit
o vous tes avant mon retour. Obissez, et vous vous en trouverez mieux
vous et vos matres. Cependant il faut que je me dguise entirement
comme eux. Il dit et te son baudrier avec le cor de chasse et la plume
de son casque; il remet le tout  Wamba; puis, tirant de sa poche un
masque, il s'en couvre le visage, et part en rptant ses injonctions 
Gurth et  son compagnon.

L'attendrons-nous, ami Gurth, dit Wamba, ou bien lui laisserons-nous
ses jambes pour caution, en lui prouvant que nous en avons aussi?
D'aprs ma faible intelligence, il a trouv beaucoup trop vite le
costume d'un voleur pour tre lui-mme un honnte homme.--Qu'il soit
le diable s'il veut, dit Gurth, nous ne pouvons tre plus mal en
attendant son retour. S'il appartient aux outlaws, il doit avoir dj
donn l'alarme, et nous ne pourrions ni combattre ni fuir. D'ailleurs,
j'ai eu tout rcemment la preuve que les plus grands voleurs ne sont pas
toujours les hommes les plus mchans.

Locksley revint au bout de quelques minutes. Je les ai vus, ami Gurth,
lui dit-il; je me suis ml parmi eux; j'ai su qui ils sont et ce qu'ils
veulent faire. Il n'y a pas de danger qu'ils fassent aucune violence 
leurs prisonniers. Mais trois hommes ne suffisent pas pour tenter sur
eux une attaque; ce serait une folie, car ils auraient affaire  de
vigoureux champions, et ils ont plac des sentinelles pour donner
l'veil au moindre danger. Il faut donc runir une force capable de
triompher de leurs prcautions. Vous tes tous deux, comme je le pense,
des serviteurs fidles de Cedric le Saxon et l'ami des liberts
anglaises: il ne sera pas dit que les secours lui manqueront; venez donc
avez moi, et rassemblons des hommes. Il dit; il leur fit signe de le
suivre, et il entra dans le bois  grands pas, accompagn du fou et du
gardeur de pourceaux.

Wamba n'tait point d'humeur  voyager long-temps en silence. Je crois,
dit-il bas  Gurth en regardant le baudrier et le cor de chasse de
Locksley, je crois que j'ai vu gagner ce prix dernirement.--Et moi,
reprit Gurth, je parierais que j'ai entendu la voix du brave archer qui
remporta ce prix, et que la lune n'a pas vieilli de plus de trois jours
depuis lors.--Mes braves amis, leur dit l'archer, qui, malgr leurs
rflexions faites  voix basse, les avait compris, peu vous importe en
ce moment qui je suis et ce que je suis. Si je parviens  dlivrer votre
matre, vous aurez raison de me regarder comme le meilleur de vos amis.
Que j'aie tel ou tel nom, que je tire de l'arc bien ou mal, ou plus
adroitement qu'un gardeur de vaches, ou qu'il me plaise de me promener
au soleil et au clair de lune, ce sont des choses qui ne vous concernent
pas, et dont vous feriez mieux de ne pas vous occuper.--Nos ttes sont
dans la gueule du lion, et je ne sais comment nous pourrons nous en
tirer, murmura le fou  l'oreille de Gurth.--Paix! rpondit ce
dernier, ne l'offense point par quelque trait de ta folie; j'ai pleine
confiance en lui.




CHAPITRE XX.


      Lorsque les nuits d'automne taient longues et tristes, et que les
      chemins de la fort taient sombres et fatigans, avec combien de
      dlices l'oreille du plerin aimait  saisir les chants de l'ermite!
      La pit emprunte le secours de la musique, et la musique l'aile de
      la pit; et, comme l'oiseau qui salue le soleil, toutes deux
      prennent leur essor vers le ciel, et le prennent en rptant leurs
      airs touchans.
                          _L'Ermite de la fontaine de Saint-Clment_.


Ce ne fut qu'au bout de trois heures d'une marche pnible que les deux
serviteurs de Cedric et leur guide mystrieux arrivrent  une
clairire, au milieu de laquelle s'levait un norme chne dont les
branches entrelaces et touffues se dveloppaient dans toutes les
directions. Sous ce grand arbre taient couchs trois, quatre ou cinq
yeomen, pendant qu'un autre en sentinelle allait et venait, se promenant
au clair de lune.

Au bruit des pas qui s'approchaient, la sentinelle donna soudain
l'alarme; les dormeurs furent  l'instant debout et prts  tirer leurs
arcs. Six flches places sur la corde furent diriges vers le lieu d'o
arrivaient les voyageurs. Mais lorsque leur guide eut reconnu les
archers, on fut salu et reu avec des marques de respect et
d'affection; ds lors toutes craintes d'une fcheuse rception
s'vanouirent. O est le meunier? fut la premire question. Sur la
route de Rotherham.--Avec combien d'hommes?--Avec six, et bon espoir
de butin, s'il plat  saint Nicolas.--Bien parl, dit Locksley; o
est Allan-a-Dalle?--Du ct de la rue de Watling, pour guetter le
prieur de Jorvaulx.--Bien pens, dit le capitaine; et le
moine?--Dans sa cellule.--Je vais aller le chercher, dit Locksley.
Vous autres, dispersez-vous, et rassemblez vos compagnons en plus grand
nombre possible; car il y a du gibier  chasser, et il ne prendra pas la
fuite. Trouvez-vous ici avant le point du jour. Attendez, ajouta-t-il,
j'ai oubli le plus essentiel; que deux d'entre vous prennent la route
du chteau de Front-de-Boeuf. Une bande de braves qui se sont dguiss
en prenant notre costume, y conduisent les prisonniers. Serrez-les de
prs; car, s'ils atteignent le chteau avant que nous ayons runi nos
forces, il est de notre honneur de les en punir, et nous en trouverons
les moyens. Serrez-les de prs, vous dis-je, et dpchez l'un de vous,
le meilleur piton, pour qu'il m'apporte des nouvelles de ces yeomen.
Ils obirent sur-le-champ, et prirent diverses directions, pendant que
leur chef et ses deux compagnons, qui le regardaient avec une crainte
respectueuse, continurent  marcher vers la chapelle de Copmanhurst.

Ds qu'ils furent arrivs  la petite clairire que blanchissaient les
ples rayons de la lune, ayant devant eux la vnrable chapelle en ruine
et le rustique ermitage, si bien plac pour une dvotion asctique,
Wamba se mit  chuchoter  l'oreille de Gurth: Si telle est
l'habitation d'un voleur, elle rend trs applicable ce vieux proverbe:
Plus on est prs de l'glise, plus on est loin de Dieu[40].--Par mes
sonnettes! ajouta-t-il, je crois qu'il en est ainsi: coute seulement le
psaume qu'on chante dans la cellule. En effet, le cnobite et son hte
chantaient  plein gosier et de toute la force de leurs poumons, une
vieille chanson bachique dont voici le refrain:

  Allons, passe-moi la bouteille,
  Aimable enfant, joyeux luron;
  Allons, passe-moi la bouteille;
  Apprends que le jus de la treille
  Peut faire un brave d'un poltron;
  Allons, passe-moi la bouteille!

Ce n'est pas mal chant, dit Wamba, qui avait joint son fausset aux
deux superbes voix des chanteurs. Mais, au nom de tous les saints, qui
aurait pu s'attendre  de pareilles matines  minuit, dans la cellule
d'un ermite.--Ce n'est pas moi qui en suis tonn, dit Gurth, puisque
l'ermite de Copmanhurst passe pour un bon vivant, et qu'il ne se gne
pas pour tuer un daim sur sa route. On ajoute mme que le garde
forestier s'est plaint  son official, et que l'on dfendra au moine de
porter le froc et le capuchon, s'il ne se conduit pas mieux.

     Note 40: _The nearer the Church the farther from god._   A. M.

Tandis qu'ils s'entretenaient ainsi, les coups redoubls de Locksley 
la porte, avaient enfin troubl l'anachorte et son hte. Par mon
chapelet, dit l'ermite en s'arrtant tout court au milieu d'une superbe
cadence, voici de nouveaux voyageurs anuits; je ne voudrais pas pour
mon froc, tre vu dans un si joyeux exercice. Tout le monde a ses
ennemis, sire chevalier fainant, et il est des hommes assez mchans
pour mal interprter l'hospitalit que je vous offre,  vous voyageur
fatigu, et pour regarder nos trois heures d'entretien comme une partie
de dbauche et d'ivrognerie; vices non moins opposs  ma profession
qu' mes penchans. Les vils calomniateurs! reprit le chevalier; je
voudrais tre charg de les punir. Nanmoins, bon pre, il est vrai que
tout le monde a ses ennemis, et qu'il y en a dans cette contre auxquels
j'aimerais mieux parler  travers la visire de mon casque d'airain, que
tte nue. Mets donc, noir fainant, ton pot en tte aussi vite que ta
nature le permettra, dit l'ermite, pendant que j'terai ces gobelets
d'tain, dont le dernier contenu a, bien malgr nous, coul dans mon
pt; et pour noyer le bruit, car, puisqu'il faut l'avouer, je ne me
sens pas  mon aise, fais chorus avec moi dans ce que je vais chanter;
ne t'inquite pas des paroles, car moi, je les connais  peine.

 ces mots, il entonna avec une voix de tonnerre un _De profundis_,
pendant qu'il desservait le banquet, et que le chevalier noir, touffant
de rire, endossait son armure  la hte, en prtant  l'ermite le
secours de sa voix.

Quelles diables de matines chantez-vous l? dit une voix du dehors.
Que le ciel vous pardonne, sire voyageur, dit l'ermite, dont le bruit
et peut-tre les libations nocturnes l'empchaient de distinguer des
accens qui lui taient assez familiers.--Passez votre chemin au nom de
Dieu, et de saint Dunstan, et ne troublez pas les dvotions de mon saint
frre et de moi.--Prtre fou, cria une voix de dehors, ouvre 
Locksley.--Tout est sauv, tout est bien, dit l'ermite au chevalier.
Mais qui est celui-l, demanda le noir fainant, il m'importe de le
savoir.--Qui il est? rpondit l'ermite; je te dis que c'est un
ami.--Mais quel ami? Ce peut tre un ami pour toi, et non pour
moi.--Quel ami! C'est une de ces questions qu'il est plus ais de
faire que de rsoudre. Quel ami? ah, ah! je m'en souviens un peu, c'est
l'honnte garde forestier dont je t'ai parl tout  l'heure.--Oui, un
honnte garde, comme tu es un pieux ermite, rpliqua le chevalier; je
n'en doute pas, mais ouvre-lui la porte, si tu ne veux pas qu'il
l'enfonce.

Les chiens, qui d'abord s'taient mis  aboyer, reconnaissant par
instinct la voix de celui qui frappait, se mirent  gratter la porte et
 faire patte de velours en murmurant comme pour intercder en faveur de
celui qui frappait. L'ermite ouvrit enfin, et Locksley entra suivi de
ses deux compagnons.

Quel est donc ce nouveau commensal que tu as avec toi? dit l'archer 
l'ermite. Un frre de notre ordre, rpondit le solitaire en secouant la
tte; nous avons pass toute la nuit en oraison.--C'est un moine de
l'glise militante, je pense, dit Locksley, et l'on en voit assez depuis
quelque temps. Je viens te dire, mon cher moine, qu'il faut quitter le
rosaire et t'armer d'un bton; nous avons besoin de tous nos hommes,
clercs ou laques. Mais, ajouta-t-il en le tirant  part, es-tu fou
d'admettre chez toi un chevalier que tu ne connais pas? As-tu donc
oubli nos rglemens?--Que je ne connais pas! reprit le moine
hardiment. Je le connais aussi bien que le mendiant connat son
cuelle.--Et quel est donc son nom? demanda Locksley.--Son nom dit
l'ermite, son nom est sire Anthony de Scrablestone[41]: comme si je
buvais avec quelqu'un sans savoir son nom!--Tu as bu, cher moine,
beaucoup plus que de raison, et je crains, dit l'archer, que tu n'aies
bavard de mme.--Brave archer, dit le noir fainant, ne sois pas si
dur envers mon joyeux hte, il n'a pu me refuser l'hospitalit, elle a
t force.--Force! rpta l'ermite, attends que j'aie chang ce froc
blanc pour une verte casaque; et si je ne fais pas tourner douze fois un
bton  deux bouts sur ta tte, je consens  n'tre ni un vrai moine, ni
un Robin des bois.

     Note 41: _Scrablestone_, mot sans doute form de _stone_,
     pierre, et de _scrabled_, gratigne: ce qui signifierait
     _pierre gratigne_ ou _endommage_.               A. M.

Il dit, se dpouille de sa robe et revient avec un justaucorps, un
caleon de bougran noir, une casaque verte et un haut-de-chausses de
mme couleur. Aide-moi  nouer mes pointes, dit-il  Wamba, et tu
auras un bon verre de vin pour ta peine.--Grand merci pour ta robe,
dit Wamba; mais crois-tu qu'il soit permis de t'aider  te mtamorphoser
de saint ermite en un braconnier pcheur?--Ne crains rien, rpondit
l'ermite; je confesserai les pchs de mon habit vert  mon froc blanc,
et de nouveau tout ira bien.--Amen, reprit le fou. Un pnitent vtu
de drap fin devrait avoir un confesseur portant la haire, et votre froc
peut encore absoudre  ce titre mon habit bariol par dessus le march.

Parlant ainsi, il aida le moine  attacher les nombreuses pointes comme
on appelait les lacets qui fixaient le haut-de-chausses au pourpoint. De
son ct Locksley tira le chevalier  l'cart, et lui dit; Avouez-le,
sire fainant, c'est vous qui avez dcid la victoire  l'avantage des
indignes contre les trangers au second jour du tournoi d'Ashby.--Et
qu'en adviendrait-il, si vous disiez vrai, mon brave yeoman?--Je vous
regarderais comme dispos  prendre parti en faveur du plus
faible.--C'est le devoir d'un chevalier, et je ne voudrais pas qu'on
pt penser autrement de moi.--Mais pour mon dessein, reprit l'archer,
tu devrais tre aussi bon Anglais que bon chevalier, car l'objet dont
j'ai  te parler est du devoir non seulement de l'honnte homme, mais
plus spcialement d'un vritable Anglais.--Vous ne pouvez, reprit le
chevalier, vous adresser  personne  qui les intrts de la patrie et
la vie du dernier citoyen soient plus chers qu' moi-mme.--Je le
dsire de bon coeur, dit l'archer, car ce pays n'eut jamais plus besoin
qu' prsent de ceux qui l'aiment. coute-moi donc et je te ferai
connatre un projet auquel, si tu es rellement ce que tu me parais, tu
pourras joindre une honorable coopration. Une bande de vauriens, sous
le dguisement d'hommes qui valent mieux qu'eux, se sont empars d'un
noble compatriote, appel Cedric le Saxon, de sa fille ou pupille et de
son ami Athelstane de Coningsburgh, et les ont conduits au chteau situ
prs de cette fort, nomm Torsquilstone. Veux-tu, en bon chevalier et
loyal Anglais, nous aider  les dlivrer.--J'y suis oblig par mes
voeux, rpondit le chevalier, mais je voudrais savoir qui vous tes,
vous qui demandez mon assistance en leur faveur.

Je suis un homme sans nom, dit Locksley, mais je suis l'ami de mon pays
et des amis de mon pays. Il faut vous contenter de ce peu de mots sur
mon compte, pour le moment; vous le devez d'autant plus que vous-mme
dsirez continuer  demeurer inconnu. Croyez cependant que ma parole,
quand je l'ai donne, est aussi inviolable que si je portais des perons
d'or.--Je le crois, dit le chevalier, j'ai t accoutum  observer la
physionomie humaine, et je remarque sur la tienne de la franchise et de
la rsolution. Je ne te ferai donc plus de questions, et je t'aiderai de
bon coeur  rendre la libert  ces captifs opprims; aprs quoi je me
flatte que nous ferons plus ample connaissance, et que nous serons
contens l'un de l'autre.

Ainsi donc, dit  Gurth Wamba qui, venant d'achever l'quipement,
s'tait rapproch du gardeur de pourceaux, et avait entendu la fin de la
conversation; ainsi donc, nous avons un nouvel auxiliaire: je me flatte
que la valeur du chevalier sera d'une meilleure trempe que la religion
de l'ermite, ou l'honntet de l'yeoman: car ce Locksley me parat un
vrai braconnier, et le prtre un grand hypocrite.--Paix! Wamba, dit
Gurth; tout cela peut tre, mais si le diable cornu venait m'offrir son
aide pour dlivrer Cedric et lady Rowena, je doute que j'eusse assez de
religion pour refuser l'offre de ce terrible ennemi, et le chasser de ma
prsence.

L'ermite, entirement accoutr comme un archer, avec l'pe et le
bouclier, l'arc et le carquois, et une forte pertuisane sur l'paule,
quitta le premier sa cellule  la tte de la bande, aprs avoir eu soin
de fermer la porte, sous le seuil de laquelle il dposa la clef. Es-tu
en tat de nous servir, bon ermite, lui demanda Locksley, ou la
bouteille brune roule-t-elle toujours dans ton cerveau offusqu par les
vapeurs bachiques?--Pas plus que ne ferait une goutte de la fontaine
de saint Dunstan, rpondit le moine; il y a encore un certain
bourdonnement dans ma tte et de l'instabilit dans mes jambes, mais
vous verrez tout  l'heure qu'il n'y paratra plus. Disant cela, il se
coucha sur le bord du bassin dans lequel s'coulaient les eaux de la
fontaine, en formant dans leur chute quelques bulles qui dansaient  la
lueur blanchtre de la lune, et il se mit  boire comme s'il avait voulu
tarir la source.

Combien y a-t-il de temps, ermite de Copmanhurst, que tu n'as, dit le
chevalier noir, aval une aussi bonne gorge d'eau?--Cela ne m'tait
jamais arriv, rpondit le moine, depuis qu'un baril de vin laissa
chapper, par une fente htrodoxe, tout le nectar qu'il renfermait, et
ne m'offrit plus rien pour tancher ma soif, que la source librale de
mon saint patron. Plongeant ensuite ses mains et sa tte dans la
fontaine, il en effaa toutes les traces de son orgie nocturne. Ainsi
revenu  la sobrit, le joyeux moine fit tournoyer sur sa tte, avec
trois doigts, sa lourde pertuisane, comme s'il et balanc un roseau et
s'cria: O sont ces fourbes ravisseurs qui enlvent de jeunes filles
contre leur volont? Je veux que le diable me torde le cou si je ne suis
pas en tat d'en terrasser une douzaine.

Est-ce que tu profres des juremens, saint ermite? lui dit le
chevalier noir. Ne me parle plus d'ermite, rpliqua le cnobite
mtamorphos; par saint Georges et le Dragon, je ne suis plus un moine
quand j'ai quitt le froc; sitt que j'ai endoss ma casaque verte, je
bois, je jure et je chiffonne une collerette aussi bien que le plus
jovial forestier du West-Riding.--Allons, joyeux frocard, dit
Locksley, silence; tu fais autant de bruit que tout un couvent, la
veille d'une fte, quand le pre est all se mettre au lit. Venez aussi,
mes dignes matres, ne nous amusons pas  causer davantage. Il faut
runir toutes nos forces; elles nous seront ncessaires, si nous devons
escalader le chteau de Rginald de Front-de-Boeuf.

Quoi! dit le chevalier noir, est-ce Front-de-Boeuf qui arrte sur les
grands chemins royaux les sujets de son prince? est-il devenu oppresseur
et brigand?--Oppresseur, il le fut toujours, dit Locksley. Et pour
brigand, dit le moine, je doute si jamais il fut moiti aussi honnte
homme que bien des voleurs de ma connaissance.--En avant, chapelain,
et silence, dit l'archer; il vaut mieux arriver avec clrit au lieu du
rendez-vous, que de s'amuser  dire ce que la dcence et la rserve
devraient couvrir d'un voile.




CHAPITRE XXI.


     Hlas! combien d'heures, de jours, de mois et d'annes ont
     pass depuis que des humains se sont assis  cette table, o
     la lampe et le flambeau brillaient sur sa riche tendue! Il
     me semble our la voix des temps passs murmurer encore sur
     nous dans le vide immense de ces sombres arcades, comme les
     accens mlancoliques de ceux qui depuis long-temps
     sommeillent dans la nuit du tombeau.
                              JOANA BAILLIE. _Orra_, tragdie.


Tandis que l'on prenait ces mesures en faveur de Cedric et de
ses compagnons, les hommes arms qui les avaient saisis
conduisaient leurs captifs vers la place de sret destine 
tre leur prison. Mais la nuit tait sombre, et les sentiers de la foret
n'taient connus qu'imparfaitement de ces nouveaux maraudeurs, qui
furent obligs de faire plusieurs haltes, et mme une ou deux fois de
retourner sur leurs pas pour retrouver la direction qu'ils devaient
suivre. L'aurore eut besoin de les saluer, afin qu'ils pussent reprendre
le bon chemin; alors la cavalcade s'avana un peu plus vite. Ce fut
alors que le dialogue suivant s'tablit entre les deux chefs de
prtendus bandits:

Il est temps de nous quitter, sire Maurice de Bracy, lui dit le
templier, afin de jouer le second acte de la pice; car tu dois agir
maintenant comme un chevalier librateur.--J'ai fait de meilleures
rflexions, rpondit Bracy; je ne te quitterai qu'aprs que notre belle
prise aura t dpose en sret dans le chteau de Front-de-Boeuf. L,
je me montrerai  lady Rowena dans mon costume ordinaire, et je me
flatte qu'elle rejettera sur l'entranement irrsistible de ma passion,
la violence dont j'ai us  son gard.--Et quelle raison t'a fait
changer d'avis?--Cela ne te regarde point, mon cher templier.--J'espre
pourtant, sire chevalier, que ce changement ne vient pas de soupons
injurieux sur mon honneur, comme Fitzurse aurait pu en insinuer.--Mes
penses m'appartiennent, rpondit de Bracy; le diable rit, dit-on, quand
un voleur en drobe un autre, et nous savons que si mme Satan lui
soufflait flamme et bitume, il n'empcherait pas un templier de suivre
son penchant.--Ni le chef d'une compagnie franche, reprit le templier,
d'tre trait par un ami et un camarade de la mme manire qu'il traite
les autres.

Cette rcrimination est aussi prilleuse qu'inutile, rpondit de Bracy;
il me suffit de savoir que je connais la morale de l'ordre des
templiers[42], et je ne te donnerai pas l'occasion de m'enlever la jolie
proie pour laquelle je cours tant de risque.--Mais que crains-tu,
reprit le templier; ne connais-tu pas les voeux de mon ordre?--Je les
connais trs bien, et je sais galement de quelle manire ils sont
observs. Templier, crois-moi, les rgles de la galanterie
s'interprtent largement dans la Terre-Sainte, et en cette occasion je
ne veux rien confier  votre dlicatesse.--Sache donc la vrit, dit
le templier; je ne me soucie aucunement de ta belle aux yeux bleus; il y
a dans le cortge deux beaux yeux noirs qui me plairont davantage.--Eh
quoi! chevalier, tu t'abaisserais  la suivante?--Non, par ma foi
reprit le templier; je ne porte jamais les yeux sur une femme de
chambre. J'ai parmi les captives une prise non moins belle que la
tienne.--Par la sainte messe, tu veux parler de la charmante
Isralite.--Eh bien! s'il est ainsi, que peut-on y trouver 
redire?--Absolument rien, dit de Bracy,  moins que votre voeu de
clibat ou un remords de conscience ne vous empche d'avoir une intrigue
avec une juive.

     Note 42: L'interlocuteur a une bien fausse ide de cette
     morale, et Walter Scott le fait parler d'aprs les ennemis
     les plus acharns des templiers, ainsi qu'eussent parl les
     bourreaux de Philippe-le-Bel. Les templiers faisaient voeu de
     pauvret sans tre soumis  une pauvret absolue, car par ce
     voeu on entendait qu'ils devaient tre toujours prts 
     partager leurs biens avec les malheureux, et mme  les
     sacrifier pour les besoins de leur ordre. Ils faisaient voeu
     de chastet, c'est--dire d'avoir l'impudicit en horreur,
     afin de n'outrager ni la dcence ni les moeurs. Nous
     renvoyons, au surplus  notre note N 19.           A. M.

Quant  mon voeu, rpondit le templier, notre grand-matre m'a accord
une dispense[43], et la conscience d'un homme qui a tu trois cents
Sarrasins n'a pas besoin de s'alarmer pour une pcadille, comme celle
d'une jeune paysanne qui va se confesser le vendredi saint.--Tu
connais mieux tes privilges que moi, dit Maurice; mais j'aurais jur
que vous tiez plus amoureux de l'argent du vieux juif que des yeux
noirs de sa fille.--Je puis aimer l'un et l'autre, rpondit le
templier; d'ailleurs le juif n'est qu'un demi-butin. Je dois partager
ses dpouilles avec Front-de-Boeuf, qui ne nous prte pas son chteau
pour rien. Il me faut quelque chose qui m'appartienne exclusivement, et
j'ai fix mon choix sur l'aimable juive comme ayant  mes yeux une
valeur spciale. Mais  prsent que tu connais mon dessein, ne
reprendras-tu pas ton premier projet? Tu n'as rien, comme tu le vois, 
redouter de mon intervention.--Non, rpondit de Bracy, je resterai 
ct de ma prise. Ce que tu dis peut tre vrai; mais je n'aime pas les
privilges acquis par dispense du grand-matre, ni le mrite rsultant
du massacre de trois cents Sarrasins. Vous avez trop de droit  un libre
pardon pour vous rendre scrupuleux sur quelques peccadilles de plus.

     Note 43: Voil une calomnie gratuite comme toutes les
     prcdentes et beaucoup d'autres qui vont suivre. Si Walter
     Scott les a trouves dans les crits des moines, sa raison
     judicieuse aurait d faire la part des temps et des positions
     respectives. Nous ne prtendons pas soutenir que les anciens
     templiers aient tous t des modles de sagesse et de vertu,
     mais il y a loin de quelques faiblesses humaines  des
     perfidies et  des monstruosits.                    A. M.

Pendant ce dialogue, Cedric faisait de vains efforts pour connatre ses
gardiens. Vous devez tre Anglais, leur dit-il, et cependant, juste
ciel! vous tombez sur vos compatriotes comme s'ils taient des Normands.
Vous tes sans doute mes voisins, par consquent mes amis; car quels
pourraient tre les Anglais du voisinage qui auraient des raisons pour
agir autrement? Mme parmi vous, yeomen, qui avez t mis hors la loi,
plus d'un sans doute ont eu recours  ma protection; j'ai eu piti de
leurs malheurs, et j'ai maudit l'oppression de leurs tyrans fodaux. Que
voulez-vous donc faire de moi? Vous tes pires que des brutes dans votre
conduite. Voulez-vous tre sourds comme elles?

Ce fut en vain que Cedric cherchait ainsi  faire parler ses gardiens;
ils avaient de trop bonnes raisons pour garder le silence et s'attirer
des reproches. Ils continurent  le pousser d'un pas rapide jusqu'
l'entre d'une avenue borde d'arbres d'un feuillage vari, et 
l'extrmit de laquelle on apercevait Torsquilstone, ancien chteau qui
appartenait alors  Rginald Front-de-Boeuf; c'tait une forteresse peu
considrable, consistant en un donjon, ou vaste tour haute et carre,
entoure de btimens moins levs, bords d'une cour circulaire. Autour
du mur extrieur rgnait un foss dont l'eau arrivait d'un ruisseau
voisin. Front-de-Boeuf,  qui son caractre altier attirait souvent des
querelles avec ses ennemis, avait ajout  son chteau de nouvelles
tours, de manire  flanquer chacun des angles. L'entre principale,
suivant l'usage du temps, tait place sous les votes d'une barbacane,
ou fortification extrieure termine et dfendue par deux petits
bastions latraux.

Cedric n'eut pas plus tt dcouvert les tourelles de Front-de-Boeuf, qui
levaient dans les airs leurs crneaux chargs de mousse et de lierre,
et sur lesquels brillaient les premiers rayons du soleil levant, qu'il
ne lui resta plus de doute sur la cause de son accident. J'tais
injuste, dit-il, envers les outlaws de ces forets, lorsque je supposais
que mes ravisseurs appartenaient  ces bandits; j'aurais bien pu
confondre avec autant de raison les renards de ces halliers avec les
loups dvastateurs de France. Dites-moi, chiens d'trangers, est-ce  ma
vie, est-ce  mon or que vous en voulez? C'est trop en effet que deux
Saxons, moi et le noble Athelstane, nous gardions encore des terres dans
un pays qui autrefois tait le patrimoine de notre race? Qu'on nous
mette donc  mort, et compltez votre tyrannie en nous arrachant la vie
comme vous avez commenc par nous ravir nos liberts. Si Cedric le Saxon
ne peut dlivrer l'Angleterre, il mourra volontiers pour elle. Dites 
votre tyran de matre que je lui demande seulement la mise en libert de
lady Rowena. C'est une femme, il ne doit pas la craindre, et avec nous
priront tous ceux qui osent combattre pour sa cause.

Les gardiens de Cedric restrent muets comme auparavant, et on arriva
devant le chteau sans qu'il et pu obtenir d'eux un seul mot de
rponse. De Bracy sonna trois fois du cor, et les archers vinrent le
reconnotre. Le pont-levis fut baiss et la cavalcade fut introduite.
L'on fit descendre de cheval les prisonniers pour les conduire dans une
grande salle o leur fut dress un repas impromptu, auquel le seul
Athelstane prit part. Le descendant d'douard le confesseur n'eut pas
mme le temps de faire honneur  la bonne chre tale devant lui; car
on lui annona que Cedric et lui-mme seraient enferms dans une autre
pice que celle de lady Rowena. Toute rsistance et t inutile, et ils
furent obligs de suivre leurs guides dans une vaste chambre soutenue
par deux rangs de piliers massifs, pareils  ceux des rfectoires et des
maisons chapitrales qu'on voit encore dans les ruines des anciens
monastres.

Lady Rowena, spare de sa suite, fut conduite avec courtoisie  la
vrit, mais sans qu'on et pris conseil de son inclination, dans un
appartement plus loign. Cette distinction un peu alarmante pour sa
pudeur fut accorde  Rbecca, en dpit des instances de son pre, qui
alla mme jusqu' offrir de l'or dans cette cruelle extrmit, pour
qu'il lui ft permis de rester avec elle. Lche infidle, rpondit un
de ses gardes, lorsque tu auras vu la tannire qui t'est rserve, tu ne
dsireras plus que ta fille la partage. Et, sans plus de discours, on
poussa le juif d'un ct et la fille de l'autre. Les domestiques furent
dsarms, fouills avec soin, et confins dans une autre aile du
chteau. Enfin on refusa mme  lady Rowena sa suivante giltha.

L'appartement dans lequel les chefs saxons furent conduits, car c'est
d'eux maintenant que nous allons nous occuper d'abord, bien qu'il ft
chang en une sorte de prison, avait t jadis la grande salle du
chteau; mais il tait aujourd'hui abandonn aux rats, parce que son
matre actuel, ayant amlior cette habitation, tant sous le rapport de
la sret que sous celui de l'agrment, il existait une autre salle
d'honneur dont le plafond tait soutenu par des piliers plus grles et
plus lgans, pendant que la pice elle-mme tait dcore d'ornemens
que les Normands avaient dj introduits dans l'architecture.

Cedric arpentait sa prison en se livrant  ses fureurs et  ses
rflexions sur le pass et le prsent, tandis que l'apathie de son
compagnon lui tenait lieu de patience et de philosophie, pour l'aider 
tout endurer, si ce n'est le dsagrment de sa position actuelle. Il y
tait mme si peu sensible, qu'il se levait seulement de temps  autre
aux bouffes de colre de son ami Cedric.

Oui, dit ce dernier, moiti se parlant  lui-mme et moiti s'adressant
 Athelstane, ce fut en cette mme salle que mon pre dna avec Torquil
Wolfganger, lorsqu'il reut le vaillant et infortun Harold, qui
s'avanait contre les Norwgiens runis au rebelle Tosti. Ce fut dans
cette salle que Harold fit une si belle rponse  l'envoy de son frre
rvolt. Combien de fois mon pre ne m'a-t-il pas cont cette importante
histoire! L'envoy de Tosti fut admis en ce lieu, qui put contenir 
peine la foule des nobles chefs saxons, lorsque ceux-ci buvaient 
pleine coupe un rouge nectar autour de leur monarque.

J'espre, dit Athelstane un peu rveill par cette fin du discours de
son ami, j'espre qu'on n'oubliera pas de nous envoyer du vin et des
rafrachissemens  midi;  peine avons-nous eu le temps de djeuner, et
je ne me suis jamais bien trouv de mes repas quand j'ai pris quelque
nourriture immdiatement aprs tre descendu de cheval, quoique les
mdecins aient recommand cet usage. Cedric continua son histoire sans
faire aucune attention  l'observation interpole de son ami.

L'envoy de Tosti s'avana dans cette salle sans tre intimid de la
contenance rbarbative de ceux qui l'entouraient, et il vint se placer
prs du trne de Harold. Seigneur et roi, lui dit-il, quelle condition
espres-tu de ton frre s'il dpose les armes et te demande la
paix?--L'amour d'un frre, s'cria le gnreux Harold, et le beau
comt de Northumberland.--Et si Tosti accepte ces conditions, reprit
l'ambassadeur, quelles terres assignerez-vous  son fidle alli
Hardrada, roi de Norwge.--Sept pieds de terrain anglais, reprit
firement Harold; ou, comme Hardrada passe pour un gant, peut-tre lui
en cderons-nous quelques pouces de plus.--La salle retentit alors
d'acclamations, et les coupes furent vides  la sant du Norwgien, qui
se vit mis promptement en possession de son domaine.

J'aurais fait comme eux de toute mon me, dit le noble Athelstane, car
ma langue se colle de soif  mon palais.--L'envoy, continua Cedric
avec feu, malgr le peu d'intrt que son ami prenait  son histoire,
s'en retourna tout confus porter cette digne rponse  Tosti et  son
alli. Ce fut alors que les murailles de Stamford et le fatal Welland,
renomm par son onde prophtique[44], furent tmoins de cet horrible
combat, dans lequel, aprs avoir dploy la plus insigne valeur, le roi
de Norwge et Tosti succombrent tous deux avec dix mille de leurs plus
braves soldats. Qui aurait pens que ce beau jour, qui clairait un
semblable triomphe, voyait aussi voguer la flotte normande qui allait
dbarquer sur les funestes rivages du comt de Sussex? Qui aurait pens
que Harold, peu de jours aprs, n'aurait plus de royaume, et n'aurait
pour toute possession que les sept pieds de terre qu'il avait concds
dans sa rage au Norwgien envahisseur? Qui et pens que vous, noble
Athelstane, vous n du sang de Harold, et que moi dont le pre ne fut
pas un des plus faibles dfenseurs du trne saxon, nous deviendrions
prisonniers d'un vil normand, dans le lieu mme o nos anctres
assistaient  de pareils banquets.

     Note 44: Prs de Stamford se donna, en mil soixante-six, la
     sanglante bataille o Harold vainquit son frre rebelle,
     Tosti, et les Norwgiens, peu de jours avant sa propre
     dfaite  Hastings. Le pont sur le Welland fut pris, repris
     et disput avec un acharnement sans exemple. Un seul
     Norwgien, nouvel Horatius Cocls, le dfendit long-temps, et
      la fin perc,  travers les planches du pont, de la flche
     d'un archer qui se trouvait sur un bateau, sous ce pont, il
     succomba. Spencer et Dryton font allusion aux prophties sur
     le fatal Welland, par ce vers:

     "Which to that ominous flood much fear and redevance wan."
     POLY-OLBION

     Ce qui veut dire:

     On attachait  cette onde prophtique une ide de terreur et
     de respect.                                         A. M.

C'est assez fcheux, rpondit Athelstane, mais j'aime  croire que nous
en serons quittes pour une ranon raisonnable. Dans tous les cas, il ne
peut y avoir de leur part aucun dessein de nous affamer; et cependant,
bien qu'il soit prs de midi, je ne vois pas arriver les mets pour le
dner. Regardez  cette fentre, noble Cdric, et assurez-vous si par
les rayons du soleil le cadran ne marque pas midi?

Cela peut tre, dit Cedric, mais je ne puis regarder cette fentre,
sans qu'il ne me vienne des rflexions bien diffrentes de celles qui
ont rapport  notre tat prsent, ou  notre privation. Quand cette
fentre fut construite, noble ami, nos dignes anctres ne connaissaient
point l'art de faire le verre et de le peindre. L'orgueil de votre aeul
Wolfganger fit venir de Normandie un artiste pour orner son chteau de
ces nouvelles dcorations, qui donnent  la lumire dore du ciel tant
de couleurs fantastiques. L'tranger arriva, pauvre tel qu'un mendiant,
bas et servile, prt  ter son bonnet au moindre domestique de la
maison; il s'en retourna opulent et orgueilleux rvler  ses rapaces
compatriotes les richesses et la simplicit des nobles saxons. Cette
folie, Athelstane, avait t prvue et prdite par les descendans de
Hengist et de ses tribus grossires, qui conservaient religieusement la
puret de leurs moeurs. Nous appelmes ces trangers, nous en fmes des
amis, ou des serviteurs de confiance; nous adoptmes leurs arts, en
accueillant leurs artistes; nous mprismes l'honnte simplicit, la
rustique bonhomie de nos aeux, et nous devnmes nervs par le luxe des
Normands, long-temps avant que leurs armes nous eussent vaincus. Notre
rgime domestique, paisible, libre et sans apprts, tait bien
prfrable  ces mets sensuels, dont la recherche nous a rendus esclaves
de ces conqurans trangers.

Maintenant, reprit Athelstane, je trouverais excellente la plus modeste
nourriture, et je suis tonn, noble Cedric, que vous puissiez vous
rappeler si fidlement les faits passs, lorsque vous oubliez l'heure
mme du dner.--C'est temps perdu, se dit  lui-mme Cedric
impatient; je vois bien qu'il ne faut lui parler que de son apptit.
L'me de Hardicanute s'est empare de son corps, et il n'a pas d'autre
plaisir que de _baffrer_, avaler des flots de vin, et en demander
toujours. Hlas! ajouta-t-il en le regardant avec une sorte de
compassion, pourquoi faut-il qu'un si noble extrieur soit l'enveloppe
d'un esprit aussi lourd? Pourquoi faut-il qu'une entreprise comme la
rgnration de l'Angleterre tourne sur un pivot si imparfait? Une fois
mari  lady Rowena, elle pourrait relever et ennoblir cette me massive
et assoupie dans des organes si matriels; elle pourrait rveiller en
lui des sentimens de patriotisme. Mais comment y penser, lorsque Rowena,
Athelstane et moi-mme, nous sommes les prisonniers de ce brutal
maraudeur, et que peut-tre nous ne l'avons t que par crainte de nous
voir recouvrer l'indpendance de notre nation?

Pendant que le Saxon tait plong dans ces pnibles rflexions, la porte
s'ouvrit, et on vit entrer un cuyer tranchant, tenant en main la
baguette blanche, emblme de son office. Ce personnage important
s'avana d'un pas grave, suivi de quatre domestiques portant une table
charge de mets dont la vue et l'odeur ranimrent sur-le-champ la
contenance d'Athelstane. Ces serviteurs taient masqus, de mme que
l'cuyer tranchant.

Que veut dire cette mascarade? s'cria Cedric; votre matre pense-t-il
que nous ignorons de qui nous sommes prisonniers dans ce chteau?
Dites-lui, ajouta-t-il en voulant profiter de cette circonstance pour
entamer une ngociation au sujet de sa libert, dites  Rginald
Front-de-Boeuf, que nous ne lui supposons d'autres motifs pour nous
traiter ainsi qu'une vile cupidit; dites-lui, enfin, que nous cdons 
sa rapacit, comme en pareil cas nous cderions  celle d'un vrai
brigand. Qu'il fixe la ranon  laquelle il prtend, et nous la lui
paierons, si elle est proportionne  nos moyens. L'cuyer tranchant ne
rpondit que par un signe de tte.

Dites encore  Rginald Front-de-Boeuf, ajouta le noble Athelstane, que
je lui envoie un cartel  outrance,  pied ou  cheval, dans un lieu
sr, et dans les huit jours qui suivront notre mise en libert: s'il a
de l'honneur, s'il est chevalier, il ne refusera point. L'cuyer salua
une seconde fois, en disant: Je ferai part de votre dfi  mon matre.

Athelstane n'expliqua pas nettement sa provocation, ayant la bouche
remplie, la mchoire trs occupe, outre l'hsitation qui lui tait
naturelle, ce qui donnait  la menace beaucoup moins d'importance.
Toutefois, Cedric accueillit le discours de son compagnon avec une sorte
de joie, en voyant qu'il ressentait convenablement l'insulte qu'on leur
avait faite, et qu'il commenait  perdre patience. Il lui serra la
main, en signe d'approbation, mais il se refroidit lorsqu'Athelstane eut
ajout qu'il combattrait douze hommes tels que Front-de-Boeuf, pour
hter sa sortie d'une prison o l'on mettait de l'ail dans les ragots.
Nonobstant cette rechute et ce retour  l'apathie et  la sensualit,
Cedric prit place  table, en face de lui, et prouva bientt que les
malheurs de son pays ne l'empchaient pas de signaler son apptit, ds
que les mets furent arrivs et que le noble Athelstane lui eut donn
l'exemple.

Les prisonniers ne jouirent point long-temps de leurs dlices
gastronomiques; elles furent troubles tout  coup par le son d'un cor
qui se fit entendre  la porte, et qui fut rpt jusqu' trois fois,
avec autant de force que si celui qui en donnait et t le chevalier
errant devant lequel devaient s'crouler les murailles et les tours, la
barbacane et les crneaux, aussi rapidement que sont chasses par le
vent les vapeurs du matin. Les deux Saxons tressaillirent sur leur
sige, se levrent aussitt, et coururent  la fentre. Mais leur
curiosit ne fut point satisfaite, car les croises donnaient sur la
cour du chteau, et le bruit du cor venait de l'extrieur. Il semblait
pourtant annoncer quelque chose de srieux,  en juger par le soudain
tumulte qui s'leva dans le chteau.





CHAPITRE XXII.


          Ma fille!  mes ducats!  ma fille!  mes ducats chrtiens!
     Justice! protection! Mes ducats et ma fille!
                                 SHAKSPEARE. _Le Marchand de Venise_.


Laissons les chefs saxons continuer leur repas, puisque leur curiosit
trompe leur permet de cder  leur apptit satisfait  moiti, et
htons-nous de nous occuper de la captivit bien autrement rigoureuse
d'Isaac d'York.

Le pauvre juif avait t jet sur-le-champ dans un cachot souterrain
humide et obscur; le sol en tait plus bas que le fond du foss qui
entourait le chteau. La lumire n'y pntrait que par un soupirail
profond, troit, et trop lev pour que la main du prisonnier pt y
atteindre; mme en plein midi il n'y pntrait qu'une lumire ple et
douteuse qui se changeait en d'paisses tnbres, long-temps avant que
le reste du chteau ft priv de la bienfaisante prsence du soleil. Des
chanes et des fers, qui avaient servi  des prisonniers dont on avait
eu  craindre sans doute la force et le courage, taient suspendus,
vacans et couverts de rouille, aux murailles de cette prison, et y
taient solidement attachs; dans leurs anneaux taient rests des
ossemens desschs, qui pouvaient avoir t des jambes humaines; comme
si quelque prisonnier n'y et pas seulement pri, mais comme si on y et
laiss son squelette s'y consumer.

 l'une des extrmits de cet horrible caveau tait un immense fourneau
en fer, rempli de charbon, sur le haut duquel s'tendaient
transversalement quelques barres de fer  demi ronges par la rouille.
L'horreur du spectacle qu'offrait ce cachot humide aurait pu effrayer
une me plus forte que celle d'Isaac; et cependant, il tait plus calme
dans un danger imminent qu'il ne paraissait l'tre au milieu des
craintes d'un pril loign et incertain. Les chasseurs prtendent que
le livre prouve une agonie plus terrible quand il est poursuivi par
les lvriers que lorsqu'il se dbat sous leurs dents[45]. D'ailleurs, il
est probable que les juifs, en butte  des craintes continuelles, par
leur position, sont en quelque sorte prpars  toutes les vexations que
la tyrannie peut exercer contre eux; de manire que toute violence dont
ils deviennent l'objet ne leur cause point cette surprise et cette
terreur qui nervent les forces de l'me. D'un autre ct, ce n'tait
pas la premire fois qu'Isaac se trouvait plac dans des circonstances
si dangereuses; il avait donc pour guide l'exprience, et avait l'espoir
d'chapper  ses perscuteurs, comme cela lui tait dj arriv. Il
avait surtout pour lui l'inflexible opinitret si bien connue de sa
nation, cette ferme rsolution que rien ne saurait abattre, et qui si
souvent avait fait endurer aux juifs ce surcrot de maux et de tourmens
que le pouvoir ou la violence pouvait leur infliger, plutt que de
satisfaire leurs oppresseurs, en cdant  leurs demandes.

     Note 45: Nous ne garantissons pas ce fait d'histoire
     naturelle, dit Walter Scott; nous le donnons sur l'autorit
     du manuscrit de Wardour.                               A. M.

Aprs s'tre dcid  une rsistance muette ou passive, et avoir relev
ses vtemens autour de lui pour se prserver de l'humidit du sol, Isaac
s'assit dans un coin du cachot; et l, ses mains croises sur sa
poitrine, ses cheveux en dsordre, sa longue barbe, son manteau bord de
fourrures et son grand bonnet, vus  la lueur incertaine d'un rayon du
jour passant  peine par le soupirail, auraient fourni  Rembrandt un
sujet d'tude digne de ses pinceaux, s'il et exist  cette poque. Le
juif passa prs de trois heures dans cette position, sans en changer,
aprs quoi le bruit de quelques pas se fit entendre sur l'escalier; les
verroux furent tirs avec un long fracas, la porte cria et tourna sur
ses gonds, et Rginald Front-de-Boeuf, suivi de deux esclaves sarrasins
du templier, entra dans le cachot.

Front-de-Boeuf, qui joignait  une taille athltique une vigueur  toute
preuve, qui avait pass toute sa vie  faire la guerre, ou 
entreprendre, dans ses discordes et ses querelles particulires, des
agressions contre la plupart de ses voisins, et qui n'avait enfin jamais
hsit sur le choix des moyens  employer pour augmenter sa puissance
fodale, avait des traits qui rpondaient  son caractre, et
exprimaient fortement les passions les plus violentes et les plus
froces. Les cicatrices dont son visage tait couvert auraient, sur
toute autre physionomie, attir l'intrt et le respect dus aux marques
d'une valeur honorable; mais elles ne servaient en lui qu' ajouter  la
frocit de son air dur et sauvage, et  redoubler l'horreur et l'effroi
que sa prsence inspirait. Ce formidable baron tait vtu d'un
justaucorps de cuir, bien coll sur ses reins, us et tach en plusieurs
endroits par le frottement de l'armure dont il le couvrait souvent. Il
n'avait pour arme qu'un poignard  sa ceinture, formant une espce de
contre-poids  un trousseau de clefs suspendu  son ct droit. Les
esclaves noirs qui suivaient Front-de-Boeuf taient dpouills de leur
brillant costume; ils portaient des gilets et des pantalons de grosse
toile, et leurs manches taient retrousses jusqu'au dessus du coude,
comme celles des bouchers qui vont exercer leurs fonctions dans la
tuerie. Chacun d'eux portait un petit pannier couvert, et quand ils
furent entrs dans le cachot, ils s'arrtrent  la porte pendant que
Front-de-Boeuf la ferma soigneusement et  double tour. Aprs avoir pris
cette prcaution, il s'avana lentement vers le juif, sur qui il fixait
les yeux comme s'il et voulu le paralyser par ses regards terribles, et
exercer sur lui la meurtrire influence qu'on suppose  certains animaux
pour fasciner leur proie. On aurait vraiment cru que l'oeil farouche et
froce de Front-de-Boeuf possdait une portion de ce mme pouvoir sur
son malheureux prisonnier. La bouche ouverte et les yeux attachs sur le
sauvage baron, le juif fut saisi d'une telle pouvante, que tous ses
membres semblaient se retirer sur eux-mmes; et sa taille, se rapetisser
par l'effet de son immobile et morne stupeur. Le malheureux Isaac se
sentit non seulement priv de tout mouvement et de la force de se lever
pour offrir une marque de son respect, mais il ne put pas mme porter la
main  son bonnet, ni profrer aucune parole de supplication, tant il
tait agit violemment par la conviction de devoir subir des tortures et
une mort affreuse et prochaine.

La haute et superbe stature du chevalier normand semblait, au contraire,
grandir encore, comme l'aigle hrisse ses plumes quand il se prcipite
les serres ouvertes sur sa proie sans dfense. Il s'arrta  trois pas
du lieu o le malheureux juif s'tait blotti, de manire  occuper le
moins d'espace possible, puis il fit signe  un des esclaves
d'approcher. Le satellite noir avana, tira de son panier une paire de
grandes balances et des poids, les dposa aux pieds de Rginald, se
retira  une respectueuse distance, et alla rejoindre son camarade prs
de la porte.

Tous les mouvemens de ces deux hommes taient lents et solennels, comme
s'ils eussent eu l'esprit proccup de quelque projet d'horreur et de
cruaut. Front-de-Boeuf, rompant enfin lui-mme le silence, ouvrit la
scne en apostrophant ainsi l'infortun captif: Chien maudit, enfant
d'une race en horreur aux humains, dit-il au juif d'une voix
retentissante que les chos de la vote rendaient encore plus terrible,
vois-tu ces balances? Le malheureux Isralite fit un lger signe
affirmatif. Dans ces balances, reprit le dur baron, tu me pseras mille
livres, d'argent au poids et au titre de la tour de Londres.

Saint Abraham! rpondit le juif en retrouvant un peu de voix dans ce
pril extrme, jamais homme a-t-il entendu demande pareille? Qui mme
dans un conte de mnestrel a lu qu'un homme pouvait donner mille livres
pesant d'argent? Quel oeil humain vit jamais un semblable trsor? Vous
fouilleriez dans les maisons de tous les juifs d'York et dans toutes
celles de ma tribu, que vous ne pourriez runir la somme dont vous
parlez.

Je ne suis pas draisonnable, rpondit Front-de-Boeuf; et si l'argent
est rare, je ne refuse pas de l'or,  raison d'un marc d'or pour chaque
six livres d'argent: c'est le moyen d'viter  ton infme carcasse les
tourmens que ton coeur n'a jamais pu concevoir.--Ayez piti de moi,
noble chevalier, dit Isaac; je suis vieux, pauvre et sans ressource; il
serait indigne de vous de triompher de moi: quel mrite y a-t-il 
craser un vermisseau!--Il se peut que tu sois vieux, reprit le
chevalier: c'est une honte de plus pour ceux qui t'ont laiss vieillir
dans l'usure et la bassesse. Tu peux tre faible, car depuis quand un
juif eut-il un coeur et un bras? Mais riche, tout le monde sait bien que
tu l'es.

Je vous jure, noble chevalier, par tout ce que je crois et par tout ce
que nous croyons en commun...--Ne te parjures point! dit le Normand en
l'interrompant, et que ton obstination n'ajoute pas  ton sort avant
d'avoir considr les tortures qui te sont rserves. Ne crois pas que
je te parle seulement pour t'effrayer et profiter de la lchet commune
 ta tribu! Je te jure par ce que tu ne crois pas, par l'vangile que
notre glise enseigne, et par les clefs de saint Pierre qui ont t
donnes pour lier et dlier, que ma rsolution est premptoire. Ce
cachot n'est pas un endroit propre  exciter  la plaisanterie: des
prisonniers mille fois plus distingus que toi ont pri dans ces murs
sans que jamais on ait su leur destin; mais leur trpas tait une pure
bagatelle en comparaison de celui qui t'attend, et qui sera accompagn
des plus cruels tourmens.

Il fit alors signe aux esclaves d'approcher, et leur parla dans une
langue trangre, car il avait t aussi en Palestine, o il avait pris
ses leons de cruaut. Les Sarrasins tirrent de leurs paniers du
charbon de terre, une paire de soufflets, un flacon d'huile. Tandis que
l'un frappait le briquet, un autre disposait le charbon de terre dans le
grand fourneau de fer dont nous ayons parl, et il exera les soufflets
jusqu' ce que le brasier ft rouge.

Vois-tu, Isaac, lui dit Front-de-Boeuf, ces barres de fer au dessus de
ces charbons ardens? c'est sur ce lit embras que tu vas reposer,
dpouill de tes habits, comme si tu allais te mettre naturellement au
lit chez toi. Un de ces esclaves entretiendra le feu sous toi, tandis
que l'autre te frottera les membres avec de l'huile, pour empcher le
rti de brler. Choisis donc entre une couche dvorante et mille livres
d'argent; car, par la tte de mon pre, voil ta seule option.--Il est
impossible, dit l'infortun juif, que vous soyez vritablement dans
l'intention d'excuter ce projet. Le Dieu clment de la nature n'a
jamais fait un coeur capable d'exercer une pareille cruaut.

Ne t'y fies pas, Isaac, lui rpondit Front-de-Boeuf, cette erreur te
serait fatale. Penses-tu que moi, qui ai vu le sac d'une ville, o des
milliers de chrtiens prirent par le glaive, l'onde et la flamme, je
renoncerai  mon dessein, quand tu feras our tes cris et tes
gmissemens? ou bien crois-tu que ces esclaves basans, qui n'ont ni
pays, ni lois, ni conscience, que la seule volont de leur matre, qui,
 son moindre signe, emploient indiffremment le poison ou le poteau, le
poignard ou la corde, crois-tu qu'ils puissent avoir de la compassion,
eux qui n'entendent pas la langue dans laquelle tu l'invoquerais? Sois
sage, vieillard! dbarrasse-toi d'une partie de tes richesses
superflues, verse dans les mains d'un chrtien une portion de ce que tu
as acquis par l'usure. Ta bourse pourra bientt s'enfler de nouveau;
mais si tu te laisses une fois tendre sur ces barres, aucun remde ne
ressuscitera ta peau brle et son cuir lacr. Paie ta ranon, te
dis-je, et, rjouis-toi de sortir  ce prix d'un cachot dont bien peu de
gens ont pu redire les secrets. Je ne te dirai plus rien; choisis entre
ton vil pcule et ta chienne de peau.--Qu'Abraham et tous les saints
patriarches de ma nation me soient en aide! s'cria le juif: le choix
m'est impossible; car je n'ai pas de quoi satisfaire  une demande aussi
exorbitante.--Esclaves, saisissez-le, et mettez-le nu comme la main,
dit Front-de-Boeuf; qu'alors ses patriarches viennent le secourir s'ils
le peuvent.

Les deux esclaves, prenant leur direction beaucoup plus d'aprs le geste
et le regard du baron que d'aprs ses paroles, se jetrent sur le juif,
le saisirent, le renversrent par terre, le reprirent de nouveau, le
relevrent ensuite, et, le tenant debout entre eux, n'attendaient plus
que le dernier signal de l'impitoyable baron pour commencer le supplice.
L'Isralite infortun suivait des yeux avec inquitude  la fois leur
contenance et celle de Front-de-Boeuf, dans l'espoir de dcouvrir sur
eux quelques symptmes de compassion; mais le baron avait toujours le
regard sombre et farouche, et sur les lvres un sourire sardonique,
comme prlude de sa cruaut, pendant que les yeux sauvages des
Sarrasins, roulant sous leurs pais sourcils avec une expression de plus
en plus sinistre, annonaient la froce impatience de rtir la victime.
Celle-ci,  l'aspect de la fournaise ardente sur laquelle on allait
l'tendre, perdant tout espoir de flchir le tyran, sentit ses forces
l'abandonner.

Je paierai, dit-il, les dix mille livres d'argent; c'est--dire,
ajouta-t-il aprs une lgre pause, je les paierai avec l'aide de mes
frres; car il faudra que je mendie  la porte de notre synagogue avant
que de pouvoir me procurer une somme aussi effrayante. Quand et o me
faudra-t-il la verser?--Ici mme, rpondit Front-de-Boeuf; c'est dans
ce cachot mme qu'elle doit tre compte et pese. Penses-tu que je te
rendrai ta libert avant que d'avoir reu ta ranon?

Et quelle doit-tre ma sret, dit le juif aprs que j'aurai pay ma
ranon?--La parole d'un noble normand, misrable usurier, rpondit
Front-de-Boeuf; elle est mille fois plus pure que l'or de ta
tribu.--Je vous demande pardon, noble milord, dit le juif du ton le
plus humble; mais pourquoi me fierais-je entirement  la foi d'un homme
qui ne veut point de la mienne?--Parce que tu ne peux faire autrement,
excrable vermisseau, dit le chevalier d'une voix de tonnerre. Si tu
tais maintenant auprs de ton coffre-fort, dans ta maison d'York, et
que je vinsse te conjurer de me prter quelques uns de tes shekels, ce
serait ton tour alors de me dicter des conditions, de me prescrire le
terme du paiement et les scurits qu'il te plairait d'exiger de moi. Je
suis ici maintenant comme sur mon coffre-fort; j'ai l'avantage sur toi,
et je ne daignerai pas mme te rpter mes conditions.

Le juif, poussant un profond soupir: Accordez-moi au moins, avec ma
libert, celle de mes compagnons de voyage. Ils me mprisaient comme
juif, cependant ils ont eu piti de moi, et c'est parce qu'ils m'ont
aid dans la route qu'une partie de ma disgrce est retombe sur eux;
d'ailleurs, ils pourront contribuer de quelque chose au paiement de ma
ranon.

S'il est question dans ta demande de ces rustauds de Saxons, leur
ranon dpendra d'autres conditions que des tiennes. Mle-toi seulement
de tes affaires, misrable, et non de celles des autres.--Je ne serai
donc largi qu'avec le jeune homme bless que j'ai recueilli.--Je le
rpte, vil usurier, dit Front-de-Boeuf, ne songe qu' tes affaires.
Puisque tu as choisi, il ne te reste plus qu' payer ta ranon, et dans
le plus court dlai.

coutez-moi pourtant, dit le juif, au nom de l'or que vous voulez
obtenir aux dpens de... Ici, le juif s'arrta court, dans la crainte
d'irriter le sauvage Normand; mais Front-de-Boeuf ne fit qu'en rire, et
achevant la phrase interrompue: Aux dpens de ma conscience, veux-tu
dire, misrable crature; explique-toi librement: je te rpte que je
suis raisonnable. Je puis supporter les reproches du perdant, ft-il
mme un juif. Tu ne fus pas aussi patient, lorsque tu attaquas en
justice Jacques Fitz-Dotterel pour t'avoir appel une sangsue, un
usurier abominable, aprs que tes nombreuses exactions eurent dvor son
patrimoine.--Je jure par le Talmud, rpondit le juif, que votre valeur
a t mal informe sur ce sujet. Fitz-Dotterel tira son poignard contre
moi dans ma propre maison, parce que je rclamais de lui ce qu'il me
devait lgitimement; le terme du paiement tait fix  Pques.

Mais je m'inquite fort peu de cela, dit Front-de-Boeuf, il s'agit de
savoir quand j'aurai mon argent; dis-moi, Isaac, quand me donneras-tu
les shekels?--Il n'y a qu' envoyer ma fille  York, avec votre
sauf-conduit, noble chevalier, rpondit le juif, et aussi vite qu'un
cheval et qu'un homme peuvent aller et venir, l'argent... Il
s'interrompit pour laisser chapper un profond soupir, L'argent vous
sera vers ici mme.--Ta fille! s'cria Front-de-Boeuf d'un air de
surprise, par le ciel, Isaac, je regrette de ne l'avoir pas su plus tt.
Je croyais que cette fille aux yeux noirs avait t ta concubine, et je
l'ai donne pour femme de chambre au templier Brian de Bois-Guilbert,
suivant l'usage des patriarches et des hros de l'ge d'or, qui sur ce
point nous donnent un excellent exemple.

Le cri d'horreur qu'Isaac poussa en apprenant cette nouvelle fut si
violent, que les votes du caveau en tremblrent, et les Sarrasins en
furent tellement surpris, qu'ils laissrent un moment le juif en
libert; il en profita pour se jeter aux pieds de Front-de-Boeuf, et
embrasser ses genoux.

Prenez tout ce que vous m'avez demand, noble chevalier; exigez dix
fois davantage, rduisez-moi  la mendicit, percez-moi de votre lance,
grillez-moi sur la braise, mais pargnez ma fille et sauvez son honneur;
si vous tes n d'une femme, sauvez une vierge sans dfense; elle est
l'image de ma dfunte Rachel, le dernier des six gages que j'ai reus de
son amour. Voulez-vous priver un vieillard de la seule consolation qui
lui reste? Voulez-vous rduire un pre  dsirer que son seul enfant
rejoigne sa mre dans le tombeau de ses anctres?

Je voudrais avoir su cela plus tt, dit le Normand; je croyais que
votre race n'aimait que son argent.--Ne pensez pas si mal de nous, dit
Isaac, jaloux de saisir le moment d'une apparente sympathie; le renard
que l'on chasse, le chat sauvage que l'on torture, aiment leurs petits,
et la race mprise et perscute du grand Abraham aime ses
enfans.--Soit, dit Front-de-Boeuf, je le croirai  l'avenir,  cause
de toi, Isaac; mais cela ne nous sert  rien prsentement. Ce qui est
fait est fait; je ne puis pas viter que ce qui est arriv n'ait pas eu
lieu. J'ai donn ma parole  mon compagnon d'armes, et je ne la violerai
pas pour dix juifs et dix juives par dessus le march. D'ailleurs, quel
grand mal pour ta fille de devenir la proie de Bois-Guilbert?--Quel
mal! s'cria le juif en se tordant les mains; depuis quand les templiers
ont-ils respir autre chose que cruauts envers les hommes et dshonneur
envers les femmes!

Chien d'infidle, dit Front-de-Boeuf avec des yeux tincelans de
colre, et intrieurement bien aise de saisir un prtexte pour
s'abandonner lui-mme  cette passion, ne blasphme pas le saint ordre
du temple de Sion; songe plutt  me payer la ranon que tu as promise,
ou gare ta gorge de juif.

Voleur! sclrat! s'cria le juif  Front-de-Boeuf, en rtorquant ses
injures, dans une indignation qu'il lui devenait impossible de rprimer,
je ne te paierai rien, pas mme une obole[46],  moins que ma fille ne
me soit rendue.--As-tu perdu le sens, misrable juif, dit le Normand
courrouc, ta chair et ton sang ont-ils un talisman contre le fer rouge
et l'huile bouillante?--Peu m'importe, dit Isaac pouss au dsespoir
et bless au dernier point dans ses affections paternelles; fais tout ce
que tu voudras, ma fille est ma chair et mon sang; elle m'est plus
prcieuse mille fois que les membres sur lesquels ta rage veut
s'exercer: je ne te donnerai aucun argent,  moins que je ne le fonde
dans ton avare gosier; je ne te donnerai pas un denier, fut-ce mme pour
te sauver de l'ternelle damnation, que toute ta vie a mrite.
Arrache-moi l'me, si tu veux, Nazaren; fais inventer de nouvelles
tortures pour un juif, et va dire aux chrtiens que j'ai su les braver.

     Note 46: Le texte dit: _Not one silver penny_, pas mme un
     penny. Cette pice d'argent la plus petite qui ait exist en
     Angleterre, quivalait  dix centimes de notre monnaie.  A. M.

Nous allons voir cela, dit Front-de-Boeuf; car, par le saint
sacrement[47], qui est en abomination dans ta tribu maudite, tu
prouveras les dernires douleurs de la flamme et du fer; qu'on le
saisisse, dit-il aux esclaves, qu'on le dpouille et qu'on l'enchane
sur ces barreaux.

     Note 47: M. Defauconpret a traduit l'expression _the
     holyrood_, par celle de _sainte croix_; tandis que c'est la
     sainte hostie.                                            A. M.

En dpit des faibles efforts du juif, les Sarrasins l'avaient dj
dpouill de son manteau, et ils allaient lui ter ses derniers
vtemens, lorsque le son d'un cor de chasse se fit entendre deux fois
hors du chteau, et pntra jusqu'au fond du caveau, et immdiatement
aprs des voix appelrent Front-de-Boeuf. Celui-ci ne voulant pas tre
surpris dans cet acte infernal, fit signe aux esclaves de le suivre,
aprs avoir rendu son manteau  Isaac; et, quittant le cachot avec ses
esclaves, il laissa le juif remercier Dieu du rpit qu'il lui donnait,
ou se plaindre de la captivit et de l'avanie de sa fille, suivant que
ses affections pouvaient le dominer.




CHAPITRE XXIII.


     Eh bien! si la douceur de mes paroles ne peut vous mouvoir
     et vous engager  tre plus tendre  mon gard, je vous ferai
     la cour en soldat, qui use de toute la vigueur de son bras;
     et sans les charmes de l'amour je vous aimerai malgr vous.
                SHAKSPEARE. _Les deux Gentilshommes de Vrone_.


L'appartement dans lequel lady Rowena avait t introduite, faisait voir
dans son arrangement des essais grossiers de dcorations et de
magnificence, et on aurait pu penser qu'en lui destinant cette partie du
chteau, on avait voulu lui donner une preuve de respect que l'on ne
tmoignait point aux autres prisonniers. Mais l'pouse de
Front-de-Boeuf, pour qui cet appartement avait t dispos dans le
principe, tait morte depuis plusieurs annes, en sorte que le temps et
le dfaut de soin avaient contribu  dgrader le peu d'ornemens dont le
got de l'poque essaya de l'embellir. La tapisserie pendait en lambeaux
 divers endroits de la muraille, tandis qu'ailleurs elle tait ternie
et dcolore par les rayons du soleil, ou bien dchire et dtriore
par le temps. Tout ravag qu'il tait, cet appartement avait t regard
comme celui de tous ceux du chteau qui ft le plus propre  recevoir
l'hritire saxonne; et ce fut l qu'on la laissa mditer sur son sort,
jusqu' ce que les acteurs de ce drame pouvantable se fussent distribu
les divers rles qu'ils devaient jouer. Tout cela avait t dcid en
conseil tenu entre Front-de-Boeuf, de Bracy et le templier, et o,  la
suite d'une vive et longue discussion sur les divers avantages que
chacun prtendait retirer de la part qu'il prenait dans cette entreprise
audacieuse, ils avaient enfin prononc sur le sort de leurs malheureux
prisonniers.

Il tait prs de midi lorsque de Bracy, au profit de qui l'expdition
avait d'abord t concerte, se prsenta pour donner suite  ses projets
sur la main et les terres de lady Rowena.

L'intervalle n'avait pas t entirement consacr  tenir conseil avec
ses confdrs, car de Bracy avait trouv le temps de parer sa personne
avec toute la fatuit de l'poque. Il avait quitt son pourpoint vert et
son masque. Sa longue et abondante chevelure avait t divise en
tresses fantastiques, lesquelles flottaient le long de son manteau garni
de riches fourrures. Sa barbe tait compltement rase; son nouveau
pourpoint descendait jusqu'au milieu de sa jambe, et la ceinture qui
l'entourait, et qui en mme temps soutenait sa pesante pe, tait
enrichie de diverses broderies et ornemens relevs en bosse. Nous avons
dj parl de la mode bizarre qui rgnait alors pour les souliers
faonns en pointe; les pointes de ceux de de Bracy auraient pu
rivaliser pour l'extravagance avec toutes celles que l'on pouvait voir
aux pieds des petits-matres les plus achevs, tant allonges et
contournes comme les cornes d'un blier. Tel tait  cette poque le
costume d'un homme  bonnes fortunes, et dans de Bracy, l'effet que
produisait cet ajustement tait rehauss par un extrieur agrable et
par des manires qui annonaient galement la grce du courtisan et la
franchise du guerrier.

Il salua lady Rowena en tant sa toque de velours garni d'une broderie
en or, reprsentant l'archange Michel foulant  ses pieds le gnie du
mal. Il fit un geste pour inviter la dame  prendre un sige, et voyant
qu'elle continuait  rester debout, il ta son gant et lui offrit la
main pour l'y conduire. Mais faisant un geste expressif de refus: Sire
chevalier, dit-elle, si je suis en prsence de mon gelier, et ce qui se
passe autour de moi ne me permet pas de penser autrement, il est plus
convenable que sa prisonnire se tienne debout devant lui, jusqu' ce
qu'elle soit instruite de son sort.

Hlas! belle Rowena, rpondit de Bracy, vous tes devant votre captif,
non devant votre gelier, et c'est de vos beaux yeux que de Bracy doit
recevoir l'arrt que vous attendez inutilement de lui.

Je ne vous connais point, sire chevalier, dit lady Rowena avec ce
sentiment d'indignation qu'inspirait un outrage fait au rang et  la
beaut, je ne vous connais point; j'ignore qui vous tes, et l'insolente
familiarit avec laquelle vous m'adressez le jargon d'un troubadour ne
saurait servir d'excuse  la violence d'un brigand.--C'est  toi,
charmante fille, rpondit de Bracy, continuant sur le mme ton, c'est 
toi et  tes charmes qu'il faut attribuer tout ce que j'ai fait de
contraire au respect d  celle que j'ai choisie pour la souveraine de
mon coeur, et  l'toile directrice de mes yeux.

Je vous rpte, sire chevalier, dit lady Rowena, que je ne vous connais
point, et que pas un homme portant chane et peron ne doit se prsenter
ainsi devant une dame sans protection.

Que vous ne me connaissiez point, dit de Bracy, c'est assurment un
malheur pour moi; cependant permettez-moi de me flatter que le nom de de
Bracy n'a pas toujours t ignor, puisque des mnestrels et des hrauts
ont proclam ses hauts faits de chevalerie, dans les tournois comme sur
les champs de bataille.--Laisse donc, dit lady Rowena, aux mnestrels
et aux hrauts le soin de clbrer tes louanges; elles seront mieux
places dans leur bouche que dans la tienne. Mais, dis-moi, quel est
celui d'entre eux qui consignera dans ses chants, ou dans les archives
des tournois, la victoire mmorable de cette nuit, victoire remporte
sur un vieillard, suivi de quelques serfs timides, et qui vous a donn
pour butin une fille infortune, transporte contre son gr dans le
chteau d'un brigand?

Vous tes injuste, dit de Bracy en se mordant les lvres d'un air de
confusion et en prenant un ton qui lui tait plus naturel que celui
d'une galanterie affecte qu'il avait adopt, c'est parce que vous tes
exempte de passions que vous ne voulez admettre aucune excuse pour la
violence d'un autre amour, bien qu'il ait t caus par vos charmes.

Je vous prie, sire chevalier, dit lady Rowena, de discontinuer un
langage si commun dans la bouche des mnestrels vagabonds qu'il est
devenu tout--fait inconvenant dans celle d'un noble chevalier. Certes,
vous me contraignez  m'asseoir, puisque vous faites usage de ces lieux
communs dont chaque misrable chanteur de ballades a un recueil capable
de durer d'ici  Nol.--Ton orgueil, dit de Bracy piqu de voir que
son style galant ne lui valait que du mpris, ton orgueil aura  lutter
contre un orgueil qui n'est pas moins grand que le tien. Sache donc que
j'ai soutenu mes prtentions  ta main de la manire qui convenait le
mieux  mon caractre; il parat, d'aprs le tien, qu'il faut t'adorer
l'arc sur l'paule et la lance au poing, plutt qu'avec des phrases
mesures et un langage de cour.

La courtoisie du langage, dit lady Rowena, lorsqu'elle ne sert qu'
voiler la bassesse des actions, est comme la ceinture d'un chevalier
autour du corps d'un vil paysan. Je ne suis pas surprise que cette
contrainte paraisse te piquer; il aurait t plus honorable pour toi
d'avoir conserv le costume et le langage d'un proscrit, que de dvoiler
les actions d'un fugitif sous l'affectation de manires polies et d'un
langage courtois.

C'est un excellent conseil que tu me donnes, lady, rpliqua de Bracy,
et avec une hardiesse de discours qui suit ordinairement la hardiesse
des actions, je te dis que tu ne sortiras jamais de ce chteau qu'en
qualit d'pouse de Maurice de Bracy. Je ne suis pas accoutum  chouer
dans mes entreprises, et un noble normand n'a pas besoin de justifier
scrupuleusement sa conduite envers une fille saxonne, qu'il honore par
l'offre de sa main. Tu es fire, Rowena, et tu n'en es que plus digne
d'tre ma femme. Par quel autre moyen pourrais-tu tre leve  un rang
distingu et aux honneurs qui y sont attachs, que par mon alliance? Par
quel autre moyen pourrais-tu sortir de l'enceinte d'une vile grange de
campagne, dans laquelle les Saxons habitent avec les pourceaux, qui
forment toute leur richesse, pour prendre place, honore, comme tu le
serais, parmi tout ce que l'Angleterre a de plus distingu par la beaut
et de respectable par la puissance?--Sire chevalier, rpliqua Rowena,
la grange que vous mprisez a t ma demeure depuis mon enfance, et
soyez bien sr que lorsque je la quitterai, si jamais je la quitte, ce
sera avec quelqu'un qui ne mprisera pas l'habitation et les moeurs dans
lesquelles j'ai t leve.

Je vous entends, lady, dit de Bracy, quoique vous pensiez peut-tre que
vos expressions sont trop obscures pour mon intelligence. Mais ne vous
flattez pas de l'espoir que Richard Coeur-de-Lion remonte jamais sur son
trne, et encore moins que Wilfrid d'Ivanhoe, son favori, vous conduise
jamais  ses pieds, pour tre accueillie comme l'pouse de son intime.
Tout autre prtendant pourrait prouver de la jalousie en touchant cette
corde; ma ferme rsolution ne saurait tre change par une passion sans
espoir, et qui n'est qu'un enfantillage. Sachez, lady, que ce rival est
en mon pouvoir, et qu'il ne tient qu' moi de dcouvrir le secret de sa
prsence dans le chteau de Front-de-Boeuf, dont la jalousie serait plus
funeste que la mienne.--Wilfrid ici? dit Rowena avec ddain; cela est
aussi vrai qu'il l'est que Front-de-Boeuf est son rival.

De Bracy fixa un instant ses regards sur elle. Ignoriez-vous rellement
cela? dit-il. Ne saviez-vous pas qu'il voyageait dans la litire du
juif? voiture trs convenable en vrit pour un crois dont le bras
vaillant devait reconqurir le saint Spulcre! et il se mit  rire d'un
air de mpris.

Et s'il est ici, dit Rowena s'efforant de prendre un ton
d'indiffrence, sans toutefois pouvoir s'empcher de trembler de
frayeur, en quoi est-il le rival de Front-de-Boeuf? ou qu'a-t-il 
craindre, si ce n'est un emprisonnement de peu de dure et le paiement
d'une ranon honorable, suivant les formes de la chevalerie?

Es-tu donc, Rowena, dit de Bracy, es-tu donc aussi abuse par l'erreur
commune  tout ton sexe, qui pense qu'il ne peut exister d'autre
rivalit que celle qui a ses charmes pour objet? Ne sais-tu donc pas
qu'il y a une jalousie d'ambition et de richesse aussi bien que d'amour?
Notre hte, Front-de-Boeuf, poussera hors de son chemin celui qui met
obstacle  ses prtentions,  la superbe baronnie d'Ivanhoe, avec autant
d'empressement et d'ardeur, et avec aussi peu de scrupule que s'il tait
son rival prfr auprs de la plus belle lady, aux yeux bleus. Mais
daigne sourire  mon amour, lady Rowena; et le champion bless n'aura
rien  craindre de Front-de-Boeuf; sans quoi, tu peux le pleurer ds 
prsent, comme tant entre les mains d'un homme qui n'a jamais prouv
le moindre sentiment de compassion.--Sauvez-le, pour l'amour du ciel!
s'cria Rowena, dont la fermet cda aux terreurs qu'elle ressentait
pour le danger de son amant.

Je le puis; je le veux; c'est mon intention, dit de Bracy; car lorsque
lady Rowena consentira  tre l'pouse de de Bracy, qui osera porter la
main sur son parent, sur le fils de son tuteur, sur le compagnon de sa
jeunesse? Mais c'est son amour qui doit acheter ma protection. Je ne
suis pas assez fou ni assez romanesque pour contribuer au bonheur, ou
empcher le malheur de l'homme le plus propre  devenir un puissant
obstacle  l'accomplissement de mes dsirs. Emploie  son gard
l'influence que tu as sur moi, et il n'a rien  craindre. Refuse de
faire usage de ce moyen, et Ivanhoe prit sans que tu sois plus prs
d'obtenir ta libert.--Il y a dans ton langage, rpondit Rowena, un
mlange de duret et d'indiffrence qui ne s'accorde pas avec les
horreurs qu'il semble exprimer. Je ne crois pas que ton dessein soit si
mchant, ou que ton pouvoir soit aussi grand.

Ne te flatte pas de cette ide, rpliqua de Bracy, jusqu' ce que le
temps fasse voir si elle est fonde ou non. Ton amant bless est dans ce
chteau; ton amant prfr. C'est un obstacle entre Front-de-Boeuf et ce
que Front-de-Boeuf aime plus que l'ambition ou la beaut. Que lui en
cotera-t-il de plus qu'un coup de poignard ou de javeline pour se
dbarrasser  jamais de cet obstacle? Que dis-je! En supposant que
Front-de-Boeuf craignt d'tre oblig de justifier cet acte de violence,
le mdecin n'a qu' lui donner une potion qu'il dira n'tre pas celle
qui lui tait destine, ou bien celui ou celle qui veille prs de lui
n'a qu' retirer l'oreiller[48] de dessous sa tte, et voil Wilfrid,
dans la position o il se trouve en ce moment, expdi pour l'autre
monde, sans qu'il y ait une goutte de sang rpandue. Cedric
lui-mme.....--Cedric lui-mme! rpta lady Rowena; mon noble, mon
gnreux tuteur! Ah! je mrite les maux qui me sont arrivs, pour avoir
nglig de m'occuper de son sort, mme en m'occupant de celui de son
fils!--Le sort de Cedric dpend aussi de ta dtermination, dit de
Bracy, et je te laisse le soin d'en prendre une.

     Note 48: L'auteur fait ici allusion  une coutume d'alors:
     quand un malade tait prs d'expirer, on abrgeait sa
     dernire heure en retirant l'oreiller qui lui soutenait la
     tte.                                                A. M.

Rowena, jusqu'ici avait soutenu cette lutte vive et prolonge avec un
courage admirable; mais c'tait parce qu'elle n'avait pas regard le
danger comme srieux; son caractre tait naturellement ce que les
physionomistes attribuent aux teints blonds, c'est--dire doux, timide
et sensible; mais l'ducation et les circonstances lui avaient pour
ainsi dire donn une trempe plus forte. Accoutume  voir cder  ses
dsirs la volont de tous, mme de Cedric, quoique assez imprieux avec
les autres, elle avait acquis cette sorte de courage et de confiance en
elle-mme qui nat de la dfrence habituelle et constante de ceux qui
composent le cercle dans lequel nous vivons. Elle concevait  peine la
possibilit d'une opposition  sa volont, et bien moins encore celle de
se voir traite sans les moindres gards.

Sa hauteur, son air de domination, n'taient qu'un caractre fictif,
ajout  celui qui lui tait naturel, et qui l'abandonna ds que ses
yeux furent ouverts sur son propre danger et sur celui de son amant et
de son tuteur, et lorsqu'elle vit sa volont, dont la plus lgre
expression commandait auparavant le respect, maintenant en opposition
avec celle d'un homme fort, altier et rsolu, qui avait l'avantage sur
elle et qui tait dtermin  s'en prvaloir.

Aprs avoir jet les yeux autour d'elle, comme pour chercher des secours
qu'elle ne pouvait trouver nulle part, et aprs quelques exclamations
entrecoupes, elle leva les mains au ciel, fondit en larmes et se livra
au plus violent dsespoir. Il tait impossible de voir une si belle
personne rduite  une pareille extrmit sans s'intresser en sa
faveur, quoique nanmoins de Bracy ft plus embarrass que touch. Dans
le fait, il tait trop avanc pour reculer, et nanmoins, dans l'tat o
il voyait lady Rowena, ni les raisonnemens, ni les menaces ne pouvaient
faire impression sur elle. Il se promenait en long et en large dans
l'appartement, tantt engageant lady Rowena  se cacher, tantt
embarrass sur la conduite qu'il devait suivre  son gard.

Si je me laisse attendrir, disait-il en lui-mme, par les larmes et la
douleur de cette belle inconsolable, quel fruit recueillerai-je, si ce
n'est la perte des brillantes esprances pour lesquelles j'ai couru tant
de risques et essuy tant de ridicules de la part du prince Jean et de
mes camarades? Et cependant, se disait-il, je ne me sens nullement fait
pour le rle que je joue. Je ne puis voir de sang-froid ce beau visage
dfigur par la douleur, ni ces beaux yeux inonds de larmes. Plt au
ciel qu'elle et conserv son caractre naturel de hauteur ou que
j'eusse une plus grande portion de la triple duret de coeur du
chevalier Front-de-Boeuf.

Agit par ces penses, il ne put qu'engager l'infortune Rowena  se
calmer, et  l'assurer que, du moins pour le moment, elle n'avait pas de
raison de se livrer  un aussi grand dsespoir. Mais, au milieu des
consolations qu'il lui donnait, il fut interrompu par le son rauque et
perant du cor de chasse qui avait en mme temps alarm les autres
habitans du chteau, et arrt l'excution de leurs plans rapaces et
cupides. De tous ces habitans, de Bracy fut peut-tre celui qui regretta
le moins cette interruption, car sa confrence avec lady Rowena tait
parvenue  un point o il trouvait aussi difficile de poursuivre son
entreprise que d'y renoncer.

Ici nous ne pouvons nous empcher de penser qu'il est ncessaire que
nous donnions au lecteur des preuves plus concluantes que les incidens
d'un roman, de la vrit du tableau que nous venons de tracer. Il est
pnible que ces vaillans barons, qui, par leur rsistance aux
prtentions de la couronne, assurrent la libert de l'Angleterre, aient
t eux-mmes des oppresseurs aussi terribles, et se soient rendus
coupables d'excs aussi contraires non seulement aux lois de
l'Angleterre, mais encore  celles de la nature et de l'humanit. Mais,
hlas! nous n'avons qu' extraire de l'ouvrage du laborieux Henry un des
nombreux fragmens qu'il a recueillis dans les oeuvres des historiens de
l'poque, dans l'objet de prouver que mme la fiction prsente  peine
la triste ralit des horreurs de ces temps.

La description faite par l'auteur de la Chronique saxonne des cruauts
exerces sous le rgne du roi tienne par les grands barons et les
seigneurs de chteaux, qui taient tous Normands, fournit une forte
preuve des excs dont ils taient capables lorsque leurs passions
taient enflammes. Ils opprimaient horriblement le peuple, dit-il, en
lui faisant construire des forteresses; et lorsqu'elles taient
construites ils les remplissaient d'hommes mchans qui s'emparaient des
particuliers et des femmes de qui ils espraient arracher une ranon,
les jetaient dans des cachots, et leur infligeaient des tortures plus
cruelles que jamais les martyrs n'en supportrent. Ils touffaient les
uns dans la boue, ils suspendaient les autres par les pieds, ou par la
tte, ou par les pouces, allumant du feu au dessous d'eux.  quelques
uns ils serraient la tte avec des cordes pleines de noeuds, jusqu' ce
qu'elles pntrassent dans la cervelle, tandis que d'autres taient
jets dans des culs-de-basse-fosse remplis de serpens, de vipres et de
crapauds. Mais il y aurait trop de cruaut  vouloir forcer le lecteur
 parcourir jusqu' la fin une pareille description.

Comme une autre preuve, et peut-tre la plus forte que nous puissions
donner de ces fruits amers de la conqute, nous pouvons faire remarquer
que l'impratrice Mathilde, quoique fille du roi d'cosse, et ensuite
reine d'Angleterre et impratrice d'Allemagne, fille, pouse et mre de
monarques, fut oblige, pendant le sjour qu'elle fit dans sa jeunesse
en Angleterre, pour son ducation, de prendre le voile, comme le seul
moyen d'chapper aux poursuites licencieuses des nobles normands. Ce fut
l le motif qu'elle allgua devant le grand conseil du clerg
britannique, comme sa seule excuse d'avoir pris le voile. Le clerg
assembl reconnut la validit de ce moyen de dfense, et la notorit
des circonstances sur lesquelles il tait fond; rendant ainsi un
tmoignage frappant et incontestable de l'existence de cette lubricit
honteuse qui fit l'opprobre de ce sicle. Il tait publiquement reconnu,
disait-on, qu'aprs la conqute du roi Guillaume, les Normands venus 
sa suite, fiers d'une si grande victoire, n'obirent  d'autres lois
qu' celles de leurs passions effrnes; et non seulement dpouillrent
de leurs proprits les Saxons qu'ils avaient conquis, mais encore
attaqurent l'honneur de leurs femmes et de leurs filles avec la plus
brutale licence, et de l vient qu'il tait trs ordinaire de voir les
veuves et les filles des familles nobles se rfugier dans des couvens,
non par l'effet d'une vocation, mais uniquement pour mettre leur honneur
 l'abri des attaques de libertins puissans.

Telle tait la licence de l'poque, ainsi que le prouve la dclaration
publique du clerg qui nous a t transmise par Eadmer. Nous n'avons
plus rien  ajouter pour justifier la probabilit des scnes que nous
venons de dtailler et de celles que nous aurons encore  peindre sur
l'autorit un peu plus apocryphe du manuscrit de Wardour.


FIN DU TOME DEUXIME.


IMPRIMERIE ET FONDERIE DE RIGNOUX,
Rue des Francs-Bourgeois-S.-Michel, n 8.








End of the Project Gutenberg EBook of Ivanhoe (2/4), by Walter Scott

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK IVANHOE (2/4) ***

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the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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