Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0004, 25 Mars 1843, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0004, 25 Mars 1843

Author: Various

Release Date: October 10, 2010 [EBook #33851]

Language: French

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L'ILLUSTRATION, NO. 0004, 25 MARS 1843 ***




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L'ILLUSTRATION, N 0004--25 MARS 1843.

JOURNAL UNIVERSEL

Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an. 30 fr.
Prix de chaque N 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr 75.

Ab. pour les Dep.--3 mois. 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an. 32 fr.
pour l'tranger,--3 mois. 10 fr.--6 mois, 20 fr.--Un an. 40 fr.

N 4 Vol. I.--SAMEDI 25 MARS 1843.
Bureaux, rue de Seine, 33.--Rimprim.




SOMMAIRE.

La France et l'le Tati. Histoire et description gographique de Tati.
_Vue de Tati; Portrait de la reine Pomar; Carte._--Plan de la
Pointe--Pitre.--Courrier de Paris. Le Soleil, la Comte, le bal d'Arual
et le bal de l'association dramatique.--Le bal de l'Opra et la
Mi-Carme. _Une Voiture de Masques; Un bal masqu  l'Opra._--Thtres.
Charles VI, Gaffer, le Mariage au Tambour, le Succs, la Nouvelle
Psych. _Portraits de MM. Casimir Delavigne et Halvy; Scnes
principales du Mariage au Tambour et de la Nouvelle
Psych._--Beaux-Arts. Salon de 1843. _Deux Vues du grand salon carr,
avec 42 tableaux._--Le Rat amoureux, conte par M. A.
_Gravure._--Industrie. Des claviers typographiques _Trois
Gravures._--Bulletin bibliographique.--Annonces.--Nouvelles
astronomiques. La Comte; Lumire zodiacale.
_Gravure._--Mercuriales.--Rbus.



La France et l'le Tati.

L'extension du protectorat de la France dans l'ocan Indien, sur la
demande formelle de la reine Pomar, souveraine de Tati et de tout
l'archipel de la Socit, voil la nouvelle de la semaine.

Parmi les journaux politiques, quelques-uns ont fait valoir outre mesure
l'importance de ce fait. Il est bien vrai que l'tablissement de notre
domination dans une le plus considrable et plus riche que celles des
Marquises, et qui heureusement n'en est pas trs-loigne, offre des
avantages sous le rapport du dveloppement de notre marine marchande et
de nos relations maritimes. Tout ce petit archipel est riche en bois de
construction. Le riz, le caf, la canne  sucre, y croissent en
abondance, et la pche des perles et de la nacre y est trs-productive.
Loin d'tre anthropophages comme dans les Marquises, les habitants,
adroits et industrieux, sont de tous les Polynsiens les plus avancs en
civilisation. Chez eux le christianisme, grce aux efforts des
missionnaires, a dtruit l'idoltrie, et tout, moeurs et lois, y respire
la bienveillance et la douceur. Mais quelle seraient, en cas de guerre,
les consquences de la position que nous prenons l? L'Amrique du Sud,
et particulirement le Chili, se fortifiant, nous offriront-ils assez
tt un point d'appui dans ces parages, et saurons-nous enfin nous y
mnager une alliance solide? Tant que ces divers points font question,
serait-il sage de mettre absolument sur la mme ligne les dpenses qui
pourront tre demandes pour la Polynsie et celles qu'on doit faire,
nous ne dirons pas pour l'Algrie, qui est  nos portes, mais mme pour
la Martinique, grande et sre position militaire, pour Bourbon et pour
cette malheureuse. Guadeloupe, qui a jadis rsist huit annes 
l'Angleterre?

D'autres journaux,  propos de cette lointaine conqute pacifique et
aussi de notre tablissement lilliputien des les Marquises, ont rappel
la queue coupe du chien d'Alcibiade, qui occupa tant jadis les Franais
d'Athnes. Mais ceux qui, dans cette hypothse, profiteraient le plus de
cette petite diversion nouvelle, cette fois due au hasard, ont-ils t
bien sincrement enchants de la bonne volont de la reine Pomar pour
eux, et n'y a-t-il pas l une nouvelle source de contestations possibles
avec la Grande-Bretagne?

[Illustration: Vue de la baie de Pape-ti,  Tati.]

Quant  nous, quelles que soient ces consquences, ce petit vnement
nous semble avoir une signification suprieure;  son importance
prsente. Qu'on y prenne garde; c'est aprs avoir expuls de l'le les
missionnaires anglicans et mthodistes qui voulaient les empcher de
danser et de jouer de la flte, que ces pauvres sauvages se sont mis
sous la protection du pavillon franais, du pavillon des _Oui-Oui_,
comme ils nous appellent en leur langue, sans doute grce  notre
laisser-aller et  notre humeur plus enjoue et plus facile. C'est un
nouveau symptme de la frayeur qu'inspire au monde, et surtout au midi,
le joug de l'Angleterre. C'est une nouvelle preuve, entre mille, de la
supriorit de notre civilisation plus douce, plus tempre, plus
artiste et plus naturellement expansive, sur le gnie britannique, plus
militaire, plus mthodiste et calculateur.

[Illustration: La reine Pomar.]

Quand les illustres navigateurs Cook et Bougainville, pntrant les
premiers dans l'ocan Pacifique, virent s'lever de son sein embaum
toutes ces les inconnues, toutes couvertes, des bords riants de la mer
aux cimes bleues des montagnes, de verdure, de fruits et de fleurs, leur
imagination leur rappela de suite les plus charmants souvenirs du
paganisme antique, Idalie, Paphos et Cythre. Plus tard, l'me plus
austre des graves missionnaires chrtiens, en voyant ces heureuses
peuplades pares plutt que vtues de branches de figuier, faire voler
en chantant sur ces lots toujours calmes leurs doubles canots aux
voiles de jonc, tout banderols de fleurs et de plumes brillantes, se
laissa aussi charmer, et se souvint du paradis terrestre. Chanter et
danser semblaient  ces sauvages toute la vie, et la religion mme; les
soins pnibles de l'existence, ils les ignoraient, se dsaltrant sans
peine au courant de leurs mille ruisseaux, et cueillant sans travail,
pour se nourrir, le pain sur les arbres. Et c'est  ces molles
populations, pour qui la douce morale de l'vangile semblait svre, que
le rigorisme des missionnaires puritains a voulu imposer la dure et
sombre religion de la Bible, les contraignant, entre autres vexations, 
ne plus danser le jour du Seigneur, c'est--dire, et  la lettre dans
l'esprit de ces peuples,  tre impies ce jour-l pour honorer Dieu.
Plus de danse  Tati;  Tati plus de jeux, plus de musique! Faut-il
s'tonner que cette tyrannie, assurment plus dplace l que partout
ailleurs, ait presque dpeupl ces places fortunes, en prcipitant les
malheureux sauvages dans l'intrieur des terres, c'est--dire dans les
montagnes, o ils dansent moins gaiement, sans doute, qu'aux bords
enchants de la mer, mais enfin o ils peuvent danser librement? Depuis
longtemps ce petit pays luttait contre cette tyrannie des missionnaires
protestants, et en 1825, les Anglais avaient offert leur mdiation; elle
fut refuse, et l'le proclama son indpendance. Voil maintenant que la
reine Pomar, redoutant de tomber tt ou tard sous la frule
britannique, a saisi au vol, d'instinct et apparemment sans avoir tudi
l'histoire, l'occasion d'abriter son le sous le pavillon de ce peuple
qui crivait il y a cinquante ans, sur les ruines fumantes de la
Bastille: _Ici l'on danse!_

Pour mieux comprendre ce qui manque  ces missionnaires anglicans, et,
en gnral, le dfaut absolu de flexibilit du gnie anglais et son
impuissance  civiliser vritablement le monde, qu'on se rappelle ces
prodiges de bon sens pratique dans l'apostolat, et, si on peut parler
ainsi sans profanation, ces miracles d'esprit dans l'exercice de la
charit et jusque dans le martyre, tents et accomplis jadis par nos
missionnaires catholiques sur les bords du Paraguay. L, malgr la
beaut du climat et au milieu des plus riches dons de la nature, la
population sauvage, vivant dans des antres ou sur les branches des
arbres, indolente, stupide et froce, loin de ressembler en rien  celle
de Tati, semblait n'offrir  l'oeil chrtien que le type le plus laid
de l'homme primitif dgrad par la chute. Eh bien! que firent nos
missionnaires? Ils se contentrent d'abord d'attraper doucement
quelques-uns de ces oiseaux d'espce nouvelle; ils les apprivoisrent
peu  peu, leur enseignrent la musique, et, en les faisant chanter en
choeur, ils purent s'en servir pour attirer dans leurs filets les
oiseaux encore sauvages. On peut voir dans le _Gnie du Christianisme_.
comment le zle religieux et l'intelligence de ces bons missionnaires
surent raliser de nouveau au Paraguay, comme le dit Charlevoix
lui-mme, les merveilles des Amphion et des Orphe. Puis, quand les
sauvages furent rassembls en cits, leurs habiles instituteurs se
htrent-ils tant de parler  ces mes enfantines le langage abstrait de
la svre raison? Loin de l. Le mme Charlevoix raconte que les pres
avaient tabli partout des jeux, des courses de bagues, o ils
assistaient, distribuant les prix eux-mmes: ils avaient introduit
partout des danses  la manire des Grecs. C'est ainsi, et en se
conformant sagement aux conditions du climat et aux moeurs naturelles du
pays, qu'ils parvinrent  agir rapidement sur ces moeurs,  les
transformer, et  fonder cette rpublique chrtienne de sauvages dont
Muratori a si bien dit: C'tait un christianisme heureux,
_cristianesimo felice_.

Que ceux-l donc qui, tromps par le courant quotidien des accidents
politiques, seraient ports  dsesprer de la fortune de la France et
du gnie de notre civilisation, parce qu'un nuage les voile
passagrement, se rassurent. Le gnie national sommeille, il se
rveillera. Si la sympathie de l'Europe pour nous s'est,  nos cts et
de toutes parts, un peu refroidie, ne semble-t-il pas qu'aux extrmits
du monde un instinct divin parle mystrieusement de nos destines 
l'oreille des sauvages? voyons-y hardiment un gage d'esprance et soyons
plus confiants. Si l'Europe n'a pu supporter la monarchie universelle
des _Oui-Oui_, comme nous appellent navement les Tatiens, comment
craindre srieusement que le monde accepte  jamais l'universelle
domination de la race anglaise, qui ne sait dire _oui_, elle, que quand
on lui offre un profit matriel bien clair et bien net, et qui, hors de
l, rpond impitoyablement _non_  ce bon empereur de la Chine, quand il
rclame pour son peuple le droit de ne point s'empoisonner, et encore,
et toujours _non_,  cette aimable reine Pomar, qui a le bon esprit de
ne pas laisser prescrire ou tomber en dsutude le droit de danser, si
sacr  Tati!

Histoire et description gographique de l'Archipel de Tati.

Au milieu de la vaste mer du Sud, s'lve, comme la reine de l'Ocan
Pacifique, la dlicieuse O'Tati, crivait, en 1825, un voyageur
franais; une verdure toujours frache couronne ses pics volcaniss; ses
rivages et ses rcifs disparaissent sous les forts de cocotiers dont
les immenses parasols de verdure sont sans cesse balancs par les molles
brises des vents alizs. L, sous un ciel dont la temprature est tide,
vivent d'heureux insulaires; leurs jours se succdent sans secousses, et
leurs occupations du lendemain sont semblables  celles des jours
couls.

Cette description n'tait dj plus vraie  l'poque o elle fut crite.
La nature n'avait rien perdu  Tati de sa fertilit, de sa beaut et de
sa fracheur; l'air y demeurait toujours aussi pur et aussi doux, mais
les habitants n'y jouissaient plus du mme calme et du mme bonheur. La
population, qui, cinquante aimes auparavant, s'levait au chiffre de
150,000 mes, tait dj descendue  dix ou douze mille.

Le groupe Polynsien, connu sous le nom d'archipel de Tati, et appel
jadis les les de la Socit, ou les Gorgiennes, se compose de onze
les: Matia, Tati, Eimeo, Tabou-Emanou, Wahyne, Raiatea, Tahaa,
Bora-Bora, Touba, Maupiti et Tetoua-Roa. _Tati_, la plus grande de ces
onze les, est une terre leve, s'abaissant de toutes parts vers ses
bords pour former une bande circulaire de terrain littoral, le seul
habit et livr  la culture. La ceinture de rcifs qui l'entoure offre
 et l quelques lots, et s'ouvre, d'espace en espace, en de larges et
profondes passes, conduisant aux mouillages intrieurs. L'le entire,
du N.-O. au S.-E., a prs de quarante milles de longueur, sur une
largeur qui varie de 6  21 milles. Elle s'tend du 17 28' au 17 56'
latitude sud, et du 151 24' au 152 1' longitude ouest. Un isthme bas,
submerg dans les mares hautes, la divise en deux pninsules ingales,
dont la plus grande est ronde et la plus petite ovale: la plus grande
s'appelle Tati, la seconde Taa-Rabou. Tati est le nom que les
insulaires donnent  leur le. Quand Bougainville leur demanda: Comment
se nomme votre le? ils rpondirent: _O'Tati_, c'est Tati.
Bougainville et plusieurs navigateurs ont dsign sous le nom de O'Tati
la reine de la Polynsie.

[Illustration: (La flche indique la direction des les Marquises, 
1450 kilomtres nord-est.)]

La dcouverte de Tati, longtemps attribue  l'Espagnol Quiros, dit M.
Louis Reybaud dans son nouvel ouvrage sur la _Polynsie et les les
Marquises,_ ne semble pas remonter au del de la reconnaissance positive
du capitaine anglais Wallis en 1767. Wallis,  l'aide de ses canons, se
fit promptement respecter sur les plages de l'le, et  ce premier
succs il joignit bientt la conqute de la reine Berea, dont les
anciennes relations vantent le port majestueux. Bougainville, qui visita
Tati quelques mois aprs Wallis, n'aspira pas aux mmes bonnes
fortunes; mais son quipage utilisa si bien cette heureuse relche, que
l'amiral crut devoir donner  l'archipel un nom mythologique en harmonie
avec ses moeurs amoureuses; il l'appela _Nouvelle Cythre_. Cook,
voyageur plus svre encore, ne fut point insensible aux sductions du
pays,  la candeur, aux grces de ses habitants; il parut trois fois 
Tati, et chaque fois ce furent de nouvelles ftes, de nouveaux lans
d'affection, de nouveaux tmoignages de bienveillance. Les divers
navigateurs qui y jetrent l'ancre  leur tour, l'Espagnol Bonechea,
Vancouver, l'Anglais Sever, du brick _Lady Penrhyn_, le capitaine Bligh,
du sloop _Bounty_, le capitaine New, du _Dedalus_, n'eurent qu' se
louer galement des procds de ce peuple hospitalier et paisible. Aux
flaux que leur apportait la civilisation, ces sauvages ne surent
rpondre que par la rsignation la plus touchante.

En 1797, la socit des missions de Londres envoya  Tati le _Duff_,
capitaine Wilson, qui y laissa quelques aptres dvous. Le roi du pays
tait alors Pomar; il rgnait au nom de son fils Otou, depuis clbre
sous le nom de Pomar II. Ce chef fit aux missionnaires le meilleur
accueil, et soit par calcul, soit par suite d'une mprise, le
grand-prtre de l'idoltrie indigne ne se montra pas moins dvou 
leur fortune.

Les Tatiens avaient bien reu les missionnaires anglicans: ils les
coutaient; ils rclamaient leurs secours comme mcaniciens, comme
ouvriers intelligents et habiles, mais ils ne se convertissaient pas. En
1805, lors de la mort de Pomar Ier, qui eut pour successeur son fils,
Pomar II, ils se moquaient encore tous du Dieu des chrtiens; car,
selon eux, il n'tait que le serviteur du grand Oro, le matre du monde.
La guerre civile qui clata  cette poque fora les missionnaires 
quitter l'archipel, pour se rendre  Port-Jackson (1809). On ne laissa
que deux pasteurs, M. Haywood,  Wahyne, et M. Nott,  Eimeo.

Cependant, Pomar, vaincu par ses ennemis, et retir  Eimeo, cessa tout
 coup de croire  la religion de ses pres. Le dieu Oro se dclarait
contre lui, le dieu des chrtiens pouvait lui tre favorable. Il se fit
baptiser par M. Nott, reparut  Tati, triompha  son tour de ses rivaux
idoltres, et, vers la fin de 1815, demeura souverain absolu de tout
l'archipel. Ses sujets suivirent son exemple et demandrent le baptme.
Rappels par M. Nott, les missionnaires revinrent de Port-Jackson; et,
deux annes aprs la victoire de Pomar, on et vainement cherch dans
toutes ces les le moindre vestige de l'ancien culte.

Malheureusement pour les indignes, les missionnaires ne se contentrent
pas de les convertir et de les moraliser; ils voulurent les gouverner.
En 1821,  la mort de Pomar II, ils s'emparrent de la personne de
l'hritier du trne, dont ils prtendaient se servir comme d'un
instrument. En 1824, ils le firent couronner avec pompe; et, pour abolir
 jamais l'influence des grands feudataires, ils promulgurent une loi
qui tablissait dans l'archipel une sorte de gouvernement reprsentatif.
Pomar III mourut en 1827, et les deux reines qui rgnrent aprs lui
sur Tati, Pomar Wahyne comme rgente, Aimata Wahyne comme reine, ne
souffrirent qu'impatiemment un joug qu'elles ne pouvaient pas encore
briser.

Telle tait la situation politique et religieuse de l'archipel de Tati,
lorsque la Socit des Missions catholiques y envoya, en 1836, deux
prtres franais, MM. Caret et Laval. A la nouvelle du dbarquement de
ces deux missionnaires, l'glise luthrienne, dj affaiblie par un
schisme et vivement effraye, ameuta contre les nouveaux venus la
population de Tati, et excita une espce d'meute, dont ils faillirent
devenir victimes. M. Morenhout, alors charg d'affaires des Etats-Unis,
intervint  temps, et les sauva; mais le chef de la mission anglicane,
Pritchard, n'tait pas homme  s'arrter  mi-chemin. Cumulant, dit
l'crivain que nous avons dj cit, les fonctions de ministre du culte
et celles d'agent commercial, il runit les hommes dvous de sa double
clientle, fit entourer la maison dans laquelle se trouvaient les
prtres franais, les en arracha aprs avoir enlev la toiture, et les
rembarqua de vive force sur la golette qui les avait amens. Vainement
M. Morenhout essaya-t-il de dfendre ces malheureux, il ne russit qu'
se faire destituer par le gouvernement des Etats-Unis, qui lui reprocha
d'avoir agi contre les intrts de la foi luthrienne. Une autre
vengeance, plus mystrieuse et plus cruelle, attendait,  quelque temps
de l, ce digne ngociant. Assailli nuitamment dans sa demeure et
rveill en sursaut, il se trouva face  face d'un homme qui le renversa
d'un coup de hache, et tua sa femme d'un second coup. Cet assassin tait
un sujet anglais, qui chappa  la justice locale, et qui, en
assassinant M. Morenhout, croyait sans doute servir les haines de ses
coreligionnaires. Tant de services rendus aux sujets franais, et si
cruellement expis, mritaient quelque retour de la part de notre
gouvernement. M. Morenhout fut accrdit par la France auprs des
autorits de Tati.

Des outrages pareils ne pouvaient pas demeurer impunis. Les les
Sandwich avaient t le thtre de scnes  peu prs semblables, et
l'intolrance religieuse appelait une rpression clatante. _La Vnus_
et _l'Artmise_ reurent toutes les deux des instructions  ce sujet.
_La Vnus_, capitaine Dupetit-Thouars, arriva la premire  Tati; et,
par un singulier hasard, elle s'y croisa avec l'expdition du capitaine
Dumont-d'Urville, compose des corvettes _l'Astrolabe_ et _la Zle_. Le
capitaine Dupetit-Thouars entra hardiment dans le bassin de Pape-Iti;
et, aprs avoir mis le village sous le feu de son artillerie, il
demanda: 1 le libre accs de Tati pour tous les Franais, prtres ou
laques; 2 une amende de 2,000 gourdes; 3 un salut de vingt-un coups
de canon pour le pavillon national. La jeune reine, furieuse contre les
missionnaires, leur signifia de s'excuter promptement, et pour l'argent
et pour le salut.

Pritchard avait obi, mais, _la Vnus_ partie, il essaya de prendre sa
revanche et fit d'abord rvoquer la loi qui assurait aux missionnaires
franais l'accs de Tati. A cette nouvelle, qu'elle apprit  Sidney,_
l'Artmise_ revint  Pape-Iti, et le commandant Laplace exigea: 1 que
les Franais fussent traits dans l'le  l'gal de la nation la plus
favorise; 2 qu'un emplacement fut dsign pour la construction d'une
glise catholique, et toute libert accorde aux prtres franais d'y
exercer leur ministre.--Aprs une longue et orageuse discussion dans le
grand-conseil, les chefs de file dclarrent  l'unanimit qu'ils
acceptaient les conditions poses par le commandant franais.

Il parat, si nous en croyons les dernires nouvelles, que ces
conditions n'ont pas t tenues; car une lettre, crite de Valparaiso,
le 1er novembre dernier,  bord de la frgate _la Reine Blanche_, par M.
le contre-amiral Dupetit-Thouars, contenait le paragraphe suivant:

Par suite des griefs et des rclamations de nos nationaux  Tati, M.
Dupetit-Thouars ayant cru devoir exiger de la reine Pomar et des chefs
principaux qui constituent le gouvernement de cette le et de l'archipel
une indemnit de 10,000 piastres fortes, rparation facile, eu gard 
l'abondance du numraire dans ce pays, les communications qui
s'tablirent immdiatement  ce sujet furent bientt suivies de la
demande officielle de la protection du roi des Franais, avec l'offre de
souverainet extrieure des tats de la reine Pomar, et de la direction
des affaires des blancs  Tati.

Cette proposition, si honorable pour la France, et dont les
consquences surtout peuvent tre avantageuses pour nos tablissements
des les Marquises, avait adouci les dispositions rigoureuses motives
par les procds du gouvernement tatien envers nos compatriotes, et
engag l'amiral  accepter, sauf rectification, le protectorat et la
souverainet extrieure des tats de la reine Pomar.

De plus, et pour viter toute rtractation, aussi bien que pour
s'assurer que rien ne pourrait tre tent contre Tati avant que le
gouvernement franais ait eu le temps de se prononcer sur cette affaire,
l'amiral avait, de concert avec la reine, tabli un gouvernement
provisoire pour la direction des affaires des blancs, et joint le
pavillon de France, sous forme de yacht,  celui des les de la Socit.
Enfin il a cru devoir prendre, dans l'intrt de la France, les mesures
propres  faciliter l'adjonction des tats de cette reine de la
Polynsie  la France, et  assurer des droits d'autant plus lgitimes,
que c'est de plein gr et spontanment qu'on s'est offert  nous.

D'un autre ct, voici ce qu'on lisait dans _le Messager_:

Le gouvernement a reu des dpches du contre-amiral Dupetit-Thouars,
qui lui annoncent que la reine et les chefs des les Tati ont demand 
placer ces les sous la protection du roi des Franais. Le contre-amiral
a accept cette offre, et pris les mesures ncessaires, en attendant la
ratification du roi, qui va lui tre expdie.

[Illustration: Plan de la Pointe--Pitre GUADELOUPE Dress par M
LEMONNIER DE LA CROIX, ex-architecte--voyer de la ville de la
Pointe--Pitre]

1. glise--2. Hpital.--3. Tribunal.--4. Thtre--5. Caserne d'infanterie
de marine.--6. Prisons.--7. Entrept.--8. Douane.--9. Arsenal.--10.
Caserne de la gendarmerie.--11. Bureaux de la marine.--12. Magasins des
pompiers.--13. Mairie.--14. Trsor--15. Halle  la boucherie.--16. Halle
aux poissons.--17. Corps-de-garde.--18. Bureaux de la police.--19.
bureaux de l'administration intrieure.--20. Presbytre.

_Les quais de la Pointe--Pitre:_ c'est l que les navires dbarquent
leurs marchandises europennes, et chargent, en retour, les boucauts de
sucre. Les cales qui coupent les quais ont pour objet de faciliter
l'embarquement et le dbarquement des marchandises dans de grandes
gabarres (espce de bateau plat, qui peut porter trente milliers
pesant).

Les maisons construites sur les quais taient toutes  deux tages.

Tout le haut commerce habitait les quais. Au rez-de-chausse taient de
vastes magasins  sucre et les bureaux, au premier et au second tait
l'habitation du ngociant. Il y avait fort peu de maisons occupes par
plus d'une famille.

_Le quai Tabanon_ tait, aprs six heures du soir, le rendez-vous des
ngociants. C'tait la petite bourse o l'on parlait d'affaires et de
beaucoup d'autres choses. Il en tait de mme au coin de la rue des
Abmes ou d'Arbaud; mais l il y avait moins de ngociants; l'assemble
s'y composait plus particulirement d'avous et d'avocats.

Les jeunes gens se runissaient le soir aux curies publiques de M.
Chauve; construites sur la place de la Victoire, au coin de la rue
Tascher. Les alles de la place de la Victoire taient aussi une des
promenades du soir. Le dimanche, les matelots venaient sous ces grands
et beaux arbres, vendre leur petite pacotille.

Le soir du mme jour, les ngres se runissaient sur la place de la
Victoire, depuis six heures jusqu' huit, en dansant entre eux
accompagns du _bamboula_. Ils taient diviss par groupes de
diffrentes nations.

_La rue d'Arbaud_. L taient les tudes de notaires, d'avous, les
bazars, les horlogers, bijoutiers; presque toutes les maisons taient
ornes de balcons, et la haute bourgeoisie de la ville occupait les
premiers, comme sur les quais.

_La rue des Abmes_ tait habite par le petit commerce, les
quincailliers, les chapeliers, les cordonniers, les faenciers, les
marchands de rouennerie, de nouveauts, les tailleurs, les cabaretiers.
La poste tait dans cette rue.

_Place du March_. Les ngres descendaient tous les dimanches des
campagnes, pour vendre leurs provisions sur la place du March. On y
tenait cependant tous les jours des marchs, mais moins considrables.

Les troupes manoeuvraient sur la _place de lu Victoire_.

Toutes les maisons qui avoisinaient le _canal Vatable_ taient en
gnral occupes par la classe infrieure.

Sur le quai _Ladernoy_, il y avait une grande maison consacre au cercle
du commerce. L se donnaient les plus beaux bals. Tous les soirs les
habitants s'y runissaient pour jouer au billard et aux cartes.

De tous les cafs, le plus frquent tait le _caf Amricain._ Il tait
situ au coin du _quai Tabanon_. C'tait le rendez-vous des officiers,
des marchands et des jeunes gens.

_L'htel des Bains_, en face du palais de justice, o descendaient de
prfrence les habitants de la campagne, avait un bon restaurant.

Un autre htel tait tabli sur le quai, au coin de la rue Marligue.

A sept heures du soir, on tirait un coup de canon de l'arsenal pour
faire rentrer les soldats.

A huit heures, on sonnait la cloche pour faire rentrer les esclaves.

Tous les individus qui taient surpris dans les rues aprs huit heures,
sans fanal et sans permis, taient arrts et conduits au bureau de
police.

Les rues taient balayes tous les jours par les condamns: de la chane
de police correctionnelle. Les galriens taient employs aux travaux du
port et des escarpements.




Courrier de Paris

31 mars

Ce qu'il y a de plus nouveau  Paris, au moment o je vous cris, c'est
le soleil. Nous sommes blass sur tout le reste; toutes les nouveauts
closes cet hiver sont dj fanes, et l'on n'en parle plus. Les
pianistes-prodiges, les chanteurs sans pareils, les violonistes plus ou
moins norwgiens, ont pass en quelques semaines; Ronconi a d partir
hier pour Vienne; depuis quinze jours la ple ombre de Paganini a repris
la route de Naples, sous le nom et avec le passe-port de Sivori; et si
l'honorable Thimothy Haahlio, envoy du roi des les Sandwich, et parti
de la rade de Honolulu, sur la golette _l'Embuscade_, n'tait pas
dbarqu, depuis lundi dernier,  l'htel Meurice, Paris--chose
singulire--se trouverait positivement  court de phnomnes vivants.
_Les Burgraves_, il est vrai, ont donn un coup de trompette; mais on
les a laisss faire. D'ailleurs ils vont avoir bientt une redoutable
concurrence. Les deux fils de la reine Pomar sont attendus d'un jour 
l'autre. Ils viennent, au nom de leur auguste mre, faire hommage-lige 
la France, dans la personne de S. M. Louis-Philippe. Nous aurons bientt
des coiffures  la Pomar et des robes couleur tati. Que pourront
cependant les _Burgraves_, eux qui ne sont pas mme tatous?

Aprs un noir hiver, aprs des jours pluvieux et sombres, savez-vous en
effet rien de plus charmant et de plus nouveau que le soleil? Dans cette
ville qui a la prtention d'tre l'amour et les dlices du monde, le
soleil est une chose de hasard, une exception, une raret. On passe huit
mois ici dans les brouillards, dans la pluie, dans la boue, dans la
nuit. Paris, pendant les deux tiers de l'anne, serait condamn  vivre
comme un Lapon ou un Groenlandais, s'il n'avait eu l'esprit d'inventer
les trottoirs, les becs de gaz et les citadines.--Pour en revenir au
soleil (un autre jour je vous parlerai de la lune), il s'est conduit
cette anne d'une manire toute particulire; d'ordinaire il annonce son
arrive avec de certains mnagements. En attendant l'clatante
apparition de sa royaut enflamme, de sa face d'or et de pourpre, il
dtache quelques petits rayons en claireurs, pour prparer sa route:
ceux-ci se glissent doucement  travers les nuages et envoient de ples
reflets sur les toits et aux vitres des maisons. Ce sont l les
premires escarmouches de la lutte qui s'engage, vers les derniers jours
de mars et le commencement d'avril, entre la nuit et le jour, entre
l'hiver et le printemps. Des deux parts les chances du combat sont
d'abord incertaines: l'hiver ne se laisse pas vaincre aisment.--Le
printemps gagne-t-il un coin d'azur dans le ciel: aussitt l'hiver de
lancer contre lui quelque gros nuage qui lui reste. Est-ce un bourgeon
impatient qui clate, une fleur prcoce qui s'entr'ouvre et sourit:
l'hiver souffle sur eux son dernier givre et les glace. Il faut que le
soleil en personne arrive enfin avec toutes rserve de flammes et de
lumires, pour renverser ces derniers efforts de l'ennemi expirant.

Cette fois, l'astre n'y a pas mis tant de faons; il s'est montr 
l'impromptu, sans laisser le temps de lui crier Qui vive! Il s'est
montr, dis-je, tout entier, ardent, radieux, magnifique, inondant le
jour de tides haleines, et rendant  la nuit sa vote d'azur et
d'toiles, Paris s'est tonn de cette chaude invasion, et dans une
telle saison. Il a pris son calendrier comme on tire sa montre quand on
ne sait pas l'heure. Le calendrier marquait bien le mois de mars: or,
jamais le mois de mars n'avait eu de pareilles fantaisies. Jusqu'ici,
mars passait pour un mois intermdiaire, cultivant encore le coin du
feu, et soufflant mme de temps en temps dans ses doigts.. Aujourd'hui
on ne s'y reconnat plus: mars est devenu le mois de juin. On n'entend
que ces mots d'un bout de la ville  l'autre: Qu'il fait chaud! Imaginez
ce que doit tre une ville que l't surprend inopinment, en plein
hiver. Il y a un moment o elle n'est occupe qu' teindre son feu, 
ouvrir ses fentres et  jeter l son manteau. Telle est la situation de
Paris depuis huit jours. Il cherche de l'air et se dshabille.

Un lieutenant de grenadiers, qui faisait sa ronde, a vu, le premier, la
cause de cet t par anticipation. Notre brave, tout en patrouillant
pour la plus grande tranquillit de la terre, leva les yeux au ciel par
distraction: qu'aperut-il? une lumire blanche et vive, d'une forme
allonge, qui illuminait l'air comme les jets diaphanes d'un feu
d'artifice. Il cherchait encore, dans sa science, la raison de ce
phnomne, que dj la lunette des astronomes tait tourne vers le
ciel, et devant le mystre. C'tait une comte qui nous faisait
l'honneur de nous rendre visite. Ainsi, nous sommes propritaires d'une
comte; cela nous fera toujours passer une semaine ou deux, les chansons
ne manqueront pas, ni les bons mots, ni les pigrammes ni les
vaudevilles  la comte. Qui oserait y trouver  redire? Il est bien
permis de railler un astre si parfaitement en mesure de rpondre, et qui
peut  des chansons riposter par un dluge de feu, et brler vifs les
railleurs.

Enfin, que nous veut-elle? Est-ce une de ces comtes cheveles dont
parle Virgile, sinistre messager de la mort de Csar? Mais o est Csar?
Est-ce un ange exterminateur expdi des hauteurs clestes, pour chtier
nos crimes? En vrit, cela serait injuste. Oh! la nation sclrate, en
effet, dont la hardiesse va jusqu' rclamer depuis dix ans la
dfinition de l'attentat et l'adjonction des capacits! ce n'est pas une
comte que le ciel lui devait, mais une couronne de rosire. J'en
conclus que cette comte est une comte d'un bon caractre, dont il ne
faut pas s'inquiter; elle n'est venue que pour faire fleurir les lilas
et les amandiers plus vite, mrir nos raisins, et nous obliger  des
conomies de bois et de charbon. Le signalement que l'Acadmie des
Sciences a bien voulu nous en donner prouve suffisamment les honntes
intentions de notre comte (je l'appelle _notre_ pour attirer sa
confiance). Ce n'est pas une de ces comtes de taille colossale, une de
ces comtes pourvues d'une queue comparable  la croupe du monstre de
Trzne. Figurez-vous une comte qui a la queue plus mince et plus
troite que la chose n'est permise  une comte de bonne maison. Ainsi,
tout dgnre, tout se rapetisse; les comtes amoindrissent leur queue
de mme que la politique.

Son influence la plus directe jusqu'ici s'est fait sentir sur la danse
et dans les bals. Elle a mis les valseuses en nage et les valseurs en
feu. Les salons de Paris sont,  l'heure qu'il est, convertis en tuves
o l'on bout, en attendant qu'on y rtisse. Cependant le bal persvre;
il s'tait pos dans le monde; il avait fait ses invitations  domicile,
et command ses sorbets et ses glaces, sans se douter que la comte dt
entrer dans la contredanse. Maintenant que la chose est faite, renvoyer
les violons, ce serait manquer de jarret et de coeur.

On danse donc encore beaucoup  Paris, et l'on y valse davantage. Ce
grand bal finira dans un mois, vers les derniers jours d'avril. Mai
vient mettre en droule tout ce peuple de robes de gaze, de couronnes de
fleurs, de gants glacs et de bottes vernies. Ces insatiables danseuses,
ces femmes blanches et frles, qu'un souffle semble devoir briser, et
que les nuits les plus ardentes trouvent pares, debout, infatigables,
toujours prtes au combat; ces cratures si charmantes et si
redoutables, si faibles et si fortes, vont aller bientt chercher l'air
et les fleurs, et se refaire le teint aux brises du soir, sous les
vertes charmilles. Dj, M. de Rambuteau, le prfet de tous les prfets,
qui a, sans contredit, fait le plus sauter ses administrs, M. de
Rambuteau vient de prononcer la clture de l'avant-deux municipal.

La semaine dansante a tout entire appartenu au monde dramatique. Les
acteurs de Paris ont t pris d'une fureur de chass-crois que nous
sommes obligs de signaler. Les banquiers hollandais ou isralites, les
ambassadeurs russes et anglais, les princes bulgares, ont fait place aux
comdiens. Devinez qui a ouvert la danse?... C'est Arnal. Vous
connaissiez depuis longtemps Arnal pour un homme trs-passionn:
_Renautlin de Caen_, la _Graine de Lin_, et cent autres iliades
amoureuses, dont il est le hros, vous avaient suffisamment difi sur
les qualits de ce coeur romanesque. Mais saviez-vous qu'Arnal ft homme
 donner un bal? Pourquoi pas? Arnal avait si bien dbut dans _Un Bal
du Grand Monde!_

Arnal s'est montr d'une grce parfaite; je ne doute pas que la
galanterie dont il a fait preuve n'ait prodigieusement accru le nombre
de ses victimes. Arnal doit tre ador plus que jamais. Ou n'embaume pas
son antichambre de myrte, de violettes et de camlias, on n'tend pas de
moelleux tapis sur le marbre de l'escalier pour prserver le pied
dlicat des danseuses, on ne prodigue pas le sorbet qui parfume, la
glace qui rafrachit, le punch qui anime, le bordeaux qui rconforte, le
potage et la sandwich, depuis dix heures du soir jusqu' cinq heures du
matin, pour se faire har. Les thtres de Paris avaient envoy leurs
plus jolies ambassadrices  cette fte monstrueuse; le Vaudeville y
dansait le galop avec le Thtre-Franais, tandis que le Gymnase
balanait avec l'Acadmie royale de Musique, et que le Palais-Royal
entranait la Porte-Saint-Martin dans une valse  deux temps.

Quelques jours aprs, l'Association dramatique donnait un bal dans la
salle Favart: l'Opra-Comique avait allum tous ses lustres et ouvert
toutes ses loges au profit de cette danse charitable (la recette est
destine aux familles d'artistes malheureux). Le malheur et la danse
s'associent tous les ans, et si la danse y gagne un peu de plaisir, le
malheur y trouve quelque soulagement. Ainsi chacun a sa part, et
personne n'a rien  rclamer: tout le Paris thtral tait l, depuis le
plus grand jusqu'au plus petit, depuis le plus illustre jusqu'au plus
obscur. Le jour d'une bonne action, on ne se mesure pas; tout le monde a
la mme taille.

Alcide Tousez figurait au premier rang des commissaires: cet homme
charmant a exerc ses fonctions avec une gravit au-dessus de tout
loge. Un danseur, sans doute quelque jeune lve du bal des Varits,
emport par ses souvenirs ou par son ducation, se laissait entraner 
la distraction d'une danse un peu colore; Alcide Tousez s'en aperoit
bientt: qui peut chapper  l'oeil d'un commissaire? Il s'approche du
dlinquant avec la dignit d'un magistrat qui remplit son devoir.
Monsieur, dit-il, d'un ton  la fois ferme et paternel, svre et doux,
ayez la bont de vous modrer un peu.--Voil qui est plaisant, rplique
le jeune homme.--Je ne plaisante pas. Monsieur, s'crie Alcide Tousez
prenant un air de Mathieu Mole--Eh! Monsieur, je vous en vois danser
bien d'autres sur votre thtre!--Moi, Monsieur, c'est autre chose; j'y
suis autoris par mon gouvernement!

Le bal, d'ailleurs, s'est achev sans plus d'atteinte  la pudeur
d'Alcide Tousez. On n'a jamais dans au bnfice de l'infortune avec
plus d'entrain et de lgret. M. Victor Hugo s'est fait voir; quelqu'un
a entendu mademoiselle Maxime, la Guanhumara dtrne, lui dire: Je
vous assure, Monsieur, que ce n'est pas ma faute; j'avais fait tout mon
possible pour avoir des yeux d'hyne. Un moment la salle a eu
grand'peur: M. Alexandre Du..., engag dans un galop  toute outrance,
s'est laiss choir. Oh! mon Dieu! se serait-il bless? Mais lui, se
redressant aussitt et montrant sa haute tte crpue au-dessus de la
foule: Je viens de faire comme _les Burgraves_, dit-il en souriant...
non pas tout  fait, car je me relve. Et apercevant M. Victor H...
dans la foule, il alla lui serrer tendrement la main.

J'y songeais! Sous les pieds de cette multitude emports par le plaisir
et enivre par la valse, si tout  coup le sol s'tait mis  trembler,
renversant ces murs pars d'or et de velours, brisant le cristal de ces
lustres tincelants, engloutissant dans ses entrailles bantes ces
jeunes femmes souriantes et ces jeunes gens, les crasant sous les
poutres brises ou les touffant dans les flammes!... le lendemain on
aurait dans dans toute la ville au profit des victimes du bal de
l'Association dramatique.


LE BAL DE L'OPERA--LA MI-CARME.

Le bal de l'Opra est et devait tre une invention de la Rgence. Le
chevalier de Bouillon, qui conut le projet de ce nouveau
divertissement, en fut rcompens, le fait est historique, par une
pension de six mille livres. Un moine carme, nomm le pre Sbastien, et
fort habile mcanicien, trouva le moyen d'lever le plancher du parterre
au niveau de la scne, et de l'abaisser  volont. L'histoire ne nous
dit pas quelle fut la rcompense de cette autre invention.

Ouvert le 2 janvier 1716, le bal de l'Opra s'est perptu jusqu' nos
jours, en passant par des phases et des vicissitudes fort diverses. De
notre temps, il est plus  la mode et plus tumultueux que jamais.
Autrefois, c'tait un plaisir de grands seigneurs; le bon ton y couvrait
du moins les mauvaises moeurs. Aujourd'hui, il n'est si mince clerc, si
jeune commis qui ne veuille en avoir sa part, et faire le lionceau,
moyennant un mois de ses appointements, dissip en une nuit
babylonienne. De l cette cohue sans nom, enroue, barbouille, avine,
qui remplit de ses hues sauvages et de ses lazzis, beaucoup plus
spiritueux que spirituels, la premire scne de l'univers.

Depuis son origine jusqu' ses dernires annes, le bal de l'Opra,
fidle aux principes et aux traditions de l'tiquette aristocratique qui
avait prsid  sa fondation, avait exclu de son enceinte les
travestissements et la danse. Les hommes n'y taient admis qu'en habit
de ville, et le domino tait le seul dguisement des femmes. On s'y
promenait autour d'un orchestre en sourdine qui dominait, sans
l'touffer, le bourdonnement discret des causeries particulires.
L'intrigue s'insinuait, glissait, serpentait dans cette salle
tincelante. L'archet rvolutionnaire d'un chef d'orchestre (Musard)
l'en a chasse et a touff les derniers murmures de ce galant
marivaudage, qui, depuis longtemps, au surplus, s'effaait peu  peu
pour faire place  la licence.

Le mardi-gras de l'anne 1837, Musard donna, rue Lepelletier, un bal,
dont les habitus de ce genre de divertissements ont conserv le
souvenir. L'Opra atteignit, ds son premier dbut,  l'idal du genre.
En rcompense de cet exploit, Musard fut port en triomphe, et faillit
tre asphyxi sous les treintes de ses fanatiques et turbulents
admirateurs. Quelle mort pour un Chef d'orchestre! Ds lors ce fut fait
pour toujours du bal de l'Opra proprement dit, de cette runion
masque, mais  peu prs dcente, brillante toujours, spirituelle
parfois, qui tenait  la fois du jour et de la nuit vnitienne. Du jour
o le galop y eut pntr, l'lgance, le dcorum, et avec lui l'esprit,
s'enfuirent pour ne plus revenir.

[Illustration.]

A la vrit, on a cherch cet hiver  les retenir, ou plutt  les
rappeler par une mesure qui tendrait  concilier tous les gots. Deux
parts du bal ont t faites: la salle a t livre aux danseurs, et le
foyer rserv aux folles intrigues qui se croisent, s'enchevtrait, se
nouent et se dnouent (style consacr) entre une et cinq heures du
matin. Mais, hlas! l'intrigue est morte... au bal de l'Opra, du
moins. Voulez-vous avoir une ide des piquantes, des malicieuses, des
fines causeries du foyer? Prtez l'oreille  l'entretien de ce jeune
dandy et de ce pimpant domino qui s'abordent en ce moment.--Bonjour,
Ernest, dit le domino.--Bonjour, dit le lion. Tu me connais?--Oui.
Demeures-tu toujours rue du Helder?--Mon Dieu, oui. Je voulais changer,
mais je n'ai pas trouv d'appartement--Et pourquoi vouliez-vous changer,
bel inconstant?--Mon logement n'est pas commode. Et puis j'ai une
chemine qui fume.--C'est diffrent. Est-ce que tu ne me reconnais
pas?--Attendez donc. Si, ma foi! je te reconnais: vous tes madame
D......--Tu n'y es pas!--Si!--Non!--Si!--Non!--Allons, allons,
convenez-en; vous tes madame D... Comment va la sant, du reste?--Pas
trop mal, avec un gros rhume pourtant. C'est trs-imprudent  moi de
venir ici; mais c'est si entranant, ces bals de l'Opra!

[Illustration: (Clavier typographique du capitaine Rosenborg.--Fig. 2.
Machine  distribuer.)]

--Oui, c'est bien entranant. J'en suis une preuve, moi qui sors d'avoir
une fluxion.--Ces temps de dgel ne valent rien pour la poitrine. Ah! 
propos, mauvais sujet, qu'alliez-vous donc faire, l'autre jour, au
passage des Panoramas?--Quel jour?--Mardi ou mercredi, je crois. Tu
avais un pantalon gris.--Ah! oui, j'y suis.--Eh bien!--J'allais acheter
des gants.--Bien vrai?--Ou des bretelles, je ne sais plus au juste; je
crois pourtant que c'tait des gants.--Je te quitte. J'aperois l-bas
un monsieur qu'il faut que j'aille intriguer. Adieu, au prochain
bal.--Adieu, madame.

Quelle dbauche d'esprit, quelle verve! C'est bien la peine de mettre un
masque et d'adopter le tutoiement. Ces smillants colloques font
pourtant le dsespoir des provinciaux, qui viennent au bal de l'Opra,
sur la foi des trompeuses promesses de la rclame, et n'y connaissant
me qui vive, s'en vont le matin, fort au regret de n'avoir pas t
intrigus. Quoi qu'il en soit, le bal de l'Opra obtient une vogue
tourdissante, et fait plus que jamais, en l'an de grce 1843, les
dlices d'une partie de ce peuple qui aime  se dire le plus polic, le
plus dlicat et le plus spirituel de l'univers.

[Illustration: (Le dernier Bal masqu de l'Opra.)]

Sa vogue ne le cde qu' celle d'un bal que l'on nomme Chicard, dont les
actions se cotent  la Bourse, et o l'on trouve des fils de pairs de
France, des jeunes premiers, des aspirants diplomates, des marchands
d'habits, des sculpteurs et des pltriers, des peintres d'histoire et
d'enseignes, des littrateurs, des musiciens et pas mal de corroyeurs, 
commencer par le hros de cette trange assemble, et tout cela
fraternisant, sympathisant, trinquant, se colletant, s'embrassant et se
ramassant, comme une foule de vieux amis qui ne se connaissaient pas la
veille, et n'auront surtout garde de se reconnatre le lendemain.

Mais tout cela n'est rien encore. Nous voici au jour de la Mi-Carme,
deuxime dition revue et non corrige du Mardi-gras. Oh! oh! dzing,
baonnd! dzing, baound! tonton, tonton, tontaine, tonton! Quels sont ces
cris, ce bruit affreux, cette musique  crever le tympan? Quelle chasse
infernale nous sonnent ces milliers d'horribles fanfares? Oh! mon Dieu,
ce n'est rien, ne faites pas attention; ce n'est que le carnaval,
enterr il y a trois semaines, qui secoue sa poudre et ressuscite. Le
diable fait, dit-on, de ces miracles, tmoin le clbre ballet du
troisime acte de _Robert_. Vous voulez voir passer feu Carnaval? J'y
consens; courons au boulevard. Mais si vous tes asphyxi, contusionn,
pil, broy; si, du haut d'un arbre, il vous pleut un enfant de Paris
sur la tte, si une voiture vous crase, si vous sortez de la bagarre
dnu de pans d'habit, de montre et de cravate, ou si vous n'en sortez
pas du tout, ne vous en prenez pas  moi, vous tes dment averti.

Nous voici dans la foule. Quel affreux tintamarre! quelle pouvantable
cohue!--Monsieur, ne poussez pas!--Eh! monsieur, l'on me pousse!--Ae,
les fausses-ctes! ae, la poitrine!--Je me meurs, j'touffe! je
suffoque!--Gare donc l, gare donc; rangez-vous!--Ah! ciel, un cheval de
gendarme qui se cabre et recule de notre ct!--Monsieur, que fait votre
main dans ma poche?--Eh! mon Dieu, monsieur, je la mets o je peux, on
n'a pas le choix des locaux!--Une fois engag dans cette houle humaine,
il faut marcher, bon gr, mal gr, filant soixante pas  l'heure.
Heureux qui, du milieu de ces flots agits, peut, de temps en temps,
diriger sur la grande chausse du milieu un oblique rayon visuel!--Mais,
 dception! le carnaval promis se manifeste sous la forme de deux
immenses files de voilures, flanques de gardes municipaux; mais des
masques, nulle apparence: chacun est venu pour les voir, et chacun voit
qu'il n'a rien vu.--Ah! cependant, voici l-bas une rumeur qui nous
prsage l'apparition de quelques-uns de ces oiseaux rares sur terre.
Autant que le permet cet affreux cor de chasse, qui, depuis un quart
d'heure, s'obstine  jouer sur nos ttes la chanson du _Roi Dagobert_,
il me semble discerner certain cri populaire qui nous annonce, ou je me
trompe fort, l'approche de quelque mascarade. En effet, voici des
sauvages, des pandours, des cosaques, des hussards, prcdant  toute
bride une, deux, trois voilures, qui roulent  quatre chevaux sur la
chausse, bourres de dbardeurs, de malins, d'cossais, d'ours, de
Poletais, de Turcs, d'Espagnols, de laitires, de camargos.

                          Devant, derrire,
                          Jusqu' la portire
                          C'est un' fourmilire
                   De gens chantant, vocifrant, buvant,
                   S'gosillant...

C'est en vain que ces messieurs et ces dames on fait ample provision
d'esprit sous forme de Champagne. Sous ce rapport, celui de l'esprit,
leur consommation est fort mince. De grandes clameurs, de lourds propos,
des grossirets, voil tout ce que la gaiet et la verve franaise
trouvent de plus piquant dans leur bouche.--Mais, quels sont-ils? me
direz-vous.--C'est lord Seymour, ne manqueront pas de s'crier ici
maints gobe-mouches obstins.--Non, heureusement pour lord Seymour, il
n'est pas tout ce monde-l. Lisez les inscriptions du drapeau arbor par
chacune de ces mascarades. Voici les Enfants de la Joie. Quelle
postrit! La Joie et mieux fait de rester fille. Plus loin, ce sont
les Forts buveurs. Viennent ensuite les Flambarts, les Balochards,
etc. Voici maintenant les blanchisseurs et les blanchisseuses de
Boulogne, arrivs en trois chariots pour clbrer  Paris le grand jour
de la Mi-Carme, qui est leur fte patronale. Ah! cette autre voilure
qui se croise avec celle des Balochards, c'est celle des Chemisiers
de Pans. Les deux quipages se hlent, se dfient, viennent bord 
bord, et il s'engage entre eux une bataille en rgle,-- coups de
langue, cela va sans dire,--et o il n'y a de morts que les ivres. Vous
tes probablement peu curieux de savoir qui l'importera du calicot ou de
la rouennerie; passons donc.

Mais,  ce propos, voici un crieur asthmatique qui vous offre depuis une
heure _le Nouveau Catchisme poissard, ou l'Art de s'amuser en socit
sans se fcher..._. Sans se fcher, _nota bene_; car, si l'on se
fchait, ce serait comme lorsqu'on se gne, il n'y aurait plus du tout
de plaisir. Ce catchisme, fort peu difiant, du reste, n'a que le tout
petit dfaut d'tre nouveau depuis cent ans. C'est un vieux recueil de
platitudes et de sottes calembredaines, dont l'unique mrite est la rime
et le moindre dfaut la raison. La langue des Porcherons est enterre
sous leurs dcombres. Il n'y a plus de balles, il n'y a plus de
poissardes; il n'y a plus que des marchs et des marchandes de poisson,
ce qui n'est nullement synonyme. Aussi, le catchisme poissard, canard
rtrospectif, au sel fort peu attique, obtient-il fort peu de dbit, car
il ne rpond plus, comme disent les prospectus,  aucun besoin de
l'poque. Tout au plus, quelque Botien, prmditant de se produire au
bal masqu, le soir, sous un costume d'Arlequin, et d'avoir de l'esprit
comme un diable, croit-il devoir, pour ses deux sous, se prcautionner
de gaiet et de posie non lyrique. Gare  lui, si, pour son malheur,
quelque franc luron l'entreprend! Les hros du carnaval sont, sans
comparaison, comme les aigles du barreau, c'est  la rplique qu'on les
juge.

La nuit est venue; le gaz s'allume, ce soleil du carnaval moderne. Les
masques, qui viennent de dner, se rencaquent dans leurs quipages, et
continuent leur promenade  la rouge lueur des torches, en attendant
l'heure suprme, l'heure solennelle du bal.

Minuit arrive... Alors, oh! alors. Paris se lve comme un seul homme. De
toutes les rues, de toutes les portes, de tous les escaliers et de tous
les tages, dbouchent des torrents de nouveaux masques. Ce ne sont que
glapissements sauvages, miaulements de chats, aboiements de chiens,
rugissements de loups et de chacals, mls au piaffement, au
hennissement des chevaux, au roulement de dix mille voitures, au son des
cornets  bouquin et des trompettes  l'oignon. C'est un capharnam, une
mle, un bruit,  ne pas entendre Dieu tonner. A cette grande voix, 
cette immense clameur, au grondement de cette avalanche, quatre cents
bals ouvrait leurs portes.--Oui, quatre cents bien compts, je n'exagre
pas--depuis le grandiose et splendide Opra jusqu'au _Sauvage_, o l'on
pntre moyennant cinquante centimes, remboursables en une bouteille de
suresne  vider sur place.

Il y a bal aux thtres de l'Opra-Comique, de l'Odon, de l'Ambigu; bal
 la Porte-Saint-Martin,  la Gaiet, au Cirque-Olympique; bal  la
salle Montesquieu,  la salle des Concerts-Musard, _idem_ des
Concerts-Saint-Honor, au Vauxhall d't et d'hiver, au Prado d'hiver et
d't, au jardin d'Idalie, au bosquet de Cythre,  l'Ermitage de
Paphos,  l'Ile d'Amour, au temple de _Bagusse_,  la Chartreuse, au
Salon de Mars,  l'lyse, aux Enfants de la Joie au Boeuf-d'Or, au
Boeuf-Rouge, au Boeuf-Couronn, au Boeuf-Gras; chez Tantain, Tonnelier,
Desnoyers, et cent autres clbrits de barrire.

Partout c'est un tohu-bohu, un chaos, un pandmonium que nulle plume ne
saurait exprimer, que nul pinceau ne saurait rendre. La grosse caisse et
la grosse joie, l'ivresse, une danse chevele, le galop le plus
tourbillonnant, des batailles, une mle furieuse, maint pugilat, maint
oeil poch, suivi de mainte arrestation, telle est, en peu de mots, la
physionomie de toutes ces rondes de sabbat. Ici, ce sont les _lions_ qui
s'amusent; l-bas, ce sont les chiffonniers; voil toute la diffrence.

Le bal s'achve: la nuit a pass comme un rve, ou plutt comme un
cauchemar. Pour complter la fte, il faut, aprs avoir conquis  la
pointe de l'pe, dans un restaurant de boulevard, une bouteille, de
bordeaux et une aile de volaille,--prix: 20 francs,--courir  la monte
de Belleville, contempler cette cohue poudreuse, avine, titubante, qui
a nom Descente de la _Courtille._ Cette foule sans nom, ces loques
fangeuses, ces rouges trognes, ces bras nus, ces Romains inimaginables,
ces Turcs  turbans de carton, que surmonte, en guise de croissant, une
visire de casquette, ces bergres qui fument la pipe, ces marquis
roulant dans le ruisseau, ces chevaliers du Moyen-Age qui se tranent le
long des murs, ces troubadours rapics, tous ces gueux dignes de
Callot, ce sont les masques des barrires qui regagnent leurs domiciles.
Loin d'tre sensible  l'honneur que lui fait l'orgie de Champagne en
venant lui rendre visite, l'orgie du vin bleu reconnat habituellement
cette politesse par des nuages de farine et des poignes de boue lancs
 la face de messieurs les beaux. Du haut des cabinets des Vendanges de
Bourgogne, o ils ont tabli leur quartier-gnral, ceux-ci rpondent
par une grle de gros sous, d'oeufs durs et de fruits crus. Le jour se
lve sur ce tableau et met fin  la guerre civile.

C'en est fait: Carnaval est mort, et cette fois pour tout de bon. Il
vient de rendre,--non l'esprit, et pour cause,--mais l'me, ou ce qui
lui en tient lieu. Il renatra,  la vrit, en 1844; mais combien de
ses plus fougueux, de ses plus florissants adeptes, surpris, au sortir
de l'orgie, par le souffle glacial du matin, ne le verront pas
revenir!... Souviens-toi que tu es poussire et que tu redeviendras
poussire, disait, il y a trois semaines, le prtre aux fidles
agenouills sur la dalle du saint parvis. C'tait le lendemain d'une
saturnale pareille  celle de jeudi dernier. Terrible opposition,
prophtique langage!... N'as-tu point song un instant, jeune homme au
front pli par la dbauche et par les veilles, que tous les fous
plaisirs dont tu t'es enivr, ce sont ces fruits dcevants au dehors,
brillants et vermeils  l'intrieur, tout remplis de cendres et d'une
indicible amertume?




Thtres.

_Charles VI_, opra en cinq actes, paroles de MM. CASIMIR et GERMAIN
DELAVIGNE, musique de M. F. HALVY, divertissements de M. MAZILIER,
dcorations de MM. CICRI, PHILASTRE, CAMBON, SCHAN et DESPLECHIN.
(Deuxime article)

Ainsi que je l'ai dj fait pressentir, la nouvelle partition de M.
Halvy ne me parat pas rpondre  l'ide qu'on avait d s'en faire
d'avance,  ne consulter que la rputation de l'auteur et son
incontestable talent. Le retour trop frquent des mmes rhythmes,
l'emploi obstin des mmes moyens, jettent sur son oeuvre une teinte
uniforme, dont la monotonie ne tarde pas  fatiguer. On cherche
vainement chez lui ces deux choses qu'on trouve chez tous les matres,
et dont la succession alternative est d'un si grand secours pour
l'attention de l'auditeur: le rcitatif--le chant.--Le rcitatif de M.
Halvy est rarement assez simple; peut-tre, dans son chant, la mlodie
est-elle sacrifie trop frquemment  la dclamation. Qu'en
rsulte-t-il? que son chant et son rcitatif se ressemblent; que sa
musique, habituellement, n'est qu'une sorte de terme moyen entre l'un et
l'autre, et que son ouvrage, tout entier, form, pour ainsi dire, du
mme tissu n'offre pas la varit qui serait ncessaire pour qu'on en
pt supporter la longueur. Il y a, par le fait, beaucoup de morceaux
dans _Charles VI_, mais ils sont tellement semblables entre eux par la
forme, le mouvement, la couleur, et les rcitatifs qui les sparent y
font si peu de disparate, qu'on croit n'entendre qu'un seul morceau,
coup seulement  certains intervalles, par un temps d'arrt de quelques
inimits dont on profite avec une joie incomparable pour changer de
position, et pour prendre l'air.

Ce dfaut, qu'on avait pu constater plus ou moins dans les oeuvres
prcdentes de l'auteur de _la Juive_, est surtout remarquable dans
celle-ci. C'est l, ce me semble, son vice capital, et la cause de la
fatigue qu'on y prouve. Pour l'couter jusqu'au bout, il faut une
volont de fer et des efforts surhumains; et, cependant, il n'y a gure
de morceaux o l'on ne dcouvre des sentiments exprims avec justesse,
des phrases lgantes des harmonies distingues, des dispositions
instrumentales habiles et ingnieuses. Semblable  sope et peut-tre
moins adroit que lui, M. Halvy assemble ses convives autour d'une table
immense et magnifiquement servie; seulement il y a le mme mets sur
chaque plat, et le cuisinier n'a pas toujours pris la peine d'en varier
l'assaisonnement.

[Illustration: (M. Casimir Delavigne.)]

L'espace me manque, et je ne saurais examiner en dtail chacune des
parties de ce vaste ouvrage; je me bornerai  parler des plus
importantes. Le duo de la reine avec Odette commence bien: la premire
phrase est noble et majestueuse, et le rhythme en est assez dcid; mais
bientt il se perd en des dveloppements interminables, et ne se relve
un peu qu' la fin, quand vient la phrase: _Le sort me l'abandonne, ce
proscrit dtest_, etc. La proraison on est nergique, et les beaux
sons _de tte_ de madame Dorus jettent un vif clat sur les dernires
mesures. Le duo qui suit, entre Odette et le dauphin, est, au moins,
quant  sa premire partie, l'un des morceaux les mieux conus de
l'ouvrage et les mieux _russis_.--Qu'on me pardonne ce barbarisme.--La
manire dont les deux voix se prsentent successivement est neuve et
piquante. La cadence finale y est amene par un trait des instruments 
vent d'un effet trs-agrable, auquel succde un point d'orgue vocalis
du meilleur got. Ce passage tout entier est plein de fracheur et de
grce. Le reste, par malheur, est loin de rpondre au dbut. Le couplet:
_En respect mon amour se change_, m'a paru terne et lourd, et d'une
mlodie peu naturelle, et ne doit l'effet qu'il produit qu' l'habile
excution de Duprez, et  la dlicatesse des nuances que cet artiste y a
su placer. La fin de ce morceau, qui termine l'acte, n'a rien de
remarquable, sauf un effet d'orchestre assez original, au moment o le
dauphin disparat par la fentre.

[Illustration: M. F. Halvy.]

Je passe rapidement, et pour cause, sur la villanelle du second acte et
sur la chanson d'Isabelle: ces deux morceaux n'ont pas, ce me semble, le
caractre qu'ils devraient avoir, ou, pour mieux dire, ils n'en ont
aucun. La romance du roi mrite le mme reproche. Il y a dans la scne
qui suit, entre Charles VI et Odette, une phrase fort jolie, sur ces
paroles:

                                  Ah! qu'un ciel sans nuage
            Pour les regards est doux! Et quelle volupt
                     De se ranimer sous l'ombrage,
                     A l'air pur de la libert!

Seulement la difficult de faire entrer le second vers dans une priode
en quatre membres s'y fait cruellement sentir. Etait-il donc si
difficile de disposer autrement les paroles, et de mettre l quatre vers
de mme mesure? Le duo des _cartes_ est d'un bon effet; mais l'honneur
en revient beaucoup moins, selon moi, au compositeur qu' madame Stoltz
et qu' la scne elle-mme. C'est le pote, ici, qui a port le
musicien.

Le seul passage un peu saillant du troisime acte est le dbut du
quatuor:

                   Dieu puissant! favorise
                   Notre sainte entreprise, etc.

Ce quatuor n'est pas accompagn par l'orchestre, et l'on a dj remarqu
combien il y a d'avantage  abandonner de temps en temps les voix 
elles-mmes. L'effet de ce quatuor est bon, et serait meilleur peut-tre
s'il tait moins longuement dvelopp. L'harmonie en est fort belle.
Quel dommage que le chant n'y suit pas  la hauteur de l'harmonie!

L'air d'Odette, au quatrime acte, est divis en deux parties. Il y a
dans la premire de charmants dtails; la seconde fera, je crois, plus
d'effet  mesure qu'on l'entendra davantage. C'est un _allegro_ plein
d'nergie et d'enthousiasme, et la _syncope_ place sur le second temps
de chaque mesure lui imprime un caractre de dcision assez remarquable.
Rossini, dans l'air de _Zelmire: sorte, secondami_,--toute comparaison 
part, je n'accuse pas M. Halvy de faire de la musique italienne,--a
obtenu le mme effet par le mme moyen.

La chanson d'Odette:

                 Chaque soir Jeanne sur la plage,

est charmante. Le dialogue qui s'y tablit, ds le dbut, entre le
hautbois et la cantatrice, l'lgance des modulations de ce morceau, son
caractre  la fois gracieux et mlancolique, tout concourt  en faire
l'un des plus heureusement trouvs de la partition. Il est amen,
d'ailleurs, par une phrase trs-agrable sur ces paroles:

                   Avec la douce chansonnette
                       Qu'il aime tant,
                   Berce, berce, gentille Odette,
                       Ton vieil enfant.

Barroilhet dit ce passage  demi-voix avec tant d'art, tant de got et
une expression si juste, qu'il en double encore l'effet.

La scne qui suit (celle des fantmes) n'a rien de remarquable, si ce
n'est le trio des trois spectres, sur ces paroles:

             Ils tombrent tous trois assassins jadis:
                                Tu priras de mme.

L encore il n'y a pas de chant; ce n'est que de la mlope: mais, sous
cette mlope, on entend une succession d'accords sinistres et dont
l'effet est terrible. L'auteur, grce  cette habilet de
contre-pointiste dont il a dj donn tant de preuves, y a su tirer un
parti merveilleux de ce mot: _assassin_, qui passe continuellement
d'une voix  l'autre, et se reproduit avec une obstination effrayante.
Savoir le contre-point est un mrite assez commun, mais il est beau de
s'en servir de cette manire.

Ce trio des spectres est trs-heureusement rappel dans le linat qui
suit. Les fantmes ne sont plus sur la scne, mais seulement dans
l'imagination du roi; leur chant est donc rejet dans l'orchestre et
confi aux trombones, dont l'pre et stridente sonorit tait
particulirement approprie  la circonstance. Cette rminiscence
ingnieuse et fort bien calcule est d'un effet trs-dramatique.

La chanson militaire de Poultier, au commencement du cinquime acte, a
fait fortune, et le parterre parat s'habituer  en faire redire le
second couplet. Ce morceau a de la couleur et une physionomie originale;
l'allure en est vive et dcide; la reprise en mode majeur qui s'y
trouve est trs-piquante, et l'on a remarqu l'heureux effet du tambour,
que l'auteur a employ dans l'accompagnement. J'avoue, nanmoins, que
l'_ut_ aigu par lequel cette chanson se termine me semble assez
maladroitement amen; mais, si cette dernire phrase est un peu gauche,
elle a du moins l'avantage de mettre en relief les notes leves de la
voix de Poultier, dont le timbre est dlicieux.

Je n'ai pas encore parl du premier air de l'opra, du chant national:
_Jamais en France l'Anglais ne rgnera_, sur lequel on avait fond tant
d'esprances et fait par avance tant de commentaires. Lorsque tout le
choeur en rpte le refrain  l'unisson, l'effet en est vigoureux et
puissant; mais ce n'est l, ce me semble, qu'un de ces vulgaires effets
de sonorit qu'on peut toujours obtenir avec le premier chant venu, en
le faisant excuter par un grand nombre de voix. L'air, pris en
lui-mme, a-t-il une grande valeur? Je ne le pense pas. Le rhythme en
est trivial, et la mlodie nulle ou peu distingue. Je ne crois pas que
ce morceau puisse tre rang parmi ceux qui font le plus d'honneur  la
nouvelle partition; il ne doit, videmment, passer qu'aprs beaucoup
d'autres. Je me suis complu  les indiquer: c'tait la partie agrable
de ma tche. Faut-il ajouter qu'ils ont le tort de se ressembler presque
tous, et le malheur de se dbattre au milieu d'un ocan de motifs
vaguement dessins, de phrases dcolores et de rcitatifs lourdement
prtentieux? Non! C'est bien assez de ce qui a t dit plus haut sur ce
sujet, et le lecteur comprendra sans peine combien il doit en coter de
se montrer svre  l'gard d'un artiste minent, dont on estime  un
gal degr le talent, la science et le caractre.

Thtre de L'ODON, _Gaffer et le Succs._--Thtre des VARITS, _le
Mariage au Tambour_.--Thtre du VAUDEVILLE, _la Nouvelle Psych._

L'attention publique a t tout entire occupe par la venue au monde de
deux grands ouvrages dramatiques: _les Burgraves_ et _Charles VI:_ l'un
n au Thtre-Franais et l'autre  l'Acadmie royale de Musique. Quand
ces deux souverains de l'empire thtral se mettent  l'oeuvre, il se
fait une sorte de silence dans les autres thtres; il semble qu'ils se
rangent en haie et au port-d'armes, dans une attitude respectueuse, pour
laisser passer. Puis, aussitt que _le dfil_ du cortge est fini, ils
rompent les rangs et reprennent ple-mle leurs habitudes de production
particulire.

Nous n'avons donc  rcolter qu'une moisson peu abondante: une petite
comdie, un drame et deux ou trois vaudevilles.--Eh quoi! vous appelez
cela de l'indigence, trois vaudevilles, un drame et une comdie!--Oui,
cher lecteur, et je maintiens le mot, ne t'en dplaise; si tu avais le
bonheur ou le malheur d'tre un feuilleton, tu ferais comme nous, tu te
croirais pris de famine; le feuilleton, en effet, est habitu  un tel
rgime abondant et surabondant, que sept ou huit actes seulement dans
une semaine lui reprsentent un repas quelque peu mesquin. Qu'est-ce que
cela pour un ogre qui a coutume de se rouler sur des monceaux de
vaudevilles entasss?

Le drame aurait pu s'appeler tragdie; il n'a pris le nom de drame
qu'afin de se mieux dguiser. Nous sommes dans le sicle des masques: il
ne faut croire ni aux passe-ports, ni aux enseignes, ni aux affiches, ni
aux tiquettes. Si une pice orne de deux ou trois conspirations,
dclamant sur le ton hroque et faisant rouler le _tam-tam_ de
l'alexandrin, n'est pas une tragdie, qu'appellera-t-on tragdie?

Le hros de celle-ci se nomme _Gaffer_. A ce nom, je vous vois reculer
de deux pas, et ouvrir deux grands yeux tonns. _Gaffer_ vous parait
un peu bizarre: vous tes tent d'arrter les passants pour leur
demander: Faites-moi le plaisir de m'apprendre ce que _Gaffer_ veut
dire? Est-ce une femme, est-ce un homme, est-ce une chose?--Vraiment,
vous tes de singulires gens. Le beau plaisir qu'il y a  voir clair,
du premier coup, dans un nom! Sachez donc un peu goter la volupt des
nigmes.

D'ailleurs, si vous ne connaissez pas _Gaffer_, ce n'est pas la faute
de _Gaffer_, mais bien la vtre, je suis fch de vous le dire,
_Gaffer_ a fait tout ce qu'il fallait pour avoir l'honneur d'tre connu
de vous. Demandez plutt  dom Vaissette, son historien, qui clbre ses
hauts faits in-folio.--Il a livr de terribles combats contre de
trs-redoutables adversaires, tantt vainqueur et tantt vaincu, et afin
que rien ne manqut  sa rputation, il est mort empoisonn. Voil ce
que fut _Gaffer_. C'est dans l'Aquitaine que la chose se passa, du
temps de Pepin et de Charlemagne. Ces deux grands preneurs de villes et
de provinces convoitaient l'Aquitaine, chue  _Gaffer_, du droit qu'il
tenait des Mrovingiens ses anctres. _Gaffer_ voulait garder son
Aquitaine. De l une grande guerre entre eux, une guerre qui dura
presque aussi longtemps que le sige de Troie, et ne fut pas moins
fertile en terribles coups d'pe. _Gaffer_, abattu dix fois par le
bras carlovingien, se relevait toujours; et si le poison ne s'en ft
ml, je ne sais si _Gaffer_ ne lutterait pas encore.

Certes, beaucoup de gens ont eu l'honneur de devenir des hros de
tragdie, qui ne l'ont pas mrit autant que notre mrovingien. Je ne
m'tonne donc pas de trouver _Gaffer_ tragiquement accommod; je le
plains seulement d'tre aujourd hui le prtexte d'une mauvaise tragdie
ou d'un mauvais drame, le nom ne fait rien  l'affaire. Un amour
lamentable, une conspiration, une rvolte, voil le bagage tragique de
_Gaffer_. Il ne lui manque pas mme le trpas hroque  la faon de
Tancrde, au milieu de l'ennemi. On ne nous a pargn que le brancard.
Le public a siffl. Oh! le serpent! Il n'a pas mme t attendri par
quelques beaux vers, planches flottantes sur lesquelles l'honneur du
pote, M. Ferdinand Dugu, a surnag quelque temps, dans la tempte et
le naufrage. Mais qui ne fait pas de beaux vers aujourd'hui? On les sme
partout,  la tte on les jette, et mon valet de chambre, comme dit le
Misanthrope, en met dans la Gazette.

Le _Mariage au Tambour_ est plus pastoral, bien qu'il soit contemporain
de 95. Ajoutez qu'il n'a pas la plus petite prtention aux beaux vers;
son ambition tend  faire rire, et  et l cette ambition est
satisfaite. Nous n'avons plus affaire  un hros, mais  une hrone. On
peut bien donner ce titre  mademoiselle Catherine, car mademoiselle
Catherine frquente les camps. Que dis-je? elle est vivandire; c'est
elle qui rafrachit la victoire, selon l'expression de Branger. Mais
mfiez-vous de mademoiselle Catherine: on s'appelle Catherine et l'on a
un autre nom; on a l'air d'tre vivandire, et l'on est marquise. Ces
choses-l arrivent tous les jours.

Catherine est donc marquise; mais comment, tant marquise, se
trouve-t-elle vivandire? L'amour fraternel a tout fait. Le frre de
Catherine, venden renforc, est tomb aux mains de l'arme
rpublicaine; le cas est grave, et il y va de sa vie. Pour pntrer dans
le camp o son frre est prisonnier, et favoriser sa fuite, Catherine
prend le dguisement que vous savez. Assurment cela est trs-bien. Nous
donnons  Catherine notre approbation pleine et entire. Tous les
masques ne servent pas  une si bonne action. Elle est jolie, et bientt
les coeurs prennent feu autour d'elle; le tambour-major soupire, le
caporal flambe, le sergent jette des flammes, comme un volcan. Jamais
les boulets ennemis n'ont fait un ravage pareil au ravage produit par la
prunelle de ces deux beaux yeux. C'est peu; le respectable corps des
vivandires en meurt de jalousie. Chaque jour allume, de plus en plus,
cette guerre intestine. Les vivandires d'un ct, Catherine de l'autre,
se livrent des assauts terribles, et le rgiment regorge de Paris et de
Mnlas qui se disputent la dangereuse Hlne.

[Illustration: Thtre des Varits.--Le Mariage au Tambour.]

Enfin, d'un accord unanime, on convient de mettre fin  ce dsordre: le
moyen est d'obliger Catherine  se marier. Il faut qu'elle choisisse un
mari, ou, par la corbleu!... Catherine obit: si elle refusait, on la
chasserait du rgiment: et alors que deviendrait son frre? J'ai donc
l'honneur de vous faire part du mariage de mademoiselle Catherine,
vivandire, avec le beau, le brave, le redoutable sergent-major Lambert.
Le mariage se fait  la rpublicaine, en plein vent, sous un vieux
chne, soldats et vivandires servant de tmoins, Catherine  ct de
Lambert, et le tambour du rgiment, mont sur un tertre de gazon, abrit
sous le vieux chne, excute un roulement  triple carillon, en manire
de bndiction nuptiale. Pour la premire nuit de noces, Lambert est de
faction  la porte du cachot o le frre de Catherine est enferm. Que
fait Catherine? elle profite de son ascendant sur le coeur de Lambert,
procure  son frre les moyens de fuir, et se sauve avec lui.--Et
Lambert?--Lambert en est pour ses frais de noces et de tambour. Peu s'en
faut, ce qui serait plus srieux, qu'il ne paie de sa tte l'escapade de
la belle vivandire; mais patience! Lambert aura sa revanche. La
Providence se met tt ou tard du parti des sergents-majors opprims.

Tout  l'heure vous avez trouv une marquise dans une vivandire,
pourquoi ne dcouvririons-nous pas un duc dans un sergent-major? Lambert
est duc, en effet, sans que cela paraisse. Il s'est fait soldat pour
dissimuler sa noblesse, dans ces temps prilleux. En vrit, nous avons
affaire  un singulier rgiment; peut-tre allons-nous apprendre bientt
que, depuis le caporal jusqu'au marmiton, il ne cache que des empereurs
et des margraves.--Voici comment Lambert se venge: tout en guerroyant,
il retrouve Catherine et son frre, non plus proscrits, mais vivant en
paix dans le chteau de leurs aeux. Que fait Lambert? il se prsente en
habit de simple soldat, et rclame madame la marquise, sa femme. Grand
scandale d'abord, et grand effroi. Ceci suffit  Lambert, qui dclare sa
qualit de duc et de colonel; car nous sommes devenu colonel depuis la
clbration du mariage au tambour. Comment refuser un colonel? Comment
ne point pardonner  un duc? Duc et marquise ratifieront, devant M. le
maire, leur premier mariage bauch. L'auteur s'est drob sous le nom
de Devilliers. On croit que le nom fait le mme office que l'habit de
vivandire, et qu'il cache sinon une marquise, au moins M. Alexandre
Dumas, marquis de la Pailleterie.

Avec M. Flicien Mallefille nous tombons dans la mythologie, ou peu s'en
faut. La _Nouvelle Psych_; a le mme tort que l'ancienne: elle est
curieuse. Au lieu de se laisser aller  la douceur de son rve, au lien
de se contenter d'tre aime, elle a la prtention de sonder les
mystres et de connatre le fin mot des choses. Comme l'antique Psych,
la moderne Psych y perd son bonheur et son amant.

Cet amant n'est pas l'Amour proprement dit; il n'a ni ailes, ni
flambeau, ni carquois, et ne vient point de Cythre ou d'Amathonte:
c'est un jeune illumin qui conspire pour l'indpendance de l'Italie.
L'amour de Dinowa est son plus cher trsor, avec la libert. Mais Dinowa
s'inquite et souponne; le mystre o les prils de sa situation
jettent Librius, veille la jalousie de Dinowa: elle attribue  une
trahison amoureuse ses frquentes absences et son air inquiet et souvent
agit. Dinowa pie Librius, et le livre  l'espionnage. Averti par les
rvlations de Dinowa, la police italienne surprend Librius en pleine
conspiration. Psych, qu'as-tu fait? tu as pris la lampe et le poignard.
La lampe a clair la nuit o Librius s'enveloppait, et le poignard le
tuera. O Psych, pourquoi cette curiosit fatale? Librius cependant
chappe  la mort et pardonne  Dinowa.

[Illustration: Thtre du Vaudeville.--La Nouvelle Psych.--Bardou et
Vadam Hrard.]

M. Flicien Mallefille a donn  sa _Nouvelle Psych_ plus d'esprit
qu'il n'en faut pour russir; mais l'esprit ne suffit pas: une action
nette, claire, intressante, n'est pas moins ncessaire pour le succs.
M. Mallefille n'y a pas assez song.

Le _Succs_, comdie en deux actes, a pour auteur M. Harel, ancien
directeur de l'Odon et de la Porte-Saint-Martin. Si M. Harel ne savait
pas faire une comdie, ce ne serait pas faute du moins d'en avoir fait
jouer. Mais, Dieu merci, rien ne prouve que l'auteur n'a pas mis 
profit l'exprience du directeur; tout au contraire: la comdie de M.
Harel est veine de traits d'esprit et de scnes piquantes. Elle est
plus srieuse au fond que dans la forme. M. Harel s'attaque directement
aux sentiments matriels et cupides qui sont la plaie de ce temps-ci; il
les montre envahissant jusqu'aux domaines de l'art et de la pense, et
corrompant les coeurs les plus levs et les plus nobles esprits, ou du
moins les sollicitant et les entranant parfois aux dbauches du
charlatanisme.

M. Harel choisit, deux jeunes gens pour servir de dmonstration  sa
critique. Tous deux sont bien ns, tous deux ont du coeur et du talent.
L'un est avocat, l'autre pote; celui-l s'appelle Dlicourt, celui-ci
Laroche. D'abord ils se livrent avec candeur aux rves confiants des
jeunes annes; Dlicourt croit qu'il suffit de montrer de la science et
de la probit pour russir; Laroche, d'avoir des veilles scrupuleuses et
d'crire de bons ouvrages; nos jeunes gens se trompent ou du moins
croient se tromper. Dlicourt vgte, malgr tout son savoir, et les
drames consciencieux de Laroche sont repousss de tous les thtres. Le
pote et l'avocat perdent courage; un mauvais conseiller passe par l et
les jette dans l'intrigue et dans le trafic. Dlicourt vend son
loquence  tout venant; Laroche improvise de la littrature de
pacotille. Le succs arrive d'abord, et avec lui l'argent et mme la
renomme. Nos deux amis se poussent jusqu' la croix d'honneur et  la
dputation; mais peu  peu ils se lassent de jouer ainsi avec leur
esprit et leur caractre. Le dgot les prend, et ils sortent du gouffre
avant d'y avoir perdu leur talent et leur honntet. Laroche et
Dlicourt font sagement. Tous deux apprendront plus tard que, mme dans
le sicle le plus corrompu, le profit le plus sr est encore du ct des
nobles efforts et des nobles travaux. Sans doute on attend plus
longtemps, mais aussi on dure davantage.

Cette petite comdie, dbut de M. Harel, annonce un crivain spirituel
et mordant; elle ne fera pas dire de l'auteur ce que M. Harel disait de
Fontan, qui lui faisait proposer un de ses drames pour le thtre de la
Porte-Saint-Martin: Non, je ne veux pas des drames de M. Fontan; je lui
trouve plus de prison que de talent.

Beaux-Arts.-Salon de 1843.

[Illustration: Premire Vue du Salon carr.]

   812 Le Christ au tombeau, par Marquis.
   188 Saint Louis aprs le combat de la Massoure, par Casey.
   365 Jsus s'tendant sur la croix, par Dubouloz.
    60 Combat devant la Corogne, par Bellange.
   779 Le duc d'Orlans aux Portes-de-Fer, par Lepaulle.
   711 Jsus mis au tombeau, par Latil.
   904 Un rve de bonheur, par Papety.
   527 Saint Germain, vque d'Auxerre, par Goyet.
   875 Sainte Thrse, par Molin
   669 Vue du chteau de Chenonceaux par Justin Ouvrie.
  1040 Tte d'tude, par Rolland.
  1007 La Solitude, paysage, par Renoux.

Nous ne ferons point de catgories; le public, entrant au salon, regarde
ce qui s'offre devant ses yeux; il ne s'inquite pas d'avoir vu d'abord
toutes les toiles historiques, avant de passer  l'examen des paysages;
d'avoir puis les tableaux de genre, avant d'en venir aux marines.
Pourquoi la critique changerait-elle ce beau dsordre en un cabinet de
collections, remettant chaque chose  sa place, et ne voulant pas que
les yeux puissent se reposer d'une bataille sur un bouquet de fleurs,
d'une descente de croix sur des figures amoureuses ou de verts ombrages?
Suivons la promenade telle qu'on nous l'a faite, en nous rappelant cette
profonde vrit de Bilboquet: Le changement est la source de la
varit; n'imitons pas, enfin, les Hollandais, qui mettent toutes leurs
roses dans une alle, toutes leurs tulipes dans une autre, et regrettent
sans doute de ne pouvoir pas, pour plus de prcision, ranger chaque
espce de fleurs dans une armoire particulire, comme les hannetons et
les minraux des naturalistes.

Salon carr.--Le tableau qui s'offre d'abord aux yeux est le _Rve de
bonheur_, de M. Papety:

           . . . Ce sont, au plus frais d'un jardin,
          Des couples amoureux assis sur l'herbe molle,
          Ngligemment vtus de vestes de satin,
          Causant d'amour, dansant ou jouant de la viole...
          Oh! les charmants tableaux! que ces gens sont heureux!
          Comme leur vie est calme et comme ils n'ont d'affaire
          Que les riants propos, la musique et les jeux,
          L'oisivet sans crainte et l'amour sans mystre!
          Avoir de verts gazons et le temps d'y danser!
          Rire et prendre le frais pendant toute sa vie!...
          N'avoir d'ambition qu'au tranquille plaisir,
          Cette part du bonheur la plus calme et sereine!...
          Que ces gens sont heureux! Oh! les riants tableaux!

Les potes s'arrteront volontiers devant ce tableau, amrement critiqu
par les peintres; que la lumire soit diffuse et mal dgrade, que le
feuillage n'ait pas assez d'paisseur et semble trop dcoup, que les
toffes soient un peu lourdes, que le gazon ne vgte pas, comme on dit,
et ressemble  un tapis d'Aubusson, qu'importe, en vrit? Le charme
n'en est pas moins puissant, le coeur ne s'en attendrit pas moins de
cette heureuse union, si souvent rve, de l'ode d'Horace et du dialogue
de Platon. Assis parmi les fleurs, sous les frais ombrages, les amants
se regardent avec une muette volupt, et les sages, la main appuye sur
des ttes blondes, laissent tomber de leurs lvres les harmonieuses
paroles qui font crotre les ailes de l'me; dans les coupes, brille le
falerne, _il bel vino_; et les doux accords de la harpe semblent
traduire dans le divin langage et les pensers amoureux de la tendre
Lydie, et les beaux discours du sage de Sunium, le fils des Muses. Toute
la posie humaine serait dans ce tableau, si le peintre n'avait oubli,
au milieu de sa sereine conception, Rosalinde la Folle, et Jacques le
Mlancolique, l'une aimant  rire au milieu des bois, l'autre  pleurer
dans les fontaines. La comdie de Shakespeare ne devait-elle pas avoir
place pourtant dans les les heureuses?

Mais que veulent, sur le second plan, ces bateaux  vapeur et ce
tlgraphe? Nous nous puisions en conjectures, sans pouvoir deviner,
lorsqu'un peintre nous donna l'explication suivante: Les bateaux 
vapeur sont l pour indiquer que les heureux habitants de ces bosquets
ne sont point condamns, comme feue Calypso,  rester toujours dans la
mme le, sous les mmes ombrages, mais peuvent  leur gr visiter tous
les rivages de l'archipel fortun.--Quant au tlgraphe, il sert
apparemment aux correspondances amoureuses.--Il importe de remarquer, 
cette occasion, que la race des peintres est abusivement allgorique;
Lessing, interdisant l'allgorie aux potes, la permettait aux peintres,
sous le prtexte qu'ils en avaient besoin; sans doute elle leur est
ncessaire quand il s'agit de peindre au front d'un monument dame
Prudence ou demoiselle Perspicacit; mais ne devrait-elle pas tre
laisse de ct lorsque le peintre veut tre pote; et, en s'adressant
au coeur, est-il fort adroit de le distraire de son motion, de son
attendrissement par des rbus et des logogriphes?

Nous ne rpterons pas, d'ailleurs, toutes les critiques que nous avons
entendu faire  la brillante composition de M. Papety; la plupart de ces
reproches nous ont paru trop peu fonds ou trop lgers pour qu'il soit
mme ncessaire de les rfuter. Il est pourtant vrai de dire que, malgr
la disposition harmonieuse des groupes et des figures, le tableau laisse
 dsirer sous le rapport de la beaut d'ensemble. On sait que M. Papety
a travaill cinq ans  cette toile; peut-tre n'a-t-il conu que
successivement les dtails de la composition. A chaque jour a suffi sa
fantaisie; hier le peintre imagina ce couple amoureux qui cause parmi
les fleurs, aujourd'hui il cre cette belle figure de la Mditation qui,
les yeux au ciel et un livre sur ses genoux, porte empreintes sur son
visage la srnit de son coeur et la beaut de son esprit; comme Goethe
dans _Faust_, le peintre a voulu tout mettre dans son rve de bonheur,
et, jusqu'au dernier moment, il s'est demande: N'y manque-t-il rien
encore? De l vient que toutes ces figures, que tous ces groupes ne
semblent lis que par la paix commune de leurs regards et de leurs
attitudes, par la douceur des airs que tous ils respirent, par la beaut
de cette lumire dont les flots viennent les baigner galement. Non, ce
n'est point l un tableau fouririste, comme quelques-uns le disaient;
tous ces gens-ci s'occupent trop de leur jouissance individuelle, pour
tre de vrais phalanstriens;  les voir si peu soucieux les uns des
autres, si replis sur leurs propres sensations, on ne peut s'empcher
de trouver leur bonheur un peu goste; ils nous rappellent de loin ces
fakirs bats, qui regardent exclusivement leurs nombrils, et y trouvent
la flicit suprme.--Ce n'est certainement pas ainsi que Virgile, et
aprs lui Fnelon, peignirent le bonheur des lus dans les champs
lysens.

_M. Henri Lehmann._--Le prophte Jrmie est enchan sur une pierre,
comme le Titan sur le Caucase; se soulevant  demi sur ses deux mains
charges de fers, il dicte ses effroyables prdictions au jeune Barne,
accroupi mollement  sa gauche: Un vent brlant souffle dans la route
du dsert vers la ville de mon peuple.... Malheur  nous! car nous
sommes dtruits. Jrusalem, nettoie ton coeur de sa malice, afin que tu
sois sauve!... Derrire le prophte se tient l'ange inspirateur, les
bras tendus, montrant d'une main Jrusalem, et de l'autre appelant le
nuage sombre qui le suit:

          La voyez-vous passer, la nue au flanc noir,
          Tantt ple, tantt rouge et splendide  voir,
                Morne comme un t strile.
          On croit voir  la fois, sur le vent de la nuit,
          Fuir toute la fume ardente et tout le bruit
                De l'embrasement d'une ville.

Le nuage accourt, dj les tnbres noircissent l'extrmit des ailes de
l'ange, et le visage du prophte semble s'assombrir encore: Jrusalem,
nettoie ton coeur de sa malice, afin que tu sois sauve.... Malheur 
nous, car nous sommes dtruits.... Le vent de l'orage prcde la nue,
et les draperies de l'ange sont toutes frmissantes. Au fond du tableau,
un entassement de collines, et les murailles bibliques.

Jamais,  notre sens, M. H. Lehmann ne s'est lev aussi haut; quelque
excellentes que fussent dj ses compositions de _Tobie_ et de _la Fille
de Jepht_, le peintre a prouv qu'il pouvait mieux encore; il a
victorieusement dmenti ce critique qui lui disait, il y a trois ans:
Vous vous tes vid d'un seul coup dans votre tableau de la _Fille de
Jepht_. La faon de M. H. Lehmann est devenue plus vigoureuse et plus
svre; son _Jrmie_ est un vrai chef-d'oeuvre, s'il est juste de dire
que la perfection de l'art rside dans la force contenue et la
modration de la puissance. M. H. Lehmann sait d'ailleurs, comme les
matres, allier la correction, le got et l'lgance  l'nergie du
pinceau,  la vigueur de l'excution; et jamais la grandeur de
l'ensemble ne lui fait sacrifier les dtails. Aussi n'oserons-nous que
lui proposer quelques doutes qui nous sont venus vis--vis de son
admirable toile: la chevelure de l'ange n'est-elle as un peu compacte,
un peu verte? les tons du ciel sont-ils bien assez chauds pour
contraster avec la sombre nue?

[Illustration: (Deuxime Vue du Salon carre.)]

  1068 Jeanne d'Arc faisant son entre  Orlans, par Scheffer.
   773 La Cne, par Leloir.
   288 La Vierge au spulcre, par Coutel.
  1889 Saint Paul en prison baptise le gelier et sa famille, par Yvon.
   104 Un Ravin, paysage, par Buttura.
   362 Portrait de madame la comtesse de la G..., par Drolling.
   170 Le chancelier de l'Hpital par Caminade.
   281 La vision de saint Hubert, par Vinchon.
  1179 Achille de Harlay, par Vinchon.
  1069 Portrait de S. A. R. Mgr. le duc d'Orlans, par Scheffer.
  1107 Juda et Thamar, par Horace Vernet.
   101 Portrait de M. de Gisors, architecte du palais de la
       chambre des Pairs par Blondel.
    78 Souvenir des environs de Sorrenti, paysage, par Bertin.
  1019 Portrait de M. Dominique M.... statuaire, par Rouillard.
  1102 Jeune ptre de la campagne de Rome, par Sgur.

_M. Horace Vernet._--Encore un sujet biblique: _Juda et Thamar_. En
vrit, la peinture prouve bien que la _Bible_ est le plus beau livre
que les hommes aient jamais crit: On est toujours convenu, disait le
fameux comte de Caylus, que plus un pome fournissait d'images et
d'actions, plus il avait de supriorit en posie. Cette rflexion
m'avait conduit  penser que le calcul des diffrents tableaux
qu'offrent les pomes pouvait servir  comparer le mrite respectif des
pomes et des potes.--Sous ce rapport, la _Bible_ est certainement
plus riche encore que l'_Iliade_.

Juda prsente un collier  Thamar, qui se voile  demi la figure;
derrire ces deux personnages, un chameau richement quip;  l'angle
gauche, une touffe de lauriers-roses.--On retrouve dans cette
composition la merveilleuse facilit, la riche excution de M. H.
Vernet; le costume de Juda surtout prsente une tude d'toffes
remarquable; cependant il nous semble que l'esprit biblique fait un peu
dfaut; on dirait que dans son voyage en Orient, M. Horace Vernet s'est
proccup plutt du costume, de l'quipement des hommes et des chevaux,
que du caractre des visages et de la nature: ainsi on avait dj
reproch  son tableau biblique d'lizer et de Rbecca, de n'avoir pas
une expression assez franchement juive. Ce que nous croyons pouvoir
blmer aujourd'hui dans la nouvelle composition de l'illustre peintre,
c'est le frais paysage qui entoure Juda et Thamar; le ciel a une pleur
presque froide, et les plantes sont vertes comme par une matine de
printemps, ou comme si l'on venait de les arroser.

_M. E.-F. Buttura._--Un ravin, paysage historique.--La posie et la
prose de nos jours s'puisent  dcrire; nos plus grands romanciers sont
 la fois des paysagistes distingus; _pictura poesis_, disait Horace;
aujourd'hui, nous disons volontiers: _poesis pictura_, sur la foi de
Montesquieu. Et pourtant, quelques belles valles, quelques riantes
campagnes que nous aient faites nos grands crivains, nous ne pouvons,
en face d'un tableau, nous dfendre de reconnatre la strilit et
l'impuissance de la description crite. Quel pacte et jamais peint aux
veux, comme l'a fait M. Buttura, cette troite et profonde valle,
resserre  droite par des rochers, qui se relvent encore dans le fond
du tableau, au-dessus de la cime des bois, cet aspect d'automne, ces
arbres dj rougis, ces nuages ardoiss, qui se roulent sur eux-mmes,
comme  la suite d'un violent orage, ces ombres du soir qui remplissent
dj tout le fond de la valle:

            Majoresque cadunt altis de montibus umbrae, 

tandis qu'un dernier rayon de soleil vient illuminer obliquement le
sommet des grands arbres? Il y a dans ce tableau le sentiment srieux
d'une nature vigoureuse, idalise plutt par les effets de lumire et
l'harmonieuse disposition des contours, que par un choix de dtails
singuliers et ingnieux. Peindre ainsi la nature, c'est l'avoir regarde
sans travail d'imagination, l'avoir vue trop belle pour vouloir lui
ajouter encore des embellissements; il faut en mme temps que l'on se
soit drob par le sentiment du coeur  la servitude des dtails, et
qu'on ait dsir faire le portrait de cette valle, non pas pour que les
moineaux pussent s'y tromper, mais bien pour retrouver soi-mme dans
cette peinture l'motion que l'on avait ressentie devant ce simple et
beau spectacle, _the modesty of nature_, comme dit Shakespeare.

          Douce mlancolie! aimable mensongre,
          Des antres des forts desse tutlaire,
          Qui vient d'une insensible et charmante langueur,
          Saisir l'ami des champs et pntrer son coeur,
          Quand sorti vers le soir des grottes recules,
          Il s'gaie  pas lents au penchant des valles,
          Et voit des derniers feux le ciel se colorer,
          Et sur les monts lointains un beau jour expirer.

Andr Chnier se promenant le soir dans la profonde valle, ne pensait
gure aux temples grecs. Pourquoi donc M. Buttura a-t-il imagin de
gter le fond de son tableau par le profil d'un semblable monument?
Serait-ce une lointaine influence de Berlin?

_M. Bidault._--Nous avions, dans un premier article, appel l'attention
publique sur le n 89, qui recle un paysage de M. Bidault, membre du
jury d'examen. Nous devons signaler encore plus expressment le n 88:
_Vue de la Valle d'Enfer,  Subiaco_. Celui-l, il faut le voir pour le
croire. En 1840, M. Thophile Gautier, critique souvent fort peu
rvrencieux, comme chacun sait, disait des paysages de M. Bidault: On
n'en voudrait pas pour devant de chemine dans une auberge de village.
Et, cependant, ils sont reus  l'unanimit, et, qui plus est, on leur
fait l'honneur du salon carr. Ce sont des moutons qui dfilent sur un
pont, tandis que de grands arbres maigres, ou plutt de grands brins de
balais, dfilent du mme pas, et paralllement sur la rive. Ils s'en
vont, en vrit, ils s'en vont l'un derrire l'autre, et vous penseriez
tre en voiture  voir ainsi marcher ces pauvres arbres. Nous croyons
d'ailleurs pouvoir certifier que ces arbres sont entirement indits, et
ne croissent qu' Subiaco, dans la valle d'Enfer. Les botanistes
devront analyser scrupuleusement ces tranges phnomnes, que nous
n'avions encore jamais rencontrs, si ce n'est peut-tre dans le pome
des _Saisons_, de Saint-Lambert, et dans les vignettes des livres
d'ducation.

             N'en riez point, Flix, il sera votre juge.

_M. Isabey._--Vue du port de Boulogne, prise de la mer. Ce titre est
fallacieux, mfiez-vous-en; il y a l une anacoluthe manifeste; le
livret devait dire: Vue de la mer, prise du port de Boulogne. M.
Isabey n'a jamais fait de vritables marines, mais seulement des
panoramas nautiques; il n'a point tudi la vague elle-mme, prise
absolument, comme fait M. Gudin; aussi n'a-t-il jamais peint de vagues,
mais seulement de l'eau de mer; il lui manque le sentiment de _Valtum
mare_; ses flots supposent toujours une cte voisine; M. Gudin nous
donnerait, s'il voulait, dans une cuvette la profondeur et l'immensit
du grand Ocan; M. Isabey prendrait une toile de cent pieds carrs sans
pouvoir nous faire quitter la rade; nous serions toujours en vue du
phare.

A droite, une jete avec un mule,--un bateau  vapeur tranant trois
canots  la remorque;--sur le premier plan, une barque, encombre de
poissons, de barils et de cordages;--au fond, la ville et le port;--
gauche, des rochers.--On retrouve dans cette marine les qualits
habituelles de M. Isabey: la richesse de la fantaisie, les tours de
force du pinceau, l'esprit, je dirai presque le comique des dtails, le
mouvement et le vent; mais son ciel est lourd, uniformment gris, clair
sans soleil; ses eaux manquent de transparence; enfin ses nuages ne
marchent pas, ils occupent le haut du tableau, mais y demeurent
stagnants. Aujourd'hui, les peintres de marines semblent s'inquiter
fort peu des nuages, dont Joseph Vernet a fait de si admirables tudes;
M. Le Poillevin, pour viter la difficult, les rejette  l'horizon,
au-dessus des terres, sous forme de flocons.--Nous reprocherons, en
outre,  M. Isabey de peindre tout de la mme faon, et presque de la
mme couleur, les hommes et les morues, les barils et les vagues;
l'encombrement de sa barque est voisin de la confusion; l'ordre est
entirement sacrifi au mouvement, ce qui, d'aprs les lois de
l'esthtique, est un dfaut grave.--Les barques de M. Isabey nous
semblent aussi avoir une exagration de dlabrement; ce n'est pas que
nous regrettions dans ses tableaux les navires neufs et coquets de M.
Morel Fatio; mais, en vrit, ses carcasses sont si vieilles et si
dcousues, qu'elles doivent vraisemblablement faire eau de toutes parts.

_M. Henri Scheffer.--Entre de Jeanne d'Arc dans la ville
d'Orlans._--Ce qui distingue surtout le talent de M. H. Scheffer, c'est
la douceur d'expression et la dlicatesse de sentiment: il vise  la
simplicit gracieuse, ne s'exalte, ne se passionne jamais, se gardant
bien de se hasarder dans les attitudes difficiles, dans les poses
hardies et vigoureuses; toujours des figures droites, ne sachant ni
pencher la tte, ni mme lever les yeux, ayant l'air enfin de poser
devant les spectateurs. Un homme d'esprit demandait un jour comment,
dans un tableau de M. H. Scheffer, David pourrait regarder Goliath.
Certainement David ne lverait pas la tte, et Goliath se baisserait
encore moins.

L'entre de Jeanne d'Arc  Orlans est bien peu triomphale; personne
vraiment n'y triomphe; les moines qui ouvrent la marche avec croix et
bannires, ont l'air fort tranquille, comme s'il s'agissait d'une simple
procession aprs vpres; la foule qui s'agenouille  gauche ne se
rjouit pas non plus d'une faon bien remarquable: toutes ces figures
sont animes d'un sentiment pieux et dlicat; elles paraissent
s'attendrir, mais sans qu'on sache trop pourquoi; elles ne regarderaient
pas autrement Jeanne marchant au bcher. La simplicit exagre des
draperies semble aplatir encore les figures, et immobiliser davantage
cette scne, qui pche dj par le dfaut d'action. Quant  la Pucelle
elle-mme, elle ne triomphe pas non plus, c'est Dieu qui la fait
triompher. Sa tte, sans tre belle ni grande, a cependant une
expression remarquable de saintet et de foi chrtienne; on y lit cette
secrte tristesse qui troublait le coeur de Jeanne au milieu de ses
clatantes victoires, l'avertissant que les jours de sa jeunesse
seraient courts, et qu'aprs la gloire viendrait la passion. C'est ainsi
que Schiller, que M. Michelet nous ont dpeint la Pucelle, conservant
tous deux  la sainte victorieuse la tendresse mlancolique de la jeune
fille. Chapelain, au contraire, en a fait une robuste virago, une fire
Clorinde, qui ne rve que plaies et bosses, et fronce toujours le
sourcil. (Voir ce terrible portrait sur les enseignes de boutique.)

_M. Robert Fleury.--Charles-Quint ramasse le pinceau du Titien._--Nous
prfrons de beaucoup les premires toiles de M. Robert Fleury, son
_Benvenuto_ et son _Inquisition_ de l'an dernier: la couleur du nouveau
tableau nous semble terreuse et bistre, les contours sont secs, les
figures manquent d'expression; celle du Titien est d'une duret
dsagrable. M. Robert Fleury a habill de rouge le peintre vnitien, et
les gens bien informs ou sagaces prtendent que c'est l une allgorie
pour dsigner que le Titien est un coloriste; de mme ce peintre naf du
_Vicaire de Wakefield_ avait imagin de peindre les sept Flamborough
avec sept oranges, pour signifier qu'ils aimaient beaucoup ce fruit, et
en mangeaient volontiers.

_M. Adolphe Leleux.--Chansons  la porte d'une posada_ (Navarre).--M.
Leleux, indpendamment de ses qualits d'excution, nous parat avoir
une haute intelligence des conditions esthtiques de l'art; amant de la
nature simple, il sait dans cette simplicit mme, choisir le ct
pittoresque, agrable; saisir, si l'on peut ainsi parler, l'idal de la
ralit mme; il ne se consumera pas sur les brins de paille d'un vieux
tabouret; il n'ira pas s'puiser  copier servilement les mains et les
pieds d'un ramoneur, pour arriver enfin  une vrit qui soulve le
coeur; mais il s'arrtera volontiers sur le seuil d'une chaumire
bretonne, sur les marches d'une posada navarraise; il attendra qu'un
rayon de soleil vienne gayer les figures et les costumes, que la
cornemuse ou la mandoline fasse sourire les yeux des jeunes paysannes,
ou soupirer leur coeur sous les corsets rouges. Il n'y a point l de
prtentions bucoliques; c'est une nature nave peinte navement, qui,
grce  Dieu, ne rappelle ni les bergers pomponns de l'Idylle, ni les
sots villageois de l'Opra-Comique.

On a reproch cette anne  M. Leleux d'avoir transport en Navarre le
ciel, le terrain et presque le costume breton; heureusement que les
cigarettes et les mandolines sont l pour sauver la couleur locale;
fussent-ils, d'ailleurs, des Bas-Bretons pur sang, ces Navarrais n'en
seraient pas moins groups d'une faon charmante, peints avec une
nettet, une franchise, une gaiet vraiment admirables.

_M. Belloc._--Portrait d'homme.--Henri Heine partageait en deux classes
bien distinctes les peintres de portraits: Les uns, disait-il, ont le
merveilleux talent de saisir et de rendre ceux des traits qui peuvent
donner mme au spectateur tranger l'ide exacte de l'individu
reprsent, de telle sorte qu'il comprend aussitt le caractre de
figure de l'original inconnu, au point de le reconnatre tout de suite,
s'il vient  le rencontrer... C'est ce rapport immdiat qui nous
garantit immanquablement la ressemblance avec les originaux morts.--Nous
trouvons la seconde manire de peindre le portrait, particulirement
chez les Anglais et les Franais, qui n'ont en vue que cette possibilit
facile de faire reconnatre l'homme que dj nous connaissons bien. Ces
peintres ne travaillent positivement qu'au profit du souvenir. Ils sont
chers surtout, aux parents bien appris et aux tendres poux qui nous
montrent aprs dner leurs portraits.--Le portrait de M. Belloc dment
 coup sr la spirituelle inculpation du critique allemand, et m. H
Heine lui-mme lui ferait l'honneur de sa premire classe.

Nous regrettons que l'espace nous manque pour examiner ainsi en dtail
plusieurs autres tableaux du _salon carr_; au moins citerons-nous avec
loge le _Jsus-Christ_ de M. Lestang-Parade, le _Christophe Colomb_ de
M. Colin, la _Leve du Sige de Malte_ de M. Larivire, enfin, la
_Guirlande de Fleurs_ de M. Saint-Jean.




Le Rat amoureux.

CONTE

[Illustration.]

Par une belle journe du mois d'aot, aprs six ou sept heures de chasse
dans cette campagne du Maine, tellement entrecoupe de haies et de
fosss qu'il en faut prendre pour ainsi dire chaque arpent  l'assaut,
M. de *** entra chez un de ses mtayers pour s'y reposer quelques
instants. Il but une grande tasse de lait frais, et se retira dans une
chambre presque nue o couchaient les enfants de la ferme. L, il se
jeta sans faon sur de la paille frachement tale, pour goter un bon
et lourd sommeil d'homme fatigu.

Je ne sais depuis combien de temps il dormait, lorsqu'il se sentit la
cuisse gauche fouille comme par un museau d'animal, et sur ses gutres
de cuir comme un grattement de dents et de griffes. Il supporte d'abord
ce froissement dsagrable avec cette apathie somnolente, cette
indcision de l'engourdissement qui ne nous laisse rien percevoir de
clair et d'intelligible. Mais le contact devint plus pressant, plus
rpt, plus sensible; il se rveilla brusquement, en jetant avec
vivacit la main  l'endroit ls; il trouva, avec une certaine peur
mle de dgot, qu'il tenait un gros rat. La bte, surprise dans son
opration de rongement, chercha d'abord  mordre la main qui l'avait
saisi; mais M. de *** le serrait par le milieu du dos et lui pressant
les flancs d'un poignet de fer; il lui tait presque la facult de
respirer. Le rat essaya donc vainement de se dbattre et d'chapper 
l'tau qui menaait de l'touffer. Mais voyant que son ennemi se
prparait  l'craser du pied, il eut recours  un moyen assez peu
ordinaire.

Il parla.

Je vois bien, dit-il, que je ne suis pas le plus fort, et je cde. Je
renonce sincrement  toute entreprise sur le cuir de votre quipement
et le tissu de votre peau, et si vous voulez m'accorder la vie, je
m'engage  vous raconter mon histoire. Elle est courte, mais assez riche
en exprience, pour un rat. Acceptez-vous? Dcidez vite: vie ou mort, ne
me faites pas attendre.

M. de *** ne s'tonnait de rien; il avait lu d'ailleurs beaucoup de
contes fantastiques, et il rpondit au rat: Mon cher, quoique votre
demande ressemble beaucoup  certains passages des _Mille et une Nuits_,
elle m'agre. Je ne m'inquite pas du plagiat. Mais, avant de commencer
votre histoire, veuillez, au pralable, rsoudre bravement cette
question: Avez-vous une me?

--Monsieur, dit le rat en se rengorgeant, je pourrais vous demander
aussi: Avez-vous une me? Plusieurs philosophes ratapolitains
s'accordent  en refuser une  l'espce, humaine. Mais, pour la ntre,
ils l'ont dmontre par une infinit de beaux arguments; et si vous me
faisiez prir en ce moment, je ne crains pas d'tre ananti:  la barbe
de vos cartsiens, je m'en irais dans l'autre monde chercher la
rcompense des justes rats.

M. de *** se le tint pour dit, voyant que cette pauvre crature s'en
faisait une affaire d'amour-propre; et, satisfait d'avoir appris que les
rats avaient aussi leur psych, il prta l'oreille au rcit du
quadrupde.

Aprs cette courte digression, qui paratra inutile  beaucoup de gens,
mais que M. de *** se donna uniquement pour satisfaction (car il tait
un peu philosophe), le rat commena en ces termes:

J'ai beaucoup voyag, monsieur, et tel que vous me voyez ici, prs de
Laval, sur les confins de la Bretagne, je suis frais arriv de
Constantinople.

--Ah! ah! dit M. de ***, c'est assez  la mode de parler de
Constantinople. Les minarets de Stamboul ont dfray bien des phrases.
Je suis curieux de les regarder, mon cher,  travers vos yeux.

--Oh! monsieur, je vous fais grce des tutedzhinns, du ciel bleu, de la
grande mer, des kiosks, des djoubs, des campalores, et de toute espce
de couleur locale. Je ne suis ni pote, ni orientaliste, ni crivain
d'aucune sorte de lettres; je ne suis que philosophe, partant,
n'attendez pas de style. 

Il reprit, assez satisfait de sa tirade:

Oui, monsieur, frais arriv de Constantinople, et de retour, pour n'en
plus sortir, dans mon trou natal. Nous autres rats, nous avons comme les
hommes la fureur des voyages et le mal du pays. L'une m'a fait partir et
l'autre revenir; la vieillesse me fera rester. Un beau jour, j'tais
jeune alors, toutes mes tudes termines, tous mes degrs pris jusqu'au
doctorat inclusivement, je rsolus de voir du pays. La Hollande m'attira
d'abord,  cause de la rputation de ses fromages; mais si la chre y
est bonne, on nous y a vou une haine implacable: je partis pour les
bords du Rhin. Il y a l de vieux chteaux fodaux o je pris logement;
ce sont de vraies seigneuries pour les rats, tant ils offrent de srs
asiles. Enfin, pouss par mon humeur nomade, aprs un sjour de quelques
mois dans un couvent autrichien, je me rendis  Constantinople.

 D'abord, ma foi, comme le grand nombre des touristes, curieux
observateur des auberges, je pris mauvaise opinion du pays, parce que je
n'y mangeais pas bien; mais,  force de parcourir en tous sens les
souterrains de la cit turque, je dcouvris le merveilleux den des
rats, le terrestre paradis, o je serais peut-tre encore, malgr le mal
du pays dont je me targuais tout  l'heure si sentimentalement, sans
l'influence mauvaise de ma destine. Figurez-vous, monsieur, un vaste
palais, perc de mille corridors, commodment pourvu d'innombrables
cellules, et aboutissant par toutes ses issues  un puits ferm d'une
grosse pierre, et qui s'ouvrait dans les jardins du srail. Peu de jours
aprs mon entre dans cette demeure de promission, un bruit se fait
entendre  l'ouverture du puits; tout d'un coup la pierre se lve, et un
grand jour inonde l'obscurit de nos cellules: du plus profond de leurs
retraites, veills ou endormis, debout ou couchs, avertis comme par un
sr instinct, tous les rats se mettent au galop, et se prcipitent vers
la lumire. Je les suis sans savoir o; et, arriv au rond-point du
puits, je vois descendre, soutenue par des cordes, une belle crature
blanche comme du lait, frache, rose, grasse  point, excellente 
manger. Tous mes confrres se jettent dessus, je les imite, et nous
mordons, et nous dchirons, et nous mangeons, et nous buvons. On retire
la belle victime,  demi morte, de la mme faon qu'on nous l'avait
amene, et nous rentrons dans nos cellules pour faire la digestion.

Ils appellent cela, en Turquie, faire un exemple. Si vous voulez me
permettre une petite rflexion, en ma qualit de philosophe, je
remarquerai que c'est aussi  titre d'exemple que vos lgislateurs
exaltent et maintiennent la guillotine. Je n'empiterai pas sur les
droits de vos statisticiens, en recherchant combien de crimes ont t
dtourns par l'exemple de la guillotine, mais je puis certifier, par
mon exprience, que l'exemple du puits aux rats ne profitait  personne.
Destin  terrifier les femmes de Sa Hautesse qui se sentiraient une
vellit d'tre infidles, il ne corrigeait nullement ces dames. Ttez
mon ventre, raisonnez par analogie, et faites un discours contre la
peine de mort. Je retiens une place dans ses notes.

Cela dit, je reviens  mon sujet. Quand j'eus got la chair mollette,
blanchette et succulente d'une douzaine de sultanes, mon estomac bien
repu laissa plus de loisir  ma sensibilit. J'ai toujours t
philanthrope. Je me sentis des remords; je suis sr que le bourreau n'en
ressentit jamais autant. J'avais beau me dire qu'aprs tout c'tait de
bonne prise, que vous mangiez bien d'autres animaux, et que je pouvais,
en toute conscience, me venger sur vous; le cosmopolitisme commence 
s'infiltrer dans Ratapolis, et je ne parvenais pas  touffer le cri du
sang vers.

 Puis, car je dois tout dire, ce qui vous montrera bien la faiblesse
des philosophes,--avez-vous entendu parler de l'histoire mythologique de
la belle Lda et de son cygne? Le bruit en est descendu jusqu' nous, et
je vous assure que ce n'est pas une fable.--Toutes ces beauts, qui
n'avaient d'abord offert  ma voracit que de dlicieux comestibles,
finirent par me toucher le coeur et les yeux.--Mesdames les humaines
nous traitent avec trop de sans-faon; que diable! nous avons un coeur.
Je sentis de nouveaux sentiments s'agiter en moi; j'oubliai jusqu'aux
heures des repas, qui seules avaient rpandu quelque charme sur ma vie.
La nuit, dans mes rves, toutes ces magnifiques Gorgiennes et
Circassiennes, ces paules blanches, ces yeux et ces cheveux tout noirs,
se prsentaient  moi pour enivrer mes sens. Puis le sang qui les
tachait, les plaies que ma dent y avait ouvertes, s'talaient comme
autant de muets vengeurs et de silencieuses excrations de ma barbarie.
Alors je quittais mon trou, et, couvert de sueur, je courais le long des
corridors, rongeant les pierres, murmurant des mots confus, et sentant
dans le creux de mon estomac tous les borborygmes de la passion
malheureuse. 

Le gros rat suait encore  dcrire son martyre amoureux.

Bien! bien! dit M. de ***, voil qui est tout  fait bien. M. chose,
qui a un style  mille facettes, ne dirait pas mieux. Vous donnez donc
aussi, chez les rats, dans le pathtique et le psychologique?

--Pourquoi pas? dit le rat. Et il continua. Ces dispositions, je les
combattis longtemps, oh! bien longtemps. Je sentais,--voyez-vous,--que
c'tait une lutte  mort que j'allais engager contre la socit qui
m'avait accueilli, et je reculais devant cette dtermination extrme.
Enfin l'hrosme l'emporta dans mon coeur, et aprs m'tre battu les
flancs, je rsolus de me dvouer au salut de la premire sultane qui
tomberait parmi nous.

 Je mangeai pourtant encore ma part de deux ou trois; mais cela ne fit
que m'affermir dans mon projet, et  la quatrime, je me grandis de
toute la hauteur d'un dvouement, de toutes les coudes de la pure
passion; je devins gigantesque.

 On nous descendit une jeune fille de douze ans  peine. L'amande de
ses yeux,  demi cache sous le voile de sa paupire, la draperie
d'bne que sa chevelure jetait sur ses paules, l'abandon plein
d'effroi qui dtendait au hasard les muscles dlicats de ce beau corps,
tout en elle enflamma mon amour, dcida mon courage. Aussitt qu'elle
fut  la porte de mes confrres, je me plaai sur son coeur, dont je
sentais les battements comprims par la crainte; et l, sur ce champ de
bataille qui m'inspirait encore, loin de me mettre  la cure, comme
d'habitude, je montrai les crocs  mes amis, et je leur dis qu'ils me
tueraient plutt que de toucher  ma sultane.

La stupfaction suspendit un instant leur rage carnivore. Ils me
regardrent avec des yeux o l'tonnement effaait presque la colre;
puis enfin, sentant bien toute mon impuissance, que mon audace leur
avait fait oublier un instant, ils se jetrent comme de plus belle sur
leur proie, sans s'inquiter autrement de ma chevalerie. Je me ruai
alors sur leur bataillon, seul contre tous, mais anim par l'amour,
tandis qu'ils ne l'taient que par la voracit. Je dchirai l'oeil 
celui-ci, j'entamai la tte  celui-l; qui perdit une patte; qui, un
morceau de son rble; qui, sa queue. Je fis des prodiges; j'tais
sublime; mais la gourmandise fut plus forte que l'amour. Le poil tout
arrach, les oreilles en lambeaux, je ne reculais pas, quand on enleva,
selon la coutume, la sultane couverte de blessures, malgr mon courage;
et comme j'tais revenu sur mon premier terrain, je fus ainsi emport
avec elle.

 A peine fus-je au grand jour et dans le jardin, que je m'empressai
d'chapper au kislar-aga, qui voulait me rejeter dans le puits, o
j'aurais t infailliblement dvor, et je me cachai dans le premier
trou qui s'offrit. Ds que la nuit vint, je me mis en qute de ma
sultane; je me hasardai dans les dortoirs du srail, je parcourus tous
les appartements sans la rencontrer, et, le dsespoir dans le coeur, je
fus me promener sur le rivage de la mer.

Rien n'est favorable aux sombres pensers comme le bruit des flots,
l'immensit de la vague...

--Je vous y prends, dit M. de ***; vous parlez, de la grande mer.

--Laissez-moi finir ma priode, s'cria le rat impatient. Un peu de
posie ne nuit pas, et vous en aurez: j'en fais tout comme un autre.

Le bruit des flots, l'immensit de la vague, et ce je ne sais quoi de
terrible qui s'crie dans l'obscurit du nocturne azur; mes soupirs se
mlaient, avec une harmonie lugubre, aux sifflements du vent qui venait
frapper les murs du srail, et  l'incommensurable voix des ondes qui
gmissait comme une troupe infinie d'enfants. J'allais, pauvre proscrit,
l'oreille en sang, l'estomac vide, pensant  la socit qui me
repoussait,  ma bien-aime perdue; je songeais  ces temps paisibles o
mon existence se renfermait dans deux mots: manger! digrer!!! et je
m'criais sur la grve: Vivais-je alors? vivais-je? Et une voix de mon
coeur me rpondait: Non! c'est d'aujourd'hui que tu vis! c'est
d'aujourd'hui seulement que tu es rat, puisque seulement d'aujourd'hui
la passion te couronne de son aurole, aurole brlante, aurole
compose d'autant d'ingrdients que la foudre de Jupiter; mais sainte,
mais toile, mais resplendissante, mais pyramidale aurole, sans
laquelle, hommes ou rats, toute la nature, rien n'existe vraiment.

Je m'panchais ainsi, quand mon nez heurta quelque chose de satin, de
doux, mais de froid comme la mort: c'tait le cadavre de ma sultane. Le
grand-seigneur l'avait fait jeter  la mer, et la mer me la rendait. Je
me prcipitai sur elle, je la dvorai de baisers, je l'inondai de
larmes, je voulais mourir prs d'elle; mais je ne sais quel lche amour
de la vie me retint, et je m'arrachai de ces lieux. Je me retournai
plusieurs fois; enfin elle fut  jamais perdue pour moi...

 Un de vos philosophes confesse qu'en pleurant la mort d'un ami, il
songea pourtant qu'il hriterait d'un bel habit noir fort  sa
convenance. Vous avouerai-je aussi mon infamie! A peine avais-je fait
quelques cent pas, que, la faim me pressant avec force, je songeai que
j'aurais bien pu prendre un morceau de ma sultane. Je n'en aurais tondu
que la largeur de ma langue! quel grand mal! Mais j'eus honte de me
trouver si bas, aprs m'tre lev si haut, et l'amour-propre me
condamna au jene.

 Je partis. Quelque viande que je rencontrai sur mon chemin servit  me
refaire. J'tais dj aux portes de Vienne, quand je fus rejoint par un
des rats du puits. Je me mis d'abord en dfense, croyant qu'il allait
m'attaquer; mais le malheur l'avait aussi atteint, et c'est un niveau
qui galise tout. Le sultan, dbarrass des janissaires, avait commenc
de rformer son empire. La frocit de la justice du srail avait la
premire attir son attention, et il l'avait abolie. De l, grande
douleur au puits des rats. Ils complotrent d'abord de dvorer le sultan
dans son lit; puis voyant  cette entreprise trop d'impossibilits et de
danger, la nation se dbanda, et chacun fut de son ct chercher
fortune. L'exil du puits exhalait une rage aveugle contre le sultan.
Otez la charogne au corbeau, au bourreau la guillotine, vous verrez ce
qu'ils diront. Je l'coutais  peine, pleurant le destin de ma pauvre
sultane, qu'un retard de quelques jours aurait sauve. Nous nous
sparmes bientt, et, sans autres aventures, je suis revenu dans le
Maine pour que vous me donniez la vie.

--Vous n'tes point un rat ordinaire, dit M. de ***, quand le conteur
eut fini. Mon mtayer mettra chaque jour un morceau de viande, au bord
de votre trou; c'est la rente viagre que je vous accorde. Allez en
paix, mon cher; Dieu vous tire de la griffe des chats comme il vous a
tir de la mienne.

A. S.




Industrie.

DES CLAVIERS TYPOGRAPHIQUES.

L'emploi d'organes mcaniques fonctionnant avec rgularit dans une
foule d'oprations matrielles excutes nagure encore par la main de
l'homme, est le caractre le plus saillant des tendances de l'industrie
moderne. L'introduction des machines dans les ateliers est un bienfait
qui ne mrite pas moins d'tre signal, au point de vue de la dignit
humaine, que pour les consquences matrielles qui en rsultent,
notamment dans l'conomie des frais de production. Mais les difficults
que prsentent l'invention et la mise  excution des machines
augmentent singulirement  mesure que la part de l'intelligence de
l'ouvrier est plus ncessaire pour le diriger dans l'exercice de sa
profession.

Tel est le cas pour l'art typographique. On sait, en effet, que le
_compositeur_ place les lettres une  une dans le _composteur_, prpar
d'avance pour la justification; et qu'au fur et  mesure de la lecture
de la _copie_ qu'il a sous les yeux, sa main va chercher les caractres
dans les compartiments ou _cassetins_ de la bote ou _casse_, o ils
sont rangs par _sortes._. Il y a donc dans la _composition_ en
caractres mobiles deux oprations trs-distinctes, la lecture et le
placement des caractres. Quoique l'une d'elles soit purement
matrielle, on conoit toutes les difficults qui se prsentent
lorsqu'il s'agit de l'assujettir  des procds mcaniques rguliers,
tout en se servant, pour la guider, de l'intelligence du compositeur.

Il n'est donc pas tonnant que la curiosit publique ait t, dans ces
derniers temps, vivement excite par l'annonce de machines
typographiques. Parmi celles-ci, il y en a trois surtout qui doivent
tre cites d'une manire particulire, parce qu'elles sont livres 
l'industrie ou  un degr de confection dj fort avanc.

CLAVIER DE MM. YOUNG ET DELCAMBRE.--La machine de MM. Young et Delcambre
est une machine termine et prte  prendre place dans les ateliers. Les
inventeurs l'ont-ils montre  plusieurs imprimeurs de Paris  l'tat de
travail, on au moins fonctionnant de manire qu'on puisse en apprcier
les rsultats? Elle est reprsente dans notre figure 1.

La machine  composer se compose de quatre parties principales, savoir:

1 Un clavier horizontal portant autant de touches qu'il y a de lettres
chaque touche porte l'empreinte de la lettre qu'elle doit faire mouvoir.
A chacune correspond une tige verticale qui fait mouvoir horizontalement
un couteau plac dans un plan suprieur, pour chaque mouvement imprim 
la touche. Les voyelles et les consonnes sont places au milieu, les
autres lettres, accents, capitales; etc., sont disposs sur les cts,
en rapprochant aussi du milieu les lettres les plus fines, comme le
point, la virgule, afin de diminuer la longueur de la course qu'elles
ont  faire sur le plateau dont nous parlons plus loin.

2 Un plan suprieur, sur lequel se meuvent les couteaux dont nous
venons de parler. A gauche de chacun d'eux est une bande de cuivre
presque verticale, creuse  l'intrieur. Dans ce vide se placent les
caractres d'une sorte, posant sur leur frotterie, et composs tous du
mme sens. Chaque mouvement de touche faisant mouvoir le couteau
correspondant (un peu moins pais que la lettre de la rainure voisine),
une lettre sera pousse, et celle-ci tombera par le vide qui est
pratiqu  ct de l'endroit o elle posait.

3 Un grand plateau en cuivre inclin  45 plac en avant du plan sur
lequel posent les caractres. Dans ce plateau sont pratiques autant de
rainures qu'il y a de lettres, et destines:  les recevoir quand elles
viennent de quitter leur composteur. Ces rainures se runissant toujours
de deux en deux successivement, viennent aboutir  une rainure unique,
perce  son extrmit d'un trou par lequel vient passer la lettre pour
entrer dans le composteur.

4 Un long composteur, commenant par un quart de cercle qui commence au
vide dont nous venons de parler. La partie circulaire est double, afin
que les lettres ne puissent tomber. Une petite roue  excentrique,
place au-dessus du vide, et qu'un enfant ou le compositeur fait mouvoir
au moyen d'une pdale, pousse les lettres arrives sur le composteur, et
fait avancer la composition sur la partie horizontale. A l'extrmit se
trouve un compositeur qui prend la composition, en forme des lignes
qu'il justifie, place les cadres, etc.

Cette machine, construite avec grand soin, fonctionne assez bien. Son
mcanisme est fort simple, et, sauf quelques accidents qui arrivent 
l'entre des lettres dans le composteur et que nous croyons possible
d'viter, remplit bien son but de machine  composer.

Elle est aussi remarquable par sa bonne excution, qui lui permet
d'entrer immdiatement dans les ateliers, sans qu'il y ait trop 
redouter de drangements et de pertes de temps, comme il arrive si
souvent dans les machines nouvelles; et l'emmagasinage des lettres est
dispos de manire  pouvoir charger la machine d'une grande quantit 
la fois, avant, ce qu'on n'avait pas encore su raliser; enfin son prix
n'en est pas fort lev.

CLAVIERS MCANIQUES DU CAPITAINE ROSENBORG--Mes machines sont, dit leur
auteur, suprieures de tout point celles de MM. Young et Delcambre.

MM. Young et Delcambre peuvent faire  l'heure une composition de 6.000
caractres; le capitaine Rosenborg en peut faire une au moins de 10.000;
et la machine  distribuer, qui, par le procd Young et Delcambre,
occupe quatre ouvrier n'en occupe qu'un seul avec le procd Rosenborg.

1 Machine  composer,--Le matre compositeur, assis au front de la
machine, ayant la copie devant lui, touche le clavier  mesure qu'il
lit. Le jeu des touches fait sortir de leurs cassetins les lettres
correspondantes, qui viennent se coucher sur une chane sans fin,
laquelle passe constamment par le milieu de la machine, de droite 
gauche. Par le mouvement de cette chane, les caractres, une fois
poss, seul trs-promptement transports vers le _rceptacle_, o, par
l'action d'une petite excentrique qui tourne avec une vitesse
considrable, les caractres sont rangs horizontalement, l'un au-dessus
de l'autre dans le mme ordre que les touches du clavier ont t
frappes. Les lignes ainsi formes par les caractres s'ajustent sur une
partie en forme de T. Un cadran  compteur et une sonnette avertissent
le compositeur chaque fois qu'une ligne est complte. Alors il fait
tourner une petite vis qui pousse la ligne acheve au fond du
rceptacle; puis sa main droite agit sur un levier qui pousse cette
ligne dans une rainure extrieur mobile autour d'un axe. Ces oprations
s'accomplissent en moins d'une seconde. Alors l'aide-compositeur saisit
de la main gauche, comme le reprsente la figure 2, l'extrmit
suprieure de cette rainure, et l'ayant amene dans une position
horizontale, il lit la ligne des caractres se tenant alors dans une
position verticale. Ayant corrig les fautes qui ont pu se rencontrer
dans la composition, l'ouvrier, en levant un glissoir  mme le fond de
la _rainure_, fait descendre tout d'un coup la ligne dans un
compartiment o il met les espaces.

Le trait principal d'innovation de cette machine est la chane sans fin
sur laquelle les caractres sont dposs, et par laquelle ils sont
transports dans le rceptacle. Les avantages de cette chane sont que
les caractres sont pousss en droite ligne par la chane sans risque de
dsordre, sans danger du moindre frottement; qu'autant de lettres
pourront y tre places  la fois qu'il en peut arriver de suite dans la
srie non interrompue de l'alphabet; et, dans la pratique, il y a un
grand nombre de mots et syllabes que le compositeur sait bientt
disposer de cette manire, par un seul coup sur les touches du clavier.
Par exemple, _ad, add, ail, accent_, etc., sont des mots dont les
lettres, se suivant dans l'ordre naturel, peuvent tre composes par une
seule pression sur les touches; la chane pousse les caractres dans
l'ordre o ils y ont t dposs, et rien ne peut troubler cet
ordre.--On peut expliquer par ces _accords_ (de lettres semblables et
composes d'un seul coup) la grande rapidit de la composition
Rosenborg. Le mot _accentuation_ contient douze lettres, et exigerait
vingt-quatre mouvements de bras chez un compositeur ordinaire; mais avec
la machine Rosenborg, le mot est compos en trois coups sur les touches:
_accentu-at-ion_.

2 _Machine  distribuer_.--Cette machine, reprsente figure 3, est
entirement dtache de la prcdente et fonctionne sparment. Aprs le
tirage, une portion de page ou de colonne de caractres est dpose dans
un compartiment. Les lignes sont amenes une  une de ce compartiment
dans un _chariot mobile_ par le moyen d'un glisseur  manche. Au sortir
de ce chariot, les lettres sont distribues dans des cases
particulires.

Une ligne de caractres ayant t amene du compartiment dans ce
_chariot_, le distributeur saisit de la main droite le manche du
_chariot_ et le meut vers la droite. Il lit alors la ligne qui est
dessus, et ayant, de l'index de sa main gauche, lev la touche du
clavier correspondant  la lettre la plus proche sur le devant du
_chariot_, il meut ce chariot sur la gauche jusqu' ce qu'il soit arrt
par l'action de la touche leve. La lettre correspondante s'chappe de
la ligne, et, tombant  travers un retrait fait pour la recevoir, elle
est conduite dans sa propre case sur la planche horizontale, tandis que,
par l'action d'une petite _excentrique_ ou _came_, elle est sans cesse
pousse en avant pour faire place  la prochaine lettre qui descendra.
De cette faon, les caractres sont distribus et arrangs en lignes,
tous les _a_ dans une ligne, tous les _b_ dans une autre, etc., tout
prts  tre replacs dans leurs compartiments correspondants de la
machine  composer. Cette opration de replacement se fait par le moyen
d'un instrument qui peut  la fois enlever deux ou trois cents lettres
de la machine  distribuer, et les transporter dans la machine 
composer.

Machines typographiques de M. Gaubert.--Ces machines ont t excutes,
ou au moins paraissent destines  fonctionner, au profit de
l'industrie, postrieurement  celles dont il vient d'tre question.
Mais elles sont dignes d'attirer au plus haut degr l'attention de
toutes les personnes qui s'intressent aux progrs de la mcanique
pratique; elles donnent la solution de problmes que les devanciers de
M. Gaubert ne s'taient mme pas proposs, ou qu'ils n'avaient que
trs-imparfaitement rsolus; enfin elles sont dues  un de nos
compatriotes. Le lecteur concevra donc que nous entrions dans quelques
dtails en ce qui concerne ces appareils.

Nous ne pouvons mieux faire,  ce sujet, que d'emprunter textuellement 
M. Sguier le rapport qu'il a fait  l'Acadmie des Sciences, au nom
d'une commission dont MM. Arago, Coriolis, Piobert et Gambey faisaient
aussi partie.

[Illustration: (Clavier typographique de MM. Young et Delcambre.)]

Une curieuse, nous pourrions dire une tonnante machine a t soumise 
votre examen. M. Gaubert a appel votre attention sur son _grotype_,
c'est--dire sur son appareil  trier et classer les lments de la
typographie..................................................
.............................................................

 La machine qui a t soumise  vos commissaires est compose de deux
parties distinctes: trier et classer les caractres livrs ple-mle 
son action, les emmagasiner en quantit suffisante et proportionne au
besoin de la composition; dans les rceptacles mobiles est la fonction
difficile de la partie que l'inventeur a nomme _distribueuse_. La
partie appele par lui _composeuse_ est uniquement charge de faire
revenir, suivant l'ordre dtermin par l'ouvrier compositeur et  sa
volont, les lments typographiques, pour les assembler rapidement et
srement dans une forme ou un simple composteur. Pendant cet appel et
cet arrangement tout mcanique, aucun type ne doit tre expos  perdre
la bonne position qui lui a t prcdemment assigne. C'est la runion
de ces deux organes distincts, quoique solidaires, qui constitue la
pense mcanique conue, ralise et livre  votre critique. Le
problme vient d'tre sommairement nonc; exposons les conditions de sa
solution.

La _distribueuse_ doit recevoir ple-mle les lments de la
composition typographique, c'est--dire les caractres, les signes de
ponctuation, les espaces, etc.; par une action _inintelligente_, elle
doit les isoler les uns des autres, les dcoller; car nous supposons la
machine oprant sur les dbris d'une forme rompue. Elle doit s'exercer
sur chaque type sparment, s'assurer de prime-abord s'il se prsente au
classement dans une position normale, c'est--dire en termes
d'imprimerie, l'oeil en l'air, le pied bien tourn; elle doit ensuite le
diriger vers le rceptacle spcial qui lui est assign; mais, comme une
composition n'est pas forme de caractres rpts en nombres gaux, il
importe que la machine puisse accumuler dans des rservoirs plus
spacieux, ou plusieurs fois reproduits, les lettres les plus frquemment
employes. Cet emmagasinement doit tre mthodique et progressif; les
caractres d'une mme classe ne doivent venir remplir le second ou le
troisime rservoir de la srie  laquelle ils appartiennent, qu'aprs
avoir compltement occup le premier. Pour que ce travail de classement
soit vraiment utile, il faut qu'il soit rapide, sr, par-dessus tout
conomique.

La _distribueuse_, rduite aux proportions d'un outil auxiliaire de
l'imprimeur, ne doit occuper qu'une place restreinte dans l'imprimerie.

Les fonctions de la _composeuse_ consistent  restituer avec clrit
et fidlit, dans l'ordre assign par la volont de l'ouvrier
compositeur, les divers lments de composition dj classs par la
_distribueuse_. La _composeuse_ a reu le caractre dans sa position
normale, c'est toujours dans cette situation qu'elle doit le rendre au
compositeur ou  la forme. Une page ainsi mcaniquement compose ne doit
prsenter  corriger que des substitutions d'un lment  un autre dans
le cas d'un faux appel.

 Essayons de faire comprendre, par une simple description orale,
l'ingnieuse solution  laquelle, aprs un long et opinitre travail, M.
Gaubert est enfin arriv.

 Imaginons des masses de caractres pris et jets au hasard sur un plan
inclin, garni de petits canaux longitudinaux; un lger mouvement de
sassement suffit pour branler les caractres, ils se dsunissent, se
couchent, tombent dans les canaux, les uns paralllement  leur
direction, les autres formant avec les rigoles des angles divers. Les
premiers caractres, bien engags ds le principe, continuent leur
descente; les autres, heurts par leurs extrmits contre des obstacles
verticaux entre lesquels ils sont contraints  passer, prennent bientt
une position semblable aux premiers. La superposition longitudinale, et
dans le sens des canaux, de plusieurs caractres tombs les uns sur les
autres, peut se prsenter; elle doit tre dtruite: il suffit pour cela
de les faire passer, pendant leur descente, dans une portion de canal
doublement inclin, et sur le sens longitudinal, et sur le sens
transversal. Les rebords de cette partie sont plus bas que le plus mince
des caractres: tous ceux qui, jusque-l, ont chemin superposs, ne
pourront viter, en cet endroit, d'tre entrans latralement par le
seul fait de leur propre masse. Ils tombent dans un rcipient spcial,
d'o ils sont repris pour courir plus efficacement, une seconde fois,
les chances d'un meilleur engagement dans les canaux du plan inclin.

 Par la pense, suivons les caractres: ceux bien engags ds le
principe continuent de descendre; les autres, tombs en travers des
canaux, passent entre les obstacles, se redressent, prennent des
positions parallles; ils s'engagent  leur tour; les caractres
superposs s'liminent d'eux-mmes. Les voici tous rangs les uns  la
suite des autres; ils se touchent, ils se poussent, ils vont entrer un 
un dans un premier compartiment que nous pourrions comparer au sas
d'cluse d'un canal de navigation; la porte d'amont s'ouvre, un
caractre entre. Les dimensions de l'cluse sont rgles de faon  ce
qu'un seul puisse tre reu  la fois. La porte d'amont se referme, la
porte d'aval s'ouvre  son tour pour les laisser descendre; les portes
manoeuvrent sans cesse, et tous les caractres franchissent l'cluse 
leur rang. Expliquons le but de l'cluse; pour cela, indiquons  quel
traitement le caractre y est soumis pendant son passage: chaque
caractre, ainsi momentanment parqu dans le sas de l'cluse, est comme
explor dans toute sa longueur, nous pourrions dire plus exactement
encore, est comme tt dans toutes ses parties par des aiguilles
verticales que des ressorts appuient sur toute sa surface. Le caractre
se trouve ainsi soumis, dans toute son tendue,  l'action des
aiguilles,  la faon des cartons de la jacquart, sur lesquels
s'appliquent de nombreuses tiges mtalliques toujours prtes  s'engager
dans les ouvertures dont ils sont convenablement percs pour oprer la
leve de certains fils de chane, et former le dessin de l'toffe. Comme
le carton, le caractre a ses ouvertures; seulement elles ne consistent
que dans de simples encoches pratiques sur ses flancs: elles varient en
nombre et en distance entre elles pour chaque espce de type diffrent.
Une partie des aiguilles buttent contre la masse solide du caractre,
quelques-unes tombent sur le vide des encoches et s'y enfoncent. Le
nombre et la situation des aiguilles pntrantes, en assignant une
position particulire  un canal mobile de raccordement entre l'cluse
et les rceptacles, rgle la case dans laquelle le caractre ira
forcment se rendre  sa sortie de l'cluse. Le problme d'une direction
spciale et certaine  donner  de nombreux caractres vers le seul
rceptacle qui leur convient, tout compliqu qu'il est, se trouve
cependant ainsi rsolu simplement par l'action de telle ou telle
aiguille dans telle ou telle encoche.

 L'opration que nous venons de dcrire suffit au caractre entr dans
l'cluse dans une position normale; celui-ci, reconnu dans son espce,
est de suite dirig sur le canal de raccordement vers son rservoir
dfinitif. Il en est autrement de tous les caractres arrts dans
l'cluse dans une position vicieuse, il importe de la rectifier; les
aiguilles, par leurs rapports avec les encoches, s'acquittent de cette
fonction avec une rigoureuse fidlit; un certain cran spcial, dit
_cran de retournement_, est pratiqu dans tous les caractres, quelle
que soit leur espce, et  la mme place. Suivant la position du
caractre dans la premire cluse, ce cran correspond  des aiguilles
diffrentes; or, le caractre peut tre mal tourn de trois faons: il
peut tre couch l'oeil en bas sur l'un ou l'autre flanc, ou bien encore
l'oeil en l'air, mais sur le mauvais ct; pour dtruire chacune de ces
trois fausses positions, la pntration d'une aiguille spciale, dans
chacun de ces cas particuliers, fait prendre au canal de raccordement
une position telle, que le caractre, au lieu d'tre dirig de suite
vers son rcipient dfinitif, est conduit  une srie de trois cluses
nouvelles, toutes trois  sas mobiles, mais chacune suivant un mode
particulier: le sas de la premire cluse tourne sur lui-mme, suivant
un axe longitudinal; celui de la seconde suivant un axe vertical; le
troisime pivote sur un axe transversal. Par une fconde et constante
application du principe des rapports des aiguilles aux encoches, c'est
le vice lui-mme du caractre qui dtermine le choix du sas d'cluse
dans lequel il sera dtruit. Le caractre, vers d'un flanc sur l'autre,
tourn ou culbut bout pour bout, sort du sas rectificateur pour
continuer sa descente, et aller rejoindre dans son rceptacle propre les
caractres de son espce qu'une bonne position dans la premire cluse a
dispenss d'une telle puration.

Tous les lments de la typographie ainsi classs et emmagasins dans
des proportions convenables, tous ramens dans une position normale, la
composition mcanique est dsormais rendue possible, mme facile.

 Voyons comment M. Gaubert a rsolu cette seconde partie du problme.

 Sa _composeuse_ est une machine spare et distincte; elle puise les
lments de composition dans les rceptacles mmes o la _distribueuse_
les a accumuls. Ces rservoirs, convenablement chargs de caractres,
sont manuellement transports de la premire machine  la deuxime.
L'inventeur de ces mcanismes n'a point voulu qu'ils fussent
ncessairement solidaires, la rapidit d'action de chacun d'eux tant
diffrente. Comme nous l'avons dit, la _distribueuse_ n'est soumise qu'
un emprunt de force mcanique inintelligente; elle peut donc tre mise
en relation avec un moteur qui marcherait nuit et jour et sans repos;
elle pourrait ainsi trier des caractres pour plusieurs _composeuses_.
Les fonctions de celles-ci sont, au contraire, forcment rgies par le
temps employ  la lecture et  l'appel des signes composant le
manuscrit plac sous les yeux du compositeur. Ses fonctions se trouvent
ainsi subordonnes  l'habilet de l'ouvrier. Ce n'est pas que M.
Gaubert ne pt oprer mcaniquement, par le principe qu'il a adopt et
suivi, plusieurs compositions simultanes d'un mme manuscrit; il lui
suffirait, en effet, de mettre en relation plusieurs sries de formes et
de rceptacles avec une mme _composeuse_; mais aujourd'hui nous devons
vous entretenir bien moins de ce que l'esprit inventif de M. Gaubert est
capable de produire que de ce qu'il a dj excut et soumis  vos
commissaires. Revenons donc  la description de sa _composeuse_.

 Pour la faire plus aisment comprendre, bien qu'elle ne forme qu'un
seul tout, nous la prsenterons  vos esprits comme divise en trois
parties. Le haut reoit les rceptacles chargs de caractres; le milieu
est occup par un clavier; la forme, ou le simple composteur, a sa place
assigne dans le bas. L'ouvrier compositeur s'asseoit devant la machine
comme un organiste devant un orgue; il a le manuscrit devant les yeux:
sous ses doigts est un clavier. Les touches en sont aussi nombreuses que
les divers lments typographiques ncessaires  la composition d'une
forme. La plus lgre pression des doigts suffit pour faire ouvrir une
soupape dont l'extrmit infrieure de chaque rcipient est munie; 
chaque mouvement du doigt, un caractre s'chappe, il tombe dans un
canal qui le conduit prcisment  la place qu'il doit occuper dans la
forme: successivement les caractres arrivent et prennent position.
Pendant leur chute, ils ne sont pas abandonns  eux-mmes, ils sont
soigneusement prservs contre toutes les chances de perdre la bonne
position que la _distribueuse_ leur a fidlement donne. Chaque
caractre, quel que soit son poids, arrive  son rang; les plus lourds
ne peuvent pas devancer les plus lgers, ils conservent rigoureusement
l'ordre dans lequel ils ont t appels. Un double battement du doigt
sur une mme touche amne la mme lettre deux fois rpte; les mots,
les phrases se composent par le mouvement successif des doigts des deux
mains, comme se jouerait un passage musical qui ne contiendrait pas de
notes frappes ensemble; un toucher semblable  l'excution de gammes
ascendantes et descendantes ferait tomber dans la forme les lettres de
l'alphabet de _a_ en _z_ et de _z_ en _a_. 

La seule attention impose au compositeur est donc de bien lire son
manuscrit, de poser les doigts sur les seules touches convenables, pour
ne pas faire tomber dans la forme une lettre au lieu d'une autre. La
machine se charge de dplacer la forme  mesure qu'elle se remplit: il
parat que c'est elle qui prend le soin de la justification.

Vos commissaires n'ont pas vu excuter sous leurs yeux cette dlicate
fonction. L'assurance leur a t formellement donne que le mcanisme
destin  ce dernier travail tait non-seulement conu, mais encore en
oeuvre d'excution. Malgr les difficults mcaniques que cette
opration prsente, vos commissaires ont foi dans l'esprit inventif de
M. Gaubert. La possibilit de ce qui lui reste  faire leur semble
garantie par ce qu'il a dj fait. 

MISE EN PRATIQUE DES MACHINES TYPOGRAPHIQUES.--On n'est pas d'accord sur
l'conomie qui peut rsulter, pour les frais d'impression, de l'emploi
des machines  composer et  distribuer. Un habile ouvrier compose douze
 quinze cents et tout au plus deux mille lettres  l'heure, dans les
circonstances les plus favorables. La machine de MM. Young et Delcambre
n'en compose gure plus de sept mille; le capitaine Rosenborg prtend
que sa machine en donne vingt-quatre mille. Un journal a mme prtendu
que ce nombre, pour la machine de M. Gaubert, s'lverait 
quatre-vingt-six mille lettres  l'heure. Mais ce chiffre doit tre dix
fois au moins trop considrable. Il ne peut pas en tre, en effet, d'une
machine  composer comme d'un piano, par exemple. Un artiste, en
improvisant, pourra peut-tre promener ses doigts sur un clavier avec
une rapidit telle qu'il agitera quatre-vingt-six mille touches en une
heure; mais un compositeur typographe n'improvise pas et ne possde pas
dans sa mmoire ce qu'il doit composer; il a devant lui sa _copie_,
crite le plus souvent avec peu de soin. Il doit, avant de faire agir
ses doigts, lire avec attention et bien comprendre le sens de ce qu'il a
lu pour appliquer convenablement la ponctuation, l'orthographe et les
rgles de la grammaire. Viennent encore l'arrter les ratures, les
renvois dans les marges, etc., etc. Certes, on accordera qu'il faut deux
fois plus de temps  un compositeur typographe, empch par toutes les
difficults que l'on vient d'numrer, pour lire un passage manuscrit
que pour lire ce mme passage sur de l'imprim. Or, pour lire les douze
colonnes d'un journal d'un bout  l'autre, sans en rien omettre, ainsi
qu'est oblig de le faire un ouvrier compositeur, il faut plus d'une
heure. Ces douze colonnes contiennent  peu prs les quatre-vingt-six
mille lettres dont on parle. Il aurait donc fallu au compositeur au
moins deux heures seulement pour les lire sur sa copie; il n'aurait donc
pas pu les composer en une heure. Ce compte de quatre-vingt-six mille
lettres par heure est tellement exagr, que, dans un rapport qu'une
commission tait charge de faire  l'association des imprimeurs, le
rapporteur n'accordait  une autre machine, galement  clavier, d'un
mcanisme trs-simple et d'un jeu trs-facile, celle de M. Delcambre,
que quatre-vingt mille, non pas par heure, mais _par jour de dix
heures_, ce qui ne faisait que huit mille  l'heure, et l'inventeur
lui-mme n'en accusait que douze. On conoit du reste que, comme ces
machines exigent un certain nombre d'ouvriers (six  huit), dont
quelques-uns doivent tre pays assez cher, il faudra que le nombre des
lettres composes soit bien considrable pour que l'conomie de temps
rsultant de leur emploi compose l'excdant de dpenses rsultant du
capital qu'il faut y consacrer et des frais d'entretien. Dans un travail
intressant, insr au _Bulletin typographique_, M. C. Laboulaye value
 un septime seulement, tout au plus, l'conomie produite par la
machine Young-Delcambre, non compris l'intrt et l'amortissement du
capital, ni l'entretien. Il trouve que la machine de M. Gaubert pourra
donner une conomie comprise entre un quart et un tiers, mais toujours
abstraction faite du prix d'achat, qu'il ne cote pas  moins de 50,000
fr., et de celui de l'entretien. Quoi qu'il en soit, ds aujourd'hui,
des claviers typographiques fonctionnent rgulirement en France et 
l'tranger. Le _London Phalanx_ annonait dans le mois de juin 1842, que
son numro avait t compos par une machine, et dans la livraison
suivante insrait un article dont cette machine tait l'objet, et qui
avait t compos par elle pour le _Morning-Chronicle_ du 14 juin.

_Le Courrier du Nord_, dans son numro du mardi 5 janvier 1843, nous
apprend lui-mme ainsi son systme de composition:

Comprenez-vous?--Non.--Eh bien, venez voir de vos propres yeux. Que
dis-je? Venez vous exercer vous-mme sur ce piano de nouvelle espce, et
vous ferez bientt ce que je fais moi-mme, car j'avais oubli de vous
le dire en commenant, laissant de ct encre, papier et plume
mtallique, c'est tout simplement  l'aide de cette machine que je vous
cris aujourd'hui. Mes mots se forment, mes phrases s'allongent sous mes
yeux, elles viennent se caser d'elles-mmes, et, sans avoir dans l'art
typographique plus de connaissance que vous n'en avez, grce  cette
machine quasi intelligente, me voici compositeur. C'est comme j'ai
l'honneur du vous le dire.

[Illustration: (Clavier typographique du capitaine Rosenborg.--Fig. 1.
Machine  composer )]

De l'invention de la typographie mcanique.--M. Sguier, dans son
rapport  l'Acadmie des Sciences, a cit MM. Ballanche et William
Church comme ayant fait des essais remarquables dans ce genre avant MM.
Young et Delcambre. M. Mazure a aussi travaill de concert avec M.
Gaubert, et il est arriv de son ct, dit-on,  une solution du
problme de la distribution.

Le nom d'un philosophe et d'un littrateur de la porte de M. Ballanche,
plac ainsi au nombre de ceux qui se sont occups avec succs du
problme de la composition mcanique, n'a rien qui doive surprendre. M.
Ballanche tait imprimeur; Blanger et Pierre Leroux ont t simples
ouvriers typographes. Celui-ci, dans une lettre adresse  M. Arago et
lue  l'Acadmie des Sciences le 2 janvier dernier, a rappel que, le
premier, il y a vingt-cinq ans, il avait eu l'ide de composer des pages
d'imprimerie avec une machine, et que cette ide, il l'avait ralise.
Il avait entrepris de faire subir une modification  l'art typographique
presque tout entier. Voici son ide fondamentale; Au lieu de fondre
les lettres une  une, on en fondra des rayons entiers; au lieu de 25
millimtres environ de tiges, les lettres n'en auront que 7; au lieu de
composer avec la main, on composera avec une machine; enfin, au lieu de
faire des avances de papier et de tirage, on conservera les pages comme
les clichs strotypes.

[Illustration: (Clavier typographique du capitaine Rosenborg.--Fig. 2.
Machine  distribuer.)]

Examinant les avantages qui doivent rsulter de ce systme, M. Leroux
trouvait que, sans parler de la rapidit de la composition, et en la
comptant pour rien, il donne un important rsultat,  savoir, que l'on
strotype ainsi sans aucuns frais, et en avanant seulement la quantit
de mtal ncessaire; qu'il reprsente l'imprimerie mobile et le
strotypage  la fois, avec tous leurs avantages respectifs.




Bibliographie.

_Un Million de Faits_. Aide-Mmoire universel des Sciences, des Arts et
des Lettres; par MM. J. AICARD, DESPORTES, PAUL GERVAIS, LON LALANNE,
LUDOVIC LALANNE, A LE PILEUR, CH. MARTINS, CH. VERG et YOUNG. 1 vol.
grand in-18  deux colonnes, de 24 feuilles, avec 500 gravures sur bois.
Paris, 1843. _(Dubochet et Comp.)_ Deuxime dition. 12 francs.

Le _Million de Faits_ est une encyclopdie portative. Il doit former la
hase et le complment de toutes les bibliothques publiques ou prives,
car il s'adresse en mme temps  ceux qui avaient appris mais qui
oublient, et  ceux qui ne savent pas encore. Ignorez-vous un fait
important que vous dsirez connatre, ou votre mmoire est-elle
infidle: un indice alphabtique de huit mille mots vous fournit
immdiatement le moyen de vous procurer l'instruction qui vous manque.
Est-ce une branche entire des connaissances humaines que vous vous
proposez d'tudier: jetez un coup d'oeil rapide sur la table analytique
des matires, et vous trouverez  l'instant mme le trait spcial dont
vous avez besoin.--En effet, ce beau volume de 24 feuilles  2 colonnes
de 79 lignes quivaut  24 volumes in-8 de 379 pages.

Le titre et l'ide premire du _Million de Faits_ appartiennent aux
Anglais, mais l'excution en est toute franaise. Ainsi _L'Illustration_
imite, sans le copier, le journal qui parait  Londres sous le titre de
_London Illustrated News_. Le _Million of Facts_ obtint en Angleterre un
brillant succs, bien qu'une critique intelligente lui reprocht de
graves dfauts: le manque de mthode, l'omission de certaines sciences
importantes, des erreurs nombreuses dans les faits, des hrsies
incroyables dans les thories. On ne pouvait donc pas songer  le
traduire; il fallut le refaire entirement. Des crivains dj connus
avantageusement dans les sciences et dans la littrature se chargrent
de cet immense travail, et rsumrent sous leur forme la plus concise
tous les rsultats de quelque importance qui sont dfinitivement acquis
 l'esprit humain. Aussi le _Million de Faits_ franais n'est-il pas
moins heureux que son rival d'outre-mer. Deux ditions puises en six
mois ont prouv  ses auteurs que le public savait encore--bien que des
esprits chagrins affirment le contraire--apprcier les ouvrages srieux
et utiles, quand ils sont conus avec intelligence, et rdigs avec
autant de conscience que de talent.

_Colonies trangres et Hati_, rsultats de l'mancipation anglaise,
par VICTOR SCHOELCHER. 2 vol. in-8. Paris, 1845. _(Pagnerre)_ 12 fr.,
avec une carte de Hati.

M. Victor Schoelcher poursuit avec un zle mritoire la grande oeuvre
qu'il a entreprise.--L'anne dernire il avait, dans son ouvrage sur les
_Colonies franaises_ (1 vol. in-8), dcrit l'esclavage, et prouv qu'il
tait ncessaire de l'abolir.--Ses _Etudes des colonies trangres_, qui
viennent de paratre, complteront le tableau, en montrant la
prparation  l'affranchissement dans les les danoises,
l'affranchissement dans les les anglaises, la libert dans Hati. Le
lecteur, dit-il, parcourra de la sorte toutes les phases de cette haute
question: le pass, le prsent, le commencement de l'avenir, l'avenir
ralis; il verra  l'oeuvre ces hommes dont les planteurs ont contest
l'intelligence, la bont, l'ducabilit, et jusqu' la ressemblance avec
l'homme; alors il pourra les juger tels qu'ils sont. Toute une race
voue depuis des sicles  la barbarie et  l'esclavage, s'essayant  la
libert et faisant ses premiers pas dans la civilisation, quel sublime
tableau! 

Un voyage fait, en 1841, aux colonies anglaises et aux les espagnoles,
remplit tout le premier volume. Aprs avoir rsum l'histoire de l'acte
mmorable du Parlement (28 aot 1833), qui prononait l'abolition de
l'esclavage dans toutes les colonies de la Grande-Bretagne, M. Victor
Schuleher examine quels ont t,  la Dominique,  la Jamaque et 
Antigue, les rsultats de cette rvolution. A Puerto-Rico et  Cuba,
l'esclavage rgne encore, plus impitoyable, plus horrible, plus
dgradant que partout ailleurs; mais M. Schoelcher rappelle aux colons
espagnols ces paroles prophtiques de M. de Humboldt: Si la lgislation
des Antilles et l'tat de la race africaine n'prouvent pas bientt des
changements salutaires; si l'on continue  discuter sans agir, la
prpondrance politique passera entre les mains de ceux qui ont la force
du travail, la volont de s'affranchir et le courage d'endurer de
longues privations. 

Les habitants des colonies danoises, Saint-Thomas et Sainte-Croix, ne
veulent d'affranchissement sous aucune forme, mais le gouverneur, M.
Peter von Scholten, use largement de son pouvoir absolu pour amliorer
la condition des esclaves, et l'mancipation franaise dterminerait
infailliblement celle des les danoises.

Une intressante histoire et une description dtaille de Hati occupent
environ les deux tiers du second volume, qui se termine par des
rflexions sur le droit de visite et un coup d'oeil sur l'tat de la
question d'affranchissement. Le tome premier renferme, en outre, l'acte
pour l'abolition de l'esclavage dans les colonies anglaises, et une
histoire abrge de la traite.

Ce nouvel ouvrage de M. Victor Schoelcher est plein de faits curieux,
d'observations judicieuses et de nobles penses. On sent en le lisant
qu'il est crit par un homme de coeur, qui exagre souvent le mal qu'il
dplore comme le bien qu'il dsire voir se raliser, mais qui, du moins,
alors mme qu'il se trompe, ne commet jamais une erreur volontaire dans
l'intrt de la grande et sainte cause au triomphe de laquelle il a si
gnreusement consacr sa vie.

_Voyages de la Commission scientifique du Nord en Scandinavie, en
Laponie, au Spitzberg, aux Fero_, pendant les annes 1838, 1839 et
1840, sur la concile _la Recherche_, commande par M. Fabre, lieutenant
de vaisseau, publis par ordre du roi, sous la direction de M. PAUL
GAIMARD, prsident de la Commission scientifique du Nord.--Gologie,
minralogie, mtallurgie et chimie; par M. J. DUROCHER; premire partie,
premire livraison. In-8 de treize feuilles trois quarts.--Paris. 1815.
_(Arthus Bertrand)_ 5 fr. 50 la livraison; 6 fr. 50 par division
spare.

Ce bel ouvrage, dont la premire livraison vient de paratre, se
composera de 20 volumes et de 7 atlas, contenant 316 planches. Il se
divisera en neuf parties, auxquelles on peut souscrire sparment: 1
Astronomie, pendule, hydrographie, mares, 1 Vol.;--2 Mtorologie, 3
vol.;--3 Magntisme terrestre, 2 vol.;--4 Aurores borales, 1
vol.;--5 Gologie, minralogie, mtallurgie et chimie, 2 vol.;--6
Botanique, gographie-botanique, gographie-physique, physiologie et
mdecine, 2 vol.;--7 Zoologie, 5 vol.;--8 Histoire de la Scandinavie.
Histoire littraire. Relation du voyage, 4 vol., par M. X. MAUMIER;
Histoire et mythologie des Lapons, par M. LOESTADIUS;--9 Statistique de
la Scandinavie, de la Laponie et des Fero, 1 vol., avec un atlas de 56
tableaux.

La France avait explor les contres les plus recules des mers du Sud;
elle avait confi  ses marins de vastes missions, publi de magnifiques
ouvrages sur l'Asie, sur l'Amrique, sur l'Ocanie; elle pntrait,
aprs la glorieuse conqute d'Alger, dans l'intrieur de l'Afrique, et
le Nord ne nous tait gure connu que par les relations des Anglais, des
Hollandais, des Allemands. La publication des _Voyages de la Commission
scientifique du Nord, en Scandinavie, en Laponie, au Spitzberg et aux
Fero_ achvera de combler cette lacune, qu'avait dj remplie en partie
le _Voyage en Islande et au Groenland_ ( 7 vol. in-8 et 2 atlas de 246
planches).

_Essais de Politique industrielle_.--Souvenirs de voyages. France,
Rpublique d'Andorre, Belgique, Allemagne; par MICHEL CHEVALIER. 1 vol.
in-8, 446 pages. Paris, 1843. _(Gosselin.)_ 8 fr. Les nouveaux Souvenirs
de Voyage de M. Michel Chevalier contiennent la collection d'une srie
d'articles qui ont paru depuis 1836 jusqu'en 1842 dans le _Journal des
Dbats_, et l'auteur n'a pas expliqu pourquoi il rimprimait, sans les
runir par aucun lien, ces divers _Essais de politique industrielle_.
Ds la premire page le lecteur, qui cherche vainement une prface, se
trouve transport  Lige, en 1836. Et voyez quel est l'inconvnient de
ces rimpressions textuelles: Page 21, M. Michel Chevalier annonce que
les belges sont  parlementer avec les Prussiens, pour obtenir la
continuation des travaux du chemin de fer de Verviers  Cologne. Cette
nouvelle pouvait avoir de l'intrt en 1836; mais maintenant que les
ngociations ont russi, maintenant que le chemin de fer est presque
achev,  quoi bon nous rpter que les Belges sont  parlementer? M.
Michel Chevalier a si bien compris la porte de cette objection, qu'il a
ajout  ses articles, beaucoup trop vieux pour l'anne 1843,
cinquante-deux notes de rectifications, qui font plus d'un quart du
volume, c'est--dire cent vingt-cinq pages environ.

De la Belgique, M. Michel Chevalier transporte son lecteur dans la
valle de l'Arige et dans la rpublique d'Andorre (1837); il visite
ensuite Toulouse et Marseille (1838), puis la Bavire, la Saxe, la
Bohme et l'Autriche (1840); enfin il termine ses prgrinations
industrielles en Alsace, o il raconte les ftes de l'inauguration du
chemin de fer de Strasbourg  Ble.

M. Michel Chevalier ne laisse rien perdre de ce qu'il a crit. Outre les
rectifications dont nous avons dj parl, les notes renferment un
certain nombre de petits articles publis  diverses poques par le
_Journal des Dbats_. Du reste, nous nous empressons de reconnatre que
M. Michel Chevalier est un de ces crivains dont on relit toujours les
plus lgres productions avec plaisir et avec profit. _Les Essais de
politique industrielle_ doivent prendre place dans toutes les
bibliothques  ct des _Lettres sur l'Amrique du Nord_, et du grand
ouvrage dont M. Gosselin vient de mettre en vente la dernire livraison,
_Histoire et description des voies de communication aux Etats-Unis et
des travaux d'art qui en dpendent_, 2 volumes in-4 et atlas in-folio
de 25 planches.--50 fr.

_Thorie du Jury_, ou Observations sur le jury et sur les institutions
judiciaires criminelles anciennes et modernes; par C.-F. OUDOT, ancien
conseiller  la Cour de Cassation (ouvrage posthume). 1 vol. in-8.
Paris, 18743 _(Joubert)_. 7 francs.

Avocat au Parlement de Dijon, substitut du procureur-gnral avant la
rvolution de 1789, M. Oudot fit successivement partie de l'Assemble
lgislative, de la Convention, du Conseil des Cinq-Cents et du Conseil
des Anciens. Nomm, en 1799, supplant  la Cour de Cassation, puis
l'anne suivante juge titulaire, il remplit ces honorables fonctions
jusqu'en seconde Restauration.--La loi du 12 janvier 1816 l'avait exil,
celle du 11 septembre 1830 le rappela  Paris, o il mourut en 1841, g
de quatre-vingt-six ans. Pendant la majeure partie de cette vie si bien
remplie, M. Oudot travailla  son ouvrage du jury, qu'il chargea un de
ses amis de publier aprs sa mort. Il s'tait efforc, comme il le dit
lui-mme, de runir, dans un cadre resserr, tout ce qui lui avait
sembl propre  faire apprcier les principes essentiels du jury,  en
faire connatre l'esprit et le but,  en dmontrer les avantages, afin
d'attacher les hommes libres  cette institution par tous ses motifs qui
doivent la leur rendre chre.

M. Oudot ne s'occupe que du jury en matire criminelle. Il cherche
d'abord l'origine du jury dans les anciennes institutions judiciaires
des Germains; puis il compare ces institutions avec celles qui les ont
remplaces au Moyen-Age, et avec le jury tel qu'il existe actuellement
en Angleterre, aux Etats-Unis et en France; enfin, de ce rapprochement
il dduit sa thorie du jury, c'est--dire les principes qui doivent
constituer le jury dans le but qu'il doit atteindre.

Dans cette seconde partie de son travail, M. Oudot a surtout examin et
cherch  rsoudre les graves questions suivantes:--1 Quels sont les
citoyens qui peuvent reprsenter la cit dans la mission des jurs?--2
Quelle doit tre l'tendue de leurs pouvoirs?--3 Est-il ncessaire de
soumettre l'accusation  un jury pralable?--4 Quel doit tre le mode
de la formation de la dcision du jury de jugement?

Le chapitre qui a pour titre: _Quelques ides sur la justice et sur le
choix des jurs_, a un intrt de circonstance.--Longtemps avant
l'invention des _jurs probes et libres_, M. Oudot avait prdit (page
47), que l'attribution de choisir les jurs, donne aux prfets,
anantirait le jury, et le convertirait en une commission judiciaire
permanente et lgale.

_Les Muses d'Espagne, d'Angleterre et de Belgique_. Guide et Memento de
l'artiste et du voyageur, faisant suite aux _Muses d'Italie_, par LOUIS
VIARDOT. 1 vol. in-18, format Charpentier.--Paris, 1843. _(Paulin.)_ 3
fr. 50.

M. Louis Viardot vient de faire pour les Muses d'Espagne, d'Angleterre
et de Belgique, ce qu'il avait fait l'anne dernire pour les Muses
d'Italie, ce qu'il fera l'anne prochaine pour les galeries de Munich,
de Vienne et de Berlin. Le nouveau volume de la Bibliothque des
Connaissances utiles, mis en vente, cette semaine chez M. Paulin,
renferme une description dtaille de toutes les oeuvres d'art que
possdent Madrid, Londres, Hamptoncourt, Bruges, Anvers et Bruxelles, et
deux curieux chapitres sur l'Alhambra et l'abbaye de Westminster. Ces
deux monuments clbres qui, pour l'architecture et la statuaire, sont
de vritables muses, coupent, par d'autres matires, l'invitable
monotonie des descriptions de tableaux.

Comme les Muses d'Italie, les Muses d'Espagne, d'Angleterre et de
Belgique serviront non-seulement de guide et de mmento aux artistes et
aux voyageurs, ils se recommandent encore aux amis de l'art, qui se
rsignent  en tudier les monuments sans quitter leur pays.

_Histoire naturelle de l'Homme_, comprenant des recherches sur
l'influence des agents physiques et moraux considrs comme causes des
varits qui distinguent entre elles les diffrentes races humaines; par
J.-C. PRITCHARD; traduite de l'anglais par le docteur F. ROULIN (40
planches graves et colories et 90 figures graves sur bois,
intercales dans le texte). 2 vol. in-8.--Paris, 1843. _J.-B.
Baillire_, libraire de l'Acadmie royale de Mdecine. Prix: 20 fr.

L'histoire naturelle de l'homme, dont le savant docteur Roulin publie
une traduction, s'adresse moins aux savants qu'aux gens du monde, aux
personnes qui, sans vouloir faire une tude spciale de l'anthropologie,
dsirent avoir, sur ce sujet, des notions gnrales. M. le docteur
Pritchard a indiqu rapidement, mais en traits distincts, d'une part,
tous les caractres physiques, c'est--dire les varits de couleurs, de
physionomie, de proportions corporelles des diffrentes races humaines;
de l'autre, les particularits morales et intellectuelles qui servent
galement  distinguer ces races les unes des autres. Il s'est en outre
efforc de faire connatre, autant que le permettait l'tat actuel de la
science, la nature et les causes de ces phnomnes de varits. Dans ce
but, il a dcrit les diffrentes nations disperses sur la surface du
globe, et rsum tout ce qu'on sait du rapport qu'elles ont entre elles,
tout ce qu'ont pu faire dcouvrir, relativement  leur origine et  la
premire priode de leur histoire, les recherches historiques et
philologiques.

Cette tude acheve, ces prmisses poses, M. le docteur Pritchard en
tire lui-mme,  la lin de son second volume, la conclusion suivante.
En rsum, dit-il, si nous considrerons l'ensemble des tres qui
jouissent de l'exercice de la raison et possdent l'usage de la parole,
nous trouvons chez tous (quelque diffrence qu'ils puissent prsenter
d'une famille  l'autre, sous le rapport de l'aspect extrieur) les
mmes sentiments intrieurs, les mmes dsirs, les mmes aversions;
tous, au fond de leur coeur, se reconnaissent soumis  l'empire de
certaines puissances invisibles; tous ont, avec une notion plus ou moins
claire du bien et du mal, la conscience du chtiment rserv au crime
par les agents d'une justice distributive,  laquelle la mort mme ne
peut les soustraire; tous se montrent, quoique  diffrents degrs,
aptes  recevoir la culture qui dveloppe les facults de l'esprit, 
tre clairs par la lumire plus vive et plus pure que le christianisme
rpand dans les mes,  se conformer aux pratiques de la religion, aux
habitudes de la vie civilise; tous, en un mot, ont mme nature mentale.
Quand donc nous rapprochons de ce fait, qui est incontestable, ceux qui
se rapportent  la diversit des instincts et des autres phnomnes
psychologiques des animaux, diversit sur laquelle repose
principalement, comme nous l'avons fait voir, la distinction des
espces, nous nous sentons pleinement autoris  conclure que toutes les
races humaines appartiennent  une seule et mme espce, qu'elles sont
les branches d'un tronc unique.

_Voyage o il vous plaira_, avec vignettes, notes, lgendes,
commentaires, incidents, et posies; par MM. TONY JOHANNOT, Alfred de
Musset et P.-J. STAHL. 1 vol. in-8.--Paris, 1843. _Hetzel_. 33
livraisons  50 centimes. (Ont paru 14 livraisons.)

Le spirituel crivain qui persiste  se cacher sous le pseudonyme de
Stahl, l'auteur des _Scnes de la Vie publique et prive des Animaux_,
n'a pris cette fois que deux collaborateurs, un homme de lettres et un
dessinateur, MM. Alfred de Musset et Tony Johannot.--Il nous est
impossible de nous prononcer sur le mrite d'un livre qui n'est pas
encore achev, sorte d'nigme potique dont la dernire page doit
contenir l'explication. Mais, ce qui est positif, c'est que le _Voyage
o il vous plaira_ obtient ds  prsent un grand et lgitime succs,
car jamais peut-tre MM. Stahl et Alfred de Musset n'avaient crit avec
un style plus pur et plus lgant un conte plus original. Soit qu'il
nous montre une jeune fille amoureusement suspendue au bras de son
fianc, soit qu'il nous reprsente des tres fantastiques et bizarres,
M. Tony Johannot fait toujours preuve d'un talent gracieux et distingu.
Les auteurs du _Voyage o il vous plaira_ peuvent donc tre certains
qu'aucun des lecteurs qui ont entrepris avec eux cette charmante
excursion ne les abandonnera en route.

_Sylvio Pellico. Mes Prisons_, suivi du Discours sur les devoirs des
hommes, traduction de M. Antoine DE LATOUR; avec des chapitres indits,
les additions de Maroncelli, et des notices littraires et biographiques
sur plusieurs prisonniers du Spielberg--Nouvelle dition illustre par
TONY JOHANNOT (100 gravures sur bois, dont 23 imprimes  part du
texte), 10 livraisons  50 centimes.--Paris, 1855. _Charpentier_.

Le titre des Prisons est trop connu pour qu'il soit ncessaire d'en
faire l'loge; nous annonons seulement la publication de cette nouvelle
dition illustre, dont la premire livraison vient de paratre.

Collection de Tableaux polytechniques, par une socit d'anciens lves
de l'cole polytechnique, de professeurs, etc.; sous la direction de M.
Auguste BLUM.

La plupart des connaissances humaines ont t rsumes en tableaux
synoptiques. On conoit en effet de quelle importance sont des tableaux
qui permettent d'embrasser d'un coup d'oeil un ensemble de faits, de
saisir leurs rapports et leur enchanement, qui servent, en un mot, 
conomiser le temps et  conserver des connaissances laborieusement
acquises.

Ce qu'on a fait depuis longtemps pour la gographie et pour l'histoire,
une socit d'anciens lves de l'cole polytechnique essaie de le
faire pour les sciences positives, pour les mathmatiques, la physique,
la chimie, pour toutes les sciences exactes enfin, soit thoriques, soit
d'application.

Cette utile collection doit contenir quatre sries o seront rsums
toutes les connaissances ncessaires pour l'admission aux coles, tous
les cours professs dans ces coles,  la Facult des sciences et aux
coles d'application.--La trigonomtrie rectiligne, l'algbre et la
physique ont dj paru.




[Illustration.]

Nouvelles Astronomiques.

LA COMTE.

A Paris, dans presque toute la France et dans une partie de l'Europe, on
a dj vu le nouvel astre qui vient de paratre d'une manire si
compltement imprvue. On a admir cette magnifique trane lumineuse
qui occupe environ le quart d'une demi-circonfrence trace  la surface
de la vote cleste. On a interrog nos astronomes avec un empressement
qui n'a pas toujours t clair, mais qui dnote du moins une louable
curiosit des choses propres  lever l'esprit vers la contemplation des
grandes lois de la nature. Nous sommes donc heureux de fournir  nos
lecteurs quelques renseignements de l'authenticit desquels nous pouvons
leur rpondre.

On dit, mais rien ne prouve encore, que la comte a t observe  Nice
le 14 mars, et qu'elle l'a t  Madrid mme avant cette poque. En
France, le premier qui l'ait aperue est, dit-on, un officier de ligne
faisant sa ronde le 14,  Auxonne, o il est en garnison. Elle a t vue
en divers lieux les jours suivants:  Paris, on n'a pu l'apercevoir
avant le 17, et il est facile de se rendre compte des causes qui ont
empch qu'elle y ft signale auparavant. En effet, en compulsant les
registres mtorologiques de l'Observatoire, on reconnat qu' partir du
7, jour o le beau temps avait rgn, le ciel a t constamment couvert
jusqu'au 14 inclusivement. Le 15, il s'tait clairci; mais la lune
tait leve mme avant le coucher du soleil, et comme elle donnait
presque dans son plein, sa lumire clipsait compltement la lumire
beaucoup plus faible de la comte. Le 16, la lune tait pleine; elle
tait leve bien avant la fin du crpuscule, et l'horizon tait couvert
de vapeurs.--Enfin, le 17, les astronomes de l'Observatoire, faisant une
revue gnrale et rapide du ciel, vers 7 heures 3/4, au moment o, le
crpuscule finissait et la lune n'tant pas encore leve, on pouvait
reconnatre le ciel toil, aperurent le phnomne qui se manifestait
d'une manire si brillante sur l'horizon de Paris. Ils recherchrent la
direction et la longueur angulaire de la trane lumineuse, qu'ils
attriburent tout d'abord  une queue de comte; mais le noyau de
l'astre tait encore trop prs de l'horizon pour qu'il leur ft possible
de l'apercevoir. L'angle mesur fut trouv d'environ 39. Le lendemain
18 et le surlendemain 19, toutes les dispositions tant prises d'avance,
on a pu observer le noyau assez brillant de la comte. Son diamtre
apparent tait de 2  trois minutes. Il se trouvait  un degr environ 
l'est de l'toile ta, de la constellation de l'_Eridan_: la queue
finissait  prs de deux degrs au-dessus de l'toile ta, du _Livre_.

La longueur apparente de cette queue tait ainsi d'environ 43; sa
largeur tait d'un degr moyennement; elle restait trs-mince dans toute
son tendue, et ne soutendait vers son extrmit oppose au noyau qu'un
angle d'environ un degr un quart. Elle paraissait trs-lgrement
inflchie vers cette mme extrmit dans la direction de la position
qu'elle venait de quitter, ce qui est une loi gnrale pour toutes les
comtes. Une particularit trs-digne d'attention, c'est que la queue
offre, sur toute sa largeur, une teinte d'une intensit  peu prs
uniforme, tandis qu'ordinairement la queue des comtes est compose de
deux parties plus intenses vers les bords, spares par une bande
centrale obscure, ce que l'on explique en attribuant  ce corps lumineux
la forme d'un cne que nous voyons par le ct.

Pour dterminer les lments caractristiques de la comte, et pour
dcider si, dans les catalogues, il s'en trouve une qui offre avec
celle-ci des diffrences assez peu notables pour qu'elle puisse tre
range au nombre des astres priodiques, il faudrait une troisime
observation, et malheureusement le mauvais tat du ciel n'a pas permis
de la faire jusqu' ce jour. Ce contre-temps est d'autant plus
regrettable, que la dtermination des lments paraboliques perdra de sa
certitude si un intervalle trop long vient  sparer la troisime des
deux premires. Cependant la comparaison de celles-ci a fait reconnatre
que le mouvement apparent de l'astre est lent; qu'il a lieu dans le sens
de l'ouest  l'est et du sud au nord, ce que les astronomes expriment en
disant qu'il est direct en ascension droite et d'environ 2 degrs par
jour, et que la dclinaison australe diminue, la comte se rapprochant
de l'quateur d'environ 20' de degr en 24 heures.

M. Arago a soumis l'astre  l'preuve d'un instrument remarquable dont
il est l'inventeur, et  l'aide duquel il est possible de reconnatre si
la lumire que nous envoie un objet lui appartient en propre, ou si elle
est simplement rflchie. Jusqu' prsent on n'a reconnu aucune trace de
_polarisation_ dans la lumire de la nouvelle comte; d'o l'on conclut
que cet astre brille d'un clat qui lui est propre, et ne nous rflchit
pas une fraction apprciable de la lumire du soleil.

Notre gravure donnera une ide assez exacte de la position qu'occupait
et de l'apparence qu'offrait la comte le dimanche 19, vers 7 heures et
demie du soir, pour un spectateur parisien. La ligne infrieure
reprsente le bord de l'horizon. Un voit que le noyau est plac prs de
l'toile gamma, de L'_Eridan_ et que la queue se termine aussi prs de
l'toile gamma, du _Livre_. A gauche et vers le haut de notre figure,
_Syrius_, l'toile la plus brillante du ciel, est indique par la lettre
S. Au-dessus de la queue de la comte, on voit la belle constellation
d'_Orion_, dont _Rigel_ (l'toile marque R) occupe la partie
infrieure, et les _Trois Rois_ la partie moyenne. _Aldbaran_ ou
_l'Oeil de Taureau_ est plac  droite, vers le bord suprieur; les
_Hyades_, toiles moins brillantes, sont groupes vers sa droite.

La rgion du ciel que nous venons de dcrire sommairement se trouve
actuellement vers le sud-ouest entre 7 heures et demie et 8 heures du
soir. Elle sera facilement reconnaissable pour tout lecteur qui aura
notre gravure sous les yeux. C'est vers elle qu'il faudra chercher la
comte, lorsque les circonstances atmosphriques le permettront.

LUMIERE ZODIACALE.

Un phnomne qui n'est pas trs-rare sur notre horizon, mais qui doit
toujours attirer l'attention des personnes pour lesquelles la
contemplation des apparences clestes a quelque attrait, se manifeste
depuis quelques jours avec une certaine intensit. Nous voulons parler
de la _lumire zodiacale_. Une heure trois quarts environ aprs le
coucher du soleil, lorsque les dernires lueurs du crpuscule, avec
lequel il ne faut pas la confondre, sont compltement teintes, on
aperoit une trane lumineuse de forme lenticulaire, incline 
l'horizon, et coupe par celui-ci vers sa base.

Nos astronomes ont profit de l'apparition de cette lumire pour en
comparer l'intensit avec celle de la comte. Ils ont reconnu que
celle-ci est plus vive et moins rouge.




Rbus

EXPLICATION DU DERNIER RBUS.

Il ne manque pas d'escrocs par le temps qui court.

[Illustration: Rbus.]








End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0004, 25 Mars 1843, by Various

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L'ILLUSTRATION, NO. 0004, 25 MARS 1843 ***

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