The Project Gutenberg EBook of Dominique, by Eugne Fromentin

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Title: Dominique

Author: Eugne Fromentin

Release Date: September 24, 2010 [EBook #33808]

Language: French

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DOMINIQUE

DOMINIQUE d'EUGNE FROMENTIN, _premier volume des_ Modernes _de la_
BIBLIOTHQUE DU BIBLIOPHILE, _a t tir  1.000 exemplaires ainsi
numrots, suivant la justification uniforme de cette collection:_

_Nos 1  10.--Exemplaires sur papier de Chine._

_Nos 11  30.--Exemplaires sur papier imprial du Japon._

_Nos 31  1.000.--Exemplaires sur vlin de France B. F. K. filigran
au titre de la collection._

_Il a t tir en outre 50 exemplaires hors commerce marqus de A  Z et
de I  XXV._

EXEMPLAIRE N 208

BIBLIOTHQUE DU BIBLIOPHILE

EUGNE FROMENTIN

LYON

H. LARDANCHET, DITEUR

RUE PRSIDENT-CARNOT, N 10

1920


_A MADAME GEORGE SAND_

_Madame_,

_Voici ce petit livre que vous avez lu. A mon grand regret, je le publie
sans y rien changer, c'est--dire avec toutes les inexpriences qui
peuvent trahir une oeuvre d'essai. De pareils dfauts m'ont paru sans
remde: dsesprant de les corriger, je les constate. Si le livre tait
meilleur, je serais parfaitement heureux de vous l'offrir. Tel qu'il
est, me pardonnerez-vous, Madame, comme au plus humble de vos amis, de
le placer sous la protection d'un nom qui dj m'a servi de sauvegarde,
et pour lequel j'ai autant d'admiration que de gratitude et de respect?_

EUG. FROMENTIN.

Paris, novembre 1862.




DOMINIQUE




I


CERTAINEMENT je n'ai pas  me plaindre--me disait celui dont je
rapporterai les confidences dans le rcit trs simple et trop peu
romanesque qu'on lira tout  l'heure--car, Dieu merci, je ne suis plus
rien,  supposer que j'aie jamais t quelque chose, et je souhaite 
beaucoup d'ambitieux de finir ainsi. J'ai trouv la certitude et le
repos, ce qui vaut mieux que toutes les hypothses. Je me suis mis
d'accord avec moi-mme, ce qui est bien la plus grande victoire que nous
puissions remporter sur l'impossible. Enfin, d'inutile  tous, je
deviens utile  quelques-uns, et j'ai tir de ma vie, qui ne pouvait
rien donner de ce qu'on esprait d'elle, le seul acte peut-tre qu'on
n'en attendt pas, un acte de modestie, de prudence et de raison. Je
n'ai donc pas  me plaindre. Ma vie est faite et bien faite selon mes
dsirs et mes mrites. Elle est rustique, ce qui ne lui messied pas.
Comme les arbres de courte venue, je l'ai coupe en tte: elle a moins
de port, de grce et de saillie; on la voit de moins loin, mais elle
n'en aura que plus de racines et n'en rpandra que plus d'ombre autour
d'elle. Il y a maintenant trois tres  qui je me dois et qui me lient
par des devoirs prcis, par des responsabilits qui n'ont rien de trop
lourd, par des attachements sans erreurs ni regrets. La tche est
simple, et j'y suffirai. Et s'il est vrai que le but de toute existence
humaine soit moins encore de s'bruiter que de se transmettre, si le
bonheur consiste dans l'galit des dsirs et des forces, je marche
aussi droit que possible dans les voies de la sagesse, et vous pourrez
tmoigner que vous avez vu un homme heureux.

Quoiqu'il ne ft pas le premier venu autant qu'il le prtendait, et
qu'avant de rentrer dans les effacements de sa province il en ft sorti
par un commencement de clbrit, il aimait  se confondre avec la
multitude des inconnus, qu'il appelait _les quantits ngatives_. A ceux
qui lui parlaient de sa jeunesse et lui rappelaient les quelques lueurs
assez vives qu'elle avait jetes, il rpondait que c'tait sans doute
une illusion des autres et de lui-mme, qu'en ralit il n'tait
personne, et la preuve, c'est qu'il ressemblait aujourd'hui  tout le
monde, rsultat de toute quit dont il s'applaudissait comme d'une
restitution lgitime faite  l'opinion. Il rptait  ce sujet qu'il
n'est donn qu' bien peu de gens de se dire une exception, que ce rle
de privilgi est le plus ridicule, le moins excusable et le plus vain,
quand il n'est pas justifi par des dons suprieurs; que l'envie
audacieuse de se distinguer du commun de ses semblables n'est le plus
souvent qu'une tricherie commise envers la socit et une injure
impardonnable faite  tous les gens modestes qui ne sont rien; que
s'attribuer un lustre auquel on n'a pas droit, c'est usurper les titres
d'autrui, et risquer de se faire prendre tt ou tard en flagrant dlit
de pillage dans le trsor public de la renomme.

Peut-tre se diminuait-il ainsi pour expliquer sa retraite et pour ter
le moindre prtexte de retour  ses propres regrets comme aux regrets de
ses amis. tait-il sincre? Je me le suis demand souvent, et
quelquefois j'ai pu douter qu'un esprit comme le sien, pris de
perfection, ft aussi compltement rsign dans sa dfaite. Mais il y a
tant de nuances dans la sincrit la plus loyale! il y a tant de
manires de dire la vrit sans la dire tout entire! L'absolu
dtachement des choses n'admettrait-il aucun regard jet de loin sur les
choses qu'on dsavoue? Et quel est le coeur assez sr de lui pour
rpondre qu'il ne se glissera jamais un regret entre la rsignation, qui
dpend de nous, et l'oubli, qui ne peut nous venir que du temps?

Quoi qu'il en soit de ce jugement port sur un pass qui ne s'accordait
pas trs bien avec sa vie prsente,  l'poque dont je parle du moins,
il tait arriv  ce degr de dmission de lui-mme et d'obscurit qui
semblait lui donner tout  fait raison. Aussi ne fais-je que le prendre
au mot en le traitant  peu prs comme un inconnu. Il tait devenu,
d'aprs ses propres termes, si peu quelqu'un, et tant d'autres que lui
pourraient  la rigueur se reconnatre dans ces pages, que je ne vois
pas la moindre indiscrtion  publier de son vivant le portrait d'un
homme dont la physionomie se prte  tant de ressemblances. Si quelque
chose le distingue un peu du grand nombre de ceux qui volontiers
retrouveraient en lui leur propre image, c'est que, par une exception
qui, je le crois, ne fera envie  personne, il avait eu le courage assez
rare de s'examiner souvent, et la svrit plus rare encore de se juger
mdiocre. Enfin il existe si peu, quoiqu'il existe, qu'il est presque
indiffrent de parler de lui soit au prsent, soit au pass.

La premire fois que je le rencontrai, c'tait en automne. Le hasard me
le faisait connatre  cette poque de l'anne qu'il aime le plus, dont
il parle le plus souvent, peut-tre parce qu'elle rsume assez bien
toute existence modre qui s'accomplit ou qui s'achve dans un cadre
naturel de srnit, de silence et de regrets. Je suis un exemple,
m'a-t-il dit maintes fois depuis lors, de certaines affinits
malheureuses qu'on ne parvient jamais  conjurer tout  fait. J'ai fait
l'impossible pour n'tre point un mlancolique, car rien n'est plus
ridicule  tout ge et surtout au mien; mais il y a dans l'esprit de
certains hommes je ne sais quelle brume lgiaque toujours prte  se
rpandre en pluie sur leurs ides. Tant pis pour ceux qui sont ns dans
les brouillards d'octobre! ajoutait-il en souriant  la fois et de sa
mtaphore prtentieuse et de cette infirmit de nature dont il tait au
fond trs humili.

Ce jour-l, je chassais aux environs du village qu'il habite. Je m'y
trouvais arriv de la veille et sans autre relation que l'amiti de mon
hte le docteur ***, fix depuis quelques annes seulement dans le pays.
Au moment o nous sortions du village, un chasseur parut en mme temps
que nous sur un coteau plant de vignes qui borne l'horizon de
Villeneuve au levant. Il allait lentement et plutt en homme qui se
promne, escort de deux grands chiens d'arrt, un pagneul  poils
fauves, un braque  robe noire, qui battaient les vignes autour de lui.
C'taient ordinairement, je l'ai su depuis, les deux seuls compagnons
qu'il admt  le suivre dans ces expditions presque journalires, o la
poursuite du gibier n'tait que le prtexte d'un penchant plus vif, le
dsir de vivre au grand air et surtout le besoin d'y vivre seul.

Ah! voici M. Dominique qui chasse, me dit le docteur en reconnaissant
 toute distance l'quipage ordinaire de son voisin. Un peu plus tard,
nous l'entendmes tirer, et le docteur me dit: Voil M. Dominique qui
tire. Le chasseur battait  peu prs le mme terrain que nous et
dcrivait autour de Villeneuve la mme volution, dtermine d'ailleurs
par la direction du vent, qui venait de l'est, et par les remises assez
fixes du gibier. Pendant le reste de la journe, nous l'emes en vue,
et, quoique spars par plusieurs cents mtres d'intervalle, nous
pouvions suivre sa chasse comme il aurait pu suivre la ntre. Le pays
tait plat, l'air trs calme, et les bruits en cette saison de l'anne
portaient si loin, que mme aprs l'avoir perdu de vue, on continuait
d'entendre trs distinctement chaque explosion de son fusil et jusqu'au
son de sa voix quand, de loin en loin, il redressait un cart de ses
chiens ou les ralliait. Mais soit discrtion, soit, comme un mot du
docteur me l'avait fait prsumer, qu'il et peu de got pour la chasse 
trois, celui que le docteur appelait M. Dominique ne se rapprocha tout 
fait que vers le soir, et la commune amiti qui s'est forme depuis
entre nous devait avoir ce jour-l pour origine une circonstance des
plus vulgaires. Un perdreau partit  l'arrt de mon chien juste au
moment o nous nous trouvions  peu prs  demi-porte de fusil l'un de
l'autre. Il occupait la gauche, et le perdreau parut incliner vers lui.

A vous, monsieur, lui criai-je.

Je vis,  l'imperceptible temps d'arrt qu'il mit  pauler son fusil,
qu'il examinait d'abord si rigoureusement ni le docteur ni moi n'tions
assez prs pour tirer; puis, quand il se fut assur que c'tait un coup
perdu pour tous s'il ne se dcidait pas, il ajusta lestement et fit feu.
L'oiseau, foudroy en plein vol, sembla se prcipiter plutt qu'il ne
tomba, et rebondit, avec le bruit d'une bte lourde, sur le terrain
durci de la vigne.

C'tait un coq de perdrix rouge magnifique, haut en couleur, le bec et
les pieds rouges et durs comme du corail, avec des ergots comme un coq
et large de poitrail presque autant qu'un poulet bien nourri.

Monsieur, me dit en s'avanant vers moi M. Dominique, vous m'excuserez
d'avoir tir sur l'arrt de votre chien; mais j'ai bien t forc, je
crois, de me substituer  vous pour ne pas perdre une fort belle pice,
assez peu commune en ce pays. Elle vous appartient de droit. Je ne me
permettrais pas de vous l'offrir, je vous la rends.

Il ajouta quelques paroles obligeantes pour me dterminer tout  fait,
et j'acceptai l'offre de M. Dominique comme une dette de politesse 
payer.

C'tait un homme d'apparence encore jeune, quoiqu'il et alors pass la
quarantaine, assez grand,  peau brune, un peu nonchalant de tournure,
et dont la physionomie paisible, la parole grave et la tenue rserve ne
manquaient pas d'une certaine lgance srieuse. Il portait la blouse et
les gutres d'un campagnard chasseur. Son fusil seul indiquait
l'aisance, et ses deux chiens avaient au cou un large collier garni
d'argent sur lequel on voyait un chiffre. Il serra courtoisement la main
du docteur et nous quitta presque aussitt pour aller, nous dit-il,
rallier ses vendangeurs, qui, ce soir-l mme, achevaient sa rcolte.

On tait aux premiers jours d'octobre. Les vendanges allaient finir; il
ne restait plus dans la campagne, en partie rendue  son silence, que
deux ou trois groupes de vendangeurs, ce que dans le pays on appelle des
_brigades_, et un grand mt surmont d'un pavillon de fte, plant dans
la vigne mme o se cueillaient les derniers raisins, annonait en effet
que la brigade de M. Dominique se prparait joyeusement _ manger
l'oie_, c'est--dire  faire le repas de clture et d'adieu o, pour
clbrer la fin du travail, il est de tradition de manger, entre autres
plats extraordinaires, une oie rtie.

Le soir venait. Le soleil n'avait plus que quelques minutes de trajet
pour atteindre le bord tranchant de l'horizon. Il clairait longuement,
en y traant des rayures d'ombre et de lumire, un grand pays plat,
tristement coup de vignobles, de gurets et de marcages, nullement
bois,  peine onduleux, et s'ouvrant de distance en distance, par une
lointaine chappe de vue, sur la mer. Un ou deux villages blanchtres,
avec leurs glises  plates-formes et leurs clochers saxons, taient
poss sur un des renflements de la plaine, et quelques fermes, petites,
isoles, accompagnes de maigres bouquets d'arbres et d'normes meules
de fourrage, animaient seules ce monotone et vaste paysage, dont
l'indigence pittoresque et paru complte sans la beaut singulire qui
lui venait du climat, de l'heure et de la saison. Seulement,  l'oppos
de Villeneuve et dans un pli de la plaine, il y avait quelques arbres un
peu plus nombreux qu'ailleurs et formant comme un trs petit parc autour
d'une habitation de quelque apparence. C'tait un pavillon de tournure
flamande, lev, troit, perc de rares fentres irrgulires et flanqu
de tourelles  pignons d'ardoise. Aux abords taient agglomres
quelques constructions plus rcentes, maison de ferme et btiment
d'exploitation, le tout au surplus trs modeste. Un brouillard bleu qui
s'levait  travers les arbres indiquait qu'il y avait exceptionnellement
dans ce bas-fond du pays quelque chose au moins comme un cours d'eau;
une longue avenue marcageuse, sorte de prairie mouille borde de
saules, menait directement de la maison  la mer.

Ce que vous voyez l, me dit le docteur en me montrant cet lot de
verdure isol dans la nudit des vignobles, c'est le chteau des
Trembles et l'habitation de M. Dominique.

Cependant M. Dominique allait rejoindre ses vendangeurs et s'loignait
paisiblement, son fusil dsarm, suivi cette fois de ses chiens  bout
de forces; mais  peine avait-il fait quelques pas dans le sentier
labour d'ornires qui menait  ses vignes que nous fmes tmoins d'une
rencontre qui me charma.

Deux enfants dont on entendait les voix riantes, une jeune femme dont on
voyait seulement la robe d'toffe lgre et l'charpe rouge, venaient
au-devant du chasseur. Les enfants lui faisaient des gestes joyeux et se
prcipitaient de toute la vitesse de leurs petites jambes; la mre
arrivait plus lentement et de la main agitait un des bouts de son
charpe couleur de pourpre. Nous vmes M. Dominique prendre  son tour
chacun de ses enfants dans ses bras. Ce groupe anim de couleurs
brillantes demeura un moment arrt dans le sentier vert, debout au
milieu de la campagne tranquille, illumin des feux du soir et comme
envelopp de toute la placidit du jour qui finissait. Puis la famille
au complet reprit le chemin des Trembles, et le dernier rayon qui venait
du couchant accompagna jusque chez lui ce mnage heureux.

Le docteur m'apprit alors en quelques mots que M. Dominique de Bray--on
l'appelait M. Dominique tout court en vertu d'un usage amical adopt par
les familiarits du pays--tait un gentilhomme de l'endroit, maire de
la commune, et qui devait cette charge de confiance moins encore  son
influence personnelle, car il ne l'exerait que depuis peu d'annes,
qu' l'ancienne estime attache  son nom; qu'il tait trs secourable
aux malheureux, trs aim et fort bien vu de tous, quoiqu'il n'et de
ressemblance avec ses administrs que par la blouse, quand il en
portait.

C'est un aimable homme, ajouta le docteur, seulement un peu sauvage,
excellent, simple et discret, qui se rpand beaucoup en services, peu en
paroles. Tout ce que je puis vous dire de lui, c'est que je lui connais
autant d'obligs qu'il y a d'habitants dans la commune.

La soire qui suivit cette journe champtre fut si belle et si
parfaitement limpide, qu'on aurait pu se croire encore au milieu de
l't. Je m'en souviens surtout  cause d'un certain accord
d'impressions qui fixe  la fois les souvenirs, mme les moins
frappants, sur tous les points sensibles de la mmoire. Il y avait de la
lune, un clair de lune blouissant, et la route crayeuse de Villeneuve,
avec ses maisons blanches, en tait claire comme en plein midi, d'un
clat plus doux, mais avec autant de prcision. La grande rue droite qui
traverse le village tait dserte. On entendait  peine, en passant
devant les portes, des gens qui soupaient en famille derrire leurs
volets dj clos. De distance en distance, partout o les habitants ne
dormaient pas, un troit rayon de lumire s'chappait par les serrures
ou par les _chattires_, et jaillissait comme un trait rouge  travers
la blancheur froide de la nuit. Les pressoirs seuls restaient ouverts
pour donner de l'air au plancher des _treuils_, et d'un bout  l'autre
du village une moiteur de raisins presss, la chaude exhalaison des vins
qui fermentent, se mlaient  l'odeur des poulaillers et des tables.
Dans la campagne, il n'y avait plus de bruit, hormis la voix des coqs
qui se rveillaient de leur premier sommeil, et chantaient pour annoncer
que la nuit serait humide. Des grives que le vent d'est amenait, des
oiseaux de passage qui migraient du nord au sud, traversaient l'air
au-dessus du village et s'appelaient constamment, comme des voyageurs de
nuit. Entre huit et neuf heures, une sorte de rumeur joyeuse clata dans
le fond de la plaine, et fit aboyer subitement tous les chiens de ferme
des environs; c'tait la musique aigre et cadence des cornemuses jouant
un air de contredanse.

On danse chez M. Dominique, me dit le docteur. Bonne occasion pour lui
faire visite ds ce soir, si vous le voulez bien, puisque vous lui devez
des remercments. Lorsqu'on danse au _biniou_ chez un propritaire qui
fait vendanges, sachez que c'est presque une soire publique.

Nous prmes le chemin des Trembles, et nous nous acheminmes  travers
les vignes, doucement mus par l'influence de cette nuit magnifique. Le
docteur, qui la subissait  sa manire, se mit  regarder les rares
toiles que le vif clat de la lune n'et pas clipses, et se perdit
dans des rveries astronomiques, les seules rveries qu'un pareil esprit
se crt permises.

On dansait devant la grille de la ferme sur une esplanade en forme
d'aire, entoure de grands arbres et parmi des herbes mouilles par
l'humidit du soir, comme s'il avait plu. La lune illuminait si bien ce
bal improvis, qu'on pouvait se passer d'autres lumires. Il n'y avait
gure, en fait de danseurs, que les vendangeurs de la maison, et
peut-tre un ou deux jeunes gens des environs que le signal de la
cornemuse avait attirs. Je ne saurais dire si le musicien qui jouait du
biniou s'en acquittait avec talent, mais il en jouait du moins avec une
violence telle, il en tirait des sons si longuement prolongs, si
perants, et qui dchiraient avec tant d'aigreur l'air sonore et calme
de la nuit, que je ne m'tonnais plus, en l'coutant, que le bruit d'un
pareil instrument nous ft parvenu de si loin;  une demi-lieue  la
ronde, on pouvait l'entendre, et les jeunes filles de la plaine
devaient, sans contredit, rver contredanses dans leur lit. Les garons
avaient seulement t leurs vestes, les filles avaient chang de coiffes
et relev leurs tabliers de ratine; mais tous avaient gard leurs
sabots, disons comme eux leurs _bots_, sans doute pour se donner plus
d'aplomb et pour mieux marquer, avec ces lourds patins, la mesure de
cette lourde et sautante pantomime appele la _bourre._ Pendant ce
temps, dans la cour de la ferme, des servantes passaient une chandelle 
la main, allant et venant de la cuisine au rfectoire, et quand
l'instrument s'arrtait pour reprendre haleine, on distinguait les
craquements du treuil o les hommes de corve pressaient la vendange.

C'est l que nous trouvmes M. Dominique, au milieu de ce laboratoire
singulier plein de charpentes, de madriers, de cabestans, de roues en
mouvement, qu'on appelle un pressoir. Deux ou trois lampes disperses
dans ce grand espace, encombr de volumineuses machines et
d'chafaudages, l'clairaient aussi peu que possible. On tait en train
de couper la _treuille_, c'est--dire qu'on quarrissait de nouveau la
vendange crase par la pression des machines, et qu'on la
reconstruisait en plateau rgulier pour en exprimer tout le jus restant.
Le mot, qui ne s'gouttait plus que faiblement, descendait avec un
bruit de fontaine puise dans les auges de pierre, et un long tuyau de
cuir, pareil aux tuyaux d'incendie, le prenait aux rservoirs et le
conduisait dans les profondeurs d'un cellier o la saveur sucre des
raisins fouls se changeait en odeur de vin, et aux approches duquel la
chaleur tait trs forte. Tout ruisselait de vin nouveau. Les murs
transpiraient humects de vendanges. Des vapeurs capiteuses formaient un
brouillard autour des lampes. M. Dominique tait parmi ses vignerons,
monts sur les tais du treuil, et les clairant lui-mme avec une lampe
de main qui nous le ft dcouvrir dans ces demi-tnbres. Il avait gard
sa tenue de chasse, et rien ne l'et distingu des hommes de peine, si
chacun d'eux ne l'et appel monsieur notre matre.

Ne vous excusez pas, dit-il au docteur qui lui demandait grce pour
l'heure et le moment choisi de notre visite, sans quoi j'aurais trop
moi-mme  m'excuser.

Et je crois bien, tant il fut parfaitement ais et poli en nous faisant,
sa lampe  la main, les honneurs de son pressoir, qu'il n'prouva
d'autre embarras que celui de nous faire asseoir commodment en pareil
lieu.

Je n'ai rien  dire de notre entretien, le premier qui m'ait fait
couter un homme avec lequel j'ai beaucoup caus depuis. Je me souviens
seulement qu'aprs avoir parl vendange, rcolte, chasse et campagne,
seuls sujets qui nous fussent communs, le nom de Paris se prsenta tout
 coup comme une invitable antithse  toutes les simplicits comme 
toutes les rusticits de la vie.

Ah! c'tait le beau temps! dit le docteur, que ce nom de Paris
rveillait toujours en sursaut.

--Encore des regrets! rpondit M. Dominique.

Et cela fut dit avec un accent particulier, plus significatif que les
paroles, et qui me donna l'envie d'en chercher le sens.

Nous sortmes au moment o les vendangeurs allaient souper. Il tait
tard; nous n'avions plus qu' regagner Villeneuve. M. Dominique nous fit
parcourir l'alle tournante d'un jardin dont les limites se confondaient
vaguement avec les arbres du parc, puis une longue terrasse en tonnelle
occupant toute la faade de la maison, et  l'extrmit de laquelle on
voyait la mer. En passant devant une chambre claire, dont la fentre
tait ouverte  l'air tide de la nuit, j'aperus la jeune femme 
l'charpe rouge, assise et brodant prs de deux lits jumeaux. Nous nous
sparmes  la grille. La lune clairait en plein la large cour
d'honneur, o le mouvement de la ferme ne parvenait plus. Les chiens,
las d'une journe de chasse, y dormaient devant leurs niches, la chane
au cou, tendus  plat sur le sable. Des oiseaux se remuaient dans des
massifs de lilas, comme si la grande clart de la nuit leur et fait
croire  la venue du jour. On n'entendait plus rien du bal interrompu
par le souper; la maison des Trembles et les environs reposaient dj
dans le plus grand silence, et cette absence de tout bruit soulageait du
bruit du biniou.

Trs peu de jours aprs, nous trouvions, en rentrant au logis, deux
cartes de M. Dominique de Bray, qui s'tait prsent dans la journe
pour nous faire sa visite, et le lendemain mme un billet d'invitation
nous arrivait des Trembles. C'tait une prire aimable signe du mari,
mais crite au nom de madame de Bray; il s'agissait d'un dner de
famille offert en voisins, et qu'on serait heureux de nous voir accepter
de mme.

Cette nouvelle entrevue, la premire,  vrai dire, qui m'ait donn
entre dans la maison des Trembles, n'eut rien non plus de bien
mmorable, et je n'en parlerais pas si je n'avais  dire un mot tout de
suite de la famille de M. Dominique. Elle se composait des trois
personnes dont j'avais dj vu de loin la silhouette fugitive au milieu
des vignes: une petite fille brune qu'on appelait Clmence, un garon
blond, fluet, grandissant trop vite et qui dj promettait de porter
avec plus de distinction que de vigueur le nom moiti fodal et moiti
campagnard de Jean de Bray. Quant  leur mre, c'tait une femme et une
mre dans la plus excellente acception de ces deux mots, ni matrone ni
jeune fille, trs jeune d'ge peut-tre, avec la maturit et la dignit
puises dans le sentiment bien compris de son double rle; de trs beaux
yeux dans un visage indcis, beaucoup de douceur, je ne sais quoi
d'ombrageux d'abord qui tenait sans doute  l'isolement accoutum de sa
vie, mais avec infiniment de grce et de manires.

Cette anne-l, nos relations n'allrent pas beaucoup plus loin: une ou
deux chasses o M. de Bray me pria de prendre part, quelques visites
reues ou rendues, et qui me firent mieux connatre les chemins de son
village qu'elles ne m'ouvrirent les avenues discrtes de son amiti.
Puis novembre arriva, et je quittai Villeneuve sans avoir autrement
pntr dans l'intimit de l'heureux mnage: c'est ainsi que le docteur
et moi nous dsignions dornavant les chtelains des Trembles.




II


L'ABSENCE a des effets singuliers. J'en fis l'preuve pendant cette
premire anne d'loignement qui me spara de M. Dominique, sans
qu'aucun souvenir direct part nous rappeler l'un  l'autre. L'absence
unit et dsunit, elle rapproche aussi bien qu'elle divise, elle fait se
souvenir, elle fait oublier; elle relche certains liens trs solides,
elle les tend et les prouve au point de les briser; il y a des liaisons
soi-disant indestructibles dans lesquelles elle fait d'irrmdiables
avaries; elle accumule des mondes d'indiffrence sur des promesses de
souvenirs ternels. Et puis d'un germe imperceptible, d'un lien
inaperu, d'un _adieu_, _monsieur_, qui ne devait pas avoir de
lendemain, elle compose, avec des riens, en les tissant je ne sais
comment, une de ces trames vigoureuses sur lesquelles deux amitis
viriles peuvent trs bien se reposer pour le reste de leur vie, car ces
attaches-l sont de toute dure. Les chanes composes de la sorte 
notre insu, avec la substance la plus pure et la plus vivace de nos
sentiments, par cette mystrieuse ouvrire, sont comme un insaisissable
rayon qui va de l'un  l'autre, et ne craignent plus rien, ni des
distances ni du temps. Le temps les fortifie, la distance peut les
prolonger indfiniment sans les rompre. Le regret n'est, en pareil cas,
que le mouvement un peu plus rude de ces fils invisibles attachs dans
les profondeurs du coeur et de l'esprit, et dont l'extrme tension
fait souffrir. Une anne se passe. On s'est quitt sans se dire au
revoir; on se retrouve, et pendant ce temps l'amiti a fait en nous de
tels progrs que toutes les barrires sont tombes, toutes les
prcautions ont disparu. Ce long intervalle de douze mois, grand espace
de vie et d'oubli, n'a pas contenu un seul jour inutile, et ces douze
mois de silence vous ont donn tout  coup le besoin mutuel des
confidences, avec le droit plus surprenant encore de vous confier.

Il y avait juste un an que j'avais mis le pied dans Villeneuve pour la
premire fois, quand j'y revins, attir par une lettre du docteur, qui
m'crivait: On parle de vous dans le voisinage, et l'automne est
superbe, venez. J'arrivai sans me faire attendre, et quand un soir de
vendanges, par une journe tide, par un soleil doux, au milieu des
mmes bruits, je montai sans tre annonc le perron des Trembles, je vis
bien que l'union dont je parle tait forme, et que l'ingnieuse absence
avait agi sans nous et pour nous.

J'tais un hte attendu qui revenait, qui devait revenir, et qu'un usage
ancien avait rendu le familier de la maison. Ne m'y trouvais-je pas
moi-mme on ne peut plus  l'aise? Cette intimit qui commenait  peine
tait-elle ancienne ou nouvelle? C'tait  ne plus le savoir, tant
l'intuition des choses m'avait longuement fait vivre avec elles, tant le
soupon que j'avais d'elles ressemblait d'avance  des habitudes.
Bientt les gens de service me connurent; les deux chiens n'aboyrent
plus quand je parus dans la cour; la petite Clmence et Jean
s'habiturent vite  me voir, et ne furent pas les derniers  subir
l'effet certain du retour et l'invitable sduction des faits qui se
rptent.

Plus tard on m'appela par mon nom, sans supprimer tout  fait la formule
de _monsieur_, mais en la ngligeant frquemment. Puis il arriva qu'un
jour _M. de Bray_ (je disais ordinairement M. de Bray) ne se trouva plus
d'accord avec le ton de nos entretiens, et chacun de nous s'en aperut 
la fois, comme d'une note qui rsonnait faux. En ralit, rien aux
Trembles ne paraissait chang, ni les lieux, ni nous-mmes, et nous
avions l'air, tant autour de nous tout se trouvait identique, les
choses, l'poque, la saison et jusqu'aux plus petits incidents de la
vie, de fter jour par jour l'anniversaire d'une amiti qui n'avait plus
de date.

Les vendanges se firent et s'achevrent comme les prcdentes,
accompagnes des mmes danses, des mmes festins, au son de la mme
cornemuse manie par le mme musicien. Puis, la cornemuse remise au
clou, les vignes dsertes, les celliers ferms, la maison rentra dans
son calme ordinaire. Il y eut un mois pendant lequel les bras se
reposrent un peu et les champs chmrent. Ce fut ce mois de rpit et
comme de vacances rurales qui s'coule d'octobre  novembre, entre la
dernire rcolte et les semailles. Il rsume  peu prs les derniers
beaux jours. Il conduit, comme une dfaillance aimable de la saison,
des chaleurs tardives aux premiers froids. Puis un matin les charrues
sortirent; mais rien ne ressemblait moins aux bruyantes bacchanales des
vendanges que le morne et silencieux monologue du bouvier conduisant ses
boeufs de labour, et ce grand geste sempiternel du semeur semant son
grain dans des lieues de sillons.

La proprit des Trembles tait un beau domaine, d'o Dominique tirait
une bonne partie de sa fortune, et qui le faisait riche. Il l'exploitait
lui-mme, aid de madame de Bray, qui, disait-il, possdait tout
l'esprit de chiffres et d'administration qui lui manquait. Pour
auxiliaire secondaire, avec moins d'importance et presque autant
d'action, dans ce mcanisme compliqu d'une exploitation agricole, il
avait un vieux serviteur hors rang dans le nombre de ses domestiques,
qui remplissait en fait les fonctions de rgisseur ou d'intendant des
fermes. Ce serviteur, dont le nom reviendra plus tard dans ce rcit,
s'appelait Andr. En qualit d'enfant du pays et je crois bien d'enfant
de la maison, il avait, vis--vis de son matre, autant de privauts que
de tendresse. Monsieur notre matre, disait-il toujours, soit qu'il
parlt de lui ou qu'il lui parlt, et le matre  son tour le tutoyait
par une habitude qu'il avait garde de sa jeunesse et qui perptuait des
traditions domestiques assez touchantes entre le jeune chef de famille
et le vieux Andr. Andr tait donc, aprs le matre et la matresse du
logis, le principal personnage des Trembles et le mieux cout. Le
reste du personnel, assez nombreux, se distribuait dans les multiples
recoins de la maison et de la ferme. Le plus souvent tout paraissait
vide, except la basse-cour, o remuaient tout le jour durant des
troupeaux de poules, le grand jardin o les filles de la ferme
ramassaient des faix d'herbes, et la terrasse expose au midi, o, quand
il faisait beau, madame de Bray et ses enfants se tenaient dans l'ombre,
chaque matin plus rare, des treilles, dont les pampres tombaient.
Quelquefois des journes entires se passaient sans qu'on entendt quoi
que ce ft qui rappelt la vie dans cette maison o tant de gens
vivaient cependant dans l'activit des soins ou du travail.

La mairie n'tait point aux Trembles, quoique depuis deux ou trois
gnrations les de Bray eussent toujours t, comme par un droit acquis,
maires de la commune. Les archives taient dposes  Villeneuve. Une
maison de paysan des plus rustiques servait  la fois d'cole primaire
et de maison communale. Dominique s'y rendait deux fois par mois pour
prsider le conseil et de loin en loin pour les mariages. Ce jour-l, il
partait avec son charpe dans sa poche, et la ceignait en entrant dans
la salle des sances. Il accompagnait volontiers les formalits lgales
d'une petite allocution qui produisait d'excellents effets. Il me fut
donn de l'entendre  l'poque dont je parle, deux fois de suite dans la
mme semaine. Les vendanges amnent infailliblement les mariages; c'est,
avec les veilles de carme, la saison de l'anne qui rend les garons
entreprenants, attendrit le coeur des filles et fait le plus
d'amoureux.

Quant aux distributions de bienfaisance, c'tait madame de Bray qui en
avait tout le soin. Elle tenait les clefs de la pharmacie, du linge, du
gros bois, des sarments; les bons de pain, signs du maire, taient
crits de sa main. Et si elle ajoutait du sien aux libralits
officielles de la commune, personne n'en savait rien, et les pauvres en
recueillaient les bnfices sans jamais apercevoir la main qui donnait.
De vrais pauvres d'ailleurs, grce  un pareil voisinage, il n'y en
avait que trs peu dans la commune. Les ressources de la mer voisine qui
venaient en aide  la charit publique, les leves de marais et quelques
prairies banales ou les plus gns menaient pacager leurs vaches, un
climat trs doux qui rendait les hivers supportables, tout cela faisait
que les annes passaient sans trop de dtresse, et que personne ne se
plaignait du sort qui l'avait fait natre  Villeneuve.

Telle tait  peu prs la part que Dominique prenait  la vie publique
de son pays: administrer une trs petite commune perdue loin de tout
grand centre, enferme de marais, accule contre la mer qui rongeait ses
ctes et lui dvorait chaque anne quelques pouces de territoire;
veiller aux routes, aux desschements; tenir les leves en tat; penser
aux intrts de beaucoup de gens dont il tait au besoin l'arbitre, le
conseil et le juge; empcher les procs et les discordes aussi bien que
les disputes; prvenir les dlits; soigner de ses mains, aider de sa
bourse; donner de bons exemples d'agriculture; tenter des essais
ruineux pour encourager les petites gens  en faire d'utiles;
exprimenter  tout risque, avec sa terre et ses capitaux, comme un
mdecin essaye des mdicaments sur sa sant, et tout cela le plus
simplement du monde, non pas mme comme une servitude, mais comme un
devoir de position, de fortune et de naissance.

Il s'loignait aussi peu que possible du cercle troit de cette
existence active et cache qui ne mesurait pas une lieue de rayon. Aux
Trembles, il recevait peu, sinon quelques voisins de campagne, venus
pour chasser des extrmes limites du dpartement, et le docteur et le
cur de Villeneuve, pour lesquels il y avait le dner rgulier des
dimanches.

Quand il avait, ds son lever, expdi les affaires de la commune, s'il
lui restait une heure ou deux pour s'occuper de ses propres affaires, il
donnait un coup d'oeil  ses charrues, distribuait le bl des
semailles, faisait livrer le fourrage, ou bien il montait  cheval,
lorsqu'une ncessit de surveillance l'appelait un peu plus loin. A onze
heures, la cloche des Trembles annonait le djeuner: c'tait le premier
moment de la journe qui runt la famille au complet et mit les deux
enfants sous les yeux de leur pre. L'un et l'autre apprenaient  lire,
modeste dbut surtout pour un garon dont Dominique avait, je crois,
l'ambition de faire la russite de sa propre vie manque.

L'anne se trouvait giboyeuse, et nous passions la plupart de nos
aprs-midi  la chasse, ou bien nous faisions dans ces campagnes nues
une promenade rapide, sans autre but le plus souvent que de ctoyer la
mer. Je remarquais que ces longues chevauches coupes de silences, dans
un pays qui ne prtait nullement au rire, le rendaient plus srieux que
de coutume. Nous allions au pas, cte  cte, et souvent il oubliait que
j'tais l pour suivre dans une sorte de demi-sommeil un peu vague la
monotone allure de son cheval ou son pitinement sur les galets roulants
du rivage. Des gens de Villeneuve ou d'ailleurs croisaient notre route
et le saluaient. Tantt c'tait M. le maire et tantt M. Dominique. La
formule variait avec le domicile des gens, le plus ou moins de rapports
avec le chteau, ou d'aprs le degr de servage.

Bonjour, monsieur Dominique, lui criait-on  travers champs. C'taient
des laboureurs, gens de main-d'oeuvre, plis en deux sur le dos de
leurs sillons. Ils relevaient tant bien que mal leurs reins fausss, et
dcouvraient de grands fronts friss de cheveux courts, bizarrement
blancs, dans un visage embras de soleil. Quelquefois un mot dont le
sens n'tait nullement dfini pour moi, un souvenir d'un autre temps,
rappel par un de ceux qui l'avaient vu natre, et qui lui disaient 
tous propos: Vous souvenez-vous? quelquefois, dis-je, un mot suffisait
pour le faire changer de visage et le jeter dans un silence
embarrassant.

Il y avait un vieux gardeur de moutons, trs brave homme, qui tous les
jours,  la mme heure, menait ses btes brouter les herbes sales de la
falaise. On l'apercevait, quelque temps qu'il ft, debout comme une
sentinelle  deux pieds du bord escarp: son chapeau de feutre attach
sous les oreilles, les pieds dans ses gros sabots remplis de paille, le
dos abrit sous une limousine de feutre gristre. Quand on pense,
m'avait dit Dominique qu'il y a trente-cinq ans que je le connais et que
je le vois l! Il tait grand causeur, comme un homme qui n'a que de
rares occasions de se ddommager du silence, et qui en profite. Presque
toujours il se mettait devant nos chevaux, leur barrait le passage et
trs ingnument nous obligeait  l'couter. Il avait lui aussi, mais
plus que tous les autres, la manie des _vous souvenez-vous_? comme si
les souvenirs de sa longue vie de gardeur de moutons ne formaient qu'un
chapelet de bonheurs sans mlange. Ce n'tait pas, je l'avais remarqu
ds le premier jour, la rencontre qui plaisait le plus  Dominique. La
rptition de cette mme image,  la mme place, le renouvellement des
choses mortes, inutiles, oublies, venant tous les jours pour ainsi dire
 la mme heure se poser indiscrtement devant lui, tout cela le gnait
videmment comme une importunit relle dans ses promenades. Aussi,
quoique excellent pour tous ceux qui l'aimaient, et le vieux berger
l'aimait beaucoup, Dominique le traitait un peu comme un vieux corbeau
bavard. C'est bon, c'est bon, pre Jacques, lui disait-il,  demain,
et il tchait de passer outre; mais l'obstination stupide du pre
Jacques tait telle, qu'il fallait, cote que cote, prendre son mal en
patience et laisser souffler les chevaux pendant que le vieux berger
causait.

Un jour, Jacques avait, comme de coutume, enjamb le talus de la falaise
du plus loin qu'il nous avait aperus, et, plant comme une borne sur
l'troit sentier, il nous avait arrts court. Il tait plus que jamais
en humeur de parler du temps qui n'est plus, de rappeler des dates: la
saveur du pass lui montait ce jour-l au cerveau comme une ivresse.

Salut bien, monsieur Dominique, salut bien, messieurs, nous dit-il en
nous montrant toutes les rides de son visage dvast panouies par la
satisfaction de vivre. Voil du beau temps, comme on n'en voit pas
souvent, comme on n'en a pas vu peut-tre depuis vingt ans. Vous
souvenez-vous, monsieur Dominique, il y a vingt ans?... Ah! quelles
vendanges, quelle chaleur pour ramasser,... et que le raisin _molait_
comme une ponge et qu'il tait doux comme du sucre, et qu'on ne
suffisait pas  cueillir tout ce que le sarment portait!...

Dominique coutait impatiemment, et son cheval se tourmentait sous lui
comme s'il et t piqu par les mouches.

C'tait l'anne o il y avait tout ce monde au chteau, vous savez...
Ah! comme...

Mais un cart du cheval de Dominique coupa la phrase et laissa le pre
Jacques tout bahi. Dominique cette fois avait pass quand mme. Il
partait au galop et cinglait son cheval avec sa cravache, comme pour le
corriger d'un vice subit ou le punir d'avoir eu peur. Pendant le reste
de la promenade, il fut distrait, et garda le plus longtemps possible
une allure rapide.

Dominique avait assez peu de got pour la mer: il avait grandi,
disait-il, au milieu de ses gmissements, et s'en souvenait avec
dplaisir, comme d'une complainte amre; c'tait faute d'autres
promenades plus riantes que nous avions adopt celle-ci. D'ailleurs, vu
de la cte leve que nous suivions, ce double horizon plat de la
campagne et des flots devenait d'une grandeur saisissante  force d'tre
vide. Et puis, dans ce contraste du mouvement des vagues et de
l'immobilit de la plaine, dans cette alternative de bateaux qui passent
et de maisons qui demeurent, de la vie aventureuse et de la vie fixe,
il y avait une intime analogie dont il devait tre frapp plus que tout
autre, et qu'il savourait secrtement, avec l'cre jouissance propre aux
volupts d'esprit qui font souffrir. Le soir approchant, nous revenions
au petit pas, par des chemins pierreux enclavs entre des champs
frachement remus dont la terre tait brune. Des alouettes d'automne se
levaient  fleur de sol et fuyaient avec un dernier frisson de jour sur
leurs ailes. Nous atteignions ainsi les vignes, l'air sal des ctes
nous quittait. Une moiteur plus molle et plus tide s'levait du fond de
la plaine. Bientt aprs nous entrions dans l'ombre bleue des grands
arbres, et le plus souvent le jour tait fini quand nous mettions pied 
terre au perron des Trembles.

La soire nous runissait de nouveau, en famille, dans un grand salon
garni de meubles anciens, o l'heure monotone tait marque par une
longue horloge, au timbre clatant, dont la sonnerie retentissait
jusque dans les chambres hautes. Il tait impossible de se soustraire 
ce bruit, qui nous rveillait la nuit, en plein sommeil, non plus qu'
la mesure battue bruyamment par le balancier, et quelquefois nous nous
surprenions, Dominique et moi, coutant sans mot dire ce murmure svre
qui, de seconde en seconde, nous entranait d'un jour dans un autre.
Nous assistions au coucher des enfants, dont la toilette de nuit se
faisait, par indulgence, au salon, et que leur mre emportait tout
envelopps de blanc, les bras morts de sommeil et les yeux clos. Vers
dix heures on se sparait. Je rentrais alors  Villeneuve, ou bien plus
tard, quand les soires devinrent pluvieuses, les nuits plus sombres,
les chemins moins faciles, quelquefois on me gardait aux Trembles pour
la nuit. J'avais ma chambre au second tage,  l'angle du pavillon
touchant  la tourelle. Dominique l'avait occupe autrefois pendant une
grande partie de sa jeunesse. De la fentre on dcouvrait toute la
plaine, tout Villeneuve et jusqu' la haute mer, et j'entendais en
m'endormant le bruit du vent dans les arbres et ce ronflement de la mer
dont l'enfance de Dominique avait t berce. Le lendemain, tout
recommenait comme la veille, avec la mme plnitude de vie, la mme
exactitude dans les loisirs et dans le travail. Les seuls accidents
domestiques dont j'eusse encore t tmoin, c'taient, pour ainsi dire,
des accidents de saison qui troublaient la symtrie des habitudes, comme
par exemple un jour de pluie venant quand on avait pris des dispositions
en vue du beau temps.

Ces jours-l, Dominique montait  son cabinet. Je demande pardon au
lecteur de ces menus dtails, et de ceux qui vont suivre; mais ils le
feront pntrer peu  peu, et par les voies indirectes qui m'y
conduisirent moi-mme, de la vie banale du gentilhomme fermier dans la
conscience mme de l'homme, et peut-tre y trouvera-t-on des
particularits moins vulgaires. Ces jours-l, dis-je, Dominique montait
 son cabinet, c'est--dire qu'il revenait de vingt-cinq ou trente ans
en arrire, et cohabitait pour quelques heures avec son pass. Il y
avait l quelques miniatures de famille, un portrait de lui: jeune
visage au teint ros, tout papillot de boucles brunes, qui n'avait plus
un trait reconnaissable, quelques cartons tiquets parmi des monceaux
de papiers, et une double bibliothque, l'une ancienne, l'autre
entirement moderne, et qui manifestait par un certain choix de livres
des prdilections qu'il appliquait en fait dans sa vie. Un petit meuble
enseveli dans la poussire contenait uniquement ses livres de collge,
livres d'tudes et livres de prix. Joignez encore un vieux bureau cribl
d'encre et de coups de canif, une fort belle mappemonde datant d'un
demi-sicle et sur laquelle taient tracs  la main de chimriques
itinraires  travers toutes les parties du monde. Outre ces tmoignages
de sa vie d'colier, respects et conservs, je le crois, avec
attachement par l'homme qui se sentait vieillir, il y avait d'autres
attestations de lui-mme, de ce qu'il avait t, de ce qu'il avait
pens, et que je dois faire connatre, quoique le caractre en ft
bizarre autant que puril. Je veux parler de ce qu'on voyait sur les
murs, sur les boiseries, sur les vitres, et des innombrables confidences
qu'on pouvait y lire.

On y lisait surtout des dates, des noms de jours, avec la mention
prcise du mois et de l'anne. Quelquefois la mme indication se
reproduisait en srie avec des dates successives quant  l'anne, comme
si, plusieurs annes de suite, il se ft astreint, jour par jour,
peut-tre heure par heure,  constater je ne sais quoi d'identique, soit
sa prsence physique au mme lieu, soit plutt la prsence de sa pense
sur le mme objet. Sa signature tait ce qu'il y avait de plus rare;
mais, pour demeurer anonyme, la personnalit qui prsidait  ces sortes
d'inscriptions chiffres n'en tait pas moins vidente. Ailleurs il y
avait seulement une figure gomtrique lmentaire. Au-dessous, la mme
figure tait reproduite, mais avec un ou deux traits de plus qui en
modifiaient le sens sans en changer le principe, et la figure arrivait
ainsi, et en se rptant avec des modifications nouvelles,  des
significations singulires qui impliquaient le triangle ou le cercle
originel, mais avec des rsultats tout diffrents. Au milieu de ces
allgories dont le sens n'tait pas impossible  deviner, il y avait
certaines maximes courtes et beaucoup de vers, tous  peu prs
contemporains de ce travail de rflexion sur l'identit humaine dans le
progrs. La plupart taient crits au crayon, soit que le pote et
craint, soit qu'il et ddaign de leur donner trop de permanence en les
gravant  perptuit dans la muraille. Des chiffres enlacs, mais trs
rares, o une mme majuscule se nouait avec un D, accompagnaient presque
toujours quelques vers d'une acception mieux dfinie, souvenirs d'une
poque videmment plus rcente. Puis tout  coup, et comme un retour
vers un mysticisme plus douloureux ou plus hautain, il avait crit--sans
doute par une rencontre fortuite avec le pote Longfellow--_Excelsior!
Excelsior! Excelsior!_ rpts avec un nombre indfini de points
d'exclamation. Puis,  dater d'une poque qu'on pouvait calculer
approximativement par un rapprochement facile avec son mariage, il
devenait vident que, soit par indiffrence, soit plutt rsolument, il
avait pris le parti de ne plus crire. Jugeait-il que la dernire
volution de son existence tait accomplie? Ou pensait-il avec raison
qu'il n'avait plus rien  craindre dsormais pour cette identit de
lui-mme qu'il avait pris jusque l tant de soin d'tablir? Une seule et
dernire date trs apparente existait  la suite de toutes les autres,
et s'accordait exactement avec l'ge du premier enfant qui lui tait n:
son fils Jean.

Une grande concentration d'esprit, une active et intense observation de
lui-mme, l'instinct de s'lever plus haut, toujours plus haut, et de se
dominer en ne se perdant jamais de vue, les transformations entranantes
de la vie avec la volont de se reconnatre  chaque nouvelle phase, la
nature qui se fait entendre, des sentiments qui naissent et
attendrissent ce jeune coeur gostement nourri de sa propre
substance, ce nom qui se double d'un autre nom et des vers qui
s'chappent comme une fleur de printemps fleurit, des lans forcens
vers les hauts sommets de l'idal, enfin la paix qui se fait dans ce
coeur orageux, ambitieux peut-tre, et certainement martyris de
chimres,--voil, si je ne me trompe, ce qu'on pouvait lire dans ce
registre muet, plus significatif dans sa mnmotechnie confuse que
beaucoup de mmoires crits. L'me de trente annes d'existence
palpitait encore mue dans cette chambre troite, et quand Dominique
tait l, devant moi, pench vers la fentre, un peu distrait et
peut-tre encore poursuivi par un certain cho des rumeurs anciennes,
c'tait une question de savoir s'il venait l pour voquer ce qu'il
appelait l'ombre de lui-mme ou pour l'oublier.

Un jour il prit un paquet de plusieurs volumes dposs dans un coin
obscur de sa bibliothque; il me fit asseoir, ouvrit un des volumes, et
sans autre prambule se mit  lire  demi-voix. C'taient des vers sur
des sujets trop puiss depuis longues annes, de vie champtre, de
sentiments blesss ou de passions tristes. Les vers taient bons, d'un
mcanisme ingnieux, libre, imprvu, mais peu lyriques en somme, quoique
les intentions du livre le fussent beaucoup. Les sentiments taient
fins, mais ordinaires, les ides dbiles. Cela ressemblait, moins la
forme, qui, je le rpte,  cause de qualits rares, formait un
dsaccord assez frappant avec la faiblesse incontestable du fond, cela
ressemblait, dis-je,  tout essai de jeune homme qui s'panouit sous
forme de vers, et qui se croit pote parce qu'une certaine musique
intrieure le met sur la voie des cadences et l'invite  parler en mots
rims. Telle tait du moins mon opinion, et, sans avoir  mnager
l'auteur, dont j'ignorais le nom, je la fis connatre  Dominique aussi
crment que je l'cris.

Voil le pote jug, dit-il, et bien jug, ni plus ni moins que par
lui-mme. Auriez-vous eu la mme franchise, ajouta-t-il, si vous aviez
su que ces vers sont de moi?

--Absolument, lui rpondis-je un peu dconcert.

--Tant mieux, reprit Dominique, cela me prouve qu'en bien comme en mal
vous m'estimez ce que je vaux. Il y a l deux volumes de pareille force.
Ils sont de moi. J'aurais le droit de les dsavouer, puisqu'ils ne
portent point de nom; mais ce n'est pas  vous que je tairai des
faiblesses, tt ou tard il faudra que vous les sachiez toutes. Je dois
peut-tre  ces essais manqus, comme beaucoup d'autres, un soulagement
et des leons utiles. En me dmontrant que je n'tais rien, tout ce que
j'ai fait m'a donn la mesure de ceux qui sont quelque chose. Ce que je
dis l n'est qu' demi modeste; mais vous me pardonnerez de ne plus
distinguer la modestie de l'orgueil, quand vous saurez  quel point il
m'est permis de les confondre.

Il y avait deux hommes en Dominique, cela n'tait pas difficile 
deviner. Tout homme porte en lui un ou plusieurs morts, m'avait dit
sentencieusement le docteur, qui souponnait aussi des renoncements
dans la vie du campagnard des Trembles. Mais celui qui n'existait plus
avait-il du moins donn signe de vie? Dans quelle mesure?  quelle
poque? N'avait-il jamais trahi son incognito que par deux livres
anonymes et ignors?

Je pris ceux des volumes que Dominique n'avait point ouverts: cette fois
le titre m'en tait connu. L'auteur, dont le nom estim n'avait pas eu
le temps de pntrer bien avant dans la mmoire des gens qui lisent,
occupait avec honneur un des rangs moyens de la littrature politique
d'il y a quinze ou vingt ans. Aucune publication plus rcente ne m'avait
appris qu'il vct ou crivt encore. Il tait du petit nombre de ces
crivains discrets qu'on ne connat jamais que par le titre de leurs
ouvrages, dont le nom entre dans la renomme sans que leur personne
sorte de l'ombre, et qui peuvent parfaitement disparatre ou se retirer
du monde sans que le monde, qui ne communique avec eux que par leurs
crits, sache ce qu'il est arriv d'eux.

Je rptai le titre des volumes et le nom de l'auteur, et je regardai
Dominique, qui se mit  sourire en comprenant que je le devinais.

Surtout, me dit-il, ne flattez pas le publiciste pour consoler la
vanit du pote. La plus relle diffrence peut-tre qu'il y ait entre
les deux, c'est que la publicit s'est occupe du premier, tandis
qu'elle n'a pas fait le mme honneur au second. Elle a eu raison de se
taire avec celui-ci; n'a-t-elle pas eu tort de si bien accueillir
l'autre? J'avais plusieurs motifs, continua-t-il, pour changer de nom
comme j'en avais eu de graves d'abord pour garder tout  fait l'anonyme,
des raisons diverses et qui toutes ne tenaient pas seulement  des
considrations de prudence littraire et de modestie bien entendue. Vous
voyez que j'ai bien fait, puisque nul ne sait aujourd'hui que celui qui
signait mes livres a fini platement par se faire maire de sa commune et
vigneron.

--Et vous n'crivez plus? lui demandai-je.

--Oh! pour cela, non, c'est fini! D'ailleurs, depuis que je n'ai plus
rien  faire, je puis dire que je n'ai plus le temps de rien. Quant 
mon fils, voici quelles sont mes ides sur lui. Si j'avais t ce que je
ne suis pas, j'estimerais que la famille des de Bray a assez produit,
que sa tche est faite, et que mon fils n'a plus qu' se reposer; mais
la Providence en a dcid autrement, les rles sont changs. Est-ce tant
mieux ou tant pis pour lui? Je lui laisse l'bauche d'une vie inacheve,
qu'il accomplira, si je ne me trompe. Rien ne finit, reprit-il, tout se
transmet, mme les ambitions.

Une fois descendu de cette chambre dangereuse, hante de fantmes, o je
sentais que les tentations devaient l'assiger en foule, Dominique
redevenait le campagnard ordinaire des Trembles. Il adressait un mot
tendre  sa femme et  ses enfants, prenait son fusil, sifflait ses
chiens, et, si le ciel s'embellissait, nous allions achever la journe
dans la campagne trempe d'eau.

Cette existence intime dura jusqu'en novembre, facile, familire, sans
grands panchements, mais avec l'abandon sobre et confiant que
Dominique savait mettre en toutes choses o sa vie intrieure n'tait
pas mle. Il aimait la campagne en enfant et ne s'en cachait pas; mais
il en parlait en homme qui l'habite, jamais en littrateur qui l'a
chante. Il y avait certains mots qui ne sortaient jamais de sa bouche,
parce que, plus qu'aucun autre homme que j'aie connu, il avait la pudeur
de certaines ides, et l'aveu des sentiments dits potiques tait un
supplice au-dessus de ses forces. Il avait donc pour la campagne une
passion si vraie, quoique contenue dans la forme, qu'il demeurait  ce
sujet-l plein d'illusions volontaires, et qu'il pardonnait beaucoup aux
paysans, mme en les trouvant ptris d'ignorance et de dfauts, quand ce
n'est pas de vices. Il vivait avec eux dans de continuels contacts,
quoiqu'il ne partaget, bien entendu, ni leurs moeurs, ni leurs gots,
ni aucun de leurs prjugs. La simplicit extrme de sa mise, celle de
ses manires et de toute sa vie auraient au besoin servi d'excuses  des
supriorits que personne au surplus ne souponnait. Tous  Villeneuve
l'avaient vu natre, grandir, puis, aprs quelques annes d'absence,
revenir au pays et s'y fixer. Il y avait des vieillards pour lesquels, 
quarante-cinq ans tout  l'heure, il tait encore le petit Dominique, et
parmi ceux qui passaient prs des Trembles et reconnaissaient au second
tage,  droite, la chambre qui avait t la sienne, nul assurment ne
s'tait jamais dout du monde d'ides et de sentiments qui la sparait
d'eux.

J'ai parl des visites que Dominique recevait aux Trembles, et je dois y
revenir  cause d'un vnement dont je fus en quelque sorte tmoin et
qui le frappa profondment.

Au nombre des amis qui se runirent aux Trembles cette anne-l et selon
l'usage, pour fter la Saint-Hubert, se trouvait un de ses plus anciens
camarades, fort riche, et qui vivait retir, disait-on, sans famille,
dans un chteau loign d'une douzaine de lieues. On l'appelait d'Orsel.
Il tait du mme ge que Dominique, quoique sa chevelure blonde et son
visage presque sans barbe lui donnassent par moments des airs de
jeunesse qui pouvaient faire croire  quelques annes de moins. C'tait
un garon de bonne tournure, trs soign de tenue, de formes sduisantes
et polies, avec je ne sais quel dandysme invtr dans les gestes, les
paroles et l'accent, qui, au milieu d'un certain monde un peu blas,
n'et pas manqu d'un attrait rel. Il y avait en lui beaucoup de
lassitude, ou beaucoup d'indiffrence, ou beaucoup d'apprt. Il aimait
la chasse, les chevaux. Aprs avoir ador les voyages, il ne voyageait
plus. Parisien d'adoption, presque de naissance, un beau jour on avait
appris qu'il quittait Paris, et, sans qu'on pt dterminer le vrai motif
d'une pareille retraite, il tait venu s'ensevelir, au fond de ses
marais d'Orsel, dans la plus inconcevable solitude. Il y vivait
bizarrement, comme en un lieu de refuge et d'oubli, se montrant peu, ne
recevant pas du tout, et dans les obscurits de je ne sais quel parti
pris morose qui ne s'expliquait que par un acte de dsespoir de la part
d'un homme jeune, riche,  qui l'on pouvait supposer sinon de grandes
passions, du moins des ardeurs de plus d'un genre. Trs peu lettr,
quoiqu'il et passablement appris par ou-dire, il tmoignait un certain
mpris hautain pour les livres et beaucoup de piti pour ceux qui se
donnaient la peine de les crire. A quoi bon? disait-il; l'existence
tait trop courte et ne mritait pas qu'on en prt tant de souci. Et il
soutenait alors, avec plus d'esprit que de logique, la thse banale des
dcourags, quoiqu'il n'et jamais rien fait qui lui donnt le droit de
se dire un des leurs. Ce qu'il y avait de plus sensible dans ce
caractre un peu effac comme sous des poussires de solitude, et dont
les traits originaux commenaient  sentir l'usure, c'tait comme une
passion  la fois mal satisfaite et mal teinte pour le grand luxe, les
grandes jouissances et les vanits artificielles de la vie. Et l'espce
d'hypocondrie froide et lgante qui perait dans toute sa personne
prouvait que si quelque chose survivait au dcouragement de beaucoup
d'ambitions si vulgaires, c'tait  la fois le dgot de lui-mme avec
l'amour excessif du bien-tre. Aux Trembles, il tait toujours le
bienvenu, et Dominique lui pardonnait la plupart de ses bizarreries en
faveur d'une ancienne amiti dans laquelle d'Orsel mettait au surplus
tout ce qu'il avait de coeur.

Pendant les quelques jours qu'il passa aux Trembles, il se montra ce
qu'il savait tre dans le monde, c'est--dire un compagnon aimable, beau
chasseur, bon convive, et, sauf un ou deux carts de sa rserve
ordinaire, rien  peu prs ne parut de tout ce que contenait l'homme
ennuy.

Madame de Bray avait entrepris de le marier, entreprise chimrique, car
rien n'tait plus difficile que de l'amener  discuter raisonnablement
des ides pareilles. Sa rponse ordinaire tait qu'il avait pass l'ge
o l'on se marie par entranement, et que le mariage, comme tous les
actes capitaux ou dangereux de la vie, demandait un grand lan
d'enthousiasme.

C'est un jeu, le plus alatoire de tous, disait-il, qui n'est excusable
que par la valeur, le nombre, l'ardeur et la sincrit des illusions
qu'on y engage, et qui ne devient amusant que lorsque de part et d'autre
on y joue gros jeu.

Et comme on s'tonnait de le voir s'enfermer  Orsel, dans une inaction
dont ses amis s'affligeaient,  cette observation, qui n'tait pas
nouvelle, il rpondit:

Chacun fait selon ses forces.

Quelqu'un dit:

C'est de la sagesse.

--Peut-tre, reprit d'Orsel. En tout cas, personne ne peut dire que ce
soit une folie de vivre paisiblement sur ses terres et de s'en trouver
bien.

--Cela dpend, dit madame de Bray.

--Et de quoi, je vous prie, madame?

--De l'opinion qu'on a sur les mrites de la solitude, et d'abord du
plus ou moins de cas qu'on fait de la famille, ajouta-t-elle en
regardant involontairement ses deux enfants et son mari.

--Vous saurez, interrompit Dominique, que ma femme considre une
certaine habitude sociale, souvent discute d'ailleurs, et par de trs
bons esprits, comme un cas de conscience et comme un acte obligatoire.
Elle prtend qu'un homme n'est pas libre, et qu'il est coupable de se
refuser  faire le bonheur de quelqu'un quand il le peut.

--Alors vous ne vous marierez jamais? reprit encore madame de Bray.

--C'est probable, dit d'Orsel sur un ton beaucoup plus srieux. Il y a
tant de choses que j'aurais d faire avec moins de dangers pour d'autres
et d'apprhensions pour moi-mme et que je n'ai pas faites! Risquer sa
vie n'est rien, engager sa libert, c'est dj plus grave; mais pouser
la libert et le bonheur d'une autre!... Il y a quelques annes que je
rflchis l-dessus, et la conclusion, c'est que je m'abstiendrai.

Le soir mme de cette conversation, qui mettait en relief une partie des
sophismes et des impuissances de M. d'Orsel, celui-ci quitta les
Trembles. Il partit  cheval, suivi de son domestique. La nuit tait
claire et froide.

Pauvre Olivier! dit Dominique en le voyant s'loigner au galop de
chasse dans la direction d'Orsel.

Quelques jours plus tard, un exprs, accouru d'Orsel  toute bride,
remit  Dominique une lettre cachete de noir dont la lecture le
bouleversa, lui, si parfaitement matre de ses motions.

Olivier venait d'prouver un grave accident. De quelle nature? Ou le
billet tristement scell ne le disait pas, ou Dominique avait un motif
particulier pour ne l'expliquer qu' demi. A l'instant mme il fit
atteler sa voiture de voyage, envoya prvenir le docteur en le priant de
se tenir prt  l'accompagner; et, moins d'une heure aprs l'arrive de
la mystrieuse dpche, le docteur et M. de Bray prenaient en grande
hte la route d'Orsel.

Ils ne revinrent qu'au bout de plusieurs jours, vers le milieu de
novembre, et leur retour eut lieu pendant la nuit. Le docteur, qui le
premier me donna des nouvelles de son malade, fut impntrable, comme il
convient aux hommes de sa profession. J'appris seulement que les jours
d'Olivier n'taient plus en danger, qu'il avait quitt le pays, que sa
convalescence serait longue et l'obligerait probablement  un sjour
prolong dans un climat chaud. Le docteur ajoutait que cet accident
aurait au surplus pour rsultat d'arracher cet incorrigible solitaire 
l'affreux isolement de son chteau, de le faire changer d'air, de
rsidence et peut-tre d'habitudes.

Je trouvai Dominique fort abattu, et la plus vive expression de chagrin
se peignit sur son visage au moment o je me permis de lui adresser
quelques questions de sincre intrt sur la sant de son ami.

Je crois inutile de vous tromper, me dit-il. Tt ou tard la vrit se
fera jour sur une catastrophe trop facile  prvoir et malheureusement
impossible  conjurer.

Et il me remit la lettre mme d'Olivier.

     Orsel, novembre 18...

     Mon cher Dominique,

     C'est bien vritablement un mort qui t'crit. Ma vie ne servait 
     personne, on me l'a trop rpt, et ne pouvait plus qu'humilier
     tous ceux qui m'aiment. Il tait temps de l'achever moi-mme. Cette
     ide, qui ne date pas d'hier, m'est revenue l'autre soir en te
     quittant. Je l'ai mrie pendant la route. Je l'ai trouve
     raisonnable, sans aucun inconvnient pour personne, et mon entre
     chez moi, la nuit, dans un pays que tu connais, n'tait pas une
     distraction de nature  me faire changer d'avis. J'ai manqu
     d'adresse, et n'ai russi qu' me dfigurer. N'importe, j'ai tu
     _Olivier_. Le peu qui reste de lui attendra son heure. Je quitte
     Orsel et n'y reviendrai plus. Je n'oublierai pas que tu as t, je
     ne dirai pas mon meilleur ami, je dis mon seul ami. Tu es l'excuse
     de ma vie. Tu tmoigneras pour elle. Adieu, sois heureux, et si tu
     parles de moi  ton fils, que ce soit pour qu'il ne me ressemble
     pas.

     _Olivier._

Vers midi, la pluie se mit  tomber. Dominique se retira dans son
cabinet, o je le suivis. Cette demi-mort d'un compagnon de sa jeunesse,
du seul ami de vieille date que je lui connusse, avait amrement raviv
certains souvenirs qui n'attendaient qu'une circonstance dcisive pour
se rpandre. Je ne lui demandai point ses confidences; il me les offrit.
Et comme s'il n'et fait que traduire en paroles les mmoires chiffrs
que j'avais sous les yeux, il me raconta sans dguisements, mais non
sans motion, l'histoire suivante.




III


CE que j'ai  vous dire de moi est fort peu de chose, et cela pourrait
tenir en quelques mots: un campagnard qui s'loigne un moment de son
village, un crivain mcontent de lui qui renonce  la manie d'crire,
et le pignon de sa maison natale figurant au dbut comme  la fin de son
histoire. Le plat rsum que voici, le dnoment bourgeois que vous lui
connaissez, c'est encore ce que cette histoire contiendra de meilleur
comme moralit, et peut-tre de plus romanesque comme aventure. Le reste
n'est instructif pour personne, et ne saurait mouvoir que mes
souvenirs. Je n'en fais pas mystre, croyez-le bien; mais j'en parle le
moins possible, et cela pour des raisons particulires qui n'ont rien de
commun avec l'envie de me rendre plus intressant que je ne le suis.

Des quelques personnes qui se trouvent mles  ce rcit, et dont je
vous entretiendrai presque autant que de moi-mme, l'un est un ami
ancien, difficile  dfinir, plus difficile encore  juger sans
amertume, et dont vous avez lu tout  l'heure la lettre d'adieu et de
deuil. Jamais il ne se serait expliqu sur une existence qui n'avait pas
lieu de lui plaire. C'est presque la rhabiliter que de la mler  ces
confidences. L'autre n'a aucune raison d'tre discret sur la sienne. Il
appartient  des situations qui font de lui un homme public: ou vous le
connaissez, ou il vous arrivera probablement de le connatre, et je ne
crois pas le diminuer du plus petit de ses mrites en vous avertissant
de la mdiocrit de ses origines. Quant  la troisime personne dont le
contact eut une vive influence sur ma jeunesse, elle est place
maintenant dans des conditions de scurit, de bonheur et d'oubli, 
dfier tout rapprochement entre les souvenirs de celui qui vous parlera
d'elle et les siens.

Je puis dire que je n'ai pas eu de famille, et ce sont mes enfants qui
me font connatre aujourd'hui la douceur et la fermet des liens qui
m'ont manqu quand j'avais leur ge. Ma mre eut  peine la force de me
nourrir et mourut. Mon pre vcut encore quelques annes, mais dans un
tat de sant si misrable que je cessai de sentir sa prsence longtemps
avant de le perdre, et que sa mort remonte pour moi bien au del de son
dcs rel, en sorte que je n'ai pour ainsi dire connu ni l'un ni
l'autre, et que le jour o, en deuil de mon pre, qui venait de
s'teindre, je demeurai seul, je n'aperus aucun changement notable qui
me ft souffrir. Je n'attachai qu'un sens des plus vagues au mot
d'orphelin qu'on rptait autour de moi comme un nom de malheur, et je
comprenais seulement, aux pleurs de mes domestiques, que j'tais 
plaindre.

Je grandis au milieu de ces braves gens, surveill de loin par une
soeur de mon pre, madame Ceyssac, qui ne vint qu'un peu plus tard
s'tablir aux Trembles, ds que les soins de ma fortune et de mon
ducation rclamrent dcidment sa prsence. Elle trouva en moi un
enfant sauvage, inculte, en pleine ignorance, facile  soumettre, plus
difficile  convaincre, vagabond dans toute la force du terme, sans
nulle ide de discipline et de travail, et qui, la premire fois qu'on
lui parla d'tude et d'emploi du temps, demeura bouche bante, tonn
que la vie ne se bornt pas au plaisir de courir les champs. Jusque-l
je n'avais pas fait autre chose. Les derniers souvenirs qui m'taient
rests de mon pre taient ceux-ci: dans les rares moments o la maladie
qui le minait lui laissait un peu de rpit, il sortait, gagnait  pied
le mur extrieur du parc, et l, pendant de longues aprs-midi de
soleil, appuy sur un grand jonc et avec la dmarche lente qui me le
faisait paratre un vieillard, il se promenait des heures entires.
Pendant ce temps, je parcourais la campagne et j'y tendais mes piges 
oiseaux. N'ayant jamais reu d'autres leons,  une lgre diffrence
prs, je croyais imiter assez exactement ce que j'avais vu faire  mon
pre. Et quant aux seuls compagnons que j'eusse alors, c'taient des
fils de paysans du voisinage, ou trop paresseux pour suivre l'cole, ou
trop petits pour tre mis au travail de la terre, et qui tous
m'encourageaient de leur propre exemple dans la plus parfaite
insouciance en fait d'avenir. La seule ducation qui me ft agrable, le
seul enseignement qui ne me cott pas de rvolte, et, notez-le bien, le
seul qui dt porter des fruits durables et positifs, me venait d'eux.
J'apprenais confusment, de routine, cette quantit de petits faits qui
sont la science et le charme de la vie de campagne. J'avais, pour
profiter d'un pareil enseignement, toutes les aptitudes dsirables: une
sant robuste, des yeux de paysan, c'est--dire des yeux parfaits, une
oreille exerce de bonne heure aux moindres bruits, des jambes
infatigables, avec cela l'amour des choses qui se passent en plein air,
le souci de ce qu'on observe, de ce qu'on voit, de ce qu'on coute, peu
de got pour les histoires qu'on lit, la plus grande curiosit pour
celles qui se racontent; le merveilleux des livres m'intressait moins
que celui des lgendes, et je mettais les superstitions locales bien
au-dessus des contes de fes.

A dix ans, je ressemblais  tous les enfants de Villeneuve: j'en savais
autant qu'eux, j'en savais un peu moins que leurs pres; mais il y avait
entre eux et moi une diffrence, imperceptible alors, et qui se
dtermina tout  coup: c'est que dj je tirais de l'existence et des
faits qui nous taient communs des sensations qui toutes paraissaient
leur tre trangres. Ainsi, il est bien vident pour moi, lorsque je
m'en souviens, que le plaisir de faire des piges, de les tendre le long
des buissons, de guetter l'oiseau, n'tait pas ce qui me captivait le
plus dans la chasse; et la preuve, c'est que le seul tmoignage un peu
vif qui me soit rest de ces continuelles embuscades, c'est la vision
trs nette de certains lieux, la note exacte de l'heure et de la saison,
et jusqu' la perception de certains bruits qui n'ont pas cess depuis
de se faire entendre. Peut-tre vous paratra-t-il assez puril de me
rappeler qu'il y a trente-cinq ans tout  l'heure, un soir que je
relevais mes piges dans un guret labour de la veille, il faisait tel
temps, tel vent, que l'air tait calme, le ciel gris, que des
tourterelles de septembre passaient dans la campagne avec un battement
d'ailes trs sonore, et que tout autour de la plaine, les moulins 
vent, dpouills de leur toile, attendaient le vent qui ne venait pas.
Vous dire comment une particularit de si peu de valeur a pu se fixer
dans ma mmoire, avec la date prcise de l'anne et peut-tre bien du
jour, au point de trouver sa place en ce moment dans la conversation
d'un homme plus que mr, je l'ignore; mais si je vous cite ce fait entre
mille autres, c'est afin de vous indiquer que quelque chose se dgageait
dj de ma vie extrieure, et qu'il se formait en moi je ne sais quelle
mmoire spciale assez peu sensible aux faits, mais d'une aptitude
singulire  se pntrer des impressions.

Ce qu'il y avait de plus positif, surtout pour ceux que mon avenir et
intresss, c'est que cette ducation soi-disant vigoureuse tait
dtestable. Tout dissip que je fusse, et coudoy et tutoy par des
camaraderies de village, au fond j'tais seul, seul de ma race, seul de
mon rang, et dans des dsaccords sans nombre avec l'avenir qui
m'attendait. Je m'attachais  des gens qui pouvaient tre mes
serviteurs, non mes amis; je m'enracinais sans m'en apercevoir, et Dieu
sait par quelles fibres rsistantes, dans des lieux qu'il faudrait
quitter, et quitter le plus tt possible; je prenais enfin des
habitudes qui ne menaient  rien qu' faire de moi le personnage ambigu
que vous connatrez plus tard, moiti paysan et moiti _dilettante_,
tantt l'un, tantt l'autre, et souvent les deux ensemble, sans que
jamais ni l'un ni l'autre ait prvalu.

Mon ignorance, je vous l'ai dj dit, tait extrme; ma tante le sentit;
elle se hta d'appeler aux Trembles un prcepteur, jeune matre d'tude
du collge d'Ormesson. C'tait un esprit bien fait, simple, direct,
prcis, nourri de lectures, ayant un avis sur tout, prompt  agir, mais
jamais avant d'avoir discut les motifs de ses actes, trs pratique et
forcment trs ambitieux. Je n'ai vu personne entrer dans la vie avec
moins d'idal et plus de sang-froid, ni envisager sa destine d'un
regard plus ferme, en y comptant aussi peu de ressources. Il avait
l'oeil clair, le geste libre, la parole nette, et juste assez
d'agrment de tournure et d'esprit pour se glisser inaperu dans les
foules. Il dpendait d'un tel caractre, aux prises avec le mien, qui
lui ressemblait si peu, de me faire beaucoup souffrir; mais j'ajouterai
qu'avec une bont d'me relle, il avait une droiture de sentiments et
une rectitude d'esprit  toute preuve. C'tait le propre de cette
nature incomplte, et pourtant sans trop de lacunes, de possder
certaines facults dominantes qui lui tenaient lieu des qualits
absentes, et de se complter elle-mme en n'y laissant pas supposer le
moindre vide. On lui et donn tout prs de trente ans, quoiqu'il en et
tout juste vingt-quatre. Son nom de baptme tait Augustin; jusqu'
nouvel ordre, je l'appellerai ainsi.

Aussitt qu'il fut install prs de nous, ma vie changea, en ce sens du
moins qu'on en fit deux parts. Je ne renonai point aux habitudes
prises, mais on m'en imposa de nouvelles. J'eus des livres, des cahiers
d'tude, des heures de travail; je n'en contractai qu'un got plus vif
pour les distractions permises aux heures du repos, et ce que je puis
appeler ma passion pour la campagne ne fit que grandir avec le besoin de
divertissements.

La maison des Trembles tait alors ce que vous la voyez. tait-elle plus
gaie ou plus triste? Les enfants ont une disposition qui les porte 
tellement gayer comme  grandir ce qui les entoure, que plus tard tout
diminue et s'attriste sans cause apparente, et seulement parce que le
point de vue n'est plus le mme. Andr, que vous connaissez, et qui
n'est pas sorti de la maison depuis soixante ans, m'a dit bien souvent
que chaque chose s'y passait  peu prs comme aujourd'hui. La manie, que
je contractai de bonne heure, d'crire mon chiffre, et  tout propos de
poser des scells commmoratifs, servirait au reste  redresser mes
souvenirs, si mes souvenirs sur ce point n'taient pas infaillibles.
Aussi il y a des moments, vous comprendrez cela, o les longues annes
qui me sparent de l'poque dont je vous parle disparaissent, o
j'oublie que j'ai vcu depuis, qu'il m'est venu des soins plus graves,
des causes de joie ou de tristesse diffrentes, et des raisons de
m'attendrir beaucoup plus srieuses. Les choses tant demeures les
mmes, je vis de mme; c'est comme une ancienne ornire o l'on
retombe, et, permettez-moi cette image, un peu plus conforme  ce que
j'prouve, comme une ancienne plaie parfaitement gurie, mais sensible,
qui tout  coup se ranime, et, si l'on osait, vous ferait crier.
Imaginez qu'avant de partir pour le collge, o j'allai tard, pas un
seul jour je ne perdis de vue ce clocher que vous voyez l-bas, vivant
aux mmes lieux, dans les mmes habitudes, que je retrouve aujourd'hui
les objets d'autrefois comme autrefois, et dans l'acception qui me les
fit connatre et me les fit aimer. Sachez que pas un seul souvenir de
cette poque n'est effac, je devrais dire affaibli. Et ne vous tonnez
pas si je divague en vous parlant de rminiscences qui ont la puissance
certaine de me rajeunir au point de me rendre enfant. Aussi bien il y a
des noms, des noms de lieux surtout, que je n'ai jamais pu prononcer de
sang-froid: le nom des Trembles est de ce nombre.

Vous auriez beau connatre les Trembles aussi bien que moi, je n'en
aurais pas moins beaucoup de peine  vous faire comprendre ce que j'y
trouvais de dlicieux. Et pourtant tout y tait dlicieux, tout,
jusqu'au jardin, qui, vous le savez cependant, est bien modeste. Il y
avait des arbres, chose rare dans notre pays, et beaucoup d'oiseaux, qui
aiment les arbres et qui n'auraient pu se loger ailleurs. Il y avait de
l'ordre et du dsordre, des alles sables faisant suite  des perrons,
menant  des grilles, et qui flattaient un certain got que j'ai
toujours eu pour les lieux o l'on se promne avec quelque apparat, o
les femmes d'une autre poque auraient pu dployer des robes de
crmonie. Puis des coins obscurs, des carrefours humides o le soleil
n'arrivait qu' peine, o toute l'anne des mousses verdtres poussaient
dans une terre spongieuse, des retraites visites de moi seul, avaient
des airs de vtust, d'abandon, et sous une autre forme me rappelaient
le pass, impression qui ds lors ne me dplaisait pas. Je m'asseyais,
je m'en souviens, sur de hauts buis taills en banquettes qui
garnissaient le bord des alles. Je m'informais de leur ge, ils taient
horriblement vieux, et j'examinais avec des curiosits particulires ces
petits arbustes, aussi gs, me disait Andr, que les plus vieilles
pierres de la maison, que mon pre n'avait pas vu planter, ni mon
grand-pre, ni le pre de celui-ci. Puis, le soir, il arrivait une heure
o tout bat cessait. Je me retirais au sommet du perron, et de l je
regardais au fond du jardin,  l'angle du parc, les amandiers, les
premiers arbres dont le vent de septembre enlevt les feuilles, et qui
formaient un transparent bizarre sur la tenture flamboyante du soleil
couchant. Dans le parc, il y avait beaucoup d'arbres blancs, de frnes
et de lauriers, o les grives et les merles habitaient en foule pendant
l'automne; mais ce qu'on apercevait de plus loin, c'tait un groupe de
grands chnes, les derniers  se dpouiller comme  verdir, qui
gardaient leurs frondaisons rousstres jusqu'en dcembre et quand dj
le bois tout entier paraissait mort, o les pies nichaient, o
perchaient les oiseaux de haut vol, o se posaient toujours les premiers
geais et les premiers corbeaux que l'hiver amenait rgulirement dans le
pays.

Chaque saison nous ramenait ses htes, et chacun d'eux choisissait
aussitt ses logements, les oiseaux de printemps dans les arbres 
fleurs, ceux d'automne un peu plus haut, ceux d'hiver dans les
broussailles, les buissons persistants et les lauriers. Quelquefois en
plein hiver ou bien aux premires brumes, un matin, un oiseau plus rare
s'envolait  l'endroit du bois le plus abandonn avec un battement
d'ailes inconnu, trs bruyant et un peu gauche, quoique rapide. C'tait
une bcasse arrive la nuit; elle montait en battant les branches et se
glissait entre les rameaux des grands arbres nus;  peine
apparaissait-elle une seconde, de manire  montrer son long bec droit.
Puis on n'en rencontrait plus que l'anne suivante,  la mme poque, au
mme lieu,  ce point qu'il semblait que c'tait le mme migrant qui
revenait.

Des tourterelles de bois arrivaient en mai, en mme temps que les
coucous. Ils murmuraient doucement  de longs intervalles, surtout par
des soires tides, et quand il y avait dans l'air je ne sais quel
panouissement plus actif de sve nouvelle et de jeunesse. Dans les
profondeurs des feuillages, sur la limite du jardin, dans les cerisiers
blancs, dans les trones en fleur, dans les lilas chargs de bouquets et
d'aromes, toute la nuit, pendant ces longues nuits o je dormais peu, o
la lune clairait, o la pluie quelquefois tombait, paisible, chaude et
sans bruit, comme des pleurs de joie,--pour mes dlices et pour mon
tourment, toute la nuit les rossignols chantaient. Ds que le temps
tait triste, ils se taisaient; ils reprenaient avec le soleil, avec les
vents plus doux, avec l'espoir de l't prochain. Puis, les couves
faites, on ne les entendait plus. Et quelquefois,  la fin de juin, par
un jour brlant, dans la robuste paisseur d'un arbre en pleines
feuilles, je voyais un petit oiseau muet et de couleur douteuse,
peureux, dpays, qui errait tout seul et prenait son vol: c'tait
l'oiseau du printemps qui nous quittait.

Au dehors, les foins blondissaient prts  mrir. Le bois des plus vieux
sarments clatait; la vigne montrait ses premiers bourgeons. Les bls
taient verts; ils s'tendaient au loin dans la plaine onduleuse, o les
sainfoins se teignaient d'amarante, o les colzas blouissaient la vue
comme des carrs d'or. Un monde infini d'insectes, de papillons,
d'oiseaux agrestes, s'agitait, se multipliait  ce soleil de juin dans
une expansion inoue. Les hirondelles remplissaient l'air, et le soir,
quand les martinets avaient fini de se poursuivre avec leurs cris aigus,
alors les chauves-souris sortaient, et ce bizarre essaim, qui semblait
ressuscit par les soires chaudes, commenait ses rondes nocturnes
autour des clochetons. La rcolte des foins venue, la vie des campagnes
n'tait plus qu'une fte. C'tait le premier grand travail en commun qui
ft sortir les attelages au complet et runt sur un mme point un grand
nombre de travailleurs.

J'tais l quand on fauchait, l quand on relevait les fourrages, et je
me laissais emmener par les chariots qui revenaient avec leurs immenses
charges. tendu tout  fait  plat sur le sommet de la charge, comme un
enfant couch dans un norme lit, et balanc par le mouvement doux de la
voiture roulant sur des herbes coupes, je regardais de plus haut que
d'habitude un horizon qui me semblait n'avoir plus de fin. Je voyais la
mer s'tendre  perte de vue par-dessus la lisire verdoyante des
champs; les oiseaux passaient plus prs de moi; je ne sais quelle
enivrante sensation d'un air plus large, d'une tendue plus vaste, me
faisait perdre un moment la notion de la vie relle. Presque aussitt
les foins rentrs, c'taient les bls qui jaunissaient. Mme travail
alors, mme mouvement, dans une saison plus chaude, sous un soleil plus
cru:--des vents violents alternant avec des calmes plats, des midis
accablants, des nuits belles comme des aurores, et l'irritante
lectricit des jours orageux. Moins d'ivresse avec plus d'abondance,
des monceaux de gerbes tombant sur une terre lasse de produire et
consume de soleil: voil l't. Vous connaissez l'automne dans nos
pays, c'est la saison bnie. Puis l'hiver arrivait; le cercle de l'anne
se refermait sur lui. J'habitais un peu plus ma chambre; mes yeux,
toujours en veil, s'exeraient encore  percer les brouillards de
dcembre et les immenses rideaux de pluie qui couvraient la campagne
d'un deuil plus sombre que les frimas.

Les arbres entirement dpouills, j'embrassais mieux l'tendue du parc.
Rien ne le grandissait comme un lger brouillard d'hiver qui en
bleuissait les profondeurs et trompait sur les vraies distances; Plus de
bruit, ou fort peu; mais chaque note plus distincte. Une sonorit
extrme dans l'air, surtout le soir et la nuit. Le chant d'un roitelet
de muraille se prolongeait  l'infini dans des alles muettes et vides,
sans obstacles au son, imbibes d'air humide et pntres de silence. Le
recueillement qui descendait alors sur les Trembles tait inexprimable;
pendant quatre mois d'hiver, j'amassais dans ce lieu o je vous parle,
je condensais, je concentrais, je forais  ne plus jamais s'chapper ce
monde ail, subtil, de visions et d'odeurs, de bruit et d'images qui
m'avait fait vivre pendant les huit autres mois de l'anne d'une vie si
active et qui ressemblait si bien  des rves.

Augustin s'emparait de moi. La saison lui venait en aide, je lui
appartenais alors presque sans partage, et j'expiais de mon mieux ce
long oubli de tant de jours sans emploi. taient-ils sans profit?

Trs peu sensible aux choses qui nous entouraient, tandis que son lve
en tait  ce point absorb, assez indiffrent au cours des saisons pour
se tromper de mois comme il se serait tromp d'heure, invulnrable 
tant de sensations dont j'tais travers, dlicieusement bless dans
tout mon tre, froid, mthodique, correct et rgulier d'humeur autant
que je l'tais peu, Augustin vivait  mes cts sans prendre garde  ce
qui se passait en moi, ni le souponner. Il sortait peu, quittait
rarement sa chambre, y travaillait depuis le matin jusqu' la nuit, et
ne se permettait de relche que dans les soires d't, o l'on ne
veillait point, et parce que la lumire du jour venait  lui manquer. Il
lisait, prenait des notes: pendant des mois entiers, je le voyais
crire. C'tait de la prose, et le plus souvent de longues pages de
dialogues. Un calendrier lui servait  choisir des sries de noms
propres. Il les alignait sur une page blanche avec des annotations  la
suite; il leur donnait un ge, il indiquait la physionomie de chacun,
son caractre, une originalit, une bizarrerie, un ridicule. C'tait l,
dans ses combinaisons variables, le personnel imagin pour des drames ou
des comdies. Il crivait rapidement, d'une criture dlie, symtrique,
trs nette  l'oeil, et semblait se dicter  lui-mme  demi-voix.
Quelquefois il souriait quand une observation plus aigu naissait sous
sa plume, et aprs chaque couplet un peu long, o sans doute un de ses
personnages avait raisonn juste et serr, il rflchissait un moment,
le temps de reprendre haleine, et je l'entendais qui disait: Voyons,
qu'allons-nous rpondre? Lorsque par hasard il tait en humeur de
confidence, il m'appelait prs de lui et me disait: coutez donc cela,
monsieur Dominique. Rarement j'avais l'air de comprendre. Comment me
serais-je intress  des personnages que je n'avais pas vus, que je ne
connaissais point?

Toutes ces complications de diverses existences si parfaitement
trangres  la mienne me semblaient appartenir  une socit imaginaire
o je n'avais nulle envie de pntrer. Allons, vous comprendrez cela
plus tard, disait Augustin. Confusment j'apercevais bien que ce qui
dlectait ainsi mon jeune prcepteur, c'tait le spectacle mme du jeu
de la vie, le mcanisme des sentiments, le conflit des intrts, des
ambitions, des vices; mais, je le rpte, il tait assez indiffrent
pour moi que ce monde ft un chiquier, comme me le disait encore
Augustin, que la vie ft une partie joue bien ou mal, et qu'il y et
des rgles pour un pareil jeu. Augustin crivait souvent des lettres. Il
en recevait quelquefois; plusieurs portaient le timbre de Paris. Il
dcachetait celles-ci avec plus d'empressement, les lisait  la hte;
une lgre motion animait un moment son visage, ordinairement trs
discret, et la rception de ces lettres tait toujours suivie, soit d'un
abattement qui ne durait jamais plus de quelques heures, soit d'un
redoublement de verve qui l'entranait  toute bride pendant plusieurs
semaines.

Une ou deux fois je le vis faire un paquet de certains papiers, les
mettre sous enveloppe avec l'adresse de Paris et les confier avec des
recommandations pressantes au facteur rural de Villeneuve. Il attendait
alors dans une anxit visible une rponse  son envoi, rponse qui
venait ou ne venait pas; puis il reprenait du papier blanc, comme un
laboureur passe  un nouveau sillon. Il se levait tt, courait  son
bureau de travail comme il se serait mis  un tabli, se couchait fort
tard, ne regardait jamais  sa fentre pour savoir s'il pleuvait ou s'il
faisait beau temps; et je crois bien que le jour o il a quitt les
Trembles il ignorait qu'il y et sur les tourelles des girouettes sans
cesse agites qui indiquaient le mouvement de l'air et le retour
alternatif de certaines influences. Qu'est-ce que cela vous fait? me
disait-il, lorsqu'il me voyait m'inquiter du vent. Grce  une
prodigieuse activit dont sa sant ne se ressentait point et qui
semblait son naturel lment, il suffisait  tout,  mon travail en mme
temps qu'au sien. Il me plongeait dans les livres, me les faisait lire
et relire, me faisait traduire, analyser, copier, et ne me lchait en
plein air que lorsqu'il me voyait trop tourdi par cette immersion
violente dans une mer de mots. J'appris avec lui rapidement, et
d'ailleurs sans trop d'ennuis, tout ce que doit savoir un enfant dont
l'avenir n'est pas encore dtermin, mais dont on veut d'abord faire un
collgien. Son but tait d'abrger mes annes de collge en me prparant
le plus vite possible aux hautes classes. Quatre annes se passrent de
la sorte, au bout desquelles il me jugea prt  me prsenter en seconde.
Je vis approcher avec un inconcevable effroi le moment o j'allais
quitter les Trembles.

Jamais je n'oublierai les derniers jours qui prcdrent mon dpart: ce
fut un accs de sensibilit maladive qui n'avait plus aucune apparence
de raison; un vrai malheur ne l'aurait pas dveloppe davantage.
L'automne tait venu; tout y concourait. Un seul dtail vous en donnera
l'ide.

Augustin m'avait impos, comme essai dfinitif de ma force, une
composition latine dont le sujet tait le dpart d'Annibal quittant
l'Italie. Je descendis sur la terrasse ombrage de vignes, et c'est en
plein air, sur la banquette mme qui borde le jardin, que je me mis 
crire. Le sujet tait du petit nombre des faits historiques qui, ds
lors, avaient par exception le don de m'mouvoir beaucoup. Il en tait
ainsi de tout ce qui se rattachait  ce nom, et la bataille de Zama
m'avait toujours caus la plus personnelle motion, comme une
catastrophe o je ne regardais que l'hrosme sans m'occuper du droit.
Je me rappelai tout ce que j'avais lu, je tchai de me reprsenter
l'homme arrt par la fortune ennemie de son pays, cdant  des
fatalits de race plutt qu' des dfaites militaires, descendant au
rivage, ne le quittant qu' regret, lui jetant un dernier adieu de
dsespoir et de dfi, et tant bien que mal j'essayai d'exprimer ce qui
me paraissait tre la vrit, sinon historique, au moins lyrique.

La pierre qui me servait de pupitre tait tide; des lzards s'y
promenaient  ct de ma main sous un soleil doux. Les arbres, qui dj
n'taient plus verts, le jour moins ardent, les ombres plus longues, les
nues plus tranquilles, tout parlait, avec le charme srieux propre 
l'automne, de dclin, de dfaillance et d'adieux. Les pampres tombaient
un  un, sans qu'un souffle d'air agitt les treilles. Le parc tait
paisible. Des oiseaux chantaient avec un accent qui me remuait jusqu'au
fond du coeur. Un attendrissement subit, impossible  motiver, plus
impossible encore  contenir, montait en moi comme un flot prt 
jaillir, ml d'amertume et de ravissement. Quand Augustin descendit sur
la terrasse, il me trouva tout en larmes.

Qu'avez-vous? me dit-il. Est-ce Annibal qui vous fait pleurer?

Mais je lui tendis, sans rpondre, la page que je venais d'crire.

Il me regarda de nouveau avec une sorte de surprise, s'assura qu'il n'y
avait autour de nous personne  qui il pt attribuer l'effet d'une aussi
singulire motion, jeta un coup d'oeil rapide et distrait sur le
parc, sur le jardin, sur le ciel, et me dit encore:

Mais qu'avez-vous donc?

Puis il reprit la page et se mit  lire.

C'est bien, me dit-il quand il eut achev, mais un peu mou. Vous pouvez
mieux faire, quoiqu'une pareille composition vous classe  un bon rang
dans une seconde de force moyenne. Annibal exprime trop de regrets; il
n'a pas assez de confiance dans le peuple qui l'attend en armes de
l'autre ct de la mer. Il devinait Zama, direz-vous; mais s'il a perdu
Zama, ce n'est pas sa faute. Il l'aurait gagn, s'il avait eu le soleil
 dos. D'ailleurs, aprs Zama, il lui restait Antiochus. Aprs la
trahison d'Antiochus, il avait le poison. Rien n'est perdu pour un homme
tant qu'il n'a pas dit son dernier mot.

Il tenait  la main une lettre tout ouverte qu'il venait  la minute
mme de recevoir de Paris. Il tait plus anim que de coutume; une
certaine excitation forte, joyeuse et rsolue clairait ses yeux, dont
le regard tait toujours trs direct, mais qui s'illuminaient peu
d'habitude.

Mon cher Dominique, reprit-il en faisant avec moi quelques pas sur la
terrasse, j'ai une bonne nouvelle  vous annoncer, une nouvelle qui
vous fera plaisir, car je sais l'amiti que vous avez pour moi. Le jour
o vous entrerez au collge, je partirai pour Paris. Il y a longtemps
que je m'y prpare. Tout est prt aujourd'hui pour assurer la vie que je
dois y mener. J'y suis attendu. En voici la preuve.

Et en disant cela il me montrait la lettre.

Aujourd'hui le succs ne dpend que d'un petit effort, et j'en ai fait
de plus grands; vous tes l pour le dire, vous qui m'avez vu 
l'oeuvre. coutez-moi, mon cher Dominique: dans trois jours, vous
serez un collgien de seconde, c'est--dire un peu moins qu'un homme,
mais beaucoup plus qu'un enfant. L'ge est indiffrent. Vous avez seize
ans. Dans six mois, si vous le voulez bien, vous pouvez en avoir
dix-huit. Quittez les Trembles et n'y pensez plus. N'y pensez jamais que
plus tard, et quand il s'agira de rgler vos comptes de fortune. La
campagne n'est pas faite pour vous, ni l'isolement, qui vous tuerait.
Vous regardez toujours ou trop haut ou trop bas. Trop haut, mon cher,
c'est l'impossible; trop bas, ce sont les feuilles mortes. La vie n'est
pas l; regardez directement devant vous  hauteur d'homme, et vous la
verrez. Vous avez beaucoup d'intelligence, un beau patrimoine, un nom
qui vous recommande; avec un pareil lot dans son trousseau de collge,
on arrive  tout.--Encore un conseil: attendez-vous  n'tre pas trs
heureux pendant vos annes d'tudes. Songez que la soumission n'engage 
rien pour l'avenir, et que la discipline impose n'est rien non plus
quand on a le bon esprit de se l'imposer soi-mme. Ne comptez pas trop
sur les amitis de collge,  moins que vous ne soyez libre absolument
de les choisir; et quant aux jalousies dont vous serez l'objet, si vous
avez des succs, ce que je crois, prenez-en votre parti d'avance et
tenez-les pour un apprentissage. Maintenant, ne passez pas un seul jour
sans vous dire que le travail conduit au but, et ne vous endormez pas un
seul soir sans penser  Paris, qui vous attend, et o nous nous
reverrons.

Il me serra la main avec une autorit de geste tout  fait virile, et ne
fit qu'un bond jusqu' l'escalier qui menait  sa chambre.

Je descendis alors dans les alles du jardin, o le vieux Andr sarclait
des plates-bandes.

Qu'y a-t-il donc, monsieur Dominique? me demanda Andr en remarquant
que j'tais dans le plus grand trouble.

--Il y a que je vais partir dans trois jours pour le collge, mon pauvre
Andr.

Et je courus au fond du parc, o je restai cach jusqu'au soir.




IV


TROIS jours aprs, je quittai les Trembles en compagnie de madame
Ceyssac et d'Augustin. C'tait le matin de trs bonne heure. Toute la
maison tait sur pied. Les domestiques nous entouraient. Andr se tenait
 la tte des chevaux, plus triste que je ne l'avais jamais vu depuis le
dernier vnement qui avait mis la maison en deuil; puis il monta sur le
sige, quoiqu'il ne ft pas dans ses habitudes de conduire, et les
chevaux partirent au grand trot. En traversant Villeneuve, o je
connaissais si bien tous les visages, j'aperus deux ou trois de mes
petits compagnons d'autrefois, jeunes garons, dj presque des hommes,
qui s'en allaient du ct des champs, leurs outils de travail sur le
dos. Ils tournrent la tte au bruit de la voiture, et, comprenant qu'il
s'agissait de quelque chose de plus qu'une promenade, ils me firent des
signes joyeux pour me souhaiter un heureux voyage. Le soleil se levait.
Nous entrmes en pleine campagne. Je cessai de reconnatre les lieux; je
vis passer de nouveaux visages. Ma tante avait les yeux sur moi et me
considrait avec bont. La physionomie d'Augustin rayonnait. J'prouvais
presque autant d'embarras que j'avais de chagrin.

Il nous fallut une longue journe pour faire les douze lieues qui nous
sparaient d'Ormesson, et le soleil tait tout prs de se coucher, quand
Augustin, qui ne quittait pas la portire, dit brusquement  ma tante:

Madame, voici qu'on aperoit les tours de Saint-Pierre.

Le pays tait plat, ple, fade et mouill. Une ville basse, hrisse de
clochers d'glise, commenait  se montrer derrire un rideau
d'oseraies. Les marcages alternaient avec des prairies, les saules
blanchtres avec les peupliers jaunissants. Une rivire coulait  droite
et roulait lourdement des eaux bourbeuses entre des berges souilles de
limon. Au bord et parmi des joncs plis en deux par le cours de l'eau,
il y avait des bateaux amarrs chargs de planches et de vieux chalands
chous dans la vase, comme s'ils n'eussent jamais flott. Des oies
descendaient des prairies vers la rivire et couraient devant la voiture
en poussant des cris sauvages. Des brouillards fivreux enveloppaient de
petites mtairies qu'on voyait de loin, perdues dans des chanvrires,
sur le bord des canaux, et une humidit qui n'tait plus celle de la mer
me donnait le frisson, comme s'il et fait trs froid. La voiture
atteignit un pont que les chevaux passrent au petit pas, puis un long
boulevard o l'obscurit devint complte, et le premier pas des chevaux
qui rsonna sur un pav plus dur m'avertit que nous entrions dans la
ville. Je calculai que douze heures me sparaient dj du moment du
dpart, que douze lieues me sparaient des Trembles; je me dis que tout
tait fini; irrvocablement fini, et j'entrai dans la maison de madame
Ceyssac comme on franchit le seuil d'une prison.

C'tait une vaste maison, situe dans le quartier non pas le plus
dsert, mais le plus srieux de la ville, confinant  des couvents, avec
un trs petit jardin qui moisissait dans l'ombre de ses hautes cltures,
de grandes chambres sans air et sans vue, des vestibules sonores, un
escalier de pierre tournant dans une cage obscure, et trop peu de gens
pour animer tout cela. On y sentait la froideur des moeurs anciennes
et la rigidit des moeurs de province, le respect des habitudes, la
loi de l'tiquette, l'aisance, un grand bien-tre et l'ennui. A l'tage
suprieur, on avait vue sur une partie de la ville, c'est--dire sur des
toitures fumeuses, sur des dortoirs de couvent et sur des clochers.
C'est l qu'tait ma chambre.

Je dormis mal, ou je ne dormis pas. Toutes les demi-heures, ou tous les
quarts d'heure, les horloges sonnaient chacune avec un timbre distinct;
pas une ne ressemblait  la sonnerie rustique de Villeneuve, si
reconnaissable  sa voix rouille. Des pas rsonnaient dans la rue. Une
sorte de bruit pareil  celui d'une crcelle agite violemment
retentissait dans ce silence particulier des villes qu'on pourrait
appeler le sommeil du bruit, et j'entendais une voix singulire, une
voix d'homme lente, scande, un peu chantante, qui disait, en s'levant
de syllabe en syllabe: Il est une heure, il est deux heures, il est
trois heures, trois heures sonnes.

Augustin entra dans ma chambre au petit jour.

Je dsire, me dit-il, vous introduire au collge et faire entendre au
proviseur le bien que je pense de vous. Une pareille recommandation
serait nulle, ajouta-t-il avec modestie, si elle ne s'adressait pas  un
homme qui m'a tmoign jadis beaucoup de confiance et qui paraissait
apprcier mon zle.

La visite eut lieu comme il avait dit; mais j'tais absent de moi-mme.
Je me laissai conduire et ramener, je traversai les cours, je vis les
classes d'tude avec une indiffrence absolue pour ces sensations
nouvelles.

Ce jour-l mme,  quatre heures, Augustin, en tenue de voyage, portant
lui-mme tout son bagage contenu dans une petite valise de cuir, se
rendit sur la place, o, tout attele et dj prte  partir,
stationnait la voiture de Paris.

Madame, dit-il  ma tante, qui l'accompagnait avec moi, je vous
remercie encore une fois d'un intrt qui ne s'est pas dmenti pendant
quatre annes. J'ai fait de mon mieux pour donner  M. Dominique l'amour
de l'tude et les gots d'un homme. Il est certain de me retrouver 
Paris quand il y viendra, et assur de mon dvouement,  quelque moment
que ce soit, comme aujourd'hui.

--crivez-moi, me dit-il en m'embrassant avec une vritable motion. Je
vous promets d'en faire autant. Bon courage et bonnes chances! Vous les
avez toutes pour vous.

A peine tait-il install sur la haute banquette que le postillon
rassembla les rnes.

Adieu! me dit-il encore avec une expression moiti tendre et moiti
radieuse.

Le fouet du postillon cingla les quatre chevaux d'attelage et la voiture
se mit  rouler vers Paris.

Le lendemain,  huit heures, j'tais au collge. J'entrai le dernier
pour viter le flot des lves et ne pas me faire examiner dans la cour
de cet oeil jamais tout  fait bienveillant dont on regarde les
nouveaux venus. J'y marchai droit devant moi, l'oeil fix sur une
porte peinte en jaune, au-dessus de laquelle il y avait crit:
_Seconde._ Sur le seuil se tenait un homme  cheveux grisonnants, blme
et srieux,  visage us, sans duret ni bonhomie.

Allons, me dit-il, allons un peu plus vite.

Ce rappel  l'exactitude, le premier mot de discipline qu'un inconnu
m'et encore adress, me fit lever la tte et le considrer. Il avait
l'air ennuy, indiffrent, et ne songeait dj plus  ce qu'il m'avait
dit. Je me rappelai la recommandation d'Augustin. Un clair de stocisme
et de dcision me traversa l'esprit.

Il a raison, pensai-je, je suis d'une demi-minute en retard, et
j'entrai.

Le professeur monta dans sa chaire et se mit  dicter. C'tait une
composition de dbut. Pour la premire fois mon amour-propre avait 
lutter contre des ambitions rivales. J'examinai mes nouveaux camarades,
et me sentis parfaitement seul. La classe tait sombre; il pleuvait. A
travers la fentre  petits carreaux, je voyais des arbres agits par le
vent et dont les rameaux trop  l'troit se frottaient contre les murs
noirtres du prau. Ce bruit familier du vent pluvieux dans les arbres
se rpandait comme un murmure intermittent au milieu du silence des
cours. Je l'coutais sans trop d'amertume dans une sorte de tristesse
frissonnante et recueillie dont la douceur par moments devenait extrme.

Vous ne travaillez donc pas? me dit tout  coup le professeur. Cela
vous regarde...

Puis il s'occupa d'autre chose. Je n'entendis plus que les plumes
courant sur des papiers.

Un peu plus tard, l'lve auprs de qui j'tais plac me glissait
adroitement un billet. Ce billet contenait une phrase extraite de la
dicte, avec ces mots:

Aidez-moi, si vous le pouvez; tchez de m'pargner un contre-sens.

Tout aussitt je lui renvoyai la traduction, bonne ou mauvaise, mais
copie sur ma propre version, moins les termes, avec un point
d'interrogation qui voulait dire:

Je ne rponds de rien, examinez.

Il me fit un sourire de remercment, et sans examiner davantage il passa
outre. Quelques instants aprs il m'adressait un second message, et
celui-ci portait:

Vous tes nouveau?

La question me prouvait qu'il l'tait aussi. J'eus un mouvement de joie
vritable en rpondant  mon compagnon de solitude:

Oui.

C'tait un garon de mon ge  peu prs, mais de complexion plus
dlicate, blond, mince, avec de jolis yeux bleus doucereux et vifs, le
teint ple et brouill d'un enfant lev dans les villes, une mise
lgante et des habits d'une forme particulire o je ne reconnaissais
pas l'industrie de nos tailleurs de province.

Nous sortmes ensemble.

Je vous remercie, me dit mon nouvel ami quand il se trouva seul avec
moi. J'ai horreur du collge, et maintenant je m'en moque. Il y a l
toute une range de fils de boutiquiers qui ont les mains sales, et dont
jamais je ne ferai mes amis. Ils nous prendront en grippe, cela m'est
gal. A nous deux nous en viendrons  bout. Vous les primerez, ils vous
respecteront. Disposez de moi pour tout ce que vous voudrez, except
pour vous trouver le sens des phrases. Le latin m'ennuie, et si ce
n'tait qu'il faut tre reu bachelier, je n'en ferais de ma vie.

Puis il m'apprit qu'il s'appelait Olivier d'Orsel, qu'il arrivait de
Paris, que des ncessits de famille l'avaient amen  Ormesson, o il
finirait ses tudes, qu'il demeurait rue des Carmlites avec son oncle
et deux cousines, et qu'il possdait  quelques lieues d'Ormesson une
terre d'o lui venait son nom d'Orsel.

Allons, reprit-il, voil une classe de passe, n'y pensons plus jusqu'
ce soir.

Et nous nous quittmes. Il marchait lestement, faisait craquer de fines
chaussures en choisissant avec aplomb les pavs les moins boueux, et
balanait son paquet de livres au bout d'un lacet de cuir troit et
boucl comme un bridon anglais.

A part ces premires heures, qui se rattachent, comme vous le voyez, aux
souvenirs posthumes d'une amiti contracte ce jour-l, tristement et
dfinitivement morte aujourd'hui, le reste de ma vie d'tudes ne nous
arrtera gure. Si les trois annes qui vont suivre m'inspirent 
l'heure qu'il est quelque intrt, c'est un intrt d'un autre ordre, o
les sentiments du collgien n'entrent pour rien. Aussi, pour en finir
avec ce germe insignifiant qu'on appelle un colier, je vous dirai en
termes de classe que je devins un bon lve, et cela malgr moi et
impunment, c'est--dire sans y prtendre ni blesser personne; qu'on m'y
prdit, je crois, des succs futurs; qu'une continuelle dfiance de moi,
trop sincre et trs visible, eut le mme effet que la modestie, et me
fit pardonner des supriorits dont je faisais moi-mme assez peu de
cas; enfin que ce manque total d'estime personnelle annonait ds lors
les insouciances ou les svrits d'un esprit qui devait s'observer de
bonne heure, se priser  sa juste valeur et se condamner.

La maison de madame Ceyssac n'tait pas gaie, je vous l'ai dit, et le
sjour d'Ormesson l'tait encore moins. Imaginez une trs petite ville,
dvote, attriste, vieillotte, oublie dans un fond de province, ne
menant nulle part, ne servant  rien, d'o la vie se retirait de jour en
jour, et que la campagne envahissait; une industrie nulle, un commerce
mort, une bourgeoisie vivant troitement de ses ressources, une
aristocratie qui boudait; le jour, des rues sans mouvement; la nuit,
des avenues sans lumires; un silence hargneux, interrompu seulement par
des sonneries d'glise; et tous les soirs,  dix heures, la grosse
cloche de Saint-Pierre sonnant le couvre-feu sur une ville dj aux
trois quarts endormie plutt d'ennui que de lassitude. De longs
boulevards, plants d'ormeaux trs beaux, trs sombres, l'entouraient
d'une ombre svre. J'y passais quatre fois par jour, pour aller au
collge et pour en revenir. Ce chemin, non pas le plus direct, mais le
plus conforme  mes gots, me rapprochait de la campagne: je la voyais
s'tendre au loin dans la direction du couchant, triste ou riante, verte
ou glace, suivant la saison. Quelquefois j'allais jusqu' la rivire;
le spectacle n'y variait pas: l'eau jauntre en tait constamment remue
en sens contraire par les mouvements de la mare, qui se faisait sentir
jusque-l. On y respirait, dans les vents humides, des odeurs de
goudron, de chanvre et de planches de sapin. Tout cela tait monotone et
laid, et rien au fond ne me consolait des Trembles.

Ma tante avait le gnie de sa province, l'amour des choses surannes, la
peur des changements, l'horreur des nouveauts qui font du bruit. Pieuse
et mondaine, trs simple avec un assez grand air, parfaite en tout, mme
en ses lgres bizarreries, elle avait rgl sa vie d'aprs deux
principes qui, disait-elle, taient des vertus de famille: la dvotion
aux lois de l'glise, le respect des lois du monde; et telle tait la
grce facile qu'elle savait mettre dans l'accomplissement de ces deux
devoirs, que sa pit, trs sincre, semblait n'tre qu'un nouvel
exemple de son savoir-vivre. Son salon, comme tout le reste de ses
habitudes, tait une sorte d'asile ouvert et de rendez-vous pour ses
rminiscences ou ses affections hrditaires, chaque jour un peu plus
menaces. Elle y runissait, particulirement le dimanche soir, les
quelques survivants de son ancienne socit. Tous appartenaient  la
monarchie tombe, et s'taient retirs du monde avec elle. La
rvolution, qu'ils avaient vue de prs, et qui leur fournissait un fonds
commun d'anecdotes ou de griefs, les avait tous aussi faonns de mme
en les trempant dans la mme preuve. On se souvenait des durs hivers
passs ensemble dans la citadelle de ***, du bois qui manquait, des
dortoirs de caserne o l'on couchait sans lit, des enfants qu'on
habillait avec des rideaux, du pain noir qu'on allait acheter en
cachette. On se surprenait  sourire de ce qui jadis avait t terrible.
La mansutude de l'ge avait calm les plus vives colres. La vie avait
repris son cours, fermant les blessures, rparant les dsastres,
amortissant les regrets, ou les apaisant sous des regrets plus rcents.
On ne conspirait point, on mdisait  peine, on attendait. Enfin, dans
un coin du salon, il y avait une table de jeu pour les enfants, et c'est
l que chuchotaient, tout en remuant les cartes, le parti de la jeunesse
et les reprsentants de l'avenir, c'est--dire de l'inconnu.

Le jour mme de ma rencontre avec Olivier, en rentrant du collge, je
m'tais empress de dire  ma tante que j'avais un ami.

Un ami! m'avait dit madame Ceyssac; vous vous htez peut-tre un peu,
mon cher Dominique. Savez-vous son nom; quel ge a-t-il?

Je racontai ce que je savais d'Olivier, et le peignit sous les couleurs
aimables qui  premire vue m'avaient sduit; mais le nom seul avait
suffi pour rassurer ma tante.

C'est un des plus anciens noms et des meilleurs de notre pays, me
dit-elle. Il est port par un homme pour lequel j'ai moi-mme beaucoup
d'estime et d'amiti.

Trs peu de semaines aprs ce nouveau lien form, l'union des deux
familles tait complte, et le premier mois de l'hiver inaugura nos
runions soit chez madame Ceyssac, soit  l'_htel d'Orsel_, comme
Olivier disait en parlant de la maison de la rue des Carmlites, habite
sans grand apparat par son oncle et ses cousines.

De ces deux cousines, l'une tait une enfant appele Julie; l'autre,
plus ge que nous d'un an  peu prs, s'appelait Madeleine, et sortait
du couvent. Elle en gardait la tenue comprime, les gaucheries de geste,
l'embarras d'elle-mme; elle en portait la livre modeste; elle usait
encore, au moment dont je vous parle, une srie de robes tristes,
troites, montantes, limes au corsage par le frottement des pupitres,
et fripes aux genoux par les gnuflexions sur le pav de la chapelle.
Blanche, elle avait des froideurs de teint qui sentaient la vie 
l'ombre et l'absence totale d'motions, des yeux qui s'ouvraient mal
comme au sortir du sommeil, ni grande, ni petite, ni maigre, ni grasse,
avec une taille indcise, qui avait besoin de se dfinir et de se
former; on la disait dj fort jolie, et je le rptais volontiers sans
y prendre garde et sans y croire.

Quant  Olivier, que je ne vous ai montr que sur les bancs, imaginez un
garon aimable, un peu bizarre, trs ignorant en fait de lectures, trs
prcoce dans toutes les choses de la vie, ais de gestes, de maintien,
de paroles, ne sachant rien du monde et le devinant, le copiant dans ses
formes, en adoptant dj les prjugs; reprsentez-vous je ne sais quoi
d'inusit, comme une ardeur un peu singulire, jamais risible,
d'anticiper sur son ge et de s'improviser un homme  seize ans  peine;
quelque chose de naissant et de mr, d'artificiel et de trs sduisant,
et vous comprendrez comment madame Ceyssac en fut charme au point de
pardonner  ses dfauts d'colier, comme au seul reste d'enfantillage
qu'il y et en lui. Olivier d'ailleurs arrivait de Paris, et c'tait l
la grande supriorit d'o lui venaient toutes les autres, et qui, sinon
pour ma tante, au moins pour nous, les rsumait toutes.

Aussi loin que je retourne en arrire  travers ces souvenirs si
mdiocres  leur source, si tumultueux plus tard, et dont j'ai quelque
peine  remonter le cours, je retrouve  leur place accoutume, autour
de la table en drap vert, sous le jour des lampes, ces trois jeunes
visages, souriants alors, sans l'ombre d'un souci rel, et que des
chagrins ou des passions devaient un jour attrister de tant de manires:
la petite Julie avec des sauvageries d'enfant boudeur; Madeleine encore
 demi pensionnaire; Olivier, causeur, distrait, quinteux, lgant sans
viser  l'tre, mis avec got  une poque et dans un pays o les
enfants s'habillaient on ne peut plus mal, maniant les cartes vivement,
prestement, avec l'aplomb d'un homme qui jouera beaucoup et qui saura
jouer, puis tout  coup, dix fois en deux heures, quittant le jeu,
jetant les cartes, billant, disant: Je m'ennuie, et allant s'enfouir
dans une profonde bergre. On l'appelait, il ne bougeait pas. A quoi
pense Olivier? disait-on. Il ne rpondait  personne, et continuait de
regarder devant lui sans dire un mot, avec cet air d'inquitude qui
lui-mme tait un attrait, et cet trange regard qui flottait dans la
demi-obscurit du salon comme une tincelle impossible  fixer. Assez
peu rgulier d'ailleurs dans ses habitudes, dj discret comme s'il
avait eu des mystres  cacher, inexact  nos runions, introuvable chez
lui, actif, flneur, toujours partout et nulle part, cette sorte
d'oiseau mis en cage avait trouv le moyen de se crer des imprvus dans
la vie de province, et de voler comme en plein air dans sa prison. Il se
disait d'ailleurs exil, et comme s'il et quitt la Rome d'Auguste pour
venir en Thrace, il avait appris par coeur quelques lambeaux d'une
latinit de dcadence qui le consolaient, disait-il, d'habiter chez les
bergers.

Avec un pareil compagnon, j'tais fort seul. Je manquais d'air, et
j'touffais dans ma chambre troite, sans horizon, sans gaiet, la vue
barre par cette haute barrire de murailles grises o couraient des
fumes, au-dessus desquelles par hasard des golands de rivire
volaient. C'tait l'hiver, il pleuvait des semaines entires, il
neigeait; puis un dgel subit emportait la neige, et la ville
apparaissait de plus en plus noire aprs ce rapide blouissement qui
l'avait couverte un moment des fantaisies de cette pre saison. Un
matin, longtemps aprs, des fentres s'ouvraient et faisaient revivre
des bruits; on entendait des voix s'appeler d'une maison  l'autre; des
oiseaux privs, qu'on exposait  l'air, chantaient; le soleil brillait;
je regardais d'en haut l'entonnoir de notre petit jardin, des bourgeons
pointaient sur les rameaux couleur de suie. Un paon, qu'on n'avait pas
vu de tout l'hiver, escaladait lentement le fate d'une toiture et s'y
pavanait, le soir surtout, comme s'il et choisi pour ses promenades les
tideurs modres d'un soleil bas. Il panouissait alors sur le ciel la
gerbe constelle de sa queue norme, et se mettait  crier de sa voix
perante, enroue comme tous les bruits qu'on entend dans les villes.
J'apprenais ainsi que la saison changeait. Le dsir de m'chapper ne
m'entranait pas bien loin. Et moi aussi j'avais lu dans les _Tristes_
des distiques que je disais tout bas, en pensant  Villeneuve, le seul
pays que je connusse et qui me laisst des regrets cuisants.

J'tais tourment, agit, dsoeuvr surtout, mme en plein travail,
parce que le travail occupait un surplus de moi-mme qui dj ne
comptait pour rien dans ma vie. J'avais ds lors deux ou trois manies,
entre autres celle des catgories et celle des dates. La premire avait
pour but de faire une sorte de choix dans mes journes, toutes pareilles
en apparence, et sans aucun accident notable qui les rendt meilleures
ni pires, et de les classer d'aprs leur mrite. Or le seul mrite de
ces longues journes de pur ennui, c'tait un degr de plus ou de moins
dans les mouvements de vie que je sentais en moi. Toute circonstance o
je me reconnaissais plus d'ampleur de forces, plus de sensibilit, plus
de mmoire, o ma conscience, pour ainsi dire, tait d'un meilleur
timbre et rsonnait mieux, tout moment de concentration plus intense ou
d'expansion plus tendre tait un jour  ne jamais oublier. De l cette
autre manie des dates, des chiffres, des symboles, des hiroglyphes,
dont vous avez la preuve ici, comme partout o j'ai cru ncessaire
d'imprimer la trace d'un moment de plnitude et d'exaltation. Le reste
de ma vie, ce qui se dissipait en tideurs, en scheresses, je le
comparais  ces bas-fonds taris qu'on dcouvre dans la mer  chaque
mare basse et qui sont comme la mort du mouvement.

Une pareille alternative ressemblait assez aux feux  clipse des fanaux
tournants, et j'attendais incessamment je ne sais quel rveil en moi,
comme j'aurais attendu le retour du signal.

Ce que je vous raconte en quelques mots n'est, bien entendu, que le trs
court abrg de longues, obscures et multiples souffrances. Le jour o
je trouvai dans des livres, que je ne connaissais pas alors, le pome ou
l'explication dramatique de ces phnomnes trs spontans, je n'eus
qu'un regret, ce fut de parodier peut-tre en les rapetissant ce que de
grands esprits avaient prouv avant moi. Leur exemple ne m'apprit rien,
leur conclusion, quand ils concluent, ne me corrigea pas non plus. Le
mal tait fait, si l'on peut appeler un mal le don cruel d'assister  sa
vie comme  un spectacle donn par un autre, et j'entrai dans la vie
sans la har, quoiqu'elle m'ait fait beaucoup ptir, avec un ennemi
insparable, bien intime et positivement mortel: c'tait moi-mme.




V


TOUTE une anne s'coula de la sorte. Du fond de la ville, je vis
l'automne qui rougissait les arbres et reverdissait les pturages, et le
jour o le collge se rouvrit, j'y ramenai comme  l'ordinaire un tre
agit, malheureux, une sorte d'esprit pli en deux, comme un fakir
attrist qui s'examine.

Cette perptuelle critique exerce sur moi-mme, cet oeil impitoyable,
tantt ami, tantt ennemi, toujours gnant comme un tmoin et
souponneux comme un juge, cet tat de permanente indiscrtion vis--vis
des actes les plus ingnus d'un ge o d'habitude on s'observe peu, tout
cela me jeta dans une srie de malaises, de troubles, de stupeurs ou
d'excitations qui me conduisaient tout droit  une crise.

Cette crise arriva vers le printemps, au moment mme o je venais
d'atteindre mes dix-sept ans.

Un jour, c'tait vers la fin d'avril, et ce devait tre un jeudi, jour
de sortie, je quittai la ville de bonne heure et m'en allai seul, au
hasard, me promener sur les grandes routes. Les ormeaux n'avaient point
encore de feuilles, mais ils se couvraient de bourgeons; les prairies ne
formaient qu'un vaste jardin fleuri de marguerites; les haies d'pines
taient en fleur; le soleil, vif et chaud, faisait chanter les
alouettes et semblait les attirer plus prs du ciel, tant elles
pointaient en ligne droite et volaient haut. Il y avait partout des
insectes nouveau-ns que le vent balanait comme des atomes de lumire 
la pointe des grandes herbes, et des oiseaux qui, deux  deux, passaient
 tire-d'aile et se dirigeaient soit dans les foins, soit dans les bls,
soit dans les buissons, vers des nids qu'on ne voyait pas. De loin en
loin se promenaient des malades ou des vieillards que le printemps
rajeunissait ou rendait  la vie; et dans les endroits plus ouverts au
vent, des troupes d'enfants lanaient des cerfs-volants  longues
banderoles frissonnantes, et les regardaient  perte de vue, fixs dans
le clair azur comme des cussons blancs, ponctus de couleurs vives.

Je marchais rapidement, pntr et comme stimul par ce bain de lumire,
par ces odeurs de vgtations naissantes, par ce vif courant de pubert
printanire dont l'atmosphre tait imprgne. Ce que j'prouvais tait
 la fois trs doux et trs ardent. Je me sentais mu jusqu'aux larmes,
mais sans langueur ni fade attendrissement. J'tais poursuivi par un
besoin de marcher, d'aller loin, de me briser par la fatigue, qui ne me
permettait pas de prendre une minute de repos. Partout o j'apercevais
quelqu'un qui pt me reconnatre, je tournais court, prenais un biais,
et je m'enfonais  perte d'haleine dans les sentiers troits coupant
les bls verts, l o je ne voyais plus personne. Je ne sais quel
sentiment sauvage, plus fort que jamais, m'invitait  me perdre au sein
mme de cette grande campagne en pleine explosion de sve. Je me
souviens que d'un peu loin j'aperus les jeunes gens du sminaire
dfilant deux  deux le long des haies fleuries, conduits par de vieux
prtres qui, tout en marchant, lisaient leur brviaire. Il y avait de
longs adolescents rendus bizarres et comme amaigris davantage par
l'troite robe noire qui leur collait au corps, et qui en passant
arrachaient des fleurs d'pines et s'en allaient avec ces fleurs brises
dans la main. Ce ne sont point des contrastes que j'imagine, et je me
rappelle la sensation que ft natre en moi en pareille circonstance, 
pareille heure, en pareil lieu, la vue de ces tristes jeunes gens, vtus
de deuil et dj tout semblables  des veufs. De temps en temps je me
retournais du ct de la ville; on ne voyait plus  la limite lointaine
des prairies que la ligne un peu sombre de ses boulevards et l'extrmit
de ses clochers d'glise. Alors je me demandais comment j'avais fait
pour y demeurer si longtemps, et comment il m'avait t possible de m'y
consumer sans y mourir; puis j'entendis sonner les vpres, et ce bruit
de cloches, accompagn de mille souvenirs, m'attrista, comme un rappel 
des contraintes svres. Je pensai qu'il faudrait revenir, rentrer avant
la nuit, m'enfermer de nouveau, et je repris avec plus d'emportement ma
course du ct de la rivire.

Je revins, non pas puis, mais plus excit au contraire par ce
vagabondage de plusieurs heures au grand air, dans la tideur des
routes, sous l'pre et mordant soleil d'avril. J'tais dans une sorte
d'ivresse, rempli d'motions extraordinaires, qui sans contredit se
manifestaient sur mon visage, dans mon air, dans toute ma personne.

Qu'avez-vous, mon cher enfant? me dit madame Ceyssac en m'apercevant.

--J'ai march trs vite, lui dis-je avec garement.

Elle m'examina de nouveau, et, par un geste de mre inquite, elle
m'attira sous le feu de ses yeux clairs et profonds. J'en fus
horriblement troubl; je ne pus supporter ni la douceur de leur examen,
ni la pntration de leur tendresse; je ne sais quelle confusion me
saisit tout  coup, qui me rendit la vague interrogation de ce regard
insupportable.

Laissez-moi, je vous prie, ma chre tante, lui dis-je.

Et je montai prcipitamment  ma chambre.

Je la trouvai tout illumine par les rayons obliques du soleil couchant,
et je fus comme bloui par le rayonnement de cette lumire chaude et
vermeille qui l'envahissait comme un flot de vie. Pourtant je me sentis
plus calme en m'y voyant seul, et me mis  la fentre, attendant l'heure
salutaire o ce torrent de clart allait s'teindre. Peu  peu la face
des hauts clochers rougit, les bruits devinrent plus distincts dans
l'air un peu plus humide, des barres de feu se formrent au couchant, du
ct o s'levaient, au-dessus des toitures, les mts des navires
amarrs dans la rivire. Je restai l jusqu' la nuit, me demandant ce
que j'prouvais, ne sachant que rpondre, coutant, voyant, sentant,
touff par des pulsations d'une vie extraordinaire, plus mue, plus
forte, plus active, moins compressible que jamais. J'aurais souhait que
quelqu'un ft l; mais pourquoi? Je n'aurais pu le dire. Et qui? Je le
savais encore moins. S'il m'avait fallu choisir  l'heure mme un
confident parmi les tres qui m'taient alors le plus chers, il m'et
t impossible de nommer personne.

Quelques minutes seulement avant que le dernier rayon du jour et
disparu, je descendis. Je me glissai par les rues que je savais dsertes
jusqu'aux endroits du boulevard o l'herbe poussait en pleine solitude.
Je longeai la place o j'entendis commencer les premires sonneries de
la retraite militaire. Puis le bruit des clairons s'loigna, et j'en
suivis la marche de loin par les rues sinueuses, d'aprs des chos plus
distincts ou plus confus suivant la largeur de l'espace o, dans l'air
tranquille du soir, le son se dployait. Seul, tout seul, dans le
crpuscule bleu qui descendait du ciel, sous les ormeaux garnis de
frondaisons lgres, aux lueurs des premires toiles qui s'allumaient 
travers les arbres, comme des tincelles de feu semes sur la dentelle
des feuillages, je marchais dans la longue avenue, coutant cette
musique si bien rythme, et me laissant conduire par ses cadences. J'en
marquais la mesure; mentalement je la rptai quand elle eut fini de se
faire entendre. Il m'en resta dans l'esprit comme un mouvement qui se
continua, et cela devint une sorte de mode et d'appui mlodique sur
lequel involontairement je mis des paroles. Je n'ai plus aucun souvenir
des paroles, ni du sujet, ni du sens des mots, je sais seulement que
cette exhalaison singulire sortit de moi, d'abord comme un rythme, puis
avec des mots rythms, et que cette mesure intrieure tout  coup se
traduisit, non seulement par la symtrie des mesures, mais par la
rptition double ou multiple de certaines syllabes sourdes ou sonores
se correspondant et se faisant cho. J'ose  peine vous dire que
c'taient l des vers, et cependant ces paroles chantantes y
ressemblaient beaucoup.

A ce moment mme, et pendant que je faisais cette rflexion, je reconnus
devant moi, dans l'alle que je suivais, notre ami de tous les jours, M.
d'Orsel, et ses deux filles. J'tais trop prs d'eux pour les viter, et
la proccupation mme o j'tais plong ne m'en et pas laiss la force.
Je me trouvais donc face  face avec le regard paisible et le blanc
visage de Madeleine.

Comment! vous ici? me dit-elle.

J'entends encore cette voix nette, arienne, avec un lger accent du
midi qui me fit frissonner. Je pris machinalement la main qu'elle me
tendait, sa petite main fine et frache, et la fracheur de ce contact
me fit sentir que la mienne tait brlante. Nous tions si prs l'un de
l'autre, et je distinguais si nettement les contours de son visage que
je fus effray de penser qu'elle me voyait aussi.

Nous vous avons fait peur? ajouta-t-elle.

Je compris au changement de sa voix  quel point mon trouble tait
visible. Et comme rien au monde n'aurait pu me retenir une seconde de
plus dans cette situation sans issue, je balbutiai je ne sais quoi de
draisonnable, et, perdant tout  fait la tte, tourdiment, sottement,
je pris la fuite.

Ce soir-l, je ne passai point par le salon de ma tante, et je
m'enfermai dans ma chambre, de peur qu'on ne m'y surprt. L, sans
rflchir  quoi que ce ft, sans le vouloir, absolument comme un homme
attir par je ne sais quelle irrsistible entreprise qui l'pouvante
autant qu'elle le sduit, d'une haleine, sans me relire, presque sans
hsiter, j'crivis toute une srie de choses inattendues, qui parurent
me tomber du ciel. Ce fut comme un trop-plein qui sortit de mon coeur,
et dont il tait soulag au fur et  mesure qu'il se dsemplissait. Ce
travail fivreux m'entrana bien avant dans la nuit. Puis il me sembla
que ma tche tait faite; toutes les fibres irrites se calmrent, et
vers le matin,  l'heure o s'veillent les premiers oiseaux, je
m'endormis dans une lassitude dlicieuse.

Le lendemain, Olivier me parla de ma rencontre avec ses cousines, de mon
embarras, de ma fuite.

Tu fais le mystrieux, me dit-il, tu as tort; si j'avais un secret, je
le partagerais avec toi.

J'hsitai d'abord  lui dire la vrit. C'tait ce qu'il y avait de plus
simple, et cela certainement aurait mieux valu; mais il y avait dans un
pareil aveu mille embarras rels ou imaginaires, qui me le
reprsentaient comme impossible. En quels termes d'ailleurs lui faire
comprendre ce que j'prouvais depuis longtemps, sans que personne en et
le soupon? Comment lui parler de sang-froid de ces pudeurs extrmes que
le grand jour offusquait, qui ne supportaient aucun examen, pas plus le
mien que celui des autres, et qui demandaient, comme une plaie trop vive
ou trop rcente,  n'tre pas mme effleures du regard? Comment lui
raconter cette crise de sensibilit inexplicable et cet ensorcellement
de la nuit, dont j'avais trouv le matin mme  mon rveil le tmoignage
crit?

Je rpondis par un mensonge: j'tais souffrant depuis quelques jours; la
chaleur de la veille m'avait donn une sorte de vertige, et je priais
Madeleine d'excuser la sotte figure que j'avais faite en la rencontrant.

Madeleine! reprit Olivier; mais nous n'avons pas de comptes  rendre 
Madeleine... Il y a des choses qui ne la regardent plus.

Il avait en disant cela un singulier sourire, avec un regard des plus
pntrants et des plus vifs. Quelque effort qu'il ft cependant pour
lire au fond de ma pense, j'tais bien sr qu'il n'y verrait rien; mais
je comprenais aussi qu'il y cherchait quelque chose, et si je ne
devinais pas quels taient les sentiments trs prsumables qu'Olivier me
supposait en raisonnant d'aprs lui-mme, je me vis l'objet d'une
investigation qui me fit rflchir et d'un soupon qui m'embarrassa.

J'tais si parfaitement candide et ignorant que le premier veil qui
m'ait surpris au milieu de mes ingnuits me vint ainsi d'un regard
inquiet de ma tante, d'un sourire quivoque et curieux d'Olivier. Ce fut
l'ide qu'on me surveillait qui me donna le dsir d'en chercher la
cause, et ce fut un faux soupon qui pour la premire fois de ma vie me
fit rougir. Je ne sais quel indfinissable instinct me gonfla le coeur
d'une motion tout  fait nouvelle. Une lueur bizarre claira tout 
coup ce verbe enfantin, le premier que nous avons tous conjugu soit en
franais, soit en latin, dans les grammaires. Deux jours aprs ce vague
avertissement donn par une mre prudente et par un camarade mancip,
je n'tais pas loin d'admettre, tant mon cerveau roulait de scrupules,
de curiosits et d'inquitudes, que ma tante et Olivier avaient raison
en me supposant amoureux, mais de qui?

La soire du dimanche suivant nous runit tous comme  l'ordinaire dans
le salon de madame Ceyssac. J'y vis paratre Madeleine avec un certain
trouble; je ne l'avais pas revue depuis le jeudi soir. Sans doute elle
attendait une explication: moins que jamais je me sentais en disposition
de la lui donner, et je me tus. J'tais affreusement embarrass de ma
personne et distrait. Olivier, qui ne se croyait aucune raison d'tre
charitable, me harcelait de ses pigrammes. Rien n'tait plus
inoffensif, et cependant j'en tais atteint, tant l'tat d'extrme
irritabilit nerveuse o je me trouvais depuis quelques jours me rendait
vulnrable et me prdisposait  souffrir sans motif. J'tais assis prs
de Madeleine, d'aprs une ancienne habitude o la volont de l'un et de
l'autre n'entrait pour rien. Tout  coup l'ide me vint de changer de
place. Pourquoi? Je n'aurais pu le dire. Il me sembla seulement que la
lumire directe des lampes me blessait, et qu'ailleurs je me trouverais
mieux. En levant les yeux qu'elle tenait abaisss sur son jeu,
Madeleine me vit assis de l'autre ct de la table, prcisment
vis--vis d'elle.

Eh bien! dit-elle avec un air de surprise.

Mais nos yeux se rencontrrent; je ne sais ce qu'elle aperut
d'extraordinaire dans les miens qui la troubla lgrement et ne lui
permit pas d'achever.

Il y avait plus de dix-huit mois que je vivais prs d'elle, et pour la
premire fois je venais de la regarder comme on regarde quand on veut
voir. Madeleine tait charmante, mais beaucoup plus qu'on ne le disait,
et bien autrement que je ne l'avais cru. De plus, elle avait dix-huit
ans. Cette illumination soudaine, au lieu de m'clairer peu  peu,
m'apprit en une demi-seconde tout ce que j'ignorais d'elle et de
moi-mme. Ce fut comme une rvlation dfinitive qui complta les
rvlations des jours prcdents, les runit pour ainsi dire en un
faisceau d'vidences, et, je crois, les expliqua toutes.




VI


QUELQUES semaines aprs, M. d'Orsel se rendait  une ville d'eaux, sous
prtexte de promenade et de sant, mais en ralit pour des raisons
particulires que tout le monde ignorait, et que je ne connus qu'un peu
plus tard. Madeleine et Julie l'accompagnaient.

Cette sparation, dont un autre aurait gmi comme d'un dchirement, me
dlivra d'un grand embarras. Je ne pouvais plus vivre  ct de
Madeleine,  cause de timidits soudaines qui toutes me venaient de sa
prsence. Je la fuyais. L'ide de lever les yeux sur elle tait un trait
d'audace. A la voir si calme quand je ne l'tais plus,  la trouver si
parfaitement jolie, tandis que j'avais tant de motifs pour me dplaire
avec ma tenue de collge et mon teint de campagnard mal dbarbouill,
j'prouvais je ne sais quel sentiment subalterne, comprim, humiliant,
qui me remplissait de dfiance et transformait la plus paisible des
camaraderies en une sorte de soumission sans douceur et d'asservissement
mal endur. C'tait ce qu'il y avait eu de plus clair et de fort
troublant dans l'effet instantan produit par la soire que je vous ai
dite. Madeleine en un mot me faisait peur. Elle me dominait avant de me
sduire: le coeur a les mmes ingnuits que la foi. Tous les cultes
passionns commencent ainsi.

Le lendemain de son dpart, je courais rue des Carmlites. Olivier
habitait une petite chambre perdue dans un pavillon lev de l'htel.
Habituellement je venais le prendre aux heures du collge, et l'appelais
du jardin pour qu'il descendt. Je me souvins qu' pareille heure,
presque tous les jours, une autre voix me rpondait, que Madeleine alors
mettait la tte  sa fentre et me disait bonjour; je pensais  l'moi
que me causait cette entrevue quotidienne, autrefois sans charme ni
dangers, devenue si subitement un vrai supplice; et j'entrai hardiment,
presque joyeux, comme si quelque chose en moi de craintif et de
surveill prenait ses vacances.

La maison tait vide. Les domestiques allaient et venaient, comme
tonns, eux aussi, de n'avoir plus  se contraindre. On avait ouvert
toutes les fentres et le soleil de mai jouait librement dans les
chambres, o toutes choses taient remises en place. Ce n'tait pas
l'abandon, c'tait l'absence. Je soupirai. Je calculai ce que cette
absence devait durer. Deux mois! Cela me paraissait tantt trs long,
tantt trs court. J'aurais souhait, je crois, tant j'avais besoin de
m'appartenir, que ce mince rpit n'et plus de fin.

Je revins le lendemain, les jours suivants: mme silence et mme
scurit. Je me promenai dans toute la maison, je visitai le jardin
alle par alle; Madeleine tait partout. Je m'enhardis jusqu'
m'entretenir librement avec son souvenir. Je regardai sa fentre, et
j'y revis sa jolie tte. J'entendis sa voix dans les alles du parc, et
je me mis  fredonner, pour retrouver comme un cho de certaines
romances qu'elle se plaisait  chanter en plein air, que le vent rendait
si fluides et que le bruit des feuilles accompagnait. Je revis mille
choses que j'ignorais d'elle ou qui ne m'avaient pas frapp, certains
gestes qui n'taient rien et qui devenaient charmants; je trouvai pleine
de grce l'habitude un peu nglige qu'elle avait de tordre ses cheveux
en arrire et de les porter relevs sur la nuque et lis par le milieu
comme une gerbe noire. Les moindres particularits de sa mise ou de sa
tournure, une odeur exotique qu'elle aimait et qui me l'et fait
reconnatre les yeux ferms, tout, jusqu' ses couleurs adoptes depuis
peu, le bleu qui la parat si bien et qui faisait valoir avec tant
d'clat sa blancheur sans trouble, tout cela revivait avec une lucidit
surprenante, mais en me causant une autre motion que sa prsence, comme
un regret, agrable  caresser, des choses aimables qui n'taient plus
l. Peu  peu, je me pntrai sans beaucoup de chaleur, mais avec un
attendrissement continu, de ces rminiscences, le seul attrait presque
vivant qui me restt d'elle, et moins de quinze jours aprs le dpart de
Madeleine ce souvenir envahissant ne me quittait plus.

Un soir, je montais chez Olivier, et comme  l'ordinaire je passais
devant la chambre de Madeleine. Bien souvent dj j'en avais trouv la
porte grande ouverte sans que la pense me ft jamais venue d'y
pntrer. Ce soir-l, je m'arrtai court, et aprs quelques hsitations
accordes  des scrupules aussi nouveaux que tous les autres sentiments
qui m'agitaient, je cdai  une tentation vritable, et j'entrai.

Il y faisait presque nuit. Le bois sombre de quelques meubles anciens se
distinguait  peine, l'or des marqueteries luisait faiblement. Des
toffes de couleur sobre, des mousselines flottantes, tout un ensemble
de choses ples et douces y rpandait une sorte de lger crpuscule et
de blancheur de l'effet le plus tranquille et le plus recueilli. L'air
tide y venait du dehors avec les exhalaisons du jardin en fleur; mais
surtout une odeur subtile, plus mouvante  respirer que toutes les
autres, l'habitait comme un souvenir opinitre de Madeleine. J'allai
jusqu' la fentre: c'tait l que Madeleine avait l'habitude de se
tenir, et je m'assis dans un petit fauteuil  dossier bas qui lui
servait de sige. J'y demeurai quelques minutes en proie  une anxit
des plus vives, retenu malgr moi par le dsir de savourer des
impressions dont la nouveaut me paraissait exquise. Je ne regardais
rien; pour rien au monde, je n'aurais os porter la main sur le moindre
des objets qui m'entouraient. Immobile, attentif seulement  me pntrer
de cette indiscrte motion, j'avais au coeur des battements si
convulsifs, si prcipits, si distincts, que j'appuyais les deux mains
sur ma poitrine pour en touffer autant que possible les palpitations
incommodes.

Tout  coup j'entendis dans les corridors le pas rapide et sec
d'Olivier. Je n'eus que le temps de me glisser jusqu' la porte; il
arrivait.

Je t'attendais, me dit-il assez simplement pour me persuader, ou qu'il
ne m'avait pas vu sortir de la chambre de Madeleine, ou qu'il n'y
trouvait rien  redire.

Il tait fort lgamment mis, en tenue lgre, avec une cravate un peu
lche et des habits larges, tels qu'il aimait  les porter, surtout en
t. Il avait cette dmarche aise, cette faon libre de se mouvoir dans
des habits flottants qui lui donnaient  certains moments comme un air
fort original de jeune homme tranger, soit anglais, soit crole.
C'tait l'instinct d'un got trs sr qui l'invitait  s'habiller de la
sorte. Il en tirait une grce toute personnelle, et moi qui ai connu ses
qualits en mme temps que ses faiblesses, je ne puis pas dire qu'il y
mt beaucoup de prtention, quoiqu'il en ft l'objet d'une relle tude.
Il considrait la composition d'une toilette, le choix des nuances, les
proportions d'un habit comme une chose trs srieuse dans la conduite
gnrale d'un homme de bon ton; mais une fois la toilette admise, il n'y
pensait plus, et c'et t lui faire injure que de le supposer proccup
de sa mise au del du temps voulu par les soins ingnieux qu'il y
donnait.

Allons jusqu'aux boulevards, me dit-il en s'emparant de mon bras. Je
dsire que tu m'accompagnes, et voici la nuit.

Il marchait vite et m'entranait comme s'il et t press par l'heure.
Il prit le plus court, traversa lestement les alles dsertes et me
conduisit tout droit vers cette partie des avenues o l'on se promenait
l't  la nuit tombante. Il y avait une certaine foule, ce qu'une trs
petite ville comme Ormesson comptait alors de plus mondain, de plus
riche et de plus lgant. Olivier s'y glissa sans s'arrter, les yeux en
veil, excit par une secrte impatience qui l'absorbait au point de lui
faire oublier que j'tais l. Tout  coup il ralentit le pas, se
raffermit  mon bras pour se contraindre  modrer je ne sais quelle
enfantine effervescence qui sans doute aurait manqu de mesure ou
d'esprit. Je compris qu'il tait au bout de ses recherches.

Deux femmes se dirigeaient vers nous, au bord de l'alle et assez
mystrieusement abrites sous le plafond bas des ormeaux. L'une tait
jeune et remarquablement jolie; ma trs rcente exprience m'avait form
le got sur ces dfinitions dlicates, et je ne m'y trompais plus.
J'observais cette faon lgre et contenue de fouler  petits pas le
gazon qui s'tendait aux pieds des arbres, comme si elle et march sur
les laines souples d'un tapis. Elle nous regardait fixement, avec moins
de charme que Madeleine, plus de volont que jamais celle-ci n'et os
le faire, et, de loin, se prparait par un sourire insolite  rpondre
au salut d'Olivier. Ce salut fut chang d'aussi prs que possible avec
la mme grce un peu nglige; et ds que la jeune tte blonde et encore
souriante eut disparu dans les dentelles de son chapeau, Olivier se
tourna vers moi avec un air d'interrogation audacieuse.

Tu connais madame X...? me dit-il.

Il me nommait une personne dont on parlait un peu dans le monde o
quelquefois j'accompagnais ma tante. Il n'tait que trs naturel
qu'Olivier lui et t prsent, et navement je le lui dis.

Prcisment, ajouta-t-il, j'ai dans un soir de cet hiver avec elle, et
depuis...

Il s'interrompit, et aprs un silence: Mon cher Dominique, reprit-il,
je n'ai ni pre ni mre, tu le sais; je ne suis que le neveu de mon
oncle, et de ce ct je n'attends que les affections qui me sont dues,
c'est--dire une bien petite part dans le patrimoine de tendresse qui
revient de droit  mes deux cousines. J'ai donc besoin qu'on m'aime, et
autrement que d'une amiti de collge... Ne te rcrie pas; je te suis
reconnaissant de l'attachement que tu me tmoignes, et je suis sr que
tu me le continueras, quoi qu'il arrive. Je te dirai aussi que tu m'es
trs cher. Mais enfin tu me permettras de trouver un peu tides les
affections estimables qui me sont chues. Il y a deux mois qu'un soir,
au bal, je parlais  peu prs des mmes choses  la personne que nous
venons de rencontrer. Elle s'en est amuse d'abord, n'y voyant que les
dolances d'un collgien que le collge ennuie; or, comme j'avais la
ferme volont d'tre cout srieusement quand je parlais de mme, et la
certitude qu'on me croirait si je le voulais bien: Madame, lui dis-je,
ce sera une prire, s'il vous plat de le prendre ainsi; sinon, c'est un
regret que vous n'entendrez plus. Elle me donna deux petits coups
d'ventail, sans doute afin de m'interrompre; mais je n'avais plus rien
 lui dire, et pour ne pas me dmentir je quittai le bal aussitt.
Depuis j'ai tenu parole, je n'ai pas ajout un mot qui pt lui faire
croire que j'eusse ou la moindre esprance ou le moindre doute. Elle ne
m'entendra plus ni me plaindre, ni la supplier. Je sens qu'en pareil cas
j'aurai beaucoup de patience, et j'attendrai.

En me parlant ainsi, Olivier tait trs calme. Un peu plus de brusquerie
dans son geste, un certain accent plus vibrant dans sa voix, c'tait le
seul signe perceptible qui traht le tremblement intrieur, s'il
tremblait au fond du coeur, ce dont je doute. Quant  moi je
l'coutais avec une relle et profonde angoisse. Ce langage tait si
nouveau, la nature de ses confidences tait telle que je n'en ressentis
d'abord qu'un grand trouble, comme au contact d'une ide tout  fait
incomprhensible.

Eh bien! lui dis-je, sans trouver autre chose  rpondre que cette
exclamation de naf bahissement.

--Eh bien! voil ce que je voulais t'apprendre, Dominique, ceci et pas
autre chose. Lorsqu' ton tour tu me diras de t'couter, je saurai le
faire.

Je lui rpondis plus laconiquement encore par un serrement de main des
plus tendres, et nous nous sparmes.

Il en fut des confidences d'Olivier comme de toutes les leons trop
brusques ou trop fortes: cette infusion capiteuse me fit tourner
l'esprit, et il me fallut beaucoup de mditations violentes pour dmler
les vrits utiles ou non que contenaient des aveux si graves. Au point
o j'en tais, c'est--dire osant  peine peler sans moi le mot le
plus innocent et le plus usuel de la langue du coeur, mes prvisions
les plus hardies n'auraient jamais dpass toutes seules l'ide d'un
sentiment dsintress et muet. Partir de si peu pour arriver aux
hypothses ardentes o m'entranaient les tmrits d'Olivier, passer du
silence absolu  cette manire libre de s'exprimer sur les femmes, le
suivre enfin jusqu'au but marqu par son attente, il y avait l de quoi
me beaucoup vieillir en quelques heures. Cette enjambe exorbitante, je
la fis cependant, mais avec des effrois et des blouissements que je ne
saurais vous dire, et ce qui m'tonna le plus quand j'eus acquis le
degr de lucidit voulu pour comprendre pleinement les leons d'Olivier,
ce fut de comparer les chaleurs qui m'en venaient avec la froide
contenance et les calculs savants de ce soi-disant amoureux.

Quelques jours aprs il me montrait une lettre sans signature.

Vous vous crivez? lui demandai-je.

--Cette lettre, me dit-il, est le seul billet que j'aie reu d'elle, et
je n'ai pas rpondu.

La lettre tait  peu prs conue en ces termes:

Vous tes un enfant qui prtendez agir comme un homme, et vous avez
doublement tort de vous vieillir. Les hommes, quoi que vous fassiez,
seront toujours meilleurs ou pires que vous n'tes. Je vous crois 
plaindre, car vous tes seul, et je vous estime assez pour admettre que
vous devez en effet souffrir d'tre priv d'une amiti vigilante et
tendre; mais vous feriez mieux de parler  coeur ouvert que de vous
confier un jour  l'improviste  quelqu'un qui vous apprcie, et puis de
vous taire. Je ne vois ni le bien que j'ai pu vous faire en coutant vos
confidences, ni le but que vous vous proposez en ne les renouvelant
plus. Vous avez trop de raison pour un ge dont l'ingnuit est  la
fois le seul attrait et la seule excuse, et, si vous aviez autant
d'abandon que de sang-froid, vous seriez plus intressant et surtout
plus heureux.

Malgr ces rares accs de franchise auxquels il cdait par caprice, je
n'tais qu' demi dans les confidences d'Olivier. Quoiqu' peu prs de
mon ge et infrieur  moi sur beaucoup de points sans doute, il me
trouvait un peu jeune, comme il disait, sur les questions de conduite
qui s'agitaient dans son esprit. C'tait  peine si je pouvais accepter
le premier mot du dessein qu'il entendait poursuivre jusqu' la pleine
satisfaction de son amour-propre ou de son plaisir. Je le voyais
toujours aussi calme, libre d'esprit, prompt  tout, avec son aimable
visage aux accents un peu froids, ses yeux impertinents pour tous ceux
qui n'taient pas ses amis, et ce sourire rapide et trs sduisant dont
il savait faire avec tant d'-propos tantt une caresse et tantt une
arme. Il n'tait aucunement triste et pas beaucoup plus distrait, mme
dans les circonstances o, de son propre aveu, son imperturbable
confiance avait un peu souffert. Le dpit ne se traduisait chez lui que
par une sorte d'irritabilit plus aigu, et ne faisait pour ainsi dire
qu'ajouter un ressort de trempe plus sche  son audace.

Si tu crois que je vais me rendre malheureux, tu te trompes, me
disait-il  quelque temps de l, dans un de ces moments de courtes
hsitations o, comme  plaisir, il donnait  ses paroles une expression
d'hostilit mchante. Si elle m'aime un jour, tt ou tard, ceci n'est
rien. Sinon...

--Sinon? lui dis-je.

Sans me rpondre, il fit tournoyer et siffler autour de sa tte un petit
jonc qu'il tenait  la main, comme s'il et voulu trancher quelque chose
en fendant l'air. Puis, tout en continuant de fouetter le vide avec une
vhmence extrme, il ajouta:

Si je pouvais seulement lire dans ses yeux un oui ou non! Je n'en
connais pas d'aussi tourmentants et d'aussi beaux, except ceux de mes
deux cousines, qui ne me disent rien.

Un autre jour, un accident contraire le rendait  lui-mme. Il devenait
sensible, agit, lgrement enthousiaste, en tout beaucoup plus naturel.
Il s'abandonnait  quelques douceurs de gestes et de langage, qui,
quoique toujours fort rserves, m'en apprenaient assez sur ses
esprances.

Es-tu bien sr de l'aimer? lui demandai-je enfin, tant cette premire
condition pour qu'il se montrt exigeant me semblait indispensable, et
cependant douteuse.

Olivier me regarda dans le blanc des yeux, et, comme si ma question lui
paraissait le comble de la niaiserie ou de la folie, il partit d'un
clat de rire insolent qui m'ta toute envie de continuer.

L'absence de Madeleine dura le temps convenu. Quelques jours avant son
retour, en pensant  elle, et j'y pensais  toutes les minutes, je
rcapitulai les changements qui s'taient oprs en moi depuis son
dpart, et j'en fus stupfait. Le coeur gros de secrets, l'me mue
d'impulsions hardies, l'esprit charg d'exprience avant d'avoir rien
connu, je me vis en un mot tout diffrent de celui qu'elle avait quitt.
Je me persuadai que cela me servirait  diminuer d'autant l'ascendant
bizarre auquel j'tais soumis, et cette lgre teinte de corruption
rpandue sur des sentiments parfaitement candides me donna comme un
semblant d'effronterie, c'est--dire tout juste assez de bravoure pour
courir au-devant de Madeleine sans trop trembler.

Elle arriva vers la fin de juillet. De loin j'entendis les grelots des
chevaux, et je vis approcher, encadre dans le rideau vert des
charmilles, la chaise de poste, toute blanche de poussire, qui les
amena par le jardin jusque devant le perron. Ce que j'aperus d'abord,
ce fut le voile bleu de Madeleine, qui flottait  la portire de la
voiture. Elle en descendit lgrement et se jeta au cou d'Olivier. Je
sentis,  la vive et fraternelle treinte de ses deux petites mains
cordialement poses dans les miennes, que la ralit de mon rve tait
revenue; puis, s'emparant avec une familiarit de soeur ane du bras
d'Olivier et du mien, s'appuyant galement sur l'un et sur l'autre, et
versant sur tous les deux comme un rayon de vrai soleil, la limpide
lumire de son regard direct et franc, comme une personne un peu lasse,
elle monta les escaliers du salon.

Cette soire-l fut pleine d'effusion. Madeleine avait tant  nous dire!
Elle avait vu de beaux pays, dcouvert toute sorte de nouveauts, de
moeurs, d'ides, de costumes. Elle en parlait dans le premier dsordre
d'une mmoire encombre de souvenirs tumultueux, avec la volubilit d'un
esprit impatient de rpandre en quelques minutes cette multitude
d'acquisitions faites en deux mois. De temps en temps elle
s'interrompait, essouffle de parler, comme si elle l'et t de monter
et de descendre encore les chelons de montagne o son rcit nous
conduisait. Elle passait la main sur son front, sur ses yeux, relevait
en arrire de ses tempes ses pais cheveux, un peu hrisss par la
poussire et le vent du voyage. On et dit que ce geste d'une personne
qui marche et qui a chaud rafrachissait aussi sa mmoire. Elle
cherchait un nom, une date, perdait et retrouvait sans cesse le fil
embrouill d'un itinraire, puis se mettait  rire aux clats quand, la
confusion s'introduisant dans son rcit, elle tait oblige d'appeler 
son aide la claire et sre mmoire de Julie. Elle exhalait la vie, le
plaisir d'apprendre, les curiosits satisfaites. Quoique brise par un
long voyage en voiture, il lui restait encore de ce perptuel
dplacement une habitude de se mouvoir vite qui la faisait dix fois de
suite se lever, agir, changer de place, jeter les yeux dans le jardin,
donner un coup d'oeil de bienvenue aux meubles, aux objets retrouvs.
Quelquefois elle nous regardait, Olivier et moi, attentivement, comme
pour tre bien assure de se reconnatre et mieux constater son retour
et sa prsence au milieu de nous; mais soit qu'elle nous trouvt l'un et
l'autre un peu changs, soit que deux mois de sparation et la vue de
tant de figures nouvelles l'eussent dshabitue de nos visages, je
voyais dans sa physionomie poindre une vague surprise.

Eh bien! lui disait Olivier, nous retrouves-tu?

--Pas tout  fait, disait-elle ingnument; je vous voyais autrement
quand j'tais loin.

Je restais clou sur un fauteuil. Je la regardais, je l'coutais, et
quoi qu'elle pt penser de nous, le changement que j'apercevais en elle
tait bien autrement rel, et sans contredit plus absolu, sinon plus
profond.

Elle avait bruni. Son teint, ranim par un hle lger, rapportait de ses
courses en plein air comme un reflet de lumire et de chaleur qui le
dorait. Elle avait le regard plus rapide avec le visage un peu plus
maigre, les yeux comme largis par l'effort d'une vie trs remplie et
par l'habitude d'embrasser de grands horizons. Sa voix, toujours
caressante et timbre pour l'expression des mots tendres, avait acquis
je ne sais quelle plnitude nouvelle qui lui donnait des accents plus
mrs. Elle marchait mieux, d'une faon plus libre; son pied lui-mme
s'tait aminci en s'exerant  de longues courses dans les sentiers
difficiles. Toute sa personne avait pour ainsi dire diminu de volume en
prenant des caractres plus fermes et plus prcis, et ses habits de
voyage, qu'elle portait  merveille, achevaient cette fine et robuste
mtamorphose. C'tait Madeleine embellie, transforme par
l'indpendance, par le plaisir, par les mille accidents d'une existence
imprvue, par l'exercice de toutes ses forces, par le contact avec des
lments plus actifs, par le spectacle d'une nature grandiose. C'tait
toute la juvnilit de cette crature exquise, avec je ne sais quoi de
plus nerveux, de plus lgant, de mieux dfini, qui marquait un progrs
dans la beaut, mais qui certainement aussi rvlait un pas dcisif dans
la vie.

Je ne sais pas si je me rendis compte alors de tout ce que je vous dis
l; je sais seulement que je devinais d'elle  moi des supriorits de
plus en plus manifestes, et jamais encore je n'avais mesur avec tant de
certitude et d'motion la distance norme qui sparait une fille de
dix-huit ans  peu prs d'un colier de dix-sept ans.

Un autre indice plus positif encore aurait d ds ce soir-l m'ouvrir
les yeux.

Il y avait parmi les bagages un admirable bouquet de rhododendrons,
arrachs de terre avec leurs racines, et qu'une main prvoyante avait
entours de fougres et de plantes alpestres encore humides des eaux de
la montagne. Ce bouquet, apport de si loin, et dont M. d'Orsel
paraissait prendre un soin particulier, leur avait t envoy, disait
Madeleine, en souvenir d'une excursion faite au pic de *** par un
compagnon de voyage qu'on dsignait vaguement comme un homme aimable,
poli, prvenant, rempli d'gards pour M. d'Orsel. Au moment o Julie
dfaisait les enveloppes, une carte s'en dtacha. Olivier la vit tomber,
s'en empara prestement, la retourna une ou deux fois, afin d'en examiner
en quelque sorte la physionomie, puis il y lut un nom: _Comte Alfred de
Nivres_.

Personne ne releva ce nom, qui rsonna schement au milieu d'un silence
absolu et rsolu. Madeleine eut l'air de ne pas entendre. Julie ne
sourcilla pas. Olivier se tut. M. d'Orsel prit la carte et la dchira.
Quant  moi, le plus intress de tous  prciser les moindres
circonstances de ce voyage, que vous dirai-je? J'avais besoin d'tre
heureux: l est le secret de beaucoup d'aveuglements moins explicables
encore que celui-ci.

Entre Madeleine presque femme et l'adolescent  peine mancip que je
vous montre, entre ses brillantes annes et les miennes, il y avait
mille obstacles connus ou inconnus, flagrants ou cachs, ns ou 
natre. N'importe, je m'obstinais  n'en voir aucun. J'avais regrett
Madeleine, je l'avais dsire, attendue, et vous devinez que plus d'une
fois depuis son dpart j'avais maudit le misrable esprit de rbellion
qui m'avait aigri contre la plus enviable, la plus douce et la moins
calcule des servitudes. Elle revenait enfin, affectueuse  me ravir,
sduisante  m'merveiller; je la possdais; et, comme il arrive aux
gens dont un excs de lumire a troubl la vue, je n'apercevais rien au
del du confus blouissement qui m'aveuglait.

Grce  cette absence de raison, je devrais dire  cette ccit, je me
plongeai dans les mois qui suivirent, comme si j'tais entr dans un
infini. Imaginez un vrai printemps, rapide et dj trs ardent, comme
toutes les saisons tardives, plein de riantes erreurs, de floraisons
gnreuses, d'imprvoyances, de joies parfaites. Autant je m'tais
troitement repli sur moi-mme avant cette subite closion qui me
surprenait dans l'engourdissement de la vritable enfance, autant je mis
de promptitude  m'panouir. Je ne demandai point s'il m'tait permis de
m'offrir; je me donnai, sans rserve, et dans des effusions o je
prodiguai ce qu'il y avait en moi de sincrement intelligent, de
meilleur, surtout de plus inflammable. Je vous peindrais mal ce rare et
court moment de dsintressement total qui peut servir d'excuse  bien
des accs d'gosme o je tombai depuis, et pendant lequel ma vie brla
tout entire en manire d'offrande, et flamba sous les pieds de
Madeleine, pure et seulement parfume de bons instincts, comme un feu
d'autel.

Nous reprmes nos vieilles habitudes. C'tait le cadre ancien embelli
par le prodigieux clat d'une vie nouvelle. Je m'tonnai de trouver tout
si dissemblable, et qu'une seule influence et pu changer la physionomie
des choses au point de rajeunir tant de dcrpitudes et de remplacer des
aspects si moroses par de pareilles gaiets. Les veilles taient
courtes, les soires chaudes. On ne se runissait plus gure au salon.
On veillait soit sous les arbres du jardin d'Orsel, soit en pleine
campagne au bord des prs humides. Quelquefois je donnais le bras 
Julie pendant de lentes promenades faites en commun. Les grands parents
suivaient. La nuit venait et faisait descendre entre nous de longs
silences, autoriss par ces heures douteuses o l'on parle moins et plus
bas. La ville enfermait l'horizon de ses silhouettes graves; le bruit
des cloches, des sonneries gothiques accompagnaient ces sortes de
promenades allemandes o je n'tais pas Werther, o je crois que
Madeleine aurait valu Charlotte. Je ne lui parlais point de Klopstock,
et jamais ma main ne se posa sur la sienne autrement que comme une main
de frre.

La nuit, je continuais d'crire avec fureur, car je ne faisais plus rien
 demi. Il me semblait parfois, tant je ne sais quel amas d'illusions se
donnaient rendez-vous dans ma tte, que j'tais prs d'enfanter des
chefs-d'oeuvre. J'obissais  une force trangre  ma volont, comme
toutes celles qui me possdaient. Si, avec les souvenirs de cette
poque, j'avais conserv de mme la moindre des ignorances qui la
rendirent si belle et si strile, je vous dirais que cette facult
singulire, toujours dominante et jamais soumise, ingale,
indisciplinable, impitoyable, venant  son heure et s'en allant comme
elle tait venue, ressemblait,  s'y mprendre,  ce que les potes
nomment l'inspiration et personnifient dans la Muse. Elle tait
imprieuse et infidle, deux traits saillants qui me la firent prendre
pour l'inspiratrice ordinaire des esprits vraiment dous, jusqu'au jour
o, plus tard, je compris que la visiteuse  qui je dus tant de joies
d'abord et puis tant de mcomptes n'avait rien des caractres de la
Muse, sinon beaucoup d'inconstance et de cruaut.

Cette double vie de fivre de coeur, de fivre d'esprit, faisait de
moi un tre fort quivoque. Je le sentis. Il y avait l plus d'un danger
auquel je voulus parer, et je crus le moment venu de me dbarrasser d'un
secret sans valeur, pour en sauver un plus prcieux.

C'est singulier,... me dit Olivier; o cela te mnera-t-il?... Au fait,
tu as raison, si cette occupation t'amuse.

Courte rponse qui contenait pas mal de ddain et peut-tre beaucoup
d'tonnement.

Au milieu de ces diversions, mes tudes allaient comme elles pouvaient.
Une grce d'tat continuait de me donner des succs que je ddaignais en
les comparant  des hauteurs de sentiments qui faisaient de moi un si
petit jeune homme et, je l'imaginais, un coeur si grand. De loin en
loin cependant je recevais du dehors une impulsion qui me rendait ces
succs moins mprisables. Depuis le jour o nous nous tions spars,
Augustin ne m'avait jamais perdu de vue. Autant qu'il le pouvait, il
continuait  distance ses enseignements commencs aux Trembles. Avec la
supriorit que lui donnait l'exprience de la vie aborde par ses cts
les plus difficiles, sur le plus grand des thtres, et d'aprs les
progrs d'esprit qu'il supposait aussi dans son lve, il avait peu 
peu lev le ton de ses conseils. Ses leons devenaient presque des
conversations d'homme  homme. Il me parlait peu de lui, except dans
des termes vagues et pour me dire qu'il travaillait, qu'il rencontrait
de grands obstacles, mais qu'il esprait en venir  bout. Quelquefois un
tableau rapide, un aperu du monde, des faits, des ambitions qui
l'entouraient, venait aprs des encouragements tout personnels, comme
pour m'prouver d'avance et me prparer aux leons pratiques que j'tais
expos plus tard  recevoir des ralits les plus brutales. Il
s'inquitait de ce que je faisais, de ce que je pensais, et me demandait
sans cesse ce que j'avais enfin rsolu d'entreprendre aprs ma sortie de
province.

J'apprends, me disait-il, que vous tes  la tte de votre classe.
C'est bien. Ne faites pas fi de pareils avantages. L'mulation au
collge est la forme ingnue d'une ambition que vous connatrez plus
tard. Habituez-vous  garder le premier rang, et tenez-vous-y, afin de
n'tre jamais satisfait de vous dans la suite, s'il vous arrivait de
n'occuper que le second. Surtout ne vous trompez pas de mobile, et ne
confondez pas l'orgueil avec le sentiment modeste de ce que vous pouvez.
Ne considrez en toutes choses, surtout dans les choses de l'esprit, que
l'extrme lvation du but, la distance o vous en tes et la ncessit
d'en approcher le plus possible; cela vous rendra trs humble et trs
fort. L'impossibilit, presque gale pour tous, d'atteindre l'extrmit
de certains rves, vous fera paratre estimable et digne de piti
l'effort que tout homme de bonne foi tentera vers la perfection. Si vous
vous en sentez plus prs que lui, calculez de nouveau ce qui vous reste
 faire, et vos dcouragements vaudront mieux au point de vue moral, et
vous profiteront plus que vos vanits.

Au reste, laissez-moi vous rapporter quelques extraits des lettres
d'Augustin; il vous sera facile, en supposant les rponses, de
comprendre l'esprit gnral de notre correspondance, et vous y verrez
plus compltement ce qu'taient alors sa vie et la mienne.

Paris, 18...

Dj dix-huit mois que je suis ici! Oui, mon cher Dominique, il y a
dix-huit mois que je vous ai quitt sur cette petite place o nous nous
sommes dit _au revoir._ Vingt-quatre heures aprs, chacun de nous se
mettait  l'oeuvre. Je vous souhaite, mon cher ami, d'tre plus
satisfait de vous que je ne le suis de moi. La vie n'est facile pour
personne, except pour ceux qui l'effleurent sans y pntrer. Pour
ceux-l, Paris est le lieu du monde o l'on peut le plus aisment avoir
l'air d'exister. Il suffit de se laisser aller dans le courant, comme un
nageur dans une eau lourde et rapide. On y flotte et l'on ne s'y noie
pas. Vous verrez cela un jour, et vous serez tmoin de bien des succs
qui ne tiennent qu' la lgret des caractres, et de certaines
catastrophes qui n'auraient point eu lieu avec un poids diffrent dans
les convictions. Il est bon de se familiariser de bonne heure avec le
spectacle vrai des causes et des rsultats. J'ignore quelles ides vous
avez sur tout cela, si mme vous en avez. En tout cas, il est peu
probable qu'elles soient justes, et ce qu'il y a de plus triste, c'est
que vous avez raison. Le monde devrait tre tout pareil  ce que vous
l'imaginez. Si vous saviez pourtant comme il est diffrent. En attendant
que vous en jugiez par vous-mme, accoutumez-vous  ces deux ides:
qu'il y a des vrits et qu'il y a des hommes. Ne variez jamais sur le
sentiment natif que vous avez des unes; quant aux autres, attendez-vous
 tout pour le jour o vous les connatrez.

crivez-moi plus souvent. Ne dites pas que je connais d'avance votre
vie et que vous n'avez rien  m'en apprendre. A l'ge que vous avez et
dans un esprit comme le vtre, il y a chaque jour du nouveau. Vous
souvenez-vous de l'poque o vous mesuriez les feuilles naissantes et me
disiez de combien de lignes elles avaient grandi sous l'action d'une
nuit de rose ou d'une journe de fort soleil? Il en est de mme pour
les instincts d'un garon de votre ge. Ne vous tonnez pas de cet
panouissement rapide, qui, si je vous connais bien, doit vous
surprendre et peut-tre vous effrayer. Laissez agir des forces qui
n'auront chez vous rien de dangereux: parlez-moi seulement pour que je
vous connaisse; permettez-moi de vous voir tel que vous tes, et c'est
moi,  mon tour, qui vous apprendrai de combien vous aurez grandi.
Surtout soyez naf dans vos sensations. Qu'avez-vous besoin de les
tudier? N'est-ce point assez d'en tre mu? La sensibilit est un don
admirable; dans l'ordre des crations que vous devez produire, elle peut
devenir une rare puissance, mais  une condition, c'est que vous ne la
retournerez pas contre vous-mme. Si d'une facult cratrice, minemment
spontane et subtile, vous faites un sujet d'observations, si vous
raffinez, si vous examinez, si la sensibilit ne vous suffit pas et
qu'il vous faille encore en tudier le mcanisme, si le spectacle d'une
me mue est ce qui vous satisfait le plus dans l'motion, si vous vous
entourez de miroirs convergents pour en multiplier l'image  l'infini,
si vous mlez l'analyse humaine aux dons divins, si de sensible vous
devenez sensuel, il n'y a pas de limites  de pareilles perversits, et,
je vous en prviens, cela est trs grave. Il y a dans l'antiquit une
fable charmante qui se prte  beaucoup de sens et que je vous
recommande. Narcisse devint amoureux de son image; il ne la quitta point
des yeux, ne put la saisir et mourut de cette illusion mme qui l'avait
charm. Pensez  cela, et quand il vous arrivera de vous apercevoir
agissant, souffrant, aimant, vivant, si sduisant que soit le fantme de
vous-mme, dtournez-vous.

Vous vous ennuyez, dites-vous. Cela veut dire que vous souffrez:
l'ennui n'est fait que pour les esprits vides et pour les coeurs qui
ne sauraient tre blesss de rien; mais de quoi souffrez-vous? Cela
peut-il se dire? Si j'tais prs de vous, je le saurais. Quand vous
m'aurez donn le droit de vous interroger plus positivement, je vous
dirai ce que j'imagine. Si je ne me trompe pas et s'il est vrai que vous
ignoriez vous-mme ce qui commence  vous faire souffrir, tant mieux,
c'est un signe que votre coeur a retenu toute la navet que votre
esprit n'a plus.

Ne me demandez pas que je vous parle de moi; mon moi n'est rien jusqu'
prsent. Qui le connat, except vous? Il n'est vraiment intressant
pour personne. Il travaille, il s'efforce, il ne se mnage point, ne
s'amuse gure, espre quelquefois, et quand mme continue de vouloir.
Cela suffit-il? Nous verrons....

J'habite un quartier qui probablement ne sera pas le vtre, car vous
aurez le droit de choisir. Tous ceux qui comme moi partent de rien pour
arriver  quelque chose viennent o je suis, dans la ville des livres,
en un coin dsert, consacr par quatre ou cinq sicles d'hrosmes, de
labeurs, de dtresses, de sacrifices, d'avortements, de suicides et de
gloire. C'est un trs triste et trs beau sjour. J'aurais t libre que
je n'en aurais pas choisi d'autre. Ne me plaignez donc pas d'y vivre,
j'y suis  ma place.

Vous crivez, cela devait tre. Que vous en fassiez un secret pour ceux
qui vous entourent, c'est une timidit que je comprends, et je vous sais
d'autant plus gr de vous ouvrir  moi. Le jour o votre besoin de
confidences ira jusque-l, envoyez-moi les fragments que vous pourrez me
communiquer, sans trop effaroucher vos premires pudeurs d'crivain...

Autre renseignement qu'il me plairait bien d'avoir: que devient cet ami
dont vous ne me parlez presque plus? Le portrait que vous me faisiez de
lui tait sduisant. Si je vous ai bien compris, ce doit tre un
charmant mauvais colier. Il prendra la vie par les cts faciles et
brillants. Conseillez-lui, dans ce cas, de vivre sans ambition, les
ambitions qu'il aurait tant de la pire espce. Et dites-lui bien qu'il
n'a qu'une chose  faire, c'est d'tre heureux. Il serait impardonnable
d'introduire des chimres dans des satisfactions si positives, et de
mler ce que vous appelez l'idal  des apptits de pure vanit.

Votre Olivier ne me dplat pas; il m'inquite. Il est vident que ce
jeune homme prcoce, positif, lgant, rsolu, peut faire fausse route
et passer  ct du bonheur sans s'en douter. Il aura, lui aussi, ses
fantasmagories, et se crera des impossibilits. Quelle folie! Il a du
coeur, j'aime  le croire, mais quel usage en fera-t-il?... N'a-t-il
pas deux cousines, m'avez-vous dit, ce Chrubin qui aspire  devenir un
don Juan?... Mais j'oublie, en vous citant ces deux noms, que vous ne
connaissez peut-tre encore ni l'un ni l'autre. Votre professeur de
rhtorique vous a-t-il dj permis Beaumarchais et le _Festin de Pierre_?
Quant  Byron, j'en doute, et sans inconvnient vous pouvez
attendre.....

Plusieurs mois s'taient couls sans aucun trouble, l'hiver approchait,
quand je crus apercevoir sur le visage de Madeleine une ombre et comme
un souci qui n'y avait jamais paru. Sa cordialit, toujours gale,
contenait autant d'affection, mais plus de gravit. Une apprhension, un
regret peut-tre, quelque chose dont l'effet seul tait visible venait
de s'introduire entre nous comme un premier avis de dsunion. Rien de
net, mais un ensemble de dsaccords, d'ingalits, de diffrences, qui
la transfiguraient en quelque sorte en une personne absente et dj lui
donnaient le charme particulier des choses que le temps ou la raison
nous dispute, et qui s'en vont. Par des silences, par des retraites
soudaines, par de multiples rticences qui dtachaient tout lentement et
sans rien briser, on et dit qu'elle s'appliquait, avec des mnagements
extrmes,  dnouer des liens que la familiarit de nos habitudes avait
rendus trop troits. Je pensais  son ge; je la comparais  beaucoup de
femmes qui n'avaient pas beaucoup plus d'annes. Tout  coup un souvenir
oubli, un nom tranger que je n'avais entendu qu'une fois, bref une
supposition positive et menaante me traversait le coeur; puis cette
sensation aigu se dissipait elle-mme au moindre retour de scurit,
pour revivre l'instant d'aprs avec la vivacit d'une vidence.

Un dimanche, on attendit en vain Madeleine et Julie. Le lendemain,
Olivier ne vint point au collge. Trois jours se passrent ainsi sans
nouvelles. J'tais horriblement inquiet. Le soir, je courus droit  la
rue des Carmlites, et je demandai Olivier.

M. Olivier est au salon, me dit le domestique.

--Seul?

--Non, monsieur, il y a quelqu'un.

--Alors je vais l'attendre.

A peine engag dans l'escalier qui menait  la chambre d'Olivier, je
n'allai pas plus loin, arrt sur place par un battement de coeur
inexprimable. Je redescendis, je traversai sans bruit l'antichambre
dserte, et me glissai par une des alles latrales qui conduisaient de
la cour au jardin. Le salon s'ouvrait au rez-de-chausse par trois
fentres leves au-dessus du parterre de toute la hauteur du perron.
Sous chacune des fentres, il y avait un banc de pierre. J'y montai. La
nuit tait noire; personne ne pouvait se douter que j'tais l; je
plongeai les yeux dans le salon.

Toute la famille tait runie, toute, y compris Olivier, qui, droit et
ferme, habill de noir, se tenait debout prs de la chemine. Deux
personnes se faisaient face au coin du foyer. L'une tait M. d'Orsel;
l'autre, un homme jeune encore, grand, correct, de mise irrprochable;
Olivier  trente-cinq ans, avec moins de finesse et plus de roideur. Je
distinguais le geste un peu lent dont il accompagnait ses paroles et la
grce srieuse avec laquelle il se tournait de temps  autre vers
Madeleine. Madeleine tait assise prs d'une table de travail. Je la
vois encore, la tte un peu penche sur sa tapisserie, le visage envahi
par l'ombre de ses cheveux bruns, enveloppe dans le reflet rougissant
des lampes. Julie, les deux mains poses sur ses genoux, immobile, avec
l'expression de la plus intense curiosit, tenait ses grands yeux
taciturnes fixs sur l'tranger.

Ce que je vous dis l, je m'en rendis compte en quelques secondes. Puis
il me sembla que les lumires s'teignaient. Mes jambes flchirent. Je
tombai sur le banc. De la tte aux pieds, je fus pris d'un tremblement
affreux. Je sanglotais dans un tat de douleur  faire piti, me tordant
les mains et rptant: Madeleine est perdue, et je l'aime!




VII


MADELEINE tait perdue pour moi, et je l'aimais. Une secousse un peu
moins vive ne m'aurait peut-tre clair qu' demi sur l'tendue de ce
double malheur, mais la vue de M. de Nivres, en m'atteignant  ce
point, m'avait tout appris. Je restai ananti, n'ayant plus qu' subir
une destine qui fatalement s'accomplissait, et comprenant trop bien que
je n'avais ni le droit d'y rien changer ni le pouvoir de la retarder
d'une heure.

Je vous ai dit comment j'aimais Madeleine, avec quelle tourderie de
conscience et quel dtachement de tout espoir prcis. L'ide d'un
mariage, ide cent fois draisonnable d'ailleurs, n'avait pas mme
encourag le naf lan d'une affection qui se suffisait presque 
elle-mme, se donnait pour se rpandre, et cherchait un culte uniquement
afin d'adorer. Quels taient les sentiments de Madeleine? Je n'y
songeais pas non plus. A tort ou  raison, je lui prtais des
indiffrences et des impassibilits d'idole; je la supposais trangre 
tous les attachements qu'elle inspirait; je la plaais ainsi dans des
isolements chimriques, et cela suffisait au secret instinct qui, malgr
tout, se loge au fond des coeurs les moins occups d'eux-mmes, au
besoin d'imaginer que Madeleine tait insensible et n'aimait personne.

Madeleine, j'en tais certain, ne pouvait ressentir aucun intrt pour
un tranger que le hasard avait jet dans sa vie comme un accident. Il
tait possible qu'elle regrettt son pass de jeune fille, et qu'elle ne
vt pas approcher sans alarmes le moment d'adopter un parti si grave.
Mais il n'tait pas douteux non plus, en admettant qu'elle ft libre de
toute affection srieuse, que le dsir de son pre, les considrations
de rang, de position, de fortune, ne la dcidassent pour une union o M.
de Nivres apportait, en outre de tant de convenances, des qualits
srieuses et attachantes.

Je n'prouvais contre l'homme qui me rendait si malheureux ni
ressentiment, ni colre, ni jalousie. Dj il reprsentait l'empire de
la raison avant de personnifier celui du droit. Aussi le jour o, dans
le salon de madame Ceyssac, M. d'Orsel nous prsenta l'un  l'autre en
disant de moi que j'tais le meilleur ami de sa fille, je me souviens
qu'en serrant la main de M. de Nivres, loyalement, je me dis: Eh bien!
s'il en est aim, qu'il l'aime! Et tout aussitt j'allai m'asseoir au
fond du salon; et l, les regardant tous deux, bien convaincu de mon
impuissance, plus que jamais condamn  me taire, sans aucune irritation
contre l'homme qui ne me prenait rien, puisqu'on ne m'avait rien donn,
je revendiquai pourtant le droit d'aimer comme insparable du droit de
vivre, et je me disais avec dsespoir: Et moi!

A partir de ce jour, je m'isolai beaucoup. Moins qu' personne, il
m'appartenait de gner des tte--tte d'o devait sortir
l'intelligence de deux coeurs sans doute assez loin de se connatre.
Je n'allai plus que le moins possible  l'htel d'Orsel. J'y jouais
dornavant un si petit rle au milieu des intrts qui s'y dbattaient
qu'il n'y avait pas le moindre inconvnient  m'y faire oublier.

Aucun de ces changements de conduite n'chappa certainement  Olivier;
mais il eut l'air de les trouver tout naturels, ne me parla de rien, ne
s'tonna de rien, et ne s'expliqua pas davantage sur les faits qui se
passaient dans sa famille. Une seule fois, une fois pour toutes, avec
une habilet qui me dispensait presque d'un aveu, il avait tabli que
nous nous comprenions au sujet de M. de Nivres.

Je ne te demande pas, me dit-il, comment tu trouves mon futur cousin.
Tout homme qui, dans un petit monde aussi restreint et aussi uni que le
ntre, vient prendre une femme, c'est--dire nous enlever une soeur,
une cousine, une amie, apporte par cela mme un certain trouble, fait un
trou dans nos amitis, et dans aucun cas ne saurait tre le bienvenu.
Quant  moi, ce n'est pas prcisment le mari que j'aurais voulu pour
Madeleine. Madeleine est de sa province. M. de Nivres me semble n'tre
de nulle part, comme beaucoup de gens de Paris; il la transplantera et
ne la fixera pas. A cela prs, il est fort bien.

--Fort bien! lui dis-je: je suis convaincu qu'il fera le bonheur de
Madeleine... et c'est aprs tout...

--Sans doute, reprit Olivier sur un ton de ngligence affecte, sans
doute, avec dsintressement; c'est tout ce que nous pouvons souhaiter.

Le mariage avait t fix pour la fin de l'hiver, et nous y touchions.
Madeleine tait srieuse; mais cette attitude toute de convenance ne
laissait plus le moindre doute sur l'tat de ses rsolutions. Elle
gardait seulement cette mesure exquise qui lui servait  limiter avec
tant de finesse l'expression des sentiments les plus dlicats. Elle
attendait en pleine indpendance, au milieu de dlibrations loyales,
l'vnement qui devait la lier pour toujours et de son propre aveu. De
son ct, pendant cette preuve aussi difficile  diriger qu' subir, M.
de Nivres avait beaucoup plu et dploy les ressources du savoir-vivre
le plus sr unies aux qualits du plus galant homme.

Un soir qu'il causait avec Madeleine, dans l'entranement d'un entretien
 demi-voix, on le vit faire le geste amical de lui prsenter les deux
mains. Madeleine alors jeta un rapide regard autour d'elle, comme pour
nous prendre tous  tmoin de ce qu'elle allait faire; puis elle se
leva, et, sans prononcer une seule parole, mais en accompagnant ce
mouvement d'abandon du plus candide et du plus beau des sourires, elle
posa ses deux mains dgantes dans les mains du comte.

Ce soir-l mme, elle m'appela prs d'elle, et, comme si la nettet de
sa situation nouvelle lui permettait dornavant de traiter en toute
franchise les questions relatives  des affections secondaires:

Asseyez-vous l que nous causions, me dit-elle. Il y a longtemps que je
ne vous vois plus. Vous avez cru devoir vous retirer un peu de nous, ce
dont je suis fche pour M. de Nivres, car, grce  votre discrtion
vous ne le connaissez gure... Enfin je me marie dans huit jours, et
c'est le moment ou jamais de nous entendre. M. de Nivres vous estime;
il sait le prix des affections que je possde; il est et sera votre ami,
vous serez le sien: c'est un engagement que j'ai pris en votre nom, et
que vous tiendrez, j'en suis certaine.....

Elle continua de la sorte simplement, librement, sans aucune ambigut
de langage, parlant du pass, rglant en quelque sorte les intrts de
notre amiti future, non pour y mettre des conditions, mais pour me
convaincre que les liens en seraient plus troits; puis elle ramenait
entre nous le nom de M. de Nivres, qui, disait-elle, ne dsunissait
rien, mais consolidait au contraire des relations qu'un autre mariage
peut-tre aurait pu briser. Son but vident, en m'intressant de la
sorte aux garanties offertes par M. de Nivres, tait d'obtenir de moi
quelque chose comme une adhsion au choix qu'elle avait fait, et de
s'assurer que sa dtermination, prise en dehors de tout conseil d'ami,
ne me causait aucun dplaisir.

Je fis de mon mieux pour la satisfaire, je lui promis que rien ne serait
chang entre nous, et je lui jurai de demeurer fidle  des sentiments
mal exprims, c'tait possible, mais trop vidents pour qu'elle en
doutt. Pour la premire fois peut-tre j'eus du sang-froid, de
l'audace, et je russis  mentir impudemment. Les mots d'ailleurs se
prtaient  tant de sens, les ides  tant d'quivoques, qu'en toute
autre circonstance les mmes protestations auraient pu signifier
beaucoup plus. Elle les prit dans le sens le plus simple, et m'en
remercia si chaudement qu'elle faillit m'ter tout courage.

A la bonne heure. J'aime  vous entendre parler ainsi. Rptez encore
ce que vous avez dit, pour que j'emporte de vous ces bonnes paroles qui
consolent de vos ennuyeux silences et rparent bien des oublis qui
blessent sans que vous le sachiez.

Elle parlait vite, avec une effusion de gestes et de paroles, une ardeur
de physionomie qui rendaient notre entretien des plus dangereux.

Ainsi voil qui est convenu, continua-t-elle. Notre bonne et vieille
amiti n'a plus rien  craindre. Vous en rpondez pour ce qui vous
regarde. C'est tout ce que je voulais savoir. Il faut qu'elle nous suive
et qu'elle ne se perde pas dans ce grand Paris, qui, dit-on, disperse
tant de bons sentiments et rend oublieux les coeurs les plus droits.
Vous savez que M. de Nivres a l'intention de s'y fixer, au moins
pendant les mois d'hiver. Olivier et vous, vous y serez  la fin de
l'anne. J'emmne avec moi mon pre et Julie. J'y marierai ma soeur.
Oh! j'ai pour elle toutes sortes d'ambitions, les mmes  peu prs que
pour vous, dit-elle en rougissant imperceptiblement. Personne ne
connat Julie. C'est encore un caractre ferm, celui-l; mais moi, je
la connais. Et maintenant je vous ai dit, je crois, tout ce que j'avais
 vous dire, except sur un dernier point que je vous recommande.
Veillez sur Olivier. Il a le meilleur coeur du monde; qu'il en soit
conome, et qu'il le rserve pour les grands moments.--Et ceci est mon
testament de jeune fille, ajouta-t-elle assez haut pour que M. de
Nivres l'entendt. Et elle l'invita  se rapprocher.

Trs peu de jours aprs, le mariage eut lieu. C'tait vers la fin de
l'hiver, par une gele rigoureuse. Le souvenir d'une relle douleur
physique se mle encore aujourd'hui, comme une souffrance ridicule, au
sentiment confus de mon chagrin. Je donnais le bras  Julie, et c'est
moi qui la conduisis  travers la longue glise encombre de curieux,
suivant l'usage importun des provinces. Elle tait ple comme une morte,
tremblante de froid et d'motion. Au moment o fut prononc le oui
irrvocable qui dcidait du sort de Madeleine et du mien, un soupir
touff me tira de la stupeur imbcile o j'tais plong. C'tait Julie
qui se cachait le visage dans son mouchoir et qui sanglotait. Le soir,
elle tait encore plus triste, si c'est possible; mais elle faisait des
efforts inous pour se contraindre devant sa soeur.

Quelle trange enfant c'tait alors: brune, menue, nerveuse, avec son
air impntrable de jeune sphinx, son regard qui quelquefois
interrogeait, mais ne rpondait jamais, son oeil absorbant! Cet
oeil, le plus admirable et le moins sduisant peut-tre que j'aie
jamais vu, tait ce qu'il y avait de plus frappant dans la physionomie
de ce petit tre ombrageux, souffrant et fier. Grand, large, avec de
longs cils qui n'y laissaient jamais paratre un seul point brillant,
voil d'un bleu sombre qui lui donnait la couleur indfinissable des
nuits d't, cet oeil nigmatique se dilatait sans lumire, et tous
les rayonnements de la vie s'y concentraient pour n'en plus jaillir.

Prenons garde  Madeleine, me disait-elle dans une angoisse o
peraient des perspicacits qui m'effrayaient.

Puis elle essuyait ses joues avec colre, et s'en prenait  moi de cet
excs d'insurmontable faiblesse contre lequel les vigoureux instincts de
sa nature se rvoltaient.

C'est aussi votre faute si je pleure. Regardez Olivier, comme il se
tient bien.

Je comparais cette douleur innocente  la mienne, je lui enviais
amrement le droit qu'elle avait de la laisser paratre, et ne trouvais
pas un mot pour la consoler.

La douleur de Julie, la mienne, la longueur des crmonies, la vieille
glise o tant de gens indiffrents chuchotaient gaiement autour de ma
dtresse, la maison d'Orsel transforme, pare, fleurie, pour cette fte
unique, des toilettes, des lgances inusites, un excs de lumire et
d'odeurs troublantes  me faire vanouir, certaines sensations
poignantes dont le ressentiment a persist longtemps comme la trace
d'ingurissables piqres, en un mot les souvenirs incohrents d'un
mauvais rve: voil tout ce qui reste aujourd'hui de cette journe qui
vit s'accomplir un des malheurs de ma vie les moins douteux. Une figure
apparat distinctement sur le fond de ce tableau quasi imaginaire et le
rsume: c'est le spectre un peu bizarre lui-mme de Madeleine, avec son
bouquet, sa couronne, son voile et ses habits blancs. Encore y a-t-il
des moments, tant la lgret singulire de cette vision contraste avec
les ralits plus crues qui la prcdent et qui la suivent, o je la
confonds pour ainsi dire avec le fantme de ma propre jeunesse, vierge,
voile et disparue.

J'tais le seul qui n'et point os embrasser madame de Nivres au
retour de l'glise. En fit-elle la remarque? Y eut-il chez elle un
mouvement de dpit, ou cda-t-elle tout simplement  l'lan plus naturel
d'une amiti dont elle avait voulu, quelques jours auparavant, rgler
elle-mme les engagements trs sincres? Je ne sais; mais dans la soire
M. d'Orsel vint  moi, me prit par le bras et m'amena plus mort que vif
jusque devant Madeleine. Elle tait au milieu du salon, debout prs de
son mari, dans cette tenue blouissante qui la transfigurait.

Madame... lui dis-je.

Elle sourit  ce nom nouveau, et, j'en demande pardon  la mmoire d'un
coeur irrprochable, incapable de dtour et de trahison, son sourire
avait  son insu des significations si cruelles qu'il acheva de me
bouleverser. Elle fit un geste pour se pencher vers moi. Je ne sais plus
ni ce que je lui dis, ni ce qu'elle ajouta. Je vis ses yeux effrayants
de douceur tout prs des miens, puis tout cessa d'tre intelligible.

Quand il me fut possible de me reconnatre au milieu d'un cercle
d'hommes et de femmes pares qui m'examinaient avec un intrt indulgent
capable de me tuer, je sentis que quelqu'un me saisissait rudement; je
tournai la tte, c'tait Olivier.

Tu te donnes en spectacle; es-tu fou? me dit-il assez bas pour que
personne autre que moi ne l'entendt, mais avec une vivacit
d'expression qui me remplit d'pouvante.

Je restai quelques instants encore contenu par la violence de son
treinte; puis je gagnai la porte avec lui. Arriv l, je me dgageai.

Ne me retiens pas, lui dis-je, et au nom de ce qu'il y a de plus sacr,
ne me parle jamais de ce que tu as vu.

Il me suivit jusque dans la cour et voulut parler.

Tais-toi, lui dis-je encore, et je m'chappai.

Aussitt que je fus rentr dans ma chambre et que je pus rflchir,
j'eus un accs de honte, de dsespoir et de folie amoureuse qui ne me
consola pas, mais qui me soulagea. Je serais bien en peine de vous dire
ce qui se passa en moi pendant ces quelques heures tumultueuses, les
premires qui me firent connatre avec mille pressentiments de dlices,
mille souffrances toutes atroces, depuis les plus avouables jusqu'aux
plus vulgaires. Sensation de ce que je pouvais rver de plus doux,
crainte effroyable de m'tre  jamais perdu, angoisses de l'avenir,
sentiment humiliant de ma vie prsente, tout, je connus tout, y compris
une douleur inattendue, trs cuisante, et qui ressemblait beaucoup 
l'cre frisson de l'amour-propre bless.

Il tait tard, la nuit tait profonde. Je vous ai parl de ma chambre
situe dans les combles, sorte d'observatoire o je m'tais cr, comme
aux Trembles, de continuelles intelligences avec ce qui m'entourait,
soit par la vue, soit par l'habitude constante d'couter. J'y marchai
longtemps (et mes souvenirs redeviennent ici trs prcis) dans un
abattement que je ne saurais vous peindre. Je me disais: J'aime une
femme marie! Je demeurais fix sur cette ide, vaguement aiguillonn
par ce qu'elle avait d'irritant, mais atterr surtout et fascin pour
ainsi dire par ce qu'elle contenait d'impossible, et je m'tonnais de
rpter le mot qui m'avait tant surpris dans la bouche d'Olivier:
J'attendrai..... Je me demandais: quoi? Et  cela, je n'avais rien 
rpondre, sinon des suppositions abominables dont l'image de Madeleine
me paraissait aussitt profane. Puis j'apercevais Paris, l'avenir, et
dans des lointains en dehors de toute certitude, la main cache du
hasard qui pouvait simplifier de tant de manires ce terrible tissu de
problmes, et, comme l'pe du Grec, les trancher, sinon les rsoudre.
J'acceptais mme une catastrophe,  la condition qu'elle ft une issue,
et peut-tre, avec quelques annes de plus, j'aurais lchement cherch
le moyen de terminer tout de suite une vie qui pouvait nuire  tant
d'autres.

Vers le milieu de la nuit, j'entendis  travers le toit,  travers la
distance,  toute porte de son, un cri bref, aigu, qui, mme au plus
fort de ces convulsions, me fit battre le coeur comme un cri d'ami.
J'ouvris la fentre et j'coutai. C'taient des courlis de mer qui
remontaient avec la mare haute et se dirigeaient  plein vol vers la
rivire. Le cri se rpta une ou deux fois, mais il fallut le surprendre
au passage, puis on ne l'entendit plus. Tout tait immobile et
sommeillant. Un petit nombre d'toiles trs brillantes vibraient dans
l'air calme et bleu de la nuit. A peine avait-on le sentiment du froid,
quoiqu'il ft rendu plus intense encore par la limpidit du ciel et
l'absence de vent.

Je pensai aux Trembles; il y avait si longtemps que je n'y pensais plus!
Ce fut comme une lueur de salut. Chose bizarre, par un retour subit 
des impressions si lointaines, je fus rappel tout  coup vers les
aspects les plus austres et les plus calmants de ma vie champtre. Je
revis Villeneuve avec sa longue ligne de maisons blanches  peine
leves au-dessus du coteau, ses toits fumants, sa campagne assombrie
par l'hiver, ses buissons de prunelliers roussis par les geles et
bordant des chemins glacs. Avec la lucidit d'une imagination
surexcite  un point extrme, j'eus en quelques minutes la perception
rapide, instantane de tout ce qui avait charm ma premire enfance.
Partout o j'avais puis des agitations, je ne rencontrais plus que
l'immuable paix. Tout tait douceur et quitude dans ce qui m'avait
autrefois caus les premiers troubles que j'aie connus. Quel changement!
pensais-je, et sous les incandescences dont j'tais brl, je retrouvais
plus frache que jamais la source de mes premiers attachements.

Le coeur est si lche, il a si grand besoin de repos, que, pendant un
moment, je me jetai dans je ne sais quel espoir aussi chimrique que
tous les autres de retraite absolue dans ma maison des Trembles.
Personne autour de moi, des annes entires de solitude avec une
consolation certaine, mes livres, un pays que j'adore et le travail;
toutes choses irralisables, et cependant cette hypothse tait la plus
douce, et je retrouvai un peu de calme en y songeant.

Puis les heures voisines du matin se mirent  sonner. Deux horloges les
rptrent ensemble, presque  l'unisson, comme si la seconde et t
l'cho immdiat de la premire. C'taient le sminaire et le collge. Ce
brusque rappel aux ralits drisoires du lendemain crasa ma douleur
sous une sensation unique de petitesse, et m'atteignit en plein
dsespoir comme un coup de frule.




VIII


TRS certainement il faut que vous ayez beaucoup souffert, m'crivait
Augustin en rponse  des dclamations fort exaltes que je lui
adressais trs peu de jours aprs le dpart de Madeleine et de son mari;
mais de quoi? comment? par qui? J'en suis encore  me poser des
questions que vous ne voulez jamais rsoudre. J'entends bien en vous le
retentissement de quelque chose qui ressemble  des motions trs
connues, trs dfinies, toujours uniques et sans pareilles pour celui
qui les prouve; mais cette chose n'a pas encore de nom dans vos
lettres, et vous m'obligez  vous plaindre aussi vaguement que vous vous
plaignez. Ce n'est pourtant pas ce que je voudrais faire. Rien ne me
cote, vous le savez, quand il s'agit de vous, et vous tes dans la
situation de coeur ou d'esprit, comme vous le voudrez,  rclamer
quelque chose de plus actif et de plus efficace que des mots, si
compatissants qu'ils soient. Vous devez avoir besoin de conseils. Je
suis un triste mdecin pour les maux dont je vous crois atteint; je vous
conseillerais pourtant un remde qui s'applique  tout, mme  ces
maladies de l'imagination que je connais mal: c'est une hygine.
J'entends par l l'usage des ides justes, des sentiments logiques, des
affections possibles, en un mot l'emploi judicieux des forces et des
activits de la vie. La vie, croyez-moi, voil la grande antithse et le
grand remde  toutes les souffrances dont le principe est une erreur.
Le jour o vous mettrez le pied dans la vie, dans la vie relle,
entendez-vous bien; le jour o vous la connatrez avec ses lois, ses
ncessits, ses rigueurs, ses devoirs et ses chanes, ses difficults et
ses peines, ses vraies douleurs et ses enchantements, vous verrez comme
elle est saine, et belle, et forte, et fconde, en vertu mme de ses
exactitudes; ce jour-l, vous trouverez que le reste est factice, qu'il
n'y a pas de fictions plus grandes, que l'enthousiasme ne s'lve pas
plus haut, que l'imagination ne va pas au del, qu'elle comble les
coeurs les plus avides, qu'elle a de quoi ravir les plus exigeants, et
ce jour-l, mon cher enfant, si vous n'tes pas incurablement malade,
malade  mourir, vous serez guri.

Quant  vos recommandations, je les suivrai. Je verrai M. et madame de
Nivres, et je vous sais gr de me donner cette occasion de m'entretenir
de vous avec des amis qui ne sont pas trangers, je suppose, aux
agitations que je dplore. Soyez sans inquitude, au surplus, j'ai la
meilleure des raisons pour tre discret: j'ignore tout.

Un peu plus tard, il m'crivait encore:

J'ai vu madame de Nivres; elle a bien voulu me considrer comme un de
vos meilleurs amis. A ce titre, elle m'a dit  propos de vous et sur
vous des choses affectueuses qui me prouvent qu'elle vous aime
beaucoup, mais qu'elle ne vous connat pas trs bien. Or, si votre
amiti mutuelle ne vous a pas mieux clairs l'un sur l'autre, ce doit
tre votre faute, et non la sienne, ce qui ne prouve pas que vous avez
eu tort de ne vous rvler qu' demi, mais ce qui me dmontrerait au
moins que vous l'avez voulu. J'arrive ainsi  des conclusions qui
m'inquitent. Encore une fois, mon cher Dominique, la vie, le possible,
le raisonnable! Je vous en supplie, ne croyez jamais ceux qui vous
diront que le raisonnable est l'ennemi du beau, parce qu'il est
l'insparable ami de la justice et de la vrit.

Je vous rapporte une partie des conseils qu'Augustin m'adressait, sans
savoir au juste  quoi les appliquer, mais en le devinant.

Quant  Olivier, le lendemain mme de cette soire, qui devait
m'pargner les premiers aveux,  l'heure mme o Madeleine et M. de
Nivres partaient pour Paris, il entrait dans ma chambre.

Elle est partie? lui dis-je en l'apercevant.

--Oui, me rpondit-il, mais elle reviendra; elle est presque ma soeur;
tu es plus que mon ami, il faut tout prvoir.

Il allait continuer, quand le pitoyable tat d'abattement o il me vit
le dsarma sans doute et lui fit ajourner ses explications.

Nous en recauserons, dit-il.

Puis il tira sa montre, et comme il tait tout prs de huit heures:

Allons, Dominique, viens au collge, c'est ce que nous pouvons faire de
plus sage.

Il devait arriver que ni les conseils d'Augustin ni les avertissements
d'Olivier ne prvaudraient contre un entranement trop irrsistible pour
tre arrt par des avis. Ils le comprirent et ils firent comme moi: ils
attendirent ma dlivrance ou ma perte de la dernire ressource qui reste
aux hommes sans volont ou  bout de combinaisons, l'inconnu.

Augustin m'crivit encore une ou deux fois pour m'envoyer des nouvelles
de Madeleine. Elle avait visit prs de Paris la terre o l'intention de
M. de Nivres tait de passer l't. C'tait un joli chteau dans les
bois, le plus romantique sjour, m'crivait Augustin, pour une femme
qui peut-tre partage  sa manire vos regrets de campagnard et vos
gots de solitaire. Madeleine crivait de son ct  Julie, et sans
doute avec des panchements de soeur qui ne parvenaient pas jusqu'
moi. Une seule fois, pendant ces plusieurs mois d'absence, je reus un
court billet d'elle o elle me parlait d'Augustin. Elle me remerciait de
le lui avoir fait connatre, me disait le bien qu'elle pensait de lui:
que c'tait la volont mme, la droiture et le plus pur courage; et me
donnait  entendre qu'en dehors des besoins du coeur je n'aurais
jamais de plus ferme et de meilleur appui. Ce billet, sign de son nom
de Madeleine, tait accompagn des souvenirs affectueux de son mari.

Ils ne revinrent qu'aux vacances, et trs peu de jours avant la
distribution des prix, dernier acte de ma vie de dpendance qui
m'mancipait.

J'aurais beaucoup mieux aim, vous le comprendrez, que Madeleine
n'assistt pas  cette crmonie. Il y avait en moi de telles
disparates, ma condition d'colier formait avec mes dispositions morales
des dsaccords si ridicules, que j'vitais comme une humiliation
nouvelle toute circonstance de nature  nous rappeler  tous deux ces
dsaccords. Depuis quelque temps surtout, mes susceptibilits sur ce
point devenaient trs vives. C'tait, je vous l'ai dit, le ct le moins
noble et le moins avouable de mes douleurs, et si j'y reviens  propos
d'un incident qui fit de nouveau crier ma vanit, c'est pour vous
expliquer par un dtail de plus la singulire ironie de cette situation.

La distribution avait lieu dans une ancienne chapelle abandonne depuis
longtemps, qui n'tait ouverte et dcore qu'une fois par an pour ce
jour-l. Cette chapelle tait situe au fond de la grande cour du
collge; on y arrivait en passant sous la double range de tilleuls dont
la vaste verdure gayait un peu ce froid promenoir. De loin, je vis
entrer Madeleine en compagnie de plusieurs jeunes femmes de son monde en
toilette d't, habilles de couleurs claires avec des ombrelles tendues
qui se diapraient d'ombre et de soleil. Une fine poussire, souleve par
le mouvement des robes, les accompagnait comme un lger nuage, et la
chaleur faisait que des extrmits des rameaux dj jaunis une quantit
de feuilles et de fleurs mres tombaient autour d'elles, et
s'attachaient  la longue charpe de mousseline dont Madeleine tait
enveloppe. Elle passa, riante, heureuse, le visage anim par la marche,
et se retourna pour examiner curieusement notre bataillon de collgiens
runis sur deux lignes et maintenus en bon ordre comme de jeunes
conscrits. Toutes ces curiosits de femmes, et celle-ci surtout,
rayonnaient jusqu' moi comme des brlures. Le temps tait admirable;
c'tait vers le milieu du mois d'aot. Les oiseaux familiers s'taient
enfuis des arbres et chantaient sur les toitures o le soleil dardait.
Des murmures de foule suspendaient enfin ce long silence de douze mois,
des gaiets inoues panouissaient la physionomie du vieux collge, les
tilleuls le parfumaient d'odeurs agrestes. Que n'aurais-je pas donn
pour tre dj libre et pour tre heureux!

Les prliminaires furent trs longs, et je comptais les minutes qui me
sparaient encore du moment de ma dlivrance. Enfin le signal se fit
entendre. A titre de laurat de philosophie, mon nom fut appel le
premier. Je montai sur l'estrade; et quand j'eus ma couronne d'une main,
mon gros livre de l'autre, debout au bord des marches, faisant face 
l'assemble qui applaudissait, je cherchai des yeux madame Ceyssac: le
premier regard que je rencontrai avec celui de ma tante, le premier
visage ami que je reconnus prcisment au-dessous de moi, au premier
rang, fut celui de madame de Nivres. prouva-t-elle un peu de confusion
elle-mme en me voyant l dans l'attitude affreusement gauche que
j'essaye de vous peindre? Eut-elle un contre-coup du saisissement qui
m'envahit? Son amiti souffrit-elle en me trouvant risible, ou seulement
en devinant que je pouvais souffrir? Quels furent au juste ses
sentiments pendant cette rapide mais trs cuisante preuve qui sembla
nous atteindre tous les deux  la fois et presque dans le mme sens? Je
l'ignore; mais elle devint trs rouge, elle le devint encore davantage
quand elle me vit descendre et m'approcher d'elle. Et quand ma tante,
aprs m'avoir embrass, lui passa ma couronne en l'invitant  me
fliciter, elle perdit entirement contenance. Je ne suis pas bien sr
de ce qu'elle me dit pour me tmoigner qu'elle tait heureuse et me
complimenter suivant l'usage. Sa main tremblait lgrement. Elle essaya,
je crois, de me dire:

Je suis bien fire, mon cher Dominique, ou: C'est trs bien.

Il y avait dans ses yeux tout  fait troubls comme une larme ou
d'intrt ou de compassion, ou seulement une larme involontaire de jeune
femme timide..... Qui sait! Je me le suis demand souvent, et je ne l'ai
jamais su.

Nous sortmes. Je jetai mes couronnes dans la cour des classes avant
d'en franchir le seuil pour la dernire fois. Je ne regardai pas
seulement en arrire, pour rompre plus vite avec un pass qui
m'exasprait. Et si j'avais pu me sparer de mes souvenirs de collge
aussi prcipitamment que j'en dpouillai la livre, j'aurais eu
certainement  ce moment-l des sensations d'indpendance et de virilit
sans gales.

Maintenant qu'allez-vous faire? me demanda madame Ceyssac  quelques
heures de l.

--Maintenant? lui dis-je, je n'en sais rien.

Et je disais vrai, car l'incertitude o j'tais s'tendait  tout,
depuis le choix d'une position qu'elle esprait et voulait brillante
jusqu' l'emploi d'une autre partie de mes ardeurs qu'elle ignorait.

Il tait convenu que Madeleine irait d'abord se fixer  Nivres, puis
qu'elle reviendrait achever l'hiver  Paris. Quant  nous, nous devions
nous y rendre directement, de manire qu'elle nous y trouvt dj
tablis et dans des habitudes de travail dont le choix dpendait de
nous-mmes, mais dont la direction regarderait beaucoup Augustin. Ces
dispositions de dpart et ces sages projets nous occuprent ensemble une
partie de ces dernires vacances; et cependant cette ide de travail, de
but  poursuivre, ce programme trs vague dont le premier article tait
encore  formuler, n'avaient pas de sens bien dfini, ni pour Olivier,
ni pour moi. Ds le lendemain de ma libert, j'avais compltement oubli
mes annes de collge; c'tait la seule poque de mon pass qui me
laisst l'me froide, le seul souvenir de moi-mme qui ne me rendt pas
heureux. Quant  Paris, j'y pensais avec la confuse apprhension qui
s'attache  des ncessits prvues, invitables, mais peu riantes, et
qu'on connatra toujours assez tt. Olivier,  mon grand tonnement, ne
tmoignait aucune espce de regret de s'loigner.

Maintenant, me dit-il avec beaucoup de sang-froid, quelques jours
seulement avant notre dpart, je n'ai plus rien qui me retienne en
province.

En avait-il donc si vite puis toutes les joies?




IX


NOUS arrivmes  Paris le soir. Partout ailleurs il et t tard. Il
pleuvait; il faisait froid. Je n'aperus d'abord que des rues boueuses,
des pavs mouills, luisants sous le feu des boutiques, le rapide et
continuel clair de voitures qui se croisaient en s'claboussant, une
multitude de lumires tincelant comme des illuminations sans symtrie
dans de longues avenues de maisons noires dont la hauteur me parut
prodigieuse. Je fus frapp, je m'en souviens, des odeurs de gaz qui
annonaient une ville o l'on vivait la nuit autant que le jour, et de
la pleur des visages qui m'aurait fait croire qu'on s'y portait mal.
J'y reconnus le teint d'Olivier, et je compris mieux qu'il avait une
autre origine que moi.

Au moment o j'ouvrais ma fentre pour entendre plus distinctement la
rumeur inconnue qui grondait au-dessus de cette ville si vivante en bas,
et dj par ses sommets tout entire plonge dans la nuit, je vis passer
au-dessous de moi, dans la rue troite, une double file de cavaliers
portant des torches, et escortant une suite de voitures aux lanternes
flamboyantes, atteles chacune de quatre chevaux et menes presque au
galop.

Regarde vite, me dit Olivier, c'est le roi.

Confusment je vis miroiter des casques et des lames de sabres. Ce
dfil retentissant d'hommes arms et de grands chevaux chausss de fer
fit rendre au pav sonore un bruit de mtal, et tout se confondit au
loin dans le brouillard lumineux des torches.

Olivier s'assura de la direction que prenaient les attelages; puis,
quand la dernire voiture eut disparu:

C'est bien cela, dit-il avec la satisfaction d'un homme qui connat son
Paris et qui le retrouve, le roi va ce soir aux Italiens.

Et malgr la pluie qui tombait, malgr le froid blessant de la nuit,
quelque temps encore il resta pench sur cette fourmilire de gens
inconnus qui passaient vite, se renouvelaient sans cesse, et que mille
intrts pressants semblaient tous diriger vers des buts contraires.

Es-tu content? lui dis-je.

Il poussa une sorte de soupir de plnitude, comme si le contact de cette
vie extraordinaire l'et tout  coup rempli d'aspirations dmesures.

Et toi? me dit-il.

Puis, sans attendre ma rponse:

Oh! parbleu, toi, tu regardes en arrire. Tu n'es pas plus  Paris que
je n'tais  Ormesson. Ton lot est de regretter toujours, de ne dsirer
jamais. Il faudrait en prendre ton parti, mon cher. C'est ici qu'on
envoie, au moment de leur majorit, les garons dont on veut faire des
hommes. Tu es de ce nombre, et je ne te plains pas; tu es riche, tu n'es
pas le premier venu, et tu aimes! ajouta-t-il en me parlant aussi bas
que possible.

Et avec une effusion que je ne lui avais jamais connue, il m'embrassa et
me dit:

A demain, cher ami,  toujours!

Une heure aprs, le silence tait aussi profond qu'en pleine campagne.
Cette suspension de vie, l'engourdissement subit et absolu de cette
ville enfermant un million d'hommes, m'tonna plus encore que son
tumulte. Je fis comme un rsum des lassitudes que supposait cet immense
sommeil, et je fus saisi de peur, moins par un manque de bravoure que
par une sorte d'vanouissement de ma volont.

Je revis Augustin avec bonheur. En lui serrant la main, je sentis que je
m'appuyais sur quelqu'un. Il avait dj vieilli, quoiqu'il ft trs
jeune encore. Il tait maigre et fort blme. Ses yeux avaient plus
d'ouverture et plus d'clat. Sa main toute blanche,  peau plus fine,
s'tait pure pour ainsi dire et comme aiguise dans ce travail
exclusif du maniement de la plume. Personne n'aurait pu dire,  voir sa
tenue, s'il tait pauvre ou riche. Il portait des habits trs simples et
les portait modestement, mais avec la confiance aise venue du sentiment
assez fier que l'habit n'est rien.

Il accueillit Olivier pas tout  fait comme un ami, mais plutt comme un
jeune homme  surveiller et avec lequel il est bon d'attendre avant d'en
faire un autre soi-mme. Olivier, de son ct, ne se livra qu' demi,
soit que l'enveloppe de l'homme lui part bizarre, soit qu'il sentt
par-dessous la rsistance d'une volont tout aussi bien trempe que la
sienne et forme d'un mtal plus pur.

J'avais devin votre ami, me dit Augustin, au physique comme au moral.
Il est charmant. Il fera, je ne dis pas des dupes, il en est incapable,
mais des victimes, et cela dans le sens le plus lev du mot. Il sera
dangereux pour les tres plus faibles que lui qui sont ns sous la mme
toile.

Quand je questionnai Olivier sur Augustin, il se borna  me rpondre:

Il y aura toujours chez lui du prcepteur et du parvenu. Il sera pdant
et censeur, comme tous les gens qui n'ont pour eux que le vouloir et qui
n'arrivent que par le travail. J'aime mieux des dons d'esprit ou de la
naissance, ou, faute de cela, j'aime mieux rien.

Plus tard leur opinion changea: Augustin finit par aimer Olivier, mais
sans jamais l'estimer beaucoup. Olivier conut pour Augustin une estime
vritable, mais ne l'aima point.

Notre vie fut assez vite organise. Nous occupions deux appartements
voisins, mais spars. Notre amiti trs troite et l'indpendance de
chacun devaient se trouver galement bien de cet arrangement. Nos
habitudes taient celles d'tudiants libres  qui leurs gots ou leur
position permettent de choisir, de s'instruire un peu au hasard et de
puiser  plusieurs sources avant de dterminer celle o leur esprit
devra s'arrter.

Trs peu de jours aprs, Olivier reut de sa cousine une lettre qui nous
invitait l'un et l'autre  nous rendre  Nivres.

C'tait une habitation ancienne, entirement enfouie dans de grands bois
de chtaigniers et de chnes. J'y passai une semaine de beaux jours
froids et svres, au milieu des futaies presque dpouilles, devant des
horizons qui ne me firent point oublier ceux des Trembles; mais qui
m'empchrent de les regretter, tant ils taient beaux, et qui
semblaient destins, comme un cadre grandiose,  contenir une existence
plus robuste et des luttes beaucoup plus srieuses. Le chteau, dont les
tourelles ne dpassaient que de trs peu sa ceinture de vieux chnes, et
qu'on n'apercevait que par des coupures faites  travers le bois, avec
sa faade grise et vieillie, ses hautes chemines couronnes de fume,
ses orangeries fermes, ses alles jonches de feuilles mortes,--le
chteau lui-mme rsumait en quelques traits saisissants ce caractre
attrist de la saison et du lieu. C'tait toute une existence nouvelle
pour Madeleine, et pour moi c'tait aussi quelque chose de bien nouveau
que de la trouver transporte si brusquement dans des conditions plus
vastes, avec la libert d'allures, l'ampleur d'habitudes, ce je ne sais
quoi de suprieur et d'assez imposant que donnent l'usage et la
responsabilit d'une grande fortune.

Une seule personne au chteau de Nivres paraissait regretter encore la
rue des Carmlites: c'tait M. d'Orsel. Quant  moi, les lieux ne
m'taient plus rien. Un mme attrait confondait aujourd'hui mon prsent
et mon pass. Entre Madeleine et madame de Nivres il n'y avait que la
diffrence d'un amour impossible  un amour coupable; et quand je
quittai Nivres, j'tais persuad que cet amour, n rue des Carmlites,
devait, quoi qu'il dt arriver, s'ensevelir ici.

Madeleine ne vint point  Paris de tout l'hiver, diverses circonstances
ayant retard l'tablissement que M. de Nivres projetait d'y faire.
Elle tait heureuse, entoure de tout son monde; elle avait Julie, son
pre; il lui fallait un certain temps pour passer sans trop de secousse,
de sa modeste et rgulire existence de province, aux tonnements qui
l'attendaient dans la vie du monde, et cette demi-solitude au chteau de
Nivres tait une sorte de noviciat qui ne lui dplaisait pas. Je la
revis une ou deux fois dans l't, mais  de longs intervalles et
pendant de trs courts moments, lchement surpris  l'imprieux devoir
qui me recommandait de la fuir.

J'avais eu l'ide de profiter de cet loignement trs opportun pour
tenter franchement d'tre hroque et pour me gurir. C'tait dj
beaucoup que de rsister aux invitations qui constamment nous arrivaient
de Nivres. Je fis davantage, et je tchai de n'y plus penser. Je me
plongeai dans le travail. L'exemple d'Augustin m'en aurait donn
l'mulation, si naturellement je n'en avais pas eu le got. Paris
dveloppe au-dessus de lui cette atmosphre particulire aux grands
centres d'activit, surtout dans l'ordre des activits de l'esprit; et,
si peu que je me mlasse au mouvement des faits, je ne refusais pas,
tant s'en faut, de vivre dans cette atmosphre.

Quant  la vie de Paris, telle que l'entendait Olivier, je ne me
faisais point d'illusions, et ne la considrais nullement comme un
secours. J'y comptais un peu pour me distraire, mais pas du tout pour
m'tourdir, et encore moins pour me consoler. Le campagnard en outre
persistait et ne pouvait se rsoudre  se dpouiller de lui-mme, parce
qu'il avait chang de milieu. N'en dplaise  ceux qui pourraient nier
l'influence du terroir, je sentais qu'il y avait en moi je ne sais quoi
de local et de rsistant que je ne transplanterais jamais qu' demi, et
si le dsir de m'acclimater m'tait venu, les mille liens indracinables
des origines m'auraient averti par de continuelles et vaines souffrances
que c'tait peine inutile. Je vivais  Paris comme dans une htellerie
o je pouvais demeurer longtemps, o je pourrais mourir, mais o je ne
serais jamais que de passage. Ombrageux, retir, sociable seulement avec
les compagnons de mes habitudes, dans une constante dfiance des
contacts nouveaux, le plus possible j'vitais ce terrible frottement de
la vie parisienne qui polit les caractres et les aplanit jusqu'
l'usure. Je ne fus pas davantage aveugl par ce qu'elle a d'blouissant,
ni troubl par ce qu'elle a de contradictoire, ni sduit par ce qu'elle
promet  tous les jeunes apptits, comme aux naves ambitions. Pour me
garantir contre ses atteintes, j'avais d'abord un dfaut qui valait une
qualit, c'tait la peur de ce que j'ignorais, et cet incorrigible
effroi des preuves me donnait pour ainsi dire toutes les perspicacits
de l'exprience.

J'tais seul ou  peu prs, car Augustin ne s'appartenait gure, et ds
le premier jour j'avais bien compris qu'Olivier n'tait pas homme 
m'appartenir longtemps. Tout de suite il avait pris des habitudes qui ne
gnaient en rien les miennes, mais n'y ressemblaient nullement. Je
fouillais les bibliothques, je plissais de froid dans de graves
amphithtres, et m'enfouissais le soir dans des cabinets de lecture o
des misrables, condamns  mourir de faim, crivaient, la fivre dans
les yeux, des livres qui ne devaient ni les illustrer, ni les enrichir.
Je devinais l des impuissances et des misres physiques et morales dont
le voisinage tait loin de me fortifier. J'en sortais navr. Je
m'enfermais chez moi, j'ouvrais d'autres livres et je veillais.
J'entendis ainsi passer sous mes fentres toutes les ftes nocturnes du
carnaval. Quelquefois, en pleine nuit, Olivier frappait  ma porte. Je
reconnaissais le son bref du pommeau d'or de sa canne. Il me trouvait 
ma table, me serrait la main et gagnait sa chambre en fredonnant un air
d'opra. Le lendemain, je recommenais sans ostentation, sans viser au
martyre, avec la conviction ingnue que cet austre rgime tait
excellent.

Au bout de quelques mois passs ainsi, je n'en pouvais plus. Mes forces
taient puises, et comme un difice lev par miracle, un matin, en
m'veillant, je sentis mon courage s'crouler. Je voulus retrouver une
ide poursuivie la veille, impossible! Je me rptai vainement certains
mots de discipline qui m'aiguillonnaient quelquefois, comme on stimule
avec des locutions convenues les chevaux de trait qui lchent pied. Un
immense dgot me vint aux lvres rien qu' la pense de reprendre un
seul jour de plus cet affreux mtier de fouilleur de livres. L't tait
venu. Il y avait un joyeux soleil dans les rues. Des martinets
tourbillonnaient gaiement autour d'un clocher pointu qu'on voyait de ma
fentre. Sans hsiter une seule minute et sans rflchir que j'allais
perdre en un instant le bnfice de tant de mois de sagesse, j'crivis 
Madeleine. Ce que je lui disais tait insignifiant. De courts billets
que j'avais reus d'elle avaient tabli une fois pour toutes le ton de
notre correspondance. Je ne mis dans celui-ci rien de plus ni rien de
moins, et cependant, la lettre partie, j'attendis la rponse comme un
vnement.

Il y a dans Paris un grand jardin fait pour les ennuys: on y trouve une
solitude relative, des arbres, des gazons verts, des plates-bandes
fleuries, des alles sombres, et une foule d'oiseaux qui paraissent s'y
plaire presque autant que dans un sjour champtre. J'y courus. J'y
errai pendant le reste de la journe, tonn d'avoir secou mon joug, et
plus tonn encore de l'extrme intensit d'un souvenir que j'avais eu
la bonne foi de croire assoupi. Peu  peu, comme une flamme qui se
rallume, je sentis natre en moi cet ardent rveil. Je marchais sous les
arbres, discourant tout seul, et faisant sans le vouloir le mouvement
d'un homme enchan longtemps qui se dlivre.

Comment! me disais-je, elle ne saura pas mme que je l'ai aime! elle
ignorera que pour elle,  cause d'elle, j'ai us ma vie et tout
sacrifi, tout, jusqu'au bonheur si innocent de lui montrer ce que j'ai
fait dans l'intrt de son repos! Elle croira que j'ai pass  ct
d'elle sans la voir, que nos deux existences auront coul bord  bord
sans se confondre ni mme se toucher, pas plus que deux ruisseaux
indiffrents! Et le jour o plus tard je lui dirai: Madeleine,
savez-vous que je vous ai beaucoup aime? elle me rpondra: Est-ce
possible? Et ce ne sera plus l'ge o elle aurait pu me croire!

Puis je sentais qu'en effet nos deux destines taient parallles, trs
rapproches, mais irrconciliables, qu'il fallait vivre cte  cte et
spars, et que c'tait fini de moi. Alors j'imaginais des hypothses.
Il y avait des: Qui sait? qui surgissaient aussitt comme des
tentations. A quoi je rpondais: Non, cela ne sera jamais! Mais de ces
suppositions insenses il me restait je ne sais quelle saveur
horriblement douce dont le peu de volont que j'avais tait enivr; puis
je pensais que c'tait bien la peine d'avoir si courageusement lutt
pour en arriver l.

Je dcouvrais en moi une telle absence d'nergie et je concevais un tel
mpris de moi-mme, que ce jour-l trs srieusement je dsesprai de ma
vie. Elle ne me semblait plus bonne  rien, pas mme  tre employe 
des travaux vulgaires. Personne n'en voulait, et je n'y tenais plus. Des
enfants vinrent jouer sous les arbres. Des couples heureux passrent
troitement lis. J'vitai leur approche, et je m'loignai, cherchant o
je pourrais aller, moi, pour n'tre plus seul. Je revins par des rues
dsertes. Il y avait l de grands ateliers d'industrie, clos et
bruyants, des usines dont les chemines fumaient, o l'on entendait
bouillonner des chaudires, gronder des rouages. Je pensai  ces
effervescences qui me consumaient depuis plusieurs mois,  ce foyer
intrieur toujours allum, toujours brlant, mais pour une application
qui n'tait pas prvue. Je regardai les vitres noires, le reflet des
fourneaux; j'coutai le bruit des machines.

Qu'est-ce qu'on fait l-dedans? me disais-je. Qui sait ce qui doit en
sortir, si c'est du bois ou du mtal, du grand ou du petit, du trs
utile ou du superflu?--Et l'ide qu'il en tait ainsi de mon esprit
n'ajouta rien  un dcouragement dj complet, mais le confirma.

J'avais couvert des rames de papier. Il y en avait une montagne
accumule sur ma table de travail. Je ne les considrais jamais avec
beaucoup d'orgueil; j'vitais ordinairement d'y jeter les yeux de trop
prs, et je vivais au jour le jour des illusions de la veille. Ds le
lendemain, j'en fis justice. J'en feuilletai au hasard des lambeaux: une
fade odeur de mdiocrit me souleva le coeur. Je pris le tout et le
mis au feu. J'tais assez calme en excutant ce sacrifice, qui, en toute
autre circonstance, m'aurait cot quelques regrets. En ce moment mme
la rponse de Madeleine arriva. Sa lettre tait ce qu'elle devait tre,
cordiale, tendre, exquise, et pourtant je restai stupfait de me sentir
au coeur un espoir du. Le flamboiement de tant de paperasses brles
clairait encore ma chambre, et j'tais debout, tenant  la main la
lettre de Madeleine, comme un homme qui se noie tient un fil bris,
quand par hasard Olivier entra.

Il vit cet amas de cendres fumantes et comprit; il jeta un rapide coup
d'oeil sur la lettre.

On se porte bien  Nivres? me dit-il froidement.

Pour prvenir le moindre soupon, je lui tendis la lettre; mais il
affecta de ne point la lire, et comme s'il et dcid que le moment
tait venu de me parler raison et de dbrider largement une plaie qui
languissait sans rsultat:

Ah ! me dit-il, o en es-tu? Depuis six mois, tu veilles, tu te
morfonds; tu mnes une vie de sminariste qui a fait des voeux, de
bndictin qui prend des bains de science pour calmer la chair; o cela
t'a-t-il men?

--A rien, lui dis-je.

--Tant pis, car toute dception prouve au moins une chose: c'est qu'on
s'est tromp sur les moyens de russir. Tu t'es imagin que la solitude,
quand on doute de soi, est le meilleur des conseillers. Qu'en penses-tu
aujourd'hui? Quel conseil t'a-t-elle donn, quel avis qui te serve,
quelle leon de conduite?

--De me taire toujours, lui dis-je avec dsespoir.

--Si telle est la conclusion, je t'engage alors  changer de systme. Si
tu attends tout de toi, si tu as assez d'orgueil pour supposer que tu
viendras  bout d'une situation qui en a dcourag de plus forts, et que
tu pourras demeurer sans broncher debout sur cette difficult
effroyable o tant de braves coeurs ont dfailli, tant pis encore une
fois, car je te crois en danger, et sur l'honneur je ne dormirai plus
tranquille.

--Je n'ai ni orgueil ni confiance, et tu le sais aussi bien que moi. Ce
n'est pas moi qui veux; c'est, comme tu le dis, une situation qui me
commande. Je ne puis empcher ce qui est, je ne puis prvoir ce qui doit
tre. Je reste o je suis, sur un danger, parce qu'il m'est dfendu
d'tre ailleurs. Ne plus aimer Madeleine ne m'est pas possible, l'aimer
autrement ne m'est pas permis. Le jour o sur cette difficult, d'o je
ne puis descendre, la tte me tournera, eh bien! ce jour-l tu pourras
me pleurer comme un homme mort.

--Mort! non, reprit Olivier, mais tomb de haut. N'importe, ceci est
funbre. Et ce n'est point ainsi que j'entends que tu finisses. C'est
bien assez que la vie nous tue tous les jours un peu; pour Dieu, ne
l'aidons pas  nous achever plus vite. Prpare-toi, je te prie, 
entendre des choses trs dures, et si Paris te fait peur comme un
mensonge, habitue-toi du moins  causer en tte--tte avec la vrit.

--Parle, lui dis-je, parle. Tu ne me diras rien que je ne me sois mille
fois rpt.

--C'est une erreur. J'affirme que tu ne t'es jamais tenu le langage
suivant: Madeleine est heureuse; elle est marie; elle aura l'une aprs
l'autre les joies lgitimes de la famille, sans en excepter aucune, je
le dsire et je l'espre. Elle peut donc se passer de toi. Elle ne t'est
rien qu'une amie fort tendre, tu n'es rien non plus pour elle qu'un
excellent camarade qu'elle serait dsespre de perdre comme ami,
impardonnable de prendre pour amant. Ce qui vous unit n'est donc qu'un
lien, charmant s'il n'est qu'un lien, horrible s'il devenait une chane.
Tu lui es ncessaire dans la mesure o l'amiti compte et pse dans la
vie; tu n'as en aucun cas le droit de faire de toi un embarras. Je ne
parle pas de mon cousin, qui, s'il tait consult, ferait valoir ses
droits suivant les formes connues et avec les arguments des maris
menacs dans leur honneur, ce qui est dj grave, et dans leur bonheur,
ce qui est beaucoup plus srieux. Voil pour madame de Nivres. En ce
qui te regarde, la position n'est pas moins simple. Le hasard, qui t'a
fait rencontrer Madeleine, t'avait fait natre aussi six ou huit ans
trop tard, ce qui est certainement un grand malheur pour toi et
peut-tre un accident regrettable pour elle. Un autre est venu qui l'a
pouse. M. de Nivres n'a donc pris que ce qui n'tait  personne:
aussi n'as-tu jamais protest, parce que tu as beaucoup de sens, mme en
ayant beaucoup de coeur. Aprs avoir dclin toute prtention sur
Madeleine comme mari, voudrais-tu, peux-tu y prtendre autrement? Et
pourtant tu continues de l'aimer. Tu n'as pas tort, parce qu'un
sentiment comme le tien n'a jamais tort; mais tu n'es pas dans le vrai,
parce qu'une impasse ne mne  rien. Cependant, comme il n'y a dans la
vie la plus bouche que de fausses impasses, comme des carrefours les
plus troits il faut sortir en dfinitive, bon gr, mal gr, sinon sans
avaries, tu sortiras de celui-ci, et tu n'y laisseras rien, je
l'espre, ni ton honneur ni ta vie. Encore un mot, et ne t'en offense
pas: Madeleine n'est pas la seule femme en ce monde qui soit bonne, ni
qui soit jolie, ni qui soit sensible, ni qui soit faite pour te
comprendre et pour t'estimer. Suppose un hasard diffrent: Madeleine
serait une autre femme, que tu aimerais de mme exclusivement, et dont
tu dirais pareillement: Elle, et pas une autre! Il n'y a donc de
ncessaire et d'absolu qu'une chose, le besoin et la force d'aimer. Ne
t'occupe pas de savoir si je raisonne en logicien, et ne dis pas que mes
thories sont affreuses. Tu aimes et tu dois aimer, le reste est le fait
de la chance. Je ne connais pas de femme, pourvu que je la suppose digne
de toi, qui ne soit en droit de te dire: Le vritable et l'unique objet
de vos sentiments, c'est moi!

--Ainsi, m'criai-je, il faudrait ne plus aimer?

--Au contraire, mais une autre.

--Ainsi il faudrait l'oublier?

--Non, mais la remplacer.

--Jamais! lui dis-je.

--Ne dis pas: Jamais; dis: Pas maintenant.

Et l-dessus Olivier sortit.

J'avais les yeux secs, mais une atroce douleur me tenaillait le coeur.
Je relus la lettre de Madeleine; il s'en exhalait cette vague tideur
des amitis vulgaires, dsesprante  sentir quand on voudrait plus. Il
a raison, cent fois raison, pensais-je en me rptant comme un arrt
sans appel l'agaante argumentation d'Olivier. Et tout en repoussant ses
conclusions de toute l'horreur d'un coeur passionnment pris, je me
disais cette vrit irrfutable: Je ne suis rien  Madeleine, rien
qu'un obstacle, une menace, un tre inutile ou dangereux!

Je regardai ma table vide. Un monceau de cendres noires encombrait le
foyer. Cette destruction d'une autre partie de moi-mme, cette ruine
totale et de mes efforts et de mon bonheur m'abattit enfin sous la
sensation sans pareille d'un nant complet.

A quoi donc suis-je bon? m'criai-je.

Et le visage cach dans mes mains, je restai l, les yeux dans le vide,
ayant devant moi toute ma vie, immense, douteuse et sans fond comme un
prcipice.

Au bout d'une heure, Olivier me retrouva dans le mme tat, c'est--dire
inerte, immobile et constern. Trs amicalement il me posa la main sur
l'paule et me dit:

Veux-tu m'accompagner ce soir au thtre?

--Y vas-tu seul? lui demandai-je.

Il sourit et me rpondit:

Non.

--Alors tu n'as pas besoin de moi, lui dis-je, et je lui tournai le
dos.

Soit! dit-il avec un accent d'impatience.

Puis se ravisant tout  coup:

Tu es stupide, injuste et insolent, reprit-il en se posant carrment
devant moi. Que crois-tu donc? que je veux te surprendre? Joli mtier
que tu m'attribues! Non, mon cher, je ne prparerai jamais la plus
innocente preuve o ta probit de coeur puisse tre engage. Ce
serait un vilain calcul et de plus un procd maladroit. Ce que je veux,
m'entends-tu? c'est que tu sortes de ta tanire, esprit chagrin, pauvre
coeur bless. Tu t'imagines que la terre a pris le deuil et que la
beaut s'est voile, et que tous les visages sont en larmes, et qu'il
n'y a plus ni esprances, ni joies, ni voeux combls, parce que dans
ce moment la destine te maltraite. Regarde donc un peu autour de toi,
et mle-toi  la foule des gens qui sont heureux ou qui croient l'tre.
Ne leur envie pas l'insouciance, mais apprends d'eux ceci: c'est que la
Providence, en qui tu crois, a pourvu  tout, qu'elle a tout
proportionn et qu'elle a dispos d'inpuisables ressources pour les
besoins des coeurs affams.

Je ne fus point branl par ce flux de paroles, mais je finis par les
couter. L'affectueuse exaspration d'Olivier agit comme un calmant sur
mes nerfs, affreusement tendus, et les attendrit. Je lui pris la main.
Je le fis asseoir prs de moi. Je lui demandai pardon d'un mot dit
tourdiment, qui ne contenait nulle dfiance. Je le suppliai de laisser
passer cette crise de dfaillance, qui ne durerait pas, lui disais-je;
et qui rsultait de longues fatigues. Je lui promis d'ailleurs de
changer de conduite. Nous avions le mme monde, j'avais le plus grand
tort de n'y jamais aller. Il tait de mon devoir de m'y faire connatre
et de ne pas me singulariser par un loignement systmatique. Je lui dis
une foule de choses senses, comme si la raison m'tait subitement
revenue. Et comme il subissait lui-mme l'influence d'un panchement
qui semblait nous rendre tous les deux ensemble plus souples, plus
conciliants et meilleurs, je parlai de lui, de sa vie presque
entirement passe loin de moi, et me plaignis de ne pas mieux savoir ni
ce qu'il faisait, ni s'il avait des raisons d'tre satisfait.

Satisfait est le mot, me dit-il avec une expression  moiti comique.
Chaque homme a le vocabulaire de ses ambitions. Oui, je suis  peu prs
satisfait dans ce moment, et si je m'en tiens  des satisfactions qui
n'ont rien de chimrique, ma vie se passera dans un quilibre parfait et
sera comble jusqu' satit.

--As-tu des nouvelles d'Ormesson? lui demandai-je.

--Aucune. Tu sais comment l'histoire a fini.

--Par une rupture?

--Par un dpart, ce qui n'est pas la mme chose, car nous avons gard
l'un de l'autre le seul regret qui ne gte jamais les souvenirs.

--Et maintenant?

--Maintenant! Est-ce que tu sais?...

--Je ne sais rien; mais j'imagine que tu as d faire ce que tu me
recommandes.

--C'est vrai, dit-il en souriant.

Puis il devint srieux, et me dit:

Dans tout autre moment, je te raconterais, mais pas aujourd'hui. L'air
de cette chambre est plein d'une motion respectable. Il n'y a pas de
promiscuit permise entre la femme dont j'aurais  t'entretenir et celle
dont il ne faut pas mme prononcer le nom lorsqu'il est question de la
premire.

Le bruit d'un pas dans l'antichambre l'interrompit. Mon domestique
annona Augustin, qui venait rarement  pareille heure. La vue de cette
ardente et inflexible physionomie me rendit en quelque sorte une lueur
de courage. Il me semblait que c'tait un renfort que le hasard
m'envoyait dans un moment o j'en avais si grand besoin.

Vous venez  propos lui dis-je en faisant bonne contenance. Tenez,
c'tait bien la peine de me donner tant de mal. J'ai tout dtruit.

Je lui parlais toujours un peu comme un ex-disciple  son ancien matre,
et je lui reconnaissais le droit de m'interroger sur mon travail.

C'est  recommencer, dit-il sans s'mouvoir autrement; je connais
cela.

Olivier se taisait. Aprs quelques minutes de silence, il passa la main
dans ses cheveux boucls, billa doucement et nous dit:

Je m'ennuie, et je vais au bois.




X


EST-CE qu'il travaille? me demanda Augustin quand Olivier nous eut
quitts.

--Fort peu, et cependant il apprend comme s'il travaillait.

--Tant mieux; il a sduit la fortune. Si la vie n'tait qu'une loterie,
reprit Augustin, ce jeune homme rverait toujours les numros gagnants.

Augustin n'tait pas de ceux qui sduisent la fortune, ni qu'un numro
rv doit enrichir. Ce que je vous ai dit de lui peut vous faire
comprendre qu'il n'tait pas n pour les faveurs du hasard, et que, dans
toutes les combinaisons o jusqu' prsent il avait mis sa volont pour
enjeu, l'enjeu reprsentait beaucoup plus que le gain. Depuis le jour o
vous l'avez vu quitter les Trembles, tenant  la main une lettre reue
de Paris, comme un jeune soldat muni de sa feuille de route, ses
esprances avaient, je crois, reu plus d'un chec, mais sans diminuer
sa foi robuste ni le faire douter une seule minute que le succs, sinon
la gloire, ne ft  Paris mme et juste au bout du chemin qu'il y
suivait. Il ne se plaignait point, n'accusait personne, ne dsesprait
de rien. Il avait, sans aucune illusion, la tnacit des espoirs
aveugles, et ce qui chez d'autres aurait pu passer pour de l'orgueil
n'existait chez lui que comme un sentiment trs exactement dtermin de
son droit. Il apprciait les choses avec le sang-froid d'un lapidaire
essayant des bijoux de qualit douteuse, et se trompait rarement sur le
choix de celles qui mritaient de lui de la peine et du temps.

Il avait eu des protecteurs. Il ne trouvait pas que solliciter ft un
dshonneur, parce qu'il ne proposait alors qu'un change de valeurs
quivalentes, et que de pareils contrats, disait-il, n'humilient jamais
celui qui, pour sa part de socit, apporte l'appoint de son
intelligence, de son zle et de son talent. Il n'affectait pas de
mpriser l'argent, dont il avait grand besoin, je le savais, sans qu'il
en parlt. Il n'en ddaignait point les rsultats, mais le mettait
beaucoup au-dessous d'un capital d'ides que, selon lui, rien ne saurait
ni reprsenter ni payer.

Je suis un ouvrier, disait-il, qui travaille avec des outils fort peu
coteux, c'est vrai; mais ce qu'ils produisent est sans prix, quand cela
est bon.

Il ne se considrait donc comme l'oblig de personne. Les services qu'on
avait pu lui rendre, il les avait achets et bien pays. Et dans ces
sortes de marchs, qui de sa part excluaient, sinon tout savoir-vivre,
du moins toute humilit, il avait une manire de s'offrir qui marquait
au plus juste le haut prix qu'il entendait y mettre.

Du moment qu'on traite avec l'argent, disait-il, ce n'est plus qu'une
affaire o le coeur n'entre pour rien, et qui n'engage aucunement la
reconnaissance. Donnant, donnant. Le talent mme en pareil cas n'est
qu'une obligation de probit.

Il avait essay de beaucoup de situations, tent dj beaucoup
d'entreprises, non par aptitude, mais par ncessit. N'ayant pas le
choix des moyens, il avait l'application plus encore que la souplesse
qui permet de les employer tous. A force de volont, de clairvoyance,
d'ardeurs, il supplait presque aux qualits naturelles dont il se
savait priv. Sa volont seule, appuye sur un rare bon sens, sur une
droiture parfaite, sa volont faisait des miracles. Elle prenait toutes
les formes, jusqu'aux plus leves, jusqu'aux plus nobles, quelquefois
jusqu'aux plus brillantes. Il ne sentait pas tout, mais il n'y avait
rien qu'il ne comprt. Il approchait ainsi de l'imagination par la
tension d'un esprit sans cesse en contact avec ce que le monde des ides
contient de meilleur et de plus beau, et touchait au pathtique par la
connaissance parfaite des durets de la vie et par l'ambition dvorante
d'en gagner les joies lgitimes, ft-ce au prix de beaucoup de combats.

Aprs avoir  ses dbuts abord le thtre, pour lequel il ne se jugeait
ni assez recommand ni assez mr, il s'tait jet dans le journalisme.
Quand je dis jet, le mot n'est pas exact pour un homme qui ne faisait
rien  l'tourdie, et qui se prsentait sur le champ de bataille avec
cette hardiesse mle de prudence qui ne risque beaucoup que pour
russir. Plus rcemment, il venait d'entrer comme secrtaire dans le
cabinet d'un homme politique minent.

J'y suis, me disait-il, au centre d'un mouvement qui ne m'difie point,
mais qui m'intresse et qui m'claire. La politique,  l'heure qu'il
est, touche  tant d'ides, labore tant de problmes, qu'il n'y a pas
d'tude plus instructive, ni de meilleur carrefour pour une ambition qui
cherche un dbouch.

Sa situation matrielle m'tait inconnue. Je la supposais difficile;
mais c'tait un des rares sujets sur lesquels il me paraissait interdit
de l'interroger.

Quelquefois seulement cet inbranlable courage trahissait non
l'hsitation, mais la souffrance. Le stoque Augustin n'en disait rien.
Son attitude tait la mme, sa ferme raison toujours aussi claire. Il
continuait d'agir, de penser, de rsoudre, comme s'il n'avait jamais
reu la moindre atteinte; mais il y avait en lui je ne sais quoi, comme
ces taches rouges qu'on voit paratre sur les habits d'un soldat bless.
Longtemps je m'tais demand quelle partie vulnrable, dans cette
organisation de fer, un mal quelconque avait pu frapper; puis je m'tais
aperu qu'Augustin, tout comme les autres, avait un coeur, et j'avais
enfin compris que c'tait ce pauvre et vaillant coeur qui saignait.

Ds qu'il se fut assis, et que je le vis croiser ses jambes l'une sur
l'autre dans l'attitude d'un homme qui n'a rien  dire et qui entre en
oubliant l'objet de sa visite, je m'aperus bien qu'il n'tait pas, lui
non plus, dans des dispositions riantes.

Et vous aussi, mon cher Augustin, lui dis-je, vous n'tes pas heureux?

--Vous le devinez, me dit-il, avec un peu d'amertume.

--Il le faut bien, puisque vous avez l'orgueil de ne pas l'avouer.

--Mon cher enfant, reprit-il dans ces formes un peu paternelles qu'il
n'abandonnait pas et qui donnaient un certain charme  la roideur de ses
conseils, la question n'est pas de savoir si l'on est heureux, mais de
savoir si l'on a tout fait pour le devenir. Un honnte homme mrite
incontestablement d'tre heureux, mais il n'a pas toujours le droit de
se plaindre quand il ne l'est pas encore. C'est une affaire de temps, de
moment et d'-propos. Il y a beaucoup de manires de souffrir: les uns
souffrent d'une erreur, les autres d'une impatience. Pardonnez-moi ce
peu de modestie, je suis peut-tre seulement trop impatient.

--Impatient? et de quoi? Peut-on le savoir?

--De n'tre plus seul, me dit-il avec une singulire motion, afin que,
si j'ai jamais quelque nom, je n'en sois pas rduit  ce triste rsultat
d'en couronner mon gosme.

Puis il ajouta:

Ne parlons pas de ces choses-l trop tt. Vous serez le premier que
j'en instruirai quand le moment sera venu.

Ne restons pas ici, me dit-il au bout d'un instant, cela sent la
droute. Ce n'est pas qu'on s'y ennuie, mais on y contracte des envies
de se laisser aller.

Nous sortmes ensemble, et chemin faisant je le mis au courant des
motifs particuliers de lassitude et de dcouragement que j'avais. Mes
lettres l'avaient averti, et le reste lui tait devenu bien clair le
jour o madame de Nivres et lui s'taient rencontrs. Je n'avais donc
pas eu l'embarras de lui expliquer les difficults d'une situation qu'il
connaissait aussi bien que moi, ni les perplexits d'un esprit dont il
avait mesur toutes les rsistances comme toutes les faiblesses.

Il y a quatre ans que je vous sais amoureux, me dit-il au premier mot
que je prononai.

--Quatre ans? lui dis-je, mais je ne connaissais pas alors madame de
Nivres.

--Mon ami, me dit-il, vous rappelez-vous le jour o je vous ai surpris
pleurant sur les malheurs d'Annibal? Eh bien! je m'en suis tonn
d'abord, n'admettant pas qu'une composition de collge pt mouvoir
personne  ce point. Depuis, j'ai bien pens qu'il n'y avait rien de
commun entre Annibal et votre motion; en sorte qu' la premire
ouverture de vos lettres, je me suis dit: Je le savais; et,  la
premire vue de madame de Nivres, j'ai compris qu'il s'agissait
d'elle.

Quant  ma conduite, il la jugeait difficile, mais non pas impossible 
diriger. Avec des points de vue trs diffrents de ceux d'Olivier, il me
conseillait aussi de me gurir, mais par des moyens qui lui semblaient
les seuls dignes de moi.

Nous nous sparmes aprs de longs circuits sur les quais de la Seine.
Le soir venait. Je me retrouvai seul au milieu de Paris  une heure
inaccoutume, sans but, n'ayant plus d'habitudes, plus de liens, plus de
devoirs, et me disant avec anxit: Que vais-je faire ce soir? que
ferai-je demain? J'oubliais absolument que depuis des mois, pendant un
long hiver, les trois quarts du temps je n'avais pas eu de compagnon. Il
me sembla que, celui qui agissait en moi m'ayant quitt, il ne me
restait plus d'auxiliaire aujourd'hui pour se charger d'une vie qui
dsormais allait m'accabler de son vide et de son dsoeuvrement.
L'ide de rentrer chez moi ne me vint mme pas, et la pense d'aller
feuilleter des livres m'aurait rendu malade de dgot.

Je me rappelai qu'Olivier devait tre au thtre. Je savais dans quel
thtre et dans quelle compagnie. N'ayant plus  me roidir contre une
lchet de plus, je pris une voiture et m'y fis conduire. Je louai une
stalle obscure, d'o j'esprais dcouvrir Olivier sans tre aperu. Je
ne le vis dans aucune des loges qui me faisaient face. J'en conclus ou
qu'il avait chang de projet ou qu'il tait plac juste au-dessus de moi
dans cette autre partie de la salle qui m'tait cache. Ce dsir bizarre
et indiscret que j'avais eu de le surprendre en partie galante tant
du, je me demandai ce que j'tais venu faire en pareil lieu. J'y
restai cependant, et j'aurais de la peine  vous expliquer pourquoi,
tant le dsordre de mon esprit se compliquait de chagrin, d'ennuis, de
faiblesses et de curiosits perverses. Je plongeais les yeux dans toutes
les loges peuples de femmes; cela formait, vu d'en bas, une irritante
exposition de bustes  peu prs sans corsage et de bras nus gants trs
court. J'examinais les chevelures, le teint, les yeux, les sourires;
j'y cherchais des comparaisons persuasives qui pourraient nuire au
souvenir si parfait de Madeleine. Je n'avais plus qu'une ide,
l'imptueuse envie de me soustraire quand mme  la perscution de ce
souvenir unique. Je l'avilissais  plaisir et le dshonorais, esprant
par l le rendre indigne d'elle et m'en dbarrasser par des salissures.
A la sortie du thtre et comme je traversais le pristyle, une voix que
j'entendis dans la foule me fit reconnatre Olivier. Il passa tout prs
de moi sans me voir. Je pus  peine apercevoir la personne lgante et
de grande allure qu'il accompagnait. Nous rentrmes pour ainsi dire
ensemble, et j'tais encore en tenue de sortie quand il parut au seuil
de ma chambre.

D'o viens-tu? me dit-il.

--Du thtre.

Je lui nommai lequel.

M'as-tu cherch?

--Je n'y suis point all pour te chercher, lui dis-je, mais pour te
voir.

--Je ne te comprends pas, me dit-il; dans tous les cas, ce sont des
enfantillages ou des taquineries qu'un autre que moi ne te pardonnerait
pas; mais tu es malade, et je te plains.

Je ne le vis plus pendant deux ou trois jours. Il eut la svrit de me
tenir rigueur. Il s'informa de moi prs de mon domestique, et je sus
qu'il se proccupait de mon tat et me surveillait sans en avoir l'air.
Chaque journe d'inaction m'puisait et me dmoralisait davantage. Je ne
prenais aucun parti dcisif, mais il me semblait que ma faiblesse
allait s'abattre devant le premier accident qui la ferait broncher.

Trs peu de jours aprs, dans une avenue du bois o je me promenais seul
en dsespr, je vis venir une voiture lgre mene doucement et
parfaitement attele. Elle contenait trois personnes: deux jeunes femmes
en compagnie d'Olivier. Olivier me dcouvrit  l'instant mme o je le
reconnus. Il fit arrter, sauta lestement dans l'alle, me prit par le
bras, et, sans dire un mot, me poussa dans la voiture; puis, aprs
s'tre assis  ct de moi, comme s'il se ft agi d'un enlvement, il
dit au cocher: Continuez. Je me sentis perdu, et je l'tais en effet,
au moins pour quelque temps.

Des deux mois que dura cet inutile garement, car il dura deux mois tout
au plus, je vous dirai seulement l'incident facile  prvoir qui le
termina. D'abord j'avais cru oublier Madeleine, parce que, chaque fois
que son souvenir me revenait, je lui disais: Va-t'en! comme on drobe
 des yeux respects la vue de certains tableaux blessants ou honteux.
Je ne prononai pas une seule fois son nom. Je mis entre elle et moi un
monde d'obstacles et d'indignits. Olivier put croire un moment que
c'tait bien fini; mais la personne avec qui je tchais de tuer cette
mmoire importune ne s'y trompa pas. Un jour j'appris par une tourderie
d'Olivier, qui s'observait un peu moins  mesure qu'il se croyait plus
sr de ma raison, j'appris que des ncessits d'affaires rappelaient M.
d'Orsel en province, et que tous les habitants de Nivres allaient
bientt partir pour Ormesson. A la minute mme, ma dtermination fut
prise, et je voulus rompre.

Je viens vous dire adieu, dis-je en entrant dans un appartement o je
ne devais plus remettre les pieds.

--Ce que vous faites, je l'aurais fait un peu plus tard, mais bientt,
me dit-elle sans marquer ni surprise ni contrarit.

--Alors vous ne m'en voulez pas?

--Aucunement. Vous ne vous appartenez pas.

Elle tait  sa toilette et s'y remit.

Adieu, reprit-elle sans tourner la tte.

Elle me regarda dans son miroir et sourit. Je la quittai sans aucune
autre explication.

Encore une sottise! me dit Olivier quand il fut inform de ce que
j'avais fait.

--Sottise ou non, me voil libre, lui dis-je. Je pars pour les Trembles,
et je t'emmne. Il ne sera pas difficile de les dterminer tous  venir
y passer les vacances.

--Aux Trembles avec toi, Madeleine aux Trembles! reprenait Olivier, dont
cette brusque et tmraire dcision renversait tous les plans de
conduite.

--Cher ami, lui dis-je, en me jetant follement dans ses bras, ne me dis
rien, n'objecte rien; je serai sage, je serai prudent, mais je serai
heureux; accorde-moi ces deux mois qui ne reviendront plus, que je ne
retrouverai jamais; c'est bien court, et c'est peut-tre tout ce que
j'aurai de bonheur dans ma vie.

Je lui parlai dans l'entranement d'un dsir si vrai, il me vit si
ranim, si transform par la perspective inattendue de ce voyage, qu'il
se laissa sduire, et qu'il eut la faiblesse et la gnrosit de
consentir  tout.

Soit, dit-il. En dfinitive, cela vous regarde. Je n'ai pas charge
d'mes, et c'est trop d'avoir  gouverner tout seul deux fous comme toi
et moi.




XI


CES deux mois de sjour avec Madeleine dans notre maison solitaire, en
pleine campagne, au bord de notre mer si belle en pareille saison, ce
sjour unique dans mes souvenirs fut un mlange de continuelles dlices
et de tourments o je me purifiai. Il n'y a pas un jour qui ne soit
marqu par une tentation petite ou grande, pas une minute qui n'ait eu
son battement de coeur, son frisson, son esprance ou son dpit. Je
pourrais vous dire aujourd'hui, moi dont c'est la grande mmoire, la
date et le lieu prcis de mille motions bien lgres, et dont la trace
est cependant reste. Je vous montrerais tel coin du parc, tel escalier
de la terrasse, tel endroit des champs, du village, de la falaise, o
l'me des choses insensibles a si bien gard le souvenir de Madeleine et
le mien, que si je l'y cherchais encore, et Dieu m'en garde, je l'y
retrouverais aussi reconnaissable qu'au lendemain de notre dpart.

Madeleine n'tait jamais venue aux Trembles, et ce sjour un peu triste
et fort mdiocre lui plaisait pourtant. Quoiqu'elle n'et pas les mmes
raisons que moi pour l'aimer, elle m'en avait si souvent entendu parler,
que mes propres souvenirs en faisaient pour elle une sorte de pays de
connaissance et l'aidaient sans doute  s'y trouver bien.

Votre pays vous ressemble, me disait-elle. Je me serais doute de ce
qu'il tait, rien qu'en vous voyant. Il est soucieux, paisible et d'une
chaleur douce. La vie doit y tre trs calme et rflchie. Et je
m'explique maintenant beaucoup mieux certaines bizarreries de votre
esprit, qui sont les vrais caractres de votre pays natal.

Je trouvais le plus grand plaisir  l'introduire ainsi dans la
familiarit de tant de choses troitement lies  ma vie. C'tait comme
une suite de confidences subtiles qui l'initiaient  ce que j'avais t,
et l'amenaient  comprendre ce que j'tais. Outre la volont de
l'entourer de bien-tre, de distractions et de soins, il y avait aussi
ce secret dsir d'tablir entre nous mille rapports d'ducation,
d'intelligence, de sensibilit, presque de naissance et de parent, qui
devaient rendre notre amiti plus lgitime en lui donnant je ne sais
combien d'annes de plus en arrire.

J'aimais surtout  essayer sur Madeleine l'effet de certaines influences
plutt physiques que morales auxquelles j'tais moi-mme si
continuellement assujetti. Je la mettais en face de certains tableaux de
la campagne choisis parmi ceux qui, invariablement composs d'un peu de
verdure, de beaucoup de soleil et d'une immense tendue de mer, avaient
le don infaillible de m'mouvoir. J'observais dans quel sens elle en
serait frappe, par quels cts d'indigence ou de grandeur ce triste et
grave horizon toujours nu pourrait lui plaire. Autant que cela m'tait
permis, je l'interrogeais sur ces dtails de sensibilit tout
extrieure. Et lorsque je la trouvais d'accord avec moi, ce qui arrivait
beaucoup plus souvent que je ne l'eusse espr, lorsque je distinguais
en elle l'cho tout  fait exact et comme l'unisson de la corde mue qui
vibrait en moi, c'tait une conformit de plus dont je me rjouissais
comme d'une nouvelle alliance.

Je commenais ainsi  me laisser voir sous beaucoup d'aspects qu'elle
avait pu souponner, mais sans les comprendre. En jugeant  peu prs des
habitudes normales de mon existence, elle arrivait  connatre assez
exactement quel tait le fond cach de ma nature. Mes prdilections lui
rvlaient une partie de mes aptitudes, et ce qu'elle appelait des
bizarreries lui devenait plus clair  mesure qu'elle en dcouvrait mieux
les origines. Rien de tout cela n'tait un calcul; j'y cdais assez
ingnument pour n'avoir aucun reproche  me faire, si tant est qu'il y
et l la moindre apparence de sduction; mais que ce ft innocemment ou
non, j'y cdais. Elle en paraissait heureuse. De mon ct, grce  ces
continuelles communications qui craient entre nous d'innombrables
rapports, je devenais plus libre, plus ferme, plus sr de moi dans tous
les sens, et c'tait un grand progrs, car Madeleine y voyait un pas
fait dans la franchise. Cette fusion complte, et de tous les instants,
dura sans aucun accident pendant deux grands mois. Je vous cache les
blessures secrtes, sans nombre, infinies; elles n'taient rien, si je
les compare aux consolations qui aussitt les gurissaient. Somme toute,
j'tais heureux; oui, je crois que j'tais heureux, si le bonheur
consiste  vivre rapidement,  aimer de toutes ses forces, sans aucun
sujet de repentir et sans espoir.

M. de Nivres tait chasseur, et c'est  lui que je dois de l'tre
devenu. Il me dirigeait avec beaucoup de cordialit dans ces premiers
essais d'un exercice que depuis j'ai passionnment aim. Quelquefois
madame de Nivres et Julie nous accompagnaient  distance ou nous
attendaient sur les falaises pendant que nous faisions de longues
battues dans la direction de la mer. On les apercevait de loin, comme de
petites fleurs brillantes poses sur les galets, tout  fait au bord des
flots bleus. Quand le hasard de la chasse nous avait entrans trop
avant dans la campagne ou retenus trop tard, alors on entendait la voix
de Madeleine qui nous invitait au retour. Elle appelait tantt son mari,
tantt Olivier ou moi. Le vent nous apportait ces appels alternatifs de
nos trois noms. Les notes grles de cette voix, lance du bord de la mer
dans de grands espaces, s'affaiblissaient  mesure en volant au-dessus
de ce pays sans cho. Elles ne nous arrivaient plus que comme un souffle
un peu sonore, et quand j'y distinguais mon nom, je ne puis vous dire la
sensation de douceur et de tristesse infinies que j'en prouvais.
Quelquefois le soleil se couchait que nous tions encore assis sur la
cte leve, occups  regarder mourir  nos pieds les longues houles
qui venaient d'Amrique. Des navires passaient tout empourprs des
lueurs du soir. Des feux s'allumaient  fleur d'eau: soit la vive
tincelle des phares, soit le fanal rougetre des bateaux mouills en
rade, ou le feu rsineux des canots de pche. Et le vaste mouvement des
eaux, qui continuait  travers la nuit et ne se rvlait plus que par
ses rumeurs, nous plongeait dans un silence o chacun de nous pouvait
recueillir un monde incalculable de rveries.

A l'extrmit du pays, sur une sorte de presqu'le caillouteuse battue
de trois cts par les lames, il y avait un phare, aujourd'hui dtruit,
entour d'un trs petit jardin, avec des haies de tamarix plants si
prs du bord qu'ils taient noys d'cume  chaque mare un peu forte.
C'tait assez ordinairement le lieu choisi pour les rendez-vous de
chasse dont je vous parle. L'endroit tait particulirement dsert, la
falaise y tait plus haute, la mer plus vaste et plus conforme  l'ide
qu'on se fait de ce bleu dsert sans limites et de cette solitude
agite. L'horizon circulaire qu'on embrassait de ce point culminant du
rivage, mme sans quitter le pied de la tour, offrait une surprise
grandiose dans un pays si pauvrement dessin qu'il n'a presque jamais ni
contours ni perspectives.

Je me souviens qu'un jour Madeleine et M. de Nivres voulurent monter au
sommet du phare. Il faisait du vent. Le bruit de l'air, que l'on
n'entendait point en bas, grandissait  mesure que nous nous levions,
grondait comme un tonnerre dans l'escalier en spirale, et faisait frmir
au-dessus de nous les parois de cristal de la lanterne. Quand nous
dbouchmes  cent pieds du sol, ce fut comme un ouragan qui nous
fouetta le visage, et de tout l'horizon s'leva je ne sais quel murmure
irrit dont rien ne peut donner l'ide quand on n'a pas cout la mer de
trs haut. Le ciel tait couvert. La mare basse laissait apercevoir
entre la lisire cumeuse des flots et le dernier chelon de la falaise
le morne lit de l'Ocan pav de roches et tapiss de vgtations
noirtres. Des flaques d'eau miroitaient au loin parmi les varechs, et
deux ou trois chercheurs de crabes, si petits qu'on les aurait pris pour
des oiseaux pcheurs, se promenaient au bord des vases, imperceptibles
dans la prodigieuse tendue des lagunes. Au del commenait la grande
mer, frmissante et grise, dont l'extrmit se perdait dans les brumes.
Il fallait y regarder attentivement pour comprendre o se terminait la
mer, o le ciel commenait, tant la limite tait douteuse, tant l'un et
l'autre avaient la mme pleur incertaine, la mme palpitation orageuse
et le mme infini. Je ne puis vous dire  quel point ce spectacle de
l'immensit rpte deux fois, et par consquent double d'tendue, aussi
haute qu'elle tait profonde, devenait extraordinaire, vu de la
plate-forme du phare, et de quelle motion commune il nous saisit.
Chacun de nous en fut frapp diversement sans doute; mais je me souviens
qu'il eut pour effet de suspendre aussitt tout entretien, et que le
mme vertige physique nous fit subitement plir et nous rendit srieux.
Une sorte de cri d'angoisse s'chappa des lvres de Madeleine, et, sans
prononcer une parole, tous accouds sur la lgre balustrade qui seule
nous sparait de l'abme, sentant trs distinctement l'norme tour
osciller sous nos pieds  chaque impulsion du vent, attirs par
l'immense danger, et comme sollicits d'en bas par les clameurs de la
mare montante, nous restmes longtemps dans la plus grande stupeur,
semblables  des gens qui, le pied pos sur la vie fragile, par miracle,
auraient un jour l'aventure inoue de regarder et de voir au del.

C'tait l comme une place marque.

Je sentis parfaitement que, sous un pareil frisson, une corde humaine
devait se briser. Il fallait que l'un de nous cdt; sinon le plus mu,
du moins le plus frle. Ce fut Julie.

Elle tait immobile  ct d'Olivier, sa petite main tremblante place
tout prs de la main du jeune homme et fortement crispe sur la rampe,
la tte penche vers la mer, avec des yeux demi-ferms, cette expression
d'garement que donne le vertige, et presque la pleur d'un enfant qui
va mourir. Olivier s'aperut le premier qu'elle allait s'vanouir, il la
prit dans ses bras. Quelques secondes aprs, elle revint  elle en
poussant un soupir d'angoisse qui souleva son mince corsage.

Ce n'est rien, dit-elle en ragissant aussitt contre cet irrsistible
accs de dfaillance, et nous descendmes.

On n'eut plus  parler de cet incident, qui fut oubli sans doute comme
beaucoup d'autres. Je me le rappelle aujourd'hui, en vous parlant de nos
promenades au phare, comme tant la premire indication de certains
faits trs obscurs qui devaient avoir leur dnoment beaucoup plus
tard.

Quelquefois, quand le temps tait particulirement calme et beau, un
bateau venait nous prendre  la cte au bout de la prairie et nous
conduisait assez loin en mer. C'tait un bateau de pche, et ds qu'il
avait gagn le large, on amenait les voiles; puis, dans une mer lourde,
plate et blanche au soleil comme de l'tain, le patron de la barque
laissait tomber des filets plombs. D'heure en heure on retirait les
filets, et nous voyions apparatre toute sorte de poissons aux vives
cailles et de produits tranges, surpris dans les eaux les plus
profondes ou arrachs ple-mle avec des algues du fond de leurs
retraites sous-marines. Chaque nouveau sondage amenait une surprise;
puis on rejetait le tout  la mer, et le bateau s'en allait  la drive,
maintenu seulement par le gouvernail et lgrement inclin du ct o
les filets plongeaient. Nous passions ainsi des journes entires 
regarder la mer,  voir s'amincir ou s'lever la terre loigne, 
mesurer l'ombre du soleil qui tournait autour du mt comme autour de la
longue aiguille d'un cadran, affaiblis par la pesanteur du jour, par le
silence, blouis de lumire, privs de conscience et pour ainsi dire
frapps d'oubli par ce long bercement sur des eaux calmes. Le jour
finissait, et quelquefois c'tait en pleine nuit que la mare du soir
nous ramenait  la cte et nous dposait de plain-pied sur les galets.

Rien n'tait plus innocent pour tous, et cependant je me rappelle
aujourd'hui ces heures de prtendu repos et de langueur comme les plus
belles et les plus dangereuses peut-tre que j'aie traverses dans ma
vie. Un jour entre autres le bateau ne marchait presque plus.
D'insensibles courants le conduisaient en le faisant  peine osciller.
Il filait droit et trs lentement, comme s'il et gliss sur un plan
solide; le bruit du sillage tait nul, tant l'eau se dchirait doucement
sous la quille. Les matelots se taisaient, runis dans le faux pont, et
tous mes compagnons, hormis Julie, sommeillaient sur les planches
chaudes de la barque,  l'abri de la voile tendue sur l'arrire en
forme de tente. Rien ne bougeait  bord. La mer tait fige comme du
plomb  demi fondu. Le ciel, limpide et dcolor par l'clat de midi,
s'y reproduisait comme dans un miroir terni. Il n'y avait pas un bateau
de pche en vue. Seulement, au large et dj coup  demi par la ligne
de l'horizon, un navire, toutes voiles dployes, attendait le retour de
la brise de terre, et s'y prparait, comme un oiseau de grand vol, en
ouvrant ses hautes ailes blanches.

Madeleine,  demi couche, dormait. Ses mains molles et lgrement
ouvertes s'taient spares de celles du comte. Elle avait la pose
abandonne que donne le sommeil. La chaleur concentre sous la tente
animait ses joues d'ardeurs un peu plus vives, et je voyais dans
l'cartement de ses lvres briller l'extrmit de ses petites dents
blanches, comme les deux bords d'une coquille de nacre. Il n'y avait
personne autre que moi pour assister au sommeil de cet tre charmant.
Julie, perdue dans je ne sais quelle confuse aspiration, surveillait
attentivement le dpart du grand navire qui appareillait. Alors je
tchai de fermer les yeux, je voulus ne plus voir, je fis de sincres
efforts pour oublier. Je me levai, j'allai m'asseoir  l'avant, sans
ombre sur la tte, appuy contre le beaupr brlant; puis malgr moi mes
yeux revenaient  la place o Madeleine dormait dans ses mousselines
lgres, tendue sur la rude toile qui lui servait de tapis. tais-je
ravi? tais-je tortur? J'aurais plus de peine encore  vous dire si
j'aurais souhait quelque chose au del de cette vision dcente et
exquise qui contenait  la fois toutes les retenues et tous les
attraits. Pour rien au monde, je n'aurais fait le plus petit mouvement
qui pt en suspendre le charme. Je ne sais combien dura ce vritable
enchantement, peut-tre plusieurs heures, peut-tre seulement plusieurs
minutes; mais j'eus le temps de beaucoup rflchir, autant qu'un esprit
peut le faire lorsqu'il est aux prises avec un coeur absolument priv
de sang-froid.

Quand mes compagnons s'veillrent, ils me trouvrent occup  regarder
le sillage.

Le beau temps! dit Madeleine avec un panouissement de femme heureuse.

--Et qui ferait tout oublier, ajouta Olivier, ce qui n'est pas dommage.

--Seriez-vous homme  avoir des soucis? demanda en souriant M. de
Nivres.

--Qui le sait? rpondit Olivier.

Le vent ne se leva point. La mer, absolument morte, nous retint au large
jusqu' la nuit tombante. Vers sept heures, au moment o la pleine lune
apparut au-dessus des terres, toute ronde et dans des brouillards chauds
qui la rougissaient, on fut oblig, faute d'air, de prendre les
avirons. Ce que je vous raconte, jadis quand j'tais jeune, plus d'une
fois il m'a pass par la tte de l'crire, ou, comme on disait alors, de
le chanter. A cette poque, il me semblait qu'il n'y avait qu'une langue
pour fixer dignement ce que de pareils souvenirs avaient, selon moi,
d'inexprimable. Aujourd'hui que j'ai retrouv mon histoire dans les
livres des autres, dont quelques-uns sont immortels, que vous dirais-je?
Nous revnmes aux toiles, au bruit des rames, conduits, je crois, par
les bateliers d'Elvire.

Ce furent l les adieux de la saison; presque aussitt les premires
brumes arrivrent, puis les pluies qui nous avertirent que l'hiver
approchait. Le jour o le soleil, qui nous avait combls, disparut pour
ne plus se montrer que de loin en loin et dans les pleurs de son
dclin, j'y vis comme un triste prsage qui me serra le coeur.

Ce jour-l, et comme si le mme avertissement de dpart et t donn
pour chacun de nous, Madeleine me dit:

Il est temps de penser aux choses srieuses. Les oiseaux que nous
devions si bien imiter sont partis depuis un mois dj. Faisons comme
eux, croyez-moi; voici la fin de l'automne, retournons  Paris.

--Dj, lui dis-je avec une expression de regret qui m'chappa.

Elle s'arrta court, comme si pour la premire fois elle et entendu un
son nouveau.

Le soir, il me sembla qu'elle tait plus srieuse, et qu'avec une
adresse extrme elle me surveillait d'assez prs. Je rglai ma tenue en
vue de ces indications, bien lgres sans doute et cependant assez
inquitantes. Les jours suivants, je m'observai davantage encore, et
j'eus la joie de retrouver la confiance de Madeleine et de me
tranquilliser tout  fait.

Je passai les derniers moments qui nous restaient  rassembler,  mettre
en ordre pour l'avenir toutes les motions si confusment amasses dans
ma mmoire. Ce fut comme un tableau que je composai avec ce qu'elles
contenaient de meilleur et de moins prissable. Ce dernier nuage
except, on et dit,  les voir dj d'un peu loin, que ces jours
cependant mls de beaucoup de soucis n'avaient plus une ombre. La mme
adoration paisible et ardente les baignait de lueurs continues.

Madeleine me surprit une fois dans les alles sinueuses du parc au
milieu de mes rminiscences. Julie la suivait, portant une norme gerbe
de chrysanthmes qu'elle avait cueillie pour les vases du salon. Un
clair massif de lauriers nous sparait.

Vous faites un sonnet? me dit-elle en m'interpellant  travers les
arbres.

--Un sonnet? lui dis-je;  quel propos? Est-ce que j'en suis capable?

--Oh! pour cela oui, dit-elle en jetant un petit clat de rire qui
retentit dans le bois sonore comme un chant de fauvette.

Je rebroussai chemin, et, la suivant dans la contre-alle, toujours une
paisseur de taillis entre nous deux:

Olivier est un bavard! lui criai-je.

--Nullement bavard, dit-elle. Il a bien fait de m'avertir; sans lui, je
vous aurais cru une passion malheureuse, et je sais maintenant ce qui
vous distrait: ce sont des rimes, ajouta-t-elle en insistant de la voix
sur ce dernier mot, qui rsonna de loin comme une impertinence joyeuse.

Nous touchions au moment du dpart, que je ne pouvais encore m'y
rsoudre. Paris me faisait plus peur que jamais. Madeleine allait y
venir. Je l'y verrais, mais  quel prix? Elle prsente, je ne risquais
plus de dfaillir, du moins de tomber si bas; mais pour un danger de
moins combien d'autres surgiraient! Cette vie que nous avions mene ici,
cette vie de loisir et d'imprvoyance, silencieuse et exalte, si
constamment et si diversement mue, cette vie de rminiscences et de
passions, tout entire calque sur d'anciennes habitudes, reprise  ses
origines et renouvele par des sensations d'un autre ge, ces deux mois
de rve, en un mot, m'avaient replong plus avant que jamais dans
l'oubli des choses et dans la peur des changements. Il y avait quatre
ans que j'avais quitt les Trembles pour la premire fois, vous vous
souvenez peut-tre avec quel dur dtachement. Et les souvenirs de ces
adieux, les premiers qu'il m'ait fallu faire  des objets aims, se
ranimaient  la mme date, au mme lieu, dans des conditions extrieures
 peu prs semblables, mais cette fois combins avec des sentiments
nouveaux, qui les rendaient bien autrement poignants.

Je proposai pour la veille mme du dpart une promenade qui fut
accepte. Ce devait tre la dernire, et, sans prvoir l'avenir, je
supposais, je ne sais trop pourquoi, que les chemins de mon village ne
nous reverraient jamais ensemble. Le temps tait  demi pluvieux, et par
cela mme, disait Madeleine, que son ducation de province avait
aguerrie, trs bien appropri  des visites d'adieux. Les dernires
feuilles tombaient; des dbris rousstres se mlaient assez tristement 
la rigidit des rameaux nus. La plaine, dpouille et svre, n'avait
plus un brin de chaume sec qui rappelt ni l't ni l'automne, et ne
montrait pas une herbe nouvelle qui ft esprer le retour des saisons
fertiles. Des charrues s'y promenaient encore de loin en loin, atteles
de boeufs roux, d'un mouvement lent et comme embourbes dans les
terres grasses. A quelque distance que ce ft, on distinguait la voix
des valets de labour qui stimulaient les attelages. Cet accent plaintif
et tout local se prolongeait indfiniment dans le calme absolu de cette
journe grise. De temps en temps, une pluie fine et chaude descendait 
travers l'atmosphre, comme un rideau de gaze lgre. La mer commenait
 rugir au fond des passes. Nous suivmes la cte. Les marais taient
sous l'eau; la mare haute avait en partie submerg le jardin du phare
et battait paisiblement le pied de la tour, qui ne reposait plus que sur
un lot.

Madeleine marchait lgrement dans les chemins dtremps. A chaque pas,
elle y laissait dans la terre molle la forme imprime de sa chaussure
troite  talons saillants. Je regardais cette trace fragile, je la
suivais, tant elle tait reconnaissable  ct des ntres. Je calculais
ce qu'elle pouvait durer. J'aurais souhait qu'elle restt toujours
incruste, comme des tmoignages de prsence, pour l'poque incertaine
o je repasserais l sans Madeleine; puis je pensais que le premier
passant venu l'effacerait, qu'un peu de pluie la ferait disparatre, et
je m'arrtais pour apercevoir encore dans les sinuosits du sentier ce
singulier sillage laiss par l'tre que j'aimais le plus sur la terre
mme o j'tais n.

Au moment o nous approchions de Villeneuve, je montrai de loin la route
blanchtre qui sort du village et s'tend en ligne droite jusqu'
l'horizon.

Voil la route d'Ormesson, dis-je  Madeleine.

Ce mot d'Ormesson sembla rveiller en elle une srie de souvenirs dj
affaiblis; elle suivit attentivement des yeux cette longue avenue
plante d'ormeaux, tous plis de ct par les vents de mer, et sur
laquelle il y avait au loin des chariots qui roulaient, les uns pour
rentrer  Villeneuve, les autres pour s'en loigner.

Cette fois, reprit-elle, vous n'y voyagerez plus seul.

--En serai-je plus heureux? rpondis-je. Serai-je plus certain de ne
rien regretter? O retrouverai-je ce que je laisse ici?

Madeleine alors me prit le bras, s'y appuya avec l'apparence d'un entier
abandon, et me rpondit un seul mot:

Mon ami, vous tes un ingrat!

Nous quittmes les Trembles au milieu de novembre, par une froide
matine de gele blanche. Les voitures suivirent l'avenue, traversrent
Villeneuve, comme autrefois je l'avais fait. Et je regardais
alternativement et la campagne, qui disparaissait derrire nous, et
l'honnte visage de Madeleine assise en face de moi.




XII


J'EN avais fini avec les jours heureux; cette courte pastorale acheve,
je retombai dans de grands soucis. A peine installs dans le petit htel
qui devait leur servir de pied--terre  Paris, Madeleine et M. de
Nivres se mirent  recevoir, et le mouvement du monde fit irruption
dans notre vie commune.

Je serai chez moi une fois par semaine pour les trangers, me dit
Madeleine; pour vous, j'y suis tous les jours. Je donne un bal la
semaine prochaine; y viendrez-vous?

--Un bal!... Cela ne me tente gure.

--Pourquoi? Le monde vous fait peur?

--Absolument comme un ennemi.

--Et moi, reprit-elle, croyez-vous donc que j'en sois bien prise?

--Soit. Vous me donnez l'exemple, et je vous obirai.

Le soir indiqu, j'arrivai de bonne heure. Il n'y avait encore qu'un
trs petit nombre d'invits runis autour de Madeleine, prs de la
chemine du premier salon. Quand elle entendit annoncer mon nom, par un
lan de familiarit qu'elle ne tenait nullement  rprimer, elle fit un
mouvement vers moi qui l'isola de son entourage et me la montra de la
tte aux pieds comme une image imprvue de toutes les sductions.
C'tait la premire fois que je la voyais ainsi, dans la tenue splendide
et indiscrte d'une femme en toilette de bal. Je sentis que je changeais
de couleur, et qu'au lieu de rpondre  son regard paisible, mes yeux
s'arrtaient maladroitement sur un noeud de diamants qui flamboyait 
son corsage. Nous demeurmes une seconde en prsence, elle interdite,
moi fort troubl. Personne assurment ne se douta du rapide change
d'impressions qui nous apprit, je crois, de l'un  l'autre que de
dlicates pudeurs taient blesses. Elle rougit un peu, sembla
frissonner des paules, comme si subitement elle avait froid, puis,
s'interrompant au milieu d'une phrase qui ne voulait rien dire, elle se
rapprocha de son fauteuil, y prit une charpe de dentelles, et le plus
naturellement du monde elle s'en couvrit. Ce seul geste pouvait
signifier bien des choses; mais je voulus n'y voir qu'un acte ingnu de
condescendance et de bont qui me la rendit plus adorable que jamais et
me bouleversa pour le reste de la soire. Elle-mme en garda pendant
quelques minutes un peu d'embarras. Je la connaissais trop bien
aujourd'hui pour m'y tromper. Deux ou trois fois je la surpris me
regardant sans motif, comme si elle et t encore sous l'empire d'une
sensation qui durait; puis des obligations de politesse lui rendirent
peu  peu son aplomb. Le mouvement du bal agit sur elle et sur moi en
sens contraire: elle devint parfaitement libre et joyeuse; quant  moi,
je devins plus sombre  mesure que je la voyais plus gaie, et plus
troubl  mesure que je dcouvrais en elle des attraits extrieurs qui
d'une crature presque anglique faisaient tout simplement une femme
accomplie.

Elle tait admirablement belle, et l'ide que tant d'autres le savaient
aussi bien que moi ne fut pas longue  me saisir le coeur aigrement.
Jusque-l, mes sentiments pour Madeleine avaient par miracle chapp 
la morsure des sensations venimeuses. Allons, me dis-je, un tourment de
plus! Je croyais avoir puis toutes les faiblesses. Mon amour
apparemment n'tait pas complet: il lui manquait un des attributs de
l'amour, non pas le plus dangereux, mais le plus laid.

Je la vis entoure; je me rapprochai d'elle. J'entendis autour de moi
des mots qui me brlrent; j'tais jaloux.

tre jaloux, on ne l'avoue gure; ces sensations ne sont pas cependant
de celles que je dsavoue. Il est bon que toute humiliation profite, et
celle-ci m'claira sur bien des vrits; elle m'aurait rappel, si
j'avais pu l'oublier, que cet amour exalt, contrari, malheureux,
lgrement gourm et tout prs de se piquer d'orgueil, ne s'levait pas
de beaucoup au-dessus du niveau des passions communes, qu'il n'tait ni
pire ni meilleur, et que le seul point qui lui donnait l'air d'en
diffrer, c'tait d'tre un peu moins possible que beaucoup d'autres.
Quelques facilits de plus l'auraient infailliblement fait descendre de
son pidestal ambitieux; et comme tant de choses de ce monde dont
l'unique supriorit vient d'un dfaut de logique ou de plnitude, qui
sait ce qu'il serait devenu, s'il avait t moins draisonnable ou plus
heureux?

Vous ne dansez pas, me dit Madeleine un peu plus tard en me rencontrant
sur son passage, et je m'y trouvais souvent sans le vouloir.

--Non, je ne danserai pas, lui dis-je.

--Pas mme avec moi? reprit-elle avec un peu d'tonnement.

--Ni avec vous ni avec personne.

--Comme vous voudrez, dit-elle en rpondant schement  mes airs
bourrus.

Je ne lui parlai plus de la soire, et je l'vitai, tout en la perdant
de vue le moins possible.

Olivier n'arriva qu'aprs minuit. Je causais avec Julie, qui n'avait
dans qu' contre-coeur et ne dansait plus, quand il entra calme,
ais, souriant, les yeux arms de ce regard direct dont il se couvrait
comme d'une pe tendue chaque fois qu'il se trouvait en prsence de
visages nouveaux, et surtout de visages de femmes. Il alla serrer la
main de Madeleine. Je l'entendis s'excuser de ce qu'il arrivait si tard;
puis il fit le tour du salon, salua deux ou trois femmes dont il tait
connu, s'approcha de Julie, et, s'asseyant familirement  ct d'elle:

Madeleine est trs bien..... Et toi aussi, tu es trs bien, ma petite
Julie, dit-il  sa cousine avant mme d'avoir examin sa toilette.
Seulement, reprit-il sur le mme ton de lassitude ennuye, tu as l des
noeuds roses qui te brunissent un peu trop.

Julie ne bougea pas. D'abord elle eut l'air de ne pas entendre, puis
elle fixa lentement sur Olivier l'mail bleu noir de ses prunelles sans
flamme, et aprs quelques secondes d'un examen capable de draciner mme
la ferme constance d'Olivier:

Voulez-vous me conduire auprs de ma soeur? me dit-elle en se
levant.

Je fis ce qu'elle voulait, aprs quoi je me htai de rejoindre Olivier.

Tu as bless Julie? lui dis-je.

--C'est possible, mais Julie m'agace. Et puis il me tourna le dos pour
couper court  toute insistance.

J'eus le courage, tait-ce un courage? de rester jusqu' la fin du bal.
J'avais besoin de revoir Madeleine presque seul  seul, et de la
possder plus troitement aprs le dpart de tant de gens qui se
l'taient pour ainsi dire partage. J'avais suppli Olivier de
m'attendre en lui reprsentant qu'il avait d'ailleurs  rparer sa venue
tardive. Bonne ou mauvaise, cette dernire raison, dont il n'tait pas
dupe, eut l'air de le dcider. Nous tions, l'un vis--vis de l'autre,
dans ces veines de cachotterie qui faisaient de notre amiti, toujours
trs clairvoyante, la chose la plus ingale et la plus bizarre. Depuis
notre dpart pour les Trembles, surtout depuis notre retour  Paris,
quelque jugement qu'il portt sur ma conduite, il semblait avoir adopt
le parti de me laisser agir sans tutelle. Il tait trois ou quatre
heures du matin. Nous nous tions comme oublis dans un petit salon, o
quelques joueurs obstins s'attardaient encore. Quand enfin, n'entendant
plus de bruit, nous en sortmes, il n'y avait plus ni musiciens, ni
danseurs, ni personne. Madame de Nivres, assise au fond du grand salon
vide, causait vivement avec Julie, pelotonne comme une chatte dans un
fauteuil. Elle fit une exclamation de surprise en nous voyant apparatre
au milieu de ce dsert,  pareille heure, aprs cette interminable nuit
si mal employe. Elle tait lasse. Des traces de fatigue entouraient ses
beaux yeux et leur donnaient cet clat extraordinaire qui succde  des
soires de fte. M. de Nivres tait au jeu, M. d'Orsel y tait aussi.
Elle tait seule avec Julie; j'tais seul debout, appuy sur le bras
d'Olivier. Les bougies s'teignaient. Un demi-jour rougetre tombant de
haut ne formait plus qu'une sorte de brouillard lumineux, compos de la
fine poussire odorante et des impalpables vapeurs du bal. Il y avait
sur les meubles, sur les tapis, des dbris de fleurs, des bouquets
dfaits, des ventails oublis, avec des carnets sur lesquels on venait
d'inscrire des contredanses. Les dernires voitures roulaient dans la
cour de l'htel; j'entendais relever les marchepieds et le bruit sec des
panneaux vitrs qu'on fermait.

Je ne sais quel rapide retour vers une autre poque o nous nous tions
si souvent trouvs tous les quatre en pareil rapprochement, mais dans
des situations si diffrentes et dans une simplicit de coeur  tout
jamais perdue, me fit jeter les yeux autour de moi et rsumer en une
seule sensation tout ce que je vous dis l. Je me dtachai assez de
moi-mme pour envisager, comme un spectateur au thtre, ce tableau
singulier compos de quatre personnages groups intimement  la fin d'un
bal, s'examinant, se taisant, donnant le change  leurs penses par un
mot banal, voulant se rapprocher dans l'ancienne union et trouvant un
obstacle, essayant de s'entendre comme autrefois et ne le pouvant plus.
Je sentis parfaitement le drame obscur qui se jouait entre nous. Chacun
y tenait un rle, dans quelle mesure? je l'ignorais; mais j'avais assez
de sang-froid dsormais pour affronter les dangers de mon propre rle,
le plus prilleux de tous, du moins je le croyais, et j'allais avec
audace rentrer dans les souvenirs du pass en proposant de finir la nuit
par un des jeux qui nous amusaient chez ma tante, quand, les derniers
joueurs partis, M. d'Orsel et M. de Nivres revinrent au salon.

M. d'Orsel nous traitait tous comme des enfants, y comprit sa fille
ane que par un calcul de tendresse il se plaisait  rajeunir encore et
remettait en minorit par des noms qui rappelaient le couvent. M. de
Nivres entra plus froidement, et la vue de ce quatuor intime sembla
produire sur lui un tout autre effet. Je ne sais si ce fut imaginaire ou
rel, mais je le trouvai guind, sec et tranchant. Son maintien me
dplut. Avec sa cravate un peu haute, sa mise irrprochable, cet air
toujours un peu particulier d'un homme en tenue de crmonie qui vient
de recevoir et se sent chez lui, il ressemblait encore moins au chasseur
aimable et nglig qui avait t mon hte aux Trembles, que Madeleine,
avec la rosace tincelante de son corsage et sa magnifique chevelure
toile de diamants, ne ressemblait  la modeste et intrpide marcheuse
qui nous suivait, un mois auparavant, sous la pluie, les pieds dans la
mer. tait-ce seulement un changement de costume? tait-ce plutt un
changement d'esprit? Il avait repris cette allure un peu compasse,
surtout ce ton suprieur, qui m'avaient si fortement frapp le soir o,
pour la premire fois, dans le salon d'Orsel, je le surpris faisant
solennellement sa cour  Madeleine. Je crus sentir en lui des froideurs
de coup d'oeil que je ne connaissais pas, et je ne sais quelle
assurance orgueilleuse dans sa situation de mari qui m'apprenait encore
une fois que Madeleine tait sa femme et que je n'tais rien. Que ce ft
ou non l'ingnieuse erreur d'un coeur malade, il y eut un moment o
cette dernire leon me parut si claire que je n'en doutai plus. Nos
adieux furent brefs. Nous sortmes. Nous nous jetmes dans une voiture.
J'eus l'air de dormir; Olivier m'imita. Je rcapitulai tout ce qui
s'tait pass dans cette soire, qui, je ne sais pourquoi, me paraissait
contenir le germe de beaucoup d'orages; puis je pensai  M. de Nivres,
 qui je croyais avoir pour toujours pardonn, et je m'aperus nettement
que je le dtestais.

Je fus plusieurs jours, une semaine au moins, sans donner signe de vie 
Madeleine. Je profitai d'une circonstance o je la savais absente pour
dposer ma carte chez elle. Cette dette de politesse rgle, je me crus
quitte envers M. de Nivres. Quant  madame de Nivres, je lui en
voulais: de quoi? je ne me l'avouai pas; mais ce cruel dpit me donna
momentanment la force de l'viter.

A partir de ce jour, le mouvement de Paris nous saisit, et nous fmes
entrans dans ce tourbillon o les plus fortes ttes risquent de
s'tourdir, o les coeurs les plus robustes ont mille chances pour
une de faire naufrage. Je ne savais presque rien du monde, et, aprs
l'avoir fui pendant une anne, je m'y trouvais introduit tout  coup
dans le salon de madame de Nivres, c'est--dire avec toutes les raisons
possibles de le subir. J'avais beau lui rpter que je n'tais pas fait
pour une pareille vie; elle n'aurait eu qu'une chose  me rpondre:
Allez-vous-en; mais c'tait un conseil qui peut-tre lui aurait cot,
et que dans tous les cas je n'aurais pas suivi. Elle entendait me
prsenter dans la plupart des salons o elle allait. Elle souhaitait que
je fusse aussi exact dans ces devoirs tout artificiels qu'on tait en
droit de l'exiger, disait-elle, d'un homme bien n, produit sous son
patronage. Souvent elle exprimait seulement un dsir poli dont mon
imagination, habile  tout transformer, me faisait des ordres. Bless
partout, sans cesse malheureux, je la suivais toujours, ou, quand je ne
la suivais plus, je la regrettais, je maudissais ceux qui me disputaient
sa prsence, et je me dsesprais.

Quelquefois je me rvoltais sincrement contre des habitudes qui me
dissipaient sans fruit, n'ajoutaient pas grand'chose  mon bonheur, et
m'taient un reste de raison. Je hassais cordialement les gens dont je
me servais cependant pour arriver jusqu' Madeleine, quand la prudence
ou d'autres motifs m'loignaient de sa maison. Je sentais, et je n'avais
pas tort, qu'ils taient les ennemis de Madeleine autant que les miens.
Cet ternel secret, ballott dans de pareils milieux, devait,  n'en
pas douter, jeter, comme un foyer en plein vent, des tincelles
imprudentes qui le trahissaient. On devait le connatre, du moins on
pouvait l'apprendre. Il y avait une foule de gens dont je me disais avec
fureur: Ceux-l, j'en suis sr, sont mes confidents. Que pouvais-je
attendre d'eux? Des conseils? Je les connaissais pour les avoir reus
dj de la seule personne dont l'amiti me les rendt supportables,
d'Olivier. Des complicits et des complaisances? Non, cent fois non.
J'en tais plus effray que je ne l'eusse t d'une vaste inimiti
conjure contre mon bonheur,  supposer que ce triste et famlique
bonheur et pu faire envie  qui que ce ft.

A Madeleine, je ne disais que la moiti de la vrit. Je ne lui cachais
rien de mon aversion pour le monde, sauf  lui dguiser le motif tout
personnel de certains griefs. Quand il s'agissait de juger le monde
d'une faon plus gnrale, indpendamment du perptuel soupon qui me le
faisait considrer en masse comme un voleur de mon bien, alors je
donnais cours  mes invectives avec une joie froce. Je le dpeignais
comme hostile  ce que j'aimais, comme indiffrent pour tout ce qui est
bien et plein de mpris pour ce qu'il y a de plus respectable en fait de
sentiments comme en fait d'opinions. Je lui parlais de mille spectacles
dont tout homme de sens devait tre bless, de la lgret des maximes,
de la lgret plus grande encore des passions, de la facilit des
consciences, pour quelque prix que ce ft d'ambition, de gloire ou de
vanit. Je lui signalais cette faon libre d'envisager non-seulement un
devoir, mais tous les devoirs, cet abus de mots, cette confusion de
toutes les mesures, qui fait qu'on pervertit les ides les plus simples,
qu'on arrive  ne plus s'entendre sur rien, ni sur le bien, ni sur le
vrai, ni sur le mauvais, ni sur le pire, et qu'il n'y a pas plus de
distance apprciable entre la gloire et la vogue que de limite bien
nette entre les sclratesses et les tourderies. Je lui disais que ce
culte lger pour les femmes, ces adorations mles de badinages
cachaient au fond un universel mpris, et que les femmes avaient bien
tort de garder vis--vis des hommes des apparences de vertu, quand les
hommes ne gardaient plus vis--vis d'elles le moindre semblant d'estime.
Tout cela est hideux, lui disais-je, et si j'avais  sauver une seule
maison dans cette ville de rprouvs, il n'y en a qu'une que je
marquerais de blanc.

--Et la vtre? disait Madeleine.

--La mienne aussi, uniquement pour me sauver avec vous.

A la fin de ces longs anathmes, Madeleine souriait assez tristement. Je
savais bien qu'elle tait de mon avis, elle qui tait la sagesse, la
droiture et la vrit mme, et cependant elle hsitait  me donner
raison, parce que depuis longtemps dj elle se demandait si, en disant
beaucoup de choses vraies, je disais tout. Depuis quelque temps, elle
affectait de ne me parler qu'avec retenue de cette autre portion de ma
vie de jeune homme qui ne faisait pas partie de la sienne, mais qui n'en
tait pas moins blanche de tout mystre. Elle savait  peine o je
demeurais, du moins elle avait l'air ou de l'ignorer ou de l'oublier.
Jamais elle ne me questionnait sur l'emploi des soires qui ne lui
appartenaient pas, et sur lesquelles il lui convenait pour ainsi dire de
laisser planer quelques doutes. Au milieu mme de ces habitudes
dcousues, qui rduisaient mon sommeil  peu de chose et me tenaient
dans un continuel tat de fivre, j'avais retrouv une sorte d'nergie
maladive, et je dirai presque un insatiable apptit d'esprit, qui
m'avaient rendu le got du travail plus piquant. En quelques mois,
j'avais rpar  peu prs le temps perdu, et sur ma table il y avait,
comme un tas de gerbes dans une aire, une nouvelle rcolte amasse, dont
le produit seul tait douteux. C'tait le seul point peut-tre dont
Madeleine me parlt avec abandon; mais ici c'tait moi qui levais des
barrires. De mes occupations d'esprit, de mes lectures, de mon travail,
et Dieu sait avec quelle orgueilleuse sollicitude elle en suivait le
cours! je lui faisais connatre un seul dtail, toujours le mme:
j'tais mcontent. Ce mcontentement absolu des autres et de moi-mme en
disait beaucoup plus qu'il ne fallait pour l'clairer. Si quelque
circonstance encore restait dans l'ombre, en dehors d'une amiti qui,
sauf un secret immense, n'avait pas de secret, c'est que Madeleine en
jugeait l'explication inutile ou peu prudente. Il y avait entre nous un
point dlicat, tantt dans le doute et tantt dans la lumire, qui
demandait, comme toutes les vrits dangereuses,  n'tre pas clairci.

Madeleine tait avertie, il tait impossible qu'elle ne le ft pas;
depuis combien de temps? Peut-tre depuis le jour o, respirant
elle-mme un air plus agit, elle y avait senti passer des chaleurs qui
n'taient plus  la temprature de notre ancienne et calme amiti. Le
jour o je crus avoir la certitude de ce fait, cela ne me suffit pas. Je
voulus en tenir la preuve et forcer pour ainsi dire Madeleine elle-mme
 me la donner. Je ne m'arrtai pas une seule minute  la pense qu'un
pareil mange tait dtestable, mchant et odieux. Je la pressai de
questions muettes. A mille sous-entendus qui nous permettaient, comme
aux gens qui se connaissent  fond, de nous comprendre  demi-mot, j'en
ajoutai de plus prcis. Nous marchions prudemment sur un terrain sem de
piges: j'y dressai des embches  tous les pas. Je ne sais quelle envie
perverse me prit de la gner, de l'assiger, de la contraindre dans sa
dernire rserve. Je voulais me venger de ce long silence impos d'abord
par timidit, puis par gard, puis par respect, enfin par piti. Ce
masque port depuis trois ans m'tait insupportable; je le jetai. Je ne
craignais pas que la lumire se ft entre nous. Je souhaitais presque
une explosion qui devait la couvrir de terreur, et quant  son repos,
que cette aveugle et homicide indiscrtion pouvait tuer, je l'oubliais.

Ce fut une crise humiliante, et dont j'aurais de la peine  vous rendre
compte. Je ne souffrais presque plus, tant j'tais but contre une ide
fixe. J'agissais en sens direct, l'esprit clair, la conscience ferme,
comme s'il se ft agi d'une partie d'escrime o je n'aurais jou que
mon amour-propre.

A cette stratgie insense, Madeleine opposa tout  coup des moyens de
dfense inattendus. Elle y rpondit par un calme parfait, par une
absence totale de finesse, par des ingnuits que rien ne pouvait plus
entamer. Elle leva doucement entre nous comme un mur d'acier d'une
froideur et d'une rsistance impntrables. Je m'irritais contre ce
nouvel obstacle et ne pouvais le vaincre. J'essayais de nouveau de me
faire comprendre; toute intelligence avait cess. J'aiguisais des mots
qui n'arrivaient pas jusqu' elle. Elle les prenait, les relevait, les
dsarmait par une rponse sans rplique; comme elle et fait d'une
flche adroitement reue, elle en tait le trait acr qui pouvait
blesser. Le rsum de son maintien, de son accueil, de ses poignes de
main affectueuses, de ses regards excellents, mais courts et sans
porte, en un mot le sens de toute sa conduite admirable et dsesprante
de force, de simplicit et de sagesse, tait celui-ci: Je ne sais rien,
et si vous avez cru que je devinais quelque chose, vous vous tes
tromp.

Je disparaissais alors pour quelque temps, honteux de moi-mme, furieux
d'impuissance, aigri, et, quand je revenais  elle avec des ides
meilleures et des intentions de repentir, elle n'avait pas plus l'air de
comprendre celles-ci qu'elle n'avait admis les autres.

Ceci se passait au milieu des entranements mondains, qui s'taient,
cette anne-l, prolongs jusqu'au milieu du printemps. Je comptais
quelquefois sur les accidents de cette vie affaiblissante pour
surprendre Madeleine en dfaut et me rendre matre enfin de cet esprit
si sr de lui. Il n'en fut rien. J'tais  moiti malade d'impatience.
Je ne savais presque plus si j'aimais Madeleine, tant cette ide
d'antagonisme, qui me faisait sentir en elle un adversaire, se
substituait  toute autre motion et me remplissait le coeur de
passions mauvaises. Il y a des journes de plein t poudreuses,
nuageuses, avec des soleils blancs et des bises du nord, qui ressemblent
 cette priode violente, tantt brlante et tantt glace, o je crus
un moment que ma passion pour Madeleine allait finir, et de la plus
triste faon, par un dpit.

Il y avait plusieurs semaines que je ne l'avais vue. J'avais us mes
rancunes dans un travail acharn. J'attendais qu'elle me ft signe de
reparatre. J'avais rencontr M. de Nivres une fois; il m'avait dit:
Que devenez-vous? ou bien: On ne vous voit plus. L'une ou l'autre de
ces formules que j'oublie n'tait pas une invitation bien pressante 
revenir. Je tins bon pendant quelques jours encore; mais un pareil
loignement devenait un tat ngatif qui pouvait durer indfiniment sans
rien dcider. Enfin je pris le parti de brusquer les choses. Je courus
chez Madeleine; elle tait seule. J'entrai rapidement, sans avoir d'ide
bien arrte sur ce que j'allais dire ou faire, mais avec le projet
formel de briser cette armure de glace et de chercher dessous si le
coeur de mon ancienne amie vivait toujours.

Je la trouvai dans son boudoir, dont le seul grand luxe tait des
fleurs, prs d'un petit guridon, dans la tenue la plus simple, assise
et brodant. Elle tait srieuse, elle avait les yeux un peu rouges,
comme si les nuits prcdentes elle avait beaucoup veill, ou qu'elle
et pleur quelques minutes auparavant. Elle avait ces airs paisibles et
recueillis qui lui revenaient quelquefois dans ses moments de retour sur
elle-mme et faisaient revivre en elle la pensionnaire d'autrefois. Avec
sa robe montante, toutes ces fleurs qui l'entouraient, les fentres
ouvertes et donnant sur des arbres, on l'et dite encore dans son jardin
d'Ormesson.

Cette transfiguration complte, cette attitude attriste, soumise, pour
ainsi dire  moiti vaincue, m'ta toute ide de triomphe et fit tomber
subitement mes audaces.

Je suis bien coupable envers vous, lui dis-je, et je viens m'excuser.

--Coupable? vous excuser? dit-elle en cherchant  se remettre un peu de
sa surprise.

--Oui, je suis un fou, un ami cruel et dsol qui vient se mettre  vos
pieds, vous demander son pardon.....

--Mais qu'ai-je donc  vous pardonner? reprit-elle, un peu effraye de
cette chaleureuse invasion dans la tranquillit de sa retraite.

--Ma conduite passe, tout ce que j'ai fait, tout ce que j'ai dit, avec
la stupide intention de vous blesser.

Elle avait repris son calme.

Vous vous imaginez des choses qui ne sont pas, ou du moins ce sont des
torts si lgers que je ne m'en souviendrai plus le jour o je sentirai
que vous les oubliez. Savez-vous le seul tort que vous ayez eu? C'est de
m'abandonner depuis un mois. Il y a un mois aujourd'hui, je crois,
dit-elle en ne me cachant pas qu'elle observait les dates, que nous nous
sommes quitts un soir, vous me disant  demain.

--Je ne suis pas revenu, c'est vrai; mais ce n'est pas de cela que je
m'accuse avec chagrin, non, je m'accuse mortellement.....

--De rien, dit-elle en m'interrompant imprieusement. Et depuis lors,
reprit-elle aussitt, qu'tes-vous devenu? Qu'avez-vous fait?

--Beaucoup de choses et peu de chose; cela dpendra du rsultat.

--Et puis?

--Et puis c'est tout, lui dis-je en voulant faire comme elle et rompre
l'entretien o cela me convenait.

Il y eut quelques secondes d'un silence embarrassant, aprs quoi
Madeleine se mit  me parler sur un ton tout  fait naturel et trs
doux.

Vous tes d'un caractre malheureux et difficile. On a de la peine 
vous comprendre et plus de peine encore  vous assister. On voudrait
vous encourager, vous soutenir, quelquefois vous plaindre; on vous
interroge, et vous vous renfermez.

--Que voulez-vous que je vous dise, sinon que celui en qui vous aviez
confiance n'merveillera personne et trompera, j'en ai peur, l'espoir
obligeant de ses amis?

--Pourquoi tromperiez-vous l'espoir de ceux qui vous veulent une
position digne de vous? continua Madeleine en se rassurant tout  fait
sur un terrain qui lui semblait beaucoup plus ferme.

--Oh! pour une raison bien simple: c'est que je n'ai aucune ambition.

--Et ce beau feu de travail qui vous prend par accs?

--Il dure un peu, flambe extraordinairement vite et fort, et puis
s'teint. Cela durera quelques annes encore, aprs quoi, l'illusion
ayant cess, la jeunesse tant loin, je verrai nettement qu'il faut en
finir avec ces duperies. Alors je mnerai la seule vie qui me convienne,
une vie de dilettantisme agrable dans quelque coin retir de la
province, o les stimulants et les remords de Paris ne m'atteindront
pas. J'y vivrai de l'admiration du gnie ou du talent des autres, ce qui
suffit amplement pour occuper les loisirs d'un homme modeste qui n'est
pas un sot.

--Ce que vous dites l est insoutenable, reprit-elle avec beaucoup de
vivacit; vous prenez plaisir  tourmenter ceux qui vous estiment. Vous
mentez.

--Rien n'est plus vrai, je vous le jure. Je vous ai dit autrefois, il
n'y a pas longtemps, que je me sentais des vellits non pas d'tre
quelqu'un, ce qui est, selon moi, un non sens, mais de produire, ce qui
me parat tre la seule excuse de notre pauvre vie. Je vous l'ai dit, et
je l'essayerai: ce ne sera pas, entendez-le bien, pour en faire profiter
ni ma dignit d'homme, ni mon plaisir, ni ma vanit, ni les autres, ni
moi-mme, mais pour expulser de mon cerveau quelque chose qui me gne.

Elle sourit  cette bizarre et vulgaire explication d'un phnomne assez
noble.

Quel homme singulier vous faites avec vos paradoxes! Vous analysez tout
au point de changer le sens des phrases et la valeur des ides. J'aimais
 croire que vous tiez un esprit mieux organis que beaucoup d'autres,
et meilleur par beaucoup de points. Je vous croyais peu de volont, mais
avec un certain don d'inspiration. Vous avouez que vous tes sans
volont, et, de l'inspiration, voil que vous faites un exorcisme.

--Appelez les choses du nom que vous voudrez, lui dis-je, et je la
suppliai de changer de conversation.

Changer de conversation n'tait pas possible; il fallait revenir au
point de dpart ou continuer. Elle crut plus sr apparemment de parler
raison. Je la laissai dire, et ne rpondis plus que par la formule
absolue du dcouragement total:--A quoi bon?

Vous parlez en ce moment comme Olivier, disait Madeleine, et personne
au contraire ne lui ressemble moins.

--Le croyez-vous? lui-dis-je en la regardant tout  coup assez
passionnment pour la dominer de nouveau; croyez-vous qu'en effet nous
soyons si diffrents? Je crois, au contraire, que nous nous ressemblons
beaucoup. Nous obissons l'un et l'autre exclusivement, aveuglment, 
ce qui nous charme. Ce qui nous charme est pour lui, comme pour moi,
plus ou moins impossible  saisir, ou chimrique, ou dfendu. Cela fait
qu'en suivant des chemins trs opposs nous nous rencontrerons un jour
au mme but, tous deux dcourags et sans famille, ajoutai-je, en
disant le mot de famille au lieu d'un mot plus clair encore qui me vint
aux lvres.

Madeleine avait les yeux baisss sur sa broderie, qu'elle piquait un peu
au hasard de son aiguille. Elle avait compltement chang de visage,
d'allure; son air, encore une fois soumis et dsarm, m'attendrit
jusqu' me faire oublier le but insens de ma visite.

Comprenez-moi bien, reprit-elle avec un lger trouble dans la voix. Il
y a pour tout le monde, on le dit, je le crois..... (elle hsitait un
peu sur le choix des mots) il y a un moment difficile pendant lequel on
doute de soi, quand ce n'est pas des autres. Le tout est d'claircir ses
doutes et de se rsoudre. Le coeur a quelquefois besoin de dire: Je
veux!--du moins je l'imagine ainsi pour l'avoir prouv dj une
fois,--dit-elle en hsitant encore davantage sur un souvenir qui nous
rappelait  tous les deux l'histoire entire de son mariage. On cite une
marquise du commencement de ce sicle, qui prtendait qu'en le voulant
bien on pouvait s'empcher de mourir. Elle n'est peut-tre morte que
d'une distraction. Il en est ainsi de beaucoup d'accidents prsums
involontaires. Qui sait mme si le bonheur n'est pas en grande partie
dans la volont d'tre heureux?

--Dieu vous entende, chre Madeleine! m'criai-je en l'appelant d'un
nom que je n'avais pas prononc depuis trois ans.

Et je me levai en disant ces derniers mots, empreints d'un
attendrissement dont je n'tais plus matre. Le mouvement que je fis fut
si soudain, si imprvu, il ajoutait une telle ardeur  l'accent dj si
dcisif de mes paroles, que Madeleine en reut comme une secousse au
coeur qui la fit plir. Et j'entendis au fond de sa poitrine comme une
douloureuse exclamation de dtresse qui cependant n'arriva pas jusqu'
ses lvres.

Souvent je m'tais demand ce qui arriverait, si, pour me dbarrasser du
poids trop lourd qui m'crasait, trs simplement, et comme si mon amie
Madeleine pouvait entendre avec indulgence l'aveu des sentiments qui
s'adressaient  madame de Nivres, je disais  Madeleine que je
l'aimais. Je mettais en scne cette explication fort grave. Je la
supposais seule, en tat de m'couter, et dans une situation qui
supprimait tout danger. Je prenais alors la parole, et, sans prambule,
sans adresse, sans faux-fuyants, sans phrases, aussi franchement que je
l'aurais dite au confident le plus intime de ma jeunesse, je lui
racontais l'histoire de mon affection, ne d'une amiti d'enfant devenue
subitement de l'amour. J'expliquais comment ces transitions insensibles
m'avaient men peu  peu de l'indiffrence  l'attrait, de la peur 
l'entranement, du regret de son absence au besoin de ne plus la
quitter, du sentiment que j'allais la perdre  la certitude que je
l'adorais, du soin de sa tranquillit au mensonge, enfin de la ncessit
de me taire  jamais  l'irrsistible besoin de lui tout avouer et de
lui demander pardon. Je lui disais que j'avais rsist, lutt, que
j'avais beaucoup souffert; ma conduite en tait le meilleur tmoignage.
Je n'exagrais rien, je ne lui faisais au contraire qu' demi le tableau
de mes douleurs, pour la mieux convaincre que je mesurais mes paroles et
que j'tais sincre. Je lui disais en un mot que je l'aimais avec
dsespoir, en d'autres termes, que je n'esprais rien que son absolution
pour des faiblesses qui se punissaient elles-mmes, et sa piti pour des
maux sans ressource.

Ma confiance en la bont de Madeleine tait si grande que l'ide d'un
pareil aveu me semblait encore la plus naturelle au milieu des ides
folles ou coupables qui m'assigeaient. Je la voyais alors,--du moins
j'aimais  l'imaginer ainsi,--triste et trs sincrement afflige, mais
sans colre, m'coutant avec la compassion d'une amie impuissante 
consoler, et dispose, par hauteur d'me et par indulgence,  me
plaindre pour des maux qui, en effet, n'avaient pas de remde. Et, chose
singulire, cette pense d'tre compris, qui m'avais jadis caus tant
d'effroi, ne me causait aujourd'hui aucun embarras. J'aurais de la peine
 vous expliquer comment une fantaisie aussi hardie pouvait natre dans
un esprit que je vous ai montr d'abord si pusillanime; mais bien des
preuves m'avaient aguerri. Je n'en tais plus  trembler devant
Madeleine, au moins de peur comme autrefois, et toute irrsolution
semblait devoir cesser ds que j'allais effrontment au-devant de la
vrit.

Pendant un court moment d'angoisse extrme, cette ide d'en finir se
prsenta de nouveau, comme une tentation plus forte et plus
irrsistible que jamais. Je me rappelai tout  coup pourquoi j'tais
venu. Je pensai qu'en aucun temps peut-tre une pareille occasion ne me
serait offerte. Nous tions seuls. Le hasard nous plaait dans la
situation exacte que j'avais choisie. La moiti des aveux taient faits.
L'un et l'autre nous arrivions  ce degr d'motion qui nous permettait,
 moi de beaucoup oser,  elle de tout entendre. Je n'avais plus qu'un
mot  dire pour briser cet horrible crou du silence qui m'tranglait
chaque fois que je pensais  elle. Je cherchais seulement une phrase,
une premire phrase; j'tais trs calme, je croyais du moins me sentir
tel: il me semblait mme que mon visage ne laissait pas trop apercevoir
le dbat extraordinaire qui se passait en moi. Enfin j'allais parler,
quand, pour m'enhardir davantage, je levai les yeux sur Madeleine.

Elle tait dans l'humble attitude que je vous ai dite, cloue sur son
fauteuil, sa broderie tombe, les deux mains croises par un effort de
volont, qui sans doute en diminuait le tremblement, tout le corps un
peu frissonnant, ple  faire piti, les joues comme un linge, les yeux
en larmes, grands ouverts, attachs sur moi avec la fixit lumineuse de
deux toiles. Ce regard tincelant et doux, mouill de larmes, avait une
signification de reproche, de douceur, de perspicacit indicible. On et
dit qu'elle tait moins surprise encore d'un aveu qui n'tait plus 
faire, qu'effraye de l'inutile anxit qu'elle apercevait en moi. Et
s'il lui avait t possible de parler, dans un instant o toutes les
nergies de sa tendresse et de sa fiert me suppliaient ou m'ordonnaient
de me taire, elle m'et dit une seule chose que je savais trop bien:
c'est que les confidences taient faites, et que je me conduisais comme
un lche! Mais elle demeurait immobile, sans geste, sans voix, les
lvres fermes, les yeux rivs sur moi, les joues en pleurs, sublime
d'angoisse, de douleur et de fermet.

Madeleine, m'criai-je en tombant  ses genoux, Madeleine,
pardonnez-moi...

Mais elle se leva  son tour, par un mouvement de femme indigne que je
n'oublierai jamais; puis elle fit quelques pas vers sa chambre; et comme
je me tranais vers elle, la suivant, cherchant un mot qui ne l'offenst
plus, un dernier adieu pour lui dire au moins qu'elle tait un ange de
prvoyance et de bont, pour la remercier de m'avoir pargn des
folies,--avec une expression plus accablante encore de piti,
d'indulgence et d'autorit, la main leve comme si de loin elle et
voulu la poser sur mes lvres, elle fit encore le geste de m'imposer
silence et disparut.




XIII


PENDANT plusieurs jours, je pourrais dire pendant plusieurs mois,
l'image offense et si pleine d'angoisse de Madeleine me poursuivit
comme un remords, et me fit cruellement expier mes fautes. Je ne cessai
pas de voir briller ces larmes qu'un oubli de toute sagesse avait fait
couler, et je demeurai comme prostern, dans une obissance hbte,
devant la douceur imprieuse de ce geste qui m'ordonnait  jamais de
sceller des lvres indiscrtes qui avaient failli lui faire tant de mal.
J'avais honte de moi. Je rachetai cette folle et coupable entreprise par
un repentir sincre. Le lche orgueil qui m'avait arm contre Madeleine
et fait combattre contre mon propre amour, ce dsir malfaisant de
chercher un adversaire dans l'tre inoffensif et gnreux que j'adorais,
les aigreurs, les rvoltes d'un coeur malade, les duplicits d'un
esprit chagrin, tout ce que cette crise malsaine avait pour ainsi dire
extravas dans mes sentiments les plus purs, tout cela se dissipa comme
par enchantement. Je ne craignis plus de m'avouer vaincu, de me voir
humili, et de sentir le pied d'une femme se poser encore une fois sur
le dmon qui me possdait.

La premire fois que je revis Madeleine, et je me contraignis  la
revoir ds les premiers jours, elle reconnut en moi un tel changement
qu'elle en fut aussitt rassure. Je n'eus pas de peine  lui prouver
dans quelles intentions soumises je revenais  elle; elle les comprit au
premier coup d'oeil que nous changemes. Elle attendit encore un peu
pour s'assurer si vraiment ces intentions seraient solides; et ds
qu'elle m'eut vu persister et tenir bon devant certaines preuves
difficiles, elle quitta aussitt son attitude dfensive, et sembla ne
plus se souvenir de rien, ce qui, de toutes les manires de me
pardonner, tait la plus charitable et la seule qui lui ft permise.

A quelque temps de l, un jour que, le calme revenu, tout danger pass
et ne voyant plus grand inconvnient  lui parler du repentir qui ne me
quittait pas, je lui disais: Je vous ai fait bien du mal, et je
l'expie!--Assez, me dit-elle, ne parlons plus de cela: gurissez-vous
seulement, je vous y aiderai.

A partir de ce moment, Madeleine eut l'air de s'oublier pour ne plus
songer qu' moi. Avec un courage, avec une charit sans bornes, elle me
tolrait auprs d'elle, me surveillait, m'assistait de sa continuelle
prsence. Elle imaginait des moyens de me distraire, de m'tourdir, de
m'intresser  des occupations srieuses et de m'y fixer. On et dit
qu'elle se sentait  moiti responsable des sentiments qu'elle avait
fait natre, et qu'une sorte de devoir hroque lui conseillait de les
subir, lui recommandait surtout d'en chercher sans cesse la gurison.
Toujours calme, discrte, rsolue, devant des dangers qui en aucun cas
ne devaient l'atteindre, elle m'encourageait  la lutte, et quand elle
tait contente de moi, c'est--dire quand je m'tais bien bris le
coeur pour le forcer  battre plus doucement, alors elle m'en
rcompensait par des mots calmants qui me faisaient fondre en larmes, ou
par des consolations qui m'embrasaient. Elle vivait ainsi dans la
flamme,  l'abri de tout contact avec les sensations les plus brlantes,
pour ainsi dire enveloppe d'un vtement d'innocence et de loyaut qui
la rendait invulnrable aux ardeurs qui lui venaient de moi, comme aux
soupons qui pouvaient lui venir du monde.

Rien n'tait plus dlicieux, plus navrant et plus redoutable que cette
complicit singulire o Madeleine usait  mon profit des forces qui ne
me rendaient point la sant. Cela dura des mois, peut-tre une anne,
car j'entre ici dans une poque tellement confuse et agite, qu'il ne
m'en est rest que le sentiment assez vague d'un grand trouble qui
continuait, et qu'aucun accident notable ne mesurait plus.

Elle quitta Paris pour aller aux bains d'Allemagne.

J'entends que vous ne me suiviez pas, dit-elle. Il y aurait l mille
inconvnients pour vous et pour moi.

C'tait la premire fois que je la voyais s'occuper du soin de sa propre
sret. Huit jours aprs son dpart, je recevais d'elle une lettre
admirablement sage et bonne. Je ne lui rpondis point d'aprs sa prire.
Je vous tiendrai compagnie de loin, m'crivait-elle, autant que cela se
pourra. Et pendant tout le temps que dura son absence,  des
intervalles rguliers, elle mit la mme patience  m'crire; c'tait
ainsi qu'elle me rcompensait de mon obissance  ne pas la suivre. Elle
savait bien que l'ennui et la solitude taient de mauvais conseillers;
elle ne voulait pas me laisser seul avec son souvenir, sans intervenir
de temps en temps par un signe vident de sa prsence.

Je savais le jour de son retour. Je courus chez elle. Je fus reu par M.
de Nivres, que je ne rencontrais plus sans un vif dplaisir. J'tais
peut-tre parfaitement injuste  son gard, et j'aime  croire que rien
n'tait fond dans les suppositions dsobligeantes que j'avais faites;
mais je voyais le mari de madame de Nivres  travers des imaginations
peu lucides; et,  tort ou  raison, ces imaginations me le montraient
rserv, dfiant, presque hostile. Ils taient arrivs vers le matin.
Julie, mal portante et fatigue, dormait. Madame de Nivres ne pouvait
me recevoir. Elle parut au moment o j'coutais ces explications, et M.
de Nivres nous quitta aussitt.

Une ide subite me vint, et comme un conseil de prudence, en serrant la
main de cette femme vaillante  qui je faisais courir tant de risques:

J'aurais l'intention de voyager pendant quelque temps, lui dis-je,
aprs de courts remercments pour ses bonts. Qu'en dites-vous?

--Si vous croyez cela utile, faites-le, dit-elle en manifestant
seulement un peu de surprise.

--Utile! qui sait? Dans tous les cas, c'est  essayer.

--C'est peut-tre  essayer, reprit Madeleine assez gravement; mais
alors comment aurons-nous de nos nouvelles?

--Comment? mais par les mmes moyens, si vous y consentez.

--Oh! non, cela ne sera pas, cela ne peut pas tre. Vous crire
d'Allemagne  Paris, c'tait possible, mais de Paris... au hasard,
dit-elle, vous comprendrez bien que ce serait draisonnable.

Cette dure perspective d'tre pendant plusieurs mois absolument priv de
tout contact, mme indirect, avec Madeleine me fit d'abord hsiter. Une
autre rflexion me dcida pour l'preuve la plus radicale, et je lui
dis:

Soit; je n'entendrai plus parler de vous, sinon par Olivier, qui n'est
pas le plus exact des correspondants. Vous m'avez donn mille preuves de
gnrosit qui me font rougir. Je ne puis m'en montrer digne qu'en me
rsignant. Vous apprcierez ce que cet effort pourra me coter.

--Ainsi vous partez srieusement? reprit Madeleine, qui voulait en
douter encore.

--Demain, lui dis-je. Adieu!

--Allez! me dit-elle avec un froncement de sourcil qui lui donna tout 
coup une expression singulire, et que Dieu vous conseille!

Le lendemain, en effet, j'tais en voiture. Olivier, qui s'tait engag
sur l'honneur  m'crire, tint sa promesse aussi loyalement que son
incurable inertie le lui permettait. Je sus par lui l'tat de sant de
Madeleine. Madeleine apprit sans doute aussi qu'elle n'avait rien 
craindre pour la vie du voyageur; mais ce fut tout.

Je ne vous dirai rien de ce voyage, le plus magnifique et le moins
profitable que j'aie jamais fait. Il y a des lieux dans le monde o je
suis comme humili d'avoir promen des chagrins si ordinaires et vers
des larmes si peu viriles. Je me souviens d'un jour o je pleurais
sincrement, amrement, comme un enfant que les larmes ne font point
rougir, au bord d'une mer qui a vu des miracles, non pas divins, mais
humains. J'tais seul, les pieds dans le sable, assis sur des roches
vives o l'on voyait des boucles d'airain qui jadis avaient attach des
navires. Il n'y avait personne, ni sur cette plage abandonne par
l'histoire, ni en mer, o pas une voile ne passait. Un oiseau blanc
volait entre le ciel et l'eau, dessinant sa grle envergure sur le ciel
immuablement bleu et la reproduisant dans la mer calme. J'tais seul
pour reprsenter  cette heure-l, dans un lieu unique, la petitesse et
les grandeurs d'un homme vivant. Je jetai au vent le nom de Madeleine,
je le criai de toutes mes forces pour qu'il se rptt  l'infini dans
les rochers sonores du rivage; puis un sanglot me coupa la voix, et je
me demandai, la confusion dans le coeur, si les hommes d'il y a deux
mille ans, si intrpides, si grands et si forts, avaient aim autant que
nous!

J'avais annonc plusieurs mois d'absence: je revins au bout de quelques
semaines. Rien au monde ne m'aurait fait prolonger mon voyage un seul
jour de plus. Madeleine me croyait encore  quatre ou cinq cents lieues
d'elle, quand j'entrai, un soir, dans un salon o je savais la trouver.
Elle fit un mouvement de toute imprudence en m'apercevant. Fort peu de
gens connaissaient mon absence. On disparat si commodment dans ce
grand Paris, qu'un homme aurait le temps de faire le tour de la terre
avant qu'on se ft aperu de son dpart. Je saluai Madeleine comme si je
l'avais vue la veille. Au premier regard, elle comprit que je revenais 
elle puis, affam de la voir et le coeur intact.

Vous m'avez beaucoup inquite, me dit-elle.

Et elle poussa un soupir de soulagement. On et dit que mon retour, au
lieu de l'effrayer, la dbarrassait au contraire d'un souci plus amer
que tous les autres.

Elle reprit audacieusement sa tche crasante. Tous les moyens employs
pour me sauver (c'tait le seul mot dont elle se servt pour dfinir une
entreprise o il s'agissait en effet de mon salut et du sien), tous
taient mauvais, quand ils ne venaient pas directement de son appui.
Elle voulait seule intervenir dsormais dans ce dbat dont elle tait
cause.

Ce que j'ai fait, je le dferai! me dit-elle, un jour, dans un accs
de fier dfi pouss jusqu' la folie.

Tout son sang-froid l'avait abandonne. Elle commit des tourderies
sublimes et qui sentaient le dsespoir. Ce n'tait plus assez pour elle
d'assister  ma vie d'aussi prs que possible, de m'encourager si je
faiblissais, de me calmer lorsque je m'exasprais. Elle sentait que son
souvenir mme contenait des flammes; elle imagina de les teindre, en
veillant pour ainsi dire heure par heure sur mes penses les plus
secrtes. Il aurait fallu, pour cela, multiplier  l'infini des visites
qui dj se rptaient trop souvent. C'est alors qu'elle osa inventer
des moyens de me voir hors de sa maison. Elle y mit cette effrayante
effronterie qui n'est permise qu'aux femmes qui risquent leur honneur,
ou  la pure innocence. Bravement, elle me donna des rendez-vous. Le
lieu dsign tait dsert, quoique peu loign de son htel. Et ne
supposez pas qu'elle choist, pour ces expditions prilleuses, les
occasions frquentes o M. de Nivres s'absentait. Non, c'tait lui
prsent  Paris, au risque de le rencontrer, de se perdre, qu'elle
accourait  heure dite et presque toujours aussi matresse d'elle-mme,
aussi rsolue que si elle et tout sacrifi.

Son premier coup d'oeil tait un examen. Elle m'enveloppait de ce
large et clatant regard qui voulait sonder ma conscience et reconnatre
au fond de mon coeur les orages amasss ou dissips depuis la veille.
Son premier mot tait une question: Comment allez-vous? Ce
_Comment-allez-vous_? signifiait: tes-vous plus sage? Quelquefois je
lui rpondais par un demi-mensonge courageux qui ne la trompait gure,
mais qui alors veillait en elle des curiosits et des inquitudes d'un
autre genre. Elle prenait mon bras et nous marchions sous les arbres,
nous taisant par intervalles, ou causant avec le calme apparent de deux
amis qui se sont rencontrs par hasard. Elle me dvoilait, pendant ces
heures de douce et brlante treinte, elle me rvlait, comme autant de
merveilles, des trsors de dvouement, d'abngation, des ressources de
prvoyance presque gales aux profondeurs de sa charit. Elle
disciplinait ma vie mal rgle, ou plutt drgle et porte sans mesure
 tous les excs contraires du travail acharn ou de la pure inertie.
Elle gourmandait mes lchets, s'indignait de mes dfaillances et me
reprochait les invectives dont je m'accablais  plaisir, parce qu'elle y
voyait, disait-elle, les inquitudes d'un esprit mal quilibr et plus
perplexe encore qu'quitable. Si j'avais t capable de concevoir les
moindres ambitions un peu fortes, ce qu'elle me communiquait de vrai
courage aurait d les allumer en moi comme un incendie.

Je vous veux heureux, me disait-elle; si vous saviez avec quelle
ferveur je le dsire!

Elle hsitait ordinairement sur le mot d'avenir, qui cruellement nous
blessait par des avis, hlas! trop raisonnables. Quelle perspective,
quelle issue envisageait-elle au-del du lendemain qui bornait nos
rves? Aucune sans doute. Elle y substituait je ne sais quoi de vague et
de chimrique, comme ce dernier espoir qui reste aux gens qui n'esprent
plus.

Lorsqu'il lui arrivait de manquer  cette mission de presque tous les
jours, qu'elle accomplissait avec l'enthousiasme d'un mdecin qui se
dvoue, le lendemain elle m'en demandait pardon comme d'une faute. J'en
tais venu  ne plus savoir si je devais accepter ou non la douceur
d'une assistance aussi terrible. Je sentais se glisser en moi de telles
perfidies, que je ne discernais plus dans quelle mesure j'tais coupable
ou seulement malheureux. Malgr moi, j'ourdissais des plans abominables;
et chaque jour Madeleine,  son insu peut-tre, mettait le pied dans des
trahisons. Je n'en tais plus  ignorer qu'il n'y a pas de courage
au-dessus de certaines preuves, que la plus invincible vertu, mine 
toutes les minutes, court de grands risques, et que de toutes les
maladies, celle dont on entreprenait de me gurir tait certainement la
plus contagieuse.

M. de Nivres ayant brusquement quitt Paris, Madeleine me fit savoir
que nos promenades devraient tre suspendues. Nous les reprmes aussitt
aprs le retour de son mari, avec plus d'exaltation et de dcision. Ce
perptuel _me, me adsum qui feci_,--c'est moi, moi seule qui en suis
cause,--revenait sous toutes les formes dans des paroxysmes de
gnrosit qui m'accablaient de honte et de bonheur.

Elle arriva ainsi jusqu'au point le plus escarp d'une tentative o
jamais femme hroque ait pu parvenir sans se prcipiter. Elle s'y
maintint encore quelque temps intrpidement et sans trop de dfaillance,
comme un tre en possession de secours surnaturels, que le vertige a
priv de sens et que l'excs du danger retient au bord de l'abme, en
paralysant tout  coup sa raison. A ce moment, je vis qu'elle tait 
bout de force. Cette miraculeuse organisation se dtendit d'elle-mme.
Elle ne se plaignit pas, n'avoua rien qui pt trahir sa faiblesse. Se
reconnatre impuissante et dcourage, c'tait tout remettre aux mains
du hasard; et le hasard lui faisait peur comme de tous les auxiliaires
le plus incertain, le plus perfide et peut-tre le plus menaant. Se
dire puise, c'tait m'ouvrir son coeur  deux mains et me montrer le
mal incurable que j'y avais fait. Elle ne jeta pas un cri de dtresse.
Elle tomba pour ainsi dire de lassitude; ce fut le seul signe auquel je
reconnus qu'elle n'en pouvait plus.

Un jour je lui dis:

Vous m'avez guri, Madeleine, je ne vous aime plus.

Elle s'arrta court, devint horriblement ple, et hsita comme effraye
par une mchancet qui la blessait jusqu'au fond de l'me.

Oh! rassurez-vous, lui dis-je, le jour o cela serait.....

--Le jour o cela serait?..... reprit-elle, et la voix lui manquant,
elle fondit en larmes.

Le lendemain pourtant, elle revint. Je la vis descendre de voiture si
change, si abattue, que j'en fus pouvant.

Qu'avez-vous? lui dis-je en courant  sa rencontre, tant j'avais peur
qu'elle ne dfaillt au premier pas.

Elle se remit un peu, grce  de prodigieux efforts dont je ne fus pas
dupe, et me rpondit seulement:

Je suis bien fatigue.

Alors je fus pris d'un remords horrible.

Je suis un misrable sans coeur et sans honntet! m'criai-je. Je
n'ai pas su me sauver; vous venez  moi, et je vous perds! Madeleine,
je n'ai plus besoin de vous, je ne veux plus de secours, je ne veux plus
rien..... Je ne veux pas d'une assistance achete si cher et d'une
amiti que j'ai rendue trop lourde et qui vous tuerait. Que je souffre
ou non, cela me regarde. Mon soulagement viendra de moi; mes misres me
concernent, et quelle qu'en soit la fin, elle n'atteindra plus
personne.

Elle m'couta d'abord sans rpondre, comme rduite  cet tat de
faiblesse maladive ou de fragilit enfantine qui nous rend incapables de
comprendre certaines ides fortes et de nous rsoudre.

Sparons-nous, lui dis-je, pour tout  fait! Oui, sparons-nous, cela
vaudra mieux. Ne nous voyons plus, oublions-nous!... Paris nous dsunira
bien assez, sans que nous mettions entre nous des lieues de distance. Au
premier mot de vous qui m'apprendrait que vous avez besoin de moi, vous
me trouverez, je serai l. Autrement.....

--Autrement? dit-elle en se rveillant lentement de sa torpeur.

Elle mit quelques secondes  retourner dans son esprit ce mot qui nous
menaait tous les deux d'un adieu dfinitif. D'abord, il n'eut pas l'air
d'avoir un sens bien comprhensible.

C'est vrai, reprit-elle, je suis un bien mauvais soutien, n'est-ce pas!
un raisonneur fatiguant, un ami peut-tre inutile.....

Puis, elle eut l'air de chercher des issues diffrentes et des solutions
moins vigoureuses. Et comme j'attendais une rponse dans une anxit qui
m'touffait, elle fit le geste d'un malade puis qu'on tourmente en
l'entretenant d'affaires trop srieuses.

Pourquoi donc tes-vous venu, me dit-elle, me proposer des choses
impossibles?... Vous me perscutez  plaisir. Allez, mon ami,
allez-vous-en, je vous en prie. Je suis souffrante aujourd'hui. Je n'ai
pas le premier mot d'un bon conseil  vous donner. Vous savez mieux que
moi quelle chance vous offre un pareil parti. Celui que vous prendrez
sera le seul raisonnable: l'estime que je vous porte et l'amiti que
vous avez pour moi ne me permettent pas d'en douter.

Je la quittai boulevers, et je renonai bientt  des extrmits sans
retour, qui nous eussent spars pour toujours, quand ni l'un ni l'autre
nous n'en avions la volont. Seulement, je rglai ma conduite en vue
d'un dtachement lent, continu, qui pouvait peut-tre plus tard ramener
entre nous des accords plus tides et tout pacifier sans trop de
sacrifices. Je ne la menaai plus de ce mot d'oubli, trop dsespr pour
tre sincre, et qui l'et fait sourire de piti, si elle avait eu
elle-mme un peu de bon sens le jour o je le lui proposais comme un
moyen. Je continuai de vivre assez prs d'elle pour lui prouver que
j'adoptais un parti moins extrme, assez loin pour la laisser libre et
ne plus lui imposer des complicits dont je rougissais.

Que se passa-t-il alors dans l'esprit de Madeleine? Je vous en fais
juge. A peine affranchie de ce rle extraordinaire de confidente et de
sauveur, tout  coup elle se transforma. Son humeur, son maintien,
l'inaltrable douceur de son regard, la parfaite galit de ce caractre
compos d'or maniable et d'acier, c'est--dire d'indulgence et de pure
vertu; cette nature rsistante et sans duret, patiente, unie, toujours
dans l'quilibre d'un lac abrit, cette consolatrice ingnieuse, cette
bouche inpuisable en mots exquis, tout cela changea. Je vis paratre
alors un tre nouveau, bizarre, incohrent, inexplicable et fugace,
aigri, chagrin, blessant et ombrageux, comme si elle et t entoure de
piges, aujourd'hui que je me dvouais sans rserve au soin d'aplanir sa
vie et d'en carter l'ombre d'un souci. Quelquefois je la trouvais en
larmes. Elle les dvorait aussitt, passait la main sur ses yeux avec un
geste indicible d'indignation ou de dgot, et les essuyait, comme elle
aurait fait d'une souillure. Elle rougissait sans cause et semblait
prise au dpourvu dans la contemplation d'une ide mauvaise. Je la vis
se rapprocher de sa soeur plus troitement que jamais, sortir plus
souvent au bras de son pre, qui l'adorait, mais qui n'avait ni ses
gots ni tout  fait ses habitudes du monde. Un jour que j'allai chez
elle, et mes visites taient comptes:

Voulez-vous voir M. de Nivres? me dit-elle. Il est dans son cabinet,
je crois.

Elle sonna, fit appeler M. de Nivres, et le mit entre nous.

Elle fut extrmement gaie pendant cette visite, la premire peut-tre
que je lui eusse faite en attitude de crmonie. M. de Nivres se montra
plus souple, sans se dpartir d'une certaine rserve, qui devenait de
plus en plus vidente en devenant, je crois, plus systmatique. Elle
soutint presque  elle seule le poids d'une conversation qui menaait 
chaque instant de tomber et de nous laisser bants. Grce  ce tour de
force d'adresse et de volont, la comdie qui se jouait entre nous
arriva jusqu' la fin sans se dmentir, et rien ne parut qui la rendt
trop choquante. Elle rcapitula devant moi l'emploi des soires qui
devaient l'occuper pendant la semaine, et sans moi, bien entendu.

M'accompagnerez-vous ce soir? dit-elle  son mari.

--Vous me priez de faire une chose que je ne vous ai jamais refuse, je
crois, rpondit M. de Nivres assez froidement.

Elle me suivit jusqu' la porte de son boudoir, appuye au bras de son
mari, droite, assure sur ce ferme soutien. Je la saluai en rpondant
par un unisson parfait au ton cordial et froid de son adieu.

Pauvre et chre femme! me disais-je en m'en allant. Chre conscience o
j'ai fait entrer des terreurs!

Et, par un de ces retours qui dshonorent en un moment les meilleurs
lans, je pensai  ces statues accoudes sur un tai qui les met
d'aplomb et qui tomberaient sans ce point d'appui.




XIV


C'EST  cette poque que j'appris d'Augustin l'accomplissement d'un
projet que cet honnte coeur nourrissait et poursuivait depuis
longtemps; vous vous souvenez peut-tre qu'il me l'avait donn 
entendre.

Je continuais de voir Augustin, non pas  mes moments perdus; je le
cherchais au contraire, et le trouvais  mes ordres chaque fois, et
c'tait souvent, que je me sentais un plus grand besoin de me retremper
dans des eaux plus saines. Il n'avait point  me donner des conseils
meilleurs, ni des consolations plus efficaces. Je ne lui parlais jamais
de moi, quoique mon goste chagrin transpirt dans toutes mes paroles,
mais sa vie mme tait un exemple plus fortifiant que beaucoup de
leons. Quand j'tais bien las, bien dcourag, bien humili d'une
lchet nouvelle, je venais  lui, je le regardais vivre, comme on va
prendre l'ide de la force physique en assistant  des assauts de
lutteurs. Il n'tait pas heureux. Le succs n'avait encore rcompens ce
rigide et laborieux courage que par de maigres faveurs; mais il pouvait
du moins avouer ses dfaillances, et les difficults qui l'exeraient 
des luttes si vives n'taient pas de celles dont on rougit.

J'appris un jour qu'il n'tait plus seul.

Augustin me fit part de cette nouvelle, qui, pour beaucoup de raisons,
avait la gravit d'un secret, pendant une longue nuit d'entretien qu'il
passa tout entire  mon chevet. Je me souviens que c'tait vers la fin
de l'hiver: les nuits taient encore longues et froides, et l'ennui de
retourner chez lui si tard l'avait dcid  attendre le jour dans ma
chambre. Olivier vint nous interrompre au milieu de la nuit. Il rentrait
du bal; il en rapportait dans ses habits comme une odeur de luxe, de
bouquets de femmes et de plaisirs; et sur son visage, un peu fatigu par
les veilles, il y avait des lueurs de fte et comme une pleur mue qui
lui donnaient une lgance infiniment sduisante. Je me souviens que je
l'examinai pendant le court moment qu'il resta debout prs d'Augustin,
achevant un cigare et comptant des louis qu'il avait gagns entre deux
valses; et j'ai peut-tre tort de vous avouer que le contraste de la
tenue, de la mise et de la roideur un peu scolastique d'Augustin
m'attrista par des cts presque vulgaires. Je me rappelais ce
qu'Olivier m'avait dit des gens qui n'ont que le travail et la volont
pour tout patrimoine, et derrire le spectacle incontestablement beau de
l'hrosme dploy par un homme qui veut, j'apercevais des mdiocrits
d'existence qui, malgr moi, me faisaient frmir. Heureusement pour lui,
Augustin sentait peu ces diffrences, et l'ambition qu'il avait
d'arriver  des positions leves ne devait jamais se compliquer de
l'ambition, nulle pour lui, de s'habiller, de vivre et de respirer les
lgances de la vie comme Olivier.

Olivier parti, Augustin se remit  m'entretenir de sa situation. C'tait
la premire fois qu'il me faisait des confidences aussi larges. Il ne me
disait point quelle tait la personne qu'il appelait dornavant sa
compagne et le but de sa vie, en attendant d'autres devoirs que l'avenir
lui faisait envisager, et auxquels il souriait d'avance avec convoitise.
Il commena mme en termes si vagues que je ne compris pas d'abord
quelle tait exactement la nature de ces liens qui le rendaient  la
fois si prcis dans ses esprances et si maritalement heureux.

Je suis seul, me disait-il, seul au monde, de toute une famille que la
misre, le malheur, des morts prmatures, ont disperse ou dtruite. Il
ne me reste que des parents loigns qui n'habitent pas la France et qui
sont Dieu sait o. Votre Olivier, dans une situation semblable,
attendrait un jour un hritage; il l'escompterait d'avance sur la
garantie de sa bonne toile, et l'hritage arriverait  heure fixe. Moi,
je n'attends rien, et je fais sagement. Bref, je n'avais besoin de
personne pour un consentement qui aurait soulev peut-tre quelques
difficults. J'ai rflchi, j'ai calcul les chances, les charges, j'ai
bien pes toutes les responsabilits, j'ai prvu les inconvnients, et
toute chose en a, mme le bonheur; je me suis tt le pouls pour savoir
si ma bonne sant, si mon courage suffiraient aussi bien  deux, un jour
 trois, peut-tre  plusieurs; je n'ai pas cru payer trop cher, au prix
de quelques efforts de plus, la tranquillit, la joie, la plnitude de
mon avenir, et je me suis dcid.

--Vous tes donc mari? lui dis-je, comprenant enfin qu'il s'agissait
d'une liaison srieuse et dfinitive.

--Mais sans doute. Croyez-vous donc que je vous parlais de ma matresse?
Mon cher ami, je n'ai ni assez de temps, ni assez d'argent, ni assez
d'esprit pour suffire aux dpenses de pareilles liaisons. D'ailleurs,
avec la manie que vous me connaissez de prendre tout au srieux, je les
considre comme des mariages aussi coteux que les autres, moins
satisfaisants, mme quand ils sont plus heureux, et souvent plus
difficiles  rompre, ce qui prouve une fois de plus combien nous aimons
les cercles vicieux. Beaucoup de gens se lient pour viter le mariage,
qui devraient au contraire se marier pour briser des chanes. Je
redoutais beaucoup ce pige, o je me savais trop enclin  tomber, et
j'ai pris, vous le voyez, le bon parti. J'ai tabli ma femme  la
campagne, tout prs de Paris,--pauvrement, je dois vous le dire,
ajouta-t-il en ayant l'air de comparer son intrieur avec le mien, qui
cependant tait trs modeste,--et un peu tristement, je le crains pour
elle. Aussi j'ose  peine vous inviter  venir nous voir.

--Quand vous voudrez, lui dis-je en lui serrant tendrement la main,
aussitt que vous consentirez  prsenter un de vos plus anciens amis et
des meilleurs  madame..., j'allais dire son nom.

--J'ai chang de nom, me dit-il en m'interrompant. J'ai demand une
autorisation qui me permt de prendre le nom de ma mre, une femme
excellente et respectable dont le souvenir, car je l'ai perdue trop tt,
vaut mieux que celui de mon pre,  qui je dois seulement l'accident de
ma naissance.

Je n'avais jamais song  m'informer si Augustin avait une famille, tant
il avait les allures d'un orphelin, c'est--dire l'air indpendant et
abandonn, en d'autres termes, le caractre de la vie individuelle, sans
origines, ni liens, ni devoirs, ni douceurs. Il rougit lgrement en
prononant le mot d'accident de naissance, et je compris qu'il tait
encore plus qu'orphelin.

Il reprit et me dit:

Je vous prierai, jusqu' nouvel ordre, de ne pas m'amener votre ami
Olivier. Il ne rencontrerait chez moi rien de ce qui lui plat, sinon
une femme trs bonne et parfaitement dvoue, qui me remercie chaque
jour de l'avoir pouse, qui voit, grce  moi, l'avenir tout en rose,
qui n'aura d'autre ambition que de me savoir heureux d'abord, et qui
aimera mes succs le jour o je lui en aurai fait goter.

Le jour se levait, qu'Augustin, dont ce fut assurment le plus long
discours, parlait encore; et  peine le premier crpuscule eut-il fait
plir la lampe et rendu les objets visibles, qu'il alla vers la fentre
se baigner le visage  l'air glac du matin. Je voyais sa figure
anguleuse et blme se dessiner comme un masque souffrant sur le champ du
ciel, mal clair de lueurs incertaines. Il tait vtu de couleurs
sombres; toute sa personne avait cet air rduit, comprim, pour ainsi
dire diminu, des gens qui travaillent beaucoup sans agir, et quoiqu'il
ft au-dessus de toute fatigue, il allongeait ses mains maigres et
s'tirait les bras comme un ouvrier qui s'est assoupi entre deux tches
et qui se rveille au chant du coq.

Dormez, me dit-il. J'ai trop abus de votre complaisance  m'couter.
Laissez-moi seulement ici pour une heure encore.

Et il se mit  ma table  prparer un travail qui devait tre achev le
matin mme.

Je ne l'entendis point sortir de ma chambre. Il se droba sans bruit, au
point qu'en m'veillant, je crus avoir rv toute une histoire austre
et touchante dont la moralit s'adressait  moi.

Dans la matine il revint.

Je suis libre aujourd'hui, me dit-il d'un air rayonnant, et j'en
profite pour aller chez moi. Le temps est fort laid: vous sentez-vous de
force  m'accompagner?

Il y avait plusieurs jours que je n'avais vu Madeleine. Tout cart entre
des rencontres qui n'amenaient plus que des malentendus blessants ou des
susceptibilits dsolantes me paraissant une occasion bonne  saisir:

Je n'ai rien qui me retienne  Paris aujourd'hui, dis-je  Augustin, et
je suis  vous.

Il habitait une maison isole sur la limite d'un village, mais aussi
prs que possible des champs. La maison tait fort exigu, garnie de
volets verts et d'espaliers disposs entre les fentres, le tout propre,
simple, modeste comme le matre lui-mme, avec cette absence de
bien-tre qui n'aurait rien fait prjuger chez Augustin garon, mais
qui, dans son mnage, annonait immdiatement la gne. Sa femme tait,
comme il me l'avait dit, une trs agrable jeune femme; je fus mme
tonn de la trouver beaucoup plus jolie que je ne l'avais suppos
d'aprs les opinions systmatiques d'Augustin sur les agrments
extrieurs des choses. Elle sauta avec une surprise joyeuse au cou de
son mari, qu'elle n'attendait pas ce jour-l, et me fit, dans ces formes
gracieuses et timides d'une personne prise au dpourvu, les honneurs de
son petit jardin, o les jacinthes commenaient  peine  fleurir.

Il faisait froid. Je n'tais pas gai. Je ne sais quelle tristesse
empreinte dans les lieux, dans la saison, la pauvret manifeste de ce
que je voyais, la prvision de ce qu'on ne voyait pas, la difficult
mme d'occuper cette longue journe pluvieuse, dans un milieu si peu
fait pour nous mettre  l'aise, tout m'enveloppait d'une atmosphre de
glace. Je me souviens qu'on voyait des fentres deux grands moulins 
vent qui dpassaient les murs de clture, et dont les ailes grises,
rayes de baguettes sombres, tournaient sans cesse devant les yeux avec
une monotonie de mouvement assoupissante. Augustin s'occupa lui-mme
d'une foule de soins domestiques et de dtails de mnage, d'o je
conclus que sa femme tait peu servie, peut-tre pas servie du tout, et
que la femme et le mari faisaient au moins beaucoup de choses de leurs
propres mains. Il s'inquita des besoins de la maison pour le lendemain,
pour les jours suivants. Tu sais, disait-il  sa femme, que je ne
reviendrai pas avant dimanche. Il donna un coup d'oeil au bcher: la
provision de bois coupe tait puise. Je vous demande un quart
d'heure, me dit-il. Il ta sa redingote, prit une scie et se mit 
l'ouvrage. Je lui proposai de l'aider; il accepta l'aide que je lui
offrais, et me dit simplement: Volontiers, mon cher ami,  nous deux
nous irons plus vite. Je mis mon amour-propre  ce travail, dans lequel
j'tais fort maladroit. Au bout de cinq minutes, j'tais extnu, mais
il n'en parut rien, et je donnais le dernier coup de scie quand Augustin
lui-mme s'arrta. J'ai accompli de plus grands devoirs dans ma vie, je
n'en connais pas qui m'aient fait prouver plus de vrai plaisir. Ce
petit effort musculaire m'apprit ce que peut la conscience, exerce dans
l'ordre des actes moraux, en se roidissant.

Dans la soire, il se fit une embellie qui nous permit de sortir. Un
sentier glissant, perc dans le taillis, conduisait jusqu' de grands
bois qui couronnaient une partie de l'horizon de leurs sombres couleurs
d'hiver. A l'oppos, et dans les brumes gristres, on apercevait la
masse immense, compacte, tendue en cercle entre des collines, de la
ville entasse et fumeuse, agrandie encore d'une partie de ses
faubourgs. Sur toutes les routes qui sillonnaient le pays et se
dirigeaient vers ce grand centre comme les rayons d'une roue au mme
sommet, on entendait tinter des colliers de chevaux, rouler des chariots
lourds, claquer des fouets et retentir des voix brutales. C'tait la
vilaine limite o l'on commence, par la laideur de la banlieue, 
entrer dans l'activit du tourbillon de Paris.

Tout ce que vous voyez l n'est pas beau, me disait Augustin; que
voulez-vous? il ne faut pas considrer ceci comme un sjour d'agrment,
mais seulement comme un lieu d'attente.

Nous revnmes  la nuit, les ncessits de sa position le rappelant le
soir mme. Il nous fallut gagner  pied, par des routes embourbes, le
lieu de la station de la voiture publique qui devait nous ramener 
Paris. Chemin faisant, Augustin m'entretenait encore de ses esprances;
il disait ma femme avec un air de possession tranquille et assure qui
me faisait oublier toutes les durets de sa carrire, et me reprsentait
la plus parfaite expression du bonheur.

Je le conduisis, non pas  son appartement, situ dans cette partie de
Paris qu'il appelait le quartier des livres, mais  l'htel mme du
personnage dont il tait, je vous l'ai dit, le secrtaire. Il sonna en
homme accoutum  se considrer l comme un peu chez lui, et, quand je
le vis s'engager dans la cour somptueuse, monter lentement le perron et
disparatre dans une antichambre de petit palais, mieux que jamais je
compris pourquoi ce maigre jeune homme aux airs modestes et rsolus ne
serait en aucun cas le valet de personne, et j'eus le sentiment net de
sa destine.

Je rentrai, moins attrist encore des plaies secrtes que je venais de
toucher du doigt qu'humili vis--vis de moi-mme de mon impuissance 
en rien conclure de pratique. Je trouvai Olivier qui m'attendait; il
tait las et ennuy.

Je reviens de chez Augustin, lui dis-je.

Il examina mes vtements tachs de boue, et comme il avait l'air de ne
pas comprendre de quel lieu je pouvais sortir en pareil tat:

Augustin est mari, lui dis-je.

--Mari! reprit Olivier, lui!

--Et pourquoi non?

--Cela devait tre. Un pareil homme devait infailliblement commencer par
l. As-tu remarqu, continua-t-il srieusement, qu'il y a deux
catgories d'hommes qui ont la rage de se marier de bonne heure, quoique
leur situation les mette dans l'impossibilit certaine soit de vivre
avec leurs femmes, soit de les faire vivre? Ce sont les marins et les
gens qui n'ont pas le sou. Et madame Augustin? reprit-il.

--Sa femme, qui ne s'appelle point madame Augustin, habite la campagne.
Il a bien voulu me prsenter  elle aujourd'hui.

Et je le mis en quelques mots au courant de ce qu'il me convenait de lui
faire connatre de la vie domestique d'Augustin.

Ainsi tu as vu des choses qui t'ont difi?

Cette rsistance  se laisser toucher par un tel exemple de courageuse
probit me dplut, et je ne lui rpondis pas.

Soit, reprit Olivier avec l'impertinence amre qu'il avait dans ses
moments de mauvaise humeur; mais qu'avez-vous pu faire entre ces quatre
murs?

--Nous avons sci du bois, lui dis-je en lui montrant nettement que je
ne plaisantais pas.

--Tu as froid, reprit Olivier en se levant pour me quitter, tu as
pitin sous la pluie, tes habits mouills transpirent les odieuses
rigueurs de la vie ncessiteuse et de l'hiver, tu reviens tout imbib de
stocisme, de misre et d'orgueil: attendons  demain pour causer plus
raisonnablement.

Je le laissai sortir sans lui dire un mot de plus, et je l'entendis qui
fermait la porte avec impatience. Je crus comprendre qu'il avait sans
doute des ennuis particuliers qui le rendaient injuste, et ces ennuis,
si je n'en connaissais pas l'objet positif, je pouvais du moins en
deviner la nature. J'imaginai des aventures nouvelles ou des accidents
dans une liaison dj bien ancienne, et dont la dure tait d'ailleurs
peu probable. Je savais la facilit qu'il avait  se dtacher des choses
et l'impatience maladive qui le portait au contraire  se prcipiter
vers les nouveauts. Entre ces deux hypothses d'une rupture ou d'une
inconstance, je m'arrtai donc plus volontiers  la seconde. J'tais en
veine d'indulgence; ma visite  Augustin m'avait mis, je puis le dire,
en humeur de mansutude. Aussi ds le lendemain matin j'entrai chez
Olivier. Il dormait ou feignait de dormir.

Qu'as-tu? lui dis-je en lui prenant la main comme  un ami dont on veut
briser les bouderies.

--Rien, me dit-il en me montrant son visage fatigu par une nuit
d'insomnie ou de rves pnibles.

--Tu t'ennuies?

--Toujours.

--Et qu'est-ce qui t'ennuie?

--Tout, rpondit-il avec la plus vidente sincrit. J'arrive 
dtester tout le monde, et moi plus que personne.

Il tait en disposition de se taire, et je sentis que toute question
n'amnerait que des faux-fuyants, et l'irriterait encore sans me
satisfaire.

Je croyais, lui dis-je, que tu avais quelques causes accidentelles de
soucis ou d'embarras, et je venais mettre  ta disposition mes services
ou mes avis.

Il sourit  ce dernier mot, qui lui parut en effet drisoire, tant les
avis que nous nous tions mutuellement donns avaient peu servi jusqu'
prsent.

Si tu consens  me rendre un service, je le veux bien, reprit-il. Tu le
peux sans beaucoup de peine. Il suffit pour cela d'aller chez Madeleine,
et de rparer de ton mieux une sottise que j'ai faite hier en me
montrant dans un lieu public o Madeleine et Julie se trouvaient avec
mon oncle. Je n'tais pas seul. Il est possible qu'on m'ait vu, car
Julie a des yeux qui me trouveraient l o je ne suis pas. Je te serais
trs oblig de t'assurer du fait en les questionnant l'une et l'autre
adroitement. Si ce que je crains avait eu lieu, imagine alors une
explication vraisemblable et qui ne compromette personne en supposant 
celle que j'accompagnais un nom, des relations, des habitudes, un monde
enfin qui la recommande, mais dont ni mon cher cousin ni Madeleine ne
puissent vrifier l'exactitude, si par hasard l'envie leur en venait.

Le soir mme, je vis madame de Nivres. C'tait un de ses vendredis,
jour de visites. Je me donnai pour occupation de remplir uniquement la
mission d'Olivier. Son nom ne fut pas prononc. Je n'appris donc rien de
positif. Julie tait un peu souffrante. Elle avait eu la veille au soir
un accs de fivre lger dont il lui restait encore une suite de
faiblesse et d'agitation nerveuse. Je dois vous dire ici que depuis
longtemps l'tat de Julie m'inquitait. J'avais fais  son sujet
beaucoup de rflexions que j'ai passes sous silence, parce que le souci
de cette petite personne, si vritable que ft mon affection pour elle,
disparaissait, je vous l'avoue, dans le mouvement goste de mes propres
soucis.

Vous vous souvenez peut-tre qu'un soir,  la veille mme de son
mariage, en m'entretenant avec solennit de ce qu'elle appelait ses
dernires volonts de jeune fille, Madeleine avait introduit le nom de
Julie et l'avait rapproch du mien dans des esprances communes dont le
sens tait clair. Depuis lors, soit  Nivres, soit  Paris, elle avait
renouvel la mme insinuation sans que ni Julie ni moi nous eussions
l'air de l'accueillir. Un jour entre autres et devant son pre, qui
souriait doucement de ces ingnieux enfantillages, elle prit le bras de
sa soeur, le passa au mien, et nous considra ainsi avec l'expression
d'une joie vritable. Elle nous maintint devant elle dans cette attitude
qui m'embarrassait extrmement, et qui ne paraissait pas non plus du
got de Julie; puis, sans deviner qu'il y et entre sa soeur et moi
plus d'un obstacle dj form qui djouait ses projets d'union, elle
prit Julie dans ses bras, comme aurait fait une mre, l'embrassa
tendrement, longuement, et lui dit: Ne nous quittons pas, ma chre
petite soeur; puissions-nous ne jamais nous quitter!

Depuis, et cela datait du jour o l'attention de Madeleine avait pu
s'veiller sur le vritable tat de mes sentiments, pas un mot n'avait
t dit sur ce sujet, et jamais le plus lger signe ne m'avait appris
que Madeleine y pensait encore. Au contraire, si le hasard faisait
natre l'ide d'un projet qui sans contredit l'avait autrefois occupe,
elle semblait l'avoir entirement oubli ou ne l'avoir jamais eu.
Quelquefois seulement, elle regardait Julie d'un air plus tendre ou plus
attrist. J'en concluais qu'elle achevait de briser des esprances
devenues impossibles, et que l'avenir de sa soeur, arrt un moment
d'aprs des combinaisons chimriques, l'inquitait aujourd'hui comme une
difficult  examiner de nouveau.

Quant  Julie, elle n'avait pas eu  revenir de si loin. Ses sentiments,
dtermins ds l'origine et invariablement attachs au mme objet,
n'avaient pas flchi. Seulement les susceptibilits dont se plaignait
Olivier s'accusaient tous les jours davantage, et concidaient
invariablement avec une absence trop longue, un mot trop vif, un air
plus distrait de son cousin. Sa sant s'altrait. Elle avait les fierts
de sa soeur, qui l'empchaient de se plaindre; mais elle ne possdait
pas ce don merveilleux d'tre secourable  ceux qui la blessaient, qui
des martyres de Madeleine devait faire des dvouements. On et dit que
l'intrt de qui que ce ft lui faisait injure, except celui
d'Olivier, qui, de tous les intrts qu'elle pouvait attendre, tait le
plus rare. Elle et plutt accept l'impitoyable ddain de celui-ci que
de se soumettre  des pitis qui l'offensaient. Son caractre ombrageux
 l'excs prenait de jour en jour des angles plus vifs, son visage des
airs plus impntrables, et toute sa personne un caractre mieux dessin
d'enttement et d'obstination dans une ide fixe. Elle parlait de moins
en moins; ses yeux, qui n'interrogeaient presque plus, pour viter plus
que jamais de rpondre, semblaient avoir repli la seule flamme un peu
vivante qui les mlait  la pense des autres.

Je ne suis pas contente de la sant de Julie, m'avait dit Madeleine
bien souvent. Elle est dcidment mal portante, et d'un caractre  se
dplaire partout, mme avec ceux qu'elle aime le plus. Dieu sait
pourtant que ce n'est pas la force de s'attacher aux gens qui lui
manque!

A une autre poque, Madeleine ne m'aurait certainement pas parl de sa
soeur en de pareils termes. De plus, cette ide de tendresse excessive
et ces qualits affectueuses mises en relief par Madeleine ne
s'accordaient pas trs bien avec la froideur des enveloppes qui
rendaient les abords de Julie si glacs.

J'en tais l de mes conjectures quand plusieurs incidents que je ne
vous dis pas m'ouvrirent tout  fait les yeux. La dmarche dont me
chargeait Olivier avait donc pour moi la signification la plus grave,
bien qu'il ne m'en et rvl que la moiti, comme on fait avec un
agent diplomatique qu'on ne veut pas mettre  fond dans ses secrets. Je
m'informai avec un soin particulier de l'origine et de l'heure de
l'indisposition subite de Julie. Ce que j'en appris s'accordait
exactement avec les renseignements donns par Olivier. Madeleine tait
imperturbablement matresse de ses rponses, et parlait de la fivre de
sa soeur comme un mdecin du corps en et parl.

Je rentrai fort tard, et je trouvai Olivier debout et qui m'attendait.

Eh bien? me dit-il vivement, comme si son impatience avait tout  coup
grandi pendant la dure de ma visite.

--Je n'ai rien appris, lui dis-je. Tout ce que je sais, c'est que Julie
est revenue hier du concert avec la fivre, que la fivre continue, et
qu'elle est malade.

--L'as-tu vue? me demanda Olivier.

--Non, lui dis-je en faisant un mensonge dont j'avais besoin pour
l'intresser un peu plus  l'indisposition, d'ailleurs trs lgre, de
Julie.

Il fit un mouvement de colre: J'en tais certain, dit-il; elle m'a vu!

--Je le crains, lui dis-je.

Il fit une ou deux fois le tour de sa chambre en marchant trs vite;
puis il s'arrta, frappa du pied en jurant:

Eh bien! tant pis! s'cria-t-il, tant pis pour elle! Je suis libre, et
je fais ce qui me plat.

Je connaissais toutes les nuances de l'esprit d'Olivier; il tait rare
que le dpit montt chez lui jusqu' l'exaspration de la colre. Je ne
craignis donc point de me tromper en abordant une question o le coeur
d'une honnte fille se trouvait engag.

Olivier, lui dis-je, que se passe-t-il entre Julie et toi?

--Il se passe que Julie est amoureuse de moi, mon cher, et que je ne
l'aime pas.

--Je le savais, repris-je, et par intrt pour vous deux.....

--Je te remercie. Tu n'as pas  te tourmenter pour moi d'une chose que
je n'ai point voulue, que je n'ai ni encourage, ni accueillie, qui ne
m'atteindra jamais, et qui m'est indiffrente comme , dit-il en
secouant en l'air la cendre de son cigare. Quant  Julie, je te permets
de la plaindre, car elle s'entte dans une ide folle..... Elle fait son
malheur  plaisir.

Il tait exaspr, parlait trs haut, et pour la premire fois peut-tre
de sa vie mettait des hyperboles l o sans cesse il employait des
diminutifs de mots ou d'ides.

Que veux-tu que j'y fasse aprs tout? continua-t-il. C'est une
situation absurde; il y a d'autres situations qui le sont au moins
autant que celle-ci.

--Ne parlons pas de moi, lui dis-je en lui faisant comprendre que mes
propres affaires n'taient point en jeu, et que rcriminer n'tait pas
se donner raison.

--Soit; c'est  celui qui se trouve en peine de s'en tirer, sans prendre
exemple sur autrui ni consulter personne. Eh bien! moi, je n'ai qu'un
moyen d'en sortir, c'est de dire non, non, toujours non!

--Ce qui ne remdiera  rien, car tu dis non depuis que je te connais,
et depuis que je connais Julie, elle veut tre ta femme.

Ce dernier mot lui fit faire un soubresaut de vritable terreur; puis il
partit d'un clat de rire, dont Julie serait morte, si elle l'et
entendu.

Ma femme! reprit-il avec une expression d'inconcevable mpris pour une
ide qui lui semblait de la dmence. Moi! le mari de Julie! Ah ! mais
tu ne me connais donc pas, Dominique, pas plus que si nous nous tions
rencontrs depuis une heure? D'abord je vais te dire pourquoi je
n'pouserai jamais Julie, et puis je te dirai pourquoi je n'pouserai
jamais qui que ce soit. Julie est ma cousine, ce qui est peut-tre une
raison pour qu'elle me plaise un peu moins qu'une autre. Je l'ai
toujours connue. Nous avons pour ainsi dire dormi dans le mme berceau.
Il y a des gens que cette quasi-fraternit pourrait sduire. Moi, cette
seule pense d'pouser quelqu'un que j'ai vue poupe me parat comique
comme l'ide d'accoupler deux joujoux. Elle est jolie, elle n'est pas
sotte, elle a toutes les qualits que tu voudras. M'adorant quand mme,
et Dieu sait si je me rends adorable! elle sera d'une constance  toute
preuve; je serai son culte, elle sera la meilleure des femmes. Une fois
satisfaite, elle en sera la plus douce; heureuse, elle en deviendra la
plus charmante..... Je n'aime pas Julie! je ne l'aime pas, je ne la
veux pas. Si cela continue, je la harai, dit-il en s'exasprant de
nouveau. Je la rendrais malheureuse d'ailleurs, horriblement
malheureuse; le beau profit! Le lendemain de mes noces, elle serait
jalouse, elle aurait tort. Six mois aprs, elle aurait raison. Je la
planterais l, je serais impitoyable; je me connais, et j'en suis sr.
Si cela dure, je m'en irai; je fuirai plutt au bout du monde. Ah! l'on
veut s'emparer de moi! On me surveille, on m'pie, on dcouvre que j'ai
des matresses, et ma future femme est mon espion!

--Tu draisonnes, Olivier, lui dis-je en l'interrompant brusquement.
Personne n'pie tes dmarches. Personne ne conspire avec la pauvre Julie
pour s'emparer de ta volont et la lui amener pieds et poings lis. Tu
veux parler de moi, n'est-ce pas? Eh bien! je n'ai form qu'un voeu,
c'est que Julie et toi vous vous entendissiez un jour; j'y voyais pour
elle un bonheur certain, et pour toi des chances que je ne vois nulle
part ailleurs.

--Un bonheur certain pour Julie, pour moi des chances uniques! 
merveille! Si cela pouvait tre, tes conclusions seraient mon salut. Eh
bien! je te dclare encore une fois que tu te fais l'instrument du
malheur de Julie, et que, pour lui pargner un mcompte, tu me rendrais
un lche criminel, et tu la tuerais. Je ne l'aime pas, est-ce assez
clair? Tu sais ce qu'on entend par aimer ou ne pas aimer; tu sais bien
que les deux contraires ont la mme nergie, la mme impuissance  se
gouverner. Essaye donc d'oublier Madeleine; moi, j'essayerai d'adorer
Julie; nous verrons lequel de nous deux y russira le plus tt.
Retourne-moi le coeur sens dessus dessous, aie la curiosit d'y
fouiller, ouvre-moi les veines, et si tu y trouves la moindre pulsation
qui ressemble  de la sympathie, le moindre rudiment dont on puisse dire
un jour: Ceci sera de l'amour! conduis-moi droit  ta Julie, et je
l'pouse, sinon ne me parle plus de cette enfant qui m'est insupportable
et.....

Il s'arrta; non pas qu'il ft  bout d'arguments, car il les
choisissait au hasard dans un arsenal inpuisable, mais comme s'il et
t calm subitement par un retour instantan sur lui-mme. Rien
n'galait chez Olivier la peur de se montrer ridicule, le soin de ne
dire ni trop ni trop peu, le sens rigoureux des mesures. Il s'aperut,
en s'coutant, que depuis un quart d'heure il divaguait.

Ma parole d'honneur, s'cria-t-il, tu me rends imbcile, tu me fais
perdre la tte. Tu es l devant moi avec le sang-froid d'un confident de
thtre, et j'ai l'air de te donner le spectacle d'une farce tragique.

Puis il alla s'asseoir dans un fauteuil; il y prit la pose naturelle
d'un homme qui s'apprte non plus  prorer, mais  discourir sur des
ides lgres, et changeant de ton aussi vite et aussi compltement
qu'il avait chang d'allures, les yeux un peu clignotants, le sourire
aux lvres, il continua:

Il est possible qu'un jour je me marie. Je ne le crois pas, mais pour
parler sagement, je te dirai, si tu veux, que l'avenir permet de tout
admettre; on a vu des conversions plus tonnantes. Je cours aprs
quelque chose que je ne trouve pas. Si jamais ce quelque chose se
montrait  moi dans les formes qui me sduisent, orn d'un nom qui forme
une alliance agrable avec le mien, quelle que soit d'ailleurs la
fortune, il pourrait arriver que je fisse une folie, car dans tous les
cas c'en serait une; mais celle-ci du moins serait de mon choix, de mon
got, et ne m'aurait t inspire que par ma fantaisie. Pour le moment,
j'entends vivre  ma guise. Toute la question est l: trouver ce qui
convient  sa nature et ne copier le bonheur de personne. Si nous nous
proposions mutuellement de changer de rle, tu ne voudrais jamais de mon
personnage, et je serais encore plus embarrass du tien. Quoi que tu en
dises, tu aimes les romans, les imbroglios, les situations scabreuses;
tu as juste assez de force pour friser les difficults sans avaries,
assez de faiblesse pour en savourer dlicatement les transes. Tu te
donnes  toi-mme toutes les motions extrmes, depuis la peur d'tre un
malhonnte homme jusqu'au plaisir orgueilleux de te sentir quasiment un
hros. Ta vie est trace, je la vois d'ici; tu iras jusqu'au bout, tu
mneras ton aventure aussi loin qu'on peut aller sans commettre une
sclratesse, tu caresseras cette ide dlicieuse de te sentir  deux
doigts d'une faute et de l'viter. Veux-tu que je te dise tout?
Madeleine un jour tombera dans tes bras en te demandant grce; tu auras
la joie sans pareille de voir une sainte crature s'vanouir de
lassitude  tes pieds; tu l'pargneras, j'en suis sr, et tu t'en iras,
la mort dans l'me, pleurer sa perte pendant des annes.

--Olivier, lui dis-je, Olivier, tais-toi par respect pour Madeleine, si
ce n'est par piti pour moi.

--J'ai fini, me dit-il sans aucune motion; ce que je te dis n'est point
un reproche, ni une menace, ni une prophtie, car il dpend de toi de me
donner tort. Je veux seulement te montrer en quoi nous diffrons et te
convaincre que la raison n'est d'aucun ct. J'aime  voir trs clair
dans ma vie: j'ai toujours su, dans des circonstances pareilles, et ce
qu'on risquait et ce que je risquais moi-mme. De part et d'autre
heureusement, on ne risquait rien de trs prcieux. J'aime les choses
qui se dcident promptement et se dnouent de mme. Le bonheur, le vrai
bonheur, est un mot de lgende. Le paradis de ce monde s'est referm sur
les pas de nos premiers parents; voil quarante-cinq mille ans qu'on se
contente ici-bas de demi-perfections, de demi-bonheurs et de
demi-moyens. Je suis dans la vrit des apptits et des joies de mes
semblables. Je suis modeste, profondment humili de n'tre qu'un homme,
mais je m'y rsigne. Sais-tu quel est mon plus grand souci? c'est de
tuer l'ennui. Celui qui rendrait ce service  l'humanit serait le vrai
destructeur des monstres. Le vulgaire et l'ennuyeux! toute la mythologie
des paens grossiers n'a rien imagin de plus subtil et de plus
effrayant. Ils se ressemblent beaucoup, en ce que l'un et l'autre ils
sont laids, plats et ples, quoique multiformes, et qu'ils donnent de la
vie des ides  vous en dgoter ds le premier jour o l'on y met le
pied. De plus, ils sont insparables, et c'est un couple hideux que tout
le monde ne voit pas. Malheur  ceux qui les aperoivent trop jeunes!
Moi, je les ai toujours connus. Ils taient au collge, et c'est l
peut-tre que tu as pu les apercevoir; ils n'ont pas cess de l'habiter
un seul jour pendant les trois annes de platitudes et de mesquineries
que j'y ai passes. Permets-moi de te le dire, ils venaient quelquefois
chez ta tante et aussi chez mes deux cousines. J'avais presque oubli
qu'ils habitaient Paris, et je continue de les fuir, en me jetant dans
le bruit, dans l'imprvu, dans le luxe, avec l'ide que ces deux petits
spectres bourgeois, parcimonieux, craintifs et routiniers ne m'y
suivront pas. Ils ont fait plus de victimes  eux deux que beaucoup de
passions soi-disant mortelles; je connais leurs habitudes homicides, et
j'en ai peur.....

Il continua de la sorte sur un ton demi-srieux qui contenait l'aveu
d'incurables erreurs, et me faisait vaguement redouter des
dcouragements dont vous connaissez l'issue. Je le laissai dire, et
quand il eut fini:

Iras-tu prendre des nouvelles de Julie? lui demandai-je.

--Oui, dans l'antichambre.

--La reverras-tu?

--Le moins possible.

--As-tu prvu ce qui l'attend?

--J'ai prvu qu'elle se mariera avec un autre, ou qu'elle restera fille.

--Adieu, lui dis-je, bien qu'il n'et pas quitt ma chambre.

--Adieu, me dit-il.

Et nous nous sparmes sur ce dernier mot, qui n'atteignit pas le fond
de notre amiti, mais qui brisa toute confiance, sans autre clat et
schement, comme on brise un verre.




XV


IL y avait plus d'un grand mois que je n'avais vu Madeleine cinq minutes
de suite sans tmoin, et plus longtemps encore que je n'avais obtenu
d'elle quoi que ce ft qui ressemblt  ses amnits d'autrefois. Un
jour je la rencontrai, par hasard, dans une rue dserte du quartier que
j'habitais. Elle tait seule et  pied. Tout le sang de son coeur
reflua vers ses joues quand elle m'aperut, et j'eus besoin, je crois,
de toute ma rsolution pour ne pas courir  sa rencontre et la serrer
dans mes bras en pleine rue.

D'o venez-vous et o allez-vous?

Ce fut la premire question que je lui adressai, en la voyant ainsi
gare et comme aventure dans une partie de Paris qui devait tre le
bout du monde pour Madame de Nivres.

Je vais  deux pas d'ici, me rpondit-elle avec un peu d'embarras,
faire une visite.

Elle me nomma la personne chez qui elle allait.

Que je sois reue ou non, reprit-elle aussitt, sparons-nous. Il est
bon qu'on ne nous voie pas ensemble. Il n'y a plus rien d'innocent dans
vos dmarches. Vous avez fait de telles folies que dsormais c'est  moi
d'tre prudente.

--Je vous quitte, lui dis-je en la saluant.

--A propos, reprit Madeleine au moment o je m'loignais, je vais ce
soir au thtre avec mon pre et ma soeur. Il y a une place pour vous,
si vous la voulez.

--Permettez....., lui dis-je en ayant l'air de rflchir  des
engagements que je n'avais pas, ce soir je ne suis pas libre.

--J'avais pens....., ajouta-t-elle avec la douceur d'un enfant pris en
faute, j'esprais.....

--Cela me sera tout  fait impossible, rpondis-je avec un sang-froid
cruel.

On et dit que je prenais plaisir  lui rendre caprice pour caprice et 
la torturer.

Le soir,  huit heures et demie, j'entrais dans sa loge. Je poussai la
porte aussi doucement que possible. Madeleine eut le sentiment que
c'tait moi, car elle affecta de ne pas mme tourner la tte. Elle resta
tout entire occupe de la musique, les yeux attachs sur la scne. Ce
fut seulement au premier repos des chanteurs que je pus m'approcher
d'elle et la forcer  recevoir mon salut.

Je viens vous demander une place dans votre loge, lui dis-je en la
mettant de moiti dans une fourberie,  moins que cette place ne soit
rserve  M. de Nivres.

--M. de Nivres ne viendra pas, rpondit Madeleine en se retournant du
ct de la salle.

On donnait un immortel chef-d'oeuvre. La salle tait splendide. Des
chanteurs incomparables, disparus depuis, y causaient des transports de
fte. L'auditoire clatait en applaudissements frntiques. Cette
merveilleuse lectricit de la musique passionne remuait, comme avec la
main, cette masse d'esprits lourds ou de coeurs distraits, et
communiquait au plus insensible des spectateurs des airs d'inspir. Un
tnor, dont le nom seul tait un prestige, vint tout prs de la rampe, 
deux pas de nous. Il s'y tint un moment dans l'attitude recueillie et un
peu gauche d'un rossignol qui va chanter. Il tait laid, gras, mal
costum et sans charme, autre ressemblance avec le virtuose ail. Ds
les premires notes, il y eut dans la salle un lger frmissement, comme
dans un bois dont les feuilles palpitent. Jamais il ne me parut si
extraordinaire que ce soir-l, soire unique et la dernire o j'aie
voulu l'entendre. Tout tait exquis, jusqu' cette langue fluide,
voltigeante et rythme, qui donne  l'ide des chocs sonores, et fait du
vocabulaire italien un livre de musique. Il chantait l'hymne
ternellement tendre et pitoyable des amants qui esprent. Une  une et
dans des mlodies inoues, il droulait toutes les tristesses, toutes
les ardeurs et toutes les esprances des coeurs bien pris. On et dit
qu'il s'adressait  Madeleine, tant sa voix nous arrivait directement,
pntrante, mue, discrte, comme si ce chanteur sans entrailles et t
le confident de mes propres douleurs. J'aurais cherch cent ans dans le
fond de mon coeur tortur et brlant, avant d'y trouver un seul mot
qui valt un soupir de ce mlodieux instrument qui disait tant de choses
et n'en prouvait aucune.

Madeleine coutait, haletante. J'tais assis derrire elle, aussi prs
que le permettait le dossier de son fauteuil, o je m'appuyais. Elle s'y
renversait aussi de temps en temps, au point que ses cheveux me
balayaient les lvres. Elle ne pouvait pas faire un geste de mon ct
que je ne sentisse aussitt son souffle ingal, et je le respirais comme
une ardeur de plus. Elle avait les deux bras croiss sur sa poitrine,
peut-tre pour en comprimer les battements. Tout son corps, pench en
arrire, obissait  des palpitations irrsistibles, et chaque
respiration de sa poitrine, en se communiquant du sige  mon bras,
m'imprimait  moi-mme un mouvement convulsif tout pareil  celui de ma
propre vie. C'tait  croire que le mme souffle nous animait  la fois
d'une existence indivisible, et que le sang de Madeleine et non plus le
mien circulait dans mon coeur entirement dpossd par l'amour.

A ce moment, il se fit un peu de bruit dans une loge situe de l'autre
ct de la salle, o deux femmes entraient seules, en grand talage, et
fort tard pour produire plus d'effet. A peine assises, elles
commencrent  lorgner, et leurs yeux s'arrtrent sur la loge de
Madeleine. Madeleine involontairement fit comme elles. Il y eut pendant
une seconde un change d'examen qui me glaa d'effroi, car au premier
coup d'oeil j'avais reconnu un visage tmoin d'anciennes faiblesses et
retrouv des souvenirs dtests. En voyant ce regard persistant fix sur
nous, Madeleine eut-elle un soupon? Je le crois, car elle se tourna
tout  coup comme pour me surprendre. Je soutins le feu de ses yeux, le
plus immdiat et le plus clairvoyant que j'aie jamais affront. Il se
serait agi de sa vie que je n'aurais pas t plus dtermin dans un acte
de tmrit qui me demanda le plus grand effort. Le reste de la soire
se passa mal. Madeleine parut moins occupe de la musique et distraite
par une ide gnante, comme si ce vis--vis malencontreux l'importunait.
Une ou deux fois encore, elle essaya d'clairer ses doutes; puis elle
devint trangre  tout ce qui se passait autour d'elle, et je compris
qu'elle se retirait au fond de sa pense.

Je la reconduisis jusqu' sa voiture. Arriv l, le marchepied baiss,
Madeleine enfouie dans ses fourrures:

Me permettez-vous de vous accompagner? lui dis-je.

Il n'y avait aucune rponse  me faire, surtout en prsence de M.
d'Orsel et de Julie. La demande tait d'ailleurs des plus simples. Je
montai avant mme qu'on me l'et permis.

Il n'y eut pas un mot de prononc pendant ce trajet sur un pav bruyant,
au pas rapide et retentissant des chevaux. M. d'Orsel fredonnait en
souvenir de la pice. Julie m'examinait  la drobe, puis se collait le
visage aux vitres et regardait les rues. Madeleine,  demi renverse,
comme elle l'et t sur un lit de repos, froissait par un geste nerveux
un norme bouquet de violettes qui toute la soire m'avait enivr. Je
voyais l'clat bizarre et fivreux de ses yeux fixes. J'tais dans un
grand trouble, et je sentais distinctement qu'il y avait d'elle  moi je
ne sais quoi de trs grave, comme un dbat dcisif.

Elle descendit la dernire, et je tenais encore sa main que dj M.
d'Orsel et Julie montaient devant nous le perron de l'htel. Elle fit un
pas pour les suivre, et laissa tomber son bouquet. Je feignis de ne pas
m'en apercevoir.

Mon bouquet, je vous prie? me dit-elle, comme si elle et parl  son
valet de pied.

Je lui tendis sans dire un seul mot; j'aurais sanglot. Elle le prit, le
porta rapidement  ses lvres, y mordit avec fureur, comme si elle et
voulu le mettre en pices.

Vous me martyrisez et vous me dchirez, me dit-elle tout bas avec un
suprme accent de dsespoir; puis, par un mouvement que je ne puis vous
rendre, elle arracha son bouquet par moiti: elle en prit une, et me
jeta pour ainsi dire l'autre au visage.

Je me mis  courir comme un fou, en pleine nuit, emportant, comme un
lambeau du coeur de Madeleine, ce paquet de fleurs o elle avait mis
ses lvres et imprim des morsures que je savourais comme des baisers.
Je m'en allais au hasard, ivre de joie, me rptant un mot qui
m'blouissait comme un soleil levant. Je ne m'inquitais ni de l'heure
ni des rues. Aprs m'tre gar dix fois dans le quartier de Paris que
je connaissais le mieux, j'arrivai sur les quais. Je n'y rencontrai
personne. Paris tout entier dormait, comme il dort entre trois et six
heures du matin. La lune clairait les quais dserts et fuyants  perte
de vue. Il ne faisait presque plus froid: c'tait en mars. La rivire
avait des frissons de lumire qui la blanchissaient, et coulait sans
faire le moindre bruit entre ses hautes bordures d'arbres et de palais.
Au loin s'enfonait la ville populeuse, avec ses tours, ses dmes, ses
flches, o les toiles avaient l'air d'tre allumes comme des fanaux,
et le Paris du centre sommeillait, confusment tendu sous des brumes.
Ce silence et cette solitude portrent au comble le sentiment subit qui
me venait de la vie, de sa grandeur, de sa plnitude et de son
intensit. Je me rappelais ce que j'avais souffert, soit dans les
foules, soit chez moi, toujours dans l'isolement, en me sentant perdu,
mdiocre, et continuellement abandonn. Je compris que cette longue
infirmit ne dpendait pas de moi, que toute petitesse tait le fait
d'un dfaut de bonheur. Un homme est tout ou n'est rien, me disais-je.
Le plus petit devient le plus grand; le plus misrable peut faire
envie! Et il me semblait que mon bonheur et mon orgueil remplissaient
Paris.

Je fis des rves insenss, des projets monstrueux, et qui seraient sans
excuse s'ils n'avaient pas t conus dans la fivre. Je voulais voir
Madeleine le lendemain, la voir  tout prix. Il n'y aura plus, me
disais-je, ni subterfuges, ni dguisements, ni habilet, ni barrires
qui prvaudront contre ce que je veux et contre la certitude que je
tiens. J'avais toujours  la main ces fleurs brises. Je les regardais;
je les couvrais de baisers; je les interrogeais comme si elles avaient
gard le secret de Madeleine; je leur demandais ce que Madeleine avait
dit en les dchirant, si c'taient des caresses ou des insultes..... Je
ne sais quelle sensation effrne me rpondait que Madeleine tait
perdue et que je n'avais plus qu' oser!

Ds le lendemain, je courus chez madame de Nivres. Elle tait sortie.
J'y revins les jours suivants: Madeleine tait introuvable. J'en conclus
qu'elle ne rpondait plus d'elle-mme, et qu'elle recourait aux seuls
moyens de dfense qui fussent  toute preuve.

Trois semaines  peu prs se passrent ainsi, dans une lutte contre des
portes fermes et dans des exasprations qui faisaient de moi une sorte
de brute gare, entte contre des barrires. Un soir on me remit un
billet. Je le tins un moment ferm, suspendu devant moi, comme s'il et
contenu ma destine.

Si vous avez la moindre amiti pour moi, me disait Madeleine, ne vous
obstinez pas  me poursuivre; vous me faites mal inutilement. Tant que
j'ai gard l'espoir de vous sauver d'une erreur et d'une folie, je n'ai
rien pargn qui pt russir. Aujourd'hui je me dois  d'autres soins
que j'ai trop oublis. Faites comme si vous n'habitiez plus Paris, au
moins pour quelque temps. Il dpend de vous que je vous dise adieu ou au
revoir.

Ce cong banal, d'une scheresse parfaite, me produisit l'effet d'un
croulement. Puis  l'abattement succda la colre. Ce fut peut-tre la
colre qui me sauva. Elle me donna l'nergie de ragir et de prendre un
parti extrme. Ce jour-l mme, j'crivis un ou deux billets pour dire
que je quittais Paris. Je changeai d'appartement, j'allai me cacher dans
un quartier perdu, je fis appel  tout ce qui me restait de raison,
d'intelligence et d'amour du bien, et je recommenai une nouvelle
preuve dont j'ignorais la dure, mais qui, dans tous les cas, devait
tre la dernire.




XVI


CE changement s'opra du jour au lendemain et fut radical. Ce n'tait
plus le moment d'hsiter ni de se morfondre. Maintenant j'avais horreur
des demi-mesures. J'aimais la lutte. L'nergie surabondait en moi.
Rebute d'un ct, ma volont avait besoin de se retourner dans un autre
sens, de chercher un nouvel obstacle  vaincre, tout cela pour ainsi
dire en quelques heures, et de s'y ruer. Le temps me pressait. Toute
question d'ge  part, je me sentais sinon vieilli, du moins trs mr.
Je n'tais plus un adolescent que le moindre chagrin cloue tout endolori
sur les pentes molles de la jeunesse. J'tais un homme orgueilleux,
impatient, bless, travers de dsirs et de chagrins, et qui tombait
tout  coup au beau milieu de la vie,--comme un soldat de fortune un
jour d'action dcisive  midi,--le coeur plein de griefs, l'me amre
d'impuissance, et l'esprit en pleine explosion de projets.

Je ne mis plus les pieds dans le monde, au moins dans cette partie de la
socit o je risquais de me faire apercevoir et de rencontrer des
souvenirs qui m'auraient tent. Je ne m'enfermai pas trop  l'troit,
j'y serais mort d'touffement; mais je me circonscrivis dans un cercle
d'esprits actifs, studieux, spciaux, absorbs, ennemis des chimres,
qui faisaient de la science, de l'rudition ou de l'art, comme ce
Florentin ingnu qui crait la perspective, et la nuit rveillait sa
femme pour lui dire: Quelle douce chose que la perspective! Je me
dfiais des carts de l'imagination: j'y mis bon ordre. Quant  mes
nerfs, que j'avais si voluptueusement mnags jusqu' prsent, je les
chtiai, et de la plus rude manire, par le mpris de tout ce qui est
maladif et le parti pris de n'estimer que ce qui est robuste et sain. Le
clair de lune au bord de la Seine, les soleils doux, les rveries aux
fentres, les promenades sous les arbres, le malaise ou le bien-tre
produit par un rayon de soleil ou par une goutte de pluie, les aigreurs
qui me venaient d'un air trop vif et les bonnes penses qui m'taient
inspires par un cart du vent, toutes ces mollesses du coeur, cet
asservissement de l'esprit, cette petite raison, ces sensations
exorbitantes,--j'en fis l'objet d'un examen qui dcrta tout cela
indigne d'un homme, et ces multiples fils pernicieux qui m'enveloppaient
d'un tissu d'influences et d'infirmits, je les brisai. Je menais une
vie trs active. Je lisais normment. Je ne me dpensais pas,
j'amassais. Le sentiment pre d'un sacrifice se combinait avec l'attrait
d'un devoir  remplir envers moi-mme. J'y puisais je ne sais quelle
satisfaction sombre qui n'tait pas de la joie, encore moins de la
plnitude, mais qui ressemblait  ce que doit tre le plaisir hautain
d'un voeu monacal bien rempli. Je ne jugeais pas qu'il y et rien de
puril dans une rforme qui avait une cause si grave, et qui pouvait
avoir un rsultat trs srieux. Je fis de mes lectures ce que j'avais
fait de mille autres choses; les considrant comme un aliment d'esprit
de toute importance, je les expurgeai. Je ne me sentais plus aucun
besoin d'tre clair sur les choses du coeur. Me reconnatre dans des
livres mouvants, ce n'tait pas la peine au moment mme o je me
fuyais. Je ne pouvais que m'y retrouver meilleur ou pire: meilleur,
c'tait une leon superflue, et pire, c'tait un exemple  ne point
chercher. Je me composais pour ainsi dire une sorte de recueil salutaire
parmi ce que l'esprit humain a laiss de plus fortifiant, de plus pur au
point de vue moral, de plus exemplaire en fait de raison. Enfin j'avais
promis  Madeleine d'essayer mes forces, et ce serment, je voulais le
tenir, ne ft-ce que pour lui prouver ce qu'il y avait en moi de
puissance sans emploi, et pour qu'elle pt bien mesurer la dure et
l'nergie d'une ambition qui n'tait au fond que de l'amour converti.

Au bout de quelques mois de ce rgime inflexible, j'arrivai  une sorte
de sant artificielle et de solidit d'esprit qui me parut propre 
beaucoup entreprendre. Je rglai d'abord mes comptes avec le pass.
J'avais eu, vous le savez, la manie des vers. Soit complaisance
involontaire pour des jours aimables et regretts, soit avarice, je ne
voulus pas que cette partie vivante de ma jeunesse ft entirement
dtruite. Je m'imposai la tche de fouiller ce vieux rpertoire de
choses enfantines et de sensations  peine veilles. Ce fut comme une
sorte de confession gnrale, indulgente, mais ferme, sans aucun danger
pour une conscience qui se juge. De ces innombrables pchs d'un autre
ge, je composai deux volumes. J'y mis un titre qui en dterminait le
caractre un peu trop printanier. J'y joignis une prface ingnieuse qui
devait du moins les mettre  l'abri du ridicule, et je les publiai sans
signature. Ils parurent et disparurent. Je n'en esprais pas plus. Il y
a peut-tre deux ou trois jeunes gens de mes contemporains qui les ont
lus. Je ne fis rien pour les sauver d'un oubli total, bien convaincu que
toute chose est nglige qui mrite de l'tre, et qu'il n'y a pas un
rayon de vrai soleil qui soit perdu dans tout l'univers.

Ce balayage de conscience accompli, je m'occupai de soins moins
frivoles. On faisait beaucoup de politique alors partout, et
particulirement dans le monde observateur et un peu chagrin o je
vivais. Il y avait dans l'air de cette poque une foule d'ides  l'tat
nbuleux, de problmes  l'tat d'esprances, de gnrosits en
mouvement qui devaient se condenser plus tard et former ce qu'on appelle
aujourd'hui le ciel orageux de la politique moderne. Mon imagination, 
demi mate, pas du tout teinte, trouvait l de quoi se laisser sduire.
La situation d'homme d'tat tait,  l'poque dont je vous parle, le
couronnement ncessaire, en quelque sorte l'avnement au titre d'homme
utile, pour tout homme de gnie, de talent, ou seulement d'esprit. Je
m'pris de cette ide de devenir utile aprs avoir t si longtemps
nuisible. Et quant  l'ambition d'tre illustre, elle me vint aussi par
moments, mais Dieu sait pour qui!--Je fis d'abord une sorte de stage
dans l'antichambre mme des affaires publiques, je veux dire au milieu
d'un petit parlement compos de jeunes volonts ambitieuses, de trs
jeunes dvouements tout prts  s'offrir, o se reproduisait en
diminutif une partie des dbats qui agitaient alors l'Europe. J'y eus
des succs, je puis le dire sans orgueil aujourd'hui que notre parlement
lui-mme est oubli. Il me sembla que ma route tait toute trace. J'y
trouvais  dployer l'activit dvorante qui me consumait. Je ne sais
quel insurmontable espoir me restait de retrouver Madeleine. Ne
m'avait-elle pas dit: Adieu ou au revoir? J'entendais qu'elle me revt
meilleur, transform, avec un lustre de plus pour ennoblir ma passion.
Tout se mlait ainsi dans les stimulants qui m'aiguillonnaient. Le
souvenir acharn de Madeleine bourdonnait au fond de mes soi-disant
ambitions, et il y avait des moments o je ne savais plus distinguer,
dans mes rves anticips de gouvernement, ce qui venait du philanthrope
ou de l'amoureux.

Quoi qu'il en soit, je me rsumai d'abord dans un livre qui parut sous
un nom fictif. Quelques mois aprs, j'en lanai un second. Ils eurent
l'un et l'autre beaucoup plus de retentissement que je ne le supposais.
En trs peu de temps, d'absolument obscur je faillis devenir clbre. Je
savourai dlicatement ce plaisir vaniteux, furtif et tout particulier,
de m'entendre louer dans la personne de mon pseudonyme. Le jour o le
succs fut incontestable, je portai mes deux volumes  Augustin. Il
m'embrassa de tout son coeur, me dclara que j'avais un grand talent,
s'tonna qu'il se ft rvl si vite et du premier coup, et me prdit
comme infaillibles des destines  me faire tourner la tte. Je voulus
que Madeleine et l'avant-got de ma clbrit, et j'adressai mes livres
 M. de Nivres. Je le priais de ne pas me trahir; je lui donnais de ma
retraite une explication plausible; elle devenait  peu prs excusable
depuis qu'il tait avr qu'elle avait un but. La rponse de M. de
Nivres ne contenait gure que des remercments et des loges calqus
sur des bruits publics. Madeleine n'ajoutait pas un mot aux remercments
de son mari.

Le lger trouble d'esprit qui suivit ces heureux dbuts de ma vie
littraire se dissipa trs vite. A l'effervescence excite par une
production prompte, entranante, presque irrflchie, succda un grand
calme, je veux dire un moment de sang-froid et d'examen singulirement
lucide. Il y avait en moi un ancien moi-mme dont je ne vous parle plus
depuis longtemps, qui se taisait, mais qui survivait. Il profita de ce
moment de rpit pour reparatre et me tenir un langage svre. Je m'en
tais compltement affranchi dans mes entranements de coeur. Il
reprit le dessus ds qu'il s'agit de choses plus discutables, et se mit
 dlibrer froidement les intrts plus positifs de mon esprit. En
d'autres termes, j'examinai posment ce qu'il y avait de lgitime au
fond d'un pareil succs, ce qu'il fallait en conclure, s'il y avait l
de quoi m'encourager. Je fis le bilan trs clair de mon savoir,
c'est--dire des ressources acquises, et de mes dons, c'est--dire de
mes forces vives; je comparai ce qui tait factice et ce qui tait
natif, je pesai ce qui appartenait  tout le monde et le peu que j'avais
en propre. Le rsultat de cette critique impartiale, faite aussi
mthodiquement qu'une liquidation d'affaires, fut que j'tais un homme
distingu et mdiocre.

J'avais eu d'autres dceptions plus cruelles; celle-ci ne me causa pas
la plus petite amertume. D'ailleurs c'tait  peine une dception.

Beaucoup de gens auraient jug cette situation plus que satisfaisante.
Je la considrai tout diffremment. Ce petit monstre moderne qu'Olivier
nommait le vulgaire, qui lui faisait une si grande horreur, et qui le
conduisit vous savez o, je le connaissais, tout comme lui, sous un
autre nom. Il habitait aussi bien la rgion des ides que le monde
infrieur des faits. Il avait t le gnie malfaisant de tous les temps,
il tait la plaie du ntre. Il y avait autour de moi des perversions
d'ides dont je ne fus pas dupe. Je ne regimbai point contre des
adulations qui ne pouvaient plus en aucun cas me faire changer d'avis;
je les accueillis comme la nave expression du jugement public,  une
poque o l'abondance du mdiocre avait rendu le got indulgent et
mouss le sens acr des choses suprieures. Je trouvais l'opinion
parfaitement quitable  mon gard, seulement je fis  la fois son
procs et le mien.

Je me souviens qu'un jour j'essayai une preuve plus convaincante encore
que toutes les autres. Je pris dans ma bibliothque un certain nombre de
livres tous contemporains, et, procdant  peu prs comme la postrit
procdera certainement avant la fin du sicle, je demandai compte 
chacun de ses titres  la dure, et surtout du droit qu'il avait de se
dire utile. Je m'aperus que bien peu remplissaient la premire
condition qui fait vivre une oeuvre, bien peu taient ncessaires.
Beaucoup avaient fait l'amusement passager de leurs contemporains, sans
autre rsultat que de plaire et d'tre oublis. Quelques-uns avaient un
faux air de ncessit qui trompait, vus de prs, mais que l'avenir se
chargea de dfinir. Un tout petit nombre, et j'en fus effray,
possdaient ce rare, absolu et indubitable caractre auquel on reconnat
toute cration divine et humaine, de pouvoir tre imite, mais non
supple, et de manquer aux besoins du monde, si on la suppose absente.
Cette sorte de jugement posthume, exerc par le plus indigne sur tant
d'esprits d'lite, me dmontra que je ne serais jamais du nombre des
pargns. Celui qui prenait les ombres mritantes dans sa barque
m'aurait certainement laiss de l'autre ct du fleuve. Et j'y restai.

Une fois encore j'entretins le public de mon nom, du moins de mon
personnage imaginaire; ce fut la dernire. Alors je me demandai ce qui
me restait  faire, et je fus quelque temps  me rsoudre. Il y avait 
cela une difficult de premier ordre. Ma vie, dtache de bien des
liens, comme vous voyez, et dsabuse de bien des erreurs, ne tenait
plus qu' un fil, mais ce fil, horriblement tendu, plus rsistant que
jamais, me garrottait toujours, et je n'imaginais point que rien pt le
briser.

Je n'entendais presque plus parler de Madeleine, except par Olivier,
que je voyais peu, ou par Augustin, que madame de Nivres avait attir
chez elle, surtout depuis l'poque o j'avais disparu. Je savais
vaguement quel tait l'emploi de sa vie extrieure; je savais qu'elle
avait voyag, puis habit Nivres, puis repris ses habitudes  Paris
deux ou trois fois, pour les quitter de nouveau, presque sans motif et
comme sous l'empire d'un malaise qui se serait traduit par une
perptuelle instabilit d'humeur, et par des besoins de dplacement.
Quelquefois je l'avais aperue, mais si furtivement et  travers un tel
trouble, que chaque fois j'avais cru faire une sorte de rve pnible. Il
m'tait rest de ces fugitives apparitions l'impression d'une image
bizarre, d'un visage dfait, comme si les noires couleurs de mon esprit
eussent dteint sur cette rayonnante physionomie.

A cette poque  peu prs, j'eus une grande motion. Il y avait une
exposition de peinture moderne. Quoique trs ignorant dans un art dont
j'avais l'instinct sans nulle culture, et dont je parlais d'autant moins
que je le respectais davantage, j'allais quelquefois poursuivre, 
propos de peinture, des examens qui m'apprenaient  bien juger mon
poque, et chercher des comparaisons qui ne me rjouissaient gure. Un
jour, je vis un petit nombre de gens qui devaient tre des connaisseurs
arrts devant un tableau et discourant. C'tait un portrait coup 
mi-corps, conu dans un style ancien, avec un fond sombre, un costume
indcis, sans nul accessoire: deux mains splendides, une chevelure 
demi perdue, la tte prsente de face, ferme de contours, grave sur la
toile avec la prcision d'un mail, et modele je ne sais dans quelle
manire sobre, large et pourtant voile, qui donnait  la physionomie
des incertitudes extraordinaires, et faisait palpiter une me mue dans
la vigoureuse incision de ce trait aussi rsolu que celui d'une
mdaille. Je restai ananti devant cette effigie effrayante de ralit
et de tristesse. La signature tait celle d'un peintre illustre. Je
recourus au livret: j'y trouvai les initiales de madame de Nivres. Je
n'avais pas besoin de ce tmoignage. Madeleine tait l devant moi qui
me regardait, mais avec quels yeux! dans quelle attitude! avec quelle
pleur et quelle mystrieuse expression d'attente et de dplaisir amer!

Je faillis jeter un cri, et je ne sais comment je parvins  me contenir
assez pour ne pas donner aux gens qui m'entouraient le spectacle d'une
folie. Je me mis au premier rang; j'cartai tous ces curieux importuns
qui n'avaient rien  faire entre ce portrait et moi. Pour avoir le droit
de l'observer de plus prs et plus longtemps, j'imitai le geste,
l'allure, la faon de regarder, et jusqu'aux petites exclamations
approbatives des amateurs exercs. J'eus l'air d'tre passionn pour
l'oeuvre du peintre, tandis qu'en ralit je n'apprciais et n'adorais
passionnment que le modle. Je revins le lendemain, les jours suivants,
je me glissais de bonne heure  travers les galeries dsertes,
j'apercevais le portrait de loin comme un brouillard; il ressuscitait 
chaque pas que je faisais en avant. J'arrivais: tout artifice
apprciable disparaissait; c'tait Madeleine de plus en plus triste, de
plus en plus fixe dans je ne sais quelle anxit terrible et pleine de
songes. Je lui parlais, je lui disais toutes les choses draisonnables
qui me torturaient le coeur depuis prs de deux annes; je lui
demandais grce, et pour elle, et pour moi. Je la suppliais de me
recevoir, de me laisser revenir  elle. Je lui racontais ma vie tout
entire avec le plus lamentable et le plus lgitime des orgueils. Il y
avait des moments o le model fuyant des joues, l'tincelle des yeux,
l'indfinissable dessin de la bouche donnaient  cette muette effigie
des mobilits qui me faisaient peur. On et dit qu'elle m'coutait, me
comprenait, et que l'impitoyable et savant burin qui l'avait emprisonne
dans un trait si rigide l'empchait seul de s'mouvoir et de me
rpondre.

Quelquefois l'ide me venait que Madeleine avait prvu ce qui arrivait:
c'est que je la reconnatrais, et que je deviendrais fou de douleur et
de joie dans ce fantastique entretien d'un homme vivant et d'une
peinture. Et, suivant que j'y voyais des compassions ou des malices,
cette ide m'exasprait de colre, ou me faisait fondre en larmes de
reconnaissance.

Ce que je vous dis l dura prs de deux grands mois; aprs quoi, le
lendemain d'un jour o je lui fis des adieux vraiment funbres, les
salles furent fermes, et le portrait disparu me laissa plus seul que
jamais.

A quelque temps de l, je reus la visite d'Olivier. Il tait srieux,
embarrass et comme charg d'un cas de conscience qui lui pesait. Rien
qu' le voir, je me sentis trembler.

Je ne sais ce qui se passe  Nivres, me dit-il; mais tout y va mal.

--Madeleine?... lui dis-je avec pouvante.

--Julie est malade, me dit-il, assez malade pour qu'on s'inquite.
Madeleine elle-mme n'est pas bien. Je voudrais y aller, mais la
situation ne serait pas tenable. Mon oncle m'crit des lettres fort
dsoles.

--Et Madeleine?... lui dis-je encore, comme s'il y avait un autre
malheur qu'il me cacht.

--Je te rpte que Madeleine est dans un triste tat de sant. Au reste,
cet tat n'a point empir depuis quelque temps, mais il continue.

--Olivier, que tu ailles  Nivres ou non, j'y serai demain. Personne ne
m'a chass de la maison de Madeleine, je m'en suis loign
volontairement. J'avais dit  Madeleine de m'crire le jour o elle
aurait besoin de moi; elle a des motifs pour se taire, j'en ai pour
courir  elle.

--Tu feras absolument ce que tu voudras. En pareil cas, j'agirais comme
toi, sauf  m'en repentir, si le remde tait pire que le mal.

--Adieu.

--Adieu.




XVII


LE lendemain, j'tais  Nivres. J'y arrivai dans la soire, un peu
avant la nuit. C'tait en novembre. Je me fis descendre  quelque
distance de la grille, en plein bois. Je traversai la cour d'entre sans
tre aperu. A l'extrmit des communs,  droite, un feu brillait dans
les cuisines. Deux fentres dj claires se dtachaient en lumire sur
la faade du chteau. J'allai droit au vestibule, dont la porte tait
seulement pousse; quelqu'un le traversait au moment o j'y entrais. Il
faisait trs sombre. Madame de Nivres? dis-je en croyant parler  une
femme de chambre. La personne  qui je m'adressais se retourna
brusquement, vint droit  moi et jeta un cri. C'tait Madeleine.

Elle resta ptrifie de surprise, et je lui pris la main, sans trouver
la force d'articuler une seule parole. Le peu de jour qui venait du
dehors lui donnait la blancheur inanime d'une statue; ses doigts, tout
 fait inertes et glacs, se dtachaient insensiblement de mon treinte
comme la main d'une morte. Je la vis chanceler, mais au geste que je fis
pour la soutenir, elle se dgagea par un mouvement d'inconcevable
terreur, ouvrit dmesurment des yeux gars, et me dit:
Dominique!... comme si elle se rveillait et me reconnaissait aprs
deux annes d'un mauvais sommeil; puis elle fit quelques pas vers
l'escalier, m'entranant avec elle et n'ayant plus ni conscience ni
ide. Nous montmes ensemble cte  cte, nous tenant toujours par la
main. Arrive dans l'antichambre du premier tage, une lueur de prsence
d'esprit lui revint:

Entrez ici, me dit-elle, je vais prvenir mon pre.

Je l'entendis appeler son pre et se diriger vers la chambre de Julie.

Le premier mot de M. d'Orsel fut celui-ci:

Mon cher fils, j'ai beaucoup de chagrin.

Ce mot en disait plus que tous les reproches et se planta dans mon
coeur comme un coup d'pe.

J'ai su que Julie tait malade, lui dis-je sans faire aucun effort pour
dguiser le tremblement de ma voix qui dfaillait. J'ai su aussi que
madame de Nivres tait souffrante, et je viens vous voir. Il y a si
longtemps.....

--C'est vrai, reprit M. d'Orsel, il y a longtemps... La vie spare;
chacun a ses devoirs et ses soucis.....

Il sonna, fit allumer les lampes, m'examina rapidement comme s'il et
voulu constater je ne sais quel changement en moi, analogue aux
altrations profondes que ces deux annes avaient produites chez ses
enfants.

Vous avez vieilli, vous aussi, reprit-il avec une sorte de
bienveillance et d'intrt tout  fait affectueux. Vous avez beaucoup
travaill, nous en avons la preuve.....

Puis il me parla de Julie, des vives inquitudes qu'ils avaient eues,
mais qui heureusement taient dissipes depuis quelques jours. Julie
entrait en convalescence, ce n'tait plus qu'une affaire de soins, de
mnagements et de quelques jours de repos. Il passa encore une fois d'un
sujet  un autre.

Vous voil un homme, continua-t-il, et dj clbre. Nous avons suivi
tout cela avec le plus sincre intrt.

Il marchait de long en large, me parlant ainsi, sans suite et de la
faon la plus dcousue. Ses cheveux taient entirement blancs, sa
grande taille un peu vote lui donnait un air singulirement noble de
vieillesse anticipe ou de lassitude.

Madeleine vint nous interrompre au bout de cinq minutes. Elle tait
habille de couleurs sombres et ressemblait, avec la vie de plus, au
portrait qui m'avait tant mu. Je me levai, j'allai  sa rencontre; je
balbutiai deux ou trois phrases incohrentes qui n'avaient aucun sens;
je ne savais plus, ni comment expliquer ma venue, ni comment combler
tout  coup ce vide norme de deux annes qui mettait entre nous comme
un abme de secrets, de rticences et d'obscurits. Je me remis pourtant
en la voyant beaucoup plus sre d'elle-mme, et je lui parlai aussi
posment que possible de l'alerte qui m'avait t donne par Olivier.
Quand je prononai ce nom, elle m'interrompit:

Viendra-t-il? me dit-elle.

--Je ne crois pas, rpondis-je, du moins de quelques jours.

Elle fit un geste de dcouragement absolu, et nous retombmes tous les
trois dans le plus pnible silence.

Je demandai o tait M. de Nivres, comme s'il tait possible d'admettre
qu'Olivier ne m'et pas inform de son voyage, et je parus tonn de le
savoir absent.

Oh! nous sommes dans un grand abandon, reprit Madeleine. Tous malades
ou  peu prs. Il y a dans l'air de mauvaises influences, la saison est
malsaine et n'est pas gaie, ajouta-t-elle en jetant les yeux sur les
hautes fentres  fermeture ancienne, dont le jour aux trois quarts
teint bleuissait encore imperceptiblement les vitres.

Elle se mit alors, sans doute pour chapper  l'embarras d'une
conversation impossible,  parler des misres des gens qui
l'entouraient, de l'hiver qui s'annonait par des maladies chez les uns,
chez les autres par des dtresses, d'un enfant qui se mourait dans le
village, que Julie avait assist, soign jusqu'au jour o grivement
atteinte elle-mme, elle avait d remettre  d'autres son rle,
malheureusement impuissant contre la mort, de soeur de charit.
Madeleine semblait se complaire dans ces rcits pitoyables, et numrer
avec je ne sais quelle sombre avidit toutes ces calamits voisines qui
formaient autour de sa vie un concours de conjonctures attristantes.
Puis elle fit comme M. d'Orsel et me parla de moi tantt avec rserve,
tantt au contraire avec un abandon admirablement calcul pour nous
mettre tous  l'aise.

Mon intention tait de lui faire une simple visite et de regagner dans
la soire l'auberge du village o j'avais retenu une chambre; mais
Madeleine en disposa autrement: je m'aperus qu'elle avait donn des
ordres pour qu'on m'tablt au second tage du chteau, dans un petit
appartement que j'avais occup dj, lors de mon premier sjour 
Nivres.

Le soir mme, avant de nous sparer, moi prsent, elle crivit  son
mari.

J'apprends  M. de Nivres que vous tes ici, me dit-elle.

Et je compris ce qu'une pareille prcaution, prise en ma prsence,
contenait de scrupules et de rsolutions loyales.

Je n'avais pas vu Julie. Elle tait faible et agite. La nouvelle de mon
arrive, malgr tous les mnagements possibles, lui avait caus une
secousse trs vive. Quand il me fut permis le lendemain d'entrer dans sa
chambre, je trouvai la malade tendue sur un long canap, dans un ample
peignoir qui dissimulait l'exigut de ses formes et lui donnait des
airs de femme. Elle tait trs change, beaucoup plus que ne pouvaient
s'en apercevoir ceux qui l'approchaient  toutes les minutes du jour. Un
petit pagneul dormait  ses pieds, la tte appuye sur le bout de ses
pantoufles. Il y avait  porte de sa main, sur un guridon garni
d'arbustes et de plantes en fleur, des oiseaux en cage qu'elle levait,
et qui chantaient gaiement au milieu de ce jardinet d'hiver. Je regardai
ce mince visage, min par la fivre, amaigri et bleui autour des tempes,
ces yeux creuss, plus ouverts et plus noirs que jamais, o flambait
dans l'obscurit des prunelles un feu sombre, mais inextinguible; et
cette pauvre fille amoureuse et  demi morte sous le mpris d'Olivier me
fit une peine horrible.

Gurissez-la, sauvez-la, dis-je  Madeleine quand nous l'emes quitte;
mais ne l'abusez plus!

Madeleine eut l'air de douter encore, comme s'il lui ft rest un faible
espoir dont elle ne voulait pas  toute force se sparer.

Ne pensez plus  Olivier, repris-je rsolment, et ne l'accusez pas
plus que de raison.

Je lui fis connatre les motifs bons ou mauvais qui dcidaient du sort
de sa soeur. J'expliquai le caractre d'Olivier, sa rpugnance absolue
pour tout mariage. J'insistai sur ce sentiment peut-tre draisonnable,
mais sans rplique, qu'il rendrait une femme malheureuse, et non pas
une, mais toutes sans exception. J'attnuais ainsi ce que sa rsistance
pouvait avoir de blessant.

Il en fait une question de probit, dis-je  Madeleine comme dernier
argument.

Elle sourit tristement  ce mot de probit, qui s'accordait si mal avec
l'irrparable malheur dont la responsabilit pesait  ses yeux sur
Olivier.

Il est le plus heureux de nous tous, dit-elle.

Et de grosses larmes coulrent sur ses joues.

Ds le surlendemain, Julie put faire quelques pas dans sa chambre.
L'indomptable vigueur de ce petit tre, exerce secrtement par tant de
dures preuves, se rveilla, non pas lentement, mais en quelques heures.
A peine en convalescence, on la vit se roidir contre le souvenir
humiliant d'avoir t pour ainsi dire surprise en faiblesse, se prendre
de lutte avec le mal physique, le seul qu'elle pt vaincre, et le
dominer. Deux jours plus tard, elle eut la force de descendre seule au
salon, repoussant tout appui, quoiqu'une sueur de dfaillance perlt sur
son front  peau mince, et que de petites pmoisons la fissent
tressaillir  chaque pas. Ce jour-l mme, elle voulut sortir en
voiture. Nous la conduismes dans les alles les plus douces du bois. Il
faisait beau. Elle en revint ranime, rien que pour avoir respir la
senteur des chnes, dans de grands abatis chauffs par un soleil clair.
Elle rentra mconnaissable, presque avec des rougeurs, tout mue d'un
frisson fivreux, mais de bon augure, qui n'tait que le retour actif du
sang dans ses veines appauvries. J'tais constern de la voir renatre
ainsi pour si peu, d'un rayon de soleil d'hiver et d'une odeur rsineuse
de bois coup; et je compris qu'elle s'acharnerait  vivre avec une
obstination qui lui promettait de longs jours misrables.

Parle-t-elle quelquefois d'Olivier? demandai-je  Madeleine.

--Jamais.

--Elle pense  lui constamment?

--Constamment.

--Et cela durera, vous le croyez?

--Toujours, rpondit Madeleine.

Aussitt affranchie du trop rel souci qui depuis trois semaines
l'attachait au chevet de Julie, Madeleine eut l'air de perdre tout 
coup la raison. Je ne sais quel tourdissement la prit qui la rendit
extraordinaire et positivement folle d'imprvoyance, d'exaltation et de
hardiesse. Je reconnus ce regard foudroyant d'clat qui m'avait appris
le soir du thtre que nous tions en pril, et portant toutes choses 
outrance, morceau par morceau, elle me jeta pour ainsi dire son coeur
 la tte, comme elle avait fait ce soir-l de son bouquet.

Nous passmes ainsi trois jours en promenades, en courses tmraires,
soit au chteau, soit dans les futaies, trois jours inous de bonheur,
si le sentiment de je ne sais quelle enrage destruction de son repos
peut s'appeler du bonheur, sorte de lune de miel effronte et
dsespre, sans exemple ni pour les motions ni pour les repentirs, et
qui ne ressemble  rien, sinon  ces heures de copieuses et funbres
satisfactions pendant lesquelles on permet tout aux gens condamns 
mourir le lendemain.

Le troisime jour, elle exigea, malgr mes refus, que je montasse un des
chevaux de son mari.

Vous m'accompagnerez, me dit-elle; j'ai besoin d'aller vite et de me
promener trs loin.

Elle courut s'habiller, fit seller un cheval que M. de Nivres avait
dress pour elle, et, comme s'il se ft agi de se faire audacieusement
enlever devant ses domestiques, en plein jour:

Partons, me dit-elle.

A peine arrive sous bois, elle prit le galop. Je fis comme elle, et je
la suivis. Elle hta le pas ds qu'elle me sentit sur ses talons,
cravacha son cheval, et sans motif le lana  fond de train. Je me mis 
son allure, et j'allais l'atteindre quand elle fit un nouvel effort qui
me laissa derrire. Cette poursuite irritante, effrne, me mit hors de
moi. Elle montait une bte lgre et la maniait de faon  dcupler sa
vitesse. A peine assise, tout le corps soulev pour diminuer encore le
poids de sa frle stature, sans un cri, sans un geste, elle filait
perdment et comme emporte par un oiseau. Je courais moi-mme  toute
allure, immobile, les lvres sches, avec la fixit machinale d'un
jockey dans une course de fond. Elle tenait le milieu d'un sentier
troit, un peu encaiss, ravin par le bord, o deux chevaux ne
pouvaient passer de front,  moins que l'un des deux ne se ranget. La
voyant obstine  me barrer le passage, je grimpai sous bois, et je
l'accompagnai quelque temps ainsi, au risque de me briser la tte cent
fois pour une; puis, le moment venu de lui couper la route, je franchis
le talus, tombai dans le chemin creux et y mis mon cheval en travers.
Elle vint s'arrter court  deux pas de moi, et les deux btes, animes
et tout cumantes, se cabrrent un moment, comme si elles avaient eu le
sentiment que leurs cavaliers voulaient combattre. Je crois vraiment que
Madeleine et moi nous nous regardmes avec colre, tant cette joute
extravagante mlait d'excitations et de dfis  d'autres sentiments
intraduisibles. Elle se tint devant moi, sa cravache  pommeau d'caille
entre les dents, les joues livides, les yeux injects et m'claboussant
de lueurs sanglantes; puis elle fit entendre un ou deux clats de rire
convulsifs qui me glacrent. Son cheval repartit ventre  terre.

Pendant une minute au moins, comme Bernard de Mauprat attach aux pas
d'Edme, je la regardai fuir sous la haute colonnade des chnes, son
voile au vent, sa longue robe obscure souleve avec la surnaturelle
agilit d'un petit dmon noir. Quand elle eut atteint l'extrmit du
sentier et que je ne la vis plus que comme un point dans les rousseurs
du bois, je repris ma course en poussant malgr moi un cri de dsespoir.
Arriv juste  l'endroit o elle avait disparu, je la trouvai dans
l'entrecroisement de deux routes, arrte, haletante, et m'attendant le
sourire aux lvres.

Madeleine, lui dis-je en me ruant sur elle et lui prenant le bras,
cessez ce jeu cruel; arrtez-vous, ou je me fais tuer!

Elle me rpondit seulement par un regard direct qui m'empourpra le
visage, et reprit plus posment l'alle du chteau. Nous revnmes au
pas, sans changer une seule parole, nos chevaux marchant cte  cte,
se frlant des mchoires et se couvrant mutuellement d'cume. Elle
descendit  la grille, traversa la cour  pied tout en fouettant le
sable avec sa cravache, monta droit  sa chambre et ne reparut que le
soir.

A huit heures, on nous remit le courrier. Il y avait une lettre de M. de
Nivres. Madeleine, en la dcachetant, changea de couleur.

M. de Nivres va bien, dit-elle; il ne reviendra pas avant le mois
prochain.

Puis elle se plaignit d'une grande fatigue et se retira.

Il en fut de cette nuit comme des prcdentes: je la passai debout et
sans sommeil. Le billet de M. de Nivres, tout insignifiant qu'il ft,
intervenait entre nous comme une revendication de mille choses oublies.
Il et crit ce seul mot: Je suis vivant, que l'avertissement n'et
pas t plus clair. Je rsolus de quitter Nivres le lendemain,
absolument comme j'avais rsolu d'y venir, sans autre rflexion ni
calcul. A minuit, il y avait encore de la lumire dans la chambre de
Madeleine. Un massif d'rables plants prs du chteau et directement en
face de ses fentres recevait un reflet rougissant qui toutes les nuits
m'apprenait  quelle heure Madeleine achevait sa veille. Le plus
souvent, c'tait fort tard. Une heure aprs minuit, le reflet paraissait
encore. Je pris une chaussure lgre et je descendis l'escalier 
ttons. J'allai ainsi jusqu' la porte de l'appartement de Madeleine,
situ  l'oppos de celui de Julie,  l'extrmit d'un interminable
corridor. Une seule femme de chambre couchait auprs d'elle en l'absence
de son mari. J'coutai: je crus entendre une ou deux fois rsonner
schement une petite toux nerveuse assez habituelle  Madeleine dans ses
moments de dpit ou de vive contrarit. Je posai la main sur la
serrure; la clef y tait. Je m'loignai, je revins, et je m'loignai de
nouveau. Mon coeur battait  se rompre. J'tais littralement hbt,
et je tremblais de tous mes membres. Je rdai quelque temps encore dans
le corridor, en pleines tnbres; puis je restai clou sur place sans
aucune ide de ce que j'allais faire. Le mme soubresaut qui m'avait un
beau jour, sous le coup d'alarmes trs vives, pouss machinalement 
Nivres et m'y avait fait tomber comme un accident, peut-tre comme une
catastrophe, me promenait encore, au milieu de la nuit, dans cette
maison confiante et endormie, m'amenait jusqu' la chambre  coucher de
Madeleine, et m'y faisait buter comme un homme qui rve. tais-je un
malheureux  bout de sacrifices, aveugl de dsirs, ni meilleur ni pire
que tous mes semblables? tais-je un sclrat? Cette question capitale
me travaillait vaguement l'esprit, mais sans y dterminer la moindre
dcision prcise qui ressemblt, soit  de l'honntet, soit au projet
formel de commettre une infamie. La seule chose dont je ne doutais pas,
et qui cependant me laissait indcis, c'est qu'une faute tuerait
Madeleine, et que sans contredit je ne lui survivrais pas une heure.

Je ne saurais vous dire ce qui me sauva. Je me retrouvai dans le parc
sans comprendre ni pourquoi ni comment j'y tais venu. Comparativement 
l'obscurit totale des corridors, il y faisait clair, quoiqu'il n'y et,
je crois, ni lune ni toiles. La masse entire des arbres ne formait que
de longs escarpements montueux et noirs, au pied desquels on distinguait
les sinuosits blanchtres des alles. J'allais au hasard, je ctoyais
les tangs. Des oiseaux s'veillaient et gloussaient dans les roseaux.
Longtemps aprs, une sensation de froid intense me rappela un peu 
moi-mme. Je rentrai; je refermai les portes avec la dextrit des
somnambules ou des voleurs, et je me jetai tout habill sur mon lit.

J'tais debout avec le jour, me souvenant  peine du cauchemar qui
m'avait fait errer toute la nuit, et me disant: Je pars aujourd'hui.
J'en informai Madeleine aussitt que je la vis.

Comme vous voudrez, rpondit-elle.

Elle tait horriblement dfaite et dans une agitation de corps et
d'esprit qui me faisait mal.

Allons voir nos malades, me dit-elle un peu aprs midi.

Je l'accompagnai, et nous nous rendmes au village. L'enfant que Julie
soignait et qu'elle avait pour ainsi dire adopt tait mort depuis la
veille au soir. Madeleine se fit conduire auprs du berceau qui
contenait le petit cadavre, et voulut l'embrasser; puis au retour elle
pleura abondamment, et rpta le mot _enfant_ avec une douleur aigu qui
m'en apprenait bien long sur un chagrin qui rongeait sa vie et dont
j'tais impitoyablement jaloux.

Je m'y pris de bonne heure pour faire mes adieux  Julie et adresser 
M. d'Orsel mes remercments qui voulaient tre dits de sang-froid; aprs
quoi, ne sachant plus comment occuper ma journe et ne tenant pour ainsi
dire en aucune manire  l'emploi d'une vie que je sentais se dtacher
de moi minute par minute, j'allai m'accouder sur la balustrade qui
dominait les fosss de ceinture, et j'y restai je ne sais combien de
temps dans des distractions de pur idiotisme. Je ne savais plus o tait
Madeleine. De temps en temps, je croyais entendre sa voix dans les
corridors ou la voir passer d'une cour  l'autre allant et venant, se
dplaant, elle aussi, sans autre but que de s'agiter.

Il y avait au tournant des douves,  la base d'une des tourelles, une
sorte de cellule  moiti bouche, qui servait autrefois de porte
drobe. Le pont qui la reliait aux alles du parc tait dtruit. Il
n'en restait que trois piles, en partie submerges, et que l'eau
marcageuse du foss salissait incessamment de lies cumeuses. Je ne
sais quelle envie me prit de me cacher l pour le reste du jour. Je
passai d'un pilier sur l'autre, et je me tapis dans cette chambre en
ruine, les pieds touchant au courant, dans le demi-jour lugubre de ce
vaste et profond foss o coulaient des eaux de lavoir. Deux ou trois
fois, je vis Madeleine passer de l'autre ct des douves, et regarder
vers les alles, comme si elle et cherch quelqu'un. Elle disparut et
revint encore; elle hsita entre trois ou quatre routes qui menaient du
parterre aux confins du parc, puis elle prit, sous un couvert d'ormeaux,
l'alle des tangs. Je ne fis qu'un bond pour m'lancer d'un bord 
l'autre, et je la suivis. Elle marchait vite, sa coiffure de campagne
mal attache sur ses oreilles, tout enveloppe d'un long cachemire qui
l'emmaillottait comme si elle avait eu trs froid. Elle tourna la tte
en m'entendant venir, rebroussa chemin brusquement, passa prs de moi
sans me regarder, gagna le perron du parterre et se mit  escalader
l'escalier. Je la rejoignis au moment o elle mettait le pied dans le
petit salon qui lui servait de boudoir, et o elle se tenait le jour.

Aidez-moi  plier mon chle, me dit-elle.

Elle avait l'esprit et les yeux ailleurs, et s'y prenait tout de
travers. La longue toffe chamarre tait entre nous, plie dans le sens
de sa longueur, et ne formait dj plus qu'une bande troite dont chacun
de nous tenait une extrmit. Nous nous rapprochmes; il restait 
joindre ensemble les deux bouts du chle. Soit maladresse, soit
dfaillance, la frange chappa tout  coup des mains de Madeleine. Elle
fit un pas encore, chancela d'abord en arrire, puis en avant, et tomba
dans mes bras tout d'une pice. Je la saisis, je la tins quelques
secondes ainsi colle contre ma poitrine, la tte renverse, les yeux
clos, les lvres froides,  demi morte et pme, la chre crature, sous
mes baisers. Puis une terrible contraction la fit tressaillir; elle
ouvrit les yeux, se dressa sur la pointe des pieds pour arriver  ma
hauteur, et, se jetant  mon cou de toute sa force, ce fut elle  son
tour qui m'embrassa.

Je la saisis de nouveau; je la rduisis  se dfendre, comme une proie
se dbat, contre un embrassement dsespr. Elle eut le sentiment que
nous tions perdus; elle poussa un cri. J'ai honte de vous le dire, ce
cri de vritable agonie rveilla en moi le seul instinct qui me restt
d'un homme, la piti. Je compris  peu prs que je la tuais; je ne
distinguais pas trs bien s'il s'agissait de son honneur ou de sa vie.
Je n'ai pas  me vanter d'un acte de gnrosit qui fut presque
involontaire, tant la vraie conscience humaine y eut peu de part! Je
lchai prise comme une bte aurait cess de mordre. La chre victime
fit un dernier effort; c'tait peine inutile, je ne la tenais plus.
Alors, avec un effarement qui m'a fait comprendre ce que c'est que le
remords d'une honnte femme, avec un effroi qui m'aurait prouv, si
j'avais t en tat d'y rflchir,  quel degr d'abaissement elle me
voyait rduit, comme si instantanment elle et senti qu'il n'y avait
plus entre nous ni discernement du devoir, ni gards, ni respect, que
cette commisration de pur instinct n'tait qu'un accident qui pouvait
se dmentir; avec une pantomime effrayante qui rpand encore aujourd'hui
sur ces anciens souvenirs toute sorte de terreurs et de honte, Madeleine
marcha lentement vers la porte, et, ne me quittant pas des yeux, comme
on agit avec un tre malfaisant, elle gagna le corridor  reculons. L
seulement elle se retourna et s'enfuit.

J'avais perdu connaissance, tout en me maintenant encore debout. Je me
tranai, comme je le pus, jusqu' mon appartement: je n'avais qu'une
ide, c'est qu'on ne me trouvt pas vanoui dans les escaliers. Arriv
devant ma porte, mme avant d'avoir pu l'ouvrir, il me fut impossible de
me soutenir davantage. Machinalement, je m'assurai qu'il n'y avait
personne dans les corridors. Le dernier sentiment qui subsista une
seconde encore fut que Madeleine tait en sret, et je tombai roide sur
le carreau.

Ce fut l que je revins  moi, une ou deux heures aprs, tout  fait 
la nuit, avec le souvenir incohrent d'une scne affreuse. On sonnait le
dner; il me fallut descendre. J'agissais, j'avais les jambes libres,
il me semblait avoir reu un choc violent sur la tte. Grce  cette
paralysie trs relle, j'prouvais une sensation gnrale de grande
souffrance, mais je ne pensais pas. La premire glace o je m'aperus me
montra la figure trangement bouleverse d'un fantme  peu prs
semblable  moi, que j'eus de la peine  reconnatre. Madeleine ne parut
point, et il m'tait presque indiffrent qu'elle ft l ou ailleurs.
Julie, fatigue, chagrine, ou inquite de sa soeur et trs
probablement bourrele de soupons,--car, avec cette singulire fille
clairvoyante et cache, toutes les suppositions taient permises, et
cependant demeuraient douteuses,--Julie ne devait pas nous rejoindre au
salon. Je me trouvai seul avec M. d'Orsel jusqu'au milieu de la soire;
j'tais inerte, insensible et comme de sang-froid, tant il me restait
peu de sens pour rflchir et de force pour tre agit.

Il tait dix heures  peu prs quand Madeleine entra, change  faire
peur et mconnaissable aussi, comme un convalescent que la mort a touch
de prs.

Mon pre, dit-elle sur un ton d'inflexible audace, j'ai besoin d'tre
seule un moment avec M. de Bray.

M. d'Orsel se leva sans hsiter, embrassa paternellement sa fille et
sortit.

Vous partez demain, me dit Madeleine en me parlant debout, et j'tais
debout comme elle.

--Oui, lui dis-je.

--Et nous ne nous reverrons jamais!

Je ne rpondis pas.

Jamais, reprit-elle; entendez-vous? Jamais. J'ai mis entre nous le seul
obstacle qui puisse nous sparer sans ide de retour.

Je me jetai  ses pieds, je pris ses deux mains sans qu'elle y rsistt;
je sanglotais. Elle eut une courte faiblesse qui lui coupa la voix; elle
retira ses mains, et me les rendit ds qu'elle eut repris sa fermet.

Je ferai tout mon possible pour vous oublier. Oubliez-moi, cela vous
sera plus facile encore. Mariez-vous, plus tard, quand vous voudrez. Ne
vous imaginez pas que votre femme puisse tre jalouse de moi, car  ce
moment-l je serai morte ou heureuse, ajouta-t-elle, avec un tremblement
qui faillit la renverser. Adieu.

Je restai  genoux, les bras tendus, attendant un mot plus doux qu'elle
ne disait pas. Un dernier retour de faiblesse ou de piti le lui
arracha.

Mon pauvre ami! me dit-elle; il fallait en venir l. Si vous saviez
combien je vous aime! Je ne vous l'aurais pas dit hier; aujourd'hui cela
peut s'avouer, puisque c'est le mot dfendu qui nous spare.

Elle, extnue tout  l'heure, elle avait retrouv par miracle je ne
sais quelle ressource de vertu qui la raffermissait  mesure. Je n'en
avais plus aucune.

Elle ajouta, je crois, une ou deux paroles que je n'entendis pas; puis
elle s'loigna doucement comme une vision qui s'vanouit, et je ne la
revis plus, ni ce soir-l, ni le lendemain, ni jamais.

Je partis au lever du jour sans voir personne. J'vitai de traverser
Paris, et je me fis conduire directement  la maison d'extrme banlieue
qu'habitait Augustin. C'tait un dimanche; il tait chez lui.

Au premier coup d'oeil, il comprit qu'un malheur m'tait arriv.
D'abord, il crut que madame de Nivres tait morte, parce que, dans sa
parfaite honntet d'homme et de mari, il n'imaginait pas de malheur
plus grand. Quand je lui eus fait connatre le vritable accident qui me
rduisait  l'un de ces veuvages qu'on n'avoue pas:

J'ignore ces chagrins-l, me dit-il; mais je vous plains de toute mon
me.

Et je ne doutais pas qu'il ne me plaignt en effet du fond du coeur,
pour peu qu'il raisonnt d'aprs les pires dsastres qu'il pouvait
envisager dans l'avenir incertain de sa propre vie.

Il travaillait quand je le surpris. Sa femme tait auprs de lui, et
elle avait sur ses genoux un petit enfant de six mois qui leur tait n
pendant mon exil. Ils taient heureux. Leur situation prosprait, je pus
m'en apercevoir  des signes de relative opulence. Ils me donnrent 
coucher. La nuit fut effroyable; une tempte de fin d'automne rgna sans
discontinuit depuis le soir jusqu'aprs le soleil lev. Je ne fis pas
autre chose, dans le morne bercement de ce long murmure de vent et de
pluie, que de penser au tumulte que le vent devait produire autour de la
chambre et du sommeil de Madeleine, si Madeleine dormait. Ma force de
rflchir n'allait pas au del de cette sensation purile et toute
physique. L'orage tant dissip, Augustin m'obligea de sortir ds le
matin. Il avait une heure  lui avant de se rendre  Paris. Il me
conduisit dans les bois, ravags par le vent de la nuit; l'eau courait
encore dans les sentiers plongeants, et roulait les dernires feuilles
de l'anne.

Nous marchmes longtemps ainsi, avant que j'eusse pu recueillir l'ombre
d'une ide lucide parmi les dterminations urgentes qui m'avaient amen
chez Augustin. Je me rappelai enfin que j'avais des adieux  lui faire.
Il crut d'abord que c'tait un parti dsespr, pris seulement depuis la
veille, et qui ne tiendrait pas contre de sages rflexions; puis, quand
il vit que ma rsolution datait de plus loin, qu'elle tait le rsultat
d'examens sans rplique, et que tt ou tard elle se serait accomplie, il
ne discuta ni l'opinion que j'avais de moi-mme, ni le jugement que je
portais sur mon temps; il me dit seulement:

Je pense et je raisonne  peu prs comme vous. Je me sens peu de chose,
et ne me crois pas non plus de beaucoup infrieur au plus grand nombre;
seulement, je n'ai pas le droit que vous avez d'tre consquent jusqu'au
bout. Vous dsertez modestement; moi je reste, non par forfanterie, mais
par ncessit, et d'abord par devoir.

--Je suis bien las, lui dis-je, et de toutes les manires j'ai besoin de
repos.

Nous nous sparmes  Paris en nous disant: Au revoir! comme on fait
d'ordinaire quand il en coterait trop de se dire adieu, mais sans
prvoir le lieu ni l'poque o nous pourrions nous retrouver. J'avais
de courtes affaires  rgler dont je chargeai mon domestique. J'allai
seulement prendre cong d'Olivier. Il se disposait  quitter la France.
Il ne me questionna pas sur mon sjour  Nivres: en m'apercevant, il
avait devin que tout tait fini.

Je n'avais plus  lui parler de Julie, il n'avait plus  me parler de
Madeleine. Les liens qui nous avaient unis depuis plus de dix annes
venaient de se rompre  la fois, au moins pour longtemps.

Tche d'tre heureux, me dit-il, comme s'il n'y comptait pas plus pour
moi que pour lui-mme.

Trois jours aprs mon dpart de Nivres, j'tais  Ormesson. J'y passai
la nuit seulement auprs de madame Ceyssac, que mon retour claira sur
bien des choses, et qui me donna  entendre qu'elle avait souvent
dplor mes erreurs dans sa tendre piti de femme pieuse et de
demi-mre. Le lendemain, sans prendre une heure de vritable repos, dans
cette course lamentable qui me ramenait au gte comme un animal bless
qui perd du sang et ne veut pas dfaillir en route, le lendemain soir, 
la nuit tombe, j'arrivais en vue de Villeneuve. Je mis pied  terre aux
abords du village; la voiture continua de suivre la route pendant que je
prenais un chemin de traverse qui me conduisait chez moi par le marais.

Il y avait quatre jours et quatre nuits qu'une douleur fixe me bridait
le coeur et me tenait les yeux aussi secs que si je n'eusse jamais
pleur. Au premier pas que je fis sur le chemin des Trembles, il y eut
en moi un tressaillement de souvenirs qui rendit la douleur plus
cuisante et cependant un peu moins tendue.

Il faisait trs froid. La terre tait dure, la nuit presque complte, au
point que la ligne des ctes et la mer ne formaient plus qu'un horizon
compact et tout noir. Un reste de rougeur s'teignait  la base du ciel
et blmissait de minute en minute. Un chariot passait au loin prs de la
falaise; on l'entendait cahoter et crier sur le pav gel. L'eau des
marais tait prise; par endroits seulement, de larges carrs d'eau
douce, qui ne gelaient point, continuaient de se mouvoir doucement, et
demeuraient blanchtres. Six heures sonnrent au clocher de Villeneuve.
Le silence et l'obscurit devenaient si grands, qu'on aurait cru qu'il
tait minuit. Je marchais sur les leves, et je ne sais comment je me
rappelai qu' cet endroit-l mme autrefois, dans de froides nuits
pareilles, j'avais chass des canards. J'entendais au-dessus de ma tte
le susurrement rapide et singulier que font ces oiseaux en volant trs
vite. Un coup de fusil retentit. Je vis la lueur de la poudre, et
l'explosion m'arrta court. Un chasseur sortit de sa cachette, descendit
vers la mare et se mit  y pitiner; un autre lui parla. Dans cet
change de paroles brves dites assez bas, mais que la nuit rendait trs
distinctes, je saisis comme un son de voix qui me frappa.

Andr! criai-je.

Il y eut un silence, aprs quoi je rptai de nouveau: Andr!

--Quoi? dit une voix qui ne me laissa plus aucun doute.

Andr fit quelques pas  ma rencontre. Je le distinguais assez mal,
quoiqu'il dpasst de toute la taille la leve obscure. Il avanait
lentement, un peu  ttons, sur ce chemin foul par des pas d'animaux;
il rptait: Qui est l? qui m'appelle? avec un moi croissant, et
comme s'il hsitait de moins en moins  reconnatre celui qui l'appelait
et qu'il croyait si loin.

Andr! lui dis-je une troisime fois, quand il n'eut plus qu'un ou deux
pas  faire.

--Comment? quoi?... Ah! monsieur! monsieur Dominique! dit-il en laissant
tomber son fusil.

--Oui, c'est moi, c'est bien moi, mon vieux Andr!...

Je me jetai dans les bras de mon vieux domestique. Mon coeur,  la fin
de ces contraintes, clata de lui-mme et se fondit librement en
sanglots.




XVIII


DOMINIQUE avait achev son rcit. Il s'arrta sur ces dernires paroles
dites avec la voix prcipite d'un homme qui se hte et cette expression
de pudeur attriste qui suit ordinairement des panchements trop
intimes. Ce que de pareilles confidences avaient d coter  une
conscience ombrageuse et si longtemps ferme, je le devinais, et je le
remerciai d'un geste attendri auquel il ne rpondit que par un mouvement
de tte. Il avait ouvert la lettre d'Olivier, dont l'adieu funbre
prsidait pour ainsi dire  ce rcit, et se tenait debout, les yeux
tourns vers la fentre o s'encadrait un tranquille horizon de plaine
et d'eau. Il demeura ainsi quelque temps dans un silence embarrass que
je ne voulus pas rompre. Il tait ple. Sa physionomie, lgrement
altre par la fatigue ou rajeunie par les lueurs passionnes d'une
autre poque, reprenait peu  peu son ge, ses fltrissures et son
caractre de grande srnit. Le jour baissait  mesure que la paix des
souvenirs s'tablissait aussi sur son visage. L'ombre envahissait
l'intrieur poudreux et touff de la petite chambre o se terminait
cette longue srie d'vocations dont plus d'une avait t douloureuse.
Des inscriptions des murailles, on ne distinguait presque plus rien.
L'image extrieure et l'image intrieure plissaient donc en mme temps,
comme si tout ce pass ressuscit par hasard rentrait  la mme minute,
et pour n'en plus sortir, dans le vague effacement du soir et de
l'oubli.

Des voix de laboureurs qui longeaient les murs du parc nous tirrent
l'un et l'autre d'un embarras rel, celui de nous taire ou de reprendre
un entretien bris.

Voici l'heure de descendre, dit Dominique; et je le suivis jusqu' la
ferme, o tous les soirs,  pareille heure, il avait quelques soins de
surveillance  remplir.

Les boeufs rentraient du labour, et c'tait le moment o la ferme
s'animait. Accoupls par deux ou trois paires,--car  cause de la
lourdeur des terres mouilles on avait d tripler les attelages,--ils
arrivaient tranant leur timon, le mufle soufflant, les cornes basses,
les flancs mus, avec de la boue jusqu'au ventre. Les animaux de
rechange qui n'avaient pas travaill ce jour-l mugissaient au fond de
l'table en entendant revenir leurs actifs compagnons. Ailleurs,
c'taient les troupeaux dj renferms qui s'agitaient dans la bergerie;
et des chevaux pitinaient et hennissaient, parce qu'on remuait du
fourrage au-dessus de leurs mangeoires.

Les gens de service vinrent se ranger autour du matre, tte nue, avec
des gestes un peu las. Dominique s'enquit minutieusement si des
instruments de labour d'un emploi nouveau avaient produit les rsultats
qu'il en attendait; puis il donna ses ordres pour le lendemain; il les
multiplia surtout au sujet des semailles; et je compris que toute la
semence dont il indiquait ainsi la distribution n'tait pas destine 
ses propres terres; il y avait l beaucoup de prts sans doute, des
avances faites ou des aumnes.

Ces prcautions prises, il me ramena sur la terrasse. Le temps s'tait
clairci. La saison, alterne de soleil, de tideur et de pluie, et
remarquablement douce, quoique nous eussions pass la mi-novembre, tait
bien faite pour mettre en joie tout esprit foncirement campagnard. La
journe, si maussade  midi, s'achevait par une soire d'or. Les enfants
jouaient dans le parc, pendant que madame de Bray allait et venait dans
l'alle qui conduisait au bois, surveillant leurs jeux  petite
distance. Ils se poursuivaient,  travers les fourrs, avec des cris
imits de btes chimriques, et les plus propres  les effrayer. Des
merles, les derniers oiseaux qui se fassent entendre  cette heure
tardive, leur rpondaient par ce sifflement bizarre et saccad pareil 
de tumultueux clats de rire. Un reste de jour clairait paisiblement la
longue tonnelle; les pampres dj clair-sems formaient sur le ciel trs
ple autant de dcoupures aigus, et des rats pillards qui rdaient le
long des poutrelles grenaient avec prcaution les quelques raisins
fltris qui restaient aux vignes. Ce calme dclin d'une journe
soucieuse menant  des lendemains plus sereins, l'assurance du ciel qui
s'embellissait, ces joies d'enfants pour animer le vieux parc  demi
dpouill; la mre confiante, heureuse, servant de lien affectueux
entre le pre et les enfants; celui-ci grave, songeur, mais raffermi,
parcourant  petits pas la riche et fconde alle tendue de treilles;
cette abondance avec cette paix, cet accomplissement dans le
bonheur:--tout cela formait, aprs notre entretien, une conclusion si
noble, si lgitime et si vidente, que je pris le bras de Dominique et
le serrai plus affectueusement encore que de coutume.

Oui, me dit-il, mon ami, me voici arriv. A quel prix? vous le savez;
avec quelle certitude? vous en tes tmoin.

Il y avait dans son esprit un mouvement d'ides qui se continuait; et,
comme s'il et voulu s'expliquer plus clairement sur des rsolutions qui
se manifestaient d'ailleurs d'elles-mmes, il reprit encore, lentement
et sur un tout autre ton:

Bien des annes se sont passes depuis le jour o je suis rentr au
gte. Si personne n'a oubli les vnements que je viens de vous
raconter, personne ne semble du moins se les rappeler; le silence que
l'loignement et le temps ont amen pour toujours entre quelques
personnages de cette histoire leur a permis de se croire mutuellement
pardonns, rhabilits et heureux. Olivier est le seul, j'aime  le
supposer, qui se soit obstin jusqu' la dernire heure dans ses
systmes et dans ses soucis. Il avait dsign, vous vous en souvenez,
l'ennemi mortel qu'il redoutait plus que tous les autres; on peut dire
qu'il a succomb dans un duel avec l'ennui.

--Et Augustin? lui demandai-je.

--Celui-ci est le seul survivant de mes vieilles amitis. Il est au bout
de sa tche. Il y est arriv en droite ligne, comme un rude marcheur au
but d'un difficile et long voyage. Ce n'est point un grand homme, c'est
une grande volont. Il est aujourd'hui le point de mire de beaucoup de
nos contemporains, chose rare qu'une pareille honntet parvenant assez
haut pour donner aux braves gens l'envie de l'imiter.

--Pour moi, reprit M. de Bray, j'ai suivi trs tard, avec moins de
mrite, moins de courage, avec autant de bonheur, l'exemple que ce
coeur solide m'avait donn presque au dbut de sa vie. Il avait
commenc par le repos dans des affections sans trouble, et j'ai fini par
l. Aussi, j'apporte dans mon existence nouvelle un sentiment qu'il n'a
jamais connu, celui d'expier une ancienne vie certainement nuisible et
de racheter des torts dont je me sens encore aujourd'hui responsable,
parce qu'il y a, selon moi, entre toutes les femmes galement
respectables, une solidarit instinctive de droits, d'honneur et de
vertus. Quant au parti que j'ai adopt de me retirer du monde, je ne
m'en suis jamais repenti. Un homme qui prend sa retraite avant trente
ans et y persiste tmoigne assez ouvertement par l qu'il n'tait pas n
pour la vie publique, pas plus que pour les passions. Je ne crois pas
d'ailleurs que l'activit rduite o je vis soit un mauvais point de vue
pour juger les hommes en mouvement. Je m'aperois que le temps a fait
justice au profit de mes opinions de beaucoup d'apparences qui jadis
auraient pu me causer l'ombre d'un doute, et comme il a vrifi la
plupart de mes conjectures, il se pourrait qu'il et aussi confirm
quelques-unes de mes amertumes. Je me rappelle avoir t svre pour les
autres  un ge o je considrais comme un devoir de l'tre beaucoup
pour moi-mme. Chaque gnration plus incertaine qui succde  des
gnrations dj fatigues, chaque grand esprit qui meurt sans
descendance, sont des signes auxquels on reconnat, dit-on, un
abaissement dans la temprature morale d'un pays. J'entends dire qu'il
n'y a pas grand espoir  tirer d'une poque o les ambitions ont tant de
mobiles et si peu d'excuses, o l'on prend communment le viager pour le
durable, o tout le monde se plaint de la raret des oeuvres, o
personne n'ose avouer la raret des hommes.....

--Et si la chose tait vraie! lui dis-je.

--Je serais dispos  le croire, mais je me tais sur ce point comme sur
beaucoup d'autres. Il n'appartient pas  un dserteur de faire fi des
innombrables courages qui luttent, l mme o il n'a pas su demeurer.
D'ailleurs, il s'agit de moi, de moi seul, et, pour en finir avec le
principal personnage de ce rcit, je vous dirai que ma vie commence. Il
n'est jamais trop tard, car si une oeuvre est longue  faire, un bon
exemple est bientt donn. J'ai le got et la science de la
terre,--mince amour-propre que je vous prie de me pardonner.--Je
fertiliserai mes champs mieux que je n'ai fait de mon esprit,  moins de
frais, avec moins d'angoisse et plus de rapport, pour le plus grand
profit de ceux qui m'entourent. J'ai failli mler l'invitable prose de
toutes les natures infrieures  des productions qui n'admettaient aucun
lment vulgaire. Aujourd'hui, trs heureusement pour les plaisirs d'un
esprit qui n'est point us, il me sera permis d'introduire quelque grain
d'imagination dans cette bonne prose de l'agriculture et...

Il cherchait un mot qui rendt modestement le vritable esprit de sa
nouvelle mission.

Et de la bienfaisance? lui dis-je.

--Soit, dit-il, j'accepte le mot pour madame de Bray, car ceci la
regarde exclusivement.

En ce moment mme, madame de Bray ramenait ses enfants essouffls et
tout en nage. Il y eut un instant de complet silence pendant lequel,
comme  la fin d'une symphonie qui expire en d'infiniment petits
accords, on n'entendit plus que le chuchotement des merles branchs qui
jasaient encore, mais ne riaient plus.

Trs peu de jours aprs cette conversation, qui m'avait fait pntrer
dans l'intimit d'un esprit dont la plus relle originalit tait
d'avoir strictement suivi la maxime ancienne de se connatre soi-mme,
une chaise de poste s'arrta dans la cour des Trembles.

Il en descendit un homme  cheveux rares, gris et coups court, petit,
nerveux, avec tout l'extrieur, la physionomie, l'assiette et la
prcision d'un homme peu ordinaire et proccup d'affaires graves, mme
en voyage; parfaitement mis d'ailleurs, et l encore on pouvait dfinir
des habitudes leves de situation, de monde et de rang. Il examina
vivement ce qu'on apercevait du chteau, la tonnelle, un coin du parc;
il leva les yeux vers les tourelles et se retourna pour considrer les
petites fentres en lucarne de l'ancien appartement de Dominique.

Dominique arrivait sur la terrasse; ils se reconnurent.

Ah! quelle surprise, mon bien cher ami! dit Dominique, en marchant
au-devant du visiteur, les deux mains cordialement ouvertes.

--Bonjour, de Bray, dit celui-ci avec l'accent net et franc d'un homme
dont la vrit semblait avoir, pendant toute sa vie, rafrachi les
lvres.

C'tait Augustin.

FIN

       *       *       *       *       *


NOTES BIBLIOGRAPHIQUES

Commenc en septembre 1859, DOMINIQUE ne fut achev, aprs plusieurs
remaniements, qu'au dbut de 1862 o il parut dans la _Revue des Deux
Mondes_ en trois parties ainsi divises: premire partie, chap. I-V, n
du 15 avril, pp. 777  825; deuxime partie, chap. VI-XI, n du 1er
mai, pp. 143  194; dernire partie, chap. XII-XVIIIdu 15 mai, pp. 384 
445.

La premire dition parut en janvier 1863 avec la collation suivante:

EUGNE FROMENTIN. DOMINIQUE. _Paris, librairie de L. Hachette et Cie,
boulevard Saint-Germain, n 77_ (Impr. Lahure et Cie), 1863, in-8.

1 faux titre portant au verso la mention suivante: Cet ouvrage a paru
pour la premire fois en 1862, dans la _Revue des Deux Mondes_; 1 titre
et 372 p. de texte. Couverture imprime.

dition originale imprime sur papier de Hollande et non mise dans le
commerce.

Il tait tir en mme temps une dition in-18 sur papier ordinaire,
mise en vente  3 fr. 50, qui figure dans la _Bibliographie de la
France_  la date du 3 janvier, alors que l'dition in-8 n'y a t
enregistre que le 31 janvier.

Ultrieurement cette dition a t comprise par l'diteur dans la
collection: _Littrature contemporaine, romans et voyages_,  1 franc le
volume.

Il y a des variantes assez nombreuses, quoique peu importantes (sauf en
ce qui concerne la fin du chap. II que nous donnons plus loin), entre le
texte primitif de la _Revue des Deux Mondes_ et celui de l'dition
originale.

L'on relve aussi quelques diffrences portant sur la ponctuation et la
composition, entre l'dition in-8 et l'dition in-18, notamment aux
pages 49, 53, 59, 67, 115, 125 et 177.

Un grand nombre des exemplaires in-8 et in-18 de l'dition Hachette
(de mme d'ailleurs, que le texte de la _Revue des Deux Mondes_),
contiennent  la page 177 la faute suivante qui a t reproduite dans
les autres ditions, spcialement dans les ditions Plon et Crs, et
dans celle du Livre Contemporain: chap. VIII, au lieu de _Il sera pdant
et censeur_ (p. 141, 12e ligne de notre dition), on lit: Il sera
pdant et en sueur.

Il est, de mme, deux fautes qu'on relve communment dans les ditions
modernes: chap. XIII (p. 216, 10e ligne de notre dition), au lieu de
_parce qu'elle y voyait_..., on lit: _parce qu'elle voyait_...; et chap.
XIV (p. 245, 27e ligne de notre dition), au lieu de _As-tu prvu ce
qui l'attend_, on lit: _As-tu prvu ce qui t'attend._

Depuis 1876, DOMINIQUE est dit par la maison Plon.

       *       *       *       *       *

Voici la fin du chap. II telle qu'elle figure  la _Revue des Deux
Mondes_ (p. 799 du n du 15 mai 1862), qu'il nous a paru intressant de
rapprocher du texte de notre dition qui est celui de l'dition
originale (v. _supra_ p. 40-42), parce qu'elle en diffre assez
sensiblement:

Pauvre Olivier! dit Dominique en le voyant s'loigner au galop de
chasse dans la direction d'Orsel.

Quinze jours aprs, ce devait tre au milieu de novembre, le facteur
rural entra le matin, et remit  Dominique une lettre cachete de noir.
Dominique, en la lisant, devint trs ple; puis il passa sur la
terrasse, en nous faisant signe de laisser les enfants au salon.

Voici des nouvelles d'Olivier, dit-il; j'tais certain qu'il en
viendrait l.

_Suit la lettre d'Olivier, qui est la mme dans les diffrentes
ditions._

Vers midi, la pluie se mit  tomber. Dominique se retira dans son
cabinet, o je l'accompagnai. La lettre d'Olivier avait amrement raviv
certains souvenirs qui n'attendaient qu'une circonstance dcisive pour
se rpandre.

_La fin, comme p. 42._

       *       *       *       *       *

Les ditions de luxe de DOMINIQUE sont les suivantes:

EUGNE FROMENTIN. DOMINIQUE. _Paris, Le Livre Contemporain_, 1905,
in-8.

1 faux titre; 1 frontispice; 1 titre imprim en rouge et noir; 1 f. pour
la ddicace  George Sand; 333 p. de texte; 1 f. pour l'achev
d'imprimer. Couverture bleue imprime en or.

dition orne d'un frontispice et de 37 paysages en vignettes ou
culs-de-lampe, dessins et gravs  l'eau-forte par Gustave Leheutre, et
tire  117 exemplaires sur papier verg d'Arches non mis dans le
commerce.

Les eaux-fortes ont t tires chez Eugne Deltre, et le texte imprim
chez Plon-Nourrit et Cie.

EUGNE FROMENTIN. DOMINIQUE. _Paris, L. Conard, 17, boulevard de la
Madeleine_, 1906, in-8. Couverture imprime.

dition orne d'un frontispice grav  l'eau-forte en couleurs, imprime
 l'Imprimerie Nationale et tire  225 exemplaires, savoir: 200 ex. sur
papier de Rives (30 fr.), et 25 ex. sur japon ancien (60 fr.).

Fait partie de _Cinq confessions d'amour._

EUGNE FROMENTIN. DOMINIQUE. dition suivie de plusieurs lettres de
l'auteur et orne d'un portrait grav sur bois par P.-E. Vibert. _Paris,
Georges Crs et Cie, Les Matres du Livre, 3, place de la Sorbonne,
3_, (Evreux, Impr. de Paul Hrissey), MCMXII, petit in-8.

1 faux titre avec, au verso, le n de l'exemplaire et la nature du
papier; 1 portrait; 1 titre; 1 f. pour la ddicace  George Sand; 1
second faux titre; 388 p. de texte; 2 fac-simils hors texte du
manuscrit de l'auteur; 1 f. pour la justification du tirage. Couverture
imprime.

Sixime volume de la collection _Les Matres du Livre_, tir  839
exemplaires, soit: 3 ex. sur vieux japon imprial numrots de 1  3 (40
fr.); 5 ex. sur chine, numrots de 4  8 (30 fr.); 46 ex. sur japon
imprial (dont 6 hors commerce), numrots de 9  48 et de 49  54 (20
fr.); et 785 ex. sur papier d'Arches (dont 40 hors commerce), numrots
de 55  804 et de 805  839 (7 fr. 50).

Cette dition, dont le texte contient de nombreuses fautes, comprend
(pp. 373  388) six lettres extraites d'une correspondance change
entre E. Fromentin et George Sand, et relatives  la conception de
DOMINIQUE.

       *       *       *       *       *

Les variantes qu'on relve entre le texte de la _Revue des Deux Mondes_
et celui de la premire dition de DOMINIQUE, ont pour origine les
conseils que George Sand avaient donns  Fromentin pendant le sjour
que celui-ci fit  Nohant en juin 1862, c'est--dire entre la
publication des deux versions.

L'on trouve d'ailleurs dans les _Correspondance_ et _Fragments indits_
de Fromentin (recueillis par M. P. Blanchon, Plon, 1912, 1 vol. in-18),
les notes prises par l'auteur sous la dicte de George Sand qui lui
avait suggr certains changements  faire  son roman.

Fromentin tint compte de quelques-unes de ces indications, notamment de
celles qui concernent la fin du chap. II (v. la premire version que
nous donnons plus haut), la promenade au bois de Boulogne (p. 165 de
notre dition), l'allusion  Mauprat dans la course  cheval avec
Madeleine (ibid., p. 277). George Sand avait en outre conseill
d'introduire un avant-dernier chapitre o Dominique aurait,  son retour
de Nivres, expliqu  Augustin les sentiments qui l'animaient  l'gard
de Madeleine perdue pour lui, et o l'on aurait vu apparatre celle qui
devait devenir Mme de Bray. Le chapitre xviii serait alors devenu le
chapitre xix, avec quelques adjonctions relatives  la gurison de
Dominique. Fromentin n'obit pas  cette suggestion et ce chapitre ne
fut pas crit.

Dans une lettre  George Sand du 9 novembre 1862, Fromentin s'excuse,
d'ailleurs, de n'avoir pu faire  son oeuvre les changements convenus.

Le 9 janvier 1863, il lui annonce l'envoi d'un exemplaire de DOMINIQUE,
de format in-8, papier propre, que le brochage de cette dition de
crmonie, non encore fini, l'empche de faire parvenir  son amie.

DOMINIQUE parat officiellement en librairie le 10 janvier 1863. Et le
27 janvier, Fromentin crit  George Sand en lui disant que s'il ne lui
a pas envoy l'exemplaire annonc, c'est qu'il y a relev des fautes
normes, des corrections faites  l'imprimerie, _aprs le bon  tirer_,
par un correcteur scrupuleux qui s'tait permis de substituer des
non-sens  certaines hardiesses..., et qu'il a fallu tout arrter et
introduire des cartons. Il explique qu'il a lch tels quels quelques
exemplaires de librairie, mais qu'il en reoit  la minute mme de plus
propres dont le premier va tre adress  Nohant.

Nous trouvons l l'explication des fautes releves sur un certain nombre
d'exemplaires de l'dition originale, mme de l'dition in-octavo. Ce
qui semble plus singulier, c'est de voir les mmes fautes reparatre
dans les ditions ultrieures, et  plus forte raison, dans les ditions
de luxe.

       *       *       *       *       *

Dans quelle mesure DOMINIQUE est-il une autobiographie? C'est ce qu'il
est facile de savoir par les _Lettres de jeunesse_ de Fromentin (Plon,
1912, 1 vol. in-18), et par les notes si intressantes dont M. Pierre
Blanchon les a relies entre elles.

En ce qui touche les lieux, nous y apprenons d'abord que pour les
Trembles, Fromentin a pris comme modle de sa description en partie la
maison de campagne que ses parents avaient aux portes de La Rochelle, 
Saint-Maurice; toutefois, certains traits, l'aspect du paysage, les
grands horizons voils, sont emprunts  la proprit que des amis de sa
famille, les Seignette, avaient tout  ct,  Vaugoin.

Ormesson, la petite ville basse, hrisse de clochers d'glise...,
dvote, attriste, vieillotte, oublie dans un fond de province, c'est
La Rochelle, telle qu'elle existait au commencement du sicle dernier.

Les personnages. Dans Augustin, M. Louis Gillet (_Revue de Paris_, du
1er aot 1905) voit un jeune professeur du lyce, Bardant, dont
l'influence avait t grande sur ses lves. Pour M. Louis Audiat
(_Revue des Charentes_, 30 septembre 1905), c'est un mlange de Lopold
Delayant, qui fut le matre de Fromentin  La Rochelle et s'intressa
beaucoup  ses dbuts, et aussi de son grand ami, mile Beltrmieux.

Le modle d'Olivier d'Orsel est un des camarades de collge d'Eugne,
Lon Mouliade, fils d'un propritaire de Fontenay-le-Comte. La finesse
de sa nature, la distinction de ses manires, sa mise recherche et
l'air de dandysme rpandu sur toute sa personne, avaient infiniment plu
 Fromentin qui entretint avec lui des relations longtemps suivies, bien
qu'assez espaces.

Quant  Madeleine, qui ne s'appelait pas Madeleine, elle tait la fille
de la veuve d'un capitaine au long cours, voisine de campagne de la
famille Fromentin. De sang crole par sa mre, elle tait trs brune,
avec un teint mat et une peau blanche. Gaie, enjoue, spirituelle plus
qu'intelligente, et assez coquette, elle se prtait facilement au
sentiment trs vif qui attirait vers elle son compagnon de jeunesse,
encore bien qu'elle et quatre ans de plus que lui. En octobre 1836,
Madeleine pousait un jeune homme de vingt-deux ans--elle en avait
dix-sept--attach  l'administration des contributions directes, mais
qui devait par la suite acheter une charge d'agent de change  La
Rochelle.

C'est  ce moment qu'Eugne Fromentin eut nettement conscience de son
amour pour Madeleine. Pendant quatre ou cinq ans, il vcut de ce
sentiment exclusif qui absorba toutes les forces de sa jeunesse et de
son talent. Il la cherchait partout o il pouvait la rencontrer,  la
promenade, au thtre, dans le monde. Pendant les absences de son mari,
maussade et bourru, et qui semble ne pas l'avoir rendue heureuse, elle
recevait Eugne chez elle, trouvant surtout dans cette intrigue une
distraction  l'existence monotone qu'elle menait. Malgr ces
imprudences, il est difficile d'admettre qu'il y ait eu entre eux autre
chose que des conversations passionnes et un commerce purement
sentimental.

Au cours de l't 1838, Eugne Fromentin tait parvenu aux termes de
ses humanits. La distribution des prix fut pour lui l'occasion de la
scne qui est raconte dans DOMINIQUE avec un accent de sincrit auquel
il n'est pas permis de se tromper.

En novembre 1839, Fromentin partit pour Paris o il devait faire son
droit. Il revient  Saint-Maurice aux vacances, et il retrouve
Madeleine. Il s'efforce de lutter contre sa passion qui l'a repris tout
entier. Mais l'affection profonde qu'il avait voue  la jeune femme
persistait toujours, malgr les efforts runis de tous, mari, parents et
amis, pour amener une rupture.

Et cela dura jusqu'en 1844 o Madeleine dont la sant tait depuis
longtemps prcaire, vint subir  Paris une grave opration dont elle
mourut le 4 juillet. Elle avait un peu plus de vingt-sept ans et
laissait trois jeunes enfants.

Sous le choc terrible qu'il reoit de cette mort, Fromentin envisage sa
retraite dans un couvent. Sa douleur s'panche dans les lettres qu'il
envoie  ses amis, de Meudon o il s'est rfugi. Ses annes d'enfance
lui refluent  l'esprit et au coeur.

Tout mon pass m'a travers la mmoire, crit-il, depuis mes lointaines
rveries dans mon alle verte de Saint-Maurice... Puis le souvenir
incessant de ma pauvre amie s'est empar de moi pour ne plus me quitter.
En quelques secondes, j'ai remont le cours des sept annes passes
ensemble. Enfin je l'ai revue morte...

Je pense  toi qui dors _l-bas_ sous l'herbe mouille du cimetire,
pauvre tte si belle, aux yeux si doux, au teint si blanc, aux cheveux
si noirs...

Et voici DOMINIQUE qui apparat,  quinze ans de distance: Amie, ma
divine et sainte amie, je veux et vais crire notre histoire commune,
depuis le premier jour jusqu'au dernier. Et chaque fois qu'un souvenir
effac luira subitement dans ma mmoire, chaque fois qu'un mot plus
tendre et plus mu jaillira de mon coeur, ce seront autant de marques
pour moi que tu m'entends et que tu m'assistes...

Celle qui fut Madeleine est enterre dans le cimetire de Saint-Maurice,
non loin du tombeau d'Eugne Fromentin. Elle reoit de temps en temps la
visite des fervents de DOMINIQUE, car il est impossible  tous ceux qui
l'ont gote d'oublier la figure idale de charme, de jeune gravit et
d'ardente tendresse de Madeleine de Nivres.

       *       *       *       *       *

CETTE DITION DE _DOMINIQUE_

PRPARE PAR LES SOINS DE G.-J. PLACE

A T ACHEVE D'IMPRIMER

PAR PROTAT FRRES A MACON

LE 24 OCTOBRE 1920

CENTENAIRE DE LA NAISSANCE

D'EUGNE FROMENTIN





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*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
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works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
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