The Project Gutenberg EBook of Manuscrit de 1814,
trouv dans les voitures impriales prises  Waterloo, contenant
l'histoire des six derniers mois du rgne de Napolon, by Agathon Jean
Franois Fain (Baron de Fain)

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Title: Manuscrit de 1814,
trouv dans les voitures impriales prises  Waterloo, contenant
l'histoire des six derniers mois du rgne de Napolon

Author: Agathon Jean Franois Fain (Baron de Fain)

Release Date: September 22, 2010 [EBook #33796]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MANUSCRIT DE 1814 ***




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MMOIRES
DES
CONTEMPORAINS.
SE TROUVE AUSSI
A LA GALERIE DE BOSSANGE PRE
LIBRAIRE DE S. A. S. MONSEIGNEUR LE DUC d'ORLANS,
rue de Richelieu, n 60.

       *       *       *       *       *

IMPRIMERIE DE LACHEVARDIRE FILS,
SUCCESSEUR DE CELLOT,
rue du Colombier, n. 30.


MMOIRES
DES
CONTEMPORAINS,
POUR SERVIR A L'HISTOIRE DE FRANCE,
ET PRINCIPALEMENT A CELLE
DE LA RPUBLIQUE ET DE L'EMPIRE.

Deuxime livraison.

SECONDE DITION.


PARIS,
BOSSANGE FRRES, LIBRAIRES,
RUE DE SEINE, N 12.

1824.





MANUSCRIT
DE
MIL HUIT CENT QUATORZE,
TROUV DANS LES VOITURES IMPRIALES PRISES A WATERLOO,
CONTENANT
L'Histoire des six derniers mois du rgne de NAPOLON

Par le Baron FAIN,

SECRTAIRE DU CABINET A CETTE POQUE,
MATRE DES REQUTES, ETC.




AVERTISSEMENT
DES DITEURS.


Cet ouvrage, termin au commencement de 1815, avait t perdu avec
beaucoup d'autres papiers dans les voitures impriales prises 
Waterloo; et c'est sous le titre anonyme de _Manuscrit de mil huit cent
quatorze, trouv  Waterloo_, qu'il nous a t prsent.

Occups d'en donner une dition, nous avons mis tous nos soins 
chercher quel en tait l'auteur, et voici ce que nous avons appris d'une
manire certaine.

Napolon, en quittant Fontainebleau pour se rendre  l'le d'Elbe, avait
charg le baron Fain, son secrtaire du cabinet, de prparer sur les
dernires annes un relev de faits et de dates qui pt lui servir de
canevas, selon son usage, lorsqu'il voudrait dicter cette partie de son
histoire. C'est en voulant s'acquitter de cette tche que M. Fain a
rdig le manuscrit perdu quelque temps aprs  Waterloo. Nous publions
cet ouvrage tel qu'il est sorti des mains de l'auteur  l'poque que
nous venons de citer. Cependant quelques aperus qui ne sont qu'indiqus
dans le texte ont depuis t confirms par des crivains qu'on ne
saurait taxer d'tre au nombre des partisans de Napolon; et nous avons
cru devoir citer _en notes_ certains passages de leurs crits, qui,
pouvant tre considrs comme l'aveu de la partie adverse, sont de
nature  dissiper des incertitudes toujours fatigantes pour le lecteur.

Nous donnons  la fin de chaque partie un SUPPLMENT compos de pices
que nous avons puises dans des portefeuilles riches en matriaux
historiques, et qui compltent cet ouvrage dans les dtails les plus
importants.




PRFACE.


Aussitt aprs la chute du gouvernement imprial, les vainqueurs se sont
empresss de raconter les vnements  leur manire. Toutes les
trompettes ont sonn pour eux: c'est l'usage!

Cependant les armes franaises avaient fait leur devoir, et la patrie
reconnaissante levait la voix en leur honneur; mais celui qui pouvait
seul faire le juste partage de la louange et du blme n'tait plus l! A
son dfaut, bien des gens ont cru devoir faire les parts eux-mmes. On
s'est mis  l'ouvrage. Chacun a fait de l'histoire pour son compte;
chacun a voulu fixer l'attention du public sur le point o il s'est
trouv. L'pisode est devenu le sujet principal; les papiers
d'tat-major, les tats de situation, ont t dploys, et tout le
fatras de la controverse militaire n'a fourni que trop de volumes! Sous
cette masse de dtails, les grands traits de l'histoire courent risque
de disparatre, ou de n'tre plus clairs que par un faux jour! Mais
le temps roule dans sa marche sur les petites combinaisons de
l'amour-propre et de l'esprit de parti; il crase avec indiffrence les
pygmes comme les grains de sable, et ne laisse  la postrit que des
vestiges dignes d'elle!

De toutes les apologies auxquelles la grande catastrophe de 1814 pouvait
donner naissance, une seule et t digne de passer aux sicles  venir:
elle manque, et ce sera la plus grande lacune de l'histoire de nos
jours. Ainsi, tout le monde a parl, except celui qu'on avait besoin
d'entendre!

Il faut pourtant suppler, s'il est possible,  son silence. En
attendant qu'une plume fidle et exerce entreprenne cette tche, les
faits parlent: ils suffisent dj. On veut seulement essayer, dans
l'crit qu'on soumet ici au lecteur, de rtablir les vnements dans
leur ordre et dans leur vritable proportion.

L'auteur crit dpourvu de matriaux; mais il tait auprs de Napolon:
le souvenir _de ce qu'il a vu, de ce qu'il a entendu et de ce qu'il a
senti_, sera son guide. Il a suivi les marches du grand quartier
gnral; il a t tmoin des vnements principaux; la position o il
tait lui a permis de voir, du point le plus lev, l'ensemble des
affaires et de les juger dans le rapport qu'elles avaient entre elles...
Il aura atteint le but qu'il se propose, s'il parvient  mettre un
moment le lecteur dans la mme position.




  TABLE DES CHAPITRES.


  PREMIRE PARTIE.

  SJOUR DE NAPOLON A PARIS.

  Chap. Ier. Arrive de Napolon  Paris.--Ses premires dispositions 1
  Chap. II. Propositions de Francfort. 5
  Chap. III. Les allis reprennent l'offensive. 12
  Chap. IV. Un parti d'opposition clate  Paris.--Napolon renvoie le
      corps lgislatif.--Conspiration intrieure. 17
  Chap. V. Invasion du territoire franais. 25
  Chap. VI. Projets de Napolon pour l'ouverture de la
      campagne.--Formation des rserves.--Coup d'oeil sur nos autres
      armes. 30
  Chap. VII. Reprise des ngociations.--Progrs de l'invasion
      trangre. 41
  Chap. VIII. Dernires dispositions.--Dpart de Napolon pour l'arme. 46
  Supplment  la premire partie. 49

  DEUXIME PARTIE.

  JOURNAL DE LA CAMPAGNE.

  Chap. Ier. Arrive de Napolon  Chlons-sur-Marne. 83
  Chap. II. L'arme reprend l'offensive.--Bataille de Brienne. 88
  Chap. III. Retraite de l'arme franaise.--Conditions dictes par le
      congrs. 102
  Chap. IV. Seconde expdition contre le marchal Blcher.--Combat de
      Champaubert.--Bataille de Montmirail.--Combats de Chteau-Thierry et
      de Fauchas. 113
  Chap. V. Retour sur la Seine.--Combats de Nangis et de
      Montereau.--Poursuite des Autrichiens jusqu'au-del de Troyes. 125
  Chap. VI. L'arme franaise rentre dans Troyes.--Second sjour de
      Napolon dans cette ville.--Ngociation de l'armistice  Lusigny. 148
  Chap. VII. Troisime expdition contre le marchal Blcher.--Retour de
      Napolon sur la Marne. 160
  Chap. VIII. Excursion au-del de l'Aisne.--Bataille de Craonne.--Combats
      de Laon et de Reims. 176
  Chap. IX. Napolon ramne l'arme sur la Seine.--Combat d'Arcis. 196
  Chap. X. Marches et contre-marches entre Vitry, Saint-Dizier et
      Doulevent. 212
  Chap. XI. Retour sur Paris. 224
  Supplment  la deuxime partie. 235

  TROISIME PARTIE.

  SJOUR DE L'EMPEREUR A FONTAINEBLEAU.

  Chap. Ier. L'arme se range autour de Fontainebleau.--Nouvelles de
      Paris.--Succs du parti royaliste. 355
  Chap. II. Suite des nouvelles qu'on reoit de Paris. 563
  Chap. III. Influence des vnements de Paris sur Fontainebleau. 569
  Chap. IV. Suites de la dfection du duc de Raguse. 379
  Chap. V. Trait du 11 avril. 390
  Chap. VI. Dispersion de la famille impriale. 398
  Supplment  la troisime partie. 408




MANUSCRIT
DE
MIL HUIT CENT QUATORZE.

       *       *       *       *       *




PREMIRE PARTIE.


SJOUR DE NAPOLON A PARIS.

(Du 9 novembre 1813 au 24 janvier suivant.)

        Bellum parare simul et rario parcere, cogere ad
        militiam eos quos nolis offendere, domi forisque omnia
        curare, et ea agere inter invidos, occursantes et factiosos,
        opinione asperius est.

        SALLUST., Jugurtha

[Illustration: Fac simil de l'abdication de Napolon. Voyez page 389.

Les puissances allies ayant proclam que l'empereur tait le seul
obstacle au rtablissement de la paix en Europe, l'empereur, fidle 
son serment, dclare qu'il renonce pour lui et ses enfants aux trnes de
France et d'Italie, et qu'il n'est aucun sacrifice, mme celui de la
vie, qu'il ne soit prt  faire aux intrts de la France.

Calqu sur l'original et grav par Pierre Tardieu.]




MANUSCRIT
DE
MIL HUIT CENT QUATORZE.

PREMIRE PARTIE.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE Ier.

ARRIVE DE NAPOLON A PARIS.--SES PREMIRES DISPOSITIONS.

(Novembre 1813.)


On venait de perdre l'Allemagne; il ne restait plus qu' sauver la
France, ou  succomber avec elle.

Napolon est de retour  Paris le 9 novembre 1813. Il met toute son
activit  tirer parti des moyens qui lui restent.

Ses premiers mots au snat sont ceux-ci: Toute l'Europe marchait avec
nous il y a un an; toute l'Europe marche aujourd'hui contre nous.

Une leve de trois cent mille hommes est aussitt dcrte.

Des ingnieurs sont envoys sur les routes et dans les places du nord.
Ils sont chargs de relever les vieilles murailles qui servaient de
remparts  l'ancienne France, de tracer des redoutes sur les hauteurs
propres  servir de point de ralliement dans nos retraites, de fortifier
les dfils o le courage national pourra disputer le passage; enfin de
tout prparer pour la coupure des digues et des ponts qu'il faudra
abandonner.

Des commandes sont faites aux dpts de remontes, aux fonderies, aux
manufactures d'armes, aux ateliers d'habillement; partout.

Mais il faut de l'argent: la trsorerie n'en a plus. Napolon en fait
prendre dans son trsor priv. En vain on propose de rserver cette
ressource pour des placements secrets qui assureraient le sort de sa
famille contre les grands revers dont elle est menace: ces conseils
sont rejets comme trop personnels, et le baron de La Bouillerie,
trsorier de la couronne, est charg de porter trente millions en cus
dans les caisses de la trsorerie. Ce secours ranime le crdit. Tous les
services reprennent leur activit.

Des conseils d'administration, des conseils de guerre, des conseils de
finances, se succdent d'heure en heure aux Tuileries. Les journes sont
trop courtes; mais Napolon a la ressource des nuits. Il consacre ses
veilles  lire ce que les ministres n'ont pas eu le temps de lui dire, 
signer ce qui n'a pu tre expdi dans la journe, et  mditer ses
plans.

L'arme d'Allemagne vient de rentrer dans nos limites par les ponts de
Mayence. Il faut lui assigner une position o elle puisse prendre le
repos dont elle a besoin. Dans ce moment, elle forme sa ligne derrire
le Rhin, et cette ligne, qu'elle prolonge chaque jour davantage, va
bientt s'tendre depuis Huningue jusqu'aux sables de la Hollande; mais
l'affaiblissement de nos rgiments et l'puisement de nos magasins ne
permettent gure de penser  dfendre un front de cette tendue. Dj
ceux qui ne voient que la question militaire s'alarment de ce que nos
troupes vont tre dissmines. Nous ne pouvons srieusement songer 
dfendre le Rhin: ds lors ils voudraient qu'on se htt de
l'abandonner. Napolon se dcide par d'autres considrations: nous
sommes faibles, mais cette faiblesse est un secret qu'il faut garder le
plus long-temps possible. Les allis, tonns de nous avoir vaincus,
viennent de s'arrter  l'aspect de notre territoire, si long-temps
sacr pour eux. De son ct, la France semble avoir conserv, de la
longue habitude de vaincre, un reste de confiance qui la soutient contre
l'excs de ses revers. Il faut bien se garder de porter atteinte  ces
illusions protectrices. Quand l'ennemi attaquera, il sera temps de
reculer. Notre arme reoit donc l'ordre de conserver ses quartiers le
long du Rhin. L'ennemi va respecter cette barrire assez long-temps pour
justifier la hardiesse qui s'y confie; et le prestige de nos aigles,
encore debout sur la rive gauche, prtera un dernier appui aux
ngociations qui vont tre renoues.




CHAPITRE II.

PROPOSITIONS DE FRANCFORT.

(Suite de novembre.)


Des ouvertures pour la paix venaient d'tre faites.

Le 5 novembre, le prince rgent d'Angleterre avait dclar dans le
parlement qu'il n'tait ni dans l'intention de l'Angleterre, ni dans
celle des puissances allies, de demander  la France aucun sacrifice
incompatible avec son honneur et ses justes droits.

Le 14 novembre, le baron de Saint-Aignan arrive  Paris, charg par les
allis de faire des communications qui confirment ces dispositions
pacifiques. M. de Saint-Aignan, cuyer de l'empereur,[1] tait dans ces
derniers temps ministre de France  la cour de Weimar. Une bande de
partisans l'avait enlev de sa rsidence; mais sa rputation
personnelle, son alliance avec le duc de Vicence, et l'intrt que lui
portait la cour de Weimar, avaient concouru  sa dlivrance. M. de
Metternich avait pens  profiter de son retour en France pour faire
parvenir des propositions  Napolon. Il avait donc appel M. de
Saint-Aignan  Francfort. Le 9 novembre, dans un entretien confidentiel,
auquel assistaient M. de Nesselrode, ministre de Russie, et lord
Alberdeen, ministre d'Angleterre, M. de Metternich avait pos les bases
d'une pacification gnrale; et M. de Saint-Aignan les avait recueillies
sous sa dicte. Ce sont ces bases que M. de Saint-Aignan apporte 
Napolon[1].

[Note 1: Les pices de cette ngociation ont t imprimes dans le
numro du Moniteur qui devait paratre le 20 janvier 1814, et qui a t
retir aprs l'impression. Ces pices sont dans le supplment de la
premire partie.]

Les allis offraient la paix  condition que la France abandonnerait
l'Allemagne, l'Espagne, la Hollande, l'Italie, et se retirerait derrire
_ses frontires naturelles_ des Alpes, des Pyrnes et du Rhin.

Aprs les conditions proposes  Prague quatre mois auparavant,
celles-ci devaient paratre bien dures. Abandonner l'Allemagne, ce
n'tait que se soumettre  ce que les derniers vnements de la guerre
avaient  peu prs dcid; abandonner l'Espagne, ce n'tait que
convertir en obligation formelle la disposition volontaire o l'on
tait dj de cder  la rsistance des Espagnols: mais renoncer  la
Hollande, que nous possdions encore tout entire, et qui semblait nous
offrir tant de ressources; mais abdiquer la souverainet de l'Italie,
qui tait encore intacte, et dont les forces suffisaient pour faire
diversion  toute la puissance autrichienne, c'taient des sacrifices
immenses, que Napolon ne pouvait faire qu' une paix prompte, franche,
et qui prservt la France de toute invasion trangre. Cependant ce
n'tait pas la cessation des hostilits qui tait offerte  Napolon
pour prix de son adhsion aux bases proposes; c'tait seulement
l'ouverture d'une ngociation. Ce point est important et mrite qu'on
veuille bien y faire attention. En effet, un dernier article dict  M.
de Saint-Aignan portait que si ces bases taient admises, on proposait
d'ouvrir la ngociation dans une des villes des bords du Rhin, mais que
_la ngociation ne suspendrait pas les oprations militaires_. Ainsi
Napolon, en renonant  l'Allemagne et  l'Espagne, en dtachant de sa
cause la Hollande et toute l'Italie, n'obtenait pas mme la certitude de
prserver la France d'une invasion; la paix dfinitive n'en restait pas
moins incertaine et flottante dans l'avenir des oprations militaires.

Ces propositions, apportes par M. de Saint-Aignan, taient donc non
seulement dures et humiliantes, mais encore d'une franchise suspecte.
Cependant on ne les rejette pas.

Le 16 novembre, M. le duc de Bassano crit  M. de Metternich qu'une
paix qui aura pour base l'indpendance de toutes les nations, tant sous
le point de vue continental que sous le point de vue maritime, est
l'objet constant des voeux et de la politique de Napolon, et qu'il
accepte la runion d'un congrs  Manheim.

Mais  Francfort on ne trouve pas que cette rponse soit assez prcise.
M. de Metternich rpond qu'on ne pourra ngocier que lorsqu'on saura
avec plus de certitude que le cabinet des Tuileries admet les bases
prcdemment communiques.

Voil donc le mois de novembre perdu en prliminaires! Certains salons
de Paris veulent en rejeter tout le blme sur le duc de Bassano: on
l'accuse d'avoir rpondu  Francfort d'une manire trop vague, et l'on
affecte de dsesprer du succs de toute ngociation tant que ce
ministre restera aux affaires trangres. Ceci tient  des intrigues qui
commenaient  agiter la haute socit, et qui n'ont eu que trop
d'influence sur les vnements de 1814.

Quel que ft le crdit personnel du duc de Bassano, il n'allait pas
jusqu' rsoudre des difficults d'une nature aussi grave; et dans de
telles circonstances, l'opinion du ministre devait toujours cder  la
dtermination d'un prince qui se servait des hommes de mrite sans les
associer  son autorit, qui leur demandait plus d'obissance que de
conseils[2], et dont tout le monde clbre ou blme l'immuable volont.
Le duc de Bassano, distingu par son mrite non moins que par son
intgrit, joignait  une fidlit incorruptible l'heureux talent d'ter
 la vrit ce qu'elle avait de dsagrable, sans jamais la
dguiser[3]. De son ct, Napolon, loin de craindre la vrit,
l'attirait  lui par les voies les plus contradictoires, et par les
correspondances les plus confidentielles. On ne pouvait lui rien cacher;
on ne lui cachait rien.

[Note 2: Duclos.]

[Note 3: Portrait du ministre de Julien, par Gibbon, tome IV, chap. XIX,
pag. 351.]

Napolon n'ignore pas que c'est contre sa personne que se dirigent les
censures qui semblent ne s'adresser qu' son ministre; mais, ddaignant
d'approfondir les secrtes intentions des frondeurs, et ne voulant y
voir que les prventions d'un parti qu'on peut mnager, il croit devoir
y cder, et, par cette concession faite au retour de la confiance, il
prlude aux concessions plus importantes qu'il veut faire  la
pacification gnrale. Le 20 novembre, il rappelle le duc de Bassano au
ministre de la secrtairerie-d'tat, et, dans le choix de celui qui le
remplace aux affaires trangres, il donne une nouvelle preuve de ses
intentions conciliantes. Le duc de Vicence a mrit, dans sa brillante
ambassade de Ptersbourg, l'estime de l'empereur Alexandre; c'est lui
que l'empereur Alexandre et l'empereur d'Autriche semblent demander pour
ngociateur; c'est  lui que Napolon croit devoir confier son
portefeuille des relations extrieures.

Le nouveau ministre est charg de rassurer entirement les allis sur
les dispositions pacifiques de Napolon. Le 2 dcembre, il crit  M. de
Metternich que Napolon adhre trs positivement aux bases gnrales et
sommaires communiques par M. de Saint-Aignan.

Le corps lgislatif tait convoqu pour le 2 dcembre; on l'ajourne au
19, dans l'esprance qu' cette poque tous les dlais prliminaires
seront puiss, et mme que le congrs de Manheim sera ouvert: mais
douze jours s'coulent sans que la ngociation fasse aucun progrs. On
reoit enfin une lettre de M. de Metternich; elle est du 10 dcembre, et
contient la nouvelle inattendue que les allis ont jug  propos de
consulter l'Angleterre, et que leur dcision dpend de sa rponse.

La gazette de Francfort, du 7 dcembre, avait dj publi une
proclamation date du 1er, qui aurait d faire pressentir un changement
dans les intentions des allis. On y faisait srieusement un crime 
Napolon des leves d'hommes qui avaient lieu dans toute la France:
parce que les souverains du Nord avaient parl de paix, il semblait que
le gouvernement franais n'et plus de dispositions dfensives 
prendre. A la suite de ces rcriminations peu pacifiques, les allis
promettaient ironiquement  la France de ne mettre bas les armes
qu'aprs avoir abattu sa prpondrance.

L'espoir d'une ngociation franche et loyale s'affaiblissait donc de
plus en plus.

Le jour fix dfinitivement pour l'ouverture du corps lgislatif
arrive..., et, dans son discours d'ouverture, Napolon n'a rien  dire
sur la ngociation qui est le sujet de l'attente gnrale, si ce n'est
que rien ne s'oppose de sa part au rtablissement de la paix.




CHAPITRE III.

LES ALLIS REPRENNENT L'OFFENSIVE.

(Dcembre 1813.)


Il devient chaque jour plus vident que des changements sont survenus,
vers la fin de novembre, dans la politique des allis.

C'tait assez pour la Russie et pour l'Autriche de nous confiner
derrire le Rhin; mais cela ne pouvait suffire  l'Angleterre, qui ne
voulait pas nous laisser matres d'Anvers et de la cte Belgique.

Les Anglais sont bien informs du dcouragement contre lequel Napolon
lutte  Paris, de la dfection qu'il va prouver en Hollande, et de la
vaste conspiration qui couve en France et travaille dj les principaux
corps de l'tat. Ils ont donc conu l'espoir d'un succs plus complet
que celui dont on parat vouloir se contenter  Francfort. En attendant
que l'inexorable histoire rvle les causes secrtes qui ont suggr de
nouvelles prtentions aux allis, contentons-nous de remarquer que
c'est bien certainement dans le court intervalle de temps coul entre
les ouvertures faites  M. de Saint-Aignan et la rponse dfinitive du
duc de Vicence que cette rvolution s'est opre... Tout--coup les
allis se dcident  reprendre l'offensive et  aller dicter au coeur de
la France la paix qu'ils avaient d'abord eu l'intention de ngocier sur
les bords du Rhin.

Quels que soient cependant les encouragements et mme les assurances que
donne l'Angleterre, il reste encore aux allis une telle ide de nos
ressources, qu'ils pensent ne pouvoir entreprendre l'invasion du
territoire franais qu' l'aide d'un dveloppement de forces immenses.
La seule opration du passage du Rhin les intimide au point qu'ils ne
voient d'autre parti  prendre que d'luder la difficult, en violant la
neutralit des Suisses.

Ds le 18 novembre, la dite helvtique avait rclam le respect d 
son territoire. Elle avait envoy des dputs extraordinaires porter 
Paris et  Francfort sa protestation contre toute violence qui lui
serait faite sur ses limites; elle avait plac des bataillons qui
formaient un cordon que M. de Watteville commandait...: mais M. Senft de
Pilsac tait  Zurich, prparant au nom des allis la rvolution qui
devait _dlivrer_ la Suisse, c'est--dire l'enlever  l'influence de la
France, pour la placer sous celle de la coalition. L'agent de M. de
Metternich n'tait que trop second par l'impatience qu'avaient les
anciennes familles oligarchiques de rentrer dans la possession exclusive
du pouvoir.

Le 20 dcembre au matin, le gnral Bubna n'hsite plus  se prsenter
sur la frontire des Suisses; il est  la tte de cent soixante mille
hommes. Il dclare que cette arme va passer le Rhin dans la nuit, entre
Rhinfeld et Ble. Aussitt les bataillons du gnral Watteville se
replient; le mouvement gnral des allis se dmasque, et les oprations
militaires de la campagne commencent.

Trois grandes armes se prsentent pour entrer en France.

C'est d'abord celle du prince de Schwartzenberg, qui vient de pntrer
par la Suisse, sous la conduite du gnral Bubna: elle est compose
d'Autrichiens, de Bavarois et de Wurtembergeois; les gardes impriales
d'Autriche et de Russie s'y trouvent. On l'appelle _la grande arme_.
Les gnraux Barclay de Tolly, Witgenstein, de Wrede, le prince de
Wurtemberg, le gnral Bubna, le prince de Hesse-Hombourg, les gnraux
Gyulay, Bianchi, Colloredo, et le prince Lichtenstein, y ont les
principaux commandements. L'empereur Alexandre, le roi de Prusse et
l'empereur d'Autriche, suivent en personne les mouvements de cette
arme, qui doit commencer par envahir l'Alsace et la Franche-Comt.

La seconde arme est commande par le marchal Blcher: c'est l'arme
prussienne de Silsie; des divisions russes et saxonnes y ont t
ajoutes. Ces troupes, rassembles autour de Francfort, attendent sur
les bords du Rhin que le prince de Schwartzenberg ait russi dans son
entreprise sur la Suisse. Du moment que le marchal Blcher recevra la
nouvelle que les Autrichiens ont surpris le passage du Rhin, il tentera
de son ct le passage  Manheim et se jettera sur la Lorraine.

Les gnraux Saint-Priest, Langeron, York, Saken et Kleist, sont les
lieutenants de Blcher.

La troisime arme, compose des troupes du prince de Sude, des Russes
du gnral Voronzof et du gnral Wintzingerode, et des Prussiens du
gnral Bulow, vient de traverser le Hanovre et la Hesse; elle a dtruit
le royaume de Westphalie. Renforce par les Anglais du gnral Graham,
elle est destine  prendre la Hollande, et doit ensuite pntrer en
Belgique.

Il est convenu qu'on ne s'arrtera pas devant les places de guerre, et
qu'on passera par-dessus toutes nos anciennes lignes de dfense. C'est
un _hourra_ gnral qu'il s'agit de faire sur Paris.

Le 21 dcembre,  Loerach, les souverains allis publient les
proclamations qui donnent le signal des hostilits.




CHAPITRE IV.

UN PARTI D'OPPOSITION CLATE A PARIS.--NAPOLON RENVOIE LE CORPS
LGISLATIF.--- CONSPIRATION INTRIEURE.

(Fin de dcembre 1815.)


La nouvelle de l'entre du prince Schwartzenberg en Suisse arrive 
Paris peu de jours aprs l'ouverture du corps lgislatif. Ds ce moment,
tout espoir de paix est perdu. Devant le dveloppement de tant de
forces, le prestige des ntres tombe; et dsormais ce n'est plus qu'
force de soumissions... ou d'nergie qu'on pourra sauver la France. Se
soumettre  tout, ou tout risquer! dans cette rigoureuse alternative, le
choix de Napolon ne pouvait tre douteux. Bien des gens ont regrett
qu'on n'et pas cd: bien des gens auraient regrett qu'on ne se ft
pas dfendu. _Ne vaut-il pas mieux prir que de se soumettre au joug de
l'tranger?_[4] Est-ce d'ailleurs un moyen d'arrter l'ennemi que de
montrer  quel point de faiblesse on est tomb? Enfin les souverains
resteront-ils sur nos frontires pour nous couter, s'ils apprennent de
notre bouche mme qu'ils sont les matres de venir dicter la loi dans
Paris?

[Note 4: Le snateur Lambrechts, _Principes politiques_, 1815.]

Un beau dsespoir peut encore nous secourir. Tout est donc mis en oeuvre
par le gouvernement pour porter les esprits  de grandes rsolutions.
Entoure de dbris, la France lve une tte encore menaante: elle
tait moins puissante, moins forte, moins riche, moins fconde en
ressources en 1792, quand ses leves en masse dlivrrent la
Champagne!... en l'an VII, quand la bataille de Zurich arrta une
nouvelle invasion de toute l'Europe!... en l'an VIII, quand la bataille
de Marengo acheva de sauver la patrie[5]! Napolon tient dans ses mains
les mmes ressorts; mais, il faut en convenir, ils ont perdu leur trempe
rpublicaine. La plupart de nos chefs sont fatigus; cependant le feu
sacr anime toujours la jeunesse franaise et brille encore sur quelques
fronts chauves consacrs  la gloire: c'est le dernier espoir de la
patrie!

[Note 5: Discours du comte Regnault de Saint-Jean-d'Angely au corps
lgislatif.]

Napolon veut, avant tout, se concilier la confiance des dputs des
dpartements. Il n'a pu leur annoncer la paix, il veut du moins les
convaincre qu'il a fait ce qui dpendait de lui pour la ngocier: mais
sa parole ne suffit plus; il se croit oblig de communiquer les pices 
une commission tire du snat et de la chambre des dputs. MM. de
Lacpde, Talleyrand, Fontanes, Saint-Marsan, Barb-Marbois et
Beurnonville, sont les commissaires du snat; MM. le duc de Massa,
Raynouard, Lain, Gallois, Flaugergues et Maine de Biran, sont les
commissaires du corps lgislatif. Ils se runissent, le 4 dcembre, chez
l'archichancelier; les conseillers d'tat Regnault de Saint-Jean-d'Angely
et d'Hauterive leur communiquent les pices.

En prouvant que le gouvernement avait fait tout ce qu'il pouvait faire
pour ngocier, Napolon avait espr qu'un cri d'honneur en appellerait
aux armes: mais le snat, sur le rapport de ses commissaires, le prie de
faire un dernier effort pour obtenir la paix. C'est le voeu de la
France et le besoin de l'humanit. Si l'ennemi persiste dans ses refus,
ajoute le snat, eh bien! nous combattrons pour la patrie, entre les
tombeaux de nos pres et les berceaux de nos enfants!

Dans sa rponse au snat, Napolon cherche  expliquer de nouveau ses
vritables dispositions: Il n'est plus question, dit-il, de recouvrer
les conqutes que nous avons perdues. Je ferai sans regret les
sacrifices qu'exigent les bases prliminaires proposes par l'ennemi, et
que j'ai acceptes; mais si l'ennemi ne signe pas la paix sur les bases
qu'il a lui-mme offertes, il faut le combattre!

Le corps lgislatif se prte encore moins que le snat  donner son
assentiment au parti extrme vers lequel Napolon semble pencher. Sur la
proposition du dput Lain, qui est rapporteur des commissaires,
l'assemble exige que le gouvernement se lie pour l'avenir par des
engagements qui sont la censure du pass. On ne peut refuser ouvertement
de combattre pour l'intgrit du territoire; mais on profite de
l'urgence des besoins pour demander des garanties de libert et de
sret individuelle, demande qui n'tait autre chose qu'une accusation
indirecte de tyrannie.

Ainsi donc, au lieu d'un concert de zle et de dvouement contre
l'ennemi commun, Napolon n'entend que des murmures et des reproches!...
On savait que l'Angleterre pratiquait des intelligences dans nos
provinces, notamment  Bordeaux, et qu'elle s'efforait de rveiller
partout les esprances des vieux partisans de la maison de Bourbon. Ces
renseignements rendaient l'opposition inopine du corps lgislatif plus
grave et plus embarrassante. Le temps, qui claircit tout, et l'ivresse
du succs, qui est toujours indiscrte, nous rvleront un jour cette
conjuration[6]; alors la police ne la connaissait qu'imparfaitement.
Nanmoins Napolon ne peut s'empcher de reconnatre dans ce qui se
passe autour de lui une intrigue lie par des factieux. Cdant  ses
soupons, il prend le parti de dissoudre le corps lgislatif; et, dans
l'audience de cong qu'il donne aux dputs, il laisse chapper
l'expression de son vif mcontentement: Je vous avais appels pour
m'aider, leur dit-il, et vous tes venus dire et faire ce qu'il
fallait pour seconder l'tranger: au lieu de nous runir, vous nous
divisez. Ignorez-vous que, dans une monarchie, le trne et la personne
du monarque ne se sparent point? Qu'est-ce que le trne? Un morceau de
bois couvert d'un morceau de velours; mais, dans la langue monarchique,
le trne, c'est moi! Vous parlez du peuple; ignorez-vous que c'est moi
qui le reprsente par-dessus tout? On ne peut m'attaquer sans attaquer
la nation elle-mme. S'il y a quelques abus, est-ce le moment de me
venir faire des remontrances, quand deux cent mille Cosaques
franchissent nos frontires? Est-ce le moment de venir disputer sur les
liberts et les srets individuelles, quand il s'agit de sauver la
libert politique et l'indpendance nationale? Vos idologues demandent
des garanties contre le pouvoir: dans ce moment, toute la France ne m'en
demande que contre l'ennemi... Vous avez t entrans par des gens
dvous  l'Angleterre; et M. Lain, votre rapporteur, est un mchant
homme[7].

[Note 6: Voici les dtails qui ont t publis  cet gard:

Depuis le mois de mars 1813, une confdration royaliste s'tait
organise au centre de la France. Les ducs de Duras, de La Trmouille et
de Fitz-James, MM. de Polignac, Ferrand, Adrien de Montmorency, Sosthne
de La Rochefoucauld, de Sesmaisons, et Laroche-Jaquelain, en taient
l'me. On se runissait au chteau d'Uss, en Touraine, chez M. de
Duras. Le prfet de Nantes lui-mme tait de ces conciliabules
(_Histoire de_ 1814, par M. Beauchamp, tom. II, pag. 45). La perte de la
bataille de Leipsick et l'vacuation de l'Allemagne avaient donn un
nouvel essor aux projets des royalistes de l'ouest et du midi. Le comte
Suzannet avait pris secrtement le commandement du Bas-Poitou, Charles
d'Autichamp s'tait charg du commandement d'Angers, le duc de Duras de
celui d'Orlans et de Tours, le marquis de Rivire de celui du Berry
(Voyez mme histoire, tom. II, pag. 50). Sur ces entrefaites, le duc
d'Angoulme dbarquait  Saint-Jean-de-Luz, et se rendait au quartier
gnral de Wellington. Toute la confdration de l'ouest devait se
dclarer au premier signal du duc de Berry, qu'on attendait impatiemment
 Jersey. M. Tassard de Saint-Germain tait  Bordeaux  la tte d'une
association compose d'un grand nombre de personnes de toutes les
classes... M. le chevalier de Gombaut tait aussi  la tte d'une
association pieuse qui avait le mme but politique. Le marquis de
Laroche-Jaquelain tait plus particulirement attach  l'association du
chevalier de Gombaut. L'ordre fut donn de l'arrter: averti par le
comte de Lynck, maire de Bordeaux, il chappa aux recherches en se
rfugiant dans sa famille... Le comte de Lynck avait fait en 1813
(novembre) un voyage  Paris. Aprs s'tre concert avec M. Labarthe,
autrefois  la tte d'une association royaliste, et avec MM. de
Polignac, il tait reparti pour Bordeaux, plein de la ferme volont d'y
servir puissamment le roi... Depuis long-temps cette secrte intention
germait dans le coeur du comte de Lynck. (Voyez le mme ouvrage, pag.
50.) Le dput Lain, li avec le comte de Lynck, avait reu ses
confidences et partageait ses projets (_Ibid_., tom. II, pag. 86 et
87).]

[Note 7: Tandis que Napolon se livrait  cette conversation anime, un
auditeur tait l, qui avait la prtention de la drober pour
l'histoire. Ainsi des phrases chappes d'abondance, des expressions
hasardes dans la vivacit du dialogue, sont devenues des documents
authentiques, au gr de la mmoire d'un individu anonyme, ou plutt au
gr de la partialit des crivains. Quoi qu'il en soit, les penses
grandes et fortes qui rendent cette conversation si remarquable n'ont pu
tre entirement dnatures: elles percent dans le libelle  travers les
expressions triviales sous lesquelles l'affectation du mot  mot les a
travesties.]

Quelque vif que soit cet clat, le dput Lain retourne dans ses
foyers, aussi libre que ses collgues.




CHAPITRE V.

INVASION DU TERRITOIRE FRANAIS.

(Janvier 1814.)


L'anne 1814 commence au milieu de ces graves dissensions.

Les nouvelles les plus alarmantes arrivent des divers points de notre
frontire: le prince Schwartzenberg, matre des passages de la Suisse, a
d'abord jet le gros de son arme sur Huningue et Bfort. Sa droite, qui
a voulu s'tendre trop vite dans la valle d'Alsace, a prouv, le 24
dcembre, un chec  Colmar; il a dirig son aile gauche,  travers la
Suisse, jusque sur Genve. Cette place tait une des portes de l'empire,
et de puissants renforts lui arrivaient de Grenoble; mais au premier
moment du danger le gnral Jordy, commandant la garnison, frapp d'un
coup de sang, tombe mort subitement sur la place d'armes: le prfet
Capelle prend la fuite; et les Genevois, devenus matres de leur
conduite, abaissent aussitt leurs ponts-levis devant l'avant-garde
autrichienne. Le gnral Bubna a pris possession de Genve le 28
dcembre. Les dernires dpches annoncent que le prince Schwartzenberg,
aprs avoir laiss en arrire quelques dtachements pour masquer
Huningue et Bfort, pousse ses colonnes du centre sur pinal, Vesoul et
Besanon.

Le duc de Bellune est accouru de Strasbourg avec une arme qui n'est pas
de dix mille hommes! Il dsespre d'arrter les Autrichiens dans les
dfils des Vosges. Le 4 janvier, l'ennemi entre  Vesoul; le 9 janvier,
Besanon est investi.

De son ct, le marchal Blcher a effectu le passage du Rhin dans la
nuit du 1er janvier, et sur trois points diffrents. Au centre, les
corps de Langeron et d'York ont pass le Rhin  Caub; arriv sur la rive
franaise, le corps de Langeron s'est dtach pour aller bloquer
Mayence, et le corps d'York a pris la direction de Creutznach. Le corps
de Saint-Priest, formant la droite de l'arme de Silsie, a pass le
Rhin  Neuwied et vient d'occuper Coblentz. Enfin  l'aile gauche, les
corps de Sacken et de Kleist, qui ont pass le Rhin devant Manheim,
s'avancent sur le duc de Raguse. Celui-ci, qui n'a que les cadres d'une
arme, recule sur les places de la Sarre et de la Moselle.

Nos troupes sont en pleine retraite. Napolon ne s'tait pas flatt de
l'espoir d'arrter long-temps les allis sur la frontire: forc de les
laisser s'avancer dans l'intrieur, il ne pense plus qu' mettre de
l'ensemble dans nos mouvements rtrogrades, qu'il veut concentrer de
manire  couvrir Paris.

Il ordonne au duc de Bellune de disputer pied  pied les passages des
Vosges. Il lui envoie le duc de Trvise avec une division de la garde,
pour le soutenir sur la route de Langres. Il recommande au duc de Raguse
de s'appuyer le plus long-temps qu'il pourra sur les glacis des
nombreuses forteresses de la Lorraine. Enfin, le duc de Tarente, qui est
du ct de Lige, occup  pourvoir  la sret des places du Bas-Rhin
et de la Meuse, a ordre de rentrer dans la vieille France par la porte
des Ardennes. Une instruction commune  tous les marchaux leur
prescrit,  mesure qu'ils se retirent, de jeter dans les places les
soldats fatigus et ceux de nouvelles leves qui ne sont pas encore
habills. On laisse donc partout de nombreuses garnisons que Napolon se
rserve de runir en corps d'arme, sur les derrires de l'ennemi.

Toutes les troupes ont ordre d'acculer leurs retraites sur la Champagne.
C'est aussi sur la Champagne qu'on va diriger les renforts qui arrivent
du fond de la France, et dont les marchaux Kellermann et Oudinot sont
chargs de former de nouveaux bataillons.

Des commissaires extraordinaires sont envoys dans les dpartements pour
prsider aux leves d'hommes et aux mesures de dfense. On distingue
parmi ces commissaires les snateurs de Semonville, de Beurnonville,
Boissy-d'Anglas, etc. Franais, dit Napolon dans la proclamation dont
ces commissaires taient porteurs, Franais, un dernier effort!
J'appelle ceux de Paris, de la Bretagne et de la Normandie, de la
Champagne, de la Bourgogne et des autres dpartements, au secours de
leurs frres de la Lorraine et de l'Alsace! A l'aspect de tous ces
peuples en armes, l'tranger fuira ou signera la paix.

L'empereur ne veut ngliger aucun moyen pour intimider l'ennemi dans sa
marche. Il connat de longue main l'extrme circonspection des gnraux
qui lui sont opposs, et il a devin leurs irrsolutions. Il multiplie
les revues militaires dans la cour des Tuileries; et le lendemain les
journaux doublent ou triplent le nombre des troupes qui ont t passes
en revue. En moins d'un mois, plus de deux cent mille hommes sont
compts comme ayant travers Paris pour se rendre  l'arme.

Ngligeons ces ruses de gazettes, et revenons  la vrit[8].

[Note 8: Quelques crivains qui trouvent commode pour leur mtier de
n'avoir  puiser les matriaux de l'histoire que dans les journaux, ne
peuvent pardonner  Napolon de s'tre servi des gazettes pour tromper
l'ennemi. Ils crieraient volontiers au sacrilge! Cependant les mmes
crivains conviennent que _les allis, tonns de la jactance de nos
journalistes, redoutaient une guerre nationale et mme une bataille_.]




CHAPITRE VI.

PROJETS DE NAPOLON POUR L'OUVERTURE DE LA CAMPAGNE.--FORMATION DES
RSERVES.--COUP D'OEIL SUR NOS AUTRES ARMES.

(Janvier 1814.)


Quelque activit que Napolon mette dans la rorganisation de l'arme,
il ne peut pas esprer d'entrer en campagne avant la fin de janvier, et
il ne peut compter sur plus de cent mille combattants. Cependant
l'ennemi dveloppe autour de nous un cercle de plus de six cent mille
hommes. On en annonce mme le double; mais ce dernier calcul est moins
celui des forces que les allis ont amenes sur nos frontires, que
l'aperu complaisant de toutes celles qu'ils pourraient faire arriver
peu  peu. Certes, quelque audace qu'on lui suppose, Napolon n'aurait
pas entrepris de lutter contre de telles forces si elles avaient d se
prsenter  la fois; mais son oeil exerc a tois le _gant_ qui
s'avance, et, dans son norme stature, il a reconnu quelques parties
disjointes qui peuvent servir de point de mire  nos coups.

Les forces de la coalition sont chelonnes sur trois lignes principales
de communication, qui, de Berlin, de Varsovie et de Vienne, aboutissent
au Rhin. Ce n'est que successivement que les colonnes en marche peuvent
arriver et peser dans la balance des vnements. D'ailleurs, ces forces
ne sont pas toutes mobiles; un grand nombre est arrt dans la route par
des obstacles ou par des oprations qui ne peuvent cesser tout d'un
coup. Napolon calcule que l'ennemi, qui dans trois mois aura cinq cent
mille hommes au centre de la France, n'a pu commencer les oprations de
cette campagne qu'avec deux cent cinquante mille hommes au plus; encore
ces forces sont-elles diminues par de nombreux blocus, et se
trouvent-elles spares sur diffrentes routes. Napolon est donc fond
 croire qu'en manoeuvrant avec vivacit au centre de leurs marches, il
pourra rencontrer les corps d'arme ennemis isols les uns des autres.
Il mdite de runir ses troupes dans les plaines de Chlons-sur-Marne,
avant que les colonnes des ennemis puissent se joindre; de remdier de
cette faon  l'extrme disproportion du nombre, et de se mnager ainsi
quelque occasion brillante, o la victoire sera d'autant plus dcisive
que l'ennemi se trouvera engag plus avant au fond de nos provinces.
Tels sont ses projets pour le dbut de la campagne.

En mme temps que l'on compose  la hte une arme avec tout ce qu'on
pourra runir  Chlons d'ici  la fin de janvier, on pense aussi  se
procurer des rserves pour soutenir les vnements ultrieurs de la
campagne. Mais Napolon peut-il rappeler  lui toutes les troupes qui
sont encore au dehors? Avant de considrer les immenses sacrifices et
les graves difficults qu'un pareil parti comporte, jetons d'abord un
coup d'oeil sur les armes franaises disperses loin du thtre o la
lutte principale va s'engager.

Au nord, le marchal Gouvion Saint-Cyr, charg de dfendre Dresde avec
un corps de vingt mille hommes, avait fini par capituler le 4 novembre,
sous la condition de ramener ses troupes en France. Les allis se
trouvant les plus forts ont cru que la bonne foi n'tait plus
ncessaire, et ne se sont fait aucun scrupule de violer la capitulation
de Dresde. Gouvion Saint-Cyr et ses vingt mille hommes, retenus
prisonniers en Bohme, ne peuvent donc plus compter dans nos ressources;
mais, indpendamment de ce corps, plus de cinquante mille hommes restent
encore  Napolon sur les bords de l'Elbe, depuis Dresde jusqu'
Hambourg.

Le gnral Dutaillis, successeur du gnral Narbonne, dfend la
forteresse de Torgau assige par le gnral prussien Taentzien.

Le gnral Lapoype et sa garnison se couvrent de gloire derrire les
pieux et les buttes de sable que le gnral prussien Dotschtz assige 
Wittemberg: le gnral Lemarrois, avec deux divisions, est inattaquable
dans Magdebourg. Le prince d'Eckmhl tient son quartier gnral 
Hambourg; il y commande quatre divisions; les ordres de se retirer sur
la Hollande, qui lui avaient t expdis pendant la retraite de
Leipsick, n'ont pu lui parvenir. Isol aux bouches de l'Elbe, il a
russi,  force de travaux et de fermet,  convertir les comptoirs de
Hambourg en citadelles. Il rsiste  la fois aux attaques combines des
Sudois et des Russes, au ressentiment des habitants, et  la dfection
de nos allis les Danois. Au centre de l'Allemagne, nous avons encore,
sur les hauteurs d'Erfurt, des garnisons qui menacent  chaque instant
d'intercepter la grande route du nord. Une division des troupes allies
est reste stationnaire devant Erfurt, pour en bloquer les deux
citadelles. Quant  la Hollande, depuis le mois de novembre nous
l'avons perdue. L'approche des corps d'arme de Blow et de
Wintzingerode, qui, aprs avoir occup le Hanovre et la Westphalie,
s'taient avancs sur Munster, Wesel et Dusseldorf, avait fait clater
subitement une rvolution en Hollande. Les insurrections d'Amsterdam et
de La Haye, et la dfection des bataillons trangers qui composaient la
division du gnral Molitor, n'avaient laiss aux autorits franaises
aucun moyen de rsistance; mais, tandis que Wintzingerode s'avanait sur
le Wahal, passait le Mordick, et que des troupes anglaises runies aux
Bataves s'emparaient des bouches de l'Escaut, quelques troupes fidles
s'taient jetes dans les places de Devinter et de Naarden. L'amiral
Verhuel n'avait pas voulu oublier qu'il tenait son commandement de la
confiance de Napolon; il avait refus de recevoir les ordres des
partisans du prince d'Orange: son pavillon avait t abattu sur les
vaisseaux; il l'avait relev sur les forts du Helder. Le snateur Rampon
s'est renferm avec une garnison de gardes nationales franaises dans
les digues de Gorcum. L'apparition des allis devant Gertruydenberg et
Breda avait produit un moment de dsordre, et l'on avait vacu trop
prcipitamment Willemstadt et Breda; les ennemis en ont habilement
profit: le gnral Graham a dbarqu les troupes anglaises 
Willemstadt; et dans les premiers jours de janvier, le gnral prussien
Blow est venu se runir, dans les environs de Breda, aux troupes du
gnral Wintzingerode. Aprs avoir ainsi franchi le Wahal et la Meuse,
les allis n'ont plus qu'un pas  faire pour attaquer Anvers.

Au midi, Wellington a pntr en France par la Navarre. Sa nombreuse
arme, compose d'Anglais, d'Espagnols et de Portugais, avait d'abord
forc la Bidassoa et occup Saint-Jean de Luz; mais pendant un mois
notre arme l'avait tenu arrt devant les lignes de la Nivelle. Le 9
novembre, Wellington avait enfin forc l'arme franaise  se replier
sur le camp retranch de Bayonne. Dans cette seconde position, nos
troupes avaient tenu encore pendant un mois les allis en chec.
Cependant le 9 dcembre, l'ennemi avait effectu le passage de la Nive;
mais, aprs quatre jours de bataille, et nonobstant la dsertion des
troupes allemandes, qui, le 11 dcembre au soir, ont pass en masse de
notre camp dans les lignes espagnoles, Wellington avait encore t
oblig de s'arrter au pied des glacis de Bayonne. C'est ainsi que les
talents du marchal Soult et la bravoure franaise opposent aux
trangers, sur les bords de l'Adour, une barrire plus forte que n'a
t celle des Pyrnes.

Le duc d'Albufra est le seul de nos marchaux que l'adversit n'ait pas
encore atteint. Il s'est arrt sur le Lobrgat, en Catalogne, tonn de
voir l'Espagne prendre une attitude victorieuse, et ne pouvant se
rsoudre  reculer davantage devant un ennemi qu'il a toujours battu.
Son quartier gnral est  Barcelone.

En Italie, Rome est encore la seconde ville de l'empire franais. Les
Autrichiens n'ont pu forcer le passage de l'Adige. Le prince Eugne est
 Vrone avec quatre-vingt mille hommes franais et italiens, qu'il
oppose  l'arme autrichienne du gnral Bellegarde. Nos rserves se
runissent  Alexandrie. En gnral, les peuples de l'Italie
septentrionale se montrent bien disposs pour nous. Si le roi de Naples
veut se rallier au prince Eugne, non seulement l'Italie est sauve,
mais une imposante diversion peut descendre encore une fois du sommet
des Alpes juliennes jusqu' Vienne.

Les intrigues et les sductions de l'ennemi semblent nous menacer de ce
ct de plus de dangers que ses armes. Des insinuations ont t faites
au prince Eugne, et n'ont pu l'branler. Les mmes attaques assigent
la vanit du roi de Naples. Les troupes dont il nous promet le secours
vont arriver  Bologne; Napolon et le prince Eugne ne peuvent croire
que c'est un nouvel ennemi qui s'avance[9][10]!

[Note 9: Voir au supplment de la premire partie, n 13, la lettre de
M. La Besnadire, relative aux dpches apportes par M. de Carignan.]

[Note 10: C'est le 11 janvier 1814 que le roi de Naples, Joachim Murat,
a sign son alliance offensive et dfensive avec l'Autriche; mais cette
puissance lui a fait attendre la ratification jusqu'aprs la prise de
Paris. Voir le trait dans le _Recueil_ de Martens, tom. II (XII de
l'ouvrage), pag. 660, et dans le _Recueil_ de Schoels, tom. VI, pag.
332.]

Deux cent mille Franais sont donc ainsi disperss: cinquante mille sur
l'Elbe, cent mille au pied des Pyrnes, et cinquante mille au-del des
Alpes. S'ils ne peuvent concourir  l'action principale, du moins
font-ils des diversions qu'on ne peut considrer comme inutiles. Sur
l'Elbe, nos troupes retiennent Benigsen et les rserves russes, ainsi
que les Sudois, le corps prussien de Tauentzien et de Dobschutz, et
toutes les milices insurges de la Hesse et du Hanovre. En Hollande, nos
garnisons occupent les Anglais, impatients d'tablir la maison d'Orange
d'une manire plus solide. Du ct des Pyrnes, nos deux armes
empchent deux cent mille Espagnols, Anglais et Portugais, de dborder
sur nos dpartements du midi pour les mettre au pillage; et le prince
Eugne, sur l'Adige, oblige quatre-vingt mille Autrichiens de s'y
arrter. Les armes lointaines retiennent dans notre alliance des
auxiliaires qui seront contre nous, du moment que nous sortirons des
places o nous les tenons renferms avec nous. D'ailleurs les
ngociations ne se nourrissent que de restitutions, de concessions et
d'changes: peut-tre ce qui nous reste de la possession de l'Europe
entrera-t-il en dduction des sacrifices qu'il nous faut faire  la
paix?

Maintenant il n'est plus possible d'vacuer les places de l'Elbe: depuis
deux mois, toutes communications nous sont interdites avec ces
garnisons. Peut-tre serait-il temps encore de prendre le parti
rigoureux d'vacuer l'Italie, d'abandonner les places du Rhin, et de
tout concentrer sur Paris: Napolon craint que les troupes ne soient
compromises dans leur retraite; qu'elles n'arrivent qu'aprs
l'vnement, et qu' des calculs militaires incertains on ne sacrifie
des compensations qui deviennent de jour en jour plus prcieuses. On se
contente de demander des divisions d'infanterie et de cavalerie au
marchal Soult et au prince Eugne: dans le second mois de la campagne,
nous verrons ces renforts entrer successivement en ligne. Pour se
mnager ces ressources, Napolon a fait franchement le sacrifice des
prtentions qui, depuis quatre ans, ont nourri ses querelles avec le
pape et avec le prince Ferdinand d'Espagne. En calmant ainsi les
inimitis du midi de l'Europe, il pense pouvoir, avec moins
d'inconvnients, affaiblir ses armes d'Italie et des Pyrnes. Le pape
n'est donc plus retenu  Fontainebleau; rendu  l'Italie, il est en
route pour remonter sur son sige piscopal de Rome[11]. Quant au prince
Ferdinand d'Espagne, ds les premiers jours de dcembre M. le comte de
La Fort s'tait rendu auprs de lui de la part de Napolon; le 11
dcembre, un trait avait t sign, dans lequel on n'exigeait du
prince, pour prix de son retour en Espagne, que trois choses, savoir, 1
qu'il paierait exactement la pension du roi son pre; 2 qu'il nous
rendrait nos prisonniers, change qui assurait  l'Espagne la
restitution des siens, vingt fois plus nombreux que les ntres; 3
enfin, que, libre du joug de la France, il n'irait pas se mettre sous le
joug de l'Angleterre[12].

[Note 11: C'est le 23 janvier que le pape a quitt Fontainebleau pour
retourner en Italie.]

[Note 12: Voir le trait de Valenay, dans Martens, tom. V du
supplment, XII de l'ouvrage, pag. 654.]

Ferdinand avait souscrit avec empressement  ces conditions. Aprs avoir
crit de sa main une lettre de remerciements  Napolon, il s'tait mis
en route pour la Catalogne. Le marchal Suchet avait protg sa marche
jusqu'aux avant-postes espagnols, et le 6 janvier il tait arriv 
Madrid.

Quelque tardive que puisse tre cette satisfaction donne aux troubles
de l'glise et au ressentiment des Espagnols, deux avantages importants
sont le moins qui puisse en rsulter: le retour du pape  Rome doit
prserver l'Italie mridionale de devenir la proie des Autrichiens, et
la restauration de Ferdinand doit mettre un terme  l'influence de
Wellington  Madrid.




CHAPITRE VII.

REPRISE DES NGOCIATIONS.--PROGRS DE L'INVASION TRANGRE.

(Suite de janvier.)


Tandis que Napolon passe les jours et les nuits  se crer une arme, 
se prparer des rserves et  diminuer le nombre de ses ennemis, il n'en
poursuit pas moins avec empressement les chances qui lui restent pour un
accommodement. Au milieu de tant d'adversits, le rle commode, c'est de
conseiller la paix; le difficile, c'est de la faire.

Les ngociations, qui avaient t interrompues pendant tout le mois de
dcembre, avaient paru, au commencement de janvier, prtes  se ranimer.
Lord Castlereagh, ministre des affaires trangres d'Angleterre, avait
quitt Londres pour aller se runir aux ministres des autres cabinets:
dbarqu le 6 janvier prs de La Haye, il avait aussitt continu sa
route pour le quartier gnral des allis. De son ct, Napolon avait
pris le parti d'envoyer le duc de Vicence auprs des souverains[13];
mais notre ministre, retenu aux avant-postes ennemis depuis le 6
janvier, attendait avec inquitude les passe-ports qu'il avait demands
 M. de Metternich.

[Note 13: Voir les instructions du duc de Vicence, notamment la lettre
de l'empereur du 4 janvier. (Supplment de la premire partie, n 8.)]

Nous sommes arrivs  l'poque o commencent la dernire ngociation et
la dernire campagne.

De jour en jour la situation de la France devenait plus critique.

Les allis, en se dcidant  entrer en France, avaient bien calcul que
l'immense supriorit de leur nombre devait les mettre suffisamment en
force contre les dbris de nos armes; mais l'animosit avec laquelle
les paysans de l'Alsace et des Vosges disputent chaque village  leurs
dtachements commence  leur faire craindre de rencontrer en France les
dangers d'une guerre d'insurrection; ils cherchent donc  dsarmer
l'opinion. L'empereur de Russie fait une proclamation, le prince de
Schwartzenberg en fait une, Blcher en fait une troisime, de Wrede veut
faire la sienne: le gnral Bubna fait faire de son ct des
proclamations par le colonel Simbschen et par le comte de Sonnas. Chaque
commandant infrieur suit cet exemple. Jamais on n'a fait tant de
proclamations pacifiques au bruit du canon; jamais on n'a vu
l'infidlit des peuples provoque par tant de souverains.

Mais tandis que les gnraux font des harangues, les soldats pillent,
violent et tuent sans piti; ces barbaries ont excit au plus haut degr
la rsistance du peuple des campagnes, et le prince Schwartzenberg voit
qu'il n'est pas moins ncessaire d'intimider que de sduire: il menace
de la potence tout paysan franais qui sera pris les armes  la main, et
du feu tout village qui rsistera.

Ce que l'ennemi craint et dfend est prcisment ce que l'on doit
s'obstiner  faire. Napolon ordonne la leve en masse des dpartements
de l'est. Le gnral Berckeim est donn pour commandant  ses
compatriotes de l'Alsace. Les Lorrains et les Francs-Comtois montrent le
mme dvouement que les Alsaciens. Des corps de partisans s'organisent
dans les Vosges et s'annoncent par des succs. Sur les bords de la
Sane, les Bourguignons montrent la mme assurance que si des armes
taient derrire eux pour les soutenir. Les habitants de Chlons coupent
leur pont, et les Autrichiens dissmins dans la Bresse sont forcs de
s'arrter.

Cependant l'alarme s'est rpandue jusqu'au fond des valles des Alpes:
Bubna a intercept la route du Simplon, le Valais est enlev  la
France, la Savoie est menace d'tre rendue au roi de Sardaigne.

De ce ct, c'est le duc de Castiglione qui est charg d'organiser la
dfense; il se rend  Lyon, o vont arriver les troupes qu'on tire  la
hte de l'arme de Catalogne et des dpts des Alpes. Le gnral Desaix
pourvoit pour quelque temps  la sret de Chambry, et le gnral
Marchand organise les leves en masse du Dauphin.

Bientt l'invasion ennemie fait tant de progrs qu'il devient urgent d'y
opposer la prsence de Napolon. Schwartzenberg a forc les passages des
Vosges; les combats de Rambervilliers, de Saint-Di et de Charmes, ont
ensanglant sa marche, mais n'ont pu l'arrter: il tend sa gauche le
long de la Sane; il avance son centre sur Langres, et dirige sa droite
vers Nancy, qui est un rendez-vous assign aux Prussiens. Blcher n'a
pas tard  paratre au milieu des places de la Lorraine. York se
prsente devant Metz, et Sacken arrive  Nancy. Depuis le 13 janvier,
les souverains allis sont sur le territoire franais; leur quartier
gnral suit la marche de l'arme autrichienne.

Le duc de Raguse, qui s'tait arrt sous le canon de Metz, se voyant
serr de trop prs, vient d'abandonner ce boulevard de la France  ses
propres forces. Le gnral Durutte en a pris le commandement; et le
gnral Rogniat, l'un de nos plus habiles ingnieurs, s'y est renferm.

Le 14 janvier, le prince de la Moskowa avait vacu Nancy; le 16, le duc
de Trvise avait vacu Langres; le 19, le duc de Raguse tait en
retraite sur Verdun.




CHAPITRE VIII.

DERNIRES DISPOSITIONS.--DPART DE NAPOLON POUR L'ARME.

(Fin de janvier.)


Avant de quitter Paris, Napolon jette un dernier coup d'oeil sur la
Belgique.

Il avait organis de ce ct une nouvelle arme du nord, et en avait
donn le commandement au gnral Maisons, que l'on distinguait dj
parmi les jeunes gnraux auxquels la succession des vieux marchaux
tait rserve. Le premier exploit du nouveau commandant en chef avait
t de dgager l'Escaut. Cette opration, soutenue le 11, le 12 et le 13
janvier, par une suite de combats honorables, avait procur quelques
dlais ncessaires pour perfectionner la dfense de cette frontire.
Mais le gnral russe Wintzingerode, qui vient de passer le Rhin 
Dusseldorf, amne un nouveau corps d'arme contre nos provinces du nord.
Ainsi les Prussiens de Blow, les Anglais de Graham, et les Russes de
Voronsof et de Wintzingerode, sont autant de corps d'arme que le
gnral Maisons doit contenir. Pour remdier  l'infriorit du nombre,
Napolon confie Anvers au gnral Carnot.

Quant aux places de Wesel, de Juliers, de Maestricht et de Vanloo, le
duc de Tarente y a jet des garnisons, en abandonnant la Basse-Meuse,
pour se replier sur les Ardennes. Le 18 janvier, ce marchal tait de sa
personne  Namur: Napolon lui envoie courrier sur courrier pour qu'il
acclre sa marche sur Chlons.

A Paris, tous les hommes que les dpts militaires environnants ont
habills et arms, tous ceux que les garnisons de l'ouest et des ctes
du nord ont quips, tous les dtachements que les gardes nationales de
Bretagne et de Normandie, peuvent fournir, sont  mesure qu'ils
arrivent, passs en revue par Napolon lui-mme et dirigs aussitt du
Carrousel sur Chlons.

Pour annoncer sa prochaine arrive aux troupes, Napolon fait partir le
prince de Neufchtel: ce prince quitte Paris le 20 janvier[14].

[Note 14: Dans le nombreux tat-major qui accompagne le prince de
Neufchtel, on distingue le lieutenant-gnral Bailly de Monthion, le
marchal de camp Alexandre Girardin, les colonels Alfred de Montesquiou,
Arthur de Labourdonnaye, Fontenille, Lecouteux, le commissaire
ordonnateur Leduc, secrtaire particulier du prince, et le capitaine
Salomon, charg du dtail du mouvement des troupes.]

Enfin, dans une dernire audience aux Tuileries, Napolon rassemble les
chefs qu'il vient de donner  la garde nationale de la capitale. Il
reoit le serment de MM. de Brancas, de Fraguier, de Brevannes, Acloque,
et de tant d'autres. Je pars avec confiance, leur dit-il; je vais
combattre l'ennemi, et je vous laisse ce que j'ai de plus cher:
l'impratrice et mon fils!

Le 23 janvier, Napolon signe les lettres-patentes qui confrent la
rgence  l'impratrice; le 24, il lui adjoint le prince Joseph, sous le
titre de lieutenant-gnral de l'empire. Dans la nuit il brle ses
papiers les plus secrets; il embrasse sa femme et son fils[15]; et le
25,  trois heures du matin, il monte en voiture.

[Note 15: Pour la dernire fois!...]

FIN DE LA PREMIRE PARTIE.




SUPPLMENT A LA PREMIRE PARTIE.




PICES HISTORIQUES.


(N 1.) _Rapport de M. le baron de Saint-Aignan_[16].

[Note 16: Extrait du Moniteur supprim.]

Le 26 octobre, tant depuis deux jours trait comme prisonnier  Weimar,
o se trouvaient les quartiers gnraux de l'empereur d'Autriche et de
l'empereur de Russie, je reus ordre de partir le lendemain avec la
colonne des prisonniers que l'on envoyait en Bohme. Jusqu'alors je
n'avais vu personne, ni fait aucune rclamation, pensant que le titre
dont j'tais revtu rclamait de lui-mme, et ayant protest d'avance
contre le traitement que j'prouvais. Je crus cependant, dans cette
circonstance, devoir crire au prince Schwartzenberg et au comte de
Metternich pour leur reprsenter l'inconvenance de ce procd. Le
prince Schwartzenberg m'envoya aussitt le comte de Parr, son premier
aide de camp, pour excuser la mprise commise  mon gard et pour
m'engager  passer soit chez lui, soit chez M. de Metternich. Je me
rendis aussitt chez ce dernier, le prince de Schwartzenberg venant de
s'absenter. Le comte de Metternich me reut avec un empressement marqu;
il me dit quelques mots seulement sur ma position, dont il se chargea de
me tirer, tant heureux, me dit-il, de me rendre ce service, et en mme
temps de tmoigner l'estime que l'empereur d'Autriche avait conue pour
le duc de Vicence; puis il me parla du congrs, sans que rien de ma part
et provoqu cette conversation. Nous voulons sincrement la paix, me
dit-il, nous la voulons encore, et nous la ferons; il ne s'agit que
d'aborder franchement et sans dtours la question. La coalition restera
unie. Les moyens indirects que l'empereur Napolon emploierait pour
arriver  la paix ne peuvent plus russir; que l'on s'explique
franchement, et elle se fera.

Aprs cette conversation, le comte de Metternich me dit de me rendre 
Toeplitz, o je recevrais incessamment de ses nouvelles, et qu'il
esprait me voir encore  mon retour. Je partis le 27 octobre pour
Toeplitz; j'y arrivai le 30, et le 2 novembre je reus une lettre du
comte de Metternich, en consquence de laquelle je quittai Toeplitz le 3
novembre et me rendis au quartier gnral de l'empereur d'Autriche 
Francfort, o j'arrivai le 8. Je fus le mme jour chez M. de
Metternich. Il me parla aussitt des progrs des armes coalises, de la
rvolution qui s'oprait en Allemagne, de la ncessit de faire la paix.
Il me dit que les coaliss, long-temps avant la dclaration de
l'Autriche, avaient salu l'empereur Franois du titre d'empereur
d'Allemagne; qu'il n'acceptait point ce titre insignifiant, et que
l'Allemagne tait plus  lui de cette manire qu'auparavant; qu'il
dsirait que l'empereur Napolon ft persuad que le plus grand calme et
l'esprit de modration prsidaient au conseil des coaliss; qu'ils ne se
dsuniraient point, parce qu'ils voulaient conserver leur activit et
leur force, et qu'ils taient d'autant plus forts qu'ils taient
modrs; que personne n'en voulait  la dynastie de l'empereur Napolon;
que l'Angleterre tait bien plus modre qu'on ne pensait; que jamais le
moment n'avait t plus favorable pour traiter avec elle; que si
l'empereur Napolon voulait rellement faire une paix solide, il
viterait bien des maux  l'humanit et bien des dangers  la France, en
ne retardant pas les ngociations; qu'on tait prt  s'entendre; que
les ides de paix que l'on concevait devaient donner de justes limites 
la puissance de l'Angleterre, et  la France toute la libert maritime
qu'elle a droit de rclamer, ainsi que les autres puissances de
l'Europe; que l'Angleterre tait prte  rendre  la Hollande
indpendante ce qu'elle ne lui rendrait pas comme province franaise;
que ce que M. de Mervelot avait t charg de dire de la part de
l'empereur Napolon pouvait donner lieu aux paroles qu'on me prierait
de porter; qu'il ne me demandait que de les rendre exactement, sans y
rien changer; que l'empereur Napolon ne voulait point concevoir la
possibilit d'un quilibre entre les puissances de l'Europe; que cet
quilibre tait, non seulement possible, mais mme ncessaire; qu'on
avait propos  Dresde de prendre en indemnit des pays que l'empereur
ne possdait plus, tels que le grand duch de Varsovie; qu'on pouvait
encore faire de semblables compensations dans l'occurrence actuelle.

Le 9, M. de Metternich me fit prier de me rendre chez lui  neuf heures
du soir. Il sortait de chez l'empereur d'Autriche, et me remit la lettre
de sa majest pour l'impratrice. Il me dit que le comte Nesselrode
allait venir chez lui, et que ce serait de concert avec lui qu'il me
chargerait des paroles que je devais rendre  l'empereur. Il me pria de
dire au duc de Vicence qu'on lui conservait les sentiments d'estime que
son noble caractre a toujours inspirs.

Peu de moments aprs, le comte Nesselrode entra; il me rpta en peu de
mots ce que le comte Metternich m'avait dj dit sur la mission dont on
m'invitait  me charger, et ajouta qu'on pouvait regarder M. de
Hardemberg comme prsent et approuvant tout ce qui allait tre dit.
Alors M. de Metternich explique les intentions des coaliss, telles que
je devais les rapporter  l'empereur. Aprs l'avoir entendu, je lui
rpondis que, ne devant qu'couter et point parler, je n'avais autre
chose  faire qu' rendre littralement ses paroles, et que pour en
tre plus certain, je lui demandais de les noter pour moi seul et de les
lui remettre sous les yeux. Alors le comte Nesselrode ayant propos que
je fisse cette note sur-le-champ, M. de Metternich me fit passer seul
dans un cabinet, o j'crivis la note ci-jointe. Lorsque je l'eus
crite, je rentrai dans l'appartement. M. de Metternich me dit: Voici
lord Aberdeen, ambassadeur d'Angleterre; nos intentions sont communes,
ainsi nous pouvons continuer  nous expliquer devant lui. Il m'invita
alors  lire ce que j'avais crit; lorsque je fus  l'article qui
concerne l'Angleterre, lord Aberdeen parut ne l'avoir pas bien compris;
je le lus une seconde fois. Alors il observa que les expressions
_libert du commerce_ et _droits de la navigation_ taient bien vagues;
je rpondis que j'avais crit ce que le comte de Metternich m'avait
charg de dire. M. de Metternich reprit qu'effectivement ces expressions
pouvaient embrouiller la question, et qu'il valait mieux en substituer
d'autres. Il prit la plume et crivit que l'Angleterre ferait les plus
grands sacrifices _pour la paix fonde sur ces bases_ (celles nonces
prcdemment).

J'observai que ces expressions taient aussi vagues que celles qu'elles
remplaaient; lord Aberdeen en convint, et me dit qu'il valait autant
rtablir ce que j'avais crit; qu'il ritrait l'assurance que
l'Angleterre tait prte  faire les plus grands sacrifices; qu'elle
possdait beaucoup, qu'elle rendrait  pleines mains. Le reste de la
note ayant t conforme  ce que j'avais entendu, on parla de choses
indiffrentes.

Le prince Schwartzenberg entra, et on lui rpta ce qui avait t dit.
Le prince Nesselrode, qui s'tait absent un moment pendant cette
conversation, revint, et me chargea, de la part de l'empereur Alexandre,
de dire au duc de Vicence qu'il ne changerait jamais sur l'opinion qu'il
avait de sa loyaut et de son caractre, et que les choses
s'arrangeraient bien vite s'il tait charg d'une ngociation.

Je devais partir le lendemain matin, 10 novembre; mais le prince de
Schwartzenberg me fit prier de diffrer jusqu'au soir, n'ayant pas eu le
temps d'crire au prince de Neufchtel.

Dans la nuit, il m'envoya le comte Voyna, un de ses aides de camp, qui
me remit sa lettre, et me conduisit aux avant-postes franais. J'arrivai
 Mayence le 11 au matin.

_Sign_ SAINT-AIGNAN.

       *       *       *       *       *


(N 2.) _Note crite  Francfort, le 9 novembre, par le baron
Saint-Aignan_[17].

[Note 17: Extrait du Moniteur supprim.]

M. le comte de Metternich m'a dit que la circonstance qui m'a amen au
quartier gnral de l'empereur d'Autriche pouvait rendre convenable de
me charger de porter  S. M. l'empereur la rponse aux propositions
qu'elle a fait faire par M. le comte de Mervelot. En consquence, M. le
comte de Metternich et M. le comte de Nesselrode m'ont demand de
rapporter  S. M.:

Que les puissances coalises taient engages par des liens
indissolubles, qui faisaient leur force, et dont elles ne dvieraient
jamais;

Que les engagements rciproques qu'elles avaient, contracts leur
avaient fait prendre la rsolution de ne faire qu'une paix gnrale; que
lors du congrs de Prague, on avait pu penser  une paix continentale,
parce que les circonstances n'auraient pas donn le temps de s'entendre
pour traiter autrement; mais que, depuis, les intentions de toutes les
puissances et celles de l'Angleterre taient connues; qu'ainsi il tait
inutile de penser, soit  un armistice, soit  une ngociation qui n'et
pas pour premier principe une paix gnrale;

Que les souverains coaliss taient unanimement d'accord sur la
puissance et la prpondrance que la France doit conserver dans son
intgrit, et en se renfermant dans ses limites naturelles, qui sont le
Rhin, les Alpes et les Pyrnes;

Que le principe de l'indpendance de l'Allemagne tait une condition
_sine qu non_; qu'ainsi la France devait renoncer, non pas 
l'influence que tout grand tat exerce ncessairement sur un tat de
force infrieure, mais  toute souverainet sur l'Allemagne; que
d'ailleurs c'tait un principe que S. M. avait pos elle-mme, en disant
qu'il tait convenable que les grandes puissances fussent spares par
des tats plus faibles;

Que du ct des Pyrnes, l'indpendance de l'Espagne et le
rtablissement de l'ancienne dynastie taient galement une condition
_sine qu non_;

Qu'en Italie, l'Autriche devait avoir une frontire qui serait un objet
de ngociation; que le Pimont offrait plusieurs lignes que l'on
pourrait discuter, ainsi que l'tat de l'Italie, pourvu toutefois
qu'elle ft, comme l'Allemagne, gouverne d'une manire indpendante de
la France, ou de toute autre puissance prpondrante;

Que de mme l'tat de Hollande serait un objet de ngociation, en
partant toujours du principe qu'elle devait tre indpendante;

Que l'Angleterre tait prte  faire les plus grands sacrifices pour la
paix fonde sur ces bases, et  reconnatre la libert du commerce et de
la navigation,  laquelle la France a droit de prtendre;

Que si ces principes d'une pacification gnrale taient agrs par S.
M., on pourrait neutraliser, sur la rive droite du Rhin, tel lieu qu'on
jugerait convenable, o les plnipotentiaires de toutes les puissances
belligrantes se rendraient sur-le-champ, sans cependant que les
ngociations suspendissent le cours des oprations militaires.

_Sign_ SAINT-AIGNAN.



A Francfort, le 9 novembre 1813.

(N 3.) _Lettre de M. le duc de Bassano_

_A M. le comte de Metternich_[18].

[Note 18: Extrait du Moniteur supprim.]

Paris, le 16 novembre 1813.


MONSIEUR,

M. le baron de Saint-Aignan est arriv hier lundi, et nous a rapport,
d'aprs les communications qui lui ont t faites par votre excellence,
que l'Angleterre a adhr  la proposition de l'ouverture d'un congrs
pour la paix gnrale, et que les puissances sont disposes 
neutraliser, sur la rive droite du Rhin, une ville pour la runion des
plnipotentiaires. S. M. dsire que cette ville soit celle de Manheim.
M. le duc de Vicence, qu'elle a dsign pour son plnipotentiaire, s'y
rendra aussitt que votre excellence m'aura fait connatre le jour que
les puissances auront indiqu pour l'ouverture du congrs. Il nous
parat convenable, monsieur, et d'ailleurs conforme  l'usage, qu'il n'y
ait aucune troupe  Manheim, et que le service soit fait par la
bourgeoisie, en mme temps que la police y serait confie  un bailli
nomm par le grand duc de Bade. Si l'on jugeait  propos qu'il y et des
piquets de cavalerie, leur force devrait tre gale de part et d'autre.
Quant aux communications du plnipotentiaire anglais avec son
gouvernement, elles pourraient avoir lieu par la France et par Calais.

Une paix sur la base de l'indpendance de toutes les nations, tant sous
le point de vue continental que sous le point de vue maritime, a t
l'objet constant des dsirs et de la politique de l'empereur.

S. M. conoit un heureux augure du rapport qu'a fait M. de Saint-Aignan
de ce qui a t dit par le ministre d'Angleterre.

J'ai l'honneur d'offrir  votre excellence l'assurance de ma haute
considration.

_Sign_ le duc de BASSANO.

       *       *       *       *       *



(N 4.) _Rponse de M. le prince de Metternich_

_A M. le duc de Bassano_[19].

[Note 19: Extrait du Moniteur supprim.]


MONSIEUR LE DUC,

Le courrier que votre excellence a expdi de Paris le 16 novembre est
arriv ici hier.

Je me suis empress de soumettre  LL. MM. II., et  S. M. le roi de
Prusse, la lettre qu'elle m'a fait l'honneur de m'adresser.

LL. MM. ont vu avec satisfaction que l'entretien confidentiel avec M.
de Saint-Aignan a t regard par S. M. l'empereur des Franais comme
une preuve des intentions pacifiques des hautes puissances allies.
Animes d'un mme esprit, invariables dans leur point de vue, et
indissolubles dans leur alliance, elles sont prtes  entrer en
ngociation, ds qu'elles auront la certitude que S. M. l'empereur des
Franais admet les bases gnrales et sommaires que j'ai indiques, dans
mon entretien avec le baron de Saint-Aignan.

Dans la lettre de votre excellence, cependant, il n'est fait aucune
mention de ces bases. Elle se borne  exprimer un principe partag par
tous les gouvernements de l'Europe, et que tous placent dans la premire
ligne de leurs voeux. Ce principe, toutefois, ne saurait, vu sa
gnralit, remplacer des bases. LL. MM. dsirent que S. M. l'empereur
Napolon veuille s'expliquer sur ces dernires, comme seul moyen
d'viter que, ds l'ouverture des ngociations, d'insurmontables
difficults n'en entravent la marche.

Le choix de la ville de Manheim semble ne pas prsenter d'obstacles aux
allis. Sa neutralisation, et les mesures de police, entirement
conformes aux usages, que propose votre excellence, ne sauraient en
offrir dans aucun cas.

Agrez, monsieur le duc, les assurances de ma haute considration.

_Sign_ le prince de METTERNICH.



Francfort, le 25 novembre 1813.

(N 5.) _Dclaration de Francfort._

Francfort, le 1er dcembre 1813.


Le gouvernement franais vient d'arrter une nouvelle leve de trois
cent mille conscrits. Les motifs du snatus-consulte renferment une
provocation aux puissances allies. Elles se trouvent appeles 
promulguer de nouveau  la face du monde les vues qui les guident dans
la prsente guerre, les principes qui font la base de leur conduite,
leurs voeux et leurs dterminations.

Les puissances allies ne font point la guerre  la France, mais  cette
prpondrance hautement annonce,  cette prpondrance que, pour le
malheur de l'Europe et de la France, l'empereur Napolon a trop
long-temps exerce hors des limites de son empir.

La victoire a conduit les armes allies sur le Rhin. Le premier usage
que LL. MM. II. et RR. en ont fait a t d'offrir la paix  S. M.
l'empereur des Franais. Une attitude renforce par l'accession de tous
les souverains et princes d'Allemagne n'a pas eu d'influence sur les
conditions de la paix. Ces conditions sont fondes sur l'indpendance de
l'empire franais comme sur l'indpendance des autres tats de l'Europe.
Les vues des puissances sont justes dans leur objet, gnreuses et
librales dans leur application, rassurantes pour tous, honorables pour
chacun.

Les souverains allis dsirent que la France soit grande, forte et
heureuse, parce que la puissance franaise, grande et forte, est une des
bases fondamentales de l'difice social. Ils dsirent que la France soit
heureuse, que le commerce franais renaisse, que les arts, ces bienfaits
de la paix, refleurissent, parce qu'un grand peuple ne saurait tre
tranquille qu'autant qu'il est heureux. Les puissances confirment 
l'empire franais une tendue de territoire que n'a jamais connue la
France sous ses rois, parcequ'une nation valeureuse ne dchoit pas pour
avoir,  son tour, prouv des revers dans une lutte opinitre et
sanglante o elle a combattu avec son audace accoutume.

Mais les puissances aussi veulent tre libres, heureuses et tranquilles.
Elles veulent un tat de paix qui, par une sage rpartition des forces,
par un juste quilibre, prserve dsormais les peuples des calamits
sans nombre qui depuis vingt ans ont pes sur l'Europe.

Les puissances allies ne poseront pas les armes sans avoir atteint ce
grand et bienfaisant rsultat, ce noble objet de leurs efforts. Elles ne
poseront pas les armes avant que l'tat politique de l'Europe ne soit de
nouveau raffermi, avant que des principes immuables n'aient repris leurs
droits sur de vaines prtentions, avant que la saintet des traits
n'ait enfin assur une paix vritable  l'Europe[20].

[Note 20: Personne ne fut entran ou sduit par cette proclamation de
Francfort, qui dclarait la guerre  une mtaphysique appele
prpondrance: aussi l'effet de cette proclamation fut-il manqu.
Beauchamp, tom. I, liv. VIII, pag. 323.]



(N 6.) _Lettre de M. le duc de Vicence_
_Au prince de Metternich_[21].

[Note 21: Extrait du Moniteur supprim.]

Paris, 2 dcembre 1813.


PRINCE,

J'ai mis sous les yeux de S. M. la lettre que votre excellence adressait
le 25 novembre  M. le duc de Bassano.

En admettant sans restriction, comme base de la paix, l'indpendance de
toutes les nations, tant sous le rapport territorial que sous le rapport
maritime, la France a admis en principe ce que les allis paraissent
dsirer. S. M. a, par cela mme, admis toutes les consquences de ce
principe, dont le rsultat final doit tre une paix fonde sur
l'quilibre de l'Europe, sur la reconnaissance de l'intgrit de toutes
les nations dans leurs limites naturelles, et sur la reconnaissance de
l'indpendance absolue de tous les tats, tellement qu'aucun ne puisse
s'arroger, sur un autre quelconque, ni suzerainet, ni suprmatie, sous
quelque forme que ce soit, ni sur terr ni sur mer.

Toutefois, c'est avec une vive satisfaction que j'annonce  votre
excellence que je suis autoris par l'empereur, mon auguste matre, 
dclarer que S. M. adhre aux _bases gnrales et sommaires_ qui ont t
communiques par M. de Saint-Aignan. Elles entraneront de grands
sacrifices de la part de la France; mais S. M. les fera sans regret, si,
par des sacrifices semblables, l'Angleterre donne les moyens d'arriver 
une paix gnrale et honorable pour tous, que votre excellence assure
tre le voeu, non seulement des puissances du continent, mais aussi de
l'Angleterre.

Agrez, prince, etc.

_Signe_ CAULAINCOURT, duc de Vicence.

       *       *       *       *       *



(N 7.) _Rponse de M. le prince de Metternich_
_A M. le duc de Vicence_[22].

[Note 22: Extrait du Moniteur supprim.]


MONSIEUR LE DUC,

L'office que votre excellence m'a fait l'honneur de m'adresser le 2
dcembre m'est parvenu de Cassel, par nos avant-postes. Je n'ai pas
diffr de le soumettre  LL. MM. Elles y ont reconnu avec satisfaction
que S. M. l'empereur des Franais avait adopt des bases essentielles au
rtablissement d'un tat d'quilibre et  la tranquillit future de
l'Europe. Elles ont voulu que cette pice ft porte sans dlai  la
connaissance de leurs allis. LL. MM. II. et RR. ne doutent point
qu'immdiatement aprs la rception des rponses, les ngociations ne
puissent s'ouvrir.

Nous nous empresserons d'avoir l'honneur d'en informer votre excellence,
et de concerter alors avec elle les arrangements qui nous paratront les
plus propres  atteindre le but que nous nous proposons.

Je la prie de recevoir les assurances, etc.

_Sign_ le prince de METTERNICH.

Francfort, le 10 dcembre 1813.


       *       *       *       *       *


(N 8.) _Lettre de Napolon_
_Au duc de Vicence, ministre des relations extrieures._

Paris, le 4 janvier 1814.


Monsieur le duc de Vicence, j'approuve que M. de La Besnardire soit
charg du portefeuille. Je pense qu'il est douteux que les allis soient
de bonne foi, et que l'Angleterre veuille la paix: moi je la veux, mais
solide, honorable. La France sans ses limites naturelles, sans Ostende,
sans Anvers, ne serait plus en rapport avec les autres tats de
l'Europe. L'Angleterre et toutes les puissances ont reconnu ces limites
 Francfort. Les conqutes de la France en-de du Rhin et des Alpes ne
peuvent compenser ce que l'Autriche, la Russie, la Prusse, ont acquis en
Pologne, en Finlande, ce que l'Angleterre a envahi en Asie. La politique
de l'Angleterre, la haine de l'empereur de Russie, entraneront
l'Autriche. J'ai accept les bases de Francfort, mais il est plus que
probable que les allis ont d'autres ides. Leurs propositions n'ont t
qu'un masque. Les ngociations une fois places sous l'influence des
vnements militaires, on ne peut prvoir les consquences d'un tel
systme. Il faut tout couter, tout observer. Il n'est pas certain qu'on
vous reoive au quartier gnral: les Russes et les Anglais voudront
carter d'avance tous les moyens de conciliation et d'explication avec
l'empereur d'Autriche. Il faut tcher de connatre les vues des allis,
et me faire connatre jour par jour ce que vous apprendrez, afin de me
mettre dans le cas de vous donner des instructions que je ne saurais sur
quoi baser aujourd'hui. Veut-on rduire la France  ses anciennes
limites? c'est l'avilir...............................................
......................................................................
....................... On se trompe si on croit que les malheurs de la
guerre puissent faire dsirera la nation une telle paix. Il n'est pas un
coeur franais qui n'en sentt l'opprobre au bout de six mois, et qui ne
la reprocht au gouvernement assez lche pour la signer. L'Italie est
intacte, le vice-roi a une belle arme. Avant huit jours j'aurai runi
de quoi livrer plusieurs batailles, mme avant l'arrive de mes troupes
d'Espagne. Les dvastations des Cosaques armeront les habitants, et
doubleront nos forces. Si la nation me seconde, l'ennemi marche  sa
perte. Si la fortune me trahit, mon parti est pris; je ne tiens pas au
trne. Je n'avilirai ni la nation ni moi, en souscrivant  des
conditions honteuses. Il faut savoir ce que veut Metternich. Il n'est
pas de l'intrt de l'Autriche de pousser les choses  bout; encore un
pas, et le premier rle lui chappera. Dans cet tat de choses, je ne
puis rien vous prescrire. Bornez-vous pour le moment  tout entendre, et
 me rendre compte. Je pars pour l'arme. Nous serons si prs, que vos
premiers rapports ne seront pas un retard pour les affaires. Envoyez-moi
frquemment des courriers. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa
sainte garde.

Paris, le 4 janvier 1814.

_Sign_ NAPOLON.



(N 9.) _Lettre de M. le duc de Vicence_
_A M. le prince de Metternich_[23].

[Note 23: Extrait du Moniteur supprim.]

Lunville, le 6 janvier 1814.


PRINCE,

La lettre que votre excellence m'a fait l'honneur de m'crire le 10 du
mois dernier m'est parvenue.

L'empereur ne veut rien prjuger sur les motifs qui ont fait que son
adhsion pleine et entire aux bases que votre excellence a proposes
d'un commun accord avec les ministres de Russie et d'Angleterre, et de
l'aveu de la Prusse, ait eu besoin d'tre communique aux allis avant
l'ouverture du congrs. Il est difficile de penser que lord Aberdeen ait
eu des pouvoirs pour proposer des bases, sans en avoir pour ngocier. S.
M. ne fait point aux allis l'injure de croire qu'ils aient t
incertains et qu'ils dlibrent encore; ils savent trop bien que toute
offre conditionnelle devient un engagement absolu pour celui qui l'a
faite, ds que la condition qu'il y a mise est remplie. Dans tous les
cas, nous devions nous attendre  avoir, le 6 janvier, la rponse que
votre excellence nous annonait le 10 dcembre. Sa correspondance et les
dclarations ritres des puissances allies ne nous laissent point
prvoir de difficults, et les rapports de M. de Talleyrand,  son
retour de Suisse, confirment que leurs intentions sont toujours les
mmes.

D'o peuvent donc provenir les retards? S. M., n'ayant rien plus  coeur
que le prompt rtablissement de la paix gnrale, a pens qu'elle ne
pouvait donner une plus forte preuve de la sincrit de ses sentiments 
cet gard, qu'en envoyant auprs des souverains allis son ministre des
relations extrieures, muni de pleins pouvoirs. Je m'empresse donc,
prince, de vous prvenir que j'attendrai  nos avant-postes les
passe-ports ncessaires pour traverser ceux des armes allies, et me
rendre auprs de votre excellence.

Agrez, etc.

_Sign_ CAULAINCOURT, duc de Vicence.

       *       *       *       *       *


(N 10.) _Rponse du prince de Metternich_
_A M. le duc de Vicence_[24].

[Note 24: Extrait du Moniteur supprim.]

Fribourg, en Brisgau, le 8 janvier 1814.


MONSIEUR LE DUC,

J'ai reu aujourd'hui la lettre que votre excellence m'a fait l'honneur
de m'adresser de Lunville le 6 de ce mois.

Le retard qu'prouve la communication que le gouvernement franais
attendait, en suite de mon office du 10 dcembre, rsulte de la marche
que devaient tenir entre elles les puissances allies. Les explications
confidentielles avec M. le baron de Saint-Aignan ayant conduit  des
ouvertures officielles de la part de la France, LL. MM. II. et RR. ont
jug que la rponse de votre excellence, du 2 dcembre, tait de nature
 devoir tre porte  la connaissance de leurs allis. Les suppositions
que votre excellence admet, que ce soit lord Aberdeen qui ait propos
des bases, et qu'il ait t muni de pleins pouvoirs  cet effet, ne sont
nullement fondes.

La cour de Londres vient de faire partir pour le continent le secrtaire
d'tat ayant le dpartement des affaires trangres. S. M. I. de toutes
les Russies se trouvant momentanment loigne d'ici, et lord
Castlereagh tant attendu d'un moment  l'autre, l'empereur, mon auguste
matre, et S. M. le roi de Prusse me chargent de prvenir votre
excellence qu'elle recevra le plus tt possible une rponse  sa
proposition de se rendre au quartier gnral des souverains allis.

Je prie votre excellence, etc.

_Sign_ le prince DE METTERNICH.


Hier, 18 janvier, c'est--dire dix jours aprs la rponse de M. le
prince de Metternich, M. le duc de Vicence tait encore aux
avant-postes.

       *       *       *       *       *


(N 11.) _Lettre de M. de la Besnardire_
_A M. le duc de Vicence._

Paris, le 13 janvier 1814.


MONSEIGNEUR,

S. M. m'ordonne d'annoncer  votre excellence qu'elle a reu votre
dpche du 12, apporte par le courrier Simiame. Elle a daign me
remettre cette dpche et les pices qui y taient jointes, le rapport
de M. Cham except.

S. M. approuve que votre correspondance lui soit directement adresse;
mais son intention est d'y rpondre par la voie du cabinet, auquel elle
veut remettre tout ce qui sera de l'essence de la ngociation, et toutes
les pices qui en constateront l'tat  toutes les poques. Elle dsire
en consquence que toutes les dpches de votre excellence soient
divises en _officielles_ ou ostensibles, et en _confidentielles_, mot
dont elle autorise votre excellence  se servir pour les dpches qui
contiendront des faits ou des particularits que S. M. devrait seule
connatre.

S. M. a recommand que toutes les gazettes anglaises vous soient
envoyes; elle a ordonn au ministre de la police gnrale de les
adresser au ministre dans les vingt-quatre heures de leur arrive 
Paris, et de manire  ce qu'il ne manque  votre excellence que celles
qui ne seraient pas arrives ici.

S. M. approuve le parti que votre excellence a pris de rester 
Lunville en attendant l'arrive de lord Castlereagh  Fribourg; comme
il a mis  la voile le premier de ce mois, il est probable qu'il est
arriv, ou sur le point d'arriver,  l'heure qu'il est.

S. M. m'ordonne encore d'informer votre excellence que la lettre de
l'empereur d'Autriche  son auguste fille est  peu prs dans le sens de
celle de M. de Metternich; que l'empereur proteste de nouveau que, quels
que soient les vnements, il ne sparera jamais la cause de sa fille et
de son petit-fils de celle de la France. Comme cela peut avoir trait 
des projets conus par d'autres puissances en faveur des Bourbons, il
importe de ne montrer  cet gard aucune crainte, et de faire entendre
que les Bourbons, mis en avant, ne serviraient qu' rveiller des
sentiments bien opposs aux esprances de leurs partisans, et que, si un
parti pouvait se former en France, ce serait uniquement celui de la
rvolution, vulgairement appel des _jacobins_.

Daignez, monsieur le duc, agrer l'hommage de mon respect.

_Sign_, LA BESNARDIRE.


       *       *       *       *       *


(N 12.) _Lettre de M. de la Besnardire_
_A M. le duc de Vicence._

Paris, le 16 janvier 1814.


MONSEIGNEUR,

S. M., aprs avoir dict la lettre ci-jointe, et l'avoir relue et
corrige elle-mme, m'a ordonn de vous l'envoyer pour tre crite par
votre excellence au prince de Metternich.

Cependant S. M. subordonne cette dmarche au jugement que vous en
porterez. Envoyez, m'a-t-elle dit, cette lettre  M. le duc de Vicence,
pour qu'il l'crive s'il l'approuve. Ce sont ses propres expressions.
Daignez, etc.

_Sign_ LA BESNARDIRE.


       *       *       *       *       *


(N 12bis.) _Lettre dicte par S. M., pour tre crite par M. le duc de
Vicence_.
_Au prince de Metternich_[25].

[Note 25: Voir cette lettre telle qu'elle a t refaite par le duc de
Vicence, supplment de la seconde partie, n 2.]


PRINCE,

Les retards qu'prouve la ngociation ne sont du fait ni de la France
ni de l'Autriche, et ce sont nanmoins la France et l'Autriche qui en
peuvent le plus souffrir. Les armes allies ont dj envahi plusieurs
de nos provinces; si elles avancent, une bataille va devenir invitable,
et srement il entre dans la prvoyance de l'Autriche de calculer et de
peser les rsultats qu'aurait cette bataille, soit qu'elle ft perdue
par les allis, soit qu'elle le ft pour la France.

crivant  un ministre aussi clair que vous l'tes, je n'ai pas besoin
de dvelopper ces rsultats; je dois me borner  les faire entrevoir,
sr que leur ensemble ne saurait chapper  votre pntration.

Les chances de la guerre sont journalires:  mesure que les allis
avancent, ils s'affaiblissent, pendant que les armes franaises se
renforcent; et ils donnent, en avanant, un double courage  une nation
pour qui, dsormais, il est vident qu'elle a ses plus grands et plus
chers intrts  dfendre. Or les consquences d'une bataille perdue par
les allis ne pseraient sur aucun d'eux autant que sur l'Autriche,
puisqu'elle est en mme temps la puissance principale entre les allis
et l'une des puissances centrales de l'Europe.

En supposant que la fortune continue d'tre favorable aux allis, il
importe sans doute  l'Autriche de considrer avec attention quelle
serait l situation de l'Europe le lendemain d'une bataille perdue par
les Franais au coeur de la France, et si un tel vnement
n'entranerait point des consquences diamtralement opposes  cet
quilibre que l'Autriche aspire  tablir, et tout  la fois  sa
politique et aux affections personnelles et de famille de l'empereur
Franois.

Enfin l'Autriche proteste qu'elle veut la paix; mais n'est-ce pas se
mettre en situation de ne pouvoir atteindre ou de dpasser ce but, que
de continuer les hostilits, quand de part et d'autre on veut arriver 
une fin?

Ces considrations m'ont conduit  penser que, dans la situation
actuelle des armes respectives et dans cette rigoureuse saison, une
suspension d'armes pourrait tre rciproquement avantageuse aux deux
partis.

Elle pourrait tre tablie par une convention en forme, ou par un simple
change de dclarations entre V. Exc. et moi.

Elle pourrait tre limite  un temps fixe, ou indfinie, avec la
condition de ne la pouvoir faire cesser qu'en se prvenant tant de jours
d'avance.

Cette suspension d'armes me semble dpendre entirement de l'Autriche,
puisqu'elle a la direction principale des affaires militaires; et j'ai
pens que, dans l'une et l'autre chance, l'intrt de l'Autriche tait
que les choses n'allassent pas plus loin et ne fussent pas pousses 
l'extrme.

C'est surtout cette persuasion qui me porte  crire confidentiellement
 V. Exc.

Si je m'tais tromp, si telles n'taient point l'intention et la
politique de votre cabinet, si cette dmarche absolument confidentielle
devait rester sans effet, je dois prier V. Exc. de la regarder comme non
avenue.

Vous m'avez montr tant de confiance personnelle dans votre dernire
lettre, et j'en ai moi-mme une si grande dans la droiture de vos vues
et dans les sentiments qu'en toute circonstance vous avez exprims, que
j'ose esprer qu'une lettre que cette confiance a dicte, si elle ne
peut atteindre son but, restera  jamais un secret entre V. Exc. et moi.

Agrez, etc.

       *       *       *       *       *


(N 13.) _Lettre de M. de la Besnardire_
_A M. le duc de Vicence._

Paris, le 19 janvier 1814.


MONSEIGNEUR,

Aprs m'avoir dict pour votre excellence la lettre qu'elle recevra avec
celle-ci, S. M., qui avait du loisir, m'a fait l'honneur de m'entretenir
fort long-temps de la paix future. Je rapporterai  votre excellence,
aussi fidlement que ma mmoire le permettra et aussi brivement que je
le pourrai, la substance de cet entretien. La chose sur laquelle S. M. a
le plus insist et _est revenue le plus souvent_, c'est la ncessit
que la France conserve ses limites naturelles. C'tait l, m'a-t-elle
dit, une condition _sine qu non_. Toutes les puissances et l'Angleterre
mme avaient reconnu ces limites  Francfort. La France, rduite  ses
limites anciennes, n'aurait pas aujourd'hui les deux tiers de la
puissance relative qu'elle avait il y a vingt ans; ce qu'elle a acquis
du ct des Alpes et du Rhin ne compense point ce que la Russie, la
Prusse et l'Autriche, ont acquis par le seul dmembrement de la Pologne;
tous ces tats se sont agrandis. Vouloir ramener la France  son tat
ancien, ce serait la faire dchoir et l'avilir. La France, sans les
dpartements du Rhin, sans la Belgique, sans Ostende, sans Anvers, ne
serait rien. Le systme de ramener la France  ses anciennes frontires
est insparable du rtablissement des Bourbons; parcequ'eux seuls
pourraient offrir une garantie du maintien de ce systme: et
l'Angleterre le sentait bien: avec tout autre, la paix sur une telle
base serait impossible et ne pourrait durer. Ni l'empereur, ni la
rpublique, si des bouleversements la faisaient renatre, ne
souscriraient jamais  une telle condition. Pour ce qui est de S. M., sa
rsolution tait bien prise, elle tait immuable. Elle ne laisserait pas
la France moins grande qu'elle ne l'avait reue. Si donc les allis
voulaient changer les bases acceptes et proposer les limites anciennes,
elle ne voyait que trois partis: ou combattre et vaincre, ou combattre
et mourir glorieusement, ou enfin, si la nation ne la soutenait pas,
abdiquer. Elle ne tenait pas aux grandeurs, elle n'en achterait jamais
la conservation par l'avilissement. Les Anglais pouvaient dsirer de lui
ter Anvers; mais ce n'tait pas l'intrt du continent, car la paix
ainsi faite ne durerait pas trois ans. Elle sentait que les
circonstances taient critiques, mais elle n'accepterait jamais une paix
honteuse. En acceptant les bases proposes, elle avait fait tous les
sacrifices absolus qu'elle pouvait faire; s'il en fallait d'autres, ils
ne pouvaient porter que sur l'Italie et la Hollande: elle dsirait
srement exclure le stathouder; mais la France conservant ses limites
naturelles, tout pourrait s'arranger, rien ne ferait un obstacle
insurmontable. S. M. a aussi parl de Kehl et de Cassel: sans ces deux
ttes de pont, a-t-elle dit, Strasbourg et Mayence deviendraient nuls;
mais elle croit que les ennemis n'y attacheront pas une extrme
importance.

Monsieur le duc de Carignan est venu tantt m'apporter une lettre du
roi, que j'ai porte  l'empereur. Cette lettre est remplie de
protestations de reconnaissance et de regrets, mais annonce que le roi
est forc, par la ncessit, d'accepter les propositions de l'Autriche
et de l'Angleterre. La date de cette lettre est du 3; les traits
n'taient pas alors signs: ils ne l'taient pas encore le 6, mais M. de
Carignan ne dissimule pas qu'il croit qu'ils le sont maintenant. Le
vice-roi va se reporter sur les Alpes. Mantoue et les places fortes
seront gardes par les Italiens.

J'cris  la hte,  traits de plume; il est minuit. Je prie votre
excellence de vouloir bien agrer, etc.

_Sign_ LA BESNARDIRE.

_P. S._ Victor vient d'arriver, et me remet le paquet de votre
excellence. J'envoie sa dpche pour l'empereur, au cabinet. Une partie
de ses incertitudes est maintenant fixe; j'ose esprer que le reste
arrivera aussi  bien.

       *       *       *       *       *


(N 14.) _Lettre de M. de la Besnardire_
_A M. le duc de Vicence._

Paris, le 19 janvier 1814.


MONSEIGNEUR,

Une lettre du prince de Metternich, adresse  votre excellence, date
de Ble le 14, et venue je ne sais par quelle route, a t porte  S.
M., qui vous en envoie une copie par une estafette extraordinaire
expdie ce matin  dix heures. S. M. m'ordonne d'en envoyer une autre
copie certifie  votre excellence, qui la trouvera ci-jointe.

Votre excellence a maintenant la lettre que S. M. me dicta le 16 pour
elle, et qui s'est croise avec celle qu'elle a elle-mme crite  S. M.
le 17.

Elle a vu que l'empereur sentait le besoin d'un armistice. Quant aux
conditions auxquelles il peut tre conclu, S. M. m'ordonne de faire
connatre  votre excellence que, quelles que soient les circonstances,
elle ne consentira jamais  aucune condition dshonorante; et qu'elle
regarderait comme dshonorant au plus haut degr, de remettre aucune
place franaise ou de payer aucune somme d'argent quelconque: mais que
pour racheter de l'occupation de l'ennemi une portion quelconque du
territoire franais, elle consentirait  remettre en Italie Venise et
Palma-Nova, et en Allemagne Magdebourg et Hambourg; bien entendu que les
garnisons reviendraient libres en France, et que les magasins,
l'artillerie que S. M. a mise dans ces places, et les vaisseaux de
guerre qui sont sa proprit, lui seraient rservs.

S. M. m'ordonne d'ajouter qu'elle n'a jamais exig d'argent pour prix,
soit d'un armistice, soit de la paix: qu'elle a seulement exig, en
signant la paix, le solde des contributions qu'elle avait frappes sur
les pays qu'elle avait occups par ses armes; ce que l'ennemi ne
saurait demander, puisqu'il n'a point frapp de contributions en France.

Quant au trait de paix, l'empereur me charge de dire  votre excellence
que la France devra conserver ses limites naturelles sans restriction ni
diminution quelconque, et que c'est l une condition _sine qu non_ dont
il ne se dpartira jamais.

Daignez agrer, etc.

_Sign_ LA BESNARDIRE.

       *       *       *       *       *


(N 15.) _Lettre du prince de Metternich_
_A M. le duc de Vicence._

Ble, le 14 janvier 1814.


MONSIEUR LE DUC,

Lord Castlereagh tant sur le point d'arriver et LL. MM. II. et RR.
dsirant viter tout retard, elles me chargent de proposer  votre
excellence de se rapprocher ds  prsent de l'endroit o, dans les
circonstances actuelles, il sera le plus convenable d'tablir le sige
des ngociations; c'est en consquence sur Chtillon-sur-Seine que je
prie votre excellence de se diriger; je ne doute pas que lorsqu'elle y
sera arrive, je ne sois  mme de lui indiquer le jour et le lieu o
les ngociateurs pourront se runir.

_Sign_ le prince de METTERNICH.





SECONDE PARTIE.


JOURNAL DE LA CAMPAGNE.

(Du 24 janvier 1814 au 31 mars suivant.)

        Acer et indomitus, qu spes, quque ira vocasset
        Ferre manum, et nunquam temerando parcere ferro,
        Successus urgere suos, instare favori
        Numinis....

        LUCAIN, Pharsale.




SECONDE PARTIE.




CHAPITRE Ier.

ARRIVE DE NAPOLON A CHLONS-SUR-MARNE.

(Fin de janvier 1814.)


Le comte Bertrand monte dans la voiture de Napolon et prend place 
ct de lui; il runit, en l'absence du duc de Vicence, les fonctions de
grand cuyer  celles du grand marchal, et tous les services de voyage
sont sous ses ordres[26].

[Note 26: Les aides de camp qui accompagnent Napolon sont les gnraux
Drouot, Flahaut, Corbineau, Dejean.

Le gnral Drouot fait les fonctions de major gnral de la garde. Aux
aides de camp il faut ajouter les officiers d'ordonnance Gourgaud,
Mortemart, Montmorency, Caraman, Pretet, Laplace, Lariboissire,
Lamezan, et Desaix.

Les chefs des diffrents services de la maison impriale sont, pour
cette campagne:

  Le comte de Turenne, premier chambellan, et matre de la garde-robe;
  Le baron de Canouville, marchal des logis;
  Le baron Mesgrigny, cuyer;
  Le baron Fain, matre des requtes, premier secrtaire du cabinet;
  Le gnral Bacler-d'Albe, directeur du cabinet topographique;
  Et le baron Yvan, premier chirurgien.

On distingue encore parmi les autres personnes de la maison les
auditeurs Jouanne et Rumigny, premiers commis du cabinet; l'auditeur
Lelorgne-d'Ideville, secrtaire interprte; le lieutenant-colonel du
gnie Athalin, et l'ingnieur-gographe Lameau, attachs au cabinet
topographique; les chevaliers Fourreau et Vareliand, mdecin et
chirurgien de quartier; enfin les fourriers du palais Deschamps et
Jongblodt.

Le service personnel de l'empereur se rduit aux valets de chambre
Constant, Pelart et Hubert, au mameluck Roustan, au piqueur Jardin, et
au contrleur de la bouche Colin, qui sont des hommes de confiance.

Presque tous se sont rendus d'avance  Chlons.]

Napolon n'a avec lui que cinq voitures de poste. Il djene 
Chteau-Thierry, et le soir du jour de son dpart il arrive  Chlons
pour dner.

L'approche de l'ennemi avait jet sur la route une espce de stupeur,
que le passage de Napolon a suspendue tout--coup; c'est l'effet
ordinaire de sa prsence. Dans le danger commun, son arrive  l'arme
offre les seuls moyens de salut auxquels l'imagination des peuples
puisse se confier. A chaque relai, les femmes et les enfants se
groupaient autour des voitures; les hommes, forms  la hte en garde
nationale, s'ajustaient de leur mieux sous les armes, et peignaient plus
vivement que tous les discours  quelles extrmits on tait rduit.
Bientt une confiance nave et bruyante a succd  l'inquitude; et les
vignerons de Dormans, de Chteau-Thierry et d'pernay, ne craignent plus
d'ajouter aux cris mille fois rpts de _vive l'empereur!_ cet autre
cri qui laisse chapper leurs voeux les plus secrets: _ bas les droits
runis!_

Le quartier imprial  Chlons tait marqu chez le prfet: en
descendant de la voiture, Napolon fait appeler le prince de Neufchtel,
le duc de Valmy, le duc de Reggio, le maire, etc. Le prince de
Neufchtel arrive des avant-postes pour rendre compte de l'tat dans
lequel il a trouv l'arme; vingt ans auparavant le duc de Valmy a gagn
le titre de son duch dans ces mmes plaines o nos bataillons vont
manoeuvrer de nouveau contre les Prussiens; le duc de Reggio connat
parfaitement le pays, il est de Bar-sur-Ornain. Napolon emploie donc la
plus grande partie de la soire  recueillir, dans la conversation des
personnes qui l'entourent, les renseignements dont il a besoin.

Voici le rsum de ce qu'il apprend: la grande arme autrichienne du
prince Schwartzenberg, descendue des Vosges par plusieurs routes, dirige
sa plus forte colonne sur Troyes; elle pousse devant elle le corps de
vieille garde dont le duc de Trvise a le commandement. Celui-ci dispute
le terrain pied  pied; et, malgr les dsavantages d'une retraite, les
combats de Colombey-les-deux-glises et de Bar-sur-Aube ont conserv
l'honneur de la garde dans tout son lustre; mais la ville de Troyes n'en
court pas moins un pressant danger.

Du ct des Prussiens, le marchal Blcher a dpass la Lorraine; il
vient d'occuper Saint-Dizier, et s'avance diagonalement sur l'Aube.

Le duc de Vicence, au milieu de ces grands mouvements de troupes, n'a pu
parvenir jusqu'au quartier gnral des allis. Retenu d'abord 
Lunville par les avant-postes qui lui barraient le chemin, il a t
forc de rtrograder avec nos troupes jusqu' Saint-Dizier; mais enfin,
dans cette dernire ville, les lettres du prince de Metternich lui
taient parvenues: Chtillon-sur-Seine lui tait indiqu comme lieu de
runion du congrs, et aussitt il avait quitt Saint-Dizier pour se
rendre  Chtillon.

Quant  nos troupes, elles sont autour de Chlons. Le duc de Bellune et
le prince de la Moskowa, aprs avoir vacu Nancy, se sont retirs par
Void, Ligny et Bar, sur Vitry-le-Franais; le duc de Raguse est derrire
la Meuse, entre Saint-Michel et Vitry.

Nos avant-postes sont donc  Vitry. Dj les fuyards commenaient 
paratre dans les rues de Chlons; mais ils s'y croisent avec les
troupes qui arrivent de Paris. Ces soldats, qui nagure taient
dissmins le long du Rhin, depuis Huningue jusqu' Cologne, aprs vingt
jours de retraite sur tant de routes diffrentes, se reconnaissent tous
dans la mme plaine, ne formant plus qu'une seule arme runie autour de
Napolon. Aussitt le mouvement rtrograde cesse, et l'ordre rentre dans
les rangs.

       *       *       *       *       *



CHAPITRE II.

L'ARME REPREND L'OFFENSIVE.--BATAILLE DE BRIENNE.


C'est d'abord sur l'ennemi qui est le plus prs que Napolon veut
marcher; il ordonne dans la nuit que toute l'arme prenne la route de
Vitry.

Le duc de Valmy reste  Chlons pour y runir les tranards et recevoir
le duc de Tarente, dont la marche a t retarde dans les Ardennes. Le
vainqueur de Valmy doit encore une fois dfendre les gorges de l'Argonne
et la route de Paris.

Napolon ne s'est pas arrt plus de douze heures  Chlons: les
quipages de sa maison ont fil dans la nuit avec la garde impriale, et
le lendemain 26 janvier le quartier gnral s'tablit de bonne heure 
Vitry.

Vitry est donc redevenu place frontire; on a relev  la hte les
brches de ses vieilles murailles, et quelques canons protgent les
barricades qu'on a plantes devant les portes.

Napolon, impatient de voir clair dans les mouvements qui
l'environnent, faisait courir de tous cts aux nouvelles. A peine
arriv  Vitry, il interroge le sous-prfet, le maire, le juge de paix,
l'ingnieur, les notables de la ville. On lui amne successivement tous
les gens de la campagne qui rentrent dans Vitry; quand ce n'est pas
Napolon lui-mme qui les questionne, c'est le gnral Bertrand:
Bacler-d'Albe et Athalin tiennent note de chaque rapport, et couvrent la
feuille de Cassini d'pingles qui indiquent les diffrents points de
l'horizon o les coureurs de l'ennemi se font voir. Le duc de Reggio
envoie par la traverse des missaires  Bar-sur-Ornain sous prtexte de
savoir ce qui se passe chez lui. Le maire, le sous-prfet, envoient
d'autres missaires dans la plaine qui s'tend entre la Marne et l'Aube.

On apprend que le duc de Trvise et la vieille garde se retirent de
Troyes par la route d'Arcis-sur-l'Aube: des officiers d'ordonnance sont
aussitt envoys de ce ct pour aviser ce marchal de la marche de
Napolon. Un pont est rapidement jet sur la Marne  Vitry, et facilite
ces diffrentes communications.

Pendant la nuit nos troupes ont march: le 27, au point du jour, elles
rencontrent, entre Vitry et Saint-Dizier, la tte des colonnes de
l'ennemi. Le gnral Duhesme engage le combat contre le gnral russe
Lansko; Napolon y accourt, et, ds huit heures du matin, il rentre 
Saint-Dizier  la tte des premires troupes.

Cette ville n'avait t occupe que peu de jours par l'ennemi; mais,
dans ce court intervalle, les habitants n'avaient eu que trop le temps
d'apprendre, par les fanfaronnades des allis, toute l'tendue des
dangers que courait la patrie. Ils avaient entrevu le cercle qui se
dveloppait autour de la capitale; les maux que l'ennemi leur avait
apports s'aggravaient encore par le dsespoir du salut et de la
vengeance... Soudain ces mmes allis, la veille encore si confiants, se
retirent avec prcipitation; ils fuient en criant que l'empereur
Napolon les poursuit, qu'il arrive derrire eux, qu'il est l! A cette
nouvelle, les malheureux habitants de Saint-Dizier sortent de leur
abattement. Napolon leur apparat: ils ne peuvent en croire leurs yeux;
ils se prcipitent autour de son cheval pour le toucher; la foule le
porte jusqu' la maison du maire, o son logement est marqu. Dsormais
c'est  qui poursuivra l'tranger, qu'on ne veut plus craindre;
l'enthousiasme gagne de proche en proche, et se rpand dans les villages
du Barrois et de la fort du Der. Partout les paysans dterrent leurs
armes, courent sur l'ennemi, et font  l'envi des prisonniers, qu'ils
amnent eux-mmes  Napolon.

Les dclarations des habitants et des prisonniers sont unanimes: le
corps ennemi auquel l'avant-garde franaise vient d'avoir affaire
appartient  l'arme prussienne; le marchal Blcher et le corps du
gnral Sacken ont pass les jours prcdents, et doivent tre en ce
moment du ct de Brienne, marchant sur Troyes pour y donner la main aux
Autrichiens. Le corps du gnral Lansko, qui est celui que l'on vient
de combattre, suivait le corps de Sacken; enfin les troupes du gnral
York, restes un moment en arrire pour contenir la garnison de Metz,
taient attendues  Saint-Dizier aprs celles du gnral Lansko. Tels
sont les renseignements que Napolon recueille en mettant pied  terre.
Ainsi sa premire marche a surpris l'arme de Blcher au moment o elle
passait de Lorraine en Champagne, et l'a coupe en deux parties.

Continuerons-nous notre route sur la Lorraine pour tenir tte 
l'arrire-garde prussienne? ou bien, traversant les colonnes de Blcher,
pousserons-nous jusqu' Chaumont et Langres, pour couper aussi la marche
du prince de Schwartzenberg? ou bien enfin redescendrons-nous vers
Troyes, pour nous mettre sur les traces du marchal Blcher?

Napolon s'arrte  ce dernier parti, qui doit prvenir la jonction des
Prussiens avec l'arme autrichienne; qui peut sauver Troyes, et qui,
dans tous les cas, va faire tomber nos premiers coups sur l'ennemi le
plus acharn.

Le chemin le plus court, de Saint-Dizier  Troyes, est par la fort de
Der; mais c'est une traverse trs difficile en tous temps, et dans
laquelle il n'est pas prsumable qu'une arme s'engage au mois de
janvier. Puisque cette route est  la fois la plus courte et la moins
prvue, Napolon la prfre. D'ailleurs le trajet de Saint-Dizier 
Brienne par la fort n'est que de deux marches, et  Brienne on
retrouvera la chausse; l'arme est frache et anime, l'artillerie est
bien attele, et le temps promet de la gele.

Dans la soire du 27, les ttes de colonnes qui s'taient avances
au-del de Saint-Dizier se replient. La nuit, l'arme passe la Marne;
et, continuant ce mouvement rtrograde, se jette  droite dans la fort
du Der. On ne laisse  Saint-Dizier qu'une faible arrire-garde pour
couvrir notre marche; et des officiers sont envoys  Arcis-sur-Aube au
duc de Trvise, pour qu'il revienne sur Troyes, et concoure ainsi avec
sa vieille garde au mouvement que l'arme va faire de ce ct.

Le 28, il ne gle pas; il pleut, et l'arme a grande peine  continuer
sa route; mais la joie des habitants, qui se croient sauvs en voyant
nos troupes sur les pas de l'ennemi, fait diversion  ces premires
fatigues et soutient les esprances. Napolon s'arrte au petit bourg
d'claron, pendant que les sapeurs en rtablissent le pont; les
habitants l'entourent; ils ont pris des Cosaques dans la nuit, ils
remettent leurs prisonniers  nos troupes; ils portent tout ce qui leur
reste de provisions sur le passage du soldat, et de tous cts ils
allument des feux pour le scher. En s'loignant de ces braves gens,
Napolon leur accorde des fonds pour le rtablissement de leur glise,
et donne la croix de la lgion au chirurgien du pays, qui a fait la
campagne d'gypte.

L'arme s'enfonce de plus en plus dans les boues de la fort. On arrive
trs tard  Montier-en-Der. Le quartier gnral s'y tablit chez le
lieutenant-gnral Vincent, retir dans cette ville depuis plusieurs
annes.

Napolon passe la nuit  recevoir les habitants des environs qui
viennent lui apporter des nouvelles de l'ennemi. Il lui en arrive de
toutes les directions. Un habitant de Chavange se distingue par tant de
zle et d'intelligence, que Napolon veut en faire un notaire, et cre
pour lui un second notariat dans le canton. De leurs diffrents rapports
il rsulte que Blcher a t retenu  Brienne par la ncessit de
rtablir le pont de Lesmont-sur-l'Aube, et que son arrire-garde n'est
qu' trois lieues de nous. Au point du jour, on reprend le chemin de
Brienne; et le 29, ds huit heures du matin, la cavalerie du gnral
Milhaud rencontre l'ennemi dans les bois de Maizires. On dlogeait les
hussards prussiens de ce village, lorsque le cur s'en chappe et vient
se jeter  la botte de Napolon, qui retrouve en lui un de ses anciens
matres de quartier du collge de Brienne. Napolon le prend aussitt
pour guide; Roustan le mameluck met pied  terre, et cde son cheval au
cur.

A mesure qu'on approche de Brienne, le combat s'engage plus vivement.

Le marchal Blcher, averti de notre marche, avait runi ses forces;
quelque diligence que nous eussions faite, il tait dj en
communication avec les Autrichiens par Bar-sur-Aube. Il voulait tenir
dans la position de Brienne jusqu' leur arrive; et, dans tous les cas,
il avait fait ses dispositions pour se mnager une retraite vers eux
s'il y tait forc... Il occupait fortement la colline sur laquelle la
ville de Brienne est btie; ses troupes d'lite taient ranges sur les
belles terrasses du chteau qui dominent la ville; les Russes, commands
par le gnral Alsufief, taient chargs de dfendre les rues basses de
Brienne.

C'est sur les terrasses du parc que notre attaque la plus vigoureuse se
dirige; le gnral Chteau, chef d'tat major, et gendre du duc de
Bellune, conduit les troupes. Il enlve la position si vivement, que le
feld-marchal Blcher et son tat major ont  peine le temps d'en
sortir. Sur ces entrefaites, le contre-amiral Baste forait l'entre de
la ville basse, au pied de la monte du chteau; il y reoit la mort;
ses troupes n'en soutiennent pas moins vigoureusement le combat. En
montant la rue du chteau, nos tirailleurs se trouvent tte  tte avec
un groupe d'officiers prussiens, qui descendaient en toute hte dans la
ville; on fait main-basse sur plusieurs: dans le nombre des prisonniers
se trouve le jeune d'Hardemberg, neveu du chancelier de Prusse; et l'on
apprend par lui qu'il vient d'tre pris au milieu de l'tat major
gnral prussien,  ct du marchal Blcher lui-mme. Notre vieil
ennemi l'a chapp belle! Ce n'est pas la dernire faveur de ce genre
que la fortune lui rserve dans cette campagne.

Le gros de l'arme ennemie sort enfin de Brienne pour se porter, sur la
route de Bar-sur-Aube,  la rencontre des Autrichiens; mais
l'arrire-garde prussienne, qui reste matresse d'une partie de la
ville, s'obstine  reprendre le chteau. Nos troupes s'y dfendent avec
la mme obstination, et la nuit qui survient ne peut mettre fin au
combat.

Tandis que cette position nous tait ainsi dispute, l'arme franaise
tablissait ses bivouacs dans la plaine qui est entre Brienne et les
bois de Maizires. Nos convois d'artillerie filaient dans la grande
avenue, pour aller prendre les positions qui leur taient assignes; et
Napolon, aprs avoir donn ses derniers ordres, retournait par cette
mme avenue  son quartier gnral de Maizires; il prcdait ses aides
de camp de quelques pas, coutant le colonel Gourgaud, qui lui rendait
compte d'une manoeuvre; les gnraux de sa maison suivaient, envelopps
dans leurs manteaux. Le temps tait trs noir, et, dans la confusion de
ce campement de nuit, on ne pouvait gure se reconnatre que de loin en
loin,  la lueur de quelques feux. Dans ce moment, une bande de
Cosaques, attire par l'appt du butin et le bruit de nos caissons, se
glisse  travers les ombres du camp, et parvient jusqu' la route. Le
gnral Dejean se sent press brusquement, il se retourne, et crie _Aux
Cosaques!_ En mme temps il veut plonger son sabre dans la gorge de
l'ennemi qu'il croit tenir; mais celui-ci chappe, et s'lance sur le
cavalier en redingote grise qui marche en tte. Corbineau se jette  la
traverse; Gourgaud a fait le mme mouvement, et, d'un coup de pistolet 
bout portant, il abat le Cosaque aux pieds de Napolon. L'escorte
accourt, on se presse, on sabre quelques Cosaques; mais le reste de la
bande, se voyant reconnu, saute les fosss et disparat.

Il est dix heures du soir quand Napolon est de retour  Maizires. Le
prince de Neufchtel arrive aprs tout le monde. On le ramne couvert de
boue: il tait tomb dans un foss. Le cur de Maizires tait galement
mconnaissable sous la boue qui couvrait sa soutane; il avait eu son
cheval tu d'une balle derrire Napolon.

Le 30,  la pointe du jour, l'arme franaise se trouve entirement
matresse de la position de Brienne, et les Prussiens sont en pleine
retraite sur Bar-sur-Aube.

Tandis que nos forces se concentrent  Brienne, le duc de Trvise, qui
est revenu  Troyes, a ordre de couvrir cette ville, en se portant en
avant sur la route de Vandoeuvres.

C'est dans ce moment que le duc de Bassano, parti de Paris quelques
jours aprs Napolon, rejoint le quartier imprial[27]. On venait de se
loger au chteau de Brienne: cette belle habitation tait saccage; les
balles avaient cass toutes les vitres; les souterrains servaient encore
de retraite aux principaux habitants, que le concierge y avait cachs.

[Note 27: Il est accompagn de MM. Monnier et Benot, chefs de division
de la secrtairerie d'tat.]

Napolon, lev  Brienne, ne peut chapper aux souvenirs que ce lieu
lui rappelle; il reconnat les principaux points de vue de la campagne,
et les retrouve en proie aux dsastres de la guerre: il cherche du
moins,  force de libralits sur sa cassette,  soulager les nombreuses
infortunes qui l'environnent. La dvastation du chteau et l'incendie de
la ville l'affligent au-del de toute expression. Le soir, retir dans
son appartement, il fait le projet de rebtir la ville; d'acheter le
chteau, d'y fonder, soit une rsidence impriale, soit une cole
militaire, soit l'une et l'autre: le sommeil vient le surprendre dans
les calculs et les illusions de ce projet!

Cependant,  la nouvelle du combat de Brienne, le prince Schwartzenberg
tait accouru  Bar-sur-Aube avec toutes ses forces, et la jonction de
la grande arme autrichienne avec celle du marchal Blcher venait de se
faire. D'un autre ct, le gnral York tait venu prcipitamment 
Saint-Dizier pour rtablir sa communication avec son gnral en chef.

Le 31 janvier, le prince Schwartzenberg et le marchal Blcher font
avancer leurs armes runies, et viennent prsenter la bataille dans la
plaine qui est entre Bar-sur-Aube et Brienne. Il ne dpend gure de nous
de la refuser: le pont de Lesmont, qui doit tre notre principal moyen
de retraite, est rompu; il a t coup pour arrter Blcher lorsqu'il
marchait sur Troyes: cet obstacle nous arrte  notre tour dans les
manoeuvres que nous voudrions faire pour repasser l'Aube. On demande
encore vingt-quatre heures pour achever de le rtablir: nos sapeurs
redoublent d'activit; mais, en attendant, il faut se prparer 
recevoir l'ennemi. Le reste de la journe se passe de part et d'autre en
dispositions.

Nous sommes enfin  la veille d'un vnement dcisif; mais combien le
dbut de la campagne est dj diffrent de celui qu'on s'tait promis!
Au moment o nous croyions surprendre Blcher, coup de son
arrire-garde et rduit  moiti de ses forces, il nous chappe, trouve
le secours de la grande arme autrichienne, revient sur nous, et c'est
lui qui nous engage dans une bataille o nos cinquante mille hommes vont
en avoir au moins cent mille  combattre.

La bataille se donne le 1er fvrier: sur notre gauche,  Morvilliers,
est le duc de Raguse; il a devant lui les Bavarois, qui arrivent de
Joinville. Entre le duc de Raguse et le centre est le corps du duc de
Bellune, qui occupe Chaumenil et la Gibrie; il combat contre les
Wurtembergeois et le corps de Sacken.

La jeune garde impriale est au centre,  la Rothire; les troupes
d'lite du marchal Blcher et de l'arme autrichienne, ainsi que la
garde russe, lui sont opposes.

Enfin sur notre droite, vers la rivire, est le corps du gnral Grard,
qui dfend le village de Dienville contre les attaques du corps
autrichien de Giulay.

Nos troupes ne sont pour la plupart que de nouvelles leves, conduites
par des vtrans; mais partout elles soutiennent le combat avec
intrpidit. C'est au centre, vers la Rothire, qu'on est le plus
acharn; Napolon y commande, les souverains allis y sont aussi. La
nuit seule met fin  l'action, et retrouve notre arme  peu prs dans
les mmes positions qu'elle occupait le matin; mais nous n'avons pu
enlever la victoire: l'ennemi a une supriorit marque; plus d'audace
le rendrait entirement matre du champ de bataille.

A huit heures du soir Napolon revient au chteau, et de l il ordonne
la retraite sur Troyes par le pont de Lesmont, dont la rparation est 
peine termine. Tandis que l'arme effectue ce mouvement  la faveur de
l'obscurit, Napolon n'est pas sans crainte que l'ennemi, profitant de
ses avantages, ne fasse une attaque de nuit et ne vienne mettre de la
confusion dans nos marches. A chaque instant il demande s'il n'y a rien
de nouveau; il va lui-mme  la fentre, d'o l'oeil domine sur toute la
ligne des bivouacs du champ de bataille. Les coups de fusil avaient
entirement cess; nos feux brlaient tels que nous les avions allums 
la fin de la bataille; l'ennemi ne faisait aucun mouvement; les collines
dont le rideau couvre la valle de l'Aube, en arrire de Brienne,
masquaient parfaitement notre retraite, et ce n'est que le lendemain 
la pointe du jour que l'ennemi reconnat l'abandon de nos lignes.
Napolon avait quitt le chteau de Brienne  quatre heures du matin.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE III.

RETRAITE DE L'ARME FRANAISE.--CONDITIONS DICTES PAR LE CONGRS.

(Commencement de fvrier 1814.)


Le 2 fvrier,  onze heures du matin, l'arme franaise avait repass
l'Aube; et le pont de Lesmont, coup encore une fois, nous sparait de
l'ennemi; mais le duc de Raguse, rest sur l'autre rive pour protger
notre mouvement, se trouvait dans une situation difficile. Le gnral
Wrde,  la tte des Bavarois, s'tait charg de le tourner et de lui
couper toute retraite: c'est la mme entreprise, la mme manoeuvre, le
mme ennemi qu' Hanau. Ce souvenir de Hanau ranime le courage des
troupes franaises: elles trouvent l'ennemi barrant le passage de la
Voire au village de Rosnay; le duc de Raguse met aussitt l'pe  la
main;  sa voix, les braves s'lancent la baonnette en avant; et tout
le corps d'arme passe sur le ventre des vingt-cinq mille Bavarois! Si,
de temps  autre, la muse de l'histoire croit devoir arracher quelques
feuillets de son livre, qu'elle conserve du moins pour l'honneur du duc
de Raguse la page o le combat de Rosnay se trouve inscrit! Cette
journe suffira pour justifier la confiance que Napolon mettait dans
l'intrpidit de Marmont.

Tandis que ce marchal effectue victorieusement sa retraite par la rive
droite de l'Aube vers Arcis, le gros de l'arme continue la sienne par
la rive gauche, sur la grande route de Troyes.

On couche au village de Piney. Le 3, de bonne heure, l'arme arrive 
Troyes: la vieille garde, commande par le duc de Trvise, est sortie de
la ville pour venir au-devant de nous; elle prend position sur la route,
devient notre arrire-garde, et d'une main ferme arrte l'ennemi au
moment o il croyait entrer derrire nous dans Troyes.

Napolon loge au centre de la ville, dans la maison d'un ngociant nomm
Duchtel-Berthelin: il y trouve quelques moments de repos dont il
profite pour lire ses courriers.

Depuis le dpart de Paris, on n'avait pas encore envoy de bulletin de
l'arme; l'esprance de dbuter par une victoire avait fait diffrer le
dpart des nouvelles jusqu'aprs l'issue de la marche entreprise contre
le marchal Blcher. On ne peut plus retarder cet envoi davantage mais
la chance a tourn de telle manire que c'est le rcit de la bataille
perdue  Brienne qui commence la srie des bulletins de cette campagne.
Les premiers courriers qui partent de Troyes pour Paris en sont
porteurs.

Moins les vnements militaires taient favorables, plus on dsirait
avoir des nouvelles du duc de Vicence: on en reoit enfin; le congrs va
se tenir  Chtillon-sur-Seine, il doit s'ouvrir le 4 fvrier: le comte
Stadion y reprsentera l'Autriche; le comte Razumowski, la Russie; le
baron de Humboldt, la Prusse; et lord Castlereagh, l'Angleterre. De
combien de dlais cette forme de ngociation nous menace encore!
Napolon voudrait les abrger; il apprend que le sieur La Besnardire,
premier commis des affaires trangres, arrive de Paris et va rejoindre
le ministre  Chtillon; il profite aussitt de cette occasion pour
faire connatre au duc de Vicence les modifications que le mauvais dbut
de la campagne doit apporter  ses instructions. M. de La Besnardire se
remet en route dans l'aprs-midi mme du 3 fvrier; le 5, de nouvelles
instructions sont encore envoyes  Chtillon: ce dernier courrier porte
_dfinitivement carte blanche_ au duc de Vicence. Napolon lui donne
tout pouvoir _pour conduire la ngociation  une heureuse issue, sauver
la capitale et viter une bataille o sont les dernires esprances de
la nation._

Les seules nouvelles de l'intrieur qui soient un peu rassurantes
viennent des bords de la Sane. Les Lyonnais ont fait bonne contenance
devant les troupes que le gnral autrichien Bubna avait fait avancer
jusqu'aux barrires de la ville; ils ont donn le temps  nos troupes du
Dauphin d'arriver  leur secours, et l'arme autrichienne s'est replie
sur la Bresse.

Aprs avoir donn au repos de l'arme les journes du 3, du 4 et du 5
fvrier, Napolon se dcide  vacuer Troyes: les vieilles murailles de
cette ancienne capitale de la Champagne, et les nombreux canaux entre
lesquels la Seine y divise son cours, nous offraient  la vrit de
grands moyens pour tenir tte  l'ennemi; mais les allis pouvaient
tourner cette position, et s'avancer de toutes parts sur Paris. Le temps
devenait trop prcieux pour le perdre en oprations dfensives; et une
rsistance obstine sur ce point pouvait n'avoir d'autres rsultats que
l'incendie et la ruine de Troyes, dont toutes les maisons sont en bois.
D'ailleurs, les secours attendus des Pyrnes approchaient: la premire
division, commande par le gnral Leval, devait tre le 8  Provins: en
continuant sa retraite pour se rapprocher de Paris, l'arme allait en
mme temps au-devant d'un prcieux renfort.

Jusqu'au dernier moment, nos troupes ont fait une telle contenance en
avant de Troyes, que l'ennemi croit devoir se prparer  une seconde
bataille. Le corps de Lichtenstein, qui s'tait avanc le 3 jusqu'au
pont de Clry, y avait t battu par le duc de Trvise; le 4 fvrier,
les gnraux Colloredo, Nostiz et Bianchi, avaient t repousss dans
une attaque qu'ils avaient risque contre les ponts de la Barce; le
gnral Colloredo y avait t bless. Enfin, le 5 fvrier, Napolon
ayant fait faire au-del de la Barce une forte dmonstration pour donner
le change  l'ennemi sur le mouvement de retraite que nous devions faire
le lendemain, les allis avaient cru voir toute l'arme franaise
dbouchant pour reprendre l'offensive; ils avaient aussitt recul d'une
marche, et leur quartier gnral, tabli le 4  Lusigny prs
Vandoeuvres, avait t report, le 5 au soir,  Bar-sur-Aube.

Cette vigueur dans de simples oprations d'avant-poste est remarquable
aprs une bataille perdue. Ceux qui ont port  quatre mille prisonniers
et  soixante-neuf pices de canon les trophes de l'ennemi  Brienne,
et jusqu' vingt mille le nombre des dserteurs de l'arme franaise
dans cette retraite, ont-ils rflchi que plus ils exagraient nos
pertes, plus ils augmentaient la gloire des chefs qui savaient lutter
avec cette nergie contre de telles circonstances?

Le 6, l'arme quitte Troyes et prend la route de Paris: aprs son
dpart, les autorits municipales ne tiennent leurs portes fermes que
le temps ncessaire pour obtenir de l'ennemi la garantie d'une
capitulation.

Napolon couche au hameau des Grs, qui est  moiti chemin de Troyes 
Nogent.

L'abandon de Troyes et la prolongation de notre retraite dissipaient nos
dernires esprances: le soldat marchait dans une tristesse morne qu'on
ne saurait dcrire. _O nous arrterons-nous?_ Cette question tait dans
toutes les bouches.

Le 7, on arrive  Nogent: on fait crneler les maisons qui donnent sur
la campagne; on prpare ce qu'il faut pour faire sauter le pont si l'on
est forc dans la ville; en peu d'heures, Nogent est mis  l'abri d'un
coup de main. Pour plus de clrit, Napolon a fait, de sa cassette,
l'avance des fonds ncessaires aux travaux. Dans cette position, on
s'arrte pour disputer le passage de la Seine au prince Schwartzenberg.

Les courriers qui viennent nous rejoindre  Nogent continuent
d'apporter des nouvelles dfavorables: du ct du nord, les ennemis ont
occup Aix-la-Chapelle et Lige, aussitt aprs le dpart du duc de
Tarente; l'arme anglo-prussienne bloque Anvers, mais le gnral Carnot
est arriv  temps pour en prendre le commandement: il y est entr le 2
fvrier, au moment o les portes se fermaient devant l'ennemi. Le
gnral Bulow, aprs avoir tent une vaine attaque sur la place, y a
laiss en observation les Anglais et les Saxons; avec ses Prussiens et
ses Russes, il s'avance sur la Flandre: le 2, son avant-garde est entre
 Bruxelles; la Belgique est perdue. Le gnral Maison effectue sa
retraite sur notre ancienne frontire.

Les lettres de Paris, et les aides de camp du duc de Tarente, viennent
annoncer un danger encore plus pressant: c'est la marche du marchal
Blcher, qui s'avance sur la capitale par la grande route de Chlons.

Aprs la bataille de Brienne, Blcher s'est aussitt spar de l'arme
autrichienne; il a ralli  lui, entre Arcis-sur-Aube et Chlons, les
diverses parties de son arme, dont il avait t un moment coup par
notre excursion de Saint-Dizier; et, toutes ses forces runies, il s'est
charg de descendre la Marne, tandis que les Autrichiens descendront la
Seine. Le gnral York est entr  Chlons le 5 fvrier. Le corps du duc
de Tarente s'y trouvait, arrivant du pays de Lige; mais ce marchal,
pouss par toute l'arme prussienne, n'avait pu opposer qu'une faible
rsistance. Il se retirait sur pernay, sans prvoir o il pourrait
s'arrter, et demandait des ordres et des secours. Ainsi l'ennemi est
matre de Chlons et peut-tre d'pernay.

Ces nouvelles ajoutent  la stupeur qui s'est empare des esprits;
Napolon lui-mme ne parat pas inaccessible  l'inquitude gnrale.
C'est dans ce moment qu'il reoit de Chtillon le protocole du 7,
contenant[28] les conditions que les allis prtendent lui dicter; elles
ne se ressentent que trop de l'influence des vnements de Brienne. Les
allis disconviennent des bases proposes  Francfort... Pour obtenir la
paix, il faut rentrer dans les anciennes limites de la France.

[Note 28: Voir au Supplment de la seconde partie, n 14.]

Napolon, aprs avoir lu ses dpches, se renferme dans sa chambre et
garde le plus morne silence. Le prince de Neufchtel et le duc de
Bassano arrivent jusqu' lui, il leur tend le papier qu'on lui envoie de
Chtillon; ils lisent: un nouveau silence succde  cette pnible
lecture. Cependant il faut une rponse pour le duc de Vicence, les
allis la demandent catgorique et prompte; le courrier l'attend!
Napolon persistant  ne faire aucune rponse, le prince de Neufchtel
et le duc de Bassano runissent leurs instances; l'oeil humide, ils
parlent de la ncessit de cder... Napolon est enfin forc de
s'expliquer. Quoi! leur dit-il avec vivacit, vous voulez que je signe
un pareil trait, et que je foule aux pieds mon serment[29]! Des revers
inous ont pu m'arracher la promesse de renoncer aux conqutes que j'ai
faites; mais que j'abandonne aussi celles qui ont t faites avant moi;
que je viole le dpt qui m'a t remis avec tant de confiance; que,
pour prix de tant d'efforts, de sang et de victoires, je laisse la
France plus petite que je ne l'ai trouve: jamais! Le pourrais-je sans
trahison ou sans lchet?... Vous tes effrays de la continuation de la
guerre, et moi je le suis de dangers plus certains que vous ne voyez
pas. Si nous renonons  la limite du Rhin, ce n'est pas seulement la
France qui recule, c'est l'Autriche et la Prusse qui s'avancent!... La
France a besoin de la paix; mais celle qu'on veut lui imposer entranera
plus de malheurs que la guerre la plus acharne! Songez-y. Que serai-je
pour les Franais quand j'aurai sign leur humiliation? Que pourrai-je
rpondre aux rpublicains du snat, quand ils viendront me redemander
leurs barrires du Rhin!... Dieu me prserve de tels affronts!...
Rpondez  Caulaincourt, puisque vous le voulez; mais dites-lui que je
rejette ce trait. Je prfre courir les chances les plus rigoureuses de
la guerre!

[Note 29: Le serment que Napolon avait prononc  son couronnement
tait ainsi conu: Je jure de maintenir l'intgrit du territoire de la
rpublique... et de gouverner dans la seule vue de l'intrt, du bonheur
et de la gloire du peuple franais. (Art. 53 du snatus-consulte du 28
floral an XII.)]

Aprs ce premier mouvement, Napolon se jette sur un lit de camp, le duc
de Bassano reste auprs de lui, il passe une partie de la nuit debout, 
son chevet; et, profitant d'un moment plus calme, il obtient enfin la
permission d'crire au duc de Vicence dans des termes qui lui permettent
de continuer la ngociation[30].

[Note 30: Napolon tait  Nogent-sur-Seine: le grand marchal Bertrand
et le duc de Bassano, qui se trouvaient prs de lui, le pressrent
d'accder  la demande du duc de Vicence, en le laissant toutefois libre
de s'carter de ses instructions, et d'user de la carte blanche qui lui
avait t donne. Napolon, rentr dans son cabinet, eut, avec son
ministre, une confrence qui dura fort avant dans la nuit. Il fut dcid
qu'on ne devait pas hsiter  abandonner la Belgique, et mme la rive
gauche du Rhin, si l'on ne pouvait avoir la paix qu' ce prix; mais que,
s'il tait possible de traiter au moyen d'une seule de ces concessions,
il fallait commencer par l'abandon de la Belgique, quelque dsir qu'et
Napolon de conserver cette belle province, parce que les ministres
anglais, dont le but principal aurait t atteint, pourraient craindre
d'exposer un rsultat aussi national pour eux, en soutenant les autres
concessions qui seraient demandes, et que, d'un autre ct, dans des
temps plus prospres, on pourrait reprendre la Belgique, en ne
s'exposant qu' une guerre maritime qui ne compromettrait pas le sort de
l'empire, tandis qu'on ne tenterait pas de reconqurir la rive gauche du
Rhin sans exciter une guerre continentale. Les instructions du
plnipotentiaire furent rdiges dans ce sens: offrir d'abord l'abandon
de la Belgique, ensuite celui de la rive gauche du Rhin, s'il tait
reconnu indispensable. L'Italie, le Pimont, Gnes, l'tat de possession
 tablir en Allemagne, mme les colonies, taient des sacrifices faits
d'avance.]

Au surplus, Napolon veut que les conditions de l'ennemi soient envoyes
 Paris; que tous les membres du conseil priv se runissent pour en
prendre communication; que chacun donne son avis motiv, et qu'un procs
verbal recueille avec soin toutes les opinions.




CHAPITRE IV.

SECONDE EXPDITION CONTRE LE MARCHAL BLCHER.--COMBAT DE
CHAMPAUBERT.--BATAILLE DE MONTMIRAIL.--COMBAT DE CHTEAU-THIERRY ET DE
VAUCHAMPS.

(Du 9 au 15 fvrier.)


La marche de Blcher  travers la Champagne avait jet l'alarme dans la
capitale. D'heure en heure, les estafettes les plus inquitantes
arrivaient de Paris. Blcher tait entr dans la Brie champenoise; il
s'avanait  marches forces; le duc de Tarente se retirait sur la
Fert-sous-Jouarre; les fuyards arrivaient  Meaux.

Cette audacieuse incursion de l'ennemi ranime Napolon; il veut du moins
faire payer cher aux Prussiens leur tmrit, et il prend la rsolution
de tomber sur leurs flancs  l'improviste. Napolon tait encore tendu
sur ses cartes, les parcourant le compas  la main, lorsque le duc de
Bassano se prsente avec les dpches qu'il a pass le reste de la nuit
 prparer pour Chtillon. Ah! vous voil, lui dit Napolon. Il s'agit
maintenant de bien d'autres choses! Je battais Blcher de l'oeil; et je
le tiens s'il avance par la route de Montmirail: je pars; je le battrai
demain, je le battrai aprs-demain; si ce mouvement a le succs qu'il
doit avoir, l'tat des affaires va entirement changer, et nous verrons
alors! En attendant, laissez Caulaincourt avec les pouvoirs qu'il a.

Aucune route de poste n'tablit de communication entre la grande route
de Troyes, o se trouve l'arme franaise, et celle de Chlons, que les
troupes du marchal Blcher parcourent avec tant d'assurance. Les vastes
plaines de la Brie champenoise sparent ces deux avenues de la capitale;
et de Nogent  Montmirail, par Sezanne, on ne compte pas moins de douze
grandes lieues de traverse, que les gens du pays s'accordent  regarder
comme trs difficiles en cette saison. Un tel obstacle n'est pas
suffisant pour arrter Napolon. Il laisse  Nogent le gnral Bourmont,
sous les ordres du duc de Bellune; il laisse au pont de Bray-sur-Seine
le duc de Reggio; il leur recommande de retenir les Autrichiens le plus
long-temps qu'ils pourront au passage de la Seine; et aussitt se
drobant, avec l'lite de l'arme, derrire le rideau que forme notre
arrire-garde, il entreprend sa seconde expdition contre l'arme
prussienne. Ds le 8 au soir, la garde impriale avait fait une marche
vers Villenoxe; le 9, Napolon part de Nogent, et va coucher, avec le
gros de ses troupes,  Sezanne.

Ce soir mme, nos coureurs rencontrent quelques cavaliers prussiens sur
les bords de la rivire du Petit-Morin, entre Sezanne et Champaubert.

Les nouvelles des habitants sont que le duc de Tarente est en retraite
sur Meaux; que les Prussiens couvrent les routes depuis Chlons jusqu'
la Fert et au-del; qu'ils marchent dans une scurit parfaite.

Nous n'avons plus que quatre lieues  faire pour les surprendre! mais
les coups de sabre qu'on vient de se donner aux avant-postes peuvent
avoir averti l'ennemi; l'escarpement de la valle du Petit-Morin, les
marais de Saint-Gond, les bois et les dfils qui s'y trouvent, vont
peut-tre offrir de grands obstacles  une arme embourbe, que
l'artillerie ne peut rejoindre... La vivacit et la hardiesse de notre
mouvement matrisent les hasards qui nous auraient t dfavorables.
Nous ne trouvons devant nous qu'un petit corps de troupes, qui se garde
mal, et qui a pris nos sabreurs de la veille pour des maraudeurs
gars.

Cependant le duc de Raguse, qui commande l'avant-garde, a trouv les
chemins trop mauvais: il revient sur ses pas.........................
Napolon le force aussitt  recommencer son mouvement; on requiert des
chevaux de tous cts, on double les attelages, et la volont du matre
s'excute...

Le 10 au matin, le duc de Raguse passe les dfils de Saint-Gond sous
les yeux de Napolon, et enlve  l'ennemi le village de Baye. Dans
l'aprs-midi, l'arme parvient au village de Champaubert, dbouche sur
la grande route de Chlons, et y bat  plate couture les colonnes que le
gnral Alsufief (le mme qui dfendait Brienne) a rallies trop tard
contre nous. La droute est telle que les forces de l'ennemi se
sparent: les uns fuient du ct de Montmirail, et sont poursuivis par
la cavalerie du gnral Nansouty, les autres fuient sur toges et
Chlons, et sont poursuivis par le duc de Raguse.

Matre de Champaubert, Napolon s'y loge dans une chaumire qui est sur
la route, au coin de la grande rue du village. C'est l qu'on lui amne
les gnraux ennemis qui viennent d'tre pris: il les fait dner avec
lui.

Depuis l'ouverture de la campagne nous avions toujours t malheureux;
avec quelle joie nous voyons enfin briller sur nos armes cette premire
lueur de succs! Napolon sent renatre bien des esprances. L'arme
prussienne, coupe encore une fois dans sa marche, n'oppose plus que
deux tronons dont il compte tirer bon parti; et dj il craint que le
duc de Vicence, usant de la latitude que lui donnent les pouvoirs qui
lui ont t expdis de Troyes, ne mette trop d'empressement  signer le
trait. Il lui fait crire qu'un changement brillant est survenu dans
nos affaires, que de nouveaux avantages se prparent, et que le
plnipotentiaire de la France peut prendre au congrs une attitude moins
humilie.

Le marchal Blcher, de sa personne, n'avait pas encore dpass
Champaubert; il tait avec son arrire-garde aux Vertus, entre nous et
Chlons. Le duc de Raguse reste charg de le contenir, tandis que
Napolon va se mettre sur les traces des gnraux York et Sacken, qui
sont entre nous et la capitale.

C'tait  qui seraient les premiers  Paris, des soldats de Blcher, et
de ceux de Schwartzenberg. Les Prussiens s'efforaient de prendre les
devants sur tous; dj le gnral York voyait les clochers de Meaux. Le
gnral russe Sacken, qui le soutenait, tait  la Fert. Deux marches
encore, et ils bivouaquaient au pied de Montmartre! Tout--coup les
Prussiens s'arrtent; les Russes les rappellent  grands cris; la
nouvelle du combat de Champaubert leur est arrive avec la rapidit de
la foudre; et toutes ces colonnes, reployes en grande hte les unes sur
les autres, ne pensent plus qu' se rouvrir un passage vers leur gnral
en chef. Notre arme, qui s'avanait au-devant d'elles, les rencontre le
11 au matin; notre avant-garde sortait de Montmirail par la route de
Paris; elle les arrte, et le combat s'engage aussitt: il est sanglant.
A trois heures aprs midi le duc de Trvise, qui tait rest en arrire
avec la vieille garde, rejoint l'arme par la route directe de Sezanne 
Montmirail. Napolon ordonne alors une attaque gnrale et dcisive. A
droite de la route, en regardant Paris, le marchal Ney et le duc de
Trvise se mettent  la tte de la garde, et enlvent la ferme des
Grnaux[31], autour de laquelle l'ennemi s'tait tabli en force; 
gauche, le gnral Bertrand et le duc de Dantzick vont mettre fin au
combat que le gnral Ricard soutient depuis le commencement de la
bataille au village de Marchais. Les Russes et les Prussiens renoncent
alors au projet de forcer le passage par Montmirail; ils se retirent 
travers champs sur Chteau-Thierry, dans l'espoir de rentrer en
communication avec le marchal Blcher par la seconde route de Chlons,
qui ctoie la Marne.

[Note 31: Le bulletin dit: La ferme de l'pine-aux-Bois; c'est une
erreur qui a t vrifie. _La ferme des Grnaux_ autour de laquelle on
s'est tant battu, et o Napolon a couch, appartenait  M. Par, ancien
ministre de l'intrieur.]

Napolon couche sur le champ de bataille, dans cette mme ferme des
Grnaux o le combat a t si opinitre. Les valets de pied enlvent les
morts de deux petites pices o le quartier imprial s'tablit; et ce
qui reste de paille et d'abri dans cette ruine est consacr 
l'ambulance.

Le 12, on poursuit les vaincus; notre cavalerie les disperse et les
sabre jusque dans les avenues de Chteau-Thierry; on leur coupe la
retraite sur laquelle ils comptaient par la route de Chlons: ils n'ont
alors d'autre parti  prendre que de se jeter dans la ville. Ils veulent
couper le pont, afin de mettre la Marne entre eux et nous; mais nos
troupes pntrent ple-mle avec eux dans le faubourg de
Chteau-Thierry. Le duc de Trvise les poursuit au-del du pont, sur la
route de Soissons. Pendant le combat, Napolon arrive sur les hauteurs
qui dominent la valle; il y passe la nuit dans une petite maison de
campagne isole, qui dpend du village de Nesle.

Le 13 au matin, Napolon descend  Chteau-Thierry, et prend son
logement dans le faubourg de Chlons,  l'auberge de la poste. Sept
Prussiens s'taient cachs dans cette maison; on en trouve six; le
septime, blotti dans un grenier  linge, n'a t dcouvert que trois
jours aprs le dpart du quartier imprial.

Les allis s'taient horriblement conduits  Chteau-Thierry; aussi,
dans leur retraite, l'acharnement des habitants contre eux tait-il
extrme. La joie d'tre dlivrs, la prsence presque magique de
Napolon au milieu d'eux, tandis qu'ils le croyaient du ct de Troyes,
le tumulte du combat qui venait de se livrer dans les rues de la ville,
la confusion insparable de tels vnements, toutes ces circonstances
avaient jet dans l'esprit des habitants une exaltation qui tenait du
dlire: les hommes ne parlaient que par imprcations et par menaces; les
femmes riaient et pleuraient  la fois; on en a vu, dit-on, sacrifiant 
leur vengeance des blesss prussiens tombs sur le pont, et les jetant 
la rivire.

Les rcits qu'on fait  Napolon se ressentent de cette motion
gnrale; ils sont fort exagrs. L'ignorance de la langue allemande, et
des marques distinctives des grades chez l'ennemi, ajoute encore aux
mprises; chacun, dans la droute qu'il a vue sur le pont, voit encore
la destruction totale des allis; chacun, dans sa liste particulire des
morts et des blesss, transforme innocemment les capitaines en colonels,
les colonels en gnraux; et quiconque a log un gnral bless n'hsite
pas, d'aprs la consommation des domestiques,  croire que c'est le
gnral en chef.

Dbarrass pour le moment de cette partie de l'arme prussienne,
Napolon songe aussitt  se retourner contre l'autre, qu'il a laisse
entre Champaubert et Chlons. Le marchal Blcher, contenu de ce ct,
avait appel  son secours les corps de Kleist et de Langeron, que de
nouvelles troupes avaient relevs devant Mayence et devant les places de
la Lorraine; le duc de Raguse ne pouvait plus barrer le chemin  des
forces aussi disproportionnes.

Dans l'aprs-midi du 13, l'arme quitte Chteau-Thierry pour aller
rtablir l'quilibre de ce ct. Napolon reste encore quelques heures
sur la Marne; il donne ses dernires instructions au duc de Trvise, qui
est sur la route de Soissons, poursuivant dans cette direction les
fuyards des corps de Sacken et d'York; il fait complter l'armement des
gardes nationales de la valle avec les fusils prussiens, dont les
routes sont couvertes; des officiers sont dtachs pour runir ces
braves gens en partisans; d'autres ont ordre d'tablir des postes
d'observation le long de la rivire jusqu' pernay; des travaux
dfensifs sont tracs  Chteau-Thierry, sur les hauteurs de l'ancien
chteau, qui dominent le pont; enfin, le brave gnral Vincent reste
charg du commandement de cet arrondissement. Aprs avoir ainsi pourvu 
la dfense de la Marne, Napolon monte  cheval  minuit, pour suivre le
mouvement de sa garde, et rejoindre le duc de Raguse. Les demandes de
secours deviennent d'heure en heure plus pressantes de la part de ce
marchal; il vient d'vacuer la position de Champaubert, et recule
encore.

Le 14 au matin, le marchal Blcher tait au moment d'arriver 
Montmirail, lorsque le duc de Raguse fait faire tout--coup volte-face 
son corps d'arme, et prend position dans la plaine de Vauchamps. Nos
troupes de Chteau-Thierry arrivaient; bientt l'ennemi aperoit
derrire le duc de Raguse toute l'arme franaise se dployant pour
livrer bataille. A huit heures du matin, les cris des soldats signalent
la prsence de l'empereur lui-mme, et la bataille commence.

Dans le premier moment, le marchal Blcher avait voulu viter le
combat; mais il n'tait plus temps. En vain sa retraite est protge par
d'habiles manoeuvres d'infanterie; les charges de notre cavalerie
culbutent tous les carrs qui nous sont opposs; chaque pas rtrograde
acclre la retraite de l'ennemi, et bientt ce n'est plus qu'une fuite.
Dans la soire, le marchal Blcher, envelopp plusieurs fois avec son
tat major, ne parvient  se dgager qu' coups de sabre, et ne nous
chappe qu' la faveur de l'obscurit, qui n'a pas permis de le
reconnatre. Le duc de Raguse le poursuit toute la nuit.

Du champ de bataille de Vauchamps, Napolon revient coucher au chteau
de Montmirail.

Six jours se sont  peine couls depuis qu'il a quitt Nogent; mais le
prince de Schwartzenberg, mettant  profit son absence, est parvenu 
passer la Seine; il est urgent de revenir de ce ct. Napolon abandonne
donc les Prussiens aux ducs de Trvise et de Raguse; il se fait suivre
par son infatigable garde, et par le corps d'arme du duc de Tarente.
Tandis qu'on va chercher du ct de Meaux une route pave qui nous
ramne plus facilement dans la valle de la Seine, des officiers
d'ordonnance courent  franc trier prvenir les ducs de Bellune et de
Reggio que le lendemain 16 Napolon dbouchera derrire eux par
Guignes.

Le quartier imprial arrive en effet le 15 au soir  Meaux, mais trs
tard; et l'on ne s'tablit que pour quelques heures  l'vch.

Depuis le dpart de Troyes, la rapidit des oprations militaires
n'avait pas permis d'envoyer  Paris des nouvelles officielles; la
proximit o l'on se trouve de la capitale permet de rendre aux
communications toute leur activit. On en profite pour expdier dans la
nuit les trois bulletins de cette glorieuse semaine; et bientt on les
fait suivre par une colonne de huit mille prisonniers russes et
prussiens, que tout Paris voit dfiler sur les boulevards.




CHAPITRE V.

RETOUR SUR LA SEINE.--COMBATS DE NANGIS ET DE MONTEREAU.--POURSUITE DES
AUTRICHIENS JUSQU'AU DELA DE TROYES.

(Du 16 au 23 fvrier.)


Ces victoires, ces convois de prisonniers, ne peuvent plus rassurer les
Parisiens; de nouveaux sujets d'alarmes occupent les esprits. C'est
maintenant la grande arme autrichienne qu'on redoute: jamais
inquitudes n'ont t mieux fondes.

L'arme de Schwartzenberg, aprs avoir forc les ponts de Nogent, de
Bray et de Montereau, s'avanait sur Nangis. Les Bavarois du gnral
Wrde, et les Russes du gnral Vitgenstein formaient l'avant-garde
ennemie qui entrait dans la Brie; de l'autre ct de la Seine, Sens,
malgr la belle rsistance du gnral Alix, avait t forc. Le corps
autrichien de Bianchi marchait sur Fontainebleau, et les Cosaques de
Platow rpandaient la dsolation entre l'Yonne et la Loire.

Le 16 au matin, Napolon quitte Meaux et se dirige sur Guignes, 
travers la Brie, par le chemin de Crcy et de Fontenay. Cette route est
couverte aussitt de charrettes sur lesquelles les habitants des
villages voisins font doubler les tapes  nos soldats harasss. Le
bruit du canon se fait entendre du ct vers lequel on marche, et
redouble les efforts qu'on fait pour arriver. Notre artillerie court la
poste.

Depuis midi l'on se bat dans la plaine de Guignes. Les ducs de Bellune
et de Reggio, pousss toujours par l'ennemi, lui opposaient toujours la
plus vive rsistance, cherchant  conserver jusqu'au soir le chemin de
Chaulnes, par lequel Napolon a promis d'arriver; mais lorsque les ttes
de nos colonnes se prsentent  Chaulnes, elles y trouvent les
tirailleurs de l'ennemi. Les bagages, pour parvenir plus srement
jusqu' Guignes, sont forcs de faire un dtour, et de descendre la
petite rivire d'_Yeres_ jusqu'au pont des _Seigneurs_; une heure plus
tard, la jonction de nos forces et t compromise.

L'arrive de Napolon rend  l'arme de la Seine toute son nergie.

Dans cette premire soire, on se contente d'arrter les allis devant
Guignes; le quartier imprial passe la nuit dans ce village, toutes les
troupes qui le suivent dfilent jusqu'au jour; et au mme moment les
dragons du gnral Treillard, tirs de l'arme d'Espagne, se prsentent
par la route de Paris; ce renfort de cavalerie ne pouvait arriver plus 
propos.

Pendant la nuit, les courriers se multiplient pour porter  Paris des
nouvelles rassurantes; ils entrent dans les faubourgs, escorts d'une
foule de curieux que l'inquitude avait runis  Charenton, autour des
voitures du grand parc; car les gros quipages du duc de Bellune et du
duc de Reggio avaient t pousss jusqu' cette dernire position!

Le 17 au matin, toute l'arme quitte Guignes et se reporte en avant; par
la vigueur du choc, les allis apprennent que Napolon est de retour, et
tout cde  l'impulsion que donne sa prsence. L'infanterie du gnral
Grard, l'artillerie du gnral Drouot, la cavalerie de l'arme
d'Espagne, font des merveilles. Les colonnes de l'ennemi sont culbutes
les unes sur les autres, et leur droute couvre les chemins de morts et
de dbris, depuis Mormans jusqu' Provins.

Les Russes se retirent sur Nogent, poursuivis par le duc de Reggio et le
comte de Valmy; le duc de Tarente poursuit l'ennemi dans la direction de
Bray, le gnral Grard pousse les Bavarois l'pe dans les reins par
del Villeneuve-le-Comte et Donne-Marie; enfin, le duc de Bellune
s'avance dans la direction de Montereau, avec ordre de s'emparer le soir
mme du pont... La garde impriale bivouaque autour de Nangis.
L'empereur couche au chteau.

Dans la soire, le prince de Neufchtel vient lui annoncer qu'un
officier autrichien se prsente de la part du prince de Schwartzenberg.
C'est le comte de Parr: sa mission a pour objet d'obtenir une suspension
des hostilits, et il attend rponse aux avant-postes. Napolon,
encourag par les avantages militaires qu'il vient d'obtenir, conoit
l'espoir d'chapper enfin aux lenteurs d'un congrs; l'envoi d'une
lettre de l'impratrice  son pre, et cette mission du comte de Parr,
lui offrent l'occasion d'crire lui-mme directement  l'empereur
d'Autriche: il la saisit. Le conseil priv, consult  Paris sur les
propositions de Chtillon, a t unanimement de l'avis de s'y
soumettre[32]; mais Napolon croit que le moment est venu de mettre de
ct des prtentions que notre chec de Brienne a pu seul inspirer aux
allis. Dans cette lettre qu'il crit lui-mme de Nangis  l'empereur
d'Autriche, il parle vivement du dsir qu'il a d'entrer promptement en
accommodement; mais il fait entendre qu'aprs les changements favorables
survenus dans l'tat de ses affaires, il compte bien tre trait sur des
bases plus conciliantes que celles qui ont t poses  Chtillon.
Napolon fait crire en mme temps au duc de Vicence que, quand on lui a
donn carte blanche, c'tait pour sauver la capitale, et que Paris est
sauv; que c'tait aussi pour viter une bataille, mais que cette
bataille a eu lieu; qu'ainsi ses pouvoirs extraordinaires n'ont plus
d'objet, qu'on les rvoque, et que dsormais la ngociation devra suivre
la marche ordinaire.

[Note 32: A une seule voix prs, celle du comte Lacue de Cessac, ancien
ministre de l'administration de la guerre.]

On voit que toutes les penses de Napolon se sont tournes entirement
vers la ngociation directe qu'il venait d'entamer avec son beau-pre...
De nouveaux succs militaires vont encore ajouter  ses esprances...

Le 18 au matin, Napolon, apprenant que le pont de Montereau n'est pas
encore occup par le duc de Bellune, se porte aussitt de ce ct; les
gardes nationales bretonnes, et la cavalerie du gnral Pajol, reoivent
en mme temps l'ordre d'arriver sur Montereau par la route de Melun.

Le duc de Bellune s'tait prsent le matin devant Montereau; mais il
tait dj trop tard, les Wurtembergeois s'y taient tablis dans la
nuit. Pendant ce temps, le corps autrichien de Bianchi, avanc de
l'autre ct de la Seine jusqu' Fontainebleau, et craignant de se
trouver compromis par les progrs de l'avant-garde franaise, s'tait
ht de rtrograder sur Fossard, Villeneuve-la-Guyard et Sens; les
Wurtembergeois couvraient ce mouvement.

Le duc de Bellune fait de vains efforts pour leur enlever la position.
Son gendre, le brave gnral Chteau, est mortellement bless dans cette
premire attaque. Cependant le gnral Grard arrive  temps pour
soutenir le combat: bientt aprs Napolon arrive lui-mme pour dcider
la victoire.

On s'empare des hauteurs de Surville, qui dominent le confluent de la
Seine et de l'Yonne; on y place en batterie l'artillerie de la garde,
qui foudroie les Wurtembergeois dans Montereau. Napolon pointe lui-mme
les pices, commande lui-mme les dcharges; l'ennemi fait de vains
efforts pour dmonter nos batteries, ses boulets sifflent sur le plateau
de Surville comme les vents dchans: mais le soldat murmure de ce que
Napolon, cdant  l'attrait de son ancien mtier, reste ainsi expos
aux coups de l'ennemi: c'est dans cette circonstance qu'il leur dit
gaiement ce mot que tous les canonniers de l'arme ont retenu: Allez,
mes amis, ne craignez rien; le boulet qui me tuera n'est pas encore
fondu.

Le feu de nos pices redouble, et pas une des vitres du petit chteau de
Surville ne rsiste  la commotion. Protges par cette redoutable
artillerie, les gardes nationales bretonnes s'emparent du faubourg de
Melun; et le gnral Pajol enlve le pont par une charge de cavalerie
tellement vive, que l'ennemi n'a pas mme le temps de faire sauter une
arche. Les Wurtembergeois appellent en vain les Autrichiens  leur
secours; entasss dans Montereau, ils y sont charps. Ce combat est un
des plus brillants de la campagne.

Tandis que nos succs rjouissent la constance infatigable des soldats,
redoublent l'ardeur civique des habitants des campagnes, et portent
jusqu' l'exaltation le dvouement de nos jeunes officiers, on remarque
avec inquitude qu'un retour d'esprance n'a pas encore pntr dans le
coeur de la plupart des chefs de l'arme. Plus les vnements viennent
de nous tre favorables, plus ils craignent l'avenir. Chez eux, la
prudence a grandi avec la fortune: les plus pauvres sont au contraire
les plus confiants. Cette diffrence dans la rsolution avec laquelle
chacun mesure ainsi les vnements offre des contrastes pnibles pour le
_bienfaiteur_, et il en ressent toute l'amertume.

Il a se plaindre des plus braves!... Au combat de Nangis, un mouvement
de cavalerie, qui aurait t fatal aux Bavarois, a manqu, et on en a
fait reproche  un gnral connu par son intrpidit, le gnral
L'Hritier. La nuit dernire, l'ennemi nous a surpris quelques pices
d'artillerie au bivouac, et elles taient sous la garde du brave gnral
Guyot, commandant les chasseurs  cheval de la garde! A Surville, au
moment le plus chaud du combat, les batteries ont manqu de munitions;
et cette ngligence, qui est un crime selon les lois rigoureuses de
l'artillerie, semble retomber sur un de nos officiers d'artillerie les
plus distingus, sur le gnral Digeon! La fort de Fontainebleau vient
d'tre abandonne sans rsistance aux Cosaques; et le gnral qu'on
accuse de n'avoir tir aucun avantage, ni d'une pareille position, ni de
tels adversaires, c'est Montbrun! Enfin, peut-tre le combat de
Montereau n'aurait-il pas t ncessaire, et tant de sang rpandu
aurait-il t pargn, si la veille on et march assez vite pour
surprendre le pont; mais la fatigue a empch d'arriver; et c'est le
duc de Bellune, autrefois l'infatigable Victor, qui a le malheur d'avoir
 donner cette excuse!

Napolon ne peut plus contenir son mcontentement. Rencontrant en route
le gnral Guyot, il lui reproche,  la face des troupes, d'avoir si mal
gard son artillerie. Non moins violent envers le gnral d'artillerie
Digeon, il ordonne qu'on le fasse juger par un conseil de guerre; enfin,
il envoie au duc de Bellune la permission de se retirer chez lui, et il
donne aussitt son commandement au gnral Grard, dont l'activit sait
surmonter toutes les difficults de cette pnible campagne. C'est ainsi
que Napolon s'abandonne  une svrit qui l'tonne lui-mme, mais
qu'il croit ncessaire dans des circonstances aussi imprieuses.

Le gnral Sorbier, commandant l'artillerie de l'arme, laisse passer le
premier mouvement de vivacit, et vient ensuite rappeler les bons et
anciens services du gnral Digeon. Napolon l'coute, et dchire
lui-mme l'ordre qu'il avait dict pour le jugement par un conseil de
guerre.

Le duc de Bellune a reu avec la plus vive douleur la permission de
quitter l'arme. Il monte  Surville, et, les larmes aux yeux, il vient
rclamer contre cette dcision. En le voyant, Napolon donne un libre
cours  son mcontentement; il en accable le malheureux marchal. Il lui
reproche de servir de mauvaise grce, de fuir le quartier imprial, de
ne pas mme dissimuler une secrte opposition, qui sied mal dans un
camp. Les plaintes s'adressent  la marchale elle-mme: elle est dame
du palais, et elle s'loigne de l'impratrice, que la nouvelle cour
semble abandonner.

En vain le duc de Bellune veut rpliquer; la vivacit de Napolon lui en
te les moyens. Cependant le marchal parvient  lever la voix pour
protester de sa fidlit. Il rappelle  Napolon qu'il est un de ses
plus anciens compagnons, et qu' ce titre il ne peut quitter l'arme
sans dshonneur. Les souvenirs d'Italie ne sont pas invoqus en vain; la
conversation se radoucit. Napolon ne parle plus au duc que du besoin
qu'il semble avoir d'un peu de repos. Ses nombreuses blessures, et ses
souffrances, suites invitables de tant de campagnes, ne lui permettent
peut-tre plus l'activit de l'avant-garde, ni les privations des
bivouacs, et forcent trop souvent ses fourriers  s'arrter de
prfrence aux lieux o l'on trouve un lit.

Mais c'est inutilement que Napolon entreprend de dterminer le marchal
 se retirer. Celui-ci insiste pour rester, et parat ressentir plus
vivement les reproches  mesure qu'ils sont plus adoucis. Il veut mme
entamer sa justification sur les lenteurs de la veille: mais aussitt
ses larmes l'interrompent; s'il a fait une faute militaire, il la paie
bien chrement par le coup qui a frapp son malheureux gendre... Au nom
du gnral Chteau, Napolon l'interrompt avec la plus vive motion; il
s'informe si l'on conserve encore quelque espoir de le sauver; il
n'coute plus que la douleur du marchal, et la ressent tout entire. Le
duc de Bellune, reprenant confiance, proteste de nouveau qu'il ne
quittera pas l'arme: Je vais prendre un fusil, dit-il; je n'ai pas
oubli mon ancien mtier: Victor se placera dans les rangs de la garde.
Ces derniers mots achvent de vaincre Napolon: Eh bien, Victor,
restez, dit-il en lui tendant la main. Je ne puis vous rendre votre
corps d'arme puisque je l'ai donn  Grard, mais je vous donne deux
divisions de la garde; allez en prendre le commandement, et qu'il ne
soit plus question de rien entre nous...

Le lecteur vient d'assister  une de ces terribles scnes dont il a t
tant question dans les libelles. C'est ainsi que Napolon se fchait;
c'est ainsi qu'on l'apaisait.

On retrouve dans le bulletin dat de Montereau la teinte des sentiments
dont Napolon vient d'tre affect. Les fautes des gnraux L'Hritier
et Montbrun y sont consignes. Le passage relatif  la blessure mortelle
du gnral Chteau est surtout remarquable aprs ce que nous venons de
raconter: Le gnral Chteau mourra! il mourra du moins accompagn des
regrets de toute l'arme! mort bien prfrable pour un militaire  une
existence dont il n'aurait achet la prolongation qu'en survivant  sa
rputation, ou en touffant les sentiments que l'honneur franais
inspire dans les circonstances o nous sommes!

Napolon couche le 18 au soir au petit chteau de Surville; il y passe
la journe du 19. Tous les maires des environs accourent au quartier
imprial; la plupart sortent des bois o ils se sont rfugis, et parmi
eux on distingue M. Soufflot de Mercy, qui fait une vive peinture du
pillage auquel le prince de Wurtemberg laisse ses gens s'abandonner.
Bientt on voit autour de Napolon presque autant d'charpes tricolores
que d'paulettes. Une dputation de Provins vient encore augmenter le
nombre des fonctionnaires fidles qui s'empressent d'apporter  l'arme
des ressources de tous genres, et  Napolon des renseignements
importants sur la fuite de l'ennemi.

La journe du 19 est employe  expdier des ordres pour que, sur toutes
les routes, les diffrentes colonnes de l'ennemi soient harceles sans
relche dans leur retraite, et qu'un mouvement gnral des ntres les
poursuive sur Troyes. Le gnral Grard se met en marche sur les pas de
la colonne autrichienne chappe de Fontainebleau, qui se sauve par la
route de Sens. La garde impriale chasse devant elle, entre la Seine et
l'Yonne, ce qui reste des corps ennemis qui ont dfendu Montereau. Les
ducs de Tarente et de Reggio s'avancent sur Bray et Nogent, et nettoient
la rive droite de la Seine.

Napolon pense que le moment est venu de faire entrer l'arme de Lyon
dans les combinaisons militaires. C'est cette arme qui doit achever la
campagne; elle peut couper la retraite  l'ennemi, et rendre nos
derniers succs dcisifs. Dsormais les esprances de Napolon vont
reposer sur elle.

Dj les leves en masse du Dauphin sont venues au secours de celles de
la Savoie; elles combattent sous les ordres des gnraux Marchand,
Desaix, Seras, et viennent de rtablir l'importante communication du
Mont-Cenis.

Le gnral Bubna a vacu Montluel et les environs de Lyon. Les rives de
la Sane sont libres; et les Autrichiens, rduits  garder la dfensive,
se concentrent sur Genve. Aprs de tels commencements, obtenus par des
leves en masse, que ne doit-on pas attendre d'une arme de troupes de
ligne? Napolon ordonne au duc de Castiglione de remonter la Sane, de
culbuter tous les dtachements qu'il trouvera devant lui, de pntrer
dans les Vosges, de s'y tablir sur les derrires de l'ennemi; de faire
une guerre acharne  ses convois,  ses bagages,  ses dtachements
isols; de soulever tous les habitants des campagnes, et de porter enfin
l'alarme chez les allis, en menaant leur ligne d'oprations et leur
route de retraite.

Mais cette arme de Lyon, qui doit se composer principalement de troupes
tires de l'Italie et de la Catalogne, ne sera pas aussi nombreuse que
Napolon l'avait d'abord calcul. Ce qui se passe en Italie drange
cette importante combinaison. Le roi de Naples vient de lever le masque.
Quoique uni  Napolon par les liens du sang, et lui devant tout, il se
dclare contre lui: et dans quel moment? lorsque Napolon est moins
heureux! Ces reproches semblent chapps  la plume de l'histoire; ce
sont les dernires paroles d'une proclamation du prince Eugne; elles
retentissent dans toute l'Europe: Le jeune vice-roi, environn
d'ennemis, dveloppe un caractre gal au danger; combat les Autrichiens
sur le Mincio, les Napolitains sur le Taro, et fait face  tout...; mais
il ne peut plus envoyer  Lyon les troupes promises, qui devaient donner
une supriorit dcisive  l'arme du marchal Augereau. C'est un
malheur; cependant la vigueur peut quelquefois suppler au nombre: dj
le marchal Augereau a sous ses ordres deux divisions aguerries, venues
de Catalogne, et commandes par les gnraux Musnier et Pannetier. On
espre que le duc de Castiglione, lectris par l'importance du rle
qu'il est appel  jouer, retrouvera son ancienne audace, et fera
quelque exploit digne de son ge hroque. Napolon ne veut ngliger
aucun moyen de stimuler l'nergie de son ancien compagnon; il charge
l'impratrice elle-mme d'aller voir la jeune duchesse de Castiglione,
et de l'engager  concourir au salut public par toute l'influence
qu'elle a sur le coeur de son mari.

Pendant les vingt-quatre heures qu'on a passes au chteau de Surville,
on n'a cess de rassurer Paris, o le canon de Montereau avait retenti.
D'abord des estafettes ont port les premires nouvelles de nos succs;
aux estafettes a succd le dpart d'un bulletin; ce dernier envoi est
suivi de prs par M. de Mortemart, l'un des officiers d'ordonnance les
plus distingus, qui va porter  l'impratrice les drapeaux de Nangis et
de Montereau.

Dans la journe du 20, Napolon avec le gros de ses troupes remonte la
rive gauche de la Seine par la route de Montereau  Nogent; il djeune 
Bray, dans la maison que l'empereur de Russie a quitte la veille; et le
20 au soir il se retrouve  Nogent, avec le corps d'arme du duc de
Reggio, qui arrive par la route de Provins. Nogent avait cruellement
souffert. Le gnral Bourmont et les braves troupes qu'il commandait y
avaient disput, pendant les journes du 10, du 11 et du 12, le passage
de la Seine  toute l'arme du prince de Schwartzenberg; ils n'avaient
cd qu' la dernire extrmit. Aussi la ville n'offre-t-elle plus que
des dbris d'incendie, des murs percs par des crneaux et des boulets,
et  et l quelques habitants qui n'ont plus que la vie  perdre! Au
milieu de ce dsastre, les soeurs de la charit de Nogent taient
restes dans leur hpital; elles avaient recueilli les blesss! Le
dvouement imperturbable de ces bonnes soeurs leur avait valu l'estime
et le respect des gnraux ennemis, et nos blesss s'en taient
ressentis. Napolon veut voir les soeurs et le cur; il les fait
appeler, les remercie au nom de la patrie, et leur accorde, sur sa
cassette, un premier secours de cent napolons.

Le 21, on envoie  Paris un nouveau bulletin, pour satisfaire, autant
que possible,  l'avidit avec laquelle on attend les rsultats des
derniers combats. Napolon passe la journe  faire avancer les troupes
qui dfilent; et le 22 au matin, il se remet en marche pour suivre
l'ennemi vers Troyes. La retraite des allis se changeait en droute 
mesure que leurs colonnes venaient aboutir sur le grand chemin:
l'accroissement de leur masse dans ce dfil, au lieu de runir plus de
forces, donnait lieu  plus d'encombrement et de dsordre; l'effroi se
propage dans toutes les directions. La peur a des ailes, et bientt les
routes des Vosges se couvrent de voitures, de charretiers, de blesss et
de fuyards, qui reculent jusqu'au Rhin! Cent mille hommes fuient devant
Napolon, qui n'a pas quarante mille Franais pour les poursuivre.

Cependant, sur la gauche, entre la Seine et l'Aube, un corps ennemi se
prsente, qui ne parat pas entran dans la retraite gnrale des
allis. L'avant-garde de cette troupe vient se prsenter aux portes de
la petite ville de Mry, au moment mme que les fourriers y entraient
pour faire le logement du quartier imprial. Le gnral Boyer s'y porte
aussitt avec une division de la garde; mais il trouve au pont une
rsistance  laquelle il tait loin de s'attendre. L'ennemi soutient
notre attaque pendant le reste du jour et une partie de la nuit. Il ne
se dcide  abandonner la position qu'aprs que l'acharnement du combat
a rduit cette malheureuse ville en cendres.

Quel est cet ennemi si obstin? D'abord on s'imagine que c'est
Witgenstein; qu'il veut rallier les Russes dans la presqu'le du
confluent de l'Aube, et que, dans ce dessein, il attache une grande
importance  rester matre du pont de Mry; mais pendant le combat on
apprend que c'est aux Prussiens qu'on a affaire, et ce n'est pas sans
quelque surprise qu'on retrouve si promptement les troupes du marchal
Blcher. Les rapports taient vagues. Ce mouvement de l'arme prussienne
semble n'tre qu'une forte reconnaissance que Blcher inquiet a fait
faire pour savoir ce que devenait Schwartzenberg. Maintenant que les
Prussiens n'ont plus  douter du mauvais tat de l'arme autrichienne,
on conjecture qu'ils vont s'abandonner  ce mouvement gnral de
retraite que leurs checs de Montmirail et de Vauchamps ont commenc, et
que les combats de Nangis et de Montereau viennent de rendre galement
ncessaire pour Schwartzenberg. On se garde donc bien de se laisser
dtourner, par cette rencontre, du parti qu'on a pris de poursuivre les
Autrichiens  outrance. On se contente de faire observer les troupes de
Blcher dans leur retraite: bientt on est certain qu'elles ont repass
l'Aube  Baudemont et  Anglure. On croit qu'elles ne font ce dtour que
pour reprendre plus srement la route de Chlons, et l'on ne pense plus
qu' arriver promptement  Troyes.

Le quartier imprial, n'ayant pu s'tablir  Mry, tait revenu sur la
grande route, et s'tait arrt au hameau de Chtres. Napolon y avait
pass la nuit du 22 au 23 dans la chaumire d'un charron.

Le 23 au matin, le prince Wenszel-Lichtenstein se prsente de la part du
prince Schwartzenberg, dont il est aide de camp. Napolon le reoit
entre les quatre murs du charron. Cet envoy apporte la rponse  la
lettre que Napolon a crite le 17, de Nangis,  son beau-pre. Son
langage est pacifique. Il ne dissimule pas combien les plans des allis
viennent d'tre drangs. Il avoue qu'on a reconnu de nouveau Napolon
aux coups qu'il portait, et c'est de la bouche mme de cet ennemi que
sortent les premiers loges, peut-tre les seuls que cette campagne
mmorable ait valus personnellement  son auteur! Napolon, mettant 
profit les formes conciliantes que montre l'aide de camp autrichien,
engage avec lui une conversation assez longue. Il lui parle des bruits
qui se rpandent depuis quelque temps sur un nouveau systme qu'on prte
aux allis: il lui demande s'il est vrai que la querelle que nous fait
l'Europe ait en effet chang de nature; si c'est maintenant  sa
personne,  sa dynastie qu'on en veut; et si, conformment au plan
favori de l'Angleterre, c'est maintenant de la famille des Bourbons
qu'on s'occupe. Le prince Lichtenstein rejette vivement ces bruits,
comme n'tant pas fonds: mais Napolon lui fait sentir qu'ils n'ont que
trop de consistance par la prsence du duc d'Angoulme au quartier
gnral des Anglais dans le midi; par l'arrive du duc de Berry 
Jersey, dans le voisinage de nos dpartements de l'ouest; et surtout par
le voyage du comte d'Artois, qui est dj en Suisse, et qui s'annonce
comme devant continuer sa route  la suite du quartier gnral des
allis.

Napolon tmoigne combien il lui rpugne de croire que son beau-pre
puisse entrer dans de pareils projets: M. de Lichtenstein continue de
rpondre par les protestations les plus tranquillisantes. Il ne veut
considrer le rle qu'on fait jouer aux Bourbons que comme un moyen de
guerre,  l'aide duquel on espre oprer quelques diversions dans nos
provinces; mais il assure qu'il n'y a rien de srieux  cet gard; que
l'Autriche d'ailleurs ne s'y prterait pas;....
..........................................................
..................; et qu'enfin on n'en veut ni  l'existence de
l'empereur ni  sa dynastie; qu'on dsire la paix, et que la preuve en
est dans la mission qu'il vient remplir.

Napolon prvient M. de Lichtenstein qu'il compte coucher le soir mme 
Troyes, et le congdie, en promettant d'envoyer ds le lendemain un
gnral franais aux avant-postes pour ngocier l'armistice.

Ces pourparlers sont l'heureux prsage de la cessation prochaine des
hostilits; ils nous promettent une ngociation plus franche, et des
conditions meilleures qu' Chtillon: ils doivent rjouir tout le monde,
et cependant les flatteuses esprances, qui dj se rpandent dans
l'arme, ne dissipent pas les inquitudes de ceux qui approchent
Napolon! C'est peut-tre l'effet d'une circonstance dont nous allons
rendre compte.

Le baron de Saint-Aignan, le mme qui, au mois de novembre prcdent,
avait t charg des propositions de Francfort, venait d'arriver de
Paris. Napolon le reoit immdiatement aprs l'aide de camp autrichien,
et ds les premiers mots laisse chapper la confiance que cette dmarche
des allis lui inspire. M. de Saint-Aignan se trouvait charg par divers
personnages de prsenter  Napolon le tableau vrai des angoisses que la
capitale prouve encore. Les victoires de Montmirail et de Vauchamps
n'ont pas rassur; celles de Nangis et de Montereau ne rassurent pas
davantage. On redoute de nouveaux revers; on redoute galement de
nouveaux succs; on craint que, dans l'un et l'autre cas, Napolon ne se
confie trop facilement  son pe; et ce qu'on voudrait surtout, c'est
qu'il employt davantage la voie des ngociations. M. de Saint-Aignan
vient donc l'entretenir des voeux que l'on forme  Paris pour qu'il se
dcide  des concessions. Une pareille conversation allait faire un
contraste assez brusque avec la prcdente; mais cette considration,
loin d'arrter M. de Saint-Aignan, l'encourage au contraire  parler,
puisqu'il va tre entendu dans un moment dcisif: il s'acquitte de sa
mission avec toute la franchise et toute la loyaut qui le distinguent.
Rien n'est nglig par lui pour faire sentir que, dans l'tat actuel des
affaires, il y a ncessit de tout sacrifier  la conclusion de la paix.
Sire, s'crie en terminant M. de Saint-Aignan, la paix sera assez
bonne, si elle est assez prompte!--Elle arrivera assez tt si elle est
honteuse! rplique Napolon. Son front se rembrunit, et M. de
Saint-Aignan est brusquement congdi. Bientt ces derniers mots se
rptent. On monte  cheval, et chacun suit en silence la route de
Troyes[33].

[Note 33: _Lettre de Napolon au duc de Feltre, du_ 22 _fvrier_ 1814.

Quant au conseil que vous me donnez de faire la paix, c'est trop
ridicule. C'est en s'abandonnant  de pareilles ides qu'on gte
l'esprit public. C'est au reste me supposer bien fou ou bien bte, que
de croire que, si je pouvais faire la paix, je ne la ferais pas.

C'est  cette opinion qu'on a propage, que je peux faire la paix
depuis quatre mois, mais que je ne la veux pas, que sont dus tous les
malheurs de la France. Je pensais mriter qu'on m'pargnt au moins la
dmonstration de pareils sentiments.]

       *       *       *       *       *




CHAPITRE VI.

L'ARME FRANAISE RENTRE DANS TROYES.--SECOND SJOUR DE NAPOLON DANS
CETTE VILLE.--NGOCIATION DE L'ARMISTICE A LUSIGNY.

(Du 23 au 27 fvrier.)


L'arme arrive devant Troyes dans l'aprs-midi du 23 fvrier; mais elle
trouve les portes fermes et barricades. Les Russes, qui n'ont pas
entirement vacu la ville, prtendent nous la disputer pour quelques
heures, et le combat s'engage. Cependant la nuit survient; l'ennemi en
profite pour demander, par un aide de camp, que la remise des portes
soit diffre jusqu'au lendemain matin,  la pointe du jour. Napolon
prfre le salut de Troyes  toute considration militaire; il fait
suspendre l'attaque, consent  l'arrangement propos, et se retire, avec
ses principaux officiers, dans une maison du faubourg des Noues.

Malgr cette espce de trve, le canon continue de se faire entendre de
temps en temps; les troupes, qui se sont rpandues de nuit dans les
faubourgs de la route de Paris, dvastent les habitations et les
jardins; du ct oppos, l'ennemi met le feu au faubourg par lequel il
effectue sa retraite; plusieurs villages brlent dans la campagne, et
l'horizon n'est clair de toutes parts que par la lueur des bivouacs et
des incendies. Dans l'intrieur de la ville, le dpart nocturne de cette
foule de soldats de diverses nations donne un libre cours aux scnes de
dsordre et de violence.

Le jour parat enfin; l'avant-garde de l'arme franaise prend
possession des postes, et Napolon entre avec les premires troupes dans
la ville. Avant de se rendre  son logement, il veut faire le tour des
murs, reconnatre en quel tat la ville lui est rendue, faire occuper
les postes les plus importants, et prsider lui-mme au bon ordre,
pendant que l'arme traverse les rues; mais il peut  peine se faire
passage dans la foule qui se prcipite autour de lui; on l'accueille par
les acclamations les plus vives; c'est  qui pressera ses bottes et
baisera ses mains: on dirait que la paix est signe, que tous les maux
de la guerre sont finis, et que Troyes, dsormais affranchi de toute
crainte, improvise un triomphe  son librateur!

Cependant, au milieu de l'expansion gnrale, des plaintes s'lvent: on
parle de tratres, on dnonce des coupables; et ces cris ne sont pas
seulement ceux du peuple, ils sont rpts par des personnes qui
paraissent appartenir aux classes les plus honorables du commerce et de
la bourgeoisie.

Les habitants de Troyes venaient de passer dix-huit jours sous le joug
des armes ennemies: quelque adoucissement que la prsence des
souverains allis et apport parmi eux au poids de la guerre, une telle
situation avait paru affreuse  de paisibles citoyens, pour lesquels
elle tait si nouvelle et si imprvue. Ce peuple, exaspr par les
violences et les humiliations, avait vu d'un oeil mcontent que quelques
uns de ses compatriotes ne partageassent pas son ressentiment contre les
trangers; il allait jusqu' comprendre dans ses soupons ceux que des
circonstances particulires avaient mis dans le cas de reconnatre, par
des respects, les qualits personnelles des souverains allis. La haine
publique poursuivait surtout quelques habitants qui, dsavouant les
couleurs sous lesquelles la France combattait, avaient os arborer la
cocarde blanche. L'indignation publique n'avait attendu que le retour de
nos troupes pour clater. Napolon, forc par la foule de s'arrter 
chaque pas, apprend ainsi, au milieu des rues, du haut de son cheval, et
de la bouche des principaux habitants dont il est entour, le sujet du
mcontentement qui agite le peuple; il partage ce mcontentement, promet
hautement de faire prompte justice; et  peine est-il descendu  son
logement, que, jetant ses gants sur la table, et le fouet encore  la
main, il ordonne qu'on runisse un conseil de guerre.

La tentative que quelques royalistes venaient de se permettre  Troyes
se rattachait aux menes secrtes par lesquelles les partisans de la
maison de Bourbon voulaient rappeler  la fois sur elle l'attention des
Franais et celle des souverains allis: des Franais, en accrditant
dans nos provinces l'opinion que les couleurs blanches pouvaient seules
dsarmer l'inimiti des allis; des souverains, en leur prsentant cette
ombre d'un parti royaliste comme un parti rel, et ces couleurs sous
lesquelles un petit nombre de gens intimids couraient se rfugier,
comme un appel de l'opinion publique en faveur de l'ancienne famille. Ce
que la peur avait ainsi commenc dans quelques dpartements malgr les
peuples, une influence ennemie semblait vouloir l'achever malgr les
allis eux-mmes. Quoi qu'en ait dit le prince de Lichtenstein,
l'Angleterre avait entrepris srieusement la restauration des Bourbons,
et de tous cts les intrigues de ses agents prenaient un caractre plus
grave. Il devenait urgent d'intimider leur audace, en dployant contre
eux la svrit des lois. Dans de pareilles circonstances, l'autorit,
toujours ombrageuse, punit quelquefois jusqu'aux apparences; dans
celle-ci, un prince faible ou cruel n'aurait eu que trop de prtextes
pour faire couler des flots de sang!.... Mais Napolon s'tait
jusqu'alors refus  svir, tant le remde des supplices lui inspirait
de dgot! La raison d'tat parle enfin si haut qu'il est forc de
l'entendre. On vient d'apprendre l'entre du comte d'Artois en
Franche-Comt. Non seulement ce prince et ses fils, placs sur les
frontires les plus opposes, semblent se prsenter pour agiter la
France d'une extrmit  l'autre; mais le chef de leur maison, Louis
XVIII lui-mme, est parvenu  faire circuler dans Paris ses paroles, ses
insinuations, ses pardons, et ses promesses. Du fond de sa retraite de
Hartwell, en Angleterre, il a crit aux principaux fonctionnaires de
l'empire, aux snateurs, aux membres du conseil et de la magistrature:
ses lettres viennent d'arriver mystrieusement  leur adresse; et dj
quelques uns de ceux qui les ont reues rvent aux chances d'une
rvolution nouvelle[34]! Des rumeurs souterraines commencent  se faire
entendre dans la capitale, tandis que la conjuration clate dans les
provinces occupes par l'ennemi, et surtout dans le midi... Telle est la
substance des derniers rapports qu'on reoit de toutes parts. Cet tat
de choses n'aggrave que trop l'affaire des royalistes de Troyes. Il faut
se dcider  punir; et peut-tre, pour qu'on prenne ce parti, n'est-ce
pas trop de l'influence du champ de bataille qui nous environne. Chaque
jour,  chaque instant, quelques uns des ntres tombent sous les coups
de l'ennemi: au milieu de cette destruction continuelle, la vie d'un
obscur conjur pse  peine dans les balances sanglantes de la guerre.
Parmi les noms des coupables que la clameur publique vient de dsigner,
on a retenu ceux de deux anciens migrs, que toute la ville accuse, non
seulement d'avoir port la cocarde blanche et repris la croix de
Saint-Louis, mais encore d'avoir fait publiquement des dmarches auprs
de l'empereur de Russie en faveur de la cause des Bourbons. Ce sont les
sieurs Gouaut et Vidranges; ce dernier s'est rfugi  Chaumont, mais
Gouaut est rest; la foudre qu'il a voulu braver tombe sur lui: il est
traduit au conseil de guerre, et servira d'exemple.[35]

[Note 34: Extrait d'une dclaration date de Buckingham, le 1er janvier
1814.

Une destine glorieuse appelle le snat  tre le premier instrument du
grand bienfait qui deviendra la plus solide comme la plus honorable
garantie de son existence et de ses prrogatives... (_Voir dans
l'ouvrage du snateur Lambretchs_, pag. 69.)]

[Note 35: Il rsulte de la note que M. Vidranges a fait insrer dans
l'ouvrage de M. Beauchamp, tome Ier, page 241 et suivantes, que la
prsence des allis dans l'ancienne capitale de la Champagne avait
ranim l'espoir des partisans des Bourbons; que l'un d'eux, M. de
Vidranges, gentilhomme lorrain, _rsolut d'entraner cette ville_; qu'il
fut second par M. Gouaut, chevalier de Saint-Louis; que le comte de
Rochechouart, et le colonel Rapatel, leur ayant donn la nouvelle de
l'arrive des princes sur le continent, et leur ayant dit qu'il tait
temps de se prononcer, ils s'taient sentis lectriss; qu'ils avaient
rattach la croix de Saint-Louis  leur boutonnire; que le prince de
Wurtemberg les ayant encourags  s'adresser  l'empereur de Russie,
_ils taient alls trouver ce prince au nom des principaux royalistes de
Troyes_, et qu'ils lui avaient prsent une adresse dans laquelle _ils
sollicitaient le rtablissement des Bourbons sur le trne de France_.
M. de Vidranges finit par un aveu encore plus remarquable: c'est que
l'empereur de Russie ne put s'empcher de leur dire _qu'il trouvait
leur dmarche un peu prmature; que les chances de la guerre taient
incertaines; et qu'il serait fch de les voir sacrifis..._]

L'affaire de l'armistice emploie le reste de la matine. Un autre aide
de camp du prince de Schwartzenberg arrive de Bar-sur-Aube, o le
quartier gnral des allis s'est d'abord retir. Il vient proposer le
village de Lusigny, prs Vandoeuvres, pour la runion des gnraux qui
auront  ngocier l'armistice. Il annonce que le gnral Duca est nomme
commissaire pour l'Autriche; que les autres commissaires sont, pour la
Russie, le gnral Schouvaloff, et, pour la Prusse, le gnral Rauch.

Napolon de son ct dsigne le gnral Flahaut, son aide de camp; il
s'occupe aussitt de le faire partir, dicte ses instructions, et les lui
remet  la suite d'un long entretien.

Aprs le dpart du gnral Flahaut, Napolon, harass de fatigues,
venait de se retirer dans sa chambre, lorsque la famille plore de
Gouaut se prsente aux portes pour demander grce. Napolon ne savait
pas rsister  ces cris de misricorde; des rmissions clatantes et
nombreuses attestent assez sa clmence: mais cette fois, dtermin  ne
pas se laisser flchir, il avait pris des prcautions contre lui-mme,
et n'avait trouv d'autres moyens que de ne pas se laisser approcher.
Cependant l'cuyer de service est des environs de Troyes, c'est
Mesgrigny. Il veut servir ses compatriotes; tout ce qui est de service
avec lui le seconde. A peine Napolon est rveill que le placet de
Gouaut est prsent; mais est-il encore temps de sauver ce malheureux.
On court  l'tat major; le prince de Neuchtel rpond que la sentence
doit tre excute. Napolon veut du moins qu'on s'en assure. Un
officier d'ordonnance y court. Bientt cet officier revient: il est trop
tard. Napolon garde un long silence, et le rompt enfin en disant: La
loi le condamnait!

Pendant les journes des 25 et 26, l'attention est entirement
concentre sur les confrences de Lusigny. On reste dans une alternative
continuelle de craintes et d'esprances. Des courriers, des ordonnances,
des aides de camp, se succdent incessamment sur la chausse de
Vandoeuvres. Tantt on croit voir arriver la nouvelle de la cessation
des hostilits, tantt on entend parler de nouveaux combats. Le 27 au
matin, aucune nouvelle dcisive n'tait encore arrive de la part du
gnral Flahaut: Cependant la question militaire tait trop simple en
elle-mme pour prsenter de grandes difficults; mais la politique
s'tait empare de la ngociation et l'avait singulirement complique.

Dans ces pourparlers, l'ennemi ne se proposait qu'une suspension
d'armes; mais Napolon, portant ses vues plus loin, cherchait  profiter
de l'occasion pour poser les bases de la paix dfinitive. Il dsirait
garder Anvers et les ctes de la Belgique: c'tait le prix qu'il se
promettait de ses derniers succs. Mais Anvers tait pour l'Angleterre
la ngociation toute entire; et, par l'influence anglaise, cette
concession devait tre obstinment refuse au congrs de Chtillon. Il
tait ds lors indispensable de faire traiter ce point sur un autre
terrain. Anvers devait perdre de son importance aux yeux dsintresss
des gnraux russes, autrichiens et prussiens: Napolon s'tait donc
propos de faire prjuger la question dans la confrence militaire de
Lusigny; mais tant qu'elle serait indcise, il ne voulait pas se priver,
par une trve prmature, des avantages que la poursuite des Autrichiens
semblait lui promettre pour complter la dfaite des allis. Aussi
l'arme franaise n'avait-elle pas cess un moment de pousser les
Autrichiens l'pe dans les reins. Le quartier gnral ennemi
rtrogradait jusqu' Colombey; la garde russe tait en retraite sur
Langres; le corps de Lichtenstein, sur Dijon. Les souverains allis
s'taient retirs  Chaumont en Bassigny; nos troupes s'emparaient de
Lusigny au moment o les commissaires pour l'armistice s'y runissaient.
Cette occupation militaire de Lusigny avait mme donn lieu  des
difficults ds les premiers pourparlers; mais de plus graves obstacles
s'taient levs bientt aprs, lorsqu'on en tait venu  disputer la
ligne de l'armistice.

Les gnraux ennemis avaient propos le _statu quo_ des deux armes.

Le gnral Flahaut, conformment  ses instructions, avait demand que
la ligne s'tendt depuis Anvers, o nous avions le gnral Carnot,
jusqu' Lyon, o nous avions le duc de Castiglione. Cette ligne devait
placer les forces de la France sur un seul front, depuis l'Escaut
jusqu'aux Alpes. Les commissaires russe et prussien, affectant de se
mettre hors de l'influence des derniers vnements, trouvaient que
c'tait payer trop cher quelques dlais dont l'arme autrichienne avait
besoin pour reposer ses colonnes. Le gnral autrichien tait plus
conciliant; mais, par suite de la forme diplomatique que les confrences
avaient prise, chaque commissaire s'tait trouv dans la ncessit de
demander de nouvelles instructions, et le temps se perdait  les
attendre.

Ce sont pourtant des moments bien prcieux que ceux qui s'coulent
ainsi: notre horizon s'est tout--coup charg de nuages sombres qu'un
armistice seul aurait pu dissiper. Nous sommes arrivs  l'poque
critique de la campagne.




CHAPITRE VII.

TROISIME EXPDITION CONTRE LE MARCHAL BLCHER.--RETOUR DE NAPOLON SUR
LA MARNE.

(Fin de fvrier.)


Lorsque Napolon dictait ses prtentions au commissaire qu'il envoyait 
Lusigny, la suspension d'armes demande par les allis tait
gnralement considre comme ne pouvant tre profitable qu' l'arme
autrichienne, dont elle aurait arrt la droute. On tait loin de
penser que l'armistice pouvait offrir  l'arme franaise un avantage
quivalent, en suspendant les oprations du marchal Blcher. On apprend
enfin, mais trop tard, la diversion que les Prussiens ont entreprise, et
dont il nous reste  rendre compte.

Pour conserver la liaison des faits, nous reviendrons un moment sur nos
pas.

Aprs le combat de Vauchamps, nous avons laiss le marchal Blcher
spar de ses lieutenants, battu comme eux, faisant en toute hte
retraite vers Chlons-sur-Marne, et ne sachant trop o cette droute
pourra le mener. La fortune ne lui a pas tenu long-temps rigueur. Ds le
lendemain, Napolon, rappel vers Nangis et Montereau, a cess de peser
sur lui. Blcher n'a plus t poursuivi que par le duc de Raguse, et
bientt ce dernier a t oblig lui-mme de lcher prise, pour revenir
sur Montmirail combattre un corps de troupes que le prince
Schwartzenberg avait fait avancer de ce ct au secours des Prussiens.
Tandis que le duc de Raguse, occup  poursuivre cette troupe, est all
prendre position  Sezanne, Blcher a mis les moments  profit, en
ralliant  lui les corps de Sacken et d'York.

Ceux-ci avaient chapp de leur ct  la poursuite du duc de Trvise,
par un concours de circonstances non moins heureuses que celles qui
avaient dbarrass leur gnral en chef. Les corps prussiens de Blow et
les divisions russes de Wintzingerode et de Woronzoff, aprs avoir pris
possession de la Belgique, avaient franchi notre ancienne frontire du
nord. Leur avant-garde, pntrant  travers les Ardennes, s'tait
avance jusqu'aux portes de Soissons. A dfaut de bonnes murailles et
d'une nombreuse garnison, Soissons avait le gnral Rusca pour
commandant; mais ce brave officier avait t tu d'une des premires
dcharges, et sa mort avait promptement livr la place au gnral
Wintzingerode. Les Russes y taient entrs le 13 fvrier, prcisment
pour recueillir les fuyards de Sacken et d'York, qui s'chappaient du
combat livr la veille  Chteau-Thierry. Ces troupes ayant appris, en
se ralliant  Soissons, que leur gnral en chef, Blcher, ralliait
lui-mme ses forces du ct de Chlons, s'taient aussitt mises en
marche pour aller le rejoindre par la route de Reims. Les Russes
auraient voulu se conserver la possession importante de Soissons; mais
ds le 19 fvrier le duc de Trvise avait repris cette ville.

Le marchal Blcher, peu de jours aprs ses dfaites, tait donc parvenu
 runir toutes ses forces, et se voyait au moment d'en recevoir de
nouvelles qui lui arrivaient par les routes du nord et de la Lorraine.
Le 18 fvrier, il s'tait trouv en tat de courir  son tour au secours
de Schwartzenberg; des bords de la Marne, il tait venu camper avec
cinquante mille hommes au confluent de l'Aube et de la Seine; il avait
reu en route, le 19, au bivouac de Sommesous, un nouveau renfort de
neuf mille hommes appartenant au corps de Langeron: il esprait qu'une
runion gnrale de toutes les forces des allis en ayant de Troyes
arrterait Napolon, et produirait les mmes rsultats qu' Brienne. Ce
n'tait donc pas seulement un dtachement de l'arme de Silsie que nous
avions rencontr  Mry, ainsi que nous l'avions cru pendant quelques
jours; c'tait l'avant-garde de toute cette arme. Blcher s'tait
trouv de sa personne au combat du pont de Mry; il y avait t bless 
la jambe. Il n'avait pris le parti de la retraite qu'aprs s'tre
convaincu de ses propres yeux qu'il tait impossible de rallier l'arme
de Schwartzenberg en avant de Troyes, et que la runion projete tait
dsormais inutile. Ds lors il s'tait dcid  repasser l'Aube; mais sa
retraite cachait un des plus hardis projets de la campagne. Encourag
par les renforts qui ne cessaient de lui arriver, soit qu'il et reu
des ordres de son cabinet, soit qu'il n'et pris conseil que de son
audace, Blcher avait rsolu de s'avancer encore une fois sur Paris,
pour tenter une grande diversion en faveur de l'arme autrichienne.
Ainsi, pendant que le gros de l'arme franaise tait autour de Troyes,
occupe d'armistice et de paix, les troupes prussiennes descendaient
rapidement sur les deux rives de la Marne. Le duc de Raguse, forc le 24
d'abandonner Sezanne, se retirait, par la Fert-Gaucher, sur la
Fert-sous-Jouarre. De l'autre ct de la Marne, le duc de Trvise,
aprs avoir laiss garnison dans Soissons, se retirait galement sur la
Fert-sous-Jouarre.

Napolon ne reoit ces nouvelles que dans la nuit du 26 au 27; en peu
d'heures, elles ont chang tous ses plans. Le 27 au matin, il quitte
Troyes prcipitamment pour se porter, par Arcis-sur-Aube et Sezanne, sur
les traces de l'arme prussienne. Il ne laisse en avant de Troyes que
deux corps d'arme, celui du duc de Reggio et celui du duc de Tarente;
c'est le duc de Tarente qui commandera en chef. Au moment o ces deux
marchaux sont ainsi abandonns  eux-mmes, le premier est engag dans
un combat trs vif sur les hauteurs de Bar-sur-Aube, le second est en
marche vers Chtillon. Mais il ne s'agit plus de poursuivre les
Autrichiens; dsormais les troupes qui restent opposes  celles de
Schwartzenberg doivent borner leurs efforts  les contenir, et surtout 
masquer le grand mouvement que notre arme fait sur Blcher. Dans cette
intention, le duc de Reggio et le gnral Grard, qui sont aux prises
avec l'ennemi, font faire sur toute la ligne les acclamations qui
signalent ordinairement l'arrive de Napolon. Ces cris sont entendus de
la ligne oppose; et tandis que Napolon s'loigne de Troyes  marche
force, Schwartzenberg croit qu'il est arriv devant lui.

Le 27 fvrier, Napolon arrive vers midi  Arcis-sur-Aube; il s'y arrte
quelques heures dans le chteau de M. de La Briffe, son chambellan, pour
donner le temps aux troupes de dfiler, et de passer l'Aube. En sortant
du pont d'Arcis, l'arme prend  gauche, et suit la route de traverse
qui conduit  Sezanne. Le soir, on bivouaque sur les confins des
dpartements de l'Aube et de la Marne, non loin de la Fre champenoise;
Napolon entre chez le cur du petit village d'Herbisse, et y passe la
nuit.

Arrtons-nous-y un moment avec le quartier imprial. Aprs les peines de
la journe, la gaiet franaise jetait encore de temps en temps quelques
lueurs sur le repos du soir: cette soire d'Herbisse est peut-tre la
dernire de ce genre que je puisse mettre sous les yeux du lecteur.

Le presbytre se composait d'une seule chambre et d'un fournil: Napolon
se renferme dans la chambre, et y abrge la nuit par ses travaux
accoutums. Les marchaux, les gnraux aides de camp, les officiers
d'ordonnance et les autres officiers de la maison, remplissent aussitt
le fournil: le cur veut faire les honneurs de chez lui; au milieu de
tant d'embarras, il a le malheur de s'engager dans une querelle de latin
avec le marchal Lefvre; pendant ce temps, les officiers d'ordonnance
se groupent autour de la nice, qui leur chante des cantiques. Le mulet
de la cantine se faisait attendre; il arrive enfin: on tablit aussitt
une porte sur un tonneau; quelques planches sont ajustes autour en
forme de bancs; les principaux s'y asseyent, les autres mangent debout.
Le cur prend place  la droite du grand marchal, et la conversation
s'engage sur le pays o l'on se trouve: notre hte a peine  concevoir
comment ces militaires connaissent si bien les localits; il veut
absolument que tout son monde soit Champenois. Pour lui expliquer ce qui
l'tonne, on lui prsente des feuilles de Cassini, que chacun a dans sa
poche; il y retrouve le nom de tous les villages voisins, et s'tonne
encore davantage, tant il est loin de penser que la gographie s'occupe
de pareils dtails: les navets du bon cur gaient ainsi la fin du
repas. Bientt aprs on se disperse dans les granges voisines: les
officiers de service restent seuls auprs de la porte de la chambre o
se trouve Napolon; on leur apporte leur botte de paille; et le cur ne
pouvant aller coucher dans son lit, on lui cde la place d'honneur sur
le lit de camp. Le lendemain matin 28, le quartier imprial part de
trs bonne heure: Napolon tait  cheval que le cur n'tait pas encore
rveill; il se rveille enfin; mais, pour le consoler de n'avoir pas
fait ses adieux, il ne faut rien moins qu'une bourse que le grand
marchal lui fait remettre, et qui est l'indemnit d'usage dans toutes
les maisons peu aises o Napolon s'arrte. Quittons le bon cur
d'Herbisse, et remettons-nous  la suite du mouvement de l'arme.

Tandis que l'arme continue sa marche vers Sezanne, Napolon se porte,
avec des troupes lgres, sur un corps ennemi qui avait couch prs de
nos bivouacs,  la Fre champenoise; il le chasse devant lui: c'tait un
dtachement de cavalerie que Blcher avait jet de ce ct sous les
ordres du gnral Tettenborn, pour communiquer avec l'arme
autrichienne, et tre averti de notre marche. Les colonnes de l'arme
franaise se runissent, vers le milieu de la journe,  Sezanne; on ne
s'y arrte que pour prendre des renseignements: on apprend que les ducs
de Trvise et de Raguse se sont runis le 26  la Fert-sous-Jouarre;
mais que, trop faibles encore malgr leur jonction, ils continuent de
reculer devant toutes les forces de Blcher, et doivent tre  Meaux;
qu'il n'y a pas un moment  perdre pour sauver ce faubourg de la
capitale.

L'arme se remet aussitt en marche; mais la journe tant dj trs
avance, on ne peut faire que quelques lieues au-del de Sezanne, et
l'on bivouaque  moiti chemin de la Fert-Gaucher. Le quartier imprial
passe la nuit au chteau d'Estrenay, que les Prussiens avaient pill le
matin.

Plusieurs officiers d'ordonnance, expdis en toute hte par les deux
marchaux que l'on vient de laisser au-del de Troyes, arrivent dans la
soire, et sont porteurs de mauvaises nouvelles: les Autrichiens ne
reculent plus; ils ont repris vivement l'offensive  l'instant mme que
Napolon a quitt Troyes: le combat que les troupes du duc de Reggio et
du gnral Grard ont eu  soutenir le 27, sur les hauteurs de
Bar-sur-Aube, a t sanglant; les gnraux ennemis ont prodigu le
nombre des assaillants; la valeur personnelle des chefs n'a pargn
aucun effort pour ramener la confiance dans cette arme dcourage, et
la dcider  accabler de sa masse le petit nombre de Franais qui lui
est oppos: Witgenstein et Schwartzenberg lui-mme se sont fait blesser.
Les renforts qui arrivaient  chaque instant  l'ennemi rendaient cette
lutte de plus en plus disproportionne; et le soir, les gnraux
franais s'taient dcids  la retraite: ils reviennent sur Troyes. Le
duc de Tarente, qui a eu quelques avantages du ct de Mussy-l'vque,
et qui a mme relev un moment les troupes autrichiennes dans la garde
d'honneur du congrs de Chtillon, est entran par le mouvement de
retraite qui ramne le duc de Reggio sur Troyes. Les Autrichiens savent
maintenant que les troupes qu'ils ont devant eux ne sont qu'un rideau,
et que le gros de l'arme franaise a suivi Napolon; ils se trouvent
eux-mmes si nombreux, que dj ils n'hsitent plus  dtacher les
gnraux Hesse-Hombourg et Bianchi contre le duc de Castiglione, qui
devient trop redoutable sur leurs derrires.

Ainsi peu de jours ont suffi pour dissiper nos avantages et djouer nos
projets: les Autrichiens, qu'on croyait poursuivre jusqu'au Rhin, se
sont rallis entre Langres et Bar, et maintenant reviennent sur nous; le
marchal Augereau ne pourra plus oprer la diversion qui lui a t
prescrite sur la Sane; et Paris se voit menac plus que jamais par
l'arme de Blcher, qui est aux portes de Meaux.

Napolon,  force d'activit, espre encore ramener la fortune; il veut
d'abord se dbarrasser de Blcher, et compte revenir sur la Seine assez
tt pour sauver Troyes.

Le 1er mars, l'arme franaise arrive de bonne heure  la Fert-Gaucher;
Napolon s'y arrte un moment chez le maire, vieillard trs g, que son
zle rajeunit, et que Napolon rajeunit encore en lui donnant la
dcoration de la Lgion-d'Honneur. Les nouvelles de Meaux sont
rassurantes: les Prussiens ont t arrts par la rupture des ponts de
Trport et de Lagny; ils ont t galement arrts la veille (le 28) sur
la ligne de l'Ourcq, au village de Lisy, par les troupes du duc de
Raguse; et sur la Trouenne, au gu du Trme, par les troupes du duc de
Trvise.

Ainsi les deux marchaux tiennent toujours en avant de Meaux; Napolon
arrive sans doute  temps; dans quelques heures, ses troupes vont se
trouver en ligne: si Blcher, surpris par leur brusque arrive, fait
volte-face contre elles, un combat dcisif va s'ensuivre, et les
affaires peuvent tre promptement rtablies. Pleine de ces esprances,
l'arme continue, en toute ht, sa marche par Rebais; elle est
harasse, mais l'ardeur de vaincre la soutient: de Rebais, elle se
dirige sur la Fert. Arrive enfin sur les hauteurs de Jouarre, elle
dcouvre  ses pieds la ville de la Fert, les sinuosits de la valle,
et, de l'autre ct de la Marne, l'arme prussienne qui nous chappe!

Le marchal Blcher avait t inform sans doute, par les troupes
lgres de Tettenborn, de l'approche de Napolon; il avait vacu
aussitt la rive gauche de la Marne: runi  ses troupes de la rive
droite, il avait coup les ponts, et venait de mettre la rivire entre
nous.

Napolon ordonne qu'on se mette, sans perdre de temps,  rtablir un
pont  la Fert; mais cette opration exigera au moins vingt-quatre
heures; on passe la nuit  Jouarre.

Le lendemain, 2 mars, Napolon descend  la Fert, pour tre plus prs
des travaux du pont; il s'tablit dans la premire maison qu'il trouve
au faubourg de Paris.

La plaine qui s'tend entre la Marne et l'Ourcq est couverte des
dtachements de l'arme prussienne. On les voit qui mettent  profit le
temps que nous perdons  rtablir un pont: leur retraite se fait en
dsordre dans la direction de Soissons. Le temps est affreux: ils ne
peuvent fuir que par des chemins de traverse, o leurs quipages restent
embourbs; les souvenirs de Montmirail et de Vauchamps se rveillent
parmi eux, et troublent leurs esprits. A chaque instant des paysans qui
chappent de leurs mains viennent  la Fert raconter les embarras et
les terreurs de l'ennemi. Ces rapports ne font qu'ajouter  l'impatience
que Napolon a de franchir la Marne.

Bacler-d'Albe est envoy  Paris pour y porter la nouvelle de la
retraite des Prussiens. Rumigny, l'un des commis du cabinet, part en
courrier pour Chtillon, o il instruira le duc de Vicence de la
situation des affaires; des aides de camp sont expdis aux ducs de
Trvise et de Bellune, pour qu'ils aient  reprendre l'offensive, et
leur donner avis qu'ils forment dsormais la gauche du cercle dans
lequel on va renfermer Blcher.

Dans la nuit du 2 au 3 mars, nos troupes effectuent enfin ce passage de
la Marne si long-temps retard: mais tout--coup le temps change; une
forte gele succde  la pluie, et l'ennemi voit se convertir en routes
solides et faciles ces mmes boues d'o quelques heures auparavant il
dsesprait de sortir!

Malgr ce contre-temps, toutes les chances d'un grand succs ne nous
sont pas enleves. Dans la direction que l'ennemi est forc de suivre
pour oprer sa retraite, le cours de l'Aisne va lui barrer le passage.
Soissons est la clef de cette barrire; Soissons, dont les
fortifications ont t releves, est  nous; quatorze cents Polonais en
forment la garnison: l'ennemi ne peut penser  l'enlever par un coup de
main. Blcher est  Beurneville, prs la Fert-Milon; ses soldats, pars
dans les plaines de Gandelu et d'Aulchy-le-Chteau, ayant devant eux
l'Aisne, derrire eux la Marne, presss  gauche par les troupes du duc
de Trvise et du duc de Raguse,  droite par l'arme de Napolon,
courent grand risque d'tre acculs sur Soissons, et d'tre forcs de
dposer armes et bagages aux pieds des vieux remparts de cette ville.

Plein de ces esprances, Napolon dbouche, le 3 mars, par le nouveau
pont de la Fert; il porte rapidement ses troupes sur la grande route de
Chlons jusqu' Chteau-Thierry; et l, trouvant  gauche la route de
Soissons, il la fait prendre  son arme, qu'il ramne ainsi sur les
flancs de l'ennemi. Quel que soit ce dtour, nos troupes, en suivant une
chausse, ont march plus vite que les Prussiens, leur ont coup le
chemin de Reims, et se trouvent en mesure d'arriver sur eux avant qu'ils
aient pass l'Aisne. Napolon s'arrte la nuit  Bezu-Saint-Germain.

Tandis que la droite de l'arme franaise s'avance ainsi par la route de
Chteau-Thierry  Soissons, les troupes des ducs de Trvise et de
Raguse tournent l'ennemi par notre gauche, et marchent galement sur
Soissons; l'un en suivant la grande route de Villers-Cotterets, l'autre
en passant par Neuilly-le-Saint-Front.

Resserr ainsi de tous cts, l'ennemi se croit perdu; mais dans ce
moment critique les ponts-levis de Soissons s'abaissent devant l'arme
prussienne tonne!

Ce passage inespr lui est ouvert par les gnraux Bulow et
Wintzingerode, que le hasard vient d'amener sur l'autre rive de l'Aisne.

Le gnral Bulow, arrivant de Belgique,  travers la Picardie, avait
d'abord fait une incursion sur notre arsenal de la Fre; il s'tait
ensuite runi au gnral Wintzingerode; leur jonction venait de se faire
le 2 mars, dans les environs de Soissons. Ces gnraux avaient entam
des pourparlers avec le commandant franais, et, dans cette ngociation,
ils avaient russi  lui persuader qu'il n'avait rien de mieux  faire
que de capituler.

Le 4 mars au matin, Napolon, ignorant encore ce qui vient de se passer
 Soissons, continue son mouvement sur l'Aisne; l'arme impriale passe
au pied des ruines du chteau de Fre-en-Tardenois, et arrive  Fismes,
o elle coupe la route de Soissons  Reims. C'est l qu'on apprend la
perte de Soissons, et la fortune des Prussiens!...




CHAPITRE VIII.

EXCURSION AU-DELA DE L'AISNE.--BATAILLE DE CRAONNE.--COMBATS DE LAON ET
DE REIMS.

(Du 4 au 15 mars.)


Ces longues marches, devenues vaines par une suite de contre-temps
inous, ont loign l'arme de sa ligne d'oprations, renferme
jusqu'alors entre la Seine et la Marne. On se voit avec inquitude
transport aux dbouchs des Ardennes; les craintes sur ce qui se passe
derrire nous augmentent avec les distances qui nous sparent de la
Seine. On ne reoit aucune nouvelle de Lusigny, on n'en reoit aucune de
Chtillon: sans doute les allis, revenus de leurs alarmes, auront eu
honte des avances qui ont failli leur coter la suspension des
hostilits; sans doute le ministre anglais, mettant  profit l'assurance
que rend aux plus timides le retour de la fortune, n'aura pas manqu de
prendre des prcautions contre les vicissitudes  venir! Ces conjectures
auxquelles on se livrait avec anxit n'taient que trop fondes;
l'Angleterre venait de faire signer le trait de Chaumont.

Par ce trait, qui porte la date du 1er mars, les souverains, resserrant
leur alliance, s'taient engags  ne pas se dpartir du projet de
renfermer la France dans ses anciennes limites. Il est mme probable que
l'ide de renverser Napolon du trne venait d'tre agre; mais, par
condescendance pour l'Autriche, on devait encore tenir quelques
confrences  Chtillon pour voir si le duc de Vicence pourrait se
rsoudre  signer le trait.

Ces rsolutions n'ont t connues que plus tard; mais dj il est
vident que les affaires deviennent plus difficiles; de noirs
pressentiments commencent  se rpandre, et Napolon lui-mme est plus
sombre!

Toujours sur les pas de l'ennemi, il ne voit de tous cts que
dvastation et incendie. Il n'est entour que de malheureux habitants,
qui, dans leur dsespoir, poussent bien plutt des cris de vengeance que
des cris de paix. Vous aviez bien raison, sire, lui disent dans les
termes les plus nergiques, et d'une commune voix, tous les habitants
des pays que nos armes dlivrent un moment de l'ennemi, vous aviez bien
raison quand vous nous recommandiez de nous lever en masse. La mort est
mille fois prfrable aux vexations, aux mauvais traitements, et aux
cruauts qu'il faut endurer lorsqu'on se soumet au joug de l'tranger.

Le dsespoir gnral est devenu une arme contre l'ennemi: Napolon s'en
saisit. Il entreprend de donner mme aux plus faibles cette espce
d'nergie que peut inspirer la peur. Il laisse un libre cours aux cris
de vengeance: le Moniteur se remplit de toutes les plaintes, de tous les
gmissements des malheureux habitants de Montmirail, de Montereau, de
Nangis; des souffrances de Troyes, et des horreurs plus rcentes encore
dont les plaines de la Fert-sous-Jouarre et de Meaux viennent d'tre le
thtre. Toutes les villes que la guerre a frappes de son flau
envoient des dputs  Paris pour y peindre leur situation et demander
des vengeurs! Partout des enqutes sont faites: les maux sont si grands,
qu'on n'a pas besoin de les exagrer. Les ressentiments et l'effroi sont
donc mis en jeu dans toute leur vrit pour suppler  l'ardeur que le
patriotisme seul aurait d rallumer. On invoque les grands exemples de
l'antiquit: on rappelle ce que la France a fait en 1792; on s'anime
mme par l'exemple de ce que l'Espagne, la Russie et la Prusse viennent
de faire contre nous! Dans ces circonstances extrmes, on ne peut avoir
recours qu'aux mesures extrmes; mais, il faut le dire, ces mesures
produisent  Paris et dans les grandes villes un effet tout contraire 
celui qu'on veut obtenir. On y est trop civilis pour avoir la
rsolution des Russes et des Espagnols. L'imagination des citadins
s'effraie de la violence du parti qu'on leur propose; ils reculent
devant le tableau trop hideux que la guerre leur prsente: les rcits de
tous ces dputs, chapps de l'incendie et des ruines de leur province,
abattent les esprits au lieu de les relever; et l'on demande encore plus
hautement la paix, puisqu'elle doit mettre un terme  tant d'horreurs.

Dans les campagnes, au contraire, tous les hommes sont dj soldats; il
ne s'agit plus que de les rallier.

Avant de quitter le bourg de Fismes, Napolon signe un dcret par lequel
non seulement il autorise, mais mme requiert tout Franais de courir
aux armes,  l'approche de nos armes, pour seconder nos attaques. Dans
un second dcret du mme jour, Napolon prononce le supplice des
tratres contre tout maire ou fonctionnaire public qui refroidirait
l'lan de ses administrs, au lieu de l'exciter.

Ces dcrets reoivent la plus grande publicit, mais aucune suite n'est
donne  leur excution.

On ne tarde pas  s'apercevoir que Napolon, en les rendant, a moins
voulu se procurer une ressource militaire qu'un pouvantail politique.
Ces appels, ces dmonstrations de leve en masse, dont nos journaux sont
devenus les trompettes, vont frapper l'attention des souverains allis:
peut-tre intimideront-ils la haine des rois en leur faisant entrevoir
jusqu'o peut aller cette guerre, si elle est pousse de part et d'autre
avec trop d'acharnement.

Plus les circonstances deviennent critiques, moins Napolon voudrait
prolonger l'excursion dans laquelle il s'est engag. Cependant il ne
peut se rsoudre  renoncer  la poursuite des Prussiens sans les avoir
mis, du moins pour quelque temps, hors d'tat de revenir sur nous.
Maintenant qu'ils sont derrire l'Aisne, et qu'ils ont pu se runir aux
renforts que les armes du nord leur fournissent, on doit croire qu'ils
ne refuseront pas davantage le combat: Napolon ne cherche plus qu'
presser l'vnement.

Dans la nuit du 4 au 5 mars, le gnral Corbineau est dtach de Fismes,
avec la cavalerie du gnral Laferrire-Lvque, pour aller s'emparer de
Reims, dont la possession est trop utile en ce moment pour la laisser 
l'ennemi. Le gnral Corbineau reprend Reims le 5  quatre heures du
matin. Tandis que cette opration s'effectue, Napolon en mdite une non
moins importante: il s'agit de surprendre le passage de l'Aisne.

Dans la journe du 5, il dirige son avant-garde sur Bry-au-Bac, o la
route de Reims  Laon traverse l'Aisne sur un pont rcemment construit.
Toute l'arme s'y porte par la traverse. La cavalerie du gnral
Nansouty enlve le pont et jette l'ennemi en dsordre sur Corbeny. Dans
ce lger combat, on fait prisonnier le colonel russe Gagarinn.

Napolon reste cette nuit  Bry-au-Bac.

Le passage de l'Aisne tant effectu, il se dcide  envoyer des
coureurs  Mzires,  Verdun et  Metz. Ces missaires portent l'ordre
aux garnisons des Ardennes et de la Lorraine de se mettre en mouvement
pour fermer les routes, et seconder les oprations de l'arme impriale,
dont l'approche leur est annonce.

Le 6 mars, l'arme s'avanait sur Laon; mais on s'arrte  Corbeny. Tous
les rapports annoncent que l'ennemi vient au-devant de nous: ce sont les
corps russes de Wintzingerode, de Woronzof et de Sacken; ils se
prsentent seuls, pour donner le temps  l'arme prussienne fatigue de
se rallier autour de Laon.

L'arme russe prend position sur les hauteurs de Craonne; cette montagne
est le commencement d'une chane de collines qui se prolonge  notre
gauche, entre le cours de l'Aisne et la route de Laon; l'ennemi, post
sur l'arte de cette cte longue et troite, parat inaccessible sur ses
flancs, et presque inattaquable de front.

Le dsir d'en finir diminue  nos yeux les obstacles; notre avant-garde
parvient  s'tablir  Craonne, qui est  mi-cte; le marchal Ney fait
monter ses troupes jusqu' la ferme d'Urtubie; les officiers
d'ordonnance Gourgaud et Caraman vont reconnatre les dfils de la
montagne; ils s'emparent des plus importants: les troupes s'approchent,
et l'on se prpare  une bataille pour le lendemain.

Napolon passe la nuit au village de Corbeny.

Les principaux habitants des villages voisins taient accourus au
quartier imprial, pour donner des renseignements sur les localits.
Partout un mme concours de Franais zls venaient entourer Napolon;
il tait dans l'habitude d'interroger lui-mme tous ceux qui se
prsentaient: cette nuit, il reconnat dans le maire de Baurieux, M. de
Bussy, son ancien camarade au rgiment de la Fre; cet officier avait
migr, et, depuis son retour, vivait retir dans son patrimoine, sur
les bords de l'Aisne. Napolon le fait remonter au grade de colonel, le
met au nombre de ses aides de camp, et le dsigne pour servir de guide
sur le terrain de Craonne.

Dans la mme nuit, un missaire parti de Strasbourg, et que le comte
Roederer envoie, parvient jusqu' nous; il a travers les dpartements
de la Lorraine et de la Champagne, que l'ennemi occupe; il nous confirme
que le mouvement gnral de retraite de l'arme de Schwartzenberg s'est
fait ressentir jusqu'au Rhin: on apprend par lui que les habitants des
Vosges, enhardis par la fuite des bagages autrichiens, se sont soulevs,
et ont fait prouver  l'ennemi des pertes normes sur toutes les
routes; que, dans le dpartement de la Meuse, prs de Bar-sur-Ornain,
les paysans ont tu un gnral russe et dispers le rgiment qui
l'escortait; que la garnison de Verdun pousse ses sorties jusqu'
Saint-Mihiel; que celle de Metz envoie des patrouilles jusqu' Nancy;
que nos places d'Alsace sont faiblement observes; que la garnison
franaise de Mayence montre journellement des partis du ct de Spire;
qu'enfin les garnisons et les habitants de cette partie de la France
sont plus que jamais disposs  seconder les projets que Napolon a sur
eux. Cet missaire se nomme Wolff; il se fait reconnatre pour avoir t
sergent d'artillerie dans le rgiment o le colonel Bussy et Napolon
lui-mme ont servi. Il reoit la dcoration de la Lgion-d'Honneur, et
repart pour l'Alsace avec des ordres.

Le 7,  la pointe du jour, la bataille de Craonne commence.

Nos troupes parviennent successivement sur le plateau; mais la grande
difficult est de s'y tablir. Le marchal Ney et le marchal Victor
combattent  la tte de l'infanterie; le marchal Victor est bless: le
gnral Grouchy commande la cavalerie de l'arme, le gnral Nansouty
commande la cavalerie de la garde; tous deux sont blesss. Le gnral
Belliard prend le commandement de la cavalerie; le gnral Drouot dirige
le feu de nos batteries: il parvient enfin  faire reculer celles de
l'ennemi; mais sur cette arte, on ne peut que marcher devant soi: les
Russes se retirent pied  pied, et aucun mouvement de flanc ne peut
prcipiter leur retraite.

La victoire de Craonne, dispute une grande partie de la journe, ne
nous laisse pour trophes que les morts de l'ennemi.

On poursuit les Russes jusqu' la grande route de Soissons  Laon; cet
embranchement de chemin s'appelle l'Ange-Gardien, du nom d'une auberge
qui s'y trouve place: l'ennemi tient encore quelques heures sur ce
point, pour donner le temps aux Prussiens d'vacuer Soissons et de venir
le rejoindre.

A la nuit, le quartier imprial descend du champ de bataille dans la
valle de l'Aisne pour y trouver un village: on passe la nuit dans le
petit village de Bray en Laonnais.

Napolon, sortant de cette action meurtrire dont il a partag tous les
dangers, encore mu des incertitudes du combat, harass de fatigues,
entour de blesss et de mourants, tait dans un de ces moments o les
dgots de la guerre rassasieraient l'me la plus belliqueuse: on lui
annonce des dpches de Chtillon; c'est Rumigny, l'un des commis de son
cabinet, qui les apporte. Si ce sont des paroles de paix, Napolon n'a
jamais t plus dispos  les couter.

Le congrs de Chtillon, que les confrences militaires de Lusigny
avaient suspendu pendant quelques jours, a repris ses sances, et les
plnipotentiaires des allis y dploient la rigueur de leurs nouvelles
instructions. Les prtentions que la France vient de montrer  Lusigny
sont qualifies d'infraction aux bases de la ngociation: on veut
maintenant que le duc de Vicence ne songe plus  discuter; il faut
qu'il souscrive  la condition des anciennes limites, ou bien qu'il
remette son contre-projet; et dj l'on parle hautement de se sparer,
si la France reprsente des articles contraires aux bases dont on ne
veut plus se dpartir. Telle est la substance des dpches qu'on remet 
Napolon sur le champ de bataille de Craonne; le duc de Vicence demande
qu'on lui envoie des instructions dfinitives sur le contre-projet qu'il
doit remettre.

Napolon ne s'attendait qu' des conditions pnibles; il est rsign aux
plus grands sacrifices; les concessions auxquelles il se prpare sont
immenses: mais il ne veut pas ajouter  nos humiliations celle de les
provoquer par un acte man de lui-mme. S'il faut recevoir les
trivires, dit-il, c'est bien le moins qu'on me fasse violence.
Rumigny ne remportera donc pas le contre-projet qu'il est venu chercher;
mais il a d recueillir les paroles qui viennent d'chapper  Napolon.

Au surplus, Napolon voudrait que son plnipotentiaire ft en mesure de
connatre enfin les mesures qu'on ne peut viter. Napolon craint
surtout les inconvnients d'une prcipitation qui, pour en finir plus
vite, nous ferait cder plus qu'on ne veut rellement obtenir.
L'empressement qu'on montre  conclure est si vif, que, jusqu'au
dernier moment, il croit devoir le contenir dans de justes bornes; cette
considration l'emporte sur toutes les autres et dicte sa rponse. Quant
aux dangers qu'il peut courir en s'abandonnant  de nouveaux hasards,
son me se refuse  prvoir jusqu'o peut aller le ressentiment de ses
ennemis et l'indiffrence de son beau-pre.

Rumigny n'a pris que quelques heures de repos; au jour il monte  cheval
pour retourner  Chtillon. Aprs l'avoir expdi, Napolon va rejoindre
la tte de ses colonnes.

Notre avant-garde avait dpass l'Ange-Gardien; tandis qu'elle s'avance
sur Laon, on envoie prendre possession de Soissons, et notre jonction se
fait de ce ct avec le duc de Trvise, qui n'avait pas dpass l'Aisne.

On esprait arriver le soir mme aux portes de Laon; mais  deux lieues
de cette ville, la route est resserre entre des marais qui forment un
dfil, dont l'ennemi profite pour arrter notre marche.

Napolon revient de sa personne jusqu' Chavignon, petit village situ 
peu prs  gale distance de Soissons et de Laon; il y passe la nuit, et
y est rejoint par le gnral Flahaut, qui arrive de Lusigny.
L'Autriche, n'ayant plus besoin d'armistice, a cess de favoriser cette
ngociation secondaire, et ds lors les commissaires de Lusigny se sont
spars: depuis notre dpart de Troyes on s'attendait  ce rsultat.

Il fallait penser  forcer, pour le lendemain, les passages o l'arme
venait d'tre arrte.

Dans cette nuit (du 8 au 9) le premier officier d'ordonnance, Gourgaud,
se met  la tte d'une entreprise qui doit favoriser notre attaque. Un
chemin de traverse tourne  gauche le dfil des marais; Gourgaud se
jette de ce ct avec quelques troupes choisies, et,  la faveur de
l'obscurit, surprend les grand'gardes des allis; il jette l'alarme
chez l'ennemi, et parvient  faire une diversion complte, pendant
laquelle les troupes du marchal Ney franchissent le dfil.

L'arme franaise arrive ainsi au pied des hauteurs de Laon. Le corps du
duc de Raguse, qui est venu passer l'Aisne au pont de Bry-au-Bac, a
couch  Corbeny, et dbouche sur Laon par la route de Reims, en mme
temps que le gros de l'arme arrive par la route de Soissons. Notre
ligne se forme; le 9 au soir, le reste de nos troupes est arriv. Le
prince de la Moskowa, le duc de Raguse, le duc de Trvise, et la garde
impriale, occupent les positions qui leur ont t assignes. Tout est
prt pour l'attaque, les ordres partent, et le lendemain, ds la pointe
du jour, l'affaire doit commencer.

Le marchal Blcher, qui a ralli toutes ses forces russes et
prussiennes, vient en outre de faire sa jonction avec l'arme du prince
royal de Sude.

C'est pourtant avec rpugnance que Bernadotte s'avance pour combattre
ses anciens compatriotes; il n'a franchi qu' regret la limite du Rhin,
qu'autrefois ses services ont contribu  donner  la France;
l'animosit qu'il a contre Napolon semble s'affaiblir  mesure que le
sort de la patrie en est plus compromis. Les mfiances dont la Russie et
la Prusse le fatiguent depuis quelque temps contribuent encore 
rveiller en lui des sentiments franais; mais les vnements vont trop
vite, ils entranent. Le prince de Sude n'a pu se dispenser de faire
marcher son avant-garde au secours de Blcher.

Ainsi le gnral prussien, qui fuit devant Napolon depuis dix jours, a
rencontr tant de monde arrivant derrire lui, que, malgr ses checs,
il est encore plus fort que jamais. Il nous oppose au centre le corps de
Bulow,  notre gauche les corps de Langeron, de Sacken et de
Wintzingerode; et sur notre droite les corps de Kleist et d'York.
Toutes ces troupes ont pour centre la ville de Laon, situe sur un pic
lev qui domine les environs.

Dans les rangs franais on ne se sent dcourag ni par le nombre ni par
la position de l'ennemi. Tout prsage donc une action sanglante et
dcisive.

Le 10,  quatre heures du matin, Napolon mettait ses bottes, et
demandait ses chevaux, lorsque deux dragons arrivant  pied dans le plus
grand dsordre lui sont amens. Ils disent qu'ils viennent d'chapper
par miracle  travers un _hourra_ que l'ennemi a fait cette nuit sur les
bivouacs du duc de Raguse, et que tout est perdu de ce ct. Ils croient
le marchal pris ou tu. Napolon fait aussitt monter  cheval tous ses
officiers. Tandis que les uns courent aux nouvelles du ct du duc de
Raguse, les autres vont  l'avant-garde suspendre le mouvement gnral
d'attaque que l'arme commenait. Bientt les renseignements arrivent,
et l'on ne tarde pas  acqurir la triste certitude que le corps d'arme
du duc de Raguse a t en effet surpris et dispers dans une attaque de
nuit; que le dsordre a t extrme, que le parc a perdu une grande
partie de ses canons; mais que le duc de Raguse n'est pas tu, et qu'il
est de sa personne du ct de Corbeny sur la route de Reims, cherchant
 rallier les fuyards.

Cet vnement met le comble aux contrarits qui depuis quelque temps
djouent tous nos efforts.

Nous devions attaquer l'ennemi; c'est lui qui nous attaque, encourag
par les avantages qu'il vient d'obtenir dans la nuit: mais il ne peut
parvenir  occuper le village de Clacy, o la division Charpentier fait
la plus belle contenance. Il est repouss, et nos dtachements le
poursuivent jusqu'aux portes de Laon. Cependant on ne peut plus penser 
le forcer dans cette position; il faut s'occuper de la retraite, et
Napolon s'y rsigne. Dans l'aprs-midi, les quipages commencent  se
mettre en route; et, pour masquer le mouvement, on continue pendant le
reste de la journe de faire diverses dmonstrations contre l'ennemi. Ce
n'est que le 11 au matin que Napolon quitte Chavignon. L'arme le suit,
et vient prendre position dans les dfils qui couvrent Soissons.

Cette ville, si souvent prise et reprise dans cette courte campagne, et
toujours jouant le rle le plus important, se prsente encore dans ce
moment comme le seul obstacle qui puisse arrter l'ennemi. A peine
Napolon est-il descendu  l'vch, qu'il s'occupe de pourvoir  la
dfense de la place. Il fait appeler les officiers du gnie, les
officiers d'artillerie, le duc de Trvise. Il passe avec eux
l'aprs-midi du 11, et toute la journe du 12, tantt au cabinet, couch
sur une carte et le compas  la main; tantt  cheval, parcourant le
terrain et jetant partout son coup d'oeil.

C'est le duc de Trvise qui reste  Soissons: tandis qu'il y disputera
le passage  l'arme de Blcher, Napolon tourne ses armes contre un
nouvel ennemi.

Dans la nuit du 12 au 13 mars, au moment o l'arme allait se mettre en
marche pour revenir sur la Seine par la route de Soissons 
Chteau-Thierry, Napolon a reu la nouvelle que le corps d'arme du
gnral russe Saint-Priest, qui manoeuvrait du ct de Chlons-sur-Marne,
vient de s'emparer de Reims. Le gnral Corbineau, aid de la cavalerie
du gnral Defrance, avait d'abord repouss l'ennemi jusqu' Sillery;
mais les Russes taient revenus au nombre de quinze mille hommes, et il
avait fallu cder. On croyait Corbineau pris ou tu.

L'occupation de Reims par l'ennemi rtablissait les communications de
Schwartzenberg avec Blcher; d'ailleurs cette entreprise tournait dj
la position qui venait d'tre assigne au duc de Trvise: Napolon ne
peut ngliger cet ennemi; il prend aussitt le chemin de Reims, et le
soir mme il arrive aux portes de la ville. Les Russes, quoique surpris,
n'en montrent pas moins la rsolution de se dfendre. On se bat toute la
soire et une partie de la nuit. Enfin, le gnral ennemi est grivement
bless; on l'emporte, ses troupes le suivent, et Napolon entre  Reims
 une heure du matin.

Les malheureux habitants avaient tout  craindre d'un tumulte que
l'obscurit de la nuit pouvait porter au comble. Cependant (et il faut
le dire  la louange des Russes et des Franais) les uns ont vacu la
ville, les autres en ont pris possession, sans qu'il y ait eu d'autres
dommages que ceux qui sont invitables dans un combat. Corbineau, qui
avait disparu au moment de l'occupation de Reims par l'ennemi, se
retrouve le 14,  la pointe du jour, parmi les bourgeois de Reims, qui
viennent faire foule devant le logis de Napolon: il tait rest dguis
chez un habitant.

Les troupes du duc de Raguse, aprs s'tre rallies au pont de
Bry-au-Bac, taient venues prendre part  l'attaque de Reims. Leur chef
est appel pour rendre compte de son dsastre; il se prsente:  sa
vue, Napolon s'emporte en reproches, qui n'entrent que trop avant
peut-tre dans le coeur du marchal. Cependant aprs les plaintes
viennent les explications: bientt les sentiments que Napolon a
toujours ports  son aide de camp prennent le dessus, et ce n'est plus
qu'un matre en l'art de la guerre qui relve les fautes d'un de ses
lves de prdilection: Napolon finit par le retenir  dner.

Le mme jour, 14, l'arme reoit un renfort prcieux dans la
circonstance: on le doit au zle et  l'activit du gnral Janssens,
Hollandais, ancien gouverneur du cap de Bonne-Esprance, qui commande en
ce moment sur la frontire des Ardennes. Les missaires qu'on lui a
envoys pour le prvenir de l'arrive de l'arme sur les bords de
l'Aisne lui sont parvenus. Il a tir aussitt tous les dtachements
qu'il a pu des garnisons qu'il commande; et de ces dtachements, runis
 Mzires, il a form en dix jours un corps de six mille hommes, qu'il
amne lui-mme par la route de Rethel.

Tandis que le prince de la Moskowa s'avance vers Chlons, l'arme fait
halte dans les environs de Reims, et y passe les journes du 14, du 15
et du 16. Ces trois jours de repos sont indispensables pour se prparer
 de nouvelles marches. Napolon les met  profit dans son cabinet, et
mdite ce qui lui reste  faire.

Cette halte militaire est une des dernires dans lesquelles il trouve le
temps de signer le travail de ses ministres, et de mettre toutes les
affaires de l'empire au courant. Il passe une grande partie du jour avec
le duc de Bassano. Chaque semaine un auditeur du conseil d'tat lui
apportait le travail de Paris: quelles que fussent les fatigues de la
guerre et la gravit des circonstances, il voyait tout, il pourvoyait 
tout, et jusqu'alors il avait pu suffire aussi bien aux affaires de
l'intrieur qu' celles de l'arme.




CHAPITRE IX.

NAPOLON RAMNE L'ARME SUR LA SEINE.--COMBAT D'ARCIS.

(Du 16 au 21 mars.)


Napolon trouve dans la lecture de ses dpches des renseignements qui
lui permettent de jeter un regard autour de lui.

Au nord, le gnral Maison continue de manoeuvrer entre Tournay, Lille
et Courtray, et contient l'ennemi.

Le gnral Carnot est rest matre de la campagne d'Anvers, et tient les
Anglais  distance. Ceux-ci, aprs avoir chou dans la tentative d'un
bombardement dont notre flotte tait le point de mire, viennent
d'prouver un chec plus sanglant.

Leur gnral, Graham, avait des intelligences dans Berg-Op-Zoom; la nuit
du 8 au 9 mars, ses troupes surprennent l'entre d'une porte; quatre
mille Anglais pntrent dans la place; ils s'en croient matres: mais la
prsence d'esprit du gnral Bizannet retourne le pril contre ceux qui
l'ont apport: il rallie ses troupes, marche aux Anglais, les surprend
dans l'hsitation de la nuit, les chasse de rue en rue, les accule aux
portes qui se sont refermes sur eux; et tout ce qui est entr dans la
place y demeure mort ou prisonnier. Bayard n'aurait pas mieux fait!

Du ct de Lyon l'horizon s'est rembruni. Le duc de Castiglione, au lieu
de remonter la Sane, et de se porter franchement sur Vesoul, s'est
amus  guerroyer avec le gnral Bubna, qu'il a renferm dans Genve;
mais tandis qu'il avait son quartier gnral  Lons-le-Saulnier, les
gnraux Hesse-Hombourg et Bianchi, dtachs de la grande arme
autrichienne, arrivaient  marche force sur Dijon, pour occuper les
routes de la Sane, et prserver les allis de la plus dangereuse
diversion qu'ils eussent  redouter.

Augereau surpris s'est vu forc de faire une contre-marche vers eux. Le
7 mars, il a abandonn le pays de Gex et la Franche-Comt. Ses illusions
 l'gard de Bubna, qu'il croyait son seul ennemi, sont dissipes: mais
il est trop tard. Il a manqu l'occasion de sauver la France. Ses
efforts vont se borner  couvrir Lyon; et, ds ce moment, il cesse de
peser dans la balance des grands vnements de la campagne. Napolon se
dcide  remplacer Augereau par un gnral plus actif et plus
entreprenant. Il jette d'abord les yeux sur son frre Jrme; mais, pour
inspirer confiance aux troupes, il faut un gnral dont la rputation
soit populaire, et Napolon arrte dfinitivement son choix sur le
marchal Suchet.

Au pied des Pyrnes, tout annonce de la part de l'arme et de son chef
un dvouement qui semble dfier mme les revers. Le marchal Soult,
aprs avoir tenu en chec, pendant prs de deux mois, toutes les forces
de Wellington devant Bayonne, a d abandonner la ligne de l'Adour. Il y
a t forc le 27 fvrier par la perte de la bataille d'Orthez. Sa
retraite se fait sur Toulouse dans un ordre admirable; et dj le 2
mars, au combat de Tarbes, il vient de prendre sa revanche en taillant
en pices les troupes portugaises du gnral d'Acosta. Mais cette brave
arme est affaiblie par les renforts qu'elle ne cesse d'envoyer sur
Paris; Bayonne est donc abandonne  ses propres forces, et le chemin de
Bordeaux est ouvert.

A Paris, l'on tremble encore une fois. Les ducs de Tarente et de Reggio
n'ont pu conserver Troyes; ils l'ont vacu le 4 mars. Ils ont ensuite
essay d'arrter l'ennemi au passage de la Seine  Nogent: Mais l'arme
de Schwartzenberg, crivent-ils, s'avance avec assurance, et ils
prvoient qu'ils vont tre forcs  continuer leur retraite.

Les progrs de l'ennemi, par tant de routes diffrentes, commencent 
donner de la consistance aux esprances de la maison de Bourbon. Le duc
d'Angoulme tend ses intelligences jusqu' Bordeaux et dans tout le
midi; M. le comte d'Artois se fait voir dans la Franche-Comt et la
Bourgogne.

On a signal ses agents dans Paris [...] et les amis de la dynastie
impriale en ont pris l'alarme. Le prince Joseph, pour conjurer l'orage,
a risqu de donner  l'impratrice le conseil d'crire secrtement  son
pre; mais cette princesse s'est refuse  faire une pareille dmarche
sans l'aveu de Napolon.

La tentative du prince Joseph suffirait seule pour faire entrevoir 
Napolon  quelles inquitudes on s'abandonne. Dcid  combattre 
outrance, il n'a plus de temps  perdre; il veut porter un coup dcisif,
et ce ne peut tre qu'en risquant le tout pour le tout.

Il faut d'abord sauver Paris; l'ennemi peut y tre le 20. C'est donc sur
Schwartzenberg qu'il faut marcher. Mais on a besoin d'un avantage
signal, et ce n'est pas en attaquant de front qu'on pourra l'obtenir;
l'arme franaise est maintenant trop peu nombreuse: c'est en queue
qu'il faut aller prendre les Autrichiens. Cette manoeuvre offre la
chance de jeter le dsordre dans l'arrire-garde ennemie, de faire des
prises importantes, de dranger les combinaisons de l'attaque
principale, et de placer les souverains allis au coeur de la France
dans une position faite pour les inquiter. Au pis aller, notre retraite
pourra toujours se faire sur les places de la Lorraine.

On suppose Schwartzenberg arriv  Nogent. Pour dboucher sur le dos de
l'ennemi, l'arme franaise va donc se diriger sur pernay,
Fre-Champenoise et Mry. Le corps du prince de la Moskowa, qu'il avait
t question de dtacher en partisan sur la Lorraine, suspendra
l'excution de ce plan pour venir prendre part aux efforts que toutes
nos forces runies vont encore risquer. Ce corps d'arme suivra la
grande route de Chlons  Troyes, et gagnera l'Aube; le rendez-vous est
sur les bords de cette rivire.

Mais, pendant le mouvement, Paris va se trouver dcouvert. Dj Blcher
pousse des partis sur Compigne. L'impratrice et le roi de Rome
resteront-ils exposs  tre renferms dans la capitale, sous
l'influence des ennemis du dedans et du dehors? Napolon veut avant tout
assurer la libert de sa femme et de son fils. Il enjoint au prince
Joseph de les faire partir de Paris,  la moindre apparence de danger,
et de les envoyer avec les ministres sur la Loire.

En mme temps Napolon crit  son plnipotentiaire  Chtillon, et,
dans ce dernier moment de la crise, il n'hsite plus sur les
concessions, quelles qu'elles puissent tre, pourvu que l'vacuation
immdiate du territoire soit la premire consquence du trait. Les
dpches sont expdies par triplicata. Deux courriers partent ainsi que
M. Frochot, auditeur au conseil d'tat, qui, n  Chtillon, connat les
localits et doit plus facilement qu'un autre franchir les obstacles qui
peuvent retarder sa marche[36].

[Note 36: Voir la dpche de Reims, du 17 mars, au supplment de la
seconde partie, n 35.]

Toutes ces dispositions faites, l'arme se met en route le 17 au matin.
On ne laisse  Reims que le corps d'arme du duc de Raguse. Il doit
s'entendre avec le duc de Trvise pour disputer pied  pied le chemin de
la capitale aux masses de Prussiens, de Russes et de Sudois qui vont
les dborder.

Napolon arrive de bonne heure  pernay. Il descend chez M. Moitte,
maire de la ville. C'est l qu'il apprend les vnements de Bordeaux.
Les Anglais y sont entrs; ils y ont t appels par le maire lui-mme,
par le comte de Lynch. D'abord les propositions de ce maire ont tonn
l'ennemi, qui a hsit  s'y confier. Les gazettes[37] retentissaient
encore de ses protestations de dvouement  Napolon, et Wellington lui
faisait l'honneur de craindre un pige dans sa double conduite; mais le
duc d'Angoulme avait t entirement rassur  cet gard par les
missions de M. de la Roche-Jacquelin, qui, depuis quelques jours, allait
de Bordeaux chez le prince, et de chez le prince  Bordeaux.

[Note 37: En novembre, le comte de Lynch, accouru au pied du trne pour
y donner de nouveaux gages de sa fidlit, s'criait: Napolon a tout
fait pour les Franais; les Franais feront tout pour lui. (Voyez le
Moniteur du 28 novembre 1813.) Et le 29 fvrier, en remettant les
drapeaux de la garde nationale de Bordeaux, il n'avait parl  ses
administrs que de leurs devoirs envers leur auguste souverain, dont
tous les soins avaient pour but de conqurir une honorable paix. Il
avait trait de _tmraires les allis, qui cherchaient  envahir notre
territoire_; et si le danger s'approchait de Bordeaux, il promettait de
donner l'exemple du dvouement. (Voyez le Moniteur du 6 mars 1814.) Il
est remarquable que c'est  ce mme comte de Lynch qu'on a cru devoir
donner le premier cordon de la Lgion-d'Honneur qui ait t distribu
aprs la restauration.]

Wellington, cdant aux instances du duc d'Angoulme, avait donc consenti
 dtacher la division du gnral Bresford pour donner aux partisans de
la maison de Bourbon l'appui qu'ils rclamaient; et ceux-ci, ds qu'ils
s'taient vus protgs par les baonnettes anglaises, avaient proclam
Louis XVIII. Cette rsolution avait eu lieu le 12 mars. Le duc
d'Angoulme tait attendu a Bordeaux pour y faire son entre.

Cette dfection n'tonne pas Napolon; il semble s'attendre  de plus
douloureuses preuves!

Les bons habitants d'pernay avaient dfonc leurs cachettes pour faire
accueil  l'arme: pendant quelques heures, le vin de Champagne fait
oublier aux soldats leurs fatigues, et aux gnraux leurs inquitudes!

Le 18, l'arme continue sa marche vers l'Aube. On suit la lisire qui
spare la Champagne de la Brie, et l'on s'arrte  Fre-Champenoise pour
y passer la nuit.

Dans la soire, Rumigny arrive de Chtillon. Il annonce  Napolon que
les temporisations diplomatiques touchent  leur terme. Les
plnipotentiaires des allis, n'ayant plus d'inquitude pour Blcher,
ont renferm aussitt le duc de Vicence dans un dlai de trois jours
pour souscrire aux conditions proposes: press de cette faon, le
plnipotentiaire de France a remis le 15 un contre-projet; mais dans une
pareille dmarche, et surtout lorsqu'il ne s'agit que de cessions et
d'humiliations, le duc de Vicence n'est pas homme  avoir dpass ses
pouvoirs; il est donc probable que son contre-projet, quelque modr
qu'il puisse tre, va devenir le signal de la rupture. Tandis que nos
derniers courriers font mille dtours au gr des caprices des
commandants de troupes allies, le dlai fatal doit avoir expir: ainsi
le sort en est jet.

La sensation qu'en d'autres temps cette nouvelle aurait pu faire va se
perdre dans la gravit des vnements qui surviennent presque aussitt.

Les renseignements que Napolon reoit sur l'ennemi sont de nature  le
faire persister dans sa marche sur Mry.

Schwartzenberg avait ces jours derniers son quartier gnral  Pont; il
y a pass la nuit du 13 au 14. Il parat tre en pleine marche sur
Paris; son avant-garde, commande par Witgenstein, tait le 16 
Provins. Le duc de Tarente et le duc de Reggio ne cessent d'crire
qu'ils sont pousss sur Paris par toute l'arme autrichienne. Tout
confirme donc Napolon dans l'espoir qu'il va tomber sur l'arrire-garde
et sur les bagages de l'ennemi.

Le 19 au matin, on se hte de partir de La Fre-Champenoise pour aller
passer l'Aube  Plancy, et dans la soire notre avant-garde, dbouchant
 travers les cendres de Mry, se retrouve au hameau de Chtres, sur la
grande route de Troyes  Paris. On intercepte des bagages, on culbute
des pontons, on fait quelques prisonniers, on recueille de nouveaux
renseignements, et la vritable situation des choses s'claircit.

Napolon a t tromp par les alarmes de la capitale. Depuis cinq jours,
les ennemis ne marchent plus sur Paris. Ils sont revenus  Troyes; leur
avant-garde s'est en effet avance jusqu' Provins, mais le gros de
l'arme autrichienne est rest presque stationnaire pendant tout le
temps qu'a dur l'incertitude des allis sur les vnements de Laon et
de Reims. L'chec prouv par Saint-Priest et le sjour de Napolon 
Reims ont encore ajout  l'indcision des gnraux ennemis. Ils avaient
d'abord fait dire  leur avant-garde de s'arrter; ils lui avaient
ensuite ordonn de se replier sur Nogent et Villenoxe. La nouvelle que
Napolon revenait sur la Seine, et qu'il tait  pernay, avait converti
soudain ce premier mouvement en une retraite gnrale. Platoff, qui
tait  Sezanne avec tous ses Cosaques, tait revenu le 17 sur Arcis;
les ponts de Nogent avaient t levs prcipitamment; le grand quartier
gnral des allis s'tait repli sur Troyes; les gros bagages avaient
recul plus loin. Il tait mme question chez l'ennemi de se retirer
jusqu' Bar[38]. Les troupes que nous venons de surprendre  Chtres
sont l'arrire-garde de l'arrire-garde; elles appartiennent au corps de
Giulay, et ramnent les derniers bateaux du pont qui avait t jet 
Nogent.

[Note 38: C'est dans cette terreur panique que l'empereur Alexandre fit
dire,  quatre heures du matin, au gnral Schwartzenberg qu'il fallait
envoyer un courrier  Chtillon pour qu'on signt le trait de paix que
demanderait le duc de Vicence. (Voyez Wilson sur la Russie, dition de
Paris, de 1817, page 90.) On assure que l'anxit que l'empereur
Alexandre prouva  cette poque fut si grande, qu'il disait lui-mme
que la moiti de sa tte en grisonnerait. (Voyez l'ouvrage de M. de
Beauchamp, page 112, tome II.)]

Ainsi, plus de doutes; la grande arme autrichienne a rtrograd; Paris
en est dlivr, et le retour de Napolon a suffi pour ce rsultats.
Mais ici le succs tourne contre nous; il drange nos plans, fait venir
l'arme, au pas de course, de Reims jusqu' Mry, pour frapper sur le
vide, et nous rejette dans le cercle des incertitudes, en imposant 
Napolon la ncessit d'entreprendre un nouveau systme d'oprations. Le
seul avantage qu'on ait obtenu, c'est la jonction avec les corps des
ducs de Tarente et de Reggio. Ces marchaux arrivent de Villenoxe 
Plancy, croyant suivre les traces de Witgenstein; malgr cette runion,
nos forces sont encore tellement disproportionnes, qu'il est impossible
de se commettre aux hasards d'une bataille range. Les considrations
qui  Reims ont dcid  manoeuvrer sur les derrires de Schwartzenberg
se reprsentent avec les mmes probabilits. Napolon reprend donc son
premier plan. Nous avons tourn trop court en rabattant de
Fre-Champenoise sur Plancy; maintenant, pour nous replacer dans la
direction qui conduit sur les derrires de l'ennemi, nous allons
remonter l'Aube jusqu' Bar s'il le faut.

Le 20 mars, toute l'arme tait donc en marche pour remonter l'Aube: on
arrive de bonne heure  la hauteur d'Arcis. On ne devait pas s'y
arrter; mais on aperoit sur la route de Troyes quelques troupes
ennemies: des dtachements vont les reconnatre; ils trouvent de la
rsistance, l'avant-garde s'engage, le canon gronde. Napolon accourt,
il appelle successivement toutes ses troupes; les forces de l'ennemi
s'accroissent aussi, mais dans une proportion bien plus forte; et
bientt Napolon, qui a eu l'espoir de tomber sur un corps isol,
reconnat que c'est l'arme de Schwartzenberg tout entire qu'il a
devant lui.

De nouvelles rsolutions chez les allis avaient amen de nouveaux
hasards.

Au moment o le prince Schwartzenberg se disposait  vacuer Troyes pour
continuer sa retraite, l'empereur Alexandre s'tait oppos  ce
mouvement. Un conseil de guerre avait t convoqu dans la nuit, et l'on
avait avis aux moyens de ne pas toujours reculer devant nos petites
armes. A cet effet, on tait convenu de se procurer une masse de forces
telle que le nombre pt dsormais l'emporter sur le courage, triompher
des manoeuvres et matriser toutes les chances. Le nouveau plan consiste
 runir en une seule arme les forces immenses de Blcher et de
Schwartzenberg. Toute opration d'attaque ou de retraite doit tre
ajourne jusqu'aprs cette grande concentration. Dj l'ordre avait t
donn  Blcher de se rapprocher des bords de la Marne; en consquence,
il n'y a plus qu' se mettre en marche pour aller au-devant de lui. Le
rendez-vous gnral est donn dans les plaines de Chlons:
Schwartzenberg s'y rendait par la route d'Arcis.

Combien Napolon, fatigu de conseils timides et de rcits
dcourageants, tait loin de souponner qu'il pt encore intimider ses
ennemis au point de leur inspirer des marches d'une si haute prudence!
En cherchant  manoeuvrer sur leurs flancs, il est tomb dans la
nouvelle direction qu'ils viennent de prendre, et retrouve leur
avant-garde. Cette rencontre est extrmement critique pour l'arme
franaise. Napolon y court personnellement de grands risques. Envelopp
dans le tourbillon des charges de cavalerie, il ne se dgage qu'en
mettant l'pe  la main. A diverses reprises il combat  la tte de son
escorte; et loin d'viter les dangers, il semble au contraire les
braver. Un obus tombe  ses pieds; il attend le coup, et bientt
disparat dans un nuage de poussire et de fume: on le croit perdu; il
se relve, se jette sur un autre cheval, et va de nouveau se placer sous
le feu des batteries!... La mort ne veut pas de lui.

Tandis que l'ennemi se dveloppe et forme un demi-cercle qui nous
renferme dans Arcis, l'arme franaise se rallie sous les murs crnels
des maisons des faubourgs. La nuit vient la protger dans cette
position, mais on ne peut esprer de s'y maintenir long-temps;  chaque
instant l'ennemi nous resserre davantage. Les boulets se croisent dans
toutes les directions sur la petite ville d'Arcis; le chteau de M. de
la Briffe, o se trouve le quartier imprial, en est cribl. Les
faubourgs sont en feu, et nous n'avons qu'un seul pont derrire nous
pour sortir de ce mauvais pas. Napolon met la nuit  profit; le 21 au
matin, un second pont est jet sur l'Aube, et le mouvement d'vacuation
commence.

Cependant l'affaire s'est engage de nouveau sur toute la ligne, et dure
une partie de la journe. On ne combat plus pour la victoire, mais on
fait tte  l'ennemi; on le retient, on l'arrte, quand il pouvait nous
craser, et l'on repasse l'Aube avec ordre. Les ducs de Tarente et de
Reggio restent les derniers sur la rive gauche[39].

[Note 39: Avant de quitter Arcis, Napolon envoie deux mille francs de
sa cassette aux soeurs de la charit, pour que, dans ce dsastre, elles
aient de quoi pourvoir aux premiers besoins des blesss et des
malheureux. C'est le comte de Turenne qui est charg de ce message.

Si Napolon tait mort sur le trne, combien de traits semblables,
rvls par la reconnaissance, auraient dj fatigu l'loquence des
pangyristes! (_Note de l'diteur._)]

Cette affaire achve de convaincre l'arme qu'elle est trop faible pour
lutter corps  corps contre les masses de l'ennemi. N'ayant pu leur
barrer le passage de l'Aube, pouvons-nous penser  leur disputer le
chemin de la capitale? Napolon ne veut point reculer devant
Schwartzenberg jusqu'aux barrires de Charenton. Il abandonne la route
de Paris, et opre sa retraite par les chemins de traverse qui
conduisent du ct de Vitry-le-Franais et de la Lorraine.




CHAPITRE X.

MARCHES ET CONTRE-MARCHES ENTRE VITRY, SAINT-DIZIER ET DOULEVENT.

(Du 21 au 28 mars.)


Nous voici dsormais spars de la capitale: les avenues en sont
ouvertes  l'ennemi; mais aura-t-il la confiance d'y marcher?

Le parti que prend Napolon menace les communications principales des
allis, et va peut-tre allumer un fatal incendie sur leurs derrires.
S'ils donnent  cette manoeuvre hardie l'attention qu'elle mrite, Paris
n'aura rien  craindre. Dj ils semblent suivre nos traces avec
inquitude; les ducs de Reggio et de Tarente, qui sont 
l'arrire-garde, font dire que toute l'arme ennemie est  notre
poursuite. Napolon, en s'loignant, emporte donc l'espoir d'attirer les
allis dans un nouveau systme d'oprations. Mais en mme temps Napolon
ne perd pas de vue la rive gauche de la Seine, que les allis viennent
d'abandonner; il veut manoeuvrer de manire  rester toujours matre de
revenir sur Paris par cette route.

On passe la nuit du 21 au 22 au village de Sommepuis.

Le 22 on traverse la Marne au gu de Frignicourt. Un dtachement va
sommer Vitry-le-Franais d'ouvrir ses portes, et la journe finit par de
vaines dmonstrations contre cette place. Napolon s'arrte au chteau
de Plessis--le-Comte, commune de Longchamps, entre Vitry et
Saint-Dizier. Il y dicte le bulletin d'Arcis et quelques dpches pour
Paris; mais les courriers n'ont plus de route: on a recours  des
missaires qui promettent de gagner Paris  travers champs[40].

[Note 40: Le bulletin d'Arcis a t perdu.]

Le 23, l'arme continue son mouvement. On couche  Saint-Dizier; c'est
dans cette ville que le duc de Vicence rejoint le quartier imprial. Il
a quitt Chtillon le 20 mars; les derniers ordres de l'empereur, dont
M. Frochot tait porteur, ne lui sont parvenus qu'aprs la rupture. Le
duc de Vicence tait mme dj  trois lieues de Chtillon; il arrive
accompagn du secrtaire de lgation Rayneval; et pour arriver jusqu'
nous, ils ont d subir les nombreux dtours que l'ennemi leur a
prescrits.

Ce retour du duc de Vicence sert de prtexte aux propos d'un sourd
mcontentement qui rgne dans la plupart des tats majors gnraux. Il y
a autour de Napolon lui-mme trop de personnes qui s'loignent de Paris
avec regret. On s'inquite tout haut; on commence  se plaindre. Dans la
salle qui touche  celle o Napolon s'est enferm, on entend des chefs
de l'arme tenir des propos dcourageants[41]. Les jeunes officiers font
groupe autour d'eux. On veut secouer l'habitude de la confiance. On
cherche  entrevoir la possibilit d'une rvolution; tout le monde
parle, et d'abord on se demande: O va-t-on? Que devenons-nous? S'il
tombe, tomberons-nous avec lui? Jamais Napolon n'a eu plus besoin de
sa forte volont pour lutter contre l'opposition qui l'entoure; mais,
pour la premire fois, il ignore ce qui se passe chez lui... ou feint de
l'ignorer.

[Note 41: Il y a des exemples qui sont pires que des crimes...
Montesquieu, _Grandeur des Romains_, chap. 8.]

Aprs l'aveu qui vient de nous chapper, htons-nous de rendre justice 
l'arme. Officiers et soldats, tous ont conserv l'nergie et le
dvouement qui peuvent seuls faire russir la campagne aventureuse 
laquelle on est prs de s'abandonner.

Napolon, avant de prendre un parti dfinitif, a besoin de recueillir
des renseignements plus certains sur celui auquel la grande arme des
allis s'est elle-mme dcide. Pour mettre le temps  profit, et
continuer l'excution de ses projets, il fait attaquer toutes les routes
de l'ennemi; il envoie du ct de la Lorraine le duc de Reggio, qui
s'tablit  Bar-sur-Ornain, et du ct de Langres le gnral Pir, qui
va courir jusqu' Chaumont. Ces routes sont les lignes d'opration des
allis; elles sont couvertes de leurs parcs, de leurs bagages, de leurs
voyageurs; on y trouvera des nouvelles, et il est possible d'y faire
d'importantes captures! En attendant, l'arme prend position sur la
route qui communique de Saint-Dizier  Bar-sur-Aube. Le 24 au soir, le
quartier imprial s'tablit  Doulevent; nos ailes s'tendent, l'une
vers Bar, l'autre vers Saint-Dizier, prtes  dboucher galement sur
les routes de la Lorraine, sur celles de la Bourgogne, ou sur la route
de Paris par la rive gauche, suivant les avis qu'on recevra.

Dans la rception que l'empereur a faite au duc de Vicence 
Saint-Dizier, il lui a tmoign tre toujours dans les dispositions
pacifiques qui ont dict ses dpches de Reims. Persistant dans ces
dispositions de la manire la plus franche et la plus positive, il
autorise le duc de Vicence  crire  M. de Metternich pour reprendre
les ngociations. C'est de Doulevent que les lettres du duc de Vicence
sont expdies, et c'est le colonel d'tat major Gallebois qui en est
porteur[42].

[Note 42: Voir les lettres de Doulevent, au supplment de la seconde
partie, nos 42 et 43.]

Napolon reste toute la journe du 25  Doulevent. Pendant ce repos la
cavalerie du gnral Pir entre  Chaumont, intercepte la route de
Langres, enlve des estafettes et des courriers, soulve les paysans, et
rpand l'alarme depuis Troyes jusqu' Vesoul. Mais le 26 au matin,
Napolon est tout--coup rappel sur Saint-Dizier; l'ennemi y attaque
vivement notre arrire-garde; il l'a force d'vacuer cette ville, et
s'avance avec une confiance dont Napolon croit pouvoir profiter.
L'arme arrive donc inopinment au secours de l'arrire-garde, et
rtablit le combat. La cavalerie des gnraux Milhaud et Sbastiani bat
l'ennemi au gu de Valcourt sur la Marne. Les allis en dsordre
abandonnent Saint-Dizier, et s'enfuient par les deux routes opposes de
Vitry et de Bar-sur-Ornain.

Napolon rentre encore une fois  Saint-Dizier; il y passe la nuit.

Il croyait tre poursuivi par l'arme du prince Schwartzenberg, et il
apprend par les dclarations des blesss que c'est  un corps dtach de
l'arme de Blcher qu'il vient d'avoir affaire: les rapports de
l'arrire-garde n'avaient cess de rpter que toutes les forces de
l'ennemi couraient aprs nous, et il acquiert la certitude que le corps
d'arme de Wintzingerode est le seul qui ait t envoy  notre
poursuite. Que devient donc Schwartzenberg? Comment les troupes de
Blcher, qui nagure menaaient Meaux, se trouvent-elles maintenant aux
portes de la Lorraine? On se perd en conjectures.

Napolon prend le parti de pousser une forte reconnaissance sur Vitry,
et le 27 au soir il recueille sous les murs de cette place des dtails
qui lui donnent enfin l'explication des mouvements de l'ennemi. Les
dpositions des prisonniers, le rapport de quelques uns de nos soldats
chapps des mains de l'ennemi, les bulletins des allis, leurs
proclamations imprimes, que les paysans des environs de Vitry nous
apportent, confirment la vrit sur les vnements qui viennent de se
passer.

Tandis que Schwartzenberg forait le passage de l'Aube  Arcis, Blcher
arrivait par la route de Reims sur les bords de la Marne. Il avait
rejet du ct de Chteau-Thierry les corps du duc de Raguse et du duc
de Trvise. Le 23, la jonction des armes de Blcher et de
Schwartzenberg s'tait opre. Jamais, depuis Attila, l'immense plaine
qui s'tend entre Chlons et Arcis n'avait contenu plus de soldats!

Il restait aux allis  dcider s'ils marcheraient contre Napolon, ou
s'ils s'avanceraient sur Paris; ils avaient long-temps hsit[44]. Les
chefs les plus prudents, craignant une _Vende impriale_, avaient parl
de se retirer sur le Rhin; et la runion de toutes leurs forces ne leur
paraissait pas moins ncessaire pour effectuer une telle retraite que
pour marcher en avant: mais sur ces entrefaites, des missaires secrets
taient arrivs de Paris[43]; ils avaient apport la nouvelle qu'un
puissant parti attendait les allis; ds lors toute irrsolution avait
cess. Certain d'avoir la trahison pour auxiliaire, l'ennemi avait
choisi, pour la premire fois, le parti le plus hardi, et le 23 mars au
soir une proclamation qui annonait  la France la rupture des
ngociations de Chtillon, et la runion des deux grandes armes
europennes, avait publi la rsolution des allis de s'avancer en masse
sur Paris.

[Note 43: Les allis n'ignoraient pas que des instructions secrtes et
prcises taient parvenues aux garnisons des places du Rhin et de la
Moselle,  l'effet de se mettre en campagne  un signal convenu, et de
se runir  l'arme qu'on promettait de faire manoeuvrer sur la
Lorraine... Mais ce qui mritait la plus srieuse attention, c'taient
les dispositions au soulvement que manifestaient un grand nombre de
paysans de la Lorraine, de la Champagne, de l'Alsace, de la
Franche-Comt, et de la Bourgogne. Dans les Vosges et les dpartements
voisins, plusieurs insurrections partielles avaient entrav les
oprations des armes allies, ainsi que la marche de leurs convois. Au
sein de l'Alsace,  Mulhausen, on avait dcouvert un complot tendant 
gorger la faible garnison, et  se porter aussitt sur Huningue pour
attaquer les assigeants, enclouer leurs canons, brler le pont de Ble
et piller cette ville. Les ramifications de cette trame s'tendaient 
plus de quarante paroisses. Ces dispositions hostiles taient de nature
 inspirer de l'inquitude aux souverains allis. Ils ne se
dissimulrent pas qu'ils ne pouvaient sans danger laisser manoeuvrer sur
leurs communications une arme aussi mobile et un chef aussi
entreprenant. Au moindre revers, la population entire des provinces
envahies pouvait se lever, couper les ponts et les routes, attaquer les
convois, brler les magasins, harceler et affamer ses ennemis; en un
mot, transformer la guerre en une insurrection nationale, et rpondre
ainsi aux provocations et aux efforts de Napolon. Paris, cette ville
immense, n'tait-elle pas en tat de guerre, et dispose pour une
dfense srieuse? Presque tous les rapports, les journaux, les
bulletins, les proclamations taient unanimes. (Voyez Beauchamp,
campagne de 1814, tome II, page 136 et suivantes.)]

[Note 44: Depuis la rupture des confrences de Chtillon, le czar avait
reu du sein de Paris mme la premire communication un peu authentique
de la situation relle de cette capitale, etc. (Beauchamp, tome II, page
139.)

Si les rvlations historiques de M. Beauchamp ne suffisent pas, nous
pouvons y ajouter les aveux prcieux chapps  M. l'abb de Pradt: Les
allis, se sentant sur un terrain tout neuf, au milieu d'lments
absolument inconnus, dsiraient s'appuyer des connaissances des
personnes qu'ils supposaient tre les mieux informes de l'tat
intrieur de la France. MM. de Talleyrand et de Dalberg avaient fix
leur attention d'une manire plus particulire... Quelque peu de titres
que je puisse avoir  partager cet honneur, il m'avait t accord. _On
avait pouss l'attention jusqu' pourvoir  notre avenir_, s'il et t
compromis par les vnements... Nos runions avec les personnes
ci-dessus cites continuaient toujours, et souvent plusieurs fois par
jour. Le congrs de Chtillon tait notre flau. Nous n'avons pas laiss
passer un jour sans miner, sans branler la domination de l'empereur, et
sans chercher ce qu'il fallait lui susciter au jour de sa chute. Les
armes franaises se trouvaient interposes entre Paris et les allis,
les communications avec eux taient de la plus extrme difficult. Le
premier qui ait triomph des obstacles fut M. de Vitrolles, et c'est par
lui que les ministres des grandes puissances commencrent  acqurir des
connaissances positives sur l'tat des affaires intrieures, qu'ils
ignoraient tout--fait. (Extrait du rcit historique publi par M. de
Pradt sur la restauration de la royaut, pages 30, 31, 32 et 47.)

Pour achever d'claircir cette poque dcisive de la campagne, nous
finirons par la dclaration que M. Wilson, tmoin oculaire, a publie,
page 91 de son crit sur cette campagne. Les allis se trouvaient dans
un cercle vicieux, d'o il leur tait impossible de se tirer, _si la
dfection ne ft venue  leur secours._ Ils taient hors d'tat
d'assurer leur retraite, et cependant obligs de s'y dterminer. Cette
dfection favorable  leur cause, et qui,  ce que l'on croit, tait
prpare de longue main, fut consomme au moment mme o les succs de
Bonaparte semblaient hors du pouvoir de la fortune; et le mouvement sur
Saint-Dizier, qui devait lui assurer l'empire, lui fit perdre la
couronne.]

Les ducs de Trvise et de Raguse devaient prsenter quelques obstacles 
la marche de l'ennemi; ils pouvaient du moins rallier  eux les renforts
et les convois qui sortaient chaque jour de la capitale pour aller
rejoindre Napolon; multiplier, par une retraite digne de leur talent,
les fatigues de leurs adversaires, et se retirer enfin, sans avoir t
entams, jusqu'aux barricades des faubourgs de Paris: mais tous les
malheurs devaient nous accabler  la fois. Les deux marchaux, persuads
que Napolon faisait sa retraite sur eux, avaient cru devoir se porter
au-devant de lui. Ils n'avaient reu aucun des officiers que l'tat
major leur avait envoys. A Chteau-Thierry, s'tant hasards  marcher
sur Fre-Champenoise, ils taient venus donner tte baisse sur la masse
ds allis; aussi avaient-ils t crass. Ces vnements avaient eu
lieu le 25 mars, et les allis les proclamaient sous le titre de
_victoire de Fre-Champenoise_.

Le mme jour 25, le convoi du gnral Pacthod, qui amenait de Paris de
l'artillerie et des munitions, avait t enlev du ct de Sompuis;
cette file de canons augmentait encore la liste des pices que l'ennemi
se vantait d'avoir prises au combat de Fre-Champenoise.

En rsum, le succs des allis tait complet; la fortune avait pris
plaisir  multiplier pour eux les fruits de la rencontre d'Arcis. Ils
s'avanaient sur Paris, n'ayant plus devant eux que des fuyards.

A peine le voile qui couvrait notre situation est-il tomb, que Napolon
remonte  cheval, s'loigne de Vitry, et fait rentrer tout son monde
dans Saint-Dizier. Il s'enferme dans son cabinet, et passe la nuit du 27
au 28 sur ses cartes.

Si les allis profitent de leurs avantages en marchant sur Paris, il
nous reste  profiter des ntres: nous sommes matres de nos
mouvements; rien ne nous empche plus de rallier les garnisons, de
fermer les routes, et de faire payer cher l'audace avec laquelle cette
foule d'trangers s'aventure au coeur de nos provinces! Que la capitale
suive ses destines, mais que l'ennemi y trouve son tombeau. Depuis
l'ouverture de la campagne, on n'a cess de prvoir cette extrmit;
Napolon a fait tous ses efforts pour se familiariser avec les
rsolutions qu'elle comporte; ses plans sont faits en consquence, il
n'y a plus qu' persister... Cependant, au moment d'agir, tout change;
la considration des dangers de Paris l'emporte! On fatiguait
continuellement Napolon de ce tableau. Devenu malheureux, il craint de
paratre dur et absolu; il cde, et tout ce qui lui reste de ressources
est sacrifi au salut de la capitale!




CHAPITRE XI.

RETOUR SUR PARIS.

(Du 28 au 31 mars.)


Paris peut rsister quelques jours; les Parisiens ont promis de se
dfendre: mais Napolon arrivera-t-il assez tt  leur secours?

L'ennemi, marchant  travers des plaines ravages, achve de les
puiser; et nous ne pouvons suivre ses traces sans risquer d'aller nous
perdre dans les dserts. Il faut donc prendre une route moins fatigue.
On a vu plus haut le soin que Napolon a mis  se mnager celle de la
rive gauche de la Seine: notre arrire-garde est encore chelonne entre
Saint-Dizier et Doulevent; qu'elle retourne vers Bar-sur-Aube. En
suivant ce mouvement, l'arme dbouchera sur la route de Troyes; nous
aurons devant nous les avenues qui conduisent  Paris, et, la Seine nous
sparant dsormais de l'ennemi, nos marches n'en seront que plus
assures. C'est  ce parti que Napolon s'arrte. Quelque avance que
l'ennemi ait sur nous, il espre arriver  temps pour rallier ses forces
sous le canon de Montmartre, et discuter en personne les dernires
conditions de la paix.

Les ordres sont donns: l'arme se met en marche pour gagner la route de
Troyes par Doulevent.

Au moment o le quartier imprial allait quitter Saint-Dizier, on amne
sur des charrettes huit ou dix personnages dont les voitures ont t
enleves entre Nancy et Langres; ce sont les paysans des environs de
Saint-Thibaut qui les ont prises. Parmi ces voyageurs, on distingue M.
de Weissemberg, ambassadeur d'Autriche en Angleterre, qui revient de
Londres; le gnral sudois de Brandt; le conseiller de guerre
Peguilhem; et MM. de Tolsto et Marcoff, officiers russes. Si l'on en
croit les bruits que depuis l'on a fait courir, M. de Vitrolles, qui
avait t envoy vers M. le comte d'Artois par M. Talleyrand, faisait
partie de cette capture; mais il tait parvenu  s'chapper en se
glissant parmi les domestiques. Les paysans avaient cru prendre M. le
comte d'Artois lui-mme, pour qui des relais avaient t commands sur
cette route.

Ce qui, dans leur malheur, avait pu arriver de mieux  ces messieurs,
c'tait d'avoir t conduits devant Napolon. Il ne veut tirer de leur
accident d'autre avantage que celui d'essayer une dmarche directe
auprs de son beau-pre. M. de Weissemberg est appel; il le fait
djeuner avec lui, et bientt aprs il ordonne qu'on le remette en
libert ainsi que ses compagnons de voyage. Il leur fait rendre leurs
portefeuilles et leurs dpches; le duc de Vicence leur procure des
chevaux, et M. de Weissemberg part charg d'une commission
confidentielle pour l'empereur d'Autriche. Mais, par une fatalit qu'on
retrouve  chaque page de cet crit, ce souverain avait t spar de
ses allis; l'alarme rpandue sur les grandes routes par les coureurs du
gnral Pir avait gagn les quipages de l'empereur d'Autriche, et dans
ce moment mme, o il tait si dsirable que M. de Weissemberg pt le
rejoindre, il tait entran jusqu' Dijon[45].

[Note 45: L'empereur d'Autriche avait t forc de s'enfuir, avec un
gentilhomme et un domestique, dans un droska allemand, et d'aller se
mettre en sret  Dijon, o il tait rest trente heures rellement
prisonnier. (Voyez l'crit de sir Robert Wilson, page 90.)]

Il faut donc oublier cette tentative qui n'a pas eu de suite.

Peu d'heures aprs le dpart de ces messieurs, on quitte Saint-Dizier.
La campagne de Napolon avait commenc dans cette ville; elle vient d'y
finir. Dsormais il ne va plus tre question que du retour sur Paris.

Le 28, dans l'aprs-midi, on se retrouve  Doulevent. Un missaire de M.
de La Valette y attendait Napolon. Depuis dix jours on n'avait pas reu
de nouvelles de Paris: avec quel empressement on attend le dchiffrement
du petit papier dont cet homme est porteur! Voici ce qu'on y trouve:
Les partisans de l'tranger, encourags par ce qui se passe  Bordeaux,
lvent la tte; des menes secrtes les secondent. La prsence de
Napolon est ncessaire, s'il veut empcher que sa capitale ne soit
livre  l'ennemi. Il n'y a pas un moment  perdre.

L'arme s'tait dj remise en marche.

Le 29 de grand matin, Napolon part de Doulevent; on gagne par la
traverse le pont de Doulencourt, et l une troupe de courriers,
d'estafettes se prsente: retenus long-temps  Nogent et  Montereau,
ils ont pu enfin nous rejoindre par Sens et Troyes. Les troupes ennemies
qui taient de ce ct ont suivi le mouvement de Schwartzenberg sur la
Marne, et, comme Napolon l'avait prvu, la route de Troyes est
maintenant dgage.

Napolon ordonne aussitt au gnral Dejean, son aide de camp, de partir
 franc trier pour aller annoncer son retour aux Parisiens.

Le gnral Dejean tait en outre porteur du bulletin des vnements de
Doulevent et de Saint-Dizier; mais il n'a pu arriver  temps. Le
Moniteur n'tait plus  l'empereur. Les bulletins n'ont pu y tre
insrs; on les retrouve dans la brochure de la rgence  Blois.

Aprs cette halte de Doulencourt, on fait un effort de marche, et l'on
arrive  Troyes dans la nuit. La garde impriale et les quipages ont
fait quinze lieues.

A peine est-on arriv  Troyes, que le prince de Neuchtel dpche son
aide de camp, le gnral Girardin, vers Paris, afin d'y multiplier les
avis du retour.

Napolon n'a pris que quelques heures de repos, et le 30 au matin il est
en route. Il croit devoir marcher militairement jusqu'
Villeneuve-sur-Vannes; n'ayant plus de doutes alors sur la sret de la
route, il se jette dans un carriole de poste. Il apprend successivement,
en changeant de chevaux, que l'impratrice et son fils ont quitt
Paris[46], que l'ennemi est aux portes et qu'on se bat! Jamais il n'a
mesur plus impatiemment les distances; il presse lui-mme les
postillons; les roues brlent le pav!

[Note 46: Au moment de monter en voiture, le jeune Napolon, qui tait
accoutum de faire de frquents voyages  Saint-Cloud,  Compigne, 
Fontainebleau, etc., etc., ne voulait pas quitter sa chambre, poussait
des cris, se roulait par terre, disait qu'il voulait rester  Paris,
qu'il ne voulait pas aller  Rambouillet: sa gouvernante avait beau lui
promettre de nouveaux joujoux; ds qu'elle le voulait prendre par la
main pour l'entraner, il recommenait  se rouler par terre en criant
qu'il ne voulait pas quitter Paris: il fallut employer la force pour le
porter dans une voiture. (Souvenirs de madame la veuve du gnral
Durand, tom. I, pag. 205.)]

Vers dix heures du soir, il n'est plus qu' cinq lieues de Paris; il
relayait  Fromenteau, prs les fontaines de Juvisy, lorsqu'il apprend
qu'il arrive quelques heures trop tard. Paris vient de se rendre, et
l'ennemi doit y entrer au jour.

Quelques troupes qui vacuent la capitale sont dj arrives dans ce
village. Les gnraux se pressent autour des voitures, parmi eux se
trouve l'aide-major gnral Belliard, et bientt les plus affligeants
dtails mettent Napolon au courant des vnements qui ont acclr
cette catastrophe.

Les ducs de Trvise et de Raguse, aprs le malheureux combat de
Fre-Champenoise, n'avaient plus pens qu' se retirer en toute hte sur
Paris; mais  peine taient-ils parvenus  la Fert-Gaucher, que les
corps prussiens, arrivant par les routes de Reims et de Soissons,
taient tombs sur eux. Dans cette situation, toute autre troupe aurait
succomb: les restes de l'arme franaise avaient forc le passage. Le
28 mars au matin, l'ennemi, suivant leurs pas, tait arriv  Meaux; 
cette nouvelle, la rgence avait cru devoir s'loigner de Paris. Enfin,
le 29 au soir les allis avaient vu les dmes de la capitale.

Depuis huit jours Paris tait sans nouvelles. L'loignement de Napolon,
qu'on croyait du ct de Saint-Dizier, avait fait perdre tout espoir
d'tre secouru. Le dpart de l'impratrice et de son fils avait mis le
comble au dcouragement; et par suite de ce brusque dpart, qui avait
entran les ministres et les principaux chefs du gouvernement, tout
tait rest dans le dsaccord et la confusion. A la vue de l'ennemi, le
riche avait pens  capituler, et le pauvre  combattre; les ouvriers
avaient demand des armes, et n'avaient pu en obtenir[47].

[Note 47: Les allis taient devant Paris, et l'approche de ce moment
suprme ne nous avait pas trouvs endormis... Le jour de l'attaque, je
courus chez M. de Talleyrand; je trouvai chez lui le duc de Plaisance et
le baron Louis. (M. de Pradt, pages 57 et 58.)]

Cependant les braves soldats des ducs de Trvise et de Raguse, avant de
cder la capitale aux ennemis, avaient voulu tenter un dernier effort:
quelques milliers d'hommes qui faisaient le fond des dpts de Paris,
les lves de l'cole polytechnique forms en compagnie d'artillerie, et
huit  dix mille braves Parisiens fournis par la garde nationale,
taient sortis des murs pour prendre part au combat. Ils n'taient pas
en tout vingt-huit mille baonnettes, et ils n'avaient pas dsespr de
faire tte  l'ennemi.

Ce matin mme, 30 mars, la bataille s'tait engage ds cinq heures.

L'attaque avait t commence sur le bois de Romainville par
l'avant-garde du corps d'arme du prince Schwartzenberg. Pendant toute
la matine, on avait combattu sur ce point avec une grande tnacit. Les
villages de Pantin et de Romainville, pris et repris plusieurs fois,
taient rests au pouvoir des troupes franaises, et les allis avaient
t forcs de faire avancer leurs rserves pour soutenir le combat[48].
Mais  midi, le plan d'attaque des allis s'tait dvelopp. Blcher,
arrivant sur la droite, s'tait avanc  travers la plaine Saint-Denis,
et avait march sur Montmartre:  gauche les colonnes du duc de
Wurtemberg s'taient portes sur Charonnes et sur Vincennes.

Ds ce moment, nos braves, envelopps de toutes parts et d'heure en
heure resserrs davantage, avaient perdu tout espoir, et ne combattaient
plus que pour mourir[49]!

[Note 48: La rsistance des troupes franaises multipliait les
obstacles  tel point qu'il devenait douteux qu'on pt s'emparer dans la
journe des hauteurs qui dominent Paris; ds lors tout devenait
problmatique, car l'approche subite de Napolon, au centre de tant de
ressources, pouvait changer en un moment l'tat de la guerre.
(Beauchamp, tome II, page 209.)]

[Note 49: On n'oubliera pas ces belles paroles d'un grenadier mourant:
_Ah! ils sont trop_.]

Le prince Joseph, commandant en chef l'arme parisienne, voyant les
flots de l'ennemi parvenus au pied de Montmartre, avait reconnu qu'on ne
pouvait davantage diffrer de capituler. Il en avait donn
l'autorisation au duc de Raguse, et tait aussitt parti pour aller
rejoindre le gouvernement sur la Loire.

Dans l'espace de temps qui s'tait coul en pourparlers pour obtenir
l'armistice, nous avions achev de perdre nos positions les plus
importantes. L'ennemi s'tait empar des hauteurs de Mont-Louis, et du
Pre-Lachaise...; au centre, il avait pntr dans Belleville et
Mnilmontant; il s'tait tabli sur la butte Chaumont, qui domine tout
Paris. Sa droite s'tait groupe en grandes masses autour de la
Villette, le duc de Raguse tait accul sur la barrire de Belleville;
Montmartre venait d'tre forc; Blcher enfin allait attaquer la
barrire Saint-Denis, lorsqu'on tait convenu de suspendre les
hostilits. C'tait vers cinq heures du soir; des officiers d'tat major
des deux armes s'taient aussitt runis. Les bases d'une capitulation
avaient t poses; mais dans la soire, la rdaction n'tait pas encore
termine, et rien n'tait sign.

Voil ce qu'on raconte  Napolon: dans cette extrmit, il envoie le
duc de Vicence  Paris pour voir s'il est encore possible d'intervenir
au trait; il lui donne tout pouvoir. Il expdie en mme temps un
courrier  l'impratrice, et passe le reste de cette nuit  attendre des
nouvelles.

Dans ces moments d'anxit, Napolon n'est spar des avant-postes
ennemis que par la rivire. Les allis, descendus des hauteurs de
Vincennes, ont forc le pont de Charenton, et se sont rpandus dans la
plaine de Villeneuve-Saint-Georges; leurs bivouacs jettent des lueurs
d'incendie sur les collines de la rive droite, tandis que l'obscurit la
plus profonde protge, sur la rive oppose, le coin o Napolon se
trouve arrt avec deux voitures de poste et quelques serviteurs.

A quatre heures du matin, arrive un piqueur dpch par le duc de
Vicence: il annonce que tout est consomm; la capitulation a t signe
 deux heures de la nuit, et les allis entreront ce matin mme dans
Paris.

Napolon fait aussitt rebrousser chemin  sa voiture, et va descendre 
Fontainebleau.

C'est ici qu'il faut se donner le spectacle des choses humaines: qu'on
voie tant de guerres entreprises, tant de sang rpandu, tant de peuples
dtruits, tant de grandes actions, tant de triomphes, de politique, de
constance, de courage;  quoi cela aboutit-il?[50]

[Note 50: Montesquieu, Dcadence des Romains, chap. 15.]

FIN DE LA SECONDE PARTIE.




SUPPLMENT A LA SECONDE PARTIE.

PICES HISTORIQUES.


(N 1.) _Lettre du duc de Vicence
Au prince de Metternich._

Chtillon-sur-Seine, le 21 janvier 1814, au soir.


PRINCE,

C'est de Chtillon-sur-Seine que j'ai l'honneur d'annoncer mon arrive 
V. Exc. J'y attends les indications qu'elle a pens que je pourrais y
trouver.

Je saisis avec empressement cette occasion de renouveler, etc.

_Sign_ CAULAINCOURT, duc de Vicence.



(N 2.) _Le duc de Vicence
Au prince de Metternich._

Chtillon-sur-Seine, le 25 janvier 1814, au soir.


PRINCE,

En mettant de l'empressement  m'engager  me diriger sur Chtillon, V.
Exc. me faisait esprer que la prompte runion des ngociateurs allait
mettre un terme aux dlais toujours renaissants qui se succdent depuis
prs de deux mois. Ds le 6 dcembre, l'acceptation formelle par la
France des bases de la paix tait arrive  Francfort, et a t aussitt
communique par les allis  la cour de Londres; et ce n'est qu'un mois
aprs, le 6 janvier, que son ministre est arriv sur le continent. Le
14, aprs un dlai plus que suffisant, il tait attendu d'un instant 
l'autre. Nous voici au 26; et V. Exc., dont je suis si prs maintenant,
ne m'a encore rien annonc. Aprs une si longue attente, douze jours
viennent d'tre perdus, dans un moment o, d'une minute  l'autre, le
sang de tous les peuples du continent va couler par torrent. Tous les
maux qu'entrane la guerre sont cependant sans motifs comme sans
rsultat, depuis que le voeu de la paix, exprim par toutes les nations,
et les explications qui ont dj eu lieu, ont lev toutes les
difficults essentielles. Le destin du monde devra-t-il continuer 
dpendre indfiniment des retards du lord Castlereagh, quand
l'Angleterre a dj des ministres accrdits prs de chacun des
souverains allis? Sera-ce  une simple affaire de convenance qu'on
abandonnera les intrts les plus sacrs de l'humanit?

Les retards qu'prouva la ngociation ne sont du fait ni de la France ni
de l'Autriche, et c'est nanmoins la France et l'Autriche qui en peuvent
le plus souffrir. Les armes allies ont dj envahi plusieurs de nos
provinces; si elles avancent, une bataille va devenir invitable, et
srement il entre dans la prvoyance de l'Autriche de calculer et de
peser les rsultats qu'aurait cette bataille, soit qu'elle ft perdue
par les allis, soit qu'elle le ft par la France.

crivant  un ministre aussi clair que vous l'tes, je n'ai pas besoin
de dvelopper ces rsultats; je dois me borner  les faire entrevoir,
sr que leur ensemble ne saurait chapper  votre pntration.

Les chances de la guerre sont journalires:  mesure que les allis
avancent, ils s'affaiblissent, pendant que les armes franaises se
renforcent; et ils donnent, en avanant, un double courage  une nation
pour qui, dsormais, il est vident qu'elle a ses plus grands et ses
plus chers intrts  dfendre. Or les consquences d'une bataille
perdue par les allis ne pseraient sur aucun d'eux autant que sur
l'Autriche, puisqu'elle est en mme temps la puissance principale entre
les allis et l'une des puissances centrales de l'Europe.

En supposant que la fortune continue d'tre favorable aux allis, il
importe sans doute  l'Autriche de considrer avec attention quelle
serait la situation de l'Europe, le lendemain d'une bataille perdue par
les Franais au coeur de la France, et si un tel vnement
n'entranerait pas des consquences diamtralement opposes  cet
quilibre que l'Autriche aspire  tablir, et tout  la fois  sa
politique et aux affections personnelles et de famille de l'empereur
Franois.

Enfin l'Autriche proteste qu'elle veut la paix de mme que ses allis;
mais n'est-ce pas se mettre en position de ne pouvoir atteindre ou de
dpasser ce but, que de continuer les hostilits, quand de part et
d'autre on veut arriver  une fin?

Toutes ces considrations m'ont conduit  penser que, dans la situation
actuelle des armes respectives, et dans cette rigoureuse saison, une
suspension d'armes pourrait tre rciproquement avantageuse aux deux
partis.

Elle pourrait tre tablie par une convention en forme ou par un simple
change de dclarations; elle pourrait tre limite  un temps fixe, ou
indfinie, avec la condition de ne la pouvoir faire cesser qu'en se
prvenant tant de jours d'avance.

Cette suspension d'armes me semble plus particulirement dpendre de
l'Autriche, puisqu'elle a la direction principale des affaires
militaires; et j'ai pens que, dans l'une et l'autre chance, l'intrt
de l'Autriche tait que les choses n'allassent pas plus loin et ne
fussent pas pousses  l'extrme.

C'est surtout cette persuasion qui me porte  crire aujourd'hui  V.
Exc.; si je m'tais tromp, si cette dmarche, absolument
confidentielle, devait rester sans effet, je dois prier V. Exc. de la
regarder comme non avenue.

Vous m'avez montr tant de confiance personnelle, et j'en ai moi-mme
une si grande dans la droiture de vos vues et dans les nobles sentiments
qu'en toute circonstance vous avez exprims, que j'ose esprer qu'une
lettre que cette confiance a dicte, si elle ne peut atteindre son but,
restera entre V. Exc. et moi.

Veuillez agrer, etc.

_Sign_ CAULAINCOURT, duc de Vicence.

       *       *       *       *       *


_Lettre du prince Schwartzenberg
Au duc de Vicence._

A mon quartier gnral,  Langres, le 26 janvier 1814,  une heure du
matin.


MONSIEUR LE DUC,

Je m'empresse de vous prvenir que dans ce moment viennent d'arriver ici
S. M. l'empereur d'Autriche, le prince de Metternich et lord
Castlereagh. V. Exc. recevra dans les vingt-quatre heures des nouvelles
ultrieures.

Je me flatte que V. Exc. rencontrera toutes les prvenances de la part
de nos militaires; les ordres qu'elle a dsirs relativement 
l'admission de ses secrtaires et de ses commis ont t donns
sur-le-champ, et V. Exc. en aura senti le plein effet.

C'est avec bien des regrets que je me suis vu priv jusqu' prsent du
plaisir de la voir et de l'assurer de vive voix de ma haute
considration.

_Sign_ SCHWARTZENBERG.


(N 4.) _Lettre du prince de Metternich_
_Au duc de Vicence._

Langres, le 29 janvier 1814.


MONSIEUR LE DUC,

LL. MM. II. et RR., leurs cabinets, et le principal secrtaire d'tat de
S. M. britannique ayant le dpartement des affaires trangres, se
trouvant runis  Langres depuis le 27 janvier, LL. MM. ont choisi
Chtillon-sur-Seine comme le lieu des ngociations avec la France. Les
plnipotentiaires de Russie, d'Angleterre, de Prusse et d'Autriche,
seront rendus dans cette ville le 3 fvrier prochain.

Charg de porter cette dtermination  la connaissance de V. Exc., je ne
doute pas qu'elle n'y trouve la preuve de l'empressement des puissances
allies  ouvrir la ngociation dans le plus court dlai possible.

Recevez, etc.

_Sign_ METTERNICH.


(N 5.) _Lettre du prince de Metternich_
_Au duc de Vicence_.

Langres, le 29 janvier 1814.


MONSIEUR LE DUC,

Je n'ai reu qu'hier la lettre confidentielle que V. Exc. m'a adresse
le 25 au soir. Je l'ai soumise  l'empereur, mon matre; et S. M. I.
s'est dclare tre d'avis de ne pas faire usage de son contenu,
convaincue que la dmarche propose ne mnerait  rien. Elle restera
ternellement ignore; et je prie V. Exc. d'tre convaincue que, dans
une position des choses quelconque, une confidence faite  notre cabinet
est  l'abri de tout abus.

J'aime  vous porter cette assurance dans un moment d'un intrt
immense pour l'Autriche, la France et l'Europe. La conduite de
l'empereur est et restera uniforme, comme l'est son caractre. Ses
principes sont  l'abri de toute influence du temps et des
circonstances. Ils furent les mmes dans des poques de malheur; ils le
sont et le resteront aprs que des vnements au-dessus de tout calcul
humain vont rassurer l'Europe dans la seule assiette qui puisse lui
convenir. L'empereur est entr dans la prsente guerre sans haine et il
la poursuit sans haine. Le jour o il a donn sa fille au prince qui
gouvernait alors l'Europe, il a cess de voir en lui un ennemi
personnel. Le sort de la guerre a chang l'attitude de ce mme prince.
Si l'empereur Napolon n'coute, dans les circonstances du moment, que
la voix de la raison, s'il cherche sa gloire dans le bonheur d'un grand
peuple, en renonant  sa marche politique antrieure, l'empereur
arrtera de nouveau avec plaisir sa pense au moment o il lui a confi
son enfant de prdilection; si un aveuglement funeste devait rendre
l'empereur Napolon sourd au voeu unanime de son peuple et de l'Europe,
il dplorera le sort de sa fille, sans arrter sa marche.

Je vous recommande beaucoup M. de Floret: si vous voulez m'crire par
lui, j'entretiendrai avec plaisir des rapports confidentiels que la
circonstance rend possibles et dont le but sera l'acclration de la
grande oeuvre pour laquelle vous allez vous rassembler. Je ne vous
recommande pas moins le comte de Stadion, que l'empereur envoie comme
ngociateur; il est impossible d'tre plus unis que lui et moi le sommes
de penses, de vues et de principes.

Il me serait difficile d'assurer V. Exc. combien je compte sur elle dans
ce moment, qui est celui du monde. Si l'Europe doit tre plus
long-temps, que dj elle ne l'est, la proie d'un terrible flau, ni
elle ni moi en serons la cause.

Je compte de la part de V. Exc. sur la discrtion qu'elle est sre de
trouver en moi, et je la prie d'agrer les assurances, etc.

_Sign_ METTERNICH.

       *       *       *       *       *

(N 6.) _Lettre du prince de Metternich_
_Au duc de Vicence._

Langres, le 29 janvier 1814.


Ma lettre officielle prouvera  votre excellence que les ngociateurs
vous arrivent, et que le point o vous tes dans ce moment a t choisi
par les souverains allis. Si elle calcule que lord Castlereagh n'a vu
l'empereur de Russie pour la premire fois que le 27, vous ne trouverez
aucun retard dans la fixation du 3 fvrier pour l'arrive des
ngociateurs.

J'expdierai M. de Floret, dans le courant de la nuit prochaine, 
Chtillon. Il est charg de choisir et de prparer des logements pour
les plnipotentiaires. Je n'ai pas besoin de le recommander plus
particulirement  votre excellence.

Agrez, monsieur le duc, l'assurance de ma haute considration et de mes
inaltrables sentiments.

_Sign_ le prince de METTERNICH.

       *       *       *       *       *


(N 7.) _Lettre du duc de Vicence
Au prince de Metternich._

Chtillon, le 30 janvier 1814.


J'ai reu la lettre par laquelle votre excellence me fait l'honneur de
m'informer que Chtillon-sur-Seine a t dsign par les souverains
allis pour le lieu des ngociations, et que les plnipotentiaires de
Russie, d'Angleterre, de Prusse et d'Autriche, seront rendus dans cette
ville le 3 fvrier prochain.

Mon dpart de Paris, depuis prs d'un mois, et mon sjour mme 
Chtillon, sont des preuves trop videntes de l'empressement et du dsir
sincre qu'a l'empereur, mon matre, de contribuer autant qu'il est en
son pouvoir au rtablissement de la paix, pour que j'aie besoin d'en
renouveler ici l'assurance. Votre excellence n'ignore point qu'il n'a
pas dpendu de nous d'acclrer un vnement si long-temps attendu.

Recevez, prince, etc.

_Sign_ CAULAINCOURT, duc de Vicence.

       *       *       *       *       *


(N 8.) _M. le duc de Vicence_
_A M. le prince de Metternich._

Chtillon-sur-Seine, le 31 janvier 1814.


M. de Floret m'a remis, mon prince, la lettre particulire que vous
m'avez fait l'honneur de m'crire, en rponse  celle que j'ai adresse,
le 25 de ce mois,  votre excellence; ma confiance en elle avait devanc
celle qu'elle veut bien m'accorder, et lui est garant de ma discrtion.

Plus que jamais, les hommes anims d'un bon esprit ont le besoin de
s'entendre, pour mettre, s'il en est encore temps, un terme aux malheurs
qui menacent le monde. Je regrette que l'ide d'un intrt gnral, que
j'ai soumise  votre jugement, et dont je crois l'adoption si ncessaire
pour arriver  ce but, ne vous ait pas paru pouvoir tre admise; j'aime
 penser qu'elle n'est qu'ajourne, et que je trouverai votre
plnipotentiaire dispos  m'appuyer pour la reproduire dans
l'occasion.

Je ne puis que rpter  votre excellence ce que je lui ai dj mand.
L'empereur veut sincrement la paix. Nous n'avons d'autres penses,
d'autre vue, que de placer, comme votre excellence le dit si
judicieusement, l'Europe sur des bases qui assurent  tous les tats une
longue tranquillit. Les difficults ne viendront donc pas de nous, je
vous l'assure; mais les esprances que vous aviez conues pourront-elles
se raliser, si la modration, si la fidlit  des engagements pris 
la face du monde ne se trouvent que de notre ct? Aprs une si longue
attente, aprs tant d'efforts, et, je puis le dire, tant de sacrifices
personnels pour la cause sacre  laquelle je travaille ainsi que vous,
je suis forc d'avouer  votre excellence que j'avais espr qu'elle me
seconderait personnellement dans une tche aussi importante que
difficile, et qu'elle mme voudrait achever son ouvrage. C'est M. de
Stadion qui remplace votre excellence. Comme _Autrichien_, les
vritables intrts de nos deux pays doivent nous runir. Comme _votre
ami_, ma confiance en lui sera entire, et, sous ce rapport, ce choix ne
peut que m'tre agrable. Mais quelle autre influence que celle du
ministre qui dirige la politique de la puissance prpondrante sur le
continent, pourrait balancer celle de toutes les passions de l'Europe
runies et places, si on peut s'exprimer ainsi, dans la main d'un
ngociateur anglais, pour s'en servir, s'il ne dsire pas sincrement la
paix, au gr de ses vues particulires? Quelques uns des choix qui ont
t faits, n'avertissaient-ils pas votre excellence qu'il faudrait tout
son crdit pour faire prvaloir mme les ides les plus raisonnables?

Vous voyez, mon prince, avec quelle franchise je rponds  celle que
vous m'avez tmoigne. Personne ne met une plus grande, une plus entire
confiance que moi dans le caractre de l'empereur, votre matre. La
constante invariabilit de ses principes peut seule nous donner la paix;
mais le moment de la faire ne nous chappera-t-il pas, si vous ne vous
prononcez pas fortement pour cette cause, ds l'ouverture des
ngociations? C'est de l'nergie que vous mettrez  rprimer les
passions de tous les partis, et  modrer une ambition qui dtruirait
d'avance l'quilibre que vous aspirez  tablir, qu'en dpendra le
succs. La postrit, mon prince, ne nous tiendra nul compte de nos
efforts, si nous ne russissons pas. Votre excellence, qui est si
convenablement place pour tre le rgulateur de ces grands intrts,
n'aura rien fait, si une paix qui assure  chaque tat les limites et le
degr de puissance qui lui appartiennent, et qui porte ainsi en
elle-mme la garantie de sa dure, ne met pas aujourd'hui un terme aux
troubles qui agitent, depuis si long-temps, la malheureuse Europe.

Quant  moi, mes voeux vous sont connus depuis long-temps, rien ne peut
les faire changer; vous pouvez donc compter sur moi, mon prince, comme
je compte sur vous pour tout ce qui pourra mener  ce noble but.

Agrez, etc.

_Sign_ CAULAINCOURT, duc de Vicence.

       *       *       *       *       *


(N 9.) _Protocole des confrences de Chtillon-sur-Seine._

_Sance du 4 fvrier 1814._


S. Exc. M. le duc de Vicence, ministre des relations extrieures et
plnipotentiaire de France, d'une part:

Et les plnipotentiaires des cours allies, savoir:

S. Exc. M. le comte de Stadion, etc., pour l'Autriche;

S. Exc. M. le comte de Razoumowski, etc, pour la Russie.

LL. Exc. lord Aberdeen, lord Cathcart et sir Charles Stewart, etc., pour
la Grande-Bretagne;

Et S. Exc. M. le baron de Humboldt, etc., pour la Prusse, d'autre part;

S'tant acquitts rciproquement des visites d'usage dans la journe du
4 fvrier, sont convenus en mme temps, de se runir en sance, le
lendemain 5 du mois de fvrier.



(N 10.) _Lettre de Napolon_
_Au duc de Vicence._

Troyes, le 4 fvrier 1814.


Monsieur le duc de Vicence, le rapport du prince de Schwartzenberg est
une folie........................; la vieille garde n'y tait pas; la
jeune garde n'a pas donn. Quelques pices de canon nous ont t prises
par des charges de cavalerie, mais l'arme tait en marche pour passer
le pont de Lesmont lorsque cet vnement est arriv, et deux heures plus
tard l'ennemi ne nous aurait pas trouvs. Il parat que toute l'arme
ennemie tait l...................................

Vous me demandez toujours des pouvoirs et des instructions lorsqu'il est
encore douteux si l'ennemi veut ngocier. Les conditions sont,  ce
qu'il parat, arrtes d'avance entre les allis. C'tait hier le 3,
vous ne me dites pas que les plnipotentiaires vous en aient dit un mot.
Aussitt qu'ils vous les auront communiques, vous tes le matre de les
accepter ou d'en rfrer  moi dans les vingt-quatre heures. Je ne
conois pas en vrit cette phrase que vous me renvoyez de M. de
Metternich. Qu'entendent-ils par des ajournements, quand vous tes
depuis un mois aux avant-postes? M. de la Besnardire que j'ai vu hier
au soir doit vous avoir rejoint. Le 2, un corps autrichien a t battu
 Rosnay; on lui a fait 600 prisonniers et tu beaucoup de monde. L'aide
de camp du prince de Neufchtel a t pris le premier, au moment o il
faisait le tour de nos avant-postes. Sur ce, je prie Dieu, etc.

_Sign_ NAPOLON.

       *       *       *       *       *


(N 11.) _Protocole._

_Sance du 5 fvrier,  une heure aprs midi._


Les plnipotentiaires ci-dessus dsigns se sont assembls en maison
tierce (dans celle de M. de Montmort), choisie pour le lieu des sances;
et aprs avoir indistinctement pris place  une table de forme ronde,
ils ont produit leurs pleins-pouvoirs respectifs en original et en copie
vidime; lesquels ont t mutuellement accepts.

Les plnipotentiaires des cours allies ont remis ensuite la dclaration
suivante:

Les plnipotentiaires des cours allies dclarent qu'ils ne se
prsentent point aux confrences comme uniquement envoys par les quatre
cours de la part desquelles ils sont munis de pleins-pouvoirs, mais
comme se trouvant chargs de traiter de la paix _avec la France au nom
de l'Europe_ ne formant qu'_un seul tout_; les quatre puissances
rpondent de l'accession de leurs allis aux arrangements dont on sera
convenu  l'poque de la paix mme.

S. Exc. M. le duc de Vicence a rpondu que rien n'tait plus conforme
aux vues de sa cour que ce qui tendait  simplifier les ngociations et
 en rapprocher le terme.

Aprs cette observation, les plnipotentiaires des cours allies passent
 la dtermination des formes des confrences, o ils dclarent  ce
sujet:

Qu'ils sont tenus  ne traiter que conjointement et  ne point admettre
d'autres formes de ngociations que celles de sances avec tenue de
protocole.

S. Exc. M. le plnipotentiaire franais a dclar n'avoir rien  opposer
 cette forme.

Les plnipotentiaires des cours allies dclarent ensuite:

Que les cours allies adhrent  la dclaration du gouvernement
britannique portant:

Que toute discussion sur le code maritime serait contraire aux usages
observs jusqu'ici dans les ngociations de la nature de la prsente;
que la Grande-Bretagne ne demande aux autres nations ni ne leur accorde
aucune concession relativement  des droits qu'elle regarde comme
rciproquement obligatoires et de nature  ne devoir tre rgls que par
le _droit des gens_, except l o ces mmes droits ont t modifis par
des conventions spciales entre des tats particuliers;

Qu'en consquence les cours allies regarderaient l'insistance de la
France  ce sujet comme contraire  l'objet de la runion des
plnipotentiaires, et comme tendant  empcher le rtablissement de la
paix.

En recevant cette dclaration, S. Exc. M. le duc de Vicence a rpondu
que l'intention de la France n'a jamais t de demander rien de
drogatoire aux rgles du droit des gens, et qu'il n'avait pas d'autre
observation  faire.

Les plnipotentiaires des cours allies observent l-dessus qu'ils
prennent cette dclaration pour acceptation.

M. le duc de Vicence, aprs avoir dit que son gouvernement l'avait fait
partir depuis long-temps pour acclrer autant qu'il tait possible
l'oeuvre de la paix, a demand que l'on entrt  l'instant mme dans le
fond de la ngociation, protestant que la France n'avait d'autre dsir
que d'arriver  connatre l'ensemble des propositions qui pouvaient
amener la cessation des malheurs de la guerre.

S. Exc. M. le comte de Razoumowski a dit qu'il n'avait point encore
l'expdition signe de ses instructions.

S. Exc. M. le duc de Vicence a observ qu'aprs le temps qui s'tait
coul, M. de Razoumowski tant si prs de son souverain, on ne pouvait
s'attendre  cet empchement, et il a propos de passer outre.

Mais LL. Exc. les plnipotentiaires des cours allies ayant dit qu'elles
avaient pens que la premire confrence serait uniquement consacre aux
objets rappels ci-dessus, et sur l'observation qui a t faite que les
instructions de M. le comte de Razoumowski arriveraient trs
probablement dans le jour, la confrence a t ajourne  demain.

Chtillon-sur-Seine, le 5 fvrier 1814.

_Sign_ CAULAINCOURT, duc de Vicence.

_Sign_ comte A. de RAZOUMOWSKI, CATHCART, HUMBOLDT, ABERDEEN, J. comte
de STADION, Charles STEWART, lieutenant gnral.

       *       *       *       *       *


(N 12.) _Lettre de M. le duc de Bassano_
A M. LE DUC DE VICENCE.

Troyes, le 5 fvrier 1814.


MONSIEUR LE DUC,

Je vous ai expdi un courrier avec une lettre de S. M.[51] et le
nouveau plein-pouvoir[52] que vous avez demand. Au moment o S. M. va
quitter cette ville, elle me charge de vous en expdier un second, et de
vous faire connatre en propres termes que S. M. vous donne carte
blanche pour conduire les ngociations  une heureuse fin, sauver la
capitale, et viter une bataille o sont les dernires esprances de la
nation. Les confrences doivent avoir commenc hier. S. M. n'a pas voulu
attendre que vous lui eussiez donn connaissance des premires
ouvertures, de crainte d'occasionner le moindre retard.

[Note 51: Celle du 4 fvrier, ci-avant, n 10.]

[Note 52: Ces pleins-pouvoirs taient l'instrument de chancellerie ou
lettres de crance sur parchemin, ncessaires pour accrditer le
plnipotentiaire au congrs.]

Je suis donc charg, M. le duc, de vous faire connatre que l'intention
de l'empereur est que vous vous regardiez comme investi de tous les
pouvoirs ncessaires dans ces circonstances importantes pour prendre le
parti le plus convenable, afin d'arrter les progrs de l'ennemi et de
sauver la capitale.

S. M. dsire que vous correspondiez le plus frquemment possible avec
elle, afin qu'elle sache  quoi s'en tenir pour la direction de ses
oprations militaires.

J'ai l'honneur, etc.

_Sign_ le duc de BASSANO.



(N 13.) LETTRE DU DUC DE VICENCE
_A Napolon._

Chtillon, le 6 fvrier 1814.


SIRE,

Un courrier parti de Troyes, le 5 fvrier, m'a apport une dpche
chiffre de M. le duc de Bassano, laquelle, tout en me commettant au nom
de V. M. les pouvoirs les plus tendus, me jette et me retient dans la
plus embarrassante perplexit.

Je me trouve ici plac vis--vis de quatre ngociateurs, en ne comptant
les trois plnipotentiaires anglais que pour un seul. Ces quatre
ngociateurs n'ont qu'une seule et mme instruction, dresse par les
ministres d'tat des quatre cours. Leur langage leur a t dict
d'avance. Les dclarations qu'ils remettent leur ont t donnes toutes
faites. Ils ne font pas un pas, ils ne disent point un mot sans s'tre
concerts d'avance. Ils veulent qu'il y ait un protocole; et si je veux
moi-mme y insrer les observations les plus simples sur les faits les
plus constants, les expressions les plus modres deviennent un sujet de
difficult, et je dois cder pour ne pas consumer le temps en vaines
discussions. Je sens combien les moments sont prcieux, je sens d'un
autre ct qu'en prcipitant tout, on perdrait tout. Je presse, mais
avec la mesure que prescrit le besoin de ne pas compromettre les grands
intrts dont je suis charg; je presse autant que je puis le faire sans
me jeter  la tte de ces gens-ci, et sans me mettre  leur merci.

C'est dans cette situation que je reois une lettre pleine d'alarmes.
J'tais parti les mains presque lies, et je reois des pouvoirs
illimits. On me retenait, et l'on m'aiguillonne. Cependant on me laisse
ignorer les motifs de ce changement. On me fait entrevoir des dangers,
mais sans me dire quel en est le degr; s'ils viennent d'un seul ct ou
de plusieurs. V. M. d'abord, et l'arme qu'elle commande; Paris, la
Bretagne, l'Espagne, l'Italie, se prsentent tour  tour, et tout  la
fois  mon esprit; mon imagination se porte de l'une  l'autre, sans
pouvoir former d'opinion fixe; ignorant la vraie situation des choses,
je ne peux juger ce qu'elle exige et ce qu'elle permet; si elle est
telle que je doive consentir  tout aveuglement, sans discussion et sans
retard, ou si j'ai pour discuter, du moins les points les plus
essentiels, plusieurs jours devant moi; si je n'en ai qu'un seul, ou si
je n'ai pas un moment. Cet tat d'anxit aurait pu m'tre pargn par
des informations que la lettre de M. de Bassano ne contient pas.

Dans l'ignorance o elle me laisse, je marcherai avec prcaution, comme
on doit le faire entre deux cueils; mais  toute extrmit, je ferai
tout ce que me paratront exiger la sret de V. M. et le salut de mon
pays.

Je suis, etc.

_Sign_ CAULAINCOURT, duc de Vicence.

       *       *       *       *       *


(N 14.) _Protocole._

_Sance du 7 fvrier 1814._


Les protocoles de la sance du 5 ayant t expdis en _double_ et
collationns dans la journe d'hier, MM. les plnipotentiaires, 
l'ouverture de la prsente sance, ont muni ces expditions de leurs
signatures, en observant l'alternative entre le plnipotentiaire de la
France d'un ct, et les plnipotentiaires des cours allies de l'autre,
les derniers y ayant procd entre eux en adoptant la voie de
_ple-mle_, tout prjudice sauf.

Cette formalit remplie, les plnipotentiaires des cours allies
consignent au protocole ce qui suit:

Les puissances allies runissant le point de vue de la sret et de
l'indpendance future de l'Europe, avec le dsir de voir la France dans
un tat de possession analogue au rang qu'elle a toujours occup dans le
systme politique, et considrant la situation dans laquelle l'Europe se
trouve place  l'gard de la France,  la suite des succs obtenus par
leurs armes; les plnipotentiaires des cours allies ont ordre de
demander:

Que la France rentre dans les limites qu'elle avait avant la
rvolution, sauf des arrangements d'une convenance rciproque sur des
portions de territoire au-del des limites de part et d'autre, et sauf
des restitutions que l'Angleterre est prte  faire pour l'intrt
gnral de l'Europe, contre les rtrocessions ci-dessus demandes  la
France, lesquelles restitutions seront prises sur les conqutes que
l'Angleterre a faites pendant la guerre; qu'en consquence la France
abandonne toute influence directe hors de ses limites futures, et que la
renonciation  tous les titres qui ressortent des rapports de
souverainet et de protectorat sur l'Italie, l'Allemagne et la Suisse,
soit une suite immdiate de cet arrangement.

Aprs que M. le duc de Vicence a entendu la lecture de cette
proposition, il s'tablit de part et d'autre entre les plnipotentiaires
une conversation explicative de l'objet,  la suite de laquelle S. Exc.
le plnipotentiaire franais observe que, la proposition tant de trop
grande importance pour pouvoir y rpondre immdiatement, il dsire  cet
effet que la sance soit suspendue.

Les plnipotentiaires des cours allies n'hsitent pas  dfrer  ce
dsir, et l'on convient de continuer la sance  huit heures d soir.

Les plnipotentiaires reprenant la sance  l'heure convenue, M. le duc
de Vicence dclare ce qui suit:

Le plnipotentiaire de France renouvelle encore l'engagement dj pris
par sa cour de faire, pour la paix, les _plus grands sacrifices_,
quelque loigne que la demande faite dans la sance d'aujourd'hui, au
nom des puissances allies, soit des _bases proposes par elles 
Francfort_ et fondes sur ce que les _allis eux-mmes_ ont appel les
_limites naturelles_ de la France; quelque loigne qu'elle soit des
dclarations que toutes les cours n'ont cess de faire  la face de
l'Europe; quelque loigne que soit mme leur proposition d'un tat de
possession analogue au rang que la France a toujours occup dans le
systme politique, bases que les plnipotentiaires des puissances
allies rappellent encore dans leur proposition de ce jour. Enfin
quoique le rsultat de cette proposition soit d'appliquer  la France
seule un principe que les puissances allies ne parlent point d'adopter
pour elles-mmes, et dont cependant l'application ne peut tre juste si
elle n'est point rciproque et impartiale, le plnipotentiaire franais
n'hsiterait pas  s'expliquer sans retard de la manire la plus
positive sur cette demande, si chaque sacrifice qui peut tre fait et le
degr dans lequel il peut l'tre ne dpendaient pas ncessairement de
l'espce et du nombre de ceux qui seront demands, comme la somme des
sacrifices dpend aussi ncessairement de celle des _compensations_;
toutes les questions d'une telle ngociation sont tellement lies et
subordonnes les unes aux autres, qu'on ne peut prendre de parti sur
aucune avant de les connatre toutes. Il ne peut tre indiffrent 
celui  qui on demande _des sacrifices_ de savoir _au profit de qui_ il
les fait et quel emploi on veut en faire, enfin si, en les faisant, on
peut mettre tout de suite un terme aux malheurs de la guerre. Un projet
qui dvelopperait les vues des allis dans tout leur ensemble remplirait
ce but.

Le plnipotentiaire renouvelle donc de la manire la plus instante la
demande que les plnipotentiaires des cours allies veuillent _bien
s'expliquer positivement sur tous les points prcits_.

Aprs avoir pris lecture de ce qui vient d'tre insr au protocole de
la part de M. le plnipotentiaire de France, les plnipotentiaires des
cours allies dclarent qu'ils prennent sa rponse _ad referendum_.

Chtillon-sur-Seine, le 7 fvrier 1814.

_Sign_ CAULAINCOURT, duc de Vicence.

_Sign_ le comte de STADION, ABERDEEN, HUMBOLDT, le comte de
RAZOUMOWSKI, CATHCART, Charles STEWART.

       *       *       *       *       *


(N 15.) _Lettre de M. le duc de Vicence
A M. le prince de Metternich._

Chtillon, le 8 fvrier 1814.


PRINCE,

J'ai reu le 30 la lettre par laquelle vous m'annonciez que Chtillon
serait le lieu des confrences. J'ai crit tout de suite  Paris pour
faire venir ma maison et tout ce qui m'tait ncessaire. Tout est arriv
le 5  vos avant-postes. Quoique muni d'un passe-port vis par le
gnral Herzenberg, on les a renvoys, et je suis ici comme un courrier,
avec ce que j'ai port pendant mon long voyage. Mes courriers, dtourns
de leur route, font soixante lieues au lieu de vingt, sont maltraits,
retards trois  quatre heures  chaque poste de Cosaques; et tout cela
depuis quatre jours. Cette manire d'tre est si loigne des procds
et du noble respect de votre arme pour le droit des gens; elle est
d'ailleurs si contraire aux principes connus du prince de
Schwartzenberg, que je m'adresse avec toute confiance  V. Exc. pour que
mes courriers puissent tre expdis plus directement et plus srement.
Qu'on leur bande les yeux, qu'on les accompagne, je l'ai toujours
propos. Quant  mes gens, effets et chevaux, ils viendront quand on
voudra faire prvenir  nos avant-postes de la route de Nogent, qu'ils
peuvent passer.

V. Exc. a-t-elle reu la petite bote pour l'archiduchesse Lopoldine?

Agrez, etc.

_Sign_ CAULAINCOURT, duc de Vicence.

       *       *       *       *       *


(N 16.) _Lettre de M. le duc de Vicence
A M. le prince de Metternich._

Chtillon-sur-Seine, le 8 fvrier 1814.


Vous m'avez autoris, mon prince,  m'ouvrir  vous sans rserve. Je
l'ai dj fait, je continuerai; c'est une consolation  laquelle il me
coterait trop de renoncer.

Je regrette chaque jour davantage que ce ne soit pas avec vous que j'aie
 traiter; si j'avais pu le prvoir, je n'aurais point accept le
ministre, je ne serais point ici; je serais dans les rangs de l'arme,
et j'y pourrais du moins trouver en combattant une mort qu'il me faudra
mettre au rang des biens, si je ne peux servir ici mon prince et mon
pays. M. le comte de Stadion est digne sans doute de l'amiti qui vous
lie; il mrite la confiance que vous voulez que je prenne en lui; mais
M. de Stadion n'est pas vous; il ne peut pas avoir sur les ngociateurs
l'ascendant qu'il vous et appartenu d'exercer. Charg de la
ngociation, vous auriez empch, j'aime  le croire, qu'on ne lui ft
prendre, comme aujourd'hui, une marche videmment calcule pour consumer
le temps en interminables dlais. A quoi ces dlais peuvent-ils tre
bons, si c'est uniquement la paix qu'on se propose? Ne suis-je pas ici
pour conclure, et demand-je autre chose que de connatre les
conditions auxquelles on la veut faire? Les allis veulent-ils se
mnager le temps d'arriver  Paris? Je ne vous dirai point, prince, de
songer aux consquences d'un tel vnement par rapport  l'impratrice;
sera-t-elle rduite  s'loigner devant les troupes de son pre, quand
son auguste poux est prt  signer la paix? Mais je vous dirai que la
France n'est point tout entire  Paris; que la capitale occupe, les
Franais pourront penser que l'heure des sacrifices est passe; que des
sentiments, que diverses causes ont assoupis, peuvent se rveiller; et
que l'arrive des allis  Paris peut commencer une srie d'vnements
que l'Autriche ne serait pas la dernire  regretter de ne pas avoir
prvenus; car, dussions-nous finir par tre accabls, est-ce l'intrt
de l'Autriche que nous le soyons? Quel profit a-t-elle  s'en promettre,
et quelle gloire mme en peut-elle attendre, si nous succombons sous les
efforts de l'Europe entire? Vous, mon prince, vous avez une gloire
immense  recueillir; mais c'est  condition que vous resterez le matre
des vnements, et le seul moyen que vous ayez de les matriser, est
d'en arrter le cours par une prompte paix. Nous ne nous refusons 
aucun sacrifice raisonnable, nous dsirons seulement connatre tous ceux
qu'on nous demande, au profit de qui nous devons les faire, et si en les
faisant nous avons la certitude de mettre immdiatement fin aux malheurs
de la guerre. Faites, mon prince, que toutes ces questions soient
poses d'une manire srieuse et dans leur ensemble. Je ne ferai pas
attendre ma rponse. Vous tes assurment trop sage pour ne pas sentir
que notre demande est aussi juste que nos dispositions sont modres. V.
Exc. ne pourrait-elle pas venir avec M. de Nesselrode passer ici trois
heures chez lord Castlereagh? Il serait bien digne du caractre de
l'empereur d'Autriche, et du coeur du pre de l'impratrice, de
permettre ce voyage qui pourrait finir en trois heures une lutte
maintenant sans objet et qui cote  l'humanit tant de larmes.

Agrez, etc.

_Sign_ CAULAINCOURT, duc de Vicence.

       *       *       *       *       *


(N 17.) _Lettre de M. le duc de Vicence_
_A Napolon._

Chtillon, le 8 fvrier 1814.


SIRE,

Je reois seulement la lettre que V. M. m'a fait crire par M. le duc de
Bassano. Je vais porter plainte des retards et des vexations
qu'prouvent les courriers.

Les dtails satisfaisants que me donne M. le duc de Bassano sur les
troupes que V. M. runit auprs d'elle me font penser que je ferai bien
d'attendre les ordres que je lui ai demands par ma lettre d'hier.

Je suis, etc.

_Sign_ CAULAINCOURT, duc de Vicence.

       *       *       *       *       *


(N 18.) _Lettre du duc de Vicence_
_Au prince de Metternich._

Chtillon, le 9 fvrier 1814.


MON PRINCE,

Je me propose de demander aux plnipotentiaires des cours allies si la
France, en consentant, ainsi qu'ils l'ont demand,  rentrer dans ses
anciennes limites, obtiendra immdiatement un armistice. Si par un tel
sacrifice, un armistice peut tre sur-le-champ obtenu, je serai prt 
le faire; je serai prt encore, dans cette supposition,  remettre
sur-le-champ une partie des places que ce sacrifice devra nous faire
perdre.

J'ignore si les plnipotentiaires des cours allies sont autoriss 
rpondre affirmativement  cette question, et s'ils ont des pouvoirs
pour conclure cet armistice. S'ils n'en ont pas, personne ne peut
autant que V. Exc. contribuer  leur en faire donner; les raisons qui
me portent  l'en prier ne me semblent pas tellement particulires  la
France, qu'elles ne doivent intresser qu'elle seule. Je supplie V. Exc.
de mettre ma lettre sous les yeux du pre de l'impratrice: qu'il voie
le sacrifice que nous sommes prts  faire, et qu'il dcide.

Agrez, etc.

_Sign_ CAULAINCOURT, duc de Vicence.

       *       *       *       *       *


(N 19.) _Note des plnipotentiaires allis._

Chtillon-sur-Seine, le 9 fvrier 1814.


Les soussigns, plnipotentiaires des cours allies, viennent de
recevoir de S. Exc. M. le plnipotentiaire de Russie une communication
portant:

Que S. M. l'empereur de Russie ayant jug  propos de se concerter avec
les souverains, ses allis, sur l'objet des confrences de Chtillon, S.
M. a donn ordre  son plnipotentiaire de dclarer qu'elle dsire que
les confrences soient suspendues jusqu' ce qu'elle lui ait fait
parvenir des instructions ultrieures.

Les soussigns ont l'honneur d'en donner part  M. le plnipotentiaire
de France, en prvenant que les confrences ne peuvent rester que pour
le moment suspendues. Ils s'empresseront d'informer M. le
plnipotentiaire du moment o ils seront mis  mme d'en reprendre le
cours.

Les soussigns ont l'honneur de prsenter en mme temps  S. Exc.
l'assurance de leur haute considration.

_Sign_ C. A. RAZOUMOWSKI, CATHCART, comte DE STADION, Humboldt,
ABERDEEN, Charles STEWART.

       *       *       *       *       *


(N 20.) _Lettre de M. le duc de Vicence_
_A Napolon._

Chtillon, le 10 fvrier 1814.


SIRE,

Je ne veux pas perdre un moment pour envoyer  V. M. l'trange
dclaration que je viens de recevoir[53]. Je m'occupe de la rponse que
je dois y faire et que je transmettrai  V. M. par un second courrier.

[Note 53: Voyez cette dclaration au protocole.]

Le peu que je sais, sur tout ce qui s'est pass hier et mme avant-hier
soir, prouverait que les plnipotentiaires allis sont peu d'accord,
qu'il y a eu de grandes difficults, et que ce n'est que ce matin
qu'ils ont tous consenti  faire remettre cette note; le
plnipotentiaire de Russie ayant dclar qu'il ne pouvait continuer 
ngocier, et les autres ne voulant pas avoir l'air de se sparer de lui.
Si l'Autriche a un but raisonnable, cette circonstance l'obligera  se
prononcer, s'il en est encore temps. Ma lettre d'hier  M. de Metternich
ne lui laisse pas de prtexte pour ne pas le faire. Le voyage de lord
Castlereagh peut mme lui donner les moyens de s'expliquer franchement
et sans retard; car il me parat que ce qui se passe depuis
quarante-huit heures tient  un motif auquel on n'tait point prpar.
Au reste, cela ne peut tarder  s'claircir: la force des vnements
prend un tel empire que la sagesse et la prvoyance humaine ne peuvent
plus rien.

S'il n'y a de salut que dans les armes, je prie V. M. de me compter au
nombre de ceux qui tiennent  honneur de mourir pour leur prince.

Lord Castlereagh est parti ce matin  neuf heures. Je joins ici copie de
la lettre que je crois  propos d'crire  M. de Metternich.

Je suis, etc.

_Sign_ CAULAINCOURT, duc de Vicence.

       *       *       *       *       *


(N 21.) _Note aux plnipotentiaires allis._

Chtillon-sur-Seine, 10 fvrier 1814.


Le soussign, plnipotentiaire de France, ayant reu seulement
aujourd'hui (dix,  onze heures du matin) une dclaration date d'hier
9, et signe de LL. Exc. MM. les plnipotentiaires des cours allies,
n'a pu qu'tre trs surpris qu'elle lui ft ainsi parvenue, aprs que
LL. Exc. elles-mmes avaient, ds la premire confrence, tabli comme
un principe invariable que rien de relatif  la ngociation ne pourrait
se traiter, ni consquemment aucune dlibration s'y rapportant tre
remise ou reue hors des confrences, et lorsqu'elle pouvait si bien lui
tre remise dans la sance qu'il rclame depuis deux jours, et qu'il lui
semble encore impossible que MM. les plnipotentiaires ne lui accordent
pas, ne ft-ce que pour arrter et signer le protocole de la dernire
confrence, lequel appartenant au pass ne peut plus dpendre des
dterminations prsentes ou futures des cours allies.

Mais l'tonnement du soussign a t extrme en apprenant par la note de
MM. les plnipotentiaires que le seul dsir d'une seule des quatre cours
allies leur parat  tous une cause suffisante pour suspendre
indfiniment les ngociations.

Quoiqu'on n'ait motiv ce dsir qu'en allguant l'intention de se
concerter avec ses allis, et quoiqu'il ait t dclar,  diverses
reprises et de la manire la plus solennelle, que les souverains allis
et leurs cabinets se sont ds long-temps communiqu toutes leurs vues et
les ont arrtes d'un commun accord;

Le soussign regarde donc comme un devoir de protester contre la
dtermination annonce par LL. Exc. MM. les plnipotentiaires des cours
allies, d'autant plus que, par une singularit de circonstances qu'il
ne peut s'empcher de remarquer, il se trouve avoir  dfendre, avec sa
propre cause, celle des puissances dont les ministres sont runis au
congrs, et de toutes celles au nom desquelles ces mmes ministres sont
chargs de traiter.

Quel que soit le rsultat de la rclamation, les maux occasionns par
l'interruption des ngociations ne pourront du moins tre imputs  la
France, qui, comme le soussign l'a dclar dans la rponse qu'il a
remise dans la confrence du 7, et le ritre ici, est prte  faire les
plus grands sacrifices pour mettre immdiatement un terme aux maux de la
guerre.

Le soussign a l'honneur d'offrir  LL. EE. MM. les plnipotentiaires,
les assurances de sa haute considration.

_Sign_ CAULAINCOURT, duc de Vicence.

       *       *       *       *       *



(N 22.) _Lettre du duc de Vicence_
_Au prince de Metternich._

Chtillon-sur-Seine, le 10 fvrier 1814, midi.


MON PRINCE,

Je reois ce matin seulement,  onze heures, par un employ de votre
lgation, la note dont copie est ci-jointe, sous la date du 9. Ma lettre
d'hier, remise le soir  M. de Floret, vous a dit tout ce que nous
sommes prts  faire pour la paix. Cette note dit trop clairement tout
ce qu'on se propose contre, pour que j'ajoute aucune rflexion. Notre
cause devient celle de tous les gouvernements qui veulent la paix.

Agrez, etc.

       *       *       *       *       *


(N 23.) _Lettre du prince de Metternich_
_Au duc de Vicence._

Troyes, le 15 fvrier 1814.


MONSIEUR LE DUC,

L'empereur m'ayant autoris  faire usage de la lettre que vous m'avez
fait l'honneur de m'adresser le 9 de ce mois, prs des cabinets allis,
les plnipotentiaires, runis  Chtillon, ont reu l'ordre d'entrer en
pourparler avec vous sur la proposition que renfermait la lettre de V.
Exc.

L'objet de la demande qu'elle m'a fait l'honneur de m'adresser, se
trouvant ainsi rempli, il ne me reste qu' lui offrir l'assurance, etc.

_Sign_ le prince DE METTERNICH.

       *       *       *       *       *

(N 23bis.) _Lettre du prince de Metternich_
_Au duc de Vicence._

Troyes, le 15 fvrier 1814.


Je n'ai pas rpondu aux lettres confidentielles de V. Exc., parce que je
n'avais rien  lui dire. Nous venons de remettre en train vos
ngociations, et je rponds  V. Exc. que ce n'est pas chose facile que
d'tre le ministre de la coalition. Ce que vous m'avez dit de flatteur
sur vos regrets de ne pas me voir  Chtillon ne peut porter que sur des
sentiments personnels desquels vous m'avez donn tant de preuves. Croyez
que, sous le rapport des affaires, je suis plus utile ici que chez vous.
Je vous ai dj recommand M. le comte de Stadion; croyez-moi sur
parole. Mylord Castlereagh est galement un homme de la meilleure
trempe, droit, loyal, sans passions, et par consquent sans prjugs. Il
fallait une composition d'hommes comme le sont les ministres anglais du
moment, pour rendre possible la grande oeuvre  laquelle vous
travaillez, et qui, je me flatte, sera couronne du succs. V. Exc. ne
doit pas regretter d'avoir accept le ministre; il n'est beau que dans
des temps difficiles.

Le comte de Stadion vous parlera de la ligne de vos courriers. Ce n'est
pas seulement sous des points de vue militaires qu'il est impossible de
les faire passer par les armes; mais nous ne pouvons pas, avec la
meilleure volont, rpondre de nos hordes de troupes lgres. Si vous en
avez de trs presss, et que la direction du quartier gnral de votre
empereur y prte, envoyez-moi des dpches chiffres, je les ferai
passer sur la route la plus directe, par les avant-postes.

Voici une lettre de la famille Mesgrigny  leur frre, fils, etc.,
veuillez la lui faire passer. Ce sont de braves gens qui ont le
_bonheur_ de me possder dans leur htel; bonheur vritable, car je ne
les mange pas. C'est une vilaine chose, mon cher duc, que la guerre, et
surtout quand on la fait avec cinquante mille Cosaques ou Baskirs.

Recevez l'assurance de mes sentiments inviolables, etc.

_Sign_ le prince de METTERNICH.

       *       *       *       *       *


(N 24.) _Note des plnipotentiaires allis._

Chtillon-sur-Seine, le 17 fvrier 1814.


Les plnipotentiaires des cours allies, aux confrences de Chtillon,
ont eu l'honneur de prvenir, par une note du 9 de ce mois, S. Exc. M.
le plnipotentiaire de France du motif pour lequel les confrences ne
pouvaient que rester pour le moment suspendues; se trouvant maintenant 
mme d'en reprendre le cours, les soussigns ont l'honneur d'en informer
monsieur le plnipotentiaire de France.

Ils prsentent en mme temps  S. Exc. les assurances de leur haute
considration.

_Sign_ comte DE RAZOUMOWSKI, CATHCART, HUMBOLDT, ABERDEEN, STADION.

       *       *       *       *       *


(N 25.) _Continuation du protocole des confrences de
Chtillon-sur-Seine._

_Sance du 17 fvrier 1814._


Les sances ayant t suspendues, d'aprs une note des plnipotentiaires
des cours allies en date du 9, ont t reprises aujourd'hui 17 fvrier.

Les plnipotentiaires des cours allies commencent la confrence par
consigner au protocole ce qui suit:

Le plnipotentiaire de France a fait prcder sa dclaration renferme
dans le protocole du 7 de ce mois, d'un prambule dans lequel il fait
des rapprochements entre les dclarations antrieures et les
propositions actuelles des cours allies. Il leur serait ais de
rpondre  ces rapprochements, ainsi qu'aux autres rflexions contenues
dans ce prambule, et de prouver que la marche politique de leurs cours,
dans les transactions actuelles, a t constamment  la fois dirige par
l'intention ferme et inbranlable de rtablir un juste quilibre en
Europe, et adapte aux vnements amens par des oprations de leurs
armes; mais comme une pareille discussion serait entirement trangre
au but de la ngociation dont les plnipotentiaires des cours allies se
feraient scrupule de s'carter; comme elle ferait dgnrer les
protocoles de leurs confrences en vritables notes verbales; et comme
ils sont fermement rsolus de ne point se laisser dtourner, pour quoi
que ce ft, de la marche simple qu'ils ont annonce ds le commencement,
ils se bornent  dclarer, de la manire la plus positive, qu'ils
disconviennent entirement de ce qui est nonc dans le prambule de la
dite dclaration du plnipotentiaire de France, et ils passent ensuite
immdiatement  l'objet principal.

Le plnipotentiaire autrichien prend  cet effet la parole au nom de ses
collgues, et dit:

Qu' la suite de la sance du 7 du mois, le plnipotentiaire franais
avait, dans une lettre adresse le 9 au prince de Metternich, annonc
l'intention de demander aux plnipotentiaires des cours allies, si la
France consentant, ainsi que ceux-ci l'ont demand,  rentrer dans ses
anciennes limites, obtiendra immdiatement un armistice: que, si par un
tel sacrifice un armistice peut tre sur-le-champ obtenu, il serait prt
 le faire; que de plus, il serait prt, dans cette supposition, 
remettre sur-le-champ une partie des places que ce sacrifice devrait
faire perdre  la France;

Que le ministre des affaires trangres de S. M. l'empereur d'Autriche,
ayant port cette ouverture  la connaissance des cours allies,
celles-ci ont autoris leurs plnipotentiaires aux confrences 
dclarer:

Qu'elles estiment qu'un trait prliminaire qui serait fond sur le
principe nonc ci-dessus, et qui aurait pour suite immdiate la
cessation des hostilits sur terre et sur mer, en mettant par l un
terme galement prompt aux maux de la guerre, atteindrait mieux et plus
convenablement qu'un armistice, au but gnralement dsir; et que, pour
abrger davantage la ngociation, les cours allies ont transmis  leurs
plnipotentiaires le projet d'un trait prliminaire dont il allait tre
donn lecture.

Le plnipotentiaire franais observe qu'en faisant au prince de
Metternich la demande confidentielle qui lui a t adresse pour un
armistice, il tait loin de s'attendre que les sances seraient aussi
inopinment suspendues, et la ngociation interrompue pendant neuf
jours, ce qui avait chang l'tat de la question et l'objet qu'il se
proposait; que des prliminaires, exigeant une discussion plus ou moins
longue, n'arrtaient pas au moment mme, comme un armistice, l'effusion
du sang.

Le plnipotentiaire autrichien lit ensuite le projet de trait
prliminaire suivant:

_Projet d'un trait prliminaire entre les hautes puissances allies et
la France._

Au nom de la trs sainte et indivisible Trinit.

LL. MM. II. d'Autriche et de Russie, S. M. le roi du royaume-uni de la
Grande-Bretagne et de l'Irlande, et S. M. le roi de Prusse, agissant au
nom de tous leurs allis, d'une part, et S. M. l'empereur des Franais
de l'autre, dsirant cimenter le repos et le bien-tre futur de
l'Europe, par une paix solide et durable sur terre et sur mer, et ayant,
pour atteindre  ce but salutaire, leurs plnipotentiaires actuellement
runis  Chtillon-sur-Seine, pour discuter les conditions de cette
paix, lesdits plnipotentiaires sont convenus des articles suivants:

Art. 1er. Il y aura paix et amnistie entre LL. MM. II. d'Autriche et de
Russie, S. M. le roi du royaume-uni de la Grande-Bretagne et de
l'Irlande, et S. M. le roi de Prusse, agissant en mme temps au nom de
tous leurs allis, et S. M. l'empereur des Franais, leurs hritiers et
successeurs  perptuit.

Les hautes parties contractantes s'engagent  apporter tous leurs soins
 maintenir, pour le bonheur futur de l'Europe, la bonne harmonie si
heureusement rtablie entre elles.

Art. 2. S. M. l'empereur des Franais renonce, pour lui et ses
successeurs,  la totalit des acquisitions, runions ou incorporations
de territoire faites par la France depuis le commencement de la guerre
de 1792.

S. M. renonce galement  toute l'influence constitutionnelle directe ou
indirecte hors des anciennes limites de la France, telles qu'elles se
trouvaient tablies avant la guerre de 1792, et aux titres qui en
drivent, et nommment  ceux de roi d'Italie, roi de Rome, protecteur
de la confdration du Rhin, et mdiateur de la confdration suisse.

Art. 3. Les hautes parties contractantes reconnaissent formellement et
solennellement le principe de la souverainet et indpendance de tous
les tats de l'Europe, tels qu'ils seront constitus  la paix
dfinitive.

Art. 4. S. M. l'empereur des Franais reconnat formellement la
reconstruction suivante des pays limitrophes de la France:

1 L'Allemagne compose d'tats indpendants unis par un lien fdratif;

2 L'Italie divise en tats indpendants, placs entre les possessions
autrichiennes en Italie et la France;

3 La Hollande sous la souverainet de la maison d'Orange, avec un
accroissement de territoire.

4 La Suisse, tat libre, indpendant, replac dans ses anciennes
limites, sous la garantie de toutes les grandes puissances, la France y
comprise.

5 L'Espagne sous la domination de Ferdinand VII, dans ses anciennes
limites.

S. M. l'empereur des Franais reconnat de plus le droit des puissances
allies de dterminer, d'aprs les traits existants entre les
puissances, les limites et rapports tant des pays cds par la France
que de leurs tats entre eux, sans que la France puisse aucunement y
intervenir.

Art. 5. Par contre, S. M. britannique consent  restituer  la France, 
l'exception des les nommes les Saintes, toutes les conqutes qui ont
t faites par elle sur la France, pendant la guerre, et qui se trouvent
 prsent au pouvoir de S. M. britannique, dans les Indes orientales, en
Afrique et en Amrique.

L'le de Tabago, conformment  l'article 2 du prsent trait, restera 
la Grande-Bretagne, et les allis promettent d'employer leurs bons
offices pour engager LL. MM. sudoise et portugaise  ne point mettre
d'obstacle  la restitution de la Guadeloupe et de Cayenne  la France.

Tous les tablissements et toutes les factoreries conquises sur la
France,  l'est du cap de Bonne-Esprance,  l'exception des les
Maurice (le de France), de Bourbon et de leurs dpendances, lui seront
restitues. La France ne rentrera dans ceux des susdits tablissements
et factoreries qui sont situs dans le continent des Indes et dans les
limites des possessions britanniques, que sous la condition qu'elle les
possdera uniquement  titre d'tablissements commerciaux; et elle
promet en consquence de n'y point faire construire de fortifications,
et de n'y point entretenir de garnisons ni forces militaires quelconques
au-del de ce qui est ncessaire pour maintenir la police dans lesdits
tablissements.

Les restitutions ci-dessus mentionnes en Asie, en Afrique, et en
Amrique, ne s'tendront  aucune possession qui n'tait point
effectivement au pouvoir de la France avant le commencement de la guerre
de 1792.

Le gouvernement franais s'engage  prohiber l'importation des esclaves
dans toutes les colonies et possessions restitues par le prsent
trait, et  dfendre  ses sujets, de la manire la plus efficace, le
trafic des ngres en gnral.

L'le de Malte, avec ses dpendances, restera en pleine souverainet 
S. M. britannique.

Art. 6. S. M. l'empereur des Franais remettra, aussitt aprs la
ratification du prsent trait prliminaire, les forteresses et forts
des pays cds, et ceux qui sont encore occups par ses troupes en
Allemagne, sans exception, et notamment la place de Mayence dans six
jours; celles de Hambourg, Anvers, Berg-op-Zoom, dans l'espace de six
jours; Mantoue, Palma-Nuova, Venise et Peschiera, les places de l'Oder
et de l'Elbe, dans quinze jours, et les autres places et forts dans le
plus court dlai possible, qui ne pourra excder celui de quinze jours.
Ces places et forts seront remis dans l'tat o ils se trouvent
prsentement, avec toute leur artillerie, munitions de guerre et de
bouche, archives, etc.; les garnisons franaises de ces places sortiront
avec armes, bagages, et avec leurs proprits particulires.

S. M. l'empereur des Franais fera galement remettre, dans l'espace de
quatre jours, aux armes allies les places de Besanon, Belfort et
Huningue, qui resteront en dpt jusqu' la ratification de la paix
dfinitive, et qui seront remises dans l'tat dans lequel elles auront
t cdes  mesure que les armes allies vacueront le territoire
franais.

Art. 7. Les gnraux commandant en chef nommeront sans dlai des
commissaires chargs de dterminer la ligne de dmarcation entre les
armes rciproques.

Art. 8. Aussitt que le prsent trait prliminaire aura t accept et
ratifi de part et d'autre, les hostilits cesseront sur terre et sur
mer.

Art. 9. Le prsent trait prliminaire sera suivi, dans le plus court
dlai possible, par la signature d'un trait de paix dfinitif.

Art. 10. Les ratifications du trait prliminaire seront changes dans
quatre jours, ou plus tt, si faire se peut.

En foi de quoi les plnipotentiaires de LL. MM. II. d'Autriche et de
Russie, de S. M. le roi du royaume-uni de la Grande-Bretagne et de
l'Irlande, et de S. M. le roi de Prusse, d'une part, et le
plnipotentiaire de S. M. l'empereur des Franais, de l'autre, l'ont
sign et y ont fait apposer le cachet de leurs armes.

Fait  Chtillon, etc., etc.

Cette lecture acheve, le plnipotentiaire de France prie les
plnipotentiaires des cours allies de rpondre  l'observation et aux
questions suivantes:

Il fait observer que le projet confond le titre de roi d'Italie avec
ceux de mdiateur et de protecteur, qui en diffrent essentiellement;
que le premier est un titre de souverainet, ce que les deux autres ne
sont pas; qu'il est attach  la possession d'un tat, que cet tat est
indpendant de la France, que les renonciations de celle-ci
n'entraneraient nullement une renonciation  la couronne d'Italie, 
laquelle l'empereur des Franais ne pourrait pas renoncer comme
empereur, mais uniquement en sa qualit de roi.

Les plnipotentiaires des cours allies rpliquent qu'assurment
l'intention des cours allies est que le trait contienne la
renonciation de l'empereur Napolon  la possession du royaume d'Italie,
et que puisqu'il parat que le projet peut laisser des doutes l-dessus,
cette renonciation devra y tre ajoute en termes explicites.

Le plnipotentiaire de France a demand ensuite si le roi de Saxe tait
compris dans les arrangements que les allis projetaient pour
l'Allemagne, et serait rtabli dans la pleine possession de son
royaume;

Si le roi de Westphalie, reconnu par toutes les puissances du continent,
recouvrerait son royaume ou obtiendrait une indemnit;

Enfin, si les droits du vice-roi, comme hritier du royaume d'Italie,
taient reconnus pour le cas o le roi d'Italie renoncerait  la
couronne de ce royaume.

Les plnipotentiaires des cours allies ont dclar s'en tenir pour le
moment  leur projet.

Le plnipotentiaire franais dit alors que la pice dont il vient de lui
tre donn lecture et communication est d'une trop haute importance pour
qu'il puisse y faire, dans cette sance, une rponse quelconque, et
qu'il se rserve de proposer aux plnipotentiaires des cours allies une
confrence ultrieure lorsqu'il sera dans le cas d'entrer en discussion
sur ce qui forme l'objet des ouvertures faites dans la prsente sance.

Chtillon-sur-Seine, le 17 fvrier 1814.

_Sign_ CAULAINCOURT, duc de Vicence; ABERDEEN, CATHCART, le comte DE
RAZOUMOWSKI, HUMBOLDT, le comte de STADION, Charles STEWART,
lieutenant-gnral.

       *       *       *       *       *


(N 26.) _Lettre de Napolon_
_Au duc de Vicence._

Nangis, le 17 fvrier 1814.


Monsieur le duc de Vicence, je vous ai donn carte blanche pour sauver
Paris et viter une bataille qui tait la dernire esprance de la
nation. La bataille a eu lieu; la Providence a bni nos armes. J'ai fait
30  40,000 prisonniers. J'ai pris deux cents pices de canon, un grand
nombre de gnraux, et dtruit plusieurs armes sans presque coup frir.
J'ai entam hier l'arme du prince de Schwartzenberg, que j'espre
dtruire avant qu'elle ait repass nos frontires. Votre attitude doit
tre la mme, vous devez tout faire pour la paix, mais mon intention est
que vous ne signiez rien sans mon ordre, parce que seul je connais ma
position. En gnral, je ne dsire qu'une paix _solide_ et _honorable_,
et elle ne peut tre telle que sur les bases proposes  Francfort. Si
les allis eussent accept vos propositions le 9, il n'y aurait pas eu
de bataille, je n'aurais pas couru les chances de la fortune dans le
moment o le moindre insuccs perdait la France; enfin, je n'aurais pas
connu le secret de leur faiblesse. Il est juste qu'en retour j'aie les
avantages des chances qui ont tourn pour moi. Je veux la paix, mais ce
n'en serait pas une que celle qui imposerait  la France des conditions
plus humiliantes que les bases de Francfort. Ma position est
certainement plus avantageuse qu' l'poque o les allis taient 
Francfort. Ils pouvaient me braver; je n'avais obtenu aucun avantage sur
eux, et ils taient loin de mon territoire. Aujourd'hui c'est tout
diffrent; j'ai eu d'immenses avantages sur eux, et des avantages tels
qu'une carrire militaire de vingt annes, et de quelque illustration,
n'en prsente pas de pareils. Je suis prt  cesser les hostilits et 
laisser les ennemis rentrer tranquilles chez eux, s'ils signent les
prliminaires bass sur les propositions de Francfort. La mauvaise foi
de l'ennemi et la violation des engagements les plus sacrs mettent
seuls des dlais entre nous; et nous sommes si prs, que, si l'ennemi
vous laisse correspondre avec moi directement, en vingt-quatre heures on
peut avoir rponse aux dpches. D'ailleurs je vais me rapprocher
davantage. Sur ce, je prie Dieu, etc.

_P. S._ Comment arrive-t-il qu'aujourd'hui 18, je n'aie de dpches de
vous que du 14? Nous ne sommes cependant loigns de vous que de
vingt-cinq lieues.

_Sign_ NAPOLON.

       *       *       *       *       *


(N 27.) _Continuation du protocole des confrences de
Chtillon-sur-Seine._

_Sance du 28 fvrier 1814._


Les plnipotentiaires des cours allies dclarent au protocole ce qui
suit:

Plusieurs jours s'tant couls depuis que le projet des prliminaires
d'une paix gnrale a t prsent par les plnipotentiaires des cours
allies  M. le plnipotentiaire franais, et aucune rponse n'ayant t
donne, ni dans la forme d'une acceptation, ni dans celle d'une
modification dudit projet, LL. MM. II et RR. ont jug convenable
d'enjoindre  leurs plnipotentiaires de demander  M. le
plnipotentiaire franais une dclaration distincte et explicite de son
gouvernement sur le projet en question. Les plnipotentiaires des cours
allies pensent qu'il y a d'autant moins de motifs de dlais de la part
du gouvernement franais  l'gard d'une dcision sur les prliminaires
proposs, que le projet propos par eux tait bas en substance sur une
offre faite par M. le plnipotentiaire de France, dans sa lettre au
prince de Metternich, date du 9 de ce mois, que le prince a soumise aux
cours allies.

De plus, les plnipotentiaires des cours allies sont chargs de
dclarer, au nom de leurs souverains, qu'adhrant fortement  la
substance des demandes contenues dans ces conditions qu'ils regardent
comme aussi essentielles  la sret de l'Europe que ncessaires 
l'arrangement d'une paix gnrale de l'Europe, ils ne pourraient
interprter tout retard ultrieur d'une rponse  leurs propositions que
comme un refus de la part du gouvernement franais. En consquence les
plnipotentiaires des cours allies, prts  se concerter avec M. le
plnipotentiaire franais,  l'gard du temps indispensablement
ncessaire pour communiquer avec son gouvernement, ont ordre de dclarer
que, si  l'expiration du terme reconnu suffisant et dont on sera
convenu conjointement avec M. le plnipotentiaire franais, il n'tait
pas arriv de rponse qui ft en substance d'accord avec la base tablie
dans le projet des allis, la ngociation serait regarde comme termine
et que les plnipotentiaires des cours allies retourneraient au
quartier gnral.

Aprs s'tre acquitt de cette dclaration, dont copie a t remise  M.
le plnipotentiaire de France, le plnipotentiaire autrichien, au nom de
ses collgues, ajoute verbalement que les plnipotentiaires des cours
allies sont prts  discuter dans un esprit de conciliation toute
modification que M. le plnipotentiaire franais pourrait tre autoris
 proposer; mais que les cours allies ne sauraient couter aucune
proposition qui diffrt essentiellement du sens de l'offre dj faite
par M. le plnipotentiaire de France, et que si pareille prtention
tait mise en avant par la France, les allis seraient obligs dans ce
cas, quoiqu' regret, de remettre la dcision au sort des armes.

Le plnipotentiaire de France rpond que LL. Exc. MM. les
plnipotentiaires des cours allies, aprs avoir eu tant de temps pour
prparer leur projet, ne peuvent se plaindre de celui qu'il met 
prparer sa rponse; qu'il en faut pour examiner un projet qui embrasse
tant de questions d'une si haute importance, et  la plupart desquelles
aucun antcdent n'avait prpar;

Que LL. Exc. connaissent par ses nombreuses rclamations les retards que
ses courriers ont prouvs, par les dtours qu'on leur a fait faire;

Qu'elles savent que, depuis la remise du projet, les armes n'ont pas
cess d'tre en mouvement, et que le projet par lequel on doit y
rpondre ne peut pas tre fait lorsqu'on change de lieu presque  toute
heure;

Qu'on est d'autant moins fond  se plaindre des retards, que, ds
l'ouverture de la ngociation, les sances ont t suspendues neuf jours
par les allis sans qu'ils eussent donn aucun motif;

Enfin que la France a assez prouv, par tout ce qui a prcd la remise
du projet, qu'elle veut la paix: que quant  ce qui est dit dans la
nouvelle dclaration de LL. Exc. d'une offre par lui faite dans une
lettre confidentielle au prince de Metternich, il doit rpter ce qu'il
a prcdemment fait observer, que cette offre tait subordonne  la
demande d'un armistice immdiat, lequel a t refus, et qu'on ne peut
consquemment s'en prvaloir.

Les plnipotentiaires des cours allies invitent M. le plnipotentiaire
franais  indiquer le dlai qu'il croit suffisant  la communication
ci-dessus annonce.

Il rpond que, dans une affaire si grave, on ne peut imposer ni prendre
l'obligation de rpondre  jour fixe.

MM. les plnipotentiaires des cours allies ayant insist, d'aprs les
ordres formels de leurs cours, pour que le terme ft fix, on s'est
runi pour le fixer, de part et d'autre, au 10 mars inclusivement.

_Sign_ CAULAINCOURT, duc de Vicence.

_Sign_ Charles STEWART, comte DE STADION, CATHCART, HUMBOLDT, A. comte
DE RAZOUMOWSKI; ABERDEEN.

       *       *       *       *       *


(N 28.) _Lettre du duc de Vicence_
_A Napolon._

Chtillon, le 5 mars 1814.


SIRE,

J'ai besoin d'exprimer particulirement  V. M. toute ma peine de voir
mon dvouement mconnu. Elle est mcontente de moi; elle le tmoigne et
charge de me le dire. Ma franchise lui dplaisant, elle la taxe de
rudesse et de duret. Elle me reproche de voir partout les Bourbons,
dont, peut-tre  tort, je ne parle qu' peine. V. M. oublie que c'est
elle qui en a parl la premire dans les lettres qu'elle a crites ou
dictes. Prvoir comme elle les chances que peuvent leur prsenter les
passions d'une partie des allis, celles que peuvent faire natre des
vnements malheureux et l'intrt que pourrait inspirer dans ce pays
leur haute infortune, si la prsence d'un prince et un parti
rveillaient ces vieux souvenirs dans un moment de crise, ne serait
cependant pas si draisonnable, si les choses sont pousses  bout. Dans
la situation o sont les esprits, dans l'tat de fivre o est l'Europe,
dans celui d'anxit et de lassitude o se trouve la France, la
prvoyance doit tout embrasser, elle n'est que de la sagesse. V. M.
voudrait, je le comprends, vacciner sa force d'me, l'lan de son grand
caractre,  tout ce qui la sert, et communiquer  tous son nergie;
mais votre ministre, sire, n'a pas besoin de cet aiguillon. L'adversit
stimule son courage, au lieu de l'abattre; et s'il vous rpte sans
cesse le mot de paix, c'est parce qu'il la croit indispensable et mme
pressante pour ne pas tout perdre. C'est quand il n'y a pas de tiers
entre V. M. et lui qu'il lui parle franchement. C'est votre force, sire,
qui l'oblige  vous paratre faible; tout au moins plus dispos  cder
qu'il ne le serait rellement. Personne ne dsire, ne voudrait plus que
moi consoler V. M., adoucir tout ce que les circonstances et les
sacrifices qu'elles exigeront auront de pnible pour elle; mais
l'intrt de la France, celui de votre dynastie, me commandent avant
tout d'tre prvoyant et vrai. D'un instant  l'autre, tout peut tre
compromis par ces mnagements qui ajournent les dterminations
qu'exigent les grandes et difficiles circonstances o nous sommes.
Est-ce ma faute si je suis le seul qui tiens ce langage de dvouement 
V. M.? si ceux qui vous entourent et qui pensent comme moi, craignant de
lui dplaire et voulant la mnager, quand elle a dj tant de sujets de
contrarit, n'osent lui rpter ce qu'il est de mon devoir de lui dire?
Quelle gloire, quel avantage peut-il y avoir pour moi  prcher, 
signer mme cette paix, si toutefois on parvient  la faire? Cette paix,
ou plutt ces sacrifices, ne seront-ils pas pour V. M. un ternel grief
contre son plnipotentiaire? Bien des gens en France, qui en sentent
aujourd'hui la ncessit, ne me la reprocheront-ils pas six mois aprs
qu'elle aura sauv votre trne? Comme je ne me fais pas plus illusion
sur ma position, que sur celle de V. M., elle doit m'en croire. Je vois
les choses ce qu'elles sont; et les consquences, ce qu'elles peuvent
devenir. La peur a uni tous les souverains, le mcontentement a ralli
tous les Allemands. La partie est trop bien lie pour la rompre. En
acceptant le ministre dans les circonstances o je l'ai pris, en me
chargeant ensuite de cette ngociation, je me suis dvou pour vous
servir, pour sauver mon pays; je n'ai point eu d'autre but; et celui-l
seul tait assez noble, assez lev pour me paratre au-dessus de tous
les sacrifices. Dans ma position je ne pouvais qu'en faire, et c'est ce
qui m'a dcid. V. M. peut dire de moi tout le mal qu'il lui plaira: au
fond de son coeur elle ne pourra en penser, et elle sera force de me
rendre toujours la justice de me regarder comme l'un de ses plus fidles
sujets, et l'un des meilleurs citoyens de cette France, que je ne puis
tre souponn de vouloir avilir, quand je donnerais ma vie pour lui
sauver un village.

Je suis, etc.

_Sign_ CAULAINCOURT, duc de Vicence.



(N 29.) _Lettre de M. le duc de Vicence
A Napolon_.

Chtillon, le 6 mars 1814.


SIRE,

La question qui va se dcider est si importante, elle peut, dans un
instant, avoir tant de fatales consquences, que je regarde comme un
devoir de revenir encore, au risque de lui dplaire, sur ce que j'ai
mand si souvent  votre majest. Il n'y a pas de faiblesse dans mon
opinion, sire, mais je vois tous les dangers qui menacent la France et
le trne de V. M., et je la conjure de les prvenir. Il faut des
sacrifices; il faut les faire  temps. Comme  Prague, si nous n'y
prenons garde, l'occasion va nous chapper; la circonstance actuelle a
plus de ressemblance avec celle-l que votre majest ne le pense
peut-tre. A Prague, la paix n'a pas t faite, et l'Autriche s'est
dclare contre nous, parce qu'on n'a pas voulu croire que le terme fix
ft de rigueur. Ici les ngociations vont se rompre, parce que l'on ne
se persuade point qu'une question d'une aussi grande importance puisse
tenir  telle ou telle rponse que nous ferons, et  ce que cette
rponse soit faite avant tel ou tel jour. Cependant, plus je considre
ce qui se passe, plus je suis convaincu que si nous ne remettons pas le
contre-projet demand, et qu'il ne contienne pas des modifications aux
bases de Francfort, tout est fini. J'ose le dire comme je le pense,
sire, ni la puissance de la France, ni la gloire de V. M., ne tiennent 
possder Anvers ou tel autre point des nouvelles frontires.

Cette ngociation, je ne saurais trop le rpter, ne ressemble  aucune
autre; elle est mme totalement l'oppos de toutes celles que V. M. a
diriges jusque ici. Nous sommes loin de pouvoir dominer: ce n'est qu'en
suivant avec patience et modration la marche tablie que nous pouvons
esprer d'atteindre le but; nous carter de cette marche serait tout
perdre. Les Anglais,  cause de leur responsabilit, et les hommes
haineux qui sont ici, pour satisfaire leur passion, aimeront
certainement mieux rompre que d'entamer la discussion en partant de ce
point.

Les ngociations une fois rompues, que V. M. ne croie pas les renouer,
comme on a pu le faire dans d'autres occasions. On ne veut qu'un
prtexte; et faute de nous dcider  prendre le parti qu'exigent les
circonstances, tout nous chappera sans que l'on puisse prvoir quand et
comment on pourra revenir  des ides de conciliation.

Je supplie V. M. de rflchir  l'effet que produira en France la
rupture des ngociations, et d'en peser toutes les consquences. Elle me
rendra encore assez de justice pour penser que, pour lui crire comme je
le fais, il faut porter au plus haut degr la conviction que ce moment
va dcider des plus chers intrts de V. M. et de ceux de mon pays.

Je suis, etc.

_Sign_ CAULAINCOURT, duc de Vicence.

       *       *       *       *       *


(N 30.) _Lettre du prince de Metternich_
_Au duc de Vicence_.

Chaumont, le 8 mars 1814.


La petite bote que vous m'avez envoye, monsieur le duc, pour madame
l'archiduchesse Lopoldine, lui a t envoye sur-le-champ; j'espre
tre  mme incessamment de faire passer  V. Exc. une rponse de S. A.
I.  son auguste soeur.

Vous avez rendu de si grands services, jusqu' prsent,  la cause de la
France, qui assurment est insparable de celle de l'Europe, que je me
flatte de vous voir couronner bientt la grande oeuvre. Que l'empereur
se convainque bien qu'il n'aura rien fait, s'il n'arrive pas  la paix
gnrale. Des annes de troubles succderaient  des annes de
calamits. Je ne doute pas que vous tes journellement dans le cas de
vous convaincre, monsieur le duc, que l'Angleterre va rondement en
besogne; le ministre actuel est assez fort pour _pouvoir vouloir la
paix_. Si elle ne se fait pas dans ce moment, nulle autre occasion ne se
prsentera plus dans laquelle il puisse tre permis  un ministre
anglais de proposer mme une _ngociation_; le triomphe des partisans de
la guerre  extinction contre l'empereur des Franais sera assur; le
monde sera boulevers, et la France sera la proie de ces vnements.

Je vous tiendrai toujours le mme langage: il doit tre compris par des
hommes sages et voulant le bien. Nous ne formons qu'un voeu, celui de la
paix; mais cette paix est impossible sans que vous ne fassiez celle qui
doit vous rendre vos tablissements d'outre-mer. Pour arriver  cette
paix, il faut galement en vouloir les moyens, et ne pas oublier que
l'Angleterre dispose _seule_ de toutes les compensations possibles, et
qu'en se dpouillant, en faveur de la France et d'autres tats
indpendants, de la presque totalit de ses conqutes, elle ne fait
qu'exciper l'admission d'une juste compensation, en demandant que la
France se replace au niveau des plus grandes puissances sur le
continent.

Si l'empereur Napolon entre dans ce point de vue, comme dj il en
avait fait le sien, l'Europe est pacifie; vingt annes de troubles
l'attendent dans la supposition contraire.

Recevez, etc.

_Sign_ METTERNICH.



(N 31.) _Continuation du protocole des confrences de
Chtillon-sur-Seine_.

_Sance du_ 10 _mars_ 1814.


Le plnipotentiaire de France commence la confrence par consigner au
protocole ce qui suit:

Le plnipotentiaire de France avait espr, d'aprs les reprsentations
qu'il avait t dans le cas d'adresser  MM. les plnipotentiaires des
cours allies, et par la manire dont LL. EE. avaient bien voulu les
accueillir, qu'il serait donn des ordres pour que ses courriers pussent
lui arriver sans difficult et sans retards. Cependant le dernier qui
lui est parvenu, non seulement a t arrt trs long-temps par
plusieurs officiers et gnraux russes, mais on l'a mme _oblig 
donner ses dpches, qui ne lui ont t rendues que trente-six heures
aprs,  Chaumont_. Le plnipotentiaire de France se voit donc  regret
forc d'appeler de nouveau sur cet objet l'attention de MM. les
plnipotentiaires des cours allies, et de rclamer avec d'autant plus
d'instance contre une conduite contraire aux usages reus et aux
prrogatives que le droit des gens assure aux ministres chargs d'une
ngociation, qu'elle cause rellement les retards qui l'entravent.

Les plnipotentiaires des cours allies n'tant point informs du fait,
promettent de porter cette rclamation  la connaissance de leurs cours.

Le plnipotentiaire de France donne ensuite lecture de la pice
suivante, dont il demande l'insertion au protocole, ainsi que des pices
y annexes n 1, 2, 3, 4 et 5.

_Le plnipotentiaire de France a reu de sa cour l'ordre de faire au
protocole les observations suivantes_:

Les souverains allis, _dans leur dclaration de Francfort_, que toute
l'Europe connat, et LL. EE. MM. les plnipotentiaires, dans leur
proposition du 7 fvrier, ont galement pos en principe que la France
doit conserver par la paix la mme puissance relative qu'elle avait
avant les guerres que cette paix doit finir; car ce que dans le
prambule de leur proposition MM. les plnipotentiaires ont dit du dsir
des puissances allies de voir la France dans un tat de possession
analogue au rang qu'elle a toujours occup dans le systme politique,
n'a point et ne saurait avoir un autre sens. Les souverains allis
avaient demand, en consquence, que la France se renfermt dans les
limites formes par les Pyrnes, les Alpes et le Rhin, et la France y
avait acquiesc. MM. leurs plnipotentiaires ont au contraire, et par
leur note du 7 et par le projet d'articles qu'ils ont remis le 17,
demand qu'elle rentrt dans ses anciennes limites. Comment, sans cesser
d'invoquer le mme principe, a-t-on pu, et en si peu de temps, passer de
l'une de ces demandes  l'autre? Qu'est-il survenu depuis la premire,
qui puisse motiver la seconde?

On ne pouvait pas le 7, on ne pouvait pas plus le 17, et  plus forte
raison ne pourrait-on pas aujourd'hui la fonder sur l'offre
confidentielle faite par le plnipotentiaire de France, au ministre du
cabinet de l'une des cours allies; car la lettre qui la contenait ne
fut crite que le 9, et il tait indispensable d'y rpondre
immdiatement, puisque l'offre tait faite sous la _condition absolue
d'un armistice immdiat_, pour arrter l'effusion du sang, et viter une
bataille que les allis ont voulu donner; au lieu de cela, les
confrences furent, par la seule volont des allis, et sans motifs,
suspendues du 10 au 17, jour auquel la condition propose fut mme
formellement rejete. On ne pouvait, on ne peut donc en aucune manire
se prvaloir d'une offre qui lui tait subordonne. Les souverains
allis ne voulaient-ils point, il y a trois mois, tablir un juste
quilibre en Europe? N'annoncent-ils pas qu'ils le veulent encore
aujourd'hui? Conserver la mme puissance relative qu'elle a toujours eue
est aussi le seul dsir qu'ait rellement la France. _Mais l'Europe ne
ressemble plus  ce qu'elle tait il y a vingt ans_:  cette poque le
royaume de Pologne, dj morcel, disparut entirement, l'immense
territoire de la Russie s'accrut de vastes et riches provinces. Six
millions d'hommes furent ajouts  une population dj plus grande que
celle d'aucun tat europen. Neuf millions devinrent le partage de
l'Autriche et de la Prusse. Bientt l'Allemagne changea de face. Les
tats ecclsiastiques et le plus grand nombre des villes libres
germaniques furent rpartis entre les princes sculiers. La Prusse et
l'Autriche en reurent la meilleure part. L'antique rpublique de Venise
devint une province de la monarchie autrichienne; deux nouveaux millions
de sujets, avec de nouveaux territoires et de nouvelles ressources, ont
t donns depuis  la Russie, par le trait de Tilsitt, par le trait
de Vienne, par celui d'Yassi, et par celui d'Abo. De son ct, et dans
le mme intervalle de temps, l'Angleterre a non seulement acquis, par le
trait d'Amiens, les possessions hollandaises de Ceylan et de l'le de
la Trinit; mais elle a doubl ses possessions de l'Inde, et en a fait
un empire que deux des plus grandes monarchies de l'Europe galeraient 
peine. Si la population de cet empire ne peut tre considre comme un
accroissement de la population britannique, en revanche, l'Angleterre
n'en tire-t-elle pas, et par la souverainet et par le commerce, un
accroissement immense de sa richesse, cet autre lment de la puissance?
La Russie, l'Angleterre, ont conserv tout ce qu'elles ont acquis.
L'Autriche et la Prusse ont,  la vrit, fait des pertes; mais
renoncent-elles  les rparer, et se contentent-elles aujourd'hui de
l'tat de possession dans lequel la guerre prsente les a trouves? Il
diffre cependant peu de celui qu'elles avaient il y a vingt ans.

Ce n'est pas pour son intrt seul que la France doit vouloir conserver
la mme puissance relative qu'elle avait: qu'on lise la dclaration de
Francfort (voyez pice jointe, n 4), et l'on verra que les souverains
allis ont t convaincus eux-mmes que c'tait aussi _l'intrt de
l'Europe_. Or, quand tout a chang autour de la France, comment
pourrait-elle _conserver la mme puissance relative en tant replace au
mme tat qu'auparavant?_ Replace dans ce mme tat, _elle n'aurait pas
mme le degr de puissance absolue quelle avait alors_: car ses
possessions d'outre-mer taient incontestablement un des lments de
cette puissance; et la plus importante de ces possessions, celle qui par
sa valeur galait ou surpassait toutes les autres ensemble, lui a t
ravie; peu importe par quelle cause, elle l'a perdue. Il suffit qu'elle
ne l'ait plus, et qu'il ne soit pas au pouvoir des allis de la lui
rendre.

Pour valuer la puissance relative des tats, ce n'est pas assez de
comparer leurs forces absolues, il faut faire entrer dans le calcul
l'emploi que leur situation gographique les contraint ou leur permet
d'en faire.

L'Angleterre est une puissance essentiellement maritime, qui peut mettre
toutes ses forces sur les eaux. L'Autriche a trop peu de ctes pour le
devenir; la Russie et la Prusse n'ont pas besoin de l'tre, puisqu'elles
n'ont pas de possessions au-del des mers; ce sont des puissances
essentiellement continentales. La France est, au contraire,  la fois
essentiellement maritime,  raison de l'tendue de ses ctes, et de ses
colonies, et essentiellement continentale. L'Angleterre ne peut tre
attaque que par des flottes. La Russie, adosse au ple du monde, et
borne presque de tous cts par des mers ou de vastes solitudes, ne
peut, depuis qu'elle a acquis la Finlande, tre attaque que d'un seul
ct. _La France peut l'tre sur tous les points de sa circonfrence, et
 la fois du ct de la terre, o elle confine partout  des nations
vaillantes, et du ct de la mer, et dans ses possessions lointaines._

Pour rtablir un vritable quilibre, sa puissance relative devrait donc
tre considre sous deux aspects distincts: pour en faire une
estimation juste, il la faut diviser, et ne comparer ses forces absolues
 celles des autres tats du continent, que dduction faite de la part
qu'elle en devra employer sur mer; et  celles des tats maritimes, que
dduction faite de la part qu'elle en devra employer sur le continent.

Le plnipotentiaire de France prie LL. EE. MM. les plnipotentiaires des
cours allies de peser attentivement les considrations si frappantes de
vrit qui prcdent, et de juger si les acquisitions que la France a
faites en-de des Alpes et du Rhin, et que les traits de Lunville et
d'Amiens lui avaient assures, suffiraient mme pour rtablir entre
elles et les grandes puissances de l'Europe l'quilibre que les
changements survenus dans l'tat de possession de ces puissances ont
rompu.

Le plus simple calcul dmontre jusqu' l'vidence que ces acquisitions,
jointes  tout ce que la France possdait en 1792, seraient encore
_loin_ de lui donner le mme degr de puissance relative qu'elle avait
alors, et qu'elle avait constamment eue dans les temps antrieurs; et
cependant on lui demande, non pas d'en abandonner seulement une partie
quelconque, mais de les abandonner toutes; quoique, dans leur
dclaration de Francfort, les souverains allis eussent annonc 
l'Europe _qu'ils reconnaissaient  la France un territoire plus tendu
qu'elle ne l'avait eu sous ses rois_.

Les forces propres d'un tat ne sont pas l'unique lment de sa
puissance relative, dans la composition de laquelle entrent encore les
liens qui l'unissent  d'autres tats, liens gnralement plus forts et
plus durables entre les tats que gouvernent des princes d'un mme sang.
L'empereur des Franais possde, outre son empire, un royaume; son fils
adoptif en est l'hritier dsign. D'autres princes de la dynastie
franaise taient possesseurs de couronnes ou de souverainets
trangres. Des traits avaient consacr leurs droits, et le continent
les avait reconnus. Le projet des cours allies garde  leur gard un
silence que les questions si naturelles et si justes du plnipotentiaire
de France n'ont pu rompre. En renonant cependant aux droits de ces
princes, et  la part de puissance relative qui en rsulte pour elle,
ainsi qu' ce qu'elle a acquis en-de des Alpes et du Rhin, la France
se trouverait avoir perdu de son ancienne puissance relative maritime et
continentale, prcisment en mme raison que celle des autres grands
tats s'est dj ou se sera accrue  la paix par leurs acquisitions
respectives. La restitution de ses colonies, qui ne ferait alors que la
replacer dans son ancien tat de grandeur absolue (ce que mme la
situation de Saint-Domingue ne permettrait pas d'effectuer
compltement), ne serait point, ne pourrait pas tre une compensation de
ses pertes: seulement ses pertes en seraient diminues, et ce serait
sans doute le moins auquel elle et le droit de s'attendre; mais que lui
offre  cet gard le projet des cours allies?

Des colonies franaises tombes au pouvoir de l'ennemi (et les guerres
du continent les y ont fait tomber toutes), il y en a trois que leur
importance, sous des rapports divers, met hors de comparaison avec
toutes les autres; ce sont la Guadeloupe, la Guiane, et l'le de France.

Au lieu de la restitution des deux premires, le projet des cours
allies n'offre que des bons offices pour procurer cette restitution, et
il semblerait d'aprs cela que ces deux colonies fussent entre les mains
de puissances trangres  la ngociation prsente et ne devant point
tre comprises dans la future paix. Tout au contraire les puissances qui
les occupent sont du nombre de celles au nom de qui et pour qui les
cours allies ont dclar qu'elles taient autorises  traiter: n'y
sont-elles donc autorises que pour les clauses  la charge de la
France? cessent-elles de l'tre ds qu'il s'agit de clauses  son
profit? s'il en tait ainsi, il deviendrait indispensable que tous les
tats engags dans la prsente guerre prissent immdiatement part  la
ngociation et envoyassent chacun des plnipotentiaires au congrs.

Il est en outre  remarquer que la Guadeloupe n'tant sortie des mains
de l'Angleterre que par un acte que le droit des gens n'autorisait pas,
c'est l'Angleterre encore qui, relativement  la France, est cense
l'occuper, et que c'est  elle seule que la restitution en peut tre
demande.

L'Angleterre veut garder pour elle les les de France et de la Runion,
sans lesquelles les autres possessions de la France,  l'est du cap de
Bonne-Esprance, perdent tout leur prix; les Saintes, sans lesquelles la
possession de la Guadeloupe serait prcaire; et l'le de Tabago;
celle-ci sous le prtexte que la France ne la possdait point en 1792,
et les autres quoique la France les possdt de temps immmorial,
tablissant ainsi une rgle qui n'a de rigueur que pour la France, qui
n'admet d'exception que contre elle, et devient ainsi un glaive  deux
tranchants.

Une le d'une certaine tendue, mais qui a perdu son ancienne fertilit,
deux ou trois autres infiniment moindres, et quelques comptoirs auxquels
la perte de l'le de France forcerait de renoncer, voil  quoi se
rduisent les grandes restitutions que l'Angleterre promettait de faire.
Sont-ce l celles qu'elle fit  Amiens, o pourtant elle rendait Malte,
qu'elle veut aujourd'hui garder et qu'on ne lui conteste plus?
qu'aurait-elle offert de moins si la France n'et eu rien  cder qu'
elle? Les restitutions qu'elle promettait avaient t annonces comme un
quivalent des sacrifices qui seraient faits au continent. C'est sous
cette condition que la France a annonc qu'elle tait prte  consentir
 de grands sacrifices. Elles en doivent tre la mesure. Pouvait-on
s'attendre  un projet par lequel le continent demande tout,
l'Angleterre ne rend presque rien, et dont en substance le rsultat est
que toutes les grandes puissances de l'Europe doivent conserver tout ce
qu'elles ont acquis, rparer les pertes qu'elles ont pu faire, et
acqurir encore; que la France seule ne doit rien conserver de toutes
ses acquisitions et ne doit recouvrer que la part la plus petite et la
moins bonne de ce qu'elle a perdu?

_Aprs tant de sacrifices demands  l France, il ne manquait plus que
de lui demander encore celui de son honneur!_

Le projet tend  lui _ter le droit d'intervenir en faveur d'anciens
allis malheureux._ Le plnipotentiaire de France ayant demand si le
roi de Saxe serait remis en possession de ses tats, n'a pu mme obtenir
une rponse.

On demande  la France des cessions et des renonciations, et l'on veut
qu'en cdant elle ne sache pas  qui, sous quels titres et dans quelle
proportion appartiendra ce qu'elle aura cd! _On veut qu'elle ignore
quels doivent tre ses plus proches voisins_; on veut rgler sans elle
le sort des pays auxquels elle aura renonc, et le mode d'existence de
ceux avec lesquels son souverain tait li par des rapports
particuliers; on veut _sans elle_ faire des arrangements qui doivent
rgler le systme gnral de possession et d'quilibre en Europe; on
veut qu'elle soit trangre  l'arrangement d'un tout dont elle est une
partie considrable et ncessaire; on veut enfin qu'en souscrivant  de
telles conditions, elle s'exclue en quelque sorte elle-mme de la
socit europenne.

On lui restitue ses tablissements sur le continent de l'Inde, mais  la
condition de possder comme dpendante et comme sujette ce qu'elle y
possdait en souverainet.

Enfin, on lui dicte des rgles de conduite pour le rgime ultrieur de
ses colonies et envers des populations qu'aucun rapport de sujtion ou
de dpendance quelconque ne lie aux gouvernements de l'Europe, et 
l'gard desquelles on ne peut reconnatre  aucun d'eux aucun droit de
patronage.

Ce n'est point  de telles propositions qu'avait d prparer le langage
des souverains allis, et celui du prince rgent d'Angleterre lorsqu'il
disait au parlement britannique qu'aucune disposition de sa part 
demander  la France aucun sacrifice incompatible avec son intrt comme
nation ou avec son honneur, ne serait un obstacle  la paix.

Attaque  la fois par toutes les puissances runies contre elle, la
nation franaise sent plus qu'aucune autre le besoin de la paix et la
veut aussi plus qu'aucune autre; _mais tout peuple comme tout homme
gnreux met l'honneur avant l'existence mme_.

Il n'est srement point entr dans les vues des souverains allis de
l'_avilir_; et quoique le plnipotentiaire de France ne puisse
s'expliquer le peu de conformit du projet d'articles qui lui avait t
remis avec les sentiments qu'ils ont tant de fois et si explicitement
manifests, il n'en prsente pas moins avec confiance au jugement des
cours allies elles-mmes et de MM. les plnipotentiaires des
observations dictes par l'intrt gnral de l'Europe autant que par
l'intrt particulier de la France, et qui ne s'cartent en aucun point
des dclarations des souverains allis et de celle du prince rgent au
parlement d'Angleterre.

_Pices jointes._

N 1. Note crite  Francfort, le 9 novembre 1813, par M. le baron de
Saint-Aignan.

N 2. Lettre du prince de Metternich au ministre des relations
extrieures de France, date de Francfort, le 25 novembre 1813.

N 3. Lettre de M. le duc de Vicence au prince de Metternich, date de
Paris, le 2 dcembre 1813.

N 4. Dclaration de Francfort, extraite du journal de Francfort du 7
dcembre 1813, et date du premier dudit mois.

N 5. Extrait du discours du prince rgent au parlement d'Angleterre.

Les plnipotentiaires des cours allies rpondent que les observations
dont ils viennent d'entendre la lecture ne contiennent pas une
dclaration distincte et explicite du gouvernement franais sur le
projet prsent par eux dans la sance du 17 fvrier, et par consquent
ne remplissent pas la demande que les plnipotentiaires des cours
allies avaient forme dans la confrence du 28 fvrier, d'obtenir une
rponse distincte et explicite dans le terme de dix jours, duquel ils
taient mutuellement convenus avec M. le plnipotentiaire de France. Ils
dclarent au surplus que, par l'admission de ces observations au
protocole, ils ne reconnaissent point un caractre officiel  toutes les
pices qui y sont annexes.

Le plnipotentiaire franais rpond que celles de ces pices qui ne sont
point proprement officielles sont au moins authentiques et publiques.

Les plnipotentiaires des cours allies se disposant l-dessus  lever
la sance, M. le plnipotentiaire de France dclare verbalement que
l'empereur des Franais est prt  renoncer, par le trait  conclure, 
tout titre exprimant des rapports de souverainet, de suprmatie,
protection, ou influence constitutionnelle, avec les pays hors des
limites de la France;

Et  reconnatre

L'indpendance de l'Espagne dans ses anciennes limites, sous la
souverainet de Ferdinand VII;

L'indpendance de l'Italie, l'indpendance de la Suisse, sous la
garantie de grandes puissances;

L'indpendance de l'Allemagne;

Et l'indpendance de la Hollande, sous la souverainet du prince
d'Orange.

Il dclare encore, que, si, pour carter des causes de msintelligence,
rendre l'amiti plus troite et la paix plus durable entre la France et
l'Angleterre, des cessions de la part de la France au-del des mers
peuvent tre juges ncessaires, la France sera prte  les faire
moyennant un quivalent raisonnable.

Sur quoi la sance a t leve.

_Sign_ CAULAINCOURT, duc de Vicence.

_Sign_ le comte DE STADION, ABERDEEN, HUMBOLDT, le comte de
RAZOUMOWSKI, CATHCART, Charles STEWART.

       *       *       *       *       *


(N 32.) _Continuation du protocole des confrences de
Chtillon-sur-Seine._

_Sance du 13 mars 1814._


Les plnipotentiaires des cours allies dclarent au protocole ce qui
suit:

Les plnipotentiaires des cours allies ont pris en considration le
mmoire prsent par M. le duc de Vicence, dans la sance du 10 mars, et
la dclaration verbale dicte par lui au protocole de la mme sance.
Ils ont jug la premire de ces pices tre de nature  ne pouvoir tre
mise en discussion sans entraver la marche de la ngociation.

La dclaration verbale de M. le plnipotentiaire ne contient que
l'acceptation de quelques points du projet de trait remis par les
plnipotentiaires des cours allies dans la sance du 17 fvrier; elle
ne rpond ni  l'ensemble ni mme  la majeure partie des articles de ce
projet, et elle peut bien moins encore tre regarde comme un
contre-projet renfermant la substance des propositions faites par les
puissances allies.

Les plnipotentiaires des cours allies se voient donc obligs  inviter
M. le duc de Vicence  se prononcer s'il compte accepter ou rejeter le
projet de trait prsent par les cours allies, ou bien  remettre un
contre-projet.

Le plnipotentiaire de France, rpondant  cette dclaration des
plnipotentiaires des cours allies, ainsi qu' leurs observations sur
le mme objet, a dit:

Qu'une pice telle que celle qu'il avait remise le 10, dans laquelle les
articles du projet des cours allies qui sont susceptibles de
modifications taient examins et discuts en dtail, loin d'entraver la
marche de la ngociation, ne pouvait au contraire que l'acclrer,
puisqu'elle claircissait toutes les questions, sous le double rapport
de l'intrt de l'Europe et de celui de la France;

Qu'aprs avoir annonc aussi positivement qu'il l'a fait par sa note
verbale du mme jour, que la France tait prte  renoncer par le futur
trait  la souverainet d'un territoire au-del des Alpes et du Rhin,
contenant au-del de sept millions, et  son influence sur celle de
vingt millions d'habitants, ce qui forme au moins les six septimes des
sacrifices que le projet des allis lui demande, on ne saurait lui
reprocher de n'avoir pas rpondu d'une manire distincte et explicite;

Que le contre-projet que lui demandent les plnipotentiaires des cours
allies se trouve en substance dans sa dclaration verbale du 10, quant
aux objets auxquels la France peut consentir sans discussion; et que
quant aux autres, qui sont tous susceptibles de modifications, les
observations y rpondent, mais qu'il n'en est pas moins prt  les
discuter  l'instant mme.

Les plnipotentiaires des cours allies rpondent ici:

Que les deux pices remises par M. le plnipotentiaire de France, dans
la sance du 10 mars, ne se rfraient pas tellement l'une  l'autre
qu'on pt dire que l'une renfermait les points auxquels le gouvernement
franais consent sans discussion, et l'autre ceux sur lesquels il veut
tablir la ngociation; mais que, tout au contraire, l'une ne contient
que des observations gnrales ne menant  aucune conclusion, et que
l'autre nonce tout aussi peu d'une manire claire et prcise ce que M.
le plnipotentiaire de France vient de dire, puisque, pour ne s'arrter
qu'aux deux points suivants, elle n'explique pas mme ce qu'on y entend
par les limites de la France, et ne parle qu'en gnral de
l'indpendance de l'Italie. Les plnipotentiaires ajoutent ensuite que,
ces deux pices ayant t mises sous les yeux de leurs cours, ils ont eu
l'instruction positive, prcise et stricte, de dclarer, ainsi qu'ils
l'ont fait, que ces deux pices ont t tenues insuffisantes, et
d'insister sur une autre dclaration de la part de M. le
plnipotentiaire de France, qui renfermt ou une acceptation ou un refus
de leur projet de trait propos dans la confrence du 17 fvrier, ou
bien un contre-projet. Ils invitent donc de nouveau M. le
plnipotentiaire de France  leur donner cette dclaration.

Le plnipotentiaire de France renouvelle ses instances pour que l'on
entre en discussion, observant que MM. les plnipotentiaires des cours
allies, en dclarant eux-mmes, dans la sance du 28 fvrier, qu'ils
taient prts  discuter des modifications qui seraient proposes,
avaient prouv, par cela mme, que leur projet n'tait pas un
_ultimatum_; que, pour se rapprocher et arriver  un rsultat, une
discussion tait indispensable, et qu'il n'y avait rellement point de
ngociation sans discussion, etc.

Les plnipotentiaires des cours allies rpliquent qu'ils ont bien
prouv qu'ils ne voulaient point exclure la discussion, puisqu'ils ont
demand un contre-projet, mais que leur intention est de ne point
admettre de discussion que sur des propositions qui puissent vraiment
conduire au but.

Ayant en consquence insist de nouveau sur une dclaration catgorique,
et ayant invit M. le plnipotentiaire de France  donner cette
dclaration, il a dsir que la sance ft suspendue et reprise le soir
 neuf heures.

Aprs avoir dlibr entre eux, les plnipotentiaires des cours allies
ont dit  M. le plnipotentiaire de France que, pour le mettre mieux en
tat de prparer sa rponse pour le soir, ils veulent le prvenir, ds 
prsent, qu'ensuite de leurs instructions, ils devront l'inviter (aprs
qu'il se sera dclar ce soir s'il veut remettre une acceptation ou un
refus de leur projet ou un contre-projet)  remplir cet engagement dans
le terme de vingt-quatre heures, qui a t fix premptoirement par
leurs cours.

Sur quoi la sance est remise  neuf heures du soir.

_Continuation de la sance._

Les plnipotentiaires des cours allies ayant renouvel, de la manire
la plus expresse, la dclaration par laquelle ils avaient termin la
premire partie de la sance, le plnipotentiaire de France dclare
qu'il remettra le contre-projet demand demain soir  neuf heures;
toutefois, il a observ que, n'tant pas sr d'avoir achev jusque l le
travail ncessaire, il demandait d'avance de remettre dans ce cas la
confrence  la matine du 15.

Les plnipotentiaires des cours allies ont insist pour que la
confrence restt fixe  demain au soir, et ne ft remise qu'en cas de
ncessit absolue  aprs demain matin,  quoi M. le plnipotentiaire de
France a consenti.

Chtillon-sur-Seine, le 13 mars 1814.

_Sign_ CAULAINCOURT, duc de Vicence.

_Sign_ ABERDEEN, comte de RAZOUMOWSKI, HUMBOLDT, CATHCART, comte de
STADION, Charles STEWART, lieutenant-gnral.

       *       *       *       *       *


(N 33.) _Continuation du protocole des confrences de
Chtillon-sur-Seine._

_Sance du 15 mars 1814._


M. le plnipotentiaire franais ouvre la sance en faisant lecture du
projet de trait qui suit:

_Projet de trait dfinitif entre la France et les allis._

S. M. l'empereur des Franais, roi d'Italie, protecteur de la
confdration du Rhin, et mdiateur de la confdration suisse, d'une
part; S. M. l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie et de Bohme, S. M.
l'empereur de toutes les Russies, S. M. le roi du royaume uni de la
Grande-Bretagne et d'Irlande, et S. M. le roi de Prusse, stipulant
chacun d'eux pour soi, et tous ensemble pour l'universalit des
puissances engages avec eux dans la prsente guerre, d'autre part:

Ayant  coeur de faire cesser le plus promptement possible l'effusion du
sang humain et les malheurs des peuples, ont nomm pour leurs
plnipotentiaires, savoir:......

Lesquels sont convenus des articles suivants:

Art. 1er. A compter de ce jour, il y aura paix, amiti sincre et bonne
intelligence, entre S. M. l'empereur des Franais, roi d'Italie,
protecteur de la confdration du Rhin, et mdiateur de la
confdration suisse, d'une part; et S. M. l'empereur d'Autriche, roi
de Hongrie et de Bohme, S. M. l'empereur de toutes les Russies, S. M.
le roi du royaume uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande, S. M. le roi
de Prusse, et leurs allis d'autre part, leurs hritiers et successeurs
 perptuit.

Les hautes parties contractantes s'engagent  apporter tous leurs soins
 maintenir, pour le bonheur futur de l'Europe, la bonne harmonie, si
heureusement rtablie entre elles.

Art. 2. S. M. l'empereur des Franais renonce pour lui et ses
successeurs  tous titres quelconques, autres que ceux tirs des
possessions qui, en consquence du prsent trait de paix, resteront
soumises  sa souverainet.

Art. 3. S. M. l'empereur des Franais renonce pour lui et ses
successeurs  tous droits de souverainet et de possession sur _les
provinces illyriennes_ et sur les territoires formant les dpartements
franais _au-del des Alpes, l'le d'Elbe excepte_, et les dpartements
franais au-del du Rhin.

Art. 4. S. M. l'empereur des Franais, comme roi d'Italie, renonce  la
couronne d'Italie en faveur de son hritier dsign, le prince
Eugne-Napolon, et de ses descendants  perptuit.

L'Adige formera la limite entre le royaume d'Italie et l'empire
d'Autriche.

Art. 5. Les hautes parties contractantes reconnaissent solennellement,
et de la manire la plus formelle, l'indpendance absolue et la pleine
souverainet de tous les tats de l'Europe, dans les limites qu'ils se
trouveront avoir en consquence du prsent trait, ou par suite des
arrangements indiqus dans l'art. 16, ci-aprs.

Art. 6. S. M. l'empereur des Franais reconnat:

1 L'indpendance de la Hollande, sous la souverainet de la maison
d'Orange.

La Hollande recevra un accroissement de territoire.

Le titre et l'exercice de la souverainet en Hollande ne pourront, dans
aucun cas, appartenir  un prince portant ou appel  porter une
couronne trangre.

2 L'indpendance de l'Allemagne, et chacun de ses tats, lesquels
pourront tre unis entre eux par un lien fdratif.

3 L'indpendance de la Suisse, se gouvernant elle-mme, sous la
garantie de toutes les grandes puissances.

4 L'indpendance de l'Italie, et de chacun des princes, entre chacun
desquels elle est ou se trouvera divise.

5 L'indpendance et l'intgrit de l'Espagne, sous la domination de
Ferdinand VII.

Art. 7. Le pape sera remis immdiatement en possession de ses tats,
tels qu'ils taient en consquence du trait de Tolentino, le duch de
Bnvent except.

Art. 8. S. A. I. la princesse lisa conservera pour elle et ses
descendants en toute proprit et souverainet Lucques et Piombino.

Art. 9. La principaut de _Neufchtel_ demeure en toute proprit et
souverainet au prince qui la possde et  ses descendants.

Art. 10. S. M. le roi de Saxe sera rtablie dans la pleine et entire
possession de son grand-duch.

Art. 11. S. A. R. le grand-duc de Berg sera pareillement remise en
possession de son grand-duch.

Art. 12. Les villes de Bremen, Hambourg, Lubeck, Dantzick et Raguse
seront des villes libres.

Art. 13. Les les Ioniennes appartiendront en toute souverainet au
royaume d'Italie.

Art. 14. L'le de Malte et ses dpendances appartiendront en toute
souverainet et proprit  S. M. britannique.

Art. 15. Les colonies, pcheries, tablissements, comptoirs et
factoreries que la France possdait avant la guerre actuelle dans les
mers ou sur le continent de l'Amrique, de l'Afrique et de l'Asie, et
qui sont tombs au pouvoir de l'Angleterre ou de ses allis, lui seront
restitus, pour tre possds par elle aux mmes titres qu'avant la
guerre, et avec les droits et facults que lui assuraient, relativement
au commerce et  la pche, les traits antrieurs, et notamment celui
d'Amiens; mais en mme temps la France s'engage  consentir, moyennant
un quivalent raisonnable,  la cession de celles des susdites colonies
que l'Angleterre a tmoign le dsir de conserver,  l'exception des
Saintes, qui dpendent ncessairement de la Guadeloupe.

Art. 16. Les dispositions  faire des territoires auxquels S. M.
l'empereur des Franais renonce, et dont il n'est pas dispos par le
prsent trait, seront faites; les indemnits  donner aux rois et
princes dpossds par la guerre actuelle seront dtermines; et tous
les arrangements qui doivent fixer le systme gnral de possession et
d'quilibre en Europe seront rgls dans un congrs spcial, lequel se
runira ... dans les... jours qui suivront la ratification du prsent
trait.

Art. 17. Dans tous les territoires, villes et places auxquels la France
renonce, les munitions, magasins, arsenaux, vaisseaux et navires arms
et non arms, et gnralement toutes choses qu'elle y a places, lui
appartiennent, et lui demeurent rserves.

Art. 18. Les dettes des pays runis  la France, et auxquels elle
renonce par le prsent trait, seront  la charge desdits pays et de
leurs futurs possesseurs.

Art. 19. Dans tous les pays qui doivent ou devront changer de matre,
tant en vertu du prsent trait, que des arrangements qui doivent tre
faits en consquence de l'art. 16 ci-dessus, il sera accord aux
habitants naturels et trangers, de quelque condition et nation qu'ils
soient, un espace de six ans,  compter de l'change des ratifications,
pour disposer de leurs proprits acquises, soit avant, soit depuis la
guerre actuelle, et se retirer dans tel pays qu'il leur plaira de
choisir.

Art. 20. Les proprits, biens et revenus de toute nature que des
sujets de l'un quelconque des tats engags dans la prsente guerre
possdent,  quelque titre que ce soit, dans les pays qui sont
actuellement, ou seront, en vertu de l'art. 16, soumis  un autre
quelconque desdits tats, continueront d'tre possds par eux, sans
trouble ni empchement, sous les seules clauses et conditions
prcdemment attaches  leur possession, et avec pleine libert d'en
jouir et disposer, ainsi que d'exporter les revenus, et, en cas de
vente, la valeur.

Art. 21. Les hautes parties contractantes, voulant mettre et faire
mettre dans un entier oubli les divisions qui ont agit l'Europe,
dclarent et promettent que dans les pays de leur obissance respective,
aucun individu, de quelque classe ou condition qu'il soit, ne sera
inquit dans sa personne, ses biens, rentes, pensions et revenus; dans
son rang, grade ou ses dignits; ni recherch, ni poursuivi en aucune
faon quelconque pour aucune part qu'il ait prise ou pu prendre, de
quelque manire que ce soit, aux vnements qui ont amen la prsente
guerre, ou qui en ont t la consquence.

Art. 22. Aussitt que la nouvelle de la signature du prsent trait sera
parvenue aux quartiers gnraux respectifs, il sera sur-le-champ expdi
des ordres, pour faire cesser les hostilits, tant sur terre que sur
mer, aussi promptement que les distances le permettront; les hautes
puissances contractantes s'engagent  mettre de bonne foi toute la
clrit possible  l'expdition desdits ordres, et de part et d'autre
il sera donn des passe-ports, soit pour les officiers, soit pour les
vaisseaux qui sont chargs de les porter.

Art. 23. Pour prvenir tous les sujets de plainte et de contestation qui
pourraient natre  l'occasion des prises qui seraient faites en mer
aprs la signature du prsent trait, il est rciproquement convenu que
les vaisseaux et effets qui pourraient tre pris dans la Manche et dans
les mers du Nord, aprs l'espace de douze jours,  compter de l'change
des ratifications du prsent trait, seront de part et d'autre
restitus; que le terme sera d'un mois, depuis la Manche et les mers du
Nord jusqu'aux les Canaries inclusivement, soit dans l'Ocan, soit dans
la Mditerrane; de deux mois, depuis lesdites les Canaries jusqu'
l'quateur, et enfin de cinq mois dans toutes les autres parties du
monde, sans aucune exception ni autre distinction plus particulire de
temps et de lieu.

Art. 24. Les troupes allies vacueront le territoire franais; et les
places cdes, ou devant tre restitues par la France, en vertu de la
prsente paix, leur seront remises dans les dlais ci-aprs: le
troisime jour aprs l'change des ratifications du prsent trait, les
troupes allies les plus loignes, et le cinquime jour aprs ledit
change, les troupes allies les plus rapproches des frontires,
commenceront  se retirer, se dirigeant vers la frontire la plus
voisine du lieu o elles se trouveront, et faisant trente lieues par
chaque dix jours, de telle sorte que l'vacuation soit non interrompue
et successive, et que, dans le terme de quarante jours au plus tard,
elle soit compltement termine.

Il leur sera fourni, jusqu' leur sortie du territoire franais, les
vivres et les moyens de transport ncessaires; mais sans qu' compter du
jour de la signature du prsent trait elles puissent lever aucune
contribution, ni exiger aucune prestation quelconque, autre que celle
indique ci-dessus. Immdiatement aprs l'change des ratifications du
prsent trait, les places de Custrin, Glogau, Palma-Nova et Venise
seront remises aux allis; et celles que les troupes franaises occupent
en Espagne, aux Espagnols. Les places de Hambourg, de Magdebourg, les
citadelles d'Erfurt et de Wurtzbourg seront remises lorsque la moiti du
territoire franais sera vacue.

Toutes les autres places des pays cds seront remises lors de
l'vacuation totale de ce territoire.

Les pays que les garnisons desdites villes traverseront leur fourniront
les vivres et moyens de transport ncessaires pour rentrer en France, et
y ramener tout ce qui, en vertu de l'art. 17 ci-dessus, sera proprit
franaise.

Art. 25. Les restitutions qui, en vertu de l'art. 15 ci-dessus, doivent
tre faites  la France, par l'Angleterre ou ses allis, auront lieu,
pour le continent et les mers d'Amrique et d'Afrique, dans les trois
mois, et pour l'Asie, dans les six mois qui suivront l'change des
ratifications du prsent trait.

Art. 26. Les ambassadeurs, envoys extraordinaires, ministres, rsidents
et agents de chacune des hautes puissances contractantes, jouiront, dans
les cours des autres, des mmes rangs, prrogatives et privilges
qu'avant la guerre, le mme crmonial tant maintenu.

Art. 27. Tous les prisonniers respectifs seront, d'abord aprs l'change
des ratifications du prsent trait, rendus sans ranon, en payant de
part et d'autre les dettes particulires qu'ils auraient contractes.

Art. 28. Les quatre cours allies s'engagent  remettre  la France,
dans un dlai de... un acte d'accession au prsent trait de la part de
chacun des tats pour lesquels elles stipulent.

Art. 29. Le prsent trait sera ratifi, et les ratifications seront
changes dans le dlai de cinq jours, et mme plus tt si faire se
peut.

Aprs avoir achev la lecture du projet qui prcde, et avoir pris acte
de son insertion au protocole, M. le plnipotentiaire de France dclare
verbalement qu'il est prt  entrer en discussion dans un esprit de
conciliation sur tous les articles dudit projet.

Les plnipotentiaires des cours allies disent que la pice dont il
vient de leur tre donn lecture et communication est d'une trop haute
importance pour qu'ils puissent y faire dans cette sance une rponse
quelconque, et qu'ils se rservent de proposer  M. le plnipotentiaire
franais une confrence ultrieure.

Chtillon-sur-Seine, le 15 mars 1814.

_(Suivent les signatures.)_

       *       *       *       *       *


(N 34.) _Lettre de Napolon_
_Au duc de Vicence._

Reims, le 17 mars 1814.


Monsieur le duc de Vicence, j'ai reu vos lettres du 13. Je charge le
duc de Bassano d'y rpondre avec dtail. Je vous donne directement
l'autorisation de faire les concessions qui seraient indispensables pour
maintenir l'activit des ngociations, et arriver enfin  connatre
l'ultimatum des allis; bien entendu que le trait aurait pour rsultat
l'vacuation de notre territoire, et le renvoi de part et d'autre de
tous les prisonniers. Cette lettre n'tant  autre fin, je prie Dieu
qu'il vous ait en sa sainte garde.

_Sign_ NAPOLON.

       *       *       *       *       *


(N 35.) _Lettre de M. le duc de Bassano_
_A M. le duc de Vicence._

Reims, le 17 mars 1814.


MONSIEUR LE DUC,

S. M. a lu avec intrt la note que vous avez remise le 10 aux
plnipotentiaires allis.

L'abandon de tout ce que les Anglais nous ont pris pendant la guerre est
une vritable concession que S. M. approuve, surtout si elle doit avoir
pour rsultat de nous laisser Anvers.

S. M. aurait dsir, comme elle le dsirerait encore, si les
circonstances le permettent lorsque cette lettre vous parviendra, que
vous remissiez une nouvelle note pour demander aux allis de s'expliquer
d'une manire prcise sur les questions suivantes: 1 le trait
prliminaire, ou dfinitif,  conclure aura-t-il pour rsultat immdiat
l'vacuation de notre territoire? 2 Le projet remis par les
plnipotentiaires allis est-il leur _ultimatum_?

Vous feriez sentir, sur la premire question, que tout trait qui ne
serait pas immdiatement suivi de l'vacuation de notre territoire, mais
qui remettrait entre les mains des allis les places des pays qui ne
sont pas cds, ne serait pas en ralit un trait de paix, et qu'il
nous serait impossible de conclure  de telles conditions: vous
citeriez l'exemple dvelopp dans ma lettre du 2, de ce qui se passa 
la fin de la seconde guerre punique, dont la consquence fut la ruine de
Carthage; vous insisteriez sur la seconde question, en dclarant que, si
le projet des allis est leur _ultimatum_, nous ne pouvons pas traiter;
ce qui obligera les allis  rpondre que leur projet n'est pas leur
_ultimatum_, et vous mettra dans le cas de le leur demander. Il doit
tre facile de leur faire entendre que c'est  eux  donner leur
_ultimatum_, puisqu'ils veulent reprendre ce que les traits nous ont
assur.

Si les allis rpondent que l'vacuation du territoire suivra
immdiatement la signature du trait, et renoncent en consquence  la
prtention d'avoir des places en dpt, ce sera dj un grand pas de
fait.

Si la ngociation doit tre rompue, il convient qu'elle se rompe sur la
question de l'vacuation du territoire, et de la remise des places; et
si la ngociation doit continuer, il est galement utile de la commencer
en obtenant des allis des concessions sur ces points. S. M. pense donc,
monsieur le duc, qu'il est ncessaire, avant de rompre, que vous ayez
fait par une note ces questions.

Toutefois, monsieur le duc, S. M. ayant pris en considration vos deux
lettres du 13, dont elle a reu le duplicata hier soir, et le primata ce
matin, vous laisse toute la latitude convenable, non seulement pour le
mode de dmarches qui vous paratront  propos, mais aussi pour faire,
par un contre-projet, les cessions que vous jugerez indispensables pour
empcher la rupture de la ngociation. L'empereur, qui vous crit
lui-mme, ne croit pas ncessaire de rpter que la condition
indispensable de tout trait est l'vacuation de notre territoire. Un
acte qui porterait le contraire, qui stipulerait la remise de nos
forteresses, et qui s'opposerait  ce que les prisonniers de guerre
fussent rciproquement remis, n'obtiendrait pas en France l'assentiment
des hommes mme les plus timides. S. M. pense que la latitude qu'elle
vous donne vous fournira les moyens de parvenir  connatre
l'_ultimatum_ des allis, et quels sont les sacrifices que la France ne
peut viter de faire.

La cession de la Belgique est sans doute un des premiers objets qui
seront mis en discussion; mais il n'est pas le seul, et il ne peut pas
tre isol. On viendra ensuite aux dpartements des bords du Rhin, 
l'Italie, etc. Toutes ces questions se tiennent et dpendent, jusqu' un
certain point, les unes des autres. Celle de la Belgique est d'elle-mme
complexe; car il serait trs diffrent, au lieu de la cder au prince
d'Orange, c'est--dire  l'Angleterre, d'en faire un tat indpendant
qui appartnt,  titre d'indemnit,  un prince franais; ou de la
donner  la rpublique de Hollande, telle qu'elle tait  la paix
d'Amiens. Si l'on est dans le cas de s'loigner des bases de Francfort
et d'abandonner Anvers, l'empereur juge convenable, non seulement que
l'on maintienne autant que possible les principes de Francfort
relativement  l'Italie, mais qu'on s'autorise de ce sacrifice pour
demander que toutes nos colonies nous soient rendues, mme l'le de
France;  moins que l'on n'obtienne pour celle-ci des compensations.

Agrez, etc.

_Sign_ le duc de BASSANO.

       *       *       *       *       *


(N 36.) _Continuation du protocole des confrences de
Chtillon-sur-Seine._


_Protocole de la sance du 18 mars 1814, et la continuation de cette
sance le 19 mars._

Les plnipotentiaires des cours allies, au nom et par l'ordre de leurs
souverains, dclarent ce qui suit:

Les plnipotentiaires des cours allies ont dclar le 28 fvrier
dernier,  la suite de l'attente infructueuse d'une rponse au projet du
trait remis par eux le 17 du mme mois, qu'adhrant fermement  la
substance des demandes contenues dans les conditions du projet de
trait, conditions qu'ils considraient comme aussi essentielles  la
sret de l'Europe, que ncessaires  l'arrangement d'une paix gnrale,
ils ne pourraient interprter tout retard ultrieur d'une rponse 
leurs propositions que comme un refus de la part du gouvernement
franais.

Le terme du 10 mars ayant t, d'un commun accord, fix par MM. les
plnipotentiaires respectifs, comme obligatoire pour la remise de la
rponse de M. le plnipotentiaire de France, S. Exc. M. le duc de
Vicence prsenta ce mme jour un mmoire qui, sans admettre ni refuser
les bases nonces  Chtillon, au nom de la grande alliance europenne,
n'et offert que des prtextes  d'interminables longueurs dans la
ngociation, s'il avait t reu par les plnipotentiaires des cours
allies, comme propre  tre discut. Quelques articles de dtails, qui
ne touchent nullement le fond des questions principales des arrangements
de la paix, furent ajouts verbalement par M. le duc de Vicence dans la
mme sance. Les plnipotentiaires des cours allies annoncrent en
consquence, le 13 mars, que si, dans un court dlai, M. le
plnipotentiaire de France n'annonait pas, soit l'acceptation, soit le
refus des propositions des puissances, ou ne prsentait pas un
contre-projet renfermant la substance des conditions proposes par
elles, ils se verraient forcs  regarder la ngociation comme termine
par le gouvernement franais. S. Exc. M. le duc de Vicence prit
l'engagement de remettre dans la journe du 15 le contre-projet
franais; cette pice a t porte, par les plnipotentiaires des cours
allies,  la connaissance de leurs cabinets; ils viennent de recevoir
l'ordre de dposer au protocole la dclaration suivante:

L'Europe, allie contre le gouvernement franais, ne vise qu'au
rtablissement de la paix gnrale, continentale et maritime. Cette
paix seule peut assurer au monde un tat de repos, dont il se voit priv
depuis une longue suite d'annes, mais cette paix ne saurait exister
sans une juste rpartition de forces entre les puissances.

Aucune vue d'ambition ou de conqute n'a dict la rdaction du projet
de trait remis au nom des puissances allies, dans la sance du 17
fvrier dernier; et comment admettre de pareilles vues, dans des
rapports tablis par l'Europe entire, dans un projet d'arrangement
prsent  la France, par la runion de toutes les puissances qui la
composent? La France, en rentrant dans les dimensions qu'elle avait en
1792, reste, par la centralit de sa position, sa population, les
richesses de son sol, la nature de ses frontires, le nombre et la
distribution de ses places de guerre, sur la ligne des puissances les
plus fortes du continent; les autres grands corps politiques, en visant
 leur reconstruction sur une chelle de proportion conforme 
l'tablissement d'un juste quilibre, en assurant aux tats
intermdiaires une existence indpendante, prouvent par le fait quels
sont les principes qui les animent. Il restait cependant une condition
essentielle au bien-tre de la France  rgler. L'tendue de ses ctes
donne  ce pays le droit de jouir de tous les bienfaits du commerce
maritime. L'Angleterre lui rend ses colonies, et avec elles son commerce
et sa marine; l'Angleterre fait plus, loin de prtendre  une domination
exclusive des mers, incompatible avec un systme d'quilibre politique,
elle se dpouille de la presque totalit des conqutes que la politique
suivie depuis tant d'annes par le gouvernement franais lui a valu.
Anime d'un esprit de justice et de libralit digne d'un grand peuple,
l'Angleterre met dans la balance de l'Europe des possessions dont la
conservation lui assurerait, pour long-temps encore, cette domination
exclusive, en rendant  la France ses colonies, en portant de grands
sacrifices  la reconstruction de la Hollande, que l'lan national de
ses peuples rend digne de reprendre sa place parmi les puissances de
l'Europe; et elle ne met qu'une condition  ces sacrifices: elle ne se
dpouillera de tant de gages qu'en faveur du rtablissement d'un
vritable systme d'quilibre politique; elle ne s'en dpouillera
qu'autant que l'Europe sera vritablement pacifie, qu'autant que l'tat
politique du continent lui offrira la garantie qu'elle ne fait pas
d'aussi importantes cessions  pure perte, et que ses sacrifices ne
tourneront pas contre l'Europe et contre elle-mme.

Tels sont les principes qui ont prsid aux conseils des souverains
allis,  l'poque o ils ont entrevu la possibilit d'entreprendre la
grande oeuvre de la reconstruction politique de l'Europe; ces principes
ont reu tout leur dveloppement, et ils les ont prononcs le jour o le
succs de leurs armes a permis aux puissances du continent d'en assurer
l'effet, et  l'Angleterre de prciser les sacrifices qu'elle place dans
la balance de la paix.

Le contre-projet prsent par M. le plnipotentiaire franais part d'un
point de vue entirement oppos: la France, d'aprs ses conditions,
garderait une force territoriale infiniment plus grande que le comporte
l'quilibre de l'Europe; elle conserverait des positions offensives et
des points d'attaque au moyen desquels son gouvernement a dj effectu
tant de bouleversements; les cessions qu'elle ferait ne seraient
qu'apparentes. Les principes annoncs  la face de l'Europe par le
souverain actuel de la France, et l'exprience de plusieurs annes, ont
prouv que des tats intermdiaires, sous la domination de membres de la
famille rgnante en France, ne sont indpendants que de nom. En dviant
de l'esprit qui a dict les bases du trait du 17 fvrier, les
puissances n'eussent rien fait pour le salut de l'Europe. Les efforts de
tant de nations runies pour une mme cause seraient perdus; la
faiblesse des cabinets tournerait contre eux et contre leurs peuples;
l'Europe et la France mme deviendraient bientt victimes de nouveaux
dchirements; l'Europe ne ferait pas la paix, mais elle dsarmerait.

Les cours allies, considrant que le contre-projet prsent par M. le
plnipotentiaire de France ne s'loigne pas seulement des bases de paix
proposes par elles, mais qu'il est essentiellement oppos  leur
esprit, et qu'ainsi il ne remplit aucune des conditions qu'elles ont
mises  la prolongation des ngociations de Chtillon, elles ne peuvent
reconnatre dans la marche suivie par le gouvernement franais que le
dsir de _traner en longueur_ des ngociations aussi inutiles que
compromettantes; inutiles, parce que les _explications de la France sont
opposes aux conditions que les puissances regardent comme ncessaires_
pour la reconstruction de l'difice social,  laquelle elles consacrent
toutes les forces que la Providence leur a confies; compromettantes,
parce que la prolongation de striles ngociations ne servirait qu'
induire en erreur et  faire natre aux peuples de l'Europe le vain
espoir d'une paix qui est devenue le premier de leurs besoins.

Les plnipotentiaires des cours allies sont chargs en consquence de
dclarer que, fidles  leurs principes, et en conformit avec leurs
dclarations antrieures, les puissances allies regardent les
ngociations entames  Chtillon comme _termines par le gouvernement
franais_. Ils ont ordre d'ajouter  cette dclaration celle que les
puissances allies, indissolublement unies pour le grand but qu'avec
l'aide de Dieu elles esprent atteindre, _ne font pas la guerre  la
France_; qu'elles regardent les justes dimensions de cet empire comme
une des premires conditions d'un tat d'quilibre politique; mais
qu'elles ne poseront pas les armes avant que leurs principes aient t
reconnus et admis par son gouvernement.

Aprs lecture de cette dclaration, MM. les plnipotentiaires des cours
allies en ont remis une copie  M. le plnipotentiaire de France, qui a
tmoign dsirer que la sance ft suspendue jusqu' neuf heures du
soir.

A la demande de MM. les plnipotentiaires des cours allies, la sance,
qui avait t remise  neuf heures du soir le 18, a t ajourne au
lendemain 19  une heure aprs midi.

       *       *       *       *       *


(N 37.) _Lettre du prince de Metternich
Au duc de Vicence._

Troyes, le 18 mars 1814.


Je ne crois pas, monsieur le duc, que la dclaration qui vous aura t
faite puisse vous surprendre, quand, aprs plus de six semaines de
runion, le premier contre-projet prsent par la France diffre
totalement de l'esprit qui a dict le projet des puissances; elles n'ont
pu entrevoir dans ce fait qu'une recherche, de la part de votre cabinet,
de traner des ngociations en longueur, dont la simple existence lui
est utile.

Nous ne poserons pas les armes sans avoir atteint le seul fruit de la
guerre que nous croyons digne de notre ambition, la certitude de jouir
pendant des annes d'un tat de repos qui ne vous est pas moins
ncessaire qu' nous. Nous ne croyons pas que la pice que vous avez t
dans le cas de prsenter le 15 mars soit l'_ultimatum_ de votre cour.
Pourquoi, dans cette supposition et dans un moment o chaque jour cote
des sacrifices normes  la France, ne vous a-t-on pas mis dans le cas
de suivre la marche la plus conforme  vos intrts? Pourquoi ne vous
a-t-on pas donn des explications franches et prcises, les seules qui
pouvaient vous mener au but dans le plus court dlai possible? Si les
conditions du contre-projet sont l'_ultimatum_ de l'empereur; je dirai
plus, si l'esprit qui rgne dans cette pice est celui qui prside
encore  vos conseils, toute paix est impossible; les armes dcideront
du sort de l'Europe et de la France.

Il serait difficile, monsieur le duc, que je vous retrace les pnibles
sensations qu'prouve l'empereur mon matre. Il aime sa fille, et il la
voit expose  de nouvelles inquitudes, et elles ne pourront
qu'augmenter. Plus les questions politiques se compliqueront, plus elles
deviendront personnelles. L'empereur Napolon a bien mal reconnu les
bonnes intentions que l'empereur Franois n'a cess de lui indiquer si
clairement.

Peut-tre sommes-nous plus prs de la paix,  la suite de la rupture
d'aussi striles ngociations; elle seule remplira tous nos voeux.

Recevez, etc.

_Sign_ le prince de METTERNICH.

       *       *       *       *       *


(N 38.) _Lettre du prince de Metternich
Au duc de Vicence._

Du 18 mars.


Les affaires tournent bien mal, monsieur le duc.--Le jour o on sera
tout--fait dcid pour la paix, avec les sacrifices indispensables,
venez pour la faire, mais non pour tre l'interprte de projets
inadmissibles. Les questions sont trop fortement places pour qu'il soit
possible de continuer  crire des romans, sans de grands dangers pour
l'empereur Napolon. Que risquent les allis? En dernier rsultat, aprs
de grands revers, on peut tre forc  quitter le territoire de la
vieille France. Qu'aura gagn l'empereur Napolon? Les peuples de la
Belgique font d'normes efforts dans le moment actuel. On va placer
toute la rive gauche du Rhin sous les armes. La Savoie, mnage jusqu'
cette heure pour la laisser  toute disposition, va tre souleve; et il
y aura des attaques trs personnelles contre l'empereur Napolon, qu'on
n'est plus matre d'arrter.

Vous voyez que je vous parle avec franchise, comme  l'homme de la paix.
Je serai toujours sur la mme ligne. Vous devez connatre nos vues, nos
principes, nos voeux. Les premires sont toutes europennes, et par
consquent franaises; les seconds portent  avoir l'Autriche comme
intresse au bien-tre de la France; les troisimes sont en faveur
d'une dynastie si intimement lie  la sienne.

Je vous ai vou, mon cher duc, la confiance la plus entire: pour mettre
un terme aux dangers qui menacent la France, il dpend encore de votre
matre de faire la paix. Le fait ne dpendra peut-tre plus de lui sous
peu. Le trne de Louis XIV, avec les ajouts de Louis XV, offre d'assez
belles chances pour ne pas devoir tre mis sur une seule carte. Je ferai
tout ce que je pourrai pour retenir lord Castlereagh quelques jours. Ce
ministre parti, on ne fera plus la paix.

Recevez, etc.

_Sign_ le prince de METTERNICH.

       *       *       *       *       *


(N 39.) _Continuation de la sance, le_ 19 _mars,  une heure._


M. le plnipotentiaire de France demande l'insertion au protocole de ce
qui suit:

Le plnipotentiaire de France, forc d'improviser une rponse  une
dclaration que MM. les plnipotentiaires des cours allies ont eu
plusieurs jours pour prparer, repoussera, autant que la brivet du
temps le lui permet, les accusations diriges contre sa cour, et que
l'on fonde en partie sur des faits et en partie sur des raisonnements
de l'exactitude desquels il ne peut en aucune faon convenir.

Il est dit dans cette dclaration que l'unique but des cours allies est
le rtablissement de la paix gnrale continentale et maritime;

Que cette paix ne peut exister sans une juste rpartition de forces
entre les puissances;

Que cette juste rpartition se trouve tablie par leur projet du 17
fvrier;

Qu'aucune vue d'ambition ne peut avoir dict ce projet, puisqu'il est
l'ouvrage de l'Europe tout entire;

Que les observations de la France remises dans la sance du 10 mars ne
sont point une rponse  ce projet, et ne peuvent tre un sujet de
discussion;

Que la note verbale du mme jour ne touche nullement au fond des
principaux arrangements proposs par les allis;

Que la France, rentrant dans ses anciennes limites et recouvrant les
colonies que l'Angleterre lui rend, sera sur la ligne des plus fortes
puissances de l'Europe;

Que, d'aprs son contre-projet prsent le 15, la France garderait une
tendue de territoire beaucoup plus considrable que ne le comporte
l'quilibre de l'Europe;

Que les membres de sa dynastie conserveraient des tats qui, entre leurs
mains, ne seraient qu'une dpendance de la France;

Que le contre-projet est donc essentiellement oppos  l'esprit du
projet des cours allies, et qu'attendu qu'il ne remplit aucune des
conditions qu'ils ont mises  la prolongation des confrences de
Chtillon, par leurs dclarations du 28 fvrier et du 13 mars, elles
regardent les ngociations comme termines par le gouvernement franais.

Le plnipotentiaire de France rpond:

Que la France, sur qui psent tous les maux de la double guerre
continentale et maritime, doit dsirer et dsire plus que qui que ce
soit la double paix qui doit la finir, et que son voeu sur ce point ne
peut pas tre l'objet d'un doute;

Que la volont de la France de concourir  l'tablissement d'un juste
quilibre en Europe est prouve par la grandeur des sacrifices auxquels
elle a dj consenti; qu'elle ne s'est pas borne  invoquer ou 
reconnatre le principe, mais qu'elle agit en conformit;

Que le projet des allis ne parle que des sacrifices demands  la
France, nullement de l'emploi de ces sacrifices; qu'il ne donne aucuns
moyens de connatre quelle sera la rpartition des forces entre les
puissances, et qu'il a mme t rdig dans le dessein formel que la
France ignort cette rpartition;

Que, sans taxer d'ambition aucune des cours allies, il ne peut
cependant s'empcher de remarquer que la plus grande partie des
sacrifices que la France aura faits devra tourner  l'accroissement
individuel du plus grand nombre d'entre elles, sinon de toutes;

Que si, pour donner une preuve de plus de son esprit de conciliation, et
pour arriver plus promptement  la paix, la France consentait  ce que
les quatre cours allies ngociassent tant pour elles-mmes que pour
l'universalit des tats engags avec elles dans la prsente guerre,
elle ne peut nanmoins admettre ni de fait ni de droit que la volont de
ces quatre cours soit la volont de toute l'Europe;

Que les observations remises dans la sance du 10 mars, embrassant
l'ensemble et tous les dtails du projet des allis, examinant le
principe sur lequel ils reposent et leur application, taient une
vritable rponse  ce projet; rponse pleine de modration et d'gards,
et qu'il tait d'autant plus ncessaire de discuter, que ce n'est
qu'aprs tre demeur d'accord sur les principes qu'on peut s'accorder
sur les consquences;

Que la note verbale du mme jour touchait si bien au fond des
arrangements des allis, qu'elle tait un consentement  plus des six
septimes des sacrifices qu'ils demandaient;

Que la dclaration de ce jour dit et rpte que l'Angleterre rend  la
France ses colonies; mais que par le projet du 17 fvrier l'Angleterre
garde et ne rend point les seules qui aient quelque valeur;

Qu'en affirmant que la France veut garder une tendue de territoire plus
grande que ne le comporte l'quilibre de l'Europe, on pose en fait ce
qui est en question, et l'on affirme sans preuve le contraire de ce que
les observations du 10 mars tablissent et prouvent par des faits et des
raisonnements qu'on a refus de discuter, et contraires encore  ce que
les souverains allis pensaient et dclaraient au mois de novembre
dernier;

Que si l'Angleterre prouve sa modration par la restitution qu'elle
promet  la Hollande, la France ne prouve pas moins son dsir sincre de
la paix en promettant aussi pour la Hollande un accroissement de
territoire;

Qu'on a srement oubli que le prince vice-roi, en faveur de qui
l'empereur des Franais renonce  un royaume indpendant de la France,
appartient par des liens de famille  l'Allemagne autant qu' la France;

Que le grand-duch de Berg appartient tout entier au systme fdratif
de l'Allemagne propos par les allis; et que, quant  Lucques et
Piombino, on peut  peine leur donner le nom d'tats;

Qu'ainsi, loin d'tre essentiellement oppos  l'esprit du projet des
cours allies, le contre-projet franais est plus conforme  cet esprit
qu'il n'tait peut-tre mme naturel de le penser lorsqu'il ne
s'agissait encore que d'un premier pas vers le but de la ngociation;

Qu'en effet le projet des cours allies et le contre-projet franais
n'ont pu tre considrs autrement que comme tablissement, de part et
d'autre, des points de dpart pour arriver de l au but qu'on se
propose rciproquement d'atteindre par une gradation de demandes et de
concessions alternatives et mutuelles, soumises  une discussion
amiable, sans laquelle il n'existe point de vritable ngociation;

Qu'une preuve du dsir bien sincre qu'a la France d'arriver  la paix,
c'est que, par le contre-projet du 15 mars, elle s'est d'elle-mme
place du premier mot bien en-de de ce que les bases proposes par les
cours allies, il y a quatre mois, et qu'elles dclaraient alors tre
celles qui convenaient  l'quilibre de l'Europe, l'autorisaient 
demander;

Qu'il s'attendait  voir dans la sance de ce jour commencer cette
discussion qu'il n'a cess d'offrir ou de rclamer, et qu'au lieu de
cela on lui annonce une rupture comme pour prvenir toute discussion.

Il dclare en consquence que, bien loin que la rupture puisse tre
impute  son gouvernement, il ne peut encore considrer sa mission de
paix comme termine; qu'il doit attendre les ordres de sa cour, et qu'il
est, comme il l'a prcdemment dclar, prt  discuter dans un esprit
de conciliation et de paix toute modification des projets respectifs qui
serait propose ou demande par MM. les plnipotentiaires des cours
allies; qu'il espre qu'ils voudront bien en rendre compte  leurs
cabinets, et que, pour donner un tmoignage de leurs dispositions
personnelles pour arriver  une paix qui est le voeu du monde, ils
attendront les rponses de leurs cours respectives. Il dclare en outre
que son gouvernement est toujours prt  continuer la ngociation ou 
la reprendre de la manire et sous la forme qui pourra amener le plus
promptement possible la cessation de la guerre.

MM. les plnipotentiaires des cours allies observent ensuite que, par
une faute du copiste, il y a dans la dclaration qu'ils ont dicte hier,
au protocole, une omission des deux paragraphes suivants, dont ils
demandent l'insertion au protocole, pour complter la pice prcite.

1 Aprs ces mots, _de la part du gouvernement franais_, ils y ont
ajout verbalement qu'ils taient prts  discuter, dans un esprit de
conciliation, toute modification que M. le plnipotentiaire franais
pourrait tre autoris  proposer, et qui ne serait pas oppose 
l'esprit des propositions faites par les cours allies; le terme du 10
mars ayant t, etc., etc.

2 Aprs les mots _qu'elle place dans la balance de la paix_, ces
principes paraissent avoir t trouvs justes par le gouvernement
franais,  l'poque o il croyait sa capitale menace par les armes
allies,  la suite de la bataille de Brienne...

Le plnipotentiaire franais n'admit pas seulement, par une dmarche
confidentielle, les limites de la France, telles qu'elles avaient t en
1792, comme bases de pacification; il offrit mme la remise immdiate de
places, dans les pays cds, comme gages de scurit pour les allis,
dans le cas que les puissances voulussent accder sur-le-champ  un
armistice.

Les puissances donnrent une preuve de leur dsir de voir l'Europe
pacifie dans le plus court dlai possible, en se prononant pour une
signature immdiate des prliminaires de la paix.

Mais il avait suffi de quelques succs apparents pour faire changer les
dispositions du gouvernement franais. Le contre-projet prsent par M.
le plnipotentiaire franais porte:

Le plnipotentiaire de France observe qu'il parat au moins
extraordinaire qu'on ait oubli deux paragraphes dans une pice prpare
depuis plusieurs jours par les cabinets, et il rpond ensuite  la
nouvelle dclaration qui lui est faite.

Quant au premier point:

Qu'il doit regretter vivement que la conduite de MM. les
plnipotentiaires des cours allies, en refusant constamment, malgr ses
instances ritres, d'entrer en discussion avec lui, tant sur leur
propre projet que sur le contre-projet qu'il leur a remis, ait t,
jusqu' ce moment mme, si compltement en opposition avec la
dclaration qu'ils relatent.

Quant au second:

Que ce qui y est dit relativement  la dmarche _confidentielle_ faite
par lui, le 9 fvrier, a t suffisamment rfut, quant au fait, dans
les prcdentes confrences; et quant aux nouvelles rflexions qui sont
mises en avant, que l'Europe jugera qui de son gouvernement ou des
souverains allis l'on peut,  juste titre, accuser d'avoir manqu de
modration en suspendant, sans cause avoue, la ngociation  l'poque
mme dont il est question, en rejetant avec la condition qui y tait
mise, la proposition. Les puissances allies n'ont-elles pas prouv que,
dans cette circonstance, comme dans tout ce qui a suivi le jour o les
bases d'une ngociation ont t poses  Francfort par leurs ministres,
elles ont plac constamment leurs vues sous l'influence illimite des
vnements, loin de tendre, comme elles le disent, avec justice et
modration, au rtablissement d'un vritable quilibre de l'Europe?

Aprs cette rponse, dont copie a t remise  MM. les plnipotentiaires
des cours allies, ceux-ci ont dclar que leurs pouvoirs taient
teints, et qu'ils avaient ordre de retourner aux quartiers-gnraux de
leurs souverains.

Chtillon-sur-Seine, le 19 mars 1814.

_Sign_ CAULAINCOURT, duc de Vicence; ABERDEEN, CATHCART, le comte de
Razoumowski, HUMBOLDT, le comte de STADION, Charles STEWART,
lieutenant-gnral.

Les soussigns, plnipotentiaires des cours allies, en voyant avec un
vif et profond regret rester sans fruit, pour la tranquillit de
l'Europe, les ngociations entames  Chtillon, ne peuvent se dispenser
de s'en occuper encore avant leur dpart, en adressant la prsente note
 M. le plnipotentiaire franais, d'un objet qui est tranger aux
discussions politiques, et qui aurait d le rester toujours. En
insistant sur l'indpendance de l'Italie, les cours allies avaient
l'intention de replacer le saint-pre dans son ancienne capitale; le
gouvernement franais a montr les mmes dispositions dans le
contre-projet prsent par M. le plnipotentiaire de France: il serait
malheureux qu'un dessein aussi naturel, sur lequel se runiraient les
deux partis, restt sans effet par des raisons qui n'appartiennent
nullement aux fonctions que le chef de l'glise catholique s'est
religieusement astreint d'exercer. La religion que professe une grande
partie des nations en guerre actuellement, la justice et l'quit
gnrales, l'humanit enfin, s'intressent galement  ce que sa
saintet soit remise en libert; et les soussigns sont persuads qu'ils
n'ont qu' tmoigner ce voeu, et qu' demander, au nom de leurs cours,
cet acte de justice au gouvernement franais, pour l'engager  mettre le
saint-pre en tat de pourvoir, en jouissant d'une entire indpendance,
aux besoins de l'glise catholique.

Les soussigns saisissent cette occasion pour ritrer  S. Exc. M. le
plnipotentiaire de France leur haute considration.

Chtillon, le 19 mars 1814.

_Sign_ Charles STEWART, comte de STADION, CATHCART, Humboldt, A. comte
de RAZOUMOWSKI, ABERDEEN.



(N 40) _Lettre du duc de Vicence
Au prince de Metternich_.

Chtillon, le 20 mars 1814.


MON PRINCE,

Je commence par vous assurer que M. de Floret fait parfaitement vos
commissions. Je ne saurais convenir que la dclaration qui m'a t
remise ne m'a pas surpris. Je devais penser qu'on entrerait en
discussion, ou bien qu'on remettrait un contre-projet, ou mme un
_ultimatum_, puisque le projet du 17 fvrier n'en tait pas un, pas plus
que celui du 15 mars.

Votre excellence sait aussi bien que moi que les lenteurs, les embarras,
les difficults de tout genre, taient inhrents au mode de ngociation
adopt par les allis. Si les intentions pacifiques de votre matre,
l'ascendant de votre bon esprit, et toute la prpondrance de la
puissance principale de la coalition, n'ont pu faire accepter, dans le
seul moment et sous la seule condition o elle pouvait l'tre, ma
proposition confidentielle du 9 fvrier, jugez s'il y avait ici un moyen
quelconque de faire faire un seul pas  la ngociation. Vous voulez que
nous cdions tout, et vous ne voulez pas nous dire ce que vous comptez
faire de ce que vous nous demandez. Pour s'entendre, encore faut-il se
parler: l'a-t-on voulu? l'a-t-on pu? Peut-tre, comme vous le dites,
sommes-nous plus prs de la paix, aprs cette rupture, qu'auparavant.
J'aime  le croire, et il ne dpendra pas de moi que ce dernier espoir
ne se ralise; je n'en aurais mme nul doute si j'avais la certitude que
vous et lord Castlereagh soyez les instruments de cette oeuvre aussi
glorieuse que dsirable. Il ne faut pas se le dissimuler, la paix ne
peut se faire que par les hommes qui ont tout entire la pense de leur
cabinet.

Je m'afflige comme vous, mon prince, de la situation de l'impratrice;
elle montre un courage qui la rend aussi digne du tendre intrt de son
auguste pre, que de l'affection du peuple qu'elle a adopt.

Tant qu'il sera question de paix, les difficults ne me rebuteront pas;
comptez donc sur moi: mais veuillez vous rappeler, prince, que je dois
aussi compter sur vous; car, comme vous en paraissez convaincu, trop
d'intrts sont communs  la France et  l'Autriche pour que vous
puissiez vouloir les sparer dans la grande question europenne.

Agrez, etc.

_Sign_ CAULAINCOURT, duc de Vicence.



(N 41.) _Lettre du duc de Vicence_
_Au prince de Metternich._

Joigny, le 21 mars 1814.


MON PRINCE,

Je ne veux pas laisser partir M. le comte de Wolffenstein sans prier
votre excellence de mettre aux pieds de l'empereur l'expression de ma
respectueuse reconnaissance pour toutes les attentions dont cet officier
m'a combl.

Je me hte de rejoindre notre quartier-gnral, afin de vous revoir plus
tt. Veuillez ajouter aux tmoignages de confiance que vous avez bien
voulu me donner l'obligeante attention de m'viter tous retards  vos
avant-postes quand je m'y prsenterai.

Je mets sous votre couvert plusieurs lettres que j'ai reues en chemin
par un courrier qui a augment tous mes regrets; ce qu'il m'a apport ne
me laisse pas de doute sur la possibilit qu'on aurait eue  s'entendre,
mme  Chtillon. Je vous le rpte, mon prince, c'est sous vos auspices
que la paix est faisable; n'en laissez pas le soin et la gloire 
d'autres, et je vous assure que le monde jouira, avant peu, du repos qui
lui est si ncessaire.

_Sign_ CAULAINCOURT, duc de Vicence.

       *       *       *       *       *


(N 42.) _Le duc de Vicence_
_Au prince de Metternich._

Expdie de Doulevent, le 25 mars, par M. de Gallebois, officier du
prince de Neufchtel, au quartier gnral imprial.


Arriv cette nuit seulement prs de l'empereur, S. M. m'a sur-le-champ
donn ses derniers ordres pour la conclusion de la paix. Elle m'a remis
en mme temps tous les pouvoirs ncessaires pour la ngocier et la
signer avec les ministres des cours allies, cette voie pouvant
rellement mieux que toute autre en assurer le prompt rtablissement. Je
me hte donc de vous prvenir que je suis prt  me rendre  votre
quartier-gnral, et j'attends aux avant-postes la rponse de votre
excellence. Notre empressement prouvera aux souverains allis combien
les intentions de l'empereur sont pacifiques, et que, de la part de la
France, aucun retard ne s'opposera  la conclusion de l'oeuvre salutaire
qui doit assurer le repos du monde.

Agrez, etc.

_Sign_ CAULAINCOURT, duc de Vicence.

       *       *       *       *       *


(N 43.) _Lettre du duc de Vicence_
_Au prince de Metternich._

Expdie de Doulevent, le 25 mars, par un officier du prince de
Neufchtel, au quartier gnral, 1814.


MON PRINCE,

Je ne fais que d'arriver, et je ne perds pas un moment pour excuter les
ordres de l'empereur, et pour joindre confidentiellement  ma lettre
tout ce que je dois  la confiance que vous m'avez tmoigne.

L'empereur me met  mme de renouer les ngociations, et de la manire
la plus franche et la plus positive. Je rclame donc les facilits que
vous m'avez fait esprer, afin que je puisse vous arriver, et le plus
tt possible. Ne laissez pas  d'autres, mon prince, le soin de rendre
la paix au monde. Il n'y a pas de raison pour qu'elle ne soit pas faite
dans quatre jours, si votre bon esprit y prside, si on la veut aussi
franchement que nous. Saisissons l'occasion, et bien des fautes et des
malheurs seront rpars. Votre tche, mon prince, est glorieuse: la
mienne sera bien pnible; mais, puisque le repos et le bonheur de tant
de peuples, en peuvent rsulter, je n'y apporterai pas moins de zle et
de dvouement que vous.

Les dernires lettres de l'impratrice nous donnent la certitude que la
sant de S. M. est fort bonne.

Agrez, etc.

_Sign_ CAULAINCOURT, duc de Vicence.




TROISIME PARTIE.

Opus aggredior et ipsa etiam pace svum.




TROISIME PARTIE.




CHAPITRE Ier

L'ARME SE RANGE AUTOUR DE FONTAINEBLEAU.--NOUVELLES DE PARIS.--SUCCS
DU PARTI ROYALISTE.

(Du 31 mars au 1er avril.)


Le 31 mars,  six heures du matin, Napolon se retrouve  Fontainebleau.
On ne prend dans le chteau qu'un logement militaire; les grands
appartements restent ferms; Napolon s'tablit dans son petit
appartement, situ au premier tage, le long de la galerie de Franois
Ier.

Dans la soire et dans la matine du lendemain, on voit arriver par la
route de Sens la tte des colonnes que Napolon ramne de la Champagne,
et par la route d'Essonne l'avant-garde des troupes qui sortent de
Paris. Ces dbris se groupent autour de Fontainebleau.

Le duc de Conegliano, qui commandait la garde nationale de Paris; le duc
de Dantzick, qui, malgr son grand ge, vient de faire la campagne; le
prince de la Moskowa, le duc de Tarente, le duc de Reggio et le prince
de Neufchtel, qui arrivent de Troyes; les ducs de Trvise et de Raguse,
qui sortent de Paris, rejoignent successivement le quartier imprial.

Le duc de Bassano est le seul ministre qui soit en ce moment auprs de
Napolon; le duc de Vicence est en mission auprs des allis, les autres
ministres sont sur la Loire avec l'impratrice.

A mesure que les troupes dfilent, on leur fait prendre position
derrire la rivire d'Essonne. Le duc de Raguse place son quartier
gnral  Essonne, le duc de Trvise tablit le sien  Mennecy. Ce qui
vient de Paris est ralli derrire cette ligne, ce qui arrive de la
Champagne prend une position intermdiaire du ct de Fontainebleau; les
bagages et le grand parc d'artillerie sont dirigs sur Orlans.

Napolon a donc encore une arme dans sa main... Tandis qu'il mdite sur
les ressources de sa position militaire, l'attention autour de lui est
entirement absorbe par tout ce qui se passe  Paris. On recueille avec
avidit les moindres dtails qui arrivent de ce ct, et c'est d'abord
du succs de la mission du duc de Vicence que l'on s'informe avec le
plus d'inquitude. Ce ministre s'tait prsent, dans la nuit mme du 30
au 31, aux avant-postes des allis: il tait parvenu jusqu' l'empereur
Alexandre, il en avait reu un accueil honorable: mais ce souverain
tenait dans ses mains les clefs de Paris qu'on venait de lui apporter,
il tait occup  donner des ordres pour son entre, qui devait avoir
lieu  dix heures du matin; avant de parler d'affaires, il voulait tre
 Paris: tout ce qu'avait pu obtenir le duc de Vicence, c'tait la
promesse qu'on lui donnerait les premiers moments dont on pourrait
disposer aprs l'occupation militaire de la capitale.

Cependant les chefs de l'arme ennemie avaient commenc  s'expliquer
contre le gouvernement de Napolon; le gnral en chef autrichien, qui,
en l'absence de son matre, devait montrer le plus de circonspection
dans cette grande circonstance, avait t des premiers au contraire 
prendre l'initiative avec un empressement tout--fait inexplicable.
Parlant au nom de l'Europe sous les armes au pied des murs de Paris,
Schwartzenberg venait de proclamer que les souverains allis cherchaient
de bonne foi une autorit salutaire en France pour traiter avec elle de
l'union de toutes les nations et de tous les gouvernements; et,
mconnaissant dj les droits et l'autorit de Napolon, il avait
indiqu aux Parisiens non seulement l'exemple de Lyon[54], qui venait de
se rendre, mais encore celui de Bordeaux, qui avait reconnu les
Bourbons[55].

[Note 54: Les allis avaient occup Lyon le 21 mars.]

[Note 55: Le 31 mars, le prince Schwartzenberg articula expressment 
M. le duc Dalberg que lui et M. le prince de Metternich pensaient que la
continuation de l'existence souveraine de Napolon en France tait
incompatible avec le repos de l'Europe, et que, Napolon vivant, il n'y
avait rien de mieux  faire que de se fixer au retour de l'ancienne
dynastie en France. (Voir les rvlations de l'abb de Pradt, page
63.)]

A ce signal, les agents que la maison de Bourbon entretenait  Paris
n'avaient plus craint de se montrer; ils avaient compris que tout allait
dpendre de la manire dont Paris aurait l'air de se prononcer.
L'importance du moment les avait fait redoubler d'efforts. Le peuple
tait dans la stupeur; il n'y avait plus ni administration ni police;
le pav tait au premier occupant, les royalistes n'avaient plus qu'
s'en emparer.

Le 31,  midi, l'empereur Alexandre et le roi de Prusse avaient fait
leur entre: cette marche militaire, d'abord paisible, avait fini par
devenir bruyante; des cris en faveur des Bourbons s'taient fait
entendre, des cocardes blanches avaient t arbores; et les Parisiens
tonns, cherchant des yeux l'empereur d'Autriche, avaient appris avec
inquitude qu'il tait encore bien loin.

C'tait chez M. de Talleyrand que l'empereur Alexandre tait all
descendre. Cet ancien ministre aurait d suivre l'impratrice sur la
Loire, il en avait reu l'ordre; mais il s'tait fait arrter  la
barrire et ramener dans Paris pour en faire les honneurs aux allis.

A peine le czar tait-il install dans son logement, qu'il avait tenu un
conseil sur le parti politique que les allis devaient adopter. M. de
Talleyrand et ses principaux confidents n'avaient pas manqu d'tre
appels  la dlibration.[56]

[Note 56: Suite des rvlations de M. l'abb de Pradt: Une confrence
entre M. de Talleyrand et M. de Nesselrode avait prcd de quelques
heures la tenue de ce conseil. On y avait prpar ce qui devait tre dit
dans celui-ci. (_Ibid._, page 63.)

L'empereur Alexandre, aprs l'ouverture du conseil, dit qu'il y avait
trois partis  prendre: 1 faire la paix avec Napolon, en prenant
toutes ses srets contre lui; 2 tablir la rgence; 3 rtablir la
maison de Bourbon. M. de Talleyrand s'attacha  faire sentir les
inconvnients des deux premires propositions, et  les runir dans
l'esprit du conseil devant lequel il parlait; il passa ensuite 
l'tablissement de la troisime, comme la seule chose qui convnt et qui
ft dsire. On ne lui contesta pas les convenances, mais bien
l'existence d'un dsir dont on n'avait pas trouv la manifestation sur
toute la route traverse par les allis, dans laquelle au contraire la
population s'tait prononce d'une manire hostile. On appuyait sur la
rsistance de l'arme, qui se retrouvait au mme degr dans les troupes
de nouvelle leve et dans les vtrans. On rsistait donc  l'ide que
le rappel de la maison de Bourbon ne ft pas contrari par les
dispositions d'un trs grand nombre de personnes. L'empereur demanda 
M. de Talleyrand quel moyen il se proposait d'employer pour arriver au
rsultat qu'il annonait... Quelque solides que fussent les raisons
qu'il allgua, cependant la rsistance durait encore, et ce fut pour la
vaincre qu'il crut devoir s'tayer du tmoignage de M. le baron Louis et
du mien... M. de Talleyrand nous introduisit dans la salle o se
trouvait le conseil; on se trouva rang de manire  ce que, du ct
droit, le roi de Prusse et le prince Schwartzenberg se trouvassent les
plus rapprochs du meuble d'ornement qui est au milieu de l'appartement;
M. le duc Dalberg tait  la droite du prince Schwartzenberg; MM. de
Nesselrode, Pozzo di Borgo, le prince de Lichtenstein, suivaient; M. de
Talleyrand se trouvait  la gauche du roi de Prusse, M. le baron Louis
et moi placs auprs de lui. L'empereur Alexandre, faisant face 
l'assemble, allait et venait. Ce prince, du ton de voix le plus
prononc, dbuta par nous dire qu'il ne faisait pas la guerre  la
France, et que ses allis et lui ne connaissaient que deux ennemis,
l'empereur Napolon et tout ennemi de la libert des Franais...; que
les Franais taient parfaitement libres; que nous n'avions qu' faire
connatre ce qui nous paraissait certain dans les dispositions de la
nation, et que son voeu serait soutenu par les forces des allis...
J'clatai par la dclaration que nous tions tous royalistes et que la
France l'tait comme nous... Eh bien, dit alors l'empereur Alexandre,
je dclare que je ne traiterai plus avec l'empereur Napolon... On
obtint de ce monarque que cette dclaration ft rendue publique: deux
heures aprs elle couvrait les murs de la capitale, par les soins de MM.
Michaud, qui se trouvaient dans les appartements voisins de la salle du
conseil. (Voyez page 62 [N page??] et suiv.)]

Vainement le duc de Vicence s'tait prsent pour obtenir l'audience
qu'on lui avait promise; la cause de son prince tait dj perdue,
qu'il n'avait encore pu se faire entendre[57].

[Note 57: A la fin du conseil nous mmes tous nos soins  empcher
l'effet des reprsentations que les ngociateurs de Napolon pouvaient
chercher  produire; si nous ne pmes les empcher d'arriver, on parvint
du moins  abrger leur sjour et  en attnuer l'effet. (Voy. page 62
des rvlations de l'abb de Pradt.)]

Au surplus le public n'avait pas tard  tre mis dans la confidence;
dj M. de Nesselrode avait crit au prfet de police de mettre en
libert tous les individus dtenus pour attachement _ leur lgitime
souverain_, et bientt aprs les murs de Paris avaient t placards
d'une dclaration de l'empereur Alexandre, faite tant en son nom qu'en
celui des allis, portant qu'on ne voulait plus traiter des intrts de
la France avec Napolon ni avec aucun membre de sa famille.

        Les vainqueurs ont parl: l'esclavage en silence
        Obit  leur voix dans cette ville immense.
                             VOLTAIRE, Orphelin de la Chine.




CHAPITRE II.

SUITE DES NOUVELLES QU'ON REOIT DE PARIS.

(Du 1er au 2 avril.)


Cependant les allis voulaient avant tout assurer la vie de leurs
soldats. Depuis deux mois, quinze  vingt mille taient tombs sous les
coups des paysans franais; il tait urgent de dsarmer cette animosit.

On dsirait le rtablissement des Bourbons; mais on ne voulait pas que
cette rvolution part tre commande par la force des armes; il fallait
aller doucement, mnager l'opinion, faire parler des voix franaises, et
ne paratre accder qu'au voeu national. Tel tait le plan des allis;
leur langage tait devenu celui de la gnrosit, les partisans des
Bourbons faisaient le reste. Au dehors ils provoquaient le retour de
leurs princes avec tout l'essor d'un zle long-temps comprim; on ne
voyait qu'eux allant, venant  travers les bagages et les bivouacs
ennemis, qui encombraient nos ponts, nos quais et nos boulevards. Ils
s'agitaient dans tous les sens, frappaient  toutes les portes; tout ce
qui les coutait leur tait bon. Ils trouvaient d'utiles auxiliaires
dans cette foule de gens en place qui ne pensent qu' conserver leur
emploi; ils recrutaient surtout des proslytes actifs parmi tous ces
ambitieux que les honneurs et les grces n'avaient pu encore atteindre
depuis quinze ans qu'ils les sollicitaient. Dj tout ce qui tait
mcontent du sort avait battu des mains  la nouvelle d'un revirement
dans les fortunes; dj toutes les familles qui avaient perdu  la
rvolution avaient calcul tout ce qu'une contre-rvolution pouvait leur
rendre. L'oreille des vieillards se prtait volontiers  d'anciens noms,
 d'anciens droits qui rveillaient les souvenirs de leur jeunesse;
l'imagination des femmes se laissait sduire par l'intrt romanesque de
quelques grandes infortunes; la population des boutiques, inquite au
bruit du sabre tranger qui battait le pav, s'empressait de renier le
souverain qu'elle admirait hier: en un mot, les passions jalouses, le
ressentiment des ambitions trompes, des vanits blesses, des torts
justement punis; les lchets de l'ingratitude et mme celles de la
peur, tout concourait  seconder les ennemis de Napolon[58].

[Note 58: La plupart des conjurs avaient t combls de bienfaits par
l'empereur; ils avaient trouv de grands avantages dans ses victoires;
mais plus leur fortune tait devenue brillante, plus ils s'occupaient
d'chapper au malheur commun... Comblez un homme de bienfaits, la
premire ide que vous lui inspirez, c'est de chercher les moyens de les
conserver. (Montesquieu, Grandeur et dcadence des Romains, chap. 11 et
13.)]

En gnral, l'ide de la conqute tait insupportable aux Parisiens; on
voulait  tout prix chapper  cette situation, et l'on courait se
rfugier dans l'ide plus tolrable d'une restauration. Les chefs de
parti avaient saisi habilement ce retour de l'amour-propre national sur
lui-mme. La volont des allis n'tait prsente que comme l'appui de
la ntre, et l'oppression que six cent mille trangers exeraient sur
notre malheureux pays commenait  s'appeler _la dlivrance de la
France_[59].

[Note 59: Je dois sans doute au sang franais qui coule dans mes
veines, cette impatience que j'prouve quand on me parle d'opinions
places hors de ma patrie; et si l'Europe civilise voulait m'imposer la
Charte, j'irais vivre  Constantinople. (Chateaubriand, page 118, De la
monarchie selon la Charte.)]

Mais il fallait un organe  cette opinion publique qu'on voulait faire
parler, et l'on n'avait pas eu de peine  le trouver[60]. Le snat
tait en possession du droit de suppler, dans toutes les circonstances
imprvues,  l'absence du pouvoir populaire. A ce titre, le gouvernement
de Napolon lui avait donn l'initiative dans les plus grandes
affaires[61]. Le snat avait donc t choisi pour prendre encore
l'initiative dans celle-ci. Ds le 31 au soir, l'empereur Alexandre
avait invit ce corps  pourvoir aux besoins des circonstances et au
salut de l'tat; il lui avait command de s'occuper d'une nouvelle
constitution et de la composition d'un gouvernement provisoire.

[Note 60: L'empereur Alexandre ayant demand  M. de Talleyrand quel
moyen il se proposait d'employer, celui-ci rpondit que ce serait les
autorits constitues, et qu'il se _faisait fort du snat_. (Suite des
rvlations de l'abb de Pradt, page 67.)]

[Note 61: M. Lambrechts.]

Le snat, habitu  obir, s'tait rassembl le 1er avril, sous la
prsidence de M. de Talleyrand, et avait accept, pour composer le
gouvernement provisoire, MM. de Talleyrand, de Beurnonville, de
Jaucourt, de Dalberg, et l'abb de Montesquiou[62].

[Note 62: Dans cette sance le gouvernement provisoire fut nomm, ou
plutt confirm; car les choix qui avaient t arrts entre nous ne
souffrirent pas une contradiction. (De Pradt, page 72.)]

Au mme moment le conseil gnral du dpartement de la Seine, convoqu
illgalement par son prsident Bellard, avait dclar que le voeu de
Paris tait pour le rappel des Bourbons.

Telles sont en substance les nouvelles de Paris que l'on reoit 
Fontainebleau dans les trois premiers jours. Elles font une grande
sensation parmi les chefs de l'arme[63], mais elles ne peuvent
distraire Napolon de ses dispositions militaires. Il est au moment de
se retrouver  la tte de cinquante mille hommes; c'est sur Paris qu'il
veut marcher. Il espre que le bruit de son canon rveillera les
Parisiens et ranimera l'amour-propre national, comprim un instant par
la prsence de l'tranger. L'ennemi est fatigu; il vient de perdre
douze mille hommes dans les fosss de Paris. Depuis quelques heures il
se repose dans la scurit du succs; ses gnraux sont disperss dans
nos htels; ses soldats s'garent dans le ddale des carrefours de la
capitale; un coup de main sur Paris peut avoir le plus grand rsultat;
le mouvement des troupes commence!

[Note 63: Ds que nous fmes sortis du conseil (31 mars), M. le baron
Louis et moi, nous travaillmes  nous assurer d'un des gnraux les
plus influents, et nous dpchmes vers lui. (De Pradt, page 72.)]




CHAPITRE III.

INFLUENCE DES VNEMENTS DE PARIS SUR FONTAINEBLEAU.


Sur ces entrefaites M. le duc de Vicence arrive, c'est dans la nuit du 2
au 3 avril qu'il se prsente  Napolon.

Si les allis se sont dclars contre la personne de Napolon, cependant
tout espoir ne semble pas encore perdu. Le duc de Vicence est parvenu 
se faire entendre; il a obtenu un retour favorable aux intrts de la
rgente et de son fils. Ce parti, qui a aussi sa lgitimit, runit de
grands moyens d'opinion; il balance maintenant dans l'esprit des
souverains les rsolutions opposes qu'on leur suggre en faveur des
Bourbons: mais une prompte dcision est ncessaire de la part de
Napolon; et c'est son abdication que le duc de Vicence vient
demander[64].

[Note 64: Voyez l'histoire de M. Beauchamp, page 363, tome II. Le duc de
Vicence n'avait rien nglig pour faire prvaloir la rgence...;
l'empereur Alexandre paraissait branl... Schwartzenberg s'tait refus
 faire marcher sur Fontainebleau... L'Autriche inclinait pour la
rgence... Et, ajoute-t-il, page 367, malgr la dchance, la rgence
pouvait encore prvaloir, sept jours aprs l'entre des allis 
Paris!]

Napolon ne pense pas qu'un pareil parti puisse se prendre 
l'improviste; il rsiste aux instances du duc de Vicence et refuse de
s'expliquer. Le jour vient, et il monte  cheval pour visiter la ligne
de ses avant-postes. La journe du 3 se passe ainsi en inspections
militaires.

Le soldat tait bien dispos, et accueillait par des cris de joie le
projet d'arracher la capitale  l'ennemi; les jeunes gnraux
n'coutaient que leur ardeur guerrire, redoutant peu de nouvelles
fatigues; il n'en tait pas de mme dans les rangs plus levs, et nous
en avons assez dit pour faire voir l'influence de Paris.

On frmissait  l'ide des malheurs particuliers qu'une seule marche
pouvait attirer sur les htels o l'on avait laiss femmes, enfants,
parents, amis, etc. La disposition que montrait la troupe  s'lancer
dans ce grand dsordre achevait de jeter l'effroi; on tremblait aussi de
perdre, par ce que l'on appelait un coup de tte, la fortune et le rang
qu'on avait si pniblement acquis, et dont on n'avait pas encore pu
jouir en repos. Peut-tre Napolon a-t-il dj parl  trop de personnes
de l'abdication qu'on lui demande; cette question dlicate est livre au
public; on l'agite dans la galerie du palais, et jusque sur les degrs
de l'escalier du cheval blanc. Malheureusement l'abdication convient 
bien du monde; c'est un moyen qui s'offre de quitter Napolon sans trop
de honte; on se trouve ainsi dgag par lui-mme, on trouve commode d'en
finir de cette faon; et si Napolon se refusait  ce grand parti,
quelques uns parlent dj de briser le pouvoir dans sa main.

C'est dans ces dispositions que l'on apprend que le snat a proclam la
dchance. Napolon a reu le snatus-consulte, dans la nuit du 3 au 4,
par un exprs du duc de Raguse. La nouvelle est connue presque en mme
temps de tous les personnages marquants qui sont  Fontainebleau, et
c'est le sujet gnral des conversations.

Cependant le 4 les ordres taient donns pour transfrer le quartier
imprial entre Ponthiry et Essonne. Aprs la parade, qui avait lieu
tous les jours  midi dans la cour du cheval blanc, les principaux de
l'arme avaient reconduit Napolon dans son appartement. Le prince de
Neufchtel, le prince de la Moskowa, le duc de Dantzick, le duc de
Reggio, le duc de Tarente, le duc de Bassano, le duc de Vicence, le
grand-marchal Bertrand, et quelques autres, se trouvaient runis dans
le salon; on semblait n'attendre que la fin de cette audience pour
monter  cheval et quitter Fontainebleau. Mais une confrence s'tait
ouverte sur la situation des affaires; elle se prolonge dans
l'aprs-midi, et lorsqu'elle est finie on apprend que Napolon a
abdiqu.

Une seule chose a frapp Napolon, c'est le dcouragement de ses vieux
compagnons d'armes, et il a cd  ce qu'on lui a dit tre le voeu de
l'arme.

Mais s'il abdique, ce n'est qu'en faveur de son fils et de sa femme
rgente. Il en rdige l'acte de sa main et en ces termes:

Les puissances allies ayant proclam que l'empereur Napolon tait le
seul obstacle au rtablissement de la paix en Europe, l'empereur
Napolon, fidle  son serment, dclare qu'il est prt  descendre du
trne,  quitter la France et mme la vie pour le bien de la patrie,
insparable des droits de son fils, de ceux de la rgence de
l'impratrice, et du maintien des lois de l'empire.

Fait en notre palais de Fontainebleau le 4 avril 1814.

NAPOLON.


Un secrtaire transcrit cet acte, et le duc de Vicence se dispose
aussitt  le porter  Paris. Napolon lui adjoint le prince de la
Moskowa... Il voudrait aussi lui adjoindre le duc de Raguse; c'est le
plus ancien des compagnons d'armes qui lui restent, et dans une
circonstance aussi grave, o les derniers intrts de sa famille vont
tre dcids, il croit avoir besoin de s'appuyer sur le dvouement de
son vieil aide-de-camp. On allait donc dresser les pouvoirs du duc de
Raguse, lorsque quelqu'un reprsente  Napolon, que dans cette
ngociation, o l'arme doit intervenir et tre reprsente, il serait
utile d'employer un homme comme le duc de Tarente, qui apporterait
d'autant plus d'influence, qu'il est connu pour avoir vcu moins prs de
la personne de Napolon, et pour tre entr moins avant dans ses
affections. Le duc de Bassano, interrog  ce sujet par Napolon, lui
rpond que quelles que puissent tre les opinions du marchal Macdonald,
il est trop homme d'honneur pour ne pas rpondre religieusement  un
tmoignage de confiance de cette nature; Napolon nomme aussitt le duc
de Tarente pour son troisime plnipotentiaire. Mais il veut encore
qu'en traversant Essonne, les plnipotentiaires communiquent au duc de
Raguse ce qui vient de se passer; qu'on le laisse matre de voir s'il
ne sera pas plus utile en restant  la tte de son corps d'arme, et que
s'il tient  remplir la mission que la confiance particulire de
Napolon lui destinait, on lui enverra  l'instant des pouvoirs.

Les trois plnipotentiaires, aprs avoir reu ces dernires
instructions, montent dans la voiture qui les attend au pied de
l'escalier; MM. de Rayneval et Rumigny les accompagnent comme
secrtaires.

Immdiatement aprs leur dpart, Napolon envoie un courrier 
l'impratrice; il a reu de ses lettres dates de Vendme; elle doit
tre arrive le 2  Blois; il faut bien l'informer de la ngociation 
laquelle on est rduit. Dans une telle extrmit, l'absence de son pre,
l'empereur d'Autriche, est un malheur qui grandit d'heure en heure!
Notre marche sur Fontainebleau ayant coup les routes, a prolong le
sjour de ce souverain en Bourgogne. Napolon autorise l'impratrice 
lui dpcher le duc de Cadore pour le presser d'intervenir en faveur
d'elle et de son fils... Mais il est bien tard.

Succombant  l'agitation de cette journe, Napolon s'tait enferm dans
sa chambre; il lui restait  recevoir le coup le plus sensible qui et
encore t port  son coeur.

Dans cette nuit du 4 au 5, le colonel Gourgaud, qui avait t porter des
ordres, revient d'Essonne en toute hte: il annonce que le duc de Raguse
a quitt son poste, qu'il est all  Paris, qu'il a trait avec
l'ennemi, que ses troupes, mises en mouvement par des ordres inconnus,
traversent en ce moment les cantonnements des Russes, et que
Fontainebleau reste  dcouvert.

Napolon ne peut croire d'abord  cette inconcevable dfection:
lorsqu'il ne lui est plus permis d'en douter, son regard devient fixe,
il se tait, s'assied, et parat livr aux ides les plus sombres.
_L'ingrat!_ s'crie-t-il en rompant un douloureux silence, _il sera plus
malheureux que moi!_

Napolon avait le coeur oppress par des sentiments trop pnibles pour
n'avoir pas besoin de les pancher; c'est  l'anne elle-mme qu'il veut
confier ses peines: laissons-le parler.


ORDRE DU JOUR.
A L'ARME.

Fontainebleau, le 5 mars 1814.

L'empereur remercie l'arme pour l'attachement qu'elle lui tmoigne, et
principalement parcequ'elle reconnat que la France est en lui, et non
pas dans le peuple de la capitale. Le soldat suit la fortune et
l'infortune de son gnral, son honneur et sa religion. Le duc de Raguse
n'a point inspir ce sentiment  ses compagnons d'armes; il a pass aux
allis. L'empereur ne peut approuver la condition sous laquelle il a
fait cette dmarche; il ne peut accepter la vie et la libert de la
merci d'un sujet. Le snat s'est permis de disposer du gouvernement
franais; il a oubli qu'il doit  l'empereur le pouvoir dont il abuse
maintenant, que c'est l'empereur qui a sauv une partie de ses membres
des orages de la rvolution, tir de l'obscurit et protg l'autre
contre la haine de la nation. Le snat se fonde sur les articles de la
constitution pour la renverser; il ne rougit pas de faire des reproches
 l'empereur, sans remarquer que, comme premier corps de l'tat, il a
pris part  tous les vnements. Il est all si loin, qu'il a os
accuser l'empereur d'avoir chang les actes dans leur publication[65].

[Note 65: On a fait aussi ce reproche  Csar, et l'on ne voit gure que
cela l'ait dshonor dans l'histoire. J'apprends quelquefois, dit
Cicron, qu'un snatus-consulte, pass sur mon avis, a t port en
Syrie et en Armnie avant que j'aie su qu'il ait t fait; et plusieurs
princes m'ont crit des lettres de remercments sur ce que j'avais t
d'avis qu'on leur donnt le titre de roi, que non seulement je ne savais
pas lus rois, mais mme qu'ils fussent au monde. (Cicron, Lettres
familires, lettre 9.)]

Le monde entier sait qu'il n'avait pas besoin de tels artifices. Un
signe tait un ordre pour le snat, qui toujours faisait plus qu'on ne
dsirait de lui. L'empereur a toujours t accessible aux remontrances
de ses ministres, et il attendait d'eux, dans cette circonstance, la
justification la plus indfinie des mesures qu'il avait prises. Si
l'enthousiasme s'est ml dans les adresses et les discours publics,
alors l'empereur a t tromp; mais ceux qui ont tenu ce langage doivent
s'attribuer  eux-mmes les suites de leurs flatteries. Le snat ne
rougit pas de parler de libelles publis contre les gouvernements
trangers, il oublie qu'ils furent rdigs dans son sein! Si long-temps
que la fortune s'est montre fidle  leur souverain, ces hommes sont
rests fidles, et nulle plainte n'a t entendue sur les abus de
pouvoir. Si l'empereur avait mpris les hommes, comme on le lui a
reproch, alors le monde reconnatrait aujourd'hui qu'il a eu des
raisons qui motivaient son mpris. Il tenait sa dignit de Dieu et de
la nation; eux seuls pouvaient l'en priver; il l'a toujours considre
comme un fardeau, et lorsqu'il l'accepta, ce fut dans la conviction que
lui seul tait  mme de la porter dignement. Le bonheur de la France
paraissait tre dans la destine de l'empereur; aujourd'hui que la
fortune s'est dcide contre lui, la volont de la nation seule pourrait
le persuader de rester plus long-temps sur le trne. S'il se doit
considrer comme le seul obstacle  la paix, il fait volontiers le
dernier sacrifice  la France. Il a en consquence envoy le prince de
la Moskowa et les ducs de Vicence et de Tarente  Paris, pour entamer la
ngociation. L'arme peut tre certaine que l'honneur de l'empereur ne
sera jamais en contradiction avec le bonheur de la France.




CHAPITRE IV.

SUITES DE LA DFECTION DU DUC DE RAGUSE.


Les trois plnipotentiaires de Napolon, arrivs  Paris dans la soire
du 4, se prsentent aussitt chez les souverains allis. Ils ne tardent
pas  s'apercevoir du terrain que leur cause a perdu pendant l'absence
du duc de Vicence. Les hommes du gouvernement provisoire n'ont pas cess
d'obsder les souverains pour en obtenir l'exclusion dfinitive de la
rgente et de son fils[66].

[Note 66: Voyez l'histoire de Beauchamp, tome II, pages 363  367. Aux
ngociateurs de Fontainebleau, les membres du gouvernement provisoire
succdrent chez l'empereur Alexandre... Tous leurs efforts portrent
sur un seul objet, celui de dtourner la rgence... Il y allait, pour
ainsi dire, de leur tte... Ils se surpassrent dans cette
conjoncture... M. de Talleyrand pronona un discours plein de vigueur...
Il fut puissamment second par le gnral Dessoles... Le gnral
Beurnonville courut chez le roi de Prusse; ce prince, aisment
convaincu, dcida l'empereur de Russie  loigner toute ide de
rgence... Voyez aussi les rvlations de M. l'abb de Pradt, page
75... De grands efforts furent tents auprs des souverains allis pour
les porter  la substitution du fils au pre... Mais cette entreprise
choua. Le gnral Dessoles signala sa rentre dans les affaires par la
plus vigoureuse rsistance  l'adoption des demandes de Napolon.]

La peur qu'ils ont du pre ne leur permet d'esprer dsormais quelque
sret que par la chute de la famille entire. Ils ne quittent donc pas
les salons des princes allis. Les plnipotentiaires les ont trouvs 
ce poste; ils ont vu avec inquitude l'air de contentement qui rgne sur
leur visage... Un personnage survient, et l'inquitude des
plnipotentiaires est au comble... Le duc de Raguse  qui ils venaient
de parler en changeant de chevaux  Essonne, ils le voient entrer la
tte haute dans le salon des allis; bientt tout s'explique; ils
apprennent de la bouche de l'empereur Alexandre que les troupes du
marchal ont t conduites par le gnral S****[67]  Versailles, et que
la dsertion du camp d'Essonne laisse la personne de Napolon  la
discrtion des allis[68].

[Note 67: On avait vu la veille,  Fontainebleau, ce mme gnral
puisant deux mille cus dans la bourse de Napolon.]

[Note 68: Convention de Chevilly, village situ  deux lieues sud de
Paris, et  une lieue est de Sceaux, signe le 4 avril entre le marchal
Marmont, duc de Raguse, et le prince de Schwartzenberg, commandant en
chef les troupes des allis.

Art. 1er. Les troupes franaises qui, par suite du dcret du snat du 2
avril, quitteront les drapeaux de Napolon Bonaparte, pourront se
retirer en Normandie avec armes, bagages et munitions, et avec les mmes
gards et honneurs militaires que les troupes _allies_ se doivent
rciproquement.

Art. 2. Si, par suite de ce mouvement, les vnements de la guerre
faisaient tomber entre les mains des puissances allies la personne de
Napolon Bonaparte, sa vie et sa libert lui seront garanties dans un
espace de terrain et dans un pays circonscrit au choix des puissances
allies et du gouvernement franais. (Revue chronologique de l'Histoire
de France, pag. 590, dit. de 1820.--Le Moniteur, n 97, de 1814.)]

Jusqu'ici les souverains avaient cru devoir user de mnagements envers
Napolon, qui s'appuyait sur les voeux et les affections de l'arme.
Tant qu'on l'avait vu  la tte de 50,000 hommes d'lite posts  une
marche de Paris, les considrations militaires l'avaient emport sur
bien des intrigues. Maintenant que Fontainebleau a cess d'tre une
position militaire, et que l'arme semble abandonner la cause de
Napolon, la question a chang de face; le temps des mnagements est
pass: l'abdication en faveur de la rgente et de son fils ne suffit
plus  un ennemi rassur; on dclare aux plnipotentiaires qu'il faut
que Napolon et sa dynastie renoncent entirement au trne.

Il faut donc aller chercher de nouveaux pouvoirs  Fontainebleau, et
c'est le duc de Vicence qui remplit encore cette pnible mission.

Le premier mouvement de Napolon, en le voyant, est de rompre une
ngociation qui devient si humiliante. Pouss  bout, il veut secouer
les entraves dont on l'embarrasse depuis quelques jours. La guerre
n'offre plus rien de pire que la paix; c'est un fait qui doit tre clair
maintenant pour tout le monde, et il espre que les chefs de l'arme
sont dsabuss de leurs chimres. Il reporte toutes ses penses vers les
oprations militaires. Peut-tre peut-on encore tout sauver; les
cinquante mille soldats du marchal Soult qui sont sous les murs de
Toulouse, les quinze mille hommes que le marchal Suchet ramne de
Catalogne, les trente mille hommes du prince Eugne, les quinze mille
hommes de l'arme d'Augereau, que la perte de Lyon vient de rejeter sur
les Cvennes, enfin les nombreuses garnisons des places frontires et
l'arme du gnral Maisons, sont encore des points d'appui redoutables
sur lesquels Napolon peut manoeuvrer avec ce qui lui reste autour de
Fontainebleau... Il parle de se retirer sur la Loire[69].

[Note 69: Napolon,  Fontainebleau, avait encore autour de lui:

  25,000 hommes de sa garde, etc. Rien ne s'opposait  ce qu'il rallit
  les 25,000 de l'arme de Lyon,
  les 18,000 que le lieutenant-gnral Grenier ramenait d'Italie,
  les 15,000 du marchal Suchet,
  les 40,000 du marchal Soult, et repart sur le champ de bataille  la
  tte de plus de 100,000 combattants.
     123,000

Il tait matre de toutes les places fortes de France et d'Italie. Il
aurait long-temps encore entretenu la guerre, et bien des chances de
succs s'offraient aux calculs; mais ses ennemis dclaraient  l'Europe
qu'il tait le seul obstacle  la paix: il n'hsita pas sur le sacrifice
qui semblait lui tre demand dans l'intrt de la France. (Mmoires de
Napolon; Montholon, tome II, page 275.)]

A ce cri de rupture, l'alarme se rpand de nouveau dans les quartiers
gnraux de Fontainebleau et dans les galeries du palais. On s'unit pour
rejeter toute dtermination qui aurait pour rsultat de prolonger la
guerre. La lutte a t trop longue, l'nergie est puise; on le dit
ouvertement: on en a assez! On ne pense plus qu' mettre  l'abri des
hasards ce qui reste de tant de peines, de tant de prosprits, de tant
de naufrages; les plus braves finissent par attacher quelque prix  la
conservation de la vie qu'ils ont rchappe de tant de dangers!
Peut-tre aussi se sent-on entran par une vieille aversion contre la
guerre civile. Tout enfin devient contraire  ce qui ne serait pas un
accommodement. Non seulement la lassitude a dompt les esprits, mais
chacun des chefs qui en valent la peine a dj reu de Paris des paroles
de conciliation et des promesses pour sa paix particulire. On se plat
 envisager la rvolution nouvelle comme une grande transaction entre
tous les intrts franais, dans laquelle il n'y aura de sacrifi qu'un
seul intrt, celui de Napolon. C'est  qui trouvera donc un prtexte
pour se rendre  Paris, o le nouveau gouvernement accueille tout ce qui
abandonne l'ancien. On ne voudrait pas pourtant tre des premiers 
quitter Napolon. Mais pourquoi tarde-t-il si long-temps  rendre chacun
libre de ses actions? On murmure hautement de ses dlais, de ses
indcisions, et des projets dsesprs qu'il conserve. Depuis qu'il est
malheureux, on ne le croit plus capable que de faire des fautes, et dj
plusieurs tacticiens de frache date s'tonnent de l'avoir si long-temps
reconnu pour leur matre. Enfin, petit  petit, chacun a pris son
parti: l'un va  Paris parce qu'il y est appel, l'autre parce qu'il y
est envoy, celui-ci parce qu'il faut se dvouer aux intrts de son
arme ou de son corps, celui-l pour aller chercher des fonds, cet autre
parce que sa femme est malade; que sais-je encore? Les bonnes raisons ne
manquent pas, et chaque homme un peu marquant qui ne peut aller lui-mme
 Paris y a du moins son plnipotentiaire.

Tandis que les gens de Fontainebleau mettent tant d'intrt  connatre
ce qui se passe  Paris, de leur ct les allis n'en mettent pas moins
 savoir ce qui se passe autour de Napolon; depuis qu'ils sont matres
de la capitale, ils ont toujours eu les yeux fixs sur lui. Ils n'ont
cess de se tenir en garde contre un de ces coups hardis auxquels il a
accoutum l'Europe. Toutes prcautions ont paru bonnes; aucune des
heures qui se sont coules n'a t perdue. On a accumul des troupes
sur toutes les avenues. Une arme russe est entre Essonne et Paris; une
autre est porte sur la rive droite de la Seine, depuis Melun jusqu'
Montereau; d'autres corps ont march par les routes de Chartres et
d'Orlans; d'autres encore, accourues sur nos pas par les routes de la
Champagne et de la Bourgogne, se sont rpandues entre l'Yonne et la
Loire. Sans cesse on resserre Fontainebleau dans un blocus plus troit.

Ces mouvements de troupes de la part de l'ennemi secondent admirablement
les conseillers qui veulent que Napolon n'ait plus d'autre parti 
prendre que de briser son pe. O irons-nous chercher, disent-ils, les
dbris d'arme sur lesquels on semble compter encore? Ces diffrents
corps de troupes sont tellement disperss, que les gnraux les plus
voisins sont  plus de cent lieues l'un de l'autre: quel ensemble
pourra-t-on jamais mettre dans leurs mouvements? Et nous qui sommes ici,
sommes-nous bien srs de pouvoir en sortir pour aller les rejoindre?
Venaient ensuite les nouvelles de la nuit, l'apparition des coureurs de
l'ennemi sur la Loire, Pithiviers occup par eux, notre communication
avec Orlans intercepte, etc., etc.

Napolon coutait froidement les propos, il faisait apprcier  leur
vritable valeur les forces ingales de ce rseau qu'on affectait de
voir tendu tout autour de lui, et promettait de le rompre quand il en
serait temps. Une route ferme  des courriers s'ouvre bientt devant
cinquante mille hommes, disait-il; et pourtant, quelle que soit la
confiance de son langage, on le voit qui hsite dans l'excution de son
projet, retenu sans doute par un secret dgot dont il ne peut se rendre
matre. Il ne sent que trop combien sa position va devenir diffrente:
lui qui n'a jamais command que de grandes armes rgulires, qui n'a
jamais manoeuvr que pour rencontrer l'ennemi, qui, dans chaque
bataille, avait coutume de dcider du sort d'une capitale ou d'un
royaume, et qui, dans chaque campagne, a su jusqu' prsent renfermer et
finir une guerre, il faut maintenant qu'il se rduise au mtier d'un
chef de partisans; il faut se rsoudre  courir les aventures, passant
de province en province, guerroyant sans cesse, portant le ravage
partout, et ne pouvant en finir nulle part!... Les horreurs de la guerre
civile viennent encore rembrunir le tableau, et on ne lui en pargne pas
les peintures. Mais abrgeons ces heures d'hsitation et d'angoisse.
Htons-nous de dire que ceux qui ont parl  Napolon des chances
possibles d'une guerre civile ont port  sa rsolution les coups les
plus srs... Eh bien, puisqu'il faut renoncer  dfendre plus
long-temps la France, s'crie Napolon, l'Italie ne m'offre-t-elle pas
encore une retraite digne de moi? Veut-on m'y suivre encore une fois?
Marchons vers les Alpes! Il dit, et cette proposition n'est suivie que
d'un profond silence. Ah! si dans ce moment Napolon indign ft pass
brusquement de son salon dans la salle des officiers secondaires, il y
aurait trouv une jeunesse empresse  lui rpondre! Quelques pas
encore, et il aurait t salu au bas de ses escaliers par les
acclamations de tous ses soldats! leur enthousiasme aurait ranim son
me!... Mais Napolon succombe sous les habitudes de son rgne: il
croirait dchoir en marchant dsormais sans les _grands officiers_ que
la couronne lui a donns; il lui semble que le gnral Bonaparte
lui-mme ne saurait recommencer sa carrire sans le cortge oblig de
ses anciens lieutenants; et il vient d'entendre leur silence! Il faut
donc qu'il cde encore une fois  leur lassitude; mais ce n'est pas sans
leur adresser ces paroles prophtiques: Vous voulez du repos, ayez-en
donc! Hlas! vous ne savez pas combien de chagrins et de dangers vous
attendent sur vos lits de duvet! Quelques annes de cette paix que vous
allez payer si cher en moissonneront un plus grand nombre d'entre vous
que n'aurait fait la guerre, la guerre la plus dsespre[70]! A ces
mots Napolon se rassied; il prend la plume, et, se reconnaissant
vaincu, moins par ses ennemis que par la grande dfection qui l'entoure,
il rdige lui-mme en ces termes la seconde formule de l'abdication
qu'on attend:

Les puissances allies ayant proclam que l'empereur tait le seul
obstacle au rtablissement de la paix en Europe, l'empereur, fidle 
son serment, dclare qu'il renonce pour lui et ses enfants aux trnes de
France et d'Italie, et qu'il n'est aucun sacrifice, mme celui de la
vie, qu'il ne soit prt  faire aux intrts de la France.

[Note 70: Que sont devenus, en moins de sept annes, Berthier, Murat,
Ney, Massna, Augereau, Lefebvre, Brune, Serrurier, Kellermann,
Prignon, Beurnonville, Clarke, et tant d'autres?]




CHAPITRE V.

TRAIT DU 11 AVRIL.


Les allis osaient  peine se flatter qu'on pt amener Napolon  un
sacrifice aussi absolu. Le duc de Vicence leur prsente l'acte que
Napolon vient de signer, et les hostilits sont aussitt suspendues.
Rien ne doit plus interrompre la ngociation entame.

Les souverains allis avaient dclar ds les premiers moments que
Napolon conserverait le rang, le titre et les honneurs des ttes
couronnes. On avait promis de lui assigner une rsidence indpendante;
ces dispositions n'prouvent aucune difficult. Quant au choix de la
rsidence, on balance entre Corfou, la Corse, ou l'le d'Elbe; les
souverains se dcident pour l'le d'Elbe. Sous le rapport pcuniaire, on
veut traiter Napolon et sa famille avec la plus grande gnrosit; on
va mme au-devant de ce que les plnipotentiaires de Napolon croient
devoir demander. Un tablissement en Italie est assign  l'impratrice
Marie-Louise et  son fils; on accorde des revenus  tous les membres de
la famille impriale; on n'oublie ni l'impratrice Josphine, ni le
prince Eugne, fils adoptif de Napolon: plus les dispositions sont
librales, plus l'orgueil des princes allis semble s'y complaire.
L'empereur Alexandre pousse la gnrosit jusqu' s'occuper du petit
nombre d'aides de camp, de gnraux, et de serviteurs qui composent la
maison militaire et la famille domestique de Napolon. Il veut que
Napolon, comme  son lit de mort, puisse dicter un testament
rmunratoire en leur faveur[71].

[Note 71: Il faut tenir note ici,  la honte de la diplomatie
europenne, que cette gnrosit est reste sans effet. Les legs que
Napolon a distribus autour de lui sur la foi du trait n'ont pas t
acquitts; et les lgataires n'ont pu trouver dans la signature des plus
grands princes cette garantie irrvocable que la simple signature de
deux notaires donne entre particuliers aux moindres dispositions de
cette nature.]

Tandis qu'on prpare  Paris le trait qui doit contenir ces diffrents
arrangements, Napolon envoie courrier sur courrier pour redemander au
duc de Vicence le papier sur lequel il a donn son abdication.

Depuis qu'il a souscrit  cet acte, il est rest mcontent de lui-mme,
cette ngociation diplomatique lui dplat, elle lui parat humiliante,
il la croit inutile. Survivant  tant de grandeurs, il lui suffit de
vivre dsormais en simple particulier, et il a honte qu'un si grand
sacrifice offert  la paix du monde soit ml  des arrangements
pcuniaires. A quoi bon un trait, disait-il, puisqu'on ne veut pas
rgler avec moi ce qui concerne les intrts de la France? Du moment
qu'il ne s'agit plus que de ma personne, il n'y a pas de trait 
faire... Je suis vaincu, je cde au sort des armes. Seulement je demande
 n'tre pas prisonnier de guerre; et pour me l'accorder, un simple
cartel doit suffire!...

Napolon ayant rduit sa position en des termes aussi simples, on
prvoit les nouvelles difficults qui attendent la ratification de
l'acte que les plnipotentiaires ont mis tant de soin  conclure. Leur
trait a t sign  Paris le 11 avril; le duc de Vicence le porte
aussitt  Fontainebleau: mais les premires paroles de Napolon sont
pour redemander encore l'abdication qu'il a donne.

Il n'tait plus au pouvoir du duc de Vicence de rendre ce papier, les
affaires taient trop avances. L'abdication, servant de base  la
ngociation, avait t la premire pice communique aux allis. Elle
tait devenue publique, on l'avait insre dans les journaux.

D'ailleurs les allis, les plnipotentiaires eux-mmes, et la plupart
des serviteurs du gouvernement imprial, voyaient dans cette grande
transaction autre chose encore que les intrts personnels de Napolon.
On attachait gnralement une haute importance  ce qu'il y et
_abdication_, parcequ'un tel acte devait tre la base du nouvel ordre de
choses qui se prparait en France; et les allis pensaient que les
Bourbons ne sauraient payer trop cher la renonciation formelle de la
dynastie prcdente. Cependant il est remarquable que l'empereur
Napolon et la famille des Bourbons voyaient avec un mme mcontentement
cette renonciation, et s'accordaient  prtendre n'en avoir pas besoin,
celui-l pour descendre du trne, ceux-ci pour y monter[72].

[Note 72: M. de La Maisonfort reproche aux allis d'avoir admis Napolon
 traiter comme souverain. Condamn par la fortune, dit-il, pourquoi
fut-il absous par la politique?]

En vain Napolon repousse ce trait.

Fontainebleau est maintenant une prison, toutes les issues en sont
soigneusement gardes par les trangers; signer semble tre le seul
moyen qui lui reste pour sauver sa libert, peut-tre mme sa vie! car
les missaires du gouvernement provisoire sont aussi dans les environs
et l'attendent[73]. Cependant la journe finit et Napolon a persist
dans son refus; comment espre-t-il chapper  la ncessit qui le
menace?

[Note 73: Voyez les rvlations de Maubreuil et son procs.
(Quotidienne, fin d'avril 1817.)]

Depuis quelques jours, il semble proccup d'un secret dessein. Son
esprit ne s'anime qu'en parcourant les galeries funbres de l'histoire.
Le sujet de ses conversations les plus intimes est toujours la mort
volontaire que les hommes de l'antiquit n'hsitaient pas  se donner
dans une situation pareille  la sienne; on l'entend avec inquitude
discuter de sang-froid les exemples et les opinions les plus opposs.
Une circonstance vient encore ajouter aux craintes que de tels discours
sont bien faits pour inspirer. L'impratrice avait quitt Blois; elle
voulait se runir  Napolon; elle tait dj arrive  Orlans, on
l'attendait  Fontainebleau: mais on apprend de la bouche mme de
Napolon que des ordres sont donns autour d'elle pour qu'on ne la
laisse pas suivre son dessein. Napolon, qui craignait cette entrevue, a
voulu rester matre de la rsolution, qu'il mdite.

Dans la nuit du 12 au 13, le silence des longs corridors du palais est
tout--coup troubl par des alles et des venues frquentes. Les garons
du chteau montent et descendent; les bougies de l'appartement intrieur
s'allument; les valets de chambre sont debout. On vient frapper  la
porte du docteur Yvan, on va rveiller le grand marchal Bertrand, on
appelle le duc de Vicence, on court chercher le duc de Bassano qui
demeure  la chancellerie; tous arrivent et sont introduits
successivement dans la chambre  coucher. En vain la curiosit prte une
oreille inquite, elle ne peut entendre que des gmissements et des
sanglots qui s'chappent de l'antichambre, et se prolongent sous la
galerie voisine. Tout--coup le docteur Yvan sort; il descend
prcipitamment dans la cour, y trouve un cheval attach aux grilles,
monte dessus et s'loigne au galop. L'obscurit la plus profonde a
couvert de ses voiles le mystre de cette nuit. Voici ce qu'on en
raconte:

A l'poque de la retraite de Moskou, Napolon s'tait procur, en cas
d'accident, le moyen de ne pas tomber vivant dans les mains de l'ennemi.
Il s'tait fait remettre par son chirurgien Yvan un sachet d'opium[74],
qu'il avait port  son cou pendant tout le temps qu'avait dur le
danger[75]. Depuis, il avait conserv avec grand soin ce sachet dans un
secret de son ncessaire. Cette nuit, le moment lui avait paru arriv de
recourir  cette dernire ressource. Le valet de chambre qui couchait
derrire sa porte entr'ouverte l'avait entendu se lever, l'avait vu
dlayer quelque chose dans un verre d'eau, boire et se recoucher.
Bientt les douleurs avaient arrach  Napolon l'aveu de sa fin
prochaine. C'tait alors qu'il avait fait appeler ses serviteurs les
plus intimes. Yvan avait t appel aussi; mais apprenant ce qui venait
de se passer, et entendant Napolon se plaindre de ce que l'action du
poison n'tait pas assez prompte, il avait perdu la tte et s'tait
sauv prcipitamment de Fontainebleau. On ajoute qu'un long
assoupissement tait survenu, qu'aprs une sueur abondante les douleurs
avaient cess, et que les symptmes effrayants avaient fini par
s'effacer, soit que la dose se ft trouve insuffisante, soit que le
temps en et amorti le venin. On dit enfin que Napolon, tonn de
vivre, avait rflchi quelques instants: Dieu ne le veut pas!
s'tait-il cri; et, s'abandonnant  la providence qui venait de
conserver sa vie, il s'tait rsign  de nouvelles destines.

[Note 74: Ce n'tait pas seulement de l'opium; c'tait une prparation
indique par Cabanis, la mme dont Condorcet s'est servi pour se donner
la mort.]

[Note 75: Frdric-le-Grand, entour d'ennemis, apprenant la prise de
Berlin, porte long-temps du poison sur lui. (L'ptre  d'Argens,
Sgur, tome 1, page 205.)]

Ce qui vient de se passer est le secret de l'intrieur. Quoi qu'il en
soit, dans la matine du 13, Napolon se lve et s'habille comme 
l'ordinaire. Son refus de ratifier le trait a cess, il le revt de sa
signature[76].

[Note 76: Voyez supplment de la troisime partie, n 1.]




CHAPITRE VI.

DISPERSION DE LA FAMILLE IMPRIALE.


Ceux qui approchent de Napolon apprennent de lui-mme qu'il a cess de
rgner. Il les engage  se soumettre au nouveau gouvernement, non pas au
gouvernement provisoire, dans lequel il ne voit qu'un comit de tratres
et de factieux; mais aux Bourbons, dans lesquels il consent 
reconnatre dsormais le point de ralliement des Franais.

Bientt la foule s'coule de Fontainebleau; il en est de mme  Orlans
et  Blois: l'impratrice voit presque tout ce qui l'entoure se mettre
en route pour Paris. Le petit nombre qui reste encore dans le vaste
palais de Fontainebleau ne s'occupe plus que de l'le d'Elbe, et des
arrangements  prendre pour s'y rendre. Napolon fait mettre 
contribution la bibliothque, et s'enferme avec les livres et les
cartes, o il peut prendre une ide de la nouvelle rsidence qui
l'attend.

Le grand-marchal Bertrand, le gnral Drouot, le gnral Cambrone, le
payeur des voyages Peyrusse, les fourriers Deschamps et Baillon,
obtiennent la permission de suivre Napolon. On compose pour l'le
d'Elbe une maison domestique peu nombreuse. On ne peut emmener que
quatre cents hommes de la garde, et presque tous ces vieux compagnons de
Napolon se prsentent; on n'a que l'embarras du choix[77].

[Note 77: Celui qui persiste  suivre avec fidlit un matre dchu est
le vainqueur du vainqueur de son matre.
                       (SHAKESPEARE, _Antoine et Cloptre_, acte III.)]

Il avait t convenu que chaque grande puissance enverrait prs de
Napolon un commissaire qui lui servirait de sauvegarde, et
l'accompagnerait  sa nouvelle destination. Il faut attendre ces
commissaires, et huit jours s'coulent encore.

Dans cet intervalle, la dispersion de la famille impriale est
consomme. L'impratrice et son fils sont tombs au pouvoir des
Autrichiens. Cdant aux ordres de son pre, qui lui ont t ports 
Orlans par le prince d'Esterhazi, l'impratrice s'est laiss conduire 
Rambouillet, o l'empereur d'Autriche doit venir la consoler.

Madame mre et son frre le cardinal Fesch ont quitt Orlans pour
prendre le chemin de Rome.

Le prince Louis, ci-devant roi de Hollande, est parti pour la Suisse.

Le prince Joseph, ci-devant roi d'Espagne, et le prince Jrme,
ci-devant roi de Westphalie, sont encore dans les environs d'Orlans, et
se disposent  se retirer du mme ct que leur frre Louis.

A Fontainebleau, le prince de Neufchtel, qui avait envoy son adhsion
au gouvernement provisoire, continua de remplir les fonctions de
major-gnral de l'arme; mais bientt il demanda  Napolon la
permission de se rendre  Paris, pour des dtails relatifs  ses
fonctions, disant qu'il reviendra le lendemain, et part sans s'expliquer
davantage. Il ne reviendra pas, dit froidement Napolon au duc de
Bassano.--Quoi! sire, seraient-ce l les adieux de Berthier?--Oui, vous
dis-je; il ne reviendra pas!

Napolon n'est dj plus qu'un simple particulier. Il vit retir dans le
coin du palais qu'il habite. S'il quitte quelques instants sa chambre,
c'est pour se promener dans le petit jardin qui est renferm entre
l'ancienne galerie des cerfs et la chapelle. Toutes les fois qu'il
entend une voiture rouler dans les cours, il demande qui ce peut tre.
Malgr le pressentiment qui a d'abord afflig son me, il demande mme
si ce n'est pas Berthier qui revient, ou quelques uns de ses anciens
ministres qui arrivent pour lui faire leurs adieux. Il s'attend  revoir
Mol, Fontanes, et tant d'autres qui lui doivent un dernier tmoignage
d'attachement: personne ne vient; Napolon reste seul avec le petit
nombre de serviteurs qui ont rsolu de rester auprs de sa personne
jusqu'au dernier moment. Le duc de Vicence s'occupe avec son activit
ordinaire des prparatifs du voyage: on le croirait toujours grand
cuyer. Le duc de Bassano ne quitte pas Napolon un seul instant.
Celui-ci, dans ses panchements avec le ministre de son intime
confiance, conserve cette srnit qui rgnait sur son visage aux plus
beaux jours de sa gloire. A voir les manires du ministre, on ne
croirait pas que ces jours sont passs. Le respect, les soins, les
gards, ont la mme simplicit. C'est encore le devoir et l'affection
qui les commandent; et s'ils prennent parfois un caractre touchant et
presque solennel, ils le reoivent d'une me forte et d'un coeur
attendri.

Dans un de ces moments o Napolon attendait encore les consolations de
quelques amis, le colonel Montholon se prsente. Il arrive des bords de
la Haute-Loire, o il a t charg de faire une reconnaissance
militaire. Il rend compte des sentiments dont les populations et les
soldats sont anims; il parle de rallier les troupes du midi... Napolon
sourit au zle de ce fidle serviteur. Il est trop tard, rpond-il; ce
ne serait plus  prsent que de la guerre civile, et rien ne pourrait
m'y dcider. Ces derniers tmoignages de fidlit semblent consoler
Napolon des coups que l'ingratitude s'efforce de lui porter. Il lit
exactement les journaux de Paris; des torrents d'injures y dcoulent
contre lui: il ne s'en affecte que mdiocrement; et lorsque la haine
exagre au point de devenir absurde, elle lui arrache un sourire. Un
article sign Lacretelle lui tombe sous la main: Il y a deux
Lacretelle, dit-il; celui qui a fait cette mchancet, est-ce le
mien[78]?

[Note 78: Il est juste de dire que l'article dont il s'agit ici n'est
pas de M. Lacretelle _an_.]

Ces injures et la conduite de tant de gens dont il a achev ou commenc
la fortune lui inspirent un dgot qui tourne sans doute au profit de sa
rsignation.

De toutes les nouvelles qu'il reoit de Paris, celle qui lui fait le
moins de peine, c'est l'arrive de M. le comte d'Artois, puisque sa
prsence va mettre fin  l'autorit du gouvernement provisoire.

Napolon n'entretenait plus de communication qu'avec Rambouillet. Le
gnral Flahaut, le colonel Montesquiou et le baron de Beausset allaient
et venaient sans cesse, chargs de commissions de Napolon pour
l'impratrice, et de l'impratrice pour Napolon.

Marie-Louise avait reu la visite de son pre  Rambouillet; celui-ci
n'avait pu retenir ses larmes en embrassant cette fille chrie; il avait
vu pour la premire fois son petit-fils, aimable enfant, qui dj avait
port le titre de roi, et qu'on ne savait plus comment appeler. Il avait
reconnu, avec une vive motion, dans cette physionomie enfantine tous
les traits distinctifs de la famille autrichienne; mais pour en arracher
un sourire il avait fallu promettre de revenir avec des joujoux, et
cette promesse du moins il l'a pu tenir.

Dans cette premire entrevue avec l'impratrice, l'empereur d'Autriche
lui avait fait entendre qu'elle devait se considrer comme spare pour
un temps d'avec son mari; que plus tard on verrait  les runir; qu'en
attendant elle ferait bien de se distraire, en faisant avec son fils un
voyage  Vienne, o elle trouverait quelque repos et quelques
consolations dans le sein de sa famille.

L'empereur d'Autriche tait revenu le lendemain, amenant avec lui
l'empereur Alexandre, qui avait dsir faire une visite  l'impratrice.
Cette singulire politesse ne pouvait qu'aigrir encore les chagrins de
Napolon. Les dernires nouvelles qu'il reoit de Rambouillet sont, que
l'impratrice partira pour Vienne au moment o il quittera
Fontainebleau; qu'elle emmnera son fils avec elle, et qu'elle y sera
accompagne par madame la duchesse de Montebello, par mesdames les
comtesses de Montesquiou et de Brignolet, par le gnral Caffarelli, par
le baron de Beausset et par le baron Menneval.

Il est temps de finir le rcit de cette grande catastrophe; dj ma
plume fatigue s'est plusieurs fois arrte malgr moi; je la reprends
pour remplir ma tche.

Les commissaires des allis[79] tant tous arrivs  Fontainebleau, le
dpart est fix au 20 avril. Dans la nuit du 19 au 20, Napolon prouve
une dernire dfection; son valet de chambre de confiance Constant et
son Mameluck Roustan disparaissent.

[Note 79: Les commissaires des allis taient le gnral russe
Schouwaloff, le gnral autrichien Koller, le colonel anglais Campbell
et le gnral prussien Valdebourh-Truchsels.]

Le 20  midi, les voitures de voyage viennent se ranger dans la cour du
cheval blanc au bas de l'escalier du fer  cheval. La garde impriale
prend les armes et forme la haie;  une heure Napolon sort de son
appartement, il trouve rang sur son passage ce qui reste autour de lui
de la cour la plus nombreuse et la plus brillante de l'Europe: c'est le
duc de Bassano, le gnral Belliard, le colonel de Bussy, le colonel
Anatole Montesquiou, le comte de Turenne, le gnral Fouler, le baron
Mesgrigny, le colonel Gourgaud, le baron Fain, le lieutenant-colonel
Athalin, le baron de la Place, le baron Lelorgne-d'Ideville, le
chevalier Jouanne, le gnral Kosakowski et le colonel Vonsowitch; ces
deux derniers, Polonais[80].

[Note 80: Le duc de Vicence et le gnral Flahaut taient en mission.]

Napolon tend la main  chacun, descend vivement l'escalier, et,
dpassant le rang des voitures, s'avance vers la garde. Il fait signe
qu'il veut parler; tout le monde se tait, et dans le silence le plus
religieux on coute ses dernires paroles.

Soldats de ma vieille garde, dit-il, je vous fais mes adieux. Depuis
vingt ans, je vous ai trouvs constamment sur le chemin de l'honneur et
de la gloire. Dans ces derniers temps, comme dans ceux de notre
prosprit, vous n'avez cess d'tre des modles de bravoure et de
fidlit. Avec des hommes tels que vous, notre cause n'tait pas perdue;
mais la guerre tait interminable: c'et t la guerre civile, et la
France n'en serait devenue que plus malheureuse. J'ai donc sacrifi tous
nos intrts  ceux de la patrie; je pars: vous, mes amis, continuez de
servir la France. Son bonheur tait mon unique pense; il sera toujours
l'objet de mes voeux! Ne plaignez pas mon sort; si j'ai consenti  me
survivre, c'est pour servir encore  votre gloire. Je veux crire les
grandes choses que nous avons faites ensemble!... Adieu, mes enfants! Je
voudrais vous presser tous sur mon coeur; que j'embrasse au moins votre
drapeau!...

A ces mots, le gnral Petit, saisissant l'aigle, s'avance. Napolon
reoit le gnral dans ses bras, et baise le drapeau. Le silence
d'admiration que cette grande scne inspire n'est interrompu que par les
sanglots des soldats. Napolon, dont l'motion est visible, fait un
effort et reprend d'une voix plus ferme: Adieu encore une fois, mes
vieux compagnons! Que ce dernier baiser passe dans vos coeurs!

Il dit, et, s'arrachant au groupe qui l'entoure, il s'lance dans sa
voiture, au fond de laquelle est dj le gnral Bertrand.

Aussitt les voitures partent; des troupes franaises les escortent, et
l'on prend la route de Lyon. Partout sur son passage, Napolon recueille
des tmoignages touchants d'amour et de regrets... On peut contester
les louanges, mais jusqu'ici, ce me semble, on n'a pas contest les
regrets; et quand les peuples pleurent un souverain, il faut les en
croire[81]!

[Note 81: La Harpe.]

FIN DE LA TROISIME PARTIE.




SUPPLMENT A LA TROISIME PARTIE.

PICES HISTORIQUES.


(N 1.) _Trait du 11 avril 1814, connu sous le nom de trait de
Fontainebleau._

Sa majest l'empereur Napolon d'une part; et leurs majests l'empereur
d'Autriche, roi de Hongrie et de Bohme, l'empereur de toutes les
Russies, et le roi de Prusse, stipulant tant en leur nom qu'en celui de
tous leurs allis, de l'autre; ayant nomm pour leurs plnipotentiaires,
savoir:

Sa majest l'empereur Napolon, les sieurs Armand-Augustin-Louis de
Caulaincourt, duc de Vicence, son grand cuyer, snateur, ministre des
relations extrieures, grand aigle de la Lgion-d'Honneur, chevalier des
ordres de Lopold d'Autriche, de Saint-Andr, de Saint-Alexandre-Newski,
de Sainte-Anne de Russie, et de plusieurs autres; Michel Ney, duc
d'Elchingen, et marchal de l'empire, grand aigle de la
Lgion-d'Honneur, chevalier de la Couronne-de-Fer et de l'ordre du
Christ[82]; Jacques-tienne-Alexandre Macdonald, duc de Tarente,
marchal de l'empire, grand aigle de la Lgion-d'Honneur, et chevalier
de la couronne-de-Fer.

[Note 82: Il est remarquable que le marchal Ney ne prend pas ici le
titre de prince de la Moskowa, par mnagement pour l'empereur
Alexandre.]

Et sa majest l'empereur d'Autriche, le sieur
Clment-Wenceslas-Lothaire, prince de Metternich;
Winebourg-Schsenhausen, chevalier de la Toison-d'Or, grand'croix de
l'ordre royal de Saint-tienne, grand aigle de la Lgion-d'Honneur,
chevalier des ordres de Saint-Andr, de Saint-Alexandre Newski, et de
Sainte-Anne de Russie, de l'Aigle-Noir et de l'Aigle-Rouge de Prusse,
grand'croix de l'ordre de Saint-Joseph de Wurtzbourg, chevalier de
l'ordre de Saint-Jean de Jrusalem, et de plusieurs autres, chancelier
de l'ordre militaire de Marie-Thrse, curateur de l'acadmie impriale
des beaux-arts, chambellan, conseiller intime actuel de sa majest
impriale et royale apostolique, et son ministre d'tat des confrences
et des affaires trangres.

(Dans le trait avec la Russie sont les titres du baron de Nesselrode,
et dans le trait avec la Prusse sont les titres du baron de
Hardemberg.)

Les plnipotentiaires ci-dessus nomms, aprs avoir procd  l'change
de leurs pleins pouvoirs respectifs, sont convenus des articles
suivants:

ARTICLE PREMIER.

Sa majest l'empereur Napolon renonce, pour lui et ses successeurs et
descendants, ainsi que pour chacun des membres de sa famille,  tout
droit de souverainet et de domination, tant sur l'empire franais et le
royaume d'Italie que sur tout autre pays.

ARTICLE II.

Leurs majests l'empereur Napolon et l'impratrice Marie-Louise
conserveront ces titres et qualits pour en jouir leur vie durant.

La mre, les frres, soeurs, neveux et nices de l'empereur conserveront
galement, partout o ils se trouveront, les titres de princes de sa
famille.

ARTICLE III.

L'le d'Elbe, adopte par sa majest l'empereur Napolon pour le lieu de
son sjour, formera, sa vie durant, une principaut spare, qui sera
possde par lui en toute souverainet et proprit.

Il sera donn en outre en toute proprit  l'empereur Napolon un
revenu annuel de deux millions de francs en rente sur le grand-livre de
France, dont un million rversible  l'impratrice.

ARTICLE IV.

Toutes les puissances s'engagent  employer leurs bons offices pour
faire respecter par les Barbaresques le pavillon et le territoire de
l'le d'Elbe, et pour que dans ses rapports avec les Barbaresques elle
soit assimile  la France.

ARTICLE V.

Les duchs de Parme, de Plaisance, et Guastalla, seront donns en toute
proprit et souverainet  sa majest l'impratrice Marie-Louise. Ils
passeront  son fils et  sa descendance en ligne directe. Le prince son
fils prendra ds ce moment le titre de prince de Parme, Plaisance, et
Guastalla.

ARTICLE VI.

Il sera rserv, dans les pays auxquels l'empereur Napolon renonce,
pour lui et sa famille, des domaines, ou donn des rentes sur le
grand-livre de France, produisant un revenu annuel, net, et dduction
faite de toutes charges, de deux millions cinq cent mille francs. Ces
domaines ou rentes appartiendront en toute proprit, et pour en
disposer comme bon leur semblera, aux princes et princesses de sa
famille, et seront rpartis entre eux, de manire  ce que le revenu de
chacun soit dans la proportion suivante:

Savoir:

  A madame mre, trois cent mille francs;
  Au roi Joseph et  la reine, cinq cent mille francs;
  Au roi Louis, deux cent mille francs;
  A la reine Hortense et  ses enfants, quatre cent mille francs;
  Au roi Jrme et  la reine, cinq cent mille francs;
  A la princesse lisa, trois cent mille francs;
  A la princesse Pauline, trois cent mille francs.

Les princes et princesses de la famille de l'empereur Napolon
conserveront en outre tous les biens meubles et immeubles, de quelque
nature que ce soit, qu'ils possdent  titre particulier, et notamment
les rentes dont ils jouissent, galement comme particuliers, sur le
grand-livre de France, ou le Monte-Napoleone de Milan.

ARTICLE VII.

Le traitement annuel de l'impratrice Josphine sera rduit  un million
en domaines ou en inscriptions sur le grand-livre de France. Elle
continuera  jouir en toute proprit de tous ses biens meubles et
immeubles particuliers, et pourra en disposer conformment aux lois
franaises.

ARTICLE VIII.

Il sera donn au prince Eugne, vice-roi d'Italie, un tablissement
convenable hors de France.

ARTICLE IX.

Les proprits que sa majest l'empereur Napolon possde en France,
soit comme domaine extraordinaire, soit comme domaine priv, resteront 
la couronne.

Sur les fonds placs par l'empereur Napolon, soit sur le grand-livre,
soit sur la banque de France, soit sur les actions des forts[83], soit
de toute autre manire, et dont sa majest fait l'abandon  la couronne,
il sera rserv un capital qui n'excdera pas deux millions, pour tre
employ en gratifications en faveur des personnes qui seront portes sur
l'tat que signera l'empereur Napolon, et qui sera remis au
gouvernement franais[84].

[Note 83: Lisez des canaux: actions des forts est videmment une erreur
matrielle du copiste, puisqu'il n'a jamais exist d'actions des
forts.]

[Note 84: tat des gratifications accordes par l'empereur Napolon
conformment  l'article IX ci-dessus; savoir:

  AUX GNRAUX DE LA GARDE

  Friant.                                                 50,000
  Cambrone.                                               50,000
  Petit.                                                  50,000
  Ornano.                                                 50,000
  Curial.                                                 50,000
  Michel.                                                 50,000
  Lefebvre-Desnouettes.                                   50,000
  Guyot.                                                  50,000
                                                         --------
  A reporter.                                            400,000


  Suite de l'tat de l'autre part.                       400,000
  Lyon.                                                   50,000
  Laferrire.                                             50,000
  Colbert.                                                50,000
  Marin.                                                  50,000
  Boulard.                                                50,000

  AUX AIDES DE CAMP.

  Drouot.                                                 50,000
  Corbineau.                                              50,000
  Dejean.                                                 50,000
  Caffarelli.                                             50,000
  Montesquiou.                                            50,000
  Bernard.                                                50,000
  Bussy.                                                  50,000

  Au gnral Fouler, cuyer de l'empereur.                50,000
  Au baron Fain, secrtaire du cabinet.                   50,000
  Au baron Menneval, secrtaire des commandements de
  l'impratrice Marie-Louise.                             50,000
  Au baron Corvisart, premier mdecin.                    50,000
  Au colonel Gourgaud, premier officier d'ordonnance.     50,000
  Au chevalier Jouanne, premier commis du cabinet.        40,000
  Au baron Yvan, chirurgien ordinaire.                    40,000
  A trente officiers de la garde (tat A).               170,000
  Au service de la chambre (tat B).                     100,000
  Au service des curies (tat C).                       130,000
  Au service de l'impratrice et de la bouche (tat D).  140,000
                                                      ----------
  A reporter.                                          1,870,000

  Tous les diamants de la couronne resteront  la France.

  Suite de l'tat ci-dessus.                           1,870,000
  Au service des fourriers et du roi de Rome (tat E).    70,000
  Au service de sant de l'empereur (tat F).             60,000

  Total.                                               2,000,000]

ARTICLE XI.

L'empereur Napolon fera retourner au trsor et aux autres caisses
publiques toutes les sommes et effets qui auraient t dplacs par ses
ordres,  l'exception de ce qui provient de la liste civile.

ARTICLE XII.

Les dettes de la maison de sa majest l'empereur Napolon, telles
qu'elles se trouvent au jour de la signature du prsent trait, seront
immdiatement acquittes sur les arrrages dus par le trsor public  la
liste civile, d'aprs les tats qui seront signs par un commissaire
nomm  cet effet.

ARTICLE XIII.

Les obligations du Monte-Napoleone de Milan envers tous ses cranciers,
soit Franais, soit trangers, seront exactement remplies sans qu'il
soit fait aucun changement  cet gard[85].

[Note 85: Cet article est la seule condition que Napolon ait mise  son
abdication du trne d'Italie, et n'a pas t respect.]

ARTICLE XIV.

On donnera tous les sauf-conduits ncessaires pour le libre voyage de sa
majest l'empereur Napolon, de l'impratrice, des princes et
princesses, et de toutes les personnes de leur suite qui voudront les
accompagner, ou s'tablir hors de France, ainsi que pour le passage de
tous les quipages, chevaux, et effets qui leur appartiennent.

Les puissances allies donneront en consquence des officiers et
quelques hommes d'escorte.

ARTICLE XV.

La garde impriale franaise fournira un dtachement de douze  quinze
cents hommes de toute arme pour servir d'escorte jusqu' Saint-Tropez,
lieu de l'embarquement.

ARTICLE XVI.

Il sera fourni une corvette arme et les btiments de transport
ncessaires pour conduire au lieu de sa destination sa majest
l'empereur Napolon, ainsi que sa maison. La corvette demeurera en toute
proprit  sa majest.

ARTICLE XVII.

Sa majest l'empereur Napolon pourra emmener avec lui, et conserver
pour sa garde, quatre cents hommes de bonne volont, tant officiers que
sous-officiers et soldats.

ARTICLE XVIII.

Tous les Franais qui auront suivi sa majest l'empereur Napolon et sa
famille seront tenus, s'ils ne veulent perdre leur qualit de Franais,
de rentrer en France dans le terme de trois ans,  moins qu'ils ne
soient compris dans les exceptions que le gouvernement franais se
rserve d'accorder aprs l'expiration de ce terme.

ARTICLE XIX.

Les troupes polonaises de toute arme qui sont au service de France
auront la libert de retourner chez elles, en conservant armes et
bagages, comme un tmoignage de leurs services honorables. Les
officiers, sous-officiers et soldats conserveront les dcorations qui
leur ont t accordes et les pensions affectes  ces dcorations.

ARTICLE XX.

Les hautes puissances allies garantissent l'excution de tous les
articles du prsent trait. Elles s'engagent  obtenir qu'ils soient
adopts et garantis par la France.

ARTICLE XXI.

Le prsent trait sera ratifi et les ratifications en seront changes
 Paris dans le terme de deux jours, ou plus tt si faire se peut.

Fait  Paris, le 11 avril mil huit cent quatorze.

        _Sign_ CAULAINCOURT, duc de Vicence;
        Le marchal duc de Tarente, MACDONALD;
        Le marchal d'Elchingen, NEY.
        _Sign_ le prince de METTERNICH.

Les mmes articles ont t signs sparment, et sous la mme date, de
la part de la Russie par le comte de Nesselrode, et de la part de la
Prusse par le baron de Hardemberg.



(N 2.) _Dclaration du gouvernement provisoire de France._


Les puissances allies ayant conclu un trait avec sa majest l'empereur
Napolon, et ce trait renfermant des dispositions  l'excution
desquelles le gouvernement franais est dans le cas de prendre part, et
des explications rciproques ayant eu lieu sur ce point, le gouvernement
provisoire de France, dans la vue de concourir efficacement  toutes les
mesures qui sont adoptes, se fait un devoir de dclarer qu'il y adhre
autant que besoin est, et garantit, en tout ce qui concerne la France,
l'excution des stipulations renfermes dans ce trait, qui a t sign
aujourd'hui entre MM. les plnipotentiaires des hautes puissances
allies, et ceux de sa majest l'empereur Napolon.

Paris, le 11 avril 1814.

_Sign les membres du gouvernement provisoire._



(N 3.) _Dclaration au nom de S. M. Louis XVIII._


Le soussign, ministre secrtaire d'tat au dpartement des affaires
trangres, ayant rendu compte au roi de la demande que leurs
excellences messieurs les plnipotentiaires des cours allies ont reu
de leurs souverains l'ordre de faire relativement au trait du 11
avril, auquel le gouvernement provisoire a accd, il a plu  sa majest
de l'autoriser de dclarer en son nom que les clauses du trait  la
charge de la France seront fidlement excutes. Il a en consquence
l'honneur de le dclarer par la prsente  leurs excellences.

Paris, le 31 mai 1814.

_Sign_ le prince de BNVENT.



(N 4.) _Lettre de lord Castlereagh_
_A lord Bathurst, relative au trait de Fontainebleau._

Paris, le 13 avril 1814.


Je me borne, en consquence, pour le moment,  vous expliquer ce qui
s'est pass par rapport  la destine future et  l'tablissement de
Napolon et de sa famille.

V. S. connat dj, par lord Cathcart, l'acte d'abdication sign par
Bonaparte le 4 de ce mois, et l'assurance qui lui a t donne par
l'empereur de Russie et par le gouvernement provisoire d'une pension de
six millions de francs, avec un asile dans l'le d'Elbe. Bonaparte avait
dpos cet acte entre les mains de M. de Caulaincourt, et des marchaux
Ney et Macdonald, pour l'changer contre un engagement formel de la
part des allis, relatif  l'arrangement propos. Les mmes personnes
taient autorises  consentir  un armistice et  dterminer une ligne
de dmarcation qui puisse en mme temps tre satisfaisante pour les
allis, et prvenir l'effusion inutile du sang humain.

A mon arrive, je trouvai cet arrangement sur le point d'tre adopt. On
avait discut une convention qui aurait d tre signe le jour mme, si
l'on n'avait annonc l'approche des ministres allis. Les motifs qui
portaient  hter la conclusion de cet acte taient l'inconvnient,
sinon le danger, qu'il y avait  ce que Napolon demeurt 
Fontainebleau, entour de troupes qui lui restaient toujours fidles; la
crainte d'intrigues dans l'arme et la capitale, et l'avantage qu'avait,
aux yeux de beaucoup d'officiers, un arrangement favorable  leur chef,
qui leur permt de l'abandonner sans se dshonorer.

Dans la nuit aprs mon arrive, les quatre ministres eurent une
confrence sur la convention prpare avec le prince de Bnvent. J'y
fis connatre mes objections, en exprimant en mme temps le dsir qu'on
ne crt que j'y insistais, au risque de compromettre la tranquillit de
la France, que pour empcher l'excution de la promesse donne,  cause
de l'urgence des circonstances, par la Russie.

Le prince de Bnvent reconnut la solidit de plusieurs de mes
objections; mais il dclara en mme temps qu'il croyait que le
gouvernement provisoire ne pouvait avoir d'objet plus important que
d'viter tout ce qui pouvait, mme pour un instant, prendre le caractre
d'une guerre civile; et qu'il pensait aussi qu'une mesure de ce genre
tait essentielle pour faire passer l'arme du ct du gouvernement,
dans une disposition qui permt de l'employer. D'aprs cette
dclaration, et celle du comte de Nesselrode, portant qu'en l'absence
des allis, l'empereur son matre avait senti la ncessit d'agir pour
le mieux, en leur nom aussi bien qu'en son propre nom, je m'abstins de
toute opposition ultrieure au principe de la mesure, me bornant 
suggrer quelques modifications dans les dtails. Je refusai cependant,
au nom de mon gouvernement, d'tre plus que partie accdante au trait,
et dclarai que l'acte d'accession de la Grande-Bretagne ne s'tendrait
pas au-del des arrangements territoriaux proposs dans le trait. On
regarda comme parfaitement fonde mon observation, qu'il n'tait pas
ncessaire que nous prissions part  la forme du trait, nommment pour
ce qui regardait la reconnaissance du titre de Napolon, dans les
circonstances actuelles. Je joins maintenant le protocole et la note qui
dterminent le point d'extension auquel j'ai pris sur moi de faire des
promesses au nom de ma cour.

Conformment  mes propositions, la reconnaissance des titres impriaux,
dans la famille, fut limite  la dure de la vie des individus, d'aprs
ce qui s'est observ lorsque le roi de Pologne devint lecteur de Saxe.

Quant  ce qui fut fait en faveur de l'impratrice, non seulement je n'y
fis aucune objection, mais je le regardai comme d  l'clatant
sacrifice des sentiments de famille que l'empereur d'Autriche fait  la
cause de l'Europe. J'aurais dsir substituer une autre position  celle
de l'le d'Elbe pour servir de retraite  Napolon; mais il n'y en a pas
de disponible qui prsente la scurit sur laquelle il insiste, et
contre laquelle on ne pourrait faire les mmes objections; et je ne
crois pas pouvoir encourager l'alternative dont, d'aprs l'assurance de
M. de Caulaincourt, Bonaparte avait plusieurs fois parl d'avoir un
asile en Angleterre.

La mme nuit, les ministres allis eurent une confrence avec M. de
Caulaincourt et les marchaux; j'y assistai. Le trait fut examin et
accept avec des changements; depuis il a t sign et ratifi, et
Bonaparte commence demain, ou aprs-demain, son voyage au midi.

_Sign_ CASTLEREAGH.

       *       *       *       *       *




TABLE
ALPHABTIQUE ET RAISONNE
DES MATIRES CONTENUES DANS CE VOLUME.


ABDICATION. Le duc de Vicence vient demander  Fontainebleau que
Napolon abdique en faveur de son fils, 369.--Premire rdaction de
l'abdication, 372.--Napolon annonce  l'arme son abdication par un
ordre du jour, 375.--Les allis ayant demand que l'abdication ft
complte, entire et absolue, le duc de Vicence revient  Fontainebleau,
382.--Seconde rdaction de l'abdication, 389.--Napolon changeant d'avis
fait redemander son abdication au duc de Vicence, 391.--Trait
d'abdication du 11 avril, 408.

AISNE. Passage de l'Aisne par l'arme franaise  Bry-au-Bac, 181.

ALBUFERA (le marchal Suchet, duc d'), arrte les Espagnols sur la ligne
de Lobrgat, 36.--Est appel  remplacer le marchal Augereau dans le
commandement de l'arme de Lyon, 198.

ALEXANDRE (l'empereur). _Voyez_ RUSSIE.

ANGLETERRE. Dclaration du prince rgent sur les intentions pacifiques
de l'Angleterre, 5.--Lord Castlereagh, son ministre des affaires
trangres, se rend au quartier gnral des allis, 41.--Fait signer le
trait de Chaumont, 177.

ANGOULME (le duc d'). Prsence de ce prince dans le midi, 144.--Il
arrive  Bordeaux, 203.

ANVERS. Les allis s'approchent d'Anvers, 35.--Napolon confie la
dfense de cette place au gnral Carnot, 47.--Les Anglais chouent
dans leurs attaques, 197.

ARCIS-SUR-AUBE. Rencontre et bataille d'Arcis, les 20 et 21 mars, 207.

ARMES FRANAISES. La grande arme, en se retirant d'Allemagne, prend
ses cantonnements derrire le Rhin, 3.--Situation et force des diverses
armes franaises, 32.--Revue des armes franaises encore employes au
dehors, en Allemagne, en Espagne et en Italie, 32.--Ressources que les
armes franaises offrent encore  Napolon  l'poque de son
abdication, 382.

ARMES ENNEMIES. Force des armes ennemies employes  l'invasion de la
France, 31.--Arme anglo-espagnole, _voyez_ Wellington.--Arme
autrichienne sur l'Adige, _voyez_ Italie.

ARMISTICE. Le prince Wentzel-Lichtenstein, aide de camp du prince
Schwartzenberg, vient au hameau de Chtres proposer un armistice,
143.--Le village de Lusigny est fix pour la ngociation de l'armistice,
155.--Le gnral Flahaut est nomm commissaire de l'empereur pour cette
ngociation, 155.--Napolon demande que la ligne de dmarcation de
l'armistice soit tire d'Anvers sur Lyon, 158.--Rupture des confrences
de Lusigny.--Le gnral Flahaut vient rejoindre l'empereur le 8 mars 
Chavignon, 187.

ARTOIS (le comte d'). Voyage de ce prince en Suisse.--Il doit venir au
quartier gnral des allis, 144.--Les paysans des environs de
Saint-Thibaut croient le faire prisonnier, 225.--Napolon apprend avec
plaisir l'arrive de ce prince  Paris, 402.

ATHALIN, lieutenant-colonel du gnie, adjoint au directeur du cabinet
topographique, marque sur la carte, par des pingles, tous les lieux que
les rapports du jour indiquent, 89.--Reste jusqu' la fin 
Fontainebleau, 405.

AUGEREAU (le marchal). _Voyez_ CASTIGLIONE (le duc de).

AUTRICHE (l'empereur d') entre en France, 15.--Est entran par les
fuyards du ct de Dijon, tandis que les autres souverains marchent sur
Paris, 226.--L'impratrice est autorise  lui dpcher le duc de Cadore
pour le presser d'intervenir en faveur d'elle et de son fils, 374.


BACLER-D'ALBE, directeur du cabinet topographique, marque sur la carte,
par des pingles, tous les points que les rapports du jour indiquent,
89.--Est envoy  Paris pour y porter la nouvelle de la retraite des
Prussiens, 172.

BAILLON, fourrier du palais, suit Napolon  l'le d'Elbe, 399.

BARB-MARBOIS (le comte) est commissaire du snat pour l'examen des
pices de la ngociation de Francfort, 19.

BASSANO (M. Maret, duc de), ministre des affaires trangres, rpond aux
propositions apportes de Francfort par le baron Saint-Aignan, 8.--Il
est rappel au ministre de la secrtairerie d'tat, 10.--Il rejoint
Napolon  Brienne, 98.--Son travail journalier avec Napolon, 195.--Sa
belle conduite auprs de Napolon  Fontainebleau, 401 et 405. (Voir
dans le supplment sa correspondance avec le duc de Vicence,
relativement aux ngociations de Chtillon.)

BASTE (le contre-amiral) est tu  l'attaque de Brienne, 95.

BEAUSSET (le baron), prfet du palais, vient de Rambouillet 
Fontainebleau, charg de commissions de l'impratrice, 403.--Suit
l'impratrice  Vienne, 404.

BELGIQUE. La Belgique est enleve  la France, 108.

BELLART (M.) convoque illgalement le conseil gnral de Paris, dont il
est prsident, 367.

BELLIARD (le gnral comte) remplace le gnral Grouchy bless  la
bataille de Craonne, et commande la cavalerie, 184.--Se prsente 
Napolon  Fontainebleau, aprs la capitulation de Paris, 229.--Reste 
Fontainebleau jusqu' la fin, 405.

BELLUNE (le marchal Victor, duc de) se retire de Strasbourg par les
Vosges, 26.--Et de Nancy sur Vitry-le-Franais, 87.--Combat  Brienne,
100.--Reste charg de la dfense de la Seine pendant les affaires de
Montmirail, 114.--Recule jusqu' Guignes, 126.--Combat  Nangis, et
poursuit l'ennemi dans la direction de Montereau, 128.--Combat 
Montereau, 128.--Sa querelle avec Napolon,  Surville, 134.--Il est
bless  Craonne, 184.

BNVENT (M. de Talleyrand, prince de), est commissaire du snat pour
l'examen des pices de la ngociation de Francfort, 19.--Il envoie,
dit-on, M. de Vitrolles  M. le comte d'Artois, 225.--Reste  Paris pour
en faire les honneurs aux allis, 359.--Assiste au conseil des allis,
_ibid._--Est nomm prsident du gouvernement provisoire, 366.

BNIGSEN (le gnral russe). Son arme est retenue sur l'Elbe par nos
garnisons, 37.

BERG-OP-ZOOM. Surprise de cette place par les Anglais.--Belle action du
gnral Bizannet, 197.

BERCKHEIM (le gnral), cuyer de Napolon, est mis  la tte de la
leve en masse de l'Alsace, 43.

BERNADOTTE, prince de Sude. L'arme qu'il commande s'avance sur la
Hollande et la Belgique, 15.--Elle passe le Wahal et la Meuse et
s'approche d'Anvers, 35.--Combat sous les murs d'Anvers, 46.--Nous
enlve la Belgique, 108.--Son avant-garde s'avance jusqu' Soissons,
161.--Reprend une seconde fois cette ville et sauve l'arme de Blcher,
174.--Protge la retraite de Blcher sur Laon, en livrant la bataille de
Craonne, 181.--Se retire elle-mme sur Laon, 184.--Bernadotte n'a
franchi qu' regret la limite du Rhin, 189.

BERRY (le duc de). Arrive de ce prince  Jersey, 144.

BERTHIER (le marchal). _Voyez_ NEUFCHATEL.

BERTRAND (le gnral comte), grand marchal du palais, monte dans la
voiture de Napolon partant pour l'arme, 83.--Interroge les gens du
pays qu'on amne  Napolon, 89.--Commande,  la bataille de Montmirail,
l'attaque du village de Marchais, sur la gauche, 118.--Accompagne
Napolon  l'le d'Elbe, 399.

BRY-AU-BAC. Napolon y tablit son quartier gnral, et y passe l'Aisne
le 5 mars, 181.

BEURNONVILLE (le comte de), snateur, est commissaire du snat pour
l'examen des pices de la ngociation de Francfort, 19.--Est commissaire
extraordinaire de Napolon pour les mesures de dfense dans les
provinces, 28.--Est nomm membre du gouvernement provisoire, 366.

BEZU-SAINT-GERMAIN, village entre Chteau-Thierry et Soissons.--Napolon
y tablit son quartier gnral le 3 mars, 173.

BIZANNET (le gnral), commandant de Berg-op-Zoom. Belle action de ce
brave, 197.

BLCHER (le gnral prussien). L'arme qu'il commande passe le Rhin 
Manheim, 15.--S'avance sur la Lorraine, 26.--Arrive devant Metz et
Nancy, 44.--Traverse la Marne  Saint-Dizier, et se dirige sur Brienne,
86.--Est coupe en deux parties par l'arrive de Napolon 
Saint-Dizier, 91.--Blcher manque d'tre pris au combat de Brienne,
95.--Il fait sa retraite sur l'arme autrichienne, vers Bar,
97.--Revient avec elle sur Brienne et y livre bataille, 99.--De Brienne,
Blcher se porte sur Chlons, et de l descend la Marne vers Paris,
108.--Son avant-garde est arrive  La Fert-sous-Jouarre, 115.--Le
combat de Champaubert la spare de Blcher, rest du ct de Chlons,
116.--La bataille de Montmirail rejette le corps d'Yorck et de Sacken
sur Chteau-Thierry, 117.--Le combat de Chteau-Thierry achve de les
sparer de leur gnral en chef Blcher, et les force de se jeter dans
Soissons, 119.--De son ct, Blcher, ayant reu des renforts, s'est
report en avant; il est prt d'arriver sur Montmirail, 122.--Battu 
Vauchamps, il manque encore une fois d'tre fait prisonnier,
123.--Napolon retrouve Blcher et ses troupes sur la Seine 
Mry.--Blcher y est bless, 142, 160 et 162.--Il se retire de Mry pour
marcher sur Paris, 163.--Atteint par Napolon, qui s'est remis  sa
poursuite, il lui chappe en passant la Marne et se retirant sur
Soissons, 170.--Les Russes le sauvent en lui ouvrant les portes de
cette ville, 174.--Napolon le poursuit au-del de l'Aisne,
181.--Blcher, aprs avoir fait sa jonction avec l'arme du prince de
Sude, se retrouve plus fort que jamais, 189.--Aprs le combat de Laon
il reprend l'offensive, 191.--Il pousse des partis jusqu' Compigne,
200.--Rappel par Schwartzenberg sur pernay et Chlons, il fait sa
jonction avec la grande arme autrichienne, 218.--Il dtache
Wintzingerode  la poursuite de Napolon du ct de Saint-Dizier,
219.--S'tant, de sa personne, avanc vers Paris, il prend Saint-Denis
et les hauteurs de Montmartre, 232.

BOISSY-D'ANGLAS (le snateur comte) est nomm par Napolon commissaire
extraordinaire pour les mesures de dfense, 28.

BONAPARTE. _Voyez_ NAPOLON.

BORDEAUX. vnements de Bordeaux; les Anglais y sont entrs, 202.

BOURBON (la maison de). Conversation de Napolon avec un aide de camp du
prince Schwartzenberg, sur les projets qu'on suppose aux allis, en
faveur de cette maison, 144.--L'Angleterre a entrepris srieusement la
restauration de la maison de Bourbon, 152.--Dmarches des royalistes de
Troyes auprs de l'empereur Alexandre, 153.--Les succs des allis
donnent de la consistance aux projets des royalistes, 199.--Louis XVIII
est proclam  Bordeaux, 203.--Les gnraux allis, en entrant dans
Paris, donnent pour exemple  suivre la conduite de Bordeaux et de Lyon,
qui viennent de reconnatre les Bourbons, 358.--M. de Nesselrode fait
mettre en libert les individus dtenus _pour leur attachement  leurs
souverains lgitimes_, 362.--Soins que se donnent  Paris les partisans
de la restauration, 563.--Ils finissent par l'emporter, 379.--Napolon
engage lui-mme ses serviteurs  se rallier au gouvernement du roi Louis
XVIII, 398.

BOURMONT (le gnral comte) reste charg de la dfense de Nogent,
114.--Est bless au combat de Nogent, 140.

BRAY, en Laonnais, village du champ de bataille de Craonne.--Napolon y
passe la nuit qui suit la bataille, 185.

BREDA. vacuation trop prompte de cette place, 34.

BRIENNE. Combat de Brienne, le 29 janvier, 94.--Napolon y tablit son
quartier-gnral le 30, 97.--Bataille de Brienne le 1er fvrier, 100.

BRIGNOLET (la comtesse) suit l'impratrice Marie-Louise  Vienne, 404.

BUBNA (le gnral autrichien) viole la neutralit des Suisses  la tte
de l'avant-garde des allis, 14.--S'empare de Genve, 25.--Du Valais et
de la route du Simplon, 44.--Se prsente devant Lyon, 105.--Et se
concentre sur Genve, 138.

BULOW (le gnral prussien). Le corps d'arme qu'il commande fait partie
de l'arme du prince de Sude. _Voyez_ BERNADOTTE.

BUSSY (M. de), maire de Baurieux, ancien officier d'artillerie, se
prsente  Corbeny, et est reconnu comme un ancien camarade du rgiment
de La Fre, par Napolon, qui lui rend le grade de colonel, et le fait
son aide de camp, 182.--Reste  Fontainebleau jusqu' la fin, 405.


CAMBRONE (le gnral) suit Napolon  l'le d'Elbe, 399.

CAPELLE (le baron), prfet  Genve, s'loigne  l'approche des
Autrichiens, 25.

CARAMAN (M. de), officier d'ordonnance, va reconnatre la position des
ennemis  Craonne, 182.

CASTIGLIONE (le marchal Augereau, duc de), est charg du commandement
de l'arme qui se runit  Lyon, 44.--Reoit, aprs le combat de
Montereau, l'ordre de remonter la Sane et de tomber sur les derrires
de la grande arme autrichienne, 138.--Manque cette occasion de sauver
la France, 169.--Il est remplac par le marchal Suchet, 198.

CASTLEREAGH (lord), ministre des affaires trangres d'Angleterre, se
rend au quartier gnral des allis, 41.

CAULAINCOURT. _Voyez_ VICENCE (le duc de).

CHLONS-SUR-MARNE. Toutes les troupes font leur retraite sur Chlons,
27.--La nouvelle arme est dirige sur ce point, 32.--Les dernires
ressources des dpts de l'intrieur y sont galement envoyes,
47.--L'empereur y arrive, 85.

CHLONS-SUR-SANE (belle conduite des habitants de), 43.

CHAMBRY. Le gnral Desaix pourvoit  la sret de cette ville, 44.

CHAMPAGNY (duc de Cadore). L'impratrice Marie-Louise est autorise 
l'envoyer prier l'empereur d'Autriche d'intervenir en faveur de la
rgence et des droits de son fils, 374.

CHAMPAUBERT (combat de). Napolon tablit son quartier gnral dans ce
village le 10 fvrier, 116.

CHARPENTIER (le gnral). La division soutient glorieusement l'attaque
de l'ennemi devant Laon, 191.

CHATEAU (le gnral), gendre et chef d'tat major du duc de Bellune,
Victor, se distingue  l'attaque de Brienne, 95.--Bless mortellement au
combat de Montereau, 130.--Regrets de Napolon, et phrases du bulletin
sur sa mort, 135 et 136.

CHATEAU-THIERRY (combat de), le 12 fvrier, 119.--Le 13, Napolon
tablit son quartier gnral dans cette ville, 120.

CHTILLON-SUR-SEINE est indiqu pour la tenue du congrs, 87.--Le duc de
Tarente y relve un moment les troupes autrichiennes dans la garde du
congrs, 169. (Pour ce qui regarde le congrs, _voyez_ NGOCIATION.)

CHATRES, hameau prs de Mry-sur-Seine. Napolon y tablit son quartier
gnral le 22 fvrier, 143.

CHAUMONT (Haute-Marne). Les allis y signent le trait du 1er mars qui
resserre leur alliance, 182.--Expdition du gnral Pir sur cette
ville, 216.

CHAVIGNON, village entre Soissons et Laon. Napolon y tablit son
quartier gnral le 8 mars, 188.

CONEGLIANO (le marchal Moncey, duc de), aprs la prise de Paris, se
rend  Fontainebleau, 356.

CONSTANT (le sieur), valet de chambre de confiance de Napolon,
disparat la nuit du dpart pour l'le d'Elbe, 404.

CORBENY. Napolon y porte son quartier gnral le 6 mars, 181.

CORBINEAU (le gnral) se jette entre des Cosaques et l'empereur, 97.
S'empare de Reims le 5 mars, 181.--Aprs avoir pass pour mort, se
retrouve dguis parmi les habitants de Reims, 193.

CORPS LGISLATIF. Ouverture de la session de 1814, 10.--Opposition qui
se dclare dans l'assemble, 19.--Dissolution du corps lgislatif, et
discours de Napolon  cette occasion, 22.

CRAONNE (bataille de), 182.


D'ALBE. _Voyez_ BACLER.

D'ALBERG (le comte), nomm membre du gouvernement provisoire, 366.

DALMATIE (le marchal Soult, duc de), arrte Wellington sur la ligne de
l'Adour, 35.--Envoie des dtachements au secours de Paris, 38.--Est
forc de se retirer sur Toulouse, 198.

DANTZICK. (le marchal Lefvre, duc de), commande  Montmirail l'attaque
du village de Marchais sur la gauche, 118.--Se trouve  Fontainebleau,
356.

DAVOUST (le marchal). _Voyez_ ECKMULH (le prince d').

DCHANCE. La dchance de Napolon, prononce par le snat, arrive 
Fontainebleau, 371.

DEJEAN (le gnral), aide de camp de Napolon, sabre des Cosaques aux
cts de Napolon, 97.--Est dpch du pont de Doulencourt, pour
annoncer  la capitale le retour de Napolon, 228.

DESAIX (le gnral) pourvoit  la sret de Chambry, 44.

DESCHAMPS, fourrier du palais, suit Napolon  l'le d'Elbe, 399.

DIJEON, gnral d'artillerie de la garde. Napolon veut le faire juger
par un conseil de guerre. Le gnral Sorbier arrange cette affaire, 133.

DOULEVENT. Napolon y tablit son quartier gnral le 24 mars,
216.--Napolon y revient le 28 mars, 227.

DRESDE. Violation de la capitulation de Dresde, 32.

DROUOT (le gnral), aide de camp de Napolon, se distingue  la tte de
l'artillerie au combat de Nangis, 127.--A la bataille de Craonne,
184.--Suit Napolon  l'le d'Elbe, 399.

DURUTTE (le gnral) est charg de la dfense de Metz, 45.

DUTAILLIS (le gnral) dfend Torgau sur l'Elbe, 33.


ECKMULH (le marchal Davoust, prince d') commande  Hambourg, 33.

CLARON, prs Saint-Dizier. Les habitants de ce bourg ont pris des
Cosaques; Napolon les rcompense par diverses faveurs, 93.

ELBE (l'le d') est dsigne pour le sjour de Napolon,
390.--Indication des personnes qui l'y accompagnent, 399.

PERNAY. Napolon y tablit son quartier gnral le 17 mars, 202.

ESPAGNE. Napolon laisse le roi Ferdinand y retourner, 40.

ESTERNAY (le chteau d'). Napolon y tablit son quartier gnral le 28
fvrier, 168.

EUGNE-NAPOLON (le prince). _Voyez_ ITALIE.


FAIN (le baron), secrtaire du cabinet, reste  Fontainebleau jusqu' la
fin, 405.

FRE-CHAMPENOISE. Napolon y tablit son quartier gnral le 18 mars,
203.--Dsastre de Fre-Champenoise, 222.

Fesch (le cardinal) se retire  Rome, 400.

FISMES. Napolon y tablit son quartier gnral le 4 mars, 180.

FLAHAUT (le gnral comte), aide de camp de Napolon, est envoy 
Lusigny pour la ngociation de l'armistice, 155.--Cette ngociation
ayant t rompue, il revient auprs de Napolon, 187.--Est envoy 
Rambouillet, charg de commission pour l'impratrice Marie-Louise, 403.

FLAUGUERGUES (M.) est commissaire du corps lgislatif pour l'examen des
pices de la ngociation de Francfort, 19.

FONTAINEBLEAU. L'avant-garde du prince Schwartzenberg y arrive,
130.--Napolon, venu trop tard pour secourir Paris, s'tablit 
Fontainebleau, 234.--Cette ville est entoure par les troupes allies,
385.

FONTANES (le comte) est commissaire du snat pour l'examen des pices de
Francfort, 19.

FORTIFICATIONS. Napolon fait rparer les forteresses de l'ancienne
France, et fait faire tous les travaux dfensifs qui peuvent arrter
l'ennemi, 2.

FRANCFORT (Proposition de). _Voyez_ NGOCIATION.--(Dclaration de).
_Voyez_ au Supplment de la premire partie.

FROMENTEAU, prs les fontaines Juvisy. Napolon apprend  ce relai la
capitulation de Paris, 234.

FOULER (le comte), cuyer de Napolon, reste  Fontainebleau jusqu' la
fin, 405.


GALLOIS (M.) est commissaire du corps lgislatif pour l'examen des
pices de la ngociation de Francfort, 19.

GENVE est prise par le gnral autrichien Bubna, 25.

GRARD (le gnral) se distingue au combat de Nangis, 127.--Reoit 
Montereau le commandement du corps du duc de Bellune, 133 et
135.--Poursuit l'ennemi sur la route de Sens, 137.--Commande avec le duc
de Reggio au combat de Bar-sur-Seine, 164.

GIRARDIN (le comte), lieutenant-gnral, aide de camp du prince de
Neufchtel, est dpch de Troyes pour annoncer le retour de Napolon
dans la capitale, 228.

GORCUM est dfendu par le gnral Rampon, snateur, 34.

GOUAUT, habitant de Troyes, est traduit devant un conseil de guerre, 154
et 155.

GOURGAUD (le colonel d'artillerie), premier officier d'ordonnance de
Napolon, tue un Cosaque aux cts de Napolon, 97.--Va reconnatre la
position des Russes  Craonne, 182.--Est charg de faire une surprise de
nuit sur le camp ennemi devant Laon, 188.--Reste  Fontainebleau jusqu'
la fin, 405.

GOUVION-SAINT-CYR (le marchal) est retenu prisonnier de guerre par
suite de la violation de la capitulation de Dresde, 32.

GRAHAM (le gnral anglais) descend  Wilhemstadt, et s'y joint aux
Prussiens de Bulow et aux Russes de Vintzingerode, 34.--Essaie de
surprendre Berg-op-Zoom, et y perd 4000 hommes, 197.

GRS (le hameau des), prs de Troyes. Napolon y tablit son
quartier-gnral le 6 fvrier, 107.

GROUCHY (le gnral), bless  Craonne, o il commandait la cavalerie,
184.

GUIGNE, en Brie. Napolon y tablit son quartier gnral le 16 fvrier,
126.


HARDENBERG (le jeune baron de), neveu du chancelier de Prusse, est fait
prisonnier au combat de Brienne, 95.

HAUTERIVE (le comte d'), conseiller d'tat, est charg de communiquer
les pices de la ngociation de Francfort, 19.

HELDER (le), dfendu par l'amiral Verhuel, 34.

HERBISSE (le village d'), prs Fre-Champenoise. Napolon y tablit son
quartier gnral le 27 fvrier, 165.

HOLLANDE (la) est enleve  la France par l'arrive des Russes du
gnral Wintzingerode, 34.


IMPRATRICE (l'). _Voyez_ MARIE-LOUISE.

INVASION (l') de la France se fait par trois grandes armes, 14 et 25.

ITALIE. L'arme des allis sur l'Adige est commande par M. de
Bellegarde, 36.--Le prince Eugne, vice-roi, est  Vrone, 36.--On lui
crit d'envoyer des troupes  l'arme de France, 38.--La dfection du
roi de Naples ne permet pas d'affaiblir l'arme d'Italie, 138.--Belle
conduite du vice-roi au milieu des embarras qui se multipliaient autour
de lui, 139.--Napolon, abdiquant  Fontainebleau, veut se retirer en
Italie, et demande qu'on l'y suive, 387.--Le sort du vice-roi est assur
par le trait d'abdication, 391.


JANSSENS (le gnral), ancien gnral hollandais, amne  Reims une
division de six mille hommes qu'il a tirs de Mzires et autres places
des Ardennes, 194.

JAUCOURT (le comte de), nomm membre du gouvernement provisoire, 366.

JROME (le prince), ci-devant roi de Westphalie, se retire en Suisse,
400.

JOSEPH (le prince), ci-devant roi d'Espagne, reste auprs de
l'impratrice, avec le titre de lieutenant-gnral de l'empire,
48--Donne  l'impratrice le conseil d'crire secrtement  son pre
pour obtenir la paix, 199.--Reoit ordre de faire partir de Paris
l'impratrice et son fils,  la moindre apparence de danger, 201.--Donne
au duc de Raguse l'autorisation de ngocier la capitulation de Paris,
232.--Et va rejoindre le gouvernement de la rgence sur la Loire,
_ibid._--Se retire en Suisse, 400.

JOUANNE (le chevalier), premier commis du cabinet, reste  Fontainebleau
jusqu' la fin, 405.

JOUARRE, prs la Fert. Napolon y tablit son quartier gnral le 1er
mars, 171.

JOURNAUX. On ne nglige pas le moyen qu'ils offrent d'exagrer nos
ressources et nos moyens de dfense aux yeux de l'ennemi, 28.


KELLERMANN (le marchal). _Voyez_ VALMY (le duc de).

KOSAKOWSKI (le gnral polonais) reste  Fontainebleau jusqu' la fin,
405.


LABESNARDIRE, conseiller d'tat, premier commis aux affaires
trangres. Napolon travaille avec lui  Troyes, 104. (Voir au
supplment de la premire partie sa correspondance avec le duc de
Vicence.)

LABOUILLERIE (le baron), trsorier de la couronne, est charg de verser
30 millions des caves des Tuileries dans les caisses vides du trsor
public, 2.

LACPDE (le comte de) est commissaire du snat pour l'examen des pices
de la ngociation de Francfort, 19.

LACRETELLE, journaliste. Napolon  Fontainebleau remarque un de ses
articles, 402.

LAFERT-SOUS-JOUARRE. Napolon y fait rtablir le pont sur la Marne, et
vient, le 2 mars, avec son quartier gnral dans cette ville, 171.

LAFOREST (le comte) signe  Valenay le trait qui permet au roi
Ferdinand de retourner en Espagne, 39.

LAIN (M.), membre du corps lgislatif. Mcontentement de Napolon
contre lui, 20.

LANNES (madame la marchale). _Voyez_ MONTEBELLO (duchesse de).

LAON. Napolon se porte sur Laon, 187,--et se retire sur Soissons, 191.

LAPLACE (le capitaine), officier d'ordonnance, reste  Fontainebleau
jusqu' la fin, 405.

LAPOYPE (le gnral) dfend Wittemberg sur l'Elbe, 33.

LAVALETTE (le comte), directeur gnral des postes, envoie une dpche
qui est reue  Doulevent, 227.

LEFVRE (le marchal). _Voyez_ DANTZICK (le duc de).

LELORGNE-D'IDEVILLE (le baron), secrtaire interprte de Napolon, reste
 Fontainebleau jusqu' la fin, 405.

LEMARROIS (le gnral) dfend la place de Magdebourg sur l'Elbe, 33.

LESMONT-SUR-L'AUBE. La rupture du pont de Lesmont arrte Blcher 
Brienne, 94.--La mme cause nous y arrte deux jours aprs, 99.--Aprs
la rparation du pont, notre arme fait sa retraite sur Troyes, 101.--Le
pont est coup de nouveau derrire nous, 102.

LEVAL (le gnral). Sa division arrivant des Pyrnes rejoint l'arme de
Napolon, 105.

LICHTENSTEIN (le prince Wentzel), aide de camp du prince Schwartzenberg,
vient trouver Napolon au hameau de Chtres, 143.

LOIRE (la). Ordre au prince Joseph d'envoyer la rgente et le
gouvernement sur la Loire  la moindre apparence de danger qui
menacerait Paris, 201.--Cet ordre est excut, 228.--Napolon parle 
Fontainebleau de se retirer sur la Loire, 383.

LOUIS (le prince), ci-devant roi de Hollande, se retire en Suisse, 400.

LUSIGNY-PRS-DE-VANDOEUVRES. Ce village est fix pour la ngociation de
l'armistice, 155. _Voyez_ ARMISTICE.

LYNCH (le comte), maire de Bordeaux, reoit les Anglais, 202.

LYON. Bonne contenance des Lyonnais devant le gnral Bubna, 105.--Arme
qui se runit  Lyon. _Voyez_ CASTIGLIONE (le duc de).


MACDONALD (le marchal). _Voyez_ TARENTE (le duc de).

MADAME (mre de Napolon) se retire  Rome avec son frre le cardinal
Fesch, 399.

MAINE-DE-BIRAN (M.), commissaire du corps lgislatif pour l'examen des
papiers de Francfort, 19.

MAISON (le gnral comte), charg du commandement de l'arme du Nord et
de la dfense de la Belgique. Ses oprations sur l'Escaut, 46.--vacue
la Belgique, 108.--Manoeuvre entre Lille, Tournay et Courtray, 196.

MAIZIRES (le village de), prs de Brienne. Napolon y tablit son
quartier gnral le 29 janvier, et prend le cur pour guide au combat de
Brienne, 94.

MARCHAND (le gnral) organise la leve en masse du Dauphin, 44.

MARET (M.). _Voyez_ BASSANO (le duc de).

MARIE-LOUISE (l'impratrice). Napolon lui confie la rgence et
l'embrasse pour la dernire fois, 48.--Quitte Paris pour se retirer sur
la Loire, 201 et 228.--La rgente et son fils sont sacrifis, 369.--Ils
sont conduits  Rambouillet, 399.--Y reoit la visite de son pre et de
l'empereur Alexandre, 403.--Est emmene  Vienne. Personnes de sa suite,
404.

MARMONT (le marchal). _Voyez_ RAGUSE (duc de).

MASSA (le comte Regnier, duc de), est commissaire du corps lgislatif
pour l'examen des pices de Francfort, 19.

MEAUX. Napolon y tablit son quartier gnral le 15 fvrier, dans
l'vch, 124.

MENNEVAL (le baron), secrtaire des commandements de l'impratrice, la
suit  Vienne, 404.

MRY (combat de), 142.

MESGRIGNY (le baron de), cuyer de Napolon, fait parvenir le placet de
la famille Gouaut, 155.--Reste  Fontainebleau jusqu' la fin, 405.

METTERNICH (le prince de). Voir aux supplments sa correspondance avec
le duc de Vicence.

METZ. Le duc de Raguse se retire des environs de Metz. Le gnral
Durutte reste charg de la dfense de cette place, 45.

MOLITOR (le gnral) commande en Hollande; se voit abandonn par les
bataillons trangers, 34.

MONCEY (le marchal). _Voyez_ CONEGLIANO (duc de).

MONITEUR supprim du 20 janvier 1813, 49.

MONTEBELLO (madame la marchale Lannes, duchesse de), dame d'honneur de
l'impratrice, la suit  Vienne, 404.

MONTEREAU. Combat de Montereau le 18 fvrier, 130.

MONTESQUIOU (le comte Anatole de) va  Rambouillet, charg de commission
de Napolon pour l'impratrice, 403.--Se retrouve  Fontainebleau au
dpart de Napolon pour l'le d'Elbe, 405.

MONTESQUIOU (madame la comtesse de), gouvernante du roi de Rome,
accompagne son lve  Vienne, 404.

MONTESQUIOU (M. l'abb de), nomm membre du gouvernement provisoire,
366.

MONTHOLON-SEMONVILLE (le comte) arrive de la Haute-Loire  Fontainebleau
aprs l'abdication; sa conversation avec Napolon, 401.

MONTIER-EN-DER. Napolon y tablit son quartier gnral le 28 janvier,
93.

MONTMIRAIL (bataille de), 11 fvrier, 118.--Napolon y ramne son
quartier gnral aprs le combat de Vauchamps, 123.

MORTEMART (M. le comte de), officier d'ordonnance, porte  l'impratrice
les drapeaux de Nangis et de Montereau, 140.

MORTIER (le marchal). _Voyez_ TRVISE (le duc de).

MOSKOWA (le marchal Ney, prince de la), vacue Nancy, 45.--Se retire
sur Vitry, 87.--Combat  Brienne, 96;  Montmirail, 118;  Nangis, 127;
 Craonne, 182; devant Laon, 188.--De Reims est dirig par Chlons sur
Mry, 194 et 200.--Se trouve  Fontainebleau, 356.--Est nomm
commissaire de Napolon pour le trait de l'abdication, 373.

MURAT (le prince), roi de Naples. Il marche vers la haute Italie: on ne
sait encore si c'est un ennemi de plus qui s'avance, 37.--Il lve le
masque.--Proclamation du vice-roi, 138.


NANGIS (combat de), le 17 fvrier, 127.--Napolon tablit son quartier
gnral au chteau de Nangis, 128.

NANSOUTY (le gnral comte), commandant la cavalerie de la garde, est
bless  Craonne, 184.

NAPLES (le roi de). _Voyez_ MURAT (le prince).

NAPOLON. De retour  Paris le 9 novembre 1813; ses premires
dispositions, 1.--Il fait prendre dans son trsor priv l'argent dont le
trsor public a besoin, 2.--Il brle ses papiers et part pour l'arme,
48.--Sa premire expdition est contre le gnral Blcher, du ct de
Brienne, 88.--Est assailli le soir par des Cosaques dans l'avenue de
Brienne, 96.--Retenu par la rparation du pont de Lesmont, est forc de
recevoir la bataille de Brienne, 98.--Se retire sur Troyes et sur
Nogent, 102.--Il entreprend une deuxime expdition contre Blcher, qui
menace Paris par la valle de la Marne, 113.--Aprs les victoires de
Champaubert, de Montmirail et de Vauchamps, il se retourne du ct des
Autrichiens et revient sur la Seine. Combat de Nangis et de Montereau,
125.--De retour  Nogent, il donne 2000 fr. de sa bourse aux soeurs de
la charit qui soignent les blesss, 141.--Il poursuit le gnral
Schwartzenberg au-del de Troyes, 148.--Il quitte encore une fois les
bords de la Seine pour courir sur ceux de la Marne,  la poursuite de
Blcher, qui s'avance de nouveau sur Paris, 160.--Il poursuit Blcher
au-del de la Marne, au-del de l'Aisne, et gagne la bataille de
Craonne, 176.--Arrt devant Laon, il se retire sur Soissons,
187.--Reprend Reims, 193.--Revient sur l'Aube et sur la Seine, dans
l'intention de prendre en queue Schwartzenberg, qui marche sur Paris,
199.--Rencontre toute l'arme autrichienne  Arcis, par suite d'un
changement survenu dans la marche des allis, 207.--Court
personnellement de grands dangers au combat d'Arcis, 210.--Abandonne un
moment la route de Paris pour essayer d'attirer l'ennemi  sa suite en
Lorraine, et prend position  Doulevent entre Saint-Dizier et
Bar-sur-Aube, 212.--Revient sur Paris par la route de Troyes; mais il
est trop tard: il descend  Fontainebleau, 224.--Veut tenter une
surprise sur Paris, 367.--Se laisse persuader d'abdiquer, 372.--Change
d'ide et parle de se retirer sur la Loire, 383.--Veut ensuite se
retirer en Italie, et demande qu'on l'y suive, 387.--Enfin, vaincu par
la dfection qui l'entoure, il signe une seconde rdaction de son
abdication, 389.--Aprs une nuit pnible, il se rsigne  signer la
ratification du trait, 397.--Il reste encore huit jours 
Fontainebleau, vivant en simple particulier, 400.--Son dpart pour
l'Ile-d'Elbe. Allocution  sa garde, 405. (Voir, au supplment de la
premire partie, sa correspondance avec le duc de Vicence pendant la
ngociation de Chtillon.)

NGOCIATION. Propositions de Francfort apportes  Paris par M. le baron
de Saint-Aignan, 5.--Rponse du duc de Bassano, 8.--Continuation de
cette ngociation par le duc de Vicence, 10.--Communication des pices
aux commissaires du snat et du corps lgislatif, 18.--Moniteur supprim
contenant ces pices, 49.--Lord Castlereagh se rend au quartier-gnral
des allis, 41.--Le duc de Vicence se met en route galement pour s'y
rendre, 41. (Voir au supplment les instructions que Napolon lui donne
par sa lettre du 4 janvier.)--Le duc de Vicence ne peut parvenir au
quartier-gnral des allis. Aprs avoir t retenu  Lunville, il se
rend  Chtillon, lieu qui lui est indiqu pour la tenue du congrs, 86.
Voir dans le supplment les lettres du duc de Vicence au prince de
Metternich, les rponses de ce prince, et les lettres crites de Paris,
par M. de La Besnardire, qui appartiennent  cette poque de la
ngociation.--Le congrs se runit le 4 fvrier. Noms des
plnipotentiaires. Nouvelles instructions et pleins pouvoirs envoys au
duc de Vicence aprs la bataille de Brienne, 104.--Les allis demandent
que la France rentre dans ses anciennes limites, 109.--Opposition de
Napolon: il veut qu'on envoie cette demande  Paris pour avoir l'avis
motiv et spar de chacun des membres du conseil priv,
113.--Victorieux  Champaubert, Napolon fait recommander au duc de
Vicence de prendre une attitude moins humilie, 117.--Victorieux au
combat de Nangis, il crit directement  l'empereur d'Autriche, et
suspend les pouvoirs indfinis du duc de Vicence, 129.--Les allis lui
font demander un armistice, 143.--Ngociation de l'armistice  Lusigny.
(_Voyez_ ARMISTICE.)--Le 1er mars les allis resserrent leur alliance
par le trait de Chaumont, 177.--La condition des anciennes limites
devient l'_ultimatum_ des allis. Rumigny vient chercher les derniers
ordres de Napolon  cet gard, 185.--Les plnipotentiaires des allis
n'ayant plus d'inquitude pour Blcher, renferment le duc de Vicence
dans un dlai de trois jours pour signer le projet propos, 204.--Le
congrs se spare: le duc de Vicence quitte Chtillon le 20 mars et
vient rejoindre Napolon  Saint-Dizier, 213. (Voir au supplment la
correspondance du duc de Vicence avec M. de Metternich, avec Napolon et
avec le duc de Bassano, relativement  la ngociation de
Chtillon.)--Dmarche directe de Napolon auprs de l'empereur
d'Autriche, par M. de Weissemberg, 226.--Le duc de Vicence est envoy
auprs de l'empereur Alexandre sous les murs de Paris, 233.--Il n'avait
pas encore t entendu que la cause de son matre tait dj perdue,
362.--Pour dcider les souverains allis en faveur de la rgente et de
son fils, le duc de Vicence vient proposer  Napolon d'abdiquer,
369.--Napolon s'tant laiss persuader d'abdiquer, envoie le duc de
Vicence, le duc de Tarente et le prince de la Moscowa pour ngocier 
Paris le trait qui doit dcider du sort de la famille impriale,
373.--L'impratrice Marie-Louise est autorise  dpcher le duc de
Cadore  l'empereur d'Autriche pour le prier d'intervenir, 374.--La
dfection du duc de Raguse achve de dcider les souverains pour
l'exclusion entire de la famille impriale, 380.--Le duc de Vicence
revient  Fontainebleau demander une abdication pure et simple.
Rsistance de Napolon.--Le trait est sign  Paris le 11 avril, mais
Napolon se refuse  le ratifier, 393.--Enfin, aprs une nuit pnible,
Napolon ratifie le trait, 397.--Texte du trait du 11 avril, et pices
accessoires, 408.

NESLE, prs Chteau-Thierry. Napolon y tablit son quartier-gnral le
12 fvrier, 119.

NEUFCHATEL (le marchal Berthier, prince de), quitte Paris pour se
rendre  l'arme, 47.--Rend compte  Napolon de la situation de l'arme
 Chlons, 85.--Aprs l'abdication de Fontainebleau, il conserve le
commandement de l'arme, et va prendre les ordres du gouvernement
provisoire  Paris, 400.

NEY (le marchal). _Voyez_ MOSCOWA (le prince de la).

NOGENT-SUR-SEINE. Napolon y tablit son quartier gnral le 7 fvrier,
107.--Le gnral Bourmont reste charg de la dfense de cette ville
pendant l'excursion sur Montmirail, 114.--Napolon revient  Nogent le
20 fvrier, 140.


ORLANS. Les bagages et le grand parc de l'arme sont dirigs sur
Orlans, 356.--L'impratrice Marie-Louise arrive  Orlans, 394.

OUDINOT (le marchal). _Voyez_ REGGIO (le duc de).


PAJOL (le gnral comte) enlve le pont de Montereau, 131.

PAPE (le) retourne  Rome, 39.

PARIS. Serment des chefs de la garde nationale parisienne au moment o
Napolon quitte la capitale pour se rendre  l'arme, 48.--Paris, menac
par la premire marche de Blcher, est sauv  Montmirail, 113.--Menac
une seconde fois par la marche du prince Schwartzenberg, qui s'avance
vers Provins, est sauv  Nangis et  Montereau, 125.--Menac ensuite
par le retour de Blcher sur Meaux, est sauv par l'excursion de
Napolon au-del de la Marne et de l'Aisne, 160.--Menac une quatrime
fois par le prince Schwartzenberg, qui s'avance encore au-del de la
Seine, est sauv par la contre-marche qui ramne Napolon de Reims sur
Plancy, 198.--Paris est menac plus que jamais aprs la bataille d'Arcis
par les forces runies de Schwartzenberg et de Blcher, qui s'avancent
ne formant plus qu'une seule arme, 218.--Et cette fois Napolon accourt
trop tard, 222.--Bataille et capitulation de Paris, 231.--Le
conseil-gnral de la Seine dclare que le voeu de Paris est en faveur
des Bourbons, 367. Napolon veut tenter une marche de Fontainebleau sur
Paris, 367 et 370.--La plupart des chefs de l'arme reviennent  Paris,
384.

PARR (le comte), aide de camp du prince de Schwartzenberg, se prsente
aux avant-postes franais, 128.

PAYSANS FRANAIS. Rsistance et petite guerre qu'ils font aux soldats de
l'ennemi, 42, 43, 179 et 363.

PETIT (le gnral), de la garde impriale. Napolon, en quittant
Fontainebleau, embrasse en lui toute la garde, 406.

PEYRUSSE (le chevalier), payeur de la couronne, suit Napolon  l'le
d'Elbe, 399.

PINEY (le village de), prs Troyes. Napolon y tablit son quartier
gnral le 2 fvrier, 103.

PIR (le gnral) fait une excursion sur Chaumont, 216.--Rpand l'alarme
depuis Troyes jusqu' Vesoul, _ibid._--Fait prisonniers plusieurs
personnages importants, 226.

PITHIVIERS. Est occup par les allis, 386.

PLANCY-SUR-L'AUBE. Napolon y tablit son quartier-gnral le 19 mars,
205.

PLESSIS--LE-COMTE (le chteau du), commune de Long-Champs, entre Vitry
et Saint-Dizier. Napolon y tablit son quartier gnral le 22 mars,
213.

PROCLAMATION DES ALLIS, du 1er dcembre 1812, 11; de Lowach, le 21
dcembre, 16; de l'empereur Alexandre, du gnralissime Schwartzenberg,
du gnral Wude, du gnral Bubna, etc., 42.

PRUSSE (le roi de) entre en France, 15.--(les armes de). _Voyez_
BLCHER.

PYRNESs (arme des). _Voyez_ DALMATIE (le duc de). RAGUSE (le
marchal Marmont, duc de), se retire sur Metz, 26; sur Verdun, 45; sur
Saint-Mihiel et Vitry, 87.--Combat  Brienne, 100; et le lendemain 
Rosnay, 102.--Marche sur Champaubert, 116.--Poursuit Blcher sur
Chlons, _ibid._--Recule sur Montmirail, 122.--Combat  Vauchamps et
poursuit de nouveau Blcher sur Chlons, 123.--Recule sur Sezanne et La
Fert-Gaucher, ensuite sur Meaux, 167.--Arrte les Prussiens 
Lisy-sur-Ourcq, 170.--Forme l'aile gauche du cercle qui pousse Blcher
sur Soissons, 173.--Arrive devant Laon par Corbeny, 188.--Est mis en
droute dans la nuit du 9 au 10 mars, 190.--Rallie son monde 
Bry-au-Bac et vient prendre part au combat de Reims, 193.--Reste 
Reims pour contenir Blcher, 201.--Recule sur Chteau-Thierry,
217.--Vient donner dans la grande arme des allis  Fre-Champenoise,
221.--Se retire sur Paris et combat sous les murs de Paris, 231.--Il est
autoris  ngocier la capitulation de Paris, 232.--Se retire par la
route de Fontainebleau et prend position derrire la rivire d'Essone,
356.--Envoie par un exprs  Napolon le snatus-consulte de la
dchance, 371.--Est dsign par Napolon pour aller stipuler les
intrts de la famille impriale au trait de Paris, 373.--Traite avec
les allis, lve le camp d'Essone et laisse Fontainebleau  dcouvert,
375.--Ordre du jour de Fontainebleau, par lequel Napolon annonce 
l'arme la dfection du duc de Raguse, _ibid._


RAMPON (le gnral) dfend les digues de Gorcum, 34.

RAYNEVAL (le chevalier), premier commis des affaires trangres, se rend
 Paris comme secrtaire des plnipotentiaires chargs de ngocier le
trait de l'abdication, 374.

RAYNOUARD (M.), commissaire du corps lgislatif pour l'examen des pices
de Francfort, 19.

REGGIO (le marchal Oudinot, duc de), organise les nouveaux corps qui se
runissent  Chlons-sur-Marne, 28.--Donne  Chlons des renseignements
sur les localits, 85.--Envoie des missaires  Bar-sur-Ornain,
89.--Combat  Brienne, 99.--Reste charg de la dfense de la Seine du
ct de Bray, 114.--Recule devant Schwartzenberg jusqu' Guignes,
126.--Combat  Nangis, et poursuit Wittgenstein dans la direction de
Nogent, 127.--Reste charg de couvrir Troyes. Combat  Bar-sur-Aube,
164.--Se retire sur Troyes et ensuite sur Nogent, 198; et enfin de
Nogent sur Provins, 204.--Se reporte en avant et rejoint l'empereur 
Plancy, 207.--Combat devant Arcis et couvre la retraite, 210.--S'avance
un moment vers Bar-sur-Ornain, 214.--Se trouve  Fontainebleau, 356.

REGNAUT-DE-SAINT-JEAN-D'ANGELY (le comte), conseiller-d'tat. Son
discours au corps lgislatif, 18.--Communique les pices de Francfort 
la commission du snat et du corps lgislatif, 19.

REGNIER. _Voyez_ Massa (le duc de).

REIMS. Le gnral Corbineau s'empare de Reims le 5 mars, 180.--Le
gnral russe Saint-Priest reprend Reims, 192.--Napolon s'y porte,
_ib._--Combat et reprise de Reims; Napolon y tablit son quartier
gnral le 13 mars, 193.

RESTAURATION. _Voyez_ BOURBON (la maison de).

RHIN. L'arme franaise arrivant d'Allemagne prend ses quartiers d'hiver
derrire ce fleuve, 3.

RICARD (le gnral) dfend le village de Marchais  la bataille de
Montmirail, 118.

ROEDERER (le comte) envoie des nouvelles d'Alsace qui parviennent 
Corbeny, 183.

ROGNIAT (le gnral) reste dans Metz, 45.

ROUSTAN (le mameluck) disparat la nuit du dpart de Fontainebleau, 405.

ROYALISTES. _Voyez_ BOURBON (la maison de).

RUMIGNY (le chevalier), l'un des premiers commis du cabinet, est envoy
en dpches de La Fert-sous-Jouarre  Chtillon, 172.--Revient  Bray
en Laonnais, 185; et repart aussitt pour Chtillon, 187.--Il est
dfinitivement de retour auprs de Napolon  Fre-Champenoise, le 18
mars, 203.--Il va de Fontainebleau  Paris, comme secrtaire des
plnipotentiaires chargs de ngocier le trait de l'abdication, 374.

RUSCA (le gnral), commandant de Soissons, est tu par les premiers
coups de feu de l'ennemi, 161.

RUSSIE (l'empereur de) entre en France, 15.--Sa proclamation,
42.--S'oppose  la retraite que Schwartzenberg propose, 208.--Entre 
Paris, 359.--Montre de la gnrosit dans les dispositions du trait qui
rgle le sort de la famille de Napolon, 391.


SAINT-AIGNAN (le baron de), cuyer de l'empereur, ministre
plnipotentiaire  Weimar, reoit  Francfort les propositions des
allis et les rapporte  Paris, 5.--Son rapport  ce sujet, 49.--Sa
conversation avec Napolon au hameau de Chtres, 146.

SAINT-DIZIER. Premier combat de Saint-Dizier. Napolon rentre dans cette
ville le 27 janvier, 94.--Il y revient le 23 mars, 213.--Le 26 il y
revient encore, 216.

SAINT-MARSAN (le comte) est commissaire du snat pour l'examen des
pices de Francfort, 19.

SAINT-PRIEST (le gnral russe), bless mortellement  Reims, 193.

SAINT-THIBAUT (les paysans de) font prisonniers plusieurs personnages,
225.

SCHWARTZENBERG (le prince), gnralissime des allis, et commandant de
l'arme autrichienne. L'arme qu'il conduit pntre en France par la
Suisse, 14.--Marche sur Huningue, Bfort, Vesoul et Besanon, 26.--Force
le passage des Vosges et s'avance sur Langres, 44.--Runi  Blcher, il
marche sur Brienne, 98.--Il entre  Troyes, 107.--Passe la Seine 
Nogent, 123.--S'avance dans la Brie et pousse une avant-garde sur
Fontainebleau, 125.--Se retire sur Troyes, 137.--Les fuyards de son
arme courent jusqu'au Rhin, 141 et 183.--Son quartier gnral
rtrograde sur Bar, sur Colombey et sur Langres. Il reprend l'offensive
et se fait blesser au combat de Bar-sur-Aube, 168.--Il revient sur
Troyes, 169; et s'avance encore une fois sur Paris, 198.--A l'approche
de Napolon, il recule sur Troyes, 200.--L'arrive de Napolon sur
l'Aube change ce mouvement en une retraite gnrale, 206.--Nouveau plan:
Schwartzenberg se porte de Troyes sur Chlons pour se runir  Blcher,
189.--Aprs la bataille d'Arcis il fait sa jonction avec Blcher,
209.--Il se porte sur Paris, 221.--Sa proclamation sous les murs de
Paris, 258.

SMONVILLE (le comte) est commissaire extraordinaire pour les mesures de
dfense, 28.

SNAT (le), charg de faire une nouvelle constitution et de nommer un
gouvernement provisoire, 366.--Proclame le dchance de Napolon,
371.--Napolon rpond au snat, 375.

SENFT DE PILSAC (M. de) est envoy par M. de Metternich  Zurich, pour
rompre l'alliance des Suisses avec les Franais, 13.

SEZANNE. Napolon y tablit son quartier gnral le 9 fvrier, 115.--Il
y passe une seconde fois le 28 fvrier, 167.

SOISSONS est pris par les gnraux Wintzingerode et Woronzow le 13
fvrier, 161.--Repris par le duc de Trvise le 19 fvrier, 162.--Tombe
une seconde fois dans les mains des Russes et l'arme de Blcher y
trouve son salut, 174.--Napolon, aprs avoir chou  Laon, fait sa
retraite sur Soissons, 191.

SOMMEPUIS (le village de). Napolon y tablit son quartier gnral le 21
mars, 213.

SOULT (le marchal). _Voyez_ DALMATIE (le duc de).

SUCHET (le marchal). _Voyez_ ALBUFERA (le duc d').

SUISSE. Les allis violent la neutralit des Suisses, 13; envoient M. de
Senft de Pilsac, pour les dtacher de l'alliance de la France, 13.

SURVILLE (le chteau de), prs Montereau. Napolon y fait placer les
batteries de la garde, 130.--Il y tablit son quartier gnral, 136.


TALLEYRAND (M. de). _Voyez_ BNVENT (le prince de).

TARENTE (le marchal Macdonald, duc de), se retire de Lige, par le
dpartement des Ardennes, sur Chlons, 27.--Arrive  Namur,
47.--Arrive  Chlons et se retire devant Blcher, 108.--Se retire sur
Meaux, 113.--Aprs l'affaire de Vauchamps, suit Napolon sur la Seine,
123.--Combat  Nangis; poursuit l'ennemi dans la direction de Bray,
127.--Entre  Chtillon, 164.--Se retire sur Troyes, 168; sur Nogent,
198; sur Provins, 204.--Se reporte en avant  l'approche de Napolon,
207.--Couvre la retraite d'Arcis, 212.--Se trouve  Fontainebleau,
356.--Napolon le nomme son plnipotentiaire pour ngocier le trait
d'abdication, 371.

TRVISE (le marchal Mortier, duc de), se porte dans les Vosges au
secours du duc de Bellune, 27.--vacue Langres, 45.--Se retire sur
Troyes, 86.--vacue Troyes et reoit l'ordre d'y rentrer, 89.--Se porte
en avant de Troyes sur Vandoeuvres, 97.--Couvre la retraite de Brienne,
103.--Combat  Montmirail, 118;  Chteau-Thierry, 119.--Poursuit
l'ennemi sur la route de Soissons, _ibid_.--Revient de Soissons sur La
Fert-sous-Jouarre, 164.--Recule sur Meaux, 167.--Arrte les Prussiens
au gu de Trme, 170.--Pousse Blcher sur Soissons, 173.--Vient
rejoindre Napolon  Laon, 187.--Reste charg de contenir Blcher,
192.--Est rejet sur Chteau-Thierry, 218.--Va donner dans la grande
arme des allis  Fre-Champenoise, 221.--Se replie sur Paris,
230.--Combat sous les murs de Paris, _ibid._--Aprs la capitulation se
retire sur Fontainebleau et place son quartier gnral  Mennecy, 356.

TROYES. Napolon y tablit son quartier gnral le 3 fvrier, 87.--Il
vacue Troyes le 6 fvrier, 103.--Il rentre dans Troyes le 24 fvrier,
147.--Il repasse une troisime fois par Troyes, 228.

TURENNE (le comte de), premier chambellan, matre de la garde-robe,
reste  Fontainebleau jusqu' la fin, 405.


VALMY (le marchal Kellermann, duc de), charg d'organiser les troupes
qui arrivent  Chlons-sur-Marne, 28.--Travaille avec Napolon 
Chlons, 85.--Reste charg du commandement de Chlons, 88.

VAUCHAMPS (combat de), le 14 fvrier, 122.

VERRHUEL (l'amiral). Belle conduite de cet amiral au Helder, 34.

VICENCE (M. de Caulaincourt, duc de), grand-cuyer, est nomm ministre
des affaires trangres, 10.--Se rend  Chtillon, 87. (Voir au
supplment de la deuxime partie sa correspondance relative au congrs
de Chtillon.) Il rejoint Napolon  Saint-Dizier aprs la rupture du
congrs, 213.--Est envoy de Fromenteau auprs de l'empereur Alexandre,
233.--Va et vient de Paris  Fontainebleau, 357.--Reste auprs de
Napolon aprs l'abdication, 401.

VICTOR (le marchal). _Voyez_ BELLUNE (le duc de).

VIDRANGES (le sieur de) est compromis  Troyes, 154.

VITRY (le Franais). Nos avant-postes sont  Vitry, 87.--Napolon y
porte son quartier gnral le 26 janvier, 88.--Il se prsente devant
Vitry, 213.--Il s'y prsente une seconde fois, 217.


WATTEVILLE (le gnral) commande le cordon des Suisses pour la
neutralit, 13.

WEISSEMBERG (M. de), ambassadeur d'Autriche  Londres. Enlev par les
habitants de Saint-Thibaut, est conduit  Napolon, qui lui donne une
mission pour l'empereur d'Autriche, 225.

WELLINGTON (le gnral) est entr en France et s'est avanc sur Bayonne,
35.--Ses troupes entrent  Bordeaux, 202.

WESTPHALIE (le royaume de) est dtruit par l'avant-garde de l'arme de
prince de Sude, commande par les gnraux Bulow et Wintzingerode, 15
et 34.

WILHEMSTADT. vacuation trop prompte de cette place, 34.

WINTZINGERODE (le gnral russe). Son corps d'arme fait partie du
commandement du prince de Sude. (_Voyez_ BERNADOTTE.)

WOLFF, missaire du comte Roederer, apporte  Napolon des nouvelles de
l'Alsace, 183.

WONZOWITCH, officier polonais, interprte de Napolon, reste 
Fontainebleau jusqu' la fin, 405.

WORONZOFF (le gnral russe). Son corps d'arme fait partie du
commandement du prince de Sude. (_Voyez_ BERNADOTTE)


YVAN (le baron), chirurgien ordinaire de Napolon, quitte Fontainebleau,
395.


FIN.


[Illustration: CAMPAGNE DE 1814--Carte et lgende.

Napolon part de Paris le 25 janvier  3 heures du matin, il va coucher
et tablir son Quartier Gnral le 25 Janvier  Chlons.

           26........... Vitry
           27...........St. Dizier
           28...........Montierender
           29...........Maizires
           30...........Chteau de Brienne
           31...................Sjour
        le 1er Fvrier..........id.
           2............Piney
           3............Troyes
           4....................Sjour
           5....................id.
           6............aux Grs
           7............Nogent
           8....................Sjour
           9............Szanne
          10............Champaubert
          11............Ferme des Grenaux
          12............Nesle
          13............Chteau-Thierry
          14............Montmirail
          15............Meaux
          16............Guignes
          17............Nangis
          18............Chteau de Surville
          19....................Sjour
          20............Nogent
          21....................Sjour
          22............Chtres
          23............Faubourg de Nos devant Troyes
          24............Troyes
          25....................Sjour
          26....................id.
          27............Herbisse
          28............Chteau d'Esternay
        le 1er Mars.....Jouarre
           2............la Fert
           3............Beau St. Germain
           4............Fismes
           5............Bry au Bac
           6............Corbeny
           7............Bray
           8............Chavignon
           9....................Sjour
          10....................id.
          11............Soissons
          12....................Sjour
          13............Rheims
          14....................Sjour
          15....................id.
          16....................id.
          17............Epernay
          18............Fre Champenoise
          19............Plancy
          20............Arcis
          21............Sommepuis
          22............Chateau du Plessis
          23............St. Dizier
          24............Doulevent
          25....................Sjour
          26............St. Dizier
          27....................Sjour
          28............Doulevent
          29............Troyes

Le 30 Mars, Napolon part de Troyes pour Paris  10 heures du matin avec
sa Garde; il prend la poste  Villeneuve-sur-Vannes et arrive  minuit 
Fromenteau o il couche.

Le 31 Mars, Napolon revient  Fontainebleau o il arrive  six heures
du matin.]






End of the Project Gutenberg EBook of Manuscrit de 1814,
trouv dans les voitures impriales prises  Waterloo, contenant
l'histoire des six derniers mois du rgne de Napolon, by Agathon Jean
Franois Fain (Baron de Fain)

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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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