The Project Gutenberg EBook of Vie de Jeanne d'Arc, by Anatole France

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Title: Vie de Jeanne d'Arc
       Vol. 2 de 2

Author: Anatole France

Release Date: September 10, 2010 [EBook #33693]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Les lettres suprieures inhabituelles sont encadres par des
parenthses.

Ainsi que dans le livre original, les rfrences de quelques notes de
fin de page sont incompltes.]




ANATOLE FRANCE

DE L'ACADMIE FRANAISE


VIE

DE

JEANNE D'ARC


II


PARIS CALMANN-LVY, DITEURS 3, RUE AUBER, 3




_Published march twenty fifth, nineteen hundred and eight. Privilege
of copyright in the United States reserved under the Act approved
March third nineteen hundred and five by Manzi, Joyant et Cie._


Droits de traduction et de reproduction rservs pour tous les pays, y
compris la Hollande.




VIE DE JEANNE D'ARC




CHAPITRE PREMIER

L'ARME ROYALE DE SOISSONS  COMPIGNE.--POME ET PROPHTIE.


Le 22 juillet, le roi Charles, descendant l'Aisne avec son arme,
reut en un lieu nomm Vailly les clefs de la ville de Soissons[1].

[Note 1: _Chronique de la Pucelle_, pp. 323-324.--Perceval de
Cagny, pp. 160-161.--_Journal du sige_, p. 115.--Jean Chartier,
_Chronique_, t. I, p. 98.--Morosini, t. III, p. 196.]

Cette ville faisait partie du duch de Valois indivis entre la maison
d'Orlans et la maison de Bar[2]. De ses ducs, l'un tait prisonnier
des Anglais; l'autre tenait au parti franais par son beau-frre le
roi Charles et au parti bourguignon par son beau-pre le duc de
Lorraine. Il y avait l de quoi troubler dans leurs sentiments de
fidlit les habitants qui, fouls par les gens de guerre, pris et
repris  tout moment, chaperons rouges et chaperons blancs,
risquaient tour  tour d'tre jets dans la rivire. Les Bourguignons
mettaient le feu aux maisons, pillaient les glises, justiciaient les
plus gros bourgeois; puis les Armagnacs saccageaient tout, faisaient
grande occision d'hommes, de femmes et d'enfants, violaient nonnes,
prudes femmes et bonnes pucelles, tant que les Sarrazins n'eussent
fait pis[3]. On avait vu les dames de la cit coudre des sacs pour y
mettre les Bourguignons et les noyer dans l'Aisne[4].

[Note 2: _Ordonnances des rois de France_, t. IX, p. 71.--H.
Martin et Lacroix, _Histoire de la ville de Soissons_, Soissons, 1837,
in-8, II, pp. 283 et suiv.]

[Note 3: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 53 et _passim_.]

[Note 4: _Ibid._, p. 103.]

Le roi Charles fit son entre le samedi 23 au matin[5]. Les chaperons
rouges se cachrent. Les cloches sonnrent, le peuple cria Nol et
les bourgeois prsentrent au roi deux barbeaux, six moutons et six
setiers de bon suret, s'excusant du peu: la guerre les avait
ruins[6]. Comme ceux de Troyes, ils refusrent leurs portes aux gens
d'armes, en vertu de leurs privilges et parce qu'ils n'avaient pas de
quoi les nourrir. L'arme campa dans la plaine d'Amblny[7].

[Note 5: _Chronique de la Pucelle_, pp. 323-324.--Perceval de
Cagny, p. 160.--Monstrelet, t. IV, p. 339.]

[Note 6: C. Dormay, _Histoire de la ville de Soissons_, Soissons,
1664, t. II, pp. 382 et suiv.--H. Martin et Lacroix, _Histoire de
Soissons_, t. II, p. 319.--Pcheur, _Annales du diocse de Soissons_,
t. IV, p. 513.--Flix Brun, _Jeanne d'Arc et le capitaine de Soissons
en 1430_, Soissons, 1904, p. 34.]

[Note 7: Berry, dans _Procs_, t. IV, pp. 49-50.--Le P. Daniel,
_Histoire de la milice franaise_, t. I, p. 356.--Flix Brun, _Jeanne
d'Arc et le capitaine de Soissons_, pp. 26, 39.]

Il semble que les chefs de l'arme royale eussent alors l'intention
de marcher sur Compigne. Aussi bien importait-il d'enlever au duc
Philippe cette ville qui tait pour lui la clef de l'le-de-France, et
il y avait lieu d'agir avant que le duc et amen une arme. Mais dans
toute cette campagne le roi de France tait rsolu  reprendre ses
villes par adresse et persuasion et non point de force. Du 22 au 25
juillet, il somma par trois fois les habitants de Compigne de se
rendre. Ceux-ci ngocirent, voulant gagner du temps et se donner
l'apparence d'tre contraints[8].

[Note 8: De L'pinois, _Notes extraites des archives communales de
Compigne_, dans _Bibliothque de l'cole des Chartes_, t. XXIX, p.
483.--Sorel, _Prise de Jeanne d'Arc_, pp. 101-102.]

Partie de Soissons, l'arme royale fut le 29 devant Chteau-Thierry.
Elle attendit tout le jour que la ville ouvrt ses portes. Au soir le
roi y fit son entre[9].

[Note 9: Perceval de Cagny, p. 160.--Monstrelet, t. IV, p. 340.]

Coulommiers, Crcy-en-Brie, Provins se soumirent[10].

[Note 10: Monstrelet, t. IV, p. 340.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 323.--Flix Bourquelot, _Histoire de Provins_, Provins, t. IV, pp.
79 et suiv.--Th. Robillard, _Histoire pittoresque topographique et
archologique de Crcy-en-Brie_, 1852, p. 42.--L'abb C. Poquet,
_Histoire de Chteau-Thierry_, 1839, t. I, pp. 290 et suiv.]

Le lundi 1er aot, le roi passa la Marne sur le pont de
Chteau-Thierry et prit ce mme jour son gte  Montmirail. Le
lendemain il atteignit Provins  porte du passage de la Seine et des
routes du centre[11]. L'arme avait grand'faim et ne trouvait rien 
manger dans ces campagnes ravages, dans ces villes pilles. On
s'apprtait, faute de vivres,  faire retraite et  regagner le
Poitou. Mais les Anglais contrarirent ce dessein. Pendant qu'on
rduisait des villes sans garnison, le rgent d'Angleterre avait
rassembl une arme. Elle s'avanait maintenant sur Corbeil et Melun.
Les Franais,  son approche, gagnrent la Motte-Nangis,  cinq lieues
de Provins, o ils s'tablirent sur un de ces terrains bien plats et
bien unis qui convenaient aux batailles telles qu'elles se donnaient
en ce temps-l. Ils y demeurrent rangs tout un jour. Les Anglais ne
vinrent point les attaquer[12].

[Note 11: Perceval de Cagny, pp. 160-161.]

[Note 12: _Chronique de la Pucelle_, pp. 324, 325.--_Journal du sige_,
p. 115.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, pp. 98-99.--Perceval de
Cagny, p. 161.--Rymer, _Foedera_, juin-juillet 1429.--_Proceedings_, t.
III, pp. 322 et suiv.--Morosini, t. IV, annexe XVII.]

Cependant les habitants de Reims reurent nouvelles que le roi Charles
quittait Chteau-Thierry avec son arme et voulait passer la Seine. Se
voyant abandonns, ils craignirent que les Anglais et les Bourguignons
ne leur fissent payer cher le sacre du roi des Armagnacs; et de fait
ils taient en grand danger. Ils dcidrent, le 3 aot, d'envoyer un
message au roi Charles pour le supplier de ne pas abandonner les cits
mises en son obissance. Le hraut de la ville partit aussitt. Le
lendemain, ils avertirent leurs bons amis de Chlons et de Laon, que
le roi Charles, comme ils l'avaient entendu dire, prenait son chemin
vers Orlans et Bourges et qu'ils lui avaient envoy un message[13].

[Note 13: Jean Chartier, _Chronique_, t. 1, p. 98.--Varin,
_Archives lgislatives de la ville de Reims_, Statuts, t. I (annot. du
doc. n XXI), p. 741.--H. Jadart, _Jeanne d'Arc  Reims_, pice
justificative n 19, p. 118.]

Le 5 aot, tandis que le roi est encore  Provins[14] ou aux
alentours, Jeanne adresse  ceux de Reims une lettre date du camp,
sur le chemin de Paris. Elle y promet  ses chers et bons amis de ne
pas les abandonner. Elle n'a point l'air de souponner que la retraite
sur la Loire est dcide. C'est donc que les magistrats de Reims ne le
lui ont pas crit et qu'elle est tenue en dehors du conseil royal.
Elle est instruite pourtant que le roi a conclu une trve de quinze
jours avec le duc de Bourgogne et elle les en avertit. Cette trve ne
lui plat pas; elle ne sait encore si elle la gardera. Si elle ne la
rompt pas, ce sera seulement pour garder l'honneur du roi; encore ne
faut-il pas que ce soit une duperie. Aussi tiendra-t-elle l'arme
royale rassemble et prte  marcher au bout de ces quinze jours. Elle
termine en recommandant aux habitants de Reims de faire bonne garde et
de l'avertir s'ils ont besoin d'elle.

[Note 14: Perceval de Cagny, p. 160.]

Voici cette lettre:

     Mes chiers et bons amis les bons et loiaulx Franczois de la cit
     de Rains, Jehanne la Pucelle vous fait assavoir de ses nouvelles
     et vous prie et vous requiert que vous ne faictes nulle doubte en
     la bonne querelle que elle mayne pour le sang roial; et je vous
     promect et certiffi que je ne vous abandonneray point tant que je
     vivray. Et est vray que le Roy a fait treves au duc de Bourgoigne
     quinze jours durant, par ainsi qu'il ly doit rendre la cit de
     Paris paisiblement au chieff de quinze jours. Pourtant ne vous
     donner nulle merveille si je ne y entre si brieffvement, combien
     que des treves qui ainsi sont faictes je ne suy point contente
     et ne scey si je les tendray; maiz si je les tiens, ce sera
     seulement pour garder l'onneur du Roy; combien aussi que ilz ne
     cabuseront[15] point le sang roial, car je tendray et mantendray
     ensemble l'arme du Roy pour estre toute preste au chieff desdits
     quinze jours, si ilz ne font la paix. Pour ce, mes trs chiers et
     parfaiz amis, je vous prie que vous ne vous en donner malaise
     tant comme je vivray; maiz vous requiers que vous faictes bon
     guet et garder la bonne cit du Roy; et me faictes savoir se il y
     a nulz triteurs[16] qui vous veullent grever[17] et au plus
     brieff que je porray, je les en osteray; et me faictes savoir de
     voz nouvelles.  Dieu vous commans[18] qui soit garde de vous.

     Escript ce vendredi, Ve jour d'aoust, enprs Provins[19] un
     logeiz sur champs ou chemin de Paris.

     _Sur l'adresse:_ Aux loyaux Francxois de la ville de Rains[20].

[Note 15: Jusqu' prsent on a lu _rabuseront_. Notre lecture ne
parat pas douteuse. _Cabuser_, dans l'ancienne langue, signifie:
tromper par une imposture. Il est plutt d'un emploi populaire. Cf.
Godefroy, _Lexique_, ad. verb.]

[Note 16: Tratres.]

[Note 17: La minute originale porte en surcharge les mots: _qui
vous veullent grever_.]

[Note 18: Devant le mot _commans_ on lit _ma_ ray.]

[Note 19: Ce nom de lieu manque dans la copie de Rogier.]

[Note 20: _Procs_, t. V, pp. 139-140 et Varin, _loc. cit._,
Statuts, t. I, p. 603, d'aprs la copie de Rogier.--H. Jadart, _Jeanne
d'Arc  Reims_, pice justificative, XIV, p. 104-105, et fac-simil de
la minute originale autrefois aux archives municipales de Reims et
maintenant chez M. le comte de Maleissye.]

Nul doute que le religieux qui tenait la plume n'ait crit fidlement
ce qui lui tait dict, et conserv le langage mme de la Pucelle, au
dialecte prs, car enfin Jeanne parlait lorrain. Elle tait alors
parvenue au plus haut degr de la Saintet hroque. Dans cette lettre
elle s'attribue un pouvoir surnaturel auquel doivent se soumettre le
roi, ses conseillers, ses capitaines. Elle se donne le droit de seule
reconnatre ou dnoncer les traits; elle dispose entirement de
l'arme. Et, parce qu'elle commande au nom du Roi des cieux, ses
commandements sont absolus. Il lui arrive ce qui arrive ncessairement
 toute personne qui se croit charge d'une mission divine, c'est de
se constituer en puissance spirituelle et temporelle au-dessus des
puissances tablies et fatalement contre ces puissances. Dangereuse
illusion qui produit ces chocs o le plus souvent se brisent les
illumins. Vivant et conversant tous les jours de sa vie avec les
anges et les saintes, dans les splendeurs de l'glise triomphante,
cette jeune paysanne croyait qu'en elle tait toute force et toute
prudence, toute sagesse et tout conseil. Ce qui ne veut pas dire
qu'elle manquait d'esprit: elle s'apercevait trs justement au
contraire que le duc de Bourgogne amusait le roi avec des ambassades
et que l'on tait jou par un prince qui enveloppait beaucoup de ruse
dans beaucoup de magnificence. Non pas que le duc Philippe ft ennemi
de la paix; il la dsirait au contraire, mais il ne voulait pas se
brouiller tout  fait avec les Anglais. Sans savoir grand'chose des
affaires de Bourgogne et de France, elle en jugeait bien. Elle avait
des ides trs simples assurment, mais trs justes sur la situation
du roi de France  l'gard du roi d'Angleterre, entre lesquels il ne
pouvait y avoir d'accommodement puisqu'ils se querellaient pour la
possession du royaume, et sur la situation du roi de France  l'gard
du duc de Bourgogne, son grand vassal, avec lequel une entente tait
non seulement possible et dsirable, mais ncessaire. Elle s'est
explique l-dessus sans ambages: Il y a la paix avec les
Bourguignons et la paix avec les Anglais. Pour ce qui est du duc de
Bourgogne, je l'ai requis par lettres et par ambassadeurs qu'il y et
paix entre le roi et lui. Quant aux Anglais, la paix qu'il faut c'est
qu'ils aillent en leur pays, en Angleterre[21].

[Note 21: _Procs_, t. I, pp. 233-234.]

Cette trve qui lui dplaisait tant, nous ignorons quand elle fut
conclue, et si ce fut  Soissons,  Chteau-Thierry, le 30 ou le 31
juillet,  Provins entre le 2 et le 5 aot[22]. Il parat qu'elle
devait durer quinze jours, au bout desquels le duc s'engageait 
rendre Paris au roi de France. La Pucelle avait grandement raison de
se mfier.

[Note 22: Morosini, t. III, pp. 202-203, note 2.]

Le roi Charles, devant qui le Rgent s'tait drob, reprit avec
empressement son dessein de rentrer en Poitou. De la Motte-Nangis, il
envoya des fourriers  Bray-sur-Seine, qui venait de faire sa
soumission. Cette ville, situe au-dessus de Montereau,  quatre
lieues au sud de Provins, avait un pont sur la rivire, que l'arme
royale devait passer le 5 aot ou le 6 au matin; mais les Anglais y
arrivrent de nuit, dtroussrent les fourriers et gardrent le pont;
l'arme royale,  qui la retraite tait coupe, rebroussa chemin[23].

[Note 23: _Chronique de la Pucelle_, p. 325.--Jean Chartier,
_Chronique_, t. I, pp. 99-100.--_Journal du sige_, pp.
119-120.--Gilles de Roye, p. 207.]

Il existait dans cette arme, qui ne s'tait pas battue et qui mourait
de faim, un parti des ardents, conduit par ce que Jeanne nommait avec
amour le sang royal[24]. C'tait le duc d'Alenon, le duc de Bourbon,
le comte de Vendme; c'tait aussi le duc de Bar, qui revenait de la
guerre de la hotte de pommes. Ce jeune fils de madame Yolande, avant
de rimer des moralits et de peindre des tableaux, faisait beaucoup la
guerre. Duc de Bar et hritier de Lorraine, il lui avait fallu
s'allier aux Anglais et aux Bourguignons; beau-frre du roi Charles,
il devait se rjouir que celui-ci ft victorieux, car sans cela il
n'aurait jamais pu se mettre du parti de la reine sa soeur, et il en
aurait eu regret[25]. Jeanne le connaissait; elle l'avait demand
nagure  Nancy au duc de Lorraine, pour l'accompagner en France[26].
Il fut, dit-on, de ceux qui la suivirent volontiers jusqu' Paris. De
ceux-l encore taient les deux fils de madame de Laval, Gui, l'an,
 qui elle avait offert le vin  Selles-en-Berry et promis de lui en
faire bientt boire  Paris, et Andr, qui fut depuis le marchal de
Lohac[27]. C'tait l'arme de la Pucelle: de trs jeunes hommes,
presque des enfants, qui joignaient leur bannire  la bannire d'une
fille plus jeune qu'eux, mais plus innocente et meilleure.

[Note 24: _Procs_, t. III, p. 91.]

[Note 25: _Chronique du doyen de Saint-Thibaut de Metz_, dans D.
Calmet, _Histoire de Lorraine_, t. V, Pices justificatives, col.
XLI-XLVII.--Villeneuve-Bargemont, _Prcis historique de la vie du roi
Ren_, Aix, 1820, in-8.--Lecoy de la Marche, _Le roi Ren_, Paris,
1875, 2 vol., in-8.--Vallet de Viriville, dans _Nouvelle Biographie
gnrale_, 1866, XLI, pp. 1009-15.]

[Note 26: _Procs_, t. II, p. 444.--S. Luce, _Jeanne d'Arc 
Domremy_, p. CXCIX.--Morosini, t. III, p. 156, note 3.]

[Note 27: _Procs_, t. V, pp. 105, 111.]

On dit qu'en apprenant que la retraite tait coupe, ces petits
princes furent bien contents et joyeux[28]. Vaillance et bon vouloir,
mais trange et fausse position de cette chevalerie qui voulait
guerroyer quand le conseil du roi voulait traiter et qui se
rjouissait que les ennemis aidassent  la prolongation de la campagne
et que l'arme royale ft rencogne par les Godons. Malheureusement il
n'y avait pas de trs habiles hommes dans ce parti de la guerre et
l'heure favorable tait passe: on avait laiss au Rgent le temps de
rassembler des forces et de faire face aux dangers les plus
pressants[29].

[Note 28: _Chronique de la Pucelle_, Jean Chartier, _Journal du
sige_, _loc. cit._]

[Note 29: _Monstrelet_, t. IV, pp. 340, 344.]

Sa retraite coupe, l'arme royale se rejeta en Brie. Le dimanche 7,
au matin, elle tait  Coulommiers; elle repassa la Marne 
Chteau-Thierry[30]. Le roi Charles reut un message des habitants de
Reims qui le suppliaient de se rapprocher encore d'eux[31]. Il tait
le 10  La Fert, le 11  Crpy en Valois[32].

[Note 30: Perceval de Cagny, p. 161.--Jean Chartier, _Chronique_,
t. I, p. 100.--_Chronique de la Pucelle_, p. 325.]

[Note 31: Varin, _Archives lgislatives de la ville de Reims_,
Statuts, t. I, p. 742.]

[Note 32: Perceval de Cagny, p. 161.]

Dans une des tapes de cette marche sur La Fert et sur Crpy, la
Pucelle chevauchait en compagnie du roi, entre l'archevque de Reims
et monseigneur le Btard. Voyant le peuple accourir au-devant du roi
en criant Nol! elle se prit  dire:

--Voici de bonnes gens! je n'ai vu nulle part gens si rjouis de la
venue du gentil roi[33]...

[Note 33: _Procs_, t. III, pp. 14, 15.--_Chronique de la
Pucelle_, p. 326.]

Ces paysans du Valois et de France, qui criaient Nol  la venue du
roi Charles, en criaient autant sur le passage du Rgent ou du duc de
Bourgogne. Ils taient moins joyeux sans doute qu'il ne semblait 
Jeanne et si la petite sainte avait cout aux portes de leurs maisons
dmeubles, voici,  peu prs, ce qu'elle aurait entendu:

Que ferons-nous? Mettons tout en la main du diable. Il ne nous chaut
de ce que nous allons devenir, car, par mauvais gouvernement et
trahison, il nous faut renier femmes et enfants, et fuir dans les
bois, comme btes sauvages. Et il n'y a pas un an ou deux, mais dj
quatorze ou quinze ans que cette danse douloureuse commena. Et la
plus grande partie des seigneurs de France sont morts par glaive ou
par poison, par tratrise, sans confession, enfin de quelque mauvaise
mort contre nature. Mieux nous vaudrait servir les Sarrazins que les
chrtiens. Autant vaut faire du pis qu'on peut comme du mieux. Faisons
du pis que nous pourrons. Aussi bien ne nous peut-il arriver que
d'tre pris ou tus[34].

[Note 34: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 164.]

On ne cultivait alors la terre qu'aux alentours des villes ou proche
des lieux forts et des chteaux, dans le rayon que, du haut d'une tour
ou d'un clocher, le guetteur pouvait parcourir du regard.  la venue
des gens d'armes, il sonnait de la cloche ou du cor, pour avertir les
vignerons et les laboureurs de se mettre en sret. En maint endroit
la sonnerie d'alarme tait si frquente que les boeufs, les moutons et
les porcs, ds qu'ils l'entendaient, s'en allaient d'eux-mmes vers le
lieu de refuge[35].

[Note 35: Thomas Basin, _Histoire de Charles VII_, ch. VI.--A.
Tuetey, _Les corcheurs sous Charles VII_, Montbliard, 1874, 2 vol.
in-8, _passim_.--H. Lepage, _pisodes de l'histoire des routiers en
Lorraine_ (1362-1446), dans _Journal d'Archologie lorraine_, t. XV,
pp. 161 et s.--Le P. Denifle, _La Dsolation des glises_,
_passim_.--H. Martin et Lacroix, _Histoire de Soissons_, p. 318 et
_passim_.--G. Lefvre-Pontalis, _pisodes de l'invasion anglaise. La
guerre de partisans dans la Haute-Normandie_ (1424-1429), dans
_Bibliothque de l'cole des Chartes_, t. LIV, pp. 475-521; t. LV, pp.
258-305; t. LVI, pp. 432-508.]

Dans les pays de plaine surtout, d'un accs facile, les Armagnacs et
les Anglais avaient tout dtruit.  quelque distance de Beauvais, de
Senlis, de Soissons, de Laon, ils avaient chang les champs en
jachres, et, par endroits, s'tendaient largement la brousse, les
buissons et les arbrisseaux.

--Nol! Nol.

Par tout le duch de Valois, les paysans abandonnaient le plat pays et
se cachaient dans les bois, les rochers et les carrires[36].

[Note 36: Lettre de rmission du roi d'Angleterre Henri VI  un
habitant de Noyant, dans Stevenson, _Letters and papers_, t. I, pp.
23, 31.--F. Brun, _Jeanne d'Arc et le capitaine de Soissons_, note
III, p. 41.]

Beaucoup, pour vivre, faisaient comme Jean de Bonval, couturier 
Noyant, prs Soissons, qui, bien qu'il et femme et enfants, se mit
d'une bande bourguignonne qui allait par toute la contre pillant et
drobant, et,  l'occasion, enfumant les gens dans les glises. Un
jour, Jean et ses compagnons prennent deux muids de grains, un jour
six ou sept vaches; un jour une chvre et une vache, un jour une
ceinture d'argent, une paire de gants et une paire de souliers; un
jour un ballot de dix-huit aunes de drap pour faire des huques. Et
Jean de Bonval disait qu' sa connaissance plusieurs bons prudhommes
en faisaient autant[37].

[Note 37: Stevenson, _Letters and papers_, t. I, pp. 23, 31.]

--Nol! Nol!

Les Armagnacs et les Bourguignons avaient pris aux pauvres paysans
jusqu' leur cotte et leur marmite. Il n'y avait pas loin de Crpy 
Meaux. Tout le monde, dans la contre, connaissait l'arbre de Vauru.

 une des portes de la ville de Meaux tait un grand orme o le btard
de Vauru, gentilhomme gascon du parti du dauphin, faisait pendre les
paysans qu'il avait pris et qui ne pouvaient payer leur ranon. Quand
il n'avait point le bourreau sous la main, il les pendait lui-mme.
Avec lui vivait un sien parent, le seigneur Denis de Vauru, qu'on
appelait son cousin, non parce qu'il l'tait en effet, mais pour faire
entendre que l'un valait l'autre[38]. Au mois de mars de l'anne 1420,
le seigneur Denis, en l'une de ses chevauches, rencontra un jeune
paysan, qui travaillait la terre. Il le prit  ranon, le lia  la
queue de son cheval, le mena battant jusqu' Meaux et, par menaces et
tortures, lui fit promettre de payer trois fois plus qu'il n'avait.
Tir de la ghenne  demi mort, le vilain fit demander  sa femme,
qu'il avait pouse dans l'anne, d'apporter la somme exige par le
seigneur. Elle tait grosse et prs de son terme; pourtant, comme elle
aimait bien son mari, elle vint, esprant adoucir le coeur du seigneur
de Vauru. Elle n'y russit point et messire Denis lui dit que si, tel
jour, il n'avait pas la ranon, il pendrait l'homme  l'orme. La
pauvre femme s'en alla tout en pleurs, recommandant bien tendrement
son mari  Dieu. Et son mari pleurait de la piti qu'il avait d'elle.
 grand effort, elle recueillit la ranon exige, mais ne put si bien
faire qu'elle ne dpasst le jour fix. Quand elle revint devant le
seigneur, son mari avait t pendu, sans dlai ni merci,  l'arbre de
Vauru. Elle le demanda en sanglotant et tomba puise du long chemin
qu'elle avait fait  pied, prs de son terme. Ayant repris
connaissance, elle le rclama de nouveau; on lui rpondit qu'elle ne
le verrait point tant que la ranon ne serait point paye.

[Note 38: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp.
170-171.--Monstrelet, t. IV p. 96.--_Livre des trahisons_, pp.
167-168.]

Tandis qu'elle se tenait devant le seigneur, elle vit amener plusieurs
gens de mtiers mis  ranon qui, ne pouvant payer, taient aussitt
envoys pendre ou noyer.  leur vue, elle prit grand'peur pour son
mari; nanmoins, l'amour la tenant au coeur, elle paya la ranon.
Sitt que les gens du duc eurent compt les cus, ils la renvoyrent
en lui disant que son mari tait mort comme les autres vilains. 
cette cruelle parole, mue de douleur et de dsespoir, elle clata en
invectives et en imprcations. Comme elle ne voulait point se taire,
le btard de Vauru la fit frapper  coups de bton et mener  son
orme.

Elle fut mise nue jusqu'au nombril et attache  l'arbre o de
quarante  cinquante hommes taient branchs, les uns haut, les autres
bas, qui lui venaient toucher la tte quand le vent leur donnait le
branle.  la tombe de la nuit, elle poussa de tels cris qu'on les
entendait de la ville. Mais quiconque serait all la dtacher aurait
t un homme mort. La frayeur, la fatigue, ses efforts, htrent sa
dlivrance. Attirs par ses hurlements, les loups vinrent lui arracher
le fruit qui sortait de son ventre, et puis ils dpecrent tout vif
le corps de la malheureuse crature.

Mais en l'an 1422, la ville de Meaux ayant t prise par les
Bourguignons, le btard de Vauru et son cousin furent pendus  l'arbre
o ils avaient fait prir indignement un si grand nombre d'innocentes
gens[39].

[Note 39: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 170.--D'aprs
_Monstrelet_ (t. IV, p. 96), Denis de Vauru, cousin du Btard, aurait
t dcapit aux Halles de Paris.]

Pour les pauvres paysans de ces malheureuses contres, armagnacs ou
bourguignons c'tait bonnet blanc et blanc bonnet: ils ne gagnaient
rien  changer de matre. Pourtant il est possible qu'en voyant le
roi, issu de saint Louis et de Charles le Sage, ils reprissent un peu
de confiance et d'espoir, tant cette illustre maison de France avait
renom de justice et de misricorde.

Ainsi, chevauchant au ct de l'archevque de Reims, la Pucelle
regardait amicalement les paysans qui criaient: Nol! Aprs avoir
dit qu'elle n'avait vu nulle part gens si rjouis de la venue du
gentil roi, elle soupira:

--Plt  Dieu que je fusse assez heureuse, quand je finirai mes jours,
pour tre inhume en cette terre[40]!

[Note 40: _Procs_, t. III, pp. 14-15.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 326.]

Peut-tre le seigneur archevque tait-il curieux de savoir si elle
avait reu de ses Voix quelque rvlation sur sa fin prochaine. Elle
disait souvent qu'elle durerait peu. Sans doute il connaissait une
prophtie fort rpandue  cette heure, annonant que la Pucelle
mourrait en terre sainte aprs avoir reconquis avec le roi Charles le
tombeau de Notre-Seigneur. Plusieurs attribuaient cette prophtie  la
Pucelle elle-mme qui avait dit  son confesseur qu'elle devait mourir
 la bataille contre les Infidles et qu'aprs elle viendrait de par
Dieu une pucelle de Rome, qui prendrait sa place[41]. Et l'on comprend
que messire Regnault ait voulu savoir ce qu'il fallait penser de ces
choses. Enfin, pour cette raison, ou pour toute autre, il demanda:

--Jeanne, en quel lieu avez-vous l'espoir de mourir?

[Note 41: Eberhard Windecke, pp. 108-109, 188-189.]

 quoi elle rpondit:

--O il plaira  Dieu. Car je ne suis sre ni du temps ni du lieu, et
je n'en sais pas plus que vous.

On ne pouvait rpondre plus dvotement. Monseigneur le Btard, prsent
 l'entretien, crut se rappeler, bien des annes plus tard, que Jeanne
avait aussitt ajout:

--Mais je voudrais bien qu'il plt  Dieu que maintenant je me
retirasse, laissant l les armes, et que j'allasse servir mon pre et
ma mre, en gardant les brebis avec mes frres et ma soeur[42].

[Note 42: _Procs_, t. III, pp. 14-15. C'est Dunois qui tmoigne,
et le texte porte: _In custodiendo oves ipsorum, cum sorore et
fratribus meis, qui multum gauderent videre me._ Mais nous avons lieu
de croire qu'elle n'avait eu qu'une soeur et qu'elle l'avait perdue
avant de venir en France. Quant  ses frres, il y en avait deux prs
d'elle.--La dposition de Dunois semble avoir t rdige par un clerc
tranger aux vnements. Le caractre hagiographique de ce passage est
manifeste.]

Si vraiment elle parla de la sorte, ce fut sans doute parce qu'elle
avait de sombres pressentiments. Depuis quelque temps, elle se croyait
trahie[43]. Peut-tre souponnait-elle le seigneur archevque de Reims
de mauvais vouloir  son gard. Qu'il penst ds lors  la rejeter,
aprs l'avoir utilement employe, ce n'est pas croyable. Il avait
dessein, au contraire, de se servir encore d'elle, mais il ne l'aimait
pas, et elle le sentait. Il ne la consultait pas, ne l'informait
jamais de ce qui avait t dcid en conseil. Et elle souffrait
cruellement du peu de cas qu'il faisait des rvlations dont elle
abondait. Ce souhait, ce soupir, qu'elle fit entendre devant lui,
n'tait-ce pas un reproche dlicat et voil? Sans doute, elle avait le
regret de sa mre absente. Toutefois, elle s'abusait trangement
elle-mme en croyant qu'elle pourrait dsormais supporter la vie
tranquille d'une fille au village.  Domremy, dans son enfance, elle
n'allait gure aux champs avec les moutons; elle s'occupait plus
volontiers du mnage[44]; mais si, aprs avoir chevauch avec le roi
et les seigneurs, il lui avait fallu retourner au pays et garder les
troupeaux, elle n'y serait pas reste six mois. Dsormais il lui
aurait t bien impossible de vivre autrement qu'en cette chevalerie
o elle croyait que Dieu l'avait appele. Tout son coeur s'y tait
pris et elle en avait bien fini avec ses fuseaux.

[Note 43: _Procs_, t. II, p. 423.]

[Note 44: _Ibid._, t. I, pp. 51, 66.]

Pendant cette marche sur La Fert et sur Crpy, le roi Charles reut
du Rgent, alors  Montereau avec sa noblesse, un cartel l'assignant 
tel endroit qu'il dsignerait[45].

[Note 45: Monstrelet, t. IV, pp. 340, 344.]

Nous qui dsirons de tout coeur, disait le duc de Bedford,
l'achvement de la guerre, nous vous sommons et requrons, si vous
avez piti et compassion du pauvre peuple chrtien qui, si longtemps,
pour votre cause, a t inhumainement trait, foul et opprim, de
dsigner, soit au pays de Brie o nous sommes tous deux, soit en
l'le-de-France, un lieu convenable. Nous nous y rencontrerons. Et, si
vous avez quelque proposition de paix  nous faire, nous l'couterons,
et nous aviserons en bon prince catholique[46].

[Note 46: _Ibid._, t. IV, p. 342.]

Cette lettre injurieuse et pleine d'arrogance, le Rgent ne l'avait
pas crite dans le dsir et l'espoir de la paix, mais pour rendre,
contre toute raison, le roi Charles seul responsable des misres et
des souffrances que la guerre causait au pauvre peuple.

Ds le dbut, s'adressant au roi sacr dans la cathdrale de Reims, il
l'interpelle de cette ddaigneuse sorte: Vous qui aviez coutume de
vous nommer dauphin de Viennois et qui maintenant, sans cause, vous
dites roi. Il dclare qu'il veut la paix, et il ajoute aussitt:
Non pas une paix feinte, corrompue, dissimule, viole, parjure,
comme celle de Montereau, dont, par votre coulpe et consentement,
s'ensuivit le terrible et dtestable meurtre, commis contre loi et
honneur de chevalerie, en la personne de feu notre trs cher et trs
am pre, le duc Jean de Bourgogne[47].

[Note 47: Monstrelet, t. IV, pp. 342-343.]

Monseigneur de Bedford avait pous une des filles du duc Jean,
tratreusement assassin en paiement de la mort du duc d'Orlans.
Mais, en vrit, c'tait mal prparer la paix que de reprocher si
impitoyablement la journe de Montereau  Charles de Valois qui y
avait t tran enfant, en avait gard un trouble de tout son corps
et l'pouvante de passer sur un pont[48].

[Note 48: Georges Chastelain, fragments publis par J. Quicherat
dans la _Bibliothque de l'cole des Chartes_, 1re srie, t. IV, p.
78.]

Pour le prsent, le plus lourd grief que le duc de Bedford fasse peser
sur le roi Charles, c'est d'tre accompagn de la Pucelle et du frre
Richard. Vous faites sduire et abuser le peuple ignorant, lui
dit-il, et vous vous aidez de gens superstitieux et rprouvs, comme
d'une femme dsordonne et diffame, tant en habit d'homme et de
gouvernement dissolu, et aussi d'un frre mendiant apostat et
sditieux, tous deux, selon la Sainte criture, abominables  Dieu.

Pour mieux faire honte au parti ennemi de cette fille et de ce
religieux, le duc de Bedford s'y prend  deux fois. Et au plus bel
endroit de sa lettre, quand il cite Charles de Valois  comparoir
devant lui, il s'attend ironiquement  le voir venir sous la conduite
de la femme diffame et du moine apostat[49].

[Note 49: Monstrelet, t. IV, pp. 341-342.]

Voil comment crivait le rgent d'Angleterre, qui pourtant tait un
esprit fin, mesur, gracieux, bon catholique au reste et croyant 
toutes les diableries et  toutes les sorcelleries.

Quand il se montrait scandalis que l'arme de Charles de Valois
marcht commande par un moine hrtique et par une sorcire, il tait
sincre assurment, et il pensait habile de publier cette honte. Sans
doute il n'y avait que trop de gens disposs  croire, comme il le
croyait lui-mme, que la Pucelle des Armagnacs tait idoltre,
hrtique et adonne aux arts magiques. Pour beaucoup de prudes et
sages hommes bourguignons, un prince perdait l'honneur  se mettre en
pareille compagnie. Et si vraiment Jeanne tait sorcire, quel
scandale! Quelle abomination! Les fleurs de Lis restaures par le
diable! Tout le camp du dauphin en sentait le roussi. Cependant
monseigneur de Bedfort, en rpandant ces ides, n'tait pas aussi
adroit qu'il s'imaginait.

Jeanne, nous le savons de reste, avait bon coeur et ne mnageait pas
sa peine: en donnant l'ide aux hommes de son parti qu'elle portait
chance elle affermissait beaucoup leur courage[50]; toutefois les
conseillers du roi Charles savaient  quoi s'en tenir sur elle et ne
la consultaient point; elle-mme sentait qu'elle ne durerait pas[51].
Qui donc en faisait un grand chef de guerre, une puissance
surnaturelle? Son ennemi.

[Note 50: _Procs_, t. II, p. 324; t. III, p. 130; Monstrelet, t.
IV, p. 388.]

[Note 51: _Ibid._, t. III, p. 99.]

On voit par cette lettre comment les Anglais avaient transform une
enfant innocente en une crature surhumaine, terrible, pouvantable,
en une larve sortie de l'enfer et devant qui les plus braves
plissaient. Le Rgent crie lamentablement: au diable!  la sorcire!
Et il s'tonne aprs cela si ses gens d'armes tremblent devant la
Pucelle, dsertent de peur de la rencontrer[52]!

[Note 52: _Ibid._, t. IV, pp. 206, 406, 444, 470, 472.--Rymer,
_Foedera_, t. IV, p. 141.--G. Lefvre-Pontalis, _La panique
anglaise_.]

De Montereau, l'arme anglaise s'tait replie sur Paris. Maintenant,
elle allait de nouveau  la rencontre des Franais. Le samedi 13 aot,
le roi Charles tenait les champs entre Crpy et Paris et la Pucelle
put voir, des hauteurs de Dammartin, la butte Montmartre avec ses
moulins  vent et les brumes lgres de la Seine sur cette grande cit
de Paris, que ses Voix, trop coutes, lui avaient promise[53]. Le
lendemain dimanche, le roi et son arme vinrent loger en un village
nomm Barron, sur la rivire de la Nonnette qui,  deux lieues en
aval, baigne Senlis[54].

[Note 53: _Ibid._, t. I, pp. 246, 298; Lettre d'Alain Chartier,
dans _Procs_, t. V, pp. 131 et suiv.]

[Note 54: Monstrelet, t. IV, pp. 344-345.--Perceval de Cagny, pp.
161-162.]

Senlis tait en l'obissance des Anglais[55]. On apprit que le Rgent
s'en approchait en grande compagnie de gens d'armes, commands par le
comte de Suffolk, le sire de Talbot, le btard de Saint-Pol. Il menait
avec lui les croiss du cardinal de Winchester oncle du feu roi, de
trois mille cinq cents  quatre mille hommes pays par l'argent du
pape pour aller combattre les hussites de Bohme et que le cardinal
jugeait bon d'employer contre le roi de France, trs chrtien  la
vrit, mais dont les armes taient commandes par un apostat et par
une sorcire[56]. Il se trouvait dans le camp des Anglais,  ce que
l'on rapporte, un capitaine avec quinze cents hommes d'armes vtus de
blanc, qui arboraient un tendard blanc, sur lequel tait brode une
quenouille d'o pendait un fuseau; et dans le champ de l'tendard,
cette lgende tait brode en fines lettres d'or: Ores, vienne la
Belle[57]! Par l, ces hommes d'armes voulaient faire entendre que,
s'ils rencontraient la Pucelle des Armagnacs, ils lui donneraient du
fil  retordre.

[Note 55: Flammermont, _Histoire de Senlis pendant la seconde
partie de la guerre de cent ans_ (1405-1441), dans _Mmoires de la
Socit de l'Histoire de Paris_.]

[Note 56: Jean Chartier, _Chronique_, t. I, pp.
101-102.--_Chronique de la Pucelle_, p. 328.--_Journal du sige_, p.
118.--Fauquembergue, dans _Procs_, t. IV, p. 453.--Morosini, t. III,
pp. 188-189, t. IV, annexe XVII.--Rymer, _Foedera_, juillet
1429.--Raynaldi, _Annales ecclesiastici_, pp. 77, 88.--S. Bougenot,
_Notices et extraits de manuscrits intressant l'histoire de France
conservs  la Bibliothque impriale de Vienne_, p. 62.]

[Note 57: _Le Livre des trahisons de France_, d. Kervyn de
Lettenhove dans la _Collection des Chroniques belges_, 1873, p. 198.]

Le capitaine Jean de Saintrailles, frre de Poton, observa les Anglais
au moment o, tirant sur Senlis, ils passaient un gu de la Nonnette,
si troit qu'on y pouvait mettre  peine deux chevaux de front. Mais
l'arme du roi Charles qui descendait la Nonnette n'arriva pas  temps
pour les surprendre[58]; elle passa la nuit en face d'eux, prs de
Montepilloy.

[Note 58: Perceval de Cagny, p. 162.--Jean Chartier, _Chronique_,
t. I, p. 102.--_Chronique de la Pucelle_, p. 329.--_Journal du sige_,
p. 119-120.]

Le lendemain lundi, 15 aot, ds l'aube, les gens d'armes entendirent
la messe dans les champs et mirent leur conscience en aussi bon tat
qu'ils purent, car pour grands pillards et paillards qu'ils taient,
ils ne renonaient pas  gagner le Paradis au terme de leur vie.
C'tait fte chme;  cette date, l'glise commmore solennellement
le jour o la Vierge Marie, au tmoignage de saint Grgoire de Tours,
fut enleve au ciel en corps et en me. Les clercs enseignaient qu'il
convient de garder les ftes de Notre-Seigneur et de la Sainte-Vierge
et que c'est gravement offenser la glorieuse Mre de Dieu que de
livrer bataille aux jours qui leur sont consacrs. Personne dans le
camp du roi Charles ne pouvait soutenir un avis contraire, puisque
tout le monde y tait chrtien, de mme que dans le camp du Rgent.
Cependant aussitt aprs le _Deo gratias_ chacun alla prendre son rang
de combat[59].

[Note 59: Perceval de Cagny, p. 161.]

L'arme, selon les rgles tablies, tait divise en plusieurs corps:
avant-garde, archers, corps de bataille, arrire-garde et trois
ailes[60]. De plus, on avait form, en application des mmes rgles,
une compagnie destine  faire des escarmouches,  secourir et 
renforcer au besoin les autres corps; elle tait commande par le
capitaine La Hire, monseigneur le Btard et le sire d'Albret,
demi-frre du sire de La Trmouille. La Pucelle prit place dans cette
compagnie. Le jour de Patay, malgr ses prires, il lui avait fallu se
tenir  l'arrire-garde; cette fois, elle chevauchait avec les plus
hardis et les plus habiles, parmi ces escarmoucheurs ou coureurs qui
avaient charge, dit Jean de Bueil[61], de repousser les coureurs
adverses et d'observer le nombre et l'ordonnance des ennemis[62]. On
lui rendait justice; on lui donnait la place qu'elle mritait par son
adresse  monter  cheval et son courage  combattre; pourtant elle
hsitait  suivre ses compagnons. Elle tait l, au rapport d'un
chevalier chroniqueur du parti de Bourgogne, toujours ayant diverses
opinions, une fois voulant combattre, une autre fois non[63].

[Note 60: _Le Jouvencel_, _passim_.]

[Note 61: _Chronique de la Pucelle_, p. 329.--_Journal du sige_,
p. 121.]

[Note 62: _Le Jouvencel_, t. II, p. 35.]

[Note 63: Monstrelet, t. IV, p. 346.]

Son trouble nous est bien concevable. La petite sainte ne pouvait se
rsoudre ni  chevaucher le jour d'une fte de Notre-Dame ni  se
croiser les bras  l'heure de guerroyer. Ses Voix entretenaient son
incertitude. Elles ne lui enseignaient ce qu'elle devait faire que
lorsqu'elle le savait elle-mme. Enfin, elle accompagna les gens
d'armes, dont aucun, ce semble, ne partageait ses scrupules. Les deux
partis taient  un jet de couleuvrine l'un de l'autre[64]. Elle
s'avana avec quelques-uns des siens jusqu'aux fosss et aux charrois
derrire lesquels les Anglais taient retranchs. Plusieurs Godons et
Picards sortirent de leur camp et combattirent, les uns  pied, les
autres  cheval, contre un nombre gal de Franais. Il y eut de part
et d'autre morts, blesss et prisonniers. Les corps  corps durrent
toute la journe; au coucher du soleil eut lieu la plus grosse
escarmouche, autour de laquelle la poussire tait si paisse, qu'on
ne voyait plus rien[65]. Il en fut, ce jour-l, comme il en avait t,
le 17 juin, entre Beaugency et Meung. Avec l'armement et les habitudes
d'alors, il tait bien difficile de forcer  sortir un ennemi
retranch dans son camp. Le plus souvent, pour engager la bataille, il
fallait que les deux partis fussent d'accord, et que, aprs avoir
envoy et accept le gage du combat, ils eussent fait aplanir, chacun
de moiti, le terrain o ils voulaient en venir aux mains.

[Note 64: Perceval de Cagny, p. 162.]

[Note 65: Jean Chartier, _Chronique de la Pucelle_, _Journal du
sige_, Monstrelet, _loc. cit._]

 la nuit close les escarmouches cessrent et les deux armes
dormirent  un trait d'arbalte l'une de l'autre. Puis le roi Charles
s'en fut  Crpy, laissant les Anglais libres d'aller secourir la
ville d'vreux, qui s'tait rendue  terme pour le 27 aot. Avec cette
ville, le Rgent sauvait toute la Normandie[66].

[Note 66: _Chronique de la Pucelle_, p. 332.--Perceval de Cagny,
p. 165.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 106.--Cochon, p.
457.--G. Lefvre-Pontalis, _La panique anglaise_, Paris, 1894, in-8,
p. 10, 11.--Morosini, t. III, p. 215, note 3.--Ch. de Beaurepaire, _De
l'administration de la Normandie sous la domination anglaise aux
annes 1424, 1425, 1429_, p. 62 [_Mmoires de la Socit des
Antiquaires de Normandie_, t. XXIV.]]

Voil ce que cotait aux Franais la procession royale du sacre, cette
marche militaire, civile et religieuse de Reims. Si aprs la victoire
de Patay on avait couru tout de suite sur Rouen, la Normandie tait
reconquise et les Anglais jets dans la mer; si de Patay on avait
pouss jusqu' Paris, on y serait entr sans rsistance. Il ne faut
pas se hter pourtant de condamner cette solennelle promenade des Lis
en Champagne. Peut-tre que le voyage de Reims assura au parti
franais,  ces Armagnacs dcris pour leurs cruauts et leurs
flonies, au petit roi de Bourges compromis dans un guet-apens infme,
des avantages plus grands, plus prcieux que la conqute du comt du
Maine et du duch de Normandie, et que l'assaut donn victorieusement
 la premire ville du royaume. En reprenant sans effusion de sang ses
villes de Champagne et de France, le roi Charles se fit connatre 
son avantage, se montra bon et pacifique seigneur, prince sage et
dbonnaire, ami des bourgeois, vrai roi des villes. Et enfin, en
terminant cette campagne de ngociations honntes et heureuses par les
crmonies augustes du sacre, il apparaissait tout  coup lgitime et
trs saint roi de France.

       *       *       *       *       *

Une dame illustre, issue de nobles bolonais et veuve d'un gentilhomme
de Picardie, verse dans les arts libraux, qui avait compos nombre
de lais, de virelais et de ballades, qui crivait en prose et en vers
d'une haute faon et pensait noblement; qui, amie de la France et
champion de son sexe, n'avait rien plus  coeur que de voir les
Franais prospres et les dames honores, Christine de Pisan, en son
vieil ge, clotre dans l'abbaye de Poissy o sa fille tait
religieuse, acheva, le 31 juillet 1429, un pome en soixante et un
couplets, comprenant chacun huit vers de huit syllabes,  la louange
de la Pucelle et qui, dans une langue affecte et dans un rythme dur,
exprimait la pense des mes les plus religieuses, les plus doctes,
les plus belles sur l'ange de guerre envoy par le Seigneur au dauphin
Charles[67].

[Note 67: Le Roux de Lincy et Tisserand, _Paris et ses
historiens_, pp. 426 et suiv.]

Elle commence par dire, en cet ouvrage, qu'elle a pleur onze ans dans
un clotre. Et vraiment, cette dame de grand coeur pleurait les
malheurs du royaume dans lequel elle tait venue enfant, o elle
avait grandi, o les rois et les princes lui avaient fait accueil, les
doctes et les potes l'avaient honore, et dont elle parlait
prcieusement le langage. Aprs onze annes de deuil, les victoires du
dauphin furent sa premire joie.

Enfin, dit-elle, le soleil recommence  luire et se lvent les beaux
jours verdoyants. Cet enfant royal, longtemps mpris et offens, le
voici venir, portant la couronne et chauss d'perons d'or. Crions:
Nol! Charles, septime de ce haut nom, roi des Franais, tu as
recouvr ton royaume par le moyen de la Pucelle.

Madame Christine rappelle la prophtie concernant un roi Charles, fils
de Charles, surnomm le Cerf-Volant[68], lequel devait tre empereur.
De cette prophtie nous ne savons rien, sinon que l'cu du roi Charles
VII tait support par deux cerfs ails et que dans une lettre d'un
marchand italien, crite en 1429, se trouve l'annonce obscure du
couronnement du dauphin  Rome[69].

[Note 68: Le Cerf-Volant dsigne allgoriquement le roi. Froissart
rapporte ainsi son origine. Avant de partir pour les Flandres, en
1382, Charles VI avait rv que son faucon s'tait envol. Un cerf
ail lui apparut, l'enleva sur son dos et lui permit d'atteindre son
oiseau favori. Froissart, liv. II, chap. CLXIV; liv. IV, chap.
I.--Selon Juvnal des Ursins, Charles VI aurait rencontr, en 1380,
dans la fort de Senlis, un cerf avec un collier d'or portant cette
inscription: _Hoc me Csar donavit_ (Paillot, _Parfaite Science des
Armoiries_, Paris, 1660, in-f, p. 595).--On rencontre trs souvent
chez Eustache Deschamps cette mme allgorie pour dsigner le roi
(Eustache Deschamps, _oeuvres_, d. G. Raynaud, t. II, p. 57).]

[Note 69: Morosini, t. III, pp. 66-67.]

Je prie Dieu, poursuit madame Christine, que tu sois celui-l, que
Dieu te donne de vivre pour voir tes enfants grandir, que par toi, par
eux, la France soit en joie et que, servant Dieu, tu n'y fasses point
la guerre  outrance. J'ai espoir que tu seras bon, droit, ami de la
justice, plus grand qu'aucun autre, sans que l'orgueil assombrisse tes
beaux faits, doux et propice  ton peuple et craignant Dieu qui t'a
choisi pour le servir.

Et toi, Pucelle bien heureuse, tant honore de Dieu, tu as dli la
corde qui enserrait la France. Te pourrait-on louer assez, toi qui 
cette terre humilie par la guerre as donn la paix.

Jeanne, ne  la bonne heure, bni soit ton crateur! Pucelle envoye
de Dieu, en qui le Saint-Esprit mit un rayon de sa grce et qui de lui
reus et gardes abondance de dons: jamais il ne refusa ta requte. Qui
t'aura jamais assez de reconnaissance?

La Pucelle, sauvant le royaume, madame Christine la compare  Mose,
qui tira Isral de la terre d'gypte:

Qu'une pucelle tende son sein pour que la France y suce douce
nourriture de paix, voil bien chose qui passe la nature!

Josu fut grand conqurant. Quoi d'trange  cela, puisque c'tait un
homme fort? Or, voici qu'une femme, une bergre montre plus de
prud'homie qu'aucun homme. Mais tout est facile  Dieu.

Par Esther, Judith et Dborah, prcieuses dames, il restaura son
peuple opprim. Et je sais qu'il fut des preuses. Mais Jeanne est la
nonpareille. Dieu a, par elle, opr maints miracles.

Par miracle elle fut envoye; l'ange de Dieu la conduisit au roi.

Avant qu'on la voult croire, elle fut mene devant des clercs et des
savants et bien examine. Elle se disait venue de par Dieu et l'on
trouva dans les histoires que c'tait vritable, car Merlin, la
Sibylle et Bde l'avaient vue en esprit. Ils la mirent dans leurs
livres comme remde  la France et l'annoncrent dans leurs
prophties, disant: Elle portera bannire aux guerres franaises.
Enfin ils disent de son fait toute la manire.

Que madame Christine connt les chants sibyllins, ce n'est pas pour
nous surprendre, car on sait qu'elle tait verse dans les crits des
anciens. Mais on voit que la prophtie frachement tronque de Merlin
l'Enchanteur et le chronogramme apocryphe de Bde le Vnrable lui
taient parvenus. Les carmes et vaticinations des clercs armagnacs
volaient partout avec une merveilleuse rapidit[70].

[Note 70: _Procs_, t. III, pp. 133, 338, 340 et suiv.; t. IV, pp.
305, 480; t. V, p. 12.]

Le sentiment de madame Christine sur la Pucelle s'accorde avec celui
des docteurs du parti franais et le pome qu'elle composa dans son
clotre ressemble, en beaucoup d'endroits, au trait de l'archevque
d'Embrun.

Il y est dit:

La bonne vie qu'elle mne montre que Jeanne est en la grce de Dieu.

Il y a bien paru, quand le sige tait  Orlans et que sa force s'y
montra. Jamais miracle ne fut plus clair. Dieu aida tellement les
siens, que les ennemis ne s'aidrent pas plus que chiens morts. Ils
furent pris ou tus.

Honneur du sexe fminin, Dieu l'aime. Une fillette de seize ans  qui
les armes ne psent point, encore qu'elle soit nourrie  la dure,
n'est-ce pas chose qui passe la nature? Les ennemis devant elle
fuient. Maints yeux le voient.

Elle va recouvrant chteaux et villes. Elle est premier capitaine de
nos gens. Telle force n'eut Hector ni Achille. Mais tout est fait par
Dieu qui la mne.

Et vous, gens d'armes qui souffrez dure peine et exposez votre vie
pour le droit, soyez constants: vous aurez au ciel gloire et los, car
qui combat pour droite cause gagne le Paradis.

Sachez que par elle les Anglais seront mis bas, car Dieu le veut, qui
entend la voix des bons qu'ils ont voulu accabler. Le sang de ceux
qu'ils ont occis crie contre eux.

Dans l'ombre de son clotre, madame Christine partage la commune
esprance des belles mes; elle attend de la Pucelle l'accomplissement
de tous les biens qu'elle souhaite. Elle croit que Jeanne fera
renatre la concorde dans l'glise chrtienne, et, comme les esprits
les plus doux rvaient alors d'tablir par le fer et le feu l'unit
d'obdience et que la charit chrtienne n'tait pas la charit du
genre humain, la potesse s'attend, sur la foi des prophties,  ce
que la Pucelle dtruise les mcrants et les hrtiques, c'est--dire
les Turcs et les Hussites.

Elle arrachera les Sarrazins comme mauvaise herbe, en conqurant la
Terre-Sainte. L, elle mnera Charles, que Dieu garde! Avant qu'il
meure, il fera tel voyage. Il est celui qui la doit conqurir. L,
elle doit finir sa vie. L sera la chose accomplie.

Il apparat que la bonne dame Christine avait termin de la sorte son
pome, quand elle apprit le sacre du roi. Elle y ajouta alors treize
strophes pour clbrer le mystre de Reims et prophtiser la prise de
Paris[71].

[Note 71: _Procs_, t. V, pp. 3 et suiv.--R. Thomassy, _Essai sur
les crits politiques de Christine de Pisan, suivi d'une notice
littraire et de pices indites_, Paris, 1838, in-8.]

Ainsi, dans l'ombre et le silence d'un de ces clotres o pntraient
adoucis les bruits du monde, cette vertueuse dame assemblait et
exprimait en rimes tous les rves que faisaient sur une enfant le
royaume et l'glise.

Dans une ballade assez belle, compose  l'poque du sacre, pour
l'amour et l'honneur

  Du beau jardin des nobles fleurs de lis

et l'exaltation de la croix blanche, le roi Charles VII est dsign
d'un nom mystrieux, que nous venons de trouver dans le pome de
madame Catherine, le noble cerf. L'auteur inconnu de la ballade y
dit que la Sibylle, fille du roi Priam, prophtisa les malheurs de ce
cerf royal, ce dont on sera moins surpris, si l'on songe que, Charles
de Valois tant issu de Priam de Troye, Cassandre, en dcouvrant la
destine du cerf-volant ne faisait que suivre  travers les sicles
les vicissitudes de sa propre famille[72].

[Note 72: Le texte de cette ballade indite m'a t gracieusement
communiqu par M. Pierre Champion, qui l'a trouve dans le Ms. de
Stockholm, franais LIII, fol. 238. Voici le titre que lui donna le
copiste du ms., vers 1472: _Ballade faicte quant le Roy Charles VIIme
fut couronne a Rains du temps de Jehanne daiz dicte la pucelle._]

Les rimeurs du parti franais clbraient les victoires inespres de
Charles et de la Pucelle comme ils savaient, de faon un peu vulgaire,
en quelque pome  forme fixe, vtement triqu d'une maigre posie.

Toutefois, la ballade[73] d'un pote dauphinois qui commence par ce
vers:

  Arrire, Englois cous[74], arrire!

est touchante par l'accent religieux qui la traverse. L'auteur,
quelque pauvre clerc, y montre pieusement la bannire anglaise abattue

  Par le vouloir dou roy Jsus
  Et Jeanne la douce Pucelle.

[Note 73: P. Meyer, _Ballade contre les Anglais_ (1429), dans
_Romania_, XXI, (1892), pp. 50, 52.]

[Note 74: Sur les _Cous_ ou t. I, p. 25, note 2.]

Les prophties de Merlin l'Enchanteur et du vnrable Bde avaient
accrdit la Pucelle dans le peuple[75].  mesure que les actions de
cette jeune fille taient connues, on dcouvrait des prophties qui
les avaient annonces. On trouva notamment que le sacre de Reims avait
t connu d'avance par Englide, fille d'un vieux roi de Hongrie[76].
On attribuait en effet  cette vierge royale une prdiction rdige en
langue latine et dont voici la traduction littrale:

[Note 75: Sur la lgende Cf. _Merlin, roman en prose du XIIIe
sicle_, d. G. Paris et J. Ulrich, 1886, 2 vol. in-8,
introduction.--_Premier volume de Merlin_, Paris, Vrard, 1498,
in-fol.--Hersart de la Villemarqu, _Myrdhin ou l'enchanteur Merlin,
son histoire, ses oeuvres, son influence_, Paris, 1862, in-12.--La
Borderie, _Les vritables prophties de Merlin; examen des pomes
bretons attribus  ce barde_ dans _Revue de Bretagne_, t. LIII
(1883).--D'Arbois de Jubainville, _Merlin est-il un personnage rel ou
les origines de la lgende de Merlin_ dans _Revue des Questions
Historiques_, t. V (1868), pp. 559, 568.]

[Note 76: _Procs_, t. III, p. 340.--Lanry d'Arc, _Mmoires et
consultations_, p. 402.]

 Lis insigne, arros par les princes et que le semeur mit, en pleine
campagne, dans un verger dlectable, immortellement ceint de fleurs et
de roses bien odorantes. Mais,  stupeur du Lis, effroi du verger! Des
btes diverses, les unes venues du dehors, les autres nourries dans le
verger, se soudant cornes  cornes, ont presque touff le Lis, comme
alangui par sa propre rose. Elles le foulent longuement, en
dtruisent presque toutes les racines et le veulent fltrir sous leurs
souffles empoisonns.

Mais, par la vierge venue des contres d'o s'est rpandu le brutal
venin les btes seront honteusement chasses du verger. Elle porte
derrire l'oreille droite un petit signe carlate, parle avec douceur,
a le cou bref. Elle donnera au Lis des fontaines d'eau vive, chassera
le serpent, dont le venin sera par elle  tous rvl. D'un laurier
non fait d'une main mortelle elle laurera heureusement  Reims le
jardinier du Lis, nomm Charles, fils de Charles. Tout alentour les
voisins turbulents se soumettront, les sources frmiront, le peuple
criera: Vive le Lis! Loin la bte! Fleurisse le verger! Il accdera
aux champs de l'le, en ajoutant une flotte aux flottes, et l nombre
de btes priront dans la dfaite. La paix s'tablira pour plusieurs.
Les cls en grand nombre reconnatront la main qui les avait forges.
Les citoyens d'une illustre cit seront punis de leur parjure par la
dfaite, se remmorant maints gmissements et  l'entre [de Charles?]
de hauts murs crouleront. Alors le verger du Lis sera... (?) et il
fleurira longtemps[77].

[Note 77: _Procs_, t. III, pp. 344-345.]

Cette prophtie, attribue  la fille inconnue d'un roi lointain, nous
apparat comme l'ouvrage d'un clerc franais et armagnac. La royaut
de France y est dsigne par ce lis du verger dlectable, autour
duquel combattent des btes nourries dans le verger et des btes
trangres, c'est--dire les Bourguignons et les Anglais. Le roi
Charles de Valois y est nomm par son nom et par le nom de son pre et
la ville du sacre dsigne en toutes lettres. La reddition de
plusieurs villes  leur lgitime seigneur est exprime de la faon la
plus claire. La prophtie fut faite sans nul doute au moment mme du
couronnement; elle mentionne avec lucidit les faits alors accomplis
et elle annonce en termes obscurs les vnements qu'on attendait et
qui tardrent beaucoup  venir, ou ne vinrent point de la manire
attendue, ou ne vinrent jamais, la prise de Paris aprs un terrible
assaut, une descente des Franais en Angleterre, la conclusion de la
paix.

Il est grandement  croire qu'en disant que la libratrice du verger
serait reconnaissable  la brivet de son cou,  la douceur de son
parler et  un petit signe carlate, la fausse Englide indiquait
soigneusement ce qu'on remarquait en Jeanne elle-mme. Nous savons
d'ailleurs que la fille d'Isabelle Rome parlait d'une douce voix de
femme[78]; un cou large et fortement ramass sur les paules s'accorde
bien avec ce qu'on sait de son aspect robuste[79]; et la feinte fille
du roi de Hongrie n'a pas, sans doute, imagin l'envie derrire
l'oreille droite[80].

[Note 78: Philippe de Bergame, dans _Procs_, t. IV, p. 523; t. V,
p. 108, 120.]

[Note 79: _Procs_, t. III, p. 100.--Philippe de Bergame, _De
claris mulieribus_, dans _Procs_, t. IV, p. 323.--_Chronique de la
Pucelle_, p. 271.--Perceval de Boulainvilliers, _Lettre au duc de
Milan_, dans _Procs_, t. V, p. 119-120.]

[Note 80: J. Brhal, dans _Procs_, t. III, p. 345.]




CHAPITRE II

PREMIER SJOUR DE LA PUCELLE  COMPIGNE.--LES TROIS
PAPES.--SAINT-DENYS.--LES TRVES.


De Crpy, aprs le dpart de l'arme anglaise pour la Normandie, le
roi Charles envoya le comte de Vendme, les marchaux de Rais et de
Boussac avec leurs gens d'armes  Senlis. Les habitants lui donnrent
 savoir qu'ils dsiraient les fleurs de lis[81]. La soumission de
Compigne tait dsormais assure. Le roi somma les bourgeois de le
recevoir; le mercredi 18, les cls de la ville lui furent apportes;
le lendemain il fit son entre[82]. Les attourns (c'tait le nom des
chevins)[83] lui prsentrent messire Guillaume de Flavy qu'ils
avaient lu capitaine de leur ville comme le plus expriment et
fidle qui ft au pays. Ils demandaient que, suivant leur privilge,
le roi, sur leur prsentation, le confirmt et admt, mais le sire de
la Trmouille prit pour soi la capitainerie de Compigne, dlguant la
lieutenance  messire Guillaume de Flavy, que nanmoins les habitants
tinrent pour leur capitaine[84].

[Note 81: _Chronique de la Pucelle_, p. 328.--_Journal du sige_,
p. 18.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 106.--Perceval de Cagny,
pp. 163-164.--Morosini, pp. 212-213.--Flammermont, _Senlis pendant la
seconde priode de la guerre cent ans_, dans _Mmoires de la Socit
de l'Histoire de Paris_, t. V, 1878, p. 241.]

[Note 82: Perceval de Cagny, p. 164.--Monstrelet, p. 352.--De
l'pinois, _Notes extraites des Archives communales de Compigne_, pp.
483-484.--A. Sorel, _Sjours de Jeanne d'Arc  Compigne, maisons o
elle a log en 1429 et 1430_, Paris, 1889, in-8 de 20 pages.]

[Note 83: La Curne, au mot: _Attourns_.--_Procs_, t. V, p. 174.]

[Note 84: _Chronique de la Pucelle_, p. 331.--Jean Chartier,
_Chronique_, t. I, p. 106.--A. Sorel, _La prise de Jeanne d'Arc devant
Compigne_, Paris, 1889, in-8, pp. 117-118.--Duc de la Trmolle,
_Les La Trmolle pendant cinq sicles_, Nantes, 1890, in-4, t. I,
pp. 185 et 212.--P. Champion, _Guillaume de Flavy_, capitaine de
Compigne, Paris, 1906, in-8, Pice justificative, XIII, p. 137.]

Le roi recouvrait une  une ses bonnes villes. Il enjoignit  ceux de
Beauvais de le reconnatre pour leur seigneur. En voyant les fleurs de
lis, que portaient les hrauts, les habitants crirent: Vive Charles
de France! Le clerg chanta un _Te Deum_ et il se fit de grandes
rjouissances. Ceux qui refusrent de reconnatre le roi Charles
furent mis hors de la ville avec licence d'emporter leurs biens[85].
L'vque et vidame de Beauvais, messire Pierre Cauchon, grand aumnier
de France pour le roi Henri, ngociateur d'importantes affaires
ecclsiastiques, voyait  contre-coeur sa ville retourner aux
Franais[86]; c'tait  son dommage, mais il ne put l'empcher. Il
n'ignorait pas qu'il devait pour une part cette disgrce  la Pucelle
des Armagnacs, qui faisait beaucoup pour son parti et avait la
rputation de tout faire. tant bon thologien, il souponna, sans
doute, que le diable la conduisait et il lui en voulut tout le mal
possible.

[Note 85: _Chronique de la Pucelle_, p. 327.--_Journal du sige_,
p. 118.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 106.--Monstrelet, t. IV,
pp. 353-354.--Morosini, t. III, pp. 214-215.]

[Note 86: A. Sarrazin, _Pierre Cauchon, juge de Jeanne d'Arc_,
Paris, 1901, in-8, pp. 49 et suiv.]

 ce moment l'Artois, la Picardie, cette Bourgogne du Nord se
dbourgognisait. Si le roi Charles tait all  Saint-Quentin, 
Corbie,  Amiens,  Abbeville et dans les autres fortes villes et
chteaux de Picardie, il y aurait t reu par la plupart des
habitants comme leur souverain[87]. Mais pendant ce temps ses ennemis
lui auraient repris ce qu'il venait de gagner dans le Valois et
l'le-de-France.

[Note 87: Monstrelet, t. IV, p. 354.]

Entre  Compigne avec le roi, Jeanne logea  l'htel du Boeuf chez
le procureur du roi. Elle couchait avec la femme du procureur, Marie
Le Boucher qui tait parente de Jacques Boucher, trsorier
d'Orlans[88].

[Note 88: A. Sorel, _Sjours de Jeanne d'Arc  Compigne_, p. 6.]

Il lui tardait de marcher sur Paris, qu'elle tait sre de prendre,
puisque ses Voix le lui avaient promis. On conte qu'au bout de deux ou
trois jours, n'y pouvant tenir, elle appela le duc d'Alenon et lui
dit: Mon beau duc, faites appareiller vos gens et ceux des autres
capitaines, et qu'elle s'cria: Par mon martin! je veux aller voir
Paris de plus prs que je ne l'ai vu[89]. Les choses n'ont pu se
passer ainsi; la Pucelle ne donnait pas d'ordres aux gens de guerre.
La vrit c'est que le duc d'Alenon prenait cong du roi avec une
belle compagnie de gens et que Jeanne devait l'accompagner. Elle tait
prte  monter  cheval quand le lundi 22 aot un messager du comte
d'Armagnac lui apporta une lettre qu'elle se fit lire[90]. Voici ce
que contenait cette missive:

     Ma trs chire dame, je me recommande humblement  vous et vous
     supplie pour Dieu que, actendu la division qui en prsent est en
     sainte glise universal, sur le fait des papes (car il i a trois
     contendans du papat: l'un demeure  Romme, qui se fait appeler
     Martin quint, auquel tous les rois chrestiens obissent; l'autre
     demeure  Paniscole, au royaume de Valence, lequel se fait
     appeller pape Climent VIIe; le tiers en ne sect o il demeure, se
     non seulement le cardinal de Saint-Estienne et peu de gens avec
     lui, lequel se fait nommer pape Benoist XIIIIe; le premier qui se
     dit pape Martin, fut esleu  Constance par le consentement de
     toutes les nacions des chrestiens; celui qui se fait appeler
     Climent fut esleu  Paniscole, aprs la mort du pape Benoist
     XIIIe, par trois de ses cardinaulx; le tiers, qui se nomme pape
     Benoist XIIIIe,  Paniscole fut esleu secrtement, mesmes par le
     cardinal de Saint-Estienne): Veuillez supplier  Nostre Seigneur
     Jhsuscrit que, par sa misricorde infinite, nous veulle par
     vous dclarier, qui est des trois dessusdiz, vray pape, et auquel
     plaira que on obisse de ci en avant, ou  cellui qui se dit
     Martin, ou  cellui qui se dit Climent, ou  celui qui se dit
     Benoist; et auquel nous devons croire, si secrtement ou par
     aucune dissimulation ou publique manifeste; car nous serons tous
     pretz de faire le vouloir et plaisir de Nostre Seigneur
     Jhsuscrit.

     Le tout vostre conte D'ARMIGNAC[91]

[Note 89: Perceval de Cagny, pp. 164-165.--_Chronique de Tournai_,
t. III du _Recueil des chroniques de Flandre_, d. de Smedt, p. 414.]

[Note 90: _Procs_, t. I, pp. 82-83.]

[Note 91: _Procs_, t. I, pp. 245-246.]

C'tait un grand vassal de la Couronne qui crivait de la sorte,
appelait Jeanne sa trs chre dame et se recommandait humblement 
elle, non  la vrit en s'abaissant soi-mme, mais comme qui dirait
aujourd'hui avec affabilit.

Elle n'avait jamais vu ce seigneur, et sans doute elle n'avait jamais
entendu parler de lui. Fils du conntable de France, tu en 1418,
l'homme le plus cruel du royaume, Jean IV, alors g de trente-trois
ou trente-quatre ans, possdait l'Armagnac noir et l'Armagnac blanc,
le pays des Quatre-Valles, les comts de Pardiac, de Fesenzac,
l'Astarac, la Lomagne, l'le-Jourdain; il tait le plus puissant
seigneur de Gascogne aprs le comte de Foix[92].

[Note 92: A. Longnon, _Les limites de la France et l'tendue de la
domination anglaise  l'poque de la mission de Jeanne d'Arc_, Paris,
1875, in-8.--Vallet de Viriville, dans _Nouvelle Biographie
gnrale_, III, col. 255-257.]

Tandis que son nom demeurait aux partisans du roi Charles et qu'on
disait les Armagnacs pour dsigner ceux qui taient contraires aux
Anglais et aux Bourguignons, Jean IV n'tait lui-mme ni Franais ni
Anglais, mais seulement Gascon. Il se disait comte par la grce de
Dieu, quitte  se reconnatre vassal du roi Charles pour recevoir des
dons de son suzerain, qui pouvait n'avoir pas toujours de quoi payer
ses houseaux, mais  qui ses grands vassaux cotaient fort cher.
Cependant Jean IV mnageait les Anglais, protgeait un aventurier  la
solde du Rgent et donnait des emplois dans sa maison  des gens qui
portaient la croix rouge. Il tait aussi froce et perfide qu'aucun
des siens. S'tant, contre tout droit, empar du marchal de Sverac,
il lui extorqua la cession de ses biens et le fit ensuite
trangler[93].

[Note 93: _Chronique de Mathieu d'Escouchy_, t. I, p. 68 et
Preuves, pp. 126, 128, 139-140.--Dom Vaissette, _Histoire gnrale du
Languedoc_, t. IV, p. 469-470.--De Beaucourt, _Histoire de Charles
VII_, t. II, p. 151.--Vallet de Viriville, dans _Nouvelle Biographie
gnrale_, 1861, t. III, pp. 255-257.--Le P. Ayroles, _La vierge
guerrire_, p. 66.]

Ce meurtre tait alors tout frais. Voil le fils docile de la sainte
glise qui montrait tant de zle  dcouvrir son vrai pre spirituel.
Il semble bien pourtant qu'il et dj son opinion faite  ce sujet et
qu'il st  quoi s'en tenir sur ce qu'il demandait. En ralit, le
long schisme, qui avait dchir la chrtient, n'existait plus depuis
douze ans, depuis que le conclave, ouvert le 8 novembre 1417, 
Constance, dans la Maison des Marchands, avait proclam pape, le 11 du
mme mois, jour de la Saint-Martin, le cardinal diacre Otto Colonna,
qui prit le nom de Martin V. Martin V portait dans la Ville ternelle
la tiare sur laquelle Lorenzo Ghiberti avait cisel huit figurines
d'or[94], et l'habile Romain s'tait fait reconnatre par l'Angleterre
et mme par la France, qui renonait dsormais  l'espoir d'avoir un
pape franais. Et si le conseil de Charles VII tait en dsaccord avec
Martin V sur la question du concile, un dit de 1425 restituait au
pape de Rome la jouissance de tous ses droits dans le royaume; Martin
V tait vrai pape et seul pape. Cependant, Alphonse d'Aragon, fort
irrit de ce que Martin V soutenait contre lui les droits de Louis
d'Anjou sur le royaume de Naples, imagina d'opposer un pape de sa
faon au pape de Rome. Il avait prcisment sous la main un chanoine
qui se disait pape; et voici sur quel fondement: l'antipape Benot
XIII, rfugi  Peiscola, avait, en mourant, nomm quatre cardinaux,
dont trois dsignrent  sa place un chanoine de Barcelone, Gilles
Muoz, qui prit le nom de Clment VII. C'est ce Clment, emprisonn
dans le chteau de Peiscola, sur une morne pointe de terre, battue de
trois cts par la mer, que le roi d'Aragon avait imagin d'opposer 
Martin V[95].

[Note 94: _Annales juris pontificis_ (1872-1875), VII, 385.--E.
Muntz, _La tiare pontificale du VIIIe au XVIe sicle_, dans _Mm.
Acad. Inscript. et Belles-Lettres_, t. XXVI, I, pp. 235-324, fig.;
_les Arts  la cour des papes pendant les XVe et XVIe sicles_, dans
_Bibl. des coles franaises d'Athnes et Rome_, t. IV.]

[Note 95: Baluze, _Vit paparum Avenionensium_, 1693, I, pp. 1182
et suiv.--Fabricius, _Bibliotheca medii vi_, 1734, I, p. 1109.]

Le pape Martin excommunia l'Aragonais, puis il ouvrit des
ngociations avec lui. Le comte d'Armagnac suivit le parti du roi
d'Aragon. Il faisait venir de Peiscola, pour baptiser ses enfants, de
l'eau bnite par Benot XIII. Il fut pareillement frapp
d'excommunication. Ces foudres taient tombes sur lui en cette mme
anne 1429, et depuis un certain nombre de mois Jean IV tait priv de
la participation aux sacrements et aux prires publiques, ce qui ne
laissait pas de lui causer des difficults temporelles, sans compter
qu'il avait peut-tre peur du diable.

D'ailleurs la situation devenait intenable pour lui. Son grand alli,
le roi Alphonse, cdait et sommait lui-mme Clment VIII de se
dmettre. Quand il adressait sa requte  la Pucelle de France,
l'Armagnac ne songeait plus videmment qu' quitter l'obissance d'un
antipape manqu, renonant lui-mme  la tiare, ou bien prs d'y
renoncer; car Clment VIII se dmit  Peiscola le 26 juillet. Ce ne
peut tre longtemps avant cette date que le comte dicta sa lettre, et
il est possible que ce soit aprs. Dans tous les cas, en la dictant,
il savait  quoi s'en tenir sur le souverain pontificat de Clment
VIII.

Quant au troisime pape qu'il mentionnait dans sa missive, c'tait un
Benot XIV, dont il n'avait pas de nouvelles et qui aussi ne faisait
pas de bruit. Son lection au saint-sige avait eu cela de singulier
qu'un seul cardinal y avait procd. Benot XIV tenait tous ses droits
d'un cardinal cr par l'antipape Benot XIII dans sa promotion de
1409, Jean Barrre, Franais, bachelier es lois, prtre, cardinal du
titre de Saint-tienne _in Coelio monte_. Ce n'est pas  l'obdience
de Benot XIV que l'Armagnac pensait se ranger; videmment, il avait
hte de faire sa soumission  Martin V.

On ne voit pas bien, ds lors, pourquoi il demandait  Jeanne de lui
dsigner le vrai pape. Sans doute, c'tait l'usage, en ce temps-l, de
consulter sur toutes choses les saintes filles que Dieu favorisait de
rvlations. Telle se montrait la Pucelle et sa renomme de
prophtesse s'tait, en peu de jours, partout rpandue. Elle
dcouvrait les choses caches, elle annonait l'avenir. On se rappelle
ce capitoul de Toulouse qui, trois semaines environ aprs la
dlivrance d'Orlans, fut d'avis de demander  la Pucelle un remde 
l'altration des monnaies. Bonne de Milan, marie  un pauvre
gentilhomme de la reine Ysabeau sa cousine, lui prsentait une requte
 fin d'tre remise dans le duch qu'elle prtendait tenir des
Visconti[96]. Il tait tout aussi expdient de l'interroger sur le
pape et l'antipape. La difficult est, en cette affaire, de dcouvrir
les raisons qu'avait le comte d'Armagnac de consulter la sainte fille
sur un point dont il parat bien qu'il tait suffisamment clairci.
Voici ce qui semble le plus probable.

[Note 96: D'aprs Le Maire, _Histoire et antiquits de la ville et
duch d'Orlans_, p. 197, la suscription de cette supplique tait
ainsi conue:  trs honore et trs dvote Pucelle Jeanne, envoye
du Roi des cieux pour la rparation et extirpation des Anglais
tyrannisans la France.--_Procs_, t. V, p. 253.--Vallet de Viriville,
_Histoire de Charles VII_, t. II, p. 131.]

Dispos  reconnatre le pape Martin V, Jean IV cherchait les moyens
de donner  cette soumission un tour honorable. C'est alors que l'ide
lui vint de se faire dicter sa conduite par Jsus-Christ lui-mme
parlant en une sainte Pucelle. Encore fallait-il que la rvlation
s'accordt avec ses calculs. Sa lettre y tche clairement. Il prend
soin dans cette lettre de prparer lui-mme  Jeanne et, par
consquent,  Dieu, la rponse convenable. Il y marque avec force que
Martin V, qui vient de l'excommunier, fut lu  Constance par le
consentement de toutes les nations chrtiennes, qu'il demeure  Rome
et qu'il est obi de tous les rois chrtiens. Il signale au contraire
les circonstances qui infirment l'lection de Clment VIII, due 
trois cardinaux seulement, et l'lection plus ridicule encore de ce
Benot, dont un seul cardinal composa tout le conclave[97].

[Note 97: Nol Valois, _La France et le Grand Schisme d'Occident_,
t. IV (1902), in-8, _passim_.]

Sur ce seul expos comment hsiter  reconnatre que le pape Martin
est le vrai pape? Cette malice fut perdue; Jeanne n'y vit rien. La
lettre du comte d'Armagnac, qu'elle se fit lire en montant  cheval,
ne dut pas lui paratre claire[98]. Les noms de Benot, de Clment et
de Martin lui taient inconnus. Mesdames sainte Catherine et sainte
Marguerite, qui conversaient avec elle  tout moment, ne lui firent
pas de rvlations sur le pape. Elles ne lui parlaient gure que du
royaume de France, et Jeanne avait d'ordinaire la prudence de ne
prophtiser que sur le fait de la guerre. C'est ce qu'un clerc
allemand signala comme une chose singulire et notable[99]. Mais cette
fois, bien que presse par le temps, elle consentit  rpondre  Jean
IV pour soutenir sa renomme prophtique ou parce que ce nom
d'Armagnac tait une grande recommandation pour elle. Elle lui manda
qu' cette heure elle ne lui pouvait dsigner le vrai pape, mais
qu'elle lui dirait plus tard auquel des trois il faudrait croire,
selon ce qu'elle trouverait d'elle-mme, par le conseil de Dieu.
Enfin, elle faisait un peu comme les devineresses qui remettent leur
oracle au lendemain.

[Note 98: _Procs_, t. I, p. 82.]

[Note 99: _Procs_, t. III, pp. 466-467.]

  JHESUS + MARIA

     Conte d'Armignac, mon trs chier et bon ami, Jehanne la Pucelle
     vous fait savoir que vostre message est venu par devers moy,
     lequel m'a dit que l'avis envoi parde pour savoir de moy
     auquel des trois papes, que mandez par mmoire, vous devris
     croire. De laquelle chose ne vous puis bonnement faire savoir au
     vray pour le prsent, jusques  ce que je soye  Paris ou
     ailleurs,  requoy; car je suis pour le prsent trop empeschie
     au fait de la guerre: mais quand vous sarez que je seray  Paris,
     envoiez ung message par devers moy, et je vous feray savoir tout
     au vray auquel vous devrez croire, et que en aray sceu par le
     conseil de mon droiturier et souverain seigneur, le roy de tout
     le monde, et que en aurez  faire,  tout mon pouvoir.  Dieu
     vous commans; Dieu soit garde de vous. Escript  Compiengne, le
     XXIIe jour d'aoust[100].

[Note 100: _Procs_, t. I, pp. 245-246.]

Certes, avant de faire cette rponse, Jeanne ne consulta ni le bon
frre Pasquerel, ni le bon frre Richard, ni aucun des religieux qui
se tenaient en sa compagnie; ils lui auraient appris que le vrai pape
tait le pape de Rome, Martin V. Peut-tre aussi lui auraient-ils
reprsent qu'elle faisait peu de cas de l'autorit de l'glise, en
s'en rapportant  une rvlation de Dieu sur le pape et les antipapes;
Dieu, sans doute, lui auraient-ils dit, confie parfois  de saintes
personnes des secrets sur son glise, mais il est tmraire de
s'attendre  recevoir un si rare privilge.

Jeanne changea quelques propos avec le messager qui lui avait apport
la missive; l'entretien fut court. Ce messager n'tait pas en sret
dans la ville, non que les soldats voulussent lui faire payer les
crimes et les flonies de son matre, mais le sire de la Trmouille
tait  Compigne; il savait que le comte Jean IV, alli, pour lors,
au conntable de Richemont, mditait quelque entreprise contre lui. La
Trmouille n'tait pas aussi mchant que le comte d'Armagnac;
toutefois, il s'en fallut de peu que le pauvre messager ne ft jet
dans l'Oise[101].

[Note 101: _Ibid._, t. I, p. 83.]

Le lendemain, mardi 23 aot, la Pucelle et le duc d'Alenon prirent
cong du roi et partirent de Compigne avec une belle compagnie de
gens. Avant de marcher sur Saint-Denys en France, ils allrent 
Senlis rallier partie des hommes d'armes que le roi y avait
envoys[102]. La Pucelle y chevaucha parmi ses religieux,  sa
coutume. Le bon frre Richard, qui annonait la fin du monde, s'tait
mis de la procession. Il avait, ce semble, pris le pas sur les autres
et mme sur frre Pasquerel, le chapelain. C'est  lui que la Pucelle
se confessa sous les murs de Senlis. En ce mme lieu, elle communia
deux jours de suite avec les ducs de Clermont et d'Alenon[103].
Assurment elle tait entre les mains de moines qui faisaient un trs
frquent usage de l'Eucharistie.

[Note 102: Perceval de Cagny, p. 165.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 331.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 106.--Morosini, t. III,
pp. 212-213.--Compte de Hmon Raguier, dans _Procs_, t. IV, p. 24.]

[Note 103: _Procs_, t. II, p. 450.]

Le seigneur vque de Senlis se nommait Jean Fouquerel. Il avait t
jusque-l du parti des Anglais et tout  la dvotion du seigneur
vque de Beauvais. Homme de prcaution, Jean Fouquerel,  l'approche
de l'arme royale, s'en tait all  Paris cacher une grosse somme
d'argent. Il tenait  son bien. Quelqu'un de l'ost lui prit sa
haquene pour la donner  la Pucelle. Elle lui fut paye deux cents
saluts d'or en une assignation sur le receveur de Senlis et sur le
grainetier de la ville. Le seigneur voque ne l'entendit pas ainsi et
rclama sa bte. La Pucelle, ayant appris qu'il tait malcontent, lui
fit crire qu'il pouvait ravoir sa haquene, s'il eu avait envie,
qu'elle ne la voulait point, ne la trouvant pas assez endurante pour
des gens d'armes. On envoya le cheval au sire de La Trmouille en
l'avisant de le faire remettre au seigneur vque, qui ne le reut
jamais[104].

[Note 104: _Procs_, t. I, p. 104.--Extraits du 13e compte de
Hmon Raguier, dans _Procs_, t. V, p. 267.--E. Dupuis, _Jean
Fouquerel, vque de Senlis_, dans _Mmoires du Comit archologique
de Senlis_, 1875, t. I, p. 93.--Vatin, _Combat sous Senlis entre
Charles VII et les Anglais_, dans _Comit archologique de Senlis,
Comptes rendus et Mmoires_, 1866, pp. 41, 54.]

Quant  l'assignation sur le receveur et sur le grainetier, il se peut
qu'elle ne valt rien, et probablement rvrend pre en Dieu Jean
Fouquerel n'eut ni la bte ni l'argent. Jeanne n'tait point fautive,
et pourtant le seigneur vque de Beauvais et les clercs de
l'Universit devaient bientt lui montrer quel sacrilge c'est que de
toucher  une haquene d'glise[105].

[Note 105: _Procs_, t. I, p. 264.]

Saint-Denys s'levait au nord de Paris,  deux lieues environ des murs
de la grande ville. L'arme du duc d'Alenon y arriva le 26 aot, et y
entra sans rsistance, bien que la ville ft forte[106]. Ce lieu tait
clbre par son abbaye, trs antique, trs riche et trs illustre.
Voici de quelle manire on en rapportait la fondation: Dagobert, roi
des Franais conut ds son enfance une vive dvotion pour saint
Denys. Et aussitt qu'il craignait la colre de son pre, le roi
Clotaire, il se rfugiait dans l'glise du saint martyr. Lorsqu'il fut
mort, un homme pieux eut un songe dans lequel il vit Dagobert cit au
tribunal de Dieu; un grand nombre de saints l'accusaient d'avoir
dpouill leurs glises; et les dmons allaient l'entraner en enfer
lorsque monseigneur saint Denys survint et, par son intercession,
l'me du roi fut dlivre et chappa au chtiment. Le fait tait tenu
pour vritable, et l'on supposait que l'me du roi revint animer son
corps et qu'il fit pnitence[107].

[Note 106: Perceval de Cagny, p. 165.--Le 25, selon le _Journal
d'un bourgeois de Paris_, p. 243.]

[Note 107: J. Doublet, _Histoire de l'abbaye de Saint-Denys en
France, contenant les antiquits d'icelle, les fondations,
prrogatives et privilges_, Paris, 1625, 2 vol. in-4, t. I, chap. XX
et XXIV.--Des Rues, _Les antiquits, fondations et singularits des
plus clbres villes_, pp. 84 et 85.]

Quand la Pucelle occupa Saint-Denys avec l'arme, les trois portails,
les parapets crnels, la tour de l'glise abbatiale, levs par
l'abb Suger, dataient dj de trois sicles. C'est l que les rois de
France avaient leur spulture; c'est l qu'ils prenaient l'oriflamme.
Quatorze ans en a, le feu roi Charles l'y tait venu prendre, et nul
depuis lors ne l'avait leve[108].

[Note 108: J. Doublet, _Histoire de l'abbaye de Saint-Denys_, t.
I, chap. XXXI, XXXIV.]

On rapportait beaucoup de merveilles touchant cet tendard royal, et
il fallait que La Pucelle en et entendu quelque chose, si, comme on
l'a dit, elle avait, lors de sa venue en France, donn au dauphin
Charles le surnom d'oriflamme, en gage et promesse de victoire[109].
On conservait  Saint-Denys le coeur du conntable Bertrand Du
Guesclin[110]. Le bruit d'une si haute renomme tait venu aux
oreilles de Jeanne; elle avait offert le vin au fils an de madame de
Laval et envoy  son aeule, qui avait t la seconde femme de sire
Bertrand, un petit anneau d'or, en s'excusant du peu, et par
rvrence, pour la veuve d'un si vaillant homme[111].

[Note 109: Thomassin, _Registre Delphinal_, dans _Procs_, t. IV,
p. 304.--Voyez le _Glossaire_ de Du Cange, au mot: _Auriflamme_.]

[Note 110: J. Doublet, _Histoire de l'abbaye de Saint-Denys_, t.
I, chap. XXII.--D. Michel Flibien, _Histoire de l'abbaye royale de
Saint-Denys en France_, Paris, in-folio, 1706, pp. 229, 320.--Vallet
de Viriville, _Notice du manuscrit de P. Cochon_,  la suite de la
_Chronique de la Pucelle_, p. 360.--_Chronique de Du Guesclin_, d.
Francisque-Michel, pp. 452 et suiv.]

[Note 111: _Procs_, t. V, pp. 107, 109.]

Les religieux de Saint-Denys conservaient de prcieuses reliques,
notamment un morceau du bois de la vraie croix, les langes de l'enfant
Jsus, un tesson d'une cruche o l'eau s'tait change en vin aux
noces de Cana, une barre du gril de saint Laurent, le menton de sainte
Madeleine, une tasse de bois de tamaris dont saint Louis s'tait servi
pour se prserver du mal de rate. On y montrait aussi le chef de
monseigneur saint Denys. Il est vrai qu'on le montrait en mme temps
dans l'glise cathdrale de Paris; et le chancelier Jean Gerson
traitant, peu de jours avant sa mort, de Jeanne la Pucelle, disait
qu'il en tait d'elle comme du chef de monseigneur saint Denys,
lequel tait objet d'dification et non point objet de foi, et
nanmoins devait tre vnr pareillement dans l'un et l'autre lieu
pour que l'dification ne se tournt point en scandale[112].

[Note 112: D. M. Flibien, _op. cit._, chap. II, pp. 528 et suiv.,
_planches_.--J. Doublet, _op. cit._, t. I, chap. XLIII,
XLVI.--_Procs_, t. III, p. 301.--_Gallia Christiana_, t. VII, col.
142.]

Tout dans cette abbaye proclamait la dignit, les prrogatives et
l'excellence de la maison de France. Jeanne dut admirer bien
joyeusement les insignes, les symboles, les images de la royaut des
Lis amasss en ce lieu[113], si toutefois ses yeux, remplis de visions
clestes, pouvaient encore apercevoir les choses sensibles, et si les
Voix qui parlaient  ses oreilles lui laissaient un moment de rpit.

[Note 113: _Religieux de Saint-Denis_, pp. 154, 156, 226.]

Monseigneur saint Denys tait un grand saint, puisqu'on ne doutait pas
que ce ne ft saint Denys l'Aropagite lui-mme[114], mais depuis
qu'il avait laiss prendre son abbaye, on ne l'invoquait plus comme le
patron des rois de France; les partisans du dauphin l'avaient remplac
par le bienheureux archange Michel, dont l'abbaye, prs de la cit
d'Avranches, rsistait victorieusement aux Anglais. C'tait saint
Michel, non saint Denys, qui avait apparu  Jeanne dans le courtil de
Domremy; mais elle savait que saint Denys tait le cri de France[115].

[Note 114: Estienne Binet, _La vie apostolique de saint Denys
l'Aropagite, patron et apostre de la France_, Paris, 1624, in-12.--J.
Doublet, _Histoire chronologique pour la vrit de Saint Denys
l'Aropagite, aptre de France et premier vque de Paris_, Paris,
1646, in-4, et _Histoire de l'abbaye de Saint-Denys en France_, p.
95.--J. Havet, _Les origines de Saint-Denis_, dans les _Questions
mrovingiennes_.]

[Note 115: _Procs_, t. I, p. 179.]

Dans cette riche abbaye, ruine par la guerre, les religieux,
affranchis de toute discipline, menaient une existence misrable et
drgle[116]. Armagnacs et Bourguignons venaient les uns aprs les
autres piller et ravager tout alentour villages et cultures et ne
laissaient rien de ce qui se pouvait emporter. La foire du Lendit, une
des plus belles de la chrtient, se tenait  Saint-Denys. Les
marchands n'y venaient plus. Au Lendit de l'an 1418 on n'avait vu que
trois choppes de souliers de Brabant dans la grande rue de
Saint-Denys, prs des Filles-Dieu; puis il n'y avait plus eu de foire
jusqu'en l'an 1426, o s'tait tenue la dernire[117].

[Note 116: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 179, note 5.]

[Note 117: _Ibid._, pp. 101, 209, note 1.]

 la nouvelle que les Armagnacs s'approchaient de Troyes, les paysans
avaient sci leurs bls avant qu'ils fussent mrs et les avaient
apports  Paris. Quand ils entrrent  Saint-Denys, les gens d'armes
du duc d'Alenon trouvrent la ville abandonne. Les gros bourgeois
s'taient rfugis  Paris[118]. Il y restait encore quelques pauvres
familles. La Pucelle y tint deux nouveau-ns sur les fonts[119].

[Note 118: _Ibid._, pp. 241-242.--Monstrelet, t. IV, p. 354.]

[Note 119: _Procs_, t. I, p. 103.]

Instruits des baptmes de Saint-Denys, ses ennemis l'accusrent
d'avoir fait allumer des cierges qu'elle penchait sur la tte des
nouveau-ns pour lire leur destine dans la cire fondue. Ce n'tait
pas la premire fois, parat-il, qu'elle se livrait  de telles
pratiques. Quand elle venait dans une ville, de petits enfants,
disait-on, lui offraient  genoux des cierges qu'elle recevait comme
une oblation agrable. Puis elle faisait tomber sur la tte de ces
innocents trois gouttes de cire ardente, annonant que, par la vertu
d'un tel acte, ils ne pouvaient plus tre que bons. Les clercs
bourguignons discernaient en ces oeuvres idoltrie et sortilge
impliqu d'hrsie[120].

[Note 120: _Procs_, t. I, p. 304.--Nol Valois, _Un nouveau
tmoignage sur Jeanne d'Arc_, dans _Annuaire-bulletin de la Socit de
l'Histoire de France_, Paris, 1907, in-8, tirage  part, pp. 17-18.]

 Saint-Denys encore, elle distribua des bannires aux gens d'armes;
les clercs du parti anglais la souponnaient vhmentement de mettre
des charmes sur ces bannires, et comme il n'y avait personne alors
qui ne crt aux enchantements, on n'attirait pas sur soi sans danger
un pareil soupon[121].

[Note 121: _Procs_, t. I, p. 236.]

La Pucelle et le duc d'Alenon ne perdirent pas de temps. Ds leur
arrive  Saint-Denys ils allrent escarmoucher aux portes de Paris.
Ils faisaient de ces escarmouches deux et trois fois par jour,
notamment au moulin  vent de la porte Saint-Denys et au village de
la Chapelle. Chose  peine croyable et pourtant certaine, car elle est
atteste par un des seigneurs de l'arme, dans ce pays tant de fois
pill et ravag, les gens de guerre trouvaient encore quelque bien 
prendre. Tous les jours y avait butin, dit messire Jean de
Bueil[122].

[Note 122: _Le Jouvencel_, t. II, p. 281.]

Par rvrence pour le septime commandement de Dieu, la Pucelle
dfendait aux gens de sa compagnie de faire le moindre vol; si on lui
offrait des vivres qu'elle st acquis par pillerie, jamais elle n'en
voulait user. En fait, tout comme les autres, elle ne vivait que de
maraude; mais elle l'ignorait. Un jour, un cossais lui donnant 
entendre qu'elle venait de manger d'un veau drob, elle se fcha
contre cet homme et voulut le battre: les saintes ont de ces
emportements[123].

[Note 123: _Procs_, t. III, p. 81.]

On a dit que Jeanne observait les murs de Paris et cherchait le
meilleur endroit o donner l'assaut[124]. La vrit est que sur ce
point comme sur tous les autres elle s'en rapportait  ses Voix. Au
reste, elle passait de beaucoup tous les hommes de guerre en courage
et bonne volont. De Saint-Denys, elle envoyait au roi message sur
message, le pressant de venir prendre Paris[125]. Mais le roi et son
conseil ngociaient  Compigne avec les ambassadeurs du duc de
Bourgogne, savoir: Jean de Luxembourg, seigneur de Beaurevoir, Hugues
de Cayeux, vque d'Arras, David de Brimeu, et le seigneur de
Charny[126].

[Note 124: Perceval de Cagny, p. 166.]

[Note 125: _Ibid._, p. 166.]

[Note 126: Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II,
p. 112.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, pp.
404-408.--Morosini, t. III, p. 192; t. IV, annexe XVIII.]

La trve de quinze jours, que nous ne connaissons que par ce qu'en a
crit la Pucelle aux habitants de Reims, tait expire. Selon Jeanne,
le duc de Bourgogne s'tait engag  rendre la ville au roi de France,
le quinzime jour[127]. S'il avait pris cet engagement, c'tait  des
conditions que nous ne connaissons pas, et dont nous ne saurions dire
si elles ont t remplies ou non. La Pucelle ne se fiait pas  cette
promesse, et elle avait bien raison; mais elle ne savait pas tout, et
le jour mme o elle se plaignait de cette trve aux habitants de
Reims, le duc Philippe recevait des mains du Rgent le gouvernement de
Paris et se trouvait ds lors en droit de disposer en quelque manire
de cette ville[128]. Le duc Philippe ne pouvait voir en face Charles
de Valois qui avait t sur le pont de Montereau au moment du meurtre,
mais il dtestait les Anglais et les souhaitait au diable ou dans leur
le. Il avait trop de vins  rcolter et de laines  tisser pour ne
pas dsirer la paix. Il ne voulait pas tre roi de France; on pouvait
traiter avec lui, encore qu'il ft avide et dissimul. Toutefois le
quinzime jour tait pass et la ville de Paris demeurait aux Anglais
et aux Bourguignons non amis, mais allis.

[Note 127: _Procs_, t. V, p. 140.]

[Note 128: _Chronique de la Pucelle_, p. 332.--Jean Chartier,
_Chronique_, t. I, p. 106.--P. Cochon, p. 457.--Perceval de Cagny, p.
165.]

 la date du 28 aot, une trve fut conclue, qui devait courir jusqu'
la Nol et comprenait tout le pays situ au nord de la Seine, de Nogent
 Harfleur, except les villes ayant passage sur le fleuve. En ce qui
concernait la ville de Paris, il tait dit expressment: Notre Cousin
de Bourgogne pourra, durant la trve, s'employer, lui et ses gens,  la
dfense de la ville et  rsister  ceux qui voudraient y faire la
guerre ou porter dommage[129]. Le chancelier Regnault de Chartres, le
sire de la Trmouille, Christophe d'Harcourt, le Btard d'Orlans,
l'vque de Sez, et aussi de jeunes seigneurs fort ports pour la
guerre, tels que les comtes de Clermont et de Vendme et le duc de Bar,
tous les conseillers du roi et tous les princes du sang royal qui
conclurent cette trve et signrent cet article, donnaient en apparence
 leur ennemi des verges pour les battre et semblaient s'interdire toute
entreprise sur Paris. Mais ces gens-l n'taient pas tous des sots; le
Btard d'Orlans avait l'esprit fin et le seigneur archevque de Reims
tait tout autre chose qu'un Olibrius. Ils avaient bien sans doute leur
ide, en reconnaissant au duc de Bourgogne des droits sur Paris. Le duc
Philippe, nous le savons, tait, depuis le 13 aot, gouverneur de la
grand'ville. Le Rgent la lui avait cde, pensant que Bourgogne pour
contenir les Parisiens vaudrait mieux qu'Angleterre qui tait parmi eux
faible en nombre et hae comme trangre. Quel avantage le roi Charles
trouvait-il  reconnatre les droits de son cousin de Bourgogne sur
Paris? Nous ne le voyons pas bien clairement; mais en fait, cette trve
n'tait ni meilleure ni pire que les autres. Certes elle ne donnait pas
Paris au roi; mais elle n'empchait pas non plus le roi de le prendre.
Est-ce que les trves empchaient jamais les Armagnacs et les
Bourguignons de se battre quand ils en avaient envie? Est-ce que de ces
trves sempiternelles une seule fut garde[130]? Le roi, aprs avoir
sign celle-l, s'avana jusqu' Senlis. Le duc d'Alenon par deux fois
l'y vint trouver. Charles arriva le mercredi 7 septembre 
Saint-Denys[131].

[Note 129: Monstrelet, t. IV, pp. 352, 353.--_Journal d'un
bourgeois de Paris_, pp. 247-248.--D. Flibien, _Histoire de Paris_,
t. II, p. 813 et preuves, t. IV, p. 591.--Morosini, t. III, pp. 208,
209, 224, note 2; t. IV, annexe XVIII, pp. 343-344.]

[Note 130: De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, chap.
VII: _La diplomatie de Charles VII jusqu'au trait d'Arras._]

[Note 131: Perceval de Cagny, p. 166.]




CHAPITRE III

L'ATTAQUE DE PARIS.


Au temps o le roi Jean tait prisonnier des Anglais, les habitants de
Paris, voyant les ennemis au coeur du royaume, craignirent que leur
ville ne ft assige et se htrent de la mettre en tat de dfense;
ils l'entourrent de fosss et de contre-fosss. Les fosss, sur la
rive gauche de la Seine, furent creuss au pied des murs de l'ancienne
enceinte. De ce ct, qui tait celui de l'universit, les faubourgs
restaient ainsi sans dfense; ils taient petits et lointains: on les
brla. Mais sur la rive droite, les faubourgs, beaucoup plus gros,
touchaient presque la cit. Les fosss qu'on creusa, en renfermrent
une partie. Quand la paix fut faite, Charles, rgent du royaume,
entreprit d'entourer le nord de la ville d'une muraille crnele,
flanque de tours carres, avec terrasses et crneaux, un chemin de
ronde et des degrs pour les courtines. Le foss tait simple ou
double suivant les endroits. L'ouvrage fut conduit par Hugues Aubriot,
prvt de Paris, qui fit aussi btir la Bastille Saint-Antoine,
acheve sous le roi Charles VI[132]. Cette nouvelle enceinte
commenait, au levant, sur la rivire,  la hauteur des Clestins;
elle enfermait dans son cercle le quartier Saint-Paul, la Culture
Sainte-Catherine, le Temple, Saint-Martin, les Filles-Dieu,
Saint-Sauveur, Saint-Honor, les Quinze-Vingts, qui avaient t
jusque-l dans les faubourgs, et dcouverts, et elle atteignait la
rivire en aval du Louvre, qui se trouvait de la sorte runi  la
ville. La clture tait perce de six portes, savoir: en commenant
par l'est, la porte Baudet ou Saint-Antoine, la porte Saint-Avoye ou
du Temple, la porte des Peintres ou de Saint-Denis, la porte
Saint-Martin ou de Montmartre, la porte Saint-Honor et la porte de
Seine[133].

[Note 132: Le Roux de Lincy, _Hugues Aubriot, prvt de Paris sous
Charles V_, Paris, 1862, in-8, _passim_.--_Paris et ses historiens au
XIVe et XVe sicle_, par Le Roux de Lincy et Tisserand, Paris, in-fol.
[_Hist. gnrale de Paris_].]

[Note 133: Delamare, _Trait de la police_, Paris, 1710, in-fol.,
t. I, p. 79.--A. Bonnardot, _Dissertation archologique sur les
enceintes de Paris, suivie de recherches sur les portes fortifies qui
dpendaient des enceintes de Paris_, 1851, in-4, plan; _tudes
archologiques sur les anciens plans de Paris_, 1853, in-4;
_Appendice aux tudes archologiques sur les anciens plans de Paris et
aux dissertations sur les enceintes de Paris_, Paris, 1877, in-4;
_tude sur Gilles Corrozet, suivie d'une notice sur un manuscrit de la
Bibliothque des ducs de Bourgogne, contenant une description de Paris
en 1432, par Guillebert de Metz_, Paris, 1846, in-8 de 56
p.--Kausler, _Atlas des plus mmorables batailles_, Carlsruhe, 1831,
pl. 34.--H. Legrand, _Paris en 1380_, plan de restitution, Paris,
in-fol., 1868, p. 58.--A. Guilaumot, _Les portes de l'enceinte de
Paris sous Charles V_, Paris, 1879.--Rigaud, _Chronique de la Pucelle,
campagne de Paris, cartes et plans_, Bergerac, 1886, in-8.]

Les Parisiens n'aimaient pas les Anglais et ils les enduraient 
grand'peine. Quand, aprs les funrailles du feu roi Charles VI, le
duc de Bedford fit porter devant lui l'pe du roi de France, le
peuple murmura[134]. Mais il faut souffrir ce qu'on ne peut empcher.
Si les Parisiens n'aimaient pas les Anglais, ils admiraient le duc
Philippe, seigneur de bonne mine et le plus riche prince de la
chrtient. Pour ce qui tait du petit roi de Bourges, de triste
figure et pauvre, vhmentement souponn de flonie  Montereau, il
n'avait rien pour plaire; on le mprisait et ses partisans inspiraient
l'pouvante et l'horreur. Depuis dix ans ils faisaient des courses
autour de la ville, ranonnant et pillant. Sans doute, les Anglais et
les Bourguignons n'en usaient pas d'une autre manire. Lorsqu'au mois
d'aot 1423 le duc Philippe vint  Paris, ses hommes d'armes
ravagrent toutes les cultures aux alentours, et c'taient des amis et
des allis. Mais ils ne firent que passer[135]; les Armagnacs
battaient sans cesse les campagnes, ils volaient sempiternellement
tout ce qu'ils trouvaient, incendiaient les granges et les glises,
tuaient femmes et enfants, violaient pucelles et religieuses,
pendaient les hommes par les pouces. En 1420, ils se jetrent comme
diables dchans sur le village de Champigny et brlrent  la fois
avoine, bl, brebis, vaches, boeufs, enfants et femmes. Ils firent de
mme et pis encore  Croissy[136]. Un clerc disait que par eux plus
de chrtiens avaient t martyriss que par Maximien et
Diocltien[137].

[Note 134: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 180.]

[Note 135: _Ibid._, p. 189.]

[Note 136: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 136-137.]

[Note 137: _Ibid._, p. 107.--_Document indit relatif  l'tat de
Paris en 1430_, dans _Revue des Socits savantes_, 1863, p. 203.]

On aurait pu toutefois, en 1429, dcouvrir dans la ville des partisans
du dauphin, et mme un assez grand nombre. Madame Christine de Pisan,
trs attache  la maison de Valois, disait: Il y a dans Paris
beaucoup de mauvais. Il y a aussi beaucoup de bons, fidles  leur
roi. Mais ils n'osent parler[138].

[Note 138: Christine de Pisan, dans _Procs_, t. V, strophe 56, p.
20.--Le Roux de Lincy et Tisserand, _Paris et ses historiens_, p.
426.]

Il se trouvait dans le parlement, au su de tout le monde, et jusque
dans le chapitre de Notre-Dame, des gens qui avaient des intelligences
avec les Armagnacs[139].

[Note 139: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 251.--A. Longnon,
_Paris pendant la domination anglaise (1420-1436), documents extraits
des registres de la chancellerie de France_, Paris, 1877, in-8,
introduction, p. xiij.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles
VII_, t. II, p. 116, note 1.]

Ces terribles Armagnacs, au lendemain de leur victoire de Patay,
n'avaient qu' marcher tout de suite sur la ville pour la prendre. On
s'attendait  ce qu'ils y entrassent un jour ou l'autre. Le Rgent la
leur abandonnait d'avance. Il alla s'enfermer dans son chteau de
Vincennes avec le peu d'hommes qui lui restaient[140]. Trois jours
aprs la dconfiture des Anglais, le mardi devant la Saint-Jean,
grand moi dans la ville. On disait: Les Armagnacs entreront cette
nuit. Pendant ce temps, les Armagnacs attendaient  Orlans l'ordre
de se rassembler  Gien pour gagner ensuite Auxerre.  cette nouvelle
le duc de Bedford dut pousser un grand soupir de soulagement; et tout
aussitt il s'occupa de pourvoir  la dfense de Paris et  la sret
de la Normandie[141].

[Note 140: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 248.--_Chronique
de la Pucelle_, p. 297.--Morosini, t. III, p. 79, note.]

[Note 141: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p.
257.--Fauquembergue dans _Procs_, t. IV, p. 453.--Morosini, t. III,
p. 198.]

La premire motion passe, la grand'ville redevenait de coeur, sinon
anglaise (elle ne l'avait jamais t), du moins bourguignonne. Son
prvt, messire Simon Morhier, qui avait fait une terrible occision de
Franais, le jour des Harengs, tenait ferme pour le Lopard[142]. Au
contraire, on souponnait l'chevinage de tendre volontiers l'oreille
aux propositions du roi Charles. Le 12 juillet, les Parisiens lurent
un nouveau corps de ville compos des plus zls Bourguignons qui se
pussent trouver dans le ngoce et le change. Ils dsignrent comme
prvt des marchands l'argentier Guillaume Sanguin,  qui le duc de
Bourgogne devait plus de sept mille livres tournois et qui avait en
garde les joyaux du Rgent[143]. Ce changement s'oprait au plus grand
dommage du roi Charles qui, pour reprendre ses bonnes villes,
prfrait la douceur  la violence et comptait beaucoup plus sur un
accord avec les bourgeois que sur les pierres de ses canons.

[Note 142: _Journal du sige_, p. 38.--Jean Chartier, _Chronique_,
t. I, pp. 106-107.--Fauquembergue, dans _Procs_, t. IV, p. 454.]

[Note 143: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 239, note 2.--Le
Roux de Lincy et Tisserand, _Paris et ses historiens_, pp. 340 et
suiv.]

Trs  point, le Rgent cda la ville de Paris au duc Philippe, non
sans regretter assurment de lui avoir refus nagure la ville
d'Orlans. Il sentait bien que la cit principale du royaume,
redevenue ainsi franaise, se dfendrait de meilleure volont contre
les dauphinois. Le magnifique duc y vint rchauffer la vieille amiti
que lui gardaient les Parisiens et rallumer la haine qu'ils portaient
au fils dshrit de madame Ysabeau. Il lut au Palais un rcit de la
mort de son pre, entrecoup de plaintes sur la paix enfreinte et la
trahison des Armagnacs; il fit crier le sang de Montereau[144]: les
assistants jurrent d'tre bons et loyaux  lui et au Rgent. Le mme
serment fut prt, les jours suivants, par le clerg sculier et
rgulier[145].

[Note 144: 14 juillet 1429. _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp.
240-241.--Fauquembergue, dans _Procs_, t. IV, p. 240.--Morosini, t.
III, p. 186.]

[Note 145: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 241.]

Mais plus encore que l'amour du beau duc, le souvenir de la cruaut
armagnaque affermissait les bourgeois dans la rsistance. Ce bruit
courait parmi eux et trouvait crance, que messire Charles de Valois
avait abandonn  ses soudoyers la ville et les habitants grands et
petits, de tous tats, hommes et femmes, et qu'il se promettait de
faire passer la charrue sur l'emplacement de Paris. C'tait le
connatre trs mal: il se montrait en toute occasion pitoyable et
dbonnaire; son Conseil rduisait prudemment la campagne du Sacre 
une promenade arme et pacifique. Mais les Parisiens ne pouvaient
juger sainement des intentions du roi de France et ils ne savaient que
trop que, leur ville une fois prise, rien n'empcherait les Armagnacs
de la mettre  feu et  sang[146].

[Note 146: Fauquembergue, dans _Procs_, t. IV, p. 356.]

Un fait accrut encore leur aversion et leur effroi. Quand ils surent
que le frre Richard, dont nagure ils avaient entendu si pieusement
les sermons, chevauchait avec les gens du dauphin et leur gagnait par
sa langue bien pendue de bonnes villes comme Troyes en Champagne, ils
appelrent sur lui la maldiction de Dieu et des saints. Ils
arrachrent de leur chapeau les mdailles d'tain au saint nom de
Jsus, que le bon frre leur avait donnes et, en haine de lui, ils
reprirent aussitt ds, boules, dames, et tous les jeux auxquels ils
avaient renonc sur ses exhortations. La Pucelle ne leur inspirait pas
moins d'horreur. On contait qu'elle faisait la prophtesse et parlait
de cette sorte: Telle chose adviendra pour vrai. Ils disaient: Une
crature en forme de femme est avec les Armagnacs. Ce que c'est, Dieu
le sait! On l'appelait ribaude[147]. Parmi ces ennemis, pires  leur
sentiment que les paens et les Sarrazins, voil ce qui leur
paraissait le plus horrible: un moine et une jeune fille. Ils prirent
tous la croix de Saint-Andr[148].

[Note 147: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 242.]

[Note 148: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 243.]

Pendant que le dauphin s'en allait  son sacre, une arme venait
d'Angleterre en France. Le Rgent la destina  couvrir la Normandie;
il la dirigea en personne sur Rouen, laissant la garde et la dfense
de Paris  Louis de Luxembourg, vque de Throuanne, chancelier de
France pour les Anglais, au sire de l'Isle-Adam, marchal de France,
capitaine de Paris,  deux mille hommes d'armes et aux milices
parisiennes qui avaient la garde des remparts et le gouvernement de
l'artillerie et taient commandes par vingt-quatre bourgeois, dits
quarteniers, pour les vingt-quatre quartiers de la ville. Ds la fin
de juillet la place se trouvait  l'abri d'une surprise[149].

[Note 149: Rymer, _Foedera_, mai.--_Chronique de la Pucelle_, p.
332.--Monstrelet, t. IV, p. 355.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I,
pp. 106-107.--Wallon, _Jeanne d'Arc_, t. I, p. 290, note 1.--G.
Lefvre-Pontalis, _La panique anglaise_, p. 9.--Morosini, t. III, p.
216, n. 5, t. IV, annexe XVIII.]

Le 10 aot, vigile de Saint-Laurent, tandis que les Armagnacs
campaient  La Fert-Milon, la porte Saint-Martin, flanque de quatre
tourelles avec un double pont-levis, fut ferme et dfense faite 
quiconque d'aller  Saint-Laurent en procession ou  la foire, comme
les prcdentes annes[150].

[Note 150: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 243.]

Le 28 du mme mois, l'arme royale vint occuper Saint-Denys.  partir
de ce jour personne n'osa plus sortir pour vendanger, ni aller rien
cueillir dans les potagers qui couvraient la plaine, au nord de la
ville. Tout enchrit aussitt[151].

[Note 151: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 243.--Perceval de
Cagny, p. 166.--_Chronique des cordeliers_, fol., 486 v.]

Dans les premiers jours de septembre les quarteniers, chacun en son
endroit, firent redresser les fosss et affter les canons aux
murailles, aux portes et aux tours. Les tailleurs de pierres pour
l'artillerie, mands par l'chevinage, firent des milliers de
boulets[152].

[Note 152: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 243.]

Les magistrats reurent de monseigneur le duc d'Alenon des lettres
commenant ainsi:  vous, prvt de Paris et prvt des marchands et
chevins... Il les nommait par leurs noms et les saluait en beau
langage. Ces lettres furent considres comme un artifice pour rendre
les chevins suspects au peuple et exciter les habitants les uns
contre les autres. Il fut rpondu  ce seigneur de ne plus gter son
papier  de telles malices[153].

[Note 153: _Ibid._, pp. 243-244.]

Le chapitre de Notre-Dame fit clbrer des messes pour le salut
commun. Le 5 septembre, trois chanoines furent autoriss  prendre des
dispositions pour la garde du clotre. Les fabriciens avisrent 
mettre les reliques et le trsor  l'abri des soldats armagnacs. Ils
vendirent, pour le prix de deux cents saluts d'or, le corps de
monseigneur saint Denys, mais on garda le pied, qui tait d'argent, le
chef et la couronne[154].

[Note 154: Registre des dlibrations du Chapitre de Notre-Dame
(_Arch. Nat._, LL 716, pp. 173-174) dans le _Journal d'un bourgeois de
Paris_, _loc. cit._--Le P. Ayroles, _La vraie Jeanne d'Arc_, t. III,
pp. 530, 531, pices justificatives, J. p. 639.--Le P. Denifle et
Chtelain, _Le procs de Jeanne d'Arc et l'Universit de Paris_,
Nogent-le-Rotrou, 1898, in-8.]

Le mercredi 7 septembre, vigile de la nativit de la Vierge, une
procession fut faite  Sainte-Genevive-du-Mont pour remdier  la
malice des temps et calmer l'animosit des ennemis. Les chanoines du
Palais y portrent la Vraie Croix[155].

[Note 155: Registre des dlibrations du Chapitre de Notre-Dame,
dans Tuetey, notes du _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 241, note
1.--Fauquembergue, dans _Procs_, t. IV, p. 456.--Le P. Ayroles, _La
vraie Jeanne d'Arc_, t. III, pices justificatives, p. 640.]

Ce mme jour, l'arme du duc d'Alenon et de la Pucelle escarmoucha
sous les murs. Elle se retira le soir, et les habitants s'endormirent
tranquilles, car le lendemain, le peuple chrtien clbrait la
Nativit de la Sainte-Vierge[156].

[Note 156: Registre des dlibrations du Chapitre de Notre-Dame,
_loc. cit._--_Chronique de la Pucelle_, p. 332.--_Journal d'un
bourgeois de Paris_, p. 244.--Monstrelet, t. IV, p. 354.--Martial
d'Auvergne, _Vigiles_, d. Coustelier, t. I, p. 113.--Perceval de
Cagny, p. 166.--_Chronique des cordeliers_, fol. 486 v.--Le P.
Ayroles, _La vraie Jeanne d'Arc_, t. III, p. 531.]

C'tait une grande fte et trs ancienne. Voici comment on en
rapportait l'origine. Un jour, un saint homme, qui vivait dans la
contemplation, se remmorant que depuis bien des annes,  la date du
8 septembre, il entendait une merveilleuse musique d'anges dans les
airs, pria Dieu de lui rvler l'occasion de ce concert d'instruments
et de voix clestes. Il obtint pour rponse que c'tait le jour
anniversaire de la naissance de la glorieuse Vierge Marie, et il reut
l'ordre d'en instruire les fidles, afin qu'ils s'unissent dans la
solennit de ce jour aux choeurs des anges. La chose fut rapporte au
Souverain Pontife et aux autres chefs de l'glise, qui, aprs avoir
pri, jen et consult les tmoignages et les traditions de l'glise,
dcrtrent que dsormais le jour du 8 septembre serait
universellement consacr  la naissance de la Vierge Marie[157].

[Note 157: Voragine, _Legenda aurea_.--Anquetil, _La Nativit,
miracle extrait de la Lgende dore_ dans _Mm. Soc. Agr. de Bayeux_,
1883, t. X, p. 286.--Douhet, _Dictionnaire des Mystres_, 1854, p.
545.]

En ce jour, on lisait  la messe les paroles du prophte Isae: Il
sortira un rejeton de la tige de Jess et une fleur natra de sa
racine.

Les habitants de Paris pensaient que les Armagnacs eux-mmes ne
feraient oeuvre de leurs dix doigts pendant une si grande fte, et
garderaient le troisime commandement de Dieu.

Ce jeudi 8 septembre, vers huit heures du matin, la Pucelle, les ducs
d'Alenon et de Bourbon, les marchaux de Boussac et de Rais, le comte
de Vendme, les sires de Laval, d'Albret, de Gaucourt, qui s'taient
logs avec leurs gens au nombre de dix mille et plus, dans le village
de la Chapelle,  mi-chemin sur la route de Saint-Denys  Paris, se
mirent en marche et parvinrent  l'heure de la grand'messe, entre onze
heures et midi, sur la butte des Moulins, au pied de laquelle se
tenait le march aux Pourceaux[158]. Il y avait l un gibet.
Cinquante-six ans auparavant, une femme, de vie difiante aux yeux du
peuple, mais reconnue hrtique et turlupine par les saints
inquisiteurs, avait t brle vive sur cette place du march[159].

[Note 158: Perceval de Cagny, pp. 166, 168.--_Chronique de la
Pucelle_, pp. 333-334.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, pp. 107,
109.--Fauquembergue, dans _Procs_, t. IV, pp. 456, 458.--_Journal
d'un bourgeois de Paris_, pp. 244-245.--_Chronique des cordeliers_,
fol. 486 v. P. Cochon, d. de Beaurepaire, p. 307.--Morosini, t. III,
p. 210.]

[Note 159: Gaguin, _Hist. Francorum_, Francfort, 1577, liv. VIII,
chap. II, p. 158.--Tanon, _Histoire des tribunaux de l'inquisition en
France_, p. 121.--Lea, _Histoire de l'inquisition au moyen ge_, trad.
S. Reinach, t. II, p. 148.]

Pourquoi les gens du roi se prsentaient-ils devant les murailles du
nord, celles de Charles V, qui taient les plus fortes? On n'en sait
rien. Quelques jours auparavant, ils avaient jet un pont sur la
rivire, en amont de Paris[160], ce qui donnerait  croire qu'ils
voulaient assaillir la vieille enceinte et pntrer par la rive
universitaire. Se proposaient-ils d'oprer simultanment les deux
attaques? C'est probable. Y renoncrent-ils d'eux-mmes, ou contre
leur gr? On l'ignore.

[Note 160: Perceval de Cagny, p. 161.--Vallet de Viriville,
_Histoire de Charles VII_, t. II, p. 120, n 1.--G. Lefvre-Pontalis,
_Un dtail du sige de Paris, par Jeanne d'Arc_, dans _Bibliothque de
l'cole des Chartes_, t. XLVI, 1885, pp. 5 et suiv.]

Ils amenaient sous les murs de Charles V une abondante artillerie,
canons, couleuvrines, veuglaires et tranaient dans des charrettes 
bras des bourres pour combler les fosss, des claies pour les rendre
praticables, et sept cents chelles; matriel de sige fort copieux,
bien qu'on et, ainsi que nous l'allons voir, oubli le plus
utile[161]. Ils ne venaient donc pas escarmoucher ni faire quelques
vaillantises d'armes; ils venaient tenter l'escalade en plein jour et
donner l'assaut  la plus vaste,  la plus illustre,  la plus
populeuse ville du royaume; opration de trs grande importance,
propose et dcide, sans aucun doute, en conseil et  laquelle, par
consquent, le roi n'tait ni contraire, ni tranger, ni
indiffrent[162]. Charles de Valois voulait reprendre Paris. Il reste
 savoir s'il comptait pour cela sur les gens d'armes seulement et les
chelles.

[Note 161: Dlibration du Chapitre de Notre-Dame, _loc.
cit._--_Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 245.--Fauquembergue, dans
_Procs_, t. IV, p. 457.]

[Note 162: _Procs_, t. I, pp. 240, 246, 298; t. III, pp. 425,
427; t. V, pp. 97, 107, 130, 140.]

La Pucelle n'tait pas,  ce qu'il semble, informe des rsolutions
prises[163]; on ne la consultait jamais, et on ne l'avertissait gure
de ce qu'on avait dcid. Mais elle tait aussi sre d'entrer ce
jour-l dans la ville que d'aller en Paradis aprs sa mort. Depuis
plus de trois mois, ses Voix la tympanisaient avec l'assaut de Paris.
Ce qui pourrait surprendre c'est que, toute sainte qu'elle tait, elle
et consenti  s'armer et  guerroyer le jour de la Nativit,
contrairement  ce qu'elle avait fait le 5 mai, jour de l'Ascension
de Notre-Seigneur, et au mpris de ce qu'elle avait dit le 8 du mme
mois: Pour l'amour et honneur du saint dimanche, ne commencez point
la bataille[164]. Il est vrai qu'ensuite elle avait escarmouch, 
Montepilloy, le jour de l'Assomption, au grand scandale des matres de
l'Universit. Elle agissait sur le conseil de ses Voix et ses
dterminations dpendaient du moindre bruit qui se faisait dans ses
oreilles. Rien de plus inconstant et de plus contradictoire que les
inspirations de ces visionnaires, jouets de leurs rves. Ce qui est
certain du moins, c'est que Jeanne, cette fois comme toujours, croyait
bien faire et ne point pcher[165]. Rangs sur la butte des Moulins,
devant Paris et sa ceinture grise, les Franais avaient devant eux un
premier foss, troit et sec, de seize ou dix-sept pieds environ de
profondeur, qu'un dos d'ne sparait d'un second foss large presque
de cent pieds, profond et plein d'eau, qui baignait la muraille. Tout
proche,  leur droite, le chemin du Roule finissait  la Porte
Saint-Honor, qu'on appelait aussi Porte des Aveugles, parce qu'elle
tait proche des Quinze-Vingts. Elle s'ouvrait sous un chtelet
flanqu de tourelles et avait pour dfenses avances un boulevard clos
de barrires de bois, semblable  ceux d'Orlans[166].

[Note 163: _Ibid._, t. I, pp. 57, 146, 168, 250.]

[Note 164: _Journal du sige_, p. 89.]

[Note 165: _Procs_, t. I, pp. 147-148.]

[Note 166: Le Roux de Lincy et Tisserand, _Paris et ses
historiens_, pp. 205 et 231, note 4.--Adolphe Berty, _Topographie
historique du vieux Paris, rgion du Louvre et des Tuileries_, p. 180
et app. VI, p. IX.--E. Eude, _L'attaque de Jeanne d'Arc contre Paris_,
1429, _Cosmos_, nouv. srie, XXIX (1894), pp. 241-244.]

Les Parisiens ne s'attendaient pas  tre attaqus en ce saint
jour[167]. Pourtant les remparts n'taient pas dserts, et l'on voyait
sur les murs s'agiter des tendards et particulirement une grande
bannire blanche avec une croix de Saint-Andr vermeille[168].

[Note 167: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 246.]

[Note 168: _Chronique de la Pucelle_, pp. 332, 333.--Jean
Chartier, _Chronique_, t. I, p. 108.]

Les Franais s'tablirent un peu en arrire de la butte des Moulins, 
l'abri des plombes et des pierres que commenait  cracher
l'artillerie des remparts. L ils mirent en place leurs veuglaires,
leurs couleuvrines et leurs canons, pour tirer sur les murs de la
ville. Le gros de l'arme se tint sur cette position, observant la
plus vaste tendue possible de murailles. Conduits par messire de
Saint-Vallier, dauphinois, plusieurs capitaines et gens d'armes
s'approchrent de la porte Saint-Honor et mirent le feu aux
barrires. La garnison de cette porte s'tant retire dans l'enceinte
et nul ennemi ne sortant par quelque autre issue, la compagnie du
marchal de Rais s'avana avec les claies, les bourres, les chelles,
jusque sous les remparts. La Pucelle chevauchait  la tte de la
compagnie. Ils mirent pied  terre entre la porte Saint-Denys et la
porte Saint-Honor, plus prs de cette dernire, et descendirent dans
le premier foss qu'il n'tait pas difficile de franchir. Mais ils se
trouvrent ensuite exposs, sur le dos d'ne, aux flches et aux
viretons qui pleuvaient dru du haut des murs[169]. Jeanne, comme aux
Tourelles d'Orlans, faisait tenir sa bannire par un vaillant homme.

[Note 169: Perceval de Cagny, p. 167.]

Quand elle fut sur le dos d'ne, elle cria  ceux de Paris:

--Rendez la ville au roi de France[170].

[Note 170: _Procs_, t. I, p. 148.]

Les Bourguignons entendirent qu'elle disait aussi:

--Rendez-vous de par Jsus  nous tt. Car si vous ne vous rendez
avant qu'il soit la nuit, nous y entrerons par force, que vous le
veuilliez ou non et tout sera mis  mort sans merci[171].

[Note 171: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 245.]

Elle restait sur le dos d'ne, sondant avec sa lance le grand foss,
qu'elle ne s'attendait pas  trouver si profond ni si plein. Il y
avait pourtant onze jours qu'elle faisait avec les gens d'armes des
reconnaissances sous les murs et cherchait avec eux l'endroit o
donner l'assaut. Qu'elle ne s'entendt pas  prparer une attaque,
rien de plus naturel. Mais que penser de ces hommes de guerre qui,
pris au dpourvu, se tenaient l, sur le dos d'ne, aussi empchs
qu'elle, tout baubis de voir tant d'eau, si prs de la Seine, qui
tait haute? Reconnatre les dfenses d'une place forte, c'tait l'_a
b c_ du mtier. Capitaines et routiers ne se risquaient jamais sous
une muraille sans s'tre assurs d'avance s'il y avait eau, bourbe ou
ronces; et ils se munissaient d'engins diffrents selon l'occurrence.
Quand le foss contenait beaucoup d'eau, ils y lanaient des bateaux
de cuir transports  dos de cheval[172]. Les gens d'armes du marchal
de Rais et de monseigneur d'Alenon en savaient moins que les plus
chtifs coureurs d'aventures. Qu'et pens d'eux le bon La Hire? Tant
d'ineptie et de ngligence parut incroyable et l'on supposa que ces
hommes de guerre connaissaient la profondeur du foss, mais qu'ils ne
dirent rien  la Pucelle, souhaitant qu'il lui arrivt mal[173]. En ce
cas, pour nuire  cette enfant ils se nuisaient  eux-mmes et
s'engeignaient croyant l'engeigner, car ils restaient l sans avancer
ni reculer.

[Note 172: _Le Jouvencel_, t. I, p. 67.]

[Note 173: _Chronique de la Pucelle_, p. 333.--Jean Chartier,
_Chronique_, t. I, p. 109.--_Journal du sige_, p. 127.--Martial
d'Auvergne, _Vigiles_, d. Coustelier, 1724, t. I, p. 113.]

Quelques-uns jetaient inutilement des bourres dans le foss.
Cependant les dfenseurs, assaillis par une multitude de traits,
disparaissaient les uns aprs les autres[174]. Mais vers quatre heures
du soir, les bourgeois arrivrent en foule. Les canons de la porte
Saint-Denys grondaient. On changeait du haut en bas des flches et
des invectives. Les heures passaient, le soleil dclinait. La Pucelle
ne cessait de tter le foss du bois de sa lance et de crier aux
Parisiens qu'ils se rendissent.

[Note 174: Perceval de Cagny, p. 167.--Monstrelet, t. IV, pp.
355-356.--Morosini, t. III, note 3.--E. Eude, _L'attaque de Jeanne
d'Arc contre Paris_, dans _Cosmos_, 22 sept. 1894, t. XXIX.--P. Marin,
_Le gnie militaire de Jeanne d'Arc_, dans _Grande Revue de Paris et
de Saint-Ptersbourg_, 2e anne, t. I, 1889, p. 142.]

--Voire paillarde! ribaude! lui cria un Bourguignon.

Et, d'un trait de son arbalte  hausse pied, il lui dchira son
harnais de jambe et lui entailla la cuisse. Un autre Bourguignon tira
sur l'homme d'armes qui portait l'tendard de la Pucelle et lui pera
le pied d'un vireton. Le bless souleva la visire de son heaume pour
voir d'o venait le coup; aussitt un trait l'atteignit entre les deux
yeux. La Pucelle et le duc d'Alenon eurent grand regret de cet homme
d'armes[175].

[Note 175: _Procs_, t. I, p. 57, 246.--_Journal d'un bourgeois de
Paris_, p. 245.--Dlibration du Chapitre de Notre-Dame, _loc.
cit._--Fauquembergue, dans _Procs_, t. IV, p. 457.--Perceval de
Cagny, Jean Chartier, _Journal du sige_, Monstrelet, Morosini, _loc.
cit._]

Blesse, Jeanne criait plus fort que chacun approcht des murs et que
la place serait prise. On la mit  l'abri des traits contre
l'paulement du petit foss. De l, elle pressait les gens d'armes de
jeter des bourres dans l'eau pour se faire un pont. Vers dix ou onze
heures du soir, le sire de la Trmouille enjoignit aux combattants de
se retirer. La Pucelle ne voulait point quitter la place. Sans doute
elle entendait ses Saintes et voyait autour d'elle des milices
clestes. Le duc d'Alenon l'envoya chercher; le vieux sire de
Gaucourt[176] l'emporta avec l'aide d'un capitaine picard nomm
Guichard Bournel, qui ne lui fit point plaisir ce jour-l et qui
devait, six mois plus tard, lui causer, par sa flonie, un plus grand
dplaisir[177]. Si elle n'avait pas t blesse, elle et rsist
davantage[178]. Elle cda  regret, disant:

--En nom Dieu! la place et t prise[179].

[Note 176: _Procs_, t. I, p. 298.]

[Note 177: _Procs_, t. I, p. 111, 273.--Berry, dans _Procs_, t.
IV, p. 50.--F. Brun, _Jeanne d'Arc et le capitaine de Soissons_, pp.
31 et suiv.]

[Note 178: _Procs_, t. I, p. 57.]

[Note 179: Le jurement Par mon martin est une invention du clerc
qui rdigea la Chronique dite de Perceval de Cagny, p. 168.]

Ils la mirent  cheval; elle put ainsi suivre l'arme. Le bruit courut
qu'elle avait une cuisse et mme les deux cuisses traverses, mais sa
blessure tait lgre[180].

[Note 180: _Chronique de la Pucelle_, p. 334.--_Journal du sige_,
p. 128.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 109.--Monstrelet, t. IV,
pp. 355-356.]

Les Franais regagnrent la Chapelle d'o ils taient partis le matin.
Ils emmenaient leurs blesss sur quelques-unes des charrettes qui leur
avaient servi  transporter les bourres et les chelles. Ils
laissaient  l'ennemi trois cents charrettes  bras, six cent soixante
chelles, quatre mille claies et les grandes bourres dont ils
n'avaient employ qu'une petite partie[181]. Leur retraite fut assez
prcipite, car en passant devant la Grange des Mathurins, prs des
Porcherons, ils abandonnrent leur bagage et y mirent le feu. On
rapporta avec horreur qu'ils avaient jet l dans les flammes, leurs
morts, comme les paens de Rome[182]. Pourtant les Parisiens
n'osrent les poursuivre.  cette poque, les gens d'armes qui
savaient leur mtier ne se retiraient pas sans tendre un pige 
l'adversaire. Ils plaaient une grosse troupe en embuscade sur le
chemin de leur retraite, prte  surprendre les coureurs lancs  leur
poursuite[183]. Craignant une embche de ce genre, ceux de Paris
laissrent les Armagnacs gagner tranquillement leur gte  la
Chapelle-Saint-Denys[184].

[Note 181: Dlibration du Chapitre de Notre-Dame, _loc. cit._]

[Note 182: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 245.]

[Note 183: _Le Jouvencel_, t. I, p. 142.]

[Note 184: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 245-246.]

En somme, si l'on ne regarde qu' l'action militaire, les Franais
avaient mal conduit les choses et ne les avaient pas pousses trs
nergiquement. Aussi bien n'tait-ce pas sur l'action militaire que
l'on comptait le plus. Ceux qui menaient la guerre, le roi et son
Conseil, avaient bien l'ide qu'on entrerait ce jour-l dans Paris.
Mais comment? Comme on tait entr  Chlons, comme on tait entr 
Reims, comme on tait entr dans toutes les villes depuis Troyes
jusqu' Compigne. Le roi Charles s'tait montr rsolu  reprendre
ses bonnes villes par le moyen des habitants: il se comportait envers
Paris comme envers les autres villes.

Durant le voyage du sacre, il avait des intelligences avec les vques
et les bourgeois des cits champenoises; il avait de mme des
intelligences  Paris[185]. Il tait en rapport avec des religieux,
et notamment avec les carmes de Melun, dont le prieur, frre Pierre
d'Alle, s'employait pour lui[186]. Des hommes stipendis guettaient
depuis quelque temps l'occasion de jeter le trouble par la ville et de
faire entrer l'ennemi en un moment d'pouvante et de confusion.
Pendant l'assaut, ils travaillrent pour lui dans les rues. On out,
l'aprs-midi, des deux cts des ponts, les cris de Sauve qui peut!
les ennemis sont entrs! tout est perdu! Ceux des bourgeois qui
entendaient le sermon coururent s'enfermer chez eux. Et d'autres qui
taient dehors, se rfugiaient dans les glises. Mais la commotion
s'arrta court. Des hommes senss, comme le greffier au Parlement,
eurent bien l'impression que ce n'tait qu'un semblant d'assaut et que
Charles de Valois, pour prendre la ville, comptait, non sur la force
des armes, mais sur un mouvement du peuple[187].

[Note 185: Sur la situation des esprits dans Paris, voyez divers
actes de Henri VI, des 18 et 25 sept. 1429. (Ms. Fontanieu,
115.)--Sauval, _Antiquits de Paris_, t. III, p. 586 et _circ._]

[Note 186: A. Longnon, _Paris pendant la domination anglaise_, p.
302.]

[Note 187: Fauquembergue, dans _Procs_, t. IV, pp. 456, 458.]

Quelques-uns des religieux qui servaient  Paris d'espions au roi
Charles l'allrent trouver  Saint-Denys, et l'avisrent que le coup
tait manqu. Selon eux, il s'en tait fallu de peu qu'il ne
russt[188].

[Note 188: _Relation du greffier de La Rochelle_, p. 344.]

On rapporte que le sire de la Trmouille ordonna la retraite, par
crainte des massacres, les Franais tant capables, une fois dedans,
de tout tuer et tout brler[189].

[Note 189: _Chronique de Normandie_, dans _Procs_, t. IV, pp.
342-343.]

Le lendemain vendredi 9, la Pucelle, debout ds l'aube, malgr sa
blessure, demanda au duc d'Alenon de faire sonner la chevauche,
voulant  toutes forces retourner devant Paris et jurant de n'en
partir tant qu'elle n'aurait la ville[190]. Cependant les capitaines
franais envoyrent  Paris un hraut charg de demander un
sauf-conduit pour enlever les morts qu'ils avaient laisss en assez
grand nombre[191].

[Note 190: Perceval de Cagny, p. 168.]

[Note 191: Perceval de Cagny, p. 168.--_Chronique Normande_ dans
la _Chronique de la Pucelle_, p. 465.--Vallet de Viriville, _Histoire
de Charles VII_, t. II, p. 120, note 1.]

En dpit d'un si cruel dommage, aprs une retraite tranquille,  la
vrit, mais dsastreuse, et la perte de tout le matriel de sige,
plusieurs chefs de guerre taient d'avis, comme la Pucelle, de tenter un
nouvel assaut. D'autres n'en voulaient pas entendre parler. Tandis
qu'ils en disputaient, ils virent venir  eux un seigneur accompagn de
cinquante gentilshommes; c'tait le sire de Montmorency, premier baron
chrtien de France, ce qui voulait dire le premier des anciens vassaux
de la crosse de Paris. Il quittait la croix de Saint-Andr et s'offrait
aux fleurs de Lis[192]. Sa venue donna aux gens du roi courage et bonne
volont de retourner devant la ville. L'arme s'y rendait, quand le
comte de Clermont et le duc de Bar vinrent arrter la marche, par ordre
du roi, et ramener la Pucelle  Saint-Denys[193].

[Note 192: Duchesne, _Histoire de la maison de Montmorency_, p.
232.--Perceval de Cagny, p. 168.--Vallet de Viriville, _Histoire de
Charles VII_, t. II, pp. 118, 119.]

[Note 193: G. Lefvre-Pontalis, _Un dtail du sige de Paris_,
dans _Bibliothque de l'cole des Chartes_, t. XLVI, 1885, p. 12.]

Le samedi 10, au petit jour, le duc d'Alenon se prsenta avec un peu
de chevalerie sur la berge, en amont de la ville,  l'endroit o,
quelques jours auparavant, un pont avait t jet sur la Seine. La
Pucelle, toujours prompte au danger, accompagnait ces aventureux.
Mais, prudemment, le roi avait, la nuit, fait dmonter le pont, et la
petite troupe dut rebrousser chemin[194]. Ce n'est pas que le roi
renont  prendre Paris; il songeait plus que jamais  ravoir sa
grand'ville; mais il la pensait ravoir sans assauts, avec la
connivence de plusieurs bourgeois.

[Note 194: Perceval de Cagny, pp. 168-169.--Morosini, t. III, p.
219, note 4.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II,
p. 120, note 1.--G. Lefvre-Pontalis, _Un dtail du sige de Paris_,
_loc. cit._]

Il advint  Jeanne, en ce mme lieu de Saint-Denys, une msaventure
qui, ce semble, fit impression sur ses compagnons et diminua,
peut-tre, la confiance qu'ils avaient en son bonheur  la guerre. Des
filles, en grand nombre, comme de coutume, suivaient l'arme; chacun
avait la sienne; on les nommait les amites. Jeanne ne pouvait les
souffrir parce qu'elles y causaient des dsordres, et surtout parce
qu'elle avait horreur de l'tat de pch o elles vivaient. On en
faisait sur le moment mme des contes comme celui-ci qui courut jusque
dans les Allemagnes:

Il tait au camp un homme qui avait sa mie prs de lui, laquelle
chevauchait en armes, pour n'tre point reconnue. Or, la Pucelle dit
aux seigneurs et capitaines: Il y a une femme parmi nos gens. Ils
rpondirent qu'ils n'en connaissaient point. Alors, la Pucelle fit
assembler l'arme et s'tant approche de la femme: La voici,
dit-elle.

Et parlant  cette ribaude:

--Tu es de Gien et tu es grosse d'enfant. Et n'tait cela, je te
ferais mettre  mort. Tu as dj laiss mourir un enfant, et n'en
feras pas de mme de celui-ci.

Quand la Pucelle eut ainsi parl, les valets prirent la ribaude, la
ramenrent chez elle et la tinrent en garde jusqu' sa dlivrance
d'enfant. Et elle confessa que la Pucelle avait dit vrai.

Aprs quoi, la Pucelle dit encore: Il y a des femmes dans le camp.
Et deux ribaudes qui n'appartenaient pas  l'arme et qu'elle en avait
dj chasses, entendant ces paroles, dcamprent  cheval. Mais la
Pucelle courut aprs elles en leur criant: Vous, folles filles, je
vous ai interdit ma compagnie. Et elle tira son pe et frappa une
des filles par la tte, si bien que celle-ci mourut[195].

[Note 195: Eberhard Windecke, pp. 184, 186.]

Le conte disait vrai, Jeanne ne pouvait souffrir les ribaudes. Chaque
fois qu'elle en rencontrait une, elle lui donnait la chasse. C'est ce
qu'elle fit prcisment  Gien, en voyant que de folles femme
retardaient les gens du roi[196].  Chteau-Thierry, elle avisa une
amite, qu'un homme d'armes menait en croupe, et courut aprs elle,
l'pe  la main, et, l'ayant atteinte, elle l'avertit, sans la
frapper, de ne plus se trouver dsormais en la socit des hommes
d'armes:

--Sinon, ajouta-t-elle, je te ferai dplaisir[197].

[Note 196: Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 90.]

[Note 197: _Procs_, t. III, p. 73.]

 Saint-Denys, tant en compagnie du duc d'Alenon, elle poursuivit
encore une de ces jouvencelles. Cette fois, elle ne se contenta pas de
remontrances ni de menaces. Elle brisa sur elle son pe[198].
tait-ce l'pe de Sainte-Catherine? On le crut et non, sans doute, 
tort[199]. Dans ce temps-l les esprits taient pleins de tout ce que
les romans rapportent des Joyeuse et des Durandal. Il parut que
Jeanne, en perdant son pe, perdait sa force. On conta, en changeant
un peu les circonstances, que le roi, lorsqu'il apprit l'aventure de
l'pe rompue, en eut dplaisir et dit  la Pucelle: Vous deviez
prendre un bton et frapper avec, sans risquer votre pe venue
divinement[200]. On contait aussi que l'pe avait t remise 
l'armurier pour en rejoindre les morceaux et qu'il n'avait jamais pu y
russir, et l'on voyait l une preuve qu'elle tait fe[201].

[Note 198: _Ibid._, t. III, p. 99.]

[Note 199: _Ibid._, t. I, p. 76.]

[Note 200: Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 90.]

[Note 201: _Ibid._, t. I, pp. 122-123.]

Avant de partir, le roi laissa dans le pays le comte de Clermont comme
chef militaire, avec plusieurs lieutenants: les seigneurs de Culant,
Boussac, Lor, Foucault. Il institua une lieutenance gnrale
compose, conjointement avec les comtes de Clermont et de Vendme, des
seigneurs Regnault de Chartres, Christophe d'Harcourt et Jean Tudert.
Regnault de Chartres demeura dans la ville de Senlis, sige de la
lieutenance. Ces dispositions prises, le roi quitta Saint-Denys le 13
septembre[202]. La Pucelle le suivit  contre-coeur; pourtant elle
avait cong de ses Voix[203]. Elle dposa son harnais de guerre devant
l'image de Notre-Dame et le prcieux corps de monseigneur saint
Denys[204]. Ce harnais tait blanc, c'est--dire sans armoiries[205].
Elle suivait ainsi la coutume des hommes d'armes, qui, aprs qu'ils
taient grevs d'une blessure, s'ils n'en mouraient point, offraient,
en action de grces,  Notre-Dame ou aux saints leur armure. Aussi
voyait-on, en ces temps de guerres, des chapelles qui, comme celle de
Notre-Dame de Fierbois, ressemblaient  des arsenaux. La Pucelle
joignit  son harnais une pe qu'elle avait gagne devant Paris[206].

[Note 202: Perceval de Cagny, p. 169.--_Chronique de la Pucelle_,
pp. 335 et suiv.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, pp. 112 et
suiv.--Monstrelet, t. IV, p. 356.--_Journal d'un bourgeois de Paris_,
p. 246.--Berry, dans _Procs_, t. IV, p. 48.--Gilles de Roye, p. 208.]

[Note 203: _Procs_, t. I, p. 260.]

[Note 204: Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 109.--Perceval de
Cagny, p. 170.--Martial d'Auvergne, _Vigiles_, t. I, p. 114.--Jacques
Doublet, _Histoire de l'abbaye de Saint-Denys_, pp. 13-14.]

[Note 205: La Curne, au mot: _Blanc_. Le harnais blanc tait la
marque des cuyers, le dor des chevaliers.--Bouteiller, dans sa
_Somme Rurale_ donne encore le harnaz dor aux chevaliers. Cf. Du
Tillet, _Recueil des Rois de France_, ch. Des chevaliers, p. 431.--Du
Cange, _Observations sur les tablissements de la France_, p. 373.]

[Note 206: _Procs_, t. I, p. 179.]




CHAPITRE IV

PRISE DE SAINT-PIERRE-LE-MOUSTIER.--LES FILLES SPIRITUELLES DE FRRE
RICHARD.--LE SIGE DE LA CHARIT.


Le roi coucha le 14 septembre  Lagny-sur-Marne, traversa la Seine 
Bray, et l'Yonne  un gu, prs de Sens, passa par Courtenay,
Chteaurenard, Montargis; arriv  Gien le 21 septembre, il licencia
l'arme qu'il ne pouvait payer, et chacun s'en fut chez soi. Le duc
d'Alenon se retira dans sa vicomt de Beaumont-sur-Oise[207].

[Note 207: _Journal du sige_, p. 130.--Perceval de Cagny, pp.
170-171.--_Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 246-247.--Berry, dans
_Procs_, t. IV, p. 79.--Morosini, t. III, p. 219.]

Apprenant que la reine venait  la rencontre du roi, Jeanne prit les
devants et vint la saluer  Selles-en-Berry[208]. Elle fut conduite
ensuite  Bourges, o le seigneur d'Albret, frre utrin du sire de la
Trmouille, l'envoya loger chez messire Rgnier de Bouligny, alors
gnral sur le fait et gouvernement de toutes finances, l'un de ceux
dont l'Universit, en 1408, avait demand la destitution comme
inutiles et coupables de tout le mal. Il s'attacha au service du
dauphin, passa de l'administration du domaine  celle des aides et
atteignit le plus haut rang dans le gouvernement des finances[209]. Sa
femme, ayant accompagn la reine  Selles, y vit la Pucelle et s'en
merveilla comme d'une crature envoye de Dieu pour relever le roi et
les Franais fidles au roi. Il lui souvenait du temps encore rcent
o elle avait vu le dauphin et son mari tirer le diable par la queue.
Elle se nommait Marguerite La Touroulde, et elle tait demoiselle et
non dame, grosse bourgeoise sans plus[210].

[Note 208: _Procs_, t. III, p. 86.--De Beaucourt, _Histoire de
Charles VII_, t. II, p. 265.--P. Lanry d'Arc et L. Jeny, _Jeanne
d'Arc en Berry, avec des documents et des claircissements indits_,
Paris, 1892, in-12, chap. VI.]

[Note 209: _Procs_, t. III, p. 85, note 1.--De Beaucourt,
_Histoire de Charles VII_, t. I, p. 418, note 7.]

[Note 210: _Procs_, t. III, p. 85.]

Durant trois semaines, Jeanne demeura dans l'htel du gnral des
finances. Elle y couchait, buvait et mangeait. Presque toutes les
nuits, demoiselle Marguerite La Touroulde couchait avec elle: la
civilit le voulait ainsi. On ne portait point de linge de nuit; on
couchait nu dans de trs grands lits. Il parat que Jeanne n'aimait
pas  coucher avec de vieilles femmes[211]. Demoiselle La Touroulde,
sans tre bien vieille, avait l'ge d'une matrone[212]; elle en avait
aussi l'exprience et mme elle prtendait, comme il y paratra tout
 l'heure, en savoir plus que les matrones n'en savent. Diverses fois
elle mena Jeanne au bain et aux tuves[213]. Cela encore tait dans
les rgles du savoir-vivre; on n'et pas fait grande chre aux
personnes qu'on recevait si on ne les avait fait baigner. Les princes
donnaient l'exemple de cette politesse; quand le roi et la reine
soupaient dans l'htel de quelqu'un de leurs serviteurs et officiers,
on leur prparait de beaux bains richement orns o ils se mettaient
avant de manger[214]. Demoiselle Marguerite La Touroulde n'avait pas
chez elle, sans doute, ce qu'il fallait; elle mena Jeanne dehors au
bain et aux tuves. Ce sont ses propres expressions qui peuvent
s'entendre du bain de vapeur[215] plutt que du bain d'eau chaude.

[Note 211: _Ibid._, t. III, pp. 81, 86.]

[Note 212: Lanry d'Arc et L. Jeny, _Jeanne d'Arc en Berry_, pp.
72-73.]

[Note 213: In balneo et stuphis, _Procs_, t. III, p. 88.]

[Note 214: _L'amant rendu cordelier  l'observance d'amour_, pome
attribu  Martial d'Auvergne, d. A. de Montaiglon, Paris, 1881,
in-8, v. 1761-1776 et note p. 184.--A. Franklin, _La vie prive
d'autrefois_, t. II, Les soins de la toilette, Paris, 1887, in-18,
pp. 20 et suiv.--A. Lecoy de la Marche, _Le bain au moyen ge_, dans
_Revue du Monde catholique_, t. XIV, pp. 870-881.]

[Note 215: _Livre des mtiers_ d'tienne Boileau, d. de
Lespinasse et F. Bonnardot, Paris, 1879, pp. 154-155 et note.--G.
Bayle, _Notes pour servir  l'histoire de la prostitution au moyen
ge_, dans _Mmoires de l'Acadmie de Vaucluse_, 1887, pp.
241-242.--Dr P. Pansier, _Histoire des prtendus statuts de la reine
Jeanne_, dans le _Janus_, 1902, p. 14.]

 Bourges, les tuves taient dans le quartier d'Auron, au bas de la
ville, prs de la rivire[216]. Jeanne pratiquait une exacte dvotion,
mais elle n'tait pas soumise aux rgles de la vie conventuelle; elle
pouvait bien se baigner, comme la chaste Suzanne; et elle devait en
avoir grand besoin aprs avoir couch  la paillade[217]. Ce qui est
plus singulier, c'est que demoiselle Marguerite La Touroulde jugea,
pour l'avoir vue au bain, que Jeanne, selon toute apparence, tait
vierge[218].

[Note 216: Lanry d'Arc et L. Jeny, _Jeanne d'Arc en Berry_, pp.
76-77.]

[Note 217: _Procs_, t. III, p. 100.]

[Note 218: _Ibid._, t. III, p. 88.]

Dans l'htel de messire Rgnier de Bouligny, ainsi que partout o elle
logeait, elle menait une vie de bguine, sans austrits excessives.
Elle se confessait trs souvent. Maintes fois, elle demanda  son
htesse de l'accompagner  Matines. Les Matines se chantaient tous les
jours  la cathdrale et dans les collgiales, entre quatre et six
heures du soir, au moment o le soleil descendait  l'horizon.
Demoiselle La Touroulde l'y mena plusieurs fois. Frquemment elles
causaient toutes deux ensemble; la femme du gnral des finances la
trouvait bien simple et bien ignorante. Elle s'apercevait avec
surprise que cette jeune fille ne savait absolument rien[219].

[Note 219: _Ibid._, t. III, pp. 85, 89.--Lanry d'Arc et L. Jeny,
_Jeanne d'Arc en Berry_, pp. 73-74.]

Jeanne lui conta, entre autres choses, sa visite au vieux duc de
Lorraine, et comment elle l'avait repris sur sa mauvaise conduite;
elle parla aussi des examens que lui avaient fait subir les matres de
Poitiers[220]. Elle tait persuade que ces clercs l'avaient
interroge avec une extrme svrit et croyait de bonne foi qu'elle
avait triomph de leur mauvais vouloir. Hlas! elle devait connatre
avant peu des clercs moins accommodants.

[Note 220: _Ibid._, t. III, pp. 86-87.]

Demoiselle Marguerite lui dit un jour:

--Si vous ne craignez point d'aller aux assauts, c'est que vous savez
bien que vous ne serez point tue.

 quoi Jeanne rpondit:

--Je n'en suis pas plus sre que les autres gens de guerre.

Frquemment des femmes venaient  l'htel de Bouligny, apportant des
patentres et de menus objets de pit pour les faire toucher par la
Pucelle.

Et Jeanne disait, en riant,  son htesse:

--Touchez-les vous-mme. Ils seront aussi bons par votre toucher que
par le mien[221].

[Note 221: _Procs_, t. III, pp. 86-88.]

En entendant cette rpartie, demoiselle Marguerite dut bien
s'apercevoir que Jeanne, pour ignorante qu'elle tait, montrait
parfois dans ses propos du bon sens et de la bonne grce.

Cette dame, qui trouvait la Pucelle de toute faon une innocente,
l'estimait, au contraire, experte dans les armes. Soit qu'elle juget
par elle-mme du savoir-faire de la sainte en gendarmerie, soit
qu'elle en parlt par ou dire, comme il semble, elle dclara plus
tard que cette jeune fille montait  cheval et maniait la lance comme
l'et fait le meilleur chevalier et que l'arme en tait dans
l'admiration[222]. Les capitaines d'alors n'en savaient pas davantage
pour la plupart.

[Note 222: _Procs_, t. III, p. 88.]

Il est croyable qu'il y avait des ds et des cornets dans l'htel de
Bouligny, sans quoi Jeanne n'aurait pas eu l'occasion de montrer cette
horreur du jeu de ds que remarqua son htesse.  cet gard, elle
pensait de mme que frre Richard, son compagnon, et que toute
personne de bonne vie et doctrine[223].

[Note 223: _Ibid._, t. III, p. 87.]

Jeanne distribuait en aumnes l'argent qu'elle avait. Elle disait:
J'ai t envoye pour la consolation des pauvres et des
indigents[224].

[Note 224: _Ibid._, t. III, pp. 87-88.]

De tels propos, rpandus dans la foule, inspiraient au peuple la
croyance que cette pucelle de Dieu n'avait pas t suscite seulement
pour la gloire des Lis, et qu'elle venait gurir les maux dont souffrait
le royaume, tels que meurtres, pilleries et grives offenses  Dieu. Les
mes mystiques espraient d'elle la rforme de l'glise et le rgne de
Jsus-Christ en ce monde. Elle tait invoque comme une sainte et l'on
voyait, dans les provinces fidles au dauphin, ses images peintes et
tailles offertes  la vnration des fidles, en sorte qu'elle
jouissait, vivante, des privilges de la batification[225].

[Note 225: Nol Valois, _Un nouveau tmoignage sur Jeanne d'Arc_,
dans _Annuaire-bulletin de la Socit de l'Histoire de France_, Paris,
1907, in-8, pp. 8 et 18 (tirage  part).]

Cependant, au nord de la Seine, Anglais et Bourguignons
recommenaient la danse. Le duc de Vendme se repliait avec sa
compagnie sur Senlis, les Anglais se ruaient sur la ville de
Saint-Denys et la saccageaient  nouveau. Ils trouvrent dans l'glise
abbatiale l'armure de la Pucelle et, sur l'ordre de l'vque de
Throuanne, chancelier d'Angleterre, l'enlevrent, ce qui fut
considr par le clerg franais comme un sacrilge manifeste, pour
cette raison qu'ils ne donnrent rien en change aux moines de
l'abbaye.

Le roi se tenait alors  Mehun-sur-Yvre, tout proche la ville de
Bourges, en un chteau, l'un des plus beaux du monde, qui s'levait
sur un rocher et regardait la ville. Le feu duc Jean de Berry, grand
amateur de btiments, l'avait fait construire avec le soin et l'amour
qu'il donnait  toutes choses d'art. Mehun tait le sjour prfr du
roi Charles[226].

[Note 226: _Procs_, t. III, p. 217.--De Beaucourt, _Histoire de
Charles VII_, t. II, p. 265.--A. Buhot de Kersers, _Histoire et
statistique du dpartement du Cher, canton de Mehun_, Bourges, 1891,
in-4, pp. 261 et suiv.--A. de Champeaux et P. Gauchery, _Les travaux
d'art excutes pour Jean de France, duc de Berry_, Paris, 1894, in-4,
pp. 7, 9 et la miniature des _Grandes Heures_ du duc Jean de Berry, 
Chantilly.]

Le duc d'Alenon, qui attendait des gens pour entrer en Normandie par
les Marches de Bretagne et du Maine, pensant ravoir son duch, fit
demander au roi qu'il lui plt lui donner la Pucelle. Beaucoup,
disait le duc, se mettront en sa compagnie, qui ne bougeront de chez
eux si elle ne vient pas. C'tait donc qu'elle n'tait pas trop
dcrie pour sa dconfiture sous Paris. Le sire de la Trmouille
s'opposa  ce qu'elle ft remise au duc d'Alenon, dont il se dfiait,
non sans quelque apparence de motif. Il la remit  son frre utrin,
le sire d'Albret, lieutenant du roi en son pays de Berry[227].

[Note 227: Perceval de Cagny, pp. 170-171.--Berry, dans _Procs_,
t. IV, p. 48.--Lettre du sire d'Albret aux habitants de Riom, dans
_Procs_, t. V, pp. 148-149.--Martin Le Franc, _Champion des Dames_,
dans _Procs_, t. V, p. 71.]

Le Conseil royal estimait ncessaire de recouvrer la ville de La
Charit, qu'on avait laisse aux mains des Anglais quand on tait
parti pour le voyage du sacre[228]; mais il dcida qu'on se porterait
d'abord sur Saint-Pierre-le-Moustier qui commandait les approches du
Bec-d'Allier[229]. Cette petite ville tait occupe par une garnison
d'Anglais et de Bourguignons qui, de l, se rpandaient dans le Berry
et le Bourbonnais et pillaient les villages, ravageaient les
campagnes. C'est  Bourges que se rassembla l'arme charge de cette
expdition. Elle tait sous les ordres de monseigneur d'Albret[230];
le bruit public en attribuait le commandement  Jeanne. Le commun
peuple, les bourgeois des villes, les habitants d'Orlans surtout ne
connaissaient qu'elle.

[Note 228: _Chronique de la Pucelle_, p. 310.--_Journal du sige_,
p. 107.--Morosini, t. II, p. 229, note 4.--Perceval de Cagny, p. 172.]

[Note 229: _Procs_, t. III, p. 217.--Jaladon de la Barre, _Jeanne
d'Arc  Saint-Pierre-le-Moustier et deux juges nivernais  Rouen_,
Nevers, 1868, in-8, chap. IX et suiv.]

[Note 230: _Procs_, t. V, p. 356.--Lanry d'Arc et L. Jeny,
_Jeanne d'Arc en Berry_, p. 89.]

Aprs quelques jours de sige, les gens du roi donnrent l'assaut.
Mais ils furent repousss par ceux du dedans. L'cuyer Jean d'Aulon,
intendant de la Pucelle, qui avait reu quelque temps auparavant une
blessure au talon, et ne marchait qu'avec des bquilles, s'tait
retir comme les autres[231]. Il se retourna et vit Jeanne demeure
presque seule au bord du foss. De crainte qu'il ne lui arrivt mal,
il sauta  cheval, tira vers elle et lui cria:

--Que faites-vous ainsi seule? Pourquoi ne vous retirez-vous pas comme
les autres?

[Note 231: _Procs_, t. III, p. 217.]

Jeanne ta sa salade de dessus sa tte et lui rpondit:

--Je ne suis pas seule. J'ai en ma compagnie cinquante mille de mes
gens. Et je ne partirai point d'ici jusqu' ce que j'aie pris la
ville.

Messire Jean d'Aulon, carquillant les yeux, ne voyait autour de la
Pucelle que quatre ou cinq hommes.

Il lui cria de plus belle:

--En allez-vous d'ici, et retirez-vous comme les autres font.

En guise de rponse, elle demanda qu'on lui apportt des fagots et des
claies pour combler le foss. Et aussitt elle appela  haute voix:

--Aux fagots et aux claies, tout le monde! afin de faire un pont.

Les gens d'armes accoururent, le pont fut fait incontinent et la ville
prise d'assaut sans grande difficult. Du moins c'est ainsi que le bon
cuyer Jean d'Aulon conta l'affaire[232]. Il n'tait pas trs loign
de croire que les cinquante mille fantmes de la Pucelle s'taient
empars de Saint-Pierre-le-Moustier.

[Note 232: _Procs_, t. III, p. 218.]

       *       *       *       *       *

 ce moment, il se trouvait auprs de la petite arme de la Loire
plusieurs saintes femmes qui menaient, ainsi que Jeanne, une vie
singulire et communiquaient avec l'glise triomphante. C'tait, pour
ainsi dire, un bguinage volant, qui suivait les gens d'armes. L'une
de ces femmes se nommait Catherine de La Rochelle; deux autres taient
de la Bretagne bretonnante[233].

[Note 233: _Ibid._, t. I, p. 106.--_Journal d'un bourgeois de
Paris_, pp. 259-260, 271-272.--Nider, _Formicarium_, dans _Procs_, t.
IV, pp. 503-504.--J. Quicherat, _Aperus nouveaux_, pp. 74 et
suiv.--N. Quellien, _Perrinac, une compagne de Jeanne d'Arc_, Paris,
1891, in-8.--Mme Pascal-Estienne, _Perrinak_, Paris, 1893,
in-8.--J. Trvedy, _Histoire du roman de Perrinac_, Saint-Brieuc,
1894, in-8.--_Le roman de Perrinac_, Vannes, 1894, in-8.--A. de la
Borderie, _Pierronne et Perrinac_, Paris, 1894, in-8.]

Elles avaient toutes des visions merveilleuses; Jeanne voyait
monseigneur saint Michel en armes et mesdames sainte Catherine et
sainte Marguerite portant des couronnes[234]; la Pierronne voyait Dieu
long vtu d'une robe blanche avec une huque vermeille[235]; Catherine
de La Rochelle voyait une dame blanche, habille de drap d'or, et, au
moment de la conscration, on ne sait quelles merveilles du haut
secret de Notre-Seigneur lui taient rvles[236].

[Note 234: _Procs_, t. V,  la table analytique aux mots:
_Catherine_, _Michel_, _Marguerite_.]

[Note 235: _Ibid._, t. I, p. 106.]

[Note 236: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 271-272.]

Frre Jean Pasquerel demeurait auprs de Jeanne en qualit de
chapelain[237]; il comptait mener sa pnitente  la croisade contre
les hussites, car c'est surtout  ces infidles que le bon frre en
voulait. Mais le cordelier qui depuis Troyes s'tait joint aux
mendiants de la premire heure, frre Richard, l'avait entirement
supplant; il conduisait  sa volont la petite troupe des inspires.
On disait que c'tait leur beau pre; il les endoctrinait[238]. Ses
desseins sur ces filles n'taient pas trs diffrents de ceux du bon
frre Pasquerel: il se proposait de les conduire dans ces guerres pour
le triomphe de la Croix qui devaient, selon lui, prcder la fin
prochaine du monde[239].

[Note 237: _Procs_, t. III, pp. 104 et suiv.]

[Note 238: _Ibid._, t. II, p. 450.--_Journal d'un bourgeois de
Paris_, pp. 271-272.]

[Note 239: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 235.]

En attendant, il s'efforait de les faire vivre entre elles en bonne
intelligence; et il y avait grand'peine, ce semble, si habile prcheur
qu'il ft. Sans cesse naissaient dans la confrrie les soupons et les
querelles. Jeanne, qui frquentait avec Catherine de La Rochelle 
Montfaucon en Brie et  Jargeau, flaira une rivale et se mit tout de
suite en dfiance[240]. Elle n'avait peut-tre pas tort. On pouvait,
d'un moment  l'autre, se servir de ces Bretonnes et de cette
Catherine comme on s'tait servi d'elle[241]. Une inspire alors tait
bonne  tout,  l'dification du peuple,  la rforme de l'glise, 
la conduite des gens d'armes,  la circulation des monnaies,  la
guerre,  la paix; ds qu'il en paraissait une, chacun la tirait 
soi. Il semble bien qu'aprs avoir mis en oeuvre la pucelle Jeanne
pour dlivrer Orlans, les conseillers du roi pensaient maintenant
mettre en oeuvre cette dame Catherine pour faire la paix avec le duc
de Bourgogne. On trouvait opportun d'appliquer  cette tche une
sainte moins chevalire que Jeanne. Catherine tait marie, mre de
famille. Il ne fallait pas s'tonner pour cela qu'elle ft favorise
de visions: si le don de prophtie est particulirement rserv aux
vierges, on voit, par l'exemple de Judith, que le Seigneur peut
susciter des femmes fortes pour le salut de son peuple.

[Note 240: _Procs_, t. I, p. 106.]

[Note 241: _Procs_, t. I, p. 107.]

 croire, comme son surnom l'indique, qu'elle venait de La Rochelle,
son origine donnait confiance aux Armagnacs. Les habitants de La
Rochelle, tous plus ou moins corsaires, faisaient trop bonne et
profitable chasse aux navires anglais pour quitter le parti du
dauphin, qui rcompensait d'ailleurs leur fidlit par de beaux
privilges pour le trafic des marchandises[242]. Ils envoyrent des
dons d'argent  ceux d'Orlans et lorsque, au mois de mai, ils
apprirent que la cit du duc Charles tait dlivre, ils institurent
une fte publique en mmoire de cet heureux vnement.

[Note 242: Arcre, _Histoire de La Rochelle_, 1756, in-4, t. I,
p. 271.--_Procs_, t. V, p. 104, note.--Vallet de Viriville, _Histoire
de Charles VII_, t. II, pp. 24, 75 et suiv., 219, 279.]

Le premier emploi, ce semble, que tenait une sainte dans l'arme,
c'tait l'emploi de quteuse. Jeanne demandait  tous moments, par
lettres missives, de l'argent ou des engins de guerre aux bonnes
villes, les bourgeois lui promettaient toujours et s'acquittaient
quelquefois de leur promesse. Catherine de La Rochelle parat avoir eu
des rvlations spciales en matire de finances, et s'tre donn une
mission trsorire, comme Jeanne s'tait donn une mission guerrire.
Elle annonait qu'elle irait vers le duc de Bourgogne pour conclure la
paix[243].  en juger par le peu qu'on en sait, les inspirations de
cette sainte dame n'taient ni trs hautes, ni trs ordonnes, ni trs
profondes.

[Note 243: _Procs_, t. I, pp. 107-108.]

 Montfaucon en Berry (ou  Jargeau), rencontrant Jeanne, elle lui
parla de la sorte:

--Il est venu  moi une dame blanche, vtue de drap d'or, qui m'a dit:
Va par les bonnes villes et que le roi te donne des hrauts et
trompettes pour faire crier: Quiconque a or, argent ou trsor cach,
qu'il l'apporte  l'instant.

Dame Catherine ajouta:

--Ceux qui en auront de cach et ne feront point ainsi, je les
connatrai bien et saurai trouver leurs trsors.

Elle jugeait ncessaire de combattre les Anglais et semblait croire
que Jeanne et mission de les chasser, puisqu'elle lui offrit
obligeamment le produit de ses recettes miraculeuses:

--Ce sera, dit-elle, pour payer vos gens d'armes.

Mais la Pucelle lui rpondit avec mpris:

--Retournez  votre mari faire votre mnage et nourrir vos
enfants[244].

[Note 244: _Procs_, t. I, p. 107.]

Les disputes des saintes sont trs pres d'ordinaire. Jeanne
n'admettait pas qu'il y et dans le fait de cette rivale autre chose
que folie et nant. Pourtant, elle ne jugeait pas impossible qu'on
ret la visite d'une dame blanche, elle vers qui se rendaient chaque
jour autant de saints et de saintes, d'anges et d'archanges qu'on n'en
peignit jamais sur les pages des livres et sur les murs des moutiers.
Pour en avoir le coeur net, elle prit le bon moyen. Un docteur peut
raisonner sur l'objet et la substance, l'origine et la forme des
ides, la naissance des images dans l'entendement; une gardeuse de
moutons prendra un parti plus sr: elle s'en rapportera  ses yeux.

Jeanne demanda  Catherine si cette dame blanche venait toutes les
nuits et, apprenant qu'oui:

--Je coucherai avec vous, dit-elle.

Le soir arriv, elle se mit dans le lit de Catherine, veilla jusqu'
minuit, ne vit rien et s'endormit, car elle tait jeune et avait grand
besoin de sommeil.

Le matin,  son rveil, elle demanda:

--Est-elle venue?

--Elle est venue, rpondit Catherine. Vous dormiez et je n'ai pas
voulu vous veiller.

--Ne viendra-t-elle point demain?

Catherine lui promit qu'elle viendrait sans faute.

Cette fois, Jeanne, ayant dormi le jour pour pouvoir mieux veiller,
coucha le soir encore dans le lit de Catherine et garda les yeux
ouverts.

Souvent, elle demandait:

--Viendra-t-elle point?

Et Catherine rpondait:

--Oui, tout  l'heure.

Mais Jeanne ne vit rien[245].

[Note 245: _Procs_, t. I, pp. 108-109.]

Elle tint la preuve pour bonne. Pourtant, la dame blanche, habille de
drap d'or, lui trottait encore dans la tte. Quand madame sainte
Catherine et madame sainte Marguerite vinrent la voir, ce qui ne tarda
gure, elle leur parla de cette dame blanche et leur demanda ce qu'il
en fallait penser. La rponse fut telle que Jeanne l'attendait.

--Dans le fait de cette Catherine, il n'y a, dirent-elles, que folie
et nant[246].

[Note 246: _Ibid._, t. I, p. 107.]

Et Jeanne dut s'crier:

--C'tait bien ce que je pensais!

La lutte entre les deux prophtesses fut courte, mais acharne. Jeanne
prenait toujours le contre-pied de ce que disait Catherine. Comme
celle-ci voulait aller voir le duc de Bourgogne pour faire la paix,
Jeanne lui dit:

--Il me semble qu'on n'y trouvera point de paix si ce n'est par le
bout de la lance[247].

[Note 247: _Procs_, t. I, p. 108.]

Il y eut un sujet tout au moins o la dame blanche fut plus habile
prophtesse que les conseillres de la Pucelle: ce fut le sige de La
Charit. Lorsque Jeanne voulut aller dlivrer cette ville, Catherine
lui conseilla de n'en rien faire.

--Il fait trop froid, dit-elle, je n'irai point[248].

[Note 248: _Ibid._, p. 108.]

La raison que donnait Catherine n'tait point haute; pourtant, il est
vrai que Jeanne aurait mieux fait de ne pas aller au sige de La
Charit.

La Charit, enleve au duc de Bourgogne par le dauphin en 1422, avait
t reprise en 1424 par Perrinet Gressart[249], fortun capitaine,
devenu, d'apprenti maon, panetier du duc de Bourgogne et seigneur de
Laigny, de par le roi d'Angleterre[250]. Le 30 dcembre 1425, le sire
de La Trmouille, qui se rendait auprs du duc Philippe pour une de
ces ngociations sempiternelles, fut arrt par les gens de Perrinet,
et renferm pendant plusieurs mois dans cette place dont son ravisseur
tait capitaine. Il lui fallut payer une ranon de quatorze mille cus
d'or, et, bien qu'il et pris cette somme dans le trsor royal[251],
il devait garder rancune  Perrinet, et l'on peut penser que, s'il
envoyait des gens d'armes  La Charit, c'tait pour prendre tout de
bon la ville et non dans quelque noir dessein contre la Pucelle.

[Note 249: Perrinet Crasset, machon et capitaine de gens
d'armes, _Chronique des cordeliers_, fol. 446 v.--Jean Chartier,
_Chronique_, t. I, p. 117.--Monstrelet, t. IV, p. 174.--Vallet de
Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. I, p. 328.]

[Note 250: S. Luce, _Jeanne d'Arc  Domremy_, p. CCLXXVIII.--A. de
Villaret, _Campagne des Anglais_, p. 109.--Le P. Ayroles, _La vraie
Jeanne d'Arc_, t. III, pp. 20, 21, 373 et suiv.--J. de Frminville,
_Les corcheurs en Bourgogne_ (1435-1445); _tude sur les compagnies
franches au XVe sicle_, Dijon, 1888, in-8--P. Champion, _Guillaume
de Flavy_, pice justificative XXX.]

[Note 251: Sainte-Marthe, _Histoire gnalogique de la maison de
la Trmolle_, 1668, in-12, pp. 149 et suiv.--L. de La Trmolle, _Les
La Trmolle pendant cinq sicles_, Nantes, 1890, t. I, p. 165.]

L'arme qui allait contre ce capitaine bourguignon, grand dtrousseur
de plerins, n'tait pas compose de gens de rien. Ses chefs taient
Louis de Bourbon, comte de Montpensier, et Charles II, sire d'Albret,
frre utrin de La Trmouille et compagnon de Jeanne  l'arme du
sacre. Sans doute elle manquait de matriel et d'argent[252].
Condition ordinaire des armes d'alors. Quand le roi voulait attaquer
une place tenue par ses ennemis, il fallait qu'il s'adresst  ses
bonnes villes, pour obtenir d'elles les ressources ncessaires. La
Pucelle, qui tait une sainte et une guerrire, avait bonne grce 
mendier des armes; mais peut-tre se faisait-elle illusion sur les
ressources des villes qui avaient dj tant donn.

[Note 252: _Procs_, t. V, p. 149.--Jean Chartier, _Chronique_, t.
III.--_Journal du sige_, p. 129.--Monstrelet, t. V, chap. LXXII.--A.
de Villaret, _Campagne des Anglais_, p. 108.]

Le 7 novembre, elle signa avec monseigneur d'Albret une lettre par
laquelle elle demandait  ceux de Clermont en Auvergne, de la poudre,
des traits et de l'artillerie. Les messieurs d'glise, les lus et les
habitants envoyrent deux quintaux de salptre, un quintal de soufre,
deux caisses de traits; ils y joignirent une pe, deux dagues, et une
hache d'armes pour la Pucelle, et ils chargrent messire Robert
Andrieu de prsenter cet envoi  Jeanne et  monseigneur
d'Albret[253].

[Note 253: _Procs_, t. V, p. 146.--F. Perot, _Un document indit
sur Jeanne d'Arc_, dans _Bulletin de la Socit archologique de
l'Orlanais_, t. XII, 1898-1901, p. 231.]

Le 9 novembre, la Pucelle tait  Moulins en Bourbonnais[254]. Qu'y
faisait-elle? On ne sait. Alors se trouvait dans cette ville une trs
sainte abbesse et trs vnre, Colette Boilet, qui s'tait attir les
plus hautes louanges et les plus bas outrages en travaillant avec un
zle merveilleux  la rforme des filles de sainte Claire. Colette
habitait le couvent de clarisses qu'elle venait de fonder en cette
ville. On a suppos que la Pucelle tait alle  Moulins afin de s'y
rencontrer avec elle. Il faudrait d'abord savoir si ces deux saintes
avaient de l'inclination l'une pour l'autre; elles faisaient toutes
deux des miracles, et des miracles parfois assez semblables[255]; ce
n'tait pas une raison pour qu'elles prissent le moindre plaisir  se
trouver ensemble. L'une tait nomme la Pucelle, l'autre la Petite
Ancelle; mais, sous ces noms d'une gale humilit, bien diffrentes
d'habit et de moeurs, celle-ci cheminait sur les routes enveloppe de
haillons comme une mendiante, celle-l chevauchait en huque d'or entre
les seigneurs. Rien ne donne  croire que Jeanne, qui vivait parmi des
franciscains soustraits  toute rgle, prouvt de la vnration pour
la rformatrice des clarisses; rien ne dit que la pacifique Colette,
trs attache  la maison de Bourgogne[256], ait dsir s'entretenir
avec l'ange exterminateur des Anglais[257].

[Note 254: _Procs_, t. V, pp. 147-150.--Lanry d'Arc et L. Jeny,
_Jeanne d'Arc en Berry_, ch. VIII.]

[Note 255: _Acta SS._, Mars, I, 554, col. 2, n 61.--Abb
Bizouard, _Histoire de sainte Colette_, pp. 35, 37.--S[ilvere],
_Histoire chronologique de la bienheureuse Colette_, Paris, 1628,
in-8.]

[Note 256: _Histoire chronologique de la bienheureuse Colette_,
pp. 168-200.]

[Note 257: S. Luce, _Jeanne d'Arc et les ordres mendiants_ dans
_Revue des Deux Mondes_, 1881, t. XLV, p. 90.--L. de Kerval, _Jeanne
d'Arc et les franciscains_, Vanves, 1893, pp. 49-51.--S. Luce, _Jeanne
d'Arc  Domremy_, pp. CCLXXVIII et s.--F. Perot, _Jeanne d'Arc en
Bourbonnais_, Orlans, in-8, 26 p., 1889.--F. Andr, _La vrit sur
Jeanne d'Arc_, in-8, 1895, pp. 308 et suiv.]

De cette ville de Moulins, Jeanne dicta une lettre par laquelle elle
avertissait les habitants de Riom que Saint-Pierre-le-Moustier tait
pris et leur demandait, comme  ceux de Clermont, du matriel de
guerre[258].

[Note 258: _Procs_, t. V, p. 146-148.]

Voici cette lettre:

     Chers et bons amis, vous savez bien comment la ville de Saint
     Pere le Moustier a est prinse d'assault; et,  l'aide de Dieu,
     ay entencion de faire vuider les autres places qui sont
     contraires au roy; mais pour ce que grant despense de pouldres,
     trait et autres habillemens de guerre a est faicte devant ladite
     ville, et que petitement les seigneurs qui sont en ceste ville et
     moy en sommes pourveuz pour aler mectre le sige devant La
     Charit, o nous alons prestement; je vous prie, sur tant que
     vous aymez le bien et honneur du roy et aussi de tous les autres
     de par de, que vueillez incontinant envoyer et aider pour ledit
     sige de pouldres, salepestre, souffre, trait, arbelestres
     fortes, et d'autres habillemens de guerre. Et en ce faictes tant
     que par faulte desdictes pouldres et autres habillemens de
     guerre, la chose ne soit longue, et que on ne vous puisse dire en
     ce estre negligens ou refusans. Chers et bons amis, Nostre Sire
     soit garde de vous. Escript  Molins, le neuf{me} jour de
     novembre.

     JEHANNE.

     _Sur l'adresse_:  mes chiers et bons amis, les gens d'glise,
     bourgois et habitans de la ville de Rion[259].

[Note 259: _Procs_, t. V, pp. 146, 148.--Fac-simil dans le
_Muse des archives dpartementales_, p. 124.]

Les consuls de Riom s'engagrent, par lettres scelles de leur sceau,
 donner  Jeanne la Pucelle et  monseigneur d'Albret une somme de
soixante cus; mais quand les gouverneurs de l'artillerie pour le
sige vinrent leur rclamer cette somme, les consuls ne donnrent pas
une maille[260].

[Note 260: F. Perot (_Bulletin de la Socit archologique de
l'Orlanais_, t. XII, p. 231).]

Dsireux, au contraire, de voir rduire une place qui interceptait le
cours de la Loire  trente lieues en amont de leur ville, les
habitants d'Orlans, cette fois encore, se montrrent zls et
magnifiques. On les doit tenir pour les vrais sauveurs du royaume;
sans eux, au mois de juin, on n'aurait pas pu prendre Jargeau ni
Beaugency. Tout au commencement de juillet, alors qu'ils croyaient 
la continuation de la campagne de la Loire, ils avaient fait conduire
 Gien leur grosse bombarde, la Bougue. Ils y joignirent des
munitions, des vivres, et, dans les premiers jours de dcembre, sur la
demande du roi aux procureurs de la ville, ils dirigrent sur La
Charit toute l'artillerie ramene de Gien; quatre-vingt-neuf soldats
de la milice urbaine, portant la huque aux couleurs du duc d'Orlans,
la croix blanche sur la poitrine, trompette en tte, commands par le
capitaine Boiau; des ouvriers de tous tats, maons et manoeuvres,
charpentiers, forgerons; les couleuvriniers Fauveau, Gervaise Lefvre,
et frre Jacques, religieux du couvent des cordeliers d'Orlans[261].
Que fit-on de cette grosse artillerie et de ces braves gens?

[Note 261: A. de Villaret, _Campagne des Anglais_, p. 107, pice
justificative XVII, pp. 159, 168.--_Procs_, t. V, pp. 268, 270,
d'aprs les cdules originales de la Bibliothque d'Orlans.]

Le 24 novembre, le sire d'Albret et la Pucelle, se trouvant sous les
murs de La Charit en grande dtresse, sollicitrent semblablement la
ville de Bourges. Au reu de leur lettre, les bourgeois dcidrent
d'envoyer treize cents cus d'or. Pour se procurer cette somme ils
employrent un moyen usuel, auquel notamment ceux d'Orlans avaient eu
recours quand, en vue de fournir  Jeanne, quelque temps auparavant,
des munitions de guerre, ils achetrent d'un habitant une certaine
quantit de sel qu'ils firent mettre  l'enchre au grenier de la
ville. Les habitants de Bourges firent vendre  la crie la ferme
annuelle du treizime du vin vendu en dtail dans la ville. Mais
l'argent qu'ils se procurrent ainsi n'arriva pas  destination[262].

[Note 262: La Thaumassire, _Histoire du Berry_, p.
161.--_Procs_, t. V, pp. 356-357.--Lanry d'Arc et L. Jeny, _Jeanne
d'Arc en Berry_, pp. 105 et suiv.--A. de Villaret, _Campagne des
Anglais_, pp. 111, 112.]

Il y avait sous La Charit une brillante chevalerie; outre Louis de
Bourbon et le sire d'Albret, il s'y trouvait le marchal de Boussac,
Jean de Bouray, snchal de Toulouse, Raymon de Montremur, baron
dauphinois, qui y fut tu[263]. Il faisait un froid cruel et les
assigeants ne russissaient  rien. Aprs un mois, Perrinet Gressart,
qui connaissait plus d'un tour, les fit tomber dans on ne sait quelle
embche. Ils levrent le sige, laissant l'artillerie des bonnes
villes, les beaux canons pays des deniers des bourgeois
conomes[264]. Et ce qui rendait leur cas peu louable, c'est que la
ville, n'tant pas secourue et ne pouvant l'tre, devait capituler un
jour ou l'autre. Ils allguaient en leur faveur que le roi n'avait
envoy ni vivres ni argent[265]; mais ce ne parut point une excuse et
leur fait fut jug honteux. Un chevalier expert en l'honneur des armes
a dit: On ne doit jamais assiger une place que premirement on ne
soit sr de vivres et de solde. Car trop grande honte est  un ost,
spcialement quand il y a roi ou lieutenant du roi, d'assiger une
place et puis de s'en lever[266].

[Note 263: _Mmoires de la Socit des Antiquaires du Centre_, t.
IV, 1870-72, pp. 211, 239.]

[Note 264: Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II,
p. 126.--Lanry d'Arc et L. Jeny, _Jeanne d'Arc en Berry_, p. 89.]

[Note 265: Perceval de Cagny, p. 172.]

[Note 266: _Le Jouvencel_, t. II, pp. 216-217.]

Le 13 dcembre, un moine dominicain, frre Hlie Boudant, pnitencier
du pape Martin pour la ville et diocse de Limoges, s'tant rendu dans
la ville de Prigueux, y prcha le peuple; il prit pour texte de son
sermon les grands miracles accomplis en France par l'intervention
d'une Pucelle qui tait venue trouver le roi de par Dieu.  cette
occasion le maire et les consuls entendirent une messe chante et
firent mettre deux cierges. Or, frre Hlie tait depuis deux mois
sous le coup d'un mandat d'amener lanc par le parlement de
Poitiers[267]. On ignore l'accusation qui pesait sur lui. Les moines
mendiants se montraient alors, pour la plupart, drgls dans leurs
moeurs et faillibles dans leur foi. Le frre Richard lui-mme ne
laissait pas d'inspirer parfois des soupons sur la puret de sa
doctrine.

[Note 267: Extrait du livre des comptes de la ville de Prigueux,
dans _Bulletin de la Socit historique et archologique du Prigord_,
t. XIV, janvier-fvrier 1887.--S. Luce, _Jeanne d'Arc  Domremy_,
preuve CCXVII, p. 252.--Le P. Chapotin, _La guerre de cent ans et les
dominicains_, pp. 74 et suiv.]

 la Nol de cette anne 1429, le bguinage volant tant runi 
Jargeau[268], ce bon frre dit la messe et donna la communion trois
fois  Jeanne la Pucelle et deux fois  cette Pierronne, de la
Bretagne bretonnante, avec qui Notre-Seigneur causait comme un ami
avec un ami. Et l'on pouvait voir l, sinon une transgression formelle
des lois de l'glise, du moins un abus condamnable du sacrement[269].
Un formidable orage thologique s'amassait ds lors, prt  fondre sur
les filles spirituelles du frre Richard. Peu de jours aprs l'attaque
de Paris, la trs vnrable Universit avait fait composer, ou plutt
transcrire un trait _De bono et maligno spiritu_, en vue,
probablement, d'y trouver des arguments contre le frre Richard et sa
prophtesse Jeanne, venus tous deux de compagnie avec les Armagnacs
devant la grand'ville[270].

[Note 268: _Procs_, t. I, p. 106.]

[Note 269: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 271.]

[Note 270: Morosini, t. III, pp. 232-233.--Le P. Denifle et
Chtelain, _Cartularium Univ. Paris._, t. IV, p. 515.]

Vers le mme temps, un clerc de la facult des dcrets avait lanc une
rponse sommaire au mmoire du chancelier Gerson sur la Pucelle. Il
ne suffit pas, y disait-il, que quelqu'un nous affirme bonnement qu'il
est envoy de Dieu: tout hrtique le prtend; mais il importe qu'il
prouve cette mission invisible par opration miraculeuse ou
tmoignage spcial de l'criture. Le clerc de Paris nie que la
Pucelle ait fait cette preuve, et  la juger sur sa conduite, il la
croit plutt envoye par le diable. Il lui fait grief de porter un
habit interdit aux femmes, sous peine d'anathme, et rejette les
excuses allgues sur ce point par Gerson. Il lui reproche d'avoir
excit, entre les princes et le peuple chrtiens, plus grande guerre
que n'tait auparavant. Il la tient pour idoltre, usant de sortilges
et de fausses prophties; il l'incrimine d'avoir entran les hommes 
se rendre homicides pendant les deux ftes principales de la trs
sainte Vierge, l'Assomption et la Nativit: offenses que l'Ennemi du
genre humain a infliges au Crateur et  sa trs glorieuse Mre, par
le moyen de cette femme. Et bien qu'il en ait rsult quelques
meurtres, grce  Dieu, ils n'ont pas rpondu aux intentions de cette
ennemie.

Tout cela manifestement, ajoute ce fils dvou de l'Universit,
contient erreur et hrsie. Il en conclut que cette Pucelle doit tre
traduite devant l'vque et l'inquisiteur et termine en invoquant ce
texte de saint Jrme: Il faut tailler les chairs pourries; il faut
chasser la brebis galeuse du bercail[271].

[Note 271: Nol Valois, _Un nouveau tmoignage sur Jeanne d'Arc_,
Paris, 1907, in-8 de 19 pages.]

Tel tait le sentiment unanime de l'Universit de Paris sur celle en
qui les clercs franais reconnaissaient un ange du Seigneur. Au mois
de novembre, le bruit courait  Bruges, recueilli par des religieux,
que la fille ane des rois avait envoy  Rome, prs du pape, des
dputs pour dnoncer la Pucelle comme fausse prophtesse, abuseresse,
ainsi que ceux qui croyaient en elle; nous ignorons le vritable objet
de cette ambassade[272]. Sans nul doute les docteurs et matres
parisiens taient ds lors rsolus, s'ils tenaient un jour cette
fille,  ne pas la laisser chapper et  ne point l'envoyer juger 
Rome o elle courait chance de s'en tirer avec une pnitence et mme
d'tre engage dans les soudoyers du Saint-Pre[273].

[Note 272: Morosini, t. III, p. 232.]

[Note 273: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 354-355.]

En pays anglais et bourguignons elle tait regarde comme hrtique,
non seulement par les clercs, mais par la multitude des gens de toute
condition. Et ceux qui, peu nombreux dans ces contres, l'estimaient
bonne, devaient s'en taire soigneusement. Aprs la retraite de
Saint-Denys il restait peut-tre en Picardie et notamment  Abbeville
quelques personnes favorables  la prophtesse des Franais; il ne
fallait pas parler en public de ces gens-l.

Colin Gouye, surnomm le Sourd, et Jehannin Daix, surnomm Petit,
natif d'Abbeville, l'apprirent  leurs dpens. En cette ville, vers la
mi-septembre, le Sourd et Petit, se trouvant contre la forge d'un
marchal, en compagnie de plusieurs bourgeois et habitants, notamment
d'un hraut, parlrent des faits de cette Pucelle qui menait si grand
bruit dans la chrtient.  un propos que tint le hraut sur elle,
Petit rpliqua vivement:

--Bren! bren! Chose que dit et fait cette femme n'est qu'abusion.

Le Sourd parla dans le mme sens:

-- cette femme, dit-il, l'on ne doit ajouter foi. Ceux qui croient en
elle sont fols et sentent la persine.

Il entendait par l qu'ils sentaient la grillade au persil, le roussi,
tant dj, autant dire, sur le feu du bcher.

Et il eut le malheur d'ajouter:

--Il y a en cette ville plusieurs autres qui sentent la persine.

C'tait diffamer les habitants d'Abbeville et les rendre suspects. Le
maire et les chevins, ayant eu connaissance de ce propos, firent
mettre le Sourd en prison. Sans doute Petit avait dit quelque chose de
semblable, car il fut envoy pareillement en prison[274].

[Note 274: Du Cange, _Glossaire_, au mot: _Persina_.--Lettre de
rmission pour le Sourd et Jehannin Daix, dans _Procs_, t. V, pp.
142-145.]

En disant que plusieurs de leurs concitoyens sentaient la persine, le
Sourd les mettait en grand danger d'tre recherchs par l'ordinaire et
l'inquisiteur comme hrtiques et sorciers notoirement diffams. Quant
 la Pucelle, en quelle odeur de persine elle tait, puisqu'il
suffisait de prendre son parti pour sentir le roussi!

Pendant que le frre Richard et ses filles spirituelles se voyaient
ainsi menacs de faire une mauvaise fin, s'ils tombaient aux mains des
Anglais et des Bourguignons, de grands troubles agitaient la
confrrie. Jeanne, au sujet de Catherine, entra en lutte ouverte avec
son bon pre. Frre Richard voulait qu'on mt en oeuvre la sainte dame
de La Rochelle. Jeanne, craignant que ce conseil ne ft suivi, crivit
 son roi ce qu'il devait faire de cette femme, c'est--dire qu'il la
devait certes renvoyer  son mari et  ses enfants.

Quand elle alla vers le roi, elle n'eut rien de plus press que de lui
dire:

--C'est tout folie et tout nant du fait de Catherine.

Frre Richard laissa voir  la Pucelle son profond
mcontentement[275]. Il tait fort bien en cour, et c'est sans doute
avec l'agrment du Conseil royal qu'il essayait de mettre en oeuvre
cette dame Catherine. La Pucelle avait russi; on pensait qu'une autre
voyante russirait de mme.

[Note 275: _Procs_, t. I, p. 107.]

Ce qui ne veut pas dire que, dans le Conseil on renont aux services
que Jeanne rendait  la cause franaise. Mme aprs les mauvaises
journes de Paris et de La Charit bien des gens lui attribuaient
comme autrefois une puissance surnaturelle et il y a lieu de croire
que plusieurs,  la Cour, comptaient l'employer encore[276].

[Note 276: _Procs_, t. III, p. 84; t. IV, p. 312 et _passim_.--A.
de Villaret, _loc. cit._, Pices justificatives.]

Et quand mme on et voulu la rejeter, elle se tenait trop prs des
Lis pour qu'on pt dsormais ngliger ses honneurs sans offenser en
mme temps l'honneur des Lis. Le 29 dcembre 1429,  Mehun-sur-Yvre,
le roi lui donna des lettres de noblesse scelles du grand sceau de
cire verte, sur double queue, en ls de soie rouge et verte[277].

[Note 277: _Procs_, t. V, pp. 150-153.--J. Hordal, _Heroin
nobilissim Joann Darc, lotharing, vulgo aurelianensis puell
historia_..., Ponti-Mussi, 1612, petit in-4.--C. du Lys, _Trait
sommaire tant du nom et des armes que de la naissance et parent de la
Pucelle, justifi par plusieurs patentes et arrts, enqutes et
informations_... Paris, 1633, in-4.--De la Roque, _Trait de la
noblesse_, Paris, 1678, in-4, chap. XLIII.--Lanry d'Arc, _Jeanne
d'Arc en Berry_, chap. X.]

L'anoblissement concernait Jeanne, ses pre, mre, frres, mme au cas
o ils ne fussent pas de condition libre, et toute leur postrit mle
et fminine. Clause singulire, rpondant aux services singuliers
rendus par une femme.

Dans ces lettres, elle est nomme _Johanna d'Ay_, sans doute parce que
le nom de son pre fut recueilli  la chancellerie royale sur les
lvres des Lorrains qui le prononaient ainsi d'un accent lent et
sourd; mais que ce nom soit Ay ou Arc, on ne le lui donnait gure; on
l'appelait communment Jeanne la Pucelle[278].

[Note 278: Voir  la table analytique du _Procs_, t. V, au mot:
_Pucelle_.]




CHAPITRE V

LES LETTRES AUX HABITANTS DE REIMS.--LA LETTRE AUX HUSSITES.--LE
DPART DE SULLY.


Les habitants d'Orlans taient reconnaissants  la Pucelle de ce
qu'elle avait accompli pour eux. Sans lui faire un grief de la droute
par laquelle s'tait termin le sige de La Charit, ils la reurent
dans leur ville avec la mme joie et lui firent aussi bonne chre
qu'auparavant. Le 19 janvier 1430, ils offrirent  elle,  matre Jean
de Velly et  matre Jean Rabateau un repas o ne manquaient ni
chapons, ni perdrix, ni livres, o mme un faisan tait dress[279].
Ce Jean de Velly, qui fut festoy avec elle, ne nous est pas connu.
Quant  Jean Rabateau, ce n'tait pas moins qu'un conseiller du roi,
avocat gnral au Parlement de Poitiers, depuis 1427[280]. Il avait
t l'hte de la Pucelle dans cette ville. Sa femme avait souvent vu
Jeanne agenouille dans l'oratoire de l'htel[281]. Les habitants
d'Orlans prsentrent le vin  l'avocat du roi,  Jean de Velly et 
la Pucelle. Beau festoiement, certes, et crmonieux. Les bourgeois
aimaient et honoraient Jeanne, mais, dans le repas, ils ne
l'observrent pas finement; car, lorsqu'une aventurire, dans huit
ans, se donnera pour elle, ils s'y tromperont et lui offriront le vin
de la mme manire; et ce sera le mme varlet de la ville, Jacques
Leprestre, qui le prsentera[282].

[Note 279: _Procs_, t. V, p. 270.]

[Note 280: _Ibid._, t. III, pp. 19, 74, 203.--H. Daniel Lacombe,
_L'hte de Jeanne d'Arc  Poitiers, Matre Jean Rabateau, prsident du
Parlement de Paris_, dans _Revue du Bas-Poitou_, 1891, pp. 48, 66.]

[Note 281: _Procs_, t. III, pp. 88 et suiv.]

[Note 282: Extrait des comptes de la ville d'Orlans, dans
_Procs_, t. V, p. 331.]

Un peintre, nomm Hamish Power, avait imag,  Tours, cet tendard que
la Pucelle aimait plus encore que l'pe de sainte Catherine. Quand
elle apprit que Power mariait sa fille Hliote, Jeanne demanda, par
lettre, aux lus de la ville de Tours une somme de cent cus pour le
trousseau de la marie. La crmonie nuptiale tait fixe au 9 fvrier
1430. Les lus se runirent par deux fois pour dlibrer sur la
demande de celle qu'ils nommaient avec honneur, mais non sans
prudence: la Pucelle venue en ce royaume vers le roi, pour le fait de
guerre et se donnant  lui comme envoye de par le roi du Ciel contre
les Anglais. Ils refusrent de rien payer, pour cette raison qu'il
convenait d'employer les deniers qu'ils administraient  l'entretien
de la ville et non autrement; mais ils dcidrent que, pour l'amour et
honneur de la Pucelle, les gens d'glise, bourgeois et habitants de la
ville assisteraient  la bndiction nuptiale et feraient faire des
prires  l'intention de la marie, et qu'ils lui offriraient le pain
et le vin. Ils en furent quittes pour quatre livres dix sous[283].

[Note 283: Vallet de Viriville, _Un pisode de la vie de Jeanne
d'Arc_, dans _Bibliothque de l'cole des Chartes_, t. IV (premire
srie), p. 488.--_Procs_, t. V, pp. 154-156.]

 une poque qu'on ne peut dterminer prcisment, la Pucelle acheta
une maison  Orlans. Pour parler avec plus d'exactitude, elle
contracta un bail  vente[284]. Le bail  vente tait une sorte de
convention par laquelle le propritaire d'une maison ou d'un hritage
en transfrait la proprit au preneur moyennant une pension annuelle
en fruits ou en argent. On contractait ces baux, de coutume, pour une
dure de cinquante-neuf ans. L'htel que Jeanne acquit de la sorte
appartenait au Chapitre de la cathdrale; il tait situ au milieu de
la ville, sur la paroisse Saint-Malo, proche de la chapelle
Saint-Maclou, contre la boutique d'un marchand d'huile nomm Jean Feu,
dans la rue des Petits-Souliers, o lors du sige, un boulet de pierre
de cent soixante-quatre livres tait tomb au milieu de cinq convives
attabls, sans faire de mal  personne[285].  quel prix la Pucelle
s'en rendit-elle acqureur? Ce fut vraisemblablement pour la somme de
six cus d'or fin ( soixante cus le marc), verss annuellement aux
termes de la Saint-Jean et de Nol, durant cinquante-neuf annes. En
outre, elle dut s'engager, conformment  la coutume,  tenir la
maison en bon tat et  payer de ses propres deniers les tailles
d'glise, ainsi que les taxes tablies pour le puits et le pav et
toutes autres impositions. Comme il lui fallait une caution, elle prit
pour rpondant un certain Guillot de Guyenne, de qui nous ne savons
pas autre chose[286].

[Note 284: Jules Doinel, _Note sur une maison de Jeanne d'Arc_,
dans _Mmoires de la Socit archologique et historique de
l'Orlanais_, t. XV, pp. 491-500.]

[Note 285: _Journal du sige_, pp. 15 16.]

[Note 286: Jules Doinel, _Note sur une maison de Jeanne d'Arc_,
_loc. cit._]

Que la Pucelle se soit elle-mme occupe de ce contrat, rien n'empche
de le croire. Toute sainte qu'elle tait, elle n'ignorait pas ce que
c'est que de possder du bien.  cet gard elle avait de qui tenir:
son pre tait l'homme de son village le plus entendu aux
affaires[287]; elle-mme, bonne mnagre, gardait ses vieilles nippes
et, mme en campagne, savait les retrouver pour en faire des prsents
 ses amis. Elle prisait son avoir, armes et chevaux, l'valuait 
douze mille cus, et se faisait,  ce qu'il semble, une ide assez
juste de la valeur des choses[288]. Mais  quelle intention
prenait-elle cette maison? tait-ce pour l'habiter? Pensait-elle
revenir  Orlans, aprs la guerre, y avoir pignon sur rue, et y
vieillir doucement? N'tait-ce pas plutt pour loger ses parents,
quelque oncle Vouthon, ou ses frres, dont l'un, trs besogneux, se
faisait donner alors un pourpoint par les citoyens d'Orlans[289]?

[Note 287: S. Luce, _Jeanne d'Arc  Domremy_, p. 360.]

[Note 288: _Procs_, t. I, p. 295.]

[Note 289: Compte de forteresse, dans _Procs_, t. V, pp.
259-260.]

Le 3 mars, elle suivit le roi Charles  Sully[290]. Le chteau o elle
logea prs du roi appartenait au sire de la Trmouille, qui le tenait
de sa mre, Marie de Sully, fille de Louis Ier de Bourbon. Il avait
t repris aux Anglais aprs la dlivrance d'Orlans[291]. Lieu fort,
qui commandait la plaine entre Orlans et Briare et le vieux pont de
vingt arches, Sully, au bord de la Loire, sur la route qui va de Paris
 Autun, reliait le centre de la France  ces provinces du Nord dont
Jeanne tait revenue  regret et o elle dsirait de tout son coeur
retourner pour de nouvelles chevauches et de nouveaux assauts.

[Note 290: _Procs_, t. V, p. 159.]

[Note 291: Perceval de Cagny, p. 173.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 258.--_Berry_, dans Godefroy, p. 376.--Morosini, t. III, p 294,
notes 4, 5.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. I, pp.
139, 163.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, p. 144.]

En la premire quinzaine de mars, elle reut des habitants de Reims un
message dans lequel ils lui confiaient leurs craintes qui n'taient
que trop fondes[292]. Le Rgent venait de donner (8 mars) les comts
de Champagne et de Brie au duc de Bourgogne,  charge pour lui de les
aller prendre[293]. Des Armagnacs et des Anglais, c'tait  qui
offrirait les plus gros et les meilleurs morceaux  ce duc Gargantua;
les Franais ne pouvant, malgr leur promesse, lui livrer Compigne
qui ne voulait pas tre livre, lui offraient  la place
Pont-Sainte-Maxence[294]. Mais c'est Compigne qu'il voulait. Les
trves, fort mal observes d'ailleurs, qui devaient d'abord expirer 
la Nol, proroges une premire fois jusqu'au 15 mars, l'avaient t
ensuite jusqu' Pques, qui tombait en 1430 le 16 avril. Le duc
Philippe n'attendait que cette date pour mettre une arme en
campagne[295].

[Note 292: Monstrelet, t. IV, p. 378.--D. Plancher, _Histoire de
Bourgogne_, t. IV, p. 137.--Morosini, t. III, p. 268.]

[Note 293: Du Tillet, _Recueil des rois de France_, t. II, p. 39
(d. 1601-1602).--Rymer, _Foedera_, mars, 1430.]

[Note 294: P. Champion, _Guillaume de Flavy_, pp. 35, 152.]

[Note 295: De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, pp.
351, 389.]

La Pucelle rpondit aux habitants de Reims d'une parole anime et
brve:

     Trs chiers et bien ams et bien desiris  veoir, Jehenne la
     Pucelle ey reue vous letres faisent mancion que vous vous
     doptis d'avoir le sciege. Vulhs savoir que vous n'ars point,
     si je les puis rencontrer bien bref; et si ainsi fut que je ne
     les rencontrasse, ne eux venissent devant vous, si vous ferms
     vous pourtes, car je serey bien brief vers vous; et ci eux y
     sont, je leur feray chausier leurs esprons si  aste qu'il ne
     saront pas ho les prandre, et lever, c'il y est, si brief que ce
     cera bien tost. Autre chouse que ne vous escri pour le prsent,
     ms que soyez toutjours bons et loyals. Je pri  Dieu que vous
     ait en sa guarde. Escrit  Sulli le xvje jour de mars.

     Je vous mandesse anquores auqunes nouvelles de quoy vous sris
     bien joyeux[296]; mais je doubte que les letres ne feussent
     prises en chemin et que l'on ne vit les dictes nouvelles.

     _Sign_: JEHANNE.

     _Sur l'adresse_:  mes trs chiers et bons amis, gens d'glise,
     bourgois et autres habitans de la ville de Rains[297].

[Note 296: La minute originale, jadis aux archives municipales de
Reims, et maintenant en la possession de M. le comte de Maleissye,
parat avoir d'abord port le mot _chyereux_ ratur. Faut-il y voir un
mot populaire, form sur _chiere_, prononc par Jeanne et corrig tout
de suite par le scribe? Avait-il mal entendu ce qu'elle dictait?]

[Note 297: _Procs_, t. V, p. 160, d'aprs une copie de
Rogier.--H. Jadart, _Jeanne d'Arc  Reims_, pice justificative,
XV.--Fac-simil dans Wallon, dit. 1876, p. 200.--On possde
l'original de cette lettre; on possde galement l'original de la
lettre adresse le 9 novembre 1429 aux habitants de Riom. Ces deux
lettres, crites  cent vingt-six jours de distance, ne sont pas d'un
mme scribe. Quant  la signature de l'une comme de l'autre, elle ne
saurait tre attribue  la main qui traa le corps de la lettre. Les
sept caractres du nom de _Jehanne_ semblent avoir t tracs
pniblement par une personne dont on tenait les doigts, ce qui ne peut
nous surprendre, puisque la Pucelle ne savait pas crire. Mais quand
on compare ces deux signatures, on s'aperoit qu'elles sont
entirement semblables l'une  l'autre. La hampe du J a mme direction
et mme longueur; le premier _n_, par suite d'une surcharge, a trois
jambages au lieu de deux; le second jambage du second _n_, visiblement
trac  deux reprises, descend trop bas; enfin les deux signatures
sont exactement superposables. Il faut croire que, aprs avoir une
fois obtenu le seing de la Pucelle en lui conduisant la main, on en
prit un calque qui servit de modle pour toutes les autres lettres. 
juger par les deux missives du 9 novembre 1429 et du 16 mars 1430, ce
calque tait reproduit avec la plus scrupuleuse fidlit.--Cf. p. 133,
note 5.]

Pour cette lettre, nul doute que le scribe n'ait crit fidlement sous
la dicte de la Pucelle et pris sa parole au vol. Dans sa hte, elle a
oubli des mots, des phrases entires; mais on comprend tout de mme.
Et quel lan! Vous n'aurez pas de sige si je rencontre vos ennemis.
Et son langage cavalier qu'on retrouve! Elle avait demand la veille
de Patay: Avez-vous de bons perons[298]? Ici elle s'crie: Je leur
ferai chausser leurs perons! Elle annonce qu'elle sera bientt en
Champagne, qu'elle va partir. Ds lors, est-il possible de croire
qu'elle tait dans le chteau de la Trmouille comme dans une cage
dore[299]? En terminant, elle avertit ses amis de Reims qu'elle ne
leur crit pas tout ce qu'elle voudrait, de peur que sa lettre ne soit
prise en chemin. Elle avait de la prudence; elle mettait quelquefois
sur ses lettres une croix pour avertir ceux de son parti de ne pas
tenir compte de ce qu'elle leur crivait, dans l'espoir que la missive
ft intercepte et l'ennemi tromp[300].

[Note 298: _Procs_, t. III, p. 11.]

[Note 299: Perceval de Cagny, p. 172.]

[Note 300: _Procs_, t. I, p. 83.]

C'est de Sully, le 23 mars, que fut expdie, par le frre Pasquerel 
l'empereur Sigismond, une lettre destine aux Hussites de Bohme[301].

[Note 301: _Ibid._, t. V, p. 156.]

 cette poque, les Hussites faisaient l'excration et l'pouvante de
la chrtient. Ils rclamaient la libre prdication de la parole de
Dieu, la communion sous les deux espces, le retour de l'glise 
cette vie vanglique qui ne connut ni le pouvoir temporel des papes,
ni les richesses des prtres. Ils voulaient que le pch ft puni par
les magistrats civils, ce qui est l'tat d'une socit excessivement
sainte. Aussi taient-ils des saints. Hrtiques, d'ailleurs, autant
qu'on peut l'tre. Le pape Martin tenait pour salutaire la destruction
de ces mchants, et c'tait l'avis de tous les bons catholiques. Mais
comment venir  bout de cette hrsie en armes, qui brisait toutes les
forces de l'Empire et du Saint-Sige? Les Hussites culbutaient,
crasaient cette antique chevalerie use de la chrtient, chevalerie
allemande, chevalerie franaise, qu'il n'y avait plus qu' jeter au
rebut comme une vieille ferraille. Et c'est ce que les villes du
royaume de France faisaient en mettant une paysanne au-dessus des
seigneurs[302].

[Note 302: Monstrelet, t. IV, pp. 24, 86, 87.--J. Zeller,
_Histoire d'Allemagne_, t. VII, _La rforme_, Paris, 1891, pp. 78 et
suiv.--E. Denis, _Jean Hus et la guerre des Hussites_ (1879); _Les
origines de l'Unit des Frres Bohmes_, Angers, 1885, in-8, pp. 5 et
suiv.]

 Tachov, en 1427, les croiss bnis par le Saint-Pre s'taient
enfuis au seul bruit des chariots de Procope. Le pape Martin ne savait
plus o trouver des dfenseurs de l'glise une et sainte. Il avait
pay l'armement de cinq mille croiss anglais, que le cardinal de
Winchester devait conduire chez ces Bohmes dmoniaques; mais le
Saint-Pre prouvait de ce fait une cruelle dconvenue: ces cinq
mille croiss,  peine descendus en France, le Rgent d'Angleterre les
avait dtourns de leur route et dirigs sur la Brie pour donner du
fil  retordre  la Pucelle des Armagnacs[303].

[Note 303: L. Paris, _Cabinet Historique_, t. I, 1855, pp.
74-76.--Rogier, dans _Procs_, t. IV, p. 294.--Morosini, t. III, pp.
132-133, 136-137, 168-169, 188-189; t. IV, Annexe XVII.]

Depuis sa venue en France, Jeanne parlait de la croisade comme d'une
oeuvre bonne et mritoire. Dans la lettre dicte avant l'expdition
d'Orlans, elle conviait les Anglais  s'unir aux Franais pour aller
ensemble combattre les ennemis de l'glise. Et, plus tard, crivant au
duc de Bourgogne, elle invitait le fils du vaincu de Nicopolis  faire
la guerre aux Turcs[304]. Ces ides de croisade, qui donc les mettait
dans la tte de Jeanne, sinon les mendiants qui la gouvernaient? Tout
de suite aprs la dlivrance d'Orlans, on disait qu'elle conduirait
le roi Charles  la conqute du Saint-Spulcre et qu'elle mourrait en
Terre-Sainte[305]. Dans le mme moment on semait le bruit qu'elle
ferait la guerre aux Hussites. Au mois de juillet 1429, quand le
voyage du sacre tait  peine commenc, on publiait en Allemagne, sur
la foi d'une prophtesse de Rome, que, par la prophtesse de France,
serait rcupr le royaume de Bohme[306].

[Note 304: _Procs_, t. I, p. 240; t. V, p. 126.]

[Note 305: Morosini, t. III, pp. 82-85.--Christine de Pisan, dans
_Procs_, t. V, p. 416.--Eberhard Windecke, pp. 60-63.]

[Note 306: Eberhard Windecke, pp. 108, 115, 188.]

Dj porte sur la croisade contre les Turcs, la Pucelle se porta
pareillement sur la croisade contre les Hussites. Turcs et Bohmes,
c'tait tout un pour elle; elle ne connaissait ceux-ci, comme ceux-l,
que par les rcits pleins de diableries que lui en faisaient les
mendiants de sa compagnie. On rapportait touchant les Hussites des
choses qui n'taient pas toutes vraies, mais que Jeanne devait croire
et qui n'taient certes pas pour lui plaire; on disait qu'ils
adoraient le diable et qu'ils l'appelaient celui  qui l'on a fait
tort; on disait qu'ils accomplissaient comme oeuvres pies toutes
sortes de fornications; on disait que dans chaque Bohmien il y avait
cent dmons; on disait qu'ils tuaient les clercs par milliers; on
disait encore, et cette fois sans fausset, qu'ils brlaient glises
et moutiers. La Pucelle croyait au Dieu qui ordonna  Isral
d'exterminer les Philistins. Il s'tait trouv nagure des Cathares
pour penser que le Dieu de l'_Ancien Testament_ tait en ralit
Lucifer ou Luciabel, auteur du mal, menteur et meurtrier. Les Cathares
abhorraient la guerre; ils se refusaient  verser le sang humain;
c'taient des hrtiques; on les avait massacrs, il n'en restait
plus. La Pucelle croyait de bonne foi que l'extermination des Hussites
tait agrable  Dieu. Des hommes plus savants qu'elle, non adonns
comme elle  la chevalerie, et de moeurs douces, des clercs, comme le
chancelier Jean Gerson, le croyaient aussi[307]. Elle pensait de ces
Bohmes hrtiques ce que tout le monde en pensait: elle avait l'me
des foules; ses sentiments taient faits des sentiments de tous. Aussi
hassait-elle les Hussites avec simplicit, mais elle ne les craignait
pas, parce qu'elle ne craignait rien, et qu'elle se croyait, Dieu
aidant, capable de pourfendre tous les Anglais, tous les Turcs et tous
les Bohmes du monde. Au premier coup de trompette elle tait prte 
foncer. Le 23 mars 1430, frre Pasquerel envoya  l'empereur Sigismond
une lettre crite au nom de la Pucelle et destine aux Hussites de
Bohme. Cette lettre tait rdige en latin. En voici le sens:

[Note 307: Lea, _Histoire de l'inquisition au moyen ge_, t. II,
p. 578, trad. S. Reinach.]

     JSUS + MARIE

     Depuis longtemps le bruit, la renomme m'est parvenue que, de
     vrais chrtiens que vous tiez, devenus hrtiques, et pareils
     aux Sarrazins, vous avez aboli la vraie religion et le culte, que
     vous avez adopt une superstition infecte et funeste, et que,
     dans votre zle  la soutenir et  l'tendre, il n'est honte ni
     cruaut que vous n'osiez. Vous souillez les sacrements de
     l'glise, vous lacrez les articles de la foi, vous renversez les
     temples; ces images qui furent faites pour de saintes
     commmorations, vous les brisez et les jetez au feu; enfin, les
     chrtiens qui n'embrassent pas votre foi, vous les massacrez.
     Quelle fureur ou quelle folie, quelle rage vous agite? Cette foi
     que le Dieu tout puissant, que le Fils, que le Saint-Esprit
     suscitrent, institurent, exaltrent, et que de mille manires,
     par mille miracles, ils illustrrent, vous la perscutez, vous
     vous efforcez de la renverser et de l'exterminer.

     C'est vous, vous, qui tes les aveugles et non ceux  qui
     manquent la vue et les yeux. Croyez-vous rester impunis?
     Ignorez-vous que, si Dieu n'empche pas vos violences impies,
     s'il souffre que vous soyez plongs plus longtemps dans les
     tnbres et l'erreur, c'est qu'il vous prpare une peine et des
     supplices plus grands? Quant  moi, pour vous dire la vrit, si
     je n'tais occupe aux guerres anglaises, je serais dj alle
     vous trouver. Mais vraiment, si je n'apprends que vous vous tes
     amends, je quitterai peut-tre les Anglais et je vous courrai
     sus, afin que j'extermine par le fer, si je ne le puis autrement,
     votre vaine et fougueuse superstition et que je vous te ou
     l'hrsie ou la vie. Toutefois, si vous prfrez revenir  la foi
     catholique et  la primitive lumire, envoyez-moi vos
     ambassadeurs, je leur dirai ce que vous avez  faire. Si, au
     contraire, vous vous obstinez et voulez regimber sous l'peron,
     souvenez-vous de tout ce que vous avez perptr de forfaits et de
     crimes et attendez-vous  me voir venir avec toutes les forces
     divines et humaines pour vous rendre tout le mal que vous avez
     fait  autrui.

     Donn  Sully, le 23 de mars, aux Bohmes hrtiques.[308]

     _Sign_: PASQUEREL.

[Note 308: Th. de Sickel, _Lettre de Jeanne d'Arc aux Hussites_
dans _Bibliothque de l'cole des Chartes_, 3e srie, t. II, p.
81.--Une fausse date est donne dans la traduction allemande utilise
par Quicherat (_Procs_, t. V, pp. 156-159).]

Telle est la lettre qui fut expdie  l'empereur. Qu'avait dit Jeanne
en langage franais et champenois? Il n'est pas douteux que le bon
frre ne lui ait terriblement embelli sa lettre. On ne s'attendait
pas  ce que la Pucelle cicronist de la sorte; et l'on a beau dire
qu'une sainte alors tait propre  tout faire, prophtisait sur tout
sujet et avait le don des langues, une si belle ptre contient
beaucoup trop de rhtorique pour une fille que les capitaines
armagnacs eux-mmes jugeaient simplette. Et pourtant, si l'on va au
fond, on retrouvera dans cette missive, du moins en la seconde moiti,
ces navets un peu rudes, cette assurance enfantine qui se remarquent
dans les vraies missives de Jeanne, et particulirement dans sa
rponse au comte d'Armagnac[309], et l'on reconnatra en plus d'un
endroit le tour habituel de la sibylle villageoise. Ceci, par exemple,
est tout  fait dans la manire de Jeanne: Si vous rentrez dans le
giron de la croyance catholique, adressez-moi vos envoys; je vous
dirai ce que vous avez  faire. Et sa menace coutumire:
Attendez-moi avec la plus grande puissance humaine et divine[310].
Quant  cette phrase: Si je n'apprends bientt votre amendement,
votre rentre au sein de l'glise, je laisserai peut-tre les Anglais
et me tournerai contre vous, on peut souponner le moine mendiant,
que les affaires de Charles VII intressaient beaucoup moins que
celles de l'glise, d'avoir prt  la Pucelle plus de hte  partir
pour la croisade qu'elle n'en avait rellement. Pour bon et salutaire
qu'elle crt de prendre la croix, elle n'y aurait pas consenti, telle
que nous la connaissons, avant d'avoir chass les Anglais du royaume
de France. C'tait sa mission,  ce qu'elle croyait, et elle mit 
l'accomplir un esprit de suite, une constance, une fermet vraiment
admirables. Il est trs probable qu'elle dicta au bon frre une phrase
comme celle-ci: Quand j'aurai bout les Anglais hors le royaume, je
me tournerai vers vous. Ce qui explique l'erreur du frre Pasquerel
et l'excuse, c'est que trs probablement Jeanne croyait en finir avec
les Anglais en un tournemain, et elle se voyait dj distribuant aux
Bohmes rengats et paens bonnes buffes et bons torchons. L'innocence
de la Pucelle perce  travers ce latin de clerc et l'ptre aux
Bohmes rappelle, hlas! le fagot apport d'un zle pieux au bcher de
Jean Huss par la bonne femme dont Jean Huss lui-mme nous enseigne 
louer la sainte simplicit.

[Note 309: _Procs_, t. I, p. 246.]

[Note 310: _Ibid._, t. V, p. 95.]

On ne peut s'empcher de songer qu'entre Jeanne et ces hommes sur
lesquels elle crache l'invective et la menace, il y avait beaucoup de
traits communs: la foi, la chastet, une nave ignorance, les graves
purilits de la dvotion, l'ide du devoir pieux, la docilit aux
ordres de Dieu. Zizka avait tabli dans son camp cette puret de
moeurs que la Pucelle s'efforait d'introduire parmi ses Armagnacs.
Des soldats paysans de Procope  cette paysanne portant l'pe au
milieu des moines mendiants, quelles ressemblances profondes! D'une
part et de l'autre, c'est l'esprit religieux substitu  l'esprit
politique, la peur du pch remplaant l'obissance aux lois civiles,
le spirituel introduit dans le temporel. On est pris de piti  ce
triste spectacle: la bate contre les bats, l'innocente contre les
innocents, la simple contre les simples, l'hrtique contre les
hrtiques; et l'on prouve un sentiment pnible en songeant que
lorsqu'elle menace d'extermination les disciples de ce Jean Huss,
livr par trahison et brl comme hrtique, elle est tout prs d'tre
elle-mme vendue  ses ennemis et condamne au feu comme sorcire. Si
encore cette lettre dont les esprits lgants, les humanistes, ds
cette poque, eussent hauss les paules, avait obtenu l'agrment des
thologiens! Mais ceux-l aussi y trouvrent  reprendre: un canoniste
insigne, inquisiteur zl de la foi, estima prsomptueuses ces menaces
d'une fille  une multitude d'hommes[311].

[Note 311: J. Nider, _Formicarium_, dans _Procs_, t. IV, pp.
502-504.]

Nous le disions bien qu'elle n'tait pas dcide  laisser tout de
suite les Anglais pour courir sus aux Bohmes. Cinq jours aprs cette
sommation aux Hussites elle crivait  ses amis de Reims, et leur
faisait entendre,  mots couverts, qu'ils la verraient bientt[312].

[Note 312: _Procs_, t. V, pp. 161-162.]

Les partisans du duc Philippe ourdissaient alors des complots dans les
villes de Champagne, notamment  Troyes et  Reims. Le 22 fvrier
1430, un chanoine et un chapelain furent arrts et cits devant le
chapitre comme ayant conspir pour livrer la ville aux Anglais. Bien
leur fit d'appartenir  l'glise, car, ayant t condamns  la prison
perptuelle, ils obtinrent du roi un adoucissement  leur peine, et le
chanoine eut sa grce entire[313]. Les chevins et ecclsiastiques de
la ville, craignant d'tre mal jugs par del la Loire, crivirent 
la Pucelle pour la prier de les blanchir dans l'esprit du roi. Voici
la rponse qu'elle fit  leur supplique[314]:

     Trs chiers et bons amis, plese vous savoir que je ay rechu vous
     lectres, les quelles font mencion comment on ha raport au roy
     que dedens la bonne cit de Rains il avoit moult de mauvais.
     Si[315] veulez sovoir que c'est bien vray que on luy a raport
     voirement et qu'il y enuoit[316] beaucop qui estoient d'une
     aliance[317] et qui devoient trar la ville et metre les
     Bourguignons dedens. Et depuis, le roy a bien seu le contraire,
     par ce que vous luy en avez envoi la certainet, dont il est
     trs content de vous. Et croiez que vous estes bien en sa grasce
     et se vous aviez  besongnier, il vous secouroit quant au regart
     du sige; et cognoist bien que vous avez moult  souffrir pour la
     durt que vous font ces traitres Bourguignons adversaires: si
     vous en delivrera au plesir Dieu bien brief, c'est asovoir le
     plus tost que fere se pourra. Si vous prie et requier, trs
     chiers amis[318], que vous guardes bien la dicte bonne cit pour
     le roy[319] et que vous faciez trs bon guet. Vous orrez bien
     tost de mes bones nouvelles plus  plain. Autre chose[320] quant
     a prsent ne vous rescri fors que toute Bretaigne est fransaise
     et doibt le duc envoier au roy. iij.[321] mille combatans paiez
     pour ij. moys.  Dieu vous commant qui soit guarde de vous.

     Escript  Sully, le xxviije de mars.

     JEHANNE[322].

     _Sur l'adresse_:  mes trs chiers et bons amis les gens
     d'glise, eschevins, bourgois et habitans et maistres de la bonne
     ville de Reyms[323].

[Note 313: _Procs_, t. IV, p. 299 et H. Jadart, _Jeanne d'Arc 
Reims_, pp. 69 et suiv.--Mmoires de Pierre Coquault, _ibid._, pp. 109
et suiv.]

[Note 314: Cette lettre a t publie par J. Quicherat, dans
_Procs_, t. V, pp. 161-162 et par M. H. Jadart, _Jeanne d'Arc 
Reims_, pp. 106-107 et document XVI, d'aprs la copie peu correcte de
Rogier. L'original, qui a disparu des archives municipales de Reims,
tait considr comme perdu. Il se trouve en la possession du comte de
Maleissye. Cf. la reproduction de A. Marty et M. Lepet, _L'histoire de
Jeanne d'Arc... Cent fac-simils de manuscrits, de miniatures_, Paris,
1907, gr. in-4. On trouvera pour la premire fois un texte correct
d'aprs cette minute originale.]

[Note 315: Pour _ainsi_.]

[Note 316: La lecture _enuoit_ n'est pas douteuse. Rogier avait
copi _en avoit_.]

[Note 317: _Les quex estoient d'une aliance._ Ces mots sont
exponctus dans la minute. Il ne faut donc pas en tenir compte, comme
l'a fait Rogier.]

[Note 318: Le mot _amis_ a t ajout en surcharge au-dessus de la
ligne.]

[Note 319: Le scribe commenait  crire _et que vous_ [_faciez
trs bon guet_]; il s'est repris et crit: _pour le roy_.]

[Note 320: Aprs _autre chose_ le mot _n'escrips_ a t ray.]

[Note 321: _Trois_ ray.]

[Note 322: La signature parat tre autographe. Elle est
diffrente des signatures identiques des missives de Riom et de Reims
(voir p. 122, note) et on y retrouve la rsistance d'une main
conduite.]

[Note 323: _Procs_, t. V, pp. 161-162.--Varin, _Archives
lgislatives de la ville de Reims_, t. I, p. 596.--H. Jadart, _Jeanne
d'Arc  Reims_, pp. 106-107.]

La Pucelle se faisait illusion sur l'aide qu'on pouvait attendre du
duc de Bretagne. Prophtesse, elle ressemblait  toutes les
prophtesses: elle ignorait ce qui se passait autour d'elle. Malgr
ses malheurs, elle se croyait toujours heureuse; elle ne doutait pas
plus d'elle qu'elle ne doutait de Dieu et avait hte de poursuivre
l'accomplissement de sa mission. Vous aurez bientt de mes
nouvelles, disait-elle aux habitants de Reims. Quelques jours aprs
elle quittait Sully pour aller combattre en France  l'expiration des
trves.

On a dit qu'elle feignit une promenade, un divertissement, et qu'elle
partit sans prendre cong du roi, que ce fut une sorte de ruse
innocente et de fuite gnreuse[324]. Les choses se passrent de tout
autre manire[325]. La Pucelle leva une compagnie de cent cavaliers
environ, soixante-huit archers et arbaltriers et deux trompettes,
sous le commandement du capitaine lombard Barthlmy Baretta[326]. Il
y avait dans cette compagnie des gens d'armes italiens portant la
grande targe, comme ceux qui taient venus  Orlans, lors du sige;
et peut-tre tait-ce les mmes[327]. Elle partit  la tte de cette
compagnie, avec ses frres et son matre d'htel, le sire Jean
d'Aulon. Elle tait dans les mains de Jean d'Aulon et Jean d'Aulon
tait dans les mains du sire de la Trmouille,  qui il devait de
l'argent[328]. Le bon cuyer n'aurait pas suivi la Pucelle malgr le
roi.

[Note 324: Perceval de Cagny, p. 173.]

[Note 325: En l'an 1430 se partit Jeanne la Pucelle du pays de
Berry accompagne de plusieurs gens de guerre... (Jean Chartier,
_Chronique_, t. I, p. 120.)]

[Note 326: Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 120.--Martial
d'Auvergne, _Vigiles_, d. Coustellier, t. I, p. 117.--Mmoire 
consulter sur _G. de Flavy_, dans _Procs_, t. V, p. 177.--P.
Champion, _Guillaume de Flavy_, p. 36 et note 2.]

[Note 327: _Journal du sige_, p. 12.]

[Note 328: De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, p. 293,
note 3.]

Le bguinage volant venait d'tre dchir par un schisme. Frre
Richard, alors en grande faveur auprs de la reine Marie, et qui
prchait les Orlanais pendant le carme de 1430[329], restait sur la
Loire avec Catherine de La Rochelle. Jeanne emmena Pierronne et
l'autre Bretonne plus jeune[330]. Si elle s'en allait en France, ce
n'tait point  l'insu ni contre le gr du roi et de son conseil. Trs
probablement le chancelier du royaume l'avait rclame au sire de la
Trmouille pour la mettre en oeuvre dans la prochaine campagne et
l'employer contre les Bourguignons qui menaaient son gouvernement de
Beauvais et sa ville de Reims[331]. Il ne lui donnait gure d'amiti;
mais il s'tait dj servi d'elle et pensait s'en servir encore.
Peut-tre mme songeait-on  faire avec elle une nouvelle tentative
sur Paris.

[Note 329: _Procs_, t. I, p. 99, note.--_Journal du sige_, pp.
235-238.]

[Note 330: Cela rsulte du _Journal d'un bourgeois de Paris_, p.
271.]

[Note 331: _Procs_, t. V, pp. 159-160.--P. Champion, _Guillaume
de Flavy_, pice justificative, XXX, p. 155.]

Le roi n'avait pas renonc  reprendre sa grand'ville par les moyens
qu'il prfrait. Ces mmes religieux, auteurs du tumulte soulev d'une
rive de la Seine  l'autre, le jour de la Nativit de la Vierge,
pendant l'assaut de la porte Saint-Honor, les carmes de Melun,
n'avaient cess durant tout le carme d'aller, dguiss en artisans,
de Paris  Sully et de Sully  Paris, pour ngocier avec quelques
notables habitants l'entre des gens du roi dans la cit rebelle. Le
prieur des carmes de Melun dirigeait le complot[332]. Jeanne,  ce
qu'on peut croire, l'avait vu lui-mme, ou quelqu'un de ses religieux.
Il est vrai que depuis le 22 mars ou le 23 au plus tard on n'ignorait
plus  Sully que la conspiration et t dcouverte[333]; mais
peut-tre gardait-on encore quelque espoir de russir. C'tait  Melun
que Jeanne se rendait avec sa compagnie, et il est bien difficile de
croire qu'aucun lien ne reliait le complot des carmes et l'expdition
de la Pucelle.

[Note 332: Lettre de rmission pour Jean de Calais, dans A.
Longnon, _Paris sous la domination anglaise_, pp. 301-309.--Stevenson,
_Letters and papers_, t. I, pp. 34-50.]

[Note 333: C'est ce qui rsulte de Morosini, t. III, pp. 274-275.]

Pourquoi les conseillers de Charles VII eussent-ils renonc  la
mettre en oeuvre? Il n'est pas vrai qu'elle part moins cleste aux
Franais et moins diabolique aux Anglais. Ses dsastres, ignors ou
mal connus ou recouverts par des bruits de victoires, n'avaient pas
dtruit l'ide qu'une puissance invincible rsidait en elle. Au moment
o la pauvre fille tait si malmene sous la ville de La Charit, avec
la fleur de la noblesse franaise, par un ancien apprenti maon, on
annonait, en pays bourguignon, qu'elle enlevait d'assaut un chteau 
cinq lieues de Paris[334]. Elle restait merveilleuse; les bourgeois,
les hommes d'armes de son parti croyaient encore en elle. Et quant aux
Godons, depuis le Rgent jusqu'au dernier coustiller de l'arme, ils
en avaient peur comme aux jours d'Orlans et de Patay. En ce moment,
tant de soldats et de capitaines anglais refusaient de passer en
France, qu'il fallut faire contre eux un dit spcial[335], et ils
dcouvraient plus d'une raison sans doute de ne point aller dans un
pays o dsormais il y avait des horions  recevoir et peu de bons
morceaux  prendre; mais plusieurs renaclaient, pouvants par les
enchantements de la Pucelle[336].

[Note 334: Morosini, t. III, pp. 228-231.]

[Note 335: 3 mai 1430.]

[Note 336: G. Lefvre-Pontalis, _La panique anglaise_.--Le P.
Ayroles, _La vraie Jeanne d'Arc_, t. III, pp. 572-574.]




CHAPITRE VI

LA PUCELLE AUX FOSSS DE MELUN.--LE SEIGNEUR DE L'OURS.--L'ENFANT DE
LAGNY.


Devenue chef de soudoyers, Jeanne est sous les murs de Melun dans la
semaine de Pques[337]. Elle arrive  temps pour se battre: les trves
viennent d'expirer[338]. La ville, qui s'tait depuis peu tourne
franaise[339], refusa-t-elle de recevoir avec sa compagnie celle qui
lui venait d'un si bon coeur? Il y a apparence. Jeanne put-elle
communiquer avec les carmes de Melun? C'est probable. Quelle disgrce
lui advint-il aux portes de la ville? Fut-elle malmene par une troupe
de Bourguignons? Nous n'en savons rien. Mais, tant sur les fosss,
elle entendit madame sainte Catherine et madame sainte Marguerite qui
lui disaient: Tu seras prise avant qu'il soit la Saint-Jean.

[Note 337: _Procs_, t. I, pp. 115, 253.--Perceval de Cagny, p.
173.--_Chronique des cordeliers_, fol. 502 r.--P. Champion,
_Guillaume de Flavy_, p. 158, note 2.]

[Note 338: Monstrelet, t. IV, p. 363.]

[Note 339: Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 125.--Monstrelet,
t. IV, p. 378.--Chastellain, t. II, p. 28.]

Et elle les suppliait:

--Quand je serai prise, que je meure tout aussitt sans longue
preuve.

Et les Voix lui rptaient qu'elle serait prise et qu'ainsi fallait-il
qu'il ft fait.

Et elles ajoutaient doucement:

--Ne t'bahis pas et prends tout en gr. Dieu t'aidera[340].

[Note 340: _Procs_, t. I, pp. 114-116.--G. Leroy, _Histoire de
Melun_, Melun, 1887, in-8, chap. XVI.--X..., _Jeanne d'Arc  Melun,
mi-avril, 1430_, Melun, 1896, 32 p.]

La Saint-Jean venait le 24 juin, dans moins de soixante-dix jours.

Depuis lors, Jeanne demanda maintes fois  ses saintes l'heure o elle
serait prise, mais elles ne la lui dirent pas, et, dans ce doute, elle
rsolut de n'en plus faire  sa tte, et de suivre l'avis des
capitaines[341].

[Note 341: _Procs_, t. I, p. 147.]

Au mois de mai, se rendant de Melun  Lagny-sur-Marne, elle dut passer
par Corbeil. C'est probablement  cette poque et dans sa compagnie
que les deux dvotes femmes de Bretagne bretonnante, Pierronne et sa
jeune soeur spirituelle, furent prises  Corbeil par les Anglais[342].

[Note 342: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 259.]

La ville de Lagny tait, depuis huit mois, dans l'obissance du roi
Charles et sous le gouvernement de messire Ambroise de Lor, qui
faisait bonne guerre aux Anglais de Paris et d'ailleurs[343]. Messire
Ambroise de Lor tait pour lors absent; mais son lieutenant, messire
Jean Foucault, commandait la garnison. Peu de temps aprs la venue de
Jeanne en cette ville, on apprit qu'une compagnie de trois  quatre
cents Picards et Champenois, qui tenaient le parti du duc de
Bourgogne, aprs avoir battu l'le-de-France, s'en retournaient en
Picardie avec un butin copieux. Ils avaient pour capitaine un vaillant
homme d'armes, nomm Franquet d'Arras[344]. Les Franais avisrent 
leur couper la retraite; ils sortirent de la ville, sous le
commandement de messire Jean Foucault, de messire Geoffroy de
Saint-Bellin, de sire Hugh de Kennedy, cossais, et du capitaine
Barretta[345].

[Note 343: _Chronique de la Pucelle_, pp. 334-335.--Jean Chartier,
_Chronique_, t. I, pp. 110, 111.--F.-A. Denis, _Le sjour de Jeanne
d'Arc  Lagny_, Lagny, 1894, in-8, pp. 3 et suiv.]

[Note 344: Monstrelet, t. IV, p. 384.--Jean Chartier, _Chronique_,
t. I, pp. 120-121.--Perceval de Cagny, p. 173.]

[Note 345: Jean Chartier, _loc. cit._--Martial d'Auvergne,
_Vigiles_, t. I, p. 117.--P. Champion, _Guillaume de Flavy_, p. 38,
n.]

La Pucelle les accompagnait. Ils rencontrrent les Bourguignons proche
Lagny, sans russir  les surprendre. Les archers de messire Franquet
avaient eu le temps de mettre pied  terre et de se ranger contre une
haie  la manire anglaise. Les gens du roi Charles n'taient gure
plus nombreux que leurs ennemis. Un clerc d'alors, un Franais, dont
rien n'altrait l'ingnuit naturelle, crivant sur cette affaire,
constate, avec un candide bon sens, que cette faible supriorit du
nombre rendait l'entreprise trs dure et trs pre  son parti[346].
Et vritablement, le combat fut acharn. Les Bourguignons avaient
grand'peur de la Pucelle, parce qu'ils croyaient qu'elle tait
sorcire et commandait des armes de diables; pourtant ils
combattirent avec une belle vaillance. Deux fois les Franais furent
repousss, mais ils revinrent  la charge, et finalement les
Bourguignons furent tous tus ou pris[347].

[Note 346: Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 121.]

[Note 347: Monstrelet, t. IV, p. 384.]

Les vainqueurs s'en retournrent  Lagny, chargs de butin, et
emmenant les prisonniers, parmi lesquels se trouvait messire Franquet
d'Arras. Gentilhomme et ayant seigneurie, il devait s'attendre  tre
mis  ranon, selon l'usage. Il fut rclam au soldat qui l'avait pris
par Jean de Troissy, bailli de Senlis[348] et par la Pucelle; et c'est
 la Pucelle qu'il chut enfin[349]. L'avait-elle obtenu par finance?
C'est ce qui semblerait le plus probable, car les soldats n'avaient
pas coutume d'offrir en don gracieux leurs prisonniers nobles, dont
ils pouvaient tirer pcune, mais, interroge  ce sujet, elle rpondit
qu'elle n'tait pas monnayeur ni trsorier de France pour bailler de
l'argent. Nous devons donc supposer que quelqu'un paya pour elle. Quoi
qu'il en soit, on lui remit le capitaine Franquet d'Arras, et elle
s'occupa de l'changer contre un prisonnier des Anglais. L'homme
qu'elle voulait dlivrer de cette manire tait un Parisien, qu'on
appelait le seigneur de l'Ours[350].

[Note 348: H. Jadart, _Jeanne d'Arc  Reims_, p. 61.]

[Note 349: _Procs_, t. I, p. 158.]

[Note 350: _Procs_, t. I, pp. 158, 159.]

Il n'tait pas gentilhomme et n'avait d'cu que l'enseigne de son
htellerie. En ce temps-l, l'usage tait de donner de la seigneurie
aux matres des grands htels de Paris. C'est ainsi qu'on appelait
seigneur du Boisseau, Colin qui tenait un htel  la porte du Temple.
L'htel de l'Ours tait sis en la rue Saint-Antoine, proche la porte
qui se nommait exactement porte Baudoyer, mais que les bonnes gens
appelaient porte Baudet, Baudet ayant sur Baudoyer le double avantage
d'tre plus court et de se comprendre mieux[351]. C'tait une
htellerie ancienne et renomme, fameuse  l'gal des plus fameuses:
le logis de l'_Arbre sec_, dans la rue de ce nom, la _Fleur de Lis_,
prs du Pont Neuf, l'_pe_ de la rue Saint-Denis, et le _Chapeau
ftu_ de la rue Croix-du-Tirouer. Sous le roi Charles V, l'Ours tait
dj trs frquent; les broches y tournaient dans les vastes
chemines, et l'on y trouvait pain chaud, harengs frais et vin
d'Auxerre  plein tonneau. Mais depuis lors, les pilleries des gens
de guerre avaient ruin la contre, et les voyageurs ne s'y
aventuraient pas, de peur d'tre dpouills et tus; les chevaliers et
les plerins ne venaient plus dans la ville. Seuls, les loups y
entraient le soir et dvoraient dans les rues les petits enfants. Il
n'y avait plus nulle part ni pain dans la huche, ni fagots dans la
chemine. Les Armagnacs et les Bourguignons avaient bu tout le vin,
ravag toutes les vignes, et il ne restait plus au cellier qu'une
mauvaise piquette de pommes et de prunelles[352].

[Note 351: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 71-72.--Sauval,
_Antiquits de Paris_, t. I, p. 104.--A. Longnon, _Paris pendant la
domination anglaise_, p. 118.--H. Legrand, _Paris en 1380_, Paris,
1868, in-4, p. 65.]

[Note 352: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 150, 154, 156,
187.--Francisque-Michel et douard Fournier, _Histoire des
htelleries, cabarets, htels garnis_, Paris, 1851 (2 vol. in-8), t.
II, p. 5.]

Le seigneur de l'Ours rclam par la Pucelle s'appelait Jaquet
Guillaume[353]. Bien que Jeanne, comme tout le monde, lui donnt du
seigneur, il n'est pas certain qu'il gouvernt en personne l'htel, ni
mme que l'htel restt ouvert dans ces annes de ruines et de
dsolation. Ce qui est sur, c'est qu'il tait propritaire de la
maison o pendait cette enseigne de l'Ours. Il la tenait du chef de sa
femme Jeannette; et voici comment ce bien tait venu en sa possession.
Quatorze ans auparavant, alors que le roi Henri V n'tait pas encore
dbarqu en France avec sa chevalerie, le seigneur de l'Ours tait un
sergent d'armes du roi, nomm Jean Roche, homme riche et de bonne
renomme, tout  la dvotion du duc de Bourgogne. C'est ce qui le
perdit. Les Armagnacs occupaient alors Paris. En l'an 1416, Jean Roche
se concerta avec quelques bourgeois pour les chasser hors de la ville.
Le complot devait tre mis  excution le jour de Pques, qui tombait,
cette anne-l, le 29 avril. Mais les Armagnacs le dcouvrirent; ils
jetrent les conspirateurs en prison et les firent passer en justice.
Le premier samedi de mai, le seigneur de l'Ours fut men en charrette
aux halles, avec Durand de Brie, teinturier, matre de la soixantaine
des arbaltriers de Paris, et Jean Perquin, pinglier et marchand de
laiton. Ils eurent tous trois la tte tranche, et le corps du
seigneur de l'Ours fut pendu  Montfaucon o il resta jusqu' l'entre
des Bourguignons. Six semaines aprs leur venue, au mois de juillet de
l'an 1418, il fut dpendu du gibet, avec plusieurs autres, et mis en
terre sainte[354].

[Note 353: A. Longnon, _Paris pendant la domination anglaise_, p.
117.]

[Note 354: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 71, 72.--A.
Longnon, _Paris pendant la domination anglaise_, p. 118, note 1.]

Il faut savoir que la veuve de Jean Roche avait d'un premier lit une
fille nomme Jeannette, qui pousa un certain Bernard le Breton et en
secondes noces Jaquet Guillaume, qui n'tait pas riche. Il devait de
l'argent  matre Jean Fleury, clerc notaire et secrtaire du roi. Sa
femme n'tait pas mieux dans ses affaires; les biens de son beau-pre
avaient t confisqus et elle avait d racheter une part de son
hritage maternel. En l'an 1424, les deux poux se trouvant  court
d'argent, il leur arriva de vendre une maison en dissimulant
l'hypothque dont elle tait greve. Mis en prison sur la plainte de
l'acqureur, ils aggravrent leur cas en subornant deux tmoins dont
l'un tait cur, l'autre chambrire. Ils obtinrent heureusement des
lettres de rmission[355].

[Note 355: A. Longnon, _Paris pendant la domination anglaise_, pp.
119-123.]

Les poux Jaquet Guillaume taient mal en point; toutefois, il leur
restait, de l'hritage de Jean Roche, l'htel situ proche la place
Baudet,  l'enseigne de l'Ours; Jaquet Guillaume en portait le titre.
Ce second seigneur de l'Ours devait se montrer aussi armagnac que
l'autre s'tait montr bourguignon et le payer du mme prix.

Il y avait six ans qu'il tait sorti de prison quand, au mois de mars
1430, fut ourdi par les carmes de Melun et plusieurs bourgeois de
Paris le complot dont nous parlions  l'occasion du dpart de Jeanne
pour l'le-de-France. Ce n'tait pas le premier dans lequel ces carmes
se fussent entremis; ils avaient foment ce tumulte qui faillit
clater le jour de la Nativit,  l'heure o la Pucelle donnait
l'assaut prs de la porte Saint-Honor; mais jamais tant de bourgeois
et de la notables n'taient entrs dans une conspiration. Un clerc des
Comptes, matre Jean de la Chapelle, et deux procureurs du Chtelet,
matre Renaud Savin et matre Pierre Morant, un trs riche homme nomm
Jean de Calais, des bourgeois, des marchands, des artisans, plus de
cent cinquante personnes, tenaient les fils de cette vaste trame, et
dans le nombre, Jaquet Guillaume, seigneur de l'Ours.

Les carmes de Melun dirigeaient l'entreprise; ils allaient, sous un
habit d'artisan, du roi aux bourgeois et des bourgeois au roi;
tablissaient le concert entre ceux du dedans et ceux du dehors,
rglaient tous les dtails de l'action. L'un d'eux demanda aux
affilis l'engagement crit de faire entrer les gens du roi dans la
ville. Une telle exigence donnerait  croire que la plupart des
conspirateurs taient aux gages du conseil royal.

En retour, ces religieux apportaient des lettres d'abolition signes
par le roi. En effet, pour disposer les habitants de Paris  recevoir
celui qu'ils nommaient encore le dauphin, il fallait leur donner avant
tout l'assurance d'une amnistie pleine et entire. Depuis plus de dix
ans que les Anglais et les Bourguignons tenaient la ville, personne ne
se sentait tout  fait sans reproches envers le souverain lgitime et
les gens de son parti. Et l'on tenait d'autant plus  ce que Charles
de Valois oublit le pass, qu'on se rappelait les vengeances cruelles
des Armagnacs aprs la chute des Bouchers.

Un des conjurs, nomm Jaquet Perdriel, tait d'avis de faire publier
 son de trompe, un dimanche,  la porte Baudet, les lettres
d'abolition.

--Je ne doute pas, disait-il, que les artisans qui se trouveront en
grand nombre  l'entendre, ne se tournent avec nous.

Il comptait les entraner jusqu' la porte Saint-Antoine pour l'ouvrir
aux gens du roi de France, embusqus prs de l.

Quatre-vingts ou cent cossais, vtus comme des Anglais et portant la
croix de Saint-Andr, devaient entrer alors dans la ville, amenant du
btail et de la mare.

--Ils entreront bonnement par la porte Saint-Denys, annonait
Perdriel, et s'en empareront. C'est alors que les gens du roi feront
leur entre en force par la porte Saint-Antoine.

Le plan fut jug bon; toutefois il parut prfrable de faire entrer
les gens du roi par la porte Saint-Denys.

Le dimanche 12 mars, deuxime dimanche de carme, matre Jean de la
Chapelle runit au cabaret de la _Pomme de Pin_ le procureur Renaud
Savin  plusieurs autres conspirateurs, afin de s'entendre avec eux
sur ce qu'il y avait de mieux  faire. Ils dcidrent que, au jour
fix, Jean de Calais, sous prtexte d'aller  la Chapelle-Saint-Denys
voir ses vignes, rejoindrait hors des murs les gens du roi, se ferait
connatre d'eux en dployant un tendard blanc, et les introduirait
dans la ville. On arrta en outre que matre Morant et beaucoup
d'habitants avec lui se tiendraient dans les tavernes de la rue
Saint-Denys pour soutenir les Franais  leur entre. C'est en quelque
taverne de cette rue que devait se trouver le seigneur de l'Ours,
qui, logeant tout proche, se faisait fort d'amener quantit de gens du
voisinage.

Les conjurs, parfaitement d'accord, n'attendaient plus que d'tre
aviss du jour choisi par le conseil royal et ils croyaient bien que
le coup tait pour le prochain dimanche. Mais frre Pierre d'Alle,
prieur des carmes de Melun, fut pris le 21 mars par les Anglais. Mis 
la torture, il avoua le complot et nomma ses complices. Sur les
indications du religieux, plus de cent cinquante personnes furent
arrtes et juges. Le 8 avril, vigile de Pques fleuries, on vit sept
des plus notables mens en charrette aux halles. C'taient: Jean de la
Chapelle, clerc des Comptes; Renaud Savin et Pierre Morant, procureurs
au Chtelet; Guillaume Perdriau, Jean le Franois, dit Baudrin; Jean
le Rigueur, boulanger, et Jaquet Guillaume, seigneur de l'Ours. Ils
eurent tous les sept la tte tranche par la main du bourreau, qui
coupa ensuite par quartiers les corps de Jean de la Chapelle et de
Baudrin.

Jaquet Perdriel n'y perdit que son avoir. Et Jean de Calais obtint
bientt des lettres de rmission. Jeannette, femme de Jaquet
Guillaume, fut bannie du royaume, ses biens confisqus[356].

[Note 356: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 251,
253.--Fauquembergue dans A. Longnon, _Paris pendant la domination
anglaise_, p. 302, note 1.--Sauval, _Antiquits de Paris_, t. III, p.
536.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II, p.
140.--Morosini, t. III, pp. 274 et suiv.]

Comment la Pucelle connaissait-elle le seigneur de l'Ours? Les carmes
de Melun le lui avaient peut-tre recommand, et c'tait sur leur avis
qu'elle le rclamait. Peut-tre aussi l'avait-elle vu, au mois de
septembre 1429,  Saint-Denys ou sous les murs de Paris et s'tait-il
ds lors engag  servir le dauphin et ses gens. Pourquoi
s'efforait-on,  Lagny, de sauver celui-l seul, entre les cent
cinquante Parisiens arrts sur la dnonciation de frre Pierre
d'Alle? Plutt que Renaud Savin et Pierre Morant, procureurs au
Chtelet, plutt que Jean de la Chapelle, clerc des Comptes, pourquoi
choisir le plus chtif de la bande? Et comment esprait-on changer un
homme accus de trahison contre un prisonnier de guerre? Tout cela est
pour nous obscur et voil.

Jeanne, dans les premiers jours de mai, ne savait pas encore ce que
Jaquet Guillaume tait devenu. Quand elle apprit qu'il avait t mis 
mort par justice, elle en fut vivement dpite et peine. Elle n'en
considrait pas moins Franquet comme un capitaine pris  ranon. Mais
le bailli de Senlis, qui voulait, on ne sait pourquoi, la perte de ce
capitaine, profita du ressentiment qu'inspirait  la Pucelle la male
mort de Jaquet Guillaume, pour obtenir d'elle qu'elle lui livrt son
prisonnier.

Il lui reprsenta que cet homme avait commis des meurtres, des larcins
 foison et qu'il tait tratre, et qu'en consquence il convenait de
le mettre en jugement.

--Vous voulez faire grand tort  la justice, lui dit-il, en dlivrant
ce Franquet.

Ces raisons la dcidrent, ou plutt elle cda aux instances du
bailli.

--Puisque mon homme est mort, dit-elle, que je voulais avoir, faites
de ce Franquet ce que vous devrez faire par justice[357].

[Note 357: _Procs_, t. I, pp. 158-159.]

C'est ainsi qu'elle livra son prisonnier. Fit-elle bien ou mal? Avant
d'en dcider, il faudrait se demander s'il lui tait possible de faire
autrement. Elle tait la Pucelle du Seigneur, l'ange du Dieu des
armes, c'est entendu. Mais les chefs de guerre, les capitaines ne
tenaient pas grand compte de ce qu'elle disait; quant au bailli,
c'tait l'homme du roi, un trs noble homme et puissant.

Il jugea lui-mme, assist des gens de justice de Lagny. L'accus
confessa qu'il tait meurtrier, larron et tratre. Il faut l'en
croire; mais on peut douter qu'il le ft plus que la plupart des
hommes d'armes armagnacs ou bourguignons, plus qu'un damoiseau de
Commercy ou un Guillaume de Flavy, par exemple. Il fut condamn 
mort.

Jeanne consentit qu'on le ft mourir, s'il l'avait mrit, puisqu'il
avait confess ses crimes[358]. Il eut la tte tranche.

[Note 358: _Ibid._, p. 159.]

 la nouvelle de l'indigne traitement inflig  messire Franquet, les
Bourguignons firent clater leur douleur et leur indignation[359]. Il
semble que, dans cette affaire, le bailli de Senlis et les gens de
justice de Lagny aient agi contre l'usage. Toutefois, pour en juger,
nous ne connaissons pas assez bien les circonstances de la cause.
Peut-tre le roi de France, pour une raison que nous ignorons,
rclama-t-il ce prisonnier. Il en avait le droit,  la condition de
verser  la Pucelle le prix de la ranon. Un homme de guerre de cette
poque, expert en tout ce qui touche l'honneur des armes, l'auteur du
_Jouvencel_, parle sans blme, en ses fictions chevaleresques, du sage
Amydas, roi d'Amydoine, qui, apprenant que, dans une bataille, un de
ses ennemis, le sire de Morcellet, a t pris  ranon, s'crie que
c'est le plus tratre du monde, le rachte  beaux deniers comptants
et aussitt l'envoie au prvt de la ville et aux officiers de son
conseil, pour qu'il soit fait de lui justice[360]. Telle tait la
prrogative royale.

[Note 359: _Procs_, t. I, p. 254.--Monstrelet, t. IV, p. 385.--E.
Richer, _Histoire manuscrite de la Pucelle_, livre I, f 82.]

[Note 360: _Le Jouvencel_, t. II, pp. 210-211.]

Soit que la vie des camps l'et endurcie, soit plutt qu'elle ft,
comme toutes les extatiques, sujette  de brusques changements
d'humeur, elle ne montrait plus  Lagny la douceur du soir de Patay.
Cette vierge qui nagure, dans les batailles, n'avait d'arme que son
tendard, maintenant se servait d'une pe trouve  Lagny mme, de
l'pe d'un Bourguignon, parce qu'elle tait propre  donner bonnes
buffes et bons torchons.  quoi ceux qui la regardaient comme un ange
du ciel, le bon frre Pasquerel, par exemple, pouvaient rpondre que
l'archange saint Michel, qui portait l'tendard des milices clestes,
brandissait aussi l'pe flamboyante. Et dans le fait, Jeanne restait
une sainte.

Tandis qu'elle se trouvait  Lagny, on vint lui dire qu'un enfant tait
mort en naissant et n'avait pas pu recevoir le baptme[361]. Entr dans
le ventre de la mre au moment o elle conut, le diable tenait l'me de
cet enfant qui, faute d'eau, tait mort ennemi de son Crateur. Aussi le
sort de cette me inspirait-il les plus vives inquitudes; quelques-uns
pensaient qu'elle tait dans les limbes,  jamais prive de la vue de
Dieu, mais l'opinion la plus suivie et la plus solide tait qu'elle
bouillait dans l'enfer; car saint Augustin a dmontr que les petites
mes comme les grandes sont damnes par l'effet du pch originel. Et le
moyen de penser autrement, si, par la faute d've, la ressemblance
divine tait compltement efface en cet enfant? Il tait vou  la mort
ternelle. Et dire que par un peu d'eau la mort et t dtruite! Un tel
malheur affligeait non seulement les parents de la pauvre crature, mais
aussi les voisins et tous les bons chrtiens de la ville de Lagny. Le
corps fut port dans l'glise de Saint-Pierre et dpos devant une
image de Notre-Dame qui tait l'objet d'une grande vnration depuis la
peste de l'anne 1128. Comme elle gurissait le mal des ardents, on la
nomma Notre-Dame-des-Ardents et, quand il n'y eut plus d'ardents, on
l'appela Notre-Dame-des-Aidants; ou plutt des Aidances, c'est--dire
des secours, car elle fut trouve secourable en de grandes
ncessits[362].

[Note 361: _Procs_, t. I, p. 105.]

[Note 362: A. Denis, _Jeanne d'Arc  Lagny_, Lagny, 1896, in-8,
pp. 4 et suiv.--J.-A. Lepaire, _Jeanne d'Arc  Lagny_, Lagny, 1880,
in-8 de 38 pages.]

Les jeunes filles de la ville s'agenouillrent devant elle autour du
corps et la prirent d'intercder auprs de son divin Fils pour que
cet enfant pt participer  la rdemption accomplie par le
Sauveur[363]. Dans des cas semblables la trs Sainte Vierge ne
refusait pas toujours sa puissante entremise. Il convient de rapporter
ici le miracle qu'elle avait accompli trente-sept ans auparavant.

[Note 363: _Procs_, t. I, p. 105.]

En 1393,  Paris, une crature pcheresse, se trouvant enceinte, cacha
sa grossesse et, venue  son terme, se dlivra elle-mme. Et, aprs
avoir enfonc des linges dans la gorge de la fille dont elle tait
accouche, elle l'alla jeter  la voirie, hors de la porte
Saint-Martin-des-Champs. Mais un chien flaira le corps et, grattant les
immondices avec ses pattes, le dcouvrit. Une femme dvote, qui passait
d'aventure, prit ce pauvre petit corps sans vie, le porta, suivie de
plus de quatre cents personnes,  l'glise Saint-Martin-des-Champs, le
dposa sur l'autel de Notre-Dame, se mit  genoux, et, avec la foule du
peuple et les religieux de l'abbaye, pria de son mieux la Sainte Vierge,
afin que cette innocente ne ft point ternellement damne. L'enfant
remua un peu, ouvrit les yeux, vomit le linge qui lui bouchait la gorge
et poussa de grands cris. Un prtre la baptisa sur l'autel de Notre-Dame
et lui imposa le nom de Marie. Elle prit le sein d'une nourrice qu'on
avait amene, vcut trois heures, puis mourut et fut porte en terre
sainte[364].

[Note 364: _Religieux de Saint-Denis_, t. II, p. 82.--Jean Juvnal
des Ursins, dans _Coll. Michaud et Poujoulat_, p. 395, col. 2.]

Les rsurrections d'enfants morts sans baptme taient frquentes 
cette poque. Cette sainte abbesse qui, dans le moment que Jeanne se
trouvait  Lagny, vivait  Moulins parmi les clarisses rformes,
Colette de Corbie, avait nagure, dans la ville de Besanon, ramen au
jour deux de ces pauvres cratures: une fille qui, porte sur les
fonts, reut le nom de Colette et devint ensuite religieuse puis
abbesse  Pont--Mousson; un enfant mle, enterr, disait-on, depuis
deux jours et que la servante des pauvres dsigna comme prdestin. Il
mourut  six mois, vrifiant ainsi la prophtie de la sainte[365].

[Note 365: _Acta SS._, 6 mars, pp. 381 et 617.--Abb Bizouard,
_Histoire de sainte Colette_, pp. 35, 37.--Abb Douillet, _Sainte
Colette, sa vie, ses oeuvres_, 1884, pp. 150-154.]

Jeanne connaissait sans doute ce genre de miracle.  une dizaine de
lieues de Domremy, dans le duch de Lorraine, prs de Lunville,
s'levait un sanctuaire de Notre-Dame-des-Aviots, dont elle avait
probablement entendu parler. Notre-Dame-des-Aviots, c'est--dire
Notre-Dame des rendus  la vie, tait connue pour ressusciter les
enfants morts sans baptme. Ils renaissaient, par son intervention, le
temps suffisant  tre faits chrtiens[366].

[Note 366: Le cur de Saint-Sulpice, _Notre-Dame de France_,
Paris, in-8, t. VI, 1866, p. 57.]

Dans le duch de Luxembourg, prs de Montmdy, sur la colline
d'Avioth[367], de nombreux plerins vnraient une image de
Notre-Dame, apporte l par les anges. On lui avait bti une glise o
la pierre jaillissait en minces colonnes, formait des trfles, des
rosaces, et poussait des feuillages lgers. Cette statue faisait des
miracles de toutes sortes. On dposait  ses pieds les enfants
mort-ns; elle les ressuscitait et on les baptisait aussitt[368].

[Note 367: Sur l'tymologie d'Avioth, cf. C. Bonnabelle, _Petite
tude sur Avioth et son glise_, dans _Annuaire de la Meuse_, 1883,
in-18, p. 14.]

[Note 368: Le cur de Saint-Sulpice, _loc. cit._, t. V, pp. 107 et
suiv.--Bonnabelle, _loc. cit._, pp. 13 et suiv.--Jacquemain,
_Notre-Dame d'Avioth et son glise monumentale_, Sedan, 1876, in-8.]

Le peuple runi dans l'glise de Saint-Pierre de Lagny, au pied de
Notre-Dame-des-Aidances, esprait une semblable grce. Les jeunes
filles prirent autour du corps inanim de l'enfant. On demanda  la
Pucelle de venir prier avec elles Notre-Seigneur et Notre-Dame. Elle
se rendit  l'glise, s'agenouilla parmi les jeunes filles et pria.
L'enfant tait noir. Noir comme ma cotte, disait Jeanne. Quand la
Pucelle et les jeunes filles eurent pri, il billa par trois fois et
la couleur lui revint. Baptis, il mourut aussitt; on le mit en terre
sainte. Il fut dit par la ville que cette rsurrection tait l'oeuvre
de la Pucelle.  en croire les contes que l'on en faisait, l'enfant
n'avait pas donn signe de vie depuis trois jours qu'il tait n[369];
mais les commres de Lagny avaient sans doute allong les heures
pendant lesquelles il tait rest inerte, comme ces bonnes femmes qui,
d'un oeuf pondu par le mari de l'une d'elles, en firent cent avant la
fin du jour.

[Note 369: _Procs_, t. I, pp. 105-106.]




CHAPITRE VII

SOISSONS ET COMPIGNE.--PRISE DE LA PUCELLE.


Au sortir de Lagny, la Pucelle se prsenta devant les portes de Senlis
avec sa compagnie et les hommes d'armes des seigneurs franais
auxquels elle s'tait jointe, en tout mille chevaux, pour lesquels
elle demanda l'entre. Il n'y avait pas de disgrce que les bourgeois
craignissent autant que de recevoir des gens d'armes, et il n'y avait
pas de privilge dont ils fussent plus jaloux que de les tenir dehors.
Le roi Charles en avait fait l'exprience durant la bnigne campagne
du sacre. Les habitants de Senlis firent rpondre  la Pucelle que, vu
la pauvret de la ville en fourrages, grains, avoine, vivres et vin,
il lui serait offert d'y entrer avec trente ou quarante hommes des
plus notables, et non davantage[370].

[Note 370: Arch. mun. de Senlis dans _Muse des archives
dpartementales_, pp. 304-305.--J. Flammermont, _Histoire de Senlis
pendant la seconde partie de la guerre de cent ans_, p. 245.--Perceval
de Cagny, p. 173.--Morosini, t. III, p. 294, n. 5.]

On veut que de Senlis Jeanne soit alle au chteau de Borenglise, en
la paroisse d'lincourt, entre Compigne et Ressons, et, dans
l'ignorance o l'on est des raisons qui l'y firent aller, on croit
qu'elle se rendit en plerinage  l'glise d'lincourt, place sous
l'invocation de sainte Marguerite; et il est possible qu'elle ait tenu
 faire ses dvotions  sainte Marguerite d'lincourt, comme elle les
avait faites  sainte Catherine de Fierbois, pour l'honneur de l'une
des dames du ciel qui la visitaient tous les jours et  toute
heure[371].

[Note 371: Histoire manuscrite de Beauvais, par Hermant, dans _Procs_,
t. V, p. 165.--G. Lecocq, _tude historique sur le sjour de Jeanne d'Arc 
lincourt-Sainte-Marguerite_, Amiens, 1879, in-8 de 13 pages.--A. Peyrecave,
_Notes sur le sjour de Jeanne d'Arc  lincourt-Sainte-Marguerite_, Paris,
1875, in-8.--_lincourt-Sainte-Marguerite, notice historique et
archologique_, Compigne, 1888, chap. VII, pp. 113, 123.]

Il y avait alors, dans la ville d'Angers, un licenci s lois,
chanoine des glises de Tours et d'Angers et doyen de Saint-Jean
d'Angers, qui, moins de dix jours avant la venue de Jeanne 
Sainte-Marguerite d'lincourt, le 18 avril, environ neuf heures du
soir, ressentit une douleur  la tte qui lui dura jusqu' quatre
heures du matin, si forte qu'il crut mourir. Il se recommanda  madame
sainte Catherine, envers qui il professait une dvotion particulire,
et aussitt il fut guri. En reconnaissance d'une telle grce, il se
rendit  pied au sanctuaire de Sainte-Catherine de Fierbois; et le
vendredi 5 mai, il y clbra la messe  haute voix pour le roi, la
Pucelle, digne de Dieu, et la prosprit et la paix du royaume[372].

[Note 372: _Procs_, t. V, pp. 164-165.--_Les miracles de madame
sainte Katerine de Fierboys_, pp. 16, 62, 63.]

Le Conseil du roi Charles avait remis Pont-Sainte-Maxence au duc de
Bourgogne, au lieu de Compigne qu'il ne pouvait lui livrer, pour la
raison que la ville se refusait de toutes ses forces  tre livre, et
demeurait au roi malgr le roi. Le duc de Bourgogne garda
Pont-Sainte-Maxence qu'on lui donnait et rsolut de prendre
Compigne[373].

[Note 373: P. Champion, _Guillaume de Flavy_, pices
justificatives, pp. 150, 154.--Morosini, t. III, p. 276, n.
3.--Mmoire  consulter sur G. de Flavy, dans _Procs_, t. V, p. 176.]

Le 17 avril,  l'expiration de la trve, il se mit en campagne avec
une florissante chevalerie et une puissante arme, quatre mille
Bourguignons, Picards et Flamands et quinze cents Anglais, sous le
commandement de Jean de Luxembourg, comte de Ligny[374].

[Note 374: Montrelet, ch. 33.--Mmoire  consulter sur G. de
Flavy, dans _Procs_, t. V, p. 175.--P. Champion, _Guillaume de
Flavy_, pices justificatives XLIV, XLV.]

Le duc faisait venir  ce sige de belles pices d'artillerie,
notamment Remeswalle, Rouge bombarde et Houppembire, qui toutes trois
lanaient des pierres trs grosses. On y amenait aussi les bombardes
achetes par le duc  messire Jean de Luxembourg et payes comptant:
Beaurevoir et Bourgogne, un gros coullard et un engin volant. Les
villes des vastes tats de Bourgogne envoyaient devant Compigne
leurs archers et leurs arbaltriers. Le duc se fournissait d'arcs de
Prusse et de Constantinople, avec flches barbes et non barbes. Il
appelait des mineurs et divers ouvriers pour faire des mines de poudre
devant la ville et pour jeter des fuses de feu grgeois; enfin,
monseigneur Philippe, plus riche qu'un roi, le plus magnifique
seigneur de la chrtient et trs expert en chevalerie, voulait faire
un beau sige[375].

[Note 375: De La Fons-Mlicoq, _Documents indits sur le sige de
Compigne de 1430_, dans _La Picardie_, t. III, 1857, pp. 22-23.--P.
Champion, _Guillaume de Flavy_, pices justificatives, p. 176.]

La ville, une des plus grandes de France et des plus fortes, tait
dfendue par quatre ou cinq cents hommes de garnison[376], sous le
commandement du jeune seigneur Guillaume de Flavy. Issu d'une noble
famille du pays, sans grands biens, toujours en querelle avec les
seigneurs ses voisins et cherchant noise au pauvre peuple, il tait
aussi mchant et cruel qu'aucun seigneur armagnac[377]. Les habitants
ne voulaient pas d'autre capitaine que lui; ils le gardrent envers et
contre le roi Charles et son chambellan. Et ils firent sagement, car
pour les dfendre il n'y avait pas meilleur que le seigneur Guillaume;
on n'en aurait pas trouv un second si entt  son devoir. Au roi de
France, qui lui avait donn l'ordre de livrer la ville, il avait
refus net; et lorsque ensuite le duc lui promit une grosse somme
d'argent et une riche hritire en change de Compigne, il rpondit
que la ville tait non pas  lui, mais au roi[378].

[Note 376: Lefvre de Saint-Remy, t. II, p. 178.--H. de Lpinois,
_Notes extraites des archives communales de Compigne_, dans
_Bibliothque de l'cole des Chartes_, 1863, t. XXIV, p. 486.--A.
Sorel, _La prise de Jeanne d'Arc devant Compigne et l'histoire des
siges de la mme ville sous Charles VI et Charles VII, d'aprs des
documents indits avec vues et plans_, Paris, 1889, in-8, p. 268.]

[Note 377: Jacques Duclercq, _Mmoires_, d. de Reiffenberg, t. I,
p. 419.--_Le Temple de Bocace_ dans les _Oeuvres de Georges
Chastellain_, d. Kervyn de Lettenhove, t. VII, p. 95.--P. Champion,
_Guillaume de Flavy, capitaine de Compigne, contribution  l'histoire
de Jeanne d'Arc et  l'tude de la vie militaire et prive au XVe
sicle_, Paris, 1906, in-8, _passim_.]

[Note 378: Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 125.--_Chronique
des cordeliers_, fol. 495 recto.--Rogier, dans Varin, _Arch. de la
ville de Reims_, IIe partie, Statuts, t. I, p. 604.--A. Sorel, _loc.
cit._, p. 167.--P. Champion, _loc. cit._, p. 33.]

Le duc de Bourgogne s'empara sans peine de Gournay-sur-Aronde, et vint
ensuite mettre le sige devant Choisy-sur-Aisne, qu'on appelait aussi
Choisy-au-Bac, au confluent de l'Aisne et de l'Oise[379].

[Note 379: Monstrelet, t. IV, pp. 379, 381.--_Chronique des
cordeliers_, fol. 495 recto.--_Livre des trahisons_, p. 202.]

L'cuyer gascon Poton de Saintrailles et les gens de sa compagnie
passrent l'Aisne entre Soissons et Choisy, surprirent les
assigeants, et se retirrent aussitt, emmenant quelques
prisonniers[380].

[Note 380: Monstrelet, t. IV, pp. 382-383.--Berry, dans _Procs_,
t. IV, p. 49.]

Le 13 mai, la Pucelle entre  Compigne, logea rue de l'toile[381].
Le lendemain, les attorns lui offrirent quatre pots de vin[382]. Ils
entendaient par l lui faire grand honneur, car ils n'en offraient
pas davantage au seigneur archevque de Reims, chancelier du royaume,
qui se trouvait alors dans la ville avec le comte de Vendme,
lieutenant du roi, et plusieurs autres chefs de guerre. Ces trs hauts
seigneurs rsolurent d'envoyer de l'artillerie et des munitions au
chteau de Choisy qui ne pouvait plus longtemps se dfendre[383]; et
la Pucelle fut mise en oeuvre comme autrefois.

[Note 381: D'aprs une note de Dom Bertheau, dans A. Sorel,
_Sjours de Jeanne d'Arc  Compigne, maisons o elle a log en 1429
et 1430, avec vue et plans_, Paris, 1888, in-8, pp. 11-12.]

[Note 382: _Comptes de la ville de Compigne_, CC. 13, folio
291.--Dom Gillesson, _Antiquits de Compigne_, t. V, p. 95.--A.
Sorel, _La prise de Jeanne d'Arc_, p. 145, note 3.]

[Note 383: Choisy se rendit le 16 mai, _Chronique des cordeliers_,
fol. 497 verso. _Livre des trahisons_, p. 201.--Monstrelet, t. IV, p.
382.--Berry, dans _Procs_, t. IV, p. 49.--A. Sorel, _La prise de
Jeanne d'Arc_, pp. 145-146.--P. Champion, _Guillaume de Flavy_, pp.
40-41, 162-163.]

L'arme se dirigea vers Soissons pour y passer l'Aisne[384]. Le
capitaine de la ville tait un cuyer de Picardie nomm Guichard
Bournel par les Franais, et Guichard de Thiembronne par les
Bourguignons: il avait servi les uns et les autres. Jeanne le
connaissait bien: il lui rappelait un pnible souvenir. 'avait t
l'un de ceux qui, la prenant blesse dans les fosss de Paris,
l'avaient mise malgr elle sur un cheval.  l'approche des seigneurs
et gens du roi Charles, le capitaine Guichard fit faussement accroire
aux habitants de Soissons que toute cette gendarmerie venait prendre
garnison dans leur ville. Aussi les habitants dcidrent-ils de ne les
point recevoir. Il fut fait l tout comme  Senlis; le capitaine
Bournel reut le seigneur archevque de Reims, le comte de Vendme et
la Pucelle, avec petite compagnie, et l'arme passa la nuit aux
champs[385]. Le lendemain on essaya, faute d'obtenir l'accs du pont,
de traverser la rivire  gu, mais on n'y put russir. C'tait le
printemps, les eaux avaient mont. L'arme rebroussa chemin. Quand
elle fut partie, le capitaine Bournel vendit au duc de Bourgogne la
cit qu'il avait charge de garder au roi de France, et la mit en la
main de messire Jean de Luxembourg pour 4.000 saluts d'or[386].

[Note 384: Berry, dans _Procs_, t. IV, pp. 49-50.]

[Note 385: F. Brun, _Jeanne d'Arc et le capitaine de Soissons en
1430_, Soissons, 1904, p. 5 (Extrait de l'_Argus Soissonnais_).--P.
Champion, _loc. cit._, p. 41.]

[Note 386: Berry, dans _Procs_, t. IV, p. 50.--P. Champion, _loc.
cit._, p. 168, pice justificative XXXV, p. 168.--F. Brun, _Nouvelles
recherches sur le fait de Soissons (Jeanne d'Arc et Bournel en 1430),
 propos d'un livre rcent_, Meulan, 1907, in-8.]

 la nouvelle que le capitaine de Soissons avait de la sorte agi
laidement, contre son honneur, Jeanne s'cria que, si elle le tenait,
elle le ferait trancher en quatre pices, ce qui n'tait pas une
imagination de sa colre. L'usage voulait, pour le chtiment de
certains crimes, que le bourreau coupt en quartiers les condamns
auxquels il avait d'abord tranch la tte: cela s'appelait carteler.
C'est comme si Jeanne avait dit que ce tratre mritait d'tre
cartel. Le propos parut dur aux oreilles bourguignonnes; certains
crurent mme entendre que, dans son indignation, Jeanne reniait Dieu.
Ils entendirent mal. Jamais elle ne reniait Dieu, ni saint ni sainte;
loin de maugrer, quand elle tait en colre, elle disait: Bon gr
Dieu!, ou Saint Jean!, ou Notre Dame[387]!

[Note 387: _Procs_, t. I, p. 273.]

Devant Soissons, Jeanne et les chefs de guerre se sparrent. Ceux-ci
se dirigrent avec leurs gens d'armes vers Senlis et les bords de la
Marne. Le pays entre Aisne et Oise n'avait plus de quoi faire vivre
tant de monde et de si grands personnages. Jeanne reprit avec sa
compagnie le chemin de Compigne[388].  peine entre dans la ville,
elle en sortit pour battre les environs.

[Note 388: J'ai rejet la rencontre conte par Alain Bouchard
(_Les grandes Croniques de Bretaigne_, Paris, Galliot Du Pr, 1514,
in-fol., fol. CCLXXXI) de Jeanne et des petits enfants dans l'glise
Saint-Jacques. M. Pierre Champion (_Guillaume de Flavy_, p. 283) a
irrfutablement dmontr le caractre fabuleux du rcit.]

Elle fut notamment d'une expdition contre Pont-l'vque, place forte,
 quelque distance de Noyon, et qu'occupait une petite garnison
anglaise, sous les ordres du seigneur de Montgomery.

Les Bourguignons, qui faisaient le sige de Compigne, se
ravitaillaient par Pont-l'vque.  la mi-mai, les Franais, au nombre
de peut-tre deux mille, commands par le capitaine Poton, par messire
Jacques de Chabannes et quelques autres, et accompagns de la Pucelle,
attaqurent au petit jour les Anglais du seigneur de Montgomery, et
l'affaire fut prement mene. Mais les Bourguignons de Noyon tant
venus  la rescousse, les Franais battirent en retraite. Ils avaient
tu trente hommes  l'ennemi et en avaient perdu autant; aussi le
combat passa-t-il pour trs meurtrier[389]. Il ne pouvait plus tre
question de traverser l'Aisne et de sauver Choisy.

[Note 389: Monstrelet, t. IV, p. 382.--Lefvre de Saint-Remy, t.
II, p. 178.--_Chronique des cordeliers_, fol. 498 verso.]

Rentre  Compigne, Jeanne, qui ne prenait pas un moment de repos,
courut  Crpy-en-Valois o se rassemblaient des troupes destines 
dfendre Compigne; puis elle se dirigea, avec ces troupes, par la
fort de Guise, vers la ville assige et elle y entra, le 23, 
l'aube, sans avoir rencontr de Bourguignons. Il n'y en avait pas du
ct de la fort, sur la rive gauche de l'Oise[390].

[Note 390: _Procs_, t. I, p. 114.--Perceval de Cagny, p.
174.--Extrait d'un mmoire  consulter pour G. de Flavy, dans
_Procs_, t. V, p. 176.--Morosini, t. III, p. 296, n. 1.]

Ils taient tous de l'autre ct de la rivire. L s'tend une prairie
d'un quart de lieue au bout de laquelle la cte de Picardie s'lve.
Cette prairie tant basse, humide, souvent inonde, on avait tabli
une chausse allant du pont au village de Margny, dress tout en face
sur la cte abrupte. Le clocher de Clairoix pointait  trois quarts de
lieue en amont, au confluent des deux rivires d'Aronde et d'Oise; le
clocher de Venette, du ct oppos,  une demi-lieue en aval, vers
Pont-Sainte-Maxence[391].

[Note 391: Plan manuscrit de Compigne de 1509 dans Debout,
_Jeanne d'Arc_, t. II, p. 293.--Plan de la ville de Compigne, grav
par Aveline au XVIIe sicle, rduction publie par la _Socit
historique de Compigne_, mai 1877.--Lambert de Ballyhier, _Compigne
historique et monumental_, 1842, 2 vol. in-8, planches.--Plan de
restitution de la ville de Compigne en 1430, dans A. Sorel, _La prise
de Jeanne d'Arc_.--P. Champion, _Guillaume de Flavy_, p. 43.]

Un petit poste de Bourguignons command par un chevalier, messire
Baudot de Noyelles, occupait le village de Margny, sur la hauteur. Le
plus renomm homme de guerre du parti de Bourgogne, messire Jean de
Luxembourg, se tenait avec ses Picards sur les bords de l'Aronde, au
pied du mont Ganelon,  Clairoix. Les cinq cents Anglais du sire de
Montgomery gardaient l'Oise  Venette. Le duc Philippe occupait
Coudun,  une grande lieue de la ville, vers la Picardie[392].

[Note 392: Monstrelet, t. IV, pp. 383-384.]

Ces dispositions rpondaient aux prceptes des plus expriments
capitaines. Devant une place forte, on vitait de runir sur une mme
position, dans un mme logis, comme on disait, une grande quantit de
gens d'armes. En cas d'attaque soudaine une grosse compagnie,
pensait-on, si elle n'a qu'un logis, est surprise et mise en dsarroi
comme une moindre, et le mal est grave. C'est pourquoi il vaut mieux
diviser les assigeants en petites compagnies et placer ces compagnies
assez prs les unes des autres pour qu'elles puissent s'entre-aider.
De cette manire, ceux d'un logis ne sont pas plutt dconfits que les
autres ont le loisir de se mettre en ordonnance pour les secourir. Les
assaillants sont bien bahis quand ils voient fondre sur eux des
troupes fraches et aux dfenseurs le coeur en grandit de moiti.
Ainsi pensait, notamment, messire Jean de Bueil[393].

[Note 393: _Le Jouvencel_, t. II, p. 196.]

Ce mme jour, 23 mai, vers cinq heures du soir[394], monte sur un
trs beau cheval gris pommel, Jeanne sortit par le pont et s'engagea
sur la chausse qui traversait la prairie, avec son tendard, sa
compagnie lombarde, le capitaine Baretta et les trois ou quatre cents
hommes, cavaliers et fantassins, entrs, la nuit,  Compigne. Elle
avait ceint l'pe bourguignonne trouve  Lagny et portait sur son
armure une huque de drap d'or vermeil[395]. Un tel habit et mieux
convenu pour une parade que pour une sortie; mais, dans la candeur de
son me villageoise et religieuse, elle aimait tout ce qui avait l'air
crmonieux et chevaleresque.

[Note 394: _Procs_, t. I, p. 116.--Lettre de Philippe le Bon aux
habitants de Saint-Quentin, _Procs_, t. V, p. 166.--Lettre de
Philippe le Bon  Amde duc de Savoie, dans P. Champion, _loc. cit._,
pice justificative XXXVII.--Fauquembergue, dans _Procs_, t. IV, p.
458.--William Wircester dans _Procs_, t. IV, p. 475, et le _Journal
d'un bourgeois de Paris_, p. 255.]

[Note 395: _Procs_, t. I, pp. 78, 223, 224.--Chastellain, t. II,
p. 49.--Le Greffier de la Chambre des comptes de Brabant, dans
_Procs_, t. IV, p. 428.]

L'entreprise tait concerte entre le capitaine Baretta, les autres
chefs de partisans et messire Guillaume de Flavy, qui, pour aider la
rentre des Franais, fit placer  la tte du pont des archers, des
arbaltriers, des couleuvriniers, et mit sur la rivire une grande
quantit de petits bateaux couverts destins  recueillir, au besoin,
le plus de monde possible[396]. Jeanne ne fut pas consulte sur
l'entreprise: on ne lui demandait jamais conseil; on l'emmenait comme
un porte-bonheur, sans lui rien dire, et on la montrait comme un
pouvantail aux ennemis qui, la tenant pour une puissante magicienne,
craignaient de tomber victimes de ses malfices, surtout au cas o ils
fussent en tat de pch mortel. Certains, sans doute, dans les deux
partis, s'apercevaient, au contraire, qu'elle n'tait pas une femme
diffrente des autres[397]; mais c'taient des gens qui ne croyaient 
rien et ces sortes de gens sont toujours en dehors du sentiment
commun.

[Note 396: Mmoires  consulter pour G. de Flavy, dans _Procs_,
t. V, p. 177.--_Chronique de Tournai_, dans _Recueil des Chroniques de
Flandre_, 1856, t. III, pp. 415-416.]

[Note 397: _Chastellain_, t. II, p. 49.]

Cette fois, elle n'avait pas la moindre ide de ce qu'on allait faire:
la tte pleine de rves, elle s'imaginait partir pour quelque grande
et haute action. Elle avait promis, dit-on,  ceux de la ville, de
dconfire les Bourguignons et de ramener prisonnier le duc Philippe.
Or, il n'tait nullement question de cela; le capitaine Baretta et les
chefs des partisans se proposaient de surprendre et de piller le petit
poste bourguignon le plus rapproch de la ville et le plus accessible,
celui qu'occupait messire Baudot de Noyelles  Margny, sur une cte
trs roide  laquelle on pouvait atteindre en vingt ou vingt-cinq
minutes par la chausse. Le coup valait d'tre tent. Ces enlvements
de postes, c'tait le casuel des gens d'armes. Et, bien que les
ennemis eussent assez habilement choisi leurs positions, on avait
chance de russir en s'y prenant avec une extrme clrit. Les
Bourguignons se tenaient  Margny en trs petit nombre. Nouvellement
venus, ils n'avaient tabli ni bastille ni boulevard, et leurs
dfenses se rduisaient aux masures du village.

Il tait cinq heures aprs midi quand les Franais se mirent en
marche. On se trouvait dans les plus longs jours de l'anne; ils ne
comptaient donc pas sur l'obscurit pour enlever le poste. Les gens
d'armes,  cette poque, ne se hasardaient pas volontiers dans la
nuit; ils la jugeaient tratresse, capable de servir aussi bien le fol
que le sage, et avaient un dicton l-dessus; ils disaient: La nuit
n'a point de honte[398].

[Note 398: _Le Jouvencel_, t. I. p. 91.]

Grimps  Margny, les assaillants surprirent les Bourguignons pars et
sans armes, et se mirent  frapper  leur plaisir. La Pucelle, pour sa
part, renversait tout ce qui se trouvait devant elle.

Or,  ce moment, le sire Jean de Luxembourg et le sire de Crquy,
venus  cheval de leur logis de Clairoix[399], gravissaient la cte de
Margny, sans armures, avec huit ou dix gentilshommes. Ils se rendaient
auprs de messire Baudot de Noyelles, et ne se doutant de rien,
pensaient reconnatre, de ce point lev, les dfenses de la ville,
comme nagure le comte de Salisbury aux Tourelles d'Orlans. Tombs en
pleine escarmouche, ils envoyrent en toute hte  Clairoix qurir
leurs armes et mander leur compagnie, qui ne pouvait atteindre le lieu
du combat avant une bonne demi-heure. En attendant, tout dmunis
qu'ils taient, ils se joignirent  la petite troupe de messire Baudot
pour tenir tte  l'ennemi[400]. Surprendre ainsi monseigneur de
Luxembourg, ce pouvait tre une bonne chance et ce n'en pouvait pas
tre une mauvaise; car ceux de Margny eussent de toute faon appel
incontinent  leur secours ceux de Clairoix, comme en effet ils
appelrent les Anglais de Venette et les Bourguignons de Coudun.

[Note 399: Monstrelet, t. IV, p. 387.--Lefvre de Saint-Remy, t.
II, p. 179.--Chastellain, t. II, p. 48.--Mmoire  consulter sur G. de
Flavy, dans _Procs_, t. V, p. 176.]

[Note 400: Lettre du duc de Bourgogne aux habitants de
Saint-Quentin, dans _Procs_, t. V, p. 166.--Monstrelet, Lefvre de
Saint-Remy, Chastellain, Mmoires  consulter sur G. de Flavy, _loc.
cit._]

Ayant forc et pill le logis, les assaillants, qui devaient
prudemment rabattre en toute hte sur la ville avec leur butin,
s'attardrent  Margny; on devine pour quelle cause: c'est celle qui
fit tant de fois les dtrousseurs dtrousss. Ces gens-l, ceux de la
croix blanche comme ceux de la croix rouge, quelque pril qui les
presst, ne quittaient point la place tant qu'il s'y trouvait encore
quelque chose  emporter.

Le danger o les soudoyers de Compigne s'exposaient par convoitise,
la Pucelle devait, pour sa part, largement l'accrotre par vaillance
et prouesse: elle ne consentait jamais  quitter le combat; il fallait
qu'elle ft blesse, navre de flches et de viretons, pour qu'on
parvnt  la faire dmordre.

Cependant, remis d'une alerte si chaude, les gens de messire Baudot
s'armrent comme ils purent et s'efforcrent de reprendre le village.
Tantt ils en chassaient les Franais, tantt ils s'en retiraient
eux-mmes aprs avoir beaucoup souffert. Le seigneur de Crquy, entre
autres, fut cruellement bless au visage. Mais l'espoir d'tre
secourus leur renforait le coeur. Ceux de Clairoix parurent. Le duc
Philippe en personne s'approchait avec ceux de Coudun. Les Franais
dbords, abandonnant Margny, se retiraient lentement. Le butin,
peut-tre, alourdissait leur marche. Tout  coup, voyant les Godons de
Venette s'avancer sur la prairie pour leur couper la retraite, la peur
les prend; au cri de Sauve qui peut! ils s'lancent d'une course
folle et atteignent en dsordre la berge de l'Oise. Les uns se
jetaient dans les bateaux, les autres se pressaient contre le
boulevard du Pont. Ils s'attirrent ainsi le mal dont ils avaient
peur. Car les Anglais poussrent le chanfrein de leurs chevaux dans le
dos des fuyards, gagnant  cela que les canons des remparts ne
pouvaient plus tirer sans atteindre les Franais[401].

[Note 401: Perceval de Cagny, p. 176.--Fauquembergue, dans
_Procs_, t. IV, p. 458.--Monstrelet.--Mmoire  consulter sur G. de
Flavy; Lefvre de Saint-Remy; Chastellain, _loc. cit._]

Ceux-ci ayant forc la barrire du boulevard, les Anglais taient en
passe d'y pntrer sur leurs talons, de franchir le pont et d'entrer
dans la place. Le capitaine de Compigne vit le danger et donna
l'ordre de fermer la porte de la ville. Le pont fut lev et la herse
baisse[402].

[Note 402: Mmoire  consulter sur G. de Flavy, _loc. cit._--Du
Fresne de Beaucourt, _Jeanne d'Arc et Guillaume de Flavy_, dans
_Bulletin de la Socit de l'Histoire de France_, t. III, 1861, pp.
173 et suiv.--Z. Rendu, _Jeanne d'Arc et G. de Flavy_, Compigne,
1865, in-8 de 32 p.--A. Sorel, _La prise de Jeanne d'Arc_, p.
209.--P. Champion, _Guillaume de Flavy_, appendice I, pp. 282, 286.]

Gardant en cette droute l'illusion hroque de la victoire, Jeanne,
sur la prairie, entoure seulement de quelques personnes de son
service et de sa parent, faisait face aux Bourguignons et pensait
encore tout renverser devant elle.

On lui criait:

--Mettez-vous en peine de regagner  la ville, ou nous sommes perdus.

Le regard bloui par des vols d'anges et d'archanges, elle rpondait:

--Taisez-vous, il ne tiendra qu' vous qu'ils ne soient dconfits. Ne
pensez que de frir sur eux.

Et elle disait ce qu'elle disait toujours:

--Allez en avant! ils sont  nous[403]!

[Note 403: Perceval de Cagny, p. 175.]

Ses gens prirent la bride de son cheval et la firent retourner de
force du ct de la ville. Il tait trop tard; on ne pouvait plus
entrer dans le boulevard qui commandait le pont: les Anglais
occupaient la tte de la chausse. La Pucelle, avec sa petite troupe
fidle fut encogne dans l'angle que formaient le flanc du boulevard
et le remblai de la route, par des gens de Picardie qui, frappant,
cartant ceux qui la protgeaient, l'atteignirent[404]. Un archer la
tira de ct par sa huque de drap d'or et la fit choir  terre. Tous,
ils l'entouraient et lui criaient ensemble:

--Rendez-vous!

[Note 404: Perceval de Cagny, p. 175.--Chastellain, t. II, p.
49.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 122; t. III, p.
207.--Quicherat, _Aperus nouveaux_, p. 87.]

Presse de donner sa foi, elle rpondit:

--J'ai jur et baill ma foi  autre que vous et je lui en tiendrai
mon serment[405].

[Note 405: Perceval de Cagny, p. 176.]

Un de ceux qui la lui demandaient affirma qu'il tait noble homme.
Elle se rendit  lui.

C'tait un des archers attachs  la lance du btard de Wandomme; il
se nommait Lyonnel. Voyant sa fortune faite, il se montrait plus
joyeux que s'il avait pris un roi[406].

[Note 406: Lettre du duc de Bourgogne, dans _Procs_, t. V, p.
166.--Perceval de Cagny, p. 175.--Monstrelet, t. IV, p. 400.--Lefvre
de Saint-Remy, p. 175.--Chastellain, t. II, p. 49.--Mmoire 
consulter sur G. de Flavy, dans _Procs_, t. V, p. 174.--Martial
d'Auvergne, _Vigiles_, t. I, p. 118.--P. Champion, _loc. cit._, pp.
46-49.--Lanry d'Arc, _Livre d'or_, pp. 513-518.]

En mme temps que la Pucelle, furent pris Pierre d'Arc, son frre;
Jean d'Aulon, son intendant, et le frre de Jean d'Aulon, Poton, qu'on
surnommait le Bourguignon[407].  l'estimation des Bourguignons, les
Franais perdirent dans cette affaire quatre cents combattants, tus
ou noys[408]; mais, au dire des Franais, la plupart des gens de pied
furent recueillis dans les bateaux amarrs au bord de l'Oise[409].

[Note 407: Richer, _Histoire manuscrite de la Pucelle_, livre IV,
fol. 188 et suiv.--P. Champion, _loc. cit._, pice justificative
XXXIII.--Monstrelet, t. IV, p. 388.--Mmoire  consulter sur G. de
Flavy, _loc. cit._--Lettre du duc de Bourgogne aux habitants de
Saint-Quentin, _loc. cit._--_Journal d'un bourgeois de Paris_, p.
255.--Fauquembergue, dans _Procs_, t. IV, p. 459.]

[Note 408: Selon le _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 255, 400
Franais tus ou noys.]

[Note 409: Mmoire  consulter sur G. de Flavy, dans _Procs_, t.
V, p. 176.--Perceval de Cagny, p. 175.]

Sans les archers, arbaltriers et couleuvriniers disposs par le sire
de Flavy  la tte du pont, le boulevard tait enlev. Les
Bourguignons n'eurent que vingt blesss et pas de morts[410]. La
Pucelle n'avait pas t beaucoup dfendue.

[Note 410: Lettre du duc de Bourgogne aux habitants de
Saint-Quentin, dans _Procs_, t. V, p. 166.]

Elle fut conduite dsarme  Margny[411].  la nouvelle que la
sorcire des Armagnacs tait prise, le camp des Bourguignons s'emplit
de cris et de rjouissances. Le duc Philippe voulut la voir. Quand il
s'approcha d'elle, il y eut, dans sa chevalerie et son clerg, des
gens pour le louer de son courage, pour vanter sa pit, pour admirer
que ce trs puissant duc n'et pas peur des larves vomies par
l'enfer[412].

[Note 411: Monstrelet, t. IV, p. 388.--Chastellain, t. II, p.
50.--A. Sorel, _La prise de Jeanne d'Arc_, pp. 253 et suiv.]

[Note 412: Jean Jouffroy, dans d'Achery, _Spicilegium_, III, pp.
823 et suiv.]

 ce compte, sa chevalerie tait aussi brave que lui, car beaucoup de
gentilshommes accouraient pour satisfaire la mme curiosit. Parmi
eux, se trouvait messire Enguerrand de Monstrelet, natif du comt de
Boulogne, serviteur de la maison de Luxembourg, auteur de chroniques.
Il entendit les paroles que le duc adressa  la prisonnire, et bien
que, par tat, il dt avoir de la mmoire, il les oublia. C'est
peut-tre qu'il ne les trouva pas assez chevalereuses pour les mettre
en son livre[413].

[Note 413: Monstrelet, t. IV, p. 388.]

Jeanne resta sous la garde de messire Jean de Luxembourg,  qui elle
appartenait dsormais, l'archer qui l'avait prise l'ayant cde  son
capitaine le btard de Wandomme, qui l'avait cde  son tour 
messire Jean son matre[414].

[Note 414: _Ibid._, t. IV, p. 389.--P. Champion, _loc. cit._, p.
168.]

La tige des Luxembourg s'tendait de l'occident  l'orient chrtien,
jusqu' la Bohme et la Hongrie, et il en avait fleuri six reines, une
impratrice, quatre rois, quatre empereurs. Issu d'une branche cadette
de cette illustre maison et cadet lui-mme mal apanag, Jean de
Luxembourg avait gagn durement sa chevalerie au service du duc de
Bourgogne. Lorsqu'il prit  ranon la Pucelle, il avait trente-neuf
ans, tait couvert de blessures et borgne[415].

[Note 415: La _Chronique des cordeliers_ et Monstrelet,
_passim_.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II, pp.
165-166.]

Le soir mme, de ses quartiers de Coudun, le duc de Bourgogne fit
crire aux villes de son obissance la prise de la Pucelle. De cette
prise seront grandes nouvelles partout, est-il dit dans sa lettre aux
habitants de Saint-Quentin; et sera connue l'erreur et folle crance
de tous ceux qui aux faits de cette femme se sont rendus enclins et
favorables[416].

[Note 416: _Procs_, t. V, p. 167.--J. Quicherat, _Aperus
nouveaux_, p. 95.]

Le duc manda pareillement cette nouvelle au duc de Bretagne par son
hraut Lorraine; au duc de Savoie,  sa bonne ville de Gand[417].

[Note 417: _Procs_, t. V, p. 358.--Le P. Ayroles, _La vraie
Jeanne d'Arc_, t. III, p. 534.--P. Champion, _Guillaume de Flavy_, pp.
169-171.]

Les survivants de ceux que la Pucelle avait amens  Compigne
abandonnrent le sige et rentrrent le lendemain dans leurs
garnisons. Le capitaine lombard Barthlemy Baretta, lieutenant de
Jeanne, demeura dans la ville avec trente-deux hommes d'armes, deux
trompettes, deux pages, quarante-huit arbaltriers, vingt archers ou
targiers[418].

[Note 418: Mmoire  consulter sur G. de Flavy, dans _Procs_, t.
V, p. 177.--A. Sorel, _La prise de Jeanne d'Arc_, p. 333.]




CHAPITRE VIII

LA PUCELLE  BEAULIEU.--LE BERGER DU GVAUDAN.


La nouvelle parvint  Paris, le matin du 25, que Jeanne tait aux
mains des Bourguignons[419]. Ds le lendemain 26, l'Universit adressa
au duc Philippe sommation de remettre sa prisonnire au vicaire
gnral du Grand Inquisiteur de France. En mme temps le vicaire
gnral requrait par lettre le redoutable duc d'amener prisonnire
par devers lui cette fille suspecte de plusieurs crimes sentant
l'hrsie[420].

[Note 419: Fauquembergue, dans _Procs_, t. IV, p. 458.--_Journal
d'un bourgeois de Paris_, p. 255.--J. Quicherat, _Aperus nouveaux_,
p. 96.--Ul. Chevalier, _L'objuration de Jeanne d'Arc au cimetire de
Saint-Ouen et l'authenticit de sa formule_, Paris, 1902, in-8, p.
18.]

[Note 420: _Procs_, t. I, pp. 8-10.--E. O'Reilly, _Les deux
procs_, t. II, pp. 13-14.--Le P. Denifle et Chtelain, _Chartularium
Universitatis Parisiensis..._, t. IV, p. 516, n 2372.]

... Nous vous supplions de bonne affection, trs puissant prince,
disait-il, et nous prions vos nobles vassaux que par vous et eux
Jeanne nous soit envoye srement et brivement et avons esprance
qu'ainsi ferez comme vrai protecteur de la foi et dfenseur de
l'honneur de Dieu[421]...

[Note 421: _Procs_, t. I, p. 12.--E. O'Reilly, _Les deux
procs_.]

Le vicaire gnral du Grand Inquisiteur de France, frre Martin
Billoray[422], matre en thologie, appartenait  l'ordre des frres
prcheurs dont les membres exeraient les charges principales du saint
office. Au temps d'Innocent III, alors que l'Inquisition exterminait
les Cathares et les Albigeois, les fils de Dominique figuraient dans
les peintures des clotres et des chapelles en chiens du Seigneur sous
la forme de grands lvriers blancs tachets de noir, qui mordaient 
la gorge les loups de l'hrsie[423]. Au XVe sicle, en France, les
dominicains taient toujours les chiens du Seigneur; ils chassaient
encore l'hrtique, mais coupls  l'vque. Le Grand Inquisiteur ou
son vicaire ne s'y trouvait point en tat d'intenter de son propre
mouvement et de poursuivre  lui seul une action judiciaire; les
vques maintenaient vis--vis de lui leur droit de juger les crimes
contre l'glise. Les procs en matire de foi se faisaient par deux
juges, l'ordinaire, qui pouvait tre l'vque lui-mme ou l'official,
et l'Inquisiteur ou son vicaire; et l'on observait les formes
inquisitoriales[424].

[Note 422: _Ibid._, t. I, p. 3, 12; t. III, p. 318; t. V, p. 392.]

[Note 423: _Domini canes._ On les voit ainsi figurs sur les
fresques de la chapelle des Espagnols,  Santa-Maria-Novella, de
Florence.]

[Note 424: Tanon, _Histoire des tribunaux de l'inquisition en
France_, chap. II.]

Dans l'affaire de la Pucelle, ce n'tait pas seulement un vque qui
mettait la trs sainte Inquisition en mouvement, c'tait la fille des
rois, la mre des tudes, le beau clair soleil de France et de la
chrtient, l'Universit de Paris. Elle s'attribuait le privilge de
connatre dans les causes relatives aux hrsies ou opinions produites
en la ville et aux environs, et ses avis, de toutes parts demands,
faisaient autorit sur toute la face du monde o la croix est plante.
Depuis un an, ses docteurs et matres en grande multitude et pleins de
lettres, au jugement mme de leurs adversaires, rclamaient la remise
de la Pucelle  l'Inquisiteur, comme utile au bien de l'glise et
congruente aux intrts de la foi; car ils souponnaient vhmentement
cette fille de ne point venir de Dieu, mais d'tre trompe et abuse
par les artifices du diable; d'agir, non par puissance cleste, mais
par le ministre des dmons; d'user de sorcellerie et de pratiquer
l'idoltrie[425].

[Note 425: Le P. Denifle et Chtelain, _Chartularium Universitatis
Parisiensis_, t. IV, p. 510; _Le procs de Jeanne d'Arc et
l'Universit de Paris_, Paris, 1897, in-8, 32 pages.]

Tout ce qu'ils possdaient de science divine et de raison raisonnante
corroborait cette grave suspicion. Ils taient Bourguignons et
Anglais, de fait et de consentement, fidles observateurs du trait
de Troyes qu'ils avaient jur, dvous au Rgent qui leur montrait
beaucoup d'gards; ils abhorraient les Armagnacs qui ruinaient et
dsolaient leur ville, la plus belle du monde[426]; ils tenaient le
dauphin Charles pour dchu de ses droits sur le royaume des Lis. Aussi
se trouvaient-ils enclins  croire que la Pucelle des Armagnacs, la
chevaucheuse du dauphin Charles se gouvernait par l'inspiration de
plusieurs dmons trs horribles. Ils taient des hommes: on croit ce
qu'on a intrt  croire; ils taient des prtres et voyaient partout
le diable, principalement dans une femme. Sans s'tre encore livrs 
un examen approfondi des faits et dits de cette pucelle, ils en
dcouvraient assez pour demander instamment une enqute. Elle se
disait envoye de Dieu, fille de Dieu; et se manifestait bavarde,
vaine, ruse, glorieuse en ses habits; elle avait menac les Anglais,
s'ils ne sortaient de France, de les faire tous occire; elle
commandait les armes; elle tait donc homicide, tmraire; elle tait
sditieuse, car ceux-l sont sditieux qui tiennent le parti contraire
au ntre. Nagure, venue en la compagnie de frre Richard, hrtique
et sditieux[427], elle avait menac les Parisiens de les mettre 
mort sans merci, et commis ce pch mortel de donner l'assaut  la
ville le jour de la Nativit de la trs sainte Vierge. Il tait urgent
d'examiner si elle avait t mue en tout cela par un bon ou un mauvais
esprit[428]?

[Note 426: _Journal d'un bourgeois de Paris_,
_passim_.--Fauquembergue, dans _Procs_, t. IV, p. 450.]

[Note 427: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 237.--T. Basin,
_Histoire de Charles VII et de Louis XI_, t. IV, pp. 103-104.--Monstrelet,
t. IV, chap. LXIII.--Bougenot, _Deux documents indits relatifs  Jeanne
d'Arc_, dans _Revue Bleue_, 13 fv. 1892, pp. 203-204.]

[Note 428: Le P. Denifle et Chtelain, _Chartularium Universitatis
Parisiensis..._, t. IV, p. 515, n 2370; _Le procs de Jeanne d'Arc et
l'Universit de Paris_.]

Le duc de Bourgogne, bien que trs attach aux intrts de l'glise,
ne dfra pas  l'invitation pressante de l'Universit; et messire
Jean de Luxembourg, aprs avoir gard la Pucelle trois ou quatre jours
en ses quartiers devant Compigne, la fit conduire au chteau de
Beaulieu en Vermandois,  quelques lieues du camp[429]. Il se
montrait, comme son matre, trs obissant fils de notre sainte mre
l'glise; mais la prudence conseillait de laisser venir les Anglais et
les Franais et d'attendre leurs offres.

[Note 429: Monstrelet, t. IV, p. 389.--Perceval de Cagny, p.
176.--Morosini, t. III, pp. 300-302; t. IV, pp. 254-355.--De La
Fons-Mlicocq, _Une cit picarde au moyen ge ou Noyon et les
Noyonnais aux XIVe et XVe sicles_, Noyon, 1841, t. II, pp.
100-105.--En 1441, Lyonnel de Wandomme qui tait gouverneur de cette
place en fut chass par les habitants  la mort de Jean de Luxembourg
(Monstrelet, t. V, p. 456).]

Jeanne,  Beaulieu, fut traite avec courtoisie; elle gardait son
tat. Messire Jean d'Aulon, son intendant, la servait en sa prison; il
lui dit piteusement un jour:

--Cette pauvre ville de Compigne, que vous avez beaucoup aime, 
cette fois sera remise aux mains et dans la subjection des ennemis de
France.

Elle lui rpondit:

--Non! ce ne sera point. Car toutes les places que le Roi du ciel a
rduites et remises en la main et obissance du gentil roi Charles par
mon moyen ne seront point reprises par ses ennemis, tant qu'il fera
diligence pour les garder[430].

[Note 430: Perceval de Cagny, p. 177, trs suspect.]

Un jour, elle essaya de s'chapper en se coulant entre deux pices de
bois. Son intention tait d'enfermer les gardes dans la tour et de
prendre les champs, mais le portier la vit et l'arrta. Elle en
conclut qu'il ne plaisait pas  Dieu qu'elle chappt pour cette
fois[431]. Cependant elle avait le coeur trop bon pour dsesprer. Ses
Voix, prises comme elle de rencontres merveilleuses et de
chevaleresques aventures, lui disaient qu'il fallait qu'elle vt le
roi d'Angleterre[432]. Ainsi, dans son malheur, ses rves
l'encourageaient et la consolaient.

[Note 431: _Procs_, t. I, pp. 163-164, 249.]

[Note 432: _Ibid._, t. I, p. 151.]

Il y eut grand deuil sur la Loire, quand les habitants des villes
fidles au roi Charles apprirent le malheur advenu  la Pucelle. Le
peuple qui la vnrait comme une sainte, qui allait jusqu' dire
qu'elle tait la plus grande de toutes les saintes de Dieu aprs la
bienheureuse Vierge Marie, qui lui levait des images dans les
chapelles des saints, qui ordonnait pour elle des messes et des
collectes dans les glises, qui portait sur soi des mdailles de plomb
o elle tait reprsente comme si l'glise l'avait dj
canonise[433], ne lui retira pas sa foi et continua de croire en
elle[434]; cette fidlit scandalisait les docteurs et matres de
l'Universit qui en faisaient un grief  la pauvre Pucelle. Jeanne,
disaient-ils, a tellement sduit le peuple catholique, que beaucoup,
en sa prsence, l'ont adore comme sainte, et en son absence l'adorent
encore[435].

[Note 433: Vallet de Viriville, _Note sur deux mdailles de plomb
relatives  Jeanne d'Arc_, Paris, 1861, in-8 de 30 pages.--Forgeais,
_Notice sur les plombs historis trouvs dans la Seine_, Paris, 1860,
in-8.--J. Quicherat, _Mdaille frappe en l'honneur de la Pucelle,
Six dessins sur Jeanne d'Arc tirs d'un manuscrit du XVe sicle_, dans
_l'Autographe_, n 24, 15 nov. 1864.]

[Note 434: P. Lanry d'Arc, _Le culte de Jeanne d'Arc au XVe
sicle_, Paris, 1887, in-8 de 29 pages.]

[Note 435: _Procs_, t. I, p. 290.]

C'tait vrai de maintes personnes, en maints endroits. Les conseillers
de la ville de Tours ordonnrent des prires publiques pour demander 
Dieu la dlivrance de la Pucelle. On fit une procession gnrale, 
laquelle assistrent les chanoines de l'glise cathdrale, le clerg
sculier et rgulier de la ville, tous marchant nu-pieds[436].

[Note 436: Carreau, _Histoire manuscrite de Touraine_, dans
_Procs_, t. V, pp. 253-254.]

Dans des villes du Dauphin, on rcita  la messe des oraisons pour la
Pucelle:

_Collecte._--Dieu puissant et ternel qui, dans votre sainte et
ineffable misricorde, et dans votre admirable puissance, avez
command  la Pucelle de relever et sauver le royaume de France, et
de repousser, confondre et anantir ses ennemis et qui avez permis
que, pendant qu'elle accomplissait cette oeuvre sainte, ordonne par
vous, elle tombt aux mains et dans les liens de ses ennemis, nous
vous prions, par l'intercession de la bienheureuse Vierge Marie et de
tous les saints de la dlivrer de leurs mains, sans qu'elle ait
prouv aucun mal, afin qu'elle achve d'accomplir ce pour quoi vous
l'avez envoye.

Par Notre-Seigneur Jsus-Christ, etc.

_Secrte._--Dieu tout-puissant, pre des vertus, que votre
bndiction sacro-sainte descende sur cette oblation; que votre
puissance admirable se dploie, que par l'intercession de la
bienheureuse Vierge Marie et de tous les saints, Elle dlivre la
Pucelle des prisons de ses ennemis afin qu'elle achve d'accomplir ce
pourquoi vous l'avez envoye.

Par Notre-Seigneur Jsus-Christ, etc.

_Post-Communion._--Dieu tout-puissant, daignez couter les prires de
votre peuple: par la vertu des sacrements que nous venons de recevoir,
par l'intercession de la bienheureuse Vierge Marie et de tous les
saints, brisez les fers de la Pucelle qui, en excutant les oeuvres
que vous lui avez commandes, a t et est encore enferme dans les
prisons de nos ennemis; que votre compassion et votre misricorde
divine lui permettent d'accomplir, exempte de pril, ce pourquoi vous
l'avez envoye.

Par Notre-Seigneur Jsus-Christ, etc[437].

[Note 437: _Procs_, t. V, p. 104.--E. Maignien, _Oraisons latines
pour la dlivrance de Jeanne d'Arc_, Grenoble, 1867, in-8 (_Revue des
Socits savantes_, t. IV, pp. 412-414).--G. de Braux, _Trois oraisons
pour la dlivrance de Jeanne d'Arc_, dans _Journal de la Socit
d'archologie lorraine_, juin 1887, pp. 125, 127.]

Apprenant que cette pucelle, par lui jadis souponne de mauvais
desseins, puis reconnue toute bonne, venait de tomber aux mains des
ennemis du royaume, messire Jacques Glu, seigneur archevque
d'Embrun, dpcha au roi Charles un exprs avec une lettre sur la
conduite  tenir en ces conjonctures malheureuses[438].

[Note 438: _Vita Jacobi Gelu ab ipso conscripta_, dans _Bulletin
de la Socit archologique de Touraine_, III, 1867, pp. 266 et
suiv.--Le R. P. Marcellin Fornier, _Histoire des Alpes Maritimes ou
Cottiennes_, t. II, pp. 313 et suiv.]

S'adressant au prince dont il a jadis guid l'enfance, messire Jacques
commence par lui rappeler ce que, avec le secours du Ciel, la Pucelle
a fait pour lui, d'un si grand courage. Il le prie d'examiner sa
conscience pour voir s'il n'a en rien offens la bont de Dieu. Car
c'est peut-tre dans sa colre contre le roi que le Seigneur a permis
que cette vierge ft prise. Il l'invite, sur son honneur,  tout
tenter et  tout dpenser afin de la ravoir.

Je vous recommande, dit-il, que, pour le recouvrement de cette fille
et pour le rachat de sa vie, vous n'pargniez ni moyens ni argent, ni
quel prix que ce soit, si vous n'tes prt d'encourir le blme
indlbile d'une trs reprochable ingratitude.

Il lui conseille, en outre, de faire ordonner partout des prires pour
la dlivrance de cette Pucelle afin que si cet accident tait arriv
par quelque manquement ou du roi ou du peuple, il plt  Dieu de le
pardonner[439].

[Note 439: Le R. P. Marcellin Fornier, _Histoire gnrale des
Alpes Maritimes ou Cottiennes_, t. II, pp. 319-320.]

Ainsi parla, non sans force ni sans charit, ce vieil vque, moins
vque qu'ermite,  qui toutefois il souvenait d'avoir t conseiller
delphinal dans des temps mauvais et qui aimait chrement le roi et le
royaume.

On a souponn le sire de la Trmouille et le seigneur archevque de
Reims, d'avoir voulu se dbarrasser d'elle et de l'avoir pousse  sa
perte; on a cru dcouvrir les tnbreux moyens par lesquels ils la
firent battre  Paris,  La Charit,  Compigne[440]. La vrit est
qu'ils n'eurent pas besoin de s'en mler.  Paris, c'et t grand
hasard qu'elle pt passer le foss, puisque ni elle, ni ses compagnons
n'en connaissaient la profondeur; d'ailleurs ce ne fut pas la faute du
roi et de son Conseil si les carmes, sur lesquels on comptait,
n'ouvrirent pas les portes. Le sige de La Charit fut conduit non par
la Pucelle, mais par le sire d'Albret et plusieurs vaillants
capitaines. Lors de la sortie de Compigne, il tait certain que, si
l'on s'attardait  Margny, on serait coup par les Anglais de Venette
et les Bourguignons de Clairoix et bientt cras par ceux de Coudun.
On s'oublia dans les dlices du pillage; il arriva ce qui devait
arriver.

[Note 440: Thomassin, dans _Procs_, t. IV, p. 312.--_Chronique du
doyen de Saint-Thibaud_, dans _Procs_, t. IV, p. 323.--_Chronique de
Tournai_, dans _Recueil des Chroniques de Flandre_, t. III, p.
415.--_Chronique de Normandie_, d. A. Hellot, Rouen, 1881, in-8, pp.
77-78.--_Chronique de Lorraine_, d. abb Marchal (_Recueil de
documents sur l'Histoire de Lorraine_, t. V.).]

Et pourquoi le sire chambellan et le seigneur archevque auraient-ils
voulu se dbarrasser de la Pucelle? Elle ne les gnait pas; tout au
contraire, elle leur tait utile; ils l'employaient. En prophtisant
qu'elle ferait sacrer le roi  Reims, elle avait grandement servi
messire Regnault,  qui le voyage de Champagne profitait plus qu'
tout autre, plus qu'au roi, qui y gagnait d'tre sacr, mais y
manquait de reprendre Paris et la Normandie. Le seigneur archevque
n'en gardait pas beaucoup de reconnaissance  la Pucelle; c'tait un
homme goste et dur; mais lui voulait-il du mal? et n'avait-il plus
besoin d'elle? Il tenait  Senlis le parti du roi, et srement il le
tenait de son mieux, puisqu'il dfendait, avec les villes rendues 
leur juste matre, sa cit piscopale et ducale, ses bnfices et ses
prbendes. Ne pensait-il pas  se servir d'elle contre les
Bourguignons? Nous avions dj trouv des raisons de croire que,  la
fin de mars, il demanda au sire de la Trmouille de la lui envoyer de
Sully avec une belle compagnie, pour guerroyer dans l'le-de-France.
Et ce qui va nous confirmer dans cette ide, c'est que nous voyons
que, lorsqu'elle vint malheureusement  leur manquer, l'vque et le
chambellan s'efforcrent de la remplacer par une personne, comme elle,
favorise de visions et se disant, comme elle, envoye de Dieu, et
que,  dfaut d'une pucelle, les deux compres essayrent d'un puceau.
Ils s'y rsolurent peu de jours aprs la prise de Jeanne, et voici
dans quelles circonstances.

Quelque temps auparavant, un jeune berger du Gvaudan, nomm
Guillaume, qui paissait ses troupeaux au pied des monts Lozre et les
gardait du loup et du lynx, eut des rvlations concernant le royaume
de France. Ce berger tait vierge comme Jean, le disciple prfr du
Seigneur. Dans une des cavernes de la montagne de Mende, o le saint
aptre Privat avait pri et jen, il eut l'oreille frappe par une
voix du ciel et il connut qu'il tait envoy par Dieu vers le roi de
France. Il alla  Mende, ainsi que Jeanne tait alle  Vaucouleurs,
pour se faire conduire au roi. Il trouva des personnes pieuses qui,
touches de sa saintet et persuades qu'une vertu tait en lui,
pourvurent  son quipement et  son viatique; ce qui,  vrai dire,
tait peu de chose. Il tint au roi les mmes propos que la Pucelle lui
avait tenus:

--Sire, dit-il, j'ai commandement d'aller avec vos gens; et sans faute
les Anglais et les Bourguignons seront dconfits[441].

[Note 441: Analyse d'une lettre de Regnault de Chartres aux
habitants de Reims, _Procs_, t. V, p. 168.]

Le roi lui fit un accueil bienveillant. Les clercs, qui avaient
interrog la Pucelle, auraient craint sans doute, en repoussant ce
jeune berger, de mpriser le secours du Saint-Esprit. Amos fut pasteur
de troupeaux et le Seigneur lui accorda le don de prophtie: Je te
confesserai, mon pre, Dieu du ciel et de la terre, qui as rvl aux
humbles ce que tu as cach aux sages et aux prudents. (Math., XI.)

Certes, pour inspirer foi il fallait qu'il donnt un signe, mais les
clercs de Poitiers qui, par le malheur des temps, gmissaient dans une
extrme indigence, n'taient pas trop exigeants en fait de preuves;
ils avaient conseill au roi de mettre en oeuvre la Pucelle sur la
seule promesse que, en signe de sa mission, elle dlivrerait Orlans.
Le pastour du Gvaudan n'allgua pas seulement des promesses: il
montra de merveilleuses marques sur son corps. De mme que saint
Franois, il avait reu les stigmates et portait aux pieds, aux mains,
au ct, des plaies sanglantes[442].

[Note 442: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 272.--Lefvre de
Saint-Remy, t. II, p. 263.--Martial d'Auvergne, _Vigiles_, t. I, p.
124.]

C'tait pour les religieux mendiants un grand sujet de joie, que leur
pre spirituel et ainsi partag la Passion de Notre-Seigneur.
Pareille grce avait t accorde  la bienheureuse Catherine de
Sienne, de l'ordre de Saint-Dominique. Mais, s'il y avait des
stigmates miraculeux, imprims par Jsus-Christ lui-mme, on voyait
aussi des stigmates magiques, qui taient l'oeuvre du Diable, et il
importait grandement de faire le discernement des uns et des
autres[443]. On y parvenait  force de science et de pit. Il parut
que les stigmates de Guillaume n'taient pas diaboliques; car on
rsolut de le mettre en oeuvre comme on avait fait pour Jeanne, pour
Catherine de La Rochelle et pour les deux Bretonnes, filles
spirituelles du frre Richard.

[Note 443: A. Maury, _La stigmatisation et les stigmates_, dans
_Revue des Deux Mondes_, 1854, c. VIII, pp. 454-482.--Dr Subled, _Les
stigmates selon la science_, dans _Science catholique_, 1894, t. VIII,
pp. 1073 et suiv.; t. IX, pp. 2 et suiv.]

Quand la Pucelle tomba aux mains des Bourguignons, le sire de la
Trmouille se tenait auprs du roi, sur la Loire, o l'on ne faisait
plus la guerre depuis le malheureux sige de La Charit. Il envoya le
petit berger au seigneur archevque de Reims alors aux prises, sur
l'Oise, avec les Bourguignons que commandait le duc Philippe lui-mme.
Messire Regnault avait probablement rclam l'innocent; en tout cas il
l'accueillit volontiers, le tint sous sa main,  Beauvais, le
surveillant et l'interrogeant, prt  le lancer au moment favorable.
Un jour, soit pour l'prouver, soit que la nouvelle et couru et
trouv crance, on annona au jeune Guillaume que les Anglais avaient
fait mourir Jeanne.

--Tant plus leur en mescherra, rpondit-il[444].

[Note 444: Lettre de Regnault de Chartres, dans _Procs_, t. V, p.
168.]

 cette heure, aprs les rivalits, les jalousies, qui avaient agit
le bguinage royal, il ne restait au frre Richard qu'une seule de
ses pnitentes, la dame Catherine de La Rochelle, qui dcouvrait les
trsors cachs[445]. Le petit berger se montra aussi peu favorable 
la Pucelle que la dame Catherine.

[Note 445: _Procs_, t. I, pp. 295 et suiv.]

--Dieu, dit-il, a souffert que Jeanne ft prise, parce qu'elle s'tait
constitue en orgueil et pour les riches habits qu'elle avait pris et
parce qu'elle n'avait pas fait ce que Dieu lui avait command, mais
avait fait sa volont[446].

[Note 446: Lettre de Regnault de Chartres, dans _Procs_, t. V, p.
168.]

Ces propos lui taient-ils souffls par les ennemis de la Pucelle? Il
se peut; il est possible aussi qu'il les et trouvs d'inspiration.
Les saints et les saintes ne sont pas toujours tendres les uns pour
les autres.

Cependant messire Regnault de Chartres pensait tenir la merveille qui
remplacerait la merveille perdue. Il crivit une lettre aux habitants
de sa ville de Reims, par laquelle il leur mandait que la Pucelle
avait t prise  Compigne.

Ce mal lui advint par sa faute, ajouta-t-il. Elle ne voulait croire
conseil, mais faisait tout  son plaisir. En sa place, Dieu a envoy
un pastourel qui dit ni plus ni moins qu'avait fait Jeanne. Il a
commandement de dconfire sans faute les Anglais et les Bourguignons.
Et le seigneur archevque n'oublie pas de rapporter les paroles par
lesquelles l'inspir du Gvaudan avait reprsent Jeanne comme
orgueilleuse, brave en ses habits, rebelle en son coeur[447].
Rvrend pre en Dieu monseigneur Regnault n'aurait jamais consenti 
se servir d'une hrtique ou d'un sorcier; il croyait en Guillaume
comme il avait cru en Jeanne; il les tenait l'un et l'autre pour
envoys du ciel, en ce sens que tout ce qui ne vient pas du diable
vient de Dieu. Il lui suffisait qu'on n'et rien dcouvert de mauvais
en cet enfant et il pensait l'essayer, esprant que ce qu'avait fait
Jeanne, Guillaume le ferait bien. Qu'il et tort ou raison,
l'vnement en devait dcider, mais il et pu exalter le pastourel
sans renier la sainte si prs de son martyre. Sans doute croyait-il
ncessaire de dgager la fortune du royaume de la fortune de Jeanne.
Et il eut ce courage.

[Note 447: _Procs_, t. V, p. 168.]




CHAPITRE IX

LA PUCELLE  BEAUREVOIR.--CATHERINE DE LA ROCHELLE  PARIS.--SUPPLICE
DE LA PIERRONNE.


La Pucelle avait t prise dans l'vch de Beauvais[448]. L'vque
comte de Beauvais tait alors Pierre Cauchon, natif de Reims, grand et
solennel clerc de l'Universit de Paris qui l'avait lu recteur en
l'an 1403. Messire Pierre Cauchon n'tait point un homme modr; il
s'tait jet trs ardemment dans les meutes cabochiennes[449]. En
1414, le duc de Bourgogne l'avait envoy en ambassade au concile de
Constance pour y dfendre les doctrines de Jean Petit[450], puis
nomm matre des requtes en 1418, et fait asseoir enfin dans le sige
piscopal de Beauvais[451]. galement favoris par les Anglais,
messire Pierre tait conseiller du roi Henri VI, aumnier de France et
chancelier de la reine d'Angleterre; il rsidait assez habituellement
 Rouen depuis l'anne 1423. Les habitants de Beauvais, en se donnant
au roi Charles, l'avaient priv de ses revenus piscopaux[452]. Et
comme les Anglais disaient et croyaient que l'arme du roi de France
tait alors commande par frre Richard et la Pucelle, messire Pierre
Cauchon, vque destitu de Beauvais, avait contre Jeanne un grief
personnel. Il et mieux valu pour son honneur qu'il s'abstnt de
venger l'honneur de l'glise sur une fille, peut-tre idoltre,
invocatrice de diables et devineresse, mais qui srement avait encouru
son inimiti. Il tait aux gages du Rgent[453]; or, le Rgent
nourrissait pour la Pucelle beaucoup de haine et de rancune[454]. Pour
son honneur encore, le seigneur vque de Beauvais aurait d songer
qu'en poursuivant Jeanne en matire de foi, il semblait servir les
haines d'un matre et les intrts temporels des puissants de ce
monde. Il n'y songea pas; tout au contraire, cette affaire  la fois
temporelle et spirituelle, ambigu comme son tat, excitait ses
apptits. Il se jeta dessus avec l'tourderie des violents. Une fille
 dvorer, hrtique et de plus armagnaque, quel rgal pour le prlat,
conseiller du roi Henri! Aprs s'tre concert avec les docteurs et
matres de l'Universit de Paris, il se prsenta, le 14 juillet, au
camp de Compigne et rclama la Pucelle comme appartenant  sa
justice[455].

[Note 448: Le fait ne fut pas contest  l'poque; mais ce qui
pouvait tre matire  discussion, c'tait de savoir si vraiment
l'vque de Beauvais avait juridiction ordinaire sur la Pucelle. Voir
 ce sujet: Abb Ph.-H. Dunand, _Histoire complte de Jeanne d'Arc_,
Paris, 1899, t. II, pp. 412-413.]

[Note 449: Robillard de Beaurepaire, _Notes sur les juges et assesseurs
du procs de Jeanne d'Arc_, Rouen, 1890, p. 12.--Dout-d'Arcq, _Choix de
pices indites relatives au rgne de Charles VI_, t. I, pp.
356-357.--Chanoine Cerf, _Pierre Cauchon de Sommivre, chanoine de Reims
et de Beauvais, vque de Beauvais et de Lisieux; son origine, ses
dignits, sa mort et ses spultures_, dans _Travaux de l'Acadmie de
Reims_, CI (1898), pp. 363 et suiv.--A. Sarrazin, _Pierre Cauchon, juge
de Jeanne d'Arc_, Paris, 1901, in-8, pp. 26 et suiv.]

[Note 450: Le P. Ayroles, _La vraie Jeanne d'Arc_, t. I, p.
116.--A. Sarrazin, _P. Cauchon_, pp. 36-37.]

[Note 451: Du Boulay, _Historia Universitatis Parisiensis_, 1670,
t. V, p. 912.--L'abb Delettre, _Histoire du diocse de Beauvais_,
Beauvais, 1842, t. II, p. 348.]

[Note 452: Robillard de Beaurepaire, _Notes sur les juges_, p.
13.]

[Note 453: A. Sarrazin, _P. Cauchon_, pp. 58 et suiv.]

[Note 454: Rymer, _Foedera_, t. X, p. 408 et _passim_.]

[Note 455: _Procs_, t. I, p. 13.--Vallet de Viriville, _Procs de
condamnation_, pp. 10 et suiv.--A. Sarrazin, _P. Cauchon_, pp. 108 et
suiv.]

Il prsentait  l'appui de sa demande les lettres adresses par
l'_alma Mater_ au duc de Bourgogne et au seigneur Jean de Luxembourg.

 l'illustrissime prince, duc de Bourgogne, l'Universit mandait
qu'elle avait une premire fois rclam cette femme, dite la Pucelle,
et n'avait point reu de rponse.

Nous craignons fort, disaient ensuite les docteurs et matres, que,
par la fausset et sduction de l'Ennemi d'enfer et par la malice et
subtilit de mauvaises personnes, vos ennemis et adversaires, qui
mettent tous leurs soins, dit-on,  dlivrer cette femme par voies
obliques, elle ne soit mise hors de votre pouvoir en quelque manire.

Pourtant, l'Universit espre qu'un tel dshonneur sera pargn au
trs chrtien nom de la maison de France, et supplie derechef Sa
Hautesse le duc de Bourgogne de remettre cette femme soit 
l'inquisiteur du mal hrtique, soit  monseigneur l'vque de
Beauvais en la juridiction spirituelle de qui elle a t prise.

Voici la lettre que les docteurs et matres de l'Universit avaient
remise au seigneur vque de Beauvais pour le Seigneur Jean de
Luxembourg:

     Trs noble, honor et puissant seigneur, nous nous recommandons
     trs affectueusement  votre haute noblesse. Votre noble prudence
     sait bien et connat que tous bons chevaliers catholiques doivent
     leur force et puissance employer premirement au service de Dieu;
     et aprs au profit de la chose publique. Spcialement, le serment
     premier de l'ordre de chevalerie est de garder et dfendre
     l'honneur de Dieu, la foi catholique et sa sainte glise. De cet
     engagement sacr il vous est bien souvenu quand vous avez employ
     votre noble puissance et votre personne  apprhender cette femme
     qui se dit la Pucelle, au moyen de laquelle l'honneur de Dieu a
     t sans mesure offens, la foi excessivement blesse et l'glise
     trop fort dshonore; car, par son occasion, idoltries, erreurs,
     mauvaises doctrines et autres maux et inconvnients dmesurs se
     sont produits en ce royaume. Et en vrit, tous les loyaux
     chrtiens vous doivent remercier grandement d'avoir rendu si
     grand service  notre sainte foi et  tout ce royaume. Quant 
     nous, nous en remercions Dieu de tout notre coeur, et nous vous
     remercions de votre noble prouesse aussi affectueusement que nous
     le pouvons faire. Mais ce serait peu de chose que d'avoir fait
     telle prise, s'il n'y tait donn suite convenable, en sorte que
     cette femme puisse rpondre des offenses qu'elle a perptres
     contre notre doux Crateur, sa foi et sa sainte glise, ainsi que
     de ses autres mfaits qu'on dit innombrables. Le mal serait plus
     grand que jamais, le peuple en plus grande erreur que devant et
     la Majest divine trop intolrablement offense, si la chose
     demeurait en ce point, ou s'il advenait que cette femme ft
     dlivre ou reprise comme quelques-uns de nos ennemis, dit-on, le
     veulent, s'y efforcent et s'y appliquent de toute leur
     intelligence, par toutes voies secrtes et, qui pis est, par
     argent ou ranon. Mais nous esprons que Dieu ne permettra pas
     qu'un si grand mal advienne  son peuple, et que votre bonne et
     noble prudence ne le souffrira pas, mais qu'elle y saura bien
     pourvoir convenablement.

     Car si dlivrance tait faite ainsi d'elle, sans convenable
     rparation, ce serait un dshonneur irrparable sur votre grande
     noblesse et sur tous ceux qui se seraient entremis dans cette
     affaire. Mais votre bonne et noble prudence saura pourvoir  ce
     qu'un tel scandale cesse le plus tt que faire se pourra, comme
     besoin est. Et parce qu'en cette affaire tout dlai est trs
     prilleux et trs prjudiciable  ce royaume, nous supplions trs
     amicalement, avec une cordiale affection, votre puissante et
     honore noblesse de vouloir bien, pour l'honneur divin, la
     conservation de la sainte foi catholique, le bien et la gloire du
     royaume, envoyer cette femme en justice et la faire ici remettre
      l'inquisiteur de la foi qui l'a rclame et la rclame
     instamment, afin d'examiner les grandes charges qui psent sur
     elle, en sorte que Dieu en puisse tre content, le peuple dment
     difi en bonne et sainte doctrine. Ou bien, vous plaise faire
     remettre et dlivrer cette femme  rvrend pre en Dieu, notre
     trs honor seigneur l'vque de Beauvais, qui l'a pareillement
     rclame et en la juridiction duquel elle a t prise, dit-on. Ce
     prlat et cet inquisiteur sont juges de cette femme en matire de
     foi; et tout chrtien, de quelque tat qu'il soit, est tenu de
     leur obir, dans le cas prsent, sous les peines de droit qui
     sont grandes. En faisant cela, vous acquerrez la grce et amour
     de la haute Divinit, vous serez moyen de l'exaltation de la
     sainte foi, et aussi vous accrotrez la gloire de votre trs haut
     et noble nom et en mme temps celle de trs haut et trs puissant
     prince, notre trs redout seigneur et le vtre, monseigneur de
     Bourgogne. Chacun sera tenu de prier Dieu, pour la prosprit de
     votre trs noble personne; laquelle Dieu notre Sauveur, veuille,
     par sa grce, conduire et garder en toutes ses affaires et
     finalement lui rtribuer joie sans fin.

     Fait  Paris, le quatorzime jour de juillet 1430[456].

[Note 456: _Procs_, t. I, pp. 10-11.--M. Fournier, _La facult de
dcret_, t. I, p. 353, note.]

En mme temps qu'il tait porteur de ces lettres, rvrend pre en
Dieu, l'vque de Beauvais tait charg d'offres d'argent[457]. Et il
semble vraiment trange qu'au moment mme o il reprsentait au
seigneur de Luxembourg, par l'organe de l'Universit, qu'il ne pouvait
vendre sa prisonnire sans crime, il la lui vnt lui-mme acheter. Sur
la foi de ces hommes d'glise, messire Jean encourait des peines
terribles en ce monde et dans l'autre si, conformment aux droits et
coutumes de la guerre, il dlivrait contre finance une personne prise
 ranon, et il s'attirait louanges et bndictions si tratreusement
il vendait sa captive  ceux qui voulaient la faire mourir. Du moins
le seigneur vque, lui, vient-il acheter cette femme pour l'glise,
avec l'argent de l'glise? Non! Avec l'argent des Anglais. Donc elle
est livre non pas  l'glise mais aux Anglais. Et c'est un prtre,
au nom des intrts de Dieu et de l'glise, en vertu de sa juridiction
ecclsiastique, qui conclut le march. Il offre dix mille francs d'or,
somme au prix de laquelle, dit-il, le roi, selon la coutume de France,
a le droit de se faire remettre tout prisonnier, ft-il de sang
royal[458].

[Note 457: _Ibid._, t. I, pp. 13-14.]

[Note 458: _Procs_, t. I, p. 14.]

Que messire Pierre Cauchon, grand et solennel clerc, souponnt Jeanne
de sorcellerie, le doute n'est pas possible sur ce point. La voulant
juger, il agissait en vque. Mais il la savait ennemie des Anglais et
sa propre ennemie: nul doute non plus sur ce point. La voulant juger,
il agissait en conseiller du roi Henri. Pour dix mille francs d'or,
achetait-il une sorcire ou l'ennemie des Anglais? Et si c'tait
seulement une sorcire et une idoltre que le sacr inquisiteur, que
l'Universit, que l'ordinaire rclamaient pour la gloire de Dieu et 
prix d'or,  quoi bon tant d'efforts et de dpense? Ne valait-il pas
mieux agir en cette matire de concert avec les clercs du roi Charles?
Les Armagnacs n'taient pas des infidles, des hrtiques; ils
n'taient pas des Turcs, des Hussites; ils taient des catholiques;
ils reconnaissaient le pape de Rome comme vrai chef de la chrtient.
Le dauphin Charles et son clerg n'taient pas excommunis; le pape ne
disait anathmes ni ceux qui tenaient pour nul le trait de Troyes, ni
ceux qui l'avaient jur; ce n'tait pas matire de foi. Dans les pays
de l'obissance du roi Charles la sainte inquisition poursuivait
curieusement le mal hrtique et le bras sculier pourvoyait  ce que
les jugements d'glise ne fussent point de vaines rveries. Tout aussi
bien que les Franais et les Bourguignons, les Armagnacs brlaient les
sorcires. Sans doute, ils ne pensaient pas, pour l'heure, que la
Pucelle ft possde de plusieurs diables; la plupart d'entre eux
croyaient prfrablement que c'tait une sainte. Mais ne pouvait-on
les dtromper? N'tait-il pas charitable de leur opposer de beaux
arguments canoniques? Si la cause de cette Pucelle tait vraiment une
cause ecclsiastique, pourquoi ne pas se concerter entre les clercs
des deux partis en vue de la porter devant le pape et le concile?
Prcisment un concile pour la rforme de l'glise et la paix des
royaumes tait convoqu dans la ville de Ble; l'Universit dsignait
des dlgus qui devaient s'y rencontrer avec les clercs du roi
Charles, gallicans comme eux et obstinment attachs comme eux aux
privilges de l'glise de France[459]. Pourquoi n'y pas faire juger la
prophtesse des Armagnacs par les Pres assembls? Mais il fallait que
les choses prissent un autre tour dans l'intrt de Henri de Lancastre
et pour la gloire de la vieille Angleterre. Dj les conseillers du
Rgent accusaient Jeanne de sorcellerie quand elle les sommait, de par
le Roi du ciel, de s'en aller hors la France. Lors du sige d'Orlans,
ils voulaient brler ses hrauts, et disaient que s'ils la tenaient,
ils la feraient brler. Telle tait certes leur ferme intention et
leur constant propos, ce qui ne veut pas dire qu'ils songrent, ds
qu'elle fut prise,  la remettre aux clercs. Dans leur royaume, ils
brlaient autant que possible les sorciers et les sorcires; toutefois
ils n'avaient jamais souffert que la sacre inquisition s'y tablt,
et ils connaissaient fort mal cette sorte de justice. Avis que Jeanne
tait aux mains du sire de Luxembourg, le grand conseil d'Angleterre
fut unanime pour qu'on l'achett  tout prix. Plusieurs lords
recommandrent, ds qu'on la tiendrait, de la coudre dans un sac et de
la jeter  la rivire. Mais l'un d'eux (on a dit que c'tait le comte
de Warwick) leur reprsenta qu'il fallait qu'elle ft juge,
convaincue d'hrsie et de sorcellerie, par un tribunal
ecclsiastique, solennellement dshonore, afin que son roi ft
dshonor avec elle[460]. Quelle honte pour Charles de Valois, se
disant roi de France, si l'Universit de Paris, si les prlats
franais, vques, abbs, chanoines, si l'glise universelle enfin
dclarait qu'une sorcire avait sig dans ses conseils, conduit ses
armes, qu'une possde l'avait men  son sacre impie, sacrilge et
drisoire! Le procs de la Pucelle serait le procs de Charles VII,
la condamnation de la Pucelle serait la condamnation de Charles VII.
L'ide parut bonne et l'on s'y tint.

[Note 459: Du Boulay, _Historia Universitatis Parisiensis_, t. V,
pp. 393-408.--_Monumenta conciliorum generalium seculi decimi quinti_,
t. I, pp. 70 et suiv. Le P. Denifle et Chtelain, _Le procs de Jeanne
d'Arc et l'Universit de Paris_.]

[Note 460: Valeran Varanius, d. Prarond, Paris, 1889, liv. IV, p.
100.]

Le seigneur vque de Beauvais s'empressa de l'excuter, tout
bouillant de juger, lui, prtre et conseiller d'tat, sous le semblant
d'une malheureuse hrtique, le descendant de Clovis, de saint
Charlemagne et de saint Louis.

Au commencement d'aot, le sire de Luxembourg fit transporter la
Pucelle, de Beaulieu, qui tait trop peu sr,  Beaurevoir, prs
Cambrai[461]. L, vivaient les dames Jeanne de Luxembourg et Jeanne de
Bthune. Jeanne de Luxembourg tait tante du seigneur Jean qu'elle
aimait tendrement; elle avait vcu parmi les puissants de ce monde
comme une sainte, et sans contracter d'alliance; jadis demoiselle
d'honneur de la reine Ysabeau, marraine du roi Charles VII, une des
grandes affaires de sa vie avait t de solliciter auprs du pape
Martin la canonisation de son frre, le cardinal de Luxembourg, mort
en Avignon dans sa dix-neuvime anne. On l'appelait la demoiselle de
Luxembourg. Elle tait ge de soixante-sept ans, malade et prs de sa
fin[462].

[Note 461: _Procs_, t. I, pp. 109-110; t. II, p. 298; t. III, p.
121.--Monstrelet, t. IV, p. 389.--E. Gomart, _Jeanne d'Arc au chteau
de Beaurevoir_, Cambrai, 1865, in-8, 47 pages (_Mm. de la Soc.
d'mulation de Cambrai_, XXXVIII, 2, pp. 305-348).--L. Sambier,
_Jeanne d'Arc et la rgion du Nord_, Lille, 1901, in-8, 63
pages.--Cf. Morosini, t. III, p. 300, notes 3 et 4; t. IV, annexe
XXI.]

[Note 462: _Procs_, t. I, pp. 95, 231.--Monstrelet, t. IV, p.
402.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. I, p. 2; t.
II, pp. 72-73.]

Jeanne de Bthune, veuve du seigneur Robert de Bar, tu  la bataille
d'Azincourt, avait pous, en 1418, le seigneur Jean. Elle passait
pour pitoyable, ayant demand  son poux et obtenu, en l'an 1424, la
grce d'un gentilhomme picard amen prisonnier  Beaurevoir et en
grand danger d'tre dcapit et puis cartel[463].

[Note 463: A. Duchne, _Histoire de la maison de Bthune_, chap.
III, et preuves, p. 33.--Vallet de Viriville, _loc. cit._ et Morosini,
t. IV, pp. 352, 354.]

Ces deux dames traitrent Jeanne avec douceur. Elles lui offrirent des
vtements de femme ou du drap pour en faire; et elles la pressrent de
quitter un habit qui leur paraissait mal sant. Jeanne s'y refusa,
allguant qu'elle n'en avait pas cong de Notre-Seigneur et qu'il
n'tait pas encore temps; mais elle avoua, par la suite, que, si elle
avait pu quitter l'habit d'homme, elle l'aurait fait  la requte de
ces deux dames prfrablement  celle de toute autre dame de France,
sa reine excepte[464].

[Note 464: _Procs_, t. I, pp. 95, 231.]

Un gentilhomme du parti de Bourgogne, qui se nommait Aimond de Macy,
la venait souvent voir et conversait volontiers avec elle. Elle ne lui
tenait que de bons propos, se montrait honnte de fait et dans tous
ses gestes. Toutefois sire Aimond, qui n'avait gure que trente ans,
la trouva fort agrable de sa personne[465]. Si l'on en croit certains
tmoignages de son parti, Jeanne, quoique belle, n'inspirait pas de
dsirs aux hommes; mais cette grce singulire ne s'exerait que sur
les Armagnacs; elle ne s'tendait pas aux Bourguignons et le seigneur
Aimond n'en fut point touch, car il tenta un jour de lui mettre la
main dans le sein. Elle l'en empcha bien et le repoussa de toutes ses
forces. Le seigneur Aimond en conclut, comme plus d'un aurait fait 
sa place, que cette fille tait d'une rare vertu. Il s'en portait
caution[466].

[Note 465: _Ibid._, t. II, pp. 438, 457; t. III, pp. 15, 19.]

[Note 466: _Procs_, t. III, pp. 120-121.]

Enferme dans le donjon du chteau, Jeanne tendait son esprit sur
cette seule ide d'aller revoir ses amis de Compigne; elle ne
songeait qu' s'chapper. Il lui vint, on ne sait comment, de
mauvaises nouvelles de France. Elle croyait savoir que tous ceux de
Compigne, depuis l'ge de sept ans, seraient massacrs. Elle disait:
seraient mis  feu et  sang; vnement d'ailleurs certain, si la
ville et t prise.

Confiant  madame sainte Catherine ses douleurs et son invincible
dsir, elle demandait:

--Comment Dieu laissera-t-il mourir ces bonnes gens de Compigne, qui
ont t et sont si loyaux  leur seigneur[467]?

[Note 467: _Ibid._, t. I, p. 150.]

Et dans son rve, mle aux saintes, comme on voit les donatrices dans
les tableaux d'glise, agenouille et ravie, elle priait avec ses
conseillres du ciel, pour les habitants de Compigne.

Ce qu'elle avait ou de leur sort lui causait une douleur infinie, et
elle aimait mieux mourir que vivre aprs une telle destruction de
bonnes gens. C'est pourquoi elle fut vhmentement tente de sauter du
haut du donjon. Et, comme elle savait bien tout ce qu'on pouvait lui
dire  rencontre, elle entendait ses Voix le lui ramentevoir.

Madame sainte Catherine lui rptait presque tous les jours:

--Ne sautez point, Dieu vous aidera et pareillement ceux de Compigne.

Et Jeanne lui rpondait:

--Puisque Dieu aidera ceux de Compigne, j'y veux tre.

Et madame sainte Catherine lui recommenait ce conte merveilleux de la
bergre et du roi:

--Sans faute, il faut que vous preniez tout en gr. Et vous ne serez
point dlivre tant que vous n'aurez point vu le roi des Anglais.

 quoi Jeanne rpliquait:

--Vraiment je ne le voulusse point voir. J'aimasse mieux mourir que
d'tre mise en la main des Anglais[468].

[Note 468: _Procs_, t. I, pp. 150-151.]

Un jour, elle apprit que les Anglais venaient la chercher. La nouvelle
se rapportait peut-tre  la venue du seigneur vque de Beauvais qui
offrit  Beaurevoir le prix du sang[469]. Entendant cela, Jeanne
perdue, hors d'elle, n'couta plus ses Voix qui lui dfendaient de
tenter le saut mortel. Le donjon tait haut de soixante-dix pieds,
pour le moins; elle se recommanda  Dieu et sauta.

[Note 469: _Ibid._, t. I, p. 13; t. V, p. 194.]

Chue  terre, elle entendit des gens qui criaient:

--Elle est morte.

Les gardes accoururent. La trouvant encore en vie, dans leur
saisissement, ils ne surent que lui demander:

--Vous avez saut?...

Elle se sentait brise; mais madame sainte Catherine lui parla:

--Faites bon visage. Vous gurirez.

Madame sainte Catherine lui donna en mme temps de bonnes nouvelles
des amis.

--Vous gurirez et ceux de Compigne auront secours.

Et elle ajouta que ce secours viendrait avant la Saint-Martin
d'hiver[470].

[Note 470: _Procs_, t. I, pp. 110, 151, 152.]

Ds lors, Jeanne pensa que c'tait ses saintes qui l'avaient secourue
et garde de la mort. Elle savait bien qu'elle avait mal fait en
tentant un pareil saut, malgr ses Voix.

Madame sainte Catherine lui dit:

--Il faut vous en confesser et demander pardon  Dieu de ce que vous
avez saut.

Jeanne s'en confessa et en demanda pardon  Notre-Seigneur. Et aprs
sa confession, elle fut avertie par madame sainte Catherine que Dieu
l'avait pardonne. Elle demeura trois ou quatres jours sans manger ni
boire; puis elle prit de la nourriture et fut gurie[471].

[Note 471: _Procs_, t. I, p. 166.--_Journal d'un bourgeois de
Paris_, p. 268--J. Quicherat, _Aperus nouveaux_, pp. 53, 58.]

On fit un autre rcit du saut de Beaurevoir; on conta qu'elle avait
tent de s'vader par une fentre, suspendue  un drap ou  quelque
autre chose qui se rompit; mais il en faut croire la Pucelle: elle dit
qu'elle saillit; si elle s'tait suspendue  une corde, elle n'aurait
pas cru commettre un pch et ne s'en serait pas confesse. Ce saut
fut connu et le bruit courut au loin qu'elle s'tait chappe et avait
rejoint ceux de son parti[472].

[Note 472: _Chronique des cordeliers_, fol. 507 r.--Morosini, t.
III, pp. 301-303.--_Chronique de Tournai_, d. de Smedt, dans _Recueil
des Chroniques de Flandre_, t. III, pp. 416, 417.]

Cependant le bon prcheur que Jeanne, mal contente de lui, avait
quitt mal content d'elle, frre Richard, ayant prch le carme aux
Orlanais, reut d'eux, en tmoignage de satisfaction, un Jsus taill
en cuivre par un orfvre nomm Philippe, d'Orlans. Et le libraire
Jean Moreau lui relia un livre d'heures, aux frais de la ville[473].

[Note 473: Lottin, _Recherches sur la ville d'Orlans_, t. I, p.
252.--_Procs_, t. I, p. 99, note 1.--_Journal du sige_, pp.
235-238,--S. Luce, _Jeanne d'Arc  Domremy_, p. CCLXIII, note 2.]

Il ramena la reine Marie  Jargeau et se fit bien venir d'elle. Cette
amertume fut pargne  Jeanne d'apprendre que, tandis qu'elle
languissait en prison, ses amis d'Orlans, son gentil dauphin, sa
reine Marie, faisaient bonne chre  ce religieux qui s'tait dtourn
d'elle et lui avait prfr une dame Catherine qu'elle considrait
comme rien[474]. Nagure, Jeanne s'alarmait  l'ide qu'on pt mettre
en oeuvre la dame Catherine, elle en crivait  son roi et, ds
qu'elle le voyait elle l'adjurait de n'en rien faire. Maintenant le
roi ne tenait nul compte de ce qu'elle lui avait dit; il consentait 
ce que la prfre du bon frre Richard ft mise en tat d'accomplir
sa mission, qui tait d'obtenir de l'argent des bonnes villes et de
ngocier la paix avec le duc de Bourgogne. Mais cette sainte dame ne
possdait peut-tre pas toute la prudence ncessaire pour faire oeuvre
d'homme et servir le roi. Tout de suite, elle causa des embarras  ses
amis.

[Note 474: _Procs_, t. I, pp. 296-297.]

Se trouvant dans la ville de Tours, elle se prit  dire: En cette
ville, il y a des charpentiers qui charpentent, mais non pas pour
logis, et, si l'on n'y prend garde, cette ville est en voie de prendre
bientt le mauvais bout, et il y en a dans la ville qui le savent
bien[475].

[Note 475: Registre des Comptes de la ville de Tours, pour l'anne
1430, dans _Procs_, t. IV, p. 473, note 1.]

Sous forme de parabole, c'tait une dnonciation. La dame Catherine
accusait les gens d'glise et les bourgeois de Tours de travailler
contre Charles de Valois, leur seigneur. Il fallait que cette dame ft
rpute pour avoir du crdit auprs du roi, de son conseil et de sa
parent, car les habitants de Tours prirent peur et envoyrent un
religieux augustin, frre Jean Bourget, vers le roi Charles, la reine
de Sicile, l'vque de Sez et le seigneur de Trves, pour s'enqurir
si les paroles de cette sainte femme avaient trouv crance auprs
d'eux. La reine de Sicile et les conseillers du roi Charles remirent
au religieux des lettres par lesquelles ils mandaient  ceux de Tours
qu'ils n'avaient ou parler de rien de semblable et le roi Charles
dclara qu'il se fiait bien aux gens d'glise, bourgeois et habitants
de sa ville de Tours[476].

[Note 476: _Procs_, t. IV, p. 473.]

La dame Catherine avait tenu les mmes mchants propos sur les
habitants d'Angers[477].

[Note 477: _Ibid._, t. IV, p. 473.]

Cette dvote personne, soit qu'elle voult, comme la bienheureuse
Colette de Corbie, cheminer d'un parti  l'autre, soit qu'il lui
arrivt d'tre prise par des hommes d'armes bourguignons, comparut 
Paris devant l'official. Il semble que les gens d'glise se soient,
dans leur interrogatoire, moins occups d'elle que de la Pucelle
Jeanne, dont le procs s'instruisait alors.

Au sujet de la Pucelle, Catherine dit ceci:

--Jeanne a deux conseillers, qu'elle appelle conseillers de la
Fontaine[478].

[Note 478: _Ibid._, t. I, p. 295.]

Par ce propos, elle exprimait un souvenir confus des entretiens
qu'elle avait eus  Jargeau et  Montfaucon. Le mot de conseil tait
celui que Jeanne employait le plus souvent en parlant de ses Voix;
mais la dame Catherine mlait ce que la Pucelle lui avait dit de la
Fontaine-des-Groseilliers  Domremy et de ses visiteurs clestes.

Si Jeanne nourrissait de la malveillance pour Catherine, Catherine ne
nourrissait pas de bienveillance pour Jeanne. Elle n'affirma pas que
le fait de Jeanne n'tait que nant; mais elle donna clairement 
entendre que la pauvre fille, alors prisonnire des Bourguignons,
tait invocatrice des mauvais esprits.

--Jeanne, dit-elle  l'official, sortira de prison par le secours du
diable, si elle n'est pas bien garde[479].

[Note 479: _Procs_, t. I, p. 106, note.--_Journal d'un bourgeois
de Paris_, p. 271.--Vallet de Viriville, _Procs de condamnation de
Jeanne d'Arc_, pp. LXI-LXV.]

Que Jeanne ft ou non secourue par le diable, c'tait affaire 
dcider entre elle et les docteurs de l'glise. Mais il tait certain
qu'elle ne pensait qu' s'chapper des mains de ses ennemis et qu'elle
imaginait sans cesse toutes sortes de moyens d'vasion. La dame
Catherine de La Rochelle la connaissait bien et lui voulait beaucoup
de mal.

Cette dame fut relche. Les juges d'glise, sans doute, n'auraient
pas us envers elle d'une telle indulgence si elle avait port sur la
Pucelle un tmoignage favorable. Elle retourna auprs du roi
Charles[480].

[Note 480: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 271.]

Les deux femmes de religion qui avaient suivi Jeanne  son dpart de
Sully et avaient t prises  Corbeil, Pierronne de Bretagne
bretonnante, et sa compagne, taient gardes, depuis le printemps,
dans les prisons ecclsiastiques,  Paris. Elles se disaient
publiquement envoyes de Dieu pour venir en aide  la Pucelle Jeanne.
Le frre Richard avait t leur beau pre et elles s'taient tenues en
compagnie de la Pucelle. C'est pourquoi elles taient vhmentement
souponnes d'offenses graves envers Dieu et sa foi. Le grand
inquisiteur de France, frre Jean Graverent, prieur des Jacobins de
Paris, instruisit leur procs dans les formes usites en ce pays. Il
procda concurremment avec l'ordinaire, reprsent par l'official.

La Pierronne publiait et tenait pour vrai que Jeanne tait bonne, que
ce qu'elle faisait tait bien fait et selon Dieu. Elle reconnut que,
dans la nuit de Nol de la prsente anne,  Jargeau, le frre Richard
lui avait donn deux fois le corps de Jsus-Christ et qu'il l'avait
donn trois fois  Jeanne[481]. Le fait se trouvait d'ailleurs tabli
par des informations recueillies auprs de tmoins oculaires. Les
juges, qui taient des matres insignes, estimrent que ce religieux
ne devait pas ainsi prodiguer  de telles femmes le pain des anges.
Toutefois, la communion multiple n'tant formellement interdite par
aucune disposition du droit canon, on ne pouvait en faire grief  la
Pierronne. Les informateurs qui instruisaient alors contre Jeanne ne
retinrent point les trois communions de Jargeau[482].

[Note 481: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 271-272.]

[Note 482: Voltaire, _Dictionnaire philosophique_, art.: _Arc_.]

Des charges plus lourdes pesaient sur les deux Bretonnes. Elles
taient sous le coup d'une accusation de malfices et de sorcellerie.

La Pierronne affirma et jura que Dieu lui apparaissait souvent en
humanit et lui parlait comme un ami  un ami, et que, la dernire
fois qu'elle l'avait vu, il tait vtu d'une huque vermeille et d'une
longue robe blanche[483].

[Note 483: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 259-260.]

Les insignes matres qui la jugeaient lui reprsentrent que ces dires
touchant de semblables apparitions taient blasphmes. Et ces femmes
furent reconnues en possession du mauvais esprit, qui les faisait
errer dans leurs paroles et leurs actions.

Le dimanche 3 septembre 1430, elles furent menes au Parvis Notre-Dame
pour y tre prches. Des chafauds y avaient t dresss selon
l'usage, et l'on avait choisi le dimanche pour que le peuple pt
profiter de ce spectacle difiant. Un insigne docteur adressa  toutes
deux une exhortation charitable. L'une d'elles, la plus jeune, en
l'coutant et en voyant le bcher prpar, vint  rsipiscence. Elle
reconnut qu'elle avait t sduite par un ange de Satan et rpudia
dment son erreur.

La Pierronne au contraire ne voulut pas se rtracter. Elle demeura
obstine dans cette croyance qu'elle voyait Dieu souvent, vtu comme
elle avait dit.

L'glise ne pouvait plus rien pour elle. Remise au bras sculier, elle
fut  l'instant mme conduite sur le bcher qui lui tait destin, et
brle vive de la main du bourreau[484].

[Note 484: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 259-260,
271-272.--Jean Nider, _Formicarium_, dans _Procs_, t. IV, p. 504.--A.
de la Borderie, _Pierronne et Perrinac_, pp. 7 et suiv.]

Ainsi le grand inquisiteur de France et l'vque de Paris faisaient
cruellement prir d'une mort ignominieuse une des filles qui avaient
suivi le frre Richard, une des saintes du dauphin Charles. De ces
filles, la plus fameuse et la plus abondante en oeuvres tait entre
leurs mains. La mort de la Pierronne annonait le sort rserv  la
Pucelle.




CHAPITRE X

BEAUREVOIR.--ARRAS.--ROUEN.--LA CAUSE DE LAPSE.


Au mois de septembre, deux habitants de Tournai, le grand doyen
Bietremieu Carlier et le conseiller matre Henri Romain, revenant des
bords de la Loire, o leur ville les avait dputs auprs du roi de
France, s'arrtrent  Beaurevoir. Bien que ce lieu se trouvt sur
leur route directe et leur offrit un gte entre deux tapes, on ne
peut s'empcher de supposer un lien entre leur mission auprs de
Charles de Valois et leur passage dans la seigneurie du sire de
Luxembourg, surtout lorsqu'on songe  l'attachement de leurs
concitoyens aux fleurs de lis et si l'on sait les relations dj
noues  cette poque entre ces deux ambassadeurs et la Pucelle[485].

[Note 485: H. Vandenbroeck, _Extraits des anciens registres des
consaux de la ville de Tournai..._, t. II (1422-1430) et Morosini, t.
III, pp. 185-186.]

Fidle, nous le savons, au roi de France, qui lui avait accord
franchises et privilges, la prvt de Tournai lui envoyait messages
sur messages, ordonnait en sa faveur de belles processions, prte 
tout lui accorder tant qu'il ne lui demandait ni un homme ni un sol.
S'tant rendus prcdemment tous deux en ambassadeurs dans la ville de
Reims pour assister au sacre et couronnement du roi Charles, le doyen
Carlier et le conseiller Romain y avaient vu la Pucelle dans sa
gloire, et, sans doute, l'avaient tenue alors pour une trs grande
sainte. C'tait le temps o leur ville, attentive aux progrs des
armes royales, correspondait assidment avec la bguine guerrire et
avec son confesseur, frre Richard, ou, plus probablement, frre
Pasquerel. Aujourd'hui ils se rendaient au chteau o elle tait
renferme, aux mains de ses cruels ennemis. Nous ne savons ce qu'ils
venaient dire au sire de Luxembourg, ni mme s'ils furent reus par
lui; sans doute, il ne refusa pas de les entendre, s'il pensa qu'ils
venaient apporter les offres secrtes du roi Charles pour le rachat de
celle qui avait t  ses batailles. Nous ne savons pas d'avantage
s'ils purent voir la prisonnire. Il est trs possible qu'ils
pntrrent auprs d'elle, car, le plus souvent alors, l'accs des
captifs tait facile et tout loisir donn aux passants d'accomplir, en
les visitant, une des sept oeuvres de la misricorde.

Ce qui est certain, c'est qu'en quittant Beaurevoir, ils emportaient
une lettre que Jeanne leur avait confie, les chargeant de la remettre
aux magistrats de leur ville. Par cette lettre, elle demandait qu'en
la faveur du roi son seigneur et des bons services qu'elle lui avait
faits, les habitants de Tournai voulussent bien lui envoyer de vingt 
trente cus d'or pour employer  ses ncessits[486].

[Note 486: H. Vandenbroeck, _Extraits analytiques des anciens
registres des consaux de la ville de Tournai_, t. II, pp. 338,
371-373.--Chanoine H. Debout, _Jeanne d'Arc et les villes d'Arras et
de Tournai_, Paris, s. d. p. 24.]

C'est ainsi qu'on voyait alors les prisonniers mendier leur
nourriture.

La demoiselle de Luxembourg, qui venait de faire son testament et
n'avait plus que quelques jours  vivre[487], pria, dit-on, son noble
neveu de ne pas livrer la Pucelle aux Anglais[488]. Mais que pouvait
la bonne dame contre le roi d'Angleterre avec l'or de la Normandie et
la sainte glise avec ses foudres? Car si monseigneur Jean n'avait pas
livr cette fille souponne de sortilges, idoltries, invocations de
diables et autres crimes contre la foi, il tait excommuni. La
vnrable Universit de Paris avait pris soin de l'avertir qu'un refus
l'exposait aux peines de droit, qui taient grandes[489].

[Note 487: Le P. Anselme, _Histoire gnalogique de la maison de
France_, t. III, pp. 723-724.--Vallet de Viriville, _Histoire de
Charles VII_, t. II, pp. 175-176.--Morosini, t. IV, annexe XIX.]

[Note 488: _Procs_, t. I, pp. 95, 231.]

[Note 489: _Ibid._, t. I, pp. 13-14.]

Cependant le sire de Luxembourg n'tait pas tranquille: il craignait
qu'en ce lieu de Beaurevoir une prisonnire valant dix mille livres
d'or ne ft pas suffisamment  l'abri d'un coup de main des Franais
ou des Anglais, ou des Bourguignons, et de toutes gens qui, sans souci
de Bourgogne, d'Angleterre ni de France, eussent ide de l'enlever
pour la mettre en fosse et  ranon, selon l'usage des coitreaux
d'alors[490].

[Note 490: _Les miracles de madame Sainte Katerine_, d. Bourass,
_passim_.]

Vers la fin de septembre, il fit demander  son seigneur, le duc de
Bourgogne, qui possdait belles villes et cits trs fortes, de
vouloir bien lui garder sa prisonnire. Monseigneur Philippe y
consentit, et, sur son ordre, Jeanne fut conduite  Arras, dont les
murailles taient hautes et qui avait deux chteaux dont l'un, la
Cour-le-Comte, s'levait au milieu de la ville. C'est probablement
dans les prisons de la Cour-le-Comte qu'elle fut renferme, sous la
garde de monseigneur David de Brimeu, seigneur de Ligny, chevalier de
la Toison d'or, gouverneur d'Arras.

Ce n'tait gure l'usage, en ce temps-l, de tenir les prisonniers
cachs[491]. Jeanne,  Arras, reut des visiteurs et, entre autres, un
cossais qui lui fit voir un portrait o elle tait figure en armes,
un genou en terre, et prsentant une lettre  son roi[492]. Cette
lettre pouvait tre du sire de Baudricourt ou de tout autre, qui,
clerc ou capitaine, avait, dans la pense du peintre, envoy la jeune
fille au dauphin; ce pouvait tre une lettre annonant au roi la
dlivrance d'Orlans ou la victoire de Patay.

[Note 491: Se faisoit servir en la prinson comme une dame,
rapporte le _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 271, au sujet de la
prison de Rouen.]

[Note 492: _Procs_, t. I, p. 100.]

Ce portrait fut le seul que Jeanne vit jamais fait  sa ressemblance,
et, pour sa part, elle n'en fit faire aucun; mais, au temps si bref de
sa puissance, le peuple des villes franaises mettait ses images
peintes et tailles dans les chapelles des saints, et portait des
mdailles de plomb qui la reprsentaient, observant de la sorte,  son
gard, l'usage tabli en l'honneur des saints canoniss par
l'glise[493].

[Note 493: _Procs_, t. I, pp. 101, 206, 291; t. III, p. 87; t. V,
pp. 104, 305.--Chastellain, d. Kervyn de Lettenhove, t. II, p.
46.--P. Lanry d'Arc, _Le culte de Jeanne d'Arc au XVe sicle_,
Orlans, 1887, in-8.--Nol Valois, _Un nouveau tmoignage sur Jeanne
d'Arc_, pp. 8, 13, 18.]

Plusieurs seigneurs bourguignons et parmi eux un chevalier nomm Jean
de Pressy, conseiller, chambellan du duc Philippe, gouverneur gnral
des finances de Bourgogne, lui offrirent un habit de femme, comme
avaient fait les dames de Luxembourg, pour son bien, et afin d'viter
un grand scandale; mais pour rien au monde Jeanne n'et quitt l'habit
qu'elle avait pris par rvlation.

Elle reut aussi dans sa prison d'Arras un clerc de Tournai, du nom de
Jean Naviel, charg par les magistrats de sa ville de lui remettre la
somme de vingt-deux couronnes d'or. Cet ecclsiastique possdait la
confiance de ses compatriotes qui l'employaient aux affaires les plus
importantes de la ville. Envoy, au mois de mai de la prsente anne
1430, vers messire Regnault de Chartres, chancelier du roi Charles, il
avait t pris par les Bourguignons en mme temps que Jeanne et mis 
ranon; mais il s'tait tir d'affaire trs vite et  bon compte.

Il s'acquitta exactement de sa mission[494] auprs de la Pucelle et ne
reut point,  ce qu'il semble, d'argent pour sa peine, sans doute
parce qu'il voulait que le prix de cette oeuvre de misricorde lui ft
compt dans le ciel[495].

[Note 494: _Procs_, t. I, pp. 95, 96, 231.--Chanoine Henri
Debout, _Jeanne d'Arc prisonnire  Arras_, Arras, 1894, in-16;
_Jeanne d'Arc et les villes d'Arras et de Tournai_, Paris, 1904,
in-8; _Jeanne d'Arc_, t. II, pp. 394 et suiv.]

[Note 495: Le 7 novembre 1430, un messager de la ville d'Arras
recevait 40 s. pour avoir port au duc de Bourgogne deux lettres
closes, l'une de Jean de Luxembourg, l'autre de David de Brimeu,
gouverneur du bailliage d'Arras: nous ignorons la teneur de ces
lettres pour le fait de la Pucelle. P. Champion, _Notes sur Jeanne
d'Arc_, II: _Jeanne d'Arc  Arras_, dans _le Moyen ge_, juillet-aot
1907, pp. 200-201.]

Ni la prise de la Pucelle, ni la retraite des gens d'armes qu'elle
avait amens ne brisa la dfense de Compigne. Guillaume de Flavy et
ses deux frres Charles et Louis, le capitaine Baretta avec ses
Italiens et les cinq cents hommes de la garnison[496] se montrrent
nergiques, habiles, infatigables. Les Bourguignons conduisirent le
sige de la mme manire que les Anglais avaient conduit celui
d'Orlans: mines, tranches, taudis, boulevards, canonnades et ces
mannequins gigantesques et ridicules, bons seulement  flamber, les
bastilles. Guillaume de Flavy fit raser les faubourgs qui gnaient son
tir et couler des bateaux pour barrer la rivire. Il rpondit aux
bombardes et gros couillards des Bourguignons avec son artillerie, et
notamment par de petites couleuvrines de cuivre qui furent d'un bon
usage[497]. Si le joyeux canonnier d'Orlans et de Jargeau, Matre
Jean de Montesclre, n'tait pas l, on avait un cordelier de
Valenciennes, artilleur, nomm Noirouffle, grand, noir, affreux 
voir, terrible  entendre[498]. Ceux de la ville,  l'exemple des
Orlanais, faisaient des sorties malheureuses. Un jour, Louis de
Flavy, frre du capitaine de la ville, fut tu d'un boulet
bourguignon. Guillaume n'en fit pas moins jouer les mnestrels, ce
jour-l, comme de coutume, pour tenir en joie les gens d'armes[499].

[Note 496: H. de Lpinois, _Notes extraites des archives
communales de Compigne_, dans _Bibliothque de l'cole des Chartes_,
1863, t. XXIV, p. 486.--A. Sorel, _Prise de Jeanne d'Arc_, p. 268.--P.
Champion, _Guillaume de Flavy_, pp. 38, 48 et suiv.]

[Note 497: _Chronique des cordeliers_, fol. 500 v.]

[Note 498: Chastellain, t. II, p. 53.]

[Note 499: Monstrelet, t. IV, p. 390.]

Au mois de juin, le boulevard qui dfendait le pont sur l'Oise, de
mme que les Tourelles d'Orlans dfendaient le pont sur la Loire, fut
enlev par l'ennemi, sans amener la reddition de la place.
Pareillement la prise des Tourelles n'avait pas fait tomber la ville
du duc Charles[500].

[Note 500: _Ibid._, t. IV, pp. 390-391.--Lefvre de Saint-Remy, t.
II, p. 180.--Morosini, t. III, pp. 306-307.--Chastellain, t. II, pp.
51-54.--A. Sorel, _La prise de Jeanne d'Arc_, pp. 233 et suiv.--P.
Champion, _Guillaume de Flavy_, p. 50.]

Quant aux bastilles, elles valaient sur l'Oise tout juste ce qu'elles
avaient valu sur la Loire: elles laissaient tout passer. Les
Bourguignons ne purent investir Compigne, vu que le tour en tait
trop grand[501]. Ils manquaient d'argent; leurs gens d'armes, faute de
paye et n'ayant rien  manger, dsertaient avec cette tranquillit du
bon droit qu'avaient alors, en pareille circonstance, les soudoyers de
la croix rouge et de la croix blanche[502]. Le duc Philippe, pour
comble de disgrce, se trouva oblig d'envoyer une partie des troupes
du sige contre les Ligeois rvolts[503]. Le 24 octobre, une arme
de secours, commande par le comte de Vendme et le marchal de
Boussac, s'approcha de Compigne. Les Anglais et les Bourguignons
s'tant ports  sa rencontre, la garnison, les habitants, les femmes
leur tombrent sur le dos et les mirent en droute[504]. L'arme entra
dans la ville. Il fit beau voir flamber les bastilles. Le duc de
Bourgogne perdit toute son artillerie[505]. Le sire de Luxembourg, qui
s'en tait venu  Beaurevoir o il avait reu l'vque comte de
Beauvais, retourna devant Compigne  propos pour prendre sa part du
dsastre[506]. Les mmes causes qui avaient contraint les Anglais  se
partir, comme on disait, d'Orlans, obligrent les Bourguignons 
quitter Compigne. Mais puisque  cette poque il fallait trouver aux
vnements les mieux expliquables une cause surnaturelle, on attribua
la dlivrance de la ville au voeu du comte de Vendme qui avait
promis, dans la cathdrale de Senlis,  Notre-Dame-de-la-Pierre, un
service annuel si la place tait recouvre[507].

[Note 501: _Le Jouvencel_, t. I, pp. 49 et suiv.]

[Note 502: _Chronique des cordeliers_, fol. 502 v.--P. Champion,
_Guillaume de Flavy_, pices justificatives XLI, XLII, XLIII.]

[Note 503: _Livre des trahisons_, p. 202.]

[Note 504: Monstrelet, t. III, pp. 410-415.--Lefvre de
Saint-Remy, t. II, p. 185.--_Livre des trahisons_, p. 202.--A. Sorel,
_La prise de Jeanne d'Arc_, pice justif. XIII, p. 341.--P. Champion,
_loc. cit._, p. 176.]

[Note 505: Monstrelet, t. IV, p. 418.--De La Fons-Mlicocq,
_Documents indits sur le sige de Compigne_, dans _La Picardie_, t.
III, 1857, pp. 22-23.--Stevenson, _Letters and papers_, vol. II, part.
I, p. 156.]

[Note 506: Monstrelet, t. IV, p. 419.--P. Champion, _Guillaume de
Flavy_, p. 57.]

[Note 507: Sorel, _La prise de Jeanne d'Arc_, pices
justificatives, p. 343.]

Le lord trsorier de Normandie levait des aides de quatre-vingt mille
livres tournois, dont dix mille devaient tre affects  l'achat de
Jeanne. L'vque comte de Beauvais, qui prenait cette affaire  coeur,
pressait le sire de Luxembourg de conclure, mlait les menaces aux
caresses, lui faisait briller l'or lev sur les tats normands. Il
semblait craindre, et cette crainte tait partage par les matres et
docteurs, que le roi Charles ne ft aussi des offres, qu'il n'enchrt
sur les dix mille francs d'or du roi Henri, que les Armagnacs enfin ne
finissent par l'emporter  force de prsents et ne reprissent leur
porte-bonheur[508]. Le bruit courait que le roi Charles,  la nouvelle
que les Anglais auraient Jeanne pour de l'argent, manda au duc de
Bourgogne, par ambassade, de ne consentir  aucun prix  la conclusion
d'une telle affaire, et qu'autrement les Bourguignons, qui taient aux
mains du roi de France, rpondraient de la Pucelle[509]. Fausse
rumeur, sans doute: toutefois les craintes du seigneur vque et des
matres de Paris n'taient pas tout  fait vaines et il est certain
que, sur les bords de la Loire, on suivait trs attentivement les
ngociations, et qu'on cherchait un joint pour intervenir.

[Note 508: _Procs_, t. I, p. 9.--Vallet de Viriville, _Histoire
de Charles VII_, t. II, p. 175.]

[Note 509: Morosini, t. III, p. 236.--U. Chevalier, _L'abjuration
de Jeanne d'Arc_, p. 18, note.]

D'ailleurs on pouvait toujours craindre un coup de main heureux des
Franais. Le capitaine La Hire battait la Normandie, le chevalier
Barbazan la Champagne, le marchal de Boussac faisait des courses
entre la Seine, la Marne et la Somme[510].

[Note 510: Morosini, t. III, p. 276, note.]

Enfin, le sire de Luxembourg consentit le march vers la mi-novembre;
les Anglais prirent livraison de Jeanne. On dcida de l'amener  Rouen
par le Ponthieu, la cte de l'Ocan, et le nord de la Normandie, o
l'on risquait le moins de rencontrer les batteurs d'estrade des divers
partis.

D'Arras elle fut conduite au chteau de Drugy, o l'on dit que les
religieux de Saint-Riquier la visitrent en sa prison[511]. Elle fut
amene ensuite au Crotoy, dont le chteau tait baign de tous cts
par la mer. Le duc d'Alenon, qu'elle appelait son beau duc, y avait
t enferm aprs la bataille de Verneuil[512]. Quand elle y passa,
matre Nicolas Gueuville, chancelier de l'glise cathdrale de
Notre-Dame d'Amiens, y tait prisonnier des Anglais. Il la confessa et
lui donna la communion[513]. Et dans cette baie de Somme, morne et
grise, au ciel bas, travers du long vol des oiseaux de mer, Jeanne
vit venir  elle le visiteur des premiers jours, monseigneur saint
Michel archange; et elle fut console. On a dit que les demoiselles et
les bourgeois d'Abbeville l'allrent voir dans le chteau o on la
tenait renferme[514]. Ces bourgeois, lors du sacre, songeaient  se
tourner franais; ils l'eussent fait, si le roi Charles tait venu
chez eux; il ne vint pas, et les habitants d'Abbeville visitrent
peut-tre Jeanne par charit chrtienne, mais ceux d'entre eux qui
pensaient du bien d'elle n'en dirent pas, de peur de sentir la
persine comme elle[515].

[Note 511: Chronique de Jean de la Chapelle, dans _Procs_, t. V,
pp. 358-360.--Lefils, _Histoire de la ville du Crotoy et de son
chteau_, pp. 111-118.--G. Lefvre-Pontalis, _La panique anglaise_, p.
8, n 5.--L'abb Bouthors, _Histoire de Saint-Riquier_, Abbeville,
1902, pp. 185, 215, 220.]

[Note 512: Perceval de Cagny, pp. 22, 137.]

[Note 513: _Procs_, t. III, p. 121.--A. Sarrazin, _Jeanne d'Arc
et la Normandie_, pp. 63 et suiv.--Lanry d'Arc, _Livre d'or_, p.
521.]

[Note 514: _Procs_, t. I, p. 89; t. III, p. 121.--Le P. Ignace de
Jsus Maria, _Histoire gnalogique des comtes de Ponthieu et maeurs
d'Abbeville_, Paris, 1657, p. 490.--_Procs_, t. V, p. 361.]

[Note 515: Monstrelet, t. IV, pp. 353-354.--_Procs_, t. V, p.
143.]

Les docteurs et matres de l'Universit la poursuivaient avec un
acharnement  peine croyable; avertis au mois de novembre que le
march tait conclu entre Jean de Luxembourg et les Anglais, ils
crivirent, par l'organe du recteur, au seigneur vque de Beauvais
pour lui reprocher ses retardements dans l'affaire de cette femme et
l'exhorter  plus de diligence.

Il ne vous importe pas mdiocrement, disait cette lettre, que, tandis
que vous grez dans l'glise du Dieu saint un clbre prsulat, les
scandales commis contre la religion chrtienne soient extirps,
surtout quand il est, par bonheur, advenu que le jugement s'en trouve
dparti  votre juridiction[516].

[Note 516: _Procs_, t. I, pp. 15-16.--M. Fournier, _La facult de
dcret et l'Universit de Paris_, t. I, p. 353.]

Ces clercs, pleins de foi et de zle pour venger, comme ils disaient,
l'honneur de Dieu, se tenaient toujours prts  brler des sorcires;
ils craignaient le diable; mais, sans peut-tre se l'avouer, ils le
craignaient vingt fois plus quand il tait Armagnac.

On fit sortir Jeanne du Crotoy  mare haute et on la conduisit en
barque  Saint-Valry, puis  Dieppe,  ce qu'on suppose, et enfin 
Rouen[517].

[Note 517: _Procs_, t. I, p. 21.--Le P. Ignace de Jsus Maria,
dans _Procs_, t. V, p. 363.--F. Poulaine, _Jeanne d'Arc  Rouen_,
Paris, 1899, in-16.--Ch. Lemire, _Jeanne d'Arc en Picardie et en
Normandie_, Paris, 1903, pp. 10 et _passim_.--Lanry d'Arc, _Livre
d'or_, pp. 524, 549.]

Elle fut mene dans le vieux chteau, construit sous Philippe-Auguste,
au penchant de la colline de Bouvreuil[518]. Le roi Henri VI,
dbarqu en France pour son couronnement, y tait tabli depuis la fin
du mois d'aot. C'tait un enfant triste et pieux, que le comte de
Warwick, gouverneur du chteau, traitait durement[519]. Ce chteau
avait sept tours, y compris le donjon, et il tait trs fort[520].
Jeanne fut enferme dans une tour qui donnait sur les champs[521]. On
la mit en la chambre du milieu, qui se trouvait entre le souterrain et
la chambre haute. On y montait par huit marches[522]; elle occupait
tout un tage de la tour qui avait quarante-trois pieds de diamtre en
comprenant les murs[523]. Un escalier de pierre y grimpait
obliquement. Une partie des ouvertures ayant t bouche, l'on n'y
voyait plus trs clair[524]. Les Anglais avaient command  un
serrurier de Rouen, nomm tienne Castille, une cage de fer o l'on
ne pouvait, disait-on, se tenir que debout. Jeanne,  son arrive, si
l'on en croit des propos tenus par des greffiers ecclsiastiques, fut
attache dedans par le cou, les pieds et les mains[525], et on l'y
laissa jusqu' l'ouverture du procs. Un apprenti maon vit peser la
cage chez Jean Salvart, _ l'cu de France_, devant la cour de
l'official[526]. Mais jamais, dans la prison, personne n'y trouva
Jeanne enferme. Ce traitement, si toutefois il lui fut inflig, ne
fut pas imagin pour elle: lorsque le capitaine La Hire, au mois de
fvrier de cette mme anne 1430, prit Chteau-Gaillard, prs Rouen,
il trouva le bon chevalier Barbazan dans une cage de fer dont il ne
voulait pas sortir, allguant qu'il tait prisonnier sur parole[527].
Jeanne, au contraire, s'tait garde de rien promettre, ou plutt
avait promis de s'chapper ds qu'elle le pourrait[528]. Aussi les
Anglais, qui la croyaient capable de sortilges, taient-ils en grande
mfiance[529]. Poursuivie par des juges d'glise, elle devait tre
place dans les prisons de l'officialit[530], mais les Godons ne
laissaient  personne le soin de la garder. Quelqu'un d'entre eux
disait qu'elle leur tait chre, car ils l'avaient chrement paye.
Ils lui mettaient les fers aux pieds, et lui passaient autour de la
taille une chane cadenasse  une poutre de cinq  six pieds. La
nuit, cette chane, traversant le pied du lit, s'allait tendre  la
grosse poutre[531]. De mme Jean Hus, en 1415, remis  l'vque de
Constance et transfr  la forteresse de Gottlieben, demeura enchan
nuit et jour, jusqu' ce qu'il ft conduit au bcher.

[Note 518: A. Sarrazin, _Jeanne d'Arc et la Normandie au XVe
sicle_, Rouen, 1896, in-4, chap. V.]

[Note 519: _Procs_, t. III, pp. 136-137.--Vallet de Viriville,
_Histoire de Charles VII_, t. II, p. 198.]

[Note 520: L. de Duranville, _Le chteau de Bouvreuil_, dans la
_Revue de Rouen_, 1852, p. 387.--A. Deville, _La tour de la Pucelle du
chteau de Rouen_, dans _Prcis des travaux de l'Acadmie de Rouen_,
1865-1866, pp. 236-268.--Bouquet, _Notice sur le donjon du chteau de
Philippe-Auguste_, Rouen, 1877, pp. 7 et suiv.]

[Note 521: _Procs_, t. II, pp. 317, 345; t. III, p. 121.]

[Note 522: _Ibid._, t. III, p. 154.--A. Sarrazin, _Jeanne d'Arc et
la Normandie_, p. 190, note 1.--L. Delisle, dans _Revue des Socits
savantes_, 1867, 4e srie, t. V, p. 440.--F. Bouquet, _Jeanne d'Arc au
donjon de Rouen_, dans _Revue de Normandie_, 1867, t. VI, pp.
873-83.--L. Delisle, dans _Revue des Socits savantes_, t. V
(1867).--Lanry d'Arc, pp. 528-33.]

[Note 523: Ballin, _Renseignements sur le Vieux-Chteau de Rouen_,
dans _Revue de Rouen_, 1842, p. 35.--A. Sarrazin, _Jeanne d'Arc et la
Normandie_, p. 188.]

[Note 524: _Procs_, t. II, p. 7.]

[Note 525: _Procs_, t. III, p. 155.]

[Note 526: _Ibid._, t. II, p. 36.--A. Sarrazin, pp. 191-192.]

[Note 527: Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II,
pp. 240-241.]

[Note 528: _Procs_, t. I, p. 47.]

[Note 529: _Ibid._, t. II, p. 322.]

[Note 530: _Ibid._, t. II, pp. 216, 217.--J. Quicherat, _Aperus
nouveaux_, p. 112.]

[Note 531: _Procs_, t. II, p. 18.]

Cinq hommes d'armes anglais[532], de l'espce qu'on nommait
houspilleurs, gardaient la prisonnire[533]; ce n'tait pas la fleur
de la chevalerie. Ils la tournaient en drision, et elle le leur
reprochait; ce dont ils devaient tre trop contents. La nuit, deux
d'entre eux se tenaient derrire la porte. Il en restait trois prs
d'elle, qui la troublaient en lui disant tantt qu'elle allait mourir
et tantt qu'elle serait dlivre. Personne ne pouvait lui parler sans
leur agrment[534].

[Note 532: Lea, _Histoire de l'inquisition au moyen ge_, traduct.
S. Reinach, t. II, p. 576.]

[Note 533: _Procs_, t. III, p. 154.]

[Note 534: _Ibid._, t. II, pp. 318-319; t. III, pp. 131, 140, 148,
161.--A. Sarrazin, _P. Cauchon_, p. 200.]

Au reste, on entrait dans cette prison comme au moulin; des gens de
tout tat y allaient voir Jeanne  leur plaisir. Ainsi firent matre
Laurent Guesdon, lieutenant du bailli de Rouen[535], et matre Pierre
Manuel, avocat du roi d'Angleterre, qui y fut en compagnie de matre
Pierre Daron, procureur de la ville de Rouen. Ils la trouvrent ferre
aux pieds et garde par des soldats[536].

[Note 535: _Procs_, t. III, pp. 186-187.]

[Note 536: _Procs_, t. III, pp. 199-200.]

Matre Pierre Manuel crut convenable de lui dire qu' coup sr elle ne
serait point venue l si on ne l'y et amene. Les gens de bon sens
taient toujours surpris de voir les sorcires et les devineresses
tomber dans quelque pige, comme de simples chrtiennes. Sans doute
que l'avocat du roi tait un homme de bon sens, car il fit  Jeanne
des questions qui laissaient voir son bahissement; il lui demanda:

--Saviez-vous que vous deviez tre prise?

--Je m'en doutais bien, rpondit-elle.

--Pourquoi alors, demanda derechef matre Pierre, si vous vous en
doutiez, n'avez-vous pas su vous garder le jour o vous ftes prise?

Elle rpondit:

--Je ne savais ni le jour ni l'heure o je serais prise, ni quand cela
m'arriverait[537].

[Note 537: _Ibid._, t. III, p. 200.]

Un jeune compagnon, nomm Pierre Cusquel, qui travaillait chez Jean
Salvart, dit Jeanson, matre maon du chteau, put,  la faveur de son
patron, s'introduire aussi dans la tour. Il trouva Jeanne attache par
une longue chane fixe  une poutre, et les fers aux pieds. Il
prtendit, beaucoup plus tard, l'avoir avertie de parler avec prudence
et qu'il y allait de sa vie. Il est vrai qu'elle parlait abondamment
 ses gardes et que tout ce qu'elle disait tait rapport aux juges.
Et il se peut que le petit compagnon Pierre, dont le matre tait  la
dvotion des Anglais, ait voulu, ait su mme la conseiller. On peut le
souponner aussi de s'tre vant, comme tant d'autres[538].

[Note 538: _Procs_, t. III, p. 179.]

Le sire Jean de Luxembourg vint  Rouen et se rendit  la tour de la
Pucelle avec son frre, le seigneur vque de Throuanne, chancelier
d'Angleterre; sir Humfrey, comte de Stafford, conntable de France
pour le roi Henri; le comte de Warwick, gouverneur du chteau de Rouen
et le jeune seigneur de Macy, qui tenait Jeanne pour trs chaste
depuis qu'elle l'avait empch de lui prendre les seins. Et voici le
propos que le sire de Luxembourg tint  la prisonnire:

--Jeanne, je suis venu pour vous racheter, si toutefois vous voulez
promettre que vous ne vous armerez jamais contre nous.

Ces paroles ne s'expliquent pas suffisamment par ce que nous savons
des ngociations relatives  la vente de la Pucelle; elles semblent
indiquer qu' ce moment mme le march n'tait pas entirement conclu
ou que du moins le vendeur croyait pouvoir le rompre  sa volont.
Mais ce qu'il y a de plus remarquable dans le propos du sire de
Luxembourg, c'est la condition qu'il met au rachat de la Pucelle. Il
lui demande de s'engager  ne plus combattre l'Angleterre et la
Bourgogne. Il semblerait,  considrer cette clause, qu'il pense
maintenant la vendre au roi de France ou  quelque personne agissant
pour lui[539].

[Note 539: Morosini, t. III, p. 236.]

Cependant l'on ne voit pas que ce langage ait beaucoup inquit les
Anglais. Jeanne n'y ajouta nulle foi.

--En nom Dieu, lui rpondit-elle, vous vous moquez de moi. Car je sais
bien que vous n'avez ni le pouvoir ni le vouloir.

On affirme que, comme il persistait dans son dire, elle reprit:

--Je sais bien que ces Anglais me feront mourir, croyant, aprs ma
mort, gagner le royaume de France.

Il semble fort douteux qu'elle ait dit que les Anglais la feraient
mourir, car elle ne le croyait pas. Tant que dura le procs, elle
s'attendit, sur la foi de ses Voix,  tre dlivre. Elle ne savait ni
quand ni comment la dlivrance s'accomplirait, mais elle en tait
aussi assure que de la prsence de Notre-Seigneur dans le
saint-sacrement. Peut-tre dit-elle au sire de Luxembourg: Je sais
bien que ces Anglais voudront me faire mourir. Puis elle rpta, trs
courageusement, ce qu'elle avait dj dit mille fois:

--Mais quand ils seraient cent mille Godons de plus qu'ils ne sont de
prsent, ils n'auront pas le royaume.

En entendant ces paroles, sir Humfrey dgaina et c'est le comte de
Warwick qui lui retint le bras[540]. On refuserait de croire que le
conntable d'Angleterre leva son pe sur une femme charge de fers,
si l'on ne savait d'ailleurs que sir Humfrey, ayant, en ce mme temps,
ou quelqu'un dire du bien de Jeanne, le voulut transpercer[541].

[Note 540: _Procs_, t. III, pp. 121, 123.]

[Note 541: _Ibid._, t. III, p. 140.]

Pour que l'vque et vidame de Beauvais pt exercer la juridiction 
Rouen, il fallait qu'il y et  son profit concession de territoire. Le
sige archipiscopal de Rouen tait vacant[542]. L'vque de Beauvais
demanda cette concession au chapitre avec lequel il avait eu des
dmls[543]. Les chanoines de Rouen ne manquaient ni de fermet ni
d'indpendance; il y avait parmi eux plus d'hommes honntes que de
malhonntes; il y avait des hommes instruits, pleins de lettres, et mme
de bonnes mes. Ils ne nourrissaient ni les uns ni les autres aucunes
mauvaises intentions contre les Anglais. Le rgent Bedford tait
chanoine de Rouen, comme le roi Charles VII tait chanoine du Puy[544].
Le 20 octobre de cette mme anne 1430, il avait revtu le surplis et
l'aumusse et distribu le pain et le vin capitulaires[545]. Les
chanoines de Rouen n'taient pas prvenus en faveur de la Pucelle des
Armagnacs; ils accueillirent la demande de l'vque de Beauvais et lui
firent concession de territoire[546].

[Note 542: C. de Beaurepaire, _Recherches sur le procs de
condamnation de Jeanne d'Arc_, dans _Prcis des travaux de l'Acadmie
de Rouen_, 1867-1868, pp. 470-9.--U. Chevalier, _L'abjuration de
Jeanne d'Arc_, p. 29.]

[Note 543: De Beaurepaire, _Notes sur les juges_, p. 17.]

[Note 544: _Gallia Christiana_, t. II, p. 732.--Vallet de
Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II, pp. 213-214.--S. Luce,
_Jeanne d'Arc  Domremy_, p. CCXCV.]

[Note 545: C. de Beaurepaire, _Recherches sur le procs de
condamnation de Jeanne d'Arc_, _loc. cit._--A. Sarrazin, _Jeanne d'Arc
et la Normandie_, pp. 168, 171.]

[Note 546: 28 dcembre 1430.--_Procs_, t. I, pp. 20, 23.--De
Beaurepaire, _Notes sur les juges_, p. 46.]

Le 3 janvier 1431, le roi Henri ordonna par lettres royales de
remettre la Pucelle  l'vque et comte de Beauvais, se rservant de
la reprendre par devers lui, au cas o elle serait mise hors de cause
par la justice ecclsiastique[547].

[Note 547: _Procs_, t. I, pp. 18, 19.]

Toutefois, elle ne fut pas place en chartre d'glise, au fond de
quelqu'une de ces fosses o, contre le portail des Libraires, dans
l'ombre de la prodigieuse cathdrale, pourrissaient les malheureux qui
pensaient mal sur la foi[548]. Elle y aurait retrouv accrus et
affins les supplices et les pouvantes de sa tour guerrire. Le Grand
Conseil, en ne la confiant pas  l'officialit de Rouen, faisait moins
de tort  l'accuse que de honte  ses juges.

[Note 548: A. Sarrazin, _Jeanne d'Arc et la Normandie_, pp.
1771-78.]

Mis de la sorte en tat d'agir, l'vque de Beauvais procda avec sa
fougue de vieux cabochien, mais non sans art mondain ni science
canonique[549]. Pour promoteur de la cause, c'est--dire comme
magistrat charg de soutenir l'accusation, il choisit Jean d'Estivet,
dit Bndicit, chanoine de Bayeux et de Beauvais, promoteur gnral
du diocse de Beauvais. Ami du seigneur vque, chass en mme temps
que lui par les Franais, Jean d'Estivet tait suspect d'animosit
contre la Pucelle[550]. Le seigneur vque institua Jean de la
Fontaine, matre s arts, licenci en droit canon, comme conseiller
commissaire au procs[551]. Il choisit l'un des greffiers de
l'officialit de Rouen, Guillaume Manchon, prtre, pour faire office
de premier greffier.

[Note 549: J. Quicherat, _Aperus nouveaux_, p. 147.--De
Beaurepaire, _Notes sur les juges_, p. 9.]

[Note 550: _Procs_, t. I, p. 24; t. III, p. 162.--De Beaurepaire,
_Notes sur les juges_, p. 26.--A. Sarrazin, _Jeanne d'Arc et la
Normandie_, p. 220.]

[Note 551: _Procs_, t. I, p. 25.]

En l'avisant de ce qu'il attendait de lui, le seigneur vque dit 
messire Guillaume:

--Il vous faut bien servir le roi. Nous avons l'intention de faire un
beau procs contre cette Jeanne[552].

[Note 552: _Ibid._, t. I, p. 25; t. III, p. 137.--A. Sarrazin,
_loc. cit._, pp. 221-222.]

Pour ce qui tait de servir le roi, le seigneur vque ne l'entendait
pas aux dpens de la justice; il avait un orgueil de prtre et n'tait
point homme  faire tendard de sa propre infamie. S'il parlait de la
sorte, c'est qu'en France, depuis cent ans au moins, la juridiction
inquisitoriale tait considre comme une juridiction royale[553]. Et
quant  dire qu'on voulait un beau procs, c'tait dire qu'il fallait
observer soigneusement les formes et prendre garde  ce que rien de
vicieux ne se glisst dans une cause intressant les docteurs et
matres du royaume de France et de la chrtient tout entire. Messire
Guillaume Manchon, qui connaissait les termes de pratique, ne pouvait
s'y tromper. Un beau procs, dans la langue du droit, c'tait un
procs rgulier. On disait, par exemple: N... et N... ont, par beau
procs juridique, trouv un tel coupable[554].

[Note 553: L. Tanon, _Histoire des tribunaux de l'inquisition en
France_, pp. 550-551.]

[Note 554: De Beaurepaire, _Recherches sur le procs de
condamnation_, p. 320.]

Charg par l'vque de choisir un autre greffier, pour l'assister,
Guillaume Manchon dsigna Guillaume Colles, surnomm Boisguillaume,
comme lui notaire d'glise, qui lui fut adjoint[555].

[Note 555: _Procs_, t. I, p. 25; t. III, p. 137.--De Beaurepaire,
_Recherches..._, p. 103.--A. Sarrazin, _loc. cit._, pp. 222-223.]

Jean Massieu, prtre, doyen de la chrtient de Rouen, fut institu
comme huissier excuteur[556].

[Note 556: _Procs_, t. I, p. 26.--De Beaurepaire,
_Recherches..._, p. 115.--A. Sarrazin, _loc. cit._, pp. 223-224.]

Dans ces sortes de procs, si frquents alors, il n'y avait proprement
que deux juges, l'ordinaire et l'inquisiteur. Mais il tait d'usage que
l'vque appelt, comme conseillers et comme assesseurs, des personnes
expertes en l'un et l'autre droit. Le nombre et la qualit de ces
conseillers variait beaucoup d'une cause  l'autre. Et il est clair que
l'opinitre fauteur d'une hrsie trs pestilente devait tre examin
plus curieusement et jug d'une manire plus solennelle qu'une vieille
me vendue  quelque petit diable qui ne pouvait grler que des choux.
Pour le commun des sorciers, pour la foule de ces femelles ou
muliercules, comme disait certain inquisiteur qui se flicitait d'en
avoir fait brler beaucoup, les juges se contentaient de trois ou quatre
avocats d'glise et d'autant de chanoines[557]. Quand il s'agissait
d'une personne notable, ayant donn un exemple trs pernicieux, d'un
avocat du roi, par exemple, comme matre Jean Segueut, qui, cette mme
anne, dans cette province de Normandie, avait parl contre l'autorit
temporelle de l'glise, on convoquait une nombreuse assemble de
docteurs et de prlats tant anglais que franais et l'on demandait des
consultations crites aux docteurs et matres de l'Universit de
Paris[558]. Or, il convenait de juger la Pucelle des Armagnacs plus
amplement et plus solennellement encore, avec un plus grand concours de
docteurs et de pontifes. C'est ce que fit le seigneur vque de
Beauvais: il appela comme conseillers et comme assesseurs les chanoines
de Rouen, en aussi grand nombre qu'il lui fut possible, et parmi ceux
qui se rendirent  son appel on remarque Raoul Roussel, trsorier du
chapitre; Gilles Deschamps, qui avait t aumnier du feu roi Charles
VI, en l'an 1415; Pierre Maurice, docteur en thologie, recteur de
l'Universit de Paris, en 1428; Jean Alespe, un des seize qui, lors du
sige de 1418, taient alls, vtus de noir et en belle contenance,
mettre aux pieds du roi Henri V la vie et l'honneur de la cit; Pasquier
de Vaux, notaire apostolique au concile de Constance, prsident de la
Chambre des comptes de Normandie; Nicolas de Venders, qu'un parti
puissant portait alors au sige vacant de Rouen; enfin, Nicolas
Loiseleur. Le seigneur vque appela au mme titre les abbs des grandes
abbayes normandes, le Mont Saint-Michel-au-pril-de-la-mer, Fcamp,
Jumiges, Praux, Mortemer, Saint-Georges de Boscherville, la
Trinit-du-mont-Sainte-Catherine, Saint-Ouen, le Bec, Cormeilles, les
prieurs de Saint-L, de Rouen, de Sigy, de Longueville, et l'abb de
Saint-Corneille de Compigne. Il appela douze avocats en cour d'glise;
il appela d'insignes docteurs et matres de l'Universit de Paris, Jean
Beaupre, recteur en 1412; Thomas Fiefv, recteur en 1427; Guillaume
Erart, Nicolas Midi[559] et ce jeune docteur, plein de science et de
modestie, le plus clair rayon du soleil de la chrtient, Thomas de
Courcelles[560]. Le seigneur vque veut donner au tribunal qui jugera
Jeanne l'autorit d'un synode, et, vraiment, c'est un concile
provincial devant lequel elle est cite. Aussi bien va-t-on juger en
mme temps que cette fille, Charles de Valois qui se dit roi de France
et lgitime successeur de Charles le sixime. Voil pourquoi
s'assemblent tant d'abbs crosss et mitrs, tant d'insignes docteurs et
matres.

[Note 557: Eymeric, _Directorium Inquisitorium_, quest. 85.--J.
Quicherat, _Aperus nouveaux_, p. 109.--De Beaurepaire, _Notes sur les
juges_, p. 9.]

[Note 558: De Beaurepaire, _Recherches..._, pp. 321 et suiv.]

[Note 559: De Beaurepaire, _Notes sur les juges_, pp. 27-114.--J.
Quicherat, _Aperus nouveaux_, pp. 103-104.--Boucher de Molandon,
_Guillaume Erard l'un des juges de la Pucelle_, dans _Bulletin du
Comit hist. et phil._, 1892, pp. 3-10.]

[Note 560: _Procs_, t. I, p. 39, note.--Du Boulay, _Historia
Universitatis Paris._, t. V, pp. 912, 920.--J. Quicherat, _Aperus
nouveaux_, p. 105.--De Beaurepaire, _Notes..._, pp. 30, 31.--A.
Sarrazin, _loc. cit._, pp. 226-227.]

Et pourtant, l'vque de Beauvais ne s'entoura pas de toutes les
lumires qu'il aurait pu. Il consulta les deux vques de Coutances et
de Lisieux; il ne consulta pas le doyen des vques de Normandie,
l'vque d'Avranches, messire Jean de Saint-Avit, que, durant la
vacance du sige de Rouen, le chapitre de la cathdrale avait charg
de la clbration des ordres dans le diocse. Mais messire Jean de
Saint-Avit passait, avec raison, pour favorable au roi Charles[561].
Par contre, les docteurs et matres de l'Angleterre, rsidant  Rouen,
qui avaient t consults dans le procs de Segueut, ne le furent
point dans le procs de Jeanne[562]. Les docteurs et matres de
l'Universit de Paris, les abbs de Normandie, le chapitre de Rouen,
s'en tenaient trs rsolument au trait de Troyes; ils taient aussi
prvenus que les clercs anglais contre la Pucelle du dauphin Charles,
et ils taient moins suspects; c'tait tout avantage[563].

[Note 561: _Procs_, t. II, pp. 5, 6.--De Beaurepaire, _Notes..._,
pp. 121-125.--A. Sarrazin, _loc. cit._, pp. 308-310.]

[Note 562: De Beaurepaire, _Recherches_, pp. 321 et suiv.]

[Note 563: J. Quicherat, _Aperus nouveaux_, p. 101.]

Le mardi 9 de janvier, monseigneur de Beauvais convoqua dans sa maison
huit conseillers, les abbs de Fcamp et de Jumiges, le prieur de
Longueville, les chanoines Roussel, Venders, Barbier, Coppequesne et
Loiseleur.

--Avant d'intenter procs  cette femme, leur dit-il, nous avons jug
bon de mrement et amplement dlibrer avec des hommes doctes et
habiles en droit humain et divin, dont le nombre, grce  Dieu, est
grand dans cette cit de Rouen.

L'avis des docteurs et matres fut qu'il fallait qu'il y et des
informations sur les faits et dits publiquement imputs  cette femme.

Le seigneur vque leur apprit que dj quelques informations avaient
t faites par son ordre et qu'il tait dcid  en ordonner d'autres,
desquelles il serait ultrieurement rendu compte en prsence du
Conseil[564].

[Note 564: _Procs_, t. I, pp. 5-8.]

Il est certain qu'un tabellion d'Andelot, en Champagne, Nicolas
Bailly, requis par messire Jean de Torcenay, bailli de Chaumont pour
le roi Henri, se transporta  Domremy et procda avec Grard Petit,
prvt d'Andelot et quelques moines mendiants,  une enqute sur la
vie et la rputation de Jeanne. Les interrogateurs entendirent douze
ou quinze tmoins et entre autres Jean Hannequin[565] de Greux et Jean
Bgot chez qui ils logrent[566]. Nous tenons de Nicolas Bailly,
lui-mme, qu'ils ne recueillirent aucun fait  la charge de Jeanne.
Et, si l'on en croit Jean Moreau, bourgeois de Rouen, matre Nicolas,
ayant apport  monseigneur de Beauvais le rsultat de ses recherches,
fut trait de mauvais homme et de tratre et n'obtint point la
rcompense de ses dpenses et labeurs[567]. C'est possible, encore
qu'trange. Mais qu'on n'ait recueilli ni  Vaucouleurs ni  Domremy
ni dans les villages voisins aucun fait  la charge de Jeanne, voil
qui n'est nullement vrai. Bien au contraire on y ramassa un grand
nombre d'accusations contre les habitants en gnral qui usaient de
malfices et contre Jeanne qui hantait les fes[568], portait dans son
sein une mandragore et dsobissait  ses pre et mre[569].

[Note 565: _Ibid._, t. II, p. 463.]

[Note 566: _Procs_, t. II, p. 453.]

[Note 567: _Ibid._, t. III, pp. 192-193.]

[Note 568: _Ibid._, t. I, pp. 105, 146, 234.]

[Note 569: _Ibid._, t. I, pp. 208-209, 213.]

Des informations copieuses furent faites non seulement en Lorraine et
 Paris, mais dans des pays obissant au roi Charles,  Lagny, 
Beauvais,  Reims et jusque dans la Touraine et le Berry[570], qui
fournirent assez pour brler dix hrtiques et vingt sorcires. On y
releva notamment des diableries horribles aux yeux des clercs, telles
que tasse et gants perdus et retrouvs, prtre concubinaire dvoil,
l'pe de sainte Catherine, l'enfant ressuscit. On en rapporta une
lettre tmraire sur le pape et bien d'autres indices de sorcellerie,
magie, hrsie et erreurs sur la foi[571]. Ces informations ne furent
point insres au procs[572]. C'tait l'usage constant de la sacre
inquisition de tenir secrets et les tmoignages et les noms des
tmoins[573]. En l'espce, l'vque de Beauvais pouvait allguer
l'intrt des dposants qu'il et trop peu mnag en publiant les
informations recueillies dans les provinces soumises au dauphin
Charles. Car,  dfaut de leurs noms, leurs dpositions seules
pouvaient les faire reconnatre. Au reste, les propos que tenait
Jeanne dans sa prison formaient la source la plus abondante
d'informations: elle parlait beaucoup et sans prudence.

[Note 570: J. Quicherat, _Aperus nouveaux_, p. 117.]

[Note 571: _Procs_, t. I, pp. 245-246.]

[Note 572: _Ibid._, t. II, p. 200.]

[Note 573: De Beaurepaire, _Recherches_, _loc. cit._--J.
Quicherat, _Aperus nouveaux_, pp. 122-124.--L. Tanon, _Histoire des
tribunaux de l'inquisition_, pp. 389-395.]

Un peintre, dont on ne sait pas le nom, vint la voir en sa tour, et
lui demanda tout haut, devant les gardes, quelles armes elle portait,
comme s'il et voulu la reprsenter avec son cu. Dans ce temps-l, on
ne faisait gure de peintures sur le vif, si ce n'tait de personnes
de trs haut rang, et le plus souvent dans l'attitude de la prire,
agenouilles et les mains jointes. Et si l'on pouvait voir dans les
Flandres et dans la Bourgogne des portraits o ne paraissaient nuls
signes de dvotion, c'tait en bien petit nombre. Quand on parlait
d'un portrait, on songeait naturellement  une personne priant Dieu,
la Sainte Vierge ou quelque saint. C'est pourquoi l'intention de faire
le portrait de la Pucelle et t, sans doute, fort mal vue par les
juges d'glise. D'autant plus qu'ils pouvaient craindre que le peintre
ne figurt cette femme excommunie sous l'apparence d'une sainte
canonise par l'glise, ainsi que faisaient les Armagnacs. En y
songeant, on est tent de croire que cet homme tait un faux peintre
et un espion vritable. Jeanne lui dit les armes que le roi avait
donnes  ses frres, un cu d'azur et une pe entre deux fleurs de
lis d'or. Et ce qui confirme les soupons, c'est qu'au procs, il lui
fut reproch, comme faste et vanit, d'avoir fait peindre ses
armes[574].

[Note 574: _Procs_, t. I, pp. 117, 300.]

Plusieurs clercs introduits dans sa prison lui faisaient croire qu'ils
taient des gens d'armes du parti de Charles de Valois[575]. Le
promoteur lui-mme, matre Jean d'Estivet, prit, pour la tromper,
l'habit d'un pauvre prisonnier[576]. Un des chanoines de Rouen appels
au procs, matre Nicolas Loiseleur, fut particulirement fertile en
ruses, ce semble, pour dcouvrir les hrsies de Jeanne. Natif de
Chartres, il n'tait que matre s arts, mais il avait un grand renom
d'habilet; en 1427 et 1428, il s'acquitta de ngociations difficiles
qui le retinrent de longs mois  Paris; en 1430, il fut de ceux que
le Chapitre dputa vers le cardinal de Winchester afin d'obtenir une
audience du roi Henri,  l'effet de lui recommander l'glise de Rouen.
Matre Nicolas Loiseleur tait donc personne agrable au Grand
Conseil[577].

[Note 575: _Ibid._, t. II, p. 362.]

[Note 576: _Ibid._, t. III, p. 63.]

[Note 577: De Beaurepaire, _Notes sur les juges_, pp. 72-82.--A.
Sorel, _loc. cit._, pp. 243-247.]

S'tant concert avec l'vque de Beauvais et le comte de Warwick, il
entra dans la prison de Jeanne en habit court,  la mode des laques;
les gardes avertis se retirrent et matre Nicolas, rest seul avec la
prisonnire, lui confia qu'il tait natif, comme elle, des Marches de
Lorraine, cordonnier de son tat, qu'il tenait le parti des Franais,
et qu'il avait t pris par les Anglais. Il lui apporta du roi Charles
des nouvelles qu'il imaginait  sa fantaisie. Jeanne n'avait rien de
plus cher que son roi. Se l'tant ainsi gagne, le feint cordonnier
lui fit diverses questions sur les anges et les saintes qu'elle
voyait. Elle lui rpondait avec confiance, comme payse  pays et amie
 ami. Il lui donnait des conseils, il lui recommandait de ne pas
croire tous ces gens d'glise, de ne pas faire ce qu'ils lui
demandaient:

--Car, lui disait-il, si tu leur donnes crance, tu seras dtruite.

Maintes fois,  ce qu'on assure, matre Nicolas Loiseleur fit le
cordonnier lorrain. Il dictait ensuite aux greffiers tout ce que
Jeanne lui avait dit et c'tait l un supplment prcieux
d'informations dont on faisait mmoire en vue des interrogatoires. Il
parat mme que durant certaines de ces visites on apostait les
greffiers dans une chambre voisine, prs d'un judas[578]. S'il faut en
croire les bruits de la ville, matre Nicolas faisait aussi sainte
Catherine et, par ce moyen, amenait Jeanne  dire tout ce qu'il
voulait.

[Note 578: _Procs_, t. II, pp. 10, 342; t. III, pp. 140, 141,
156, 160 et suiv.]

Peut-tre ne se vantait-il point de tant d'artifice[579]; assurment
il ne s'en cachait pas. Plusieurs matres insignes l'approuvaient;
d'autres le blmaient[580]. L'ange de l'cole, matre Thomas de
Courcelles, qu'il instruisit de ses dguisements, lui conseilla de les
cesser. Les greffiers prtendirent par la suite avoir mis une extrme
rpugnance  prendre en cachette des paroles ainsi surprises par ruse.
Il fallait que l'ge d'or de la justice inquisitoriale ft bien pass
pour qu'un docteur aussi rigide que matre Thomas mollt sur les
formes les plus solennelles de cette justice; il fallait que la
procdure inquisitoriale ft profondment corrompue pour que deux
notaires d'glise songeassent  en luder les prescriptions les plus
constantes. Ces clercs, en contrefaisant les gens d'armes, ce
promoteur en se donnant l'apparence d'un pauvre prisonnier,
accomplissaient les fonctions les plus rgulires de la justice
institue par Innocent III. En faisant le cordonnier et sainte
Catherine, si toutefois il recherchait le salut et non la perte de la
pcheresse, et si, contrairement  la rumeur publique, loin de
l'inciter  la rvolte, il l'induisait  l'obissance, s'il ne la
trompait enfin que pour son bien temporel et spirituel, matre Nicolas
Loiseleur procdait conformment aux rgles tablies. Il est dit dans
le _Tractatus de hresi_: Que nul n'approche l'hrtique, si ce n'est
de temps  autre deux personnes fidles et adroites qui l'avertissent
avec prcaution et comme si elles avaient compassion de lui, de se
garantir de la mort en confessant ses erreurs, et qui lui promettent
que, s'il le fait, il pourra chapper au supplice du feu; car la
crainte de la mort et l'espoir de la vie amollissent quelquefois un
coeur qu'on n'aurait pu attendrir autrement[581].

[Note 579: _Ibid._, t. III, p. 181.]

[Note 580: _Ibid._, t. III, p. 141.]

[Note 581: _Tractatus de hresi pauperum de Lugduno_, apud
Martene, _Thsaurus anecd._, t. V, col. 1787.--J. Quicherat, _Aperus
nouveaux_, pp. 131-132.]

Le devoir des greffiers tait trac en ces termes: Les choses seront
ainsi ordonnes, que certaines personnes seront apostes dans un lieu
convenable pour surprendre les confidences des hrtiques et
recueillir leurs paroles[582].

[Note 582: Eymeric, _Directorium_, part. III: _Cautel
inquisitorum contra hreticorum cavilationes et fraudes._]

Et quant  l'vque de Beauvais, qui avait ordonn ou permis ces
procdures, il dcouvrait sa justification et sa louange dans cette
parole de l'aptre saint Paul aux Corinthiens: Je ne vous ai point
fait de tort, mais j'ai us de finesse pour vous surprendre: _Ego vos
non gravavi; sed cum essem astutus, dolo vos cepi_ (II, _Corinth._,
ch. XII, v. 16)[583].

[Note 583: L. Tanon, _Histoire des tribunaux de l'inquisition en
France_, p. 394.]

Cependant, quand elle vit le promoteur Jean d'Estivet revtu du
camail, Jeanne ne le reconnut pas. Matre Nicolas Loiseleur se rendait
souvent prs d'elle en robe longue. Sous ces dehors il lui inspirait
une grande confiance: elle se confessait  lui dvotement, et n'avait
point d'autre confesseur[584]. Elle le voyait tantt en cordonnier,
tantt en chanoine sans s'apercevoir que ce ft la mme personne.
C'est donc qu'elle tait,  certains gards d'une incroyable
simplicit. Ces grands thologiens devaient s'apercevoir qu'il n'tait
pas difficile de la prendre.

[Note 584: _Procs_, t. II, pp. 10, 342.]

C'tait un fait connu de tous les hommes verss dans les sciences
divines et humaines, que l'Ennemi des hommes ne faisait point de pacte
avec une fille, sans lui prendre d'abord son pucelage[585]. 
Poitiers, dj les clercs de France y avaient song et lorsque la
reine Yolande leur eut assur que Jeanne tait vierge, ils ne
craignirent plus qu'elle ne vnt du diable[586]. Le seigneur vque de
Beauvais attendait un semblable examen dans une contraire esprance.
Madame la duchesse de Bedford elle-mme y procda  la prison,
assiste de lady Anna Bavon et d'une autre matrone. On a dit que,
pendant ce temps, le Rgent, cach dans une pice voisine, regardait
par un trou du plancher[587]. Ce n'est pas sr, mais ce n'est pas
impossible: il tait encore  Rouen quinze jours aprs que Jeanne y
eut t amene[588]. Imaginaire ou vritable, cette curiosit lui fut
svrement reproche. Si beaucoup d'autres l'eussent eue  sa place,
chacun en jugera  part soi; mais il ne faut pas oublier que
monseigneur de Bedford croyait que Jeanne tait sorcire et que ce
n'tait pas l'habitude, en ce temps-l, d'tendre aux sorcires le
respect d aux dames. On doit songer aussi que ce point intressait
puissamment la vieille Angleterre que le Rgent aimait de tout son
coeur et de toutes ses forces.

[Note 585: Vallet de Viriville, _Nouvelles recherches sur Agns
Sorel_, pp. 33 et suiv.--Du Cange, _Glossaire_, au mot:
_Matrimonium_.]

[Note 586: _Procs_, t. III, pp. 102, 209.]

[Note 587: _Procs_, t. III, pp. 155, 163.]

[Note 588: A. Sarrazin, _Jeanne d'Arc et la Normandie_, p. 40.]

 l'expertise de la duchesse de Bedford comme  celle de la reine de
Sicile, Jeanne fut trouve vierge. Les matrones connaissaient
plusieurs signes de virginit; mais, pour nous, un signe plus certain
c'est la parole de Jeanne qui, lorsqu'on lui demandait pourquoi on
l'appelait la Pucelle et si elle l'tait en effet, rpondait: Je peux
bien dire que je suis telle[589]. Les juges ne firent pas tat, qu'on
sache, de ces conclusions favorables. Croyaient-ils, avec le sage roi
Salomon, que toute recherche  cet gard est vaine; repoussrent-ils
les conclusions des matrones en vertu de l'adage: _Virginitatis
probatio non minus difficilis quam custodia?_ Non, ils croyaient bien
qu'elle tait vierge. Ils le laissaient suffisamment entendre, en ne
disant pas le contraire[590]. Et, puisqu'ils persistaient  la
poursuivre comme sorcire, c'tait donc qu'ils pensaient qu'elle
pouvait, par exception, s'tre donne  des diables qui l'avaient
laisse comme ils l'avaient prise. Les moeurs des dmons taient
pleines de ces contrarits qui dconcertaient les plus savants
docteurs; on en dcouvrait tous les jours.

[Note 589: _Procs_, t. III, p. 175.]

[Note 590: _Procs_, t. II, pp. 217-218.]

Le samedi 13 janvier, le seigneur abb de Fcamp, les docteurs et
matres Nicolas de Venders, Guillaume Haiton, Nicolas Coppequesne,
Jean de la Fontaine et Nicolas Loiseleur, se runirent dans la maison
du seigneur vque et lecture leur fut donne des informations
recueillies en Lorraine et ailleurs sur la Pucelle. Et il fut dcid
que, d'aprs ces informations, un certain nombre d'articles seraient
rdigs en bonne forme; ce qui fut fait[591].

[Note 591: _Ibid._, t. I, pp. 27-28.]

Le mardi 23 janvier, les docteurs et matres sus-nomms prirent
connaissance des articles et, les tenant pour bons, estimrent qu'ils
devaient servir de matire aux interrogatoires, puis ils dcidrent
que l'vque de Beauvais devait ordonner l'enqute prparatoire sur
les faits et dits de Jeanne[592].

[Note 592: _Procs_, t. I, pp. 28-29.]

Le mardi 13 fvrier, Jean d'Estivet, dit Bndicit, promoteur, Jean
de la Fontaine, commissaire, Boisguillaume et Manchon, greffiers, et
Jean Massieu, huissier, prtrent serment d'excuter fidlement leur
office. Aussitt, matre Jean de la Fontaine, assist de deux
greffiers, procda  l'enqute prparatoire[593].

[Note 593: _Ibid._, t. I, pp. 29-31.]

Le lundi 19 fvrier,  huit heures du matin, les docteurs et matres
runis, au nombre d'onze, dans la maison de l'vque de Beauvais,
ayant ou lecture des articles et de l'information prparatoire,
donnrent leur avis et l'vque dcida, conformment  cet avis, qu'il
y avait matire suffisante pour que la femme nomme la Pucelle dt
tre cite et appele en cause de foi[594].

[Note 594: _Ibid._, t. I, pp. 31-33.]

Mais une nouvelle difficult apparaissait. Il fallait, dans une telle
cause, que l'accuse compart en mme temps devant l'ordinaire et
devant l'inquisiteur. Les deux juges taient galement ncessaires 
la bont du procs. Or, le Grand Inquisiteur pour le royaume de
France, frre Jean Graverent, se trouvait alors retenu  Saint-L, o
il poursuivait en matire de foi un bourgeois de la ville, nomm Jean
Le Couvreur[595]. En l'absence du frre Jean Graverent, l'vque de
Beauvais avait invit le vice-inquisiteur pour le diocse de Rouen 
procder conjointement avec lui contre Jeanne. Cependant le
vice-inquisiteur semblait ne rien entendre, ne soufflait mot et
laissait l'vque dans l'embarras avec son procs. C'tait frre Jean
Lemaistre, prieur des frres prcheurs de Rouen, bachelier en
thologie, religieux plein de prudence et de scrupules[596]. Enfin,
sur sommation par huissier, il se rendit chez l'vque de Beauvais, ce
19 fvrier,  quatre heures du soir, et se dclara prt  intervenir,
s'il en avait le droit, ce dont toutefois il doutait[597]. Il donna la
raison de son incertitude: il tait l'inquisiteur de Rouen; l'vque
de Beauvais exerait la juridiction piscopale de Beauvais sur un
territoire emprunt: ds lors tait-ce  l'inquisiteur de Rouen?
n'tait-ce pas plutt  l'inquisiteur de Beauvais qu'il appartenait de
siger au ct de l'vque de Beauvais? Il annona qu'il demanderait
au Grand Inquisiteur du royaume de France un mandat qui s'tendt sur
le diocse de Beauvais, et qu'en attendant ces pouvoirs, il consentait
 siger, pour l'acquit de sa conscience et pour empcher que toute
la procdure ne devnt caduque, ce qui et t le cas, au sentiment de
tous, si la cause avait t instruite sans le concours de la Trs
Sainte Inquisition[598]. Toutes les difficults taient leves. La
Pucelle fut cite  comparatre le mercredi 21 fvrier[599].

[Note 595: _Ibid._, t. I, p. 32.--J. Quicherat, _Aperus
nouveaux_, p. 102.--De Beaurepaire, _Notes sur les juges_, pp.
24-27.--Le P. Chapotin, _La guerre de cent ans, Jeanne d'Arc et les
dominicains_, pp. 141-143.--A. Sarrazin, _P. Cauchon_, p. 124.]

[Note 596: _Procs_, t. I, p. 33.]

[Note 597: _Ibid._, t. I, p. 35.--De Beaurepaire, _Notes sur les juges_,
p. 394.--Doinel, dans _Mmoire de la Socit archologique-historique de
l'Orlanais_, 1892, t. XXIV, p. 403.--Le P. Chapotin, _La guerre de cent
ans, Jeanne d'Arc et les dominicains_, p. 141.--U. Chevalier,
_L'abjuration de Jeanne d'Arc_, p. 32.]

[Note 598: _Procs_, t. I, p. 35.]

[Note 599: _Ibid._, t. I, pp. 40-42.]

Ce jour,  huit heures du matin, l'vque de Beauvais, le vicaire de
l'inquisiteur et quarante et un conseillers et assesseurs dont quinze
docteurs en thologie, cinq docteurs en l'un et l'autre droit, six
bacheliers en thologie, onze bacheliers en droit canon, quatre
licencis en droit civil, se runirent dans la chapelle du chteau.
L'vque sigea seul comme juge.  ses cts les conseillers et
assesseurs, revtus du camail des chanoines ou de la bure des
mendiants, exprimaient ou la douceur vanglique ou la gravit
sacerdotale. Il y avait des regards de flamme et des yeux baisss.
Frre Jean Lemaistre, vice-inquisiteur de la foi, se tenait parmi eux,
silencieux, dans la livre noire et blanche de l'obissance et de la
pauvret[600].

[Note 600: _Ibid._, t. I, pp. 38-39.]

Avant d'introduire l'accuse, l'huissier rendit compte  l'vque que
Jeanne, touche par la citation, avait rpondu que volontiers elle
comparatrait, que toutefois elle demandait que des hommes d'glise du
parti de la France fussent adjoints en nombre gal  ceux du parti de
l'Angleterre. Elle demandait aussi qu'il lui ft permis d'entendre la
messe[601]. L'vque rejeta ces deux requtes[602] et Jeanne fut
introduite, en habit d'homme, les fers aux pieds. On la fit asseoir
prs de la table o se tenaient les greffiers.

[Note 601: _Procs_, t. I, pp. 42-43.]

[Note 602: _Ibid._, t. I, p. 43.]

Ce qui clata tout de suite entre ces thologiens et cette jeune
fille, ce fut la haine et l'horreur rciproques. Contrairement aux
usages de son sexe, que les ribaudes elles-mmes n'osaient enfreindre,
elle montrait ses cheveux, des cheveux bruns taills sur l'oreille.
C'taient peut-tre les premiers cheveux de femme que voyait tel de
ces jeunes religieux, tel de ces jeunes matres assis derrire leurs
anciens. Elle portait des chausses comme un garon. Ils trouvaient son
habit impudique, abominable[603]. Elle les irritait et les indignait.
Si l'vque de Beauvais l'avait force  comparatre en robe et en
chaperon, ils l'eussent regarde sans doute avec moins de colre. Cet
habit d'homme leur rendait prsentes les oeuvres accomplies par la
Pucelle, avec le secours des dmons, dans le camp du dauphin Charles,
se disant roi. En tant comme avec la main, par magie, toute force aux
gens d'armes anglais, elle avait nui grandement  la plupart de ces
hommes d'glise qui la jugeaient. Les uns songeaient aux bnfices
dont elle les avait dpouills; d'autres, docteurs et matres de
l'Universit, se rappelaient qu'elle avait failli mettre Paris  feu
et  sang[604]; d'autres, abbs et chanoines, lui en voulaient
peut-tre plus encore de les avoir fait trembler jusqu'en Normandie.
Et le tort ainsi caus  une notable partie de l'glise de France,
pouvaient-ils le lui pardonner quand ils savaient qu'elle l'avait fait
par sorcellerie, divination, et invocation des diables? Il faut tre
bien ignorant, disait Sprenger, pour nier la ralit de la magie.
Comme ils taient trs savants, ils voyaient des magiciens et des
sorciers o d'autres n'en auraient pas souponn; ils estimaient que
le doute touchant le pouvoir des dmons sur les hommes et sur les
choses tait non seulement hrsie et impit, mais encore subversion
de toute socit naturelle et politique. Ces docteurs assis l, dans
la chapelle du chteau, avaient fait brler chacun dix, vingt,
cinquante sorcires, et toutes avaient confess leur crime. N'et-ce
pas t folie que de douter aprs cela qu'il ft des sorcires?

[Note 603: _Ibid._, p. 43.]

[Note 604: Le P. Denifle et Chtelain, _Le procs de Jeanne d'Arc
et l'Universit de Paris_.]

On pouvait s'tonner que des cratures capables de faire tomber la
grle, et de jeter des sorts sur les animaux et les hommes, se
laissassent prendre, juger, torturer et brler sans dfense, mais
c'tait un fait constant; tous les juges ecclsiastiques avaient pu
l'observer. Et les hommes trs doctes en rendaient compte: ils
expliquaient que les sorciers et les sorcires perdaient leur pouvoir
ds qu'ils taient aux mains des gens d'glise. On tenait cette
explication pour satisfaisante. La pauvre Pucelle avait comme les
autres, perdu son pouvoir; ils ne la craignaient plus.

Jeanne les hassait pour le moins autant qu'ils la hassaient. Cette
antipathie que les saintes ignorantes, les belles inspires, d'esprit
libre, capricieux, ardent, prouvaient naturellement pour les docteurs
enfls de leur science et tout raidis de scolastique, elle l'avait
ressentie nagure  l'gard des clercs de Poitiers, qui cependant
taient du parti de France, ne lui voulaient pas de mal et ne
l'avaient pas beaucoup tourmente. On peut juger par l de la
rpulsion que lui inspiraient les clercs de Rouen. Elle savait qu'ils
cherchaient  la faire mourir. Mais elle ne les craignait pas; elle
attendait avec confiance que les anges et les saintes, accomplissant
leur promesse, vinssent la dlivrer. Elle ne savait ni quand ni
comment arriverait le salut; elle ne doutait pas qu'il n'arrivt. En
douter et t douter de saint Michel, de sainte Catherine et de
Notre-Seigneur; c'et t croire que ses Voix taient mauvaises. Ses
Voix lui avaient dit de ne rien craindre et elle ne craignait
rien[605]. Intrpide simplicit; d'o lui venait cette confiance en
ses Voix, sinon de son coeur?

[Note 605: _Procs_, t. I, pp. 88, 94, 151, 155 et _passim_.]

L'vque la requit de jurer en la forme prescrite, les deux mains sur
les saints vangiles, qu'elle rpondrait la vrit sur tout ce qui lui
serait demand.

Elle ne pouvait. Ses Voix lui dfendaient de rien confier  personne
des rvlations dont elles la gratifiaient abondamment.

Elle rpondit:

--Je ne sais sur quoi vous voulez m'interroger. Vous pourriez me
demander telles choses que je ne vous dirai pas.

Et comme l'vque insistait pour qu'elle jurt de dire toute la
vrit:

--De mon pre et de ma mre, dit-elle, et de ce que j'ai fait aprs ma
venue en France, je jurerai volontiers. Mais des rvlations de la
part de Dieu, oncques n'en ai dit ni rvl  personne, hors 
Charles, mon roi. Et je n'en rvlerai rien, me dt-on couper la tte.

Et, soit qu'elle voult gagner du temps, soit qu'elle comptt avoir
bientt sur ce point un nouvel avis de son Conseil, elle ajouta
qu'avant huit jours elle saurait bien si elle devait rvler ces
choses.

Enfin elle jura selon les formes,  genoux, les deux mains sur le
missel[606]. Puis elle rpondit sur son nom, son pays, ses parents,
son baptme, ses parrains et marraines. Elle dit qu'elle avait  peu
prs dix-neuf ans,  ce qu'il lui semblait[607].

[Note 606: _Procs_, t. I, p. 45.]

[Note 607: _Ibid._, t. I, p. 46.]

Interroge sur ce qu'elle avait appris:

--J'ai appris de ma mre _Notre Pre_, _Je vous salue, Marie_ et _Je
crois en Dieu_.

Mais quand on lui demanda de dire _Notre Pre_, elle s'y refusa, ne
voulant le dire qu'en confession. C'tait pour que l'vque l'entendt
au tribunal de la pnitence[608].

[Note 608: _Procs_, t. I, pp. 46-47]

La sance tait trs agite; chacun parlait  la fois. Jeanne, de sa
voix douce, avait scandalis les docteurs.

L'vque lui fit dfense de sortir de prison, sous peine d'tre
convaincue du crime d'hrsie.

Elle n'accepta point cette dfense:

--Si je m'vadais, dit-elle, nul ne pourrait me reprocher d'avoir
rompu ma foi, car oncques ne donnai ma foi  personne.

Elle se plaignit ensuite d'tre aux fers.

L'vque lui reprsenta que c'tait parce qu'elle avait tent de
s'vader.

Elle en convint:

--C'est vrai, j'ai voulu m'vader, et je le voudrais encore comme
c'est permis  tout prisonnier[609].

[Note 609: _Ibid._, t. I, p. 47.]

Aveu d'une grande hardiesse, si elle avait bien entendu ces paroles du
juge, qu'en sortant de prison, elle encourait les peines dues aux
hrtiques. C'tait, un crime contre l'glise que de s'chapper des
prisons de l'glise, c'tait un crime et une folie; car les prisons
de l'glise sont des sjours de pnitence, et il est aussi criminel
qu'insens, le pcheur qui se refuse  la pnitence salutaire; il est
semblable au malade qui ne veut point tre guri. Mais Jeanne n'tait
pas proprement dans une prison ecclsiastique; elle tait dans le
chteau de Rouen, prisonnire de guerre, aux mains des Anglais.
Pouvait-on dire qu'en s'vadant, elle encourait l'excommunication et
les peines spirituelles et temporelles dues aux ennemis de la foi? Il
y avait l une difficult. Le seigneur vque la leva incontinent par
une belle fiction juridique. Trois hommes d'armes d'Angleterre, John
Gris, cuyer, John Bervox et William Talbot taient commis par le roi
 la garde de Jeanne. L'vque, agissant comme juge ecclsiastique,
les commit lui-mme  cette garde et leur fit jurer sur les saints
vangiles de lier et enfermer cette fille[610]. De ce fait la Pucelle
tait prisonnire de notre sainte Mre l'glise et elle ne pouvait
rompre ses fers sans tomber dans l'hrsie.

[Note 610: _Procs_, t. I, pp. 47-8.]

La deuxime audience fut fixe au lendemain 22 fvrier[611].

[Note 611: _Ibid._, t. I, p. 48.]




CHAPITRE XI

LA CAUSE DE LAPSE (_Suite_).


Aprs l'audience, quand il s'agit de rdiger le procs-verbal, un
conflit s'leva entre les notaires ecclsiastiques et deux ou trois
greffiers royaux qui avaient enregistr, eux aussi, les rponses de
l'accuse. Les deux rdactions, comme on pouvait s'y attendre,
diffraient l'une de l'autre en plusieurs endroits. On dcida que
Jeanne serait interroge  nouveau sur les points contests[612]. Les
notaires d'glise se plaignaient aussi du mal qu'ils avaient  saisir
les paroles de Jeanne  travers les interruptions des assistants qui
les hachaient.

[Note 612: _Procs_, t. III, pp. 131-136.]

En un procs d'inquisition il n'y avait pas de lieu dtermin pour les
interrogatoires non plus que pour les autres actes de la procdure;
les juges interrogeaient soit dans une chapelle, soit dans une salle
capitulaire, ou bien encore dans la prison ou dans une chambre de
torture. Pour viter le tumulte de la premire sance, comme le
croyait Messire Guillaume Manchon[613], et parce qu'il n'y avait plus
de raison de procder aussi solennellement qu' l'ouverture des
dbats, le juge et les conseillers se runirent dans la chambre de
Parement, petite pice situe au bout de la grande salle du
chteau[614]; et l'on mit deux gardes anglais  la porte. Selon le
droit inquisitorial, les assesseurs dsigns n'taient pas tenus
d'assister  toutes les dlibrations[615]. Cette fois, quarante-deux
taient prsents, trente-six anciens et six nouveaux, et parmi ces
grands clercs, frre Jean Lemaistre, le vice-inquisiteur de la foi,
l'humble frre prcheur, non plus, comme au temps de saint Dominique,
chien carnassier du Seigneur, mais, par suite des entreprises de
l'glise des Gaules sur la puissance pontificale, chien de l'vque,
pauvre moine n'osant ni agir ni s'abstenir, muet, craintif, le dernier
et moindre de tous, en attendant de devenir du jour au lendemain juge
souverain et sans appel[616].

[Note 613: _Procs_, t. III, p. 135.]

[Note 614: _Ibid._, t. I, p. 48.--A. Sarrazin, _Jeanne d'Arc et la
Normandie_, pp. 323-324.]

[Note 615: L. Tanon, _Histoire des tribunaux de l'inquisition_, p.
420.]

[Note 616: _Procs_, t. I, pp. 48-50.]

Jeanne fut introduite par messire Jean Massieu, huissier. Elle tenta
encore d'luder le serment de tout dire; mais il lui fallut jurer sur
l'vangile[617].

[Note 617: _Procs_, t. I, p. 50.]

Ce fut matre Jean Beaupre qui l'interrogea; il tait docteur en
thologie. L'Universit de Paris, qui le regardait comme une de ses
plus belles lumires, l'avait nomm deux fois recteur, charg des
fonctions de chancelier, en l'absence de Gerson, et envoy en l'an
1419, avec messire Pierre Cauchon, en la ville de Troyes, pour donner
aide et conseil au roi Charles VI, et, trois ans aprs, vers la reine
d'Angleterre et le duc de Glocester, pour obtenir, par leur appui, la
confirmation de ses privilges. Il venait d'tre nomm chanoine de
Rouen par le roi Henri VI[618].

[Note 618: Du Boulay, _Historia Universitatis Paris._, t. V, p.
919.--De Beaurepaire, _Notes sur les juges_, pp. 27-30.]

Matre Jean Beaupre demanda d'abord  Jeanne  quel ge elle avait
quitt la maison de son pre. Elle ne sut pas le dire, bien qu'elle
et rpondu la veille qu'elle avait prsentement dix-neuf ans
environ[619].

[Note 619: _Procs_, t. I, p. 51.]

Interroge sur les occupations de son enfance, elle rpondit qu'elle
vaquait aux soins du mnage et n'allait gure aux champs avec les
btes.

--Pour filer et coudre, dit-elle, je ne crains femme de Rouen[620].

[Note 620: _Ibid._, t. I, p. 51.]

Ainsi, portant jusque dans ces choses domestiques son got de
chevalerie et son ardeur de prouesses, elle dfiait au fuseau et 
l'aiguille toutes les femmes d'une ville, sans en connatre une seule.

Interroge sur ses confessions et ses communions, elle rpondit
qu'elle se confessait  son cur ou  un autre prtre quand celui-ci
tait empch. Mais elle ne voulut pas dire si elle avait communi 
d'autres ftes qu' Pques[621].

[Note 621: _Procs_, t. I, pp. 51-52.]

Matre Jean Beaupre procdait sans ordre et sautait brusquement d'un
sujet  l'autre, afin de la surprendre. Il lui parla tout  coup de
ses Voix. Elle lui rpondit comme il suit:

--tant en l'ge de treize ans, j'ai eu une Voix de Dieu pour m'aider
 me bien gouverner. Et la premire fois j'ai eu grand'peur. Et la
Voix vint quasiment  l'heure de midi, en t, dans le jardin de mon
pre...

Elle entendit la Voix  droite, vers l'glise. Rarement elle l'entend
sans une lumire. Cette lumire est du ct que la Voix est oue[622].

[Note 622: _Ibid._, t. I, p. 52.]

En apprenant que Jeanne entendait la Voix  droite, un docteur plus
savant et plus doux que n'tait matre Jean et sans doute interprt
favorablement cette circonstance, puisqu'on lit dans Ezchiel que les
anges se tenaient  droite de la demeure, puisque nous voyons, au
dernier chapitre de saint-Marc, que les femmes virent l'Ange assis 
droite et puisque enfin saint Luc observe en termes exprs que l'Ange
apparut  Zacharie  droite de l'autel encens, sur quoi le vnrable
Bde fit cette rflexion: il apparut  droite, parce qu'il apportait
un signe de la divine misricorde[623]. Mais l'interrogateur
n'attacha son esprit  rien de semblable; et, croyant embarrasser
Jeanne, il lui demanda comment elle voyait la lumire, puisqu'elle
tait de ct[624]. Jeanne ne rpondit pas et comme distraite:

[Note 623: Brhal, _Mmoires et consultations en faveur de Jeanne
d'Arc_, dit. Lanry d'Arc, p. 409.]

[Note 624: Voir Appendice I, la lettre du docteur G. Dumas.]

--Si j'tais dans un bois, j'entendrais bien les Voix qui viendraient
 moi.... Elle me semble tre une digne Voix. Je crois que cette Voix
m'a t envoye de la part de Dieu. Aprs avoir entendu trois fois
cette Voix, j'ai connu que c'tait la voix d'un ange.

--Quels enseignements vous donnait cette Voix pour le salut de votre
me?

--Elle m'apprit  me bien conduire,  frquenter l'glise, et elle m'a
dit qu'il me fallait aller en France[625].

[Note 625: _Procs_, t. I, p. 52.]

Et Jeanne conta comment, sur l'ordre de la Voix, elle tait alle 
Vaucouleurs, vers sire Robert de Baudricourt, qu'elle avait reconnu,
sans l'avoir oncques vu auparavant; comment le duc de Lorraine l'avait
appele auprs de lui pour qu'elle le gurt et comment elle s'tait
rendue en France[626].

[Note 626: _Ibid._, t. I, pp. 53-54.]

Elle fut ensuite amene  dire qu'elle savait bien que Dieu aimait le
duc d'Orlans et qu'elle avait sur lui plus de rvlations que sur
homme vivant, except son roi, qu'il lui avait fallu changer son habit
de femme en habit d'homme et que son conseil l'avait bien avise[627].

[Note 627: _Procs_, t. I, p. 54.]

On lui donna lecture de la lettre aux Anglais. Elle reconnut qu'elle
l'avait dicte dans les mmes termes,  trois endroits prs. Elle
n'avait pas dit: _corps pour corps_, ni _chef de guerre_; et elle
avait dit _rendez au roi_, au lieu de _rendez  la Pucelle_. Les juges
n'avaient pas altr le texte de la lettre, comme on peut s'en assurer
en le comparant  d'autres textes qui ne passrent pas par leurs mains
et qui contiennent les expressions nies par Jeanne[628].

[Note 628: _Ibid._, t. I, pp. 55-56; t. V, p. 95.]

Au dbut de sa vocation, elle croyait que Notre-Seigneur, vrai roi de
France, lui avait ordonn de remettre la lieutenance du royaume 
Charles de Valois. Les propos o elle exprime ces ides sont rapports
par trop de personnes trangres les unes aux autres pour qu'on puisse
douter qu'elle les ait prononcs. Le roi aura le royaume en commande;
le roi de France est lieutenant du roi des cieux. Ce sont l des
paroles sorties de sa bouche et elle a vraiment dit au dauphin:
Faites don de votre royaume au roi des cieux[629]. Mais ce qu'on est
bien oblig de reconnatre, c'est qu' Rouen il ne subsiste plus en
elle aucune trace de ces ides mystiques et qu'elle semble mme
incapable de les avoir jamais eues. Dans toutes les rponses qu'elle
fait  ses interrogateurs, elle se montre si trangre  tout
raisonnement un peu abstrait et aux spculations mme les moins
compliques, qu'on se figure mal qu'elle ait pu concevoir la royaut
temporelle de Jsus-Christ sur la terre des Lis. Rien dans son langage
ni dans ses penses ne la montre prpare  de telles mditations et
l'on en arrive  croire que cette thologie politique lui avait t
enseigne, dans son ge tendre et ductile, par des clercs dsireux de
remdier aux maux de l'glise et du royaume, mais qu'elle n'en avait
point pntr profondment l'esprit ni bien possd le sens, et que
les termes mmes lui en avaient peu  peu chapp, dans une vie rude
et parmi des gens d'armes dont l'me simple s'accordait avec la sienne
mieux que l'me plus orne de ses initiateurs contemplatifs.

[Note 629: _Ibid._, t. II, p. 456; t. III, pp. 91-92.--Morosini,
t. III, p. 104.--Eberhard Windecke, pp. 152-153.--J. Quicherat,
_Aperus nouveaux_, pp. 132-133.--Le P. Ayroles, _La vraie Jeanne
d'Arc_, t. IV, p. 440, chap. I: _La royaut du Jsus-Christ_.]

Interroge sur sa venue  Chinon, elle rpondit:

J'allai sans empchement vers mon roi; quand j'arrivai  la ville de
Sainte-Catherine de Fierbois, j'envoyai premirement  la ville de
Chteau-Chinon o tait mon roi. J'y arrivai vers l'heure de midi et
me logeai dans une htellerie et, aprs dner, j'allai  mon roi qui
tait dans le chteau.

Les greffiers, s'il faut les en croire, s'merveillaient  l'envi de
sa mmoire. Ils admiraient qu'elle se rappelt avec exactitude ce
qu'elle avait dit huit jours auparavant[630]. Pourtant ses souvenirs
taient parfois trangement incertains, et l'on a quelque raison de
penser avec le Btard qu'elle attendit deux jours  l'auberge avant
d'tre reue par le roi[631].

[Note 630: _Procs_, t. III, pp. 89, 142, 161, 176, 178, 201.]

[Note 631: _Ibid._, t. III, p.]

 propos de cette audience au chteau de Chinon, elle dit  ses juges
qu'elle avait reconnu le roi comme elle avait reconnu le sire de
Baudricourt, par rvlation[632].

[Note 632: _Ibid._, t. I, p. 56.]

L'interrogateur lui demanda:

--Quand la Voix vous montra votre roi, y avait-il l quelque
lumire[633]?

[Note 633: _Ibid._, p. 56.]

Cette question se rapportait  des circonstances tranges qui
intressaient grandement les juges, car ils y souponnaient la Pucelle
de s'tre rendue coupable de fraude sacrilge ou peut-tre de
sorcellerie, avec la complicit du roi de France. Ils avaient appris,
en effet, par leurs informateurs, que Jeanne se vantait d'avoir donn
un signe au roi, en la forme d'une couronne prcieuse[634]. Voici la
vrit sur ce point.

[Note 634: Il ne parat pas possible d'admettre avec Quicherat
(_Aperus nouveaux_), que Jeanne imaginait la fable de la couronne 
mesure qu'on la pressait de questions au sujet du signe.  la faon
dont les juges conduisaient l'interrogatoire, on voit bien qu'ils
connaissaient toute cette histoire extraordinaire.]

Madame sainte Catherine, ainsi qu'on le rapportait dans son histoire,
reut un jour, de la main d'un ange, une couronne resplendissante et
la posa sur la tte de l'impratrice des Romains. Cette couronne
signifiait la batitude ternelle[635]. Jeanne, qui tait nourrie de
cette histoire, disait que semblable chose lui tait advenue. En
France elle avait fait plusieurs rcits merveilleux de couronnes et
dans l'un de ces rcits elle se reprsentait en la grande salle du
chteau de Chinon, au milieu des seigneurs, recevant de la main d'un
ange une couronne, pour la donner  son roi[636]. C'tait vrai, au
sens spirituel, car elle avait men Charles  son sacre et
couronnement. Jeanne n'tait pas trs exerce  concevoir deux ordres
de vrits. Il se peut toutefois qu'elle eut des doutes sur la ralit
matrielle de cette vision. Il se peut mme qu'elle la tnt pour vraie
seulement au sens spirituel. En tout cas, elle avait promis
d'elle-mme spontanment  sainte Catherine et  sainte Marguerite de
n'en point parler  ses juges[637].

[Note 635: _Legenda aurea_, d. 1846, pp. 789 et suiv.]

[Note 636: _Procs_, t. I, pp. 120-122.]

[Note 637: _Ibid._, t. I, p. 90.]

--Vtes-vous quelque ange au-dessus du roi? demanda l'interrogateur.

Elle refusa de rpondre[638].

[Note 638: _Ibid._, t. I, p. 56.]

Pour cette fois, il ne fut rien dit de la couronne.

Matre Jean Beaupre demanda  Jeanne si elle entendait souvent la
Voix.

--Il n'est jour que je ne l'entende. Et elle me fait bien besoin[639].

[Note 639: _Procs_, t. III, p. 57.]

Elle ne parlait jamais de ses Voix sans exprimer qu'elles taient son
refuge et son rconfort, son allgement et son allgresse. Or, les
thologiens s'accordaient  croire que le bon esprit laisse en se
retirant l'me comble de joie, de paix et de consolation, et ils en
donnaient pour preuve cette parole de l'ange  Zacharie et  Marie:
Ne craignez point[640]. Ce n'tait pas toutefois une raison assez
forte pour persuader  des clercs du parti anglais que des Voix
ennemies des Anglais venaient de Dieu.

[Note 640: Jean Brhal, dans les _Mmoires et consultations en
faveur de Jeanne d'Arc_, d. Lanry d'Arc, p. 409.]

Et la Pucelle ajouta:

--Oncques n'ai requis d'elle autre rcompense finale que le salut de
mon me[641].

[Note 641: _Procs_, t. III, p. 57.]

L'interrogatoire se termina sur une charge capitale: l'assaut donn 
Paris un jour de fte. C'est peut-tre  ce sujet que frre Jacques de
Touraine, de l'ordre des frres mineurs, qui de temps  autre faisait
aussi des questions, demanda  Jeanne si elle avait jamais t en un
lieu o des Anglais eussent t tus.

--En nom Dieu, si j'y ai t? rpliqua Jeanne vivement. Comme vous
parlez doucement! Que ne partaient-ils de France et n'allaient-ils
dans leur pays!

Un seigneur d'Angleterre, qui se trouvait dans la salle, entendant ces
paroles, dit  ses voisins:

--Vraiment, c'est une bonne femme. Que n'est-elle Anglaise[642]!

[Note 642: _Procs_, t. III, p. 48.]

La troisime sance publique fut fixe au surlendemain, samedi 24
fvrier[643].

[Note 643: _Ibid._, t. I, p. 57.]

On tait en carme; Jeanne observait le jene trs
rigoureusement[644].

[Note 644: _Ibid._, t. I, pp. 61, 70.]

Le vendredi 23 au matin, les Voix vinrent d'elles-mmes l'veiller.
Elle se souleva sur son lit et s'y tint assise, les mains jointes,
pour leur rendre grces. Puis elle leur demanda ce qu'elle devait
rpondre aux juges, les priant de prendre conseil l-dessus de
Notre-Seigneur. Les Voix prononcrent d'abord des paroles qu'elle ne
comprit pas. Cela arrivait quelquefois, surtout aux heures difficiles.
Puis elles dirent[645]:

--Rponds hardiment, Dieu t'aidera.

[Note 645: _Ibid._, t. I, p. 62.]

Ce mme jour, elle les entendit une deuxime fois  l'heure des vpres
et une troisime fois quand les cloches sonnrent l'_Ave Maria_ du
soir. Dans la nuit du vendredi et du samedi, elles revinrent et lui
rvlrent beaucoup de secrets pour le bien du roi de France. Elle en
reut un grand rconfort[646]. Trs probablement elles lui
renouvelrent l'assurance qu'elle serait tire des mains de ses
ennemis et que ses juges, au contraire, se trouvaient en grand danger.

[Note 646: _Procs_, t. I, pp. 61-64.]

Elle se gouvernait entirement par ses Voix. Quand elle tait
embarrasse sur ce qu'elle devait dire  ses juges, elle faisait une
prire  Notre-Seigneur; elle lui disait dvotement: Trs doux Dieu,
en l'honneur de votre sainte Passion, je vous requiers, si vous
m'aimez, que me rvliez ce que je dois rpondre  ces gens d'glise.
Je sais bien, quant  l'habit, le commandement comment je l'ai pris;
mais je ne sais point par quelle manire je dois le laisser. Pour ce,
plaise vous  moi l'enseigner.

Et tout aussitt les Voix venaient[647].

[Note 647: _Ibid._, t. I, p. 279.]

 la troisime sance, tenue le 24 fvrier, dans la chambre de
Parement, sigrent soixante-deux assesseurs, dont vingt
nouveaux[648].

[Note 648: _Ibid._, t. I, pp. 58-60.]

Jeanne montra plus de rpugnance encore que les autres jours  prter
sur les saints vangiles serment de rpondre  tout ce qu'on lui
demanderait. L'vque l'avertit charitablement que ce refus obstin la
rendrait suspecte, et il la requit de jurer, sous peine d'tre
reconnue coupable sur tous les chefs d'accusation[649]. Ainsi le
voulait en effet, la justice inquisitoriale. En l'an 1310, une bguine
nomme La Porte refusa le serment au sacr inquisiteur de la foi,
frre Guillaume de Paris; elle fut incontinent excommunie, et, sans
tre davantage interroge, aprs une longue procdure, livre au
prvt de Paris, qui la fit brler vive. La dvotion qu'elle montra
sur le bcher tira des larmes  tous les assistants[650].

[Note 649: _Procs_, t. I, pp. 60-61.]

[Note 650: _Grandes Chroniques_, d. P. Paris, t. V, p. 188.]

Toutefois l'vque ne put obtenir que la Pucelle jurt sans
restrictions. Elle jura de dire la vrit sur tout ce qu'elle saurait
touchant le procs, se rservant de taire ce qui, selon elle, ne s'y
rapporterait pas. Elle parla volontiers des Voix qu'elle avait
entendues la veille et dans la matine, et ne cda point qu'elles lui
avaient fait des rvlations concernant le roi. Mais, quand matre
Jean Beaupre se montra curieux de les connatre, elle demanda un
dlai de quinze jours pour rpondre, sre que d'ici l elle serait
dlivre; et aussitt elle se mit  vanter les secrets que ses Voix
lui avaient confis pour le bien du roi.

--Je voudrais qu'il les st ds maintenant, dit-elle, duss-je ne pas
boire de vin d'ici  Pques[651].

[Note 651: _Procs_, t. I, p. 64.]

Ne pas boire de vin d'ici Pques. Employait-elle de la sorte, sans y
prendre garde, une locution en usage dans le pays de ce joli vin qui
a des teintes de rose dessche, de ce vin gris dont deux doigts
avec un morceau de pain faisaient le repas des femmes de Domremy[652]?
Ou bien avait-elle pris cette faon de dire aux gens d'armes de sa
compagnie, avec les bonnes buffes et les bons torchons? Hlas! quel
hypocras devait-elle boire pendant les cinq semaines qui restaient 
courir avant Pques? Elle employait l une expression toute faite,
comme il lui arrivait souvent, et n'y attribuait aucun sens prcis, 
moins qu' l'ide de vin ne se mlt plus ou moins confusment dans
son esprit une pense cordiale, un espoir de voir, une fois dlivre,
les seigneurs de France emplir leur tasse en l'honneur d'elle.

[Note 652: E. Hinzelin, _Chez Jeanne d'Arc_, pp. 37, 177.]

Matre Jean Beaupre lui demanda si, avec les Voix, elle voyait
quelque chose.

Elle rpondit:

--Je ne vous dirai pas tout. Je n'en ai pas cong... La Voix est bonne
et digne... De cela je ne suis pas tenue de rpondre.

Et elle pria qu'on lui donnt par crit les points sur lesquels elle
ne rpondait pas tout de suite[653].

[Note 653: _Procs_, t. I, pp. 64-65.]

Quel usage pensait-elle faire de cet crit? Elle ne savait pas lire;
elle n'avait pas d'avocat. Voulait-elle montrer la cdule  quelque
faux ami qui la trompait, comme Loiseleur? Ou pensait-elle la mettre
sous les yeux de ses saintes?

Matre Beaupre demanda si la Voix avait un visage et des yeux.

Elle refusa de le dire et cita un dicton en usage chez les enfants:
Souvent on est pendu pour avoir dit la vrit[654].

[Note 654: _Procs_, t. I. p. 65.--Souvent on est blm de trop
parler proverbe commun au XVe sicle, cf. Le Roux de Lincy, _Les
proverbes franais_, t. II, p. 417.]

Matre Beaupre demanda:

--Savez-vous si vous tes en la grce de Dieu?

La question tait singulirement captieuse: elle mettait Jeanne entre
l'aveu de son pch et la plus condamnable tmrit. Un des
assesseurs, matre Jean Lefvre, de l'ordre des frres ermites, fit
observer qu'elle n'tait pas tenue de rpondre. Il y eut des murmures
dans la salle.

Mais Jeanne:

--Si je n'y suis, Dieu m'y mette, et si j'y suis, Dieu m'y garde. Je
serais la plus dolente du monde si je savais ne pas tre en la grce
de Dieu[655].

[Note 655: _Procs_, t. I, p. 65.]

Les assesseurs furent surpris qu'elle et si bien rpondu. Pourtant
ils n'taient point revenus  de meilleurs sentiments pour elle. Ils
reconnaissaient qu'elle parlait bien au sujet de son roi, mais que,
pour le reste, elle avait trop de subtilit et de cette subtilit
propre  la femme[656].

[Note 656: _Ibid._, t. II, pp. 21, 358.]

Matre Jean Beaupre questionna ensuite Jeanne sur son enfance au
village, essayant de la montrer cruelle, encline  l'homicide ds ses
tendres annes et adonne  ces pratiques d'idoltrie, pour lesquelles
les habitants de Domremy taient notoirement diffams[657].

[Note 657: _Procs_, t. I, pp. 65-68.]

Il toucha alors un point d'une singulire importance pour pntrer les
origines obscures de la mission de Jeanne.

--Ne vous a-t-on pas regarde comme l'envoye du bois Chesnu?

En poussant dans ce sens, on aurait peut-tre obtenu des rvlations
importantes. Assurment Jeanne avait t accrdite en France par de
fausses prophties; mais ces clercs n'taient pas en tat de se
dbrouiller dans tous ces pseudo-Bde et pseudo-Merlin[658].

[Note 658: _Ibid._, t. I, p. 68.]

Jeanne rpondit:

--Quand je vins trouver le roi, aucuns me demandaient s'il y avait
dans mon pays un bois nomm le bois Chesnu, parce qu'il existait des
prophties disant que des environs de ce bois devait venir une jeune
fille qui ferait des merveilles. Mais  cela je n'ajoutai pas foi.

 cela elle n'ajouta pas foi, il faut l'en croire; mais si elle
n'accordait aucune crance  la prophtie de Merlin sur la vierge de
la fort chesnue, elle donnait au contraire une grande attention  la
prophtie annonant qu'une Pucelle libratrice viendrait des Marches
de Lorraine, puisqu'elle la rcitait, celle-l, aux poux Leroyer et 
son oncle Lassois d'un tel accent qu'ils en demeuraient tonns. Or,
les deux vaticinations, il faut bien le reconnatre, se ressemblent
comme deux soeurs. Matre Jean Beaupre, laissant Merlin l'Enchanteur,
brusquement demanda:

--Jeanne, voulez-vous avoir un habit de femme?

Elle rpondit:

--Donnez-m'en un, je le prendrai et partirai. Autrement non. Je me
contenterai de celui-ci, puisqu'il plat  Dieu que je le porte.

Sur cette rponse, qui contenait deux erreurs tendant  l'hrsie, le
seigneur vque leva la sance[659].

[Note 659: _Procs_, t. I, p. 68.]

Le lendemain 25 fvrier tait le premier dimanche du Carme. Ce
jour-l ou un autre, mais plus probablement ce jour-l, monseigneur de
Beauvais envoya une alose  Jeanne, qui, ayant mang de ce poisson,
eut la fivre et fut prise de vomissements[660]. Deux matres s arts
de l'Universit de Paris, docteurs en mdecine, Jean Tiphaine et
Guillaume Delachambre, assesseurs au procs, furent appels par le
comte de Warwick qui leur dit:

--Jeanne, d'aprs ce qu'on m'a rapport, est souffrante. Je vous ai
mands pour aviser  la gurir. Le roi ne veut pour rien au monde
qu'elle meure de mort naturelle. Car il l'a chre, l'ayant chrement
achete. Il entend qu'elle ne trpasse que par justice et soit brle.
Faites donc le ncessaire, visitez-la avec grand soin et tchez
qu'elle se rtablisse[661].

[Note 660: _Ibid._, t. III, pp. 48-49.]

[Note 661: _Procs_, t. III, p. 51.]

Conduits par matre Jean d'Estivet auprs de Jeanne, les mdecins lui
demandrent de quel mal elle souffrait.

Elle rpondit qu'elle avait mang d'une carpe que monseigneur de
Beauvais lui avait envoye et qu'elle se doutait que l tait la cause
de son mal.

Souponnait-elle l'vque d'avoir voulu l'empoisonner? C'est ce que
matre Jean d'Estivet crut comprendre, car il se mit dans une violente
colre:

--Putain, paillarde! s'cria-t-il, c'est toi qui as mang des harengs
et autres choses  toi contraires.

--Je ne l'ai pas fait, rpliqua-t-elle.

Ils changrent tous deux des paroles injurieuses et Jeanne en fut
plus malade[662].

[Note 662: _Ibid._, t. III, p. 49.]

Les mdecins la palprent aux reins et au ct droit et lui trouvrent
de la fivre. D'o ils conclurent  une saigne.

Ils en avisrent le comte de Warwick qui s'inquita:

--Une saigne? Prenez garde! Elle est ruse et pourrait bien se tuer.

Nanmoins on fit la saigne et Jeanne gurit[663].

[Note 663: _Ibid._, t. III, pp. 51-52.]

Il n'y eut pas d'interrogatoire le lundi 26[664].  l'ouverture de la
quatrime sance, le mardi 27, matre Jean Beaupre lui demanda
comment elle s'tait porte; ce dont elle fut peu touche. Elle lui
rpondit schement: Vous le voyez bien. Je me suis porte le mieux
que j'ai pu[665].

[Note 664: Ce qui m'induit  placer cette indisposition  la date
du 25 fvrier, c'est la question de Jean Beaupre  la sance du 27:
Comment vous tes-vous porte? et la rponse ironique de Jeanne. Il
ne faut pas, ce me semble, confondre cette indigestion, comme on le
fait gnralement, je crois, avec la grave maladie dont Jeanne fut
atteinte aprs Pques. L'alose et les harengs viennent mieux en
carme, et matre Delachambre dit formellement qu'aprs la saigne
Jeanne gurit.]

[Note 665: _Procs_, t. I, p. 70.]

Cette sance avait lieu dans la salle de Parement, en prsence de
cinquante-quatre assesseurs[666]. Cinq de ceux-l n'avaient pas encore
assist aux dbats, et dans le nombre matre Nicolas Loiseleur,
chanoine de Rouen, qui faisait, dans le procs, le cordonnier lorrain
et madame sainte Catherine d'Alexandrie[667].

[Note 666: _Ibid._, t. I, pp. 68-69.]

[Note 667: _Ibid._, t. II, pp. 332, 362; t. III, pp. 60, 133, 141,
156, 162, 173, 181.]

Matre Jean Beaupre se montra curieux, comme le samedi prcdent, de
savoir si Jeanne avait entendu ses Voix. Elle les entendait tous les
jours[668].

[Note 668: _Ibid._, t. I, p. 70.]

Il demanda:

--Est-ce une voix d'ange qui vous parle, ou la voix d'un saint ou
d'une sainte? Ou bien est-ce Dieu qui vous parle sans truchement?

Jeanne:

--Cette voix est celle de sainte Catherine et de sainte Marguerite. Et
leurs figures sont couronnes de belles couronnes, moult richement et
moult prcieusement. De vous le dire j'ai licence de Messire. Si vous
en faites doute, envoyez  Poitiers o je fus interroge[669].

[Note 669: _Procs_, t. I, p. 71.]

Elle se rclamait  bon droit des clercs de France. Les docteurs
armagnacs n'avaient pas moins d'autorit en matire de foi que les
docteurs anglais et bourguignons. Ne devaient-ils pas se retrouver
tous ensemble au concile?

L'interrogateur demanda:

--Comment savez-vous que ce sont ces deux saintes? Les connaissez-vous
bien l'une d'avec l'autre?

Jeanne:

--Je sais bien que ce sont elles et je les connais bien l'une d'avec
l'autre.

--Comment?

--Par la rvrence qu'elles me font[670].

[Note 670: _Ibid._, t. I, p. 72.]

Rponse qu'on ne se htera pas de taxer d'erreur ou de fausset, si
l'on songe que l'ange salua Gdon (_Jud._ VI) et que Raphal salua
Tobie(_Tob._ XII)[671].

[Note 671: Lanry d'Arc, _Mmoires et consultations en faveur de
Jeanne d'Arc_, p. 406.]

Jeanne donna ensuite une autre raison:

--Je les connais parce qu'elles se nomment  moi[672].

[Note 672: _Procs_, t. I, p. 72.]

Quand on lui demanda si ses saintes taient vtues toutes deux de la
mme toffe, si elles taient du mme ge, si elles parlaient toutes
deux  la fois, si l'une d'elles lui tait apparue la premire, elle
refusa de rpondre, allguant qu'elle n'en avait pas cong[673].

[Note 673: _Procs_, t. I, pp. 72-73.]

Matre Jean Beaupre lui demanda quelle apparition vint  elle la
premire quand elle tait ge de treize ans, ou environ.

Jeanne:

--Ce fut saint Michel. Je le vis de mes yeux. Et il n'tait pas seul,
mais bien accompagn d'anges du ciel. Je ne suis venue en France que
par l'ordre de Messire.

--Vtes-vous saint Michel et ces anges corporellement et rellement?

--Je les vis des yeux de mon corps, aussi bien que je vous vois. Et
quand ils s'loignaient de moi, je pleurais et j'aurais bien voulu
qu'ils m'eussent emporte avec eux.

--En quelle figure tait saint Michel[674]?

[Note 674: _Ibid._, t. I, p. 73.]

Elle n'avait pas cong de le dire.

On lui demanda si elle avait eu cong de Dieu d'aller en France et si
c'tait Dieu qui lui avait prescrit de prendre l'habit d'homme.

En se taisant, elle se rendait suspecte d'hrsie et, de quelque
manire qu'elle rpondt, elle se chargeait gravement: ou bien elle
prenait sur elle l'homicide et l'abomination, ou bien elle en
attribuait la volont  Dieu, ce qui tait manifestement sacrilge.

Sur sa venue en France, elle dit:

--J'aimerais mieux tre tire  quatre chevaux que d'tre venue en
France sans cong de Messire.

Sur l'habit:

--L'habit est peu de chose, moins que rien. Je n'ai pris l'habit
d'homme sur le conseil d'homme du monde. Je n'ai pris cet habit ni
fait chose que par l'ordre de Messire et des anges[675].

[Note 675: _Procs_, t. I, pp. 74-75.]

Matre Jean Beaupre:

--Quand vous voyez cette Voix venir  vous, y a-t-il de la lumire?

Elle, alors, moqueuse comme  Poitiers:

--Toutes les lumires ne viennent pas  vous, mon beau seigneur[676].

[Note 676: _Ibid._, t. I, p. 75. J'ai restitu mon beau Seigneur
d'aprs _Procs_, t. III, p. 80.]

Avec beaucoup de cautle et de ruse, c'est le procs du roi de France
que faisaient ces docteurs de Paris et de Rouen. Matre Jean Beaupre
lana cette question:

--Comment votre roi ajouta-t-il foi  vos dires?

--Parce qu'il avait bons signes, et par ses clercs.

--Quelles rvlations eut votre roi?

--Vous n'aurez pas cela de moi cette anne.

En entendant cette parole de la jeune fille, monseigneur de Beauvais,
qui tait dans les conseils du roi Henri, ne songea-t-il donc point 
cette parole du livre de _Tobie_ (XII, 7): Il est bon de cacher le
secret du roi?

Jeanne dut ensuite rpondre longuement sur l'pe de sainte Catherine.
Les clercs la souponnaient d'avoir trouv cette pe par divination
et invocation du dmon et d'avoir mis un charme dessus. Tout ce
qu'elle put dire ne dissipa point leurs soupons[677].

[Note 677: _Procs_, t. I, pp. 75-77.]

On passa  l'pe qu'elle avait gagne sur un Bourguignon.

--Je la portais, dit-elle,  Compigne, parce que c'tait bonne pe
de guerre, et bonne  donner de bonnes buffes et bons torchons[678].

[Note 678: _Ibid._, t. I, pp. 77-78.]

Voil qui est clairement dit. La buffe tait un soufflet, un coup de
plat, le torchon un coup de tranchant[679]. Quelques instants aprs, 
propos de sa bannire, elle dclara qu'elle la portait elle-mme,
quand elle chargeait les ennemis, pour viter de tuer personne.

[Note 679: La Curne et Godefroy, aux mots: _Buffe_ et _Torchon_.]

Et elle ajouta:

--Oncques n'ai tu personne[680].

[Note 680: _Procs_, t. I, p. 78.]

Les docteurs trouvaient qu'elle variait dans ses rponses[681]. Sans
doute, elle variait. Mais si les docteurs avaient vu, comme elle, 
toute heure de jour et de nuit, le ciel leur dgringoler sur la tte;
si toutes leurs penses, tous leurs instincts bons ou mauvais, tous
leurs dsirs  peine forms, s'taient mus aussitt,  leur insu, en
des ordres de Dieu, exprims par des voix d'archanges et de
bienheureuses, ils eussent vari tout autant, et sans doute ils
eussent montr dans leurs paroles et dans leurs actions moins de
douceur mle  moins de courage et moins de sens dans autant
d'illusion.

[Note 681: _Ibid._, t. I, p. 34; t. II, p. 318.]

Les interrogatoires taient longs; ils duraient trois et quatre
heures[682]. Avant de clore celui-l, matre Jean Beaupre voulut
savoir si Jeanne avait t blesse  Orlans. C'tait un point
intressant. Il tait gnralement admis que les sorcires perdaient
leur pouvoir avec leur sang. Enfin on la chicana sur la capitulation
de Jargeau, et la sance fut leve[683].

[Note 682: _Procs_, t. II, pp. 350, 365.]

[Note 683: _Ibid._, t. I, pp. 79-80.]

Matre Jean Lohier, notable clerc normand, tant venu  Rouen,
l'vque comte de Beauvais donna ordre de le mettre au courant de la
procdure. Le premier samedi de carme, 24 fvrier, l'vque le fit
appeler dans sa maison prs Saint-Nicolas-le-Painteur et l'invita 
donner son opinion sur le procs. Matre Jean Lohier parla de telle
sorte que l'vque courut aprs les docteurs et matres Jean Beaupre,
Jacques de Touraine, Nicolas Midi, Pierre Maurice, Thomas de
Courcelles, Nicolas Loiseleur, et leur dit tout mu:

--Voil Lohier qui nous veut bailler belles interlocutoires en notre
procs! Il veut tout calomnier et dit que le procs ne vaut rien. Qui
l'en voudrait croire, il faudrait tout recommencer, et tout ce que
nous avons fait ne vaudrait rien! On voit bien de quel pied il cloche.
Par saint Jean, nous n'en ferons rien; mais continuerons notre procs
comme il est commenc.

Le lendemain, matre Jean Lohier rencontra dans l'glise Notre-Dame
messire Guillaume Manchon qui lui demanda:

--Avez-vous vu le procs?

--Je l'ai vu, rpondit matre Jean. Ce procs ne vaut rien. Impossible
de le soutenir, pour plusieurs raisons. _Primo_, il y manque la forme
d'un procs ordinaire[684].

[Note 684: _Procs_, t. II, pp. 11, 341.]

Il entendait par l qu'on ne devait pas procder contre Jeanne sans
informations pralables sur les prsomptions de culpabilit, soit
qu'il ignort les informations ordonnes par monseigneur de Beauvais,
soit plutt qu'il les juget insuffisantes[685].

[Note 685: Voir la dposition de Thomas de Courcelles, dans
_Procs_, t. III, p. 38.]

--_Secundo_, poursuivit matre Jean Lohier, ce procs est dduit dans
le chteau, en lieu clos et ferm, o juges et assesseurs, n'tant
point en sret, n'ont pas pleine et entire libert de dire purement
et simplement ce qu'ils veulent. _Tertio_, le procs touche 
plusieurs personnes qui ne sont pas appeles  comparoir, et on y
engage notamment l'honneur du roi de France, dont Jeanne suivit le
parti, sans citer le roi ni quelqu'un qui le reprsente. _Quarto_, ni
libells, ni articles n'ont t donns, et cette femme, qui est une
fille simple, on la laisse sans conseil pour rpondre  tant de
matres,  de si grands docteurs et en matires si graves,
spcialement celle qui concerne ses rvlations. Pour tous ces motifs,
le procs ne me semble pas valable.

Il ajouta:

--Vous voyez comment ils procdent. Ils la prendront, s'ils peuvent,
par ses paroles. Ils tireront avantage des assertions o elle dit: Je
sais de certain, au sujet de ses apparitions. Mais si elle disait:
Il me semble, au lieu de: Je sais de certain, m'est avis qu'il
n'est homme qui la pt condamner. Je m'aperois bien qu'ils agissent
plus par haine que par tout autre sentiment. Ils ont l'intention de la
faire mourir. Aussi ne me tiendrai-je plus ici. Je n'y veux plus tre.
Ce que je dis dplat[686].

[Note 686: _Procs_, t. II, pp. 12, 341, 300; t. III, p. 138.]

Ce jour mme, matre Jean quitta Rouen[687].

[Note 687: _Ibid._, t. II, pp. 12, 203, 252, 300; t. III, pp. 50,
138.]

L'aventure de matre Nicolas de Houppeville ressemble  celle de
matre Jean Lohier. Matre Nicolas, trs notable clerc, confrant avec
des hommes d'glise, exprima cet avis que, faire juger Jeanne par des
gens du parti contraire n'tait pas une bonne faon de procder; et il
fit observer que Jeanne avait t dj examine par les clercs de
Poitiers et par l'archevque de Reims, mtropolitain de l'vque de
Beauvais. Instruit de ces conciliabules, monseigneur de Beauvais se
mit dans une violente colre et fit citer devant lui matre Nicolas.
Celui-ci rpondit qu'il relevait de l'official de Rouen et que
l'vque de Beauvais n'tait point son juge. S'il est vrai, comme on
l'a dit, que matre Nicolas fut mis ensuite dans les prisons du roi,
ce fut pour une raison plus juridique, sans doute, que d'avoir fch
le seigneur vque de Beauvais. Ce qui parat plus probable, c'est que
ce trs notable clerc ne voulut pas siger comme assesseur et qu'il
quitta Rouen pour n'tre pas appel au procs[688].

[Note 688: _Procs_, t. I, pp. 252, 326, 354, 356; t. III, pp.
171-172.]

Quelques hommes d'glise, entre autres matre Jean Pigache, matre
Pierre Minier et matre Richard de Grouchet s'aperurent beaucoup plus
tard qu'ils avaient opin sous le coup de la crainte et dans un grand
pril. Nous assistmes au procs, dirent-ils, mais nous fmes dans la
pense de fuir[689]. En fait, il ne fut fait violence  personne et
ceux qui refusrent d'assister au procs ne furent point inquits.
Des menaces! Pourquoi? tait-il donc difficile alors de condamner une
sorcire? Sorcire, Jeanne ne l'tait pas. D'autres l'taient-elles
davantage? Toutefois, entre ces autres et celle-l, on voyait cette
diffrence, que Jeanne avait exerc ses sortilges en faveur des
Armagnacs et qu'en la condamnant on servait les Anglais qui taient
les matres, chose  considrer, et que l'on fchait les Franais en
passe de le redevenir, ce qui donnait aussi  rflchir aux gens
aviss. Il y avait bien de quoi rendre les docteurs perplexes; mais la
seconde considration pesait moins que la premire; on ne croyait
gure que les Franais fussent si prs de reprendre la Normandie.

[Note 689: _Ibid._, t. II, pp. 356, 359.]

La cinquime sance publique eut lieu en l'endroit accoutum, le 1er
mars, en prsence de cinquante-huit assesseurs dont neuf n'avaient pas
encore sig[690].

[Note 690: _Procs_, t. I, pp. 80-81.]

L'interrogateur demanda premirement  Jeanne:

--Que dites-vous de notre seigneur le Pape, et qui croyez-vous qui
soit vrai pape?

Elle rpondit habilement par une autre question:

--Est-ce qu'il y en a deux[691]?

[Note 691: _Ibid._, t. I, p. 82.]

Non, il n'y en avait pas deux; le schisme avait cess par l'abdication
de Clment VIII; la grande dchirure de l'glise tait recousue depuis
treize ans et toutes les nations chrtiennes, la franaise elle-mme,
rsigne  ne plus revoir ses papes d'Avignon, reconnaissaient le pape
de Rome. Mais, ce que ne savaient ni l'accuse ni les juges, ce 1er
mars 1431, il n'y avait ni deux papes ni un seul, il n'y en avait
point du tout; le saint-sige tait vacant depuis la mort de Martin V,
survenue le 20 fvrier; et cette vacance ne devait cesser que le
surlendemain, 3 mars, par l'lection d'Eugne IV[692].

[Note 692: _Analecta juris Pontif._, t. XIV, p. 117]

Ce n'tait pas sans motif que l'interrogateur posait  Jeanne une
question relative au Saint-Sige. Ses raisons devinrent manifestes
quand il lui demanda si elle n'avait pas reu une lettre du comte
d'Armagnac. Elle reconnut avoir reu cette lettre et y avoir rpondu.

Une copie de ces deux pices se trouvait au dossier. On les lut 
Jeanne.

Il apparut que le comte d'Armagnac avait demand, par missive,  la
Pucelle, lequel des trois papes tait le vrai et que Jeanne avait fait
savoir, galement par missive, qu'elle n'avait pas le temps de donner
rponse pour l'heure, mais qu'elle le ferait  loisir, quand elle
serait  Paris.

Ayant entendu la lecture de ces deux lettres, Jeanne dclara que celle
qu'on lui attribuait n'tait de son fait qu'en partie. Et, puisqu'elle
dictait et qu'elle ne pouvait lire ensuite ce qu'on avait mis, il
tait concevable que des paroles rapides, jetes le pied sur l'trier,
n'eussent pas t fidlement transcrites; mais elle ne put, dans une
suite de rponses embarrasses et contradictoires, tablir en quoi sa
dicte diffrait du texte crit[693]; et en elle-mme la lettre au
comte d'Armagnac parat bien plutt le fait d'une visionnaire
ignorante que d'un clerc quelque peu avis des affaires de l'glise.
On y remarque certaines expressions et certaines formules qui se
retrouvent dans d'autres lettres de Jeanne. Le doute n'est gure
possible; cette lettre est d'elle, elle l'avait oublie; rien de
surprenant  cela: sa mmoire, comme nous l'avons vu, tait sujette 
des dfaillances plus tranges[694].

[Note 693: _Procs_, t. I, pp. 82, 84.]

[Note 694: La formule:  Dieu vous recommande; Dieu soit garde de
vous, se rencontre dans les lettres  ceux de Tournai, de Troyes, de
Reims et dans la lettre au duc de Bourgogne. Et, ce qui est plus
significatif, on retrouve dans deux de ces lettres, dans celle aux
gens de Troyes et dans celle au duc de Bourgogne, les termes: Le Roi
du ciel, mon droiturier et souverain seigneur..--_Procs_, t. I, p.
246.]

Les juges tiraient de cet crit des charges accablantes pour elle; ils
y voyaient la preuve d'une coupable tmrit. Quelle jactance,  leurs
yeux, de la part de cette femme, que de prtendre savoir de Dieu mme
ce que l'glise a pour mission d'enseigner! Et promettre de dsigner
le pape par illumination intrieure, n'tait-ce pas pcher gravement
contre l'pouse de Jsus-Christ, dchirer d'une main sacrilge la
tunique sans coutures de Notre-Seigneur?

Jeanne vit si bien cette fois l'endroit par o ses juges voulaient la
prendre, qu'elle dclara par deux fois sa crance au seigneur pape de
Rome[695]. Elle aurait souri amrement, si elle avait su que ces
insignes docteurs, ces lumires de l'Universit de Paris, qui lui
faisaient un grief mortel de mal croire au pape, croyaient eux-mmes
au pape  peu prs comme s'ils n'y croyaient pas; qu'en ce moment,
plusieurs d'entre eux, matre Thomas de Courcelles, si grand docteur,
matre Jean Beaupre, l'interrogateur, matre Nicolas Loiseleur, qui
faisait la voix de sainte Catherine, avaient hte de l'expdier,
l'innocente fille, pour enfourcher leur mule et trotter jusqu' Ble,
o ils devaient, dans la Synagogue de Satan, jeter feu et flammes
contre le Saint-Sige apostolique, et dcrter diaboliquement de
soumettre le pape au concile, de lui ter ses annates, qui lui taient
plus chres que la prunelle de ses yeux, et finalement de le
dposer[696]. C'est alors qu'elle aurait pu, mieux que jadis au clerc
limousin, jeter le cri d'une me rustique aux prtres si pres 
venger sur elle l'honneur de l'glise:

--Je suis plus catholique que vous!

[Note 695: _Procs_, t. I, pp. 82-83.]

[Note 696: De Beaurepaire, _Notes sur les juges_, pp. 27, 32, 75,
82.]

Non qu'il faille leur reprocher de s'tre montrs bons gallicans, 
Ble, mais d'avoir t,  Rouen, hypocrites et cruels.

Dans sa prison, la Pucelle prophtisait devant John Gris, son gardien.
Instruits de ces prophties, les juges voulurent les entendre de la
bouche de Jeanne, qui leur dit:

--Avant qu'il soit sept annes, les Anglais laisseront un plus grand
gage qu'ils n'ont fait devant Orlans. Ils perdront tout en France.
Ils auront plus grande perdition qu'oncques eurent en France, et cela
sera par grande victoire que Dieu enverra aux Franais.

--Comment le savez-vous?

--Je le sais par rvlation  moi faite, et que cela arrivera avant
sept ans. Et je serais bien fche que ce ft diffr. Je le sais par
rvlation aussi bien que je vous sais maintenant devant moi.

--Quand cela viendra-t-il?

--Je ne sais le jour ni l'heure.

--Mais l'anne?

--Vous ne l'aurez pas encore. Mais je voudrais bien que ce ft avant
la Saint-Jean.

--N'avez-vous pas dit que cela arriverait avant la Saint-Martin
d'hiver?

--J'ai dit que, avant la Saint-Martin d'hiver, on verrait bien des
choses et qu'il se pourrait que les Anglais soient jets bas.

Aprs quoi, l'interrogateur demanda  Jeanne si, quand saint Michel
vint  elle, saint Gabriel tait avec lui.

Jeanne rpondit:

--Je ne me le rappelle pas[697].

[Note 697: _Procs_, t. I, pp. 84-85.]

Elle ne se rappelait pas si, dans la foule des anges venus  elle,
s'tait trouv l'ange Gabriel qui avait salu Notre-Dame, et annonc
la rdemption des hommes. Elle en avait tant vu, d'anges et
d'archanges, que celui-l ne l'avait pas particulirement frappe.
Comment, aprs une rponse d'une telle simplicit, ces prtres
eurent-ils encore le courage de l'interroger sur ses visions?
N'taient-ils pas suffisamment difis? Mais non! Ces rponses
innocentes chauffaient le zle de l'interrogateur. Avec quelle ardeur
et quelle abondance, passant des anges aux saintes, il multiplia les
questions menues et perfides! Avaient-elles des cheveux? des anneaux
aux oreilles? Y avait-il quelque chose entre leurs couronnes et leurs
cheveux? Ces cheveux taient-ils longs et pendants? Avaient-elles des
bras? Comment parlaient-elles? Quelle espce de voix tait-ce[698]?

[Note 698: _Procs_, t. I, p. 86.]

Cette dernire question touchait un point grave en thologie. Les
dmons dont le gosier grince comme roues de charrette ou vis de
pressoir, ne peuvent imiter le doux parler des saintes[699].

[Note 699: Le Loyer, _IV Livres des spectres_, Angers, 1605,
in-4.]

Jeanne rpondit que la voix tait belle, douce, polie, et parlait
franais.

Sur quoi on lui demanda insidieusement pourquoi sainte Marguerite ne
parlait pas anglais.

Elle rpondit:

--Comment parlerait-elle anglais, puisqu'elle n'est pas du parti des
Anglais[700]?

[Note 700: _Procs_, t. I, p. 86.]

Un pote champenois avait bien dit, deux cents ans auparavant, que le
parler franais, que le Seigneur fit bel et lger, tait le langage du
paradis.

Elle fut ensuite interroge sur ses anneaux. Matire ardue: il y avait
en ce temps-l beaucoup d'anneaux enchants ou chargs d'amulettes.
Les magiciens faisaient des anneaux sous l'influence des plantes et
leur donnaient des vertus au moyen de pierres et d'herbes
merveilleuses, de caractres et de charmes. Avec des anneaux
constells, on oprait des merveilles. Hlas! elle n'avait eu que deux
pauvres anneaux, l'un de laiton, avec les noms de Jsus et de Marie,
qu'elle tenait de ses pre et mre, l'autre que son frre lui avait
donn. L'vque lui retenait celui-l; les Bourguignons lui avaient
t l'autre[701].

[Note 701: _Procs_, t. I, pp. 86-87.--Vallet de Viriville, _Les
anneaux de Jeanne d'Arc_, dans _Mmoires de la Socit des Antiquaires
de France_, t. XXX, 1868, pp. 82, 97.]

On essaya de la prendre sur un pacte conclu avec le diable, prs de
l'arbre des Fes. Elle ne donna pas prise, mais elle prophtisa sa
dlivrance et la ruine de ses ennemis.

--Ceux qui voudront m'ter de ce monde pourront bien s'en aller avant
moi.... Il faudra qu'un jour je sois dlivre.... Je sais que mon roi
gagnera le royaume de France.

On lui demanda ce qu'elle avait fait de sa mandragore. Mais elle n'en
avait jamais eu[702].

[Note 702: _Procs_, t. I, p. 86.]

Puis l'interrogateur eut des curiosits sur saint Michel:

--tait-il nu?

Elle rpondit:

--Pensez-vous que Messire n'a pas de quoi le vtir?

--Avait-il des cheveux?

--Pourquoi lui auraient-ils t coups?

--Tenait-il une balance?

--Je n'en sais rien[703].

[Note 703: _Procs_, t. I, p. 89.]

On voulait savoir si elle voyait saint Michel tel qu'il tait figur
dans les glises, avec une balance pour peser les mes[704].

[Note 704: A. Maury, _Croyances et lgendes du moyen ge_, pp. 171
et suiv.]

Comme elle dit qu'il lui semblait,  la vue de l'archange, n'tre
point en tat de pch mortel, l'interrogateur se mit  l'arguer sur
sa conscience. Elle rpondit chrtiennement[705]. Alors il revint au
miracle du signe, qu'on avait laiss dormir depuis la premire sance,
au mystre de Chinon,  cette couronne merveilleuse, que Jeanne, 
l'imitation de sainte Catherine d'Alexandrie, croyait tenir de la main
d'un ange. Mais elle avait promis  sainte Catherine et  sainte
Marguerite de n'en rien dire.

[Note 705: _Procs_, t. I, p. 90.]

--Quand vous montrtes le signe au roi, y avait-il quelqu'un avec lui?

--Je ne pense pas qu'il y et personne autre, bien qu'il se trouvt
beaucoup de monde assez proche.

--Avez-vous vu une couronne sur la tte du roi quand vous lui avez
montr ce signe?

--Je ne puis le dire sans parjure.

--Votre roi avait-il une couronne  Reims?

--Mon roi, je pense, a pris avec plaisir la couronne qu'il a trouve 
Reims. Mais une bien riche couronne lui fut apporte par la suite. Il
ne l'a point attendue, pour hter son fait  la requte de ceux de la
ville de Reims, afin d'viter la charge des hommes de guerre. S'il et
attendu, il aurait eu une couronne mille fois plus riche.

--Avez-vous vu cette couronne plus riche?

--Je ne puis vous le dire sans encourir parjure. Si je ne l'ai pas
vue, j'ai ou dire  quel point elle est riche et magnifique[706].

[Note 706: _Procs_, t. I, pp. 90-91.]

Jeanne souffrait beaucoup d'tre prive des sacrements. Un jour, comme
messire Jean Massieu la conduisait devant ses juges, ainsi que l'y
obligeait son tat d'huissier ecclsiastique, elle lui demanda s'il
n'y avait pas sur le chemin quelque glise ou chapelle, dans laquelle
ft le corps de Notre-Seigneur Jsus-Christ[707].

[Note 707: _Ibid._, t. II, p. 16.]

Messire Jean Massieu, doyen de la chrtient de Rouen, tait
extrmement luxurieux; il s'attirait, par sa paillardise invtre, de
fcheuses affaires avec le chapitre et l'officialit[708]. Il n'tait
peut-tre pas aussi courageux ni aussi franc qu'il voulait le
paratre; mais ce n'tait pas un homme dur et sans piti.

[Note 708: De Beaurepaire, _Recherches sur le procs de
condamnation_, p. 115.]

Il rpondit  sa prisonnire qu'il y avait une chapelle sur leur
chemin. Et il lui montra la chapelle castrale.

Alors elle le pria trs instamment de la faire passer devant cette
chapelle pour qu'elle pt y faire  Messire rvrence et prire.

Messire Jean Massieu y consentit volontiers et la laissa s'agenouiller
devant le sanctuaire. Incline  terre, Jeanne fit dvotement son
oraison.

Le seigneur vque, instruit de ce fait, en fut mcontent; il donna
l'ordre  l'huissier de ne plus tolrer  l'avenir de telles oraisons.

De son ct, le promoteur, matre Jean d'Estivet, adressa  messire
Jean Massieu maintes rprimandes:

--Truand, lui dit-il, qui te fait si hardi de laisser approcher d'une
glise, sans licence, cette putain excommunie? Je te ferai mettre en
telle tour, que tu ne verras ni lune ni soleil d'ici  un mois, si tu
le fais plus.

Messire Jean Massieu n'obit pas  cette menace. Le promoteur, qui
s'en aperut, se mettait devant la porte de la chapelle, au passage de
Jeanne, pour empcher la pauvre fille de faire ses dvotions[709].

[Note 709: _Procs_, t. II, p. 16.]

La sixime sance fut tenue dans la mme salle que les prcdentes en
prsence de quarante et un assesseurs, dont six ou sept nouveaux, et
parmi ceux-l matre Guillaume Erart, docteur en thologie[710].

[Note 710: _Procs_, t. I, pp. 91-92.]

Au dbut, l'interrogateur demanda  Jeanne si elle avait bien vu saint
Michel et les saintes et si elle en avait vu autre chose que la face.
Il insista:

--Il faut dire ce que vous savez.

--Plutt que de dire tout ce que je sais, j'aimerais mieux que vous me
fissiez couper le cou[711].

[Note 711: _Ibid._, t. I, p. 93.]

On l'embarrassa sur la substance des corps glorieux. Elle tait
simple; elle avait vu de ses yeux saint Michel; elle le disait et ne
pouvait dire autre chose.

L'interrogateur, toujours averti de ce qu'elle racontait dans sa
prison, lui demanda si elle avait entendu ses Voix.

--Oui, vraiment. Elles m'ont dit que je serais dlivre. Mais je ne
sais ni le jour ni l'heure. Et elles m'ont dit de faire bonne chre,
hardiment[712].

[Note 712: _Ibid._, t. I, p. 94.]

Les juges n'en croyaient rien, parce que les dmonologues enseignaient
que les sorcires perdent tout leur pouvoir quand un officier de la
sainte glise met la main sur elles.

L'interrogateur revint sur l'habit d'homme. Puis il tcha de savoir si
elle n'avait pas mis des sorts sur les bannires de ses compagnons de
guerre.

Il cherchait par quel secret elle entranait les gens d'armes.

Ce secret, elle le rvla:

--Je leur disais bien  la fois: Entrez hardiment parmi les Anglais,
et j'y entrais moi-mme[713].

[Note 713: _Procs_, t. I, pp. 95-97.]

Dans cet interrogatoire, le plus diffus et le plus fastidieux de tous,
il fut adress  l'accuse cette question bizarre:

--Quand vous tiez devant Jargeau, qu'est-ce que c'tait que vous
portiez derrire votre heaume? N'y avait-il aucune chose ronde[714]?

[Note 714: _Ibid._, t. I, p. 99.]

Elle avait reu, au sige de Jargeau, une norme pierre sur la tte,
et n'en avait pas t blesse, ce que, dans son parti, on avait trouv
miraculeux[715]. Les juges de Rouen s'imaginaient-ils qu'elle portait
un nimbe d'or, comme les saints et les saintes, et que ce nimbe
l'avait protge?

[Note 715: _Chronique de la Pucelle_, p. 301.--_Journal du sige_,
pp. 98-99.]

Elle fut interroge non moins trangement, sur un tableau qui tait
dans la maison de son hte  Orlans, et o il y avait trois femmes
peintes avec cette inscription: Justice, Paix, Union.

Jeanne n'en savait rien[716]; elle n'tait pas, comme le duc de Bar et
le duc d'Orlans, curieuse de peintures et de tapisseries. Ses juges
ne l'taient pas non plus, du moins en ce moment. Et, s'ils
s'inquitaient d'un tableau pendu dans la maison de matre Jean
Boucher, c'tait non pour la peinture, mais pour la doctrine. Sans
doute, ces trois femmes que matre Jacques Boucher, homme riche,
gardait dans sa maison, taient nues. Les peintres,  cette poque,
traitaient, sur de petits panneaux, des scnes d'tuves et des
allgories, et peignaient des femmes nues. Grands fronts, ttes
rondes, cheveux d'or, petits corps grles, avec de gros ventres, d'une
nudit minutieusement rendue sous des voiles transparents; il s'en
faisait beaucoup en Flandre et en Italie. Les insignes matres, qui
trouvaient ces peintures ordes et vilaines, voulaient faire sans doute
un grief  Jeanne d'en avoir contempl de telles chez le trsorier du
duc d'Orlans. On devine les soupons de ces docteurs quand on les
entend demander  Jeanne si saint Michel tait nu, par o elle
accolait ses saintes et  quelle partie du corps elle leur faisait
toucher ses bagues[717].

[Note 716: _Procs_, t. I, p. 101.]

[Note 717: _Procs_, t. I, p. 89.]

Ils auraient bien voulu tenir d'elle qu'elle se faisait honorer comme
une sainte. Elle les dconcerta par cette rponse:

--Les pauvres gens venaient volontiers  moi, parce que je ne leur
faisais point dplaisir, mais les supportais  mon pouvoir[718].

[Note 718: _Ibid._, t. I, p. 102.]

L'interrogatoire toucha ensuite les sujets les plus divers: frre
Richard; les enfants que Jeanne avait tenus sur les fonts baptismaux;
les bonnes femmes de la ville de Reims qui faisaient toucher leur
anneau  l'anneau que Jeanne portait au doigt; les papillons pris dans
un tendard  Chteau-Thierry[719].

[Note 719: _Procs_, t. I, p. 103.]

En cette ville, disait-on, certaines gens de la Pucelle prirent des
papillons dans son tendard. Or, les docteurs en thologie savaient de
science certaine que les sorciers sacrifiaient des papillons au
diable. Cent ans en a, le tribunal de la sacre inquisition avait
condamn,  Pamiers, le carme Pierre Recordi, coupable d'avoir clbr
un semblable sacrifice. Il avait tu le papillon, et le diable avait
annonc sa prsence par un souffle d'air[720]. Il se peut que les
juges fissent  la Pucelle un grief de ce genre; il se peut qu'on lui
en ft un tout autre.  la guerre un papillon au chapeau tait signe
qu'on se rendait  merci ou qu'on avait un sauf-conduit[721]. Les
juges l'accusaient-ils, elle ou les siens, d'avoir feint de se rendre
pour attaquer tratreusement l'ennemi? Ils en taient capables. Quoi
qu'il en soit, l'interrogateur passant outre, s'enquit d'un gant perdu
que Jeanne avait retrouv dans la ville de Reims[722]. Il importait de
savoir si elle ne l'avait pas retrouv par divination. Puis ce
magistrat curieux revint sur plusieurs points capitaux du procs: la
communion reue en habit d'homme; la haquene de l'vque de Senlis,
que Jeanne avait prise, ce qui tait une manire de sacrilge;
l'enfant noir qu'elle avait ressuscit  Lagny; Catherine de La
Rochelle, qui venait de tmoigner contre elle  l'officialit de
Paris; le sige de La Charit qu'il lui avait fallu lever; le saut de
Beaurevoir, tent par dsespoir, et enfin quelque parole
blasphmatoire qu'on l'accusait faussement d'avoir prononce 
Soissons,  propos du capitaine Bournel[723].

[Note 720: Lea, p. 551.]

[Note 721: _Le Jouvencel_, t. II, p. 237.]

[Note 722: _Procs_, t. I, p. 104.]

[Note 723: _Procs_, t. I, pp. 111.]

Le seigneur vque dclara que les interrogatoires taient termins,
mais que, si toutefois il paraissait utile d'interroger Jeanne plus
amplement, quelques docteurs et matres seraient dlgus  cette
fin[724].

[Note 724: _Ibid._, t. I, p. 111-112.]

En consquence, le samedi 10 mars, matre Jean de la Fontaine,
commissaire instructeur, se rendit dans la prison, en compagnie de
Nicolas Midi, Grard Feuillet, Jean Fcard et Jean Massieu[725].
L'interrogatoire roula d'abord sur la sortie de Compigne. Les prtres
se donnaient beaucoup de peine pour dmontrer  Jeanne que ses Voix
n'taient pas bonnes ou qu'elle les avait mal entendues, puisqu'en
leur obissant elle tait alle  sa perte. Jacques Glu[726], Jean
Gerson avaient prvu ce dilemme et y avaient rpondu  l'avance par de
beaux arguments thologiques[727]. On l'interrogea sur les peintures
de son tendard,  quoi elle rpondit:

[Note 725: _Ibid._, t. I, p. 113.]

[Note 726: Glu, _Questio quinta_, dans _Mmoires et consultations
en faveur de Jeanne d'Arc_, d. Lanry d'Arc, pp. 593 et suiv.]

[Note 727: _Procs_, t. III, pp. 299 et suiv.]

--Sainte Catherine et sainte Marguerite me dirent de prendre
l'tendard et de le porter hardiment et d'y faire mettre en peinture
le Roi du ciel. Et ce, je le dis  mon roi, trs  contre-coeur. Et de
la signifiance ne sais autre chose[728].

[Note 728: _Ibid._, t. I, p. 117.]

Ils auraient bien voulu la faire passer pour avaricieuse, orgueilleuse
et superbe, parce qu'elle avait un cu et des armes, une curie,
coursiers, demi-coursiers et trottiers, et de l'argent pour payer les
gens de sa maison; de dix  douze mille livres[729]. Mais o ils la
pressrent le plus vivement ce fut sur le signe dont il avait t
question dj deux fois dans les interrogatoires publics.  ce sujet,
la curiosit des docteurs tait inpuisable. Aussi bien le signe
c'tait le sacre  rebours, non plus par onction divine, mais par
charmes magiques, le couronnement du roi de France par une sorcire.
Et matre Jean de la Fontaine avait  ce sujet sur Jeanne l'avantage
de savoir et ce qu'elle allait lui dire et ce qu'elle voulait lui
cacher:

--Quel est le signe qui vint  votre roi?

[Note 729: _Ibid._, t. I, pp. 117, 119.]

--Il est bel et honor, et bien croyable, et est bon, et le plus riche
qui soit....

--Dure-t-il encore?

--Il est bon  savoir qu'il dure, et durera jusques  mille ans, et
outre. Il est au trsor du roi.

--Est-ce or, argent ou pierre prcieuse, ou couronne?

--Je ne vous en dirai autre chose; et ne saurait homme deviser d'aussi
riche chose comme est le signe. Et toutefois le signe qu'il vous faut,
 vous, c'est que Dieu me dlivre de vos mains, et est le plus certain
qu'il vous sache envoyer....

--Quand le signe vint  votre roi, quelle rvrence y ftes-vous?

--Je remerciai Notre-Seigneur de ce qu'il me dlivrait de la peine des
clercs de par del, qui arguaient contre moi. Et je m'agenouillai
plusieurs fois. Un ange, de par Dieu et non de par autre, bailla le
signe  mon roi. Et j'en remerciai moult de fois Notre-Seigneur. Les
clercs cessrent de m'arguer, quand ils eurent su ledit signe[730].

[Note 730: C'est depuis lors, au contraire qu'on commena 
l'arguer ou qu'on l'argua de plus belle. Elle semble oublier que
l'entrevue de Chinon prcda les interrogatoires de Poitiers. Il y a
peut-tre intrt  remarquer que frre Pasquerel, qui sait ces choses
par elle, fait dans sa dposition, la mme mprise.]

--Est-ce que les gens d'glise de par del virent le signe?

--Quand mon roi et ceux qui taient avec lui eurent vu le signe et
mme l'ange qui le bailla, je demandai  mon roi s'il tait content,
et il rpondit qu'oui. Alors je partis et m'en allai  une petite
chapelle assez prs, et j'ous dire alors qu'aprs mon dpart plus de
trois cents personnes virent le signe. Pour l'amour de moi et pour
qu'on cesst de m'interroger, Dieu voulut permettre de voir le signe 
tous ceux de mon parti qui le virent.

--Votre roi et vous, ftes-vous point de rvrence  l'ange quand il
apporta le signe?

--Oui, pour ce qui est de moi. Je m'agenouillai et tai mon
chaperon[731].

[Note 731: _Procs_, t. I, pp. 120, 122.]




CHAPITRE XII

LA CAUSE DE LAPSE (_Suite_).


Le lundi 12 mars, frre Jean Lemaistre reut de frre Jean Graveran,
inquisiteur de France, mandat de procder contre une certaine femme,
nomme Jeanne, vulgairement la Pucelle, jusqu' la sentence dfinitive
inclusivement[732]. Ce mme jour, au matin, matre Jean de la
Fontaine, en prsence de l'vque, interrogea pour la deuxime fois
Jeanne dans sa prison[733].

[Note 732: _Procs_, t. I, pp. 122-124.]

[Note 733: _Ibid._, t. I, p. 125.]

Il en revint d'abord au signe.

--L'ange qui apporta le signe parla-t-il point?

--Oui: il dit  mon roi qu'on me mt en besogne, et que le pays serait
bientt allg.

--L'ange qui apporta le signe tait-il l'ange qui vous apparut en
premier, ou en tait-ce un autre?

--C'est toujours tout un. Et oncques ne me faillit.

--De ce que vous avez t prise, l'ange ne vous a-t-il pas failli aux
biens de la fortune?

--Je crois, puisqu'il plat  Notre-Seigneur, que c'est le mieux que
je sois prise.

--L'ange ne vous a-t-il pas failli aux biens de la grce?

--Comment me viendrait-il  faillir, quand il me conforte tous les
jours[734]?

[Note 734: _Procs_, t. I, p. 126.]

Matre Jean de la Fontaine fit alors une question narquoise et aussi
enjoue qu'il se pouvait en un procs d'glise:

--Saint Denys ne vous est-il oncques apparu[735]?

[Note 735: _Ibid._, t. I, p. 126.]

Saint Denys, patron des rois trs chrtiens, saint Denys, cri de
France, saint Denys, avait laiss prendre par les Anglais son abbaye
et cette riche glise o les reines venaient recevoir la couronne, o
les rois avaient leur spulture; il s'tait tourn Anglais et
Bourguignon et il n'y avait gure d'apparence qu'il vnt converser
avec la Pucelle des Armagnacs.

 cette demande:

--Parliez-vous  Dieu mme, quand vous promtes de garder votre
virginit?

Elle rpondit:

--Il devait bien suffire de le promettre aux envoys de la part de
Dieu,  savoir saintes Catherine et Marguerite[736].

[Note 736: _Procs_, t. I, p. 126.]

C'est bien l qu'ils voulaient la prendre, car le voeu se fait  Dieu
seul.  quoi on pouvait rpondre qu'il est loisible de promettre une
chose bonne  un ange ou  un homme, et que cette chose bonne, ainsi
promise, peut tre l'objet d'un voeu. On voue  Dieu ce que l'on a
promis aux saints. Pierre de Tarentaise (IV, dist. xxviij, a. 1)
enseigne que tout voeu se fait  Dieu: ou immdiatement  lui-mme, ou
mdiatement dans la personne des saints[737].

[Note 737: Lanry d'Arc, _Mmoires et consultations_, pp. 224,
434, 435.--Le P. Ayroles, _La vraie Jeanne d'Arc_, t. I, pp. 351 et
suiv., 481 et suiv.]

Comme d'aprs une allgation produite dans l'enqute, Jeanne avait
fait promesse de mariage  un jeune paysan, l'interrogateur tenta
d'tablir que ce voeu de virginit fait en une mauvaise forme, il
n'avait tenu qu' elle d'y manquer; mais Jeanne soutint qu'elle
n'avait point promis le mariage, et elle ajouta:

--La premire fois que j'ous ma Voix, je fis voeu de garder ma
virginit tant qu'il plairait  Dieu.

Mais cette fois-l, c'tait saint Michel, et non les saintes, qui lui
avait apparu[738]. Elle ne pouvait se reconnatre elle-mme dans les
images confuses de ses songes et de ses extases. Et sur les rves
incertains d'une enfant ces docteurs difiaient laborieusement une
accusation capitale.

[Note 738: _Procs_, t. I, p. 128.]

L'interrogateur lui posa une question d'une extrme gravit:

--De toutes ces visions que vous dites avoir, n'aviez-vous point parl
 votre cur ou  un autre homme d'glise?

--Non. J'en parlai seulement  Robert de Baudricourt et  mon
roi[739].

[Note 739: _Procs_, t. I, pp. 128, 129.]

Ce vavasseur de Champagne, homme d'ge mr et de sens rassis, qui, du
temps du roi Jean, out, comme elle, une voix dans son champ et reut
commandement d'aller vers le roi, l'alla dire tout de suite  son
cur. Celui-ci lui ordonna de jener pendant trois jours, de faire
pnitence et de retourner ensuite au champ o la voix lui avait parl.
Le vavasseur obit. De nouveau la voix se fit entendre et ritra
l'ordre prcdemment donn. Le paysan en instruisit son cur qui lui
dit: Mon frre, moi et toi ferons abstinence et jenerons encore par
trois jours, et je prierai Notre-Seigneur Jsus-Christ pour toi.
Ainsi firent-ils, et, le quatrime jour, le bon homme retourna au
champ. Aprs que la voix eut parl pour la troisime fois, le cur
enjoignit  son paroissien d'aller tout de suite accomplir sa mission,
puisque telle tait la volont de Dieu[740].

[Note 740: _Chronique des quatre premiers Valois_, p. 47.]

Sans doute, ce vavasseur, selon les apparences, avait agi plus
prudemment que la fille de la Rome. Celle-ci, en cachant ses visions
 son cur mconnaissait l'autorit de l'glise militante. Toutefois,
pour sa dfense, on pouvait allguer avec l'aptre Paul, que l o est
l'Esprit de Dieu, l est la libert[741]. Si vous tes conduit par
l'Esprit, vous n'tes plus sous la loi[742]. Hrtique ou sainte:
c'tait l tout le procs.

[Note 741: II, _Corinth._, IV.]

[Note 742: _Galates_, V.--Lanry d'Arc, _Mmoires et
consultations_, p. 275.]

Puis vint cette question singulire:

--Avez-vous eu des lettres de saint Michel ou de vos Voix?

Elle rpondit:

--Je n'ai point cong de vous le dire; et d'ici huit jours, j'en
rpondrai volontiers ce que je saurai[743].

[Note 743: _Procs_, t. I, p. 130.]

Tel tait son tour de langage quand elle voulait taire ce qu'elle ne
voulait pas nier. La question tait donc embarrassante. Aussi bien les
interrogatoires procdaient d'informations riches en faits vrais ou
faux; et l'on observe le plus souvent, dans les demandes adresses 
l'accuse, une certaine prvision de la rponse. Qu'est-ce que c'tait
que ces lettres de saint Michel et des saintes, dont elle ne niait pas
l'existence, mais que les juges ne produisaient pas? tait-ce ceux de
son parti qui les envoyaient  Jeanne pour qu'elle agt selon leurs
intentions, croyant obir  Dieu?

L'interrogateur, sans insister davantage, pour cette fois, passa  un
autre grief:

--Est-ce que vos Voix ne vous ont point appele _fille de Dieu, fille
de l'glise, la fille au grand coeur_?

--Avant le sige d'Orlans lev et depuis, tous les jours, quand elles
parlent  moi, elles m'ont plusieurs fois appele _Jeanne la Pucelle,
fille de Dieu_[744].

[Note 744: _Procs_, t. I, pp. 130-131.]

L'interrogatoire suspendu fut repris dans l'aprs-midi.

Matre Jean de la Fontaine questionna Jeanne sur un songe de son pre
dont les juges taient instruits par l'enqute[745].

[Note 745: _Ibid._, t. I, pp. 131-132.]

Et il est triste de penser que lorsqu'on faisait  Jeanne un crime
d'avoir viol le commandement de Dieu: Tes pre et mre honoreras,
ni sa mre ni aucun de ses parents ne demandaient  tre entendus
comme tmoins. Pourtant, il y avait des personnes d'glise dans sa
famille[746]; mais un procs en matire de foi causait une invincible
pouvante.

[Note 746: _Procs_, t. V, p. 252.--E. de Bouteiller et G. de
Braux, _Nouvelles recherches sur la famille de Jeanne d'Arc_, pp. 14,
15.--S. Luce, _Jeanne d'Arc  Domremy_, pp. XLVI et suiv.]

On revint  l'habit d'homme, et non pour la dernire fois[747]. C'est
chose merveilleuse que la profondeur des mditations o se plongeaient
les clercs touchant les chausses et le gippon de cette Pucelle; ils
les considraient avec une sombre terreur dans leurs rapports avec le
Deutronome.

[Note 747: _Procs_, t. I, p. 133.]

Ils l'interrogrent ensuite sur le duc d'Orlans, pour rendre
manifeste, par les rponses mmes qu'elle ferait, que ses Voix
l'avaient trompe en lui promettant la dlivrance du prisonnier; ils y
russirent aisment. Alors elle allgua que le temps lui avait manqu:

--Si j'eusse dur trois ans sans empchement, je l'eusse dlivr.

Il y avait (dans ses rvlations) plus bref terme que de trois ans et
plus long que d'un an[748].

[Note 748: _Procs_, t. I, p. 134.]

Interroge de nouveau sur le signe baill  son roi, elle rpondit
qu'elle en aurait conseil de sainte Catherine.

Le lendemain, mardi 13 mars, l'vque et le vice-inquisiteur se
rendirent dans la prison. Le vice-inquisiteur ouvrit la bouche pour la
premire fois[749]:

[Note 749: _Ibid._, t. I, pp. 134, 138.]

--Avez-vous jur et promis  sainte Catherine de ne point dire ce
signe?

Il parlait du signe donn au roi. Jeanne rpondit:

--J'ai jur et promis de ne pas dire ce signe, de moi-mme. Parce
qu'on me pressait trop de le dire. Je promets que je n'en parlerai
plus  homme qui vive[750].

[Note 750: _Ibid._, t. I, p. 139.]

Et tout aussitt:

--Le signe ce fut que l'ange certifiait  mon roi, en lui apportant la
couronne, et lui disait qu'il aurait tout le royaume de France
entirement  l'aide de Dieu, et moyennant mon labeur, et qu'il me mt
en besogne. C'est,  savoir, qu'il me baillt des gens d'armes.
Autrement il ne serait mie sitt couronn et sacr....

--En quelle manire l'ange apporta-t-il la couronne? est-ce qu'il la
mit sur la tte de votre roi?

--Elle fut baille  un archevque, c'est  savoir celui de Reims,
comme il me semble, en la prsence du roi. Ledit archevque la reut
et la bailla au roi; et j'tais moi-mme prsente; et elle est mise au
trsor du roi.

--En quel lieu fut-elle apporte?

--Ce fut en la chambre du roi, au chteau de Chinon.

--Quel jour et  quelle heure?

--Du jour je ne sais, et de l'heure, il tait haute heure. Je n'ai
autrement mmoire de l'heure et du mois, au mois d'avril ou de mars,
comme il me semble, il y aura deux ans au mois d'avril prochain ou en
ce prsent mois. C'tait aprs Pques[751].

[Note 751: _Procs_, t. I, pp. 140-141.]

--Est-ce qu' la premire journe que vous vtes le signe, votre roi
le vit?

--Oui. Il l'eut lui-mme.

--De quelle matire tait la couronne?

--C'est bon  savoir qu'elle tait de fin or; et elle tait si riche
que je ne saurais nombrer sa richesse; et la couronne signifiait qu'il
tiendrait le royaume de France.

--Y avait-il pierreries?

--Je vous ai dit que je n'en sais rien.

--Est-ce que vous la manites ou la baistes?

--Non.

--Est-ce que l'ange qui l'apporta venait de haut? Ou s'il venait par
terre?

--Il vint de haut. J'entends qu'il venait par le commandement de
Notre-Seigneur. Et entra par l'huis de la chambre.

--Est-ce que l'ange venait par terre et marchait depuis l'huis de la
chambre?

--Quand il vint devant le roi, il fit rvrence au roi, en s'inclinant
devant lui, et prononant les paroles que j'ai dites du signe. Et avec
cela, lui remmorait la belle patience qu'il avait eue au long des
grandes tribulations qui lui taient survenues; et depuis l'huis, il
marchait et errait sur la terre, en venant au roi.

--Quel espace y avait-il de l'huis jusques au roi?

--Il y avait bien espace, comme je pense, de la longueur d'une lance;
et par o il tait venu s'en retourna. Quand l'ange vint, je
l'accompagnai et allai avec lui, par les degrs,  la chambre du roi.
Et l'ange entra le premier. Et je dis au roi: Sire, voil votre
signe, prenez-le[752]!

[Note 752: _Procs_, t. I, pp. 141-142.]

Et l'on dcouvre que cette fable est vraie au sens moral. Cette
couronne qui fleure bon et fleurera bon, pourvu qu'elle soit bien
garde, c'est la couronne de la victoire; et lorsque la Pucelle voit
l'ange qui l'apporta, c'est sa propre image qui lui apparat. Un
thologien de son parti n'avait-il pas dit qu'elle pouvait tre
appele un ange? Non qu'elle en et la nature; mais elle en faisait
l'office[753].

[Note 753: Lanry d'Arc, _Mmoires et consultations_, p. 212.--Le
P. Ayroles, _La vraie Jeanne d'Arc_, t. I, p. 346.]

Elle se mit  dcrire les anges venus avec elle vers le roi:

--Certains s'entre-ressemblaient volontiers, les autres non, en la
manire que je les voyais. Quelques-uns avaient des ailes. Il y en
avait qui portaient des couronnes, les autres non. Et ils taient en
la compagnie de sainte Catherine et de sainte Marguerite. Et elles
furent avec l'ange que j'ai dit, et les autres anges aussi, jusque
dans la chambre du roi[754].

[Note 754: _Procs_, t. I, p. 144.]

Et longtemps encore, presse par l'interrogateur, elle grenait les
candides merveilles.

Quand on lui redemanda si l'ange lui avait crit des lettres, elle
rpondit que non[755]. Mais cette fois, il s'agissait de l'ange
porte-couronne, et non de saint Michel. Et, bien qu'elle et dit que
c'tait tout un, elle pouvait y faire quelque diffrence. Nous ne
saurons donc jamais si elle reut des lettres de monseigneur saint
Michel archange ou de mesdames Catherine et Marguerite.

[Note 755: _Ibid._, t. I, p. 145.]

L'interrogateur s'enquit ensuite d'une tasse perdue que Jeanne avait
retrouve ainsi que les gants de Reims[756]. Les saints ne
ddaignaient pas toujours de retrouver les objets perdus, comme il se
voit par l'exemple de saint Antoine de Padoue; c'tait avec l'aide de
Dieu. Les devins imitaient leur pouvoir en invoquant les dmons et par
profanation des choses saintes.

[Note 756: _Procs_, t. I, p. 146.]

On lui demanda aussi de rpondre sur un prtre concubinaire. C'tait
encore un fait de divination qu'on lui reprochait. Elle avait su, par
mauvaise science, qu'un prtre avait une concubine. On rapportait
d'elle plusieurs faits semblables; on disait, par exemple, qu' la vue
d'une ribaude, elle avait su que cette femme avait fait mourir son
enfant[757].

[Note 757: Eberhard Windecke, pp. 184, 186.]

Puis ces questions, poses dj bien des fois:

--Quand vous alltes devant Paris etes-vous de vos Voix rvlation?
Etes-vous rvlation d'aller devant la ville de La Charit?
Etes-vous quelque rvlation d'aller  Pont-l'vque?

Elle niait qu'elle et alors rvlation de ses Voix.

La dernire interrogation fut:

--Ne dtes-vous point devant Paris: Rendez la ville de par Jsus?

Elle rpondit que non, qu'elle avait dit: Rendez la ville au roi de
France[758].

[Note 758: _Procs_, t. I, pp. 147-148.]

Les Parisiens, qui repoussaient l'assaut, l'entendirent qui disait:
Rendez-vous de par Jsus  nous tt. Et ces paroles correspondent 
tout ce que nous savons des ides de Jeanne en ses commencements. Elle
croyait que Messire voulait que les villes du royaume fussent rendues
 celle qu'il avait envoye pour les reprendre. Nous avons dj eu
l'occasion de remarquer que Jeanne, lors de son procs, tait devenue
tout  fait trangre  ses premires illuminations et parlait un tout
autre langage.

Le lendemain, mercredi 14 mars, deux interrogatoires encore dans la
prison. Celui du matin roula d'abord sur le saut de Beaurevoir. Elle
avoua qu'elle avait fait le saut sans cong de ses Voix, aimant mieux
mourir que d'tre mise aux mains des Anglais[759].

[Note 759: _Ibid._, t. I, pp. 150-152.]

On l'accusait aussi d'avoir reni Dieu. Mais c'tait faux[760].

[Note 760: _Ibid._, t. I, p. 157.]

L'vque intervint:

--Vous avez dit que nous, vque, nous nous mettions en grand danger,
en vous mettant en cause. Qu'tait-ce? Et quel danger, tant de nous
que des autres?

--J'ai dit  monseigneur de Beauvais: Vous dites que vous tes mon
juge, je ne sais si vous l'tes. Mais avisez-vous bien de ne pas juger
mal. Car vous vous mettriez en grand danger; et je vous en avertis,
afin que, si Notre-Seigneur vous en chtie, j'aie fait mon devoir de
vous le dire.

--Quel est ce pril ou danger?

--Sainte Catherine m'a dit que j'aurais secours. Je ne sais si ce sera
 tre dlivre de prison; ou, quand je serai au jugement, s'il y
viendra quelque trouble par le moyen duquel je pourrai tre dlivre.
Je pense que ce sera l'un ou l'autre. Le plus souvent mes Voix me
disent que je serai dlivre par grande victoire. Et aprs, elles me
disent: Prends tout en gr, ne te chaille de ton martyre; tu t'en
viendras enfin au royaume de Paradis. Cela, mes Voix me le disent
simplement et absolument. Je veux dire: sans faute. Et je dis mon
martyre pour la peine et adversit que je souffre en prison. Et ne
sais si plus fort je souffrirai. Mais je m'en attends 
Notre-Seigneur[761].

[Note 761: _Procs_, t. I, pp. 154, 156.]

Il semble que les Voix annonaient ainsi  la Pucelle la dlivrance
tout ensemble au sens littral et au sens spirituel, contraires l'un 
l'autre. Dans cette rponse, empreinte  la fois d'illusion et de
crainte, et faite pour inspirer la piti aux hommes les plus durs,
ces prtres ne virent que le moyen de la prendre insidieusement.
Feignant de comprendre qu'elle tirait de ses rvlations une confiance
hrtique en son salut ternel, l'interrogateur lui fit, sous une
forme nouvelle, la question  laquelle elle avait dj rpondu
saintement. Il lui demanda si ses Voix lui avaient dit qu'elle irait
finalement au royaume de Paradis, si elle se tenait assure d'tre
sauve et de ne point tre damne en enfer.

 quoi elle rpondit, dans la grande foi que ses Voix lui inspiraient:

--Je crois fermement ce que mes Voix m'ont dit, que je serai sauve,
aussi fermement que si j'y fusse dj.

C'tait errer dans la foi. L'interrogateur, qui n'avait pas coutume
d'apprcier les rponses, ne put se dfendre de faire observer que
celle-l tait de grand poids[762].

[Note 762: _Procs_, t. I, p. 156.]

Aussi ce mme jour, dans l'aprs-midi, on lui montra une consquence
de son erreur:  savoir, qu'elle n'avait pas besoin de se confesser si
elle tenait de ses Voix l'assurance de son salut ternel[763].

[Note 763: _Ibid._, t. I, p. 157.]

Jeanne fut interroge,  cette sance, sur l'affaire de Franquet
d'Arras. En demandant  la Pucelle le seigneur Franquet, son
prisonnier, pour le juger  mort, le bailli de Senlis avait mal agi,
et les juges faisaient retomber la faute sur Jeanne[764].

[Note 764: _Procs_, t. I, pp. 158-159.]

L'interrogateur releva les pchs mortels imputables  l'accuse:
premirement, avoir attaqu Paris un jour de fte; deuximement, avoir
drob la haquene du seigneur vque de Senlis; troisimement, avoir
fait le saut de Beaurevoir; quatrimement, avoir pris l'habit d'homme;
cinquimement, avoir t consentante de la mort d'un prisonnier de
guerre. Sur tous ces points Jeanne ne se croyait pas en pch mortel;
toutefois, quant au saut de Beaurevoir, elle jugeait avoir mal fait,
mais elle en avait demand pardon  Dieu[765].

[Note 765: _Ibid._, t. I, pp. 159-161.]

Il tait suffisamment tabli que l'accuse avait err sur la foi. Le
tribunal de l'inquisition, grandement misricordieux, voulait le salut
du pcheur. C'est pourquoi ds le lendemain, jeudi 15 mars au matin,
monseigneur de Beauvais exhorta Jeanne  se soumettre  l'glise, et
s'effora de lui faire comprendre qu'elle devait obir  l'glise
militante, car l'glise militante tait telle chose et l'glise
triomphante telle autre. Jeanne l'couta sans confiance[766]. On
l'interrogea encore, ce jour-l, sur sa fuite du chteau de Beaulieu
et sur son intention de quitter sa tour, sans le cong de monseigneur
de Beauvais. Elle y tait bien rsolue.

[Note 766: _Ibid._, t. I, p. 162.]

--Si je voyais l'huis ouvert, je m'en irais, et ce me serait le cong
de Notre-Seigneur. Je le crois fermement, si je voyais l'huis ouvert
et si mes gardes et les autres Anglais ne savaient rsister,
j'entendrais que ce serait le cong, et que Notre-Seigneur
m'envoyerait secours. Mais sans cong, je ne m'en irais pas, si ce
n'tait que je fisse une entreprise pour m'en aller, pour savoir si
Notre-Seigneur en serait content. Le proverbe dit: Aide-toi, Dieu
t'aidera[767]. Je le dis pour que, si je m'en allais, on ne dise pas
je m'en suis alle sans cong[768].

[Note 767: Il fault remettre tout  lui et soubz lui faire ce
qui est possible aux hommes, car on dit: Ayde-toy, Dieu te aidera.
_Le Jouvencel_, t. II, p. 33.]

[Note 768: _Procs_, t. I, pp. 163-164.]

On revint sur l'habit d'homme.

--Lequel aimez-vous le mieux, prendre habit de femme et our la messe,
ou demeurer en habit d'homme et ne pas our la messe?

--Certifiez-moi d'our la messe si je suis en habit de femme, et sur
ce je vous rpondrai.

--Je vous certifie que vous ourez la messe, quand vous serez en habit
de femme.

--Et que dites-vous, si j'ai jur et promis  notre roi de ne point
mettre bas cet habit? Toutefois, si je vous rponds: Faites-moi faire
une robe longue jusques  terre, sans queue, et me la baillez pour
aller  la messe; puis au retour je reprendrai l'habit que j'ai...

--Prenez l'habit de femme simplement et absolument.

--Baillez-moi habit comme  une fille de bourgeois, c'est  savoir
houppelande longue, et je la prendrai, et mme le chaperon de femme,
pour aller our la messe. Le plus instamment que je puisse, je
requiers qu'on me laisse cet habit que je porte, et qu'on me laisse
our la messe sans le changer[769].

[Note 769: _Procs_, t. I, pp. 165-166.]

Sa rsistance  quitter l'habit d'homme ne s'explique pas seulement
parce que cet habit la gardait mieux que tout autre contre les
entreprises des gens d'armes, ce qui d'ailleurs est sujet  objection.
Elle ne voulait pas prendre l'habit de femme pour la raison que ses
Voix ne le lui avaient pas permis; et l'on devine bien pourquoi: elle
tait chef de guerre. Quelle humiliation pour un chef de guerre de
porter des jupes comme une bourgeoise! Et dans quel moment la
voulait-on enjuponner? Quand les Franais devaient, d'un moment 
l'autre, la venir dlivrer par un prodigieux fait d'armes. Ne
fallait-il pas qu'ils trouvassent leur Pucelle en habit d'homme, toute
prte  s'armer et  combattre avec eux?

L'interrogateur lui demanda ensuite si elle voulait se soumettre 
l'glise, si elle faisait la rvrence  ses Voix, si elle croyait 
leur saintet, si elle ne leur offrait point des chandelles ardentes,
si elle leur obissait, si, dans la guerre, elle n'avait rien fait
sans leur cong ou contre leur commandement[770].

[Note 770: _Ibid._, t. I, pp. 166-169.]

Puis cette question, qui, de l'avis des docteurs, tait la plus
difficile qu'on pt poser:

--Si le diable se mettait en forme d'ange, comment connatriez-vous
que c'est bon ange ou mauvais ange?

Elle rpondit avec une simplicit qui parut prsomptueuse:

--Je connatrais bien si c'tait saint Michel ou une chose contrefaite
d'aprs lui[771].

[Note 771: _Procs_, t. I, pp. 170-171.]

Le surlendemain, samedi, 17 mars, Jeanne fut interroge, le matin et
le soir, dans sa prison[772].

[Note 772: _Ibid._, t. I, p. 173.]

Elle avait, jusque-l, montr une grande rpugnance  dcrire la
figure et l'habit de l'ange et des saintes qui l'taient venus visiter
dans son village. Matre Jean de la Fontaine tcha d'obtenir quelques
clarts  cet endroit:

--En quelle forme et apparence, grandeur et habit, vous vient saint
Michel?

--Il est en la forme d'un trs vrai prudhomme[773].

[Note 773: _Ibid._, t. I, p. 173.]

Ce serait la mal connatre, que de croire qu'elle voyait l'archange
dans une longue robe de docteur, ou portant chape de drap d'or;
d'ailleurs, ce n'tait pas ainsi qu'il figurait dans les glises; il y
tait reprsent, en peinture ou en sculpture, vtu d'une armure
tincelante avec un heaume cercl d'une couronne d'or[774]. Tel il
lui apparaissait, en la forme d'un trs vrai prudhomme,  prendre le
mot comme dans la chanson de Roland, o il est dit d'un grand coup
d'pe que c'est un coup de prudhomme. Il venait  elle en habit de
preux, comme Arthur et Charlemagne, tout arm.

[Note 774: S. Luce, _Jeanne d'Arc  Domremy_, preuves, pp. 74-75.]

L'interrogateur posa une fois encore la question dont la rponse tait
pour Jeanne de vie ou de mort:

--Voulez-vous mettre tous vos dits et faits, soit bons ou mauvais, 
la dtermination de notre mre, sainte glise?

--Quant  l'glise, je l'aime et la voudrais soutenir de tout mon
pouvoir pour notre foi chrtienne; et ce n'est pas moi qu'on doit
empcher d'aller  l'glise, ni d'our la messe. Quant  ce qui est
des bonnes oeuvres que j'ai faites et de mon avnement, il faut que je
m'en attende au Roi du ciel qui m'a envoye  Charles, fils de
Charles, roi de France. Et vous verrez que les Franais gagneront
bientt une grande besogne, que Dieu leur enverra, et en laquelle il
branlera presque tout le royaume de France. Je le dis, afin que, quand
ce sera advenu, on ait mmoire de ce que j'ai dit[775].

[Note 775: _Procs_, t. I, p. 174.]

Mais elle ne put assigner le terme auquel viendrait la grande besogne,
et matre Jean de la Fontaine en revint au point d'o dpendait le
sort de Jeanne.

--Vous en rapportez-vous  la dtermination de l'glise?

--Je m'en rapporte  Notre-Seigneur qui m'a envoye,  Notre-Dame et 
tous les benots saints et saintes de paradis. M'est avis que c'est
tout un de Notre-Seigneur et de l'glise, et qu'on n'en doit point
faire de difficult. Pourquoi faites-vous difficult, que ce ne soit
tout un?

Il faut rendre cette justice  matre Jean de la Fontaine, qu'il
rpondit avec clart:

--Il y a l'glise triomphante, o sont Dieu, les saints, les anges et
les mes sauves. L'glise militante, c'est notre Saint Pre le Pape,
vicaire de Dieu sur terre, les cardinaux, les prlats de l'glise et
le clerg, et tous les bons chrtiens et catholiques, laquelle glise,
bien assemble, ne peut errer et est gouverne du Saint-Esprit.
Voulez-vous vous en rapporter  l'glise militante?

--Je suis venue au roi de France de par Dieu, de par la Vierge Marie
et tous les benots saints et saintes du paradis et l'glise
victorieuse de l-haut, et de leur commandement; et  cette glise-l
je soumets tous mes bons faits, et tout ce que j'ai fait ou  faire.
Et de rpondre si je me soumettrai  l'glise militante, je n'en
rpondrai maintenant autre chose[776].

[Note 776: _Procs_, t. I, pp. 174, 176.]

On lui offrit de nouveau un habit de femme pour entendre la messe;
elle le refusa:

--Quant  l'habit de femme, je ne le prendrai pas encore, tant qu'il
plaira  Notre-Seigneur. Et si tant est qu'il me faille mener en
jugement, qu'il me faille dvtir en jugement, je requiers
messeigneurs de l'glise qu'ils me donnent la grce d'avoir une
chemise de femme et un couvre-chef sur ma tte. J'aime mieux mourir
que de rvoquer ce que Notre-Seigneur m'a fait faire. Je crois
fermement que Notre-Seigneur ne laissera pas advenir que je sois mise
si bas, que je n'aie secours bientt de Dieu, et par miracle.

Voici encore quelques questions qui lui furent faites:

--Est-ce que vous ne croyez pas aujourd'hui que les fes soient de
mauvais esprits?

--Je n'en sais rien.

--Savez-vous point si sainte Catherine et sainte Marguerite hassent
les Anglais?

--Elles aiment ce que Notre-Seigneur aime, et hassent ce que Dieu
hait.

--Est-ce que Dieu hait les Anglais?

--De l'amour ou haine que Dieu a pour les Anglais ou de ce qu'il fera
 leurs mes, je ne sais rien. Mais je sais bien qu'ils seront bouts
hors de France, except ceux qui y mourront, et que Dieu enverra
victoire aux Franais, et contre les Anglais.

--Est-ce que Dieu tait pour les Anglais, quand ils taient en
prosprit en France?

--Je ne sais si Dieu hassait les Franais. Mais je crois qu'il
voulait permettre de les laisser battre pour leurs pchs, s'ils
taient en pch[777].

[Note 777: _Procs_, t. I, p. 178.]

On posa quelques questions  Jeanne touchant la bannire sur laquelle
elle avait fait peindre des anges.

Elle rpondit qu'elle avait fait peindre les anges comme ils sont dans
les glises[778].

[Note 778: _Procs_, t. I, p. 180.]

Et la sance fut leve.

L'aprs-dne, eut lieu, dans la prison[779], le dernier
interrogatoire. Elle en avait subi quinze en vingt-cinq jours; elle
rpondit d'un mme courage. Plus encore qu' l'ordinaire les sujets
furent divers et mls. D'abord, l'interrogateur s'effora en vain de
surprendre les charmes et les malfices qui avaient rendu heureux et
victorieux l'tendard peint de figures d'anges. Il voulut savoir
ensuite pourquoi les clercs mettaient sur les lettres de Jeanne les
saints noms de Jsus et de Marie[780].

[Note 779: _Ibid._, t. I, p. 181.]

[Note 780: _Ibid._, t. I, pp. 182-183.]

Puis cette question insidieuse:

--Croyez-vous que, si vous tiez marie, vos Voix vous viendraient?

Comme elle tait d'une chastet passionne, comme on pouvait
comprendre,  certains de ses propos, qu'elle tenait sa virginit pour
un porte-bonheur, on tait curieux de savoir si, convenablement
sollicite, elle ne traiterait pas avec mpris l'tat de mariage, et
ne condamnerait pas l'oeuvre de chair entre poux, en quoi elle et
gravement err et gliss dans l'hrsie des Cathares[781].

[Note 781: Martne et Durand, _Thesaurus novus anecdotorum_, t. V,
col. 1760 et seq.]

Elle rpondit:

--Je ne sais et m'en attends  Notre-Seigneur[782].

[Note 782: _Procs_, t. I, p. 183.]

Autre question bien plus dangereuse pour elle, qui aimait son roi de
tout son coeur:

--Pensez-vous et croyez-vous fermement que votre roi fit bien de tuer
ou faire tuer monseigneur de Bourgogne?

--Ce fut grand dommage pour le royaume de France[783].

[Note 783: _Ibid._, t. I, p. 184.]

L'interrogateur lui posa cette question solennelle:

--Vous semble-t-il que vous soyez tenue de rpondre pleinement la
vrit au pape, vicaire de Dieu, de tout ce qu'on vous demanderait
touchant la foi et le fait de votre conscience?

--Je requiers que je sois mene devant lui. Et puis je rpondrai
devant lui tout ce que je devrai rpondre[784].

Par cette parole, elle en appelait au pape; et cet appel tait de
droit. Aux choses douteuses qui touchent la foi, avait dit saint
Thomas, l'on doit toujours recourir au pape ou au concile gnral. Si
Jeanne ne signifia pas son appel dans les formes juridiques, le
pouvait-elle, ignorant ces formes, et sans avocat, sans conseil?
Selon son pouvoir, elle en appelait au pre commun des fidles, comme
l'y autorisaient la justice et l'usage.

[Note 784: _Ibid._, t. I, pp. 184-185.]

Les docteurs et matres se turent. Ainsi se fermait la seule voie de
salut qui restt  l'accuse; elle tait bien perdue. Mais ce qui
surprend, ce n'est pas que des juges du parti de l'Angleterre n'aient
point admis l'appel de Jeanne, c'est que les docteurs et matres du
parti franais, les clercs des pays tenus dans l'obissance du roi
Charles n'aient point tous sign cet appel, n'aient pas tous demand
d'une seule voix que la cause de cette Pucelle, estime bonne par les
examinateurs de Poitiers, ft porte devant le pape et le concile.

Au lieu de rpondre  la requte de Jeanne, l'interrogateur s'enquit
des anneaux magiques et des apparitions diaboliques dont il avait t
dj tant question[785].

[Note 785: _Procs_, t. I, p. 185.]

--Est-ce que vous baistes ou accoltes oncques saintes Catherine et
Marguerite?

--Je les accolai toutes deux.

--Fleuraient-elles bon?

--Il est bon  savoir; et sentaient bon.

--En accolant, sentiez-vous point de chaleur ou autre chose?

--Je ne les pouvais point accoler sans les sentir et toucher.

--Par quelle partie les accoliez-vous? Par haut ou par bas?

--Il affiert mieux  les accoler par le bas que par le haut.

--Leur avez-vous point donn de chapeaux de fleurs?

--En l'honneur d'elles,  leurs images ou ressemblances dans les
glises j'en ai plusieurs fois donn. Quant  celles qui
m'apparaissent, je n'en ai point baill dont j'aie mmoire.

--Savez-vous rien de ceux qui vont cheminant avec les fes?

--Je ne le fis oncques, ni n'en sus quelque chose. Mais j'en ai bien
ou parler, et qu'on y allait le jeudi. Mais je n'y crois point et
crois que c'est sorcerie[786].

[Note 786: _Procs_, t. I, pp. 185-186.]

Enfin, une question sur son tendard, que les juges pensaient
enchant, amena une de ces rponses, en manire de proverbe, qu'elle
aimait.

--Pourquoi votre tendard fut-il plus port en l'glise de Reims, au
sacre, que ceux des autres capitaines?

--Il avait t  la peine, c'tait bien raison qu'il ft 
l'honneur[787].

[Note 787: _Ibid._, t. I, p. 187.]

 la suite des enqutes et des interrogatoires, le procs prparatoire
fut dclar clos et le procs dit ordinaire s'ouvrit le mardi aprs
les Rameaux, 27 mars, dans une chambre voisine de la grande salle du
chteau.

Avant d'ordonner la lecture de l'acte d'accusation, monseigneur de
Beauvais offrit  Jeanne un avocat. S'il avait tard jusque-l  lui
en offrir un, c'est, sans doute, parce qu' son avis, elle n'en avait
pas eu besoin. On sait que l'avocat de l'hrtique tait tenu  borner
troitement ses moyens de dfense, s'il ne voulait lui-mme tomber
dans l'hrsie. Au cours du procs prparatoire, il lui tait permis
seulement de rechercher les noms des tmoins  charge et de les faire
connatre  l'accus. Si l'hrtique avouait, il tait superflu de lui
donner un avocat[788]. Or, monseigneur de Beauvais prtendait fonder
l'accusation, non sur les dires des tmoins, mais sur les aveux de
l'accuse. C'est pourquoi, sans doute, il attendit pour offrir un
conseil  Jeanne, l'ouverture du procs ordinaire, qui comportait la
discussion sur des points de doctrine.

[Note 788: J. Quicherat, _Aperus nouveaux_, pp. 130-131.--E.
Mru, _Directorium Inquisitorium_, Rom, 1578, p. 295.]

--Jeanne, lui dit-il alors, toutes les personnes ici prsentes sont
des hommes d'glise, de science consomme, qui veulent et entendent
procder envers vous en toute pit et mansutude, ne cherchant ni
vengeance ni chtiment corporel, mais votre instruction et votre
sjour dans la voie de la vrit et du salut. Comme vous n'tes ni
assez docte, ni assez instruite, soit dans les lettres, soit dans les
matires ardues dont il s'agit, pour prendre conseil de vous-mme sur
ce que vous devez faire ou rpondre, nous vous offrons de choisir,
pour conseil, un ou plusieurs assistants,  votre volont[789].

[Note 789: _Procs_, t. I, pp. 200-201.]

En une telle juridiction, cette offre tait gracieuse; et, si
monseigneur de Beauvais rduisait l'accuse  choisir entre les
conseillers et assesseurs, appels par lui-mme au procs, il lui
faisait encore la part plus large qu'il n'y tait oblig. Le choix de
l'avocat n'appartenait pas au prvenu; il appartenait au juge, qui
devait dsigner un homme probe et loyal. Bien plus! Il tait licite au
juge ecclsiastique de refuser jusqu'au bout tout conseil  l'accus.
Nicolas Eymeric, en son _Directorium_, dcide que l'vque et
l'inquisiteur, agissant conjointement, forment une autorit suffisante
pour interprter la loi et peuvent procder simplement, _de plano_,
sans tumulte d'avocats ni figure de jugement[790].

[Note 790: L. Tanon, _Histoire des tribunaux de l'inquisition_,
pp. 400 et suiv.--U. Chevalier, _L'abjuration de Jeanne d'Arc_, p.
34.]

Il est  remarquer que monseigneur de Beauvais offrit un conseil 
l'accuse, eu gard  son ignorance des choses divines et humaines;
mais sans arguer de son jeune ge. Devant d'autres juridictions, un
procs contre un mineur de vingt-cinq ans non assist tait nul de
plein droit[791]. S'il en tait all de mme en droit inquisitorial,
l'vque aurait vit ce cas de nullit; il le pouvait faire sans
inconvnient, puisqu'il avait le choix de l'avocat. Notre justice
n'est pas la mme que la leur, disait avec raison Bernard Gui, en
comparant la procdure inquisitoriale  celle des autres cours
d'glise, qui fonctionnaient conformment au droit romain.

[Note 791: Mru, _Directorium Inquisitorium_, Schola, p. 147.]

Jeanne n'accepta pas l'offre du juge:

--Premirement, rpondit-elle, de ce que vous m'admonestez pour mon
bien et sur notre foi, je vous remercie, et toute la compagnie aussi.
Quant au conseil que vous m'offrez, aussi je vous remercie, mais je
n'ai point intention de me dpartir du conseil de Notre-Seigneur[792].

[Note 792: _Procs_, t. I, p. 201.]

Aussitt, matre Thomas de Courcelles commena de lire, en langue
franaise, le libell de l'accusation, tel que le promoteur l'avait
rdig en soixante-dix articles. Ce libell reproduisait, dans un
ordre mthodique, les faits dj reprochs  Jeanne et qu'on tenait
gratuitement comme avous par elle et dment prouvs. Soixante-dix
chefs de crimes pouvantables contre la foi et notre sainte mre
l'glise. Interroge sur chaque article, Jeanne, avec une candeur
hroque, refit ses rponses prcdentes. Cette longue lecture fut
continue et acheve le mercredi aprs les Rameaux, 28 mars. Selon sa
coutume, elle demanda dlai pour rpondre sur certains points[793]. Le
31 mars, veille de Pques, ce dlai tant expir, monseigneur de
Beauvais se rendit dans la prison et, avec l'assistance des docteurs
et matres de l'Universit, rclama les rponses diffres. Elles se
rapportaient presque toutes  l'accusation qui contenait toutes les
autres,  l'hrsie qui enveloppait toutes les hrsies, au refus
d'obir  l'glise militante. Jeanne, en rsum, dclara qu'elle tait
rsolue  s'en rapporter  Notre-Seigneur plutt qu' homme du monde,
ce qui tait ruiner l'autorit du pape et du concile[794].

[Note 793: _Ibid._, t. I, pp. 204, 323.]

[Note 794: _Procs_, t. I, pp. 324-325.]

Les docteurs et matres de l'Universit de Paris furent d'avis de
distiller le copieux libell du promoteur, d'en tirer la quintessence
et de rduire  un petit nombre d'articles les soixante-dix chefs
d'accusation[795]. Matre Nicolas Midi, docteur en thologie, excuta
ce travail et le soumit aux juges et aux assesseurs[796]. L'un d'eux
proposa des corrections. Frre Jacques de Touraine, de l'ordre des
frres mineurs, docteur en thologie, charg de la rdaction
dfinitive, admit la plupart des corrections demandes[797]. Les
propositions[798] condamnables que les juges prtendaient (bien 
tort) avoir tires des rponses aux interrogatoires, se trouvrent de
la sorte rsumes en douze articles[799].

[Note 795: _Ibid._, t. III. p. 143.]

[Note 796: _Ibid._, t. III, p. 60.--U. Chevalier, _L'abjuration de
Jeanne d'Arc_, p. 38.]

[Note 797: _Ibid._, t. III, p. 232.--J. Quicherat, _Aperus
nouveaux_, pp. 124, 129.]

[Note 798: _Ibid._, t. II, pp. 22, 212; t. III, p. 306; t. V, p.
461.]

[Note 799: _Ibid._, t. I, pp. 328, 336.]

Ces douze articles ne furent pas communiqus  Jeanne. Le jeudi 12
avril, vingt et un docteurs et matres se runirent dans la chapelle
de l'vch, et aprs avoir examin les articles, donnrent une
consultation dont le sens tait dfavorable  l'accuse.

Selon eux, les apparitions et rvlations dont elle se vantait ne
venaient point de Dieu; c'taient ou des inventions humaines ou des
effets de l'esprit malin; elle n'avait pas pour y croire des signes
suffisants. Ces docteurs et matres dcouvraient dans le cas de cette
femme des mensonges, des invraisemblances, une crance trop lgrement
donne, des divinations superstitieuses, des faits scandaleux et
irrligieux, des dits tmraires, prsomptueux, pleins de jactance,
des blasphmes contre Dieu et les saints, de l'impit dans la manire
de se conduire avec pre et mre, des contrarits au prcepte sur
l'amour du prochain, de l'idoltrie, ou tout au moins des fictions
mensongres, des propositions schismatiques, destructives de l'unit,
autorit et puissance de l'glise; mauvaise science et suspicion
vhmente d'hrsie[800].

[Note 800: _Procs_, t. I, pp. 337, 340.]

Si elle n'avait pas t soutenue et rconforte par les Voix du ciel,
les voix de son coeur, Jeanne ne serait pas alle jusqu' la fin de
cet horrible procs o torture  la fois par des princes de l'glise
et des goujats d'arme, elle endura de corps et d'esprit des
souffrances intolrables  la commune nature humaine; elle les endura
sans que sa constance, sa foi, sa divine esprance, on dirait presque
sa gaiet en fussent atteints. Enfin,  bout de forces et non de
courage, elle tomba brise, en proie  une maladie qu'on croyait
mortelle; elle semblait perdue, ou plutt, hlas! sauve[801].

[Note 801: _Procs_, t. III, p. 51.]

Le mercredi 18 avril, monseigneur de Beauvais et le vice-inquisiteur
de la foi, se rendirent avec plusieurs docteurs et matres auprs
d'elle afin de l'exhorter charitablement; elle tait encore trs
malade[802]. Monseigneur de Beauvais lui reprsenta que, interroge
devant des personnes de haute sagesse, sur des points ardus, maintes
choses dites par elle avaient t notes comme contraires  la foi.
C'est pourquoi, considrant qu'elle tait femme sans lettres, il lui
offrait de la pourvoir d'hommes savants et probes pour l'instruire. Il
priait les docteurs prsents de lui donner des conseils salutaires, et
l'invitait elle-mme, si elle connaissait d'autres personnes,  les
lui dsigner, promettant qu'il les ferait venir sans faute.

[Note 802: _Ibid._, t. I, pp. 374-375.]

--L'glise, ajouta-t-il, ne ferme point son sein  qui lui revient.

Jeanne rpondit qu'elle le remerciait de ce qu'il lui disait pour son
salut, et elle ajouta:

--Il me semble, vu la maladie que j'ai, que je suis en grand pril de
mort. S'il en est ainsi, Dieu veuille faire de moi  son plaisir. Je
vous requiers de me faire avoir confession, et le corps de mon Sauveur
aussi, et de me mettre en terre sainte.

Monseigneur de Beauvais lui reprsenta que si elle voulait recevoir
les sacrements, elle devait se soumettre  l'glise.

--Si mon corps meurt en prison, rpondit-elle, je m'attends  vous que
vous le fassiez mettre en terre sainte; si vous ne l'y faites mettre,
je m'en attends  Notre-Seigneur[803].

[Note 803: _Procs_, t. I, pp. 376, 378.]

Elle soutint ensuite nergiquement la vrit des rvlations qu'elle
avait eues de par Dieu, saint Michel, saintes Catherine et Marguerite.

Et comme on lui demandait une fois encore si elle soumettait soi et
ses actes  notre sainte mre l'glise, elle rpondit:

--Quelque chose qui m'en doive advenir, je n'en ferai ou dirai autre
chose que ce que j'ai dj dit au procs.

Les docteurs et matres l'exhortrent l'un aprs l'autre  se
soumettre  notre sainte mre l'glise, allguant de nombreux passages
de l'criture sainte; ils lui promirent le corps de Notre-Seigneur, si
elle voulait obir; mais elle demeura ferme dans son propos.

--De cette soumission, dit-elle, je ne rpondrai autre chose que ce
que j'ai dj fait. J'aime Dieu, je le sers et suis bonne chrtienne,
et je voudrais aider et soutenir la sainte glise de tout mon
pouvoir[804].

[Note 804: _Procs_, t. I, pp. 380-381.]

On avait recours aux processions dans les grandes ncessits.

--Ne voulez-vous point, lui fut-il demand, qu'on ordonne une belle et
notable procession pour vous mettre en bon tat, si vous n'y tes?

Elle rpondit:

--Je veux trs bien que l'glise et les catholiques prient pour
moi[805].

[Note 805: _Ibid._, t. I, p. 381.]

Parmi les docteurs consults, plusieurs recommandrent qu'elle ft de
nouveau instruite et admoneste charitablement. Le mercredi 2 mai,
soixante-trois rvrends docteurs et matres se runirent dans la
salle de Parement du chteau[806]. Elle fut introduite et matre Jean
de Castillon, docteur en thologie, archidiacre d'vreux[807], lut une
cdule en franais dans laquelle les faits et dits reprochs  Jeanne
taient rsums en six articles. Puis plusieurs docteurs et matres
lui adressrent tour  tour des admonitions et des conseils
charitables. Ils l'exhortrent  se soumettre  l'glise militante
universelle,  notre Saint-Pre le Pape et au saint Concile gnral.
Ils l'avertirent que, si l'glise l'abandonnait, elle serait en grand
danger d'encourir la peine du feu ternel quant  son me, sans
prjudice de la peine du feu corporel quant au corps, et par la
sentence d'autres juges.

[Note 806: _Ibid._, t. I, pp. 381-382.]

[Note 807: De Beaurepaire, _Notes sur les juges_, pp. 114, 117.]

Jeanne rpondit comme devant[808].

[Note 808: _Procs_, t. I, pp. 383, 399.]

Le lendemain jeudi 3 mai, jour de l'Invention de la Sainte Croix,
l'archange Gabriel lui apparut; elle n'tait pas bien sre de l'avoir
dj vu; mais cette fois elle ne pouvait douter; ses Voix lui dirent
que c'tait bien lui; et elle en eut grand rconfort.

Ce mme jour, elle demanda  ses Voix si elle devait se soumettre 
l'glise, comme tous les clercs l'en pressaient.

Les Voix lui rpondirent:

--Si tu veux que Notre-Seigneur t'aide, attends-toi  lui de tous tes
faits.

Jeanne voulut savoir d'elles si elle serait brle.

Les Voix lui dirent de s'en attendre  Notre-Seigneur et qu'il
l'aiderait[809]. Ce secours mystrieux raffermissait le coeur de
Jeanne.

[Note 809: _Ibid._, t. I, pp. 400-401.]

L'opinitret dont elle faisait preuve n'tait pas sans exemple parmi
les hrtiques et les possdes. Au contraire, les juges d'glise
taient accoutums  l'endurcissement des femmes abuses par le
diable. Pour les obliger  dire la vrit, quand les exhortations et
les admonitions ne suffisaient pas on recourait  la torture. Et ce
moyen ne russissait pas toujours. Beaucoup de ces mauvaises femelles
(_mulierculae_) supportaient les plus cruelles souffrances avec une
constance qui passait les forces ordinaires de la nature humaine.
Aussi les docteurs ne croyaient-ils pas que cette constance ft
naturelle; ils l'attribuaient  un artifice infernal. Le dmon tait
capable encore de protger ses servantes tombes aux mains des juges
d'glise; il leur accordait le pouvoir de se taire dans les tortures.
C'est ce qu'on appelait le don de taciturnit[810].

[Note 810: Nicolas Eymeric, _Directorium inquisitorium..._, Rome,
1586, in-fol., p. 24, col. 1.--Ludovicus a Paramo, _De origine et
progressu officii sanct inquisitionis_, MDXCIIX, in-fol., lib. III,
questio 5, p. 709.]

Le mercredi 9 mai, Jeanne fut mene  la grosse tour du chteau et
introduite dans la chambre de torture. L monseigneur de Beauvais, en
prsence du vice-inquisiteur et de neuf docteurs et matres, lui donna
lecture des articles auxquels elle avait jusque-l refus de rpondre,
et la menaa, si elle ne confessait point toute la vrit, d'tre mise
 la ghenne.

Les instruments taient prpars; les deux excuteurs, Mauger
Leparmentier, clerc mari, et son compagnon, se tenaient prs d'elle,
attendant les ordres du seigneur vque.

Jeanne, qui six jours auparavant avait reu de ses Voix grand
rconfort, rpondit avec fermet:

--Vraiment, si vous me deviez faire arracher les membres et faire
partir l'me hors du corps, je ne vous dirais autre chose et, si je
vous disais quelque chose, aprs dirais-je toujours que vous me
l'avez fait dire par force[811].

[Note 811: _Procs_, t. I, pp. 399-400.]

Monseigneur de Beauvais dcida de surseoir  la torture, craignant
qu'elle ne ft pas profitable  cette me endurcie[812]. Le samedi
suivant, il en dlibra dans sa maison, avec le vice-inquisiteur et
treize docteurs et matres; les avis furent partags. Matre Raoul
Roussel conseillait de ne pas donner la torture  Jeanne pour viter
qu'un procs aussi bien fait que celui-ci pt tre attaqu. Il
craignait,  ce qu'il semble, que la Pucelle, ayant reu du diable le
don de taciturnit, les tourments ne lui donnassent occasion de braver
la sainte inquisition par un silence diabolique. Matre Aubert Morel,
licenci en droit canon, avocat prs l'officialit de Rouen, chanoine
de la cathdrale, et matre Thomas de Courcelles jugrent qu'il serait
bon, au contraire, d'appliquer la question. Matre Nicolas Loiseleur,
matre s arts, chanoine de Rouen, qui faisait au procs le cordonnier
lorrain et la voix de sainte Catherine, n'avait pas d'opinion bien
arrte  cet gard; toutefois, il ne lui semblait pas mauvais que
Jeanne, pour la mdecine de son me, ft torture. Les docteurs et
matres en majorit estimrent qu'il n'y avait pas lieu de la
soumettre  cette preuve, quant  prsent; les uns ne donnrent point
des raisons, les autres allgurent qu'il convenait de l'avertir
charitablement encore une fois. Matre Guillaume Erard, docteur en
thologie, se fonda sur ce qu'on avait dj assez ample matire pour
juger[813]. Ainsi, parmi ceux qui pargnrent les tourments  Jeanne,
se trouvait le moins misricordieux de tous  son gard. Tel tait
l'esprit des tribunaux d'glise que refuser la torture  un accus,
c'tait, en certains cas, lui refuser une grce.

[Note 812: _Ibid._, t. I, pp. 401-402.]

[Note 813: _Procs_, t. I, pp. 402, 404.]

Lors du procs de Marguerite la Porte, les juges ne convoqurent
point d'experts[814]. Ils soumirent  l'Universit de Paris un rapport
crit, touchant les charges tenues pour prouves. L'Universit donna
son avis sous rserve de la vrit des charges. Cette rserve tait de
pure forme et la dcision de l'Universit avait l'autorit d'un
jugement. Dans le procs de Jeanne, on invoqua ce prcdent. Le 21
avril, matre Jean Beaupre, matre Jacques de Touraine et matre
Nicolas Midi quittrent Rouen et, au risque d'tre houspills en
chemin par les gens de guerre, allrent porter les douze articles 
leurs collgues de Paris.

[Note 814: _Recueil des historiens de la France_, t. XX, p. 601;
t. XXI, p. 34.--Histoire littraire de la France, t. XXVII, p. 70.]

Le 28 avril, l'Universit, runie en assemble gnrale 
Saint-Bernard, chargea de l'examen des douze articles la sacre
Facult de Thologie et la vnrable Facult des Dcrets[815].

[Note 815: _Procs_, t. I, pp. 407, 413, 420.--M. Fournier, _La
facult de dcret de l'Universit de Paris_, p. 353.--Le P. Denifle et
Chtelain, _Chartularium Universitatis Parisiensis_, t. IV, pp. 510 et
suiv.]

Le 14 mai, les dlibrations des deux Facults furent soumises 
toutes les Facults solennellement runies, qui les ratifia, les fit
siennes et les envoya au roi Henri, en suppliant Son Excellente
Hautesse de faire prompte justice, afin que le peuple, tant scandalis
par cette femme, ft ramen  bonne doctrine et sainte croyance[816].
Et il est remarquable que dans une cause, qui tait celle du pape,
reprsent par le vice-inquisiteur, et du roi, reprsent par
l'vque, la fille ane des rois ait communiqu directement avec le
roi de France, gardien de ses privilges.

[Note 816: _Procs_, t. II, p. 6.--U. Chevalier, _L'abjuration de
Jeanne d'Arc_, p. 42.]

Selon la sacre Facult de Thologie, les apparitions de Jeanne
taient fictives, mensongres, sductrices, inspire par des diables.
Le signe donn au roi tait un mensonge prsomptueux et pernicieux,
attentatoire  la dignit des anges, la croyance de Jeanne aux visites
de saint Michel, de sainte Catherine et de sainte Marguerite tait une
croyance tmraire et injurieuse par la comparaison que Jeanne en
faisait avec les vrits de la foi; les prdictions de Jeanne taient
superstition, divination et vaine jactance; l'affirmation de porter
l'habit d'homme par commandement de Dieu tait blasphme, mpris des
sacrements, violation de la loi divine et des sanctions
ecclsiastiques, suspicion d'idoltrie. Jeanne, dans les lettres
dictes par elle, se montrait tratresse, perfide, cruelle, altre
de sang humain, sditieuse, poussant  la tyrannie, blasphmatrice de
Dieu. En partant pour la France, elle avait viol le commandement
d'honorer pre et mre, caus scandale, blasphm, err dans la foi.
En faisant le saut de Beaurevoir, elle s'tait montre d'une
pusillanimit tournant au dsespoir et  l'homicide, et 'avait t de
plus pour elle l'occasion d'affirmations tmraires touchant la remise
de son pch et d'erreur sur le libre arbitre. En proclamant sa
confiance en son salut, elle ne profrait que mensonges prsomptueux
et pernicieux; en disant que sainte Catherine et sainte Marguerite ne
parlaient pas anglais, elle blasphmait ces saintes et violait le
prcepte: Tu aimeras ton prochain; les honneurs qu'elle rendait 
ses saintes taient idoltrie et invocation de dmons; son refus de
s'en rapporter de ses faits  l'glise tendait au schisme, au mpris
de l'unit et de l'autorit de l'glise,  l'apostasie[817].

[Note 817: _Procs_, t. I, pp. 414, 417.]

Les docteurs de la Facult de Thologie taient trs savants; ils
connaissaient les trois esprits malins que Jeanne abuse prenait pour
saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite. C'taient Blial,
Satan et Bhmot. Blial, ador des sidoniens, se montre quelquefois
sous la figure d'un ange plein de beaut; c'est le dmon de la
dsobissance. Satan est le chef des enfers et Bhmot est un tre
lourd et stupide, qui mange du foin comme un boeuf[818].

[Note 818: _Procs_, t. I, p. 414.--Migne, _Dictionnaire des
sciences occultes_.]

La vnrable Facult des Dcrets dcidait que cette femme
schismatique, errant en la foi, apostate, menteuse, devineresse,
devait tre charitablement exhorte et dment avertie par les juges
comptents et que, si elle refusait nanmoins d'abjurer son erreur, il
la faudrait abandonner au bras sculier pour en recevoir le chtiment
d[819]. Voil les dlibrations et dcisions que la vnrable
Universit de Paris soumettait  l'examen et aux arrts du Saint-Sige
apostolique et du sacro-saint Concile gnral[820].

[Note 819: _Ibid._, t. I, pp. 417, 420.]

[Note 820: _Ibid._, t. I, pp. 414, 417.]

Mais les clercs de France n'avaient-ils donc rien  dire en cette
cause? N'avaient-ils donc aucune dcision  soumettre au pape et au
concile? Pourquoi n'opposaient-ils pas leur opinion  celles des
Facults parisiennes? Pourquoi gardaient-ils le silence? Ces docteurs,
qui avaient recommand au roi de mettre en oeuvre la jeune fille, afin
de ne pas refuser les dons du Saint-Esprit, pourquoi n'envoyaient-ils
pas  Rouen le livre de Poitiers que rclamait Jeanne[821]? Tous ces
universitaires chasss de Paris, tous ces avocats et conseillers au
Parlement exil, tous ces magistrats qui n'avaient pas de robe  se
mettre, pas de souliers  donner  leurs enfants, avant que cette
Pucelle et soutenu leur cause penchante, et qui maintenant, grce 
elle, reprenaient chaque jour espoir et vigueur, comment
laissaient-ils traiter d'hrtique et de femme dissolue cette grande
servante de leur roi? Ce frre Pasquerel, ce frre Richard, tous ces
religieux qui nagure l'accompagnaient en France et pensaient
l'accompagner  la croisade contre les Bohmes et les Turcs, pourquoi
ne demandaient-ils pas un sauf-conduit afin d'tre entendus au procs?
Pourquoi n'envoyaient-ils pas du moins leur tmoignage? Cet archevque
d'Embrun, qui tantt encore donnait de si nobles conseils  son roi,
pourquoi n'adressait-il pas aux juges de Rouen son mmoire en faveur
de la Pucelle? Monseigneur de Reims, chancelier du royaume, qui avait
bien dit qu'elle tait orgueilleuse mais non pas hrtique, pourquoi,
contrairement  ses intrts et  son honneur, ne tmoignait-il pas en
faveur de celle qui lui avait fait recouvrer sa ville piscopale?
Pourquoi, comme c'tait son droit, comme c'tait son devoir de
mtropolitain, ne prononait-il pas la censure et la suspension contre
son suffragant, l'vque de Beauvais, coupable d'avoir prvariqu dans
l'administration de la justice? Ces grands clercs, dputs par le roi
Charles au Concile de Ble, comment ne s'engageaient-ils pas  porter
au synode la cause de la Pucelle? Comment, enfin, les prtres, les
religieux du royaume ne demandaient-ils pas, d'un cri unanime,
l'appel au Saint-Pre?

[Note 821: Sans doute le livre de Poitiers devait tre d'une
grande pauvret thologique; mais on avait les conclusions prsentes
au roi, le mmoire de Glu et celui de Gerson.]

Tous, comme frapps d'tonnement et de stupeur, demeuraient sans
parler ni agir. Ne serait-ce point parce qu'ils craignaient que cette
illustre Universit, que de tous les pays chrtiens on venait
consulter en matire de foi, ce soleil de l'glise, n'et clair d'un
jour trop clatant la cause de Jeanne, et que cette femme, qu'en
France on avait cru sainte, ne ft inspire par le malin esprit? S'ils
le craignaient, s'ils le souponnaient, cette opinion thologique, ces
doutes sur une matire difficile, en une cause ardue, expliqueraient
leur silence; on comprendrait qu'ils se taisaient de honte et de
douleur. Mais ce qu'ils avaient cru nagure, s'ils le croyaient
encore, s'ils taient persuads que la Pucelle tait venue de Dieu
pour conduire leur roi  son sacre glorieux, que penser de ces
prtres, que penser de ces clercs de France, qui reniaient la fille de
Dieu,  la veille de sa passion?




CHAPITRE XIII

L'ABJURATION.--LA PREMIRE SENTENCE.


Les docteurs et matres runis, le samedi 19 mai, dans la chapelle
archipiscopale de Rouen, au nombre de cinquante, s'associrent
unanimement aux dlibrations de l'Universit de Paris, et monseigneur
de Beauvais dcida qu'une nouvelle admonition charitable serait
adresse  Jeanne[822]. En consquence, le mercredi 23, l'vque, le
vicaire inquisiteur et le promoteur se rendirent dans une chambre du
chteau, voisine de la prison de Jeanne; ils taient accompagns de
sept docteurs et matres, du seigneur vque de Noyon et du seigneur
vque de Throuanne[823]. Celui-l, frre de messire Jean de
Luxembourg qui avait vendu la Pucelle, comptait parmi les premiers
personnages du Grand Conseil d'Angleterre; il tait chancelier de
France pour le roi Henri comme messire Regnault de Chartres l'tait
pour le roi Charles[824].

[Note 822: _Procs_, t. I, pp. 404, 429.]

[Note 823: _Ibid._, t. I, pp. 429-430.]

[Note 824: De Beaurepaire, _Notes sur les juges_, pp. 126-127.]

L'accuse fut introduite et matre Pierre Maurice, docteur en
thologie, lui donna lecture des douze articles abrgs et comments
conformment aux dlibrations de l'Universit, le tout en manire de
discours  elle adress:


ARTICLE PREMIER

Premirement, Jeanne tu as dit qu'en l'ge de treize ans, ou environ,
tu as eu rvlations et apparitions d'anges et des saintes Catherine
et Marguerite, que tu les as vus frquemment de tes yeux corporels, et
qu'ils ont parl  toi et qu'ils te parlent souvent et qu'ils t'ont
dit beaucoup de choses que tu as pleinement dclares dans ton procs.

Sur ce point, les clercs de l'Universit de Paris et autres ayant
considr les modes de ces rvlations et apparitions, leur fin, la
substance des choses rvles, et la condition de ta personne, et
considr tout ce qu'il y avait lieu de considrer, disent que ce sont
fictions mensongres, sduisantes et prilleuses, ou que des
rvlations et apparitions de cette sorte sont superstitieuses,
procdant d'esprits malins et diaboliques.


ARTICLE 2.

Item, tu as dit que ton roi eut signe par quoi il connut que tu tais
envoye de Dieu,  savoir que saint Michel, accompagn d'une multitude
d'anges, dont certains avaient des ailes, d'autres des couronnes et
avec lesquels taient les saintes Catherine et Marguerite, vint  toi
en la ville de Chteau-Chinon; et que tous ceux-l entrrent avec toi
par l'escalier du chteau, dans la chambre de ton roi devant qui
s'inclina un ange qui portait une couronne. Et une fois, tu as dit que
cette couronne que tu appelles signe, fut remise  l'archevque de
Reims qui la remit  ton roi, en prsence d'une multitude de princes
et de seigneurs que tu as nomms.

Et quant  cela, lesdits clercs disent que ce n'est pas vraisemblable,
mais que c'est mensonge prsomptueux, sduisant, pernicieux, une chose
feinte et attentatoire  la dignit des anges.


ARTICLE 3.

Item, tu as dit que tu connaissais les anges et les saintes par bon
conseil, confort et doctrine qu'ils te donnaient et par ce qu'ils se
nommrent  toi et que les saintes te salurent. Tu croyais aussi que
ce fut saint Michel qui t'apparut et que leurs faits et dits sont
bons, aussi fermement que tu crois la foi du Christ.

Quant  cela, les clercs disent que ce ne sont pas signes suffisants
pour connatre lesdits saints et anges, et que tu as cru lgrement et
tmrairement affirm, et que en outre, pour ce qui est de la
comparaison que tu fais de croire aussi fermement, etc., tu erres dans
la foi.


ARTICLE 4.

Item, tu as dit que tu es assure de certaines choses  venir, que tu
as su des choses caches, que tu as pareillement reconnu des hommes
que tu n'avais jamais vus auparavant, et cela par les voix des saintes
Catherine et Marguerite.

Et quant  cela, les clercs disent que, en ces dits, est superstition,
divination, prsomptueuse assertion et vaine jactance.


ARTICLE 5.

Item, tu as dit que du commandement de Dieu et de son bon plaisir tu
as port et portes encore habit d'homme et, parce que tu as
commandement de Dieu de porter cet habit, tu as pris tunique courte,
gippon, chausses lies  maintes aiguillettes; tu portes mme les
cheveux coups en rond au-dessus des oreilles, sans rien garder sur
toi de ce qui prouve et dnote le sexe fminin, except ce que nature
t'a donn; et souvent tu as reu en cet habit le sacrement de
l'Eucharistie, et bien que tu aies t plusieurs fois admoneste de le
quitter, nanmoins tu n'en as voulu rien faire, disant que tu
aimerais mieux mourir que quitter cet habit,  moins que ce ne ft par
le commandement de Dieu; et que, si tu tais encore en cet habit avec
ceux de ton parti, ce serait grand bien pour la France. Tu dis aussi
que, pour rien, tu ne ferais serment de ne pas porter cet habit et des
armes, et tu dis qu'en tout cela tu fais bien et par l'ordre de Dieu.

Sur ce point, les clercs disent que tu blasphmes Dieu et le mprises
en ses sacrements, que tu transgresses la loi divine, la sainte
criture et les rgles canoniques, que tu penses mal et erres en
matire de foi, que tu es pleine de vaine jactance, que tu es suspecte
d'idoltrie et d'adoration de toi-mme et de tes habits, en imitant
les usages des paens.


ARTICLE 6.

Item, tu as dit que souvent, dans tes lettres, tu as mis ces noms,
JHESUS MARIA, et le signe de la croix pour avertir ceux  qui tu
crivais de ne pas faire ce qui tait marqu dans la lettre. Dans
d'autres lettres tu t'es vante de faire tuer tous ceux qui ne
t'obissaient pas et qu'aux coups on verrait qui aurait meilleur droit
de par le Dieu du ciel et tu as dit souvent n'avoir rien fait que par
rvlation et commandement du Seigneur.

Quant  cela, les clercs disent que tu es tratresse, perfide,
cruelle, dsirant cruellement l'effusion du sang humain, sditieuse,
provoquant  tyrannie, blasphmant Dieu en ses commandements et
rvlations.


ARTICLE 7.

Item, tu dis que, par rvlations que tu as eues en l'ge de dix-sept
ans, tu as quitt la maison de tes parents, contre leur volont, de
quoi ils furent quasi fous. Et tu es alle vers Robert de Baudricourt,
qui,  ta requte, te donna un habit d'homme et une pe, avec
certaines gens pour te conduire vers ton roi, et quand tu es venue
vers lui, tu lui as dit que tu venais pour chasser ses adversaires et
que tu lui avais promis de le mettre en un grand royaume, et qu'il
aurait victoire sur ses adversaires et que Dieu t'envoyait pour cela.
Tu dis aussi que, de la sorte, tu as bien fait en obissant  Dieu et
par rvlation.

Quant  cela, les clercs disent que tu as t impie envers tes
parents, transgressant le commandement de Dieu d'honorer pre et mre,
scandaleuse, blasphmatrice de Dieu, errant en la foi et que tu as
fait une promesse prsomptueuse et tmraire.


ARTICLE 8.

Item, tu as dit que, volontairement, tu as saut de la tour de
Beaurevoir, aimant mieux mourir que d'tre livre aux mains des
Anglais et vivre aprs la destruction de Compigne; et, bien que les
saintes Catherine et Marguerite te dfendissent de sauter, tu ne pus
te contenir; et, quoi que ce ft un grand pch que d'offenser ces
saintes, pourtant tu as su par tes Voix que Dieu te l'avait remis
aprs que tu t'en fusses confesse.

Sur ce point les clercs disent que ce fut l pusillanimit tournant 
dsespoir et probablement suicide. En cela encore tu as mis une
assertion tmraire et prsomptueuse en prtendant avoir rmission de
ton pch et tu penses mal touchant le libre arbitre.


ARTICLE 9.

Item, tu as dit que les saintes Catherine et Marguerite promirent de
te conduire en paradis pourvu que tu gardasses la virginit que tu
leur avais voue et promise, et de cela tu es aussi certaine que si tu
tais dj dans la gloire des Bienheureux. Tu crois n'avoir pas fait
oeuvre de pch mortel. Et il te semble que, si tu tais en tat de
pch mortel, les saintes ne te visiteraient pas quotidiennement,
comme elles font.

Quant  cela, les clercs disent que c'est une assertion prsomptueuse
et tmraire, un mensonge pernicieux; qu'il y a l contradiction avec
ce que tu avais dit prcdemment, et qu'enfin tu penses mal touchant
la foi chrtienne.


ARTICLE 10.

Item, tu as dit que tu savais bien que Dieu aime plus que toi
certaines personnes vivantes, et que cela tu l'as appris par
rvlation des saintes Catherine et Marguerite; aussi, que ces saintes
parlent franais, non anglais, puisqu'elles ne sont pas du parti des
Anglais. Et quand tu as su que tes Voix taient pour ton roi, tu n'as
plus aim les Bourguignons.

Quant  cela, les clercs disent que c'est une tmraire et
prsomptueuse assertion, une divination superstitieuse, un blasphme
contre les saintes Catherine et Marguerite, et une transgression du
prcepte de l'amour du prochain.


ARTICLE 11.

Item, tu as dit que,  ceux que tu appelles saint Michel et les
saintes Catherine et Marguerite, tu as fait plusieurs rvrences,
flchissant le genou, tirant ton chaperon, baisant la terre o ils
marchaient, leur vouant ta virginit; que ces saintes, tu les avais
baises et embrasses et invoques, qu'aussi tu as cru  leurs
enseignements du moment qu'elles sont venues  toi, sans demander
conseil  ton cur ou  quelque autre homme d'glise. Et nanmoins tu
crois que ces Voix viennent de Dieu aussi fermement que tu crois en la
foi chrtienne, et que Notre-Seigneur Jsus-Christ a souffert passion.
Tu as dit en outre que si quelque mauvais esprit t'apparaissait sous
la figure de saint Michel, tu saurais bien le connatre et le
discerner. Tu as dit encore que, de ton propre mouvement, tu as jur
de ne point dire le signe que tu avais donn  ton roi. Et finalement
tu as ajout: Si ce n'est sur l'ordre de Dieu.

Quant  cela, les clercs disent que,  supposer que tu aies eu les
rvlations et apparitions dont tu te vantes, de la manire que tu as
dit, tu es idoltre, invocatrice des dmons, errant en matire de foi,
tmraire en tes assertions et que tu as fait un serment illicite.


ARTICLE 12.

Item, tu as dit que, si l'glise voulait que tu fisses le contraire
des ordres que tu dis avoir reus de Dieu, tu ne le ferais pour quoi
que ce ft; que tu sais bien que tout ce qui est contenu dans ton
procs vient des ordres de Dieu et qu'il t'tait impossible de faire
le contraire. Relativement  ces faits, tu ne veux pas te rapporter au
jugement de l'glise qui est sur la terre, ni d'homme vivant, mais 
Dieu seul. Et tu as dit en outre que cette rponse, tu ne la faisais
pas de ta tte, mais sur le commandement de Dieu, bien que cet article
de foi: _Unam sanctam Ecclesiam catholicam_, t'ait t plusieurs fois
dclar et que tout chrtien doive soumettre tous ses dits et faits 
l'glise militante, principalement dans le fait de rvlations et
choses telles.

Quant  cela, les clercs disent que tu es schismatique, mal pensante
sur l'unit et l'autorit de l'glise, apostate et opinitrement
errante en matire de foi[825].

[Note 825: _Procs_, t. I, pp. 430, 437.]

Ayant achev cette lecture, matre Pierre Maurice, sur l'invitation de
l'vque, exhorta Jeanne. Il avait t recteur de l'Universit de
Paris en 1428[826]. On l'estimait comme orateur; c'tait lui qui, le 5
juin 1430, avait harangu, au nom du chapitre, le roi Henri VI, lors
de son entre  Rouen. Il se distinguait, ce semble, par quelque
connaissance et quelque got des lettres antiques, et possdait de
prcieux manuscrits, au nombre desquels se trouvaient les comdies de
Trence et l'_nide_ de Virgile[827].

[Note 826: Du Boulay, _Historia Universitatis Parisiensis_, t. V,
p. 929.]

[Note 827: De Beaurepaire, _Notes sur les juges_, p. 88.]

Cet insigne docteur invita Jeanne, en termes d'une simplicit
calcule,  rflchir aux suites de ses dires et de ses actes et
l'exhorta tendrement  se soumettre  l'glise. Aprs l'absinthe il
lui offrit le miel; il lui tint des propos doux et familiers. Il entra
avec une singulire adresse dans les gots et les sentiments qui
emplissaient le coeur de cette jeune fille. La voyant toute pleine de
chevalerie et si loyale  Charles qu'elle avait fait sacrer, c'est par
des comparaisons tires de la vie militaire et seigneuriale qu'il
essaya de lui faire comprendre qu'elle devait en croire l'glise
militante plutt que ses Voix et ses apparitions.

--Si votre roi, lui dit-il, vous avait confi la garde d'une
forteresse, en vous dfendant d'y laisser entrer personne, n'est-il
pas vrai que vous refuseriez de recevoir quiconque s'y prsenterait de
sa part sans montrer de lettres ou quelque autre signe. De mme,
lorsque Notre-Seigneur Jsus-Christ, s'levant au ciel, commit au
bienheureux aptre Pierre et  ses successeurs le gouvernement de son
glise, il leur dfendit de faire accueil  ceux qui prtendraient
venir en son nom, sans en apporter la preuve.

Et pour lui rendre sensible quelle faute c'tait de dsobir 
l'glise, il lui rappela le temps o elle faisait la guerre et prit
pour exemple un chevalier dsobissant  son roi:

--Lorsque vous tiez dans le domaine de votre roi, lui dit-il, si un
chevalier ou tout autre, plac sous son obissance, s'tait lev
disant: Je n'obirai pas au roi; je ne me soumettrai ni  lui ni 
ses officiers, n'auriez-vous pas dit: Voil un homme qui doit tre
condamn? Que dites-vous donc de vous qui, engendre dans la foi du
Christ, devenue par le baptme la fille de l'glise et l'pouse du
Christ, n'obissez pas aux officiers du Christ, c'est--dire aux
prlats de l'glise[828]?

[Note 828: _Procs_, t. I, pp. 437, 441.]

Matre Pierre Maurice s'efforait ainsi de se faire comprendre de
Jeanne. Il n'y russit pas; toutes les raisons et toute l'loquence du
monde se seraient brises contre le coeur de cette enfant. Aprs que
matre Pierre eut parl, Jeanne, interroge si elle ne se croyait pas
tenue de soumettre ses dits et faits  l'glise, rpondit:

--La manire que j'ai toujours dite et tenue au procs, je la veux
maintenir quant  cela.... Si j'tais en jugement et voyais allumer
les bourres, et le bourreau prt de bouter le feu, et moi tant dans
le feu, je n'en dirais autre chose et soutiendrais ce que j'ai dit au
procs jusqu' la mort.

Sur ces paroles, l'vque dclara les dbats clos et remit au
lendemain le prononc de la sentence[829].

[Note 829: _Procs_, t. I, pp. 441-442.]

Le lendemain, jeudi aprs la Pentecte, 24 mai, Jeanne fut visite de
bon matin, en sa prison, par matre Jean Beaupre qui l'avertit
qu'elle serait tantt conduite  l'chafaud pour tre prche.

--Si vous tes bonne chrtienne, fit-il, vous direz que vous soumettez
tous vos faits et dits  notre sainte mre l'glise et spcialement
aux juges ecclsiastiques.

Matre Jean Beaupre crut entendre qu'elle rpondit:

--Ainsi ferai-je[830].

[Note 830: _Ibid._, t. II, p. 21.]

Si telle fut sa rponse, c'est qu'elle avait t brise par une nuit
d'angoisse, et que sa chair se troublait  la pense de mourir par le
feu.

Au moment du dpart, comme elle tait debout prs d'une porte, matre
Nicolas Loiseleur lui donna les mmes avis et, pour la mieux engager 
les suivre, il lui fit une fausse promesse:

--Jeanne, croyez-moi, dit-il. Il ne tient qu' vous d'tre sauve.
Prenez l'habit de votre sexe et faites ce qu'on dcidera. Autrement
vous tes en pril de mort. Si vous faites ce que je vous dis, il vous
en arrivera tout bien et aucun mal. Vous serez mise entre les mains de
l'glise[831].

[Note 831: _Procs_, t. III, p. 146.--De Beaurepaire, _Notes sur
les juges_, pp. 445 et suiv.]

On la mena en charrette, sous escorte, dans le quartier de la ville
nomm Bourg-l'Abb, qui tait au pied du chteau, et l'on s'arrta 
trois ou quatre cents tours de roue, dans le cimetire Saint-Ouen, dit
aussi les _atres Saint-Ouen_, o chaque anne,  la fte du patron de
l'abbaye, se tenait une foire trs frquente[832]. C'est l que
Jeanne devait tre prche, comme tant d'autres malheureuses l'avaient
t avant elle. On donnait de prfrence ces spectacles exemplaires
dans les lieux o le peuple y pt assister en foule. Une glise
paroissiale s'levait depuis cent ans, au bord de ce vaste charnier
que fermait, au midi, la haute nef de l'abbatiale. Deux chafauds
avaient t dresss[833], l'un grand et l'autre petit, contre le beau
vaisseau de l'glise,  l'ouest du portail qu'on nommait _portail des
Marmousets_,  cause d'une multitude de petites figures qui y taient
sculptes[834].

[Note 832: _Ibid._, t. II, p. 351.]

[Note 833: _Ibid._, t. III, p. 54.]

[Note 834: De Beaurepaire, _Notes sur le cimetire de Saint-Ouen
de Rouen_, dans _Prcis analytique des travaux de l'Acadmie de
Rouen_, 1875-1876, pp. 211, 230, plan.--U. Chevalier, _L'abjuration de
Jeanne d'Arc et l'authenticit de sa formule_, p. 44.--A. Sarrazin,
_Jeanne d'Arc et la Normandie_, p. 351.]

Sur le grand chafaud les deux juges, le seigneur vque et le vicaire
inquisiteur, prirent place, assists du rvrendissime cardinal de
Winchester, des seigneurs vques de Throuanne, de Noyon et de
Norwich, des seigneurs abbs de Fcamp, de Jumiges, du Bec, de
Cormeilles, du Mont-Saint-Michel-au-pril-de-la-mer, de Mortemart, de
Praux et de Saint-Ouen de Rouen, o se faisait l'assemble, des
prieurs de Longueville et de Saint-L, ainsi que d'une foule de
docteurs et de bacheliers en thologie, de docteurs et de licencis en
l'un et l'autre droit[835]; et il se trouvait l encore beaucoup de
personnages considrables du parti des Anglais. L'autre chafaud tait
une sorte d'ambon, o monta le docteur qui devait prcher Jeanne,
selon l'usage de la sainte inquisition. C'tait matre Guillaume
Erard, docteur en thologie, chanoine des glises de Langres et de
Beauvais[836]. Trs press, pour l'heure, d'aller en Flandre o il
tait attendu, il confia  frre Jean de Lenisoles, son jeune
serviteur, que cette prdication lui causait grand dplaisir. Je
voudrais bien tre en Flandre, disait-il. Cette affaire m'est fort
dsagrable[837].

[Note 835: _Procs_, t. I, pp. 442, 444.--O'Reilly, _Les deux
procs_, t. I, pp. 70-93.]

[Note 836: De Beaurepaire, _Notes sur les juges_, pp. 402, 408.]

[Note 837: _Procs_, t. III, p. 113.]

Il y avait pourtant un endroit par lequel elle devait lui agrer,
puisqu'elle lui donnait lieu d'attaquer le roi de France, Charles
VII, et de montrer de la sorte son dvouement aux Anglais; car il leur
tait fort attach.

On fit paratre  ct de lui, devant le peuple, Jeanne en habit
d'homme[838].

[Note 838: _Procs_, t. I, pp. 469-470.]

Matre Guillaume Erard commena son sermon de cette manire:

Je prendrai pour thme cette parole de Dieu en Saint-Jean, chapitre
XV: La branche ne peut porter de fruits d'elle-mme si elle ne
demeure attache  la vigne[839]. C'est ainsi que tous les
catholiques doivent rester attachs  la vraie vigne de notre sainte
mre l'glise, que la main de Notre-Seigneur Jsus-Christ a plante.
Or, Jeanne que voici, tombant d'erreur en erreur et de crime en crime,
s'est spare de l'unit de notre sainte mre l'glise et a scandalis
en mille manires le peuple chrtien.

[Note 839: _Ibid._, t. I, p. 444.--E. Richer, _Histoire manuscrite
de la Pucelle d'Orlans_, liv. I, fol. 8; liv. II, fol. 198 v.]

Puis il lui reprocha d'avoir beaucoup failli, d'avoir pch contre la
Majest royale, et contre Dieu et la foi catholique, toutes choses
dont elle devait dsormais se garder sous peine d'tre brle.

Il s'leva vhmentement contre l'orgueil de cette femme; il dit qu'il
n'y avait jamais eu en France de monstre comme celui qui s'tait
manifest en Jeanne; qu'elle tait sorcire, hrtique, schismatique,
et que le roi, qui la protgeait, encourait les mmes reproches, du
moment qu'il voulait recouvrer son trne par le moyen d'une semblable
hrtique[840].

[Note 840: _Procs_, t. III, p. 61.]

Vers le milieu de son sermon, il commena  s'crier  haute voix:

--Ah! tu es bien abuse, noble maison de France, toi qui as t la
maison trs chrtienne! Charles, qui se dit roi et de toi gouverneur,
a adhr, comme hrtique et schismatique, aux paroles et actes d'une
femme malfaisante, diffame et de tout dshonneur pleine. Et non pas
lui seulement, mais tout le clerg de son obissance et seigneurie par
lequel cette femme, suivant son dire, a t examine et n'a point t
reprise. C'est grande piti[841]!

[Note 841: _Ibid._, t. II, pp. 15, 17.]

Matre Guillaume rpta deux ou trois fois les mmes propos sur le roi
Charles. Puis, s'adressant  Jeanne, il dit en levant le doigt:

--C'est  vous, Jeanne, que je parle; et je vous dis que votre roi est
hrtique et schismatique.

Ces paroles offensaient cruellement Jeanne en son amour pour les lis
de France et pour le roi Charles. Il se fit en elle un grand moi, et
elle entendit ses Voix qui lui disaient:

--Rponds hardiment  ce prcheur qui te prche[842].

[Note 842: _Ibid._, t. I, pp. 456-457.--U. Chevalier,
_L'abjuration de Jeanne d'Arc_, pp. 46-47.]

Leur obissant de bon coeur, elle interrompit matre Guillaume:

--Par ma foi, messire, lui dit-elle, rvrence garde, je vous ose
bien dire et jurer, sous peine de ma vie, que c'est le plus noble
chrtien de tous les chrtiens, et qui le mieux aime la foi et
l'glise, et n'est point tel que vous dites[843].

[Note 843: _Procs_, t. II, pp. 15, 17, 335, 345, 353, 367.]

Matre Guillaume donna ordre  l'huissier Jean Massieu de la faire
taire[844]. Puis il acheva son sermon, et conclut en ces termes:

--Jeanne, voici messeigneurs les juges qui plusieurs fois vous ont
somme et requise que vous voulussiez soumettre tous vos faits et dits
 notre sainte mre l'glise. Et en ces dits et faits taient
plusieurs choses, lesquelles, comme il semblait aux clercs, n'taient
bonnes  dire et  soutenir[845].

[Note 844: _Ibid._, t. II, p. 14.]

[Note 845: _Ibid._, t. I, pp. 444-445.]

--Je vous rpondrai, fit Jeanne.

Sur l'article de la soumission  l'glise, elle rappela qu'elle avait
demand que toutes les oeuvres qu'elle avait faites et ses dits
fussent envoys  Rome devers notre Saint-Pre le Pape, auquel, Dieu
premier, elle se rapportait.

Elle ajouta:

--Et quant aux dits et faits que j'ai faits, je les ai faits de par
Dieu[846].

[Note 846: _Ibid._, t. I, p. 445.]

Et elle dclara qu'elle n'entendait pas qu'on envoyt son procs au
Pape, pour l'en faire juge.

--Je ne veux pas, dit-elle, que la chose se passe ainsi. Je ne sais
pas ce que vous mettriez dans le procs. Je veux tre mene au Pape et
qu'il m'interroge[847].

[Note 847: _Procs_, t. II, p. 358.]

On la poussait  charger son roi. On y perdit sa peine.

--De mes faits et dits je ne charge personne quelconque, ni mon roi ni
autre. Et, s'il y a quelque faute, c'est  moi et non  autre[848].

[Note 848: _Ibid._, t. I, p. 445.]

--Voulez-vous rvoquer tous vos dits et faits? Vos faits et dits que
vous avez faits, qui sont rprouvs par les clercs, voulez-vous les
rvoquer?

--Je m'en rapporte  Dieu et  notre Saint-Pre le Pape.

--Mais cela ne suffit pas. On ne peut aller qurir notre Saint-Pre si
loin. Les ordinaires sont juges chacun en son diocse. Ainsi, il est
besoin que vous vous en rapportiez  notre mre sainte glise, et que
vous teniez pour vrai ce que les clercs et les gens qui s'y
connaissent disent et ont dtermin au sujet de vos dits et
faits[849].

[Note 849: _Ibid._, t. I, pp. 445-446.]

Admoneste jusqu' la troisime monition, Jeanne refusa
d'abjurer[850]. Elle attendait avec confiance la dlivrance promise
par ses Voix, certaine que tout  coup viendraient des hommes d'armes
de France et que, dans un grand tumulte de gens de guerre et d'anges,
elle serait enleve. C'est pour cela qu'elle avait tant voulu garder
son habit d'homme.

[Note 850: _Ibid._, t. I, p. 446.]

Deux sentences avaient t prpares, l'une pour le cas o la coupable
abjurerait son erreur, l'autre pour le cas o elle y persvrerait. La
premire relevait Jeanne de l'excommunication; par la seconde, le
tribunal, dclarant qu'il ne pouvait plus rien pour elle,
l'abandonnait au bras sculier. Le seigneur vque les avait toutes
deux sur lui[851].

[Note 851: _Procs_, t. III, p. 146.]

Il prit la seconde et commena de lire.

Au nom du Seigneur, ainsi soit-il. Tous les pasteurs de l'glise qui
ont  coeur de prendre un soin fidle de leur troupeau...

Pendant cette lecture, les clercs qui se tenaient autour de Jeanne la
pressaient d'abjurer tandis qu'il en tait temps encore. Matre
Nicolas Loiseleur l'exhortait  faire ce qu'il lui avait recommand et
 prendre un habit de femme.

Matre Guillaume Erard lui disait:

Faites ce qu'on vous conseille et vous serez dlivre de prison[852].

[Note 852: _Ibid._, t. II, pp. 17, 331; t. III, pp. 52, 156.]

Les Voix montaient vers elle, instantes.

--Jeanne, nous avons si grande piti de vous! Il faut que vous
rvoquiez ce que vous avez dit ou que nous vous abandonnions  la
justice sculire.... Jeanne, faites ce qu'on vous conseille.
Voulez-vous vous faire mourir[853]?

[Note 853: _Procs_, t. III, p. 123.]

La sentence tait longue; le seigneur vque la lisait lentement:

....................................................................
Nous, juges, ayant devant les yeux le Christ et l'honneur de la foi
orthodoxe, afin que notre jugement mane de la face du Seigneur, nous
disons et dcrtons que tu as t mensongre, inventrice de
rvlations et apparitions prtendues divines; sductrice,
pernicieuse, prsomptueuse, lgre en ta foi, tmraire,
superstitieuse, devineresse, blasphmatrice envers Dieu, les saints et
les saintes; contemptrice de Dieu mme dans ses sacrements,
prvaricatrice de la loi divine, de la doctrine sacre et des
sanctions ecclsiastiques, sditieuse, cruelle, apostate,
schismatique, engage en mille erreurs contre notre foi, et  toutes
ces enseignes, tmrairement coupable envers Dieu et la sainte
glise[854].

[Note 854: _Ibid._, t. I, pp. 473, 475.]

....................................................................
Le temps s'coulait. Le seigneur vque avait dj lu la plus grande
partie de la sentence[855]. Le bourreau tait l, tout prt  emmener
la condamne dans sa charrette[856].

[Note 855: _Ibid._, t. I, p. 473 note.]

[Note 856: _Ibid._, t. III, pp. 65, 147, 149, 273.--De
Beaurepaire, _Recherches sur le procs_, p. 358.]

Jeanne cria, les mains jointes, qu'elle voulait bien obir 
l'glise[857].

[Note 857: _Procs_, t. II, p. 323.]

Le juge interrompit la lecture de la sentence.

 ce moment, une rumeur courut dans la foule compose en grande partie
d'hommes d'armes anglais et d'officiers du roi Henri. Ignorants des
usages de l'inquisition qui n'avait point t admise dans leur pays,
ces Godons ne comprenaient rien  ce qui se passait, sinon que la
sorcire tait sauve; et comme ils estimaient la mort de Jeanne
ncessaire  l'Angleterre, ils s'indignaient des tranges faons
d'agir du seigneur vque et des docteurs. Ce n'tait point ainsi que,
dans leur le, on en usait avec les sorcires; on les brlait sans
misricorde, et tt. Des murmures irrits s'levrent; quelques
pierres furent lances aux clercs du procs[858]; matre Pierre
Maurice, qui mettait un grand zle  affermir Jeanne dans ses bons
propos, fut menac, et peu s'en fallut que des cous ne lui fissent un
mauvais parti[859]; matre Jean Beaupre et les dlgus de
l'Universit de Paris reurent leur part d'outrages; on les accusait
de favoriser les erreurs de Jeanne[860]. Qui savait mieux qu'eux
l'injustice de ces reproches?

[Note 858: _Ibid._, t. II, pp. 137, 376.]

[Note 859: _Ibid._, t. II, p. 356; t. III, pp. 157, 178.]

[Note 860: _Ibid._, t. II, p. 55.]

Quelques-uns des hauts personnages assis sur l'estrade  ct des
juges se plaignirent au seigneur vque de ce qu'il n'allait pas au
bout de la sentence et admettait Jeanne  rsipiscence.

Mme il fut injurieusement trait, car on l'entendit qui s'criait:

--Vous me le payerez.

Il menaait de suspendre le procs.

--Je viens d'tre insult, disait-il. Je ne procderai pas plus avant
jusqu' ce qu'il m'ait t fait amende honorable[861].

[Note 861: _Procs_, t. III, pp. 90, 147, 156.]

Dans le tumulte, matre Guillaume Erard, dpliant une feuille de
papier double, lut  Jeanne la cdule d'abjuration libelle au moment
o l'on avait recueilli l'opinion des matres. Elle n'tait pas plus
longue qu'un _Pater_, et comprenait six  sept lignes d'criture.
Rdige en franais, elle commenait par ces mots: Je, Jeanne... La
Pucelle s'y soumettait  la dtermination, au jugement et aux
commandements de l'glise; reconnaissait avoir commis le crime de
lse-majest et sduit le peuple. Elle s'engageait  ne plus porter
les armes ni l'habit d'homme, ni les cheveux taills en rond[862].

[Note 862: _Ibid._, t. III, pp. 52, 65, 132, 156, 197.]

Quand matre Guillaume eut lu la cdule, Jeanne dclara qu'elle ne
comprenait pas ce qu'il voulait dire et que l-dessus elle avait
besoin d'tre avise[863]. On l'entendit qui demandait conseil 
saint Michel[864]. Elle croyait encore fidlement  ses Voix, qui
pourtant ne l'avaient point aide en cette cruelle ncessit, et qui
ne lui pargnaient pas la honte de les renier, car, si simple qu'elle
tait, elle savait bien au fond ce que les clercs lui demandaient et
qu'ils ne la laisseraient pas aller sans avoir obtenu d'elle un grand
renoncement. Et ce qu'elle en disait n'tait plus que pour gagner du
temps et parce que, ayant peur de la mort, cependant elle ne pouvait
se rsoudre  mentir.

[Note 863: _Ibid._, t. III, pp. 156, 157.]

[Note 864: _Procs_, t. II, p. 323.]

Sans perdre un instant, matre Guillaume dit  messire Jean Massieu
l'huissier:

--Conseillez-la pour cette abjuration.

Et il lui passa la cdule.

Messire Jean Massieu s'excusa d'abord; puis il avertit Jeanne du pril
o elle se mettrait par son refus.

--Comprenez bien, lui dit-il, que, si vous allez  rencontre d'aucuns
de ces articles, vous serez brle. Je vous conseille de vous en
rapporter  l'glise universelle si vous devez abjurer ces articles ou
non.

Matre Guillaume Erard demanda  Jean Massieu:

--Eh bien, que lui dites-vous?

Jean Massieu rpondit:

--Je fais connatre  Jeanne le texte de la cdule et je l'invite 
signer. Mais elle dclare qu'elle ne saurait.

 ce moment Jeanne, qu'on pressait toujours de signer, dit  haute
voix:

--Je veux que l'glise dlibre sur les articles. Je m'en rapporte 
l'glise universelle si je les dois abjurer ou non. Que la cdule soit
lue par l'glise et par les clercs aux mains desquels je dois tre
place. Si leur avis est que je doive la signer et faire ce qui m'est
dit, je le ferai volontiers.

Matre Guillaume Erard rpliqua vivement:

--Faites-le maintenant, sinon vous serez brle aujourd'hui mme.

Et il dfendit  Jean Massieu de confrer davantage avec elle.

Jeanne dit alors qu'elle aimait mieux signer que d'tre brle[865].

[Note 865: _Procs_, t. II, p. 331; t. III, p. 156.]

Tout de suite, messire Jean Massieu lui donna une seconde lecture de
la cdule. Elle rptait les mots  mesure que l'huissier les
prononait[866]. Soit qu'il passt sur sa face contracte par des
motions violentes une sorte de ricanement, soit que sa raison,
sujette de tous temps  des troubles tranges, et sombr dans les
affres et les tortures d'un procs d'glise et qu'elle ressentt
vraiment, aprs tant de douleurs, les lugubres joies de la folie; soit
que, au contraire, en son bon sens et d'esprit rassis, elle se moqut
des clercs de Rouen, comme elle en tait bien capable aprs s'tre
moque des clercs de Poitiers, elle avait l'air de plaisanter et l'on
remarquait dans l'assistance qu'elle prononait en riant les mots de
son abjuration[867]. Parmi ces bourgeois, ces prtres, ces artisans et
ces hommes d'armes qui voulaient sa mort, sa gaiet apparente ou
relle excita des colres. Force gens disaient: C'est une pure
trufferie. Jeanne n'a fait que se moquer[868].

[Note 866: _Ibid._, t. III, pp. 156, 197.]

[Note 867: _Procs_, t. II, p. 338; t. III, p. 147.]

[Note 868: _Ibid._, t. III, pp. 55, 143.]

Matre Laurent Calot, secrtaire du roi d'Angleterre, se montrait des
plus agits. On le voyait  la fois prs des juges et prs de
l'accuse, trs violent. Un seigneur de Picardie qui se trouvait l,
celui-l mme qui dans le chteau de Beaurevoir avait essay des
mignardises avec la prisonnire, crut remarquer que cet Anglais
faisait signer de force un papier  Jeanne[869]. Il se trompait; il y
a toujours dans les foules des gens pour voir les choses de travers:
l'vque n'et rien souffert de pareil; il tait  la dvotion du
Rgent, mais sur les formes il ne cdait point. Cependant, sous une
tempte d'injures, sous une grle de pierres, dans le cliquetis des
pes, les insignes matres, les illustres docteurs plissaient. Le
prieur de Longueville guettait le moment de s'excuser auprs de
monseigneur le cardinal de Winchester[870].

[Note 869: _Ibid._, t. III, p. 123.]

[Note 870: _Ibid._, t. II, p. 361.--J. Quicherat, _Aperus
nouveaux_, p. 135.]

Un chapelain du cardinal interpella vivement, sur l'estrade, le
seigneur vque.

--Vous faites mal d'accepter une abjuration pareille, c'est une
drision.

--Vous mentez, rpliqua messire Pierre. Juge en cause de foi, je dois
plutt chercher le salut de cette femme que sa mort.

Le cardinal fit taire son chapelain[871].

[Note 871: _Procs_, t. III, pp. 147, 156.]

On rapporte que le comte de Warwick, s'avanant vers les juges, se
plaignit  eux de ce qu'ils avaient fait et ajouta:

--Le roi est mal servi, puisque Jeanne chappe.

Et l'on assure que l'un d'eux rpondit:

--Messire, n'ayez cure; nous la rattraperons bien[872].

[Note 872: _Ibid._, t. II, p. 376.]

Il est peu croyable qu'il s'en soit trouv un seul pour le dire; mais,
sans doute, plusieurs, ds ce moment, le pensaient.

Quel mpris devait prouver l'vque de Beauvais pour ces esprits
obtus, incapables de comprendre le service qu'il rendait  la vieille
Angleterre en obligeant cette fille  reconnatre que tout ce qu'elle
avait dclar et soutenu  l'honneur de son roi n'tait que mensonge
et illusion.

Avec une plume que Massieu lui tendit, Jeanne fit une croix au bas de
la cdule[873].

[Note 873: _Ibid._, t. II, p. 17; t. III, p. 164.]

Monseigneur de Beauvais lut, au milieu des grognements et des
jurements des Anglais, la sentence la plus misricordieuse. Par cette
sentence, Jeanne tait releve de l'excommunication, rconcilie avec
notre sainte mre l'glise[874].

[Note 874: _Procs_, t. I, p. 450.]

De plus la sentence portait:

....................................................................
... Parce que tu as pch tmrairement envers Dieu et envers la
sainte glise, nous, juges, pour que tu fasses une pnitence
salutaire, notre clmence et notre modration tant sauves, nous te
condamnons finalement et dfinitivement  la prison perptuelle, avec
le pain de douleur et l'eau d'angoisse, de telle sorte que l tu
pleures tes fautes et n'en commettes plus qui soient  pleurer[875].

[Note 875: _Ibid._, t. I, p. 452.]

....................................................................
Cette peine, comme toutes les autres peines, except la mort et la
mutilation des membres, tait dans les pouvoirs des juges d'glise et
ils la prononaient si frquemment que, dans les premiers temps de la
sainte inquisition, les pres du concile de Narbonne disaient que les
pierres et le mortier allaient manquer avec l'argent[876]. C'tait une
peine, sans doute, mais une peine qui diffrait par son caractre et
sa signification des peines infliges par la justice laque; c'tait
une pnitence. Selon la justice ecclsiastique, toute misricordieuse,
la prison tait un lieu favorable o le condamn faisait, en mangeant
le pain de douleur et en buvant l'eau de tribulation, une pnitence
perptuelle. Insens celui qui, refusant d'y entrer ou s'en chappant,
rejetait cette mdecine salutaire! Il s'vadait ainsi du doux tribunal
de la pnitence, et l'glise, avec tristesse, le retranchait de la
communion des fidles. En prononant cette peine, qu'un bon catholique
devait nommer plutt un bien, monseigneur l'vque et monseigneur le
sacr vicaire de l'inquisition se conformaient  l'usage de notre
sainte mre l'glise dans sa rconciliation avec les hrtiques. Mais
taient-ils en tat de faire excuter leur sentence? La prison 
laquelle ils avaient condamn Jeanne, la prison expiatoire,
l'emmurement salutaire, c'tait la chartre d'glise, les cachots de
l'officialit. Pouvaient-ils l'y placer?

[Note 876: L. Tanon, _Tribunaux de l'inquisition_, p. 454.]

Jeanne, se tournant vers eux, leur dit:

--Or a, entre vous gens d'glise, menez-moi en vos prisons et que je
ne sois plus entre les mains des Anglais[877].

[Note 877: _Procs_, t. II, p. 14.]

Plusieurs de ces clercs le lui avaient promis[878]; ils l'avaient
trompe; ils savaient que ce n'tait pas possible, les gens du roi
d'Angleterre ayant stipul de reprendre Jeanne aprs le procs[879].

[Note 878: _Ibid._, t. III, p. 52, 149.]

[Note 879: _Ibid._, t. I, p. 19.]

Le seigneur vque donna cet ordre:

--Menez-la o vous l'avez prise[880].

[Note 880: _Ibid._, t. II, p. 14.]

Juge d'glise, il commettait le crime de livrer sa fille rconcilie,
sa fille pnitente,  des laques parmi lesquels elle ne pourrait
pleurer ses pchs, et qui, en haine de son corps, au mpris de son
me, la devaient tenter et faire retomber dans sa faute.

Tandis que Jeanne tait ramene en charrette  la tour sur les champs,
les soldats l'insultaient et leurs chefs les laissaient faire[881].

[Note 881: _Procs_, t. II, p. 376.]

Cependant, le vicaire inquisiteur, assist de plusieurs docteurs et
matres, se rendit dans la prison et exhorta Jeanne charitablement.
Elle promit de mettre des vtements de femme et se laissa raser la
tte[882].

[Note 882: _Ibid._, t. I, pp. 452-453.]

Madame la duchesse de Bedford, sachant que Jeanne tait vierge,
veillait  ce qu'elle ft traite avec respect[883]. Comme nagure les
dames de Luxembourg, elle s'efforait de lui faire reprendre les
habits de son sexe. Elle lui avait fait faire, par un tailleur nomm
Jeannotin Simon, une robe que Jeanne avait jusque-l refus de mettre.
Jeannotin apporta le vtement fminin  la prisonnire qui, cette
fois, ne le refusa pas. En le lui passant, Jeannotin lui prit
doucement le sein. Elle se fcha et lui donna un soufflet[884].

[Note 883: _Ibid._, t. III, p. 155.]

[Note 884: _Ibid._, t. III, p. 89.]

Au surplus, elle consentit  porter la robe donne par la duchesse.




CHAPITRE XIV

LA CAUSE DE RELAPSE.--SECONDE SENTENCE.--MORT DE LA PUCELLE.


Le dimanche suivant, dimanche de la Trinit, une rumeur court du
chteau jusqu'aux ruelles o les clercs avaient leurs maisons pointues
dans l'ombre de la cathdrale: Jeanne a repris l'habit d'homme.
Aussitt notaires et assesseurs se rendent  la tour du ct des
champs. Une centaine d'hommes d'armes, qui se trouvaient dans le
bayle, les accueillent par des vocifrations et des menaces. Ces
trognes ne comprennent pas encore que les juges ont conduit le procs
 l'honneur de la vieille Angleterre et  la honte des Franais,
puisqu'ils ont amen la Pucelle des Armagnacs, pourtant si opinitre
dans ses dires,  confesser ses impostures et qu'on sait maintenant,
par le monde, que Charles de Valois fut men  son sacre par une
hrtique. Mais non! ces brutes n'auront de cesse qu'ils ne voient
brler une pauvre fille prisonnire, qui leur a fait peur. Ils
traitent les docteurs et matres de faux tratres, de faux conseillers
et d'Armagnacs[885].

[Note 885: _Procs_, t. II, p. 14; t. III, p. 148.]

Matre Andr Marguerie, bachelier en dcrets, archidiacre de
Petit-Caux, conseiller du roi[886], s'enquiert, dans le bayle, de ce
qui est arriv. Il s'tait montr fort assidu au procs de la Pucelle,
qu'il jugeait une fille trs ruse[887]; encore voulait-il apprcier
en connaissance de cause.

[Note 886: De Beaurepaire, _Notes sur les juges_, pp. 82 et suiv.]

[Note 887: _Procs_, t. II, p. 354.]

--Ce n'est pas tout que de voir Jeanne vtue de l'habit d'homme,
dit-il. Il faut en outre connatre les motifs qui le lui ont fait
reprendre.

Matre Andr Marguerie tait un orateur habile, une des lumires du
concile de Constance; mais, un homme d'armes ayant lev contre lui sa
hache, en lui criant: Tratre, Armagnac!, il ne demanda plus rien et
s'alla mettre au lit, trs malade[888].

[Note 888: _Ibid._, t. III, pp. 158, 180.]

Ces clercs inflexibles, qui tenaient tte aux rois et faisaient la
leon au pape, craignaient les coups. On ne procda pas judiciairement
ce jour-l, de peur des horions et par gard pour la solennit du
jour.

Le lendemain, lundi 28, monseigneur de Beauvais et le vicaire
inquisiteur, accompagns de plusieurs docteurs et matres, se
rendirent au chteau. Messire Guillaume Manchon, le greffier, y fut
mand. Sa couardise tait telle, qu'il ne se risqua que sous la
conduite d'un homme d'armes du comte de Warwick[889]. Ils trouvrent
Jeanne vtue de l'habit d'homme, gippon et robe courte; un chaperon
couvrait sa tte rase. Elle avait le visage plein de larmes et
dfigur par une horrible douleur[890].

[Note 889: _Procs_, t. I, p. 454.]

[Note 890: _Ibid._, t. II, p. 5.--La dposition d'Isambart
s'applique  ce jour du 28.]

On lui demanda quand et pourquoi elle avait repris cet habit.

Elle rpondit:

--J'ai nagure repris l'habit d'homme et laiss l'habit de femme.

--Pourquoi l'avez-vous pris et qui vous l'a fait prendre?

--Je l'ai pris de ma volont, sans nulle contrainte. J'aime mieux
l'habit d'homme que de femme.

--Vous aviez promis et jur de ne point reprendre l'habit d'homme.

--Oncques n'entendis que j'eusse fait serment de ne le point prendre.

--Pour quelle cause l'avez-vous repris?

--Pour ce qu'il m'est plus licite de le reprendre et avoir habit
d'homme, tant entre les hommes, que d'avoir habit de femme... Je l'ai
repris pour ce qu'on ne m'a point tenu ce qu'on m'avait promis, c'est
 savoir que j'irais  la messe et recevrais mon Sauveur, et qu'on me
mettrait hors de fers.

--Avez-vous abjur mmement de ne pas reprendre cet habit?

--J'aime mieux  mourir que d'tre aux fers. Mais si on me veut
laisser aller  la messe et ter hors des fers, et mettre en prison
gracieuse, et que j'aie une femme, je serai bonne et ferai ce que
l'glise voudra.

--Depuis jeudi n'avez-vous point ou vos Voix?

--Oui.

--Que vous ont-elles dit?

--Elles m'ont dit que Dieu m'a mand par saintes Catherine et
Marguerite la grande piti de la trahison que je consentis en faisant
l'abjuration et rvocation pour sauver ma vie, et que je me damnais
pour sauver ma vie. Avant jeudi mes Voix m'avaient dit ce que je
ferais, et ce que je fis ce jour. Mes Voix me dirent, en l'chafaud,
que je rpondisse  ce prcheur hardiment. C'est un faux prcheur. Il
a dit plusieurs choses que je n'ai point faites. Si je disais que Dieu
ne m'a envoye, je me damnerais. Vrai est que Dieu m'a envoye. Mes
Voix m'ont dit depuis que j'avais fait grande mauvaiset de confesser
que je n'eusse point bien fait. De peur du feu, j'ai dit ce que j'ai
dit[891].

[Note 891: _Procs_, t. I, pp. 455-456.]

Ainsi parla Jeanne, douloureusement. Ds lors que deviennent ces
propos de clotre et de sacristie, ces histoires de viols rapports
plus tard par un greffier et deux religieux[892]? Et comment messire
Massieu nous fera-t-il croire que Jeanne, ne trouvant pas ses jupes,
qu'on lui avait tes, passa des chausses pour aller  la selle, ne
voulant pas se montrer nue devant ses gardiens[893]? La vrit est
tout autre, et c'est Jeanne qui la confesse avec courage et
simplicit. Elle se repentait de son abjuration, comme du plus grand
pch qu'elle et fait en sa vie, elle ne se pardonnait pas d'avoir
menti de peur de mourir. Ses Voix qui, avant le prche de Saint-Ouen,
lui avaient prdit qu'elle les renierait, vinrent lui dire la grande
piti de sa trahison. Pouvaient-elles parler autrement, puisqu'elles
taient les voix de son coeur? Et Jeanne pouvait-elle ne pas les
entendre comme elle les avait entendues chaque fois qu'elles lui
avaient conseill le sacrifice et l'offre d'elle-mme? Elle avait
repris l'habit d'homme pour rentrer dans l'obissance de son Conseil
cleste, parce qu'elle ne voulait pas racheter sa vie en reniant
l'ange et les saintes, et parce qu'enfin, de corps et de consentement,
elle abjurait son abjuration.

[Note 892: _Procs_, t. II, pp. 5, 8, 365; t. III, pp. 148-149.]

[Note 893: _Ibid._, t. II, p. 18.]

Cela, toutefois, reste  la charge des Anglais, qu'ils lui avaient
laiss ses habits d'homme. Il y aurait eu plus d'humanit  les lui
prendre, puisqu'elle ne pouvait les remettre sans se faire mourir. On
les lui avait envelopps dans un sac[894]. Et mme ses gardiens
peuvent-ils tre souponns de l'avoir tente en lui plaant sous les
yeux ces hardes auxquelles elle attachait des ides heureuses. Le peu
de bien qu'elle avait en ce monde et jusqu' sa pauvre bague de
laiton, on lui avait tout t; on ne lui laissait que cet habit, qui
tait sa mort.

[Note 894: _Procs_, t. II, p. 18.]

Cela encore reste  la charge des juges ecclsiastiques, qu'ils ne
devaient pas la condamner  la prison, s'ils prvoyaient qu'ils ne la
pourraient mettre aux prisons d'glise, ni lui ordonner une pnitence
qu'ils savaient qu'ils ne pourraient lui infliger. Cela reste  la
charge de l'vque de Beauvais et du vice-inquisiteur qu'aprs avoir,
pour le bien de cette me pcheresse, prescrit le pain d'amertume et
l'eau d'angoisse, ils ne lui donnrent ni cette eau ni ce pain, mais
la livrrent dshonore  ses cruels ennemis.

En prononant ces paroles: Dieu m'a mand par saintes Catherine et
Marguerite la grande piti de la trahison que je consentis, Jeanne
consomma le sacrifice de sa vie[895].

[Note 895: Responsio mortifera, crit le notaire Boisguillaume
dans la marge de sa minute. _Procs_, t. I, pp. 456-457.]

L'vque et l'inquisiteur n'avaient plus qu' procder conformment 
la loi. Pourtant l'interrogatoire dura quelques instants encore.

--Croyez-vous que vos Voix soient sainte Marguerite et sainte
Catherine?

--Oui, et de Dieu.

--Dites-nous la vrit touchant la couronne.

--De tout je vous ai dit la vrit au procs, le mieux que j'ai su.

--En l'chafaud, devant nous juges et autres, devant le peuple, quand
vous avez abjur, vous avez reconnu que vous vous tiez vante
mensongrement que ces Voix taient celles des saintes Catherine et
Marguerite.

--Je ne l'entendais point ainsi faire ou dire. Je n'ai point dit ou
entendu rvoquer mes apparitions, c'est  savoir que ce fussent
saintes Marguerite et Catherine. Et tout ce que j'ai fait, c'est de
peur du feu et n'ai rien rvoqu que ce ne soit contre la vrit.
J'aime mieux faire ma pnitence en une fois, c'est  savoir  mourir,
qu'endurer plus longuement peine en chartre. Je ne fis oncques chose
contre Dieu ou la foi, quelque chose qu'on m'ait fait rvoquer. Ce qui
tait en la cdule de l'abjuration, je ne l'entendais point. Alors, je
n'en entendais point rvoquer quelque chose,  moins qu'il ne plt 
Notre-Seigneur. Si les juges veulent, je reprendrai habit de femme.
Pour le reste, je n'en ferai autre chose[896].

[Note 896: _Procs_, t. I, pp. 456-458.]

Sortant de la prison, monseigneur de Beauvais rencontra le comte de
Warwick en nombreuse compagnie; il lui dit, moiti en anglais moiti
en franais: _Farewell_. Faites bonne chre. On veut qu'il ait
ajout en riant: C'est fait! Elle est prise[897]. Tout cela sans
doute tait son oeuvre, mais il n'est pas sr qu'il ait ri.

[Note 897: _Procs_, t. II, pp. 5, 8, 305.]

Le lendemain, mardi 29, il runit le tribunal dans la chapelle de
l'archevch. Les quarante-deux assesseurs prsents furent instruits
de ce qui s'tait pass la veille et invits  donner leur avis, qui
ne pouvait tre douteux[898]. Tout hrtique qui rtractait sa
confession tait tenu pour parjure, non seulement impnitent, mais
relaps. Et les relaps taient abandonns au bras sculier[899].

[Note 898: _Ibid._, t. I, pp. 459, 467.]

[Note 899: Bernard Gui, _Pratique_, IIIe part., p. 144.--L. Tanon,
_Tribunaux de l'inquisition_, pp. 464 et suiv.]

Matre Nicolas de Venders, chanoine, archidiacre, opina le premier:

--Jeanne est et doit tre cense hrtique. Il faut la laisser  la
justice sculire[900].

[Note 900: _Procs_, t. I, pp. 462-463.]

Le seigneur abb de Fcamp s'exprima en ces termes:

--Jeanne est relapse. Toutefois, il est bon que la cdule, qui lui a
t lue, lui soit relue encore une fois et, qu'en mme temps, on lui
rappelle la parole de Dieu. La sentence une fois porte par les juges,
il faudra laisser Jeanne  la justice sculire en la priant d'agir
avec douceur[901].

[Note 901: _Ibid._, t. I, p. 463.]

Cette prire d'agir avec douceur tait une clause de style; si le
prvt de Rouen en avait tenu compte, il aurait t aussitt
excommuni, sans prjudice des peines temporelles[902]. Toutefois,
quelques conseillers spcifirent qu'il n'y avait pas lieu 
supplication misricordieuse, cartant ainsi jusqu' l'ombre et au
simulacre de la piti.

[Note 902: L. Tanon, _Tribunaux de l'inquisition_, pp. 472-473.]

Matre Guillaume Erard et plusieurs autres assesseurs, parmi lesquels
matres Marguerie, Loiseleur, Pierre Maurice, frre Martin Ladvenu,
opinrent comme le seigneur abb de Fcamp[903].

[Note 903: _Procs_, t. I, pp. 463, 467.]

Matre Thomas de Courcelles ajouta qu'il fallait que cette femme ft
encore charitablement admoneste au sujet du salut de son me.

Et ce fut aussi l'opinion de frre Isambart de la Pierre[904].

[Note 904: _Ibid._, t. I, p. 466.]

Le seigneur vque, ayant recueilli les avis, conclut qu'il devait
tre procd contre Jeanne comme relapse. En consquence, il l'assigna
 comparatre le lendemain, 30 mai, sur la place du Vieux-March[905].

[Note 905: _Ibid._, t. I, pp. 467, 469.]

       *       *       *       *       *

Ce mercredi 30 mai, dans la matine, les deux jeunes frres prcheurs,
bacheliers en thologie, frre Martin Ladvenu et frre Isambart de la
Pierre, se rendirent auprs d'elle, sur l'ordre de monseigneur de
Barnais. Frre Martin lui annona qu'elle devait mourir ce jour-l.

 l'approche de cette mort cruelle et dans le silence de ses Voix,
elle comprit enfin qu'elle ne serait pas sauve, et, cruellement
veille de son rve, sentant  la fois la terre et le Ciel lui
manquer, elle tomba dans un profond dsespoir.

--Hlas! s'cria-t-elle, me traitera-t-on aussi horriblement et
cruellement qu'il faille que mon corps net et entier, qui ne fut
jamais corrompu, soit aujourd'hui consum et rduit en cendres? Ah!
ah! j'aimerais mieux tre dcapite sept fois que d'tre ainsi brle.
Hlas! si j'eusse t en la prison ecclsiastique  laquelle je
m'tais soumise, et que j'eusse t garde par les gens d'glise, non
par mes ennemis et adversaires, il ne me ft pas si misrablement
arriv malheur. Oh! j'en appelle devant Dieu, le grand juge, des
grands torts et ingravances qu'on me fait[906].

[Note 906: _Procs_, t. II, pp. 3, 4, 8.]

Comme elle se lamentait, les docteurs et matres Nicolas de Venders,
Pierre Maurice et Nicolas Loiseleur entrrent dans la prison; ils
venaient sur l'ordre de monseigneur de Beauvais. La veille,
trente-neuf conseillers sur quarante-deux, en dclarant que Jeanne
tait relapse, avaient ajout qu'ils estimaient bon de lui remmorer
les termes de sa rtractation[907]. Et, pour dfrer aux voeux de ces
clercs, le seigneur vque avait envoy quelques savants docteurs
auprs de la relapse et rsolu de s'y rendre lui-mme.

[Note 907: _Ibid._, t. I, pp. 466-467.]

Elle dut subir un dernier interrogatoire.

--Croyez-vous que vos Voix et apparitions procdent de bons ou de
mauvais esprits?

--Je ne sais; je m'en attends  ma mre l'glise[908].

[Note 908: _Procs_, t. I, pp. 478-479.--Ou:  entre vous qui
estes gens d'glise. _Procs_, t. I, p. 482.]

Matre Pierre Maurice, qui lisait Trence et Virgile, se sentait de la
piti pour cette pauvre Pucelle. La veille, il l'avait dclare
relapse parce que sa science thologique l'y obligeait; et maintenant,
il prenait souci du salut de cette me en pril, qui ne pouvait tre
sauve qu'en reconnaissant la fausset de ses Voix.

--Sont-elles bien relles? demanda-t-il.

Elle rpondit:

--Soit bons, soit mauvais, ils me sont apparus.

Elle affirma qu'elle avait vu de ses yeux, entendu de ses oreilles les
Voix et les apparitions dont on avait parl au procs.

Elle les entendait surtout, disait-elle,  l'heure de complies et de
matines, quand sonnaient les cloches[909].

[Note 909: _Ibid._, t. I, p. 480.]

Matre Pierre Maurice ne pouvait professer la philosophie
pyrrhonienne, comme un secrtaire de pape; mais il tait enclin 
interprter raisonnablement les phnomnes de la nature, si l'on en
juge par cette observation qu'il fit alors, que souvent, en coutant
les cloches, on croit entendre des paroles.

Sans rien dire de prcis sur la figure de ses apparitions, Jeanne
expliqua qu'elles lui venaient en grande multitude et toutes petites.
Elle n'y croyait plus, voyant bien qu'elles l'avaient due.

Matre Pierre Maurice lui demanda ce qu'il en tait de l'ange qui
avait apport la couronne.

Elle rpondit qu'il n'y avait jamais eu d'autre couronne que la
couronne promise par elle  son roi, et que l'ange, c'tait elle[910].

[Note 910: _Procs_, t. I, pp. 480-481.]

 ce moment, le seigneur vque de Beauvais et le vicaire inquisiteur
entrrent dans la prison, accompagns de matre Thomas de Courcelles
et de matre Jacques Lecamus.

 la vue du juge qui l'avait mise au point o elle en tait, elle
cria:

--vque, je meurs par vous!

Pour rponse, il lui adressa de pieuses remontrances:

--Ah! Jeanne, prenez tout en patience, vous mourrez parce que vous
n'avez pas tenu ce que vous nous aviez promis et que vous tes
retourne  votre premier malfice[911]. Or, a, Jeanne, lui
demanda-t-il, vous nous avez toujours dit que vos Voix vous
promettaient votre dlivrance, et vous voyez maintenant comment elles
vous ont due; dites-nous maintenant la vrit.

[Note 911: _Ibid._, t. II, p. 34.]

Elle rpondit:

--Vraiment, je vois bien qu'elles m'ont due[912].

[Note 912: _Procs_, t. I, pp. 481-482.]

L'vque et le vicaire inquisiteur se retirrent. Ils taient venus 
bout d'une pauvre fille de vingt ans.

Si les hrtiques se repentent aprs leur condamnation et que les
signes de leur repentir soient manifestes, on ne peut leur refuser les
sacrements de pnitence et d'eucharistie, en tant qu'ils les
demanderont avec humilit[913]. Ainsi disposaient les sacres
dcrtales. Mais aucune rtractation, aucune assurance de la
conformit de sa foi avec celle de l'glise ne pouvait sauver le
relaps. On lui accordait la confession, l'absolution et la communion;
c'est--dire qu'au _forum_ du sacrement, on croyait  la sincrit de
son repentir et de sa conversion. En mme temps on lui dclarait que
juridiquement on ne le croyait pas et que, par consquent, il lui
fallait mourir[914].

[Note 913: _Textus decretalium_, lib. V, ch. IV.]

[Note 914: Ignace de Doellinger, _La Papaut_, trad. par A.
Giraud-Teulon, _Paris_, 1904, in-8, p. 105.]

Frre Martin Ladvenu entendit Jeanne en confession. Puis il envoya
messire Massieu, l'huissier, auprs de monseigneur de Beauvais, pour
lui faire savoir qu'elle demandait qu'on lui donnt le corps de
Jsus-Christ.

L'vque runit  ce sujet quelques docteurs; et, sur leur
dlibration, il rpondit  l'huissier:

--Vous direz  frre Martin de lui donner la communion et tout ce
qu'elle demandera.

Messire Massieu revint au chteau aviser frre Martin de cette
rponse. Frre Martin entendit une seconde fois Jeanne en confession
et lui administra le sacrement de pnitence[915].

[Note 915: _Procs_, t. II, p. 334; t. III, p. 158.]

Un clerc nomm Pierre apporta le corps de Notre-Seigneur, mais d'une
faon irrvrencieuse, sur une patne enveloppe du linge dont on
couvre le calice, sans lumires, sans cortge, sans surplis et sans
tole[916].

[Note 916: _Ibid._, t. II, p. 334.--De Beaurepaire, _Recherches
sur le procs_, pp. 116-117.]

Frre Martin, mal satisfait, envoya qurir une tole et des cierges.

Puis, prenant entre ses doigts l'hostie consacre et la prsentant 
Jeanne:

--Croyez-vous que ce soit le corps du Christ?

--Oui, et celui-l seul qui me peut dlivrer.

Et elle pria qu'il lui ft administr.

L'officiant demanda:

--Croyez-vous encore  vos Voix?

--Je crois seulement en Dieu et ne veux plus ajouter foi  ces Voix
qui m'ont ainsi due[917].

[Note 917: _Procs_, t. I, pp. 482-483.]

Et elle reut le corps de Notre-Seigneur trs dvotement et en
pleurant d'abondantes larmes.

Puis elle fit  Dieu,  la Vierge Marie et aux saints de belles et
dvotes oraisons et donna de grands signes de pnitence, dont les
personnes prsentes furent touches jusqu'aux larmes[918].

[Note 918: _Procs_, t. II, pp. 19, 308, 320; t. III, pp. 114,
158, 183, 197.]

Elle dit, contrite et dolente,  matre Pierre Maurice[919]:

[Note 919: Sur la communion de Jeanne, voir aussi De Beaurepaire,
_Recherches sur le procs_, pp. 116-117.]

--Matre Pierre, o serai-je ce soir?

--N'avez-vous pas bonne esprance dans le Seigneur? demanda le
chanoine.

--Oui, Dieu aidant, je serai en paradis[920].

[Note 920: _Procs_, t. III, p. 191.]

Matre Nicolas Loiseleur l'exhorta  extirper l'erreur qu'elle avait
seme dans le peuple.

--Il faut pour cela que vous dclariez en public que vous avez t
abuse et avez abus le peuple, et que vous en demandiez humblement
pardon.

Mais, craignant de ne pas se le rappeler comme il faudrait, quand elle
serait en jugement public, elle demanda  frre Martin de le lui
remettre alors en mmoire, ainsi que les autres choses concernant son
salut[921].

[Note 921: _Ibid._, t. I, p. 485.--Matre N. Taquel donne 
entendre que les interrogatoires eurent lieu aprs la communion de
Jeanne, ce qui est difficile  admettre.]

Matre Loiseleur s'en alla en donnant les signes d'une douleur
extravagante, et, marchant comme fou dans les rues, se fit huer par
les Godons[922].

[Note 922: _Ibid._, t. II, p. 320; t. III, p. 162.]

Il tait environ neuf heures du matin quand Jeanne, tire avec frre
Martin et messire Massieu hors de la prison o elle tait enchane
depuis cent soixante-dix-huit jours, fut mise dans une charrette et
mene, entre une escorte de quatre-vingts hommes d'armes,  travers
les rues troites,  la place du Vieux-March, assez prs de la
rivire[923]. Cette place tait resserre entre une halle de bois, la
halle de la boucherie,  l'est, et les atres Saint-Sauveur  l'ouest,
c'est--dire le cimetire qui bordait, du ct de la place, l'glise
Saint-Sauveur[924]. On avait lev trois chafauds en cet endroit,
l'un contre le pignon nord de la halle, et, en les montant, on avait
rompu plusieurs tuiles du toit[925]. C'est sur cet chafaud que Jeanne
devait tre expose et prche. Un autre chafaud, plus vaste, se
dressait sur le cimetire. Les juges y devaient siger, avec les
prlats[926]. Pour prononcer les condamnations en matire de foi, qui
taient des actes de juridiction ecclsiastique, l'inquisiteur et
l'ordinaire choisissaient de prfrence un territoire consacr, un
sol bnit. Il est vrai qu'une bulle du pape Lucius interdisait de
prononcer des sentences de mort dans les glises et les cimetires;
mais les juges ludaient cette prescription, en recommandant au bras
sculier de modrer sa sentence. Le troisime chafaud, situ en face
de celui-l, sur le milieu de la place, au lieu ordinaire des
excutions, tait de pltre et charg de bois, le bcher.  l'estache
qui le surmontait un criteau tait clou portant ces mots:

[Note 923: A. Sarrazin, _Jeanne d'Arc et la Normandie_, p. 369.]

[Note 924: Bouquet, _Rouen aux diffrentes poques de son
histoire_, pp. 25 et suiv.--A. Sarrazin, _Jeanne d'Arc et la
Normandie_, pp. 374-375.--De Beaurepaire, _Mmoires sur le lieu du
supplice de Jeanne d'Arc_, accompagn d'un plan de la place du
Vieux-March de Rouen d'aprs le _Livre de Fontaine de 1525_, Rouen,
1867, in-8.]

[Note 925: De Beaurepaire, _Note sur la prise du chteau de Rouen,
par Ricarville_, Rouen, 1857, in-8, p. 5.]

[Note 926: Bouquet, _Jeanne d'Arc au chteau de Rouen_, p. 25.--De
Beaurepaire, _Mmoire sur le lieu du supplice de Jeanne d'Arc_, p.
32.--A. Sarrazin, _Jeanne d'Arc et la Normandie_, pp. 376 et suiv.]

Jehanne qui s'est faict nommer la Pucelle, menteresse, pernicieuse,
abuseresse du peuple, divineresse, superstitieuse, blasphemeresse de
Dieu, presumptueuse, malcreant de la foy de Jhsucrist, vanteresse,
ydolatre, cruelle, dissolue, invocateresse de diables, apostate,
scismatique et hrtique[927].

[Note 927: _Procs_, t. IV, p. 459.]

La place tait garde par cent soixante hommes d'armes d'Angleterre.
Une foule de curieux se pressait derrire les soldats; les fentres
regorgeaient de spectateurs et les toits en taient couverts. Jeanne
fut hisse sur l'chafaud adoss au pignon de la halle. Elle portait
une robe longue; sa tte tait couverte d'un chaperon[928]. Matre
Nicolas Midi, docteur en thologie, monta sur le mme ambon et se mit
 la prcher[929]. Il avait pris pour texte de son sermon la parole de
l'Aptre dans la premire ptre aux Corinthiens: Si un membre
souffre, tous les membres souffrent. Jeanne out patiemment le
sermon[930].

[Note 928: _Ibid._, t. II, pp. 14, 303, 328; t. III, pp. 159,
173.]

[Note 929: _Ibid._, t. I, p. 470; t. II, p. 334; t. III, pp. 53,
114, 159.]

[Note 930: _Procs_, t. III, p. 194.]

Puis monseigneur de Beauvais, en son nom et au nom du vicaire
inquisiteur, pronona la sentence.

Il dcrta Jeanne hrtique et relapse.

... Nous dcidons que toi, Jeanne, membre pourri dont nous voulons
empcher que l'infection ne se communique aux autres membres, tu dois
tre rejete de l'unit de l'glise, tu dois tre arrache de son
corps, tu dois tre livre  la puissance sculire; et nous te
rejetons, nous t'arrachons, nous t'abandonnons, priant que cette mme
puissance sculire, en de de la mort et de la mutilation des
membres, modre envers toi sa sentence[931]...

[Note 931: _Ibid._, t. III, p. 159.]

Par cette formule, le juge d'glise s'tait par avance toute part dans
la mort violente d'une crature: _Ecclesia abhorret a sanguine_[932].
Mais chacun savait ce que valait cette prire et que si, par
impossible, le magistrat y et cd, il aurait encouru les mmes
peines que l'hrtique.  ce moment, la ville de Rouen et appartenu
au roi Charles, que le roi Charles lui-mme n'et pu sauver la Pucelle
du bcher.

[Note 932: L. Tanon, _Histoire des tribunaux de l'inquisition_, p.
374.]

La sentence prononce, Jeanne poussa des soupirs  fendre les coeurs.
Tout pleurant, elle se mit  genoux, recommanda son me  Dieu, 
Notre-Dame, aux benots saints du paradis, dont elle dsigna
nommment plusieurs. Elle demanda merci trs humblement  toute
manire de gens, de quelque condition ou tat qu'ils fussent, tant de
l'autre parti que du sien, requrant qu'ils voulussent lui pardonner
le mal qu'elle leur avait fait et prier pour elle. Elle demanda pardon
 ses juges, aux Anglais, au roi Henri, aux princes anglais du
royaume. S'adressant  tous les prtres l prsents, elle pria que
chacun d'eux voult bien dire une messe pour le salut de son me[933].

[Note 933: _Procs_, t. II, p. 19; t. III, p. 177.]

Ainsi, durant une demi-heure, elle exprima, dans les pleurs et les
gmissements, les sentiments d'humilit et de contrition que les
clercs lui avaient inspirs[934].

[Note 934: _Ibid._, t. II, pp. 19, 351.]

Cependant, elle songeait encore  dfendre l'honneur de ce gentil
dauphin qu'elle avait tant aim.

On l'entendit qui disait:

--Je n'ai jamais t induite par mon roi  faire ce que j'ai fait,
soit bien, soit mal[935].

[Note 935: _Ibid._, t. III, p. 56.]

Beaucoup pleuraient. Quelques Anglais riaient. Les capitaines ne
comprenant rien  ces crmonies difiantes de la justice d'glise,
plusieurs s'impatientrent et, voyant messire Massieu qui, sur
l'ambon, exhortait Jeanne  faire une bonne fin, ils lui crirent:

--Quoi donc? prtre, nous feras-tu dner ici[936]?

[Note 936: _Ibid._, t. II, pp. 6, 20; t. III, pp. 53, 177, 186.]

 Rouen, quand un hrtique tait abandonn au bras sculier, l'usage
tait de le conduire au conseil de la ville, qu'on nommait la cohue,
pour lui signifier sa sentence[937]. On n'observa pas ces formes 
l'gard de Jeanne. Le bailli, messire Le Bouteiller, qui tait
prsent, fit un signe de la main et dit: Menez, menez[938]! Aussitt
deux sergents du roi la tirrent en bas de l'chafaud et la placrent
dans la charrette qui attendait. On coiffa sa tte rase d'une grande
mitre de papier sur laquelle ces mots taient crits: Hrtique,
relapse, apostate, idoltre et on la remit au bourreau[939].

[Note 937: _Procs_, t. III, p. 188.--A. Sarrazin, _Jeanne d'Arc
et la Normandie_, p. 386.--Guedon et Ladvenu ont ajout  leur
dposition que peu de temps aprs, un nomm Georges Folenfant fut
galement abandonn au bras sculier; mais l'archevque et
l'inquisiteur envoyrent Ladvenu au bailli _pour l'avertir qu'il ne
serait pas fait dudit Georges comme de la Pucelle, laquelle, sans
sentence finale et jugement dfinitif, fut au feu consomme_.
_Procs_, t. II, p. 9.]

[Note 938: _Procs_, t. II, p. 344.]

[Note 939: Fauquembergue dans _Procs_, t. IV, p. 459.--Toutefois
Martin Ladvenu: _jusqu' la dernire heure_, etc., manifestement
faux.]

Un tmoin l'entendit qui disait:

--Ah! Rouen, j'ai grand'peur que tu n'aies  souffrir de ma mort[940].

[Note 940: _Procs_, t. III, p. 53.]

C'tait donc qu'elle se croyait encore l'envoye du Ciel et l'ange du
royaume de France. Et il est possible que l'illusion cruellement
arrache soit revenue au dernier instant l'envelopper de ses voiles
bienfaisants. Il semble toutefois qu'elle tait brise et qu'il ne
subsistait plus en elle qu'une infinie horreur de mourir et la pit
d'un enfant.

Les juges d'glise eurent  peine le temps de descendre pour fuir un
spectacle dont ils n'auraient pu tre tmoins sans encourir
l'irrgularit. Ils pleuraient tous; le seigneur vque de Throuanne,
chancelier d'Angleterre, avait les yeux pleins de larmes; le cardinal
de Winchester, qui n'entrait jamais dans une glise, disait-on, que
pour y demander  Dieu la mort d'un ennemi[941], avait piti de cette
fille si contrite et si dsole; matre Pierre Maurice, ce chanoine
qui lisait l'_nide_, ne retenait pas ses pleurs. Tous les prtres
qui l'avaient livre au bourreau taient difis de la voir faire une
fin si sainte; c'est ce que voulait dire matre Jean Alespe, quand il
soupirait: Je voudrais que mon me ft o je crois qu'est l'me de
cette femme[942].

[Note 941: Shakespeare, _Henry VI_, premire partie, scne I.]

[Note 942: _Procs_, t. II, p. 6; t. III, pp. 53, 191, 375.]

Il faisait application  cette malheureuse crature et  lui-mme de
cette strophe de la prose des morts:

  _Qui Mariam absolvisti,
  Mihi quoque spem dedisti_[943].

[Note 943: _Missel Romain, Office des morts_; Cf. Le P. C. Clair,
_Le Dies ir, histoire, traduction et commentaire_, Paris, in-8,
1881, pp. 38 et 142.]

Et sans doute il n'en pensait pas moins qu'elle s'tait elle-mme mise
dans le cas de mourir par ses hrsies et son opinitret.

Les deux jeunes frres prcheurs et l'huissier Massieu accompagnrent
Jeanne au bcher.

Elle demanda une croix. Un Anglais lui en fit une petite avec deux
morceaux de bois et la lui donna. Elle la reut dvotement, la baisa
et la mit sur son sein, entre sa chair et ses vtements. Puis elle
supplia frre Isambart d'aller  l'glise voisine chercher une croix,
de la lui apporter et de la tenir dresse devant elle, afin que la
croix o Dieu pendit ft, elle vivante, continuellement offerte  sa
vue. Massieu la fit demander au clerc de Saint-Sauveur, qui l'apporta.
Jeanne embrassa cette croix bien troitement et longuement en
pleurant, et ses mains la pressrent tant qu'elles furent libres[944].

[Note 944: _Procs_, t. II, pp. 6, 20.]

Pendant qu'on la liait  l'estache, elle invoquait spcialement saint
Michel et il n'y avait plus l, du moins, d'interrogateur pour lui
demander si c'tait vraiment celui qu'elle voyait dans le jardin de
son pre. Elle pria aussi sainte Catherine[945].

[Note 945: _Ibid._, t. III, p. 170.]

Quand elle vit mettre le feu au bcher, elle cria d'une voix forte
Jsus! Elle rpta ce nom plus de six fois[946]. On l'entendit aussi
qui demandait de l'eau bnite[947].

[Note 946: _Ibid._, t. III, p. 186.]

[Note 947: _Ibid._, t. II, p. 8; t. III, pp. 169, 194.]

D'ordinaire, le bourreau, pour abrger les souffrances du patient,
l'touffait dans une paisse fume avant que les flammes eussent
mont; mais l'excuteur de Rouen prouvait un grand trouble  l'ide
des prodiges accomplis par cette pucelle et il pouvait difficilement
atteindre jusqu' elle, parce que le bailli avait fait construire en
pltre un chafaud trop lev. Il jugea lui-mme, bien que fort
endurci, qu'elle souffrait une trop cruelle mort[948].

[Note 948: _Procs_, t. II, p. 7.]

Jeanne pronona une fois encore le nom de Jsus, inclina la tte et
rendit l'esprit[949].

[Note 949: _Ibid._, t. III, p. 186.]

Une fois qu'elle fut morte, le bailli ordonna au bourreau d'carter
les flammes afin qu'on pt voir que la prophtesse des Armagnacs ne
s'tait point chappe avec l'aide du diable ou autrement[950]. Puis,
quand ce pauvre corps noirci eut t offert en spectacle au peuple,
l'excuteur, pour le rduire en cendres, jeta sur le bcher de
l'huile, du soufre et du charbon.

[Note 950: _Ibid._, t. III, p. 191.--_Journal d'un bourgeois de
Paris_, p. 269-270.]

En ces sortes de supplices, la combustion des chairs tait rarement
complte[951]. Dans les cendres teintes, le coeur et les entrailles
se retrouvrent intacts. De peur qu'on ne vnt  recueillir les restes
de Jeanne pour en faire des sorcelleries ou quelques malfices[952],
le bailli les fit jeter dans la Seine[953].

[Note 951: L. Tanon, _Histoire des tribunaux de l'inquisition_, p.
478.]

[Note 952: _Chronique des cordeliers_, fol. 507 v.--_Journal d'un
bourgeois de Paris_, p. 269.]

[Note 953: _Procs_, t. III, pp. 159, 160, 185; t. IV, p.
518.--Th. Basin, _Histoire de Charles VII et de Louis XI_, t. I, p.
83.--Th. Cochard, _Existe-t-il des reliques de Jeanne d'Arc?_ Orlans,
1891, in-8.]




CHAPITRE XV

APRS LA MORT DE LA PUCELLE.--LA FIN DU BERGER.--LA DAME DES ARMOISES.


Aprs l'excution, le soir, le bourreau, geignant et sans doute ivre,
alla, selon sa coutume, mendier au couvent des frres prcheurs. Cette
brute se plaignait d'avoir eu grand mal  expdier Jeanne. Selon une
fable imagine plus tard, il aurait dit aux religieux qu'il craignait
d'tre damn pour avoir brl une sainte[954]. S'il avait tenu ce
propos dans la maison du vicaire inquisiteur, il aurait t
immdiatement jet dans un cul de basse-fosse, jug en matire de foi
et en grand danger d'tre trait comme celle qu'il nommait une sainte.
Et comment n'et-il pas cru que cette femme, condamne par le bon pre
Lemaistre et monseigneur de Beauvais, tait une mauvaise femme? La
vrit est qu'il se faisait auprs des religieux un mrite d'avoir
excut une sorcire, et d'y avoir pein, et il venait chercher son
pot-de-vin. Un religieux, et prcisment un frre prcheur, frre
Pierre Bosquier, s'oublia jusqu' dire qu'on avait mal fait en
condamnant la Pucelle. Bien qu'il et parl devant un petit nombre de
personnes, ses propos furent dnoncs  l'inquisiteur gnral. Mis en
accusation, frre Pierre Bosquier dclara en toute humilit que ses
paroles taient de tous points draisonnables et sentant l'hrsie,
qu'elles lui avaient chapp inconsidrment aprs boire. Il en
demanda pardon  genoux et les mains jointes  notre sainte mre
l'glise ainsi qu' ses juges et seigneurs trs redoutables. Eu gard
 son repentir, en considration de ce qu'il avait parl en tat
d'ivresse, et attendu la qualit de sa personne, monseigneur de
Beauvais et le vicaire inquisiteur, usant d'indulgence  l'gard du
frre Pierre Bosquier, le condamnrent, par sentence du 8 aot 1431, 
tenir prison au pain et  l'eau, dans la maison des frres prcheurs,
jusqu' Pques[955].

[Note 954: _Procs_, t. II, pp. 7, 352, 366.]

[Note 955: _Procs_, t. I, pp. 493, 495.]

Les juges et conseillers qui avaient sig au procs de la Pucelle
reurent, le 12 juin, du Grand Conseil, des lettres de garantie.
tait-ce pour le cas o ils seraient inquits par la justice de
France? Mais ces lettres leur eussent alors fait plus de mal que de
bien[956].

[Note 956: Le P. Denifle et Chtelain, _Cartularium Universitatis
Parisiensis_, t. IV, p. 527.]

La grande chancellerie d'Angleterre expdia des lettres en latin 
l'empereur, aux rois et aux princes de la chrtient, en franais aux
prlats, ducs, comtes, seigneurs et  toutes les villes de
France[957], pour faire savoir que le roi Henri et ses conseillers
avaient eu grande piti de la Pucelle et que, s'ils l'avaient fait
mourir, 'avait t par zle pour la foi et sollicitude pour tout le
peuple chrtien[958].

[Note 957: _Procs_, t. III, pp. 240, 243.]

[Note 958: _Ibid._, t. I, pp. 485, 496; t. IV, p.
403.--Monstrelet, t. IV, chap. CV.]

L'Universit de Paris crivit dans le mme sentiment au Saint-Pre, 
l'empereur et au collge des cardinaux[959].

[Note 959: _Procs_, t. I, pp. 496, 500.]

Le 4 juillet, jour de Saint-Martin-le-Bouillant, matre Jean
Graverant, prieur des Jacobins, inquisiteur de la foi, fit, 
Saint-Martin-des-Champs, une prdication dans laquelle il rappela tous
les faits de Jeanne la Pucelle et dit comment, pour ses erreurs et
dmrites, elle avait t livre aux juges lacs et brle vive.

Et il ajouta:

Elles taient quatre, dont trois ont t prises,  savoir: cette
Pucelle, Pierronne et sa compagne. Et il en reste une avec les
Armagnacs, nomme Catherine de La Rochelle.... Frre Richard, le
cordelier, qui menait aprs lui une si grande foule d'hommes lorsqu'il
prchait  Paris aux Innocents et ailleurs, gouvernait ces femmes; il
tait leur beau pre[960].

[Note 960: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 270, 272.--Il y
a d'tranges faussets dans ce discours; sont-elles du fait de
l'inquisiteur ou de l'auteur du journal?]

La Pierronne brle  Paris, sa compagne mise au pain d'angoisse et 
l'eau d'amertume dans les prisons d'glise, Jeanne brle  Rouen, le
bguinage royal se trouvait presque entirement ananti. Il ne restait
auprs du roi que la sainte dame de La Rochelle chappe des mains de
l'official de Paris; mais elle s'tait rendue importune par
l'indiscrtion de son langage[961]. Pendant qu'une si cruelle disgrce
frappait ses pnitentes, le bon frre Richard prouvait lui-mme la
mauvaise fortune. Les vicaires de l'vch de Poitiers et
l'inquisiteur de la foi lui avaient interdit la prdication; le grand
sermonneur, qui avait opr tant de conversions dans le peuple
chrtien, ne pouvait plus tonner contre les tablettes et les ds des
joueurs, contre les hennins des dames et contre les mandragores vtues
d'habillements magnifiques; il ne pouvait plus annoncer la venue de
l'Antchrist ni prparer les mes aux effroyables preuves qui
devaient prcder la fin prochaine du monde; il avait ordre de garder
les arrts dans le couvent des cordeliers de Poitiers; et sans doute
il ne se soumettait pas trs docilement  la sentence de ses
suprieurs, car le vendredi 23 mars 1431, l'ordinaire et l'inquisiteur
demandrent,  cet effet, aide et confort au parlement de Poitiers,
qui ne les refusa pas. Pourquoi ces rigueurs de la sainte glise 
l'endroit d'un prcheur capable de remuer si fort les mes
pcheresses? On en peut tout au moins souponner la cause. Il y avait
beau temps que les clercs anglais et bourguignons lui criaient 
l'apostat et au sorcier. Or, telle tait l'unit de l'glise et
spcialement la communaut de doctrine qui rgnait dans l'glise
gallicane, telle tait l'autorit de l'Universit de Paris, clair
soleil de la chrtient, qu'en se rendant suspect d'hrsie et
d'erreur aux yeux des docteurs du parti d'Angleterre et de Bourgogne,
un clerc inspirait une extrme dfiance au clerg de l'obissance du
roi Charles, mme s'il apparaissait que l'Universit avait opin
contre lui, touchant la foi catholique, en faveur des Anglais. Trs
probablement, la condamnation de la Pierronne et mme le procs
d'inquisition intent  la Pucelle avaient fait quelque tort au frre
Richard dans l'esprit des clercs de Poitiers. Ce bon frre, s'enttant
 prcher la fin du monde, fut vhmentement souponn de mauvaise
science. Sachant le sort qu'on lui prparait, il s'enfuit, et ds lors
on n'eut plus de ses nouvelles[962].

[Note 961: _Procs_, t. IV, p. 473.]

[Note 962: Th. Basin, _Histoire de Charles VII et de Louis XI_, t.
IV, pp. 103, 104.--Monstrelet, ch. LXIII.--Bougenot, _Deux documents
indits relatifs  Jeanne d'Arc_, dans _Revue Bleue_, 13 fvrier 1892,
pp. 203-204.]

Toutefois, les conseillers du roi Charles ne renonaient point 
employer aux armes de dvotes personnes. Au moment mme o
disparaissaient le bon frre Richard et ses pnitentes, ils mettaient
en oeuvre le jeune berger que monseigneur l'archevque comte de Reims,
chancelier du royaume, avait annonc comme le successeur miraculeux
de Jeanne. Voici dans quelles circonstances le ptre fut admis 
montrer son pouvoir:

La guerre continuait; vingt jours aprs la mort de Jeanne, les Anglais
vinrent  grande puissance reprendre la ville de Louviers. Ils avaient
tard jusque-l, non, comme on l'a dit, qu'ils doutassent de russir 
rien tant que vivrait la Pucelle, mais parce qu'il leur avait fallu du
temps pour trouver de l'argent et pour runir des engins de
sige[963]. Dans les mois de juillet et d'aot de cette mme anne
1431, monseigneur de Reims, chancelier de France, et le marchal de
Boussac tenaient,  Senlis et  Beauvais, le parti des Franais, et
monseigneur de Reims ne pouvait tre souponn de le tenir mollement,
puisqu'il dfendait du mme coup ses bnfices, qui lui taient
chers[964]. Les ayant recouvrs par une pucelle, il pensait les garder
par un puceau, et il essaya le petit berger des monts Lozre,
Guillaume qui, comme saint Franois d'Assise et sainte Catherine de
Sienne, avait reu les stigmates. Un parti de Franais surprit le
rgent  Mantes et faillit l'enlever. L'alerte fut donne  l'arme
qui assigeait Louviers; deux ou trois compagnies de gens d'armes s'en
dtachrent et coururent  Mantes o elles apprirent que le Rgent
avait pu gagner Paris. Alors, renforcs par des troupes venues de
Gournay et de quelques autres garnisons anglaises, fortes de deux
mille hommes environ et commandes par les comtes de Warwick,
d'Arundel, de Salisbury, de Suffolk, lord Talbot et sir Thomas Kiriel,
les Anglais s'enhardirent au point de marcher sur Beauvais. Instruits
de leur venue, les Franais sortirent de la ville au point du jour et
allrent  leur rencontre du ct de Savignies, au nombre de huit
cents  mille combattants, commands par le marchal de Boussac, les
capitaines La Hire, Poton, et autres[965].

[Note 963: _Procs_, t. II, pp. 3, 344, 348, 373; t. III, p. 189;
t. V, pp. 169, 179, 181.--Dibon, _Essai sur Louviers_, Rouen, 1836,
in-8, pp. 33 et suiv.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles
VII_, t. II, pp. 216 et suiv.]

[Note 964: Le P. Denifle, _La dsolation des glises de France
vers le milieu du XVe sicle_, t. I, p. XVI.]

[Note 965: Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 132.--Monstrelet,
t. IV, p. 433.--Lefvre de Saint-Remy, t. II, p. 265.]

Le berger Guillaume, qu'ils croyaient envoy de Dieu, chevauchait 
leur tte, se tenant de ct et montrant les plaies miraculeuses de
ses mains, de ses pieds, de son flanc gauche[966].

[Note 966: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 272.]

 une lieue environ de la ville, ils furent assaillis de traits au
moment o ils s'y attendaient le moins. Les Anglais, avertis par leurs
espions de la marche des Franais, les avaient guetts derrire un pli
de terrain. Maintenant, ils les attaquaient en tte et en queue trs
prement. Les deux partis combattaient avec vaillance; il y eut un
assez grand nombre de morts, ce qui ne se voyait pas alors dans la
plupart des batailles, o l'on ne tuait gure que les fuyards. Mais
les Franais, se sentant envelopps, prirent peur et se dtruisirent
eux-mmes. La plus grande partie, avec le marchal de Boussac et le
capitaine La Hire, coururent s'enfermer dans la ville de Beauvais; le
capitaine Poton et le berger Guillaume restrent aux mains des Anglais
qui,  grand honneur et triomphe, s'en retournrent  Rouen[967].

[Note 967: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 272.]

Poton tait bien sr d'tre mis  ranon, selon l'usage. Le petit
berger ne pouvait esprer un semblable traitement; il tait suspect
d'hrsie et de sorcellerie; il avait sduit le peuple chrtien et
rendu les gens idoltres de lui. Les marques de la passion de
Notre-Seigneur qu'il portait sur lui ne lui taient d'aucun secours;
au contraire, ce que les Franais tenaient pour empreintes divines
semblait aux Anglais marques diaboliques.

Comme la Pucelle, Guillaume avait t pris sur le diocse de Beauvais.
Le seigneur vque de cette ville, messire Pierre Cauchon, qui avait
rclam Jeanne, rclama pareillement Guillaume, pour lui faire son
procs, et le berger, obtenant ce qui avait t refus  la Pucelle,
fut mis dans les prisons ecclsiastiques[968]. Il semblait moins
difficile  garder et surtout moins prcieux. Mais les Anglais
venaient d'apprendre ce que c'tait qu'un procs d'inquisition; ils
savaient maintenant que c'tait long et solennel. L'avantage ne leur
apparaissait pas de convaincre ce berger d'hrsie. Si les Franais
avaient mis en lui comme en Jeanne l'esprance d'tre heureux  la
guerre[969], cette esprance avait t courte. Faire honte et vergogne
aux Armagnacs de leur puceau en montrant qu'il venait du diable, le
jeu n'en valait pas la chandelle. Le petit berger fut conduit  Rouen,
puis  Paris[970].

[Note 968: Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II,
p. 248.--De Beaurepaire, _Recherches sur les juges_, p. 43.]

[Note 969: Lea, _Histoire de l'inquisition_, trad. S. Reinach, t.
I, p. 455.]

[Note 970: Lefvre de Saint-Remy, t. II, pp. 263-264.]

Il tait prisonnier depuis quatre mois, quand le roi Henri VI, g de
neuf ans, fit son entre  Paris, o il devait tre couronn, en
l'glise Notre-Dame, des deux couronnes de France et d'Angleterre.
Cette entre fut clbre le dimanche 16 dcembre,  grand'pompe et 
grand'liesse. On avait construit sur le passage du cortge, rue du
Ponceau-Saint-Denys, une fontaine orne de trois sirnes au milieu
desquelles s'levait une grande tige de lis qui jetait par les fleurs
et les boutons des ruisseaux de vin et de lait. La foule se
prcipitait pour y boire. Autour de la vasque, des hommes dguiss en
sauvages amusaient le peuple par des jeux et des simulacres de
combats.

Depuis la porte Saint-Denys jusqu' l'htel Saint-Paul au Marais, le
roi enfant chevaucha sous un grand ciel d'azur, sem de fleurs de lis
d'or, port d'abord par les quatre chevins, en chaperon et vtus de
vermeil, puis par les corporations, drapiers, piciers, changeurs,
orfvres et bonnetiers.

Il tait prcd par vingt-cinq hrauts et vingt-cinq trompettes, par
de trs beaux hommes et de trs belles dames qui, vtus d'armures
magnifiques et portant de grands cus, reprsentaient les neuf preux
et les neuf preuses, et par nombre de chevaliers et d'cuyers. Dans ce
brillant cortge paraissait le petit berger Guillaume, qui n'tendait
plus les bras pour montrer sur ses mains les plaies de la passion: car
il tait li de bonnes cordes[971].

[Note 971: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 274.]

Aprs la crmonie, il fut reconduit dans sa prison; puis on l'en tira
pour le coudre dans un sac et le jeter dans la Seine[972].

[Note 972: Lefvre de Saint-Remy, t. II, p. 264.]

Il fut admis chez les Franais, que Guillaume n'avait point mission de
Dieu et qu'il tait tout sot[973].

[Note 973: Martial d'Auvergne, _Vigiles_, dit. Coustelier, t. I,
p.]

       *       *       *       *       *

En l'an 1433, le conntable, aid par la reine de Sicile, fit enlever
et assassiner le sire de la Trmouille. C'tait l'usage princier de
donner des conseillers au roi Charles et de les tuer ensuite. Le sire
de la Trmouille avait un si gros ventre que la lame s'y perdit dans
la graisse sans autrement l'atteindre; mais il tait tu dans son
crdit; le roi Charles souffrit le conntable comme il avait souffert
le sire de la Trmouille[974].

[Note 974: Gruel, _Chronique d'Arthur de Richemont_, p.
81.--Vallet de Viriville, dans _Nouvelle Biographie gnrale_.--De
Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, p. 297.--E. Cosneau, _Le
conntable de Richemont_, pp. 200-201.]

Celui-ci laissait la renomme d'un homme cupide, indiffrent au bien
du royaume. Son plus grand tort fut peut-tre d'avoir gouvern dans un
temps de guerres et de pilleries, quand amis et ennemis dvoraient le
royaume. On l'accusa d'avoir voulu perdre la Pucelle, dont il tait
jaloux. Cette ide est sortie de la maison d'Alenon, o l'on n'aimait
gure le sire chambellan[975]. Ce qui est certain, au contraire, c'est
que la Trmouille fut, aprs le chancelier, le plus hardi  mettre en
oeuvre la Pucelle de Dieu, et si, par la suite, cette jeune fille
contraria ses projets, rien ne prouve qu'il ait form le dessein de la
faire dtruire par les Anglais; elle se dtruisit elle-mme et se
consuma par sa propre ardeur.  tort ou  raison, le sire chambellan
passait pour un trs mauvais homme, et, quoique le duc de Richemont
ft avare, dur, violent, maladroit au del du possible, bourru,
malfaisant, toujours battu et toujours mcontent, on crut n'avoir pas
perdu au change. Le conntable venait au bon moment, alors que le duc
de Bourgogne faisait la paix avec le roi de France.

[Note 975: Perceval de Cagny, pp. 170, 173 et _passim_.]

Les Anglais, entrs dans le royaume, comme disait ce chartreux, par le
trou fait au crne du duc Jean, sur le pont de Montereau, ne se
tenaient dans le royaume que sous la main du duc Philippe; ils
n'taient qu'une poigne; la main du gant s'tant retire, un souffle
suffisait  les emporter. Voyant se raliser l'horoscope du roi Henri
VI: Exeter perdra ce que Monmouth a gagn, le Rgent mourut de
douleur et de colre[976].

[Note 976: Carlier, _Histoire des Valois_, 1764, in-4, t. II, p.
442.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. I, p.
307.--Le Rgent croyait lui aussi  l'astrologie (B-N. ms 1352.)]

Le 13 avril 1436, le comte de Richemont entra dans Paris. La mre
nourricire des clercs bourguignons et des docteurs cabochiens,
l'Universit elle-mme, s'tait entremise pour la paix[977].

[Note 977: Gruel, _Chronique d'Arthur de Richemont_, pp.
120-121.--Dom Flibien, _Histoire de Paris_, t. IV, p. 597.]

Or, un mois aprs que Paris se fut rang dans l'obissance du roi
Charles, une fille ge de vingt-cinq ans, environ, qui jusque-l
s'tait fait appeler Claude, parut en Lorraine et fit connatre 
plusieurs seigneurs de la ville de Metz qu'elle tait Jeanne la
Pucelle[978].

[Note 978: _Chronique du doyen de Saint-Thibaud de Metz_, dans
_Procs_, t. V, pp. 321, 324.--Jacomin Husson, _Chronique de Metz_,
d. Michelant, Metz, 1870, pp. 64-65.--Cf. Lecoy de la Marche, _Une
fausse Jeanne d'Arc_, dans _Revue des Questions historiques_, octobre
1871, pp. 562 et suiv.--Vergniaud-Romagnsi, _Des portraits de Jeanne
d'Arc et de la fausse Jeanne d'Arc_ dans _Mmoires de la Socit
d'Agriculture d'Orlans_, t. I, (1853), pp. 250, 253.--De Puymaigre,
_La fausse Jeanne d'Arc_ dans _Revue Nouvelle d'Alsace-Lorraine_, t. V
(1885), pp. 533 et suiv.--A. France, _Une fausse Jeanne d'Arc_ dans
_Revue des Familles_, 15 fvrier 1891.]

 cette poque, le pre et l'an des frres de Jeanne[979], taient
morts. Isabelle Rome vivait; ses deux fils cadets taient au service
du roi de France, qui les avait anoblis et faits Du Lys. Jean, l'an,
dit Petit-Jean[980], avait t nomm bailli de Vermandois, puis
capitaine de Chartres. Aux environs de cette anne 1436, il tait
prvt et capitaine de Vaucouleurs[981].

[Note 979: Varanius est seul  dire que Jacques d'Arc mourut de la
douleur d'avoir perdu sa fille. _Procs_, t. V, p. 85.]

[Note 980: _Procs_, t. V, p. 280.]

[Note 981: _Procs_, t. V, pp. 279-280.--G. Lefvre-Pontalis, _La
fausse Jeanne d'Arc_, p. 6, note 1.]

Le cadet, Pierre, ou Pierrelot, tomb avec Jeanne aux mains des
Bourguignons devant Compigne, venait de quitter enfin les prisons du
btard de Vergy[982]. Ils croyaient bien tous deux que leur soeur
avait t brle  Rouen; mais avertis qu'elle vivait et les voulait
voir, ils prirent rendez-vous  la Grange-aux-Ormes, village situ
dans les prairies du Sablon, entre la Seille et la Moselle,  une
lieue environ au sud de la ville de Metz. Arrivs en cet endroit, le
20 mai, ils la virent et la reconnurent aussitt pour leur soeur; et
elle les reconnut pour ses frres[983].

[Note 982: _Procs_, t. V, p. 210.--Lefvre de Saint-Remy, t. II,
p. 176.]

[Note 983: _Procs_, t. V, pp. 321, 324.]

Elle tait accompagne de seigneurs messins parmi lesquels se trouvait
un trs noble homme, messire Nicole Lowe qui fut chambellan de Charles
VII[984]. Ces seigneurs la reconnurent  plusieurs enseignes pour la
Pucelle Jeanne qui avait men le roi Charles  Reims. On nommait alors
enseignes certains signes sur la peau[985]. Or une prophtie relative
 Jeanne disait qu'elle avait une petite tache rouge sous
l'oreille[986]; cette prophtie fut faite aprs l'vnement; nous
devons donc croire que la Pucelle tait marque de ce signe. Fut-ce 
telle enseigne que les gentilhommes messins la reconnurent?

[Note 984: Le _Metz ancien_, (Metz, 1856, 2 vol. in-f) du baron
d'Hannoncelles, o se trouve la gnalogie de Nicole Lowe.]

[Note 985: Et fut recongneu par plusieurs enseignes. (_Procs_,
V, p. 322).--M. Lecoy de la Marche (_Une fausse Jeanne d'Arc_, dans
_Revue des questions historiques_, octobre 1871, p. 565), et M. Gaston
Save (_Jehanne des Armoises, Pucelle d'Orlans_, Nancy, 1893, p. 11),
comprennent qu'elle fut reconnue par plusieurs officiers ou
porte-tendards. J'ai entendu _enseignes_ dans le sens de signes
naturels sur la peau. (Cf. La Curne.)]

[Note 986: _Chronique du doyen de Saint-Thibaud_, dans _Procs_,
t. V, p. 322.]

[Note 987: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 354.]

Nous ignorons comment elle prtendait avoir chapp  la mort, mais on
a des raisons de croire[987] qu'elle attribuait son salut  sa
saintet. Annonait-elle qu'un ange l'avait retire des flammes? On
lisait dans les livres que jadis les lions du cirque lchaient les
pieds nus des vierges et que l'huile bouillante rafrachissait comme
un baume le corps des saintes martyres; et l'on voyait mme dans les
histoires que maintes fois le glaive avait pu seul trancher la vie des
pucelles de Notre-Seigneur. Rien de plus sr; mais de semblables
rcits tirs hors du vieux temps et ramens  l'heure prsente
auraient paru moins croyables; et, sans doute, cette jeune fille
n'ornait pas autant son aventure. Trs probablement elle donnait 
entendre qu' sa place on avait brl une autre femme.

Si l'on s'en rapporte  la confession qu'elle fit plus tard, elle
venait de Rome o, vtue du harnois de guerre, elle s'tait
vaillamment comporte au service du pape Eugne. Peut-tre fit-elle
connatre aux Lorrains les belles actions qu'elle avait accomplies l.
Or, Jeanne avait prophtis (du moins le croyait-on) qu'elle mourrait
dans une bataille contre les infidles et qu'une Pucelle de Rome
hriterait de sa puissance. Mais, loin d'accrditer Jeanne recouvre,
cet oracle,  le supposer connu des seigneurs messins, leur dnonait
l'imposture[988]. Quoi qu'il en soit, ils crurent ce que cette femme
leur disait.

[Note 988: Voyez nanmoins ce qu'en dit M. Germain
Lefvre-Pontalis,  qui nous devons de connatre cette prophtie
(Eberhard Windecke, pp. 108  111).]

Peut-tre que, comme beaucoup de gentilshommes de la rpublique, ils
se sentaient plus d'amiti pour le roi Charles que pour le duc de
Bourgogne. Et srement, ayant chevalerie, ils estimaient la chevalerie
en toute personne et ils admiraient la Pucelle pour sa grande
vaillance. Aussi lui firent-ils bonne chre.

Messire Nicole Lowe lui donna un roussin et une paire de houseaux. Le
roussin valait trente francs; c'tait un prix quasi royal, car des
deux chevaux donns par le roi  la pucelle Jeanne, dans la ville de
Soissons et dans la ville de Senlis, l'un valait trente-huit livres
dix sous et l'autre trente-sept livres dix sous[989]. Le cheval de
Vaucouleurs n'avait t pay que seize francs[990].

[Note 989: _Chronique du doyen de Saint-Thibaud_, dans _Procs_,
t. V, p. 322.--Chronique de Philippe de Vigneulles, dans les
_Chroniques Messines_ de Huguenin, p. 198.]

[Note 990: _Procs_, t. II, p. 457.--L. Champion, _Jeanne d'Arc
cuyre_, ch. II; ch. VI.]

Nicole Grognot, gouverneur de la ville[991], offrit  la soeur des
deux frres Du Lys une pe, Aubert Boullay un chaperon[992].

[Note 991: Variante de la _Chronique du doyen de Saint-Thibaud_,
envoye de Metz  Pierre du Puy, dans _Procs_, t. V, pp. 322, 324.]

[Note 992: _Ibid._, pp. 322, 324.]

Elle sauta  cheval avec cette adresse qui, sept ans auparavant, si
l'on en croit des rcits assez fabuleux, avait merveill le vieux duc
de Lorraine[993]. Et elle tint certains propos  messire Nicole Lowe
qui affermirent ce seigneur dans la croyance que c'tait bien l cette
Pucelle Jeanne qui tait alle en France. Elle parlait volontiers
comme une prophtesse, par images et paraboles, et sans rien dcouvrir
de ses intentions.

[Note 993: D. Calmet, _Histoire de Lorraine_, t. VII, Preuves,
col. vj.]

Elle disait qu'elle n'aurait pas de puissance avant la
Saint-Jean-Baptiste. Or, ce terme qu'elle assignait  sa mission tait
prcisment celui que la pucelle Jeanne, en 1429, aprs la bataille de
Patay, avait marqu, disait-on, pour l'extermination de la gent
anglaise en France[994].

[Note 994: _Procs_, t. V, pp. 322, 324.--Eberhard Windecke, p.
108.--Morosini, t. III, p. 62, note.]

Cette prophtie ne se ralisa point; aussi n'en fut-il plus parl. Et
Jeanne, si tant est qu'elle l'et faite, ce qui est bien possible, dut
tre la premire  l'oublier. Au reste, le terme de la Saint-Jean
tait d'un usage constant pour les baux, foires, rglement de gages,
louage de service, etc., et l'on conoit que le calendrier des
prophtesses ne diffrt point du calendrier du laboureur.

Ds le lendemain de leur arrive  la Grange-aux-Ormes, le lundi 21
mai, les frres Du Lys emmenrent celle qu'ils tenaient pour leur
soeur en cette ville de Vaucouleurs[995] o la fille d'Isabelle Rome
tait alle trouver sire Robert de Baudricourt et o vivaient encore,
en 1436, tant de personnes de toute condition qui l'avaient vue au
mois de fvrier 1429, telles que les poux Leroyer et le seigneur
Aubert d'Ourches[996].

[Note 995: M. le baron de Braux me fit l'honneur de m'crire de
Boucq par Foug, Meurthe-et-Moselle, le 28 juin 1896: que Bacquillon
(_Procs_, V, p. 322) n'tait qu'une lecture vicieuse d'un des
manuscrits du doyen de Saint-Thibaud. En comparant, ajouta-t-il, les
diverses lectures (V. Quicherat et les _Chroniques messines_), on peut
s'assurer qu'il s'agit de Vaucouleurs, _Valquelou_, mal lu.]

[Note 996: _Procs_, t. II, pp. 406, 408, 445, 449.]

Aprs une semaine  Vaucouleurs, elle se rendit  Marville, petite
ville entre Corny et Pont--Mousson,  une lieue de la Moselle, o
elle passa les ftes de la Pentecte et demeura trois semaines dans la
maison d'un nomm Jean Quenat[997]. Sur son dpart, elle reut la
visite de plusieurs habitants de Metz qui, la reconnaissant pour la
Pucelle de France, lui donnrent des joyaux[998]. On se rappelle que
plusieurs chevaliers messins, venus auprs du roi Charles  Reims,
lors du sacre, avaient vu Jeanne.  Marville, Geoffroy Desch, 
l'exemple de Nicole Lowe, donna un cheval  la Pucelle retrouve.
Geoffroy Desch appartenait  une des familles les plus puissantes de
la rpublique de Metz. Il tait parent de ce Jean Desch, secrtaire de
la ville en 1429[999].

[Note 997: La _Chronique de Tournai_ dit de la vraie Jeanne
qu'elle tait de Mareville petite ville entre Metz et Pont--Mousson.
Cette Jeanne avait longtemps demeur et servi dans une mtairie de ce
lieu.]

[Note 998: _Chronique du doyen de Saint-Thibaud_, dans _Procs_,
t. V, pp. 322, 324.--Lecoy de la Marche, _Jeanne des Armoises_, p.
566.--G. Save, _Jehanne des Armoises, pucelle d'Orlans_, p. 14.]

[Note 999: _Procs_, t. V, pp. 352 et suiv.]

De l, elle s'en fut en plerinage  Notre-Dame de Liance, que les
Picards appelaient Lienche, et qui devint un peu plus tard Notre-Dame
de Liesse. On y vnrait une image noire de la Sainte-Vierge,
rapporte, selon la tradition, de Terre-Sainte, par les croiss. Cette
chapelle, situe entre Laon et Reims, tait, au dire des religieux qui
la desservaient, un des lieux dsigns dans l'itinraire du sacre, et
les rois, avec leur suite, avaient coutume de s'y rendre au retour de
Reims; peut-tre n'tait-ce pas trs vrai. Mais les habitants de Metz
se montraient particulirement dvots  la bonne dame de Liance, et
l'on concevait que Jeanne, chappe des prisons anglaises, allt
rendre grces de sa merveilleuse dlivrance  la Vierge noire de
Picardie[1000].

[Note 1000: _Chronique du doyen de Saint-Thibaud_, dans _Procs_,
t. V, pp. 322, 324.--Dom Lelong, _Histoire du diocse de Laon_, 1783,
p. 371.--Abb Ledouble, _Les origines de Liesse et du plerinage de
Notre-Dame_, Soissons, 1885, pp. 6 et suiv.]

Elle se rendit ensuite  Arlon, auprs d'lisabeth de Gorlitz,
duchesse de Luxembourg, tante par alliance du duc de Bourgogne[1001].
Veuve pour la seconde fois et vieille, elle excitait par sa rapacit
la colre et la haine de son peuple. Jeanne reut de cette princesse
un trs bon accueil. Rien d'trange  cela: les personnes qui vivaient
saintement et faisaient des miracles taient recherches par les
princes et les seigneurs, dsireux de connatre par elles des secrets
ou d'obtenir ce qu'ils souhaitaient, et la duchesse de Luxembourg
pouvait bien croire que cette fille ft la pucelle Jeanne elle-mme,
puisque les deux frres Du Lys, les seigneurs messins et les habitants
de Vaucouleurs le croyaient.

[Note 1001: _Procs_, t. V, p. 322, note 2.--G. Lefvre-Pontalis,
_La fausse Jeanne d'Arc_, p. 21, note 1.]

Pour la foule des hommes, la vie et la mort de Jeanne taient
entoures de mystre et pleines de prodiges. Beaucoup, ds la premire
heure, avaient dout qu'elle et pri de la main du bourreau.
Quelques-uns s'exprimaient  ce sujet avec d'tranges rticences; ils
disaient: Les Anglais la firent ardre publiquement  Rouen ou une
autre femme en semblance d'elle[1002]. Certains avouaient ne pas
savoir ce qu'elle tait devenue[1003].

[Note 1002: _Chronique normande_ (Ms. du British Museum), dans
_Procs_, t. IV, p. 344.--Symphorien Champier, _Nef des Dames_, Lyon,
1503, _ibid._]

[Note 1003: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 272.--_Chronique
Normande_, dans _Bibliothque de l'cole des Chartes_, 2e srie, t.
III, p. 116.--D. Calmet, _Histoire de Lorraine_, p. vj., Preuves.--G.
Save, _Jehanne des Armoises_, pp. 6-7.--On sait que Gabriel Naud
soutint le paradoxe que Jeanne ne fut jamais brle qu'en effigie,
_Considrations politiques sur les coups d'tat_, Rome, 1639,
in-4.--G. Lefvre-Pontalis, _La fausse Jeanne d'Arc_, p. 8.]

Aussi quand retentit soudain dans les Allemagnes et par toute la
France le bruit que la Pucelle tait vivante et qu'on l'avait vue prs
de Metz, la nouvelle fut diversement accueillie; les uns y croyaient
et les autres non. On peut juger de l'motion qu'elle causa par
l'exemple de ces deux bourgeois d'Arles qui en disputrent entre eux
avec une extrme ardeur. L'un affirmait que la Pucelle vivait encore;
l'autre soutenait qu'elle tait bien morte; chacun paria pour ce qu'il
croyait vritable. La gageure tait srieuse; elle fut faite et tenue
devant notaire, le 27 juin 1436, cinq semaines seulement aprs
l'entrevue de la Grange-aux-Ormes[1004].

[Note 1004: Lanry d'Arc, _Le culte de Jeanne d'Arc_, Orlans,
1887, in-8.--_Revue du Midi._]

Cependant le frre an de la Pucelle, Jean du Lys, dit Petit-Jean,
s'tait rendu, dans les premiers jours du mois d'aot  Orlans, pour
y annoncer que sa soeur tait vivante. En rcompense de cette bonne
nouvelle, il reut pour lui et sa suite, dix pintes de vin, douze
poules, deux oisons et deux levrauts[1005].

[Note 1005: _Procs_, t. V, p. 275.--Lottin, _Recherches_, t., p.
286.]

Deux magistrats avaient achet la volaille, Pierre Baratin, dont on
trouve le nom dans les comptes de forteresse, en 1429[1006], lors de
l'expdition de Jargeau, et Aignan de Saint-Mesmin, vieillard de
soixante-six ans, trs riche bourgeois[1007].

[Note 1006: _Procs_, t. V, p. 202.--Lecoy de la Marche, _Jeanne
des Armoises_, p. 568.]

[Note 1007: Il mourut  l'ge de cent dix-huit ans. (_Procs_ III,
p. 29.)]

Entre la ville du duc Charles et la ville de la duchesse de
Luxembourg, les courriers se croisaient. Une lettre d'Arlon parvint 
Orlans, le 9 aot. Vers la mi-aot, un poursuivant d'armes arriva 
Arlon; il se nommait Coeur-de-Lis, en l'honneur de la ville
d'Orlans, dont l'emblme hraldique est un coeur de lis, c'est--dire
une sorte de trfle. Les magistrats d'Orlans l'avaient envoy vers
Jeanne avec une missive dont nous ignorons la teneur; Jeanne lui remit
une lettre pour le roi, de qui elle sollicitait probablement une
audience. Il la porta tout de suite  Loches o le roi Charles
s'occupait alors des fianailles de sa fille Yolande avec le prince
Amde de Savoie[1008].

[Note 1008: _Procs_, t. V, p. 326.--Vallet de Viriville,
_Histoire de Charles VII_, t. II, p. 376, note.--G. Lefvre-Pontalis,
_La fausse Jeanne d'Arc_, p. 23, n. 5.]

Le poursuivant d'armes, aprs quarante et un jours de voyage, revint,
le 2 septembre, vers les procureurs qui l'avaient envoy. Ceux-ci
firent servir, selon l'usage, dans la chambre de la maison de ville,
du pain, du vin, des poires et des cerneaux et firent boire le
messager, qui disait avoir grand'soif. Il en cota deux sous quatre
deniers parisis  la ville, sans prjudice de six livres pour frais de
voyage, qui furent payes le mois suivant. Le varlet de la ville, qui
fournit les cerneaux, tait Jacquet Leprestre, dj en fonctions 
l'poque du sige. Les procureurs avaient reu une autre lettre de
cette Pucelle le 25 aot[1009].

[Note 1009: _Ibid._, t. V, p. 327.]

Jean du Lys faisait en vrit tout ce qu'il aurait fait si vraiment il
avait retrouv sa soeur miraculeuse. Il se rendit auprs du roi et il
lui annona l'extraordinaire nouvelle. Le roi en crut bien quelque
chose, puisqu'il ordonna qu'on remt  Jean du Lys une gratification
de cent francs. Sur quoi, Jean alla rclamer ces cent francs au
trsorier du roi, qui en bailla vingt. Les coffres du Victorieux
n'taient pas encore pleins  cette poque.

Jean, de retour  Orlans, se prsenta devant la chambre de la ville;
il fit connatre aux procureurs qu'il ne lui restait plus que huit
francs, et que c'tait peu de chose pour s'en retourner en Lorraine
avec les quatre personnes de sa suite. Les magistrats lui firent
donner douze francs[1010].

[Note 1010: _Procs_, t. V, p. 326.--Lottin, _Recherches_, t. I,
pp. 284-285.]

Jusque-l, chaque anne, l' anniversaire de la feue Pucelle tait
clbr la surveille et la veille de la Fte-Dieu en l'glise
Saint-Sanxon[1011]. L'an 1435, huit religieux des quatre ordres
mendiants chantrent chacun une messe pour le repos de l'me de
Jeanne. En cette anne 1436 les magistrats firent brler quatre
cierges pesant ensemble neuf livres et demie, auxquels tait suspendu
l'cu de la Pucelle,  l'pe d'argent soutenant la couronne de
France; mais  la nouvelle que Jeanne tait vivante, ils cessrent
d'ordonner un service funbre  son intention[1012].

[Note 1011: Depuis 1432. Toutefois il ne reste pas trace d'obit
pour les annes 1433 et 1434. Il fut clbr de nouveau en 1439.]

[Note 1012: _Procs_, t. V, pp. 274, 275.--Lottin, _Recherches_,
t. I, p. 286.]

Tandis que ses affaires taient ainsi menes en France, Jeanne se
tenait auprs de la duchesse de Luxembourg; elle y rencontra le jeune
comte Ulrich de Wurtemberg qui ne voulut plus la quitter. Il lui fit
faire une belle cuirasse et l'emmena  Cologne. Elle ne cessait pas de
se dire la Pucelle de France envoye de Dieu[1013].

[Note 1013: _Chronique du doyen de Saint-Thibaud_, dans _Procs_,
t. V. p. 323.--Jean Nider, _Formicarium_, dans _Procs_, t. IV, p.
325.--Lecoy de la Marche, _loc. cit._, p. 566.]

Depuis le 24 juin, jour de la Saint-Jean-Baptiste, ses vertus lui
taient revenues. Le comte Ulrich, lui reconnaissant un pouvoir
surnaturel, la pria d'en user pour lui et pour les siens. Il tait
grand querelleur et fort engag dans le schisme qui dchirait alors
l'archevch de Trves. Deux prlats se disputaient ce sige; l'un
Udalric de Manderscheit, dsign par le Chapitre, l'autre, Raban de
Helmstat, vque de Spire, nomm par le pape[1014]. Udalric tint la
campagne avec une petite arme, assigea par deux fois et canonna la
ville dont il se disait le vritable pasteur. Ce traitement jeta de
son ct la plus grande partie du diocse[1015]; mais Raban, trs
vieux et dbile, avait aussi des armes; elles taient puissantes, bien
que spirituelles: il pronona l'interdit contre tous ceux qui tenaient
le parti de son comptiteur.

[Note 1014: _Art de vrifier les dates_, t. XV, pp. 236 et suiv.;
_Gallia Christiana_, t. XIII, pp. 970 et suiv.; Gams, _Series
Episcoporum_ (1873), pp. 317, 319.]

[Note 1015: Quicherat dit, par erreur (_Procs_, t. IV, p. 502,
note), que la contestation pour l'archevch de Trves eut lieu entre
Raban de Helmstat et Jacques de Syrck. Sur Jacques de Syrck ou de
Sierck, cf. de Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. IV, p. 264.]

Le comte Ulrich de Wurtemberg, qui comptait parmi les plus ardents
partisans d'Udalric, interrogea  son sujet la Pucelle de Dieu[1016].
Des cas du mme genre avaient t soumis  la premire Jeanne, lors de
son sjour en France; on lui avait demand, par exemple, lequel des
trois papes, Benot, Martin et Clment, tait le vrai pre des
fidles, et, sans s'expliquer sur-le-champ, elle avait promis de
dsigner, dans Paris,  tte repose, le pape auquel on devait
obissance[1017]. La seconde Jeanne rpondit avec plus d'assurance
encore; elle dclara connatre le vritable archevque et se flatta de
l'introniser.

[Note 1016: Jean Nider, _Formicarium_, liv. V, chap. VIII.--D.
Calmet, _Histoire de Lorraine_, t. II, p. 906.]

[Note 1017: _Procs_, t. I, pp. 245-246.]

Celui-l, selon elle, tait Udalric de Manderscheit, que le Chapitre
avait dsign. Mais Udalric cit devant le Concile de Ble y fut
dclar intrus; et, ce qui n'tait point leur rgle constante, les
pres confirmrent la nomination faite par le pape.

L'intervention de la Pucelle dans cette querelle ecclsiastique attira
malheureusement sur elle l'attention de l'inquisiteur gnral de la
ville de Cologne, Henry Kalt Eysen, insigne professeur de thologie:
recueillant les bruits qui couraient par la ville sur la protge du
jeune prince, il connut qu'elle portait des vtements dissolus, se
livrait aux danses avec des hommes, buvait et mangeait plus qu'il
n'est permis et pratiquait la magie. Il sut notamment que, dans une
assemble, cette fille dchira une nappe, puis la rtablit dans son
premier tat, et qu'ayant bris contre la muraille un verre, elle en
runit ensuite les morceaux par un merveilleux artifice.  ces
oeuvres, Kalt Eysen la souponnait vhmentement d'hrsie et de
sorcellerie. Il la cita devant son tribunal; elle refusa de
comparatre; cette dsobissance affligea l'inquisiteur gnral, qui
fit rechercher la dfaillante. Mais le jeune comte de Wurtemberg cacha
sa Pucelle chez lui, et puis il la fit sortir secrtement de la ville.
Elle chappa ainsi au sort de celle qu'elle ne se souciait pas
d'imiter jusqu' la fin. L'inquisiteur l'excommunia, faute de
mieux[1018].

[Note 1018: Jean Nider, _Formicarium_, dans _Procs_, t. IV, p.
502; t. V, p. 324.]

Rfugie  Arlon auprs de la duchesse de Luxembourg sa protectrice,
elle y rencontra Robert des Armoises, seigneur de Tichemont, qu'elle
avait peut-tre vu dj, au printemps,  Marville, o il faisait sa
rsidence habituelle. Ce gentilhomme tait probablement fils d'un
seigneur Richard, gouverneur du duch de Bar en 1416. On ne sait rien
de lui, sinon qu'ayant fait passer une terre en mains trangres, sans
la participation du duc de Bar, il vit cette terre confisque et
donne au sieur d'Apremont,  la charge de la prendre.

La prsence du seigneur Robert  Arlon n'avait rien d'extraordinaire;
le chteau de Tichemont, dont il tait seigneur, s'levait dans le
voisinage de cette ville. D'une naissance illustre, il tait toutefois
besogneux[1019].

[Note 1019: H. Vincent, _La maison des Armoises, originaire de
Champagne_, dans _Mmoires de la Socit d'Archologie lorraine_, 3e
srie, t. V (1877), p. 324.--G. Lefvre-Pontalis, _La fausse Jeanne
d'Arc_, p. 2, n. 4.]

La Pucelle retrouve l'pousa[1020], apparemment par la volont de la
duchesse de Luxembourg. D'aprs le sentiment du sacr inquisiteur de
Cologne, ce mariage ne fut contract que pour garantir cette femme
contre l'interdit et la soustraire au glaive ecclsiastique[1021].

[Note 1020: Don Calmet, dans son _Histoire de Lorraine_ (t. V.,
pp. CLXIV et suiv.), dit que le contrat de mariage entre Robert des
Armoises et la Pucelle de France, longtemps conserv dans la famille,
tait perdu de son temps. Il ne faut point en avoir de regret. On sait
aujourd'hui que ce contrat avait t fabriqu par le P. Jrme
Vignier. Le comte de Marsy (_la fausse Jeanne d'Arc, Claude des
Armoises; du degr de confiance  accorder aux dcouvertes de Jrme
Vignier_, Compigne, 1890) et M. Tamizey de Larroque (_Revue Critique_
du 20 octobre 1890).--Sur d'autres faux de J. Vignier, cf. Julien
Havet, _Questions Mrovingiennes_, II.]

[Note 1021: Jean Nider, _Formicarium_, liv. V, chap.
VIIIi.--_Procs_, t. IV, pp. 503, 504.]

Sitt aprs son mariage, elle alla vivre  Metz, dans l'htel que son
mari habitait devant l'glise Sainte-Sgolne, au-dessus de la porte
Sainte-Barbe. Elle tait, ds lors, Jeanne du Lys, la Pucelle de
France, dame de Tichemont. Ces noms lui sont donns dans un contrat en
date du 7 novembre 1436, par lequel Robert des Armoises et sa femme,
autorise par lui, vendent  Collard de Failly, cuyer, demeurant 
Marville, et  Poinsette, sa femme, le quart de la seigneurie
d'Haraucourt. Jean de Thoneletil, seigneur de Villette, et Saubelet de
Dun, prvt de Marville,  la demande de leurs trs chers et grands
amis, messire Robert et dame Jeanne, mirent sur le contrat leurs
sceaux avec ceux des vendeurs, en tmoignage de vrit[1022].

[Note 1022: Quant  l'acte antrieur par lequel Robert des
Harmoises et la Pucelle Jehanne d'Arc, sa femme, font l'acquisition
de la terre de Flville (D. Calmet, 2e d., t. V, p. CLXIV, _note_),
il est extrmement suspect.]

En son logis, devant l'glise Sainte-Sgolne, la dame des Armoises
mit au monde deux enfants[1023]. Il y avait quelque part en
Languedoc[1024] un honnte cuyer qui, s'il apprit ces naissances,
douta fort que Jeanne la Pucelle et la dame des Armoises fussent la
mme personne; c'tait Jean d'Aulon, l'ancien matre d'htel de
Jeanne; car il ne la croyait pas faite pour avoir des enfants, ayant
obtenu  ce sujet la confidence de femmes bien instruites[1025].

[Note 1023: _Chronique du doyen de Saint-Thibaud_, dans _Procs_,
t. V, p. 323.--_Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 354-355.]

[Note 1024: _Procs_, t. III, p. 206, n. 2.]

[Note 1025: _Ibid._, t. III, p. 219.]

Au tmoignage de frre Jean Nider, docteur en thologie de
l'Universit de Vienne, cette union fconde finit mal. Un prtre,
selon lui, un prtre, qu'il faudrait plutt appeler _leno_, sduisit
cette magicienne par des paroles amoureuses et l'enleva. Mais frre
Jean Nider ajoute que le prtre conduisit furtivement la dame des
Armoises  Metz et y vcut en concubinage avec elle[1026]; or il est
avr qu'elle avait son tablissement dans cette ville mme; donc ce
frre prcheur parle de ce qu'il ignore[1027].

[Note 1026: Jean Nider, _Formicarium_, dans _Procs_, t. V, p.
325.]

[Note 1027: _Chronique du doyen de Saint-Thibaud_, dans _Procs_,
t. V, pp. 323-324.]

Ce qui est vrai, c'est qu'elle ne resta gure plus de deux ans cache
dans l'ombre paisible de Sainte-Sgolne.

Marie, elle n'entendait pas renoncer aux prophties et aux
chevauches. L'interrogateur demanda  Jeanne, en son procs: Jeanne,
ne vous a-t-il pas t rvl que, si vous perdiez votre virginit,
vous perdriez votre chance et que vos Voix ne vous viendraient plus?
Elle nia que cela lui et t rvl. Et, comme il insistait, lui
demandant si elle croyait que, marie, ses Voix lui viendraient
encore, elle rpondit en bonne chrtienne: Je ne sais et m'en attends
 Dieu[1028]. De mme Jeanne des Armoises estimait que, pour s'tre
marie, elle n'avait pas perdu sa chance. Aussi bien se trouvait-il,
en ce temps de prophtisme, des veuves et des femmes maries qui, 
l'exemple de Judith de Bthulie, agissaient par inspiration divine.
Telle avait t la dame Catherine de La Rochelle, qui,  la vrit,
n'avait pas fait de trs grandes choses[1029].

[Note 1028: _Procs_, t. I, p. 183.]

[Note 1029: _Ibid._, t. I, pp. 106, 108, 119, 296.--_Journal d'un
bourgeois de Paris._]

Dans l't de l'an 1439, la dame des Armoises se rendit  Orlans. Les
magistrats lui prsentrent, en guise d'hommage et de rjouissance, le
vin et la viande. Le 1er aot, ils lui offrirent  dner et lui
remirent deux cent dix livres parisis pour le bien qu'elle avait fait
 la ville pendant le sige. Ce sont les termes mme par lesquels
cette dpense est consigne dans les comptes de la ville[1030].

[Note 1030: Extraits des comptes de la ville d'Orlans, dans
_Procs_, t. V, pp. 331-332.--Lecoy de la Marche, _Une fausse Jeanne
d'Arc_, pp. 570-571.]

Si les habitants la reconnurent pour la vraie Pucelle Jeanne, ce fut
moins par leurs yeux assurment que sur la foi des frres du Lys. Ils
l'avaient si peu vue, quand on y songe! Dans la semaine de mai, elle
ne s'tait montre  eux qu'arme et chevauchant; puis elle n'avait
plus fait que traverser la ville en juin 1429 et en janvier 1430. Il
est vrai qu'on lui avait offert le vin et que les procureurs s'taient
assis  table auprs d'elle[1031]; mais il y avait de cela neuf ans.
Neuf ans ne passent pas sur le visage d'une femme sans y faire des
changements. Ils l'avaient laisse fille en son trs jeune ge, ils la
retrouvaient femme et mre de deux enfants; ils croyaient sage de s'en
rapporter  ses proches. O l'on commence  s'merveiller quelque peu,
c'est quand on songe aux propos qui furent tenus dans le banquet et 
tout ce que la dame dut placer de bourdes et d'incongruits. S'ils ne
furent point dsabuss, ces bourgeois taient des hommes simples et de
bonne volont.

[Note 1031: Cdules originales d'Orlans, dans _Procs_, t. V, p.
270.]

Et qui dit qu'ils ne le furent point? Qui dit qu'aprs avoir ajout
foi  la nouvelle porte par Jean du Lys, les habitants ne
commenaient pas  dcouvrir l'imposture? La croyance que Jeanne
survivait n'tait pas tout au moins unanime et gnrale dans la ville
pendant le sjour de la dame des Armoises, si l'on s'en rapporte aux
comptes des obits dont nous parlions tout  l'heure. Supprim ( ce
qu'il semble) dans les annes trente-sept et trente-huit, le service
funbre de la Pucelle venait d'tre clbr en trente-neuf, la
surveille de la Fte-Dieu, trois mois environ avant le banquet du 1er
aot[1032]; en sorte que les Orlanais reconnaissants avaient en mme
temps pour leur libratrice des messes en commmoration de sa mort et
des banquets o ils la faisaient boire.

[Note 1032: _Procs_, t. V, p. 274.--Lottin, _Recherches_, t. I,
p. 286.]

La dame des Armoises ne resta gure que quinze jours parmi eux. Elle
quitta la ville vers la fin de juillet, et il semble que son dpart
ait t brusque et prcipit, car, prie  un souper o huit pintes de
vin devaient lui tre prsentes, elle tait dj partie quand le vin
fut servi; le repas eut lieu sans elle[1033]. Jean Luillier et
Thvanon de Bourges y assistrent. Ce Thvanon tait peut-tre le mme
que Thvenin Villedart, chez qui habitaient les frres de Jeanne,
pendant le sige[1034]. Quant  Jean Luillier, on reconnat en lui le
jeune marchand drapier qui, en juin 1429, avait fourni de la fine
bruxelles vermeille pour faire une robe  la Pucelle[1035].

[Note 1033: Extraits des comptes de la ville d'Orlans, dans
_Procs_, t. V, pp. 331-332.--Lottin, _Recherches_, t. I, p. 287.]

[Note 1034: _Procs_, t. V, p. 260.]

[Note 1035: _Ibid._, t. V, pp. 112-113.]

La dame des Armoises s'tait rendue  Tours, o elle se faisait
connatre comme la vritable Jeanne. Elle remit au bailli de Touraine
une lettre pour le roi; le bailli se chargea de la faire tenir au
prince qui se trouvait alors  Orlans, o il tait arriv peu de
temps aprs le dpart de Jeanne. Le bailli de Touraine, en 1439,
n'tait autre que Guillaume Bellier qui, lieutenant de Chinon, dix ans
auparavant, avait reu la Pucelle dans sa maison, sous la garde de sa
dvote femme[1036].

[Note 1036: _Procs_, t. III, p. 17; t. V, p. 327.]

En mme temps que cette lettre, Guillaume Bellier adressa, par
messager, au roi, une note touchant le fait de la dame Jeanne des
Armoises[1037]. On en ignore entirement la teneur[1038].

[Note 1037: _Procs_, t. V, p. 332.--G. Lefvre-Pontalis, _La
fausse Jeanne d'Arc_, pp. 23-24.]

[Note 1038: _Procs_, t. V, p. 332.]

Peu de temps aprs, cette dame s'en alla en Poitou o elle se mit au
service du seigneur Gille de Rais, marchal de France[1039], qui, dans
sa prime jeunesse, avait conduit la Pucelle  Orlans, fait comme elle
la campagne du sacre, assailli avec elle les murailles de Paris et,
pendant la captivit de Jeanne, occup Louviers et pouss une pointe
hardie sur Rouen. Maintenant, il dpeuplait d'enfants ses vastes
seigneuries, et, mlant la magie  l'orgie, offrait aux dmons le sang
et les membres d'innombrables victimes. Ses monstruosits sanglantes
rpandaient la terreur autour de ses chteaux de Tiffauges et de
Machecoul, et dj le bras ecclsiastique tait sur lui.

[Note 1039: Vallet de Viriville, _Notices et extraits de chartes
et de manuscrits appartenant au British Museum_, dans _Bibliothque de
l'cole des Chartes_, t. VIII, 1846, p. 116.]

La dame des Armoises pratiquait la magie, au dire du sacr inquisiteur
de Cologne, pourtant ce ne fut pas comme invocatrice de dmons que
l'employa le marchal de Rais; il lui confia la charge et le
gouvernement de gens de guerre[1040];  peu prs l'tat que Jeanne
tenait  Lagny et  Compigne. Fit-elle de grandes vaillances d'armes?
On ne sait. Toujours est-il qu'elle ne garda pas longtemps sa charge,
qui fut donne aprs elle  un cuyer gascon nomm Jean de
Siquemville[1041]. Dans le printemps de 1440, elle s'approcha de
Paris[1042].

[Note 1040: Abb Bossard, _Gille de Rais_, p. 174.]

[Note 1041: Lettre de Rmission, dans _Procs_, t. V, pp.
332-334.]

[Note 1042: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 335.--Lecoy de
la Marche, _Une fausse Jeanne d'Arc_, p. 574.]

Depuis prs de deux ans et demi, la grande ville obissait au roi
Charles, qui y avait fait son entre, sans y ramener la prosprit.
Partout des maisons, abandonnes, tombaient en ruines; les loups
venaient dans les faubourgs dvorer les petits enfants[1043].
Bourguignons nagure, les habitants n'avaient pas tous oubli que la
Pucelle, en compagnie du frre Richard et des Armagnacs, avait attaqu
leur ville le jour de la Nativit de Notre-Dame. Beaucoup, sans doute,
lui en gardaient rancune et la croyaient brle pour ses dmrites;
mais son nom ne soulevait pas, comme en 1429, une rprobation unanime.
Plusieurs, mme parmi ses anciens ennemis, s'avisaient[1044] qu'elle
tait martyre pour son lgitime seigneur. C'est ce qu'on disait dans
la ville de Rouen; on le devait dire bien davantage dans la ville de
Paris redevenue franaise. Au bruit que Jeanne n'tait pas morte;
qu'elle avait t reconnue par ceux d'Orlans et qu'elle approchait de
la ville, le menu peuple parisien s'mut et l'on put craindre des
troubles.

[Note 1043: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 338 et
suiv.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. III, pp. 384 et
suiv.]

[Note 1044: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 270.]

En 1440, sous Charles de Valois, l'Universit de Paris tait anime du
mme esprit qu'en 1431, sous Henri de Lancastre; elle respectait, elle
honorait le roi de France, gardien de ses privilges et dfenseur des
liberts de l'glise gallicane. Les insignes matres n'prouvaient
aucun remords d'avoir rclam et obtenu le chtiment de la Pucelle
hrtique et coupable de sdition. Est hrtique quiconque s'obstine
dans son erreur; est sditieux qui tente de renverser les puissances
et n'y russit pas. Dieu qui voulait, en 1440, que Charles de Valois
ft matre dans sa ville de Paris, ne l'avait pas voulu en 1429; donc
la Pucelle avait combattu contre Dieu. L'Universit et, en 1440,
poursuivi d'un mme zle le chtiment d'une pucelle anglaise.

Les magistrats de Poitiers, rentrs aprs un long et douloureux exil
dans leur vieille demeure parisienne, sigeaient au Parlement avec les
Bourguignons convertis[1045]. Ces fidles serviteurs du dauphin
Charles qui, dans les mauvais jours, avaient mis en oeuvre la Pucelle,
ne se seraient pas soucis, en 1440, de soutenir publiquement la
vrit de sa mission et la puret de sa foi. Brle par les Anglais,
c'est bientt dit. Un procs fait par un vque et le vice-inquisiteur
avec le concours de l'Universit n'est pas un procs anglais; c'est un
procs  la fois trs gallican et trs catholique. La mmoire de
Jeanne est note d'infamie  la face de la chrtient. Et nul recours.
Le pape pourrait seul casser ce procs religieux, mais il ne le
voudrait point, de peur de mcontenter le roi de la catholique
Angleterre et parce qu'il ne peut, sans ruiner toute autorit humaine
et divine, admettre qu'un inquisiteur de la foi ait failli dans son
jugement. Les clercs franais s'inclinent et se taisent; dans les
assembles du clerg on n'ose prononcer le nom de Jeanne.

[Note 1045: De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. III, chap.
XVI.]

Heureusement pour eux que,  l'gard de la dame des Armoises, ni les
docteurs et matres de l'Universit, ni les anciens membres du
Parlement de Poitiers ne partagent l'illusion populaire. Ils ne
doutent pas que la Pucelle n'ait t brle  Rouen. Craignant que
cette femme, qui se donne pour la libratrice d'Orlans, ne fasse une
entre tumultueuse dans la ville, le Parlement et l'Universit
envoient au devant d'elle des hommes d'armes qui l'apprhendent et la
conduisent au Palais[1046].

[Note 1046: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 354-355.--Lecoy
de la Marche, _Une fausse Jeanne d'Arc_, p. 574.]

Elle fut interroge, juge et condamne  l'exposition publique. Il y
avait en haut des degrs de la cour appele Cour-de-Mai une table de
marbre sur laquelle on exposait les malfaiteurs. La dame des Armoises
et de Tichemont y fut hisse et montre au peuple qu'elle avait abus.
Suivant la coutume, on la prcha et on la contraignit  se confesser
publiquement[1047].

[Note 1047: _Journal d'un bourgeois de Paris_, _loc. cit._]

Elle dclara qu'elle n'tait pas pucelle et que, marie  un
chevalier, elle avait eu deux fils. Elle raconta qu'un jour, en
prsence de sa mre, entendant une femme tenir sur elle des propos
outrageants, elle s'lana pour la battre, mais, retenue par sa mre,
ce fut celle-ci qu'elle frappa. Elle et vit de la toucher, n'et
t la colre. Toutefois, c'tait l un cas rserv. Quiconque avait
port la main tant sur son pre ou sa mre que sur un prtre ou un
clerc, devait aller en demander pardon au Saint-Pre,  qui
appartenait seul de lier ou de dlier le pcheur. Ainsi avait-elle
fait. Je fus  Rome, dit-elle, en habit d'homme. Je fis, comme
soldat, la guerre du Saint-Pre Eugne, et, dans cette guerre, je fus
homicide par deux fois.

 quelle poque avait-elle fait ce voyage de Rome? Probablement avant
l'exil du pape Eugne  Florence, vers l'an 1433, alors que les
condottieri du duc de Milan s'avancrent jusqu'aux portes de
Rome[1048].

[Note 1048: _Ibid._, pp. 354-355.--Lecoy de la Marche, _Une fausse
Jeanne d'Arc_, p. 574.--G. Lefvre-Pontalis, _La fausse Jeanne d'Arc_,
p. 27.]

On ne voit point que l'Universit, l'ordinaire ni le Grand
Inquisiteur, aient rclam cette femme suspecte de sorcellerie,
d'homicide, et qui portait des habits dissolus. Elle ne fut pas
poursuivie comme hrtique, sans doute parce qu'elle ne se montra pas
opinitre et que l'opinitret constitue seule l'hrsie.

Depuis lors, elle ne fit plus parler d'elle. On croit, mais sans
raisons suffisantes, qu'elle finit par retourner  Metz auprs du
chevalier des Armoises, son mari, et qu'elle vcut, paisible et
honore, jusqu' un ge avanc, dans la maison o ses armoiries
taient sculptes sur la porte, ses armoiries, ou plutt celles de
Jeanne la Pucelle, l'pe, la couronne et les Lis[1049].

[Note 1049: Vergnaud-Romagnesi, _Des portraits de Jeanne d'Arc et
de la fausse Jeanne d'Arc_ et _Mmoire sur les fausses Jeanne d'Arc_,
dans les _Mmoires de la Socit d'Agriculture d'Orlans_, 1854,
in-8.]

Le succs de cette supercherie avait dur quatre ans. Il ne faut pas
en concevoir trop de surprise. De tout temps le peuple se rsigne avec
peine  croire  la fin irrparable des existences qui ont merveill
son imagination; il n'admet pas que des personnes fameuses viennent 
mourir d'un coup et malencontreusement comme le vulgaire; il rpugne
au brusque dnouement des belles aventures humaines. Toujours les
imposteurs, comme la dame des Armoises, trouvent des gens qui les
croient. Et celle-ci parut en un temps singulirement favorable au
mensonge; les hommes taient abtis par une longue misre; partout la
guerre empchait les communications; on ne savait plus ce qui se
passait un peu loin; tout dans les esprits, dans les choses, tait
trouble, ignorance, confusion.

Encore cette fausse Jeanne n'en imposa si longtemps que grce 
l'appui que les frres Du Lys lui prtrent. Furent-ils dupes ou
complices? Si faibles d'esprit qu'on les suppose, il n'est gure
possible de penser qu'ils se laissrent tromper par une aventurire.
Ressemblt-elle beaucoup  la fille de la Rome, la femme de la
Grange-aux-Ormes ne pouvait longtemps abuser deux hommes qui, nourris
avec Jeanne et venus avec elle en France, la connaissaient intimement.

S'ils ne furent pas dupes, quelles raisons donner de leur conduite?
Ils avaient beaucoup perdu en perdant leur soeur. Quand il vint  la
Grange-aux-Ormes, Pierre Du Lys sortait des prisons bourguignonnes; la
dot de sa femme avait pay sa ranon et il se trouvait dans un complet
dnuement[1050]. Jean, bailli de Vermandois, puis capitaine de
Chartres, et, vers 1436, bailli de Vaucouleurs, n'tait gure mieux
dans ses affaires[1051]. Cela expliquerait bien des choses. Pourtant
on hsite  penser qu'ils aient, seuls, d'eux-mmes, sans appui, jou
un jeu difficile, hasardeux et prilleux. Sur le peu que l'on sait de
leur vie, on se figure qu'ils taient tous deux bien simples, bien
nafs, bien tranquilles, pour mener une telle intrigue.

[Note 1050: _Procs_, t. V, pp. 210, 213.]

[Note 1051: _Ibid._, t. V, p. 279.]

On serait tent de croire qu'ils y furent entrans par de plus
grands et de plus forts qu'eux. Qui sait? Peut-tre par des serviteurs
indiscrets du roi de France. Charles VII souffrait cruellement dans
son honneur de la condamnation et du supplice de Jeanne. N'est-il pas
possible qu'autour du roi et de son Conseil il se soit trouv des
agents trop zls, qui imaginrent cette trange apparition afin de
faire croire que Jeanne la Pucelle n'tait pas morte de la mort des
sorcires, mais que, par la vertu de son innocence et de sa saintet,
elle avait chapp aux flammes? De la sorte, imagine  une poque o
il paraissait impossible d'obtenir jamais du pape la revision du
procs de 1431, l'imposture de cette fausse Jeanne aurait constitu un
essai subreptice et frauduleux de rhabilitation, tentative
malheureuse, bientt abandonne et rprouve.

Cette supposition expliquerait comment les frres Du Lys, qui
s'taient mis dans un mauvais cas, car ils avaient sduit le peuple,
tromp le roi, commis enfin un crime de lse-majest, n'en furent
point chtis, ni mme disgracis. Jean resta prvt de Vaucouleurs,
durant de longues annes, puis, dcharg de sa capitainerie, toucha en
change une somme d'argent. Pierre, qui, de mme que la Rome, sa
mre, habitait Orlans, reut en 1443 du duc Charles, rentr depuis
trois ans en France, l'le-aux-Boeufs[1052], sur la Loire, qui donnait
un peu d'herbage. Il n'en resta pas moins besogneux, et il se faisait
aider par le duc et les habitants d'Orlans[1053].

[Note 1052: _Procs_, t. V, pp. 212-214.--Lottin, _Recherches_, t.
I, p. 287.--Duleau _Vidimus d'une charte de Charles VII, concdant 
Pierre du Lys la possession de l'Isle-aux-Boeufs_, Orlans, 1860,
in-8 6.--G. Lefvre-Pontalis, _La fausse Jeanne d'Arc_, p. 28, note
1.]

[Note 1053: Je n'ai pas fait usage du tmoignage trs tardif de
Pierre Sala (_Procs_, t. IV, p. 281), trs vague, un peu fabuleux et
qui ne peut en aucune faon s'agencer dans la vie de la dame des
Armoises. Sur la bibliographie trs intressante du sujet, voyez
Lanry d'Arc, _Le livre d'or de Jeanne d'Arc_, pp. 573, 580 et G.
Lefvre-Pontalis, _La fausse Jeanne d'Arc_, Paris, 1895, in-8, 
propos du rcit de M. Gaston Save.

On a suppos, sans en donner aucune preuve, que cette fausse Jeanne
d'Arc tait une soeur de la Pucelle (Lebrun de Charmettes, _Histoire
de Jeanne d'Arc_, t. IV, pp. 291 et suiv.).--Francis Andr, _La vrit
sur Jeanne d'Arc_, Paris 1895, in-18, pp. 75 et suiv.]




CHAPITRE XVI

APRS LA MORT DE LA PUCELLE (_Suite_).--LES JUGES DE ROUEN AU CONCILE
DE BLE ET LA PRAGMATIQUE SANCTION.--LE PROCS DE RHABILITATION.--LA
PUCELLE DE SARMAIZE.--LA PUCELLE DU MANS.


D'anne en anne, le concile de Ble droulait ses sessions comme la
queue d'un dragon apocalyptique. Par la manire dont il rformait
l'glise dans ses membres et dans son chef, il faisait l'pouvante du
Souverain Pontife et du Sacr Collge; neas Sylvius s'criait
douloureusement: Certes, ce n'est pas l'glise de Dieu qui est
rassemble  Ble, mais la synagogue de Satan[1054]. Paroles qui,
dans la bouche d'un cardinal romain, ne sembleront pas trop fortes,
appliques  l'assemble qui vota la libert des lections
piscopales, la suppression des annates, des droits de pallium, des
taxes de chancellerie, et qui voulait ramener le Saint-Pre  la
pauvret vanglique. Au contraire, le roi de France et l'empereur
regardaient favorablement le synode, lorsqu'il s'efforait de contenir
l'ambition et la rapacit de l'vque de Rome.

[Note 1054: De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. III, p.
335.]

Or, parmi les Pres les plus zls  rformer l'glise, brillaient les
matres et docteurs de l'Universit de Paris, qui avaient sig au
procs de la Pucelle, et notamment matre Nicolas Loiseleur et matre
Thomas de Courcelles. Charles VII convoqua une assemble du clerg du
royaume  l'effet d'examiner les canons de Ble. Cette assemble se
runit dans la Sainte-Chapelle de Bourges, le 1er mai 1438. Matre
Thomas de Courcelles, dlgu par le Concile, y confra avec le
seigneur vque de Castres. Or, en 1438, le seigneur vque de
Castres, lgant humaniste, zl conseiller de la Couronne, qui se
plaignait dans ses lettres cicroniennes que, attach  la glbe de la
cour, il ne lui restt pas le temps de visiter son pouse[1055],
n'tait autre que matre Grard Machet, le confesseur du Roi qui, en
1429, avait, parmi les clercs de Poitiers, allgu l'autorit des
prophties en faveur de la Pucelle, en qui ne se voyaient que candeur
et bont[1056]. Matre Thomas de Courcelles avait opin,  Rouen, pour
que la Pucelle ft applique  la torture et livre au bras
sculier[1057].  l'assemble d'Orlans, les deux hommes d'glise
s'accordrent sur la suprmatie des Conciles gnraux, la libert des
lections piscopales, la suppression des annates et les droits de
l'glise gallicane. Sans doute qu' ce moment il ne souvenait gure ni
 l'un ni  l'autre de la pauvre Pucelle. Des travaux de l'assemble,
auxquels matre Thomas prit une grande part, sortit l'dit solennel
rendu par le roi le 7 juillet 1438: la pragmatique sanction. Les
canons de Ble devenaient la constitution de l'glise de France[1058].

[Note 1055: Le P. Ayroles, _La Pucelle devant l'glise de son
temps_, p. 10.]

[Note 1056: _Procs_, t. III, p. 565.]

[Note 1057: _Procs_, t. I, p. 403.]

[Note 1058: _Ordonnances_, t. XIII, pp. 267, 291.--_Preuves des
liberts de l'glise gallicane_, dit. Lenglet-Dufresnoy, deuxime
partie, p. 6.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. III, pp.
353, 361.--N. Arlos, _Histoire de la Pragmatique sanction_, _etc._]

L'empereur admit pareillement la rforme de Ble. Les Pres en
conurent une telle audace qu'ils citrent le pape Eugne  leur
tribunal et, sur son refus d'y paratre, le dposrent comme
dsobissant, opinitre, rebelle, violateur des canons, perturbateur
de l'unit ecclsiastique, scandaleux, simoniaque, parjure,
incorrigible, schismatique, hrtique endurci, dissipateur des biens
de l'glise, pernicieux et damnable[1059]. Ainsi s'exprimrent 
l'endroit du Saint-Pre, entre autres docteurs, matre Jean Beaupre,
matre Thomas de Courcelles et matre Nicolas Loiseleur, qui avaient
tous trois si durement reproch  Jeanne de ne se point vouloir
soumettre au pape[1060]. Matre Nicolas, qui s'tait tant dmen au
procs de la Pucelle, faisant tour  tour le prisonnier lorrain et
madame sainte Catherine, et qui, lorsqu'elle fut conduite au bcher,
courut aprs elle comme un fou[1061], matre Nicolas s'agita beaucoup
aussi dans le synode et s'y donna une certaine importance. Il y
soutint l'opinion que le Concile gnral, canoniquement assembl,
tait au-dessus du pape et pouvait le dposer; et, bien que ce
chanoine ft seulement matre s arts, il parut assez habile aux Pres
de Ble pour qu'ils l'envoyassent, en 1439, comme jurisconsulte  la
dite de Mayence. Pendant ce temps, son attitude dsolait le chapitre
qui l'avait dput au synode. Les chanoines de Rouen prenaient le
parti du Souverain Pontife contre les Pres et, sur ce point, se
sparaient de l'Universit de Paris. Dsavouant leur mandataire, ils
lui signifirent sa rvocation le 28 juillet 1438[1062].

[Note 1059: Hefel, _Histoire de l'glise gallicane_, t. XX, p.
357.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. III, p. 363.--De
Beaurepaire, _Les tats de Normandie sous la domination anglaise_, pp.
66-67, 185-188.]

[Note 1060: Du Boulay, _Hist. Universitatis_, t. V, p. 431.--De
Beaurepaire, _Notes sur les juges_, p. 28.]

[Note 1061: _Procs_, t. II, pp. 10, 12, 332, 362; t. III, pp. 60,
133, 141, 145, 156, 162, 173, 181.]

[Note 1062: De Beaurepaire, _Notes sur les juges et assesseurs du
procs de condamnation_, p. 78, 82.]

Matre Thomas de Courcelles, l'un de ceux qui dclarrent le pape
dsobissant, opinitre, rebelle et le reste, fut nomm commissaire
pour l'lection d'un nouveau pape, et, comme Loiseleur, dlgu  la
dite de Mayence. Mais il ne fut pas, comme Loiseleur, dsavou par
ses commettants, car il tait dput de l'Universit de Paris qui
reconnaissait le pape du Concile, Flix, pour le vrai pre des
fidles[1063]. Dans l'assemble du clerg de France, tenue  Bourges,
au mois d'aot 1440, matre Thomas prit la parole au nom des Pres de
Ble; il parla pendant deux heures,  l'entire satisfaction du
roi[1064]. Charles VII, tout en demeurant dans l'obissance du pape
Eugne, maintenait la pragmatique. Matre Thomas de Courcelles tait
dsormais une des colonnes de l'glise de France.

[Note 1063: J. Quicherat, _Aperus nouveaux_, p. 106.]

[Note 1064: De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. III, p.
372.]

Pendant ce temps, le gouvernement anglais se dclarait pour le pape
contre le Concile[1065]. Monseigneur Pierre Cauchon, devenu vque de
Lisieux, tait l'ambassadeur du roi Henri VI au synode; il lui advint
 Ble une msaventure assez dplaisante.  raison de sa translation
au sige de Lisieux, il devait  la cour de Rome,  titre d'annates,
une somme de 400 florins d'or. Le trsorier gnral du pape en
Germanie lui signifia que, pour avoir manqu  payer cette somme  la
Chambre apostolique, bien que de longs dlais lui eussent t
accords, il avait encouru l'excommunication; que, de plus, pour
s'tre permis, quoique excommuni, de clbrer l'office divin, il
avait encouru l'irrgularit[1066]. Il en dut prouver une contrarit
assez vive; mais ces sortes d'affaires, en somme, taient frquentes
et sans grande consquence; de telles foudres tombaient dru sur les
gens d'glise sans leur faire grand mal.

[Note 1065: De Beaurepaire, _Les tats de Normandie sous la
domination anglaise_, pp. 66, 67, 185, 188.--De Beaucourt, _loc.
cit._, p. 362.]

[Note 1066: De Beaurepaire, _loc. cit._, p. 17.--_Notes sur les
juges et assesseurs du procs de condamnation_, p. 117 et _Recherches
sur le procs_, p. 124.]

 partir de 1444, le royaume de France, dbarrass de ses ennemis et
de ses dfenseurs, laboura, travailla  tous les mtiers, fit le
ngoce et s'enrichit. Le gouvernement du roi Charles conquit vraiment
la Normandie dans l'intervalle des guerres et durant les trves, en
faisant avec elle le commerce des marchandises et l'change des
denres; il la gagna, peut-on dire, en abolissant les pages et les
droits sur les rivires de Seine, d'Oise et de Loire; il n'eut plus
ensuite qu' la prendre. Ce fut si facile que, dans cette rapide
campagne de 1449[1067], le conntable lui-mme ne fut pas battu, ni le
duc d'Alenon. Charles VII reprit sa ville de Rouen  sa manire
royale et douce, comme vingt ans auparavant il avait pris Troyes et
Reims, par entente avec ceux du dedans, moyennant amnistie et octroi
de franchises et privilges aux bourgeois. Il y fit son entre le
lundi 10 novembre 1449. Le gouvernement franais se sentit mme assez
fort pour reprendre l'Aquitaine, si profondment anglaise. En 1451,
monseigneur le Btard, maintenant comte de Dunois, s'empara de la
forteresse de Blaye; Bordeaux et Bayonne se rendirent la mme anne.
Voici comme le seigneur vque du Mans clbra ces conqutes, dignes
de la majest du roi trs chrtien:

Le Maine, la Normandie, l'Aquitaine, ces belles provinces, sont
rentres sous l'obissance du roi, presque sans effusion de sang
franais, sans qu'il ait t ncessaire de renverser les remparts de
tant de villes si bien mures, sans qu'on ait eu  dmolir leurs
forts, sans que les habitants aient eu  souffrir ni pillages ni
meurtres[1068].

[Note 1067: De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. V, chap.
I.]

[Note 1068: Lanry d'Arc, _Mmoires et consultations en faveur de
Jeanne d'Arc_, p. 249.]

En effet, la Normandie et le Maine se revoyaient franaises avec un
plein contentement. La ville de Bordeaux, seule, regrettait les
Anglais dont le dpart la ruinait. Elle se rvolta en 1452; on eut
quelque peine  la reprendre, mais ce fut pour la garder toujours.

Ds lors, riche et victorieux, le roi Charles voulut effacer la tache
imprime  son honneur royal par la sentence de 1431. Soucieux de
prouver au monde entier qu'il n'avait pas t men  son sacre par une
sorcire, il s'effora d'obtenir que le procs de la Pucelle ft
cass. C'tait un procs d'glise et le pape seul pouvait en ordonner
la revision. Le roi pensait l'y amener, bien qu'il st que ce ne
serait pas facile. Il fit procder, au mois de mars 1450,  une
information pralable[1069]; et l'affaire en resta l jusqu' la venue
en France du cardinal d'Estouteville, lgat du Saint-Sige. Le pape
Nicolas l'avait envoy pour ngocier, auprs du roi de France, la paix
avec l'Angleterre et la croisade contre les Turcs. Le cardinal
d'Estouteville, issu d'une famille normande, put plus facilement qu'un
autre dcouvrir le fort et le faible du procs de Jeanne. Pour se
concilier les bonnes grces du roi Charles, il ouvrit comme lgat une
nouvelle information  Rouen, avec l'assistance de Jean Brhal, de
l'ordre des frres prcheurs, inquisiteur de la foi au royaume de
France. Mais l'intervention du lgat ne fut point approuve par le
pape[1070]; durant trois ans, la revision demeura suspendue. Nicolas V
ne consentait pas  laisser croire que le sacr tribunal de la trs
sainte Inquisition ft faillible et pt avoir, ne ft-ce qu'une fois,
rendu une sentence injuste. On avait  Rome une raison plus forte
encore de ne point toucher au procs de 1431: les Franais demandaient
la revision; les Anglais s'y opposaient, et le pape ne voulait pas
fcher les Anglais qui taient alors aussi catholiques et plus
catholiques mme que les Franais[1071].

[Note 1069: _Procs_, t. II, pp. 1, 22.]

[Note 1070: _Gallia Christiana_, t. III, col. 1129 et t. XI, col.
90.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. V, p. 219.--Le P.
Ayroles, _La Pucelle devant l'glise de son temps_, chap. VI.]

[Note 1071: De Beaurepaire, _Les tats de Normandie sous la
domination anglaise_, pp. 185, 188.]

Pour tirer le pape d'embarras et le mettre  l'aise, le gouvernement
de Charles VII trouva un biais. Le roi ne parut plus dans l'affaire;
il cda la place  la famille de la Pucelle. La mre de Jeanne,
Isabelle Rome de Vouthon, qui vivait retire  Orlans[1072], et ses
deux fils, Pierre et Jean du Lys, demandrent la revision[1073]. Par
cet artifice de procdure, l'affaire cessait d'tre politique et ne
concernait plus que des particuliers. Sur ces entrefaites, Nicolas V
vint  mourir (24 mars 1455). Son successeur, Calixte III Borgia,
vieillard de soixante-dix-huit ans, par un rescrit en date du 11 juin
1455, donna l'autorisation d'instruire la cause.  cet effet, il
dsigna Jean Jouvenel des Ursins, archevque de Reims, Guillaume
Chartier, vque de Paris, et Richard Olivier, vque de Coutances,
qui devaient agir concurremment avec le Grand Inquisiteur de
France[1074].

[Note 1072: _Procs_, t. V, p. 276.]

[Note 1073: _Ibid._, t. II, pp. 108, 112.]

[Note 1074: _Ibid._, t. II, p. 95.--Le P. Ayroles, _La Pucelle
devant l'glise de son temps_, p. 607.--J. Belon et F. Balme, _Jean
Brhal, grand inquisiteur de France et la rhabilitation de Jeanne
d'Arc_, Paris, 1893, in-4.]

Il fut bien convenu, tout d'abord, qu'il ne s'agissait point de mettre
en cause tous ceux qui avaient eu part au procs, car ils avaient t
tromps. On admit spcialement que la fille des rois, la mre des
tudes, l'Universit de Paris, avait t induite en erreur par la
rdaction frauduleuse des douze articles; on s'accorda pour tout
rejeter sur l'vque de Beauvais et sur le promoteur Guillaume
d'Estivet, tous deux dcds. La prcaution tait utile, car, si l'on
n'y avait pris garde, on aurait terriblement embarrass certains
docteurs puissants auprs du roi et chers  l'glise de France.

Le 7 novembre 1455, Isabelle Rome et ses deux fils, suivis d'un long
cortge d'honorables hommes ecclsiastiques et sculiers et de prudes
femmes, vinrent en l'glise Notre-Dame de Paris demander justice aux
prlats, commissaires du pape[1075].

[Note 1075: _Procs_, t. II, pp. 82, 92.]

Citation fut donne  Rouen pour le 12 dcembre aux dnonciateurs et
accusateurs de la feue Jeanne. Personne ne se prsenta[1076]. Les
hritiers de feu messire Pierre Cauchon dclinrent toute solidarit
avec les actes de leur parent dcd et se couvrirent, quant  la
responsabilit civile, de l'amnistie accorde par le roi lors de la
recouvrance de la Normandie[1077]. On procda, comme on s'y tait bien
attendu, sans contradiction ni dbats.

[Note 1076: _Ibid._, t. II, pp. 92, 112.]

[Note 1077: _Ibid._, t. II, pp. 193, 196.]

Des enqutes furent ouvertes  Domremy,  Orlans,  Paris, 
Rouen[1078]. Les amies d'enfance de Jeannette, Hauviette, Mengette,
maries et vieillies, Jeannette, femme Thvenin, Jeannette, veuve
Thiesselin, Batrix, veuve Estellin, Jean Morel de Greux, Grardin
d'pinal, le bourguignon, et sa femme Isabellette, commre de la fille
de Jacques d'Arc, Perrin le sonneur, l'oncle Lassois, les poux
Leroyer et une vingtaine de paysans de Domremy comparurent; on
entendit messire Bertrand de Poulengy, alors sur ses soixante-trois
ans, cuyer d'curie du roi de France, et Jean de Novelompont, dit
Jean de Metz, anobli, rsidant  Vaucouleurs, en possession de quelque
office militaire; on entendit des gentilshommes et des ecclsiastiques
lorrains et champenois[1079]; on entendit les bourgeois d'Orlans et
notamment Jean Luillier, ce marchand drapier qui, en juin 1429, avait
fourni de la fine bruxelle vermeille pour faire une robe  Jeanne et
dix ans aprs assist au banquet donn par les procureurs d'Orlans 
la Pucelle chappe des flammes[1080]; du moins le croyait-on. Jean
Luillier tait le plus avis des tmoins car les autres, dont il se
prsenta deux douzaines environ, bourgeois et bourgeoises, entre
cinquante et soixante-dix ans, ne firent gure qu'opiner comme
lui[1081]. Il parla bien; mais la peur des Anglais lui donnait la
berlue, car il en voyait beaucoup plus qu'il n'y en avait.

[Note 1078: _Ibid._, t. II, pp. 291, 463; t. III, pp. 1, 202.]

[Note 1079: _Procs_, t. II, pp. 378, 463.]

[Note 1080: _Ibid._, t. V, pp. 112, 113, 331.]

[Note 1081: _Ibid._, t. II, pp. 23, 35.]

On entendit relativement  l'examen de Poitiers un avocat, un cuyer,
un homme de pratique, Franois Garivel, qui avait tout juste quinze
ans quand Jeanne fut interroge[1082]; en fait de clercs, frre
Seguin, limousin, pour tout potage[1083]; les clercs de Poitiers ne
se risquaient pas plus que les clercs de Rouen: chat chaud craint
l'eau froide. La Hire et Poton de Saintrailles taient morts. On
entendit les survivants d'Orlans et de Patay, le Btard Jean, devenu
comte de Dunois et de Longueville, qui dposa comme un clerc[1084]; le
vieux seigneur de Gaucourt qui, dans ses quatre-vingt-cinq ans, fit
quelque effort de mmoire, et pour le surplus dposa comme le comte de
Dunois[1085]; le duc d'Alenon, sur le point de s'allier aux Anglais
et de se procurer de la poudre pour scher le roi[1086], et qui ne
s'en montra pas moins bavard et glorieux[1087]; l'intendant de Jeanne,
messire Jean d'Aulon, devenu chevalier, conseiller du roi et snchal
de Beaucaire[1088], et le petit page Louis de Coutes, noble et en ge
de quarante-deux ans[1089]; on entendit le frre Pasquerel qui
restait, en sa vieillesse, d'esprit lger et crdule[1090]; la veuve
de matre Ren de Bouligny, demoiselle Marguerite la Touroulde,
retire  Paris, qui rapporta ses souvenirs avec finesse et bonne
grce[1091].

[Note 1082: _Ibid._, t. II, pp. 1, 19.]

[Note 1083: _Procs_, t. III, p. 202.]

[Note 1084: _Ibid._, t. III, pp. 2 et suiv.]

[Note 1085: _Ibid._, t. III, p. 16.]

[Note 1086: De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. VI, p.
43.--P. Dupuy, _Histoire des Templiers_, 1658, in-4.--Cimber et
Danjou, _Archives curieuses de l'Histoire de France_, t. I, pp.
137-157.]

[Note 1087: _Procs_, t. III, p. 90.]

[Note 1088: _Ibid._, t. III, p. 209.]

[Note 1089: _Ibid._, t. III, p. 65.]

[Note 1090: _Ibid._, t. III, p. 100.]

[Note 1091: _Ibid._, t. III, p. 85.]

Sur le fait mme du procs, on se garda d'appeler le seigneur
archevque de Rouen, messire Raoul Roussel, qui avait pourtant sig
au ct de monseigneur de Beauvais. Quant au vice-inquisiteur de la
foi, frre Jean Lemaistre, on fit comme s'il tait mort. Cependant un
certain nombre d'assesseurs furent convoqus: Jean Beaupre, chanoine
de Paris, de Besanon et de Rouen, Jean de Mailly, seigneur vque de
Noyon, Jean Lefvre, vque de Dmtriade; plusieurs chanoines de
Rouen, quelques religieux, qui comparurent, les uns onctueux, les
autres rechigns[1092]; et le trs illustre docteur Thomas de
Courcelles qui, aprs avoir t le plus laborieux et le plus assidu
collaborateur de l'vque de Beauvais, devant les commissaires de la
revision, ne se rappela rien[1093].

[Note 1092: _Procs_, t. II, pp. 20, 21, 161; t. III, pp. 43, 53
et _passim_.]

[Note 1093: _Ibid._, t. III, pp. 44, 56.--J. Quicherat, _Aperus
nouveaux_, p. 106.]

On trouva dans les artisans de la condamnation les meilleurs artisans
de la rhabilitation. Les greffiers du seigneur vque de Beauvais,
les Boisguillaume, les Manchon, les Taquel, tous ces encriers d'glise
qui avaient instrument pour la mort firent merveilles quand il s'agit
de dmonter l'instrument; autant ils avaient mis de zle  construire
le procs, autant ils en mirent  le dfaire; ils y dcouvrirent
autant de vices qu'on voulut[1094].

[Note 1094: _Ibid._, t. II, p. 161; t. III, pp. 41, 42, 195.]

Et de quel ton lamentable ces procduriers bnins, ces chicaneurs
attendris dnonaient-ils l'iniquit cruelle qu'ils avaient mise
eux-mmes en bonne et due forme! On vit alors l'huissier Jean Massieu,
prtre concubinaire, cur scandaleux par son incontinence[1095], bon
homme au reste, bien qu'un peu sournois, inventer mille fables
ridicules pour noircir Cauchon, comme si le vieil vque n'tait pas
dj assez noir[1096]. Les commissaires de la revision tirrent du
couvent des frres prcheurs de Rouen une paire de moines lamentables,
frre Martin Ladvenu et frre Isambart de la Pierre, qui pleurrent 
coeur fendre en contant la pieuse fin de cette pauvre Pucelle qu'ils
avaient dclare hrtique, puis relapse et fait brler vive. Il n'y
eut pas jusqu'au clerc charg de donner la question  Jeanne qui ne
vnt s'attendrir sur la mmoire d'une si sainte fille[1097].

[Note 1095: De Beaurepaire, _Notes sur les juges_.]

[Note 1096: _Procs_, t. II, pp. 329 et suiv.]

[Note 1097: _Ibid._, t. II, pp. 363 et suiv., 434 et suiv.]

Des piles normes de mmoires composs par des docteurs de science
prouve, canonistes thologiens et juristes, tant franais
qu'trangers, furent verss au procs. Ils avaient pour principal
objet d'tablir, par raisonnement scolastique, que Jeanne avait soumis
ses faits et dits au jugement de l'glise et de notre seigneur le
pape. Ces docteurs prouvrent que les juges de 1431 avaient t trs
subtils et Jeanne trs simple. C'tait le meilleur moyen, sans doute,
de faire croire qu'elle s'tait soumise  l'glise, mais, en vrit,
ils la firent par trop simple.  les en croire, elle tait tout
ignare, ne comprenant rien, s'imaginant que les clercs qui
l'interrogeaient composaient  eux seuls l'glise militante, enfin 
peu prs idiote. 'avait t dj l'ide des docteurs du parti
franais en 1429. La Pucelle une puce, disait alors le seigneur
archevque d'Embrun[1098].

[Note 1098: Lanry d'Arc, _Mmoires et consultations en faveur de
Jeanne d'Arc_, p. 576.]

Il y avait une autre raison de la faire paratre aussi infirme et
imbcile que possible. On en faisait mieux clater la puissance de
Dieu qui avait rtabli par elle le roi de France dans son hritage.

Les commissaires obtinrent de la plupart des tmoins des dclarations
en ce sens. Elle tait simple, elle tait trs simple, elle tait
toute simple, rptaient-ils les uns aprs les autres. Et tous, en
termes semblables, ajoutent: Oui, elle tait simple, hors au fait de
guerre o elle tait trs entendue[1099]. Et les capitaines de dire
qu'elle tait experte  placer des canons, quand ils savaient bien le
contraire, mais il fallait qu'elle ft excellente au fait de guerre,
puisque Dieu lui-mme la conduisait contre les Anglais; cet art
militaire dans une fille inepte tait prcisment le miracle.

[Note 1099: _Procs_, t. III, pp. 32, 87, 100, 116, 119, 120, 126,
128, et _passim_.]

En sa recollection le Grand Inquisiteur de France, frre Jean
Brhal, numre les raisons qu'on a de croire que Jeanne venait de
Dieu. Une des preuves qui semble l'avoir le plus frapp est qu'on la
trouve annonce dans les prophties de Merlin l'Enchanteur[1100].

[Note 1100: Lanry d'Arc, _Mmoires et consultations_, p. 402.]

Croyant pouvoir induire d'une des rponses de Jeanne qu'elle eut pour
la premire fois ses apparitions dans sa treizime anne, frre Jean
Brhal estime que le fait est d'autant plus croyable que ce nombre 13,
compos de 3, qui signifie la bienheureuse Trinit, et de 10, qui
exprime la parfaite observation du Dcalogue, dispose merveilleusement
aux visites divines[1101].

[Note 1101: _Procs_, p. 398.]

Le 16 juin 1456, le jugement de 1431, dclar injuste, mal fond,
inique, fut cass et frapp de nullit.

C'tait l'honneur rendu  la messagre du sacre et sa mmoire mise en
rgle avec l'glise. Mais la puissance cratrice, qui avait enfant
tant de lgendes pieuses et de fables hroques  l'apparition de
cette enfant, tait dsormais tarie. Le procs de rhabilitation
ajouta peu de chose  la lgende populaire; il fournit l'occasion
d'appliquer  la mort de Jeanne les lieux communs relatifs au martyre
des vierges, tels que la colombe envole du bcher, le nom de Jsus
trac en lettres de flamme, le coeur trouv intact dans les
cendres[1102]. On insista particulirement sur le trpas misrable des
mauvais juges. Il est vrai que Jean d'Estivet, le promoteur, fut
trouv mort dans un colombier[1103], que Nicolas Midy fut atteint de
la lpre, que Pierre Cauchon expira quand on lui faisait la
barbe[1104]. Mais parmi ceux qui aidrent ou accompagnrent la
Pucelle, plus d'un fit une mauvaise fin. Sire Robert de Baudricourt,
qui avait envoy Jeanne au roi, mourut en prison, excommuni pour
avoir ravag les terres du chapitre de Toul[1105]; le marchal de Rais
fut trangl par justice[1106]; le duc d'Alenon, condamn  mort pour
crime de haute trahison, ne fut graci que pour encourir ensuite une
nouvelle condamnation et mourir en captivit[1107].

[Note 1102: _Ibid._, t. III, p. 355.]

[Note 1103: _Ibid._, t. III, p. 162.]

[Note 1104: _Gallia Christiana_, t. XI, col. 793.]

[Note 1105: _Histoire ecclsiastique et politique de la ville et
du diocse de Toul_, Toul, 1707, p. 529.]

[Note 1106: Abb Bossard, _Gilles de Rais_, pp. 333 et suiv.]

[Note 1107: De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. VI, p.
197.]

Deux ans aprs que Charles VII eut ordonn une information pralable
sur le procs de 1431, une femme,  l'exemple de la dame des Armoises,
se fit passer pour la Pucelle Jeanne.

 cette poque vivaient, dans la petite ville de Sarmaize, entre Marne
et Meuse, deux cousins germains de la Pucelle, Poiresson et Prinet,
fils l'un et l'autre de dfunt Jean de Vouthon, frre d'Isabelle
Rome, en son vivant couvreur de son tat. Or, un jour de l'anne
1452, le cur de Notre-Dame de Sarmaize, Simon Fauchard, se trouvait
dans la halle de la ville lorsqu'une femme, habille en garon, vint 
lui et lui demanda s'il voulait jouer  la paume avec elle.

Il y consentit et, quand ils eurent fait leur partie, la femme lui
dit:

--Dites hardiment que vous avez jou  la paume contre la Pucelle.

De quoi matre Simon Fauchard fut joyeux.

Cette femme se rendit ensuite dans la maison de Prinet, le
charpentier, et dit:

--Je suis la Pucelle, et je viens faire visite  mon cousin Henri.

Prinet, Poiresson, Henri de Vouthon lui firent bon visage et la
retinrent chez eux o elle but et mangea  son plaisir[1108].

[Note 1108: Enqute de 1476, dans A. de Braux et de Bouteiller,
_Nouvelles recherches_, p. 10.]

Puis, quand elle eut assez bu et mang, elle s'en alla.

D'o venait-elle? On ne sait. O alla-t-elle?  peu de temps de l on
croit la reconnatre dans une aventurire qui, les cheveux courts,
coiffe d'un chaperon, portant huque et chausses, parcourait l'Anjou
en se disant Jeanne la Pucelle. Tandis que les docteurs et matres
dsigns pour la revision du procs de Rouen recueillaient par tout le
royaume des tmoignages de la vie et de la mort de Jeanne, cette
fausse Jeanne trouvait crance chez maintes gens. Mais s'tant fait
une mauvaise affaire avec une dame de Saumoussay[1109], elle fut mise
dans les prisons de Saumur o elle resta trois mois; aprs quoi,
bannie des tats du bon roi Ren, elle pousa un nomm Jean Douillet,
et, par lettres dates du troisime jour de fvrier de l'an 1456, il
lui fut permis de rentrer  Saumur,  la condition de vivre
honntement et de ne plus porter habit d'homme[1110].

[Note 1109: Ou Chaumussay. Lecoy de la Marche, _Une fausse Jeanne
d'Arc_, Paris, 1871, in-8, p. 19.]

[Note 1110: Lecoy de la Marche, _Une fausse Jeanne d'Arc_, dans
_Revue des Questions historiques_, octobre 1871, p. 576.--_Le roi
Ren_, Paris, 1875, t. I, pp. 308-327; t. II, pp. 281-283.]

Environ ce temps, vint  Laval, au diocse du Mans une fille de
dix-huit  vingt-deux ans, native d'un lieu voisin, dit
Chass-les-Usson. Son pre se nommait Jean Fron, et elle tait
communment appele Jeanne la Frone.

Elle recevait inspiration du Ciel et prononait sans cesse les saints
noms de Jsus et de Marie; cependant le dmon la tourmentait
cruellement. La dame de Laval, mre des seigneurs Andr et Guy, alors
trs vieille, admirant la pit et les souffrances de cette sainte
fille, l'envoya au Mans vers l'vque.

L'vque du Mans tait, depuis l'an 1449, messire Martin Berruyer,
Tourangeau, en sa jeunesse professeur de philosophie et de rhtorique
 l'Universit de Paris, et qui s'tait ensuite consacr  la
thologie et avait compt parmi les socitaires du collge de Navarre.
Bien qu'affaibli par l'ge, consult pour ses lumires par les
commissaires de la rhabilitation[1111], il composa un mmoire sur la
Pucelle. Ce qui lui donne  croire que cette paysanne fut vraiment
envoye de Dieu, c'est qu'elle tait abjecte et trs pauvre et
paraissait presque idiote en tout ce qui ne concernait pas sa mission.
Messire Martin augure que ce fut aux vertus de son roi que le Seigneur
accorda le secours de la Pucelle[1112]. Sentiments en faveur parmi les
thologiens du parti franais.

[Note 1111: _Procs_, t. III, p. 314, note 1.--_Gallia
Christiana_, t. II, fol. 518.--Du Boulay, _Hist. Univ. Paris._, t. V,
p. 905.--Le P. Ayroles, _La Pucelle devant l'glise de son temps_, pp.
403-404.]

[Note 1112: Lanry d'Arc, _Mmoires et consultations_, p. 247.]

Le seigneur vque Martin Berruyer entendit Jeanne la Frone en
confession, renouvela le baptme de cette jeune fille, la confirma
dans la foi et lui imposa le nom de Marie, en reconnaissance des
grces abondantes que la trs Sainte Vierge, mre de Dieu, avait
accordes  sa servante.

Cette pucelle subissait les plus rudes assauts de la part des mauvais
esprits. Maintes fois monseigneur du Mans la vit couverte de plaies,
tout en sang, se dbattre dans l'treinte de l'Ennemi, et  plusieurs
reprises il la dlivra au moyen d'exorcismes. Il tait merveilleusement
difi par cette sainte fille qui lui confiait des secrets admirables,
abondait en rvlations dvotes et en belles sentences chrtiennes.
Aussi crivit-il  la louange de la Frone plusieurs lettres tant  des
princes qu' des communauts du royaume[1113].

[Note 1113: Du Clercq, _Mmoires_, d. de Reiffenberg, Bruxelles
1823, t. III, pp. 98 et suiv.--Jean de Roye, _Chronique scandaleuse_,
dit. Bernard de Mandrot, 1894, t. I, pp. 13, 14.--_Chronique de
Bourdign_, d. Quatrebarbes, t. II, p. 212.--Dom Piolin, _Histoire de
l'glise du Mans_, t. V, p. 163.]

La reine de France, alors en son vieil ge et que depuis longtemps son
poux dlaissait, ayant ou parler de la Pucelle du Mans, crivit 
messire Martin Berruyer pour qu'il voult bien la lui faire connatre.

Ainsi que nous l'avons vu plusieurs fois dans cette histoire, quand
une personne dvote et menant vie contemplative prophtisait, ceux qui
tenaient le gouvernement des peuples voulaient la connatre et la
soumettre au jugement des gens d'glise pour savoir si la bont qui
paraissait en elle tait vraie ou feinte. Quelques officiers du roi
vinrent visiter la Frone au Mans.

Comme elle avait t favorise de rvlations concernant le royaume de
France, elle leur tint ce propos:

--Recommandez-moi bien humblement au roi et lui dites qu'il
reconnaisse bien la grce que Dieu lui a faite, qu'il veuille soulager
son peuple.

Au mois de dcembre 1460, elle fut mande auprs du Conseil royal qui
se tenait alors  Tours, tandis que le roi malade tranait dans le
chteau des Montils sa jambe qui coulait[1114]. La Pucelle du Mans fut
examine, de mme que l'avait t la Pucelle Jeanne, mais elle ne fut
pas trouve bonne; il s'en fallut du tout. Traduite en cour d'glise,
elle fut convaincue d'imposture; il apparut qu'elle n'tait pas
pucelle, et qu'elle vivait en concubinage avec un clerc, que des
familiers de monseigneur du Mans l'instruisaient de ce qu'il fallait
dire, et que telle tait l'origine des rvlations qu'elle apportait
sous le sceau du sacrement de la pnitence  rvrend pre en Dieu,
messire Martin Berruyer. Reconnue hypocrite, idoltre, invocatrice du
dmon, sorcire, magicienne, lubrique, dissolue, enchanteresse, grand
miroir d'abusion, elle fut condamne  tre mitre et prche devant
le peuple, dans les villes du Mans, de Tours et de Laval. Le 2 mai
1461, elle fut expose  Tours, coiffe d'une mitre de papier, sous un
criteau o son cas tait dduit en vers latins et franais. Matre
Guillaume de Chteaufort, grand matre du collge royal de Navarre, la
prcha; puis on la mit en prison close, pour y pleurer et gmir ses
pchs l'espace de sept ans, au pain de douleur et  l'eau de
tristesse[1115]. Aprs quoi elle se fit tenancire d'une maison
publique[1116].

[Note 1114: Chastellain, d. Kervyn de Lettenhove, t. III, p.
444.]

[Note 1115: Jacques du Clercq, _Mmoires_, t. III, pp. 107 et
suiv.]

[Note 1116: Antoine du Faur, _Livre des femmes clbres_, dans
_Procs_, t. V, p. 336.]

Charles VII, rong d'ulcres  la jambe et  la bouche, se croyant
empoisonn, non sans raison, peut-tre, et refusant toute nourriture,
mourut en la cinquante-neuvime anne de son ge, le mercredi 22
juillet 1461, dans son chteau de Mehun-sur-Yvre[1117].

[Note 1117: De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. VI, pp.
442, 451.--_Cronique Martiniane_, d. P. Champion, p. 110.]

Le jeudi 6 aot, son corps fut port  l'glise de Saint-Denys en
France et dpos dans une chapelle tendue de velours; la nef tait
couverte de satin noir avec une vote de toile bleue, orne de fleurs
de Lis[1118]. Pendant la crmonie qui fut clbre le lendemain, le
plus renomm professeur de l'Universit de Paris, le docteur aimable
et modeste entre tous, au dire des princes de l'glise romaine, le
plus puissant dfenseur des liberts de l'glise gallicane, le
religieux qui, ayant refus le chapeau de cardinal, portait, au seuil
de la vieillesse et trs illustre, le seul titre de doyen des
chanoines de Notre-Dame de Paris, matre Thomas de Courcelles,
pronona l'oraison funbre de Charles VII[1119]. Ainsi l'assesseur de
Rouen, qui avait plus prement que tout autre poursuivi la cruelle
condamnation de la Pucelle, clbra la mmoire du roi victorieux que
la Pucelle avait men  son digne sacre.

[Note 1118: Mathieu d'Escouchy, t. II, p. 422.--Jean Chartier,
_Chronique_, t. III, p. 114-121.]

[Note 1119: _Gallia Christiana_, t. VII, col. 151 et
214.--Hardouin, _Acta Conciliorum_, t. IX, col. 1423.--De Beaucourt,
_Histoire de Charles VII_, t. VI, p. 444.]




APPENDICE I

LETTRE DU DOCTEUR G. DUMAS


MON CHER MATRE,

Vous me demandez mon opinion mdicale sur le cas de Jeanne d'Arc. Si
j'avais pu l'examiner  loisir, comme les docteurs Tiphaine et
Delachambre, qui furent appels par le tribunal de Rouen, peut-tre
aurais-je t embarrass pour me prononcer;  plus forte raison le
suis-je pour vous donner un diagnostic rtrospectif fond sur des
interrogatoires o les juges recherchaient tout autre chose que des
tares nerveuses. Cependant comme ils appelaient influence du diable ce
que nous appelons aujourd'hui maladie, toutes leurs questions ne sont
pas absolument vaines pour nous et je vais essayer, avec beaucoup de
rserves, de vous rpondre.

De l'hrdit de Jeanne nous ne savons rien, et de ses antcdents
personnels nous ignorons presque tout. Jean d'Aulon raconte
seulement[1120], sur la foi de plusieurs femmes, qu'elle n'aurait
jamais t forme, ce qui indique une insuffisance de dveloppement
physique que l'on rencontre chez beaucoup de nvropathes.

[Note 1120: _Procs_, t. III, p. 219.]

On n'en pourrait toutefois rien conclure touchant l'tat nerveux de
Jeanne, si ses juges, et en particulier matre Jean Beaupre, dans les
nombreux interrogatoires qu'ils lui font subir, ne nous avaient
procur au sujet de ses hallucinations, quelques renseignements
utiles.

Matre Beaupre s'enquiert d'abord trs judicieusement si Jeanne avait
jen la veille du jour o elle entendit ses voix pour la premire
fois, ce qui prouve que ce professeur insigne de thologie n'ignorait
pas l'influence que l'inanition exerce sur les hallucinations et
voulait, avant de conclure  la sorcellerie, tre bien sr qu'il
n'allait pas condamner une malade. De mme nous verrons plus tard
sainte Thrse, souponnant que le jene tait la seule cause des
prtendues visions d'une religieuse, l'obliger  manger et la gurir.

Jeanne rpond qu'elle tait  jeun depuis le matin seulement, et
matre Beaupre continue:

D.--De quel ct entendiez-vous la voix?

R.--J'entendais la voix  droite, vers l'glise.

D.--La voix tait-elle accompagne d'une clart?

R.--Rarement je l'entends sans clart. Cette clart se manifeste du
mme ct par o j'entends la voix[1121].

[Note 1121: _Procs_, t. I, p. 52 et _passim_.]

On pourrait se demander si par l'expression  droite (_a latere
dextro_) Jeanne a voulu dsigner son ct droit ou bien l'orientation
de l'glise par rapport  elle, et, dans ce dernier cas, le
renseignement serait sans intrt au point de vue clinique, mais le
contexte ne laisse aucun doute sur le sens vritable de ses paroles.

--Comment pouvez-vous, objecte Jean Beaupre, voir cette clart que
vous dites se manifester, si cette clart est  droite?

S'il s'tait agi simplement de la situation de l'glise et non du ct
droit de Jeanne, elle n'aurait eu qu' tourner la tte pour avoir la
clart en face, et l'objection de Jean Beaupre ne se comprendrait
pas.

Jeanne parat donc avoir eu, vers l'ge de treize ans,  l'poque de
la pubert qui ne venait pas pour elle, des hallucinations
unilatrales droites de la vue et de l'oue; or Charcot considrait
que les hallucinations unilatrales de la vue taient frquentes dans
l'hystrie[1122]. Il pensait mme qu'elles s'allient toujours chez les
hystriques  une hmi-anesthsie qui sige du mme ct du corps et
qui, dans l'espce, et sig  droite. Peut-tre le procs de Jeanne
nous et-il rvl cette hmi-anesthsie, stigmate trs important pour
le diagnostic de l'hystrie, si les juges avaient appliqu la torture
ou simplement recherch sur la peau les plaques d'anesthsie qu'on
appelait alors les marques du diable; mais de l'examen oral auquel ils
se livrrent on ne peut tirer que des infrences sur l'tat physique
de Jeanne. Je dois ajouter, pour infirmer ce que ces infrences
peuvent encore avoir d'excessif, que les neurologistes contemporains
attachent moins d'importance que Charcot aux hallucinations
unilatrales de la vue dans le diagnostic de l'hystrie.

[Note 1122: _Progrs mdical_, 19 janvier 1878.]

Les autres caractres que les interrogatoires rvlent dans les
hallucinations de Jeanne ne sont pas moins intressants que les
prcdents, bien qu'ils ne prtent pas non plus  des conclusions
certaines.

C'est de la pense obscure et inconsciente que sortent brusquement les
visions et les voix avec ce caractre d'extriorit qui distingue si
particulirement les hallucinations hystriques. Jeanne est si peu
prpare par sa pense claire  entendre ses voix, elle les attend si
peu qu'elle dclare avoir eu grand'peur la premire fois: J'avais
treize ans quand j'eus une voix venant de Dieu pour m'aider  me bien
conduire. Et la premire fois, j'eus grand'peur. Cette voix me vint
vers l'heure de midi, c'tait l't, dans le jardin de mon
pre[1123].

[Note 1123: _Procs_, t. I, p. 52.]

Et tout de suite la voix devient imprative; elle demande une
obissance qu'on ne lui refuse pas: Elle me disait: Va en France, et
je ne pouvais plus tenir o j'tais[1124].

[Note 1124: _Ibid._, t. I, p. 53.]

Ses visions se manifestent de la mme faon; elles ont la mme
extriorit et elles s'imposent avec la mme ncessit  la confiance
de la jeune fille.

Enfin ces hallucinations de l'oue et de la vue s'associent de bonne
heure avec des hallucinations de l'odorat et du toucher qui prsentent
le mme caractre et confirment chez Jeanne la certitude absolue de
leur ralit.

D.--En quelle partie avez-vous touch sainte Catherine?

R.--Vous n'en aurez autre chose.

D.--Avez-vous bais ou accol sainte Catherine ou sainte Marguerite?

R.--Je les ai accoles toutes les deux.

D.--Fleuraient-elles bon?

R.--Il est bon  savoir qu'elles fleuraient bon.

D.--En les accolant, sentiez-vous chaleur ou autre chose?

R.--Je ne pouvais les accoler sans les sentir et les toucher[1125].

[Note 1125: _Ibid._, t. I, p. 186.]

C'est d'ailleurs  cause de cette extriorit, de cette ralit si
marque que les hallucinations hystriques laissent dans l'esprit des
traces profondes et ineffaables; les sujets en parlent comme de faits
rels qui les ont vivement frapps, et quand ils se font accusateurs,
comme tant de femmes qui se prtendent victimes d'attentats
imaginaires, ils soutiennent leurs accusations avec la dernire
nergie.

Non seulement Jeanne voit, entend, flaire et touche ses saintes, mais
elle se mle  des cortges d'anges dont elles font partie, accomplit
en cette compagnie des actes rels, comme si ses hallucinations et sa
vie taient compltement fondues.

--J'tais dans mon logis, en la maison d'une bonne femme, prs du
chteau de Chinon, quand l'ange vint. Et alors lui et moi, allmes
ensemble vers le roi.

D.--Cet ange tait-il seul?

R.--Cet ange avait bonne compagnie d'autres anges[1126]. Ils taient
avec lui mais chacun ne les voyait pas.... Quelques-uns
s'entre-ressemblaient bien; d'autres, non, en la manire o je les
voyais. Aucuns avaient des ailes. Il y en avait mme de couronns, et
en la compagnie taient sainte Catherine et sainte Marguerite.

[Note 1126: D'aprs la dposition de matre Pierre Maurice, au
procs de condamnation (t. I, p. 480), Jeanne aurait aperu les anges
sous forme de certaines choses minimes (_sub specie quarumdam rerum
minimarum_), et 'a t aussi le caractre de quelques hallucinations
de sainte Rose de Lima. (_Vie de sainte Rose de Lima_ par le P.
Lonard Hansen, p. 179.)]

Elles furent, avec l'ange susdit, et les autres anges aussi, jusque
dedans la chambre du roi.

D.--Dites-nous comment l'ange vous quitta.

R.--Il me quitta dans une petite chapelle et je fus bien fche de son
dpart et mme je pleurai. Volontiers je m'en fusse alle avec lui; je
veux dire mon me[1127].

[Note 1127: _Procs_, t. I, p. 144.]

Il y a dans toutes ces hallucinations la mme nettet objective, la
mme certitude subjective, que dans les hallucinations toxiques de
l'alcool, et cette nettet, cette certitude peuvent bien, dans le cas
de Jeanne, faire penser encore  l'hystrie.

Mais si Jeanne se rapproche des hystriques par certains traits, elle
s'en loigne par d'autres.

De bonne heure elle parat tre arrive  disposer, par rapport  ses
voix et  ses visions, d'une indpendance et d'une autorit relatives.

Sans douter jamais de leur ralit, elle leur rsiste et leur dsobit
 l'occasion, lorsque, par exemple, elle saute, malgr sainte
Catherine, de la tour de Beaurevoir o elle est prisonnire: Sainte
Catherine me disait presque chaque jour de ne pas sauter, et que Dieu
me viendrait en aide et aussi  ceux de Compigne. Et moi je dis 
sainte Catherine: Puisque Dieu sera en aide  ceux de Compigne, je
veux tre l[1128].

[Note 1128: _Procs_, t. I, p. 110.]

D'autre part, elle finit par prendre sur ses visions assez d'autorit
pour faire venir les deux saintes  son gr lorsqu'elles ne viennent
pas d'elles-mmes.

D.--Appelez-vous ces saintes, ou viennent-elles sans appeler?

R.--Elles viennent souvent sans les appeler, et d'autres fois, si
elles ne venaient pas, je requerrais Dieu promptement pour qu'il les
envoyt[1129].

[Note 1129: _Procs_, t. I, p. 279 et _passim_.]

Tout ceci n'est plus dans la manire classique des hystriques, en
gnral assez passives par rapport  leur nvrose et  leurs
hallucinations; c'est un trait de caractre que j'ai not chez bien
des mystiques suprieures qui furent en mme temps des hystriques
notoires; les sujets de ce genre, aprs avoir d'abord subi leur
hystrie passivement, s'en servent ensuite plus qu'ils ne la
subissent, et finalement en tirent parti pour raliser par leurs
extases l'union divine qu'ils cherchent.

Et ce trait nous permet, si Jeanne fut hystrique, d'indiquer le rle
que sa nvrose a pu jouer dans le dveloppement de son caractre et
dans sa vie.

Si l'hystrie est intervenue chez elle, ce n'a t que pour permettre
aux sentiments les plus secrets de son coeur de s'objectiver sous
forme de visions et de voix clestes; elle a t la porte ouverte par
laquelle le divin--ou ce que Jeanne jugeait tel--est entr dans sa
vie; elle a fortifi sa foi, consacr sa mission, mais par son
intelligence, par sa volont Jeanne reste saine et droite, et c'est 
peine si la pathologie nerveuse claire faiblement une partie de cette
me que votre livre fait revivre tout entire.

Je vous prie d'agrer, mon cher Matre, l'expression de ma
respectueuse admiration.

Dr G. DUMAS.




APPENDICE II

LE MARCHAL DE SALON


Vers la fin du XVIIe sicle, vivait  Salon-en-Crau, prs Aix, un
marchal ferrant, nomm Franois Michel, d'honnte famille, qui avait
servi dans le rgiment de cavalerie du chevalier de Grignan, et tait
tenu pour homme sens, probe et accomplissant ses devoirs religieux.
Il touchait  ses quarante ans, quand, au mois de fvrier 1697, il eut
une vision.

Rentrant le soir au logis, il vit un spectre tenant  la main un
flambeau. Ce spectre lui dit:

--Ne crains rien. Va  Paris pour parler au roi. Si tu n'obis pas 
cet ordre, tu mourras. Lorsque tu seras  une lieue de Versailles je
te marquerai, sans faute, les choses dont tu devras entretenir Sa
Majest. Adresse-toi  l'intendant de la province, qui donnera les
ordres ncessaires pour ton voyage.

La figure qui parlait ainsi tait en forme de femme, portant la
couronne royale et le manteau sem de fleurs de lis d'or, comme la
feue reine Marie-Thrse, morte saintement depuis dj quatorze ans
rvolus.

Le pauvre marchal eut grand'peur, et tomba au pied d'un arbre, ne
sachant s'il rvait ou s'il veillait; puis il regagna sa maison et ne
parla  personne de ce qu'il avait vu.

 deux jours de l, passant au mme endroit, il revit le spectre qui
lui ritra les ordres et les menaces. Le marchal ne douta plus de la
vrit de ce qu'il voyait; mais il ne savait encore  quoi se
rsoudre.

Une troisime apparition, plus pressante et plus imprieuse, le
disposa  l'obissance. Il alla trouver  Aix l'intendant de la
province, le vit et lui conta comment il avait reu mission d'aller
parler au roi. L'intendant ne lui donna pas d'abord grande attention;
mais, press par le doux enttement de cet illumin, et songeant,
d'ailleurs, que l'affaire n'tait pas tout  fait ngligeable,
puisqu'il s'agissait de la personne du roi, il s'informa, auprs des
magistrats de Salon, de la famille et de la conduite du marchal. Les
renseignements furent trs bons. Dans ce cas, il convenait de donner
suite  l'affaire. On n'tait pas bien sr, en ce temps-l, que des
avis utiles au Roi trs chrtien ne pussent tre envoys au moyen d'un
simple artisan par quelque membre de l'glise triomphante; on tait
bien moins sr encore qu'il n'y et pas, sous couleur d'apparition,
quelque complot dont la connaissance intresst la sret de l'tat.
Dans les deux cas, dont le second assez probable, le parti le plus
sage tait d'envoyer Franois Michel  Versailles; c'est  quoi se
dcida l'intendant.

Il prit, pour faire voyager Franois Michel, un moyen sr et peu
coteux. Il le remit  un officier qui conduisait des recrues. Aprs
avoir fait ses dvotions chez les capucins, qu'il difia par sa bonne
tenue, le marchal ferrant partit le 25 fvrier avec les jeunes
soldats de Sa Majest, qu'il ne quitta qu' la Fert-sous-Jouarre.
Arriv  Versailles, il demanda  voir le roi, ou tout au moins un
ministre d'tat. On l'envoya  M. de Barbezieux qui, tout jeune, avait
succd  M. de Louvois son pre, et avait montr quelques talents.
Mais le bon homme refusa de lui rien dire, pour cette raison qu'il ne
parlerait qu' un ministre d'tat.

Et, de fait, Barbezieux, qui tait ministre, n'tait pas ministre
d'tat. On fut surpris qu'un marchal de Provence en et fait la
distinction.

M. de Barbezieux ne mprisa pas, sans doute, ce compatriote de
Nostradamus autant qu'un esprit plus libre l'et fait  sa place. Il
tait, comme son pre, adonn aux pratiques de l'astrologie judiciaire
et il consultait, sans cesse, sur son horoscope, un cordelier qui lui
avait prdit l'poque de sa mort.

On ne sait s'il fit un rapport favorable au roi, ni si le marchal
ferrant fut reu ensuite par M. de Pomponne de qui relevaient les
affaires de Provence. Mais, ce qui est certain, c'est que Louis XIV
consentit  voir le pauvre homme. Il le fit monter par les degrs qui
aboutissent  la cour de marbre et l'entretint longuement dans ses
cabinets.

Le lendemain, descendant par ce mme petit escalier pour aller  la
chasse, le roi rencontra le marchal de Duras qui tenait, ce jour-l,
le bton de capitaine des gardes du corps, et qui lui parla du ferreur
de chevaux avec sa libert ordinaire. Usant d'une faon proverbiale de
langage:

--Ou cet homme-l est fou, dit-il, ou le roi n'est pas noble.

 ce mot, le roi s'arrta, contre son habitude, et se tourna vers le
marchal de Duras:

--Je ne suis donc pas noble, rpondit-il, car je l'ai entretenu
longtemps et il m'a parl de fort bon sens; je vous assure qu'il est
loin d'tre fou.

Il pronona ces derniers mots avec une gravit appuye qui surprit
l'assistance.

C'est l'usage que de tels illumins apportent un signe de leur
mission. Dans une seconde entrevue, Franois Michel donna un signe au
roi, conformment  la promesse qu'il lui en avait faite. Il lui
rappela une rencontre extraordinaire que le fils d'Anne d'Autriche se
croyait seul  connatre. On en recueillit, dit-on, l'aveu sur la
bouche de Louis XIV, qui pourtant gardait sur toute cette affaire un
silence profond.

Saint-Simon, attentif  recueillir tous les bruits des petits
cabinets, crut savoir qu'il s'agissait d'un fantme qui, plus de vingt
ans auparavant, avait apparu  Louis XIV dans la fort de
Saint-Germain.

Le roi reut une troisime et dernire fois le marchal de Salon.

Ce visionnaire inspirait une telle curiosit aux courtisans, qu'il
fallut le tenir enferm dans le couvent des Rcollets, o la petite
princesse de Savoie, qui devait bientt pouser le duc de Bourgogne,
l'alla voir avec plusieurs dames et seigneurs de la Cour.

Il se montrait bon homme, simple, ne s'enorgueillissait point et
parlait peu. Le roi lui fit donner un bon cheval, des hardes, quelque
argent et le renvoya en Provence.

Il y avait dans le public de grandes incertitudes sur l'apparition qui
tait venue au marchal et sur la mission qu'il en avait reue.
L'opinion la plus rpandue tait qu'il avait vu l'me de
Marie-Thrse; mais quelques-uns prtendaient que c'tait celle de
Nostradamus.

Cet astrologue n'avait pas de crdit qu' Salon, o il reposait dans
l'glise des Cordeliers. Ses centuries, plus de dix fois rimprimes
dans le cours d'un sicle,  Paris et  Lyon, amusaient, par tout le
royaume, la crdulit populaire, et l'on venait de publier en 1693 une
concordance des prophties de Nostradamus avec l'histoire, depuis
Henri II jusqu' Louis le Grand.

On en vint  croire que le marchal de Salon avait t annonc par
l'astrologue dans ce quatrain mystrieux:

  Le penultiesme du surnom du Prophte,
  Prendra Diane pour son iour et repos:
  Loing vaguera par frntique teste,
  En dlivrant un grand peuple d'impos.

On essaya d'expliquer, en faveur du pauvre illumin de Salon, cette
posie obscure. On voulut qu'il ft dsign dans le premier vers, l'un
des douze petits prophtes s'appelant Micheas ou Miche, ce qui
s'approche de Michel.  l'endroit du second vers, on fit remarquer que
la mre du marchal ferrant se nommait Diane, tandis que ce vers, si
tant est qu'il ait un sens, offre plus naturellement l'ide du jour de
la lune, c'est--dire du lundi. On prit soin de marquer que, au
troisime vers, frntique veut dire non point insens, mais inspir.
Le quatrime vers, seul intelligible, fit penser que le spectre avait
donn au marchal mission de rclamer du roi l'allgement des impts
et des tailles qui pesaient alors d'un poids inique sur les bonnes
gens des villes et des campagnes:

  En dlivrant un grand peuple d'impos.

C'en fut assez pour rendre le bonhomme populaire, et pour que les
malheureux missent sur cette grosse tte, gonfle de vent, l'esprance
d'un meilleur avenir. On grava son portrait en taille-douce, et l'on
inscrivit au-dessous le quatrain de Nostradamus. M. d'Argenson,
lieutenant de police, fit saisir ces images. On les supprima
peut-tre, dit la _Gazette d'Amsterdam_,  cause du dernier vers de la
centurie mise au bas du portrait: En dlivrant un grand peuple
d'impts, ces sortes d'expressions n'tant en aucune manire du got
de la Cour.

On ne sut jamais exactement quelle mission le spectre avait donne au
marchal. Les gens d'esprit flairaient une intrigue de madame de
Maintenon, qui avait une amie  Marseille, madame Arnoul, laide comme
le pch, disait-on, et qui se faisait aimer de tous les hommes. Ils
pensaient que cette madame Arnoul avait montr Marie-Thrse au
bonhomme de Salon pour induire le roi  vivre honntement avec la
veuve Scarron. Mais en 1697 la veuve Scarron avait pous Louis,
depuis au moins douze ans, et l'on ne voit point qu'elle et besoin de
spectres pour s'attacher le vieux roi.

De retour dans sa ville natale, Franois Michel y ferra les chevaux
comme devant.

Il mourut  Lanon, proche Salon, le 10 dcembre 1726[1130].

[Note 1130: _Gazette d'Amsterdam_, mars-mai 1697.--_Annales de la
cour et de Paris_ (t. II, pp. 204, 219).--_Theatrum Europum_ (t. XV,
pp. 359-360).--_Mmoires de Sourches_, t. V, pp. 260, 263.--_Lettres
de Madame Dunoyer_ (lettre XXVI).--Saint-Simon, _Mmoires_, d.
Rgnier (_Collection des Grands crivains de la France_), t. VI, pp.
222, 228, 231; appendice X, p. 545.--_Mmoires du duc de Luynes_, t.
X, pp, 410, 412.--Abb Proyart, _Vie du duc de Bourgogne_ (d. 1782),
t. I, pp. 978, 981.]




APPENDICE III

MARTIN DE GALLARDON


Ignace-Thomas Martin, natif de Gallardon (Eure-et-Loir), y vivait au
commencement de XIXe sicle avec sa femme et ses quatre enfants. Il
tait cultivateur de son tat. Ceux qui l'ont connu nous le
reprsentent de taille moyenne, les cheveux bruns et plats, la face
maigre, l'oeil calme, avec un air de quitude et d'assurance. Un
portrait au crayon, que M. le docteur Martin, son fils, a bien voulu
me communiquer, permet de se figurer le visionnaire avec plus
d'exactitude. Ce portrait, o Thomas Martin est reprsent de profil,
fait voir un front trangement haut et droit, une tte troite et
longue, un oeil rond, des narines ouvertes, une bouche serre, un
menton avanc, des joues creuses, un air d'austrit; le col, la
cravate blanche, l'habit d'un bourgeois.

C'tait, au tmoignage de son frre, un homme sain de corps et
d'esprit, l'me la plus douce, qui ne cherchait point  se faire
remarquer, et dont la pit rgulire n'avait jamais eu rien d'exalt.
Le maire et le cur de Gallardon confirmrent ce dire et s'accordrent
 le reprsenter bon homme, de moeurs simples, d'esprit rassis, un peu
court.

Il avait trente-trois ans en 1816. Le 15 janvier de cette anne, tant
seul dans son champ, o il tendait du fumier, il entendit  son
oreille une voix qu'aucun bruit de pas n'avait prcde. Alors, il
tourna la tte du ct de la voix et vit une figure qui lui fit peur.
C'tait celle d'un tre dont la taille, compare  celle des hommes,
semblait mdiocre, mais dont le visage, trs mince, blouissait par sa
blancheur surnaturelle. Coiff d'un chapeau de haute forme, il portait
une redingote blonde et tait chauss de souliers  cordons.

Il disait avec douceur:

--Il faut que vous alliez trouver le roi et que vous l'avertissiez que
sa personne est en danger, que des mchants cherchent  renverser le
gouvernement.

Il ajouta des recommandations  l'adresse de Louis XVIII sur la
ncessit d'instituer une bonne police, de sanctifier le dimanche,
d'ordonner des prires publiques et de rprimer les dsordres du
carnaval. Faute de quoi, ajouta-t-il, la France tombera dans les plus
grands malheurs. Rien, en somme, que M. La Perruque, cur de
Gallardon, n'et dit cent fois, sans doute, le dimanche, en chaire.

Martin rpondit:

--Puisque vous en savez si long, pourquoi n'allez-vous pas faire votre
commission vous-mme? Pourquoi vous adressez-vous  un pauvre homme
comme moi qui ne sait pas s'expliquer?

L'inconnu rpondit  Martin:

--Ce n'est pas moi qui irai, ce sera vous, et faites ce que je vous
commande.

Aussitt qu'il eut prononc ces paroles, ses pieds s'levrent du sol,
son buste s'abaissa et il disparut en achevant ce double mouvement.

 compter de ce jour, Martin fut hant par l'tre mystrieux. Une
fois, tant descendu dans sa cave, il l'y trouva. Une autre fois,
pendant les vpres, il le vit dans l'glise, prs du bnitier, en une
dvote attitude. Aprs la crmonie, l'inconnu accompagna Martin, qui
regagnait sa maison avec des gens de sa famille, et il lui renouvela
l'ordre d'aller trouver le roi. Martin avertit ses parents, mais
ceux-ci ne purent rien voir ni rien entendre.

Tourment par ces apparitions, Martin en instruisit M. La Perruque,
son cur, qui, assur de la bonne foi de son paroissien et estimant
que le cas devait tre soumis  l'autorit diocsaine, envoya le
visionnaire  l'vque de Versailles. C'tait alors un ancien prtre
asserment, M. Louis Charrier de la Roche. Il rsolut de soumettre
Martin  un examen complet et lui prescrivit tout d'abord de demander
de sa part  l'inconnu comment il se nommait, qui il tait et qui
l'envoyait.

Mais le messager  la redingote blonde, s'tant manifest de nouveau,
dclara que son nom resterait inconnu.

--Je viens, ajouta-t-il de la part de celui qui m'a envoy, et celui
qui m'a envoy est au-dessus de moi.

S'il ne voulait pas se nommer, il faisait connatre du moins ses
sentiments, et le chagrin qu'il tmoigna de l'vasion de La Valette
prouvait qu'il tait, en politique, un _ultra_ de l'espce la plus
froce.

Cependant, le comte de Breteuil, prfet d'Eure-et-Loir, prvenu en
mme temps que l'vque, interrogea de son ct Martin. Il s'attendait
 voir un agit, et quand il trouva devant lui un homme tranquille,
parlant avec simplicit, mettant de la suite et de l'exactitude dans
ses propos, sa surprise fut grande.

Il jugea, comme M. l'abb La Perruque, qu'il y avait lieu d'en rfrer
aux autorits suprieures, et il envoya Martin au ministre de la
police gnrale, sous la conduite d'un lieutenant de gendarmerie.

Arriv  Paris le 8 mars, Martin logea avec le gendarme  l'htel de
Calais, dans la rue Montmartre. Ils y occupaient une chambre  deux
lits. Un matin, Martin, tant couch, eut une apparition dont il
prvint le lieutenant Andr, qui ne put rien voir, bien qu'il ft
grand jour. Au reste, Martin avait des visions si frquentes qu'il
n'en concevait plus ni surprise ni trouble. Il n'y avait que la
disparition subite de l'inconnu  laquelle il ne pouvait s'habituer.
La voix donnait constamment les mmes ordres. Un jour elle dit que, si
les commandements qu'elle portait n'taient point entendus, la France
n'aurait plus de paix jusqu' l'anne 1840.

Le ministre de la police gnrale tait, en 1816, le comte Decazes
(qui fut fait duc un peu plus tard). Il avait la confiance du roi;
mais il savait que les _ultras_ ourdissaient contre lui des complots.
Il voulut voir le bonhomme de Gallardon, dans le soupon, sans doute,
que cet innocent tait aux mains de royalistes fanatiques. Il le fit
venir, l'interrogea et vit tout de suite que le pauvre homme n'tait
pas dangereux. Il lui parla comme on doit parler aux fous, en entrant
dans leur manie:

--Soyez tranquille, lui dit-il, l'homme qui vous tourmentait est
arrt et vous n'avez plus rien  craindre.

Mais ces paroles ne produisirent pas l'effet qu'on en pouvait
attendre. Trois ou quatre heures aprs cette entrevue, Martin revit
l'inconnu, qui, aprs avoir parl comme de coutume, ajouta:

--C'est  tort qu'on vous a dit qu'on m'avait arrt: celui qui vous a
parl n'a aucun pouvoir sur moi.

Il revint le dimanche 10 mars et fit ce jour-l une des communications
que l'vque de Versailles avait demandes et qu'il avait d'abord
dclar ne devoir jamais faire:

--Je suis, dit-il, l'archange Raphal, ange trs clbre auprs de
Dieu, et j'ai reu le pouvoir de frapper la France de toutes sortes de
plaies.

Trois jours aprs, Martin tait enferm  Charenton, sur le certificat
du docteur Pinel, qui le reconnut atteint de manie intermittente avec
alinations des sens.

Il y fut trait de la manire la plus douce et put mme y jouir des
apparences de la libert. C'est Pinel lui-mme qui avait introduit ces
habitudes d'humanit dans le traitement des fous. Le bienheureux
Raphal n'abandonna pas Martin  l'hpital; le vendredi 15, comme le
paysan nouait les cordons de ses souliers, l'archange en redingote
blonde lui adressa ces paroles:

--Place ta confiance en Dieu. Si la France persiste dans son
incrdulit, les malheurs prdits arriveront. Au reste, si l'on doute
de la vrit de tes visions, on n'a qu' te faire examiner par des
docteurs en thologie.

Martin rapporta ce discours  M. Legros, surveillant de la maison
royale de Charenton, et lui demanda ce que c'tait qu'un docteur en
thologie. Il ignorait la signification de ce terme. Il avait de mme,
tant encore  Gallardon, demand  M. le cur La Perruque le sens de
certaines expressions que la voix employait. Il ne comprenait pas, par
exemple, le dlire de la France ni les maux auxquels elle serait en
proie. Mais cette inintelligence,  la croire vritable, n'est pas
pour nous troubler: Martin pouvait fort bien avoir retenu des mots
qu'il n'entendait pas et qu'il prtait ensuite  son archange sans les
entendre davantage. Les visions se succdaient  courts intervalles.
Le dimanche 31 mars, l'archange lui apparut dans le jardin, lui prit
la main, qu'il serra affectueusement, entr'ouvrit son vtement et
montra une poitrine d'une blancheur si clatante qu'on n'en pouvait
soutenir la vue; puis il ta son chapeau:

--Vois mon front, dit-il, et fais attention qu'il ne porte pas le
sceau de la rprobation dont les mauvais anges ont t marqus.

Louis XVIII, pensant comme, son ministre favori, que le laboureur de
Gallardon tait un instrument aux mains des partis violents, voulut le
voir et l'interroger.

Le mardi 2 avril, Martin fut conduit aux Tuileries et introduit dans
le cabinet du roi, o se trouvait M. Decazes. Ds que le roi vit le
laboureur, il lui dit:

--Martin, je vous salue.

Puis il fit signe au ministre de se retirer. Martin rpta alors tout
ce que l'archange lui avait rvl, puis,  l'en croire, il dcouvrit
 Louis XVIII plusieurs circonstances secrtes des annes d'exil et
rvla des complots forms contre sa personne. Alors le roi, vivement
mu, leva en pleurant les yeux et les mains vers le ciel et dit 
Martin:

--Martin, voil des choses qui ne doivent tre connues que de vous et
de moi.

Le visionnaire lui promit le secret le plus absolu.

Telle est, sur l'entrevue du 2 avril, la premire version de Martin
qui tait alors un royaliste exalt par les prnes de M. La Perruque.
Il faudrait mieux connatre ce cur, dont on sent l'inspiration dans
toute cette affaire. Louis XVIII jugea comme M. Decazes que le pauvre
homme tait inoffensif et le renvoya  sa charrue.

Plus tard, les agents d'un de ces faux dauphins qui pullulaient sous
la Restauration s'emparrent de Martin et le firent divaguer  leur
profit. Aprs la mort de Louis XVIII, sous l'influence de ces
aventuriers, le pauvre homme, refaisant le rcit de son entrevue avec
le feu roi, y introduisit de prtendues rvlations qui en changeaient
absolument le caractre et qui transformaient le royaliste exalt de
1816 en un prophte accusateur, venant traiter le prince, dans son
chteau, d'usurpateur et de rgicide, lui dfendant, au nom de Dieu,
de se faire sacrer  Reims.

Je ne rapporterai pas ici de telles divagations. On les trouvera tout
au long dans le livre de M. Paul Marin. J'aurais voulu qu'on y
indiqut que ces inepties taient souffles au malheureux insens par
des partisans de Naundorf qui se faisait passer pour le duc de
Normandie, chapp du Temple.

Thomas-Ignace Martin mourut  Chartres en 1834. On a prtendu, sans
pouvoir l'tablir, qu'il avait t empoisonn[1131].

[Note 1131: _Rapport adress  S. Ex. le Ministre de la Police
Gnrale sur l'tat du nomm Martin, envoy par son ordre  la maison
royale de Charenton, le 13 mars 1816, par MM. Pinel, mdecin en chef
de l'hpital de la Salptrire, et Royer-Collard, mdecin en chef de
la maison royale de Charenton, et l'un et l'autre professeurs  la
facult de mdecine de Paris._  la fin: Paris, 6 mai 1816. 39
feuillets in-4. ms. du cabinet de l'auteur.--Le capitaine Paul Marin,
_Thomas Martin de Gallardon. Les mdecins et les thaumaturges du XIXe
sicle_, Paris, s. d. in-18. _Mmoires de la comtesse Osmond de
Boignes_, d. Charles Nicoullaud, Paris, 1907, t. III, pp. 355 et
_passim_.]




APPENDICE IV

NOTE ICONOGRAPHIQUE


On ne trouve nulle part une image authentique de Jeanne. Nous tenons
d'elle qu'elle vit  Arras, dans la main d'un cossais, une peinture o
elle tait figure un genou  terre et prsentant une lettre  son roi,
et que jamais elle ne fit faire ni ne connut autre image ou peinture 
sa ressemblance. Ce portrait, sans doute fort petit, est malheureusement
perdu et l'on n'en connat point de rplique[1132]. La figure exigu
trace  la plume, sur un registre, le 10 mai 1429, par un greffier au
parlement de Paris, qui n'avait jamais vu la Pucelle, doit tre regarde
comme l'innocent griffonnage d'un scribe inhabile  dessiner une
lettrine[1133]. Je me dispenserai de refaire l'iconographie de la
Pucelle[1134]. La statuette questre, en bronze, du muse de Cluny,
offre un effet si grotesque, qu'on le croirait produit  dessein, si
l'on pouvait prter une pareille intention  un vieil imagier. Elle date
du rgne de Charles VIII; c'est un Saint-Georges ou un Saint-Maurice
que,  une poque sans doute rcente, on fit prendre pour ce qu'il
n'tait pas, en inscrivant au burin, entre les jambes de la malheureuse
haridelle qui le porte, cette inscription: _La pucelle dorlians_,
dsignation inusite au XVe sicle[1135]. Le muse de Cluny exposait,
vers 1875, une autre statuette, un peu plus grande, de bois peint, qu'on
croyait tre aussi du XVe sicle et reprsenter Jeanne d'Arc. On la
cacha dans les magasins quand on sut que c'tait un mauvais
Saint-Maurice du XVIIe sicle, provenant d'une glise de
Montargis[1136]. Il arrive souvent qu'on fasse d'un saint en armes une
Jeanne d'Arc. C'est le cas encore pour une petite tte casque du XVe
sicle, qu'on trouva, dans la terre,  Orlans, dtache d'une statue et
portant encore des traces de peinture, oeuvre d'un bon style et d'une
expression charmante[1137]. Je n'ai pas le courage de signaler toutes
les lettrines d'antiphonaires, toutes les miniatures du XVIe sicle, du
XVIIe, du XVIIIe, altres et repeintes, qu'on donne pour d'authentiques
et anciennes effigies de Jeanne. J'ai eu l'occasion d'en voir
beaucoup[1138]. J'aurais plaisir au contraire  rappeler, s'ils
n'taient si connus, quelques manuscrits du XVe sicle, qui, comme _Le
Champion des dames_ et les _Vigiles de Charles VII_, contiennent des
miniatures o la Pucelle est figure selon la fantaisie de l'enlumineur,
et qui nous intressent en ce qu'elles expriment la vision de ces hommes
qui vcurent en mme temps qu'elle, ou peu de temps aprs. Ce n'est pas
leur talent qui nous touche; ils n'en ont pas et ne font point songer 
Jean Foucquet[1139].

[Note 1132: _Procs_, t. I, pp. 100 et 292.]

[Note 1133: Grave sur bois, dans Wallon, _Jeanne d'Arc_, p. 95.]

[Note 1134: E. de Bouteiller et G. de Braux. _Notes
iconographiques sur Jeanne d'Arc_, Paris et Orlans, 1879, in-18
jsus.]

[Note 1135: Grave dans une grande quantit d'ouvrages et
notamment dans le livre de E. de Bouteiller et G. de Braux, ci-dessus
indiqu, en regard de la page 12.]

[Note 1136: Grave sur bois dans le livre ci-dessus indiqu, en
regard de la page 8.]

[Note 1137: Au muse d'Orlans; elle a t grave  l'eau-forte,
par M. Georges Lavalley, dans la _Jeanne d'Arc_ de M. Raoul Bergot,
Tours, s. d., grand in-8.]

[Note 1138: Je signalerai seulement en ce genre la miniature
reproduite en frontispice, dans le tome IV de _La vraie Jeanne d'Arc_,
du P. Ayroles, Paris, 1898, grand in-8 et la miniature de la
collection Spetz, reproduite dans la _Jeanne d'Arc_ du chanoine Henri
Debout, t. II, p. 103.]

[Note 1139: _Le Champion des Dames_, ms. du XVe s.; bibl. nat., f.
fr. n 841.--Martial d'Auvergne, ms. de la fin du XVe s., f. fr, n
5.054.--Une initiale d'un ms. latin du XVe s., bibl. nat., n 14.665.]

Du vivant de la Pucelle, et surtout pendant sa captivit, les Franais
suspendaient son image dans les glises[1140]. On voudrait reconnatre
un de ces tableaux votifs dans la petite peinture sur bois, du muse
de Versailles, qui reprsente la Vierge avec l'enfant Jsus, ayant
Saint-Michel  sa droite et Jeanne d'Arc  sa gauche[1141]. C'est un
ouvrage italien d'une extrme grossiret. La tte de Jeanne, qui a
disparu sous les coups d'un instrument dur et pointu, tait d'un
dessin excrable  juger par les autres qui subsistent sur ce panneau.
Les personnages portent tous quatre le nimbe orl et perl.  quoi
certes les clercs de Paris et de Rouen eussent trouv  redire; et,
sans trop de svrit, on pouvait accuser d'idoltrie le peintre qui
rigeait,  la gauche de la Vierge, en gale du prince des milices
clestes, une crature appartenant  l'glise militante.

[Note 1140: _Procs_, t. I, p. 100.--N. Valois, _Un nouveau
tmoignage sur Jeanne d'Arc_, pp. 8, 13.]

[Note 1141: Reproduit en chromo dans Wallon, _Jeanne d'Arc_.]

Debout, le chef, le cou et les paules couverts d'une sorte de
capeline fourre  frange noires, gante et chausse de fer, ceinte,
par-dessus sa huque rouge d'un ceinturon d'or, Jeanne est
reconnaissable  son nom inscrit sur sa tte et aussi  la bannire
blanche, seme de fleurs de lis, qu'elle lve de sa main droite, et 
sa targe d'argent, dcoupe  l'allemande, o l'on voit une pe dont
la pointe porte une couronne. Une inscription de trois lignes en
franais couvre les marches du trne sur lequel la vierge Marie est
assise. Bien qu'elle soit aux trois quarts efface et presque
inintelligible, j'ai pu, avec l'aide de mon savant ami, M. Pierre de
Nolhac, conservateur du muse de Versailles, en dchiffrer quelques
mots qui donneraient  croire qu'il s'agit ici de prires et de voeux
pour le salut de Jeanne, tombe aux mains de ses ennemis. Nous aurions
donc sous les yeux un de ces ex-voto qui furent suspendus dans des
glises de France pendant la captivit de la Pucelle. Ce nimbe au
front d'une crature vivante et la place insolite occupe par Jeanne
s'expliqueraient en ce cas assez facilement; on pourrait croire que de
bons Franais approprirent  leur dessein, sans y penser  mal, un
tableau reprsentant originairement la vierge entre deux personnages
de l'glise triomphante, et, au moyen de quelques retouches, firent de
l'un de ces personnages la Pucelle de Dieu, faute de lui trouver, dans
un si petit panneau, une place plus convenable  sa condition
mortelle, comme, par exemple, celle que tenaient d'ordinaire, aux
pieds de la vierge et des saints, les donateurs agenouills; cela
expliquerait peut-tre encore que Saint-Michel, la Vierge et la
Pucelle portent leurs noms inscrits au-dessus d'eux. Sur la tte de la
Pucelle on lit _ane darc_. Cette forme Darc, en 1430, est
possible[1142]. Dans la lgende, au bas du trne, je discerne _Jehane
dArc_, avec un _d_ minuscule et un _A_ majuscule  _dArc_, ce qui est
bien trange. Cette pice m'en devient trs suspecte.

[Note 1142: La forme Darc se trouve dans le procs de condamnation
(_Procs_, t. I, p. 191, t. II, p. 82). Mais nous trouvons  ct les
formes Dars (Pice date du 31 mars 1427), Day (lettres
d'anoblissement), Daiz (communication que j'ai reue de M. Pierre
Champion), et Daix (_Chronique de la Pucelle_).]

La petite tapisserie  bestions du muse d'Orlans[1143], qui
reprsente la venue de Jeanne  Chinon au-devant du roi, provient d'un
atelier allemand du XV{e} sicle. Grossire de tissu, barbare de
dessin et peu varie de couleurs, elle tmoigne d'un certain got pour
les ornements somptueux et aussi d'une grande indiffrence pour la
vrit littrale.

[Note 1143: Reproduite en chromo dans la _Jeanne d'Arc_ de
Wallon.--Cf. J. Quicherat, _Histoire du costume en France depuis les
temps les plus reculs jusqu' la fin du XVIIIe sicle_, Paris, 1875,
gr. in-8, p. 271.]

C'tait aussi une oeuvre allemande que cette peinture qu'on montrait 
Ratisbonne en 1429 et sur laquelle tait figure la Pucelle combattant
en France. Cette peinture est perdue[1144].

[Note 1144: _Procs_, t. V, p. 270.]


FIN




TABLE DU TOME SECOND


     I.--L'ARME ROYALE DE SOISSONS  COMPIGNE.--POME ET
         PROPHTIE.                                                 1

    II.--PREMIER SJOUR DE LA PUCELLE  COMPIGNE.--LES TROIS
         PAPES.--SAINT-DENYS.--LES TRVES.                         38

   III.--L'ATTAQUE DE PARIS.                                       61

    IV.--PRISE DE SAINT-PIERRE-LE-MOUSTIER.--LES FILLES
         SPIRITUELLES DE FRRE RICHARD.--LE SIGE DE LA CHARIT.   87

     V.--LES LETTRES AUX HABITANTS DE REIMS.--LA LETTRE AUX
         HUSSITES.--LE DPART DE SULLY.                           116

    VI.--LA PUCELLE AUX FOSSS DE MELUN.--LE SEIGNEUR DE
         L'OURS.--L'ENFANT DE LAGNY.                              138

   VII.--SOISSONS ET COMPIGNE.--PRISE DE LA PUCELLE.             157

  VIII.--LA PUCELLE  BEAULIEU.--LE BERGER DU GVAUDAN.           177

    IX.--LA PUCELLE  BEAUREVOIR.--CATHERINE DE LA ROCHELLE 
         PARIS.--SUPPLICE DE LA PIERRONNE.                        193

     X.--BEAUREVOIR.--ARRAS.--ROUEN--LA CAUSE DE LAPSE.           214

    XI.--LA CAUSE DE LAPSE (_Suite_).                             258

   XII.--LA CAUSE DE LAPSE (_Suite_).                             303

  XIII.--L'ABJURATION.--LA PREMIRE SENTENCE.                     345

   XIV.--LA CAUSE DE RELAPSE.--SECONDE SENTENCE.--MORT DE LA
         PUCELLE                                                  374

    XV.--APRS LA MORT DE LA PUCELLE.--LA FIN DU BERGER.--LA DAME
         DES ARMOISES                                             397

   XVI.--APRS LA MORT DE LA PUCELLE (_Suite_).--LES JUGES DE
         ROUEN AU CONCILE DE BLE ET LA PRAGMATIQUE SANCTION.--LE
         PROCS DE RHABILITATION.--LA PUCELLE DE SARMAIZE.--LA
         PUCELLE DU MANS                                          436


  APPENDICES:

     I.--LETTRE DU DOCTEUR G. DUMAS                               459

    II.--LE MARCHAL DE SALON                                     466

   III.--MARTIN DE GALLARDON                                      472

    IV.--NOTE ICONOGRAPHIQUE                                      479


IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGRE, 20, PARIS.--2774-2-08.--(Encre
Lorilleux).




CALMANN-LVY, DITEURS


DU MME AUTEUR

Format grand in-18.

  BALTHASAR.                                          1 vol.

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  JOCASTE ET LE CHAT MAIGRE.                          1--

  LE LIVRE DE MON AMI.                                1--

  LE LYS ROUGE.                                       1--

  LES OPINIONS DE M. JRME COIGNARD.                 1--

  LE PUITS DE SAINTE-CLAIRE.                          1--

  LA RTISSERIE DE LA REINE PDAUQUE.                 1--

  SUR LA PIERRE BLANCHE.                              1--

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the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
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to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

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electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
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1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
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- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
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     and discontinue all use of and all access to other copies of
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     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

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     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
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providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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