The Project Gutenberg EBook of Vie de Jeanne d'Arc, by Anatole France

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Title: Vie de Jeanne d'Arc
       Vol. 1 de 2

Author: Anatole France

Release Date: September 10, 2010 [EBook #33692]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE JEANNE D'ARC ***




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Ainsi que dans le livre original, les rfrences de quelques notes de
fin de page sont incompltes.

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et n'ont t rajoutes que plus tard. De ce fait, la numrotation de
certaines notes de fin de pages n'est pas squentielle (ex: 54, 54a,
etc.).]




ANATOLE FRANCE

DE L'ACADMIE FRANAISE


VIE

DE

JEANNE D'ARC


I


PARIS CALMANN-LVY, DITEURS 3, RUE AUBER, 3




_Published february fifth, copyright nineteen hundred and eight.
Privilege of copyright in the United States reserved under the Act
approved March third nineteen hundred and five by Manzi, Joyant et
Cie._


Droits de traduction et de reproduction rservs pour tous les pays, y
compris la Hollande.




PRFACE


Mon premier devoir serait de faire connatre les sources de cette
histoire; mais L'Averdy, Buchon, J. Quicherat, Vallet de Viriville,
Simon Luce, Boucher de Molandon, MM. Robillard de Beaurepaire, Lanry
d'Arc, Henri Jadart, Alexandre Sorel, Germain Lefvre-Pontalis, L.
Jarry et plusieurs autres savants, ont publi et illustr les
documents de toute sorte d'aprs lesquels on peut crire la vie de
Jeanne d'Arc. Je m'en rfre  leurs travaux qui forment une opulente
bibliothque[1] et, sans entreprendre une nouvelle tude littraire de
ces documents, j'indiquerai seulement, d'une faon rapide et
gnrale, les raisons qui m'ont dirig dans l'usage que j'ai cru
devoir en faire. Ces documents sont: 1 le procs de condamnation; 2
les chroniques; 3 le procs de rhabilitation; 4 les lettres, actes
et autres pices dtaches.

[Note 1: Le P. Lelong, _Bibliothque historique de la France_,
Paris, 1768 (5 vol. in fol.), II, n. 17172-17242.--Potthast,
_Bibliotheca medii oevi_, Berlin, 1895, in-8, t. 1, pp. 643 et
suiv.--U. Chevalier, _Rpertoire des sources historiques du Moyen
ge_, Paris, in-8, 1877, pp. 1247-1255; _Jeanne d'Arc,
biobibliographie_, Montbliard, 1878 [Extrait]; _Supplment au
Rpertoire_, Paris, 1883, pp. 2684-2686, in-8.--Lanry d'Arc, _Le
livre d'Or de Jeanne d'Arc, bibliographie raisonne et analytique des
ouvrages relatifs  Jeanne d'Arc_, Paris, 1894, gr. in-8 et
supplment.--A. Molinier, _Les sources de l'histoire de France des
origines aux guerres d'Italie_, IV: _Les Valois_, 1328-1461, Paris,
1904, pp. 310-348.]

1 Le procs de condamnation[2] est un trsor pour l'historien. Les
questions des interrogateurs ne sauraient tre tudies avec trop de
soin: elles procdent d'informations faites  Domremy et en divers
pays de France o Jeanne avait pass, et qui n'ont point t
conserves. Les juges de 1431, est-il besoin de le dire? ne
recherchaient en Jeanne que l'idoltrie, l'hrsie, la sorcellerie et
les autres crimes contre l'glise; ils n'en examinrent pas moins tout
ce qu'ils purent connatre de la vie de cette jeune fille, enclins,
comme ils l'taient,  dcouvrir du mal dans chacun des actes et dans
chacune des paroles de celle qu'ils voulaient perdre pour dshonorer
son roi. Tout le monde sait le prix des rponses de la Pucelle; elles
sont d'une hroque sincrit et, le plus souvent, d'une clart
limpide. Cependant, il n'y faut pas tout prendre  la lettre. Jeanne,
qui ne regarda jamais l'vque ni le promoteur comme ses juges,
n'tait pas assez simple pour leur dire l'entire vrit. C'tait
dj, de sa part, beaucoup de candeur que de les avertir qu'ils ne
sauraient pas tout[3]. Il faut reconnatre aussi qu'elle manquait
trangement de mmoire. Je sais bien qu'un greffier admirait qu'elle
se rappelt trs exactement, au bout de quinze jours, ce qu'elle avait
rpondu  l'interrogateur[4]. C'est possible, bien qu'elle varit
quelquefois dans ses dires. Il n'en est pas moins certain qu'il ne lui
restait, aprs un an, qu'un souvenir confus de certains faits
considrables de sa vie. Enfin, ses hallucinations perptuelles la
mettaient le plus souvent hors d'tat de distinguer le vrai du faux.

[Note 2: Jules Quicherat, _Procs de condamnation et de
rhabilitation de Jeanne d'Arc_, Paris, in-8, 1841, t. I.]

[Note 3: _Procs_, t. I. p. 93 et _passim_.]

[Note 4: _Ibid._, t. III, pp. 89, 142, 161, 176, 178, 201.]

L'instrument du procs est suivi d'une information sur plusieurs
paroles dites par Jeanne _in articulo mortis_[5]. Cette information ne
porte pas la signature des greffiers. De ce fait la pice est
irrgulire au point de vue de la procdure; elle n'en constitue pas
moins un document historique d'une authenticit certaine. Je crois que
les choses se sont passes  peu prs comme ce procs-verbal
extra-judiciaire les rapporte. On y trouve expose la seconde
rtractation de Jeanne et cette rtractation ne fait point de doute,
puisque Jeanne est morte administre. Ceux mmes qui ont, au procs de
rhabilitation, signal l'irrgularit de cette pice, n'en ont
nullement tax le contenu de fausset.

[Note 5: _Ibid._, t. I, pp. 478 et suiv.]

2 Les chroniqueurs d'alors, tant franais que bourguignons, taient
des chroniqueurs  gages. Tout grand seigneur avait le sien. Tringant
dit que son matre ne donnoit point d'argent pour soy faire mettre s
croniques[6], et qu'il n'y fut pas mis  cause de cela. La plus
vieille chronique o il soit parl de la Pucelle est celle de Perceval
de Cagny, serviteur de la maison d'Alenon, cuyer d'curie du duc
Jean[7]. Elle fut rdige en l'an 1436, c'est--dire six ans seulement
aprs la mort de Jeanne. Mais elle ne le fut pas par lui; il n'avait,
de son propre aveu, le sens, mmoire, ne l'abillit de savoir faire
metre par escript ce, ne autre chose mendre de plus de la moiti[8].
C'est l'ouvrage d'un clerc qui rdige avec soin. On n'est pas surpris
qu'un chroniqueur aux gages de la maison d'Alenon expose de la faon
la moins favorable au roi et  son conseil les diffrends qui
s'levrent entre le sire de la Trmouille et le duc d'Alenon au
sujet de la Pucelle. Mais on aurait attendu d'un scribe, qui est
cens crire sous la dicte d'un domestique du duc Jean, un rcit
moins inexact et moins vague des faits d'armes accomplis par la
Pucelle en compagnie de celui qu'elle appelait son beau duc. Bien que
cette chronique ft crite  une poque o l'on n'imaginait pas que le
procs de 1431 pt tre un jour rvis, la Pucelle y est considre
comme oprant par des moyens surnaturels et ses actes y rvlent un
caractre hagiographique qui leur te toute vraisemblance. Au reste,
la portion de la chronique dite de Perceval de Cagny, qui traite de la
Pucelle, est brve: vingt-sept chapitres de quelques lignes chacun.
Quicherat croit que c'est la meilleure chronique qu'on ait sur Jeanne
d'Arc[9], et peut-tre, en effet, que les autres valent moins encore.

[Note 6: Jean de Bueil, _le Jouvencel_, d. C. Fabre et L.
Lecestre, Paris, 1887, in-8, t. II, p. 283.]

[Note 7: Perceval de Cagny, _Chroniques_, publies par H.
Moranvill, Paris, 1902, in-8.]

[Note 8: _Ibid._, p. 31.]

[Note 9: _Procs_, t. IV, p. 1.]

Gilles le Bouvier, roi d'armes du pays de Berry[10], qui avait
quarante-trois ans en 1429, est un peu plus judicieux que Perceval de
Cagny, et, bien qu'il brouille souvent les dates, mieux au fait des
oprations militaires. Mais il est trop sommaire pour nous apprendre
grand'chose.

[Note 10: _Ibid._, t. IV, pp. 40  50.--D. Godefroy, _Histoire de
Charles VII_, Paris, 1661, in-fol., pp. 369-474.]

Jean Chartier, chantre de Saint-Denys[11], exerait l'office de
chroniqueur de France en 1449. C'est donc, comme on et dit deux
sicles plus tard, un historiographe du roi. Il y parat  la manire
dont il rapporte la fin de Jeanne d'Arc. Aprs avoir dit qu'elle fut
longtemps garde en prison par les ordres de Jean de Luxembourg, il
ajoute: Lequel Luxembourg la vendit aux Angloiz, qui la menrent 
Rouen, o elle fut durement traicte; et tellement que, aprs grant
dillacion de temps, sans procez, maiz de leur voulent indeue, la
firent ardoir en icelle ville de Rouen publiquement... qui fut bien
inhumainement fait, veu la vie et gouvernement dont elle vivoit, car
elle se confessoit et recepvoit par chacune sepmaine le corps de
Nostre Seigneur, comme bonne catholique[12]. Quand Jean Chartier dit
que les Anglais la brlrent sans procs, il entend apparemment que le
bailli de Rouen ne pronona pas de sentence. Pour ce qui est du procs
d'glise, pour ce qui est des deux causes de lapse et de relapse, il
n'en souffle mot, et c'est aux Anglais qu'il reproche d'avoir brl
sans jugement une bonne catholique. On voit, par cet exemple, dans
quel embarras la sentence de 1431 mettait le gouvernement du roi
Charles. Mais que penser d'un historien qui, gn par le procs de
Jeanne, le supprime? Jean Chartier est un esprit extrmement faible
et futile; il semble croire que l'pe de sainte Catherine tait fe
et qu'en la rompant Jeanne perdit tout son pouvoir[13]; il recueille
les fables les plus puriles. Cependant le fait n'est pas sans intrt
que le chroniqueur en titre des rois de France, crivant vers 1450,
attribue  la Pucelle une grande part dans la dlivrance d'Orlans, la
conqute des places sur la Loire et la victoire de Patay, rapporte que
le roi forma l'arme de Gien par l'admonestement de ladite
Pucelle[14], et dise expressment que Jeanne fut cause du
couronnement et du sacre[15]. C'tait l srement l'opinion professe
 la cour de Charles VII, et il ne reste plus qu' savoir si elle
tait sincre et fonde en raison, ou si le roi de France ne jugeait
pas avantageux de devoir son royaume  la Pucelle, hrtique au regard
des chefs de l'glise universelle, mais de bonne mmoire pour le menu
peuple de France, plutt qu'aux princes du sang et aux chefs de
guerre, dont il ne se souciait pas de vanter les services aprs la
rvolte de 1440, cette praguerie, o l'on avait vu le duc de Bourbon,
le comte de Vendme, le duc d'Alenon, que la Pucelle appelait son
beau duc, et jusqu'au prudent comte de Dunois, s'unir aux routiers
pour faire la guerre  leur souverain avec plus d'ardeur qu'ils ne
l'avaient jamais faite aux Anglais.

[Note 11: Jean Chartier, _Chronique de Charles VII, roi de
France_, publ. par Vallet de Viriville, Paris, 1858, 3 vol. in-18
(Bibliothque Elzvirienne).]

[Note 12: Jean Chartier, _Chronique de Charles VII, roi de
France_, t. I, p. 122.]

[Note 13: Jean Chartier, _Chronique de Charles VII, roi de
France_, t. I, p. 121.]

[Note 14: _Ibid._, t. 1, p. 87.]

[Note 15: _Ibid._, t. I, p. 97.]

Le _Journal du sige_[16] fut sans doute tenu en 1428 et 1429, mais la
rdaction qui nous est parvenue date de 1467. Ce qui s'y rapporte 
Jeanne, antrieurement  sa venue  Orlans, est interpol; et
l'interpolateur fut assez maladroit pour placer au mois de fvrier
l'arrive de Jeanne  Chinon, qui eut lieu le 6 mars, et pour assigner
la date du jeudi 10 mars au dpart de Blois, qui ne s'effectua qu' la
fin d'avril. Le journal, du 28 avril au 7 mai, est moins incertain
dans sa chronologie et les erreurs de calendrier qui s'y trouvent
encore peuvent tre attribues au copiste. Mais les faits rapports 
ces dates, parfois en dsaccord avec les pices de comptabilit et
souvent empreints de merveilleux, tmoignent d'un tat avanc de la
lgende. Il est impossible, par exemple, d'attribuer  un tmoin du
sige l'erreur commise par le rdacteur relativement  la chute du
pont des Tourelles[17]. Ce qui est dit,  la page 97 de l'dition P.
Charpentier et C. Cuissart, des relations entretenues par les
habitants avec les hommes d'armes ne semble pas  sa place et pourrait
bien avoir t mis l pour effacer le souvenir des dissentiments
graves qui s'taient produits dans la dernire semaine.  partir du 8
mai, le journal n'est plus du tout un journal; c'est une suite de
morceaux emprunts  Chartier,  Berry et au procs de rhabilitation.
L'pisode du grand et gros Anglais que matre Jean de Montesclre tue
au sige de Jargeau est visiblement tir de la dposition que Jean
d'Aulon fit en 1456, et cet emprunt est fait au mpris de la vrit,
puisque Jean d'Aulon dit expressment que le grand et gros Anglais fut
tu aux Augustins[18].

[Note 16: _Journal du sige d'Orlans_ (1428-1429), publi par P.
Charpentier et C. Cuissart, Orlans, 1896, in-8.]

[Note 17: _Ibid._, p. 81.--_Procs_, t. IV, p. 162, note.]

[Note 18: _Journal du sige_, p. 97.--_Procs_, t. III, p. 215.]

La chronique appele _Chronique de la Pucelle_[19], comme si elle
tait la chronique par excellence de l'hrone, est extraite d'une
histoire intitule _Geste des nobles Franois_, et qui remonte jusqu'
Priam de Troye. Mais elle n'en fut pas tire sans changements ni
additions. Ce travail fut opr aprs 1467. Quand on aura dmontr que
la _Chronique de la Pucelle_ est d'un Cousinot, enferm dans Orlans
pendant le sige, ou mme de deux Cousinot, oncle et neveu, selon les
uns, pre et fils, selon les autres, il n'en restera pas moins vrai
qu'elle est en grande partie copie du _Journal du sige_, de Jean
Chartier et du procs de rhabilitation. Cet ouvrage ne fait pas grand
honneur  son auteur, quel qu'il soit, car on ne peut pas beaucoup
vanter un faiseur d'histoires qui raconte deux fois les mmes
vnements avec des circonstances diffrentes et inconciliables, sans
paratre le moins du monde s'en apercevoir. La _Chronique de la
Pucelle_ s'arrte brusquement au retour du roi en Berry aprs l'chec
devant Paris.

[Note 19: _Chronique de la Pucelle_ ou _Chronique de Cousinot_,
publie par Vallet de Viriville, Paris, 1859, in-16 (Bibliothque
Gauloise).]

Il faut placer le _Mistre du sige_[20] parmi les chroniques. C'est,
en effet, une chronique dialogue et rime, qui prsenterait un grand
intrt, du moins pour son anciennet, si l'on pouvait, comme on l'a
voulu, en faire remonter la composition  l'anne 1435. Dans ce pome
de 20529 vers, les diteurs et,  leur suite, plusieurs rudits ont
cru reconnatre certain mistaire[21] jou  Orlans lors du sixime
anniversaire de la dlivrance. Mais de ce que le marchal de Rais, qui
se plaisait  faire reprsenter magnifiquement des farces et des
mystres, soit demeur du mois de septembre 1434 jusqu'au mois d'aot
1435 dans la cit du duc Charles, faisant grande dpense[22], et que
la ville ait achet de ses deniers, en 1439, un estandart et bannire
qui furent  Monseigneur de Reys pour faire la manire de l'assault
comment les Tourelles furent prinses sur les Anglois[23], on ne peut
tirer la preuve que, en 1435 ou en 1439, le 8 mai, une pice de
thtre fut reprsente, ayant le Sige pour sujet et pour hrone la
Pucelle. Si pourtant on veut faire de la manire de l'assault comment
les Tourelles furent prises un mystre, plutt qu'une cavalcade ou
tout autre divertissement, et voir dans le certain mistaire de 1435
une reprsentation du Sige mis et lev par les Anglais, on obtiendra
de cette faon un mystre du sige. Encore faudra-t-il voir si c'est
celui dont nous possdons le texte.

[Note 20: _Mistre du sige d'Orlans_, publ. pour la premire
fois d'aprs le manuscrit unique conserv  la bibliothque du
Vatican, par MM. F. Guessard et E. de Certain, Paris, 1862,
in-4.--Cf. _tude sur le mystre du sige d'Orlans_, par H. Tivier,
Paris, 1868, in-8.]

[Note 21: _Procs_, t. V, p. 309.]

[Note 22: L'abb E. Bossard et de Maulde, _Gilles de Rais,
marchal de France dit Barbe-Bleue_ (1404-1440), 2e dit., Paris,
1886, in-8, pp. 94  113.]

[Note 23: _Mistre du sige_, p. viij.]

Comme parmi les cent quarante personnages parlants, de l'oeuvre qui
nous est parvenue, se trouve le marchal de Rais, on a suppos que
l'ouvrage fut crit et reprsent antrieurement au procs qui se
termina par la sentence excute au-dessus des ponts de Nantes, le 20
octobre 1440. En effet, nous a-t-on dit, comment, aprs sa mort
ignominieuse, montrer aux Orlanais le vampire de Machecoul combattant
pour leur dlivrance? Comment associer dans une action hroque la
Pucelle et Barbe-Bleue? Il est embarrassant de rpondre  une
semblable question, parce que nous ne savons pas ce que pouvait
supporter, en ce genre de choses, la rudesse des vieux ges. Notre
texte, convenablement interrog, nous dira peut-tre lui-mme s'il est
antrieur ou postrieur  1440.

Le btard d'Orlans fut fait comte de Dunois le 14 juillet 1439[24].
Les vers du _Mistre_, o on lui donne ce titre, ne peuvent donc tre
plus anciens que cette date. Ils abondent et, par une singularit
qu'on n'explique pas, se trouvent tous dans le premier tiers de
l'ouvrage. Quand Dunois parat ensuite, il redevient le Btard. De ce
fait, voil cinq mille vers que les diteurs de 1862 considrent comme
ajouts postrieurement au texte primitif, bien qu'ils ne se
distinguent des autres ni par la langue, ni par le style, ni par la
prosodie, ni par aucune qualit. Mais le reste du pome remonte-t-il 
1435 ou 39?

[Note 24: _Mistre du sige_, prface, p. X.]

Je n'en crois rien. Aux vers 12093 et 12094, la Pucelle annonce 
Talbot qu'il mourra par la main des gens du roi. Cette prophtie n'a
pu tre faite qu'aprs l'vnement: elle constitue une manifeste
allusion  la fin de l'illustre capitaine, et ces vers sont srement
postrieurs  l'anne 1453.

Un clerc Orlanais, six ans aprs le sige, n'aurait pas travesti
Jeanne en dame de haute naissance.

Aux vers 10199 et suivants du _Mistre du sige_ la Pucelle rpond au
premier prsident du Parlement de Poitiers qui l'interroge sur sa
maison:

  Quant est de l'ostel de mon pre,
  Il est en pays de Barois;
  Gentilhomme et de noble afaire
  Honneste et loyal Franois[25].

[Note 25: _Mistre du sige_, pp. 397-398.]

Pour qu'un clerc en arrivt  crire de telles choses, il fallait que
la famille de Jeanne ft depuis trs longtemps anoblie et la premire
gnration noble teinte, ce qui advint en 1469; il fallait qu'il
pullult des du Lys, dont on mnageait les prtentions ridicules. Ces
du Lys ne se contentaient point de remonter  leur tante; ils
rattachaient le bonhomme Jacquot d'Arc  la vieille noblesse barroise.

Bien que ces paroles de Jeanne sur l'htel de son pre s'accordent
assez mal avec d'autres scnes du mme mystre, ce long ouvrage parat
tre tout d'une venue.

Il fut vraisemblablement compil sous le rgne de Louis XI par un
orlanais qui possdait assez bien son sujet. Il y aurait intrt 
tudier ses sources plus attentivement qu'on ne l'a fait jusqu'ici. Ce
pote semble avoir connu un _Journal du sige_ trs diffrent de celui
que nous possdons.

Son mystre fut-il reprsent dans les trente dernires annes du
sicle, aux ftes institues en commmoration de la prise des
Tourelles? Le sujet, le ton, l'esprit, tout y est parfaitement
appropri. Il semble toutefois trange qu'un pome fait pour clbrer
 la date du 8 mai la dlivrance d'Orlans, place expressment cette
dlivrance  la date du 9. C'est ce que fait l'auteur du _Mistre du
sige_, quand il met ces vers dans la bouche de la Pucelle:

  ..... Ayez en souvenance...
  Comment Orlans eult dlivrance...
  L'an mil iiijc xxix;
  Faites en mmoire tous dis;
  Des jours de may ce fut le neuf[26].

[Note 26: _Mistre du sige_, vers 14375-14381, p. 559.]

Voil les principaux chroniqueurs du parti franais qui ont crit sur
la Pucelle. Je puis me dispenser de citer les autres qui sont plus
tardifs ou qui, traitant seulement de quelques pisodes de la vie de
Jeanne, ne peuvent tre examins avec utilit qu'au moment o l'on
entre dans le dtail des faits. Ds  prsent, sans nous inquiter de
ce qu'il peut y avoir  prendre dans la _Chronique de l'tablissement
de la fte_[27], dans la _Relation_ du greffier de La Rochelle[28], et
dans quelques autres textes contemporains, nous sommes  mme de nous
apercevoir que, si nous ne savions de Jeanne d'Arc que ce qu'ont dit
d'elle les chroniqueurs franais, nous la connatrions  peu prs
comme nous connaissons akia Mouni.

[Note 27: _Procs_, t. V, pp. 285 et suiv.]

[Note 28: _Relation indite sur Jeanne d'Arc, extraite du livre
noir de l'htel de ville de La Rochelle_, publ. par J. Quicherat,
Orlans, 1879, in-8, et _Revue Historique_, t. IV, 1877, pp.
329-344.]

Ce ne sont pas les chroniqueurs bourguignons qui nous la peuvent
expliquer. Mais on trouve chez eux quelques renseignements utiles. De
ces chroniqueurs du parti de Bourgogne, le premier en date est le
clerc picard auteur d'une Chronique anonyme dite _des Cordeliers_[29],
parce que l'unique manuscrit qui la renferme provient d'un couvent de
ces religieux,  Paris. C'est une cosmographie qui va de la cration
du monde  l'anne 1431. M. Pierre Champion[30] a tabli que
Monstrelet s'en est servi. Ce clerc picard a connu diverses choses et
vu certaines pices diplomatiques. Mais il brouille trangement les
faits et les dates. Ses informations sur la vie militaire de la
Pucelle sont de source franaise et populaire. On lui a accord
quelque crdit pour son rcit du saut de Beaurevoir qui, s'il tait
exact, carterait toute ide que Jeanne s'est jete du haut du donjon
dans un accs de dsespoir ou de folie[31]. Toutefois, ce rcit ne
peut se concilier avec les dclarations de Jeanne.

[Note 29: Bibl. nat. fr., 23.018.--J. Quicherat, _Supplment aux
tmoignages contemporains sur Jeanne d'Arc_, dans _Revue Historique_,
t. XIX, mai-juin 1882, pp. 72-83.]

[Note 30: Pierre Champion, _Guillaume de Flavy_, Paris, 1906,
in-8, pp. xj et xij.]

[Note 31: _Chronique d'Antonio Morosini_, introd. et comm., par
Germain Lefvre-Pontalis, texte tabli par Lon Dorez, t. III, 1901,
p. 302 et t. IV, annexe xxj.]

Monstrelet[32], plus baveux que ung pot de moutarde[33] est une
fontaine de sapience au regard de Jean Chartier. S'il se sert de la
_Chronique des Cordeliers_, il la redresse, et prsente les faits avec
ordre. Ce qu'il savait de Jeanne se rduisait  peu de chose. Il
croyait de bonne foi qu'elle avait t servante d'auberge. Il n'a
qu'un mot sur les indcisions de la guerrire  Montpilloy, mais ce
mot, qui ne se trouve nulle part ailleurs, nous a t extrmement
prcieux. Il l'a vue au camp de Compigne, malheureusement il n'a pas
su ou il n'a pas voulu dire quelle impression elle avait produite sur
lui.

[Note 32: Enguerran de Monstrelet, _Chronique_, publ. par
Doet-d'Arcq, Paris, 1857-1861, 6 vol. in-8.]

[Note 33: Rabelais, _Pantagruel_, t. III, ch. XXIV.]

Wavrin du Forestel[34], qui rdigea des additions  Froissart, 
Monstrelet et  Mathieu d'Escouchy, tait  Patay; il n'y vit point
Jeanne. Il ne la connat que par ou-dire et trs mal. Nous n'avons
donc pas  tenir grand compte de ce qu'il rapporte de messire Robert
de Baudricourt, lequel,  l'en croire, endoctrina la Pucelle et lui
enseigna la manire de paratre inspire de la Providence
divine[35]. Par contre, il donne des renseignements prcieux sur les
faits militaires qui suivirent la dlivrance d'Orlans.

[Note 34: Jehan de Wavrin, _Anchiennes croniques d'Engleterre_,
d. de mademoiselle Dupont, Paris, 1858-1863, 3 vol. in-8.]

[Note 35: Additions de Wavrin  Monstrelet, dans _Procs_, t. IV,
p. 407.]

Le Fvre de Saint-Remy, conseiller du duc de Bourgogne et roi d'armes
de la Toison-d'Or[36], tait peut-tre  Compigne quand Jeanne fut
prise et il a parl d'elle comme d'une vaillante fille.

[Note 36: _Chronique de Jean Le Fvre, seigneur de Saint-Remy_,
publ. par Franois Morand, Taris, 1876-81, 2 vol. in-8.]

Georges Chastellain copie Le Fvre de Saint-Remy[37].

[Note 37: _Chronique des ducs de Bourgogne_, Paris, 1827, 2 vol.
in-8, t. XLII et XLIII de la _Collection des Chroniques franaises_
de Buchon.--_Oeuvres de Georges Chastellain_, publies par Kervyn de
Lettenhove, Bruxelles, 1863, 8 vol. in-8.]

L'auteur du _Journal_ dit _d'un bourgeois de Paris_[38], en qui l'on
reconnat un clerc cabochien, n'avait entendu parler de Jeanne que par
les docteurs et matres de l'Universit de Paris. Aussi tait-il fort
mal renseign. C'est regrettable. Cet homme est unique dans son temps
pour l'nergie des passions et du langage, pour la vigueur de la
colre et de la piti, pour son sens profondment populaire.

[Note 38: _Journal d'un bourgeois de Paris_ (1405-1449), publi
par A. Tuetey, Paris, 1881, in-8.]

Je dois signaler un crit qui n'est ni franais ni bourguignon, mais
italien. Je veux parler de la _Chronique d'Antonio Morosini_, publi
par M. Germain Lefvre-Pontalis avec des notes d'une admirable
rudition. Cette chronique ou pour mieux dire les courriers qu'elle
renferme, sont singulirement prcieux pour l'historien, non parce que
les actions attribues  la Pucelle y sont vraies, mais au contraire
parce qu'elles y sont fausses, parce qu'elles sont toutes imaginaires
et fabuleuses. On ne trouve pas dans la _Chronique de Morosini_[39] un
fait, un seul fait, concernant Jeanne, qui soit prsent dans son
vritable caractre et sous un jour naturel. Et cependant les
correspondants de Morosini sont des hommes d'affaires, des Vnitiens
subtils et aviss. Il apparat  les lire que, sur la demoiselle,
comme ils la nomment,  la fois fameuse et inconnue, courent par tout
le monde chrtien d'innombrables fictions imites tantt des romans de
chevalerie, tantt de la _Lgende dore_.

[Note 39: _Chronique d'Antonio Morosini_, publ. par Lon Dorez et
Germain Lefvre-Pontalis, Paris, 1900-1902, 4 vol. in-8.]

Un autre texte, publi aussi par M. Germain Lefvre-Pontalis avec
autant de conscience que de talent, le _Journal_ d'un ngociant
allemand, nomm Eberhard de Windecke[40], prsente le mme phnomne.
Rien de ce qui y est rapport de la Pucelle n'est probable ni
vraisemblable. Ds qu'elle parat, un cycle de contes populaires se
forme sur son nom; Eberhard se plat visiblement  les conter. Nous
devons ainsi  d'honntes marchands trangers de savoir que,  aucun
moment de son existence, Jeanne ne fut connue autrement que par des
fables et que, si elle remua les foules, ce fut par le bruit des
innombrables lgendes qui naissaient sur ses pas et volaient devant
elle. Et il y a lieu de rflchir sur cette clatante obscurit qui
ds le dbut enveloppa la Pucelle, ces nuages radieux du mythe qui, en
la cachant, la faisaient apparatre.

[Note 40: G. Lefvre-Pontalis, _Les sources allemandes de
l'histoire de Jeanne d'Arc_, Eberhard Windecke, Paris, 1903, in-8.]

3 Avec ses mmoires, ses consultations et ses cent quarante
tmoignages, fournis par cent vingt-trois tmoins, le procs de
rhabilitation[41] offre un riche recueil de documents. M. Lanry
d'Arc a fort bien fait de publier intgralement les mmoires des
docteurs ainsi que le trait de l'archevque d'Embrun, les
propositions de matre Henri de Gorcum et la _Sibylla Francica_[42].
Le procs de 1431 nous apprend de reste ce que les thologiens du
parti de l'Angleterre pensaient de la Pucelle; sans les consultations
de Thodore de Leliis et de Paul Pontanus et les opinions insres au
procs posthume on ignorerait l'ide que se faisaient d'elle les
docteurs d'Italie et de France; et il importe de connatre les
sentiments de l'glise tout entire sur une fille qu'elle a condamne
vivante, durant la puissance anglaise, et rhabilite morte, aprs les
victoires des Franais.

[Note 41: _Procs_, t. II  III, 1844-45. (Les tomes V et VI,
1846-47, contiennent les tmoignages.)]

[Note 42: Lanry d'Arc, _Mmoires et consultations en faveur de
Jeanne d'Arc_, Paris, 1889, in-8.]

Quant aux cent vingt-trois tmoins qui furent entendus  Domremy, 
Vaucouleurs,  Toul,  Orlans,  Paris,  Rouen,  Lyon, gens
d'glise, princes, capitaines, bourgeois, paysans, artisans, ils
apportent sans doute des clarts sur une multitude de points. Mais,
nous sommes obligs de le reconnatre, ils ne satisfont pas, tant s'en
faut, toutes nos curiosits, et cela pour plusieurs raisons. D'abord
ils rpondaient  un questionnaire dress en vue d'tablir un certain
nombre de faits dans l'ordre de la justice ecclsiastique. Le sacr
inquisiteur qui conduisait le procs tait curieux; il ne l'tait pas
de la mme manire que nous. C'est une premire raison de
l'insuffisance des tmoignages  notre sens[43].

[Note 43: _Procs_, t. II, pp. 378-463.]

Il y en a d'autres. Les tmoins se montrent, pour la plupart, simples
 l'excs et sans discernement. Dans cette foule de gens de tout ge
et de toute condition on est attrist de trouver si peu d'esprits
judicieux et lucides. Il semble que les mes fussent alors baignes
dans un demi-jour o rien ne paraissait distinct. La pense comme la
langue avait d'tranges purilits. On ne peut pntrer un peu avant
dans cet ge obscur sans se croire parmi des enfants. Au long
d'interminables guerres, la misre et l'ignorance avaient appauvri les
esprits et rduit l'homme  une extrme maigreur morale. Le costume
des nobles et des riches, triqu, dchiquet, ridicule, trahit la
gracilit absurde du got et la faiblesse de la raison[44]. Un des
caractres les plus saisissants de ces petites intelligences, c'est la
lgret: elles sont incapables d'attention; elles ne retiennent rien.
Il faudrait n'avoir pas lu les crits du temps pour n'tre pas frapp
de cette infirmit presque gnrale.

[Note 44: J. Quicherat, _Histoire du costume_, Paris, 1875, gr.
in-8, _passim_.--G. Demay, _Le costume au moyen ge d'aprs les
sceaux_, Paris, 1880, p. 121, fig. 76 et 77.]

Aussi tout n'est-il pas bien srieux dans ces cent quarante
tmoignages. La fille de Jacques Boucher, argentier du duc d'Orlans,
dpose en ces termes: La nuit je couchais seule avec Jeanne. Je n'ai
jamais remarqu en elle rien de mal ni dans ses paroles ni dans ses
actes. Tout y tait simplicit, humilit, chastet[45]. Cette
demoiselle avait neuf ans lorsqu'elle s'aperut, avec un discernement
prcoce, que sa compagne de lit tait simple, humble et chaste.

[Note 45: _Procs_, t. III, p. 34.]

Cela est sans consquence. Mais pour montrer combien on est du
quelquefois par les tmoins sur lesquels on devait compter le plus, je
citerai frre Pasquerel[46]. Frre Pasquerel est le chapelain de
Jeanne. Vous vous attendez  ce qu'il parle en homme qui a vu et qui
sait. Frre Pasquerel met l'examen de Poitiers avant l'audience que
donna le roi  la Pucelle dans le chteau de Chinon[47]. Oubliant que
l'arme de secours se trouvait tout entire dans Orlans depuis le 4
mai, il suppose que, dans la soire du vendredi 6, on l'attendait
encore[48]. On peut juger par l de l'ordre qui rgne dans la tte de
ce religieux. Le pis est qu'il invente des miracles; il veut faire
croire au monde que, lors de l'arrive du convoi de vivres sous
Orlans, survint, par l'intervention de la Pucelle, pour renflouer les
chalands, une crue soudaine de la Loire, que personne n'a remarque,
except lui[49].

[Note 46: _Procs_, t. III, p. 100.]

[Note 47: Il convient toutefois de remarquer que frre Pasquerel,
qui n'tait ni  Chinon, ni  Poitiers, prend soin de dire qu'il ne
sait du sjour de Jeanne dans ces deux villes que ce qu'elle-mme lui
a appris. Or, nous voyons, non sans surprise, qu'elle mettait aussi
l'examen de Poitiers avant l'audience de Chinon, puisqu'elle a dit
dans son procs, que,  Chinon, ayant montr un signe  son roi, les
clercs cessrent de l'arguer (_Procs_, t. I, p. 146).]

[Note 48: _Expectando succursum regis_ (_Procs_, t. III, p.
109).]

[Note 49: _Procs_, t. III, p. 105.]

La dposition de Dunois[50] cause aussi quelque dception. On sait que
Dunois tait un des hommes les plus intelligents et les plus aviss
de son temps et qu'il passait pour beau parleur. Il avait dfendu, non
sans habilet, la ville d'Orlans et fait toute la campagne du sacre.
Il faut que sa dposition ait t bien maltraite par le traducteur et
par les scribes. Sans cela on serait oblig de croire que le prudent
seigneur la fit faire par son chapelain. Il y parle du grand nombre
des ennemis en des termes plus convenables  un chanoine de la
cathdrale ou  un marchand drapier, qu'au capitaine charg d'assurer
la dfense et tenu de connatre les forces relles des assigeants.
Tout ce qui, dans cette pice, a trait au transport des vivres, le 28
avril, est  peu prs inintelligible. Et Dunois n'a pas pu dire que la
premire tape de l'arme de Gien avait t Troyes. Rapportant un
propos que lui tint la Pucelle aprs le sacre, il la fait parler comme
si ses frres l'attendaient  Domremy, tandis qu'ils chevauchaient
prs d'elle en France. Par une trange maladresse, pour prouver que
Jeanne avait des visions, il conte une historiette qui, tout au
contraire, laisserait croire que cette jeune paysanne tait une
simulatrice habile et donnait,  la demande des seigneurs, le
spectacle de l'extase, comme l'Esther du regrett docteur Luys[51].

[Note 50: _Ibid._, t. III, pp. 2 et suiv.]

[Note 51: _Procs_, t. III, p. 12.]

J'ai dit, dans cet ouvrage,  propos du procs de rhabilitation, ce
qu'il faut penser des dpositions des greffiers, de l'huissier
Massieu, du frre Isambard de la Pierre, du frre Martin Ladvenu[52]
et de tous ces brleurs de sorcires et vengeurs de Dieu, qui
travaillrent  la rhabilitation d'aussi bon coeur qu'ils avaient
travaill  la condamnation.

[Note 52: _Procs_, t. II, pp. 15, 161, 329; t. III, pp. 41 et
_passim_.]

Dans bien des cas, au sujet d'vnements considrables, les tmoins
parlent tout  fait  l'encontre de la ralit. Un marchand drapier
d'Orlans, nomm Jean Luillier, vient devant les commissaires, hardi
comme l'archer de Bagnolet, et dclare que les habitants ni la
garnison ne pouvaient rsister contre les ennemis assembls en si
grand nombre[53]. Or, sur ce point important il est dmenti par les
documents les plus srs, qui tablissent que les Anglais taient au
contraire bien faibles et bien dnus autour d'Orlans[54].

[Note 53: _Ibid._, t. III, p. 23.]

[Note 54: L. Jarry, _Le compte de l'arme anglaise au sige
d'Orlans_ (1428-1429). Orlans, 1892, in-8.]

Si les tmoignages du second procs sentent souvent l'artifice et
l'apprt, s'ils sont parfois hors de toute vrit, ce n'est pas
seulement le tort de ceux qui les portrent; c'est aussi le tort de
ceux qui les reurent. Ceux-ci les avaient sollicits avec trop d'art.
Ces tmoignages valent ce que valent les tmoignages dans un procs
d'inquisition. Ils reprsentent en certains endroits la pense des
juges autant, peut-tre, que celle des tmoins.

Ce que, en l'espce, les juges s'efforaient surtout d'tablir,
c'tait que Jeanne n'avait rien compris quand on lui avait parl de
l'glise et du pape, et qu'elle avait refus d'obir  l'glise
militante parce qu'elle croyait que l'glise militante c'tait messire
Cauchon et ses assesseurs. Enfin il fallait la montrer  peu prs
idiote. C'tait l un trs utile expdient de procdure
ecclsiastique. Et il y avait encore une autre raison, une raison trs
forte, de la faire passer pour une fille dnue d'intelligence, une
innocente. Ce second procs, comme le premier, rpondait  des
intentions politiques; il avait pour objet de faire connatre que
Jeanne tait venue au secours du roi de France, non par suggestion
diabolique, mais par inspiration cleste. En consquence, on s'effora
de montrer qu'elle n'avait pas d'esprit, pour que l'Esprit Saint ft
plus manifeste en elle. Les interrogateurs s'y appliqurent
constamment. Ils surent amener les tmoins  dire  tout propos
qu'elle tait simple, trs simple. _Una simplex bergereta_[55], dit
l'un. _Erat multum simplex et ignorans_[56], dit l'autre.

Et puisque cette innocente tait envoye de Dieu pour dlivrer ou
prendre des villes, pour conduire des gens d'armes, il fallait
qu'ignorante du reste, elle et la science infuse de la guerre et
montrt dans les batailles la force et le conseil qu'elle tenait d'En
Haut. On dut donc obtenir des dpositions tablissant qu'elle tait
plus habile  guerroyer qu'aucun homme au monde.

Demoiselle Marguerite la Touroulde l'affirme[54a]. Le duc d'Alenon
dclare que la Pucelle tait trs experte tant  manier la lance qu'
former une arme,  ordonner une bataille et  prparer l'artillerie,
et qu'elle tonnait les vieux capitaines par son art  mettre les
canons en place[54b]. Ce seigneur entend bien que c'tait par miracle
et qu'il en faut rendre grce  Dieu seul. Car, s'il et fallu
rapporter le mrite des victoires  Jeanne elle-mme, il n'en et pas
tant dit.

[Note 54a: _Procs_, t. III, p. 85.]

[Note 54b: _Ibid._, t. III, p. 100.--Voir, par contre, la
dposition de Dunois (t. III, p. 16) _licet dicta Johanna
aliquotiens jocose loqueretur de facto armorum, pro animante
armatos... tamen quando loquebatur seriose de guerra... nunquam
affirmative asserebat nisi quod erat missa ad levandum obsidionem
Aurelianensem._]

Et, puisque le Seigneur avait choisi la Pucelle pour accomplir un si
grand ouvrage, c'tait donc qu'il avait reconnu en elle la vertu qu'il
prfre en ses vierges. Ds lors il ne suffisait pas qu'elle et t
chaste; il tait ncessaire qu'elle l'et t miraculeusement; il
tait ncessaire qu'elle et pouss la chastet et la sobrit dans le
boire et le manger jusqu' la saintet. Aussi les tmoins viennent-ils
publier  l'envi: _Erat casta, erat castissima. Ille loquens non
credit aliquam mulierem plus esse castam quam ista Puella erat. Erat
sobria in potu et cibo. Erat sobria in cibo et potu_[54c].

[Note 54c: _Procs_, t. II, pp. 438, 457; t. III, pp. 100, 219.]

Il fallait enfin qu'une telle puret manifestt par des privilges
singuliers sa cleste origine.  cette ncessit rpondent de nombreux
tmoignages. De rudes hommes d'armes, Jean de Novelompont, Bertrand de
Poulengy, Jean d'Aulon, de hauts seigneurs, le comte de Dunois et le
duc d'Alenon, viennent affirmer, sur la foi du serment, que Jeanne ne
leur inspirait pas de dsirs charnels. Ces vieux capitaines s'en
tonnent; ils vantent leur vigueur passe et s'merveillent que leurs
jeunes ardeurs aient t une fois endormies par une pucelle. Cela ne
leur semble pas naturel, cela ne leur parat pas humainement possible.
 les entendre dcrire les effets que Jeanne produisait sur eux, on
croit voir sainte Marthe enchanant la Tarasque. Dunois, trs occup
dans sa dposition de noter les miracles, ne manque pas de signaler
celui-l comme un des plus propres  confondre la raison. S'il n'a ni
convoit ni sollicit cette jeune fille, il ne voit qu'une explication
 ce fait unique, c'est que Jeanne tait sacre, _res divina_. Pour
exprimer leur soudaine continence, Jean de Novelompont et Bertrand de
Poulengy emploient l'un et l'autre identiquement les mmes formes de
langage, affectes et contournes. Et voici qu'un cuyer de l'curie
du roi, Gobert Thibaut, vient dclarer qu'on parlait beaucoup dans
l'arme de cette grce divine spcialement dvolue aux Armagnacs[57]
et refuse aux Anglais et aux Bourguignons, si l'on en juge par les
entreprises amoureuses d'un gentilhomme de Picardie et de Jeannotin,
tailleur  Rouen[58].

[Note 55: _Procs_, t. III, p. 20.]

[Note 56: _Ibid._, t. III, p. 87.]

[Note 57: _Procs_, t. II, p. 438; t. III, pp. 15, 76, 100, 219 et
457.]

[Note 58: _Ibid._, t. III, pp. 89 et 121.]

Tout cela, comme on voit, rpond  la pense des juges, et ce sont, si
je puis dire, des vrits thologiques, plutt que des vrits
naturelles.

Les dpositions, qui, comme celles de Jean de Novelompont et de
Bertrand de Poulengy, contiennent des passages rdigs en termes
identiques, abondent d'ordinaire dans les enqutes inquisitoriales.
Elles sont rares, je dois le dire, dans le procs de rhabilitation,
peut-tre parce que les tmoins ont t entendus  de longs
intervalles de temps, dans diverses contres, et sans doute aussi
parce que la cause de la Pucelle n'exigeait pas de grands efforts de
procdure, la partie adverse ayant fait dfaut.

Il est fcheux que toutes les dpositions recueillies dans cette
enqute, hors celle de Jean d'Aulon, aient t traduites en latin;
elles y ont perdu l'accent original et les nuances fines de la pense.

Parfois le greffier se contente de dire que le tmoin dpose comme le
prcdent. C'est ainsi que tous les bourgeois dposent sur la
dlivrance de la ville d'Orlans, comme le marchand drapier qui,
prcisment, n'tait pas trs au fait des circonstances dans
lesquelles sa ville avait t dlivre. C'est ainsi encore que le sire
de Gaucourt, aprs une brve dclaration, dpose comme Dunois, qui
pourtant avait dit des choses bien particulires pour tre ainsi
communes  deux tmoins[59].

[Note 59: _Procs_, t. III, pp. 2 et 35.]

Certains tmoignages,  ce qu'il semble, ont t tronqus. Celui de
frre Pasquerel s'arrte court  Paris, et l'on croirait que le bon
frre a quitt la Pucelle immdiatement aprs l'attaque de la Porte
Saint-Honor, si l'on n'avait pas sa signature au bas de la lettre
latine aux Hussites. Ce n'est pas par hasard assurment, que, dans une
si longue suite de questions et de rponses, il n'est pas dit un mot
du dpart de Sully ni de la campagne qui commena  Lagny et finit 
Compigne[60].

[Note 60: _Ibid._, t. III, pp. 100 et suiv.]

On voit que cette abondante enqute doit tre consulte avec prudence,
et qu'il ne faut pas s'attendre  y trouver des claircissements sur
toutes les circonstances de la vie de Jeanne.

4 Les livres de comptes, lettres, actes et autres pices authentiques
de l'poque donnent seuls sur bien des points quelque prcision 
l'histoire de la Pucelle. C'est par les pices d'archives que publia
Simon Luce et par le bail du chteau de l'le que nous savons dans
quelles circonstances Jeanne a grandi[61]. Ni les deux procs, ni les
chroniques ne nous avaient rvl la situation horrible o se trouvait
le village de Domremy de 1412  1425.

[Note 61: Simon Luce, _Jeanne d'Arc  Domremy, recherches
critiques sur les origines de la mission de la Pucelle_, Paris, 1886,
in-8; _La France pendant la guerre de cent ans: pisodes historiques
et vie prive aux XIVe et XVe sicles_, Paris, 1890, in-12.]

C'est par les comptes de forteresse tenus  Orlans[62] et par les
endentures de l'administration anglaise[63] que nous pouvons estimer
approximativement les forces respectives des dfenseurs et des
assigeants et rectifier  cet gard les assertions des chroniqueurs
et des tmoins de la rhabilitation.

[Note 62: D. Lottin, _Recherches sur la ville d'Orlans_, Orlans,
7 vol. in-8.--Boucher de Molandon, _Les comptes de ville d'Orlans
des XIVe et XVe sicles_, Orlans, 1880, in-8.--Jules Loiseleur,
_Compte des dpenses faites par Charles VII pour secourir Orlans
pendant le sige de 1428_, Orlans, 1808, in-8.--Louis Jarry, _Le
compte de l'arme anglaise au sige d'Orlans_, Orlans, 1892,
in-8.--Couret, _Un fragment indit des anciens registres de la
prvt d'Orlans, relatif au rglement des frais du sige de
1428-1429_, Orlans, 1897, in-8 (extrait des _Mmoires de l'Acadmie
de Sainte Croix_).]

[Note 63: Rymer, _Foedera, conventiones..._ d. tercia, Hag
Comitis, 1739-1745, 10 vol. in-fol.--Delpit, _Collection de documents
franais qui se trouvent en Angleterre_, Paris, 1847, in-4.--J.
Stevenson, _Letters and papers illustrative of the wars of the English
in France during the reign of Henry VI_, 1861-1864, 3 part., en 2 vol.
in-8.--Charles Gross, _The sources and literature of English
history_, 1900, in-8.]

C'est par les lettres qu'au XVIIe sicle copia Rogier dans les
archives de Reims que nous pouvons savoir comment Troyes, Chlons et
Reims se rendirent au roi et nous apercevoir que Jean Chartier ne
rapporte pas exactement, tant s'en faut, la capitulation de Troyes et
que Dunois est,  cet gard, pour un tmoin tel que lui, d'une
insuffisance trange[64].

[Note 64: Varin, _Archives lgislatives de la ville de Reims_, 2e
partie, _Statuts_, t. I, p. 596.--_Procs_, t. IV, pp. 284 et suiv.]

C'est  la faveur de quatre ou cinq documents d'archives que nous
discernons,  et l, quelques vagues lueurs dans l'obscurit profonde
qui recouvre la malheureuse campagne de l'Aisne et de l'Oise.

C'est par les registres capitulaires de Rouen, les testaments des
chanoines et diverses autres pices, que M. Robillard de Beaurepaire
sut trouver dans les archives de la Seine-Infrieure, qu'on peut
rectifier plusieurs erreurs des deux procs[65].

[Note 65: E. Robillard de Beaurepaire, _Recherches sur le procs
de condamnation de Jeanne d'Arc_, Rouen, 1869, in-8; [_Prcis des
travaux de l'Acadmie de Rouen_, 1867-1868, pp. 321-448]; _Notes sur
les juges et les assesseurs du procs de condamnation de Jeanne
d'Arc_, Rouen, 1890, in-8; [_Prcis des travaux de l'Acadmie de
Rouen_, 1888-89, pp. 375-504].]

Que d'autres pices volantes je pourrais encore noter comme
prcieuses  l'historien! Raison de plus pour se dfier des pices
fausses ou falsifies, comme, par exemple, les lettres d'anoblissement
de Guy de Cailly[66].

[Note 66: _Procs_, t. V, pp. 342 et suiv.]

Si rapide qu'ait t cet examen des sources, je crois avoir dit
l'essentiel. En rsum, la Pucelle, de son vivant mme, ne fut gure
connue que par des fables. Ses plus anciens chroniqueurs, bien
incapables de faire oeuvre de critiques, rapportrent comme des
ralits les lgendes de la premire heure.

C'est dans le procs de Rouen et dans quelques pices de comptabilit,
quelques lettres missives, quelques actes privs ou publics, que nous
trouverons le plus de vrit. Le procs de rhabilitation sera aussi
d'un grand secours pour l'histoire,  la condition qu'on n'oublie
jamais comment et pourquoi ce procs fut fait.

Au moyen de ces documents on peut se reprsenter, en somme, assez
prcisment Jeanne d'Arc dans son caractre et dans sa vie.

Ce qui ressort surtout des textes, c'est qu'elle fut une sainte. Elle
fut une sainte avec tous les attributs de la saintet au XVe sicle.
Elle eut des visions, et ces visions ne furent ni feintes ni
contrefaites; elle crut rellement entendre des voix qui lui parlaient
et qui ne sortaient pas d'une bouche humaine. Ces voix l'entretenaient
le plus souvent d'une faon distincte et intelligible pour elle. C'tait
dans les bois qu'elle les entendait le mieux, ou quand sonnaient les
cloches. Elle voyait des figures en manire, a-t-elle dit, de choses
multiples et minimes, comme des tincelles perues dans un
blouissement. Sans nul doute, elle avait aussi des visions d'une autre
nature, puisque nous tenons d'elle qu'elle voyait saint Michel sous les
apparences d'un prud'homme, c'est--dire d'un bon chevalier, sainte
Catherine et sainte Marguerite, le front ceint d'une couronne. Elle les
voyait qui lui faisaient la rvrence; elle les embrassait par les
jambes et sentait leur bonne odeur.

Qu'est-ce  dire sinon qu'elle avait des hallucinations de l'oue, de
la vue, du toucher et de l'odorat? Chez elle, de tous les sens, le
plus affect c'est l'oue: elle dit que ses voix lui apparaissent;
elle les nomme parfois aussi son conseil; elle les entend trs bien 
moins qu'on ne fasse du bruit autour d'elle. Le plus souvent elle leur
obit; quelquefois elle leur rsiste. Il est douteux que ses visions
fussent aussi distinctes. Soit qu'elle ne le voult pas, soit qu'elle
ne le pt pas, elle n'en donna jamais aux juges de Rouen une
description bien nette ni bien prcise. Ce qu'elle sut peindre le
mieux ce furent encore les anges porte-couronne qu'elle avoua ensuite
n'avoir jamais vus que dans son imagination.

 quel ge ces troubles lui vinrent-ils? On ne peut pas le dire avec
prcision. Mais ce fut trs probablement au sortir de l'enfance, et
nous sommes avertis par le tmoignage de Jean d'Aulon, que Jeanne ne
sortit jamais tout  fait de l'enfance[67].

[Note 67: _Procs_, t. III, p. 219.]

Bien que, le plus souvent, il soit hasardeux de tirer d'une donne
historique les lments d'une tude clinique, plusieurs savants ont
tent de dfinir l'tat pathologique qui rendait cette jeune fille
apte  subir de fausses perceptions de l'oue et de la vue[68]. Comme
la psychiatrie a fait en ces dernires annes de rapides progrs, je
me suis adress  un savant minent qui connat l'tat actuel de cette
science,  laquelle il a apport lui-mme d'importantes contributions.
J'ai demand au docteur Georges Dumas, professeur  la Sorbonne, si la
science dispose d'lments suffisants pour tablir rtrospectivement
le diagnostic de Jeanne. Il m'a envoy en rponse une lettre qu'on
lira dans l'appendice I de cet ouvrage[69].

[Note 68: Brire de Boismont, _De l'hallucination historique, ou
tude mdico-psychique sur les voix et les rvlations de Jeanne
d'Arc_, 1861, in-8.--Le vicomte de Mouchy, _Jeanne d'Arc, tude
historique et psychologique_, Montpellier, 1868, in-8, 67 p.]

[Note 69: T. II.]

Je n'ai pas qualit pour aborder ce sujet. Du moins puis-je, sans
sortir de ma comptence, prsenter, relativement aux hallucinations de
Jeanne d'Arc, une observation qui m'a t suggre par l'tude des
textes. Cette observation est d'une consquence infinie; je la
contiendrai rigoureusement dans les limites que me tracent la nature
et l'objet de cet ouvrage.

Les visionnaires qui se croient investis d'une mission divine se
distinguent des autres illumins par des caractres singuliers. Si
l'on tudie les mystiques de ce genre, si on les rapproche les uns des
autres, on s'apercevra qu'ils prsentent entre eux des traits de
ressemblance qu'on peut suivre jusque dans des dtails trs menus,
qu'ils se rptent tous dans certaines de leurs paroles et dans
certains de leurs actes, et peut-tre, en reconnaissant le
dterminisme troit auquel sont soumis les mouvements de ces
hallucins, prouve-t-on quelque surprise  voir la machine humaine
fonctionner, sous l'action d'un mme agent mystrieux, avec cette
uniformit fatale. Jeanne appartient  ce groupe religieux, et il est
intressant de la comparer  cet gard  sainte Catherine de
Sienne[70],  sainte Colette de Corbie[71],  Yves Nicolazic, le
paysan de Kernanna[72],  Suzette Labrousse, l'inspire de l'glise
constitutionnelle[73] et  tant d'autres voyants et voyantes de cet
ordre qui ont entre eux un air de famille. Trois visionnaires surtout
sont troitement apparents avec Jeanne. Le premier en date est un
vavasseur de Champagne, qui avait mission de parler au roi Jean. J'ai
suffisamment fait connatre ce saint homme dans le prsent ouvrage. Le
second est un marchal ferrant de Salon, qui avait mission de parler 
Louis XIV; le troisime, un paysan de Gallardon, nomm Martin, qui
avait mission de parler  Louis XVIII. On trouvera en appendice, des
notices sur ce marchal et sur ce laboureur, qui tous deux eurent des
apparitions et montrrent un signe au roi[74]. Les ressemblances que
ces trois hommes, malgr la contrarit des sexes, prsentent avec
Jeanne d'Arc sont intimes et profondes, elles tiennent  leur nature
mme; et les diffrences, qui semblent au premier aspect sparer si
largement Jeanne de ces visionnaires, sont d'ordre esthtique,
social, historique, par consquent extrieures et contingentes. Sans
doute il y a d'eux  elle contraste d'apparence et de fortune; ils
prsentent autant de disgrce qu'elle exerce de charme et c'est un
fait qu'ils chourent misrablement tandis qu'elle grandit en force
et fleurit en lgende. Mais c'est le propre de l'esprit scientifique
de reconnatre dans le plus bel individu et dans le plus misrable
avorton d'une mme espce des caractres communs, attestant l'identit
d'origine.

[Note 70: _Acta Sanctorum_, 1675, Avril, III, 851.]

[Note 71: _Ibid._, Mars, I, 532.]

[Note 72: Le Pre Hugues de Saint-Franois, _Les grandeurs de sainte
Anne_, Rennes, 1657, in-8.--L'abb Max Nicol, _Sainte-Anne-d'Auray_,
Paris, Bruxelles, s. d. in-8, pp. 37 et suiv.--M. le docteur G. de
Closmadeuc a bien voulu me communiquer son prcieux travail indit sur
Yves Nicolazic, dans lequel on retrouve la sret d'information et de
critique qui caractrise ses tudes d'histoire locale.]

[Note 73: _Recueil des ouvrages de la clbre mademoiselle
Labrousse, du Bourg de Vauxains, en Prigord, canton de Ribeirac,
dpartement de la Dordogne, actuellement prisonnire au chteau
Saint-Ange,  Rome_, Bordeaux, 1797, in-8.--E. Lairtullier, _Les
femmes clbres de 1789  1795_, Paris, 1842, in-8, t. I, pp. 212 et
suiv.--Abb Chr. Moreau, _Une mystique rvolutionnaire, Suzette
Labrousse_, Paris, 1886, in-8.--A. France, _Suzette Labrousse_,
Paris, 1907, in-12.]

[Note 74: T. II, appendices II et III.]

De notre temps, les libres penseurs, empreints pour la plupart de
spiritualisme, se refusent  reconnatre en Jeanne non seulement cet
automatisme qui dtermine les actes d'une voyante comme elle, non
seulement les influences d'une hallucination perptuelle, mais
jusqu'aux suggestions de l'esprit religieux. Ce qu'elle faisait par
saintet et dvotion, ils veulent qu'elle l'ait fait par enthousiasme
raisonn. De telles dispositions se remarquent chez l'honnte et
savant Quicherat qui met,  son insu, beaucoup de philosophie
clectique dans la pit de la Pucelle. Cette faon de voir ne fut pas
sans inconvnients. Elle amena les historiens de libre pense 
exagrer jusqu' l'absurde les facults intellectuelles de cette
enfant,  lui attribuer ridiculement des talents militaires et 
substituer  la nave merveille du XVe sicle un phnomne
polytechnique. Les historiens catholiques de notre temps sont plus
dans la nature et dans la vrit quand ils font de la Pucelle une
sainte. Par malheur, l'ide de la saintet s'est beaucoup affadie dans
l'glise depuis le concile de Trente, et les historiens orthodoxes
sont peu disposs  rechercher les variations de l'glise catholique 
travers les ges. Aussi nous la rendent-ils bate et moderne. Si bien
que, pour trouver la plus trangement travestie de toutes les Jeanne
d'Arc, on hsiterait entre leur miraculeuse protectrice de la France
chrtienne, patronne des officiers et des sous-officiers, modle
inimitable des lves de Saint-Cyr, et la druidesse romantique, la
garde nationale inspire, la canonnire patriote des rpublicains,
s'il ne s'tait trouv un Pre jsuite pour faire une Jeanne d'Arc
ultramontaine[75].

[Note 75: Le P. Ayroles, _La vraie Jeanne d'Arc_, 5 vol. grand
in-8, Paris, 1894-1902. En parlant de ce livre dans une tude sur
l'_Abjuration de Jeanne d'Arc_ (Paris, 1902, pp. 7 et 8, note), le
chanoine Ulysse Chevalier, auteur d'un prcieux _Rpertoire des
sources du moyen ge_, s'exprime avec beaucoup de sens et de fermet.
Par les dimensions de ses cinq volumes, dit-il, cet ouvrage pourrait
faire l'illusion d'tre la plus ample histoire de Jeanne d'Arc; il
n'en est rien. C'est un chaos de mmoires traduits ou mis en franais
de notre temps, de rflexions et de controverses contre la libre
pense, reprsente par Michelet, H. Martin, Quicherat, Vallet de
Viriville, Sim. Luce et Jos. Fabre. Deux titres suffiront pour donner
une ide du ton. Les pseudo-thologiens bourreaux de Jeanne d'Arc,
bourreaux de la Papaut (t. I, p. 87). L'Universit de Paris et le
brigandage de Rouen (p. 149). L'auteur juge trop souvent le XVe
sicle d'aprs les proccupations du XIXe. Est-il sr que, membre de
l'Universit de Paris, en 1431, il et pens et jug en faveur de
Jeanne d'Arc,  l'encontre de ses collgues?.]

Je n'ai pas soulev de doutes sur la sincrit de Jeanne. On ne peut
la souponner de mensonge: elle crut fermement recevoir sa mission de
ses voix. Il est plus difficile de savoir si elle ne fut pas dirige 
son insu. Ce que nous connaissons d'elle avant son arrive  Chinon se
rduit  trs peu de chose. On est port  croire qu'elle avait subi
certaines influences; c'est le cas de toutes les visionnaires: un
directeur, qu'on ne voit pas, les mne. Il en dut tre ainsi de
Jeanne. On l'entendit qui disait,  Vaucouleurs, que le dauphin avait
le royaume en _commende_[76]. Ce n'tait pas les gens de son village
qui lui avaient appris ce terme. Elle rcitait une prophtie qu'elle
n'avait pas invente et qui, visiblement, avait t fabrique pour
elle.

[Note 76: _Procs_, t. II, p. 456.]

Elle dut frquenter des prtres fidles  la cause du dauphin Charles
et qui surtout souhaitaient la fin de la guerre. Les abbayes taient
incendies, les glises pilles, le service divin aboli[77]. Ces
pieuses gens qui soupiraient aprs la paix, voyant que le trait de
Troyes ne l'avait pu donner, l'attendaient seulement de l'expulsion
des Anglais. Et ce qu'il y eut de rare, d'extraordinaire et comme
d'ecclsiastique et de religieux en cette jeune paysanne, ce n'est pas
qu'elle se crt appele  chevaucher et  guerroyer, c'est que dans
sa grande piti, elle annont la fin prochaine de la guerre, par la
victoire et le sacre du roi, alors que les seigneurs des deux pays et
les gens d'armes des deux partis n'avaient ni soupon ni dsir que la
guerre fint jamais.

[Note 77: Le P. Denifle, _La dsolation des glises, monastres,
hpitaux en France vers le milieu du XVe sicle_, Mcon, 1897, in-8.]

La mission dont elle se croyait charge par l'ange et  laquelle elle
consacrait sa vie, tait extraordinaire, sans doute, tonnante,
inoue; mais non toutefois au-dessus de ce que des saints et des
saintes avaient dj tent dans l'ordre des affaires humaines. Jeanne
d'Arc fleurit au dclin des grands ges catholiques, alors que la
saintet, qui s'accompagnait volontiers de toutes sortes de
bizarreries, d'illusions et de folies, tait encore souverainement
puissante sur les mes. Et de quels miracles n tait-elle pas capable
quand elle agissait par la force du coeur et par les grces de
l'esprit? Du XIIIe au XVe sicle, les serviteurs de Dieu accomplissent
des travaux merveilleux. Saint Dominique, pris d'une fureur sacre,
extermine l'hrsie par le fer et le feu; saint Franois d'Assise
institue, pour un jour, la pauvret sur le monde; saint Antoine de
Padoue dfend les artisans et les marchands contre l'avarice et la
cruaut des seigneurs et des vques; sainte Catherine ramne le Pape
 Rome. tait-il donc impossible  une sainte fille, avec l'aide de
Dieu, de rtablir dans le malheureux royaume de France le pouvoir
royal institu par Notre-Seigneur lui-mme et de faire sacrer le
nouveau Joas chapp  la mort pour le salut du peuple saint?

C'est ainsi que les Franais pieux, en 1428, concevaient la mission de
la Pucelle. Elle se donnait pour une dvote fille, inspire de Dieu.
Il n'y avait rien d'incroyable  cela. En annonant qu'elle avait
rvlations de monseigneur saint Michel sur le fait de la guerre, elle
inspirait aux gens d'armes armagnacs et aux bourgeois d'Orlans autant
de confiance que pouvait en communiquer aux mobiles de la Loire, dans
l'hiver de 1871, un ingnieur rpublicain, inventeur d'une poudre sans
fume ou d'un canon perfectionn. Ce qu'on attendait de la science en
1871 on l'attendait de la religion en 1428, de sorte que le Btard
d'Orlans put songer  employer Jeanne aussi naturellement que
Gambetta pensa  recourir aux connaissances techniques de M. de
Freycinet.

Ce qu'on ne remarque pas assez, c'est que le parti franais la mit en
oeuvre trs adroitement. Les clercs de Poitiers, tout en l'examinant
avec lenteur sur ses moeurs et sa foi, la faisaient valoir. Ces clercs
de Poitiers n'taient pas des religieux trangers au monde, c'tait le
Parlement du roi lgitime, c'taient les exils de l'Universit, des
hommes trs engags dans les affaires du royaume, trs compromis dans
les rvolutions, dpouills et ruins, et fort impatients de rentrer
dans leurs biens; et le plus habile homme du Conseil, l'archevque duc
de Reims, chancelier du royaume, les dirigeait. Par la dure et la
solennit de leurs interrogatoires, ils attiraient sur Jeanne la
curiosit, l'intrt, l'espoir des mes merveilles[78].

[Note 78: O. Raguenet, _Les juges de Jeanne d'Arc  Poitiers,
membres du Parlement ou gens d'glise?_ dans _Lettres et mmoires de
l'Acadmie de Sainte-Croix d'Orlans_, VII, 1894, pp. 399-442.--D.
Lacombe, _L'hte de Jeanne d'Arc  Poitiers, matre Jean Rabateau,
prsident au Parlement de Poitiers_, dans _Revue du Bas-Poitou_, 1891,
pp. 46-66.]

La ville d'Orlans avait, pour se dfendre, des murs, des fosss, des
canons, des gens d'armes et de l'argent. Les Anglais n'avaient pu ni
l'enlever d'assaut ni l'investir. Entre leurs bastilles passaient des
convois, des compagnies. On fit entrer Jeanne dans la ville avec une
belle arme de secours. Elle amenait des troupeaux de boeufs, de
moutons et de porcs. Les habitants crurent recevoir un ange du
Seigneur. Cependant les assigeants taient puiss d'hommes et
d'argent. Ils avaient perdu tous leurs chevaux. Loin de pouvoir tenter
dsormais une nouvelle attaque, ils n'avaient pas la force de tenir
longtemps dans leurs bastilles.  la fin d'avril, il y avait quatre
mille Anglais devant Orlans, et peut-tre moins, car il s'en partait,
comme on disait, tous les jours; et les dserteurs allaient par
troupes piller les villages. Dans le mme temps, la ville tait
dfendue par six mille gens d'armes et gens de trait et plus de trois
mille hommes des milices bourgeoises.  Saint-Loup, il y eut quinze
cents Franais contre quatre cents Anglais; aux Tourelles, cinq mille
Franais contre quatre ou cinq cents Anglais. En se retirant, les
Godons abandonnaient  leur sort les petites garnisons de Jargeau, de
Meung et de Beaugency. On peut juger de l'tat de l'arme anglaise par
la bataille de Patay, qui ne fut point une bataille, mais un massacre,
et o Jeanne n'arriva que pour gmir sur la cruaut des vainqueurs.
Nanmoins, les lettres du roi aux bonnes villes lui attriburent une
part de la victoire. C'tait donc que le Conseil royal faisait
tendard de sa sainte Pucelle.

Au fond, que pensaient d'elle ceux qui l'employaient, les Regnault de
Chartres, les Robert Le Maon, les Grard Machet? Sans doute, ils
n'taient pas en tat de discerner l'origine des illusions dont elle
tait enveloppe. Et, bien qu'il se trouvt alors des athes parmi les
gens d'glise, l'apparition de saint Michel archange n'tait pas pour
tonner la plupart d'entre eux. Rien alors ne paraissait plus naturel
qu'un miracle. Mais de prs les miracles ne se voient pas. Ils avaient
cette jeune fille sous les yeux; ils s'apercevaient que, pour sainte
et bonne qu'elle ft, elle n'exerait point un pouvoir surhumain.

Tandis que les gens d'armes et tout le commun peuple l'accueillaient
comme la Pucelle de Dieu et l'ange envoy du ciel pour le salut du
royaume, ces bons seigneurs ne songeaient qu' profiter des sentiments
de confiance qu'elle inspirait et qu'ils ne partageaient gure. La
voyant ignorante au possible et la jugeant, sans doute, moins
intelligente qu'elle n'tait, ils entendaient la conduire  leur ide.
Ils durent bientt s'apercevoir que ce n'tait pas toujours facile.
Elle tait une sainte; les saintes sont intraitables. Quels furent au
vrai les rapports du Conseil royal avec la Pucelle? Nous l'ignorons et
c'est un secret qui ne sera jamais pntr. Les juges de Rouen
croyaient savoir qu'elle recevait des lettres de saint Michel[79]. Il
est possible qu'on ait abus quelquefois de sa simplicit. Nous avons
des raisons de croire que la marche sur Reims ne lui fut pas suggre
en France; mais il est certain que le chancelier du royaume, messire
Regnault de Chartres, archevque de Reims, avait grande envie d'tre
rtabli sur le sige du bienheureux Remi et de jouir de ses bnfices.

[Note 79: _Procs_, t. I, p. 146.]

Dans le fait, cette campagne du sacre ne fut qu'une suite de
ngociations appuyes par des lances. On voulut montrer aux bonnes
villes un roi saint et pacifique. Si l'on avait eu envie de se
battre, on serait all sur Paris ou en Normandie.

Cinq ou six tmoins, capitaines, magistrats, ecclsiastiques et une
honnte veuve dposrent  l'enqute de 1456 que Jeanne tait entendue
au fait de guerre. Ils s'accordrent  dire qu'elle montait  cheval
et maniait la lance mieux que personne. Un matre des requtes rvla
qu'elle merveillait l'arme par la longueur du temps qu'elle pouvait
rester en selle. Ce sont l des mrites qu'on ne saurait lui refuser
et l'on ne contestera pas non plus cette diligence, cette ardeur, que
Dunois vante en elle  l'occasion d'une dmonstration faite, la nuit,
devant Troyes. Quant  l'opinion, que cette jeune fille tait trs
habile  rassembler et  conduire une arme et s'entendait surtout 
diriger l'artillerie, elle est plus difficile  partager et il en
faudrait un autre garant que ce pauvre duc d'Alenon qui ne passa
jamais pour un homme raisonnable[80]. Ce que nous venons de dire du
procs de rhabilitation fait suffisamment comprendre ces tranges
apprciations. Il tait entendu que Jeanne recevait de Dieu ses
inspirations militaires. On ne craignait plus ds lors de les admirer
trop et on les vantait un peu  tort et  travers.

[Note 80: _Procs_, t. III, pp. 2 et suiv., p. 96.]

Le duc d'Alenon fut aprs tout bien modr en faisant de la Pucelle un
artilleur distingu. Ds l'anne 1429 un humaniste du parti de Charles
VII disait dans la langue de Cicron qu'elle galait et surpassait, pour
la gloire des armes, Hector, Alexandre, Hannibal et Csar. _Non Hectore
reminiscat et gaudeat Troja, exultet Graecia Alexandro, Annibale Africa,
Italia Caesare et Romanis ducibus omnibus glorietur, Gallia etsi ex
pristinis multos habeat, hac tamen una Puella contenta, audebit se
gloriari et laude bellica caeteris nationibus se comparare, verum
quoque, si expediet, se anteponere_[81].

[Note 81: Lettre d'Alain Chartier dans _Procs_, t. V, pp. 135,
136.--Capitaine P. Marin, _Jeanne d'Arc tacticien et stratgiste_,
Paris, 1889, 4 vol. in-12.--Le gnral Canonge, _Jeanne d'Arc
guerrire_, Paris, 1907, in-8.]

Jeanne, toujours en prires et en extase, n'observait pas l'ennemi,
elle ne connaissait pas les chemins, elle ne tenait aucun compte des
effectifs engags, ne se souciait ni de la hauteur des murs ni de la
largeur des fosss. On entend aujourd'hui des officiers discuter le
gnie tactique de la Pucelle[82]. Elle n'avait qu'une tactique,
c'tait d'empcher les hommes de blasphmer le Seigneur et de mener
avec eux des ribaudes; elle croyait qu'ils seraient dtruits pour
leurs pchs mais que, s'ils combattaient en tat de grce, ils
auraient la victoire. C'tait l toute sa science militaire, hors
toutefois qu'elle ne craignait pas le danger. Elle montrait le plus
doux et le plus fier courage; elle tait plus vaillante, plus
constante, plus gnreuse que les hommes et digne en cela de les
conduire. Et n'est-ce pas une chose admirable et rare que de voir tant
d'hrosme uni  tant d'innocence?

[Note 82: _Rossel et la lgende de Jeanne d'Arc_, dans la _Petite
Rpublique_ du 15 juillet 1896.--_Jeanne d'Arc soldat_, par Art Ro,
dans le _Temps_ du 8 mai 1907.--Voyez aussi les ouvrages du capitaine
Marin, si recommandables d'ailleurs par le soin et la bonne foi.]

 vrai dire, certains chefs et notamment les princes du sang royal
n'en savaient pas beaucoup plus qu'elle. Pour faire la guerre, en ce
temps-l, il suffisait de monter  cheval. Il n'existait point de
cartes. On n'avait nulle ide de marches sur plusieurs lignes,
d'oprations d'ensemble, d'une campagne mthodiquement combine, d'un
effort prolong en vue de grands rsultats. L'art militaire se
rduisait  quelques ruses de paysans et  certaines rgles de
chevalerie. Les routiers, partisans et capitaines d'aventure, savaient
tous les tours du mtier; mais ils ne connaissaient ni amis ni ennemis
et n'avaient de coeur qu' piller. Les nobles montraient grand vouloir
d'acqurir honneur et louange; en fait, ils songeaient au gain. Alain
Chartier disait d'eux: Ils crient aux armes, mais ils courent 
l'argent[83].

[Note 83: Alain Chartier, _Oeuvres_, d. Andr du Chesne, p. 412.]

La guerre devant durer autant que la vie, on la menait doucement. Les
gens d'armes, cavaliers et pitons, archers, arbaltriers, tant
Armagnacs qu'Anglais et Bourguignons se battaient sans beaucoup
d'ardeur. Ils taient braves assurment; ils taient prudents aussi et
l'avouaient sans nulle honte. Jean Chartier, chantre de Saint-Denys,
chroniqueur des rois de France, conte comment les Franais
rencontrrent une fois les Anglais prs de Lagny et il ajoute: Et y
ot trs dure et aspre besongne, car les Franois n'estoient gures
plus que les Englois[84]. Ces gens simples avouaient qu'il est
chanceux de se battre un contre un, attendu qu'un homme en vaut un
autre. Ce n'taient pas des esprits nourris de Plutarque comme les
hommes de la Rvolution et de l'Empire. Et ils n'avaient pour leur
hausser le coeur ni les carmagnoles de Barrre, ni les hymnes de
Marie-Joseph Chnier, ni les bulletins de la grande arme. On se
demande bonnement pourquoi ces capitaines, ces gens d'armes allaient
se battre ici plutt que l? Pour trouver  manger.

[Note 84: Jean Chartier, _Chronique de Charles VII_, t. I, p.
121.]

Ces guerres perptuelles taient peu meurtrires. Durant ce qu'on
appela la mission de Jeanne d'Arc, d'Orlans  Compigne, les Franais
perdirent  peine quelques centaines d'hommes. Les Anglais furent
beaucoup plus abms, parce qu'ils fuyaient et que c'tait l'habitude
des vainqueurs de tuer dans les droutes tout ce qui ne valait pas la
peine d'tre pris  ranon. Mais les batailles taient rares, partant
les dfaites, et le nombre des combattants petit. Il n'y avait en
France qu'une poigne d'Anglais. On ne se battait, autant dire, que
pour piller. Ceux qui souffraient de la guerre, c'taient ceux qui ne
la faisaient pas, les bourgeois, les religieux, les paysans. Les
paysans enduraient les maux les plus cruels, et il est concevable
qu'une paysanne ait tenu la campagne avec une fermet, une
obstination, une ardeur inconnues  toute la chevalerie.

Ce n'est pas Jeanne qui a chass les Anglais de France; si elle a
contribu  sauver Orlans, elle a plutt retard la dlivrance en
faisant manquer, par la marche du Sacre, l'occasion de recouvrer la
Normandie. La mauvaise fortune des Anglais  partir de 1428 s'explique
trs naturellement: tandis que dans la paisible Guyenne, o ils
faisaient la culture, le ngoce, la navigation et administraient
habilement les finances, le pays, qu'ils rendaient prospre, leur
tait trs attach; au contraire, sur les bords de la Seine et de la
Loire, ils ne prenaient pas pied; ils n'avaient jamais pu s'y
implanter, y mettre du monde en suffisance, y faire de solides
tablissements. Enferms dans les forteresses et les chteaux, ils ne
cultivaient pas assez le sol pour le conqurir: car on ne s'empare
vraiment de la terre que par le labour; ils la laissaient en friche et
l'abandonnaient aux partisans qui les harcelaient et les puisaient.
Leurs garnisons ridiculement petites se trouvaient prisonnires dans
le pays de conqute. Ils avaient les dents longues; mais un brochet
n'avale pas un boeuf. On avait bien vu aprs Crcy, aprs Poitiers,
qu'ils taient trop petits et la France trop grande. Pouvaient-ils
mieux russir aprs Verneuil, sous le rgne troubl d'un enfant, au
milieu des discordes civiles, manquant d'hommes et d'argent et quand
il leur fallait encore contenir le pays de Galles, l'Irlande et
l'cosse? En 1428, ils n'taient qu'une poigne en France et ne s'y
maintenaient que par le duc de Bourgogne qui ds lors les excrait et
leur voulait tout le mal possible.

Les moyens leur manquaient galement et de prendre de nouvelles
provinces et de pacifier celles qu'ils avaient prises. Le caractre
mme de la souverainet que revendiquaient leurs princes, la nature
des droits qu'ils faisaient valoir et qui reposaient entirement sur
les institutions communes aux deux pays leur rendaient difficile
l'organisation de leur conqute sans le consentement et mme, on peut
le dire, sans le concours loyal et l'amiti des vaincus. Le trait de
Troyes ne soumettait pas la France  l'Angleterre; il les runissait
l'une  l'autre. Cette runion inspirait bien des inquitudes 
Londres; les gens des communes laissaient voir la crainte que la
vieille Angleterre ne devnt qu'une province carte du nouveau
royaume[85]. De son ct la France ne se sentait pas runie. Il tait
trop tard. Depuis le temps qu'on guerroyait contre ces Cous
l'habitude tait prise de les har. Et peut-tre y avait-il dj un
caractre anglais et un caractre franais qui ne s'accordaient pas.
Mme  Paris, o les Armagnacs faisaient autant de peur que les
Sarrasins, on supportait les Godons avec grand dplaisir. Ce dont on
peut tre surpris, ce n'est pas que les Anglais aient t chasss de
France, c'est qu'ils l'aient t si lentement. Est-ce  dire que la
jeune sainte n'eut point de part dans l'oeuvre de la dlivrance? Non,
certes! Elle eut la part la plus belle: celle du sacrifice; elle donna
l'exemple du plus haut courage et montra l'hrosme sous une forme
imprvue et charmante. La cause du roi, qui tait en vrit la cause
nationale, elle la servit de deux manires: en donnant confiance aux
gens d'armes de son parti, qui la croyaient chanceuse, et en faisant
peur aux Anglais qui s'imaginaient qu'elle tait le diable.

[Note 85: Voir la dlibration des communes du 2 dcembre 1421,
dans Brquigny, _Lettres des rois, reines et autres personnages des
cours de France et d'Angleterre_, Paris, 1847 (2 vol. in-4), t. II,
pp. 393 et suiv.]

Nos meilleurs archivistes ne pardonnent pas aux ministres et aux
capitaines de 1428 de n'avoir pas aveuglment obi  la Pucelle. Ce
n'est point tout  fait le conseil que l'archevque d'Embrun donnait,
sur le moment, au roi Charles; il lui recommandait au contraire de ne
point se dpartir des moyens inspirs par la prudence humaine[86].

[Note 86: Le R. P. M. Fornier, _Histoire des Alpes-Maritimes_,
Paris, 1890, in-8, t. II. p. 324.--Lanry d'Arc, _Mmoires et
consultations_, pp. 565 et suiv.]

On a beaucoup rpt que les seigneurs et capitaines, particulirement
le vieux Gaucourt[87], taient jaloux d'elle. Il faut, pour le croire,
ignorer profondment la nature humaine. Ils taient envieux les uns
des autres, et c'est cette envie, au contraire, qui, mieux que tout
autre sentiment, leur fit souffrir que la Pucelle se dt chef de
guerre.

[Note 87: Marquis de Gaucourt, _Le sire de Gaucourt_, Orlans,
1855, in-8.]

J'avoue qu'il m'a t impossible de dcouvrir les sourdes intrigues
des conseillers du roi et des capitaines conjurs pour perdre la
sainte. Elles clatent aux yeux de plusieurs historiens; pour moi,
j'ai beau faire: je ne les discerne pas. Le chambellan, sire de la
Trmouille, n'tait pas une belle me et le chancelier Regnault de
Chartres avait le coeur trs sec; mais ce qui m'apparat, c'est que le
sire de la Trmouille refusa de cder cette prcieuse fille au duc
d'Alenon qui la lui demandait et que le chancelier la garda pour s'en
servir. Je ne crois pas du tout que Jeanne fut prisonnire  Sully;
je crois qu'elle en sortit avec bannire et trompettes quand elle alla
rejoindre le chancelier qui l'employa jusqu'au moment o elle fut
prise par les Bourguignons. Aprs la petite sainte, il mit en oeuvre
un petit saint, un berger, qui avait reu les stigmates. C'est donc
qu'il ne regrettait pas de s'tre servi d'une personne de dvotion
pour combattre les ennemis du roi et recouvrer son archevch.

L'honnte Quicherat et le gnreux Henri Martin sont trs durs pour le
gouvernement de 1428.  leur sens, c'est un gouvernement de trahison.
En fait, ce qu'ils reprochent  Charles VII et  ses conseillers c'est
de n'avoir pas compris la Pucelle comme ils la comprennent eux-mmes.
Mais il a fallu quatre cents ans pour cela. Pour avoir sur Jeanne
d'Arc les illuminations d'un Quicherat et d'un Henri Martin, il a
fallu trois sicles de monarchie absolue, la Rforme, la Rvolution,
les guerres de la Rpublique et de l'Empire, et le no-catholicisme
sentimental des hommes de 48. C'est  travers tant de prismes
brillants, sous tant de teintes superposes que les historiens
romantiques et les palographes gnreux ont dcouvert la figure de
Jeanne d'Arc, et c'est trop demander  ce pauvre dauphin Charles,  La
Trmouille,  Regnault de Chartres, au seigneur de Trves, au vieux
Gaucourt, que de vouloir qu'ils aient vu Jeanne telle que les sicles
l'ont faite et acheve[88].

[Note 88: H. Martin, _Jeanne d'Arc_, Paris, 1856, in-12.--J.
Quicherat, _Nouvelles preuves des trahisons essuyes par la Pucelle_
dans _Revue de Normandie_, t. VI (1866), pp. 396-401.]

Il reste toutefois ceci, que le Conseil royal, aprs avoir tant us
d'elle, ne fit rien pour la sauver.

La honte de cette abstention doit-elle retomber sur le Conseil tout
entier et sur le Conseil seul? Qui donc, au juste, devait intervenir?
Et comment? Que devait faire le roi Charles? Offrir de racheter la
Pucelle? On ne la lui aurait cde  aucun prix. Quant  la ravoir par
la force, c'tait un rve d'enfant. Seraient-ils entrs  Rouen, les
Franais ne l'y auraient point trouve: Warwick aurait toujours eu le
temps de la mettre en sret ou de la noyer dans la rivire. Pour la
reprendre, ni l'argent ni les armes ne valaient rien. Ce n'est point 
dire qu'on dt se croiser les bras. On pouvait agir sur ceux qui
faisaient le procs. Sans doute ils taient tous, ceux-l, du parti
des Godons; ce vieux cabochien de Pierre Cauchon s'y trouvait surtout
trs engag; il excrait les Franais; les clercs de l'obissance de
Henri VI taient naturellement enclins  plaire au grand conseil
d'Angleterre d'o coulaient les bnfices; les docteurs et matres de
l'Universit de Paris avaient grand'peur et grande haine des
Armagnacs; pourtant les juges du procs n'taient pas tous des
prvaricateurs infmes; le chapitre de Rouen ne manquait ni de courage
ni d'indpendance[89]; il y avait parmi les universitaires, si
violents contre Jeanne, des hommes estims pour la doctrine et le
caractre; ils pensaient, la plupart, procder vraiment en matire de
foi;  force de rechercher les sorcires, ils en voyaient partout; ils
faisaient brler de ces femelles, comme ils disaient, tous les jours,
et n'en recevaient que des compliments; autant que Jeanne, ils
croyaient  la possibilit des apparitions dont elle se disait
favorise, seulement ils taient persuads ou qu'elle mentait ou
qu'elle voyait des diables; l'vque, le vice-inquisiteur et les
assesseurs, au nombre de plus de quarante, furent unanimes  la
dclarer hrtique et diabolique. Plusieurs sans doute s'imaginaient,
par leur sentence, maintenir, contre les fauteurs du schisme et de
l'hrsie, l'orthodoxie catholique et l'unit d'obdience; ils
voulaient bien juger. Et mme les plus sclrats et les plus
audacieux, l'vque et le promoteur, n'auraient pas os, pour
contenter les Anglais, enfreindre trop ouvertement les rgles de la
justice ecclsiastique. C'taient des prtres; ils en avaient
l'orgueil et le respect des formes. Par les formes on pouvait les
atteindre; on pouvait, au moyen d'une vigoureuse procdure,
contrarier, arrter, peut-tre, la leur et prvenir la sentence
funeste. Si l'archevque de Reims, mtropolitain de l'vque de
Beauvais, tait intervenu dans le procs, s'il avait suspendu son
suffragant pour abus ou pour toute autre cause, Pierre Cauchon aurait
t fort embarrass; si, comme il se dcida  le faire plus tard, le
roi Charles VII avait fait intervenir la mre et les frres de la
Pucelle; si Jacques d'Arc et la Rome avaient protest dans les formes
contre une action judiciaire d'une partialit manifeste; si le
registre de Poitiers[90] avait t vers au dossier; si les plus hauts
prlats de l'obissance de Charles VII avaient demand un sauf-conduit
pour venir tmoigner  Rouen, en faveur de Jeanne; si enfin le roi,
son conseil et toute l'glise de France avaient rclam l'appel au
pape et au Concile, qui tait de droit, le procs pouvait prendre une
autre issue.

[Note 89: Mme  considrer seulement ceux des chanoines qui
sigrent au procs. Cf. Ch. de Beaurepaire, _Recherches sur le procs
de condamnation de Jeanne d'Arc_, Rouen, 1869, in-8.]

[Note 90: Ou du moins les conclusions des docteurs qui nous sont
parvenues. Quant au registre, il ne devait pas contenir grand'chose.
On voit, par les tmoignages du procs de rhabilitation, que les
clercs de Poitiers ne tenaient pas beaucoup  ce qu'on parlt de leur
enqute.]

Mais on eut peur de l'Universit de Paris. On craignit que vraiment
Jeanne, comme tant de savants docteurs le soutenaient, ne ft
hrtique, mal croyante, sduite par le prince des tnbres. Satan se
transforme en ange de lumire et il est difficile de discerner les
faux prophtes des vrais. La malheureuse Pucelle fut abandonne par le
clerg dont les croix nagure marchaient devant elle; entre tous les
matres de Poitiers il ne s'en trouva pas un seul pour s'offrir 
tmoigner dans le chteau de Rouen de cette innocence qu'ils avaient
reconnue doctoralement dix-huit mois auparavant.

Il y aurait grand intrt  suivre la mmoire de la Pucelle  travers
les ges. Mais ce serait tout un livre. J'indiquerai seulement les
rvolutions les plus tonnantes du sentiment public  son sujet. Les
humanistes de la Renaissance ne s'intressrent pas beaucoup  elle:
elle tait trop gothique pour eux. Les rforms, qui trouvaient
qu'elle sentait l'idoltrie, ne pouvaient la voir en peinture[91].
Chose qui semble trange aujourd'hui, mais qui n'en est pas moins
certaine et conforme  tout ce que nous savons des sentiments des
Franais pour leurs rois, ce fut la mmoire de Charles VII qui, sous
la monarchie, soutint et sauva la mmoire de Jeanne d'Arc[92]. Le
respect d au prince empcha le plus souvent ses sujets fidles de
soumettre  une critique trop svre les lgendes de Jeanne ainsi que
celles de la Sainte Ampoule, de la gurison des crouelles, de
l'oriflamme et toutes autres traditions populaires relatives aux
antiquits et illustrations de la maison de France. Quand, en 1609,
dans un collge de Paris, la Pucelle fut le sujet d'exercices
littraires o elle tait traite sans faveur[93], un homme de robe,
Jean Hordal, qui se glorifiait d'tre du sang de l'hrone, se
plaignit de ces disputes d'cole comme d'une offense  la majest
royale. Je m'estonne grandement, dit-il, qu'en France... on tolre
que publiquement dclamations se fassent contre l'honneur de la
France, du roi Charles VII et de son Conseil[94]. Si Jeanne n'avait
pas appartenu si troitement  la royaut, son souvenir et t fort
nglig par les beaux esprits du XVIIe sicle. Ses apparitions lui
faisaient du tort auprs des savants qui, protestants et catholiques,
traitaient la vie de sainte Marguerite de cafarderie[95]. Alors les
Sorbonagres eux-mmes retranchaient beaucoup sur le martyrologe et
les lgendes des saints. Un de ceux-l, Edmond Richer, champenois
comme Jeanne, censeur de l'Universit en 1600, et zl gallican,
composa un livre apologtique sur celle qui avait soutenu de son pe
la couronne de Charles VII[96]. Bien qu'attach aux liberts de
l'glise de France, Edmond Richer tait bon catholique. Il avait de la
doctrine et de la pit; il croyait fermement aux anges, mais il ne
croyait ni  sainte Catherine ni  sainte Marguerite, et leur
apparition  la Pucelle l'embarrassait beaucoup. Il se tira de cette
difficult en supposant que des anges s'taient donns  la jeune
fille pour les deux saintes  qui, dans son ignorance, elle avait une
grande dvotion. L'hypothse lui parut satisfaisante, d'autant,
disait-il, que l'Esprit de Dieu, qui gouverne l'glise, s'accommode 
notre infirmit. Trente ou quarante ans plus tard, un autre docteur
en Sorbonne, Jean de Launoy, le dnicheur de saints, acheva de ruiner
la lgende de sainte Catherine[97]. Les voix de Domremy devenaient
terriblement suspectes.

[Note 91: Aug. Vallet, _Observation sur l'ancien monument rig 
Orlans_, Paris, 1858, in-8.]

[Note 92: Voir un curieux projet de dcoration du terre-plein du
Pont-Neuf adress  Louis XIV (B. N., V p{zz} 338, in-fol.). Un sieur
Dupuis, aide des Crmonies, y propose l'rection de statues  ces
grands et illustres capitaines qui de rgne en rgne ont vaillamment
soutenu la dignit de la couronne... Artus de Bretagne, connestable,
Jean, comte de Dunois, Jeanne Dark, pucelle d'Orlans, Roger de
Gramont, comte de Guiche, Guillaume, comte de Chaumont, Amaury de
Severac, Vignoles dit La Hire.... (Communications de M. Paul Lacombe,
_Bulletin de la Socit de l'Histoire de Paris_, 1894, p. 115; 11 juin
1907, _Ibid._).]

[Note 93: _Puell Aureliensis causa adversariis orationibus
disceptata auctore Jacobo Jolio_, Parisiis, apud Julianum Bertaut,
1609.]

[Note 94: Jean Hordal, _Heroin nobilissim Ioann Darc Lotharing
vulgo aurelianensis puell historia..._ Ponti-Mussi, 1612, in-8.]

[Note 95: Rabelais, _Gargantua_, chap. VI.--Abb Thiers, _Trait
des superstitions selon l'criture sainte_, Paris, 1697, t. I, p.
109.]

[Note 96: Edmond Richer, _Histoire de la Pucelle d'Orlans en 4
livres_, ms., Biblioth. Nat, f. fr., 10448, fol. 12{20}.]

[Note 97: La vie de sainte Catherine, vierge et martyre, est
toute fabuleuse depuis le commencement jusqu' la fin. _Valesiana_,
p. 48.--M. de Launoy, docteur en thologie, avait ray de son
calendrier sainte Catherine, vierge et martyre. Il disait que sa vie
tait une fable, et, pour montrer qu'il n'y ajoutait aucune foi, tous
les ans, au jour de la fte de cette sainte, il disait une messe de
_Requiem_. C'est de lui-mme que je tiens cette particularit.
_Ibidem_, p. 36.]

Regardez Chapelain, dont le pome fut publi pour la premire fois en
1656. Chapelain est burlesque avec gravit; c'est un Scarron sans le
savoir. Nous n'en avons pas moins profit  apprendre de lui qu'il n'a
vu dans son sujet qu'une occasion de clbrer le Btard d'Orlans. Il
dit expressivement en sa prface: Je ne l'ai pas tant regarde [la
Pucelle] comme le principal hros du pome, qui  proprement parler
est le comte de Dunois. Chapelain tait aux gages du duc de
Longueville, descendant de Dunois[98]; c'est Dunois qu'il chante;
l'illustre bergre vient lui fournir  propos le merveilleux, et
selon l'expression du bonhomme, les machines ncessaires  l'pope.
Les saintes Catherine et Marguerite, trop vulgaires, sont exclues de
ces machines. Chapelain nous avertit qu'il prit un soin particulier de
conduire son pome de telle sorte que tout ce qu'il y fait faire par
la puissance divine s'y puisse croire fait par la seule force humaine
leve au plus haut point o la nature est capable de monter. On voit
poindre ici l'esprit moderne.

[Note 98: Jean Chapelain, _La Pucelle ou la France dlivre_,
Paris, 1656, in-f.]

Bossuet aussi se garde bien de parler de sainte Catherine et de sainte
Marguerite. Les quatre ou cinq pages in-4 qu'il consacre  Jeanne
d'Arc dans son _Abrg de l'Histoire de France pour l'instruction du
Dauphin_[99] sont bien curieuses, non pour l'expos des faits qui y
est inexact et confus[100], mais par le soin que prend l'auteur de ne
prsenter que d'une manire incidente et dubitative les faits
miraculeux attribus  la Pucelle. Au sentiment de Bossuet, comme 
celui de Jean Gerson, ces choses sont d'dification, non de foi.
Bossuet qui crit pour l'instruction d'un prince est tenu  beaucoup
abrger; mais il abrge trop quand, prsentant la condamnation de
Jeanne comme l'oeuvre de l'vque de Beauvais, il oublie de dire que
l'vque de Beauvais rendit cette sentence sur l'avis unanime de
l'Universit de Paris et conjointement avec le vice-inquisiteur[101].

[Note 99: _Oeuvres de messire Jacques-Bnigne Bossuet_, Paris,
in-4, tome XI, 1749, feuillets chiffrs; tome XII, pp. 234 et
suiv.--Cf. Ce qu'il nous dit des inspires dans l'_Instruction sur les
tats d'oraison_, Paris, 1697, in-8.]

[Note 100: Cette fille nomme Jeanne d'Arq... avoit t servante
dans une htellerie. _Loc. cit._, p. 233.]

[Note 101: Il ne faut pas juger trop svrement les cahiers d'un
prcepteur; mais Bossuet, qui place la rhabilitation sous la rubrique
de 1431, ne nous avertit pas qu'elle ne fut prononce que vingt-cinq
ans plus tard. Bien au contraire, il ne tient qu' lui qu'on la croie
antrieure  la dlivrance de Compigne. Voici son texte: En
excution de cette sentence, elle fut brle toute vive  Rouen en
1431. Les Anglois firent courir le bruit qu'elle avoit enfin reconnu
que les rvlations dont elle s'toit vante taient fausses. Mais le
Pape, quelque temps aprs, nomma des commissaires. Son procs fut revu
solemnellement, et sa conduite approuve par un dernier jugement que
le Pape lui-mme confirma. Les Bourguignons furent contraints de lever
le sige de Compigne (_Loc. cit._, p. 236).

Mzeray est plus crdule que Bossuet; il nomme les saintes Catherine
et Marguerite, qui purifioient son me par des conversations clestes,
 cause qu'elle les vnroit d'une particulire dvotion. Comme
Bossuet, en exposant le procs, il passe sous silence le
vice-inquisiteur (_Histoire de France_, t. II, 1746, in-folio, pp. 11
et suiv.).]

Les philosophes ne sont pas tombs en France, au XVIIIe sicle, comme
une pluie de sauterelles: ils sortaient de deux sicles d'esprit
critique. S'ils trouvaient dans l'histoire de Jeanne d'Arc plus de
capucinades que leur got n'en souffrait, c'est qu'ils avaient t
instruits dans l'histoire ecclsiastique par les Baillet et les
Tillemont, hommes pieux, sans doute, mais grands destructeurs de
lgendes. Voltaire railla sur Jeanne les moines fripons et leurs
dupes. Si l'on rappelle les petits vers de _la Pucelle_, pourquoi ne
pas rappeler aussi l'article[102] du _Dictionnaire Philosophique_, qui
renferme en trois pages plus de vrits solides et de penses
gnreuses que certains gros ouvrages modernes o Voltaire est insult
en jargon de sacristie?

[Note 102: Voltaire, d. Beuchot, t. XXVI.--Cf. aussi: _Essai sur
les moeurs_, chap. LXXX. Enfin, accuse d'avoir repris une fois
l'habit d'homme qu'on lui avait laiss exprs pour la tenter, ses
juges... la dclarrent hrtique relapse, et firent mourir par le feu
celle qui, ayant sauv son roi, aurait eu des autels dans les temps
hroques, o les hommes en levaient  leurs librateurs. Charles VII
rtablit depuis sa mmoire, assez honore par son supplice mme.]

C'est prcisment  la fin du XVIIIe sicle que Jeanne commena  tre
mieux connue et plus justement estime, d'abord par le petit livre que
l'abb Lenglet du Fresnoy tira presque en entier de l'histoire indite
du vieux Richer[103], puis par les savantes recherches de L'Averdy
sur les deux procs[104].

[Note 103: L'abb Lenglet du Fresnoy, _Histoire de Jeanne d'Arc,
vierge, hrone et martyre d'tat suscite par la Providence pour
rtablir la monarchie franaise, tire des procs et pices originales
du temps_. Paris, 1753-54, 3 vol. in-12.]

[Note 104: F. de L'Averdy, _Mmorial lu au comit des manuscrits
concernant la recherche  faire des minutes originales des diffrentes
affaires qui ont eu lieu par rapport  Jeanne d'Arc, appele
communment la Pucelle d'Orlans_. Paris, Imprimerie Royale, 1787,
in-4.--_Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothque du roi,
lus au comit tabli par sa Majest dans l'Acadmie royale des
Inscriptions et Belles Lettres._ Paris, Imp. Royale, 1790, t. III.]

Toutefois l'humanisme et aprs l'humanisme la rforme, aprs la
rforme le cartsianisme, aprs le cartsianisme la philosophie
exprimentale, avaient dtruit dans l'lite des esprits les vieilles
crdulits; le rosier des lgendes gothiques, quand vint la
rvolution, tait depuis longtemps dfleuri. Il semblait que la gloire
de Jeanne d'Arc, lie si troitement aux traditions de la maison de
France, ne pt survivre  la monarchie et que la tempte qui dissipa
les cendres royales de Saint-Denys et le trsor de Reims dt emporter
aussi les frles reliques et les images pieuses de la Sainte des
Valois. Le nouveau rgime en effet refusa d'honorer une mmoire
insparable de la royaut et de la religion; la fte orlanaise de
Jeanne d'Arc, dpouille en 1791 des pompes de l'glise, fut cesse en
93. Alors l'histoire de la Pucelle paraissait un peu trop gothique
aux migrs eux-mmes: Chateaubriand, n'osa pas l'introduire dans son
_Gnie du Christianisme_[105].

[Note 105: Il n'y avait dans les temps modernes que deux beaux
sujets de pome pique les _Croisades_ et la _Dcouverte du Nouveau
Monde_ (d. de 1802, Paris, t. II, p. 7.)]

Mais le premier Consul, qui venait de conclure le Concordat et
songeait  restaurer les ornements du sacre, fit rtablir, en l'an XI,
les ftes de la Pucelle et y rappela l'encens et les croix. Clbre
jadis dans les lettres de Charles VII  ses bonnes villes, Jeanne fut
exalte dans le _Moniteur_ par Bonaparte[106].

[Note 106: L'illustre Jeanne d'Arc a prouv qu'il n'est pas de
miracle que le gnie franais ne puisse produire dans les
circonstances o l'indpendance nationale est menace (_Moniteur_ du
10 pluvise, an XI--30 janvier 1803).--Pour l'approbation du premier
Consul: Fac-simil dans A. Sarrazin, _Jeanne d'Arc et la Normandie_,
p. 600 [Original tir de la collection de Reiset].]

Les figures de la posie et de l'histoire ne vivent dans la pense des
peuples qu' la condition de se transformer sans cesse. La foule
humaine ne saurait s'intresser  un personnage des vieux ges si elle
ne lui prtait pas ses propres sentiments et ses propres passions.
Aprs avoir t associe  la monarchie de droit divin, la mmoire de
Jeanne d'Arc fut rattache  l'unit nationale que cette monarchie
avait prpare; elle devint, dans la France impriale et rpublicaine,
le symbole de la patrie. Certes, la fille d'Isabelle Rome n'avait pas
plus l'ide de la patrie telle qu'on la conoit aujourd'hui, qu'elle
n'avait l'ide de la proprit foncire qui en est la base; elle ne se
figurait rien de semblable  ce que nous appelons la nation; c'est une
chose toute moderne; mais elle se figurait l'hritage des rois et le
domaine de la Maison de France. Et c'est bien l tout de mme, dans ce
domaine et dans cet hritage, que les Franais se runirent avant de
se runir dans la patrie.

Sous des influences qu'il nous est impossible d'indiquer prcisment,
la pense lui vint de rtablir le dauphin dans son hritage, et cette
pense lui parut si grande et si belle, que, dans la simplicit de son
naf et candide orgueil, elle crut que c'tait des anges et des
saintes du Paradis qui la lui avaient apporte. Pour cette pense elle
donna sa vie. C'est par l qu'elle survit  sa cause. Les plus hautes
entreprises prissent dans leur dfaite et, plus srement encore, dans
leur victoire. Le dvouement qui les inspira demeure en immortel
exemple. Et, si l'illusion qui enveloppait ses sens la soutint, l'aida
 s'offrir tout entire, cette illusion ne fut-elle pas  son insu
l'ouvrage de son coeur? Sa folie fut plus sage que la sagesse, car ce
fut la folie du martyre, sans laquelle les hommes n'ont encore rien
fond de grand et d'utile dans le monde. Cits, empires, rpubliques,
reposent sur le sacrifice. Ce n'est donc ni sans raison ni sans
justice que, transforme par les imaginations enthousiastes, elle
devint le symbole de la patrie arme.

Le Brun de Charmettes[107], royaliste jaloux des gloires impriales,
composa en 1817, avec talent, la premire histoire patriotique de
Jeanne d'Arc, qui devait tre suivie de tant d'autres, conues dans le
mme esprit, traces sur le mme plan, crites dans le mme style. De
1841  1849, Jules Quicherat, en publiant les deux procs et les
tmoignages, ouvrit dignement une poque incomparable de recherches et
de dcouvertes. Au mme moment, Michelet crivit dans le cinquime
tome de son _Histoire de France_ des pages rapides et colores, qui
resteront sans doute comme la plus belle expression de l'art
romantique appliqu  la Pucelle[108].

[Note 107: Le Brun de Charmettes, _Histoire de Jeanne d'Arc
surnomme la Pucelle d'Orlans_, Paris, 1817, 4 vol. in-8.]

[Note 108: Michelet, _Histoire de France_, t. V.]

Mais, de toutes les histoires crites de 1817  1870, ou du moins de
toutes celles que j'ai pu connatre, car je ne me suis pas attach 
les lire toutes, la plus sagace,  mon avis, est celle qui forme le
livre IV de l'_Histoire de Charles VII_, par Vallet de Viriville, dans
laquelle se montre le souci de rattacher la Pucelle au groupe de
visionnaires auquel elle appartient rellement[109].

[Note 109: Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II,
Paris, 1863, in-8.]

Le livre de Wallon a t trs rpandu, sinon trs lu; il doit sa
fortune  son exactitude confessionnelle[110]. C'est une oeuvre
consciencieuse, morne et d'un fanatisme modr. Puisqu'il fallait une
_Jeanne d'Arc_ orthodoxe  l'usage des gens du monde, celle de M.
Marius Sepet avait, pour remplir cet office, autant d'exactitude et
plus de grce[111].

[Note 110: H. Wallon, _Jeanne d'Arc_, Paris, 1860, 2 vol. in-8.]

[Note 111: M. Sepet, _Jeanne d'Arc_, avec une introduction par
Lon Gauthier, Tours, 1869, in-8.]

Aprs la guerre de 1871, sous la double influence de l'esprit
patriotique, exalt par la dfaite, et du sentiment catholique
renaissant dans la bourgeoisie, le culte de la Pucelle redoubla de
ferveur. Les lettres et les arts achevrent la transfiguration de
Jeanne.

Les catholiques, comme le docte chanoine Dunand[112], rivalisent de
zle et d'enthousiasme avec les spiritualistes indpendants comme M.
Joseph Fabre[113]. Celui-ci, en donnant sous une forme trs artiste
les deux procs en franais et en discours direct, a vulgaris l'image
la plus ancienne et la plus touchante de la Pucelle[114].

[Note 112: Chanoine Dunand, _Histoire de Jeanne d'Arc_, Toulouse,
1898-1899, 3 vol. in-8.]

[Note 113: Joseph Fabre, _Jeanne d'Arc, libratrice de la France_,
n. d., Paris, 1894, in-12.]

[Note 114: _Procs de condamnation de Jeanne d'Arc..._ traduction
avec claircissements, par J. Fabre, n. d., Paris, 1895, in-18.]

De cette priode datent des travaux d'rudition presque innombrables
parmi lesquels il faut signaler ceux de Simon Luce de qui dsormais
quiconque traite des commencements de Jeanne doit se reconnatre
tributaire[115].

[Note 115: _Jeanne d'Arc  Domremy_, _op. cit._--_La France
pendant la guerre de Cent Ans_, _op. cit._]

Nous sommes tenus  une gale reconnaissance envers M. Germain
Lefvre-Pontalis pour ses belles ditions et ses pntrantes tudes,
d'une rudition lgante et sre.

Dans cette priode d'exaltation romantique et no-catholique, la
peinture et la sculpture multiplirent les images de Jeanne, si rares
jusque-l; on vit en merveilleuse abondance Jeanne priant, Jeanne
arme et chevauchant, Jeanne captive, Jeanne martyre; de toutes ces
images exprimant de diverses manires et avec des mrites ingaux le
got et le sentiment d'une poque, une seule oeuvre apparat grande et
vraie, d'une beaut puissante: la Jeanne d'Arc hallucine de
Rude[116].

[Note 116: Lanry d'Arc, _Le Livre d'Or de Jeanne d'Arc_, n{os}
2080  2112.]

Le mot de patrie n'existait pas au temps de la Pucelle. On disait le
royaume de France[117]. Personne, pas mme les lgistes, n'en savaient
au juste les limites, qui changeaient sans cesse. La diversit des
lois et des coutumes y tait infinie et les querelles entre seigneurs
s'levaient  tout moment. Les hommes se sentaient pourtant au coeur
l'amour du pays natal et la haine de l'tranger. Si la guerre de Cent
Ans ne cra pas en France le sentiment national, elle le nourrit. Dans
son _Quadrilogue invectif_, Alain Chartier montre la France qui,
reconnaissable  sa robe somptueusement orne des emblmes de la
noblesse, du clerg et du tiers-tat, mais lamentablement souille et
dchire, adjure les trois ordres de ne pas la laisser prir: Aprs
le lien de foi catholique, leur dit-elle, Nature vous a devant toute
autre chose obligez au commun salut du pays de votre nativit et  la
dfense de cette seigneurie sous laquelle Dieu vous a fait natre et
avoir vie[118]. Et ce ne sont pas l seulement les maximes d'un
humaniste instruit dans les vertus antiques. D'humbles Franais
avaient cher de servir le pays de leur naissance. Faut-il que le roi
soit chass de son royaume et que nous soyons Anglais! s'criait en
1428 cet homme d'armes de Lorraine[119]. Les sujets des Fleurs de Lis
comme ceux du Lopard s'estimaient tenus  la loyaut envers leur
lgitime seigneur. Mais si quelque changement advenait pour son
dommage  la seigneurie dont ils faisaient partie, ils s'en
accommodaient en somme aisment, parce qu'une seigneurie s'accrot ou
se rtrcit selon la puissance ou la fortune, selon le bon droit ou le
bon plaisir du possesseur et qu'elle peut tre dmembre par mariages,
dons ou hritages, aline par divers contrats. En signe de
rjouissance, les habitants de Paris jonchrent d'herbes et de fleurs
les rues de la ville,  l'occasion du trait de Brtigny, qui
diminuait beaucoup la seigneurie du roi Jean[120]. En fait, les
seigneurs changeaient d'obissance tant qu'il tait ncessaire.
Juvnal des Ursins rapporte dans son journal[121] que, lors de la
conqute de la Normandie par les Anglais, on vit une jeune veuve
quitter sa terre avec ses trois enfants pour ne pas rendre hommage au
roi d'outre-mer. Mais combien de seigneurs normands refusrent comme
elle de se mettre aux mains des anciens ennemis du royaume? L'exemple
de la fidlit au roi ne venait pas toujours de sa famille. Le duc de
Bourbon, au nom de tous les princes du sang royal avec lui prisonniers
des Anglais, offrit  Henri V d'aller traiter en France la cession de
Harfleur, s'engageant, si le Conseil royal lui opposait un refus, 
reconnatre Henri V pour roi de France[122].

[Note 117: A. Thomas, _Le mot Patrie et Jeanne d'Arc_, dans
_Revue des Ides_, 15 juillet 1906.]

[Note 118: _Les oeuvres de Maistre Alain Chartier_, publ. par
Andr Duchesne, Paris, 1642, in-4, p. 410.]

[Note 119: _Procs_, t. II, p. 436.]

[Note 120: Froissart, _Chroniques_, livre I, chap. 128.]

[Note 121: Jean Juvnal des Ursins dans Buchon, _Choix de
chroniques_, IV.]

[Note 122: Rymer, _Foedera_, t. IX, p. 427.]

Chacun songeait d'abord  soi. Quiconque avait terre se devait  sa
terre; son ennemi, c'tait son voisin. Le bourgeois ne connaissait que
sa ville. Le paysan changeait de matre sans le savoir. Les trois
tats du royaume n'taient pas assez unis pour former, au sens moderne
du mot, un tat.

Peu  peu, le pouvoir royal runit les Franais; cette runion se fit
plus troite  mesure que la royaut se faisait plus puissante. Au
XVIe et au XVIIe sicle, cette envie de penser et d'agir en commun qui
fait les grands peuples devint chez nous trs ardente, tout au moins
dans les familles qui donnaient des officiers  la Couronne, et elle
se communiqua mme aux gens d'un moindre tat. Rabelais fait figurer
Franois Villon et le roi d'Angleterre dans une historiette si enfle
de gloriole militaire qu'un grenadier de Napolon aurait pu la conter
devant un feu de bivouac, au style prs[123]. Dans la prface du pome
que nous citions tout  l'heure, Chapelain parle des moments o la
patrie, qui est une mre commune, a besoin de tous ses enfants. Le
vieux pote s'exprime dj comme l'auteur de la _Marseillaise_[124].

[Note 123: _Pantagruel_, l. IV, ch. LXVII.]

[Note 124: _La Pucelle_, prface.]

On ne peut nier que le sentiment de la patrie existt sous l'ancien
rgime. Ce que la Rvolution y ajouta n'en fut pas moins immense.
Elle y ajouta l'ide de l'unit nationale et de l'intgrit du
territoire. Elle tendit  tous le droit de proprit rserv
jusque-l  un petit nombre, et de la sorte partagea, pour ainsi dire,
la patrie entre les citoyens. En donnant aux paysans la facult de
possder, le nouveau rgime leur imposa du mme coup l'obligation de
dfendre leur bien effectif ou ventuel. Prendre les armes est une
ncessit commune  quiconque acquiert ou veut acqurir des terres. 
peine le Franais jouissait-il des droits de l'homme et du citoyen,
avait-il ou pensait-il avoir pignon sur rue et champs au soleil, que
les armes de l'Europe coalise vinrent pour le rendre  l'antique
esclavage. Le patriote alors se fit soldat. Vingt-trois ans de
guerres, avec l'alternative fatale des victoires et des dfaites,
affermirent nos pres dans l'amour de la patrie et la haine de
l'tranger.

Depuis lors, les progrs industriels ont suscit d'un pays  l'autre
des rivalits qui s'exercent chaque jour plus prement. Les modes
actuels de la production, en multipliant entre les peuples les
antagonismes, ont cr l'imprialisme, l'expansion coloniale et la
paix arme.

Mais que de forces contraires s'exercent dans cette cration
formidable d'un nouvel ordre de choses! La grande industrie a donn
naissance, dans tous les pays,  une classe nouvelle, qui, ne
possdant rien, n'ayant nul espoir de rien possder, ne jouissant
d'aucun des biens de la vie, pas mme de la lumire du jour, ne craint
point, comme le paysan et le bourgeois issu de la Rvolution, que
l'ennemi du dehors ne la vienne dpouiller, et, faute de richesses 
dfendre, regarde les peuples trangers sans effroi ni haine. En mme
temps, se sont leves sur tous les marchs du monde des puissances
financires qui, bien qu'elles affectent souvent le respect des
vieilles traditions, sont, par leur fonction mme, essentiellement
destructives de l'esprit patriotique et national. Le rgime universel
du capital a cr en France, comme partout ailleurs, l'internationale
des travailleurs et le cosmopolitisme des financiers.

Aujourd'hui, comme il y a deux mille ans, pour discerner l'avenir, il
faut regarder non pas aux entreprises des puissants de la terre, mais
aux mouvements confus des masses laborieuses. Cette paix arme, si
lourde pour elles, les nations ne la supporteront pas indfiniment.
Nous voyons s'organiser chaque jour la communaut du travail
universel.

Je crois  l'union future des peuples et je l'appelle avec cette
ardente charit du genre humain qui, forme dans la conscience latine
au temps d'Epictte et de Snque, et pour tant de sicles teinte par
la barbarie europenne, s'est rallume dans les coeurs les plus hauts
des ges modernes. Et l'on m'opposerait en vain que ce sont l les
illusions du rve et du dsir: c'est le dsir qui cre la vie et
l'avenir prend soin de raliser les rves des philosophes. Mais que
nous soyons assurs ds  prsent d'une paix que rien ne troublera, il
faudrait tre insens pour le prtendre. Les terribles rivalits
industrielles et commerciales qui grandissent autour de nous font
pressentir au contraire, de futurs conflits et rien ne nous assure que
la France ne se verra pas un jour enveloppe dans une conflagration
europenne ou mondiale. Et l'obligation o elle se trouve de pourvoir
 sa dfense n'accrot pas peu les difficults que lui cause un ordre
social profondment troubl par la concurrence de la production et
l'antagonisme des classes.

Un empire absolu se fait des dfenseurs par la crainte; une dmocratie
ne s'en assure qu' force de bienfaits. On trouve la peur ou l'intrt
 la racine de tous les dvouements. Pour que, au jour du pril, le
proltaire franais dfende hroquement la Rpublique, il faut qu'il
s'y trouve heureux ou espre le devenir. Et que sert de se flatter?
Aujourd'hui le sort de l'ouvrier n'est pas meilleur en France qu'en
Allemagne, et il est moins bon qu'en Angleterre et en Amrique.

Je n'ai pu me dfendre d'exprimer sur ces importants sujets la vrit
telle qu'elle m'apparat; c'est une grande satisfaction que de dire
ce qu'on croit utile et juste.

Il ne me reste plus qu' soumettre au public quelques rflexions sur
l'art malais d'crire l'histoire, et  m'expliquer sur certaines
particularits de forme et de langage qu'on trouvera dans cet ouvrage.

Pour sentir l'esprit d'un temps qui n'est plus, pour se faire
contemporain des hommes d'autrefois, une lente tude et des soins
affectueux sont ncessaires. Mais la difficult n'est pas tant dans ce
qu'il faut savoir que dans ce qu'il faut ne plus savoir. Si vraiment
nous voulons vivre au XVe sicle, que de choses nous devons oublier:
sciences, mthodes, toutes les acquisitions qui font de nous des
modernes! Nous devons oublier que la terre est ronde et que les
toiles sont des soleils, et non des lampes suspendues  une vote de
cristal, oublier le systme du monde de Laplace pour ne croire qu' la
science de saint Thomas, de Dante et de ces cosmographes du moyen ge
qui nous enseignent la cration en sept jours et la fondation des
royaumes par les fils de Priam, aprs la destruction de Troye la
Grande. Tel historien, tel palographe est impuissant  nous faire
comprendre les contemporains de la Pucelle. Ce n'est pas le savoir qui
lui manque, c'est l'ignorance, l'ignorance de la guerre moderne, de la
politique moderne, de la religion moderne.

Mais lorsque nous aurons oubli, autant que possible, tout ce qui
s'est pass depuis la jeunesse de Charles VII, afin de penser comme un
clerc en exil  Poitiers ou un bourgeois d'Orlans de service sur les
remparts de sa ville, il nous faudra bientt retrouver toutes nos
ressources intellectuelles pour embrasser l'ensemble des vnements et
dcouvrir l'enchanement des effets et des causes qui chappaient  ce
bourgeois et  ce clerc. J'ai raccourci ma vue, dit le Chatterton
d'Alfred de Vigny quand il explique comment il ne voit rien de ce qui
s'est pass aprs les vieux Saxons. Mais Chatterton composait des
pomes, de pseudo-chroniques, et non pas une histoire. L'historien
doit tour  tour allonger et raccourcir sa vue. S'il se mle de conter
une vieille histoire, il lui faudra successivement et parfois  la
mme minute la navet des foules humaines qu'il fait revivre et la
critique la mieux avertie. Il faut que, par un phnomne trange de
ddoublement, il soit en mme temps l'homme ancien et l'homme moderne
et vive sur deux plans diffrents, semblable  ce personnage trange
d'un conte de J.-H. Wells, qui se meut et se sent dans une petite
ville d'Angleterre et qui cependant se voit au fond de l'Ocan. J'ai
visit studieusement les villes, les champs, o se sont accomplis les
vnements que je me proposais de raconter; j'ai vu la valle de la
Meuse alors que le printemps la fleurissait et la parfumait, et je
l'ai revue sous un amoncellement de brumes et de nues; j'ai parcouru
les bords illustres et riants de la Loire, la Beauce aux vastes
horizons que les nuages bordent de montagnes neigeuses,
l'le-de-France o le ciel est si doux, la Champagne dont les coteaux
pierreux nourrissent encore les vignes basses qui, foules par l'arme
du Sacre, se refirent feuilles et fruits, dit la lgende, et
donnrent,  la Saint-Martin, une tardive et riche vendange[125]; j'ai
hant l'pre Picardie, la baie de Somme si triste et nue sous le vol
des oiseaux de passage, la grasse Normandie, Rouen, ses clochers et
ses tours, ses vieux charniers, ses ruelles humides, ses dernires
maisons de bois aux pignons aigus. Je me suis figur ces fleuves, ces
terres, ces chteaux et ces villes tels qu'ils taient il y a cinq
cents ans.

[Note 125: Germain Lefvre-Pontalis, _Les sources allemandes de
l'histoire de Jeanne d'Arc_, p. 93.]

J'ai accoutum mes yeux aux formes qu'affectaient alors les tres et
les choses. J'ai interrog ce qui reste de pierre, de fer ou de bois
travaill par la main de ces vieux artisans, plus libres et par cela
mme plus ingnieux que les ntres, et qui tmoignent du besoin de
tout animer et de tout orner. J'ai tudi le mieux que j'ai pu les
images peintes et tailles, non prcisment en France, car on n'y
ouvrait gure en ces jours de misre et de mort, mais en Flandre, en
Bourgogne, en Provence, oeuvres d'un style  la fois affect et naf,
souvent exquis. Les miniatures se sont animes sous mes yeux et j'y ai
vu revivre les seigneurs, dans la magnificence absurde des toffes 
tripes, les dames et les demoiselles un peu diablesses avec leurs
bonnets cornus et leurs pieds pointus; les clercs assis  leur
pupitre, les gens d'armes chevauchant leur coursier et les marchands
leur mule, les laboureurs accomplissant d'avril  mars les travaux du
calendrier rustique, les paysannes dont la grande coiffe est conserve
aujourd'hui par les religieuses. Je me suis rapproch de ces gens qui
furent nos semblables et qui pourtant diffraient de nous par mille
nuances du sentiment et de la pense; j'ai vcu de leur vie; j'ai lu
dans leurs mes.

On ne trouve nulle part, ai-je besoin de le dire, une image
authentique de Jeanne. Ce qui, dans l'art du XVe sicle, avait trait 
elle, se rduisait  peu de chose: il ne nous en reste presque rien,
une petite tapisserie  bestions, une figurine trace  la plume sur
un registre, quelques enluminures peintes dans des manuscrits sous les
rgnes de Charles VII, de Louis XI, de Charles VIII, et c'est tout. Il
m'a fallu contribuer  l'iconographie si pauvre de Jeanne d'Arc, non
que j'eusse quelque chose  y ajouter, mais au contraire pour en
retrancher ce que les faussaires y ont introduit de ce temps. On
trouvera dans l'appendice IV,  la fin de cet ouvrage[126] la courte
notice o je signale des fraudes dj anciennes, pour la plupart, et
qui n'avaient pas encore t dnonces. J'ai limit mes recherches au
XVe sicle, laissant  d'autres le soin d'tudier ces peintures de la
Renaissance dans lesquelles la Pucelle apparat quipe  l'allemande,
avec le chapeau  plumes et le pourpoint  creves des retres saxons
et des suisses mercenaires[127]? Je ne saurais dire quel est le
prototype de ces portraits, mais ils ressemblent beaucoup  la femme
qui accompagne les soudoyers dans la _Danse des morts_ que Nicolas
Manuel peignit de 1515  1521  Berne, sur le mur du couvent des
dominicains[128]. Au grand sicle, Jeanne d'Arc devient Clorinde,
Minerve, Bellone en costume de ballet[129].

[Note 126: T. II.]

[Note 127: Voir le tableau dat de 1581, conserv au muse
d'Orlans et reproduit dans la _Jeanne d'Arc_ de Wallon, p. 466.]

[Note 128: _La Danse des Morts_, peinte  Berne, dans les annes
1515  1520, par Nicolas Manuel, lithographie par Guillaume Stettler,
s. d. in-f oblong, pl. XX.]

[Note 129: Lanry d'Arc, _Le livre d'or de Jeanne d'Arc_,
Iconographie, n{os} 2080-2112.]

J'ai cru qu'un rcit continu vaudrait mieux que toutes les
controverses et que toutes les discussions pour faire sentir la vie et
connatre la vrit. Il est certain que les textes relatifs  la
Pucelle ne se prtent pas trs bien  ce genre d'histoire: comme je
viens de le montrer, ils sont presque tous suspects  divers gards
et soulvent  chaque instant des objections; mais je pense qu'en
faisant de ces textes un usage prudent et judicieux, on en peut tirer
encore des donnes suffisantes pour constituer une histoire positive
de quelque tendue. D'ailleurs, j'ai toujours indiqu mes sources;
chacun sera juge de l'autorit des garants que j'invoque.

Dans mon rcit, j'ai rapport un assez grand nombre de circonstances
qui, sans avoir directement trait  Jeanne, rvlent l'esprit, les
moeurs et les croyances du temps; ces circonstances sont pour la
plupart d'ordre religieux. C'est que l'histoire de Jeanne, je ne puis
assez le dire, est une histoire religieuse, une histoire de sainte,
tout comme celle de Colette de Corbie ou de Catherine de Sienne.

J'ai beaucoup accord, j'ai peut-tre trop accord au dsir de faire
vivre le lecteur au milieu des choses et parmi les hommes du XVe
sicle. Pour ne pas le distraire trop brusquement, j'ai vit de lui
prsenter tout rapprochement avec d'autres poques, bien qu'il m'en
vnt un grand nombre  l'esprit.

J'ai nourri mon texte de la forme et de la substance des textes
anciens, mais je n'y ai, autant dire, jamais introduit de citations
littrales: je crois que, sans une certaine unit de langage, un livre
est illisible, et j'ai voulu tre lu.

Ce n'est pas par affectation de style ni par got artiste que j'ai
gard le plus que j'ai pu le ton de l'poque et prfr les formes
archaques de la langue toutes les fois que j'ai cru qu'elles seraient
intelligibles; c'est parce qu'on change les ides en changeant les
mots et qu'on ne peut substituer aux termes anciens des termes
modernes sans altrer les sentiments ou les caractres.

J'ai tch de garder un ton simple et familier. On crit trop souvent
l'histoire d'un ton noble qui la rend ennuyeuse et fausse.
S'imagine-t-on que les faits historiques sortent du train ordinaire
des choses et de la mesure commune de l'humanit?

Une tentation terrible pour l'historien d'une telle histoire, c'est de
se jeter dans la bataille. Il n'y a gure de moderne rcit de ces
vieux assauts o l'on ne voie l'auteur, ecclsiastique ou professeur,
s'lancer, la plume  l'oreille, sous les flches anglaises, au ct
de la Pucelle. Je crois qu'au risque de ne point montrer toute la
beaut de son coeur, il vaut mieux ne pas paratre dans les affaires
qu'on raconte.

J'ai crit cette histoire avec un zle ardent et tranquille; j'ai
cherch la vrit sans mollesse, je l'ai rencontre sans peur. Alors
mme qu'elle prenait un visage trange, je ne me suis pas dtourn
d'elle. On me reprochera mon audace jusqu' ce qu'on me reproche ma
timidit.

Je suis heureux d'exprimer ma gratitude  mes illustres confrres, MM.
Paul Meyer et Ernest Lavisse, dont les conseils m'ont t prcieux. Je
dois beaucoup  M. Petit-Dutaillis, qui a bien voulu me prsenter des
observations dont j'ai tenu compte. J'ai grandement  me louer de
l'aide que m'ont prt M. Henri Jadart, secrtaire de l'Acadmie de
Reims, M. E. Langlois, professeur  la Facult des lettres de Lille,
M. Camille Bloch, l'ancien archiviste du Loiret, M. Nol Charavay,
expert en autographes, et M. Raoul Bonnet.

M. Pierre Champion, qui, trs jeune encore, s'est fait connatre par
de beaux travaux historiques, a mis  ma disposition le rsultat de
ses recherches avec un dsintressement que je ne saurais assez
reconnatre et il a bien voulu relire attentivement tout mon travail.
M. Jean Brousson m'a fait profiter des ressources de sa perspicacit
qui passent de beaucoup ce qu'on est en droit d'attendre d'un
secrtaire.

Au sicle que j'ai essay de faire revivre en cet ouvrage, un dmon
nomm Titivillus mettait chaque soir dans son sac toutes les lettres
omises ou changes par les copistes durant la journe et les portait
en enfer, pour que Saint-Michel, alors qu'il pserait les mes de ces
scribes ngligents, mt la part de chacun dans le plateau des
iniquits. Je crois que ce diable, justement vtilleux, s'il a survcu
 la dcouverte de l'imprimerie, assume aujourd'hui la lourde tche
de relever les coquilles semes dans les livres qui prtendent 
l'exactitude; car il serait bien naf de s'occuper des autres. Je
pense qu'il met ces coquilles, selon le cas,  la charge du prote ou
de l'auteur. J'ai une infinie reconnaissance  mes diteurs et amis
MM. Calmann-Lvy et  leurs excellents collaborateurs d'avoir, par
leurs soins et leur exprience, allg de beaucoup le sac dont
Titivillus me chargera au jour du jugement.




VIE DE JEANNE D'ARC




CHAPITRE PREMIER

L'ENFANCE.


De Neufchteau  Vaucouleurs la Meuse coule libre et pure entre les
troches de saules et d'aulnes et les peupliers qu'elle arrose, se
joue tantt en brusques dtours, tantt en longs circuits, et divise
et runit sans cesse les glauques filets de ses eaux, qui parfois se
perdent tout  coup sous terre. L't, ce n'est qu'un ruisseau
paresseux qui courbe en passant les roseaux du lit qu'il n'a presque
pas creus; et, si l'on approche du bord, on voit la rivire, ralentie
par des lots de joncs, couvrir  peine de ses moires un peu de sable
et de mousse. Mais dans la saison des pluies, grossie de torrents
soudains, plus lourde et plus rapide, elle laisse, en fuyant, une
rose souterraine qui remonte  et l, en flaques claires,  fleur
d'herbe, dans la valle.

Cette valle s'tend, toute unie, large d'une lieue  une lieue et
demie, entre des collines arrondies et basses, couronnes de chnes,
d'rables et de bouleaux. Bien que fleurie au printemps, elle est d'un
aspect austre et grave et prend parfois un caractre de tristesse.
L'herbe la revt avec une monotonie gale  celle des eaux dormantes.
On y sent, mme dans les beaux jours, la menace d'un climat rude et
froid. Le ciel y semble plus doux que la terre. Il l'enveloppe de son
sourire humide; il est le mouvement, la grce et la volupt de ce
paysage tranquille et chaste. Puis, quand vient l'hiver, il se mle 
la terre dans une apparence de chaos. Les brouillards y deviennent
pais et tenaces. Aux vapeurs blanches et lgres qui flottaient, par
les matins tides, sur le fond de la valle, succdent des nuages
opaques et de sombres montagnes mouvantes, qu'un soleil rouge et froid
dissipe lentement. Et, le long des sentiers du haut pays, le passant
matinal a cru, comme les mystiques dans leurs ravissements, marcher
sur les nues.

C'est ainsi qu'aprs avoir laiss  sa gauche le plateau bois du haut
duquel le chteau de Bourlmont domine le val de la Sanelle et  sa
droite Coussey avec sa vieille glise, la rivire flexible passe entre
le Bois Chesnu au couchant et la cte de Julien au levant, rencontre,
sur sa rive occidentale, les villages de Domremy et de Greux, qui se
touchent, spare Greux de Maxey-sur-Meuse, atteint, entre autres
hameaux blottis au creux des collines ou dresss sur les hautes
terres, Burey-la-Cte, Maxey-sur-Vaise et Burey-en-Vaux, et va baigner
les belles prairies de Vaucouleurs[130].

[Note 130: J. Ch. Chapellier, _tude historique et gographique
sur Domremy, pays de Jeanne d'Arc_, Saint-Di, 1890, in-8.--E.
Hinzelin, _Chez Jeanne d'Arc_, Paris, 1894, in-18.]

Dans ce petit village de Domremy, situ  moins de trois lieues en aval
de Neufchteau et  cinq lieues en amont de Vaucouleurs, une fille
naquit vers l'an 1410 ou 1412[131], destine  l'existence la plus
singulire. Elle naissait pauvre. Jacques ou Jacquot d'Arc, son
pre[132], originaire du village de Ceffonds en Champagne[133], vivait
d'un gagnage ou petite ferme, et menait les chevaux au labour. Ses
voisins et voisines le tenaient pour bon chrtien et vaillant 
l'ouvrage[134]. Sa femme tait originaire de Vouthon, village situ 
une lieue et demie au nord-ouest de Domremy, par del les bois de
Greux. Ayant nom Isabelle ou Zabillet, elle reut,  une poque qu'on ne
saurait indiquer, le surnom de Rome[135]. On appelait ainsi ceux qui
taient alls  Rome ou avaient fait quelque grand plerinage[136], et
l'on peut croire qu'Isabelle gagna son nom de Rome en prenant les
coquilles et le bourdon[137]. Un de ses frres tait cur, un autre,
couvreur; un de ses neveux charpentier[138]. Elle avait dj donn  son
mari trois enfants: Jacques ou Jacquemin, Catherine et Jean[139].

[Note 131: C'est ce qu'on peut induire de _Procs_, t. I, p. 46.
Mais Jeanne ne savait pas  quel ge elle avait quitt la maison de
son pre (_Procs_, t. I, p. 51). Je n'ai pas fait usage de _Procs_,
t. V, p. 116, qui est tout  fait fabuleux.]

[Note 132: Darc (_Procs_, t. I, p. 191, t. II, p. 82); Dars
(Simon Luce, _Jeanne d'Arc  Domremy_, p. 360); Day (_Procs_, t. V,
p. 150); Daiz (communication de M. Pierre Champion), et cette graphie
parat attester la prononciation de Jeanne d'Arc.--Sur l'orthographe
du nom de d'Arc, cf. Lanry d'Arc, _Livre d'Or de Jeanne d'Arc_,
notices 647-657.]

[Note 133: _Procs_, t. I, pp. 46, 208.--E. de Bouteiller et G. de
Braux, _La famille de Jeanne d'Arc_, Paris, in-8, 1878, p. 185;
_Nouvelles recherches sur la famille de Jeanne d'Arc_, Paris-Orlans,
1879, in-12, p. x et _passim_.--Boucher de Molandon, _Jacques d'Arc,
pre de la Pucelle_, Orlans, 1885, in-8.]

[Note 134: _Procs_, t. II, pp. 378 et suiv.]

[Note 135: _Procs_, t. I, pp. 191 et 208; t. II, p. 74, n.
1.--Armand Boucher de Crvecoeur, _Les Rome et les de Perthes,
famille maternelle de Jeanne d'Arc_, Abbeville, 1891, in-8.--Lanry
d'Arc, _Livre d'Or_, notices 1278  1308.]

[Note 136: Du Cange, _Glossaire_, au mot: _Romeus_.--G. de Braux,
_Jeanne d'Arc  Saint-Nicolas_, Nancy, 1889, p. 8.--_Revue catholique
des Institutions et du Droit_, aot 1886.--E. de Bouteiller,
_Nouvelles recherches_, p. XII.--Vallet de Viriville, _Histoire de
Charles VII_, t. II, p. 43.]

[Note 137: Trs probablement avant la naissance de Jeanne: J'ai
pour surnom d'Arc ou Rome dit Jeanne (_Procs_, t. I, p. 191). On
voit qu'elle se donne indiffremment le surnom de son pre ou celui de
sa mre, bien qu'elle dise (_Procs_, t. I, p. 191) que les filles,
dans son pays, portaient le surnom de leur mre.]

[Note 138: _Procs_, t. V, p. 252.--E. de Bouteiller et G. de
Braux, _Nouvelles recherches sur la famille de Jeanne d'Arc_, Paris,
1879, pp. 3  20.--Ch. du Lys, _Trait sommaire tant du nom et des
armes que de la naissance et parent de la Pucelle d'Orlans et de ses
frres_, dit. Vallet de Viriville, Paris, 1857, p. 28.--E. Georges,
_Jeanne d'Arc considre au point de vue Franco-Champenois_, Troyes,
1893, in-8, p. 101.]

[Note 139: Rien de moins certain que l'ordre de naissance des
enfants de Jacques d'Arc (_Procs_,  la table, au mot: _Arc_).]

La maison de Jacques d'Arc touchait au pourpris de l'glise
paroissiale, ddie  saint Remi, aptre des Gaules[140]. On n'eut que
le cimetire  traverser pour porter l'enfant sur les fonts. Les
formules d'exorcismes, que le prtre rcite  la crmonie du baptme,
taient,  cette poque, dans ces contres, beaucoup plus longues,
dit-on, pour les filles que pour les garons[141]. Sans savoir si
messire Jean Minet[142], cur de la paroisse, les pronona dans leur
teneur exacte sur la tte de l'enfant, nous rappelons cet usage comme
un des nombreux indices de l'invincible dfiance qu'inspira toujours 
l'glise la nature fminine.

[Note 140: _Procs_, t. II, p. 393 et _passim_.--S. Luce, _Jeanne
d'Arc  Domremy_, XVI, p. 357.]

[Note 141: A. Monteil, _Histoire des Franais_, 1853, in-18, t.
II, p. 194.]

[Note 142: _Procs_, t. I, p. 46, Jean Minet tait originaire de
Neufchteau.]

Selon la coutume d'alors, cette enfant eut plusieurs parrains et
marraines[143]. Les compres furent Jean Morel, de Greux, laboureur;
Jean Barrey, de Neufchteau; Jean Le Langart ou Lingui et Jean
Rainguesson; les commres, Jeannette, femme de Thevenin le Royer, dit
Roze, de Domremy; Batrix, femme d'Estellin, laboureur au mme lieu;
Edite, femme de Jean Barrey, Jeanne, femme d'Aubrit, dit Jannet, qu'on
appela le maire Aubrit, quand il fut nomm officier de plume au
service des seigneurs de Bourlmont[144]; Jeannette, femme de
Thiesselin de Vittel, clerc  Neufchteau, de toutes la plus savante,
car elle avait entendu lire des histoires dans des livres. On dsigne
encore, parmi les commres, la femme de Nicolas d'Arc frre de
Jacques, ainsi que deux obscures chrtiennes nommes l'une Agns,
l'autre Sibylle[145]. Il se rencontrait l nombre de Jean, de Jeanne
et de Jeannette, comme en toute assemble de bons catholiques. Saint
Jean-Baptiste jouissait d'une trs haute renomme; sa fte, clbre
le 24 juin, tait une grande date de l'anne religieuse et civile;
elle servait de terme usuel pour baux, locations et contrats de toutes
sortes. Saint Jean l'vangliste, qui avait repos la tte contre la
poitrine du Seigneur et qui devait revenir sur la terre  la
consommation des sicles, passait aux yeux de certains religieux, aux
yeux surtout des mendiants, pour le plus grand des saints du
Paradis[146]. C'est pourquoi, en l'honneur du Prcurseur ou de
l'aptre bien-aim, on imposait trs souvent, de prfrence  tout
autre nom, les noms de Jean et de Jeanne aux nouveau-ns. Et, pour
mieux approprier ces saints noms  la petitesse de l'enfance et 
l'infimit promise  la plupart des destines humaines, on les
diminuait en Jeannot et Jeannette. Les paysans des bords de la Meuse
avaient un got particulier pour ces petits noms  la fois humbles et
caressants, Jacquot, Pierrollot, Zabillet, Mengette, Guillemette[147].
L'enfant reut, de la femme du clerc Thiesselin, le nom de Jeannette.
Au village, elle ne porta que celui-l. Plus tard, en France, on
l'appela Jeanne[148].

[Note 143: J. Corblet, _Parrains et marraines_, dans _Revue de
l'Art chrtien_, 1881, t. XIV, pp. 336 et suiv.]

[Note 144: Simon Luce, _Jeanne d'Arc  Domremy_, LI, p. 98.]

[Note 145: Cf. _Procs_,  la table, aux articles: _parrains_ et
_marraines_.--Il n'est pas toujours possible du donner aux personnes
les noms et l'tat qu'elles avaient prcisment  la date o nous les
voyons intervenir.]

[Note 146: _Relation du greffier de La Rochelle_, dans _Revue
Historique_, t. IV, p. 342. Cf. Eustache Deschamps, ballade 354, t.
III, p. 83, d. Queux de Saint-Hilaire.]

[Note 147: _Procs_, t. II, pp. 74-388; t. V, pp. 151, 220 et
_passim_.]

[Note 148: _Procs_, t. I, p. 46.--Henri Lepage, _Jeanne d'Arc
est-elle Lorraine?_ Nancy, 1852, pp. 57  79.]

Elle fut nourrie dans la maison paternelle. Pauvre demeure de
Jacques[149]! La faade tait perce d'une ou deux fentres chiches de
lumire. Le toit de pierres plates, inclin sur un demi-pignon,
descendait presque  terre du ct du jardin. Sur le seuil,  la
coutume du pays, s'amassaient le fumier, les souches et les
instruments de labour, recouverts de rouille et de boue. Mais l'humble
jardin,  la fois verger et potager, tait, au printemps, tout fleuri
de blanc et de rose[150].

[Note 149: _Procs_, t. V, pp. 244 et suiv.--La maison de Jacques
d'Arc tait sans doute sur la route; les Du Lys, ou plutt les
Thiesselin, la dmolirent et btirent  la place une maison qui
n'existe plus. Les cus qui en ornaient la faade ont t appliqus
sur la porte de celle qu'on montre aujourd'hui comme la maison de
Jeanne. Ce qu'on donne pour la chambre de Jeanne est le fournil (.
Hinzelin, _Chez Jeanne d'Arc_, p. 74. Voir un article de Henri Arsac,
dans l'_cho de l'Est_, du 26 juillet 1890). Il y a sur ce sujet toute
une littrature (Lanry d'Arc, _Livre d'Or_, pp. 330 et suiv.).]

[Note 150: mile Hinzelin, _Chez Jeanne d'Arc_, _passim_.]

Ces bons chrtiens eurent encore un enfant, le dernier, Pierre qu'on
nommait Pierrelot[151].

[Note 151: _Procs_, t. V, pp. 151, 220.]

Jeanne grandit sur une terre avare, parmi des gens rudes et sobres,
nourris de vin rose et de pain bis, endurcis par une dure vie. Elle
grandit libre. Les enfants, chez les paysans laborieux, vivent le plus
souvent entre eux, hors du regard des parents. La fille d'Isabelle
semble s'tre trs bien accorde avec les enfants du village. Une
petite voisine, Hauviette, de trois ou quatre ans plus jeune qu'elle,
tait sa compagne de tous les jours. Elles avaient plaisir  coucher
dans le mme lit[152]. Mengette, dont les parents habitaient tout
contre, venait filer dans la maison de Jacques d'Arc. Elle s'y
acquittait avec Jeanne des soins du mnage[153]. Souvent aussi Jeanne,
emportant sa quenouille, allait faire la veille chez un laboureur,
Jacquier, de Saint-Amance, qui avait une fille toute jeune[154]. Les
garons, comme de raison, croissaient avec les filles. Jeanne et le
fils de Simonin Musnier, tant voisine et voisin, furent levs
ensemble. En son enfance, le fils Musnier tomba malade; Jeanne l'alla
soigner[155].

[Note 152: _Procs_, t. II, p. 417.]

[Note 153: _Ibid._, t. II, p. 429.]

[Note 154: _Ibid._, t. II, p. 408.]

[Note 155: _Ibid._, t. II, p. 423.]

Il n'tait pas sans exemple en ce temps-l que des villageoises
connussent leurs lettres. Matre Jean Gerson, peu d'annes auparavant,
conseillait  ses soeurs, paysannes champenoises, d'apprendre  lire,
promettant, si elles y russissaient, de leur donner des livres
d'dification[156]. Bien que nice de cur, Jeanne n'tudia pas sa
Croix-de-Dieu, semblable en cela  plusieurs enfants de son village,
non pourtant  tous, car il y avait  Maxey une cole o allaient les
garons de Domremy[157].

[Note 156: E. Georges, _Jeanne d'Arc considre au point de vue
Franco-Champenois_, p. 115.--De La Fons-Mlicocq, _Documents indits
pour servir  l'histoire de l'instruction publique en France et 
l'histoire des moeurs au XVe sicle_, dans _Bulletin de la Socit des
Antiquaires de la Morinie_, t. III, pp. 460 et suiv.]

[Note 157: _Procs_, t. I, pp. 65-66.--(_Item._, je donne 
Oudinot,  Richard et  Grard, clercz enfantz du maistre de l'escole
de Marcey dessoubz Brixey, doubz escus pour priier pour mi et pour
dire les sept psaulmes.) Testament de Jean de Bourlmont, 23 octobre
1399, dans S. Luce, _Jeanne d'Arc  Domremy_, preuve XIII.]

Elle apprit de sa mre _Notre Pre_, _Je vous salue, Marie_, et _Je
crois en Dieu_[158]. Elle entendit conter quelques belles histoires de
saints et de saintes. Ce fut tout l'enseignement qu'elle reut. Aux
jours fris, dans la nef de l'glise, elle se tenait sous la chaire,
assise sur les talons,  la manire des paysannes, tandis que les
hommes demeuraient debout contre le mur, et elle entendait le sermon
du cur[159].

[Note 158: _Procs_, t. I, pp. 46, 47.]

[Note 159: Voyez dans Montfaucon, _Monuments de la Monarchie
franaise_, t. III, la gravure de la seconde miniature des Douze
prils d'enfer.]

Ds qu'elle en eut l'ge, elle travailla aux champs, sarclant, bchant
et, comme font encore aujourd'hui les filles du pays lorrain,
accomplissant des tches d'homme.

Les prairies, don du fleuve, taient la principale richesse des
riverains de la Meuse. Quand la rcolte des foins tait faite, tous
les habitants de Domremy avaient droit de pture dans les prairies du
village, et ils y pouvaient mettre des ttes de btail en nombre
proportionnel  celui des fauches de pr qu'ils possdaient en
propre. Chaque famille prenait  son tour la garde des troupeaux ainsi
rassembls. Jacques d'Arc, qui avait un peu d'herbage, mettait ses
boeufs et ses chevaux avec les autres. Lorsque venait son tour de
garde, il s'en dchargeait sur sa fille Jeanne, qui allait au pr, sa
quenouille  la main[160].

[Note 160: _Procs_, t. I, pp. 51, 66.--S. Luce, _Jeanne d'Arc 
Domremy_, p. lij.]

Mais elle aimait mieux vaquer aux soins du mnage, coudre et filer.
Elle tait pieuse. Elle ne jurait ni Dieu ni les saints et, pour
affirmer qu'une chose tait vraie, elle se contentait de dire: Sans
faute[161]. Quand les cloches sonnaient l'_Angelus_, elle se signait
et s'agenouillait[162]. Le samedi, jour de la Sainte Vierge,
gravissant le coteau d'herbes, de vignes et de vergers au pied duquel
s'appuie le village de Greux, elle gagnait le plateau bois d'o l'on
dcouvre,  l'est, la verte valle et les collines bleuissantes. Sur
la hauteur,  une petite lieue du village, dans un ravin plein d'ombre
et de murmures, la fontaine de Saint-Thibault, dont l'eau trs pure
gurit de la fivre et cicatrise les plaies, jaillit sous les htres,
les frnes et les chnes. Au-dessus de la fontaine, s'lve la
chapelle de Notre-Dame de Bermont. Dans la belle saison, elle est
toute parfume de l'odeur des prs et des bois. Et l'hiver enveloppe
ce haut lieu de tristesse et de silence. En ce temps-l, vtue du
manteau royal et la couronne au front, dans ses bras son divin enfant,
Notre-Dame de Bermont recevait les prires et les offrandes des jeunes
garons et des jeunes filles. Elle faisait des miracles. Jeanne
l'allait visiter en compagnie de sa soeur Catherine, de quelques
filles ou garons du pays ou toute seule. Et le plus souvent qu'elle
pouvait, elle brlait un cierge en l'honneur de cette cleste
dame[163].

[Note 161: _Ibid._, t. II, p. 404.]

[Note 162: _Ibid._, t. I, p. 423.]

[Note 163: _Procs_, table, au mot: _Bermont_.--Du Haldat, _Notice
sur la chapelle de Belmont_, dans les _Mmoires de l'Acadmie
Stanislas de Nancy_, 1833-1834, p. 96.--E. Hinzelin, _Chez Jeanne
d'Arc_, p. 95.--Lanry d'Arc, _Livre d'Or_, p. 330.]

 une demi-lieue  l'est de Domremy, s'levait une colline couverte
d'un bois pais o l'on ne s'aventurait gure de peur des sangliers et
des loups. Les loups taient la terreur du pays. Les maires des
villages payaient des primes pour chaque tte de loup ou de louveteau
qu'on leur apportait[164]. Ce bois, que Jeanne voyait du seuil de sa
porte, c'tait le Bois Chesnu, le bois de chnes, ce qu'on pouvait
entendre au sens de bois chenu, vieille fort[165]. Nous verrons plus
tard comment  ce Bois Chesnu fut applique, en France, une prophtie
de Merlin l'Enchanteur.

[Note 164: Alexis Monteil, _Histoire des Franais_, t. I, p. 91.]

[Note 165: _Procs_, table, au mot: _Bois Chesnu_.]

Au pied de la colline, du ct du village, tait une fontaine[166] que
les groseilliers pineux, en recourbant leurs branches, bordaient de
leurs buissons gristres. On la nommait la Fontaine-aux-Groseilliers,
la Fontaine-aux-Nerpruns[167]. Si, comme le croyait un matre de
l'Universit de Paris[168], Jeanne appelait cette fontaine la
Fontaine-aux-Bonnes-Fes-Notre-Seigneur, c'tait assurment parce que
les gens du village la dsignaient de mme manire. Et il semblerait
que ces mes rustiques eussent voulu, par ce nom, rendre chrtiennes
ces dames des bois et des eaux qui ne l'taient gure, et en qui
certains docteurs reconnaissaient des dmons autrefois adors des
paens comme desses[169].

[Note 166: _Ibid._, table, au mot: _Fontaine des Groseilliers_.]

[Note 167: _Procs_, t. I, pp. 67-210; t. II, pp. 391 et suiv.]

[Note 168: _Journal d'un bourgeois de Paris_, d. Tuetey, p. 267.]

[Note 169: _Procs_, t. I, p. 209.]

Et c'tait la vrit. Desses vnres et redoutes  l'gal des
Parques, elles s'taient nommes les Fatales[170] et on leur avait
attribu un pouvoir sur les destines des hommes. Mais, depuis
longtemps dchues de leur puissance et de leurs honneurs, ces fes de
village se faisaient aussi simples que les gens prs desquels elles
vivaient. On les invitait aux baptmes et l'on mettait leur couvert
dans la chambre attenante  celle de l'accouche.  ces festins, elles
mangeaient seules, entraient, sortaient sans qu'on le st; il ne
fallait pas trop les pier, de peur de leur dplaire. C'est l'usage
des personnes divines d'aller et de venir mystrieusement. Elles
faisaient des dons aux nouveau-ns. Il y en avait de trs bonnes;
mais, pour la plupart, sans tre mchantes, elles se montraient
irritables, capricieuses, jalouses, et, si on les offensait, mme par
mgarde, elles jetaient des sorts. Elles laissaient voir parfois, 
d'inexplicables prfrences, qu'elles taient femmes. Plus d'une
prenait pour ami un chevalier ou un rustre; le plus souvent ces belles
amours finissaient mal. Enfin, terribles ou douces, elles taient
encore les _Fatales_, elles taient toujours les destines[171].

[Note 170: _Ibid._, t. I, pp. 67, 187, 209; t. II, pp. 390, 404,
450.]

[Note 171: Wolf, _Mythologie des fes et des elfes_, 1828,
in-8.--A. Maury, _Les fes au moyen ge_, 1843, in-18 et _Croyances
et lgendes du moyen ge_, Paris, 1896, in-8.]

Tout proche,  l'ore du bois, au-dessus du grand chemin de
Neufchteau, s'levait un htre trs vieux qui rpandait une belle et
grande ombre[172]. Il tait vnr presque  l'gal de ces arbres
tenus pour sacrs avant que les hommes apostoliques eussent vanglis
les Gaules[173]. Ses branches, qu'aucune main n'osait toucher,
descendaient jusqu' terre. Les lis, disait un laboureur, ne sont pas
plus beaux[174]. Comme la fontaine, l'arbre avait plusieurs noms. On
l'appelait l'Arbre-des-Dames, l'Arbre-aux-Loges-les-Dames,
l'Arbre-des-Fes, l'Arbre-Charmine-Fe-de-Bourlmont, le
Beau-Mai[175].

[Note 172: Richer, _Histoire manuscrite de Jeanne d'Arc_, ms. fr.
10448, fol. 14-15.]

[Note 173: Sur le culte des arbres, voir l'tude de M. Henry
Carnoy dans _la Tradition_, du 15 mars 1889.]

[Note 174: _Procs_, t. II, p. 422.]

[Note 175: _Ibid._,  la table, au mot: _Arbre des Fes_.]

Qu'il ft des fes et qu'on en et vu sous
l'Arbre-aux-Loges-les-Dames, tout le monde  Domremy le savait. Dans
les anciens jours, au temps o Berthe filait, un seigneur de
Bourlmont, nomm Pierre Granier[176], devenu le bel ami d'une fe,
l'allait trouver le soir sous le htre. Un roman traitait de leurs
amours. Et l'une des marraines de Jeanne, dont le mari tait clerc 
Neufchteau, avait entendu lire cette histoire qui ressemblait sans
doute  celle de Mlusine, tant connue en Lorraine[177]. Seulement on
doutait si les fes venaient encore sous le htre. Les uns croyaient
que non, les autres croyaient qu'oui. Batrix, marraine aussi de
Jeanne, disait: J'ai ou conter que les fes venaient sous l'arbre
dans l'ancien temps. Mais, pour leurs pchs, elles n'y viennent
plus[178].

[Note 176: _Procs_, t. II, p. 404.]

[Note 177: _Ibid._, t. II, p. 404 et _passim_.--_Simple crayon de
la noblesse des ducs de Lorraine et de Bar_ dans Le Brun des
Charmettes, _Histoire de Jeanne d'Arc_, t. I, p. 266.--Jules Baudot,
_Les princesses Yolande et les ducs de Bar de la famille des Valois_,
1re partie: _Mlusine_, Paris, 1901, in-8, p. 121.]

[Note 178: _Propter eorum peccata_, dans _Procs_, t. II, p. 396.
Le sens n'est pas douteux.]

La simple crature entendait par l que ces dames fes taient les
ennemies de Dieu, et que le cur les avait mises en fuite. Jean Morel,
parrain de Jeanne, pensait de mme[179].

[Note 179: _Ibid._, t. II, p. 390.]

En effet, la veille de l'Ascension, aux Rogations ou Petites Litanies,
les croix taient portes par les champs et le cur allait sous
l'Arbre-des-Fes chanter l'vangile de saint Jean. Il le chantait
encore  la Fontaine-aux-Groseilliers et aux autres fontaines de la
paroisse[180]. Et pour chasser les mauvais esprits, on ne connaissait
rien qui valt l'vangile de saint Jean[181].

[Note 180: _Procs_, t. II, p. 397.]

[Note 181: Bergier, _Dictionnaire de Thologie_, au mot:
_Conjuration_.]

Le seigneur Aubert d'Ourches estimait que les fes avaient disparu de
Domremy depuis vingt ou trente ans. Au rebours, plusieurs dans le
village croyaient savoir que les chrtiens allaient encore se promener
avec elles, et que le jeudi tait le jour des rendez-vous[182].

[Note 182: _Procs_, t. II, p. 450.]

Une troisime marraine de Jeanne, la femme d'Aubery, le maire, avait
vu de ses yeux les fes autour de l'arbre. Elle l'avait dit  sa
filleule. Et la femme d'Aubery tait rpute bonne et prude femme, non
devineresse ni sorcire[183].

[Note 183: _Ibid._, t. I, pp. 67, 209.]

Jeanne souponnait en tout cela quelque sortilge. Pour elle, elle
n'avait jamais rencontr les dames sous l'arbre. Mais qu'elle et vu
des fes ailleurs, c'est ce qu'elle n'aurait pas su dire[184]. Les
fes ne sont pas comme les anges; elles ne se font pas toujours
connatre pour ce qu'elles sont[185].

[Note 184: _Ibid._, t. I, pp. 178, 209 et suiv.]

[Note 185: Sur les traditions relatives aux fes  Domremy et sur
ce qu'en pensait Jeanne: _Procs_, table, au mot: _Fes_.]

Chaque anne, le quatrime dimanche de Carme, que l'glise nomme le
dimanche de _Ltare_, parce qu'on chante  la messe de ce jour
l'introt qui commence par ces mots: _Ltare Jerusalem_, les paysans
du Barrois clbraient une fte rustique et faisaient ce qu'ils
appelaient leurs Fontaines, c'est--dire qu'ils allaient en troupe
boire  quelque source et danser sur l'herbe. Ceux de Greux faisaient
leurs Fontaines  la chapelle de Notre-Dame de Bermont; ceux de
Domremy les faisaient  la Fontaine-des-Groseilliers et 
l'Arbre-des-Fes[186]. On se rappelait le temps o le seigneur et la
dame de Bourlmont y conduisaient eux-mmes la jeunesse du village.
Mais Jeanne tait encore dans les langes, quand Pierre de Bourlmont,
seigneur de Domremy et de Greux, mourut sans enfants, laissant ses
terres  sa nice Jeanne de Joinville qui, marie  un chambellan du
duc de Lorraine, vivait  Nancy[187].

[Note 186: Sur le dimanche et la fte des Fontaines  Domremy:
_Procs_, table, au mot: _Fontaine_.]

[Note 187: _Procs_, t. I, pp. 67, 212, 404 et suiv.--S. Luce,
_Jeanne d'Arc  Domremy_, pp. xx  xxij.]

Le jour des Fontaines, les filles et les garons de Domremy se
rendaient ensemble au vieux htre. Aprs y avoir suspendu des
guirlandes de fleurs, ils soupaient, sur une nappe tendue  terre, de
noix, d'oeufs durs et de petits pains d'une forme trange, que les
mnagres avaient ptris tout exprs. Puis ils allaient boire  la
Fontaine-des-Groseilliers, dansaient des rondes et s'en retournaient
chacun chez soi  la tombe de la nuit.

Jeanne faisait ses Fontaines comme toutes les jouvencelles de la
contre. Bien qu'elle ft de la partie de Domremy rattache  Greux,
elle les faisait non pas  Notre-Dame de Bermont, mais  la
Fontaine-des-Groseilliers et  l'Arbre-des-Fes[188].

[Note 188: _Procs_, t. II, pp. 391-462.]

En son premier ge, elle dansait avec ses compagnes au pied de
l'arbre. Elle y tressait des guirlandes pour l'image de Notre-Dame de
Domremy, dont la chapelle s'levait sur un coteau voisin. Les jeunes
filles avaient coutume de suspendre des guirlandes aux branches de
l'Arbre-des-Fes. Jeanne en suspendait, comme les autres, et, comme
les autres, tantt elle les emportait, tantt elle les laissait. On ne
savait ce qu'elles devenaient, et il parat que la disparition de ces
fleurs tait de nature  inquiter les personnes scientifiques et
d'entendement. Ce qui est certain c'est que les malades, s'ils
buvaient  la fontaine et se promenaient ensuite sous l'arbre,
gurissaient de la fivre[189].

[Note 189: _Ibid._, t. I, pp. 67, 209, 210.]

Pour fter le printemps on faisait un homme de mai, un mannequin de
feuilles et de fleurs[190].

[Note 190: _Ibid._, t. II, p. 434.]

Prs de l'Arbre-des-Dames, sous un coudrier, une mandragore promettait
les richesses  qui, n'ayant peur ni de l'entendre crier, ni de voir
le sang dgoutter de son petit corps humain et de ses pieds fourchus,
oserait, durant la nuit, selon les rites, l'arracher de terre[191].

[Note 191: _Atropa Mandragor_, mandragore femelle, main-de-gloire,
herbe-aux-magiciens: _Procs_, t. I, pp. 89 et 213.--_Journal d'un
bourgeois de Paris_, p. 236.]

L'arbre, la fontaine, la mandragore, rendaient les habitants de
Domremy suspects de commercer avec les mauvais esprits. Un savant
docteur a dit en propres termes que le pays tait connu pour le grand
nombre de ses habitants qui usaient de malfices[192].

[Note 192: _Procs_, t. I, p. 209.]

Jeanne, encore en sa prime jeunesse, fit plusieurs fois le voyage de
Sermaize en Champagne, o elle avait des parents. Le cur de la
paroisse, messire Henri de Vouthon, tait son oncle maternel. Elle y
avait un cousin, Perrinet de Vouthon, qui y exerait l'tat de
couvreur avec son fils Henri[193].

[Note 193: Cela est probable, non certain.--_Procs_, t. II, pp.
74, 388; t. V, p. 252.--E. de Bouteiller et G. de Braux, _Nouvelles
recherches sur la famille de Jeanne d'Arc_, pp. XVIII et suiv.; 7, 8,
10 et _passim_.--C. Gilardoni, _Sermaize et son glise_,
Vitry-le-Franois, 1893, in-8.]

Domremy est spar de Sermaize par quinze grandes lieues de forts et
de landes. Jeanne,  ce qu'on peut croire, faisait le voyage en croupe
avec son frre sur la petite jument, la btire du gagnage[194]. 
chaque fois que l'enfant s'y rendait, elle passait plusieurs jours
dans la maison de Perrinet, son cousin[195].

[Note 194: Capitaine Champion, _Jeanne d'Arc cuyre_, Paris,
1901, in-12, p. 28.]

[Note 195: Boucher de Molandon, _La famille de Jeanne d'Arc_, p.
627.--E. de Bouteiller et G. de Braux, _Nouvelles recherches_, pp. 9
et 10.--S. Luce, _Jeanne d'Arc  Domremy_, pp. XLV et suiv.]

Le village de Domremy se divisait, selon le droit fodal, en deux
parties distinctes. Celle du midi, avec le chteau sur la Meuse et une
trentaine de feux, appartenait aux seigneurs de Bourlmont et
dpendait de la chtellenie de Gondrecourt, mouvant de la couronne de
France. C'tait Lorraine et Barrois. La partie du nord, sur laquelle
s'levait le moustier, relevait de la prvot de Montclaire et
Andelot au bailliage de Chaumont en Champagne[196]. On l'appelait
quelquefois Domremy de Greux, parce qu'elle ne faisait qu'un, pour
ainsi dire, avec le village de Greux tout proche sur la route, vers
Vaucouleurs[197]. Un ruisseau jailli  peu de distance, au couchant,
d'une triple source et qu'on nommait, dit-on, pour cela le ruisseau
des Trois-Fontaines, sparait les serfs de Bourlmont des hommes du
roi. Il passait humblement sous une pierre plate devant l'glise, puis
se jetait par une pente rapide dans la Meuse, vis--vis de la maison
de Jacques d'Arc, qu'il avait laisse  gauche, en terre de Champagne
et de France[198]. Voil ce qui paratrait le plus solidement tabli;
mais craignons de savoir ces choses mieux qu'on ne les savait 
l'poque. En 1429, on ignorait dans le conseil du roi Charles, si
Jacques d'Arc tait de condition libre ou serve[199]. Et sans doute,
Jacques d'Arc lui-mme n'en savait rien. Lorrains ou Champenois, des
deux cts du ruisseau c'tait pareillement des paysans menant une
mme vie de labeur et de peine. Pour ne point dpendre du mme matre,
les uns et les autres n'en formaient pas moins une communaut
troitement unie, une seule famille rustique. Intrts, besoins et
sentiments, ils partageaient tout. Menacs des mmes dangers, ils
avaient tous les mmes inquitudes.

[Note 196: E. Misset, _Jeanne d'Arc champenoise_, Paris, s. d.
(1894), in-8.--Sur la nationalit de Jeanne d'Arc il y a toute une
littrature d'une richesse extrme dont il m'est impossible de donner
ici la bibliographie. Cf. Lanry d'Arc, _Livre d'Or_, pp. 295 et
suiv.]

[Note 197: _Procs_, t. I, p. 208.]

[Note 198: P. Jollois, _Histoire abrge de la vie et des exploits
de Jeanne d'Arc_, Paris, 1821, pl. I, p. 190.--A. Renard, _La patrie
de Jeanne d'Arc_, Langres, 1880, in-18, p. 6.--S. Luce, _Jeanne d'Arc
 Domremy_, Supplment aux preuves, pp. 281, 282.]

[Note 199: _Procs_, t. V, p. 152.]

Situ  la pointe sud de la chtellenie de Vaucouleurs, le village de
Domremy se trouvait pris entre le Barrois et la Champagne au levant,
la Lorraine au couchant[200]. Terribles voisins que ces ducs de
Lorraine et de Bar, ce comte de Vaudemont, ce damoiseau de Commercy,
ces seigneurs vques de Metz, de Toul et de Verdun, toujours en
guerre entre eux. Querelles de princes. Le villageois les observait
comme la grenouille de la vieille fable regarde les taureaux combattre
dans la prairie. Ple, tremblant, le pauvre Jacques se voyait dj
pitin par les froces combattants. En un temps o la chrtient tout
entire tait au pillage, les hommes d'armes des Marches de Lorraine
avaient renomme des plus grands pillards du monde. Malheureusement
pour les laboureurs de la chtellenie de Vaucouleurs, tout contre ce
domaine, au nord, vivait de rapines Robert de Saarbruck, damoiseau de
Commercy, particulirement prompt  drober selon la coutume lorraine.
Il tait de l'avis de ce roi d'Angleterre qui disait que guerre sans
incendie ne valait rien, non plus qu'andouilles sans moutarde[201]. Un
jour, assigeant une petite place o les paysans s'taient enferms,
le damoiseau fit brler pendant toute une nuit les moissons
d'alentour, pour y voir plus clair  prendre ses positions[202].

[Note 200: Colonel de Boureulle, _Le pays de Jeanne d'Arc_,
Saint-Di, 1890, in-8, 28 p. pl.--J.-Ch. Chappellier, _tude
historique sur Domremy, pays de Jeanne d'Arc_, 2 plans.--C. Niob, _Le
pays de Jeanne d'Arc_, dans _Mmoires de la Socit acadmique de
l'Aube_, 1894, 3e srie, t. XXXI, pp. 307 et suiv.]

[Note 201: Juvnal des Ursins, dans la _Collection Michaud et
Poujoulat_, col. 561.]

[Note 202: A. Tuetey, _Les corcheurs sous Charles VII_,
Montbliard, 1874, t. I, p. 87.]

En 1419, ce seigneur faisait la guerre aux frres Didier et Durand de
Saint-Di. Il n'importe pour quelle raison. De cette guerre, ainsi que
des autres, les villageois faisaient les frais. Et comme les gens
d'armes se battaient sur toute la chtellenie de Vaucouleurs, les
habitants de Domremy avisrent  leur sret. Voici de quelle manire.
Il y avait  Domremy un chteau qui s'levait dans la prairie  la
pointe d'une le forme par deux bras de la rivire, dont l'un, le
bras oriental, est depuis longtemps combl[203]. De ce chteau
dpendaient une chapelle de Notre-Dame, une cour munie d'ouvrages de
dfense et un grand jardin entour de fosss larges et profonds.
C'est ce qu'on nommait communment la forteresse de l'le, ancienne
habitation des sires de Bourlmont. Le dernier de ces seigneurs tant
mort sans enfants, Jeanne de Joinville, sa nice, hrita de ses biens.
Mais ayant pous, peu de temps aprs la naissance de Jeanne, un
seigneur lorrain nomm Henri d'Ogiviller, elle le suivit dans le
chteau d'Ogiviller et  la cour ducale de Nancy. Depuis son dpart,
la forteresse de l'le restait inhabite. Ceux du village la prirent 
loyer, pour y mettre  l'abri des pillards leurs outils et leurs
btes. La location fut adjuge sur enchres. Un nomm Jean Biget, de
Domremy, et Jacques d'Arc, le pre de Jeanne, s'tant trouvs les plus
forts enchrisseurs et ayant fourni les garanties suffisantes, un bail
fut pass entre eux et les reprsentants de la dame d'Ogiviller. Pour
neuf annes,  compter de la Saint-Jean-Baptiste de l'an 1419, et
moyennant un loyer annuel de quatorze livres tournois et de trois
imaux de bl[204], Jacques d'Arc et Jean Biget eurent la jouissance de
la forteresse, du jardin, de la cour, ainsi que des prs qui
dpendaient de ce domaine. Outre les deux locataires principaux, il y
eut cinq locataires subsidiaires, dont le premier en nom fut
Jacquemin, l'an des fils de Jacques d'Arc[205].

[Note 203: _Procs_, t. I, pp. 66, 215.]

[Note 204: Imal, dit Le Trvoux, mesure de grains dont on se sert
 Nancy. La quarte fait deux imaux, et quatre quartes le ral qui
contient quinze boisseaux, mesure de Paris.]

[Note 205: Archives dpartementales de la Meurthe-et-Moselle,
layette Ruppes, II, n 28.--Le bail  ferme du 2 avril 1420 a t
publi pour la premire fois par M. J.-Ch. Chappellier dans le
_Journal de la Socit d'Archologie lorraine_, janvier-fvrier 1889,
et _Deux actes indits du XVe sicle sur Domremy_, Nancy 1889, in-8,
16 p.--S. Luce, _La France pendant la guerre de cent ans_, 1890,
in-18, pp. 274 et suiv.--Lefvre-Pontalis, _tude historique et
gographique sur Domremy, pays de Jeanne d'Arc_, dans _Bibliothque de
l'cole des Chartes_, t. LVI, pp. 154-168.]

La prcaution n'tait pas inutile. En cette mme anne 1419, Robert de
Saarbruck et sa compagnie se rencontrrent avec les hommes des frres
Didier et Durand, au village de Maxey, qui tendait en face de Greux,
sur l'autre ct de la Meuse, au pied des collines boises, ses toits
de chaume. Les deux partis se livrrent en ce lieu un combat dans
lequel le damoiseau victorieux fit trente-cinq prisonniers, qu'ensuite
il ranonna trs prement, selon l'usage. Dans le nombre se trouvait
ce Thiesselin de Vittel, cuyer, dont la femme avait tenu sur les
fonts du baptme la seconde fille de Jacques d'Arc. Jeanne, qui avait
alors sept ans, et peut-tre un peu plus, put voir, d'une des collines
de son village, le combat o fut pris le mari de sa marraine[206].

[Note 206: _Procs_, t. II, pp. 420-426.--S. Luce, _Jeanne d'Arc 
Domremy_, p. lxiv.]

Cependant les affaires du royaume de France allaient au plus mal. On
le savait  Domremy, car le village tait sur la route et les passants
apportaient les nouvelles[207]. C'est ainsi qu'on y avait appris le
meurtre du duc Jean de Bourgogne  qui les conseillers du dauphin
firent payer sur le pont de Montereau le sang vers rue Barbette et
qui en furent les mauvais marchands, cette mort ayant mis trs bas
leur jeune prince. La guerre s'en tait suivie entre Armagnacs et
Bourguignons. Et cette guerre n'avait que trop profit aux Anglais,
obstins ennemis du royaume, qui depuis deux cents ans possdaient la
Guyenne et y faisaient un grand ngoce[208]. Mais la Guyenne tait
loin et peut-tre ne savait-on pas  Domremy qu'elle avait t jadis
dans les appartenances des rois de France. Ce qu'on y savait trs
bien, au contraire, c'est que durant les derniers troubles du royaume
les Anglais avaient repass la mer et que monseigneur Philippe, fils
du feu duc Jean, leur avait tendu la main. Ils occupaient la
Normandie, le Maine, la Picardie, l'le-de-France, Paris la grande
ville[209]. Or les Anglais taient trs has et trs craints, en
France, pour leur grande rputation de cruaut. Non qu'ils fussent en
ralit beaucoup plus mchants que les autres peuples[210]. En
Normandie, leur roi Henri avait fait respecter les femmes et les biens
dans tous les lieux de son obissance. Mais la guerre est cruelle en
soi et qui la porte chez un peuple devient justement odieux  ce
peuple. On les disait perfides et non toujours  tort, car la bonne
foi est rare parmi les hommes. On les tournait en drision de
diverses manires. En jouant sur leur nom en latin et en franais on
les nommait anges. Or, s'ils taient des anges, c'taient assurment
de mauvais anges. Ils reniaient Dieu et avaient sans cesse  la gorge
leur _Goddam_[211], tant qu'on les appelait les Godons. C'taient des
diables. On disait qu'ils taient cous, c'est--dire qu'ils avaient
une queue au derrire[212]. On eut deuil dans beaucoup de maisons
franaises, quand la reine Ysabeau, faisant des nobles fleurs de Lis
litire au lopard, livra le royaume de France aux cous[213]. Depuis
lors, le roi Henri V de Lancastre et le roi Charles VI de Valois, le
roi victorieux et le roi fol s'taient suivis,  quelques jours de
distance, devant Dieu qui juge le bon et le mauvais, le juste et
l'injurieux, le faible et le puissant. La chtellenie de Vaucouleurs
tait franaise[214]. Il s'y trouvait des clercs et des nobles pour
plaindre cet autre Joas arrach tout enfant  ses ennemis, orphelin
dpouill de son hritage, en qui tout l'espoir du royaume tait
renferm. Mais croira-t-on que les pauvres laboureurs avaient loisir
de considrer ces choses? Croira-t-on que vraiment les paysans de
Domremy tenaient pour le dauphin Charles, leur droiturier seigneur,
tandis que les Lorrains de Maxey, suivant le parti de leur duc,
tenaient pour les Bourguignons?

[Note 207: Linard, _Dictionnaire topographique de la Meuse_,
introduction, p. x.]

[Note 208: Dom Devienne, _Histoire de Bordeaux_, pp. 98 et
103.--L. Bachelier, _Histoire du commerce de Bordeaux_, Bordeaux,
1862, in-8, p. 45.--D. Brissaud, _Les Anglais en Guyenne_, Paris,
1875, in-8.]

[Note 209: Ch. de Beaurepaire, _De l'administration de la
Normandie sous la domination anglaise_, Caen, 1859, in-4, et _tats
de Normandie sous la domination anglaise_, vreux, 1859, in-8.--De
Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. V, pp. 40-56, pp. 261-286.]

[Note 210: Thomas Basin, _Histoire de Charles VII et de Louis XI_,
d. Quicherat, t. I, p. 27.]

[Note 211: La Curne, aux mots: _Anglais_ et _Goddons_.]

[Note 212: Voragine, _La lgende de Saint-Grgoire_.--Du Cange,
_Glossaire_, au mot: _Caudatus_.--Le Roux de Lincy, _Recueil de chants
historiques franais_, Paris, 1851, t. I, pp. 300-301.--Cette injure
se trouve dj couramment chez Eustache Deschamps; elle est encore
vivace au XVIIe sicle (_Sommaire tant du nom et des armes que de la
naissance et parent de la Pucelle_, d. Vallet de Viriville).]

[Note 213: Carlier, _Histoire du Valois_, t. II, pp. 441 et
suiv.--S. Luce, _Jeanne d'Arc  Domremy_, ch. III.]

[Note 214: Dom Calmet, _Histoire de Lorraine_, t. II, col.
631.--Bonnabelle, _Notice sur la ville de Vaucouleurs_, Bar-le-Duc,
1879, in-8 de 75 pages.]

Maxey, sur la rive droite de la Meuse, n'tait spar de Domremy que
par la rivire. Les enfants de Domremy et de Greux y allaient 
l'cole; des querelles s'levaient entre eux; les petits Bourguignons
de Maxey et les petits Armagnacs de Domremy se livraient des
batailles. Plus d'une fois, le soir,  la tte du pont, Jeanne vit
revenir tout en sang les gars de son village[215]. Qu'une fillette
ardente comme elle ait pous gravement ces querelles et en ait conu
une haine profonde des Bourguignons, cela se conoit. On aurait tort
pourtant de chercher dans ces jeux de vilains en bas ge un indice de
l'tat des esprits. Les jeunes garnements de ces deux paroisses en
avaient pour des sicles  s'insulter et  se battre[216]. Partout et
toujours, quand les enfants vont en troupe et que ceux d'un village
rencontrent ceux du village voisin, les injures et les pierres volent.
Les paysans de Domremy, de Greux et de Maxey, se souciaient peu, sans
doute, des affaires des ducs et des rois. Ils avaient appris 
craindre les capitaines de leur alliance  l'gal des capitaines de
l'alliance contraire, et  ne point faire de diffrence entre les gens
de guerre amis et les gens de guerre ennemis.

[Note 215: _Procs_, t. I, pp. 65-66.--S. Luce, _Jeanne d'Arc 
Domremy_, pp. 18 et suiv.]

[Note 216: N. Villiaum, _Histoire de Jeanne d'Arc_, 1864, in-8,
p. 52, note I.]

En l'an 1420, les Anglais occuprent le bailliage de Chaumont et mirent
des garnisons dans plusieurs forteresses du Bassigny. Messire Robert,
seigneur de Baudricourt et de Blaise, fils de feu messire Libault de
Baudricourt, tait alors capitaine de Vaucouleurs et bailli de Chaumont
pour le dauphin Charles. Il pouvait tre estim grand pillard, mme en
Lorraine. Au printemps de cette anne 1420, le duc de Bourgogne ayant
envoy des ambassadeurs au seigneur vque de Verdun, sire Robert,
d'accord avec le damoiseau de Commercy, les fit prisonniers  leur
retour. Pour venger cette offense, le duc de Bourgogne dclara la guerre
au capitaine de Vaucouleurs et la chtellenie fut ravage par des bandes
d'Anglais et de Bourguignons[217].

[Note 217: S. Luce, _Jeanne d'Arc  Domremy_, ch. III.]

En 1423, le duc de Lorraine tait aux prises avec un terrible homme,
cet tienne de Vignolles, routier gascon, dj fameux sous le rude
sobriquet de La Hire[218], qu'il devait laisser aprs sa mort au valet
de coeur des jeux de cartes graisss par les doigts des soudards. La
Hire tenait le parti du dauphin Charles, mais, de fait, ne guerroyait
que pour son propre gain.  cette heure, il battait le Barrois au
couchant et au midi, brlant les glises et dtruisant les villages.

[Note 218: Pierre d'Alheim, _Le jargon jobelin_, Paris, 1892,
in-18, glossaire, au mot: HIRENALLE, p. 61, et communication verbale
de M. Marcel Schwob.--_Cronique Martiniane_, d. P. Champion, p. 8,
note 3.--_Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 270.--De Montlezun,
_Histoire de Gascogne_, 1847, in-8, p. 143.--A. Castaing, _La patrie
du valet de coeur_, dans _Revue de Gascogne_, 1869, X, 29-33.]

Comme il occupait Sermaize, dont l'glise tait fortifie, Jean comte
de Salm, gouverneur du duch de Bar pour le duc de Lorraine, l'y vint
assiger avec deux cents chevaux. Un coup de bombarde, tir par les
canonniers lorrains, tua Collot Turlaut, mari depuis deux ans 
Mengette, fille de Jean de Vouthon et cousine germaine de Jeanne[219].

[Note 219: S. Luce, _Jeanne d'Arc  Domremy_, pp. lxxiij et 87,
note 1.--E. de Bouteiller et G. de Braux, _Nouvelles recherches_, pp.
4-15.]

Jacques d'Arc tait alors doyen de la communaut. Le doyen avait
beaucoup  faire, surtout dans les temps troubls. Il convoquait le
maire et les chevins  leurs runions, faisait les cris des
ordonnances, commandait le guet de jour et de nuit, gardait les
prisonniers. Il tait aussi charg de la collecte des tailles, rentes
et redevances, office des plus pnibles  remplir dans un pays
ruin[220].

[Note 220: Bonvalot, _Le tiers tat d'aprs la charte de Beaumont
et ses filiales_, Paris, 1886, p. 412.]

Robert de Saarbruck, damoiseau de Commercy, qui, pour le moment, tait
armagnac, pillait et ranonnait, sous couleur de protection et de
sauvegarde, les villages barrisiens de la rive gauche de la
Meuse[221]. Le 7 octobre 1423, Jacques d'Arc signa, comme doyen,
au-dessous du maire et de l'chevin, l'acte par lequel le damoiseau
extorquait  ces pauvres gens le paiement annuel de deux gros par feu
entier et d'un gros par feu de veuve, imposition qui ne montait pas 
moins de deux cent vingt cus d'or, que le doyen tait charg de
colliger pour la Saint-Martin d'hiver[222].

[Note 221: S. Luce, _Jeanne d'Arc  Domremy_, pp. lxxi et suiv.]

[Note 222: S. Luce, _Jeanne d'Arc  Domremy_, preuve LI.]

L'anne suivante fut trs mauvaise au dauphin Charles, car les
chevaliers franais et cossais de son parti furent aussi maltraits
que possible  Verneuil. Cette anne-l, le damoiseau de Commercy se
tourna bourguignon et n'en valut ni plus ni moins pour cela[223]. Le
capitaine La Hire se battait encore dans le Barrois, mais cette fois
c'tait contre le jeune fils de madame Yolande, le beau-frre du
dauphin Charles, Ren d'Anjou, nouvellement sorti de tutelle et
dsormais investi du duch de Bar. Le capitaine La Hire rclamait, 
la pointe de la lance, certaines sommes d'argent que le cardinal duc
de Bar lui devait[224].

[Note 223: De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, pp.
16-17.]

[Note 224: S. Luce, _Jeanne d'Arc  Domremy_, preuve LXII.]

En mme temps Robert, sire de Baudricourt, tait aux prises avec Jean
de Vergy, seigneur de Saint-Dizier, snchal de Bourgogne[225]. Ce fut
une belle guerre. Des deux parts on prenait pain, vin, argent,
vaisselle, habits, gros et menu btail, et l'on brlait ce que l'on ne
pouvait emporter. On mettait  ranon hommes, femmes, enfants. Dans
la plupart des villages du Bassigny, le labour fut abandonn, presque
tous les moulins furent dtruits[226].

[Note 225: Du Chesne, _Gnalogie de la maison de Vergy_, Paris,
1625, in-folio.--Nouvelle Biographie Gnrale, t. XLV, p. 1125.]

[Note 226: S. Luce, Domremy et Vaucouleurs, de 1412  1425, dans
_Jeanne d'Arc  Domremy_, ch. III.]

Dix, vingt, trente bandes de Bourguignons parcouraient la chtellenie
de Vaucouleurs et y mettaient tout  feu et  sang. Les paysans
cachaient leurs chevaux pendant le jour et se relevaient la nuit pour
les mener patre[227].  Domremy on vivait dans une alarme
perptuelle. Un veilleur  toute heure se tenait sur la tour carre du
moustier. Chaque habitant, et, si l'on s'en rapporte  la coutume, le
cur lui-mme, y faisant le guet  son tour, piait, dans la
poussire, au soleil, sur le ruban ple des routes, la lueur des
lances, scrutait du regard la profondeur effrayante des bois, et la
nuit, voyait avec terreur s'allumer  l'horizon les villages. 
l'approche des gens d'armes il lanait  toute vole ces cloches qui,
tour  tour, clbraient les naissances, pleuraient les morts,
appelaient le peuple  la prire, conjuraient la foudre et annonaient
les prils. Les villageois rveills sautaient demi-nus aux tables et
poussaient ple-mle les troupeaux vers le chteau qu'entouraient les
deux bras de la Meuse[228].

[Note 227: _Procs_, t. I, p. 66.]

[Note 228: _Ibid._, t. I, p. 66.--S. Luce, _Jeanne d'Arc 
Domremy_, p. LXXXVI et preuve XIV, p. 20.]

En l't de 1425, certain chef de bandes, qui faisait meurtres et
larcins sans nombre dans tout le pays, Henri d'Orly, dit de Savoie,
tomba un jour avec ses larrons sur les villages de Greux et de
Domremy. Cette fois le chteau de l'le ne fut d'aucun secours aux
habitants. Le seigneur Henri de Savoie prit tout le btail des deux
villages et le fit conduire  quinze ou vingt lieues de l, dans son
chteau de Doulevant. Il avait aussi drob beaucoup de meubles et de
biens, en sorte que, ne pouvant tout loger en un seul endroit, il en
fit porter une partie  Dommartin-le-Franc, village assez proche o il
y avait un chteau prcd d'une si grande cour, que ce lieu en prit
le nom de Dommartin-la-Cour. Les paysans, cruellement dpouills,
taient en voie de mourir de faim. Heureusement pour eux,  la
nouvelle de cette volerie, la dame d'Ogiviller envoya au comte de
Vaudemont, en son chteau de Joinville, un message pour se plaindre 
lui, comme  son bon parent, d'un tort fait  elle-mme, puisqu'elle
tait dame de Greux et de Domremy. Le comte de Vaudemont avait dans sa
mouvance immdiate le chteau de Doulevant. Ds qu'il eut reu le
message de sa parente, il envoya un homme d'armes, avec sept ou huit
combattants, reprendre le btail. Cet homme d'armes, nomm Barthlemy
de Clefmont, g de vingt ans  peine, tait habile au fait de guerre.
Il trouva dans le chteau de Dommartin-le-Franc les animaux vols, les
prit et les conduisit  Joinville. En route il fut poursuivi et
attaqu par les gens du seigneur d'Orly, et mis en grand pril de
mort. Mais il se dfendit si bien qu'il arriva sauf  Joinville,
ramenant le btail, que le comte de Vaudemont fit reconduire dans les
prairies de Greux et de Domremy[229].

[Note 229: S. Luce, _Jeanne d'Arc  Domremy_, pp. 275 et suiv.]

Bonheur inespr! Le laboureur embrassa ses boeufs en pleurant. Mais
n'tait-il pas expos  les perdre sans retour le lendemain?

Jeanne avait alors treize ou quatorze ans. La guerre partout autour
d'elle, mme dans les jeux des enfants; le mari d'une de ses marraines
pris et ranonn par les gens d'armes; le mari de sa cousine germaine
Mengette tu d'un coup de bombarde[230], le pays natal foul par les
routiers, incendi, pill, dvast, tout le btail emport; des nuits
d'pouvante, des rves affreux, voil ce qu'elle connut dans son
enfance.

[Note 230: E. de Bouteiller et G. de Braux, _Nouvelles
recherches_, pp. 4-15.]




CHAPITRE II

LES VOIX.


Or, ge d'environ treize ans, un jour d't,  l'heure de midi, dans
le jardin de son pre, elle entendit une voix qui lui fit grand'peur.
Cette voix parlait  la droite de l'enfant, vers l'glise, et tait
accompagne d'une lumire qui se montrait du mme ct; elle lui
disait:

--Je viens de Dieu pour t'aider  te bien conduire[231]. Jeannette,
sois bonne et Dieu t'aidera.

[Note 231: _Procs_, t. I, pp. 52, 72-73, 89, 170.]

Jeanne tait  jeun, mais non pas puise d'inanition; elle avait
mang la veille[232].

[Note 232: _Ibid._, t. I, p. 52.--Le manuscrit porte _non
jejunaverat die prcedenti_.]

Un autre jour, la voix se fit encore entendre et rpta:

--Jeannette, sois bonne!

L'enfant ignorait encore de qui venait la voix. Mais la troisime
fois, en l'coutant, elle sut que c'tait la voix d'un ange et mme
elle reconnut que cet ange tait saint Michel. Elle ne pouvait s'y
tromper, le connaissant bien: c'tait le patron du duch de Bar[233].
Elle le voyait parfois contre quelque pilier d'glise ou de chapelle,
sous l'aspect d'un beau chevalier, portant le heaume couronn, la
cotte d'armes et l'cu, et transperant le dmon de sa lance[234]. On
le reprsentait aussi tenant les balances dans lesquelles il pesait
les mes, car il tait prvt du ciel et gardien du paradis[235],  la
fois le chef des milices clestes et l'ange du Jugement[236]. Il se
plaisait sur les hauts lieux[237]. C'est pourquoi on lui avait
consacr une chapelle en Lorraine sur le mont Sombar, au nord de la
ville de Toul. Apparu trs anciennement  l'vque d'Avranches, il lui
avait ordonn de construire une glise, sur le mont Tombe,  l'endroit
o l'on trouverait un taureau que des voleurs y avaient cach, et
d'asseoir l'difice sur toute l'aire foule par les pieds du taureau.
Ce fut en observation de ce commandement que s'leva l'abbaye du
Mont-Saint-Michel-au-Pril-de-la-Mer[238].

[Note 233: V. Servais, _Annales historiques du Barrois_,
Bar-le-Duc, 1865, t. I, planche 2.]

[Note 234: P.-Ch. Cahier, _Caractristique des Saints dans l'art
populaire_, t. I, p. 363.--Quicherat, _Aperus nouveaux_, p. 50.--S.
Luce, _Jeanne d'Arc  Domremy_, pp. XCV, XCVI et preuve XXIV, p. 74.]

[Note 235: _Mystre de Saint Remi_, Biblioth. de l'Arsenal, ms.
3.364, f{os} 4 et 108.]

[Note 236: _Sed signifer Sanctus Michael representet eas [animas]
in lucem sanctam_. Offertoire de la messe des morts.]

[Note 237: A. Maury, _Croyances et lgendes du moyen ge_, pp. 171
et suiv.--Barbier de Montault, _Trait d'Iconographie chrtienne_, t.
I, p. 191.]

[Note 238: AA. SS, 1672; t. III, I. pp. 85 et suiv.--Dom J.
Huynes, _Histoire gnrale de l'abbaye du Mont-Saint-Michel_, d. R.
de Beaurepaire, Rouen, 1872, pp. 61 et suiv.--A. Forgeais. _Collection
de plombs historis trouvs dans la Seine_, Paris, 1864, t. III, p.
197.--S. Luce, _Jeanne d'Arc  Domremy_, ch. IV.--_Chronique du
Mont-Saint-Michel_ (1343-1468), d. S. Luce, Paris, 1880-1886 (2 vol.
in-8), t. I, pp. 26, 146, 163 et suiv.]

Vers le temps o l'enfant avait ces apparitions, les dfenseurs du
Mont-Saint-Michel dconfirent les Anglais qui attaquaient la
forteresse par terre et par mer. Les Franais attriburent cette
victoire  la toute-puissante intercession de l'archange[239]. Et
pourquoi n'et-il pas favoris les Franais qui lui vouaient une
dvotion spciale? Depuis que monseigneur saint Denys avait laiss
prendre son abbaye par les Anglais, monseigneur saint Michel, qui
gardait si bien la sienne, tait en passe de devenir le vritable
patron du royaume[240]. Le dauphin Charles, en l'an 1419, avait fait
peindre des panonceaux  la ressemblance de saint Michel tout arm,
tenant une pe nue et faisant manire de tuer un serpent[241]. Mais
des miracles de monseigneur saint Michel en Normandie la fille de
Domremy ne savait pas grand'chose.

[Note 239: Lanry d'Arc, _Mmoires et consultations en faveur de
Jeanne d'Arc_, p. 272 [Opinion de Jean Bochard, dit de Vaucelle,
vque d'Avranches].--Dom. J. Huynes, _loc cit._, ch. VIII, p. 105.]

[Note 240: Dom Flibien, _Histoire de l'abbaye royale de
Saint-Denis..._, Paris, 1706, in-fol. p. 341.]

[Note 241: Richer, _Histoire manuscrite de la Pucelle_, ms. fr.
10448, fol. 13.--S. Luce, _Jeanne d'Arc  Domremy_, preuve XXIV.]

Elle reconnut l'ange  ses armes,  sa courtoisie et aux belles
maximes qui sortaient de sa bouche[242].

[Note 242: _Procs_, t. I, pp. 72-73.]

Il lui dit un jour:

--Sainte Catherine et sainte Marguerite viendront  toi. Agis par
leurs conseils, car elles sont ordonnes pour te conduire et te
conseiller en ce que tu auras  faire, et tu les croiras en ce
qu'elles te diront. Et ces choses s'accomplissent par le commandement
de Notre-Seigneur[243].

[Note 243: _Procs_, t. I, p. 170.]

Cette promesse lui causa une grande joie, car elle les aimait bien
l'une et l'autre. Madame sainte Marguerite tait grandement honore
dans le royaume de France et elle y faisait beaucoup de grces. Elle
assistait les femmes en couches[244] et protgeait les paysans au
labour. Elle tait la patronne des liniers, des recommanderesses, des
mgissiers et des blanchisseurs de laine. On lui tait dvot en
Champagne et en Lorraine autant qu'en aucun pays chrtien. Des
religieux y promenaient  dos de mulet, par les villes et les
villages, une chsse contenant ses prcieuses reliques. Ils les
faisaient toucher et recevaient pour cela d'abondantes aumnes[245].
Jeanne avait vu maintes fois  l'glise madame sainte Marguerite
peinte au naturel, un goupillon  la main, le pied sur la tte du
dragon[246]. Elle en savait l'histoire telle qu'on la contait alors et
 peu prs de la manire que voici.

[Note 244: _La vierge Marguerite substitue  la Lucine antique_,
analyse d'un pome indit du XVe sicle, Paris, 1885, in-8, p.
2.--Rabelais, _Gargantua_, l. I, ch. VI.--L'abb J.-B. Thiers, _Trait
des superstitions selon l'criture sainte_, Paris, 1697 (4 vol.
in-12), t. I, p. 109.]

[Note 245: S. Luce, _Jeanne d'Arc  Domremy_, preuve CCXXXIV, p.
272.]

[Note 246: Abb Bourgaut, _Guide du plerin  Domremy_, Nancy,
1878, in-12, p. 60.--E. Hinzelin, _Chez Jeanne d'Arc_, pp. 65 et 72.]

La bienheureuse Marguerite naquit  Antioche. Son pre, Thodose,
tait prtre des gentils. Elle fut mise en nourrice et baptise
secrtement. Un jour de sa quinzime anne, comme elle gardait les
brebis de sa nourrice, le gouverneur Olibrius la vit, et, frapp de sa
beaut, conut pour elle une grande passion. C'est pourquoi il dit 
ses serviteurs: Allez et amenez-moi cette fille, afin que je l'pouse
si elle est de condition libre, ou que je la prenne pour servante si
elle est esclave.

Et lorsqu'elle lui fut amene, il lui demanda son pays, son nom et sa
religion. Elle rpondit qu'elle se nommait Marguerite et qu'elle tait
chrtienne.

Et Olibrius lui dit:

--Comment une fille noble et belle comme toi peut-elle adorer Jsus le
crucifi?

Et parce qu'elle rpondit que Jsus-Christ vivait ternellement, le
gouverneur irrit la fit mettre en prison.

Le lendemain il la manda  son tribunal et lui dit:

--Malheureuse fille, aie piti de ta propre beaut, et adore nos dieux
afin d'en retirer avantage. Mais si tu persistes dans ton aveuglement,
je ferai dchirer ton corps.

Et Marguerite rpondit:

--Jsus s'est livr  la mort pour moi, et moi, je dsire mourir pour
lui.

Alors le gouverneur donna l'ordre de la suspendre sur le chevalet, de
la fouetter de verges et de lui dchirer les chairs avec des ongles
de fer. Et le sang coula du corps de la vierge comme d'une source trs
pure.

Les assistants pleuraient et le gouverneur se couvrit le visage de son
manteau pour ne pas voir le sang. Et il ordonna de la dtacher et de
la reconduire dans sa prison.

Elle y fut tente par l'Esprit, et elle pria le Seigneur de lui faire
voir l'ennemi qu'elle avait  combattre. Et voici qu'un norme dragon,
se montrant devant elle, s'lana pour la dvorer. Mais elle fit le
signe de la croix et il disparut. Alors le diable emprunta, pour la
sduire, l'aspect d'un homme. Il vint doucement  elle, lui prit les
mains et dit: Marguerite, c'est assez de ce que tu as fait. Mais
elle le saisit par les cheveux, le jeta  terre, lui mit le pied droit
sur la tte et s'cria: Tremble, ennemi superbe, tu gis sous le pied
d'une femme! Le lendemain, en prsence du peuple, elle fut amene
devant le juge, qui lui ordonna de sacrifier aux idoles. Et, comme
elle s'y refusa, il lui fit brler le corps avec des torches ardentes,
mais elle semblait n'prouver aucun mal. Et de peur que, frapp de ce
miracle, le peuple ne se convertt en foule, Olibrius ordonna de
dcapiter la bienheureuse Marguerite. Elle dit au bourreau: Frre,
prends ton glaive et frappe-moi. Il lui abattit la tte d'un seul
coup. L'me s'envola au ciel sous la forme d'une colombe[247].

[Note 247: _Legenda Sanctorum_, Ble, Nicolas Kesler, in-fol.,
1486, lg. LXXXVIII.--Douhet, _Dictionnaire des lgendes_, pp.
824-836.]

Cette histoire avait t mise en chansons et en mystres[248]. Elle
tait si connue, que le nom du gouverneur, avili par la raillerie,
devenu tout  fait ridicule, se donnait communment aux fanfarons et
aux glorieux et qu'on disait d'un sot qui fait le mchant garon:
C'est un olibrius[249].

[Note 248: Gaston Paris, _La littrature franaise au moyen ge_,
1890, in-16, p. 212.]

[Note 249: La Curne, _Dictionnaire de l'ancien langage franais_,
au mot: _Olibrius_. Olibrius se trouve aussi dans la lgende de sainte
Reine o il est gouverneur des Gaules. La lgende de sainte Reine
n'est qu'une variante assez ancienne de la lgende de sainte
Marguerite.]

Madame sainte Catherine, que l'ange avait annonce  Jeanne en mme
temps que madame sainte Marguerite, gardait sous sa protection
spciale les jeunes filles, et particulirement les servantes et les
fileuses. Les orateurs et les philosophes avaient pris aussi pour
patronne la vierge qui avait confondu les cinquante docteurs et
triomph des mages de l'Orient. On lui faisait dans la valle de la
Meuse des oraisons en rimes, comme celle-ci:

  _Ave_, trs sainte Catherine,
  Vierge pucelle nette et fine[250].

[Note 250: Bibliothque Mazarine, manuscrit 515. _Recueil, de
prires_, f 55. Ce manuscrit est prcisment originaire des bords de
la Meuse.]

Elle n'tait pas non plus pour Jeanne une trangre cette belle dame
qui avait son glise  Maxey, sur l'autre bord de la rivire et dont
le nom tait port par la fille ane d'Isabelle Rome[251].

[Note 251: S. Luce, _loc. cit._, preuve XIII, p. 19, note 2.--E.
de Bouteiller et G. de Braux, _Nouvelles recherches sur la famille de
Jeanne d'Arc_, pp. XVI et 62.--_Guide et souvenir du plerin 
Domremy_, Nancy, 1878, in-18, p. 60.]

Jeanne assurment ne connaissait pas l'histoire de madame sainte
Catherine telle que la savaient les grands clercs, telle, par exemple,
que la mettait en crit, vers ce temps-l, messire Jean Milot,
secrtaire du duc de Bourgogne. Jean Milot disait comment la vierge
d'Alexandrie rprouva les subtils arguments d'Homre, les syllogismes
d'Aristote, les trs sages raisons d'Esculape et de Gallien, mdecins
renomms, pratiqua les sept arts libraux et disputa selon les rgles
de la dialectique[252]. La fille de Jacques d'Arc n'entendait rien 
cela; elle connaissait madame sainte Catherine par des rcits tirs de
quelque histoire en langue vulgaire comme il en courait tant  cette
poque, en prose ou en rimes[253].

[Note 252: J. Milot, _Vie de sainte Catherine_, texte revu par
Marius Sepet, 1881, gr. in-8.]

[Note 253: Gaston Paris, _La littrature franaise au moyen ge_,
pp. 82, 213.]

Fille du roi Costus et de la reine Sabinelle, Catherine, au sortir de
l'enfance, tait verse dans l'tude des arts, et habile  broder la
soie. La beaut de son corps resplendissait, mais son me demeurait
plonge dans les tnbres de l'idoltrie. Plusieurs barons de l'empire
la recherchaient en mariage; elle les ddaignait et disait:
Trouvez-moi un poux qui soit sage, beau, noble et riche. Or,
pendant son sommeil, elle eut une vision. La Vierge Marie lui apparut
tenant l'Enfant Jsus dans ses bras et dit:

--Catherine, veux-tu prendre celui-ci pour ton poux? Et vous, mon
trs doux fils, voulez-vous avoir cette vierge pour pouse?

L'Enfant Jsus rpondit:

--Ma mre, je ne la veux point; loignez-la plutt de vous, parce
qu'elle est idoltre. Mais si elle consent  se faire baptiser, je lui
promets de mettre  son doigt l'anneau nuptial.

Dsireuse d'pouser le Roi des cieux, Catherine alla demander le saint
baptme  l'ermite Ananias, qui vivait en Armnie, dans la montagne
Ngre. Peu de jours aprs, comme elle priait dans sa chambre, elle vit
venir Jsus-Christ au milieu d'un choeur nombreux d'anges, de saints
et de saintes. Il s'approcha d'elle et lui mit au doigt son anneau. Et
Catherine connut seulement alors que ces noces taient des noces
spirituelles.

En ce temps-l, Maxence tait empereur des Romains. Il ordonna aux
habitants d'Alexandrie d'offrir aux idoles de grands sacrifices.
Catherine, qui priait dans son oratoire, entendit les chants des
prtres et les mugissements des victimes. Aussitt elle se rendit sur
la place publique et, ayant vu Maxence  la porte du temple, elle lui
dit:

--Comment es-tu assez insens pour ordonner  cette foule de rendre
hommage  des idoles? Tu admires ce temple que tu as lev par la
main des ouvriers. Tu admires ces ornements prcieux qui ne sont que
de la poussire qu'emporte le vent. Tu devrais plutt admirer le ciel
et la terre, et la mer, et tout ce qui y est contenu. Tu devrais
admirer les ornements des cieux, le soleil, la lune et les toiles; tu
devrais admirer les cercles de ces astres qui, depuis le commencement
du monde, courent vers l'Occident et reviennent  l'Orient, et ne se
fatiguent jamais. Et quand tu auras remarqu toutes ces choses,
interroge et apprends quel en est l'auteur. C'est notre Dieu, le
Seigneur des Dominations et le Dieu des dieux.

--Femme, rpondit l'empereur, laisse-nous achever le sacrifice;
ensuite nous te ferons rponse.

Et il ordonna que Catherine ft conduite au palais et garde avec
soin; et comme il admirait la grande sagesse et la merveilleuse beaut
de cette vierge, il manda cinquante docteurs verss dans la science
des gyptiens et dans les arts libraux, et, les ayant assembls, il
leur dit:

--Une fille d'un esprit subtil affirme que nos dieux ne sont que des
dmons. J'aurais pu la contraindre  sacrifier ou la faire punir; mais
j'ai jug plus convenable qu'elle ft confondue par la force de vos
arguments. Si vous triomphez d'elle, vous retournerez chez vous
chargs d'honneurs.

Et les sages rpondirent:

-Qu'on l'amne, afin que sa tmrit se manifeste et qu'elle avoue
n'avoir jamais jusqu'ici rencontr de sages!

Et quand elle apprit qu'elle devait disputer avec les sages, Catherine
craignit de ne pouvoir dfendre dignement contre eux la vrit de
Jsus-Christ. Mais un ange lui apparut et lui dit:

--Je suis l'archange saint Michel, envoy par Dieu pour t'annoncer que
tu sortiras de ce combat victorieuse, et digne d'obtenir notre
Seigneur Jsus-Christ, espoir et couronne de ceux qui combattent pour
lui.

Et la vierge disputa avec les docteurs. Ceux-ci ayant soutenu qu'il
tait impossible qu'un Dieu se ft homme et connt la douleur,
Catherine montra que la naissance et la passion de Jsus-Christ
avaient t annonces par les gentils eux-mmes et proclames par
Platon et la Sibylle.

Les docteurs ne purent rien opposer  des arguments si solides. C'est
pourquoi le principal d'entre eux dit  l'empereur:

--Tu sais que personne jusqu'ici n'a pu disputer avec nous sans tre
aussitt confondu. Mais cette jeune fille, dans laquelle parle
l'esprit de Dieu, nous remplit d'admiration, et nous ne savons ni
n'osons dire quelque chose contre le Christ. Et nous avouons hardiment
que, si tu n'as pas de meilleures raisons  donner en faveur des dieux
que nous avons adors jusqu' prsent, nous nous convertissons tous 
la foi chrtienne.

En entendant ces paroles, le tyran fut transport d'une telle rage,
qu'il fit brler les cinquante docteurs au milieu de la ville. Mais en
signe de ce qu'ils mouraient pour la vrit, ni leurs vtements, ni
leurs cheveux ne furent atteints par le feu.

Maxence dit ensuite  Catherine:

-- vierge issue de noble ligne, et digne de la pourpre impriale,
prends conseil de ta jeunesse et sacrifie  nos dieux. Si tu le veux
faire, tu tiendras dans mon palais le premier rang aprs
l'impratrice, et ton image, place au milieu de la ville, sera adore
de tout le peuple comme celle d'une desse.

Mais Catherine rpondit:

--Cesse de parler de telles choses. C'est un crime d'y penser
seulement. Jsus-Christ m'a prise pour pouse. Il est tout mon amour,
toute ma gloire et toutes mes dlices.

Voyant qu'il ne pouvait la flatter par des caresses, le tyran espra
la rduire par la peur; c'est pourquoi il la menaa de mort.

Le courage de Catherine n'en fut point branl:

--Jsus-Christ, dit-elle, s'est offert pour moi en sacrifice  son
Pre; ce m'est une grande joie que je puisse tre offerte  la gloire
de son nom comme une hostie agrable.

Alors Maxence ordonna qu'elle ft fouette de verges et que, trane
ensuite dans un cachot tnbreux, on l'y laisst sans nourriture. Et,
appel par diverses affaires pressantes, il partit pour une province
loigne.

Or, l'impratrice, qui tait paenne, eut une vision, et sainte
Catherine lui apparut environne d'une clart inestimable. Des anges
vtus de blanc se tenaient auprs d'elle et l'on ne pouvait voir leurs
visages pour la trs grande lumire qui en sortait. Et Catherine dit 
l'impratrice d'approcher. Et prenant une couronne de la main d'un des
anges qui taient l, elle la mit sur la tte de l'impratrice en
disant:

--Voici une couronne qui t'est envoye du ciel, au nom de
Jsus-Christ, mon Dieu et mon Seigneur.

L'impratrice fut trouble en son coeur par ce songe admirable. C'est
pourquoi, accompagne de Porphyre, lequel tait chevalier et chef de
l'arme, elle se rendit  la premire heure de la nuit dans la prison
o Catherine tait enferme. Dans cette prison une colombe lui
apportait une nourriture cleste, et des anges pansaient les plaies de
la vierge. L'impratrice et Porphyre trouvrent le cachot baign d'une
clart dont ils furent si pouvants qu'ils tombrent prosterns sur
la pierre. Mais une odeur merveilleusement suave se rpandit aussitt,
qui les rconforta et leur donna meilleur espoir.

--Levez-vous, leur dit Catherine, et ne soyez pas pouvants, car
Jsus-Christ vous appelle.

Ils se levrent et virent Catherine au milieu d'un choeur d'anges. La
sainte prit des mains de l'un de ceux qui taient l une couronne trs
belle, brillant comme l'or, et elle la mit sur la tte de
l'impratrice. Et cette couronne tait le signe du martyre. Et en
effet cette reine et le chevalier Porphyre taient dj inscrits au
livre des rcompenses ternelles.

Quand il fut de retour, Maxence donna l'ordre qu'on lui ament
Catherine, et lui dit:

--Choisis de ces deux choses: ou de sacrifier et vivre, ou de prir
dans les tourments.

Et Catherine rpondit:

--Je dsire offrir ma chair et mon sang  Jsus-Christ. Il est mon
amant, mon pasteur et mon poux.

Alors le prvt de la cit d'Alexandrie, qui avait nom Chursates, fit
faire quatre roues garnies de dents de fer trs aigus, afin que sur
ces roues la bienheureuse Catherine prt d'une misrable et trs
cruelle mort. Mais un ange brisa cette machine et la fit clater avec
tant de force, que les dbris turent un grand nombre de gentils. Et
l'impratrice, qui, du haut de sa tour, voyait ces choses, descendit
et reprocha  l'empereur sa cruaut. Maxence, plein de rage, ordonna 
l'impratrice de sacrifier, et, comme elle s'y refusait, il commanda
de lui arracher les mamelles et de lui couper la tte. Et tandis qu'on
la menait au supplice, Catherine l'exhortait, disant:

--Va, rjouis-toi, reine aime de Dieu, car aujourd'hui tu changeras
ton royaume prissable en un ternel empire et un poux mortel en un
immortel amant.

Et l'impratrice fut conduite hors des murs pour y souffrir la mort.
Porphyre enleva le corps et le fit ensevelir honorablement, comme
celui d'une servante de Jsus-Christ. C'est pourquoi Maxence fit
mettre Porphyre  mort et jeter son cadavre aux chiens. Puis, faisant
venir Catherine, il lui dit:

--Puisque, par tes arts magiques, tu as fait prir l'impratrice, si
tu te repens, tu seras maintenant la premire dans mon palais.
Aujourd'hui donc, sacrifie aux dieux, ou tu auras la tte coupe.

Elle rpondit:

--Fais ce que tu as rsolu, afin que je prenne place dans la troupe
virginale qui accompagne l'Agneau de Dieu.

L'empereur la condamna  tre dcapite. Et lorsqu'on l'eut mene hors
de la cit d'Alexandrie, au lieu du supplice, elle leva les yeux au
ciel et dit:

--Jsus, espoir et salut des fidles, gloire et beaut des vierges, je
te prie d'accorder que quiconque m'invoquera en souvenir de mon
martyre sera exauc, soit au moment de sa mort, soit dans les prils
o il pourra se trouver.

Et une voix du ciel lui rpondit:

--Viens, mon pouse chrie; la porte du ciel t'est ouverte. Je promets
les secours d'en haut  ceux qui m'invoqueront par ton intercession.

Du col tranch de la vierge il coula du lait au lieu de sang.

Ainsi madame sainte Catherine trpassa de ce monde au bonheur
cleste, le vingt-cinquime jour du mois de novembre, qui tait un
vendredi[254].

[Note 254: Voragine, _La lgende dore_, 1846, pp.
789-797.--Douhet, _Dictionnaire des lgendes_, 1855, p. 282.]

Monseigneur saint Michel, archange, n'avait pas fait une fausse
promesse: mesdames sainte Catherine et sainte Marguerite vinrent comme
il avait dit. Ds leur premire visite, la jeune paysanne fit voeu
entre leurs mains de garder sa virginit tant qu'il plairait 
Dieu[255]. Si cette promesse avait un sens, il fallait que Jeanne,
quelque ge qu'elle et alors, ne ft plus tout  fait une enfant. Et
il semble bien aussi qu'elle vit l'ange et les saintes au moment de
devenir femme, si tant est qu'elle le devint jamais[256]. Les saintes
nourent bientt avec elle des relations familires[257]. Elles
venaient tous les jours au village et souvent plusieurs fois le jour.
En les voyant paratre dans cette clart qu'elles apportaient du ciel,
charmantes, en habit de reines, le front ceint d'une couronne d'or et
de pierreries bien riche et bien prcieuse, la villageoise se signait
dvotement et leur faisait une profonde rvrence[258]. Et comme elles
taient des dames bien nes, elles lui rendaient son salut. Chacune
avait sa faon particulire de saluer, et sans doute parce que leur
visage trop blouissant ne pouvait tre regard en face, c'tait
surtout  leur manire de faire la rvrence que Jeanne les
distinguait l'une de l'autre. Elles se laissaient toucher volontiers
par leur amie terrestre, qui embrassait leurs genoux, baisait le bas
de leur robe et s'enivrait de la bonne odeur qu'elles exhalaient[259].
Elles parlaient d'une voix humble[260],  ce qu'il semblait  Jeanne.
Elles appelaient la pauvre fille: fille de Dieu. Elles lui
enseignaient  se bien conduire et  frquenter l'glise. Sans avoir
toujours des choses trs nouvelles  lui dire, puisqu'elles venaient 
tout moment, elles lui tenaient des propos qui la remplissaient de
joie et, aprs qu'elles avaient disparu, Jeanne pressait ardemment de
ses lvres la terre o leurs pieds s'taient poss[261].

[Note 255: _Procs_, t. I, p. 128.--Hinzelin, _Chez Jeanne d'Arc_,
p. 29.--Nous examinerons, au moment du procs, s'il est possible de
concilier les assertions de Jeanne relativement  ce voeu.]

[Note 256: _Procs_, t. I, p. 128; t. III, p. 219.]

[Note 257: _Ibid._, table, aux mots: _Voix_, _Catherine_ et
_Marguerite_.]

[Note 258: _Ibid._, t. I, pp. 71-85; 167 et suiv.; 186 et suiv.]

[Note 259: _Procs_, t. I, pp. 185-186.]

[Note 260: Humblement n'exprime dans la langue ancienne qu'un
sentiment affable. On trouve dans Froissart (cit par La Curne): Li
contes de Hainaut rechut ces seigneurs d'Engleterre, l'un aprs
l'autre, moult humblement.]

[Note 261: _Procs_, t. I, p. 130.]

Elle recevait souvent les Dames du ciel dans son petit jardin, contigu
au pourpris de l'glise. Elle les rencontrait prs de la fontaine;
souvent mme elles se montraient  leur petite bien-aime au milieu
des compagnies. Car, disait la fille d'Isabelle, les anges viennent
bien des fois entre les chrtiens, et on ne les voit pas. Mais moi, je
les vois[262]. C'tait dans les bois, au bruit lger du feuillage et
surtout pendant que les cloches sonnaient matines ou complies qu'elle
entendait le plus distinctement les douces paroles. Aussi aimait-elle
cette voix des cloches dans laquelle se mlaient ses Voix. Et quand, 
neuf heures du soir, Perrin le Drapier, marguillier de la paroisse,
manquait  sonner les complies, elle le reprenait de sa ngligence et
le grondait, disant que ce n'tait pas bien fait. Elle lui promettait
des gteaux si,  l'avenir, il sonnait exactement[263].

[Note 262: _Ibid._, t. I, p. 130.]

[Note 263: _Procs_, t. II, p. 413 et note 2.]

Elle ne rvla rien de ces choses  son cur, en quoi elle fut
grandement rprhensible selon de bons docteurs et tout  fait
irrprochable de l'avis de certains autres docteurs excellents. Car,
si d'une part nous devons, en matire de foi, consulter nos suprieurs
ecclsiastiques, d'autre part l o souffle l'Esprit, l rgne la
libert[264].

[Note 264: _Ibid._, t. I, p. 52, glose marginale du ms. d'Urf:
_Celavit visiones curato, patri et matri et cuicumque_, dans _Procs_,
t. I, p. 128, note.--Lanry d'Arc, _Mmoires et consultations en
faveur de Jeanne d'Arc_, p. 471.]

Depuis que les deux saintes frquentaient Jeanne, monseigneur saint
Michel se montrait moins assidu auprs d'elle; mais il ne l'avait
point abandonne. Une heure vint o il lui conta la piti qui tait au
royaume de France, la piti qu'elle avait au coeur[265].

[Note 265: _Ibid._, t. I, p. 171: Et luy racontet l'angle la
piti qui estoit ou royaume de France. _Piti_ sujet de tendresse et
d'amour: L'ange pense spcialement au Dauphin. Pour le sens et
l'emploi de ce mot, comparez _Monstrelet_, t. III. p. 74: ... et le
peuple plorant de piti et de joie qu'ils avoient  regarder leur
seigneur. Grard de Nevers dans La Curne: Piti estoit de voir
festoyer leur seigneur; on ne pourrait retenir ses larmes en voyant la
joie qu'ils marquoient de recevoir leur seigneur.]

Et les saintes visiteuses, dont la voix se faisait plus ardente et
plus ferme,  mesure que la jeune fille prenait une me plus hroque
et plus sainte, lui rvlrent sa mission:

--Fille de Dieu, lui dirent-elles, il faut que tu quittes ton village
et que tu ailles en France[266].

[Note 266: _Procs_, t. I, p. 53.]

Cette ide d'une mission sainte et guerrire, dont Jeanne prit
conscience par ses Voix, s'tait-elle forme en son esprit
spontanment, sans l'intervention d'aucune volont trangre, ou lui
fut-elle suggre par quelque personne dont elle subissait
l'influence? C'est ce qu'il serait impossible de discerner, si un
faible indice ne nous mettait sur la voie. Jeanne eut connaissance, 
Domremy, d'une prophtie qui disait que la France serait dsole par
une femme et puis rtablie par une pucelle[267]. Elle en fut
trangement frappe et il lui arriva, par la suite, d'en parler d'une
manire qui prouve que non seulement elle y ajoutait foi, mais encore
qu'elle croyait tre la pucelle annonce[268]. Qui la lui apprit?
Quelque paysan? On a lieu de croire que les paysans l'ignoraient[269]
et qu'elle courait parmi les personnes de dvotion[270]. D'ailleurs,
pour tre difi  cet gard, il suffit de remarquer que Jeanne connut
de cette prophtie une version spciale, visiblement arrange pour
elle, puisqu'il y tait spcifi que la pucelle rparatrice sortirait
des Marches de Lorraine. Cette addition topique ne peut tre le fait
d'un conducteur de boeufs et dcle un esprit habile  gouverner les
mes,  susciter les actes. Le doute n'est plus possible, la prophtie
ainsi complte et dirige part d'un clerc dont les intentions se
laissent facilement voir. Ds lors on surprend une pense qui agit et
pse sur la jeune visionnaire. Cet homme d'glise des bords de la
Meuse qui, dans l'humilit des champs, songeait au sort du pauvre
peuple et, pour tourner les visions de Jeanne au bien du royaume et 
la conclusion de la paix, poussait l'ardeur de son zle pieux jusqu'
recueillir des prophties sur le salut du Lis de France et  les
complter avec une prcision utile  ses desseins, il faut le chercher
parmi ces prtres, ces religieux lorrains ou champenois qui
souffraient cruellement des malheurs publics[271]. Les marchands et
les artisans, crass d'impts et de tailles, ruins par les
changements des monnaies[272], les paysans, dont les maisons, les
granges, les moulins taient dtruits, les champs ravags, cessaient
de contribuer aux frais du culte[273]. Chanoines et religieux, qui ne
recevaient plus ni les redevances de leurs feudataires, ni les
contributions des fidles, quittaient le monastre et s'en allaient 
travers le sicle mendier leur pain, laissant au clotre deux ou trois
vieux moines et quelques enfants. Les abbayes fortifies attiraient
les capitaines et les soldats des deux partis, qui s'y retranchaient,
les pillaient et les brlaient, et si quelqu'une de ces saintes
maisons chappait aux flammes, les villageois errants s'y rfugiaient
et l'on ne pouvait empcher les femmes d'envahir les rfectoires et
les dortoirs[274]. C'est dans la multitude obscure des mes troubles
par l'affliction et les scandales de l'glise que se devine le
prophte et l'initiateur de la Pucelle.

[Note 267: _Ibid._, t. II, p. 444.]

[Note 268: Nonne alios dictum fuit quod Francia per mulierem
desolaretur, et postea per Virginem restaurari debebat Dposition de
Durand Lassois dans _Procs_, t. II, p. 444.]

[Note 269: _Procs_, t. II, p. 447.]

[Note 270: _Ibid._, t. III, p 83.--Morosini, t. IV, annexe XVI.]

[Note 271: Monstrelet, t. III, p. 180.--Jean Chartier, _Chronique
latine_, d. Vallet de Viriville, t. I, p. 13.--Th. Basin, _Histoire
de Charles VII et de Louis XI_, t. I, p. 44 et suiv.]

[Note 272: Alain Chartier, _Quadriloge invectif_, d. Andr
Duchesne, Paris, 1617, pp. 440 et suiv.--_Ordonnances_, t. XI, pp. 101
et suiv.--Vuitry, _Les monnaies sous les trois premiers Valois_,
Paris, 1881, in-8, _passim_.--De Beaucourt, _Histoire de Charles
VII_, t. I, ch. XI.]

[Note 273: Juvnal des Ursins et _Journal d'un bourgeois de
Paris_, _passim_.--Lettre de Nicolas de Clemangis  Gerson, dans
_Clemangis opera omnia_, 1613, in-4, II, pp. 159 et suiv.]

[Note 274: Le P. Denifle, _La dsolation des glises,
monastres..._, Mcon, 1897, in-8, introduction.]

On ne sera pas tent de le reconnatre en messire Guillaume Frontey,
cur de Domremy: le successeur de messire Jean Minet,  le juger par
ses propos, qui nous ont t conservs, tait aussi simple que ses
ouailles[275]. Jeanne frquentait beaucoup de prtres et de moines.
Elle visitait son oncle le cur de Sermaize, et voyait son cousin,
jeune religieux profs en l'abbaye de Cheminon[276], qui devait
bientt la suivre en France. Elle se trouvait en relation avec nombre
de personnes ecclsiastiques trs aptes  reconnatre sa pit
singulire et le don qu'elle avait reu de voir des choses invisibles
au commun des chrtiens. Ils lui tenaient des propos qui, s'ils nous
taient conservs, nous ouvriraient sans doute une des sources de
cette extraordinaire vocation. L'un d'eux, dont le nom ne sera jamais
connu, prpara au roi et au royaume de France un anglique dfenseur.

[Note 275: _Procs_, t. II, pp 402, 434.]

[Note 276: Toutefois ces deux personnages ne nous sont connus que
par des documents gnalogiques trs suspects. _Procs_, t. V, p.
252--Boucher de Molandon, _La famille de Jeanne d'Arc_, p. 127.--G. de
Braux et E. de Bouteiller, _Nouvelles recherches_, pp. 7 et suiv.]

Cependant Jeanne vivait en pleine illusion. Entirement ignorante des
influences qu'elle subissait, incapable de reconnatre en ses Voix
l'cho d'une voix humaine ou la propre voix de son coeur, elle
rpondit avec crainte aux saintes qui lui ordonnaient d'aller en
France:

--Je suis une pauvre fille ne sachant ni chevaucher ni guerroyer[277].

[Note 277: _Procs_, t. I, pp. 52, 53.]

Ds qu'elle eut ces rvlations, elle renona aux jeux et aux
promenades. Elle ne dansa plus gure au pied de l'arbre des fes et
seulement pour faire sauter les petits enfants[278]; elle prit aussi en
dgot,  ce qu'il semble, les travaux des champs, et surtout le soin
des troupeaux. Ds l'enfance, elle avait donn des signes de pit. Elle
se livrait maintenant aux pratiques d'une dvotion singulire; elle se
confessait souvent et communiait avec une extraordinaire ferveur; elle
entendait chaque jour la messe de son cur. On la trouvait  toute heure
dans l'glise, tantt prosterne de son long sur la pierre, tantt les
mains jointes, le visage et les yeux levs vers Notre-Seigneur ou
Notre-Dame. Elle n'attendait pas toujours le samedi pour aller  la
chapelle de Bermont. Parfois, tandis que ses parents la croyaient 
garder les btes, elle tait aux pieds de la Vierge miraculeuse. Le cur
du village, messire Guillaume Frontey, ne pouvait que louer la plus
innocente de ses paroissiennes[279]. Il apprciait les sentiments de
cette bonne fille. Un jour, il lui chappa de dire avec un soupir de
regret:

[Note 278: _Procs_, t. II, pp. 404, 407, 409, 411, 414, 416 et
_passim_.]

[Note 279: _Ibid._, t. II, pp. 402, 434.]

--Si Jeannette avait de l'argent, elle me donnerait pour dire des
messes[280].

[Note 280: _Ibid._, t. II, p. 402.--Sur les pratiques religieuses
de Jeanne, _Procs_,  la table, aux mots: _Messe_, _Vierge_,
_Cloche_.]

Quant au bonhomme Jacques d'Arc, il est croyable qu'il se plaignait
parfois de ces plerinages, contemplations et autres pratiques
contraires  l'conomie rurale. Jeanne paraissait  tout le monde
trange et bizarre. La voyant si pieuse, Mengette et ses compagnes
disaient qu'elle l'tait trop[281]. Elles la grondaient de ne point
danser avec elles. Isabellette, entre autres, la jeune femme de
Grardin d'pinal, la mre de ce petit Nicolas, filleul de Jeanne,
blasonnait rustiquement une fille si peu dansante[282]. Colin, fils de
Jean Colin, avec tous les gars du village, se moquaient d'elle  cause
de sa dvotion. Ses extases faisaient sourire; elle passait pour un
peu folle. Poursuivie de railleries, elle en souffrait[283]. Mais elle
voyait des yeux de son corps les habitants du Paradis. Et, quand ils
s'loignaient d'elle, elle pleurait et elle aurait bien voulu qu'ils
l'eussent emporte avec eux.

[Note 281: _Procs_, t. II, p. 429.]

[Note 282: _Ibid._, t. II, p. 426.]

[Note 283: _Ibid._, t. II, p. 432.]

--Fille de Dieu, il faut que tu quittes ton village et que tu ailles
en France[284].

[Note 284: _Ibid._, t. I, pp. 52-53.]

Et mesdames sainte Catherine et sainte Marguerite disaient encore:

--Prends l'tendard de par le Roi du ciel, prends-le hardiment et Dieu
t'aidera.

En coutant les dames aux belles couronnes parler ainsi, Jeanne
brlait du dsir des longues chevauches et de ces batailles o les
anges passent sur le front des guerriers. Mais comment aller en
France? Comment aller parmi les gens d'armes? Les Voix, qu'elle
entendait, ignorantes et gnreuses comme elle, ne lui rvlaient que
son me et la laissaient dans un trouble douloureux:

--Je suis une pauvre fille, ne sachant ni chevaucher ni guerroyer.

Le village natal de Jeanne portait le nom du bienheureux Remi[285];
l'glise paroissiale tait sous le vocable du grand aptre des Gaules
qui, en baptisant le roi Clovis, avait oint de l'huile sainte le
premier prince chrtien de la noble Maison de France, issue du noble
roi Priam de Troie.

[Note 285: _Procs_, t. II, pp. 393, 400 et _passim_.]

Voici de quelle manire les clercs rapportaient la lgende de
Saint-Remi:

En ce temps-l, le pieux ermite Montan, qui vivait au pays de Laon,
vit le choeur des anges et l'assemble des saints et il entendit une
voix grande et douce qui disait: Le Seigneur a regard la terre. Il a
entendu les gmissements de ceux qui sont enchans; il a vu les fils
de ceux qui ont pri, et il brisera leurs fers, afin que son nom soit
annonc parmi les nations et que les peuples et les rois se runissent
ensemble pour le servir. Et Cilinie enfantera un fils pour le salut du
peuple.

Or Cilinie tait vieille et son mari milius tait aveugle. Mais
Cilinie, ayant conu, mit au monde un fils et du lait dont elle
nourrissait l'enfant elle frotta les yeux du pre aveugle, qui revit
aussitt la lumire.

Cet enfant, annonc par les anges, fut nomm Remi, qui veut dire rame,
car il devait, par sa doctrine, comme avec une rame bien taille,
diriger l'glise de Dieu et spcialement l'glise de Reims sur la mer
agite de cette vie, et, par ses mrites et ses prires, la conduire
vers le port du salut ternel.

Le fils de Cilinie passa sa pieuse jeunesse  Laon, dans la retraite
et les exercices d'une sainte et chrtienne conversation. Il entrait 
peine dans sa vingt-deuxime anne, quand le sige piscopal de Reims
vint  vaquer par la mort du bienheureux vque Bennade. Un immense
concours de peuple dsigna Remi  la garde des fidles. Il refusait
une charge trop pesante, disait-il, pour la faiblesse de son ge; mais
un rayon d'une cleste lumire descendit tout  coup sur son front, et
une liqueur divine se rpandit sur sa chevelure qu'elle embauma d'un
parfum inconnu. C'est pourquoi, sans plus tarder, les vques de la
province de Reims, d'un consentement unanime, lui donnrent la
conscration piscopale. Assis dans le sige de saint Sixte, le
bienheureux Remi s'y montra libral en aumnes, assidu dans sa
vigilance, fervent en ses oraisons, parfait en charit, merveilleux en
doctrine et saint en tous ses propos. Il attirait sur lui l'admiration
des hommes, comme la cit btie sur le sommet d'une montagne.

En ce temps-l, Clovis, roi de France, tait paen avec toute sa
chevalerie. Mais ayant remport, par l'invocation du nom de
Jsus-Christ, une grande victoire sur les Allemands, il rsolut,  la
prire de la sainte reine Clotilde, sa femme, de demander le baptme
au bienheureux vque de Reims. Instruit de ce pieux dsir, saint Remi
enseigna au roi et au peuple comment, en renonant  Satan,  ses
oeuvres et  ses pompes, on doit croire en Dieu et en Jsus-Christ son
fils. Et, la solennit de Pques approchant, il leur ordonna le jene
selon la coutume des fidles.

Le jour de la Passion de Notre-Seigneur, veille du jour o Clovis
devait tre baptis avec ses barons, l'vque alla trouver le roi et
la reine ds le matin et les conduisit dans un oratoire consacr au
bienheureux Pierre, prince des aptres. La chapelle fut tout  coup
remplie d'une lumire si brillante qu'elle effaait l'clat du soleil,
et du milieu de cette lumire sortit une voix qui disait: La paix
soit avec vous; c'est moi, ne craignez point, et demeurez en mon
amour. Aprs ces paroles la lumire disparut, mais il resta dans la
chapelle une odeur d'une suavit ineffable. Alors, resplendissant
comme Mose par l'clat du visage et illumin au dedans d'une clart
divine, le saint vque prophtisa et dit: Clovis et Clotilde, vos
descendants reculeront les limites du royaume. Ils lveront l'glise
de Jsus-Christ et triompheront des nations trangres, pourvu que, ne
dgnrant pas de la vertu, ils ne s'cartent jamais des voies du
salut, ne s'engageant pas dans la route du pch, et ne se laissant
pas tomber dans les piges de ces vices mortels qui renversent les
empires et transportent la domination d'une nation  l'autre.

Cependant on prpare le chemin depuis le palais du roi jusqu'au
baptistre; on suspend des voiles, des tapis prcieux; on tend les
maisons de chaque ct des rues; on pare l'glise, on couvre le
baptistre de baume et de toutes sortes de parfums. Combl des grces
du Seigneur, le peuple croit dj respirer les dlices du paradis. Le
cortge part du palais; le clerg ouvre la marche avec les saints
vangiles, les croix et les bannires, chantant des hymnes et des
cantiques spirituels; vient ensuite l'vque, conduisant le roi par la
main; enfin la reine suit avec le peuple. Chemin faisant, le roi
demanda  l'vque si c'tait l le royaume de Dieu qu'il lui avait
promis: Non, rpondit le bienheureux Remi, mais c'est l'entre de la
route qui y conduit. Quand ils furent parvenus au baptistre, le
prtre qui portait le saint chrme, arrt par la foule, ne put
atteindre jusqu'aux saints fonts; en sorte qu' la bndiction des
fonts, le chrme manqua par un exprs dessein du Seigneur. Alors le
pontife lve les yeux vers le ciel, et prie en silence et avec des
larmes. Aussitt descend une colombe, blanche comme la neige, portant
dans son bec une ampoule pleine d'un chrme envoy du ciel. Une odeur
dlicieuse s'en exhale, qui enivre les assistants d'un plaisir bien
au-dessus de tout ce qu'ils avaient senti jusque-l. Le saint vque
prend l'ampoule, asperge de chrme l'eau baptismale et incontinent la
colombe disparat.

Transport de joie  la vue d'un si grand miracle de la grce, le roi
renonce  Satan,  ses pompes et  ses oeuvres, demande avec instance
le baptme et s'incline sur la fontaine de vie[286].

[Note 286: Grgoire de Tours, _Le livre des miracles_, d.
Bordier, 1864, in-8, t. II, pp. 27, 31.--Hincmar, _Vita sancti
Remigii_, dans la _Patrologie de Migne_, t. CXXV, pp. 1130 et
suiv.--H. Jadart, _Bibliographie des ouvrages concernant la vie et le
culte de saint Remi, vque de Reims_, Reims, 1891, in-8.]

Et depuis lors les rois de France sont sacrs de l'onction divine
apporte du ciel par la colombe. La sainte ampoule qui la contient est
garde dans l'glise Saint-Remi de Reims. Et avec la permission de
Dieu, cette ampoule, au jour du sacre, se trouve toujours pleine[287].

[Note 287: Froissart, l. II, ch. LXXIV.--Le doyen de
Saint-Thibaud, p. 328.--Vertot, _Dissertation au sujet de la sainte
ampoule conserve  Reims_, dans _Mmoires de l'Acad. des Inscr. et
Belles-Lettres_, 1736, t. II, pp. 619-33; t. IV, pp. 1350-65.--Leber,
_Des crmonies du sacre ou recherches historiques et critiques sur
les moeurs, les coutumes dans l'ancienne monarchie_, Paris, Reims,
1825, in-8, pp. 255 et suiv.]

Voil ce que disaient les clercs; et sans doute les paysans de
Domremy, sur un ton plus humble, en eussent pu dire autant et mme
davantage. Comme on peut croire, ils chantaient la complainte de saint
Remi. Tous les ans, quand le premier jour d'octobre ramenait la fte
patronale, le cur devait faire, selon l'usage, le pangyrique du
saint[288].

[Note 288: A. Monteil, _Histoire des Franais_, 1853, t. II, p.
194.]

Vers cette poque, un mystre se jouait  Reims, o les miracles de
l'aptre des Gaules taient amplement reprsents[289]. Et il y en
avait de bien propres  toucher des mes villageoises. En sa vie
mortelle, monseigneur saint Remi gurit un aveugle dmoniaque. Un
homme ayant donn, pour le salut de son me, ses biens au chapitre de
Reims, mourut; dix ans aprs sa mort, monseigneur saint Remi le
ressuscita et lui fit dclarer sa donation. Hberg par des gens qui
n'avaient pas de quoi boire, le saint remplit leur tonneau d'un vin
miraculeux. Ayant reu du roi Clovis un moulin en prsent, comme le
meunier refusait de le lui abandonner, monseigneur saint Remi, avec
l'aide de Dieu, abma le moulin dans les entrailles de la terre. Une
nuit que le Saint se trouvait seul dans sa chapelle, tandis que tous
ses clercs dormaient, les glorieux aptres Pierre et Paul descendirent
du paradis pour chanter avec lui les matines.

[Note 289: _Mystre de saint Remi_, bibliothque de l'Arsenal,
3.364. Ce mystre date du XVe sicle, du temps des guerres en
Champagne.

Voici des vers qui s'y rapportent aux malheurs du royaume:

SAINT-ESTIENNE.

   Jhesucrist, qui les sains cieulx
  As de lumire environnez,
  Soleil et lune enlumins,
  Et ordonnez  ta plaisance;
  Pour le trs doulz pas de France
  Les martirs, non pas un mais tous,
   jointes mains et  genoux
  Te requirent que tu effaces
  La grant doleur de France; et faces
  Par ta sainte digne vertu
  Qu'ilz aient paix; adfin que tu,
  Ta doulce mre et tous les sains,
  Et ceulx qui sont de pechiez sains,
  Devotement servis y soient!...

SAINT-NICOLAS...

  Dieu tout puissant fay tant qu'il ysse
  Hors du doulz pas sans amer
  Que toutes gens doivent amer
  C'est France, o sont les bons Chrestiens
  S'on les confort; si les soustiens
  Car l'engin de leur adversaire
  Et son faulx art les tire  faire
  Contre ta sainte voulent.
  Ayez piti de Crestient
  Beau sire Dieux
  Tant en France qu'en autres lieux!
  Ce seroit Piti  oultrance
  Que si noble roiaume, comme France,
  Fust par male temptacion
  Mis du tout  perdicion...

Fol. 3, verso.]

Qui mieux que les gens de Domremy pouvait connatre le baptme du roi
Clovis de France et savoir qu'au chant du _Veni Creator Spiritus_ le
Saint-Esprit tait descendu tenant en son bec la sainte Ampoule,
pleine du chrme bnit par Notre-Seigneur[290]? Qui mieux qu'eux
entendait les paroles adresses au roi trs chrtien, par monseigneur
saint Remi, non sans doute en latin d'glise, mais en bonne langue
vulgaire, et revenant  ceci:

Or, Sire, ayez connaissance de servir Dieu dvotement et de garder la
justice, pour que florisse votre royaume. Car lorsque justice y
prira, ce royaume courra grand pril[291].

[Note 290: _Mystre de saint Remi_, Bibliothque de l'Arsenal,
ms., n 3.364, fol. 69, verso.]

[Note 291: _Mystre de saint Remi_, fol. 71, verso.]

Enfin, d'une manire ou d'une autre, soit par les clercs qui la
gouvernaient, soit par les paysans au milieu desquels elle vivait,
Jeanne avait connaissance du bon archevque Remi, qui aimait tant le
sang royal de la sainte Ampoule de Reims et du sacre des rois trs
chrtiens[292].

[Note 292:

  Le bon archevesque Remy
  Qui tant aime le sang royal,
  Qui tant a son conseil loyal,
  Qui tant aime Dieu et l'glise.

_Mystre de saint Remi_, fol. 77.]

Et l'ange lui apparut et lui dit:

--Fille de Dieu, tu conduiras le dauphin  Reims, afin qu'il y reoive
son digne sacre[293].

[Note 293: _Procs_, t. I, p. 130.]

La jeune fille entendait. Les voiles tombaient; une lumire clatante
se faisait dans son esprit. Voil donc pourquoi Dieu l'avait choisie.
C'tait par elle que le dauphin Charles devait tre sacr  Reims. La
colombe blanche, autrefois envoye au bienheureux Remi, devait
redescendre  l'appel d'une vierge. Dieu, qui aime les Franais,
marque leur roi d'un signe, et, quand ce signe manque, la puissance
royale n'est point. C'est le sacre qui fait seul le roi, et messire
Charles de Valois n'est pas sacr. Bien que le pre soit couch, la
couronne au front, le sceptre  la main, dans la basilique de
Saint-Denys en France, le fils n'est que dauphin, et il ne
recueillera son saint hritage que le jour o l'huile de l'ampoule
inpuisable coulera sur son front. Et c'est elle, la jeune paysanne,
ignorante que Dieu a choisie pour le conduire,  travers ses ennemis,
jusqu' Reims o il recevra l'onction que reut saint Louis. Desseins
impntrables de Dieu! L'humble fille qui ne sait ni chevaucher ni
guerroyer est lue pour donner  Notre-Seigneur son vicaire temporel
dans la France chrtienne.

Dsormais Jeanne connaissait les grandes choses qu'elle avait  faire.
Mais elle ne dcouvrait pas encore les voies par lesquelles elle
devait les accomplir.

--Il faut que tu ailles en France, lui disaient madame sainte
Catherine et madame sainte Marguerite.

--Fille de Dieu, tu conduiras le dauphin  Reims[294], afin qu'il y
reoive son digne sacre, lui disait monseigneur saint Michel,
archange.

[Note 294: _Procs_, t. I, p. 130; t. II, p. 456; t. III, p. 3 et
_passim_.]

Il tait ncessaire de leur obir. Mais comment? S'il ne se trouva
pas,  ce moment, quelque personne de dvotion pour la diriger, un
fait trs particulier et de peu d'importance, qui se passait alors
dans la maison paternelle, peut suffire  mettre la jeune sainte sur
la voie.

Principal locataire du chteau de l'le en 1419 et doyen de la
communaut en 1423, Jacques d'Arc tait un des notables de Domremy.
Les gens du village, qui l'estimaient, le chargeaient volontiers de
besognes difficiles. Ils l'envoyrent,  la fin de mars 1427, 
Vaucouleurs, comme leur procureur fond dans un procs qu'ils avaient
 soutenir par-devant Robert de Baudricourt. Il s'agissait d'une
rparation de dommages que rclamait un certain Guyot Poignant, de
Montigny-le-Roi, et pour lesquels il avait assign concurremment le
seigneur et les habitants de Greux et de Domremy. Ces dommages
remontaient  quatre annes en , quand le damoiseau de Commercy
avait frapp Greux et Domremy d'un droit de sauvegarde qui s'levait 
deux cent vingt cus d'or.

Guyot Poignant se porta garant de cette somme qui ne fut point paye
au terme fix. Le damoiseau saisit chez Poignant bois, foin et
chevaux, pour cent vingt cus d'or, dont ledit Poignant rclama le
paiement aux seigneurs et aux vilains de Greux et de Domremy.
L'affaire tait pendante encore en 1427, quand la communaut dsigna,
pour son procureur fond, Jacques d'Arc, et l'envoya  Vaucouleurs. On
ignore comment le diffrend se termina; mais il suffit de savoir que
le pre de Jeanne vit sire Robert, l'approcha, lui parla[295].

[Note 295: S. Luce, _Jeanne d'Arc  Domremy_, pp. CLIV, CLV, CLVI,
97, 359 et suiv.; _La France pendant la guerre de cent ans_, p. 287.]

De retour dans sa maison, il dut plus d'une fois conter ces entrevues,
rapporter d'un si grand personnage diverses faons et paroles. Et sans
doute Jeanne en entendit maintes choses. Assurment ses oreilles
taient rebattues du nom de Baudricourt. C'est alors que l'archange
chevalier, l'blouissant ami, vint une fois encore lui rvler la
pense obscure qui naissait en elle:

--Fille de Dieu, lui dit-il, tu iras vers le capitaine Robert de
Baudricourt, en la ville de Vaucouleurs, afin qu'il te donne des gens
pour te conduire auprs du gentil dauphin[296].

[Note 296: _Procs_, t. I, 53.]

Rsolue  fidlement accomplir le vouloir de son archange, qui tait
son propre vouloir, Jeanne prvoyait bien que sa mre, quoique pieuse,
ne l'aiderait point dans ses projets et que son pre s'y opposerait
nergiquement. Aussi se garda-t-elle de leur en rien confier[297].

[Note 297: _Ibid._, t. I, p. 128.]

Elle pensa que Durand Lassois tait homme  lui assurer l'aide dont
elle avait besoin. Elle l'appelait son oncle, en considration de son
ge: il avait seize ans de plus qu'elle. Leur parent rsultait de ce
que Lassois avait pous une Jeanne, fille d'un Le Vauseul, laboureur,
et d'Aveline, soeur d'Isabelle de Vouthon, et par consquent cousine
germaine de la fille d'Isabelle[298].

[Note 298: _Ibid._, t. II, p. 443.--Boucher de Molandon, _La
famille de Jeanne d'Arc_, p. 146.--E. de Bouteiller et G. de Braux,
_Nouvelles recherches sur la famille de Jeanne d'Arc_, introduction,
pp. XXI, XXII.]

Lassois habitait, avec sa femme, son beau-pre et sa belle-mre, un
hameau de quelques feux, Burey-en-Vaulx, sur la rive gauche de la
Meuse, dans la verte valle,  deux lieues de Domremy et  moins d'une
lieue de Vaucouleurs[299].

[Note 299: _Procs_, t. II, pp. 411, 431, 439.--S. Luce, _Jeanne
d'Arc  Domremy_, p. CLXI.--Hinzelin, _Chez Jeanne d'Arc_, p. 92.]

Jeanne l'alla trouver, lui fit part de ses projets et lui reprsenta
qu'elle avait besoin de voir sire Robert de Baudricourt. Pour que son
bon parent lui donnt plus de crance elle lui cita une bien trange
prophtie, dont nous avons dj parl:

--N'a-t-il pas t su autrefois, fit-elle, qu'une femme ruinerait le
royaume de France et qu'une femme le rtablirait[300]?

[Note 300: _Procs_, t. II, pp. 443, 444.]

Cette pronostication, parat-il, rendit Durand Lassois pensif. Des
deux choses qui s'y trouvaient annonces, la premire, qui tait
mauvaise, s'tait accomplie dans la ville de Troyes, quand madame
Ysabeau avait donn le royaume des Lis et madame Catherine de France
au roi d'Angleterre. Il ne restait donc plus qu' souhaiter que la
seconde chose, qui tait bonne, s'accomplt aussi. Tel tait le dsir
de Durand Lassois, si toutefois il se sentait port d'amour pour le
dauphin Charles, ce que l'histoire ne dit pas.

Jeanne en ce sjour chez sa cousine ne voyait pas seulement ses
parents les Vouthon et leurs enfants. Elle frquentait aussi chez un
jeune gentilhomme nomm Geoffroy de Foug, qui habitait sur la paroisse
de Maxey-sur-Vayse dont le hameau de Burey faisait partie. Elle lui
confia qu'elle voulait aller en France. Le seigneur Geoffroy ne
connaissait pas beaucoup les parents de Jeanne; il ne savait pas leurs
noms. Mais la jeune fille lui parut bonne, simple, pieuse, et il
l'encouragea dans sa merveilleuse entreprise[301]. Une huitaine de
jours aprs son arrive  Burey, elle en vint  ses fins: Durand
Lassois consentit  la mener  Vaucouleurs[302].

[Note 301: _Procs_, t. II, p. 442.]

[Note 302: _Ibid._, t. I, p, 33, 221; t. II, pp. 443.]

Avant de partir, elle fit une requte  sa tante Aveline, qui tait
grosse; elle lui dit:

--Si l'enfant que vous attendez est une fille, nommez-la Catherine en
mmoire de ma soeur dfunte.

Catherine, qui avait pous Colin de Greux, venait de mourir[303].

[Note 303: Enqute gnalogique du bailli de Chaumont sur Jehan
Royer (8 octobre 1555) dans E. de Bouteiller et G. de Braux,
_Nouvelles recherches sur la famille de Jeanne d'Arc_, p. 62.
(Document assez suspect.)]




CHAPITRE III

PREMIER SJOUR  VAUCOULEURS.--FUITE  NEUFCHTEAU.--VOYAGE 
TOUL.--SECOND SJOUR  VAUCOULEURS.


Robert de Baudricourt, alors capitaine de la ville de Vaucouleurs pour
le dauphin Charles, tait fils de Libault de Baudricourt, en son
vivant chambellan de Robert duc de Bar, gouverneur de Pont--Mousson,
et de Marguerite d'Aunoy, dame de Blaise en Bassigny. Quatorze ou
quinze ans auparavant, il avait succd  ses deux oncles, Guillaume
Btard de Poitiers et Jean d'Aunoy, comme bailli de Chaumont et
capitaine de Vaucouleurs. Il s'tait mari une premire fois  une
riche veuve; devenu veuf il avait pous, en 1425, une veuve aussi
riche que la premire, madame Alarde de Chambley. Et c'est un fait que
les bergers d'Urusse et de Gibeaumex volrent la charrette qui portait
les gteaux commands pour le festin de noces. Sire Robert ressemblait
 tous les hommes de guerre de son temps et de son pays: il tait
avide et madr; il avait beaucoup d'amis parmi ses ennemis et beaucoup
d'ennemis parmi ses amis, se battait parfois pour son parti, parfois
contre et toujours  son profit. Au reste, pas plus malfaisant qu'un
autre, et des moins sots[304].

[Note 304: _Chronique de la Pucelle_, p. 271.--Jean Chartier,
_Chronique_, t. I, p. 67.--Le R. P. Benot, _Histoire ecclsiastique
et politique de la ville et du diocse de Toul_, Toul, 1707, p.
529.--S. Luce, _Jeanne d'Arc  Domremy_, pp. CLXII-CLXIII.--Lon
Mougenot, _Jeanne d'Arc, le Duc de Lorraine et le Sire de
Baudricourt_, 1895, in-8.--G. de Braux et E. de Bouteiller,
_Nouvelles recherches_, p. XVIII.--C. Nior, _Le pays de Jeanne
d'Arc_, dans _Mmoires de la Socit acadmique de l'Aube_, 1894, t.
XXXI, pp. 307-320.--De Pange, _Le pays de Jeanne d'Arc. Le fief et
l'arrire-fief. Les Baudricourt_, Paris, 1903, in-8.]

Vtue d'une pauvre robe rouge toute rapice[305], mais le coeur
illumin d'un mystique amour, Jeanne gravit la colline qui domine la
ville et la valle, pntra dans le chteau sans difficult, car on y
entrait comme au moulin, et fut introduite dans une salle o sire
Robert se tenait parmi les gens d'armes. Elle entendit la Voix qui lui
disait: Le voil[306]! et aussitt elle alla droit  lui, et lui
parla sans crainte, commenant par ce qu'elle croyait, sans doute, le
plus press:

--Je suis venue  vous, lui dit-elle, de la part de Messire, pour que
vous mandiez au dauphin de se bien tenir et de ne pas assigner
bataille  ses ennemis[307].

[Note 305: _Procs_, t. II, p. 436.]

[Note 306: _Ibid._, t. II, p. 456.]

[Note 307: _Ibid._, t. II, p. 456.]

Assurment elle parlait de la sorte sur un nouveau mandement de ses
Voix. Et, chose digne de remarque, elle rptait mot pour mot ce
qu'avait dit soixante-quinze ans en , non loin de Vaucouleurs, un
paysan champenois qui tait vavasseur, c'est--dire homme franc.
L'aventure de ce paysan avait commenc comme celle de Jeanne, pour
finir, il est vrai, beaucoup plus court. La fille de Jacques d'Arc
n'tait pas la premire  dire qu'elle avait des rvlations sur le
fait de la guerre. Les personnes inspires se montrent surtout dans
les poques de grandes misres. C'est ainsi qu'au temps de la peste et
du Prince Noir, le vavasseur de Champagne avait, lui aussi, entendu
une voix dans une lumire.

Tandis qu'il travaillait aux champs, la voix lui avait dit: Va
avertir le roi de France Jean de ne combattre contre nul de ses
ennemis. C'tait quelques jours avant la bataille de Poitiers[308].

[Note 308: _Chronique des quatre premiers Valois_, d. S. Luce,
Paris, 1861, in-8, pp. 46-48.]

Alors le conseil tait bon; au mois de mai de l'an 1428, il semblait
moins utile et mme il ne rpondait pas trs bien  la ralit des
choses. Depuis la malheureuse journe de Verneuil, les Franais ne se
sentaient pas en tat d'assigner bataille  leurs ennemis; ils n'y
songeaient point. On prenait, on perdait des villes, on faisait des
escarmouches et des rescousses; on n'assignait point de bataille aux
ennemis. Il n'tait nul besoin de contenir le dauphin Charles qui, de
nature et de fortune, tait pour lors trs contenu[309]. Environ le
temps o Jeanne tenait ce propos  sire Robert, les Anglais
prparaient une expdition en France et hsitaient encore, ne sachant
s'ils marcheraient sur Angers ou sur Orlans[310].

[Note 309: P. de Fnin, _Mmoires_, d. de mademoiselle Dupont,
Paris, 1837, pp. 195, 222, 223.]

[Note 310: L. Jarry, _Le compte de l'arme anglaise au sige
d'Orlans_, Orlans, 1892, in-8, pp. 75-76.]

Jeanne parlait sur l'avis de son archange et de ses saintes qui,
touchant le fait de la guerre et l'tat du royaume, n'en savaient ni
plus ni moins qu'elle. Mais il n'est pas surprenant que ceux qui se
croient envoys de Dieu demandent qu'on les attende. Et puis il y
avait tout le gros bon sens du peuple dans cette crainte de la jeune
fille, que la chevalerie franaise ne livrt encore une bataille  sa
faon. On savait trop bien comment ces gens-l s'y prenaient.

Sans se troubler, Jeanne poursuivit et fit une prophtie concernant le
dauphin:

--Avant la mi-carme, Messire lui donnera secours.

Et elle ajouta aussitt:

--De fait le royaume n'appartient pas au dauphin. Mais Messire veut
que le dauphin soit fait roi et qu'il ait le royaume en commande.
Malgr ses ennemis, le dauphin sera fait roi; et c'est moi qui le
conduirai  son sacre.

Sans doute que le nom de Messire, dans le sens o elle l'employait,
avait quelque chose d'trange et d'obscur, puisque sire Robert, ne le
comprenant pas, demanda:

--Qui est Messire?

--Le Roi du ciel, rpondit la jeune fille.

Elle venait d'employer un autre terme sur lequel sire Robert ne fit
pas de rflexion, qu'on sache, et qui pourtant donne  penser[311].

[Note 311: _Procs_, t. II, p. 456.]

Ce mot de commande, usit en matires bnficiales, signifiait
dpt[312]. Quand le roi recevrait le royaume en commande il n'en
serait que le dpositaire. Ce que la jeune fille disait l
correspondait aux ides des hommes les plus pieux sur le gouvernement
des royaumes par Notre-Seigneur. Elle n'avait pu trouver elle-mme ni
le mot ni la chose; elle tait visiblement endoctrine par quelqu'un
de ces hommes d'glise dont nous avons dj senti l'influence 
l'occasion d'une prophtie lorraine et dont toute trace est  jamais
perdue.

[Note 312: Voir La Curne et Godefroy au mot: _commande_.]

Jeanne tait en conversations spirituelles avec plusieurs prtres;
entre autres avec Messire Arnolin, de Gondrecourt-le-Chteau, et
Messire Dominique Jacob, cur de Moutier-sur-Saulx, qui l'entendaient
en confession[313]. Il est dommage qu'on ne sache pas ce qu'ils
pensaient de l'insatiable cruaut de la gent anglaise, de l'orgueil de
Monseigneur le duc de Bourgogne, des malheurs du dauphin, et s'ils
n'espraient pas que Notre-Seigneur Jsus-Christ daignerait un jour,
 la prire du commun peuple, donner le royaume en commande  Charles,
fils de Charles. C'est peut-tre de quelqu'un de ceux-l que Jeanne
tenait sa politique sacre[314].

[Note 313: _Procs_, t. II, p. 392, 393, 458, 459.]

[Note 314: Quant  Nicolas de Vouthon, religieux de l'abbaye de
Cheminon, ce qui est dit de lui dans l'information des 2 et 3 novembre
1476 semble peu vraisemblable. _Procs_, t. V, p. 252.--E. de
Bouteiller et G. de Braux, _Nouvelles recherches sur la famille de
Jeanne d'Arc_, pp. XVIII et suiv., p. 9.]

Au moment o elle parlait  sire Robert, se trouvait auprs du
capitaine, et non pas, sans doute, par pur hasard, un gentilhomme
lorrain nomm Bertrand de Poulengy, qui avait une terre prs de
Gondrecourt et remplissait un office dans la prvt de
Vaucouleurs[315]. Il tait alors g d'environ trente-six ans. C'tait
un homme qui frquentait les clercs; du moins entendait-il fort bien
le langage des personnes de dvotion[316]. Peut-tre voyait-il Jeanne
pour la premire fois, mais assurment il avait beaucoup entendu
parler d'elle, la savait pieuse et de sage conduite; il avait
frquent  Domremy une douzaine d'annes avant cette poque,
connaissait les atres, s'tait assis sous l'arbre des Dames, tait
all plusieurs fois chez Jacques d'Arc et la Rome, qu'il tenait pour
d'honntes cultivateurs[317].

[Note 315: _Procs_, t. II, p. 475.--Servais, dans _Mmoires de la
Socit des Lettres, Sciences et Arts de Bar-le-Duc_, t. VI, p.
139.--E. de Bouteiller et G. de Braux, _Nouvelles recherches_, p.
XXVIII.--S. Luce, _Jeanne d'Arc  Domremy_, preuve XCV, p. 143, et
note 3.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, p. 204.]

[Note 316: Cela apparat  la manire dont il rapporte les paroles
de Jeanne.]

[Note 317: _Procs_, t. II, pp. 451, 458.]

Il se peut que Bertrand de Poulengy fut touch du maintien et du
langage de la jeune fille; il est plus croyable encore que ce
gentilhomme tait en relation avec les personnes d'glise, inconnues
de nous, qui instruisaient la paysanne visionnaire afin de la rendre
plus capable de servir le royaume de France et l'glise. De toute
manire elle avait en Bertrand un ami qui devait lui apporter plus
tard l'appui le plus utile.

Pour cette fois, si nous sommes bien informs, il ne tenta rien ni ne
souffla mot. Peut-tre jugeait-il qu'il fallait attendre que le
capitaine de la ville ft mieux prpar  accueillir la demande de la
sainte. Sire Robert ne comprenait rien  toute cette affaire et ce
point seul lui paraissait clair, que Jeanne ferait une belle ribaude
et que ce serait un friand morceau pour les gens d'armes[318].

[Note 318: _Procs_, t. III, p. 85.--_Chronique de la Pucelle_, p.
72.--_Journal du sige_, p. 35.]

En renvoyant le vilain qui la lui avait amene, il lui fit une
recommandation tout  fait conforme  la sagesse du temps sur le
castoiement des filles:

--Reconduis-la  son pre avec de bons soufflets.

Et sire Robert estimait la mthode excellente, car il invita plusieurs
fois l'oncle Lassois  ramener au logis Jeannette bien soufflete[319].

[Note 319: _Procs_, t. II, p. 444.--L. Mougenot, _Jeanne d'Arc,
le Duc de Lorraine et le Sire de Baudricourt_, Nancy, 1895, in-8.]

Aprs huit jours d'absence, elle revint au village. Le mpris du
capitaine et les outrages de la garnison ne l'avaient ni humilie, ni
dcourage; elle les tenait au contraire comme des preuves de la
vrit de sa mission, s'imaginant que ses Voix les lui avaient
annonces[320]. Comme ceux qui marchent en dormant, elle tait douce 
l'obstacle et d'une obstination paisible.  la maison, au courtil, aux
prs, elle continuait ce sommeil merveilleux, plein des images du
dauphin, de sa chevalerie, et des batailles sur lesquelles flottaient
des anges.

[Note 320: _Procs_, t. II, p. 53.]

Elle ne pouvait se taire; son secret lui chappait de toutes parts.
Sans cesse elle prophtisait, mais on ne la croyait pas. La veille de
la Saint-Jean-Baptiste, environ un mois aprs son retour, elle dit
sentencieusement  Michel Lebuin, laboureur  Burey, qui tait un tout
jeune garon:

--Il y a entre Coussey et Vaucouleurs une fille qui, avant un an
d'ici, fera sacrer le roi de France[321].

[Note 321: _Ibid._, t. II, p. 440.]

Un jour mme, avisant Grardin d'pinal, qui seul  Domremy n'tait
pas du parti du dauphin, et  qui, de son aveu, elle et volontiers
coup la tte, encore qu'elle ft la marraine de son fils, elle ne put
se tenir de lui faire  mots couverts l'annonce du mystre qu'il y
avait entre elle et Dieu:

--Compre, si vous n'tiez Bourguignon, je vous dirais quelque
chose[322].

[Note 322: _Ibid._, t. II, p. 423.]

Le bonhomme crut qu'il s'agissait de fianailles prochaines, et que la
fille de Jacques d'Arc pouserait bientt quelqu'un des garons avec
qui elle avait mang des petits pains sous l'arbre des Fes et bu
l'eau de la fontaine des Groseilliers.

Hlas! Jacques d'Arc et bien voulu que le secret de sa fille ft de
cette sorte. Cet homme de sens droit, trs ferme et soucieux de la
bonne conduite de ses enfants, s'inquitait des allures que prenait
Jeanne. Il ne savait pas qu'elle entendait des Voix; il ne se doutait
pas que c'tait, dans son jardin, toute la journe une descente du
Paradis, que du Ciel  sa maison allaient et venaient sans cesse plus
d'anges que n'en avait port l'chelle de Jacob et qu'enfin, pour
Jeannette seule, sans qu'on n'en vt rien, un mystre se jouait, plus
riche et plus beau mille fois que ceux qu'on reprsentait sur un
chafaud, aux jours de fte, dans des villes comme Toul ou Nancy. Il
tait  cent lieues de souponner ces incroyables merveilles. Mais il
voyait bien que sa fille tait hors de sens, qu'elle avait l'esprit
gar, qu'elle disait des folies. Il s'apercevait bien qu'elle n'avait
en tte que chevauches et batailles; il ne pouvait ignorer tout 
fait l'quipe de Vaucouleurs. Il craignait vivement qu'un jour cette
malheureuse enfant ne partt pour tout de bon et n'allt courir le
monde. Cette pnible inquitude le poursuivait jusque dans son
sommeil. Il rva, une nuit, qu'il la voyait s'enfuyant avec des hommes
d'armes; et l'impression de ce rve fut si forte qu'elle lui resta
encore  son rveil. Durant plusieurs jours il dit et rpta  ses
fils Jean et Pierre:

--Si je croyais vraiment qu'advnt cette chose que j'ai songe de ma
fille, je voudrais qu'elle ft noye par vous; et si vous ne le
faisiez, je la noierais moi-mme[323].

[Note 323: _Procs_, t. I, pp. 131-132 et 219.]

Isabelle rpta le propos  sa fille, pour l'effrayer et la corriger.
Tout dvote qu'elle tait, elle partageait les craintes du pre.
C'tait une chose cruelle  penser pour ces braves gens, que leur
enfant pt devenir une ribaude. En ces temps de guerre, il y avait
foison de ces folles femmes que les gens d'armes menaient en croupe;
chacun avait la sienne.

Par l'tranget de leurs actions, frquemment les saintes, en leur
jeunesse, prtent  de pareils soupons. Et Jeanne donnait des signes
de saintet. Elle tait la fable du village. On la montrait au doigt
en disant par moquerie: Voil celle qui relvera la France et le sang
royal[324].

[Note 324: _Ibid._, t. II, p. 421.]

Voyant le mal qui tenait cette fille, les gens du pays n'taient pas
embarrasss pour en trouver la cause. Ils l'attribuaient  quelque
sortilge. Elle avait t vue sous le beau Mai, elle y avait suspendu
des guirlandes. On savait que le vieux htre tait hant, de mme que
la fontaine voisine. Et c'tait une chose bien connue que les fes
jetaient des sorts. Certains dcouvrirent que Jeanne avait rencontr
une dame mchante. Ils disaient: Jeannette a pris son fait prs de
l'arbre des Fes[325]. Encore s'il n'y avait jamais eu que des
paysans pour le croire!

[Note 325: _Procs_, t. I, p. 68.]

Antoine de Vergy, gouverneur de Champagne, reut, le 22 juin, du duc
de Bedford, rgent de France au nom de Henri VI, commission d'quiper
mille hommes d'armes destins  placer en l'obissance des Anglais la
chtellenie de Vaucouleurs. Trois semaines aprs, la petite arme se
mettait en route sous les ordres des deux Vergy, Antoine et Jean.
Quatre chevaliers bannerets, quatorze chevaliers bacheliers, trois
cent soixante-trois hommes d'armes la composaient. Pierre de Trie,
capitaine de Beauvais, Jean, comte de Neufchtel et Fribourg, reurent
l'ordre de rejoindre le corps principal[326].

[Note 326: Compte d'Andr d'pernon dans S. Luce, _Jeanne d'Arc 
Domremy_, p. CLXVII et preuves, pp. 217-218 et 220.]

Dans sa marche sur Vaucouleurs, Antoine de Vergy mettait, selon la
coutume,  feu et  sang tous les villages situs sur le territoire de
la chtellenie. Les gens de Domremy et de Greux, menacs  nouveau
d'un mal qu'ils ne connaissent que trop, voyaient dj leurs bestiaux
enlevs, leurs granges incendies, leurs femmes, leurs filles violes.
Ayant prouv dj que le chteau de l'le ne suffisait point  leur
sret, ils se rsolurent  fuir et  chercher asile dans la ville de
Neufchteau, distante de deux lieues seulement de Domremy et qui tait
le march o ils frquentaient. Donc, vers la mi-juillet, abandonnant
leurs maisons et leurs champs, ils partirent et, poussant devant eux
leurs bestiaux, suivirent la route  travers les champs de froment et
de seigle et les coteaux de vignes jusqu' la ville, o ils se
logrent comme ils purent[327].

[Note 327: _Procs_, t. I, pp. 51, 214; t. II, pp. 392-454.--S.
Luce, _Jeanne d'Arc  Domremy_, p. CLXXVI.]

La famille d'Arc fut reue par la femme de Jean Waldaires, qu'on
nommait la Rousse et qui tenait une auberge o logeaient soldats,
moines, marchands et plerins. Certains la souponnaient de donner
asile  des femmes de mauvaise vie[328]. Et il y a apparence qu'elle
n'hbergeait pas que d'honntes dames. Cependant elle tait elle-mme
une bonne femme, c'est--dire une femme riche. Elle avait assez
d'argent pour en prter parfois  des concitoyens[329]. Bien que
Neufchteau appartnt au duc de Lorraine, qui tait du parti des
Bourguignons, on a cru savoir que cette htelire inclinait vers les
Armagnacs; mais il est peut-tre un peu vain de rechercher les
sentiments de la Rousse sur les troubles du royaume de France[330].

[Note 328: _Procs_, t. I, p. 214.]

[Note 329: S. Luce, _Jeanne d'Arc  Domremy_, p. CLXXVII.]

[Note 330: _Procs_, t. I, pp. 51, 214; t. II, p. 402.]

 Neufchteau comme  Domremy, Jeanne menait aux champs les btes de
son pre et gardait les troupeaux[331]. Adroite et robuste, elle
aidait aussi la Rousse dans les soins du mnage[332]; c'est ce qui a
fait dire mchamment aux Bourguignons qu'elle avait t meschine dans
une auberge de soudards et de ribaudes[333]. Au vrai, Jeanne passait
aux glises tout le temps qu'elle n'employait pas  soigner les
animaux et  donner aide  son htesse[334].

[Note 331: _Procs_, t. I, pp. 409, 423, 428, 463.]

[Note 332: _Ibid._, t. I, p. 417.]

[Note 333: _Monstrelet_, t. III, p. 314.]

[Note 334: _Procs_, t. I, p. 51.]

Il y avait dans la ville deux beaux couvents, l'un de Cordeliers,
l'autre de Clarisses, fils et filles du bon saint Franois[335]. La
maison des Cordeliers avait t btie, deux cents ans en , par
Mathieu II de Lorraine. Le duc rgnant venait encore de la richement
doter. De nobles dames, de hauts seigneurs et entre autres un
Bourlmont, seigneur de Domremy et Greux, y gisaient sous lame[336].

[Note 335: S. Luce, _Jeanne d'Arc  Domremy_, p. CLXXVII.]

[Note 336: Expilly, _Dictionnaire gographique de la France_, au
mot: _Neufchteau_.]

Ces moines mendiants qui, jadis en leur bel ge, affiliaient  leur
tiers-ordre bourgeois et paysans en foule et une multitude de princes
et de rois[337], maintenant languissaient corrompus et dchus. Les
querelles et les schismes abondaient parmi les frres de France.
Malgr les efforts de Colette de Corbie pour rtablir la rgle, les
vieilles disciplines taient partout abolies[338]. Ces mendiants
distribuaient des mdailles de plomb, enseignaient de courtes prires,
en manire de recettes, et vouaient une affection spciale au saint
nom de Jsus[339].

[Note 337: S.-M. de Vernon, _Histoire gnrale et particulire du
tiers-ordre de Saint-Franois_, Paris, 1667, 3 vol. in-8.--Hilarion
de Nolay, _Histoire du tiers-ordre_, Lyon, 1694, in-4.]

[Note 338: AA. SS., Mars, t. I. p. 549.]

[Note 339: Wadding, _Annales Minorum_, V, p. 183.]

Pendant les deux semaines que Jeanne passa dans la ville de
Neufchteau[340], elle fit ses dvotions dans le couvent des
Cordeliers et se confessa deux ou trois fois aux mendiants[341]. On a
dit qu'elle tait du tiers-ordre de Saint-Franois, et l'on a suppos
que son affiliation datait de son sjour  Neufchteau[342].

[Note 340: Jean Morel dclare qu'elle fut quatre jours 
Neufchteau, et il ajoute: Ce que je vous dis, je le sais, car je fus
avec les autres  Neufchteau (_Procs_, t. II, p. 392); Grard
Guillemette parle de quatre ou cinq jours (_Procs_, t. II, p. 414);
Nicolas Bailly de trois ou quatre (_Procs_, t. II, p. 451). Mais
Jeanne dit aux juges de Rouen qu'elle tait reste quinze jours 
Neufchteau (_Procs_, t. I, p. 51); elle avait un souvenir moins
lointain et sans doute plus fidle.]

[Note 341: _Procs_, t. I, p. 51.]

[Note 342: S. Luce, _Jeanne d'Arc  Domremy_, ch. IX, X, XI.--Abb
V. Mourot, _Jeanne d'Arc et le tiers-ordre de Saint-Franois_,
Saint-Di, 1886, in-8.--L. de Kerval, _Jeanne d'Arc et les
Franciscains_, Vanves, 1893, in-18.--_E iera begina_, dit une
correspondance de Morosini, d. Lefvre-Pontalis, t. III, p. 92 et
note 2.]

C'est fort douteux; et, dans tous les cas, l'affiliation ne dut pas
tre trs solennelle. On ne voit pas qu'en si peu de temps les
mendiants aient pu la former aux pratiques de la pit franciscaine.
Pour se pntrer de leur esprit, elle tait dj trop imbue de
doctrines ecclsiastiques sur le spirituel et le temporel, trop pleine
de mystres et d'apocalypses. D'ailleurs, son sjour  Neufchteau fut
troubl de soucis et coup d'absences.

Elle reut dans cette ville une citation  comparatre devant l'official
de Toul dont elle relevait comme native de Domremy-de-Greux. Un jeune
garon de Domremy prtendait qu'il y avait promesse de mariage entre la
fille de Jacques d'Arc et lui. Jeanne le niait. Il s'obstina dans son
dire et l'assigna devant l'official[343]. Ce tribunal ecclsiastique
retenait les causes comme celle-ci et l'on portait les demandes soit en
nullit de mariage, soit en validit de fianailles.

[Note 343: _Procs_, t. II, p. 476.--E. Misset, _Jeanne d'Arc
Champenoise_, 1895, in-8, p. 28.]

Ce qui est trange dans le cas de Jeanne, c'est que ses parents lui
donnrent tort et prirent le parti du jeune homme. Ce fut malgr leur
dfense qu'elle soutint son procs et comparut devant l'official. Elle
dclara plus tard que, dans cette affaire, elle leur avait dsobi et
que c'tait son seul manquement  la soumission qu'elle leur
devait[344].

[Note 344: _Ibid._, t. I, p. 128.]

Pour aller de Neufchteau  Toul et revenir, il lui fallait faire plus
de vingt lieues  pied sur des chemins infests par des gens d'armes,
dans ce pays mis  feu et  sang et que les paysans de Domremy
venaient de fuir pouvants. C'est pourtant  quoi elle se rsolut,
contre le gr de ses parents.

Peut-tre se rendit-elle  l'official de Toul non pas une fois, mais
deux et trois fois. Et si elle ne chemina pas jour et nuit avec son
faux fianc, ce fut par grand hasard, car il suivait la mme route en
mme temps. Ses Voix lui disaient de ne rien craindre. Devant le juge
elle jura de dire la vrit et nia qu'elle et fait promesse de
mariage.

Elle n'avait point de torts. Mais sa conduite, qui procdait d'une
innocence hroque et singulire, fut mal juge. On prtendit 
Neufchteau que ces voyages lui avaient mang tout ce qu'elle avait.
Mais qu'avait-elle? hlas! Elle tait partie sans rien. Peut-tre lui
avait-il fallu mendier son pain aux portes. Les saintes reoivent
l'aumne comme elles la donnent: pour l'amour de Dieu. On conta que,
pendant l'instance, son fianc, la voyant vivre en compagnie de
mauvaises femmes, s'tait dsist de sa demande en justice, renonant
 une promise si mal fame[345]. Propos calomnieux, qui ne trouvrent
que trop de crance.

[Note 345: _Procs_, t. I, p. 215.--L'article 9 de l'acte
d'accusation est constitu d'aprs une enqute faite  Neufchteau.]

Aprs deux semaines de sjour  Neufchteau, Jacques d'Arc avec les
siens retourna  Domremy. Le verger, la maison, le moustier, le
village, les champs, dans quel tat de dsolation les revirent-ils!
Tout avait t pill, ravag, brl par les gens de guerre. Les
soldats, faute de pouvoir ranonner les vilains disparus, avaient
dtruit leurs biens. Le moustier, nagure encore fier comme une
forteresse, avec sa tour o veillait le guetteur, n'tait plus qu'un
amas de pierres noircies. Et les habitants de Domremy durent aller,
aux jours fris, entendre la messe  l'glise de Greux[346].

[Note 346: _Procs_, t. II, p. 396 et _passim_.]

Telle tait la misre du temps, qu'ordre fut donn aux villageois de
se tenir renferms dans les maisons fortes et les chteaux[347].

[Note 347: S. Luce, _Jeanne d'Arc  Domremy_, pp. CLXXX et 230.]

Cependant les Anglais assigeaient la ville d'Orlans, qui appartenait
au duc Charles, leur prisonnier. Ce qui n'tait point bien fait  eux,
car, ayant son corps, ils devaient respecter ses biens[348]. Ils
levaient des bastilles autour de cette ville d'Orlans, coeur de
France, et l'on disait qu'ils s'y tenaient  grande puissance[349].

[Note 348: _Mistre du sige_, V. 497.]

[Note 349: _Chronique de la Pucelle_, ch. XXXIV et XXXV.--Jean
Chartier, _Chronique_, ch. XXXII, XXXV.--_Journal du sige_, pp. 2 et
suiv.]

Et madame sainte Catherine et madame sainte Marguerite, qui taient
des personnes trs attaches  la terre des Lis, les fales du dauphin
Charles et ses belles cousines, s'entretenaient avec la bergre des
malheurs du royaume et lui disaient sans cesse:

--Il faut que tu quittes ton village et que tu ailles en France[350].

[Note 350: _Procs_, t. I, p. 52, 216.]

Jeanne tait d'autant plus impatiente de partir qu'elle avait annonc
elle-mme le temps de son arrive en France et que ce temps
approchait. Elle avait dit au capitaine de Vaucouleurs que le dauphin
aurait secours avant la mi-carme. Elle ne voulait pas faire mentir
ses Voix[351].

[Note 351: _Procs_, t. II, p. 456.]

L'occasion, qu'elle piait, de retourner  Burey, se prsenta vers la
mi-janvier.  cette poque, la femme de Durand Lassois, Jeanne le
Vauseul, faisait ses couches[352].  la campagne, l'usage voulait que
les jeunes parentes et les amies de l'accouche se rendissent auprs
d'elle pour soigner la mre et l'enfant. Coutume honnte et cordiale
qu'on suivait d'autant mieux qu'on y trouvait une occasion de bonnes
rencontres et de joyeux caquets[353]. Jeanne pressa son oncle de la
demander  son pre pour soigner l'accouche et Lassois consentit: il
faisait tout ce que voulait sa nice, et, peut-tre, tait-il
encourag dans sa complaisance par des personnes pieuses et de
considration[354]. Mais que ce pre, qui tantt ne parlait de rien
moins que de noyer sa fille pour l'empcher de partir avec les gens
d'armes, la laisst aller aux portes de la ville, sous la garde d'un
parent dont il connaissait la faiblesse, c'est ce qu'on a peine 
comprendre. Il le fit pourtant[355].

[Note 352: _Ibid._, t. II, pp. 428, 434.--S. Luce, _Jeanne d'Arc 
Domremy_, p. CLXXX.--G. de Braux et E. de Bouteiller, _Nouvelles
recherches_, p. XXIII.]

[Note 353: _Les caquets de l'accouche_, nouv. d. par E. Fournier
et Le Roux de Lincy, Paris, 1855, in-16, introduction.]

[Note 354: _Procs_, t. I, p. 53; t. II, p. 443 et _passim_.]

[Note 355: _Procs_, t. II, pp. 428, 430, 431.]

Ayant quitt la maison de son enfance, qu'elle ne devait plus revoir,
Jeanne, en compagnie de Durand Lassois, descendit la valle natale,
dpouille par l'hiver. En passant devant la maison du laboureur
Grard Guillemette de Greux, dont les enfants taient en grande amiti
avec ceux de Jacques d'Arc, elle cria:

--Adieu! Je vais  Vaucouleurs[356].

[Note 356: _Ibid._, t. II, p. 416.]

Quelques pas plus loin, elle aperut sa compagne Mengette:

--Adieu, Mengette, dit-elle; je te recommande  Dieu[357].

[Note 357: _Ibid._, t. II, p. 431.]

Et sur le chemin, au seuil des maisons, rencontrant des visages
connus,  tous elle disait adieu[358]. Mais elle vita de voir
Hauviette, avec qui elle avait jou et dormi, aux jours d'enfance, et
qu'elle aimait chrement. Elle craignit, si elle lui disait adieu, de
sentir son coeur dfaillir. Hauviette ne sut que plus tard le dpart
de son amie et elle en pleura trs fort[359].

[Note 358: _Ibid._, t. II, p. 416.]

[Note 359: _Ibid._, t. II, p. 419.]

Venue pour la seconde fois  Vaucouleurs, Jeanne croyait bien mettre
le pied dans une ville appartenant au dauphin, et entrer, comme on
disait alors, en chambre royale[360]. Elle se trompait. Depuis les
premiers jours du mois d'aot 1428, le capitaine de Vaucouleurs avait
rendu la place au seigneur Antoine de Vergy, mais il ne l'avait pas
encore livre. C'tait une de ces capitulations  terme comme on en
signait beaucoup  cette poque et qui, le plus souvent, cessaient
d'tre excutoires au cas o la place recevait secours avant le jour
fix pour la reddition[361].

[Note 360: _Procs_, t. II, p. 436.]

[Note 361: S. Luce, _Jeanne d'Arc  Domremy_, pp. CLXVIII et 222,
234.]

Comme elle avait fait neuf mois auparavant, Jeanne alla trouver sire
Robert au chteau, et voici la rvlation qu'elle lui fit:

--Capitaine Messire, dit-elle, sachez que Dieu m'a plusieurs fois fait
 savoir encore et command que j'allasse vers le gentil dauphin, qui
doit tre et est vrai roi de France, et qu'il me baillt des gens
d'armes et que je lverais le sige d'Orlans et le mnerais sacrer 
Reims[362].

[Note 362: _Chronique de la Pucelle_, p. 273.--La _Chronique de
Lorraine_, dans Dom Calmet, _Histoire de Lorraine_, t. III, col. vj.,
donne une version amplifie et suspecte de ces paroles.]

Cette fois, elle annonce qu'elle a mission de dlivrer Orlans. Et
c'est seulement aprs avoir accompli cette premire tche qu'elle fera
le voyage du sacre. Il faut reconnatre la souplesse et l'-propos
avec lesquels ses Voix changeaient, selon les ncessits du moment,
les ordres prcdemment donns.

Les manires de sire Robert  l'gard de Jeanne taient tout  fait
changes. Il ne parlait plus de lui donner de bons soufflets et de la
renvoyer  ses parents. Maintenant, il la traitait sans rudesse et,
s'il n'avait pas foi en ce qu'elle annonait, du moins l'coutait-il
volontiers.

Dans une des conversations qu'elle eut avec lui, elle lui tint un
propos trange:

--Une fois accomplies, lui dit-elle, les grandes choses que j'ai 
faire de la part de Messire, je me marierai et j'aurai trois fils,
dont le premier sera pape, le second empereur, le troisime roi.

Sire Robert rpondit gaiement:

--Puisqu'ils seront si grands personnages, je voudrais bien t'en faire
un. J'en vaudrais mieux ensuite.

Jeanne rpondit:

--Nenni, gentil Robert, nenni. Il n'est pas temps. Le Saint-Esprit y
ouvrera[363].

[Note 363: _Procs_, t. I, pp. 219, 220.--La source est suspecte.
Pourtant l'accusation s'appuie ici sur les donnes de l'enqute. Si
Jeanne nia avoir tenu ce propos, c'est qu'elle l'avait oubli, ou
qu'on le lui avait assez chang, pour qu'elle pt le dsavouer sous la
forme o on le lui prsentait.]

 en juger sur le peu de paroles d'elle qui nous ont t transmises,
la jeune inspire, dans les premiers temps de sa mission, parlait
alternativement deux langages diffrents. Ses paroles semblaient
couler de deux sources opposes. Les unes, ingnues, candides, naves,
courtes, d'une simplicit rustique, d'une malice innocente,
quelquefois rudes, empreintes d'autant de chevalerie que de saintet,
avaient trait, le plus souvent,  l'hritage et au sacre du dauphin,
et  la dbellation des Anglais. C'tait le langage de ses Voix, son
vrai langage, son langage intrieur. Les autres, plus subtiles et
teintes d'allgories, fleuries, quintessencis, d'une grce savante,
concernant l'glise, sentaient le clerc et trahissaient quelque
influence du dehors. Le propos tenu par elle  sire Robert sur les
trois enfants qu'elle mettrait au monde est de la seconde sorte. C'est
une allgorie. Son triple enfantement signifie que de ses oeuvres
natra la paix de la chrtient, et que, aprs qu'elle aura accompli
sa mission divine, le pape, l'empereur et le roi, tous trois fils de
Dieu, feront rgner la concorde et l'amour dans l'glise de
Jsus-Christ. L'apologue est d'une clart limpide; encore faut-il un
peu d'esprit pour le comprendre. Le capitaine n'y entendit rien; il
prit la chose en sens littral et rpondit en consquence, car c'tait
un homme simple et jovial[364].

[Note 364: _Procs_, t. III, p. 86.--_Chronique de la Pucelle_, p.
272.--_Journal du sige_, p. 35.]

Jeanne logeait en ville chez des amis de son cousin Lassois, gens
d'humble condition, Henri Leroyer et sa femme Catherine. Elle y
filait, tant bonne filandire; elle donnait aux pauvres le peu
qu'elle avait. Elle frquentait l'glise paroissiale en compagnie de
Catherine[365]. Souvent, dans la matine, elle montait la colline qui
voit se pressera ses pieds les toits de la ville, et se rendait en
grande dvotion dans la chapelle de Sainte-Marie-de-Vaucouleurs. Cette
collgiale, construite sous le roi Philippe VI, tait attenante au
chteau qu'habitait le capitaine de Vaucouleurs. La vnrable nef de
pierre s'levait hardiment  l'orient, sur la vaste tendue des
coteaux et des prairies, et dominait la valle o Jeanne avait t
nourrie. Elle y entendait la messe et y demeurait longtemps en
oraison.

[Note 365: _Ibid._, t. I, pp. 51, 214; t. II, pp. 392, 395 et
suiv.]

Sous la chapelle, dans la crypte, on gardait une image ancienne et
vnre de la vierge qu'on appelait Notre-Dame-de-la-Vote[366], et
qui faisait des miracles spcialement en faveur des pauvres et des
ncessiteux. Jeanne se plaisait dans cette crypte obscure et solitaire
o les saintes la visitaient de prfrence.

[Note 366: S. Luce, _Jeanne d'Arc  Domremy_, p. CXCXIV.]

Un petit clerc, presque encore un enfant, qui desservait la chapelle,
y vit un jour la jeune fille immobile, les mains jointes, la tte
renverse, les yeux levs et noys de larmes, et il devait garder
toute sa vie l'image de ce ravissement[367].

[Note 367: _Procs_, t. II, pp. 460, 461.]

Elle allait souvent  confesse et disait ses pchs notamment 
messire Jean Fournier, cur de Vaucouleurs[368].

[Note 368: _Ibid._, t. II, p. 446.]

Elle touchait son htesse par la manire sage et douce dont elle
vivait, et elle la troubla un jour extrmement. Ce fut quand elle lui
dit:

--Ne savez-vous pas qu'il a t prdit que la France, perdue par une
femme, serait sauve par une pucelle des Marches de Lorraine[369]?

[Note 369: _Procs_, t. II, p. 447.]

La femme Leroyer savait aussi bien que Durand Lassois, que madame
Ysabeau, comme une Hrodiade gonfle d'impurets, avait livr madame
Catherine de France et le royaume des Lis au roi d'Angleterre[370]. Et
ds lors elle n'tait plus loigne de croire que Jeanne ft la
pucelle annonce par la prophtie.

[Note 370: _Ibid._, t. II, p. 447.]

Cette pieuse fille frquentait les personnes de dvotion et aussi les
nobles hommes.  tous elle disait:

--Il faut que j'aille vers le gentil dauphin. C'est la volont de
Messire, le Roi du ciel, que j'aille vers le gentil dauphin. C'est de
la part du Roi du ciel que je suis venue. Quand je devrais aller sur
mes genoux, j'irai[371].

[Note 371: _Ibid._, t. II, p. 448.]

Elle apporta notamment des rvlations de cette nature  messire
Aubert, seigneur d'Ourches, qui tait bon franais et du parti des
Armagnacs, puisqu'il avait fait la guerre, quatre ans auparavant,
contre les Anglais et les Bourguignons; elle lui dit qu'elle devait
aller vers le dauphin, qu'elle demandait qu'on la ment  lui et que
ce serait pour lui profit et honneur non pareils[372].

[Note 372: _Procs_, t. II, p. 450.--S. Luce, _Jeanne d'Arc 
Domremy_, p. 103.]

Enfin elle se faisait connatre dans la ville pour ses illuminations
et ses prophties, et l'on trouvait qu'elle parlait bien.

Il y avait alors dans la garnison un homme d'armes, g de vingt-huit
ans environ, Jean de Novelompont ou Nouillompont, qu'on appelait
communment Jean de Metz. De condition libre, mais non point noble, il
avait acquis ou hrit la seigneurie de Nouillompont et Hovecourt,
dans le Barrois non mouvant, et il en portait le titre[373].
Prcdemment soudoyer au service de Jean de Wals, capitaine et prvt
de Stenay, il tait en 1428 au service du capitaine de Vaucouleurs.

[Note 373: _Ibid._, t. V, p. 363.--_Journal du sige_, p. 45.--S.
Luce, _Jeanne d'Arc  Domremy_, xcv, cxi, cxxvj.--De Beaucourt,
_Histoire de Charles VII_, t. II, p. 204, note.--G. de Braux et E. de
Bouteiller, _Nouvelles recherches_, pp. XXV et suiv.]

De ses moeurs et comportements nous ne savons rien, sinon que, trois
ans en , habitant dans la chtellenie de Foug, il avait jur un
vilain serment et, de ce fait, encouru une amende de deux sols.
Apparemment il tait, lorsqu'il jura, trs en colre[374]. Il se
tenait en relations plus ou moins troites avec Bertrand de Poulengy,
qui certainement lui avait parl de Jeanne.

[Note 374: S. Luce, _Jeanne d'Arc  Domremy_, pp. CXC, 160-161.]

Un jour, il aborda la jeune fille et lui dit:

--Eh bien, ma mie, que faites-vous ici? Faut-il que le roi soit chass
du royaume et que nous soyons Anglais[375]?

[Note 375: _Procs_, t. II, p. 435-457.--E. de Bouteiller et G. de
Braux, _Nouvelles recherches_, pp. XXVI-XXVII.]

Ce propos d'un homme d'armes de Lorraine mrite attention. Le trait
de Troyes ne soumettait pas la France  l'Angleterre; il runissait
les deux royaumes. Si l'on se battait aprs comme avant, c'tait
uniquement pour dcider entre les deux prtendants Charles de Valois
et Henri de Lancastre. Que l'un ou l'autre l'emportt, rien n'tait
chang dans les lois et coutumes de France. Toutefois, ce pauvre
routier des Marches d'Allemagne n'en pensait pas moins que, sous un
roi anglais, il serait lui-mme anglais. Beaucoup de franais de toute
condition pensaient de mme et ne pouvaient souffrir l'ide de se voir
anglaiss; ils attachaient leur sort et celui du royaume au sort du
dauphin Charles.

Jeanne rpondit  Jean de Metz:

--Je suis venue ici,  chambre du roi, afin de parler  sire Robert,
pour qu'il me veuille conduire ou faire conduire au dauphin. Mais il
n'a souci ni de moi ni de mes paroles.

Puis, presse en son coeur par l'ide fixe que sa mission devait
commencer au milieu de la Sainte Quarantaine:

--Pourtant, avant qu'arrive la mi-carme, il faut que je sois devers
le dauphin, duss-je, pour y aller, user mes jambes jusqu'aux
genoux[376].

[Note 376: _Procs_, t. II, p. 436.--De Beaucourt, _Histoire de
Charles VII_, t. II, pp. 396 et suiv.]

Une nouvelle courait alors les villes et les villages. On annonait
que le fils du roi de France, le dauphin Louis, entr dans sa
cinquime anne, venait d'tre fianc  la fille du roi d'cosse,
madame Marguerite, ge de trois ans, et le commun peuple clbrait
cette union royale par autant de rjouissances qu'il s'en pouvait
faire dans ce pays dsol[377]. Jeanne, qui en avait entendu parler,
dit  l'homme d'armes:

[Note 377: _Procs_, _ibid._--S. Luce, _Jeanne d'Arc  Domremy_,
p. CXCI.]

--Il faut que je sois vers le dauphin, car nul au monde, ni roi, ni
duc, ni fille du roi d'cosse ne peuvent recouvrer le royaume de
France.

Et elle ajouta aussitt:

--Il n'y a secours que de moi, quoique, pour ma part, j'aurais bien
plus cher filer prs de ma pauvre mre, vu que ce n'est pas l mon
tat. Mais il faut que j'aille. Et je ferai cela parce que Messire
veut que je le fasse.

Elle le disait comme elle le pensait. Mais elle ne se connaissait pas;
elle ne savait pas que ses Voix c'tait le cri de son coeur et qu'elle
brlait de quitter la quenouille pour l'pe.

Jean de Metz demanda, comme avait fait sire Robert:

--Qui est Messire?

--C'est Dieu, rpondit-elle.

Aussitt, comme s'il croyait en elle, il lui dit d'un grand lan:

--Je vous promets et vous donne ma foi que, Dieu aidant, je vous
conduirai vers le roi.

Il lui toucha la main, en signe qu'il lui donnait sa foi, et il
demanda:

--Quand voulez-vous partir?

-- cette heure, rpondit-elle, mieux que demain; demain mieux
qu'aprs.

C'est Jean de Metz lui-mme qui, vingt-sept ans plus tard, rapporta
cette conversation[378].  l'en croire, il demanda en dernier lieu 
la jeune fille si elle voulait faire chemin avec ses vtements de
femme. On conoit qu'il dcouvrt de trs grands inconvnients 
traverser avec une paysanne en robe rouge les chemins de France, alors
battus par des coitreaux paillards, et qu'il juget plus prudent de
l'emmener dguise en garon. Elle entra tout de suite dans la pense
de Jean, et lui rpondit:

--Je prendrai volontiers habit d'homme.

Rien n'empche de croire que les choses se sont passes ainsi. Mais
alors un routier de Lorraine aurait suggr  la sainte, touchant
l'habit, une ide qu'elle s'imaginera ensuite avoir reue de
Dieu[379].

[Note 378: _Procs_, t. II, p. 436.]

[Note 379: _Ibid._, t. I, pp. 161, 176, 332.--_Journal du sige_,
p. 45.--_Chronique de la Pucelle_, p. 372.]

De son propre mouvement, ou plutt sur l'avis de quelque prudente
personne, sire Robert s'inquita de savoir si Jeanne n'tait pas sous
l'inspiration d'un mauvais esprit. Car le diable est rus et prend
parfois la figure de l'innocence. Et, comme,  cet gard, il n'tait
pas grand clerc, il rsolut de s'en rapporter  son cur.

Or, un jour que Catherine et Jeanne filaient dans la maison, elles
virent entrer le capitaine de Vaucouleurs, en compagnie du cur,
messire Jean Fournier. Ils invitrent l'htesse  se retirer, et,
lorsqu'ils furent seuls avec la jeune fille, messire Jean Fournier
revtit son tole et rcita des paroles latines qui revenaient  dire:

--Si tu es chose mauvaise, loigne-toi; si tu es chose bonne,
approche.

C'tait la formule ordinaire de l'exorcisme, ou, pour parler plus
exactement, de la conjuration. Dans la pense de messire Jean
Fournier, ces paroles, mles de quelques gouttes d'eau bnite,
devaient faire fuir les diables, si par malheur il s'en trouvait dans
le corps de cette villageoise[380].

[Note 380: _Procs_, t. II, p. 446.]

Messire Jean Fournier ne doutait pas que les dmons ne fussent pousss
par un dsir immodr de s'introduire dans le corps des hommes et
spcialement chez les filles, qui parfois les avalaient avec leur
pain. Ils se logeaient dans la bouche, sous la langue, dans les
narines, coulaient dans l'estomac et dans le ventre et s'agitaient
furieusement en ces divers logis, o l'on reconnaissait leur prsence
aux contorsions et hurlements des malheureux hants.

Saint Grgoire, pape, rapporte en ses _Dialogues_ un exemple frappant
de la facilit avec laquelle les diables s'insinuent dans une femme.
Une religieuse, dit-il, tant au jardin, vit une laitue qui lui parut
tendre. Elle la cueillit et, ngligeant de la bnir en faisant dessus
le signe de la croix, elle y mordit, et aussitt elle tomba possde.
Un homme de Dieu s'tant alors approch d'elle, le dmon se mit 
crier: C'est moi qui l'ai fait! C'est moi qui l'ai fait! J'tais
assis sur cette laitue. Cette femme est venue et elle m'a aval. Mais
les prires de l'homme de Dieu le forcrent bientt  se retirer[381].

[Note 381: Voragine, _La lgende dore_, en la fte de
l'Exaltation de la Sainte-Croix.]

Messire Jean Fournier n'exagrait donc pas la prudence ncessaire.
Pntr de cette ide que le diable est subtil et la femme corrompue,
il prenait soin d'claircir, selon les rgles, un cas difficile.
C'tait le plus souvent chose malaise que de discerner des possds
et de reconnatre une dmoniaque d'avec une bonne chrtienne.
L'preuve  laquelle Jeanne allait tre soumise n'avait pas t
pargne  de trs grandes saintes.

Ayant rcit les formules et fait les aspersions, messire Jean
Fournier s'attendait, au cas o cette fille et t possde,  la
voir s'agiter, se tordre et chercher  fuir. Il et fallu, en cette
occurrence, employer des formules plus puissantes, user  nouveau
d'eau bnite et du signe de la croix, et, par ces moyens, dloger les
diables jusqu' ce qu'on les vt partir avec un bruit effrayant et une
grande puanteur, sous forme de dragons, de chameaux ou de
poissons[382].

[Note 382: Migne, _Dictionnaire des sciences occultes_, Paris, 2
vol. gr. in-8, au mot: _Exorcisme_.]

L'attitude de Jeanne n'offrit rien de suspect. Point d'agitation
maniaque, nulle fureur. Inquite seulement et suppliante, elle se
trana  genoux vers le prtre. Elle ne fuyait pas devant le saint nom
de Dieu. Messire Jean Fournier en conclut qu'il n'y avait pas de
diable en elle.

Reste seule avec Catherine dans la maison, Jeanne, qui comprenait
enfin le sens de cette crmonie, en tmoigna un vif ressentiment 
l'endroit de messire Jean Fournier. Elle se plaignit de ce qu'il l'et
souponne: C'tait mal fait  lui, dit-elle  son htesse; car,
m'ayant entendue en confession, il me pouvait connatre[383].

[Note 383: _Procs_, t. II, p. 446.]

Elle aurait rendu grce au cur de Vaucouleurs si elle avait su
combien, en l'prouvant, il avanait ses affaires. Averti que cette
pucelle n'tait pas inspire par le dmon, sire Robert dut en conclure
qu'elle pouvait bien l'tre par Dieu, car, selon toute apparence, il
raisonnait simplement. Il crivit au dauphin Charles, au sujet de la
jeune sainte, et sans doute il tmoigna de l'innocence et de la bont
qui se voyaient en elle[384].

[Note 384: _Procs_, t. III, p. 115.--_Journal du sige_, p.
48.--_Mirouer des femmes vertueuses_, dans _Procs_, t. IV, p. 267.]

Bien que la capitainerie ft grandement menace de passer au seigneur
de Vergy, sire Robert ne songeait pas  quitter son pays o il tait
en accommodements avec tous les partis. Il se souciait en somme assez
peu du dauphin Charles et l'on ne voit pas qu'il et un intrt
personnel  lui recommander une prophtesse. Sans prtendre dmler ce
qui se passait dans sa tte, on peut croire qu'il crivit au dauphin
en faveur de Jeanne  la demande de quelques-unes de ces personnes qui
l'estimaient bonne et probablement  la requte de Bertrand de
Poulengy et de Jean de Metz. Ces deux hommes d'armes, voyant la cause
du dauphin perdue sur les Marches de Lorraine, avaient toutes raisons
de passer jusqu'aux bords de la Loire, o l'on pouvait encore se
battre, partant gagner.

Prts  partir, ils se montraient disposs  emmener l'inspire avec
eux et mme  la dfrayer de toutes ses dpenses, comptant se faire
rembourser  Chinon sur la cassette royale et tirer honneur et profit
d'une si rare merveille. Encore attendaient-ils d'tre assurs de
l'agrment du dauphin[385].

[Note 385: Extrait du 8e compte de Guillaume Charrier, dans
_Procs_, t. V, pp. 257 et suiv.]

Cependant Jeanne ne tenait plus en place. Elle allait et venait de
Vaucouleurs  Burey et de Burey  Vaucouleurs. Elle comptait les
jours; le temps lui pesait comme  une femme grosse[386].

[Note 386: _Procs_, t. II, p. 447.]

 la fin de janvier, n'y pouvant tenir, elle rsolut d'aller seule
vers le dauphin Charles. Elle vtit les habits de Durand Lassois et
prit avec ce bon cousin la route de France[387]. Un habitant de
Vaucouleurs, nomm Jacques Alain, les accompagnait[388]. Probablement,
ces deux hommes comptaient que la jeune fille reconnatrait
d'elle-mme l'impossibilit d'un tel voyage et qu'on n'irait pas bien
loin. C'est ce qui arriva.  peine les trois voyageurs furent-ils 
une lieue de Vaucouleurs, vers la chapelle de Saint-Nicolas, qui
s'lve dans la valle de Septfonds au milieu du grand bois de Saulcy,
que Jeanne, se ravisant, dit  ses compagnons qu'il n'tait point
honnte  elle de partir ainsi: et tous trois retournrent  la
ville[389].

[Note 387: _Ibid._, t. I, p. 53; t. II, pp. 443 et suiv.]

[Note 388: _Ibid._, t. II, pp. 445-447.]

[Note 389: _Ibid._, t. II, pp. 447-457.]

Enfin un messager royal vint apporter au capitaine de Vaucouleurs la
rponse du roi Charles. Il se nommait Colet de Vienne[390]. Son nom le
dsigne comme originaire de la province gouverne par le dauphin avant
la mort du feu roi, et qui gardait au pauvre prince une constante
fidlit. La rponse portait que sire Robert envoyt la jeune sainte 
Chinon[391].

[Note 390: _Ibid._, t. II, p. 406.--S. Luce, _Jeanne d'Arc 
Domremy_, p. 160, note 6.]

[Note 391: Monstrelet, t. IV, pp. 314-315.--Pome anonyme sur
l'arrive de la Pucelle, dans _Procs_, t. V, p. 30.]

Ce que Jeanne avait demand et qui paraissait impossible  obtenir,
lui tait accord. Elle allait tre mene au roi comme elle l'avait
voulu et dans les dlais fixs par elle-mme. Mais ce dpart aprs
lequel elle avait tant soupir fut retard de quelques jours, par une
circonstance remarquable, qui montre que la renomme de la jeune
prophtesse s'tait rpandue en Lorraine et atteste qu'alors les
grands de la terre, en leurs ncessits, recherchaient les saintes.

Jeanne tait mande  Nancy par monseigneur le duc de Lorraine. Munie
d'un sauf-conduit que le duc lui avait envoy, elle partit en veste et
houseaux rustiques, sur un bidet que Durand Lassois et Jacques Alain
lui donnrent. Il leur avait cot douze francs que sire Robert leur
remboursa plus tard sur les deniers du roi[392]. Il y a vingt-quatre
lieues de Vaucouleurs  Nancy. Jean de Metz l'accompagna jusqu' Toul;
Durand Lassois fit tout le voyage avec elle[393].

[Note 392: Durand Lassois dit qu'il cote douze francs; Jean de
Metz seize. Ce serait aujourd'hui un cheval de cent cus (L.
Champion, _Jeanne d'Arc cuyre_, 1901, p. 55).]

[Note 393: _Procs_, t. I, pp. 54, 222; t. II, pp. 391, 406, 432,
437, 442-450, 456-457; t. III, pp. 87, 115; Extrait du 8e compte de
Guillaume Charrier et du 13e compte de Hmon Raguier, dans _Procs_,
t. V, pp. 257 et suiv.]

Avant de se rendre  l'htel du duc de Lorraine, Jeanne monta la
valle de la Meurthe et alla faire ses dvotions au grand saint
Nicolas, dont on gardait les reliques dans la chapelle de
Saint-Nicolas-du-Port[394], desservie par des religieux bndictins.
C'tait bien fait  elle, saint Nicolas tant le patron des voyageurs.

[Note 394: _Procs_, t. II, p. 457.--A. Renard, _Jeanne d'Arc.
Examen d'une question de lieu_, Orlans, 1861, in-8, 16 pages.--G. de
Braux, _Jeanne d'Arc  Saint-Nicolas_, Nancy, 1889, in-8.--De
Pimodan, _La premire tape de Jeanne d'Arc_, 1890, in-8, cartes.]




CHAPITRE IV

VOYAGE  NANCY.--ITINRAIRE DE VAUCOULEURS 
SAINTE-CATHERINE-DE-FIERBOIS.


Le duc Charles II de Lorraine, alli aux Anglais, venait de jouer un
bien mauvais tour  son cousin et ami le duc de Bourgogne, en donnant
en mariage Isabelle sa fille ane, l'hritire de Lorraine,  Ren,
second fils de madame Yolande, reine de Sicile et de Jrusalem,
duchesse d'Anjou[395]. Ren d'Anjou, dans ses vingt ans, tait un
gentil esprit, amoureux de bon savoir autant que de chevalerie,
bienveillant, affable et gracieux. Quand il ne faisait point de
chevauches et ne maniait pas la lance, il se plaisait  peindre des
images dans des livres; il avait du got pour les jardins fleuris et
les histoires en tapisserie, et, comme son beau cousin le duc
d'Orlans, il composait des pomes en franais[396]. Investi du duch
de Bar par le cardinal duc de Bar, son grand-oncle, il devait hriter
le duch de Lorraine aprs la mort du duc Charles, qui ne pouvait
beaucoup tarder. Ce mariage tait justement regard comme un beau coup
de madame Yolande. Mais qui terre a guerre a. Le duc de Bourgogne,
fort mal content de voir un prince de la maison d'Anjou, le beau-frre
de Charles de Valois, s'tablir entre la Bourgogne et les Flandres,
excitait contre Ren le comte de Vaudemont, prtendant  l'hritage de
Lorraine, et la politique angevine rendait difficile la rconciliation
du duc de Bourgogne avec le roi de France. Ren d'Anjou tait engag
dans les querelles de son beau-pre de Lorraine. Et prcisment, en
1429, il faisait aux habitants de Metz la guerre de la Hotte de
pommes. On la nommait ainsi parce que la cause en tait une hotte de
pommes entre dans la ville de Metz, sans qu'on et pay de droits aux
officiers du duc de Lorraine[397].

[Note 395: Le P. Anselme, _Histoire gnalogique de la Maison de
France_, II, p. 218.--Ludovic Drapeyron, _Jeanne d'Arc et Philippe le
Bon_, dans _Revue de Gographie_, novembre 1886, p. 236.--S. Luce,
_Jeanne d'Arc  Domremy_, pp. LXVI, CXCIX.]

[Note 396: _Oeuvres du roi Ren_, par le comte de de Quatrebarbes,
Angers, 1845, t. I, notice, pp. LXXVI et suiv.--Leroy de la Marche,
_Le roi Ren, sa vie, son administration, ses travaux artistiques et
littraires_, Paris, 1875, 2 vol. in 8, et Giry, compte rendu dans
_Revue Critique_.]

[Note 397: Dom Calmet, _Histoire de Lorraine_, t. II. col. 695,
703.]

Cependant, madame sa mre faisait envoyer de Blois des convois de
vivres aux habitants d'Orlans, assigs par les Anglais. Bien qu'elle
ft pour lors en mauvaise intelligence avec les conseillers du roi
Charles, son gendre, elle se montrait vigilante  combattre les
ennemis du royaume, qui menaaient son duch d'Anjou. Ren, duc de
Bar, avait donc des parents, des amitis, des intrts tout  la fois
dans le parti d'Angleterre et Bourgogne et dans le parti de France.
Tel tait le cas o se trouvaient la plupart des seigneurs franais.
Ses rapports avec le capitaine de Vaucouleurs restaient amicaux et
frquents[398]. Il est possible que sire Robert l'ait inform qu'il
tenait  Vaucouleurs une jeune fille prophtisant sur le royaume de
France. Il est possible que le duc de Bar, curieux de la voir, l'ait
fait envoyer  Nancy o il devait se rendre lui-mme vers le 20
fvrier; mais, bien plus probablement, Ren d'Anjou se souciait moins
de la Pucelle de Vaucouleurs, qu'il n'avait jamais vue, que du petit
More et du fou dont s'gayait son htel ducal[399]. En ce mois de
fvrier 1429, il n'avait ni l'envie ni les moyens de beaucoup
s'appliquer aux affaires de France; et, tout beau-frre qu'il tait du
roi Charles, il se prparait, non pas  secourir la ville d'Orlans,
mais  mettre le sige devant la ville de Metz[400].

[Note 398: S. Luce, _Jeanne d'Arc  Domremy_, pp. CXCVII,
CLXXXVII, CLXXXVIII et 236.--Le registre des Archives de la Meuse, B
1051, conserve la trace d'une correspondance active du duc de Bar avec
Baudricourt.]

[Note 399: _Chronique du doyen de Saint-Thibaud_, dans Dom Calmet,
_Histoire de Lorraine_, preuves, t. II, col. CXCIX.--S. Luce, _Jeanne
d'Arc  Domremy_, pp. CXCVII et suiv.]

[Note 400: Lettre de Jean Desch, secrtaire de la ville de Metz,
dans _Procs_, t. V, p. 355.--Dom Calmet, _Histoire de Lorraine_, t.
II, preuves, col. CXCIX.]

Le duc de Lorraine, vieux et malade, vivait en son htel avec sa
belle amie Alison du Mai, btarde, fille de prtre, qui en avait
chass l'pouse lgitime, madame Marguerite de Bavire. Madame
Marguerite tait de haute naissance et pieuse, mais vieille et laide;
et madame Alison tait jolie; le duc Charles lui avait fait plusieurs
enfants[401].

[Note 401: S. Luce, _Jeanne d'Arc  Domremy_, p. CC, note.]

Voici ce qui parat le plus vrai. Il y avait  Nancy des personnes de
bien qui dsiraient que le duc Charles reprt sa bonne femme et
comptaient, pour l'y amener, sur les exhortations d'une dvote, ayant
rvlations du Ciel et se disant fille de Dieu. Ces personnes
annoncrent au vieux duc grotant la fille de Domremy comme une sainte
gurisseuse. Par leurs conseils il la fit appeler, dans l'espoir
qu'elle aurait des secrets pour le soulager de ses maux et l'empcher
de mourir.

Ds qu'il la vit, il lui demanda si elle ne pouvait pas le rtablir en
bonne forme et sant.

Elle rpondit que de cette matire elle ne savait rien. Cependant
elle l'avertit qu'il se gouvernait mal, et lui annona qu'il ne
gurirait oncques s'il ne s'amendait. Et elle lui enjoignit d'avoir 
renvoyer Alison sa concubine et  reprendre sa bonne femme[402].

[Note 402: _Procs_, t. III, p. 7.--Dom Calmet, _Histoire de
Lorraine_, t. III, preuves, col. vj.]

Sur ce chapitre, on lui avait un peu fait la leon, sans doute, mais
elle ne disait que ce qu'elle pensait, car elle avait les mauvaises
femmes en aversion.

Elle tait venue vers le duc parce que son tat le voulait, parce
qu'une petite sainte ne se refuse pas aux consultations d'un haut
seigneur et parce qu'enfin on l'y avait amene. Mais sa pense tait
ailleurs; elle ne songeait qu' dlivrer le royaume de France.

Considrant que le fils de madame Yolande, le duc de Bar, avec une
belle compagnie d'hommes d'armes, apporterait grand'aide au Dauphin,
elle demanda au duc de Lorraine, en prenant cong, d'envoyer ce jeune
seigneur avec elle en France.

--Donnez-moi votre fils, lui dit-elle, avec des gens pour me conduire.
En rcompense, je prierai Dieu pour le rtablissement de votre sant.

Le duc ne lui donna pas d'hommes d'armes; il ne lui donna pas le duc
de Bar, hritier de Lorraine, alli des Anglais, qui devait toutefois
la rejoindre bientt sous les tendards du roi Charles. Mais il lui
donna quatre francs et un cheval noir[403].

[Note 403: _Procs_, t. II, pp. 391 et 444.]

C'est peut-tre  son retour de Nancy qu'elle crivit  ses parents
pour leur demander pardon de les avoir quitts. On sait seulement
qu'ils reurent une lettre d'elle et pardonnrent[404]. Il y aurait
lieu, sans doute, d'tre surpris que Jacques d'Arc qui, pour avoir vu
seulement en rve sa fille avec des gens d'armes, jurait de la noyer
de ses mains si ses fils ne la noyaient, demeurt coi tout un long
mois pendant qu'elle se tenait  Vaucouleurs. Car il devait bien
savoir qu'elle y vivait parmi les hommes d'armes. 'avait t dj de
sa part beaucoup de simplicit de l'avoir laisse partir, sachant
l'humeur dont elle tait. On ne peut se dfendre de supposer que des
personnes pieuses, qui croyaient en la bont de Jeanne et avaient hte
qu'elle ft conduite en France pour le salut du royaume, prirent soin
de rassurer le pre et la mre sur les faons et comportements de leur
fille et peut-tre mme firent entendre  ces bonnes gens que, si
Jeanne allait vers le roi, toute sa famille en tirerait honneur et
profit.

[Note 404: _Ibid._, t. I, p. 129.]

Avant ou aprs le voyage de Nancy (on ne sait) quelques habitants de
Vaucouleurs ayant foi en la jeune inspire, firent faire ou achetrent
pour elle des vtements d'homme, un justaucorps, un gippon de drap,
des chausses attaches au justaucorps par des aiguillettes, des
houseaux, des souliers, des perons, tout un harnais de guerre. Sire
Robert lui donna une pe[405].

[Note 405: _Procs_, t. I, p. 54; t. II, pp. 438, 445, 447,
457.--_Relation du greffier de La Rochelle_, dans _Revue Historique_,
t. IV, p. 336.]

Elle fit tailler ses cheveux en rond,  la manire des jeunes
garons[406]. Jean de Metz et Bertrand de Poulengy, avec Jean de
Honecourt et Julien, leurs servants, devaient l'accompagner, ainsi que
Colet de Vienne, messager du roi, et Richard, l'archer[407]. Il y eut
encore quelques hsitations, et l'on tint des conseils. Car les gens
d'armes d'Antoine de Lorraine, seigneur de Joinville, infestaient la
contre. On ne voyait dans la campagne que gens faisant pilleries,
larcins, meurtres et tyrannies cruelles, prenant les femmes de force,
incendiant les glises et les abbayes et y commettant des pchs
abominables. C'tait le temps le plus dur  passer qu'homme et jamais
vu[408]. Mais la jeune fille ne craignait rien et disait:

[Note 406: _Relation du greffier de La Rochelle_, dans _Revue
Historique_, _ibid._]

[Note 407: _Procs_, t. II, pp. 406, 432, 442, 457; t. III, p.
209.--S. Luce, _Jeanne d'Arc  Domremy_, pp. XCV, 143 note 3.--G. de
Braux et E. de Bouteiller, _Nouvelles recherches_, pp. XXIX et suiv.]

[Note 408: _Les routiers en Lorraine_, dans _Journal de la Socit
archologique de Lorraine_, 1866, p. 161.--Dr A. Lapierre, _La guerre
de cent ans dans l'Argonne et le Rethlois_, Sedan, 1900, in-8.]

--En nom Dieu! menez-moi vers le gentil dauphin et ne faites doute que
vous ni moi n'aurons nul mal et nul empchement[409].

[Note 409: _Chronique de la Pucelle_, p. 272 (texte assez suspect
 cause de sa tendance hagiographique).]

Enfin, le mercredi 23 fvrier, la petite troupe sortit de Vaucouleurs
par la porte de France[410].

[Note 410: _Procs_, t. I, p. 54; t. II, p. 437.--_Chronique du
Mont-Saint-Michel_, t. I, p. 30.--De Boismarmin, _Mmoire sur la date
de l'arrive de Jeanne d'Arc  Chinon_, dans _Bulletin du Comit des
travaux historiques et scientifiques_, 1892, pp. 350-359.--Ulysse
Chevalier, _L'abjuration de Jeanne d'Arc_, p. 10, note 1.]

Quelques amis l'avaient suivie jusque-l et la regardaient partir. Il
se trouvait parmi eux Henri Leroyer et Catherine, ses htes, et
messire Jean Colin, chanoine de Saint-Nicolas, prs de Vaucouleurs, 
qui Jeanne s'tait plusieurs fois confesse[411]. Songeant  la
longueur du chemin, aux prils du voyage, ils s'effrayaient pour leur
sainte.

[Note 411: _Procs_, t. II, pp. 431, 446.]

--Comment, lui disait-on, comment pourrez-vous faire un tel voyage,
quand il y a de tous cts des gens de guerre?

Mais elle rpondait, dans la paix souriante de son coeur:

--Je ne crains point les gens de guerre: j'ai mon chemin tout aplani.
S'il se trouve des hommes d'armes, messire Dieu saura bien me frayer
la route pour aller  messire le dauphin. Je suis venue pour
cela[412].

[Note 412: _Procs_, t. II, p. 449.]

Sire Robert assistait au dpart. Il fit jurer, selon la formule
usuelle,  tous les hommes d'armes de bien et srement conduire celle
qu'il leur confiait. Puis, comme il tait homme de peu de foi, il dit
 Jeanne en manire d'adieu:

--Va! et advienne que pourra[413]!

[Note 413: _Ibid._, t. I, p. 55.]

Et la petite troupe s'en fut dans la brume qui recouvre en cette
saison les prairies de la Meuse.

Il fallait viter les voies frquentes, se garder surtout de passer
par Joinville, par Montiers-en-Saulx, par Sailly o se tenaient les
gens d'armes du parti contraire. Sire Bertrand et Jean de Metz,
accoutums  ces sourdes chevauches, connaissaient les chemins de
traverse et savaient prendre les prcautions utiles, comme
d'envelopper de linges les pieds des chevaux pour amortir le bruit des
sabots sur le sol[414].

[Note 414: De Pimodan, _La premire tape de Jeanne d'Arc_, Paris,
1891, in-8, cartes.]

 la nuit tombante la compagnie, ayant chapp  tous les dangers,
s'approcha de la rive droite de la Marne et atteignit l'abbaye de
Saint-Urbain[415]. C'tait de temps immmorial un lieu d'asile, et, 
l'poque o nous sommes, elle avait pour abb Arnoult d'Aulnoy, parent
de Robert de Baudricourt[416].

[Note 415: _Procs_, t. I, p. 54.]

[Note 416: Jolibois, _Dictionnaire historique de la Haute-Marne_,
p. 492.]

La porte du svre difice s'ouvrit aux voyageurs qui passrent sous
la vote en tiers-point[417]. L'abbaye renfermait un corps de logis
pour les trangers. C'est l qu'ils trouvrent le gte de leur
premire tape.

[Note 417: De Pimodan, _La premire tape de Jeanne d'Arc_, _loc.
cit._]

L'glise abbatiale s'levait  droite de la porte extrieure; on y
gardait les reliques de saint Urbain, pape. Le 24 fvrier, au matin,
Jeanne y entendit la messe conventuelle[418]. Puis elle se remit en
selle avec ses compagnons. Ils franchirent le pont sur la Marne
vis--vis de Saint-Urbain et poussrent vers la France.

[Note 418: _Procs_, t. I, pp. 54-55.]

Ils avaient encore cent vingt-cinq lieues de pays  parcourir et trois
rivires  traverser dans une contre infeste de brigands. Onze
jours, ils chevauchrent; par crainte de l'ennemi, ils voyageaient la
nuit[419]. Pendant les couches sur la paille, la jeune paysanne,
gardant ses chausses lies  son justaucorps, dormait tout habille,
sous une couverture, entre Jean de Metz et Bertrand de Poulengy qui
lui inspiraient de la confiance. Ils ont dit depuis qu'ils n'eurent
point dsir de cette fille  cause de la saintet qu'ils voyaient en
elle[420]; on peut le croire ou ne le pas croire. Jean de Metz n'tait
point chauff d'une si grande foi dans cette inspire, puisqu'il lui
demandait avec inquitude:

[Note 419: _Ibid._, t. II, pp. 437, 457.]

[Note 420: _Procs_, t. II, p. 457.]

--Ferez-vous bien ce que vous dites?

 quoi elle rpondait:

--N'ayez crainte. Ce que je fais, je le fais par commandement. Mes
frres du Paradis me disent ce que j'ai  faire. Il y a dj quatre ou
cinq ans que mes frres du Paradis et Messire m'ont dit qu'il fallait
que j'allasse en guerre pour recouvrer le royaume de France[421].

[Note 421: _Ibid._, t. II, p. 449.]

Ces rudes compagnons n'prouvaient pas tous en sa prsence un respect
religieux; certains la moquaient et, par amusement, parlaient devant
elle comme s'ils taient du parti des Anglais. Quelquefois, en manire
de plaisanterie, feignant une alerte, ils faisaient mine de tourner
bride. C'tait de la malice perdue. Elle les croyait, mais elle
n'avait pas peur et disait gravement  ces gens qui pensaient
l'effrayer avec des Anglais:

--Gardez-vous de fuir. En nom Dieu, ils ne vous feront pas de
mal[422].

[Note 422: _Ibid._, t. III, p. 199.]

Et  l'approche de tout danger feint ou rel, il lui venait aux lvres
des paroles de rconfort:

--Ne craignez rien. Vous verrez comme  Chinon le gentil dauphin nous
fera bon visage[423].

[Note 423: _Procs_, t. II, pp. 437, 458.]

Son plus grand chagrin tait de ne pas faire aussi souvent qu'elle le
voulait ses dvotions aux glises. Elle rptait chaque jour:

--Si nous pouvions, nous ferions bien d'entendre la messe[424].

[Note 424: _Ibid._, t. II, pp. 437, 457.]

vitant les grandes routes, ils ne se trouvaient gure  porte des
ponts et ils durent souvent passer  gu les rivires grossies par les
pluies. Ils traversrent l'Aube prs de Bar-sur-Aube, la Seine prs de
Bar-sur-Seine, l'Yonne devant Auxerre, o Jeanne entendit la messe
dans l'glise Saint-tienne: puis ils atteignirent la ville de Gien,
assise sur la rive droite de la Loire[425].

[Note 425: _Ibid._, t. II, p. 54; t. III pp. 3-21.]

Ces Lorrains voyaient enfin une ville franaise obissant au roi de
France. Ils avaient fait soixante-quinze lieues en pays ennemi sans
tre attaqus ni molests, ce qui, par la suite, fut tenu pour
merveilleux. Mais tait-il impossible  sept ou huit cavaliers
armagnacs de traverser sans malencontre les pays anglais ou
bourguignons? Le capitaine de Vaucouleurs faisait parvenir frquemment
des lettres au dauphin, le dauphin lui envoyait des courriers; Colet
de Vienne[426] venait de porter son message.

[Note 426: _Ibid._, t. II, pp. 406, 432, 445, 448, 457.]

En fait, le pril n'tait gure moindre pour les gens du dauphin dans
les provinces de son obissance que dans les territoires soumis 
d'autres matres[427]. Les routiers  la solde du roi Charles ne
s'inquitaient pas, pour piller et ranonner les voyageurs, de savoir
s'ils taient Armagnacs ou Bourguignons, et c'est prcisment aprs
avoir travers la Loire que les compagnons de Bertrand de Poulengy se
trouvrent exposs aux plus grands dangers.

[Note 427: Monstrelet, t. V, p. 269.--Th. Basin, t. I, p.
44.--Bueil, _Le Jouvencel_, introduction.--Lettres de rmission, dans
E. Boularic, _Institutions militaires de la France avant les armes
permanentes..._, 1863, in-8, p. 266.--_Rcit du prieur de Droillet_,
d. Quicherat, dans _Bibliothque de l'cole des Chartes_, IVe srie,
t. III, p. 359.--Mantellier, _Histoire de la communaut des marchands
frquentant la rivire de Loire_ t. I, p. 195.--Le P. H. Denifle, _La
dsolation des glises, monastres hpitaux en France, vers le milieu
du XVe sicle_, Mcon, in-8.]

Avertis de leur venue, quelques hommes d'armes du parti franais
allrent au devant d'eux et se mirent en embuscade pour les
surprendre. Ils voulaient s'emparer de la jeune fille, la jeter dans
une fosse et l'y laisser sous une grosse pierre, comptant que le roi,
qui la faisait venir, donnerait beaucoup d'argent pour la ravoir[428].
Les routiers et les soudoyers avaient coutume d'enfouir ainsi dans un
trou les voyageurs qu'ils dlivraient ensuite, moyennant ranon.
Dix-huit ans auparavant,  Corbeil, cinq hommes avaient t mis dans
une fosse au pain et  l'eau, par des Bourguignons. Trois d'entre eux
moururent faute de pouvoir payer[429]. Il s'en manqua de peu que
Jeanne ne subt un traitement de ce genre. Mais les mauvais garnements
qui la guettaient, au moment de faire le coup restrent tranquilles,
on ne sait pour quelle cause et peut-tre par crainte de n'tre pas
les plus forts[430].

[Note 428: _Procs_, t. III, p. 293.]

[Note 429: Abb J.-J. Bourass, _Les miracles de madame Sainte
Katerine de Fierboys en Touraine, d'aprs un manuscrit de la
Bibliothque Impriale_, Paris, in-12, 1858, p. 28.]

[Note 430: Je joins ici ce que dit Seguin, _Procs_, t. III, p.
203, et ce que dit la Touroulde, _Procs_, t. III, pp. 86, 87. Il me
semble bien qu'il s'agit du mme fait, rapport sommairement par le
premier, inexactement par la seconde.]

De Gien, la petite troupe longea la lisire nord du duch de Berry,
passa dans le Blaisois, traversa peut-tre Selles-sur-Cher et
Saint-Aignan, puis, entre en Touraine, atteignit les pentes vertes de
Fierbois[431]. C'tait l que l'une des deux dames du Ciel qui
visitaient familirement chaque jour la jeune paysanne avait son
sanctuaire le plus renomm; c'tait l que sainte Catherine recevait
une foule de plerins et faisait de beaux miracles. La crance
populaire donnait  son culte, en ce lieu, une origine nationale et
guerrire qui remontait aux plus profondes antiquits franaises. On
contait que, vainqueur des Sarrasins  Poitiers, Charles-Martel avait
dpos son pe dans l'oratoire de la bienheureuse Catherine[432].
Mais depuis lors ce sanctuaire, il fallait bien l'avouer, avait subi
l'injure d'un long abandon. Un peu plus de quarante ans avant la venue
de la fille de Domremy, ses murs, au fond d'un bois, disparaissaient
sous les ronces et les pines.

[Note 431: _Procs_, t. I, pp. 56, 75; t. III, pp. 3, 21; t. V, p.
378.]

[Note 432: Que sainte Catherine ait t connue en Occident un peu
avant les croisades, cela est possible, mais que son culte remonte 
Charles-Martel, non pas; il tait du moins trs vivace au temps de
Jeanne d'Arc. Cf. H. Moranvill, _Un plerinage en Terre sainte et au
Sina au XVe sicle_, dans _Bibliothque de l'cole des Chartes_, t.
LXVI (1905), pp. 70 et suiv.]

Il n'tait pas rare alors que les saints et les saintes laisss dans
un injuste oubli vinssent eux-mmes se plaindre  quelque pieuse
personne du tort qu'on leur faisait sur la terre. Ils apparaissaient
soit  un moine, soit  un paysan ou  un bourgeois, lui dnonaient
en termes pressants, parfois assez vifs, l'impit des fidles et lui
donnaient l'ordre de rtablir leur culte et de relever leur
sanctuaire. C'est ce que fit madame sainte Catherine. En l'an 1375,
elle donna mission  un prud'homme du pays de Fierbois, nomm Jean
Godefroy, qui tait aveugle et paralytique, de rtablir son oratoire
dans son clat et sa clbrit, lui promettant gurison s'il faisait
neuvaine au lieu o Charles-Martel avait dpos son pe. Jean
Godefroy se fit porter  la chapelle abandonne, mais il fallut
d'abord que ses valets ouvrissent,  force de coigne, un chemin 
travers les halliers. Madame sainte Catherine rendit  Jean Godefroy
l'usage de ses yeux et de ses membres, et ce fut par un bienfait
qu'elle rappela au peuple tourangeau sa gloire dlaisse. L'oratoire
fut rpar; les fidles en reprirent le chemin, et les miracles y
abondrent. La sainte s'occupa d'abord de gurir les malades; puis,
quand le pays endura les guerres, elle s'employa spcialement  tirer
des mains des Anglais les prisonniers qui avaient recours  elle.
Parfois elle rendait les captifs invisibles  leurs gardiens, parfois
elle rompait liens, chanes, serrures; tmoin un gentilhomme du nom de
Cazin du Boys, qui fut pris, en 1418, avec la garnison de
Beaumont-sur-Oise. Mis dans une huche ferme  clef, lie d'une grosse
corde et sur laquelle dormait un Bourguignon, il s'y remmora madame
sainte Catherine et se voua  cette glorieuse vierge; aussitt la
huche s'ouvrit. Parfois encore elle obligeait les Anglais  dferrer
eux-mmes leurs prisonniers et  les renvoyer sans ranon. C'tait un
grand miracle. Elle en opra un non moins grand en faveur de Perrot
Chapon, de Saint-Sauveur, prs Luzarches. tant aux fers en chartre
anglaise, depuis un mois, Perrot Chapon se voua  madame Sainte
Catherine et s'endormit. Il se rveilla, tout enchan encore, dans sa
maison.

Le plus souvent, elle aidait ceux qui s'aidaient eux-mmes. Ainsi fit,
en 1424, Jean Ducoudray, natif de Saumur, qui, prisonnier au chteau
de Bellme, se recommanda dvotement  madame sainte Catherine, puis
sauta dehors, trangla l'homme du guet, escalada le mur d'enceinte, se
laissa tomber d'une hauteur de deux lances et s'en alla librement par
les champs[433].

[Note 433: _Les miracles de madame sainte Katerine_, _passim_.--G.
Launay, _Notice..._, dans _Bull. Soc. archol. du Vendmois, 1880_, t.
XIX, p. 23-25.]

Peut-tre ces miracles eussent-ils t moins frquents si les Anglais
avaient entretenu plus de monde en France; mais ils manquaient
d'hommes: en Normandie, ils s'enfermaient dans les villes, abandonnant
les campagnes aux partisans qui battaient le pays, enlevaient les
convois et favorisaient de la sorte grandement l'intervention de
madame sainte Catherine[434].

[Note 434: G. Lefvre-Pontalis, _La guerre des partisans dans la
Haute Normandie_ (1424-1429) dans _Bibliothque de l'cole des
Chartes_ (1893-1896).]

Les captifs qui s'taient vous  elle et qu'elle avait dlivrs
faisaient, pour acquitter leur voeu, le glorieux plerinage de
Fierbois et venaient suspendre dans la chapelle leurs cordes, leurs
chanes, leur harnois, ou par cas spcial, le harnois d'un ennemi.

C'est ce qu'avait fait, neuf mois avant la venue de Jeanne  Fierbois,
un gentilhomme nomm Jean du Chastel. Il s'tait chapp des mains
d'un capitaine qui l'accusait, en cela, de flonie, affirmant que du
Chastel lui avait donn sa foi. Du Chastel soutenait, au contraire,
qu'il n'avait rien jur; et il appela le capitaine en combat
singulier. L'issue du combat prouva le bon droit du gentilhomme
franais; car, avec l'aide de madame sainte Catherine, il eut la
victoire. En reconnaissance, il vint offrir  sa sainte protectrice le
harnois de l'Anglais vaincu, en prsence de monseigneur le btard
d'Orlans, du capitaine La Hire et de plusieurs autres seigneurs[435].

[Note 435: _Les miracles de madame sainte Katerine_, _passim_.]

Jeanne dut se plaire  entendre de telles ou semblables merveilles
qu'on lui rcita, et  voir tant d'armes suspendues aux murs de la
chapelle. Elle dut tre bien aise que la sainte, qui la visitait 
toute heure et lui donnait conseil, se montrt si manifestement l'amie
des pauvres soldats et des paysans, la libratrice des prisonniers mis
en huche, en fosse, aux fers ou aux ceps par les Godons.

Elle fit ses dvotions et entendit deux messes dans la chapelle[436].

[Note 436: _Procs_, t. I, p. 75.]




CHAPITRE V

LE SIGE D'ORLANS, DU 12 OCTOBRE 1428 AU 6 MARS 1429.


Depuis la victoire de Verneuil et la conqute du Maine, les Anglais ne
gagnaient gure en France, et ce qu'ils y tenaient leur tait moins
assur que jamais[437]. S'ils pargnaient les terres du duc d'Orlans,
leur prisonnier, ce n'tait point par vergogne. On disait bien, sur
les bords de la Loire, que ceux-l manquaient  l'honneur qui
prenaient les domaines d'un seigneur dont ils tenaient le corps[438],
mais en guerre o est le profit n'est point la honte. Le Rgent ne
s'tait pas fait scrupule de s'emparer du duch d'Alenon, alors que
le possesseur tait prisonnier[439]. Ce qui est vrai c'est que le bon
duc Charles, par prires et finances, dissuada les Anglais d'attaquer
son duch. De 1424  1426, les habitants d'Orlans payrent pour
obtenir abstinence de guerre[440]. Les Godons acceptaient d'autant
plus volontiers ces accommodements qu'ils se sentaient moins en tat
d'entrer en campagne. Pendant la minorit de leur roi mi-anglais,
mi-franais, le duc de Glocester, frre et lieutenant du Rgent, et
son oncle, l'vque de Winchester, chancelier du royaume, se prenaient
aux cheveux et leurs discordes ensanglantaient les rues de
Londres[441].  la fin de l'anne 1425, le Rgent se rendit en
Angleterre o il passa dix-sept mois  calmer l'oncle et le neveu et 
rtablir la tranquillit publique.  force de finesse et d'nergie, il
y russit assez pour rendre  ses compatriotes le dsir et l'espoir
d'achever la conqute de la France. En 1428, le Parlement d'Angleterre
vota des subsides  cet effet[442].

[Note 437: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 190.--Alain
Chartier, _L'esprance ou consolation des trois vertus_, dans
_Oeuvres_, p. 271.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 14.]

[Note 438: _Mistre du sige_, vers 497.]

[Note 439: Perceval de Cagny, pp. 21-22.]

[Note 440: _Chronique de la Pucelle_, p. 255.--_Chronique de
l'tablissement de la fte_, dans _Procs_, t. V, p. 286.--Le Maire,
_Histoire et antiquits de la ville et duch d'Orlans_, Orlans,
1645, in-4, pp. 129 et suiv.--Lottin, _Recherches historiques sur la
ville d'Orlans_, Orlans, 1836-1845 (7 vol. in-8), t. I, p. 197.]

[Note 441: Stevenson, _Letters and papers_, introduction, t. I, p.
XLVII.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, p. 17.]

[Note 442: Rymer, _Foedera_, t. IV. part. IV, p.
135.--Mademoiselle A. de Villaret, _Campagne des Anglais dans
l'Orlanais, la Beauce chartraine et le Gtinais_ (1421-1428),
Orlans, 1893, in-8, pices justif., p. 134.--Stevenson, _Letters and
papers_, t. I, pp. 403 et suiv.]

Le plus subtil, le plus expert, le plus heureux en armes de tous les
princes et capitaines d'Angleterre, Thomas Montaigu, comte de
Salisbury et du Perche[443], qui avait beaucoup fait la guerre dans la
Normandie, dans la Champagne et dans le Maine, recruta en Angleterre
une arme en vue d'une expdition sur la Loire. Il trouva des archers
 sa suffisance; quant aux chevaliers et aux hommes d'armes, il eut du
mcompte. Seuls les gens de petit tat voulaient aller se battre dans
un pays de famine[444]. Enfin, le noble lord, le beau cousin du roi
Henri passa la mer avec quatre cent quarante-neuf hommes d'armes et
deux mille deux cent cinquante archers[445]. Il trouva en France des
troupes recrutes par le Rgent, quatre cents lances dont deux cents
normandes,  trois archers par lance suivant la coutume
d'Angleterre[446]. Il conduisit ces troupes  Paris o des rsolutions
irrvocables furent prises[447]. Jusque-l on se disposait  prendre
la ville d'Angers; on dcida en dernier lieu d'assiger Orlans[448].

[Note 443: Monstrelet, t. IV, p. 300.]

[Note 444: L. Jarry, _Le compte de l'arme anglaise au sige
d'Orlans_, 1428-1429, Orlans, 1892, in-8, pp. 59 et suiv.]

[Note 445: Monstrelet, t. IV, p. 293.--Rymer, _Foedera_, t. IV,
partie IV, pp. 132, 135, 138.]

[Note 446: L. Jarry, _Le compte de l'arme anglaise_, pp. 26-27.]

[Note 447: Monstrelet, t. IV, p. 294.--Stevenson, _Letters and
papers_, p. LXII.]

[Note 448: Boucher de Molandon et A. de Beaucorps, _L'arme
anglaise vaincue par Jeanne d'Arc sous les murs d'Orlans_, Orlans,
1892, in-8, p. 61.--L. Jarry, _loc. cit._]

Entre la Beauce et la Sologne, en avant des provinces fidles,
Touraine, Blaisois, Berry, la cit ducale se prsentait  l'ennemi,
sur la Loire recourbe, comme sur l'arc tendu la pointe de la
flche[449]. vch, universit, march du haut et bas pays, fire de
ses clochers, de ses flches et de ses tours, qui levaient vers le
ciel la croix de Notre-Seigneur, les trois coeurs de lis de la ville
et les trois fleurs de lis de ses ducs, Orlans abritait, sous les
hauts toits d'ardoise de ses maisons de pierre ou de bois plantes sur
des rues tortueuses et sur de sombres venelles, quinze mille
habitants, officiers de justice et de finance, orfvres, droguistes,
piciers, tanneurs, bouchers, poissonniers, riches bourgeois fins
comme l'ambre, qui aimaient les beaux habits, les beaux logis, la
musique et la danse; curs, chanoines, rgents et suppts de
l'universit, libraires, crivains, imagiers, peintres, coliers qui
n'taient pas tous des fontaines de sapience, mais qui jouaient
joliment de la flte; moines de toute robe, jacobins, cordeliers,
mathurins, carmes, augustins; et les artisans et les gens de mtier,
forgerons, tonneliers, charpentiers, bateliers, pcheurs[450].

[Note 449: Le Maire, _Antiquits_, p. 29.]

[Note 450: Astesan dans _Paris et ses historiens_, par Le Roux de
Lincy et Tisserand, pp. 528 et suiv.--Le Maire, _Antiquits_, ch. XIX,
pp. 75 et suiv.--P. Mantellier, _Histoire du sige d'Orlans_, in-18,
pp. 22, 24.--E. Fournier, _Le Conteur Orlanais_, p. 111.--C.
Cuissard, _tude sur la musique dans l'Orlanais_, Orlans, 1886, p.
50.--Jodocius Sincere, _Itinerarium Galli_, Amstelodami, 1655, pp.
24, 25.--Paul Charpentier et Cuissard, _Histoire du sige d'Orlans,
mmoire indit de M. l'abb Dubois_, Orlans, 1894, in-8, p. 129.--De
Buzonnire, _Histoire architecturale de la ville d'Orlans_, 1849 (2
vol. in-8), t. I, p. 76.]

D'origine romaine, la ville gardait la carrure qui lui avait t
donne au temps de l'empereur Aurlien. Le ct du midi, qui longeait
la Loire, et le ct du nord, s'tendaient sur une ligne de trois
mille pieds. Les petits cts du levant et du couchant n'avaient que
treize cent cinquante pieds de long. Elle tait ceinte de murs pais
de six pieds et levs de dix-huit  trente-trois pieds au-dessus du
foss qui en noyait la base. Ces murs taient flanqus de
trente-quatre tours, percs de cinq portes et de deux poternes[451].
Voici l'emplacement de ces portes, poternes et tours, avec les noms de
celles qui firent parler d'elles durant le sige.

[Note 451: Jollois, _Histoire du sige d'Orlans_, Paris, 1833,
in-4, fig.--Lottin, _Recherches_, t. I, pp. 183 et suiv.]

C'tait, en allant de l'angle sud-est des murs  l'angle sud-ouest: la
tour Neuve, norme et ronde, baignant dans la Loire: trois autres
tours portant sur les grves; la poterne Chesneau qui seule, s'ouvrait
sur l'eau et qu'on fermait par une herse de fer: la tour de la
Croiche-Meuffroy, ainsi nomme de la croiche ou peron qui, de son
pied, s'avanait dans la rivire; deux autres tours baignant dans la
Loire; la porte du Pont, avec pont-levis et flanque de deux tours: la
tour de l'Abreuvoir; la tour Notre-Dame, qui tirait son nom d'une
chapelle adosse aux murs de la ville; la tour de la Barre-Flambert,
la dernire de ce ct,  l'angle sud-ouest de l'enceinte, et qui
barrait la rivire. Tout le long de la Loire, les murs taient garnis
d'un parapet de pierre et munis de mchicoulis crnels, d'o l'on
pouvait lancer des carreaux et en cas d'escalade, renverser les
chelles. Les tours se dressaient  un jet d'arc les unes des autres.

Sur le ct ouest, on comptait d'abord trois tours, puis les deux
tours de la porte qu'on appelait Regnard ou Renard, du nom des
bourgeois, possesseurs autrefois d'un htel y attenant, habit en 1428
par Jacques Boucher, trsorier du duc d'Orlans; puis une autre tour,
et, enfin, la porte Bernier ou Bannier,  l'angle nord-ouest de
l'enceinte. Les remparts, de ce ct, avaient t construits  une
poque o dj on faisait usage de l'arbalte qui portait plus loin
que l'arc: les tours taient  un jet d'arbalte les unes des autres,
et les murs moins hauts qu'ailleurs.

Du ct nord, qui regardait la fort: dix tours distantes entre elles
d'une porte d'arc; la deuxime, celle de Saint-Samson, servait
d'arsenal; la sixime et la septime flanquaient la porte Parisis.

Du ct de l'Est, dix tours galement et  la mme distance les unes
des autres que celles du Nord; la cinquime et la sixime taient
celles de la porte de Bourgogne, dite aussi de Saint-Aignan, parce
qu'elle tait proche de l'glise de Saint-Aignan hors les murs; la
dernire tait la grosse tour d'angle, dite tour Neuve, qui se trouve
ainsi compte deux fois.

Le pont de pierre, bord de maisons, qui reliait la ville  la rive
gauche de la Loire, tait renomm dans le monde entier. Il avait
dix-neuf arches d'ouvertures ingales. La premire, sur laquelle on
passt en sortant de la ville par la porte du Pont, se nommait
l'Alloue ou pont Jacquemin-Rousselet; un pont-levis tait pratiqu
dans sa vote. La cinquime arche appuyait sa cule sur une le
troite et longue, en forme de bateau, comme toutes ces les des
fleuves. Elle s'appelait en amont Motte-Saint-Antoine, d'une chapelle
ddie  ce saint, qui y tait leve; en aval Motte-des-Poissonniers,
parce qu'on y amarrait des bateaux dont le fond tait perc, pour
conserver le poisson. En 1417, les Orlanais, prvoyant le cas o
l'ennemi ferait une descente dans cette le, avaient construit au del
de la sixime arche une bastille, la bastille ou forteresse
Saint-Antoine, qui occupait toute la largeur du pont. Le pilier commun
 l'onzime et  la douzime arche portait, sur un socle de pierre
historie, une croix de bronze dor. C'tait, comme on disait, la
Belle-Croix. Sur la dix-huitime arche et ses deux piliers, formant
cule, s'levait un chtelet compos de deux tours runies par un
porche vot. Ce chtelet avait nom les Tourelles. La dix-neuvime et
dernire arche portait, comme la premire, un pont-levis. Aprs
l'avoir franchie on se trouvait sur le Portereau; et l'on avait devant
soi la route de Toulouse qui rejoignait, au del du Loiret, sur les
hauteurs d'Olivet, la route de Blois[452].

[Note 452: Jollois, _Lettre  Messieurs les Membres de la Socit
des Antiquaires de France, sur l'emplacement du fort des Tourelles de
l'ancien pont d'Orlans_, Paris, 1834, in-f, fig.--Abb Dubois,
_Histoire du sige_, dissertation, v. Lottin, _Recherches_, t. I, pp.
15-18.--Vergniaud Romagnsi, _Des diffrentes enceintes de la ville
d'Orlans_, pp. 17-19.--A. Collin, _Le pont des Tourelles  Orlans_,
Orlans, 1895, in-8.--Morosini, t. III, p. 13, note 2.]

La Loire tranait alors ses eaux paresseuses entre des les
recouvertes d'oseraies et de bouleaux, qui ont t enleves depuis
pour rendre le passage plus ais aux bateaux. Une lieue  l'est
d'Orlans,  la hauteur de Chcy, l'le aux Bourdons tait spare par
un mince bras de la rive de Sologne et par un troit chenal, de
l'le-aux-Boeufs, qui talait, vers la rive de Beauce, devant
Combleux, ses herbages et ses buissons. Un bateau, s'il descendait le
cours du fleuve, ctoyait ensuite les deux les Saint-Loup, et,
doublant la tour Neuve, glissait entre les deux petites les des
Martinets,  droite, et l'le-aux-Toiles  gauche. Puis il passait
sous le Pont qui traversait, comme nous l'avons vu, une le dite en
haut Motte-Saint-Antoine et en bas Motte-des-Poissonniers. Enfin, en
aval des remparts, vis--vis de Saint-Laurent-des-Orgerils, il
rencontrait les deux petites les Biche-d'Orge et Charlemagne[453].

[Note 453: Jollois, _Histoire du sige_, planche 1.--Abb Dubois,
_Histoire du sige_, pp. 193, 199.--Boucher de Molandon, _Premire
expdition de Jeanne d'Arc_, p. 16.]

Les faubourgs d'Orlans taient les plus beaux du royaume. Au midi, le
faubourg batelier du Portereau, avec l'glise et le couvent des
Augustins, s'tendait le long du fleuve, au pied des vignobles de
Saint-Jean-le-Blanc qui mrissaient le meilleur vin du pays[454]. Plus
haut, sur les pentes douces conduisant au maigre plateau de Sologne,
le Loiret, ses sources agites, ses eaux limpides, ses rives
ombreuses, les jardins et les fontaines d'Olivet, riaient aux regards
d'un ciel pluvieux et doux.

[Note 454: Symphorien Guyon, _Histoire de l'glise et diocse
d'Orlans_, Orlans, 1647, t. I, prface.--Le Maire, _Antiquits_, p.
36.]

Au levant, le faubourg de la porte Bourgogne tait de tous le plus
peupl et le mieux bti. C'est l qu'on admirait l'glise Saint-Michel
et l'glise Saint-Aignan, dont le clotre passait pour une
merveille[455]. Au sortir de ce faubourg, en suivant, au bord des
vignes, le bras de sable ou d'eau que la Loire allongeait entre sa
berge et l'le-aux-Boeufs, on atteignait, aprs un quart de lieue, la
cte roide de Saint-Loup, et, si l'on s'avanait encore  l'est, entre
la rivire et la route romaine d'Autun  Paris, on dcouvrait, l'un
aprs l'autre, les clochers de Saint-Jean-de-Bray, de Combleux et de
Chcy.

[Note 455: _Journal du sige_, pp. 13, 15.--_Chronique de la
Pucelle_, p. 270.--Hubert, _Antiquits historiques de l'glise royale
d'Orlans_, Orlans, 1661, in-8.--Le Maire, _Antiquits_, p.
284.--Abb Dubois, _Histoire du sige_, pp. 133, 205, 277 et
_passim_.--Jollois, _Histoire du sige_, p. 21.--H. Baraude, _Le sige
d'Orlans et Jeanne d'Arc_, Paris, 1906, pp. 10 et suiv.]

Au nord de la ville, s'levaient de beaux moustiers et de riches
glises, la chapelle Saint-Ladre, dans le cimetire; les Jacobins, les
Cordeliers, l'glise de Saint-Pierre-Ensentele. En plein nord, le
faubourg de la porte Bernier bordait la route de Paris et, tout
proche, s'tendait la sombre cit des loups, la profonde fort de
chnes, de charmes, de htres et de bouleaux, o s'enfonaient, comme
des bcherons et des charbonniers, les villages de Fleury et de
Samoy[456].

[Note 456: Le Maire, _Antiquits_, p. 43.]

[Illustration: Plan d'Orlans.]

Au couchant, parmi les cultures, le faubourg de la porte Renard
longeait la route de Chteaudun, et le hameau de Saint-Laurent, la
route de Blois[457].

[Note 457: Abb Dubois, _Histoire du sige_, p. 296.--Boucher de
Molandon, _Premire expdition de Jeanne d'Arc, le ravitaillement
d'Orlans, nouveaux documents_, Orlans, 1874, gr. in-8, plan
topographique: _Orlans, la Loire et ses les en 1429._]

Lorsque les gens des faubourgs se renfermrent dans la cit 
l'approche des Anglais, le nombre des habitants fut plus que doubl,
tant ces faubourgs taient amples et populeux[458].

[Note 458: Abb Dubois, _Histoire du sige_, pp. 391,
399.--Jollois, _Histoire du sige_, pp. 41, 44.--P. Mantellier,
_Histoire du sige_, Orlans, 1867, in-8, p. 24.--Lottin, _Recherches
sur Orlans_, t. I, p. 141.]

Les habitants d'Orlans taient rsolus  combattre, non certes pour
l'honneur: un bourgeois, en ce temps-l, ne s'attirait aucun honneur 
dfendre sa ville; par contre il y courait un terrible danger. La
ville prise, les hauts et riches seigneurs, qui se trouvaient pris
avec, en taient quittes pour payer ranon, et le vainqueur leur
faisait bonne chre; les menus et pauvres seigneurs risquaient
davantage. En cette anne 1428, les gentilshommes qui dfendirent
Melun et se rendirent aprs avoir mang leurs chevaux et leurs chiens,
furent noys dans la Seine. Rien n'y valut hautesse, dit une chanson
bourguignonne[459]. Ordinairement hautesse valait la vie sauve. Quant
aux bourgeois assez courageux pour s'tre dfendus, ils avaient chance
d'tre mis  mort. Il n'existait pas de rgles fixes  leur gard;
tantt on en pendait plusieurs, tantt un seul, tantt on les pendait
tous; il tait loisible aussi de leur couper la tte ou de les jeter 
l'eau, cousus dans un sac. En cette mme anne 1428, les capitaines La
Hire et Poton ayant manqu leur coup de main sur Le Mans et dcamp 
propos, les bourgeois qui les avaient aids furent dcapits place du
Clotre-Saint-Julien, sur la pierre Olet, par ordre de ce mme William
Pole, comte de Suffolk, qui dbridait dj  Olivet, et de ce mme
John Talbot, le plus courtois des chevaliers anglais, qui allait
bientt venir[460]. Exemple suffisant pour instruire les citoyens
d'Orlans.

[Note 459: Le Roux de Lincy, _Chants historiques et populaires du
temps de Charles VII_, Paris, 1862, in-18, p. 28.]

[Note 460: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 225-226.--_Geste
des Nobles_, p. 202.--_Chronique de la Pucelle_, p. 251.--Jean
Chartier, _Chronique_, t. I, p. 59.--Jarry, _Le compte de l'arme
anglaise_, pp. 107-112.]

La ville, sous l'autorit d'un gouverneur, s'administrait elle-mme au
moyen de douze procureurs lus par le suffrage des bourgeois pour deux
ans, moyennant l'approbation du gouverneur[461]. Ces procureurs
risquaient plus que les autres citoyens, et l'un d'eux, quand il
passait par le clotre Saint-Sulpice, o l'on mettait  mort les
condamns, songeait sans doute qu'avant un an il pourrait bien tre
justici l pour avoir dfendu l'hritage de son seigneur. Les douze
taient rsolus  dfendre cet hritage et ils agissaient avec
promptitude et sagesse pour le salut commun.

[Note 461: Lottin, _Recherches_, t. I, pp. 164, 171.--P.
Mantellier, _Histoire du sige_, p. 25.]

Les Orlanais n'taient pas pris au dpourvu. Leurs pres avaient vu
de prs les Anglais et mis la ville en tat de dfense. Eux-mmes, en
l'an 1425, s'taient si bien attendus  subir un sige, qu'ils avaient
amass des armes dans la tour Saint-Samson et que tous, riches ou
pauvres, avaient t requis pour creuser des fosss et construire des
boulevards[462]. La guerre a toujours cot cher. Ils consacraient,
chaque anne, les trois quarts du revenu de la ville  l'entretien des
remparts et de l'armement. Avertis que le comte de Salisbury
approchait, ils se prparrent avec une merveilleuse ardeur  le
recevoir. Les murs, hors ceux qui regardaient la rivire, taient sans
parapets, mais il y avait dans les magasins des pieux et des traverses
destins  faire des garde-fous. On les monta et l'on tablit des
mantelets dans lesquels taient pratiques des barbacanes en
charpente, afin que, du haut des murs habills de la sorte, les
dfenseurs pussent tirer  couvert[463]. On tablit,  l'entre de
chaque faubourg, des barrires de bois, avec un corps de garde et une
loge pour le portier charg de les ouvrir et de les fermer. Les
remparts, bastilles et boulevards furent munis de soixante et onze
bouches  feu, tant canons que bombardes, sans compter les
couleuvrines. On tira de la carrire de Montmaillard, situe  trois
lieues de la ville, des pierres que les artisans faonnaient en
boulets de canon; on fit venir  grands frais du plomb, de la poudre
et du soufre, que les femmes finaient pour le service des canons et
des couleuvrines. On fabriquait chaque jour par milliers des flches,
des traits, des fts de viretons abouts de pointes de fer et empenns
de parchemin, et nombre de pavas, grands boucliers faits de douves
assembles  tenons et mortaises et recouvertes de cuir. On acheta du
bl, du vin, du btail  force pour la nourriture des habitants et des
hommes d'armes qu'on attendait, gens du roi et routiers[464].

[Note 462: Le religieux de Dunfermling, dans _Procs_, t. V, p.
341.--Le Maire, _Antiquits_, pp. 283 et suiv.--Lottin, _Recherches_,
t. I, pp. 160-161.]

[Note 463: Jollois, _Histoire du sige_, p. 6.--Lottin,
_Recherches_, t. I, pp. 202-205.]

[Note 464: Comptes de forteresses, dans _Journal du sige_, pp.
301 et suiv.--Jollois, _Histoire du sige_, p. 12.--P. Mantellier,
_Histoire du sige_, pp. 15-17.--Loiseleur, _Comptes des dpenses
faites par Charles VII pour secourir Orlans pendant le sige de
1428_, Orlans, 1868, in-8, p. 113.--Boucher de Molandon et de
Beaucorps, _L'arme anglaise vaincue par Jeanne d'Arc_, p. 81.]

Par un privilge dont ils se montraient fort jaloux, les habitants
avaient la garde de leurs remparts. Ils taient rpartis par corps de
mtiers en autant de compagnies qu'il y avait de tours. Se gardant
eux-mmes, ils jouissaient du droit de ne pas recevoir garnison dans
leurs murs. Ce droit leur tait prcieux parce qu'il leur vitait
d'tre pills et drobs, incendis et molests  tout moment par les
gens du roi. Ils y renoncrent avec empressement, sentant bien que
seuls, avec leur milice civique et les milices des communes,
c'est--dire les paysans, ils ne pourraient soutenir l'effort d'un
sige et qu'il leur fallait, pour bien faire, des hommes de cheval
tenant roidement la lance et des gens de pied habiles  manoeuvrer
l'arbalte. Tandis que le sire de Gaucourt, leur gouverneur, et
monseigneur le Btard d'Orlans, lieutenant gnral du roi, se
rendaient  Chinon et  Poitiers pour obtenir des conseillers du roi
assez d'hommes et d'argent[465], des bourgeois partaient en mission,
deux par deux, et allaient jusqu'en Bourbonnais et en Languedoc
demander des secours aux villes[466]. Les procureurs faisaient appel
aux routiers qui tenaient la campagne pour les fleurs de lis et leur
annonaient, par les deux hrauts de la ville, Orlans et
Coeur-de-Lis, qu'il y avait chez eux de l'or et de l'argent en
abondance, des vivres et des armes pour nourrir et armer deux mille
combattants pendant deux ans, et que tout gentil et honnte capitaine
qui voudrait dfendre leur ville avec eux le pourrait faire, et qu'on
se battrait  mort[467].

[Note 465: Compte de Hmon Raguier, Bibl. Nat., Fr. 7858, fol.
41--Loiseleur, _Comptes des dpenses_, p. 65.--Pallet, _Nouvelle
Histoire du Berry_, t. III, pp. 78-80.--Vallet de Viriville, dans
_Bulletin de la Socit d'Histoire de France_.--_Cabinet Historique_,
V, 2e partie, 107.--P. Mantellier, _Histoire du sige_, p. 15.]

[Note 466: A. Thomas, _Le sige d'Orlans, Jeanne d'Arc et les
capitouls de Toulouse_, dans _Annales du Midi_, avril 1889, p.
232.--M. Boudet, _Villandrando et les corcheurs  Saint-Flour_, pp.
18 et 19.--A. de Villaret, _Campagne des Anglais_, p. 61.]

[Note 467: Le religieux de Dunfermling, dans _Procs_, t. V, p.
341.]

Les habitants d'Orlans craignaient Dieu. En ce temps-l Dieu se
faisait beaucoup craindre; il tait presque aussi terrible qu'au temps
des Philistins. Les pauvres pcheurs avaient peur d'tre mal reus
s'ils s'adressaient  lui dans leurs afflictions; mieux valait,
croyaient-ils, prendre un biais et recourir  l'intercession de
Notre-Dame et des saints. Dieu respectait sa mre et s'efforait de
lui complaire en toute occurrence. Il montrait pareillement de la
dfrence aux bienheureux assis  ses cts dans le paradis et
coulait volontiers les requtes qu'ils lui prsentaient. Aussi
tait-ce la coutume, en cas de grande ncessit, de faire des prires
et des prsents aux saints pour les rendre favorables. Les bourgeois
d'Orlans se rappelrent  propos Monsieur saint Euverte et Monsieur
saint Aignan, patrons de leur ville. Saint Euverte s'tait assis trs
anciennement dans le sige piscopal occup en 1428 par messire Jean
de Saint-Michel, cossais, et il y avait resplendi de toutes les
vertus apostoliques[468]. Saint-Aignan, son successeur, avait obtenu
de Dieu qu'il regardt sa ville dans un pril semblable  celui
qu'elle courait prsentement. Voici son histoire telle que les
Orlanais la savaient:

[Note 468: _Journal du sige_, p. 51.--_Chronique de la fte_ dans
_Procs_, t. V, p. 296.--Lottin, _Recherches_, t. I, pp. 27-31.]

Le bienheureux Aignan s'tait retir ds sa jeunesse dans une solitude prs
d'Orlans. Saint Euverte, alors vque de cette ville, l'y dcouvrit,
l'ordonna prtre, l'institua abb de Saint-Laurent-des-Orgerils et le
dsigna pour son successeur dans le gouvernement des fidles. Et quand
saint Euverte eut trpass de cette vie  l'autre, le bienheureux Aignan
fut proclam vque, du consentement du peuple orlanais, par la voix
d'un petit enfant. Car Dieu, qui tire sa louange de la bouche des
enfants, permit que l'un d'eux, port dans ses langes sur l'autel,
parlt et dit: Aignan, Aignan, Aignan est lu de Dieu pour tre vque
de cette ville. Or, dans la soixantime anne de son pontificat, les
Huns envahirent la Gaule, conduits par Attila, leur roi, qui publiait
que devant lui les toiles tombaient, la terre tremblait, et qu'il tait
le marteau du monde, _stellas pre se cadere, terram tremere, se malleum
esse universi orbis_. Toutes les villes qu'il avait rencontres sur son
chemin, il les avait dtruites, et il marchait sur Orlans. Alors le
bienheureux Aignan alla trouver dans la cit d'Arles le patrice Aetius,
qui commandait l'arme romaine, et lui demanda son aide en un si grand
pril. Ayant obtenu du patrice promesse de secours, Aignan revint dans
sa ville piscopale qu'il trouva entoure de guerriers barbares. Les
Huns avaient fait des brches dans les murs, et ils se prparaient 
donner l'assaut. Le bienheureux monta sur le rempart, se mit  genoux,
pria, et, ayant pri, cracha sur les ennemis. Cette goutte d'eau fut
suivie, par la volont de Dieu, de toutes les gouttes d'eau suspendues
dans le ciel; un orage clata, une pluie si abondante tomba sur les
barbares, que leur camp en fut noy; leurs tentes s'abattirent sous la
force des vents, et plusieurs d'entre eux prirent frapps de la foudre.
La pluie dura trois jours, aprs lesquels Attila fit battre par de
puissantes machines les remparts de la cit. Les habitants voyaient avec
pouvante tomber leurs murailles. Quand tout espoir de rsister fut
perdu, le saint vque alla, revtu de ses habits sacerdotaux, vers le
roi des Huns et l'adjura d'avoir piti du peuple orlanais, le menaant
de l'ire cleste s'il tait dur aux vaincus. Ces prires et ces menaces
ne changrent pas le coeur d'Attila. L'vque, revenu parmi ses fidles,
les avertit qu'ils ne devaient s'assurer qu'en la puissance de Dieu,
mais que ce secours ne leur manquerait pas. Et bientt, selon la
promesse qu'il leur avait donne, Dieu dlivra la ville par le moyen des
Romains et des Franais, qui dfirent les Huns dans une grande bataille.
Peu de temps aprs cette merveilleuse dlivrance de sa ville bien-aime,
saint Aignan s'endormit dans le Seigneur[469].

[Note 469: Hubert, _Antiquitez historiques de l'glise royale de
Saint-Aignan d'Orlans_, Orlans, 1661, in-8, pp. 1-15.]

C'est pourquoi, en ce grand pril o les mettaient les Anglais, les
citoyens d'Orlans attendaient de Monsieur saint Euverte et de
Monsieur saint Aignan aide et rconfort. Aux merveilles que saint
Aignan avait accomplies dans sa vie mortelle, ils mesuraient les
miracles qu'il pouvait oprer maintenant qu'il tait au Paradis. Ces
deux confesseurs avaient, dans le faubourg de Bourgogne, chacun son
glise o l'on gardait prcieusement leur corps[470]. Les os des
martyrs et des confesseurs inspiraient alors une vnration profonde.
Ils rpandaient parfois, disait-on, une odeur balsamique, ce qui
signifiait les grces qui en manaient. On les enfermait dans des
chsses dores et semes de pierres prcieuses et il n'est point de
miracle qu'on ne penst obtenir par le moyen de ces saintes reliques.
Le 6 aot 1428, le clerg de la ville alla prendre dans l'glise o
elle tait conserve la chsse de Monsieur saint Euverte et la porta
autour des murs, afin qu'ils en fussent affermis, et la chsse vnre
fit le tour de la cit, suivie du peuple entier. Le 8 septembre, un
tortis de cent dix livres fut offert  Monsieur saint Aignan. Pour les
gagner, on faisait aux saints, quand on avait besoin d'eux, des
prsents de toute nature, robes, joyaux, argent monnay, maisons,
terres, bois, tangs; mais on pensait que la cire vierge leur tait
particulirement agrable. Un tortis tait une rouelle de cire sur
laquelle on plantait des cierges et deux petits panonceaux aux armes
de la ville[471].

[Note 470: _Procs_, t. III, p. 32.--_Journal du sige_, p.
14.--Hubert, _loc. cit._, chap. III-IV.--Lottin, _Recherches_, t. I,
pp. 82-83.]

[Note 471: Le Maire, _Antiquits_, p. 285.--P. Mantellier,
_Histoire du sige_, p. 16.]

Ainsi les Orlanais travaillaient  se munir et protger.

Des aventuriers de tout pays rpondaient  l'appel des procureurs.
Messire Archambaud de Villars, capitaine de Montargis; Guillaume de
Chaumont, seigneur de Guitry; messire Pierre de la Chapelle,
gentilhomme beauceron; Raimond Arnaud de Corraze, chevalier barnais;
don Mathias d'Aragon, Jean de Saintrailles et Poton de Saintrailles
accoururent les premiers. L'abb de Cerquenceaux, nagure tudiant 
l'Universit d'Orlans, arriva  la tte d'une bande de
partisans[472]. Il entra ainsi dans la ville  peu prs autant d'amis
qu'on attendait d'ennemis. On les solda, on leur fournit pain, chair,
poisson, fourrage en abondance, et l'on dfona pour eux des tonneaux
de vin. Dans les premiers jours les habitants les traitrent comme
leurs propres enfants. Ils se les partagrent entre eux et les
nourrirent de ce qu'ils avaient. Mais cette concorde ne rgna pas
longtemps, et, quoi qu'en dise une tradition conciliante[473], les
choses ne se passrent pas  Orlans diffremment que dans les autres
villes assiges: les bourgeois ne tardrent pas  se plaindre de la
garnison.

[Note 472: _Chronique de la Pucelle_, pp. 257-258.--_Journal du
sige_, pp. 6-7.--Lottin, _Recherches_, t. I, p. 204.--J. Devaux, _Le
Gtinais au temps de Jeanne d'Arc_, dans _Ann. Soc. hist. et arch. du
Gtinais_, V, 1887, p. 220.]

[Note 473: _Journal du sige_, p. 92.]

Le 5 septembre, le comte de Salisbury parvint  Janville aprs s'tre
empar sans peine de quarante villes, glises fortes ou chteaux. Et
ce n'tait pas le meilleur de son affaire; car si peu de monde qu'il
et laiss dans chaque place, il avait sem en route une partie de son
arme, dj trop encline  s'grener[474].

[Note 474: _Geste des Nobles_, p. 204.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 256.--Lettre de Salisbury  la Commune de Londres, dans Delpit,
_Collection de documents franais qui se trouvent en Angleterre_, pp.
236-237.--Jarry, _Le compte de l'arme anglaise_, pp. 79-89.]

Il envoya de Janville deux hrauts  Orlans pour sommer les habitants
de se rendre. Les procureurs logrent ces hrauts honorablement dans
le faubourg Bannier,  l'htel de la Pomme, et leur remirent un
prsent de vin pour le comte de Salisbury, car ils savaient  quoi le
devoir les obligeait envers un si haut prince; mais ils refusrent
d'ouvrir leurs portes  une garnison anglaise, allguant sans doute,
selon la coutume des bourgeois d'alors, qu'ils ne le pouvaient pas,
ayant plus forts qu'eux dans leurs murs[475].

[Note 475: Abb Dubois, _Histoire du sige_, p. 11.--Jarry, _Le
compte de l'arme anglaise_, p. 82.--Boucher de Molandon, _Les comptes
de ville d'Orlans des quatorzime et quinzime sicles_, Orlans,
1880, in-8, pp. 91 et suiv.]

Le 6 octobre, le pril approchant, prtres, bourgeois, notables
marchands, artisans, les femmes, les enfants, firent une belle
procession avec croix et bannires, chantant des psaumes et invoquant
les gardiens clestes de la cit[476].

[Note 476: Lottin, _Recherches_, t. I, p. 205.--P. Mantellier,
_Histoire du sige_, p. 17.]

Le mardi 12 du mme mois,  la nouvelle que l'ennemi venait par la
Sologne, les procureurs envoyrent des gens de guerre abattre les
maisons du Portereau, faubourg de la rive gauche, l'glise et le
couvent des Augustins, qui s'levaient dans ce faubourg, ainsi que
tous les btiments o l'ennemi pouvait se loger et se retrancher. Les
gens de guerre furent pris de court. Ce jour mme les Anglais
occuprent Olivet et se montrrent au Portereau[477].

[Note 477: _Journal du sige_, p. 4.]

L se rassemblaient les vainqueurs de Verneuil, la fleur de la
chevalerie anglaise: Thomas, seigneur de Scales et de Nucelles,
capitaine de Pontorson, que le roi d'Angleterre appelait son cousin;
William Neville, lord Falcombridge; Richard Guethin, chevalier
gallois, bailli d'vreux; lord Richard Gray, neveu du comte de
Salisbury; Gilbert Halsall, Richard Panyngel, Thomas Gurard,
chevaliers, et d'autres encore de haute renomme.

Sur les deux cents lances de Normandie flottaient les tendards de
William Pole, comte de Suffolk, et de John Pole, deux frres issus
d'un compagnon du duc Guillaume; de Thomas Rampston, chevalier
banneret, chambellan du Rgent; de Richard Walter, cuyer, capitaine
de Conches, bailli et capitaine d'vreux; de William Molins,
chevalier; de William Glasdall, que les Franais nommaient Glacidas,
cuyer, bailli d'Alenon, homme de petite naissance[478].

[Note 478: _Journal du sige_, pp. 2-4.--Boucher de Molandon et de
Beaucorps, _L'arme anglaise vaincue par Jeanne d'Arc_, p. 129.]

Les archers taient tous  cheval. Il n'y avait, autant dire, point de
fantassins. Des chariots attels de boeufs tranaient les barils de
poudre, les arbaltes, les traits, les canons de toutes sortes, canons
 main, fowlers et grosses pices, et les pierres  canons. Les
deux matres de l'artillerie anglaise, Philibert de Moslant et
Guillaume Appilby, accompagnaient les troupes. Il s'y trouvait aussi
deux matres mineurs avec trente-huit ouvriers. Les femmes ne
manquaient pas, dont plusieurs servaient d'espions[479].

[Note 479: L. Jarry, _Le compte de l'anne anglaise_, pp. 26, 28,
29.--Boucher de Molandon et de Beaucorps, _L'arme anglaise vaincue
par Jeanne d'Arc_, pp. 50 et suiv.--Mademoiselle A. de Villaret,
_Campagne des Anglais_, ch. IV, pp. 39, 53; comptes du sige, n{os}
30, 31, p. 214.--Lottin, _Recherches_, t. I, p. 205.]

Cette arme arrivait,  vrai dire, trs diminue par les dlections,
ayant de victoire en victoire sem des fuyards. Les uns s'en
retournaient en Angleterre, les autres allaient par le royaume de
France pillant et drobant. Ce mme jour du 12 octobre, ordre tait
envoy de Rouen aux baillis et capitaines de Normandie d'arrter les
Anglais qui s'taient dpartis de la compagnie de monseigneur le comte
de Salisbury[480].

[Note 480: L. Jarry, _Le compte de l'arme anglaise_, p. 61.]

Le fort des Tourelles et son boulevard fermaient l'entre du pont. Les
Anglais s'tablirent au Portereau, placrent leurs canons et leurs
bombardes sur la leve de Saint-Jean-le-Blanc[481], et, le dimanche
qui suivit, ils lancrent sur la ville force boulets de pierre, qui
firent grand dommage aux maisons, mais ne turent personne, sinon une
Orlanaise, nomme Belles, demeurant prs de la poterne Chesneau, au
bord de la rivire. Ainsi commena par la mort d'une femme ce sige
qui devait finir par la victoire d'une femme.

[Note 481: _Chronique de la Pucelle_, p. 258.--Jean Chartier,
_Chronique_, p. 66.--Jean Raoulet dans Chartier, _Chronique_, t. III,
p. 198.--_Journal du sige_, pp. 1, 2.--Abb Dubois, _Histoire du
sige_, p. 246.--P. Mantellier, _Histoire du sige_, p. 27.--H.
Baraude, _Le sige d'Orlans et Jeanne d'Arc_, p. 31.]

Cette mme semaine les canons anglais dtruisirent douze moulins  eau
tablis prs de la tour Neuve. Sur quoi les Orlanais, pour ne pas
manquer de farine, construisirent dans la ville onze moulins 
chevaux[482]. Il y eut quelques escarmouches en avant du pont, et le
jeudi 21 octobre les Anglais donnrent l'assaut au boulevard des
Tourelles. La petite troupe de routiers au service de la ville et les
milices bourgeoises firent une belle dfense. Les femmes les aidrent.
Pendant les quatre heures que dura l'assaut, les commres en longues
files couraient sur le pont, portant au boulevard leurs marmites et
leurs cuelles pleines de charbons allums, d'huile et de graisse
bouillantes, avec une joie furieuse d'chauder les Godons[483].
L'assaut fut repouss, mais, deux jours aprs, les Franais
s'aperurent que le boulevard tait min; c'est--dire que les Anglais
avaient creus en dessous des galeries dont ils avaient ensuite
incendi les tais. Ce boulevard, devenu intenable, au dire des gens
de guerre, fut dtruit et abandonn. On ne crut pas pouvoir dfendre
les Tourelles ainsi dmunies. Ces chtelets qui, jadis, arrtaient
pendant des mois toute une arme, ne valaient plus rien contre les
pierres de canon. On construisit en avant de la Belle-Croix un
boulevard de terre et de bois, on coupa deux arches du pont en arrire
du boulevard, on mit  la place un tablier mobile. Et quand ce fut
fait, on laissa, non sans regret, le fort des Tourelles aux Anglais,
qui firent un boulevard de terre et de fagots sur le pont, et
rompirent deux arches, l'une en avant, l'autre en arrire de leur
boulevard[484].

[Note 482: _Journal du sige_, p. 4.]

[Note 483: _Ibid._, p. 7-8.--Lottin, _Recherches_, t. I, pp. 208,
210.]

[Note 484: _Journal du sige_, pp. 5  8.]

Le dimanche, vers le soir, quelques heures aprs que l'tendard de
saint Georges eut t plant sur le fort, le comte de Salisbury monta
dans une des tours avec William Glasdale et quelques capitaines, pour
observer l'assiette de la ville. S'approchant d'une fentre, il vit
les murs arms de canons, les tours coiffes en pointe ou termines en
terrasse, l'enceinte sche et grise, les faubourgs orns, pour
quelques jours encore, de la pierre dentele de leurs glises et de
leurs moustiers, les vignes et les bois jaunis par l'automne, la Loire
et ses les ovales endormies dans la paix du soir. Il cherchait le
point faible des remparts, l'endroit o il pourrait faire brche et
appuyer les chelles. Car son projet tait de prendre Orlans
d'assaut. William Glasdale lui dit:

--Monseigneur, regardez bien votre ville. Vous la voyez d'ici bien 
plain.

 ce moment, un boulet de canon corne l'embrasure de la fentre, une
pierre de la muraille va frapper Salisbury et lui emporte un oeil
avec la moiti du visage. Le coup tait parti de la tour Notre-Dame.
C'est du moins ce qu'on s'accorda  croire. On ne sut jamais qui
l'avait tir. Un homme de la ville, accouru au bruit, vit un enfant
qui s'chappait de la tour et le canon dsert. On pensa que cette
pierre avait t lance par la main d'un innocent, avec la permission
de la Mre de Dieu, irrite de ce que le comte de Salisbury avait
dpouill les moines et pill l'glise Notre-Dame-de-Clry. On disait
encore qu'il tait puni pour avoir manqu  son serment, ayant promis
au duc d'Orlans de respecter ses terres et ses villes. Port
secrtement  Meung-sur-Loire, il y trpassa le mercredi 27 d'octobre;
de quoi les Anglais furent dolents[485]. La plupart d'entre eux
estimaient qu'ils perdaient gros  la mort de ce chef qui menait le
sige avec vigueur et avait, en moins de douze jours, enlev le joyau
de guerre des Orlanais, les Tourelles; mais d'autres jugeaient qu'il
avait t bien simple de croire que ses boulets de pierre, aprs avoir
travers les eaux et les sables d'un large fleuve, renverseraient le
mur pais contre lequel ils arrivaient essouffls et mourants, et
qu'il avait t bien fou de vouloir emporter de force une ville qu'on
ne pouvait rduire que par la famine. Et ils songeaient: Il est mort.
Dieu ait son me! Mais il nous a mis dans de vilains draps.

[Note 485: _Journal du sige_, pp. 10, 12.--_Chronique de la
Pucelle_, p. 264.--Monstrelet, t. IV, p. 298.--Jean Chartier,
_Chronique_, t. I, p. 63.--_Mistre d'Orlans_, vers 3104 et
suiv.--_Chronique de la fte_, dans _Procs_, t. V, p. 288.--Morosini,
t. III, p. 131.--Lorenzo Buonincontro, dans Muratori, _Rerum
Italicarum Scriptores_, t. XXI, col. 136.--Jarry, _Le compte de
l'arme anglaise_, pp. 85-86.]

On conta que matre Jean des Builhons, astrologue fameux, avait prdit
cette mort[486], et que le comte de Salisbury, la nuit d'avant le jour
funeste, avait rv qu'un loup l'gratignait. Un clerc normand fit de
cette male mort deux chansons, l'une contre et l'autre pour les
Anglais. La premire, qui est la meilleure, se termine par un couplet
digne, en sa profonde sagesse, du roi Salomon lui-mme[487]:

  Certes le duc de Bedefort,
  Se sage est, il se tendra
  Avec sa femme en ung fort,
  Chaudement le mieulx[488] que il porra,
  De bon ypocras finera.
  Garde son corps, lesse la guerre:
  Povre et riche porrist en terre.

[Note 486: _Procs_, t. IV, p. 345.--_Chronique de la Pucelle_, p.
263.--_Journal du sige_, p. 10.--Vallet de Viriville, _Histoire de
Charles VII_, t. II, p. 32.]

[Note 487: L. Jarry, _Deux chansons normandes_, Orlans, 1894,
in-8, p. 11.]

[Note 488: Le texte publi par M. Jarry porte mielux.]

Le lendemain de la perte des Tourelles et quand on y avait dj
remdi autant que possible, le lieutenant gnral du roi entra dans
la ville. C'tait le seigneur Jean, btard d'Orlans, comte de Porcien
et de Mortaing, grand chambellan de France, fils du duc Louis,
assassin en 1407 par l'ordre de Jean-Sans-Peur et dont la mort avait
arm les Armagnacs contre les Bourguignons. La dame de Cany, sa mre,
l'avait rob  la duchesse d'Orlans. Non seulement, il ne nuisait
en rien aux enfants d'tre conus en adultre et autrement qu'en
lgitime mariage, mais encore c'tait grand honneur que de se pouvoir
dire btard de prince. Jamais on n'avait vu tant de btards qu'en ces
temps de guerre et l'on faisait courir ce dicton: Les enfants sont
comme le froment: semez du bl vol, il poussera aussi bien que
d'autre[489]. Le Btard d'Orlans avait alors tout au plus vingt-six
ans. L'anne prcdente, en petite compagnie, il avait couru porter
des vivres aux habitants de Montargis, assigs par le comte de
Warwick. La ville qu'il venait seulement ravitailler, il l'avait
dlivre, avec l'aide du capitaine La Hire, ce qui tait de bon augure
pour Orlans[490]. Le Btard tait dj le plus adroit seigneur de son
temps. Il savait la grammaire et l'astrologie et parlait mieux que
personne[491]. Il tenait de son pre par son esprit aimable et clair,
mais il tait plus prudent et plus tempr. En le voyant si aimable,
courtois et avis, on disait qu'il tait en la grce de toutes les
dames et mme de la reine[492]. Il tait apte  tout,  la guerre
comme aux ngociations, merveilleusement adroit, et d'une
dissimulation consomme.

[Note 489: Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. I,
p. 25; t. II, p. 389.]

[Note 490: Monstrelet, t. IV, pp. 273, 274.--_Chronique du la
Pucelle_, pp. 243, 247.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p.
54.--_Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 221.--_Cronique
Martiniane_, p. 7.]

[Note 491: Jean Chartier, _Chronique_, t. II, p. 105.]

[Note 492: Mathieu d'Escouchy, _Chronique_, dit. de Beaucourt,
Paris, 1863, t. I, p. 186.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_,
t. II, p. 236.]

Monseigneur le Btard amenait quelques chevaliers, capitaines et
cuyers de renom, c'est--dire de haute maison ou grande vaillance, le
marchal de Boussac, messire Jacques de Chabannes, snchal de
Bourbonnais, le seigneur de Chaumont, messire Thaulde de Valpergue,
chevalier lombard, le capitaine La Hire, qui guerroyait et pillait
merveilleusement, et venait de si bien faire  la rescousse de
Montargis; et Jean, sire de Bueil, un de ces jouvenceaux venus au roi
sur un cheval boiteux et qui avaient reu les leons de deux dames
expertes: Souffrance et Pauvret. Ils arrivaient suivis de huit cents
hommes, archers, arbaltriers et fantassins d'Italie, portant de
grandes targes, comme les Saint Georges des glises de Venise et de
Florence. C'tait tout ce qu'on avait pu ramasser pour le moment de
seigneurs et de routiers[493].

[Note 493: _Journal du sige_, pp. 10 et 12.--_Cronique
Martiniane_, p. 8.--_Le Jouvencel_, p. 277.--Loiseleur, _Comptes des
dpenses_, pp. 90, 91.]

L'arme de Salisbury, ayant perdu son chef, se dissipait en troubles
et en dsertions. L'hiver venait; les capitaines voyant que, pour
l'heure, il n'y avait rien  tenter, quittrent la place avec ce qui
leur restait d'hommes et s'allrent abriter sous les murs de Meung et
de Jargeau[494]. Le 8 novembre au soir, il ne demeurait devant la
ville que la garnison des Tourelles, compose de cinq cents hommes des
lances de Normandie, sous le commandement de William Molyns et de
William Glasdall. Les Franais pouvaient les assiger et les rduire:
ils ne bougrent pas. Le gouverneur, le vieux sire de Gaucourt, venait
de se casser le bras en tombant sur le pav de la rue des Htelleries;
il ne pouvait se remuer[495]. Mais les autres?

[Note 494: _Journal du sige_, pp. 12, 13.--Abb Dubois, _Histoire
du sige_, p. 245.--Boucher de Molandon et de Beaucorps, _L'arme
anglaise vaincue par Jeanne d'Arc_, pp. 92, 111.--Jean de Bueil, _Le
Jouvencel_, _passim_.]

[Note 495: _Journal du sige_, p. 7.]

La vrit est que personne ne savait que faire. Sans doute ces gens de
guerre connaissaient plusieurs moyens de secourir une ville assige,
mais qui tous revenaient  un coup de main[496]. Ils ne s'entendaient
qu'aux rescousses, aux escarmouches, aux embuscades, aux vaillantises
d'armes. S'ils ne russissaient pas  faire lever un sige tout de
suite, par surprise, ils restaient cois,  bout de ressources et
d'invention. Leurs plus expriments capitaines n'taient pas capables
d'un effort commun, d'une action concerte, de toute entreprise enfin
exigeant quelque esprit de suite et la subordination de tous  un
seul. Chacun n'en faisait qu' sa tte et ne songeait qu'au butin. La
dfense d'Orlans passait de beaucoup leur entendement.

[Note 496: _Le Jouvencel_, t. I, p. 142.]

Durant vingt et un jours, le capitaine Glasdall resta retranch, avec
ses cinq cents Anglais, sous ses Tourelles cornes, entre son
boulevard du Portereau, qui n'avait pu tre tout de suite bien
redoutable, et son boulevard du Pont, qui n'tait qu'une barrire de
bois qu'un tison pouvait faire flamber.

Cependant les bourgeois travaillaient. Ils accomplirent, aprs le
dpart des Anglais, un labeur norme et douloureux. Pensant avec
raison que l'ennemi reviendrait, non plus par la Sologne, mais par la
Beauce, ils dtruisirent tous leurs faubourgs du couchant, du nord et
du levant, comme ils avaient dj dtruit ou commenc de dtruire le
Portereau. Ils incendirent et abattirent vingt-deux glises et
moutiers, entre autres l'glise Saint-Aignan et son clotre si beau
que c'tait piti de le voir abm, l'glise Saint-Euverte, l'glise
Saint-Laurent-des-Orgerils, non sans promettre aux benots patrons de
la ville de leur en rebtir de plus belles quand ils seraient dlivrs
des Anglais[497].

[Note 497: _Journal du sige_, p. 19.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 270.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 61.--Le P. Denifle, _La
dsolation des glises de France_, supplique C.]

Le 30 novembre, le capitaine Glasdall vit venir aux Tourelles sir John
Talbot, qui lui amenait trois cents combattants munis de canons,
bombardes et autres engins de guerre, et, ds lors, le bombardement
reprit plus violent que la premire fois, crevant des toits, cornant
des murs et faisant plus de bruit que de besogne. Dans la rue
Aux-Petits-Souliers, une pierre de bombarde tomba sur la table autour
de laquelle cinq personnes dnaient et qui n'eurent point de mal. On
estima que c'tait un miracle accompli par Notre-Seigneur  la requte
de saint Aignan, patron de la ville[498]. Ceux d'Orlans avaient de
quoi rpondre. Douze canonniers de mtier desservaient, avec des
servants  eux, les soixante-dix canons et bombardes qui composaient
l'artillerie de la ville. Un trs subtil ouvrier nomm Guillaume Duisy
avait fondu pour eux une bombarde qui fut place  la croiche ou
peron de la poterne Chesneau et qui jetait sur les Tourelles des
pierres de cent vingt livres. Prs de cette bombarde on mit deux
canons, l'un s'appelait _Montargis_, parce que c'tait les habitants
de Montargis qui l'avaient prt, l'autre portait le nom d'un diable
trs populaire _Rifflart_[499]. Un couleuvrinier, natif de Lorraine et
demeurant  Angers, avait t envoy par le roi  Orlans o il
recevait douze livres de solde par mois. Il avait nom Jean de
Montesclre; tenu pour le meilleur matre qui ft alors de son mtier,
il gouvernait une grosse couleuvrine qui causait grand dommage aux
Anglais[500]. Matre Jean tait de plus un homme jovial. Parfois,
quand tombait une pierre de canon dans son voisinage, il se laissait
choir  terre et se faisait porter en ville,  la grande joie des
Anglais qui le croyaient mort. Mais leur joie tait courte, car matre
Jean revenait bientt  son poste et les bombardait comme devant[501].
Ces couleuvrines se chargeaient avec des balles de plomb, au moyen
d'une baguette de fer. C'tait de trs petits canons ou, si l'on veut,
de grands fusils poss sur un chariot. On les maniait aisment[502].
Aussi, matre Jean portait-il la sienne partout o il en tait besoin.

[Note 498: _Journal du sige_, pp. 16 et 17.]

[Note 499: _Ibid._, p. 17.--J.-L. Micqueau, _Histoire du sige
d'Orlans par les Anglais_, traduite par Du Breton, Paris, 1631, p.
27.--Abb Dubois, _Histoire du sige_, p. 287.--Lottin, _Recherches_,
t. I, pp. 209, 210.]

[Note 500: _Journal du sige_, p. 18.--S. Luce, _Jeanne d'Arc 
Domremy_, p. CLXXXV.--Loiseleur, _Compte des dpenses faites par
Charles VII pour secourir Orlans_, dans _Mm. Soc. Arch. de
l'Orlanais_, t. XI, pp. 114 et 186.]

[Note 501: _Journal du sige_, p. 28.--Lottin, _Recherches_, t. I,
p. 214.]

[Note 502: Loiseleur, _Comptes_, p. 114.--P. Mantellier, _Histoire
du sige_, p. 33.]

Le 25 dcembre, pour clbrer la Nativit de Notre-Seigneur, on fit
trve. Comme les deux peuples avaient mme foi et mme religion, ils
cessaient d'tre ennemis aux jours de fte et la courtoisie renaissait
entre chevaliers des deux camps chaque fois que le calendrier leur
rappelait qu'ils taient chrtiens. La Nol est une ferie joyeuse. Le
capitaine Glasdall dsira la chmer avec des chansons, selon la
coutume d'Angleterre. Il demanda  Monseigneur Jean, btard d'Orlans,
et au marchal de Boussac, de vouloir bien lui envoyer une troupe de
mntriers, ce qu'ils firent gracieusement. Les mntriers d'Orlans
se rendirent aux Tourelles avec leurs trompettes et leurs clairons et
jourent aux Anglais des Nols qui leur rjouirent le coeur. Les
Orlanais, qui vinrent sur le pont couter la musique, trouvrent que
c'tait grande mlodie. Mais, sitt la trve expire, chacun prit
garde  soi. Car, d'une rive  l'autre, les canons reposs lancrent
avec une nouvelle vigueur les boulets de pierre et de cuivre[503].

[Note 503: _Journal du sige_, pp. 15, 18.]

Ce que les Orlanais avaient prvu se ralisa le 30 dcembre. Ce jour-l,
les Anglais vinrent en force par la Beauce  Saint-Laurent-des-Orgerils.
Toute la chevalerie franaise alla au-devant d'eux et fit des prouesses;
mais les Anglais occuprent Saint-Laurent: le vritable sige
commenait[504]. Ils construisirent un boulevard sur la rive gauche de
la Loire,  l'ouest de Portereau, en un lieu nomm le champ de
Saint-Priv. Ils en construisirent un autre dans l'le Charlemagne. Sur
la rive droite, ils tablirent  Saint-Laurent-des-Orgerils un camp
retranch; puis,  une porte d'arbalte sur la route de Blois, en un
lieu dit la Croix-Boisse, ils construisirent un autre boulevard.  deux
portes d'arbalte, au nord, sur la route du Mans, au lieu dit des
Douze-Pierres, ils levrent une bastille qu'ils nommrent Londres[505].

[Note 504: _Ibid._, p. 20.--_Chronique de la Pucelle_, p.
265.--Abb Dubois, _Histoire du sige_, p. 252.--Jollois, _Histoire du
sige_, pp. 26, 27.]

[Note 505: Relation de G. Girault, dans _Procs_, t. IV, p.
283.--Morosini, t. III, p. 16, note 5; t. IV, annexe XIII.]

Ces travaux achevs, Orlans n'tait cern qu' moiti. Autant dire
qu'il ne l'tait pas du tout: on y entrait et on en sortait  peu prs
comme on voulait. De petites compagnies de secours, envoyes par le
roi, arrivaient sans encombre. Le 5 janvier, l'amiral de Culant
traverse la Loire devant Saint-Loup avec cinq cents combattants et
pntre dans la ville par la porte de Bourgogne. Le 8 fvrier, William
Stuart, frre du conntable d'cosse, et plusieurs chevaliers et
cuyers font leur entre avec mille combattants trs bien quips. Ils
sont suivis le lendemain par trois cent vingt soldats. Les vivres et
les munitions ne cessent d'arriver. En janvier, le 3, neuf cent
cinquante-quatre pourceaux et quatre cents moutons; le 10, poudres et
victuailles; le 12, six cents pourceaux; le 24, six cents ttes de
gros btail et deux cents pourceaux; le 31, huit chevaux chargs
d'huiles et de graisses[506].

[Note 506: _Journal du sige_, pp. 22, 23, 24, 25, 27, 34.]

Lord Scales, William Pole et sir John Talbot, qui conduisaient le
sige depuis la mort du comte de Salisbury[507], s'apercevaient que
des mois s'couleraient et des mois encore avant que l'investissement
ft complet et la place enferme dans un cercle de bastilles relies
entre elles par un foss continu. En attendant, les malheureux Godons
enfonaient dans la boue et la neige et gelaient dans leurs mauvais
abris de terre et de bois qu'on nommait des taudis. Ils risquaient,
leurs affaires allant de ce train, d'y tre plus dpourvus et plus
affams que les assigs. Aussi, de mme que le dfunt comte de
Salisbury, s'efforaient-ils parfois encore de brusquer les choses. De
temps en temps, ils essayaient, sans grand espoir, de prendre la ville
d'assaut.

[Note 507: Boucher de Molandon et A. de Beaucorps, _L'arme
anglaise vaincue par Jeanne d'Arc_, pp. 3 et suiv.--Jarry, _Le compte
de l'arme anglaise_, pice justificative V, p. 233.]

Du ct de la porte Renart, le mur tait moins haut qu'ailleurs et,
comme ils se trouvaient en force et puissance de ce ct, ils
attaquaient ce mur de prfrence. Il faut dire qu'ils n'y mettaient
gure de malice. Ils se ruaient sur la porte Renart en criant
furieusement: Saint Georges! se heurtaient aux barrires et se
faisaient reconduire  leurs boulevards par les gens du roi et les
gens de la commune[508]. Ces assauts, mal prpars, leur faisaient
perdre chaque fois quelques gens d'armes bien inutilement. Et dj ils
manquaient d'hommes et de chevaux.

[Note 508: _Journal du sige_, pp. 21, 22, 30.]

Ils n'avaient pas russi  effrayer les Orlanais en les bombardant
sur deux cts  la fois, au midi et au couchant. On fut longtemps 
rire, dans la ville, d'une grosse pierre de canon tombe  la porte
Bannier, au milieu de plus de cent personnes, sans en toucher aucune,
si ce n'est un compagnon  qui elle ta son soulier et qui en fut
quitte pour se rechausser[509].

[Note 509: _Ibid._, p. 26.]

Cependant les seigneurs franais faisaient  leur plaisir des
vaillantises d'armes. Ils couraient aux champs, selon leur fantaisie,
sous le moindre prtexte, mais toujours pour ramasser quelque butin, car
ils ne songeaient gure qu' cela. Un jour, entre autres, vers la fin de
janvier, comme il faisait grand froid, quelques maraudeurs anglais
vinrent dans les vignes de Saint-Ladre et de Saint-Jean-de-la-Ruelle
enlever des chalas pour se chauffer. Le guetteur les signale: aussitt
voil toutes les bannires au vent. Le marchal de Boussac, messire
Jacques de Chabannes, snchal du Bourbonnais, messire Denis de Chailly,
maint autre seigneur et avec eux routiers et capitaines, courent aux
champs. Chacun d'eux n'avait certainement pas vingt hommes 
commander[510].

[Note 510: _Journal du sige_, p. 32.]

Le Conseil royal travaillait avec ardeur  secourir Orlans. Le roi
appela sa noblesse d'Auvergne, demeure fidle aux fleurs de Lis
depuis le jour o, dauphin et chanoine de Notre-Dame-d'Ancis, presque
enfant encore, il tait all avec quelques chevaliers ramener 
l'obissance deux ou trois seigneurs rvolts sur leurs puys
sauvages[511].  l'appel du roi, la noblesse auvergnate sortit de ses
montagnes et, sous l'tendard du comte de Clermont, arriva, dans les
premiers jours de fvrier,  Blois, o elle se runit aux cossais de
John Stuart de Darnley, conntable d'cosse, et aux gens du
Bourbonnais, venus sous les bannires des seigneurs de la
Tour-d'Auvergne et de Thouars[512].

[Note 511: _Gallia Christiana_, t. II, p. 732.--Vallet de
Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. I, p. 213; t. II, p. 6, note
2.--S. Luce, _Jeanne d'Arc  Domremy_, p. CCXCV.]

[Note 512: _Journal du sige_, pp. 21, 36-38.--Compte de Hmon
Raguier, Bibl. Nat., fr. 7858, fol. 41.--Loiseleur, _Comptes et
dpenses de Charles VII pour secourir Orlans_, _loc. cit._]

On apprit  ce moment que sir John Falstolf amenait de Paris aux
Anglais d'Orlans un convoi de vivres et de munitions. Monseigneur le
Btard quitta Orlans, accompagn de deux cents hommes d'armes, et
alla s'entendre avec le comte de Clermont sur ce qu'il y avait 
faire. Il fut dcid qu'on attaquerait d'abord le convoi. Toute
l'arme de Blois, sous le commandement du comte de Clermont et la
conduite de monseigneur le Btard, marcha sur tampes  la rencontre
de sir John Falstolf[513].

[Note 513: _Journal du sige_, p. 37.]

Le 11 fvrier, quinze cents combattants commands par messire
Guillaume d'Albret, sir William Stuart, frre du conntable d'cosse,
le marchal de Boussac, le seigneur de Gravelle, les deux capitaines
Saintrailles, le capitaine La Hire, le seigneur de Verduzan et autres
chevaliers et cuyers, sortirent d'Orlans, mands par le Btard, avec
ordre de rejoindre l'arme du comte de Clermont sur la route
d'tampes, au village de Rouvray-Saint-Denis, proche Angerville[514].

[Note 514: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 231.--_Chronique
de la Pucelle_, pp. 266, 267.--_Journal du sige_, pp. 37, 38.]

Ils arrivrent  Rouvray le lendemain samedi 12 fvrier, veille des
Brandons, quand l'arme du comte de Clermont tait encore assez loin;
l, de bon matin, les Gascons de Poton et de La Hire aperurent la
tte du convoi qui, par la route d'tampes, s'avanait dans la plaine.
Trois cents charrettes et chariots de vivres et d'armes roulaient  la
file conduits par des soldats anglais, par des marchands et des
paysans normands, picards et parisiens, quinze cents hommes au plus,
tranquilles et sans mfiance. Il vint aux Gascons l'ide naturelle de
tomber sur ces gens et de les culbuter au moment o ils s'y
attendaient le moins[515]. En toute hte, ils envoyrent demander au
comte de Clermont la permission d'attaquer. Beau comme Absalon et
comme Pris de Troye, plein de faconde et de jactance, le comte de
Clermont, jouvenceau non des plus sages, arm chevalier le jour mme,
en tait  sa premire affaire[516]. Il fit dire sottement aux Gascons
de ne point attaquer avant sa venue. Les Gascons obirent  grand
dplaisir, voyant ce qu'on perdait  attendre. Car, s'apercevant enfin
qu'ils sont dans la gueule du loup, les chefs anglais, sir John
Falstolf, sir Richard Guethin, bailli d'vreux, sir Simon Morhier,
prvt de Paris, se mettent en belle ordonnance de bataille. Ils font,
dans la plaine, avec leurs charrettes, un parc long et troit o ils
retranchent les gens de cheval, et au devant duquel ils placent les
archers derrire des pieux fichs en terre, la pointe incline vers
l'ennemi[517]. Ce que voyant, le conntable d'cosse perd patience et
mne ses quatre cents cavaliers contre les pieux o ils se
rompent[518]. Les Anglais, dcouvrant qu'ils n'ont affaire qu' une
petite troupe, font sortir leur cavalerie et chargent si roidement
qu'ils culbutent les Franais et en tuent trois cents. Cependant les
Auvergnats avaient atteint Rouvray et, rpandus dans le village, ils
en mettaient les celliers  sec. Monseigneur le Btard s'en dtacha et
vint en aide aux cossais avec quatre cents combattants. Mais il fut
bless au pied et en grand danger d'tre pris[519].

[Note 515: _Journal du sige_, pp. 38, 39.--_Chronique de la
Pucelle_, pp. 267, 268.--_Mistre du sige_, vers 8867.--Dom Plancher,
_Histoire de Bourgogne_, t. IV, p. 127.]

[Note 516: Monstrelet, t. IV, p. 312.--_Journal du sige_, p.
43.--Chastellain, d. Kervyn de Lettenhove, t. II, p. 164.]

[Note 517: Monstrelet, t. IV, p. 311.--_Journal du sige_, p.
39.--_Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 231.--_Chronique de la
Pucelle_, pp. 267 et 268.--Perceval de Cagny, pp. 137 et 139.]

[Note 518: _Journal du sige_, pp. 40, 41.]

[Note 519: _Ibid._, p. 43.--_Journal d'un bourgeois de Paris_, p.
232.]

L tombrent messire William Stuart et son frre, les seigneurs de
Verduzan, de Chteaubrun, de Rochechouart, Jean Chabot, avec plusieurs
autres de grande noblesse et renomme vaillance[520]. Les Anglais, non
encore saouls de tuerie, s'parpillrent  la poursuite des fuyards.
La Hire et Poton, voyant alors les tendards ennemis disperss dans la
plaine, runirent ce qu'ils purent, soixante  quatre-vingts
combattants, et se jetrent sur un petit parti d'Anglais qu'ils
crasrent.  ce moment, si les autres Franais avaient ralli,
l'honneur et le profit de la journe leur serait peut-tre
revenu[521]. Mais le comte de Clermont, qui n'avait pas fait mine de
secourir les hommes du conntable d'cosse et du Btard, dploya
jusqu'au bout son inbranlable lchet. Les ayant vu tous tuer, il
s'en retourna avec son arme  Orlans, o il arriva fort avant dans
la nuit (12 fvrier)[522]. Le seigneur de La Tour-d'Auvergne, le
vicomte de Thouars, le marchal de Boussac, le Btard se tenant 
grand'peine sur sa monture, suivaient avec leurs troupes en dsarroi.
Jamet du Tillay, La Hire et Poton venaient les derniers, veillant  ce
que les Anglais des bastilles ne leur tombassent dessus, ce qui et
achev la dconfiture[523].

[Note 520: _Ibid._, p. 43--_Chronique de la Pucelle_, p.
269.--Monstrelet, t. IV, p. 313.]

[Note 521: _Journal du sige_, p. 42.--Jean Chartier, _Chronique_,
t. I, p. 63.]

[Note 522: _Ibid._, p. 44.]

[Note 523: _Ibid._, pp. 43, 44.]

Comme on entrait dans le saint temps du carme, les vivres, amens de
Paris aux Anglais d'Orlans par sir John Falstolf, se composaient
surtout de harengs saurs qui, durant la bataille, avaient beaucoup
pti dans leurs caques dfonces. Pour faire honneur aux Franais
d'avoir dconfit tant de Dieppois, les joyeux Anglais nommrent cette
journe la journe des Harengs[524].

[Note 524: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp.
230-233.--Monstrelet, t. IV, p. 313.--Jean Chartier, _Chronique_, t.
II, p. 62.--Symphorien Guyon, _Histoire de la ville d'Orlans_, t. II,
p. 195.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II, p.
37.]

Le comte de Clermont, bien qu'il ft beau cousin du roi, reut mauvais
accueil des Orlanais. On jugeait sa conduite honteuse et malhonnte
et quelques-uns le lui firent entendre. Le lendemain, il s'esquiva
avec ses Auvergnats et ses Bourbonnais, aux applaudissements du peuple
qui ne voulait pas nourrir ceux qui ne se battaient pas[525]. En mme
temps, messire Louis de Culant, amiral de France, et le capitaine La
Hire, quittaient la ville avec deux mille hommes d'armes et, quand on
sut leur dpart, ce furent de telles hues, qu'il leur fallut, pour
apaiser les bourgeois, leur promettre qu'ils les allaient secourir de
gens et de vivres, ce qui tait la pure vrit. Messire Regnault de
Chartres, qui tait venu dans la ville  un moment qu'on ne saurait
dire, partit avec eux, ce dont on ne pouvait lui faire grief, puisque,
chancelier de France, sa place tait au Conseil du Roi. Mais ce qui
devait paratre assez trange, c'est que le successeur de Monsieur
saint Euverte et de Monsieur saint Aignan, messire de Saint-Michel,
quitta alors son sige piscopal et dlaissa son pouse afflige[526].
Quand les rats s'en vont, c'est que le navire va couler. Il ne restait
plus dans la ville que monseigneur le Btard et le marchal de
Boussac. Encore le marchal ne devait-il pas demeurer trs longtemps.
Il partit au bout d'un mois, disant qu'il lui fallait aller prs du
roi et aussi prendre possession de plusieurs terres qui lui taient
chues du chef de sa femme, par la mort du seigneur de Chteaubrun son
beau-frre, qui avait t tu  la journe des Harengs[527]. Ceux de
la ville tinrent cette raison pour bonne et suffisante; il leur promit
de revenir bientt, et ils furent contents. Or, le marchal de Boussac
tait un des seigneurs les plus attachs au bien du royaume[528]. Mais
quiconque avait terre se devait  sa terre.

[Note 525: _Journal du sige_, pp. 50, 52.]

[Note 526: _Ibid._, p. 51.]

[Note 527: _Journal du sige_, p. 59.]

[Note 528: Thaumas de la Thaumassire, _Histoire du Berry_,
Bourges, 1689, in-fol., pp. 648-656.]

Les bourgeois, se croyant trahis et dlaisss, avisrent  leur
sret. Et puisque le roi ne les savait garder, ils rsolurent, pour
chapper aux Anglais, de se donner  plus puissant que lui. Ils
envoyrent  monseigneur Philippe, duc de Bourgogne, le capitaine
Poton de Saintrailles, qui lui tait connu pour avoir t son
prisonnier, et deux procureurs de la ville, Jean de Saint-Avy et Guion
du Foss, avec mission de le prier et requrir qu'il voult bien les
regarder favorablement et que, pour l'amour de son bon parent, leur
seigneur Charles, due d'Orlans, prisonnier en Angleterre et empch
de garder lui-mme ses terres, il lui plt amener les Anglais  lever
le sige, jusqu' ce que le trouble du royaume ft clairci. C'tait
leur ville qu'ils offraient de remettre en dpt aux mains du duc de
Bourgogne, selon les voeux secrets de Monseigneur Philippe, qui,
ayant envoy quelques centaines de lances bourguignonnes sous Orlans,
aidait les Anglais  prendre la ville et n'entendait pas les y aider
gratuitement[529].

[Note 529: Monstrelet, t. IV, p. 317.--_Journal du sige_, p.
52.--_Chronique de la Pucelle_, p. 269.--Jean Chartier, _Chronique_,
t. I, p. 65.--Morosini, pp. 16, 17; t. IV, annexe XIV.--Du Tillet,
_Recueil des traits_, p. 221.]

Les Orlanais, en attendant le jour incertain et lointain o ils
seraient ainsi gards, continurent  se garder eux-mmes de leur
mieux. Mais ils taient soucieux et non sans raison. Car s'ils
veillaient  ce que l'ennemi ne pt entrer, ils ne dcouvraient aucun
moyen de le chasser bientt. Dans les premiers jours de mars, ils
observrent avec inquitude que les Anglais creusaient un foss pour
aller  couvert d'une bastille  l'autre depuis la Croix-Boisse
jusqu' Saint-Ladre. Ils essayrent de dtruire cet ouvrage. Ils
attaqurent les Godons avec vigueur et firent quelques prisonniers.
Matre Jean tua de sa couleuvrine, en deux coups, cinq personnes,
parmi lesquelles lord Gray, neveu du feu comte de Salisbury[530]; mais
ils n'empchrent pas les Anglais d'accomplir leur travail. Ils
voyaient le sige se poursuivre avec une terrible rigueur. Agits de
doutes et de craintes, brls d'inquitude, sans sommeil, sans repos
et n'avanant  rien, ils commenaient  dsesprer. Tout  coup nat,
s'tend, grandit une rumeur trange.

[Note 530: _Journal du sige_, p. 54.]

On apprend que par la ville de Gien a pass nouvellement une pucelle
annonant qu'elle se rendait  Chinon auprs du gentil dauphin et se
disant envoye de Dieu pour faire lever le sige d'Orlans et sacrer
le roi  Reims[531].

[Note 531: _Procs_, t. III, pp. 21-23.--_Journal du sige_, pp.
46 et suiv.--_Chronique de la Pucelle_, p. 278.]

Dans le langage familier, une pucelle tait une fille d'humble
condition, gagnant sa vie  travailler de ses mains, et
particulirement une servante. Aussi nommait-on pucelles les fontaines
de plomb dont on se servait dans les cuisines. Le terme tait vulgaire
sans doute; mais il ne se prenait pas en mauvaise part. En dpit du
mchant dire de Clopinel: Je lgue ma pucelle  mon cur, il
s'appliquait  une fille sage, de bonnes vie et moeurs[532].

[Note 532: La Curne et Godefroy, au mot: _Pucelle_.]

Cette nouvelle qu'une petite sainte d'humble condition, une pauvresse
de Notre-Seigneur, apportait secours divin aux Orlanais, frappa
vivement les esprits que la peur tournait  la dvotion et qu'exaltait
la fivre du sige. La Pucelle annonce leur inspira une curiosit
ardente que Monseigneur le Btard, en homme avis, jugea bon
d'entretenir. Il envoya  Chinon deux gentilshommes chargs de
s'enqurir de la jeune fille. L'un, messire Archambaud de Villars,
capitaine de Montargis, qu'il avait dj, durant le sige, expdi au
roi, tait un trs vieux chevalier, familier autrefois du duc Louis
d'Orlans, un des sept Franais qui combattirent contre les sept
Anglais en l'an 1402,  Montendre[533]; un Orlanais de la premire
heure qui, malgr son grand ge, avait vigoureusement dfendu les
Tourelles, le 21 octobre. L'autre, messire Jamet du Tillay, cuyer
breton, venait de se faire honneur en couvrant avec ses hommes la
retraite de Rouvray. Ils partirent et la ville entire attendit
anxieusement leur retour[534].

[Note 533: _Relation contemporaine du combat de Montendre_, dans
_Bulletin de la Socit de l'Histoire de France_, 1834, pp. 109-113.]

[Note 534: _Procs_, t. III, pp. 3, 125, 215.--_Journal du sige_,
pp. 5, 6, 31, 44.--_Nouvelle Biographie Gnrale_, articles de Vallet
de Viriville.]




CHAPITRE VI

LA PUCELLE  CHINON.--PROPHTIES.


Du village de Sainte-Catherine-de-Fierbois, Jeanne dicta une lettre
pour le roi, ne sachant point crire. Par cette lettre, elle lui
demandait cong de l'aller trouver  Chinon et l'avisait que, pour lui
venir en aide, elle avait travers cent cinquante lieues de pays et
qu'elle savait beaucoup de choses bonnes pour lui. On a dit qu'elle
lui annonait aussi que, mme ft-il cach parmi beaucoup d'autres,
elle saurait bien le reconnatre; mais, interroge plus tard  ce
sujet, elle rpondit qu'il ne lui en souvenait plus[535].

[Note 535: _Procs_, t. I, pp. 56, 75.]

Vers midi, quand la lettre fut scelle, Jeanne partit avec son escorte
pour Chinon[536]. Elle allait vers le roi, comme y allaient  cette
heure, sur un cheval boiteux trouv dans un pr, tous ces fils
pauvres des veuves d'Azincourt et de Verneuil, ces jouvenceaux sortis
 quinze ans de leur tour en ruines et qui venaient se refaire et
refaire le royaume; comme y allaient Loyaut, Bon dsir et
Famine[537]. Charles VII, c'tait la France, l'image et le symbole de
la France.  cela prs, un pauvre homme. N l'onzime des malheureux
enfants qu'un malade faisait, entre deux accs de manie furieuse, 
une Bavaroise poulinire[538], il avait grandi dans les dsastres et
survcu  ses quatre frres ans, bien que lui-mme assez mal venu,
cagneux, les jambes faibles[539]; vrai fils de roi, si l'on s'en
rapporte  sa mine, encore n'en faudrait-il pas jurer[540]. D'avoir
t sur le pont de Montereau ce jour o, disait un juste, mieux et
valu tre mort que d'y avoir t[541], il demeurait ple et tremblant,
et regardait d'un oeil morne tout aller autour de lui  la male heure.
Aprs leur victoire de Verneuil et la conqute inacheve du Maine, les
Anglais, appauvris et fatigus, lui avaient laiss quatre ans de
rpit. Mais ses amis, ses dfenseurs, ses sauveurs avaient t
terribles. Pieux et modeste, se contentant pour lors de sa femme qui
n'tait pas belle, il menait dans ses chteaux de la Loire une vie
inquite et triste; il tait peureux. On l'et t  moins: ds qu'il
donnait un peu d'amiti ou de confiance  un seigneur, on le lui
tuait. Le conntable de Richemont et le sire de la Trmouille lui
avaient noy le sire de Giac aprs une manire de procs[542]; le
marchal de Boussac, sur l'ordre du conntable, lui avait tu Lecamus
de Beaulieu avec moins de faons. Lecamus se promenait sur sa mule,
dans un pr au bord du Clain, quand des hommes se jetrent sur lui,
l'abattirent, la tte fendue et la main coupe; on ramena au roi la
mule du favori[543]. Le conntable de Richemont lui avait donn La
Trmouille, un tonneau, une outre, une espce de Gargantua qui
dvorait le pays. La Trmouille ayant chass Richemont, le roi gardait
La Trmouille, en attendant le retour de Richemont dont il avait
grand'peur. Et, de vrai, un prince paisible et timide comme il tait,
devait craindre ce Breton toujours battu, toujours furieux, pre,
froce,  qui sa maladresse et sa violence donnaient un air de rude
franchise[544].

[Note 536: _Ibid._, t. I, p. 56.]

[Note 537: Bueil, _Le Jouvencel_, t. I, p. 32 et Tringant,
XV.--Jean Chartier, _Chronique_, ch. CXXXVIII.]

[Note 538: Vallet de Viriville, _Isabeau de Bavire_, 1859, in-8,
et _Notes sur l'tat civil des princes et princesses ns d'Isabeau de
Bavire_ dans la _Bibliothque de l'cole des Chartes_, t. XIX, pp.
473-482.]

[Note 539: Th. Basin, _Histoire de Charles VII et de Louis XI_, t.
I, p. 312.--Chastellain, dit. Kervyn de Lettenhove, t. 11, p. 178.]

[Note 540: _Chronique du Religieux de Saint-Denis_, t. I, pp. 28
et 43.--Docteur A. Chevreau, _De la maladie de Charles VI, roi de
France, et des mdecins qui ont soign ce prince_, dans l'_Union
Mdicale_, fvrier-mars 1862.--De Beaucourt, _Histoire de Charles
VII_, t. I, p. 4, note.]

[Note 541: Monstrelet, t. III, p. 347.]

[Note 542: Gruel, d. Le Vavasseur, pp. 46 et suiv.--_Chronique de
la Pucelle_, p. 239.--Berry, p. 374.--Pierre de Fnin, _Mmoires_,
dit. de mademoiselle Dupont, pp. 222, 223.--Vallet de Viriville,
_Histoire de Charles VII_, t. I, p. 453.--De Beaucourt, _Histoire de
Charles VII_, t. II, p. 432.]

[Note 543: Gruel, pp. 53, 193.--_Geste des Nobles_, p. 200.--Jean
Chartier, _Chronique_, t. I, pp. 23, 24, 54.--De Beaucourt, _Histoire
de Charles VII_, t. II, p. 132.--E. Cosneau, _Le conntable de
Richemont_, Paris, 1886, in-8, p. 131.]

[Note 544: Gruel, p. 231.--_Chronique de la Pucelle_, pp. 200,
248.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 54; t. III, p. 189.--De
Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, p. 142.--E. Cosneau, _Le
conntable de Richemont_, p. 140.]

En 1428, Richemont voulut reprendre de force sa place auprs du roi.
Les comtes de Clermont et de Pardiac se joignirent au conntable. La
belle-mre du roi, Yolande d'Aragon, reine, sans royaume, de Sicile et
de Jrusalem et duchesse d'Anjou, entra dans le parti des
mcontents[545]. Le comte de Clermont prit et mit  ranon le
chancelier de France, le premier ministre de la couronne. Il fallut
que le roi payt pour ravoir son chancelier[546]. Le conntable
guerroyait en Poitou contre les gens du roi, tandis que les routiers,
 la solde du roi, ravageaient les pays rests dans son obissance et
que les Anglais s'avanaient sur la Loire.

[Note 545: De Beaucourt, _op. cit._, t. II, pp. 143, 144 et
suiv.--E. Cosneau, _op. cit._, pp. 142 et suiv.]

[Note 546: Dom Morice, _Preuves de l'histoire de Bretagne_, t. II,
col. 1199.--De Beaucourt, _op. cit._, t. II, p. 150.--E. Cosneau, _op.
cit._, p. 144.]

Dans cette condition misrable, le roi Charles, tout mince, triqu de
corps et d'esprit, fuyant, craintif, dfiant, faisait triste figure:
pourtant, il en valait bien un autre, et c'tait peut-tre le roi
qu'il fallait  cette heure. Un Philippe de Valois, un Jean le Bon
s'taient donn l'amusement de perdre des provinces  l'pe. Le
pauvre roi Charles n'avait ni le got ni les moyens de faire comme eux
des vaillantises d'armes, et de chevaucher sur le dos de la pitaille.
Il avait ceci d'excellent qu'il n'aimait pas du tout les prouesses et
qu'il n'tait ni ne pouvait tre de ces chevalereux qui faisaient la
guerre en beaut. Dj son grand-pre, dpourvu aussi de toute
chevalerie, avait beaucoup nui aux Anglais. Le petit-fils n'tait pas
sans doute d'aussi grande sapience que Charles V, mais il ne manquait
point de cautle et tait enclin  penser que souvent on gagne plus
par traits qu' la pointe de la lance[547].

[Note 547: P. de Fnin, _Mmoires_, p. 222.--De Beaucourt,
_Histoire de Charles VII_, Introduction.--E. Charles, _Le caractre de
Charles VII_, dans _Revue Contemporaine_, t. XXII, pp. 300-328.]

On faisait sur son dnuement des contes ridicules. Un cordonnier,
disait-on, qu'il ne pouvait payer comptant, lui avait tir du pied le
houseau qu'il venait de lui mettre et tait parti, le laissant avec
ses vieux houseaux[548]. On disait encore qu'un jour, La Hire et
Saintrailles l'tant venu voir, l'avaient trouv dnant avec la reine
et n'ayant que deux poulets et une queue de mouton pour tout
festoiement[549]. C'taient l des propos  faire rire les bonnes
gens. Le roi possdait encore de grandes et belles provinces:
Auvergne, Lyonnais, Dauphin, Touraine, Anjou, tous les pays au sud
de la Loire, hors la Guyenne et la Gascogne[550].

[Note 548: Le doyen de Saint-Thibaud, _Tableau des rois de
France_, dans _Procs_, t. IV, p. 325.]

[Note 549: Martial d'Auvergne, _Les vigiles de Charles VII_, d.
Coustelier, 1724, (2 vol. in-12), t. I, p. 56.]

[Note 550: L. Drapeyron, _Jeanne d'Arc et Philippe le Bon_, dans
_Revue de Gographie_, novembre 1886, p. 331.]

Sa grande ressource tait de convoquer les tats. La noblesse ne
donnait rien, allguant qu'il tait ignoble de payer. Si le clerg
contribuait malgr son dnuement, le tiers portait plus que son faix
des charges pcuniaires. La taille, impt extraordinaire, devenait
annuelle. Le roi assemblait les tats tous les ans, souvent deux fois
l'an, mais non sans peine[551]. Les routes taient mal sres. Les
voyageurs risquaient,  tout bout de champ, d'tre dtrousss et
assassins. Les officiers, qui allaient de ville en ville recouvrer
les deniers, marchaient sous escorte, de crainte des cossais et des
autres gens d'armes au service du roi[552]. En 1427, un routier nomm
Sabbat, qui tenait garnison  Langeais, faisait trembler la Touraine
et l'Anjou. Aussi les dputs des villes n'taient-ils pas presss de
se rendre aux tats. Encore s'ils avaient cru que leur argent ft
employ pour le bien du royaume! Mais ils savaient que le roi en
ferait d'abord des prsents  ses seigneurs. On les invitait  venir
aviser sur le moyen de rprimer les pilleries et roberies dont ils
souffraient[553]; et quand, au risque de leur vie, ils taient venus
en chambre royale, il leur fallait consentir la taille en silence. Les
officiers du roi menaaient de les faire noyer, s'ils ouvraient la
bouche. Aux tats tenus  Mehun-sur-Yvre, en 1425, les gens des
bonnes villes dirent qu'ils taient contents d'aider le roi, mais
qu'ils voudraient bien qu'il ft mis fin aux pilleries, et messire
Hugues de Comberel, vque de Poitiers, parla comme eux. En
l'entendant, le sire de Giac dit au roi: Si l'on m'en croyait, on
jetterait Comberel dans la rivire avec les autres qui ont t de son
opinion. Sur quoi les gens des bonnes villes votrent deux cent
soixante mille livres[554]. En septembre 1427, runis  Chinon, ils
accordrent cinq cent mille livres pour la guerre[555]. Par lettres du
8 janvier 1428, le roi manda aux tats gnraux de se runir dans un
dlai de six mois, le 18 juillet suivant,  Tours[556]. Le 18 juillet,
personne ne vint. Le 22 juillet, nouveau mandement du roi, assignant
les tats  Tours le 10 septembre[557]. L'assemble n'eut lieu qu'en
octobre 1428  Chinon, au moment o le comte de Salisbury marchait sur
la Loire. Les tats accordrent cinq cent mille livres[558]. Mais on
s'attendait  ce que bientt le bon peuple ne pt plus payer. Par ce
temps de guerre et de roberies, bien des terres taient en friche,
bien des boutiques closes, et l'on ne voyait plus beaucoup de
marchands allant, sur leur bidet, de ville en ville[559].

[Note 551: _Recueil des Ordonnances_, t. XIII, p. XCIX, et la
table de ce volume au mot: _Impts_.--Loiseleur, _Compte des
dpenses_, pp. 51 et suiv.--A. Thomas, _Les tats Gnraux sous
Charles VII_ dans le _Cabinet Historique_, t. XXIV, 1878; _Les tats
provinciaux de la France centrale sous Charles VII_, Paris, 1879, 2
vol. in-8, _passim_.]

[Note 552: Jean Chartier, _Chronique_, t. III, p. 318.--Vallet de
Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. I, p. 390.--De Beaucourt,
_Histoire de Charles VII_, t. I, p. 428; t. II, pp. 646 et suiv.]

[Note 553: _Le Jouvencel_, t. I, Introduction, pp. XIX, XX.]

[Note 554: _Chronique de la Pucelle_, p. 237.--Loiseleur, _Compte
des dpenses_, p. 61.--Vallet de Viriville, _Mmoire sur les
institutions de Charles VII_, dans _Bibliothque de l'cole des
Chartes_, t. XXXIII, p. 37.]

[Note 555: Dom Vaissette, _Histoire du Languedoc_, t. IV, p. 471.]

[Note 556: De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, p.
167.]

[Note 557: Dom Vaissette, _Histoire du Languedoc_, IV, p. 471.--A.
Thomas, _Les tats Gnraux sous Charles VII_, pp. 49-50.]

[Note 558: Dom Vaissette, _Histoire du Languedoc_, t. IV, p.
472.--Raynal, _Histoire du Berry_, t. III, p. 20.--Loiseleur, _Compte
des dpenses_, pp. 63 et suiv.--De Beaucourt, _Histoire de Charles
VII_, t. II, pp. 170 et suiv.]

[Note 559: Th. Basin, _Histoire de Charles VII_, liv. II, ch.
VI.--Antoine Loysel, _Mmoires des pays, villes, comts et comtes de
Beauvais et Beauvoisis_, Paris, 1618, p. 229.--P. Mantellier,
_Histoire de la communaut des marchands frquentant la rivire de
Loire_, t. I, p. 195.]

L'impt ne rentrait pas bien et rellement le roi souffrait par dfaut
d'argent. Pour gurir ce grand mal, il employait trois remdes, dont
le meilleur ne valait rien. Premirement, comme il devait  tout le
monde,  la reine de Sicile[560],  La Trmouille[561],  son
chancelier[562],  son boucher[563], au chapitre de Bourges qui lui
fournissait du poisson d'tang[564],  ses cuisiniers[565],  ses
galopins[566], il engageait l'impt entre les mains de ses
cranciers[567]; deuximement, il alinait son domaine: ses villes,
ses terres taient  tout le monde, hors  lui[568]; troisimement, il
faisait de la fausse monnaie. Ce n'tait point par malice, mais par
ncessit et conformment  l'usage[569].

[Note 560: Dom Morice, _Preuves de l'Histoire de Bretagne_, t. II,
col. 1145, 1194.--_Ordonnances_, t. XV, p. 147.]

[Note 561: Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. I,
p. 373.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, p. 175.--Duc
de La Trmolle, _Chartrier de Thouars, documents historiques et
gnalogiques_, p. 17; _Les La Trmolle pendant cinq sicles_, t. I,
p. 175.]

[Note 562: De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_. t. II, p.
632.]

[Note 563: Jean Chartier, _Chronique_, t. III, Comptes, p.
316.--_Cabinet Historique_, juin 1858, p. 176.]

[Note 564: _Cabinet Historique_, sept. et oct. 1858, p. 263.]

[Note 565: Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. I,
p. 374.]

[Note 566: De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, p.
634.]

[Note 567: Loiseleur, _Compte des dpenses_, p. 57.]

[Note 568: De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, p.
634.]

[Note 569: Vuitry, _Les monnaies sous les trois premiers Valois_,
Paris, 1881, in-8, pp. 29 et suiv.--Loiseleur, _Compte des dpenses_,
p. 47.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. I, p.
243.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, pp. 620 et
suiv.]

Le sire de La Trmouille portait le seul titre de
conseiller-chambellan, mais il tait aussi le grand usurier du
royaume. Il avait pour dbiteurs le roi et une multitude de seigneurs
grands ou petits[570]. C'tait donc un homme puissant. En ces temps
difficiles, il rendit  la couronne des services sans doute intresss
mais prcieux. Du mois de janvier au mois d'aot 1428, il avana des
sommes s'levant  vingt-sept mille livres environ pour lesquelles des
chteaux et des terres lui furent donnes en gages[571]. Par bonheur,
le Conseil du roi tait compos d'un assez grand nombre de lgistes
et de gens d'glise fort capables d'expdier les affaires. L'un d'eux,
Robert Le Maon, seigneur de Trves, Angevin, n dans la roture, entr
au Conseil sous la Rgence, fut le premier de ces hommes sans
naissance qui servirent Charles VII de manire  lui valoir le surnom
de Bien-Servi[572]. Un autre, le sire de Gaucourt, avait aid son roi
 la guerre[573].

[Note 570: Clairambault, _Titres, scells_, vol. 205, pp. 8769,
8771, 8773 et _passim_.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t.
II, p. 293.]

[Note 571: Arch. nat. J. 183, n 142.--Duc de La Trmolle, _Les
La Trmolle pendant cinq sicles_, t. 1, p. 177.--De Beaucourt,
_Histoire de Charles VII_, t. II, p. 198.]

[Note 572: Le P. Anselme, _Histoire gnrale et chronologique de
la maison de France_, t. VI, p. 399.--Vallet de Viriville, dans
_Nouvelle Biographie gnrale_.--De Beaucourt, _Histoire de Charles
VII_, t. I, p. 63.]

[Note 573: Marquis de Gaucourt, _Le Sire de Gaucourt_, Orlans,
1855, in-8.]

Il en est un troisime qu'il faut connatre le mieux possible. Sa part
dans cette histoire est grande; elle apparatrait plus grande encore
si on la dcouvrait tout entire. C'est Regnault de Chartres, que nous
avons dj vu enlev et mis  finance[574]. Fils d'Hector de Chartres,
matre des Eaux et Forts en Normandie, il entra dans les ordres,
devint archidiacre de Beauvais, puis camrier du pape Jean XXIII et
fut lev en 1414,  l'ge de trente-quatre ans environ, au sige
archipiscopal de Reims[575]. L'anne suivante, trois de ses frres
restrent dans les boues sanglantes d'Azincourt. Hector de Chartres
prit  Paris en 1418 massacr par les bouchers[576]. Regnault
lui-mme, jet dans les prisons des Cabochiens, s'attendait  tre mis
 mort. Il fit voeu, s'il chappait  ce pril, d'observer le maigre
tous les mercredis et de djeuner  l'eau tous les vendredis et les
samedis, sa vie durant[577]. On ne saurait juger de l'esprit d'un
homme sur un acte inspir par l'pouvante; pourtant l'auteur de ce
voeu ne saurait tre mis facilement au rang des picuriens qui ne
croyaient pas en Dieu, comme il s'en trouvait, dit-on, beaucoup parmi
les clercs; on supposera plutt que son intelligence se soumettait aux
croyances communes.

[Note 574: Le P. Anselme, _Histoire gnalogique et chronologique
de la maison de France_, t. VI, p. 339.--_Gallia Christiana_, t. IX,
col. 135.--Hermant, _Histoire ecclsiastique de Beauvais_ (Bibl. nat.,
fr. 8581), fol. 15 et suiv.--Article de Vallet de Viriville dans
_Nouvelle Biographie gnrale_ et _Histoire de Charles VII_, t. II, pp.
160 et suiv.]

[Note 575: Le P. Denifle, _Cartularium Universitatis Parisiensis_,
t. IV, p. 275.]

[Note 576: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 109.]

[Note 577: Le P. Denifle, _La dsolation des glises_, t. I, pp.
594, 595.--Garnier, _Documents relatifs  la surprise de Paris par les
Bourguignons en mai 1418_, dans _Bulletin de la Socit de l'Histoire
de Paris_, 1877, p. 51.]

Une fidlit tragique, hrditairement garde aux Armagnacs,
recommandait Monseigneur Regnault au dauphin Charles qui lui confia
des missions importantes dans diverses parties de la Chrtient,
Languedoc, cosse, Bretagne, Bourgogne[578]. L'archevque de Reims
s'en acquitta avec un zle infatigable et une rare habilet. Au mois
de dcembre 1421, allguant sa sant dbile et le service du dauphin,
qui l'obligeait  de frquents voyages et  de laborieuses ambassades,
il supplia le Saint-Pre de le relever du voeu fait auparavant dans
les prisons des Bouchers[579].

[Note 578: De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. I, pp. 268,
276, 339.--P. Champion, _Guillaume de Flavy_, p. 4 et pice
justificative LXXJ.]

[Note 579: Le P. Denifle, _La dsolation des glises_, _loc.
cit._--Par une fiction lgitimiste il allgue le service du roi
Charles VI et de son fils le Dauphin ... _tam propter sue persone
debilitatem, quam etiam propter assidua viagia et ambassiatas, que
ipse serviendo Carolo Francorum regi et Carolo, ejusdem rgis
unigenito filio, dalphino Viennensi_....]

En 1425, alors qu'un homme de robe trs habile, qui pouvait bien tre
un fripon, le prsident Louvet[580] gouvernait le royaume et le roi,
messire Regnault fut nomm chancelier de France  la place de messire
Martin Gouges de Charpaigne, vque de Clermont[581]. Mais peu de
temps aprs, Arthur de Bretagne, conntable de France, ayant chass
Louvet, Regnault vendit sa charge  Martin Gouges, moyennant une
pension de deux mille cinq cents livres tournois[582].

[Note 580: Vallet de Viriville, _Nouvelle Biographie
gnrale_.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. I, pp. 64 et
suiv.]

[Note 581: F. Duchesne, _Histoire des chanceliers et gardes des
sceaux de France_, Paris, 1680, in-fol., p. 483.]

[Note 582: Arch. Nat., p. 2298.]

Rvrend Pre en Dieu, Monseigneur l'Archevque de Reims n'tait pas
aussi riche, tant s'en fallait, que Monseigneur de la Trmouille; mais
on fait ce qu'on peut. Tout comme le sire de la Trmouille il prtait
de l'argent au roi[583]. Aprs cela, qui, dans ce temps, ne prtait
pas d'argent au roi? Charles VII lui donna la ville et le chteau de
Vierzon en paiement de seize mille livres tournois qu'il lui
devait[584]. Quand le sire de la Trmouille eut trait le conntable,
comme le conntable avait trait Louvet, Regnault de Chartres redevint
chancelier. Il entra en charge le 8 novembre 1428.  cette date, le
Conseil avait dj envoy  Orlans des gens d'armes et des canons.
Monseigneur de Reims, aussitt en fonction, se jeta dans la ville
assige et n'pargna pas sa peine[585]. Il tait trs attach aux
biens de ce monde et pouvait passer pour avare[586]. Mais on ne peut
douter ni de son dvouement  la cause royale, ni de la haine qu'il
nourrissait pour ceux du Lopard et de la Croix Rouge[587].

[Note 583: De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, p.
632.]

[Note 584: Le P. Anselme, _Histoire gnalogique de la maison de
France_, t. I, p. 407.]

[Note 585: _Journal du sige_, p. 51.]

[Note 586: Le P. Denifle, _La dsolation des glises_,
introduction.--Cf. La srie des quittances  la Bibl. Nat., fr. 20887,
Pices originales 693, Clairambault, _titres, scells_, vol. 29.]

[Note 587: F. Duchesne, _Histoire des chanceliers et garde des
sceaux de France_, p. 487.]

Jeanne, aprs onze jours de voyage, arriva  Chinon, le 6 mars[588],
qui tait le quatrime dimanche du carme, celui-l mme o les
garons et les filles de Domremy allaient en troupe, dans la campagne
encore grise et nue, manger des noix et des oeufs durs avec des petits
pains, ptris par leurs mres. C'est ce qu'ils appelaient faire leurs
fontaines; mais Jeanne ne dut pas se rappeler ses fontaines passes,
ni sa maison quitte sans une parole d'adieu[589]. Ignorant ces ftes
rustiques et presque paennes par lesquelles les pauvres chrtiens
rompaient la pnitence de la sainte quarantaine, l'glise avait donn
 ce jour le nom de dimanche de _Laetare_, du premier mot de
l'introt _Laetare, Jerusalem_. Ce dimanche, le prtre en montant 
l'autel, rcite  la messe basse, et le choeur chante  la grand'messe
ces paroles tires de l'criture: _Laetare, Jerusalem; et conventum
facite, omnes qui diligitis eam..._ Rjouis-toi, Jrusalem; et formez
une assemble, vous tous qui l'aimez. Dlectez-vous dans la joie, vous
qui avez t dans la tristesse, afin d'exulter et d'tre rassasis par
l'abondance de votre consolation. Les prtres, les religieux, les
clercs verss dans les saintes critures, qui savaient la venue de la
Pucelle, ceux-l quand ils chantrent dans les glises avec tout le
peuple _Laetare, Jerusalem_, eurent prsente  la pense la vierge
annonce par les prophties, suscite pour le salut commun, marque
d'un signe, qui en ce jour faisait son entre humblement dans la
ville. Plus d'un, peut-tre, appliqua au royaume de France ce qui est
dit de la nation sainte en cet endroit de l'criture et trouva dans la
concidence de ce texte liturgique et de cette bienvenue un sujet
d'esprance. _Laetare, Jerusalem!_ Rjouis-toi, peuple fidle  ton
vrai roi et droiturier souverain. _Et conventum facite_. Runissez
toutes vos forces contre vos ennemis, _Gaudete cum laetitia, qui in
tristitia fuistis_. Aprs votre longue misre, rjouissez-vous. Le
Seigneur vous envoie secours et consolation.

[Note 588: _Procs_, t. I, p. 56.]

[Note 589: _Ibid._, t. II, pp. 394, 462.]

Par l'intercession de saint Julien, et probablement avec l'aide de
Collet de Vienne, messager du roi, Jeanne trouva logis en ville, prs
du chteau, dans une htellerie tenue par une femme de bonne
renomme[590]. Les broches n'y tournaient point. Et les htes,
enfoncs dans le manteau de la chemine, y voyaient griller saint
Hareng, qui souffrit pis que saint Laurent[591]. En ces ges, les
prescriptions de l'glise relativement au jene et  l'abstinence
durant le saint temps du carme n'taient transgresses par personne
en pays chrtien.  l'imitation de Notre-Seigneur Jsus-Christ, qui
jena quarante jours dans le dsert, les fidles observaient le jene
depuis le quatrime jour avant le dimanche de Quadragsime jusqu'
Pques, ce qui donne quarante jours en retranchant les dimanches, o
l'on rompait le jene, mais non pas l'abstinence. Ainsi jenant, l'me
allge, Jeanne entendait le tintement de ses Voix[592]. Durant les
deux jours qu'elle passa  l'htellerie, elle vcut recluse,
agenouille[593]. Les bords de la Vienne et les larges prairies,
encore vtues de la noire verdure de l'hiver, les coteaux o
tranaient les brumes lgres, ne la tentrent pas. Mais si, pour
aller  l'glise, passant par quelque rue montueuse, ou seulement
soignant son cheval dans la cour de l'auberge, elle levait la tte du
ct du nord, elle voyait debout, sur la montagne toute proche,  un
jet de ces boulets de pierre en usage depuis cinquante ou soixante
ans, les tours du plus beau chteau de tout le royaume, les fires
murailles derrire lesquelles respirait ce roi  qui elle venait,
conduite par un merveilleux amour.

[Note 590: _Procs_, t. I, p. 143.]

[Note 591: _La vie de saint Harenc glorieux martir et comment il
fut pesch en la mer et port  Dieppe_, dans _Recueil des posies
franaises des XVe et XVIe sicles_, par A. de Montaiglon, t. II, pp.
325-332.]

[Note 592: Pourtant si Jeanne avait alors l'ge qu'on lui donne,
environ dix-huit ans, elle n'tait pas oblige de jener; seule
l'abstinence lui tait d'obligation.]

[Note 593: _Procs_, t. III, p. 103.]

C'taient trois chteaux qui se confondaient  ses yeux dans une
longue masse grise de murs crnels, de donjons, de tours, de
tourelles, de courtines, de barbacanes, d'chauguettes et de
bretches; trois chteaux spars l'un de l'autre par des douves, des
barrires, des poternes, des herses.  sa gauche, vers le couchant,
fuyaient et se cachaient les unes derrire les autres les huit tours
du Coudray, dont l'une avait t btie par un roi d'Angleterre et dont
les moins anciennes dataient de plus de deux cents ans.  droite, bien
visible, le chteau du milieu dressait ses vieux murs et ses tours
couronnes de mchicoulis. L tait la chambre de saint Louis, la
chambre du roi, appartement de celui que Jeanne appelait le gentil
dauphin. Et c'est l aussi, tout contre la chambre natte, que
s'tendait la grande salle o elle allait tre reue. Du ct de la
ville, la place de cette salle tait marque par une tour contigu,
une tour carre, trs vieille.  droite rgnait un vaste bayle, ou
place d'armes, destin au logement de la garnison et  la dfense du
chteau du milieu. De ce ct, une grande chapelle levait au-dessus
des remparts sa toiture en forme de carne renverse. Cette chapelle,
btie par Henri II d'Angleterre, tait sous l'invocation de saint
Georges; le bayle tenait d'elle son nom de fort Saint-Georges[594].
Tout le monde alors savait l'histoire de saint Georges, vaillant
chevalier qui transpera de sa lance un dragon et dlivra la fille
d'un roi, puis souffrit en confessant sa foi; attach, comme sainte
Catherine,  une roue garnie de lames tranchantes, la roue se rompit
par miracle, tout de mme que se brisa celle o les bourreaux avaient
mis la vierge d'Alexandrie. Et, comme elle, saint Georges souffrit la
mort par le glaive. Ce qui prouve qu'il tait un grand saint[595],
mais maintenant il avait un tort: il tait du parti des Godons qui,
depuis plus de trois cents ans, chmaient sa fte comme celle de toute
l'englischerie, le tenaient pour leur cleste patron et l'invoquaient
de prfrence  tout autre bienheureux, en sorte que son nom tait
sans cesse dans la bouche du plus vilain archer gallois comme dans
celle d'un chevalier de la Jarretire.  vrai dire, on ne savait ce
qu'il pensait ni s'il ne donnait pas tort  ces pillards qui
combattaient pour une mauvaise cause, mais on pouvait raisonnablement
craindre qu'il ne se montrt sensible  tant d'honneurs. Les saints
du Paradis se mettent volontiers du ct de ceux qui les invoquent le
plus dvotement. Saint Georges, enfin, tait Anglais comme saint
Michel tait Franais. Celui-l, le glorieux archange, se montrait le
plus vigilant protecteur des fleurs de lis, depuis que Monsieur saint
Denys, patron du royaume, avait laiss prendre son abbaye. Et Jeanne
le savait.

[Note 594: G. de Cougny, _Notice archologique et historique sur
le chteau de Chinon_, Chinon, 1860, in-8.]

[Note 595: _La Lgende dore_, trad. Gustave Brunet, 1846, pp.
259, 264.--Douhet, _Dictionnaire des lgendes_, pp. 426, 436.]

Cependant les dpches du capitaine de Vaucouleurs, apportes par
Colet de Vienne, furent remises au Roi[596]. Ces dpches
l'instruisaient des faits et dits de la jeune fille. C'tait une des
innombrables affaires qui devaient tre examines en Conseil, et l'une
de celles que le Roi, ce semble, devait examiner lui-mme comme
inhrentes  sa fonction royale et comme l'intressant spcialement,
puisqu'il s'agissait peut-tre d'une fille de pit singulire, et
qu'il tait lui-mme la premire personne ecclsiastique du
royaume[597]. Son grand-pre, si sage prince, aurait eu garde de
mpriser les avis des femmes dvotes, en qui Dieu parlait. Environ
l'an 1380, il avait fait appeler  Paris Guillemette de la Rochelle
qui menait une vie solitaire et contemplative, et y avait acquis,
disait-on, une si grande vertu, que, dans ses ravissements, elle se
soulevait de terre de plus de deux pieds. Le roi Charles V lui fit
faire, dans mainte glise, de beaux oratoires o elle pt prier pour
lui[598]. Le petit-fils ne devait pas moins faire, ayant plus grand
besoin d'aide. Il trouvait encore dans sa famille des exemples plus
rcents du commerce des rois et des saintes. Son pre, le pauvre roi
Charles VI, de passage  Tours, se fit prsenter par le duc Louis
d'Orlans la dame Marie de Maill, qui avait fait voeu de virginit et
chang en un agneau timide l'poux venu comme un lion dvorant. Elle
dit au roi des secrets et il fut content d'elle, car il voulut la
revoir trois ans aprs  Paris. Cette fois ils conversrent longtemps
seuls ensemble, et elle lui dit encore des secrets, si bien qu'il la
renvoya avec des prsents[599]. Ce mme prince avait fait accueil  un
pauvre chevalier cauchois nomm Robert le Mennot qui, favoris d'une
vision durant qu'il tait prs des ctes de Syrie, au pril de la mer,
se disait envoy de Dieu pour le rtablissement de la paix[600]. Il
avait reu plus favorablement encore une femme nomme Marie Robine et
qu'on appelait d'ordinaire la Gasque d'Avignon[601]. En 1429, tout le
monde, autour du Roi, n'avait pas oubli cette inspire venue 
Charles VI pour le retenir dans l'obissance du pape Benot XIII. Ce
pape se trouva tre un antipape; mais la Gasque fut tenue cependant
pour prophtesse. Elle avait eu, comme Jeanne, beaucoup de visions
touchant la dsolation du royaume de France, et elle avait vu des
armes dans le ciel[602]. Les rois d'Angleterre n'taient pas moins
attentifs que les rois de France  recueillir la parole de ces saints
et de ces saintes qui alors prophtisaient en foule. Henri V
interrogea l'ermite de Sainte-Claude, Jean de Gand, qui lui annona sa
fin prochaine; et, mourant, il fit encore appeler le prophte
inexorable[603]. C'tait l'usage des saints de parler aux rois et
l'usage des rois de les entendre. Comment un prince pieux et-il
ddaign cette source merveilleuse de conseils? Il et encouru par l
le blme des plus sages.

[Note 596: _Chronique de la Pucelle_, p. 273.--_Journal du sige_,
p. 46-47.]

[Note 597: ptre de Jouvenel des Ursins, dans De Beaucourt,
_Histoire de Charles VII_, t. V, p. 206, note 1.]

[Note 598: Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II,
p. X.]

[Note 599: _Acta sanctorum_, t. III, Mars, p. 742.--Abb Ptin,
_Dictionnaire hagiographique_, 1850, t. II, p. 1516.]

[Note 600: Froissart, _Chroniques_, liv. IV, ch. XLIII et suiv.]

[Note 601: _Procs_, t. III, p. 83, note 2.--Vallet de Viriville,
_Procs de condamnation de Jeanne d'Arc_, Paris, 1867, in-8, pp. XXXI
et suiv.]

[Note 602: _Le songe du vieil Plerin_, par Philippe de Maizires
(Bibl. Nat., fonds franais, n 22542).]

[Note 603: Chastellain, d. Buchon, pp. 114 et 116.--_Acta
Sanctorum Junii_, t. I, p. 648.--Le P. De Buck, _Le bienheureux Jean
de Gand_, Bruxelles, 1862, in-8, 40. p.--Le P. Chapotin, _La guerre
de cent ans; Jeanne d'Arc et les Dominicains_, vreux, 1888, in-8, p.
89.]

Le roi Charles lut les lettres du capitaine de Vaucouleurs et fit
interroger devant lui les conducteurs de la jeune fille. De mission,
de miracles, ils ne purent rien dire. Mais ils parlrent du bien
qu'ils avaient vu en elle durant le voyage, et affirmrent qu'elle
tait toute bonne[604].

[Note 604: _Chronique de la Pucelle_, p. 273.--_Journal du sige_,
p. 46.]

Assurment, Dieu parle par ses vierges. Mais, en de telles rencontres,
il est ncessaire d'agir avec une extrme prudence, de distinguer
soigneusement les vraies prophtesses d'avec les fausses et de ne
point prendre pour des messagres du ciel les fourrires du diable.
Celles-ci font parfois illusion.  l'exemple de Simon le Magicien, qui
opposait des prodiges aux miracles de saint Pierre, ces cratures
recourent aux arts diaboliques pour sduire les hommes. Douze ans
auparavant, une femme venue aussi des Marches de Lorraine, Catherine
Sauve, native de Thons proche Neufchteau, qui vivait recluse au Port
de Lates, avait prophtis. Toutefois, l'vque de Maguelonne sut de
science certaine qu'elle tait menteresse et sorcire; c'est pourquoi
elle fut brle vive  Montpellier en 1417[605]. Des nues de femmes,
ou plutt de femelles, _mulierculae_[606], vivaient comme cette
Catherine et finissaient comme elle.

[Note 605: _Parvus Thalamus_, d. de la Socit archologique de
Montpellier, p. 464.--Th. de Bze, _Histoire ecclsiastique_, 1580, t.
I, p. 217.--A. Germain, _Catherine Sauve_, Montpellier, 1853, in-4,
16 pages.--H.-C. Lea, _Histoire de l'inquisition au moyen ge_, trad.
S. Reinach, t. II, p. 185.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles
VII_, t. II. p. X.]

[Note 606: Jean Nider, _Formicarium_ dans _Procs_, t. IV, p.
502.]

Jeanne fut interroge sommairement par des hommes d'glise, qui lui
demandrent pourquoi elle tait venue. Elle rpondit d'abord qu'elle
ne dirait rien que parlant au roi. Les clercs lui ayant reprsent que
c'tait au nom mme du roi qu'ils l'invitaient  s'expliquer, elle fit
connatre qu'elle avait deux choses en mandat de la part du Roi des
cieux: que l'une tait de lever le sige d'Orlans, l'autre de
conduire le roi  Reims pour son sacre et son couronnement[607].
Devant ces gens d'glise, de mme qu' Vaucouleurs devant sire Robert,
elle rptait, mot pour mot, ce qu'autrefois avait dit le vavasseur de
Champagne envoy au roi Jean le Bon, tout comme elle tait envoye au
dauphin Charles.

[Note 607: _Procs_, t. III, p. 115.]

Ayant chemin jusqu' la plaine de Beauce, o le roi Jean, impatient
de combattre, campait avec son arme, le vavasseur champenois entra
dans le camp et demanda  voir le plus prud'homme qui se tnt auprs
du roi. Les seigneurs,  qui cette requte fut porte, se mirent 
rire. Mais l'un d'eux, ayant vu de ses yeux le vavasseur, reconnut
tout de suite que c'tait un homme bon, simple et sans malice. Il lui
dit: Si tu as quelque avis  donner, va vers l'aumnier du roi. Le
vavasseur alla donc vers l'aumnier du roi Jean et lui dit: Faites
que je parle au roi; j'ai telle chose  dire que je ne dirai 
personne fors  lui.--Qu'est-ce? demanda l'aumnier. Dites ce que vous
savez. Mais le bonhomme ne voulut pas rvler son secret. L'aumnier
alla trouver le roi Jean et lui dit: Sire, il y a cans un
prud'homme, qui me semble sage  sa faon et qui vous veut dire une
chose qu'il ne dira qu' vous. Le roi Jean refusa de voir ce
prud'homme. Il appela son confesseur et l'envoya recueillir, en
compagnie de son aumnier, le secret du vavasseur. Les deux prtres
allrent  l'homme et lui annoncrent qu'ils taient commis par le
roi pour l'entendre.  cette nouvelle, dsesprant de voir le roi Jean
et se fiant au confesseur et  l'aumnier pour ne rvler son secret
qu'au roi, il leur parla comme voici: Tandis que j'tais seul aux
champs, une voix me dit par trois fois: Va vers le roi Jean de
France, et l'avertis de ne combattre contre nuls de ses ennemis.
Obissant  cette voix, je suis venu en porter nouvelles au roi Jean.
Ayant reu le secret du vavasseur, le confesseur et l'aumnier le
portrent au roi qui s'en moqua. Il s'avana avec ses compagnons
jusqu' Poitiers, o il rencontra le prince Noir. Il perdit toute son
arme dans la bataille et, atteint au visage de deux blessures, fut
pris par les Anglais[608].

[Note 608: S. Luce, _Chronique des quatre premiers Valois_, Paris,
1861, in-8, pp. 46, 48.]

Les clercs qui avaient interrog Jeanne diffraient d'opinions sur
elle. Les uns dclaraient que son affaire n'tait qu'une trufferie et
que le roi et  se dfier de cette fille[609]. Les autres pensaient
au contraire que puisqu'elle se disait envoye de Dieu et avait 
parler au roi, le roi devait au moins l'entendre.

[Note 609: _Procs_, t. III, p. 115.--Thomassin, _Registre
Delphinal_, dans _Procs_, t. IV, p. 304.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 273.--_Journal du sige_, p. 47.]

Deux hommes d'glise, qui se trouvaient alors auprs du roi, Jean
Girard, prsident du Parlement de Grenoble, et Pierre l'Hermite, qui
fut depuis sous-doyen de Saint-Martin-de-Tours, jugrent le cas assez
intressant et assez difficile pour le soumettre  messire Jacques
Glu, ce prlat armagnac, qui avait longtemps servi, dans les
conseils et les ambassades, la maison d'Orlans et le dauphin de
France. Glu aux approches de la soixantaine s'tait retir du Conseil
et avait quitt le sige archipiscopal de Tours pour le sige
d'Embrun, plus humble et plus cach. Il tait illustre et
vnrable[610]. Jean Girard et Pierre l'Hermite lui annoncrent, en
une lettre missive, la venue de cette jeune fille et ils lui firent
connatre qu'interroge singulirement par trois professeurs de
thologie, elle avait t reconnue dvote, sobre, temprante et
coutumire, une fois la semaine, des sacrements de confession et de
communion. Jean Girard pensait qu'elle pouvait avoir t envoye par
le Dieu qui suscita Judith et Dborah et se fit annoncer par les
Sibylles[611].

[Note 610: _Gallia Christiana_, t. III, col. 1089.]

[Note 611: Le R. P. Marcellin Fornier, _Histoire gnrale des
Alpes-Maritimes ou Cottiennes_, publ. par l'abb Paul Guillaume,
Paris, 1890-1892 (3 vol. in-8), t. II, pp. 313 et suiv.]

Charles tait pieux et entendait  genoux et dvotement trois messes
par jour; il rcitait exactement ses heures canonicales et y joignait
des prires pour les morts et d'autres oraisons; il se confessait
quotidiennement et communiait aux jours de ftes[612], mais il croyait
 la divination par les astres, en quoi, il ne se distinguait pas des
autres princes de son temps: chacun d'eux avait un astrologue  son
service[613]. Le feu duc de Bourgogne tait constamment accompagn
d'un devin juif nomm matre Mousque. Le jour dont il ne devait pas
voir la fin, comme il se rendait au pont de Montereau, matre Mousque
lui conseilla de ne point aller plus avant, pronostiquant qu'il n'en
reviendrait pas. Le duc passa outre et fut tu[614]. Le dauphin
Charles se fiait aux Jean des Builhons, aux Germain de Thibouville et
 tous autres bonnets pointus[615] et gardait toujours deux ou trois
astrologues auprs de lui. Ces faiseurs d'almanachs dressaient des
thmes de nativit, tiraient des horoscopes et lisaient dans le ciel
l'annonce des guerres et des rvolutions. L'un d'eux, matre Rolland
l'crivain, suppt de l'Universit de Paris, qui la nuit, dans sa
gouttire, observait le ciel, vit, un certain jour,  une certaine
heure, l'pi de la Vierge en l'ascendant, Vnus, Mercure et le Soleil
au mi-ciel[616]; par quoi son compre Guillaume Barbin de Genve
dcouvrit srement que les Anglais seraient chasss de France et le
roi rtabli par le moyen d'une simple pucelle[617]. Si l'on en croit
l'inquisiteur Brhal, quelque temps avant la venue de Jeanne, en
France, un habile astronome de Sienne, du nom de Jean de Montalcin,
avait, entre autres choses, crit au roi Charles les paroles
suivantes: Votre victoire sera dans le conseil d'une vierge;
poursuivez votre triomphe sans cesse jusqu' la ville de Paris[618].

[Note 612: Le Religieux de Dunfermling, dans _Procs_, t. V, p.
340.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. I, pp. 265 et
suiv.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. I, p. 243.]

[Note 613: Simon de Phares, _Recueil des plus clbres
astrologues_, ms. fr. 1357.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles
VII_, t. I, p. 306; t. II, p. 345, note.--De Beaucourt, _Histoire de
Charles VII_, t. VI, p. 399.]

[Note 614: Chastellain, t. III, p. 446.]

[Note 615: Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. I,
p. 173.]

[Note 616: Je corrige  cet endroit le texte de Simon de Phares
(_Procs_, IV, p. 536) d'aprs une communication crite de M. Camille
Flammarion.]

[Note 617: _Procs_, t. IV, p. 536.]

[Note 618: _Procs_, t. III, p. 341.]

En ce moment mme, le dauphin Charles gardait prs de lui,  Chinon,
un vieux astrologue normand, nomm Pierre, qui pourrait bien tre
Pierre de Saint-Valerien, chanoine de Paris, lequel revenait d'cosse,
o il tait all chercher, avec nombre de gentilshommes, madame
Marguerite, fiance au dauphin Louis. Ce matre Pierre passa, trs peu
de temps aprs,  tort ou  raison, pour avoir lu dans le ciel que la
bergre de la Meuse tait destine  chasser les Anglais[619].

[Note 619: Recueil de Simon de Phares, dans _Procs_, t. V, p. 32,
note.]

Jeanne n'attendit pas longtemps dans son htellerie. Deux jours aprs
sa venue, ce qu'elle avait voulu d'un si grand coeur s'accomplit; elle
fut mene au roi[620]. On montrait encore au sicle dernier prs du
Grand-Carroy, devant une maison en colombage, un puits sur la marge
duquel, selon la tradition, elle mit le pied pour descendre de cheval,
avant de gravir la pente roide qui, par la vieille Porte, conduisait
au chteau[621]. Elle avait dj franchi le foss, et le roi n'tait
pas encore dcid  la recevoir. Plusieurs de ses familiers, et non
des moindres, lui conseillaient de se dfier d'une femme inconnue qui
formait peut-tre de mauvais desseins. D'autres lui reprsentrent, au
contraire, que cette pastoure lui tait annonce par lettres, envoye
de la part de Robert de Baudricourt, amene  travers des provinces
ennemies; qu'elle avait, de faon quasi miraculeuse, travers  gu
beaucoup de rivires pour arriver jusqu' lui. Le roi, sur ces
reprsentations, consentit  l'accueillir[622].

[Note 620: _Procs_, t. I, p. 143; t. III. p. 143.]

[Note 621: La margelle a t enleve sous le second Empire. On
sait d'ailleurs qu'il ne faut accorder aucune confiance aux traditions
de ce genre.--G. de Cougny, _Charles VII et Jeanne d'Arc  Chinon_,
Tours, 1877, in-8.]

[Note 622: _Procs_, t. I, p. 75; t. III, p. 115.--_Chronique de
la Pucelle_, p. 273.--_Journal du sige_, pp. 46, 47.--Th. Basin,
_Histoire de Charles VII et de Louis XI_, t. I, p. 68.]

La grande salle regorgeait de monde; les haleines la chauffaient, ni
plus ni moins qu' toute audience que donnait le roi; elle prsentait
cet aspect de halle, de cohue, familier aux courtisans. C'tait le
soir; cinquante torches brlaient sous les solives peintes[623];
hommes mrs enjuponns et fourrs, jeunes gentilshommes glabres,
engoncs des paules, triqus du reste, la taille fine, les jambes
grles dans les chausses collantes, les pieds pointus dans les
poulaines; seigneurs tout arms, au nombre de trois cents, se
pressaient, selon la coutume aulique, poussaient, arrondissaient les
coudes, et l'huissier donnait de la verge sur les ttes[624].

[Note 623: _Procs_, t. I, pp. 79, 141.]

[Note 624: Le Curial, dans _Les oeuvres de maistre Alain
Chartier_, d. Du Chesne, Paris, 1642, in-4, p. 398.]

L se trouvaient les deux envoys d'Orlans, messire Jamet du Tillay
et le vieux seigneur Archambaud de Villars, capitaine de Montargis,
Simon Charles, matre des requtes, ainsi que de trs hauts seigneurs,
le comte de Clermont, le sire de Gaucourt et probablement le sire de
La Trmouille et Monseigneur l'archevque de Reims, chancelier du
royaume[625]. Averti que la Pucelle venait, soit qu'il lui restt
quelque dfiance et qu'il hsitt encore, soit qu'il et certaines
personnes  entretenir d'abord, ou pour toute autre raison, le roi
Charles s'enfona dans la foule des seigneurs[626]. Jeanne fut
introduite par le comte de Vendme[627]. Robuste, le cou puissant et
court, la poitrine ample, autant qu'il y pouvait paratre sous le
jacque, elle portait petits draps, c'est--dire braies comme les
hommes[628]. Ce qui devait surprendre plus encore que ses chausses,
c'tait sa coiffure. Un chaperon de laine sur la tte, elle montrait
ses cheveux noirs coups en sbile  la manire des varlets[629]. Les
femmes de tout ge et de toute condition prenaient grand soin de tirer
leurs cheveux sous le hennin, la coiffe, le voile, de manire qu'il
n'en passt pas un fil. Et cette crinire libre sur une tte fminine
tait pour le temps une chose trange[630].

[Note 625: Jeanne cite comme prsent La Trmolle et l'archevque
de Reims, mais elle cite aussi le duc d'Alenon qui certainement ne
s'y trouvait pas.]

[Note 626: _Procs_, t. III, p. 115.]

[Note 627: _Ibid._, t. I, pp. 79 et 141.]

[Note 628: Mathieu Thomassin, dans _Procs_, t. IV, pp. 304;
_Chronique de Lorraine_, _ibid._, p. 330; Philippe de Bergame,
_ibid._, p. 523.]

[Note 629: _Relation du Greffier de la Rochelle_, dans _Revue
Historique_, t. IV, p. 336.]

[Note 630: Saint Paul, ptre aux Corynthiens, 11.--Labbe,
_Collection des Conciles_, t. VII, p. 978.--Saumaise, _Epistola ad
Andream Colvium super cap. XI, I ad Corynth. de csarie virorum et
mulierum coma_, Lugd. Batavor, ex off. Elz. 1644, in-12.--_Quelques
notes d'archologie sur la chevelure fminine_ dans _Comptes rendus de
l'Acadmie des Inscriptions et Belles-Lettres_, 1888, XVI, pp. 419,
425.]

Elle alla droit au roi, ta son chaperon, fit la rvrence  la
paysanne, et dit:

--Dieu vous donne bonne vie, gentil dauphin[631].

[Note 631: _Procs_, t. I, p. 75; III, pp. 17, 92, 115.--Jean
Chartier, _Chronique_, t. I, p. 67.--_Chronique de la Pucelle_, p.
273.--_Journal du sige_, p. 46.]

On admira plus tard qu'elle l'et reconnu au milieu des seigneurs
vtus plus richement que lui. Il est possible qu'il ft ce jour-l
assez mal habill. Nous savons qu'il faisait remettre des manches 
ses vieux pourpoints[632]. En tout cas, il ne payait pas de mine. Fort
laid, les yeux petits, vairons et troubles, le nez gros et bulbeux, ce
prince de vingt-six ans tenait mal sur ses jambes dcharnes et
cagneuses, jointes  des cuisses creuses par deux genoux normes qui
ne voulaient point se sparer l'un de l'autre[633]. Qu'elle l'et
reconnu pour l'avoir dj vu en peinture, c'est peu croyable. Les
images des princes taient rares en ce temps. Jeanne n'avait jamais
feuillet un de ces livres prcieux o le roi Charles pouvait tre
peint  la miniature dans l'attitude d'un Mage offrant des prsents 
l'enfant Jsus[634]. Elle n'avait jamais vu trs probablement aucun
tableau peint sur bois  la ressemblance de son roi, les mains
jointes, sous les courtines de son oratoire[635]. Et, par grand
hasard, lui et-on montr quelqu'un de ces portraits, ses yeux, faute
d'habitude, n'y eussent pas distingu grand'chose. Il n'y a pas non
plus  rechercher si les Chinonais lui dcrivirent le costume
ordinaire du roi et la faon du chapeau qu'il avait coutume de porter:
car il gardait, comme tout le monde, son chapeau sur la tte dans les
chambres, mme pour dner. Ce qui est le plus probable, c'est que des
gens bien disposs pour elle la dirigrent. De toute manire, le roi
n'tait pas si difficile  trouver, puisque ceux qui la virent, quand
elle le trouva, n'en furent nullement bahis.

[Note 632: De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, p.
195.]

[Note 633: Th. Basin, t. I, p. 312.--Chastellain, t. II, p.
178.--_Portrait historique du roi Charles VII_, par Henri Baude,
publi par Vallet de Viriville dans _Nouvelles Recherches sur Henri
Baude_, p. 6.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, p. 83.]

[Note 634: Comme dans la miniature de Jean Fouquet, de plus de dix
ans postrieure. Gruyer, _Les Quarante Fouquet de Chantilly_, Paris,
1897, in-4.]

[Note 635: _Note sur un ancien portrait de Charles VII conserv au
Louvre_, dans _Bulletin de la Socit des Antiquaires de France_,
1862, pp. 67 et suiv.]

Lorsqu'elle eut fait son salut villageois, le roi lui demanda son nom
et ce qu'elle voulait. Elle rpondit:

--Gentil dauphin, j'ai nom Jeanne la Pucelle et vous mande le Roi des
cieux par moi que vous serez sacr et couronn  Reims et serez le
lieutenant du Roi des cieux, qui est le Roi de France.

Elle demanda qu'on la mt en oeuvre, promettant que par elle serait
lev le sige d'Orlans[636].

[Note 636: _Procs_, t. II, p. 103.--_Relation du Greffier de La
Rochelle_, p. 337.--_Chronique de la Pucelle_, p. 273.--Jean Chartier,
_Chronique_, t. I, pp. 67, 68.]

Le roi la tira  part et l'interrogea assez longtemps. Il tait
naturellement doux, affable envers les humbles et les pauvres, mais
non sans dfiances ni soupons.

Durant cet entretien particulier, elle lui fit, dit-on, en le tutoyant
avec une familiarit anglique, cette trange rvlation:

--Je te dis, de la part de Messire, que tu es vrai hritier de France
et fils de roi[637].

[Note 637: _Procs_, t. III, p. 103.]

Plus tard, l'aumnier de la Pucelle rapporta ce propos, disant le
tenir de la Pucelle elle-mme. Ce qui est certain, c'est que les
Armagnacs en tirrent bientt un miracle en faveur de la maison des
Lis. On prtendit que ces paroles, que Dieu lui-mme prononait par la
bouche d'une innocente, correspondaient  une secrte et cruelle
inquitude du roi, que le fils de madame Ysabeau tait troubl et
contrist  l'ide que, peut-tre, un sang royal ne coulait pas dans
ses veines et que,  moins de sortir, par illumination cleste, des
doutes que lui inspirait sa naissance, il tait prt  renoncer  son
royaume comme  un bien usurp[638]. On assura qu' la rvlation
qu'il tait vrai hritier de France, son visage avait resplendi de
joie.

[Note 638: L'abrviateur du Procs, dans _Procs_, t. IV, pp.
258-259.--Basin, _Histoire de Charles VII et de Louis XI_, t. I, p.
67.--_Journal du sige_, p. 48.]

Sans doute, la reine Ysabeau tait communment traite par les
prcheurs armagnacs de grande gorre et d'Hrodiade gonfle
d'impurets; encore voudrait-on savoir d'o venait tout  coup  son
fils cette curiosit bizarre? Il n'en avait pas demand tant pour
recevoir son hritage. Et, au besoin, tous les lgistes de son parti
l'eussent rassur[639]: ils lui auraient dmontr, par raisons tires
des lois et coutumes, qu'il tait, de naissance, vrai hritier et
droit successeur du feu roi, la filiation se prouvant par ce qui est
manifeste, et non par ce qui est cach, sans quoi, il ne serait pas
possible de rgler les successions ni de discerner srement le
lgitime hritier d'un royaume ou d'un arpent de terre. Cependant on
doit tenir compte que,  cette heure, il tait trs malheureux, et que
le malheur agite les consciences et soulve les scrupules, et qu'enfin
il pouvait douter de la justice de sa cause, puisque Dieu
l'abandonnait. Mais si vraiment des doutes pnibles le tourmentaient,
comment croire qu'il s'en dlivra sur le dire d'une jeune fille dont
il ne savait encore si elle tait sage on folle, ni si mme elle ne
lui tait pas envoye par ses ennemis? Cette crdulit ne s'accorde
gure avec ce que nous savons de son naturel souponneux. La premire
pense qui devait venir  son esprit, c'est que des clercs avaient
endoctrin la jeune fille.

[Note 639: _Procs_, t. III, p. 116.--S. Luce, _Jeanne d'Arc 
Domremy_, p. LXI.]

Peu d'instants aprs l'avoir congdie, il appela le sire de Gaucourt
et quelques autres de son Conseil et leur rpta ce qu'il venait
d'entendre:

--Elle m'a dit qu'elle m'tait envoye de par Dieu pour m'aider 
recouvrer mon royaume[640].

[Note 640: _Procs_, t. III, p. 209.]

Il n'ajouta point qu'elle lui avait rvl un secret connu de lui
seul.

Les conseillers du roi, encore mal difis sur cette jeune fille,
dcidrent qu'il fallait l'avoir sous la main, pour l'examiner dans
ses moeurs et croyances[641].

[Note 641: _Ibid._, t. III, p. 209.]

Le sire de Gaucourt la retira de chez son htesse pour la loger dans
une tour de ce Coudray que, depuis trois jours, elle voyait au-dessus
de la ville[642]. Le Coudray, l'un des trois chteaux, n'tait spar
du chteau du milieu, o logeait le roi, que par un foss et des
travaux de dfense[643]. Gaucourt la confia  son lieutenant pour la
ville de Chinon, Guillaume Bellier, majordome du roi[644]. Il lui
donna pour la servir un de ses pages, un enfant de quinze ans,
Immerguet, qu'on appelait aussi Minguet, d'un sobriquet de famille. On
l'appelait encore Mugot, peut-tre par corruption de _mango_, qui
voulait dire page en bas-latin[645]. Il tait, de son vrai nom,
Louis de Coutes et sortait d'une vieille famille d'pe, attache ds
le sicle prcdent  la maison d'Orlans. Son pre, Jean, dit
Minguet, seigneur de Fresnay-le-Gelmert, de la Gadelire et de Mitry,
chambellan du duc d'Orlans, tait mort depuis deux ans, trs pauvre.
Il avait laiss aprs lui une veuve et cinq enfants, trois garons et
deux filles, dont l'une, nomme Jeanne, tait depuis 1421, la femme de
messire Florentin d'Illiers, capitaine de Chteaudun. Ainsi donc Louis
de Coutes, le petit page, et Catherine le Mercier, dame de Noviant, sa
mre, qui sortait d'une noble famille d'cosse, se trouvaient l'un et
l'autre dans un pnible dnuement, bien que le duc d'Orlans en
mmoire des loyaux services de son chambellan et octroy  la dame de
Noviant un secours sur ses finances[646]. Jeanne gardait Minguet prs
d'elle tout le jour, mais, la nuit, elle couchait avec des femmes. La
femme de Guillaume Bellier, qui tait de bonne vie et pieuse, du moins
le disait-on, veillait sur elle[647]. Au Coudray, le page la vit
maintes fois  genoux. Elle priait et souvent elle pleurait
abondamment[648]. Des personnages de grand tat vinrent pendant
plusieurs jours s'entretenir avec elle. Ils la trouvrent habille en
garon[649].

[Note 642: _Ibid._, t. III, p. 66.]

[Note 643: G. de Cougny, _Charles VII et Jeanne d'Arc  Chinon_,
Tours, 1877, p. 40.]

[Note 644: _Procs_, t. III, p. 17.]

[Note 645: Du Cange, _Glossarium, ad verb_.]

[Note 646: _Procs_, t. III, pp. 65, 73.--Mademoiselle A. de
Villaret, _Louis de Coutes, page de Jeanne d'Arc_, Orlans, 1890,
in-8.]

[Note 647: _Procs_, t. III, p. 17.]

[Note 648: _Ibid._, t. III, p. 66.]

[Note 649: _Chronique de la Pucelle_, pp. 274 et suiv.--Jean
Chartier, _Chronique_, p. 68.]

Depuis qu'elle tait auprs du roi, certains lui demandaient s'il n'y
avait point dans le pays d'o elle venait un bois nomm le
Bois-Chenu[650].

[Note 650: _Procs_, t. I, p. 68.]

On lui faisait cette question parce qu'il courait alors une prophtie
de Merlin concernant une pucelle qui devait venir du bois Chenu. Et
les gens en taient mus, car tout le monde alors prtait attention
aux prophties et celles de Merlin l'Enchanteur taient
particulirement estimes[651].

[Note 651: _Ibid._, t. III, pp. 133, 340.--Thomassin, dans
_Procs_, t. IV, p. 395.--Walter Bower, dans _Procs_, t. IV, p.
489.--Christine de Pisan, dans _Procs_, t. V, p. 12.--La Borderie,
_Les vritables prophties de Merlin, examen des pomes bretons
attribues  ce barde_, dans _Revue de Bretagne_, 1883, t. LIII.]

Merlin, n d'une femme par les oeuvres du diable, tirait de cette
origine sa science profonde;  la pratique des nombres, qui donnent la
clef de l'avenir, il joignait la connaissance de la physique par
laquelle s'oprent les enchantements; aussi lui tait-il facile de
changer les rochers en gants. Pourtant une dame le vainquit; la fe
Viviane enchanta l'enchanteur et le retint charm dans un buisson
d'aubpine. C'est l un exemple, aprs tant d'autres, du pouvoir des
femmes.

Les insignes docteurs et les illustres matres estimaient que Merlin
avait dvoil bien des choses futures et prdit bien des vnements
dont quelques-uns n'taient pas encore accomplis; et  ceux qui
s'tonnaient qu'un fils du diable et reu le don de prophtie, ils
rpondaient que le Saint-Esprit est bien le matre de rvler ses
secrets  qui il lui plat, comme il l'a montr en faisant parler les
Sibylles et en ouvrant la bouche  l'nesse de Balaam.

Merlin avait dsign notamment sire Bertrand Du Guesclin sous la
figure d'un guerrier portant un aigle sur son cu, ce dont on s'avisa
aprs les hauts faits du Conntable[652].

[Note 652: Cuvelier, _Le pome de Du Guesclin_, v.
3285.--Francisque-Michel et Th. Wright, _Vie de Merlin attribue 
Geoffroy de Monmouth, suivie des prophties de ce barde, tires de
l'histoire des Bretons_, Paris, 1837, in-8, pp. 67 et suiv.--La
Villemarqu, _Myrdhin ou Merlin l'Enchanteur, son histoire, ses
oeuvres, son influence_, n. d., Paris, 1862, in-12.--D'Arbois de
Jubainville, _Merlin est-il un personnage rel?_ dans _Revue des
Questions Historiques_, 1868, pp. 559-568.--Lefvre-Pontalis,
_Morosini_, t. IV, annexe XVI.--[Geoffroy de Monmouth] fit prdire
par lui (Merlin) tous les vnements de l'histoire de Bretagne jusqu'
l'anne mme o il crivait (1135)... Le succs de l'_Historia regum_
fut trs grand dans le monde des clercs; on accepta ses fables pour
vrit, et, s'merveillant de l'exactitude des prophties de Merlin
jusqu'en 1135, on s'effora de dmler ce qu'elles annonaient pour
les temps subsquents. Gaston Paris, _La Littrature franaise au
moyen ge_, 1890, pp. 86-104.]

Les Anglais n'accordaient pas moins de crance que les Franais aux
prophties de ce sage. Quand Arthur de Bretagne, comte de Richemont,
fut pris  ranon et men au roi Henri, celui-ci, voyant un sanglier
sur les armes du duc, laissa clater sa joie. Il avait prsente 
l'esprit la vaticination de Merlin, qui disait: Un prince nomm
Arthur, n de la Bretagne armoricaine, portant un sanglier sur son
enseigne, doit conqurir Angleterre, et, aprs qu'il en aura dbout
la gnration des Anglais, la repeuplera du lignage breton[653].

[Note 653: Le Baud, _Histoire de Bretagne_, Paris, 1638. in-fol.
p. 451.]

Or, durant le carme de l'an 1429, courait parmi les Armagnacs cette
prdiction extraite d'un livre de Merlin:

De la ville du Bois-Chenu sortira une pucelle pour donner ses soins 
la gurison; laquelle, aprs avoir forc toutes les citadelles,
desschera de son souffle toutes les fontaines. Elle se rpandra en
pleurs misrables et remplira l'le d'une clameur horrible. La tuera
le cerf  dix cors, de qui quatre ramures porteront des diadmes d'or,
mais dont les six autres seront changes en cornes de buffles et
troubleront d'un son funeste les les de Bretagne. Se dressera la
fort danoise, qui parlera d'une voix humaine, disant: Viens,
Cambrie, joins  ton flanc Cornouailles[654].

[Note 654: _Procs_, t. III, pp. 340-342.]

Dans cet obscur langage, Merlin annonce confusment qu'une vierge
accomplira des actions grandes et extraordinaires avant de prir d'une
main ennemie. Sur un seul point il est clair, ou le semble. C'est
quand il dit que cette vierge sortira de la ville du Bois-Chenu.

Si quelqu'un avait pu prendre cette prophtie  sa source et la lire
dans le quatrime livre de l'_Historia Britonum_, o elle se trouvait
effectivement sous le titre de _Guyntonia vaticinium_, il aurait vu
qu'elle concernait la ville anglaise de Winchester et se serait
aperu que, dans les copies qu'on faisait courir en France, elle tait
dnature, tronque et tout  fait dtourne de son vritable sens.
Mais personne ne s'avisa de vrifier le texte. Les livres taient
rares et les esprits dpourvus de critique. La leon fautive  dessein
fut accepte pour la pure parole de Merlin et il en courut de
nombreuses copies.

Ces copies, d'o venaient-elles? Leur origine demeurera sans doute 
jamais inconnue; mais un point est hors de doute: c'est qu'elles
dsignaient la fille de la Rome, qui du seuil de la maison paternelle
voyait l'ore du Bois-Chenu. Elles ne venaient donc pas de trs loin
et ne couraient pas depuis longtemps[655]. Si cette prophtie de
Merlin corrige n'est pas celle que Jeanne entendit au village,
annonant qu'une Pucelle viendrait des Marches de Lorraine pour le
salut du royaume, c'est sa cousine germaine; elles ont toutes deux un
air de famille[656]; elles furent lances l'une et l'autre dans un
mme esprit et dans une mme intention et il faut bien y reconnatre
l'indice d'un concert entre des clercs de la Meuse et des clercs de la
Loire pour mettre en lumire la miracule de Domremy.

[Note 655: Morosini, t. IV, p. 324.]

[Note 656: Pierre Migiet fond les deux prophties en une seule
qu'il dit avoir lue dans un livre, _Procs_, t. III, p. 133.]

La chevauche de Jeanne tant prdite par Merlin, il fallait qu'elle
le ft aussi par Bde, car Bde et Merlin, en matire prophtique,
marchaient toujours ensemble.

Le moine de Yearmouth, Bde le Vnrable, vieux alors de six sicles,
avait t de son vivant un puits de science. Il avait crit sur la
thologie et sur la chronologie, il avait parl du jour et de la nuit,
de la semaine et des mois, des signes du zodiaque, des pactes, du
cycle lunaire et des ftes mobiles. Dans son livre _De temporum
ratione_, il avait trait des septime et huitime ges du monde,
lesquels devaient suivre l'ge o il vivait. Il avait prophtis.
Durant le sige d'Orlans, des clercs rpandirent sous son nom ces
vers difficiles dans lesquels la venue de la Pucelle tait annonce:

  _Bis sex cuculli, bis septem se sociabunt[657],
  Gallorum pulli Tauro nova bella parabunt,
  Ecce beant bella, tunc fert vexilla Puella._

[Note 657: En adoptant la correction de M. Germain
Lefvre-Pontalis, _Chronique d'Antonio Morosini_, t. III, pp. 126,
127; t. IV, pp. 316 et suiv.]

Le premier de ces vers est un chronogramme, c'est--dire qu'il
contient en lui-mme une date. Pour la dgager, on prend les lettres
numrales qui s'y trouvent, et l'on en fait la somme. Cette somme
donnera la date.

  _bIs seX CVCVLLI, bIs septeM se soClabVnt_

  1 + 10 + 100 + 5 + 100 + 5 + 50 + 50 + 1 + 1 + 1000 + 100 + 1 + 5 = 1429.

Si l'on avait cherch ces vers dans les livres du vnrable Bde, on
ne les y aurait pas trouvs; ils n'y sont pas; mais on ne songea pas
plus  les y chercher qu' chercher dans Merlin la Fort Chenue[658].
Et il fut entendu que Bde et Merlin annonaient la Pucelle. Des bords
de la Loire, en cette saison, vaticinations, carmes sibyllins,
chronogrammes s'envolaient comme des pigeons et se rpandaient dans
tout le royaume. Le faux Bde parviendra en Bourgogne ds mai ou juin
de cette mme anne. On le connatra plus tt encore  Paris.
Christine de Pisan, vieille et recluse en une abbaye de France,
crira, avant le dernier jour de juillet 1429, que Bde et Merlin
avaient vu la Pucelle en esprit[659].

[Note 658: _The complete works of Venerable Bede_, d. Giles,
Londres, 1843-44, 12 vol. in-8, ap. _Patres Ecclesi anglican_.]

[Note 659: Christine de Pisan, dans _Procs_, t. V, p.
12.--Morosini, t. III, p. 126.--Le Doyen de Saint Thibaud, dans
_Procs_, t. IV, p. 423.--Herman Korner, dans le P. Ayroles, _La vraie
Jeanne d'Arc_, pp. 279 et suiv.--Walter Bower, dans _Procs_, t. IV,
p. 481.]

Les clercs qui forgeaient alors des prophties pour la Pucelle ne s'en
tinrent pas au faux Bde et au Merlin contrefait. Ils taient vraiment
infatigables et nous possdons encore une pice de leur mtier, que
par grand hasard, le temps n'a pas dtruite. C'est un petit pome
latin crit dans le style obscur des devins, dont voici une vieille
traduction franaise:

     Une vierge vestue de vestemens d'homme et qui a les membres
     appartenans  pucelle, par la monicion de Dieu, s'appareille de
     relever le roy portant les fleurs-de-lis, qui est couch, et de
     chasser ses ennemys maudis; et mesmement ceux qui maintenant
     sont devant la cit d'Orlans, laquelle ils espavantent par
     sige. Et se les hommes ont grand courage d'eux joindre  la
     bataille, les faux Anglois seront succombs par mort, par le Dieu
     de la bataille de la Pucelle, et les Franois les tresbucheront,
     et adonc sera la fin de la guerre; et retourneront les anciennes
     alliances et amour; piti et autres droits retourneront; et
     traiteront de la paix; et tous les hommes s'outroyeront
     [s'octroyeront?] au roy de leur bon gr, lequel roy leur psera
     et leur administrera justice  tous, et les nourrira de belle
     paix. Et dornavant nul Anglois ennemy portant le lipart ne
     sera, qui prsumera soy dire roy de France [Le translateur
     ajoute:] et d'ensuir les armes; lesquelles armes la sainte
     Pucelle appareille[660].

[Note 660: Buchon, _Math. d'Escouchy, etc._, p. 537.--G.
Lefvre-Pontalis, _Eberhard Windecke_, pp. 21  31.--On trouve sur un
feuillet de garde du Cartulaire de Throuanne un texte latin de cette
prophtie.]

Ces fausses prophties nous donnent un aperu des moyens par lesquels
on mit en oeuvre la jeune inspire. On s'y prit sans doute un peu trop
artificieusement  notre gr. Ces clercs ne regardaient qu'au but, qui
tait la paix du royaume et de l'glise. Il tait ncessaire de
prparer le miracle du salut commun. Ne soyons pas trop mus de
dcouvrir ces fraudes pieuses sans lesquelles les merveilles de la
Pucelle ne se seraient pas produites. Il faut toujours beaucoup d'art
et mme un peu de ruse pour accrditer l'innocence.

Cependant, sur un rocher escarp, au bord de la Durance, dans la
chaire carte de Saint-Marcellin, Jacques Glu restait attach au roi
qu'il avait servi et soucieux des intrts des maisons d'Orlans et
de France. Il rpondit aux deux hommes d'glise, Jean Girard et Pierre
l'Hermite, qu'il ne doutait pas que Dieu ne se manifestt en faveur de
l'orphelin et de l'afflig et ne punt l'injurieuse entreprise de
l'Anglais, que nanmoins on ne devait pas aisment ni  la lgre
croire aux discours d'une paysanne nourrie dans la solitude, que le
sexe fminin tait fragile et prompt  s'abuser, qu'il fallait ne pas
se rendre ridicule aux yeux des trangers. Les Franais, ajouta-t-il,
sont dj trop connus pour leur facilit naturelle  se laisser
duper. Il avisa enfin Pierre l'Hermite qu'il serait opportun que le
roi jent et ft pnitence pour tre clair du Ciel et prserv
d'erreur[661].

[Note 661: _Procs_, t. III, p. 393-407, t. V, pp. 473.--Marcellin
Fornier, _Histoire des Alpes-Maritimes ou Cottiennes_, t. II, pp. 313,
314.]

L'ancien conseiller delphinal n'tait pas tranquille. Il crivit
directement au roi Charles et  la reine Marie pour les avertir du
danger. Cette fille ne lui disait rien de bon; il se mfiait d'elle et
pour trois raisons: premirement, elle venait d'un pays que tenaient
les ennemis du roi, Bourguignons et Lorrains; deuximement, c'tait
une bergre aise  sduire; troisimement, elle tait fille. Il
bailla comme exemple Alexandre de Macdoine, qu'une reine voulut
empoisonner; elle avait t nourrie de venins par les ennemis du roi
et puis envoye  lui dans l'espoir qu'il se laisserait prendre aux
amours de cette garce, vraie bote  poisons[662]. Mais Aristote
carta l'abuseresse et ainsi dlivra de mort son prince. Aussi sage
qu'Aristote, l'archevque d'Embrun recommanda au roi de ne pas
converser seul  seule avec la fille. Il prescrivit qu'on ne la
laisst pas approcher de trop prs, qu'on l'examint; que cependant
elle ne ft pas rebute.

[Note 662: L'imprim donne grace qui n'est pas possible. J'ai
conjectur garce, qui est extrmement probable.]

 ses lettres Glu reut une rponse prudente qui le rassura. Dans une
nouvelle missive, il tmoigna au roi qu'il tait bien aise qu'on tnt
la fille dans la suspicion et qu'on la laisst dans l'incertitude de
lui croire ou de ne lui pas croire. Puis sentant renatre ses
premires incertitudes: Il n'est pas  propos, disait-il encore,
qu'elle ait beaucoup d'accs au roi, jusqu' ce qu'on soit bien
acertain de sa vie et de ses moeurs[663].

[Note 663: M. Fornier, _Histoire des Alpes-Maritimes ou
Cottiennes_, _ibid._]

Assurment le roi Charles tenait Jeanne dans l'incertitude de ce qu'on
croyait d'elle. Mais il ne la souponnait d'aucune malice et il la
recevait volontiers. Elle l'entretenait avec une anglique
familiarit. Elle l'appelait gentil dauphin et, par cette gentillesse
dont elle lui donnait, il faut entendre noblesse et splendeur
royale[664]. Elle l'appelait aussi l'oriflamme, parce qu'il tait pour
elle l'oriflamme, ou, comme elle et dit aujourd'hui, le
drapeau[665]. L'oriflamme tait la bannire royale. De tous ces gens
qui taient alors  Chinon, personne ne l'avait jamais vue, mais on en
contait des merveilles. L'oriflamme tait en forme de gonfalon  deux
queues, faite d'une toffe fine, prcieuse et lgre, qu'on nommait
sandal, et toute borde de houppes de soie verte. Elle tait descendue
du ciel; c'tait la bannire de Clovis et de saint Charlemagne. Quand
le roi allait en guerre, on la portait devant lui. Elle avait telle
vertu, que les ennemis,  son approche, perdaient leur force et
fuyaient pouvants. On se rappelait qu'en l'an 1304, alors que le roi
Philippe le Bel eut victoire des Flamands, le chevalier qui la portait
fut tu. On le trouva le lendemain qui, mort, la pressait encore entre
ses bras[666]. Elle avait flott devant le roi Charles VI, avant ses
malheurs, et depuis lors jamais plus elle n'avait t dploye.

[Note 664: Greffier de l'Htel de Ville d'Albi, dans _Procs_, t.
IV, p. 300.]

[Note 665: Thomassin, dans _Procs_, t. IV, p. 304.]

[Note 666: Du Cange, _Glossaire_, au mot: _auriflamma_.--Le Roux
de Lincy et Tisserand, _Paris et ses historiens_, pp. 150, 251, 257,
259. [_Histoire gnrale de Paris_.]]

Un jour que la Pucelle et le roi conversaient ensemble, le duc
d'Alenon entra dans la salle. Encore enfant, il avait t pris 
Verneuil par les Anglais, qui l'avaient gard cinq ans dans la tour du
Crotoy[667]. Dlivr depuis peu de temps, il chassait aux cailles prs
de Saint-Florent-ls-Saumur, quand un courrier vint lui apprendre
qu'une jeune fille tait envoye au Roi, de par Dieu, pour mettre les
Anglais hors de France[668]. Cette nouvelle l'intressait autant que
personne, car il avait pous la fille du duc d'Orlans. Aussitt il
s'tait rendu  Chinon pour voir ce qu'il en tait. Le duc d'Alenon
se montrait  son avantage dans les annes lgres de sa jeunesse;
mais il ne fut jamais rput bien sage. C'tait un esprit faible et
violent, vain, envieux, d'une extrme crdulit. Il tait persuad que
l'herbe martagon met en la grce des dames; et, plus tard, il se crut
ensorcel. Il avait une vilaine voix rauque[669]; il le savait et il
en souffrait. Ds qu'elle le vit approcher, Jeanne demanda qui tait
ce seigneur. Le roi ayant rpondu que c'tait son cousin d'Alenon,
elle salua le duc et lui dit:

[Note 667: Perceval de Cagny, p. 136.--_Chronique de la Pucelle_,
pp. 224, 249.]

[Note 668: _Procs_, t. III, p. 91.]

[Note 669: Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. III,
pp. 408, 409.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. VI, pp. 43,
44.]

--Vous, soyez le trs bien venu. Plus on sera ensemble du sang du roi
de France, mieux cela sera[670].

[Note 670: _Procs_, t. III, p. 91.]

En quoi elle se trompait du tout au tout.  cette parole de la Pucelle
le dauphin dut sourire amrement. Le sang de France, il savait ce
qu'en valait la pinte!

Le lendemain Jeanne vint  la messe du roi. Quand elle approcha de son
dauphin, elle lui fit la rvrence. Le roi la conduisit dans une
chambre, dont il fit retirer tout le monde, hors le sire de la
Trmouille et le duc d'Alenon.

Alors Jeanne lui adressa plusieurs requtes. Elle lui demanda
particulirement de faire don de son royaume au Roi des cieux.

--Aprs quoi, ajouta-t-elle, le Roi des cieux fera pour vous ce qu'il
a fait pour vos prdcesseurs et vous remettra en l'tat de vos
pres[671].

[Note 671: _Procs_, t. III, pp. 91 et 92.--Eberhard Windecke, pp.
152 et suiv.]

En tenant ces propos spirituels, en exprimant ces prceptes de rforme
et de vie nouvelle, elle rptait ce que des clercs lui avaient
appris. Mais elle n'tait pas profondment pntre de cette doctrine
qui, trop subtile pour elle, devait bientt s'effacer de son esprit et
faire place  une ardeur moins monastique et plus chevaleresque.

Ce mme jour, elle accompagna le roi  la promenade et, dans la
prairie, courut une lance avec tant de bonne grce, que le duc
d'Alenon, merveill, lui fit don d'un cheval[672].

[Note 672: _Procs_, t. III, p. 92.]

Peu de jours aprs, ce jeune seigneur la mena  l'abbaye de
Saint-Florent-ls-Saumur[673], dont l'glise tait si admire qu'un
l'appelait la Belle-d'Anjou. C'est dans cette abbaye qu'habitaient
alors sa mre et sa femme. Elles furent, dit-on, joyeuses de voir
Jeanne. Mais elles n'avaient pas grande confiance dans l'issue de la
guerre. La jeune dame d'Alenon lui dit:

[Note 673: Perceval de Cagny, p. 148.]

--Jeannette, je crains beaucoup pour mon mari. Il sort  peine de
prison et il a fallu dpenser tant d'argent pour sa ranon, que je le
prierais bien volontiers de rester au logis.

 quoi Jeanne rpondit:

--Madame, soyez sans crainte. Je vous le rendrai sain et en tel ou
meilleur tat qu'il n'est[674].

[Note 674: _Procs_, t. III, p. 96.]

Elle appelait le duc d'Alenon son beau duc[675] et elle l'aimait pour
l'amour du duc d'Orlans dont il avait pous la fille. Elle l'aimait
parce qu'il croyait en elle quand tous doutaient ou niaient; elle
l'aimait parce que les Anglais lui avaient fait tort; elle l'aimait
parce qu'elle lui voyait bonne envie de combattre. On contait que,
pris  Verneuil par les Anglais, quand ils lui avaient offert de lui
rendre sa libert et ses biens s'il voulait se tourner de leur parti,
il avait rejet leurs offres[676]. Il tait jeune comme elle; elle le
jugeait comme elle sincre et gnreux. Et peut-tre l'tait-il alors;
sans doute il ne cherchait pas dj des poudres pour scher le
roi[677].

[Note 675: Perceval de Cagny, p. 151 et _passim_.]

[Note 676: Monstrelet, t. IV, p. 240.]

[Note 677: P. Dupuy, _Procs de Jean II duc d'Alenon_ 1458-1474,
1658, in-4.--Michelet, _Histoire de France_, t. V, p. 382.--Docteur
Chereau, _Mdecins du quinzime sicle_, dans l'_Union Mdicale_, t.
XIV, aot 1862.--Joseph Guibert, _Jean II duc d'Alenon_, dans les
_Positions de l'cole des Chartes_, anne 1893.]

On dcida que Jeanne serait conduite  Poitiers afin d'y tre examine
par les docteurs[678]. Dans cette ville se tenait le Parlement et
taient runis beaucoup de notables clercs en thologie, tant
sculiers que rguliers[679]. De solennels docteurs et matres y
furent convoqus par surcrot. Jeanne partit sous escorte. Elle crut
d'abord qu'on la menait  Orlans. Elle rappelait l'ignorance et la
foi de ces pauvres gens qui, ayant pris la croix, allaient et, 
chaque ville qu'ils voyaient devant eux, pensaient que ce ft
Jrusalem.  mi-chemin, elle demanda  ses guides o ils la
conduisaient. Quand elle apprit que c'tait  Poitiers:

--En nom Dieu! dit-elle, je sais que j'y aurai bien affaire. Mais
Messire m'aidera. Or, allons, de par Dieu[680]!

[Note 678: _Procs_, t. III, p. 116 et 209.]

[Note 679: Blisaire Ledain, _Jeanne d'Arc  Poitiers_,
Saint-Maixent, 1891, in-8 de 15 p.--Neuville, _Le Parlement royal 
Poitiers_, dans _Revue Historique_, t. VI, p. 284.]

[Note 680: _Chronique de la Pucelle_, p. 275.--_Journal du sige_,
p. 48.--Monstrelet, t. IV, p. 316.]




CHAPITRE VII

LA PUCELLE  POITIERS.


Depuis quatorze ans, la ville de Poitiers tait la capitale de la
France franaise. Le dauphin Charles y avait transfr le Parlement
ou, du moins, y avait runi quelques membres chapps du Parlement de
Paris. Le Parlement de Poitiers n'tait compos que de deux Chambres.
Il aurait jug comme le roi Salomon, si les plaideurs taient venus
lui soumettre leurs causes, mais ils ne venaient pas, de peur d'tre
pris en chemin par les routiers et les capitaines  la solde du roi,
et parce que, dans le trouble du royaume, les diffrends ne se
rglaient gure par justice. Les conseillers, qui pour la plupart
avaient leurs terres prs de Paris, ne savaient comment se vtir et se
nourrir. Rarement ils recevaient leurs gages et le casuel faisait
dfaut. Ils avaient beau inscrire sur leurs registres la formule:
_Non deliberetur donec solvantur species_, les parties n'apportaient
point d'espces[681]. L'avocat gnral, messire Jean Jouvenel des
Ursins, qui possdait belles terres et maisons en le-de-France, Brie
et Champagne, tait tout piteux de voir la dame de bien et d'honneur
sa femme, ses onze enfants et ses trois gendres, aller par les rues de
la ville nu-pieds et dans de pauvres habits[682]. Quant aux docteurs
et matres, qui avaient suivi la fortune du roi, c'est en vain qu'ils
taient des puits de science et des fontaines de clergie, puisque,
faute d'une universit o ils pussent enseigner, ils ne tiraient nul
profit de leur loquence et de leur savoir. La ville de Poitiers,
devenue la premire ville du royaume, avait un Parlement et n'avait
pas d'Universit, semblable  une dame de haute noblesse, mais borgne,
le Parlement et l'Universit tant les deux yeux d'une grande ville.
Aussi nourrissaient-ils en leurs tristes loisirs un dsir ardent de
rtablir les affaires du roi avec les leurs, s'il plaisait au
Seigneur. En attendant, extnus de froid et de faim, ils gmissaient
et se lamentaient. Comme Isral dans le dsert, ils soupiraient aprs
le jour o Dieu, entendant leurs plaintes, dirait: Ce soir vous
mangerez de la chair et demain matin vous vous rassasierez de pain;
et vous connatrez que je suis le Seigneur votre Dieu. _Vespere
comedetis carnes et mane saturabimini panibus: scietisque quod ego sum
Dominus deus vester._ (_Exod._ XVI, 12.) C'est parmi ces fidles et
pauvres serviteurs d'un roi pauvre, que furent choisis pour la plupart
les docteurs et clercs chargs d'examiner la Pucelle. Voici quels ils
taient: le seigneur vque de Poitiers[683]; le seigneur vque de
Maguelonne[684]; matre Jean Lombard, docteur en thologie, autrefois
professeur de thologie  l'Universit de Paris[685]; matre Guillaume
Le Mari, bachelier en thologie, chanoine de Poitiers[686]; matre
Grard Machet, confesseur du roi[687]; matre Jourdain Morin[688];
matre Jean rault, professeur de thologie[689]; matre Mathieu
Mesnage, bachelier en thologie[690]; matre Jacques Meledon[691];
matre Jean Maon, docteur en droit civil et en droit canon, de grande
renomme[692]; frre Pierre de Versailles, religieux de Saint-Denys en
France, de l'ordre de Saint-Benot, professeur de thologie, prieur
du prieur de Saint-Pierre de Chaumont, abb de Talmont au diocse de
Laon, ambassadeur du trs chrtien roi de France[693]; frre Pierre
Turelure, de l'ordre de Saint-Dominique, inquisiteur de Toulouse[694];
matre Simon Bonnet[695]; frre Guillaume Aimery, de l'ordre de
Saint-Dominique, docteur en thologie, professeur de thologie[696];
frre Seguin de Seguin, de l'ordre de Saint-Dominique, docteur en
thologie, professeur de thologie[697]; frre Pierre Seguin,
carme[698]; plusieurs conseillers du roi, licencis en droit civil
ainsi qu'en droit canon.

[Note 681: Neuville, _Le Parlement royal  Poitiers_, dans _Revue
Historique_, t. VI, p. 18.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_,
t. II, pp. 571 et suiv.]

[Note 682: Louis Batiffol, _Jean Jouvenel, prvt des marchands de
la ville de Paris_, Paris, 1894, in-8.--Juvnal des Ursins, _Histoire
de Charles VI_, pp. 359, 360.]

[Note 683: _Procs_, t. III, p. 92.--_Gallia Christiana_, t. II,
col. 1198.]

[Note 684: _Ibid._, t. III, p. 92.--Le P. Ayroles, _La Pucelle
devant l'glise de son temps_, p. 6.]

[Note 685: _Ibid._, t. III, pp. 203, 204.]

[Note 686: Le Maire, _Procs_, t. III, pp. 19 et 203.]

[Note 687: _Procs_, t. III, pp. 74, 75.--Launoy, _Historia
Collegii Navarrici_, lib. II, _passim_.]

[Note 688: _Procs_, t. III, pp. 92, 102.]

[Note 689: _Ibid._, t. III, pp. 74, 75.]

[Note 690: _Ibid._, t. III, pp. 74, 92, 102.]

[Note 691: _Ibid._, t. II, p. 203.]

[Note 692: _Ibid._, t. III, pp. 27, 28.]

[Note 693: _Procs_, t. III, pp. 19, 74, 92, 203.--_Gallia
Christiana_, t. III, col. 1128.]

[Note 694: _Ibid._, t. III, p. 203.--_Gallia Christiana_, t. III,
col. 1129.]

[Note 695: _Ibid._, t. III, p. 92.]

[Note 696: _Ibid._, t. III, pp. 19, 83, 203.]

[Note 697: _Ibid._, t. III, pp. 19, 203.--Le P. Chapotin, _La
guerre de cent ans; Jeanne d'Arc et les Dominicains_, p. 132.]

[Note 698: Le Chanoine Dunand, _La lgende anglaise de Jeanne_,
Paris, 1903, in-8, p. 118.]

C'tait beaucoup de docteurs pour interroger une bergre. Cependant on
doit songer qu'en ce temps o la thologie, inflexible et subtile,
dominait toute connaissance humaine et obtenait du bras sculier qu'il
ft suivre d'effets les opinions mises par elle, ds qu'une pauvre
fille ignorante donnait  croire qu'elle voyait Dieu, la Vierge, les
anges et les saints, il fallait qu'elle allt, dans un grand concours de
docteurs, de miracles en miracles,  une mort bien odorante et  la
batification, ou, d'hrsies en hrsies, aux prisons ecclsiastiques
et au bcher des sorcires. Et comme les sacrs inquisiteurs taient
persuads que le diable entre facilement dans les femmes, la malheureuse
crature avait plus de chance d'tre brle vive que de mourir en odeur
de saintet. Par exception singulire, Jeanne, devant les docteurs de
Poitiers, ne courait pas grand risque d'tre suspecte dans sa foi.
Frre Pierre Turelure lui-mme ne dsirait pas trouver en ce moment
devant lui une de ces hrtiques qu'il recherchait curieusement 
Toulouse. Les illustres matres, en s'approchant d'elle, rentraient
leurs griffes thologales. Ils taient d'glise; mais ils taient
Armagnacs. C'tait, pour la plupart, des hommes d'affaires, des
ngociateurs, de vieux conseillers du dauphin[699]. Qu'ils eussent,
comme prtres, une doctrine et des moeurs, qu'ils connussent des rgles
pour juger en matire de foi, ce n'est pas douteux. Mais  cette heure
il ne s'agissait pas de gurir le mal hrtique, il s'agissait de
chasser les Anglais. Jeanne tait dans la grce de monseigneur le duc
d'Alenon et de monseigneur le Btard; les habitants d'Orlans
l'attendaient comme le salut. Elle promettait de mener le roi  Reims,
et il se trouvait que l'homme le plus puissant et le plus habile de
France, le chancelier du royaume, messire Regnault de Chartres tait
archevque, comte de Reims. Cela pesait d'un grand poids[700].

[Note 699: O. Raguenet de Saint-Albin, _Les juges de Jeanne d'Arc
 Poitiers, membres du Parlement ou gens d'glise?_, Orlans, 1894,
in-8, 46 p.]

[Note 700: Voir plus haut, pp. 176-179.]

Et qu'il en ft comme elle disait, que Dieu l'et vraiment envoye 
l'aide des fleurs de Lis, au jugement de quiconque avait sens et
clergie et tenait le parti franais, ce n'tait pas impossible, encore
qu'extraordinaire. Personne ne niait que Dieu pt intervenir
directement dans la conduite des royaumes, ayant dit lui-mme: _Per me
reges regnant._ En l'glise une et sainte, les docteurs de Poitiers
pensaient judicieusement que le Seigneur protgeait les gens du
dauphin, tandis que l'Universit de Paris tout aussi judicieusement le
croyait avec les Bourguignons et les Anglais. Il n'tait pas
ncessaire que son messager ft un ange. Ce pouvait tre une crature
humaine ou une bte, comme le corbeau qui nourrit lie. Et qu'une
fille et charge de guerre, c'est ce qui s'accordait avec ce qu'on
trouvait dans les livres touchant Camille, les Amazones et la reine
Penthsile, et avec ce qui est dit dans la Bible des femmes fortes
suscites par le Seigneur pour le salut d'Isral, Dborah, Jahel,
Judith de Bthulie. Car il est crit: Ce ne sont point les jeunes
hommes qui ont renvers celui dont la puissance tait sur eux, ni les
fils des gants qui l'ont frapp, ni les colosses qui se sont opposs
 lui. Mais Judith, fille de Mrari, l'a dtruit par la beaut de son
visage.

Jeanne fut conduite  l'htel qu'habitait matre Jean Rabateau, non
loin du Palais, au coeur de la ville[701]. Matre Jean Rabateau tait
avocat gnral lai; les causes criminelles lui appartenaient tandis
que les causes civiles allaient  l'avocat gnral clerc, Jean
Jouvenel. Avocats du roi, hommes du roi, ils le reprsentaient l'un et
l'autre, lorsqu'il tait en cause. Le roi tait un mauvais client.
Matre Jean Rabateau plaidait pour lui au criminel moyennant quatre
cents livres par an. Il ne pouvait plaider que pour les fleurs de Lis
et nul ne le souponnait de manger trop d'pices. S'il remplissait en
outre les fonctions de conseiller du duc d'Orlans, il y gagnait peu.
Comme la plupart des officiers du Parlement, il se trouvait pour
l'heure fort dnu de biens. tranger  Poitiers, il n'y possdait
point de maison, et logeait dans un htel qui, appartenant  une
famille Rosier, en avait pris le nom d'htel de la Rose. Au reste, la
demeure tait vaste. On y hbergeait les tmoins qu'on voulait garder
honorablement et srement. Jeanne y fut amene, bien que le Parlement
n'et point  examiner l'affaire de cette jeune fille[702]. Cette fois
encore, elle tait remise aux mains d'un homme qui appartenait au duc
d'Orlans autant qu'au roi de France. La femme de matre Jean
Rabateau, comme toutes les femmes des hommes de robe, tait de bonne
renomme[703].  _la Rose_, chaque jour aprs le dner, Jeanne restait
longtemps agenouille. Elle se relevait, la nuit, pour prier, et elle
passait de longues heures dans le petit oratoire de l'htel. C'est
dans cette maison que les docteurs vinrent l'interroger. Quand on lui
annona leur venue, elle fut agite d'une cruelle inquitude. Madame
sainte Catherine prit soin de la rassurer[704]; elle aussi avait
disput avec les docteurs, et les avait confondus. Il est vrai que
ceux-l taient des paens, mais trs savants et d'un esprit bien
subtil: car il est dit dans la vie de la sainte:

[Note 701: _Procs_, t. III, pp. 19, 74, 82, 203.--_Chronique de
la Pucelle_, p. 275.--B. Ledain, _Jeanne d'Arc  Poitiers_,
Saint-Maixent, 1891, in-8.]

[Note 702: Voyez toutefois le _Mistre du sige_, pp. 397-406.]

[Note 703: On peut d'autant moins souponner cette dame de ne
point mriter sa bonne renomme qu'on ne sait rien d'elle et qu'on
ignore mme si c'est la premire ou la seconde femme de matre Jean
Rabateau: car il en eut deux. La premire tait fille de Benot
Pidelet.--Cf. B. Ledain, _La maison de Jeanne d'Arc  Poitiers_,
Saint-Maixent, 1892, in-8.--Henri Daniel-Lacombe, _L'hte de Jeanne
d'Arc  Poitiers, matre Jean Rabateau_ (_Revue du Bas-Poitou_, avril
1891, pp. 48, 66).--A. Barbier, _Jeanne d'Arc et l'htellerie de la
Rose_, Poitiers, 1892, in-8.]

[Note 704: _Procs_, t. III, p. 82.]

L'empereur manda cinquante docteurs verss dans la science des
gyptiens et dans les arts libraux. Et, quand elle apprit qu'elle
devait disputer avec les sages, Catherine craignit de ne pouvoir
dfendre dignement contre eux la vrit de Jsus-Christ. Mais un ange
lui apparut et lui dit:

Je suis l'archange saint Michel, envoy par Dieu pour t'annoncer que
tu sortiras de ce combat victorieuse et digne d'obtenir Notre-Seigneur
Jsus-Christ, espoir et couronne de ceux qui combattent pour lui. Et
la vierge disputa avec les docteurs[705].

[Note 705: Voragine, _La lgende dore_ (Vie de sainte
Catherine).]

Les solennels docteurs et matres et les notables clercs du Parlement
de Poitiers se rendaient par petits groupes dans la maison de Jean
Rabateau, et chacun d'eux interrogeait Jeanne  son tour. Les premiers
qui vinrent furent Jean Lombard, Guillaume le Maire, Guillaume Aimery,
Pierre Turelure, Jacques Meledon. Frre Jean Lombard demanda:

--Pourquoi tes-vous venue? Le roi veut savoir ce qui vous a pousse 
l'aller trouver.

Jeanne rpondit d'une manire qui parut grande  tous ces clercs:

--Comme je gardais les animaux, une _Voix m'apparut_. La Voix me dit:
Dieu a grande piti du peuple de France. Jeanne, il faut que tu
ailles en France. Ayant ou ces paroles, je me mis  pleurer. Alors
la Voix me dit: Vas  Vaucouleurs. Tu trouveras l un capitaine qui
te conduira srement en France, prs du roi. Sois sans crainte. J'ai
fait ce qui m'tait dit et suis arrive au roi sans nul
empchement[706].

[Note 706: _Procs_, t. III, p. 204.]

Frre Guillaume Aimery prit ensuite la parole:

--D'aprs vos dires, la Voix vous apprit que Dieu veut tirer le peuple
de France de la calamit o il est. Mais si Dieu veut dlivrer le
peuple de France, il n'est pas ncessaire d'avoir des gens d'armes.

--En nom Dieu! rpliqua la Pucelle, les gens d'armes batailleront, et
Dieu donnera victoire.

Matre Guillaume se dclara satisfait[707].

[Note 707: _Procs_, t. III, pp. 203-204.]

Le 22 mars, matre Pierre de Versailles et matre Jean rault se
rendirent ensemble au logis de Jean Rabateau. L'cuyer Gobert
Thibault, que Jeanne avait dj vu  Chinon, y vint avec eux. C'tait
un homme jeune, trs simple, et qui pour croire ne demandait point de
signes.  leur venue, Jeanne alla un peu au-devant d'eux, et, frappant
amicalement sur l'paule du soldat:

--Je voudrais bien, lui dit-elle, avoir plusieurs hommes d'aussi bonne
volont[708].

[Note 708: _Ibid._, t. III, pp. 73-74.]

Elle se sentait  l'aise avec les gens d'armes. Quant aux docteurs,
elle ne pouvait les souffrir, et c'tait pour elle un supplice
lorsqu'ils venaient arguer. Bien que ces thologiens usassent de
grands mnagements  son endroit, leurs ternelles interrogations
lassaient sa patience; leur lenteur, leur pesanteur l'exasprait. Elle
leur savait trs mauvais gr de ne pas croire en elle tout de suite,
sans preuves, et de lui demander un signe qu'elle ne pouvait leur
donner, puisque ni monseigneur saint Michel, ni madame sainte
Catherine, ni madame sainte Marguerite, pendant les examens,
n'apparaissait. Dans le retrait, dans l'oratoire et dans la campagne
dserte, les htes du Paradis la visitaient en foule; anges et
saintes, descendus du ciel, se pressaient autour d'elle. Mais,  la
venue des docteurs, l'chelle de Jacob se retirait soudain. Et puis
ils taient des thologiens, et elle tait une sainte. Les rapports
sont toujours difficiles entre les chefs de l'glise militante et les
dvotes femmes qui communiquent directement avec l'glise triomphante.
Elle sentait que les rvlations dont elle tait favorise abondamment
donnaient des doutes, des soupons, des dfiances mme  ses
examinateurs les plus favorables. Elle n'osait pas trop leur conter
les secrets de ses Voix, et elle confiait, derrire leur dos,  son
beau duc d'Alenon, qu'elle savait et qu'elle pouvait beaucoup plus
qu'elle n'avait dit  tous ces clercs[709]. Ce n'tait pas  ceux-l
qu'elle avait t envoye; ce n'tait pas pour ceux-l qu'elle tait
venue. Elle se trouvait gne avec eux, et leurs faons d'tre lui
inspiraient cette mauvaise humeur empreinte dans plus d'une de ses
rponses. Parfois, quand ils l'interrogeaient, elle se rencognait avec
mutinerie au bout du banc et faisait la moue[710].

[Note 709: _Procs_, t. III, p. 92.]

[Note 710: _Chronique de la Pucelle_, p. 275.]

--Nous sommes envoys vers vous de la part du roi, dit matre Pierre
de Versailles.

Elle rpondit de trs mauvaise grce:

--Je crois bien voir que vous tes encore envoys pour m'interroger.
Je ne sais ni A ni B[711].

[Note 711: _Procs_, t. III, p. 74.]

Mais  cette demande:

--Pourquoi donc venez-vous

Elle rpliqua vivement:

--Je viens de la part du Roi des cieux pour faire lever le sige
d'Orlans et conduire le roi  Reims, pour son couronnement et son
sacre. Matre Jean rault, avez-vous du papier et de l'encre? crivez
ce que je vais vous dire.

Et elle dicta une brve apostrophe aux capitaines anglais: Vous,
Suffort, Clasdas et la Poule, je vous somme de par le Roi des cieux
que vous en alliez en Angleterre[712].

[Note 712: _Procs_, t. III, p. 74.--Boucher de Molandon et A. de
Beaucorps, _L'arme anglaise_, p. 111.--La Poule, comme il est ici
nomm  la franaise, n'est autre que Suffort, c'est--dire William
Pole, comte de Suffolk;  moins qu'on ne veuille dsigner le frre de
William, John Pole, qui n'tait pas un des trois chefs du sige. Quant
 Clasdas ou Glasdale, pour le nommer comme les Franais, il servait
sous les ordres du commandant des Tourelles. Ces erreurs peuvent tre
du fait de Jeanne; elles peuvent tre aussi du tmoin. On ne les
retrouve pas dans la lettre aux Anglais.]

Matre Jean rault, qui crivit sous sa dicte, tait, comme la
plupart d'entre eux, trs bien dispos pour elle. De plus il avait des
lumires. Il se rappelait cette Marie d'Avignon, surnomme la Gasque,
qui avait fait au feu roi Charles VI des prophties bien bonnes et
mmorables. Or, la Gasque tait alle dire au roi que le royaume
prouverait encore maintes calamits, et qu'elle avait vu des armes
dans le ciel. Et elle avait conclu son apocalypse en ces termes:
Tandis que j'tais effraye, croyant qu'il me fallait prendre ces
armes, une voix me rassura, en disant: Elles ne sont pas pour toi,
mais pour une vierge qui viendra, et, par ces armes, dlivrera le
royaume de France. Matre Jean rault mdita ces rvlations
merveilleuses et il en vint  croire que Jeanne tait la vierge
annonce par Marie d'Avignon[713].

[Note 713: _Procs_, t. III, p. 83.]

Matre Grard Machet, confesseur du roi, avait trouv dans des crits
qu'une pucelle devait venir pour donner aide au roi de France. Il en
fit la remarque  l'cuyer Gobert Thibault qui n'tait pas un trs
gros personnage[714]; il la fit assurment  bien d'autres. Grard
Machet, docteur en thologie, autrefois vice-chancelier de
l'Universit, dont il tait maintenant exclu, passait pour une des
lumires de l'glise. Il aimait la cour[715], bien qu'il s'en
dfendt, et jouissait de la faveur du roi qui, pour rcompenser ses
bons services, venait de lui donner de quoi acheter une mule[716]. On
est suffisamment difi sur les dispositions des docteurs, quand on
surprend le confesseur du roi rpandant lui-mme les prophties
fabriques tout exprs pour accrditer la Pucelle du Bois-Chenu.

[Note 714: _Ibid._, t. III, p. 75.]

[Note 715: Lettres de Grard Machet, Bibl. nat., fonds latin n
8577.--Launoy, _Regii Navarr Gymnasii Parisiensis historia..._,
Paris, 1682 (2 vol. in-4), t. II, pp. 533, 557.--Du Boulay, _Hist.
Univ. Parisiensis_, t. V, p. 875.--Vallet de Viriville, dans _Nouvelle
Biographie gnrale_.]

[Note 716: De Beaucourt, _Extrait du catalogue des actes de
Charles VII_, p. 18.]

On interrogea la jeune fille touchant ses Voix qu'elle appelait aussi
son Conseil, et ses saintes, qu'elle se reprsentait  la ressemblance
des figures tailles et peintes qui peuplaient les glises[717]. Les
docteurs firent objection sur ce qu'elle avait rejet tout vtement de
femme et fait tailler ses cheveux en rond,  la faon des jouvenceaux.
Or il est crit: Une femme ne prendra point un habit d'homme, et un
homme ne prendra point un habit de femme; car celui qui le fait est
abominable devant Dieu. (_Deuter._ XXII, 5.) Le concile de Gangres,
tenu sous le rgne de Valens, avait frapp d'anathme les femmes qui
s'habillaient en hommes et se coupaient les cheveux[718]. Mais il
importait de considrer que ce qui tait abominable  Dieu ce n'tait
point le dehors, c'tait le dedans; ce n'tait point l'habit, c'tait
le mauvais dessein qui le faisait prendre. Les Pres de Gangres
n'avaient condamn que les femmes qui s'habillaient en hommes et se
coupaient les cheveux sous prtexte de vie asctique. L'glise
approuvait depuis lors que les religieuses coupassent leurs cheveux.
Plusieurs saintes, inspires par un mouvement extraordinaire du
Saint-Esprit, avaient cach leur sexe sous des vtements virils. On
gardait  Saint-Jean-des-Bois, prs Compigne, la chsse de sainte
Euphrosine d'Alexandrie, qui avait vcu trente-huit ans sous l'habit
d'homme dans le couvent de l'abb Thodose[719]. Pour ces raisons et
sur ces exemples, les docteurs pensrent: Puisque Jeanne prit cet
habit non point pour offenser la pudeur d'autrui, mais pour garder la
sienne, ne tournons pas  mal ce qui a t fait pour le bien, et ne
condamnons point un acte que la puret des intentions justifie.

[Note 717: _Procs_, t. I, pp. 71, 72, 73, 171.]

[Note 718: Labbe, _Sacro-Sancta Consilia_ (1671), II, 413-34.]

[Note 719: Surius, _Vit S.S._ (1618), t. I, pp. 21-24.--Gabriel
Brosse, _Histoire abrge de la vie et de la translation de sainte
Euphrosine, vierge d'Alexandrie, patronne de l'abbaye de
Beaulieu-ls-Compigne_, Paris, 1649, in-8.]

Certains examinateurs lui demandrent pourquoi elle nommait Charles,
dauphin, au lieu de lui donner son titre de roi. Ce titre, il le
portait lgitimement depuis le 30 octobre 1422, ayant ce jour, le
neuvime depuis la mort du roi son pre,  Mehun-sur-Yvre, dans la
chapelle royale, quitt sa robe noire pour une robe vermeille, pendant
que les hrauts, levant la bannire de France, criaient: Vive le
roi!

Elle rpondit:

--Je ne l'appellerai pas roi, tant qu'il n'aura pas t sacr et
couronn  Reims. C'est dans cette cit que j'entends le mener[720].

[Note 720: _Procs_, t. III, p. 20.]

Pour elle, il n'y avait point de roi de France sans ce sacre, dont
elle avait ou les miracles de la bouche de son cur qui, chaque
anne, rcitait le pangyrique du bienheureux saint Remi, patron de la
paroisse. Cette rponse tait de sorte  contenter les examinateurs,
car il importait, pour le spirituel et pour le temporel, que le roi
ft sacr  Reims[721]. Et messire Regnault de Chartres devait le
souhaiter ardemment.

[Note 721: Il est  remarquer que la consultation des docteurs,
telle que Thomassin l'a insre dans le _Registre delphinal_, dsigne
Charles de Valois tour  tour et indiffremment par le titre de roi et
par celui de dauphin (_Procs_, t. IV, p. 303).]

Quand les clercs la contredisaient, elle opposait ses propres lumires
 la doctrine de l'glise et elle leur disait:

--Il y a aux livres de Notre-Seigneur plus qu'aux vtres[722].

[Note 722: _Procs_, t. III, p. 86.]

Rponse hardie et brlante, qu'il et t dangereux de faire  des
thologiens moins favorables que ceux-l; car peut-tre y eussent-ils
vu une offense aux droits de l'glise qui, gardienne des livres
saints, en demeure l'interprte jalouse et ne souffre pas qu'on oppose
l'autorit des critures aux dcisions des Conciles[723]. Quels
taient les livres qu'elle jugeait, sans les avoir lus, contraires 
ceux de Notre-Seigneur, dans lesquels elle paraissait lire  pleines
pages par les yeux de l'esprit? Les sacrs canons, semblait-il, et les
saintes dcrtales. Cette parole d'une enfant contenait de quoi ruiner
l'glise tout entire. Les docteurs de Poitiers, s'ils avaient t
moins Armagnacs, auraient ds lors flair Jeanne avec mfiance et
trouv qu'elle sentait la persine. Mais ils servaient fidlement les
maisons d'Orlans et de France; leurs robes taient perces, leurs
marmites vides[724], ils n'espraient plus qu'en Dieu, et craignaient,
en rejetant cette jeune fille, de rebuter le Saint-Esprit. D'ailleurs,
rien ne les empchait de croire que Jeanne et ainsi parl par
ignorance et simplicit, sans malice aucune. C'est pourquoi sans doute
ils ne se scandalisrent point.

[Note 723: Le Pre Didon, _Vie de Jsus_, t. 1er, prface.]

[Note 724: Juvnal des Ursins, _Histoire de Charles VI_, p. 359.]

 son tour, frre Seguin de Seguin interrogea la jeune fille. Il tait
Limousin, et son origine paraissait  son langage. Il parlait avec une
lenteur pesante et employait des termes ignors en Lorraine et en
Champagne. Peut-tre avait-il cet air pais et lourd qui rendait les
gens de son pays un peu ridicules aux Franais de la Loire, de la
Seine et de la Meuse.  cette question:

--Quelle langue parlent vos Voix?

Jeanne rpondit:

--Une meilleure que la vtre[725].

[Note 725: _Procs_, t. III, p. 204.]

Les saintes ont leurs moments d'impatience. Si le frre Seguin ne le
savait pas encore, il l'apprit en ce jour. Aussi pourquoi doutait-il
que madame sainte Catherine et madame sainte Marguerite, qui taient
du parti des Franais, parlassent franais? Un tel doute tait
insupportable  Jeanne, et elle fit entendre  l'interrogateur que,
lorsqu'on est Limousin, on ne s'enquiert point du parler des dames du
ciel. Cependant il poursuivit son interrogatoire.

--Croyez-vous en Dieu?

--Oui, et mieux que vous, fit la Pucelle, qui, ne connaissant point le
bon frre, semblait peut-tre un peu prompte  s'estimer mieux
croyante que lui. Mais elle tait outre qu'on pt douter de sa
crance au Dieu qui l'avait envoye. Sa rponse,  la bien entendre,
attestait l'ardeur de sa foi. Frre Seguin l'entendit-il ainsi? Des
contemporains disent qu'il se montra fort aigre personne. On a des
raisons de croire, au contraire, qu'il tait bon homme[726].

[Note 726: C'tait donc la destine des Limousins d'tre raills
par les Franais de Champagne et de France! Aprs Frre Seguin, ce
sera l'tudiant limousin  qui Pantagruel dit: Tu es Limousin pour
tous potaige, et tu veux icy contrefaire le Parisian. Et ce sera M.
de Pourceaugnac. La Fontaine crit de Limoges,  sa femme, en 1663,
que les Limousins ne sont ni malheureux ni disgracis du Ciel, comme
on se le figure dans nos provinces. Mais il ajoute que leurs
habitudes ne lui plaisent pas. Il semble que le Frre Seguin ait t
d'abord piqu des moqueries et des vivacits de la jeune fille. Mais
il ne lui garda pas rancune. Le bon naturel du Limousin, dit Abel
Hugo, ne sait pas nourrir longtemps un sentiment haineux. _La France
pittoresque: Haute-Vienne._--Cf. A. Prcicou, _Rabelais et les
Limousins_, Limoges, 1906, in-8.]

--Mais enfin, dit-il, Dieu ne veut pas qu'on vous croie, s'il ne
parat quelque signe montrant qu'il vous faut croire. Nous ne saurions
conseiller au roi de vous confier, sur votre seule parole, des gens
d'armes et de les mettre ainsi en pril.

--En nom Dieu, rpondit-elle, je ne suis pas venue  Poitiers pour
faire signes. Mais menez-moi  Orlans, et je vous montrerai signes
pour quoi je suis envoye. Qu'on me donne des hommes en si grand
nombre qu'on le jugera bon, et j'irai  Orlans.

Et elle dit encore ce qu'elle disait sans cesse:

--Les Anglais seront tous chasss et dtruits. Le sige d'Orlans sera
lev et la ville affranchie de ses ennemis, aprs que j'en aurai fait
sommation de par le Roi du ciel. Le roi sera sacr  Reims, la ville
de Paris remise en l'obissance du roi, et le duc d'Orlans reviendra
d'Angleterre[727].

[Note 727: _Procs_, t. III, p. 205.]

Longtemps,  l'exemple de frre Seguin de Seguin, plusieurs docteurs
et matres la pressrent de montrer un signe de sa mission. Ils
estimaient en effet que, si Dieu l'avait choisie pour dlivrer le
peuple de France, il ne manquerait pas de rendre ce choix manifeste
par un signe de sa main, ainsi qu'il avait fait pour Gdon, fils de
Josias. Quand Isral tait humili sous Madian, et lorsque, pour
chapper  ses ennemis, le peuple de Dieu se cachait dans les cavernes
des montagnes, l'Ange apparut  Gdon sous un chne et, parlant au
nom du Seigneur lui dit: Je serai avec toi et tu dtruiras les
madianites.  quoi Gdon rpondit: Si j'ai trouv grce devant toi,
fais-moi connatre par un signe que c'est toi qui me parles. Il fit
cuire un chevreau, ptrit des pains sans levain, mit la chair dans une
corbeille et le jus dans un vase, et dposa sous le chne le vase et
la corbeille. Alors l'Ange du Seigneur lui dit: Prends la chair et
les pains sans levain, pose-les sur cette pierre et verse dessus le
jus de la chair. Ce que Gdon ayant fait, l'Ange toucha de son bton
la chair et les pains sans levain, et aussitt il sortit un feu de la
pierre qui consuma la chair et les pains. Et Gdon connaissant qu'il
avait vu l'Ange du Seigneur, s'cria: Hlas! mon Dieu! car j'ai vu
l'Ange du Seigneur face  face! Et avec trois cents hommes, il
dtruisit le peuple madianite. Les docteurs avaient cet exemple
prsent  l'esprit[728].

[Note 728: _Procs_, t. III, p. 20.]

Mais pour la Pucelle, le signe de victoire, c'tait la victoire mme.
Elle ne cessa de dire:

--Le signe que je vous montrerai, ce sera Orlans secouru et le sige
lev[729].

[Note 729: _Ibid._, t. III, p. 20 et 205.--_Chronique de la
Pucelle_, p. 278.--_Journal du sige_, p. 49.]

La constance avec laquelle elle persvrait dans ce propos frappa la
plupart des interrogateurs qui estimrent qu'elle devait tre pour
eux, non pas une occasion de tideur et de doute, mais un exemple de
ferveur et un sujet d'dification, et que, puisqu'elle promettait de
montrer signe, il leur convenait de demander humblement  Dieu qu'il
le lui envoyt, d'esprer comme elle, et, unis au roi et  tout le
peuple de France, de demander les enseignes de victoire au Dieu qui
dlivra Isral. Ainsi tombaient les raisons du bon frre Seguin et de
ceux qui, sduits par les conseils de la sagesse humaine, voulaient
des preuves pour croire.

Aprs un examen qui dura six semaines, les docteurs se dclarrent
difis[730].

[Note 730: _Procs_, t. III, pp. 19-20.]

Il y avait un point dont il convenait de s'assurer: il fallait savoir
si, comme elle le disait, Jeanne tait vierge.  la vrit, des
matrones l'avaient dj examine lors de sa venue  Chinon, quand on
ne savait pas seulement si elle tait fille ou garon, et quand on
pouvait craindre mme qu'elle ne ft une illusion en semblance de
femme, produite par l'art des dmons, ce que les savants ne pensaient
pas impossible[731]. Il n'tait pas mort depuis longtemps, ce chanoine
qui croyait que parfois des chevaliers se transforment en ours et que
des esprits parcourent cent lieues en une nuit, puis, tout  coup, se
changent en truies et en ftus de paille[732]. On avait donc fait tout
de suite le ncessaire. Mais il convenait de procder  une visite
exacte, prudente et sage, tant la chose tait de consquence.

[Note 731: _Ibid._, t. I, p. 95; t. III, p. 209.]

[Note 732: Mary Darmesteter, _Froissart_, Paris, 1894, in-12, p.
96.]




CHAPITRE VIII

LA PUCELLE  POITIERS (_Suite_).


Une croyance commune aux doctes et aux ignorants attachait des vertus
singulires  l'tat de virginit. Ces ides remontaient jusqu' une
antiquit vaste et profonde: l'origine s'en perdait dans un pass qui
n'tait point chrtien; c'tait un legs immmorial, dont une part
venait des Gaulois et des Germains, une autre part des Romains et des
Grecs. Sur cette terre des Gaules, les blanches prtresses des forts
avaient laiss quelque souvenir de leur beaut sacre; et l'on voyait
parfois encore flotter dans l'le de Sein, le long des bords brumeux
de l'Ocan, l'ombre ple des neuf soeurs qui, aux jours passs,
endormaient  leur volont ou veillaient la tempte.

Selon ces croyances, closes dans la jeunesse des peuples, le don de
prophtie est rserv aux vierges. C'est le partage d'une Cassandre
et d'une Vellda. Les Sibylles passaient pour avoir prophtis la
venue de Jsus-Christ; on les tenait, dans l'glise, pour les
gardiennes de la rvlation premire au milieu des Gentils, et on les
vnrait comme les soeurs augustes des prophtes d'Isral. La prose
des Morts atteste l'une d'elles en mme temps que le roi David.
Quelles fraudes pieuses tablirent leur gloire prophtique, c'est ce
que nous devons ignorer ici autant que l'ignorait un Jean Gerson ou un
Grard Machet. Il nous faut voir, au contraire, avec les docteurs du
XVe sicle, ces vierges annonant la vrit aux nations qui les
vnraient sans les comprendre. Telle tait l'antique tradition de
l'glise chrtienne. Les Pres les plus anciens, Justin, Origne,
Clment d'Alexandrie faisaient grand usage des oracles sibyllins, et
les paens ne savaient trop que rpondre quand Lactance leur opposait
le tmoignage de ces prophtesses des nations. Saint Jrme, sur la
foi de Varron, croyait fermement  leur existence. Saint Augustin met
dans la _Cit de Dieu_ la Sibylle rythre qui, dit-il, annona sans
mlange d'erreurs la vie du Sauveur. Ds le XIIIe sicle, ces vierges
antiques avaient pris place dans les cathdrales au ct des
patriarches et des prophtes. Mais c'est au XVe que leurs images se
montrent en foule, sculptes au portail des glises, tailles dans les
stalles du choeur, peintes sur les murs des chapelles ou sur les
verrires lumineuses. Chacune a son attribut distinctif. La Persique
tient cette lanterne et la Libyque cette torche, qui percrent les
tnbres de la gentilit. L'Agrippe, l'Europenne et l'rythre sont
armes du glaive; la Phrygienne porte la croix pascale;
l'Hellespontine prsente un rosier fleuri; les autres montrent les
signes visibles du mystre qu'elles ont annonc: la Cumane, une
crche; la Delphique, la Samienne, la Tiburtine, la Cimmrienne, une
couronne d'pines, un sceptre de roseau, des verges, une croix[733].

[Note 733: Jean-Philippe de Lignan, Rome, 1481 (non pagin),
feuillets 10 et suiv.--Sur l'assimilation de Jeanne d'Arc  la Sibylle
antique, voir le clerc de Spire.--_Sibylla Francica_, dans _Procs_,
t. III, p. 422.--Christine de Pisan, dans _Procs_, t. V, p,
12.--Lanry d'Arc, _Mmoires et consultations en faveur de Jeanne
d'Arc_, pp. 8-10.--Barbier de Montault, _Iconographie des Sibylles_,
dans _Revue de l'Art Chrtien_, XIII-XIV (1869-1870).--Barraud,
_Notice sur les attributs avec lesquels on reprsente les Sibylles aux
XVe et XVIe sicles_ dans _Bulletin archologique de la commission
hist. des Arts Mon._, t. IV (1848).--Cf. Morosini, t. IV, annexe XIV,
p. 319.]

L'conomie mme de la religion chrtienne, l'ordre de ses mystres o
l'on voit l'humanit perdue par une femme et sauve par une vierge, et
toute chair enveloppe, dans la maldiction d've, conduisait au
triomphe de la virginit et  l'exaltation d'un tat qui, pour parler
comme un Pre de l'glise, est dans la chair sans tre charnel.

C'est la virginit, dit saint Grgoire de Nysse, qui fait que Dieu ne
refuse pas de vivre avec les hommes. C'est elle qui donne aux hommes
des ailes pour prendre leur vol vers le ciel. La virginit lve
l'aptre Jean au-dessus mme du prince des aptres. Lors des
funrailles de Marie, Pierre remit  Jean la branche de palmier et
dit: Il convient  celui qui est vierge de porter la palme de la
Vierge[734].

[Note 734: Voragine, _La lgende dore_ (Assomption de la
Vierge).]

La vierge Marie, la Vierge par excellence, tait, dans l'occident
chrtien, depuis le XIIe sicle, l'objet d'un culte ardent et
tendre[735]. Les grandes cathdrales du nord de la France, places
sous le vocable de Notre-Dame, clbraient leur fte patronale le jour
de l'Assomption. Contre le pilier symbolique du grand portail
s'levait l'image de la Vierge avec son divin Enfant et le lis
virginal. Parfois ve figurait au-dessous, afin qu'on vt en mme
temps la faute et la rdemption, la seconde ve rachetant la premire,
la vierge exalte et la femme humilie. Au tympan des portails se
droulent des scnes merveilleuses. La Vierge est agenouille: prs
d'elle un lis fleurit dans un vase. L'ange, un lis  la main, lui dit
_AVE_, retournant ainsi le nom d'_EVA_, _mutans Evae nomen_. Ou bien
encore, les pieds poss sur le croissant de la lune, elle s'lve au
plus haut des cieux: _Exaltata est super choros angelorum._ Plus loin,
elle reoit de Jsus-Christ la couronne prcieuse: _Posuit in capite
ejus coronam de lapide pretioso._ Les vitraux reprsentaient en joyaux
de lumire les figures de la virginit de Marie: la pierre vue par
Daniel, dtache de la montagne sans la main d'aucun homme, la toison
de Gdon, le buisson ardent de Mose et la verge fleurie d'Aaron.

[Note 735: Le cur de Saint-Sulpice, _Notre-Dame de France ou
hist. du culte de la Sainte Vierge en France_, Paris, 1862, 7 vol.
in-8.--Abb Mignard, _La Sainte Vierge_, Paris, 1877, in-8, pp. 382
et suiv.]

Clbre en des hymnes, des squences et des litanies, avec une
inpuisable abondance d'images, elle tait la Rose mystique, la Tour
d'ivoire, l'Arche d'alliance, la Porte du ciel, l'toile du matin.
Elle tait le Puits des eaux vives, la Fontaine du jardin, le Verger
clos, la Gemme lumineuse, la Fleur des vertus, la Palme de douceur, le
Myrte de temprance, le Nard odorant.

L'ide qu'en la virginit rsidaient la grce et la puissance prenait,
dans la lgende dore, les formes les plus riches et les plus
charmantes. Les hagiographies comblent des plus douces louanges les
pouses de Jsus-Christ, celles-l surtout qui mirent sur la robe
blanche de la virginit les roses rouges du martyre. C'tait pendant
la passion des vierges que s'accomplissaient les miracles de la grce
la plus abondante. Les anges apportent  Dorothe les roses clestes
qu'elle rpand sur ses bourreaux. Les vierges martyres commandent aux
animaux. Les lions de l'amphithtre lchent les pieds de sainte
Thcle; les btes fauves du cirque se runissent et nouent leurs
queues ensemble pour prparer un trne  sainte Euphmie; des aspics,
dans une fosse profonde, forment autour du col de sainte Christine
d'agrables colliers. Le divin poux pour lequel elles souffrent ne
permet pas du moins qu'elles souffrent dans leur pudeur. Quand le
bourreau arrache les vtements d'Agns, les cheveux de la sainte
s'paississent et lui font une robe miraculeuse; avant qu'on promne
sainte Barbe nue par les rues, un ange lui apporte une tunique
blanche. Ces Agns et ces Dorothe, ces Catherine et ces Marguerite,
cette lgion d'innocentes victorieuses disposaient les mes  croire
au miracle d'une vierge plus forte que les archers. Sainte Genevive
n'avait-elle pas dtourn de Paris Attila et ses guerriers barbares?

Cette croyance en une vertu attache  l'tat de virginit se trouve
vivement exprime dans la fable, si rpandue alors, de la Licorne et
de la Pucelle.

La licorne tait un cheval-chvre d'une blancheur immacule; elle
portait au front une merveilleuse pe. Les veneurs qui la voyaient
passer dans les clairires n'avaient jamais pu l'atteindre, tant elle
tait rapide. Mais si une vierge, assise dans la fort, appelait la
licorne, la bte obissait, inclinait sa tte sur le giron de
l'enfant, se laissait prendre, enchaner par d'aussi faibles mains. Au
contraire, il ne fallait pas qu'une fille corrompue et non pucelle
l'approcht: la licorne la tuait aussitt[736].

[Note 736: _De l'Unicorne qu'une jeune fille sduit_, dans le
_Bestiaire_ de R. de Fournival (Paulin Paris, _Manuscrits franais_,
t. IV, p. 25.)--Berger de Xivrey, _Traditions tratologiques_, p.
559.--J. Doublet, _Histoire de l'abbaye de Saint-Denys_, t. I, p.
320.--Vallet de Viriville, _Nouvelles recherches sur Agns Sorel_,
dans _Bulletin de la Socit des Antiquaires de Picardie_, t. VI, p.
621.--A. Maury, _Croyances et lgendes du moyen ge_, pp. 262 et
suiv.]

On disait mme qu'une vierge avait le pouvoir de gurir les
crouelles en rcitant  jeun et nue certaine formule magique, mais ce
n'tait pas parole d'vangile[737].

[Note 737: Leber, _Des crmonies du sacre_, Paris, 1825, in-8,
p. 459.]

Si les mystiques et les visionnaires exaltaient la virginit,
l'glise, jalouse de gouverner les corps avec les mes, condamnait les
opinions contraires  la lgitimit du mariage, dont elle avait fait
un sacrement. Elle tenait pour des impies trs dtestables ceux qui
rprouvaient absolument l'oeuvre de chair. Une fille tait louable de
garder sa virginit; encore fallait-il que ce ne ft pas pour des
raisons pernicieuses et condamnables. Deux cents ans avant que rgnt
le roi Charles VII, une jeune fille de Reims prouva qu'on peut pcher
gravement contre l'glise de Dieu en refusant de forniquer avec un
clerc dans une vigne. Voici l'histoire de cette jeune fille, telle
qu'elle fut rapporte par le chanoine Gervais.

Guillaume aux Blanches Mains, archevque de Reims, oncle du roi
Philippe de France, chevauchait un jour hors de sa ville pour se
divertir. Un clerc de sa suite, nomm Gervais, qui tait dans l'ardeur
de la jeunesse, aperut une belle jeune fille qui passait seule dans
une vigne. Il alla vers elle, la salua, et lui demanda: Qu'avez-vous
donc  faire seule en si grande hte? Et, par propos congruents, il
la sollicita courtoisement  l'amour.

Sans mme le regarder, elle lui rpondit d'un maintien tranquille et
d'une voix grave:

-- Dieu ne plaise,  bon jouvenceau, que je sois jamais l'amie de toi
ou d'aucun autre homme, car si je perdais ma virginit et si ma chair
tait une fois corrompue, je serais voue infailliblement et sans
remde  la damnation ternelle.

En entendant un tel langage il souponna la jeune fille d'appartenir 
la secte impie des cathares que l'glise recherchait alors avec soin
et punissait svrement. En effet, une des erreurs de ces hrtiques
tait de condamner tout commerce charnel. Impatient d'claircir ses
doutes, Gervais provoqua aussitt la jouvencelle  un dbat sur
l'enseignement de l'glise relativement  l'oeuvre de chair. Cependant
l'archevque Guillaume aux Blanches Mains fit retourner sa monture et
poussa, suivi de ses religieux, jusqu' la vigne o la jeune fille et
le clerc disputaient ensemble. Lorsqu'il eut appris le sujet de leur
dispute, il ordonna qu'on saist cette jeune fille et qu'on l'ament
dans la ville. L, il l'exhorta et s'effora charitablement de la
convertir  la foi catholique.

Pourtant elle ne se soumit point.

--Je ne suis pas, lui dit-elle, assez instruite dans la doctrine pour
me dfendre. Mais j'ai en ville une matresse qui rfutera trs
facilement, par de bonnes raisons, tous vos arguments. C'est une telle
qui loge en telle maison.

L'archevque Guillaume envoya aussitt qurir cette femme et, l'ayant
interroge, il reconnut que la jeune fille avait parl d'elle
exactement. Ds le lendemain il convoqua une assemble de clercs et de
nobles pour juger les deux femmes. Elles furent l'une et l'autre
condamnes au feu. La matresse parvint  s'chapper, mais la jeune
fille, n'ayant pu tre, par persuasion ni promesses, tire de sa
pernicieuse erreur, fut livre au bourreau. Elle mourut sans verser
une larme, sans murmurer une plainte[738].

[Note 738: L. Tanon, _Histoire des tribunaux de l'inquisition en
France_, Paris, 1893, in-8, p. 293.]

On croyait communment alors que le diable prenait la virginit des
filles qui se donnaient  lui et que c'tait le premier acte par
lequel il exerait sa puissance sur ces malheureuses cratures[739].
Cette faon d'agir tait conforme  ce qu'on savait de son temprament
libidineux. Il y gotait un plaisir accommod  sa condition
souffrante; il y obtenait de plus un avantage considrable, celui de
dsarmer sa victime, car la virginit est une cuirasse contre laquelle
les traits de l'enfer se brisent comme paille. De la sorte on tait
presque assur de ne point trouver dans un corps intact et pur une me
voue au dmon[740]. Il y avait donc un moyen, autant dire
infaillible, de constater que la paysanne de Vaucouleurs n'tait pas
adonne  la magie ni  la sorcellerie, qu'elle n'avait point fait de
pacte avec le Malin. On y eut recours.

[Note 739: Du Cange, _Glossaire_, au mot: _Matrimonium_.]

[Note 740: Pierre Le Loyer, _Livre des spectres_, 1586, in-4, pp.
527, 551.]

Jeanne fut vue, visite, secrtement regarde, amplement examine par
de sages femmes, _mulieres doctas_, des vierges expertes, _peritas
virgines_, des veuves et des pouses, _viduas et conjugatas_. Au
premier rang de ces matrones se trouvaient la reine de Sicile et de
Jrusalem, duchesse d'Anjou; la dame Jeanne de Preuilly, femme du sire
de Gaucourt, gouverneur d'Orlans, laquelle tait ge de
cinquante-sept ans environ, et la dame Jeanne de Mortemer, femme de
messire Robert Le Maon, seigneur de Trves, homme d'un grand
ge[741]. Celle-ci n'avait pas plus de dix-huit ans, et l'on et cru
qu'elle connaissait mieux le calendrier des vieillards que le
formulaire des matrones. Ce qui semble trange, c'est l'assurance avec
laquelle les prudes femmes d'alors se livraient  une recherche que le
roi Salomon, dans sa sagesse, estimait difficile.

[Note 741: _Procs_, t. III, p. 102.--Vallet de Viriville, article
_Le Maon_, dans _Nouvelle Biographie gnrale_.]

Jeanne de Domremy fut trouve vraie et entire pucelle, sans apparence
de corruption ni trace de violence[742].

[Note 742: _Procs_, t. III, p. 210.--Eberhard Windecke, p.
157.--Morosini, p. 99.]

En mme temps qu'elle subissait les interrogatoires des docteurs et
l'examen des matrones, plusieurs religieux, envoys dans son pays
natal, y poursuivaient une enqute sur sa naissance, sa vie et ses
moeurs[743]. Ils avaient t choisis parmi ces moines mendiants qui,
sans cesse par voies et par chemins, pouvaient se mouvoir en pays
ennemi sans veiller la dfiance des Anglais et des Bourguignons. En
effet, ils ne furent point inquits et ils rapportrent de Domremy et
de Vaucouleurs des tmoignages certains qui attestaient l'humilit, la
dvotion, l'honntet et la simplicit de Jeanne. Ils en rapportrent
surtout des contes pieux qu'ils n'avaient pas eu grand'peine 
trouver, car c'tait ceux dont on ornait communment l'enfance des
saints. Il est juste de faire  ces moines une trs grande part dans
les lgendes de la premire heure qui devinrent si vite populaires.
Ils contrent, ds lors, selon toute apparence, que, lorsque Jeanne
tait dans sa septime anne, les loups n'approchaient point de ses
moutons et que les oiseaux des bois, quand elle les appelait, venaient
manger son pain dans son giron[744]. Ces fleurettes semblent bien
d'origine franciscaine: on y retrouve le loup de Gubbio et les oiseaux
prchs par saint Franois. Peut-tre ces mendiants fournirent-ils
aussi quelques exemples du don de prophtie qui tait en la Pucelle,
et publirent-ils que, se trouvant  Vaucouleurs, le jour des Harengs,
elle avait su le grand dommage souffert par les Franais 
Rouvray[745]. La fortune de ces petits rcits fut immense et
soudaine.

[Note 743: _Procs_, t. III, p. 82.]

[Note 744: Lettre de Perceval de Boulainvilliers au duc de Milan,
dans _Procs_, t. V, pp. 115, 121.--_Journal d'un bourgeois de Paris_,
p. 237.]

[Note 745: _Journal du sige_, p. 48.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 275.]

Aprs cet examen et ces enqutes, les docteurs conclurent:

Le roi, attendu la ncessit de lui et de son royaume, et considr
les continues prires de son pauvre peuple envers Dieu et tous autres
aimant paix et justice, ne doit point dbouter ni rejeter la Pucelle,
qui se dit tre envoye de par Dieu pour lui donner secours, non
obstant que ces promesses soient seules[746] oeuvres humaines; ni
aussi ne doit croire en elle tant tt et lgrement. Mais en suivant
la sainte criture, il la doit prouver par deux manires: c'est
assavoir par prudence humaine, en enqurant de sa vie, de ses moeurs
et de son intention, comme dit saint Paul l'Aptre: _Probate spiritus,
si ex Deo sunt_; et, par dvote oraison, requrir signe d'aucune
oeuvre et esprance divine, par quoi on puisse juger qu'elle est venue
de la volont de Dieu. Aussi commanda Dieu  Achaz, qu'il demandt
signe, quand Dieu lui faisait promesse de victoire, en lui disant:
_Pete signum a Domino_; et semblablement fit Gdon, qui demanda
signe, et plusieurs autres, etc.

[Note 746: _Seules_ est douteux dans le texte.]

Le roi, depuis la venue de ladite Pucelle, a observ et tenu les deux
manires susdites: c'est assavoir probation par prudence humaine et
par oraison, en demandant signe de Dieu. Quant  la premire qui est
par prudence humaine, il a fait prouver ladite Pucelle de sa vie, de
sa naissance, de ses moeurs, de son intention et l'a fait garder avec
lui bien par l'espace de six semaines pour la montrer  toutes gens
soit clercs, gens d'glise, gens de dvotion, gens d'armes, femmes,
veuves et autres. Et publiquement et secrtement elle a convers avec
toutes gens. Mais en elle on ne trouve point de mal, et rien que bien,
humilit, virginit, dvotion, honntet, simplesse; et de sa
naissance et de sa vie plusieurs choses merveilleuses sont dites comme
vraies.

Quant  la seconde manire de probation, le roi lui demanda signe, 
quoi elle rpond que, devant la ville d'Orlans, elle le montrera, et
non pas avant ni en autre lieu: car ainsi lui est ordonn de par Dieu.

Le roi, attendu la probation faite, de ladite Pucelle, autant qu'il
lui tait possible, et nul mal ne trouvant en elle, et considr sa
rponse qui est de montrer signe divin devant Orlans; vu sa constance
et sa persvrance en son propos, et ses requtes instantes d'aller 
Orlans, pour y montrer le signe de divin secours, ne la doit point
empcher d'aller  Orlans avec ses gens d'armes; mais la doit faire
conduire honntement, en esprant en Dieu. Car avoir crainte d'elle ou
la rejeter sans apparence de mal serait rpugner au Saint-Esprit, et
se rendre indigne de l'aide de Dieu, comme dit Gamaliel en un conseil
des Juifs au regard des Aptres[747].

[Note 747: _Procs_, t. III, pp. 391, 392; t. IV, pp. 306, 487,
488.]

En rsum, la conclusion des docteurs tait que rien de divin ne
paraissait encore dans les promesses de la Pucelle, mais qu'elle avait
t examine et trouve humble, vierge, dvote, honnte, simple et
toute bonne et que, puisqu'elle avait promis de montrer un signe de
Dieu devant Orlans, il fallait l'y conduire, de peur de repousser
avec elle les grces de l'Esprit-Saint.

Ces conclusions furent copies  un grand nombre d'exemplaires et
envoyes aux villes du royaume ainsi qu'aux princes de la chrtient.
L'empereur Sigismond, notamment, en reut une copie[748]. Si, par une
enqute de six semaines, suivie d'une conclusion favorable et
solennelle, les docteurs de Poitiers voulurent mettre en lumire et en
honneur la Pucelle, prparer, annoncer la merveille qu'ils avaient
sous la main, la montrer de manire  rconforter les Franais, ils
russirent parfaitement dans leur entreprise[749]. Cette longue
information, ces minutieux examens rassurrent en France les esprits
dfiants qui craignaient qu'une fille habille en homme ne ft une
diablesse, blouirent les imaginations par l'espoir du miracle,
touchrent les coeurs en faveur de cette jeune fille qui sortait du
creuset radieuse et comme environne d'une lumire cleste. La
victoire remporte par elle dans cette dispute avec les docteurs la
faisait paratre une autre sainte Catherine[750]. Et comme ce n'tait
pas assez pour la foule avide de prodiges qu'elle et rpondu sagement
aux questions difficiles, on imagina qu'elle avait t soumise  des
preuves tranges et telles qu'elle n'avait pu les surmonter que par
miracle. C'est ainsi qu'on raconta quelques semaines aprs l'enqute,
en Bretagne et en Flandres, l'histoire merveilleuse que voici: 
Poitiers, comme elle se prparait  recevoir la communion, le prtre
avait une hostie consacre et une autre qui ne l'tait pas; il voulut
lui donner celle qui n'tait pas consacre; elle la prit dans sa main
et dit au prtre que cette hostie n'tait pas le corps du Christ son
Rdempteur, mais que ce corps tait dans l'hostie que le prtre avait
mise sous le corporal[751]. Comment douter aprs cela que Jeanne ne
ft une grande sainte?

[Note 748: Eberhard Windecke, pp. 32, 41.]

[Note 749: Les conclusions de la commission de Poitiers se
rpandirent partout. Les traces de cette diffusion se retrouvent: en
Bretagne (Buchon et _Chronique de Morosini_); en Flandre (_Chronique
de Tournai_ et _Chronique de Morosini_); en Allemagne (Eb. Windecke);
en Dauphin (Buchon).]

[Note 750: _Altra santa Catarina_. (Morosini, t. III, p.
52.)--Sans aucun doute, c'est  sainte Catherine d'Alexandrie qu'elle
est compare en cet endroit, et non pas  sainte Catherine de Sienne.]

[Note 751: Morosini, t. III, pp. 101.]

 la clture des enqutes, une occasion favorable survint, dans les
premiers jours d'avril, de jeter la Pucelle dans Orlans. On l'envoya
d'abord  Tours, pour qu'elle s'y ft quiper et armer[752].

[Note 752: _Procs_, t. III, pp. 66 et 210.]

Soixante-six ans plus tard, un habitant de Poitiers, presque
centenaire, contait  un jeune concitoyen qu'il avait vu la Pucelle
monter  cheval tout arme de blanc pour aller  Orlans[753]. Il
montrait au coin de la rue Saint-tienne la pierre de laquelle elle
s'tait aide pour se mettre en selle. Jeanne,  Poitiers, n'tait
point arme. Mais la pierre avait reu du peuple poitevin le nom de
montoir de la Pucelle[754]. De quel pied alerte et joyeux la Sainte
dut sauter de cette pierre sur le cheval qui l'emportait, loin des
chats fourrs, vers les vaincus et les affligs qu'elle avait hte de
secourir!

[Note 753: Jean Bouchet, _Annales d'Aquitaine_, dans _Procs_, t.
IV, pp. 536-537.]

[Note 754: M. de la Fontenelle de Vaudor crivait en 1845: Or,
sous la Restauration,  une poque o l'on pavait cette rue (la rue
Saint-Estienne), nous tant aperu que cette pierre (celle dont parle
Bouchet) appele par le peuple le montoir de la Pucelle, et formant un
beau fragment de granit vert, tranger au pays, venait d'tre brise
par les paveurs, nous en recueillmes religieusement les fragments,
afin d'en dposer une partie au muse de la ville et de rserver
l'autre pour nous et les autres amateurs de reliques historiques.
(Guilbert, _Histoire des villes de France_, t. IV, Poitiers.)

La pierre dont parle ici M. de la Fontenelle de Vaudor et qui a t
transporte  la Bibliothque publique en 1823 tait place au coin de
la rue du Petit-Maure. Si c'est vraiment celle que Jean Bouchet vit au
coin de la rue Saint-tienne, il faut qu'elle ait t dplace, ce qui
ne s'explique pas. Il y avait des bornes semblables devant tous les
htels. Cf. B. Ledain, _La maison de Jeanne d'Arc  Poitiers_,
Saint-Maixent, 1892, in-8.--L'htel de la Rose s'levait, selon M.
Ledain, sur l'emplacement occup aujourd'hui par la maison n 13 de la
rue Notre-Dame-la-Petite.]




CHAPITRE IX

LA PUCELLE  TOURS.


 Tours, la Pucelle logea en l'htel d'une dame qu'on nommait
communment Lapau[755]. C'tait lonore de Paul, une Angevine qui
avait t demoiselle de la reine Marie d'Anjou. Ayant pous Jean du
Puy, seigneur de la Roche-Saint-Quentin, conseiller de la reine de
Sicile, elle restait encore auprs de la reine de France[756].

[Note 755: _Procs_, t. III, p. 66.]

[Note 756: Vallet de Viriville, _Notices et extraits de chartes et
de manuscrits appartenant au British Museum de Londres_, dans
_Bibliothque de l'cole des Chartes_, t. VIII, pp. 139, 140.]

La ville de Tours appartenait alors  la reine de Sicile qui
s'enrichissait  mesure que son gendre se ruinait. Elle l'aidait en
argent et il lui donnait des terres. C'est ainsi qu'en 1424 elle reut
le duch de Touraine avec toutes ses dpendances, sauf la chtellenie
de Chinon[757]. Les bourgeois et manants de Tours avaient bon dsir
de la paix. En attendant qu'elle vnt, ils tchaient  grand'peine
d'chapper aux pilleries des gens d'armes. Ni le roi Charles ni la
reine Yolande n'taient capables de les dfendre et il leur fallait se
dfendre eux-mmes[758]. Quand un de ces chefs de bandes, qui
ravageaient la Touraine et l'Anjou, tait signal par les guetteurs de
la ville, les bourgeois fermaient leurs portes et veillaient  ce que
les couleuvrines fussent en place. On parlementait; le capitaine, au
bord du foss, exposait qu'il tait au service du roi, qu'il allait
combattre les Anglais, qu'il demandait  coucher dans la ville avec
ses hommes; on l'invitait poliment, du haut de la muraille,  passer
outre et, pour qu'il ne ft pas tent de forcer l'entre, on lui
offrait une somme d'argent[759]. De peur d'tre corchs, les
bourgeois se faisaient tondre. C'est ainsi que, peu de jours avant la
venue de Jeanne, ils donnrent  l'cossais Kennedy, qui ravageait les
environs, deux cents livres pour qu'il allt un peu plus loin. Quand
ils s'taient dbarrasss de leurs dfenseurs, leur plus grand souci
tait de se garder des Anglais. Le 29 fvrier de cette mme anne
1429, ces bourgeois prtrent cent cus au capitaine La Hire qui, pour
lors, faisait de son mieux dans Orlans. Et mme  l'approche des
Anglais, ils consentirent  recevoir quarante hommes de trait, de la
compagnie du sire de Bueil,  la condition que Bueil loget au Chteau
avec vingt hommes et que les autres allassent dans les htelleries et
ne prissent rien sans payer. Il en fut ainsi ou autrement, et le sire
de Bueil s'en alla dfendre Orlans[760].

[Note 757: De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, p. 77.]

[Note 758: Vallet de Viriville, _Analyse et fragments tirs des
Archives municipales de Tours_ dans _Cabinet Historique_, V, pp.
102-121.]

[Note 759: Quicherat, _Rodrigue de Villandrando_, Paris, 1879
in-8, pp. 14 et suiv.]

[Note 760: _Le Jouvencel_, t. I, Introduction, p. xxij., note 1.]

Dans l'htel de Jean du Puy, Jeanne reut la visite d'un moine
augustin, nomm Jean Pasquerel, qui revenait de la ville du
Puy-en-Velay o il s'tait rencontr avec Isabelle Rome et
quelques-uns de ceux qui avaient men Jeanne au roi[761].

[Note 761: _Procs_, t. III, pp. 100 et suiv.]

En cette ville, dans le sanctuaire d'Anis, on gardait une image de la
mre de Dieu, rapporte d'gypte par saint Louis et qui tait ancienne
et vnrable, car le prophte Jrmie l'avait taille de ses mains
dans du bois de sycomore,  la ressemblance de la vierge  natre
qu'il avait vue en esprit[762]. Durant la semaine sainte, les plerins
y affluaient de toutes les parties de la France et de l'Europe,
seigneurs, clercs, gens d'armes, bourgeois et paysans, et beaucoup,
par pnitence ou pauvret, cheminaient  pied, le bourdon  la main et
mendiaient leur pain aux portes. Des marchands de toutes sortes s'y
rendaient et c'tait tout ensemble un des plus frquents plerinages
et une des plus riches foires du monde. Aux environs de la ville, les
chemins ne suffisaient pas aux voyageurs qui envahissaient vignes,
prs et jardins. En l'an 1407, le jour du pardon, deux cents personnes
prirent touffes[763].

[Note 762: Francisque Mandet, _Histoire du Velay_, Le Puy,
1860-1862 (7 vol. in-12), t. I, pp. 570 et suiv.--S. Luce, _Jeanne
d'Arc  Domremy_, ch. XII.]

[Note 763: Jean Juvnal des Ursins, anne 1407.]

En certaines annes, la conception de Notre-Seigneur se trouvant
commmore en mme temps que sa mort, la promesse du plus grand des
mystres concidait avec sa consommation. Alors le vendredi saint
devenait plus saint encore; on l'appelait le grand vendredi, et ceux
qui le passaient dans le sanctuaire d'Anis gagnaient une indulgence
plnire. Ce jour-l, les plerins s'y pressaient encore plus nombreux
que de coutume. Or, en l'an 1429, le vendredi saint tombait le 25
mars, jour de l'Annonciation[764].

[Note 764: Nicole de Savigni, _Notes sur les exploits de Jeanne
d'Arc et sur divers vnements de son temps_, dans _Bulletin de la
Socit de l'Histoire de Paris_, I, 1874, p. 43.--Chanoine Lucot,
_Jeanne d'Arc en Champagne_, Chlons, 1880, pp. 12 et 13.]

Les rencontres que frre Pasquerel fit au Puy, pendant la semaine
sainte, ne doivent donc pas nous sembler trop extraordinaires. Qu'une
femme des champs accomplt un voyage de plus de cent lieues,  pied,
par un pays infest de gens d'armes et autres larrons, sur de
mauvaises routes, dans la saison des neiges et des brumes, pour gagner
son pardon, c'est ce qui se voyait tous les jours; et la Rome n'en
tait pas  son premier plerinage, si l'on s'en rapporte au surnom
qu'elle portait dj depuis longtemps[765]. Ne sachant point quels
taient ceux des compagnons de la Pucelle que rencontra le bon Frre,
nous sommes libres de croire que Bertrand de Poulengy se trouvait du
nombre. Nous ne le connaissons gure, mais son langage rvle une
personne dvote[766].

[Note 765: _Procs_, t. I, p. 191; t. II, p. 74, note.--La Rome
peut avoir reu son surnom pour une toute autre raison. Nous ne
connaissons gure la mre de Jeanne que par des documents
gnalogiques extrmement suspects.]

[Note 766: Francis C. Lowell regarde l'ide du plerinage de la
Rome au Puy comme a characteristic exemple of the madness de Simon
Luce (_Joan of Arc_, Boston, 1896, in-8, p. 72, note.)--Toutefois,
aprs une assez longue hsitation, j'ai, comme Luce, repouss les
corrections proposes par Lebrun de Charmettes et Quicherat, et admis
sans changement le texte du procs.]

Ces compagnons, s'tant mis sur un pied de familiarit avec Pasquerel,
lui dirent: Il vous faut nous accompagner auprs de Jeanne. Nous ne
vous lcherons pas que nous ne vous ayons conduit prs d'elle. Ils
cheminrent ensemble. Frre Pasquerel passa avec eux  Chinon, quand
Jeanne n'y tait plus; puis il alla  Tours o se trouvait son
couvent.

Les augustins, qui prtendaient avoir reu leur rgle de saint
Augustin lui-mme, portaient alors l'habit gris des franciscains.
C'est dans leur ordre, que l'anne prcdente, le roi avait choisi le
chapelain de son jeune fils, le dauphin Louis. Frre Pasquerel tenait
en son couvent l'emploi de lecteur[767]. Il tait prtre. Fort jeune,
sans doute, et d'humeur errante, comme alors beaucoup de moines
mendiants, il avait le got des choses merveilleuses et une extrme
crdulit.

[Note 767: _Procs_, t. III, p. 101.--Sur la signification du mot
_Lector_, professeur de thologie, cf. Du Cange.]

Les compagnons dirent  Jeanne:

--Jeanne, nous vous avons amen ce bon pre. Quand vous le connatrez
bien vous l'aimerez bien.

Elle rpondit:

--Le bon pre me rend bien contente, j'ai dj entendu parler de lui,
et ds demain je veux me confesser  lui.

Le lendemain, le bon pre l'out en confession et chanta la messe
devant elle. Il devint son aumnier et ne la quitta plus[768].

[Note 768: _Procs_, t. III, pp. 101 et suiv.]

Au XVe sicle, Tours tait une des villes les plus industrieuses du
royaume. Les habitants excellaient en toutes sortes de mtiers. Ils
tissaient des draps de soie d'or et d'argent. Ils fabriquaient aussi
des harnais de guerre; et, sans galer les armuriers de Milan, de
Nuremberg et d'Augsbourg, ils taient habiles  forger et  crouir
l'acier[769]. L, un matre-armurier, par ordre du roi, fit sur mesure
une armure  la Pucelle[770]. L'habillement de fer battu qu'il fournit
se composait, selon l'usage du temps, d'un heaume et d'une cuirasse en
quatre pices, avec paulires, bras, coudires, avant-bras,
gantelets, cuissots, genouillres, grves et solerets[771]. L'ouvrier,
sans doute, ne songea pas  accuser la forme fminine. Mais les
armures d'alors, bombes  la poitrine, minces de taille avec les
tassettes vases sur les hanches, ont toutes l'air, dans leur grce
mivre et leur sveltesse trange, d'armures de femmes et semblent
faites pour la reine Penthsile ou pour Camille romaine. L'armure de
la Pucelle tait une armure blanche, toute simple, ainsi qu'on en peut
juger par le prix mdiocre de cent livres tournois qu'elle cota. Les
deux harnais de Jean de Metz et de son compagnon, fournis en mme
temps par le mme armurier, valaient ensemble cent vingt-cinq livres
tournois[772]. Peut-tre un de ces habiles et renomms drapiers de
Tours prit-il mesure sur la jeune fille d'une huque ou houppelande,
sorte de casaque de drap de soie, d'or et d'argent, que les capitaines
passaient par-dessus la cuirasse. Ouverte par devant, la huque, pour
avoir bon air, devait tre dchiquete en lambrequins qui flottaient
follement autour du cavalier. Jeanne aimait les belles huques et plus
encore les beaux chevaux[773].

[Note 769: E. Giraudet, _Histoire de la ville de Tours_, Tours,
1874, 2 vol., in-8, _passim_.]

[Note 770: _Procs_, t. III, pp. 67, 94, 210; t. IV, pp. 3, 301,
363.]

[Note 771: J. Quicherat, _Histoire du costume en France_, Paris,
1875, gr. in-8, pp. 270-271.]

[Note 772: _Procs_, t. III, pp. 67, 94, 210.--_Relation du
greffier de La Rochelle_, p. 60.--Le harnais blanc des hommes d'armes
du XVe sicle, si simple qu'il ft, cotait fort cher, dix mille
francs environ du pouvoir d'argent actuel. Mais dans cette somme
comptait aussi le harnais complet de cheval. (Maurice Maindron, _Pour
l'histoire de l'armure_, dans le _Monde moderne_, 1896).]

[Note 773: _Procs_, t. I, p. 76.--Lettre de Perceval de
Boulainvilliers, _ibid._, t. V, p. 120.--Greffier de la Chambre des
comptes de Brabant, _ibid._, t. IV, p. 428.--Le Fvre de Saint-Remy,
_ibid._, t. IV, p. 439.]

Le roi l'invita  prendre un cheval dans ses curies. Si certain pote
latin dit vrai, elle choisit une bte illustre assurment par son
origine, mais trs vieille. C'tait un destrier que Pierre de Beauvau,
gouverneur d'Anjou et du Maine, avait donn  l'un des deux frres du
roi, morts tous deux, l'un depuis dj treize ans, l'autre depuis
douze[774]. Ce cheval, ou un autre, fut men dans la maison Lapau, et
le duc d'Alenon l'y alla voir. Le cheval dut recevoir aussi son
habillement, un chanfrein pour protger la tte et une de ces selles
de bois  pommeau vas dans lesquelles le cavalier se trouvait
parfaitement embot[775]. De l'cu, il n'en put tre question. Cette
pice ne se portait plus qu'aux ftes depuis que les armures de
mailles, qui se rompaient sous les coups, taient remplaces par les
armures de plates, que rien n'entamait. Quant  l'pe, la plus noble
pice du harnais et la plus claire image de la force unie  la
loyaut, Jeanne ne consentit pas  la tenir de l'armurier royal; elle
voulut la recevoir de sainte Catherine elle-mme.

[Note 774: _Pome anonyme_ dans _Procs_, t. V, p. 38, et note.]

[Note 775: Capitaine Champion, _Jeanne d'Arc cuyre_, pp. 146 et
suiv.]

On sait qu' sa venue en France, elle s'tait arrte  Fierbois et
qu'elle avait entendu trois messes dans la chapelle de sainte
Catherine[776]. La vierge d'Alexandrie possdait en ce lieu de
Fierbois beaucoup d'pes, sans compter celle que Charles Martel lui
avait donne, disait-on, et qu'il n'aurait pas t facile de
retrouver. Bonne Tourangelle en Touraine, elle tait du parti des
Armagnacs et se montrait en toutes rencontres favorable aux hommes
d'armes qui tenaient pour le dauphin Charles. Les capitaines et les
routiers du parti franais, sachant qu'elle leur voulait du bien,
l'invoquaient prfrablement  toute autre, quand ils se trouvaient en
danger de mort ou prisonniers de leurs ennemis. Elle ne les sauvait
pas tous, mais elle en secourait plusieurs qui venaient lui rendre
grces, et, en signe de reconnaissance, lui offrir leurs harnais de
guerre; de sorte que la chapelle de madame sainte Catherine
ressemblait  une salle d'armes[777]. Les murs en taient tout
hrisss de fer, et, comme les dons affluaient depuis plus de
cinquante annes, depuis le temps du roi Charles V, il est probable
que les sacristains dcrochaient les anciennes armes pour faire place
aux nouvelles et entassaient dans quelque magasin la vieille ferraille
en attendant une occasion favorable de la vendre[778]. Sainte
Catherine ne pouvait refuser une pe  la jeune fille qu'elle aimait
jusqu' descendre du paradis tous les jours et  toute heure pour la
voir et l'entretenir sur terre et qui,  son tour, lui avait fait une
bonne et dvote visite en ce lieu de Fierbois. Car il faut savoir que
sainte Catherine, accompagne de sainte Marguerite, n'avait pas cess
de frquenter prs de Jeanne  Chinon et  Tours. Elle faisait partie
de toutes ces assembles secrtes que la Pucelle appelait parfois son
Conseil et plus souvent ses Voix, sans doute parce que ses oreilles et
son esprit en taient encore plus frapps que ses yeux, malgr l'clat
des lumires dont elle tait parfois blouie et bien qu'elle
distingut des couronnes au front des saintes. Les Voix dsignrent
une pe entre toutes celles qui se trouvaient dans la chapelle de
Fierbois. Messire Richard Kyrthrizian et frre Gille Lecourt, tous
deux prtres, taient alors gouverneurs de la chapelle. Tel est le
titre qu'ils se donnaient en signant les relations des miracles de
leur sainte. Jeanne, par lettre missive, leur fit demander l'pe dont
elle avait eu rvlation. On la trouvera, disait-elle en sa lettre,
sous terre, pas fort avant et derrire l'autel. Ce fut du moins l
toutes les indications qu'elle put donner plus tard; encore ne lui
souvenait-il plus bien si c'tait derrire l'autel ou devant. Sut-elle
montrer aux gouverneurs de la chapelle quelques signes auxquels ils
reconnussent l'pe? Elle ne s'expliqua jamais sur ce point et sa
lettre est perdue[779].

[Note 776: _Procs_, t. I, pp. 56, 75-76-77.]

[Note 777: Abb Bourass, _Les miracles de madame Sainte Katerine
de Fierboys en Touraine_ (1375-1446), Tours, 1858, in-8, _passim_.]

[Note 778: _Chronique de la Pucelle_, p. 277.--Jean Chartier,
_Chronique_, t. I, p. 69.]

[Note 779: _Procs_, t. I, p. 77.--_Les miracles de madame sainte
Katerine_, _passim_.]

Ce qui est certain, c'est qu'elle croyait avoir vu cette pe par
rvlation, et non pas autrement. Un armurier tourangeau, qu'elle ne
connaissait point (elle affirma depuis ne l'avoir jamais vu), fut
charg de porter la lettre  Fierbois. Les gouverneurs de la chapelle
lui remirent une pe marque de cinq croix, ou de cinq petites pes
sur la lame, assez prs de la garde. En quel endroit de la chapelle
l'avaient-ils trouve? On ne sait. Un contemporain dit que ce fut dans
un coffre, avec de vieilles ferrailles. Si elle avait t cache et
enfouie, ce n'tait pas trs anciennement; car il suffit de la frotter
un peu pour en ter la rouille. Les prtres eurent  coeur de l'offrir
trs honorablement  la Pucelle[780]. Ils l'enfermrent dans un
fourreau de velours vermeil, sem de fleurs de lis, avant de la
remettre  l'armurier, qui la venait prendre. Jeanne, en la recevant,
la reconnut pour celle qu'elle avait vue par rvlation divine et que
les Voix lui avaient promise. Et elle le dit trs haut  tout ce petit
monde de moines et de soldats qui vivaient prs d'elle. Cela sembla
bien admirable et signe de victoire[781]. Des prtres de la ville
donnrent, pour protger l'pe de sainte Catherine, un second
fourreau, celui-l de drap noir. Jeanne en fit faire un troisime de
cuir trs fort[782].

[Note 780: _Procs_, t. I, pp. 76, 234, 236.--_Chronique de la
Pucelle_, p. 277.--_Journal du sige_, p. 49.--Jean Chartier,
_Chronique_, t. I, pp. 69-70.--Guerneri Berni, dans _Procs_, t. IV,
p. 519.--_Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 267.--Morosini, t. III,
p. 109.--_Relation du greffier de La Rochelle_, pp. 337,
338.--_Chronique Messine_, d. de Bouteiller, 1878, Orlans, in-8, 26
pages.]

[Note 781: _Procs_, t. I, pp. 75, 235.]

[Note 782: _Ibid._, t. I, p. 76.]

L'histoire de cette pe se rpandit au loin, grossie de fables
tranges. C'tait, disait-on, l'pe, longtemps endormie sous terre,
du grand Charles Martel. Plusieurs pensaient que ce ft l'pe
d'Alexandre et des preux du temps jadis. Tous la tenaient bonne et
fortune. Bientt les Anglais et les Bourguignons, instruits de la
chose, eurent ide que cette Pucelle avait consult les dmons pour
voir ce qui tait cach dans la terre, ou souponnrent qu'elle avait
elle-mme malicieusement enfoui l'pe  l'endroit par elle dsign,
afin de sduire les princes, le clerg et le peuple. Ils se
demandaient avec inquitude si ces cinq croix n'taient pas des signes
diaboliques[783]. Ainsi commenaient  se former les illusions
contraires selon lesquelles Jeanne parut sainte ou sorcire.

[Note 783: Morosini, t. III, pp. 108, 109.--_Chronique de
Lorraine_, dans _Procs_, t. IV, p. 332.--Eberhard Windecke, p. 101.]

Le roi ne lui avait confi aucun commandement. Se conformant  l'avis
des docteurs, il ne l'empchait pas d'aller  Orlans avec ses gens
d'armes, et mme il l'y faisait mener honorablement, afin qu'elle y
montrt le signe qu'elle avait promis. Il lui donnait des gens pour la
conduire, et non pour qu'elle les conduist. Comment les et-elle
conduits, puisqu'elle ne savait point le chemin? Cependant elle fit
faire un tendard selon le mandement de mesdames sainte Catherine et
sainte Marguerite qui lui avaient dit: Prends l'tendard de par le
Roi du ciel! Il tait d'une grosse toile blanche, dite boucassin ou
bougran, et bord de franges de soie. Ayant reu avis de ses Voix,
Jeanne y fit mettre, par un peintre de la ville, ce qu'elle appelait
le Monde[784], c'est--dire Notre-Seigneur, assis sur son trne,
bnissant de sa dextre leve et tenant dans sa main senestre la boule
du monde.  sa droite tait un ange, et un ange  sa gauche, peints
tous deux en la manire qu'on les voyait dans les glises, et
prsentant au Seigneur des fleurs de lis. Les noms Jhesus-Maria
taient crits dessus ou  ct, et le champ tait sem de fleurs de
lis d'or[785]. Elle se fit peindre aussi des armoiries. C'tait, dans
un cu d'azur, une colombe d'argent, tenant en son bec une banderole
o on lisait: De par le Roi du ciel[786]. Elle mit cet cu sur
l'avers de l'tendard dont Notre-Seigneur occupait la face. Un
serviteur du duc d'Alenon, Perceval de Cagny, dit qu'elle fit faire
aussi un tendard plus petit que l'autre, un pennon, sur lequel tait
l'image de Notre-Dame recevant le salut de l'Ange. Le Peintre de
Tours, que Jeanne avait employ, venait d'cosse et se nommait Hamish
Power. Il fournit l'toffe et fit les peintures des deux panonceaux,
du grand et du petit; il reut pour cela du trsorier des guerres
vingt-cinq livres tournois[787]. Hamish Power avait une fille nomme
Hliote, qui tait prs de se marier et dont Jeanne se souvint plus
tard avec bont[788].

[Note 784: _Procs_, t. I, pp. 77, 179, 236; t. III, p. 103.]

[Note 785: _Ibid._, t. I, pp. 78, 117.]

[Note 786: _Ibid._, t. I, pp. 78, 117, 181, 300.--_Relation du
greffier de La Rochelle_, p. 338.--Morosini, t. III, p. 110; t. IV,
annexe XV, pp. 313, 315.]

[Note 787: Perceval de Cagny, p. 150.--_Journal du sige_, p.
70.--_Relation du Greffier d'Albi_, dans _Procs_, t. IV, p.
301.--_Relation du greffier de La Rochelle_, p. 338.--_Chronique du
doyen de Saint-Thibaud de Metz_, dans _Procs_, t. IV, p.
322.--Extrait du 13e compte d'Hmon Raguier, dans _Procs_, t. V, p.
258.]

[Note 788: Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II,
p. 65; _Un pisode de la vie de Jeanne d'Arc_, dans _Bibliothque de
l'cole des Chartes_, t. IV 1re srie, p. 488.]

L'tendard tait signe de ralliement. Longtemps les rois, les
empereurs, les chefs de guerre seuls l'avaient pu lever. Le suzerain
le faisait porter devant lui; les vassaux venaient sous les bannires
de leurs seigneurs. Mais, en 1429, les bannires n'taient plus en
usage que dans les confrries, les corporations ou les paroisses, et
ne marchaient que devant des troupes pacifiques.  la guerre, il n'en
tait plus question. Le moindre capitaine, le plus pauvre chevalier,
avait son tendard. Devant Orlans, quand cinquante gens d'armes
franais couraient sus  une poigne de pillards anglais, des
tendards volaient sur eux par les champs comme un essaim de
papillons. On disait encore, en manire de proverbe, faire tendard
pour dire s'enorgueillir[789]. En fait, un routier levait l'tendard
sans blme en menant seulement  la guerre une vingtaine de gens
d'armes et de gens de trait  moiti nus. Jeanne en pouvait bien faire
autant. Et si mme elle tenait, comme il est croyable, son tendard
pour signe de commandement souverain et si, l'ayant reu du Roi du
ciel, elle entendait le lever au-dessus de tous les autres, en
restait-il un seul dans le royaume pour lui disputer ce rang?
Qu'taient-elles devenues, ces bannires fodales portes pendant
quatre-vingts ans au premier rang des dsastres, semes dans les
champs de Crcy, ramasses sous les haies et les buissons par les
coustillers de Galles et de Cornouailles, perdues dans les vignes de
Maupertuis, foules aux pieds des archers anglais dans la terre molle
o s'enfonaient les morts d'Azincourt, ramasses  pleines mains,
sous les murs de Verneuil, par les maraudeurs de Bedford? C'est parce
que toutes ces bannires taient misrablement tombes, c'est parce
qu' Rouvray un prince du sang royal venait de traner honteusement
dans sa fuite les tendards des seigneurs, que se levait maintenant
l'tendard de la paysanne.

[Note 789: La Curne, au mot: _tendard_.]




CHAPITRE X

LE SIGE D'ORLANS DU 7 MARS AU 28 AVRIL 1429.


Depuis la dconfiture terrible et ridicule des gens du Roi dans la
journe des Harengs, les bourgeois avaient perdu toute confiance en
leurs dfenseurs. Leur esprit agit, souponneux et crdule tait
hant de tous les fantmes de la peur et de la colre. Brusquement,
sans raison, ils se croyaient trahis. Un jour, on apprend qu'un trou,
assez grand pour qu'un homme y pt passer, a t perc dans le mur de
la ville  l'endroit o ce mur longe les dpendances de l'Aumne[790].
Le peuple en foule y court, voit le trou et un pan de rempart refait 
neuf, avec deux canonnires, ne comprend pas, se croit vendu, livr,
s'effraie, s'exaspre, hurle et cherche le religieux de l'infirmerie
pour le mettre en pices[791]. Peu de jours aprs, le jeudi saint, un
bruit sinistre se rpand: des tratres vont remettre la ville aux
mains des Anglais. Tout le monde court aux armes; soldats, bourgeois,
manants, font la garde sur les boulevards, sur les murs, dans les
rues. Le lendemain, le surlendemain le soupon, l'effroi rgnent
encore[792].

[Note 790: L'Hotel-Dieu d'Orlans,  ct de la Cathdrale.]

[Note 791: _Journal du sige_, pp. 56, 57.]

[Note 792: _Journal du sige_, p. 64.]

Au commencement de mars, les assigeants virent venir les vassaux de
Normandie, que le Rgent avait convoqus; mais ils ne fournissaient
que six cent vingt-neuf lances et ne devaient le service que pour
vingt-six jours. Sous la conduite de Scales, Pole et Talbot, les
Anglais poursuivaient de leur mieux et selon leurs moyens les travaux
d'investissement[793]. Le 10 mars, ils occuprent,  une lieue  l'est
de la ville, la cte escarpe de Saint-Loup qui ne leur fut pas
dispute et commencrent d'y lever une bastille qui dominait le
fleuve en amont et les deux routes de Gien et de Pithiviers  leur
rencontre, vers la porte de Bourgogne[794]. Le 20 mars, leur bastille
de Londres, sur la route du Mans, tait acheve. Du 9 au 15 avril,
deux nouvelles bastilles s'levrent du ct du couchant, Rouen  neuf
cents pieds  l'est de Londres, Paris  neuf cents pieds de Rouen.
Vers le 20, ils fortifirent Saint-Jean-le-Blanc au val de Loire et
firent un guet pour garder le passage[795]. C'tait peu au regard de
ce qu'il leur restait  faire et ils manquaient de bras. Ils n'avaient
pas trois mille hommes autour de la ville. Ils surprenaient les
paysans qui, voyant venir le temps de labourer la vigne, allaient aux
champs sans autre souci que la terre, et quand ils les avaient pris,
ils les faisaient travailler[796]. De l'avis des hommes de guerre les
plus aviss, ces bastilles ne valaient rien. Il n'y avait pas moyen
d'y garder des chevaux; on ne pouvait les construire assez rapproches
pour se secourir les unes les autres; l'assigeant risquant d'y tre
assig. Enfin les Anglais qui employaient ces fcheuses machines n'y
prouvaient  l'usage que mcomptes et disgrces. C'est ce dont
s'aperut un des dfenseurs de la ville, le sire de Bueil quand il eut
pris de l'exprience[797]. Et dans le fait, il y avait si peu de
difficults  traverser les lignes ennemies, que des marchands en
risquaient la chance et conduisaient du btail aux assigs. Il entre
dans la ville: le 7 mars, six chevaux chargs de harengs; le 15, six
chevaux chargs de poudre; le 29, du btail et des vivres; le 2 avril,
neuf boeufs gras et des chevaux; le 5, cent un pourceaux et six boeufs
gras; le 9, dix-sept pourceaux, des chevaux, des cochons de lait et du
bl; le 13, des espces pour solder la garnison; le 16, des bestiaux
et des vivres; le 23, de la poudre et des vivres. Et plus d'une fois
on prit  la barbe des Anglais les victuailles et munitions qui leur
taient destines, tonneaux de vin, gibier, chevaux, arcs, trousses,
voire vingt-six ttes de gros btail[798].

[Note 793: Boucher de Molandan, _L'arme anglaise vaincue par
Jeanne d'Arc_, ch. II.--Jarry, _Le compte de l'arme anglaise_, pp.
60, 107, 110, 112.]

[Note 794: _Journal du sige_, pp. 57, 58.--Abb Dubois, _Histoire
du sige_, dissertation VI.]

[Note 795: _Chronique de la Pucelle_, pp. 265, 267.--Morosini, t.
IV, annexe XIII.]

[Note 796: _Journal du sige_, p. 58.]

[Note 797: _Le Jouvencel_, t. I, xxij; t. II, p. 44.]

[Note 798: _Journal du sige_, pp. 56, 62.]

Le sige cotait trs cher aux Anglais, quarante mille livres tournois
par mois[799]. L'argent manquait; il fallut recourir aux plus fcheux
expdients. Le roi Henri venait d'ordonner, par lettres du 3 mars, que
tous les officiers de Normandie lui fissent prt d'un quartier de
leurs gages[800]. Les gens d'armes, dans leurs taudis de planches et
de terre, aprs avoir souffert du froid, commenaient  souffrir de la
faim. La Beauce, l'le-de-France, la Normandie, ruines et ravages,
ne leur envoyaient pas beaucoup de boeufs et de moutons. Ils
mangeaient mal et buvaient plus mal. Le vin de 1427 tait rare; le vin
nouveau si petit et si faible, qu'il sentait plus le verjus que le
vin[801]. Or, un vieil Anglais a dit des soldats de sa nation: Ils
soupirent aprs leur soupe et leurs grasses tranches de boeuf: il faut
qu'ils soient nourris comme des mulets et qu'ils portent leur provende
pendue  leur cou, sinon ils vous ont un air piteux comme des souris
noyes[802].

[Note 799: Jarry, _Le compte de l'arme anglaise_, pp. 50, 58.]

[Note 800: Compte de Pierre Sureau, dans Jarry, _Le compte de
l'arme anglaise_, pice justificative n VI et pp. 45-46.]

[Note 801: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 221, 222 et
suiv.]

[Note 802: Shakespeare, _Henry VI_, premire partie, scne II.]

Une disgrce subite les affaiblit encore. Le capitaine Poton de
Saintrailles et les deux procureurs Guyon du Foss et Jean de
Saint-Avy, qui taient alls en ambassade auprs du duc de Bourgogne,
furent de retour  Orlans le 17 avril. Le duc avait bien accueilli
leur requte et consenti  prendre la ville sous sa garde. Mais le
Rgent,  qui l'offre avait t faite, n'entendait pas de cette
oreille. Il rpondit qu'il serait bien marri d'avoir battu les
buissons et que d'autres eussent les oisillons[803]. L'offre tait
donc repousse. Toutefois l'ambassade n'avait point t inutile et ce
n'tait pas rien que d'avoir amen un nouveau dsaccord entre le duc
et le Rgent. Les ambassadeurs revenaient accompagns d'un hraut de
Bourgogne qui sonna de sa trompette dans le camp anglais et commanda,
de par son matre,  tout combattant sujet du duc, de lever le sige.
Bourguignons, Picards, Champenois, quelques centaines d'hommes d'armes
et d'archers partirent incontinent[804].

[Note 803: Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 65.]

[Note 804: _Journal du sige_, pp. 69, 70.--_Chronique de la
Pucelle_, p. 270.--Monstrelet, t. IV, pp. 317 et suiv.--Morosini, t.
III, pp. 19, 20 et 21; t. IV, annexe XIV, p. 311.--Jarry, _Le compte
de l'arme anglaise_, pp. 68 et suiv.--Boucher de Molandon, _L'arme
anglaise vaincue par Jeanne d'Arc_, p. 145.]

Le lendemain,  quatre heures du matin, les bourgeois, enhardis et croyant
l'occasion bonne, attaqurent le camp de Saint-Laurent-des-Orgerils.
Ils turent une partie du guet et pntrrent dans l'enceinte o ils
trouvrent des tasses d'argent, des robes de martre et beaucoup d'armes.
Trop occups  piller, ils ne se gardrent pas et furent surpris par
les ennemis accourus en grand nombre. Ils s'enfuirent poursuivis par les
Anglais qui en turent beaucoup. La ville fut pleine, ce jour-l, des
lamentations des femmes qui pleuraient un pre, un mari, un frre, des
parents[805].

[Note 805: _Journal du sige_, p. 70.]

Il y avait l quarante mille hommes emmurs[806], entasss dans une
enceinte qui n'en devait contenir qu'une quinzaine de mille, tout un
peuple agit par la souffrance, assombri par des deuils domestiques,
rong d'inquitude, et que d'incessants dangers, des alarmes
perptuelles rendaient fou. Bien que les guerres ne fussent pas alors
aussi meurtrires qu'elles le devinrent par la suite, les Orlanais
faisaient dans les sorties des pertes frquentes et cruelles. Les
boulets anglais qui, depuis la mi-mars, pntraient plus avant dans la
ville, n'taient pas toujours inoffensifs. La veille de Pques
fleuries, une pierre de bombarde tua ou blessa cinq personnes, une
autre sept[807]. Beaucoup d'habitants, comme le prvt Alain Du Bey,
mouraient de fatigue et du mauvais air[808].

[Note 806: Jollois, _Histoire du sige_, part. VI, chap. I.--Abb
Dubois, _Histoire du sige_, diss. IX.--Loiseleur, _Compte des
dpenses de Charles VII_, chap. V.--Lottin, _Recherches historiques sur
la ville d'Orlans_, t. II, p. 205.--Morosini, t. III, p. 25, note 2.]

[Note 807: _Journal du sige_, p. 64.]

[Note 808: _Ibid._, p. 59.]

Chacun dans la chrtient tait alors instruit que les crimes des
hommes amnent sur le monde les tremblements de terre, les guerres,
la famine et la peste. Le beau duc Charles jugeait, comme tout bon
chrtien, que la France avait t frappe de grands maux en punition
de ses pchs, qui taient: grand orgueil, gloutonnerie, paresse,
convoitise, mpris de la justice et luxure, dont le royaume abondait;
et il raisonna, dans une ballade, du mal et du remde[809]. Les
Orlanais croyaient fermement que cette guerre leur tait envoye de
Dieu pour punir les pcheurs, qui avaient abus de sa patience. Ils
connaissaient la cause de leur mal et le moyen d'en gurir. Ainsi que
l'enseignaient les bons frres prcheurs et comme le duc Charles le
coucha par crit dans sa ballade, le remde tait: bien vivre,
s'amender, faire chanter et dire des messes pour les mes de ceux qui
avaient souffert dure mort au service du royaume, oublier la vie
pcheresse, requrir pardon de Notre-Dame et des saints[810]. Ce
remde, les habitants d'Orlans l'avaient employ. Ils avaient fait
dire des messes en l'glise Sainte-Croix pour l'me des seigneurs,
capitaines et gens d'armes tus  leur service et notamment pour ceux
qui avaient pri d'une mort pitoyable  la bataille des Harengs. Ils
avaient offert des cierges  Notre-Dame et aux saints patrons de la
ville et promen autour des murs la chsse de monsieur Saint
Aignan[811].

[Note 809: Charles d'Orlans, _Posies_, publies par A.
Champollion-Figeac, Paris, 1842, in-8, p. 176.]

[Note 810: Miniature du ms. des posies de Charles d'Orlans, du
British Museum, Royal 16 F ij, fol. 73 v.]

[Note 811: _Journal du sige_, pp. 43.--Symphorien Guyon,
_Histoire de la ville d'Orlans_, t. II, p. 43.]

Chaque fois qu'ils se sentaient en grand pril, ils l'allaient qurir
dans l'glise Sainte-Croix, la portaient en belle procession par la
ville et les remparts[812]; puis, l'ayant ramene dans la cathdrale,
ils coutaient sous le parvis le sermon d'un bon religieux choisi par
les procureurs[813]. Ils faisaient des prires publiques et tenaient
le ferme propos de s'amender. C'est pourquoi ils pensaient qu'au
paradis, monsieur saint Euverte et monsieur saint Aignan, touchs de
leur pit, intercdaient pour eux auprs de Notre-Seigneur; et ils
croyaient entendre la voix des deux pontifes. Saint Euverte disait:

[Note 812: _Chronique de la fte_, dans _Procs_, t. V, p. 297.]

[Note 813: Comptes de Commune, _passim_, dans _Journal du sige_,
pp. 210 et suiv.]

--Pre tout puissant, je vous prie et requiers de sauver la ville
d'Orlans. Elle est mienne; j'en fus vque, j'en suis patron. Ne la
livrez point  ses ennemis.

Saint Aignan disait ensuite:

--Donnez la paix  ceux d'Orlans. Pre,  vous qui, par la bouche
d'un enfant, m'avez nomm leur pasteur, faites qu'ils ne tombent pas
aux mains des mchants.

Les Orlanais s'attendaient bien  ce que le Seigneur ne cdt pas
tout de suite aux prires des deux confesseurs. Connaissant la
svrit de ses jugements, ils craignaient qu'il ne rpondt:

--Le peuple de France est puni justement de ses pchs. Sa
dsobissance  la sainte glise l'a perdu. Du petit au grand, c'est 
qui, dans le royaume, se conduira le plus mal. Laboureurs, bourgeois,
gens de pratique et prtres s'y montrent avaricieux et durs; les
princes, ducs et hauts seigneurs y sont orgueilleux, vains,
maugreurs, jureurs et flons. L'ordure de leur vie empuantit l'air.
S'ils sont chtis, c'est justice.

Il fallait s'attendre  ce que le Seigneur parlt ainsi, parce qu'il
tait en colre et parce qu'en effet les Orlanais avaient beaucoup
pch. Mais voici que Notre-Dame, qui aime le roi des fleurs de Lis,
prie pour lui et pour le duc d'Orlans le Fils qui cherche en toutes
choses  lui complaire:

--Mon fils, je vous requiers tant que je puis de chasser les Anglais
de la terre de France; ils n'y ont nul droit. S'ils prennent Orlans,
ils prendront le reste  leur plaisance.  mon fils, doucement je vous
prie de ne le point souffrir.

Et Notre-Seigneur,  la requte de sa sainte mre, pardonne aux
Franais et consent  les sauver[814].

[Note 814: _Mistre du sige_, vers 6964 et suiv.]

Ainsi les clarts qu'on avait alors sur le monde spirituel pntraient
les conseils tenus dans le paradis. Plusieurs, et non des moins
savants, pensaient qu'aprs un de ces conseils, Notre-Seigneur avait
envoy son archange  la bergre. Et qu'il voult sauver le royaume
par le bras d'une femme, on le pouvait croire. N'est-ce pas dans la
faiblesse qu'il faisait clater sa puissance? N'avait-il pas permis 
David enfant d'abattre le gant Goliath et livr  Judith la tte
d'Holopherne? Dans Orlans mme, n'avait-il pas mis sur les lvres
d'un nouveau-n le nom du pasteur qui devait dlivrer la ville
assige par Attila[815]?

[Note 815: Aug. Theiner, _Saint Aignan ou le sige d'Orlans par
Attila, notice historique suivie de la vie de ce saint, tires des
mms. de la Bibliothque du roi_, Paris, 1832, in-8.]

Le seigneur de Villars et messire Jamet du Tillay, revenus de Chinon,
rapportrent qu'ils avaient vu de leurs yeux la Pucelle et contrent
les merveilles de sa venue. Ils dirent comment elle avait fait si
grand chemin, travers  gu de grosses rivires, pass par beaucoup
de villes et de villages du parti des Anglais, puis chemin sans
dommage dans ces pays franais o se faisaient d'innombrables maux et
pilleries; comment, mene au Roi, elle lui avait dit, par bien belles
paroles, en faisant la rvrence: Gentil dauphin, Dieu m'envoie pour
vous aider et secourir. Donnez-moi gens, car, par grce divine et
force d'armes, je lverai le sige d'Orlans et puis vous mnerai
sacrer  Reims, ainsi que me l'a command Dieu, qui veut que les
Anglais s'en retournent en leur pays et vous laissent votre royaume
en paix, lequel vous doit demeurer. Ou s'ils ne le laissent, il leur
en mcherra; et comment enfin interroge par plusieurs prlats,
chevaliers, cuyers, docteurs en lois et en dcrets, elle avait t
trouve d'honnte contenance et sage en ses paroles. Ils vantrent sa
pit, sa candeur, cette simplicit qui laissait voir Dieu en elle, et
cette adresse  conduire un cheval et  manier les armes dont chacun
s'merveillait[816].

[Note 816: _Journal du sige_, p. 46.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 278.--Jean Chartier, _Chronique_, p. 66.]

Nouvelles vinrent  la fin de mars que, mene  Poitiers, elle avait
t interroge par les docteurs et insignes matres, et leur avait
rpondu aussi affirmativement que sainte Catherine aux docteurs
d'Alexandrie, et que, vu la bont de ses paroles et la fermet de ses
promesses, le roi, mettant en elle sa confiance, l'avait fait armer
pour qu'elle allt  Orlans o on la verrait bientt monte sur un
cheval blanc, portant au ct l'pe de sainte Catherine et tenant en
sa main l'tendard qu'elle avait reu du Roi des cieux[817].

[Note 817: _Journal du sige_, pp. 47 et 48.--P. Mantellier,
_Histoire du sige_, pp. 61 et suiv.]

Ce qu'on rapportait de Jeanne paraissait aux gens d'glise merveilleux
et non pas incroyable, puisqu'ils en trouvaient des exemples dans
l'histoire sainte qui tait pour eux toute l'histoire; ceux qui
avaient des lettres puisaient dans leur savoir moins de raisons de
nier que de douter ou de croire. Les simples concevaient de ces
choses une admiration candide.

Quelques-uns parmi les capitaines et mme dans le peuple disaient que
c'tait drision. Mais ils risquaient de se faire maltraiter. Les
habitants croyaient en la Pucelle comme en Notre-Seigneur; ils
attendaient d'elle secours et dlivrance; ils l'appelaient dans une
sorte de folie mystique et de dlire religieux. La fivre du sige
tait devenue la fivre de la Pucelle[818].

[Note 818: _Journal du sige_, p. 77.]

Cependant la faon dont les gens du roi la mettaient en oeuvre
prouvait que, se conformant  l'avis des thologiens, ils entendaient
ne se pas dpartir des moyens conseills par la prudence humaine. Elle
devait entrer dans la ville avec un convoi de vivres et de munitions
prpar alors  Blois, par l'ordre du roi et par les soins de la reine
de Sicile[819]. Un nouvel effort se faisait dans toutes les provinces
fidles pour secourir et dlivrer la cit courageuse. Gien, Bourges,
Blois, Chteaudun, Tours, envoyaient des hommes et des vivres; Angers,
Poitiers, La Rochelle, Albi, Moulins, Montpellier, Clermont, du
soufre, du salptre, de l'acier, des armes[820]. Et, si les
Toulousains ne donnrent rien, c'est que la ville, comme le
dclarrent ingnument les notables consults par les capitouls,
n'avait pas de quoi, _non habebat de quibus_[821]. Les conseillers du
roi et notamment monseigneur Regnault de Chartres, chancelier du
royaume, formaient une nouvelle arme. Ce qu'on n'avait pu faire avec
les Auvergnats, on le tenterait avec les Angevins et les Manceaux. La
reine de Sicile, duchesse de Touraine et d'Anjou, s'y prtait bien
volontiers. Orlans pris, elle risquait fort de perdre ses terres
auxquelles elle tait trs attache. Aussi ne marchandait-elle ni
l'argent, ni les hommes, ni les vivres. Pass la mi-avril, un
bourgeois d'Angers, nomm Jean Langlois, vint apporter des lettres
avisant les procureurs que le bl donn par elle allait venir. Jean
Langlois reut de la ville un cadeau et les procureurs lui offrirent 
dner  l'cu Saint-Georges. Ce bl faisait partie du grand convoi que
devait accompagner la Pucelle[822].

[Note 819: _Procs_, t. III, p. 93.--_Geste des nobles_, dans la
_Chronique de la Pucelle_, p. 250.--Comptes de forteresses,
(1428-1430) dans Boucher de Molandon, _Premire expdition de Jeanne
d'Arc_, pp. 30 et suiv.]

[Note 820: _Chronique de la Pucelle_, p. 287.--_Journal du sige_,
p. 81.--Boucher de Molandon, _Premire expdition de Jeanne d'Arc_,
pp. 28-29.--P. Mantellier, _Histoire du sige_, p. 230.]

[Note 821: _Le sige d'Orlans, Jeanne d'Arc et les capitouls de
Toulouse_, par A. Thomas, dans _Annales du Midi_, 1889, p. 232.--Il ne
parat pas que Saint-Flour, sollicite, ait contribu: elle avait
assez  faire de se garder des routiers qui rdaient autour d'elle.
Cf. _Villandrando et les corcheurs  Saint-Flour_, par M. Boudet,
Clermond-Ferrand, 1895, in-8, pp. 18 et suiv.]

[Note 822: Quittances de la ville d'Orlans en 1429, dans Boucher
de Molandon, _Premire expdition de Jeanne d'Arc_, p. 36.]

Vers la fin du mois, sur l'ordre de Monseigneur le Btard, les
capitaines des garnisons franaises de la Beauce et du Gtinais se
rendirent dans la ville pour appuyer l'arme de Blois, dont la venue
tait annonce. Le 28, messire Florent d'Illiers[823], capitaine de
Chteaudun, fit son entre avec quatre cents combattants[824].

[Note 823: Florent d'Illiers, issu d'une ancienne famille du pays
chartrain, avait pous Jeanne, fille de Jean de Coutes et soeur de ce
petit page que le sire de Gaucourt avait donn  la Pucelle (A. de
Villaret).]

[Note 824: _Journal du sige_, p. 73.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 278.]

Qu'allait-il advenir d'Orlans? Le sige, mal conduit, causait aux
Anglais les plus cruels mcomptes. Leurs capitaines s'apercevaient de
reste qu'ils ne rduiraient pas la ville au moyen de ces bastilles
entre lesquelles tout passait, hommes, vivres, munitions, et avec une
arme qui fondait dans la boue des taudis et que les maladies, les
dsertions rduisaient  trois mille, trois mille deux cents hommes au
plus. Ils avaient perdu presque tous leurs chevaux. Loin de pouvoir
continuer l'attaque, ils n'taient plus en tat de se dfendre dans
leurs malheureuses tours de bois, plus profitables, comme disait Le
Jouvencel, aux assigs qu'aux assigeants[825].

[Note 825: _Le Jouvencel_, t. II, p. 44.]

Tout leur espoir, incertain et lointain, tait dans l'arme de renfort
que le Rgent formait pniblement  Paris[826]. Cependant on trouvait
le temps long dans la ville assige. Les gens de guerre qui la
dfendaient taient braves, mais  bout d'inventions et ne sachant
plus que tenter; les bourgeois faisaient bonne garde, mais ils
tenaient mal  dcouvert; ils ne se doutaient pas de l'tat
dsastreux o les assigeants taient rduits; la fivre que leur
donnaient l'inquitude, les privations et le mauvais air les abattait.
Ils voyaient dj les Cous prenant la ville d'assaut, tuant, pillant,
violant.  tout moment ils se croyaient trahis. Le calme et le
sang-froid leur manquaient pour reconnatre les avantages de leur
situation, qui taient normes: la ville gardait ses communications
avec le dehors et pouvait se ravitailler et se renforcer indfiniment.
Au surplus, une arme de secours, en bonne avance sur celle des
Anglais, allait bientt venir, amenant force ttes de btail, assez
puissante en hommes et abondante en munitions pour enlever en quelques
jours les forteresses anglaises.

[Note 826: Jarry, _Le compte de l'arme anglaise_, pp. 75 et
suiv.]

Avec cette arme, le roi envoyait la Pucelle annonce.




CHAPITRE XI

LA PUCELLE  BLOIS.--LA LETTRE AUX ANGLAIS.--LE DPART POUR ORLANS.


La Pucelle, avec son escorte de routiers et de mendiants, arriva 
Blois en mme temps que Messire Regnault de Chartres, chancelier de
France, et le sire de Gaucourt, gouverneur d'Orlans[827]. Elle tait
sur les terres du prince qu'elle avait grand souci de dlivrer: le
Blsois appartenait au duc Charles, prisonnier des Anglais. Les
marchands amenaient dans la ville boeufs, vaches, moutons, brebis,
pourceaux  foison, du grain, de la poudre et des armes[828]. L'amiral
de Culant et le seigneur Ambroise de Lor taient venus d'Orlans
surveiller l'approvisionnement. La Reine de Sicile s'tait rendue 
Blois. Le Roi qui,  cette poque, ne la consultait gure, lui
dpcha pourtant le duc d'Alenon, avec mission de se concerter avec
elle pour l'envoi des secours[829]. Le sire de Rais, de la maison de
Laval et de la ligne des ducs de Bretagne, seigneur de vingt-quatre
ans  peine, vint, libral et magnifique, amenant, avec une belle
compagnie d'Anjou et du Maine, les orgues de sa chapelle, les enfants
de la matrise, les petits chanteurs de la psallette[830]. Le marchal
de Boussac, les capitaines La Hire et Poton arrivrent d'Orlans[831].
Une arme de sept mille hommes fut runie sous les murs de la
ville[832]. Pour partir on n'attendait plus que l'argent ncessaire au
paiement des vivres et  la solde des troupes. Les capitaines et gens
d'armes ne servaient pas  crdit; quant aux marchands, s'ils
risquaient de perdre leurs victuailles et la vie avec, c'tait pour
argent comptant[833]. Point de pcune point de btail, et les chariots
ne roulaient pas.

[Note 827: _Procs_, t. III, p. 4.]

[Note 828: _Journal du sige_, _passim_.--_Chronique de Tournai_,
d. de Smedt (t. III, du _Recueil des chroniques de Flandre_), p. 409.]

[Note 829: _Procs_, t. III, p. 93.]

[Note 830: Wavrin dans _Procs_, t. IV, p. 407.--Monstrelet, t.
IV, p. 316.--_Chronique de la Pucelle_, p. 278.--Jean Chartier,
_Chronique_, p. 68.--_Mistre du sige_, v. 11431 et suiv.--Abb
Bossard, _Gilles de Rais, marchal de France, dit Barbe-Bleue_
(1404-1440), Paris, 1886, in-8, pp. 31, 106.]

[Note 831: _Procs_, t. III, p. 74.]

[Note 832:

  Jeanne dit (dans son _Procs_)  de 10  12 000 hommes.
  Monstrelet                                    7 000 hommes.
  Eberhard Windecke                             3 000 hommes.
  Morosini                                     12 000 hommes.]

[Note 833: Car vous ne trouverez nulz marchans qu'ils se mettent
en ceste peine ne en ce danger, s'ilz n'ont l'argent contant. _Le
Jouvencel_, t. I, p. 184.]

Au mois de mars, Jeanne avait dict  l'un des matres de Poitiers
une brve sommation  l'adresse des capitaines anglais[834]. Elle la
dveloppa en une lettre qu'elle montra  quelques-uns de son parti, et
qu'elle envoya ensuite de Blois, par un hraut, au camp de
Saint-Laurent-des-Orgerils. Cette lettre tait adresse au roi Henri,
au Rgent et aux trois chefs qui depuis la mort de Salisbury
conduisaient le sige, Scales, Suffolk et Talbot. En voici le
texte[835]:

  + JHESUS MARIA +

     Roy d'Angleterre, et vous, duc de Bedford, qui vous dictes rgent
     le royaume de France; vous Guillaume de la Poule, conte de
     Sulford; Jehan, sire de Talebot; et vous, Thomas, sire d'Escales,
     qui vous dictes lieutenans dudit duc de Bedfort, faictes raison
     au Roy du ciel[836]; rendez  la Pucelle qui est cy envoie de
     par Dieu, le Roy du ciel, les clefs de toutes les bonnes
     villes[837] que vous avez prises et violes[838] en France. Elle
     est ci venue de par Dieu, pour rclamer le sanc royal[839]. Elle
     est toute preste de faire paix, se vous lui voulez faire raison,
     par ainsi que France vous mectrs jus, et paierez ce que vous
     l'avez tenu[840]. Et entre vous, archiers, compaignons de guerre,
     gentilz et autres[841] qui estes devant la ville d'Orlans, alez
     vous ent en vostre pas, de par Dieu; et se ainsi ne le faictes,
     attendez les nouvelles[842] de la Pucelle qui vous ira voir
     briefment  voz bien grans dommaiges. Roy d'Angleterre, se ainsi
     ne le faictes, je sui chief de guerre, et en quelque lieu que je
     actaindray voz gens en France, je les en ferai aler, vuellent ou
     non vuellent; et si ne vuellent obir je les feray tous occire.
     Je sui cy envoie de par Dieu, le Roy du ciel, corps pour corps,
     pour vous bouter hors de toute France. Et s'i vuellent obir, je
     les prandray  mercy. Et n'aiez point en vostre oppinion, que
     vous ne tendrez[843] point le royaume de France [de] Dieu, le Roy
     du ciel, filz sainte Marie[844]; ainz le tendra le roy Charles,
     vray hritier[845]; car Dieu, le Roy du ciel, le veult, et lui
     est rvl par la Pucelle; lequel[846] entrera  Paris  bonne
     compagnie. Se vous ne voulez croire les nouvelles de par Dieu et
     la Pucelle, en quelque lieu que vous trouverons, nous
     ferrons[847] dedens et y ferons ung si grant hahay[848], que
     encore a-il mil ans[849] que en France ne fu si grant, se vous
     ne faictes raison. Et croyez fermement que le Roy du ciel
     envoiera plus de force  la Pucelle, que vous ne lui sariez mener
     de tous assaulx,  elle et  ses bonnes gens d'armes; et aux
     horions[850] verra-on qui ara[851] meilleur droit de Dieu du
     ciel[852]. Vous, duc de Bedfort, la Pucelle vous prie et vous
     requiert que vous ne vous faictes mie destruire. Se vous lui
     faictes raison, encore pourrez venir en sa compaignie, l'o que
     les Franchois[853] feront le plus bel fait que oncques fu fait
     pour la chrestient. Et faictes response se vous voulez faire
     paix en la cit d'Orlans; et se ainsi ne le faictes, de vos bien
     grans dommages vous souviengne briefment. Escript ce mardi
     sepmaine saincte.

[Note 834: _Procs_, t. III, p. 74.]

[Note 835: On a de cette lettre huit textes anciens:

1 Le texte introduit dans les pices du procs de Rouen (_P._ I, p.
240);

2 Un texte probablement de la main d'un chevalier de Saint-Jean de
Jrusalem; ce texte n'existe plus, mais on en a deux copies du XVIIIe
sicle (_P._ V, p. 95);

3 Le texte insr dans le _Journal du sige_ (_P._ IV, p. 139);

4 Le texte qui se trouve dans la _Chronique de la Pucelle_ (_P._ IV,
p. 215);

5 Le texte qui fut inscrit dans le _Registre Delphinal_ de Thomassin
(_P._ IV, p. 306);

6 Le texte du Greffier de La Rochelle (_Revue Historique_, t. IV);

7 Le texte de la Chronique de Tournai (_Recueil des Chroniques de
Flandre_, t. III, p. 407);

8 Le texte insr dans le _Mistre du Sige_.

Mentionnons aussi une traduction en allemand, contemporaine (Eberhard
Windecke).

Je donne ici le texte du Procs, lequel reprsente l'original. Les
autres textes diffrent trop de celui-ci et sont trop diffrents les
uns des autres pour qu'il soit possible d'indiquer les variantes
autrement qu'en donnant les huit textes en entier. Au reste, ces
diffrences pour la plupart n'ont pas grande importance.]

[Note 836: Comparez:

  Dangier, je vous gecte mon gant,
  Vous appelant de trason,
  Devant le Dieu d'amours puissant
  _Qui me fera de vous raison_.

  (Posies de Charles d'Orlans, publ. par A. Champollion-Figeac,
  1842, in-8, p. 17.)]

[Note 837: C'est le roi de France qui nommait bonnes celles de
ses villes qu'il voulait honorer.]

[Note 838: Comparez: Et ardirent la ville et _violrent
l'abbaye_ (Froissart, cit par Littr).

On trouve dj dans la Chanson de Roland:

     Les castels pris, les cits violes.]

[Note 839: La dlivrance du duc d'Orlans.]

[Note 840: _France_ est rgime.--_Jus_, oppos  _sus_. _Mettre
jus_, laisser de ct.--_Tenu_, d. Que vous laisserez la France
tranquille et payerez ce que vous devez.--Le _Journal du sige_ omet
le mot France et rend ainsi la phrase inintelligible. Cette omission
est le fait d'un texte sans doute fort ancien dont procdent notamment
_La Chronique de la Pucelle_ et le Greffier de La Rochelle que cette
phrase tronque a visiblement embarrass.]

[Note 841: _Gentil_ oppos  vilain. _Gentils et autres_, nobles
et vilains.--Sans aucun doute, il faut ici prendre les termes de
_compagnons_ et de _gentils_ dans leur vrai sens et ne pas croire
qu'ils aient t mis par antiphrase, comme dans cet endroit de
Froissart: Il (le duc de Lancastre) entendit comme il pourroit estre
saisy de quatre _gentils compaignons_ qui estrangl avoyent son oncle,
le duc de Clocestre, au chasteau de Calais (Froissart, dans La
Curne).]

[Note 842: _Attendez les nouvelles de la Pucelle..._, et plus bas:
_Si vous ne vouls croire lez nouvelles de par Dieu de la Pucelle..._
Ce mot de _Nouvelles_ s'entendait alors comme aujourd'hui, mais il
avait aussi le sens de prodiges, ainsi qu'on voit dans cette phrase:
En celle anne apparurent maintes _nouvelles_  Rosay en Brie: le vin
fut mu en sang et le pain en chair sensiblement ou (au) sacrement de
l'autel (_Chroniques de Saint Denys_, dans La Curne).]

[Note 843: _Tendrez_..., _tendra_: tiendrez, tiendra.]

[Note 844: _Fils sainte Marie_, comme _Htel Dieu_, _les fils
Aymon_, etc.]

[Note 845: Comprenez: Et n'ayez point en votre opinion, ne croyez
pas que vous tiendrez de Dieu le royaume de France, car c'est le roi
Charles qui le tiendra de Dieu.]

[Note 846: Lequel roi Charles.]

[Note 847: _Ferrons_, frapperons.]

[Note 848: Un grand cri de guerre. Il faut corriger _hahut_ dans
_Procs_, t. III, p. 107.--Comparez Ceux qui avoient fait le guet
devers l'ost ourent le cri  le _hahay_ (Froissart, liv. I, dans La
Curne).

  Princes  ce mot me convint eveillier
  Pour un _hahay_ que j'oy escrier
  Par nuit, en l'ost, assez prs de Coulogne.

  (Eustache Deschamps, dans La Curne.)

  La dame d'Orlyens s'aparut sans delay
  Tout droit en parlement, et fist un grand _hahay_.

  (_Geste des ducs de Bourgogne_, dans Godefroy.)]

[Note 849: Grande et indtermine longueur de temps. Il est bien
inutile de chercher ce qui se passa en France mille ans auparavant. Ni
Jeanne ni les moines n'y songeaient.]

[Note 850: Comparez: Se mirent en grands et rudes _orions_,
tellement qu'il sembloit la bataille estre mortelle (_Histoire du
chevalier Bayard_, dans La Curne).]

[Note 851: Le futur _ara_ pour _aura_ est picard, mais se trouve
ailleurs qu'en Picardie (Communication de M. E. Langlois, professeur 
la Facult des Lettres de Lille).]

[Note 852: Comprenez: De la part de Dieu, et il n'y aura pas lieu
de suppler _ou de vous_. Pourtant la copie du Chevalier de
Saint-Jean, le _Journal du sige_, la _Chronique de la Pucelle_
ajoutent ces trois mots. Avec cette addition, le sens me semble moins
bon.]

[Note 853: _Franchois_ est de Picardie et de la partie orientale
de la Normandie.]

Telle est cette lettre d'un accent nouveau, qui proclame la royaut de
Jsus-Christ et dclare la guerre sainte. Il est difficile de savoir
si Jeanne la dicta de sa propre inspiration ou sur le conseil des
clercs. On serait d'abord tent d'attribuer  des religieux l'ide
premire d'une sommation qui est une application littrale des
prceptes inscrits dans le Deutronome:

Quand vous vous approcherez d'une ville pour l'assiger, d'abord vous
lui offrirez la paix.

Si elle l'accepte et qu'elle vous ouvre ses portes, tout le peuple
qui s'y trouvera sera sauv et vous sera assujetti moyennant le
tribut.

Si elle ne veut point recevoir les conditions de la paix et qu'elle
commence  vous dclarer la guerre, vous l'assigerez.

Et lorsque le Seigneur, votre Dieu, vous l'aura livre entre les
mains, vous ferez passer tous les mles au fil de l'pe,

En rservant les femmes, les enfants, les btes et tout le reste de
ce qui se trouvera dans la ville.

     (_Deuter._, XX, 10-14.)

Il est certain du moins que,  cet gard, la Pucelle exprime ses
propres sentiments. Elle dira plus tard: Je demandais la paix et, si
on me la refusait, j'tais prte  combattre[854]. Mais comme elle
dicta cette lettre et ne put la lire, il y a lieu de rechercher si
les clercs qui tinrent la plume n'y mirent pas du leur.

[Note 854: _Procs_, t. I, pp. 55, 84, 240.]

On peut souponner une main ecclsiastique en deux ou trois passages.
Plus tard la Pucelle ne se rappelait pas avoir dict corps pour
corps, ce qui n'a pas grande importance. Mais elle dclara qu'elle
n'avait pas dit: Je suis chef de guerre, et qu'elle avait dict:
Rendez au Roi, et non pas: Rendez  la Pucelle[855]. Sa mmoire,
qui n'tait pas toujours bonne, la trompait peut-tre. Pourtant, elle
paraissait bien sre de ce qu'elle disait, et elle rpta par deux
fois que chef de guerre et rendez  la Pucelle n'taient pas dans
sa lettre, et il est possible que ces termes fussent du fait des
moines qui se tenaient prs d'elle. Ces religieux errants se
souciaient mdiocrement d'une querelle de fiefs, et leur plus grand
souci n'tait pas que le roi Charles rentrt en possession de son
hritage. Ils voulaient sans doute le bien du royaume de France; mais,
assurment, ils voulaient d'un meilleur coeur le bien de la
chrtient, et nous verrons que si ces moines mendiants, frre
Pasquerel et plus tard frre Richard, s'attachrent  la Pucelle, ce
fut dans l'espoir de l'employer au profit de l'glise. Aussi ne
serait-il pas surprenant qu'ils eussent tout d'abord pris soin de la
dclarer chef de guerre et mme de l'investir d'un pouvoir spirituel
suprieur au pouvoir temporel du roi, ce qui est impliqu dans cette
phrase: Rendez  la Pucelle... les clefs des bonnes villes.

[Note 855: _Procs_, t. I, pp. 55, 56, 84.]

Cette lettre mme indique une des esprances, entre autres, qu'ils
fondaient sur elle. Ils comptaient qu'aprs avoir accompli sa mission
en France, elle prendrait la croix et irait  la conqute de
Jrusalem, entranant  sa suite toutes les armes de l'Europe
chrtienne[856]. En ce moment mme, un disciple de Bernardin de
Sienne, un franciscain, nouvellement venu de Syrie[857], frre
Richard, qui devait bientt se rencontrer avec la Pucelle, prchait 
Paris, annonant la fin prochaine du monde et exhortant les fidles 
combattre l'Antchrist[858]. Il faut se rappeler que les Turcs, qui
avaient vaincu les chevaliers chrtiens  Nicopolis et  Smendria,
menaaient Constantinople et terrifiaient l'Europe entire. Papes,
empereurs, rois, sentaient la ncessit de tenter contre eux un grand
effort.

[Note 856: Morosini, t. III, pp. 64, 82 et suiv.--Christine de
Pisan, dans _Procs_, t. V, p. 16.--Sur l'ide de Croisade, Cf. N.
Jorga, _Philippe de Mzires_, 1896, in-8; _Notes et extraits pour
servir  l'histoire des Croisades au XVe sicle_, Paris, 1899-1902, 3
vol. in-8 (Extrait de la _Revue de l'Orient Latin_).]

[Note 857: _Pii Secundi commentarii_, d. 1614, p. 440.--Wadding,
_Annales Minorum_, t. V, pp. 130 et suiv.]

[Note 858: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 233.--S. Luce,
_Jeanne d'Arc  Domremy_, pp. XV, CCXXXVII.--Voir les planches des
nombreux livrets populaires sur l'Antchrist au XVe sicle (Brunet,
_Manuel du Libraire_, t. I, col. 316).]

On disait en Angleterre que le roi Henri V avait fait  madame
Catherine de France, entre Saint-Denys et Saint-Georges, un garon
demi-anglais demi-franais, qui irait jusqu'en gypte tirer le Grand
Turc par la barbe[859]. Ce victorieux Henri V, sur son lit de mort,
entendait les clercs rciter les psaumes de la pnitence. Quand il
out ce verset: _Benigne fac Domine in bona voluntate tua ut
aedificentur muri Jerusalem_, il murmura d'une voix expirante: J'ai
toujours eu dessein d'aller en Syrie et de reprendre la ville sainte
aux infidles[860]. Ce fut sa dernire parole. Les hommes sages
conseillaient l'union des princes chrtiens contre le Croissant. En
France, l'archevque d'Embrun, qui avait sig aux conseils du
dauphin, maudissait l'insatiable cruaut de la nation anglaise et ces
guerres entre chrtiens, dont se rjouissaient les ennemis de la croix
de Jsus-Christ[861].

[Note 859: Flix Rabbe, _Jeanne d'Arc en Angleterre_, Paris, 1891,
p. 12.]

[Note 860: Monstrelet, t. IV, p. 112.--Vallet de Viriville,
_Histoire de Charles VII_, t. I, p. 340.]

[Note 861: Le P. Marcellin Fornier, _Histoire des Alpes-Maritimes
ou Cottiennes_, t. II, pp. 315 et suiv.]

Appeler les Anglais et les Franais  prendre ensemble la croix,
c'tait proclamer qu'aprs quatre-vingt-onze ans de violences et de
crimes le cycle des guerres profanes tait ferm et que la chrtient
se retrouvait telle qu'aux jours o Philippe de Valois et douard
Plantagenet promettaient au pape de s'unir contre les infidles.

Mais quand la Pucelle conviait les Anglais  se joindre aux Franais
dans une entreprise sainte et guerrire, on pouvait prvoir l'accueil
que recevrait des Godons cette convocation anglique. Et, lors du
sige d'Orlans, les Franais de leur ct, pour de bonnes raisons, ne
songeaient pas  prendre la croix avec les Cous[862].

[Note 862: Dans toutes les copies de la lettre aux Anglais qui
nous sont parvenues, hors dans celle du Procs,  cet endroit: Encore
que pourrez venir, etc. le texte est compltement dfigur.]

Le style de cette lettre ne fut pas trs got des connaisseurs. Le
Btard d'Orlans en trouvait toutes les paroles bien simples et
quelques annes plus tard un bon lgiste franais la jugea crite en
gros et lourd langage et mal ordonn[863]. Nous ne pouvons prtendre
en mieux juger que le lgiste et que le Btard, qui avait des lettres;
pourtant nous nous demandons si ce qui leur semblait mauvais dans ces
faons de dire ce n'tait pas qu'elles s'loignaient du ton ordinaire
des chancelleries. La lettre de Blois se ressent, il est vrai, de
l'humilit o se tenait encore la prose franaise, quand elle n'tait
pas souleve par un Alain Chartier, mais on n'y trouve pas de terme ni
de tournure qui ne se rencontre dans les bons auteurs du temps. Le
langage peut n'en pas tre trs bien ordonn, mais l'allure en est
vive. Au reste rien n'y sent les bords de la Meuse; il n'y subsiste
aucune trace du parler lorrain et champenois[864]. C'est franais de
clerc.

[Note 863: _Procs_, t. IV, p. 7.--Mathieu Thomassin, _Registre
Delphinal_, dans _Procs_, t. IV, p. 304.]

[Note 864: Elle contient au contraire des formes qu'on ne
rencontrerait pas sous la plume d'un Picard, d'un Bourguignon, d'un
Lorrain ou d'un Champenois, tel le participe _envoye_. Les formes et
la graphie sont bien d'un clerc franais (Communication de M. E.
Langlois).]

Tandis qu'Isabelle de Vouthon s'en tait alle en plerinage au Puy,
ses deux plus jeunes enfants, Jean et Pierre, avaient pris aussi le
chemin de la France, pour rejoindre leur soeur, dans l'ide de faire
fortune auprs d'elle et du roi. De mme frre Nicolas de Vouthon,
cousin germain de Jeanne, religieux profs en l'abbaye de Cheminon, se
rendit auprs de la jeune dvote[865]. Pour attirer ainsi toute cette
parent, avant mme d'avoir donn signe de son pouvoir, il fallait que
Jeanne et des cautions aux bords de la Meuse et que de vnrables
personnes ecclsiastiques et de bons seigneurs lorrains rpondissent
de son crdit en France. Ces garants de sa mission, elle les trouvait
sans aucun doute dans ceux qui l'avaient endoctrine et accrdite par
prophtie; et peut-tre frre Nicolas de Vouthon lui-mme tait-il du
nombre.

[Note 865: _Procs_, t. V, p. 252.--E. de Bouteiller et G. de
Braux, _Nouvelles recherches sur la famille de Jeanne d'Arc_, pp. XX,
9 et 10. Source trs suspecte.]

Tenant dans l'arme tat de sainte fille, elle avait en sa compagnie
un chapelain, frre Jean Pasquerel[866]; deux pages, Louis de Coutes
et Raymond[867]; ses deux frres, Pierre et Jean; deux hrauts,
Ambleville et Guyenne[868]; deux cuyers, Jean de Metz et Bertrand de
Poulengy. Jean de Metz pourvoyait  la dpense aux frais de la
couronne[869]. Elle avait aussi quelques valets  son service. Un
cuyer, nomm Jean d'Aulon, que le roi lui donna pour intendant, vint
la rejoindre  Blois[870]. C'tait le plus pauvre cuyer du
royaume[871]. Il appartenait entirement au sire de La Trmouille qui
le secourait d'argent, mais avait bon renom d'honneur et de
sagesse[872]. Jeanne attribuait les dfaites des Franais  ce qu'ils
chevauchaient avec des femmes de mauvaise vie et blasphmaient le
saint nom de Dieu. Et loin de lui tre particulire, cette opinion
rgnait parmi les personnes de savoir et de dvotion, qui rapportaient
notamment le dsastre de Nicopolis  ce que, en chemin, les chrtiens
avaient fait des cruauts, men des ribaudes et jou  des jeux
dissolus[873].

[Note 866: _Procs_, t. III, p. 101.]

[Note 867: _Ibid._, t. III, pp. 65, 67, 124.--_Chronique de la
Pucelle_, p. 277.--A. de Villaret, _Louis de Coutes, page de Jeanne
d'Arc_, Orlans, 1890, in-8.]

[Note 868: _Procs_, t. III, pp. 26-27.]

[Note 869: Extraits des comptes de Hmon Raguier, _Procs_, t. V,
pp. 257, 258.]

[Note 870: _Procs_, t. III, p. 211.]

[Note 871: _Ibid._, t. III, p. 15.]

[Note 872: Duc de la Trmolle, _Les La Trmouille pendant cinq
sicles, Guy VI et Georges_ (1343-1446), Nantes, 1890, pp. 196, 201.]

[Note 873: Juvnal des Ursins, anne 1396.]

 plusieurs reprises, de 1420  1425, le dauphin avait dfendu de
maugrer, de renier, de blasphmer le nom de Dieu, de la Vierge Marie,
des saints et des saintes, sous peine d'une amende  laquelle
s'ajoutaient, en certains cas, des chtiments corporels. Les lettres
qui portaient cette dfense allguaient que les blasphmes attiraient
des guerres, des pestes et des famines, et que les blasphmateurs
taient responsables en partie des maux qui affligeaient le
royaume[874]. Aussi la Pucelle allait-elle parmi les gens d'armes, les
exhortant  chasser les femmes qui suivaient l'arme et  ne plus
prononcer en vain le nom du Seigneur. Elle leur recommandait de
confesser leurs pchs et de mettre leur me en tat de grce,
affirmant que Dieu les aiderait et que si leur me tait en bon tat,
ils obtiendraient la victoire[875].

[Note 874: _Ordonnances des rois de France_, t. XI, p. 105; t.
XIII, p. 247.--S. de Bouillerie, _La rpression du blasphme dans
l'ancienne lgislation_ dans _Revue historique et archologique du
Maine_, 1884, pp. 369 et suiv.--De Beaucourt, _Histoire de Charles
VII_, t. I, p. 370; t. II, p. 189.--A. Longnon, _Paris pendant la
domination anglaise_, Paris, 1878, in-8, pp. 11 et 56.]

[Note 875: _Procs_, t. III, pp. 78, 104, 105.--_Chronique de la
Pucelle_, p. 283.--On l'associa de trs bonne heure  La Hire, comme
au plus vaillant homme de France, et l'on imagina qu'elle le fit
confesser et l'habitua  ne plus jurer le nom de Dieu. Ce sont l de
petits contes difiants (_Procs_, t. III, p. 32; t. IV, p. 327).]

Jeanne porta son tendard  l'glise Saint-Sauveur et le donna  bnir
aux prtres[876]. La petite confrrie, forme  Tours, se grossit 
Blois des gens d'glise et des religieux qui, chapps en foule des
abbayes voisines  l'approche des Anglais, souffraient le froid et la
faim. Il en tait d'ordinaire ainsi. Constamment des nues de moines
s'abattaient sur les armes. Beaucoup d'glises et la plupart des
abbayes gisaient dtruites. Celles des mendiants, situes hors des
villes, avaient toutes pri, dpouilles et incendies par les Anglais
ou renverses par les habitants des villes, avec tous les faubourgs
sous la menace d'un sige. Les religieux sans asile ne trouvaient
point d'accueil dans les cits avares de leur bien; il leur fallait
tenir la campagne avec les gens d'armes et suivre l'arme. La rgle en
souffrait et la pit n'y gagnait rien. Ces clercs affams et
vagabonds ne menaient pas toujours, parmi les soudoyers, les ribaudes
et les convoyeurs, une vie difiante. Ceux qui accompagnrent la
Pucelle ne valaient sans doute ni mieux ni pis que les autres, et
comme ils avaient grand'faim ils songeaient premirement 
manger[877].  l'gard de la sainte fille mle  cette troupe
vagabonde, les gens d'armes pouvaient prouver tous les sentiments,
hors celui de la surprise, tant ils taient habitus  voir
religieuses et religieux cheminer en leur compagnie. Il est vrai que
de celle-ci on annonait des merveilles. Plusieurs y ajoutaient foi,
d'autres se moquaient et disaient tout haut: Voil un vaillant
champion pour rcuprer le royaume de France[878].

[Note 876: _Procs_, t. III, p. 103.--Boucher de Molandon,
_Premire expdition de Jeanne d'Arc_, p. 47.--L.-A. Bosseboeuf,
_Jeanne d'Arc en Touraine_, Tours, 1899, pp. 34 et suiv.]

[Note 877: Le P. Denifle, _La dsolation des glises, monastres,
hpitaux, en France, vers le milieu du XVe sicle_, Mcon, 1897,
in-8, Introduction.]

[Note 878: _Procs_, t. IV, p. 327.--Tringant, _Le Jouvencel_, t.
II, p. 277, dit seulement que peu de gens d'armes allaient volontiers
secourir Orlans, ce qui n'est pas bien exact.]

La Pucelle fit faire une bannire sous laquelle les religieux pussent
se rassembler et appeler les gens d'armes  la prire. Cette bannire
tait blanche; il y avait dessus Jsus en croix entre Notre-Dame et
saint Jean[879].

[Note 879: _Procs_, t. I, pp. 78, 117, 181.--_Chronique de la
Pucelle_, p. 281.--Morosini, t. III, pp. 110, 111; t. IV, pp.
313-315.--G. Martin, _L'tendard de Jeanne d'Arc_, dans _Notes d'art
et d'arch._, 1834, pp. 65-71, 81-88, pl.]

Le duc d'Alenon retourna vers le roi pour lui faire savoir l'embarras
o l'on tait. Le roi envoya les sommes ncessaires; on pouvait enfin
partir[880]. Deux routes, toutes deux libres au dpart, l'une sur la
rive droite, l'autre sur la rive gauche de la Loire, conduisaient 
Orlans. En prenant la rive droite, on se trouvait, au bout de cinq 
six lieues, au bord de la plaine de Beauce, occupe par les Anglais,
qui avaient garnisons  Marchenoir, Beaugency, Meung, Montpipeau,
Saint-Sigismond, Janville, et l'on risquait d'y rencontrer l'arme qui
venait au secours des Anglais d'Orlans. Une telle rencontre faisait
peur depuis le jour des Harengs. En prenant la rive gauche, on
s'avanait par la Sologne, reste au pouvoir du roi Charles, et,
pourvu qu'on s'cartt un peu du fleuve, on passait hors de vue des
petites garnisons anglaises de Beaugency et de Meung. Il est vrai
qu'il fallait ensuite traverser la Loire, mais, en remontant le fleuve
 deux lieues au levant de la ville assige, on pouvait tenter sans
trop d'inconvnient le passage entre Orlans et Jargeau. Aprs
dlibration, il fut dcid qu'on prendrait la rive gauche et qu'on
irait par la Sologne. On arrta aussi qu'on emporterait les vivres en
deux fois, de peur d'un trop lent dbarquement si prs des bastilles
ennemies[881]. Le mercredi 27 avril[882], on partit. Les prtres,
bannire en tte, ouvrirent la marche en chantant le _Veni creator
Spiritus_[883]. La Pucelle chevauchait avec eux, arme de blanc, et
portant son tendard. Les hommes d'armes et les hommes de trait
venaient ensuite, escortant six cents voitures de vivres et de
munitions et quatre cents ttes de btail[884]. La longue file des
lances, des chariots et des troupeaux passa le pont de Blois, et se
droula dans la plaine infinie. Aprs avoir fait huit lieues sur une
route ravine,  l'heure du couvre-feu, quand, au soleil couchant, la
Loire fut de cuivre entre ses joncs noirs, les prtres chantrent
_Gabriel angelus_ et l'arme fit halte[885].

[Note 880: _Procs_, t. III, p. 93.--_Chronique du doyen de
Saint-Thibaud_, dans _Procs_, t. IV, p. 327.]

[Note 881: _Procs_, t. III, pp. 5, 67, 78, 105, 212; Martial
d'Auvergne, _ibid._, t. V, p. 53.--_Chronique de la fte_, _ibid._, p.
290.--_Chronique de la Pucelle_, p. 281.--Jean Chartier, _Chronique_,
t. I, p. 71.--Boucher de Molandon, _Premire expdition de Jeanne
d'Arc_, pp. 38 et suiv.]

[Note 882: Le 28 avril, selon Eberhard Windecke, p. 165. Le 27,
si, comme le dit Pasquerel, l'arme coucha deux nuits aux champs.]

[Note 883: _Procs_, t. III, p. 105.]

[Note 884: Eberhard Windecke, p. 167.]

[Note 885: _Procs_, t. III, p. 104.]

Cette nuit-l, on coucha dans les champs. Jeanne, qui n'avait pas
voulu quitter son armure, se rveilla tout endolorie. Elle entendit
la messe et reut la communion des mains de son aumnier, avec
plusieurs gens d'armes. Puis l'arme se remit en marche vers
Orlans[886].

[Note 886: _Procs_, t. III, p. 67.]




CHAPITRE XII

LA PUCELLE  ORLANS.


Le jeudi 28 avril au soir, Jeanne put voir des hauteurs d'Olivet les
clochers de la ville, les tours de Saint-Paul et de Saint-Pierre-Empont,
o les guetteurs signalaient sa venue. L'arme suivit les pentes qui
descendent vers la Loire et s'arrta au port du Bouchet, tandis que les
chariots et le btail continuaient leur chemin sur la berge jusque vers
l'le-aux-Bourdons, devant Chcy,  une lieue en amont[887]. C'est l
que devait se faire le dbarquement. Au signal des guetteurs,
monseigneur le Btard, accompagn de Thibaut de Termes et de quelques
autres capitaines, sortit de la ville par la porte de Bourgogne, sauta
dans une barque  Saint-Jean-de-Braye et alla tenir conseil avec les
sires de Rais et de Lor, qui commandaient le convoi[888].

[Note 887: _Procs_, t. III, pp. 4 et 5.--Boucher de Molandon,
_Bulletin de la Socit archologique de l'Orlanais_, t. IV, p. 427,
et IX, p. 73.--Le mme, _Premire expdition de Jeanne d'Arc_, pp. 41
et suiv.--_Mistre du sige_, vers. 11480 et suiv.]

[Note 888: _Journal du sige_, p. 75.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 283.--_Chronique de l'tablissement de la fte_, dans _Procs_, t.
V, p. 289.]

Cependant la Pucelle venait de s'apercevoir qu'elle tait sur la rive
de Sologne et qu'on l'avait trompe en chemin. Elle en ressentait de
la douleur et de la colre. On l'avait trompe, cela tait sr. Mais
l'avait-on fait exprs? Avait-on voulu vraiment la tromper? On
rapporte qu'elle avait exprim la volont de passer par la Beauce, et
non par la Sologne, et qu'il lui avait t rpondu: Jeanne,
rassurez-vous; nous vous menons par la Beauce[889]. Est-ce possible?
Pourquoi les seigneurs se seraient-ils jous de la sorte d'une sainte
fille que le roi avait mise sous leur garde et qui inspirait dj du
respect  la plupart d'entre eux? Certains, il est vrai, croyant
qu'elle se moquait, l'eussent volontiers moque. Mais, si l'un de
ceux-l lui avait fait cette trufferie, de lui mettre la Sologne en
Beauce, comment ne se serait-il trouv personne pour la dsabuser?
Comment frre Pasquerel, son aumnier; comment son intendant,
l'honnte cuyer d'Aulon, se seraient-ils rendus complices de cette
grossire plaisanterie? Tout cela ne se comprend gure, et quand on y
songe, ce qui se comprend le moins, c'est que Jeanne et expressment
demand qu'on allt  Orlans par la Beauce. Puisqu'elle ignorait sa
route  ce point qu'en passant le pont de Blois elle ne se douta pas
qu'elle allait en Sologne, il y a peu d'apparence qu'elle se
reprsentt assez prcisment l'assiette d'Orlans pour prfrer y
entrer par le couchant ou par le midi. Une jeune fille qui seule
connat la porte par laquelle on entrera dans la ville assige et 
qui de mchants capitaines font prendre un chemin pour un autre, cela
ressemble trop  un conte de ma mre l'oie. Jeanne ne se faisait pas
d'Orlans une ide plus claire que de Babylone. Il est vraisemblable
de supposer un malentendu. Elle n'avait parl ni de Sologne ni de
Beauce. Ses Voix lui avaient dit que les Anglais ne bougeraient point.
Elles ne lui avaient point montr le portrait de la ville; elles ne
lui avaient donn ni plans ni cartes: les gens de guerre n'en usaient
point. Jeanne, sans doute, avait dit aux capitaines et aux prtres ce
qu'elle devait bientt rpter au Btard: Je veux aller l o sont
Talbot et les Anglais. Et les prtres, les gens d'armes, avaient
rpondu trs sincrement: Jeanne, nous allons o sont Talbot et les
Anglais[890]. Ils avaient cru bien dire, puisque Talbot conduisait le
sige, et qu'on l'aurait, pour ainsi dire, devant soi, de quelque ct
qu'on approcht de la ville. Mais apparemment ils n'avaient pas bien
compris ce qu'avait dit la Pucelle, et la Pucelle n'avait pas bien
compris ce qu'ils avaient rpondu. Car maintenant, de se voir spare
de la ville par les eaux et les sables du fleuve, elle se montrait
irrite et dolente. Que pouvait-elle trouver de si fcheux  cela?
Ceux qui l'approchrent en ce moment ne le dcouvrirent pas, et
peut-tre ses raisons ont-elles t mconnues parce qu'elles taient
spirituelles et mystiques. Certes, elle n'estimait pas qu'on et
commis une faute militaire en amenant par la Sologne les troupes et
les vivres. Elle ne connaissait point les chemins; elle ne pouvait
donc savoir quel tait le meilleur. Des positions de l'ennemi, des
travaux d'attaque et des travaux de dfense elle ignorait tout; elle
venait d'apprendre  l'instant sur quelle rive du fleuve la ville
tait assise. Il fallait pourtant qu'elle crt avoir une grave raison
de se plaindre, car elle s'approcha du seigneur Btard et lui demanda
vivement:

[Note 889: _Chronique de la Pucelle_, p. 281.--_Procs_, t. III,
p. 78.]

[Note 890: _Procs_, t. III, pp. 5-6.]

--Est-ce vous qui tes le Btard d'Orlans?

--C'est moi, rjoui de votre venue.

--Est-ce vous qui avez donn conseil que je vinsse ici, par ce ct de
la rivire, et que je ne vinsse pas droit l o sont Talbot et les
Anglais?

--Moi et de plus sages ont donn ce conseil, croyant faire pour le
mieux et le plus srement.

Mais Jeanne:

--En nom Dieu! le conseil de Messire est plus sr et plus sage que le
vtre. Vous avez cru me tromper et vous vous tes tromps vous-mmes.
Car je vous apporte un meilleur secours qu'il n'en vint oncques 
chevalier ou  cit, c'est le secours du Roi des cieux, lequel
secours procde de Dieu lui-mme, qui, non vraiment pour l'amour de
moi, mais  la requte de saint Louis et de saint Charlemagne, a eu
piti de la ville d'Orlans et n'a pas voulu souffrir que les ennemis
eussent  la fois le corps du duc et sa ville[891].

[Note 891: _Procs_, t. III, p. 5.--_Chronique de la Pucelle_, p.
284.--Boucher de Molandon, _Premire expdition de Jeanne d'Arc_, p.
49.]

On entend: ce qui la fchait, c'tait de n'avoir point t mene droit
devant Talbot et les Anglais. Elle venait d'apprendre que Talbot tait
sur la rive droite avec son camp. Et, en parlant de Talbot et des
Anglais, elle entendait dsigner seulement les Anglais qui taient
avec Talbot, puisqu'en descendant au Val de Loire, prs du guet de
Saint-Jean-le-Blanc, elle avait aperu la bastille des Augustins et
les Tourelles du bout du pont et qu'elle ne pouvait pas douter qu'il
n'y et aussi des Anglais sur la rive gauche. Il reste  savoir
pourquoi elle avait tant dsir se montrer tout d'abord  Talbot et 
ses Anglais et pourquoi maintenant elle tait si marrie d'tre spare
de lui par la Loire. Jugeait-elle que le camp retranch de
Saint-Laurent-des-Orgerils, o commandaient Scales, Suffolk et Talbot,
devait tre tout de suite attaqu? Elle n'avait pu se faire
d'elle-mme cette ide, puisqu'elle ne connaissait pas les lieux, et
aucun homme d'armes n'avait pu lui mettre cette folie en tte,
d'attaquer un camp retranch en menant des boeufs et des chariots.
Elle n'avait pas song non plus, comme on l'a dit tant de fois, 
forcer le passage entre la bastille Saint-Pouair  l'ore des bois,
puisqu'elle ignorait les bastilles et les forts comme le reste. Et si
tel avait t son dessein, elle l'aurait dit clairement au Btard, car
elle savait se faire entendre, et mme les bonnes gens trouvaient
qu'elle parlait bien. Quelle tait donc sa pense? Il n'est pas
impossible de la pntrer, si l'on songe  ce que pouvait tre en ce
moment la pense d'une sainte, ou si seulement on se rappelle les
paroles et les actes par lesquels Jeanne avait annonc et prpar sa
mission. Elle avait dit aux docteurs de Poitiers: Le sige d'Orlans
sera lev et la ville affranchie de ses ennemis aprs que j'en aurai
fait sommation de par le Roi du ciel[892]. Elle avait mand, de par
le Roi du ciel,  Scales,  Suffolk et  Talbot de lever le sige;
elle leur avait crit qu'elle tait toute prte  faire la paix et les
avait somms de retourner en Angleterre. Maintenant elle demandait
rponse  Talbot,  Suffolk et  Scales. Puisque les Anglais ne lui
avaient point renvoy son hraut, elle venait  eux,  leurs chefs,
comme un hraut de Messire; elle venait requrir qu'ils fissent paix.
Et s'ils ne voulaient faire paix, elle tait prte  combattre. C'est
seulement aprs leur refus qu'elle serait assure de vaincre, non par
raisons humaines, mais parce que son Conseil le lui avait promis.
Peut-tre mme, peut-tre esprait-elle qu'en se montrant aux
capitaines anglais, son tendard  la main, accompagne de madame
sainte Catherine, de madame sainte Marguerite et de monseigneur saint
Michel archange, elle les persuaderait de quitter la France; que,
tombant  genoux, Talbot obirait, non certes  elle, mais  Celui qui
l'envoyait, et qu'ainsi elle ferait ce pourquoi elle tait venue sans
que coult une goutte de ce sang franais qui lui tait cher et sans
que les Anglais, dont elle avait piti, perdissent ni leurs corps ni
leurs mes. En tout cas, il fallait obir  Dieu et pratiquer la
charit: la victoire tait  ce prix. Et cette pieuse victoire qu'elle
apportait, cette victoire anglique, les chefs de son parti, par une
fausse prudence, la lui arrachaient des mains. Ils l'empchaient
d'accomplir sa mission, de donner, peut-tre, le signe promis et
l'entranaient avec eux dans des entreprises moins sres et moins
belles. De l sa douleur et sa colre.

[Note 892: Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 68.--_Journal du
sige_, p. 48.]

Mme aprs la dconvenue de son entre, elle ne se croyait pas dispense
d'offrir la paix aux ennemis, afin d'tre agrable  Dieu[893]. Et
puisqu'elle ne pouvait aller tout de suite au camp de Talbot, elle
voulut se montrer devant le guet de Saint-Jean-le-Blanc[894].

[Note 893: Opinion de Martin Berruyer, dans Lanry d'Arc,
_Mmoires et consultations_, chap. VII.]

[Note 894: _Procs_, t. III, pp. 78 et 214.]

Il n'y avait plus personne derrire les palissades. Mais, si elle y
tait alle et si elle y avait trouv des ennemis, elle leur aurait
d'abord offert la paix. La conduite qu'elle tint ensuite dans la ville
en est la preuve certaine. Elle ne venait pas mettre au service des
Orlanais des plans de campagne ou des ruses de guerre; sa part dans
l'oeuvre de la dlivrance tait plus haute et plus pure. Elle
apportait  des hommes faibles, malheureux, gostes et souffrants,
les invincibles forces de l'amour et de la foi, la vertu du sacrifice.

Monseigneur le Btard, qui regardait la mission de Jeanne comme
purement religieuse et qu'on aurait bien tonn en lui disant qu'il
devait consulter cette paysanne sur le fait de la guerre, fit mine de
ne point entendre les reproches qu'elle lui adressait et alla pourvoir
 ce que les oprations fussent excutes conformment aux
dispositions prises.

Tout avait t soigneusement concert et prpar, mais voici que
survenait une anicroche. Les chalands que les Orlanais devaient
envoyer  Chcy pour embarquer les vivres n'avaient pas encore
dmarr[895]. Ils n'allaient qu' la voile et, comme le vent soufflait
d'amont, ils ne pouvaient pas naviguer. On ne savait pas s'ils le
pourraient bientt, et le temps tait cher. Jeanne dit avec confiance
 ceux qui s'inquitaient:

--Attendez un peu. Car, en nom Dieu, tout entrera dans la ville[896].

[Note 895: _Procs_, t. III, p. 78.--_Journal du sige_, pp.
74-75.--_Chronique de la fte_, dans _Procs_, t. V, p. 290.]

[Note 896: _Procs_, t. III, p. 105.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 284.]

Elle avait raison. Le vent tourna; on dploya la toile, et les
chalands remontrent le fleuve sous une brise d'arrire qui les
poussait assez fort pour qu'un bateau en pt traner deux ou trois 
sa remorque[897]. Ils passrent sans encombre devant la bastille
Saint-Loup. Monseigneur le Btard monta dans un de ces bateaux avec
Nicole de Giresme, grand prieur de France en l'ordre de Rhodes, et la
flottille aborda au port de Chcy, o elle resta mouille toute la
nuit[898]. Il fut dcid que l'arme de secours camperait cette nuit
au port du Bouchet afin de garder le convoi en aval, tandis qu'un
dtachement se tiendrait vers les les de Chcy pour veiller en amont,
et regarder du ct de Jargeau. La Pucelle, en compagnie de quelques
capitaines, avec un dtachement de gens d'armes et de trait, suivit la
berge et arriva devant l'le-aux-Bourdons[899].

[Note 897: Boucher de Molandon, _La dlivrance d'Orlans et
l'institution de la fte du 8 mai, Chronique anonyme du XVe sicle_,
Orlans, 1883, in-8, pp. 28, 29.]

[Note 898: _Procs_, t. III, p. 6.]

[Note 899: _Chronique de la fte_, dans _Procs_, t. V, p.
290.--Morosini, t. III, p. 23, note 5.--Boucher de Molandon, _Premire
expdition de Jeanne d'Arc_, pp. 52-56.]

Les seigneurs qui avaient amen le convoi dcidrent qu'on partirait
tout de suite aprs le dbarquement. L'arme, ayant fait sa besogne,
retournerait  Blois pour y prendre ce qui restait de vivres et de
munitions; car on n'avait pas tout emport en une fois. Apprenant que
ces soldats, en compagnie desquels elle tait venue, s'en allaient,
elle voulut partir avec eux, et aprs avoir tant demand qu'on la
ment  Orlans, arrive aux portes de la ville, elle ne pensait plus
qu' s'en aller. Ainsi l'me des mystiques tourne aux souffles de
l'Esprit; cette fois, comme toujours, Jeanne obissait  des raisons
purement spirituelles. Elle ne voulait pas se sparer de ces gens
d'armes, parce qu'elle les croyait rconcilis avec Dieu, et qu'elle
n'tait pas sre d'en retrouver d'autres aussi contrits. Or, pour
elle, la victoire ou la dfaite dpendaient uniquement de l'tat de
grce ou de pch o se trouvaient les combattants; les mener 
confesse, c'tait tout son art militaire; elle n'avait point d'autre
science pour combattre derrire des murs ou en rase campagne.

--Quant  ce qui est d'entrer dans la ville, dit-elle, il me ferait
mal de laisser mes gens et ne le dois faire. Ils sont tous confesss
et, en leur compagnie, je ne craindrais pas toute la puissance des
Anglais[900].

[Note 900: _Procs_, t. III, p. 6.]

En fait, comme on le pense bien, confesss ou non, prs d'elle ou loin
d'elle, ces soudards commettaient tous les pchs compatibles avec la
simplicit d'esprit; mais l'innocente n'en voyait rien; ouverts aux
choses invisibles, ses yeux taient ferms aux choses sensibles.

Elle tait soutenue dans sa rsolution de retourner  Blois par les
capitaines qui l'avaient amene et qui la voulaient emmener, allguant
les ordres du roi. Comme elle portait chance, ils tenaient  la
garder. Monseigneur le Btard voyait au contraire de graves
inconvnients et mme des dangers  ce qu'elle s'loignt. Dans l'tat
o il avait laiss les habitants d'Orlans, si on tardait  leur
montrer leur Pucelle, cris, menaces, meutes, violences, mouvements de
fureur et de dsespoir, tout tait  craindre, mme des massacres. Il
demanda en grce aux capitaines de trouver bon, dans l'intrt du roi,
que Jeanne entrt  Orlans, et il obtint, sans trop de peine, qu'ils
retournassent  Blois sans elle. Mais Jeanne ne se rendit pas si vite.
Il la supplia de se dcider  passer la Loire. Elle refusa et fit une
telle rsistance qu'il dut s'apercevoir qu'il n'est pas facile de
manier une sainte. Il fallut que l'un des chefs qui l'avaient amene,
le sire de Rais ou le sire de Lor, joignt ses prires  celle du
Btard et lui dt:

--Allez-y srement, car nous vous promettons de retourner bientt vers
vous[901].

[Note 901: _Procs_, t. III, p. 78.--_Chronique de la Pucelle_, p.
280.--_Chronique de la fte_, dans _Procs_, t. V, p. 285.--Boucher de
Molandon, _Premire expdition de Jeanne d'Arc_, pp. 61-62.]

Enfin, quand elle sut que le frre Pasquerel partirait avec eux,
pensant que ses gens seraient bien confesss, elle consentit 
rester[902]. Elle passa la Loire avec ses frres, sa petite
compagnie, le Btard, le marchal de Boussac, le capitaine La Hire, et
dbarqua  Chcy qui tait alors un trs gros bourg, ayant deux
glises, un Htel-Dieu, une lproserie[903]. Elle fut reue par un
riche bourgeois nomm Guy de Cailly, dans le manoir de Reuilly o elle
passa la nuit[904].

[Note 902: _Procs_, t. III, p. 105.--_Mistre du sige_, v.
11616.]

[Note 903: Boucher de Molandon, _Premire expdition de Jeanne
d'Arc_, pp. 62 et 99, note XIV, et dans _Bulletin de la Socit
archologique de l'Orlanais_, t. IV, p. 429; t. IX, p. 73.]

[Note 904: _Journal du sige_, p. 75.--Ch. du Lys, _Trait
sommaire tant du nom et des armes que de la naissance et parent de la
Pucelle d'Orlans et de ses frres_, Paris, 1628, in-4, p. 50.--Abb
Dubois, _Histoire du sige_, p. 344.--P. Mantellier, _Histoire du
sige_, p. 86.--Boucher de Molandon, _Premire expdition de Jeanne
d'Arc_, p. 65, pices justificatives, note XV.]

Le 29 au matin, les chalands qui avaient mouill  Chcy traversrent
la Loire, et les convoyeurs les chargrent de vivres, de munitions et
de btail[905]. La Loire tait haute[906]. Les chalands purent driver
 charge par le chenal navigable qui longeait la rive gauche. Les
oseraies et les bouleaux de l'le-aux-Boeufs les cachaient aux Anglais
de la bastille Saint-Loup qui, d'ailleurs, avaient en ce moment
beaucoup  faire. La garnison de la ville, pour les distraire,
escarmouchait contre eux. On s'y battait assez rudement; il y avait
morts, blesss et prisonniers des deux partis et les Anglais perdaient
un tendard[907]. Les chalands passrent  dcouvert sous le guet de
Saint-Jean-le-Blanc, qui tait abandonn[908], tournrent  tribord
entre l'le-aux-Boeufs et l'lette des Martinets, pour redescendre, en
ctoyant la rive droite, sous l'le-aux-Toiles jusqu' la Tour-Neuve,
dont le pied baignait dans la Loire,  l'angle sud-est de la ville.
Puis ils se mirent  l'abri dans les fosss de la porte de
Bourgogne[909].

[Note 905: _Journal du sige_, pp. 75-76.]

[Note 906: Boucher de Molandon, _Premire expdition de Jeanne
d'Arc_, p. 68.]

[Note 907: _Chronique de la fte_, dans _Procs_, t. V, p. 290.]

[Note 908: _Journal du sige_, pp. 74, 75.--Jean Chartier,
_Chronique_, t. I, p. 69.--_Chronique de la Pucelle_, pp. 284-285.]

[Note 909: Boucher de Molandon, _Premire expdition de Jeanne
d'Arc_, pp. 51 et suiv.]

Toute la journe, le manoir de Reuilly fut assig par une foule de
bourgeois orlanais qui, n'y pouvant tenir, taient venus, au pril de
leur vie, voir la Pucelle promise. Elle quitta Chcy seulement  six
heures du soir. Les capitaines voulaient ne la faire entrer dans la
ville que la nuit tombe, de peur qu'on ne s'crast devant elle et
qu'il n'y et de grands dsordres[910]. Ils passrent sans doute par
les larges valles qui descendent au midi de Semoy, sur les confins
des paroisses de Saint-Marc et de Saint-Jean-de-Braye. Chemin faisant,
elle disait  ceux qui chevauchaient avec elle:

--Ne craignez rien. Il ne vous arrivera aucun mal[911].

[Note 910: _Journal du sige_, p. 75.]

[Note 911: _Ibid._, p. 76.]

En fait, le passage n'tait dangereux qu'aux pitons. Les gens de
cheval ne risquaient gure d'tre poursuivis par les Anglais, qui,
dans leurs bastilles, manquaient de chevaux.

Ce vendredi 29 avril, elle entra de nuit dans Orlans par la porte de
Bourgogne; elle tait arme de toutes pices, et monte sur un cheval
blanc[912]. Un cheval blanc tait la monture des hrauts d'armes et
des archanges[913]. Le Btard l'avait place  sa droite. Elle faisait
porter devant elle son tendard, sur lequel on voyait deux anges
tenant chacun  la main une fleur de lis, et son pennon avec l'image
de la Salutation anglique. Puis venaient le marchal de Boussac, Guy
de Cailly, Pierre et Jean d'Arc, Jean de Metz et Bertrand de Poulengy,
le sire d'Aulon, les seigneurs, capitaines, cuyers, gens de guerre et
citoyens qui taient alls au-devant d'elle  Reuilly[914].  sa
rencontre, se pressaient les bourgeois et les bourgeoises d'Orlans,
portant des torches et montrant autant de joie que s'ils eussent vu
Dieu lui-mme descendre dans leur ville[915]. Ils avaient souffert de
grands maux et craint de n'tre point secourus, mais dj ils se
sentaient rconforts et comme dsassigs par la vertu divine qu'on
leur avait dit tre en cette pucelle. Ils la regardaient avec un pieux
amour. Hommes, femmes, enfants se prcipitaient, s'touffaient pour
la toucher, elle et son cheval blanc, comme on touche les reliques des
saints. Dans cette presse une torche mit le feu au pennon. Ce que
voyant, la Pucelle donna de l'peron et allongea le pas jusqu' la
flamme qu'elle teignit avec une adresse qui parut merveilleuse; car
tout en elle merveillait[916]. Gens d'armes et bourgeois ravis
l'accompagnrent en foule, par la ville,  l'glise Sainte-Croix, o
premirement elle alla rendre grces  Dieu, puis  l'htel de Jacques
Boucher, o son logis tait prpar[917].

[Note 912: _Journal du sige_, pp. 76-77.]

[Note 913: Et maintenant encore les trompettes montent des chevaux
blancs (_Histoire de Jeanne d'Arc_, par Lebrun de Charmettes, 1817,
in-8, t. II, p. 21).]

[Note 914: _Procs_, t. III, p. 7.--_Journal du sige_, p.
76.--_Chronique de la Pucelle_, p. 287.--Jean Chartier, _Chronique_,
t. I, p. 72.--Morosini, t. III, pp. 28-30.]

[Note 915: _Procs_, t. III, p. 24.]

[Note 916: _Journal du sige_, p. 77.]

[Note 917: _Chronique de l'tablissement de la fte_, p. 28.]

Jacques, ou comme on disait, Jacquet Boucher, depuis plusieurs annes
trsorier du duc d'Orlans, tait trs riche homme et avait pous la
fille d'un des plus notables bourgeois de la cit[918]. Demeur dans
sa ville durant tout le sige, il contribuait  la dpense, faisait
des dons de bl, d'avoine et de vin, avanait des deniers pour achats
de poudre et d'armes. La garde des remparts appartenant aux bourgeois,
Jacques Boucher avait charge de tenir en tat de dfense la porte
Renart o il demeurait et qui se trouvait la plus expose aux attaques
des Anglais. Son htel, un des plus beaux et des plus grands de la
ville, autrefois habit par une famille Regnart ou Renart qui avait
donn son nom  la porte, tait situ dans la rue des Talmeliers, tout
proche l'enceinte. Les capitaines y tenaient conseil, quand ils ne se
runissaient pas dans l'htel du chancelier Guillaume Cousinot, rue de
la Rose[919]. Le logis de Jacques Boucher tait sans doute bien garni
de vaisselle d'argent et de tapisseries histories. Dans une des
salles, il y avait, parat-il, une peinture reprsentant trois femmes
et portant cette inscription: _Justice, Paix, Union_[920].

[Note 918: _Procs_, t. I, p. 101; t. III, pp. 34, 68, 124 et
suiv.; p. 211.--_Chronique de la Pucelle_, p. 285.--Boucher de
Molandon, _Jacques Boucher, sieur de Guilleville, trsorier gnral du
district d'Orlans..._, dans _Mmoires de la Socit archologique de
l'Orlanais_, t. XXII, 1889, p. 373.--Boucher de Molandon, _Premire
expdition de Jeanne d'Arc_, p. 101, note XVI; pices justificatives,
p. 108.]

[Note 919: Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 73.--_Chronique de
la Pucelle_, d. Vallet de Viriville, p. 20 [Notice sur G. Cousinot le
Chancelier]; Cf. _Nouvelle Biographie gnrale_.--Vallet de Viriville,
_Essais critiques sur les historiens originaux du rgne de Charles
VII_, dans _Bibliothque de l'cole des Chartes_, 1857, 4e srie, t.
III, pp. 11-14; 105-111.]

[Note 920: _Procs_, t. I, p. 101; t. III, pp. 68, 124 et suiv.;
t. IV, pp. 153, 219, 227.--_Journal du sige_, pp. 77, 78.--Boucher de
Molandon, _Premire expdition de Jeanne d'Arc_, pp. 69, 101, note
XVI.]

La Pucelle fut reue en cette maison avec ses deux frres, les deux
compagnons qui l'avaient amene au roi et leurs valets. Elle s'y fit
dsarmer[921]. La femme et la fille de Jacques Boucher passrent la
nuit avec elle. Jeanne partagea le lit de l'enfant, qui avait neuf ans
et se nommait Charlotte, du nom du duc Charles, que servait son
pre[922]. C'tait l'usage alors que l'hte partaget son lit avec
son hte, l'htesse avec son htesse. La civilit le voulait; les rois
n'y manquaient pas plus que les bourgeois. On enseignait aux enfants
comment il fallait se comporter avec son compagnon de lit, tenir sa
juste place, ne pas bouger et dormir la bouche ferme[923].

[Note 921: G. Lefvre-Pontalis (_Chronique d'Antonio Morosini_, t.
III, p. 101, note) reconnat dans la _Chronique de la Pucelle_ (XLIV,
p. 285) un mauvais emploi d'un trait cit par Dunois dans sa
dposition et qu'il faut laisser  la date du 7 mai o Dunois l'a
plac (_Procs_, t. III, p. 9).]

[Note 922: _Procs_, t. III, pp. 34, 68.]

[Note 923: Franklin, _La vie prive d'autrefois_, t. II et XIX,
_passim_.--H. Havard, _Dictionnaire de l'ameublement_, au mot: _lit_.]

Ainsi l'argentier ducal accueillit la Pucelle en son htel et
l'hbergea aux frais de la ville. Les chevaux de Jeanne furent mis
dans l'curie d'un bourgeois nomm Jean Pillas. Quant aux frres
d'Arc, ils ne demeurrent point avec leur soeur, mais logrent en
l'htel de Thvenin Villedart. La ville les dfraya de tout, leur
fournit notamment les souliers et les houseaux dont ils avaient besoin
et leur fit don de quelques cus d'or. Trois compagnons de la Pucelle,
fort dnus, qui la vinrent trouver  Orlans, reurent de quoi
manger[924].

[Note 924: Comptes de forteresse, dans _Procs_, t. V, pp. 259,
260.]

Le lendemain, 30 avril, les milices orlanaises furent debout au petit
jour. Depuis la veille au soir tout tait renvers dans la ville; la
rvolte, longtemps contenue, clatait. Les bourgeois, qui, ds le mois
de fvrier, avaient pris la chevalerie en dfiance et en haine, la
secouaient enfin et la brisaient[925]. Il n'y avait plus ni lieutenant
du roi, ni gouverneur, ni seigneurs, ni chefs de guerre; il n'y avait
plus qu'un pouvoir et qu'une force: la Pucelle. La Pucelle tait
capitaine de la commune. Cette fillette, cette pastoure, cette
bguine que les nobles amenaient pour qu'elle leur portt bonheur,
leur causait le plus grand dommage qu'ils pussent prouver; elle les
rduisait  rien. Ds la matine du 30, ils eurent tout lieu de
s'apercevoir que la rvolution bourgeoise tait accomplie. Les milices
attendaient la Pucelle pour la mettre  leur tte et marcher tout de
suite avec elle contre les Godons. Les capitaines essayrent de leur
faire comprendre qu'il fallait attendre l'arme de Blois et les gens
du marchal de Boussac qui taient partis, la nuit,  la rencontre de
cette arme. Les bourgeois en armes ne voulaient rien entendre et
rclamaient  grands cris la Pucelle. Elle ne parut point. Monseigneur
le Btard, qui avait la langue dore, lui avait conseill de ne se pas
montrer[926]. Ce fut le dernier avantage que les chefs prirent sur
elle. Encore, en paraissant leur cder, n'avait-elle, cette fois,
comme les autres, agi qu' sa volont. Quant aux bourgeois, avec ou
sans la Pucelle, ils voulaient se battre. Le Btard ne put les en
empcher. Ils sortirent, accompagns par les Gascons du capitaine La
Hire et les gens de messire Florent d'Illiers; ils attaqurent
courageusement la bastille Saint-Pouair, que les Anglais nommaient
Paris et qui se dressait  quatre cents toises des murs; ils
culbutrent le poste avanc et approchrent la bastille de si prs
qu'on leur apportait dj de la ville des fagots et de la paille pour
incendier les barrires. Mais les Anglais, au cri de Saint-Georges,
sortirent en bon ordre et, aprs un rude et sanglant combat,
repoussrent l'attaque des bourgeois et des routiers[927].

[Note 925: _Journal du sige_, pp. 43-44.]

[Note 926: _Procs_, t. III, pp. 7 et 211.--_Chronique de la
Pucelle_, p. 287.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, pp. 74-75.]

[Note 927: _Journal du sige_, p. 78.--_Chronique de la fte_,
dans _Procs_, t. V, pp. 291-292.--Lettre crite d'Allemagne dans
_Procs_, t. V, p. 347.]

La Pucelle n'en avait rien su. Venue de Dieu sur son cheval blanc, en
messagre arme et pacifique, elle n'estimait ni juste ni pieux de
combattre les Anglais avant qu'ils eussent refus ses offres de paix.
Ce jour, comme la veille, tout son dsir tait d'aller saintement vers
Talbot. Elle demanda nouvelle de sa lettre et apprit que les
capitaines anglais n'en avaient tenu nul compte et qu'ils avaient
gard son hraut Guyenne[928]. Voici ce qui tait arriv.

[Note 928: _Procs_, t. III, pp. 27, 108.--_Journal du sige_, p.
79.]

Cette lettre, que le Btard trouvait faite de paroles bien simples,
produisit sur les Anglais un effet prodigieux. Elle les remplit de
fureur et d'pouvante. Ils retinrent le hraut qui l'avait porte, et,
bien que la coutume et l'usage fussent de respecter la personne de ces
officiers, allguant que le messager de la sorcire ne pouvait tre
qu'un hrtique, ils le firent mettre aux fers et, aprs une manire
de procs, le condamnrent au feu comme complice de l'abuseresse[929].
Mme, ils dressrent le poteau o il devait tre li. Toutefois,
avant d'excuter la sentence, ils jugrent bon de consulter
l'Universit de Paris, comme l'vque de Beauvais devait la consulter,
en pareille matire, dix-huit mois plus tard[930]. La peur les rendait
mchants. Ces malheureux, que l'on traitait de diables, craignaient
les diables. Ils souponnaient les Franais  l'esprit subtil d'tre
ncromanciens et sorciers, et disaient que les Armagnacs avaient fait
mourir le grand roi Henri V par des vers magiques. Redoutant que leurs
ennemis n'usassent contre eux de sortilges et d'enchantements, ils
portaient sur eux, pour se prserver de tout mal des bandes de
parchemin couvertes de formules conjuratoires qu'on nommait des
periapts[931]. Le plus efficace, de ces amulettes, tait le premier
chapitre de l'vangile de saint Jean.  cette poque, les toiles les
menaaient et les mathmaticiens lisaient dans le ciel leur ruine
prochaine. Leur dfunt roi Henri V avait, du temps qu'il tudiait 
Oxford, appris les rgles de la divination par les astres. Il gardait
dans ses coffres pour son usage particulier deux astrolabes, l'un
d'argent et l'autre d'or. Quand sa femme, Catherine de France, fut
prs d'accoucher, il opra lui-mme l'lection  la fois sidrale et
topique, relative  la venue de l'enfant dans le monde. Et, comme
d'ailleurs une prophtie courait l'Angleterre[932], disant que Windsor
perdrait ce que Monmouth avait gagn, il dfendit  la reine de faire
ses couches  Windsor. Mais on ne peut dtourner la destine. L'enfant
royal naquit  Windsor. Son pre tait en France quand il en apprit la
nouvelle; il en conut de funestes prsages et fit venir Jean Halbourd
de Troyes, ministre gnral des trinitaires ou mathurins, excellent
en astrologie, qui, ayant dress le thme de nativit, ne put que
confirmer le roi dans ses noirs pressentiments[933]. Et voici que les
temps taient venus. Windsor rgnait; il fallait s'attendre  tout
perdre. Merlin l'avait prdit, qu'une vierge les devait bouter hors de
France et de tout point les dfaire. Quand vint la Pucelle, ils
plirent d'effroi; capitaines et soldats perdirent tout courage[934].
Tels qui n'avaient peur d'homme au monde tremblaient devant cette
fille, la tenant pour sorcire. C'et t trop leur demander que de la
tenir pour sainte et envoye du Ciel. Il suffisait qu'ils la prissent
pour une magicienne trs savante[935].  ceux qu'elle venait secourir,
elle semblait une fille de Dieu;  ceux qu'elle venait dtruire, elle
apparaissait comme un monstre horrible en forme de femme. Ce double
aspect fit toute sa force: anglique pour les Franais et diabolique
pour les Anglais, elle se montrait aux uns et aux autres invincible et
surnaturelle.

[Note 929: _Chronique de la Pucelle_, p. 284.--_Procs_, t. III,
p. 26.]

[Note 930: Martial de Paris, dit d'Auvergne, _Vigiles de Charles
VII_, d. Coustelier, 1724, t. I, p. 98.]

[Note 931: La Curne, au mot: _Periapt_.--Shakespeare, _Henry VI_,
premire partie, scne XXIV.]

[Note 932: Shakespeare, _Henry VI_, premire partie, scne XI.]

[Note 933: Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. I,
p. 306.--Carlier, _Histoire du Valois_, t. II, p. 442.]

[Note 934: Jarry, _Le compte de l'arme anglaise_, p. 61.]

[Note 935: Shakespeare, _Henry VI_, premire partie, scne I.]

Dans la soire du 30, elle envoya au camp de
Saint-Laurent-des-Orgerils son hraut Ambleville pour rclamer
Guyenne, qui avait port la lettre de Blois et qui n'tait pas revenu.
Ambleville avait aussi mission de dire  sir John Talbot, au comte de
Suffolk et au seigneur de Scales, que de la part de Dieu, la Pucelle
les sommait de partir et d'aller en Angleterre; autrement que mal leur
adviendrait. Les Anglais renvoyrent Ambleville avec un mauvais
message.

--Les Anglais, dit-il  la Pucelle, gardent mon compagnon pour le
brler.

Elle rpondit:

--En nom Dieu, ils ne lui feront nul mal.

Et elle ordonna  Ambleville de retourner[936].

[Note 936: _Procs_, t. III, p. 26.--_Journal du sige_, p.
79.--_Chronique de la Pucelle_, pp. 285-286.]

Elle tait indigne, et sans doute grandement due. Certes elle
n'avait point prvu que Talbot et les chefs du sige feraient un tel
accueil  une lettre inspire par mesdames sainte Catherine et sainte
Marguerite et par monseigneur saint Michel; mais elle avait tant de
charit au coeur, qu'elle voulut offrir encore la paix aux Anglais.
Dans son innocence, elle ne pouvait croire que les avertissements
qu'elle donnait de par Dieu ne fussent point enfin entendus.
D'ailleurs, quoi qu'il en dt advenir, elle voulait faire son devoir
jusqu'au bout. Elle sortit  la nuit par la porte du Pont et alla
jusqu'au boulevard de la Belle-Croix. Il n'tait pas rare qu'on
s'interpellt d'un parti  l'autre. La Belle-Croix tait  porte de
voix des Tourelles. La Pucelle monta sur la barrire et cria aux
Anglais:

--Rendez-vous, de par Dieu, vos vies sauves seulement.

Mais ceux de la garnison et le capitaine William Glasdall lui-mme lui
crachrent de basses injures et d'horribles menaces.

--Vachre! Si nous te tenons jamais, nous te ferons brler.

Elle leur rpondit qu'ils mentaient. Mais ils taient srieux et
sincres; ils croyaient fermement que cette fille armait contre eux
des lgions de diables[937].

[Note 937: _Procs_, t. III, p. 108.--_Journal d'un bourgeois de
Paris_, p. 237.--_Journal du sige_, p. 79.--_Chronique de la
Pucelle_, p. 290.]

Le dimanche 1er mai, monseigneur le Btard alla au-devant de l'arme
de Blois[938]. Il connaissait le pays; actif et prudent, il tenait 
surveiller l'entre de ce convoi comme il avait surveill l'entre de
l'autre. Il partit avec une petite escorte. Adroitement, pour flatter
les Orlanais dans leur amour et leur pit, pour se mettre, autant
dire, sous la sauvegarde de leur sainte, ne se risquant point 
l'emmener elle-mme, il emmena du moins quelqu'un  elle, son
intendant, le sire Jean d'Aulon[939]. Il saisissait la premire
occasion de montrer son bon vouloir  l'endroit de la Pucelle, sentant
que dsormais on ne pouvait rien faire qu'avec elle et sous son ombre.

[Note 938: _Procs_, t. III, p. 7.--_Journal du sige_, p. 79.]

[Note 939: _Procs_, t. III, p. 211.]

La ferveur des citoyens ne tidissait point. Ce jour encore, dans le
grand dsir de voir la sainte, ils se pressrent en foule devant
l'htel de Jacques Boucher avec autant de violence que les plerins du
Puy dans le sanctuaire de la Vierge noire. On craignit que les portes
ne fussent enfonces. Le cri d'un peuple montait vers elle. C'est
alors qu'elle se montra bonne, sage, gale  sa mission et vraiment
ne pour le salut de tous. Ce peuple fou, en l'absence des capitaines
et des hommes d'armes, n'attendait qu'un signe d'elle pour courir
tumultueusement aux bastilles, s'y briser, s'y meurtrir. Ce signe,
malgr les visions guerrires qui l'obsdaient, elle ne le fit pas.
Tout enfant qu'elle tait et ignorante des choses de la guerre et de
toute chose humaine, elle trouva en elle le sentiment et la force
d'viter le dsastre. Elle mena cette foule d'hommes, non point aux
bastilles anglaises, mais aux lieux saints de la cit. Elle
chevauchait par les rues, accompagne de plusieurs chevaliers et
cuyers; la foule des hommes et des femmes se jetait sur son passage
et ne pouvait se rassasier de la voir. On s'merveillait de ce qu'elle
pt se tenir  cheval de si noble faon, comme elle faisait, et se
comporter en toutes ses manires ainsi qu'un homme d'armes, et l'on se
serait cri que c'tait un vrai saint Georges, si l'on n'et eu
soupon que monsieur saint Georges s'tait tourn Anglais[940].

[Note 940: _Journal du sige_, p. 80--P. Mantellier, _Histoire du
sige_, pp. 92-95.]

Ce dimanche, elle alla, pour la deuxime fois, offrir la paix aux
ennemis du royaume. Elle sortit par la porte Renart et s'avana sur la
route de Blois, dans le faubourg incendi, vers la bastille anglaise
qui, ceinte d'un double foss, s'levait sur un coteau, au carrefour
nomm la croix Boisse ou Buisse, parce que les Orlanais y avaient
dress une croix que, chaque anne, ils ornaient de buis bnit, le jour
de Pques fleuries. Elle voulait sans doute atteindre cette bastille et,
peut-tre, se rendre au camp de Saint-Laurent-des-Orgerils qui
s'tendait entre la croix Boisse et la Loire et o taient, comme elle
avait dit, Talbot et les Anglais. Car elle ne dsesprait pas encore de
se faire entendre des chefs du sige. Mais au pied du coteau, en un lieu
dit la Croix-Morin, elle rencontra des Godons qui gardaient le passage.
L, gravement, religieusement, saintement, elle les somma de se retirer
devant les armes du Seigneur.

--Rendez-vous, la vie sauve tant seulement. Retournez de par Dieu en
Angleterre. Si non, je ferai que vous serez affligs[941].

[Note 941: _Ibid._, p. 80.]

Ces gens d'armes lui rpondirent, ainsi qu'avaient fait ceux des
Tourelles, par des paroles injurieuses. L'un d'eux, le btard de
Granville, lui cria:

--Veux-tu donc que nous nous rendions  une femme?

Ils appelrent les Franais qui taient avec elle maquereaux et
mcrants, pour leur faire honte d'accompagner une ribaude et une
sorcire. Mais soit qu'ils crussent que ses charmes la rendaient
invulnrable, soit qu'ils tinssent pour honteux de frir quiconque
portait un message, pas plus cette fois que les autres ils ne tirrent
sur elle[942].

[Note 942: _Procs_, t. III, p. 68.--_Journal du sige_, p. 79.]

Ce dimanche, Jacquet le Prestre, varlet de la ville, offrit le vin 
la Pucelle[943]. Les procureurs et les citoyens ne savaient mieux
faire pour honorer celle qu'ils regardaient comme leur capitaine.
Ainsi en usaient-ils avec les seigneurs, les rois et les reines qu'ils
recevaient dans leurs murailles. Le vin tait alors grandement estim
pour sa noblesse et sa bienfaisance. Jeanne, en formant un souhait,
disait volontiers: Duss-je ne pas boire de vin d'ici 
Pques[944]!... Mais de fait, elle ne buvait point de vin pur et
mangeait peu[945].

[Note 943: Extraits des comptes de forteresse, dans _Procs_, t.
V, p. 259.]

[Note 944: _Procs_, t. I, p. 64.]

[Note 945: _Procs_, t. III, pp. 9, 15, 18, 22, 60; t. V, p.
120.--_Chronique de la Pucelle_, p. 285.--Morosini, p. 101.--_Relation
du greffier de La Rochelle_, p. 337.]

Durant ces jours d'attente, la Pucelle ne se reposa pas un moment. Le
lundi 2 mai, elle monta  cheval et alla aux champs pour voir les
bastilles anglaises. Le peuple la suivit en masse, sans crainte,
joyeux d'tre prs d'elle. Et quand elle eut regard tout  son aise,
elle rentra dans la ville et se rendit  l'glise cathdrale o elle
entendit les vpres[946].

[Note 946: _Journal du sige_, p. 80.--P. Mantellier, _Histoire du
sige_, p. 95.]

Le lendemain, 3 mai, jour de l'invention de la sainte Croix, qui tait
la fte de la cathdrale, elle suivit la procession avec les
procureurs et les habitants. L, matre Jean de Macon, chantre de la
cathdrale[947], l'aborda en ces termes:

--Ma fille, tes-vous venue pour lever le sige?

[Note 947: Charles Cuissard, _Notes chronologiques sur Jean de
Macon_, dans _Mmoires de la Socit archologique de l'Orlanais_, t.
XI, 1897, pp. 529, 545.]

Elle rpondit:

--En nom Dieu, oui[948]!

[Note 948: _Chronique de la fte_, dans _Procs_, t. V, p.
291.--Lottin, _Recherches_, t. I, p. 30.]

Les Orlanais croyaient tous que les Anglais taient innombrables
autour de la ville comme les toiles dans le ciel; le notaire
Guillaume Girault n'attendait plus qu'un miracle[949]; Jean Luillier,
marchand drapier[950] de son tat, estimait impossible que les
concitoyens pussent tenir longtemps contre des ennemis  ce point
plus forts qu'eux[951]. Messire Jean de Macon s'effrayait
pareillement de la puissance et de la multitude des Godons.

[Note 949: Note de Guill. Girault, notaire, dans _Procs_, t. IV,
p. 282.--_Journal du sige_, p. 135.]

[Note 950: _Procs_, t. V, pp. 112-113.]

[Note 951: _Procs_, t. III, p. 23.]

--Ma fille, dit-il  la Pucelle, ils sont forts et bien fortifis, et
ce sera une grande affaire que de les mettre dehors[952].

[Note 952: _Chronique de la fte_, dans _Procs_, t. V, p. 291.]

Si le notaire Guillaume Girault, si le drapier Jean Luillier, si
messire Jean de Macon, au lieu de nourrir des imaginations tristes,
avaient fait le compte des assigs et des assigeants, ils auraient
reconnu que ceux-ci taient moins nombreux que ceux-l, et que l'arme
de Scales, de Suffolk, de Talbot, semblait maigre et chtive au regard
des armes que le roi Henri V avait jadis menes aux grands siges;
ils se seraient aperus, en y regardant un peu, que les bastilles
horrifiquement nommes Londres et Paris n'taient capables d'arrter
au passage ni bl, ni boeufs, ni pourceaux, ni gens d'armes, que des
marchands avec leurs bestiaux insultaient chaque jour ces gigantesques
mannequins; et qu'enfin les affaires des Orlanais taient pour
l'heure en meilleur tat que celles des Anglais. Mais ils n'avaient
rien observ par eux-mmes et ils s'en tenaient au sens commun, qui
est rarement le sens du juste et du vrai. La Pucelle n'entra pas dans
les fausses raisons de messire Jean de Macon. Des Anglais, elle n'en
savait pas plus que lui; cependant, comme elle tait une sainte, elle
rpondit avec tranquillit:

--Il n'est rien d'impossible  la puissance de Dieu[953].

[Note 953: _Procs_, t. III, p. 23.]

Et matre Jean de Macon l'approuva de penser ainsi.

       *       *       *       *       *

Ce qui rendait la situation trouble, dangereuse, effrayante, c'est que
les bourgeois se croyaient trahis. Ils se rappelaient le comte de
Clermont, l'homme des Harengs, et ils souponnaient les gens du roi de
les abandonner encore; ils se voyaient, aprs avoir tant fait et tant
pay, livrs aux Anglais. Cette ide les rendait fous[954]. Le bruit
courait que le marchal de Boussac, parti avec monseigneur le Btard
au-devant du second convoi de vivres, et qui devait revenir le mardi
3, ne reviendrait pas. On disait que le chancelier de France voulait
licencier l'arme. C'tait absurde: le Conseil du roi et celui de la
reine de Sicile faisaient au contraire de vigoureux efforts pour
dlivrer la cit; mais de longues souffrances et un horrible danger
troublaient les esprits. On craignait aussi plus raisonnablement qu'il
n'arrivt malheur en chemin  ceux de Blois, comme il tait arriv aux
autres,  Rouvray. Les inquitudes des bourgeois envahirent les
compagnons de la Pucelle. Un des meilleurs d'entre eux, le sire
d'Aulon, son intendant, lui laissa voir ses craintes: elle n'en fut
point effleure. Elle rpondit avec la tranquillit radieuse des
illumines:

--Le marchal viendra. Et je sais bien qu'il ne lui arrivera aucun
mal[955].

[Note 954: _Journal du sige_, pp. 51-52.]

[Note 955: _Procs_, t. III, p. 79.--_Chronique de la Pucelle_, p.
286.--P. Mantellier, _Histoire du sige_, p. 85.]

Ce jour-l, on vit entrer les petites garnisons de Gien, de
Chteau-Regnard et de Montargis[956]. Mais l'arme de Blois ne vint
point. Le lendemain au petit jour, elle fut signale dans la plaine de
Beauce. Et, en effet, le sire de Rais, ramen par le marchal de
Boussac et monseigneur le Btard, longeait avec ses hommes d'armes la
fort d'Orlans[957]. Les bourgeois,  cette nouvelle, durent tous
s'crier que la Pucelle avait eu raison de vouloir passer au nez de
Talbot, puisque maintenant les capitaines suivaient le chemin qu'elle
avait indiqu. En fait il en tait un peu autrement qu'on ne croyait.
Une partie seulement de l'arme de Blois s'tait risque  forcer le
passage entre les bastilles de l'ouest: le convoi avec son escorte
venait, comme l'autre, par la Sologne et devait entrer par eau dans la
ville, et l'on avait raisonnablement maintenu, pour dbarquer les
vivres, les dispositions qui s'taient  l'usage trouves excellentes
une premire fois[958].

[Note 956: _Journal du sige_, p. 81.]

[Note 957: _Chronique de la Pucelle_, p. 287.--_Journal du sige_,
p. 81.--Abb Dubois, _Histoire du sige_, dissertation IX.--Lottin,
_Recherches_, t. I, p. 205.--Loiseleur, _Comptes des dpenses_, ch.
VII.]

[Note 958: Le 4 mai, comme le 29 avril, les bls descendirent par
la Loire. En effet, on trouve dans un mandement de paiement mention
des nottoniers qui amenrent les bls qui furent amens de Blois le
iiije jour de may (Boucher de Molandon, _Premire expdition de
Jeanne d'Arc_, pp. 58-59).]

Le capitaine La Hire et plusieurs chefs demeurs dans la ville
allrent avec cinq cents combattants au-devant du sire de Rais, du
marchal de Boussac et du Btard. La Pucelle monta  cheval et partit
avec eux. Ils traversrent les lignes anglaises vers Saint-Ladre et,
ayant rencontr l'arme un peu au del, ils retournrent  la ville de
compagnie. Les prtres, et parmi eux le frre Pasquerel, portant la
bannire, passrent les premiers sous la bastille de Paris, en
chantant des psaumes[959].

[Note 959: _Procs_, t. III, pp. 105, 211.]

Jeanne dna dans l'htel de Jacques Boucher avec son intendant Jean
d'Aulon. Quand on eut retir la nappe, le Btard tant venu chez le
trsorier, causa un moment avec elle, gracieux et courtois, mais ne
disant que ce qu'il voulait dire.

--J'ai su de vrai, fit-il, par gens dignes de foi, que Falstolf doit
venir bientt vers les Anglais qui font le sige, pour les renforcer
et les ravitailler, et qu'il est dj  Janville.

Jeanne,  cette nouvelle, montra une grande joie et dit en riant:

--Btard, Btard, en nom Dieu, je te commande que sitt que tu sauras
la venue de Falstolf, tu me le fasses savoir. Car, s'il passe sans que
je le sache, je te promets que je te ferai ter la tte.

Sans paratre fch de ce badinage un peu rude, il lui rpondit
qu'elle n'et crainte, qu'il le lui ferait bien savoir[960].

[Note 960: _Procs_, t. III, p. 212.]

Sir John Falstolf tait dj signal le 26 avril. C'est surtout pour
ne pas le rencontrer qu'on avait pass par la Sologne. Il se peut
qu'on l'et encore signal le 4 mai, sans plus de raison. Mais le
Btard savait autre chose. Le bl du second convoi tait, comme celui
du premier, descendu par le fleuve; on avait dcid en conseil que les
capitaines attaqueraient dans l'aprs-dne la bastille Saint-Loup,
pour oprer une diversion, ainsi qu'on avait fait le 29 avril[961].
L'attaque tait dj commence. De cela le Btard ne souffla mot  la
Pucelle. Il lui apparaissait qu'elle tait la seule puissance debout
dans la ville, mais il croyait que dans la guerre, elle ne dt vaquer
qu'au spirituel[962].

[Note 961: _Ibid._, t. III, p. 212.--_Journal du sige_, p. 78.]

[Note 962: _Chronique de la Pucelle_, p. 288.]

Aprs qu'il se fut retir, Jeanne, fatigue de sa chevauche matinale,
se mit sur son lit avec son htesse pour dormir un peu. Le sire Jean
d'Aulon, qui tait fort las, s'tendit sur une couchette, dans la mme
chambre, pensant prendre le repos dont il avait besoin. Mais  peine
s'tait-il endormi que la Pucelle sauta du lit et l'veilla  grand
bruit. Il lui demanda ce qu'elle voulait.

--En nom Dieu! rpondit-elle tout agite, mon Conseil m'a dit que
j'allasse contre les Anglais, mais je ne sais si je dois aller 
leurs bastilles ou contre Falstolf, qui les doit ravitailler[963].

[Note 963: _Procs_, t. III, pp. 212-213.]

Elle avait rv et assist en songe  ce qu'elle appelait son Conseil,
c'est--dire  la venue des saintes. Elle avait entendu, dans son
rve, madame sainte Catherine et madame sainte Marguerite. Il tait
arriv cette fois ce qui arrivait toujours. Les saintes ne lui avaient
dit que ce qu'elle savait elle-mme; elles ne lui avaient rien rvl
de ce qu'elle avait besoin d'apprendre, elles ne l'avaient pas avertie
qu'en ce moment mme les Franais attaquaient la bastille Saint-Loup
et souffraient grand dommage. Et elles s'en taient alles, les
bienheureuses, la laissant dans l'erreur et l'ignorance de ce qui
tait, dans l'incertitude de ce qu'il fallait faire. Ce n'tait pas le
bon sire d'Aulon qui pouvait la tirer d'embarras. On ne l'appelait
pas, lui non plus, aux conseils des capitaines. Il ne lui rpondit
rien, et se mit  l'armer le plus vite qu'il put. Il avait dj
commenc, quand ils entendirent une grande rumeur et des cris qui
montaient de la rue. Ils apprirent des passants qu'on se battait du
ct de Saint-Loup et que les ennemis faisaient beaucoup de mal aux
Franais. Jean d'Aulon, sans en demander davantage, alla tout de suite
se faire armer par son cuyer. Presque en mme temps Jeanne descendit
et demanda:

--O sont ceux qui me doivent armer? Le sang de nos gens coule[964].

[Note 964: _Procs_, t. III, p. 106.]

Elle trouva dans la rue frre Pasquerel, son chapelain, avec quelques
prtres, et son page Mugot,  qui elle cria:

--Ha! sanglant garon, vous ne me disiez pas que le sang de France ft
rpandu!... En nom Dieu, nos gens ont fort affaire[965].

[Note 965: _Ibid._, t. III, p. 68.]

Elle lui commanda d'amener son cheval et acheva de se faire armer par
la femme et la fille de son hte. Le page,  son retour, la trouva
tout quipe. Elle l'envoya chercher son tendard, qui tait rest
dans sa chambre. Il le lui passa par la fentre. Elle le prit et lana
son cheval sur la grand'rue, vers la porte de Bourgogne, d'un tel pas,
que le feu jaillissait du pav[966].

[Note 966: _Chronique de la Pucelle_, p. 288.]

--Courez aprs elle! cria la femme de l'argentier[967].

[Note 967: _Procs_, t. III, p. 69.]

Le sire d'Aulon ne l'avait pas vue partir. Il s'imagina, on ne sait
pourquoi, qu'elle tait sortie  pied et qu'ayant rencontr dans la
rue un page mont sur un cheval, elle l'en avait fait descendre et
avait pris le cheval[968]. Pour aller de la porte Renart  la porte de
Bourgogne, il fallait traverser la ville dans toute sa largeur. Jeanne
qui, depuis trois jours, parcourait les rues d'Orlans, tira son
chemin tout droit. Jean d'Aulon et le page, qui la poursuivaient 
grande hte, ne la rejoignirent qu' la porte. Comme ils y arrivaient,
ils rencontrrent un bless qu'on emmenait. La Pucelle demanda aux
porteurs qui tait cet homme. Ils rpondirent que c'tait un Franais.
Elle dit alors:

--Je n'ai jamais vu sang de Franais que les cheveux ne me levassent
sur la tte[969].

[Note 968: _Ibid._, t. III, p. 212.]

[Note 969: _Procs_, t. III, pp. 212-213.]

La Pucelle et le sire d'Aulon poussrent, avec quelques gens d'armes
de leur compagnie, par les champs, sur Saint-Loup. Chemin faisant ils
virent des hommes de leur parti. Le bon cuyer, peu accoutum aux
grandes batailles, ne se rappelait pas en avoir jamais vu autant  la
fois[970].

[Note 970: _Ibid._, t. III, p. 213.]

Depuis une heure, les Bretons et les Manceaux du sire de Rais
escarmouchaient devant la bastille. Les derniers arrivs, selon
l'usage, faisaient le guet[971]. Mais, si ces combattants, venus le
matin dans la ville, avaient attaqu sans prendre le temps de
souffler, c'est apparemment qu'ils taient presss. Ils faisaient ce
qu'on avait fait le 29 avril et pour la mme raison[972], c'est--dire
qu'ils occupaient les Anglais pendant le passage des chalands chargs
de bl qui, en ce moment mme, descendaient la rivire jusqu'au foss
de l'enceinte. Du haut de leur colline escarpe, dans leur forte
bastille, les Anglais s'taient dfendus facilement malgr leur petit
nombre, et les gens du roi n'avaient gure tenu, puisque la Pucelle et
le sire d'Aulon les trouvaient rpandus par les champs. Elle les
rassembla et les ramena. C'taient ses amis: ils avaient voyag
ensemble, chant ensemble des hymnes et des psaumes, entendu ensemble
la messe dans les champs. Ils savaient qu'elle portait chance: ils la
suivirent. En marchant  leur tte, elle eut d'abord une pense
religieuse. La bastille tait construite sur l'glise et le monastre
des Dames de Saint-Loup. Elle fit publier  son de trompe qu'on ne
prt rien dans l'glise[973]. Il lui souvenait que, pour avoir pill
l'glise de Notre-Dame de Clry, Salisbury avait fait une mauvaise
fin; et elle avait  coeur de prserver de male mort ses hommes
d'armes[974]. C'tait la premire fois qu'elle voyait des gens
combattre et, sitt entre dans la bataille, elle en devint le chef
parce qu'elle tait la meilleure. Elle fit mieux que les autres, non
qu'elle en st davantage; elle en savait moins. Mais elle avait plus
grand coeur. Quand chacun songeait  soi, seule elle songeait  tous;
quand chacun se gardait, elle ne se gardait de rien, s'tant offerte
tout entire par avance. Et cette enfant, qui, comme toute crature
humaine, craignait la souffrance et la mort,  qui ses Voix, ses
pressentiments avaient annonc qu'elle serait blesse, alla droit en
avant et demeura, sous les traits d'arbalte et les plombes de
couleuvrines, debout au bord du foss, son tendard  la main, pour
rallier les combattants[975]. Par elle ce qui n'tait qu'une diversion
devenait une attaque  fond. On donna l'assaut.

[Note 971: Gruel, _Chronique d'Arthur de Richemont_, p. 72.]

[Note 972: _Journal du sige_, p. 75.]

[Note 973: _Procs_, t. III, p. 124, 126.--Abb Dubois, _Histoire
du sige_, dissertation VI.--Morosini, t. IV, annexe XIII.--_Journal
du sige_, pp. 83-84.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 72.]

[Note 974: Robert Blondel, _De reductione Normanni_, dans
_Procs_, t. IV, p. 347.--_Journal du sige_, p. 13.--_Chronique de la
fte_, dans _Procs_, t. V, pp. 286 et suiv.]

[Note 975: _Procs_, t. III, pp. 109, 127.--_Chronique de la
Pucelle_, p. 295.--Greffier de la Chambre des comptes de Brabant, dans
_Procs_, t. IV, p. 426.--Eberhard Windecke, p. 172.]

Lorsqu'il sut que la bastille Saint-Loup tait attaque, sir John Talbot
sortit du camp de Saint-Laurent-des-Orgerils. Il avait beaucoup de
chemin  faire sur ses lignes et le long de la fort avant d'atteindre
la bastille en pril. Il se mit en marche et ramassa sur son passage les
garnisons des bastilles de l'ouest. Les guetteurs de la ville virent ces
mouvements et sonnrent l'alarme; le marchal de Boussac sortit par la
porte Parisis, au nord, et alla vers Fleury s'opposer  la marche de
Talbot. Le capitaine anglais se disposait  forcer le passage quand il
vit une paisse fume s'lever au-dessus de la bastille Saint-Loup. Il
comprit que les Franais l'avaient prise et brle, et il retourna
tristement au camp de Saint-Laurent-des-Orgerils[976].

[Note 976: Perceval de Cagny dit: Tentost aprs [l'arrive de la
Pucelle au bord des fosses] ceulx de la place se vouldrent rendre 
elle: elle ne les voult recevoir  ranon et dist qu'elle les
prendroit maulgr eulx, et fist renforcier son assault. Et incontinent
fut la place prinse et presque touz mis  mort. Cela est peu
croyable. Les Anglais se seraient rendus au dernier goujat de l'ost
des Armagnacs, plutt que de se rendre  la Pucelle, et celle-ci
n'aurait pas refus vraisemblablement de les prendre  ranon.
D'ailleurs, Perceval de Cagny n'a pas la moindre ide de ce qui se
passa le 4 mai. Il croit, par exemple, que la Pucelle commena
l'attaque.--_Perceval de Cagny_, pp. 144 et suiv.--_Journal du sige_,
p. 82.--_Chronique de la Pucelle_, p. 289.--_Chronique de la fte_,
dans _Procs_, t. V, p. 294.]

L'assaut avait dur trois heures. Aprs l'incendie de la bastille, les
Anglais grimprent dans le clocher de l'glise. Les Franais les y
dnichrent  grand'peine, mais sans pril aucun. Ils firent une
quarantaine de prisonniers et turent tout le reste. De voir tant
d'ennemis morts, la Pucelle tait toute dolente. Elle plaignait ces
pauvres gens qui taient morts sans confession[977]. Quelques Godons,
revtus d'habits et d'ornements ecclsiastiques, allrent au-devant
d'elle. Elle s'aperut bien que c'taient des soldats affubls des
aumusses et des toles qu'ils avaient trouves dans la sacristie de
l'abbaye aux Dames. Mais elle feignit de les prendre pour ce qu'ils se
donnaient. Elle les reut et les fit conduire en son htel, sans
permettre qu'on leur ft aucun mal. Par une moquerie charitable:

[Note 977: _Procs_, t. III, p. 106.]

--On ne doit rien demander, dit-elle, aux gens d'glise[978].

[Note 978: _Chronique de la Pucelle_, p. 289.]

Avant de quitter la place, elle se confessa au frre Pasquerel, son
chapelain. Et elle le chargea de faire ce mandement  tous les hommes
d'armes: Confessez vos pchs et rendez grces  Dieu de la victoire
obtenue. Sinon la Pucelle ne vous aidera plus et ne demeurera pas en
votre compagnie[979].

[Note 979: _Procs_, t. III, p. 106.]

La bastille de Saint-Loup, attaque par plus de quinze cents Franais,
avait t dfendue par trois cents Anglais seulement. Ce qui donne 
croire qu'ils la dfendirent mal, c'est qu'il n'y eut, dit-on, du
parti des Franais, que deux ou trois hommes tus[980]. Cet avantage,
les gens du roi de France ne l'avaient point obtenu par profond
calcul, ni  grand effort d'intelligence; et ils ne l'avaient pas pay
cher. Pourtant il tait norme. C'taient les communications des
assigeants avec Jargeau coupes, c'tait le cours suprieur de la
Loire ouvert et le commencement de la dlivrance. Mieux encore,
c'tait la preuve faite que ces diables dont on avait eu si grande
peur taient des hommes misrables, qu'on pouvait prendre comme des
souris, enfumer comme des gupes dans leur nid. Cet inespr bonheur
tait d  la Pucelle. Elle avait tout fait, puisque sans elle on
n'aurait rien fait. C'est elle qui, dans son ignorance plus savante
que la science des routiers et des capitaines, avait chang la vaine
escarmouche en attaque profonde et donn victoire en donnant
confiance.

[Note 980:  la prise de la bastille Saint-Loup:

                                 Nombre des                Nombre des
                            Franais combattants.        morts franais.

  Journal du Sige.                1500 sans compter
                                   les nobles.
  Lettre de Charles VII.                                      2
  Le correspondant de Morosini.    3500.
  Eberhard Windecke.                                          2

                                 Nombre des                Nombre des
                            Anglais combattants.         pertes anglaises.

  Frre Pasquerel.                 100 hommes d'lite.   100 tus ou pris.
  Jean d'Aulon.                                         Tous tus ou pris.
  G. Girault.                                            120 tus ou pris.
  Lettre de Charles VII.                                Tous tus ou pris.
  Journal du Sige.                                     114 tus, 40 pris.
  Relation de la fte du 8 mai.    De 120  140.        Tous tus ou pris.
  Perceval de Cagny.               3000.                Tous tus ou pris.
  Chronique de la Pucelle.                                       160 tus.
  Monstrelet.                      De 300  400.        Tous tus ou pris.
  Eberhard Windecke.                                 170 morts, 1300 pris.
  Les Vigiles de Charles VII.                            60 tus, 22 pris.]

Le soir mme, les procureurs envoyrent des ouvriers  Saint-Loup,
pour dtruire les fortifications conquises[981].

[Note 981: Comptes de forteresse, dans _Journal du sige_, p.
284.]

Rentre de nuit en son logis, Jeanne avertit son aumnier que, le
lendemain, jour de l'Ascension de Notre-Seigneur, elle s'abstiendrait
de s'armer et de guerroyer, par rvrence de cette fte. Elle ordonna
que nul ne penst  sortir de la ville,  attaquer ou faire assaut,
qu'il ne se ft d'abord confess. Elle ajouta qu'il fallait que les
gens d'armes prissent garde que des femmes dissolues n'allassent point
 leur suite, de peur qu' cause de leurs pchs Dieu ne leur ft
perdre la bataille[982].

[Note 982: _Procs_, t. III, p. 107.--_Chronique de la Pucelle_,
pp. 289, 290.]

Au besoin, la Pucelle veillait elle-mme  ce que ses prescriptions au
sujet des ribaudes et des blasphmateurs fussent exactement
observes. Plusieurs fois elle chassa des femmes venues  la suite de
l'arme. Elle semonait les gens d'armes qui juraient et
blasphmaient. Un gentilhomme se mit un jour, en pleine rue,  jurer
et  renier Dieu. Jeanne, qui l'entendit, lui sauta  la gorge:

--Ah! matre, osez-vous bien renier notre Sire et notre Matre? En nom
Dieu, vous vous en ddirez avant que je parte d'ici.

Une bourgeoise, qui passait en ce moment dans la rue, vit cet homme,
qui lui parut un trs grand seigneur, recevoir humblement les
reproches de la sainte et tmoigner de son repentir[983].

[Note 983: _Procs_, t. III, p. 34.]

Le lendemain, jour de l'Ascension, les capitaines tinrent conseil en
l'htel du chancelier Cousinot, rue de la Rose[984]. L se trouvaient,
avec le chancelier, monseigneur le Btard, le sire de Gaucourt, le
sire de Rais, le sire de Graville, le capitaine La Hire, messire
Ambroise de Lor et plusieurs autres. On dcida d'attaquer le
lendemain les Tourelles du bout du pont, la cl du sige. Il parut
ncessaire de tenir en respect, pendant l'attaque, les Anglais du camp
de Saint-Laurent-des-Orgerils. La veille, Talbot, parti de
Saint-Laurent, n'avait pu venir  temps  Saint-Loup, parce qu'il lui
avait fallu suivre une longue courbe, en contournant la ville du
couchant  l'orient. Mais la rivire, qu'ils avaient perdue la veille
en amont, les ennemis la tenaient encore en aval. De Saint-Laurent,
ils pouvaient la passer, par l'le-Charlemagne, aussi rapidement que
les Franais la passeraient par l'le-aux-Toiles, et se trouver en
grande puissance au Portereau. C'est ce qu'il fallait empcher, et
l'on devait, s'il tait possible, attirer  Saint-Laurent-des-Orgerils
les garnisons des Augustins et des Tourelles.  cet effet, on rsolut
de simuler l'attaque du camp de Saint-Laurent et d'y porter la commune
orlanaise et les gens des communes, c'est--dire des villages, avec
manteaux, fagots, chelles. Cependant, la noblesse traverserait la
Loire, par l'le-aux-Toiles, aborderait au Portereau, sous le guet de
Saint-Jean-le-Blanc, que les Anglais avaient vacu, se porterait sur
la bastille des Augustins, et, si elle la pouvait prendre, attaquerait
les Tourelles[985]. Il y aurait ainsi la bataille des bourgeois et la
bataille des nobles; celle-ci vraie, l'autre feinte, toutes deux
utiles, une seule belle et digne de la chevalerie. Le plan ainsi
trac, quelques capitaines furent d'avis qu'il serait bon d'envoyer
qurir la Pucelle pour lui dire ce qu'on avait dcid[986]. Et
vraiment elle s'tait assez bien montre la veille pour qu'on ne la
tnt plus  l'cart. D'autres jugeaient qu'il n'tait pas prudent de
l'instruire de ce qui devait tre fait contre les Tourelles. Car il
importait que l'entreprise restt secrte, et l'on devait craindre que
la sainte fille n'en parlt  ses amis de la commune. Finalement, on
fut d'accord pour lui faire connatre les dcisions qui concernaient
la milice orlanaise, puisqu'en effet elle en tait le chef, et pour
lui taire ce que les bourgeois ne pouvaient savoir sans inconvnient.

[Note 984: C'est par erreur que Quicherat dit (_Procs_, t. IV, p.
57 note) que ce conseil fut tenu chez Jacques Boucher. Cf. _Journal du
sige_, p. 83.--Jean Chartier, _Chronique_, p. 73.--Boucher de
Molandon, dans _Mmoires de la Socit archologique de l'Orlanais_,
t. XXII, p. 373.]

[Note 985: Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 74.]

[Note 986: _Ibid._, t. I, pp. 74-75, assertions trs douteuses.]

Jeanne se tenait dans une chambre de l'htel, avec la femme du
chancelier. Messire Ambroise de Lor l'alla chercher, et, quand elle
fut venue, le chancelier lui annona qu'on attaquerait le lendemain le
camp de Saint-Laurent-des-Orgerils. Elle devina qu'on ne lui disait
pas tout. Elle avait sa finesse; d'ailleurs, puisqu'ils lui avaient
jusqu'alors tout cach, il tait assez naturel qu'elle souponnt
qu'ils lui cachaient encore quelque chose. Cette dfiance la fcha.
Pensait-on qu'elle n'tait pas capable de garder un secret? Elle parla
d'un ton pre:

--Dites ce que vous avez conclu et appoint. Je clerais bien plus
grande chose[987].

[Note 987: Jean Chartier, _Chronique_, t. I. pp. 74-75, trs
douteux.]

Et, sans s'asseoir, elle allait et venait dans la salle.

Monseigneur le Btard voyait plus d'inconvnient  la fcher qu' lui
dire la vrit. Il lui donna raison sans donner tort  personne:

--Jeanne, ne vous courroucez pas. On ne peut pas tout dire en une
fois. Ce que le chancelier vous a dit a t conclu et appoint. Mais
si ceux de l'autre ct [de l'eau, ceux de la Sologne] se dpartent
pour venir aider la grande bastille de Saint-Laurent et ceux de par
ici, nous avons appoint de passer la rivire, pour besogner ce que
nous pourrons sur ceux de par del [sur ceux des Augustins et des
Tourelles]. Et nous semble que cette conclusion est bonne et
profitable.

La Pucelle rpondit qu'elle tait contente, qu'il lui semblait que
cette conclusion tait bonne et qu'elle dt tre ainsi excute[988].

[Note 988: Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 75.]

On verra que le secret de la dlibration ne fut pas gard, et que les
nobles ne purent faire ce qu'ils avaient conclu, ou du moins qu'ils ne
le purent faire comme ils l'avaient conclu.

Ce jour de l'Ascension, la Pucelle envoya pour la dernire fois aux
Anglais un message de paix, qu'elle dicta au frre Pasquerel en cette
manire:

     Vous, hommes d'Angleterre, qui n'avez nul droit en le royaume de
     France, le Roi des cieux vous prescrit et vous mande par moi,
     Jeanne la Pucelle, que vous quittiez vos bastilles et retourniez
     en vos pays, sans quoi, je ferai un tel hahai, qu'il y en aura
     perptuelle mmoire. C'est ce que pour la troisime et dernire
     fois je vous cris, et ne vous crirai plus.

Ainsi sign: Jhesus-Maria. Jeanne la Pucelle.

Et plus bas:

     Je vous aurais envoy ma lettre plus honntement. Mais vous
     retenez mes hrauts. Vous avez retenu mon hraut Guyenne.
     Veuillez me l'envoyer et je vous enverrai quelques-uns de vos
     gens pris  la bastille Saint-Loup: ils ne sont pas tous
     morts[989].

[Note 989: _Procs_, t. III, p. 107.]

Jeanne alla  la Belle-Croix, prit une flche, y attacha sa lettre par
un fil et ordonna  un archer de la lancer aux Anglais, en criant:

--Lisez! Ce sont nouvelles!

Les Anglais reurent la flche, ils dtachrent la lettre, et, l'ayant
lue, ils se mirent  crier:

--Ce sont nouvelles de la putain des Armagnacs.

En les entendant, les larmes lui vinrent aux yeux et elle pleura. Mais
bientt elle vit ses saintes, qui lui parlrent de Notre-Seigneur, et
elle fut console.

--J'ai eu des nouvelles de Messire, dit-elle avec joie[990].
Monseigneur le Btard rclama lui-mme le hraut de la Pucelle,
menaant, si on ne le renvoyait, de garder les hrauts que les Anglais
lui avaient dpchs pour traiter de l'change des prisonniers. On
prtend mme qu'il menaa de mettre  mort ces prisonniers. Mais
Ambleville ne revint point[991].

[Note 990: _Ibid._, t. III, p. 108.]

[Note 991: _Chronique de la Pucelle_, p. 286.--_Journal du sige_,
p. 79.]




CHAPITRE XIII

LA PRISE DES TOURELLES ET LA DLIVRANCE D'ORLANS.


Le lendemain, vendredi 6 mai, leve  la pointe du jour, la Pucelle se
confessa  son aumnier et entendit la messe qu'il chanta devant les
religieux et les gens d'armes de sa compagnie[992]. Dj la commune
ardente tait debout, en armes. Qu'elle les et ou non avertis, les
bourgeois, violemment dcids  passer la Loire pour attaquer
eux-mmes les Tourelles, couraient en foule  la porte de Bourgogne.
Ils la trouvrent ferme. Le sire de Gaucourt la gardait avec des gens
d'armes. La noblesse, dans le doute que les bourgeois venteraient son
entreprise et voudraient s'y joindre, avait pris ses mesures pour les
en empcher. La porte tait close et bien dfendue. Les citoyens,
obstins  se battre,  reprendre de leurs mains ces Tourelles, leur
joyau, recoururent  celle devant qui s'ouvraient les portes et
tombaient les murailles; ils envoyrent chercher la Sainte. Elle vint,
candide et terrible, marcha droit sur le vieux sire de Gaucourt, et,
sans vouloir l'couter:

--Vous tes, lui dit-elle, un mchant homme, d'empcher ces gens de
sortir. Mais veuillez-le ou ne le veuillez pas: ils sortiront et
feront aussi bien qu'on a fait l'autre jour[993].

[Note 992: _Procs_, t. III, p. 108.]

[Note 993: _Procs_, t. III, pp. 70, 117.--_Chronique de la fte_,
dans _Procs_, t. V, p. 294.--_Journal du sige_; p. 83.--_Chronique
de la Pucelle_, p. 288.--P. Mantellier, _Histoire du sige_, p. 105.]

Anims par la voix de Jeanne et fortifis par sa prsence, les
bourgeois se jetrent sur Gaucourt et ses gens d'armes en poussant des
cris de mort. Le vieux seigneur vit qu'il n'aurait pas raison d'eux;
ne pouvant mettre ces gens-l de son sentiment, il se mit du leur.
Faisant ouvrir les portes toutes grandes, il cria aux bourgeois:

--Venez, je serai votre capitaine.

Et il sortit avec le sire de Villars et le sire d'Aulon  la tte des
gens d'armes qui avaient gard la porte et de toute la milice communale.
Des bateaux taient amarrs au pied de la Tour-Neuve,  l'angle oriental
des remparts. On aborda dans l'le-aux-Toiles et de l, on franchit, sur
un pont form par deux bateaux, le bras troit de la rivire qui
sparait l'le-aux-Toiles de la rive de Sologne[994]. Les premiers
arrivs entrrent dans la forteresse abandonne de Saint-Jean-le-Blanc,
et se donnrent, en attendant les autres, l'amusement de la
dtruire[995]. Puis, quand tout le monde eut pass la Loire, la commune
marcha de bon coeur contre la bastille des Augustins, assise en avant
des Tourelles, sur les ruines du couvent, et qu'il fallait enlever
d'abord, si l'on voulait attaquer les ouvrages du bout du pont. Mais les
Anglais sortirent de leurs retranchements, s'avancrent de deux traits
d'arc et lancrent flches et carreaux si dru que les Orlanais ne
purent tenir sous cette effroyable vole. Ils lchrent pied,
s'enfuirent jusqu'au pont de bateaux, et, de peur d'tre jets  l'eau,
regagnrent l'le-aux-Toiles[996]. Plus aguerris, les hommes d'armes du
sire de Gaucourt, et avec eux le sire de Villars, le sire d'Aulon et un
vaillant homme d'Espagne, le seigneur Alonzo de Partada, se rangrent
sur la leve de Saint-Jean-le-Blanc et tinrent ferme contre l'ennemi.
Ils tenaient encore, bien qu'ils fussent en trs petit nombre, quand,
vers trois heures de l'aprs-dne, le capitaine La Hire et la Pucelle
passrent l'eau avec les routiers, et, voyant les Franais ainsi
travaills et les Anglais en bataille, montrent sur leurs chevaux,
qu'ils avaient passs avec eux, couchrent leurs lances et poussrent
droit a l'ennemi. Les bourgeois rassurs suivirent tous et firent
reculer les Anglais. Mais arrivs devant la bastille ils furent encore
repousss. La Pucelle inquite galopait de la bastille  la berge et de
la berge  la bastille, et appelait la chevalerie. Les seigneurs
n'arrivaient pas. Il est vrai qu'on avait renvers leurs projets,
culbut leur ordre de bataille et qu'il leur fallait bien un moment pour
se reconnatre. Enfin, elle vit flotter dans l'le les bannires de
monseigneur le Btard, du marchal de Boussac et du sire de Rais.
L'artillerie vint aussi, et matre Jean de Montesclre avec sa
couleuvrine et les ouvriers apportant tous les engins ncessaires pour
donner l'assaut. Quatre mille hommes furent runis autour des Augustins.
Toutefois on avait perdu beaucoup de temps; on n'en tait qu'aux
approches et le soleil baissait  l'horizon[997].

[Note 994: _Journal du sige_, p. 83-84.--Abb Dubois, _Histoire
du sige_, p. 535.--Jollois, _Histoire du sige_, p. 39.]

[Note 995: _Chronique de la Pucelle_, pp. 288, 289.]

[Note 996: Jean Chartier, _Chronique_, t I, p. 76.--_Journal du
sige_, pp. 84-85.]

[Note 997: _Procs_, t. III, p. 214.]

Les gens du sire de Gaucourt se tenaient en arrire pour couvrir les
assigeants, au cas o les Anglais du bout du pont viendraient au
secours de ceux des Augustins. Mais une querelle s'leva parmi eux.
Les uns, comme le sire d'Aulon et le seigneur Alonzo, jugeaient bon de
rester  leur poste. Les autres avaient honte de se croiser les bras.
De l des paroles arrogantes et des bravades. Finalement, le seigneur
Alonzo et un homme d'armes s'tant dfis  qui ferait mieux,
coururent, la main dans la main, vers la bastille. La couleuvrine de
matre Jean, d'une seule plombe, dgagea la palissade. Aussitt, les
deux champions forcrent le passage[998].

[Note 998: _Procs_, t. III, pp. 78, 215.]

--Entrez hardiment! criait la Pucelle[999].

[Note 999: _Ibid._, t. III, p. 78.--Berry, dans _Procs_, t. IV,
p. 43.]

Et elle planta son tendard sur la douve. Le sire de Rais la suivit de
prs. Le nombre des Franais allait croissant. Ils attaqurent
vivement la bastille et bientt la prirent d'assaut. Il leur fallut
ensuite assaillir l'un aprs l'autre les btiments du monastre o les
Godons s'taient retranchs. Enfin, ils turent ou firent prisonniers
tous les ennemis, hors un petit nombre, qui se rfugia dans les
Tourelles. Ils trouvrent, dans les taudis, beaucoup des leurs
enferms. Aprs les avoir fait sortir, ils mirent le feu  la
bastille, annonant ainsi  tous les Anglais un nouveau dsastre. Ce
fut, dit-on, la Pucelle qui donna l'ordre d'incendier la bastille pour
arrter le pillage auquel les hommes se ruaient furieusement[1000].

[Note 1000: _Chronique de la Pucelle_, p. 291.--Jean Chartier,
_Chronique_, t. I, p. 72.--_Journal du sige_, pp. 84, 85. Trs
douteux.]

On faisait un grand gain. Mais la confiance tardait  renatre. En
regardant, sous le ciel noir, aux lueurs de l'incendie, le boulevard
des Tourelles qu'ils voyaient de prs pour la premire fois, les
hommes d'armes furent effrays. Certains disaient:

--Un mois ne suffira pas pour le prendre[1001]!

[Note 1001: _Perceval de Cagny_, p. 146.]

Les seigneurs, capitaines et gens d'armes, rentrrent dans la ville
pour passer une nuit tranquille. Les gens de trait et le gros de la
commune restaient au Portereau. La Pucelle aurait bien voulu rester
aussi, pour tre plus sre de recommencer le lendemain[1002]. Mais,
voyant que les capitaines laissaient aux champs leurs chevaux et leurs
pages, elle les suivit  Orlans[1003]. Pique au pied par une
chausse-trape[1004], accable de fatigue, se sentant faible, elle ne
jena pas ce jour-l, contrairement  l'habitude qu'elle avait de
jener le vendredi[1005]. Si l'on en croit frre Pasquerel, peu
croyable sur ce point, tandis qu'elle achevait de souper dans son
htel, elle vit venir  elle un seigneur dont on ne dit pas le nom,
qui lui parla en ces termes:

[Note 1002: _Procs_, t. III, p. 79.]

[Note 1003: _Ibid._, t. III, p. 70.--_Chronique de la fte_, p.
33.]

[Note 1004: _Chronique de la Pucelle_, p. 291.]

[Note 1005: _Procs_, t. III, p. 108.]

--Les capitaines se sont rassembls en conseil. Ils ont reconnu qu'on
tait en bien petit nombre au regard des Anglais et que c'tait par
grande grce de Dieu qu'on avait obtenu quelque avantage. La ville
tant pleine de vivres, nous pouvons fort bien tenir en attendant le
secours du roi. Ds lors, le conseil ne trouve pas expdient que les
gens d'armes fassent demain une sortie.

Jeanne rpondit:

--Vous avez t  votre conseil, et j'ai t au mien, et croyez que le
conseil de Messire sera accompli et tiendra et que votre conseil
prira.

Et se tournant vers le frre Pasquerel, qui tait prs d'elle:

--Levez-vous demain de plus grand matin encore que vous n'avez fait
aujourd'hui, et faites du mieux que vous pourrez. Tenez-vous toujours
prs de moi, car demain j'aurai beaucoup  faire et plus ample chose
que j'aie jamais eue, et demain il sortira du sang de mon corps[1006].

[Note 1006: _Procs_, t. III, pp. 108, 109.

Le frre Pasquerel, que je suis ici, rapporte en ces termes, les
paroles de Jeanne: _Exibit crastina die sanguis a corpore meo supra
mammam._ Je le souponne vhmentement d'avoir ajout  la prdiction.
Il aimait trop les miracles et les prophties. Le 28 avril, la Pucelle
dit que le vent tournerait, et le vent tourna. Frre Pasquerel ne se
contente pas de ce mdiocre prodige. Il raconte que Jeanne souleva la
Loire. Nous savons par ailleurs, que la Loire tait haute. Que Jeanne
ait longtemps d'avance annonc qu'elle serait blesse, on ne peut le
nier. Le fait, nonc dans une lettre de Lyon,  la date du 22 avril
1429, fut consign dans un registre de la Cour des comptes du Brabant.
Mais elle n'indiqua pas le jour. _Dixit... quod ipsa ante Aureliam in
conflictu telo vulnerabitur_ (_Procs_, t. IV, p. 426).]

Il n'tait pas vrai que les Anglais fussent en plus grand nombre que
les Franais; ils taient bien moins nombreux au contraire. Autour
d'Orlans, il n'y avait gure plus de trois mille hommes. Le secours
du roi tant arriv, les capitaines n'avaient pas pu dire qu'on
l'attendait. Il est vrai qu'ils hsitaient  attaquer ds le lendemain
les Tourelles, mais c'tait de crainte que, pendant l'attaque, les
Anglais de Talbot n'entrassent dans la ville dserte, puisque la
commune, refusant de marcher sur Saint-Laurent, s'tait toute jete au
Portereau. Le Conseil de la Pucelle ne s'embarrassait point de ces
difficults. Madame sainte Catherine et madame sainte Marguerite ne
craignaient rien. Douter, c'est craindre: elles ne doutaient de rien.
Quoi qu'on ait dit, elles ignoraient la tactique et la stratgie.
Elles n'avaient pas lu Vgce, _De re militari_. Si elles avaient lu
Vgce, la ville tait perdue. Son Vgce c'tait sainte Catherine.

Durant la nuit, il fut cri par les rues qu'on portt  ceux qui
taient rests au Portereau pain, vin, munitions, fourrages et toutes
choses dont ils eussent besoin. Des bateaux passaient sans cesse d'une
rive  l'autre. Hommes, femmes, enfants allaient ravitailler les
postes[1007].

[Note 1007: _Journal du sige_, p. 84.]

Le lendemain, samedi 7 mai, au soleil levant, Jeanne entendit la messe
du frre Pasquerel et communia dvotement[1008]. L'htel de Jacques
Boucher tait assailli par les procureurs et par de notables
bourgeois. Aprs une nuit de fatigue et d'inquitude, ils venaient
d'apprendre une nouvelle qui les exasprait. Ils avaient entendu dire
que les capitaines voulaient diffrer l'assaut des Tourelles, et ils
appelaient la Pucelle  grands cris pour secourir le peuple
abandonn, trahi, vendu[1009]. Ce qui tait vrai, c'est que
Monseigneur le Btard et les capitaines, ayant observ durant la nuit
un grand mouvement d'Anglais en aval de la Loire, se confirmaient dans
la crainte que Talbot ne donnt l'assaut aux murailles, du ct de la
porte Renart, pendant que les Franais occuperaient en forces la rive
gauche de la Loire. Ils s'taient aperus, au lever du soleil, que les
Anglais avaient dtruit, la nuit, leur boulevard de Saint-Priv, au
sud de l'le-Charlemagne[1010]. Cela encore leur donnait vhmentement
 croire que l'ennemi se concentrait au couchant dans le camp de
Saint-Laurent et dans sa grande bastille de Londres. Depuis longtemps
les bourgeois s'irritaient des lenteurs que les gens du roi mettaient
 les dlivrer. Et sans doute, les capitaines taient moins presss
qu'eux d'en finir. Les capitaines vivaient de la guerre et les
bourgeois en mouraient; cela faisait une grande diffrence. Les
procureurs demandrent  la Pucelle d'achever sans retard leur
dlivrance qu'elle avait commence. Ils lui dirent:

--Nous avons tenu conseil et nous vous requrons de vouloir accomplir
la charge que vous avez de par Dieu et aussi du roi.

[Note 1008: _Procs_, t. III, p. 109.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 295.]

[Note 1009: _Chronique de la Pucelle_, p. 292.--_Procs_, t. III,
p. 215.--_Journal du sige_, pp. 84-85.]

[Note 1010: _Chronique de la Pucelle_, p. 291.]

--En nom Dieu, je le ferai, dit-elle.

Et, aussitt, elle monta  cheval et, employant une trs vieille faon
de dire, elle s'cria:

--Qui m'aime me suive[1011]!

[Note 1011: _Chronique de l'tablissement de la fte_, p. 34.--Le
Roux de Lincy, _Proverbes_, t. II, p. 395.]

Comme elle sortait de l'htel du trsorier, on lui apporta une alose.
Elle dit, en souriant,  son hte:

--En nom Dieu! on la mangera  souper. Je vous ramnerai un Godon qui
en mangera sa part.

Elle ajouta:

--Nous repasserons ce soir par le pont[1012].

[Note 1012: _Procs_, t. III, p. 124.]

Il y avait cent quatre-vingt-dix-neuf jours qu'on ne le pouvait faire.
Cette parole fut trouve bonne et heureuse.

La bourgeoisie s'tait alarme trop vite. Malgr l'inquitude que leur
donnaient Talbot et ceux de Saint-Laurent, les seigneurs traversrent
la Loire de bon matin, et allrent retrouver au Portereau leurs
chevaux et leurs pages qui y avaient pass la nuit avec les gens de
trait et les gens de la commune. Ils y furent tous, le Btard, le sire
de Gaucourt et les sires de Rais, de Graville, de Guitry, de Coarraze,
de Villars, d'Illiers, de Chailly, l'amiral de Culant, les capitaines
La Hire et Poton[1013]. La Pucelle se tenait en leur compagnie. Les
procureurs leur firent parvenir une quantit norme d'engins:
fascines, flches, traits, martinets, cognes, plomb, poudre,
couleuvrines, canons, chelles[1014]. L'attaque commena de bonne
heure. Ce qui la rendait difficile, ce n'tait pas le nombre des
Anglais retranchs dans leur boulevard et logs dans les tourelles; il
n'y avait l gure que cinq cents hommes[1015], commands, il est
vrai, par lord Moleyns, et, sous lui, par lord Poynings et par le
capitaine Glasdall, qu'en France on nommait Glassidas, de petite
naissance et le premier des Anglais pour le courage[1016]. Les
assaillants, bourgeois, gens d'armes, gens de trait, taient dix fois
plus nombreux. C'tait fort  l'honneur du peuple de France, qu'on et
runi tant de combattants; mais une telle masse d'hommes ne pouvait
tre employe  la fois. Les chevaliers ne valaient pas grand'chose
contre des murailles de terre; et les bourgeois, trs ardents,
n'taient pas trs solides. Enfin, le Btard, prudent et rflchi,
craignait Talbot. En effet, si Talbot avait su, si Talbot avait voulu,
il aurait pris la ville pendant que les Franais essayaient de prendre
les Tourelles. La guerre n'est qu'une suite de hasards, mais dans
cette journe, on avait eu vraiment trop peu de souci d'agir de
concert. La masse norme des combattants n'tait pas une force
irrsistible, puisque personne, pas mme le Btard, ne savait la
faire mouvoir, ni l'employer.  cette poque, le succs d'une bataille
dpendait d'un trs petit nombre de combattants. La veille, deux ou
trois hommes d'armes avaient dcid de tout.

[Note 1013: Berry, dans _Procs_, t. IV, pp. 43, 44.]

[Note 1014: _Chronique de la Pucelle_, p. 292.--_Journal du
sige_, p. 284 et _passim_.]

[Note 1015: _Journal du sige_, p. 87.--Lettre de Charles VII aux
Narbonnais (10 mai 1429) dans _Procs_, t. V, pp. 101 et
suiv.--_Chronique de la fte_ dans _Procs_, t. V. p. 294.--Jean
Chartier, _Chronique_, t. I, p. 77.--Morosini, t. III, p. 32, note 1.]

[Note 1016: Jarry, _Le compte de l'arme anglaise_, pp. 94, 95,
136, 206.--Boucher de Molandon, _L'arme anglaise..._, pp. 94 et
suiv.]

En fait, devant ces fosss, l'arme des Franais semblait une foule
norme de curieux, regardant quelques gens d'armes essayer l'escalade.
Malgr le nombre des troupes, l'assaut se rduisit longtemps  une
suite de combats singuliers. Vingt fois des hommes de bonne volont
s'approchrent de la douve et vingt fois ils furent obligs de
reculer[1017]. Il y eut des blesss et des morts, mais non point en
grand nombre. Les seigneurs, qui faisaient la guerre toute leur vie,
la faisaient prudemment, les routiers mnageaient leurs hommes. Les
bourgeois n'taient pas trs aguerris[1018]. Seule la Pucelle se
donnait tout entire. Elle disait sans cesse:

--Ayez bon coeur. Ne vous retirez pas. Vous aurez la bastille de
bref[1019].

[Note 1017: _Journal du sige_, p. 85.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 293.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 77.--Morosini, t. III,
pp. 31 et suiv.]

[Note 1018: Comptes de forteresse, dans _Journal du sige_, pp.
296, 300.--Vergniaud-Romagnsi, _Notice historique sur le fort des
Tourelles_, Paris, in-8, 1832, p. 50.]

[Note 1019: _Chronique de la Pucelle_, p. 293.--Jean Chartier,
_Chronique_, t. I, pp. 76, 77.]

 midi tout le monde s'en fut dner. Puis, vers une heure, on se remit
 la besogne. La Pucelle porta la premire chelle, et, comme elle la
posait contre la douve, elle fut atteinte,  l'paule, au-dessus du
sein droit, d'un vireton tir si roide, qu'un demi-pied de bois lui
traversa la chair. Elle savait qu'elle devait tre blesse; elle
l'avait prdit  son roi, ajoutant qu'il l'employt tout de mme. Elle
l'avait annonc aux gens d'Orlans[1020], elle l'avait dit la veille 
son aumnier et certes, depuis cinq jours, elle faisait bien tout ce
qu'il fallait pour que la prophtie s'accomplt. Les Anglais, voyant
que le vireton avait pntr dans la chair, en furent grandement
rassurs: ils croyaient qu'une sorcire, si on pouvait lui tirer du
sang, tout son pouvoir s'vanouissait. Les Franais en avaient grande
tristesse. On la porta un peu  l'cart. Le frre Pasquerel et le page
Mugot se tenaient prs d'elle. Sentant la douleur, elle craignit et
pleura[1021]. Des soldats, comme d'ordinaire il s'en trouve beaucoup
dans les combats auprs des blesss, l'entouraient; quelques-uns
voulurent la charmer. C'tait une pratique habituelle aux gens de
guerre de marmotter des patentres sur les blessures pour les fermer.
On charmait par incantations et conjurations. Les paters de sang
avaient la vertu d'arrter les hmorragies. On employait aussi des
billets couverts de caractres magiques. Mais c'tait recourir  la
puissance des diables et commettre un pch mortel; Jeanne ne voulut
point tre charme.

[Note 1020: _Procs_, t. I, p. 79, t. III, p. 109;--Le Greffier de
la Chambre des comptes de Brabant, dans _Procs_, t. V, pp.
425-426.--Eberhard Windecke, 172.]

[Note 1021: _Procs_, t. III, p. 109.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 292.]

--J'aimerais mieux mourir, dit-elle, que de faire chose que je saurais
pch ou contraire  la volont de Dieu.

Elle dit encore:

--Je sais bien que je dois mourir. Mais je ne sais ni quand ni
comment; je ne sais l'heure. Si l'on peut donner, sans pch, remde 
ma blessure, je veux bien tre gurie[1022].

[Note 1022: _Procs_, t. III, pp. 109-110.]

On lui ta son armure. On appliqua sur la plaie de l'huile d'olive
avec du lard, et, le pansement fait, elle se confessa au frre
Pasquerel en pleurant et en gmissant. Bientt elle vit venir  elle
ses conseillres du ciel, qui portaient des couronnes et rpandaient
une bonne odeur, madame sainte Catherine et madame sainte Marguerite;
et elle fut rconforte. Elle se fit armer et retourna  l'assaut.

Le soleil baissait et, depuis le matin, les Franais se fatiguaient en
vain contre les palissades du boulevard. Monseigneur le Btard, voyant
ses hommes las et la nuit proche, et craignant sans doute les Anglais
du camp de Saint-Laurent-des-Orgerils, rsolut de ramener l'arme 
Orlans. Il fit sonner la retraite. Dj la trompette appelait les
combattants au Portereau. La Pucelle vint  lui et le pria d'attendre
encore un peu.

--En nom Dieu! dit-elle, vous entrerez bien bref dedans. N'ayez
crainte, et n'auront les Anglais plus de force sur vous.

D'aprs certains, elle ajouta: C'est pourquoi, reposez vous un peu;
buvez et mangez[1023].

[Note 1023: _Procs_, t. III, p. 25.--_Journal du sige_, pp. 85,
86.--Eberbard Windecke, p. 173.]

Tandis qu'ils se rafrachissaient, elle demanda son cheval, monta
dessus et, laissant son tendard  un homme de sa compagnie, elle alla
seule, par le coteau, dans les vignes qui n'avaient pu tre laboures
 la coutume en avril et o les petites feuilles de mai commenaient 
s'ouvrir. L, dans le calme du soir, parmi les chalas forms en
faisceaux et les pieds bas des vignes alignes, qui buvaient la
premire chaleur de la terre, elle se mit en oraison et tendit
l'oreille aux voix du ciel[1024]. D'ordinaire le tumulte et les cris
l'empchaient de comprendre ce que lui disaient son ange et ses
saintes. Elle ne les entendait bien que dans la solitude au tintement
des cloches lointaines et dans les sons lgers et rythms qui montent,
le soir, des champs et des prairies[1025].

[Note 1024: _Procs_, t. III, p. 8.--Je rejette absolument les
faits allgus par Charles du Lys, relativement  Guy de Cailly, qui
aurait accompagn Jeanne dans les vignes et vu les anges descendre
vers elle. Les lettres d'anoblissement de Guy de Cailly sont
apocryphes.--Charles du Lys, _Trait sommaire_, pp. 50, 52.]

[Note 1025: _Procs_, t. I, pp. 52, 62, 153, 480; t. II, pp. 420,
424.]

Pendant son absence, le sire d'Aulon, qui ne pouvait pas renoncer
encore  gagner la journe, imagina un dernier expdient. C'tait un
des moindres seigneurs de l'arme; mais alors,  la bataille, chacun
faisait  sa tte et selon son coeur. L'tendard de la Pucelle
flottait encore devant le boulevard. L'homme qui le portait, tombant
de fatigue, l'avait pass  un homme d'armes, surnomm le Basque, de
la compagnie du sire de Villars[1026]. Le sire d'Aulon, regardant cet
tendard bni par les prtres et qu'on tenait pour heureux, songea
que, s'il tait port en avant, les gens de guerre le suivraient, tant
ils y avaient d'amour, et, pour ne pas le perdre, escaladeraient le
boulevard.  cette ide, il s'approcha du Basque et lui dit:

--Si j'entrais l, et allais au pied du boulevard, me suivrais-tu?

[Note 1026: _Procs_, t. III, p. 216.--Le comte Couret, _Un
fragment indit des anciens registres de la Prvt d'Orlans_,
Orlans, 1897, pp. 12, 20, 21 et _passim_.]

Le Basque promit de le faire. Le sire d'Aulon descendit aussitt dans
le foss et, se couvrant de sa targette, qui le garantissait des
pierres, s'avana vers la douve[1027].

[Note 1027: _Procs_, t. III, p. 216.]

La Pucelle, ayant fait une courte prire, revint, aprs un demi-quart
d'heure, parmi les gens d'armes et leur dit:

--Les Anglais n'ont plus de force. Approchez les chelles[1028].

[Note 1028: _Journal du sige_, p. 86.]

C'tait vrai. Il leur restait si peu de poudre que leurs derniers
boulets, chasss par une charge trop faible, tombaient court comme des
pierres jetes  la main[1029]. Ils n'avaient plus que des tronons
d'armes. Elle alla au boulevard. Mais, arrive au bord du foss,
voyant tout  coup aux mains d'un inconnu son tendard qui lui tait
cher, mille fois plus cher que son pe, et le croyant en pril, elle
courut le reprendre, s'approcha du Basque au moment o il descendait
dans le foss, saisit l'tendard par ce qu'on appelait la queue,
c'est--dire le bout de la toile, et tira de toutes ses forces, en
criant:

--Ha! mon tendard, mon tendard!

[Note 1029: _Chronique de la Pucelle_, p. 293.]

Le Basque tenait ferme, ne sachant pas qui tirait ainsi d'en haut. Et
la Pucelle ne lchait point. Les seigneurs et capitaines, voyant
l'tendard secou, crurent que c'tait un signal et se rallirent.
Cependant le sire d'Aulon tait arriv  la douve. Il pensait que le
Basque l'avait suivi pas  pas. Mais, s'tant retourn, il le vit
arrt de l'autre ct du foss et lui cria:

--H! Basque, est-ce l ce que tu m'avais promis?

 cet appel le Basque tira si fort qu'il fit lcher prise  la Pucelle
et porta l'tendard jusqu' la douve[1030]. Jeanne comprit et fut
rassure. Elle dit  ceux qui taient prs d'elle:

--Donnez-vous garde quand la queue de mon tendard touchera contre le
boulevard.

[Note 1030: _Procs_, t. III, pp. 216, 217.]

Un gentilhomme lui rpondit:

--Jeanne, la queue y touche.

Alors elle s'cria:

--Tout est vtre et y entrez[1031]!

[Note 1031: _Chronique de la Pucelle_, p. 293.--_Journal du
sige_, p. 86.]

Aussitt, seigneurs et bourgeois, gens d'armes, gens de trait, gens
des communes se jetrent perdument dans le foss et grimprent en tel
nombre et si vivement aux palissades, qu'ils semblaient une compagnie
d'oisillons s'abattant sur une haie[1032]. Et les Franais entrs dans
l'enceinte virent s'loignant, mais tourns encore firement vers eux,
les lords Moleyns et Poynings, sir Thomas Giffart, bailli de Mantes,
et le capitaine Glasdall, qui couvraient la retraite des leurs vers
les Tourelles[1033]. Glasdall tenait  la main le vieil tendard de
Chandos, qui, aprs avoir flott sur quatre-vingts ans de victoires,
reculait devant l'tendard d'une enfant[1034]. Car elle tait l,
debout sur le rempart, la Pucelle. Et les Anglais se demandaient
pouvants quelle tait cette sorcire qui ne perdait pas son pouvoir
avec son sang et gurissait par des charmes ses profondes blessures.
Cependant elle les regardait avec douceur et tristesse et criait d'une
voix pleine de sanglots:

[Note 1032: _Chronique de la fte_, dans _Procs_, t. V, p. 294.]

[Note 1033: _Journal du sige_, p. 87.]

[Note 1034: Lettre de Charles VII aux habitants de Narbonne, 10
mai 1429, dans _Procs_, t. III, p. 25; t. V, pp. 101, 103.]

--Glassidas! Glassidas! rends-t'y, rends-t'y au Roi des cieux. Tu
m'as appele putain. J'ai grande piti de ton me et de celle des
tiens[1035].

[Note 1035: _Procs_, t. III, p. 110.]

En mme temps, des murs de la ville et du boulevard de la Belle-Croix,
les boulets pleuvaient sur les Tourelles[1036]. Montargis et Rifflart
leur crachaient des pierres; le nouveau canon de matre Guillaume
Duisy leur jetait, de la poterne Chesneau, des boulets de cent vingt
livres[1037]. Les Tourelles taient assaillies du ct du pont. Une
gouttire fut jete sur l'arche rompue par les Anglais, et messire
Nicole de Giresme, le moine chevalier, y passa le premier[1038]. Ceux
qui le suivirent mirent le feu  la palissade qui, de ce ct, barrait
l'accs du fort. Ainsi, les six cents Anglais, puiss d'armes et de
forces, se voyaient attaqus en avant et en arrire. Ils l'taient
aussi par-dessous, de faon sournoise et terrible. Des gens d'Orlans
avaient charg un grand chaland de poix, d'toupes, de fagots, d'os de
cheval, de savates, de rsine, de soufre, de quatre-vingt-dix-huit
livres d'huile d'olive et de telles autres choses pouvant faire feu et
fume; ils l'avaient conduit sous le pont de bois jet par l'ennemi
entre les Tourelles et le boulevard: ils l'y avaient amarr et y
avaient mis le feu. Au moment de la retraite des Anglais, ce brlot
incendia le pont.  travers la fume et la flamme, les six cents
passrent sur le tablier brlant. Et quand enfin William Glasdall,
lord Poynings et lord Moleyns, avec trente ou quarante capitaines,
quittant les derniers le boulevard perdu, mirent  leur tour le pied
sur le pont, les planches charbonnes croulrent sous eux et tous,
avec l'tendard de Chandos, s'abmrent dans la Loire[1039].

[Note 1036: _Chronique de la Pucelle_, pp. 293, 294; Morosini, t.
III, p. 31.]

[Note 1037: _Journal du sige_, p. 17.--Jollois, _Histoire du
sige_, p. 12.]

[Note 1038: _Ibid._, p. 87.--_Chronique de la Pucelle_, p. 294.]

[Note 1039: _Procs_, t. III, p. 25.--_Chronique de
l'tablissement de la fte_ dans _Procs_, t. V, p. 294.--_Chronique
de la Pucelle_, p. 294.--_Journal du sige_, pp. 87, 88.--Jean
Chartier, _Chronique_, t. I, p. 78.--Perceval de Cagny, p.
145.--Eberhart Windecke, p. 173.--Monstrelet, t. IV, p.
321.--Morosini, t. III, pp. 31 et suiv.]

Jeanne, mue de piti, pleura sur l'me de Glassidas et sur celle des
Anglais noys avec lui[1040]. Prs d'elle, les capitaines
s'affligeaient aussi de la mort de ces braves, songeant qu'ils leur
avaient fait grand tort en se noyant, car leur ranon et rapport
grande finance[1041].

[Note 1040: _Procs_, t. III, p. 110.]

[Note 1041: _Journal du sige_, p. 87.]

chapps sur des charbons ardents aux Franais du boulevard, les six
cents tombrent sur les Franais du pont. Quatre cents furent tus,
les autres pris. La journe avait cot aux Orlanais une centaine
d'hommes[1042].

[Note 1042: Le nombre des Anglais qui dfendirent les Tourelles
est port, dans le _Journal du sige_,  4 ou 500; dans la Lettre de
Charles VII,  600; dans la _Relation de la fte du 8 mai_,  800;
dans la _Chronique de la Pucelle_,  500.--Le nombre des Franais,
qu'il est impossible d'valuer exactement, tait plus de dix fois
suprieur.

Les pertes des Anglais sont portes:

Par Guillaume Girault,  300 morts et pris;

Par Berry,  400 ou 500 morts et pris;

Par Jean Chartier,  400 environ tus et les autres pris;

Par la _Chronique de la Pucelle_,  300 tus, 200 prisonniers;

Par le _Journal du sige_,  400 ou 500 tus, hors un petit nombre
prisonniers;

Par Monstrelet,  600 ou 800 morts ou pris, dans les mss.;  1.000
dans les ditions imprimes;

Par Bower,  600 et plus tus.

Les pertes des Franais sont portes:

Par Perceval de Cagny, de 16  20 morts;

Par Eberhard Windecke,  5 tus et quelques blesss;

Par Monstrelet,  100 environ.

 l'estimation de la Pucelle, dans les diverses affaires o elle prit
part  Orlans, des Franais cent et mme plus furent blesss.]

Quand les derniers cris des vaincus se furent teints, dans la nuit
sombre, au bord de la Loire rougie de flammes, les capitaines
franais, tonns de leur victoire, regardaient du ct de
Saint-Laurent-des-Orgerils et craignaient encore que sir John Talbot
ne saillt de son camp et ne vnt venger ceux qu'il n'avait pas
secourus. Durant cette longue attaque, sur laquelle s'tait lev et
couch le soleil, Talbot, le comte de Suffolk et les Anglais de
Saint-Laurent n'taient pas sortis de leurs retranchements. Les
Tourelles prises, les vainqueurs se tenaient sur leurs gardes,
attendant encore Talbot[1043]. Mais ce Talbot, dont le nom servait aux
mres franaises pour effrayer leurs enfants, ne bougea pas. On
l'avait beaucoup craint en cette journe, et il avait lui-mme craint
que les Franais ne lui prissent son camp et ses bastilles du couchant
s'il en retirait du monde pour secourir les Tourelles[1044].

[Note 1043: _Journal du sige_, p. 88.]

[Note 1044: Perceval de Cagny, p. 147.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 295.]

L'arme se disposa  rentrer dans la ville. Le pont, dont trois arches
taient rompues, fut rendu praticable en trois heures. Bien avant dans
la nuit, la Pucelle, ainsi qu'elle l'avait prdit, entra par le pont
dans la ville[1045]. Pareillement se trouvaient vritables toutes ses
prophties, quand l'accomplissement dpendait de son courage et de sa
bonne volont. Les capitaines l'accompagnaient, suivis de tous les
hommes d'armes et de trait, de tous les bourgeois et des prisonniers
qu'on amenait deux  deux. Les cloches de la cit sonnrent; le clerg
et le peuple chantrent le _Te Deum_[1046]. Aprs Dieu et sa benote
mre, ils remercirent trs humblement Monsieur saint Aignan et
Monsieur saint Euverte, vques, en leur vie mortelle, et patrons
clestes de la ville. Les citoyens estimaient que, devant et durant le
sige, ils leur avaient donn assez de cire et assez promen leur
chsse pour mriter leur puissante entremise et obtenir par eux
victoire et dlivrance. Ce qui rendait manifeste l'intervention de ces
deux confesseurs, c'est qu'on avait vu, dans le ciel, planer sur les
Tourelles, au moment de l'assaut, deux vques resplendissant de
lumire[1047].

[Note 1045: _Journal du sige_, p. 88.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 295.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 78.]

[Note 1046: _Chronique de l'tablissement de la fte_, dans
_Procs_, t. V, pp. 294 et suiv.]

[Note 1047: _Chronique de la Pucelle_, p. 295.--_Journal du
sige_, p. 88.]

Jeanne fut ramene  l'htel de Jacques Boucher, o un chirurgien
pansa  nouveau la blessure qu'elle avait reue au-dessus du sein.
Elle prit quatre ou cinq tranches de pain trempes dans du vin ml
d'eau, et ne but ni ne mangea autre chose[1048].

[Note 1048: _Chronique de la Pucelle_, _Ibid._]

Le lendemain, dimanche 8 mai, fte de l'apparition de Saint-Michel, on
apprit, au matin, dans Orlans, que les Anglais, sortis des bastilles
du couchant qui leur restaient encore, se rangeaient en belle
ordonnance, tendards dploys, devant les fosss de la ville. Ceux
d'Orlans, hommes d'armes et gens de la commune, avaient grande envie
de tomber dessus.  la pointe du jour, le marchal de Boussac et
nombre de capitaines sortirent et se rangrent devant eux[1049].

[Note 1049: _Journal du sige_, p. 89.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 296.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, pp. 78, 79.--_Le
Jouvencel_, I, p. 208. Il faut tenir pour historique le passage qui
commence par ces mots: Le sire de Rocquencourt dit:.]

La Pucelle alla aux champs avec les prtres. N'ayant pu mettre sa
cuirasse sur son paule blesse, elle tait seulement arme d'une de
ces lgres cottes de mailles, qu'on appelait jaserans[1050].

[Note 1050: _Procs_, t. III, p. 9.]

Des gens d'armes lui demandrent:

--Est-ce mal de combattre aujourd'hui dimanche?

Elle rpondit:

--Il faut entendre la messe[1051].

[Note 1051: _Ibid._, t. III, p. 29.]

Elle n'tait pas d'avis qu'on les attaqut.

--Pour l'amour et honneur du saint dimanche, ne commencez point la
bataille. N'attaquez pas les Anglais, mais, si les Anglais vous
attaquent, dfendez-vous fort et hardiment, et n'ayez nulle peur, et
vous serez les matres[1052].

[Note 1052: _Journal du sige_, p. 89.]

Une de ces pierres consacres, de forme plate et carre, borde de
mtal, que les clercs portaient en voyage, fut pose sur une table, en
un carrefour, dans les champs, au pied d'une croix[1053]. Les
officiants chantrent, en grande solennit, hymnes, rpons et
oraisons, et la Pucelle, avec tous les religieux et tous les hommes
d'armes, out deux messes dites  cet autel[1054].

[Note 1053: _Le Jouvencel._]

[Note 1054: _Chronique de la Pucelle_, p. 296.]

Aprs le _Deo gratias_, elle recommanda d'observer les Anglais.

--Or, regardez, s'ils ont le visage devers nous, ou le dos.

On lui rpondit qu'ils avaient le dos tourn et qu'ils s'en allaient.

Elle leur avait dit trois fois: Allez-vous-en d'Orlans vos vies
sauves. Maintenant elle voulait qu'on les laisst aller sans leur en
demander davantage.

--Il ne plat pas  Messire qu'on les combatte aujourd'hui, dit-elle.
Vous les aurez une autre fois. Allons rendre grces  Dieu[1055].

[Note 1055: _Ibid._, p. 296.]

Les Godons s'en allaient. Ils avaient tenu conseil la nuit et rsolu
de partir[1056]. Aprs avoir fait front une heure durant aux Orlanais
pour donner un air menaant  leur retraite et la faire respecter, ils
s'en allaient, gardant un bel ordre de marche. Le capitaine La Hire et
le sire de Lor, curieux de savoir quelle route ils prenaient et de
voir s'ils ne laissaient rien traner derrire eux, chevauchrent 
leur poursuite avec cent ou cent vingt lances durant deux ou trois
lieues. Les Anglais se retiraient sur Meung[1057].

[Note 1056: _Chronique de l'tablissement de la fte_, dans
_Procs_, t. V, pp. 294, 295.--_Chronique de la Pucelle_, p. 296.]

[Note 1057: _Procs_, t. III, pp. 71, 97, 110.--_Journal du
sige_, p. 89.--_Chronique de la Pucelle_, p. 297.--Morosini, t. III,
p. 34.--Walter Bower, _Scotichronicon_ dans _Procs_, t. IV, pp.
478-479.--Eberhard Windecke, p. 177.]

Les bourgeois, manants, gens des communes, se prcipitrent en foule
dans les bastilles abandonnes. Les Godons y avaient laiss leurs
malades et leurs prisonniers. Les Orlanais y trouvrent aussi des
munitions et mme des vivres, qui n'taient pas sans doute en grande
abondance ni excellents. Mais, dit un Bourguignon, si en firent bonne
chre, car il ne leur avait gure cot[1058]. Les armes, les canons,
les bombardes furent ports dans la ville, les bastilles dmolies,
pour qu'aucun ennemi dsormais ne pt s'y loger[1059].

[Note 1058: Lettre de Charles VII aux Narbonnais, dans _Procs_,
t. V, p. 101.--Monstrelet, t. IV, p. 323.]

[Note 1059: _Journal du sige_, pp. 209 et suiv.]

Ce jour, furent faites trs belles et solennelles processions et fut
ou le sermon d'un bon frre[1060]. Les clercs, seigneurs, capitaines,
procureurs, gens d'armes et bourgeois visitrent les glises avec
grande dvotion, et le peuple cria: Nol[1061]!

[Note 1060: _Journal du sige_, p. 216.--_Chronique de la fte_
dans _Procs_, t. V, p. 295.]

[Note 1061: _Procs_, t. III, p. 110.--_Journal du sige_, p. 92.]

Ainsi la ville d'Orlans fut dlivre ce 8 mai, au matin, deux cent
neuf jours aprs que le sige y eut t mis et neuf jours aprs la
venue de la Pucelle.




CHAPITRE XIV

LA PUCELLE  TOURS ET  SELLES-EN-BERRY.--LES TRAITS DE JACQUES GLU
ET DE JEAN GERSON.


Le dimanche 8 mai, au matin, les Anglais s'en taient alls, tirant
sur Meung et Beaugency. Dans l'aprs-midi du mme jour, messire
Florent d'Illiers avec ses gens d'armes quitta la ville dlivre et
gagna tout de suite sa capitainerie de Chteaudun, pour la dfendre
contre les Godons qui tenaient garnison  Marchenoir et allaient
s'abattre sur le Dunois. Le lendemain, les autres capitaines de la
Beauce et du Gtinais retournrent dans leurs villes et
forteresses[1062].

[Note 1062: _Journal du sige_, p. 91.--G. Met-Gaubert, _Notice
sur Florent d'Illiers_, Chartres, 1864, in-8.]

Le lundi neuf du mme mois, les combattants amens par le sire de
Rais, n'tant plus nourris ni pays, s'en allrent chacun de son ct;
et la Pucelle ne demeura pas davantage[1063]. Aprs avoir assist  la
procession faite par les habitants pour remercier Dieu, elle prit
cong de ceux vers qui elle tait venue  l'heure de l'preuve et de
l'affliction et qu'elle laissait dlivrs et pleins d'allgresse. Ils
pleuraient de joie, lui rendaient grce et s'offraient  elle pour
qu'elle ft d'eux et de leurs biens  sa volont. Et elle les
remerciait avec douceur[1064].

[Note 1063: _Chronique de la Pucelle_, p. 298.]

[Note 1064: _Journal du sige_, pp. 91, 92.--Jean Chartier,
_Chronique_, t. I, p. 71.]

De Chinon le roi fit envoyer aux habitants des villes demeures en son
obissance, et notamment  ceux de La Rochelle et  ceux de Narbonne,
une lettre crite  trois reprises, entre le soir du 9 mai et la
matine du 10,  mesure que les nouvelles lui arrivaient. Par cette
lettre, il annonait la prise des bastilles de Saint-Loup, des
Augustins et des Tourelles et invitait les bourgeois des villes 
louer Dieu et  honorer les vertueux faits accomplis l, notamment
ceux de la Pucelle qui avait toujours t en personne  l'excution
de toutes ces choses[1065]. Ainsi la chancellerie royale marquait la
part de Jeanne dans la victoire. Ce n'tait nullement celle d'un
capitaine; elle n'exerait de commandement d'aucune sorte. Mais, venue
de Dieu, du moins le pouvait-on croire, sa prsence apportait aide et
rconfort.

[Note 1065: Lettre de Charles VII aux habitants de Narbonne, dans
_Procs_, t. V, pp. 101, 104.--Arcre, _Histoire de la Rochelle_, t.,
p. 271.--Moyns, _Inventaire des archives de l'Aude_, annexes, p.
390.--_Procession d'actions de grces  Brignoles (Var) en l'honneur
de la dlivrance d'Orlans par Jeanne d'Arc_ (1429). Communication
faite au Congrs des Socits savantes  la Sorbonne (avril 1893), par
F. Mireur, Draguignan, 1894, in-8, p. 175.]

En compagnie de quelques seigneurs, elle se rendit  Blois, y passa
deux jours[1066], puis s'en fut  Tours, o le roi tait
attendu[1067]. Lorsqu'elle y entra, le vendredi avant la Pentecte,
Charles, parti de Chinon, n'tait pas encore arriv. Elle chevaucha
vers lui, sa bannire  la main, et, quand elle le rencontra, elle ta
son bonnet et inclina le plus qu'elle put la tte sur son cheval. Le
roi souleva son chaperon, la fit relever et l'embrassa. On dit qu'il
eut grande joie  la voir, mais en ralit on ne sait ce qu'il pensait
d'elle[1068].

[Note 1066: _Procs_, t. III, p. 80.--_Journal du sige_, p. 91.]

[Note 1067: _Ibid._, t. III, pp. 72, 76, 80.]

[Note 1068: Eberhard Windecke, p. 177 et _Chronique de Tournai_,
d. de Smedt, pp. 407 et suiv. (t. III des _Chroniques de Flandre_).]

En ce mois de mai 1429, il reut de messire Jacques Glu un trait de
la Pucelle que probablement il ne lut pas, mais que son confesseur lut
pour lui. Messire Jacques Glu, autrefois conseiller delphinal et
prsentement seigneur archevque d'Embrun[1069], commena par craindre
que cette bergre ne ft envoye au roi par ses ennemis pour
l'empoisonner ou qu'elle ne ft une sorcire pleine de diables. Il
conseilla d'abord de l'examiner avec prudence, sans la repousser
prcipitamment, car les apparences sont trompeuses et la grce divine
suit souvent des voies extraordinaires. Maintenant, aprs avoir connu
les conclusions des docteurs de Poitiers, appris la dlivrance
d'Orlans et ou le cri du commun peuple, messire Jacques Glu ne
gardait plus de doutes sur l'innocence et la bont de cette jeune
fille et, voyant que les docteurs diffraient de sentiment sur elle,
il rdigea un bref trait, qu'il envoya au roi, avec une trs ample,
trs humble et trs insigne ptre ddicatoire.

[Note 1069: _Procs_, t. III, pp. 394, 407; t. V, p. 413.--Le P.
Marcellin Fornier, _Histoire des Alpes-Maritimes ou Cottiennes_, t.
II, p. 320.--Le P. Ayroles, _La Pucelle devant l'glise de son temps_,
pp. 39, 52.]

Il y avait, environ ce temps-l, un labyrinthe trac  l'querre et au
compas dans le pav de la cathdrale de Reims[1070]. Les plerins,
s'ils taient attentifs et patients, en parcouraient tous les chemins.
Le trait de l'archevque d'Embrun est de mme un labyrinthe
scolastique trs rgulier, dans lequel on avance pour reculer et l'on
recule pour avancer, sans trop s'garer, pourvu qu'on y marche avec
assez de patience et d'attention. Glu, comme tous les scolastiques,
donne d'abord les raisons contraires aux siennes et c'est seulement
quand il a longuement suivi son adversaire qu'il s'achemine dans son
propre sens. Ce serait trop faire que de s'engager  sa suite dans les
dtours de son labyrinthe. Mais puisque les familiers du roi le
consultaient, puisqu'il s'adressait au roi et que le roi et son
conseil rglrent, peut-tre, leur crance  Jeanne et leur conduite
envers elle d'aprs ce trait thologique, on veut savoir ce qu'ils y
trouvrent profess et recommand  cette occasion singulire.

[Note 1070: L. Paris, _Notice sur le ddale ou labyrinthe de
l'glise de Reims_, dans _Ann. des Inst. provinc._, 1857, t. IX, p.
233.]

Considrant d'abord le bien de l'glise, Jacques Glu estime que Dieu
a suscit la Pucelle pour confondre les mal croyants, dont le nombre,
selon lui, n'tait pas petit.  la confusion de ceux, dit-il, qui
croient en Dieu comme s'ils n'y croyaient pas, le Trs-Haut, qui porte
crit sur sa cuisse: _Je suis le Roi des rois et le Seigneur des
Dominations_, se plut  secourir le roi de France par une enfant
nourrie dans le fumier. L'archevque d'Embrun dcouvre cinq raisons
pour lesquelles le roi a obtenu le secours divin; ce sont: la justice
de sa cause, les mrites clatants de ses prdcesseurs, les prires
des mes dvotes et les soupirs des opprims, l'injustice des ennemis
du royaume, l'insatiable cruaut de la nation anglaise.

Que Dieu ait choisi une pucelle pour dtruire des armes, ce dessein
ne surprend point en lui. Il a cr des insectes tels que les mouches
et les puces, par lesquels il abat la superbe des hommes. Ces petites
cratures nous importunent et nous fatiguent au point de nous empcher
d'tudier ou d'agir. Un homme, quelle que soit sa constance, ne peut
reposer dans une chambre infeste de puces. Par le moyen d'une jeune
paysanne, sortie d'humbles et infimes parents, soumise  un vil
labeur, ignorante, simple au del de ce qu'on peut dire, il a voulu
abaisser les superbes, les ramener  l'humilit et leur rendre sa
Majest prsente, en sauvant ceux qui prissaient.

Que le Trs-Haut ait rvl  une vierge ses desseins sur le royaume
des Lis, n'en soyons pas surpris: il accorde volontiers aux vierges le
don de prophtie. Il lui plut de dcouvrir aux sibylles les mystres
cachs  la gentilit tout entire. Sur l'autorit de Nicanor,
d'Euripide, de Chrysippe, de Nenius, d'Apollodore, d'Eratosthne,
d'Hraclide Pontique, de Marcus Varron et de Lactance, messire Jacques
Glu enseigne que les sibylles furent au nombre de dix: la Persique,
la Libyque, la Delphique, la Cinicienne, l'rythre, la Samienne, la
Cumane, l'Hellespontique, la Phrygienne et la Tiburtine, qui
prophtisrent, au milieu des gentils, la glorieuse incarnation de
Notre-Seigneur, la rsurrection des morts et la consommation des
sicles. Cet exemple lui parat trs digne d'tre mdit.

Quant  Jeanne, elle est en elle-mme inconnaissable. Aristote
l'enseigne: rien n'est dans l'intellect qui n'ait t d'abord dans la
sensation, et la sensation ne pntre pas au del des apparences.
Mais, o l'esprit ne peut entrer directement, il atteint par dtour.
Autant que l'humaine fragilit permet de le savoir,  regarder ses
oeuvres, la Pucelle est de Dieu. Bien qu'applique aux armes, elle ne
conseille jamais la cruaut; elle est misricordieuse aux ennemis qui
se rendent  merci, et elle offre la paix. Enfin, l'archevque
d'Embrun croit que cette Pucelle est un ange envoy par le Seigneur
Dieu des armes pour le salut du peuple; non qu'elle en ait la nature;
mais elle en fait l'office.

Sur la conduite  tenir en cette merveilleuse occasion, le docteur est
d'avis que le roi observe dans la guerre les rgles de la prudence
humaine. Il est crit: Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu. Un
esprit industrieux aurait t donn en vain  l'homme, s'il ne s'en
servait point dans ses entreprises. Il faut dlibrer longtemps ce qui
doit tre excut soudain. Ce n'est ni par des voeux ni par des
supplications de femme que s'obtient le secours de Dieu. Par action et
conseil on accde  l'issue prospre.

Mais il ne faut pas repousser l'inspiration de Dieu. C'est pourquoi il
doit tre fait selon le vouloir de la Pucelle, alors mme que ce
vouloir paratrait douteux et sans grande apparence de vrit. Si la
Pucelle est trouve stable dans ses paroles, que le roi la suive et se
confie  elle comme  Dieu pour la conduite du fait auquel elle a t
commise. S'il survient au roi quelque doute, qu'il incline vers la
sagesse divine plutt qu' l'humaine prudence, car il n'y a pas de
mesure de l'une  l'autre, comme il n'y a pas de proportion du fini 
l'infini. Aussi faut-il croire que Celui qui envoya cette enfant saura
lui inspirer des conseils meilleurs que les conseils des hommes. Et
l'archevque d'Embrun tire de ses raisonnements aristotliques cette
conclusion bicphale:

D'une part, pour ce qui est de prparer les batailles, d'employer
machines, chelles et tous autres engins de guerre, de jeter des
ponts, d'envoyer aux combattants des vivres en quantit suffisante,
d'avoir bonnes finances, toutes choses sans lesquelles les entreprises
ne sauraient russir que par miracle, nous faisons suffisamment
entendre qu'il y faut pourvoir par prudence humaine.

Mais lorsqu'on voit, d'autre part, la sagesse divine s'apprter 
agir spcialement, la prudence humaine doit s'humilier et renoncer.
C'est alors, disons-nous, que le conseil de la Pucelle doit tre
demand, recherch, requis prfrablement  tout autre. Celui qui
donne la vie donne la nourriture.  ses ouvriers il fournit les
outils. C'est pourquoi nous devons esprer dans le Seigneur. Il fit
sienne la cause du roi. Il inspirera  ceux qui la tiennent tout ce
qu'il faudra faire pour la gagner. Dieu ne laisse point ses oeuvres
imparfaites.

Et l'archevque termine son trait en recommandant spcialement au roi
la Pucelle comme inspiratrice de saintes penses et rvlatrice
d'oeuvres pies. Nous donnons ce conseil au roi, que chaque jour il
accomplisse une oeuvre agrable  Dieu, et que de cela il confre avec
la Pucelle; que les avis qu'il en recevra, il les mette en usage
pieusement et dvotement, pour que Dieu ne lui retire pas sa main,
mais lui continue sa grce[1071].

[Note 1071: Bibl. Nat., fonds latin, n 6199, folio 36.--_Procs_,
t. III, pp. 395-410.--Lanry d'Arc, _Mmoires et consultations_, pp.
365 et suiv.--Le P. Ayroles, _La Pucelle devant l'glise de son
temps_, pp. 31-52.]

Le grand docteur Gerson, ancien chancelier de l'universit, achevait
alors  Lyon, dans le couvent des Clestins, dont son frre tait
prieur, sa vie pleine de travaux et de fatigues[1072]. L'an 1408, cur
de Saint-Jean-en-Grve,  Paris, en prononant dans son glise
paroissiale l'oraison funbre du duc d'Orlans, assassin par l'ordre
du duc de Bourgogne, il souleva la fureur du peuple et courut grand
risque d'tre massacr. Au concile de Constance, impatient d'envoyer
l'hrtique au feu par une cruaut misricordieuse[1073], il pressa
la condamnation de Jean Huss, sans gard au sauf-conduit que celui-ci
avait reu de l'Empereur, estimant avec tous les pres assembls, que
selon le droit naturel divin et humain nulle promesse ne doit tre
tenue au prjudice de la foi catholique. Il poursuivit au synode, avec
une mme ardeur, la condamnation des propositions de Jean Petit sur la
lgitimit du tyrannicide. Au temporel comme au spirituel, il
professait l'unit d'obdience et le respect des autorits tablies.
Comparant, dans un de ses sermons, le royaume de France  la statue de
Nabuchodonosor, il fait des marchands et des artisans les jambes du
colosse, qui sont partie de fer, partie de terre, pour leur labeur et
humilit  servir et  obir... Fer signifie labeur et terre
humilit. Tout le mal est venu de ce que le roi et les notables
citoyens ont t tenus en servitude par l'outrageuse entreprise des
gens de petit tat[1074].

[Note 1072: I. Launoy, _Historia Navarrici Gymnasii_, lib. IV, ch.
V.--J.-B. Lecuy, _Essai sur la vie de Jean Gerson, chancelier de
l'glise et de l'universit de Paris, sur sa doctrine, sur ses
crits..._, Paris, 1832, 2 vol. in-8.--Vallet de Viriville, _Histoire
de Charles VII_, t. II, p. 94.--A.-L. Masson, _Jean Gerson, sa vie,
son temps, ses oeuvres_, Lyon, 1894, in-8.]

[Note 1073: Du Boulay, _Historia Universitatis Parisiensis_, t.
IV, p. 270.]

[Note 1074: Gerson, _Opera_, t. IV, pp. 668-678.]

Maintenant, accabl de misres et de tristesses, il instruisait les
jeunes enfants. C'est par eux, disait-il, qu'il faut commencer la
rforme[1075].

[Note 1075: Gerson, _Adversus corruptionem Juventutis_.--A.
Lafontaine, _De Johanne Gersonio puerorum adulescentiumque
institutore..._ La Chapelle-Montligeon, 1902, in-8.]

La dlivrance de la cit ducale dut rjouir le vieux dfenseur du
parti d'Orlans. Les conseillers du dauphin, dsireux de mettre en
oeuvre la Pucelle, lui communiqurent les dlibrations de Poitiers et
lui demandrent son avis comme  un bon serviteur de la maison de
France. En rponse, il composa un trait succinct de la Pucelle.

Dans cet crit, il prend soin tout d'abord de distinguer entre ce qui
est de foi et ce qui est de dvotion. En matire de foi, le doute
n'est pas permis. Quant  ce qui est de dvotion, comme on dit
vulgairement: Qui ne le croit n'est pas damn. Pour qu'une chose
soit de dvotion, trois conditions sont requises: il faut 1 qu'elle
soit difiante; 2 qu'elle soit probable et atteste par la rumeur
publique ou le tmoignage des fidles; 3 qu'il ne s'y mle rien de
contraire  la foi.  ces conditions, il convient de n'en porter ni
rprobation ni approbation opinitres, mais plutt de s'en rapporter 
l'glise.

Par exemple, sont matires de dvotion et non de foi, la conception de
la trs sainte Vierge, les indulgences, les reliques. Une relique est
vnre en un lieu ou dans un autre ou dans plusieurs lieux  la fois.
Le Parlement de Paris a nagure disput sur le chef de monseigneur
saint Denys, vnr  Saint-Denys en France et dans la cathdrale de
Paris. C'est matire de dvotion[1076].

[Note 1076: _Gallia Christiana_, t. VII, col. 142.--Jean Juvnal
des Ursins, anne 1406.]

D'o il faut conclure que l'on peut pieusement et salutairement, en
matire de dvotion, admettre le fait de cette Pucelle, surtout en
regardant aux fins, qui sont la restitution du royaume  son roi et la
trs juste expulsion ou dbellation de ses trs obstins ennemis.

D'autant plus qu'on n'a pas trouv qu'elle ust de sortilges prohibs
par l'glise ni de superstitions publiquement rprouves, ni qu'elle
agt avec cautle, par fourberie, pour son gain propre, lorsqu'en gage
de sa foi, elle expose son corps aux plus grands dangers.

Et, si plusieurs apportent divers tmoignages sur son caquet, sa
lgret, son astuce, c'est le lieu d'allguer cet adage de Caton:
Nos arbitres, ce n'est pas ce que chacun dit. Selon la parole de
l'Aptre, on ne doit pas mettre en cause le serviteur de Dieu. Bien
plutt il convient ou de s'abstenir ou de soumettre aux suprieurs
ecclsiastiques, comme il est permis, les points douteux. Ainsi fut
fait, dans le principe, pour la canonisation des saints. Le canon des
saints n'est pas de ncessit de foi,  strictement parler, mais de
pieuse dvotion. Toutefois il ne doit pas tre rprouv par homme
quelconque,  tort et  travers.

Pour en venir au cas prsent, il faut remarquer les circonstances
suivantes:

Premirement. Le conseil royal et les gens de guerre furent induits 
croire et  obir, et ils affrontrent le risque d'tre dfaits sous
la conduite d'une fillette, ce qui et t grande vergogne.

Deuximement. Le peuple exulte, et sa pieuse crance semble conspirer
 la louange de Dieu et  la confusion des ennemis.

Troisimement. Les ennemis se cachent, mme leurs princes, et sont
agits de diverses terreurs. Ils tombent en faiblesse comme des femmes
grosses, conformment aux imprcations contenues dans le cantique que
chanta sur le tympanon Marie, soeur de Mose, dans un choeur de
danseurs et de chanteurs: Chantons au Seigneur, car il a t
glorieusement magnifi. Que tombent sur ses ennemis la crainte et la
terreur! Et nous aussi, chantons le cantique de Marie, avec une
dvotion consonante  notre fait.

Quatrimement enfin. Et cela est  peser: Cette Pucelle et les soldats
attachs  elle ne quittent point les voies de la prudence humaine, et
ils ne tentent pas Dieu. D'o il est visible que cette Pucelle ne
s'obstine pas au del de ce qu'elle rpute tre monition ou
inspirations reues de Dieu.

On pourrait exposer encore plusieurs circonstances de sa vie, depuis
l'enfance, qui ont t recueillies abondamment. Il n'en sera rien
rapport ici.

Il est  propos de tirer exemple de Dborah et de sainte Catherine,
qui convertit miraculeusement cinquante docteurs ou rhteurs, de
Judith et de Judas Macchabe. Dans leur fait, selon l'ordre constant,
se trouvrent beaucoup de circonstances d'ordre purement naturel.

 un premier miracle ne succdent pas toujours d'autres miracles
attendus des hommes. Alors mme que la Pucelle serait due dans son
attente et la ntre (puisse-t-il n'en pas advenir ainsi!), il n'en
faudrait pas conclure que les premiers effets furent produits par le
malin esprit et non par influence cleste, mais prfrablement croire
que nos esprances aient pri  cause de notre ingratitude et de nos
blasphmes, ou par quelque juste et impntrable jugement de Dieu!
Nous le supplions de dtourner de nous sa colre et de nous regarder
favorablement.

Tirons des enseignements premirement pour le roi et les princes du
sang royal; deuximement, pour la milice du roi et du royaume;
troisimement, pour le clerg et le peuple; quatrimement, pour la
Pucelle. De ces enseignements, unique est la fin: mener bonne vie,
dvote  Dieu, juste au prochain, sobre, vertueuse et temprante 
soi-mme. Et quant  l'enseignement spcial  la Pucelle, il faut que
la grce, que Dieu a manifeste en elle, soit employe non en vanits
soucieuses, non en profits mondains, non en haines de partis, non en
sditions cruelles, non en vengeance des actes accomplis, non en
glorifications ineptes, mais en mansutude et oraisons, avec actions
de grce, et que chacun contribue, par librale subvention de biens
temporels,  l'instauration de la paix en son lit de justice, afin
que, dlivrs des mains de nos ennemis, Dieu nous tant plus propice,
nous le servions dans la saintet et la justice.

En terminant son trait, Gerson examine brivement un point de droit
canon qui avait dj t touch par les docteurs de Poitiers. Il
tablit qu'il n'est pas dfendu  la Pucelle de porter un habit
d'homme.

Premirement. L'ancienne loi interdisait  la femme de porter un habit
d'homme et  l'homme un habit de femme. Cette loi, en tant que
judicielle, cesse d'tre en vigueur dans la nouvelle loi.

Deuximement. En tant que morale, cette loi demeure obligatoire. Mais
elle ne concerne, en ce cas, que l'indcence de l'habit.

Troisimement. En tant que judicielle et morale, cette loi n'interdit
pas de porter l'habit viril et militaire  cette Pucelle que le Roi du
ciel lut porte-tendard pour fouler  ses pieds les ennemis de la
justice. O la divine vertu opre, les moyens sont conformes aux
fins.

Quatrimement. On peut allguer des exemples tirs des histoires
sainte et profane, rappeler Camille et les Amazones.

Jean Gerson termina ce trait le dimanche de la Pentecte, huit jours
aprs la dlivrance d'Orlans. Ce fut son dernier crit. Il mourut au
mois de juillet de cette mme anne 1429, la soixante-cinquime de sa
vie[1077].

[Note 1077: _Oeuvres de Gerson_, d. Ellies Dupin, Paris, 1706,
in-folio, t. IV, p. 864.--_Procs_, t. III, p. 298; t. V, p. 412.--Le
P. Ayroles, _La Pucelle devant l'glise de son temps_, p. 24.]

C'est le testament politique du grand universitaire en exil. La
victoire de la Pucelle rjouit les derniers jours de sa vie. Il chante
de sa voix presque teinte le cantique de Marie. Mais  la joie que
lui cause le bon vnement, se mlent les tristes pressentiments de sa
vieille sagesse. En mme temps qu'il voit en la Pucelle bien venue un
sujet d'allgresse et d'dification pour le peuple, il craint que les
esprances qu'elle inspire ne soient bientt dues. Et il avertit
ceux qui maintenant l'exaltent dans le triomphe de ne point se
dtourner d'elle aux mauvaises heures.

Son argumentation maigre et sche n'est pas diffrente au fond de la
grasse et molle argumentation de Jacques Glu. On trouve dans l'une et
dans l'autre les mmes raisonnements et les mmes preuves et les deux
docteurs s'accordent dans leurs conclusions qui sont celles des
matres de Poitiers.

Pour les docteurs de Poitiers, pour l'archevque d'Embrun, pour
l'ancien chancelier de l'Universit, pour tous les thologiens
armagnacs, le fait de la Pucelle n'est pas matire de foi. Comment le
pourrait-il tre avant que le pape et le concile en eussent dcid? On
est libre d'y croire comme de n'y pas croire. Mais c'est un sujet
d'dification, et il convient de le mditer non dans un esprit aride,
et qui doute obstinment, mais avec bonne volont et selon la foi
chrtienne. Sur le conseil de Gerson, les mes bnvoles croiront que
la Pucelle vient de Dieu, comme elles croient que le chef de
Monseigneur saint Denys est offert en mme temps  la vnration des
fidles dans l'glise cathdrale de Paris et dans l'glise abbatiale
de Saint-Denys en France. Elles ne s'attacheront pas tant  la vrit
littrale qu' la vrit spirituelle et elles ne pcheront pas par
trop de curiosit.

En somme, ni le trait de Jacques Glu, ni celui de Jean Gerson ne
donnent de grandes clarts au roi et  son conseil. Les exhortations
n'y manquent point: mais elles reviennent toutes  dire: Soyez sages
et pieux, pensez avec humilit, force et prudence. Sur le point qui
importait le plus, l'emploi  faire de la Pucelle dans la conduite de
la guerre, l'archevque d'Embrun enseigne doctement: Accomplissez ce
que la Pucelle ordonne et ce que la prudence commande et pour le
surplus faites oeuvres pies et belles oraisons. Il y avait l de quoi
embarrasser un capitaine comme le sire de Gaucourt et mme un bon
prud'homme tel que le seigneur de Trves. Il apparat que ces clercs
laissaient au roi toute libert de jugement et d'action et qu'ils lui
conseillaient finalement non de croire  la Pucelle, mais d'y laisser
croire le peuple et les gens d'armes.

Le roi garda Jeanne prs de lui durant les dix jours qu'il demeura
dans sa ville de Tours. Cependant le conseil dlibrait sur la
conduite  tenir[1078]. On n'avait point d'argent. Charles en trouvait
encore assez facilement pour faire des prsents aux gentilshommes de
son htel, mais il avait grand'peine  s'en procurer pour payer les
dpenses de la guerre[1079]. Il devait des gages  ses gens d'Orlans.
Ceux-l avaient peu reu et beaucoup dpens. Ils en taient du leur,
et rclamaient leur paiement. Aux mois de mai et de juin, par quatre
fois, le roi rpartit aux capitaines qui avaient dfendu la ville des
sommes montant  quarante et un mille six cent trente et une
livres[1080]. Il tait victorieux  bon march. La dfense d'Orlans
lui cota cent dix mille livres en tout. Les bourgeois de la ville
firent le reste; ils donnrent jusqu' leurs petites cuillers
d'argent[1081].

[Note 1078: _Procs_, t. III, pp. 12, 72, 76, 80.--_Chronique de
la Pucelle_, p. 298.--_Journal du sige_, p. 93.--_Chronique de la
fte_, dans _Procs_, t. V, p. 299.--Lettre crite par les agents
d'une ville allemande, dans _Procs_, t. V, p. 349.--_Chronique de
Tournai_ (_Recueil des Chroniques de Flandre_, t. III, p.
412).--Eberhard Windecke, p. 177.--De Beaucourt, _Histoire de Charles
VII_, t. II, p. 215.]

[Note 1079: _De Beaucourt_, _Histoire de Charles VII_, pp. 634 et
suiv.]

[Note 1080: Loiseleur, _Compte des dpenses_, pp. 147 et suiv.]

[Note 1081: _Procs_, t. V, pp. 256 et suiv., et Relev des
comptes de commune et de forteresse, dans _Journal du sige_.--A. de
Villaret, _loc. cit._, p. 61.--Couret, _Un fragment indit des anciens
registres de la Prvt d'Orlans_.]

Il et t expdient sans doute de chercher  dtruire cette terrible
arme de sir John Falstolf qui avait caus nagure tant de peur  ceux
d'Orlans. Mais on ne savait pas o elle se trouvait. Elle tait
disparue entre Orlans et Paris. Il et fallu la chercher; ce n'tait
pas possible; on n'y songea pas. L'art de la guerre ne comportait pas
alors des oprations si savantes. Il fut question d'aller en
Normandie, ide si naturelle que dans le peuple on croyait dj le
dauphin  Rouen[1082]. Finalement on dcida de reprendre les chteaux
que les Anglais tenaient sur la Loire en amont et en aval d'Orlans,
Jargeau, Meung, Beaugency[1083]. Entreprise utile et qui ne prsentait
pas grandes difficults,  moins qu'on et sur les bras l'arme de sir
John Falstolf, ce que personne ne pouvait dire.

[Note 1082: Morosini, t. III, p. 61.]

[Note 1083: _Procs_, t. III, pp. 9, 10.]

Sans plus attendre, monseigneur le Btard alla sur Jargeau avec un peu
de chevalerie et les routiers de Poton; mais la Loire tait haute et
remplissait les fosss. N'ayant pas d'engins de sige, ils se
retirrent aprs avoir fait quelque mal aux Anglais et tu le
capitaine de la ville[1084].

[Note 1084: _Journal du sige_, p. 93.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 300.]

La Pucelle n'entrait pas volontiers dans les raisons des capitaines.
Elle n'coutait que ses Voix, qui lui disaient des paroles infiniment
simples. Elle ne pensait qu' accomplir sa mission. Ce n'tait pas
pour supputer les ressources du trsor royal, ordonner les aides et
les tailles, traiter avec les gens d'armes, les marchands et les
convoyeurs, faire des plans de campagne, ngocier des trves, que
madame sainte Catherine, madame sainte Marguerite et monseigneur saint
Michel archange l'avaient envoye en France: c'tait pour qu'elle
conduist le dauphin  son sacre. Aussi tait-ce  Reims qu'elle le
voulait mener; non qu'elle st comment on y pouvait aller, mais elle
pensait que Dieu la guiderait. Tout retard, toute lenteur, toute
dlibration mme la dsolait et l'irritait. Frquentant chez le roi,
elle le pressait avec douceur. Maintes fois elle lui dit:

--Je durerai un an, gure plus. Qu'on pense  bien besoigner pendant
cette anne[1085]!

[Note 1085: _Procs_, t. III, p. 99.]

Et elle dnombrait les quatre charges dont elle avait  s'acquitter en
cet espace de temps. C'tait, aprs avoir dlivr Orlans, chasser les
Godons hors de France, faire couronner et sacrer le roi  Reims et
tirer le duc d'Orlans des mains des Anglais[1086]. Un jour, n'y
pouvant tenir, elle alla trouver le roi tandis qu'il tait dans un de
ces retraits clos par des boiseries sculptes, qu'on pratiquait dans
les grandes salles des chteaux, et qui servaient aux runions
familires. Elle heurta l'huis, entra presque aussitt et trouva le
roi qui conversait avec matre Grard Machet, son confesseur,
monseigneur le Btard, le sire de Trves et un seigneur de ses plus
familiers, nomm messire Christophe d'Harcourt. Elle s'agenouilla et,
tenant le roi embrass par les jambes (car elle savait  quoi la
politesse l'obligeait), elle lui dit:

--Gentil dauphin, n'assemblez plus tant et de si longs conseils. Mais
venez tout de suite  Reims recevoir votre digne sacre[1087].

[Note 1086: _Ibid._, p. 99.]

[Note 1087: _Procs_, t. III, p. 12.--_Journal du sige_, p.
93.--_Chronique de la Pucelle_, p. 299.]

Le roi lui fit bon visage, mais ne rpondit rien. Le seigneur
d'Harcourt, averti que la Pucelle conversait avec des anges et des
saintes, fut curieux de savoir si vraiment la pense de mener le roi 
Reims lui venait de ses visiteurs clestes. Employant pour les
dsigner le mot dont elle se servait elle-mme:

--Est-ce votre Conseil, lui demanda-t-il, qui vous parle de telles
choses?

Elle rpondit:

--Oui, et je suis beaucoup aiguillonne  cet endroit.

Le seigneur d'Harcourt reprit aussitt:

--Ne voudriez-vous pas dire ici, en prsence du roi, la manire de
votre Conseil, quand il vous parle?

Jeanne rougit  cette demande.

Voulant lui pargner tout embarras et toute contrainte, le roi lui dit
doucement:

--Jeanne, vous plat-il bien de dclarer ce qu'on vous demande, en
prsence des personnes ici prsentes?

Mais Jeanne s'adressant au seigneur d'Harcourt:

--Je vois bien ce que vous voulez savoir, lui dit-elle, et je vous le
dirai volontiers.

Et tout de suite elle fit sentir au roi le tourment qu'elle prouvait
de n'tre pas crue et elle rvla sa consolation intrieure:

--Quand je suis contriste en quelque manire de ce qu'on ne croit pas
facilement ce que je dis par mandement de Messire, je me retire 
part, et me plains  Messire de n'tre facilement crue de ceux  qui
je parle. Et mon oraison faite, aussitt j'entends une voix qui me
dit: Fille de Dieu, va! Et  l'entendre, j'ai grand'joie. Et mme je
voudrais toujours rester en cet tat[1088].

[Note 1088: _Procs_, t. III, p. 12.]

Tandis qu'elle rptait les paroles de la Voix, Jeanne levait les yeux
au ciel. Les seigneurs prsents furent frapps de l'expression cleste
que prenait alors le regard de la jeune fille. Pourtant ces yeux
noys, cet air de ravissement dont s'merveillait monseigneur le
Btard, ce n'tait pas une extase, c'tait l'imitation d'une extase.
Scne  la fois pleine d'artifice et de navet, qui montre et la
douceur du roi, bien incapable de faire la moindre peine  cette
enfant, et la lgret avec laquelle les seigneurs de la cour
croyaient ou feignaient de croire aux plus tranges merveilles et qui
surtout fait apparatre que, ds ce moment, on ne regardait pas comme
un mal, dans le conseil du roi, que la petite sainte donnt au projet
du sacre l'autorit d'une rvlation divine.

La Pucelle accompagna le roi  Loches, et elle resta auprs de lui
jusqu'aprs le vingt-troisime jour de mai[1089].

[Note 1089: _Procs_, t. III, pp. 9, 11, 80.]

Le peuple croyait en elle. Quand elle sortait dans les rues de Loches,
les habitants se jetaient dans les jambes de son cheval; ils baisaient
les mains et les pieds de la sainte. Matre Pierre de Versailles,
religieux de Saint-Denys en France, un des interrogateurs de Poitiers,
la voyant qui recevait ces marques de vnration, la blma
thologalement:

--Vous faites mal, lui dit-il, de souffrir telles choses, qui ne vous
sont pas dues. Prenez-y garde: vous induisez les hommes en idoltrie.

Jeanne, pensant  l'orgueil qui pourrait s'insinuer dans son coeur,
rpondit:

--En vrit je ne saurais m'en garder, si Messire ne m'en
gardait[1090].

[Note 1090: _Procs_, t. III, p. 84.]

Elle voyait avec humeur que certaines bonnes femmes vinssent  elle
pour la saluer; cela lui semblait une espce d'adoration dont elle
s'effrayait. Mais elle ne repoussait pas les pauvres gens qui venaient
 elle; elle ne leur faisait pas de dplaisir et plutt les supportait
 son pouvoir[1091].

[Note 1091: _Ibid._, t. I, p. 102.]

Le renom de sa saintet s'tait rpandu par toute la France avec une
promptitude merveilleuse. Beaucoup de personnes pieuses portaient sur
elles des mdailles de plomb ou d'autre mtal  sa ressemblance, selon
l'usage tabli pour honorer la mmoire des saints[1092]. On plaait
dans les chapelles ses images peintes ou tailles.  la collecte de la
messe, le prtre rcitait l'oraison de la Pucelle pour le royaume de
France:

Dieu, auteur de la paix, qui dtruis, sans arc ni flche, les ennemis
qui mettent leur espoir en eux-mmes[1093], nous te demandons,
seigneur, de nous protger dans notre adversit, et, de mme que tu as
dlivr ton peuple par la main d'une femme, tends  Charles notre roi
ton bras victorieux, afin que nos ennemis, qui s'assurent en leur
multitude et se glorifient de leurs flches et leurs lances, soient
par lui surmonts  l'heure prsente et qu'il lui soit donn,  la fin
de ses jours de parvenir glorieusement avec son peuple jusqu' toi,
qui es la voie, la vrit et la vie. Par Notre-Seigneur Jsus-Christ,
etc[1094].

[Note 1092: _Ibid._, t. I, p. 191.--A. Forgeais, _Collection de
plombs historis trouvs dans la Seine_, Paris, 1869 (5 vol. in-8),
t. II, IV et _passim_.--Vallet de Viriville, _Notes sur deux mdailles
de plomb relatives  Jeanne d'Arc_, Paris, 1861, in-8, 30 p. [Extrait
de la _Revue Archologique_.]]

[Note 1093: _Procs_, t. V, p. 104. Je lis _in se sperantes_.]

[Note 1094: _Procs_, t. V, p. 104.--Lanry d'Arc, _Le culte de
Jeanne d'Arc au XVe sicle_, 1886, in-8.]

       *       *       *       *       *

On consultait alors les saints et les saintes dans toutes les
difficults de la vie. Plus on les jugeait innocents et simples, plus
on leur demandait conseil. Car on tait mieux assur, s'ils ne
savaient rien dire, que c'tait Dieu qui parlait par leur bouche. On
pensait que la Pucelle n'avait pas d'esprit; c'est pourquoi on la
croyait capable de rsoudre les questions les plus difficiles avec une
infaillible sagesse. On voyait que, sans savoir faire la guerre, elle
la faisait mieux que les capitaines, et l'on en concluait que tout ce
qu'elle accomplirait dans sa sainte ignorance, elle l'accomplirait
excellemment. C'est ainsi qu' Toulouse un capitoul s'avisa de la
consulter en matire financire. Les gardes de la monnaie de cette
ville ayant reu ordre de frapper de nouvelles espces infrieures de
beaucoup  celles qui avaient cours jusque-l, les bourgeois s'en
murent; d'avril  juin les capitouls s'employrent  faire rapporter
cette mesure. Et le 2 juin, le capitoul Pierre Flamenc demanda en
conseil qu'on crivt  la Pucelle pour lui exposer les inconvnients
survenus du fait de la mutation des monnaies et pour lui demander d'y
apporter remde. En faisant cette proposition au Capitole, Pierre
Flamenc pensait qu'une sainte tait de bon conseil sur toute matire
et particulirement en matire d'espces monnayes, surtout si elle se
trouvait l'amie du roi, comme c'tait le cas de la Pucelle[1095].

[Note 1095: A. Thomas, _Le sige d'Orlans, Jeanne d'Arc et les
capitouls de Toulouse_, dans _Annales du Midi_, 1889, pp. 235, 236.]

Jeanne envoya de Loches, un petit anneau d'or a la dame de Laval qui
sans doute lui avait demand un objet qu'elle et touch[1096].
Jeanne, dame de Laval, avait pous, cinquante-quatre ans en , sire
Bertrand Du Guesclin dont la mmoire tait prcieuse aux Franais et
qu'on nommait, dans la maison d'Orlans, le dixime preux. Madame
Jeanne n'galait point en renomme Tiphaine Raguenel, astrologienne et
fe[1097], premire femme de sire Bertrand. C'tait une dame avare et
colrique. Chasse par les Anglais de sa terre de Laval, elle vivait
retire  Vitr avec sa fille Anne, qui s'tait mise dans le cas de
lui dplaire quand, treize ans auparavant, jeune veuve, elle avait
pous secrtement un petit cadet sans terres. Ce qu'ayant dcouvert,
madame Jeanne enferma sa fille dans un cachot et reut le cadet 
coups d'arbalte. Aprs quoi les deux dames vcurent paisiblement
ensemble[1098].

[Note 1096: Lettre des Laval, dans _Procs_, t. V, p.
109.--Bertrand de Broussillon, _La maison de Laval, les
Montfort-Laval_, Paris, 1900, in-8, t. III, p. 75.--C'est par erreur
que Quicherat (_Procs_, t. V, p. 105) donne  la veuve de Du Guesclin
le nom de Anne, et  la mre de Guy et d'Andr le nom de Jeanne.]

[Note 1097: Cuvelier, _Pome de Duguesclin_, vers 2325 et seq.]

[Note 1098: Bertrand de Broussillon, _La maison de Laval_, in-8,
1900, t. III, _loc. cit._]

De Loches la Pucelle se rendit  Selles en Berry, assez grosse ville
sur la rive gauche du Cher, o les trois tats du royaume s'taient
assembls peu de temps auparavant[1099] et o se faisait le
rassemblement des troupes.

[Note 1099: Lettre de Gui de Laval, dans _Procs_, t. V, p.
105.--Lucien Jeny et P. Lanry d'Arc, _Jeanne d'Arc en Berry_, Paris,
s. d., in-8, p. 53.]

Le samedi 4 juin, elle reut un hraut que les habitants d'Orlans lui
envoyaient pour lui donner nouvelles des Anglais[1100]. Comme chef de
guerre, ils ne connaissaient qu'elle.

[Note 1100: Comptes de forteresse, dans _Procs_, t. V, p. 262.]

Cependant, entoure de moines, elle menait, au milieu des gens
d'armes, une vie bonne, singulire et monastique. Elle mangeait et
buvait peu[1101]. Elle communiait une fois la semaine et se confessait
frquemment[1102]. En entendant la messe, au moment de l'lvation, 
confesse et quand elle recevait le corps de Notre-Seigneur, elle
pleurait  grande abondance de larmes. Chaque soir,  l'heure de
vpres, elle se retirait dans une glise et faisait sonner les cloches
pendant une demi-heure environ pour appeler les religieux mendiants
qui suivaient l'arme. Puis elle se mettait en oraison, tandis que les
bons frres chantaient une antienne en l'honneur de la Vierge
Marie[1103].

[Note 1101: _Procs_, t. III, pp. 3, 9, 15, 18, 22, 69, 219 et
_passim_.]

[Note 1102: _Ibid._, t. V, aux mots: _Confession_ et _Communion_.]

[Note 1103: _Procs_, t. III, p. 14; t. II, pp. 420, 424.]

Bien qu'elle pratiqut,  son pouvoir, les austrits que commande une
dvotion spciale, elle se montrait magnifiquement vtue, comme un
seigneur, ayant en effet seigneurie de par Dieu. Elle portait habit de
gentilhomme, c'est--dire petit chapeau, pourpoint et chausses
ajustes, trs nobles huques de drap d'or et de soie bien fourres et
souliers lacs en dehors du pied[1104]. En la voyant ainsi vtue, les
personnes les plus austres du parti dauphinois ne se scandalisaient
point. Elles lisaient dans l'criture qu'Esther et Judith, inspires
du Seigneur, se chargrent de parures, il est vrai dans l'ordre de
leur sexe et afin d'induire Assurus et Holopherne en concupiscence
pour le salut d'Isral. Et elles estimaient que si Jeanne se couvrait
d'ornements virils afin de paratre aux gens d'armes un ange venant
donner la victoire au roi trs chrtien, loin de cder aux vanits du
monde, elle considrait uniquement, comme Esther et Judith, l'intrt
du peuple saint et la gloire de Dieu. Mais les clercs anglais et
bourguignons, tournant l'dification en scandale, disaient que
c'tait une femme dissolue en ses habits et ses moeurs.

[Note 1104: _Ibid._, t. I, pp. 220, 253; t. II, pp. 294,
438.--_Relation du greffier de La Rochelle_, p. 60.--Analyse d'une
lettre de Regnault de Chartres, dans Rogier (_Procs_, t. V,
168-169).--Martin le Franc, _Le champion des dames_, dans _Procs_, t.
V, p. 48.]

Depuis sept ans dj, saint Michel archange et les saintes Catherine
et Marguerite, portant des couronnes riches et prcieuses, venaient 
elle et lui parlaient. C'tait dans le son des cloches,  l'heure de
complies et de matines, quelle entendait le mieux leurs paroles[1105].
Les cloches alors, grandes ou petites, mtropolitaines, paroissiales
ou conventuelles, bourdons, campanes, campanelles et moineaux, sonnes
 la vole ou carillonnes en cadence, de leurs voix graves ou
claires, parlaient  tout le monde et de toutes choses. Elles taient
le chant arien du calendrier ecclsiastique et civil. Elles
convoquaient les clercs et les fidles aux offices, lamentaient les
morts et louaient Dieu: elles annonaient les foires et les travaux
des champs; elles faisaient voler par le ciel les grandes nouvelles,
et, dans ces temps de guerre, elles appelaient aux armes, sonnaient
l'alarme. Amies du laboureur, elles dissipaient l'orage, cartaient la
grle; elles chassaient la peste. Les dmons qui volent sans cesse
dans l'air et guettent les hommes, elles les mettaient en fuite, et
l'on attribuait  leur son bni la vertu d'apaiser les violents[1106].
Madame sainte Catherine, qui chaque jour visitait Jeanne, tait la
patronne des cloches et des sonneurs. Aussi beaucoup de cloches
portaient son nom. Jeanne, dans le son de ses cloches, comme dans le
bruit des feuilles, entendait ses Voix. Rarement elle les entendait
sans voir une lumire du ct d'o elles venaient[1107]. Ces voix
l'appelaient Jeanne, fille de Dieu[1108]! Souvent l'archange et les
saintes lui apparaissaient. Pour leur bienvenue elle leur faisait la
rvrence en flchissant le jarret et en s'inclinant; elle les
accolait par les genoux, sachant qu'il y a plus de respect  accoler
par le bas que par le haut. Elle sentait la bonne odeur et la douce
chaleur de leurs corps glorieux[1109].

[Note 1105: _Procs_, t. I, pp. 61, 62, 481.]

[Note 1106: P. Blavignac, _La cloche_, Genve, 1877, in-8.--L.
Morillot, _tude sur l'emploi des clochettes_, dans _Bulletin hist.
archolog. du diocse de Dijon_, 1887. in-8.]

[Note 1107: _Procs_, t. I, pp. 52, 64, 153 et _passim_.]

[Note 1108: _Ibid._, t. I, p 130.]

[Note 1109: _Ibid._, t. I, p. 186.]

Saint Michel archange ne venait pas seul. Des anges l'accompagnaient
en grande multitude et si petits qu'ils dansaient comme des tincelles
aux yeux blouis de la jeune fille. Quand les saintes et l'archange
s'loignaient, elle pleurait du regret qu'ils ne l'eussent pas
emporte avec eux[1110]. Ainsi Judith fut visite par l'ange dans le
camp d'Holopherne.

[Note 1110: _Ibid._, t. I, pp. 72, 75.]

Tout comme le seigneur d'Harcourt, l'cuyer Jean d'Aulon demanda un
jour,  Jeanne, ce qu'tait son Conseil. Elle lui rpondit qu'elle
avait trois conseillers, dont l'un demeurait toujours avec elle. Un
autre allait et venait souventes fois; le troisime tait celui avec
lequel les deux autres dlibraient.

Le sire d'Aulon, plus curieux que le roi, la pria et requit de lui
vouloir une fois montrer ce Conseil.

Elle lui rpondit:

--Vous n'tes pas assez digne et vertueux pour le voir[1111].

[Note 1111: _Procs_, t. III, pp. 219, 220.]

Le bon cuyer n'en demanda pas davantage. S'il avait lu la Bible, il
aurait su que le serviteur d'lise ne voyait pas les anges que voyait
le prophte (_Rois_, 1. IV).

Jeanne s'imaginait que son Conseil s'tait, au contraire, manifest au
roi et  la Cour.

--Mon roi, dit-elle plus tard, mon roi et bien d'autres ont vu et
entendu les Voix qui venaient  moi. Le comte de Clermont tait alors
prs de lui avec deux ou trois autres[1112].

[Note 1112: _Ibid._, t. I, p. 57.]

Elle le croyait. Mais, en ralit, elle ne fit voir ses Voix 
personne, pas mme, quoi qu'on en ait dit,  ce Guy de Cailly qui la
suivait depuis Chcy[1113].

[Note 1113: _Ibid._, t. V, p. 342. Les lettres d'anoblissement de
Guy de Cailly sont trs suspectes.--Vallet de Viriville, _Petit
trait..._, p. 92.]

Jeanne s'entretenait dvotement avec le frre Pasquerel. Elle lui
tmoignait souvent le dsir que l'glise aprs sa mort prit pour elle
et pour tous les Franais tus  la guerre.

--Si je venais  quitter ce monde, lui disait-elle, je voudrais bien
que le roi ft faire des chapelles o l'on prierait Messire pour le
salut des mes de ceux qui sont morts  la guerre ou pour la dfense
du royaume[1114].

[Note 1114: _Procs_, t. III, p. 112.]

Cela tait dans les voeux de toute me pieuse. Quel chrtien au monde
n'aurait pas tenu pour bonne et salutaire la pratique des obits?
Aussi, sur ce point de dvotion, la Pucelle se rencontrait avec le duc
Charles d'Orlans, qui, dans une de ses complaintes, recommande de
faire chanter et dire des messes pour les mes de ceux qui souffrirent
dure mort au service du royaume[1115].

[Note 1115: _Ibid._, t. III, p. 112.--_Posies de Charles
d'Orlans_, d. A. Champollion-Figeac, p. 174.]

Elle dit un jour au bon frre:

--Il est dans mon fait de porter certain secours.

Et Pasquerel, qui pourtant avait tudi la Bible, s'cria tout
surpris:

--On ne vit jamais rien de semblable  ce qui se voit en votre fait.
On ne lit rien de tel en aucun livre.

Jeanne lui rpondit plus hardiment encore qu'aux clercs de Poitiers:

--Messire a un livre dans lequel jamais n'a lu aucun clerc, tant
soit-il parfait en clricature[1116].

[Note 1116: _Ibid._, t. III, pp. 108, 109.]

Elle tenait sa mission de Dieu seul et lisait dans un livre ferm 
tous les docteurs de l'glise. Sur l'avers de son tendard, que ses
mendiants aspergeaient d'eau bnite, elle avait fait peindre une
colombe portant dans son bec une banderole o se lisaient ces mots:
par le Roi du ciel[1117]. C'taient l des armoiries qu'elle tenait
de son Conseil et dont l'emblme et la devise semblaient lui convenir,
puisqu'elle se disait envoye de Dieu et qu'elle avait donn  Orlans
le signe promis  Poitiers. Pourtant le roi lui changea cet cu contre
des armes reprsentant une couronne soutenue par une pe entre deux
fleurs de Lis et disant clairement le secours que la pucelle de Dieu
apportait au royaume de France. Elle quitta, dit-on,  regret ses
armes reues par rvlation[1118].

[Note 1117: _Procs_, t. I, pp. 78, 117, 182.]

[Note 1118: _Ibid._, t. I, p. 117, 300; t. V, p. 227.]

Elle prophtisait et comme il arrive  tous les prophtes, elle
n'annonait pas toujours ce qui devait arriver. Ce fut le sort du
prophte Jonas lui-mme. Et les docteurs expliquent comment les
prophties des vritables prophtes peuvent ne pas toutes tre vraies.

Elle disait:

--Avant que le jour de la Saint-Jean-Baptiste de l'an 29 arrive, il ne
doit pas y avoir un Anglais si fort et si vaillant soit-il, qui se
laisse voir par la France, soit en campagne, soit en bataille[1119].

[Note 1119: Greffier de la Chambre des comptes de Brabant, dans
_Procs_, t. IV, p. 426.--Morosini, t. III, pp. 33, 46, 62.]

La nativit de saint Jean-Baptiste se clbre le 24 juin.




CHAPITRE XV

LA PRISE DE JARGEAU.--LE PONT DE MEUNG.--BEAUGENCY.


Le lundi 6 juin, le roi logea  Saint-Aignan, prs
Selles-en-Berry[1120]. Parmi les gentilshommes de sa compagnie se
trouvaient les deux fils de cette dame Anne de Laval qui, dans son
veuvage, avait eu le tort d'aimer un cadet sans terres. Andr, le plus
jeune, venait d'essuyer,  vingt ans, une disgrce commune  presque
tous les seigneurs d'alors, et que le second mari de sa grand'mre,
sire Bertrand Du Guesclin, avait lui-mme plusieurs fois prouve.
Fait prisonnier, dans le chteau de Laval, par sire John Talbot, il
s'tait beaucoup endett pour fournir les seize mille cus d'or de sa
ranon[1121].

[Note 1120: Lettre de Gui et Andr de Laval aux dames de Laval,
dans _Procs_, t. V, p. 106.--L. Jeny et Lanry d'Arc, _Jeanne d'Arc
en Berry_, Paris, 1892, in-8, p. 54.]

[Note 1121: Bertrand de Broussillon, _La maison de Laval_, t. III,
p. 21.]

Ayant grand besoin de gagner, les deux jeunes seigneurs offraient
leurs services au roi qui les reut fort bien, ne leur donna pas un
cu, mais leur dit qu'il leur ferait voir la Pucelle; et comme il se
rendait de Saint-Aignan  Selles avec eux, il manda la sainte[1122],
qui aussitt, arme de toutes pices sauf la tte, la lance  la main,
chevaucha  la rencontre du roi. Elle fit bonne chre aux deux jeunes
seigneurs et retourna avec eux  Selles. Elle reut l'an, le
seigneur Guy, dans la maison qu'elle habitait, devant l'glise, et fit
venir le vin. Ainsi en usaient les princes entre eux. On servait des
tasses de vin et les convives y trempaient des tranches de pain, qu'on
appelait des soupes[1123]. En offrant le vin, la Pucelle dit au
seigneur Guy:

--Je vous en ferai bientt boire  Paris.

[Note 1122: Lettre de Gui et Andr de Laval, dans _Procs_, t. V,
pp. 106 et suiv.]

[Note 1123: N. Villiaum, _Histoire de Jeanne d'Arc_, p. 88.]

Elle lui apprit que trois jours auparavant, elle avait envoy  la
dame Jeanne de Laval un anneau d'or:

--C'est bien petite chose, ajouta-t-elle avec grce. Je lui aurais
volontiers envoy mieux, considr sa recommandation[1124].

[Note 1124: C'est--dire, considr la rputation, l'estime o on la
tenait. Comparez Froissart, cit dans La Curne, _Glossaire, ad. v._ Six
bourgeois de la ville de Calais et de plus grande recommandation.]

Ce mme jour,  l'heure de vpres, elle partit de Selles pour
Romorantin, avec une compagnie nombreuse de gens d'armes et de gens
des communes, commande par le marchal de Boussac. Elle tait
entoure de moines mendiants et un de ses frres l'accompagnait. Arme
de blanc, et coiffe d'un chaperon, on lui amena son cheval  la porte
de sa maison. C'tait un grand coursier noir qui ne voulait pas se
laisser monter et se dfendait trs fort. Elle le fit mener  la croix
qui s'levait devant l'glise au bord du chemin, et l, se mit en
selle. De quoi le seigneur Guy fut assez merveill, voyant que le
coursier ne se mouvait pas plus que s'il et t li. Elle tourna la
tte de son cheval vers le porche et cria d'une voix qui sonnait clair
comme une voix de femme:

--Vous, les prtres et gens d'glise, faites processions et prires 
Dieu.

Puis, gagnant la route:

--Tirez avant, dit-elle, tirez avant!

Elle tenait  la main une petite hache. Son page portait son tendard
roul[1125].

[Note 1125: Lettre de Gui et d'Andr de Laval, dans _Procs_, t.
V, pp. 106, 107.]

On se runit  Orlans. Le jeudi 9 au soir, Jeanne passa le pont
qu'elle avait pass le 8 mai. Le samedi 11, l'arme partit pour
Jargeau. Elle se composait des lances amenes par le duc d'Alenon, le
comte de Vendme, le Btard, le marchal de Boussac, le capitaine La
Hire, messire Florent d'Illiers, messire Jamet du Tillay, messire
Thudal de Kermoisan de Bretagne, ainsi que des contingents fournis
par les communes, en tout peut-tre huit mille combattants, dont
plusieurs portant guisarmes, haches, arbaltes et maillets de
plomb[1126]. Le commandement en fut donn au jeune duc d'Alenon qui
n'tait pas bien sens[1127]. Mais il se tenait  cheval, et c'tait
alors la seule science indispensable  un chef de guerre. Les
habitants d'Orlans faisaient encore les frais de l'expdition. Ils
donnrent trois mille livres pour payer les gens d'armes, sept muids
de bl pour les nourrir. Et, sur leur demande, le roi leur imposa une
nouvelle taille de trois mille livres[1128]. Ils envoyrent des
ouvriers de tous corps de mtiers, maons, charpentiers, marchaux, 
leurs gages. Ils prtrent leur artillerie. Des couleuvrines, des
canons, la Bergre et la grosse bombarde trane  quatre chevaux,
partirent sous la conduite des canonniers Megret et Jean
Boillve[1129]. Ils fournirent des munitions et des engins, traits,
chelles, pioches, pelles, pics, le tout poinonn, car ils taient
gens d'ordre. Et c'est  la Pucelle qu'ils envoyrent tout le matriel
de sige. Ils ne connaissaient en cette affaire ni le duc d'Alenon,
ni mme le frre de leur seigneur, le noble Btard. Ils ne
connaissaient que Jeanne, et c'est  Jeanne qu'ils dpchrent, sous
la ville assige, deux des leurs, Jean Leclerc et Franois
Joachim[1130]. Aprs les citoyens d'Orlans, ce fut le sire de Rais
qui contribua le plus aux dpenses du sige de Jargeau[1131]. Ce
malheureux seigneur dpensait sans compter, et de riches bourgeois
gagnaient gros  lui prter sur gages. Il devait bientt se vouer au
diable pour rtablir ses affaires.

[Note 1126: _Mistre du sige_, vers 15761.--_Journal du sige_,
p. 95.--_Chronique de la Pucelle_, p. 299.--Jean Chartier,
_Chronique_, t. I, p. 81.--Monstrelet, t. III, p. 338.]

[Note 1127: A. Duveau, _Le jugement du duc d'Alenon_, dans _Bull.
soc. archol. du Vendmois_ (1874), XIII, pp. 132 et suiv.]

[Note 1128: Loiseleur, _Compte des dpenses faites par Charles VII
pour secourir Orlans_, p. 158.]

[Note 1129: _Journal du sige_, p. 97.]

[Note 1130: Extraits des livres de comptes, dans _Procs_, t. V,
pp. 262, 263.--A. de Villaret, _Campagnes de Jeanne d'Arc sur la
Loire_, pp. 77-80.--Loiseleur, _Compte des dpenses_, p. 149.]

[Note 1131: Abb Bossard, _Gille de Rais_, Paris, 1886, p.
32.--Lea, _Histoire de l'Inquisition_, trad. Reinach, t. III, pp. 566
et suiv.]

La ville de Jargeau, qu'on allait reprendre  grandes forces, s'tait
rendue aux Anglais sans nulle rsistance, le 5 octobre de la
prcdente anne[1132]. Le pont conduisant de la ville sur la rive de
Beauce tait muni de deux chtelets[1133]. La ville elle-mme,
entoure de murs et de tours, n'tait pas trs forte, mais les Anglais
l'avaient mise en tat de dfense. Avertis que les gens du roi de
France la venaient assiger, le comte de Suffolk et ses deux frres
s'y jetrent avec cinq cents chevaliers, cuyers et autres gens
d'armes, et deux cents archers d'lite[1134]. Le duc d'Alenon prit
les devants et chevaucha  la tte de six cents lances. La Pucelle se
tenait en sa compagnie. La premire nuit ils couchrent dans les
bois[1135]. Le lendemain,  la pointe du jour, monseigneur le Btard,
messire Florent d'Illiers et plusieurs autres capitaines les
rejoignirent. Ils avaient grande hte d'atteindre Jargeau. Soudain on
apprend que sir John Falstolf, venant de Paris avec deux mille
combattants, amne des vivres et de l'artillerie  Jargeau, et qu'il
approche[1136].

[Note 1132: _Chronique de la Pucelle_, p. 258.]

[Note 1133: Berry, dans _Procs_, t. IV, p. 45.]

[Note 1134: _Journal du sige_, p. 96.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 299.--_Chronique de la fte_, dans _Procs_, t. V, p. 295.--Jean
Chartier, _Chronique_, t. I, p. 82.--Berry, dans _Procs_, t. IV, p.
44.--Monstrelet, t. IV, p. 325.]

[Note 1135: _Procs_, t. III, p. 94.--Perceval de Cagny, pp. 150,
151.]

[Note 1136: _Journal du sige_, _Chronique de la Pucelle_, Berry,
Jean Chartier, _loc. cit._--Wavrin du Forestel, _Anchiennes
croniques_, t. I, p. 284.--Fauquembergue, dans _Procs_, t. IV, p.
452.]

C'tait cette mme arme qui avait tant inquit Jeanne, le 4 mai,
parce que ses saintes ne lui avaient pas dit o tait Falstolf. Les
capitaines tinrent conseil. Plusieurs jugeaient qu'il fallait renoncer
au sige et aller  la rencontre de Falstolf. Quelques-uns dcamprent
sans attendre davantage. Jeanne exhorta les gens d'armes  continuer
leur marche sur Jargeau. Elle ne savait pas mieux que les autres o
tait pour lors cette arme de sir John Falstolf; ses raisons
n'taient point de ce monde.

--Ne craignez quelque multitude que ce soit, dit-elle, et ne faites
point difficult de donner l'assaut aux Anglais, car Messire conduit
cet ouvrage.

Et elle dit encore:

--Si je n'tais certaine que Messire conduit cet ouvrage, j'aimerais
mieux garder les brebis que de m'exposer  de si grands dangers.

Elle se faisait couter du duc d'Alenon mieux qu'elle n'avait fait
d'aucun des chefs de l'arme d'Orlans[1137]. On rappela ceux qui
taient partis et l'on poursuivit la marche sur Jargeau[1138].

[Note 1137: Perceval de Cagny, p. 148 et _passim_.--_Chronique de
la Pucelle_, p. 300.]

[Note 1138: _Procs_, t. III, p. 95.]

Les faubourgs de la ville taient ouverts. Mais les gens du roi de
France, quand ils s'en approchrent, trouvrent les Anglais qui,
rangs en avant des masures, les contraignirent  reculer. Ce que
voyant, la Pucelle prit son tendard et se jeta sur les ennemis en
recommandant aux hommes d'armes d'avoir bon courage. Les gens du roi
de France purent loger cette nuit-l dans les faubourg[1139]. Ils ne
firent pour ainsi dire aucune garde et, de l'aveu du duc d'Alenon,
ils taient en grand danger, si les Anglais taient sortis[1140]. La
Pucelle avait raison plus qu'elle ne croyait. Tout dans son arme
allait  la grce de Dieu.

[Note 1139: La nuit du vendredi 10 au samedi 11.]

[Note 1140: _Procs_, t. III, p. 95.]

Ds le lendemain matin les assigeants firent avancer les machines et
les bombardes. Les canons d'Orlans tirrent sur la ville qui fut trs
endommage. En trois coups la Bergre fit choir la plus grosse tour de
l'enceinte[1141].

[Note 1141: _Procs_, _ibid._--_Journal du sige_, p. 97.]

Les gens des communes arrivrent devant Jargeau le samedi 11. Aussitt
sans demander conseil, ils coururent aux fosss et donnrent l'assaut.
Ils y allrent de trop bon coeur, s'y prirent mal, ne furent pas aids
par les gens d'armes et revinrent en mauvais tat[1142].

[Note 1142: Perceval de Cagny, p. 150.]

Dans la nuit du samedi, la Pucelle, qui avait coutume de sommer
l'ennemi avant de le combattre, s'approcha du foss et cria aux
Anglais:

--Rendez la place au Roi du ciel et au roi Charles, et vous en allez.
Autrement il vous mescherra[1143].

[Note 1143: _Ibid._, p. 150.]

Les Anglais ne tinrent nul compte de cette sommation. Pourtant ils
avaient grande envie d'entrer en accommodement. Le comte de Suffolk alla
trouver monseigneur le Btard et lui dit de ne point donner l'assaut, et
que la ville lui serait rendue. Les Anglais demandaient un dlai de
quinze jours, aprs quoi ils s'engageaient  se retirer sur l'heure, eux
et leurs chevaux,  la condition, sans doute, de n'tre pas secourus 
cette date[1144]. Ces capitulations conditionnelles taient frquentes
dans les deux partis. Le sire de Baudricourt en avait sign une
semblable  Vaucouleurs quand Jeanne y vint[1145]. Dans ce cas, c'et
t une duperie de consentir  la demande du noble comte au moment o
sir John Falstolf arrivait avec des vivres et des canons[1146]. Que le
Btard donnt dans le panneau, on l'a dit; mais ce n'est pas croyable.
Il tait bien trop avis pour cela. Toutefois, le lendemain dimanche,
douzime du mois, le duc d'Alenon et les seigneurs, tenant conseil sur
ce qu'il y avait  faire pour prendre la ville, apprirent que le
capitaine La Hire confrait avec le comte de Suffolk. Ils en furent trs
mcontents[1147]. Le capitaine La Hire, qui ne pouvait traiter en son
propre nom, puisqu'il n'tait pas chef de l'arme, avait sans doute les
pouvoirs de monseigneur le Btard. Celui-ci commandait pour le duc,
prisonnier des Anglais, tandis que le duc d'Alenon commandait pour le
roi, et l'on conoit qu'il y et conflit.

[Note 1144: _Procs_, t. I, pp. 79, 95.]

[Note 1145: S. Luce, _Jeanne d'Arc  Domremy_, p. CLXVIII.]

[Note 1146: _Journal du sige_, _Chronique de la Pucelle_, J.
Chartier. Monstrelet, _loc. cit._]

[Note 1147: _Procs_, t. III, p. 95.]

La Pucelle, toujours dispose  recevoir les ennemis  merci et
toujours prte  combattre, disait:

--Qu'ils s'en aillent de Jargeau en leurs petites cottes, la vie
sauve, s'ils veulent! Sinon ils seront pris d'assaut[1148].

[Note 1148: _Ibid._, t. I, pp. 79-80, 234.]

Le duc d'Alenon, sans seulement s'enqurir des clauses de la
capitulation, fit rappeler le capitaine La Hire.

Il vint et aussitt on apporta les chelles. Les hrauts sonnrent la
trompette et crirent:  l'assaut!

La Pucelle dploya son tendard et, toute arme, la tte recouverte
d'un de ces casques lgers qu'on nommait chapelines[1149], elle
descendit dans le foss avec les gens du roi et les gens des communes,
sous les traits des arbaltes et les pierres des canons; elle se
tenait au cot du duc d'Alenon, lui disant:

[Note 1149: _Procs_, t. III, p. 97.--Perceval de Cagny, pp.
150-151.]

--En avant! gentil duc,  l'assaut!

Le duc, qui n'avait pas le coeur aussi ferme qu'elle, trouvait qu'elle
allait peut-tre un peu vite en besogne. Il le lui laissa entendre.

Alors elle l'encouragea:

--Ne craignez point. L'heure est favorable quand il plat  Dieu, et
il est  propos d'ouvrer quand Dieu le veut. Ouvrez et Dieu ouvrera.

Et le voyant mal assur en cet assaut, elle lui rappela la promesse
qu'elle avait faite nagure  son sujet dans l'abbaye de
Saint-Florent-ls-Saumur.

--Oh! gentil duc, avez-vous peur? Ne savez-vous pas que j'ai promis 
votre femme de vous ramener sain et sauf[1150]?

[Note 1150: _Ibid._, t. III, pp. 95-96.]

Au vif de l'attaque, elle observa sur la muraille une de ces bombardes
trs longues et minces, qui se chargeaient par la culasse et qu'on
appelait veuglaires. Voyant que ce veuglaire crachait des pierres 
l'endroit mme o elle se trouvait avec le beau cousin du roi, elle
sentit le danger, mais ne le sentit point pour elle.

--loignez-vous, dit-elle vivement. Cette machine va vous tuer.

Le duc ne s'tait pas cart de trois toises, qu'un gentilhomme
d'Anjou, le sire Du Lude, ayant pris la place quitte, fut tu par une
pierre du veuglaire[1151]. Le duc d'Alenon admira cette prophtie.
Sans doute la Pucelle tait venue pour le sauver, et elle n'tait pas
venue pour sauver le sire Du Lude. Les anges du Seigneur viennent pour
le salut des uns et la perte des autres. Comme les gens du roi de
France touchaient au mur, le comte de Suffolk fit crier qu'il voulait
parler au duc d'Alenon. Il ne fut pas cout et l'assaut
continua[1152].

[Note 1151: _Procs_, t. III, pp. 96, 97.--_Chronique de la
Pucelle_, p. 301.--_Journal du sige_, p. 97.]

[Note 1152: _Procs_, t. III, p. 97.]

Il y avait quatre heures qu'on s'efforait[1153], quand Jeanne, son
tendard  la main, monta sur une chelle appuye  la douve. Une
pierre lance sur sa chapeline l'abattit avec ses panonceaux. On la
croyait crase, mais elle se releva vivement et cria aux hommes
d'armes:

--Amis, amis, sus, sus! Messire a condamn les Anglais.  cette heure,
ils sont ntres. Ayez bon coeur[1154].

[Note 1153: _Journal du sige_, p. 100.]

[Note 1154: _Procs_, t. III, p. 97.--_Journal du sige_, p.
98.--_Chronique de la Pucelle_, pp. 301-302.--Perceval de Cagny, pp.
150-151.]

Le mur fut escalad et les gens du roi de France se rpandirent dans
la ville. Les Anglais s'enfuirent vers la Beauce, et les Franais se
lancrent  leur poursuite. Guillaume Regnault, cuyer d'Auvergne,
atteignit sur le pont le comte de Suffolk et le prit.

--tes-vous gentilhomme? demanda Suffolk.

--Oui.

--tes-vous chevalier?

--Non.

Le comte de Suffolk le fit chevalier et se rendit  lui[1155].

[Note 1155: _Journal du sige_, p. 99.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 302.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 82.--Berry, dans
_Procs_, t. IV, p. 65.]

Bientt le bruit courut que le comte de Suffolk s'tait rendu  la
Pucelle  genoux[1156]. On publia mme qu'il avait demand  se rendre
 elle comme  la plus vaillante dame qui ft au monde[1157]. Mais il
est croyable qu'il se serait rendu au dernier valet de l'arme plutt
qu' une femme qu'il tenait pour endiable sorcire.

[Note 1156: Fragment d'une lettre sur des prodiges advenus en
Poitou, dans _Procs_, t. V, p. 122.]

[Note 1157: _Relation du greffier de La Rochelle_, p.
340.--Morosini, t. III, p. 70.--_Procs_, t. V, pp. 121-122.]

John Pole, frre de Suffolk, fut pris aussi sur le pont. Un troisime
frre du duc, Alexander Pole, fut tu au mme endroit ou se noya dans
la Loire[1158]. La garnison se rendit  merci. Il en fut cette fois
comme d'ordinaire. On ne se faisait pas grand mal pendant la
bataille; ensuite, les vainqueurs se rattrapaient. Cinq cents Anglais
furent massacrs; seuls leurs gentilshommes furent reus  ranon. Et
les Franais se prirent de querelle  leur sujet. Les seigneurs les
gardaient tous pour eux; les gens des communes en rclamaient leur
part, et, ne l'obtenant point, se mirent  tout assommer. Ce que les
nobles purent sauver fut conduit par eau, de nuit,  Orlans. La ville
fut entirement saccage; la vieille glise, qui avait servi de
magasin aux Godons, toute pille[1159].

[Note 1158: _Procs_, t. III, p. 72.--Perceval de Cagny, p.
151.--_Journal du sige_, p. 99.--Monstrelet, t. IV, p.
328.--Morosini, t. III, pp. 128, 129.]

[Note 1159: _Journal du sige_, p. 99.]

Tant tus que blesss, les Franais n'avaient pas perdu vingt
hommes[1160].

[Note 1160: Perceval de Cagny, p. 151.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 302.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I. pp. 82, 83.--Berry, dans
_Procs_, t. IV, p. 65.]

Sans dsemparer la Pucelle, avec la chevalerie, retourna  Orlans. 
l'occasion de la prise de Jargeau, les procureurs ordonnrent une
procession publique. Un beau sermon fut fait par frre Robert
Baignart, Jacobin[1161].

[Note 1161: Comptes de la ville d'Orlans,  la suite du _Journal
du sige_, dit. Charpentier et Cuissard, p. 229.--Le R. P. Chapotin,
_La guerre de cent ans_, _Jeanne d'Arc et les Dominicains_, Paris,
1889, in-8, p. 82.]

Les habitants d'Orlans firent prsent au duc d'Alenon de six
tonneaux de vin;  la Pucelle de quatre; au comte de Vendme de
deux[1162].

[Note 1162: A. de Villaret, _Campagne des Anglais..._, pices
justificatives, p. 51.]

En considration des bons et agrables services que la sainte fille
avait rendus, les conseillers du duc Charles, prisonnier des Anglais,
lui donnrent une huque verte et une robe de drap cramoisi de Flandre
ou fine Bruxelles vermeille. Jean Luillier, qui fournit l'toffe,
demanda: pour deux aunes de fine Bruxelles,  quatre cus l'aune, huit
cus; pour la doublure de la robe, deux cus; pour une aune de vert
perdu deux cus, ce qui faisait douze cus d'or[1163]. Jean Luillier
tait un jeune marchand drapier qui aimait grandement la Pucelle et la
regardait comme un ange de Dieu. Il avait bon coeur: mais la peur des
Anglais lui donnait la berlue et il en voyait plus qu'il n'y en
avait[1164]. Un de ses parents faisait partie du conseil lu en 1429.
Il devait lui-mme tre nomm procureur un peu plus tard[1165].

[Note 1163: _Procs_, t. V, pp. 112-113.]

[Note 1164: _Ibid._, t. III, p. 23.]

[Note 1165: _Ibid._, t. V, p. 306.]

Jean Bourgeois, tailleur, demanda, tant pour la faon de la robe et de
la huque que pour fourniture de satin blanc, sandal et autres toffes,
un cu d'or[1166].

[Note 1166: _Ibid._, t. V, pp. 112, 114.]

Prcdemment la ville avait donn  la Pucelle pour faire les orties
de ses robes une demi-aune de deux verts, valant trente-cinq sols
parisis[1167]. Les orties taient la devise du duc d'Orlans; le vert
et le vermeil ou cramoisi, ses couleurs[1168]. Ce vert ne gardait pas
sa claire nuance premire; il allait s'assombrissant avec la fortune
de la maison. On avait vu le vert gai, puis le vert brun, et enfin le
vert perdu, qui tirait sur le noir et signifiait deuil et
douleur[1169]. On donna  la Pucelle le vert perdu. Elle portait la
livre d'Orlans, ainsi que les officiers du duch et les miliciens de
la ville, et de la sorte, on faisait d'elle un merveilleux hraut
d'armes et comme un ange hraldique.

[Note 1167: Comptes de forteresse, dans _Procs_, t. V, p. 259.]

[Note 1168: _Procs_, t. V, pp. 106, 259.--_Catalogue des Arch.
de Joursanvault_, t. I, p. 129, n{os} 603, 607, 619, 645,
772.--Dambreville, _Abrg de l'histoire des ordres de chevalerie_, p.
167.--P. Mantelier, _Histoire du sige_, p. 92.]

[Note 1169: Vert perdu, feuille morte, dans La Curne.]

La huque de vert perdu et la robe brode d'orties, elle dut les porter
volontiers et de bon coeur pour l'amour du duc Charles  qui les
Anglais avaient fait si grand dplaisir. Venue pour dfendre
l'hritage du prince prisonnier, elle disait que, de par Jsus, le bon
duc d'Orlans tait  sa charge, et comptait bien le dlivrer. Son
dessein tait de sommer tout d'abord les Anglais de le rendre et,
s'ils n'y consentaient point, de passer la mer et de l'aller chercher
avec une arme en Angleterre. Au cas o ce moyen lui manquerait, elle
en avait imagin un autre, avec le cong de ses saintes. Elle aurait
demand  son roi qu'il la laisst faire des prisonniers, comptant en
faire assez pour les changer contre le duc Charles. Mesdames sainte
Catherine et sainte Marguerite lui avaient promis que, de cette
manire, elle le dlivrerait dans un terme plus bref que celui de
trois ans et plus long que le terme d'une anne[1170]. Rves pieux
d'une enfant endormie au son des cloches villageoises! Trouvant juste
de travailler et de souffrir pour ter les princes de peine et
d'ennui, elle disait, en bonne servante:

--Je sais bien que Dieu aime mieux mon roi et le duc d'Orlans que
moi, en ce qui regarde l'aise du corps, et je le sais par rvlation.

[Note 1170: _Procs_, t. I, pp. 133, 254.]

Et parlant du duc prisonnier, elle disait aussi:

--Mes Voix m'ont fait beaucoup de rvlations sur lui; elles m'en ont
fait sur le duc Charles plus que sur homme vivant, except mon
roi[1171].

[Note 1171: _Ibid._, t. I, p. 55.]

Dans le fait, madame sainte Catherine et madame sainte Marguerite lui
avaient seulement cont les malheurs tant connus du prince. Le fils de
Valentine de Milan et la fille d'Isabelle Rome taient spars par un
abme plus large et plus profond que l'ocan qui s'tendait entre eux.
Ils vivaient aux deux bouts du monde des mes; et toutes les saintes
du paradis n'eussent pas russi  les expliquer l'un  l'autre.

C'tait pourtant un bon prince que le duc Charles, un prince
dbonnaire, bienveillant et pitoyable. Plus qu'aucun autre il
possdait le don de plaire: il charmait par sa grce, encore que de
pauvre mine et de faible complexion. Sa nature s'accordait si mal
avec sa destine, qu'on peut dire qu'il endurait sa vie et ne la
vivait pas. Son pre assassin la nuit, rue Barbette,  Paris, par
l'ordre du duc Jean; sa mre morte de douleur et de colre, parmi les
cordelires, la chantepleure, les deux S de Soupirs et Souci, emblmes
et devises de son deuil, qui rvlaient l'lgance d'un esprit
ingnieux jusque dans le dsespoir; les Armagnacs, les Bourguignons,
les Cabochiens s'entre-gorgeant autour de lui, voil ce qu'il avait
vu presque enfant encore. Puis il avait t bless et pris  la
bataille d'Azincourt.

Et depuis quatorze ans, men de chteaux en chteaux, d'un bout 
l'autre de l'le brumeuse, enferm dans des murs pais, troitement
gard, recevant deux ou trois Franais  longs intervalles et n'en
pouvant entretenir aucun sans tmoins, il se sentait vieux avant
l'ge, fltri par le malheur. Il disait: Fruit abattu vert encore, je
fus mis  mrir sur la paille de la prison. Je suis un fruit d'hiver.
Captif, il souffrait sans espoir, sachant que le roi Henri V, en
mourant, avait recommand  son frre de ne le rendre  aucun
prix[1172].

[Note 1172: A. Champollion-Figeac, _Louis et Charles, ducs
d'Orlans, leur influence sur les arts, la littrature et l'esprit de
leur sicle_, Paris, 1844, 1 vol. in-8 et atlas, pp. 300-337.]

Doux  autrui, doux  lui-mme, il se rfugiait dans sa propre pense,
qui tait aussi riante et claire que sa vie tait triste et sombre. Au
fond des durs chteaux de Windsor et de Bolingbroke,  la tour de
Londres, aux cts de ses geliers, il vivait et respirait dans le
monde ingnieux du Roman de la Rose. Vnus, Cupidon, Espoir,
Bon-Accueil, Plaisance, Piti, Danger, Tristesse, Soin, Mlancolie,
Doux-Regard entouraient le pupitre, sur lequel, dans l'embrasure
profonde d'une fentre, sans un rayon de soleil, il crivait ses
ballades fraches et fines comme des enluminures. Ce qui vraiment
existait pour lui c'tait l'allgorie. Il errait dans la fort de
Longue-Attente; il s'embarquait dans la nef de Bonne-Nouvelle. Il
tait pote et chantait sa dame Beaut avec courtoisie.  lire ses
vers, on et dit qu'il n'tait captif que du seigneur Amour[1173].

[Note 1173: _Les posies de Chartes d'Orlans_, d. A.
Champollion-Figeac, Paris, 1842, in-8.--Pierre Champion, _Le
manuscrit autographe des posies de Charles d'Orlans_, Paris, 1907,
in-8.]

Dans l'ignorance o on le laissait des affaires de son duch, si
quelque soin l'occupait encore, c'tait de recueillir les livres du
roi Charles V, vols par le duc de Bedfort et vendus aux marchands de
Londres, ou d'ordonner qu'on enlevt de Blois,  l'approche des
Anglais, ses belles tapisseries, avec la librairie de son pre, et de
les faire porter  Saumur. Ce qu'il aimait le plus au monde, aprs
Beaut, c'tait les riches tentures et les manuscrits orns de
miniatures dlicates[1174]. Ce qu'il regrettait, c'tait le beau
soleil de France, le beau mois de mai, les danses et les dames. Il
tait guri de prouesse et de chevalerie.

[Note 1174: Le Roux de Lincy, _La bibliothque de Charles
d'Orlans  son chteau de Blois, en 1427_, Paris, 1843, in-8.--Comte
de Laborde, _Les ducs de Bourgogne, tudes sur les lettres, les arts
et l'industrie pendant le XVe sicle_, Paris, 1852, t. III, pp. 235 et
suiv.--_Inventaires et documents relatifs aux joyaux et tapisseries
des princes d'Orlans-Valois_, Paris, in-8.]

On a voulu croire que, lorsque vint la Pucelle, il reut des nouvelles
de son duch; on a mme suppos qu'un fidle domestique lui fit tenir
la chronique des vnements heureux de mai et de juin 1428[1175]. Mais
rien n'est moins certain. Il est probable au contraire, que les
Anglais ne laissrent parvenir  lui aucun message et qu'il ignorait
tout ce qui se passait dans les deux royaumes[1176].

[Note 1175: _Chronique de la Pucelle_, Introduction, par Vallet de
Viriville, pp. 8, 19 et suiv.]

[Note 1176: Cela est certain pour l'anne 1433 (_Posies compltes
de Charles d'Orlans_, d. Charles d'Hricault, Paris, 1874, 2 vol.
in-8, introduction).]

Et il n'tait peut-tre pas aussi curieux qu'on pourrait le croire des
nouvelles de la guerre. Il n'esprait rien des gens d'armes, et ne
comptait point sur ses beaux cousins de France pour le dlivrer par
faits d'armes et batailles. Il savait trop bien comment ils s'y
prenaient. C'tait de la paix qu'il attendait, pour son peuple et pour
lui, la dlivrance. Il pensait que, puisque les pres taient morts,
les fils pouvaient oublier et pardonner. Il gardait bon espoir en son
cousin de Bourgogne et il n'avait pas tort, car enfin la fortune des
Anglais en France dpendait du duc Philippe. Il tait rsign, ou, du
moins, il devait un peu plus tard se rsigner  reconnatre la
suzerainet du roi d'Angleterre. Il faut moins considrer la faiblesse
des hommes que la force des choses. Et le prisonnier ne croyait jamais
trop faire pour obtenir la paix, vrai trsor de joie[1177].

[Note 1177: _Posies de Charles d'Orlans_, d. A.
Champollion-Figeac, pp. 175-176.]

Non, en dpit de ses rvlations, Jeanne ne se faisait pas un portrait
au vrai de son beau duc. Ils ne devaient jamais se voir; mais s'ils
avaient pu se rencontrer, ils se seraient bien mal entendus et
seraient demeurs impntrables l'un  l'autre. La pense rustique et
franche de Jeanne ne pouvait s'accorder avec la pense d'un si haut
seigneur et d'un pote si courtois. Ils ne pouvaient s'entendre parce
qu'elle tait simple et qu'il tait subtil, parce qu'elle tait
prophtesse et qu'il tait nourri de gai savoir et de bonnes lettres,
parce qu'elle croyait et qu'il tait comme ne croyant pas, parce
qu'elle tait une fille des communes, et une sainte rapportant toute
souverainet  Dieu, et qu'il concevait le droit selon les coutumes
fodales, usages, alliances et traits[1178]; parce qu'ils ne se
faisaient pas tous deux la mme ide du monde et de la vie. Le bon duc
n'aurait vu goutte au fait de la Pucelle envoye par Messire pour
recouvrer son duch, et Jeanne n'aurait jamais pu s'expliquer les
faons du duc Charles envers ses cousins d'Angleterre et de
Bourgogne. Il valait mieux qu'ils ne se vissent jamais.

[Note 1178: Toute paix tait pour lui une bonne paix; mme celle
de 1420, celle du trait de Troyes (Pierre Champion, _Le manuscrit
autographe des posies de Charles d'Orlans_, Paris, 1907, in-8, p.
32).]

Depuis la prise de Jargeau, la Loire tait libre en amont. Pour que la
ville d'Orlans ft en sret, il fallait aussi dgager le fleuve en
aval, o les Anglais tenaient encore Meung, Beaugency et La Charit.
Le mardi quatorzime de juin,  l'heure des vpres, l'arme prit les
champs[1179].

[Note 1179: Perceval de Cagny, p. 152: Je veux demain, aprs
dner, aller voir ceux de Meung. Le tour de langage qui est attribu
 Jeanne, dans cette chronique, appartient en propre au clerc qui la
rdigea.]

On passa par la Sologne et l'on fut, le soir mme, devant le pont de
Meung, tabli en amont de la ville et spar des murs par une large
prairie. Comme la plupart des ponts, il tait dfendu  chaque bout
par un chtelet, et les Anglais l'avaient muni d'un boulevard de
terre, ainsi qu'ils avaient fait aux Tourelles d'Orlans[1180].
Pourtant ils le gardrent mal et les gens du roi de France en
forcrent aisment le passage avant la nuit. Ils y laissrent garnison
et allrent gter en Beauce, presque sous la ville. Le jeune duc
d'Alenon se logea dans une glise avec quelques hommes d'armes, sans
se garder, selon sa coutume. Il y fut surpris et en grand pril[1181].

[Note 1180: _Procs_, t. III, pp. 71, 97, 110.--_Chronique de la
Pucelle_, p. 305.--_Journal du sige_, p. 101.--Berry, dans _Procs_,
t. IV, p. 44.--Walter Bower, _Scotichronicon_, dans _Procs_, t. IV,
p. 479.--Eberhard Windecke, p. 176.]

[Note 1181: _Procs_, t. III, p. 97.]

La garnison, peu nombreuse, tait commande par lord Scales et par le
jeune fils de Warwick. Le lendemain, de bonne heure, les gens du roi,
passant  une porte de canon de la ville de Meung, s'en furent droit
 Beaugency o ils arrivrent dans la matine[1182].

[Note 1182: _Procs_, t. III, pp. 97, 98.]

La vieille petite ville, assise sur le penchant d'une colline et
ceinte de vignes, de jardins, de champs de bl, penchait devant eux
vers la verte valle du Ru, et dressait  leur vue sa tour carre, de
mine assez fire, bien qu'accoutume  se laisser prendre. Les
faubourgs n'taient pas fortifis; mais les Franais, quand ils y
pntrrent, furent cribls de carreaux, de flches et de viretons par
les archers embusqus dans les maisons et les masures. Il y eut, d'un
parti et de l'autre, morts et blesss. Finalement les Anglais se
retirrent dans le chteau et dans les bastilles du pont[1183].

[Note 1183: _Journal du sige_, p. 101.--_Chronique de la
Pucelle_, p. 304.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 83.]

Le duc d'Alenon mit des gardes devant le chteau, pour surveiller les
Anglais.  ce moment, il vit venir  lui deux seigneurs bretons, les
sires de Rostrenen et de Kermoisan, qui lui dirent:

--Le conntable demande logis  ceux du sige[1184].

[Note 1184: _Procs_, t. III, pp. 97, 98.--Gruel, _Chronique de
Richemont_, p. 70.]

Arthur de Bretagne, sire de Richemont, conntable de France, ayant
guerroy tout l'hiver en Poitou contre les gens du sire de La
Trmouille, venait, malgr la dfense du roi, se joindre aux gens du
roi[1185]. Il avait pass la Loire  Amboise et arrivait devant
Beaugency avec six cents gens d'armes et quatre cents hommes de
trait[1186]. Sa venue mit les capitaines dans l'embarras. Il y en
avait qui le tenaient pour homme de grand vouloir et courage. Mais
beaucoup vivaient du sire de La Trmouille, entre autres le pauvre
cuyer Jean d'Aulon. Le duc d'Alenon voulait se retirer, allguant
l'ordre du roi de ne pas recevoir en sa socit le conntable.

[Note 1185: E. Cosneau, _Le conntable de Richemont_, pp. 93 et
suiv.]

[Note 1186: _Procs_, t. III, pp. 315, 316.--Jean Chartier,
_Chronique_, t. I, p. 84.--_Journal du sige_, pp. 101, 102.--Perceval
de Cagny, p. 153.]

--Si le conntable vient, je m'en irai, dit-il  Jeanne.

Et il fit rponse aux deux gentilshommes bretons, qu'au cas o le
conntable viendrait prendre logis, la Pucelle et ceux du sige le
combattraient[1187].

[Note 1187: _Procs_, t. III, p. 98.--E. Cosneau, _Le conntable
de Richemont_, p. 168.]

Il y tait si dcid qu'il monta  cheval, pour courir sus aux
Bretons. La Pucelle s'apprtait  le suivre, par rvrence pour lui et
le roi. Mais plusieurs capitaines, jugeant que ce n'tait pas l'heure
de coucher la lance contre le conntable de France, retinrent le duc
d'Alenon[1188].

[Note 1188: Gruel, _Chronique de Richemont_, pp. 70 et suiv.]

Le lendemain, une vive alerte agita le camp. Les hrauts criaient: 
l'arme! On apprit que les Anglais venaient en grand nombre. Le jeune
duc voulait encore se retirer plutt que d'accueillir le conntable.
Jeanne, cette fois, l'en dissuada:

--Il faut s'entr'aider, lui dit-elle[1189].

[Note 1189: _Procs_, t. III, p. 98.]

Il couta ce conseil et alla, suivi d'elle, de monseigneur le Btard,
et des sires de Laval, au devant du conntable. Prs de la maladrerie
de Beaugency, ils rencontrrent une belle chevauche.  leur approche,
un petit homme noir, renfrogn, lippu, descendit de cheval. C'tait
Arthur de Bretagne. La Pucelle le vint embrasser par les jambes, comme
elle avait coutume de faire aux grands de la terre et du ciel, qu'elle
frquentait[1190]. Ainsi en usait tout seigneur quand il rencontrait
plus noble que lui[1191].

[Note 1190: Gruel, _Chronique de Richemont_, p. 71.--E. Cosneau,
_Le conntable de Richemont_, p. 169.]

[Note 1191: Lors le salurent et le vindrent accoller par les
jambes. J. de Bueil, _Le Jouvencel_, t. I, p. 191.]

Le conntable lui parla en bon catholique, dvot  Dieu et  l'glise:

--Jeanne, on m'a dit que vous me vouliez combattre. Je ne sais si vous
tes de par Dieu, ou non. Si vous tes de par Dieu, je ne vous crains
de rien. Car Dieu fait mon bon vouloir. Si vous tes de par le diable,
je vous crains encore moins[1192].

[Note 1192: Gruel, _Chronique de Richemont_, pp. 71-72.--J'ai
suivi Gruel, peu sr d'ordinaire, mais trs vraisemblable en cet
endroit et qui, du moins, ne nous jette pas en pleine hagiographie.]

Il avait le droit de parler de la sorte, s'efforant de ne jamais
donner au diable puissance sur lui. Il montrait  Dieu son bon vouloir
en recherchant les sorciers et les sorcires plus curieusement que ne
faisaient les vques et les inquisiteurs du mal hrtique. Il en fit
brler en France, en Poitou et en Bretagne, plus qu'homme
vivant[1193].

[Note 1193: Gruel, _Chronique de Richemont_, p. 228.]

Le duc d'Alenon n'osa ni le renvoyer ni lui accorder le logis pour la
nuit. Les nouveaux venus, selon la coutume, devaient le guet. Le
conntable, avec sa compagnie, fit le guet cette nuit devant le
chteau[1194].

[Note 1194: _Ibid._, p. 72.--E. Cosneau, _Le conntable de
Richemont_, p. 170.]

Le jeune duc d'Alenon chevauchait, sans plus. Ici encore les vrais
faiseurs de la guerre et pourvoyeurs du sige taient les bourgeois
d'Orlans. Les procureurs de la ville avaient fait conduire par eau, 
Meung et  Beaugency, les engins ncessaires, chelles, pics, pioches,
et ces grands pavas dont les assigeants se couvraient comme la tortue
de son caille. Ils avaient envoy leurs canons et leurs bombardes. Le
joyeux canonnier matre Jean de Montesclre tait l[1195]. Ils
faisaient parvenir aux gens du roi des vivres qu'ils adressaient
expressment  la Pucelle. Le procureur Jean Boillve vint apporter
dans un chaland des pains et du vin[1196]. Toute la journe du
vendredi 17, les bombardes et les canons jetrent des pierres sur les
assigs. L'attaque se poursuivait en mme temps du ct de la valle
et, par le moyen des chalands, du ct de la rivire. Ce 17 juin, 
minuit, sir Richard Guethin, bailli d'vreux, qui commandait la
garnison, offrit de capituler. Il fut accord que les Anglais
rendraient le chteau et le pont et qu'ils s'en iraient le lendemain,
emmenant chevaux et harnais avec chacun son bien valant au plus un
marc d'argent. Ils taient requis en outre de jurer ne point reprendre
les armes avant dix jours.  ces conditions, le lendemain, au soleil
levant, ils passrent, au nombre de cinq cents, sur le pont levis et
se retirrent  Meung dont le chteau, mais non le pont, tait rest
aux Anglais[1197]. Prudemment, le conntable envoya quelques hommes
renforcer la garnison du pont de Meung[1198]. Sir Richard Guethin et
le capitaine Math Gouth furent retenus comme otages[1199].

[Note 1195: _Journal du sige_, p. 97.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 301.]

[Note 1196: A. de Villaret, _Campagne des Anglais_, pp. 87-88 et
pices justificatives, pp. 153, 158.]

[Note 1197: _Chronique de la Pucelle_, p. 305.--_Journal du
sige_, p. 102.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 84.--Wavrin du
Forestel, _Anchiennes croniques_, t. I, pp. 279, 282.--Monstrelet, t.
III, pp. 325 et suiv.]

[Note 1198: Gruel, _Chronique de Richemont_, p. 72.]

[Note 1199: Wavrin du Forestel, _Anchiennes croniques_, t. I, p.
279.]

La garnison de Beaugency s'tait trop presse de se rendre.  peine
tait-elle partie, qu'un homme d'armes de la compagnie du capitaine
La Hire vint dire au duc d'Alenon:

--Les Anglais marchent sur nous. Nous allons les avoir en face. Ils
sont bien l-bas mille hommes d'armes.

Jeanne, l'entendant parler sans saisir ses paroles, demanda:

--Que dit cet homme d'armes?

Et quand elle le sut, se tournant vers Arthur de Bretagne, qui tait
prs d'elle:

--Ah! beau conntable, vous n'tes pas venu de par moi; mais puisque
vous tes venu, vous serez le bien venu[1200].

[Note 1200: _Procs_, t. III, p. 98.]

Ce que les Franais avaient devant eux, c'tait sir John Talbot et sir
John Falstolf avec toute l'arme anglaise.




CHAPITRE XVI

LA BATAILLE DE PATAY.--L'OPINION DES CLERCS D'ITALIE ET
D'ALLEMAGNE.--L'ARME DE GIEN.


Sir John Falstolf, ayant quitt Paris le 9 juin, s'achemina par la
Beauce, avec cinq mille combattants. Il amenait abondance de vivres et
de traits aux Anglais de Jargeau. Apprenant en route que la ville
s'tait rendue, il laissa ses bagages  tampes et se porta sur
Janville o sir John Talbot vint le rejoindre avec quarante lances et
deux cents archers[1201].

[Note 1201: Wavrin du Forestel, _Anchiennes croniques_, d.
Dupont, t. I, p. 281.--Berry, dans _Procs_, t. IV, p. 44.--Jean
Chartier, _Chronique_; t. I, p. 85.--_Journal du sige_, pp.
102-103.--_Chronique de la Pucelle_, p. 306.--Gruel, _Chronique de
Richemont_, p. 72.--Fauquembergue, dans _Procs_, t. IV, p.
452.--Morosini, t. III, pp. 71-73.]

L, ils furent instruits que les Franais avaient pris le pont de
Meung et mis le sige devant Beaugency. Sir John Talbot voulait
marcher au secours de ceux de Beaugency et les dlivrer, avec l'aide
de Dieu et de monseigneur saint Georges. Sir John Falstolf tait
d'avis d'abandonner sir Richard Guethin et la garnison  leur sort,
et de ne point combattre pour l'heure. Voyant les siens craintifs et
les Franais envigours, il estimait que les Anglais n'avaient rien de
mieux  faire que d'attendre dans les villes, chteaux et forteresses
qui leur restaient, les renforts promis par le Rgent.

--Nous ne sommes qu'une poigne de gens au regard des Franais,
disait-il. Si la fortune nous devient mauvaise, tout ce que le feu roi
Henri a conquis en France  grand labeur et long terme sera en voie de
perdition[1202].

[Note 1202: Monstrelet, t. IV, p. 331.--Wavrin du Forestel,
_Anchiennes croniques_, t. I, p. 283 et suiv.]

Il ne fut pas cout et l'arme marcha sur Beaugency. Elle se trouvait
non loin de la ville, le dimanche dix-neuvime d'aot, au moment o la
garnison en sortait avec seulement chevaux, harnais et bagages d'un
marc d'argent pour chaque homme[1203].

[Note 1203: _Chronique de la Pucelle_, J. Chartier, Gruel,
Morosini, Berry, Monstrelet, Wavrin, _loc. cit._--_Lettre de Jacques
de Bourbon, comte de la Marche  Guill. de Champeaux, vque de Laon_,
d'aprs un manuscrit de Vienne par Bougenot, dans _Bull. du Com. des
travaux hist. et scientif. Hist. et phil. 1892_, pp. 56-65 (traduction
franaise par S. Luce, dans la _Revue Bleue_, 13 fvrier 1892, pp.
201-204).]

Les gens du roi de France, avertis que cette arme approchait, se
portrent  sa rencontre. Aprs une courte chevauche les claireurs
signalrent,  une lieue environ de Patay, les tendards et les
pennons d'Angleterre qui flottaient sur la plaine. Alors les Franais
gravirent une colline d'o ils purent observer l'ennemi. Le capitaine
La Hire et le jeune sire de Termes dirent  la Pucelle:

--Les Anglais viennent. Ils sont en ordre de bataille et prts  se
battre.

Elle rpondit,  sa coutume:

--Frappez hardiment; ils prendront la fuite.

Et elle ajouta que ce ne serait pas long[1204].

[Note 1204: _Procs_, t. III, p. 120.--Monstrelet, t. IV, p.
328.--Le clerc qui rdigea la dposition de Thibault de Termes,
ignorant cette affaire, mit ces propos  la rencontre de Patay. 
Patay, Jeanne et La Hire n'taient pas prs l'un de l'autre.]

Les Anglais, croyant que les Franais leur offraient la bataille,
mirent pied  terre. Les archers plantrent leurs pieux dans le sol,
la pointe incline vers l'ennemi. C'est ainsi que, d'ordinaire, ils se
prparaient  combattre, et ils n'avaient pas fait autrement  la
journe des Harengs. Le soleil baissait dj[1205].

[Note 1205: Wavrin du Forestel, _Anchiennes croniques_, t. I, p.
286.]

Le duc d'Alenon n'tait nullement dcid  descendre dans la plaine.
En prsence du Conntable, de monseigneur le Btard et des capitaines,
il consulta la sainte fille, qui tourna sa rponse en nigme:

--Ayez tous de bons perons.

Pensant qu'elle parlait des perons du comte de Clermont, des perons
de Rouvray, le duc d'Alenon lui demanda:

--Que dites-vous? Nous tournerons donc le dos?

--Nenni, rpondit-elle.

Ses Voix, en toute occasion, lui conseillaient une invariable
confiance.

--Nenni. En nom Dieu, allez sur eux, car ils s'enfuiront et
n'arrteront pas et seront dconfits, sans gure de perte pour vos
gens; et pour ce, faut-il vos perons pour les suivre[1206].

[Note 1206: _Procs_, t. III, p. 11.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 243.--Il est clair que cet endroit de la dposition de Dunois et de
la _Chronique de la Pucelle_ ne s'applique pas  la journe du 18,
comme on l'a cru. Tous les corps anglais, dit Dunois, se runirent en
une seule arme. Nous crmes qu'ils voulaient nous offrir la
bataille. Il parle videmment de ce qui s'est pass le 17 aot. La
dposition du duc d'Alenon brouille tout. On ne comprend pas que la
Pucelle ait dit des Anglais, le 18: Dieu nous les envoie, quand ils
fuyaient.]

Selon l'avis des matres et docteurs, il convenait d'couter la
Pucelle sans quitter les voies de la prudence humaine. Les chefs de
l'arme, soit qu'ils jugeassent l'occasion mauvaise, soit qu'ils
craignissent encore, aprs tant de dfaites, de livrer une bataille
range, ne descendirent point de leur colline.  deux hrauts
d'Angleterre venus de la part de trois chevaliers qui offraient de
combattre en combat singulier, il fut rpondu:

--Allez vous coucher pour aujourd'hui, car il est assez tard. Mais
demain, au plaisir de Dieu et de Notre-Dame, nous nous verrons de plus
prs[1207].

[Note 1207: Ceux qui attribuent ce mot  la Pucelle ont mal lu
Wavrin, _Anchiennes croniques_, t. I, p. 287.]

Les Anglais, certains qu'ils ne seraient pas attaqus, quittrent la
place et s'en allrent loger, pour la nuit,  Meung[1208].

[Note 1208: Wavrin du Forestel, _Anchiennes croniques_, t. I, p.
287.--Monstrelet, t. IV, pp. 326 et suiv.]

Les Franais les y allrent chercher le lendemain samedi 18, jour de
saint Hubert; ils ne les y trouvrent pas. Les Godons avaient dguerpi
de bon matin et s'en taient alls avec canons, munitions et vivres,
vers Janville o ils comptaient se retrancher[1209].

[Note 1209: _Chronique de la Pucelle_, _Journal du sige_, Gruel,
J. Chartier, Berry, _loc. cit._]

L'arme du roi Charles forte de douze mille hommes[1210] se mit
aussitt  leur poursuite, sur la route de Paris par la plaine de
Beauce, inculte, buissonneuse, et giboyeuse, couverte de broussailles
et de taillis, belle pourtant au gr des chevaucheurs anglais et
franais qui la vantaient  l'envi[1211].

[Note 1210: Wavrin du Forestel, _Anchiennes croniques_, t. I, p.
289.--Fauch-Prunelle, _Lettres tires des archives de l'vch de
Grenoble_, dans _Bull. acad. Delph._, t. II, 1847, pp. 458 et
suiv.--Lettre de Charles VII  la ville de Tours, dans _Procs_, t. V,
pp. 262, 263.]

[Note 1211: Wavrin du Forestel, _Anchiennes croniques_, t. I, p.
289.]

Sur la plaine infinie o la terre glisse au regard et fuit, voyant le
ciel devant elle, le ciel nuageux des plaines qui fait rver de
chevauches merveilleuses par les montagnes de l'air, la Pucelle
s'cria:

--En nom Dieu, s'ils taient pendus aux nues, nous les aurions[1212].

[Note 1212: _Procs_, t. III, pp. 10, 98, 99.--_Chronique de la
Pucelle_, p. 306.--_Chronique Normande_, ch. XLVIII, d. Vallet de
Viriville.--Monstrelet, t. III, pp. 325 et suiv.--Morosini, t. III,
pp. 72, 73.--Wavrin du Forestel, _Anchiennes croniques_, t. I, pp.
289-290.--On met cette parole au moment o les Anglais furent
rejoints, sans s'apercevoir qu'alors elle n'a plus aucun sens.]

Comme la veille elle prophtisa.

--Le gentil roi aura aujourd'hui plus grande victoire qu'il et de
longtemps. Et m'a dit mon Conseil qu'ils sont tous ntres.

Elle prdit que des Franais il y aurait peu ou point de tus.

Le capitaine Poton et le sire Arnault de Gugem allrent en claireurs.
Les plus experts hommes de guerre et parmi eux monseigneur le Btard
et le marchal de Boussac, monts sur fleur de coursiers, formrent
l'avant-garde. Puis, sous la conduite du capitaine La Hire, qui
connaissait le pays, s'avanait le principal corps d'arme, compos
des lances du duc d'Alenon, du comte de Vendme, du Conntable de
France, avec les archers et les arbaltriers. Enfin venait
l'arrire-garde commande par les seigneurs de Graville, de Laval, de
Rais et de Saint-Gilles[1213].

[Note 1213: Lettre de Jacques de Bourbon dans la _Revue Bleue_, 13
fvrier 1892, pp. 201-204.--Monstrelet, t. IV, p. 327.--Wavrin du
Forestel, _Anchiennes croniques_, p. 289.]

La Pucelle, qui avait bon coeur, voulut aller en avant; on l'en
empcha. Elle ne conduisait pas les gens d'armes; les gens d'armes la
conduisaient, la tenant non pour chef de guerre, mais pour
porte-bonheur. Elle dut, grandement contriste, prendre place 
l'arrire-garde, sans doute dans la compagnie du sire de Rais, o
d'abord on l'avait mise[1214]. Tout le monde se htait fort, craignant
que l'ennemi n'chappt.

[Note 1214: _Procs_, t. III, p. 71.--_Journal du sige_, p.
140.--_Chronique de la Pucelle_, p. 307.--_Deux documents sur Jeanne
d'Arc_, dans _Revue Bleue_, 13 fvrier 1892.]

Aprs avoir chevauch prs de cinq lieues, par une chaleur accablante,
laiss  gauche Saint-Sigismond et dpass Saint-Pravy, les soixante
ou quatre-vingts coureurs du capitaine Poton, atteignirent l'endroit
o le terrain, entirement plat jusque-l, s'abaisse et la route
dvale dans un bas-fond dit de la Retrve. Ils ne pouvaient voir le
creux de la Retrve; mais au del le sol se relve doucement et ils
voyaient poindre  moins d'une demi-lieue le clocher de Lignerolles,
sur la plaine boise dite Climat-du-Camp.  une lieue, droit devant
eux, se devinait la petite ville de Patay[1215].

[Note 1215: _Procs_, t. III, pp. 11, 71, 98.--_Chronique de la
Pucelle_, pp. 306 et suiv.--_Journal du sige_, pp. 103 et suiv.--Jean
Chartier, _Chronique_, t. I, p. 85.--Le comte de Vassal, _La bataille
de Patay_, Orlans, 1890.]

Il tait deux heures aprs midi. Par aventure, les cavaliers de Poton
et de Gugem lancent un cerf qui, dbuchant d'un taillis, va fondre
dans le creux de la Retrve. Alors de ce creux s'lve une clameur. Ce
sont les soldats anglais qui se disputent  grands cris le gibier
lanc sur eux. Avertis ainsi de la prsence de l'ennemi, les coureurs
franais s'arrtent et dtachent aussitt quelques-uns des leurs pour
annoncer  l'arme qu'ils ont surpris les Godons et que c'est l'heure
de besogner[1216].

[Note 1216: Monstrelet, t. IV, p. 328.]

Voici ce qui s'tait pass du ct des Anglais. Ils se retiraient en
bon ordre sur Janville, l'avant-garde conduite par un chevalier 
l'tendard blanc[1217]. Puis venaient l'artillerie et les vivres
voiturs par les marchands, puis le corps de bataille, command par
sir John Talbot et sir John Falstolf. L'arrire-garde, expose  subir
un rude choc, n'tait forme que d'Anglais d'Angleterre[1218]. Elle
suivait  une assez longue distance. Ses coureurs, ayant vu les
Franais sans tre vus, avertirent sir John Talbot, qui se trouvait
alors entre le hameau de Saint-Pravy et la ville de Patay. Sur cet
avis, arrtant la marche de l'arme, il donna l'ordre  l'avant-garde
de se ranger, avec les chariots et les canons,  l'ore des bois de
Lignerolles. Position excellente: adosss  la futaie, les combattants
ne craignaient point d'tre pris  revers[1219]; et ils se
retranchaient derrire les charrois. Le corps de bataille n'alla pas
si avant. Il fit halte  un demi-quart de lieue de Lignerolles, dans
le creux de la Retrve. Il y avait,  cet endroit, au bord de la
route, des haies vives. Sir John Talbot s'y porta avec cinq cents
archers d'lite et mit pied  terre pour attendre les Franais qui
devaient forcment passer l. Il comptait dfendre la voie jusqu' ce
que l'arrire-garde et rejoint le corps de bataille et pensait se
rabattre ensuite sur l'arme en ctoyant les haies.

[Note 1217: Wavrin du Forestel, _Anchiennes croniques_, t. I, p.
291.]

[Note 1218: _Ibid._, pp. 291-292.]

[Note 1219: Monstrelet, t. IV, p. 329.]

Les archers s'apprtaient  planter en terre, selon leur habitude, ces
pieux aiguiss, dont ils tournaient la pointe contre le poitrail des
chevaux ennemis, quand les Franais, avertis par les claireurs de
Poton, fondirent sur eux comme une trombe, les culbutrent et les
mirent en pices[1220].

[Note 1220: Wavrin du Forestel, _Anchiennes croniques_, t. I, p.
292.--Monstrelet, t. III, pp. 329, 350.]

En ce moment, sir John Falstolf,  la tte du corps de bataille, se
disposait  rejoindre l'avant-garde: sentant dj sur lui la cavalerie
franaise, il donna de l'peron et lana  fond de train sa troupe sur
Lignerolles. Quand ils la virent venir ainsi dbride, ceux de
l'tendard blanc crurent qu'elle tait en droute. Ils prirent peur
et, quittant la lisire du bois, se jetrent dans les halliers de
Climat-du-Camp pour gagner en grand dsordre la route de Paris. Sir
John Falstolf poussa dans la mme direction avec le principal corps
d'arme. Il n'y eut pas de bataille. Ayant pass sur les cadavres des
archers de Talbot, les Franais entrrent dans l'Angleterre perdue
comme dans un troupeau de moutons et turent  plaisir. Ils turent
deux mille de ces gens de petit tat que les Godons avaient coutume
d'amener ainsi de leur pays mourir en France. Quand ceux du principal
corps d'arme, que conduisait La Hire, arrivrent  Lignerolles, ils
ne trouvrent devant eux que huit cents fantassins, qu'ils
culbutrent. Des douze  treize mille Franais cheminant sur la route,
quinze cents  peine prirent part au combat, ou plutt au massacre.
Sir John Talbot, qui avait saut sur son cheval sans chausser ses
perons, fut fait prisonnier par les capitaines La Hire et
Poton[1221]. Les seigneurs de Scales et de Hungerford, lord
Falcombridge, sir Thomas Gurard, Richard Spencer et Fitz Walter
furent galement pris  ranon. On fit de douze  quinze cents
prisonniers[1222].

[Note 1221: Aux alentours de Lignerolles, on a trouv des fers de
chevaux, un dard de javelot, des ferrements de chariots, des boulets.
P. Mantellier, _Histoire du sige_, Orlans, 1867, in-12, p. 139.]

[Note 1222: _Procs_, t. III, p. 11.--Gruel, _Chronique de Richemont_,
pp. 73-74.--Perceval de Cagny, pp. 154 et suiv.--_Chronique Normande_,
dans _Procs_, t. IV, p. 340.--Eberhard Windecke, p. 180.--Lefvre de
Saint-Remy, t. II, pp. 144, 145.--Fauquembergue, dans _Procs_, t. IV,
p. 452.--_Commentaires de Pie II_, dans _Procs_, t. IV, p.
512.--Morosini, t. III, pp. 72-75.--_Chronique de la Pucelle_, p.
306.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 86.--Monstrelet, t. IV, pp.
330-333.--Wavrin du Forestel, _Anchiennes croniques_, t. I, p.
293.--Lettre de J. de Bourbon, dans la _Revue Bleue_, 13 fvrier 1892.
Lettre de Charles VII  Tours et aux Dauphinois, dans _Procs_, t. V,
pp. 345, 346.]

Deux cents hommes d'armes tout au plus donnrent la chasse aux fuyards
jusqu'aux portes de Janville. Hors l'avant-garde, qui s'tait enfuie
la premire, l'arme anglaise tait entirement dtruite. Du parti des
Franais, le sire de Termes, prsent  l'affaire, assure qu'il n'y eut
qu'un mort, un homme de sa compagnie. Perceval de Boulainvilliers,
conseiller chambellan du roi, dit qu'il y en eut trois[1223].

[Note 1223: _Procs_, t. III, p. 118; t. V, p. 120.]

Quand la Pucelle arriva, on tuait encore. Elle vit un Franais qui
conduisait des prisonniers, frapper l'un d'eux  la tte si rudement,
que l'homme tomba comme mort. Elle descendit de cheval et fit
confesser l'Anglais. Elle lui soutenait la tte et le consolait selon
son pouvoir. Voil la part qu'elle prit  la bataille de Patay[1224].
Ce fut celle d'une sainte fille.

[Note 1224: _Ibid._, t. III, p. 71.]

Les Franais passrent la nuit dans la ville. Sir John Talbot amen au
duc d'Alenon et au Conntable, le jeune duc lui dit:

--Vous ne croyiez pas, ce matin, qu'ainsi vous adviendrait.

Talbot rpondit:

--C'est la fortune de la guerre[1225].

[Note 1225: _Ibid._, t. III, p. 99.]

Quelques Godons arrivrent hors d'haleine  Janville[1226]. Mais les
habitants,  qui ils avaient laiss en partant leur argent et leurs
biens, leur formrent la porte au nez et firent serment de fidlit au
dauphin Charles.

[Note 1226: Boucher de Molandon, _Janville, son donjon, son
chteau, ses souvenirs du XVe sicle_, Orlans, 1886, in-8.]

Les capitaines anglais de deux petites places de la Beauce, Montpipeau
et Saint-Sigismond, mirent le feu  leur ville et s'enfuirent[1227].

[Note 1227: _Journal du sige_, p. 105.--_Chronique de la
Pucelle_, pp. 307, 308.]

De Patay, l'arme victorieuse se rendit  Orlans. Les habitants
attendaient le roi. Ils avaient accroch des tapisseries pour son
entre[1228]. Mais le roi et le sire chambellan, craignant, non sans
motif, une agression du Conntable, restrent enferms dans le chteau
de Sully[1229], d'o ils sortirent le 22 juin pour se rendre 
Chteauneuf. La Pucelle rejoignit, ce jour mme, le roi 
Saint-Benot-sur-Loire[1230]. Il la reut avec sa douceur coutumire
et lui dit:

[Note 1228: _Chronique de la Pucelle_, pp. 307-308.--_Journal du
sige_, p. 105.]

[Note 1229: De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, pp.
222 et suiv.--E. Cosneau, _Le conntable de Richemont_, p. 172.]

[Note 1230: _Procs_, t. III, p. 116.]

--J'ai piti de vous et de la peine que vous endurez.

Et il la pressa de se reposer.

En l'entendant parler, elle pleura. Elle pleura, dit-on, de sentir ce
que l'affabilit du roi contenait pour elle d'indiffrence et
d'incroyance.

Mais gardons-nous d'attribuer aux larmes des extatiques et des
miracules une cause intelligible  la commune raison humaine. Charles
lui apparaissait revtu d'une ineffable splendeur, tel que le plus
saint des rois. Comment et-elle suppos un instant qu'il manquait de
foi puisqu'elle lui avait montr ses anges cachs au vulgaire.

--N'en doutez point, lui dit-elle avec assurance, vous aurez tout
votre royaume et serez de bref couronn[1231].

[Note 1231: _Ibid._, t. III, pp. 76, 116.]

Assurment le roi Charles n'tait pas press de recouvrer son royaume
par chevalerie. Mais son conseil en ce moment n'avait nulle intention
de se dbarrasser de la Pucelle; il s'en servait au contraire
adroitement pour donner du coeur aux Franais, pouvanter les Anglais
et montrer  tous que Dieu, monseigneur saint Michel et madame sainte
Catherine, taient Armagnacs. En mandant aux bonnes villes la victoire
de Patay, la chancellerie royale ne souffla mot du Conntable, et ne
nomma pas davantage monseigneur le Btard[1232]. Elle dsigna la
Pucelle comme chef de la bataille avec les deux princes du sang royal,
le duc d'Alenon et duc de Vendme. C'est donc qu'on en faisait
tendard. Et certes elle valait aussi cher et plus cher qu'un grand
capitaine, puisque le conntable tenta de s'emparer d'elle. Il chargea
de l'entreprise un homme  lui, Andrieu de Beaumont, prcdemment
employ  enlever le sire de La Trmouille. Mais Andrieu de Beaumont,
comme il avait manqu le chambellan, manqua la Pucelle[1233].

[Note 1232: Lettre de Charles VII aux Dauphinois, publie par
Fauch-Prunelle, dans _Bull. de l'Acad. Delphinale_, t. II, p. 459;
aux habitants de Tours (Archives de Tours, _Registre des comptes_,
XXIV), dans _Cabinet Historique_, I, C, p. 109;  ceux de Poitiers,
Redet, dans les _Mmoires de la Socit des Antiquaires de l'Ouest_,
t. III, p. 406.--_Relation du greffier de La Rochelle_, dans _Revue
Historique_, t. IV, p. 459.]

[Note 1233: _Journal du sige_, pp. 106, 108.--Jean Chartier,
_Chronique_, t. I, p. 89.--Gruel, _Chronique de Richemont_, p.
74.--Monstrelet, t. IV, pp. 344, 347.--E. Cosneau, _Le conntable de
Richemont_, pp. 181, 182.]

Probablement elle ne sut rien elle-mme de ce guet-apens. Elle demanda
au roi qu'il ret en grce le Conntable, requte qui tmoigne d'une
grande innocence. Richemont regagna par ordre sa seigneurie de
Parthenay[1234].

[Note 1234: 1431, 8 mai. Arrt condamnant Andr de Beaumont  la
peine capitale comme criminel de lse-majest (Arch. nat. J. 366). La
copie intgrale de cette pice m'a t communique par M. P.
Champion.]

Le duc Jean de Bretagne, mari  une soeur de Charles de Valois,
n'avait pas toujours eu  se louer des conseillers de son beau-frre
qui, en l'an 1420, le trouvant un peu trop bourguignon, lui
cherchrent prs de Nantes, un pont de Montereau[1235]. Il n'tait en
ralit, ni armagnac, ni bourguignon, ni franais, ni anglais, mais
breton. En 1423, il reconnut le trait de Troyes, mais deux ans plus
tard, le duc de Richemont, son frre, ayant pass au roi franais et
reu de lui l'pe de conntable, le duc Jean se rendit auprs de
Charles de Valois  Saumur, et lui fit hommage de son duch[1236]. En
somme, il se tira fort adroitement des pas les plus difficiles et sut
rester tranger  la querelle des deux rois qui prtendaient l'un et
l'autre l'y engager. Tandis que la France et l'Angleterre
s'entredtruisaient, tranquille, il relevait la Bretagne de ses
ruines[1237].

[Note 1235: Monstrelet, t. IV, p. 30.--De Beaucourt, _Histoire de
Charles VII_, t. I, pp. 202 et suiv.]

[Note 1236: Dom Morice, _Histoire de Bretagne_, t. II, col.
1135-6.--De Beaucourt, _loc. cit._, t. II, chap. VII.]

[Note 1237: Bellier-Dumaine, _L'administration du duch de
Bretagne sous le rgne de Jean V_ (1399-1442), dans les _Annales de
Bretagne_, t. XIV-XVI (1898-99), _passim_ et 3e partie: Le commerce,
l'industrie, l'agriculture, l'instruction publique et Jean V (t. XVI,
p. 246) et 4e partie, ch. III: Les villes, les paroisses rurales et
Jean V (t. XVI, p. 495).]

La Pucelle lui inspira beaucoup de curiosit et d'admiration. Peu de
temps aprs la bataille de Patay, il envoya vers elle Hermine, son
hraut d'armes, et frre Yves Milbeau, son confesseur, pour lui faire
compliment de sa victoire. Le bon frre avait mission d'interroger la
jeune fille.

Il lui demanda si c'tait de par Dieu qu'elle tait venue secourir le
roi.

Jeanne rpondit qu'oui.

--S'il en est ainsi, rpliqua frre Yves Milbeau, monseigneur le duc
de Bretagne notre droit seigneur est dispos  aider le roi de son
service. Il ne peut venir de son propre corps, car il est dans un
grand tat d'infirmit. Mais il doit envoyer son fils an avec une
grande arme.

Le bon frre parlait lgrement et faisait l pour son duc une fausse
promesse. Il tait vrai seulement que beaucoup de nobles bretons
venaient se mettre au service du roi Charles.

En entendant ces paroles, la petite sainte commit une trange mprise.
Elle crut que frre Yves avait voulu dire que le duc de Bretagne tait
son droit seigneur  elle comme  lui, ce qui et t vraiment hors de
sens. Sa loyaut s'en rvolta:

--Le duc de Bretagne n'est pas mon droit seigneur, rpliqua-t-elle
vivement. C'est le roi qui est mon droit seigneur.

Ainsi qu'on peut croire, la conduite prudente du duc de Bretagne
n'tait pas juge favorablement en France. On disait que c'tait mal
fait  lui de n'avoir pas obi au ban de guerre du roi et d'avoir
trait avec les Anglais. Jeanne le pensait et elle le dit sans dtours
 frre Yves:

--Le duc ne devait pas raisonnablement attendre si longtemps pour
envoyer ses gens aider le roi de leur service[1238].

[Note 1238: Eberhard Windecke, pp. 178, 179.]

 quelques jours de l, le sire de Rostrenen, qui avait accompagn le
Conntable  Beaugency et  Patay et Comment-Qu'il-Soit, hraut de
Richard de Bretagne, comte d'tampes, vinrent de la part du duc Jean
stipuler relativement au mariage projet entre Franois, son fils
an, et Bonne de Savoie, fille du duc Amde. Comment-Qu'il-Soit
tait charg de prsenter  la Pucelle une dague et des chevaux[1239].

[Note 1239: _Procs_, t. V, p. 264.--Eberhard Windecke, pp. 68-70,
179.--Morosini, t. III, p. 90.--Dom Lobineau, _Histoire de Bretagne_,
t. I, p. 587.--Dom Morice, _Histoire de Bretagne_, t. I, pp. 508,
580.]

Il y avait en 1428,  Rome, un clerc franais compilateur d'une de ces
cosmographies qui abondaient alors et se ressemblaient toutes. La
sienne, qui commenait, selon l'usage,  la cration, allait jusqu'au
pontificat du pape Martin V alors vivant. Sous ce pontificat, y
disait l'auteur, la fleur et le lis du monde, le royaume de France,
opulent entre les plus opulents et devant qui l'univers s'inclinait, a
t jet bas par le tyran Henri qui l'a envahi, n'tant pas seigneur
lgitime mme du royaume d'Angleterre. Puis, cet homme d'glise voue
les Bourguignons  une ternelle infamie et lance contre eux les plus
terribles maldictions. Que leurs yeux soient crevs, qu'ils meurent
de male mort!  ce langage, on reconnat un bon Armagnac et peut-tre
un clerc dpouill et chass par les ennemis du royaume. En apprenant
la venue de la Pucelle et la dlivrance d'Orlans, transport de joie
et d'admiration, il rouvre sa cosmographie et y consigne ses arguments
en faveur de cette prodigieuse Pucelle dont les actions lui paraissent
plus divines qu'humaines, mais sur laquelle il sait peu de choses. Il
la met en comparaison avec Dborah, Judith, Esther et Penthsile. On
trouve, dit-il, dans les livres des Gentils que Penthsile, et mille
vierges avec elle, vinrent au secours du roi Priam et combattirent si
courageusement qu'elles mirent en pices les Myrmidons et turent plus
de deux mille Grecs. Selon lui la Pucelle passe de beaucoup
Penthsile en courage et hauts faits. Elle rfute brivement ceux qui
soutiennent qu'elle a t envoye par le Diable[1240].

[Note 1240: L. Delisle, _Un nouveau tmoignage relatif  la
mission de Jeanne d'Arc_, dans _Bibliothque de l'cole des Chartes_,
t. XLVI, p. 649.--Le P. Ayroles, _La Pucelle devant l'glise de son
temps_, pp. 53, 60.]

La prophtesse de Charles, en un moment, remplit de sa renomme la
chrtient tout entire. Tandis qu'au temporel les peuples
s'entredchiraient, l'unit d'obdience faisait de l'Europe une
rpublique spirituelle n'ayant qu'une doctrine et qu'une langue, et
qui se gouvernait par les Conciles. Le souffle de l'glise passait
partout. En Italie, en Allemagne, il n'tait bruit que de la Sibylle
de France et les clercs,  l'envi, dissertaient sur sa nature et ses
actes, qui intressaient si grandement la foi chrtienne. En ces
temps-l, les peintres reprsentaient parfois sur les murs des
clotres les Arts Libraux en figure de trs nobles Dames. Ils
peignaient, au milieu de ses soeurs, Logique assise dans une haute
chaire, coiffe de l'antique turban, vtue d'une robe clatante, et
tenant d'une main le scorpion, de l'autre le lzard en signe que sa
science est d'atteindre l'adversaire au vif et de ne pas se laisser
prendre.  ses pieds, Aristote, les yeux levs sur elle, disputait en
nombrant ses arguments sur ses doigts[1241]. Cette dame austre
rendait tous ses disciples semblables les uns aux autres. Rien n'tait
alors plus mprisable et plus odieux qu'une ide singulire.
L'originalit n'existait  aucun degr dans les esprits. Les clercs
qui traitrent de la Pucelle le firent tous suivant la mme mthode,
avec les mmes arguments, sous l'autorit des mmes textes sacrs et
profanes. La conformit ne saurait aller plus loin. Ils avaient tous
le mme esprit, non le mme coeur; l'esprit argumente et c'est le
coeur qui dcide. Ces scolastiques, plus secs que leurs parchemins,
taient pourtant des hommes; ils se dterminaient par sentiment, par
passions, par des intrts spirituels ou temporels. Tandis que les
docteurs armagnacs dmontraient que dans le cas de la Pucelle, les
raisons de croire l'emportaient sur celles de ne pas croire, les
matres allemands ou italiens, trangers  la querelle du Dauphin de
Viennois, demeuraient dans le doute, n'tant mus ni par haine ni par
amour.

[Note 1241: Cathdrale du Puy.--E.-F. Corpet, _Portraits des Arts
libraux d'aprs les crivains du moyen ge_, dans _Annales
archologiques_, 1857, t. XVII, pp. 89-103.--Em. Male, _Les Arts
libraux dans la statuaire du moyen ge_, dans _Revue archologique_,
1891.]

Un docteur en thologie, nomm Henri de Gorcum, qui enseignait 
Cologne, rdigea, ds le mois de juin 1429, un mmoire sur la Pucelle.
Les esprits taient diviss en Allemagne, sur la question de savoir si
cette jeune fille appartenait  l'humanit nature ou si elle n'tait
pas plutt un tre cleste en forme de femme; si ses faits
s'expliquaient humainement ou par l'action d'une puissance suprieure
 l'homme, et, dans ce cas, si la puissance tait bonne ou si elle
tait mauvaise. Matre Henri de Gorcum composa son trait pour fournir
dans les deux sens des arguments tirs de l'criture Sainte, et il
s'abstint de conclure[1242].

[Note 1242: _Procs_, t. III, pp. 411-421.--Le P. Ayroles, _La
Pucelle devant l'glise de son temps_, t. I, pp. 61-68.]

En Italie, mmes doutes, mme incertitude sur les faits de la Pucelle.
Certains disaient que ce n'taient que faussets et pures inventions.
On disputait  Milan s'il fallait croire les nouvelles qui venaient de
France. Les notables de la ville rsolurent d'envoyer, pour s'en
informer, un moine franciscain, frre Antonio de Rho, bon humaniste
et prdicateur zl pour la puret des moeurs.

Le seigneur Jean Corsini, snateur du duch d'Arezzo, pouss par une
semblable curiosit, consulta un savant clerc milanais, nomm
Cosme-Raymond de Crmone. Ce clerc cicronien lui rpondit en
substance:

Clarissime seigneur, ce serait chose nouvelle, dit-on, que Dieu
choisisse une bergre pour rendre  un prince son royaume. Pourtant
nous voyons que le berger David fut sacr roi. On rapporte que la
Pucelle, conduisant une petite troupe, dfit une nombreuse arme. On
peut expliquer la victoire par l'avantage de la position, la
soudainet de l'attaque. Mais ne disons pas que les ennemis ont t
surpris, que le coeur leur a manqu, choses toutefois possibles;
admettons qu'il y ait miracle: quoi d'tonnant? N'est-il pas plus
admirable encore qu'avec une mchoire d'ne, Samson ait tu tant de
Philistins?

La Pucelle a, dit-on, le pouvoir de rvler les choses futures. Qu'il
vous souvienne des Sibylles, notamment de celles d'rythre et de
Cumes. Elles taient paennes. Pourquoi serait-il moins accord  une
chrtienne? Cette femme est une bergre. Jacob, alors qu'il gardait
les troupeaux de Laban, s'entretenait familirement avec Dieu.

 ces exemples et  ces raisons, qui m'inclinent  donner fiance aux
nouvelles qui courent, se joint une raison tire de la physique. J'ai
lu souvent dans les livres qui traitent d'astrologie, que, par bnigne
influence des astres, certains hommes de naissance intime sont devenus
les gaux des plus hauts princes et furent considrs comme des hommes
divins, chargs d'une mission cleste. Guido de Forli, habile
astronome, en cite un trs grand nombre. C'est pourquoi j'estimerais
n'encourir nul reproche en croyant que c'est l'influence des astres
qui a fait entreprendre  la Pucelle ce qu'on rapporte d'elle.

Et, concluant sur le fait de Jeanne, le clerc de Crmone dit qu'il ne
le tient pas pour avr sans le tenir comme entirement 
rejeter[1243].

[Note 1243: Le P. Ayrolles, t. IV, _La vierge guerrire_, pp. 240
et suiv.]

       *       *       *       *       *

Jeanne demeurait ferme dans son propos d'aller  Reims pour y faire
sacrer le roi. Elle ne jugeait pas qu'il valt mieux faire la guerre
en Champagne qu'en Normandie. Elle ne se reprsentait pas assez
clairement la figure du royaume pour en dcider. Et l'on ne pensera
pas que ses anges et ses saintes eussent plus de gographie qu'elle.
Elle avait hte de mener le roi  Reims pour tre sacr, parce qu'elle
ne croyait pas qu'il ft roi avant d'avoir reu son sacre[1244]. La
pense de le faire oindre du saint chrme lui tait venue lorsqu'elle
tait encore dans son village et bien avant qu'Orlans ft assig.
Cette inspiration tait de source purement spirituelle et ne
rpondait en aucune manire  l'tat de choses cr par la dlivrance
d'Orlans et la victoire de Patay.

[Note 1244: _Procs_, t. III, p. 20.--_Journal du sige_, pp. 93,
94.]

Pour bien faire, il aurait fallu, le 18 juin, sans reprendre haleine,
marcher sur Paris. On tait  trente lieues seulement de la grande
ville qui,  ce moment, n'et pas mme song  se dfendre. Le rgent,
la tenant pour dj prise, s'enfermait dans la bastille de
Vincennes[1245]. On avait manqu l'occasion. Les conseillers du roi,
les princes du sang de France, surpris par la victoire, encore
incertains de ce qu'il fallait faire, dlibraient. Assurment, aucun
d'eux ne songeait  reconqurir par les armes,  bref dlai,
l'hritage entier du roi Charles. Les forces dont ils disposaient et
les conditions mmes de la socit o ils vivaient ne leur
permettaient pas de concevoir une semblable entreprise. Les seigneurs
du grand conseil ne ressemblaient pas  ces pauvres moines qui, dans
leur clotre en ruines, rvaient un ge de concorde et de paix[1246].
Ils n'taient point des songeurs; ils ne croyaient ni ne dsiraient
que la guerre prt fin. Mais ils entendaient la faire avec le moins
possible de risques et de dpenses. Ils se disaient qu'il y aurait
toujours des gens pour endosser le haubergeon et aller  la picore;
qu'on prendrait et reprendrait toujours des villes dans le royaume,
qu' chaque jour suffit sa peine, qu'il faut se battre doucement pour
se battre longtemps, que, neuf fois sur dix, on gagne plus par
ngociations et traits que par vaillantises d'armes, qu'il faut
conclure habilement des trves et les rompre  propos, s'attendre 
perdre quelquefois et laisser de la besogne aux jeunes. Ainsi
pensaient les bons serviteurs du roi Charles.

[Note 1245: Fauquembergue, dans _Procs_, t. IV, p. 451.--_Journal
d'un bourgeois de Paris_, p. 239.--_Chronique de la Pucelle_, p.
291.--De Barante, _Histoire des ducs de Bourgogne_, t. III, p. 323.]

[Note 1246: Le P. Denifle, _La dsolation des glises_,
introduction.]

Certains d'entre eux voulaient qu'on portt la guerre en
Normandie[1247]; ils y avaient song ds le mois de mai, avant la
campagne de la Loire, et certes ils ne manquaient pas d'arguments. En
Normandie on tranchait l'arbre anglais  sa racine. Il tait trs
possible de recouvrer tout de suite une partie de cette contre o les
Godons avaient trs peu de monde. En 1424, les garnisons normandes se
montaient en tout  quatre cents lances et douze cents archers[1248].
Depuis lors, elles n'avaient pas d tre beaucoup renforces. Le
Rgent ramassait des hommes partout et dployait une activit
merveilleuse. Mais il manquait d'argent et ses soldats dsertaient 
l'envi[1249]. Dans le pays de conqute, les Cous, aussitt sortis de
leurs places fortes, se trouvaient en territoire ennemi. Depuis les
frontires de la Bretagne, du Maine et du Perche, jusqu'au Ponthieu
et  la Picardie, sur les rives de la Mayenne, de l'Orne, de la Dive,
de la Touque, de l'Eure et de la Seine, des partisans tenaient la
campagne, guetteurs de chemins, larrons, pillards, meurtriers,
brigands[1250]. Les Franais eussent trouv partout l'aide de ces
hardis compagnons, ainsi que le bon vouloir des paysans et des curs
de campagne. Mais il fallait s'attendre  demeurer longtemps devant
des villes trs fortes, qu'une petite garnison suffisait  dfendre.
Or, les gens d'armes redoutaient la lenteur des siges, et le trsor
royal n'tait pas en tat de soutenir ces oprations coteuses. La
Normandie tait ruine; plus de btail, plus de moissons. Les
capitaines et leurs gens voudraient-ils aller dans ce pays de famine?
Et quel besoin le roi avait-il de reprendre une province misrable?

[Note 1247: _Procs_, t. III, pp. 12, 13.--_Chronique de la
Pucelle_, p. 300.--Jean Chartier, _Chronique_, p. 87.--Morosini, t.
III, p. 63, note 2.]

[Note 1248: _Procs_, t. III, pp. 12, 13.--Wallon, _Jeanne d'Arc_,
1875, t. I, p. 213.]

[Note 1249: Rymer, _Foedera_, 18 juin 1429.--Morosini, t. III, pp.
132-133; t. IV, annexe XVII.--G. Lefvre-Pontalis, _La panique
anglaise en mai 1429_, Paris, 1894, in-8.]

[Note 1250: G. Lefvre-Pontalis, _La guerre des partisans dans la
Haute Normandie_ (1424-1429) dans _Bibliothque de l'cole des
Chartes_, depuis 1893.]

Ces partisans enfin, prts  tendre la main aux Franais, n'taient
gure engageants. On savait que brigands ils taient, brigands ils
resteraient et que, la Normandie reconquise, il faudrait les
exterminer jusqu'au dernier, sans honneur ni profit. En ce cas, ne
valait-il pas mieux laisser les Godons aux prises avec eux?

D'autres seigneurs demandaient qu'on allt en Champagne[1251]. Et,
quoi qu'on ait dit, les apocalypses de la Pucelle n'taient pour rien
dans leur dtermination. Les conseillers du roi conduisaient Jeanne,
loin de se laisser conduire par elle. Ils l'avaient une premire fois
dtourne de la route de Reims en lui donnant du travail sur la Loire.
Ils pouvaient la driver encore sur la Normandie sans seulement
qu'elle s'en apert, tant elle ignorait les chemins et les pays. Si
plusieurs recommandaient la campagne champenoise, c'tait non sur la
foi des anges et des saintes, mais pour des raisons humaines. Peut-on
les nommer? Sans doute il y avait des seigneurs et des capitaines qui
consultaient l'intrt du roi et du royaume, mais il tait si
difficile  chacun de ne pas le confondre avec son propre intrt, que
l'on sera bien prs de connatre ceux qui dcidrent la marche sur
Reims quand on saura ceux  qui cette marche devait profiter. Certes,
ce n'tait pas au duc d'Alenon, qui aurait beaucoup mieux aim
reprendre son duch avec le secours de la Pucelle[1252]. Ce n'tait
pas non plus  monseigneur le Btard ni au sire de Gaucourt, ni au roi
lui-mme, qui devaient surtout dsirer, pour la sret du Berry et de
l'Orlanais, qu'on enlevt La Charit au terrible Perrinet
Gressart[1253]. On peut supposer, au contraire, que la reine de Sicile
ne voyait pas d'un mauvais oeil le roi son gendre pousser vers le
nord-est. Cette dame espagnole tait prise de la folie angevine.
Rassure, pour l'instant, sur le sort de son duch d'Anjou, elle
poursuivait avec pret, et au grand dommage du royaume de France,
l'tablissement de son fils Ren dans le duch de Bar et dans
l'hritage de Lorraine, et il ne devait pas lui dplaire que le roi
Charles lui tnt la route libre de Gien  Troyes et  Chlons. Mais
elle avait perdu tout pouvoir sur son gendre depuis l'exil du
Conntable, et l'on ne voit pas qui l'aurait servie dans le conseil,
au mois de mai 1429[1254]. Au reste, sans chercher davantage, nous
trouvons le personnage qui, plus que tout autre, devait tre d'avis
que le roi ft sacr, et qui, plus que tout autre, se trouvait en tat
de faire prvaloir son avis. C'tait celui-l mme  qui il
appartenait de tenir la Sainte Ampoule entre ses mains sacres,
messire Regnault de Chartres, archevque duc de Reims, chancelier du
royaume.

[Note 1251: Perceval de Cagny, pp. 149, 157.]

[Note 1252: Perceval de Cagny, p. 170.]

[Note 1253: _Chronique de la Pucelle_, p. 310.]

[Note 1254: E. Cosneau, _Le conntable de Richemont_, pp. 179 et
suiv.]

C'tait un homme d'une intelligence rare, appliqu aux affaires, trs
habile ngociateur, avide de biens, moins soucieux de vains honneurs
que d'avantages solides; avare, peu scrupuleux, qui, aux environs de
la cinquantaine, n'avait rien perdu de son activit dvorante: il
venait de le montrer en se dpensant avec une belle ardeur pour la
dfense d'Orlans. Dou de la sorte, comment n'et-il pas exerc dans
le Gouvernement une action puissante?

Archevque duc de Reims depuis quinze ans, il attendait encore le
premier sou de ses normes revenus. Il criait misre, bien qu'il ft
riche; il adressait au pape des suppliques  fendre l'me[1255]. Si la
Pucelle avait t juge favorablement par les matres de Poitiers,
monseigneur Regnault y tait bien pour quelque chose. Les clercs
n'eussent pas, sans lui, propos au roi de l'essayer. Et ce n'est pas
faire une supposition trop hasardeuse que de croire que, si l'on
dcida la marche sur Reims dans les conseils du roi, ce fut que le
chancelier du royaume approuva par sagesse humaine ce que la Pucelle
proposait par inspiration divine.

[Note 1255: Le P. Denifle, _La dsolation des glises_,
introduction.]

Et, dans le fait, la campagne du sacre, qui n'allait point sans grands
dommages et fcheux inconvnients offrait aussi de prcieux avantages
et surtout des facilits secrtes. Par malheur, elle laissait libre
tout le pays de France occup par les Anglais et elle donnait 
ceux-ci le temps de se refaire et de recevoir des secours d'outre-mer.
Et l'on verra bientt qu'ils mirent ce temps  profit[1256]. Quant aux
avantages, il s'en prsentait plusieurs et de diverses sortes. Et
d'abord Jeanne exprimait en vrit le sentiment des pauvres clercs et
du commun peuple en disant que par son sacre le dauphin gagnerait
beaucoup[1257]. L'huile de la Sainte Ampoule devait communiquer au roi
une splendeur, une majest dont le rayonnement s'tendrait sur la
France et sur la chrtient tout entire. La royaut, dans ce temps,
tait d'ordre spirituel autant que d'ordre temporel, et la foule des
hommes pensait, ainsi que Jeanne, que les rois ne sont rois que par
l'onction sainte. Aussi pouvait-on dire que Charles de Valois
recevrait plus de force d'une goutte d'huile que de dix mille lances.
De cela les conseillers du roi devaient tenir grand compte; encore
fallait-il considrer le temps et le lieu. Ne pouvait-on pas faire la
crmonie ailleurs qu' Reims? Ne pouvait-on pas accomplir ce qu'on
appelait le mystre, dans cette ville sauve par l'intercession de
ses bienheureux patrons, Saint-Aignan et Saint-Euverte? Deux rois
issus de Hugues Capet, Robert le Sage et Louis le Gros, avaient t
couronns  Orlans[1258]. Mais le souvenir de leur conscration
royale se perdait dans la nuit des ges, tandis que le peuple gardait
la mmoire d'une longue suite de rois trs chrtiens sacrs dans la
ville o la colombe divine avait apport l'huile sainte 
Clovis[1259]. D'ailleurs le seigneur archevque et duc de Reims
n'aurait jamais souffert que le roi ret les onctions autrement que
de sa main et dans sa cathdrale.

[Note 1256: Morosini, t. IV, Annexe XVII.]

[Note 1257: _Procs_, t. III, pp. 20, 300.--_Chronique de la
Pucelle_, pp. 322, 323.--_Journal du sige_, pp. 93, 114.]

[Note 1258: Le Maire, _Antiquits d'Orlans_, chap. XXV, p. 100.]

[Note 1259: Pie II, _Commentarii_, dans _Procs_, t. IV, pp.
513-514.--Pierre des Gros, _Jardin des nobles_, dans P. Paris,
_Manuscrits franais de la bibliothque du roi_, t. II, p. 149, et
_Procs_, t. IV, pp. 533-534.]

Il fallait donc aller  Reims; il fallait devancer les Anglais qui
avaient rsolu d'y amener leur roi enfant, pour qu'il y ft sacr
selon le crmonial[1260]. Mais les Franais, en pntrant dans la
Normandie, auraient ferm au jeune roi Henri le chemin, dj mal sr
pour lui, de Paris et de Reims, et vraiment il et t puril de dire
que le sacre ne pouvait tre retard de quelques semaines. Si l'on
renonait  gagner des terres et des villes en Normandie, ce n'tait
donc pas seulement pour aller  la conqute de la Sainte Ampoule. Le
seigneur archevque de Reims avait d'autres considrations 
prsenter, celle-ci par exemple: En se plaant hardiment entre le duc
de Bourgogne et les Anglais ses allis, on pouvait se flatter de
produire quelque impression sur l'esprit du prince et de lui fournir,
comme sujet de mditations salutaires, la vue de Charles, fils de
Charles, roi de France, chevauchant  la tte d'une puissante arme.

[Note 1260: William Wyrcester, dans _Procs_, t. IV, p. 475.--Pie
II, _Commentarii_, dans _Procs_, t. IV, p. 513.]

Pour atteindre la cit du bienheureux Remi, il fallait parcourir plus
de cent lieues en pays rebelle, mais sans aucun risque d'y rencontrer
de longtemps des gens d'armes ennemis. Anglais et Bourguignons
levaient des troupes  force, engageaient, endentaient. Pour le
prsent, ils n'avaient personne  opposer aux franais. La Champagne,
beau pays, peu bois, avait beaucoup de bl, beaucoup de cultures,
beaucoup de vin, beaucoup de gros btail[1261]; elle n'tait pas
ruine comme la Normandie; les hommes d'armes avaient chance de s'y
nourrir, surtout si, comme on y comptait, les bonnes villes se
laissaient tirer des vivres. Elles possdaient de grands biens; leurs
greniers regorgeaient de bl. Quoiqu'elles reconnussent le roi Henri
pour leur seigneur, elles ne se sentaient aucun attachement aux
Anglais et aux Bourguignons; elles se gouvernaient elles-mmes.
C'taient de riches marchandes qui ne voulaient que la paix et se
donnaient au plus fort.  cette poque, elles souponnaient que la
force passait aux Armagnacs. Elles avaient un clerg et des bourgeois
 qui l'on pouvait parler. Il ne s'agissait pas de les assiger avec
de l'artillerie, des mines et des fosss, mais de les circonvenir avec
de belles lettres d'amnistie, beaux traits de commerce et beaux
engagements de respecter les privilges du clerg. Avec elles on ne
risquait pas de pourrir dans des taudis et de flamber dans des
bastilles. On s'attendait  ce qu'elles ouvrissent leurs portes et,
moiti amour, moiti peur, donnassent de l'argent au roi leur
seigneur.

[Note 1261: Voyages du hraut Berry, Bibl. nat. ms. fr. 5873, fol.
7.]

La campagne tait dj prpare; elle l'tait trs habilement. On
avait nou des intelligences,  Troyes,  Chlons; le roi Charles
reut de quelques notables de Reims avis, par lettres et messages, que
s'il venait, ils lui feraient ouvrir les portes de leur ville. Il
accueillit mme trois ou quatre bourgeois qui lui dirent:

--Allez srement vers notre ville de Reims. Nous nous faisons fort de
vous mettre en dedans[1262].

[Note 1262: Jean Rogier dans _Procs_, t. IV, pp. 284-285.]

Ces assurances enhardirent le Conseil royal; et la marche en Champagne
fut rsolue.

L'arme se rassembla  Gien; elle y croissait tous les jours. Les
seigneurs de Bretagne et de Poitou arrivaient abondamment, la plupart
en petite compagnie, sur un mauvais bidet[1263]. Les plus pauvres,
quips en archers, venaient faire, faute de mieux, le service des
gens de trait. Les vilains et les gens de mtier s'offraient. De la
Loire  la Seine et de la Seine  la Somme, la terre n'tait plus
cultive qu'autour des chteaux et des forteresses; la plupart des
champs restaient en jachres; en beaucoup d'endroits on ne tenait plus
ni foires ni marchs; les ouvriers chmaient partout. La guerre, ayant
dtruit tous les mtiers, devenait l'unique mtier. Chacun dit
Eustache Deschamps, veut devenir cuyer. Il n'y a presque plus
d'artisans[1264]. Il vint au lieu du rassemblement trente mille
hommes, dont beaucoup de pitons, beaucoup de gens des communes, qui
servaient pour la nourriture. Encore faut-il compter les moines, les
valets, les femmes, la squelle. Et tout ce monde avait grand'faim.
Le roi se rendit  Gien, et il y manda la reine qui tait 
Bourges[1265].

[Note 1263: _Chronique de la Pucelle_, p. 312.--Jean Chartier,
_Chronique_, pp. 93-94.--_Journal du sige_, p. 108.--Cagny, p.
157.--Morosini, pp. 84-85.--Loiseleur, _Compte des dpenses_, pp. 90,
91.]

[Note 1264: Eustache Deschamps, d. Queux de Saint-Hilaire et G.
Raynaud, t. I, pp. 159, 217 et _passim_.--Th. Basin, _Histoire de
Charles VII et de Louis XI_, t. I, p. 44.--Lettre de Nicolas de
Clamanges  Gerson, LIV.]

[Note 1265: _Chronique de la Pucelle_, p. 308.--_Perceval de
Cagny_, p. 155.--_Journal du sige_, p. 180--Morosini, t. III, p. 85.]

Il pensait l'emmener  Reims pour qu'elle y ft sacre avec lui, 
l'exemple de la reine Blanche de Castille, de Jeanne de Valois et de
la reine Jeanne, femme du roi Jean. Toutefois, les reines pour la
plupart n'avaient pas t couronnes  Reims; la reine Ysabeau, mre
du roi vivant, avait reu la couronne des mains de l'archevque de
Rouen, dans la Sainte-Chapelle de Paris[1266]. Avant elle, les pouses
des rois,  l'exemple de Berthe, femme de Ppin le Bref, venaient de
prfrence  Saint-Denys recevoir la couronne d'or, de saphir et de
perles donne par Jeanne d'vreux aux religieux de l'abbaye[1267].
Tantt les reines taient couronnes avec leur poux, tantt elles
l'taient seules et  part; plusieurs ne l'avaient jamais t.

[Note 1266: S.-J. Morand, _Histoire de la Sainte-Chapelle royale
du Palais_, Paris, 1790, in-4, pp. 77 et _passim_.]

[Note 1267: Le P. J. Doublet, _Histoire de l'abbaye de Saint-Denys
en France_, Paris, 1625, in-fol., ch. L, pp. 373 et suiv.--Dom
Flibien, _Histoire de l'abbaye royale de Saint-Denis_, 1706, in-fol.,
pp. 203, 275, 543.]

Pour que le roi Charles penst emmener la reine Marie dans cette
chevauche, il fallait qu'il ne craignt ni fatigues trop rudes ni
trop grands prils. Pourtant, au dernier moment, on changea d'avis. La
reine, tant venue  Gien, fut renvoye  Bourges; le roi se mit en
chemin sans elle[1268].

[Note 1268: _Journal du sige_, p. 107.--_Chronique de la
Pucelle_, p. 310.]

  Quand le roy s'en vint en France,
  Il feit oindre ses houssiaulx,
  Et la royne lui demande:
  O veult aller cest damoiseaulx[1269]?

[Note 1269: Cit d'aprs la _Chronique Messine_, par Vallet de
Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. I, p. 424, note 1.]

La reine ne demandait rien. Elle tait laide et de faible vouloir.
Mais la chanson dit qu'en partant le roi fit graisser ses vieux
houssiaux, faute d'en pouvoir mettre de neufs. Ces plaisanteries sur
la pauvret du roi de Bourges, tout anciennes qu'elles taient,
pouvaient paratre bonnes encore[1270]. Le roi n'tait pas devenu
riche. C'tait l'usage de payer d'avance aux gens d'armes une partie
des sommes convenues pour leurs gages.  Gien il fut fait un paiement
de trois francs par homme d'armes. La somme parut maigre, mais on
comptait gagner en route[1271].

[Note 1270: Voir plus bas, pp. 170-171.]

[Note 1271: _Chronique de la Pucelle_, p. 313.--Perceval de Cagny,
p. 157.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 87.]

Le vendredi 24 juin, la Pucelle partit d'Orlans pour Gien. Le
lendemain, elle dicta de Gien une lettre aux habitants de Tournai pour
les instruire que les Anglais avaient t chasss de leurs places sur
la Loire et dconfits en bataille, pour les inviter  venir au sacre
du roi Charles  Reims et pour leur recommander de se maintenir loyaux
Franais.

Voici cette lettre:

     + JHESUS + MARIA.

     Gentilz loiaux Franchois de la ville du Tournay, la Pucelle vous
     faict savoir des nouvelles de par dech, que en viij jours elle a
     cachi les Anglois hors de toutez les places qu'ilz tenoient sur
     la rivire de Loire par assaut ou aultrement; o il en a eu mains
     mors et prinz, et lez a desconfis en bataille. Et crois que le
     conte de Suffort, Lapoulle son frre, le sire de Tallebord, le
     sire de Scallez et messires Jean Falscof et plusieurs chevaliers
     et capitainez ont est prinz, et le frre du conte de Suffort et
     Glasdas mors. Maintens vous bien loiaux Franchois, je vous en
     pry, et vous pry et vous requiers que vous sois tous prestz de
     venir au sacre du gentil roy Charles  Rains o nous serons
     briefment, et vens au devant de nous quand vous saurs que nous
     aprocherons.  Dieu vous commans, Dieu soit garde de vous et vous
     doinst grace que vous puissis maintenir la bonne querelle du
     royaume de France. Escript  Gien le XXVe jour de juing.

     _Sur l'adresse_: Aux loiaux Franchois de la ville de
     Tournay[1272].

[Note 1272: _Procs_, t. V, p. 125.--_Registre des Consaux,
extraits analytiques des anciens Consaux de la ville de Tournay_, d.
H. Vandenbroeck, t. II, p. 329.--F. Hennebert, _Une lettre de Jeanne
d'Arc aux Tournaisiens_, dans _Arch. hist. et littraires du Nord de
la France_, 1837, t. I, p. 525.--De Beaucourt, _Histoire de Charles
VII_, t. III, p. 516]

Une lettre de la mme teneur dut tre envoye par la chancellerie
monacale de la Pucelle  toutes les villes restes favorables au roi
Charles, et les religieux durent faire eux-mmes la liste de ces
villes[1273]. Certes ils ne pouvaient oublier la ville du domaine
royal, qui, dans les Flandres, en pleine domination bourguignonne,
demeurait fidle  son lgitime seigneur. La ville de Tournai, cde 
Philippe le Bon par le Gouvernement anglais, en 1423, n'avait pas
reconnu son nouveau matre. Jean de Thoisy, son vque, rsidait
auprs du duc Philippe[1274]; mais elle restait chambre du Roi et
l'attachement de ses habitants  la fortune du dauphin tait connu de
tous, exemplaire et fameux[1275]. Les consuls d'Albi, dans une note
trs brve, qu'ils rdigrent sur les merveilles de l'anne 1429,
prirent soin de marquer que cette ville du nord, si lointaine, qu'ils
ne savaient pas bien o elle tait situe, tenait pour la France, au
milieu des ennemis de la France. Le fait est, crivirent-ils, que les
Anglais occupaient tout le pays de Normandie et de Picardie, fors
Tournay[1276].

[Note 1273: Lettre de Charles VII aux Dauphinois, publie par
Fauch-Prunelle, dans _Bulletin de l'Acad. Delphinale_, t. II, p. 459;
aux habitants de Tours, dans le _Cabinet Historique_, t. I, C, p. 109;
 ceux de Poitiers, par Redet, dans les _Mmoires de la Socit des
Antiquaires de l'Ouest_, t. III, p. 106.--_Relation du greffier de La
Rochelle_, dans _Revue Historique_, t. IV, p. 459.]

[Note 1274: Monstrelet, t. IV, p. 352.]

[Note 1275: Morosini, t. III, pp. 184-185.--_Chronique de Tournai_,
d. de Smedt (_Recueil des Chroniques de Flandre_, t. III,
_passim_).--_Troubles  Tournai_ (1422-1430), dans _Mmoires de la
Socit historique et littraire de Tournai_, t. XVII (1882).--_Extraits
des anciens registres des Consaux_, d. Vandenbroeck, t. II,
_passim_.--Monstrelet, chap. LXVII et LXIX.--A. Longnon, _Paris sous la
domination anglaise_, pp. 143, 144.]

[Note 1276: Le greffier de l'htel de ville d'Albi, dans _Procs_,
t. IV, p. 301.]

Ceux du bailliage de Tournai, jaloux en effet de jouir des franchises
et des privilges que le roi de France leur avait accords, n'eussent
voulu pour rien au monde se disjoindre de la Couronne. Ils
protestaient de leur fidlit et faisaient de belles processions pour
le bien du roi et le recouvrement de son royaume; mais l s'arrtait
leur dvouement, et quand leur seigneur Charles leur rclamait
instamment les arrrages de leurs contributions, dont il disait avoir
trs grand besoin, leurs magistrats en dlibraient et dcidaient de
demander de nouveaux dlais, les plus longs possibles[1277].

[Note 1277: H. Vandenbroeck, _Extraits analytiques des anciens
registres des Consaux de la ville de Tournai_, t. II, pp. 328-330.]

Il n'est pas douteux que la Pucelle n'ait dict elle-mme cette
missive. On voit qu'elle y attribue  elle seule la victoire, toute la
victoire. Sa candeur l'y obligeait.  son sens, Dieu avait tout fait,
et il avait tout fait par elle. La Pucelle a chass les Anglais de
toutes les places qu'ils tenaient. Elle seule pouvait montrer une foi
si nave en elle-mme. Frre Pasquerel n'aurait pas crit avec cette
sainte simplicit.

Il est remarquable que, dans cette lettre, sir John Falstolf est
compt parmi les prisonniers. Cette erreur n'est pas particulire 
Jeanne. Le roi mande  ses bonnes villes que trois capitaines anglais
furent pris, Talbot, le sire de Scalles et Falstolf. Perceval de
Boulainvilliers, dans son ptre latine au duc de Milan, met Falstolf,
qu'il nomme Fastechat, au nombre des mille prisonniers faits par les
Dauphinois. Enfin, une missive, envoye vers le 25 juin d'une des
villes du diocse de Luon, tmoigne d'une grande incertitude sur le
sort de Talbot, Falstolf et Scalles, qu'on dit tre pris ou
morts[1278]. Les Franais avaient mis la main, peut-tre, sur un
seigneur qui ressemblait  John Falstolf de visage ou de nom; ou bien
quelque homme d'armes, pour tre reu  ranon, avait dit tre
Falstolf. La lettre de la Pucelle parvint le 7 juillet  Tournai. Le
lendemain, les consaux[1279] de la ville dcidrent d'envoyer une
ambassade au roi Charles de France[1280].

[Note 1278: Lettre de Perceval de Boulainvilliers, dans _Procs_,
t. V, p. 120.--Fragment d'une lettre sur des prodiges advenus en
Poitou, _ibid._, p. 122.--Morosini, t. III, pp. 74-76.]

[Note 1279: _Consau_ pour Conseil, Assemble. _Consaux_ a signifi
galement conseillers (La Curne).]

[Note 1280: Hennebert, _Archives historiques et littraires du
Nord de la France_, 1837, t. I, p. 520.--_Extraits des anciens
registre des consaux_, d. Vandenbroeck, t. II, _loc. cit._]

Le 27 juin ou environ, la Pucelle fit porter au duc de Bourgogne des
lettres pour qu'il ft au sacre du roi. Elle ne reut point de
rponse[1281]. Le duc Philippe tait l'homme du monde le plus
incapable de correspondre avec la Pucelle. Qu'elle lui crivt
obligeamment, c'tait une marque de son bon esprit. Enfant, dans son
village, elle avait t l'ennemie des Bourguignons avant d'tre
l'ennemie des Anglais, cependant elle voulait le bien du royaume et la
rconciliation des Franais.

[Note 1281: _Procs_, t. V, p. 126.]

Le duc de Bourgogne ne pouvait facilement pardonner le guet-apens de
Montereau, mais  aucun moment de sa vie il n'avait vou une haine
irrconciliable au parti franais. L'entente tait devenue trs
possible depuis l'anne 1425, alors que son beau-frre, le Conntable
de France, avait chass du Conseil royal les assassins du duc Jean.
Quant au dauphin Charles, il se dfendait d'avoir eu part au crime
et, parmi les Bourguignons, il passait pour idiot[1282]. Dans le fond
de son coeur, le duc Philippe n'aimait pas les Anglais. Il leur avait
refus, aprs la mort du roi Henri V, de prendre la rgence de France.
On sait l'aventure de la comtesse Jacqueline qui faillit le brouiller
tout  fait avec eux[1283]. La maison de Bourgogne cherchait depuis de
longues annes  mettre la main sur les Pays-Bas. Le duc Philippe y
parvint enfin en mariant son cousin germain Jean, duc de Brabant, avec
Jacqueline de Bavire, comtesse de Hainaut, Hollande et Zlande, et
dame de Frise. Jacqueline, qui ne pouvait souffrir son mari, s'enfuit
en Angleterre, et, ayant fait casser son mariage par l'antipape Benoit
XIII, pousa le duc de Glocester, frre du Rgent.

[Note 1282: Dom Plancher, _Histoire de Bourgogne_, IV, p.
lvi-lvij.--E. Cosneau, _Le conntable de Richemont_, pp. 114 et suiv.]

[Note 1283: Dom Plancher, _Histoire de Bourgogne_, t. IV, preuves,
p. LV.]

Bedford, aussi sage que Glocester tait fol, s'efforait au contraire
de retenir le magnifique duc dans l'alliance anglaise; mais la haine
secrte qu'il ressentait pour le Bourguignon clatait par soudains
accs. Qu'il ait voulu le faire assassiner et que le duc de Bourgogne
l'ait su, ce n'est pas prouv. On assure, tout au moins, qu' ce
prudent duc de Bedford il chappa, un jour, de dire que le duc
Philippe pourrait bien s'en aller en Angleterre boire de la bire plus
que son saoul[1284]. Il venait de le mcontenter trs maladroitement
en ne lui laissant pas prendre la ville d'Orlans[1285]. Il s'en
mordait les doigts et, tout repentant d'avoir refus au duc le nombril
de la Loire et le coeur de la France, il s'empressa de lui offrir la
Champagne, que les Franais s'en allaient prendre: c'tait, en effet,
le moment d'en faire un prsent au grand ami[1286].

[Note 1284: De Barante, _Histoire des ducs de Bourgogne_, t. V, p.
270.--Desplanques, _Projet d'assassinat de Philippe le Bon par les
Anglais (1424-1426)_, dans les _Mmoires couronns par l'Acadmie de
Bruxelles_, XXXIII (1867).]

[Note 1285: _Journal du sige_, p. 70.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 270.--Morosini, t. III, pp. 20 et suiv.]

[Note 1286: Monstrelet, t. IV. pp. 332, 333.--De Beaucourt,
_Histoire de Charles VII_, t. II. p. 36, note 7.]

Cependant le magnifique duc ne pensait qu' ses Flandres. Le pape
Martin avait dclar nul le mariage de la comtesse Jacqueline avec
Glocester, et Glocester pousait une autre femme. Le Gargantua de
Dijon remettait la main sur les terres de cette belle Jacqueline. Il
restait l'alli des Anglais, comptant se servir d'eux et ne pas les
servir, et se rservait, s'il y trouvait avantage, de combattre les
Franais avant de se rconcilier avec eux; il n'y voyait aucun mal.
Aprs les Flandres c'taient les dames et les belles peintures comme
celles des frres Van Eyck qu'il avait le plus  gr. On imagine ce
qu'une lettre de la Pucelle des Armagnacs devait peser sur son
esprit[1287].

[Note 1287: Monstrelet, t. IV, pp. 308-309.--Quenson, _Notice sur
Philippe le Bon, la Flandre et ses ftes_, Douai, 1840, in-8.--De
Reiffenberg, _Les enfants naturels du duc Philippe le Bon_ dans
_Bulletin de l'Acadmie de Bruxelles_, t. XIII (1846).]




CHAPITRE XVII

LA CONVENTION D'AUXERRE.--FRRE RICHARD.--LA CAPITULATION DE TROYES.


Le 27 juin, l'avant-garde, commande par le marchal de Boussac, le
sire de Rais, les capitaines La Hire et Poton, partit de Gien et se
dirigea sur Montargis, dans le dessein d'occuper Sens. On se ravisa
presque aussitt et l'on se tourna vers Auxerre. Le roi se mit en
marche le surlendemain, avec les princes du sang royal, une nombreuse
chevalerie, la grosse bataille, comme on disait, et le sire de la
Trmouille, qui conduisait toute l'entreprise[1288]. L'arme arriva le
1er juillet devant Auxerre[1289]. La Pucelle, qui avait accompagn
l'avant-garde, voyait la ville entoure de coteaux de vignes et de
champs de bl, dresser ses murailles, ses tours, ses toits et ses
clochers au penchant d'une colline. Cette cit devant laquelle elle
chevauchait au soleil d't, tout arme, comme un beau saint Maurice,
au milieu d'une ample chevalerie, elle l'avait vue, sous un ciel
sombre et pluvieux quand, trois mois auparavant, habille en galopin
d'curie, elle allait, sur un mauvais cheval, en compagnie de quelques
pauvres routiers, vers le dauphin Charles[1290].

[Note 1288: Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 90.--Perceval de
Cagny, pp. 158-159.--Morosini, t. III, pp. 142, 143.]

[Note 1289: _Chronique de la Pucelle_, p. 314.--_Journal du
sige_, pp. 108-109.--Monstrelet, t. IV, p. 330.--Jean Chartier,
_Chronique_, t. I, p. 92.--Morosini, t. III, p. 142 et note 3.]

[Note 1290: _Procs_, t. I, pp. 54, 222.]

Le comt d'Auxerre appartenait, depuis l'an 1424, au duc de Bourgogne,
qui l'avait reu en don du Rgent et y exerait son autorit au moyen
d'un bailli et d'un capitaine[1291].

[Note 1291: Abb Lebeuf, _Histoire ecclsiastique et civile
d'Auxerre_, t. II, p. 251; t. III, pp. 302, 506.]

Le seigneur vque, messire Jean de Corbie, prcdemment vque de
Mende, passait pour favorable au dauphin[1292]. Le Chapitre de la
cathdrale professait au contraire des sentiments bourguignons[1293].
Douze jurs, lus par la communaut des bourgeois et des habitants,
administraient la ville. On conoit sans peine le sentiment qu'ils
prouvrent  la venue de l'arme royale: ce fut l'pouvante. Les
hommes d'armes, qu'ils portassent la croix blanche ou la croix rouge,
inspiraient une juste terreur aux gens des villes qui, pour dtourner
de leurs murs ces larrons sacrilges et homicides, taient capables
des plus rudes efforts, mme de mettre la main  l'escarcelle.

[Note 1292: Chardon, _Histoire de la ville d'Auxerre_, Auxerre,
1834 (2 vol. in-8), t. II, p. 258.]

[Note 1293: Dom Plancher, _Histoire de Bourgogne_, t. IV, p.
76.--Chardon, _Histoire de la ville d'Auxerre_, t. II, pp. 257 et
suiv.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. I, p. 383.]

 ceux d'Auxerre le roi manda par ses hrauts de le recevoir comme
leur naturel et droiturier seigneur. Un tel mandement, appuy sur des
lances, les embarrassait fort.  refuser comme  consentir, ces bonnes
gens couraient de grands risques. Changer d'obissance n'tait pas une
chose  faire lgrement; il y allait de leurs biens et de leur vie.
Prvoyant le danger et sentant leur faiblesse, ils taient entrs dans
la ligue communale forme par les cits champenoises contre la
disgrce de recevoir des gens d'armes et les prils d'avoir deux
matres ennemis. Ils se prsentrent devant le roi Charles et
promirent de lui faire telle et pareille obissance que ceux des
villes de Troyes, Chlons et Reims[1294].

[Note 1294: _Journal du sige_, p. 108.--_Chronique de la
Pucelle_, p. 313.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p.
90.--Monstrelet, t. IV, p. 436.--Abb Lebeuf, _Histoire ecclsiastique
d'Auxerre_, t. II, p. 51.--Chardon, _Histoire de la ville d'Auxerre_,
t. II, p. 259.]

Ce n'tait pas obir; ce n'tait pas non plus se mettre en tat de
rbellion. On ngocia; les ambassadeurs allaient de la ville au camp
et du camp  la ville; finalement, les jurs, qui ne manquaient pas
d'esprit, proposrent un arrangement acceptable et que les princes
concluaient entre eux  tout moment, la trve.

Ils dirent au Roi:

--Nous vous prions et requrons de vouloir bien passer outre, et nous
vous demandons de conclure abstinence de guerre.

Et, pour rendre leur prire plus agrable, ils donnrent deux mille
cus au sire de la Trmouille qui les garda, dit-on, sans vergogne. De
plus, les habitants consentaient  fournir des vivres  l'arme,
contre espces sonnantes; et c'tait  considrer, car la famine
rgnait dans le camp[1295]. Cette trve ne faisait pas l'affaire des
gens d'armes qui y perdaient une belle occasion de drober et piller.
Des murmures s'levrent; plusieurs seigneurs et capitaines disaient
qu'il ne serait pas difficile de prendre la ville et qu'il fallait
essayer. La Pucelle,  qui ses Voix annonaient perptuellement la
victoire, ne cessait d'appeler les soldats aux armes[1296]. Sans
aucunement s'mouvoir, le Roi conclut la trve propose, ne se
souciant pas d'obtenir par force plus qu'il n'avait gagn par douceur.
S'il avait attaqu la ville, peut-tre l'aurait-il prise et tenue  sa
merci; mais c'tait le pillage, l'incendie, le meurtre et le viol
certains. Et les Bourguignons seraient venus la reprendre sur ses
talons, y piller, brler, violer, massacrer de nouveau. Que
d'exemples on avait de ces malheureuses villes enleves et perdues
tout aussitt, ruines par les Franais, ruines par les Anglais et
les Bourguignons, o chaque bourgeois gardait dans son coffre, pour
s'en coiffer tour  tour, bret rouge et bret blanc! Fallait-il donc
sans cesse renouveler ces massacres et ces abominations dont le
ressentiment faisait excrer les Armagnacs dans toute l'le de France
et rendait si difficile au roi lgitime la recouvrance de sa ville de
Paris? Le Conseil royal ne le crut pas; il pensa au contraire que
Charles de Valois russirait mieux  reprendre son bien en montrant en
mme temps sa mansutude et sa force et en poursuivant avec une royale
clmence jusqu' la ville de Reims sa marche arme et pacifique.

[Note 1295: Morosini, t. III, p. 149.--Jean Chartier, _Chronique_,
t. I, p. 90.--_Chronique de la Pucelle_, p. 313.--Monstrelet, t. IV,
p. 336.--Gilles de Roye, dans _Collection des chroniques belges_, pp.
206, 207.--Chardon, _Histoire de la ville d'Auxerre_, t. II, p. 260.]

[Note 1296: Jean Chartier, _Journal du sige_, _Chronique de la
Pucelle_, _loc. cit._]

Aprs tre demeurs trois jours sous les murs de la ville, les soldats
rassasis passrent l'Yonne et s'en furent sous la ville de
Saint-Florentin qui se mit aussitt dans l'obissance du roi. Le 4
juillet, ils atteignirent le village de Saint-Phal,  quatre heures de
Troyes[1297].

[Note 1297: J. Rogier, dans _Procs_, t. IV, pp.
290-292.--Monstrelet, t. IV. p. 336.--_Journal du sige_, p.
109.--_Chronique de la Pucelle_, p. 314.--Jean Chartier, _Chronique_,
t. I, p. 91.--_Procs_, t. V, pp. 264-265.]

En cette ville forte, quatre cents hommes au plus tenaient garnison,
tous natifs du royaume de France: il n'y avait pas, il n'y avait
jamais eu d'Anglais en Champagne; un bailli, messire Jean de
Dinteville; deux capitaines, les sires de Rochefort et de Plancy,
commandaient, dans la ville, pour le roi Henri et pour le duc de
Bourgogne[1298]. Troyes tait marchande: la draperie faisait sa
richesse. Sans doute cette industrie dclinait depuis longtemps,
atteinte par la concurrence et le dplacement des marchs; la misre
publique et l'inscurit des routes prcipitaient sa ruine. Pourtant
la corporation des drapiers demeurait puissante et donnait au Conseil
un grand nombre de magistrats[1299].

[Note 1298: Th. Boutiot, _Histoire de la ville de Troyes et de la
Champagne mridionale_, Paris, 1872 (5 vol. in-8), t. II. p. 182.]

[Note 1299: F. Bourquelot, _Les foires de Champagne_, Paris, 1865,
t. Ier, p. 65.--Louis Batiffol, _Jean Jouvenel, prvt des marchands_,
Paris, 1894, in-8.]

Ces marchands avaient jur, en 1420, le trait qui assurait  la
maison de Lancastre la couronne de France; ils se trouvaient  la
merci des Bourguignons et des Anglais. Pour tenir ces grandes foires
o ils portaient leurs draps, il leur fallait vivre en paix avec leurs
voisins de Bourgogne, et, si les Godons avaient ferm les ports de
Seine  leurs ballots, ils fussent morts de faim. Aussi les notables
de la ville taient-ils devenus Anglais. Ce n'tait pas  dire qu'ils
dussent le rester toujours. De grands changements s'taient accomplis
dans le royaume depuis quelques semaines, et les Gilles Laiguis, les
Hennequin, les Jouvenel, ne se piquaient pas de demeurer immuables
dans leurs sentiments parmi les mutations de la fortune qui taient la
force aux uns pour la communiquer aux autres. Les victoires des
Franais leur donnaient  rflchir. Le menu peuple, les ouvriers
tisseurs, teinturiers, corroyeurs, nombreux le long des ruisseaux qui
traversaient la cit, avaient le coeur bourguignon. Quant aux hommes
d'glise, s'ils ne se sentaient mus d'aucun amour pour les Armagnacs,
ils n'en taient pas moins enclins  croire que le roi Charles venait
 eux par un dcret spcial de la providence divine.

Le seigneur vque de Troyes tait messire Jean Laiguis, fils de
matre Huet Laiguis, un des premiers jureurs du trait de 1420[1300].
Le Chapitre l'avait lu sans attendre la licence du rgent, qui
s'leva contre l'lection et menaa de confisquer les biens des
chanoines, non que le nouveau pontife lui dplt; messire Jean
Laiguis avait suc sur le sein de l'alme Universit de Paris la haine
des Armagnacs et le respect de la rose de Lancastre. Mais monseigneur
de Bedford ne tolrait pas ce mpris des droits du souverain.

[Note 1300: _Gallia Christiana_, t. XIII, col.
514-516.--Courtalon-Delaistre, _Topographie historique du diocse de
Troyes_ (Troyes, 1783, 3 vol. in-8), t. I, p. 384.--Th. Boutiot,
Histoire de la ville de Troyes, t. II, pp. 477-478.--De Pange, _Le
pays de Jeanne d'Arc, le fief et l'arrire-fief_, Paris, 1902, in-8,
p. 33.]

Peu de temps aprs, il souleva la rprobation de l'glise de France
tout entire et fut jug par les vques pire que les plus cruels
tyrans dont il est parl dans l'criture, Pharaon, Nabuchodonosor,
Artaxercs qui, chtiant Isral, avaient toutefois pargn les
lvites. Plus mchant qu'eux et plus impie, monseigneur de Bedford
attentait aux privilges de l'glise gallicane, c'est--dire que, au
profit du Saint-Sige, il dpouillait les ordinaires de la collation
des bnfices, levait un double dcime sur le clerg de France, et
demandait aux gens d'glise de lui faire abandon des biens reus par
eux depuis quarante ans. Qu'il agt de la sorte avec l'agrment du
pape, sa conduite n'en tait pas moins excrable au sentiment des
seigneurs vques de France, dcids  en appeler du pape mal inform
au pape mieux inform, et qui tenaient l'autorit de l'vque de Rome,
petite auprs de l'autorit du Concile. Ils gmissaient: l'abomination
de la dsolation tait dans la Gaule chrtienne. Monseigneur de
Bedford, pour pacifier l'glise de France, souleve contre lui,
convoqua  Paris les vques de la province ecclsiastique de Sens,
qui comprenait les diocses de Paris, de Troyes, d'Auxerre, de Nevers,
de Meaux, de Chartres et d'Orlans[1301].

[Note 1301: S. Luce, _Jeanne d'Arc  Domremy_, p. CCXX et preuves,
_ccix_, pp. 238-239.--Robillard de Beaurepaire, _Les tats de
Normandie sous la domination anglaise_, vreux, 1859, in-8.]

Messire Jean Laiguis se rendit  cette convocation. Le synode se tint
 Paris, dans le prieur de Saint-loi, sous la prsidence du
mtropolitain, du 1er mars au 23 avril 1429[1302]. Les vques
rassembls reprsentrent  monseigneur le Rgent le malheureux tat
des seigneurs ecclsiastiques,  qui les paysans, pills par les gens
de guerre, ne payaient plus leurs redevances, les terres d'glise
abandonnes, le service divin cess dans les campagnes, faute
d'argent pour la clbration du culte. Ils furent unanimes  refuser
le double dcime au rgent et au pape, menaant d'en appeler du pape
au concile. Quant  dpouiller les clercs de tous les biens qu'ils
avaient reus depuis quarante ans, ils dclarrent que ce serait une
impit et ils avertirent charitablement monseigneur de Bedford du
sort rserv ds ce monde aux impies par le juste jugement de Dieu.
Le Prince, lui dirent-ils, doit dtourner de lui les misres et
calamits advenues aux princes de plusieurs royaumes qui affligrent
de telles rquisitions l'glise que Dieu a dlivre par son prcieux
sang de la servitude du Dmon, desquels les uns prirent par le
glaive, plusieurs furent trans en captivit, les autres dpouills
de leurs trs illustres souverainets. C'est pourquoi ils ne doivent
pas croire qu'ils mritent la grce de la divine Majest, ceux-l qui
s'efforcent de rduire en servitude l'glise son pouse[1303].

[Note 1302: Labbe et Cossart, _Sacro-Sancta-Consilia_, t. XII,
col. 392.]

[Note 1303: Labbe et Cossart, _Sacro-Sancta-Consilia_, t. XII,
col. 390, 399.]

Les sentiments de Jean Laiguis  l'gard du rgent d'Angleterre
taient ceux du synode. Il n'en faut pas conclure que l'vque de
Troyes voult la mort du pcheur, ni mme qu'il ft l'ennemi des
Anglais[1304]. L'glise use communment de prudence  l'endroit des
puissances temporelles. Sa mansutude est grande et sa patience
inlassable. Elle menace longtemps avant que de frapper et admet
l'impie  rsipiscence ds qu'il donne signe de repentir. Mais on
pouvait croire que, si Charles de Valois prenait pouvoir et volont de
protger l'glise de France, le seigneur vque et le chapitre de
Troyes craindraient, en lui rsistant, de rsister  Dieu lui-mme,
car toute puissance vient de Dieu qui _deposuit potentes_.

[Note 1304: De Pange, _Le pays de Jeanne d'Arc, le fief et
l'arrire-fief_, p. 33.]

Le roi Charles ne s'tait point aventur en Champagne sans prendre ses
srets; il savait sur qui compter en cette ville de Troyes. Il avait
reu des avis, des promesses; il entretenait des relations secrtes
avec plusieurs bourgeois de la cit, et non des moindres[1305]. Dans
la premire quinzaine de mai, un notaire royal et dix clercs et
notables marchands, qui se rendaient vers lui, avaient t arrts au
sortir de leurs murailles, sur la route de Paris, par un capitaine au
service des Anglais, le sire de Chateauvillain[1306]. Probablement que
d'autres, plus heureux, purent accomplir leur mission. Il n'est pas
difficile de deviner les questions agites dans ces conciliabules. Les
marchands demandaient que, au cas o le roi Charles deviendrait leur
matre, il leur garantt l'entire libert de leur trafic; les clercs
voulaient tre assurs qu'il respecterait les biens de l'glise. Et le
roi, sans doute, ne mnageait point les promesses.

[Note 1305: J. Rogier, dans _Procs_, t. IV, p. 285.]

[Note 1306: Th. Boutiot, _Histoire de la ville de Troyes_, t. II,
pp. 316 et suiv.]

La Pucelle s'arrta avec une partie de l'arme devant le chteau fort
de Saint-Phal, appartenant  Philibert de Vaudrey, capitaine de la
ville de Tonnerre, au service du duc de Bourgogne[1307]. En ce lieu de
Saint-Phal, elle vit venir  elle un cordelier qui, craignant qu'elle
ne ft le diable, faisait des signes de croix, jetait de l'eau bnite
et n'osait approcher sans l'avoir exorcise. C'tait frre Richard qui
venait de Troyes[1308]. Il y a intrt  dire ce qu'tait ce
religieux, autant qu'on peut le savoir.

[Note 1307: J. Rogier, dans _Procs_, t. IV, pp. 287, 288.--Th.
Boutiot, _Histoire de la ville de Troyes_, t. II, p. 490.--A. Assier,
_Une cit champenoise au XVe sicle_, Troyes, 1875, in-12.]

[Note 1308: _Procs_, t. I, pp. 99, 100.--_Relation du greffier de
La Rochelle_, p. 338.--_Chronique de la Pucelle_, p. 315.--_Journal du
sige_, pp. 109-110.]

On ignore le lieu de sa naissance[1309]. Disciple du frre Vincent
Ferrier et du frre Bernardin de Sienne, comme eux il enseignait
l'avnement prochain de l'Antchrist et le salut des fidles par
l'adoration du saint nom de Jsus[1310]. Aprs avoir fait le
plerinage de Jrusalem, il vint en France et prcha dans la ville de
Troyes l'avent de 1428. L'avent, qu'on nomme parfois aussi le carme
de la Saint-Martin, commence le dimanche qui tombe entre le 27
novembre et le 3 dcembre, et dure quatre semaines pendant lesquelles
les chrtiens se prparent  clbrer le mystre de la Nativit.

[Note 1309: Ed. Richer dit qu'il se nommait Roch Richard, licenci
en thologie; _Histoire manuscrite de la Pucelle_ (Bibl. Nat., fr.
10448), livre I, folios 50 et suiv.--Abb Dunand, _Histoire de Jeanne
d'Arc_, t. II, p. 214.--Th. Boutiot, _Histoire de la ville de Troyes_,
t. II, p. 499.]

[Note 1310: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 235.--Th. Basin,
_Histoire de Charles VII et de Louis XI_, t. I, p. 104.--Vallet de
Viriville, _Procs de condamnation de Jeanne d'Arc_, 1867,
Introduction; _Notes sur deux mdailles de plomb relatives  Jeanne
d'Arc_, Paris, 1861, p. 22.--S. Luce, _Jeanne d'Arc  Domremy_, p.
CCXXXIX.]

--Semez, disait-il, semez, bonnes gens; semez foison de fves, car
Celui qui doit venir viendra bien bref[1311].

[Note 1311: _Journal du sige_, p. 110.]

Par les fves qu'il fallait semer, il entendait les bonnes oeuvres
qu'il convenait d'accomplir avant que Notre-Seigneur vnt, sur les
nues, juger les vivants et les morts. Or, il importait de semer les
oeuvres sans tarder, car bientt serait la moisson. La venue de
l'Antchrist devait prcder de peu de temps la fin du monde et la
consommation des sicles. Au mois d'avril 1429, frre Richard se
rendit  Paris; le synode de la province de Sens tenait alors ses
dernires sances. Que le bon frre ait t appel dans la grande
ville par l'vque de Troyes prsent au synode, c'est possible, mais
il ne parat pas que ce moine errant y ft venu pour dfendre les
droits de l'glise gallicane[1312].

[Note 1312: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 233.--Labbe,
Boutiot, _loc. cit._]

Le 16 avril, il fit son premier sermon  Sainte-Genevive; le
lendemain et jours suivants, jusqu'au dimanche 24, il prcha tous les
matins, de cinq heures  dix et onze heures, en plein air, sur un
chafaud adoss au charnier des Innocents,  l'endroit de la danse
macabre. Autour de l'estrade, haute d'une toise et demie, se
pressaient cinq ou six mille personnes auxquelles il annonait la
venue prochaine de l'Antchrist et la fin du monde[1313]. En Syrie,
disait-il, j'ai rencontr des Juifs qui cheminaient par troupe; je
leur demandai o ils allaient et ils me rpondirent: Nous nous
rendons en foule  Babylone, parce qu'en vrit, le Messie est n
parmi les hommes, et il nous restituera notre hritage, et il nous
rtablira dans la terre de promission. Ainsi parlaient ces Juifs de
Syrie. Or, l'criture nous enseigne que celui qu'ils appellent le
Messie est en effet l'Antchrist de qui il est dit qu'il natra 
Babylone, capitale du royaume de Perse, qu'il sera nourri  Bethsade
et s'tablira dans sa jeunesse  Coronam. C'est pourquoi
Notre-Seigneur a dit: _Vhe! vhe! tibi Bethsada. Vhe! Coronam_.
L'an 1430, ajoutait frre Richard, apportera les plus grandes
merveilles qu'on ait jamais vues[1314]. Les temps taient proches. Il
tait n, l'homme de pch, le fils de perdition, le mchant, la bte
vomie par l'abme, l'abomination de la dsolation; il sortait de la
tribu de Dan, dont il est crit: Que Dan devienne semblable  la
couleuvre du chemin et au serpent du sentier! Bientt reviendraient
sur la terre les prophtes lie et noch, Mose, Jrmie et saint Jean
l'vangliste; et bientt se lverait ce jour de colre, qui
rduirait le sicle en poudre, selon le tmoignage de David et de la
Sibylle[1315]. Et le bon frre concluait qu'il fallait se repentir,
faire pnitence, renoncer aux faux biens. Enfin, c'tait, au sentiment
des clercs, un prud'homme, savant en oraisons; et ses sermons
tournaient le peuple  la dvotion plus, croyait-on, que ceux de tous
les sermonneurs qui, depuis cent ans, avaient prch dans la ville. Il
tait  propos qu'il vnt, car, en ce temps-l, le peuple de Paris
s'adonnait avec fureur aux jeux de hasard; les clercs eux-mmes s'y
livraient sans honte, et l'on avait vu, sept ans auparavant, un
chanoine de Saint-Merry, grand amateur de ds, tenir un jeu dans sa
propre maison[1316]. Et malgr la guerre et la famine, les femmes de
Paris se chargeaient de parures; le soin de leur beaut les occupait
bien plus que le salut de leur me.

[Note 1313: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 234.]

[Note 1314: _Ibid._, p. 235.]

[Note 1315: Th. Basin, _Histoire des rgnes de Charles VII et de
Louis XI_, t. IV, pp. 103, 104.]

[Note 1316: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 236.]

Frre Richard tonnait surtout contre les damiers des hommes et les atours
des dames. Un jour, notamment, qu'il prchait  Boulogne-la-Petite, il
cria sus aux ds et aux hennins et parla si bien que le coeur de ceux
qui l'coutaient en fut chang. De retour au logis, les bourgeois
jetrent dans la rue leurs tables  jeu, leurs damiers, leurs cartes,
leurs billards et leurs billes, leurs ds et leurs cornets, et ils en
firent un grand feu devant leur porte. Plus de cent de ces feux
restrent allums dans les rues pendant trois ou quatre heures. Les
femmes suivirent le bon exemple: ce jour-l et le lendemain, elles
brlrent publiquement leurs atours de tte, bourreaux, truffaux, pices
de cuir ou de baleine dont elles dressaient le devant de leurs
chaperons; les demoiselles quittrent leurs cornes et leurs queues,
ayant enfin honte de s'attifer en diablesses[1317].

[Note 1317: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 234-235.]

Le bon frre fit brler pareillement les racines de mandragores que
beaucoup de gens gardaient alors chez eux. Ces racines prsentent
parfois l'aspect d'un petit homme trs laid, d'une difformit bizarre
et diabolique. C'est l, peut-tre, ce qui fit qu'on leur attribua des
vertus singulires. On les habillait magnifiquement, de fin lin et de
soie, et l'on conservait ces poupes, dans la croyance qu'elles
portaient bonheur et procuraient des richesses. Les sorcires en
faisaient grand commerce et ceux qui croyaient que la Pucelle tait
sorcire l'accusaient trs faussement de porter sur elle une
mandragore. Frre Richard hassait ces racines magiques d'autant plus
vhmentement qu'il leur reconnaissait le pouvoir de procurer des
richesses, sources de tous les maux de ce monde. Cette fois encore sa
parole fut entendue; et beaucoup de Parisiens rejetrent avec
pouvante les mandragores qu'ils avaient payes fort cher  ces
vieilles femmes qui veulent trop savoir[1318].

[Note 1318: _Procs_, t. I, pp. 89, 213.--_Journal d'un bourgeois
de Paris_, p. 236.]

Pour mieux difier les Parisiens, il leur faisait prendre des
mdailles d'tain, sur lesquelles tait frapp le nom de Jsus, objet
de sa dvotion particulire[1319].

[Note 1319: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 242,
243.--Vallet de Viriville, _Notes sur deux mdailles de plomb
relatives  Jeanne d'Arc_, dans _Revue Archologique_, 1861, pp. 429,
433.--S. Luce, _Jeanne d'Arc  Domremy_, chap. X.]

Ayant prch dix fois en ville et une fois dans le village de
Boulogne, le bon frre annona qu'il s'en retournait en Bourgogne et
prit cong des Parisiens.

--Je prierai pour vous, dit-il, priez pour moi. _Amen_.

Alors toutes gens, les grands et les petits, pleuraient amrement et
abondamment comme si chacun d'eux et port en terre son plus doux
ami. Il pleura avec eux et consentit  retarder un peu son
dpart[1320].

[Note 1320: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 236.]

Le dimanche 1er mai, il devait parler pour la dernire fois au dvot
peuple de Paris. Il avait donn rendez-vous  ses fidles 
Montmartre, au lieu mme o monseigneur saint Denys avait souffert le
martyre. La montagne tait, par le malheur des temps, presque
inhabite. Ds la veille au soir, plus de six mille personnes s'y
rendirent pour s'assurer d'une bonne place et passrent la nuit, les
uns dans des masures abandonnes, le plus grand nombre dans les
champs  la belle toile. Le matin tant venu, ils ne virent point
paratre frre Richard et l'attendirent en vain. Dus et contrists,
ils apprirent enfin que dfense de prcher avait t faite au bon
frre[1321]. Il n'avait rien dit dans ses sermons qui pt dplaire aux
Anglais. Les habitants de Paris qui l'avaient entendu, le croyaient
bon ami du rgent et du duc de Bourgogne. Peut-tre qu'il prit la
fuite, ayant appris que la facult de thologie voulait procder
contre lui. En effet, il professait des opinions singulires et
dangereuses sur la fin du monde[1322].

[Note 1321: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 237.]

[Note 1322: Il reste  savoir comment l'auteur du journal dit
d'_Un bourgeois de Paris_ n'en fut pas scandalis, tout bon
universitaire qu'il tait, mais, au contraire, s'difia des propos de
ce bon pre.--Th. Basin, _Histoire des rgnes de Charles VII et de
Louis XI_, t. IV, p. 104.]

Frre Richard s'en fut  Auxerre. Et il alla prchant par la Bourgogne
et la Champagne. S'il tait du parti du roi Charles il ne le laissa
point paratre. Car, au mois de juin, les Champenois et spcialement
les habitants de Chlons le considraient comme un prud'homme attach
au duc de Bourgogne. Et nous avons vu que le 4 juillet il souponna la
Pucelle d'tre un diable ou une possde[1323].

[Note 1323: J. Rogier dans _Procs_, t. IV, p. 290.]

Elle ne s'y trompa pas. En voyant le bon frre se signer et jeter de
l'eau bnite, elle comprit qu'il la prenait pour une chose horrible en
manire de femme, pour un fantme form par l'esprit du mal et  tout
le moins pour une sorcire. Pourtant elle n'en fut pas offense comme
elle l'avait t des soupons de messire Jean Fournier.  ce prtre,
qui l'avait entendue en confession, elle ne pardonnait pas de douter
qu'elle ft bonne chrtienne[1324]. Mais frre Richard ne la
connaissait pas; il ne l'avait jamais vue. D'ailleurs elle s'habituait
 ces faons. Le Conntable, frre Yves Milbeau, tant, d'autres qui
venaient  elle lui demandaient si elle tait de Dieu ou du
diable[1325]. Elle dit au bon prcheur, sans colre, avec un peu de
moquerie:

[Note 1324: _Procs_, t. II, p. 446.]

[Note 1325: Gruel, _Chronique de Richemont_, p. 71.--Eberhard
Windecke, pp. 178, 179.]

--Approchez hardiment, je ne m'envolerai pas[1326].

[Note 1326: _Procs_, t. I, p. 100.]

En mme temps, frre Richard reconnaissait  l'preuve de l'eau bnite
et du signe de la croix que cette jeune fille n'tait point un diable
et qu'il n'y avait point de diable en elle. Et, comme elle se disait
venue de Dieu, il la crut pleinement et la tint pour un ange du
Seigneur[1327].

[Note 1327: _Ibid._, t. I, p. 100.]

Il lui confia la raison de sa venue[1328]: Ceux de Troyes doutaient
qu'elle ft chose de Dieu; il s'tait rendu  Saint-Phal pour s'en
claircir. Maintenant il savait qu'elle tait chose de Dieu, et ce
n'tait pas pour l'tonner; il tenait comme certain que l'anne 1430
amnerait les plus grandes merveilles qu'on et jamais vues, et il
s'attendait  rencontrer un jour ou l'autre le prophte lie marchant
et conversant parmi les vivants[1329]. Ds ce moment, il s'attacha
rsolument au parti de la Pucelle et du dauphin. Il croyait le monde
trop prs de son terme pour s'intresser au rtablissement du fils de
l'Insens dans son hritage; ce n'taient pas les vaticinations de la
Pucelle touchant le royaume de France qui l'attiraient vers cette
sainte fille, mais il comptait que, aprs avoir tabli la royaut de
Jsus-Christ sur la terre des Lis, la prophtesse Jeanne et Charles,
vicaire temporel de Jsus-Christ, conduiraient le peuple chrtien  la
dlivrance du Saint-Spulcre, oeuvre mritoire, qu'il convenait
d'accomplir avant la consommation des sicles.

[Note 1328: _Ibid._, t. I, pp. 99, 100.--_Relation du greffier de
la Rochelle_, p. 342.]

[Note 1329: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 235.]

Jeanne dicta une lettre par laquelle, se disant au service du Roi du
ciel et parlant au nom de Dieu lui-mme, elle mandait aux bourgeois et
habitants de la ville de Troyes, en termes doux et pressants, de faire
obissance au roi Charles de France, et les avertissait que, bon gr
mal gr, elle entrerait avec le roi dans toutes les villes du saint
royaume et ferait bonne paix.

Voici cette lettre[1330]:

     JHESUS + MARIA

     Trs chiers et bons amis, s'il ne tient  vous, seigneurs,
     bourgeois et habitans de la ville de Troies, Jehanne la Pucelle
     vous mande et fait savoir de par le roy du Ciel, son droitturier
     et souverain seigneur, duquel elle est chascun jour en son
     service roial, que vous fassis vraye obissance et
     recongnoissance au gentil roy de France quy sera bien brief 
     Reins et  Paris, quy que vienne contre, et en ses bonnes villes
     du sainct royaume,  l'ayde du roy Jhesus. Loiaulx Franois,
     vens au devant du roy Charles et qu'il n'y ait point de faulte;
     et ne vous doubts de voz corps ne de voz biens, se ainsi le
     faictes. Et se ainsi ne le faictes, je vous promectz et certiffie
     sur voz vies que nous entrerons  l'ayde de Dieu en toultes les
     villes quy doibvent estre du sainct royaulme, et y ferons bonne
     paix fermes, quy que vienne contre.  Dieu vous commant, Dieu
     soit garde de vous, s'il luy plaist. Responce brief. Devant la
     cit de Troyes, escrit  Saint-Fale, le mardi quatriesme jour de
     juillet[1331].

[Note 1330: J. Rogier, dans _Procs_, t. IV, p. 287.]

[Note 1331: Il faut lire le lundi 4 juillet.]

Au dos:

     Aux seigneurs, bourgeois de la cit de Troyes.

La Pucelle remit cette lettre au frre Richard, qui se chargea de la
porter aux habitants[1332].

[Note 1332: J. Rogier, dans _Procs_, t. IV, pp. 287, 288, 290.]

De Saint-Phal, suivant la voie romaine, l'arme s'avana vers
Troyes[1333].  cette nouvelle, le Conseil de la ville s'assembla le
mardi 5, de bon matin, et envoya aux habitants de Reims une missive
dont voici le sens:

Nous attendons aujourd'hui les ennemis du roi Henri et du duc de
Bourgogne pour tre assigs par eux.  l'entreprise de ces ennemis,
quelque puissance qu'ils aient, vu et considr la juste querelle que
nous tenons et les secours de nos princes qui nous ont t promis,
nous sommes dlibrs de nous garder de bien en mieux en l'obissance
du roi Henri et du duc de Bourgogne, jusques  la mort, comme nous
avons jur sur le prcieux corps de Notre-Seigneur Jsus-Christ,
priant les habitants de Reims d'avoir souci de nous, comme frres et
loyaux amis, et d'envoyer par devers monseigneur le Rgent et le duc
de Bourgogne, pour les requrir et supplier de prendre piti de leurs
pauvres sujets et de les venir secourir[1334].

[Note 1333: Th. Boutiot, _Histoire de la ville de Troyes_, t. II,
p. 493.]

[Note 1334: J. Rogier, dans _Procs_, t. IV, pp. 288-289.]

Ce mme jour, de Brinion-l'Archevque o il avait pris logis, le roi
Charles fit porter ds le matin, par ses hrauts, aux membres du
Conseil de la ville de Troyes, des lettres closes, signes de sa main
et scelles de son sceau, par lesquelles il leur faisait savoir que,
sur l'avis de son Conseil, il avait entrepris d'aller  Reims pour y
recevoir son sacre, que son intention tait d'entrer le lendemain dans
la cit de Troyes et qu' cette fin il leur mandait et commandait de
lui rendre l'obissance qu'ils lui devaient et de se disposer  le
recevoir. Il s'efforait prudemment de les rassurer sur ses
intentions, qui n'taient point de tirer vengeance des choses passes.
Il n'en avait point la volont, disait-il; mais qu'ils se
gouvernassent envers leur souverain comme ils devaient, il mettrait
tout en oubli et les tiendrait en sa bonne grce[1335].

[Note 1335: J. Rogier, dans _Procs_, t. IV, p. 292.--Th. Boutiot,
_Histoire de la ville de Troyes_, t. II, p. 494.]

Le Conseil refusa aux hrauts du roi Charles l'entre de la ville,
mais il reut les lettres, les lut, en dlibra et fit connatre aux
hrauts la dlibration prise, dont voici la substance:

Les seigneurs chevaliers et cuyers qui sont en la ville, de par le
roi Henri et le duc de Bourgogne, ont avec nous, habitants de Troyes,
jur de ne faire entrer dans notre ville plus fort que nous, sans
l'exprs commandement du duc de Bourgogne. Eu gard  leur serment,
ceux qui sont dans la ville n'oseraient y mettre le roi Charles.

Et les conseillers ajoutrent pour leur excuse:

Quelque vouloir que nous ayons, nous, habitants, il nous faut
regarder aux hommes de guerre qui sont dans la ville, plus forts que
nous.

Les conseillers firent afficher la lettre du roi Charles et,
au-dessous, leur rponse[1336].

[Note 1336: _Ibid._, t. IV, p. 289.]

Ils lurent en Conseil la lettre que la Pucelle avait dicte de
Saint-Phal et remise au frre Richard. Le religieux n'avait pas
prpar ces bourgeois  la recevoir favorablement, car ils en rirent
beaucoup.

--Il n'y a, dirent-ils,  cette lettre ni rime ni raison. Ce n'est que
moquerie[1337].

[Note 1337: _Ibid._, p. 290.]

Ils la jetrent au feu sans y faire de rponse. Ils disaient de Jeanne
qu'elle tait cocarde[1338], c'est--dire toute niaise. Et ils
ajoutaient:

--Nous la certifions tre une folle pleine du diable[1339].

[Note 1338: Dans le _Mistre du sige d'Orlans_ l'anglais
Fauquembergue traite aussi Jeanne de coquarde:

  Y nous fault prandre la coquarde,
  Qui veult les Franois gouverner. Vers 12689-90.]

[Note 1339: J. Rogier, dans _Procs_, t. IV, p. 290.]

Ce mme jour,  neuf heures du matin, l'arme commena de passer le
long des murs et  prendre logis autour de la ville[1340].

[Note 1340: _Ibid._--Th. Boutiot, _Histoire de la ville de
Troyes_, t. II, p. 492.]

Ceux qui camprent au sud-ouest, vers les Hauts-Clos, purent admirer
la cit qui dressait au milieu d'une vaste plaine ses longues
murailles, ses portes guerrires, ses hautes tours et son beffroi. Ils
voyaient  leur droite l'glise de Saint-Pierre dont l'ample vaisseau,
sans flches ni tours, s'levait au-dessus des toits[1341]. C'est l
que huit ans auparavant avaient t clbres les fianailles du roi
Henri V d'Angleterre avec madame Catherine de France. Car, en cette
ville de Troyes, la reine Ysabeau et le duc Jean avaient fait signer
au roi Charles VI, priv de sens et de mmoire, l'abandon du royaume
des Lis au roi d'Angleterre et la dchance de Charles de Valois.
Madame Ysabeau avait assist aux fianailles de sa fille, vtue d'une
robe de damas de soie bleue et d'une houppelande de velours noir
fourre de quinze cents ventres de menu vair, aprs quoi elle avait
fait venir, pour se distraire, ses oiseaux chanteurs, chardonnerets,
pinsons, tarins et linots[1342].

[Note 1341: L. Pigeotte, _tude sur les travaux d'achvement de la
cathdrale de Troyes_, p. 9.--A. Babeau, _Les vues d'ensemble de
Troyes_, Troyes, 1892, in-8, p. 13.--A. Assier, _Une cit champenoise
au XVe sicle_, Paris, 1875, in-8.]

[Note 1342: _Comptes de l'argenterie de la reine_, dans Jean
Chartier, _Chronique_, t. III, pp. 236, 237.--De Barante, _Histoire
des ducs de Bourgogne_, t. III, pp. 122, 125.--Vallet de Viriville,
_Histoire de Charles VII_, t. I, p. 216.--Th. Boutiot, _Histoire de la
ville de Troyes_, t. II, pp. 418, 419.]

 l'arrive des Franais, la plupart des habitants taient sur les
murs, regardant, moins en ennemis qu'en curieux, et semblaient ne rien
craindre; ils cherchaient surtout  voir le roi[1343].

[Note 1343: J. Rogier, dans _Procs_, t. IV, p. 289.]

La ville tait forte; le duc de Bourgogne pourvoyait depuis longtemps
 ce qu'elle ft en tat de dfense. En 1417 et 1419 ceux de Troyes,
comme en 1428 ceux d'Orlans, avaient ras leurs faubourgs et dmoli
toutes les maisons situes hors de la ville  deux ou trois cents pas
des remparts. L'arsenal tait pourvu; les magasins regorgeaient de
vivres, mais la garnison anglo-bourguignonne ne se composait que de
trois cent cinquante  quatre cents hommes[1344].

[Note 1344: Th. Boutiot, _Histoire de la ville de Troyes_, t. II,
pp. 391, 418, 419.--A. Assier, _Une cit champenoise au XVe sicle_,
p. 8.]

Ce mme jour encore,  cinq heures de l'aprs-midi, les conseillers de
la ville de Troyes mandrent aux habitants de Reims l'arrive des
Armagnacs, leur envoyrent copie de la lettre de Charles de Valois, de
la rponse qu'ils y avaient faite et de la lettre de la Pucelle,
qu'ils n'avaient donc pas brle tout de suite; et leur firent part de
la rsolution o ils taient de rsister jusqu' la mort, au cas o
ils fussent secourus.

Ils crivirent semblablement aux habitants de Chlons pour les aviser
de la venue du dauphin, et ils leur firent connatre que la lettre de
Jeanne la Pucelle avait t porte  Troyes par frre Richard le
prcheur[1345].

[Note 1345: J. Rogier, dans _Procs_, t. IV, pp. 289, 290.]

Ces critures revenaient  dire: Comme tout bourgeois en pareille
occurrence, nous risquons d'tre pendus par les Bourguignons et par
les Armagnacs, de quoi nous aurions grand regret. Pour conjurer autant
que possible cette disgrce, nous donnons  entendre au roi Charles de
Valois, que nous ne lui ouvrons pas nos portes, parce que la garnison
nous en empche, et que nous sommes les plus faibles, ce qui est vrai.
Et nous faisons connatre  nos seigneurs le Rgent et le duc de
Bourgogne que, la garnison tant trop faible pour nous garder, ce qui
est vrai, nous demandons  tre secourus, ce qui est loyal, et nous
comptons bien ne pas l'tre, car alors il nous faudrait subir un sige
et risquer d'tre pris d'assaut, ce qui est une cruelle extrmit pour
des marchands. Mais ayant demand  tre secourus et ne l'tant pas,
nous nous rendrons sans encourir de reproche. Le point important est
de faire dguerpir la garnison, heureusement petite. Quatre cents
hommes, c'est peu pour nous dfendre, c'est trop pour nous rendre.
Quant  charger les habitants de la ville de Reims de demander secours
pour eux et pour nous, c'est montrer  notre seigneur de Bourgogne
notre bonne volont et nous n'y risquons rien, car nous savons de
reste que nos compres les Rmois s'arrangent comme nous pour demander
aide et n'en point recevoir, et qu'ils guettent le moment d'ouvrir
leurs portes au roi Charles, qui a une forte arme. Et pour tout dire,
nous rsisterons jusqu' la mort si nous sommes secourus, ce qu' Dieu
ne plaise!

Ainsi pensaient finement ces mes champenoises.

Les bourgeois tirrent quelques boulets de pierre sur les Franais; la
garnison escarmoucha quelque peu et rentra dans la ville[1346].

[Note 1346: _Journal du sige_, p. 109.--_Chronique de la
Pucelle_, pp. 314-315.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 91.--Th.
Boutiot, _Histoire de la ville de Troyes_, t. II, p. 497.]

Cependant l'arme du roi Charles criait famine[1347]. Le conseil qu'on
avait reu du seigneur archevque d'Embrun de pourvoir aux vivres par
les moyens de la prudence humaine tait plus facile  donner qu'
suivre. Il y rivait dans le camp bien six  sept mille hommes qui de
huit jours n'avaient mang de pain. Les gens d'armes se nourrissaient,
vaille que vaille, d'pis de bl pils encore verts et de fves
nouvelles qu'ils trouvaient en abondance. On se rappela alors que,
durant le carme de la Saint-Martin, frre Richard avait dit aux gens
de Troyes: Semez des fves largement: Celui qui doit venir viendra
bientt. Ce que le bon frre avait dit des semailles au sens
spirituel fut pris au sens littral; par un beau coq--l'ne, ce qui
s'entendait de la venue du Messie fut appliqu  la venue du roi
Charles. Frre Richard passa pour le prophte des Armagnacs et les
gens d'armes crurent de bonne foi que ce prcheur vanglique avait
fait pousser les fves qu'ils cueillaient et pourvu  leur nourriture
par sa prud'homie, sagesse et pntration dans les conseils du Dieu
qui donna dans le dsert la manne au peuple d'Isral[1348].

[Note 1347: Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 91.]

[Note 1348: _Journal du sige_, pp. 109, 110.--_Chronique de la
Pucelle_, p. 315.--Jean Chartier, _Chronique_, pp. 91, 92.]

Le roi, qui logeait  Brinion depuis le 4 juillet, arriva devant
Troyes, aprs dner, le vendredi 8[1349]. Ce jour mme il tint conseil
avec les chefs de guerre et les princes du sang royal pour aviser si
l'on resterait devant la ville jusqu' ce qu'on obtnt, soit par
promesses, soit par menaces, qu'elle se soumt, ou si l'on passerait
outre, la laissant de ct comme Auxerre[1350].

[Note 1349: Perceval de Cagny, p. 157.--Voyez toutefois Morosini,
t. III, p. 143, note.]

[Note 1350: _Procs_, t. III, pp. 13, 117.--Jean Chartier,
_Chronique_, t. I, p. 92.--_Chronique de la Pucelle_, p.
315.--Chartier et la _Chronique de la Pucelle_, font parler Regnault
de Chartres et Robert Le Maon avec une extrme invraisemblance. Le
chancelier n'a pas pu dire qu'on n'avait pas gens en nombre
suffisant et, dans ce Conseil de guerre il n'a pu tre question de
retourner  Gien. Il s'agissait de savoir, comme le dit Dunois, si
l'on irait tout de suite sur Reims et non si l'on retournerait  Gien,
selon l'opinion de Chartier.]

La discussion avait beaucoup dur quand la Pucelle survint et
prophtisa:

--Gentil dauphin, dit-elle, ordonnez  vos gens d'assaillir la ville
de Troyes et ne durez pas davantage en de trop longs conseils, car, en
nom de Dieu, avant trois jours, je vous ferai entrer dans la ville,
qui sera vtre par amour ou par puissance et courage. Et en sera la
fausse Bourgogne bien sotte[1351].

[Note 1351: _Procs_, t. III, pp. 13, 117.--_Chronique de la
Pucelle_, p. 317.--_Journal du sige_, p. 110.--Jean Chartier,
_Chronique_, t. I, p. 94.]

Pourquoi, contre l'habitude, l'avait-on appele au Conseil? Il
s'agissait de tirer quelques coups de canon et de faire mine
d'escalader les murs, de donner enfin un semblant d'assaut. On le
devait bien aux habitants de Troyes,  ces bourgeois,  ces gens
d'glise, qui ne pouvaient dcemment cder qu' la force; et il
fallait effrayer le menu peuple qui restait Bourguignon de coeur.
Probablement le seigneur de Trves ou quelque autre jugeait que la
petite sainte, en se montrant sous les remparts, inspirerait aux
ouvriers tisseurs de Troyes une terreur religieuse.

On n'eut qu' la laisser faire. Au sortir du Conseil, elle monta 
cheval et, sa lance  la main, courut aux fosss, suivie d'une foule
de chevaliers, d'cuyers et d'artisans[1352]. L'attaque fut prpare
contre le mur du nord-ouest, entre la porte de la Madeleine et celle
de Comport[1353]. Jeanne, qui croyait fermement que par elle la ville
serait prise, excita toute la nuit les gens  apporter des fagots et 
mettre l'artillerie en place. Elle criait:  l'assaut! et faisait le
geste de jeter des fascines dans les fosss[1354].

[Note 1352: _Procs_, t. III, pp. 13, 14, 117.--Jean Chartier,
_Chronique_; t. I, p. 96. _Journal du sige_, p. 111.--_Chronique de
la Pucelle_, p. 78.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II,
p. 225.]

[Note 1353: Th. Boutiot, _Histoire de la ville de Troyes_, t. II,
p. 497, note.--A. Assier, _Une cit champenoise au XVe sicle_, Paris,
1875, in-8, p. 26.]

[Note 1354: _Procs_, t. III, p. 117.]

Cette menace produisit l'effet attendu. Les gens de petit tat, voyant
dj la ville prise et s'attendant  ce que les Franais vinssent
piller, massacrer, violer, selon l'usage, se rfugirent dans les
glises. Quant aux clercs et aux notables, ils n'en demandrent pas
davantage[1355].

[Note 1355: _Ibid._, t. III, p. 117.--Jean Chartier, _Chronique_,
t. I, p. 96.--J. Rogier, dans _Procs_, t. IV, p. 296.]

Charles de Valois ayant fait savoir qu'on pouvait aller  lui en toute
sret, le seigneur vque Jean Laiguis, messire Guillaume
Andouillette, matre de l'Htel-Dieu, le doyen du chapitre, les
membres du clerg, les notables, se rendirent auprs du roi[1356].

[Note 1356: J. Rogier, dans _Procs_, t. IV, p. 295.--_Procs_,
pp. 13, 14, 17.--Chartier, _Journal du sige_, _Chronique de la
Pucelle_.--Camusat, _Ml. hist._ part. II, fol. 214.]

Jean Laiguis prit la parole. Il venait faire la rvrence au roi et
avait  coeur d'excuser ceux de la ville.

--Il ne tient pas  eux, dit-il, que le roi n'y entre  son bon
plaisir. Le bailli et les gens de la garnison, qui sont bien de trois
 quatre cents, gardent les portes et s'opposent  ce qu'on les
ouvre. Qu'il plaise au roi d'avoir patience jusqu' ce que j'aie parl
 ceux de la ville. J'espre qu'aussitt que je leur aurai parl, ils
donneront l'entre et feront obissance en sorte que le roi sera
content d'eux[1357].

[Note 1357: _Relation du greffier de La Rochelle_, dans _Revue
Historique_, t. IV, p. 342.--_Chronique de la Pucelle_, _Journal du
sige_, Chartier, Gilles de Roye dans Chartier, t. III, p. 205.]

Le roi, rpondant  l'vque, lui exposa les raisons de son voyage et
les droits qu'il avait sur la ville de Troyes.

--Je pardonnerai sans rserve, ajouta-t-il, tout ce qui fut fait au
temps pass. Je tiendrai les habitants de Troyes en paix et franchise,
 l'exemple du roi saint Louis[1358].

[Note 1358: J. Rogier, dans _Procs_, t. IV, p. 296.]

Jean Laiguis demanda que les gens d'glise qui avaient rgales ou
collations du feu roi Charles VI les gardassent et que ceux qui les
avaient du roi Henri d'Angleterre prissent lettres du roi Charles et
qu'ils gardassent leurs bnfices, au cas mme o le roi en et fait
collation  d'autres.

Le roi y consentit, et le seigneur vque crut voir un nouveau Cyrus.

Il rapporta ce colloque au Conseil de la ville qui dlibra et conclut
de rendre obissance au roi, attendu son bon droit et moyennant qu'il
ferait absolution gnrale de tous les cas, ne laisserait point de
garnison et abolirait les aides, except la gabelle[1359].

[Note 1359: _Ordonnances des rois de France_, t. XIII, p.
142.--Th. Boutiot. _Histoire de la ville de Troyes_, t. II, p.
500.--A. Roserot, _Le plus ancien registre des dlibrations du
Conseil de la ville de Troyes_, dans _Coll. de Doc. indits sur la
ville de Troyes_, t. III, p. 175.]

Sur quoi, le Conseil fit connatre, par lettres, cette rsolution aux
habitants de Reims en les exhortant  en prendre une semblable.

Ainsi, dirent-ils, nous aurons mme seigneur; vous prserverez vos
corps et vos biens, comme nous avons fait. Car autrement nous tions
perdus. Nous ne regrettons point notre soumission. Il nous dplat
seulement d'avoir tant tard. Vous serez joyeux de faire de mme,
d'autant que le roi Charles est le prince de la plus grande
discrtion, entendement et vaillance qui de longtemps soit sorti de la
noble maison de France[1360].

[Note 1360: J. Rogier, dans _Procs_, t. IV, pp. 295, 296.]

Frre Richard s'en fut trouver la Pucelle. Sitt qu'il l'aperut, et
de fort loin, il s'agenouilla devant elle. Quand elle le vit, elle
s'agenouilla pareillement devant lui, et ils se firent grande
rvrence. Rentr dans la ville, le bon frre prcha abondamment le
peuple et l'exhorta  se mettre en l'obissance du roi Charles.

--Dieu, dit-il, avise  son succs. Il lui a donn pour l'accompagner
et conduire  son sacre une sainte Pucelle qui, comme je le crois
fermement, a autant de puissance  pntrer les secrets de Dieu,
qu'aucun saint du Paradis, except saint Jean l'vangliste[1361].

[Note 1361: _Relation du greffier de La Rochelle_, dans _Revue
Historique_, t. IV, p. 342.]

C'tait le moins que le bon frre laisst au-dessus de la Pucelle le
premier des saints, l'aptre qui avait repos sa tte sur la poitrine
de Jsus, le prophte qui devait revenir sur la terre,  la
consommation des sicles, avant peu.

--Si elle voulait, disait encore frre Richard, elle pourrait faire
entrer tous les gens d'armes du roi par-dessus les murs, et comme il
lui plairait. Elle peut beaucoup d'autres choses encore.

Ceux de la ville avaient grande foi et confiance en ce bon pre qui
parlait bien. Ce qu'il disait de la Pucelle leur parut admirable et
les tourna  l'obissance d'un roi si bien accompagn. Ils crirent
tous d'une voix[1362]:

--Vive le roi Charles de France!

[Note 1362: _Relation du greffier de La Rochelle_, dans _Revue
Historique_, t. IV, p. 342.]

Il fallait maintenant traiter avec le bailli, qui n'tait pas
intraitable, puisqu'il avait souffert cette alle et venue de la ville
au camp et du camp  la ville, et trouver un moyen honnte de se
dbarrasser de la garnison.  cet effet, prcde du seigneur vque,
la commune alla trs nombreuse vers le bailli et les capitaines et les
somma de mettre la ville en sret[1363]. Ce dont ils taient bien
incapables, car de dlivrer une ville qui ne voulait pas tre dlivre
et de chasser trente mille Franais, ils ne le pouvaient vraiment
faire.

[Note 1363: J. Rogier, dans _Procs_, t. IV, pp. 296-297.]

Comme les habitants l'avaient prvu, le bailli se trouvait dans un
grand embarras. Ce que voyant, les conseillers de la ville lui dirent:

--Si vous ne voulez tenir le trait que vous avez fait pour le bien
public, nous mettrons les gens du roi dans la ville, que vous le
veuillez ou non.

Le bailli et les capitaines se refusrent  trahir les Anglais et les
Bourguignons qu'ils servaient, mais ils consentirent  s'en aller.
C'est tout ce qu'on leur demandait[1364].

[Note 1364: _Procs_, t. III, pp. 13 et 117; t. IV, pp. 296,
297.--Jean Chartier, _Chronique_, t. III, p. 205.--Th. Boutiot,
_Histoire de la ville de Troyes_, t. II, pp. 499, 500.--M. Poinsignon,
_Histoire gnrale de la Champagne et de la Brie_, Chlons, 1885, t.
I, pp. 352 et suiv.--A. Assier, _Une cit champenoise au XVe sicle_,
Paris, 1875, in-12, pp. 16, 17.]

La ville ouvrit ses portes au roi Charles. Le dimanche 10 juillet de
trs bon matin, la Pucelle entra la premire dans Troyes, avec les
communes dont elle tait aime si chrement. Frre Richard
l'accompagnait. Elle mit les gens de trait le long des rues que devait
suivre le cortge, afin que le roi de France traverst la ville entre
une double haie de ces pitons qui l'avaient suivi et grandement
aid[1365].

[Note 1365: _Procs_, t. I, p. 102.--_Chronique de la Pucelle_, p.
319.]

Tandis que Charles de Valois entrait par une porte la garnison
bourguignonne sortait par une autre[1366]. Comme il avait t convenu,
les gens du roi Henri et du duc Philippe emportaient leurs armes et
leurs biens. Or, dans leurs biens, ils comprenaient les prisonniers du
parti franais, qu'ils avaient reus  ranon. Ils n'avaient pas tout
 fait tort, semble-t-il, selon les usages et coutumes de la guerre,
mais c'tait piti de voir ces gens du roi Charles emmens ainsi
captifs  la venue de leur seigneur. La Pucelle en fut avertie et son
bon coeur s'mut. Elle courut  la porte de la ville o dj les gens
de guerre taient runis avec armes et bagages. Elle y trouva les
seigneurs de Rochefort et Philibert de Moslant, les interpella, leur
cria de laisser les gens du dauphin. Les capitaines n'entendaient pas
de cette oreille-l.

[Note 1366: Chartier, _Journal du sige_, _Chronique de la
Pucelle_, _loc. cit._]

--C'est fraude et malice, lui dirent-ils, de venir ainsi contre le
trait.

Cependant les prisonniers priaient  genoux la sainte de les garder.

--En nom Dieu, s'cria-t-elle, ils ne partiront pas[1367].

[Note 1367: Jean Chartier, _Chronique_, t. I, pp. 95,
96.--_Journal du sige_, p. 112.--_Chronique de la Pucelle_, p. 319.]

Durant cette altercation, un cuyer bourguignon faisait  part lui sur
la Pucelle des Armagnacs des rflexions qu'il rvla par la suite.
C'est par ma foi, songeait-il, la plus simple chose que je vis
oncques. En son fait il n'y a ni rime ni raison, non plus qu'en le
plus sot que je vis oncques. Je ne la compare pas  si vaillante femme
comme madame d'Or, et les Bourguignons ne font que se moquer de ceux
qui ont peur d'elle[1368].

[Note 1368: J. Rogier, dans _Procs_, t. IV, pp. 296-297.]

Pour entendre la finesse de cette plaisanterie il faut savoir que
madame d'Or, haute comme une botte, tenait l'emploi de sotte auprs de
monseigneur Philippe[1369].

[Note 1369: Lefvre de Saint-Remy, t. II, p. 168.--S. Luce,
_Jeanne d'Arc  Domremy_, pp. CLXXIII, CLXXIV.--P. Champion, _Notes
sur Jeanne d'Arc_, 1. _Madame d'Or et Jeanne d'Arc_, dans _le Moyen
ge_, juillet-aot, 1907, pp. 193-199.]

La Pucelle ne put s'entendre, au sujet des prisonniers, avec les
seigneurs de Rochefort et de Moslant. Ils avaient pour eux le droit de
la guerre. Elle n'avait pour elle que les raisons de son bon coeur. Ce
dbat parut fort plaisant aux gens d'armes des deux obissances. Quand
il en fut instruit, le roi Charles sourit et dit que, pour appointer
les parties, il payerait la ranon des prisonniers, qui fut fixe  un
marc d'argent par tte. Les Bourguignons, en recevant cette somme,
lourent fort le roi de France de ses grandes manires[1370].

[Note 1370: _Chronique de la Pucelle_, p. 319.--Jean Chartier,
_Chronique_, t. I, p. 96.--_Journal du sige_, p. 112.--Un prince de
faon, Martial d'Auvergne, _Vigiles_, t. I, pp. 106, 107.]

Ce mme jour de dimanche, environ neuf heures du matin, le roi Charles
fit son entre. Il avait revtu ses habits de fte, clatants de
velours, d'or et de pierreries; le duc d'Alenon et la Pucelle, tenant
sa bannire  la main, chevauchaient  ses cts; il tait suivi de
toute sa chevalerie. Les habitants allumrent des feux de joie et
dansrent des rondes; les petits enfants crirent: Nol! frre
Richard prcha[1371].

[Note 1371: _Procs_, t. I, p. 102.--Lettre de trois gentilshommes
angevins, dans _Procs_ t. V, p. 130.--_Relation du greffier de La
Rochelle_, p. 342.--_Chronique de la Pucelle_, p. 319.--Morosini, t.
III, p. 176.--Th. Boutiot, _Histoire de la ville de Troyes_, t. II,
pp. 504 et suiv.]

La Pucelle fit ses dvotions dans les glises. En une de ces glises
elle tint un enfant sur les fonts du baptme. On lui demandait
souvent, comme  une princesse ou  une sainte femme, d'tre marraine
d'enfants qu'elle ne connaissait pas et qu'elle ne devait jamais
revoir. Elle donnait de prfrence aux garons le nom de Charles, pour
l'honneur de son roi, et aux filles son nom de Jeanne. Elle nommait
parfois aussi ses filleuls comme les mres voulaient[1372].

[Note 1372: _Procs_, t. I, p. 103.]

Le lendemain, 11 juillet, l'arme, qui tait reste aux champs sous le
commandement de messire Ambroise de Lor, traversa la ville. L'entre
des gens d'armes tait un flau aussi redout des bourgeois que la
peste noire[1373]. Le roi Charles, qui traitait les habitants de
Troyes avec d'extrmes mnagements, prit soin de contenir le flau.
Par son commandement, les hrauts crirent que nul ne ft si hardi,
sous peine de la hart, d'entrer dans les maisons et de rien prendre
contre le gr et la volont de ceux de la ville[1374].

[Note 1373: T. Babeau, _Le guet et la milice bourgeoise  Troyes_,
pp. 4 et suiv.]

[Note 1374: _Relation du greffier de La Rochelle_, p.
342.--_Chronique de la Pucelle_; p. 319.--_Journal du sige_, p.
112.--Th. Boutiot, _Histoire de la ville de Troyes_, t. II, p.
505.--A. Roserot, _Le plus ancien registre des dlibrations du
Conseil de Troyes_, dans _Coll. de Documents indits de la ville de
Troyes_, t. III, pp. 175 et suiv.]




CHAPITRE XVIII

LA CAPITULATION DE CHLONS ET DE REIMS.--LE SACRE.


Au sortir de Troyes, l'arme royale s'engagea dans la Champagne
pouilleuse, traversa l'Aube vers Arcis et prit son logis dans Lettre,
 cinq lieues de Chlons. De Lettre, le roi envoya son hraut
Montjoie  ceux de Chlons pour leur demander de le recevoir et de lui
rendre pleine obissance[1375].

[Note 1375: J. Rogier, dans _Procs_, t. IV, p. 298.--Morosini, t.
III, p. 179.--d. de Barthlmy, _Histoire de la ville de
Chlons-sur-Marne_, pices just. n 25, pp. 334-335.]

Les villes de Champagne se tenaient comme les doigts de la main. Quand
le dauphin tait encore  Brinion-l'Archevque, les habitants de
Chlons en avaient t instruits par leurs amis de Troyes. Ceux-ci les
avaient mme avertis que frre Richard, le prcheur, leur avait port
une lettre de Jeanne la Pucelle. Sur quoi ceux de Chlons crivirent
aux habitants de Reims:

Nous avons t fort bahis du frre Richard. Nous pensions que ce ft
un trs bon prud'homme. Mais il est devenu sorcier. Nous vous mandons
que les habitants de Troyes font forte guerre aux gens du dauphin.
Nous avons intention de rsister de toute notre puissance  ces
ennemis[1376].

[Note 1376: J. Rogier, dans _Procs_, t. IV, pp. 290, 291.--Varin,
_Archives lgislatives de la ville de Reims, Statuts_, t. I, pp. 596
et suiv. [_Coll. des documents indits sur l'Histoire de France_,
1845].]

Ils ne pensaient pas un mot de ce qu'ils crivaient et ils savaient
que ceux de Reims n'en croyaient rien. Mais il importait de montrer
une grande loyaut au duc de Bourgogne avant de recevoir un autre
matre.

L'vque comte de Chlons vint  Lettre au-devant du roi, et lui
remit les cls de la ville. C'tait Jean de Montbliard-Sarrebrck,
des sires de Commercy[1377].

[Note 1377: _Gallia Christiana_, t. V, col. 891-895.--_Chronique
de la Pucelle_, pp. 319-320.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p.
96.--L. Barbat, _Histoire de la ville de Chlons_, 1855 (2 vol.
in-4), t. I, p. 350.--S. Luce, _Jeanne d'Arc  Domremy_, pices just.
n 33.--Morosini, t. III, p. 182, n. 2.]

Le 14 juillet, le roi entra avec son arme dans la ville de
Chlons[1378]. La Pucelle y trouva quatre ou cinq paysans de son
village, qui venaient la voir, entre autres Jean Morel, un de ses
parrains. Laboureur de son tat, g de quarante-trois ans environ, il
s'tait enfui avec la famille d'Arc  Neufchteau, au passage des
gens de guerre. Jeanne lui donna une robe rouge, qu'elle avait
porte[1379]. Elle vit aussi  Chlons un autre laboureur plus jeune
que Morel d'une dizaine d'annes, Grardin d'pinal, qu'elle appelait
son compre, comme elle appelait Isabellette, femme de Grardin, sa
commre, pour la raison qu'elle avait tenu sur les fonts leur fils
Nicolas et qu'une marraine est une mre en esprit. Au village, Jeanne
se dfiait de Grardin, qui tait Bourguignon;  Chlons, elle lui
montra plus de confiance et, l'entretenant des progrs de l'arme, lui
dit qu'elle ne craignait rien hors la trahison[1380]. Elle avait dj
de sombres pressentiments; sans doute elle sentait que dsormais la
candeur de son me et la simplicit de sa pense taient trop rudement
combattues par la malice des hommes et les forces confuses des choses;
dj monseigneur saint Michel, madame sainte Catherine et madame
sainte Marguerite ne lui parlaient plus avec autant de clart que
devant, faute de pntrer dans les chancelleries de France et de
Bourgogne, qui n'taient pas choses du ciel.

[Note 1378: J. Rogier, dans _Procs_, t. IV, p. 298.--Lettre de
trois gentilshommes angevins, dans _Procs_, t. V, p. 130.--Perceval
de Cagny, p. 158.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, pp.
96-97.--_Chronique des Cordeliers_, fol. 85 v.--E. de Barthlmy,
_Chlons pendant l'invasion anglaise_, Chlons, 1851, p. 16.]

[Note 1379: _Procs_, t. II, pp. 391-392.]

[Note 1380: _Ibid._, t. II, pp. 421-423.]

Ceux de Chlons,  l'exemple de leurs amis de Troyes, crivirent aux
habitants de Reims qu'ils avaient reu le roi de France et qu'ils leur
conseillaient de faire de mme. En cette lettre, ils disaient qu'ils
avaient trouv le roi Charles doux, gracieux, pitoyable et
misricordieux; et, dans le fait, ce roi prenait en douceur ses
villes de Champagne. Ceux de Chlons ajoutaient qu'il tait de haut
entendement, beau de sa personne et de beau maintien[1381]. C'tait
beaucoup dire.

[Note 1381: J. Rogier, dans _Procs_, t. IV, pp. 295, 296.--Varin,
_Archives de Reims, Statuts_, t. I, p. 601.--H. Jadart, _Jeanne d'Arc
 Reims_, pp. 13 et suiv.]

Les habitants de Reims se comportaient avec prudence.  la venue du
roi de France, en mme temps qu'ils lui envoyaient des messagers pour
l'avertir que les portes de la ville lui seraient ouvertes, ils
donnaient avis  leur seigneur le duc Philippe, ainsi qu'aux chefs
anglais et bourguignons, des progrs de l'arme royale, selon ce
qu'ils en pouvaient savoir, et ils leur mandaient de fermer le passage
aux ennemis[1382]. Mais ils n'taient pas presss d'obtenir des
secours pour la dfense de leur ville, comptant que, s'ils n'en
recevaient pas, ils se rendraient au roi Charles sans encourir aucun
blme des Bourguignons, et qu'ainsi ils n'auraient rien  craindre de
l'un et l'autre parti. Pour l'heure, ils gardaient deux loyauts, ce
qui n'tait pas trop d'une en ces conjonctures difficiles et
prilleuses. Quand on voit comme ces villes de Champagne pratiquaient
ingnieusement l'art de changer de matre, il est bon de savoir que de
cet art dpendait le salut de leurs corps et de leurs biens.

[Note 1382: J. Rogier, _loc. cit._--Varin, p. 599.]

Ds le 1er juillet, le capitaine Philibert de Moslant leur crivit de
Nogent-sur-Seine, o il se trouvait avec sa compagnie bourguignonne,
que, s'ils avaient besoin de lui, il les viendrait secourir en bon
chrtien[1383]. Ils firent mine de ne pas entendre. Aprs tout, le
seigneur Philibert n'tait pas leur capitaine. Ce qu'il en pensait
faire n'tait, comme il le disait, que par charit chrtienne. Les
notables de Reims, qui ne voulaient pas tre sauvs, avaient  se
garder surtout de leur naturel sauveur, le sire de Chastillon, grand
queux de France, capitaine de la ville[1384]. Et il fallait qu'ils lui
demandassent secours de faon qu'ils n'obtinssent pas ce qu'ils
demandaient, de peur d'tre comme les Isralites de qui il est crit:
_Et tribuit eis petitionem eorum_.

[Note 1383: J. Rogier, dans _Procs_, t. IV, pp. 286 et
suiv.--Varin, pp. 600 et s.]

[Note 1384: H. Jadart, _Jeanne d'Arc  Reims_, p. 18.--Dom Marlot,
_Hist. Metrop. Remensis_, t. II, pp. 709 et suiv.]

Alors que l'arme royale tait encore sous Troyes, un hraut se
prsenta devant la ville de Reims, portant une lettre donne par le
roi,  Brinion-l'Archevque, le lundi 4 juillet. Cette lettre fut
remise au Conseil. Vous pouvez bien avoir reu nouvelle, disait le
roi Charles aux habitants de Reims, de la bonne fortune et victoire
qu'il a plu  Dieu nous donner sur les Anglais, nos anciens ennemis,
devant la ville d'Orlans et, depuis lors,  Jargeau, Beaugency et
Meung-sur-Loire, en chacun desquels lieux nos ennemis ont reu trs
grand dommage; tous leurs chefs et des autres jusqu'au nombre de
quatre mille y sont morts ou demeurs prisonniers. Ces choses tant
advenues plus par grce divine que par oeuvre humaine, selon l'avis
des princes de notre sang et lignage et des conseillers de notre
Grand-Conseil, nous nous sommes achemins pour aller en la ville de
Reims recevoir notre sacre et couronnement. C'est pourquoi nous vous
mandons que, sur la loyaut et obissance que vous nous devez, vous
vous disposiez  nous recevoir dans la manire accoutume, et comme
vous avez fait  l'gard de nos prdcesseurs[1385].

[Note 1385: J. Rogier, dans _Procs_, t. IV. p. 291.--L. Paris,
dans _Cabinet Historique_, 1855, t. I, p. 68.]

Et le roi Charles, usant envers le peuple de Reims de la mme
bnignit prudente qu'il avait montre  ceux de Troyes, faisait
pleine promesse de pardon et d'oubli.

Que les choses passes, disait-il, et la crainte que j'en eusse
encore mmoire ne vous arrtent pas. Soyez assurs que, si vous vous
conduisez envers moi comme vous devez, je vous traiterai en bons et
loyaux sujets.

Mme il leur demandait d'envoyer des notables traiter avec lui: Si,
pour tre mieux informs de nos intentions, quelques-uns de la ville
de Reims voulaient venir vers nous avec le hraut que nous vous
envoyons, nous en serions trs content. Ils y pourront aller srement
en tel nombre qu'il leur plaira[1386].

[Note 1386: J. Rogier dans _Procs_, t. IV, p. 291.]

Au reu de cette lettre, le Conseil fut convoqu, mais il se trouva
que les chevins ne furent point en nombre pour dlibrer; ce qui les
tira d'un grand embarras. Ensuite de quoi ils firent assembler la
commune par quartiers, et ils obtinrent des bourgeois ainsi consults
cette dclaration cauteleuse: Nous entendons vivre et mourir avec le
Conseil et les notables. Nous nous comporterons selon leur avis, en
bonne union et paix, sans murmurer ni faire de rponse, si ce n'est
par l'avis et ordonnance du capitaine de Reims et de son
lieutenant[1387].

[Note 1387: J. Rogier, dans _Procs_, t. IV, pp. 292, 293.--H.
Jadart, _Jeanne d'Arc  Reims_, pp. 17 et suiv.]

Le sire de Chastillon, capitaine de la ville, tait alors 
Chteau-Thierry avec ses lieutenants, Jean Cauchon et Thomas de
Bazoches, tous deux cuyers. Les habitants de Reims jugrent utile de
mettre sous ses yeux la lettre du roi Charles; leur bailli, Guillaume
Hodierne, se rendit auprs du soigneur capitaine et la lui montra. Le
bailli rpondit parfaitement au sentiment des habitants de Reims: il
demanda au sire de Chastillon de venir, mais il le lui demanda de
manire que le sire de Chastillon ne vnt pas. C'tait le point
essentiel; car,  ne le pas appeler, on se mettait en trahison
ouverte, et, s'il venait, on risquait de subir un sige plein de
calamits et de dangers.

 ces fins, le bailli dclara que les habitants de Reims, dsireux de
communiquer avec leur capitaine, le recevraient accompagn de
cinquante chevaux seulement; en quoi ils montraient leur bon vouloir;
ayant le droit de ne point recevoir garnison dans leur ville, ils
consentaient  y laisser entrer cinquante lances, ce qui allait bien 
deux cents combattants. Le sire de Chastillon, comme les habitants
l'avaient prvu, jugea qu'en l'occurrence ce n'tait pas assez pour sa
sret et il mit, comme conditions  sa venue, que la ville ft
empare et munie, qu'il y entrt avec trois ou quatre cents
combattants, qu'il en et la garde ainsi que du chteau, avec cinq ou
six notables pris, autant dire, comme otages.  ces conditions il
tait, disait-il, prt  vivre et  mourir pour eux[1388].

[Note 1388: J. Rogier, dans _Procs_, t. IV, pp. 292-293.--Varin,
_Archives de Reims_, pp. 910, 912.--H. Jadart, _Jeanne d'Arc  Reims_,
p. 18.]

Il s'achemina avec sa compagnie jusque auprs de la ville et l fit
savoir aux habitants qu'il tait venu les aider. Il leur manda que
dans cinq ou six semaines sans faute, une belle et grande arme
anglaise, dbarque  Boulogne, marcherait  leur secours[1389].

[Note 1389: J. Rogier, dans _Procs_, t. IV, pp. 292, 294.--H.
Jadart, _Jeanne d'Arc  Reims_, pp. 18-19.]

 la vrit les Anglais levaient des troupes autant qu'ils pouvaient
et faisaient flche de tout bois. Ils armaient, disait-on, jusqu'aux
prtres. Le Rgent employait  sa guerre les croiss dbarqus en
France, que le cardinal de Winchester conduisait contre les
Hussites[1390]. Et, comme bien on pense, le conseil du roi Henri ne
ngligeait pas d'avertir les habitants de Reims des armements qu'il
ordonnait. Le 3 juillet, il les avisait que des troupes taient en
passage de mer, et le 10, Colard de Mailly, bailli de Vermandois, leur
faisait savoir que ces troupes taient dj passes. Mais ces
nouvelles ne donnaient pas grande confiance aux Champenois dans la
force des Anglais et lorsque le sire de Chastillon leur promit, 
quarante jours, une grande et belle arme d'outre-mer, le roi Charles
chevauchait  quelques lieues de leur ville avec trente mille
combattants. Le sire de Chastillon s'aperut qu'il tait jou, ce dont
il avait eu dj quelque soupon. Les habitants de Reims refusrent de
le recevoir. Il ne lui restait plus qu' tourner bride et  rejoindre
les Anglais[1391].

[Note 1390: Fauquembergue, dans _Procs_, t. IV, p. 451.--Jean
Chartier, _Chronique_, t. I, pp. 101-102.--_Journal du sige_, p.
118.--Rymer, _Foedera_, t. X, p. 424.--S. Bougenot, _Notices et
Extraits des manuscrits intressant l'Histoire de France conservs 
la bibliothque impriale de Vienne_, p. 62.--Raynaldi, _Annales
ecclesiatici_, t. IX, pp. 77, 78.--Morosini, t. IV, annexe XVII.]

[Note 1391: J. Rogier, dans _Procs_, t. IV, pp. 294, 298.]

Le 12 juillet, ils reurent de monseigneur Regnault de Chartres,
archevque duc de Reims, une lettre les priant de se disposer  la
venue du roi[1392].

[Note 1392: _Ibid._--L. Paris, _Cabinet Historique_, 1865, p. 77.]

Ce mme jour, le Conseil de ville s'tant assembl le greffier
commena d'inscrire sur le registre des dlibrations le procs-verbal
de la sance:

..... Aprs ce qu'on a expos  Monseigneur de Chastillon, comment il
estoit capitaine, et les seigneurs et autre multitude de peuple
qui[1393].....

[Note 1393: H. Jadart, _Jeanne d'Arc  Reims_, p. 19.]

Il n'en crivit pas davantage. Trouvant difficile de tmoigner leur
loyaut aux Anglais en prparant le sacre du roi Charles et contraire
 la prudence de reconnatre un nouveau prince sans y tre forcs, les
citoyens renonaient tout  coup  la parole qui est d'argent et se
rfugiaient dans un silence d'or.

Le samedi 16, le roi Charles prit gte  quatre lieues de la ville du
sacre, au chteau de Sept-Saulx, construit plus de deux cents ans
auparavant par les prdcesseurs guerriers de messire Regnault et dont
le fier donjon commandait le passage de la Vesle[1394]. Il y reut les
bourgeois de Reims qui vinrent en grand nombre lui offrir pleine et
entire obissance[1395]. Puis il se remit en marche avec la Pucelle
et toute son arme, et ayant franchi sa dernire tape sur la chausse
qui ctoyait la Vesle, il entra dans la grande cit champenoise au
tomber du jour, par la porte mridionale nomme Dieulimire, qui,
devant lui, abaissa ses ponts et leva ses deux herses[1396].

[Note 1394: Perceval de Cagny, p. 159.--Jean Chartier,
_Chronique_, p. 97.--_Chronique de la Pucelle_, p. 320.--_Chronique
des Cordeliers_, fol. 85 v.--_Journal du sige_, p. 112.--Bergier,
_Pome sur la tapisserie de Jeanne d'Arc_, p. 112.--H. Jadart, _Jeanne
d'Arc  Reims_, pp. 20, 21.--F. Pinon, _Notice sur Sept-Saulx_, dans
_Travaux de l'Acadmie de Reims_, t. VI, p. 328.]

[Note 1395: J. Rogier, dans _Procs_, pp. 298 et suiv.--Dom
Marlot, _Histoire de la Ville de Reims_, t. IV, Reims, 1846 (4 vol.
in-4), t. III, p. 174.]

[Note 1396: H. Jadart, _Jeanne d'Arc  Reims_, p. 23.]

La tradition voulait que le sacre fut clbr, de prfrence, un
dimanche, et cette rgle se trouvait mentionne dans un crmonial qui
avait servi, croyait-on, pour le sacre de Louis VIII et qui faisait
autorit[1397]. Les habitants de Reims travaillrent pendant la nuit,
afin que tout ft prt pour le lendemain[1398]. Leur amour subit du
roi de France les aiguillonnait et surtout la peur qu'il demeurt
quelques jours dans la ville avec son arme. Ils ressentaient 
recevoir et  garder des gens d'armes dans leurs murs une crainte
commune aux bourgeois de toutes les villes, qui, dans leur pouvante,
ne distinguaient point les hommes de guerre armagnacs des hommes de
guerre anglais et bourguignons[1399]. Aussi furent-ils diligents 
prparer toutes choses, avec la ferme intention d'en payer le moins
possible. Attendu que le sacre ne leur rapportait ni profit ni
honneur[1400], les chevins, d'habitude, en rejetaient la charge sur
l'archevque, qui en tenait, disaient-ils, les moluments comme pair
de France[1401].

[Note 1397: _Chronique de la Pucelle_, pp. 322-323, note.--Ce
rituel date bien du XIIIe sicle. Il nous a t conserv dans un
manuscrit de la bibliothque de Reims qui parat avoir t crit vers
1274. Communication de M. H. Jadart.--Varin, _Archives de Reims_, t.
I, p. 522.--Dom Marlot, _Histoire de la ville de Reims_, t. III, p.
566, et t. IV, Pices just., n 142.--H. Jadart, _Jeanne d'Arc 
Reims_, p. 7.]

[Note 1398: _Chronique de la Pucelle_, p. 321.--Perceval de Cagny,
p. 159.--Lettre de trois gentilhommes angevins, dans _Procs_, t. V,
p. 128.]

[Note 1399: _Procs_, t. I, p. 91.]

[Note 1400: Thirion, _Les frais du sacre_, dans _Travaux de
l'Acadmie de Reims_, 1894.--Voir dans Varin, _Archives de Reims_, la
table des matires au mot: _Sacre_.--Dom Marlot, _Histoire de la ville
de Reims_, t. III, pp. 461, 566, 640, 651, 819; t. IV, pp. 25, 31,
45.]

[Note 1401: _Chronique de la Pucelle_, p. 321, note 2.]

Les ornements royaux dposs, aprs le sacre du feu roi, dans le
trsor de Saint-Denys, taient aux mains des Anglais. La couronne de
Charlemagne, brillante de rubis, de saphirs et d'meraudes, fleuronne
de quatre fleurs de Lis, que recevaient les rois de France  leur
couronnement, les Anglais voulaient la mettre sur la tte de leur roi
Henri; ils se prparaient  ceindre le roi enfant de l'pe de
Charlemagne, l'illustre Joyeuse, qui dormait dans son fourreau de
velours violet, sous la garde de l'abb bourguignon de Saint-Denys.
Aux Anglais aussi le sceptre que surmontait un Charlemagne d'or en
habit d'empereur, la verge de justice termine par une main en corne
de licorne, l'agrafe dore du manteau de saint Louis et les perons
d'or, et le _Pontifical_ contenant, dans sa reliure de vermeil
maille, les crmonies du sacre[1402]. On dut se contenter d'une
couronne conserve dans le trsor de la cathdrale[1403]. Quant aux
autres insignes de la royaut de Clovis, de saint Charlemagne et de
saint Louis, on les reprsenterait comme on pourrait et il n'tait pas
mauvais aprs tout que ce sacre gagn dans une chevauche se sentt
des travaux et des misres qu'il avait cots et que la crmonie
participt en quelque chose de la pauvret hroque des hommes d'armes
et des gens des communes, qui y avaient conduit le dauphin.

[Note 1402: C. Leber, _Des crmonies du sacre ou Recherches
historiques et antiques sur les moeurs, les coutumes, les institutions
et le droit public des Franais, dans l'ancienne monarchie_,
Paris-Reims, 1825, in-8.--A. Lenoble, _Histoire du sacre et du
couronnement des rois et des reines de France_, Paris, 1825, in-8.]

[Note 1403: _Procs_, t. I, p. 91.--Varin, _Archives de Reims_, t.
III. pp. 559 et suiv.]

Les rois taient sacrs par l'huile, car l'huile signifie renomme,
gloire et sapience. Le matin, les seigneurs de Rais, de Boussac, de
Graville et de Culant furent dputs par le roi pour aller qurir la
Sainte Ampoule[1404].

[Note 1404: _Chronique de la Pucelle_, p. 321.--_Journal du
sige_, p. 113.--Varin, _Archives de Reims_, t. II, p. 509; t. III, p.
555.]

C'tait une fiole de cristal que le grand prieur de Saint-Remi tenait
enferme dans le tombeau de l'aptre derrire le matre-autel de
l'glise abbatiale. Cette fiole contenait le saint chrme, dont le
bienheureux Remi avait oint le roi Clovis, et elle tait enchsse
dans un reliquaire en forme de colombe, parce qu'on avait vu la
colombe du Paraclet apporter l'huile destine au sacrement du premier
roi chrtien. Il est vrai qu'on trouvait en de vieux livres qu'un ange
tait descendu du ciel avec l'ampoule miraculeuse[1405]; mais ces
incertitudes ne troublaient point les esprits, et l'on ne doutait pas,
dans le peuple chrtien, que le saint chrme n'et des vertus
merveilleuses. On savait, par exemple, qu'il ne diminuait point 
l'usage, et que la fiole restait toujours pleine, en prsage et gage
de la prennit du royaume de France. Selon les observations des
tmoins, lors du sacre du feu roi Charles, l'huile n'avait pas diminu
aprs les onctions[1406].

[Note 1405: Flodoard, _Hist. ecclesi Remensis_, dans _coll.
Guizot_, t. V, pp. 41 et suiv.--Eustache Deschamps, Ballade 172, t. I,
p. 305, t. II, p. 104.--Dom Marlot, _Histoire de la ville de Reims_,
t. II, p. 48, n 1.--Vertot, dans _Acadmie des Inscriptions_, t. II.]

[Note 1406: Froissart, l. II, ch. LXXIV.]

 neuf heures du matin, Charles de Valois entra dans l'glise avec une
suite nombreuse. Le roi d'armes de France appela par leurs noms,
devant le matre-autel, les douze pairs du royaume. Des six pairs
laques, aucun ne rpondit.  leur place se prsentrent le duc
d'Alenon, les comtes de Clermont et de Vendme, les sires de Laval,
de la Trmouille et de Maill.

Des six pairs ecclsiastiques, trois rpondirent  l'appel du roi
d'armes: l'archevque duc de Reims, l'vque comte de Chlons,
l'vque duc de Laon. Les vques dtaillants de Langres, de Chaumont
et de Noyon furent suppls. En l'absence d'Arthur de Bretagne,
conntable de France, l'pe fut tenue par Charles, sire
d'Albret[1407].

[Note 1407: Lettres de trois gentilshommes angevins, dans
_Procs_, t. V, pp. 127, 129.--Monstrelet, t. IV, ch. LXIV.--Perceval
de Cagny, p. 159.--_Relation du greffier de La Rochelle_, p.
343.--_Chronique de Tournai_ (t. III du _Recueil des Chroniques de
Flandre_), p. 414.--_Gallia Christiana_, t. IX, col. 551; t. XI, col.
698.]

Devant l'autel se tenait Charles de Valois, revtu d'habits fendus sur
la poitrine et les paules. Il jura, premirement, de conserver 
l'glise paix et privilges; deuximement, de prserver le peuple des
exactions et de ne le pas trop charger; troisimement, de gouverner
avec justice et misricorde[1408].

[Note 1408: _Chronique de la Pucelle_, p. 322, note
1.--_Collection de Champagne_, vol. 125, Sacre des rois, fol. 86.]

Il fut arm chevalier par son cousin d'Alenon[1409].

[Note 1409: Perceval de Cagny, p. 159.--_Chronique de la pucelle_,
p. 322--_Journal du sige_, p. 114.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I,
p. 97.]

Puis l'archevque lui fit les onctions avec l'huile mystique, dont le
Saint-Esprit fortifie les prtres, les rois, les prophtes et les
martyrs et, nouveau Samuel, consacra le nouveau Sal, manifestant que
toute puissance est de Dieu et que,  l'exemple de David, les rois
sont les pontifes, les annonciateurs et les tmoins du Seigneur. Cette
effusion d'huile, dont taient consacrs les rois, dans Isral,
rendait brillants et forts les rois de la France trs chrtienne
depuis Charlemagne, depuis Clovis, car, s'il reut de saint Remi non
proprement le sacre, mais le baptme et la confirmation, Clovis fut
consacr en mme temps chrtien et roi par le bienheureux vque, au
moyen de l'huile sainte, envoye par Dieu lui-mme  ce prince et 
ses successeurs[1410].

[Note 1410: Chifletius, _De ampula Remensi nova et acurata
disquisitio_, Anvers, 1651, in-4.]

Et Charles reut les onctions prsage de force et de victoire, car il
est crit au livre des Rois: Samuel prit la fiole d'huile, la versa
sur la tte de Sal et dit: Voici que le Seigneur t'a sacr prince sur
son hritage, et tu dlivreras son peuple des mains des ennemis qui
l'environnent. _Ecce unxit te Dominus super hereditatem suam in
principem, et liberabis populum suum de manibus inimicorum ejus, qui
in circuitu ejus sunt._ (_Reg._ I, X, 1, 6.)

Durant le mystre, comme on disait en ancien langage[1411], la Pucelle
demeurait au ct du roi. Elle tint un moment dploy son tendard
blanc devant lequel le vieil tendard de Chandos avait recul. Puis
d'autres tinrent l'tendard  leur tour, son page Louis de Coutes, qui
ne la quittait jamais, frre Richard le prcheur, qui l'avait suivie 
Chlons et  Reims[1412]. Dans un de ses rves, elle avait donn
nagure une couronne blouissante  son roi; elle s'attendait  ce que
cette couronne ft apporte dans l'glise par des messagers
clestes[1413]. Les saintes ne recevaient-elles pas communment des
couronnes de la main des anges? Un ange offrit  sainte Ccile une
couronne tresse de roses et de lis. Un ange donna  la vierge
Catherine la couronne imprissable, que la sainte posa sur la tte de
l'Impratrice de Rome. Mais la couronne trangement riche et
magnifique que Jeanne attendait ne vint point.

[Note 1411: Lettre de trois gentilshommes angevins, dans _Procs_,
t. V, p. 129.--F. Boyer, _Variante indite d'un document sur le Sacre
de Charles VII_, Clermont et Orlans, 1881, in-8.]

[Note 1412: _Procs_, t. I, p. 104, 300.--_Chronique de la
Pucelle_, p. 322.--Lettre de trois gentilshommes angevins, dans
_Procs_, t. V, p. 129.--Varin, D. Marlot, H. Jadart, _loc. cit._]

[Note 1413: _Procs_, t. I, p. 108.]

L'archevque prit sur l'autel la couronne de prix modique fournie par
le chapitre, et l'leva  deux mains sur la tte du roi. Les douze
pairs en cercle autour du prince y portrent le bras pour la soutenir.
Les trompettes clatrent, et le peuple cria: Nol[1414]!

[Note 1414: Lettre de trois gentilshommes angevins, dans _Procs_,
t. V, p. 129.]

Ainsi fut oint et couronn Charles de France, issu de la royale ligne
du noble roi Priam de Troie la Grande.

Le mystre fut termin  deux heures aprs midi[1415]. On rapporte
qu'alors la Pucelle s'agenouilla et, embrassant le roi par les jambes,
lui dit avec des larmes:

--Gentil roi, maintenant est fait le plaisir de Dieu, qui voulait que
je levasse le sige d'Orlans et vous amenasse en cette cit de Reims
recevoir votre saint sacre, en montrant que vous tes vrai roi et
celui auquel le royaume de France doit appartenir[1416].

[Note 1415: Morosini, t. III, p. 181.--Lettre de trois
gentilshommes, _loc. cit._]

[Note 1416: _Chronique de la Pucelle_, pp. 322, 323.--_Journal du
sige_, p. 114.]

Le roi fit les prsents d'usage. Il offrit au Chapitre un tapis de
satin vert, ainsi que des ornements de velours rouge et de damas
blanc. De plus, il posa sur l'autel un vase d'argent du prix de treize
cus d'or. Le seigneur archevque s'en empara malgr les rclamations
des chanoines, mais il ne lui servit de rien de l'avoir pris, car il
lui fallut le rendre[1417].

[Note 1417: Dom Marlot, _Histoire de la ville de Reims_, t. IV, p.
175.--H. Jadart, _Jeanne d'Arc  Reims_, p. 107.]

Aprs la crmonie, Charles ceignit la couronne, revtit le manteau
royal, bleu comme le ciel, fleuri de lis d'or, et traversa sur son
coursier les rues de la ville de Reims. Le peuple en liesse criait:
Nol! comme il avait cri  l'entre de monseigneur le duc de
Bourgogne.

Ce jour-l, le sire de Rais fut fait marchal de France et le sire de
la Trmouille comte; l'an des deux fils de madame de Laval,  qui la
Pucelle avait offert le vin  Selles-en-Berri, fut fait comte aussi.
Le capitaine La Hire reut le comt de Longueville avec tout ce qu'il
prendrait en Normandie[1418].

[Note 1418: _Chronique de la Pucelle_, p. 322.--_Journal du
sige_, p. 114.--Perceval de Cagny, p. 159.--Lettre de trois
gentilshommes angevins, dans _Procs_, t. V, p. 129.--Jean Chartier,
_Chronique_, t. I, p. 97.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles
VII_, t. II, p. 99, note 2.]

Le roi Charles fut servi  dner en l'htel piscopal, dans l'ancienne
salle du Tau, par le duc d'Alenon et le comte de Clermont[1419]. La
table royale, selon la coutume, se prolongeait dans la rue et le
festin dbordait sur toute la ville. C'tait un jour de franche lippe
et de commune frairie. Dans les maisons, sous les portes, sur les
bornes, on faisait ripaille, on se ruait en cuisine; il se dvorait
boeufs par douzaines, moutons par centaines, poules et lapins par
milliers. On se bourrait d'pices, et comme on avait grand'soif, on
humait  plein pot les vins de Bourgogne et notamment le parfum vin
de Beaune. Le trs vieux cerf de la cour archipiscopale, qui tait de
bronze et creux, on le transportait,  chaque couronnement, dans la
rue du Parvis; on le remplissait de vin, et le peuple y venait boire
comme  la fontaine. Finalement les bourgeois et habitants de la cit
du bienheureux Remi, riches et pauvres, empiffrs, saouls de viandes
et de vin, ayant hurl Nol!  plein gosier, tombaient endormis sur
les fts et les victuailles dont, le lendemain, les chevins moroses
allaient disputer aigrement les restes aux gens du roi[1420].

[Note 1419: Monstrelet, t. IV, p. 339.--H. Jadart, _Jeanne d'Arc 
Reims_, p. 32.]

[Note 1420: Thirion, _Les frais du sacre_ dans _Travaux de
l'Acadmie de Reims_, 1894.--Dom Marlot, _Histoire de la ville de
Reims_, t. IV, p. 45, n. 1.--Varin, _Arch. adm. de la ville de Reims_,
t. III, p. 39.]

Jacques d'Arc tait venu voir ce couronnement auquel sa fille avait
tant ouvr. Il logeait  l'enseigne de l'_ne ray_, rue du Parvis,
dans une htellerie tenue par Alix, veuve de Raulin Morieau. En mme
temps que sa fille, il revit son fils Pierre[1421]. Ce cousin que
Jeanne appelait son oncle et qui l'avait accompagne auprs de sire
Robert  Vaucouleurs, Durand Lassois, tait pareillement venu aux
ftes du sacre. Il parla au roi et lui conta tout ce qu'il savait de
sa cousine[1422]. Jeanne trouva aussi  Reims un jeune compatriote,
Husson Le Maistre, chaudronnier dans le village de Varville,  trois
lieues de Domremy. Elle ne le connaissait pas, mais il avait bien
entendu parler d'elle, et il tait trs familier avec Jacques et
Pierre d'Arc[1423].

[Note 1421: _Procs_, t. III, p. 198; t. V, pp. 141, 266.--H.
Jadart, _Jeanne d'Arc  Reims_, pp. 47, 48.--L'abb Cerf, _Le vieux
Reims_, 1875, pp. 35 et 110.]

[Note 1422: _Procs_, t. II, p. 445.]

[Note 1423: _Ibid._, t. III, p. 198.]

Jacques d'Arc tait un des notables de son village et peut-tre le plus
entendu aux affaires[1424]. Il ne s'tait pas rendu  Reims  seule fin
de voir sa fille chevaucher par les rues de la cit en habit d'homme; il
venait demander au roi pour lui, pour ceux de son village, dpouills
par les gens de guerre, une exemption d'impts. Cette demande, que la
Pucelle transmit au roi, fut agre. Le 31 du mme mois, le roi
ordonnait que les habitants de Greux et de Domremy fussent francs de
toutes tailles, aides, subsides et subventions[1425]. Les lus de la
ville payrent sur les deniers publics les dpenses de Jacques d'Arc,
et, quand il fut sur son dpart, ils lui donnrent un cheval pour
retourner chez lui[1426].

[Note 1424: S. Luce, _Jeanne d'Arc  Domremy_, pp. L et suiv.;
preuve, LI, pp. 97, 106; supplment aux preuves, pp. 359,
362.--Boucher de Molandon, _Jacques d'Arc, pre de la Pucelle, sa
notabilit personnelle_, Orlans, 1885, in-8.]

[Note 1425: _Procs_, t. V, pp. 137, 139.]

[Note 1426: _Ibid._, t. I, pp. 141, 266, 267.]

Durant les cinq ou six jours qu'elle demeura  Reims, la Pucelle se
montra au peuple. Les humbles, les simples venaient  elle; les bonnes
femmes lui prenaient les mains et faisaient toucher leurs anneaux au
sien[1427]. Elle portait au doigt un petit anneau que sa mre lui
avait donn; il tait de laiton, autrement appel aurichalque[1428].
L'aurichalque tait, comme on disait, l'or des pauvres. Cet anneau
n'avait pas de pierre et portait au chaton les noms de _Jhesus Maria_,
avec trois croix. Elle y tenait souventes fois les regards pieusement
fixs parce qu'un jour elle l'avait fait toucher par madame sainte
Catherine[1429]. Et que la sainte l'et vraiment touch, ce n'tait
pas incroyable, puisqu'il tait manifeste que peu de temps auparavant,
en l'an 1413, soeur Colette, qui professait la chastet virginale,
avait reu de l'aptre vierge un riche anneau d'or, en signe
d'alliance spirituelle avec le Roi des rois. Soeur Colette faisait
toucher cet anneau aux religieux et aux religieuses de son ordre, et
elle le confiait aux messagers qu'elle envoyait au loin, afin de les
prserver des prils de la route[1430]. La Pucelle attribuait aussi 
son anneau de grandes vertus; toutefois elle ne s'en servait point
pour oprer des gurisons[1431].

[Note 1427: _Ibid._, t. I, p. 103.]

[Note 1428: Du Cange, _Glossarium_, aux mots: _Auriacum_,
_electrum_ et _leto_.--Vallet de Viriville, _Les anneaux de Jeanne
d'Arc_, dans _Mmoires de la Socit des Antiquaires de France_, t.
XXX, janvier 1867.]

[Note 1429: _Procs_, t. I, pp. 185, 238; Walter Bower, _ibid._,
t. IV, p. 480.]

[Note 1430: _Sanctissim virginis Colet vita_, Paris, in-8,
gothique sans date, feuillet 8, verso.--_Bollandistes_, AA. SS., mars,
t. I, p. 611.]

[Note 1431: _Procs_, t. I, p. 104.]

On attendait d'elle les menus services qu'il tait d'usage de demander
aux saintes gens et parfois aux sorciers. Avant la crmonie du sacre,
les nobles et les chevaliers avaient reu des gants, selon la coutume.
L'un d'eux perdit les siens; il demanda, ou d'autres demandrent pour
lui, qu'elle les lui ft retrouver. Elle ne dit point qu'elle le
ferait; cependant la chose fut sue et diversement juge[1432].

[Note 1432: _Ibid._, t. I, p. 104.--H. Jadart, _Jeanne d'Arc 
Reims_, p. 37.]

Aprs le sacre du roi, si, ml au peuple dans la rue du Parvis,
quelque clerc mditatif leva les yeux sur la haute face historie de
la cathdrale, dj trs vieille alors pour des hommes qui,
connaissant mal les chroniques, mesuraient le temps sur la dure de
la vie humaine, il vit srement,  gauche de l'arc aigu qui surmonte
la rose, l'image colossale de Goliath dress firement dans son armure
 cailles, et cette mme figure rpte  droite de l'arc, dans
l'attitude d'un homme chancelant et qui tombe[1433]. Alors ce clerc
dut se rappeler ce qui est crit au premier livre des Rois:

[Note 1433: Ces sculptures (Goliath et David) ont t
certainement excutes  la fin du XIIIe sicle (L. Demaison, _Notice
historique sur la cathdrale de Reims_, Reims, _s. d._, in-4, p. 44).
La rose est de 1280 (H. Jadart, _Jeanne d'Arc  Reims_, p. 41).]

Les Philistins assemblrent toutes leurs troupes pour combattre
Isral. Or, il arriva qu'un homme, qui tait btard, sortit du camp
des Philistins. Il s'appelait Goliath; il tait de Geth, et il avait
six coudes et une palme de haut. Il tait revtu d'une cuirasse 
cailles qui pesait cinq mille sicles d'airain. Et il vint disant:
J'ai jet l'opprobre aux armes d'Isral. Donnez-moi un homme qui
vienne combattre contre moi en un combat singulier.

Or, David enfant s'en tait all  Bethlem pour patre les troupeaux
de son pre. Mais David, s'tant lev ds la pointe du jour, laissa 
un serviteur le soin de son troupeau. Il vint au lieu appel Magala,
o l'arme s'tait avance pour donner la bataille. Et voyant Goliath,
il demanda: Qui est ce Philistin incirconcis qui jette l'opprobre aux
armes du Dieu vivant?

Ces paroles de David ayant t entendues, elles furent rapportes 
Sal. Et Sal l'ayant fait venir devant lui, David lui parla de cette
manire: Que personne ne s'pouvante de ce Philistin, car moi, ton
serviteur, je suis prt  aller le combattre. Sal lui dit: Tu ne
saurais rsister  ce Philistin ni combattre contre lui, parce que tu
es un enfant, et que celui-ci est un homme nourri  la guerre depuis
sa jeunesse. David rpondit: J'irai contre lui et je ferai cesser
l'opprobre d'Isral. Sal dit donc  David: Va! et que le Seigneur
soit avec toi!

David prit son bton, choisit dans le torrent cinq pierres trs
polies et, tenant  la main sa fronde, il marcha contre les
Philistins.

Et Goliath, lorsqu'il eut aperu David, voyant que c'tait un bel
enfant aux cheveux roux, lui dit: Suis-je un chien, pour que tu
viennes  moi avec un bton? Mais David rpondit au Philistin: Tu
viens  moi avec l'pe, la lance et le bouclier. Mais moi, je viens 
toi au nom du Seigneur des armes, du Dieu des batailles d'Isral,
auquel tu as insult aujourd'hui. Le Seigneur te livrera entre mes
mains. Et que toute cette assemble d'hommes reconnaisse que ce n'est
point par l'pe, ni par la lance que Dieu sauve! Cette guerre est sa
guerre et il vous livrera dans nos mains.

Le Philistin s'avana donc et marcha contre David. Et David lana une
pierre avec sa fronde et en frappa le Philistin au front. Et Goliath
tomba le visage contre terre.

Alors le clerc qui mditait ces paroles du Livre songeait que,
toujours semblable  lui-mme, le Seigneur qui sauva Isral et abattit
Goliath par la fronde d'un berger enfant avait suscit la fille d'un
laboureur pour la dlivrance du trs chrtien royaume et l'opprobre du
Lopard[1434].

[Note 1434: Voir le sacre de David et celui de Louis XII, par un
peintre inconnu, vers 1498, au Muse de Cluny.--H. Bouchot,
_L'Exposition des Primitifs franais. La peinture en France sous les
Valois_, liv. II, planche C.]

La Pucelle avait fait crire de Gien, vers le 27 juin, au duc de
Bourgogne, pour l'inviter  se rendre au sacre du roi. N'ayant pas
reu de rponse, elle dicta, le jour mme du sacre, une deuxime
lettre au duc. Voici cette lettre:

     + JHESUS MARIA.

     Haultet reboubt prince, duc de Bourgoingne, Jehanne la Pucelle
     vous requiert de par le Roy du ciel, mon droicturier et souverain
     seigneur, que le roy de France et vous, faciez bonne paix ferme,
     qui dure longuement. Pardonnez l'un  l'autre de bon cuer,
     entirement, ainsi que doivent faire loyaulx chrestians; et s'il
     vous plaist  guerroier, si alez sur les Sarrazins. Prince de
     Bourgoingne, je vous prie, supplie et requiers tant humblement
     que requrir vous puis, que ne guerroiez plus ou saint royaume de
     France, et faictes retraire incontinent et briefment voz gens qui
     sont en aucunes places et forteresses dudit saint royaume; et de
     la part du gentil roy de France, il est prest de faire paix 
     vous, sauve son honneur, s'il ne tient en vous. Et vous faiz 
     savoir de par le Roy du ciel, mon droicturier et souverain
     seigneur, pour vostre bien et pour vostre honneur et sur voz vie,
     que vous n'y gaignerez point bataille  l'encontre des loyaulx
     Franois, et que tous ceulx qui guerroient oudit saint royaume de
     France, guerroient contre le roy Jhesus, roy du ciel et de tout
     le monde, mon droicturier et souverain seigneur. Et vous prie et
     requiers  jointes mains, que ne faictes nulle bataille ne ne
     guerroiez contre nous, vous, vos gens ou subgiez; et croiez
     seurement que, quelque nombre de gens que amenez contre nous,
     qu'ilz n'y gagneront mie, et sera grant piti de la grant
     bataille et du sang qui y sera respendu de ceulx qui y vendront
     contre nous. Et a trois semaines que je vous avoye escript et
     envoi bonnes lettres par ung hrault, que feussiez au sacre du
     roy qui, aujourd'hui dimenche, xvije jour de ce prsent mois de
     juillet, ce fait en la cit de Reims: dont je n'ay eu point de
     response, ne n'ouy oncques puis nouvelles dudit hrault.  Dieu
     vous commens et soit garde de vous, s'il lui plaist; et prie Dieu
     qu'il y mecte bonne pais. Escript audit lieu de Reims, ledit
     xvije jour de juillet.

     _Sur l'adresse:_ Au duc de Bourgoigne[1435].

[Note 1435: _Procs_, t. V, pp. 126-127.--Hennebert, _Une lettre
de Jeanne d'Arc aux Tournaisiens_, dans _Arch. hist. et litt. du Nord
de la France et du Midi de la Belgique_, nouv. srie, t. I, 1837, p.
525.--Fac-simil dans l'_Album des Archives dpartementales_, n 123.]

Sainte Catherine de Sienne,  Reims, n'aurait pas crit autrement. La
Pucelle, bien qu'elle n'aimt pas les Bourguignons, sentait  sa
manire et fortement combien la paix avec le duc de Bourgogne tait
dsirable. C'est  mains jointes qu'elle le prie de ne plus faire la
guerre en France. S'il vous plat de guerroyer, lui dit-elle, allez
sur les Sarrasins. Elle avait dj conseill aux Anglais de s'unir
aux Franais pour faire la croisade. La destruction des infidles
tait alors le rve des mes douces et pacifiques, et beaucoup de
bonnes personnes comptaient que le fils riche et puissant du vaincu de
Nicopolis ferait payer cher aux Turcs leur antique victoire[1436].

[Note 1436: Morosini, t. III, pp. 82, 83.--Eberhard Windecke, p.
61, note 9, et p. 108.--Christine de Pisan, dans _Procs_, t. V, p.
416.--Jorga, _Notes et extraits pour servir  l'histoire des croisades
au XVe sicle_, Paris, 1899-1902, 3 vol. in-8.]

Par sa lettre, la Pucelle annonce, de la part du roi du ciel, au duc
Philippe que, s'il combat contre le roi, il perdra la bataille. Ses
voix lui avaient prdit la victoire de la France sur la Bourgogne;
elles ne lui avaient pas rvl qu'au moment mme o elle dictait sa
lettre, les ambassadeurs du duc Philippe se trouvaient  Reims;
c'tait pourtant la vrit[1437].

[Note 1437: _Mmoires du Pape Pie II_, dans _Procs_, t. IV, pp.
514, 515.--Morosini, t. III, p. 190.]

Le duc Philippe, estimant que le roi Charles, matre de la Champagne,
tait un prince  mnager, lui envoya,  Reims, David de Brimeu,
bailli d'Artois,  la tte d'une ambassade, pour le saluer et lui
faire des ouvertures de paix[1438]. Les Bourguignons reurent du
chancelier et du Conseil un accueil empress. On esprait que la paix
serait conclue avant leur dpart. Les seigneurs angevins le mandrent
aux reines Yolande et Marie[1439]. Ce n'tait pas connatre le
magnifique renard de Dijon. Les Franais n'taient pas encore assez
forts, les Anglais assez faibles. Il fut convenu qu'une ambassade
serait envoye en aot au duc de Bourgogne dans la ville d'Arras.
Aprs quatre jours de confrences, une trve de quinze jours fut
signe et l'ambassade quitta Reims[1440]. Dans le mme moment, le duc
renouvelait solennellement  Paris sa plainte contre Charles de
Valois, assassin de son pre, et s'engageait  amener une arme au
secours des Anglais[1441].

[Note 1438: _Procs_, t. IV, pp. 514, 515.--Monstrelet, t. IV, p.
340.--_Relation du greffier de La Rochelle_, p. 37.--Lettre de trois
gentilshommes angevins, dans _Procs_, t. V, p. 130.--Troisime compte
de Jean Abonnel, dans De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II,
p. 404, n 3.]

[Note 1439: Lettre de trois gentilshommes angevins, dans _Procs_,
t. V, p. 130.]

[Note 1440: Le 20 ou le 21.--Monstrelet, t. IV, pp. 348 et
suiv.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, pp. 404 et
suiv.]

[Note 1441: Fauquembergue, dans _Procs_, t. IV, p. 455.--_Journal
d'un bourgeois de Paris_, pp. 240, 241.--Stevenson, _Letters and
Papers_, t. II, pp. 101 et suiv.--Rymer, _Foedera_, t. IV, part. IV,
p. 150.]

Laissant  Reims, comme capitaine, Antoine de Hellande, neveu de
l'archevque duc[1442], le roi de France sortit de la ville le 20
juillet et se rendit  Saint-Marcoul-de-Corbeny o les rois avaient
coutume de toucher les crouelles au lendemain de leur sacre[1443].

[Note 1442: Archives de Reims, Compte des deniers patrimoniaux, t.
I, annes 1428-29.--_Procs_, t. V, p. 141.--Monstrelet, t. IV, p.
339.--H. Jadart, _Jeanne d Arc  Reims_, p. 51.]

[Note 1443: _Procs_, t. III, p. 199.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 323.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 97.--_Journal du sige_,
p. 114.--Martial d'Auvergne, _Vigiles_, t. I, p. 111.]

Monseigneur saint Marcoul gurissait les scrofules[1444]. Il tait de
race royale, mais sa puissance, rvle longtemps aprs mort, lui
venait surtout de son nom, et l'on pensait que saint Marcoul tait
dsign pour gurir les affligs qui portaient des marques au cou,
ainsi que saint Clair pour rendre la vue aux aveugles et saint Fort
pour donner la vigueur aux enfants. Le roi de France partageait avec
lui le pouvoir de gurir les scrofules et comme il le tenait de
l'huile apporte du ciel par une colombe, on estimait que cette vertu
agissait davantage au moment du sacre, d'autant plus qu'il risquait de
la perdre par paillardise, dsobissance  l'glise chrtienne ou
autres drglements: c'est ce qui tait arriv au roi Philippe
Ier[1445]. Les rois d'Angleterre touchaient aussi les crouelles; le
roi douard III notamment opra sur des scrofuleux couverts de plaies
des cures admirables. Pour ces raisons, le mal des scrofules tait dit
mal Saint-Marcoul ou mal royal. Les vierges, ainsi que les rois,
avaient le pouvoir de gurir le mal royal. Mais il fallait que la
vierge, ayant jen, se mt nue et pronont ces mots: _Negat Apollo
pestem passe recrudescere, quam nuda virgo restringat_[1446]. Il tait
 craindre qu'il n'y et l quelque sorcellerie, comme  charmer les
blessures, tandis que le pouvoir de saint Marcoul et du roi de France
venait de Dieu. On sent la diffrence[1447].

[Note 1444: _Gallia Christ._ IX, pp. 239, 51.--Le Poulle, _Notice
sur Corbeny, son prieur, et le plerinage de Saint-Marcoul_,
Soissons, 1883, in-8.--E. de Barthlemy, _Notice historique sur le
plerinage de Saint-Marcoul et Corbeny_, dans _Ann. Soc. Acad. de
Saint-Quentin_, 1878.]

[Note 1445: A. Du Laurent, _De mirabili strumas sanandi vi solis
regibus Galliarum christianissimis divinitus concessa liber_, Paris,
1607, in-8.--Cerf, _Du toucher des crouelles par le roi de France_,
dans _Trav. Acad. de Reims_, 1865-1867.--Dom Marlot, _Histoire de la
ville de Reims_, t. III, pp. 196 et suiv.]

[Note 1446: G. Leber, _Des crmonies du sacre_, p. 459.]

[Note 1447: L'abb J.-B. Thiers, _Trait des superstitions selon
l'criture sainte_, Paris, 1697, t. I, pp. 518-519.]

Le roi Charles fit ses dvotions, ses oraisons et ses offrandes 
monseigneur saint Marcoul et toucha les crouelles. Il reut  Corbeny
la soumission de la ville de Laon. Puis il s'en fut, le lendemain 22,
 une petite ville forte de la valle de l'Aisne, nomme Vailly, qui
appartenait  l'archevque duc de Reims. Il reut  Vailly la
soumission de la ville de Soissons[1448]. Comme le disait alors un
prophte armagnac, les cls des portes guerrires reconnaissaient les
mains qui les avaient forges[1449].

[Note 1448: Perceval de Cagny, p. 160.--_Chronique de la Pucelle_,
pp. 323-324.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 98.--_Journal du
sige_, p. 115.--_Chronique des Cordeliers_, fol. 486 r.--Morosini,
t. III, p. 182, note 3.]

[Note 1449: Brhal, dans _Procs_, t. III, p. 345.]




CHAPITRE XIX

LA LGENDE DE LA PREMIRE HEURE.


Il est toujours difficile de savoir comment  la guerre les choses se
sont passes; dans ce temps-l c'tait tout  fait impossible de se
faire une ide un peu raisonnable des actions accomplies. Il y avait 
Orlans, sans doute, quelques personnes assez avises pour
s'apercevoir que les engins abondants et subtils, rassembls par les
procureurs, avaient t d'un grand secours; mais les habitants
admirent gnralement que la dlivrance s'tait opre par miracle, et
ils en rapportrent le mrite premirement  leurs benots patrons,
Monsieur saint Aignan et Monsieur saint Euverte, et aprs eux, 
Jeanne la Pucelle de Dieu, ne concevant pas aux faits accomplis sous
leurs yeux d'explication plus simple, plus facile, plus
naturelle[1450].

[Note 1450: _Journal du sige_, pp. 16, 88.--_Chronique de
l'tablissement de la fte_, dans _Procs_, t. V, p. 296.--Lottin,
_Rcits historiques sur Orlans_, t. I, p. 279.]

Guillaume Girault, ancien procureur de la ville et notaire au
Chtelet, crivit et signa de son nom une relation trs brve de la
dlivrance, y consignant que, le mercredi, veille de l'Ascension, la
bastille Saint-Loup fut prise comme par miracle  force d'armes,
prsente et aidant Jeanne la Pucelle, envoye de Dieu et que, le
samedi suivant, le sige que les Anglais avaient mis aux Tourelles du
bout du pont fut lev par le plus vident miracle qui ait apparu
depuis la Passion. Et Guillaume Girault atteste que la Pucelle
conduisait la besogne[1451]. Quand les tmoins, les acteurs eux-mmes
ne se rendaient point un compte exact des vnements, quelle ide
pouvait-on s'en faire au loin?

[Note 1451: _Procs_, t. IV, pp. 282, 283.]

Les nouvelles des victoires franaises volaient avec une tonnante
rapidit[1452].  la brivet des relations authentiques l'loquence
des clercs facondeux et l'imagination populaire amplement supplaient.
La campagne de la Loire et le voyage du sacre ne furent gure connus
d'abord que par des fables, et le peuple ne put les concevoir que
comme des vnements surnaturels.

[Note 1452: La dlivrance d'Orlans annonce de Bruges  Venise le
10 mai (Morosini, t. III, pp. 23-24).]

Dans les lettres envoyes par la chancellerie royale aux villes du
royaume et aux princes de la chrtient, le nom de Jeanne la Pucelle
tait associ  tous les faits d'armes. Jeanne elle-mme, par sa
chancellerie monastique, faisait savoir  tous les grandes choses
qu'elle croyait fermement avoir accomplies[1453].

[Note 1453: _Procs_, t. V, pp. 123, 139, 145, 147, 156, 159,
161.]

On pensait que tout s'tait fait par elle, que le roi l'avait
consulte en toutes choses quand, en ralit, les conseillers du roi
et les capitaines ne lui demandaient gure son avis, l'coutaient peu
et la montraient  propos. On rapportait tout  elle seule. Sa
personne, prsente  des actions avres et qui semblaient inoues,
fut emporte en un vaste cycle de fables surprenantes et disparut dans
une fort de contes hroques[1454].

[Note 1454: Morosini, t. III, pp. 60, 61.]

Il y avait alors des mes contrites qui, attribuant aux pchs du
peuple tous les maux du royaume, cherchaient la salut commun dans
l'humilit, le repentir et la pnitence[1455]. Elles attendaient la
fin de l'iniquit et le rgne de Dieu sur la terre. Jeanne procda, du
moins  ses dbuts, de ces bonnes personnes. S'exprimant parfois en
rformatrice mystique, elle disait que Jsus est roi du saint royaume
de France, que le roi Charles est son lieutenant et n'a le royaume
qu'en commande. Elle prononait des paroles qui donnaient  croire
que sa mission tait toute de charit, de paix et d'amour; celles-ci,
par exemple: J'ai t envoye pour la consolation des pauvres et des
indigents[1456]. Ces doux pnitents, qui rvaient un monde pur,
fidle et bnin, faisaient de Jeanne leur prophtesse et leur sainte.
Ils lui prtaient des propos difiants qu'elle n'avait jamais tenus.

[Note 1455: Saint-Vincent Ferrier; Saint-Bernardin de Sienne.]

[Note 1456: _Procs_, t. III, p. 88.]

Quand la Pucelle vint auprs du roi, disaient-ils, elle lui fit faire
trois promesses: la premire, de se dmettre de son royaume, d'y
renoncer et de le rendre  Dieu, de qui il le tenait; la deuxime, de
pardonner  tous ceux des siens qui s'taient tourns contre lui et
l'avaient afflig; la troisime, qu'il s'humilit assez, pour que tous
ceux, pauvres et riches, amis et ennemis, qui viendraient  lui, il
les ret en grce[1457].

[Note 1457: Eberbard Windecke, pp. 52-53.--Cf. La dposition du
duc d'Alenon, _Procs_, t. III, p. 91.]

Ou bien encore, ils la mettaient en action dans des apologues nafs et
charmants, comme celui-ci:

Un jour, la Pucelle demanda au roi de lui faire un prsent, et le roi
y ayant consenti, elle rclama comme don le royaume de France. Le roi,
surpris, ne rvoqua point sa promesse. La Pucelle voulut qu'ayant reu
ce don, l'acte en ft solennellement dress par les quatre notaires du
roi et que lecture ft faite de cet acte. Tandis que le roi entendait
cette lecture, elle le montra aux assistants et dit: Voil le plus
pauvre chevalier du royaume. Et, aprs un peu de temps, en prsence
des notaires, disposant du royaume de France, elle le remit  Dieu.
Puis, agissant au nom de Dieu, elle en investit le roi Charles et
ordonna que de cette transmission acte solennel ft dress par
crit[1458].

[Note 1458: L. Delisle, _Un nouveau tmoignage relatif  la
mission de Jeanne d'Arc_, dans _Bibliothque de l'cole des Chartes_,
t. XLVI, p. 649.--Le P. Ayrolles, _La Pucelle devant l'glise de son
temps_, pp. 57-58.]

Jeanne, avait annonc, croyait-on, qu' la Saint-Jean-Baptiste de l'an
1429, il ne demeurerait pas un Anglais en France[1459]. Ces hommes de
bonne volont s'attendaient  ce que les promesses de leur sainte
fussent ralises au jour fix par elle. Ils annoncrent qu'elle
avait, le 23 juin, fait son entre dans la ville de Rouen et que, le
lendemain, jour de la Saint-Jean-Baptiste, les habitants de Paris
avaient de bon coeur ouvert leurs portes au roi de France. Au mois de
juillet on en faisait des rcits dans Avignon[1460]. Les rformateurs,
assez nombreux, ce semble, en France et dans la chrtient, croyaient
savoir que la Pucelle donnerait une constitution monastique aux
Anglais et aux Franais, dont elle ferait un seul peuple de bguins et
de bguines, une mme confrrie de pnitents et de pnitentes. Voici
quelles taient, selon eux, les intentions des deux partis et les
principales clauses du trait:

[Note 1459: Grellier de la Chambre des comptes de Brabant, dans
_Procs_, t. IV, p. 426.]

[Note 1460: Morosini, t. III, pp. 38, 46, 61.]

Le roi Charles de Valois pardonne  tous, et il ne lui souvient plus
des injures reues. Les Anglais et les Franais, tourns  contrition
et pnitence, s'appliquent  conclure une bonne et droite paix. La
Pucelle leur en a impos elle-mme les conditions. Conformment  sa
volont, Anglais et Franais, durant une ou deux annes, porteront un
habit gris, avec une petite croix cousue dessus; le vendredi de
chaque semaine, ils ne prendront que du pain et de l'eau; ils vivront
en bonne union avec leurs femmes et ne dormiront point avec d'autres.
Ils promettent  Dieu de ne faire nulle guerre, si ce n'est pour la
dfense de leur patrimoine[1461].

[Note 1461: Morosini, t. III, pp. 64-65.]

Pendant la campagne du sacre, l'accord survenu entre les gens du roi
et les habitants d'Auxerre demeurant ignor, on rapportait, vers la
fin de juillet, que, la ville prise d'assaut, quatre mille cinq cents
bourgeois avaient t occis et mmement quinze cents hommes d'armes
tant chevaliers qu'cuyers des partis de Bourgogne et de Savoie. On
nommait parmi les gentilshommes morts messire Humbert Marchal, le
seigneur de Varambon et un trs fameux homme de guerre, le Viau de
Bar. On racontait des histoires de trahisons et de massacres, des
aventures horrifiques dans lesquelles la Pucelle tait associe au
valet de coeur dj fameux. On disait qu'elle avait fait couper la
tte  douze tratres[1462]. C'tait de vrais romans de chevalerie,
dont voici un exemple:

Environ deux mille Anglais entouraient le camp du roi, guettant s'ils
n'y pourraient causer quelque dommage. Alors, la Pucelle fit appeler
le capitaine La Hire et lui dit:

--Tu as fait, en ton temps, de trs nobles choses, mais au jour
d'aujourd'hui, Dieu t'en a prpar  faire une plus notable que
celles que jamais tu fis. Prends tes gens d'armes et va  tel bois, 
deux lieues d'ici, tu y trouveras deux mille Anglais, tous la lance en
main; tu les prendras tous et tu les tueras.

[Note 1462: _Ibid._, t. III, pp. 144 et suiv.]

La Hire alla vers les Anglais et tous furent pris et tus, ainsi
qu'avait dit la Pucelle[1463].

Voil les contes de Mlusine qu'on faisait d'elle, pour la joie des
hommes simples et violents qui se complaisaient  l'ide d'une Pucelle
coupe-ttes et tranche-montagne!

[Note 1463: Morosini, t. III, pp. 150, 153.]

Le bruit courait qu'aprs le sac d'Auxerre, le duc de Bourgogne avait
t vaincu et pris dans une grande bataille, que le Rgent tait mort,
que les Armagnacs taient entrs dans Paris[1464]. La capitulation de
Troyes fut enveloppe de prodiges.  la venue des Franais, les
habitants virent, disait-on, du haut de leurs remparts une grande
compagnie d'hommes d'armes, bien cinq  six mille, tenant chacun  la
main un pennon blanc. Au dpart des Franais ils les revirent rangs 
un trait d'arc derrire le roi Charles. Aussi merveilleux que les
chevaliers  l'charpe blanche que les Bretons avaient vus peu de
temps auparavant chevaucher dans le ciel, ces chevaliers aux blancs
pennons, quand le roi partit, s'vanouirent[1465].

[Note 1464: _Ibid._, t. III, pp. 166, 167.]

[Note 1465: Fragment d'une lettre sur des prodiges advenus en
Poitou, dans _Procs_, t. V, pp. 121-122.--_Relation du greffier de La
Rochelle_, _op. cit._, p. 343.]

Tout ce qu'avaient cru, dans leur simplicit, les Orlanais subitement
dsassigs, tout ce qu'avaient cont les mendiants des Armagnacs et
les clercs du dauphin, fut avidement recueilli, accru, amplifi. Trois
mois aprs sa venue  Chinon, Jeanne eut sa lgende qui, vivace,
fleurie et touffue, se rpandit au dehors, en Italie, en Flandre, en
Allemagne[1466]. Dans l't de 1429, cette lgende tait entirement
trouve. Toutes les parties parses de ce qu'on peut appeler
l'vangile de l'enfance existaient dj.

[Note 1466: Morosini, t. III, p. 78, note I.--Eberhard Windecke,
_passim_.--Fauch-Prunelle, _Lettres tires des Archives de Grenoble_,
dans _Bull. Acad. delph._, t. II, 1847, 1849, pp. 459, 460.--Lettre
crite par les agents d'une ville allemande, dans _Procs_, t. V, p.
347.--Lettre de Jean Desch, secrtaire de la ville de Metz, _ibid._,
pp. 352, 355.]

ge de sept ans, Jeanne menait patre les troupeaux; les loups
n'approchaient point de ses moutons; les oiseaux des bois, quand elle
les appelait, venaient manger son pain dans son giron. Le pouvoir
tait en elle d'carter les mchants. Personne sous le toit o elle
reposait n'avait  craindre la fraude et la malice des hommes[1467].

[Note 1467: Lettres de Perceval de Boulainvilliers au duc de
Milan, dans _Procs_, t. V, pp. 114, 116.]

Les miracles qui accompagnent la naissance de Jeanne, quand c'est un
pote latin qui les clbre, revtent la majest romaine et prennent
le caractre de prodiges antiques; et c'est un spectacle assez trange
que de voir, en 1429, un humaniste appeler les Muses ausoniennes sur
le berceau de la fille de Zabillet Rome.

Le tonnerre gronda, la mer frmit, la terre trembla, le ciel
s'enflamma, le monde donna des signes de joie; une ardeur inconnue
mle d'pouvante agita les peuples ravis. Ils chantent de doux pomes
et forment des danses rythmes en signe du salut destin  la race
franaise par cette naissance cleste[1468].

[Note 1468: Pome anonyme sur l'arrive de la Pucelle et la
dlivrance d'Orlans, _Procs_, t. V, p. 27, vers 70 et suiv.]

On fit plus. Ds la premire heure on voulut que les merveilles qui
avaient signal la nativit de Jsus se fussent renouveles lors de la
venue de Jeanne au monde. On imagina qu'elle tait ne dans la nuit de
Nol; les bergers du village, mus d'une joie indicible dont ils
ignoraient la cause, couraient dans l'ombre pour dcouvrir la
merveille inconnue. Les coqs, hrauts de cette allgresse nouvelle,
font clater  l'heure inaccoutume des chants inous, et, battant des
ailes, durant deux heures semblent vaticiner. Ainsi l'enfant eut dans
sa crche son adoration des bergers[1469].

[Note 1469: Lettre de Perceval de Boulainvilliers, dans _Procs_,
t. V, p. 116.]

De sa venue en France on avait beaucoup  conter. On croyait savoir
que, dans le chteau de Chinon, elle avait reconnu le roi qu'elle
n'avait jamais vu auparavant, et qu'elle tait alle droit  lui, bien
qu'il se cacht sous des habits sans richesse, dans la foule des
seigneurs[1470]. On disait qu'elle avait donn un signe au roi,
qu'elle lui avait rvl un secret et qu' la rvlation de ce secret,
connu de lui seul, il avait t inond d'une joie cleste; et sur
cette entrevue de Chinon, tandis que les assistants n'avaient gure 
dire, plusieurs, qui ne s'y taient pas trouvs, taient
inpuisables[1471].

[Note 1470: _Procs_, t. III, pp. 116, 192.--_Chronique de la
Pucelle_, p. 273.--_Journal du sige_, p. 47.--Jean Chartier,
_Chronique_, t. I, p. 67.--_Relation du greffier de La Rochelle_, pp.
336, 337.--Martial d'Auvergne, _Vigiles_, t. I, p. 96.]

[Note 1471: _Procs_, t. III, pp. 103, 116, 209 et
_passim_.--_Journal du sige_, p. 48.--Th. Basin, _Histoire de Charles
VII_, t. I, p. 68.--_Mirouer des femmes vertueuses_, dans _Procs_, t.
IV, p. 271.--Pierre Sala, _ibid._, p. 280.--Morosini, t. III, p.
104.--Eberhard Windecke, p. 153.]

Le 7 mai,  quatre heures aprs midi, une colombe blanche se posa sur
l'tendard de la Pucelle; et l'on vit, le mme jour, pendant l'assaut,
deux oiseaux blancs voltiger sur ses paules[1472]. Les saintes
taient frquentes des colombes. Un jour que sainte Catherine de
Sienne se tenait agenouille dans la maison du foulon, une colombe
blanche comme la neige se posa sur la tte de l'enfant[1473].

[Note 1472: _Journal du sige_, p. 294.--_Chronique de
l'tablissement de la fte_ dans _Procs_, t. V, p. 294.]

[Note 1473: _AA. SS._, 3 avril.--Didron, _Iconographie
chrtienne_, pp. 438-439.--Alba Mignati, _Sainte Catherine de Sienne_,
p. 16.]

Un petit conte qui courait alors est intressant en ce qu'on y voit
l'ide qu'on se faisait des relations du roi et de la Pucelle et aussi
comme exemple des dformations que peut subir, en passant de bouche en
bouche, le rcit d'un fait vritable. Voici l'historiette, telle
qu'elle a t recueillie par un marchand allemand:

Un jour, en une certaine ville, la Pucelle, avise que les Anglais
taient proches, prit les champs, et aussitt, tous les gens d'armes
qui se trouvaient dans la ville sautrent  cheval pour la suivre.
Pendant ce temps le roi, qui dnait  table, apprenant que chacun
allait en compagnie de la Pucelle, fit fermer les portes de la cit.

On en avertit la Pucelle qui rpondit sans se troubler:

--Avant qu'il soit heure de none, il sera au roi tel besoin de venir 
moi, qu'il me suivra tout de suite, son manteau  peine jet sur lui,
et sans perons.

Ainsi en advint-il. Car les gens d'armes enferms dans la ville
mandrent au roi qu'il ft immdiatement ouvrir les portes, sinon
qu'ils le dtruiraient. Les portes furent ouvertes et tous les gens
d'armes coururent vers la Pucelle, sans se soucier du roi, qui jeta
son manteau sur lui et les suivit.

Ce jour-l un grand nombre d'Anglais furent dtruits[1474].

[Note 1474: Eberhard Windecke, p. 103.]

On reconnat dans ce conte le souvenir trs altr des faits qui se
passrent le 6 mai,  Orlans. Les bourgeois couraient en foule  la
porte Bourgogne, dcids  passer la Loire pour attaquer les
Tourelles. Trouvant la porte ferme, ils se jetrent furieux sur le
sire de Gaucourt qui la gardait. Le vieux seigneur fit ouvrir la porte
toute grande et leur dit: Venez, je serai votre capitaine[1475].
Dans le conte, les bourgeois sont devenus des gens d'armes, et ce
n'est plus le sire de Gaucourt qui fait mchamment fermer la porte,
c'est le roi; il n'a pas  s'en fliciter, et l'on est surpris de
trouver ds la premire heure cette ide toute forme dans l'esprit du
peuple, que bien loin d'aider la Pucelle  chasser les Anglais, le roi
lui suscitait des obstacles et tait toujours le dernier  la suivre.

[Note 1475: _Procs_, t. III, pp. 116-117.]

Entrevue dans ce chaos de rcits plus confus que les nues d'un ciel
orageux, Jeanne apparaissait comme une merveille inoue. Elle
prophtisait et plusieurs de ses prophties taient dj accomplies.
Elle avait annonc la dlivrance d'Orlans, et Orlans tait dlivr.
Elle avait annonc qu'elle serait blesse, et elle avait reu une
flche au-dessus de la mamelle gauche. Elle avait annonc qu'elle
mnerait le roi  Reims, et le roi avait t sacr dans cette ville.
Elle avait fait d'autres prophties encore touchant le royaume de
France, comme de dlivrer le duc d'Orlans, d'entrer dans Paris, de
chasser tous les Anglais hors du saint royaume, et l'on en attendait
l'accomplissement[1476].

[Note 1476: _Procs_, t. I, pp. 55, 84 et suiv., 133, 174, 232, 251,
252, 254, 331; t. III, pp. 99, 205, 254, 257 et _passim_.--_Journal du
sige_, pp. 34, 44, 45, 48.--_Chronique de la Pucelle_, pp. 212,
295.--Perceval de Cagny, p. 141.--Monstrelet, t. IV, p. 320.--Lefvre de
Saint-Remy, t. II, p. 143.--Le Greffier de la Chambre des comptes de
Brabant, dans _Procs_, t. IV, p. 426.--_Chronique de Tournai_ (t. III
du _Recueil des Chroniques de Flandre_), p. 411.--Morosini, t. III, p.
121.]

Elle prophtisait tous les jours, notamment au sujet de plusieurs
hommes qui lui avaient manqu de respect et qui taient morts de male
mort[1477].

[Note 1477: Morosini, t. III, p. 57.]

 Chinon, tandis qu'elle tait mene au roi, un homme d'armes qui
chevauchait devant le chteau, pensant la reconnatre, demanda:

--N'est-ce point l la Pucelle? Jarnidieu, si je la tenais une nuit,
je ne la laisserais pas pucelle.

Alors Jeanne prophtisa et dit:

--Ha! en nom Dieu, tu le renies, et tu es si prs de ta mort!

Moins d'une heure aprs, cet homme tomba  l'eau et se noya[1478].

[Note 1478: Dposition du frre Pasquerel, dans _Procs_, t. III,
p. 102.]

Ce miracle fut mis tout de suite en vers latins. Dans le pome, o se
droule l'histoire merveilleuse de Jeanne jusqu' la dlivrance
d'Orlans, le paillard qui renia Dieu et fit, comme tous les
blasphmateurs, une mauvaise fin, est noble et se nomme
Furtivolus[1479].

[Note 1479: Pome anonyme sur la Pucelle, dans _Procs_, t. V, p.
39, vers 105 et suiv.]

     _...generoso sanguine natus, Nomine Furtivolus, veneris moderator
     iniquus._

Le capitaine Glasdall appela Jeanne putain et renia son Crateur.
Jeanne lui annona qu'il mourrait sans saigner, et Glasdall se noya
dans la Loire[1480].

[Note 1480: Dpositions de J. Luillier et de frre Pasquerel, dans
_Procs_, t. III, pp. 25, 108.]

Imitations manifestes des historiettes contes dans les vies des
saints qu'on lisait alors. Une femme hrtique ayant tir saint
Ambroise par son vlement, le bienheureux vque lui dit: Crains que,
par un jugement de Dieu, il ne te survienne quelque chtiment. Le
lendemain cette femme mourut et le bienheureux Ambroise la conduisit
au tombeau[1481].

[Note 1481: _La lgende dore_, vie de Saint Ambroise.]

Une religieuse encore vivante et qui devait mourir en odeur de
saintet, soeur Colette de Corbie, avait rencontr son Furtivolus et
l'avait puni, mais avec douceur. Un jour qu'elle priait dans une
glise de Corbie, un tranger s'approcha d'elle et lui tint des propos
contraires  la chastet. Plaise  Dieu, lui rpondit-elle, de vous
faire connatre la laideur du langage que vous venez de tenir.
L'tranger, pris de honte, gagna la porte. Mais une main invisible
l'arrta sur le seuil. Comprenant alors la grandeur de son pch, il
demanda pardon  la sainte et put sortir librement de l'glise[1482].

[Note 1482: Abb J.-Th. Bizouard, _Histoire de sainte Colette et
des clarisses en Franche-Comt, d'aprs des documents indits et des
traditions locales_, Paris, 1888, in-8.]

Aprs que l'arme royale eut quitt Gien, la Pucelle avait annonc,
disait-on, qu'une grande bataille serait livre entre Auxerre et
Reims[1483]. Quand des prdictions, comme celle-ci, ne se vrifiaient
pas, on les oubliait. D'ailleurs il tait admis alors que les vrais
prophtes pouvaient prophtiser parfois  faux. Le thologien subtil
distinguait entre les prophties de prdestination qui se ralisent
toujours et celles de commination qui, tant conditionnelles, peuvent
ne pas se raliser, sans qu'on doive accuser de mensonge la bouche qui
les fit[1484]. On admirait qu'une enfant des champs dcouvrt les
choses futures et l'on s'criait avec l'aptre:  Je vous loue, 
Pre, de ce que vous avez drob vos secrets aux sages et aux
prudents, et de ce que vous les avez rvls aux petits.

[Note 1483: Morosini, t. III, pp. 148, 156.--Eberhard Windecke,
pp. 103, 105, 187.--Nol Valois, _Un nouveau tmoignage sur Jeanne
d'Arc_, p. 17.]

[Note 1484: Lanry d'Arc, _Mmoires et consultations_, pp. 220,
222.--Thodore de Leliis, dans _Procs_, t. II, pp. 39, 42.--Le P.
Ayrolles, _La Pucelle devant l'glise de son temps_, p. 342.--Abb
Hyacinthe Chassagnon, _Les voix de Jeanne d'Arc_, Lyon, 1896, in-8,
pp. 312, 313.]

Les prophties de la Pucelle se rpandirent en un moment dans toute la
chrtient[1485]. Un clerc de Spire composa sur elle un trait
intitul _Sibylla Francica_, et divis en deux rles. Le premier rle
fut rdig, au plus tard, dans le mois de juillet de l'anne 1429. Le
second est dat du 17 septembre de la mme anne. Ce clerc croit que
la Pucelle exerait la divination par l'astrologie. Il avait ou dire
 un religieux franais, de l'ordre des Prmontrs, que Jeanne se
plaisait, la nuit,  observer le ciel. Il remarque qu'elle ne
prophtisa jamais que sur le royaume de France et il donne comme
sortie de la bouche de la Pucelle la vaticination que voici: Aprs
avoir accompli vingt annes de royaut, le dauphin dormira avec ses
pres. Aprs lui, son fils an, maintenant enfant de six ans, rgnera
avec plus grande gloire, honneur et puissance royale qu'aucun des rois
de France depuis Charlemagne[1486].

[Note 1485: Eberhard Windecke, pp. 138 et suiv.--Morosini, t. III.
pp. 62-63.]

[Note 1486: _Procs_, t. III, pp. 422 et suiv., pp. 433, 434, 465;
t. V, pp. 475, 476.]

La Pucelle avait le don de voir certaines choses qui s'accomplissaient
loin d'elle.

Elle sut,  Vaucouleurs, le jour mme de la bataille des Harengs,
qu'un grand meschef advenait au dauphin[1487].

[Note 1487: _Journal du sige_, p. 44.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 272.]

Un jour qu'elle mangeait assise auprs du roi, elle se mit  rire  la
drobe. Le roi, s'en avisant, lui demanda:

--Bien-aime, pourquoi riez-vous de si grand coeur?

Elle rpondit qu'elle le lui dirait aprs le repas.

Et quand on apporta l'aiguire:

--Sire, fit-elle, en ce jour, cinq cents Anglais sont noys en la mer,
qui voulaient passer par del, en votre terre, pour vous porter
dommage. Voil pourquoi j'ai ri. Dans trois jours, il vous viendra
nouvelles certaines que c'est vrit.

Et il en fut ainsi[1488].

[Note 1488: Eberhard Windecke, p. 117.]

Une autre fois, comme elle tait dans une ville loigne de plusieurs
lieues du chteau o se tenait le roi, faisant sa prire avant de
s'endormir, elle apprit par rvlation que des ennemis du roi le
voulaient empoisonner  son dner. Aussitt elle appela ses frres et
les dpcha au roi pour l'aviser de ne prendre aucune nourriture avant
sa venue.

Quand elle parut devant lui, il tait  table avec onze personnes
autour de lui.

--Sire, dit-elle, faites emporter les mets.

Elle les donna  des chiens qui les mangrent et moururent aussitt.

Alors dsignant un chevalier qui se tenait prs du roi et deux autres
convives:

--Ceux-l, dit-elle, voulaient vous empoisonner.

Le chevalier avoua sur l'heure que c'tait la vrit, et il fut trait
selon ses mrites[1489].

[Note 1489: Eberhard Windecke, p. 97.]

Elle avait reconnu qu'un prtre tait concubinaire[1490]; et,
rencontrant un jour, au camp, une fille habille en homme, elle avait
su par illumination que cette fille tait grosse et qu'ayant dj
accouch d'un enfant, elle l'avait fait prir[1491].

[Note 1490: _Procs_, t. I, p. 146.]

[Note 1491: Eberhard Windecke, p. 97.]

On attribuait aussi  la Pucelle la facult de dcouvrir les objets
cachs. Elle-mme se l'tait attribue lors de son passage  Tours.
Elle avait, disait-elle, connu par rvlation une pe enfouie sous
terre dans la chapelle de Sainte-Catherine-de-Fierbois, et s'tait
arme de cette pe. On pensait que c'tait l'pe dont Charles Martel
avait frapp les Sarrasins. D'autres souponnaient que ce ft celle
d'Alexandre le Grand[1492].

[Note 1492: _Procs_, t. I, pp. 76, 234.--_Chronique de la
Pucelle_, p. 277--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, pp. 69,
70.--_Journal du sige_, pp. 49, 50.--_Relation du greffier de La
Rochelle_, pp. 337-338.--Morosini, t. III, pp. 108-109.--Abb
Bourass, _Les miracles de madame Sainte Katerine_, Introduction.]

Jeanne avait connu pareillement avant le sacre, disait-on, une
couronne prcieuse, cle  tous les yeux. Et voici le conte que l'on
faisait  ce sujet:

Un vque gardait la couronne de saint Louis. On ne savait pas bien
quel vque c'tait, mais on savait que la Pucelle lui avait envoy un
messager avec une lettre pour le prier de rendre la couronne. L'vque
rpondit au messager que la Pucelle avait rv. Elle rclama une
deuxime fois le saint joyau et l'vque fit mme rponse. Alors elle
crivit aux bourgeois de la ville piscopale que, si la couronne
n'tait pas rendue au roi, le Seigneur leur enverrait un chtiment, et
aussitt il tomba dans le pays une grle si abondante, que ce fut
grande merveille. Communment c'taient les sorciers qui faisaient
grler. Cette fois la grle tait une plaie envoye par le Dieu qui
affligea dix plaies  l'gypte. Aprs quoi la Pucelle fit tenir aux
bourgeois de la ville une troisime lettre dans laquelle elle leur
dcrivait la forme et la faon de la couronne que l'vque tenait
cache, et les avertissait que, si elle n'tait pas rendue au roi, il
leur adviendrait pis qu'il n'tait advenu. L'vque, qui croyait que
le merveilleux chapeau d'or n'tait connu que de lui, admira que la
forme et la faon en fussent dcrites dans cette lettre. Il se
repentit de sa mchancet, pleura abondamment et ordonna que la
couronne ft envoye au Roi et  la Pucelle[1493].

[Note 1493: Morosini, t. III, pp. 160, 163.]

Nous discernons sans trop de peine de quels lments ce conte a pu se
former. La couronne de Charlemagne, que les rois de France ceignaient
dans la crmonie du sacre, tait  Saint-Denys en France, aux mains
des Anglais. Jeanne se vantait d'avoir donn au dauphin  Chinon une
couronne prcieuse, apporte par des anges. Elle disait que cette
couronne avait t envoye  Reims pour le couronnement, mais qu'on
n'avait pas pu l'attendre[1494]. Quant au cel de la couronne par un
vque, cela ne fut-il pas inspir par ce qu'on savait de l'avidit de
messire Regnault de Chartres, archevque de Reims, qui avait pris un
vase d'argent dpos par le roi sur l'autel, aprs la crmonie, et
destin au chapitre de la cathdrale[1495]?

[Note 1494: _Procs_, t. I, p. 91.]

[Note 1495: Dom Marlot, _Histoire de l'glise de Reims_, t. IV, p.
175.--H. Jadart, _Jeanne d'Arc  Reims_, appendice XVII.]

On parlait aussi de gants perdus  Reims et d'une tasse que Jeanne
avait retrouvs[1496].

[Note 1496: _Procs_, t. I, p. 104.]

Pucelle guerrire et pacifique, bguine, prophtesse, magicienne, ange
du Seigneur, ogresse, chacun dans le peuple la voit  sa faon, la
rve  son image. Les mes pieuses lui prtent une invincible douceur
et les trsors divins de la charit, les simples la font simple comme
eux; les hommes violents et grossiers se la reprsentent ainsi qu'une
gante burlesque et terrible. Pourra-t-on dsormais apercevoir
quelques traits de son vritable visage? La voil ds la premire
heure et pour toujours, peut-tre, enferme dans le buisson fleuri des
lgendes!


FIN DU TOME PREMIER




TABLE DU TOME PREMIER


          PRFACE.                                                  i

      I.--L'ENFANCE.                                                1

     II.--LES VOIX.                                                33

    III.--PREMIER SJOUR  VAUCOULEURS.--FUITE 
          NEUFCHTEAU.--VOYAGE  TOUL.--SECOND SJOUR 
          VAUCOULEURS.                                             70

     IV.--VOYAGE  NANCY.--ITINRAIRE DE VAUCOULEURS 
          SAINTE-CATHERINE-DE-FIERBOIS.                           105

      V.--LE SIGE D'ORLANS, DU 12 OCTOBRE 1428 AU 6 MARS 1429.  122

     VI.--LA PUCELLE  CHINON.--PROPHTIES.                       167

    VII.--LA PUCELLE  POITIERS.                                  215

   VIII.--LA PUCELLE  POITIERS (_Suite_).                        236

     IX.--LA PUCELLE  TOURS.                                     252

      X.--LE SIGE D'ORLANS, DU 7 MARS AU 28 AVRIL 1429.         267

     XI.--LA PUCELLE  BLOIS.--LA LETTRE AUX ANGLAIS.--LE DPART
          POUR ORLANS.                                           282

    XII.--LA PUCELLE  ORLANS.                                   300

   XIII.--LA PRISE DES TOURELLES ET LA DLIVRANCE D'ORLANS.      345

    XIV.--LA PUCELLE  TOURS ET  SELLES-EN-BERRY.--LES TRAITS
          DE JACQUES GLU ET DE JEAN GERSON.                      371

     XV.--LA PRISE DE JARGEAU.--LE PONT DE MEUNG.--BEAUGENCY.     403

    XVI.--LA BATAILLE DE PATAY.--L'OPINION DES CLERCS D'ITALIE
          ET D'ALLEMAGNE.--L'ARME DE GIEN.                       430

   XVII.--LA CONVENTION D'AUXERRE.--FRRE RICHARD.--LA
          CAPITULATION DE TROYES.                                 469

  XVIII.--LA CAPITULATION DE CHLONS ET DE REIMS.--LE SACRE.      505

    XIX.--LA LGENDE DE LA PREMIRE HEURE.                        534


IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGRE, 20, PARIS.--2854-2-08.--(Encre
Lorilleux).




CALMANN-LVY, DITEURS


DU MME AUTEUR

Format grand in-18.

  BALTHASAR.                                      1 vol.

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  LE LYS ROUGE.                                   1 --

  LES OPINIONS DE M. JRME COIGNARD.             1 --

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  LA VIE LITTRAIRE.                              4 --

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  CLIO (_Illustrations en couleurs de Mucha_)     1 vol.

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  Edgar Chahine_)                                 1 --


IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGRE, 20, PARIS.--2716-2-08.--(Encre
Lorilleux).





End of the Project Gutenberg EBook of Vie de Jeanne d'Arc, by Anatole France

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
