The Project Gutenberg EBook of Voyage musical en Allemagne et en Italie, I, by 
Hector Berlioz

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Title: Voyage musical en Allemagne et en Italie, I

Author: Hector Berlioz

Release Date: August 26, 2010 [EBook #33539]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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[Note sur la transcription: L'orthographe d'origine a t conserve et
n'a pas t harmonise. Quelques erreurs clairement introduites par le
typographe ont cependant t corriges.]



VOYAGE MUSICAL

EN ALLEMAGNE

ET

EN ITALIE.

SEVRES.--M. CERF, IMPRIMEUR. 144. RUE ROYALE.




VOYAGE MUSICAL

EN

ALLEMAGNE

ET

EN ITALIE.

TUDES SUR BEETHOVEN, GLUCK ET WEBER.

MLANGES ET NOUVELLES.

Par HECTOR BERLIOZ.

I

PARIS

JULES LABITTE, LIBRAIRE-EDITEUR.

N 3. QUAI VOLTAIRE.

1844
a

SON ALTESSE ROYALE

MONSEIGNEUR

Le Duc de Montpensier.

HOMMAGE

DE LA RESPECTUEUSE RECONNAISSANCE

DE L'AUTEUR,

HECTOR BERLIOZ.




I

A M. AUGUSTE MOREL.

Bruxelles. Mayence, Francfort.


Oui, mon cher Morel, me voil revenu de ce long voyage en Allemagne,
pendant lequel j'ai donn quinze concerts et fait prs de cinquante
rptitions. Vous pensez qu'aprs de telles fatigues, je dois avoir
besoin d'inaction et de repos, et vous avez raison; mais vous auriez
peine  croire combien ce repos et cette inaction me paraissent
tranges! Souvent, le matin,  demi-rveill, je m'habille
prcipitamment, persuad que je suis en retard et que l'_orchestre
m'attend_.... puis, aprs un instant de rflexion, revenant au sentiment
de la ralit: Quel orchestre, me dis-je? Je suis  Paris o l'usage est
toujours au contraire que l'orchestre se fasse attendre! D'ailleurs je
ne donne pas de concert, je n'ai pas de choeurs  instruire, pas de
symphonie  monter; je ne dois voir ce matin ni Meyerbeer, ni
Mendelssohn, ni Lipinski, ni Marchner, ni A. Bohrer, ni Schlosser, ni
Mangold, ni Krebbs, ni les frres Mller, ni aucun de ces excellents
artistes allemands qui m'ont fait un si gracieux accueil et m'ont donn
tant de preuves de dfrence et de dvouement!.... On n'entend gure de
musique en France  cette heure, et vous tous, mes amis, que j'ai t
bien heureux de revoir, vous avez un air si triste, si dcourag, quand
je vous questionne sur ce qui s'est fait  Paris en mon absence, que le
froid me saisit au coeur avec le dsir de retourner en Allemagne o
l'enthousiasme existe encore. Et pourtant quelles ressources immenses
nous possdons dans ce vortex parisien, vers lequel tendent inquites
les ambitions de toute l'Europe! Que de beaux rsultats on pourrait
obtenir de la runion de tous les moyens dont disposent et le
Conservatoire, et le Gymnase musical, et nos trois thtres lyriques, et
les glises, et les coles de chant! Avec ces lments disperss et au
moyen d'un triage intelligent, on formerait sinon un choeur
irrprochable (les voix ne sont pas assez exerces), au moins un
orchestre sans pareil! Pour parvenir  faire entendre aux Parisiens un
si magnifique ensemble de huit  neuf cents musiciens, il ne manque que
deux choses: un local pour les placer, et un peu d'amour de l'art pour
les y rassembler. Nous n'avons pas une seule grande salle de concert! Le
thtre de l'Opra pourrait en tenir lieu, si le service des machines et
des dcors, si les travaux quotidiens, rendus indispensables par les
exigences du rpertoire, en occupant la scne presque chaque jour, ne
rendaient  peu prs impossibles les dispositions ncessaires aux
prparatifs d'une telle solennit. Puis, trouverait-on les sympathies
collectives, l'unit de sentiment et d'action, le dvouement et la
patience, sans lesquels on ne produira jamais, en ce genre, rien de
grand ni de beau? Il faut l'esprer, mais on ne peut que l'esprer.
L'ordre exceptionnel tabli dans les rptitions du Conservatoire, et
l'ardeur des membres de cette socit clbre, sont universellement
admirs. Or, on ne prise si fort que les choses rares... Presque partout
en Allemagne, au contraire, j'ai trouv l'ordre et l'attention, joints 
un vritable respect pour le matre ou pour les matres. Il y en a
plusieurs, en effet: _l'auteur_ d'abord, qui dirige lui-mme presque
toujours les rptitions et l'excution de son ouvrage, sans que
l'amour-propre du chef d'orchestre en soit en rien bless;--_le matre
de chapelle_, qui est gnralement un habile compositeur et dirige les
opras du grand rpertoire, toutes les productions musicales importantes
dont les auteurs sont ou morts ou absents;--et _le matre de concert_
qui, dirigeant les petits opras et les ballets, joue en outre la partie
de premier violon, quand il ne conduit pas, et transmet en ce cas les
ordres et les observations du matre de chapelle aux points extrmes de
l'orchestre, surveille les dtails matriels des tudes, a l'oeil  ce
que rien ne manque  la musique ni aux instruments, et indique
quelquefois les coups d'archet ou la manire de phraser les mlodies et
les traits, tche interdite au matre de chapelle, car celui-ci _conduit
toujours au bton_.

Sans doute il doit y avoir aussi en Allemagne, dans toutes ces
agglomrations de musiciens d'ingale valeur, bien des vanits obscures,
insoumises et mal contenues; mais je ne me souviens pas ( une seule
exception prs) de les avoir vues lever la tte et prendre la parole;
peut-tre est-ce parce que je n'entends pas l'allemand.

Pour les directeurs de choeurs, j'en ai trouv trs peu d'habiles; la
plupart sont de mauvais pianistes; j'en ai mme rencontr un qui ne
jouait pas du piano du tout, et donnait les intonations en frappant sur
les touches avec deux doigts de la main droite seulement. Et puis on a
encore en Allemagne, comme chez nous, conserv l'habitude de runir
toutes les voix du choeur dans le mme local et sous un seul
directeur, au lieu d'avoir trois salles d'tudes et trois matres de
chant pour les rptitions prliminaires, et d'isoler ainsi les uns des
autres, pendant quelques jours, les soprani, les basses et les tnors;
procd qui conomise le temps et amne dans l'enseignement des diverses
parties chorales d'excellents rsultats. En gnral, les choristes
allemands, les tnors surtout, ont des voix plus fraches et d'un timbre
plus distingu que celles que nous entendons dans nos thtres; mais il
ne faut pas trop se hter de leur accorder la supriorit sur les
ntres, et vous verrez bientt, si vous voulez bien me suivre dans les
diffrentes villes que j'ai visites, qu' l'exception de ceux de
Berlin, de Francfort et de Dresde peut-tre, tous les choeurs de
_thtre_ sont mauvais ou d'une grande mdiocrit. Les acadmies de
chant doivent, au contraire, tre regardes comme une des gloires
musicales de l'Allemagne; nous tcherons plus tard de trouver la raison
de cette diffrence.

Mon voyage a commenc sous de fcheux auspices; les contre-temps, les
malencontres de toute espce se succdaient d'une faon inquitante, et
je vous assure, mon cher ami, qu'il a fallu presque de l'enttement pour
le poursuivre et le mener  fin et  bien. J'tais parti de Paris me
croyant assur de donner trois concerts ds le dbut: le premier devait
avoir lieu  Bruxelles, o j'tais engag par la Socit de la
Grande-Harmonie; les deux autres taient dj annoncs  Francfort par
le directeur du thtre, qui paraissait y attacher beaucoup d'importance
et mettre le plus grand zle  en prparer l'excution. Et cependant, de
toutes ces belles promesses, de tout cet empressement, qu'est-il
rsult? Absolument rien! Voici comment: Madame Nathan-Treillet avait eu
la bont de me promettre de venir exprs de Paris pour chanter au
concert de Bruxelles. Au moment de commencer les rptitions, et aprs
de pompeuses annonces de cette soire musicale, nous apprenons que la
cantatrice venait de tomber assez gravement malade, et qu'il lui tait
en consquence impossible de quitter Paris. Madame Nathan-Treillet a
laiss  Bruxelles de tels souvenirs du temps o elle tait prima dona
au thtre, qu'on peut dire, sans exagration, qu'elle y est adore;
elle y fait fureur, fanatisme; et toutes les symphonies du monde ne
valent pas pour les Belges une romance de Losa-Puget chante par Madame
Treillet. A l'annonce de cette catastrophe, la Grande-Harmonie tout
entire est tombe en syncope, la tabagie attenant  la salle des
concerts est devenue dserte, toutes les pipes se sont teintes comme si
l'air leur et subitement manqu, les _Grands-Harmonistes_ se sont
disperss en gmissant; j'avais beau leur dire pour les consoler: Mais
le concert n'aura pas lieu, soyez tranquilles, vous n'aurez pas le
dsagrment d'entendre ma musique, c'est une compensation suffisante,
je pense,  un malheur pareil! Rien n'y faisait:

    Leurs yeux fondaient en pleurs de bire,

_et nolebant consolari_, parce que Madame Treillet n'y tait pas. Voil
donc le concert  tous les diables; le chef d'orchestre de cette Socit
si grandement harmonique, homme d'un vritable mrite, plein de
dvouement  l'art, en sa qualit d'artiste minent, bien qu'il soit peu
dispos  se livrer au dsespoir, lors mme que les romances de Mlle
Puget viendraient  lui manquer, Snel enfin, qui m'avait invit  venir
 Bruxelles, honteux et confus,

    Jurait, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.

Que faire alors? s'adresser  la Socit rivale, la Philharmonie,
dirige par Bender, le chef de l'admirable musique des Guides; composer
un brillant orchestre, en runissant celui du thtre aux lves du
Conservatoire? La chose tait facile, grce aux bonnes dispositions de
MM. Henssens, Mertz, Wery, et mme de M. Ftis, qui tous, dans une
occasion antrieure, s'taient empresss d'exercer en ma faveur leur
influence sur leurs lves et amis! Mais c'tait tout recommencer sur
nouveaux frais, et le temps me manquait, me croyant attendu  Francfort
pour les deux concerts dont j'ai parl. Il fallut donc partir, partir
plein d'inquitude sur les suites que pouvait avoir l'affreux chagrin
des _dilettanti_ belges, et me reprochant d'en tre la cause innocente
et humilie. Heureusement ce remords-l est de ceux qui ne durent gure,
autant en emporte la vapeur, et je n'tais pas depuis une heure sur le
bateau du Rhin, admirant le fleuve et ses rives, que dj je n'y pensais
plus. Le Rhin! ah! c'est beau! c'est trs beau! Vous croyez peut-tre,
mon cher Morel, que je vais saisir l'occasion de faire  son sujet de
potiques amplifications? Dieu m'en garde! Je sais trop que mes
amplifications ne seraient que de prosaques diminutions, et d'ailleurs
j'aime  croire pour votre honneur que vous avez lu et relu le beau
livre de Victor Hugo.

Arriv  Mayence, je m'informai de la musique militaire autrichienne qui
s'y trouvait l'anne prcdente, et qui avait, au dire de Strauss (le
Strauss de Paris)[1] excut plusieurs de mes ouvertures avec une
verve, une puissance et un effet prodigieux. Le rgiment tait parti,
plus de musique d'harmonie (celle-l tait vraiment une grande
harmonie!), plus de concert possible! (je m'tais figur pouvoir faire
en passant cette farce aux habitants de Mayence.)--Il faut essayer
cependant! Je vais chez Schott, le patriarche des diteurs du musique.
Ce digne homme a l'air, comme la Belle-au-bois-dormant, de dormir depuis
cent ans, et  toutes mes questions il rpond lentement en entremlant
ses paroles de silences prolongs: Je ne crois pas... vous ne
pouvez.... donner un concert... ici... il n'y a pas... d'orchestre....
il n'y a pas de... public.... nous n'avons pas... d'argent!...

Comme je n'ai pas normment de... patience, je me dirige au plus vite
vers le chemin de fer, et je pars pour Francfort. Ne fallait-il pas
quelque chose encore pour complter mon irritation!... Ce chemin de fer,
lui aussi, est tout endormi, il se hte lentement, il ne marche pas, il
flne, et, ce jour-l surtout, il faisait d'interminables _points
d'orgue_  chaque station. Mais enfin tout _adagio_ a un terme, et
j'arrivai  Francfort _avant la nuit_. Voil une ville charmante et bien
veille! un air d'activit et de richesse y rgne partout; elle est en
outre bien btie, brillante et blanche comme une pice de cent sous
toute neuve, et des boulevarts plants d'arbustes et de fleurs dans le
style des jardins anglais, forment sa ceinture verdoyante et parfume.
Bien que ce ft au mois de dcembre, et que la verdure et les fleurs
eussent ds longtemps disparu, le soleil se jouait d'assez bonne humeur
entre les bras de la vgtation attriste; et, soit par le contraste que
ces alles si pleines d'air et de lumires offraient avec les rues
obscures de Mayence, soit par l'espoir que j'avais de commencer enfin
mes concerts  Francfort, soit par toute autre cause qui se drobe 
l'analyse, les mille nuances de la joie et du bonheur chantaient en
choeur au-dedans de moi, et j'ai fait l une promenade de deux heures
que je n'oublierai de ma vie. A demain les affaires srieuses! me dis-je
en rentrant  l'htel.

Le jour suivant donc, je me rendis allgrement au thtre, pensant le
trouver dj tout prpar pour mes rptitions. En traversant la place
sur laquelle il est bti, et apercevant quelques jeunes gens qui
portaient des instruments  vent, je les priai, puisqu'ils appartenaient
sans doute  l'orchestre, de remettre ma carte au matre de chapelle et
directeur Guhr. En lisant mon nom, ces honntes artistes passrent
tout--coup de l'indiffrence  un empressement respectueux qui me fit
grand bien. L'un d'eux, qui parlait franais, prit la parole pour ses
confrres: Nous sommes bien heureux de vous voir enfin; M. Guhr nous a
depuis longtemps annonc votre arrive, nous avons excut deux fois
l'ouverture du _Roi Lear_. Vous ne trouverez pas ici votre orchestre du
Conservatoire; mais peut-tre cependant ne serez-vous pas mcontent!
Guhr arrive. C'est un petit homme,  la figure assez malicieuse, aux
yeux vifs et perants, son geste est rapide, sa parole brve et
incisive; on voit qu'il ne doit pas pcher par excs d'indulgence quand
il est  la tte de son orchestre; tout annonce en lui une intelligence
et une volont musicales; c'est un chef. Il parle franais, mais pas
assez vite au gr de son impatience, et il l'entremle,  chaque phrase,
de gros jurements, _prononcs  l'allemande_, du plus plaisant effet.
Je les dsignerai seulement par des initiales. En m'apercevant:

--Oh! S. N. T. T... c'est vous, mon cher! vous n'avez donc pas reu ma
lettre?

--Quelle lettre?

--Je vous ai crit  Bruxelles pour vous dire... S. N. T. T...
Attendez... je ne parle pas bien... un malheur... c'est un grand
malheur!... Ah! voil notre rgisseur qui me servira d'interprte. (Et
continuant  parler franais):--Dites  M. Berlioz combien je suis
contrari; que je lui avais crit de ne pas encore venir; que les
petites Milanollo remplissent le thtre tous les soirs; que nous
n'avons jamais vu une pareille fureur du public, S. N. T. T., et qu'il
faut garder pour un autre moment la grande musique et les grands
concerts.

--_Le rgisseur_: M. Guhr me charge de vous dire, Monsieur, que...

--_Moi_: Ne vous donnez pas la peine de le rpter; j'ai trs bien, j'ai
trop bien compris, puisqu'il n'a pas parl allemand.

--_Guhr_: Ah! ah! ah! j'ai parl franais, S. N. T. T., sans le savoir!

--_Moi_: Vous le savez trs-bien, et je sais aussi qu'il faut m'en
retourner, ou poursuivre tmrairement ma route, au risque de trouver
ailleurs quelques autres enfants prodiges qui me feront encore chec et
mat.

--_Guhr_: Que faire, mon cher, les enfants font de l'argent, S. N. T.
T., les romances franaises font de l'argent, les vaudevilles franais
attirent la foule; que voulez-vous? S. N. T. T., je suis directeur, je
ne puis pas refuser l'argent; mais restez au moins jusqu' demain, je
vous ferai entendre _Fidelio_, par Pichek et Mademoiselle Capitaine, et,
S. N. T. T., vous me direz votre sentiment sur nos artistes.

--_Moi_: Je les crois excellents, surtout sous votre direction; mais,
mon cher Guhr, pourquoi tant jurer, croyez-vous que cela me console?

--Ah! ah! S. N. T. T., a se dit _en famille_. (Il voulait dire
_familirement_.)

L-dessus le fou rire s'empare de moi, ma mauvaise humeur s'vanouit, et
lui prenant la main:

--Allons, puisque nous sommes _en famille_, venez boire quelque vin du
Rhin, je vous pardonne vos petites Milanollo, et je reste pour entendre
_Fidelio_ et Mademoiselle Capitaine, dont vous m'avez tout l'air de
vouloir tre le lieutenant.

Nous convnmes que je partirais deux jours aprs pour Stuttgardt, o je
n'tais point attendu cependant, pour tenter la fortune auprs de
Lindpaintner et du roi de Wurtemberg. Il fallait ainsi donner aux
Francfortois le temps de reprendre leur sang-froid et d'oublier un peu
les dlirantes motions  eux causes par le violon des deux charmantes
soeurs, que j'avais le premier applaudies et loues  Paris, mais qui
alors,  Francfort, m'incommodaient trangement.

Et le lendemain, j'entendis Fidelio. Cette reprsentation est une des
plus belles que j'aie vues en Allemagne; Guhr avait raison de me la
proposer pour compensation  mon dsappointement; j'ai rarement prouv
une jouissance musicale plus complte.

Mlle Capitaine, dans le rle de Fidelio (Elonore), me parut possder
les qualits musicales et dramatiques exiges par la belle cration de
Beethoven. Le timbre de sa voix a un caractre spcial qui la rend
parfaitement propre  l'expression des sentiments profonds, contenus,
mais toujours prts  faire explosion, comme ceux qui agitent le coeur
de l'hroque pouse de Florestan. Elle chante simplement, trs juste,
et son jeu ne manque jamais de naturel. Dans la fameuse scne du
pistolet, elle ne remue pas violemment la salle, comme faisait avec son
rire convulsif et nerveux, Mme Schroeder-Devrient, quand nous la vmes
 Paris, jeune encore, il y a seize ou dix-sept ans; elle captive
l'attention, elle sait mouvoir par d'autres moyens. Mlle Capitaine
n'est point une cantatrice dans l'acception brillante du mot; mais de
toutes les femmes que j'ai entendues en Allemagne dans l'opra de
genre, c'est  coup sr celle que je prfrerais; et je n'en avais
jamais ou parler. Quelques autres m'ont t cites d'avance comme des
talents suprieurs, que j'ai trouves parfaitement dtestables.

Je ne me rappelle malheureusement pas le nom du tnor charg du rle de
Florestan. Il a certes de belles qualits, sans que sa voix ait rien de
bien remarquable. Il a dit l'air si difficile de la prison, non pas de
manire  me faire oublier Haitzinger qui s'y levait  une hauteur
prodigieuse, mais assez bien pour mriter les applaudissements d'un
public moins froid que celui de Francfort. Quant  Pichek que j'ai pu
apprcier mieux quelques mois aprs dans le Faust de Spohr, il m'a
rellement fait connatre toute la valeur de ce rle du gouverneur que
nous n'avons jamais pu comprendre  Paris; et je lui dois pour cela seul
une vritable reconnaissance. Pichek est un artiste; il a sans doute
fait des tudes srieuses, mais la nature l'a beaucoup favoris. Il
possde une magnifique voix de baryton, mordante, souple, juste et assez
tendue; sa figure est noble, sa taille leve, il est jeune et plein de
feu! Quel malheur qu'il ne sache que l'allemand! Les choristes du
thtre de Francfort m'ont sembl bons, leur excution est soigne,
leurs voix sont fraches, ils laissent rarement chapper des intonations
fausses, je les voudrais seulement un peu plus nombreux. Dans ces
choeurs d'une quarantaine de voix rside toujours une certaine pret
qu'on ne trouve pas dans les grandes masses. Ne les ayant pas vus 
l'tude d'un nouvel ouvrage, je ne puis dire si les choristes
francfortois sont lecteurs et musiciens; je dois reconnatre seulement
qu'ils ont rendu d'une faon trs satisfaisante le premier choeur _des
prisonniers_ (en _ut_ majeur), morceau doux qu'il faut absolument
_chanter_, et mieux encore le grand final o dominent l'enthousiasme et
l'nergie. Quant  l'orchestre, en le considrant comme un simple
orchestre de thtre, je le dclare excellent, admirable de tout point;
aucune nuance ne lui chappe, les timbres divers s'y fondent dans un
harmonieux ensemble tout--fait exempt de durets, il ne chancelle
jamais, tout frappe d'aplomb: on dirait d'un seul instrument. L'extrme
habilet de Guhr  le conduire et sa svrit aux rptitions sont pour
beaucoup, sans doute, dans ce prcieux rsultat. Voici comment il est
compos: 8 premiers violons,--8 seconds,--4 altos,--5 violoncelles,--4
contrebasses,--2 fltes,--2 hautbois,--2 clarinettes,--2 bassons,--4
cors,--2 trompettes,--3 trombones,--1 timbalier. Cet ensemble de 47
musiciens se retrouve,  quelques trs-petites diffrences prs, dans
toutes les villes allemandes du second ordre. Il en est de mme de sa
disposition, qui est celle-ci: Les violons, altos et violoncelles
runis, occupent le ct droit de l'orchestre; les contrebasses sont
places en ligne droite, dans le milieu, tout contre la rampe; les
fltes, hautbois, clarinettes, bassons, cors et trompettes, forment, au
ct gauche, le groupe rival des instruments  archet; les timbales et
les trombones sont relgus seuls  l'extrmit du ct droit. N'ayant
pas pu mettre cet orchestre  la rude preuve des tudes symphoniques,
je ne puis rien dire de sa rapidit de conception, de ses aptitudes au
style accident, humoristique, de sa solidit rhythmique, etc., etc.,
mais Guhr m'a assur qu'il tait galement bon au concert et au thtre.
Je dois le croire, Guhr n'tant pas de ces pres disposs  trop admirer
leurs enfants. Les violons appartiennent  une excellente cole; les
basses ont beaucoup de son; je ne connais pas la valeur des altos, leur
rle tant assez obscur dans les opras que j'ai vu reprsenter 
Francfort. Les instruments  vent sont exquis dans l'ensemble; je
reprocherai seulement aux cors le dfaut, trs commun en Allemagne, de
faire souvent _cuivrer_ le son en forant surtout les notes hautes. Ce
mode d'mission dnature le timbre du cor; il peut dans certaines
occasions, il est vrai, tre d'un excellent effet, mais il ne saurait,
je pense, tre adopt mthodiquement dans l'cole de l'instrument, et le
son un peu voil, mais pur et noble de nos cors franais, me parat
infiniment prfrable.

A la fin de cette excellente reprsentation d'un chef-d'oeuvre du
matre incomparable, dix ou douze auditeurs daignrent, en s'en allant,
accorder quelques applaudissements... et ce fut tout. J'tais indign
d'une telle froideur, et comme quelqu'un cherchait  me persuader que si
l'auditoire avait peu applaudi, il n'en admirait et n'en sentait pas
moins les beauts de l'oeuvre:

Non, dit Guhr, ils ne comprennent rien, rien du tout, S. N. T. T., il a
raison, c'est un public de bourgeois.

J'avais aperu ce soir-l, dans une loge, mon ancien ami Ferdinand
Hiller, qui a longtemps habit Paris, o les connaisseurs citent encore
souvent sa haute capacit musicale. Nous emes bien vite renouvel
connaissance et repris nos allures de camarades. Hiller s'occupe d'un
opra pour le thtre de Francfort; il crivit, il y a deux ans, un
oratorio, _La chute de Jrusalem_, qu'on a excut plusieurs fois avec
beaucoup de succs. Il donne frquemment des concerts, o l'on entend,
avec des fragments de cet ouvrage considrable, diverses compositions
instrumentales qu'il a produites dans ces derniers temps, et dont on dit
le plus grand bien. Malheureusement, quand je suis all  Francfort, il
s'est toujours trouv que les concerts d'Hiller avaient lieu le
lendemain du jour o j'tais oblig de partir, de sorte que je ne puis
citer  son sujet que l'opinion d'autrui, ce qui me met tout--fait 
l'abri du reproche de camaraderie. A son dernier concert il fit
entendre, en fait de nouveauts, une ouverture qui fut chaudement
accueillie, et plusieurs morceaux pour quatre voix d'hommes et un
_soprano_, dont l'effet, dit-on, est de la plus piquante originalit.

Il y a  Francfort une institution musicale qu'on a cite devant moi
plusieurs fois avec loges: c'est l'Acadmie de chant de Sainte-Ccile.
Elle passe pour tre aussi bien compose que nombreuse; cependant,
n'ayant point t admis  l'examiner, je dois me renfermer,  son sujet,
dans une rserve absolue.

Bien que le _bourgeois_ domine  Francfort dans la masse du public, il
me semble impossible, eu gard au grand nombre de personnes de la haute
classe qui s'occupent srieusement de musique, qu'on ne puisse runir un
auditoire intelligent et capable de goter les grandes productions de
l'art. En tout cas, je n'ai pas eu l'occasion d'en faire l'exprience.

Il faut maintenant, mon cher Morel, que je rassemble mes souvenirs sur
Lindpaintner et la chapelle de Stuttgardt. J'y trouverai le sujet d'une
seconde lettre, mais celle-ci ne vous sera point adresse; ne dois-je
pas rpondre aussi  ceux de nos amis qui se sont montrs comme vous
avides de connatre les dtails de mon exploration germanique?

_Adieu._

* * *

_P. S._ Avez-vous publi quelque nouveau morceau de chant? On ne parle
partout que du succs de vos dernires mlodies. J'ai entendu hier le
rondeau syllabique _Page et Mari_, que vous avez compos sur les paroles
du fils d'Alexandre Dumas. Je vous dclare que c'est fin, coquet,
piquant et charmant. Vous n'crivtes jamais rien de si bien en ce
genre. Ce rondo aura une vogue insupportable; vous serez mis au pilori
des orgues de Barbarie et vous l'aurez bien mrit.




II

A M. GIRARD, CHEF D'ORCHESTRE DE L'OPRA-COMIQUE.

Stuttgardt, Hechingen.


La premire chose que j'avais  faire avant de quitter Francfort pour
m'aventurer dans le royaume de Wurtemberg, c'tait de bien m'informer
des moyens d'excution que je devais trouver  Stuttgardt, de composer
un programme de concert en consquence, et de n'emporter que la musique
strictement ncessaire pour l'excuter. Il faut que vous sachiez, mon
cher Girard, que l'une des grandes difficults de mon voyage en
Allemagne, et celle qu'on pouvait le moins aisment prvoir, tait dans
les dpenses normes du transport de ma musique. Vous le comprendrez
sans peine en apprenant que cette masse de parties spares d'orchestre
et de choeurs, manuscrites, lithographies ou graves, pesait plus de
cinq cents livres, et que j'tais oblig de m'en faire suivre  grands
frais presque partout, en la plaant dans les fourgons de la poste.
Cette fois seulement, incertain si aprs ma visite  Stuttgardt j'irais
 Munich, ou si je reviendrais  Francfort pour me diriger ensuite vers
le Nord, je n'emportai que deux symphonies, une ouverture et quelques
morceaux de chant, laissant tout le reste  ce malheureux Guhr, qui
devait,  ce qu'il parat, tre embarrass d'une manire ou d'une autre
par ma musique.

La route de Francfort  Stuttgardt n'offre rien d'intressant, et en la
parcourant je n'ai point eu d'_impressions_ que je puisse vous raconter:
pas le moindre site romantique  dcrire, pas de fort sombre, pas de
couvent, pas de chapelle isole, point de torrents, pas de grand bruit
nocturne, pas mme celui des moulins  foulons de Don Quichotte; ni
chasseurs, ni laitires, ni jeune fille plore, ni gnisse gare, ni
enfant perdu, ni mre perdue, ni pasteur, ni voleur, ni mendiant, ni
brigand; enfin, rien que le clair de lune, le bruit des chevaux et les
ronflements du conducteur endormi. Par ci par l quelques laids paysans
couverts d'un large chapeau  trois cornes, et vtus d'une immense
redingote de toile jadis blanche, dont les pans, dmesurment longs,
s'embarrassent entre leurs jambes boueuses, costume qui leur donn
l'aspect de curs de village en grand nglig. Voil tout! La premire
personne que j'avais  voir en arrivant  Stuttgardt, la seule mme que
de lointaines relations, noues par l'intermdiaire d'un ami commun,
pouvaient me faire supposer bien dispose pour moi, tait le docteur
Schilling, auteur d'un grand nombre d'ouvrages thoriques et critiques
sur l'art musical. Ce titre de _docteur_, que presque tout le monde
porte en Allemagne, m'avait fait assez mal augurer de lui. Je me
figurais quelque vieux pdant, avec des lunettes, une perruque rousse,
une vaste tabatire, toujours  cheval sur la fugue et le contrepoint,
ne parlant que de Bach et de Marpurgh, poli extrieurement peut-tre,
mais au fond plein de haine pour la musique moderne en gnral, et
d'horreur pour la mienne en particulier; enfin quelque fesse-mathieu
musical. Voyez comme on se trompe: M. Schilling n'est pas vieux, il ne
porte pas de lunettes, il a de fort beaux cheveux noirs, il est plein de
vivacit, parle vite et fort, comme  coups de pistolet; il fume et ne
prise pas; il m'a trs-bien reu, m'a indiqu ds l'abord tout ce que
j'avais  faire pour parvenir  donner un concert, ne m'a jamais dit un
mot de fugue ni de canon, n'a manifest de mpris ni pour _les
Huguenots_ ni pour _Guillaume Tell_, et n'a point montr d'aversion pour
ma musique avant de l'avoir entendue.

D'ailleurs la conversation n'tait rien moins que facile entre nous
quand il n'y avait pas d'interprte, M. Schilling parlant le franais 
peu prs comme je parle l'allemand. Impatient de ne pouvoir se faire
comprendre:

--Parlez-vous anglais, me dit-il un jour?

--J'en sais quelques mots; et vous?

--Moi... non! Mais l'italien, savez-vous l'italien?

--_Si, un poco. Come si chiama il direttore del teatro?_

--Ah! diable! pas parler italien non plus!...

Je crois, Dieu me pardonne, que si j'eusse dclar ne comprendre ni
l'anglais ni l'italien, le bouillant docteur avait envie de jouer avec
moi dans ces deux langues la scne du _Mdecin malgr lui_: _Arcithuram,
catalamus, nominativo, singulariter; est ne oratio latinas?_

Nous en vnmes  essayer du latin, et  nous entendre tant bien que mal,
non sans quelques _arcithuram_, _catalamus_. Mais on conoit que
l'entretien devait tre un peu pnible et ne roulait pas prcisment sur
les _Ides_ de Herder, ni sur la _Critique de la raison pure_ de Kant.
Enfin, M. Schilling sut me dire que je pouvais donner mon concert au
thtre ou dans une salle destine aux solennits musicales de cette
nature, et qu'on nomme salle de la Redoute. Dans le premier cas, outre
l'avantage, norme dans une ville comme Stuttgardt, de la prsence du
Roi et de la cour, qu'il me croyait assur d'obtenir, j'aurais encore
une excution gratuite, sans avoir  m'occuper des billets, ni des
annonces, ni d'aucun des autres dtails matriels de la soire. Dans le
second, j'aurais  payer l'orchestre,  m'occuper de tout, et le Roi ne
viendrait pas; il n'allait jamais dans la salle de concert. Je suivis
donc le conseil du docteur, et m'empressai d'aller prsenter ma requte
 M. le baron de Topenham, grand-marchal de la cour et intendant du
thtre. Il me reut avec une urbanit charmante, m'assurant qu'il
parlerait le soir mme au Roi de ma demande, et qu'il croyait qu'elle me
serait accorde.

Je vous ferai observer cependant, ajouta-t-il, que la salle de la
Redoute est la seule bonne et bien dispose pour les concerts, et que le
thtre, au contraire, est d'une si mauvaise sonorit, qu'on a depuis
longtemps renonc  y faire entendre aucune composition instrumentale de
quelque importance!

Je ne savais trop que rpondre ni  quoi m'arrter. Allons voir
Lindpaintner, me dis-je; celui-l est et doit tre l'arbitre souverain.
Je ne saurais vous dire, mon cher Girard, quel bien me fit ma premire
entrevue avec cet excellent artiste. Au bout de cinq minutes, il nous
sembla tre lis ensemble depuis dix ans. Lindpaintner m'eut bientt
clair sur ma position.

D'abord, me dit-il, il faut vous dtromper sur l'importance musicale
de notre ville; c'est une rsidence royale, il est vrai, mais il n'y a
ni argent, ni public. (Aye! aye! Je pensai  Mayence et au pre Schott.)
Pourtant, puisque vous voil, il ne sera pas dit que nous vous aurons
laiss partir sans excuter quelques-unes de vos compositions, que nous
sommes si curieux de connatre. Voil ce qu'il y a  faire: Le thtre
ne vaut rien, absolument rien pour la musique. La question de la
prsence du Roi n'est d'aucune valeur; Sa Majest n'allant jamais au
concert, ne paratra pas au vtre en quelque lieu que vous le donniez.
Ainsi donc prenez la salle de la Redoute, dont la sonorit est
excellente et o rien ne manque pour l'effet de l'orchestre. Quant aux
musiciens vous aurez seulement  verser une petite somme de 80 fr. pour
leur caisse des pensions, et tous, sans exception, se feront un devoir
et un honneur, non-seulement d'excuter, mais de rpter _plusieurs
fois_ vos oeuvres, sous votre direction. Venez ce soir entendre le
_Freyschtz_; dans un entr'acte je vous prsenterai  la chapelle, et
vous verrez si j'ai tort de vous rpondre de sa bonne volont.

Je n'eus garde de manquer au rendez-vous. Lindpaintner me prsenta aux
artistes, et aprs qu'il eut traduit une petite allocution que je crus
devoir leur adresser, mes doutes et mes inquitudes disparurent:
j'avais un orchestre.

J'avais un orchestre compos  peu prs comme celui de Francfort, et
jeune, et plein de vigueur et de feu. Je le vis bien  la manire dont
toute la partie instrumentale du chef-d'oeuvre de Weber fut excute.
Les choeurs me parurent assez ordinaires, peu nombreux et peu
attentifs  rendre les nuances principales, si bien connues cependant,
de cette admirable partition. Ils chantaient toujours _mezzo-forte_, et
paraissaient assez ennuys de la tche qu'ils remplissaient. Pour les
acteurs ils taient presque tous d'une honnte mdiocrit. Je ne me
rappelle le nom d'aucun d'eux. La prima dona (Agathe) a une voix assez
sonore, mais dure et peu flexible; la seconde femme (Annette) vocalise
plus aisment, mais chante souvent faux; le baryton (Gaspard) est, je
crois, ce que le thtre de Stuttgardt possde de mieux. J'ai entendu
ensuite cette troupe chantante dans la _Muette de Portici_ sans changer
d'opinion  son gard. Lindpaintner, en conduisant l'excution de ces
deux opras, m'a tonn par la rapidit qu'il donnait au mouvement de
certains morceaux. J'ai vu plus tard que beaucoup de matres de chapelle
allemands ont,  cet gard, la mme manire de sentir; tels sont, entre
autres, Mendelssohn, Krebs et Guhr. Pour les mouvements du _Freyschtz_,
je ne puis rien dire: ils en ont, sans doute, beaucoup mieux que moi les
vritables traditions; mais quant  _la Muette_,  _la Vestale_, 
_Mose_ et aux _Huguenots_, qui ont t monts sous les yeux des auteurs
 Paris, et dont les mouvements se sont conservs tels qu'ils furent
donns aux premires reprsentations, j'affirme que la prcipitation
avec laquelle j'en ai entendu excuter certaines parties  Stuttgardt, 
Leipzig,  Hambourg et  Francfort, est une infidlit d'excution;
infidlit involontaire, sans doute, mais vritablement contraire 
l'intention des compositeurs et nuisible  l'effet. On croit pourtant en
France que les Allemands ralentissent tous nos mouvements.

L'orchestre de Stuttgardt, possde: 16 violons, 4 altos, 4 violoncelles,
4 contrebasses, et les instruments  vent et  percussion ncessaires 
l'excution de la plupart des opras modernes. Mais il a de plus une
excellente harpe (M. Krger), et c'est, pour l'Allemagne, une vritable
raret. L'tude de ce bel instrument y est nglige d'une faon ridicule
et mme barbare, sans qu'on en puisse dcouvrir la raison. Je penche
mme  croire qu'il en fut toujours ainsi, en considrant qu'aucun des
grands matres de l'cole allemande n'en a fait usage. On ne trouve
point de harpe dans les oeuvres de Mozart; il n'y en a ni dans _Don
Juan_, ni dans _Figaro_, ni dans _la Flte enchante_, ni dans _le
Srail_, ni dans _Idomne_, ni dans _Cosi fan Tutte_, ni dans ses
messes, ni dans ses symphonies. Weber s'en est galement abstenu
partout; Haydn et Beethoven sont dans le mme cas; Gluck seul a crit
dans _Orphe_ une partie de harpe trs-facile, pour _une main_, et
encore cet opra fut-il compos et reprsent en Italie. Il y a
l-dedans quelque chose qui m'tonne et m'irrite en mme temps!... C'est
une honte pour les orchestres allemands, qui tous devraient avoir au
moins deux harpes, maintenant surtout qu'ils excutent les opras venus
de France et d'Italie, o elles sont si souvent employes.

Les violons de Stuttgardt sont excellents; on voit qu'ils sont pour la
plupart lve du _concert-meister_ Molique, dont nous avons, il y a
quelques annes, admir au Conservatoire de Paris le jeu vigoureux, le
style large et svre, bien que peu nuanc, et les savantes
compositions. Molique, au thtre et aux concerts, occupant le premier
pupitre des violons, n'a donc  diriger en grande partie que ses lves,
qui professent pour lui un respect et une admiration parfaitement
motivs. De l une prcieuse exactitude dans l'excution, exactitude due
 l'unit de sentiment et de mthode, autant qu' l'attention des
violonistes.

Je dois signaler parmi eux, le second matre de concert Habenham,
artiste distingu sous tous les rapports, et dont j'ai entendu une
cantate d'un style mlodique expressif, d'une harmonie pure, et
trs-bien instrumente.

Les autres instruments  archet ont une valeur si non gale  celle des
violons, au moins suffisante pour qu'on doive les compter pour bons.
J'en dirai autant des instruments  vent: la premire clarinette et le
premier hautbois sont excellents. L'artiste qui joue la partie de
premire flte (M. Krger pre) se sert malheureusement d'un ancien
instrument qui laisse beaucoup  dsirer pour la puret du son en
gnral, et pour la facilit d'mission des notes aigus. M. Krger
devrait aussi se tenir en garde contre le penchant qui l'entrane
parfois  faire des _trilles_ et des _grupetti_ l o l'auteur s'est
bien gard d'en crire.

Le premier basson, M. Neukirchner, est un virtuose de premire force qui
s'attache peut-tre trop  faire parade de grandes difficults; il joue
en outre sur un basson tellement mauvais que des intonations douteuses
viennent  chaque instant blesser l'oreille et empcher l'effet des
phrases mme les mieux rendues par l'excutant. On distingue parmi les
cors, M. Schuncke; il fait aussi comme ses confrres de Francfort, un
peu trop _cuivrer_ le son des notes leves. Les cors  cylindres (ou
chromatiques) sont exclusivement employs  Stuttgardt. L'habile facteur
Ad. Sax, actuellement tabli  Paris, a dmontr surabondamment la
supriorit de ce systme sur celui des pistons,  peu prs abandonn 
cette heure dans toute l'Allemagne, pendant que celui des cylindres
pour les cors, trompettes, bombardons, bass-tuba, y devient d'un usage
gnral. Les Allemands appellent instruments  _soupape_ (_Ventil-horn_,
_Ventil-trompeten_) ceux auxquels ce mcanisme est appliqu. J'ai t
surpris de ne pas le voir adopt pour les trompettes dans la musique
militaire, assez bonne d'ailleurs, de Stuttgardt; on en est encore l
aux trompettes  deux pistons, instruments fort imparfaits et bien loin,
pour la sonorit et la qualit du timbre, des trompettes  cylindres
dont on se sert  prsent partout ailleurs. Je ne parle pas de Paris;
nous y viendrons dans quelque dix ans.

Les trombones sont d'une belle force; le premier (M. Schrade), qui fit,
il y a quatre ans, partie de l'orchestre du concert Vivienne,  Paris,
est un vritable talent. Il possde  fond son instrument, se joue des
plus grandes difficults, tire du trombone-tnor un son magnifique; je
pourrais mme dire _des sons_, puisqu'il sait, au moyen d'un procd non
encore expliqu, produire trois et quatre notes  la fois, comme ce
jeune corniste dont toute la presse musicale s'est rcemment occupe 
Paris. Schrade, dans un point d'orgue d'une fantaisie qu'il a excute
en public  Stuttgardt, a fait entendre simultanment, et  la surprise
gnrale, les quatre notes de l'accord de septime dominante du ton de
_si b_, ainsi disposes:

    {_mi b_ ||
    {_la_   ||
    {_ut_   ||
    {_fa_   ||

C'est aux acousticiens qu'il appartient de donner la raison de ce
nouveau phnomne de la rsonnance des tubes sonores;  nous autres
musiciens de le bien tudier et d'en tirer parti si l'occasion s'en
prsente.

Un autre mrite de l'orchestre de Stuttgardt, mrite que j'ai rarement
rencontr ailleurs au mme degr, c'est qu'il n'est compos que de
lecteurs intrpides, que rien ne trouble, que rien ne dconcerte, qui
lisent  la fois la note et la nuance, qui  la premire vue ne laissent
chapper ni un _P_ ni un _F_, ni un _mezzo forte_, ni un _smorzando_,
sans l'indiquer. Ils sont en outre rompus  tous les caprices du rhythme
et de la mesure, ne se cramponnent pas toujours aux temps forts, et
savent, sans hsiter, accentuer les temps faibles et passer d'une
syncope  une autre sans embarras et sans avoir l'air d'excuter un
pnible tour de force. En un mot, leur ducation musicale est complte
sous tous les rapports. J'ai pu reconnatre en eux ces prcieuses
qualits ds la premire rptition de mon concert. J'avais choisi pour
celui-l la _Symphonie fantastique_ et l'ouverture des _Francs-Juges_.
Vous savez combien ces deux ouvrages contiennent de difficults
rhythmiques, de phrases syncopes, de syncopes croises, de groupes de
quatre notes superposs  des groupes de trois, etc., etc.; toutes
choses qu'aujourd'hui, au Conservatoire, nous jetons vigoureusement  la
tte du public, mais qu'il nous a fallu travailler pourtant, et beaucoup
et longtemps. J'avais donc lieu de craindre une foule d'erreurs 
diffrents passages de l'ouverture et du final de la _Symphonie_; je
n'ai pas eu  en relever _une seule_, tout a t _vu_ et _lu_ et
_vaincu_ du premier coup. Mon tonnement tait extrme. Le vtre ne sera
pas moindre, si je vous dis que nous avons mont cette damne
_Symphonie_ et le reste du programme en deux rptitions. L'effet et
mme t trs-satisfaisant, si les maladies vraies ou simules ne
m'eussent enlev _la moiti_ des violons le jour du concert. Me
voyez-vous, avec quatre premiers violons et quatre seconds, pour lutter
avec tous ces instruments  vent et  percussion? Car l'pidmie avait
pargn le reste de l'orchestre, et il ne manquait rien, rien que la
_moiti_ des violons!... Oh! en pareil cas, je ferais comme Max dans le
_Freyschtz_, et pour obtenir des violons, je signerais un pacte avec
tous les diables de l'enfer. C'tait d'autant plus navrant et irritant,
que, malgr les prdictions de Lindpaintner, le Roi et la cour taient
venus. Nonobstant cette dfection de quelques pupitres, l'excution fut,
sinon puissante (c'tait chose impossible), au moins intelligente,
exacte et chaleureuse. Les morceaux de la _Symphonie fantastique_ qui
produisirent le plus d'effet furent l'adagio (_la Scne aux Champs_),
et le final (_le Sabbat_). L'ouverture fut chaudement accueillie; quant
 la _Marche des Plerins_ d'_Harold_, qui figurait aussi dans le
programme, elle passa presque inaperue. Il en a t de mme encore dans
une autre occasion, o j'avais eu l'imprudence de la faire entendre
_isolment_, tandis que partout o j'ai donn _Harold_ en entier, ou au
moins les trois premires parties de cette symphonie, la marche a t
accueillie comme elle l'est  Paris, et souvent redemande. Nouvelle
preuve de la ncessit de ne pas morceler certaines compositions, et de
ne les produire que dans leur jour et sous le point de vue qui leur est
propre.

Faut-il vous dire maintenant qu'aprs le concert je reus toutes sortes
de flicitations de la part du Roi, de M. le comte Neiperg, et du prince
Jrme Bonaparte? Pourquoi pas? On sait que les princes sont en gnral
d'une bienveillance extrme pour les artistes trangers, et je ne
manquerais rellement de modestie que si j'allais vous rpter ce que
m'ont dit quelques-uns des musiciens le soir mme et les jours suivants.
D'ailleurs, pourquoi ne pas manquer de modestie? Pour ne pas faire
grogner quelques mauvais dogues  la chane, qui voudraient mordre
quiconque passe en libert devant leur chenil? Cela vaut bien la peine
d'aller employer de vieilles formules et jouer une comdie dont personne
n'est dupe! La vraie modestie consisterait, non-seulement  ne pas
parler de soi, mais  ne pas en faire parler; en un mot,  ne pas
attirer sur soi l'attention publique,  ne rien dire,  ne rien crire,
 ne rien faire,  se cacher,  ne pas vivre. N'est-ce pas l une
absurdit?.... Et puis j'ai pris le parti de tout avouer, heur et
malheur; j'ai commenc dj dans ma prcdente lettre, et je suis prt 
continuer dans celle-ci. Ainsi je crains fort que Lindpaintner, qui est
un matre, et dont j'ambitionnais beaucoup le suffrage, approuvant dans
tout cela _l'ouverture_ seulement, n'ait profondment abomin la
symphonie; je parierais que Molique n'a rien approuv. Quant au docteur
Schilling, je _suis sr_ qu'il a tout trouv excrable, et qu'il a t
bien honteux d'avoir fait les premires dmarches pour produire 
Stuttgardt un brigand de mon espce, vhmentement souponn d'avoir
viol la musique, et qui, s'il parvient  lui inspirer sa passion de
l'air libre et du vagabondage, fera de la chaste muse une sorte de
bohmienne, moins Esmralda qu'Hlna Mac Grgor, virago arme, dont les
cheveux flottent au vent, dont la sombre tunique tincelle de brillants
colifichets, qui bondit pieds nus sur les roches sauvages, qui rve au
bruit des vents et de la foudre, et dont le noir regard pouvante les
femmes et trouble les hommes sans leur inspirer l'amour.

Aussi Schilling, en sa qualit de conseiller du prince de
Honzollern-Hechingen, n'a pas manqu d'crire  Son Altesse et de lui
proposer, pour la divertir, le _curieux-sauvage_, plus convenable dans
la Fort-Noire que dans une ville civilise. Et le sauvage, curieux de
tout connatre, au reu d'une invitation rdige en termes aussi
obligeants que choisis par M. le baron de Billing, conseiller intime du
prince, s'est achemin,  travers la neige et les grands bois de sapins,
vers la petite ville d'Hechingen, sans trop s'inquiter de ce qu'il
pourrait y faire. Cette excursion dans la Fort-Noire m'a laiss un
confus mlange de souvenirs joyeux, tristes, doux et pnibles, que je ne
saurais voquer sans un serrement de coeur presque inexplicable. Le
froid, le double deuil noir et blanc tendu sur les montagnes, le vent
qui mugissait sous ces pins frissonnants, le travail secret du
ronge-coeur si actif dans la solitude, un triste pisode d'un
douloureux roman lu pendant le voyage.... Puis l'arrive  Hechingen,
les gais visages, l'amabilit du prince, les ftes du premier jour de
l'an, le bal, le concert, les rires fous, les projets de se revoir 
Paris, et.... les adieux.... et le dpart.... Oh! je souffre!.... Quel
diable m'a pouss  vous faire ce rcit, qui ne prsente pourtant, comme
vous l'allez voir, aucun incident mouvant ni romanesque.... Mais je
suis ainsi fait, que je souffre parfois,--sans motif apparent,--comme,
pendant certains tats lectriques de l'atmosphre, les feuilles des
arbres remuent sans qu'il fasse de vent.--......--......--Heureusement,
mon cher Girard, vous me connaissez de longue date, et vous ne trouverez
pas trop ridicule cette _exposition_ sans _priptie_, cette
_introduction_ sans _allegro_, ce _sujet_ sans _fugue_!--Ah! ma foi! un
sujet sans fugue, avouez-le, c'est une rare bonne fortune? Et nous avons
lu tous les deux plus de mille fugues qui n'ont pas de sujets, sans
compter celles qui n'ont que de mauvais sujets. Allons! voil ma
mlancolie qui s'envole, grce  l'intervention de la fugue (vieille
radoteuse qui si souvent a fait venir l'ennui), j'essuie la larme qui
pendait  mon oeil gauche, et..... je vous raconte Hechingen.

Quand je disais tout  l'heure que c'est une petite ville, j'exagerais
gographiquement son importance. Hechingen n'est qu'un grand village,
tout au plus un bourg, bti sur une cte assez escarpe,  peu prs
comme la portion de Montmartre qui couronne la butte, ou mieux encore
comme le village de Subiaco dans les Etats Romains. Au dessus du bourg,
et place de manire  le dominer entirement, est la villa Eugenia,
occupe par le prince. A droite de ce petit palais, une valle profonde,
et, un peu plus loin, un pic pre et nu surmont du vieux castel
d'Hoenzollern, qui n'est plus aujourd'hui qu'un rendez-vous de chasse,
aprs avoir t longtemps la fodale demeure des anctres du prince.

Le souverain actuel de ce romantique paysage est un jeune homme
spirituel, vif et bon, qui semble n'avoir au monde que deux
proccupations constantes, le dsir de rendre aussi heureux que possible
les habitants de ses petits Etats, et l'amour de la musique.
Concevez-vous une existence plus douce que la sienne? Il voit tout le
monde content autour de lui: ses sujets l'adorent; la musique l'aime; il
la comprend en pote et en musicien; il compose de charmants _lieder_,
dont deux: _der Fischer knabe_ et _Schiffer's Abenlied_, m'ont
rellement touch par l'expression de leur mlodie; il les chante avec
_une voix de compositeur_, mais avec une chaleur entranante et des
accents de l'ame et du coeur; il a, sinon un thtre, au moins une
chapelle (un orchestre) dirige par un matre d'un mrite minent,
Techlisbeck, dont le Conservatoire de Paris a souvent excut avec
honneur les symphonies, et qui lui fait entendre, sans luxe, mais monts
avec soin, les chefs-d'oeuvre les plus simples de la musique
instrumentale. Tel est l'aimable prince dont l'invitation m'avait t si
agrable et dont j'ai reu l'accueil le plus cordial.

En arrivant  Hechingen, je renouvelai connaissance avec Techlisbeck. Je
l'avais connu  Paris il y a quelques cinq ans; il m'a accabl chez lui
de prvenances et de ces tmoignages de vritable bont qu'on n'oublie
jamais. Il me mit bien vite au fait des forces musicales dont nous
pouvions disposer: c'taient 8 violons en tout, dont trois trs-faibles;
3 altos, 2 violoncelles, 2 contrebasses. Le premier violon, nomm Stern,
est un virtuose de talent. Le premier violoncelle (Oswald) mrite la
mme distinction. Le pasteur archiviste d'Hechingen joue la premire
contrebasse  la satisfaction des compositeurs les plus exigeants. La
premire flte, le premier hautbois et la premire clarinette sont
excellents; la premire flte a seulement quelquefois de ces vellits
d'ornementation que j'ai reproches  celle de Stuttgardt. Les seconds
instruments  vent sont suffisants. Les deux bassons et les deux cors
laissent un peu  dsirer. Quant aux trompettes, au trombone (il n'y en
a qu'un) et au timbalier, ils laissent  dsirer, toutes les fois qu'ils
jouent, qu'on ne les ait pas pris de se taire. Ils ne savent rien.

Je vous vois rire, mon cher Girard, et prt  me demander ce que j'ai pu
faire excuter avec un si petit orchestre? Eh bien!  force de patience
et de bonne volont, en arrangeant et modifiant certaines parties, en
faisant cinq rptitions en trois jours, nous avons mont l'ouverture du
_Roi Lear_, _la Marche des Plerins_, le bal de _la Symphonie
fantastique_, et divers autres fragments proportionns, par leur
dimension, au cadre qui leur tait destin. Et tout a march trs bien,
avec prcision et mme avec verve.

J'avais crit au crayon sur les parties d'_alto_ les notes essentielles
et laisses  dcouvert des 3e et 4e cors (puisque nous ne
pouvions avoir que le 1er et le 2e). Techlisbeck jouait sur le
piano la 1re harpe du bal; il avait bien voulu se charger aussi de
l'_alto solo_ dans _la Marche d'Harold_. Le prince d'Hechingen se tenait
 ct du timbalier pour lui compter ses pauses et le faire partir 
temps; j'avais supprim dans les parties de trompette les passages que
nous avions reconnus inaccessibles aux deux excutants. Le trombone seul
tait livr  lui-mme; mais, ne donnant prudemment que les sons qui lui
taient trs-familiers, comme _si bmol_, _r_, _fa_, et vitant avec
soin tous les autres, il brillait presque partout par son silence. Il
fallait voir dans cette jolie salle de concert, o Son Altesse avait
runi un nombreux auditoire, comme les impressions musicales circulaient
vives et rapides! Cependant, vous le devinez sans doute, je n'prouvais
de toutes ces manifestations qu'une joie mle d'impatience; et quand le
prince est venu me serrer la main, je n'ai pu m'empcher de lui dire:

--Ah! monseigneur, je donnerais, je vous jure, deux des annes qui me
restent  vivre, pour avoir l maintenant mon orchestre du
Conservatoire, et le mettre aux prises devant vous avec ces partitions
que vous jugez avec tant d'indulgence!

--Oui, oui, je sais, m'a-t-il rpondu, vous avez un orchestre imprial,
qui vous dit: Sire! et je ne suis qu'une Altesse; mais j'irai l'entendre
 Paris, j'irai, j'irai!

Puisse-t-il tenir parole! Ses applaudissements, qui me sont rests sur
le coeur, me semblent un bien mal acquis.

Il y eut aprs le concert souper  la villa Eugenia. La gat charmante
du prince s'tait communique  tous ses convives; il voulut me faire
connatre une de ses compositions pour tnor, piano et violoncelle;
Techlisbeck se mit au piano, l'auteur se chargeait de la partie de
chant, et je fus, aux acclamations de l'assemble, dsign pour chanter
la partie de violoncelle. On a beaucoup applaudi le morceau et ri
presque autant du timbre singulier de ma _chanterelle_. Les dames
surtout ne revenaient pas de mon _la_.

Le surlendemain, aprs bien des adieux, il fallut retourner 
Stuttgardt. La neige fondait sur les grands pins plors, le manteau
blanc des montagnes se marbrait de taches noires... C'tait profondment
triste...... le ronge-coeur put travailler encore......

_The rest is silence._........

  _Farewell._




III

A LISZT.

Manheim, Weimar.


A mon retour d'Hechingen, je restai quelques jours encore  Stuttgardt,
en proie  de nouvelles perplexits. A toutes les questions qu'on
m'adressait sur mes projets et sur la future direction de mon voyage 
peine commenc, j'aurais pu rpondre, sans mentir, comme ce personnage
d'une de nos comdies:

    Non, je ne reviens point, car je n'ai point t;
    Je ne vais pas non plus, car je suis arrt,
    Et ne demeure point, car tout de ce pas mme
    Je prtends m'en aller...

M'en aller... o? Je ne savais trop. J'avais crit  Weimar, il est
vrai, mais la rponse n'arrivait pas, et je devais absolument l'attendre
avant de prendre une dtermination.

Tu ne connais pas ces incertitudes, mon cher Liszt; il t'importe peu de
savoir si, dans la ville o tu comptes passer, la chapelle est bien
compose, si le thtre est ouvert, si l'intendant veut le mettre  ta
disposition, etc. En effet,  quoi bon pour toi tant d'informations! Tu
peux, modifiant le mot de Louis XIV, dire avec confiance: L'orchestre,
c'est moi! le choeur, c'est moi! le chef, c'est encore moi! Mon piano
chante, rve, clate, retentit; il dfie au vol les archets les plus
habiles; il a comme l'orchestre ses harmonies cuivres; comme lui, et
sans le moindre appareil, il peut livrer  la brise du soir son nuage de
feriques accords, de vagues mlodies; je n'ai besoin ni de thtre, ni
de dcor ferm, ni de vastes gradins; je n'ai point  me fatiguer par de
longues rptitions; je ne demande ni cent, ni cinquante, ni vingt
musiciens; je n'en demande pas du tout, je n'ai pas mme besoin de
musique. Un grand salon, un grand piano, et je suis matre d'un grand
auditoire. Je me prsente, on m'applaudit; ma mmoire s'veille,
d'blouissantes fantaisies naissent sous mes doigts, d'enthousiastes
acclamations leur rpondent; je chante l'_Ave Maria_ de Schubert ou
l'_Adlade_ de Beethoven, et tous les coeurs de tendre vers moi,
toutes les poitrines de retenir leur haleine.... c'est un silence mu,
une admiration concentre et profonde.... Puis viennent les bombes
lumineuses, le bouquet de ce grand feu d'artifice, et les cris du
public, et les fleurs et les couronnes qui pleuvent autour du prtre de
l'harmonie frmissant sur son trpied; et les jeunes belles qui, dans
leur garement sacr, baisent avec larmes le bord de son manteau; et les
hommages sincres obtenus des esprits srieux, et les applaudissements
fbriles arrachs  l'envie; les grands fronts qui se penchent, les
coeurs troits surpris de s'panouir.... Et le lendemain, quand le
jeune inspir a rpandu ce qu'il voulait rpandre de son intarissable
passion, il part, il disparat, laissant aprs soi un crpuscule
blouissant d'enthousiasme et de gloire.... C'est un rve!.... C'est un
de ces rves d'or qu'on fait quand on se nomme Liszt ou Paganini.

Mais le compositeur qui tenterait, comme je l'ai fait, de voyager pour
produire ses oeuvres,  quelles fatigues, au contraire,  quels
labeurs ingrats et toujours renaissants ne doit-il pas s'attendre!...
Sait-on ce que peut tre pour lui la torture des rptitions?... Il a
d'abord  subir le froid regard de tous ces musiciens mdiocrement
charms d'prouver  son sujet un drangement inattendu, d'tre soumis 
des tudes inaccoutumes.--Que veut ce Franais? Que ne reste-t-il chez
lui?... Chacun nanmoins prend place  son pupitre; mais au premier
coup-d'oeil jet sur l'ensemble de l'orchestre, l'auteur y reconnat
bien vite d'inquitantes lacunes. Il en demande la raison au matre de
chapelle: La premire clarinette est malade, le hautbois a une femme en
couches, l'enfant du premier violoncelle a le croup, les trombones sont
 la parade; ils ont oubli de demander une exemption de service
militaire pour ce jour-l; le timbalier s'est foul le poignet, la harpe
ne paratra pas  la rptition, parce qu'il lui faut du temps pour
tudier sa partie, etc., etc. On commence cependant, les notes sont
lues, tant bien que mal, dans un mouvement plus lent du double que celui
de l'auteur; rien n'est affreux pour lui comme cet allanguissement du
rhythme! Peu  peu son instinct reprend le dessus, son sang chauff
l'entrane, il prcipite la mesure et revient malgr lui au mouvement du
morceau; alors le gchis se dclare, un formidable charivari lui dchire
les oreilles et le coeur, il faut s'arrter et reprendre le mouvement
lent, et exercer fragments par fragments ces longues priodes dont, tant
de fois auparavant, avec d'autres orchestres, il a guid la course libre
et rapide. Cela ne suffit pas encore; malgr la lenteur du mouvement,
des discordances tranges se font entendre dans certaines parties
d'instruments  vent; il veut en dcouvrir la cause: Voyons les
trompettes seules!......... Que faites-vous l? Je dois entendre une
tierce, et vous produisez un accord de seconde. La deuxime trompette
en _ut_ a un _r_, donnez-moi votre _r_!... Trs-bien! La premire a un
_ut_ qui produit _fa_, donnez-moi votre _ut_! Fi!...... l'horreur! vous
faites un _si b_!

--Non, monsieur, je fais ce qui est crit!

--Mais je vous dis que non, vous vous trompez d'un ton!

--Cependant je suis sr de faire l'_ut_!

--En quel ton est la trompette dont vous vous servez?

--En _mi b_!

--Eh! parlez donc, c'est l qu'est l'erreur, vous devez prendre la
trompette en _fa_.

--Ah! je n'avais pas bien lu l'indication; c'est vrai, excusez-moi.

--Allons! quel diable de vacarme faites-vous l-bas, vous, le timbalier?

--Monsieur, j'ai un fortissimo.

--Point du tout, c'est un mezzo forte, il n'y a pas deux F, mais un _M_
et un F. D'ailleurs vous vous servez des baguettes de bois et il faut
employer l les baguettes  tte d'ponge; c'est une diffrence du noir
au blanc.

--Nous ne connaissons pas cela, dit le matre de chapelle;
qu'appelez-vous des baguettes  tte d'ponge? nous n'avons jamais vu
qu'une seule espce de baguettes.

--Je m'en doutais; j'en ai apport de Paris. Prenez-en une paire que
j'ai dpose l sur cette table. Maintenant y sommes-nous?... Mon Dieu!
c'est vingt fois trop fort! et les sourdines que vous n'avez pas
prises?...

--Nous n'en avons pas, le garon d'orchestre a oubli d'en mettre sur
les pupitres; on s'en procurera demain! etc., etc. Aprs trois ou
quatre heures de ces tiraillements antiharmoniques, on n'a pas pu rendre
un seul morceau intelligible. Tout est bris, dsarticul, faux, froid,
plat, bruyant, discordant, hideux! Et il faut laisser sur une pareille
impression soixante ou quatre-vingts musiciens qui s'en vont, fatigus
et mcontents, dire partout qu'il ne savent ce que cela veut dire, que
cette musique est un enfer, un chaos, qu'ils n'ont jamais rien essuy de
pareil. Le lendemain le progrs se manifeste  peine; ce n'est gure que
le troisime jour qu'il se dessine formellement. Alors seulement le
pauvre compositeur commence  respirer; les harmonies bien poses
deviennent claires; les rhythmes bondissent; les mlodies pleurent et
sourient; la masse unie, compacte, s'lance hardiment; aprs tant de
ttonnements, tant de bgaiements, l'orchestre grandit, il marche, il
parle, il devient homme! L'intelligence ramne le courage aux musiciens
tonns; l'auteur demande une quatrime preuve; ses interprtes, qui, 
tout prendre, sont les meilleures gens du monde, l'accordent avec
empressement. Cette fois, _fiat lux_! Attention aux nuances! Vous
n'avez plus peur?--Non! donnez-nous le vrai mouvement!--_Via!_ Et la
lumire se fait, l'art apparat, la pense brille, l'oeuvre est
comprise! Et l'orchestre se lve, applaudissant et saluant le
compositeur; le matre de chapelle vient le fliciter; les curieux qui
se tenaient cachs dans les coins obscurs de la salle, s'approchent,
montent sur le thtre et changent avec les musiciens des exclamations
de plaisir et d'tonnement, en regardant d'un oeil surpris le matre
tranger qu'ils avaient d'abord pris pour un fou ou un barbare. C'est
maintenant qu'il aurait besoin de repos. Qu'il s'en garde bien, le
malheureux! C'est l'heure pour lui de redoubler de soins et d'attention.
Il doit revenir avant le concert, pour surveiller la disposition des
pupitres, inspecter les parties d'orchestre, et s'assurer qu'elles ne
sont point mlanges. Il doit parcourir les rangs, un crayon rouge  la
main, et marquer sur la musique des instruments  vent les dsignations
des tons usites en Allemagne, au lieu de celles dont on se sert en
France; mettre partout: _in C_, _in D_, _in Des_, _in Fis_, au lieu de
_en ut_, _en r_, _en r bmol_, _en fa dize_. Il a  transposer pour
le hautbois un solo de cor anglais, parce que cet instrument ne se
trouve pas dans l'orchestre qu'il va diriger, et que l'excutant hsite
souvent  transposer lui-mme. Il faut qu'il aille faire rpter
isolment les choeurs et les chanteurs, s'ils ont manqu d'assurance.
Mais le public arrive, l'heure sonne; extnu, abm de fatigues de
corps et d'esprit, le compositeur se prsente au pupitre-chef, se
soutenant  peine, incertain, teint, dgot, jusqu'au moment o les
applaudissements de l'auditoire, la verve des excutants, l'amour qu'il
a pour son oeuvre le transforment tout--coup en machine lectrique,
d'o s'lancent, invisibles mais relles, de foudroyantes irradiations.
Et la compensation commence. Ah! c'est alors, j'en conviens, que
l'auteur, dirigeant l'excution de son oeuvre, vit d'une vie aux
virtuoses inconnue! Avec quelle joie furieuse il s'abandonne au bonheur
de _jouer de l'orchestre_! Comme il presse, comme il embrasse, comme il
treint cet immense et fougueux instrument! L'attention multiple lui
revient; il a l'oeil partout; il indique d'un regard les entres
vocales et instrumentales, en haut, en bas,  droite,  gauche; il jette
avec son bras droit de terribles accords qui semblent clater au loin
comme d'harmonieux projectiles; puis il arrte, dans les points d'orgue,
tout ce mouvement qu'il a communiqu; il enchane toutes les attentions;
il suspend tous les bras, tous les souffles, coute un instant le
silence... et redonne plus ardente carrire au tourbillon qu'il a
dompt,

    _Luctantes ventos tempestatesque sonoras._
    _Imperio premit, ac vinclis et carcere frenat._

Et dans les grands _adagio_, est-il heureux de se bercer mollement sur
son beau lac d'harmonie! prtant l'oreille aux cent voix enlaces qui
chantent ses hymnes d'amour, ou semblent confier ses plaintes du
prsent, ses regrets du pass,  la solitude et  la nuit. Alors
souvent, mais seulement alors, l'auteur-chef oublie compltement le
public; il s'coute, il se juge; et si l'motion lui arrive, partage
par les artistes qui l'entourent, il ne tient plus compte des
impressions de l'auditoire, trop loign de lui. Si son coeur a
frissonn au contact de la potique mlodie, s'il a senti ses yeux, s'il
a vu les yeux de ses interprtes se voiler de larmes furtives, le but
est atteint, le ciel de l'art lui est ouvert, qu'importe la terre!...

Puis  la fin de la soire, quand le grand succs est obtenu! sa joie
devient centuple, partage qu'elle est par tous les amours-propres
satisfaits de son arme. Ainsi, vous, grands virtuoses, vous tes
princes et rois par la grce de Dieu, vous naissez sur les marches du
trne; les compositeurs doivent combattre, vaincre et conqurir pour
rgner. Mais les fatigues mmes et les dangers de la lutte ajoutent 
l'clat et  l'enivrement de leurs victoires, et ils seraient peut-tre
plus heureux que vous... s'ils avaient toujours des soldats.

Voil, mon cher Liszt, une bien longue digression, et j'allais oublier,
en causant avec toi, de continuer le rcit de mon voyage. J'y reviens.

Pendant les quelques jours que je passai  Stuttgardt  attendre les
lettres de Weimar, la socit de la Redoute, dirige par Lindpaintner,
donna un concert brillant o j'eus l'occasion d'observer une seconde
fois la froideur avec laquelle le gros public allemand accueille en
gnral les conceptions mmes les plus colossales de l'immense
Beethoven. L'ouverture d'_lonore_, morceau vraiment monumental,
excut avec une prcision et une verve rares, fut  peine applaudi; et
j'entendis le soir,  table d'hte, un monsieur se plaindre de ce qu'on
ne donnait pas les _Symphonies de Haydn_ au lieu de cette _musique
violente o il n'y a point de chant_!!!... Franchement, nous n'avons
plus de ces bourgeois-l  Paris!...

Une rponse favorable m'tant enfin parvenue de Weimar, je partis pour
Carlsruhe. J'aurais voulu y donner un concert en passant; le matre de
chapelle Strauss[2] m'apprit que j'aurais  attendre pour cela huit ou
dix jours,  cause d'un engagement pris par le thtre avec un fltiste
pimontais. En consquence, plein de respect pour la grande flte, je
me htai de gagner Manheim. C'est une ville bien calme, bien froide,
bien plane, bien carre. Je ne crois pas que la passion de la musique
empche ses habitants de dormir. Pourtant il y a une nombreuse Acadmie
de chant, un assez bon thtre et un petit orchestre trs-intelligent.
La direction de l'Acadmie de chant et celle de l'orchestre sont
confies  Lachner jeune, frre du clbre compositeur. C'est un artiste
doux et timide, plein de modestie et de talent. Il m'et bien vite
organis un concert. Je ne me souviens plus de la composition du
programme; je sais seulement que j'avais voulu y placer ma deuxime
symphonie (_Harold_) en entier, et que ds la premire rptition je dus
supprimer le final (l'_Orgie_)  cause des trombones manifestement
incapables de remplir le rle qui leur est confi dans ce morceau.
Lachner s'en montra tout chagrin, dsireux qu'il tait, disait-il, de
connatre l'ensemble du tableau. Je fus oblig d'insister en l'assurant
que ce serait folie d'ailleurs, indpendamment de l'insuffisance des
trombones, d'esprer l'effet de ce final avec un orchestre si peu fourni
de violons. Les trois premires parties de la symphonie furent bien
rendues et produisirent sur le public une vive impression. La
grande-duchesse Amlie, qui assistait au concert, remarqua, m'a-t-on
dit, le coloris de _la Marche des Plerins_, et surtout celui de la
_Srnade dans les Abruzzes_, o elle crut retrouver le calme heureux
des belles nuits italiennes. Le solo d'alto avait t jou avec talent
par un des altos de l'orchestre, qui n'a cependant pas de prtentions 
la virtuosit.

J'ai trouv  Manheim une assez bonne harpe, un hautbois excellent qui
joue mdiocrement du cor anglais, un violoncelle habile (Heinefetter),
cousin des cantatrices de ce nom, et de valeureuses trompettes. Il n'y a
pas d'ophiclde: Lachner, pour remplacer cet instrument employ dans
toutes les grandes partitions modernes, s'est vu oblig de faire faire
un trombone tnor  cylindres, descendant  l'_ut_ et au _si_ graves. Il
tait plus simple, ce me semble, de faire venir un ophiclde; et,
musicalement parlant, c'et t beaucoup mieux, car ces deux instruments
ne se ressemblent gure. Je n'ai pu entendre qu'une rptition de
l'Acadmie de chant; les amateurs qui la composent ont gnralement
d'assez belles voix, mais ils sont loin d'tre tous musiciens et
lecteurs.

Mademoiselle Sabine-Heinefetter a donn, pendant mon sjour  Manheim,
une reprsentation de _la Norma_. Je ne l'avais pas entendue depuis
qu'elle a quitt le Thtre-Italien de Paris; sa voix a toujours de la
puissance et une certaine agilit; elle la force un peu parfois, et ses
notes hautes deviennent bien souvent difficiles  supporter; telle
qu'elle est, pourtant, mademoiselle Heinefetter a peu de rivales parmi
les cantatrices allemandes: elle sait chanter.

Je me suis splendidement ennuy  Manheim, malgr les soins et les
attentions tout aimables d'un Franais, M. Desir Lemire, que j'avais
rencontr quelquefois  Paris, il y a huit ou dix ans. C'est qu'il est
ais de voir aux allures des habitants,  l'aspect mme de la ville,
qu'on est l tout--fait tranger au mouvement de l'art, et que la
musique y est considre seulement comme un assez agrable dlassement
dont on use volontiers aux heures de loisir laisses par les affaires.
En outre, il pleuvait continuellement, j'tais voisin d'une horloge dont
la cloche avait pour rsonnance harmonique la tierce mineure[3], et
d'une tour habite par un mchant pervier dont les cris aigus et
discordants me vrillaient l'oreille du matin au soir. J'tais impatient
aussi de voir la ville des potes, o me pressaient d'arriver les
lettres du matre de chapelle, mon savant compatriote Chlard, et celles
de Lobe, ce type du vritable musicien allemand dont tu as pu, je le
sais apprcier le mrite et la chaleur d'ame.

Me voil de nouveau sur le Rhin!--Je rencontre Guhr.--Il recommence 
jurer.--Je le quitte.--Je revois un instant,  Francfort, notre ami
Hiller.--Il m'annonce qu'il va faire excuter son oratorio de _la Chte
de Jrusalem_.--Je pars, nanti d'un trs-beau mal de gorge.--Je m'endors
en route.--Un rve affreux... que tu ne sauras pas.--Voil Weimar.--Je
suis trs malade.--Lobe et Chlard essaient inutilement de me
remonter.--Le concert se prpare.--On annonce la premire
rptition.--La joie me revient.--Je suis guri.

A la bonne heure, je respire ici! Je sens quelque chose dans l'air qui
m'annonce une ville littraire, une ville artiste! Son aspect rpond
parfaitement  l'ide que je m'en tais faite, elle est calme,
lumineuse, are, pleine de paix et de rverie; des alentours
charmants, de belles eaux, des collines ombreuses, de riantes valles.
Comme le coeur me bat en la parcourant! Quoi! c'est l le pavillon de
Gothe! Voil celui o feu le grand-duc aimait  venir prendre part aux
doctes entretiens de Schiller, de Herder, de Wieland! Cette inscription
latine fut trace sur ce rocher par l'auteur de Faust! Est-il possible?
ces deux petites fentres donnent de l'air  la pauvre mansarde
qu'habita Schiller! C'est dans cet humble rduit que le grand pote de
tous les nobles enthousiasmes crivit _Don Carlos_, _Marie-Stuart_, _les
Brigands_, _Wallenstein_! C'est l qu'il est mort comme un simple
tudiant! Ah! je n'aime pas Gothe d'avoir souffert cela! lui qui tait
riche, ministre d'Etat... ne pouvait-il changer le sort de son ami le
pote?... ou cette illustre amiti n'eut-elle rien de rel!... Je crains
qu'elle ait t vraie du ct de Schiller seulement! Gothe s'aimait
trop; il chrissait trop aussi son damn fils Mphisto; il a vcu trop
vieux; il avait trop peur de la mort.

Schiller! Schiller! tu mritais un ami moins humain! Mes yeux ne peuvent
quitter ces troites fentres, cette obscure maison, ce toit misrable
et noir; il est une heure du matin, la lune brille, le froid est
intense. Tout se tait, ils sont tous morts... Peu  peu ma poitrine se
gonfle, mon corps entre en vibrations; je tremble; cras de respect,
de regrets et de ces affections infinies que le gnie  travers la tombe
inflige quelquefois  d'obscurs survivants, je m'agenouille auprs de
l'humble seuil, et souffrant, admirant, aimant, adorant, je rpte:
Schiller!.. Schiller!.. Schiller!..

Que te dire maintenant, cher, du vritable sujet de ma lettre? j'en suis
si loin. Attends, je vais pour rentrer dans la prose et me calmer un
peu, penser  un autre habitant de Weimar,  un homme d'un grand talent,
qui faisait des Messes, de beaux Septuors, et jouait svrement du
piano,  Hummel.... C'est fait, me voil raisonnable!

Chlard, en sa qualit d'artiste noble et digne d'abord, de Franais et
d'ancien ami ensuite, a tout fait pour m'aider  parvenir  mon but.
L'intendant, M. le baron de Spiegel, entrant dans ses vues
bienveillantes, a mis  ma disposition le thtre et l'orchestre; je ne
dis pas les choeurs, car il n'aurait probablement pas os m'en parler.
Je les avais entendus en arrivant, dans _le Vampire_ de Marschner: on ne
se figure pas une telle collection de malheureux, braillant hors du ton
et de la mesure. Je ne connaissais rien de pareil. Et les cantatrices!
oh! les pauvres femmes! Par galanterie, n'en parlons pas. Mais il y a l
une basse qui remplissait le rle du Vampire; tu devines que je veux
parler de Genast! N'est-ce pas que c'est un artiste dans toute la force
du terme?... Il est surtout tragdien; et j'ai bien regrett de ne
pouvoir rester plus longtemps  Weimar, pour lui voir jouer le rle de
Lear, dans la tragdie de Shakspeare, qu'on montait au moment de mon
dpart.

La chapelle est bien compose; mais pour me faire fte, Chlard et Lobe
se mirent en qute des instruments  cordes qu'on pouvait ajouter  ceux
qu'elle possde, et ils me prsentrent un actif de 22 violons, 7 altos,
7 violoncelles et 7 contrebasses. Les instruments  vent taient au
grand complet; j'ai remarqu parmi eux une excellente premire
clarinette et une trompette  cylindres (Sakce) d'une force
extraordinaire. Il n'y avait pas de cor anglais:--j'ai d transposer sa
partie pour une clarinette; pas de harpe:--un trs-aimable jeune homme,
M. Montag, pianiste de mrite et musicien parfait, a bien voulu arranger
les deux parties de harpe pour un seul piano et les jouer lui-mme; pas
d'ophiclde:--on l'a remplac par un bombardon assez fort. Plus rien
alors ne manquait, et nous avons commenc les rptitions. Il faut te
dire que j'avais trouv  Weimar, chez les musiciens, une passion
trs-dveloppe pour mon ouverture des _Francs-Juges_ qu'ils avaient
dj excute quelquefois. Ils taient donc on ne peut mieux disposs;
aussi, ai-je t rellement heureux, contre l'ordinaire, pendant les
tudes de la _Symphonie fantastique_ que j'avais encore choisie,
d'aprs leur dsir. C'est une joie extrme, mais bien rare, d'tre ainsi
compris tout de suite. Je me souviens de l'impression que produisirent
sur la chapelle et sur quelques amateurs assistant  la rptition, le
premier morceau (_Rveries-Passions_), et le troisime (_Scne aux
Champs_). Celui-ci surtout semblait,  sa proraison, avoir oppress
toutes les poitrines, et, aprs le dernier roulement du tonnerre,  la
fin du solo du ptre abandonn, quand l'orchestre rentrant semble
exhaler un profond soupir et s'teindre, j'entendis mes voisins soupirer
aussi sympathiquement, en se rcriant, etc., etc. Chlard, lui, se
dclara partisan de la _Marche au supplice_ avant tout. Quant au public,
il parut prfrer _le Bal_ et la _Scne aux Champs_. L'ouverture des
_Francs-Juges_ fut accueillie comme une ancienne connaissance qu'on est
bien aise de revoir. Bon, me voil encore sur le point de manquer de
modestie; et, si je te parle de la salle pleine, des longs
applaudissements, des rappels, des chambellans qui viennent complimenter
le compositeur de la part de LL. AA., des nouveaux amis qui l'attendent
 la sortie du thtre pour l'embrasser et qui le gardent bon gr mal
gr jusqu' trois heures du matin; si je te dcris enfin un succs, on
me trouvera fort inconvenant, fort ridicule, fort... Tiens, malgr ma
philosophie, cela m'pouvante, et je m'arrte l. Adieu.




IV

A M. STEPHEN HELLER.

Leipzig.


Vous avez ri sans doute, mon cher Heller, de l'erreur commise dans ma
dernire lettre, au sujet de la grande-duchesse _Stphanie_ que j'ai
appele Amlie? Eh bien! il faut vous l'avouer, je ne me dsole pas trop
des reproches d'ignorance et de lgret qu'elle va m'attirer. Si
j'avais appel Franois ou Georges l'empereur Napolon,  la bonne
heure! mais il est bien permis,  la rigueur, de changer le nom, tout
gracieux qu'il soit, de la souveraine de Manheim. D'ailleurs Shakspeare
l'a dit:

    What's in a name? that wich we call a rose
    By any other name would smell as sweet!

Qu'y a-t-il dans un nom? Ce que nous appelons une rose n'exhalerait
pas, sous un autre nom, de moins doux parfums.

En tous cas, je demande humblement pardon  S. A., et, si elle me
l'accorde, comme j'espre, je me moquerai bien de vos moqueries.

En quittant Weimar, la ville musicale que je pouvais le plus aisment
visiter tait Leipzig. J'hsitais pourtant  m'y prsenter, malgr la
dictature dont y tait investi Flix Mendelssohn, et les relations
amicales qui nous lirent ensemble,  Rome, en 1831. Nous avons suivi
dans l'art, depuis cette poque, deux lignes si divergentes, que je
craignais, j'en conviens, de ne pas trouver en lui de bien vives
sympathies. Chlard, qui le connat, me fit rougir de mon doute, et je
lui crivis. Sa rponse ne se fit pas attendre; la voici:

     Mon cher Berlioz, je vous remercie bien de coeur de votre bonne
     lettre et de ce que vous avez encore conserv le souvenir de notre
     amiti romaine! Moi, je ne l'oublierai de ma vie, et je me rjouis
     de pouvoir vous le dire bientt de vive voix. Tout ce que je puis
     faire pour rendre votre sjour  Leipzig heureux et agrable, je le
     ferai comme un plaisir et comme un devoir. Je crois pouvoir vous
     assurer que vous serez content de la ville, c'est--dire des
     musiciens et du public. Je n'ai pas voulu vous crire sans avoir
     consult plusieurs personnes qui connaissent Leipzig mieux que moi,
     et toutes m'ont confirm dans l'opinion o je suis que vous y ferez
     un excellent concert. Les frais de l'orchestre, de la salle, des
     annonces, etc., sont de 110 cus: la recette peut s'lever de 6 
     800 cus. Vous devrez tre ici et arrter le programme et tout ce
     qui est ncessaire au moins dix jours d'avance. En outre, les
     directeurs de la Socit des Concerts d'abonnement me chargent de
     vous demander si vous voulez faire excuter un de vos ouvrages dans
     le concert qui sera donn le 22 fvrier au bnfice des pauvres de
     la ville. J'espre que vous accepterez leur proposition aprs le
     concert que vous aurez donn vous-mme. Je vous engage donc  venir
     ici aussitt que vous pourrez quitter Weimar. Je me rjouis de
     pouvoir vous serrer la main et vous dire: Willkommen en
     Allemagne. Ne riez pas de mon mchant franais comme vous faisiez 
     Rome, mais continuez d'tre mon bon ami, comme vous l'tiez alors
     et comme je serai toujours votre dvou.

     FLIX MENDELSSOHN BARTHOLDY.

Pouvais-je rsister  une invitation conue en pareils termes?..... Je
partis donc pour Leipzig, non sans regretter Weimar et les nouveaux amis
que j'y laissais. Ma liaison avec Mendelssohn avait commenc  Rome
d'une faon assez bizarre. A notre premire entrevue, il me parla de ma
cantate de Sardanapale, couronne  l'Institut de Paris, et dont mon
co-laurat Montfort lui avait fait entendre quelques parties. Lui ayant
manifest moi-mme une vritable aversion pour le premier _allegro_ de
cette cantate: A la bonne heure, s'cria-t-il plein de joie, je vous
fais mon compliment... sur votre got! j'avais peur que vous ne fussiez
content de cet _allegro_; franchement il est _bien misrable_? Nous
faillmes nous quereller le lendemain parce que j'avais parl avec
enthousiasme de Gluck, et qu'il me rpondit d'un ton railleur et
surpris: Ah! vous aimez Gluck! ce qui semblait dire: Comment un
musicien tel que vous me paraissez tre a-t-il assez d'lvation dans
les ides, un assez vif sentiment de la grandeur du style et de la
vrit d'expression, pour aimer Gluck! J'eus bientt l'occasion de me
venger de cette petite incartade. J'avais apport de Paris l'air
d'Asteria dans l'opra italien _Telemaco_; morceau admirable, mais peu
connu! J'en plaai sur le piano de Montfort un exemplaire manuscrit sans
nom d'auteur, un jour o nous attendions la visite de Mendelssohn. Il
vint; en apercevant cette musique qu'il prit pour un fragment de quelque
opra italien moderne, il se mit en devoir de l'excuter, et, aux quatre
dernires mesures,  ces mots: _O giorno! o dolce sguardi! o
rimembranza! o amor!_ dont l'accent musical est vraiment sublime, comme
il les parodiait d'une faon grotesque en contrefaisant Rubini, je
l'arrtai, et d'un air confondu d'tonnement:

--Ah! vous n'aimez pas Gluck! lui dis-je.

--Comment! Gluck!

--Hlas! oui, mon cher, ce morceau est de lui et non point de Bellini,
ainsi que vous le pensiez. Vous voyez que je suis de votre opinion...
plus que vous-mme!

Il ne prononait jamais le nom de Sbastien Bach sans y ajouter
ironiquement votre petit lve! Enfin, c'tait un vrai porc-pic, ds
qu'on parlait de musique; on ne savait par quel bout le prendre pour ne
pas se blesser. Dou d'un excellent caractre, d'une humeur douce et
charmante, il supportait aisment la contradiction sur tout le reste, et
j'abusais  mon tour de sa tolrance dans les discussions philosophiques
et religieuses que nous levions quelquefois.

Un soir, nous explorions ensemble les Thermes de Caracalla, en dbattant
la question du mrite ou du dmrite des actions humaines et de leur
rmunration pendant cette vie. Comme je rpondais par je ne sais quelle
normit  l'nonc de son opinion toute religieuse et orthodoxe, le
pied vint  lui manquer, et le voil roulant, avec force contusions et
meurtrissures, dans les ruines d'un trs-raide escalier. Admirez la
justice divine, lui dis-je en l'aidant  se relever, c'est moi qui
blasphme, et c'est vous qui tombez! Cette impit, accompagne de
grands clats de rire, lui parut trop forte apparemment, et depuis lors
les discussions religieuses furent toujours cartes. C'est  Rome que
j'apprciai pour la premire fois ce dlicat et fin tissu musical,
diapr de si riches couleurs, qui a nom: Ouverture de _la grotte de
Fingal_. Mendelssohn venait de le terminer, et il m'en donna une ide
assez exacte; telle est sa prodigieuse habilet  rendre sur le piano
les partitions les plus compliques. Souvent, aux jours accablants de
sirocco, j'allais l'interrompre dans ses travaux (car c'est un
producteur infatigable); il quittait alors la plume de trs-bonne grce,
et, me voyant tout gonfl de _spleen_, cherchait  l'adoucir en me
jouant ce que je lui dsignais parmi les oeuvres des matres que nous
aimions tous les deux. Combien de fois, hargneusement couch sur son
canap, j'ai chant l'air d'_Iphignie en Tauride_: _D'une image, hlas!
trop chrie_, qu'il accompagnait, dcemment assis devant son piano. Et
il s'criait: C'est beau cela! c'est beau! je l'entendrais sans me
lasser du matin au soir, toujours, toujours! Et nous recommencions. Il
aimait aussi beaucoup  me faire murmurer, avec ma voix ennuye et dans
cette position horizontale, deux ou trois mlodies que j'avais crites
sur des vers de Moore, et qui lui plaisaient. Mendelssohn a toujours eu
une grande estime pour mes.... chansonnettes. Aprs un mois de ces
relations, qui avaient fini par devenir pour moi si pleines d'intrt,
Mendelssohn disparut sans me dire adieu, et je ne le revis plus. Sa
lettre, que je viens de vous citer, dut en consquence me causer et me
causa rellement une trs-agrable surprise. Elle semblait rvler en
lui une bont d'ame, une amnit de moeurs que je ne lui avais pas
connues: je ne tardai pas  reconnatre, en arrivant  Leipzig, que ces
qualits excellentes taient les siennes en effet. Il n'a rien perdu
toutefois de l'inflexible rigidit de ses principes d'art, mais il ne
cherche point  les imposer violemment, et il se borne, dans l'exercice
de ses fonctions de matre de chapelle,  mettre en vidence ce qu'il
juge beau, et  laisser dans l'ombre ce qui lui parat mauvais ou d'un
pernicieux exemple. Seulement il aime toujours un peu trop les morts.

La socit des concerts d'abonnement dont il m'avait parl est fort
nombreuse et on ne peut mieux compose; elle possde une magnifique
acadmie de chant, un orchestre excellent et une salle, celle de
Gewanthause, d'une sonorit parfaite. C'tait dans ce vaste et beau
local que je devais donner mon concert. J'allai le visiter en descendant
de voiture; et je tombai prcisment au milieu de la rptition gnrale
de l'oeuvre nouvelle de Mendelssohn (_Valpurgis Nacht_). Je fus
rellement merveill de prime abord du beau timbre des voix, de
l'intelligence des chanteurs, de la prcision et de la verve de
l'orchestre, et surtout de la splendeur de la composition. J'incline
fort  regarder cette espce d'oratorio (_la Nuit du Sabbat_) comme ce
que Mendelssohn a produit de plus achev jusqu' ce jour. Le pome est
de Gothe, et n'a rien de commun avec la scne du sabbat de Faust. Il
s'agit des assembles nocturnes que tenait sur les montagnes, aux
premiers temps du christianisme, une secte religieuse fidle aux anciens
usages, alors mme que les sacrifices sur les haut-lieux eurent t
interdits. Elle avait coutume, pendant les nuits destines  l'oeuvre
sainte, de placer aux avenues de la montagne, et en grand nombre, des
sentinelles armes, couvertes de dguisements tranges. A un signal
convenu, et quand le prtre montant  l'autel entonnait l'hymne sacr,
cette troupe, d'aspect diabolique, agitant d'un air terrible ses
fourches et ses flambeaux, faisait entendre toutes sortes de bruits et
de cris pouvantables, pour couvrir la voix du choeur religieux et
effrayer les profanes qui eussent t tents d'interrompre la crmonie.
C'est de l sans doute qu'est venu l'usage dans la langue franaise
d'employer le mot _sabbat_ comme synonyme de _grand bruit nocturne_. Il
faut entendre la musique de Mendelssohn pour avoir une ide des
ressources varies que ce pome offrait  un habile compositeur. Il en a
tir un parti admirable. Sa partition est d'une clart parfaite, malgr
sa complexit; les effets de voix et d'instruments s'y croisent dans
tous les sens, se contrarient, se heurtent, avec un dsordre apparent
qui est le comble de l'art. Je citerai surtout, comme des choses
magnifiques en deux genres opposs, le morceau mystrieux du placement
des sentinelles, et le choeur final, o la voix du prtre s'lve par
intervalles, calme et pieuse, au-dessus du fracas infernal de la troupe
des faux dmons et sorciers. On ne sait ce qu'il faut le plus louer dans
ce final, ou de l'orchestre ou du choeur, ou du mouvement
tourbillonnant de l'ensemble! C'est un chef-d'oeuvre!

Au moment o Mendelssohn, plein de joie de l'avoir produit, descendait
du pupitre, je m'avanai tout ravi de l'avoir entendu. Le moment ne
pouvait tre mieux choisi pour une pareille rencontre; et pourtant,
aprs les premiers mots changs, la mme pense triste nous frappa tous
les deux simultanment:

--Comment! il y a douze ans! douze ans! que nous avons rv ensemble
dans la plaine de Rome!

--Oui, et dans les thermes de Caracalla!

--Oh! toujours moqueur! toujours prt  rire de moi!

--Non, non, je ne raille plus gure; c'tait pour prouver votre mmoire
et voir si vous m'aviez pardonn mes impits. Je raille si peu, que,
ds notre premire entrevue, je vais vous prier trs-srieusement de me
faire un cadeau auquel j'attache le plus grand prix.

--Qu'est-ce donc?

--Donnez-moi le bton avec lequel vous venez de conduire la reptition
de votre nouvel ouvrage.

--Oh! bien volontiers,  condition que vous m'enverrez le vtre.

--Je donnerai ainsi du cuivre pour de l'or; n'importe, j'y consens.

Et aussitt le sceptre musical de Mendelssohn me fut apport. Le
lendemain, je lui envoyai mon lourd morceau de bois de chne avec la
lettre suivante, que le _dernier des Mohicans_, je l'espre, n'et pas
dsavoue:

     Au chef Mendelssohn

     Grand chef! nous nous sommes promis d'changer nos tomawcks[4];
     voici le mien! Il est grossier, le tien est simple; les squaws[5]
     seules et les visages ples[6] aiment les armes ornes. Sois mon
     frre! et quand le Grand Esprit nous aura envoys chasser dans le
     pays des ames, que nos guerriers suspendent nos tomawcks unis  la
     porte du conseil.

Telle est dans toute sa simplicit le fait qu'une malice bien
_innocente_ a voulu rendre ridiculement dramatique. Mendelssohn,
lorsqu'il s'est agi, quelques jours aprs, d'organiser mon concert,
s'est en effet comport en frre  mon gard. Le premier artiste qu'il
me prsenta comme son _fidus Achates_, fut le matre des concerts David,
musicien minent, compositeur de mrite et violoniste distingu. M.
David, qui parle d'ailleurs parfaitement le franais, me fut d'un trs
grand secours.

L'orchestre de Leipzig n'est pas plus nombreux que les orchestres de
Francfort et de Stuttgardt; mais comme la ville ne manque pas de
ressources instrumentales, je voulus l'augmenter un peu, et le nombre
des violons fut en consquence port  vingt-quatre; innovation qui, je
l'ai vu plus tard, a caus l'indignation de deux ou trois critiques dont
le _sige tait dj fait_. Vingt-quatre violons au lieu de seize qui
avaient suffi jusque-l  l'excution des symphonies de Mozart et de
Beethoven! Quelle insolente prtention!.... Nous essaymes en vain de
nous procurer encore trois instruments indiqus et mis en vidence dans
plusieurs de mes morceaux (autre crime norme); il fut impossible de
trouver le cor anglais, l'ophiclde et la harpe. Le cor anglais
(l'instrument) tait si mauvais, si dlabr, et par suite si
extraordinairement faux, que, malgr le talent de l'artiste qui le
jouait, nous dmes renoncer  nous en servir, et donner son solo  la
premire clarinette.

L'ophiclde, ou du moins le mince instrument de cuivre qu'on me
prsenta sous ce nom, ne ressemblait point aux ophicldes franais; il
n'avait presque point de son, et d'ailleurs il tait en _si naturel_
(_in H_), ce qui obligeait l'excutant  transposer d'un demi-ton et 
jouer par consquent dans des tonalits presque impraticables, en _sol
bmol_ par exemple, quand l'orchestre tait en _fa_, ou en _ut bmol_
quand il tait en _si bmol_. L'ophiclde fut donc considr comme non
avenu; on le remplaa tant bien que mal par un quatrime trombone. Pour
la harpe, on n'y pouvait songer; car, six mois auparavant, Mendelssohn,
ayant voulu faire entendre  Leipzig des fragments de son _Antigone_,
fut oblig de faire venir des harpes de Berlin. Comme on m'assurait
qu'il en avait t mdiocrement satisfait, j'crivis  Dresde, et
Lipinski, un grand et digne artiste dont j'aurai bientt l'occasion de
parler, m'envoya le harpiste du thtre. Il ne s'agissait plus que de
trouver l'instrument. Aprs bien des courses inutiles chez divers
facteurs et marchands de musique, Mendelssohn apprit enfin qu'un amateur
possdait une harpe, et il obtint de lui qu'elle nous ft prte pour
quelques jours. Mais, admirez mon malheur, la harpe apporte et bien
garnie de cordes neuves, il se trouva que M. Richter (le harpiste de
Dresde qui s'tait si obligeamment rendu  Leipzig sur l'invitation de
Lipinski) tait un pianiste trs-habile, qu'il jouait en outre fort bien
du violon, mais qu'il ne jouait presque pas de la harpe. Il en avait
tudi le mcanisme depuis dix-huit mois seulement, et pour parvenir 
excuter les arpges les plus simples, qui servent communment 
l'accompagnement du chant dans les opras italiens. De sorte qu'
l'aspect des traits diatoniques et des dessins chantants qui se
rencontrent souvent dans ma symphonie, le courage lui manqua
tout--fait, et que Mendelssohn dut se mettre au piano le soir du
concert pour reprsenter les solos de harpe et en assurer les entres.
Quel embarras pour si peu de chose!

Quoi qu'il en soit, et mon parti une fois pris sur ces inconvnients,
les rptitions commencrent. La disposition de l'orchestre, dans cette
belle salle, est si excellente, les rapports de chaque excutant avec le
chef sont si aiss, et les artistes, musiciens parfaits d'ailleurs, ont
t accoutums par Mendelssohn et David  apporter aux tudes une telle
attention, que deux rptitions suffirent  monter un long programme o
figuraient, entre autres compositions difficiles, les ouvertures du _Roi
Lear_, des _Francs-Juges_, et la _Symphonie fantastique_. David avait en
outre consenti  jouer le _solo_ de violon (_Rverie et Caprice_) que
j'crivis il y a deux ans pour Artt, et dont l'orchestration est assez
complique. Il l'excuta suprieurement, aux grands applaudissements de
l'assemble.

Quant  l'orchestre, dire qu'il fut irrprochable, aprs deux
rptitions seulement, dans l'excution des pices que je viens de
citer, c'est en faire un loge immense. Tous les musiciens de Paris, et
bien d'autres encore, seront, je crois, de cet avis.

Cette soire jeta le trouble dans les consciences musicales des
habitants de Leipzig, et, autant qu'il m'a t permis d'en juger par la
polmique des journaux, des discussions en sont rsultes, aussi
violentes, tout au moins, que celles dont les mmes ouvrages furent le
sujet  Paris il y a quelques dix ans. Pendant qu'on dbattait ainsi la
moralit de mes faits et gestes harmoniques, que les uns les traitaient
de belles actions, les autres de crimes prmdits, je fis le voyage de
Dresde que j'aurai bientt  raconter. Mais pour ne pas scinder le rcit
de mes expriences  Leipzig, je vais, mon cher Heller, vous dire ce
qu'il advint,  mon retour, du concert au bnfice des pauvres dont
Mendelssohn m'avait parl dans sa lettre, et auquel j'avais promis de
prendre part.

Cette soire tant organise par la Socit des Concerts tout entire,
j'avais  ma disposition la riche et puissante Acadmie de chant dont je
vous ai fait dj un loge si mrit. Je n'eus garde, vous pensez bien,
de ne pas profiter de cette belle masse vocale, et j'offris aux
directeurs de la Socit le final  trois choeurs de _Romo et
Juliette_, dont la traduction allemande avait t faite  Paris par le
savant professeur Duesberg. Il y avait seulement  mettre cette
traduction en rapport avec les notes des parties de chant. Ce fut un
long et pnible travail; encore, la prosodie allemande n'ayant pas t
bien observe par les copistes dans leur distribution de syllabes
longues et brves, il en rsulta pour les chanteurs des difficults
telles, que Mendelssohn fut oblig de perdre son temps  la rvision du
texte et  la correction de ce que ces fautes prsentaient de plus
choquant. Il eut en outre  exercer le choeur pendant prs de huit
jours. (Huit rptitions d'un choeur aussi nombreux coteraient 
Paris 4,800 fr. Et l'on me demande quelquefois pourquoi dans mes
concerts je ne donne pas _Romo et Juliette_!) Cette Acadmie, o
figurent, il est vrai, quelques artistes du thtre et les lves de la
chapelle de Saint-Thomas, est cependant compose dans sa presque
totalit d'amateurs appartenant aux classes leves de la ville de
Leipzig. Voil pourquoi, ds qu'il s'agit d'apprendre quelque oeuvre
srieuse, on peut en obtenir plus aisment un grand nombre de
rptitions. Quand je revins de Dresde, les tudes cependant taient
loin d'tre termines; le choeur d'hommes surtout laissait beaucoup 
dsirer. Je souffrais de voir un grand matre et un grand virtuose tel
que Mendelssohn, charg de cette tche subalterne de matre de chant,
qu'il remplit, il faut le dire, avec une patience inaltrable. Chacune
de ses observations est faite avec douceur et une politesse parfaite,
dont on lui saurait plus de gr, si on pouvait savoir combien, en pareil
cas, ces qualits sont rares. Quant  moi, j'ai t souvent accus
d'ingalanterie par nos dames de l'Opra; ma rputation,  cet gard, est
parfaite. Je la mrite, je l'avoue; ds qu'il s'agit des tudes d'un
grand choeur, et avant mme de les commencer, une sorte de colre
anticipe me serre la gorge, ma mauvaise humeur se manifeste, bien que
rien encore n'y ait pu donner lieu, et je fais comprendre du regard 
tous les choristes l'ide de ce Gascon qui, ayant donn un coup de pied
 un petit garon passant inoffensif auprs de lui, et sur l'observation
de celui-ci, _qu'il ne lui avait rien fait_, rpliqua: Juge un peu, si
tu m'avais fait quelque chose!

Cependant aprs deux sances encore, les trois choeurs taient appris,
et le final, avec l'appui de l'orchestre, et, sans aucun doute,
parfaitement march, si un chanteur du thtre, qui depuis plusieurs
jours se rcriait sur les difficults du rle du pre Laurence dont on
l'avait charg, ne ft venu dmolir tout notre difice harmonique lev
 si grand'peine.

J'avais dj remarqu aux rptitions au piano, que ce Monsieur (j'ai
oubli son nom), appartenait  la classe nombreuse des musiciens qui ne
savent pas la musique; il comptait mal ses pauses, il n'entrait pas 
temps, il se trompait d'intonations, etc.; mais je me disais: peut-tre
n'a-t-il pas eu le temps d'tudier sa partie, il apprend pour le thtre
des rles fort difficiles, pourquoi ne viendrait-il pas  bout de
celui-l? Je pensais pourtant bien souvent  Alizard, qui a toujours si
bien dit cette scne, en regrettant fort qu'il ft  Bruxelles et ne st
pas l'allemand. Mais  la rptition gnrale, la veille du concert,
comme ce Monsieur n'tait pas plus avanc, et que, de plus, il
grommelait entre ses dents je ne sais quelles imprcations tudesques,
chaque fois qu'on tait oblig d'arrter l'orchestre  cause de lui, ou
quand Mendelssohn ou moi nous lui chantions ses phrases, la patience
m'chappa enfin, et je remerciai la chapelle, en la priant de ne plus
s'occuper de mon ouvrage, dont ce rle de basse rendait videmment
l'excution impossible. En rentrant, je faisais cette triste rflexion:
Deux compositeurs qui ont appliqu pendant de longues annes ce que la
nature leur a dparti d'intelligence et d'imagination  l'tude de leur
art, deux cents musiciens, chanteurs et instrumentistes attentifs et
capables, se seront fatigus pendant huit jours inutilement et auront d
renoncer  la production de l'oeuvre qu'ils avaient adopte,  cause
de l'insuffisance d'un seul homme!! O chanteurs qui ne chantez pas,
vous donc aussi vous tes des dieux!... L'embarras de la socit tait
grand pour remplacer sur le programme ce final dont la dure est d'une
demi-heure; au moyen d'une rptition supplmentaire que l'orchestre et
les choeurs voulurent bien faire le matin mme du jour du concert,
nous en vnmes  bout. L'ouverture du _Roi Lear_, que l'orchestre
possdait bien, et l'offertoire de mon _Requiem_ o le choeur n'a que
quelques notes  chanter, furent substitus au fragment de _Romo_, et
excuts le soir de la faon la plus satisfaisante. Je dois mme ajouter
que le morceau du _Requiem_ produisit un effet auquel je ne m'attendais
pas, et me valut un suffrage inestimable, celui de Robert Schuman, l'un
des compositeurs critiques les plus justement renomms de l'Allemagne.
Quelques jours aprs, ce mme offertoire m'attira un loge sur lequel je
devais bien moins compter; voici comment. J'tais retomb malade 
Leipzig, et quand, au moment de mon dpart, j'en vins  demander ce que
je lui devais au mdecin qui m'avait soign, il me rpondit: Ecrivez
pour moi, sur ce carr de papier, le thme de votre offertoire, avec
votre signature, et je vous serai redevable encore; jamais morceau de
musique ne m'a autant frapp! J'hsitais un peu  m'acquitter des soins
du docteur d'une semblable faon, mais il insista, et le hasard m'ayant
fourni l'occasion de rpondre  son compliment par un autre mieux
mrit, croiriez-vous que j'eus la simplicit de ne pas la saisir.
J'crivais en tte de la page: _A M. le docteur Clarus._

--_Carus_, me dit-il, vous mettez  mon nom un _l_ de trop.

Je pensai aussitt: _Patientibus_ carus, _sed_ clarus _inter doctos_, et
n'osai l'crire...[7] Il y a des instants o je suis d'une rare
stupidit.

Un compositeur-virtuose tel que vous, mon cher Heller, s'intresse
vivement  tout ce qui se rattache  son art; je trouve donc fort
naturel que vous m'ayez adress tant de questions au sujet des richesses
musicales de Leipzig; je rpondrai laconiquement  quelques-unes. Vous
me demandez si la grande pianiste Madame Clara Schuman a quelque rivale
en Allemagne qu'on puisse dcemment lui opposer.

--Je ne crois pas.

Vous me priez de vous dire si le sentiment musical des grosses ttes de
Leipzig est bon, ou tout au moins port vers ce que vous et moi nous
appelons le beau?

--Je ne veux pas.

S'il est vrai que l'acte de foi de tout ce qui prtend aimer l'art lev
et srieux soit celui-ci: Il n'y a pas d'autre Dieu que Bach, et
Mendelssohn est son prophte?

--Je ne dois pas.

Si le thtre est bien compos, et si le public a grand tort de s'amuser
aux petits opras de Lortzing qu'on y reprsente souvent?

--Je ne puis pas.

Si j'ai lu ou entendu quelques-unes de ces anciennes messes  cinq voix,
avec basse continue, qu'on prise si fort  Leipzig?

--Je ne sais pas.

Adieu, continuez  crire de beaux caprices comme vos deux derniers, et
que Dieu vous garde des fugues  quatre sujets sur un choral.




V

A ERNST.

Dresde.


Vous m'aviez bien recommand, mon cher Ernst, de ne pas m'arrter dans
les petites villes en parcourant l'Allemagne, m'assurant que les
capitales seulement m'offriraient les moyens d'excution ncessaires 
mes concerts. D'autres que vous encore, et quelques critiques allemands,
m'avaient parl dans le mme sens, et m'ont reproch plus tard de
n'avoir pas suivi leur avis, et de n'tre pas all d'abord  Berlin ou 
Vienne. Mais vous savez qu'il est toujours plus ais de donner de bons
conseils que de les suivre; et, si je ne me suis pas conform au plan de
voyage qui paraissait  tout le monde le plus raisonnable, c'est que je
n'ai pas pu. D'abord, je n'tais pas le matre de choisir le moment de
mon voyage. Aprs avoir fait  Francfort une visite inutile, comme je
l'ai dit, je ne pouvais pas revenir sottement  Paris. J'aurais voulu
partir pour Munich, mais une lettre de Beerman, m'annonait que mes
concerts ne pouvaient avoir lieu dans cette capitale qu'un mois plus
tard, et Meyerbeer, de son ct, m'crivait que la reprise de plusieurs
importants ouvrages allait occuper le thtre de Berlin assez longtemps
pour rendre ma prsence en Prusse inutile  cette poque. Je ne devais
pourtant pas rester oisif si longtemps; alors, plein du dsir de
connatre ce que possde d'institutions musicales votre harmonieuse
patrie, je formai le projet de tout voir, de tout entendre et de rduire
beaucoup mes prtentions chorales et orchestrales, afin de pouvoir aussi
me faire entendre presque partout. Je savais bien que dans les villes de
second ordre je ne pourrais trouver le luxe musical exig par la forme
et par le style de quelques-unes de mes partitions; mais je rservais
celles-l pour la fin du voyage, elles devaient former le _forte_ du
_crescendo_; et je pensais qu' tout prendre, cette marche lentement
progressive ne manquait ni de prudence ni d'un certain intrt. En tout
cas, je n'ai pas eu  me repentir de l'avoir suivie.

Maintenant parlons de Dresde.

J'y tais engag pour deux concerts, et j'allais trouver l orchestre,
choeur, musique d'harmonie, et de plus un clbre tnor; depuis mon
entre en Allemagne je n'avais point encore vu runies des richesses
pareilles. Je devais en outre rencontrer  Dresde un ami chaud, dvou,
nergique, enthousiaste, Charles Lipinski, que j'avais autrefois connu 
Paris. Il m'est impossible de vous dire, mon cher Ernst, quelle ardeur
cet admirable et excellent homme mit  me seconder. Sa position de
premier matre de concert, et l'estime gnrale dont jouissent en outre
sa personne et son talent, lui donnent une grande autorit sur les
artistes de la chapelle, et certes il ne se fit pas faute d'en user.
Comme j'avais une promesse de l'intendant, M. le baron de Ltichau, pour
deux soires, le thtre tout entier tait  ma disposition, et il ne
s'agissait plus que de veiller  l'excellence de l'excution. Celle que
nous obtnmes fut splendide, et pourtant le programme tait formidable;
il contenait: l'ouverture du _Roi Lear_, la _Symphonie fantastique_,
l'_Offertoire_, le _Sanctus_ et le _Qurens me_ de mon _Requiem_, les
deux dernires parties de ma _Symphonie funbre_, crite, vous le savez,
pour deux orchestres et choeur, et quelques morceaux de chant. Je
n'avais pas de traduction du choeur de la symphonie, mais le rgisseur
du thtre, M. Winkler, homme  la fois spirituel et savant, eut
l'extrme obligeance d'improviser, pour ainsi dire, les vers allemands
dont nous avions besoin, et les tudes du final purent commencer. Quant
aux solos de chants, ils taient en langues latine, allemande et
franaise. Titchachek, le tnor dont je parlais tout  l'heure, possde
une voix pure et touchante, qui, chauffe par l'action dramatique,
devient en scne d'une rare nergie. Son style de chant est simple et de
bon got, il est musicien et lecteur consomm. Il se chargea, de prime
abord, du solo de tnor dans le _Sanctus_, sans mme demander  le voir,
sans rticences, sans grimaces, sans faire le Dieu; il aurait pu, comme
tant d'autres en pareil cas, accepter le _Sanctus_ en m'imposant pour
son succs particulier quelque cavatine  lui connue; il ne le fit pas;
 la bonne heure, voil qui est tout  fait bien!

Mademoiselle Recio, qui se trouvait alors  Dresde, consentit
trs-gracieusement aussi  chanter deux romances avec orchestre, et le
public l'en rcompensa dignement.

Mais la cavatine de _Benvenuto_ qu'il me prit fantaisie d'ajouter au
programme, me donna plus de peine  elle seule que tout le reste du
concert. On n'avait pu la proposer  la prima dona, Madame Devrient, le
tissu mlodique du morceau tant trop haut et les vocalises trop lgres
pour elle; Mademoiselle Wiest, la seconde chanteuse,  qui Lipinski
l'avait offerte, trouvait la traduction allemande mauvaise, l'_andante_
trop haut et trop long, l'_allegro_ trop bas et trop court, elle
demandait des coupures, des changements, elle tait enrhume, etc.,
etc.; vous savez par coeur la comdie de la cantatrice qui ne peut ni
ne veut. Enfin, Madame Schubert, femme de l'excellent matre de concert
et habile violoniste que vous connaissez, vint me tirer d'embarras en
acceptant, non sans terreur, cette malheureuse cavatine dont sa modestie
lui exagrait les difficults. Elle y fut trs applaudie. En vrit, il
semble qu'il soit plus difficile quelquefois de faire chanter _Fleuve du
Tage_, que de monter la symphonie en _ut mineur_.

Lipinski avait tellement excit les amours-propres des musiciens, que
leur dsir de bien faire et leur ambition de faire mieux surtout que
ceux de Leipzig (il y a une sourde rivalit musicale entre les deux
villes) nous fit normment travailler. Quatre longues rptitions
parurent  peine suffisantes, et la chapelle en et elle-mme volontiers
demand une cinquime si le temps ne nous et manqu. Aussi l'excution
s'en ressentit; elle fut excellente. Les choeurs seuls m'avaient
effray  la rptition gnrale; mais deux leons qu'ils reurent
encore avant le concert leur firent acqurir l'assurance qui leur
manquait, et les fragments du _Requiem_ furent aussi bien rendus que
tout le reste. La symphonie funbre produisit le mme effet qu' Paris.
Le lendemain matin les musiciens militaires qui l'avaient excute
vinrent pleins de joie me donner une aubade qui m'arracha de mon lit,
dont j'avais pourtant grand besoin, et m'obligea, souffrant comme
j'tais d'une nvralgie  la tte et de mon ternel mal de gorge,
d'aller vider avec eux une petite cuve de punch.

C'est  ce concert de Dresde que j'ai vu pour la premire fois se
manifester la prdilection du public allemand pour mon _Requiem_;
cependant nous n'avions pas os (le choeur n'tant pas assez nombreux)
aborder les grands morceaux, tels que le _Dies ir_, le _Lacrymosa_,
etc. J'en ressentis, je l'avoue, un contentement extrme. La Symphonie
fantastique plut beaucoup moins  une partie de mes juges. La classe
lgante de l'auditoire, le Roi de Saxe et la cour en tte, fut trs
mdiocrement charme, m'a-t-on dit, de la violence de ces _passions_, de
la tristesse de ces _rves_, et de toutes les monstrueuses
hallucinations du final. Le _Bal_ et la _Scne aux Champs_ seulement
trouvrent, je crois, grce devant elle. Quant au public proprement dit,
il se laissa entraner au courant musical, et applaudit plus chaudement
la _Marche au Supplice_ et le _Sabbat_ que les trois autres morceaux.
Cependant il tait ais de voir, en somme, que cette composition, si
bien accueillie  Stuttgardt, si parfaitement comprise  Weymar, tant
discute  Leipzig, tait peu dans les moeurs musicales et potiques
des habitants de Dresde, qu'elle les dsorientait par sa dissemblance
avec les symphonies  eux connues, et qu'ils en taient plus surpris que
charms, moins mus qu'tourdis.

La chapelle de Dresde, longtemps sous les ordres de l'Italien Morlachi
et de l'illustre auteur du _Freyschtz_, est maintenant dirige par MM.
Reissiger et Richard Wagner. Nous ne connaissons gure  Paris de
Reissiger que la douce et mlancolique valse publie sous le titre de:
_Dernire pense de Weber_; on a excut, pendant mon sjour  Dresde,
une de ses compositions religieuses, dont on a fait devant moi les plus
grands loges. Je ne pouvais y joindre les miens; le jour de la
crmonie o cette oeuvre figurait, de cruelles souffrances me
retenaient au lit, et je fus ainsi malheureusement priv du plaisir de
l'entendre. Quant au jeune matre de chapelle Richard Wagner, qui a
longtemps sjourn  Paris sans pouvoir parvenir  se faire connatre
autrement que par quelques bons articles publis dans la _Gazette
Musicale_, il eut  exercer pour la premire fois son autorit en
m'assistant dans mes rptitions; ce qu'il fit avec zle et de trs bon
coeur. La crmonie de sa prsentation  la chapelle et de sa
prestation du serment avait eu lien le surlendemain de mon arrive, et
je le retrouvais dans tout l'enivrement d'une joie bien naturelle.
Aprs avoir support en France mille privations et toutes les douleurs
attaches  l'obscurit pour un artiste, Wagner tant revenu en Saxe sa
patrie, eut l'audace d'entreprendre et le bonheur d'achever la
composition des paroles et de la musique d'un opra en cinq actes
(_Rienzi_). Cet ouvrage obtint  Dresde un succs clatant. Bientt
aprs suivit le _Vaisseau Hollandais_, opra en deux actes, dont le
sujet est le mme que celui du _Vaisseau Fantme_, jou il y a un an 
l'Opra de Paris, et dont il fit galement la musique et les paroles.
Quelle que soit l'opinion qu'on ait du mrite de ces ouvrages, il faut
convenir que les hommes capables d'accomplir deux fois avec succs ce
double travail littraire et musical ne sont pas communs, et que M.
Wagner donnait ainsi une preuve de capacit plus que suffisante pour
attirer sur lui l'attention et l'intrt. C'est ce que le Roi de Saxe a
parfaitement compris; et le jour o, donnant  son premier matre de
chapelle Richard Wagner pour collgue, il a ainsi assur d'une faon
honorable l'existence de celui-ci, les amis de l'art ont d dire  S. M.
ce que Jean Bart rpondit  Louis XIV, annonant  l'intrpide loup de
mer qu'il l'avait nomm chef-d'escadre: Sire, vous avez bien fait!

L'opra de _Rienzi_, excdant de beaucoup la dure assigne
ordinairement aux opras en Allemagne, n'est plus maintenant reprsent
en entier, on joue un soir les deux premiers actes et un autre soir les
trois derniers. C'est cette seconde partie seulement que j'ai vu
reprsenter; je n'ai pu la connatre assez  fond en l'entendant une
fois pour pouvoir mettre  son sujet une opinion arrte: je me
souviens seulement d'une belle prire chante au dernier acte par Rienzi
(Titchachek), et d'une marche triomphale bien modele, sans imitation
servile, sur la magnifique marche d'_Olympie_. La partition du _Vaisseau
Hollandais_ m'a sembl remarquable par son coloris sombre et certains
effets orageux parfaitement motivs par le sujet; mais j'ai d y
reconnatre aussi un abus du _tremolo_ d'autant plus fcheux qu'il
m'avait dj frapp dans _Rienzi_, et qu'il indique chez l'auteur une
certaine paresse d'esprit contre laquelle il ne se tient pas assez en
garde. Le _tremolo_ soutenu est de tous les effets d'orchestre celui
dont on se lasse le plus vite; il n'exige point d'ailleurs d'invention
de la part du compositeur, quand il n'est accompagn en dessus ou en
dessous par aucune ide saillante.

Quoi qu'il en soit, il faut, je le rpte, honorer la pense royale qui,
en lui accordant une protection complte et active, a pour ainsi dire
sauv un jeune artiste dou de prcieuses facults. Richard Wagner,
outre son double talent littraire et musical, possde encore celui de
chef d'orchestre; je l'ai vu diriger ses opras avec une nergie et une
prcision peu communes. L'administration du thtre de Dresde n'a rien
nglig d'ailleurs pour donner tout l'clat possible  la reprsentation
de ses deux ouvrages; les dcors, les costumes et la mise en scne de
_Rienzi_ approchent de ce qu'on a fait de mieux en ce genre  Paris.
Madame Devrient, dont j'aurai l'occasion de parler plus longuement 
propos de ses reprsentations  Berlin, joue dans _Rienzi_ le rle d'un
jeune garon; ce vtement ne va plus gure aux contours tant soit peu
maternels de sa personne. Elle m'a paru beaucoup plus convenablement
place dans le _Vaisseau Hollandais_, malgr quelques poses affectes et
les interjections _parles_ qu'elle se croit oblige d'introduire
partout. Mais un vritable talent bien pur et bien complet, dont
l'action sur moi a t trs-vive, c'est celui de Wechter, qui
remplissait le rle du Hollandais maudit. Sa voix de baryton est une des
plus belles que j'aie entendues, et il s'en sert en chanteur consomm;
elle a un de ces timbres onctueux et vibrants en mme temps, dont la
puissance expressive est si grande, pour peu que l'artiste mette de
coeur et de sensibilit dans son chant; et ces deux qualits, Wechter
les possde  un degr trs lev. Titchachek est gracieux, passionn,
brillant, hroque et entranant dans le rle de Rienzi, o sa belle
voix et ses grands yeux pleins de feu le servent  merveille.
Mademoiselle Wiest reprsente la soeur de Rienzi, elle n'a presque
rien  dire. L'auteur, en crivant ce rle, l'a parfaitement appropri
aux moyens de la cantatrice.

Maintenant je voudrais, mon cher Ernst, vous parler avec dtails de
Lipinski; mais ce n'est pas  vous, le violoniste tant admir, tant
applaudi d'un bout  l'autre de l'Europe,  vous l'artiste si attentif
et si studieux, que je pourrais rien apprendre sur la nature du talent
de ce grand virtuose qui vous prcda dans la carrire. Vous savez aussi
bien et mieux que moi comme il chante, comme il est, dans le haut style,
touchant et pathtique, et vous avez depuis longtemps log dans votre
imperturbable mmoire les magnifiques originalits de ses concertos.
D'ailleurs Lipinski a t, pendant mon sjour  Dresde, si excellent, si
chaleureux, si dvou pour moi, que mes loges, aux yeux de beaucoup de
gens, paratraient dpourvus d'impartialit; on les attribuerait (bien 
tort, je puis le dire)  la reconnaissance plutt qu' un vritable lan
d'admiration. Il s'est fait normment applaudir  mon second concert,
dans la romance de violon, excute quelques jours auparavant par David
 Leipzig, et dans l'alto solo de ma deuxime symphonie (_Harold_).

Le succs de cette seconde soire a t suprieur  celui de la
premire; les scnes mlancoliques et religieuses d'_Harold_ ont paru
runir de prime abord toutes les sympathies, et le mme bonheur est
arriv aux fragments de _Romo et Juliette_ (_l'adagio_ et _la Fte chez
Capulet_). Mais ce qui a plus vivement touch le public et les artistes
de Dresde, c'est la cantate du _Cinq mai_, admirablement chante par
Wechter et le choeur, sur une traduction allemande que l'infatigable
M. Winkler avait encore eu la bont d'crire pour cette occasion. La
mmoire de l'empereur Napolon est chre aujourd'hui au peuple allemand,
presque autant qu' la France, et c'est sans doute la cause de
l'impression profonde constamment produite par ce chant dans toutes les
villes o je l'ai ensuite fait entendre. La fin surtout, a maintes fois
donn lieu  de singulires manifestations:

    Loin de ce roc nous fuyons en silence,
    L'astre du jour abandonne les cieux,...

J'ai fait la connaissance  Dresde du prodigieux harpiste anglais
Parish-Alvars, dont le nom n'a pas encore la popularit qu'il mrite. Il
arrivait de Vienne. C'est le Liszt de la harpe! On ne se figure pas tout
ce qu'il est parvenu  produire d'effets gracieux ou nergiques, de
traits originaux, de sonorits inoues, avec son instrument, si born
sous certains rapports. Sa fantaisie sur _Mose_, dont la forme a t
imite et applique au piano avec tant de bonheur par Thalberg, ses
variations en sons harmoniques sur le choeur de _Nades_ d'Obron et
vingt autres morceaux de la mme nature, m'ont caus un ravissement que
je renonce  dcrire. L'avantage inhrent aux nouvelles harpes de
pouvoir, au moyen du double mouvement des pdales, accorder deux cordes
 l'unisson, lui a donn l'ide de combinaisons qui,  les voir crites,
paraissent absolument inexcutables. Toute leur difficult cependant ne
consiste que dans l'emploi ingnieux des pdales produisant ces doubles
notes appeles _synonymes_. Ainsi il fait avec une rapidit foudroyante
des traits  quatre parties procdant par sauts de tierces mineures,
parce que, au moyen des synonymes, les cordes de sa harpe, au lieu de
reprsenter comme  l'ordinaire la gamme diatonique d'_ut bmol_,
donnent pour srie, dans leur ordre de succession descendante;

    _ut bcarre ut bcarre_, _la bcarre_, _sol bmol sol bmol_,
    \________  _________/             \________  ________/
             \/                                \/
     _mi bmol mi bmol_.
     \-------  -------/
             \/

Parish-Alvars a form quelques bons lves pendant son sjour  Vienne.
Il vient de se faire entendre  Dresde,  Leipzig,  Berlin, et dans
beaucoup d'autres villes o son talent extraordinaire a constamment
excit l'enthousiasme. Qu'attend-il pour venir  Paris?...

On trouve dans l'orchestre de Dresde, outre les artistes minents que
j'ai dj cits, l'excellent professeur Dauzauer; il est  la tte des
violoncelles, et doit prendre seul la responsabilit des attaques du
premier pupitre des basses, car le contrebassier qui lit avec lui est
trop vieux pour pouvoir excuter quelques notes de sa partie, et n'a que
tout juste la force de supporter le poids de son instrument. J'ai
rencontr souvent en Allemagne des exemples de ce respect mal entendu
pour les vieillards, qui porte les matres de chapelle  leur laisser
des fonctions musicales devenues depuis longtemps suprieures  leurs
forces physiques, et  les leur laisser, malheureusement, jusqu' ce que
mort s'en suive. J'ai d plus d'une fois m'armer de toute mon
insensibilit, et demander avec une cruelle insistance le remplacement
de ces pauvres invalides. Il y a  Dresde un trs bon cor anglais. Le
premier hautbois a un beau son, mais un vieux style et une manie de
faire des _trilles_ et des _mordants_ qui m'a, je l'avoue, profondment
outrag. Il s'en permettait surtout d'affreux dans le solo du
commencement de la _Scne aux Champs_. J'exprimai trs vivement,  la
seconde rptition, mon horreur pour ces gentillesses mlodiques; il
s'en abstint malicieusement aux rptitions suivantes, mais ce n'tait
qu'un guet-apens; et le jour du concert, le perfide hautbois bien sr
que je n'irais pas arrter l'orchestre et l'interpeller, lui
personnellement, devant la cour et le public, recommena ses petites
vilenies en me regardant d'un air narquois qui faillit me faire tomber 
la renverse d'indignation et de fureur.

On remarque parmi les cors, M. Levy, virtuose qui jouit en Saxe d'une
belle rputation. Il se sert, ainsi que ses confrres, du cor 
cylindres que la chapelle de Leipzig,  peu prs seule parmi les
chapelles du nord de l'Allemagne, n'a point encore admis. Les trompettes
de Dresde sont  cylindres galement; elles peuvent avantageusement
tenir lieu de nos cornets  pistons qu'on n'y connat pas.

La bande militaire est trs-bonne, les tambours mme sont musiciens;
mais les instruments  anches que j'ai entendus ne me paraissent pas
irrprochables; ils laissent  dsirer pour la justesse, et le chef de
musique de ces rgiments devrait bien demander  notre incomparable
facteur Adolphe Sax quelques-unes de ses clarinettes.

Il n'y a pas d'ophiclides; la partie grave est tenue par des bassons
russes et des serpents.

J'ai bien souvent song  Weber en conduisant cet orchestre de Dresde
qu'il a dirig pendant quelques annes. Il tait alors plus nombreux
qu'aujourd'hui, et Weber l'avait tellement exerc, qu'il lui arrivait
quelquefois dans l'_allegro_ de l'ouverture du _Freyschtz_, d'indiquer
le mouvement des quatre premires mesures, laissant ensuite l'orchestre
marcher tout seul jusqu'aux points-d'orgue de la fin. Les musiciens
doivent tre fiers qui voient en pareille occasion leur chef se croiser
ainsi les bras.

Croiriez-vous, mon cher Ernst, que pendant les trois semaines que j'ai
passes dans cette ville si musicale, personne ne s'est avis de me
parler de la famille de Weber, ni de m'informer qu'elle tait  Dresde?
J'eusse t si heureux de la connatre et de lui exprimer un peu de ma
respectueuse admiration pour le grand compositeur qui illustra son
nom!!... J'ai su trop tard que j'avais manqu cette occasion prcieuse,
et je dois au moins prier ici madame Weber et ses enfants de ne pas
douter des regrets que j'en ai ressentis.

On m'a montr  Dresde quelques partitions du clbre Hasse, dit le
Saxon, qui fut autrefois aussi et pendant longtemps l'arbitre des
destines de cette chapelle. Je n'y ai rien trouv, je l'avoue, de bien
remarquable; un _Te Deum_ seulement, compos exprs pour une
commmoration glorieuse de la cour de Saxe, m'a paru pompeux et clatant
comme une sonnerie de grandes cloches lances  toute vole. Ce _Te
Deum_, pour ceux qui se contentent en pareil cas d'une puissante
sonorit, devra paratre beau; quant  moi, cette qualit ne me semble
pas suffisante. Ce que je voudrais connatre surtout, mais connatre par
une bonne reprsentation, ce sont quelques-uns des nombreux opras que
Hasse crivit pour les thtres d'Italie, d'Allemagne et d'Angleterre,
et qui lui valurent son immense rputation. Pourquoi n'essaie-t-on pas 
Dresde d'en remonter au moins un? C'est une exprience curieuse  faire;
ce serait peut-tre une rsurrection. La vie de Hasse a d tre fort
_incidente_; j'ai cherch inutilement  la connatre. Je n'ai rien
trouv  son sujet que de vulgaires biographies, qui m'apprenaient ce
que je savais dj, et ne disaient mot de ce que j'aurais voulu savoir.
Il a tant voyag, tant vcu sous la zone torride et aux ples,
c'est--dire en Italie et en Angleterre! Il doit y avoir un curieux
roman dans ses relations avec le vnitien Marcello, dans ses amours avec
la Faustina, qu'il pousa, et qui chantait les principaux rles de ses
opras; dans leurs disputes conjugales, guerres d'auteur  cantatrice,
o le matre tait l'esclave, o la raison avait toujours tort.
Peut-tre aussi n'y a-t-il rien eu de tout cela; qui sait? Faustina a pu
vivre en diva trs humaine, en cantatrice modeste, en vertueuse pouse,
bonne musicienne, fidle  son mari, fidle  ses rles, disant son
chapelet et tricotant des bas quand elle n'avait rien  faire. Hasse
crivait, Faustina chantait; ils gagnaient tous les deux beaucoup
d'argent qu'ils ne dpensaient pas. Cela s'est vu, cela se voit; et, si
vous vous mariez, c'est ce que je vous souhaite.

Quand je quittai Dresde pour retourner  Leipzig, Lipinski, apprenant
que Mendelssohn montait pour le concert des pauvres mon final de _Romo
et Juliette_, m'annona son intention de venir l'entendre, si
l'intendant voulait lui accorder deux ou trois jours de cong. Je ne
pris cette promesse que pour un trs aimable compliment; mais jugez de
mon chagrin, quand le jour du concert o, par suite de l'incident que
j'ai racont dans ma prcdente lettre, le final ne put tre excut, je
vis arriver Lipinski.... Il avait fait trente-cinq lieues pour entendre
ce morceau!... Voil un musicien qui aime la musique!... Mais ce n'est
pas vous, mon cher Ernst, que ce trait tonnera, vous en feriez autant,
j'en suis sr; vous tes un _artiste_!

* * *

_Adieu, adieu._




VI.

A HENRI HEINE.

Brunswick. Hambourg.


Il m'est arriv toutes sortes de bonheurs dans cette excellente ville de
Brunswick; aussi ai-je d'abord eu l'ide de rgaler de ce rcit un de
mes ennemis intimes, cela lui aurait fait plaisir!.... tandis qu' vous,
mon cher Heine, le tableau de cette fte harmonique fera peut-tre de la
peine. Les immoralistes prtendent _que dans tout ce qu'il nous arrive
d'heureux il y a quelque chose de dsagrable pour nos meilleurs amis_;
mais je n'en crois rien! C'est une calomnie infme, et je puis jurer que
des fortunes inattendues autant que brillantes tant survenues 
quelques uns de mes amis, cela ne m'a rien fait du tout!

Assez! n'entrons pas dans le champ pineux de l'ironie, o fleurissent
l'absinthe et l'euphorbe  l'ombre des orties arborescentes, o vipres
et crapauds sifflent et coassent, o l'eau des lacs bouillonne, o la
terre tremble, o le vent du soir brle, o les nuages du couchant
dardent des clairs silencieux! car  quoi bon se mordre la lvre,
drober sous des paupires mal closes de verdtres prunelles, grincer
tout doucement des dents, prsenter  son interlocuteur un sige arm
d'un dard perfide ou couvert d'un glutineux enduit, quand, loin d'avoir
dans l'ame quelque chose d'amer, les riants souvenirs encombrent la
pense, quand on sent son coeur plein de reconnaisance et de nave
joie, quand on voudrait avoir cent renommes aux trompettes immenses
pour dire  tout ce qui nous est cher: Je fus heureux un jour. C'est un
petit mouvement de vanit purile qui m'avait port  commencer ainsi;
je cherchais, sans m'en apercevoir,  vous imiter, vous l'inimitable
ironiste. Cela ne m'arrivera plus. J'ai trop souvent regrett, dans nos
conversations, de ne pouvoir vous obliger au style srieux, ni arrter
le mouvement convulsif de vos griffes dans les moments mmes o vous
croyez faire le mieux pattes de velours, chat-tigre que vous tes, _leo
qurens quem devoret_. Et pourtant que de sensibilit, que d'imagination
sans fiel, rpandues dans vos oeuvres! Comme vous chantez, quand il
vous plat, dans la mode majeur! Comme votre enthousiasme se prcipite
et coule  pleins bords quand l'admiration vous saisit  l'improviste et
que vous vous oubliez! Quelle tendresse infinie respire dans un des plis
secrets de votre coeur pour ce pays que vous avez tant raill, pour
cette terre fconde en potes, pour la patrie des gnies rveurs, pour
cette Allemagne enfin, que vous appelez votre vieille grand'mre et qui
vous aime tant, malgr tout!

Je l'ai bien vu  l'accent tristement attendri qu'elle a mis  me parler
de vous pendant mon voyage; oui, elle vous aime! elle a concentr en
vous toutes ses affections. Ses fils ans sont morts, ses grands fils,
ses grands hommes, elle ne compte plus que sur vous, qu'elle appelle en
souriant son mchant enfant. C'est elle, ce sont les chants graves et
romantiques dont elle a berc vos premiers ans, qui vous ont inspir un
sentiment pur et lev de l'art musical; et c'est quand vous l'avez
quitte, c'est en courant le monde, c'est aprs avoir souffert que vous
tes devenu impitoyable et railleur.

Il vous serait ais, je le sais, de faire une norme caricature du rcit
que je vais entreprendre de mon passage  Brunswick, et pourtant, voyez
quelle confiance j'ai dans votre amiti, ou comme la crainte de l'ironie
s'en va, c'est prcisment  vous que je l'adresse:

......... Au moment de quitter Leipzig, je reus une lettre de
Meyerbeer m'annonant qu'on ne pourrait pas, avant un mois, s'occuper 
Berlin de mes concerts. Le grand matre m'engageait  utiliser ce retard
en allant  Brunswick, o je trouverais, disait-il, _un orchestre
d'honneur_. Je suivis ce conseil, sans me douter cependant que j'aurais
autant  me louer de l'avoir suivi. Je ne connaissais personne 
Brunswick, j'ignorais compltement et les dispositions des artistes 
mon gard et le got du public. Mais l'ide seule que les frres Mller
taient  la tte de la chapelle aurait suffi pour me donner toute
confiance, indpendamment de l'opinion si encourageante de Meyerbeer. Je
les avais entendus  leur dernier voyage  Paris, et je regardais
l'excution des quatuors de Beethoven, par ces quatre virtuoses, comme
l'un des prodiges les plus extraordinaires de l'art moderne.

La famille Mller, en effet, reprsente l'idal du quatuor de Beethoven,
comme la famille Bohrer l'idal du trio. On n'a jamais encore, en aucun
lieu du monde, port  ce point la perfection de l'ensemble, l'unit du
sentiment, la profondeur de l'expression, la puret du style, la
grandeur, la force, la verve et la passion. Une telle interprtation de
ces oeuvres sublimes nous donne, je le crois, l'ide la plus exacte de
ce que pensait et sentait Beethoven en les crivant. C'est l'cho de
l'inspiration cratrice! c'est le contre-coup du gnie!

Cette famille musicale des Mller est d'ailleurs plus nombreuse que je
ne croyais; j'ai compt sept artistes de ce nom, frres, fils et neveux,
dans l'orchestre de Brunswick. Georges Mller est matre de chapelle;
son frre an, Charles, n'est que premier matre de concert, mais on
voit,  la dfrence de chacun  l'couter quand il fait une
observation, qu'on respecte en lui le chef du fameux quatuor. Le second
_concert-meister_ est M. Freudenthal, violoniste et compositeur de
mrite. J'avais prvenu Ch. Mller de mon arrive; en descendant de
voiture,  Brunswick, je fus abord par un trs aimable jeune homme, M.
Zinkeisen, l'un des premiers violons de l'orchestre, parlant franais
comme vous et moi, qui m'attendait  la poste pour me conduire chez le
_capell-meister_, au dbott. Cette attention et cet empressement me
parurent de bon augure. M. Zinkeisen m'avait vu quelquefois  Paris et
me reconnut, malgr l'tat pitoyable o j'tais rduit par le froid; car
j'avais pass la nuit dans un coup  peu prs ouvert  tout vent, pour
viter l'odeur et la fume de six horribles pipes fonctionnant sans
relche dans l'intrieur. J'admire les rglements de police tablis en
Allemagne: il est expressment dfendu sous peine d'amende, de fumer
dans les rues ou sur les places publiques, o cet aimable exercice ne
peut incommoder personne; mais si vous allez au caf, on y fume;  table
d'hte, on y fume; si vous voyagez en chemin de fer, on y fume; en poste
on y fume; partout enfin l'infernale pipe vous poursuit.--Vous tes
Allemand, Heine, et vous ne fumez pas! ce n'est pas l, croyez-moi, le
moindre de vos mrites; la postrit ne vous en tiendra pas compte, il
est vrai, mais bien des contemporains et toutes les contemporaines vous
en sauront gr.

Charles Mller me reut avec cet air srieux et calme qui m'a
quelquefois effray en Allemagne, croyant y trouver l'indice de
l'indiffrence et de la froideur; il n'y a pourtant pas  s'en mfier
autant que de nos dmonstrations franaises, si pleines de sourires et
de belles paroles, quand nous accueillons un tranger  qui nous ne
pensons plus cinq minutes aprs. Loin de l: le _concert-meister_, aprs
m'avoir demand de quelle faon je voulais composer mon orchestre, alla
immdiatement s'entendre avec son frre pour aviser aux moyens de runir
la masse d'instruments  cordes que j'avais juge ncessaire, et faire
un appel aux amateurs et aux artistes indpendants de la chapelle
ducale, et dignes de se runir  elle. Ds le lendemain ils m'avaient
form un bel orchestre, un peu plus nombreux que celui de l'opra de
Paris, et compos de musiciens non-seulement trs habiles, mais encore
anims d'un zle et d'une ardeur incomparables. La question de la harpe,
de l'ophiclide et du cor anglais se prsenta de nouveau, comme elle
s'tait prsente  Weimar,  Leipzig et  Dresde. (Je vous parle de
tous ces dtails pour vous faire une rputation de musicien.) L'un des
violoncellistes de l'orchestre, M. Leibrock, excellent artiste, trs
vers dans la littrature musicale, s'tait, depuis un an seulement,
appliqu  l'tude de la harpe, et redoutait fort, en consquence,
l'preuve o l'allait mettre ma deuxime symphonie. Il n'a d'ailleurs
qu'une harpe ancienne, dont les pdales  mouvement simple ne permettent
pas l'excution de tout ce qu'on crit aujourd'hui pour cet instrument.
Heureusement la partie de harpe d'_Harold_ est d'une extrme facilit,
et M. Leibrock travailla tellement pendant cinq  six jours, qu'il en
vint  son honneur...  la rptition gnrale. Mais le soir du concert,
saisi d'une terreur panique au moment important, il s'arrta court et
laissa jouer seul Charles Mller qui excutait la partie d'alto
principal.

Ce fut le seul accident que nous emes  regretter, accident dont au
reste le public ne s'aperut point, et que M. Leibrock se reprochait
encore amrement plusieurs jours aprs, malgr mes efforts pour le lui
faire oublier. Quant  l'ophiclide, il n'y en avait d'aucune espce
dans Brunswick; on me prsenta successivement, pour le remplacer, un
bass tuba (magnifique instrument grave dont j'aurai  parler au sujet
des bandes militaires de Berlin); mais le jeune homme qui le jouait ne
me paraissait pas en possder trs bien le mcanisme, il en ignorait
mme la vritable tendue; puis un basson russe que l'excutant appelait
un contre-basson. J'eus beaucoup de peine  le dsabuser sur la nature
et le nom de son instrument, dont le son sort tel qu'il est crit et qui
se joue avec une embouchure comme l'ophiclide; tandis que le
contre-basson, instrument transpositeur  anche, n'est autre qu'un grand
basson qui reproduit la gamme du basson ordinaire  l'octave infrieure.
Quoi qu'il en soit, le basson russe fut adopt pour tenir lieu tant bien
que mal de l'ophiclide. Il n'y avait pas de cor anglais, on arrangea
ses solos pour un hautbois, et nous commenmes les rptitions
d'orchestre pendant que le choeur tudiait dans une autre salle. Je
dois dire ici que jamais jusqu' ce jour, en France, en Belgique ni en
Allemagne, je n'ai vu une collection d'artistes minents  ce point
dvous, attentifs et passionns pour la tche qu'ils avaient
entreprise. Aprs la premire rptition, o ils avaient pu se faire une
ide des principales difficults de mes symphonies, le mot d'ordre fut
donn pour les rptitions suivantes; on convint de me tromper sur
l'heure  laquelle elles taient censes devoir commencer, et chaque
matin (je ne l'ai su qu'aprs) l'orchestre se runissait une heure avant
mon arrive, pour exercer les traits et les rhythmes les plus dangereux.
Aussi allais-je d'tonnements en tonnements, en voyant les
transformations rapides que l'excution subissait chaque jour, et
l'assurance imptueuse avec laquelle la masse entire se ruait sur des
difficults que mon orchestre du Conservatoire, cette jeune garde de la
grande-arme, n'a longtemps abordes qu'avec de certaines prcautions.
Un seul morceau inquitait beaucoup Charles Mller, c'tait le _Scherzo_
de _Romo et Juliette_ (la _Reine Mab_). Cdant aux sollicitations de M.
Zinkeizen, qui avait entendu ce _scherzo_  Paris, j'avais os, pour la
premire fois depuis mon arrive en Allemagne, le placer dans le
programme du concert.

Nous travaillerons tant, m'avait-il dit, que nous en viendrons  bout!
Il ne prsumait pas trop, en effet, de la force de l'orchestre, et la
reine Mab, dans son char microscopique, conduite par l'insecte
bourdonnant des nuits d't, et lance au triple galop de ses chevaux
atomes, a pu montrer au public de Brunswick sa vive espiglerie et les
mille caprices de ses volutions. Mais vous comprendrez nos inquitudes
 son sujet, vous, le pote des fes et des willis; vous, le frre
naturel de ces gracieuses et malicieuses petites cratures; vous savez
trop de quel fil dli est tissue la gaze de leur voile, et de quelle
srnit le ciel doit tre pour que leur essaim diapr puisse se jouer
librement dans le ple rayon de l'astre des nuits. Eh bien! malgr nos
craintes, l'orchestre, s'identifiant compltement avec la ravissante
fantaisie de Shakspeare, s'est fait si petit, si agile, si fin et si
doux, que jamais, je crois, la reine imperceptible n'a couru plus
heureuse parmi de plus silencieuses harmonies.

Dans le final d'_Harold_, au contraire, dans cette furibonde orgie o
concertent ensemble les ivresses du vin, du sang, de la joie et de la
rage, o le rhythme tantt parat trbucher, tantt courir avec furie,
o des bouches de cuivre semblent vomir des imprcations et rpondre par
le blasphme  des voix suppliantes, o l'on rit, boit, frappe, brise,
tue et viole, o l'on _s'amuse_ enfin; dans cette scne de brigands,
l'orchestre tait devenu un vritable _pandmonium_; il y avait quelque
chose de surnaturel et d'effrayant dans la frnsie de sa verve; tout
chantait, bondissait, rugissait avec un ordre et un accord diaboliques,
violons, basses, trombones, timbales et cymbales; pendant que l'alto
solo, le rveur Harold, fuyant pouvant, faisait encore entendre au
loin quelques notes tremblantes de son hymne du soir. Oh! quel
roulement de coeur! quels frmissements sauvages en conduisant alors
cet tonnant orchestre, o je croyais retrouver plus ardents que jamais
tous mes jeunes lions de Paris!!! Vous ne connaissez rien de pareil,
vous autres potes, vous n'tes jamais emports par de tels ouragans de
vie! J'aurais voulu embrasser toute la chapelle  la fois, et je ne
pouvais que m'crier, en franais, il est vrai, mais l'accent devait me
faire comprendre: Sublimes! prodigieux! je vous remercie, Messieurs, et
je vous admire! vous tes des brigands parfaits!

Les mmes qualits violentes se firent remarquer dans l'excution de
l'ouverture de _Benvenuto_, et pourtant, dans le style oppos,
l'introduction d'_Harold_, _la Marche des Plerins_ et _la Srnade_ ne
furent jamais rendues avec plus de grandeur calme et de religieuse
srnit. Pour le morceau de _Romo_ (_la Fte chez Capulet_) il rentre
un peu par son caractre dans le genre tourbillonnant; il fut donc
aussi, selon notre expression parisienne, vritablement _enlev_.

Il fallait voir, dans les haltes des rptitions, l'aspect enflamm de
tous ces visages... L'un des musiciens, Schmidt (la foudroyante
contrebasse), s'tait arrach la peau de l'index de la main droite au
commencement du passage _pizzicato_ de l'orgie; mais, sans songer 
s'arrter pour si peu et malgr le sang qu'il rpandait, il avait
continu, en se contentant de changer de doigt. C'est ce qui s'appelle,
en termes militaires, ne pas bouder au feu.

Pendant que nous nous livrions  ces _dlassements_, le choeur, de son
ct, tudiait  grand'peine aussi, mais avec des rsultats diffrents,
le fragments de mon _Requiem_. _L'Offertoire_ et le _Quoerens me_
avaient fini par marcher; pour le _Sanctus_, dont le solo devait tre
chant par Shmetzer, le premier tnor du thtre, homme d'esprit et
excellent musicien, il y avait un obstacle insurmontable. L'_andante_ de
ce morceau, crit  trois voix de femmes, prsente quelques modulations
enharmoniques que les choristes de Dresde avaient fort bien comprises,
mais qui dpassent,  ce qu'il parat, l'intelligence musicale de celles
de Brunswick. En consquence, aprs avoir inutilement essay pendant
trois jours d'en saisir le sens et les intonations, ces pauvres
dsespres m'envoyrent une dputation pour me conjurer de ne pas les
exposer  un affront en public, et obtenir que le terrible _Sanctus_ ft
ray de l'affiche. Je dus y consentir, mais avec regret, surtout  cause
de Shmetzer, dont le tnor trs haut convient parfaitement  cet hymne
sraphique, et qui se faisait en outre un plaisir de le chanter.

Maintenant tout est prt, et malgr les terreurs de Ch. Mller au sujet
du _scherzo_, qu'il voudrait rpter encore, nous allons au concert
tudier les impressions qui vont natre de cette musique. Il faut vous
dire auparavant que d'aprs le conseil du matre de chapelle, j'avais
invit aux rptitions une vingtaine de personnes formant la tte de
colonne des amateurs de Brunswick. Or, c'tait chaque jour une rclame
vivante qui, se rpandant par la ville, excitait au plus haut degr la
curiosit du public; de l l'intrt singulier que les gens du peuple
mme prenaient aux prparatifs du concert et les questions qu'ils
adressaient aux excutants et aux auditeurs privilgis:

--Que s'est-il pass  la rptition de ce matin?..... Est-il
content?..... Il est donc Franais?... Mais les Franais ne composent
pourtant que des opras-comiques!.... Les choristes le trouvent bien
mchant!... Il a dit que les femmes chantaient comme des danseuses!...
Il savait donc que les _soprani_ du choeur sortent du corps de
ballet?... Est-il vrai qu'au milieu d'un morceau il a salu les
trombones?... Le garon d'orchestre assure qu' la rptition d'hier
il a bu deux bouteilles d'eau, une bouteille de vin blanc et trois
verres d'eau-de-vie?.... Pourquoi donc dit-il si souvent au
_concert-meister_:--Csar! Csar! (c'est a! c'est a!) etc.

Tant il y a que, longtemps avant l'heure fixe, le thtre tait plein
jusqu'aux combles d'une foule impatiente et prvenue dj en ma faveur.
Maintenant, mon cher Heine, retirez tout--fait vos griffes, car c'est
ici que vous pourriez cder  la tentation de me les faire sentir.
L'heure arrive, l'orchestre tant en place, j'entre en scne; et,
traversant les rangs des violons, je m'approche du pupitre-chef. Jugez
de mon effroi en le voyant entour du haut en bas d'une grande girandole
de feuillages. Ce sont les musiciens, me dis-je, qui m'auront
compromis. Quelle imprudence! vendre ainsi la peau de l'ours avant de
l'avoir mis  terre! Et si le public n'est pas de leur avis, me voil
dans de beaux draps! Cette manifestation suffirait  perdre vingt fois
un artiste  Paris. Pourtant de grandes acclamations accueillent
l'ouverture; on fait rpter la _Marche des Plerins_; _l'Orgie_
enfivre toute la salle; _l'Offertoire_ avec son choeur sur deux notes
et le _Qurens me_ paraissent toucher beaucoup les ames religieuses; Ch.
Mller se fait applaudir dans la romance de violon; _la reine Mab_ cause
une surprise extrme; un _lied_ avec orchestre est redemand, et la
_Fte chez Capulet_ termine chaleureusement la soire. A peine le
dernier accord tait-il frapp, qu'un bruit terrible branla toute la
salle; le public en masse criait au parterre, dans les loges, partout;
les trompettes, cors et trombones,  l'orchestre, sonnaient qui dans un
ton, qui dans un autre, de discordantes fanfares accompagnes de tous
les fracas possibles par les archets sur le bois des violons et des
basses et par les instruments  percussion.

Il y a un nom dans la langue allemande pour dsigner cette singulire
manire d'applaudir. En l'entendant  l'improviste, ma premire
impression fut de la colre et de l'horreur; on me gtait ainsi l'effet
musical que je venais d'prouver, et j'en voulais presqu'aux artistes de
me tmoigner leur satisfaction par un tel tintamarre. Mais le moyen de
n'tre pas profondment mu de leur hommage, quand le matre de
chapelle, Georges Mller, s'avanant charg de fleurs, me dit en
franais: Permettez-moi, Monsieur, de vous offrir ces couronnes au nom
de la chapelle ducale, et souffrez que je les dpose sur vos
partitions! A ces mots, le public de redoubler de cris, l'orchestre de
recommencer ses fanfares... le bton de mesure me tomba des mains, je ne
savais plus o j'en tais.

Riez donc un peu, voyons, ne vous gnez pas. Cela vous fera du bien et
ne peut me faire de mal; d'ailleurs je n'ai pas encore fini, et il vous
en coterait trop d'entendre, sans m'gratigner, mon dithyrambe jusqu'au
bout... Allons, vous n'tes pas trop mchant aujourd'hui; je continue:

A peine sorti du thtre, suant et fumant comme si je venais d'tre
tremp dans le Styx, tourdi et ravi, ne sachant auquel entendre au
milieu de tous ces fliciteurs, on m'avertit qu'un souper de cent
cinquante couverts, command  mon htel, m'tait offert par une socit
d'amateurs et d'artistes. Il fallait bien s'y rendre. Nouveaux
applaudissements, nouvelles acclamations  mon arrive; les toasts, les
discours franais et allemands se succdent; je rplique de mon mieux 
ceux que je comprends, et,  chaque sant porte, cent cinquante voix
rpondent par un _hourra_ en choeur du plus bel effet. Les basses les
premires commencent sur la note _r_, les tnors entrent sur le _la_,
et les dames, entonnant ensuite le _fa dize_, tablissent l'accord de
_r majeur_, bientt aprs suivi des quatre accords de sous-dominante,
tonique, dominante et tonique, dont l'enchanement forme ainsi cadence
plagale et cadence parfaite successivement. Cette salve d'harmonie, dans
son mouvement large, clate avec pompe et majest; c'est trs beau:
ceci, au moins, est vraiment digne d'un peuple musical.

Que vous dirai-je, mon cher Heine? Dussiez-vous me trouver naf et
primitif au superlatif, je dois avouer que toutes ces manifestations
bienveillantes, toutes ces rumeurs sympathiques me rendaient extrmement
heureux. Ce bonheur l, sans doute, n'approche pas, pour le
compositeur, de celui de diriger un magnifique orchestre excutant avec
inspiration une de ses oeuvres chries; mais l'un va bien avec
l'autre, et aprs un tel concert, une veille pareille ne gte rien. Je
suis trs redevable, vous le voyez, envers les artistes et les amateurs
de Brunswick; je dois beaucoup aussi  son premier critique musical, M.
Robert Griepenkerl, qui, dans une brochure savante crite  mon sujet, a
engag une vhmente polmique avec une gazette de Leipzig, et donn une
ide juste, je crois, de la force et de la direction du courant musical
qui m'entrane.

Donnez-moi donc la main, et chantons un grand _hourra_ pour Brunswick,
sur ses accords favoris!

[Illustration: notation musicale]

vivent les villes artistes!

J'en suis fch, mon cher pote, mais vous voil compromis comme
musicien.

C'est maintenant le tour de votre ville natale, de Hambourg, de cette
cit dsole comme l'antique Pompea, mais qui renat puissante de ses
cendres et panse ses blessures courageusement!... Certes, je n'ai qu'
m'en louer aussi. Hambourg a de grandes ressources musicales: socits
de chant, socits philharmoniques, bandes militaires, etc. L'orchestre
du thtre a t rduit, par conomie,  des proportions
ultra-mesquines, il est vrai; mais j'avais fait d'avance mes conditions
avec le directeur, et on me prsenta un orchestre tout--fait beau sous
les rapports du nombre et du talent des artistes, grce  un riche
supplment d'instruments  cordes et au cong que j'obtins pour deux ou
trois invalides presque centenaires,  qui le thtre est attach. Chose
trange, que je signale tout de suite, il y a  Hambourg un excellent
harpiste, arm d'un trs bon instrument!! Je commenais  dsesprer de
revoir ni l'un ni l'autre en Allemagne. J'y ai trouv aussi un vigoureux
ophiclde, mais il a fallu se passer du cor anglais.

La premire flte (Cantal) et le premier violon (Lindeneau) sont deux
virtuoses de premire force. Le matre de chapelle (Krebbs) remplit ses
fonctions avec talent et avec une svrit que j'aime  trouver chez les
chefs d'orchestre. Il m'a trs amicalement assist pendant nos longues
rptitions. La troupe chantante du thtre tait,  l'poque de mon
passage, assez bien compose; elle possdait trois artistes de mrite;
un tnor dou sinon d'une voix exceptionnelle, au moins de got et de
mthode; un soprano agile, mademoiselle..... Mademoiselle..... Ma foi,
j'ai oubli son nom. (Cette jeune divinit m'aurait fait l'honneur de
chanter  mon concert, _si j'eusse t plus connu_.--_Hosanna in
excelsis_;)! et enfin Reichel, la formidable basse qui, avec un volume
de voix norme et un timbre magnifique, possde une tendue de deux
octaves et demie! Reichel est de plus un homme superbe: il reprsente 
merveille les personnages tels que Zarastro, Mose et Bertram. Madame
Cornet, femme du directeur, musicienne acheve, et dont le soprano d'une
grande tendue a d avoir un clat peu commun, n'tait point engage;
elle figurait dans quelques reprsentations seulement o sa prsence
tait ncessaire. Je l'ai applaudie dans la Reine de la Nuit, de la
_Flte enchante_, rle difficile, crit dans des limites qu'elle seule
pouvait atteindre.

Le choeur, assez faible et peu nombreux, se tira bien cependant des
morceaux que je lui avais confis.

La salle de l'Opra de Hambourg est trs vaste; j'en redoutais les
dimensions, l'ayant trouve vide trois fois de suite aux reprsentations
de _la Flte enchante_, de _Mose_ et de _Linda de Chamouny_. Aussi
prouvai-je une dlicieuse surprise en la voyant pleine le jour o je me
prsentai devant le public hambourgeois.

Une excution excellente, un auditoire nombreux, intelligent et trs
chaud firent de ce concert un des meilleurs que j'aie donns en
Allemagne. _Harold_ et la cantate du _Cinq mai_, chante avec un profond
sentiment par Reichel, en eurent les honneurs. Aprs ce morceau, deux
musiciens voisins de mon pupitre, m'adressrent  voix basse, en
franais, ces simples paroles, qui me touchrent beaucoup: Ah!
monsieur! notre respect! notre respect!... Ils n'en savaient pas dire
davantage. En somme, l'orchestre de Hambourg est rest fort de mes amis,
ce dont je ne suis pas mdiocrement fier, je vous jure. Krebbs seul a
mis dans son suffrage une singulire rticence: Mon cher, me disait-il,
dans quelques annes votre musique fera le tour de l'Allemagne; elle y
deviendra populaire, et ce sera un grand malheur! Quelles imitations
elle amnera! quel style! quelles folies! il vaudrait mieux pour l'art
que vous ne fussiez jamais n! Esprons pourtant que ces pauvres
symphonies ne sont pas aussi _contagieuses_ qu'il veut bien le dire, et
qu'il ne sortira jamais d'elles ni fivre jaune ni cholra-morbus.

Maintenant, Heine, Henri Heine, clbre banquier d'ides, neveu de M.
Salomon Heine l'auteur de tant de prcieux pomes en lingots, je n'ai
plus rien  vous dire, et je vous... salue.




VII.

A MADEMOISELLE LOUISE BERTIN.

Berlin.


Je dois tout d'abord implorer votre indulgence, Mademoiselle, pour la
lettre que je prends la libert de vous crire; j'ai trop lieu de
craindre de la disposition d'esprit o je suis. Un accs de philosophie
noire m'a saisi depuis quelques jours, et Dieu sait  quelles ides
sombres,  quels jugements saugrenus,  quels tranges rcits il va
infailliblement me porter... s'il continue. Vous ne savez peut-tre pas
encore bien exactement ce que c'est que la philosophie noire?... C'est
le contraire de la magie blanche, ni plus ni moins.

Par la magie blanche, on arrive  deviner que Victor Hugo est un grand
pote; que Beethoven tait un grand musicien; que vous tes  la fois
et au plus haut degr musicienne et pote; que Janin est un homme
d'esprit; que si un bel opra bien excut tombe, le public n'y a rien
compris; que s'il russit, le public, n'y a pas compris davantage; que
le beau est rare; que le rare n'est pas toujours beau; que la raison du
plus fort est la meilleure; qu'Abd-el-Kader a tort, O'Connell aussi; que
dcidment les Arabes sont des Franais; que l'agitation pacifique est
une btise; et autres propositions aussi embrouilles.

Par la philosophie noire on en vient  douter,  s'tonner de tout; 
voir  l'envers les images gracieuses, et dans leur vrai sens les objets
hideux; on murmure sans cesse, on blasphme la vie, on maudit la mort;
on s'indigne, comme Hamlet, que _la cendre de Csar puisse servir 
calfeutrer un mur_; on s'indignerait bien davantage si la cendre des
misrables tait seule propre  cet ignoble emploi; on plaint le _pauvre
Yorick_ de ne pouvoir mme rire de la sotte grimace qu'il fait aprs
quinze ans passs sous terre, et l'on rejette sa tte avec horreur et
dgot; ou bien on l'emporte, on la scie, on en fait une coupe, et le
pauvre Yorick, qui ne peut plus boire, sert  tancher la soif des
amateurs de _vin du Rhin_, qui se moquent de lui.

Ainsi dans votre solitude des Roches, o vous vous abandonnez
paisiblement au cours de vos penses profondes, je n'prouverais, moi,
 cette heure de philosophie noire, qu'un mcontentement et un ennui
mortels. Si vous me faisiez admirer un beau coucher du soleil, je serais
capable de lui prfrer l'clairage au gaz de l'avenue des
Champs-lyses; si vous me montriez sur le lac vos cygnes et leurs
formes lgantes, je vous dirais: Le cygne est un sot animal, il ne
songe qu' barboter et  manger, il n'a de chant qu'un rle stupide et
affreux; si, vous mettant au piano, vous vouliez me faire entendre
quelques pages de vos auteurs favoris, Mozart et Cimarosa, je vous
interromprais peut-tre avec humeur, trouvant qu'il est bientt temps
d'en finir avec cette admiration pour Mozart, dont les opras se
ressemblent tous, et dont le beau sang-froid fatigue et impatiente!.....
Quant  Cimarosa, j'enverrais au diable son ternel et unique _Mariage
Secret_, presque aussi ennuyeux que le _Mariage de Figaro_, sans tre 
beaucoup prs aussi musical; je vous prouverais que le comique de cet
ouvrage rside seulement dans les pasquinades des acteurs; que son
invention mlodique est assez borne; que la cadence parfaite y revenant
 chaque instant, forme  elle seule prs des deux tiers de la
partition; enfin que c'est un opra bon pour le carnaval et les jours de
foire. Si, choisissant un exemple du style oppos, vous aviez recours 
quelque oeuvre de Sbastien Bach, je serais capable de prendre la
fuite devant ses fugues et de vous laisser seule avec sa _Passion_.

Voyez les consquences de cette terrible maladie!... On n'a plus, quand
elle vous possde, ni politesse, ni savoir-vivre, ni prudence, ni
politique, ni rouerie, ni bon sens; on dit toutes sortes d'normits;
et, qui pis est, on pense ce qu'on dit; on se compromet, on perd la
tte. Si on pouvait au moins, comme notre homme du _Freyschtz_, s'en
procurer une autre aprs l'avoir perdue!--Vous ne connaissez pas
l'aventure de l'homme du _Freyschtz_?... Ah! ma foi, puisque nous
sommes alls trouver Yorick et les fossoyeurs d'_Hamlet_ tout--l'heure,
je vais vous la raconter; cela ne sortira pas du cimetire, mon tat de
philosophie noire me fera pardonner l'anatomisme des dtails, et nous
avons le temps de parler de Berlin.

En 1822 j'habitais le quartier latin. M. Ftis, dans sa notice
biographique sur moi, a dit que j'tudiais alors le droit; c'est la
moindre de ses erreurs; mais le fait est que j'tudiais la mdecine.
Quand vinrent  l'Odon les reprsentations du _Freyschtz_, accommod
comme vous savez, sous le nom de _Robin des Bois_, par l'auteur de
_Pigeon-vole_[8], je pris l'habitude d'aller, malgr tout, entendre chaque
soir le chef-d'oeuvre tortur de Weber. J'avais alors dj jet le
scalpel aux orties. Un de mes ex-condisciples, Dubouchet, devenu depuis
l'un des mdecins les plus achalands de Paris, m'accompagnait souvent
au thtre et partageait mon fanatisme musical. A la sixime ou
septime reprsentation, un grand nigaud-roux, arm de mains normes,
assis au parterre  ct de nous, s'avisa de siffler l'air d'_Agathe_
au second acte, prtendant que c'tait une musique _baroque_ et qu'il
n'y avait rien de bon dans cet opra, except la walse et le choeur
des chasseurs. L'amateur fut roul  la porte, cela se devine, c'tait
alors notre manire de discuter, et Dubouchet, en rajustant sa cravate
un peu froisse, s'cria tout haut: Il n'y a rien d'tonnant, je le
connais, c'est un garon picier de la rue Saint-Jacques!

Et le parterre d'applaudir.

Six mois plus tard, aprs avoir trop bien fonctionn au repas de noces
de son patron, ce pauvre diable (l'picier) tombe malade; il se fait
transporter  l'hospice de la Piti; on le soigne bien, il meurt, on ne
l'enterre pas, tout cela se devine encore...

Oh! mais vraiment je n'ose poursuivre cet effroyable rcit; en crivant,
 vous, Mademoiselle, dont l'esprit est exempt de faiblesses, je le
sais, mais qui doit s'accommoder mal, aprs tout, de pareils tableaux.
Mon Dieu, comment faire? Me voil embarqu maintenant,  propos de
musique, dans cette histoire cadavreuse, et je ne puis aller ni en
arrire ni en avant. C'est mon accs; c'est la philosophie noire qui a
caus tout cela. Eh bien! n'importe; je continue; vous vous vengerez,
vous me forcerez d'entendre dans un appartement ferm quelque fugue
d'orgue  quatre sujets, ou de deviner un canon nigmatique.

Or donc, notre jeune homme, bien trait et bien mort, est mis par hasard
sous les yeux de Dubouchet, qui le reconnat. L'impitoyable lve de la
Piti, au lieu de donner une larme  son ennemi vaincu, n'a rien de plus
press que de l'acheter, et le remettant au garon d'amphithtre:

Franois, lui dit-il, voil une prparation sche  faire; soigne-moi
cela, c'est une de mes connaissances.

Maldiction! y a-t-il du bon sens  dvoiler  une dame un tel _mystre
de Paris_? Enfin... quand on y est... D'ailleurs c'est mon accs; je
l'avais prdit.

Quinze ans se passent (quinze ans! comme la vie est longue quand on n'en
a que faire!), le directeur de l'Opra me confie la composition des
rcitatifs du _Freyschtz_, et la tche de mettre le chef-d'oeuvre en
scne. Duponchel tant encore charg de la direction des costumes, je
vais le trouver pour connatre ses projets relativement aux accessoires
de la scne infernale. Ah a, lui dis-je, il nous faut une tte de mort
pour l'vocation de Samiel, et des squelettes pour les apparitions;
j'espre que vous n'allez pas nous donner une tte de carton, ni des
squelettes en toile peinte comme ceux de _Don Juan_.

--Mon bon ami, il n'y a pas moyen de faire autrement, c'est le seul
procd connu.

--Comment, le seul procd! et si je vous donne moi du naturel, du
solide, une vraie tte, un vritable homme sans chair, mais en os, que
direz-vous?

--Ma foi, je dirai..... que c'est excellent, parfait; je trouverai votre
procd admirable.

--Eh bien! comptez sur moi, j'aurai notre affaire!

L-dessus je monte en cabriolet et je cours chez le docteur Vidal, un
autre de mes anciens camarades d'amphithtre. Il a fait fortune aussi
celui-l; il n'y a que les mdecins qui vivent!

--As-tu un squelette  me prter?

--Non, mais voil une assez bonne tte qui a appartenu, dit-on,  un
docteur allemand mort de misre et de chagrin; ne me l'abme pas, j'y
tiens beaucoup.

--Sois tranquille, j'en rponds!

Je mets la tte du docteur dans mon chapeau, et me voil parti.

En passant sur le boulevard, le hasard, qui se plat  de pareils coups,
me fait prcisment rencontrer Dubouchet que j'avais oubli, et dont la
vue me suggre une ide sublime. Bonjour! bonjour! Trs-bien, je vous
remercie! mais il ne s'agit pas de moi. Comment se porte notre amateur?

--Quel amateur?

--Et parbleu le garon picier que nous avons mis  la porte de l'Odon
pour avoir siffl la musique de Weber, et que Franois a si bien
_prpar_.

--Ah! j'y suis,  merveille! Certes il est propre et net dans mon
cabinet, tout fier d'tre si artistement articul et chevill. Il ne lui
manque pas une phalange, c'est un chef-d'oeuvre! La tte seule est un
peu endommage.

--Eh bien! il faut me le confier; c'est un garon d'avenir, je veux le
faire entrer  l'Opra, il y a un rle pour lui dans la pice nouvelle.

--Qu'est-ce  dire?

--Vous verrez!

--Allons, c'est un secret de comdie, et puisque je le saurai bientt,
je n'insiste pas. On va vous envoyer l'amateur.

Sans perdre de temps, le mort est transport  l'Opra; mais dans une
bote beaucoup trop courte. J'appelle alors le garon ustensilier:
Gattino!

--Monsieur.

--Ouvrez cette bote. Vous voyez bien ce jeune homme?

--Oui, Monsieur.

--Il dbute demain  l'Opra. Vous lui prparerez une jolie petite loge
o il puisse tre  l'aise et tendre ses jambes.

--Oui, Monsieur.

--Pour son costume, vous allez prendre une tige de fer que vous lui
planterez dans les vertbres, de manire  ce qu'il se tienne aussi
droit que M. Petipa, quand il mdite une pirouette.

--Oui, Monsieur.

--Ensuite, vous attacherez ensemble quatre bougies que vous placerez
allumes dans sa main droite; c'est un picier, il connat a.

--Oui, Monsieur.

--Mais comme il a une assez mauvaise tte, voyez, tout corne, nous
allons la changer contre celle-ci.

--Oui, Monsieur.

--Elle a appartenu  un savant, n'importe! qui est mort de faim,
n'importe encore! Quant  l'autre, celle de l'picier, qui est mort
d'une indigestion, vous lui ferez, tout en haut, une petite entaille
(soyez tranquille, il n'en sortira rien) propre  recevoir la pointe du
sabre de M. Bouch, qui s'en servira dans la scne de l'vocation.

--Oui, Monsieur.

Ainsi fut fait; et depuis lors,  chaque reprsentation du _Freyschtz_,
au moment o Samiel s'crie: Me voil! la foudre clate, un arbre
s'abme, et notre picier, ennemi de la musique de Weber, apparat aux
rouges lueurs des feux de Bengale, agitant, plein d'enthousiasme, sa
torche enflamme.

Qui pouvait deviner la vocation dramatique de ce gaillard-l? Qui jamais
et pens qu'il dbuterait prcisment dans cet ouvrage? Il a une
meilleure tte et plus de bon sens  cette heure. Il ne siffle plus.

    . . . . _Alas! poor Yorick!_. . . . .

    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ces lignes de points expriment la moralit du fait, et fort heureusement
aussi la fin de mon accs.

Foin de la philosophie noire! je suis assez sage maintenant pour vous
parler des vivants; et voici, Mademoiselle, ce que j'ai vu et entendu 
Berlin; je dirai plus tard ce que j'y ai fait entendre.

Je commence par le grand thtre lyrique;  tout seigneur tout honneur!

Feu la salle de l'Opra allemand, si rapidement dtruite il y a trois
mois  peine par un incendie, tait assez sombre et malpropre, mais trs
sonore et bien dispose pour l'effet musical. L'orchestre n'y occupait
pas, comme  Paris, une place si avance dans les rangs des auditeurs;
il s'tendait beaucoup plus  droite et  gauche, et les instruments
violents, tels que les trombones, trompettes, timbales et grosse caisse,
un peu abrits par les premires loges, perdaient ainsi de leur
excessif retentissement. La masse instrumentale, l'une des meilleures
que j'aie entendues, est ainsi compose aux jours des grandes
reprsentations: 14 premiers, 14 seconds violons, 8 altos, 10
violoncelles, 8 contrebasses, 4 fltes, 4 hautbois, 4 clarinettes, 4
bassons, 4 cors, 4 trompettes, 4 trombones, 1 timbalier, 1 grosse
caisse, 1 paire de cymbales et 2 harpes.

Les instruments  archet sont presque tous excellents; il faut signaler
 leur tte les frres Ganz (1er violon et 1er violoncelle d'un
grand mrite), et l'habile violoniste Ries. Les instruments  vent de
bois sont aussi fort bons, et, vous le voyez, en nombre double de celui
que nous avons  l'Opra de Paris. Cette combinaison est trs
avantageuse; elle permet de faire entrer deux fltes, deux hautbois,
deux clarinettes et deux bassons _ripienni_ dans le _fortissimo_, et
adoucit singulirement alors l'pret des instruments de cuivre qui,
sans cela, dominent toujours trop. Les cors sont d'une belle force et
tous  cylindres, au grand regret de Meyerbeer, qui a conserv l'opinion
que j'avais il y a peu de temps encore au sujet de ce mcanisme nouveau.
Plusieurs compositeurs se montrent hostiles au cor  cylindres, parce
qu'ils croient que son timbre n'est plus le mme que celui du cor
simple. J'ai fait plusieurs fois l'exprience, et en coutant les notes
ouvertes d'un cor simple et celles d'un cor chromatique ou  cylindres
alternativement, j'avoue qu'il m'a t absolument impossible de
dcouvrir entre les deux la moindre diffrence de timbre ou de sonorit.
On a fait en outre au nouveau cor une objection fonde en apparence,
mais qu'il est facile de dtruire cependant. Depuis l'introduction dans
les orchestres de cet instrument (selon moi perfectionn), certains
cornistes, employant les cylindres pour jouer des parties de cor
ordinaire, trouvent plus commode de produire en _sons ouverts_, par ce
mcanisme, les notes _bouches_, crites avec intention par l'auteur.
Ceci est en effet un abus trs-grave, mais il doit tre imput aux
excutants et non point  l'instrument. Loin de l, puisque le cor 
cylindres, entre les mains d'un artiste habile, peut rendre non
seulement tous les tons bouchs du cor ordinaire, mais mme la gamme
entire sans employer une seule note ouverte. Il faut seulement conclure
de tout ceci que les cornistes doivent savoir se servir de la main dans
le pavillon, comme si le mcanisme des cylindres n'existait pas, et que
les compositeurs devront dornavant indiquer dans leurs partitions, par
un signe quelconque, celles des notes des parties de cor qui doivent
tre faites _bouches_, l'excutant ne devant alors produire _ouvertes_
que celles qui ne portent aucune indication.

Le mme prjug a combattu pendant quelque temps l'emploi des trompettes
 cylindres aujourd'hui gnral en Allemagne, mais avec moins de force
cependant qu'il n'en avait apport  combattre les nouveaux cors. La
question des sons bouchs, dont aucun compositeur ne faisait usage sur
les trompettes, se trouvait naturellement carte. On s'est born  dire
que le son de la trompette perdait, par le mcanisme des cylindres,
beaucoup de son clat; ce qui n'est pas, du moins pour mon oreille. Or,
s'il faut une oreille plus fine que la mienne pour apercevoir une
diffrence entre les deux instruments, on conviendra, j'espre, que
l'inconvnient rsultant de cette diffrence pour la trompette 
cylindres n'est pas comparable  l'avantage que ce mcanisme lui donne
de pouvoir parcourir, sans difficult et sans la moindre ingalit de
sons, toute une chelle chromatique de deux octaves et demie d'tendue.
Je ne puis donc qu'applaudir  l'abandon  peu prs complet o les
trompettes simples sont aujourd'hui tombes en Allemagne. Nous n'avons
presque point encore en France de trompettes chromatiques ou  (ou 
cylindres); la popularit incroyable du cornet  pistons leur a fait une
concurrence victorieuse jusqu' ce jour, mais injuste,  mon avis, le
timbre du cornet tant fort loin d'avoir la noblesse et le brillant de
celui de la trompette. Ce ne sont pas, en tout cas, les instruments qui
nous manquent; Adolphe Sax fait  cette heure des trompettes 
cylindres, grandes et petites, dans tous les tons possibles usits et
inusits, dont l'excellente sonorit et la perfection sont
incontestables. Croirait-on que ce jeune et ingnieux artiste a mille
peines  se faire jour et  se maintenir  Paris? On renouvelle contre
lui des perscutions dignes du moyen-ge, et qui rappellent exactement
les faits et gestes des ennemis de Benvenuto, le ciseleur florentin. On
lui enlve ses ouvriers, on lui drobe ses plans, on l'accuse de folie,
on lui intente des procs; avec un peu plus d'audace, on
l'assassinerait. Telle est la haine que les inventeurs excitent toujours
parmi ceux de leurs rivaux qui n'inventent rien. Heureusement la
protection et l'amiti dont M. le gnral de Rumigny a constamment
honor l'habile facteur, l'ont aid  soutenir jusqu' prsent cette
misrable lutte; mais suffiront-t-elles toujours?... C'est au ministre
de la guerre qu'il appartiendrait de mettre un homme aussi utile et
d'une spcialit si rare dans la position dont il est digne par son
talent, par sa persvrance et par ses efforts. Nos bandes de musique
militaire n'ont point encore de trompettes  cylindres, ni de bass-tuba
(le plus puissant des instruments graves). Une fabrication considrable
de ces instruments va devenir invitable pour mettre les orchestres
militaires franais au niveau de ceux que possdent la Prusse et
l'Autriche; une commande de trois cents trompettes et de cent bass-tuba,
adresse  Ad. Sax par le ministre, le sauverait.

Berlin est la seule des villes d'Allemagne (que j'ai visites) o l'on
trouve le grand trombone basse (en _mi bmol_). Nous n'en possdons
point encore  Paris, les excutants se refusant  la pratique d'un
instrument qui leur fatigue la poitrine. Les poumons prussiens sont
apparemment plus robustes que les ntres. L'orchestre de l'Opra de
Berlin possde deux de ces instruments, dont la sonorit est telle
qu'elle crase et fait disparatre compltement le son des autres
trombones, alto et tnor, excutant les parties hautes. Le timbre rude
et prdominant d'un trombone basse suffirait  rompre l'quilibre et 
dtruire l'harmonie des trois parties de trombones qu'crivent partout
aujourd'hui les compositeurs. Or  l'Opra de Berlin, il n'y a point
d'ophiclide, et, au lieu de le remplacer par un bass-tuba dans les
opras venus de France, et qui contiennent presque tous une partie
d'ophiclide, on a imagin de faire jouer cette partie par un deuxime
trombone-basse. Il en rsulte que la partie d'ophiclide, crite souvent
 l'octave infrieure du troisime trombone, tant ainsi excute,
l'union de ces deux terribles instruments produit un effet dsastreux.
On n'entend plus que le son grave des instruments de cuivre; c'est tout
au plus si la voix des trompettes peut surnager encore. Dans mes
concerts o je n'avais pourtant employ (pour les symphonies) qu'un
trombone basse, je fus oblig, remarquant qu'on l'entendait seul, de
prier l'artiste qui le jouait de rester assis, de manire  ce que le
pavillon de l'instrument ft tourn contre le pupitre, qui lui servait
en quelque sorte de sourdine, pendant que les trombones, tnor et alto,
au contraire, jouaient debout, leur pavillon passant en consquence
par-dessus la planchette du pupitre. Alors seulement on put entendre les
trois parties. Ces observations ritres faites  Berlin, m'ont conduit
 penser que la meilleure manire de grouper les trombones dans les
thtres est, aprs tout, celle qu'on a adopte  l'Opra de Paris, et
qui consiste  employer ensemble trois trombones tnors. Le timbre du
petit trombone (l'alto), est grle, et ses notes hautes ne prsentent
que peu d'utilit. Je voterais donc aussi pour son exclusion, dans les
thtres, et ne dsirerais la prsence d'un _trombone-basse_ que si l'on
crivait  _quatre_ parties, et avec _trois tnors_ capables de lui
rsister.

Si je ne parle pas _d'or_, au moins parl-je beaucoup de cuivre;
cependant je suis sr, Mademoiselle, que ces dtails d'instrumentation
vous intresseront beaucoup plus que mes tirades misanthropiques et mes
histoires de tte de mort. Vous tes mlodiste, harmoniste, et fort peu
verse, du moins que je sache, en ostologie. Ainsi donc je continue
l'examen des forces musicales de l'Opra de Berlin.

Le timbalier est bon musicien, mais n'a pas beaucoup d'agilit dans les
poignets; ses roulements ne sont pas assez serrs. D'ailleurs ses
timbales sont trop petites, elles ont peu de son, et il ne connat
qu'une seule espce de baguettes, d'un effet mdiocre, et tenant le
milieu entre nos baguettes  tte de peau et celles  tte d'ponge. On
est  cet gard, dans toute l'Allemagne, fort en arrire de la France.
Sous le rapport mme du mcanisme de l'excution, et en exceptant
Wibrecht, le chef des corps d'harmonie militaire de Berlin, qui joue des
timbales comme un tonnerre, je n'ai pas trouv un artiste qu'on puisse
comparer, pour la prcision, la rapidit du roulement et la finesse des
nuances,  Poussard, l'excellent timbalier de l'Opra. Faut-il vous
parler des cymbales? Oui, et pour vous dire seulement qu'une paire de
cymbales intactes, c'est--dire qui ne sont ni fles ni cornes, qui
sont entires enfin, est chose fort rare et que je n'ai trouve ni 
Weimar, ni  Leipzig, ni  Dresde, ni  Hambourg, ni  Berlin. C'tait
toujours pour moi un sujet de trs grande colre, et il m'est arriv de
faire attendre l'orchestre une demi-heure et de ne vouloir pas commencer
une rptition avant qu'on m'et apport deux cymbales bien neuves, bien
frmissantes, bien turques, comme je les voulais, pour montrer au matre
de chapelle si j'avais tort de trouver ridicules et dtestables les
fragments de plats casss qu'on me prsentait sous ce nom. En gnral,
il faut reconnatre l'infriorit choquante o certaines parties de
l'orchestre ont t maintenues en Allemagne jusqu' prsent. On ne
semble pas se douter du parti qu'on en peut tirer et qu'on en tire
effectivement ailleurs. Les instruments ne valent rien, et les
excutants sont loin d'en connatre toutes les ressources. Telles sont
les timbales, les cymbales, la grosse caisse mme; tels sont encore le
cor anglais, l'ophiclde et la harpe. Mais ce dfaut tient videmment 
la manire d'crire des compositeurs, qui, n'ayant jamais rien demand
d'important  ces instruments, sont cause que leurs successeurs, qui
crivent d'une autre faon, n'en peuvent presque rien obtenir.

Mais de combien les Allemands, en revanche, nous sont suprieurs pour
les instruments de cuivre en gnral et les trompettes en particulier!
Nous n'en avons pas d'ide. Leurs clarinettes aussi valent mieux que les
ntres; il n'en est pas de mme pour les hautbois; il y a, je crois, 
cet gard, galit de mrite entre les deux coles; quant aux fltes,
nous les surpassons; on ne joue nulle part de la flte comme  Paris.
Leurs contre-basses sont plus fortes que les contre-basses franaises;
leurs violoncelles, leurs altos et leurs violons ont de grandes
qualits; on ne saurait pourtant, sans injustice, les mettre au niveau
de notre jeune cole d'instruments  archets. Les violons, les altos, et
les violoncelles de l'orchestre du Conservatoire  Paris n'ont point de
rivaux. J'ai prouv surabondamment, ce me semble, la raret des bonnes
harpes en Allemagne; celles de Berlin ne font point exception  la rgle
gnrale, et on aurait grand besoin dans cette capitale de quelques
lves de Parish-Alvars. Ce magnifique orchestre, dont les qualits de
prcision, d'ensemble, de force et de dlicatesse sont minentes, est
plac sous la direction de:

Meyerbeer (directeur gnral de la musique du Roi de Prusse). C'est...
Meyerbeer. Je crois que vous le connaissez!!!...

De Henning (premier matre de chapelle), homme habile, dont le talent
est en grande estime auprs des artistes; et de Taubert (deuxime matre
de chapelle), pianiste et compositeur brillant. J'ai entendu (excut
par lui et les frres Ganz) un trio de piano de sa composition, d'une
facture excellente, d'un style neuf et plein de verve. Taubert vient
d'crire et de faire entendre, avec grand succs, les choeurs de la
tragdie grecque _Mde_, rcemment mise en scne  Berlin.

MM. Ganz et Ries se partagent le titre et les fonctions de matre de
concert.

Montons sur la scne maintenant.

Le choeur, aux jours des reprsentations ordinaires, se compose de
soixante voix seulement; mais lorsqu'on excute les grands opras en
prsence du Roi, la force du choeur est alors double, et soixante
autres choristes externes sont adjoints  ceux du thtre. Toutes ces
voix sont excellentes, fraches, vibrantes. La plupart des choristes,
hommes, femmes et enfants, sont musiciens, moins habiles lecteurs
cependant que ceux de l'Opra de Paris, mais beaucoup plus qu'eux
exercs  l'art du chant, et plus attentifs, et plus soigneux, et mieux
pays. C'est le plus beau choeur de thtre que j'aie encore
rencontr. Il a pour directeur Elssler, frre de la clbre danseuse.
Cet intelligent et patient artiste pourrait s'pargner beaucoup de peine
et faire plus rapidement avancer les tudes des choeurs, si, au lieu
d'exercer les cent vingt voix toutes  la fois dans la mme salle, il
les divisait prliminairement en trois groupes (les soprani et
contralti, les tnors, les basses), tudiant isolment, en mme temps,
dans trois salles spares, sous la direction de trois sous-chefs
choisis et surveills par lui. Cette mthode analytique, qu'on ne veut
pas absolument admettre dans les thtres, pour de misrables raisons
d'conomie et d'habitude routinire, est la seule cependant qui puisse
permettre d'tudier  fond chaque partie d'un choeur et d'en obtenir
l'excution soigne et bien nuance; je l'ai dj dit ailleurs, je ne me
lasserai pas de le rpter.

Les chanteurs-acteurs du thtre de Berlin n'occupent pas dans la
hirarchie des virtuoses une place aussi leve que celle o le choeur
et l'orchestre sont parvenus, chacun dans sa spcialit, parmi les
masses musicales de l'Europe. Cette troupe contient cependant des
talents remarquables, parmi lesquels il faut citer:

Mademoiselle Marx, soprano expressif et trs sympathique, dont les
cordes extrmes, dans le grave et l'aigu, commencent dj
malheureusement  s'altrer un peu;

Mademoiselle Tutchek, soprano flexible, d'un timbre assez pur et agile;

Mlle Hhnel, contralto bien caractris;

Boticher, excellente basse, d'une grande tendue et d'un beau timbre;
chanteur habile, bel acteur, musicien et lecteur consomm;

Zsische, basse chantante d'un vrai talent, dont la voix et la mthode
semblent briller au concert plus encore qu'au thtre; Mantius, premier
tnor; sa voix manque un peu de souplesse et n'est pas trs tendue:

Madame Schroeder-Devrient, engage depuis quelques mois seulement;
soprano us dans le haut, peu flexible, clatant et dramatique
cependant. Madame Devrient chante maintenant trop bas toutes les fois
qu'elle ne peut pousser la note avec force. Ses ornements sont de trs
mauvais got, et elle entremle son chant de phrases et d'interactions
parles, comme font nos acteurs de vaudeville dans leurs couplets, d'un
effet excrable. Cette cole de chant est la plus antimusicale et la
plus triviale qu'on puisse signaler aux dbutants pour qu'ils se gardent
de l'imiter.

Pichek, l'excellent baryton dont j'ai parl  propos de Francfort, vient
aussi, dit-on, d'tre engag par M. Meyerbeer. C'est une acquisition
prcieuse, dont il faut fliciter la direction du thtre de Berlin.

Voil, Mademoiselle, tout ce que je sais des ressources que possde la
musique dramatique dans la capitale de la Prusse. Je n'ai pas entendu
une seule reprsentation du thtre italien, je m'abstiendrai donc de
vous en parler.

Dans une prochaine lettre, et avant de m'occuper du rcit de mes
concerts, j'aurai  rassembler mes souvenirs sur les reprsentations des
_Huguenots_ et _d'Armide_, auxquelles j'ai assist, sur l'Acadmie de
chant et sur les bandes militaires, institutions d'un caractre
essentiellement oppos, mais d'une valeur immense, et dont la splendeur,
compare  ce que nous possdons en ce genre, doit profondment humilier
notre amour-propre national.




VIII

A M. HABENECK, CHEF D'ORCHESTRE DE L'OPRA.

Berlin.


Je faisais dernirement  mademoiselle Louise Bertin, dont vous
connaissez la science musicale et le srieux amour de l'art,
l'numration des richesses vocales et instrumentales du grand Opra de
Berlin. J'aurais  parler  prsent de l'Acadmie de chant et des corps
de musique militaire; mais puisque vous tenez  savoir avant tout ce que
je pense des reprsentations auxquelles j'ai assist, j'intervertis
l'ordre de mon rcit, pour vous dire comment j'ai vu fonctionner les
artistes prussiens dans les opras de Meyerbeer, de Gluck, de Mozart et
de Weber.

Il y a malheureusement  Berlin, comme  Paris, comme partout, certains
jours o il semble que, par suite d'une convention tacite, existant
entre les artistes et le public, il soit permis de ngliger plus ou
moins l'excution. On voit alors bien des places vides dans la salle, et
bien des pupitres inoccups dans l'orchestre. Les chefs d'emploi, ces
soirs-l, dnent en ville, ils donnent des bals, ils sont  la chasse,
etc. Les musiciens sommeillent, tout en jouant les _notes_ de leur
partie; quelques-uns mme ne jouent pas du tout: ils dorment, ils
lisent, ils dessinent des caricatures, ils font de mauvaises
plaisanteries  leurs voisins, ils jasent assez haut; je n'ai pas besoin
de vous dire tout ce qui se pratique  l'orchestre en pareil cas...

Quant aux acteurs, ils sont trop en vidence pour se permettre de telles
liberts (cela leur arrive quelquefois cependant), mais les choristes
s'en donnent  coeur-joie. Ils entrent en scne les uns aprs les
autres, par groupes incomplets; plusieurs d'entre-eux, arrivs tard au
thtre, ne sont pas encore habills, quelques uns, ayant fait dans la
journe un service fatigant dans les glises, se prsentent extnus et
avec l'intention bien arrte de ne pas donner un son. Tout le monde se
met  son aise; on transpose  l'octave basse les notes hautes, ou bien
on les laisse chapper tant bien que mal  demi-voix; il n'y a plus de
nuances; le _mezzo forte_ est adopt pour toute la soire, on ne regarde
pas le bton de mesure, il en rsulte trois ou quatre fausses entres
et autant de phrases disloques; mais qu'importe! Le public
s'aperoit-il de cela? Le directeur n'en sait rien, et si l'auteur fait
des reproches, on lui rit au nez et on le traite d'intrigant. Ces dames
surtout ont de charmantes distractions. Ce ne sont que sourires et
correspondances tlgraphiques, changs soit avec les musiciens de
l'orchestre, soit avec les habitus du balcon. Elles sont alles le
matin au baptme de l'enfant de Mademoiselle ***, une de leurs
camarades; on en a rapport des drages qu'on mange en scne, en riant
de la mine grotesque du parrain, de la coquetterie de la marraine, de la
figure rjouie du cur. Tout en causant, on distribue quelques taloches
aux enfants de choeur qui s'mancipent:

--Veux-tu finir polisson, ou j'appelle le matre de chant!

--Vois donc, ma chre, la belle rose que M. *** porte  sa boutonnire!
C'est Florence qui la lui a donne.

--Elle est donc toujours folle de son _argent_-de-change?

--Oui, mais c'est un secret; tout le monde ne peut pas avoir des
_avous_.

--Ah! joli, le calembourg! A propos, pour rimer, vas-tu au concert de la
cour?

--Non, j'ai quelque chose  faire ce jour-l.

--Quoi donc?

--Je me marie!

--Tiens, quelle ide!

--Prends garde, voil la toile.

L'acte est ainsi termin, le public mystifi et l'ouvrage abm. Mais
quoi! il faut bien prendre un peu de repos, on ne peut pas toujours tre
sublime, et ces reprsentations en grand dbraill servent  faire
ressortir celles o l'on met du soin, du zle, de l'attention et du
talent. J'en conviens; pourtant vous m'avouerez qu'il y a quelque chose
de triste  voir des chefs-d'oeuvre traits avec cette extrme
familiarit. Je conois qu'on ne brle pas nuit et jour de l'encens
devant les statues des grands hommes; mais ne seriez-vous pas courrouc
de voir le buste de Gluck ou celui de Beethoven employ comme tte 
perruque dans la boutique d'un coiffeur?...

Ne faites pas le philosophe, je suis sr que cela vous indignerait.

Je ne veux pas conclure de tout ceci qu'on se donne  ce point du bon
temps, dans certaines reprsentations de l'Opra de Berlin; non, on y va
plus modrment: sous ce rapport, comme sous quelques autres, la
supriorit nous reste. Si par hasard il nous arrive  Paris de voir un
chef-d'oeuvre reprsent en _grand dbraill_, comme je disais tout 
l'heure, on ne se permet jamais en Prusse de le montrer qu'en _petit
nglig_. C'est ainsi que j'ai vu jouer _Figaro_ et le _Freyschtz_. Ce
n'tait pas mal, sans tre tout--fait bien. Il y avait un certain
ensemble un peu relch, une prcision un peu indcise, une verve
modre, une chaleur tide; on et dsir seulement le coloris et
l'animation qui sont les vrais symptmes de la vie, et ce luxe qui, pour
la bonne musique, est rellement le ncessaire; et puis encore quelque
chose d'assez essentiel..... l'inspiration.

Mais quand il s'est agi d'_Armide_ et des _Huguenots_, vous eussiez vu
une transformation complte. Je me suis cru  une de ces premires
reprsentations de Paris, o vous arrivez de bonne heure, pour avoir le
temps de voir un peu tout votre monde et faire vos dernires
recommandations, o chacun est d'avance  son poste, o l'esprit de tous
est tendu, o les visages srieux expriment une forte et intelligente
attention, o l'on voit enfin qu'un vnement musical d'importance va
s'accomplir.

Le grand orchestre avec ses 28 violons et ses instruments  vent
doubls, le grand choeur avec ses 120 voix taient prsents, et
Meyerbeer dominait au premier pupitre. J'avais un vif dsir de le voir
diriger, de le voir surtout diriger son ouvrage. Il s'acquitte de cette
tche comme si elle et t la sienne depuis vingt ans; l'orchestre est
dans sa main, il en fait ce qu'il veut. Quant aux mouvements qu'il prend
pour _les Huguenots_, ce sont les mmes que les vtres,  l'exception
de ceux de l'entre des moines au quatrime acte et de la marche qui
termine le troisime; ceux-l sont un peu plus lents. Cette diffrence a
lgrement refroidi pour moi l'effet du premier morceau; j'aurais
prfr un peu moins de largeur; tandis que je l'ai trouve tout  fait
 l'avantage du second jou sur le thtre par la bande militaire; il y
gagne sous tous les rapports.

Je ne puis pas analyser scne par scne l'excution de l'orchestre dans
le chef-d'oeuvre de Meyerbeer; je dirai seulement qu'elle m'a paru,
d'un bout  l'autre de la reprsentation, magnifiquement belle,
parfaitement nuance, d'une prcision et d'une clart incomparables,
mme dans les passages les plus compliqus. Ainsi le final du second
acte, avec ses traits roulants sur des sries d'accords de septime
diminue et ses modulations enharmoniques, a t rendu, jusque dans ses
parties les plus obscures, avec une extrme nettet et une justesse de
sons irrprochable. J'en dois dire autant du choeur. Les traits
vocaliss, les doubles choeurs contrastants, les entres en
imitations, les passages subits du _forte_ au _piano_, les nuances
intermdiaires, tout cela a t excut proprement, vigoureusement, avec
une rare chaleur et un sentiment de la vritable expression plus rare
encore. La _stretta_ de la bndiction des poignards m'a frapp comme
un coup de foudre, et j'ai t longtemps  me remettre de l'incroyable
bouleversement qu'elle m'a caus. Le grand ensemble du Pr aux Clercs,
la dispute des femmes, les litanies de la Vierge, la chanson des soldats
huguenots, prsentaient  l'oreille un tissu musical d'une richesse
tonnante, mais dont l'auditeur pouvait suivre facilement la trame sans
que la pense complexe de l'auteur lui restt voile un seul instant.
Cette merveille de contrepoint dramatis est aussi demeure pour moi,
jusqu' prsent, la merveille du chant choral. Meyerbeer, je le crois,
ne peut esprer mieux en aucun lieu de l'Europe. Il faut ajouter que la
mise en scne est dispose d'une faon minemment ingnieuse et
favorable  la bonne excution. Dans la chanson du _rataplan_, les
choristes miment une espce de marche de tambours avec certains
mouvements en avant et en arrire qui animent la scne et se lient bien
d'ailleurs  l'effet musical.

La bande militaire, au lieu d'tre place, comme  Paris, tout au fond
du thtre, d'o, spare de l'orchestre par la foule qui encombre la
scne, elle ne peut voir les mouvements du matre de chapelle ni suivre
consquemment la mesure avec exactitude, commence  jouer dans les
coulisses d'avant-scne  droite du public; elle se met ensuite en
marche et parcourt le thtre en passant auprs de la rampe et
traversant les groupes du choeur. De cette faon les musiciens se
trouvent, presque jusqu' la fin du morceau, trs rapprochs du chef;
ils conservent rigoureusement le mme mouvement que l'orchestre
infrieur, et il n'y a jamais la moindre discordance rhythmique entre
les deux masses.

Boticher est un excellent Saint-Bris; Zsische remplit avec talent le
rle de Marcel, sans possder toutefois les qualits d'_humour_
dramatique qui font de notre Levasseur un Marcel si originalement vrai.
Mademoiselle Marx montre de la sensibilit et une certaine dignit
modeste, qualits essentielles du caractre de Valentine. Il faut
pourtant que je lui reproche deux ou trois monosyllabes parls qu'elle a
eu le tort d'emprunter  l'cole dplorable de Madame Devrient. J'ai vu
cette dernire dans le mme rle quelques jours aprs, et si, en me
prononant ouvertement contre sa manire de le rendre, j'ai tonn et
mme choqu plusieurs personnes d'un excellent esprit qui, par habitude
sans doute, admirent sans restriction la clbre artiste, je dois ici
dire pourquoi je diffre si fort de leur opinion. Je n'avais point de
parti pris, point de prvention ni pour ni contre madame Devrient. Je me
souvenais seulement qu'elle me parut admirable  Paris, il y a bien des
annes, dans le _Fidelio_ de Beethoven, et que tout rcemment, au
contraire,  Dresde, j'avais remarqu en elle de fort mauvaises
habitudes de chant et une action scnique souvent entache d'exagration
et d'affterie. Ces dfauts m'ont frapp d'autant plus vivement ensuite
dans _les Huguenots_, que les situations du drame sont plus
saisissantes, et que la musique en est plus empreinte de grandeur et de
vrit. Ainsi donc j'ai svrement blm la cantatrice et l'actrice, et
voici pourquoi: dans la scne de la conjuration o Saint-Bris expose 
Nevers et  ses amis le plan du massacre des huguenots, Valentine coute
en frmissant le sanglant projet de son pre, mais elle n'a garde de
laisser apercevoir l'horreur qu'il lui inspire; Saint-Bris, en effet,
n'est pas homme  supporter chez sa fille de pareilles opinions. L'lan
involontaire de Valentine vers son mari, au moment o celui-ci brise son
pe et refuse d'entrer dans le complot, est d'autant plus beau, que la
timide femme a plus longtemps souffert en silence, et que son trouble a
t plus pniblement contenu. Eh bien! au lieu de drober son agitation
et de rester presque passive, comme font dans cette scne toutes les
tragdiennes de bon sens, madame Devrient va prendre Nevers, le force de
la suivre au fond du thtre, et l, marchant  grands pas  ses cts,
semble lui tracer son plan de conduite et lui dicter ce qu'il doit
rpondre  Saint-Bris. D'o il suit que l'poux de Valentine s'criant:

    Parmi mes illustres aeux,
    Je compte des soldats, mais pas un assassin!

perd tout le mrite de son opposition; son mouvement n'a plus de
spontanit, et il a l'air seulement d'un mari soumis qui rpte la
leon que lui a faite sa femme. Quand Saint-Bris entonne le fameux
thme: _A cette cause sainte_, Madame Devrient s'oublie jusqu' se
jeter, bon gr malgr, dans les bras de son pre, qui toujours cependant
est cens ignorer les sentiments de Valentine; elle l'implore, elle le
supplie, elle le _tracasse_ enfin par une pantomime si vhmente, que
Boticher, qui ne s'attendait pas, la premire fois,  ces emportements
intempestifs, ne savait comment faire pour conserver la libert d'agir
et de respirer, et paraissait dire, par l'agitation de sa tte et de son
bras droit: Pour Dieu, Madame, laissez-moi donc tranquille, et
permettez que je chante mon rle jusqu'au bout! Madame Devrient montre
par l  quel point elle est possde du dmon de la personnalit. Elle
se croirait perdue si dans toutes les scnes,  tort ou  raison, et par
quelques manoeuvres scniques que ce soit, elle n'attirait sur elle
l'attention du public. Elle se considre videmment comme le pivot du
drame, comme le seul personnage digne d'occuper les spectateurs. Vous
coutez cet acteur! vous admirez l'auteur! ce choeur vous intresse!
Niais que vous tes! regardez donc par ici, voyez-moi; car je suis le
pome, je suis la posie, je suis la musique, je suis tout; il n'y a ce
soir d'autre objet intressant que moi, et vous ne devez tre venus au
thtre que pour moi! Dans le prodigieux duo qui succde  cette
immortelle scne, pendant que Raoul se livre  toute la fougue de son
dsespoir, madame Devrient, la main appuye sur une causeuse, penche
gracieusement la tte pour laisser pendre en libert, du ct gauche,
les belles boucles de sa blonde chevelure; elle dit quelques mots, et,
pendant la rplique de Raoul, se posant incline d'une autre faon, elle
fait admirer le doux reflet de ses cheveux du ct droit. Je ne crois
pas cependant que ces soins minutieux d'une coquetterie purile soient
prcisment ceux qui doivent occuper l'ame de Valentine en un pareil
moment.

Quant au chant de madame Devrient, je l'ai dj dit, il manque souvent
de justesse et de got. Les points d'orgue et les changements nombreux
qu'elle introduit maintenant dans ses rles sont d'un mauvais style et
maladroitement amens. Mais je ne connais rien de comparable  ses
interjections parles. Madame Devrient ne _chante_ jamais les mots:
_Dieu!  mon Dieu! Oui! non! est-il vrai! est-il possible!_ etc. Tout
cela est _parl_ et _cri_  pleine voix. Je ne saurais dire l'aversion
que j'prouve pour ce genre anti-musical de dclamation. A mon sens, il
est cent fois pis de parler l'opra que de chanter la tragdie.

Les notes dsignes dans certaines partitions par ces mots: _Canto
parlato_, ne sont point destines  tre lances de la sorte par les
chanteurs; dans le genre srieux, le timbre de voix qu'elles exigent
doit toujours se rattacher  la tonalit; cela ne sort pas de la
musique. Qui ne se souvient de la manire dont mademoiselle Falcon
savait dire, en _chant parl_, les mots de la fin de ce duo: _Raoul! ils
te tueront!_ Certes, cela tait  la fois naturel et musical, et
produisait un effet immense. Loin de l, quand, rpondant aux
supplications de Raoul, madame Devrient parle et crie par trois fois
avec un _crescendo_ de force, _nein! nein! nein!_ je crois entendre
madame Dorval ou mademoiselle Georges dans un mlodrame, et je me
demande pourquoi l'orchestre continue de jouer puisque l'opra est fini.
Ceci est d'un ridicule monstrueux. Je n'ai pas entendu le cinquime
acte, furieux que j'tais d'avoir vu le chef-d'oeuvre du quatrime
dfigur de cette faon. Est-ce vous calomnier, mon cher Habeneck,
d'affirmer que vous en eussiez fait autant? J'ai peine  le croire. Je
connais votre manire de sentir en musique: quand l'excution d'un bel
ouvrage est tout  fait mauvaise, vous en prenez bravement votre parti;
et mme alors, plus c'est dtestable et plus vous tes courageux! Mais
qu' une seule exception prs tout marche  souhait au contraire, oh!
alors, cette exception vous irrite, vous crispe, vous exaspre; vous
entrez dans une de ces rages indignes qui vous feraient voir de
sang-froid, avec joie mme, l'extermination de l'individu discordant, et
pendant que les bourgeois s'tonnent de votre colre, les vrais artistes
la partagent, et je grince avec vous de toutes mes dents.

Madame Devrient a certes des qualits minentes: ce sont la chaleur,
l'entranement; mais ces qualits, fussent-elles suffisantes, ne m'ont
pas d'ailleurs toujours sembl contenues dans les limites que leur
assignent la nature et le caractre de certains rles. Valentine, par
exemple, mme en mettant  part les observations que j'ai faites plus
haut, Valentine, la jeune marie de la veille, le coeur fort, mais
timide, la noble pouse de Nevers, l'amante chaste et rserve qui
n'avoue son amour  Raoul que pour l'arracher  la mort, s'accommode
mieux d'une passion modeste, d'un jeu dcent et d'un chant expressif que
de toutes les bordes  triple charge de Madame Devrient et de son
personnalisme endiabl.

Quelques jours aprs les _Huguenots_, j'ai vu jouer _Armide_. La reprise
de cet ouvrage clbre avait t faite avec tout le soin et le respect
qui lui sont dus; la mise en scne tait magnifique, blouissante, et le
public s'est montr digne de la faveur qu'on lui accordait. C'est que de
tous les anciens compositeurs, Glck est celui dont la puissance me
parat avoir le moins  redouter des rvolutions incessantes de l'art.
Jamais il ne sacrifia ni aux caprices des chanteurs, ni aux exigences de
la mode, ni aux habitudes invtres qu'il eut  combattre en arrivant
en France, encore fatigu de la lutte qu'il venait de soutenir contre
celles des thtres d'Italie. Sans doute cette guerre avec les
_dilettanti_ de Milan, de Naples et de Parme, au lieu de l'affaiblir,
avait doubl ses forces en lui en rvlant l'tendue; car, en dpit du
fanatisme qui tait alors dans nos moeurs franaises en matire d'art,
ce fut presqu'en se jouant qu'il brisa et foula aux pieds les misrables
entraves qu'on lui opposait. Les criailleries des encyclopdistes
parvinrent une fois  lui arracher un mouvement d'impatience; mais cet
accs de colre, qui lui fit commettre l'imprudence de leur rpondre,
fut le seul qu'il eut  se reprocher; et depuis lors, comme auparavant,
il marcha silencieusement droit  son but. Vous savez quel tait celui
qu'il voulait atteindre, et s'il a jamais t donn  un homme d'y
parvenir mieux que lui. Avec moins de conviction ou moins de fermet, il
est probable que, malgr le gnie dont la nature l'avait dou, ses
oeuvres abtardies n'auraient pas survcu de beaucoup  celles de ses
mdiocres rivaux, aujourd'hui si compltement oublies. Mais la _vrit
d'expression_, qui entrane avec elle la _puret du style_ et la
_grandeur des formes_, est de tous les temps; les belles pages de Glck
resteront toujours belles. Victor Hugo a raison: le coeur n'a pas de
rides.

Mademoiselle Marx, dans _Armide_, me parut noble et passionne, bien
qu'un peu accable cependant de son fardeau pique. Il ne suffit pas en
effet de possder un vrai talent pour reprsenter les femmes de Glck;
comme pour les femmes de Shakspeare, il faut de si hautes qualits
d'ame, de coeur, de voix, de physionomie, d'attitudes, qu'il n'y a
point exagration  affirmer que ces rles exigent en outre de la beaut
et.... _du gnie_.

Quelle heureuse soire me fit passer cette reprsentation d'_Armide_,
dirige par Meyerbeer! Je ne l'oublierai jamais! L'orchestre et les
choeurs, inspirs  la fois par deux matres illustres, l'auteur et le
directeur, se montrrent dignes de l'un et de l'autre. Le fameux final:
_Poursuivons jusqu'au trpas_, produisit une vritable explosion. L'acte
de la haine, avec les admirables pantomimes composes, si je ne me
trompe, par Paul Taglioni, matre des ballets du grand thtre de
Berlin, ne me parut pas moins remarquable par une verve en apparence
dsordonne, mais dont tous les lans cependant taient pleins d'une
infernale harmonie. On avait supprim l'air de danse  6/8 en _la_
majeur que nous excutons ici, et rtabli, en revanche, la grande
chacone en _si_ bmol, qu'on n'entend jamais  Paris. Ce morceau trs
dvelopp a beaucoup d'clat et de chaleur. Quelle conception que cet
acte de la haine! Je ne l'avais jamais  ce point compris et admir.
J'ai frissonn  ce passage de l'vocation:

    Sauvez-moi de l'amour,
    Rien n'est si redoutable!

Au premier hmistiche, les deux hautbois font entendre une cruelle
dissonance de septime majeure, cri fminin o se dclent la terreur et
ses plus vives angoisses. Mais au vers suivant:

    Contre un ennemi trop aimable,

comme ces deux mmes voix, s'unissant en tierces, gmissent tendrement!
quels regrets dans ce peu de notes! et comme on sent que l'amour ainsi
regrett sera le plus fort! En effet,  peine la Haine, accourue avec
son affreux cortge, a-t-elle commence son oeuvre, qu'Armide
l'interrompt et refuse son secours. De l le choeur:

    Suis l'amour, puisque tu le veux,
    Infortune Armide,
    Suis l'amour qui te guide
    Dans un abme affreux!

Dans le pome de Quinault, l'acte finissait l: Armide sortait avec le
choeur sans rien dire. Ce dnoement paraissant vulgaire et peu
naturel  Glck, il voulut que la magicienne, demeure seule un instant,
sortt ensuite en rvant  ce qu'elle vient d'entendre; et un jour,
aprs une rptition, il improvisa, _paroles et musique_,  l'Opra,
cette scne dont voici les vers:

        O ciel! quelle horrible menace!
        Je frmis! tout mon sang se glace!
    Amour, puissant amour, viens calmer mon effroi,
    Et prends piti d'un coeur qui s'abandonne  toi!

La musique en est belle de mlodie, d'harmonie, de vague inquitude, de
tendre langueur, de tout ce que l'inspiration dramatique et musicale
peut avoir de plus beau. Entre chacune des exclamations des deux
premiers vers, sous une sorte de _tremolo_ intermittent des seconds
violons, les basses droulent une longue phrase chromatique qui gronde
et menace jusqu'au premier mot du troisime vers: Amour, o la plus
suave mlodie, s'panouissant lente et rveuse, dissipe, par sa tendre
clart, la demi-obscurit des mesures prcdentes. Puis tout
s'teint..... Armide s'loigne les yeux baisss, pendant que les
seconds violons, abandonns du reste de l'orchestre, murmurent encore
leur _tremolo_ isol. Immense, immense, est le gnie crateur d'une
pareille scne!!!...

Parbleu! je suis vraiment naf avec mon analyse admirative! n'ai-je pas
l'air de vous initier, vous Habeneck, aux beauts de la partition de
Glck? Mais, vous le savez, c'est involontaire! Je vous parle ici comme
nous faisons quelquefois sur les boulevards, en sortant des concerts du
Conservatoire, et que notre enthousiasme veut s'exhaler absolument.

Je ferai deux observations sur l'excution  Berlin de ce morceau
sublime: l'une est de blme, elle porte sur la mise en scne; l'autre
est logieuse, elle a trait  une petite innovation introduite dans
l'orchestre de Glck par Meyerbeer.

Je reproche d'abord au machiniste de faire tomber la toile trop tt; il
doit attendre que la dernire mesure de la ritournelle finale se soit
fait entendre; sans cela on ne peut voir Armide s'loigner  pas lents
jusqu'au fond du thtre pendant les palpitations et les soupirs de plus
en plus faibles de l'orchestre. Cet effet tait fort beau  l'Opra de
Paris, o,  l'poque des reprsentations d'_Armide_, la toile ne se
baissait jamais.

Ensuite, bien que je ne sois pas, vous le savez, partisan des
modifications quelconques apportes par le chef d'orchestre dans la
musique qui n'est pas la sienne, et dont il doit seulement rechercher la
bonne excution, je complimenterai cependant Meyerbeer sur l'heureuse
ide qu'il a eue relativement au _tremolo_ intermittent dont je parlais
tout  l'heure. Ce passage des seconds violons tant sur le _r_ bas,
Meyerbeer, pour le faire remarquer davantage, l'a fait jouer sur deux
cordes  l'unisson (le _r_  vide et le _r_ sur la 4e corde). Il
semble naturellement alors que le nombre des seconds violons soit
subitement doubl, et de ces deux cordes d'ailleurs rsulte une
rsonnance particulire qui produit ici le plus heureux effet. Tant
qu'on ne fera  Gluck que des corrections de cette nature, il sera
permis d'y applaudir.

C'est comme votre ide de faire jouer _prs du chevalet_, en _crasant_
la corde, le fameux _tremolo_ continu de l'oracle d'_Alceste_; Gluck ne
l'a pas exprime, il est vrai, mais il _a d_ l'avoir.

Sous le rapport du sentiment exquis de l'expression, je trouvai encore
suprieure  tout le reste l'excution des scnes du Jardin des
Plaisirs. C'tait une sorte de langueur voluptueuse, de morbidesse
fascinatrice, qui me transportait dans ce palais de l'amour rv par les
deux potes (Gluck et Tasso), et semblait me le donner,  moi aussi,
pour demeure enchante. Je fermais les yeux, et en entendant cette
divine gavotte avec sa mlodie si caressante, et le murmure doucement
monotone de son harmonie, et ce choeur: _Jamais dans ces beaux lieux_,
dont le bonheur s'panche avec tant de grce, je voyais autour de moi
s'enlacer des bras charmants, se croiser d'adorables pieds, se drouler
d'odorantes chevelures, briller des yeux-diamants, et rayonner mille
enivrants sourires. La fleur du plaisir, mollement agite par la brise
mlodique, s'panouissait, et de sa corolle ravissante s'chappait un
concert de sons, de couleurs et de parfums. Et c'est Gluck, le musicien
terrible, qui chanta toutes les douleurs, qui fit rugir le Tartare, qui
peignit la plage dsole de la Tauride et les sauvages moeurs de ses
habitants, c'est lui qui sut ainsi reproduire en musique cette trange
idalit de la volupt rveuse, du calme dans l'amour!... Pourquoi non?
N'avait-il pas dj auparavant ouvert les Champs-lysens?..... N'est-ce
pas lui qui trouva ce choeur immortel des ombres heureuses:

    Torna o bella al tuo consorte,
    Che non vuol che pi diviso
    Sia di te, pietoso il ciel!

Et n'est-ce pas d'ordinaire, comme l'a dit aussi notre grand pote
moderne, les forts qui sont les plus doux?

Mais je m'aperois que le plaisir de causer avec vous de toutes ces
belles choses m'a entran trop loin, et que je ne pourrai pas encore
aujourd'hui parler des institutions musicales non dramatiques florissant
 Berlin. Elles seront donc le sujet d'une nouvelle lettre, et me
serviront de prtexte pour ennuyer quelque autre que vous de mon
infatigable verbiage.

Vous ne m'en voulez pas trop de celle-ci, n'est-ce pas?...

En tout cas, adieu!




IX

M. DESMARETS.

Berlin.


Je n'en finirais pas avec cette royale ville de Berlin, si je voulais
tudier en dtail ses richesses musicales. Il est peu de capitales, s'il
en est toutefois, qui puissent s'enorgueillir de trsors d'harmonie
comparables aux siens. La musique y est dans l'air, on la respire, elle
vous pntre. On la trouve au thtre,  l'glise, au concert, dans la
rue, dans les jardins publics, partout; grande et fire toujours, et
forte et agile, radieuse de jeunesse et de parure, l'air noble et
srieux, belle ange arme qui daigne marcher quelquefois, mais les ailes
frmissantes, et prte  reprendre son vol tincelant vers le ciel.

C'est que la musique  Berlin est honore de tous. Les riches et les
pauvres, le clerg et l'arme, les artistes et les amateurs, le peuple
et le roi l'ont en gale vnration. Le roi surtout apporte  son culte
cette ferveur relle dont il est anim pour le culte des sciences et des
autres arts, et c'est dire beaucoup. Il suit d'un oeil curieux les
mouvements, je dirai mme les soubresauts progressifs de l'art nouveau,
sans ngliger la conservation des chefs-d'oeuvre de l'Ecole ancienne.
Il a une mmoire prodigieuse, embarrassante mme pour ses
bibliothcaires et ses matres de chapelle quand il leur demande 
l'improviste l'excution de certains fragments des vieux matres que
personne ne connat plus. Rien ne lui chappe dans le domaine du prsent
ni dans celui du pass: il veut tout entendre et tout examiner. De l le
vif attrait qu'prouvent pour Berlin les grands artistes; de l
l'extraordinaire popularit en Prusse du sentiment musical; de l les
institutions chorales et instrumentales que sa capitale possde et qui
m'ont paru si dignes d'admiration.

L'Acadmie de chant est de ce nombre. Comme celle de Leipzig, comme
toutes les autres Acadmies semblables existant en Allemagne, elle se
compose presque entirement d'amateurs; mais plusieurs artistes, hommes
et femmes, attachs aux thtres en font partie galement; et les dames
du grand monde ne croient point droger en chantant un _oratorio_ de
Bach  ct de Mantins, de Boticher ou de Mademoiselle Hhnel. La
plupart des chanteurs de l'Acadmie de Berlin sont musiciens, et presque
tous ont des voix fraches et sonores; les soprani et les basses surtout
m'ont paru excellents. Les rptitions en outre se font patiemment et
longuement sous la direction habile de M. Rungenhagen; aussi les
rsultats obtenus, quand une grande oeuvre est soumise au public,
sont-ils magnifiques et hors de toute comparaison avec ce que nous
pouvons entendre en ce genre  Paris.

Le jour o, sur l'invitation du directeur, je suis all  l'Acadmie de
chant, on excutait _la Passion_ de Sbastien Bach. Cette partition
clbre, que vous avez lue sans doute, est crite pour deux choeurs et
deux orchestres. Les chanteurs, au nombre de trois cents au moins,
taient disposs sur les gradins d'un vaste amphithtre absolument
semblable  celui que nous avons au Jardin des Plantes dans la salle des
cours de chimie; un espace de trois  quatre pieds seulement sparait
les deux choeurs. Les deux orchestres, peu nombreux, accompagnaient
les voix du haut des derniers gradins, derrire les choeurs, et se
trouvaient en consquence assez loigns du matre de chapelle, plac en
bas sur le devant et  ct du piano. Ce n'est pas piano, c'est clavecin
qu'il faudraient dire; car il a presque le son des misrables
instruments de ce nom dont on se servait au temps de Bach. Je ne sais
si on fait un pareil choix  dessein, mais j'ai remarqu dans les coles
de chant, dans les foyers des thtres, partout o il s'agit
d'accompagner les voix, que le piano destin  cet usage est toujours le
plus dtestable qu'on a pu trouver. Celui dont se servait Mendelssohn 
Leipzig dans la salle du Gevant-Hause fait seul exception.

Vous allez me demander ce que le piano-clavecin peut avoir  faire
_pendant l'excution_ d'un ouvrage dans lequel l'auteur n'a point
employ cet instrument! Il accompagne, en mme temps que les fltes,
hautbois, violons et basses, et sert probablement  maintenir au
diapason les premiers rangs du choeur qui _sont censs_ ne pas bien
entendre dans les _tutti_ l'orchestre trop loign d'eux. En tout cas
c'est l'habitude. Le clapottement continuel des accords plaqus sur ce
mauvais clavier produit bien un assommant effet en rpandant sur
l'ensemble une couche superflue de monotonie; mais raison de plus, sans
doute, pour n'en pas dmordre. C'est si sacr un vieil usage, quand il
est mauvais!

Les chanteurs sont tous assis pendant les silences, et se lvent au
moment de chanter. Il y a, je pense, un vritable avantage pour la bonne
mission de la voix  chanter debout, il est malheureux seulement que
les choristes, cdant trop aisment  la fatigue de cette posture,
veuillent s'asseoir aussitt que leur phrase est finie; car, dans une
oeuvre comme celle de Bach, o les deux choeurs dialoguant
frquemment, sont en outre coups  chaque instant par des solos
rcitants, il s'ensuit qu'il y a toujours quelque groupe qui se lve ou
quelque autre qui s'assied, et  la longue cette succession de
mouvements de bas en haut et de haut en bas finit par tre assez
ridicule; elle te d'ailleurs  certaines entres des choeurs tout
leur imprvu, les yeux indiquant d'avance  l'oreille le point de la
masse vocale d'o le son va partir. J'aimerais encore mieux laisser
toujours assis les choristes, s'ils ne peuvent rester debout. Mais cette
impossibilit est de celles qui disparaissent instantanment si le
directeur sait bien dire: _Je veux_ ou _je ne veux pas_.

Quoi qu'il en soit, l'excution de ces masses vocales a t pour moi
quelque chose d'inou; le premier _tutti_ des deux choeurs m'a coup
la respiration; j'tais loin de m'attendre  la puissance de ce grand
coup de vent harmonique! Il faut reconnatre cependant qu'on se blase
sur cette belle sonorit beaucoup plus vite que sur celle de
l'orchestre, les timbres des voix tant moins varis que ceux des
instruments. Cela se conoit, il n'y a gure que quatre voix de natures
diffrentes, tandis que le nombre des instruments de diverses espces
s'lve  plus de trente.

Vous n'attendez pas de moi, je pense, mon cher Desmarest, une analyse de
la grande oeuvre de Bach; ce travail sortirait tout--fait des limites
que j'ai d m'imposer. D'ailleurs le fragment qu'on en a excut au
Conservatoire, il y a trois ans, peut tre considr comme le type du
style et de la manire de l'auteur dans cet ouvrage. Les Allemands
professent une admiration sans bornes pour ses rcitatifs, et leur
qualit minente est prcisment celle qui a d m'chapper, n'entendant
pas la langue sur laquelle ils sont crits, et ne pouvant en consquence
apprcier le mrite de l'expression.

Quand on vient de Paris et qu'on connat nos moeurs musicales, il
faut, pour y croire, tre tmoin de l'attention, du respect, de la pit
avec lesquels un public allemand coute une telle composition. Chacun
suit des yeux les paroles sur le livret; pas un mouvement dans
l'auditoire, pas un murmure d'approbation ni de blme, pas un
applaudissement; on est au prche, on entend chanter l'vangile, on
assiste en silence non pas au concert, mais au service divin. Et c'est
vraiment ainsi que cette musique doit tre entendue. On adore Bach, et
on crot en lui, sans supposer un instant que sa divinit puisse jamais
tre mise en question; un hrtique ferait horreur, il est mme dfendu
d'en parler. Bach, c'est Bach, comme Dieu c'est Dieu.

Quelques jours aprs l'excution du chef-d'oeuvre de Bach, l'Acadmie
de chant annona celle de _la Mort de Jsus_, de Graun. Voil encore une
partition consacre, un saint livre, mais dont les adorateurs se
trouvent  Berlin spcialement; tandis que la religion de S. Bach est
professe dans tout le nord de l'Allemagne. Vous jugez de l'intrt que
m'offrait cette seconde soire, surtout aprs l'impression que j'avais
reue de la premire, et de l'empressement que j'aurais mis  connatre
l'oeuvre de prdilection du matre de chapelle du grand Frdric!
Voyez mon malheur! je tombe malade prcisment ce jour-l; le mdecin
(un grand amateur de musique pourtant, le savant et aimable docteur
Gaspard) me dfend de quitter ma chambre; vainement on m'engage encore 
venir admirer un clbre organiste: le docteur est inflexible; et ce
n'est qu'aprs la semaine sainte, quand il n'y a plus ni oratorio, ni
fugues, ni chorals  entendre, que le bon Dieu me rend  la sant. Voil
la cause du silence que je suis oblig de garder sur le service musical
des temples de Berlin, qu'on dit si remarquable. Si jamais je retourne
en Prusse, malade ou non, il faudra bien que j'entende la musique de
Graun, et je l'entendrai, soyez tranquille, duss-je en mourir. Mais
dans ce cas, il me serait encore impossible de vous en parler..... Ainsi
donc, il est dcid que vous n'en saurez jamais rien _par moi_; alors
faites le voyage, et ce sera vous qui m'en direz des nouvelles.

Quant aux bandes militaires, il faudrait y mettre bien de la mauvaise
volont pour ne pas en entendre au moins quelques-unes, puisqu' toutes
les heures du jour,  pied ou  cheval, elles parcourent les rues de
Berlin. Ces petites troupes isoles ne sauraient toutefois donner une
ide de la majest des grands ensembles que le directeur instructeur des
bandes militaires de Berlin et de Postdam (Wibrecht) peut former quand
il veut. Figurez-vous qu'il a sous ses ordres une masse de six cents
musiciens et plus, tous bons lecteurs, possdant bien le mcanisme de
leur instrument, jouant juste, et favoriss par la nature de poumons
infatigables et de lvres de fer. De l l'extrme facilit avec laquelle
les trompettes, cors et cornets donnent les notes aigus que nos
artistes ne peuvent atteindre. Ce sont des rgiments de musiciens, et
non des musiciens de rgiment. M. le prince de Prusse, allant au-devant
du dsir que j'avais d'entendre et d'tudier  loisir ses troupes
musicales, eut la gracieuse bont de m'inviter  une matine organise
chez lui  mon intention, et de donner  Wibrecht des ordres en
consquence.

L'auditoire tait fort peu nombreux; nous n'tions que douze ou quinze
tout au plus. Je m'tonnais de ne pas voir l'orchestre; aucun bruit ne
trahissait sa prsence, quand une phrase lente en _fa mineur_,  vous et
 moi bien connue, vint me faire tourner la tte du ct de la plus
grande salle du palais, dont un vaste rideau nous drobait la vue. S. A.
R. avait eu la courtoisie de faire commencer le concert par l'ouverture
des _Francs-Juges_, que je n'avais jamais entendue ainsi arrange pour
des instruments  vent. Ils taient l trois cent vingt hommes dirigs
par Wibrecht, et ils excutrent ce morceau difficile avec une prcision
merveilleuse et cette verve furibonde que vous montrez pour lui, vous
autres du Conservatoire, aux grands jours d'enthousiasme et d'entrain.

Le solo des instruments de cuivre, dans l'introduction, fut surtout
foudroyant, excut par quinze grands trombones basses, dix-huit ou
vingt trombones tnors et altos, douze bass-tubas et une fourmilire de
trompettes.

Le bass-tuba, que j'ai dj nomm plusieurs fois dans mes prcdentes
lettres, a dtrn compltement l'ophiclde en Prusse, si tant est, ce
dont je doute, qu'il y ait jamais rgn. C'est un grand instrument en
cuivre, driv du bombardon et pourvu d'un mcanisme de cinq cylindres
qui lui donne au grave une tendue qu'on retrouve sur l'orgue seulement;
il descend au contre _la_ bas, quinte infrieure relle du _mi_ grave de
la contre-basse  quatre cordes.

Ces notes extrmes de l'chelle infrieure sont un peu vagues, il est
vrai; mais redoubles  l'octave haute par une autre partie de
bass-tuba, elles acquirent une rondeur et une force de vibration
incroyables. Le son du mdium et du haut de l'instrument est d'ailleurs
trs-noble, il n'est point mat, comme celui de l'ophiclde, mais
vibrant et trs-sympathique au timbre des trombones et trompettes dont
il est la vraie contre-basse et avec lequel il s'unit on ne peut mieux.
La gamme actuelle du bass-tuba embrasse chromatiquement quatre octaves
de _la_  _la_, et mme un peu plus. C'est Wibrecht qui l'a invent et
propag en Prusse. A. Sax en fait maintenant  Paris.

Les clarinettes me parurent aussi bonnes que les instruments de cuivre;
elles firent surtout des prouesses dans une grande symphonie-bataille
compose pour deux orchestres par l'ambassadeur d'Angleterre, comte de
Westmoreland. Ce morceau trs-remarquable fait le plus grand honneur 
l'auteur du _Torneo_, du _Magnificat_, et de tant d'autres compositions
dramatiques et religieuses, qui ont plac le comte de Westmoreland (plus
connu des musiciens sous le nom de lord Burghersh)  la tte des
compositeurs amateurs de l'Europe.

Vint ensuite un brillant et chevaleresque morceau d'instruments de
cuivre seuls, crit pour les ftes de la cour par Meyerbeer, sous le
titre: _la Danse aux Flambeaux_, et dans lequel se trouve un long trille
sur le _r_, que dix-huit trompettes  cylindres ont soutenu, en le
battant aussi rapidement qu'eussent pu le faire des clarinettes, pendant
seize mesures.

Le concert a fini par une marche funbre trs-bien crite et d'un beau
caractre, compose par Wibrecht. On n'avait fait qu'une rptition!!!

C'est dans les intervalles laisss entre ces morceaux par ce terrible
orchestre, que j'ai eu l'honneur de causer quelques instants avec madame
la princesse de Prusse, dont le got exquis et les connaissances en
compositions rendent le suffrage si prcieux. S. A. R. parle en outre
notre langue avec une puret et une lgance qui intimidaient fort son
interlocuteur. Je voudrais pouvoir tracer ici un portrait shakespearien
de la princesse, ou faire entrevoir au moins l'esquisse voile de sa
douce beaut; je l'oserais peut-tre... si j'tais un grand pote.

J'ai assist  l'un des concerts de la cour. Meyerbeer tenait le piano;
il n'y avait pas d'orchestre, et les chanteurs n'taient autres que ceux
du thtre dont j'ai dj parl. Vers la fin de la soire Meyerbeer,
qui, tout grand pianiste qu'il soit, peut-tre mme  cause de cela, se
trouvait fatigu de sa tche d'accompagnateur, cda sa place;  qui? je
vous le donne  deviner; au premier chambellan du Roi,  M. le comte
Roedern, qui accompagna en pianiste et en musicien consomms, _le Roi
des Aulnes_, de Schubert,  madame Devrient! Que dites-vous de cela?
Voil bien la preuve d'une tonnante diffusion des connaissances
musicales. M. de Roedern possde en outre un talent d'une autre
nature, dont il a donn des preuves brillantes en organisant le fameux
bal masqu qui agita tout Berlin l'hiver dernier, sous le nom de _Fte
de la Cour de Ferrare_, et pour lequel Meyerbeer a crit une foule de
beaux morceaux.

Ces concerts d'tiquette paraissent toujours froids; mais on les trouve
agrables quand ils sont finis, parce qu'ils runissent ordinairement
quelques auditeurs avec lesquels ont est fier et heureux d'avoir un
instant de conversation. C'est ainsi que j'ai retrouv chez le roi de
Prusse, M. Alexandre de Humboldt, cette blouissante illustration de la
science lettre, ce grand anatomiste du globe terrestre, dont il nous a
dj dvoil plusieurs transformations, et qui a calcul l'ge de notre
plante sur l'inspection de ses vertbres, les chanes de montagnes,
comme fit Cuvier pour les animaux antdiluviens.

Plusieurs fois dans la soire, le roi, la reine et Madame la princesse
de Prusse sont venus m'entretenir du concert que je venais de donner au
Grand-Thtre, me demander mon opinion sur les principaux artistes
prussiens, me questionner sur mes procds d'instrumentation, etc., etc.
Le roi prtendait que j'avais mis le diable au corps de tous les
musiciens de sa chapelle. Aprs le souper, S. M. se disposait  rentrer
dans ses appartements, mais venant  moi tout d'un coup et comme se
ravisant:

--A propos, M. Berlioz, que nous donnerez-nous dans votre prochain
concert?

--Sire, je reproduirai la moiti du programme prcdent, en y ajoutant
cinq morceaux de ma symphonie de _Romo et Juliette_.

--De _Romo et Juliette_! et je fais un voyage! Il faut pourtant que
nous entendions cela! Je reviendrai.

En effet, le soir, de mon second concert, cinq minutes avant l'heure
annonce, le roi descendait de voiture et entrait dans sa loge.

Maintenant, faut-il vous parler de ces deux normes concerts? Ils m'ont
donn bien de la peine, je vous assure. Et pourtant les artistes sont
habiles, leurs dispositions taient des plus bienveillantes, et
Meyerbeer, pour me venir en aide, semblait se multiplier. C'est que le
service journalier d'un grand thtre comme celui de l'Opra de Berlin a
des exigences toujours fort gnantes et incompatibles avec les
prparatifs d'un concert, et, pour tourner et vaincre les difficults
qui surgissaient  chaque instant, Meyerbeer a d employer plus de force
et d'adresse,  coup sr, que lorsqu'il s'est agi pour lui de monter
pour la premire fois _les Huguenots_. Et puis j'avais voulu faire
entendre  Berlin les grands morceaux du _Requiem_, ceux de la _Prose_
(_Dies ir_, _Lacrymosa_, etc.), que je n'avais pas encore pu aborder
dans les autres villes d'Allemagne; et vous savez quel attirail vocal et
instrumental ils ncessitent. Heureusement j'avais prvenu Meyerbeer de
mon intention, et dj avant mon arrive il s'tait mis en qute des
moyens d'excution dont j'avais besoin. Quant aux quatre petits
orchestres d'instruments de cuivre, il fut ais de les trouver, on en
aurait eu trente s'il l'et fallu; mais les timbales et les timbaliers
donnrent beaucoup de peine. Enfin, cet excellent Wibrecht aidant, on
vint  bout de les runir.

On nous plaa pour les premires rptitions dans une splendide salle de
concert appartenant au second thtre, le _shauspiel-hause_, dont la
sonorit est telle malheureusement, qu'en y entrant je vis tout de suite
ce que nous allions avoir  souffrir. Les sons, se prolongeant outre
mesure, produisaient une insupportable confusion et rendaient les tudes
de l'orchestre excessivement difficiles. Il y eut mme un morceau (le
_scherzo_ de _Romo et Juliette_) auquel nous fmes obligs de
renoncer, n'ayant pu parvenir, aprs une heure de travail,  en dire
plus de la moiti. L'orchestre pourtant, je le rpte, tait on ne peut
mieux compos. Mais le temps manquait, et nous dmes remettre le
_scherzo_ au second concert. Je finis par m'accoutumer un peu au vacarme
que nous faisions, et  dmler dans ce chaos de sons ce qui tait bien
ou mal rendu par les excutants; nous poursuivmes donc nos tudes sans
tenir compte de l'effet fort diffrent, heureusement, de celui que nous
obtnmes ensuite dans la salle de l'Opra. L'ouverture de _Benvenuto_,
_Harold_, _l'Invitation  la valse_ de Weber, et les morceaux du
_Requiem_ furent ainsi appris par l'orchestre seul, les choeurs
travaillant  part dans un autre local. A la rptition particulire que
j'avais demande pour les quatre orchestres d'instruments de cuivre du
_Dies ir_ et du _Lacrymosa_, j'observai pour la troisime fois un fait
qui m'est rest inexplicable, et que voici:

Dans le milieu du _Tuba mirum_ se trouve une sonnerie des quatre groupes
de trombones sur les quatre notes de l'accord de _sol majeur_
successivement. La mesure est trs large; le premier groupe doit donner
le _sol_ sur le premier temps; le second, le _si_ sur le second; le
troisime, le _r_ sur le troisime, et le quatrime, le _sol octave_
sur le quatrime. Rien n'est plus facile  concevoir qu'une pareille
succession, rien n'est plus facile  entonner aussi que chacune de ces
notes. Eh bien! quand ce _Requiem_ fut mont pour la premire fois aux
Invalides, il fut impossible d'obtenir l'excution de ce passage.
Lorsque j'en fis ensuite entendre des fragments  l'Opra, aprs avoir
inutilement rpt pendant un quart-d'heure cette mesure unique, je fus
oblig de l'abandonner; il y avait toujours un ou deux groupes qui
n'attaquaient pas; c'tait invariablement celui du _si_, ou celui du
_r_, ou tous les deux. En jetant les yeux,  Berlin, sur cet endroit de
la partition, je pensai tout de suite aux trombones rtifs de Paris:

--Ah! voyons, me dis-je, si les artistes prussiens parviendront 
enfoncer cette porte ouverte!

Hlas non! vains efforts! rage ni patience, rien n'y fait! Impossible
d'obtenir l'entre du second ni du troisime groupe; le quatrime mme,
n'entendant pas sa rplique qui devait tre donne par les autres, ne
part pas non plus. Je les prends isolment, je demande au n 2 de donner
le _si_.

Il le fait trs-bien;

M'adressant au n 3, je lui demande son _r_,

Il me l'accorde sans difficult;

Voyons maintenant les quatre notes les unes aprs les autres, dans
l'ordre o elles sont crites!... Impossible! tout--fait impossible!
et il faut y renoncer!.... Comprenez-vous cela? et n'y a-t-il pas de
quoi aller donner de la tte contre un mur?...

Et quand j'ai demand aux trombonistes de Paris et de Berlin pourquoi
ils ne jouaient pas dans la fatale mesure, ils n'ont su que me rpondre;
ils n'en savaient rien eux-mmes: ces deux notes les fascinaient.

Il faut que j'crive  H. Romberg, qui a mont cet ouvrage 
Saint-Ptersbourg, pour savoir si les trombones russes ont pu rompre le
charme.

Pour tout le reste du programme, l'orchestre a suprieurement compris et
rendu mes intentions. Bientt nous avons pu en venir  une rptition
gnrale dans la salle de l'Opra, sur le thtre dispos en gradins
comme pour le concert. Symphonie, ouverture, cantate, tout a march 
souhait; mais quand est venu le tour des morceaux du _Requiem_, panique
gnrale: les choeurs, que je n'avais pas pu faire rpter moi-mme,
avaient t exercs dans des mouvements diffrents des miens; et, quand
ils se sont vus tout d'un coup mls  l'orchestre avec les mouvements
vritables, ils n'ont plus su ce qu'ils faisaient; on attaquait  faux,
ou sans assurance, et dans le _Lacrymosa_ les tnors ne chantaient plus
du tout. Je ne savais  quel saint me vouer. Meyerbeer, trs souffrant
ce jour l, n'avait pu quitter son lit; le directeur des choeurs,
Elssler, tait malade aussi; l'orchestre se dmoralisait en voyant la
dbcle vocale... Un instant je me suis assis, bris, ananti, et me
demandant si je devais tout planter l et quitter Berlin le soir mme.
Et j'ai pens  vous dans ce mauvais moment, en me disant:--Persister,
c'est folie! Oh! si Desmarest tait ici, lui qui n'est jamais content de
nos rptitions du Conservatoire, et s'il me voyait dcid  laisser
annoncer le concert pour demain, je sais bien ce qu'il ferait: il
m'enfermerait dans ma chambre, mettrait la cl dans sa poche, et irait
bravement annoncer  l'intendant du thtre que le concert ne peut avoir
lieu. Vous n'y auriez pas manqu, n'est-ce pas? Eh bien! vous auriez eu
tort. En voil la preuve: aprs le premier tremblement pass, la
premire sueur froide essuye, j'ai pris mon parti, et j'ai dit:--Il
faut que cela marche. Ries et Ganz, les deux matres de concert taient
auprs de moi, ne sachant trop que dire pour me remonter; je les
interpelle vivement:

--Etes-vous srs de l'orchestre?

--Oui! il n'y a rien  craindre pour lui, nous sommes trs-fatigus,
mais nous avons compris votre musique, et demain vous serez content.

--Or donc il n'y a qu'un parti  prendre: il faut convoquer les
choeurs pour demain matin, me donner un bon accompagnateur, puisque
Elssler est malade, et vous, Ganz, ou bien vous, Ries, vous viendrez
avec votre violon, et nous ferons rpter le chant pendant trois heures,
s'il le faut.

--C'est cela; nous y serons, les ordres vont tre donns.

En effet, le lendemain matin nous voil  l'oeuvre, Ries,
l'accompagnateur et moi; nous prenons successivement les enfants, les
femmes, les premiers soprani, les seconds soprani, les premiers tnors,
les seconds tnors, les premires et les secondes basses, nous les
faisons chanter par groupe de dix, puis par vingt; aprs quoi nous
runissons deux parties, trois, quatre, et enfin toutes les voix. Et
comme le Phaton de la fable, je m'crie enfin:

     Qu'est-ce ceci? mon char marche  souhait!

Je fais aux choristes une petite allocution que Ries leur transmet,
phrase par phrase, en allemand; et voil tous nos gens ranims, pleins
de courage, et ravis de n'avoir pas perdu cette grande bataille o leur
amour-propre et le mien taient en jeu. Loin de l, nous l'avons gagne,
et d'une clatante manire encore. Inutile de dire que, le soir,
l'ouverture, la symphonie et la cantate du _Cinq Mai_ ont t royalement
excutes. Avec un pareil orchestre et un chanteur comme Boticher, il
n'en pouvait pas tre autrement. Mais quand est venu _le Requiem_, tout
le monde tant bien attentif, bien dvou et dsireux de me seconder,
les orchestres et le choeur tant placs dans un ordre parfait, chacun
tant  son poste, rien ne manquant, nous avons commenc le _Dies ir_.
Point de faute, point d'indcision: le choeur a soutenu sans
sourciller l'assaut instrumental; la quadruple fanfare a clat aux
quatre coins du thtre qui tremblait sous les roulements des dix
timbaliers, sous le _tremolo_ de cinquante archets dchans; les cent
vingt voix, au milieu de ce cataclysme de sinistres harmonies, de bruits
de l'autre monde, ont lanc leur terrible prdiction:

    _Judex ergo cum sedebit._
    _Quidquid latet apparebit!_

Le public a un instant couvert de ses applaudissements et de ses cris
l'entre du _Liber scriptus_, et nous sommes arrivs aux derniers
accords _sotto voce_ du _Mors stupebit_, frmissants mais vainqueurs. Et
quelle joie parmi les excutants, quels regards changs d'un bout 
l'autre du thtre! Quant  moi, j'avais le battant d'une cloche dans la
poitrine, une roue de moulin dans la tte, mes genoux s'entre-choquaient,
j'enfonais mes ongles dans le bois de mon pupitre, et si,  la
dernire mesure, je ne m'tais efforc de rire et de parler trs haut et
trs vite avec Ries qui me soutenait, je suis bien sr que, pour la
premire fois de ma vie, j'aurais, comme disent les soldats, _tourn de
l'oeil_ d'une faon fort ridicule.... Une fois le premier feu essuy, le
reste n'a t qu'un jeu, et le _Lacrymosa_ a termin,  l'entire
satisfaction de l'auteur, cette soire apocalyptique.

A la fin du concert, beaucoup de gens me parlaient, me flicitaient, me
serraient la main; mais je restais l sans comprendre... sans rien
sentir.... le cerveau et le systme nerveux avaient fait un trop rude
effort, je me _crtinisais_ pour me reposer. Il n'y eut que Wibrecht,
qui, par son treinte de cuirassier, eut le talent de me faire revenir 
moi. Il me fit vraiment craquer les ctes, le digne homme, en
entremlant ses exclamations de jurements tudesques, auprs desquels
ceux de Guhr ne sont que des _Ave Maria_.

Qui et alors jet la sonde dans ma joie pantelante, certes n'en et pas
trouv le fond. Vous avouerez donc qu'il est quelquefois sage de faire
une folie; car sans mon extravagante audace, le concert n'et pas eu
lieu, et les travaux du thtre taient pour longtemps rgls de manire
 ne pas permettre de recommencer les tudes du _Requiem_.

Pour le second concert j'annonai, comme je l'ai dit plus haut, cinq
morceaux de _Romo et Juliette_. _La Reine Mab_ tait du nombre. Pendant
les quinze jours qui sparrent la seconde soire de la premire, Ganz
et Taubert avaient tudi attentivement la partition de ce _scherzo_, et
quand ils me virent dcid  le donner, ce fut leur tour d'avoir peur:
Nous n'en viendrons pas  bout, me dirent-ils, vous savez que nous ne
pouvons faire que deux rptitions, il en faudrait cinq ou six; rien
n'est plus difficile, ni plus dangereux; c'est une toile d'araigne
musicale, et sans une dlicatesse de tact extraordinaire on la mettra en
lambeaux.

--Bah! je parie qu'on s'en tire encore; nous n'avons que deux
rptitions, il est vrai, mais il n'y a que cinq morceaux nouveaux 
apprendre, dont quatre ne prsentent pas de grandes difficults.
D'ailleurs, l'orchestre a dj une ide de ce _scherzo_ par la premire
preuve partielle que nous en avons faite, et Meyerbeer en a parl au
Roi qui veut l'entendre, et je veux que les artistes aussi sachent ce
que c'est, et il marchera. Et il a march presque aussi bien qu'
Brunswick. On peut oser beaucoup avec de pareils musiciens, avec des
musiciens qui d'ailleurs, avant la direction de Meyerbeer, furent
pendant si longtemps sous le sceptre de Spontini.

Ce second concert a eu le mme rsultat que le premier, les fragments
de _Romo_ ont t fort bien excuts. _La Reine Mab_ a beaucoup
intrigu le public, et mme des auditeurs savants en musique, tmoin
madame la princesse de Prusse, qui a voulu absolument savoir comment
j'avais produit l'effet d'accompagnement de l'_allegretto_, et ne se
doutait pas que ce ft avec des sons harmoniques de violons et de harpes
 plusieurs parties. Le Roi a prfr le morceau de _la Fte chez
Capulet_ et m'en a fait demander une copie; mais je crois que les
sympathies de l'orchestre ont t plutt pour la scne du _Jardin_
(_l'adagio_). Les musiciens de Berlin auraient, en ce cas, la mme
manire de sentir que ceux de Paris. Mademoiselle Hhnel avait chant
simplement  la rptition les couplets de contralto du prologue; mais
au concert elle crut devoir,  la fin de ces deux vers:

        O se consume
    Le rossignol en longs soupirs!

orner le point d'orgue d'un long trille pour imiter le rossignol. Oh!
Mademoiselle!!! quelle trahison! et vous avez l'air si bonne personne!

Eh bien! au _Dies ir_, au _Tuba mirum_, au _Lacrymosa_,  l'offertoire
du _Requiem_, aux ouvertures de _Benvenuto_ et du _Roi Lear_, 
_Harold_,  sa _Srnade_,  ses _Plerins_ et  ses _Brigands_, 
_Romo et Juliette_, au concert et au bal de _Capulet_, aux
espigleries de la _Reine Mab_,  tout ce que j'ai fait entendre 
Berlin, il y a eu des gens qui ont prfr tout bonnement _le Cinq
Mai_!... Les impressions sont diverses comme les physionomies, je le
sais; mais quand on me disait cela je devais faire une singulire
grimace. Heureusement que je cite l des opinions tout--fait
exceptionnelles.

Adieu, mon cher Desmarest; vous savez que nous avons une antienne 
rciter au public, dans quelques jours, au Conservatoire, ramenez-moi
vos seize violoncelles les grands chanteurs; je serai bien heureux de
les rentendre et de vous voir  leur tte. Il y a si longtemps que nous
n'avons chant ensemble! Et pour leur faire fte, dites-leur que je les
conduirai avec le bton de Mendelssohn.

* * *

Tout  vous.




X

A M. G. OSBORNE.

Hanovre, Darmstadt.


Hlas! hlas, mon cher Osborne, voil que mon voyage touche  sa fin! Je
quitte la Prusse, plein de reconnaissance pour l'accueil que j'y ai
reu, pour la chaleureuse sympathie que m'ont tmoigne les artistes,
pour l'indulgence des critiques et du public; mais las, mais bris, mais
accabl de fatigue par cette vie d'une activit exorbitante, par ces
continuelles rptitions avec des orchestres toujours nouveaux.
Tellement que je renonce pour cette fois  visiter Breslau, et Vienne et
Munich. Je retourne en France; et dj,  une certaine agitation vague,
 une sorte de fivre qui me trouble le sang,  l'inquitude sans objet
dont ma tte et mon coeur se remplissent, je sens que me voil rentr
en communication avec le courant lectrique de Paris. Paris! Paris!
comme l'a trop fidlement dpeint notre grand pote, A. Barbier,

          .......Cette infernale cuve
    Cette fosse de pierre aux immenses contours
    Qu'une eau jaune et terreuse enferme  triples tours;
    C'est un volcan fumeux et toujours en haleine
    Qui remue  long flot de la matire humaine.

                     * * *

    L personne ne dort, l toujours le cerveau
    Travaille, et comme l'arc tend son rude cordeau.

C'est l que notre art tantt sommeille platement et tantt bouillonne;
c'est l qu'il est  la fois sublime et mdiocre, fier et rampant,
mendiant et roi; c'est l qu'on l'exalte et qu'on le mprise, qu'on
l'adore et qu'on l'insulte; c'est  Paris qu'il a des sectateurs
fidles, enthousiastes, intelligents et dvous; c'est  Paris qu'il
parle trop souvent  des sourds,  des idiots,  des sauvages. Ici il
s'avance et se meut en libert; l ses membres nerveux, emprisonns dans
les liens gluants de la routine, cette vieille dente, lui permettent 
peine une marche lente et disgracieuse. C'est  Paris qu'on le couronne
et qu'on le traite en Dieu, pourvu cependant qu'on ne soit tenu
d'immoler sur ses autels que de maigres victimes. C'est  Paris aussi
qu'on inonde ses temples de prsents magnifiques,  la condition pour
le dieu de se faire homme et quelquefois baladin. A Paris, le frre
serophuleux et adultrin de l'_art_, le _mtier_, couvert d'oripeaux,
tale  tous les yeux sa bourgeoise insolence, et l'_art_ lui-mme,
l'Apollon pythien, dans sa divine nudit, daigne  peine, il est vrai,
interrompre ses hautes contemplations et laisser tomber sur le _mtier_
un regard et un sourire mprisants. Mais quelquefois,  honte! le btard
importune son frre au point d'en obtenir d'incroyables faveurs; c'est
alors qu'on le voit se glisser dans le char de lumire, saisir les rnes
et vouloir faire rtrogader le quadrige immortel; jusqu'au moment o
surpris de tant de stupide audace, le vrai conducteur l'arrachant de son
sige, le prcipite et l'oublie...

Et c'est l'argent qui amne alors cette passagre et horrible alliance.
C'est l'amour du lucre rapide, immdiat, qui empoisonne ainsi
quelquefois des ames d'lite:

    L'argent, l'argent fatal, dernier dieu des humains,
    Les prend par les cheveux, les secoue  deux mains,
    Les pousse dans le mal, et, pour un vil salaire,
    Leur mettrait les deux pieds sur le corps de leur pre.

Et ces nobles ames ne tombent d'ordinaire que pour avoir mconnu ces
tristes, mais incontestables vrits: que dans nos moeurs actuelles et
avec notre forme de gouvernement, plus l'artiste est artiste, et plus
il doit souffrir;--plus ce qu'il produit est neuf et grand, et plus il
en doit tre svrement puni par les consquences que son travail
entrane;--plus le vol de sa pense est lev et rapide, et plus il est
hors de la porte des faibles yeux de la foule.

Les Mdicis sont morts. Ce ne sont pas nos dputs qui les remplaceront.
Vous savez le mot prodigieux de ce Lycurgue de province qui, coutant
lire des vers  l'un de nos plus grands potes,  celui qui fit la chute
d'un ange, dit, en ouvrant sa tabatire d'un air paterne: _Oui, j'ai un
neveu qui cri-z-aussi des petites c....nades[9] comme a!_ Allez donc
demander des encouragements pour les arts  ce COLLGUE DU POTE.

Vous autres virtuoses qui ne remuez pas des masses musicales, qui
n'crivez que pour l'orchestre de vos deux mains, qui vous passez des
vastes salles et des choeurs nombreux, vous avez moins  craindre du
contact des moeurs bourgeoises; et pourtant, vous aussi, vous en
ressentez les effets. Griffonnez quelque niaiserie brillante, les
diteurs la couvriront d'or et se l'arracheront; mais si vous avez le
malheur de dvelopper une ide srieuse sous une grande forme, alors
vous tes sr de votre affaire, l'oeuvre vous reste, ou tout au
moins, si elle est publie, on ne l'achte pas.

Il est vrai de dire, pour justifier un peu Paris et le
constitutionnalisme, qu'il en est de mme presque partout. A Vienne,
comme ici, on paie 1,000 francs une romance ou une valse des faiseurs 
la mode, et Beethoven a t oblig de donner la Symphonie en _ut mineur_
pour moins de 100 cus.

Vous avez publi  Londres des trios et diverses compositions pour piano
seul d'une facture trs-large, d'un style plein d'lvation; et mme
sans aller chercher votre grand rpertoire, vos chants pour une voix,
tels que: _The beating of my own heart_,--_My lonely home_,--ou encore
_Such things were_, que madame Hampton, votre soeur, chante si
potiquement, sont des choses ravissantes et d'une haute valeur dans
l'art. Rien n'excite plus vivement mon imagination, je l'avoue, en la
faisant voler aux vertes collines de l'Irlande, que ces virginales
mlodies d'un tour naf et original qui semblent apportes par la brise
du soir sur les ondes doucement mues des lacs de Killarney, que ces
hymnes d'amour rsign qu'on coute, attendri sans savoir pourquoi, en
songeant  la solitude,  la grande nature, aux tres aims qui ne sont
plus, aux hros des anciens ges,  la patrie souffrante,  la mort
mme,  la mort _rveuse et calme comme la nuit_, selon l'expression de
votre pote national, Th. Moore. Eh bien! mettez toutes ces
inspirations, toute cette posie au mlancolique sourire, en balance
avec quelque turbulent _caprice_ sans esprit et sans coeur, tel que
les marchands de musique vous en _commandent_ souvent sur les thmes
plus ou moins vulgaires des opras nouveaux, o les notes s'agitent, se
poursuivent, se roulent les unes sur les autres comme une poigne de
grelots qu'on secouerait dans un sac, et vous verrez de quel ct sera
le succs d'argent.

Non, il faut en prendre son parti;  moins de quelques circonstances
produites par le hasard,  moins de certaines associations avec les arts
infrieurs et qui le rabaissent toujours plus ou moins, notre art n'est
pas productif, dans le sens commercial du mot; il s'adresse trop
exclusivement aux exceptions des socits intelligentes; il exige trop
de prparatifs, trop de moyens pour se manifester au dehors. Il doit
donc y avoir ncessairement une sorte d'ostracisme honorable pour les
esprits qui le cultivent sans proccupation aucune des intrts qui lui
sont trangers. Les plus grands peuples mmes sont,  l'gard des
artistes purs, comme le dput dont je parlais tout  l'heure, ils
comptent toujours,  ct des colosses du gnie humain, des _neveux qui
crivent aussi_, etc.

On trouve dans les archives d'un des thtres de Londres une lettre
adresse  la reine lisabeth par une troupe d'acteurs, et signe de
vingt noms obscurs, parmi lesquels se trouve celui de William
Shakespeare, avec cette dsignation collective: _Your poor players._
Shakespeare tait l'un de ces _pauvres acteurs_. Encore l'art dramatique
tait-il au temps de Shakespeare, plus apprciable par la masse, que ne
l'est de nos jours l'art musical chez les nations qui ont le plus de
prtention  en possder le sentiment. La musique est essentiellement
aristocratique; c'est une fille de race que les princes seuls peuvent
doter aujourd'hui, et qui doit savoir vivre pauvre et vierge plutt que
de se msallier. Toutes ces rflexions, vous les avez faites mille fois
sans doute, et vous me saurez bon gr, j'imagine, d'y mettre un terme
pour en venir au rcit des deux derniers concerts que j'ai donns en
Allemagne aprs avoir quitt Berlin.

Ce rcit ne vous offrira pourtant, je le crains, rien de bien
intressant quant  ce qui me concerne; je serai oblig de citer encore
des ouvrages dont j'ai peut-tre dj trop parl dans mes lettres
prcdentes: toujours l'ternel _Cinq mai_, _Harold_, les fragments de
_Romo et Juliette_, etc. Toujours les mmes difficults pour trouver
certains instrumentistes, mme excellence des autres parties de
l'orchestre, constituant ce que j'appellerai l'orchestre ancien,
l'orchestre de Mozart; et toujours aussi mmes fautes se reproduisant
invariablement,  la premire preuve, aux mmes endroits, dans les
mmes morceaux, pour disparatre enfin aprs quelques tudes attentives.

Je ne me suis pas arrt  Magdebourg, o m'attendait cependant un
succs assez original. J'y ai t  peu prs insult pour avoir eu
l'audace de m'appeler par mon nom; et cela par un employ de la poste
qui en faisant enregistrer mes bagages, et examinant l'inscription
qu'ils portaient, me demanda d'un air souponneux:

--Berlioz? _componist_?

--_Ia!_

L-dessus grande colre de ce brave homme, cause par l'impertinence que
j'avais de me _faire passer_ pour Berlioz le compositeur. Il s'tait
imagin, sans doute, que cet tourdissant musicien ne devait voyager que
sur un hippogriffe au milieu d'un tourbillon de flammes, ou tout au
moins environn d'un somptueux attirail et d'une valetaille respectable.
De sorte qu'en voyant arriver un homme fait et dfait comme tous les
gens qui ont t  la fois gels et enfums dans les diligences d'un
chemin de fer, un homme qui faisait peser sa malle lui-mme, qui
marchait lui-mme, qui parlait lui-mme franais, et ne savait dire que
_ia_ en allemand, il en a conclu tout de suite que j'tais un
imposteur. Comme bien vous pensez, ses murmures et ses haussements
d'paules me ravissaient; plus sa pantomime et son accent devenaient
mprisants, et plus je me rengorgeais; s'il m'et battu, sans aucun
doute je l'aurais embrass. Un autre employ, parlant fort bien ma
langue, se montra plus dispos  m'accorder le droit d'tre moi-mme;
mais les gracieusets qu'il me dit me flattrent infiniment moins que
l'incrdulit de son naf collgue et sa bonne mauvaise humeur. Voyez
pourtant, un demi-million seulement m'et priv de ce succs-l! J'aurai
bien soin  l'avenir de n'en pas porter avec moi, et de voyager toujours
de la mme manire. Ce n'est pas l'avis toutefois de notre jovial et
spirituel censeur dramatique, Perpignan, qui,  propos d'un homme dont
une pice de cent sous place dans son gilet, avait, dans un duel,
arrt la balle de son adversaire, s'cria: Il n'y a d'heureux que ces
gens riches! J'eusse t tu raide sur le coup!

J'arrive  Hanovre; A. Bohrer m'y attendait. L'intendant, M. de Meding,
avait eu la bont de mettre la chapelle et le thtre  ma disposition,
et j'allais commencer mes rptitions, quand la mort du duc de Sussex,
parent du roi, ayant motiv le deuil de la cour, le concert dut tre
retard d'une semaine. J'eus donc un peu plus de temps pour faire
connaissance avec les principaux artistes qui allaient bientt avoir 
souffrir du mauvais caractre de mes compositions.

Je n'ai pas pu me lier trs particulirement avec le matre de chapelle
Marschner; la difficult qu'il prouve  s'exprimer en franais rendait
nos conversations assez pnibles; il est d'ailleurs extrmement occup.
C'est actuellement un des premiers compositeurs de l'Allemagne, et vous
apprciez, comme nous tous, le mrite minent de ses partitions du
_Vampire_ et du _Templier_. Quant  A. Bohrer, je le connaissais dj;
les trios et les quatuors de Beethoven nous avaient mis en contact 
Paris, et l'enthousiasme qui nous y avait alors brls l'un et l'autre
ne s'tait pas depuis lors refroidi. A. Bohrer est l'un des hommes qui
m'ont paru le mieux comprendre, et sentir le plus profondment celles
des oeuvres de Beethoven rputes excentriques et inintelligibles. Je
le vois encore aux rptitions des quatuors o son frre Max (le clbre
violoncelliste, aujourd'hui en Amrique), Claudel le second violon, et
Urhan l'alto, le secondaient si merveilleusement. En coutant, en
tudiant cette musique transcendante, Max souriait d'orgueil et de joie,
il avait l'air d'tre dans son atmosphre naturelle et d'y respirer avec
bonheur. Urhan adorait en silence et baissait les yeux comme devant le
soleil; il paraissait dire: Dieu a voulu qu'il y et un homme aussi
grand que Beethoven, et qu'il nous ft permis de le contempler; Dieu
l'a voulu!! Claudel admirait surtout ces profondes admirations. Quant 
Antoine Bohrer, le premier violon, c'tait la passion  son apoge,
c'tait l'amour extatique. Un soir, dans un de ces adagios surhumains o
le gnie de Beethoven plane immense et solitaire comme l'oiseau colossal
des cimes neigeuses du Chimborao, le violon de Bohrer, en chantant la
mlodie sublime, semblait anim du souffle pique; sa voix redoublait de
force expressive, clatait en accents  lui-mme inconnus; l'inspiration
rayonnait sur le visage du virtuose; nous retenions notre haleine, nos
coeurs se gonflaient, quand A. Bohrer, s'arrtant tout--coup, dposa
son brlant archet et s'enfuit perdu dans la chambre voisine. Madame
Bohrer, inquite, l'y suivit, et Max, toujours souriant, nous dit: Ce
n'est rien, il n'a pu se contenir, laissons-le pleurer un peu et nous
recommencerons. Il faut lui pardonner. Te pardonner! Ah! cher et digne
fils de la grande musique, je sentis bien alors que mes sympathies
d'artiste taient  toi pour la vie.

Antoine Bohrer remplit  Hanovre les fonctions de matre de concert; il
compose peu maintenant; son occupation la plus chre consiste  diriger
l'ducation musicale de sa fille, charmante enfant de douze ans, dont
l'organisation prodigieuse inspire  tout ce qui l'entoure des alarmes
qu'il est facile de concevoir. Son talent de pianiste est des plus
extraordinaires d'abord, et sa mmoire est telle ensuite, que, dans les
concerte qu'elle a donns  Vienne l'an dernier, son pre, au lieu de
programme, prsentait au public une liste de soixante-douze morceaux,
sonates, concertos, fantaisies, fugues, variations, tudes, de
Beethoven, de Weber, de Cramer, de Bach, de Handel, de Liszt, de
Thalberg, de Chopin, de Dhler, etc., que la petite Sophie sait par
coeur, et qu'elle pouvait, sans hsitation, jouer de mmoire, au gr
de l'assemble. Il lui suffit d'excuter trois ou quatre fois un
morceau, de quelque tendue et de quelque complication qu'il soit, pour
le retenir et ne plus l'oublier. Tant de combinaisons de diverse nature
se graver ainsi dans ce jeune cerveau, et vivre sous cette blonde
chevelure! N'y a-t-il pas l quelque chose de monstrueux et de fait pour
inspirer autant d'effroi que d'admiration?

Il faut esprer que la petite Sophie, devenue mademoiselle Bohrer, nous
reviendra dans quelques annes, et que le public parisien pourra
connatre alors ce talent phnomnal dont il n'a encore qu'une trs
faible ide.

L'orchestre de Hanovre est bon, mais trop pauvre d'instruments  cordes.
Il ne possde en tout que 7 premiers violons, 7 seconds, 3 altos, 4
violoncelles et 3 contrebasses. Il y a quelques violons infirmes; les
violoncelles sont habiles; les altos et les contrebasses sont bons. Il
n'y a que des loges  donner aux instruments  vent, surtout  la
premire flte, au premier hautbois (Edouard Rose), qui joue on ne peut
mieux le _pianissimo_, et  la premire clarinette dont le son est
exquis. Les deux bassons (il n'y en a que deux) jouent juste, chose
cruellement rare. Les cors ne sont pas de premire force, mais ils vont;
les trombones sont solides, les trompettes simples assez bonnes; il y a
une excellentissime trompette  cylindres; l'artiste qui joue cet
instrument se nomme, comme celui de Weimar son rival, Sackse; je ne sais
auquel des deux donner la palme. Le premier hautbois joue du cor
anglais; mais son instrument est trs faux. Il n'y a pas d'ophiclde;
on peut tirer bon parti des bass-tubas de la bande militaire. Le
timbalier est mdiocre; le _musicien_ charg de la partie de
grossecaisse _n'est pas musicien_; le cymbalier n'est pas sr, et les
cymbales sont brises au point qu'il ne reste plus que le tiers de
chacune. Il y a une harpe assez bien joue par une dame des choeurs.
Ce n'est pas une virtuose; mais elle possde son instrument, et forme,
avec les harpistes de Stuttgardt et de Hambourg, les trois seules
exceptions que j'aie rencontres en Allemagne, o les harpistes, en
gnral, ne savent pas jouer de la harpe. Malheureusement elle est trs
timide et assez faible musicienne; mais, quand on lui donne quelques
jours pour tudier sa partie, on peut se fier  son exactitude. Elle
fait suprieurement les sons harmoniques; sa harpe est  double
mouvement et fort bonne.

Le choeur est peu nombreux; c'est un petit groupe d'une quarantaine de
voix, qui a de la valeur cependant; tout cela chante juste: les tnors
sont en outre prcieux par la qualit de leur timbre. La troupe
chantante est plus que mdiocre;  l'exception de la basse, Steinmuller,
excellent musicien dou d'une belle voix qu'il conduit habilement, en la
forant un peu parfois, je n'ai rien entendu qui me part digue d'tre
cit.

Nous ne pmes faire que deux rptitions; encore on trouva cela fort
extraordinaire et quelques-uns des membres de la chapelle en murmurrent
hautement. C'est la seule fois que ce dsagrment me soit arriv en
Allemagne, o les artistes m'ont constamment accueilli en frre, sans
jamais plaindre le temps ni la peine que les tudes de mes concerts leur
demandaient. A. Bohrer se dsesprait; il aurait voulu qu'on rptt
quatre fois, ou au moins trois; on ne put l'obtenir. L'excution fut
passable cependant, mais froide et sans puissance. Jugez donc, _trois_
contrebasses!! et, de chaque ct, six violons et demi!! Le public se
montra poli, voil tout; je crois qu'il en est encore  se demander ce
que diable ce concert a voulu dire. Le docteur Griepenkerl tait venu de
Brunswick exprs pour y assister; il dut constater entre l'esprit
artiste des deux villes une notable diffrence. Nous nous amusions, lui,
quelques militaires Brunswickois et moi,  tourmenter ce pauvre Bohrer,
en lui racontant la fte musicale qu'on m'avait donne  Brunswick trois
mois auparavant; ces dtails lui fendaient le coeur. M. Griepenkerl me
fit alors prsent de l'ouvrage qu'il avait crit  mon sujet, et me
demanda en retour le bton avec lequel je venais de conduire l'excution
du _Cinq-Mai_.

Esprons que ces btons, ainsi plants en France et en Allemagne,
prendront racine et deviendront des arbres qui me donneront de l'ombre
quelque jour...

Le prince royal de Hanovre assista  ce concert; j'eus l'honneur de
l'entretenir quelques instants avant mon dpart, et je m'estime heureux
d'avoir pu connatre la gracieuse affabilit de ses manires et la
distinction de son esprit, dont un affreux malheur (la perte de la vue)
n'a point altr la srnit.

Partons maintenant pour Darmstadt. Je passe  Cassel  sept heures du
matin.

Spohr dort,[10] il ne faut pas le rveiller.

Continuons. Je rentre pour la quatrime fois  Francfort. J'y retrouve
Parish-Alvars, qui me magntise en me jouant sa Fantaisie en sons
harmoniques sur le choeur des _Naades d'Obron_. Dcidment cet homme
est sorcier; sa harpe est une sirne au beau col inclin, aux longs
cheveux pars, qui exhale des sons fascinateurs d'un autre monde, sous
l'treinte passionne de ses bras puissants. Voil Guhr, fort empch
par les ouvriers qui restaurent son thtre. Ah! ma foi, pardonnez-moi
de vous quitter, Osborne, pour dire quelques mots  ce tant redout
_capell-meister_, dont le nom vient encore se prsenter sous ma plume,
je reviens  vous  l'instant.

     Mon cher Guhr,

     Savez-vous bien que plusieurs personnes m'avaient fait concevoir
     la crainte de vous voir mal accueillir les drleries que je me suis
     permises  votre sujet, en racontant notre premire entrevue! J'en
     doutais fort, connaissant votre esprit, et cependant ce doute me
     chagrinait. Bravo! J'apprends que, loin d'tre fch des
     dissonances que j'ai prtes  l'harmonie de votre conversation,
     vous en avez ri le premier, et que vous avez fait imprimer dans un
     des journaux de Francfort la traduction allemande de la lettre qui
     les contenait. A la bonne heure! vous comprenez la plaisanterie, et
     d'ailleurs on n'est pas perdu pour jurer un peu. Vivat! ter que
     quater que vivat!, S. N. T. T. Tenez-moi bien rellement pour un de
     vos meilleurs amis; et recevez mille nouveaux compliments sur votre
     chapelle de Francfort, elle est digne d'tre dirige par un artiste
     tel que vous.

     Adieu, adieu, S. N. D. D.

Me voil!

Ah! , voyons; c'est donc de Darmstadt qu'il s'agit. Nous allons y
trouver quelques amis, entre autres L. Schlosser, le _concert-meister_,
qui fut mon condisciple autrefois chez Lesueur, pendant son sjour 
Paris. J'emportais d'ailleurs des lettres de M. de Rothschild, de
Francfort, pour le prince Emile qui me fit le plus charmant accueil, et
obtint du grand-duc, pour mon concert, plus que je n'avais os esprer.
Dans la plupart des villes d'Allemagne o je m'tais fait entendre
jusqu'alors, l'arrangement pris avec les intendants des thtres avait
t  peu prs toujours le mme; l'administration supportait presque
tous les frais, et je recevais la moiti de la recette brute. (Le
thtre de Weimar seul avait eu la courtoisie de me laisser la recette
entire. Je l'ai dj dit: Weimar est une ville artiste; la famille
ducale sait honorer les arts; d'ailleurs j'avais l auprs d'elle un bon
ami, Chlard, loyal et excellent coeur, aussi simplement bon, beaucoup
plus peut tre que si, au lieu d'avoir crit _Macbeth_ et la _Bataille
d'Arminius_, il n'tait qu'un compositeur de quadrilles et de romances).

Eh bien!  Darmstadt, le grand-duc non seulement m'accorda la mme
faveur, mais voulut encore m'exempter de toute espce de frais. A coup
sr, ce gnreux souverain n'a pas de _neveux qui crivent aussi des_,
etc. etc.

Le concert fut promptement organis, et l'orchestre, loin de se faire
prier pour rpter, aurait voulu qu'il me ft possible de consacrer aux
tudes une semaine de plus. Nous fmes cinq rptitions. Tout marcha
bien,  l'exception cependant du double choeur des _jeunes Capulets
sortant de la fte_, au dbut de la scne du Jardin dans _Romo et
Juliette_. L'excution de ce petit morceau fut une vritable droute
vocale; les tnors du second choeur baissrent de prs d'un demi-ton,
et ceux du premier manqurent leur entre au retour du thme. Le matre
de chant tait dans une fureur d'autant plus facile  concevoir, que
pendant huit jours il s'tait donn pour instruire les choristes une
peine infinie.

L'orchestre de Darmstadt est un peu plus nombreux que celui de Hanovre.
Il possde exceptionnellement un excellent ophiclde. La partie de
harpe est confie  un _peintre_, qui, malgr tous ses efforts et sa
bonne volont, n'est jamais sr de donner beaucoup de _couleur_  son
excution. Le reste de la masse instrumentale est bien compos et anim
du meilleur esprit. On y trouve un virtuose remarquable. Il se nomme
Mller, mais n'appartient point cependant  la clbre famille des
Mller de Brunswick. Sa taille presque colossale lui permet de jouer de
la vraie contrebasse  quatre cordes avec une aisance extraordinaire.
Sans chercher, comme il le pourrait,  excuter des traits ni des
arpges d'une difficult inutile et d'un effet grotesque, il chante
gravement et noblement sur cet instrument norme, et sait en tirer des
sons d'une grande beaut, qu'il nuance avec beaucoup d'art et de
sentiment. Je lui ai entendu _chanter_ un fort bel _adagio_ compos par
Mangold jeune, frre du _capell-meister_, de manire  mouvoir
profondment un svre auditoire. C'tait dans une soire donne par M.
le docteur Huth, le premier amateur de musique de Darmstadt, qui, dans
sa sphre, fait pour l'art ce que M. Alsager sait faire  Londres dans
la sienne, et dont l'influence est grande, par consquent, sur l'esprit
musical du public. Mller est une conqute qui doit tenter bien des
compositeurs et des chefs d'orchestre, mais le grand-duc la leur
disputera de toutes ses forces, trs certainement.

Le matre de chapelle Mangold, habile et excellent homme, a fait en
grande partie son ducation musicale  Paris, o il a compt parmi les
meilleurs lves de Reicha. C'tait donc pour moi un condisciple, et il
m'a trait comme tel. Quant  Schlosser, le _concert-meister_ dj
nomm, il s'est montr si bon camarade, il a mis tant d'ardeur  me
seconder, que je suis vraiment dans l'impossibilit de parler comme il
conviendrait de celles de ses compositions dont il m'a permis la
lecture; j'aurais l'air de reconnatre son hospitalit, quand je ne
ferais que lui rendre justice. Nouvelle preuve de la vrit de
l'anti-proverbe: Un bienfait est toujours perdu!

Il y a  Darmstadt une bande militaire d'une trentaine de musiciens; je
l'ai bien envie au grand-duc. Tout cela joue juste, a du style, et
possde un sentiment du rhythme qui donne de l'intrt mme aux parties
de tambours.

Reichel (l'immense voix de basse qui me fut si utile  Hambourg) se
trouvait,  mon arrive, depuis quelque temps  Darmstadt, o, dans le
rle de Marcel des _Huguenots_, il avait obtenu un vritable triomphe.
Il eut encore l'obligeance de chanter _le Cinq Mai_, mais avec un talent
et une sensibilit de beaucoup au-dessus des qualits qu'il avait
montres en excutant ce morceau la premire fois. Il fut admirable
surtout  la dernire strophe, la plus difficile  bien nuancer:

    _Wie? sterben er? o ruhm, wie verwaist bist du!_
    _Quoi? lui mourir!  gloire, quel veuvage!_

Ensuite l'air du Figaro de Mozart (_Non pi andrai_), que nous avions
ajout au programme, montra la souplesse de son talent, en le faisant
briller sous une face nouvelle, lui valut un _bis_ de toute la salle, et
le lendemain un engagement trs avantageux au thtre de Darmstadt. Je
me dispense de vous narrer... le reste. Si vous allez dans ce pays-l,
on vous dira seulement que j'ai eu la vanit nave de trouver le public
et les artistes _trs intelligents_.

Nous voici maintenant, mon cher Osborne, au terme de ce plerinage, le
plus difficile peut-tre qu'un musicien ait jamais entrepris, et dont le
souvenir, je le sens, doit planer sur le reste de ma vie. Je viens,
comme les hommes religieux de l'ancienne Grce, de consulter l'oracle de
Delphes. Ai-je bien compris le sens de sa rponse? Faut-il croire ce
qu'elle parat contenir de favorable  mes voeux?... N'y a-t-il pas
d'oracles trompeurs?... L'avenir, l'avenir seul en dcidera. Quoi qu'il
en soit, je dois rentrer en France, et adresser enfin mes adieux 
l'Allemagne, cette noble seconde mre de tous les fils de l'harmonie.
Mais o trouver des expressions gales  ma gratitude,  mon admiration,
 mes regrets?... Quel hymne pourrais-je chanter qui ft digne de sa
grandeur et de sa gloire?... Je ne sais donc, en la quittant, que
m'incliner avec respect, et lui dire d'une voix mue:

     _Vale, Germania, alma parens!_

FIN.




DE LA MUSIQUE EN GNRAL.


Musique, art d'mouvoir par des combinaisons de sons les hommes
intelligents et dous d'organes spciaux et exercs. Dfinir ainsi la
musique, c'est avouer que nous ne la croyons pas, comme on dit, _faite
pour tout le monde_. Quelles que soient en effet ses conditions
d'existence, quels qu'aient jamais t ses moyens d'action, simples ou
composs, doux ou nergiques, il a toujours paru vident  l'observateur
impartial qu'un grand nombre d'individus ne pouvant ressentir ni
comprendre sa puissance, ceux-l _n'taient pas faits pour elle_, et que
par consquent _elle n'tait point faite pour eux_.

La musique est  la fois un sentiment et une science; elle exige de la
part de celui qui la cultive, excutant ou compositeur, une inspiration
naturelle et des connaissances qui ne s'acquirent que par de longues
tudes et de profondes mditations. La runion du savoir et de
l'inspiration constitue l'art. En dehors de ces conditions, le musicien
ne sera donc qu'un artiste incomplet, si tant est qu'il mrite le nom
d'artiste. La grande question de la prminence de l'organisation sans
tude sur l'tude sans organisation, qu'Horace n'a pas os rsoudre
positivement pour les potes, nous parat galement difficile  trancher
pour les musiciens. On a vu quelques hommes parfaitement trangers  la
science produire d'instinct des airs gracieux et mme sublimes, tmoin
Rouget de l'Isle et son immortelle _Marseillaise_; mais ces rares
clairs d'inspiration n'illuminant qu'une partie de l'art, pendant que
les autres non moins importantes, demeurent obscures, il s'ensuit, eu
gard  la nature complexe de notre musique, que ces hommes en
dfinitive ne peuvent tre rangs parmi les musiciens: ILS NE SAVENT
PAS.

On rencontre plus souvent encore des esprits mthodiques, calmes et
froids, qui, aprs avoir tudi patiemment la thorie, accumul les
observations, exerc longuement leur esprit et tir tout le parti
possible de leurs facults incompltes parviennent  crire des choses
qui rpondent en apparence aux ides qu'on se fait vulgairement de la
musique, et satisfont l'oreille sans la charmer, et sans rien dire au
coeur ni  l'imagination. Or, la satisfaction de l'oue est fort loin
des sensations dlicieuses que peut prouver cet organe; les jouissances
du coeur et de l'imagination ne sont pas non plus de celles dont on
puisse faire aisment bon march; et comme elles se trouvent runies 
un plaisir sensuel des plus vifs dans les vritables oeuvres musicales
de toutes les coles, ces producteurs impuissants doivent donc encore,
selon nous, tre rays du nombre des musiciens: ILS NE SENTENT PAS.

Ce que nous appelons _musique_ est un art nouveau, en ce sens qu'il ne
ressemble que fort peu, trs probablement,  ce que les anciens peuples
civiliss dsignaient sous ce nom. D'ailleurs, il faut le dire tout de
suite, ce mot avait chez eux une acception tellement tendue, que loin
de signifier simplement, comme aujourd'hui, l'art des sons, il
s'appliquait galement  la danse, au geste,  la posie,  l'loquence,
et mme  la collection de toutes les sciences. En supposant
l'tymologie du mot _musique_ dans celui de _muse_, le vaste sens que
lui donnaient les anciens s'explique naturellement; il exprimait et
devait exprimer en effet, _ce  quoi prsident les Muses_. De l les
erreurs o sont tombs, dans leurs interprtations, beaucoup de
commentateurs de l'antiquit. Il y a pourtant dans le langage actuel une
expression consacre, dont le sens est presque aussi gnral. Nous
disons: _l'art_, en parlant de la runion des travaux de
l'intelligence, soit seule, soit aide par certains organes et des
exercices du corps que l'esprit a potiss. De sorte que le lecteur qui
dans deux mille ans trouvera dans nos livres cette phrase devenue le
titre banal de bien des divagations: De l'tat de l'art en Europe au
dix-neuvime sicle devra l'interprter ainsi: De l'tat de la posie,
de l'loquence, de la musique, de la peinture, de la gravure, de la
statuaire, de l'architecture, de l'action dramatique, de la pantomime et
de la danse en Europe au dix-neuvime sicle. On voit qu' l'exception
prs des sciences exactes, auxquelles il ne s'applique pas, notre mot
_art_ correspond fort bien au mot _musique_ des anciens.

Ce qu'tait chez eux l'art des sons proprement dit, nous ne le savons
que fort imparfaitement. Quelques faits isols, raconts peut-tre avec
une exagration dont on voit journellement des exemples analogues, les
ides boursoufles ou tout--fait absurdes de certains philosophes,
quelquefois aussi la fausse interprtation de leurs crits, tendraient 
lui attribuer une puissance immense, et une influence sur les moeurs
telle, que les lgislateurs devaient, dans l'intrt des peuples, en
dterminer la marche et en rgler l'emploi. Sans tenir compte des causes
qui ont pu concourir  l'altration de la vrit  cet gard, et en
admettant que la musique des Grecs ait rellement produit sur quelques
individus des impressions extraordinaires, qui n'taient dues ni aux
ides exprimes par la posie, ni  l'expression des traits ou de la
pantomime du chanteur, mais bien  la musique elle-mme et seulement 
elle, le fait ne prouverait en aucune faon que cet art et atteint chez
eux un haut degr de perfection. Qui ne connat la violente action des
sons musicaux, combins de la faon la plus ordinaire, sur les
tempraments nerveux dans certaines circonstances? Aprs un festin
splendide, par exemple, quand excit par les acclamations enivrantes
d'une foule d'adorateurs, par le souvenir d'un triomphe rcent, par
l'esprance de victoires nouvelles, par l'aspect des armes, par celui
des belles esclaves qui l'entouraient, par les ides de volupt,
d'amour, de gloire, de puissance, d'immortalit, secondes de l'action
nergique de la bonne chre et du vin, Alexandre, dont l'organisation
d'ailleurs tait si impressionnable, dlirait aux accents de Timothe,
on conoit trs bien qu'il n'ait pas fallu de grands efforts de gnie de
la part du chanteur pour agir aussi fortement sur cette sensibilit
porte  un tat presque maladif.

Rousseau, en citant l'exemple plus moderne du roi de Danemarck, Erric,
que certains chants rendaient furieux au point de tuer ses meilleurs
domestiques, fait bien observer, il est vrai, que ces malheureux
devaient tre beaucoup moins que leur matre sensibles  la musique;
autrement il et pu courir la moiti du danger. Mais l'instinct
paradoxal du philosophe se dcle encore dans cette spirituelle ironie.
Eh! oui, sans doute, les serviteurs du roi danois taient moins
sensibles  la musique que leur souverain! Qu'y a-t-il l d'tonnant? Ne
serait-il pas fort trange au contraire qu'il en et t autrement? Ne
sait-on pas que le sens musical se dveloppe par l'exercice? que
certaines affections de l'ame, trs actives chez quelques individus, le
sont fort peu chez beaucoup d'autres? que la sensibilit nerveuse est en
quelque sorte le partage des classes leves de la socit, quand les
classes infrieures, soit  cause des travaux manuels auxquels elles se
livrent, soit pour toute autre raison, en sont  peu prs dpourvues? et
n'est-ce pas parce que cette ingalit dans les organisations est
incontestable et inconteste, que nous avons si fort restreint, en
dfinissant la musique, le nombre des hommes sur lesquels elle agit.

Cependant Rousseau, tout en ridiculisant ainsi ces rcits des merveilles
opres par la musique antique, parat en d'autres endroits leur
accorder assez de croyance pour placer beaucoup au-dessus de l'art
moderne cet art ancien que nous connaissons  peine et qu'il ne
connaissait pas mieux que nous. Il devait certes, moins que personne
dprcier les effets de la musique actuelle, car l'enthousiasme avec
lequel il en parle partout ailleurs prouve qu'ils taient sur lui d'une
intensit des moins ordinaires. Quoi qu'il en soit, et en jetant
seulement nos regards autour de nous, il sera facile de citer, en faveur
du pouvoir de notre musique, des faits certains, dont la valeur est au
moins gale  celle des anecdotes douteuses des anciens historiens.
Combien de fois n'avons-nous pas vu  l'Opra, par exemple, aux
reprsentations des chefs-d'oeuvre de nos grands matres, des
auditeurs agits de spasmes terribles, pleurer et rire  la fois, et
manifester tous les symptmes du dlire et de la fivre! Un jeune
musicien provenal, sous l'empire des sentiments passionns qu'avait
fait natre en lui _la Vestale_ de Spontini, ne put supporter l'ide de
rentrer dans notre monde prosaque, au sortir du ciel de posie qui
venait de lui tre ouvert; il prvint par lettres ses amis de son
dessein, et aprs avoir encore entendu le chef-d'oeuvre, objet de son
admiration extatique, pensant avec raison qu'il avait atteint le maximum
de la somme de bonheur rserve  l'homme sur la terre, un soir,  la
porte de l'Opra, il se brla la cervelle.

La clbre cantatrice, madame Malibran, entendant pour la premire fois,
au Conservatoire, la symphonie en _ut mineur_ de Beethoven, fut saisie
de convulsions telles, qu'il fallut l'emporter hors de la salle. Vingt
fois nous avons vu, en pareil cas, des hommes graves obligs de sortir
pour soustraire aux regards du public la violence de leurs motions.
Quant  celles que l'auteur de cet article doit personnellement  la
musique, il affirme que rien au monde ne saurait en donner l'ide exacte
 qui ne les a point prouves. Sans parler des affections morales que
cet art a dveloppes en lui, et pour ne citer que les impressions
reues et les effets prouvs au moment mme de l'excution des ouvrages
qu'il admire, voici ce qu'il peut dire en toute vrit: A l'audition de
certains morceaux de musique, mes forces vitales semblent d'abord
doubles; je sens un plaisir dlicieux, o le raisonnement n'entre pour
rien; l'habitude de l'analyse vient ensuite d'elle-mme faire natre
l'admiration; l'motion croissant en raison directe de l'nergie ou de
la grandeur des ides de l'auteur, produit bientt une agitation trange
dans la circulation du sang; mes artres battent avec violence; les
larmes qui d'ordinaire annoncent la fin du paroxysme, n'en indiquent
souvent qu'un tat progressif, qui doit tre de beaucoup dpass. En ce
cas, ce sont des contractions spasmodiques des muscles, un tremblement
de tous les membres, un _engourdissement total des pieds et des mains_,
une paralysie partielle des nerfs de la vision et de l'audition, je n'y
vois plus, j'entends  peine; vertige... demi-vanouissement... On pense
bien que des sensations portes  ce degr de violence sont assez rares,
et que d'ailleurs il y a un vigoureux contraste  leur opposer, celui du
_mauvais effet musical_, produisant le contraire de l'admiration et du
plaisir. Aucune musique n'agit plus fortement en ce sens, que celle dont
le dfaut principal me parat tre la platitude jointe  la fausset
d'expression. Alors je rougis comme de honte, une vritable indignation
s'empare de moi, on pourrait  me voir, croire que je viens de recevoir
un de ces outrages pour lesquels il n'y a pas de pardon; il se fait,
pour chasser l'impression reue, un soulvement gnral, un effort
d'excrtion dans tout l'organisme, analogue aux efforts du vomissement,
quand l'estomac veut rejeter une liqueur nausabonde. C'est le dgot et
la haine ports  leur terme extrme; cette musique m'exaspre, et je la
vomis par tous les pores.

Sans doute l'habitude de dguiser ou de matriser mes sentiments permet
rarement  celui-ci de se montrer dans tout son jour; et s'il m'est
arriv quelquefois, depuis ma premire jeunesse, de lui donner carrire,
c'est que le temps de la rflexion m'avait manqu, j'avais t pris au
dpourvu.

La musique moderne n'a donc rien  envier en puissance  celle des
anciens. A prsent, quels sont les modes d'action de l'art musical?
Voici tous ceux que nous connaissons; et, bien qu'ils soient fort
nombreux, il n'est pas prouv qu'on ne puisse dans la suite en dcouvrir
encore quelques autres. Ce sont:


LA MLODIE.

Effet musical produit par diffrents sons entendus _successivement_, et
formuls en phrases symtriques. L'art d'enchaner d'une faon agrable
ces sries de sons divers, ou de leur donner un sens expressif, ne
s'apprend point, c'est un don de la nature, que l'observation des
mlodies prexistantes et le caractre propre des individus et des
peuples modifient de mille manires.


L'HARMONIE.

Effet musical produit par diffrents sons entendus _simultanment_. Les
dispositions naturelles peuvent seules, sans doute, faire le grand
harmoniste; cependant la connaissance des groupes de sons produisant les
_accords_ (gnralement reconnus pour agrables et beaux), et l'art de
les enchaner rgulirement, s'enseignent partout avec succs.


LE RHYTHME.

Division symtrique du temps par les sons. On n'apprend pas au musicien
 trouver de belles formes rhythmiques; la facult particulire qui les
lui fait dcouvrir est l'une des plus rares. Le rhythme, de toutes les
parties de la musique, nous parat tre aujourd'hui la moins avance.


L'EXPRESSION.

Qualit par laquelle la musique se trouve en rapport direct de caractre
avec les sentiments qu'elle veut rendre, les passions qu'elle veut
exciter. La perception de ce rapport est excessivement peu commune; on
voit frquemment le public tout entier d'une salle d'opra, qu'un son
douteux rvolterait  l'instant, couter sans mcontentement, et mme
avec plaisir, des morceaux dont l'expression est d'une complte
fausset.


LES MODULATIONS.

On dsigne aujourd'hui par ce mot les passages ou transitions d'un ton
ou d'un mode  un mode ou  un ton nouveau. L'tude peut faire beaucoup
pour apprendre au musicien l'art de dplacer ainsi avec avantage la
tonalit, et  modifier  propos sa constitution. En gnral les chants
populaires modulent peu.


L'INSTRUMENTATION.

Consiste  faire excuter  chaque instrument ce qui convient le mieux 
sa nature propre et  l'effet qu'il s'agit de produire. C'est en outre
l'art de grouper les instruments de manire  modifier le son des uns
par celui des autres, en faisant rsulter de l'ensemble un son
particulier que ne produirait aucun d'eux isolment, ni runi aux
instruments de son espce. Cette face de l'instrumentation est
exactement, en musique, ce que le coloris est en peinture. Puissante,
splendide et souvent outre aujourd'hui, elle tait  peine connue avant
la fin du sicle dernier. Nous croyons galement pour elle, comme pour
le rhythme, la mlodie et l'expression, que l'tude des modles peut
mettre le musicien sur la voie qui conduit  la possder, mais qu'on n'y
russit point sans des dispositions spciales.


LE POINT DE DPART DES SONS.

En plaant l'auditeur  plus ou moins de distance des excutants, et en
loignant dans certaines occasions les instruments sonores les uns des
autres, on obtient dans l'effet musical des modifications qui n'ont pas
encore t suffisamment observes.


LE DEGR D'INTENSIT DES SONS.

Telles phrases et telles inflexions prsentes avec douceur ou
modration ne produisent absolument rien, qui peuvent devenir sublimes
en leur donnant la force d'mission qu'elles rclament. La proposition
inverse amne des rsultats encore plus frappants: en violentant une
ide douce, on arrive au ridicule et au monstrueux.


LA MULTIPLICIT DES SONS

Est l'un des plus puissants principes d'motion musicale. Les
instruments ou les voix tant en grand nombre et occupant une large
surface, la masse d'air mise en vibrations devient norme, et ses
ondulations prennent alors un caractre dont elles sont ordinairement
dpourvues. Tellement que, dans une glise occupe par une foule de
chanteurs, si un seul d'entre eux se fait entendre, quels que soient la
force, la beaut de son organe et l'art qu'il mettra dans l'excution
d'un thme simple et lent, mais peu intressant en soi, il ne produira
qu'un effet mdiocre; tandis que ce mme thme repris, sans beaucoup
d'art,  l'unisson, par toutes les voix, acquerra aussitt une
incroyable majest.

Des diverses parties constitutives de la musique que nous venons de
signaler, presque toutes paraissent avoir t employes par les anciens.
La connaissance de l'harmonie leur est seule gnralement conteste. Un
savant compositeur, notre contemporain, M. Lesueur, s'est pos
l'intrpide antagoniste de cette opinion. Voici les motifs de ses
adversaires:

_L'harmonie n'tait pas connue des anciens_, disent-ils, _diffrents
passages de leurs historiens et une foule de documents en font foi_. Ils
n'employaient que l'unisson et l'octave. On sait en outre que l'harmonie
est une invention qui ne remonte pas au-del du huitime sicle. La
gamme et la constitution tonale des anciens n'tant pas les mmes que
les ntres, inventes par l'italien Guido d'Arezzo, mais bien semblables
 celles du plain-chant, qui n'est lui-mme qu'un reste de la musique
grecque, il est vident, pour tout homme vers dans la science des
accords, que cette sorte de chant, rebelle  l'accompagnement
harmonique, ne comporte que l'unisson et l'octave.

On pourrait rpondre  cela que l'invention de l'harmonie au moyen-ge
ne prouve point qu'elle ait t inconnue aux sicles antrieurs.
Plusieurs des connaissances humaines ont t perdues et retrouves; et
l'une des plus importantes dcouvertes que l'Europe s'attribue, celle
de la poudre  canon, avait t faite en Chine fort longtemps
auparavant. Il n'est d'ailleurs rien moins que certain, au sujet des
inventions de Guido d'Arezzo, qu'elles soient rellement les siennes,
car lui-mme dans ses crits en cite plusieurs comme choses
universellement admises avant lui. Quant  la difficult d'adapter au
plain-chant notre harmonie, sans nier qu'elle ne s'unisse plus
naturellement aux formes mlodiques modernes, le fait du chant
ecclsiastique excut en contre-point  plusieurs parties, et de plus
accompagn par les accords de l'orgue dans toutes les glises, y rpond
suffisamment. Voyons  prsent sur quoi est base l'opinion de M.
Lesueur.

_L'harmonie tait connue des anciens_, dit-il, _les oeuvres de leurs
potes_, _philosophes et historiens le prouvent en maint endroit d'une
faon premptoire_. Ces fragments historiques, fort clairs en eux-mmes,
ont t traduits  contre-sens. Grce  l'intelligence que nous avons de
la notation des Grecs, des morceaux entiers de leur musique,  plusieurs
voix accompagnes de divers instruments, sont l pour tmoigner de cette
vrit. Des duos, trios et choeurs, de Sapho, Olympe, Terpandre,
Aristoxne, etc., fidlement reproduits dans nos signes musicaux, seront
publis plus tard. On y trouvera une harmonie simple et claire, o les
accords les plus doux sont seuls employs, et dont le style est
absolument le mme que celui de certains fragments de musique
religieuse, composs de nos jours. Leur gamme et leur systme de
tonalit sont parfaitement identiques aux ntres. C'est une erreur des
plus graves de voir dans le plain-chant, tradition monstrueuse des
hymnes barbares que les Drudes hurlaient autour de la statue d'Odin, en
lui offrant d'horribles sacrifices, un dbris de la musique grecque.
Quelques cantiques en usage dans le rituel de l'glise catholique sont
grecs, il est vrai; aussi les trouvons-nous conus dans le mme systme
que la musique moderne? D'ailleurs, quand les preuves de fait
manqueraient, celles de raisonnement ne suffisent-elles pas  dmontrer
la fausset de l'opinion qui refuse aux anciens la connaissance et
l'usage de l'harmonie? Quoi! les Grecs, ces fils ingnieux et polis de
la terre qui vit natre Homre, Sophocle, Pindare, Praxitle, Phidias,
Apelles, Zeuxis, ce peuple artiste qui levait des temples sublimes que
le temps n'a pas encore abattus, dont le ciseau taillait dans le marbre
des formes humaines dignes de reprsenter les dieux; ce peuple, dont les
oeuvres monumentales servent de modles aux potes, statuaires,
architectes et peintres de nos jours, n'aurait eu qu'une musique
incomplte et grossire comme celle des Barbares?... Quoi! ces milliers
de chanteurs des deux sexes entretenus  grands frais dans les temples,
ces myriades d'instruments de natures diverses qu'ils nommaient: _Lyra_,
_Psalterium_, _Trigonium_, _Sambuca_, _Cithara_, _Pectis_, _Maga_,
_Barbiton_, _Testudo_, _Epigonium_, _Simmicium_, _pandoron_, _etc._,
pour les instruments  cordes; _Tuba_, _Fistula_, _Tibia_, _Cornu_,
_Lituus_, _etc._, pour les instruments  vent; _Tympanum_, _Cymbalum_,
_Crepitaculum_, _Tintinnabulum_, _Crotalum_, _etc._, pour les
instruments de percussion, n'auraient t employs qu' produire de
froids et striles unissons ou de pauvres octaves! On aurait ainsi fait
marcher du mme pas la harpe et la trompette; on aurait enchan de
force dans un unisson grotesque deux instruments dont les allures, le
caractre et l'effet diffrent si normment! C'est faire 
l'intelligence et au sens musical d'un grand peuple une injure qu'il ne
mrite pas, c'est taxer la Grce entire de barbarie.

Tels sont les motifs de l'opinion de M. Lesueur. Quant aux faits cits
en preuves, on ne peut rien leur opposer; et le jour o l'illustre
matre publiera son grand ouvrage sur la musique antique, avec les
fragments dont nous avons parl plus haut; quand il indiquera les
sources o il a puis, les manuscrits qu'il a compulss; quand les
incrdules pourront se convaincre par leurs propres yeux, que ces
_harmonies_ attribues aux Grecs nous ont t rellement lgues par
eux; alors sans doute M. Lesueur aura gagn la cause au plaidoyer de
laquelle il travaille depuis si longtemps avec une persvrance et une
conviction inbranlables. Comme nous ne croyons pas qu'il soit opportun
jusque-l de se prononcer dans une question o le doute est encore
permis au public, nous allons discuter les preuves de raisonnement
avances par M. Lesueur, avec l'impartialit et l'attention que nous
avons apportes dans l'examen des ides de ses antagonistes. Nous lui
rpondrons donc:

Les plains-chants que vous appelez barbares ne sont pas tous aussi
svrement jugs par la gnralit des musiciens actuels; il en est
plusieurs, au contraire, qui leur paraissent empreints d'un rare
caractre de svrit et de grandeur. Le systme de tonalit dans lequel
ces hymnes sont crites, et que vous condamnez, est susceptible de
rencontrer frquemment d'admirables applications. Beaucoup de chants
populaires, pleins d'expression et de navet, sont dpourvus de _note
sensible_, et par consquent crits dans le systme tonal du
plain-chant. D'autres, comme les airs cossais, appartiennent  une
chelle musicale bien plus trange encore, puisque le 4e et le 7e
degr de notre gamme n'y figurent point. Quoi de plus frais cependant et
de plus nergique parfois que ces mlodies des montagnes? Dclarer
barbares des formes contraires  nos habitudes, ce n'est pas prouver
qu'une ducation diffrente de celle que nous avons reue ne puisse en
venir  modifier singulirement nos opinions  leur sujet. De plus, sans
aller jusqu' taxer la Grce de barbarie, admettons seulement que sa
musique, comparativement  la ntre, ft encore dans l'enfance: le
contraste de cet tat imparfait d'un art spcial et de la splendeur des
autres arts, qui n'ont avec lui aucun point de contact, aucune espce de
rapport, n'est point du tout inadmissible. Le raisonnement qui tendrait
 faire regarder comme impossible cette anomalie est loin d'tre
nouveau, et l'on sait qu'en mainte circonstance il a amen  des
conclusions que les faits ont ensuite dmenties avec une brutalit
dsesprante.

L'argument tir du peu de raison musicale qu'il y aurait  faire marcher
ensemble  l'unisson ou  l'octave des instruments de natures aussi
dissemblables qu'une lyre, une trompette et des timbales, est sans force
relle; car enfin, cette disposition instrumentale est-elle praticable?
Oui, sans doute, et les musiciens actuels pourront l'employer quand ils
voudront. Il n'est donc pas extraordinaire qu'elle ait t admise chez
des peuples auxquels la constitution mme de leur art ne permettait pas
d'en employer d'autre.

A prsent, quant  la supriorit de notre musique sur la musique
antique, je crois qu'elle est probable. Soit en effet que les anciens
aient connu l'harmonie, soit qu'ils l'aient ignore, en runissant en
faisceau les ides que les partisans des deux opinions contraires nous
ont donnes de la nature et des moyens de leur art, il en rsulte avec
assez d'vidence cette conclusion:

Notre musique contient celle des anciens, mais la leur ne contenait pas
la ntre; c'est--dire, nous pouvons aisment reproduire les effets de
la musique antique, et de plus un nombre infini d'autres effets qu'elle
n'a jamais connus et qu'il lui tait impossible de rendre.

Nous n'avons rien dit de l'art des sons en Orient; voici pourquoi: tout
ce que les voyageurs nous ont appris  ce sujet jusqu'ici, se borne 
des purilits informes et sans relations aucunes avec les ides que
nous attachons au mot musique. A moins donc de notions nouvelles et
opposes sur tous les points  celles qui nous sont acquises, nous
devons regarder la musique, chez les Orientaux, comme un bruit
grotesque, analogue  celui que font les enfants dans leurs jeux.




TUDE ANALYTIQUE

DES

SYMPHONIES DE BEETHOVEN.


Il y a seize ou dix-sept ans qu'on fit, aux concerts spirituels de
l'Opra, l'essai des oeuvres de Beethoven, alors parfaitement
inconnues en France. On ne croirait pas aujourd'hui de quelle
rprobation fut frappe immdiatement cette admirable musique par la
plupart des artistes. C'tait bizarre, incohrent, diffus, hriss de
modulations dures, d'harmonies sauvages, dpourvu de mlodie, d'une
expression outre, trop bruyant, et d'une difficult horrible. M.
Habeneck, pour satisfaire aux exigences des hommes de got qui
rgentaient alors l'Acadmie royale de musique, se voyait forc de
faire, dans ces mmes symphonies qu'il monte chaque anne avec tant de
soin au Conservatoire, des coupures monstrueuses, comme on s'en
permettrait tout au plus dans un ballet de Gallemberg ou un opra de
Gaveaux. Sans ces _corrections_, Beethoven n'et pas t admis 
l'honneur de figurer, entre un solo de basson et un concerto de flte,
sur le programme des concerts spirituels. A la premire audition des
passages dsigns au crayon rouge, Kreutzer s'tait enfui en se bouchant
les oreilles, et il eut besoin de tout son courage pour se dcider aux
autres rptitions  couter _ce qui restait_ de la symphonie en _r_.
C'est  ce mme homme (dont nous ne contestons point du reste le
talent), que Beethoven venait de ddier l'une de ses plus sublimes
sonates pour piano et violon; il faut convenir que l'hommage tait bien
adress. Aussi le clbre violon ne put-il jamais se dcider  jouer
cette composition _outrageusement inintelligible_. N'oublions pas que
l'opinion de M. Kreutzer sur Beethoven tait celle des quatre-vingt-dix-neuf
centimes des musiciens de Paris  cette poque, et que, sans les
efforts ritrs de l'imperceptible fraction qui professait l'opinion
contraire, le plus grand compositeur des temps modernes nous serait
peut-tre encore aujourd'hui  peine connu. Le fait de l'excution des
fragments de Beethoven  l'Opra tait donc d'une grande importance;
nous en pouvons juger, puisque sans lui, trs-probablement, la socit
du Conservatoire n'et pas t constitue. C'est  ce petit nombre
d'hommes intelligents et au public qu'il faut faire honneur de cette
belle institution. Le public en effet, le public vritable, celui qui
n'appartient  aucune coterie, ne juge que par sentiment et non point
d'aprs les ides troites, les thories ridicules qu'il s'est faites
sur l'art; ce public l, qui se trompe souvent malgr lui, puisqu'il lui
arrive maintes fois de revenir sur ses propres dcisions, fut frapp de
prime abord par quelques-unes des minentes qualits de Beethoven. Il ne
demanda point si telle modulation tait relative de telle autre, si
certaines harmonies taient admises par les _magisters_, ni s'il _tait
permis_ d'employer certains rhythmes qu'on ne connaissait pas encore; il
s'aperut seulement que ces rhythmes, ces harmonies et ces modulations,
orns d'une mlodie noble et passionne, et revtus d'une
instrumentation puissante, l'impressionnaient fortement et d'une faon
toute nouvelle. En fallait-il davantage pour exciter ses
applaudissements. Notre public franais n'prouve qu' de rares
intervalles la vive et brlante motion que peut produire l'art musical;
mais quand il lui arrive d'en tre vritablement agit, rien n'gale sa
reconnaissance pour l'artiste, quel qu'il soit, qui la lui a donne. Ds
sa premire apparition, le clbre _adagio_ en _la_ mineur de la
septime symphonie qu'on avait intercall dans la deuxime _pour faire
passer le reste_, fut donc apprci  sa valeur par l'auditoire des
concerts spirituels. Le parterre en masse le redemanda  grands cris,
et,  la seconde excution, un succs presque gal accueillit le premier
morceau et le _scherzo_ de la symphonie en _r_ qu'on avait peu gots 
la premire preuve. L'intrt manifeste que le public commena ds-lors
 prendre  Beethoven doubla les forces de ses dfenseurs, rduisit,
sinon au silence, au moins  l'inaction la majorit de ses dtracteurs,
et peu  peu, grce  ces lueurs crpusculaires annonant aux
clairvoyants de quel ct le soleil allait se lever, le noyau se grossit
et l'on en vint  fonder, presque uniquement pour Beethoven, la
magnifique socit du Conservatoire, aujourd'hui sans rivale dans le
monde.

Nous allons essayer l'analyse des symphonies de ce grand matre, en
commenant par la premire que le Conservatoire n'excute jamais.




I

SYMPHONIE EN UT MAJEUR.


Cette oeuvre, par sa forme, par son style mlodique, par sa sobrit
harmonique et par son instrumentation, se distingue tout--fait des
autres compositions de Beethoven qui lui ont succd. L'auteur, en
l'crivant, est videmment rest sous l'empire des ides de Mozart,
qu'il a agrandies quelquefois, et partout ingnieusement imites. Dans
la premire et la seconde partie seulement, on voit poindre de temps en
temps quelques rhythmes dont l'auteur de Don Juan a fait usage, il est
vrai, mais fort rarement et d'une faon beaucoup moins saillante. Le
premier allgro a pour thme une phrase de six mesures, qui, sans avoir
rien de bien caractris en soi, devient ensuite intressante par l'art
avec lequel elle est traite. Une mlodie pisodique lui succde, d'un
style peu distingu; et au moyen d'une demi-cadence, rpte trois ou
quatre fois, nous arrivons  un dessin d'instruments  vent en
imitations  la quarte, qu'on est d'autant plus tonn de trouver l,
qu'il avait t crit souvent dj dans plusieurs ouvertures d'opras
franais.

L'andante contient un accompagnement de timballes _piano_, qui parat
aujourd'hui quelque chose de fort ordinaire, mais o il faut reconnatre
cependant le prlude des effets saisissants que Beethoven a produits
plus tard,  l'aide de cet instrument, peu ou mal employ en gnral par
ses prdcesseurs. Ce morceau est plein de charme, le thme en est
gracieux et se prte bien aux dveloppements fugus aux moyens desquels
l'auteur a su en tirer un parti si ingnieux et si piquant. Mais il n'y
a l, de mme que dans le reste de la symphonie, rien de vraiment neuf,
musicalement parlant; et l'ide potique, si grande et si riche dans la
plupart des oeuvres qui ont suivi celle-ci, y manque tout--fait.
C'est de la musique admirablement faite, claire, vive, mais peu
accentue, froide, et quelquefois mesquine, comme dans le rondo final,
par exemple, vritable enfantillage musical; en un mot, ce n'est pas l
Beethoven. Nous allons le trouver.




II

SYMPHONIE EN R.


Dans celle-ci tout est noble, nergique et fier; l'introduction
(_largo_) est un chef-d'oeuvre. Les effets les plus beaux s'y
succdent sans confusion et toujours d'une manire inattendue; le chant
est d'une solennit touchante qui, ds les premires mesures, impose le
respect et prpare  l'motion. Dj le rhythme se montre plus hardi,
l'orchestration plus riche, plus sonore et plus varie. A cet admirable
_adagio_ est li un _allegro con brio_ d'une verve entranante. Le
_grupetto_, qu'on rencontre dans la premire mesure du thme propos au
dbut par les altos et violoncelles  l'unisson, est repris isolment
ensuite, pour tablir, soit des progressions en crescendo, soit des
imitations entre les instruments  vent et les instruments  cordes,
qui toutes sont d'une physionomie aussi neuve qu'anime. Au milieu se
trouve une mlodie excute, dans sa premire moiti, par les
clarinettes, cors et bassons, et termine en tutti par le reste de
l'orchestre, dont la mle nergie est encore rehausse par l'heureux
choix des accords qui l'accompagnent. L'_andante_ n'est point trait de
la mme manire que celui de la premire symphonie; il ne se compose pas
d'un thme travaill en imitations canoniques, mais bien d'un chant pur
et candide, expos d'abord simplement par le _quatuor_, puis brod avec
une rare lgance, au moyen de traits lgers dont le caractre ne
s'loigne jamais du sentiment de tendresse qui forme le trait distinctif
de l'ide principale. C'est la peinture ravissante d'un bonheur
innocent,  peine assombri par quelques rares accents de mlancolie. Le
_scherzo_ est aussi franchement gai dans sa capricieuse fantaisie, que
l'_andante_ a t compltement heureux et calme; car tout est riant dans
cette symphonie, les lans guerriers du premier _allegro_ sont eux-mmes
tout--fait exempts de violence; on n'y saurait voir que l'ardeur
juvnile d'un noble coeur dans lequel se sont conserves intactes les
plus belles illusions de la vie. L'auteur croit encore  la gloire
immortelle,  l'amour, au dvouement.... Aussi, quel abandon dans sa
gat! comme il est spirituel! quelles saillies! A entendre ces divers
instruments qui se disputent des parcelles d'un motif qu'aucun d'eux
n'excute en entier, mais dont chaque fragment se colore ainsi de mille
nuances diverses en passant de l'un  l'autre, on croirait assister aux
jeux friques des gracieux esprits d'Obron. Le final est de la mme
nature; c'est un second _scherzo_  deux temps, dont le badinage a
peut-tre encore quelque chose de plus fin et de plus piquant.




III

SYMPHONIE HROQUE.


On a grand tort de tronquer l'inscription place en tte de celle-ci par
le compositeur. Elle est intitule: _Symphonie hroque pour clbrer
l'anniversaire de la mort d'un grand homme._ On voit qu'il ne s'agit
point ici de batailles ni de marches triomphales, ainsi que beaucoup de
gens, tromps par la mutilation du titre, doivent s'y attendre, mais
bien de pensers graves et profonds, de mlancoliques souvenirs, de
crmonies imposantes par leur grandeur et leur tristesse, en un mot, de
l'_oraison funbre_ d'un hros. Je ne connais pas d'exemple en musique
d'un style o la douleur ait su conserver constamment des formes aussi
pures et une telle noblesse d'expressions.

Le premier morceau est  trois temps et dans un mouvement  peu prs
gal  celui de la valse. Quoi de plus srieux cependant et de plus
dramatique que cet _allegro_? Le thme nergique qui en forme le fond ne
se prsente pas d'abord dans son entier. Contrairement  l'usage,
l'auteur en commenant, nous a laiss seulement entrevoir son ide
mlodique; elle ne se montre avec tout son clat qu'aprs un exorde de
quelques mesures. Le rhythme est excessivement remarquable par la
frquence des syncopes et par des combinaisons de la mesure  deux
temps, jetes, par l'accentuation des temps faibles, dans la mesure 
trois temps. Quant  ce rhythme heurt viennent se joindre encore
certaines rudes dissonances, comme celle que nous trouvons vers le
milieu de la seconde reprise, o les premiers violons frappent le _fa_
naturel aigu contre le _mi_ naturel, quinte de l'accord de _la_ mineur,
on ne peut rprimer un mouvement d'effroi  ce tableau de fureur
indomptable. C'est la voix du dsespoir et presque de la rage.
L'orchestre se calme subitement  la mesure suivante; on dirait que,
bris par l'emportement auquel il vient de se livrer, les forces lui
manquent tout  coup. Puis ce sont des phrases plus douces, o nous
retrouvons tout ce que le souvenir peut faire natre dans l'ame de
douloureux attendrissements. Il est impossible de dcrire, ou seulement
d'indiquer, la multitude d'aspects mlodiques et harmoniques sous
lesquels Beethoven reproduit son thme; nous nous bornerons  en
indiquer un d'une extrme bizarrerie, qui a servi de texte  bien des
discussions, que l'diteur franais a corrig dans la partition, pensant
que ce ft une faute de gravure, mais qu'on a rtabli aprs un plus
ample inform: les premiers et seconds violons seuls tiennent en tremolo
les deux notes _si b_, _la b_, fragment de l'accord de septime sur la
dominante de _mi bmol_, quand un cor, qui a l'air de se tromper et de
partir deux mesures trop tt, vient tmrairement faire entendre le
commencement du thme principal qui roule exclusivement sur les notes,
_mi_, _sol_, _mi_, _si_. On conoit quel trange effet cette mlodie de
l'accord de tonique doit produire contre les deux notes dissonantes de
l'accord de dominante, quoique l'cartement des parties en affaiblisse
beaucoup le froissement; mais, au moment o l'oreille est sur le point
de se rvolter contre une semblable anomalie, un vigoureux _tutti_ vient
couper la parole au cor, et, se terminant _piano_ sur l'accord de la
tonique, laisse rentrer les violoncelles, qui disent alors le thme tout
entier sous l'harmonie qui lui convient. A considrer les choses d'un
peu haut, il est difficile de trouver une justification srieuse  ce
caprice musical. L'auteur y tenait beaucoup cependant; on raconte mme
qu' la premire rptition de cette symphonie, M. Ries, qui y
assistait, s'cria en arrtant l'orchestre: Trop tt, trop tt, le cor
s'est tromp! et que, pour rcompense de son zle, il reut de
Beethoven furieux une semonce des plus vives.

Aucune bizarrerie de cette nature ne se prsente dans le reste de la
partition. La marche funbre est tout un drame. On croit y trouver la
traduction des beaux vers de Virgile, sur le convoi du jeune Pallas:

    Multa que prterea Laurentis prmia pugn
    Adgerat, et longo prdam jubet ordine duci.
    Post bellator equus, positis insignibus, thon
    It lacrymans, guttis que humectat grandibus ora.

La fin surtout meut profondment. Le thme de la marche reparat, mais
par fragments coups de silences et sans autre accompagnement que trois
coups _pizzicato_ de contrebasses; et quand ces lambeaux de la lugubre
mlodie, seuls, nus, briss, effacs, sont tombs un  un jusque sur la
tonique, les instruments  vent poussent un cri, dernier adieu des
guerriers  leur compagnon d'armes, et tout l'orchestre s'teint sur un
point d'orgue _pianissimo_.

Le troisime morceau est intitul _Scherzo_, suivant l'usage. Le mot
italien signifie jeu, badinage. On ne voit pas trop, au premier
coup-d'oeil, comment un pareil genre de musique peut figurer dans
cette composition pique. Il faut l'entendre pour le concevoir. En
effet, c'est bien l le rhythme, le mouvement du _Scherzo_; ce sont bien
des jeux, mais de vritables jeux funbres,  chaque instant assombris
par des penses de deuil, des jeux enfin comme ceux que les guerriers de
l'Iliade clbraient autour des tombeaux de leurs chefs.

Jusque dans les volutions les plus capricieuses de son orchestre,
Beethoven a su conserver la couleur grave et sombre, la tristesse
profonde qui devaient naturellement dominer dans un tel sujet. Le final
n'est qu'un dveloppement de la mme ide potique. Un passage
d'instrumentation fort curieux se fait remarquer au dbut, et montre
tout l'effet qu'on peut tirer de l'opposition des timbres diffrents.
C'est un _si bmol_ frapp par les violons, et repris  l'instant par
les fltes et les hautbois en manire d'cho. Bien que le son soit
rpercut sur le mme degr de l'chelle, dans le mme mouvement et avec
une force gale, il rsulte cependant de ce dialogue une diffrence si
grande entre les mmes notes, qu'on pourrait comparer la nuance qui les
distingue  celle qui spare _le bleu_ du _violet_. De telles finesses
de tons taient tout--fait inconnues avant Beethoven, c'est  lui que
nous les devons.

Ce final si vari est pourtant fait entirement sur un thme fugu fort
simple, sur lequel l'auteur btit ensuite, outre mille ingnieux
dtails, deux autres thmes dont l'un est de la plus grande beaut. On
ne peut s'apercevoir,  la tournure de la mlodie, qu'elle a t pour
ainsi dire extraite d'une autre. Son expression au contraire est mille
fois plus touchante, elle est incomparablement plus gracieuse que le
thme primitif, dont le caractre est plutt celui d'une basse et qui en
tient fort bien lieu. Ce chant reparat, un peu avant la fin, sur un
mouvement plus lent et avec une autre harmonie qui en redouble la
tristesse. Le hros cote bien des pleurs. Aprs ces derniers regrets
donns  sa mmoire, le pote quitte l'lgie pour entonner avec
transport l'hymne de la gloire. Quoiqu'un peu laconique, cette
proraison est pleine d'clat, elle couronne dignement le monument
musical. Beethoven a crit des choses plus saisissantes peut-tre que
cette symphonie, plusieurs de ses autres compositions impressionnent
plus vivement le public, mais, il faut le reconnatre cependant, la
symphonie hroque est tellement forte de pense et d'excution, le
style en est si nerveux, si constamment lev, et la forme si potique,
que son rang est gal  celui des plus hautes conceptions de son auteur.
Un sentiment de tristesse grave et pour ainsi dire antique me domine
toujours pendant l'excution de cette symphonie; mais le public en
parat mdiocrement touch. Certes, il faut dplorer la misre de
l'artiste qui, brlant d'un tel enthousiasme, n'a pu se faire assez bien
comprendre mme d'un auditoire d'lite, pour l'lever jusqu' la hauteur
de son inspiration. C'est d'autant plus triste que ce mme auditoire, en
d'autres circonstances, s'chauffe, palpite et pleure avec lui; il se
prend d'une passion relle et trs-vive pour quelques-unes de ses
compositions galement admirables, il est vrai, mais non plus belles que
celle-ci cependant; il apprcie  leur juste valeur l'_adagio_ en _la
mineur_ de la septime symphonie, l'_allegretto scherzando_ de la
huitime, le finale de la cinquime, le _scherzo_ de la neuvime; il
parat mme fort mu de la marche funbre de la symphonie dont il est
ici question (l'hroque); mais quant au premier morceau, il est
impossible de se faire illusion, j'en ai fait la remarque depuis plus de
dix ans, le public l'coute presque de sang-froid; il y voit une
composition savante et d'une assez grande nergie; au-del..., rien. Il
n'y a pas de philosophie qui tienne; on a beau se dire qu'il en fut
toujours ainsi en tous lieux et pour toutes les oeuvres leves de
l'esprit, que les causes de l'motion potique sont secrtes et
inapprciables, que le sentiment de certaines beauts dont quelques
individus sont dous, manque absolument chez les masses, qu'il est mme
impossible qu'il en soit autrement....... Tout cela ne console pas, tout
cela ne calme pas l'indignation instinctive, involontaire, absurde, si
l'on veut, dont le coeur se remplit,  l'aspect d'une merveille
mconnue, d'une cration surhumaine, que la foule regarde sans voir,
coute sans entendre, et laisse passer prs d'elle sans presque
dtourner la tte, comme s'il ne s'agissait que d'une chose mdiocre ou
commune. Oh! c'est affreux de se dire, et cela avec une certitude
impitoyable: Ce que je trouve beau est _le beau_ pour moi, mais il ne le
sera peut-tre pas pour mon meilleur ami; celui dont les sympathies sont
ordinairement les miennes sera affect d'une autre manire que je ne le
suis; il se peut que l'oeuvre qui me transporte, qui me donne la
fivre, qui m'arrache des larmes, le laisse froid, ou mme lui dplaise,
l'impatiente...

La plupart des grands potes ne sentent pas la musique ou ne gotent que
les mlodies triviales et puriles; beaucoup de grands esprits, qui
croient l'aimer, ne se doutent mme pas des motions qu'elle fait
natre; pour Napolon,  coup sr, elle n'existait pas. Ce sont de
tristes vrits, mais ce sont des vrits palpables, videntes, que
l'enttement de certains systmes peut seul empcher de reconnatre.
J'ai vu une chienne qui hurlait de plaisir en entendant la tierce
majeure tenue en double corde sur le violon, elle a fait des petits sur
qui la tierce, ni la quinte, ni la sixte, ni l'octave, ni aucun accord
consonnant ou dissonant, n'ont jamais produit la moindre impression. Le
public, de quelque manire qu'il soit compos, est toujours,  l'gard
des grandes conceptions musicales, comme cette chienne et ses chiens. Il
a certains nerfs qui vibrent  certaines rsonnances, mais cette
organisation, tout incomplte qu'elle soit, tant ingalement rpartie
et modifie  l'infini, il s'en suit qu'il y a presque folie  compter
sur tels moyens de l'art plutt que sur tels autres, pour agir sur elle;
et que le compositeur n'a rien de mieux  faire que d'obir aveuglment
 son sentiment propre, en se rsignant d'avance  toutes les chances du
hasard. Je sors du Conservatoire avec trois ou quatre dilettanti, un
jour o l'on vient d'excuter la symphonie avec choeurs.

--Comment trouvez-vous cet ouvrage, me dit l'un d'eux?

--Immense! magnifique! crasant!

--C'est singulier, je m'y suis cruellement ennuy. Et vous? ajoute-t-il,
en s'adressant  un Italien...

--Oh! moi, je trouve cela inintelligible, ou plutt insupportable, il
n'y a pas de mlodie.... Au reste, tenez, voici plusieurs journaux qui
en parlent, lisons:

--La symphonie avec choeurs de Beethoven reprsente le point culminant
de la musique moderne; l'art n'a rien produit encore qu'on puisse lui
comparer pour la noblesse du style, la grandeur du plan et le fini des
dtails.

(_Un autre journal._)--La symphonie avec choeurs de Beethoven est une
monstruosit.

(_Un autre._)--Cet ouvrage n'est pas absolument dpourvu d'ides, mais
elles sont mal disposes et ne forment qu'un ensemble incohrent et
dnu de charme.

(_Un autre._)--La dernire symphonie de Beethoven, celle avec choeurs,
contient d'admirables passages, cependant on voit que les ides
manquaient  l'auteur, et que, son imagination puise ne le soutenant
plus, il s'est consum en efforts souvent heureux pour suppler 
l'inspiration  force d'art. Les quelques phrases qui s'y trouvent sont
suprieurement traites et disposes dans un ordre parfaitement clair et
logique. En somme, c'est l'oeuvre fort intressante d'un _gnie
fatigu_.

O est la vrit? o est l'erreur? partout et nulle part. Chacun a
raison; ce qui est beau pour l'un ne l'est pas pour l'autre, par cela
seul que l'un a t mu et que l'autre est demeur impassible, que le
premier a prouv une vive jouissance et le second une grande fatigue.
Que faire  cela?... rien..., mais c'est horrible; j'aimerais mieux tre
fou et croire au beau absolu.




IV

SYMPHONIE EN SI B.


Ici Beethoven abandonne entirement l'ode et l'lgie, pour retourner au
style moins lev et moins sombre, mais non moins difficile, peut-tre,
de la seconde symphonie. Le caractre de cette partition est
gnralement vif, alerte, gai ou d'une douceur cleste. Si l'on en
excepte l'_adagio_ mditatif, qui lui sert d'introduction, le premier
morceau est presque entirement consacr  la joie. Le motif en notes
dtaches, par lequel dbute l'_allegro_, n'est qu'un canevas sur lequel
l'auteur rpand ensuite d'autres mlodies plus relles, qui rendent
ainsi accessoire l'ide en apparence principale du commencement.

Cet artifice, bien que fcond en rsultats curieux et intressants,
avait t dj employ par Mozart et Haydn, avec un bonheur gal. Mais
on trouve dans la seconde partie du mme allegro, une ide vraiment
neuve, dont les premires mesures captivent l'attention, et qui aprs
avoir entran l'esprit de l'auditeur dans ses dveloppements
mystrieux, le frappe d'tonnement par sa conclusion inattendue. Voici
en quoi elle consiste: aprs un tutti assez vigoureux, les premiers
violons morcelant le premier thme, en forment un jeu dialogu
_pianissimo_ avec les seconds violons, qui vient aboutir sur des tenues
de l'accord de septime-dominante du ton de _si naturel_; chacune de ces
tenues est coupe par deux mesures de silence, que remplit seul un lger
tremolo de timbales sur le _si bmol_, tierce majeure enharmonique du
_fa dize_ fondamental. Aprs deux apparitions de cette nature, les
timbales se taisent pour laisser les instruments  cordes murmurer
doucement d'autres fragments du thme, et arriver, par une nouvelle
modulation enharmonique, sur l'accord de sixte et quarte de _si bmol_.
Les timbales rentrant alors sur le mme son, qui, au lieu d'tre une
note sensible comme la premire fois, est une tonique vritable,
continuent le tremolo pendant une vingtaine de mesures. La force de
tonalit de ce _si bmol_, trs peu perceptible en commenant, devient
de plus en plus grande au fur et  mesure que le tremolo se prolonge;
puis les autres instruments, semant de petits traits inachevs leur
marche progressive, aboutissent avec le grondement continu de la timbale
 un _forte_ gnral o l'accord parfait de _si bmol_ s'tablit enfin 
plein orchestre dans toute sa majest. Ce prodigieux crescendo est une
des choses les mieux inventes que nous connaissions en musique; on ne
lui trouverait gure de pendant que dans celui qui termine le clbre
_scherzo_ de la symphonie en _ut mineur_. Encore ce dernier, malgr son
immense effet, est-il conu sur une chelle moins vaste, partant du
_piano_ pour arriver  l'explosion finale, sans sortir du ton principal;
tandis que celui dont nous venons de dcrire la marche, part du
_mezzo-forte_, va se perdre un instant dans un _pianissimo_ sous des
harmonies dont la couleur est constamment vague et indcise, puis
reparat avec des accords d'une tonalit plus arrte, et n'clate qu'au
moment o le nuage qui voilait cette modulation, est compltement
dissip. On dirait d'un fleuve dont les eaux paisibles disparaissent
tout--coup, et ne sortent de leur lit souterrain que pour retomber avec
fracas en cascade cumante.

Pour l'_adagio_, il chappe  l'analyse... C'est tellement pur de
formes, l'expression de la mlodie est si anglique et d'une si
irrsistible tendresse, que l'art prodigieux de la mise en oeuvre
disparat compltement. On est saisi, ds les premires mesures, d'une
motion qui,  la fin devient accablante par son intensit; et ce n'est
que chez l'un des gants de la posie, que nous pouvons trouver un point
de comparaison  cette page sublime du gant de la musique. Rien, en
effet, ne ressemble davantage  l'impression produite par cet _adagio_,
que celle qu'on prouve  lire le touchant pisode de Francesca di
Rimini, dans la _Divina Comedia_, dont Virgile ne peut entendre le rcit
_sans pleurer  sanglots_, et qui, au dernier vers, fait Dante _tomber_,
_comme tombe un corps mort_.

Le _scherzo_ consiste presque entirement en phrases rhythmes  _deux_
temps, forces d'entrer dans les combinaisons de la mesure  _trois_. Ce
moyen, dont Beethoven a us frquemment, donne beaucoup de nerf au
style; les dsinences mlodiques deviennent par l plus piquantes, plus
inattendues; et d'ailleurs, ces rhythmes  contre-temps ont en eux-mmes
un charme trs-rel, quoique difficile  expliquer. On prouve du
plaisir  voir la mesure ainsi broye se retrouver entire  la fin de
chaque priode, et le sens du discours musical, quelque temps suspendu,
arriver cependant  une conclusion satisfaisante,  une solution
complte. La mlodie du _trio_, confie aux instruments  vent est d'une
dlicieuse fracheur; le mouvement en est plus lent que celui du reste
du _scherzo_, et sa simplicit ressort plus lgante encore de
l'opposition des petites phrases que les violons jettent sur l'harmonie,
comme autant d'agaceries charmantes. Le final, gai et smillant, rentre
dans les formes rhythmiques ordinaires; il consiste en un cliquetis de
notes scintillantes, en un babillage continuel, entrecoup cependant de
quelques accords rauques et sauvages, o les boutades colriques, que
nous aurons plus tard l'occasion de signaler chez l'auteur, commencent 
se manifester.




V

SYMPHONIE EN UT MINEUR.


La plus clbre de toutes, sans contredit, est aussi la premire, selon
nous, dans laquelle Beethoven ait donn carrire  sa vaste imagination
sans prendre pour guide ou pour appui une pense trangre. Dans les
premire, seconde et quatrime symphonies, il a plus ou moins agrandi
des formes dj connues, en les potisant de tout ce que sa vigoureuse
jeunesse pouvait rpandre sur elles d'inspirations brillantes ou
passionnes; dans la troisime (l'hroque) la forme tend  s'largir,
il est vrai, et la pense s'lve  une grande hauteur; mais on ne
saurait y mconnatre cependant l'influence d'un de ces potes divins
auxquels, ds longtemps, le grand artiste avait lev un temple dans son
coeur. Beethoven, fidle au prcepte d'Horace:

     Nocturn versate manu, versate diurn,

lisait habituellement Homre, et dans sa magnifique pope musicale,
qu'on a dit  tort ou  raison inspire par un hros moderne, les
souvenirs de l'antique Iliade jouent un rle admirablement beau, mais
non moins vident.

La symphonie en _ut mineur_, au contraire, nous parat maner
directement et uniquement du gnie de Beethoven; c'est sa pense intime
qu'il y va dvelopper; ses douleurs secrtes, ses colres concentres,
ses rveries pleines d'un accablement si triste, ses visions nocturnes,
ses lans d'enthousiasme, en fourniront le sujet; et les formes de la
mlodie, de l'harmonie, du rhythme et de l'instrumentation s'y
montreront aussi essentiellement individuelles et neuves, que doues de
puissance et de noblesse.

Le premier morceau est consacr  la peinture des sentiments dsordonns
qui bouleversent une grande ame en proie au dsespoir; non ce dsespoir
concentr, calme, qui emprunte les apparences de la rsignation; non pas
cette douleur sombre et muette de Romo apprenant la mort de Juliette,
mais bien la fureur terrible d'Othello recevant de la bouche d'Iago les
calomnies empoisonnes qui le persuadent du crime de Desdmona. C'est
tantt un dlire frntique qui clate en cris effrayants; tantt un
abattement excessif qui n'a que des accents de regret, et se prend en
piti lui-mme; tantt un dbordement d'imprcations, une rage inoue.
coutez ces hoquets de l'orchestre, ces accords dialogus entre les
instruments  vent et les instruments  cordes, qui vont et viennent en
s'affaiblissant toujours, comme la respiration pnible d'un mourant,
puis font place  une phrase pleine de violence o l'orchestre semble se
relever, ranim par un clair de fureur; voyez cette masse frmissante
hsiter un instant et se prcipiter ensuite tout entire, divise en
deux unissons ardents comme deux ruisseaux de lave; et dites si ce style
passionn n'est pas en dehors et au-dessus de tout ce qu'on avait
produit auparavant en musique instrumentale.

On trouve dans ce morceau un exemple frappant de l'effet produit par le
redoublement excessif des parties dans certaines circonstances, et de
l'aspect sauvage de l'accord de quarte sur la seconde note du ton,
autrement dit, du second renversement de l'accord de la dominante. On le
rencontre frquemment sans prparation ni rsolution, et une fois mme
sans la note sensible et sur un point d'orgue, le _r_ se trouvant au
grave dans tous les instruments  cordes, pendant que le sol dissonne
tout seul  l'aigu dans quelques parties d'instruments  vent.

L'_adagio_ prsente quelques rapports de caractre avec l'_andante_ en
_la mineur_ de la septime symphonie, et celui en _mi bmol_ de la
quatrime. Il tient galement de la gravit mlancolique du premier, et
de la grce touchante du second. Le thme propos d'abord par les
violoncelles et altos unis, avec un simple accompagnement de
contre-basses _pizzicato_ est suivi d'une phrase des fltes, hautbois,
clarinettes et bassons, qui revient constamment la mme, et dans le mme
ton, d'un bout  l'autre du morceau, quelles que soient les
modifications subies successivement par le premier thme. Cette
persistance de la mme phrase  se reprsenter toujours dans sa
simplicit si profondment triste, produit peu  peu sur l'ame de
l'auditeur une impression qu'on ne saurait dcrire, et qui est
certainement la plus vive de cette nature que nous ayons prouve. Parmi
les effets harmoniques les plus oss de cette lgie sublime nous
citerons 1 la tenue des fltes et clarinettes  l'aigu, sur la
dominante _mi bmol_, pendant que les instruments  cordes s'agitent
dans le grave en passant par l'accord de sixte _r bmol_, _fa_, _si
bmol_, dont la tenue suprieure ne fait point partie; 2 la phrase
incidente excute par une flte, un hautbois et deux clarinettes, qui
se meuvent en mouvement contraire, de manire  produire de temps en
temps des dissonances de seconde non prpares entre le _sol_, note
sensible, et le _fa_ sixte majeure de _la bmol_. Ce troisime
renversement de l'accord de _septime de sensible_ est prohib, tout
comme la pdale haute que nous venons de citer, par la plupart des
thoriciens, et n'en produit pas moins un effet dlicieux. Il y a encore
 la dernire rentre du premier thme, un _canon  l'unisson  une
mesure de distance_, entre les violons et les fltes, clarinettes et
bassons, qui donnerait  la mlodie ainsi traite un nouvel intrt,
s'il tait possible d'entendre l'imitation des instruments  vent;
malheureusement l'orchestre entier joue fort dans le mme moment et la
rend absolument insaisissable.

Le _scherzo_ est une trange composition dont les premires mesures, qui
n'ont rien de terrible cependant, causent cette motion inexplicable
qu'on prouve sous le regard magntique de certains individus. Tout y
est mystrieux et sombre; les jeux d'instrumentation, d'un aspect plus
ou moins sinistre, semblent se rattacher  l'ordre d'ides qui cra la
fameuse scne du Bloksberg, dans _le Faust_ de Goethe. Les nuances du
_piano_ et du _mezzo forte_ y dominent. Le milieu (le trio) est occup
par un trait de basses, excut de toute la force des archets, dont la
lourde rudesse fait trembler sur leurs pieds les pupitres de l'orchestre
et ressemble assez aux bats d'un lphant en gat..... Mais le monstre
s'loigne, et le bruit de sa folle course se perd graduellement. Le
motif du _scherzo_ reparat en _pizzicato_; le silence s'tablit peu 
peu, on n'entend plus que quelques notes lgrement pinces par les
violons et les petits gloussements tranges que produisent les bassons
donnant le _la bmol_ aigu, froiss de trs-prs par le _sol_ octave du
son fondamental de l'accord de neuvime dominante mineure; puis, rompant
la cadence, les instruments  cordes prennent doucement avec l'archet
l'accord de _la bmol_ et s'endorment sur cette tenue. Les timbales
seules entretiennent le rhythme en frappant avec des baguettes couvertes
d'ponge de lgers coups qui se dessinent sourdement sur la stagnation
gnrale du reste de l'orchestre. Ces notes de timbales sont des _ut_;
le ton du morceau est celui d'_ut mineur_; mais l'accord de _la bmol_,
longtemps soutenu par les autres instruments, semble introduire une
tonalit diffrente; de son ct le martellement isol des timbales sur
l'_ut_ tend  conserver le sentiment du ton primitif. L'oreille
hsite.... on ne sait o va aboutir ce mystre d'harmonie..... quand les
sourdes pulsations des timbales augmentant peu  peu d'intensit,
arrivent avec les violons qui ont repris part au mouvement et chang
l'harmonie,  l'accord de septime dominante, _sol_, _si_, _r_, _fa_,
au milieu duquel les timbales roulent obstinment leur _ut tonique_;
tout l'orchestre, aide des trombones qui n'ont point encore paru, clate
alors dans le mode majeur sur un thme de marche triomphale, et le
final commence. On sait l'effet de ce coup de foudre, il est inutile
d'en entretenir le lecteur.

La critique a essay pourtant d'attnuer le mrite de l'auteur en
affirmant qu'il n'avait employ qu'un procd vulgaire, l'clat du mode
majeur succdant avec pompe  l'obscurit d'un _pianissimo mineur_; que
le thme triomphal manquait d'originalit, et que l'intrt allait en
diminuant jusqu' la fin, au lieu de suivre la progression contraire.
Nous lui rpondrons: a-t-il fallu moins de gnie pour crer une oeuvre
pareille, parce que le passage du _piano_ au _forte_, et celui du
_mineur_ au _majeur_, taient des moyens dj connus?.. Combien d'autres
compositeurs n'ont-ils pas voulu mettre en jeu le mme ressort; et en
quoi le rsultat qu'ils ont obtenu, se peut-il comparer au gigantesque
chant de victoire dans lequel l'ame du pote musicien, libre dsormais
des entraves et des souffrances terrestres, semble s'lancer rayonnante
vers les cieux?... Les quatre premires mesures du thme ne sont pas, il
est vrai, d'une grande originalit; mais les formes de la fanfare sont
naturellement bornes, et nous ne croyons pas qu'il soit possible d'en
trouver de nouvelles sans sortir tout--fait du caractre simple,
grandiose et pompeux qui lui est propre. Aussi Beethoven n'a-t-il voulu
pour le dbut de son final qu'une entre de fanfare, et il retrouve
bien vite dans tout le reste du morceau et mme dans la suite de la
phrase principale, cette lvation et cette nouveaut de style qui ne
l'abandonnent jamais. Quant au reproche de n'avoir pas augment
l'intrt jusqu'au dnouement, voici ce qu'on pourrait dire: la musique
ne saurait, dans l'tat o nous la connaissons du moins, produire un
effet plus violent que celui de cette transition du _scherzo_  la
marche triomphale; il tait donc impossible de l'augmenter en avanant.

Se soutenir  une pareille hauteur est dj un prodigieux effort; malgr
l'ampleur des dveloppements auxquels il s'est livr, Beethoven
cependant a pu le faire. Mais cette galit mme, entre le commencement
et la fin, suffit pour faire supposer une dcroissance,  cause de la
secousse terrible que reoivent au dbut les organes des auditeurs, et
qui, levant  son plus violent paroxisme l'motion nerveuse, la rend
d'autant plus difficile l'instant d'aprs; dans une longue file de
colonnes de la mme hauteur, une illusion d'optique fait paratre plus
petites les plus loignes. Peut-tre notre faible organisation
s'accommoderait-elle mieux d'une proraison plus laconique semblable au:
_Notre gnral vous rappelle_, de Gluck; l'auditoire ainsi n'aurait pas
le temps de se refroidir, et la symphonie finirait avant que la fatigue
l'ait mis dans l'impossibilit d'avancer encore sur les pas de
l'auteur. Toutefois, cette observation ne porte, pour ainsi dire, que
sur la mise en scne de l'ouvrage, et n'empche pas que ce final ne soit
en lui-mme d'une magnificence et d'une richesse auprs desquelles bien
peu de morceaux pourraient paratre sans en tre crass.




VI

SYMPHONIE PASTORALE.


Cet tonnant paysage semble avoir t compos par Poussin et dessin par
Michel-Ange. L'auteur de _Fidelio_ et de la symphonie hroque veut
peindre le calme de la campagne, les douces moeurs des bergers. Oh!
mais entendons-nous: il ne s'agit pas des bergers roses-verts et
enrubans de M. de Florian, encore moins de ceux de M. Lebrun, auteur du
_Rossignol_, ou de ceux de J. J. Rousseau, auteur du _Devin de Village_.
C'est de la nature vraie qu'il s'agit ici. Il intitule son premier
morceau: _Sensations douces qu'inspire l'aspect d'un riant paysage._ Les
ptres commencent  circuler dans les champs, avec leur allure
nonchalante, leurs pipeaux qu'on entend au loin et tout prs; de
ravissantes phrases vous caressent dlicieusement comme la brise
parfume du matin; des vols ou plutt des essaims d'oiseaux babillards
passent en bruissant sur votre tte, et de temps en temps l'atmosphre
semble charge de vapeurs; de grands nuages viennent cacher le soleil,
puis tout--coup ils se dissipent et laissent tomber d'aplomb sur les
champs et les bois des torrents d'une blouissante lumire. Voil ce que
je me reprsente en entendant ce morceau, et je crois que, malgr le
vague de l'expression instrumentale, bien des auditeurs ont pu en tre
impressionns de la mme manire.

Plus loin est une _scne au bord de la rivire_. Contemplation........
L'auteur a sans doute cr cet admirable _adagio_, couch dans l'herbe,
les yeux au ciel, l'oreille au vent, fascin par mille et mille doux
reflets de sons et de lumire, regardant et coutant  la fois les
petites vagues blanches, scintillantes du ruisseau, se brisant avec un
lger bruit sur les cailloux du rivage; c'est dlicieux. Quelques
personnes reprochent vivement  Beethoven d'avoir,  la fin de
l'_adagio_, voulu faire entendre successivement et ensemble le chant de
trois oiseaux. Comme,  mon avis, le succs ou le non succs dcident
pour l'ordinaire de la raison ou de l'absurdit de pareilles tentatives,
je dirai aux adversaires de celle-ci que leur critique me parat juste
quant au rossignol dont le chant n'est gure mieux imit ici que dans le
fameux solo de flte de M. Lebrun; par la raison toute simple que le
rossignol ne faisant entendre que des sons inapprciables ou variables,
ne peut tre imit par des instruments  sons fixes dans un diapason
arrt; mais il me semble qu'il n'en est pas ainsi pour la caille et le
coucou, dont le cri ne formant que deux notes pour l'un, et une seule
pour l'autre, notes justes et fixes, ont par cela seul permis une
imitation exacte et complte.

A prsent, si l'on reproche au musicien, comme une purilit, d'avoir
fait entendre exactement le chant des oiseaux, dans une scne o toutes
les voix calmes du ciel, de la terre et des eaux doivent naturellement
trouver place, je rpondrai que la mme objection peut lui tre
adresse, quand, dans un orage, il imite aussi exactement les vents, les
clats de la foudre, le mugissement des troupeaux. Et Dieu sait
cependant s'il est jamais entr dans la tte d'un critique de trouver
absurde l'orage de la symphonie pastorale! Continuons: Le pote nous
amne  prsent au milieu d'une _runion joyeuse de paysans_. On danse,
on rit, avec modration d'abord; la musette fait entendre un gai
refrain, accompagn d'un basson qui ne sait faire que deux notes.
Beethoven a sans doute voulu caractriser par l quelque bon vieux
paysan allemand, mont sur un tonneau, arm d'un mauvais instrument
dlabr, dont il tire  peine les deux sons principaux du ton de _fa_,
la dominante et la tonique. Chaque fois que le hautbois entonne son
chant de musette naf et gai comme une jeune fille endimanche, le vieux
basson vient souffler ses deux notes; la phrase mlodique module-t-elle,
le basson se tait, compte ses pauses tranquillement, jusqu' ce que la
rentre dans le ton primitif lui permette de replacer son imperturbable
_fa_, _ut_, _fa_. Cet effet d'un grotesque excellent chappe presque
compltement  l'attention du public. La danse s'anime, devient folle,
bruyante. Le rhythme change; un air grossier  deux temps annonce
l'arrive des montagnards aux lourds sabots; le premier morceau  trois
temps recommence plus anim que jamais: tout se mle, s'entrane; les
cheveux des femmes commencent  voler sur leurs paules; les montagnards
ont apport leur joie bruyante et avine; on frappe dans les mains; on
crie, on court, on se prcipite; c'est une fureur, une rage... Quand un
coup de tonnerre lointain vient jeter l'pouvante au milieu du bal
champtre et mettre en fuite les danseurs.

_Orage, clairs._ Je dsespre de pouvoir donner une ide de ce
prodigieux morceau; il faut l'entendre pour concevoir jusqu' quel degr
de vrit et de sublime peut atteindre la musique pittoresque entre les
mains d'un homme comme Beethoven. Ecoutez, coutez ces raffales de vent
charges de pluie, ces sourds grondements des basses, le sifflement aigu
des petites fltes qui nous annoncent une horrible tempte sur le point
d'clater; l'ouragan s'approche, grossit; un immense trait chromatique,
parti des hauteurs de l'instrumentation, vient fouiller jusqu'aux
dernires profondeurs de l'orchestre, y accroche les basses, les
entrane avec lui et remonte en frmissant comme un tourbillon qui
renverse tout sur son passage. Alors les trombones clatent, le tonnerre
des timbales redouble de violence; ce n'est plus de la pluie, du vent,
c'est un cataclysme pouvantable, le dluge universel, la fin du monde.
En vrit, cela donne des vertiges, et bien des gens, en entendant cet
orage, ne savent trop si l'motion qu'ils ressentent est plaisir ou
douleur. La symphonie est termine par _l'action de grces des paysans
aprs le retour du beau temps_. Tout alors redevient riant, les ptres
reparaissent, se rpondent sur la montagne en rappelant leurs troupeaux
disperss; le ciel est serein; les torrents s'coulent peu  peu; le
calme renat, et, avec lui renaissent les chants agrestes dont la douce
mlodie repose l'ame branle et consterne par l'horreur magnifique du
tableau prcdent.

Aprs cela, faudra-t-il absolument parler des trangets de style qu'on
rencontre dans cette oeuvre gigantesque; de ces groupes de cinq notes
de violoncelles, opposs  des traits de quatre notes dans les
contrebasses, qui se froissent sans pouvoir se fondre dans un unisson
rel? Faudra-t-il signaler cet appel des cors, arpgeant l'accord d'_ut_
pendant que les instruments  cordes tiennent celui de _fa_?... En
vrit, j'en suis incapable. Pour un travail de cette nature, il faut
raisonner froidement, et le moyen de se garantir de l'ivresse quand
l'esprit est proccup d'un pareil sujet!... Loin de l, on voudrait
dormir, dormir des mois entiers pour habiter en rve la sphre inconnue
que le gnie nous a fait un instant entrevoir. Que par malheur, aprs un
tel concert, on soit oblig d'assister  quelque opra-comique, 
quelque soire avec cavatines  la mode et _concerto_ de flte, on aura
l'air stupide; quelqu'un vous demandera:

Comment trouvez-vous ce duo italien?

On rpondra d'un air grave:

--Fort beau.

--Et ces variations de clarinette?

--Superbes.

--Et ce final du nouvel opra?

--Admirable.

Et quelque artiste distingu qui aura entendu vos rponses sans
connatre la cause de votre proccupation, dira en vous montrant: Quel
est donc cet imbcille?




VII

SYMPHONIE EN LA.


La septime symphonie est clbre par son _andante_. Ce n'est pas que
les trois autres parties soient moins dignes d'admiration; loin de l.
Mais le public ne jugeant d'ordinaire que par l'effet produit, et ne
mesurant cet effet que sur le bruit des applaudissements, il s'en suit
que le morceau le plus applaudi passe toujours pour le plus beau (bien
qu'il y ait des beauts d'un prix infini qui ne sont pas de nature 
exciter de bruyants suffrages); ensuite, pour rhausser davantage
l'objet de cette prdilection, on lui sacrifie tout le reste. Tel est,
en France du moins, l'usage invariable. C'est pourquoi, en parlant de
Beethoven, on dit l'_Orage_ de la symphonie pastorale, le _final_ de la
symphonie en _ut mineur_, l'_andante_ de la symphonie en _la_, etc.,
etc.

Il ne parat pas prouv que cette dernire ait t compose
postrieurement  la Pastorale et  l'Hroque, quelques personnes
pensent au contraire qu'elle les a prcdes de quelque temps. Le numro
d'ordre qui la dsigne comme la septime ne serait en consquence, si
cette opinion est fonde, que celui de sa publication.

Le premier morceau s'ouvre par une large et pompeuse introduction o la
mlodie, les modulations, les dessins d'orchestre, se disputent
successivement l'intrt, et qui commence par un de ces effets
d'instrumentation dont Beethoven est incontestablement le crateur. La
masse entire frappe un accord fort et sec, laissant  dcouvert,
pendant le silence qui lui succde, un hautbois, dont l'entre, cache
par l'attaque de l'orchestre, n'a pu tre aperue, et qui dveloppe seul
en sons tenus la mlodie. On ne saurait dbuter d'une faon plus
originale. A la fin de l'introduction, la note _mi_ dominante de _la_,
ramene aprs plusieurs excursions dans les tons voisins, devient le
sujet d'un jeu de timbres entre les violons et les fltes, analogue 
celui qu'on trouve dans les premires mesures du final de la symphonie
hroque. Le _mi_ va et vient, sans accompagnement, pendant six mesures,
changeant d'aspect chaque fois qu'il passe des instruments  cordes aux
instruments  vent; gard dfinitivement par la flte et le hautbois, il
sert  lier l'introduction  l'_allegro_, et devient la premire note du
thme principal, dont il dessine peu  peu la forme rhythmique. J'ai
entendu ridiculiser ce thme  cause de son agreste navet.
Probablement le reproche de manquer de noblesse ne lui et point t
adress, si l'auteur avait, comme dans sa Pastorale, inscrit en grosses
lettres, en tte de son _allegro_: _Ronde de Paysans_. On voit par l
que, s'il est des auditeurs qui n'aiment point  tre prvenus du sujet
trait par le musicien, il en est d'autres, au contraire, fort disposs
 mal accueillir toute ide qui se prsente avec quelque tranget dans
son costume, quand on ne leur donne pas d'avance la raison de cette
anomalie. Faute de pouvoir se dcider entre deux opinions aussi
divergentes, il est probable que l'artiste, en pareille occasion, n'a
rien de mieux  faire que de s'en tenir  son sentiment propre, sans
courir follement aprs la chimre du suffrage universel.

La phrase dont il s'agit est d'un rhythme extrmement marqu, qui,
passant ensuite dans l'harmonie, se reproduit sous une multitude
d'aspects, sans arrter un instant sa marche cadence jusqu' la fin.
L'emploi d'une formule rhythmique obstine n'a jamais t tent avec
autant de bonheur; et cet _allegro_, dont les dveloppements
considrables roulent constamment sur la mme ide, est trait avec une
si incroyable sagacit; les variations de la tonalit y sont si
frquentes, si ingnieuses; les accords y forment des groupes et des
enchanements si nouveaux, que le morceau finit avant que l'attention et
l'motion chaleureuse qu'il excite chez l'auditeur aient rien perdu de
leur extrme vivacit.

L'effet harmonique le plus hautement blm par les partisans de la
discipline scolastique, et le plus heureux en mme temps, est celui de
la rsolution de la dissonance dans l'accord de sixte et quinte sur la
sous-dominante du ton de _mi naturel_. Cette dissonance de seconde
place dans l'aigu sur un tremolo trs fort, entre les premiers et
seconds violons, se rsout d'une manire tout--fait nouvelle: on
pouvait faire rester le _mi_ et monter le _fa dize_ sur le _sol_, ou
bien garder le _fa_ en faisant descendre le _mi_ sur le _r_; Beethoven
ne fait ni l'un ni l'autre; sans changer de basse, il runit les deux
parties dissonantes dans une octave sur le _fa naturel_, en faisant
descendre le _fa dize_ d'un demi-ton, et le _mi_ d'une septime
majeure; l'accord, de quinte et sixte majeure qu'il tait, devenant
ainsi sixte mineure, sans la quinte qui s'est perdue sur le _fa
naturel_. Le brusque passage du forte au piano, au moment prcis de
cette singulire transformation de l'harmonie, lui donne encore une
physionomie plus tranche et en double la grce. N'oublions pas, avant
de passer au morceau suivant, de parler du crescendo curieux au moyen
duquel Beethoven ramne son rhythme favori un instant abandonn: il est
produit par une phrase de deux mesures (_r_, _ut dize_, _si dize_,
_si dize_, _ut dize_) dans le ton de _la majeur_, rpte onze fois de
suite au grave par les basses et altos, pendant que les instruments 
vent tiennent le _mi_, en haut, en bas et dans le milieu, en quadruple
octave, et que les violons sonnent comme un carillon les trois notes,
_mi_, _la_, _mi_, _ut_, rpercutes de plus en plus en vite, et
combines de manire  prsenter toujours la dominante, quand les basses
attaquent le _r_ ou le _si dize_ et la tonique ou sa tierce pendant
qu'elles font entendre l'_ut_. C'est absolument nouveau et aucun
imitateur, je crois, n'a encore essay fort heureusement de gaspiller
cette belle invention.

Le rhythme, un rhythme simple comme celui du premier morceau, mais d'une
forme diffrente, est encore la cause principale de l'incroyable effet
produit par l'_andante_. Il consiste uniquement dans un _dactyle_ suivi
d'un _sponde_, frapps sans relche, tantt dans trois parties, tantt
dans une seule, puis dans toutes ensemble; quelquefois servant
d'accompagnement, souvent concentrant l'attention sur eux seuls, ou
fournissant le premier thme d'une petite fugue pisodique  deux
sujets dans les instruments  cordes. Ils se montrent d'abord dans les
cordes graves des altos, violoncelles et contrebasses, nuancs d'un
_piano_ simple, pour tre rpts bientt aprs dans un _pianissimo_
plein de mlancolie et de mystre; de l ils passent aux seconds
violons, pendant que les violoncelles chantent une sorte de lamentation
dans le mode mineur; la phrase rhythmique s'levant toujours d'octave en
octave, arrive aux premiers violons, qui, par un crescendo, la
transmettent aux instruments  vent dans le haut de l'orchestre, o elle
clate alors dans toute sa force. L-dessus la mlodieuse plainte, mise
avec plus d'nergie, prend le caractre d'un gmissement convulsif; des
rhythmes inconciliables s'agitent peniblement les uns contre les autres;
ce sont des pleurs, des sanglots, des supplications; c'est l'expression
d'une douleur sans bornes, d'une souffrance dvorante... Mais une lueur
d'espoir vient de natre:  ces accents dchirants succde une vaporeuse
mlodie, pure, simple, douce, triste et rsigne _comme la patience
souriant  la douleur_. Les basses seules continuent leur inexorable
rhythme sous cet arc-en-ciel mlodieux; c'est, pour emprunter encore une
citation  la posie anglaise,

    One fatal remembrance, one sorrow, that throws
    Its black shade alike o'er our joys and our woes.

Aprs quelques alternatives semblables d'angoisses et de rsignation,
l'orchestre, comme fatigu d'une si pnible lutte, ne fait plus entendre
que des dbris de la phrase principale; il s'teint affaiss. Les fltes
et les hautbois reprennent le thme d'une voix mourante, mais la force
leur manque pour l'achever: ce sont les violons qui la terminent par
quelques notes de _pizzicato_  peine perceptibles; aprs quoi, se
ranimant tout--coup comme la flamme d'une lampe qui va s'teindre, les
instruments  vent exhalent un profond soupir sur une harmonie indcise
et... _le reste est silence_. Cette exclamation plaintive, par laquelle
l'_andante_ commence et finit, est produite par un accord (celui de
_sixte et quarte_) qui tend toujours  se rsoudre sur un autre, et dont
le sens harmonique incomplet est le seul qui pt permettre de finir, en
laissant l'auditeur dans le vague et en augmentant l'impression de
tristesse rveuse o tout ce qui prcde a d ncessairement le
plonger?--Le motif du _scherzo_ est modul d'une faon trs neuve. Il
est en _fa majeur_ et, au lieu de se terminer,  la fin de la premire
reprise: en _ut_, en _si bmol_, en _r mineur_, en _la mineur_, en _la
bmol_, ou en _r bmol_, comme la plupart des morceaux de ce genre,
c'est au ton de la tierce suprieure, c'est  _la naturel majeur_ que la
modulation aboutit. Le _scherzo_ de la symphonie pastorale, en _fa_
comme celui-ci, module  la tierce infrieure, en _r majeur_. Il y a
quelque ressemblance dans la couleur de ces enchanements de tons; mais
l'on peut remarquer encore d'autres affinits entre les deux ouvrages.
Le trio de celui-ci (_presto meno assa_), o les violons tiennent
presque continuellement la dominante, pendant que les hautbois et
clarinettes excutent une riante mlodie champtre au-dessous, est
tout--fait dans le sentiment du paysage et de l'idylle. On y trouve
encore une nouvelle forme de _crescendo_, dessine au grave par un
second cor, qui murmure les deux notes _la_, _sol dize_, dans un
rhythme binaire, bien que la mesure soit  trois temps, et en accentuant
le _sol dize_, quoique le _la_ soit la note relle. Le public parat
toujours frapp d'tonnement  l'audition de ce passage.

Le final est au moins aussi riche que les morceaux prcdents en
nouvelles combinaisons, en modulations piquantes, en caprices charmants.
Le thme offre quelques rapports avec celui de l'ouverture d'_Armide_,
mais c'est dans l'arrangement des premires notes seulement, et pour
l'oeil plutt que pour l'oreille; car  l'excution rien de plus
dissemblable que ces deux ides. On apprcierait mieux la fracheur et
la coquetterie de la phrase de Beethoven, bien diffrentes de l'lan
chevaleresque du thme de Gluck, si les accords frapps  l'aigu par les
instrumente  vent dominaient moins les premiers violons chantant dans
le mdium, pendant que les seconds violons et les altos accompagnent la
mlodie en dessous par un tremolo en double corde. Beethoven a tir des
effets aussi gracieux qu'imprvus, dans tout le cours de ce final, de la
transition subite du ton d'_ut dize mineur_  celui de _r majeur_.
L'une de ses plus heureuses hardiesses harmoniques est, sans contredit,
la grande pdale sur la dominante _mi_, brode par un _r dize_ d'une
valeur gale  celle de la bonne note. L'accord de septime se trouve
amen quelquefois au-dessus, de manire  ce que le _r naturel_ des
parties suprieures tombe prcisment sur le _r dize_ des basses; on
peut croire qu'il en rsultera une horrible discordance, ou tout au
moins un dfaut de clart dans l'harmonie; il n'en est pas ainsi
cependant, la force tonale de cette dominante est telle, que le _r
dize_ ne l'altre en aucune faon, et qu'on entend bourdonner le _mi_
exclusivement. Beethoven ne faisait pas de musique _pour les yeux_. La
coda, amene par cette pdale menaante, est d'un clat extraordinaire;
et bien digne de terminer un pareil chef-d'oeuvre d'habilet
technique, de got, de fantaisie, de savoir et d'inspiration.




VIII

SYMPHONIE EN FA.


Celle-ci est en _fa_ comme la pastorale, mais conue dans des
proportions moins vastes que les symphonies prcdentes. Pourtant si
elle ne dpasse gure, quant  l'ampleur des formes, la premire
symphonie (en _ut_ majeur), elle lui est au moins de beaucoup suprieure
sous le triple rapport de l'instrumentation, du rhythme et du style
mlodique.

Le premier morceau contient deux thmes, l'un et l'autre d'un caractre
doux et calme. Le second, le plus remarquable selon nous, semble viter
toujours la cadence parfaite, en modulant d'abord d'une faon
tout--fait inattendue (la phrase commence en _r majeur_ et se termine
en _ut majeur_), et en se perdant ensuite, sans conclure, sur l'accord
de septime diminue de la sous-dominante.

On dirait,  entendre ce caprice mlodique, que l'auteur, dispos aux
douces motions, en est dtourn tout--coup par une ide triste qui
vient interrompre son chant joyeux.

_L'andante scherzando_ est une de ces productions auxquelles on ne peut
trouver ni modle ni pendant; cela tombe du ciel tout entier dans la
pense de l'artiste; il l'crit tout d'un trait, et nous nous bahissons
 l'entendre. Les instruments  vent jouent ici le rle oppos de celui
qu'ils remplissent ordinairement: ils accompagnent d'accords plaqus,
frapps huit fois _pianissimo_ dans chaque mesure, le lger dialogue _a
punta d'arco_ des violons et des basses. C'est doux, ingnu et d'une
indolence toute gracieuse, comme la chanson de deux enfants cueillant
des fleurs dans une prairie par une belle matine de printemps. La
phrase principale se compose de deux membres, de trois mesures chacun,
dont la disposition symtrique se trouve drange par le silence qui
succde  la rponse des basses; le premier membre finit ainsi sur le
temps faible, et le second sur le temps fort. Les rpercussions
harmoniques des hautbois, clarinettes, cors et bassons, intressent si
fort, que l'auditeur ne prend pas garde, en les coutant, au dfaut de
symtrie produit dans le chant des instruments  cordes par la mesure
de silence surajoute.

Cette mesure elle-mme n'existe videmment que pour laisser plus
longtemps  dcouvert le dlicieux accord sur lequel va voltiger la
frache mlodie. On voit encore, par cet exemple, que la loi de la
carrure peut tre quelquefois enfreinte avec bonheur. Croirait-on que
cette ravissante idylle finit par celui de tous les lieux communs pour
lequel Beethoven avait le plus d'aversion: par la cadence italienne? Au
moment o la conversation instrumentale des deux petits orchestres, 
vent et  cordes, attache le plus, l'auteur, comme s'il et t
subitement oblig de finir, fait se succder en _tremolo_, dans les
violons, les quatre notes, _sol_, _fa_, _la_, _si bmol_ (sixte,
dominante, sensible et tonique), les rpte plusieurs fois
prcipitamment, ni plus ni moins que les Italiens quand ils chantent
_Flicit_, et s'arrte court. Je n'ai jamais pu m'expliquer cette
boutade.

Un menuet avec la coupe et le mouvement des menuets d'Haydn, remplace
ici le _scherzo_  trois temps brefs que Beethoven inventa, et dont il a
fait dans toutes ses autres compositions symphoniques un emploi si
ingnieux et si piquant. A vrai dire, ce morceau est assez ordinaire, la
vtust de la forme semble avoir touff la pense. Le final, au
contraire, tincelle de verve, les ides en sont brillantes, neuves et
dveloppes avec luxe. On y trouve des progressions diatoniques  deux
parties en mouvement contraire, au moyen desquelles l'auteur obtient un
crescendo d'une immense tendue et d'un grand effet pour sa proraison.
L'harmonie renferme seulement quelques durets produites par des notes
de passage, dont la rsolution sur la bonne note n'est pas assez
prompte, et qui s'arrtent mme quelquefois sur un silence.

En violentant un peu la lettre de la thorie, il est facile d'expliquer
ces discordances passagres; mais,  l'excution, l'oreille en souffre
toujours plus ou moins. Au contraire, la pdale haute des fltes et
hautbois sur le _fa_, pendant que les timbales accordes en octave
martellent cette mme note en dessous,  la rentre du thme, les
violons faisant entendre les notes _ut_, _sol_, _si bmol_ de l'accord
de septime dominante, prcdes de la tierce _fa_, _la_, fragment de
l'accord de tonique, cette note tenue  l'aigu, dis-je, non autorise
par la thorie, puisqu'elle n'entre pas toujours dans l'harmonie, ne
choque point du tout; loin de l, grce  l'adroite disposition des
instruments et au caractre propre de la phrase, le rsultat de cette
aggrgation de sons est excellent et d'une douceur remarquable. Nous ne
pouvons nous dispenser de citer, avant de finir, un effet d'orchestre,
celui de tous, peut-tre, qui surprend le plus l'auditeur  l'excution
de ce final: c'est la note _ut dize_ attaque trs fort par toute la
masse instrumentale,  l'unisson et  l'octave, aprs un _diminuendo_
qui est venu s'teindre sur le ton d'_ut naturel_. Ce rugissement est
immdiatement suivi, les deux premires fois, du retour du thme en
_fa_; et l'on comprend alors, que l'_ut dize_ n'tait qu'un _r bmol_
enharmonique, sixime note altre du ton principal. La troisime
apparition de cette trange rentre est d'un tout autre aspect;
l'orchestre, aprs avoir modul en _ut_, comme prcdemment, frappe un
vritable _r bmol_ suivi d'un fragment du thme en _r bmol_, puis un
vritable _ut dize_, auquel succde une autre parcelle du thme en _ut
dize mineur_; reprenant enfin ce mme _ut dize_, et le rptant trois
fois avec un redoublement de force, le thme rentre tout entier en _fa
dize mineur_. Le son qui avait figur au commencement comme une _sixte
mineure_, devient donc successivement, la dernire fois, _tonique
majeure bmolise_, _tonique mineure dize_, et enfin _dominante_.

C'est fort curieux.




IX

SYMPHONIE AVEC CHOEURS.


Analyser une pareille composition est une tche difficile et dangereuse
que nous avons longtemps hsit  entreprendre, une tentative tmraire
dont l'excuse ne peut tre que dans nos efforts persvrants pour nous
mettre au point de vue de l'auteur, pour pntrer le sens intime de son
oeuvre, pour en prouver l'effet, et pour tudier les impressions
qu'elle a produites jusqu'ici sur certaines organisations
exceptionnelles et sur le public. Parmi les jugements divers qu'on a
ports sur elle, il n'y en a peut-tre pas deux dont l'nonc soit
identique. Certains critiques la regardent comme une _monstrueuse
folie_; d'autres n'y voient que les _dernires lueurs d'un gnie
expirant_; quelques-uns, plus prudents, dclarent n'y rien comprendre
quant  prsent, mais ne dsesprent pas de l'apprcier, au moins
approximativement, plus tard; la plupart des artistes la considrent
comme une conception extraordinaire dont quelques parties nanmoins
demeurent encore inexpliques ou sans but apparent. Un petit nombre de
musiciens naturellement ports  examiner avec soin tout ce qui tend 
agrandir le domaine de l'art, et qui ont mrement rflchi sur le plan
gnral de la symphonie avec choeurs aprs l'avoir lue et coute
attentivement  plusieurs reprises, affirment que cet ouvrage leur
parat tre la plus magnifique expression du gnie de Beethoven: cette
opinion, nous croyons l'avoir dit dans une des pages prcdentes, est
celle que nous partageons.

Sans chercher ce que le compositeur a pu vouloir exprimer d'ides  lui
personnelles, dans ce vaste pome musical, tude pour laquelle le champ
des conjectures est ouvert  chacun, et que M. Urhan[11], d'ailleurs, a
faite nagure avec un talent et une sagacit rares, voyons si la
nouveaut de la forme ne serait pas ici justifie par une intention
indpendante de toute pense philosophique ou religieuse, galement
raisonnable et belle pour le chrtien fervent, comme pour le panthste
et pour l'athe, par une intention, enfin, purement musicale et
potique.

Beethoven avait crit dj huit symphonies avant celle-ci. Pour aller
au-del du point o il tait alors parvenu  l'aide des seules
ressources de l'instrumentation, quels moyens lui restaient?
l'adjonction des voix aux instruments. Mais pour observer la loi du
crescendo, et mettre en relief dans l'oeuvre mme la puissance de
l'auxiliaire qu'il voulait donner  l'orchestre, n'tait-il pas
ncessaire de laisser encore les instruments figurer seuls sur le
premier plan du tableau qu'il se proposait de drouler?... Une fois
cette donne admise, on conoit fort bien qu'il ait t amen  chercher
une musique mixte qui pt servir de liaison aux deux grandes divisions
de la symphonie; le rcitatif instrumental fut le pont qu'il osa jeter
entre le choeur et l'orchestre, et sur lequel les instruments
passrent pour aller se joindre aux voix. Le passage tabli, l'auteur
dut vouloir motiver, en l'annonant, la fusion qui allait s'oprer, et
c'est alors que, parlant lui-mme par la voix d'un coryphe, il s'cria,
en employant les notes du rcitatif instrumental qu'il venait de faire
entendre: _Amis! plus de pareils accords, mais commenons des chants
plus agrables et plus remplis de joie!_ Voil donc, pour ainsi dire, le
trait d'alliance conclu entre le choeur et l'orchestre; la mme
phrase de rcitatif, prononce par l'un et par l'autre, semble tre la
formule du serment. Libre au musicien ensuite de choisir le texte de sa
composition chorale: c'est  Schiller que Beethoven va le demander; il
s'empare de l'_Ode  la Joie_, la colore de mille nuances que la posie
toute seule n'et jamais pu rendre sensibles, et s'avance en augmentant
jusqu' la fin, de pompe, de grandeur et d'clat.

Telle est, si je ne me trompe, la raison de l'ordonnance gnrale de
cette immense composition, dont nous allons maintenant tudier en dtail
toutes les parties.

Le premier morceau, empreint d'une sombre majest, ne ressemble  aucun
de ceux que Beethoven crivit antrieurement. L'harmonie en est d'une
hardiesse quelquefois excessive: les dessins les plus originaux, les
traits les plus expressifs, se pressent, se croisent, s'entrelacent en
tout sens, mais sans produire ni obscurit, ni encombrement; il n'en
rsulte, au contraire, qu'un effet parfaitement clair, et les voix
multiples de l'orchestre qui se plaignent ou menacent, chacune  sa
manire et dans son style spcial, semblent n'en former qu'une seule; si
grande est la force du sentiment qui les anime.

Cet _Allegro maestoso_, crit en _r_ mineur, commence cependant sur
l'accord de _la_, sans la tierce, c'est--dire sur une tenue des notes
_la_, _mi_, disposes en quinte, arpges en dessus et en dessous par
les premiers violons, altos et contrebasses, de manire  ce que
l'auditeur ignore s'il entend l'accord de _la_ mineur, celui de _la_
majeur, ou celui de la dominante de _r_. Cette longue indcision de la
tonalit donne beaucoup de force et un grand caractre  l'entre du
_tutti_ sur l'accord de _r mineur_. La proraison contient des accents
dont l'ame s'meut tout entire; il est difficile de rien entendre de
plus profondment tragique que ce chant des instruments  vent sous
lequel une phrase chromatique en _tremolo_ des instruments  cordes
s'enfle et s'lve peu  peu, en grondant comme la mer aux approches de
l'orage. C'est l une magnifique inspiration.

Nous aurons plus d'une occasion de faire remarquer dans cet ouvrage des
aggrgations de notes auxquelles il est vraiment impossible de donner le
nom d'accords; et nous devrons reconnatre que la raison de ces
anomalies nous chappe compltement. Ainsi,  la page 17 de l'admirable
morceau dont nous venons de parler, on trouve un dessin mlodique de
clarinettes et bassons, accompagn de la faon suivante dans le ton
d'_ut_ mineur: la basse frappe d'abord le _fa dise_ portant _septime
diminue_, puis _la bmol_ portant _tierce_, _quarte_ et _sixte
augmente_, et enfin _sol_, au-dessus duquel les fltes et hautbois
frappent les notes _mi bmol_, _sol_, _ut_, qui donneraient un accord de
_sixte_ et _quarte_, rsolution excellente de l'accord prcdent, si les
seconds violons et altos ne venaient ajouter  l'harmonie les deux sons
_fa naturel_ et _la bmol_, qui la dnaturent et produisent une
confusion fort dsagrable et heureusement fort courte. Ce passage est
peu charg d'instrumentation et d'un caractre tout--fait exempt de
rudesse, je ne puis donc comprendre cette quadruple dissonance si
trangement amene et que rien ne motive. On pourrait croire  une faute
de gravure, mais en examinant bien ces deux mesures et celles qui
prcdent, le doute se dissipe, et l'on demeure convaincu que telle a
t rellement l'intention de l'auteur.

Le _scherzo vivace_ qui suit ne contient rien de semblable; on y trouve,
il est vrai, plusieurs pdales hautes et moyennes sur la tonique,
passant au travers de l'accord de dominante; mais j'ai dj fait ma
profession de foi au sujet de ces tenues trangres  l'harmonie, et il
n'est pas besoin de ce nouvel exemple pour prouver l'excellent parti
qu'on en peut tirer quand le sens musical les amne naturellement. C'est
au moyen du rhythme surtout que Beethoven a su rpandre tant d'intrt
sur ce charmant badinage; le thme si plein de vivacit, quand il se
prsente avec sa rponse fugue entrant au bout de quatre mesures,
ptille de verve ensuite lorsque la rponse, paraissant une mesure plus
tt, vient dessiner un rhythme ternaire au lieu du rhythme binaire
adopt en commenant.

Le milieu du _scherzo_ est occup par un _presto_  _deux temps_, d'une
jovialit toute villageoise, dont le thme se dploie sur une pdale
intermdiaire tantt tonique et tantt dominante, avec accompagnement
d'un contre-thme qui s'harmonise aussi galement bien avec l'une et
l'autre note tenue, _dominante et tonique_. Ce chant est ramen en
dernier lieu par une phrase de hautbois, d'une ravissante fracheur,
qui, aprs s'tre quelque temps balance sur l'accord de neuvime
dominante majeure de _r_, vient s'panouir dans le ton de _fa naturel_
d'une manire aussi gracieuse qu'inattendue. On retrouve l un reflet de
ces douces impressions si chres  Beethoven, que produisent l'aspect de
la nature riante et calme, la puret de l'air, les premiers rayons d'une
aurore printanire.

Dans l'_adagio cantabile_, le principe de l'unit est si peu observ
qu'on pourrait y voir plutt deux morceaux distincts qu'un seul. Au
premier chant en _si bmol_  quatre temps, succde une autre mlodie
absolument diffrente en _r majeur_ et  trois temps; le premier thme,
lgrement altr et vari par les premiers violons, fait une seconde
apparition dans le ton primitif pour ramener de nouveau la mlodie 
trois temps, sans altrations ni variations, mais dans le ton de _sol
majeur_; aprs quoi, le premier thme s'tablit dfinitivement et ne
permet plus  la phrase rivale de partager avec lui l'attention de
l'auditeur. Il faut entendre plusieurs fois ce merveilleux _andante_
pour s'accoutumer tout  fait  une aussi singulire disposition. Quant
 la beaut de toutes ces mlodies,  la grce infinie des ornements
dont elles sont couvertes, aux sentiments de tendresse mlancolique,
d'abattement passionn, de religiosit rveuse qu'elles expriment, si ma
prose pouvait en donner une ide seulement approximative, la musique
aurait trouv dans la parole crite une mule que le plus puissant des
potes lui-mme ne parviendra jamais  lui opposer.

Nous touchons au moment o les voix vont s'unir  l'orchestre. Les
violoncelles et contrebasses entonnent le rcitatif dont nous avons
parl plus haut, aprs une ritournelle des instruments  vent, rauque et
violente comme un cri de colre. L'accord de sixte majeure, _fa_, _la_,
_r_, par lequel ce _presto_ dbute, se trouve altr par une
appogiature sur le _si bmol_, frappe en mme temps par les fltes,
hautbois et clarinettes; cette sixime note du ton de _r mineur_ grince
horriblement contre la dominante et produit un effet excessivement dur.
Cela exprime bien la fureur et la rage, mais je ne vois pas ce qui peut
exciter ici un sentiment pareil,  moins que l'auteur, avant de faire
dire  son coryphe: _Commenons des chants plus agrables_, n'ait voulu
par un bizarre caprice calomnier l'harmonie instrumentale. Il semble la
regretter cependant, car entre chaque phrase du rcitatif des basses, il
reprend, comme autant de souvenirs qui lui tiennent au coeur, des
fragments des trois morceaux prcdents; et de plus, aprs ce mme
rcitatif, il place dans l'orchestre, au milieu d'un choix d'accords
exquis, le beau thme que vont bientt chanter toutes les voix, sur
l'ode de Schiller. Ce chant, d'un caractre doux et calme, s'anime et se
brillante peu  peu, en passant des basses, qui le font entendre les
premires, aux violons et aux instruments  vent. Aprs une interruption
soudaine, l'orchestre entier reprend la furibonde ritournelle dj
cite, et qui annonce ici le rcitatif vocal.

Le premier accord est encore pos sur un _fa_, qui est sens porter la
tierce et la sixte, et qui les porte rellement; mais cette fois
l'auteur ne se contente pas de l'appogiature _si bmol_, il y ajoute
celles du _sol_, du _mi_ et de l'_ut dize_, de sorte que TOUTES LES
NOTES DE LA GAMME DIATONIQUE MINEURE se trouvent frappes en mme temps
et produisent l'pouvantable assemblage de sons: _fa_, _la_, _ut
dize_, _mi_, _sol_, _si bmol_, _r_.

Le compositeur franais, Martin, dit Martini, dans son opra de _Sapho_,
avait, il y a quarante ans, voulu produire un hurlement d'orchestre
analogue, en employant  la fois tous les intervalles diatoniques,
chromatiques et enharmoniques, au moment o l'amante de Phaon se
prcipite dans les flots: sans examiner l'opportunit de sa tentative et
sans demander si elle portait ou non atteinte  la dignit de l'art; il
est certain que son but ne pouvait tre mconnu. Ici, mes efforts pour
dcouvrir celui de Beethoven sont compltement inutiles. Je vois une
intention formelle, un projet calcul et rflchi de produire deux
discordances, dont la seconde est cent fois pire que la premire, et
cela aux deux instants qui prcdent l'apparition successive du
rcitatif dans les instruments et dans la voix; mais j'ai beaucoup
cherch la raison de cette ide, et je suis forc d'avouer qu'elle m'est
inconnue.

Le coryphe, aprs avoir chant son rcitatif dont les paroles, nous
l'avons dit, sont de Beethoven, expose seul, avec un lger
accompagnement de deux instruments  vent et de l'orchestre  cordes en
_pizzicato_, le thme de l'ode  la Joie. Ce thme parat jusqu' la fin
de la symphonie, on le reconnot toujours, et pourtant il change
continuellement d'aspect. L'tude de ces diverses transformations offre
un intrt d'autant plus puissant, que chacune d'elles produit une
nuance nouvelle et tranche dans l'expression d'un sentiment unique,
celui de la joie. Cette joie est au dbut pleine de douceur et de paix;
elle devient un peu plus vive au moment o la voix des femmes se fait
entendre. La mesure change; la phrase, chante d'abord  quatre temps,
reparat dans la mesure  6/8 et formule en syncopes continuelles; elle
prend alors un caractre plus fort, plus agile et qui se rapproche de
l'accent guerrier. C'est le chant de dpart du hros sr de vaincre, on
croit voir tinceler son armure et entendre le bruit cadenc de ses pas.
Un thme fugu, dans lequel on retrouve encore le dessin mlodique
primitif, sert pendant quelque temps de sujet aux bats de l'orchestre:
ce sont les mouvements divers d'une foule active et remplie d'ardeur...
Mais le choeur rentre bientt et chante nergiquement l'hymne joyeuse
dans sa simplicit premire, aid des instruments  vent qui plaquent
les accords en suivant la mlodie, et travers en tous sens par un
dessin diatonique excut par la masse entire des instruments  cordes
en unissons et octaves. L'_andante maestoso_ qui suit, est une sorte de
choral qu'entonnent d'abord les tnors et les basses du choeur, runis
 un trombone, aux violoncelles et aux contre-basses. La joie est ici
religieuse, grave, immense; le choeur se tait un instant, pour
reprendre avec moins de force ses larges accords, aprs un solo
d'orchestre d'o rsulte un effet d'orgue d'une grande beaut.
L'imitation du majestueux instrument des temples chrtiens, est produite
par des fltes dans le bas, des clarinettes dans le chalumeau, des sons
graves de bassons, des altos diviss en deux parties, haute et moyenne,
et des violoncelles jouant sur leurs cordes  vide _sol_, _r_, ou sur
l'_ut bas_ ( vide) et l'_ut_ du mdium, toujours en double corde. Ce
morceau commence en _sol_, il passe en _ut_, puis en _fa_, et se termine
par un point d'orgue sur la septime dominante de _r_. Suit un grand
_allegro_  6/4, o se runissent ds le commencement le premier thme,
dj tant et si diversement reproduit, et le choral de l'_andante_
prcdent. Le contraste de ces deux ides est rendu plus saillant encore
par une variation rapide du chant joyeux, excute par les premiers
violons au-dessus des grosses notes du choral. Il y a moins de fougue,
moins de grandeur et plus de lgret dans le style du morceau suivant:
une gat nave, exprime d'abord par quatre voix seules et plus
chaudement colore ensuite par l'adjonction du choeur, en fait le
fond. Quelque accents tendres et religieux y alternent  deux reprises
diffrentes avec la gaie mlodie, mais le mouvement devient plus
prcipit, tout l'orchestre clate, les instruments  percussion,
timbales, cymbales, triangle et grosse caisse, frappent rudement les
temps forts de la mesure; la joie reprend son empire, la joie populaire,
tumultueuse, qui ressemblerait  une orgie, si, en terminant, toutes les
voix ne s'arrtaient de nouveau sur un rhythme solennel pour envoyer,
dans une exclamation extatique, leur dernier salut d'amour et de respect
 la divine joie. L'orchestre termine seul, non sans lancer encore, dans
son ardente course, des fragments du premier thme dont on ne se lasse
pas.

Une traduction aussi exacte que possible de la posie allemande traite
par Beethoven, donnera maintenant au lecteur le motif de cette multitude
de combinaisons musicales, savants auxiliaires d'une inspiration
continue, instruments dociles d'un gnie puissant et infatigable. La
voici:

     O Joie! belle tincelle des Dieux, fille de l'lyse, nous entrons
     tout brlants du feu divin dans ton sanctuaire! un pouvoir magique
     runit ceux que le monde et le rang sparent;  l'ombre de ton aile
     si douce tous les hommes deviennent frres.

     Celui qui a le bonheur d'tre devenu l'ami d'un ami; celui qui
     possde une femme aimable, oui, celui qui peut dire  soi une ame
     sur cette terre, que sa joie se mle  la ntre! mais que l'homme
      qui cette flicit ne fut pas accorde se glisse en pleurant hors
     du lieu qui nous rassemble!

     Tous les tres boivent la joie au sein de la nature; les bons et
     les mchants suivent des chemins de fleurs. La nature nous a donn
     l'amour, le vin et la mort, cette preuve de l'amiti. Elle a donn
     la volupt au ver; le chrubin est debout devant Dieu.

     Gai! gai! comme les soleils roulent sur le plan magnifique du
     ciel, de mme, frres, courez fournir votre carrire, pleins de
     joie comme le hros qui marche  la victoire.

     Que des millions d'tres, que le monde entier se confonde dans un
     mme embrassement! Frres, au-del des sphres doit habiter un pre
     bien-aim.

     Millions, vous vous prosternez? reconnaissez-vous l'oeuvre du
     Crateur? cherchez l'auteur de ces merveilles au-dessus des astres,
     car c'est l qu'il rside.

     O Joie! belle tincelle des dieux, fille de l'lyse, nous entrons
     tout brlants du feu divin dans ton sanctuaire!

     Fille de l'lyse, joie, belle tincelle des Dieux!!

Si le public du Conservatoire, en coutant cette symphonie, avait entre
les mains une traduction dans le genre de celle-ci, il suivrait mieux,
trs-certainement, la pense du compositeur.

Il faudrait en outre, pour l'excution, un nombre de chanteurs d'autant
plus considrable, que le choeur doit videmment couvrir l'orchestre
en maint endroit, et que d'ailleurs, la manire dont la musique est
dispose sur les paroles et l'lvation excessive du diapason des
parties de chant, rendent fort difficile l'mission de la voix, et
diminuent beaucoup le volume et l'nergie des sons.

Malgr tout, cependant, il est vident que ce mme public, si froid
d'abord pour cette partition colossale, commence  entrer sous son
influence. Encore deux ou trois auditions, et il en sentira peut-tre
toutes les beauts....

* * *

Quand Beethoven, en terminant son oeuvre, considra les majestueuses
dimensions du monument qu'il venait d'lever, il dut se dire: Vienne la
mort maintenant, ma tche est accomplie.




TRIOS ET SONATES.


Il y a beaucoup de gens en France pour qui le nom de Beethoven n'veille
que les ides d'orchestre et de symphonies; ils ignorent que dans tous
les genres de musique, cet infatigable Titan a laiss des
chefs-d'oeuvre presque galement admirables.

Il a fait un opra: _Fidelio_; un ballet: _Promthe_; un mlodrame:
_Egmont_; des ouvertures de tragdies: celles de _Coriolan_ et des
_Ruines d'Athnes_; six ou sept autres ouvertures sur des sujets
indtermins; deux grandes messes; un oratorio: _le Christ au mont des
Oliviers_; dix-huit quatuors pour deux violons, alto et basse; plusieurs
autres quatuors et quintetti pour trois ou quatre instruments  vent et
piano; des trios pour piano, violon et basse; un grand nombre de
sonates pour le piano seul ou pour piano avec un instrument  cordes,
basse ou violon; un septuor pour quatre instruments  cordes et trois
instruments  vent; un grand concerto de violon; quatre ou cinq
concertos de piano avec orchestre; une fantaisie pour piano principal
avec orchestre et choeurs; une multitude d'airs varis pour divers
instruments; des romances et chansons avec accompagnement de piano; un
cahier de cantiques  une et plusieurs voix; une cantate ou scne
lyrique avec orchestre; des choeurs avec orchestre sur diffrentes
posies allemandes, deux volumes d'tudes sur l'harmonie et le
contre-point; et enfin, les neuf fameuses symphonies que la socit du
Conservatoire a popularises.

Il ne faut pas croire que cette fcondit de Beethoven ait rien de
commun avec celle des compositeurs italiens, qui ne comptent leurs
opras que par cinquantaines, tmoin les cent soixante partitions de
Paisiello. Non certes! une telle opinion serait souverainement injuste.
Si nous en exceptons l'ouverture des _Ruines d'Athnes_, et peut-tre
deux ou trois autres fragments vraiment indignes du grand nom de leur
auteur, et qui sont tombs de sa plume dans ces rares instants de
somnolence qu'Horace reproche, avec tant soit peu d'ironie, au _bon_
Homre lui-mme, tout le reste est de ce style noble lev, ferme,
hardi, expressif, potique et toujours neuf, qui font incontestablement
de Beethoven la sentinelle avance de la civilisation musicale. C'est
tout au plus si, dans ce grand nombre de compositions, on peut dcouvrir
quelques vagues ressemblances entre quelques-unes des mille phrases qui
en font la splendeur et la vie. Cette tonnante facult d'tre toujours
nouveau sans sortir du vrai et du beau se conoit jusqu' un certain
point dans les morceaux d'un mouvement vif; la pense alors aide par
les puissances du rhythme peut, dans ses bonds capricieux, sortir plus
aisment des routes battues; mais o l'on cesse de la comprendre, c'est
dans les _adagios_, c'est dans ces mditations extra-humaines o le
gnie panthiste de Beethoven aime tant  se plonger. L, plus de
passions, plus de tableaux terrestres, plus d'hymnes  la joie, 
l'amour,  la gloire, plus de chants enfantins, de doux propos, de
saillies mordantes ou comiques, plus de ces terribles clats de fureur,
de ces accents de haine que les lancements d'une souffrance secrte lui
arrachent si souvent; il n'a mme plus de mpris dans le coeur, il
n'est plus de notre espce, il l'a oublie, il est sorti de notre
atmosphre; calme et solitaire, il nage dans l'ther; comme ces aigles
des Andes planant  des hauteurs au-dessous desquelles les autres
cratures ne trouvent dj plus que l'asphyxie et la mort, ses regards
plongent dans l'espace, il vole  tous les soleils, chantant la nature
infinie. Croirait-on que le gnie de cet homme ait pu prendre un pareil
essor, pour ainsi dire, quand il l'a voulu!... C'est ce dont on peut se
convaincre cependant, par les preuves nombreuses qu'il nous en a
laisss, moins encore dans ses symphonies que dans ses compositions de
piano. L, et seulement l, n'ayant plus en vue un auditoire nombreux,
le public, la foule, il semble avoir crit pour lui-mme, avec ce
majestueux abandon que la foule ne comprend pas, et que la ncessit
d'arriver promptement  ce que nous appelons _l'effet_ doit altrer
invitablement. L aussi la tche de l'excutant devient crasante,
sinon par les difficults de mcanisme, au moins par le profond
sentiment, par la grande intelligence que de telles oeuvres exigent de
lui; il faut de toute ncessit que le virtuose s'efface devant le
compositeur comme fait l'orchestre dans les symphonies; il doit y avoir
absorption complte de l'un par l'autre; mais c'est prcisment en
s'identifiant de la sorte avec la pense qu'il nous transmet que
l'interprte grandit de toute la hauteur de son modle.

Il y a une oeuvre de Beethoven connue sous le nom de sonate en _ut
dize_ mineur, dont l'adagio est une de ces posies que le langage
humain ne sait comment dsigner. Ses moyens d'action sont fort simples:
la main gauche tale doucement de larges accords d'un caractre
solennellement triste et dont la dure permet aux vibrations du piano de
s'teindre graduellement sur chacun d'eux; au-dessus, les doigts
infrieurs de la main droite arpgent un dessin d'accompagnement obstin
dont la forme ne varie presque pas depuis la premire mesure jusqu' la
dernire, pendant que les autres doigts font entendre une sorte de
lamentation, efflorescence mlodique de cette sombre harmonie. Un jour,
il y a sept ou huit ans, Liszt excutant cet adagio devant un petit
cercle dont je faisais partie, s'avisa de le dnaturer, suivant l'usage
alors adopt pour se faire applaudir du public fashionable: au lieu de
ces longues tenues des basses, au lieu de cette svre uniformit de
rhythme et de mouvement dont je viens de parler, il plaa des trilles,
des _tremolo_, il pressa et ralentit la mesure, troublant ainsi par des
accents passionns le calme de cette tristesse, et faisant gronder le
tonnerre dans ce ciel sans nuages qu'assombrit seulement le dpart du
soleil.... Je souffris cruellement, je l'avoue, plus encore qu'il ne
m'est jamais arriv de souffrir en entendant nos malheureuses
cantatrices broder le grand monologue du _Freyschtz_; car,  cette
torture, se joignait le chagrin de voir un tel artiste donner dans le
travers o ne tombent d'ordinaire que des mdiocrits. Mais qu'y faire?
Liszt tait alors comme ces enfants qui, sans se plaindre, se relvent
eux-mmes d'une chute qu'on feint de ne pas apercevoir, et qui crient si
on leur tend la main. Il s'est firement relev: aussi, depuis ces
dernires annes surtout, n'est-ce plus lui qui poursuit le succs, mais
bien le succs qui perd haleine  le suivre; les rles sont changs.
Revenons  notre sonate. Dernirement un de ces hommes de coeur et
d'esprit, que les artistes sont si heureux de rencontrer, avait runi
quelques amis; j'tais du nombre. Liszt arriva dans la soire, et,
trouvant la discussion engage sur la valeur d'un morceau de Weber,
auquel le public, soit  cause de la mdiocrit de l'excution, soit
pour toute autre raison, avait, dans un concert rcent, fait un assez
triste accueil, se mit au piano pour rpondre  sa manire aux
antagonistes de Weber. L'argument parut sans rplique, et on fut oblig
d'avouer qu'une oeuvre de gnie avait t mconnue. Comme il venait de
finir, la lampe qui clairait l'appartement parut prs de s'teindre;
l'un de nous allait la ranimer.

--N'en faites rien, lui dis-je; s'il veut jouer l'adagio en _ut dize
mineur_ de Beethoven, ce demi-jour ne gtera rien.

--Volontiers, dit Liszt, mais teignez tout--fait la lumire, couvrez
le feu, que l'obscurit soit complte.

Alors, au milieu de ces tnbres, aprs un instant de recueillement, la
noble lgie, la mme qu'il avait autrefois si trangement dfigure,
s'leva dans sa simplicit sublime; pas une note, pas un accent ne
furent ajouts aux accents et aux notes de l'auteur. C'tait l'ombre de
Beethoven, voque par le virtuose, dont nous entendions la grande voix.
Chacun de nous frissonnait en silence, et aprs le dernier accord on se
tut encore... nous pleurions.

Une assez notable partie du public franais ignore pourtant l'existence
de ces oeuvres merveilleuses. Certes le trio en _si bmol_ tout
entier, l'adagio de celui en _r_ et la sonate en _la_ avec violon ont
d prouver  ceux qui les connaissent que l'illustre compositeur tait
loin d'avoir vers dans l'orchestre tous les trsors de son gnie. Mais
son dernier mot n'est pas l; c'est dans les sonates pour piano seul
qu'il faut le chercher. Le moment viendra bientt peut-tre o ces
oeuvres, qui laissent derrire elles ce qu'il y a de plus avanc dans
l'art, pourront tre comprises, sinon de la foule, au moins d'un public
d'lite. C'est une exprience  tenter; si elle ne russit pas, on la
recommencera plus tard.

Les grandes sonates de Beethoven serviront d'chelle mtrique pour
mesurer le dveloppement de notre intelligence musicale.




ACADMIE ROYALE DE MUSIQUE.

PREMIRE REPRSENTATION DU FREYSCHTZ,

OPRA EN TROIS ACTES, DE CARL MARIA DE WEBER.


Nous sommes au milieu de juin, et il fait presque froid; le vent gmit,
les arbres crient et s'agitent; les nuages courent au ciel; de
mlancoliques souvenirs s'veillent..... Ne semble-t-il pas qu'ainsi
douloureusement mu, il doive m'tre facile de parler de l'oeuvre et
de l'artiste dont notre monde musical est  cette heure exclusivement
proccup? Il n'en est rien pourtant. La profondeur de certaines
impressions est telle, l'ardeur de certains enthousiasmes est si chaste,
il y a des rminiscences de jeunesse lies  de si pnibles
circonstances que le coeur saigne  les laisser chapper. Je crois
avoir vcu un sicle pendant les quinze ou seize ans qui se sont couls
depuis le jour o pour la premire et dernire fois Weber traversa
Paris. Il se rendait  Londres pour y voir tomber un de ses
chefs-d'oeuvre (_Obron_), et mourir. Combien je dsirai le voir
alors! avec quelles palpitations je le suivis, le soir o, souffrant
dj et peu d'heures avant son fatal dpart pour l'Angleterre, il voulut
assister  la reprise d'_Olympie_! Ma poursuite fut vaine. Le matin de
ce mme jour, Lesueur m'avait dit: Je viens de recevoir la visite de
Weber! Cinq minutes plus tt vous l'eussiez entendu me jouer sur le
piano des scnes entires de nos partitions; il les connat toutes! En
entrant quelques heures aprs dans un magasin de musique:

Si vous saviez qui s'est assis l tout  l'heure!

--Qui donc?

--Weber!

En arrivant  l'Opra le soir, et en coutant la foule rpter: Weber
vient de traverser le foyer;--il est rentr dans la salle;--il est aux
premires loges, je me dsesprais de ne pouvoir enfin l'atteindre.
Mais tout fut inutile; personne ne put me le montrer. A l'inverse de ces
potiques apparitions de Shakespeare, visible pour tous, il demeura
invisible pour un seul. Trop inconnu pour oser lui crire, et sans amis
en position de me prsenter  lui, il fallut sortir sans l'apercevoir.
Oh! si les hommes inspirs pouvaient deviner les grandes passions que
leurs oeuvres font natre! s'il leur tait donn de dcouvrir ces
admirations de cent mille ames concentres et enfouies dans une seule,
qu'il leur serait doux de s'en entourer, de les accueillir, et de se
consoler auprs d'elles de l'envieuse haine des uns, de l'inintelligente
frivolit des autres, de la tideur de tous!

Malgr sa popularit, malgr le foudroyant clat et la vogue du
_Freyschtz_, malgr la conscience qu'il avait sans doute de son gnie,
Weber, plus qu'un autre peut-tre, et t heureux de ces obscures mais
sincres adorations. Il avait crit des pages admirables, traites par
les virtuoses et les critiques avec la plus ddaigneuse froideur; son
dernier opra, le plus grandiose, _Euryanthe_, n'avait obtenu qu'un
demi-succs; il lui tait permis d'avoir des inquitudes sur le sort
d'_Obron_, en songeant qu' une oeuvre pareille il faut un public de
potes, un parterre de rois de la pense; enfin, le roi des rois,
Beethoven lui-mme, pendant longtemps l'avait mconnu. On conoit donc
qu'il ait pu quelquefois, comme il l'crivit ensuite, douter de sa
mission musicale, et qu'il soit mort du coup qui frappa _Obron_.

Si la diffrence fut grande entre la destine de cette partition
merveilleuse et le sort de son an, le _Freyschtz_, ce n'est pas qu'il
y ait rien de vulgaire dans la physionomie de l'heureux lu de la
popularit, rien de mesquin dans ses formes, rien de faux dans son
clat, rien d'ampoul ni d'emphatique dans son langage; l'auteur n'a
pas mis l'un plus que l'autre sous le patronage des excutants; il n'a
jamais fait la moindre concession aux puriles exigences de la mode, 
celles plus imprieuses encore des grands orgueils chantants. Il fut
aussi simplement vrai, aussi firement original, aussi ennemi des
formules, aussi digne en face du public, dont il ne voulut acheter les
applaudissements par aucune lche condescendance, aussi grand artiste
enfin dans le _Freyschtz_ que dans _Obron_. Mais la posie du premier
est pleine de mouvement, de passion et de contrastes. Le surnaturel y
amne des effets tranges et violents; la mlodie, l'harmonie et le
rhythme combins tonnent, brlent et clairent; tout concourt  veiller
brusquement l'attention. Les personnages, en outre, pris dans la vie
commune, trouvent de plus nombreuses sympathies; la peinture de leurs
sentiments, le tableau de leurs moeurs motivent aussi quelquefois
l'emploi d'un moins haut style, qui, raviv par un travail exquis,
acquiert un charme irrsistible mme pour les esprits ddaigneux de
jouets sonores, et, ainsi par, semble  la foule l'idal de l'art, le
prodige de l'invention.

Dans _Obron_, au contraire, bien que les passions humaines y jouent un
grand rle, le fantastique domine encore, mais le fantastique gracieux,
calme, frais. Au lieu de monstres, d'apparitions horribles, ce sont des
choeurs d'esprits ariens, des sylphes, des fes, des ondines. Et la
langue de ce peuple au doux sourire, langue  part, qui emprunte 
l'harmonie son charme principal, dont la mlodie est capricieusement
vague, dont le rhythme lent, voil, devient souvent difficile  saisir,
et d'autant moins intelligible pour la foule, que ses finesses ne
peuvent tre senties, mme des musiciens, sans une attention extrme,
unie  une grande vivacit d'imagination. La rverie allemande
sympathise plus aisment sans doute avec cette divine posie; pour nous,
Franais, elle ne serait, je le crains, qu'un sujet d'tude curieux un
instant, d'o natraient bientt aprs la fatigue et l'ennui. On en a pu
juger quand la troupe de Carlsruhe vint en 1828 donner des
reprsentations au thtre Favart. Le choeur des ondines, ce chant
mollement cadenc, qui exprime un bonheur si pur, si complet, ne se
compose que de deux strophes assez courtes. Mais comme sur un mouvement
lent se balancent des inflexions constamment douces, l'attention du
public s'teignait au bout de quelques mesures;  la fin du premier
couplet le malaise de l'auditoire tait vident, on murmurait, et faire
couter la seconde reprise devenait impossible; on ne l'a mme tent
qu'une fois.

Quoi qu'il en soit de la difficult de populariser _Obron_ parmi nous,
disons que la vogue du _Freyschtz_ fut rapide, gnrale, et qu'elle
n'est pas, il s'en faut, sur le point de s'affaiblir. La mise en scne
de ce chef-d'oeuvre  l'Opra vient de la faire renatre; elle crotra
encore, on n'en peut douter. Le public comprend et apprcie aujourd'hui
dans son ensemble et ses dtails cette composition qui nagure encore ne
lui paraissait qu'une amusante excentricit. Il voit la raison des
choses demeures obscures pour lui jusqu'ici; il reconnat dans Weber la
plus svre unit de pense, le sentiment le plus juste de l'expression,
des convenances dramatiques, unis  une surabondance d'ides musicales
mises en oeuvre avec une rserve pleine de sagesse,  une imagination
dont les ailes immenses n'emportent cependant jamais l'auteur hors des
limites o finit l'idal, o l'absurde commence.

Il est difficile, en effet, en cherchant dans l'ancienne et la nouvelle
cole, de trouver une partition aussi irrprochable de tout point que
celle du _Freyschtz_; aussi constamment intressante d'un bout 
l'autre; dont la mlodie ait plus de fracheur dans les formes diverses
qu'il lui plat de revtir; dont les rhythmes soient plus saisissants,
les inventions harmoniques plus nombreuses, plus saillantes, et l'emploi
des masses de voix et d'instruments plus nergique sans efforts, plus
suave sans affterie. Depuis le dbut de l'ouverture jusqu'au dernier
accord du choeur final, il m'est impossible de trouver une mesure dont
la suppression ou le changement me paraisse dsirable. L'intelligence,
l'imagination, le gnie brillent de toutes parts avec une force de
rayonnement dont les yeux d'aigle pourraient seuls n'tre point
fatigus, si une sensibilit inpuisable, autant que contenue, ne venait
en adoucir l'clat et tendre sur l'auditeur le doux abri de son voile.

L'ouverture est couronne reine aujourd'hui; personne ne songe  le
contester. On la cite comme le modle du genre. Le thme de l'_andante_
et celui de l'_allegro_ se chantent partout. Il en est un que je dois
citer, parce qu'on le remarque moins et qu'il m'meut incomparablement
plus que tout le reste. C'est cette longue mlodie gmissante, jete par
la clarinette au travers du _tremolo_ de l'orchestre, comme une plainte
lointaine disperse par les vents dans les profondeurs des bois. Cela
frappe droit au coeur; et, pour moi du moins, ce chant virginal qui
semble exhaler vers le ciel un timide reproche, pendant qu'une sombre
harmonie frmit et menace au dessous de lui, est une des oppositions les
plus neuves, les plus potiques et les plus belles qu'ait produites en
musique l'art moderne. Dans cette inspiration instrumentale on peut
aisment reconnatre dj un reflet du caractre d'Agathe qui va se
dvelopper bientt avec toute sa candeur passionne. Elle est pourtant
emprunte au rle de Max. C'est l'exclamation du jeune chasseur au
moment o, du haut des rochers, il sonde de l'oeil les abmes de
l'infernale valle. Mais, un peu modifie dans ses contours, et
instrumente de la sorte, cette phrase change compltement d'aspect et
d'accent.

L'auteur possdait au suprme degr l'art d'oprer ces transformations
mlodiques.

Il faudrait crire un volume pour tudier isolment chacune des faces de
cette oeuvre si riche de beauts diverses. Les principaux traits de sa
physionomie sont d'ailleurs  peu prs gnralement connus. Chacun
admire la mordante gat des couplets de Kilian, avec le refrain du
choeur riant aux clats; le surprenant effet de ces voix de femmes
groupes en _seconde majeure_, et le rhythme heurt des voix d'hommes
qui compltent ce bizarre concert de railleries. Qui n'a senti
l'accablement, la dsolation de Max, la bont touchante qui respire dans
le thme du choeur cherchant  le consoler, la joie exubrante de ces
robustes paysans partant pour la chasse, la platitude comique de cette
marche joue par les mntriers villageois en tte du cortge de Kilian
triomphant; et cette chanson diabolique de Gaspard, dont le rire
grimace, et cette clameur sauvage de son grand air: _Triomphe!
triomphe!_ qui prpare d'une faon si menaante l'explosion finale! Tous
 prsent, amateurs et artistes, coutent avec ravissement ce dlicieux
duo, o se dessinent ds l'abord les caractres contrastants des deux
jeunes filles. Cette ide du matre une fois reconnue, on n'a plus de
peine  en suivre jusqu'au bout le dveloppement. Toujours Agathe est
tendre et rveuse; toujours Annette, l'heureuse enfant qui n'a point
aim, se plat en d'innocentes coquetteries; toujours son joyeux
babillage, son chant de linotte, viennent jeter d'tincelantes saillies
au milieu des entretiens des deux amants inquiets, tristement
proccups. Rien n'chappe  l'auditeur de ces soupirs de l'orchestre
pendant la prire de la jeune vierge attendant son fianc, de ces
bruissements doucement tranges, o l'oreille attentive croit retrouver

    Le bruit sourd du noir sapin
    Que le vent des nuits balance.

et il semble que l'obscurit devienne tout d'un coup plus intense et
plus froide,  cette magique modulation en _ut_ majeur:

    Tout s'endort dans le silence.

De quel frmissement sympathique n'est-on pas agit plus loin  cet
lan: _C'est lui! c'est lui!_

Et surtout  ce cri immortel qui branle l'ame entire:

    C'est le ciel ouvert pour moi!

Non, non, il faut le dire, il n'y a point de si bel air. Jamais aucun
matre, allemand, italien ou franais, n'a fait ainsi parler
successivement dans la mme scne la prire sainte, la mlancolie,
l'inquitude, la mditation, le sommeil de la nature, la silencieuse
loquence de la nuit, l'harmonieux mystre des cieux toils, le
tourment de l'attente, l'espoir, la demi-certitude, la joie, l'ivresse,
le transport, l'amour perdu! Et quel orchestre pour accompagner ces
nobles mlodies vocales! Quelles inventions! Quelles recherches
ingnieuses! Quels trsors qu'une inspiration soudaine fit dcouvrir!
Ces fltes dans le grave, ces violons en quatuor, ces dessins d'altos et
de violoncelles  la sixte, ce rhythme palpitant des basses, ce
crescendo qui monte et clate au terme de sa lumineuse ascension, ces
silences pendant lesquels la passion semble recueillir ses forces pour
s'lancer ensuite avec plus de violence. Il n'y a rien de pareil! c'est
l'art divin! c'est la posie! c'est l'amour mme! Le jour o Weber
entendit pour la premire fois cette scne rendue comme il avait rv
qu'elle pt l'tre, s'il l'entendit jamais ainsi, ce jour radieux sans
doute, lui montra bien tristes et bien ples tous les jours qui devaient
lui succder. Il aurait d mourir! que faire de la vie aprs des joies
pareilles!

* * *

Certains thtres d'Allemagne, pour aller aussi avant que possible dans
une vrit en horreur  l'art, font entendre, dit-on, pendant la scne
de la fonte des balles les plus discordantes rumeurs, cris d'animaux,
aboiements, glapissements, hurlements, bruits d'arbres fracasss, etc.,
etc. Comment entendre la musique au milieu de ce hideux tumulte? Et
pourquoi, dans le cas mme o on l'entendrait, mettre la ralit auprs
de l'imitation? Si j'admire le rauque aboiement des cors  l'orchestre,
la voix de vos chiens du thtre ne peut m'inspirer que le dgot. La
cascade naturelle au contraire n'est point de ces effets scniques
incompatibles avec l'intrt de la partition; loin de l, elle y ajoute.
Ce bruit d'eau gal et continu, porte  la rverie; il impressionne
surtout durant ces longs points-d'orgue que le compositeur a si
habilement amens, et s'unit on ne peut mieux avec les sons de la cloche
loigne qui tinte lentement l'heure fatale.

Je n'ai pas besoin de dire aux Allemands que, dans cette scne, je me
suis abstenu, en crivant les rcitatifs, de faire chanter Samiel. Il y
avait l une intention trop formelle; Weber a fait Gaspard chanter, et
Samiel parler les quelques mots de sa rponse. Une fois seulement la
parole du diable est rhythme, chacune de ses syllabes portant sur une
note de timbales. La rigueur du rglement qui interdit le dialogue parl
 l'Opra n'est pas telle qu'on ne puisse introduire dans une scne
musicale, quelques mots prononcs de la sorte; on s'est donc empress
d'user de la latitude qu'il laissait pour conserver aussi cette ide du
compositeur.

Toute la partition de _Freyschtz_, on l'a dj dit, mais il n'est pas
inutile de le rpter, est excute intgralement et dans l'ordre exact
o elle fut crite. Le livret a t _traduit_ d'une faon toujours
simple, souvent potique, et non point _arrang_. C'est un travail qui
fait honneur  l'esprit et au got de M. Emilien Pacini.

Il rsulte de la fidlit, trop rare en tout temps et partout, avec
laquelle l'Opra a mont ce chef-d'oeuvre, que le final du troisime
acte est pour les Parisiens  peu prs une nouveaut. Quelques-uns l'ont
entendu il y a quatorze ans aux reprsentations d't de la troupe
allemande; le plus grand nombre ne le connaissait pas. Ce final est une
magnifique conception. Tout ce que chante Max aux pieds du prince est
empreint de repentir et de honte; le premier choeur en _ut_ mineur,
aprs la chute d'Agathe et de Gaspard, est d'une belle couleur tragique
et annonce on ne peut mieux la catastrophe qui va s'accomplir. Puis le
retour d'Agathe  la vie, sa tendre exclamation _ Max!_ les _vivat_ du
peuple, les menaces d'Ottokar, l'intervention religieuse de l'ermite,
l'onction de sa parole conciliatrice, les instances de tous ces paysans
et chasseurs pour obtenir la grce de Max, noble coeur un instant
gar; ce sextuor o l'on voit l'esprance et le bonheur renatre, cette
bndiction du vieux moine qui courbe tous ces fronts mus, et du sein
de la foule prosterne, fait jaillir un hymne immense dans son
laconisme; et enfin ce choeur final o reparat pour la troisime fois
le thme de l'_allegro_ de l'air d'Agathe, dj entendu dans
l'ouverture; tout cela est beau et digne d'admiration comme ce qui
prcde, ni plus ni moins. Il n'y a pas une note qui ne soit  sa place,
et qui puisse tre supprime sans dtruire l'harmonie de l'ensemble. Les
esprits superficiels ne seront pas de cet avis peut-tre, mais pour tout
auditeur attentif la chose est certaine, et plus on entendra ce final
plus on en sera convaincu.

     Depuis que ces lignes furent crites, l'excution du _Freyschtz_ 
     l'Opra est devenue dtestable; se relvera-t-elle quelque
     jour?..... il faut l'esprer.




SOUVENIRS D'UN HABITU DE L'OPRA.

1822-1823


Il fut un temps, hlas bien loign! o certaines reprsentations de
l'Opra taient des solennits auxquelles je me prparais plusieurs
jours d'avance, par la lecture et la mditation des ouvrages qu'on y
devait excuter. Rien n'gale le fanatisme d'admiration que nous
professions, quelques habitus du parterre et moi, pour certains
auteurs, si ce n'est notre haine profonde pour la plupart des autres. Le
Jupiter de notre Olympe tait Gluck, et le culte que nous lui rendions
ne peut se comparer  rien de ce que le dilettantisme le plus effrn
pourrait imaginer aujourd'hui. Mais si quelques-uns de mes amis taient
de fidles sectateurs de cette religion musicale, je puis dire sans
vanit que j'en tais le pontife. Quand je voyais faiblir leur ferveur,
je la ranimais par des prdications dignes des saint-simoniens; je les
amenais  l'Opra bon gr mal gr, quelquefois en leur donnant des
billets que j'avais achets de mon argent au bureau, et que je
prtendais avoir reus d'un employ de l'administration. Ds que, grce
 cette ruse, j'avais entran mes hommes  la reprsentation du
chef-d'oeuvre de Gluck, je les plaais sur une banquette du parterre,
en leur recommandant bien de n'en pas changer, vu que les places
n'taient pas galement bonnes pour l'audition, et qu'il n'y en avait
pas une dont je n'eusse tudi la convenance ou les dfauts. Ici, on
tait trop prs des cors; l, on ne les entendait pas;  droite, le son
des trombones dominait trop;  gauche, rpercut par les loges du
rez-de-chausse, il produisait un effet dsagrable; en bas, on tait
trop prs de l'orchestre, il crasait les voix; en haut, l'loignement
de la scne empchait de distinguer les paroles ou l'expression de la
physionomie des acteurs; l'instrumentation de cet ouvrage devait tre
entendue de tel endroit, les choeurs de celui-ci de tel autre;  tel
acte, la dcoration reprsentant un bois sacr, la scne tait trs
vaste, et le son se perdait dans le thtre de toutes parts, il fallait
donc se rapprocher; un autre, au contraire, se passait dans l'intrieur
d'une palais, le dcor tait ce que les machinistes appellent _un salon
ferm_, la puissance des voix tant double par cette circonstance si
indiffrente en apparence, on devait remonter un peu dans le parterre,
afin que les sons de l'orchestre et ceux de la vocale, entendus de moins
prs, parussent plus intimement unis et fondus dans un ensemble plus
harmonieux.

Une fois ces instructions donnes, je demandais  mes nophytes s'ils
connaissaient bien la pice qu'ils allaient entendre. S'ils n'avaient
pas lu les paroles, je tirais un livret de ma poche, et, profitant du
temps qui nous restait avant le lever de la toile, je le leur faisais
lire, en ajoutant aux principaux passages toutes les observations que je
croyais propres  leur faciliter l'intelligence de la pense du
compositeur; car, nous venions toujours de fort bonne heure, pour avoir
le choix des places, ne pas nous exposer  manquer les premires notes
de l'ouverture, et goter ce charme singulier de l'attente avant une
grande jouissance qu'on est assur d'obtenir. En outre, nous trouvions
beaucoup de plaisir  voir l'orchestre, vide d'abord et ne reprsentant
qu'un piano sans cordes, se garnir peu  peu de musique et de musiciens.
Le garon d'orchestre entrait le premier pour placer les parties sur les
pupitres; ce moment-l n'tait pas sans mlange de crainte. Depuis notre
arrive dans la salle, quelque accident pouvait tre survenu; on avait
peut-tre chang le spectacle et substitu  l'oeuvre monumentale de
Gluck, quelque _Rossignol_, quelques _Prtendus_, une _Caravane du
Caire_, un _Panurge_, un _Devin de Village_, une _Lasthenie_, toutes
productions plus ou moins ples et maigres, plus ou moins plates et
fausses, pour lesquelles nous professions un gal et souverain mpris.
Le nom de la pice, inscrit en grosses lettres sur les parties de
contrebasses qui par leur position se trouvent les plus rapproches du
parterre, nous tirait d'inquitude ou justifiait nos apprhensions. Dans
ce dernier cas (il se prsentait alors assez frquemment), nous nous
prcipitions hors de la salle en jurant comme des soldats en maraude qui
ne trouveraient que de l'eau dans ce qu'ils avaient pris pour des
barriques d'eau-de-vie, et en confondant dans nos maldictions l'auteur
de la pice substitue, le directeur qui l'infligeait au public et le
gouvernement qui la laissait reprsenter. Pauvre Rousseau qui attachait
autant d'importance tout au moins  sa partition du _Devin de Village_
(si toutefois c'est une partition) qu'aux chefs-d'oeuvre d'loquence
qui ont immortalis son nom; lui qui croyait fermement avoir cras
Rameau tout entier, voire mme le trio des Parques, avec les petites
chansons, les petits flonsflons, les petits rondeaux, les petits solos,
les petites bergeries, les petites drleries de toute espce dont se
compose son petit intermde; lui qu'on a tant tourment; lui que la
secte philosophique des Holbachiens a tant envi pour son oeuvre
musicale; lui qu'on a accus de n'en tre pas l'auteur; lui qui a t
chant par toute la France, depuis Jliot et Mademoiselle Fel jusqu'au
roi Louis XV qui ne pouvait se lasser de rpter: J'ai perdu mon
serviteur, avec la voix la plus fausse de son royaume; lui enfin dont
l'opra favori obtint  son apparition tous les genres de succs; pauvre
Rousseau! qu'aurait-il dit de nos blasphmes, s'il et pu les entendre?
Et pouvait-il prvoir que son oeuvre chrie, qui jadis excita tant
d'applaudissements, tomberait un jour pour ne plus se relever, au milieu
des clats de rire de toute la salle, sous le coup d'une norme perruque
poudre  blanc, jete aux pieds de Colette par un insolent railleur?
J'assistais  cette dernire reprsentation du _Devin_; beaucoup de
gens, en consquence, m'ont attribu la _mise en scne_ de la perruque;
mais je suis bien aise, puisque j'en trouve l'occasion, de protester ici
de mon innocence. Je crois mme avoir t au moins autant indign que
diverti par cette grotesque irrvrence; de sorte que je ne puis savoir
au juste si j'en aurais t capable. Mais s'imaginerait-on que Gluck,
oui, Gluck lui-mme,  propos de ce pauvre _Devin_, il y a quelque
cinquante ans, a pouss l'ironie plus loin encore, et qu'il a os
crire et imprimer dans une ptre la plus srieuse du monde, adresse 
la reine Marie-Antoinette, que _la France, peu favorise sous le rapport
musical, comptait cependant quelques ouvrages remarquables, parmi
lesquels il fallait citer le_ Devin de Village _de M. Rousseau_? Qui
jamais se ft avis de penser que Gluck pt tre aussi plaisant? Ce
trait seul d'un Allemand suffit pour enlever aux Italiens la palme de la
perfidie factieuse.

Je reprends le fil de mon histoire. Quand le titre inscrit sur les
parties d'orchestre nous annonait que rien n'avait t chang dans le
spectacle, je continuais ma prdication, chantant les passages saillans,
expliquant les procds d'instrumentation d'o rsultaient les
principaux effets, et obtenant d'avance, sur ma parole, l'enthousiasme
des membres de notre petit club. Cette agitation tonnait beaucoup nos
voisins du parterre, bons provinciaux pour la plupart, qui, en
m'entendant prorer sur les merveilles de la pice qu'on allait
reprsenter, s'attendaient  perdre la tte d'motion, et y prouvaient,
en somme, d'ordinaire, plus d'ennui que de plaisir. Je ne manquais pas
ensuite de dsigner par son nom chaque musicien  son entre 
l'orchestre, en y ajoutant quelques commentaires sur ses habitudes et
son talent.

     Voil Baillot (il tait alors  l'Opra); il ne fait pas comme
     d'autres violons solos, celui-l, il ne se rserve pas
     exclusivement pour les ballets; il ne se trouve point dshonor
     d'accompagner un opra de Gluck. Vous entendrez tout--l'heure un
     chant qu'il excute sur la quatrime corde; on le distingue au
     dessus de tout l'orchestre.

     --Oh! ce gros rouge, l-bas! c'est la premire contrebasse, c'est
     le pre Chni; un vigoureux gaillard, malgr son ge; il vaut 
     lui tout seul quatre contrebasses ordinaires; on peut tre sr que
     sa partie sera excute telle que l'auteur l'a crite; il n'est pas
     de l'cole des _simplificateurs_.

     --Le chef d'orchestre devrait faire un peu attention  M. Guillou,
     la premire flte, qui entre en ce moment; il prend avec Gluck
     d'tranges liberts. Dans la marche religieuse d'Alceste, par
     exemple, l'auteur a crit des fltes dans le bas, uniquement pour
     obtenir l'effet particulier aux sons graves de cet instrument; M.
     Guillou ne s'accommode pas d'une pareille disposition; il faut
     qu'il domine; il faut qu'on l'entende; et pour cela, il transpose
     toute la partie de flte  l'octave suprieure, dtruisant ainsi le
     rsultat que l'auteur s'tait promis, et faisant d'une ide
     ingnieuse une chose purile et vulgaire.

Les trois coups annonant qu'on allait commencer, venaient nous
surprendre au milieu de cet examen svre des notabilits de
l'orchestre. Nous nous taisions aussitt, en attendant avec un sourd
battement de coeur, le signal du bton de mesure de Kreutzer ou de
Valentino.

L'ouverture commence, il ne fallait pas qu'un de nos voisins s'avist
de parler, de fredonner ou de battre la mesure, nous avions adopt pour
notre usage, en pareil cas, ce mot si connu d'un amateur:

Le ciel confonde ces musiciens, qui me privent du plaisir d'entendre
monsieur!

Connaissant  fond la partition qu'on excutait, il n'tait pas prudent
non plus d'y rien changer; je me serais fait tuer plutt que de laisser
passer sans rclamation la moindre familiarit de cette nature prise
avec les grands matres.

Je n'allais pas attendre aprs la reprsentation pour protester
froidement par crit contre ce crime de lse-gnie; oh! non, c'tait en
face du public,  haute et intelligible voix, que j'apostrophais les
dlinquants. Et je puis assurer qu'il n'y a pas de critique qui porte
coup comme celle-l. Ainsi, un jour, il s'agissait d'_Iphignie en
Tauride_, j'avais remarqu  la reprsentation prcdente qu'on avait
ajout des cymbales au premier air de danse des Scythes en _si_ mineur,
o Gluck n'a employ que les instruments  cordes, et que dans le grand
rcitatif d'Oreste, au troisime acte, les parties de trombones, si
admirablement motives par la scne et crites dans la partition,
n'avaient pas t excutes. J'avais rsolu, si les mmes fautes se
reproduisaient, de les signaler.

Lors donc que le ballet des _Scythes_ fut commenc, j'attendis mes
cymbales au passage; elles se firent entendre comme la premire fois
dans l'air que j'ai indiqu. Bouillant de colre, je me contins
cependant jusqu' la fin du morceau, et profitant aussitt du court
moment de silence qui le spare du morceau suivant, je m'criai de toute
la force de ma voix:

Il n'y pas l de cymbales, qui donc se permet de corriger Gluck?

On juge de la rumeur! Le public, qui ne voit pas fort clair dans toutes
ces questions d'art, et  qui il tait fort indiffrent qu'on changet
ou non l'instrumentation de l'auteur, ne concevait rien  la fureur de
ce jeune fou du parterre. Mais ce fut bien pis quand, au troisime acte,
la suppression des trombones du monologue d'Oreste ayant eu lieu comme
je le craignais, la mme voix fit entendre ces mots:

Les trombones ne sont pas partis! C'est insupportable!

L'tonnement de l'orchestre ne peut se comparer qu' la colre (bien
naturelle, je l'avoue) de M. Valentino, qui conduisait ce soir-l. J'ai
su depuis que ces pauvres trombones n'avaient fait que se soumettre  un
ordre formel de ne pas jouer dans cet endroit; car leurs parties taient
copies et parfaitement conformes  l'original. Pour les cymbales que
Gluck a places avec tant de bonheur dans le premier choeur des
_Scythes_, je ne sais qui s'tait avis de les introduire galement dans
l'air de danse, dnaturant ainsi la couleur et troublant le silence
sinistre de cet trange ballet. Mais je sais bien qu'aux reprsentations
suivantes tout rentra dans l'ordre, les cymbales se turent, les
trombones jourent, et je me contentai de grommeler entre mes dents:

--Ah! c'est bien heureux!

Peu de temps aprs, un de mes amis, presque aussi fanatique que moi, qui
compte aujourd'hui parmi les meilleurs professeurs de chant de Paris
(Saint-Ange), avait trouv inconvenant qu'on nous donnt au premier acte
d'_OEdipe_ d'autres airs de danse que ceux de Sacchini; il vint me
proposer de faire justice de ces interminables solos de cor et de
violoncelle qui remplaaient les airs de Sacchini. Pouvais-je ne pas
seconder une aussi louable intention! Le moyen employ pour _Iphignie_
nous russit galement bien pour _OEdipe_; et, aprs quelques mots
lancs un soir du parterre, par nous deux seuls, les nouveaux airs de
danse disparurent pour jamais. Une seule fois nous parvnmes  entraner
le public. On avait annonc sur l'affiche que le solo de violon du
ballet de _Nina_ serait excut par Baillot; une indisposition du grand
artiste, ou quelque autre cause, s'tant oppose  ce qu'il pt se faire
entendre, l'administration crut suffisant d'en instruire le public par
une imperceptible bande de papier colle sur l'affiche de la porte de
l'Opra, que personne ne regarde. L'immense majorit des spectateurs
s'attendait donc  entendre le clbre violon. Cependant, au moment o
Nina, dans les bras de son pre et de son amant, revient  la raison, la
pantomime si touchante de mademoiselle Bigottini ne put nous mouvoir au
point de nous faire oublier Baillot. La pice touchait  sa fin.

Eh bien! eh bien! et le solo de violon, dis-je assez haut pour tre
entendu?

--C'est vrai, dit un homme du public, il semble qu'on veuille le
_passer_.

--Baillot! Baillot! le solo de violon!

En un instant le parterre prend feu, et ce qui ne s'tait jamais vu 
l'Opra, la salle entire rclame  grands cris l'accomplissement des
promesses de l'affiche. La toile tombe au milieu de ce brouhaha. Le
bruit redouble. Les musiciens voyant la fureur du parterre s'empressent
de quitter la place. De rage alors, chacun saute dans l'orchestre, on
saisit les chaises des concertants; on renverse les pupitres, on crve
la peau des timbales; j'avais beau crier:

Messieurs, Messieurs, que faites-vous donc! briser les instruments!....
Quelle barbarie!.... Vous ne voyez donc pas que c'est la contrebasse du
pre Chni, un instrument superbe, qui a un son d'enfer!

On ne m'coutait plus et les mutins ne se retirrent qu'aprs avoir
culbut tout l'orchestre et cass je ne sais combien de banquettes et
d'instruments.

C'est l le mauvais ct de la critique en action que nous exercions si
despotiquement  l'Opra; le beau, c'tait notre enthousiasme quand tout
allait bien. Il fallait voir alors avec quelle frnsie nous
applaudissions des passages auxquels personne dans la salle ne faisait
attention, tels qu'une belle basse, une heureuse modulation, un accent
vrai dans un rcitatif, une note expressive de hautbois, etc., etc. Le
public nous prenait pour des claqueurs aspirant au surnumrariat, tandis
que le chef de claque, qui savait bien le contraire, et dont nos
applaudissements intempestifs drangeaient les savantes combinaisons,
nous lanait de temps en temps un coup-d'oeil digne de Neptune
prononant le _Quos ego_. Puis, dans les beaux moments de Madame
Branchu, c'taient des larmes, des cris, qu'on ne connat plus
aujourd'hui, mme au Conservatoire. La plus plaisante scne de cette
espce, dont j'aie conserv le souvenir, est la suivante. On donnait
_OEdipe_. Quoique plac fort loin de Gluck dans notre estime, Sacchini
ne laissait pas que de trouver en nous d'ardents admirateurs. J'avais
entran ce soir-l  l'Opra un jeune homme parfaitement tranger 
tout autre art que celui du carambolage, et dont cependant je voulais 
toute force faire un nophyte musical. Les douleurs d'Antigone et de son
pre ne pouvaient que l'mouvoir fort mdiocrement. Aussi, aprs le
premier acte, dsesprant d'en rien faire, l'avais-je laiss derrire
moi en m'avanant d'une banquette, pour n'tre pas troubl par son
sang-froid. Comme pour faire ressortir encore son impassibilit, le
hasard avait plac  sa droite un spectateur aussi impressionnable qu'il
l'tait peu. Je m'en aperus bientt. Drivis venait d'avoir un fort
beau mouvement dans son fameux rcitatif:

    Mon fils! tu ne l'es plus!
    Va! ma haine est trop forte!

Tout absorb que je fusse par cette scne si admirable de naturel et de
sentiment de l'antique, il me fut impossible cependant de ne pas
entendre le dialogue tabli derrire moi, entre mon jeune homme
pluchant une orange et l'inconnu, son voisin, en proie  la plus vive
motion:

--Mon Dieu! monsieur, calmez-vous.

--Non! c'est irrsistible! c'est accablant! cela tue!

--Mais, monsieur, vous avez tort de _vous affecter_ de la sorte, vous
vous rendrez malade.

--Non! laissez-moi... Oh!

--Monsieur! allons du courage! enfin aprs tout, _ce n'est qu'un
spectacle_; vous offrirai-je un morceau de cette orange.

--Ah! c'est sublime!

--Elle est de Malte!

--Quel art cleste!

--Ne me refusez pas.

--Ah! monsieur, quelle musique!

--Oui, c'est trs joli.

Pendant cette curieuse conversation, l'opra tait parvenu aprs la
scne de rconciliation, au beau trio:

    O doux moments!

la douceur pntrante de cette simple mlodie me saisit  mon tour; je
commenai  pleurer abondamment, la tte cache dans mes deux mains
comme un homme abm d'affliction. A peine le trio tait-il achev, que
deux bras robustes m'enlvent de dessus mon banc, en me serrant la
poitrine  me la briser; c'taient ceux de l'inconnu qui, ne pouvant
plus matriser son motion, et ayant remarqu que de tous ceux qui
l'entouraient j'tais le seul qui parut la partager, m'embrassait avec
fureur, en criant d'une voix convulsive:

--Sacredieu! monsieur, que c'est beau!

Sans m'tonner le moins du monde, et la figure toute dcompose par les
larmes, je lui rponds sur le mme ton:

--Etes-vous musicien?

--Non, mais je sens la musique aussi vivement que qui que ce soit.

--Ma foi, c'est gal, donnez-moi votre main, parbleu, Monsieur, vous
tes un brave homme!

L-dessus, parfaitement insensibles aux ricanements des spectateurs qui
faisaient cercle autour de nous, comme  l'air bahi de mon nophyte
mangeur d'oranges, nous changeons quelques mots  voix basse, je lui
donne mon nom, il me confie le sien et sa profession. C'tait un
ingnieur! un mathmaticien!!! O diable la sensibilit va-t-elle se
nicher!




LETTRE CRITE A G. SPONTINI,

LE LENDEMAIN DE LA REPRISE DE FERNAND CORTEZ.

1841.


CHER MATRE,

Votre oeuvre est noble et belle, et c'est peut-tre aujourd'hui, pour
les artistes capables d'en apprcier les magnificences, un _devoir_ de
vous le rpter. Quels que puissent tre  cette heure vos chagrins, la
conscience de votre gnie et de l'inapprciable valeur de ses crations,
vous les fera aisment oublier.

Vous avez excit des haines violentes, et  cause d'elles quelques-uns
de vos admirateurs semblent craindre d'avouer leur admiration; ceux-l
sont des lches! J'aime mieux vos ennemis.

On a donn hier _Cortz_  l'Opra. Tout bris encore par le terrible
effet de la scne de la rvolte, je viens vous crier: Gloire! gloire!
gloire et respect  l'homme dont la pense puissante, chauffe par son
coeur, a cr cette scne immortelle! Jamais, dans aucune production
de l'art, l'indignation sut-elle emprunter  la nature de pareils
accents? Jamais enthousiasme guerrier fut-il plus brlant et plus
potique? A-t-on quelque part montr sous un pareil jour, peint avec de
telles couleurs l'_audace_ et la _volont_, ces fires filles du
gnie?--Non! et personne ne le croit.

C'est vrai, c'est fort, c'est beau, c'est neuf, c'est sublime! Si la
musique n'tait pas abandonne  la charit publique, on aurait quelque
part en Europe un thtre, un panthon lyrique, exclusivement consacr 
la reprsentation des chefs-d'oeuvre monumentaux, o ils seraient
excuts  longs intervalles, avec un soin et une pompe dignes d'eux,
par des _artistes_, et couts aux ftes solennelles de l'art par des
auditeurs sensibles et intelligents.

Mais, partout  peu prs, la musique, dshrite des prrogatives de sa
noble origine, n'est qu'une enfant trouve qu'on semble vouloir
contraindre  devenir une fille perdue.

Adieu, cher matre, il y a la religion du beau, je suis de celle-l; et
si c'est un devoir d'admirer les grandes choses et d'honorer les grands
hommes, je sens, en vous serrant la main, que c'est de plus un
bonheur.




TRIBULATIONS D'UN CRITIQUE MUSICAL.


Jamais, ce me semble, Paris n'a tant cru s'occuper de musique; jamais,
par consquent, la tche des malheureux critiques ne leur a sembl plus
rude, plus fatigante, plus difficile, plus dcourageante, plus
dtestable, plus sotte et plus inutile. C'est une pluie d'albums, une
avalanche de romances, un torrent d'airs varis, un cataclysme de
fantaisies, une trombe de concertos, de cavatines, de scnes
dramatiques, de duos comiques, d'adagios soporifiques, d'vocations
diaboliques, de sonates classiques, de rondos romantiques, fantastiques,
frntiques, fanatiques, fluoriques. (Pour l'intelligence de ce dernier
adjectif, consultez les lments de chimie de Thnard ou de Gay-Lussac,
vous trouverez que l'acide fluorique est un poison affreux, dont
l'action corrosive est si forte qu'il ronge en fort peu de temps les
fioles dans lesquelles on essaie inutilement de le conserver.)

Mon ami Richard (le traducteur des contes d'Hoffmann) et moi, nous
avions, en 1828, fond la grande cole que je viens de dsigner ici pour
la premire fois, et dont l'cole fluorique actuelle n'est qu'une
pitoyable imitation. Si les productions tonnantes qu'elle a enfantes
sont encore  cette heure parfaitement inconnues du public, c'est qu'
l'instar de l'acide terrible dont elle porte le nom et qui dtruit les
vases o on l'enferme, cette musique a tu sans doute tous ceux qui ont
eu le bonheur de l'entendre. videmment les auteurs s'taient abstenus,
dans l'intrt de l'art, d'couter leurs chefs-d'oeuvre, puisque tous
les deux vivent encore, l'un  Colmar, o il exerce la mdecine (dans le
genre fluorique toujours), et l'autre  Paris, o le malheur veut qu'il
soit contraint de se creuser la cervelle en se rongeant les poings, pour
ennuyer les abonns de la _Gazette musicale_ de sa ple, tide et
insipide critique. Quel mtier! et pour se distraire, si le pauvre
diable de _musicien-prosailleur_ prend fantaisie, par hasard, d'aller
fumer un cigarre sur la place d'Europe, ou de monter dans un wagon pour
visiter Saint-Germain, il n'a pas fait dix pas au grand air, il n'a pas
cout pendant cinq minutes le bruit cadenc des pistons de la machine 
vapeur, qu'il se trouve nez  nez avec quelque donneur de concert qui
lui recommande l'insertion de son programme, contenant onze cavatines,
quatorze romances, un concerto de flte et trois divertissements pour
guitare et ophiclide. Il se sauve dans le parc de Saint-Germain; au
coin du bois il rencontre un visage courrouc, c'est celui d'un jouer de
guimbarde qui lui reproche de n'avoir point assist  la matine
musicale qu'il vient de donner, et dans laquelle le virtuose s'est fait
entendre sur un instrument perfectionn, dont la languette en acier
tremp et termine par un bout de cuivre, rend un son comparable au
bourdonnement de la gupe ou de la grosse mouche de cheval.

Le malheureux, chapp  ce guet-apens, croit trouver le repos dans les
profondeurs des tunnels du chemin de fer. Il y tombe entre les bras d'un
ami intime dont il a oubli le nom, qui arrive de Batavia, de la
Martinique ou de la terre de Van Diemen, o sa voix et sa mthode lui
ont valu des succs inous dans l'emploi des Martins. Les Carabes, les
Malais et les Javanais surtout en raffolaient. Il a gagn des sommes
normes, et s'il vient  Paris, ce n'est que pour _faire sa rputation_.
En consquence, il espre bien que son ami le critique va le faire
mousser vigoureusement. Il aura la bont d'annoncer sa soire musicale,
d'y assister et d'en rendre compte. Le nouveau dbarqu ne va pas par
quatre chemins, il ne veut pas tenir la drage haute aux Parisiens; il
dbutera par le grand air des _Voitures verses_:

Apollon toujours prside.

C'est son triomphe, il veut se couvrir de gloire d'un seul coup; il aime
mieux cela que de suivre le systme timide du crescendo. Il attaquera
tout de suite le chant _dramatique_ dans ce qu'il a _de plus neuf_, _de
plus hardi et de plus distingu_; il s'lancera d'un bond aux plus
sublimes hauteurs de l'art des Frontins. L'orchestre sera au grand
complet; il y aura au moins quinze musiciens, parmi lesquels un ngre
trs fort sur le flageolet, qui excutera avec le nez le concerto en
_sol majeur_ de Collinet: ce sera du dernier beau. A ces causes, le
chanteur d'outre-mer prie son ami intime de l'excuser s'il le quitte si
brusquement, mais il doit aller pendant quelques heures, travailler son
grand air:

Apollon toujours prside.

Aprs quoi il pourra le faire entendre. Prcieuse faveur!!.. N'importe,
le voil parti; le critique commence  respirer, et comme les wagons lui
ont port malheur, il se propose de revenir pdestrement  Paris. Il
marche depuis dix minutes  peine, quand il se voit  l'improviste
accost par un bourgeois d'une cinquantaine d'annes, air cossu, habit
marron, grosse canne, gros nez, gros jabot, tournure d'picier parvenu,
type de l'ex-abonn du _Constitutionnel_.

--Ah! monsieur B......, que je suis heureux de vous rencontrer! Je
viens de chez vous o j'ai su que vous tiez parti pour Saint-Germain.
_J'ai pris la vapeur_ et me voil.

--Monsieur, je suis trop heureux.....

--Ah, vous ne me connaissez peut-tre pas, ne m'ayant jamais vu, mais je
vous connais, moi, et beaucoup, allez. Nous avons lu les journaux, vous
avez donn dernirement aux Invalides _un concert_ qui a fait du bruit.
Trois mille musiciens, des clarinettes de toutes les espces, plus de
deux cents tambours; des trombones _charmantes_, un duo superbe chant
par Mademoiselle Falcon et la Blache (cette fameuse Blache qui vient
d'Italie malgr son nom franais); une couronne de laurier envoye de
Constantine; quarante mille francs en billets de banque offerts sur un
plat d'argent par M. le ministre des finances: voil des honneurs
j'espre, et _du profit_! Oh! nous savons tout. Eh bien! monsieur,
puisque vous tes un si savant, un si agrable musicien, _malgr que_
vous criviez aussi dans les journaux, j'ai pens  vous pour un bon
conseil, et je viens sans faon vous le demander. Je cherche depuis
longtemps la carrire qui pourrait le mieux convenir  mon fils; car le
grand garon que vous voyez l, est mon fils, je vous assure.

--Monsieur, il n'y a rien d'impossible; mais venons au fait, je vous
prie, je suis un peu press.

--Eh bien! le fait est, puisque vous n'avez qu'une petite heure  me
donner, que j'avais eu d'abord l'ide de le faire colonel.

--Certes, monsieur, c'tait une bonne ide, et vous auriez eu
parfaitement raison de faire entrer monsieur votre fils comme volontaire
dans ce rgiment-l.

--Cela se peut, mais la gloire des arts me parat aujourd'hui plus
belle, et je pense, aprs tout, que l'tat de compositeur lui conviendra
d'autant mieux qu'il a videmment pour l'harmonie de trs grandes
dispositions.

--Monsieur votre fils sait la musique?

--Non, pas encore, il n'a que vingt ans, mais il a, je vous le rpte,
d'admirables dispositions; et puisque vous tes de mon avis et que vous
me conseillez de le faire grand compositeur, s'il vous est agrable de
lui donner les premires leons, ne vous gnez pas, il est  vos ordres,
il ira chez vous tous les jours, deux fois par jour mme, si vous
voulez. Et certes, ce sera une distinction bien flatteuse pour son
matre quand le tour de mon fils sera venu de donner un concert aux
Invalides, et que le ministre des finances lui prsentera quarante mille
francs sur un plat d'argent.

La conversation se trouve l brusquement interrompue; on passait sur un
pont, et le critique dsespr de ne pouvoir chapper  l'horrible
imbcillit de ce crtin, s'est jet  tout hasard dans la Seine
par-dessus le parapet. Le voil revenu  flot, il nage, il suit le
courant, il aborde enfin dans un lot assez loign du pont pour lui
faire esprer un asile contre les pres qui veulent faire leurs enfants
colonels ou grands compositeurs; il va se reposer un moment, quand une
voix connue l'interpelle.

--Parbleu, c'est B......, en vrit, tu ne pouvais venir plus  propos,
j'allais courir chez toi. Tu es mouill? ce ne sera rien, nous partons,
j'ai l mon canot. Je suis venu dans cette le abandonne pour rflchir
et exprimenter plus  mon aise, pour couter la grande voix de la
nature que les bruits grossiers de la ville couvrent d'une faon si
cruelle, pour nous autres penseurs et musiciens inspirs. J'tais depuis
longtemps  la piste d'une dcouverte qui ne peut manquer d'amener dans
l'art musical une immense rvolution. Vois ce petit instrument, ce n'est
qu'une bote de fer-blanc perce de trous et fixe au bout d'une corde;
je vais la faire tourner vivement comme une fronde, et tu entendras
quelque chose de merveilleux. Tiens, coute. Hou! hou! hou! voil une
imitation du vent qui enfonce cruellement les fameuses gammes
chromatiques de la pastorale de Beethoven. C'est la nature prise sur le
fait! voil qui est beau! voil qui est nouveau! il serait de mauvais
got de faire ici de la modestie, et, entre nous, Beethoven tait dans
le faux, et je suis dans le vrai. Oh! mon cher, quelle dcouverte! et
quel article tu vas me faire l-dessus dans le _Journal des Dbats_!
C'est une bonne fortune pour toi; ne va pas gaspiller un pareil sujet
dans la _Gazette musicale_; non, un grand journal, dix-huit mille
abonns, voil ton affaire. Cela va te faire un honneur inconcevable; on
te traduira dans toutes les langues! Que je suis content, va, mon vieux!
et le diable m'emporte, c'est autant pour toi que pour moi. Cependant je
t'avouerai que je dsire employer le premier mon nouvel instrument; je
le rserve pour une ouverture que j'ai commence, et qui aura pour
titre: _l'Ile d'Eole_; tu m'en diras des nouvelles. Aprs quoi, libre 
toi d'user de ma dcouverte pour tes symphonies. Je ne suis pas de ces
gens qui sacrifieraient le pass, le prsent et l'avenir de la musique 
leur intrt personnel; non, _tout pour l'art_, c'est ma devise. Nous
voil arrivs; va changer d'habits et vite  l'ouvrage, un article
ronflant, sans calembour. Je viendrai ce soir lire ce que tu auras
crit; ne l'envoie pas  l'imprimerie sans me le montrer; tu pourrais te
tromper sur quelque dtail, et rien n'est plus important que
l'exactitude en pareille matire. A propos, le directeur de l'Opra me
tourmente pour que je lui donne un ouvrage en cinq actes, mais il ne
m'offre que trente mille francs une fois pays; me conseilles-tu
d'accepter?

--Oui, oui, accepte, tu feras bien.

--Pardieu non, c'est trop peu! Je vais crire  Pillet que je refuse;
et, ma foi, aprs cela l'Opra s'arrangera comme il pourra. Il faut
donner, une fois pour toutes, une bonne leon aux directeurs des
thtres lyriques; ces gens-l sont d'une ladrerie... Adieu, adieu. A ce
soir.

Le critique extnu, mouill, embourb, stupfi, rentre  grand'peine
chez lui; il n'a pas mme le temps de s'asseoir; trois personnes
l'attendent dans son salon, et toutes  la fois, l'accueillent ainsi:

--Ah enfin!

--C'est lui!

--Le voil!

--Monsieur, je viens de donner un concert.....

--Monsieur, je vais donner un concert.....

--Monsieur, je me propose de donner un concert.....

--On y a entendu un album nouveau.....

--On y excutera des variations.....

--On y chantera des romances.....

--Je remarque avec surprise que vous n'avez pas de piano! un
compositeur! c'est tonnant! c'est malheureux! je me proposais de vous
chanter mon album. Alors j'espre que vous voudrez bien venir passer une
heure ou deux  la maison pour l'entendre; je demeure rue du
Puits-de-l'Hermite, prs le Jardin des Plantes; vous pourrez voir la
giraffe en passant.

Le premier compositeur d'albums a franchi  peine le seuil de la porte
que les deux autres, en souriant ironiquement:

Quel homme que ce monsieur Z....., il vous ferait volontiers aller 
Fontainebleau pour admirer son album.

--Encore si sa musique en valait la peine; mais c'est d'un commun!

--D'un vulgaire!

--D'un trivial!

--Et c'est crit!

--Ah! ah! il croit qu'il sait l'harmonie, le pauvre homme!

--Trois quintes de suite dans la premire barcarolle!

--Et je ne sais combien d'octaves caches dans la troisime!

--Mais n'abusons pas des moments de M. B....

--Je venais, monsieur, vous recommander mon fils, g de dix ans, qui
commence  tre de premire force en composition; il a crit rcemment
un cahier de Mazurkas, que je n'ose comparer aux Mazurkas de M. Chopin,
mais qui ne sont pas sans mrite cependant, comme vous pourrez vous en
convaincre en les lisant.

_Le critique._--Monsieur, je suis mort de fatigue et de plus tout
mouill: permettez-moi, de grce, d'aller me coucher, je vous entends 
peine.

--Monsieur, je pars; mais ne manquez pas de lire cet intressant
ouvrage: vous penserez probablement que M. Chopin lui-mme n'est pas
all jusque-l en fait d'originalit, de verve et de grce. Un enfant de
dix ans! c'est prodigieux! voil un beau sujet d'articles pour le
_Journal des Dbats_: vous pourrez le faire en annonant le concert de
mon fils. J'oubliais de vous laisser quelques billets; le prix n'est que
de quinze francs. J'ai l'honneur de vous saluer.

--Dieu soit lou! j'ai cru qu'il n'en finirait pas avec son petit
prodige. Monsieur B..... veuillez m'accorder dix minutes. Je n'ai pas
besoin de piano, moi, l'accompagnement de mes romances ne sert pas 
dguiser la pauvret du chant. Il vous serait donc ais de les juger 
la simple audition de la partie vocale, et je vais vous en chanter une
seulement; cela suffira pour vous donner une ide de mon style.
Avez-vous un diapason? Non! en ce cas je vais essayer l'tendue du
morceau, pour atteindre aussi juste que possible le ton dans lequel il
est crit. Vous verrez que c'est de la musique bien rhythme; toutes
les phrases sont de quatre ou de huit mesures, et l'on distingue
parfaitement les temps forts. Cela ressemble, en consquence, fort peu
aux divagations dsordonnes de ce petit drle, dont le pre vous a si
fort ennuy. Mais ne disons pas de mal des absents, quoiqu'ils aient
cette fois bien rellement tort. Je commence.

Ici le critique tombe lourdement sur le parquet comme frapp
d'apoplexie, son domestique pouvant, pousse des cris d'effroi, les
voisins accourent, on s'empresse de le porter dans sa chambre, pendant
que la chanteuse de romances (car c'est une dame) murmure en s'en
allant: Quelle ineptie! quelle absence de sentiment! ne pas couter
seulement la premire! il est capable de ne pas annoncer mon concert et
de ne pas lire mon recueil! voil pourtant les hommes qui dcident
aujourd'hui du sort des artistes!!

Il repose depuis quelques heures quand on sonne  tout rompre  sa
porte. C'est un lgant jeune homme qui se dit porteur d'une nouvelle
trs intressante pour M. B....., et dont la communication ne peut
souffrir de retard. On rveille le patient; il s'habille, pensant qu'il
s'agit tout au moins d'un aide-de-camp du prince royal. Il rentre au
salon en chancelant.

--Monsieur, pardonnez-moi de vous dranger, je n'ai pu rsister au dsir
de vous faire mon compliment sur votre dernier succs. C'est
merveilleux, monsieur, c'est colossal! c'est gigantesque! c'est sublime!

--Monsieur, vous tes trop bon; veuillez me dire ce qui me procure
l'honneur de votre visite.

--Eh! monsieur, rien autre que le besoin de vous exprimer mon
enthousiasme, mon admiration, mon exaltation, ma stupfaction, ma
vnration. Quelle oeuvre! monsieur, c'est--dire, quel
chef-d'oeuvre! Hum! (d'un ton simple et doux.) Puisque vous tes en
mme temps un si habile critique, l'ide me vient  prsent de vous
soumettre une suite de fanfares pour la trompe, dont le club des
chasseurs fait le plus grand cas. Une analyse dtaille de cet ouvrage
serait bien place dans la _Gazette musicale_, et...

--Vous vous trompez, monsieur, c'est l'affaire du journal des Chasseurs.

_Le critique dans sa chambre._--Feux et tonnerres! c'est pour cela que
ce joueur de trompe en gants blancs est venu interrompre mon sommeil!!
Eh bien! qu'est-ce encore?

_Le portier._--Monsieur, c'est une lettre et un paquet de la part de M.
Maurice Schlesinger.

--Allons, autre chose! (Il lit).

     Mon cher ami, il me faut absolument pour demain un long article
     sur les deux albums que je vous envoie. Les noms de Meyerbeer,
     Clapisson, Strunz, Panofka, Kalkbrenner, Liszt, Chopin et Thalberg,
     y figurent en premire ligne, et l'dition surpasse en luxe tout
     ce qui a t publi jusqu' ce jour.

     Tout  vous,

     Maurice SCHLESINGER.

Le critique prend la plume et rpond ce qui suit.

     Mon cher Maurice,

     Il me faut _absolument_ du repos, et un abri contre les albums.
     Voici bientt quinze jours que je cherche inutilement trois heures
     pour rver  la symphonie que j'ai commence; ne pouvoir les
     obtenir est un supplice dont vous n'avez pas d'ide et qui m'est
     _absolument_ insupportable. Je vous prviens donc que, jusqu'au
     moment o ma partition sera finie, je ne veux plus entendre parler
     de critique d'aucune espce. Vos albums, je le sais, contiennent
     d'ailleurs plusieurs morceaux charmants dont vous ne me dites rien,
     et dont vous ne citez pas mme les auteurs. Mais je suis pouss 
     bout, je veux, pendant quelque temps, assez de loisir et de libert
     pour finir mon ouvrage; je veux tre artiste enfin; je redeviendrai
     galrien aprs; je suis obsd, abm, extermin. Gardez-vous donc
     de venir me relancer dans ma tanire, ce serait d'une rvoltante
     inhumanit. Je n'ai jamais compt parmi les apologistes du suicide,
     mais j'ai l une paire de pistolets chargs, et dans l'tat
     d'exaspration o vous pourriez me mettre, je serais capable de
     vous brler la cervelle.

     Votre ami dvou,

     Hector BERLIOZ.

FIN DU PREMIER VOLUME.




TABLE DES MATIRES

DU PREMIER VOLUME.


Voyage musical en Allemagne.

   I. A M. AUGUSTE MOREL: Bruxelles, Mayence, Francfort                3

  II. A M. GIRARD, _chef d'orchestre de l'Opra-Comique_:
      Stuttgardt, Hechingen                                           27

 III. A LISZT: Manheim, Weimar                                        51

  IV. A M. STEPHEN HELLER: Leipzig                                    71

   V. A ERNST: Dresde                                                 93

  VI. A HENRI HEINE: Brunswick, Hambourg                             113

 VII. A mademoiselle LOUISE BERTIN: Berlin                           135

VIII. A M. HABENECK, _chef d'orchestre de l'Opra_: Berlin           167

  IX. A M. DESMARETS: Berlin                                         191

   X. A M. G. OSBORNE: Hanovre, Darmstadt                            218

De la Musique en gnral.

   I. De la musique en gnral                                       241

Etude analytique des Symphonies de Beethoven.

Introduction                                                         263

   I. Symphonie en _ut_ majeur                                       269

   II. Symphonie en _r_                                             273

  III. Symphonie hroque                                            279

  IV. Symphonie en _si b_                                            291

   V. Symphonie en _ut_ mineur                                       299

  VI. Symphonie pastorale                                            311

 VII. Symphonie en _la_                                              321

VIII. Symphonie en _fa_                                              333

  IX. Symphonie avec choeurs                                         341

Trios et sonates                                                     359

Le Freyschtz de Weber                                               369

Souvenirs d'un habitu de l'Opra                                    385

Lettre  G. Spontini                                                 403

Tribulations d'un critique musical                                   407

FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER.


NOTES:

[1] Le nom de Strauss est clbre aujourd'hui dans toute l'Europe
dansante; il est attach  une foule de valses capricieuses, piquantes,
d'un rythme neuf, d'une _desinvoltura_ gracieusement originale, qui ont
fait le tour du monde. On conoit donc qu'on tienne beaucoup  ne pas
voir de telles valses contrefaites, un pareil nom contreport.

Or, voici ce qui arrive. Il y a un Strauss  Paris, ce Strauss a un
frre; il y a un Strauss  Vienne, mais ce Strauss n'a point de frre;
c'est la seule diffrence qui existe entre les deux Strauss. De l des
quiproquos fort dsagrables pour notre Strauss, qui dirige avec une
verve digne de son nom les bals de l'Opra-Comique et tous les bals
particuliers donns par l'aristocratie fashionnable. Dernirement, 
l'ambassade d'Autriche, un Viennois, quelque faux Viennois,  coup sr,
aborde Strauss et lui dit en langue autrichienne: Eh bonjour, mon cher
Strauss; que je suis aise de vous voir! Vous ne me reconnaissez
pas?--Non, Monsieur.--Oh! je vous reconnais bien, moi, quoique vous ayez
un peu engraiss; il n'y a d'ailleurs que vous pour crire de pareilles
valses. Vous seul pouvez diriger et composer ainsi un orchestre de
danse; il n'y a qu'un Strauss.--Vous tes bien bon; mais je vous assure
que le Strauss de Vienne a aussi du talent.--Comment! le Strauss de
Vienne? Mais c'est vous; il n'y en a pas d'autre. Je vous connais bien;
vous tes ple, il est ple; vous parlez autrichien, il parle
autrichien; vous faites des airs de danse ravissants:--Oui.--Vous
accentuez toujours le temps faible dans la mesure  trois temps.--Oh! le
temps faible, c'est mon fort!--Vous avez crit une valse intitule _le
Diamant_?--Etincelante!--Vous parlez hbreu?--_Very well._--Et
anglais?--_Not at all._--C'est cela mme, vous tes Strauss; d'ailleurs
votre nom est sur l'affiche?--Monsieur, encore une fois, je ne suis pas
le Strauss de Vienne; il n'est pas le seul qui sache syncoper une valse
et rhythmer une mlodie  contre-mesure. Je suis le Strauss de Paris;
mon frre qui joue trs bien du violon et que voil l-bas, est
galement Strauss; le Strauss de Vienne est Strauss. Ce sont trois
Strauss.--Non, il n'y a qu'un Strauss, vous voulez me mystifier.
L-dessus le Viennois incrdule, de laisser notre Strauss fort irrit et
trs en peine de faire constater son identit; tellement qu'il est venu
me trouver afin que je le dbarrasse de cette sosimie. Donc, pour cela
faire, j'affirme que le Strauss de Paris, trs-ple, parlant  merveille
l'autrichien et l'hbreu, et assez mal le franais, et pas du tout
l'anglais, crivant des valses entranantes, pleines de dlicieuses
coquetteries rhythmiques, instrumentes on ne peut mieux, conduisant
d'un air triste, mais avec un talent incontestable, son joyeux orchestre
de bal; j'affirme, dis-je, que ce Strauss habite Paris depuis fort
longtemps qu'il a, depuis dix ans, jou de l'alto  tous mes concerts;
qu'il fait partie de l'orchestre du Thtre-Italien; qu'il va tous les
ts gagner beaucoup d'argent  Aix,  Genve,  Mayence,  Munich,
partout except  Vienne, o il s'abstient d'aller par gard pour
l'autre Strauss, qui pourtant, lui, est venu une fois  Paris.

En consquence, les Viennois n'ont qu' se le tenir pour dit, garder
leur Strauss et nous laisser le ntre. Que chacun rende enfin  Strauss
ce qui n'est pas  Strauss, et qu'on n'attribue plus  Strauss ce qui
est  Strauss; autrement on finirait, telle est la force des
prventions, par dire que le stras de Strauss vaut mieux que le
_Diamant_ de Strauss, et que le _Diamant_ de Strauss n'est que du stras.

[2] Encore un Strauss! mais celui-l ne fait pas de Valses.

[3] J'ai pu faire, en Allemagne, beaucoup d'observations sur les
diverses rsonnances des cloches; et j'ai vu,  n'en pouvoir douter, que
la nature se riait encore,  cet gard, des thories de nos coles.
Certains professeurs ont soutenu pendant des sicles que les corps
sonores ne faisaient _tous_ rsonner que la tierce majeure; un
mathmaticien est venu dans ces derniers temps, affirmant que les
cloches faisaient _toutes_ entendre, au contraire, la tierce mineure; et
il se trouve en ralit qu'elles donnent harmoniquement toutes sortes
d'intervalles. Les unes font retentir la tierce mineure, les autres la
quarte; une des cloches de Weimar sonne la septime mineure et l'octave
successivement: (son fondamental _fa_, rsonnance _fa_ octave, _mi
bmol_ septime); j'en ai mme entendues qui produisaient la quarte
augmente. Evidemment la rsonnance harmonique des cloches dpend de la
forme que le fondeur leur a donne, des divers degrs d'paisseur du
mtal  certains points de leur courbure, et des accidents secrets de la
fonte et du coulage.

[4] Massues de sauvages.

[5] Les femmes.

[6] Les Europens, les blancs.

[7] _Cher_ aux malades mais _illustre_ parmi les savants.

[8] M. Castil-Blaze. L'opra de _Pigeon-Vole_ fut reprsent l'an
dernier, presque jusqu'au bout, au thtre Ventadour. Vous serez
peut-tre bien aise, mademoiselle, de connatre l'_historique_ de cette
mmorable soire.

Le voici:

Puisqu'il y avait sur le programme la _Phdre_ de Racine, je devrais
dire que mademoiselle Maxime me parut excellente tragdienne dans ce
rle magnifique; mais ceci n'est pas directement de ma comptence, et
d'ailleurs l'attrait principal de la soire, le sujet de toutes les
conversations, le point de mire de toutes les curiosits, c'tait
l'opra en un acte (_Pigeon-Vole_) compos par M. Castil-Blaze. Je crois
mme que le chef-d'oeuvre de Racine n'avait t plac l que comme un
_lever de rideau_, pour complter la reprsentation, et servir de
prambule  la grande pice de _Pigeon-Vole_.

Un certain nombre d'artistes et de littrateurs s'taient runis pour
entendre l'ouvrage de leur confrre et le juger franchement, d'aprs
l'effet qu'il produirait, sans aucune arrire-pense et sans la moindre
disposition malveillante. On se mfiait un peu, il est vrai, de la
nouvelle partition,  cause de l'acharnement avec lequel l'auteur en
avait d'avance fait l'loge, et des efforts inous tents par lui pour
obtenir sa mise en scne  l'Opra-Comique; efforts dont l'inutilit
l'avait enfin amen  se faire lui-mme entrepreneur et directeur de
thtre pour une soire.

Ce grand amour de la gloire dans un homme de l'ge de M. Castil-Blaze,
qui devait depuis longtemps, et plus qu'un autre, en avoir reconnu la
vanit, semblait, en le rapprochant de quelques autres circonstances,
indiquer une disposition d'esprit singulire et quelque peu inquitante.
On pensait involontairement  l'interrogatoire que les deux mdecins de
Molire font subir  M. de Pourceaugnac: Mangez-vous? Dormez-vous?
Faites-vous des songes? De quelle nature sont-ils? On se demandait
comment et par quel incroyable renversement de toutes les habitudes de
sa vie M. Castil-Blaze en tait venu  faire en personne la musique et
les paroles de ses opras, lui qui jusque-l avait charg de ce soin
Mozart, Rossini, Weber, Meyerbeer, Cimarosa, Regnard, Coll, Molire et
tant d'autres hommes de gnie ou de talent qu'il n'avait que la peine de
rhabiller un peu; car les compositeurs surtout taient loin de lui
offrir cet idal de beaut musicale qu'il rvait. L'un avait crit trop
haut pour les voix: on le transposait, on baissait ses airs, ses duos
d'un demi-ton, d'un ton mme, et l'on publiait ainsi accommod avec de
beaux accompagnements de piano, le GLUCK DES SALONS, et l'on devenait un
peu l'auteur d'_Orphe_, des _Iphignie_, d'_Alceste_ et d'_Armide_.
L'autre avait eu la faiblesse de croire qu'on pouvait rhythmer des
phrases mlodiques autrement que de quatre en quatre, et qu'un chant
tait bien coup ds que l'oreille en tait satisfaite: on venait
compter les mesures, et, s'il en manquait une pour la _carrure_ du
rhythme, on s'empressait de l'ajouter, et on devenait ainsi le
correcteur-collaborateur de Mozart, de Grtry, etc. Weber avait eu le
tort de ne pas donner une redondance assez fastidieuse  ses cadences
finales, et de terminer quelquefois ses mlodies sur le temps faible;
vite on ajoutait par-ci par-l une petite queue, on supprimait ailleurs
deux notes pour faire finir le chant sur le temps fort, et voil Weber
tout--fait civilis. Ne lisant pas trop bien les partitions
apparemment, tantt on croyait y voir ce qui n'y tait point, tantt on
n'y apercevait pas ce qui crevait les yeux, et, toujours dvor de ce
zle ardent, de cette sollicitude paternelle pour les pauvres
compositeurs qui n'avaient pas pu recevoir dans leur jeunesse des leons
de M. Castil-Blaze, on _fourrait_ des trombones dans un orage o
l'auteur _en avait dj mis_ (mais d'une autre faon), croyant de bonne
foi rparer une grave omission, combler une norme lacune, et l'on
avouait navement tre ainsi devenu l'instrumentateur d'une symphonie de
Beethoven!!!!! Puis on faisait un opra entier avec la comdie de l'un
et la musique revue et corrige de trois ou quatre autres; on reliait
bien le tout, on le faisait graver, et cela se reprsentait  Paris et
en province, sous le nom _des Folies amoureuses_. Mais ne parlons pas de
folie; il parat que ceci tait fort sage au contraire.

Et voil que tout d'un coup M. Castil-Blaze, qui sait combien la gloire
est inutile, puisqu'elle ne garantit les oeuvres du gnie d'aucun
genre d'insulte, d'aucune espce de profanation, se met  courir perdu
aprs elle, criant qu'il l'aime, qu'il l'adore, qu'il la lui faut  tout
prix. Il est prt  se ruiner pour elle; l'or n'est qu'une chimre; il
dpensera pour ses oeuvres  lui, pour _Belzbuth_ et _Pigeon-Vole_,
tout ce que lui rapportrent les productions des matres italiens,
franais et allemands. Il demande qu'on l'excute, il veut  toute force
qu'on le joue. O vieillard insens!... soyez donc satisfait! vous voil
jou! vous voil glorieux! vous voil clbre! On ne parle  cette heure
que de vous dans Paris! Et bientt, s'envolant de clocher en clocher
comme l'aigle impriale, votre pigeon ira porter aux villes loignes
votre nom resplendissant d'une aurole nouvelle! Mais, hlas! je frmis
en songeant aux malheurs, aux amertumes qui vont natre, pour votre
jeune gloire, de votre ancienne clbrit. Chacun sait en France, en
Allemagne, en Italie, que M. Castil-Blaze, au temps o il ne composait
pas, a corrig, revu, augment, retourn, taill et dtaill les plus
grands compositeurs anciens et modernes; il a ouvertement dclar que
c'tait son droit, son devoir mme de faire  Weber,  Beethoven et 
tant d'autres, l'aumne de sa science et de son got. Or que va-t-il
arriver,  grand matre,  Castil-Blaze, si quelque ravaudeur tranger,
imbu de vos doctrines, met la main sur votre pigeon et s'avise, pour
l'embellir, de lui coller une crte sur la tte ou de lui couper la
queue!!! vous avez beau dire, vos entrailles de pre en seront
douloureusement mues, vous en souffrirez, et beaucoup; et nous donc!!
mais nous en pleurerons des larmes de sang, notre indignation n'aura
point de bornes!!! Car _Pigeon-Vole_ est une de ces oeuvres comme on
n'en voit pas, une production unique, que les amis de l'art vont
proposer pour modle au sicle prsent et aux sicles futurs, en
regrettant qu'il n'ait pas t donn au sicle dernier de la connatre,
ce qui et certes empch Glck, Mozart, Weber et Beethoven de commettre
tant de bvues! _Fam sacra fames!!!_

M. Castil-Blaze, en produisant son chef-d'oeuvre, a voulu mettre 
l'preuve la sagacit du public. Il a donn  _Pigeon-Vole_ le titre de
drame lyrique, tandis que c'est en ralit un tourdissant opra
bouffon, archi-bouffon. Voyons, s'est dit l'illustre auteur dans son
injuste prvention contre le bon sens parisien, si ces malotrus
comprendront ma musique! Je vais leur dire qu'il s'agit d'un drame
ensanglant, je parlerai de poignard, on verra un amant furieux, un
chant d'amour dans la nuit sombre sera brusquement interrompu, on
entendra des cris, le bruit d'un corps qui tombe, etc... Je suis curieux
de savoir s'ils seront assez niais pour tre mus, pour pleurer, et
s'ils ne dcouvriront pas le vrai sens de mes mlodies! A vrai dire,
l'auditoire a bien t un peu interdit dans la premire scne; il a bien
sembl croire que c'tait l de fort triste musique, pleine de
lamentables souvenirs, de rminiscences funestes, de mlodies uses par
la douleur, d'harmonies dcolores, plies par la souffrance... Mais
bientt la clairvoyance lui est revenue, une sorte d'hilarit, indcise
d'abord, s'est dessine sur tous les visages, qui, rapidement
transforme en gat bruyante, a branl  chaque instant la salle par
ses clats immodrs. C'est alors que l'auteur a d prouver une vive et
douce satisfaction! Ils me comprennent! a-t-il d se dire, l'art est
sauv! Oh! oui! nous vous avons compris, et bien compris, malgr le
pige tendu  notre intelligence, spirituel et factieux auteur de
_Pigeon-Vole_. Aucun trait, aucun passage saillant n'a pass inaperu;
tmoin ce vers du rcitatif: _Il me prend donc au srieux!_--(Le
public): Ah! ah! ah! non, certes, non... ah! ah! Et celui-ci, quand M.
Camus a eu jou la ritournelle extraordinairement prolonge de sa
_concertante_: _Ceci n'est que la ritournelle._ Le public: Ah! ah!
ah! ce n'est que la ritournelle! eh bien! cela promet! Plus loin,
pendant que M. Camus et madame Casimir continuaient leur long duo pour
flte et soprano, le cruel amant d'Ortensia ayant chant (en rcitatif
toujours) cette observation fort juste, mais assez inattendue: _On n'a
rien fait de plus fort en musique!_ les cris, les trpignements, les
rires furibonds ont de nouveau fait explosion. Ce n'tait pourtant
encore que le prlude du succs, qui et sans doute accueilli le
dnoment, si on avait pu l'entendre; mais M. Castil-Blaze n'avait pas
assez mnag les forces de son auditoire et de ses interprtes, et voici
comment la pice n'a pu tre termine. L'amant d'Ortensia, en voyant que
la camriste tirait d'un petit panier un pigeon auquel elle essayait de
donner la vole, a souponn qu'il s'agissait d'un poulet adress  sa
belle; il n'en doute plus en entendant M. Camus jouer dans la coulisse
un solo de flte. C'est l'amant clandestin d'Ortensia! La perfide a
l'audace de rpondre et de renvoyer au soupirant des traits plus rapides
et plus brlants encore que ceux qu'il lui adresse! Elle l'aime, rien
n'est plus certain! Aussitt le jaloux Vnitien fait signe  un sien
ami qui joue fort bien d'un autre instrument, le poignard (de l le
second titre de la pice: _Flte et Poignard_), d'aller mettre fin  cet
amoureux dialogue. O ciel! s'est cri tout d'une voix le public,
aurait-il le courage _de couper le sifflet  qui s'en sert si bien_?...
L'anxit de l'auditoire tait d'autant plus cruelle, que le spadassin
tardait fort longtemps  frapper le coup fatal; Mme Casimir et M.
Camus continuaient tranquillement, les malheureux! leur tendre romance;
et,  chaque minute coule, on se disait comme dans _les Huguenots_:
Ils chantent encore! Mais enfin Ortensia pousse un cri dchirant! son
amant est mort!... Mme Casimir a l'air de vouloir se trouver mal!
--On frmit... quand tout d'un coup, M. Camus, pour rassurer le public,
lui jette prestement une toute petite gamme chromatique, _prrrrrut_! Les
rires alors de reprendre avec une force sans pareille! Bravo!
bravo!.... M. Camus n'est pas mort;  la bonne heure. Vivat! Ah! ah! ah!
ah! sclrat de Vnitien, va! tu mriterais d'tre pendu pour nous avoir
fait une telle peur. L'auteur! l'auteur! etc., etc. L-dessus, les
pauvres acteurs, incapables de tenir leur srieux plus longtemps,
plantent l le poignard et la flte, et le pigeon et M. Castil-Blaze, et
se sauvent dans la coulisse en riant comme tout le monde.

     Car, pour tre chanteur, on n'en est pas moins homme.

Puis un pompier a voulu faire baisser la toile et mettre fin  cette
exorbitante hilarit. La toile qui, elle aussi, riait  se tordre, qui
se ridait dans tous les sens, ne voulait pas descendre, curieuse
apparemment de voir le dnoment. Force pourtant est reste  la loi; la
toile s'est abaisse bon gr mal gr, et le public en se dispersant a
fait retentir les rues et les passages voisins du thtre Ventadour, de
ses exclamations joyeuses jusqu' une heure du matin. Voil un succs!!!
Pour tre juste, il faut dire que le pome y a puissamment contribu. On
disait dans la salle que M. Henri Castil-Blaze, fils de l'illustre
compositeur, prtant  son pre l'appui de sa jeune muse, en avait crit
les vers; nous le croyons sans peine. Les travaux que M. Henri
Castil-Blaze a la modestie de signer H. V. dans une ou deux Revues,
prouvent  mon sens, qu'il est parfaitement capable d'atteindre  ces
potiques hauteurs.

Cette reprsentation fait, en tous cas, le plus grand honneur  l'auteur
ou aux auteurs de _Pigeon-Vole_; il faudrait tre blas, archi-blas,
pour ne pas s'mouvoir  la vue d'un triomphe pareil; triomphe si
pniblement obtenu, mais si bien mrit.

[9] En italien _coglionerie_.

[10] Sphor est matre de chapelle  Cassel.

[11] Voyez sa revue musicale dans le feuilleton du _Temps_, du 25
janvier 1838.







End of the Project Gutenberg EBook of Voyage musical en Allemagne et en
Italie, I, by Hector Berlioz

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