The Project Gutenberg EBook of Mathilde, by Eugne Sue

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Title: Mathilde
       mmoires d'une jeune femme

Author: Eugne Sue

Release Date: August 17, 2010 [EBook #33454]

Language: French

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MATHILDE.

TYPOGRAPHIE LACRAMPE ET COMP.,

RUE DAMIETTE, 2




MATHILDE

MMOIRES D'UNE JEUNE FEMME

PAR

EUGNE SE.

TOME PREMIER.


PARIS PAULIN, DITEUR, RUE RICHELIEU, 60.

1845




MATHILDE.

INTRODUCTION.


CHAPITRE PREMIER.

LE CAF LEBOEUF.


Vers la fin du mois de dcembre 1838, on voyait (et l'on voit
probablement encore) un modeste caf appel le _caf Leboeuf_, situ
rue Saint-Louis au Marais, en face du vieil htel d'Orbesson, vaste et
triste demeure, mise en location, aprs avoir t habite pendant
plusieurs gnrations par une ancienne famille de robe.

Son dernier propritaire, le prsident d'Orbesson, tait mort peu de
mois aprs la restauration.

Au mois d'octobre 1838, les criteaux disparurent, et un locataire vint
prendre possession de ce sombre difice, btiment  deux tages entre
cour et jardin. Une grande porte vermoulue flanque de deux pavillons
servant de commun s'ouvrait sur la rue.

L'htel d'Orbesson, quoique habit, paraissait toujours dsert et
abandonn.

Une herbe paisse continuait de pousser sur le seuil de la grande porte,
qui ne s'tait jamais ouverte depuis l'arrive du dernier locataire, _le
colonel Ulrik_.

Dans les quartiers populeux ou lgants de Paris, on est  peu prs 
l'abri de la mdisance ou de la curiosit de ses voisins. Chacun est
trop occup de ses travaux et de ses plaisirs, pour perdre un temps
prcieux  ces commentaires fabuleux,  cet espionnage hargneux et
incessant qui fait les dlices de la province.

Il n'en est pas ainsi dans certains quartiers retirs, gnralement
peupls de petits rentiers ou d'anciens employs, gens minemment oisifs
et passionns du merveilleux, toujours proccups de l'imprieux besoin
de savoir ce qui se passe dans la rue ou chez les autres.

On doit le dire,  la louange de ces honntes bourgeois, si jaloux
d'exercer leur imagination, ils ne sont pas trs-exigeants sur
l'importance des faits qu'ils aiment  _potiser_  leur manire. La
moindre particularit leur suffit pour tayer les plus formidables
histoires, dont ils vivent heureux et satisfaits pendant plusieurs mois.

Mais si la personne qu'ils pient s'opinitre  ne pas mme leur donner
le prtexte d'une fable, si elle s'environne d'un mystre impntrable,
la curiosit des oisifs, refoule, comprime, ne trouvant pas d'issue,
s'exalte jusqu' la frnsie. Pour assouvir leur passion favorite, ils
ne reculent alors devant aucune extrmit.

Depuis trois mois qu'il habitait le Marais, le colonel Ulrik avait
russi  exciter cette espce de curiosit furibonde chez ses voisins,
presque tous habitus du _caf Leboeuf_, situ, ainsi que nous l'avons
dit, en face de l'htel d'Orbesson.

Rien ne semblait plus extraordinaire que la vie du colonel: ses fentres
taient toujours fermes; jamais il ne sortait de chez lui,  moins que
ce ne ft mystrieusement, sans doute par une petite porte du jardin qui
s'ouvrait sur une ruelle dserte. Son domestique paraissait un grand
homme  l'air rbarbatif.

Chaque matin, une petite porte de service recevait un panier de
provisions qu'un restaurateur des environs avait t charg de fournir,
et se refermait aussitt.

Rduits  exploiter cette seule circonstance, les curieux gagnrent le
pourvoyeur, et tchrent de prsumer des moeurs et du caractre du
colonel par l'examen des provisions qu'on lui apportait.

Malgr leur esprit inventif, les habitus du caf Leboeuf ne purent
asseoir aucune srieuse hypothse sur ces renseignements.

Le colonel semblait se nourrir d'une manire trs-simple et trs-sobre.
Pourtant, quelques gens d'imagination laissrent entendre qu'il pouvait
bien manger crue la volaille qu'on lui apportait. On ne donna, pour le
moment du moins, aucune suite  ces insinuations, qui ne parurent pas
manquer de profondeur.

Dernire et importante remarque: Jamais le facteur de la poste n'avait
apport une seule lettre  l'htel d'Orbesson. Personne, depuis trois
mois, n'avait franchi le seuil de cette demeure.

On pense que bien des ruses avaient t ourdies pour arracher quelques
mots au domestique du colonel, ou pour jeter un coup d'il dans
l'intrieur de l'htel.

Toutes ces entreprises furent vaines. Les voisins, rduits  une sorte
d'observation arme, de surveillance continue, tablirent le centre de
leurs oprations au caf Leboeuf.

A la tte des curieux taient les deux frres Godet, clibataires,
ex-employs  la loterie. Depuis l'arrive du colonel  l'htel
d'Orbesson, ces deux vieux garons avaient trouv un but ou un prtexte
 leur vie, jusqu'alors assez dcolore. Acharns  dcouvrir quel tait
le mystrieux inconnu, chaque jour ils formaient de nouveaux projets,
ils tentaient de nouveaux efforts pour pntrer l'nigme vivante qui les
affolait.

Madame veuve Leboeuf, htesse du caf, servait d'auxiliaire aux deux
frres. Retranche derrire les bocaux de cerises et les bols d'argent
qui ornaient son comptoir, sans cesse elle avait ses gros yeux braqus
sur les portes de l'htel.

Si l'on s'tonne de cette persvrance  pier dans le dsert, on oublie
que la vanit mme de l'espionnage de nos oisifs devait servir de
puissant aiguillon  leur curiosit. Chaque jour ils s'attendaient 
dvoiler quelques faits importants.

Nous l'avons dit, on tait  la fin du mois de dcembre.

Midi venait de sonner  la pendule du caf; madame Leboeuf, le nez
appliqu aux vitres, partageait son attention entre la neige qui tombait
 gros flocons et la porte de l'htel d'Orbesson.

La veuve s'tonnait de n'avoir pas encore vu les deux frres Godet, ses
fidles habitus, qui chaque matin venaient rgulirement djeuner chez
elle.

Enfin elle les vit passer devant ses fentres; ils entrrent, et se
dbarrassrent de leurs manteaux couverts de neige.

--Bon Dieu! monsieur Godet l'an, qu'avez-vous donc au front? s'cria
la veuve en voyant le bandeau qui enveloppait la tte de son habitu.

M. Godet l'an tait un gros homme chauve, au teint color, au ventre
prominent,  la physionomie importante et dogmatique. Il souleva un peu
la bande de soie noire qui cachait son oeil gauche, et rpondit d'un
air indign, avec une voix de basse-taille qui et fait honneur  un
chantre de cathdrale:

--C'est de la faon de ce monstre de _Robin des Bois_.

(Les curieux du caf Leboeuf avaient ainsi ingnieusement baptis
l'habitant de l'htel d'Orbesson.)

--C'est de la faon de ce monstre de _Robin des Bois_! rpta monsieur
Godet le cadet, vritable cho de son frre.

--Bon Dieu du ciel! racontez-moi donc vite comment cela vous est
arriv!--s'cria madame Leboeuf frmissant d'impatience.

--C'est bien simple, ma chre madame Leboeuf, dit l'ex-employ.--Il
fallait en finir avec cet aventurier, ce vagabond, ce coureur, qui se
tapit dans sa tanire comme une vritable bte farouche. (Et si je
l'appelle bte farouche, je n'attaque en rien ni son honneur ni sa
moralit; seulement je pose cette simple question: S'il ne faisait pas
du mal ou s'il n'en avait jamais fait, pourquoi se cacherait-il comme
une vritable bte farouche?)

Aprs cette triomphale parenthse, M. Godet l'an carta de nouveau le
bandeau de son oeil gauche.

--Au fait, pourquoi se cacherait-il?--rptrent les habitus attentifs.

--Mais voil bien le gouvernement,--reprit M. Godet avec amertume;--il
sait traquer, trouver, arrter des conspirateurs; mais quand il s'agit
du salut, de la tranquillit de paisibles bourgeois, serviteur de tout
mon coeur! il n'y a pas plus de sergents de ville ou de commissaires
de police que chez les sauvages!

--Que chez les sauvages,--rpta M. Godet pun.

--Dans les dangereuses conjonctures o nous nous trouvions, abandonn 
mes propres forces, ma pauvre madame Leboeuf,--reprit M. Godet
l'an,--qu'ai-je fait, qu'ai-je d faire? Le voici. Je me suis
dit:--Godet, tu es un honnte homme, tu as  accomplir un devoir, un
grand devoir; fais ce que dois, advienne que pourra, Godet... Il y a
dans ton voisinage un vagabond, un aventurier, un coureur qui,  la face
de toute une rue, de tout un quartier, ose se celer effrontment, depuis
des semaines, depuis des mois, sans que le gouvernement fasse rien pour
mettre un terme  ce scandale public!!!

--Le fait est que c'est un scandale!--dit madame Leboeuf;--il est
impossible de savoir ce que font des voisins qui ne se montrent jamais.
Alors on est bien forc d'en dire du mal!

--C'est un affreux scandale!--reprit M. Godet l'an:--je ne le dis pas
seulement, je le prouve: il est vident, il est palpable que cet
aventurier fait litire de la manire de penser de ses concitoyens, en
s'obstinant a chapper  leur apprciation svre, mais quitable.
L'homme propose... Mais Dieu dispose...

Madame Leboeuf, ne saisissant pas l'-propos de cette citation
philosophique, et impatiente d'arriver  l'_action_, s'cria:

--C'est bien vrai... monsieur Godet; mais par quel motif avez-vous donc
ce bandeau sur l'oeil?

--M'y voici, ma chre dame Leboeuf. Hier j'appelai mon frre, mon
digne frre; je lui dis:--Dieudonn, il faut que cet abus intolrable
ait une fin; il faut, dussions-nous y laisser notre vie, il faut que
nous sachions quel est cet aventurier. Je ne te le cache pas, mon frre,
dis-je  Dieudonn, c'est pour moi une question de sant. Depuis trois
mois que ce coureur habite ce quartier, depuis que je cherche en vain 
savoir ce qu'il est, ce qu'il fait, je ne vis pas, je suis dvor
d'inquitudes; j'ai des rves atroces, des cauchemars abominables. Je ne
pense qu' ce mystrieux inconnu. C'est  ce point que mes fonctions
physiques s'en altrent. Oui, ma pauvre madame Leboeuf, c'est comme
j'ai l'honneur de vous le confier, mes fonctions s'en altrent. Aussi me
suis-je dit: Godet, tu ne seras pas assez bourreau de toi-mme pour
creuser ta tombe pour le bon plaisir de cet aventurier! Ce mystre
t'agite outre mesure, Godet! eh bien! dvoile ce mystre, et tu seras
digne de reconqurir ton repos, que ce vagabond a mchamment troubl. Ce
qui fut dit fut tait, ma chre madame Leboeuf. Hier,  la nuit
tombante, j'emprunte une chelle  notre voisin le menuisier; je
traverse la rue avec Dieudonn; nous entrons dans la ruelle o s'ouvre
la petite porte du jardin de _Robin de Bois_; j'applique l'chelle  la
muraille, je monte; il faisait encore assez de jour pour voir dans le
jardin et dans l'intrieur de la maison.

--Eh bien?--s'cria madame Leboeuf.

--Eh bien, madame, au moment o j'avanais la tte afin de regarder
par-dessus la crte du mur, un coup de fusil part...

--Dieu du ciel! un coup de fusil!--s'cria la veuve.

--Un vritable coup de fusil, madame, un vritable attentat  mon
existence particulire. Mon chapeau tombe, je me sens frapp au front et
 l'oeil comme si j'avais reu un millier de pointes d'pingles  bout
portant, et j'entends la voix (je te reconnatrai entre mille),
j'entends la voix du janissaire, du side de cet aventurier, qui s'crie
avec un accent froce et railleur: Une autre fois, au lieu de cendre,
ce sera du gros plomb; une autre fois, au lieu de tirer au chapeau, on
tirera au visage... Voil, ma pauvre madame Leboeuf, o nous en
sommes rduits avec le gouvernement. Vous le voyez, on vient massacrer
des bourgeois paisibles jusque sur la crte des murs... les plus levs!

--Mais c'est un assassinat!--s'crirent les habitus.

--Ah!--le monstre d'homme!--dit madame Leboeuf.--Il faut aller chez le
commissaire, monsieur Godet, il faut avoir des tmoins.

--C'est justement ce que je me disais  part moi, en descendant
prcipitamment de mon chelle, ma chre madame Leboeuf; oui... je me
disais:--Godet, il faut que tu ailles  l'instant dposer ta plainte
chez le magistrat. Mais vous allez voir comment nous sommes gouverns.
Un quart d'heure aprs, j'entrais chez M. le commissaire au moment o on
allumait sa lanterne... sa lanterne! emblme drisoire, s'il voulait
signifier la clairvoyance de ce fonctionnaire. J'apportais avec moi les
pices de conviction, mon chapeau trou et mon front tout bleu...

--Eh bien?

--Eh bien! madame Leboeuf, le commissaire m'a dit, il a eu l'impudeur
de me dire que je n'avais eu que ce que je mritais, et que, sans la
considration dont je jouissais dans le quartier depuis vingt-deux ans
et quelques mois, il aurait t forc de me poursuivre comme coupable
d'escalade nocturne dans une maison habite.

--Quelle horreur!--s'cria madame Leboeuf.

--Ainsi,--reprit M. Godet l'an avec une ironie amre et une emphase
cicronienne,--ainsi un aventurier pourra venir insolemment exciter la
curiosit publique en dissimulant sa personne, et un bourgeois honnte,
bien fam, sera fusill, impunment fusill, parce qu'il aura tent de
sortir de l'tat d'angoisse, d'inquitude, de perplexit o le plonge
l'ignorance d'un mystre qui importe peut-tre au salut public! coutez,
madame Leboeuf,--ajouta M. Godet d'un ton d'oracle en se dressant de
toute sa hauteur,--un grand homme l'a dit, je ne sais plus lequel, mais
c'est gal, un grand homme l'a dit: _La maison de tout citoyen doit tre
de verre_. Je donne l'exemple, qu'on m'imite; ma maison est de verre, un
vritable bocal: qu'on y plonge la vue, et l'on m'y verra dvou au
repos de mes concitoyens... on...

M. Godet ne put terminer sa philippique.

Un fait foudroyant lui coupa la parole.

Une trs-belle voiture, largement armorie, attele de deux beaux
chevaux, s'arrta devant la grande porte de l'htel d'Orbesson.

Cette voiture tait venue au pas; ses persiennes leves annonaient
qu'elle tait vide; un chasseur richement galonn descendit du sige o
il tait assis,  ct du cocher, vtu d'une pelisse amarante fourre.

A peine le chasseur eut-il touch le marteau de la porte, que, pour la
premire fois depuis trois mois, elle s'ouvrit pour recevoir la voiture,
et se referma aussitt.

Les oisifs du caf Leboeuf se regardrent d'un air bahi.

Ils allaient sans doute se livrer  des commentaires exorbitants,
lorsque la porte se rouvrit de nouveau.

La voiture sortit rapidement; l'on put y voir, nonchalamment assis, un
homme jeune encore, d'une figure trs-basane. Il portait un uniforme de
hussard, blanc,  collet bleu, couvert de broderie d'or. A son cou et
sur sa poitrine brillaient des croix et des plaques d'ordres trangers.

--Ah , _Robin des Bois_ est donc un grand seigneur d'un pays lointain?
s'cria M. Godet l'an.

--Il a une assez belle figure, mais l'air bien insolent,--dit madame
Leboeuf.

--Avez-vous vu ses deux _crachats_, l'un en or, l'autre en argent?--dit
M. Godet le cadet.

--Tiens... tiens... tiens!... moi qui croyais au fond de ma pense que,
malgr son titre de colonel, l'aventurier, le coureur, le vagabond tait
quelque chose comme un banqueroutier retir, ajoute M. Godet l'an en
sifflant entre ses dents.

--Une ide, messieurs!--s'cria madame Leboeuf.--C'est peut-tre un
acteur! J'ai vu au Cirque-Olympique des cuyers habills dans ce
genre-l.

--Mais cette magnifique voiture,--dit M. Godet,--elle appartiendrait
donc  la troupe? Et d'ailleurs on ne joue pas la comdie en plein jour.

--Mais j'y pense,--dit madame Leboeuf;--peut-tre ce vilain homme qui
habite avec _Robin des Bois_ vous laissera-t-il entrer, maintenant que
son matre est sorti.

--Vous avez raison, ma chre madame Leboeuf,--dit M. Godet;--vous avez
raison; mais sous quel prtexte m'introduirai-je dans ce domicile?

--Vous n'avez qu' dire que vous venez lui faire des excuses de ce qui
s'est pass hier,--dit timidement Godet le pun.

--Comment! des excuses... de ce qu'il a manqu de m'borgner? Vous tes
fou, Dieudonn. Je vais au contraire lui dposer ma plainte de son
incivilit d'hier; ce sera un moyen d'engager la conversation. Vous
allez voir.

Ce disant, M. Godet sortit et frappa  la petite porte.

La sombre figure du domestique du colonel Ulrik parut au guichet.

--Que voulez-vous?--dit-il.

--C'est moi qui, hier, ai reu...

--Vous en recevrez bien d'autres, si vous y revenez,--rpondit le
domestique en fermant brusquement le guichet.

M. Godet, dsappoint, revint trouver ses complices. On continuait de
faire, au caf Leboeuf, les suppositions les plus inoues sur le
colonel Ulrik, lorsque cet intressant sujet de conversation fut
interrompu par le roulement d'une voiture qui s'arrta devant l'htel
d'Orbesson.

Le colonel rentrait.--Un moment aprs, la voiture qui l'avait amen
ressortit au pas.

M. Godet la suivit; il tenta d'engager la conversation avec le cocher et
le chasseur; il n'en put tirer un seul mot, soit que ces gens
n'entendissent pas le franais, soit qu'ils ne voulussent pas rpondre
au questionneur.

M. Godet et ses amis conclurent de ce silence obstin, que le colonel
tait servi par des muets, ce qui augmenta infiniment la terreur qu'il
inspirait.

Cette voiture lui appartenait-elle? Il fut impossible de rsoudre cette
question.

Le lendemain, le surlendemain, les jours suivants, les habitus du caf
attendirent en vain le carrosse; il ne reparut plus.

Rien ne semblait chang dans les habitudes solitaires de Robin des Bois.
La curiosit des frres Godet tait encore plus violemment excite
depuis qu'ils savaient que le colonel tait jeune, beau, et sans doute
dans une position sociale leve.

Ou ne lui prodigua plus les pithtes de vagabond et d'aventurier, on se
contenta de l'appeler Robin des Bois, ce surnom paraissant dcidment
trs en rapport avec sa mystrieuse existence.

Une nouvelle fantaisie vint tourmenter les deux frres Godet: il
s'agissait de dcouvrir si le colonel, qu'on n'avait jamais vu passer
dans la rue, sortait de chez lui par la porte de la ruelle.

Deux polissons, placs en vedette  chaque bout du passage sous le
prtexte apparent de jouer aux billes, furent secrtement chargs de
remarquer si quelqu'un paraissait  la petite porte.

Durant trois jours les enfants restrent fidlement  leur poste, ils
n'aperurent personne.

Les frres Godet, entrans par le dmon de la curiosit, qui devait les
pousser  bien d'autres entreprises tmraires, eurent la patience de
s'embusquer  leur tour pendant deux journes entires  l'entre du la
ruelle pour contrler le rapport des enfants; Ils ne virent non plus ni
sortir, ni entrer personne.

La neige avait t remplace par une forte gele, on ne pouvait donc
reconnatre aucune trace de pas dans la ruelle.

Les habitus du caf Leboeuf conclurent victorieusement que si Robin
des Bois ne sortait pas le jour, il devait sortir la nuit.

Afin de s'en assurer, M. Godet l'an eut recours  un stratagme que le
dernier des Mohicans et certainement employ pour surprendre
l'empreinte des mocassins d'un guerrier tewton.

Un soir, par une nuit obscure, les deux frres tendirent devant la
petite porte du jardin, et dans la largeur de la ruelle, une paisse
couche de cendre galement battue, et se retirrent enchants de leur
invention.

On ne saurait dire avec quelle inquitude, avec quelle angoisse, le
lendemain matin, au point du jour, ils coururent  la ruelle... Plus de
doute... Robin des Bois sortait la nuit! Ses pas imprims sur la cendre
l'avaient trahi!

Certains de ce fait, les deux frres n'eurent plus qu' renouveler leur
exprimentation pour savoir si les promenades du colonel taient
quotidiennes, frquentes ou rares.

Ils acquirent bientt ainsi la conviction que le colonel sortait chaque
soir, que les nuits fussent belles ou pluvieuses.

O allait-il ainsi?

Les gens les moins curieux le seraient devenus sur ces indices.

Les habitus du caf Leboeuf se runirent en conseil extraordinaire;
il fut rsolu que les frres Godet, toujours intrpides, attendraient la
premire nuit obscure pour s'embusquer aux deux bouts de la ruelle.

Ainsi traqu, le colonel devait ncessairement passer devant l'un ou
l'autre des deux curieux, qui se mettraient alors  sa piste avec les
plus grandes prcautions, de peur d'tre surpris; Robin des Bois,  en
juger par la manire dont il accueillait les escalades, ne devant pas
tre trs jaloux d'initier les trangers aux habitudes de sa vie
mystrieuse.




CHAPITRE II.

LA LETTRE.


Le lendemain de l'expdition projete par les deux frres, madame
Leboeuf, dans son impatience, s'tait leve plus tt que de coutume;
elle se promenait de son comptoir  la porte et de la porte  son
comptoir avec une inquitude inexprimable.

Les frres Godet avaient-ils russi dans leur entreprise? avaient-ils
couru quelques dangers?

A mesure que les habitus arrivaient, la curiosit gnrale augmentait.

L'un des oisifs, aprs avoir rflchi toute la nuit et rsum les
antcdents connus du colonel, avait d'abord dclar qu'il ne pouvait
tre qu'un espion du haut parage.

Cette ide lumineuse fut victorieusement rfute par un auditeur, qui
fit observer que, selon toutes les apparences, Robin des Bois ne sortant
jamais que la nuit, il lui devenait difficile de faire cet honnte
mtier.

L'opinitre bourgeois rpondit  cette objection que le colonel
n'agissait ainsi que pour carter tout soupon, ce qui rendait son
espionnage plus dangereux encore.

Malgr l'intrt de cette discussion, loin d'oublier les deux frres, on
s'tonnait de leur longue absence; il tait midi, ni l'un ni l'autre
n'avaient encore paru.

Madame Leboeuf se rappela l'histoire du coup de fusil; redoutant
quelque dnoment tragique, elle allait envoyer son garon de caf
savoir des nouvelles de MM. Godet, lorsqu'ils parurent.

Ils furent accueillis par un cri gnral de curiosit:--H bien? h
bien?

--H bien! nous en avons appris de belles,--rpondit M. Godet an d'un
air sinistre. Alors seulement on s'aperut que les deux frres taient
ples comme des spectres. Fallait-il attribuer cette pleur aux fatigues
de la nuit prcdente ou aux ressentiments de quelque grand danger? La
narration de Godet l'an va nous l'apprendre.

Les habitus du caf se formrent en cercle autour de lui; il commena:

--Je n'ai pas besoin de vous dire, messieurs, qu'ayant courageusement
vou ma vie  la dcouverte du tnbreux mystre qui, j'ose l'affirmer,
importe  tous les honntes gens, il...

Alors, ne dites pas,--fit observer sagement un auditeur.

--Comment?--rpondit M. Godet.

--Sans doute,--rpondit l'habitu,--vous vous criez: Je n'ai pas besoin
de vous dire!... et puis vous dites tout de mme... Alors...

--C'est bon, mais c'est bon,--cria-t-on tout d'une voix.--Vous ne dites
que des sottises, monsieur Dumont; continuez donc, monsieur Godet,
continuez, nous vous coutons de toutes nos forces.

--Hier, donc,--reprit M. Godet,-- la nuit tombante, moi et Dieudonn,
nous nous embusqumes aux deux issues de la ruelle, bien dcids 
pntrer ce susdit tnbreux mystre. L'horloge de la paroisse sonna
sept heures..., rien; huit heures... rien; neuf heures... rien; dix
heures... rien; onze heures... rien.

--Quel dvouement! attendre si longtemps par le froid!--s'cria
l'auditoire.

--Comme vous auriez eu besoin d'un bon bol de vin chaud!--soupira madame
Leboeuf.

--Je ne m'tonnai pas!--reprit M. Godet d'un ton doctoral.--Non, eh
bien, moi, messieurs, je ne m'tonnai pas de ce retard; je m'y
attendais. Je m'tais dit: Godet, si quelque chose doit se passer, je
dois te prvenir que cela se passera  minuit; c'est ordinairement
l'heure criminelle de certaines entreprises... que... Mais n'anticipons
pas. Minuit venait donc  peine de sonner, lorsque j'entends
distinctement cric, crac, et on ouvre la serrure de la petite porte.

--Ah! enfin!...--dit l'auditoire.

--Comme le coeur a d vous battre, monsieur Godet!...--reprit la
limonadire.--Je me serais trouve mal, moi.

--La nature m'ayant donn la facult du courage, que tout Franais porte
en soi, ma chre madame Leboeuf, je croisai bien ma redingote, et je
me prparai  suivre notre homme; seulement je sentis une lgre sueur
froide qui me monta au front, ce que j'attribuai  l'effet de la
temprature extrieure. J'entendis Robin des Bois... ou plutt non. Il
n'est plus mme digne de ce surnom; il doit en porter un, cette fois
bien mrit et cent fois plus terrible. Mais n'anticipons pas...
J'entendis donc Robin des Bois venir de mon ct; il avait un pas
singulier, effrayant, un pas que j'oserais presque appeler bourrel de
remords. Je suspends ma respiration; je m'efface le long de la muraille:
il faisait si noir qu'il ne me voit pas. Il passe, et je commence 
m'attacher  ses pas avec la tnacit du chien qui poursuit sa proie, si
j'ose m'exprimer ainsi. Dieudonn, qui l'avait entendu se diriger de mon
ct, accourt, et nous suivons notre homme ou plutt notre... Mais
n'anticipons pas... Nous marchons, nous marchons, nous marchons... Dieu!
fallait-il qu'il ft bourrel, ce malheureux-l! pour ne pas
s'apercevoir que nous tions sur ses talons!

--C'est  faire dresser les cheveux sur la tte,--dit la veuve,--quand
je pense qu'il pouvait vous apercevoir!

--Dans ce cas-l, madame, j'avais une rponse toute prte, une rponse
que j'avais soigneusement labore dans la prvision d'un conflit.

--Cette rponse?

--Cette rponse tait bien simple: la rue est  tout le monde,--rpondit
M. Godet d'un air hroque.

--Comment tait-il vtu?--demanda madame Leboeuf.

--Il me parut vtu d'un manteau noir et d'un grand chapeau. Enfin, aprs
des dtours sans nombre, nous arrivons... devinez o? Je vous le donne
en cent, je vous le donne en mille, je vous le donne en dix mille...

--Nous jetons notre langue aux chiens,--s'crirent comme un seul homme
les habitus du caf.

--Monsieur Godet, ayez piti de nous!--dit madame Leboeuf.

Le rentier, aprs avoir joui un moment de l'impatience gnrale, dit
enfin d'un ton spulcral:--Nous arrivons... Ah! messieurs...

--Mais dites donc!

--Nous arrivons au cimetire du Pre-Lachaise.

--Au cimetire du Pre-Lachaise!!!--rpta l'assemble avec un accent
d'horreur et d'effroi.

Madame Leboeuf fut si trouble, qu'elle se versa un verre de rhum pour
se remettre de son motion.

--Eh! que pouvait-il aller faire au cimetire  cette heure? Dieu du
ciel!--s'cria la veuve aprs avoir bu.

--Vous allez le voir, messieurs, vous n'allez que trop le voir. Nous
arrivons  la porte du cimetire. Elle tait ferme, bien entendu, ainsi
que cela se doit dans le champ du repos, pour que rien n'y trouble la
paix de la tombe de chacun. Alors notre homme, c'est--dire l'homme, car
je repousse toute complicit, toute communaut avec un pareil monstre,
l'homme, sans doute arm d'une fausse clef, d'un rossignol, d'un
monseigneur ou autre hideux instrument analogue  ses pareils, l'homme,
dis-je, ouvre la porte et la referme aprs lui.

--Alors qu'avez-vous fait?--demanda madame Leboeuf.

--Moi et Dieudonn, nous avons eu le courage d'attendre cet abominable
sacrilge jusqu' quatre heures du matin... pendant ce temps-l nul
doute qu'il n'ait employ son temps  des profanations abominables, 
l'imitation de ce fameux mlodrame appel le Vampire.

--Un Vampire!--s'cria madame Leboeuf.

--Est-ce que vous croyez qu'il y a encore des vampires? Comment! le
voisin d'en face serait un vampire? un vampire! ah!... quelles horribles
dlices!

--Dieu merci, ma chre madame Leboeuf, je ne suis pas assez
superstitieux pour croire aux vampires exagrs que le mlodrame nous
montre; mais je crois qu'on ne s'introduit pas la nuit dans des
cimetires sans des motifs qui n'ont rien d'humain ni de naturel; ce qui
m'engage, en attendant mieux,  nommer Robin des Bois le Vampire. Et 
ce propos j'prouve le besoin de dclarer hautement que celui qui ne
respecte pas l'abri des tombeaux finit tt ou tard par y descendre, car
la Providence atteint toujours le coupable,--ajouta philosophiquement M.
Godet.

--Mais c'est tout simple, puisqu'on meurt tt ou tard,--dit  demi-voix,
l'impitoyable critique de M. Godet.

Ce dernier lui lana un regard courrouc, et termina en ces termes:

--Lorsque l'homme que je ne crains pas d'appeler un vampire quitta le
cimetire du Pre-Lachaise, nous nous remmes  le suivre, d'abord parce
que c'tait notre route, et ensuite parce que, dans le cas d'une
mauvaise rencontre, il vaut mieux tre trois que deux. Enfin, le Vampire
revint d'o il tait parti et rentra par la ruelle dans ce que j'ose
appeler  peine son domicile... et d'o il repartira sans doute cette
nuit pour continuer son tissu d'horreurs tnbreuses.

La narration de M. Godet ne satisfit pas compltement ses auditeurs.

Cette visite au cimetire, jointe  la brillante apparition du colonel
dans une magnifique voiture, servit de nouveau texte aux inpuisables
commentaires des habitus du caf Leboeuf, et irrita davantage encore
la curiosit gnrale.

A l'exception de la veuve, personne, il est vrai, ne croyait
positivement aux vampires; mais la conduite trange du colonel n'en
prtait pas moins aux plus bizarres interprtations.

Au moment o la discussion tait dans toute sa force, un facteur entra
et remit une lettre  madame Leboeuf; celle-ci, vu le froid
rigoureux, daigna lui verser un verre d'eau-de-vie en matire de
gratification.

Cette bonne action eut immdiatement sa rcompense.

Le facteur, tirant de sa botte une assez grande enveloppe scelle d'un
large cachet noir, dit  la veuve:

--Le voisin d'en face n'est pas une bonne pratique, car depuis trois
mois je ne lui ai jamais port une lettre; mais en voici une qui en vaut
bien plusieurs! Eh! eh! il parat qu'il aime mieux les gros morceaux que
les petites bouches, le colonel Ulrik,--ajouta le facteur d'un air
capable.

--Messieurs! messieurs! une lettre pour le Vampire!--s'cria madame
Leboeuf en saisissant l'enveloppe et en l'levant au-dessus de sa tte
d'un air triomphant.

Les habitus accoururent et entourrent le comptoir.

--Madame! madame!--s'cria le facteur; et craignant un abus de
confiance, il tendait la main pour reprendre sa lettre.

--Soyez tranquille, mon garon; nous ne lui ferons pas de mal,  cette
enveloppe! Laissez-nous seulement jeter un coup d'oeil sur l'adresse.

--Un simple coup d'oeil,--ajouta M. Godet. Et, saisissant la lettre
dans ses mains tremblantes d'motion, il la dposa prcieusement sur le
marbre du comptoir.

--Encore un verre d'eau-de-vie, mon garon,--dit la veuve au
facteur.--Qu'importe que vous remettiez cette lettre cinq minutes plus
tard  son adresse!

Le facteur but son second verre d'eau-de-vie sans quitter sa lettre des
yeux.

--Voyons, voyons,--dit la veuve,--quelle est l'adresse...--Elle
lut:--_M. le colonel Ulrik, 38, rue Saint-Louis, Paris_.

--Et le cachet, des armes?

--Non, une losange pointille.

--Et le timbre?--demanda un autre curieux.

--De Paris, leve de midi, et un franc de port, vu son poids,--rpondit
le facteur.--Allons, maintenant, madame Leboeuf, vous l'avez assez
vue, cette lettre, j'espre.

--Un moment, mon garon, vous avez le nez bien rouge; buvez donc encore
un verre d'eau-de-vie. Il fait un froid terrible aujourd'hui.

--Merci! merci! madame Leboeuf,--dit le facteur.--Vite! vite! ma
lettre!

H. Godet et les habitus considraient cette enveloppe avec une avidit
presque farouche; ils examinaient attentivement son papier pais,
bleutre, glac, son criture fine et dlie.

Tout  coup la veuve appuya son nez camard sur la lettre, et
s'cria:--Oh! a sent le musc, quelle horreur d'odeur!

Nous devons  la vrit de dclarer que cette enveloppe sentait
extrmement le vtiver; mais pour certaines gens tout parfum est musc,
et le musc est, par tradition, une abominable odeur.

Tous les nez des habitus du caf Leboeuf se posrent alternativement
sur le paquet.

Il n'y eut qu'un cri:--a sent le musc!

--C'est une lettre de femme!--s'cria M. Godet d'un air inspir,--et
d'une femme qui porte des odeurs.

--Pouah!--fit la veuve Leboeuf avec une moue suprmement ddaigneuse.

--Et qui, par l-dessus, n'affranchit pas une lettre de cette
consquence! une lettre d'un franc de port!--dit un autre habitu.

--C'est--dire que a ne peut tre qu'une pas grand'chose, qu'un rien du
tout,--reprit madame Leboeuf en haussant les paules.--Une crature
qui porte des odeurs, et qui n'a pas seulement de quoi affranchir ses
lettres!

--Attendez donc, attendez donc,--dit M. Godet en rflchissant;--cette
petite criture fine et couche... le numro avant la rue.. oui! oui!...
plus de doute, cette lettre est d'une Anglaise!

Que pouvait avoir de commun une femme qui portait des odeurs, une
Anglaise, avec un beau colonel tranger, qui ne sortait jamais le jour,
et qui allait dans les cimetires pendant la nuit?

Tel fut le rsum des questions que se posrent les habitus.

Penchs autour de l'enveloppe, leurs yeux flamboyaient de convoitise.

Certes, on peut affirmer, sans trop mjuger de l'espce humaine, que,
s'il avait dpendu des curieux du caf Leboeuf de pouvoir
immdiatement noyer d'un seul voeu le malheureux facteur pour
possder cette prcieuse lettre, le messager  collet rouge et couru de
grands dangers.

La veuve n'y tint pas, elle eut l'audace de soulever un coin de
l'enveloppe afin de tcher d'apercevoir quelque chose de son contenu.

Le facteur s'lana sur sa lettre en s'criant qu'il y allait de sa
place et de la prison pour un tel abus de confiance.

La veuve, emporte hors de toute limite par le dmon de la curiosit,
tint bon; l'enveloppe allait se dchirer dans cette lutte, lorsqu'un des
habitus s'cria:--Messieurs! messieurs! en voici bien d'une autre! une
femme! une femme qui a l'air de chercher le numro de la tanire du
Vampire!...

Ces mots eurent un effet magique.

La veuve abandonna la lettre dj froisse, et colla son gros visage 
ses carreaux marbrs par la gele. Le facteur sortit en toute hte,
trs-satisfait d'avoir chapp  ce guet-apens.

Madame Leboeuf gratta lgrement avec son ongle la vapeur glace qui
s'tait forme  l'une des vitres, se mnagea une perce de vue et
regarda attentivement dans la rue.

--Messieurs, ne nous montrons pas,--dit M. Godet,--nous effaroucherions
cette femme; imitons cette chre madame Leboeuf, mettons-nous chacun 
notre trou, et motus.

Une fois aux aguets, les curieux furent amplement ddommags de leur
longue attente de trois mois; les vnements semblaient ce jour-l
s'accumuler.

Le facteur frappa, remit sa lettre au domestique du colonel, qui examina
l'enveloppe d'un air souponneux, et parut irrit.

A peine le facteur avait-il disparu, que la femme dj signale par les
oisifs s'approcha de la grande porte de l'htel; n'y trouvant pas de
marteau, elle se dirigea vers la petite porte du pavillon de gauche.

Cette femme, assez ge, semblait mue, agite; elle portait un chapeau
noir et un manteau brun, sous lequel elle semblait cacher quelque chose.

Aprs avoir sonn  la petite porte, au lieu d'attendre qu'on vnt lui
ouvrir, elle marcha de long en large, sans doute afin d'tre moins
remarque.

Le domestique du colonel parut, la femme ge lui dit quelques mots  la
hte, lui donna un petit coffret d'caille, incrust d'or, et disparut
aprs avoir fait un signe d'intelligence  une personne que les oisifs
du caf Leboeuf ne pouvaient encore apercevoir.

Le domestique regarda un moment le coffret d'un air surpris, et referma
sa porte.

M. Godet, la veuve et leurs complices en espionnage ne respiraient pas
derrire leurs carreaux; ils attendaient avec une indicible impatience
la femme invisible.

Elle leur apparut enfin.

C'tait une jeune femme ge de vingt-cinq ans environ. Sa mise tait
fort simple: un petit chapeau de velours noir, une redingote de gros de
Naples carmlite trs-fonc, et un grand chle de cachemire noir qui
tombait jusqu'aux volants de sa robe; elle cachait ses mains dans un
manchon de martre qui laissait apercevoir le coin d'un mouchoir
richement garni de valenciennes. Enfin, les plus jolis petits pieds du
monde semblaient frissonner de froid dans leurs bottines de satin noir.

Ce qui frappait d'abord dans la figure de cette jeune femme, d'une
beaut remarquable, c'tait le contraste de ses cheveux, du plus beau
blond cendr, avec ses grands yeux noirs et ses sourcils de mme
couleur, hardiment accuss.

De longues et paisses boucles de cheveux, presss par la passe de son
chapeau, cachaient  demi ses joues; malgr le froid qui aurait d
aviver son teint, cette jeune femme tait trs-ple: ses traits
paraissaient bouleverss par la frayeur.

Deux fois elle leva au ciel ses yeux humides de larmes; et lorsqu'elle
rejoignit la personne qui l'attendait, ses lvres, contractes par un
douloureux sourire, laissrent voir des dents du plus bel mail.

En passant devant madame Leboeuf elle hta le pas.

M. Godet n'y tint plus, il entr'ouvrit la porte, et vit les deux femmes
regagner un petit fiacre bleu  stores rouges qu'elles avaient laiss au
coin de la rue Saint-Louis.

Elles montrent en voiture et partirent en gardant les stores baisss.

--J'espre... j'espre que voil du nouveau!--dit M. Godet en se
croisant les bras et en secouant la tte d'un air triomphant.

Et les habitus de rcapituler les vnements qui s'accumulaient depuis
le matin...

--Une lettre qui sent le musc.

--Une vieille femme qui apporte un coffret d'caille incrust d'or, d'un
air effar.

--Et enfin une jeune femme qui pleurniche en passant devant la porte du
Robin des Bois, du Vampire,--ajouta la veuve Leboeuf.

--Saperlotte! la jolie crature!--dit M. Godet.

--a... une belle femme... a n'a pas plus de prestance que rien du
tout,--dit madame Leboeuf en se rengorgeant.

--Je parie que c'est la femme qui porte des odeurs et qui n'affranchit
pas ses lettres! s'cria M. Godet aprs quelques minutes de rflexion.

--L'Anglaise? Mais vous n'avez donc pas vu comme elle tait habille,
monsieur Godet?--reprit la veuve en haussant les paules avec un air de
supriorit crasante.--a une Anglaise! mais il n'y a rien de plus
facile  reconnatre qu'une Anglaise. Il n'y a qu' voir la manire dont
elle s'habille. C'est bien simple: en toute saison un bibi en paille, un
spencer rose, une jupe cossaise, des brodequins vert clair ou jaune
citron; avec cela presque toujours les cheveux rouges: tmoin les
_Anglaises pour rire_, aux Varits. C'est une pice qui ne date pas
d'hier, et qui a de l'autorit, puisque a se joue en public. Encore une
fois, depuis que le monde est monde, les Anglaises, les vraies Anglaises
n'ont jamais t autrement habilles.

Malheureusement; l'arrive de deux individus qui entrrent brusquement
dans le caf interrompit les observations et les enseignements de madame
Leboeuf sur la monographie des Anglaises.

Les habitus contemplrent avec un redoublement de curiosit ces deux
nouveaux personnages, videmment aussi trangers au quartier du Marais,
que l'tait la jeune et charmante femme dont nous avons tout  l'heure
esquiss le portrait.




CHAPITRE III.

LES RECHERCHES.


Les deux inconnus taient jeunes et vtus avec lgance.

Quoiqu'il ft trs-froid, ni l'un ni l'autre n'taient dfigurs par ces
abominables sacs, si mal imits du _north-west_ des marins anglais, et
appels paletots par les tailleurs franais.

Le plus jeune de ces deux hommes, blond, mince, d'une charmante
tournure, portait par-dessus ses vtements une redingote de drap
blanchtre, ouate,  longue et large taille. Le gros noeud de sa
cravate de satin noir tait fix par une petite pingle de turquoise;
son pantalon, presque juste et d'un bleu trs-clair, s'chancrait avec
grce sur ses bottes glaces d'un brillant vernis.

L'autre inconnu, brun, un peu plus g, avait aussi les dehors d'un
homme du monde; il portait un surtout couleur de bronze, doubl au
collet et au revers de velours de mme nuance mais _cras_. Son
pantalon, gris clair, laissait voir un fort joli pied chauss d'un
soulier  bottine de casimir noir; une cravate de fantaisie, d'un rouge
brique,  larges raies blanches, assortissait  merveille son teint et
ses cheveux bruns.

Nous insistons sur ces purils dtails, parce qu'ils expliquent la
curiosit avide et pour ainsi dire sauvage avec laquelle ces deux hommes
furent examins par les habitus du caf Leboeuf.

Le plus jeune des deux inconnus, blond et d'une figure remplie de
distinction, semblait en proie  une vive motion.

En entrant il ta son chapeau, s'assit presque avec accablement devant
une table, et appuya sa tte dans ses deux mains, parfaitement bien
gantes de peau de Sude.

--Que diable!--lui dit son ami (que nous appellerons Alfred)--que
diable! Gaston, calmez-vous; vous vous serez tromp, vous dis-je... ce
n'tait srement pas elle.

--Ce n'tait pas elle?--reprit Gaston en relevant vivement la tte et en
souriant avec amertume.--Ce n'tait pas elle? Comment! quand, au bal
masqu, je la reconnatrais entre mille femmes rien qu' sa dmarche,
rien qu' ce je ne sais quoi qui n'appartient qu' elle, vous voulez que
je me sois tromp? Allons donc, Alfred, vous me prenez pour un enfant;
je l'ai vue quitter sa voiture et monter en fiacre, vous dis-je, un
petit fiacre bleu  stores rouges; elle tait avec sa maudite madame
Blondeau, qui portait le coffret.

A ces mots, prononcs assez haut par le jeune homme, les habitus du
caf Leboeuf ne purent retenir un mouvement de joie.

M. Godet dit  vois basse  ses complices...

--Entendez-vous? entendez-vous?... le coffret!... C'est sans doute celui
que la vieille femme a apport tout  l'heure au domestique du Vampire.
Bravo! Cela se complique, cela devient fort intressant. coutons.
Donnez-moi un journal; je vais me glisser adroitement prs de ces deux
messieurs, qui m'ont l'air de gaillards de la plus haute vole.

En disant ces mots, il s'approcha de la table o causaient ces deux
jeunes gens.

Ceux-ci s'apercevant qu'on les regardait avec attention, contraris du
voisinage de M. Godet, reprirent leur conversation en anglais, au grand
dsappointement des curieux.

--Mais quel tait ce coffret?--dit Alfred.

--Un coffret qu'elle m'avait donn, et que mon valet de chambre a t
assez sot pour remettre  cette madame Blondeau, croyant qu'elle venait
de ma part... Ce matin, en rentrant chez moi, Pierre m'apprend cette
belle quipe; dans mon tonnement je cours chez _elle_, _elle_ tait
sortie... Je vous rencontre au pont Royal, devant le pavillon de Flore:
pendant que nous causions, je la vois aussi clairement que je vous vois,
de l'autre ct du pont, monter en fiacre bleu, avec madame Blondeau.

--Le fiacre part, reprit Alfred;--nous n'avons que le temps de traverser
le pont, pendant que vous observez la direction de la citadine: je cours
rue du Bac chercher un cabriolet de rgie; je l'amne, nous y montons
et nous suivons le petit fiacre jusqu' l'entre de la rue du Temple.
Depuis une heure, nous battons toutes les rues pour le retrouver;
impossible... Mais, encore une fois, que voulez-vous qu'elle vienne
faire au Marais, dans cette solitude? Elle n'y connat pas une me,
m'avez-vous dit... Allons, vous vous serez tromp, vous dis-je...--Eh
bien! non, non, soit,--reprit Alfred  un nouveau mouvement d'impatience
de son ami;--soit, c'est bien elle que vous avez vue; mais alors, entre
nous, je ne conois plus rien  votre dpit,  votre inquitude. Vous me
disiez encore hier que vous vouliez rompre cette liaison, que votre
mariage...

--Eh! sans doute oui, je voulais rompre: depuis deux mois je travaille
sourdement  cette rupture; mais j'avais mille raisons pour la mnager,
et il m'est odieux d'tre prvenu. Ce coffret renfermait ses lettres, je
suis au dsespoir d'en tre dessaisi. Jamais je ne rends les lettres,
c'est un systme: on ne sait pas ce qui peut arriver.

--Mais comment alors Pierre a-t-il remis ce coffre?

--Eh! cette infernale Blondeau est venue, mon Dieu! le lui demander de
ma part, disant que j'tais chez sa matresse. Pierre a cent fois vu
Blondeau venir m'apporter des lettres ou faire des commissions de
confiance, il ne s'est mfi de rien, il l'a crue.

--_Elle_ savait donc que ses lettres taient dans ce coffret?

--Sans doute, _elle_ me l'avait donn pour les y enfermer; j'en avais
la clef et le secret: il tait dans un meuble de ma chambre  coucher,
que je ne ferme pas... car j'ai toute confiance en Pierre.

--Mais, mon cher Gaston, j'y songe, il y a l dedans quelque chose
d'inexplicable; au lieu d'emporter ce coffret je ne sais o, pourquoi ne
l'a-t-elle pas tout bonnement gard chez elle?

--_Elle_ ne l'aurait pas os.

--_Elle_ ne l'aurait pas os!... Ce n'est pas, j'espre, la jalousie de
son mari qui pouvait l'effrayer,--dit Alfred en souriant malgr lui.

--Je ne puis vous en dire davantage.--reprit Gaston d'un air
trs-embarrass et en rougissant beaucoup; mais _elle_ a des raisons
pour croire ce coffret beaucoup plus en sret partout ailleurs que chez
elle.

Alfred regarda Gaston avec tonnement. C'est diffrent,--dit-il;--alors
je vous crois. Mais, au pis-aller, ce ne sont que des lettres rendues
involontairement, et je ne vois pas...

--Non, ce n'est pas tout! Sachez donc que sur ses lettres il y avait des
notes de moi et d'une autre femme sur cet amour... Eh! mon Dieu, oui! un
dfi, une exagration de rouerie, je ne sais quelle fanfaronnade de
rgence du plus mauvais got o je me suis laiss malheureusement
entraner, et que je maudis maintenant. Car si _elle_ le veut, et
j'avoue que j'ai assez mal agi avec _elle_ pour qu'elle le veuille, elle
peut me faire un mal horrible. Je connais son esprit, sa volont, vous
savez son influence dans le monde... Ah! tenez... tenez, Alfred, avec
mes prtentions de finesse, j'ai agi comme un colier, comme un sot; je
suis maintenant  sa merci!

--Allons, allons, mon cher Gaston. C'est bien assez d'attendre les
remords sans aller au-devant d'eux, pas d'exagrations. Vous avez eu des
torts... envers _elle_, dites-vous. Mais la question n'est pas l; il
s'agit de savoir si ces torts peuvent vous nuire: eh bien! je ne le
crois pas. On la dit gnreuse et fire; autrefois, vous-mme ne
tarissiez pas sur les qualits de son coeur; vous la souteniez
incapable d'une perfidie, d'une noirceur.

--Eh, vous savez comme moi que ce sont justement ces caractres-l qui
quelquefois souffrent, s'irritent, se vengent le plus cruellement des
perfidies... jamais je n'ai eu  me plaindre d'_elle_, et pourtant je
lui ai donn bien des motifs de jalousie; mais c'est un de ces
caractres entiers qui dvorent leurs larmes et qui vous accueillent
toujours avec un front serein. a en est souvent blessant pour
l'amour-propre! A part cela, encore une fois, je n'ai rien  lui
reprocher. Si vous n'tiez pas venu me proposer ce mariage qui fera
monter ma fortune  plus de cinquante mille cus de rente, sans les
esprances, j'aurais pardieu conserv cette liaison, si ce n'est comme
un bien vif plaisir, du moins comme une habitude agrable; et puis, il
n'y avait rien de gnant dans nos relations, a m'tait commode... et
aprs tout, on sait ce qu'on quitte et l'on ne sait pas ce qu'on prend.

--Tout cela, mon cher Gaston, est raisonn  merveille, c'est du _triple
bouquet_ d'gosme; toute votre conduite s'est jusqu'ici ressentie de
cet adorable parfum de personnalit. Ne vous laissez donc pas garer
par de vaines terreurs. Vous vouliez rompre? eh bien, l'enlvement de
cette cassette est un flagrant motif de rupture. Quant aux _notes_,
comme vous appelez a, quant aux notes qu'elle y trouvera, une femme
dans sa position, une femme qui se respecte autant qu'elle, ne risque
pas une vengeance qui peut la perdre ou la faire passer pour avoir t
sacrifie ... ma foi, je ne vous demande pas  qui... peu m'importe...
Encore une fois, mon cher Gaston, croyez-moi donc... tout ceci est pour
le mieux. Eh! mon Dieu!--s'cria-t-il aprs un moment de silence et
frapp d'une ide subite,--elle s'est peut-tre tout bonnement fait
conduire au bord de la rivire pour y jeter ce coffret.

--Mais vous tes fou, Alfred! Elle aurait brl les lettres chez elle et
tout et t dit... Encore une fois, elle les garde, c'est pour en faire
un mchant usage.

--Un mchant usage!--dit Alfred en haussant les paules avec
impatience.--Que prouvent ces lettres, aprs tout?... que vous avez mal
agi avec elle, que vous l'avez sacrifie? Eh! qui diable prend jamais le
parti d'une femme sacrifie? Accablez une femme du monde des plus odieux
procds, traitez-la publiquement avec la plus atroce cruaut, ses amis
intimes crieront partout que la malheureuse n'a que ce qu'elle mritait,
et les hommes envieront votre brutale insolence sans oser vous imiter,
comme les petits voleurs envient les assassins!

--Je vous dis que vous ne la connaissez pas,--reprit Gaston.

Voyant la pleur et l'agitation de son ami, Alfred lui dit cette fois en
franais:--Allons, Gaston, remettez-vous; nous tions entrs dans cet
abominable cabaret pour nous reposer un moment et pour boire un verre
d'eau.

--Vous avez raison,--reprit Alfred en regardant autour de lui:--mais
tout ici a l'air si malpropre, que nous ne pourrons peut-tre pas
seulement avoir un verre d'eau supportable.

Ces inconvenantes paroles augmentrent la colre de madame Leboeuf et
celle de ses habitus, furieux de n'avoir pas pu prendre part  la
conversation des deux jeunes gens, depuis que ceux-ci avaient parl
anglais.

--Madame, un verre d'eau sucre, je vous prie, dit Gaston  la veuve.

Celle-ci, sans rpondre, agita majestueusement une sonnette casse, en
criant d'une voix glapissante:

--Boitard! Boitard! un verre d'eau sucre!

--Quelle affreuse odeur de pole!--dit Gaston en appuyant son
front;--j'ai la tte en feu.

--Il se joint  cela,--reprit Alfred avec dgot,--je ne sais quelle
senteur de moisi et de vieux rentier qui fait que dcidment a
empeste...

--Mais, madame, j'avais demand un verre d'eau!--dit Gaston avec
impatience.

--Mais, monsieur, il me semble que j'ai sonn Boitard assez
fort,--rpondit aigrement la veuve en agitant de nouveau sa sonnette.

--Au fait, c'est vrai, Gaston, madame a sonn Boitard,--dit Alfred avec
beaucoup de srieux; ayez un peu de patience. Mais comme je me dfie de
la prsence de Boitard, par prcaution je vais allumer un cigare.

Alfred tira un cigare d'un cigarero de paille de Lima, prit une
allumette chimique dans une petite bote d'argent damasquine, et
commena  fumer.

Les habitus du caf se regardrent avec stupfaction, ne sachant
comment qualifier cette audacieuse innovation.

Quelques-uns toussrent, d'autres poussrent quelques hum! hum!
nergiques. Nul doute que, sans l'intrt de curiosit qu'inspiraient
ces jeunes gens, par le rle qu'ils semblaient jouer dans l'aventure du
coffret remis au domestique du Vampire, nul doute que la veuve et ses
partisans n'eussent vivement protest contre ces manires de tabagie.

A ce moment parut Boitard, garon joufflu, aux bras nus, et pour qui
toute saison tait canicule.

Il portait sur un plateau caill une carafe, un verre de deux pouces
d'paisseur, et cinq morceaux de sucre dans une soucoupe fle.

Pendant que Gaston semblait livr  de profondes rflexions, Alfred, les
deux mains dans ses poches, regardait le verre d'eau avec une dfiance
mle de dgot; tout  coup il s'cria:

--Mais, Boitard, mon cher, il y a une araigne dans votre carafe. C'est
plus que nous n'avons demand. Nous sommes presss. Nous voudrions un
simple verre d'eau sans araigne, si c'est possible.

Boitard passa une grosse main rouge dans ses cheveux, se gratta la
tte, regarda attentivement dans la carafe, et reconnut en effet la
prsence relle d'une araigne.

Au lieu d'tre accabl par cette abominable dcouverte, il haussa les
paules en se tournant  demi du ct de la veuve et des habitus.

Ce mouvement semblait dire: En vrit, ce monsieur fait bien le dgot
avec son araigne!

A quoi la veuve et les habitus rpondirent par une autre pantomime
signifiant  peu prs: Ah! mon Dieu! ne nous en parlez pas, Boitard;
cela fait piti!

Alors Boitard, haussant de nouveau les paules, prit la carafe d'une
main, enfona  plusieurs reprises son gros vilain doigt dans le goulot,
et commena une pche d'un nouveau genre.

Cette pche fut couronne d'un plein succs. Boitard retira l'araigne,
la prit dlicatement entre le pouce et l'index, l'crasa sous son pied,
remit, avec un imperturbable sang-froid, la carafe sur la table, et dit
 Alfred, comme s'il lui et reproch un caprice d'enfant gt:--Eh
bien, monsieur, j'espre que vous ne me direz plus qu'il y a des
araignes dans l'eau, maintenant!

Alfred avait contempl la manoeuvre de Boitard avec une admiration
profonde. Ces derniers mots lui parurent sublimes.

Il lui mit cent sous dans la main et lui dit:--Ceci est pour vous,
Boitard; toute perfection a son prix, et, dans votre spcialit, vous
tes, mon cher, magnifiquement malpropre.

Boitard regardait tour  tour Alfred, l'argent, la veuve et les
habitus, d'un air stupide.

Gaston, toujours rest rveur, dit  demi-voix, en se parlant 
lui-mme;--Que faire?... que faire?... O est  cette heure ce
coffret?--Et il avana machinalement la main vers la carafe.

--Du diable! si vous touchez  cela, Gaston,--dit Alfred.

Et il raconta  son ami la pche  l'araigne.

Gaston repoussa le plateau avec horreur, et s'cria avec impatience:

--Allons, il est impossible de boire un verre d'eau: j'ai la tte
brlante, j'ai la gorge en feu... Venez, Alfred; tchons de trouver
quelque endroit un peu moins rpugnant.

Ces mots mirent le comble  la colre de la veuve.

Elle s'cria d'un air indign en s'adressant  Alfred:

--D'abord, monsieur, on ne fume pas ici comme dans un estaminet,
entendez-vous? Et puis, je suis bien aise de vous dire, malgr votre air
ricaneur, que, si vous ne buvez pas ce qu'on vous sert ici, vous ne
devez pas chercher  en dgoter les autres.

Alfred rpondit avec un srieux imperturbable:

--Croyez, ma chre madame, que je n'ai pas abus de mon influence sur
monsieur. Je vous dclare que, lorsqu'il est abandonn  ses propres
penchants, il ne mange jamais d'araigne.

--Venez, cette femme est folle,--dit Gaston en jetant un louis sur le
comptoir.

La veuve repoussa firement la pice d'or, en s'criant que, dans son
tablissement, on ne payait que ce que l'on avait _consum_.

--J'ai donn  ce drle pour son araigne,--dit Alfred  Gaston.

Celui-ci reprit son louis, et les deux jeunes gens sortirent.

A peine avaient-ils ferm la porte du caf, que M. Godet les suivit
nu-tte, malgr le froid.

--Votre chapeau, M. Godet!--s'cria la veuve, qui devina les intentions
de son habitu.

--Mon chapeau!--dit M. Godet,--il n'en est pas besoin; je vais 
l'instant vous les ramener ici pieds et poings lis, et doux comme des
moutons, ces beaux godelureaux.

En deux enjambes il rejoignit les jeunes gens, et toucha lgrement la
manche d'Alfred, qui lui inspirait plus de confiance.

--Que voulez-vous, monsieur?--dit ce dernier, tonn de la grotesque
figure de l'habitu.

--Je veux, monsieur, vous rendre un immense service si j'en tais
capable, ainsi que cela se doit faire entre bons citoyens; je vous
propose de nous liguer contre l'ennemi commun. Or, dans ce moment, notre
ennemi commun c'est le Robin des Bois, en d'autres termes le _Vampire_.

Alfred et Gaston regardrent M. Godet sans comprendre un mot  son
trange langage.

Gaston finit par dire  Alfred:--Venez, mon ami; ne voyez-vous pas que
ces gens-l sont fous?

--C'est que celui-ci a l'air bien bte pour un fou,--dit Alfred.

M. Godet, craignant de voir sa proie lui chapper, ne releva pas le
propos, et ajouta trs-vite, d'un air mystrieux:

--Je sais tout, vous cherchez une jeune dame qui tait dans un petit
fiacre bleu  stores rouges avec une femme plus ge. Chapeau noir,
manteau puce, cheveux gris, voil le signalement de la vieille; cheveux
blonds, sourcils et yeux noirs, voil le signalement de la jeune.

--Ce sont elles!--s'cria Gaston; puis, reprenant son sang-froid, il dit
 M. Godet, qui triomphait d'une joie maligne:

--En effet, monsieur, j'aurais intrt  savoir quelle direction ont
prise les personnes dont vous parlez.

--Et surtout  savoir o elles ont port la petite cassette d'caille
incruste d'or, n'est-ce pas, monsieur?--reprit M. Godet.

--Comment tes-vous instruit de cela?--reprit Gaston de plus en plus
tonn.

--Tout ce que je puis vous affirmer sur l'honneur, c'est que la vieille
femme en question a remis, il y a une heure, devant moi, le coffret au
domestique du _Vampire_, dit M. Godet.

Cette nouvelle tait tellement inattendue, si surprenante, que les deux
jeunes gens ne la pouvaient croire.

Mille sentiments contraires, l'inquitude, la colre, la jalousie, la
vengeance, la curiosit, se heurtrent dans l'esprit de Gaston.

--Monsieur,--s'cria-t-il en plissant,--il faut que vous me disiez 
l'instant quelle est la personne que vous avez surnomme le _Vampire_,
et quelle est sa demeure.

--Peste! vous n'tes pas dgot, mon cher ami,--pensa M. Godet, qui
n'tait pas dispos  abandonner sitt ses victimes. Il reprit, en
montrant son crne chauve:--Je vous ferai observer, messieurs, qu' mon
ge je ne suis plus dans mon printemps. Si vous vouliez rentrer au caf
Leboeuf, nous y causerions sans y geler.

--Soit, monsieur,--dit Gaston en reprenant avec impatience le chemin du
caf de la veuve.

Jamais triomphateur romain, tranant  sa suite des populations
esclaves, ne fut plus fier que M. Godet en rentrant dans le caf de la
veuve, suivi des deux jeunes gens.

Il fit un signe aux habitus, afin de modrer leur curiosit, et
s'enfona dans un coin du caf.

M. Godet se garda bien d'apprendre tout de suite aux deux jeunes gens le
nom du colonel; malgr leur impatience, il leur fallut subir toutes les
absurdes histoires forges par le doyen des habitus du caf Leboeuf.

Sans les faits prcis, vidents, que cet impitoyable curieux avait dj
rvls, Gaston n'aurait pas ajout la moindre foi  ses paroles; il fut
pourtant oblig d'entendre l'histoire du coup de fusil, de la voiture
magnifiquement harnache, de l'uniforme du colonel, et, enfin, de ses
sacrilges stations au cimetire du Pre-Lachaise.

A travers toutes ces sottises, les jeunes gens furent du moins frapps
de l'existence trange du colonel.

--Enfin, monsieur,--dit Gaston,--j'ai l'honneur de vous le demander pour
la vingtime fois, faites-moi la grce de me dire o demeure cet homme.
Tous ces dtails sont fort curieux sans doute, mais encore une fois,
l'adresse du colonel, son adresse?...

--Suivez-moi, messieurs,--dit Godet en se levant subitement d'un air
imposant.

Il ouvrit la porte du caf, allongea le doigt, montra  Gaston la petite
porte de l'htel d'Orbesson, et lui dit:--Voil, monsieur... la demeure
du Vampire, en face... la porte  guichet.

Gaston courut vers la porte sans prononcer une parole.

M. Godet referma la porte, et s'cria en se frottant les mains avec une
joie diabolique:

--a chauffe, messieurs, a chauffe; maintenant  nos trous,  nos
trous.

Les habitus du caf Leboeuf se remirent en observation.

Gaston sonnait avec violence.

La figure du vieux domestique du colonel parut, non pas  la porte, mais
au guichet.

Les deux jeunes gens semblrent faire les plus vives instances pour
entrer: prier, menacer mme, tout fut inutile; il fallut que Gaston se
rsignt  passer par le guichet sa carte, sur laquelle il crivit  la
hte quelques mots au crayon.

S'apercevant que les deux inconnus parlaient avec chaleur, M. Godet
entr'ouvrit la porte du caf, et entendit distinctement Gaston dire
d'une voix courrouce:

--A demain matin neuf heures. Il n'y aura pas d'excuses, j'espre.

Les deux jeunes gens disparurent en marchant  grands pas.




CHAPITRE IV.

LE RENDEZ-VOUS.


Le lendemain matin  neuf heures, la voiture de Gaston s'arrta devant
l'htel d'Orbesson.

Le valet de pied sonna, la petite porte s'ouvrit, le vieux domestique
parut.

Gaston et Alfred descendirent.

--M. le colonel Ulrik?--dit Gaston.

Le domestique s'inclina sans rpondre, et prcda les deux jeunes gens.

Rien de plus triste, de plus dsol que l'intrieur de cette vaste
maison.

Plusieurs grandes dalles provenant sans doute de quelques dmolitions
taient couches  et l sous l'herbe qui envahissait la cour. On et
dit les pierres spulcrales d'un cimetire abandonn.

Toutes les fentres taient extrieurement fermes; la porte vitre du
vestibule cria sur ses gonds rouills, et fit retentir d'un bruit
lugubre la vote sonore du grand escalier.

Le colonel habitait le rez-de-chausse. Le domestique conduisit les deux
jeunes gens dans un immense salon  peine meubl; ses hautes fentres
sans rideaux et  petits carreaux s'ouvraient sur un jardin entour de
grandes murailles, triste comme un jardin de clotre.

--Monsieur le colonel va venir  l'instant,--dit le domestique;--et il
disparut.

Le jour tait sombre, bas; le vent gmissait tristement  travers les
portes mal closes. Tout dans cette demeure rvlait, non pas la misre,
non pas l'incurie, mais la plus profonde insouciance du bien-tre
matriel.

Alfred et Gaston se regardrent quelques moments en silence.

--Depuis que nous sommes entrs,--dit Alfred en frissonnant de
froid,--on dirait que je me sens sur les paules une chape de plomb
glac. Il n'y a de feu nulle part... C'est un vrai Spartiate que cet
homme-l.

--Cet homme! quel est-il? quel est-il?--dit Gaston en se parlant 
lui-mme.

--_Elle_ seule aurait pu vous clairer; mais elle est partie cette nuit,
je crois?

--Cette nuit,--rpondit Gaston.

--Ulrik!--dit Alfred,--Ulrik! a doit tre un nom russe, prussien ou
allemand. Je suis all hier au club de l'Union, esprant y trouver
quelques membres du corps diplomatique; en effet, j'y ai vu trois ou
quatre secrtaires de lgation ou d'ambassade. Mais aucun ne connat le
colonel Ulrik. Il n'y a plus de ressource pour nous clairer que dans M.
l'ambassadeur de Russie, mais je n'ai pu le rencontrer.

--Aprs tout, que m'importe?--dit Gaston. Cet homme a mon secret; elle
m'a sans doute sacrifi  lui, c'est une indigne trahison. Je le tuerai
ou il me tuera.

--N'allez pas si vite, mon ami; peut-tre cet imbcile d'hier nous
a-t-il mal renseigns. Sans doute, toutes les apparences tendent  faire
croire qu'_elle_-mme a apport ce coffret ici; mais remarquez-le bien,
elle n'est pas entre; c'est madame Blondeau qui l'a remis au
domestique; enfin, Gaston, je m'en rapporte  vous; vous avez trop
l'habitude du monde et de ces sortes d'affaires pour vous conduire en
enfant: ceci est grave; ce que nous pouvons faire de mieux est de nous
mesurer sur les circonstances qui vont suivre.

--Ce qui m'exaspre, s'cria Gaston,--c'est la fausset de cette femme!
Je la croyais incapable, non pas d'un mensonge, mais de la plus lgre
dissimulation. Eh bien! jamais elle n'a mme prononc devant moi le nom
de cet homme, et c'est  lui qu'elle confie... Tenez, il y a l un
odieux mystre que j'ai hte de pntrer.

--Tout ce que ce bavard nous a racont hier de la vie du colonel est
assez trange,--dit Alfred;--il en ressort du moins que c'est un tre
infiniment bizarre. Cet intrieur dlabr n'annonce pas non plus un
caractre des plus rjouissants; sans vos tristes proccupations, je
serais ravi de me trouver face  face avec _Robin des Bois_, avec le
_Vampire_, comme disent ces bonnes gens. Mais quel froid!...... quel
froid! Si c'est le diable, il devrait au moins, par gard pour ceux qui
viennent le voir, jeter ici comme un reflet de sa rtissoire infernale.

A ce moment, le domestique ouvrit une porte; le colonel entra.

C'tait un homme de haute taille, trs-simplement vtu. Il paraissait
g de trente-six ans, quoique ses cheveux bruns commenassent 
grisonner lgrement sur les tempes.

Son teint tait trs-basan; le pli profond qui sparait ses sourcils
noirs, droits et prononcs, lui donnait une physionomie dure, hautaine,
quoique ses traits, d'ailleurs trs-rguliers, eussent pu dans d'autres
temps exprimer des sentiments plus doux. Il tenait  la main la carte de
Gaston; il y jeta les yeux, et dit d'une voix ferme, brve, et sans
aucun accent tranger, en interrogeant  la fois les deux jeunes gens:

--Monsieur le comte Gaston de Senneville?

--C'est moi, monsieur,--dit Gaston.--Puis, montrant son ami, il
ajouta:--M. le marquis de Baudricourt.

Le colonel fit de nouveau un lger mouvement de tte en manire de
salut.

Regardant Gaston bien en face, croisant ses mains derrire son dos, il
attendit que ce dernier lui expliqut le sujet de cette visite.

Malgr son assurance, malgr son habitude du monde, Gaston resta un
moment interdit.

Les traits durs et bronzs du colonel taient impassibles; on et dit un
masque d'airain. Ses grands yeux gris avaient un regard clair, fixe,
pntrant, qui,  la longue, devenait insupportable.

Rien de plus difficile que de rompre certains silences. Soit qu'Alfred
attendt que Gaston prt la parole, soit que celui-ci attendt que le
colonel parlt, tous trois restrent muets quelques minutes.

Alors seulement Gaston sentit qu'il lui serait assez difficile
d'expliquer le sujet de sa visite sans compromettre la femme dont il
croyait avoir  se plaindre.

Ainsi que cela arrive souvent, au moment de l'explication qu'il venait
demander, Gaston fut assailli de mille rflexions qu'il aurait d faire
avant que de se prsenter chez le colonel.

L'embarras, le dpit, la colre, lui firent monter la rougeur au front.
Alfred, voulant mettre un terme  cette scne embarrassante, dit au
colonel:

--Monsieur, vous savez sans doute le sujet qui nous amne auprs de
vous?

--Non, monsieur,--dit Ulrik.

--Il s'agit, monsieur, d'un coffret qui m'appartient,--s'cria Gaston,
et qui vous a t remis hier par une femme que vous devez connatre...
car elle est l'missaire d'une autre femme qui ne peut sans doute vous
tre inconnue...

--Je ne sais pas ce que vous voulez dire, monsieur,--rpondit le
colonel.

--Monsieur!...--dit vivement Gaston.

--Monsieur!...--dit le colonel sans lever davantage la voix.

Il y eut un nouveau silence; Gaston se mordit les lvres de dpit.

Alfred reprit avec sang-froid:

--M. de Senneville a le plus grand intrt, monsieur,  savoir si un
coffret qui lui appartient, et qui renferme des papiers fort importants,
vous a t remis hier dans l'aprs-midi. Si vous voulez bien, monsieur,
lui donner votre parole d'honneur que ce coffret n'a pas t ou n'est
pas en votre possession, M. de Senneville se dclarera satisfait.

--Je ne me dclarerai satisfait que si...

--Mon ami, vous avez bien voulu me prendre pour conseil, dit
Alfred,--permettez-moi donc de m'expliquer avec monsieur.

--L'explication sera fort simple, messieurs,--dit le colonel en faisant
quelques pas vers la porte pour montrer que toute autre question serait
vaine:--je n'ai aucune rponse  faire.

--Ainsi, monsieur,--s'cria Gaston,--vous refusez de donner votre parole
que...

--Je refuse, monsieur, de rpondre aux questions dont je n'admets pas la
convenance,--dit le colonel; et il s'avana toujours vers la porte.

Gaston et Alfred restrent prs de la fentre.

--Monsieur,--dit Alfred en se contenant  peine,--votre mouvement vers
la porte signifierait-il que cette conversation a trop dur?

--_Trop_..... peut-tre, monsieur,--dit le colonel en mettant la main
sur la serrure,--mais certainement _assez_.... Je n'ai rien  dire ni 
couter.

--Et moi, je vous dclare, monsieur, que je ne sortirai pas d'ici que
vous ne m'ayez rpondu--s'cria Gaston.--Ce coffret est-il ici, oui ou
non?

--Un mot, monsieur, je vous prie,--dit Alfred, qui semblait vouloir
puiser toutes les voies de conciliation.--Vous tes homme du monde,
monsieur, et nous nous sommes adresss  vous en gens du monde, nous
nous y sommes rsolus aprs de srs renseignements: ces renseignements
nous donnent la certitude que le coffret dont il s'agit a t remis,
sinon  vous, monsieur, du moins  un de vos gens. Si vous ignorez cette
circonstance, veuillez interroger votre domestique.

--Cela est inutile, monsieur.

--Mais alors,--s'cria Gaston en frappant du pied avec violence,--il
faut...

--Gaston... un mot encore,--dit Alfred;--et il ajouta:

--Puisque vous nous refusez cet claircissement, monsieur, vous restez
seul responsable du fait en question. Nous nous adressons une dernire
fois  votre honneur, pour obtenir de vous une rponse positive. M. de
Senneville serait aux regrets de sortir des bornes de la modration, et
vous tes, monsieur, de trop bonne compagnie pour ne pas accueillir avec
politesse une demande faite avec politesse.

--J'ai dj eu l'honneur de vous dire deux fois, messieurs, que je
n'avais aucune rponse  faire  ce sujet,--rpta le colonel, toujours
calme et froid.

Alfred et Gaston se regardrent avec indignation.

--Il est vident, monsieur,--dit Alfred, que nous ne pouvons vous forcer
 parler et  vous expliquer; mais...

--Il est inutile de prolonger davantage cet entretien, monsieur,--dit
fermement Gaston;--refuser de rpondre, c'est avouer que vous possdez
ce coffret; j'ai des raisons de regarder cette possession comme un
outrage pour moi, je vous en demande donc satisfaction.

--Soit, monsieur,--dit le colonel en ouvrant la porte du salon.

--Monsieur voudra bien venir dans la journe s'entendre avec vos
tmoins,--dit Gaston en montrant Alfred.

--C'est inutile, monsieur; nous pouvons  l'instant choisir l'heure, le
lieu, les armes,--dit le colonel.

--Eh bien! monsieur... l'heure... demain matin, dix heures,--dit Gaston.

--A dix heures,--dit le colonel.

--Au bois de Vincennes, prs la faisanderie.

--Au bois de Vincennes,--dit le colonel.

--Quant aux armes,--dit Gaston,--choisissez, monsieur.

--Cela m'est indiffrent, monsieur.

--L'pe donc, monsieur.

--L'pe donc!--dit le colonel en refermant la porte sur les deux jeunes
gens, sans que sa figure, sans que sa voix, eussent trahi la moindre
motion.

Le vieux domestique reconduisit les deux jeunes gens, et l'htel
d'Orbesson redevint silencieux et solitaire.

Les habitus du caf Leboeuf, aux aguets depuis le matin, avaient vu
entrer les deux jeunes gens.

Lorsque ceux-ci sortirent pour remonter dans leur voiture, M. Godet,
pouss par son invincible curiosit, ouvrit la porte du caf, s'avana
tte nue vers Gaston, et lui dit d'un air mystrieux et familier:

--Eh bien, jeune homme! o en sommes-nous? Vous qui avez pntr dans le
capharnam du Vampire, vous pouvez nous dire comment est l'intrieur de
son antre. Vous a-t-il rendu le coffret de la jolie dame? Vous l'avez,
j'espre, joliment tanc, joliment rabrou?

Alfred et Gaston montrent en voiture sans rpondre un mot aux questions
de M. Godet.

Le valet de pied referma la portire, dit au cocher: A l'htel... et
l'habitu resta dsappoint.

--Impertinent! joli coeur!--dit Godet.--Tu tais bien plus poli hier,
lorsqu'il s'agissait de me soutirer mon secret! C'est gal, ils taient
ples... ils avaient l'air vex; c'est toujours cela.

En rentrant dans le caf, M. Godet fut assailli d'interrogations.

Il prit un air important, et rpondit:--Ces messieurs n'ont eu que le
temps de me donner quelques dtails et de me remercier de mon
obligeance. C'est demain matin que tout s'claircira.

Cette dfaite, qui se trouva par hasard tre la vrit, fut parfaitement
accueillie par les habitus; ils attendirent le lendemain avec
impatience.

Ce jour devait tre, en effet, un grand jour pour les curieux du caf
Leboeuf.

A huit heures, le domestique du colonel sortit seul; il revint environ
une heure aprs en fiacre, amenant avec lui deux soldats d'infanterie.

--Tiens,--s'cria M. Godet, dj plac  son poste d'observateur,--il
est all chercher la garde! C'est peut-tre pour dfendre son matre
contre les deux jeunes gens. Il parat que le Vampire n'est pas crne.

--Si c'tait la garde,--fit observer quelqu'un, les soldats auraient
leurs fusils et leurs gibernes, tandis qu'ils n'ont que leurs sabres.

--C'est juste; mais alors  quoi bon des soldats, si ce n'est pour
prter main forte au Vampire?

La discussion en tait l lorsque la porte de l'htel d'Orbesson
s'ouvrit: le colonel en sortit envelopp d'un grand manteau; il monta
dans le fiacre avec les deux soldats.

La voiture partie, le vieux domestique, au lieu de rentrer aussitt dans
l'intrieur de la maison, selon son habitude, resta quelques moments sur
le seuil de la porte en jetant un regard inquiet dans la direction de la
voiture... puis il se retira et referma brusquement la porte...

Ces mouvements n'chapprent pas aux _espies_ du caf Leboeuf; ils ne
comprenaient rien  la conduite du colonel: o pouvait-il aller en
compagnie de ces deux soldats?

La veuve fit observer qu'elle avait cru voir comme un fourreau d'pe
sortir de dessous le manteau du colonel; mais elle n'osa l'affirmer.

--Comment, une pe? mais attendez donc, attendez donc...--dit M. Godet
en se frottant joyeusement les mains,--mais vous pourriez avoir raison;
il s'agit peut-tre d'un duel avec ces deux godelureaux d'hier... Mais
a devient trs-amusant... Nous en aurons pour notre argent! bravo!

--S'il y avait un duel,--s'cria la rancunire veuve,--je donnerais bien
quelque chose de ma poche pour que ce grand ricaneur qui a fait tant ses
embarras pour une malheureuse araigne, attrapt un bon coup de...
n'importe quoi.

--N'ayant pas autrement  me louer de la politesse et de la
reconnaissance de ces godelureaux, je me joins  vous pour leur
souhaiter quelque chose de trs-dsagrable, ma chre madame Leboeuf.
Pourtant s'il s'agissait d'un duel, il faudrait des tmoins.

--Eh... ces soldats?...

--Allons donc, ma chre madame Leboeuf, le Vampire est colonel, il
n'irait pas prendre pour tmoins deux simples voltigeurs. Ce serait
contre toutes les rgles de la discipline. Ah ! que diable vient
encore faire ce domestique sur le seuil de la porte?--ajouta M. Godet en
regardant  travers les carreaux.--Depuis que son matre est parti,
voil trois fois qu'il vient se planter l, droit comme un therme. Ceci
n'est pas naturel, il se passe quelque chose, il a l'air inquiet... Si
j'allais l'interroger?

--Le moment serait mal choisi, monsieur Godet,--dit la veuve;--ne vous
exposez pas aux brutalits de ce vieux misrable...

--Silence!... silence!... j'entends le roulement d'une voiture,--dit M.
Godet en collant de nouveau sa figure aux carreaux.

En effet, le fiacre revenait avec les deux soldats et le colonel.

Celui-ci sauta lestement de voiture, dit quelques mots aux soldats, leur
serra la main et les congdia.

Madame Leboeuf affirma plus tard avoir vu une larme couler des yeux du
vieux domestique lorsqu'il referma sur son matre la petite porte de
l'htel.

Malheureusement pour les habitus du caf Leboeuf,  ces deux journes
si fcondes en vnements, succdrent des jours d'une monotonie
dsesprante.

Ils ne virent plus arriver ni lettres, ni coffret, ni voiture; chaque
matin le pourvoyeur apporta sa provision accoutume, mais ce fut tout.

L'preuve de la cendre, souvent renouvele dans la ruelle, prouva que le
Vampire continuait ses promenades nocturnes.

Quoique M. Godet ne se sentt plus le got de les partager, il ne douta
pas qu'elles ne fussent toujours diriges vers le cimetire du
Pre-Lachaise.

Le seul fait qui rveilla passagrement la curiosit des habitus fut
l'apparition de la femme ge qui avait apport le coffret.

Deux mois environ aprs le duel du colonel, cette femme revint  l'htel
d'Orbesson, et remit un paquet assez volumineux au domestique du
colonel.

Depuis, elle ne reparut plus.

Nous raconterons donc cette dernire visite de madame Blondeau au
colonel Ulrik.




CHAPITRE V.

LE COLONEL ULRIK.


Le vieux domestique fit entrer madame Blondeau dans le grand salon o,
deux mois auparavant, le colonel avait reu Gaston et Alfred.

La physionomie de Stok, ainsi se nommait cet ancien serviteur, avait
perdu son expression rbarbative.

--Comment se porte M. le marquis?... non, M. le colonel, veux-je dire,
puisque votre matre prfre qu'on l'appelle ainsi.

--Toujours de mme, madame Blondeau; le corps est de fer, mais la tte
est faible; quelquefois monsieur passe des journes  pleurer comme un
enfant... Lui pleurer!... lui..., on m'et dit cela, il y a un au,
voyez-vous, que je ne l'aurais jamais cru!... et puis presque toutes les
nuits... et Stok soupira.

--Toujours au cimetire? juste ciel!

--Toujours, madame Blondeau... c'est  fendre l'me...

--Et le reste du temps, monsieur Stok?

--Il rve, il se dsole, il se promne dans la petite chambre carrele
qu'il habite. Elle est cent fois plus froide, plus humide que les
autres, car elle servait de salle de bains. Eh bien! on dirait que
monsieur l'a choisie exprs, parce qu'elle est la plus mauvaise de
l'htel. Tenez, madame Blondeau, il y a quelque chose qui a l'air d'un
enfantillage, et pourtant les larmes me viennent aux yeux quand je vois
cela.

--Quoi donc, monsieur Stok?

--Depuis six mois que nous habitons cette maison,  force de marcher
dans cette petite chambre, de la porte  la fentre, et de la fentre 
la porte, toujours dans le mme endroit, mon matre a tellement us le
carreau, qu'on y voit creuse la trace de ses pas.

--Ah! en effet, c'est horrible! quelle vie, mon Dieu!

--Hlas! madame Blondeau, on dirait que son esprit est si fort concentr
sur une seule chose, qu'il est indiffrent  tout le reste, au froid, 
la faim. Si je ne l'avertissais des heures de ses repas, il ne penserait
pas  manger... Pendant les grandes geles de cet hiver, par un caprice
que je ne comprends pas, il n'a pas voulu de feu. Du reste, je puis vous
dire une chose qui vous tonnera, madame Blondeau: depuis trente ans,
chaque jour, selon une vieille coutume de notre province, mon matre me
permet, lorsque je me retire, de lui baiser la main. Dans nos usages,
c'est une marque d'attachement et de respect. Eh bien! malgr ces grands
froids, sa pauvre main tait toujours sche, brlante, comme si une
fivre ardente l'et dvor... Malgr cela... il n'est pas chang; cela
se conoit, il est d'une constitution si nergique... Dans nos campagnes
contre les Turcs, je l'ai vu rester  cheval vingt, trente heures sans
manger, prenant seulement de temps  autre un peu de la neige qui
couvrait la crinire de son cheval pour tancher sa soif, ne se
plaignant jamais. S'il tait bless... quand je m'approchais de lui, il
souriait, mais d'un sourire si bon, si doux, que, malgr mes craintes,
je me sentais tout rassur. Hlas!... depuis un an... ce sourire-l n'a
plus jamais reparu sur ses lvres... Il ne voit personne... ne va chez
personne... Une seule fois, il est sorti pour ce duel...

--Ah! ce duel, ce duel... monsieur Stok, quand je pense que ce
malheureux coffret l'a caus!

--Pour ce qui est du duel, je n'tais pas absolument inquiet, madame
Blondeau, je savais l'adresse et la force de mon matre. Autrefois, il
battait les plus fameux matres d'armes; pourtant, malgr moi, j'allais,
je venais  la porte. Enfin, quand je l'ai vu rentrer avec les deux
soldats qu'il m'avait envoy chercher pour tmoins ici prs,  la
caserne, mon pauvre vieux coeur a bondi de joie... Ce jeune homme en a
t quitte pour un coup d'pe qui l'a tenu un mois couch... Le soir du
duel, mon matre a dit un mot qui m'a bien tonn de sa part; il se
parlait  lui-mme, comme cela lui arrive souvent; il a murmur  voix
basse:--Je ne hais pas cet homme; except  la guerre, la vue du sang
m'a toujours rvolt, et j'ai vu couler le sien avec une joie froce...
J'ai t sur le point de ne plus le mnager, et puis la _voix_ m'a dit
de lui laisser la vie; je l'ai coute.

--Quelle voix, monsieur Stok?

--Je ne sais, madame Blondeau... Quelquefois il interrompt brusquement
sa promenade, s'arrte... parat couter, met les deux mains sur son
front et recommence  marcher.

--Pauvre colonel!

--Mais voyez comme je suis goste, je ne vous parle que de mon
matre,--dit Stok.--Et madame la vicomtesse?

--Madame est toujours en Touraine, toujours bien souffrante.

--Ah! madame Blondeau, depuis que nous nous connaissons, que de
changements, que de malheurs!

--Fasse le Seigneur qu'ils soient  leur terme pour ma matresse,
monsieur Stok! Je n'ose faire le mme voeu pour votre matre,
quoiqu'on dise que tout chagrin a sa fin.

--Pas ceux-l, madame Blondeau, pas ceux-l,--dit tristement Stok en
secouant la tte.

--Ne puis-je encore voir M. le colonel? Je dsirerais lui remettre ce
paquet et reprendre ce soir la voiture de Tours. J'ai hte de retourner
prs de madame.

--Monsieur ne m'a pas encore sonn. Quelques moments de plus ou de moins
ne seront rien pour vous,--dit Stok d'un ton presque suppliant.--Et si
vous saviez ce que c'est pour monsieur quelques moments de bon sommeil?
a lui fait tant de bien! Il dort si peu! Il est encore rentr ce matin
bien tard...

--Quelle vie!--dit madame Blondeau en soupirant.

--Je ne me plaindrais pas,--reprit Stok,--si je n'avais qu' songer 
mon matre; mais vous ne croiriez pas les ennuis que me donnent une
demi-douzaine de vieux imbciles qui nous espionnent toute la journe.
Il n'y a pas de ruses qu'ils n'aient essayes pour s'introduire ici; ils
sont continuellement perchs comme des corbeaux sur les chaises du caf
d'en face, pour espionner ce qui se fait ici.

--Ce sont eux sans doute qui semblaient tre aux aguets tout  l'heure
lorsque j'ai frapp  la porte,--dit madame Blondeau.

--Eux-mmes... Pourtant j'ai donn une bonne leon  l'un d'eux... Rien
n'y fait...

En ce moment, une sonnette tinta.

--Monsieur me sonne... Attendez-moi, je vous prie, madame Blondeau... Je
vais prvenir mon matre de votre arrive.

Un quart d'heure aprs, madame Blondeau entra dans la chambre du
colonel... Il tait debout, vtu d'une longue pelisse turque, de couleur
fonce. La fentre basse, au travers de laquelle on voyait une alle de
marronniers aux troncs noirs et dpouills, jetait un jour douteux dans
l'appartement.

L'espce de contraction douloureuse qui donnait  la figure du colonel
une expression dure, et pour ainsi dire ptrifie, sembla diminuer un
peu lorsqu'il vit madame Blondeau; ses traits se dtendirent.

--Comment se porte _Mathilde?_--dit-il avec un accent rempli de douceur
et de bont.

--Hlas! monsieur... Madame est toujours bien accable.

Et la voix de la pauvre vieille femme s'altra; ses yeux se remplirent
de larmes.

--Pardonnez-moi, monsieur,--dit-elle;--c'est que je ne puis entendre
prononcer ce nom sans me sentir tout mue.

--Je l'appelle ainsi devant vous de son nom de jeune fille, parce que
vous l'avez leve, parce que vous lui avez t dvoue comme une
mre...

--Ah! monsieur... je ne mrite pas... je ne suis qu'une domestique.

--Ce n'est rendre justice ni  vous, ni  elle, que de parler ainsi...
Je sais votre conduite; je sais aussi que Mathilde l'apprcie comme elle
le doit. Bonne et excellente femme que vous tes... Mais que
voulez-vous?

--Madame m'a prie de vous apporter ces papiers, ne voulant pas les
confier au hasard de la poste. Elle m'a bien recommand de vous dire
encore, monsieur, qu'elle ne vous demande pas de lui rpondre. Vous
lirez cela... quand vous voudrez, m'a dit madame; elle sait...

--Bien... bien,--dit doucement le colonel, comme s'il et voulu chasser
un souvenir pnible; et il posa l'enveloppe sur la table.

--Et le coffret?--demanda-t-il  madame Blondeau.

--Madame m'a dit de vous prier de continuer  le garder.

Malgr l'accueil plein de bont qu'il avait fait  madame Blondeau, on
voyait que le colonel tait sous le poids d'une distraction profonde; 
peine eut-il prononc ces dernires paroles, qu'il retomba dans sa
rverie.

Croisant ses deux bras sur sa poitrine, il baissa la tte et commena de
marcher  pas lents, oubliant la prsence de madame Blondeau. Celle-ci,
n'osant dire un mot, se retira bientt........

La lettre suivante tait jointe  un assez volumineux manuscrit que
madame Blondeau venait d'apporter au colonel de la part de Mathilde.

Chteau de Maran, 13 avril 1838.

Je ne sais pas, mon ami, si d'ici  bien longtemps vous aurez le
courage d'ouvrir cette lettre.

J'ai connu... j'ai aim, oh! j'ai bien aim celle que vous pleurez; je
connais votre coeur, votre caractre; je sais ce que vous tiez pour
elle, je sais ce qu'elle tait pour vous: comment ne sentirais-je pas
que votre dsespoir est  tout jamais incurable?

Mon ami, mon frre, vous n'avez plus ici-bas de coeur plus dvou que
le mien... Je n'ai jamais eu d'autre ami que vous... Vous le savez... si
j'avais plus souvent cout la voix svre, inflexible, de votre sainte
amiti, que de regrets amers j'aurais vits! Mais, dans cette lettre,
ne parlons pas de moi... mais de vous, de vous... noble et grand
coeur; de vous, l'idal de la bont humaine.

Vous souffrez, mon ami! vous souffrez d'un chagrin dsespr! Plus vous
creusez cet abme, plus il devient profond, plus ses tnbres
augmentent!

Il y a un an, lorsque j'ai su l'pouvantable catastrophe, je suis
tombe  genoux; j'ai pri pour elle, j'ai surtout pri pour vous...
vous lui surviviez!

Je n'ai pas un instant alors song  vous crire,  vous voir... Il est
de ces malheurs que la vanit des consolations irrite et exaspre
encore.

Vous avez tout quitt pour venir prs des restes chris d'Emma, mener
une vie froide et muette comme sa tombe.

C'est une chose  la fois trange et magnifique, mon ami, que de voir
combien les grands caractres, grands par le courage, grands par le
coeur, prvoient srement ce qu'ils doivent ressentir.

Il y a trois ans, Emma vous disait: _Si vous me perdiez, que
deviendriez-vous?_ Je vous entends encore, mon ami, lui rpondre avec
ce sourire qui n'appartient qu' vous et sans cacher les larmes qui vous
vinrent aux yeux:--_J'irais_ O VOUS SERIEZ, _je vivrais dans
l'isolement... je ne me consolerais jamais... Peut-tre n'aurais-je pas
le courage de revoir Mathilde... notre amie.... notre soeur..._

Ces simples paroles, dites par tout autre, n'auraient sembl que
tristes ou exagres... dites par vous elles avaient un caractre de
vrit dsolante.

Emma et moi nous fondmes en larmes, aussi effrayes que si la main de
Dieu nous et en ce moment dvoil l'avenir.

A cette terrible promesse, non plus qu' toutes celles que vous aviez
faites, mon ami, vous n'avez pas manqu.

Je vous envoie ces papiers en toute confiance, sans crainte d'tre
importune; quand vous lirez cette lettre, c'est que vous vous sentirez
le courage de penser  moi, qui tais si souvent avec _elle_.

Ce ne sera pas une preuve que votre dsespoir s'affaiblit... Hlas!
non... ce sera au contraire avec une sorte de joie cruelle que vous
croirez aviver encore vos blessures dj si douloureuses, en cherchant
parmi ces pages celles qui parlent d'Emma.

Peut-tre... d'ici  bien longtemps... ne lirez-vous pas cela...
Peut-tre ne le lirez-vous jamais... Alors... mon ami... vous
recommanderez ces papiers  la fidlit de Stok, ainsi que le coffret
que vous avez reu... il y a deux mois... Je dsire que tout soit
ananti.

Si vous lisez l'crit que je vous envoie, vous saurez pourquoi je vous
ai envoy ce coffret.

Un remords ternel me poursuivra. Ce dpt aurait pu vous tre fatal...
J'ai tout appris... Ce duel! Ah! Dieu m'est tmoin que je croyais que
personne au monde ne saurait que ces papiers taient entre vos mains.

Par quelle fatalit ce secret a-t-il t dcouvert? Par quelle fatalit
votre vie... celle d'une personne que je ne puis plus accuser...
ont-elles t compromises? C'est ce que je ne saurai sans doute jamais.

Maintenant, un mot de moi, mon ami.

Depuis longtemps, depuis une anne surtout, j'ai t bien malheureuse.
Comparer mes chagrins aux vtres serait blasphmer; pourtant la vie m'a
t lourde et pnible.... Lorsqu'il y a deux mois je suis venue dans
cette retraite, o je finirai probablement mes jours, le souvenir du
pass me causait un tourdissement douloureux.

J'avais un tel besoin de calme, ou plutt d'oubli de tout et de tous,
que ce bruissement lointain du temps qui n'tait plus m'tait odieux.

Alors j'ai fait cette rflexion bizarre:--On calme, on use des chagrins
en les confiant. Peut-tre en crivant cette histoire de ma vie, me
dbarrasserai-je des souvenirs qui m'obsdent, peut-tre cette muette
confession me rendra-t-elle le repos.

J'ai pens aussi que je trouverais une sorte de joie amre  revenir
une dernire fois sur le pass,  y choisir quelques fleurs prcieuses
encore, quoique dessches,  jeter le reste au vent de l'oubli... 
pouvoir enfin pancher les indignations que ma fiert avait jusqu'ici
toujours contenues...

Je ne me suis pas trompe dans cette esprance, mon ami; ce loyal aveu
de toute ma vie, nobles actions ou lches erreurs, m'a soulage; les
fantmes dont s'effrayait mon imagination se sont vanouis.

En jetant un coup d'oeil dsabus sur les temps qui n'taient plus,
en faisant le compte de mes larmes, en calculant froidement ce qui les
avait causes, le ddain a remplac la douleur;  de cruelles agitations
a succd un calme morne et triste. J'ai dit le bien sans orgueil, le
mal sans fausse humilit; je n'ai pas dnigr mes ennemis, je n'ai pas
lou mes amis; j'ai dit leur conduite envers moi. J'ai jet sur ma vie
un regard juste, svre comme celui d'un juge.

Dans ma pense, c'tait  notre amie,  notre soeur, que je
m'adressais; c'tait  vous.

Je me souvenais que bien des fois vous et elle m'aviez dit, dans ce
temps si heureux: _Racontez-nous donc quelques pages de votre coeur_.
Je me souvenais que ma franchise vous charmait, vous effrayait tour 
tour.

Si vous lisez ces pages, mon ami, vous ne m'aimerez pas plus, mais vous
m'estimerez peut-tre davantage.

Maintenant mon but est rempli: mon coeur est vide, mais tranquille.
Le pass me rpond de l'avenir. C'est  vous que je dois le repos que je
gote... Jamais je n'eusse fait  d'autres ces confidences. Et ces
confidences ont calm de bien vives douleurs.

Adieu, mon ami! adieu, mon frre! Souvenez-vous de Mathilde en lisant
dans ces pages deux noms qui vivront toujours saintement unis dans mon
coeur, comme ils l'ont t dans ce monde.

MATHILDE.

FIN DE L'INTRODUCTION.




MATHILDE.



MMOIRES D'UNE JEUNE FEMME.




CHAPITRE PREMIER.

MADEMOISELLE DE MARAN.


Orpheline, j'ai pass mon enfance chez ma tante, mademoiselle de Maran,
soeur de mon pre.

J'ai t leve par madame Blondeau, excellente femme, qui lors de ma
naissance tait au service de ma mre depuis fort longtemps.

Ma tante n'avait jamais voulu se marier; elle tait contrefaite,
infiniment spirituelle, et moqueuse  l'excs.

Malgr sa difformit, malgr sa laideur, malgr l'extrme petitesse de
sa taille, il tait difficile d'avoir une physionomie plus imposante ou
plutt plus altire que mademoiselle de Maran. Elle n'inspirait pas sans
doute la respectueuse dfrence que commandent toujours la noblesse des
traits, le grand air ou l'affable dignit des manires; mais  son
aspect on ressentait de la crainte et de la dfiance de soi.

Mademoiselle de Maran n'avait jamais quitt mon pre; vers le milieu de
la rvolution, elle avait migr en Angleterre avec lui, aprs avoir
partag ses chagrins et ses dangers.

Malgr le mal que m'a fait ma tante, je ne puis m'empcher de
reconnatre qu'elle aimait tendrement son frre; mais l'amour des
mchants porte aussi leur cruelle empreinte: on dirait qu'ils chrissent
une personne pour avoir le prtexte d'en har cent; ils vous aiment,
mais ils dtestent ceux qui ont droit  votre affection ou qui vous
tmoignent de leur attachement.

Tel fut l'amour de ma tante pour mon pre.

Elle le dominait d'ailleurs compltement par la hauteur et par la
fermet de son caractre. Il ne faisait rien sans la consulter. Elle lui
donnait toujours des avis remplis de prvoyance, de finesse et
d'habilet. Hassant Napolon autant que la rvolution, connaissant
intimement plusieurs membres du cabinet anglais, pressentant la chute de
l'empire, vers 1812, elle avait engag mon pre  aller habiter prs
d'Hartwell et faire assidment sa cour  Louis XVIII.

Elle-mme vit souvent le roi, et lui plut par la vivacit caustique de
son esprit, par la sret de son jugement et par la libert de ses
discours. Sachant le latin  merveille, elle faisait  ce prince des
citations pleines d'-propos et d'une flatterie d'autant plus dlicate,
qu'elle se cachait sous les dehors d'une brusquerie presque cynique.

Dlie, adroite, pntrante, redoute par sa mchancet sarcastique,
qui, ne craignant rien, s'attaquait  tout, mademoiselle de Maran se
faisait une arme ou une dfense de sa laideur, de sa difformit, de sa
faiblesse, pour braver les hommes et les femmes. Elle s'immolait
elle-mme au ridicule, pour avoir le droit d'y sacrifier les autres sans
piti. Elle usait avec un art infiniment dangereux des secrets qu'elle
savait toujours surprendre aux tourdis ou aux gens sans dfiance pour
dominer plus tard les dupes de son astuce; connaissant le point
vulnrable de chacun, elle ne reculait devant aucune raillerie, si amre
qu'elle ft, suppliant  son tour qu'on ne l'pargnt pas.

Elle affectait ordinairement une certaine familiarit de langage qui
approchait fort de la vulgarit. Je lui ai entendu dire qu'ayant pass
une partie de sa jeunesse  _Ponchartrain_, chez la vieille madame de
Maurepas (lors de l'exil de M. de Maurepas dans cette terre), elle avait
contract l cette habitude de se servir d'expressions communes,
habitude trs  la mode sous la rgence, et qui s'tait perptue chez
quelques personnes  la cour jusqu' la fin du rgne de Louis XV.

L'on ne doit pas s'tonner de rencontrer  et l dans mon rcit les
traces d'un langage qui, de nos jours, semblerait trs-choquant. Je n'ai
voulu rien altrer de ce qui pouvait rendre plus vraie la physionomie de
mademoiselle de Maran.

Louis XVIII, qui aimait la cruaut dans l'pigramme et la crudit dans
la plaisanterie, se plaisait assez  l'entretien de ma tante et disait:
On est avec elle plus  son aise qu'avec un homme et moins gn
qu'avec une femme.

En 1812, le marquis de Maran, mon pre, avait environ quarante ans.
Plusieurs fois il avait voulu se marier; mais sa soeur, qui craignait
de perdre l'empire qu'elle possdait sur lui, avait rompu ses diffrents
projets de mariage, soit par des calomnies adroitement rpandues sur les
jeunes filles qu'on proposait  M. de Maran, soit en lui prtant 
lui-mme un caractre  la fois si violent et si dissimul, que bien des
pres ne voulaient plus entendre parler d'une union avec un pareil
gendre.

M. de Maran vit ma mre; elle tait si belle, d'un naturel si charmant,
d'un esprit si enchanteur, qu'il en devint passionnment pris, pris 
ce point, qu'il annona en mme temps  sa soeur et son amour et sa
rsolution de se marier.

Fille d'un migr, le baron d'Arbois, ancien lieutenant gnral des
armes du roi, ma mre tait pauvre et merveilleusement belle.

Avare et difforme, mademoiselle de Maran mprisait la pauvret et
abhorrait la beaut. Elle mit tout en oeuvre, prires, menaces,
larmes, railleries, perfidies, pour dtourner mon pre de sa
dtermination. Il fut inflexible; il pousa ma mre.

On comprend la rage, la haine de ma tante contre elle. Pour la premire
fois de sa vie, mon pre secouait le joug de son imprieuse soeur. En
femme habile, celle-ci dissimula ses ressentiments. Devant mon pre,
elle fut d'abord froidement polie pour sa belle soeur; peu  peu elle
sembla s'humaniser, fit quelques concessions apparentes; mais comme
elle n'avait pas cess d'habiter avec M. de Maran, elle reprit bientt
son premier empire.

L'ge, l'esprit sarcastique et hautain de mademoiselle de Maran,
imposaient beaucoup  ma mre, femme d'une bont d'ange et d'une douceur
que sa timidit pouvait seule galer.

Mon pre la traitait en enfant gte, et rservait toutes les questions
srieuses pour mademoiselle de Maran.

Celle-ci ne se contraignit plus; elle fit bientt expier  ma mre par
des chagrins de chaque jour la fatale union qu'elle avait contracte.

Mon pre, le meilleur des hommes, tait malheureusement d'un caractre
faible, quoique rempli de droiture, de gnrosit. Il aimait sa femme,
sans doute, mais il ressentait pour sa soeur autant d'attachement que
de vnration, et il la considrait comme le guide le plus sr, le plus
prcieux qu'il pt avoir.

Aprs la premire anne du mariage de mon pre, l'influence de
mademoiselle de Maran, un moment balance, redevint plus absolue que
jamais. Ma mre commena de s'apercevoir avec douleur qu'elle n'avait
jamais eu la confiance de mon pre.

Rien ne se faisait sans l'initiative ou sans l'approbation de ma tante.
Deux ou trois fois, ma mre essaya d'tre matresse chez elle, et se
plaignit  son mari des empitements de mademoiselle de Maran; il
s'ensuivit des scnes cruelles.

Mon pre dclara nettement  ma mre qu'il n'entendait jamais sacrifier
l'affection fraternelle  un sentiment trs-vif sans doute, mais qui ne
datait que d'un an ou deux, tandis que le premier avait commenc et
devait finir avec sa vie.

De ce jour, profondment blesse, trop fire pour se plaindre, trop
timide pour oser lutter avec sa belle-soeur, ma mre se rsigna et fut
compltement sacrifie  mademoiselle de Maran.

Les vnements qui suivirent les dsastres de 1813, en mettant mon pre
 mme de satisfaire ses vues ambitieuses, augmentrent encore
l'influence de mademoiselle de Maran. Grce aux relations qu'il avait
ds longtemps noues avec Louis XVIII, d'aprs le conseil de sa soeur,
M. de Maran fut charg de plusieurs missions trs-dlicates auprs des
cours de Vienne et de Berlin.

Il tint sa soeur au courant de ses ngociations. Elle tait
vritablement capable de prendre part aux affaires politiques les plus
importantes. Ses avis furent trs-utiles  mon pre, et les missions qui
lui avaient t confies eurent les plus heureux rsultats. En 1814, il
fut largement et glorieusement rcompens de ses services par une
trs-haute position dans les conseils de Louis XVIII, qu'il suivit plus
tard  Gand, et avec lequel il revint en France.

J'tais ne en 1813, pendant le voyage de mon pre en Allemagne. Cet
vnement, qui aurait peut-tre pu redonner  ma mre quelque empire sur
son mari, s'il et t prs d'elle, n'apporta qu'un bien lger
changement dans leurs relations dj si refroidies.

Plus la fortune de mon pre s'levait, plus la domination de
mademoiselle de Maran grandissait, plus le sort de ma mre devenait
pnible.

Le salon de mon pre tait devenu un salon politique dont mademoiselle
de Maran faisait seule les honneurs.

Ma mre, jeune femme de dix-huit ans, avait une antipathie profonde pour
les affaires d'tat, qui ne l'intressaient pas. Elle prfrait la
musique et la posie  l'aridit des discussions diplomatiques,
auxquelles elle ne voulait ni ne pouvait prendre part.

Mademoiselle de Maran, au contraire, semblait l dans son centre. En
rencontrant plus tard dans le monde d'autres _femmes politiques_, je me
suis convaincue qu'elles se ressemblent toutes. C'est une race btarde
qui a les passions ambitieuses, gostes des hommes, et qui ne possde
aucune des qualits, des grces de la femme; strilit d'esprit,
scheresse et impuissance de coeur, duret de caractre, prtentions
au savoir ridiculement exagres, voil ce qui les distingue. En un mot,
les _femmes politiques_ tiennent du matre d'cole et de la martre, et
quoique maries, elles ressemblent toujours  de vieilles filles......

       *       *       *       *       *

Peu  peu, ma mre prtexta de sa sant pour se retirer du monde, o se
plaisait tant sa belle-soeur. Elle concentra sur moi toute sa
tendresse; elle m'aima comme le seul refuge de ses chagrins, comme son
unique consolation, comme son unique esprance.

Son coeur tait si gnreux, si bon, que jamais elle ne se permit une
plainte, un reproche envers mademoiselle de Maran.

Mon pre fut lev  la pairie.

Un dernier, un mortel chagrin tait rserv  ma mre; elle s'aperut
que la tendresse de mon pre pour moi s'affaiblissait de plus en plus;
il m'accordait quelques caresses rares et distraites, en disant avec
regret, dans son orgueil de patricien hrditaire: Quel dommage que ce
ne soit pas un garon!

Bientt,  la froideur que mon pre me tmoignait succda une complte
indiffrence.

Ma mre ne put supporter ce nouveau coup; elle languit quelques mois
encore, et mourut.

J'ai bien souvent et bien amrement pleur, en entendant ma gouvernante
me raconter les derniers moments de la meilleure des mres, les terreurs
que lui inspirait mon avenir, ses craintes, hlas! trop justifies, de
me voir tomber entre les mains de mademoiselle de Maran.

Ma mre connaissait la faiblesse de mon pre. Elle fit jurer  ma
gouvernante de ne jamais me quitter. Elle fit aussi promettre  mon pre
de la conserver prs de moi.--Hlas! je ne le prvois que trop, ma
pauvre Mathilde n'aura que vous au monde,--dit ma mre  Blondeau.--Ne
l'abandonnez pas.

Ses dernires paroles  mon pre furent svres, touchantes,
solennelles. Je meurs bien jeune, j'ai beaucoup souffert, je ne me suis
jamais plainte, je pardonne tout; mais vous rpondrez  Dieu du sort de
mon enfant...

Un an environ aprs la mort de ma mre, mon pre, ayant accompagn
monsieur le dauphin  la chasse, fit une chute de cheval. Les suites de
cet accident furent mortelles. Je le perdis.

A l'ge de quatre ans je restai orpheline, confie aux soins de ma
tante, ma plus proche parente.

Il faut tre juste envers mademoiselle de Maran, elle aimait son frre
autant qu'elle pouvait aimer. Sa conduite envers ma mre lui avait t
dicte par une jalousie d'affection pousse jusqu' la haine.

Mademoiselle de Maran regretta profondment mon pre, ses larmes furent
amres, son dsespoir concentr, mais violent. Son caractre devint
encore plus atrabilaire, son esprit plus incisif, sa mchancet plus
impitoyable.

Je ressemblais trait pour trait  ma mre. Oubliant que j'tais l'enfant
de son frre bien-aim, ma tante ne voyait en moi que la fille d'une
femme qu'elle avait abhorre; je devais aussi hriter de son aversion
pour ma mre.

       *       *       *       *       *

Pendant mon enfance, mademoiselle de Maran fut presque continuellement
pour moi un sujet d'effroi; son visage long, maigre, bistre, ses traits
fortement caractriss, paraissaient encore plus durs  cause d'un tour
de faux cheveux noirs qui cachaient  demi son front aplati comme celui
d'une couleuvre. Elle avait des sourcils gris trs-pais, les yeux
bruns, petits et perants.

Elle portait en toute saison une robe de soie carmlite et un chapeau de
mme couleur et de mme toffe, dont elle se coiffait toujours, mme le
matin dans son lit, o elle avait coutume de djeuner, d'crire ou de
lire, enveloppe d'un manteau de lit, aussi de soie carmlite, ainsi
qu'on en portait avant la rvolution.

Lorsque chaque jour il s'agissait d'entrer chez ma tante, j'tais saisie
d'un tremblement involontaire; les pleurs me suffoquaient.

Pour me dcider  me rendre auprs de mademoiselle de Maran, il fallait
toute la tendresse de ma pauvre Blondeau. Elle m'avait avertie que si je
continuais  montrer cette frayeur, elle serait force de me quitter. A
cette menace, je surmontais mes craintes, j'touffais mes pleurs, je
serrais la main de Blondeau dans mes petites mains, et nous partions
pour ces redoutables entrevues.

Il fallait traverser un premier salon o se tenait habituellement le
matre d'htel de ma tante, appel _Servien_.

Cet homme partageait avec le chien-loup de mademoiselle de Maran, appel
_Flix_, mon insurmontable aversion. Servien avait presque la moiti du
visage envahie par une abominable tache de vin, une bouche norme, de
grandes mains velues. Il me faisait l'effet d'un ogre vritable.

Enfin, la porte de la chambre  coucher de mademoiselle de Maran
s'ouvrait, je me cramponnais  la robe de Blondeau, et je m'approchais
en tremblant du lit de ma tante.

Ma terreur n'tait pas sans cause, car _Flix_, petit chien-loup blanc,
 oreilles pointues, sortait aussitt de dessous la courte-pointe, et me
montrait en grondant deux ranges de dents aigus.

Plusieurs fois il m'avait mordue jusqu'au sang. Pour toute rprimande,
ma tante lui avait dit d'une voix doucement grondeuse, et en me jetant
un coup d'oeil irrit:--Eh bien! eh bien! petit fou; voulez-vous bien
laisser cette enfant! Vous voyez bien qu'elle ne veut pas jouer avec
vous.

Mademoiselle de Maran tait fort instruite, et se tenait trs au courant
des affaires politiques. Je la trouvais, selon son habitude, dans son
lit, en manteau et en chapeau de soie carmlite, lisant ses journaux ou
quelque grand in-folio soutenu par un pupitre. Elle m'accueillait
toujours avec une rprimande ou un sarcasme.

Ces scnes se sont tellement renouveles, elles m'ont laiss une
impression si profonde, qu'elles me sont encore prsentes dans leurs
moindres dtails. J'y insiste, parce que la crainte incessante dont
j'tais domine pendant mon enfonce a eu sur le reste de ma vie une
puissante influence.

Je vois encore la chambre de mademoiselle de Maran.

Au fond de son alcve, drape de damas rouge sombre, tait un grand
christ d'ivoire, surmont d'une tte de mort aussi en ivoire, le tout se
dtachant sur un encadrement de velours noir.

Cette _pieta_ n'tait qu'une apparence, qu'une sorte de manifestation
toute de convenance, je crois, car je ne me souviens pas d'avoir vu ma
tante aller  la messe.

Presque tous les carreaux des fentres taient couverts de fragments de
vitraux coloris. Il y avait surtout une _Dcollation de saint
Jean-Baptiste_ qui m'a bien longtemps poursuivie dans mes rves
enfantins.

Sur le marbre du secrtaire de laque rouge, on voyait dans deux cages de
verre le pre et l'arrire-grand-pre de _Flix_ suprieurement
empaills.

L'air mchant et prts  mordre, ces espces de fantmes immobiles, avec
leurs yeux d'mail brillant, me causaient peut-tre encore plus d'effroi
que leur rejeton.

Il y avait pour moi quelque chose de surnaturel dans la vue de ces
animaux sous verre, qui ne bougeaient pas, qui ne mangeaient pas, et qui
me montraient toujours leurs dents.

Plusieurs vieux portraits se dtachaient sur la boiserie grise: l'un
reprsentait ma grand'tante, anciennement abbesse des Ursulines de
Blois, figure froide, svre, et ple comme le bandeau de toile blanche
qui ceignait son front et ses joues.

Les autres portraits me frappaient moins. C'taient plusieurs de nos
parents en costume de cour ou de guerre, appartenant aux sicles passs.

Enfin la chemine tait orne de deux hideuses chimres vertes en
porcelaine de Chine. Ces monstres taient toujours en mouvement au moyen
d'un balancier cach, qui faisait en outre remuer leurs yeux rouges
d'une manire effrayante.

Que l'on se figure une pauvre enfant de cinq ou six ans au milieu de ces
mystrieux prodiges, et l'on concevra mon pouvante.

Mais, hlas! ce n'tait que le prlude de bien d'autres tourments. Il
s'agissait, malgr les abois et les dents de Flix, de m'asseoir sur le
lit de ma tante et de me laisser embrasser par elle.

Mademoiselle de Maran prenait du tabac en profusion, et l'odeur du tabac
m'tait insupportable. Pourtant, malgr la peur et la rpugnance que
m'inspirait ma tante, je me sentais touche des marques d'affection
qu'elle voulait me donner. Je faisais des efforts inous pour surmonter
mon effroi, et souvent je ne pouvais y parvenir.

J'ai su plus tard (et la conduite de mademoiselle de Maran ne m'a que
trop prouv son aversion) que ce n'tait pas par tendresse, mais pour
s'amuser de ma frayeur qu'elle me faisait subir son baiser de chaque
matin.

Une scne entre autres m'a laiss un souvenir ineffaable. Elle fera
juger du caractre de ma tante.

Un jour on m'amena auprs d'elle.

tait-ce pressentiment, hasard? Jamais elle ne m'avait paru plus
mchante... Je n'osais en approcher. Je baissais tellement la tte, que
les longues boucles de mes cheveux me tombaient sur le visage.

Enfin Blondeau me mit sur le lit de mademoiselle de Maran.

Celle-ci me prit rudement par le bras, en s'criant avec aigreur:

--Mon Dieu! que cette petite a l'air stupide avec ses grands yeux
hbts et ses cheveux qui lui tombent sur le front! Allons, allons, il
faut lui couper ces cheveux-l, tout en rond, comme ceux d'un garon.

Madame Blondeau, qui depuis m'a racont tous ces dtails, joignit les
mains et s'cria:

--Sainte Vierge! mademoiselle! ce serait un meurtre de couper les beaux
cheveux blonds de Mathilde! ils lui descendent jusqu'aux pieds.

--Eh bien! justement, c'est pour qu'elle ne marche pas dessus..
Finissons... des ciseaux.

--Ah! mademoiselle!--s'cria Blondeau les larmes aux yeux,--je vous en
supplie, ne faites pas cela... Que mademoiselle me permette de lui
dire... ce serait presque une impit... un sacrilge.

--Qu'est-ce que c'est?... qu'est-ce que c'est?--demanda ma tante de sa
voix imprieuse et perante, qui faisait tout trembler autour d'elle.

--Oui, mademoiselle,--rpondit ma gouvernante d'une voix mue,--madame
la marquise... m'a recommand de ne jamais couper les cheveux de sa
fille. On ne les lui avait jamais coups  elle-mme... Pauvre madame...
Elle les avait si beaux!... C'est pour cela qu'elle m'a fait cette
recommandation avant... avant de mourir,...--dit l'excellente femme, et
elle se mit  fondre en larmes.

--Vous tes une impertinente et une vilaine menteuse! Ma _belle-soeur_
n'a jamais dit une telle sottise... Des ciseaux, et finissons.

Ma tante dit ces mots: Ma _belle-soeur_, avec un accent d'ironie si
amre, que plus tard j'avais toujours le coeur serr quand je lui
entendais prononcer ces paroles.

Mademoiselle de Maran semblait tellement irrite, qu'il se serait agi de
ma vie que je n'aurais pas t plus pouvante.

D'une main elle me tirait  elle, en me serrant le bras dans ses longs
doigts maigres et durs comme du fer; de l'autre, elle tait mon peigne,
afin de drouler mes cheveux, qui couvrirent bientt mes paules.

La terreur me rendit muette, je n'eus pas la force de crier.

--Mademoiselle! mademoiselle! dit Blondeau en tombant  genoux,--au nom
du ciel! ne faites pas cela; il en arrivera malheur  Mathilde! C'est
dsobir aux volonts de sa mre mourante, mademoiselle!

--Me donnerez-vous ou non des ciseaux, sotte bte que vous tes?

--Mais, mon Dieu!... mon Dieu!... Mademoiselle!

Sans lui rpondre, ma tante sonna.

Servien parut.

--Servien, apportez ici vos grands ciseaux d'office.

--Oui, mademoiselle,--dit Servien.

Il sortit.

--Mademoiselle,--s'cria ma gouvernante avec nergie,--je ne suis qu'une
pauvre domestique, vous tes la matresse ici, mais je me ferais tuer
plutt que de laisser toucher aux cheveux de mon enfant.

Et ma gouvernante s'avana sur le lit pour m'arracher des mains de ma
tante.

Flix, excit par ce mouvement, se jeta sur Blondeau et la mordit  la
joue.

--Ah! la mchante bte!--s'cria-t-elle dans sa colre. Elle prit Flix
par le cou et le jeta rudement au milieu du parquet.

Le chien poussa des cris lamentables; je sentis les ongles de ma tante
s'enfoncer dans mon paule nue.

--Sortez d'ici! sortez d'ici, malheureuse!--dit-elle  Blondeau. Puis,
voyant Servien entrer:

--Mettez cette insolente  la porte,--ajouta-t-elle,--et venez tenir
cette petite, que je lui coupe les cheveux.

--Mademoiselle, pardon! pardon!... j'ai eu tort, je me suis oublie;
mais ayez piti de Mathilde!... Grce pour ses beaux cheveux, grce! Et
puis enfin, mademoiselle, la main de sa mre mourante les a touchs...
c'est sacr cela!

--Un mot de plus, et je vous chasse... entendez-vous?--lui dit ma tante.

Cette menace frappa Blondeau de stupeur. Elle savait mademoiselle de
Maran capable de tenir sa parole. Avant tout, elle craignait de me
quitter; elle se rsigna au sacrifice.

Toute ma vie je me souviendrai de cette scne. Elle semble purile; mais
pour moi elle tait horrible.

Servien, avec sa figure moiti lie de vin, tenait ses grands ciseaux
ouverts. Je crus qu'il voulait me tuer... Je poussai des cris perants.

--Prenez-la donc dans vos bras!--dit ma tante  cet homme,--et tenez-la
bien; en se dbattant elle se ferait blesser.

Hlas! je ne songeais plus  me dbattre, j'avais presque perdu tout
sentiment.

Blondeau se cachait la figure en sanglotant; Servien me prit dans ses
grosses mains.

Je fermai les yeux, je frissonnai au froid de l'acier sur mon cou;
j'entendis le grincement des ciseaux... et je sentis mes cheveux tomber
tout autour de moi.

L'excution finie, ma tante dit  Servien en riant de toutes ses forces:

--Maintenant, elle a l'air d'un affreux petit enfant de choeur...
Allons... allons... Servien, appelez une de mes femmes, qu'elle vienne
les _balayer_, ces beaux cheveux!

Blondeau demanda en tremblant la permission de les ramasser et de les
garder.

Ma tante le permit, et lui ordonna de m'emmener.

Au moment o je quittai sa chambre, mademoiselle de Maran me fit venir
auprs d'elle, me regarda un moment encore, et s'cria en clatant de
rire de nouveau:

--Mon Dieu! que cette petite est donc laide ainsi!

Une fois rentre dans l'appartement que j'occupais avec Blondeau,
celle-ci me prit dans ses bras et me couvrit de larmes et de baisers.

J'avais ressenti une telle frayeur  la vue des grands ciseaux de
Servien, que le dnoment de cette scne me parut presque heureux. Je ne
partageais pas le culte et l'admiration de ma gouvernante pour ma
chevelure; j'avoue mme que je fus assez contente de pouvoir courir dans
le jardin sans tre oblige d'carter  chaque instant mes cheveux de
mon front.

J'avais seulement t frappe de ces dernires paroles de ma tante:

--Que cette petite est laide ainsi!

Je priai ma gouvernante de me porter devant une glace. Je me trouvai une
figure si singulire, qu'au grand chagrin de Blondeau je me mis aussi 
rire aux clats.

Plus tard, j'ai pu m'expliquer la singulire conduite de mademoiselle de
Maran. Elle avait toujours ressenti une antipathie, une aversion
profonde pour tout ce qui tait beau; et sans vanit, mon ami, ou plutt
selon l'attachement aveugle de ma gouvernante, tant enfant j'tais
charmante. Puis, ma tante avait toujours dtest ma mre. Plus tard,
hlas! je fis  ce sujet de bien cruelles dcouvertes.





CHAPITRE II.

LE PROTECTEUR.


J'atteignis l'ge de sept ans. L'aversion de mademoiselle de Maran pour
moi semblait augmenter chaque jour. Il n'est pas de petites tortures
qu'elle ne se plt  m'infliger.

Ainsi l'on m'avait toujours servi  dner chez ma gouvernante, ma tante
voulut me faire dner  table  ct d'elle; sa tabatire me causait un
horrible dgot; elle la mettait ouverte auprs de mon assiette; si
quelques mets me rpugnaient, on m'en servait tous les jours; si je ne
pouvais surmonter mon dgot, pour me punir, mademoiselle de Maran
faisait placer mon assiette dans la niche de _Flix_, et, malgr mon
effroi, j'tais condamne  aller chercher cette nourriture  genoux et
 la manger  genoux.

Ma tante avait remarqu que la prsence de ma bonne Blondeau me donnait
le courage de tout souffrir sans pleurer; elle lui dfendit de rester
auprs de moi pour me servir. Le matre d'htel, Servien, fut charg de
ce soin, et cet homme m'inspirait autant de dgot que de frayeur.

Ce que j'ai maintenant peine  concevoir, c'est comment ma tante, malgr
ses occupations, malgr la relle supriorit de son esprit, pouvait
mettre autant de calcul, autant de persvrance  tourmenter une enfant.

Rien n'tait donn au hasard. Sa conduite envers moi tait rflchie,
tudie.

Peu  peu je m'endurcis  la douleur. La souffrance veilla en moi le
besoin de la vengeance. J'observai que plus je pleurais, plus ma tante
riait ou semblait satisfaite.

Aprs des efforts inous pour me contraindre et pour cacher mes larmes,
j'y russis. J'prouvai une grande joie en voyant l'tonnement, le dpit
de ma tante.

Elle redoubla ses durets, je redoublai de courage et de dissimulation.

Je frmis quelquefois encore en songeant  cette lutte ouverte entre
une enfant abandonne et une femme telle que mademoiselle de Maran,
lutte dans laquelle je finis par avoir l'avantage, car la mchancet de
ma tante ne pouvait dpasser certaines limites.

Toute la maison tremblait devant elle, aussi ma gouvernante tait-elle
en butte  mille petites vexations de chaque jour. Il a vritablement
fallu  cette excellente femme un dvouement plus qu'hroque pour
surmonter tant de dgots. Deux fois ma tante voulut m'en sparer; mais
je tombai si gravement malade, qu'elle dut renoncer  toute nouvelle
tentative  ce sujet.

Je ne sais si c'tait de la part de ma tante rsolution arrte ou
insouciance, mais  sept ans je n'avais encore eu aucun professeur.

Ma gouvernante m'avait appris  lire et  crire; elle me faisait dire
mes prires, mon catchisme; je recevais enfin, grce  l'attachement
presque maternel de cette bonne crature, l'ducation qu'une personne de
sa classe aurait donne  sa fille.

Les enfants ne se trompent jamais sur les sentiments et sur les
caractres de ceux qui les entourent.

Leur pntration confond; quand ils se voient aims, ils savent avec une
incroyable habilet assurer leur empire.

Autant j'tais craintive et taciturne avec mademoiselle de Maran, autant
j'tais gaie, turbulente, despotique avec ma gouvernante.

Jamais elle ne rsistait  mes volonts les plus extravagantes,  moins
que ma sant ne ft en question. Elle m'idoltrait, m'accablait de
louanges sur ma beaut, sur mon esprit, sur ma gentillesse.

Je passais ainsi mon enfance, entre les sarcasmes ou les durets de ma
tante, et les flatteries aveugles de Blondeau.

Mon caractre devait participer de ces influences diverses.

J'tais tour  tour orgueilleuse ou humble  l'excs, rayonnante de
bonheur ou navre d'amertume, je ressentais enfin la haine et l'amour 
un point inconcevable pour mon ge. J'tais presque heureuse des
cruauts de ma tante, parce qu'elles m'offraient le moyen de la braver,
de la dpiter par mon sang-froid.

Elle se vengeait en me persuadant avec un art infini que j'tais laide
et sotte.

Je retenais mes larmes, je courais auprs de ma gouvernante, et
j'clatais en sanglots. Alors, pour me consoler, la pauvre femme me
faisait les louanges les plus outres, auxquelles je finissais par
croire.

De l sans doute mes ressentiments toujours extrmes, de l mon
impuissance  accepter plus tard ces mezzo termine, si frquents dans la
vie.

L'ge n'a d'ailleurs jamais modifi chez moi cette trange faon de me
juger. Au lieu de choisir un milieu raisonnable entre deux exagrations,
au lieu de ne me croire ni tout  fait infrieure, ni tout  fait
suprieure aux autres, j'ai vcu dans de continuelles alternatives de
confiance insolente ou de dfiance accablante.

Les triomphes passs ne m'empchaient pas plus d'tre parfois d'une
humilit ridicule, que les humiliations souffertes ne m'empchaient
d'tre glorieuse jusqu'au ddain.

Du premier mot, du premier regard j'tais domine ou je dominais, et
cela, dans les relations les plus ordinaires de la vie. Il y a des
personnes vraiment redoutes et redoutables, devant qui les plus hardis
tremblaient, auxquelles j'ai toujours compltement impos, tandis que
des gens de la plus grande insignifiance prenaient sur moi un empire
absolu.

Je devais encore conserver de mon ducation premire l'habitude, la
volont de dissimuler mes chagrins ou mes souffrances, et de me venger
du mal qu'on me faisait par une apparence de ddaigneuse insensibilit.

       *       *       *       *       *

Je n'avais pas encore sept ans, je crois, lorsque mon ducation fut tout
 fait change. Les vnements qui amenrent cette rvolution sont
rests trs-prsents  mon souvenir.

On m'avait abandonne aux soins de ma tante, d'aprs l'avis de mon
tuteur, le baron d'Orbeval, parent assez loign de mon pre, que je
voyais fort rarement.

Lorsqu'il venait chez mademoiselle de Maran, on m'envoyait chercher, on
me faisait quitter le sarrau plus que modeste dont ma tante voulait
toujours que je fusse vtue. On m'habillait avec un peu plus de soin que
de coutume, et on m'amenait devant mon tuteur.

C'tait un grand vieillard blme,  figure de fouine,  perruque blonde
trs-frise; il portait un abat-jour de soie verte et une douillette de
soie puce tout use: il tait conseiller  la cour de cassation, et
d'une sordide avarice.

Quand j'arrivais auprs de lui, il me regardait d'un air svre et me
demandait si j'tais bien sage.

Ma tante se chargeait ordinairement de rpondre que j'tais volontaire,
stupide et paresseuse.

Mon tuteur me donnait alors une chiquenaude trs-sche sur la joue, en
me disant:

--Mademoiselle Mathilde, mais c'est trs-mal!... trs-mal!... Si cela
continue, on vous enverra avec les petites filles des pauvres.

Je fondais en larmes, et Blondeau m'emportait.

J'tais reste trois ou quatre mois sans tre prsente  mon tuteur,
lorsqu'un jour je vis entrer dans ma chambre un homme jeune encore que
je ne connaissais pas.

Ds qu'il parut, Blondeau s'cria en joignant les mains avec une
expression de surprise et de bonheur:

--Mon Dieu!... c'est vous, c'est vous! monsieur de Mortagne!!...

Celui-ci, sans rpondre  ma gouvernante, me prit dans ses bras, me
regarda en silence, avec une sorte d'avide curiosit; puis, aprs
m'avoir tendrement embrasse, il me remit  terre, et dit en essuyant
une larme: Comme elle lui ressemble!... comme elle lui ressemble!!

Et il tomba dans une sorte de rverie.

La figure de cet tranger me semblait si bienveillante, malgr la
svrit de ses traits; il m'avait paru si mu en me contemplant; sa
prsence paraissait faire tant de plaisir  Blondeau, que je me
rapprochai de lui sans crainte.

C'tait un cousin germain de ma mre. Depuis plusieurs annes il
voyageait, et arrivait seulement en France.

M. le comte de Mortagne passait pour un homme, trs-trange. Il avait
servi, et vaillamment servi sous l'empire. Depuis, l'on ne pouvait
s'expliquer sa vie continuellement nomade. Il avait parcouru les deux
mondes. On le disait dou d'une instruction prodigieuse, d'un caractre
de fer, d'un courage  toute preuve; mais sa franchise, presque
brutale, lui avait concili peu d'amis.

Il avait aim ma mre comme le plus tendre des frres.

Plusieurs fois il avait tch de faire comprendre  mon pre tout le
prix du trsor qu'il ngligeait pour suivre les conseils ambitieux de
mademoiselle de Maran; aussi ma tante avait-elle pris M. de Mortagne
dans une aversion profonde; mais, comme membre de mon conseil de
famille, et charg comme tel de veiller  mes intrts, il, se trouvait
quelquefois forcment rapproch de mademoiselle de Maran.

Depuis quatre ans il voyageait dans l'Inde. Sa premire visite, en
arrivant  Paris, avait t pour moi. Il ne pouvait se lasser de me
regarder, de m'admirer, de me louer! Il accablait Blondeau de questions.

tais-je heureuse?

Recevais-je l'ducation que je devais recevoir?

Quels taient mes matres?

A sept ans, je devais savoir bien des choses, j'avais l'air si
intelligente! je devais avoir bien profit de l'instruction qu'on
m'avait donne!

Ma pauvre gouvernante osait  peine rpondre. Enfin elle avoua en
pleurant la vrit... Le peu que je savais, c'tait elle qui me l'avait
appris. Mademoiselle de Maran devenait de plus en plus dure et injuste
envers moi. Je n'avais aucun des plaisirs de mon ge; et ce qui surtout
exasprait Blondeau, je n'tais jamais vtue comme devait l'tre la
fille de madame la marquise de Maran.

A chaque parole de ma gouvernante, l'indignation de M. de Mortagne
augmentait.

C'tait un homme de haute taille, toujours vtu avec ngligence.
Quoiqu'il et quarante ans  peine, son front tait chauve; par une mode
qui semblait  cette poque des plus bizarres, il portait sa barbe
longue comme quelques personnes la portent aujourd'hui.

La brusquerie de ses manires, la hardiesse militaire de ses paroles, sa
physionomie singulire et presque sauvage, l'avaient fait surnommer dans
le monde le _paysan du Danube_.

Il appartenait  l'opinion librale la plus avance de cette poque, et
il ne cachait en rien sa manire de voir, quoique des personnes
bienveillantes pour lui l'eussent engag  plus de modration.

Quand il le voulait, il dissimulait la plus mordante ironie sous une
apparence de bonhomie nave; mais ordinairement son langage tait pre,
rude et presque brutal.

Lorsque ma gouvernante eut expos  M. de Mortagne la manire dont
j'tais leve par ma tante, la figure de mon cousin, hle par le
soleil de l'Inde, devint pourpre de colre; il marcha quelques moments
avec agitation; puis, me prenant brusquement dans ses bras, il se
dirigea vers l'appartement de mademoiselle de Maran en s'criant:

--Ah! c'est ainsi qu'elle traite l'enfant de ma pauvre cousine... Je
vais lui dire deux mots, moi! et de ma grosse voix, encore!

--Mais, monsieur le comte, prenez garde... dit ma gouvernante en le
suivant d'un air effray.

--Soyez tranquille, madame Blondeau, je ne m'intimide pas pour si peu!
J'ai cras du pied des btes encore plus malfaisantes que mademoiselle
de Maran.--Et il m'embrassa deux fois en me disant:--Pauvre petite, ton
sort va changer.

Jamais je n'oublierai la joie que je ressentis en devinant que mon
protecteur allait me venger des mchancets de ma tante.

Dans mon ravissement, dans ma reconnaissance, j'entourai de mes bras le
cou de M. de Mortagne, et, croyant lui rendre un important service, je
lui dis tout bas:

--Il n'y a pas que ma tante qui soit mchante, monsieur, il y a aussi
son chien Flix; il faudra bien prendre garde  vous, car il mord
jusqu'au sang.

--S'il me mord, ma petite Mathilde, je le jetterai par la fentre,--dit
M. de Mortagne en m'embrassant encore.

M. de Mortagne me parut un hros; je ressentis pour la premire fois
l'ardeur de la vengeance.

Servien tait, selon son habitude, dans le salon d'attente qui prcdait
la chambre  coucher de sa matresse.

M. de Mortagne, suivi de Blondeau, allait ouvrir la porte; le matre
d'htel se leva et dit:

--Je ne sais pas, monsieur, si mademoiselle est visible.

M. de Mortagne, sans lui rpondre, le repoussa du coude, et entra chez
ma tante.

Assise dans son lit, en manteau et en chapeau de soie carmlite, selon
son habitude, elle lisait ses journaux.

L'entre de M. de Mortagne fut si brusque, si bruyante, que Flix,
alarm, sortit vivement de sa niche, et se jeta rsolument aux jambes de
mon protecteur.

--Prenez garde, prenez garde, voil le mchant chien,--lui dis-je tout
bas.

--Voil pour lui!--et d'un coup de pied mon vengeur envoya Flix rouler
sous le lit.

Aux hurlements de son favori, ma tante, dj trs-irrite de l'entre de
M. de Mortagne, qu'elle dtestait, s'cria aigrement:

--Mais, monsieur, cela n'a pas de nom!... Qu'est-ce que cela veut dire?
Entrer chez moi comme d'assaut!... craser mon chien!... Vous
croyez-vous encore dans votre caserne?...

M. de Mortagne m'a bien des fois, depuis, racont cette scne.

Il s'assit sans faon  ct du lit de mademoiselle de Maran, me tenant
toujours sur ses genoux; il lui rpondit:

--Il ne s'agit, madame, ni de chien, ni d'assaut; il s'agit de cette
malheureuse enfant, que vous levez en martre...

--Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est?...--rpondit ma tante d'un
air hautain.--tes-vous donc revenu des antipodes, monsieur, pour me
dire de ces insolences-l? Parce que vous tes fait comme un vilain
sauvage, et que vous avez une rputation de grossiret parfaitement
bien tablie, et mrite d'ailleurs, il ne s'ensuit pas que je me
laisserai insulter ni intimider chez moi, entendez-vous bien, monsieur?

--Et parce que vous avez, madame, le bonheur de joindre la laideur et la
mchancet du feu duc de Gesvres  la difformit et  l'esprit d'sope,
il ne s'ensuit pas non plus que je doive souffrir vos insolences,
entendez-vous bien, madame?--reprit M. de Mortagne, qui avait toujours
rendu  mademoiselle de Maran, grossiret pour grossiret.

Ma tante plit de rage et s'cria:--Monsieur, prenez garde, quand je
hais, je hais bien... et quand je hais, je le prouve...

--Je sais que vous avez des amis puissants et des cratures dangereuses,
mais je n'ai besoin de personne... je ne crains personne... Je vous
dirai donc la vrit... Tant pis, si elle vous blesse; je l'ai dite 
bien d'autres qui n'en sont pas morts... malheureusement! En un mot,
cette enfant est indignement leve, son ducation est si nglige que
j'en rougis pour vous. N'avez-vous pas honte de traiter ainsi la fille
de votre frre?

Ces mots rveillrent  la fois l'amour de ma tante pour mon pre et sa
haine contre ma mre.

Elle s'cria:

--Et c'est parce que la mmoire de mon frre est sacre pour moi que je
traite cette petite comme il me convient de la traiter. Elle m'est
confie, je n'ai  en rendre compte qu' son tuteur; ainsi, monsieur,
allez porter ailleurs vos outrages: ce qui se fait ici ne vous regarde
pas.

--Cela me regarde si fort, que, comme membre du conseil de famille, je
vais aujourd'hui mme en demander la convocation; et l'on examinera si
votre nice a reu jusqu' prsent l'ducation  laquelle elle doit
prtendre...

Cette menace parut faire un assez grand effet sur mademoiselle de Maran.

--Venez ici, petite, et rpondez,--dit ma tante en me faisant signe
d'approcher.

Au lieu d'obir, je me pressai contre M. de Mortagne en le regardant
d'un air suppliant.

--Vous voyez bien que vous lui faites une peur horrible avec vos
tendresses!--dit M. de Mortagne.--Ce n'est pas cette enfant qui doit
rpondre, c'est vous. Elle n'a pas un matre! elle sait  peine ce que
les enfants du peuple savent  son ge! Vous lui refusez jusqu'aux
vtements convenables  sa position. Pourtant on vous paye assez cher
pour en prendre soin.

--Qu'est-ce que a veut dire? On me paye!--s'cria ma tante avec
indignation.

--Cela veut dire qu'on vous donne 1,000 f. par mois, sur la fortune de
cette pauvre enfant, pour subvenir  ses dpenses, et,  voir la faon
dont elle est vtue et instruite, il est clair que vous ne dpensez pas
100 louis par an pour elle... Que faites-vous du reste? Si vous l'avez
empoch, il faudra bien en rendre compte... Du reste, soyez
tranquille... j'y veillerai... Parce que vous tes trs-mchante, ce
n'est pas une raison pour que vous ne soyez pas aussi trs-avare!

--Mais cela passe toutes les bornes! Mais si l'on ne savait pas que vous
tes plus qu' moiti fou, monsieur, ce serait  vous faire jeter par
les fentres! Est-ce que j'ai des comptes  vous rendre? Qu'est-ce que
signifie cette impertinente inquisition-l--s'cria mademoiselle de
Maran en s'agitant sur son lit.

--Je vous dis que je suis son parent, son conseil;
m'entendez-vous?--rpondit M. de Mortagne d'une voix tonnante,--et,
comme tel, je vous citerai devant l'assemble de famille pour rpondre
de votre conduite! Si l'on ne me fait pas justice de vous... je me la
ferai moi-mme! et nous nous verrons entre les deux yeux... ce qui ne
sera gure agrable pour moi... car vous tes un monstre.

--Oh! l'abominable homme, il va me rendre malade, avec ses brutalits...
Traiter ainsi une malheureuse femme!--dit ma tante d'une voix dolente.

--Eh! madame, il y a longtemps que, par la hardiesse de vos attaques,
par la mchancet de vos propos, vous avez fait oublier la piti qu'on
doit avoir pour la vieillesse, pour la laideur et pour les infirmits...
Allons donc! vous n'tes plus une femme.

--Comment! je ne suis plus une femme! Je suis une licorne, peut-tre?...
Mais, c'est  vous faire enfermer, monsieur! Allez-vous-en d'ici!
allez-vous-en! je ne veux pas faire d'clat devant mes gens... Sans
cela...

--Sans cela! madame, il en serait tout de mme, vous n'y gagneriez que
des tmoins. Voici mon dernier mot: je vais me rendre chez tous les
membres du conseil de famille, afin de les engager (et j'y parviendrai)
 vous retirer cette malheureuse enfant d'entre les mains et  la placer
dans une pension ou dans un couvent.

--Et pour complter cette belle oeuvre-la,--reprit mademoiselle de
Maran d'un air ironique,--on vous chargera sans doute, monsieur, de
dsigner le couvent? C'est grand dommage qu'il n'y ait pas de
_Jacobines_, vous y feriez mettre tout de suite cette petite, n'est-ce
pas? En souvenir des _frres et amis de_ 93 dont vous aimez tant
l'histoire, vous l'appelleriez mamzelle _Scipionne_ ou mamzelle
_galit_; qu'est-ce que je dis donc, mamzelle! citoyenne, s'il vous
plat. Malheureusement ces bons temps-l sont passs... et de nos jours,
en tout et pour tout, on tient compte, monsieur, on tient svrement
compte, entendez-vous, de la manire de voir des gens qui veulent faire
prvaloir leur avis contre celui... de personnes bien pensantes.

Mademoiselle de Maran accentua tellement ces derniers mots, que M. de
Mortagne en comprit la porte.

--Ah! nous y voil,--s'cria-t-il,--j'tais bien tonn aussi que vous
ne m'eussiez pas encore trait de _Jacobin_ ou de bonapartiste, ce qui,
pourtant, ne va gure ensemble. Je sais que vous tes assez perfide pour
me susciter dans le conseil une question de parti,  propos de ma
rclamation. Je sais que vos parents ultras y sont en grand nombre. Je
sais qu'ils suivent aveuglment vos avis, et il est probable qu'ils
feront dans cette circonstance, comme dans toute autre, un usage
criminel de leur majorit.

En m'embrassant avec tendresse et motion, M. de Mortagne ajouta
tristement:

--Pauvre enfant!... Pauvre France!

--Ah! mon Dieu! voyez donc comme c'est  la fois superbe et touchant!
s'cria ma tante en riant aux clats de son rire aigre et insolent.--Ah!
mon Dieu! voyez-vous ce pharamineux rapprochement... _pauvre enfant!
pauvre France!_. Le tendre Saint-Just disait de ces jolies bergerades-l
au club des Cordeliers, je crois; ce qui ne l'empchait pas du tout de
vous faire couper le cou le lendemain. Oui, oui, je vois bien  votre
colre, monsieur, que si cela dpendait de vous, vous me traiteriez  la
faon de ses pauvres _frres et amis_. Car, en vrit, malgr votre
naissance, vous tiez digne d'tre des leurs, vous avez fait partie de
ces _messieurs de la Loire_.

M. de Mortagne m'a dit qu'en effet les froids et cruels sarcasmes de ma
tante l'avaient mis hors de lui, et qu'il se reprocha de lui avoir
brutalement rpondu:

--C'est vrai! quand je songe que vous avez fait mourir de chagrin ma
cousine de Maran, quand je songe que vous torturez une malheureuse
enfant avec une mchancet diabolique, je me demande si l'on ne devrait
pas mettre hors la loi... ce qui est moralement et physiquement hors de
la nature.

--Assez d'insultes comme a! sortez! sortez! monsieur!--s'cria
mademoiselle de Maran avec une telle expression de colre, que, lorsque
M. de Mortagne, en se levant, voulut me dposer  terre, je me
cramponnai  lui de toutes mes forces en le suppliant de ne pas me
laisser avec ma tante.

Il me mit dans les bras de ma gouvernante, qui tait reste muette et
inaperue pendant cette scne.

Nous sortmes tous trois: mademoiselle de Maran tait dans une colre
difficile  peindre.





CHAPITRE III.

LE CONSEIL DE FAMILLE.


Je n'avais pas compris grand'chose  la conversation de monsieur de
Mortagne et de ma tante. J'avais seulement t ravie d'entendre mon
protecteur parler d'une manire si ferme  mademoiselle de Maran.

Je pressentais quelque heureux changement dans ma position. L'ide
d'entrer dans un couvent ou dans une pension, qui effraye toujours si
fort les enfants, me plaisait au contraire beaucoup. Tout ce que je
dsirais au monde, c'tait de quitter la maison de ma tante.

Le conseil allait dcider si je resterais ou non au pouvoir de
mademoiselle de Maran. Je faisais les voeux les plus vifs pour que M.
de Mortagne russt dans son dessein. Le jour fatal arriva; ma tante me
fit habiller avec soin, et je descendis dans le salon o les membres de
notre famille s'taient runis.

Je cherchai des yeux M. de Mortagne; il n'tait pas encore venu. Ma
tante me plaa  ct d'elle et de M. d'Orbeval, mon tuteur.

Tous mes parents semblaient craindre mademoiselle de Maran, et
l'entouraient d'une obsquieuse dfrence. On lui savait un crdit
puissant. Son salon tait le rendez-vous des hommes les plus influents
du gouvernement. Par gard pour Louis XVIII, les princes lui
tmoignaient une extrme bienveillance.

M. de Talleyrand partageait souvent ses soires entre ma tante et la
princesse de Vaudemont. Ce grand homme d'tat, qui--disait ma tante avec
beaucoup de raison d'ailleurs--avait lev le silence jusqu'
l'loquence, l'esprit jusqu'au gnie, et l'exprience jusqu' la
divination, causait quelquefois une heure, tte--tte, avec
mademoiselle de Maran; car elle tait de ces femmes avec qui toutes les
sommits sont presque obliges de compter.

Les enfants sont surtout frapps des apparences; ils ne peuvent se
rendre raison de la puissance de l'esprit et de l'intrigue: aussi
pendant bien longtemps il me fut impossible de comprendre comment
mademoiselle de Maran, malgr son apparence chtive, presque grotesque,
exerait autant d'empire sur des personnes qui n'taient pas forcment
sous sa dpendance.

Lorsque ma tante tait assise, sa tte, presque de niveau avec son
paule gauche, infiniment plus haute que la droite, ne dpassait pas le
dossier d'un fauteuil ordinaire; ses longs pieds, toujours chausss de
souliers de castor noir, reposaient sur un carreau trs-lev qu'elle
partageait avec Flix.

Pourtant, malgr sa laideur, malgr sa mchancet, mademoiselle de Maran
runissait chaque soir autour d'elle l'lite de la meilleure compagnie
de Paris, et gourmandait avec hauteur les personnes qui demeuraient
quelques jours sans venir la voir. Ses reproches aigres et durs,
tmoignaient assez qu'elle ne tenait pas  ces hommages par affection,
mais par orgueil.

On n'attendait plus que M. de Mortagne, il arriva. Mon coeur battait
avec force. De lui allait dpendre mon avenir.

Je remarquai bien vite que M. de Mortagne tait reu avec froideur par
mes parents. Sa barbe et ses dehors ngligs firent chuchoter et
sourire, quoique son originalit ft connue.

On savait la profonde aversion de ma tante contre lui; en le raillant on
savait la flatter.

Aprs quelques moments de silence, mon tuteur, M. d'Orbeval, pria M. de
Mortagne de reproduire les raisons qui lui semblaient motiver la runion
d'une assemble de famille.

M. de Mortagne rpta ce qu'il avait dit  ma tante sans mesurer
davantage ses termes; il finit par demander qu'on me mt au couvent des
Anglaises, qui tait alors en aussi grande vogue que l'a t par la
suite le _Sacr-Coeur_.

Pendant cette violente accusation, mademoiselle de Maran resta
impassible. Nos parents, compltement domins par elle, en avaient une
peur horrible. Ils manifestrent  plusieurs reprises leur indignation
contre M. de Mortagne par des murmures et par des interruptions; leurs
regards, tourns vers ma tante, semblaient la prendre  tmoin et
protester contre la brutalit du langage de mon protecteur.

Celui-ci, parfaitement indiffrent  ces rumeurs, haussa les paules de
temps en temps, attendit que le bruit et cess pour recommencer de
parler, et ne modifia en rien son langage.

Il lui fallait vritablement du courage pour s'attaquer ainsi 
mademoiselle de Maran; place, entoure comme elle l'tait, elle pouvait
trouver mille moyens de lui nuire, de se venger... Hlas! elle ne prouva
que trop  M. de Mortagne que la haine qu'elle lui portait tait
implacable.

J'tais alors bien enfant, je me souviens pourtant d'un fait qui me
frappa malgr son insignifiance, et qui maintenant a toute sa valeur 
mes yeux.

Pendant ce dbat, la physionomie de ma tante n'avait trahi aucune
motion; elle tenait dans ses mains une longue aiguille  tricoter...

A mesure que M. de Mortagne parlait, mademoiselle de Maran semblait de
plus en plus serrer cette aiguille entre ses doigts dcharns. Enfin, au
moment o il s'cria--que si rien n'tait plus respectable que la
laideur, la vieillesse et les infirmits, rien n'tait plus lche que
d'abuser de ces dplorables avantages pour rpondre impunment des
insolences aux hommes qui lui demandaient compte d'une conduite  la
fois honteuse et cruelle, mademoiselle de Maran brisa en morceaux et
comme par hasard l'aiguille qu'elle tenait entre ses doigts, et jamais
je n'oublierai le regard fatal qu'en ce moment elle jeta sur M. de
Mortagne.

Mon tuteur crut devoir, au nom de la majorit de l'assemble, rpondre 
l'antagoniste de ma tante et blmer vertement son langage. Mon
protecteur sembla se soucier fort peu de cette attaque, ensuite de
laquelle M. d'Orbeval demanda  mademoiselle de Maran, avec la plus
respectueuse dfrence et seulement pour la forme, si elle croyait
ncessaire d'apporter quelques modifications  mon ducation, se htant
d'ajouter que, d'avance, l'assemble s'en rapportait absolument  sa
dcision sur ce sujet, qu'elle pouvait apprcier mieux que personne.

Mademoiselle de Maran, sans faire la moindre allusion aux attaques de M.
de Mortagne, rpondit avec une finesse, avec une adresse extrme, qu'en
effet j'tais ce qu'on appelle fort peu avance, que j'avais la tte
faible, l'entendement peu dvelopp; qu'elle avait cru ne pas devoir me
fatiguer vainement l'intelligence en me faisant donner des leons dont
j'aurais t hors d'tat de profiter; qu'ainsi je me serais
ncessairement dgote du travail; elle avait au contraire voulu
d'abord s'occuper de ma sant, qui, grce au ciel, tait florissante: je
me trouvais donc dans une condition parfaite pour regagner le temps
perdu, sans craindre les fatigues d'une application force. Elle termina
en disant qu'avant la convocation de l'assemble de famille, elle tait
rsolue de me faire commencer immdiatement mes tudes.

M. de Mortagne m'a dit bien souvent qu'il tait impossible de se
dfendre plus habilement que l'avait fait ma tante et de colorer sa
conduite de semblants plus spcieux; elle dmontra clairement qu'en
conomisant beaucoup sur les premires annes de mon ducation, elle
avait voulu se rserver les moyens de me donner plus tard une
instruction beaucoup plus large et beaucoup plus complte; elle ajouta
qu'il tait concevable que je m'ennuyasse dans la maison d'une tante
vieille et infirme, mais qu'elle avait promis  mon pre de ne jamais
m'abandonner; qu'ainsi, elle ne pouvait croire que mes parents
voulussent me faire entrer au couvent.

Pour tout concilier et pour que j'eusse une compagne de mon ge, ma
tante annona que mon tuteur, cdant  ses sollicitations, consentait 
retirer dans quelques mois sa fille du couvent et  la lui confier.

M. d'Orbeval tait veuf, sa fille partagerait ainsi mes tudes et
viendrait habiter chez mademoiselle de Maran.

Avec sa rudesse et sa franchise ordinaires, M. de Mortagne rpondit que
de cette faon, ce serait moi qui ferais les frais de l'ducation de
mademoiselle d'Orbeval, qui tait pauvre, et que son pre n'avait
consenti  cet arrangement que par intrt personnel et par frayeur de
ma tante, qui pouvait lui nuire ou le servir.

M. de Mortagne reprit que dans toute autre circonstance il n'aurait
lev aucune objection contre l'ducation particulire qu'on voulait me
donner et me faire partager avec ma jeune parente, mais qu'il avait de
puissantes raisons de croire que l'influence de mademoiselle de Maran ne
pouvait que m'tre funeste; qu'elle avait tortur mon enfance, et
qu'elle perdrait peut-tre ma jeunesse.

Une rumeur d'indignation lui coupa la parole.

Mon tuteur s'cria que jamais sa fille ne mettrait le pied chez ma
tante; qu'il n'avait adhr aux propositions qu'on lui avait faites que
dans mon intrt, mais qu'il retirait sa promesse, puisqu'on
interprtait si mal son dvouement. Pourtant, lorsque toute l'assemble
se fut jointe  mademoiselle de Maran pour apaiser M. le baron d'Orbeval
et pour blmer M. de Mortagne, mon tuteur promit de laisser venir sa
fille.--M. de Mortagne, ne pouvant contenir sa colre, s'chappa jusqu'
dire qu'il n'y avait pas dans l'assemble un homme de coeur, que tous
tremblaient devant le crdit de mademoiselle de Maran.

Comme mon protecteur leur offrait de soutenir l'pe  la main ce qu'il
avait avanc, il n'y eut qu'un cri d'indignation contre ce spadassin,
qui voulait faire prvaloir la force brutale dans les dlibrations de
famille, et qui ne respectait ni le sexe ni la vieillesse.

M. de Mortagne, outr, vint  moi, m'embrassa tendrement et me dit: Ma
pauvre enfant, dans peu de temps nous nous reverrons. Que Dieu vous
garde de cette mchante femme et de ses complaisants! Je le vois, ils
ont maintenant le nombre et la loi pour eux. Patience patience, je
trouverai moyen de vous sauver malgr eux.... Il m'embrassa de nouveau
et sortit.

Aprs son dpart l'indignation redoubla, et fit bientt place  un
sentiment de piti mprisante.

Ceux de mes parents qui taient en tat de rpondre aux provocations de
M. de Mortagne et qui ne l'avaient pas fait, non par manque de courage,
mais par crainte de ma tante, affirmrent que M. de Mortagne avait le
cerveau fl, et qu'on ne pouvait traiter srieusement ses folies.

Tout en regrettant beaucoup la dfaite de mon protecteur, je ne pouvais
m'empcher de songer presque avec joie  cette compagne qu'on
m'annonait; je regardais son pre, M. d'Orbeval, avec moins
d'inquitude: je m'enhardis mme jusqu' demander  ma tante quand
arriverait ma cousine.

A mon grand tonnement, mademoiselle de Maran me rpondit sans aigreur
et presque d'un ton affectueux que mademoiselle Ursule d'Orbeval
viendrait prochainement.

Cette assurance me combla de joie. Si j'avais t plus heureuse,
peut-tre aurais-je accueilli avec jalousie l'arrive de ma cousine,
tandis qu'au contraire je ne pouvais croire qu' une diversion favorable
dans ma position.

Ds ce jour la conduite de mademoiselle de Maran changea compltement
envers moi. D'abord elle me donna, pour m'instruire, les meilleurs
professeurs de Paris. Par un motif que j'ai pntr plus tard, elle me
laissa madame Blondeau pour gouvernante, quoique celle-ci ft bien loin
d'avoir les connaissances ncessaires pour remplir ces fonctions, alors
que mon ducation devait tre beaucoup plus cultive.

Seulement elle adjoignit une femme de chambre  son service; au lieu de
me laisser vtue presque d'une manire sordide, ma tante voulut que je
fusse habille avec un luxe, avec une recherche qui n'tait pas mme de
mon ge.

Je me souviens de ma surprise, de ma joie, un jour o je trouvai dans ma
chambre une psych faite pour ma taille, et une toilette  la duchesse,
entoure de flots de rubans et de dentelles.

Au lieu de me gronder sans cesse, de s'extasier sur ma laideur, sur mon
ineptie, ma tante se mit tout  coup  m'accabler des louanges les plus
outres sur ma beaut, sur ma taille, sur l'lgance de ma tournure, sur
mon esprit, sur mes dispositions.

Comme ce brusque changement de manires devait m'tonner beaucoup,
mademoiselle de Maran me dit en confidence qu'il et t trs-dangereux
de me faire part de ces charmantes vrits quand j'tais une
paresseuse; car mon amour-propre en aurait t dangereusement exalt:
maintenant, comme je travaillais avec assiduit, c'tait une manire de
me rcompenser que de m'apprendre qu'il n'y avait rien au monde de plus
ravissant que moi.

La femme de chambre que ma tante m'avait donne me rptait les mmes
paroles. Enfin, dans la maison, tout le monde, jusqu' Servien, se mit 
me flatter  l'envi.

Ma pauvre Blondeau, avec cet instinct, cette profonde sagacit de
coeur que donne le dvouement, fut effraye de ce revirement subit
dans les procds de ma tante. Ce fut elle alors qui me gronda, qui me
reprocha de penser trop  ma toilette, de ngliger mes prires, de
devenir hautaine, capricieuse.

Malgr mon attachement pour cette excellente femme, je fus choque de
ses remontrances. Elles me parurent d'autant plus pnibles, que
jusqu'alors elle m'avait toujours traite avec la tendresse la plus
idoltre.

Je sentis mon affection pour elle se refroidir; au contraire ma
confiance s'augmentait envers mademoiselle Julie, ma femme de chambre,
qui ne manquait aucune occasion de m'irriter contre ma gouvernante.

Malgr les prvenances de mademoiselle de Maran pour moi, je ne pouvais
encore surmonter la frayeur et l'aversion qu'elle m'avait inspires; j'y
tchais cependant de toutes mes forces, croyant de ma reconnaissance de
lui tmoigner quelque attachement.

Je faisais vraiment des progrs rapides; je m'appliquais avec ardeur au
dessin,  la musique,  l'tude de l'anglais et de l'italien, afin de ne
pas tre trop au-dessous de ma cousine Ursule d'Orbeval, dont ma tante
ajournait sans cesse l'arrive.

Ma tante ne sortait que trs-rarement; elle m'envoyait presque chaque
jour me promener au bois de Boulogne, dans sa voiture, avec mademoiselle
Julie, car je ne cachais pas ma prfrence pour cette fille.

Pendant toute la promenade, elle ne cessait de me rpter que tout le
monde me regardait avec admiration.

Enfin, depuis prs d'une anne que ma tante s'occupait particulirement
de mon ducation, je n'tais plus reconnaissable: mon instruction avait
beaucoup gagn, mon esprit s'tait dvelopp; mais le germe des plus
mauvaises passions commenait  fermenter en moi.

Malgr le christ d'ivoire qui ornait l'alcve de ma tante, elle ne
pratiquait en apparence aucun acte religieux.

Elle se bornait  m'envoyer  la messe,  Saint-Thomas-d'Aquin, avec une
de ses femmes. Un valet de pied me suivait, portant un carreau armori
pour mes pieds, et un sac de velours qui renfermait mon livre de messe.
C'tait un appareil aussi ridicule qu'inconvenant pour un enfant de mon
ge, et j'entendais dire sur mon passage: La tendresse aveugle de
mademoiselle de Maran pour sa nice va jusqu' la folie.

Je finissais par croire  cet attachement. En effet, on disait partout
que ma tante m'idoltrait, et qu'il faudrait s'en prendre  sa faiblesse
et  son aveuglement si un jour j'tais mal leve.

A cette heure encore, bien des gens sont persuads que mademoiselle de
Maran m'a toujours tendrement... trop tendrement aime.

Il n'y a rien de plus aimant, mais il n'y a aussi rien de plus
cruellement goste que les enfants.

Je me faisais un jeu barbare de combler ma nouvelle femme de chambre de
marques de confiance en prsence de Blondeau pour faire enrager
celle-ci, ainsi que disent les petites filles.

La malheureuse femme, claire par son bon sens, et non pas irrite par
une basse envie, souffrait horriblement de se voir ainsi oublie,
mconnue par moi, elle qui m'aimait si sincrement.

Bientt mon ingratitude n'eut plus de bornes.

A mesure que mon intelligence se dveloppait, mademoiselle de Maran
m'inspirait, sinon plus d'attachement, du moins plus de curiosit. Mon
esprit commenait  comprendre ses railleries,  s'en amuser; elle se
moquait de Blondeau, de sa rigidit, de ses remontrances sur ma
coquetterie naissante, et je riais beaucoup. Elle raillait son
ignorance, l'expression de son langage, et je riais encore.

Peu  peu,  l'oubli de cette affection si sainte, si dvoue, se
joignit presque le mpris; car ma tante me fit rougir de l'espce de
familiarit dans laquelle je vivais avec une femme de cette espce.

Sans doute j'eus tort, bien tort; mais j'avais huit ans  peine, et une
femme d'un esprit rellement trs-suprieur en abusait pour me jeter
dans une voie funeste.

Je ne suivis que trop ses conseils; je tmoignai tant de froideur  ma
gouvernante, que la malheureuse femme tomba malade de chagrin, aprs
avoir fait tout pour rveiller en moi mon attachement d'autrefois.

Lorsque je la vis ple, change, je compris toute l'tendue de ma faute!
je pleurai, je ne voulus plus la quitter; ma tante, s'apercevant de mon
affliction, me persuada que la maladie de Blondeau tait un jeu, une
feinte. Cette odieuse interprtation donnait une excuse  mon
ingratitude, j'y ajoutai foi.

Je n'oublierai jamais le douloureux tonnement qui se peignit sur les
traits de ma gouvernante lorsqu'elle me vit revenir auprs d'elle,
souriante, lgre et moqueuse. Elle leva au ciel ses mains amaigries, et
s'cria en pleurant:

--Mon Dieu! elle qui avait le coeur de sa mre!... ils l'ont perdue...
perdue...

De ce jour, la malheureuse femme devint encore plus sombre, plus
taciturne. Quoique sa faiblesse ft grande, elle voulut se lever...
Distraite, absorbe, elle semblait proccupe d'une ide fixe. Nos gens
la prenaient presque pour leur jouet. Elle, autrefois si impatiente,
semblait tout souffrir avec rsignation ou plutt avec indiffrence.
Elle me parlait  peine.

Je me souviens qu'une nuit, en m'veillant, je la trouvai la tte
penche sur mon chevet, les yeux baigns de larmes, et me regardant
avec une angoisse indfinissable.

J'eus peur, je feignis de me rendormir. Le lendemain, je dis tout  ma
tante. Elle me rpondit que c'tait une plaisanterie de Blondeau, qui
voulait m'effrayer. Je crus mademoiselle de Maran, et je gardai rancune
 ma gouvernante.

Le jour de l'an arriva; la veille, ma tante m'avait dit, en me parlant
des trennes de Blondeau: Au lieu de lui donner quelque robe ou quelque
bijou, il faudra lui donner de l'argent: _Ces gens-l aiment mieux
l'argent que tout_; et elle me remit cinq louis pour elle.

Les annes prcdentes, jamais ma tante ne m'avait rien donn pour ma
gouvernante; comme j'aimais alors tendrement celle-ci, et que je tenais
 lui offrir quelque chose, chaque anne je faisais des prodiges de
dissimulation et d'adresse pour parvenir  crire  son insu quelques
lignes d'une tendresse nave, et pour lui broder de mon mieux quelque
petit morceau de tapisserie.

Il est impossible de se figurer la joie, le ravissement de madame
Blondeau, lorsque la veille du nouvel an, me jetant  son cou, aprs ma
prire du soir, je lui apportais cette offrande.

Maintenant que j'y songe, il me semble qu'il y avait quelque chose de
touchant, de religieux, dans cette marque de mon affection, pauvre
orpheline, abandonne, rebute, qui, ne possdant rien, recourais  mon
travail enfantin pour acquitter la dette de mon coeur.

Malgr l'infriorit de sa condition, ma gouvernante avait trop d'me
pour ne pas tre touche jusqu'aux larmes de cette preuve de mon
attachement, que personne au monde ne m'avait conseille.

Qu'on se figure donc sa douleur, lorsque le jour dont je parle, la
veille du premier de l'an, je lui glissai, d'un air gai et riant, mes
cinq louis dans la main.

Elle s'attendait  sa surprise ordinaire. Comme je commenais  dessiner
passablement, elle avait mme os esprer quelque preuve de mon nouveau
talent. Malgr mon ingratitude apparente, elle n'avait pas un instant
cru possible que j'eusse oubli si compltement les traditions dlicates
de mon enfance. Aussi, me regardant avec autant de tristesse que
d'inquitude, elle me rendit l'or.

--Vous vous trompez, Mathilde, ceci est pour Julie. Pour moi... pour
moi... n'est-ce pas, vous avez autre chose?

Et sa voix tremblait, et elle me regardait d'un air inquiet, alarm.

--Mais... non, je n'ai rien autre chose  te donner,--lui dis-je.

--Pourtant... les autres annes...--et elle tchait de cacher ses
larmes,--les autres annes... vous savez bien... le soir... aprs votre
prire... vous me donniez...

--Ah! oui, je sais ce que tu veux dire; mais maintenant, vois-tu, je
n'ai plus le temps, il faut que j'tudie... Et puis d'ailleurs, vous
autres, _vous aimez mieux l'argent que tout_.

Puis, sans l'embrasser, sans lui donner la moindre marque d'affection,
je lui remis l'argent dans la main, et je sortis en sautant pour aller
admirer une magnifique palatine d'hermine dont mademoiselle de Maran me
faisait prsent.

En quittant ma gouvernante, j'entendis un gmissement douloureux et le
bruit des pices d'or qui tombrent de sa main sur le parquet.

Dans mon impitoyable indiffrence, dans ma hte d'aller contempler le
cadeau de ma tante, je ne m'arrtai pas un moment, je ne retournai pas
la tte.

Hlas! quoique jeune encore, j'ai beaucoup souffert, j'ai vers des
larmes bien amres! mais Dieu sait que, dans le plus violent paroxysme
du dsespoir, je me suis souvent crie:--Je dois tout supporter sans me
plaindre! car j'ai caus  la meilleure des cratures le plus affreux
chagrin que le coeur humain puisse prouver.

Le soir de ce jour-l, malgr mon indiffrence, j'tais assez honteuse
en songeant  Blondeau; je m'attendis  des reproches; je trouvai, au
contraire, ma gouvernante plus tendre que d'habitude; seulement elle
tait trs-ple, trs-affecte. Je lui trouvai dans le regard quelque
chose d'extraordinaire.

Elle me coucha et m'embrassa  plusieurs reprises avec effusion; je
sentis ses larmes couler sur mes joues. Mon naturel reprit le dessus; je
me jetai  son cou en lui demandant pardon de l'avoir afflige.

--Vous accuser... vous... mon enfant... jamais,--disait-elle en
pleurant, en baisant mes cheveux et mes mains.--Jamais, pauvre petite!
Tant qu'on vous a laisse tre bonne et dlicate, vous avez t, en
tout, le portrait de votre mre... Mais ne parlons plus de cela, ma
chre enfant. Allons, faites votre prire du soir. Priez aussi pour
votre vieille bonne. Elle vous aime bien; elle a besoin que vous priiez
pour elle. Les prires des enfants sont comme celles des anges: le bon
Dieu les aime et les exauce.

Lorsque j'eus pri, elle me baisa tendrement au front, et me
dit:--Maintenant, mon enfant... bonsoir... bonsoir.

Je remarquai qu'elle tremblait, que ses mains taient brlantes, et
qu'elle tait pourtant d'une grande pleur.

Je m'endormis. Je ne sais pas depuis combien de temps j'tais plonge
dans un profond sommeil, lorsque je fus rveille en sursaut. Un corps
assez pesant s'appuyait sur moi.

Dans mon effroi, j'ouvris  demi les yeux. Je ne sais pas quelle heure
il tait.

Un restant de feu flambait dans la chemine, et clairait la chambre de
sa lumire vacillante.

A la lueur d'une veilleuse, je vis ma gouvernante; elle tait auprs de
mon lit; elle m'avait veille en voulant m'embrasser.

N'osant faire un mouvement, je la suivis des yeux. Sa figure,
ordinairement si douce, si calme, avait une expression sinistre qui me
glaa d'pouvante.

Elle me regardait en se parlant  elle-mme  demi-voix et d'un air
gar.

--Non, non,--disait-elle,--je ne puis supporter cela plus longtemps. Ce
monstre perd mon enfant; elle l'a rendue indiffrente... mprisante
pour moi. Mathilde ne m'aime plus. Je ne lui suis plus bonne  rien, je
n'ai pas besoin de rester plus longtemps... Aussi bien je ne le pourrais
pas... Non, aujourd'hui j'ai trop souffert; on a combl la mesure... De
l'argent...  moi... Ah! j'en deviendrai folle... Je crois que je le
suis dj... Allons, finissons-en; un dernier baiser  ce pauvre petit
ange endormi; il a pri pour moi, le bon Dieu me pardonnera.

En disant ces mots, Blondeau me baisa au front et ajouta en
sanglotant:--Adieu! adieu! tu ne sauras jamais le mal que tu m'as fait,
pauvre petite... Ce n'est pas toi que j'accuse... oh non! c'est ce
monstre qui a fait mourir ta mre de chagrin, et qui veut perdre ton
me... Adieu! encore adieu... O mes beaux cheveux blonds! que je les
baise encore une fois.--Et je sentis sur mon front ses lvres glaces.

J'avais jusqu'alors ferm les yeux, quoique veille. Tout  coup je
regardai; je vis ma gouvernante aller vers la fentre et l'ouvrir
violemment; je devinai sa funeste pense; je courus vers elle, et je
l'arrtai au moment o elle allait se jeter par la fentre.

La pauvre femme resta stupfaite; mes cris la rappelrent  elle-mme;
elle tomba agenouille, et s'cria:--Qu'allais-je faire? Seigneur mon
Dieu, pardonnez-moi, j'tais folle; j'oubliais que j'avais jur  ta
mre mourante de ne pas t'abandonner; mais je souffrais tant...
aujourd'hui surtout; c'est le bon Dieu qui m'a envoy cet ange pour
m'empcher de commettre un crime. Non, non, je resterai prs de toi, mon
enfant; je souffrirai, j'endurerai tout, je mourrai, s'il le faut, de
chagrin, mais je mourrai prs de loi, en te regardant; je l'ai promis 
cette pauvre madame qui est dans le ciel et qui m'entend.

Cette scne me laissa une impression si profonde, je fus si frappe du
dsespoir de Blondeau, que mes premiers germes d'ingratitude  son gard
furent  jamais touffs. Je redevins pour elle ce que j'avais t
autrefois, au grand chagrin de mademoiselle de Maran, qui avait un
instant espr de me priver de cette affection si sincre et si dvoue.

Peu de temps aprs, ma tante m'apprit qu'Ursule d'Orbeval, ma cousine et
la fille de mon tuteur, allait enfin venir habiter avec nous,
ajoutant--que j'tais beaucoup plus jolie, beaucoup plus instruite,
beaucoup mieux mise qu'elle, et que par consquent j'aurais infiniment
de plaisir  lui faire ressentir toutes mes supriorits.

Ainsi, mademoiselle de Maran ne me laissait pas un sentiment dans sa
puret, dans sa fleur! Dj cette joie douce et candide de trouver une
amie de mon ge tait fltrie par l'arrire-pense de lui inspirer de la
jalousie, de l'envie, et ncessairement de la haine!

Ma tante, avec une singulire sagacit, avait pour ainsi dire fait deux
parts de ma jeunesse: jusqu' neuf ans, j'avais eu  souffrir de la
terreur, des privations, de l'abandon; je n'tais pas encore mre pour
d'autres projets.




CHAPITRE IV.

UNE AMIE D'ENFANCE.


Une re nouvelle allait commencer pour moi.

Jusqu'alors je n'avais eu que des sentiments incomplets; je craignais ma
tante, mais son esprit m'amusait. Malgr quelques preuves de froideur et
d'oubli, j'aimais tendrement ma gouvernante, mais il n'existait entre
nous aucun rapport d'ge ou de caractre.

Lorsque Ursule d'Orbeval arriva, j'tais si seule, j'avais fait de si
beaux rves sur cette affection promise, que je me sentais dj
reconnaissante envers ma cousine, qui allait me mettre  mme de
raliser ces douces esprances. J'oubliai compltement les perfides
conseils de ma tante; au lieu de songer  humilier Ursule, je ne songeai
qu' l'aimer.

Elle avait une anne de plus que moi. Par une bizarre singularit, ses
cheveux taient noirs, et ses yeux bleus, tandis que l'avais les yeux
noirs et les cheveux blonds. Nous tions  peu prs de la mme taille;
les traits d'Ursule taient loin d'tre rguliers, mais on ne pouvait
imaginer une physionomie plus intressante, un sourire plus doux et plus
aimable.

La premire fois que je la vis, elle portait le deuil de sa grand'mre.
Ses vtements noirs faisaient encore plus ressortir la blancheur rose
de sa peau; je lui trouvai une expression si charmante, que je me jetai
 son cou en l'appelant ma soeur.

Malgr moi je pleurai; ces larmes furent les plus douces larmes que
j'eusse encore rpandues. Ma cousine accueillit mes caresses avec une
grce touchante, je l'emmenai dans ma chambre, et je mis  sa
disposition tous mes trsors de toilette.

Ursule ne montra ni embarras gauche, ni assurance indiscrte. Elle me
dit, tout mue, qu'elle me demandait mon amiti; car elle tait presque
orpheline, son pre tant pour elle d'une extrme duret.

Je sentis s'veiller en moi un monde de sensations nouvelles; je compris
le bonheur de se dvouer  une personne qu'on aime, de la protger, de
la dfendre; je sus presque gr  Ursule d'tre pauvre, puisque j'tais
riche; d'tre presque abandonne, puisque mon coeur tait tout prt 
aller au-devant du sien, et  lui offrir les affections qui lui
manquaient.

Ds que j'eus une amie  aimer, je crus n'tre plus un enfant, je me
sentis _grande_, comme disent les petites filles, je devins
trs-srieuse, trs-rflchie; j'eus honte de ma coquetterie passe; je
dis  Ursule en lui montrant toutes mes belles robes avec un superbe
ddain: C'tait bon quand j'tais seule.

Ma cousine portait le deuil; je voulus tre vtue de noir.

Toute la nuit je roulai mon projet dans ma tte. Le matin venu, j'entrai
rsolument chez mademoiselle de Maran.

--Ma tante, je voudrais tre habille de noir comme Ursule, et autant de
temps qu'elle le sera.

--Mais vous tes folle, ma chre petite; Ursule est en deuil, et vous
n'avez aucune raison pour porter le deuil,--me dit ma tante avec
tonnement.

--Mais le deuil de ma mre?--rpondis-je en baissant tristement les
yeux.

Ma tante clata de rire, et s'cria:

--Est-elle donc divertissante avec ses imaginations funbres! Mais vous
l'avez port il y a sept ans, le deuil de votre mre; c'est bien assez
comme a.

--Je l'ai port sans savoir que je le portais, ma tante, dis-je en
sentant les larmes me venir aux yeux. L'clat de rire de ma tante
m'avait douloureusement blesse.

--Ah! mon Dieu! que cette petite a donc de drles d'ides,--reprit
mademoiselle de Maran en riant de nouveau et en me prenant le
menton.--Allons... allons.. follette, on vous passera ce beau
caprice-l; c'est--dire que vous serez vtue en noir, mais non pas en
noir de deuil, s'il vous plat; ce serait par trop ridicule... Mais vous
aurez de belles robes de moire et de soie, pendant que cette pauvre
Ursule n'aura que des robes de laine... ce qui la fera bien enrager.

--Je voudrais n'tre jamais mise autrement que ma cousine, ma tante.

--Comment! c'en est dj  ce point-l? s'cria mademoiselle de Maran en
attachant sur moi ses yeux perants.--Mais c'est encore bien mieux que
je ne le pensais. Allons... allons... rassurez-vous, une fois le deuil
fini, vous serez toujours mises comme les deux soeurs; vous tes assez
riche pour faire de temps en temps cadeau d'une belle robe a votre
cousine, qui n'a pas le sou.

--Ma tante, vous ne me comprenez pas--m'criai-je avec
impatience;--puisque Ursule est pauvre, je voudrais tre mise comme elle
et non pas qu'elle ft mise comme moi.

Mademoiselle de Maran me regarda encore attentivement, et dit de son air
sardonique:

--Ah ! mais  qui en a donc aujourd'hui cette petite avec ses
superlatives dlicatesses? Comme c'est touchant... a tient de famille.
Puis elle ajouta en se parlant  elle-mme: Au fait, tant mieux.--Et
s'adressant  moi: Bien... trs-bien... petite, vous ne sauriez trop
traiter Ursule en soeur. Je vois avec joie se manifester en vous les
symptmes d'une grande dlicatesse... d'une grande sensibilit. Tant
mieux, je n'y complais pas, vous dpassez mes plus chres esprances.

Je sortis de chez mademoiselle de Maran, toute fire, tout heureuse.

J'allai vite trouver ma gouvernante pour lui apprendre le rsultat de
mon entretien avec ma tante.

Blondeau m'embrassa cette fois en pleurant de joie, et me dit:--Voil
votre bon coeur revenu. Il me semble entendre parler votre pauvre
mre.

On pourrait croire qu'il y eut alors un temps d'arrt dans les mchantes
menes de mademoiselle de Maran contre moi; il n'en est rien.

Jamais, au contraire, elle ne se crut plus certaine de me nuire et dans
le prsent et dans l'avenir. Mais alors j'ignorais ce que j'ai su
depuis, et je me livrais avec bonheur  mes sentiments d'amiti exalte
pour ma cousine. Elle y rpondit avec l'expansion la plus affectueuse,
la plus reconnaissante.

Quelques jours aprs l'arrive d'Ursule  l'htel de Maran, je n'avais
plus de secret pour elle. Je lui avais racont toute mon enfance,
except le sinistre dessein de ma gouvernante; et encore ce secret
m'avait-il bien cot et me cotait encore beaucoup  garder.

Quoique Ursule ft d'un an plus ge que moi, j'tais  peu prs aussi
avance qu'elle dans mes tudes; nos professeurs ne manquaient jamais de
prfrer mes devoirs aux siens, soit qu'ils le mritassent rellement,
soit qu'en agissant ainsi, nos matres crussent flatter ma tante. Sans
le savoir, ils se rendaient ainsi complices de ses secrets desseins.

Craignant de blesser l'amour-propre d'Ursule par mes succs, je faisais
tout au monde pour m'excuser de ma supriorit. Je trouvais mille
raisons d'expliquer mes petits triomphes  mon dsavantage: tantt en me
donnant la premire place, nos professeurs voulaient plaire 
mademoiselle de Maran; tantt Ursule elle-mme m'aimait assez pour faire
exprs des fautes et me laisser ainsi l'avantage.

Je ne sais si notre affection naissante contraria les projets de
mademoiselle de Maran; mais elle trouva le moyen de me tourmenter de
nouveau, et plus cruellement que jamais.

Sous le prtexte de nous habituer peu  peu  voir le monde, elle nous
fit venir quelquefois, le matin, dans son salon. Elle recevait tous les
soirs, mais plusieurs personnes intimes venaient la voir entre quatre
et six heures.

Qu'on juge de mon chagrin la premire fois que j'entendis ma tante dire
 des trangers en nous montrant, moi et Ursule:

Croiriez-vous que ma nice, qui a une anne de moins que mademoiselle
d'Orbeval, et qui a commenc son ducation beaucoup plus tard, s'est
tellement applique, a fait des progrs si tonnants, qu'en toute chose
elle prime sa compagne? C'est tonnant, n'est-ce pas? Ordinairement, ce
sont les pauvres filles sans fortune qui travaillent le plus assidment.
Ici, c'est tout le contraire. Mathilde ne se contente pas d'tre
au-dessus de sa cousine par la richesse et par la beaut, elle veut
encore lui tre suprieure par l'ducation. Pauvre chre petite, c'est
un vrai trsor que cette enfant: c'est tout le portrait de sa mre.

Et mademoiselle de Maran me comblait de caresses hypocrites.

Mon coeur se brisait. Je regardais Ursule d'un air suppliant;  peine
tions-nous seules que je me jetais en pleurant dans ses bras, lui
demandant pardon des louanges exagres, ridicules, dont ma tante
m'accablait.

Ma cousine, mue comme moi, calmait mes craintes, en plaisantait mme,
et me prouvait par sa tendresse toujours croissante qu'elle n'tait
nullement jalouse de mes avantages, ou blesse des reproches de
mademoiselle de Maran.

Je fis alors tout mon possible pour laisser  Ursule la premire place;
mais en vain j'accumulais fautes sur fautes, je ne parvenais pas  voir
les travaux d'Ursule prfrs aux miens. Un jour j'imaginai de ne plus
rien faire, de ne pas apprendre mes leons; il fallut bien alors donner
la premire place  ma compagne.

Mademoiselle de Maran nous fit descendre toutes deux dans le salon, o
se trouvaient encore plusieurs personnes.

Aprs quelques mots d'une conversation insignifiante, ma tante me fit
venir prs d'elle.

Puis s'adressant  une de ses amies:

--Vous allez me dire que je rpte toujours la mme chose; mais il faut
pardonner aux vieilles femmes d'tre radoteuses quand elles ont  parler
de ce qu'elles chrissent! Je vous vois rire; vous devinez qu'il s'agit
encore de ma petite Mathilde? C'est vrai, j'en suis affole, assote, si
vous voulez. Eh bien! oui, c'est comme a; je ne puis pas m'en
empcher,--dit ma tante en prenant son ton de _bonne femme_, ce qui
arrivait toujours lorsqu'elle disait quelques mchancets. Elle reprit:
Enfin, tenez, comparez Mathilde et Ursule... par exemple... et il faut,
 propos, que je lui donne une leon,  _mamzelle_ d'Orbeval.--Puis, se
retournant vers ma cousine, ma tante continua d'un air svre:--Mademoiselle,
vous tes pauvre; vous profitez de tous les matres de votre cousine, et
vous tes assez paresseuse pour souffrir que Mathilde, cet ange de
bont, manque, comme aujourd'hui, exprs  ses devoirs pour vous laisser
la premire place, que vous n'avez pas le courage de gagner par votre
application.

--Mais, ma tante,--m'criai-je,--Ursule n'en savait rien.

--Voyez-vous le bon coeur de cette chre petite! Quelle gnrosit!
Elle la dfend encore!--Et ma tante m'embrassa.

Puis, continuant de s'adresser d'un ton svre  ma cousine, qui, rouge
de honte, fondait en larmes, elle lui dit durement:

--Comment n'avez-vous pas honte de supporter, d'exiger peut-tre de
pareils sacrifices de la part de cette enfant?

--Mais, madame,--s'cria la pauvre Ursule,--je vous assure que
j'ignorais...

--C'est bon!... c'est bon!--dit mademoiselle de Maran,--je sais que
penser. Et elle nous renvoya, aprs m'avoir encore tendrement embrasse.

Ses caresses me rvoltaient. Je recommenais  la har plus que jamais.
Je pressentais que son infernale mchancet voulait m'aliner mon amie.

Aprs cette scne je me jetai aux genoux d'Ursule en sanglotant. La
pauvre enfant me rendit mes caresses, me remercia de mes assurances de
tendresse; mais, je le vis, elle resta longtemps sous le coup de ses
blessures, d'autant plus douloureuses qu'elle tait fire et
naturellement peu expansive dans le chagrin.

Toute ma terreur tait que ma cousine me crt capable de faire quelques
rapports  ma tante, ou du moins d'tre complice ou flatte des louanges
qu'elle me donnait.

Je rsolus de me mettre en tat d'hostilit envers mademoiselle de
Maran, de l'irriter  tout prix contre moi, afin de bien prouver 
Ursule que je n'tais pas _tratre_, et que je voulais partager avec
elle les gronderies de ma tante.

Il s'agissait de frapper un grand coup; mon inapplication, mon refus de
travail, loin d'indisposer ma tante contre moi, avaient attir de cruels
reproches  Ursule; il fallait donc me rendre autrement coupable.

Je mditai longtemps ce beau projet; j'avais, me dit plus tard Blondeau,
l'air grave, pensif et proccup. Je redoublai de tendresse  l'gard
d'Ursule; mais je prenais toutes les prcautions possibles pour qu'elle
ne pt pas tre accuse d'avoir connu mes desseins.

Entre plusieurs fcheux projets, j'avais song d'abord  briser une
magnifique coupe de porcelaine de Svres que le roi Louis XVIII avait
donne  ma tante et  laquelle elle tenait beaucoup.

Cela ne me satisfit pas: on pouvait attribuer cet acte  une maladresse,
 une imprudence. Il me fallait quelque chose de prmdit, quelque
bonne mchancet, bien franche, bien inexcusable:

Alors je pensai bravement  mettre le feu aux rideaux du salon; mais les
suites de cet incendie devenaient dangereuses pour Ursule et pour
Blondeau, et d'ailleurs on pouvait encore attribuer tout au hasard.

En machinant ces mauvais desseins, je n'avais pas le moindre scrupule,
je croyais faire quelque chose de trs-gnreux, de trs-hroque, je
sentais mon sang bouillonner dans mes veines, je croyais atteindre la
sublimit du dvouement.

Je roulais ces grandes penses dans ma tte, lorsque la fatalit voulut
que je jetasse les yeux sur Flix, le chien-loup de ma tante.

J'avais  me venger de ce mchant animal, il m'avait souvent mordue. La
veille encore il avait donn un coup de dent  Ursule; mais, je l'avoue,
et-il t le plus dbonnaire des chiens, son plus grand crime  mes
yeux, ou plutt la raison qui me le fit choisir pour victime, tait
l'attachement extrme que lui portait mademoiselle de Maran.

Je savais sa colre, lorsque seulement par hasard un de ses gens faisait
pousser le moindre cri  Flix. Un moment j'eus la lchet de trembler
en pensant au courroux de mademoiselle de Maran. Je la crus capable de
me tuer si j'entreprenais quelque chose contre son chien. Mais mon
amiti pour Ursule l'emporta. Je bravai toutes les consquences de ma
rsolution.

Je me trouvais seule dans le parloir de ma tante, Flix tait couch
dans sa niche de velours; je ne voyais que sa tte; je voulais lui faire
du mal, mais je ne savais comment m'y prendre: il tait trs-mchant,
trs-dfiant, et d'ailleurs un coup de pied n'et suffi ni  ma
vengeance ni  mes projets.

Maintenant je ne puis m'empcher de sourire en retraant ces dtails
purils; pourtant je ne me souviens pas d'avoir jamais ressenti une
motion aussi profonde, aussi saisissante que celle que je ressentais
alors, lorsque je fus sur le point d'agir.

Chose trange! depuis, j'ai pris dans ma vie des rsolutions bien
graves, bien coupables mme; mais, encore une fois, jamais je n'ai
prouv la crainte, l'hsitation, le remords anticip, si cela se peut
dire, que j'prouvai au moment de commettre une mchante espiglerie
d'enfant.

J'avoue que ma vengeance contre Flix fut bien barbare; je n'tais pas
cruelle par caractre; il fallait tout mon dsir de rhabilitation
auprs d'Ursule pour me dcider  cette atrocit.

J'eus l'abominable ide du mettre une pincette au feu; quand je la vis
bien rouge, je la pris et je m'avanai intrpidement contre mon ennemi.

Selon son habitude, il sortit de sa niche en aboyant pour se jeter sur
moi; mais je le saisis si adroitement avec la pincette par une de ses
oreilles pointues, qu'il poussa des hurlements affreux, et tomba sans
avoir le courage ou la force de regagner sa niche. J'eus un moment de
remords en voyant fumer l'oreille de ce malheureux animal et en
entendant ses cris douloureux; mais, pensant au bonheur d'tre
maltraite par ma tante aux yeux d'Ursule, j'touffai ce mouvement de
piti.

J'tais hroquement reste debout, ma pincette  la main: ma victime se
roulait  mes pieds.

Mademoiselle de Maran accourut et entra tout effraye.

Son matre d'htel la suivait non moins inquiet.

--Bon Dieu du ciel! qu'y a-t-il?--s'cria-t-elle en se prcipitant sur
Flix.--Qu'y a-t-il, mon pauvre loup?... Puis, apercevant son oreille
compltement brle, elle releva la tte et me dit en furie:

--Petite stupide! vous ne pouviez pas veiller sur lui... et l'empcher
d'approcher du feu... Servien... Servien... vite, de l'eau fraiche... de
la glace...

Puis, les yeux gars par la colre, les lvres cumantes, ma tante,
oubliant ses procds habituels, me prit par les bras, me pina jusqu'au
sang, et s'cria:--Tu ne pouvais pas veiller sur lui, vilaine sotte,
indigne crature!...

Mademoiselle de Maran avait une si terrible figure elle avait l'air si
mchant, que j'eus un moment d'indcision: je pouvais lui laisser croire
que la brlure de Flix tait la suite d'une imprudence, mais je
surmontai bien vite cette lche faiblesse; m'chappant de ses mains, je
lui montrai la pincette que je tenais encore, en lui disant avec un
calme superbe et triomphant:

--J'ai fait rougir cette pincette au feu, et je m'en suis servie pour
brler l'oreille de Flix.

Je n'avais pas termin ces mots, que je sentis sur ma joue les doigts
osseux et secs de ma tante.

Le soufflet fut si violent, que je faillis tomber  la renverse.

Quoique ma douleur et t violente, quoique la frayeur de ma tante ft
grande, je ne songeai pour ainsi dire qu' _l'insulte_; je devins
pourpre de colre: sans trop savoir ce que je faisais, je lanai les
pincettes de toutes mes forces contre mademoiselle de Maran.

La fatalit me servit  souhait; les pincettes atteignirent la
magnifique coupe de porcelaine de Svres: le royal prsent fut bris en
morceaux.

Ensuite de cette belle victoire de chien brl et de coupe casse,
insensible aux reproches, aux menaces de ma tante, je courus dans le
parloir, enivre d'orgueil, en criant de toutes mes forces:--Ursule!...
Ursule!... viens donc voir!...

Puis, ne pouvant sans doute rsister  la violence des sentiments qui
m'agitaient depuis quelques minutes, je perdis compltement
connaissance...

Que l'on juge de ma joie! En revenant  moi je me vis couche dans mon
lit, ma gouvernante tait  mon chevet; ma cousine,  genoux, tenait mes
mains dans les siennes.

Je ne puis exprimer avec quel ravissement, avec quel orgueil, je me
souvins de ma courageuse action. Toute ma peur tait d'apprendre
l'apaisement de la colre de ma tante.

--Mon Dieu, ma pauvre enfant,--dit Blondeau,--vous qui tes si bonne,
comment avez-vous donc eu le coeur de faire tant de mal  ce chien? Il
est mchant comme un dmon... je le sais; mais, enfin, c'est toujours
bien cruel  vous...

--Et ma tante!... ma tante!... est-elle bien fche?--dis-je avec
impatience.

--Si elle est fche? Jsus, mon Dieu!--dit Blondeau;--elle est si
fche qu'elle en a eu une attaque de nerfs... En revenant  elle, ses
premiers mots ont t d'ordonner qu'on vous mt au pain et  l'eau
pendant huit jours.

--Ah!... Ursule!--m'criai-je en me jetant au cou de ma cousine.

--Ce n'est pas tout, mademoiselle,--ajouta tristement Blondeau;--madame
votre tante vous fait faire un sarrau de grosse toile grise avec un
criteau, avec lequel vous serez force de descendre demain au salon,
quand il y aura du monde.

--Ursule!... Ursule... tu le vois! elle me punit aussi!... elle
m'humilie aussi... elle me dteste aussi!...--m'criai-je, rayonnante de
bonheur, en embrassant ma cousine.

--Ah! maintenant je devine tout.--dit ma gouvernante; et l'excellente
femme joignit les mains en me regardant avec attendrissement.





CHAPITRE V.

PREMIRE COMMUNION.


Malgr sa finesse, malgr son esprit, mademoiselle de Maran ne pntra
pas le motif de ma vengeance contre Flix.

Elle crut que j'avais agi par haine et par ressentiment contre son
chien.

Je n'eus qu' m'applaudir de ma rsolution; Ursule parut extrmement
touche de cette preuve bizarre de mon amiti: les liens de notre tendre
affection continurent  se resserrer de plus en plus.

Je trouvais Ursule d'un caractre bien suprieur au mien; souvent
j'tais emporte, volontaire, opinitre: ma cousine, au contraire, se
montrait toujours d'une patience, d'une srnit parfaite; son regard,
doux et limpide, se voilait quelquefois de larmes, mais ne s'animait
jamais du feu d'une motion vive. Elle semblait destine  souffrir ou 
se dvouer.

Mademoiselle de Maran parut oublier peu  peu la faute dont je m'tais
rendue coupable, et continua en toute occasion de m'exalter aux dpens
de ma cousine.

Celle-ci, rassure sans doute par les preuves d'attachement que je
m'efforais de lui donner, sembla dsormais insensible aux perfidies de
ma tante.

       *       *       *       *       *

Un des vnements les plus graves de la vie d'une jeune fille qui n'est
plus un enfant, _ma premire communion_, veilla plus tard en moi de
nouvelles, de srieuses penses.

Mademoiselle de Maran ne suivait aucune des pratiques extrieures de la
religion. Rien dans son langage, rien dans ses habitudes, ne rvlait
des sentiments de pit. Elle nous fit donc seulement accomplir cet acte
solennel comme une sorte de ncessit sociale.

Malheureusement, le prtre charg de notre instruction religieuse
accomplit aussi cette cleste tche comme un des _devoirs_ de sa
profession. Se conformant  la lettre de cette crmonie sainte, il n'en
mit pas l'esprit divin  la porte de notre jeune intelligence. Ainsi,
il ne nous montra pas la confession comme un acte de confiance pieuse et
bienfaisante,  laquelle le prtre rpond par des consolations et par le
pardon.

La confession fut pour nous un aveu pnible et redout.

Ce prtre, qui venait chaque jour nous prparer  la communion,
s'appelait l'abb Dubourg. D'un caractre morose et dur, il semblait
toujours press de terminer nos confrences. Son enseignement tait sec,
froid, presque ddaigneux. loquent prdicateur, il avait prch deux
carmes avec le plus grand succs, et dsirait, je crois, vivement
d'arriver  l'piscopat. Connaissant le puissant crdit de ma tante, il
avait par calcul accept les fonctions qu'il remplissait auprs de nous,
fonctions qu'il regardait sans doute comme au-dessous de son savoir et
de son loquence.

Maintenant que je puis comparer et apprcier les faits, il me semble que
les instructions de l'abb Dubourg ne diffraient en rien de celles de
nos autres professeurs; il nous donnait des _leons de religion_, rien
de plus.

Hlas!... heureuses les jeunes filles dont l'ducation religieuse a t
dveloppe, fconde par la tendresse d'une mre, intermdiaire sacr
entre son enfant et Dieu!

Ne faut-il pas, pour ainsi dire, que les clatants rayons de la lumire
divine ne pntrent les natures enfantines, encore si tendres, si
dlicates, qu'au travers de l'amour maternel? Sans cela on est,  cet
ge, bloui, mais non pas clair.

Pourtant, l'instinct religieux qui existait, qui a toujours exist en
moi, me rvlait confusment la saintet de l'acte auquel j'allais
prendre part. Seulement, dans mon ignorance, je restreignis  mes
sentiments personnels ce majestueux symbole, immense comme l'humanit.

Communier avec Ursule, ce fut pour moi prendre devant Dieu l'engagement
sacr d'tre pour elle la soeur la plus chrtienne. Ainsi je
concentrai sur elle le dvouement sans bornes que la religion rclame
pour tous.

Notre conscration au pied des autels fut pour moi la conscration
sainte, ternelle, de notre amiti.

Je le sais, mon Dieu, la loi sacre s'tend  tous et non pas  un seul;
mais le Seigneur, dans sa misricorde, a d prendre en piti deux
pauvres enfants orphelins, qui, dans leur exaltation ingnue,
rattachaient leur fraternit touchante  l'un des plus imposants
mystres de la religion.

       *       *       *       *       *

De ce jour, nos liens me parurent indissolubles; nous faisions les
projets les plus extravagants: nous ne devions jamais nous quitter,
jamais nous marier, vivre comme vivait ma tante. Charme par l'amiti,
cette future existence de vieilles filles nous semblait la plus enviable
du monde.

Les trois ou quatre annes qui suivirent ma premire communion se
passrent sans vnements importants.

Mon seul chagrin tait de me voir, malgr mes prires, toujours plus
lgamment vtue que ma cousine, et d'entendre mademoiselle de Maran
dire devant moi et devant ma cousine aux personnes qui venaient la
voir:

C'est incroyable comme les annes changent les traits..... Tenez, par
exempl... Mathilde tait seulement jolie, tant enfant; eh bien! 
mesure qu'elle grandit, elle devient d'une beaut si accomplie, si
remarquable, qu'on se retourne pour la voir: Ursule, au contraire, qui
avait un petit minois assez gentil, devient, en grandissant, un vrai
laideron; avec cela l'air si commun, si commun!!... tandis que sa
cousine a une physionomie si distingue! Mais, hlas! que veux-tu, ma
petite,--ajouta mademoiselle de Maran en s'adressant  Ursule avec une
rsignation hypocrite et en prenant son air de _bonne femme_,--il faut
nous rsigner et en passer par l... Notre ct,  nous, dans la
famille, n'a eu ni la grce ni la beaut en partage! Je puis bien en
parler, moi qui suis laide comme les sept pchs capitaux, et bossue
comme un sac de noix. Mais,  propos,--ajoutait ma tante en s'adressant
 ses complaisants,--est-ce que vous ne trouvez pas qu'Ursule a la
taille un peu vote, un peu tourne? Ce n'est presque rien... mais
certainement il y a quelque chose, n'est-ce pas? C'est comme un
ressouvenir de famille du cot paternel.

Les complaisants de mademoiselle de Maran ne manquaient pas de nier
faiblement, et ma tante de s'crier:

Quelle diffrence avec Mathilde!... Voil une vraie taille de fe,
droite comme un jonc, flexible comme l'osier; il n'y a pas une jeune
personne de son ge qui runisse comme elle la grce  la majest,
l'esprit  la beaut. Que faire  cela? Toi qui n'as pas ces belles
qualits, ma pauvre Ursule! crois-moi, pour te consoler d'tre en tout
si au-dessous de ta cousine, il faut l'admirer... vois-tu, car
l'admiration est la consolation des vilaines figures gnreuses; ce sera
d'autant mieux de ta part, que c'est surtout quand on te compare 
Mathilde qu'on te trouve laide... C'est comme moi, je ne paraissais
jamais si affreuse qu'en compagnie d'une femme jeune et belle; mais,
ainsi que je te le dis, je me consolais en l'admirant... Et puis enfin
tu as mille raisons pour aimer Mathilde: votre amiti me charme, elle me
prouve que tu n'es pas ingrate. Ta cousine ne t'a-t-elle pas fait donner
la plus magnifique charit du monde? celle d'une ducation splendide.
Sans elle, tu ne l'aurais jamais eue, cette ducation-l. Est-ce que ton
pre aurait pu te donner des professeurs  un louis le cachet? Encore
une fois, tu fais bien d'aimer, de bnir ta cousine; grce  elle, tu
peux, par ton instruction, par tes talents, faire oublier que ta figure
est aussi peu agrable que la sienne est ravissante.

Il n'y avait rien de plus perfide, de plus odieux, de plus dangereux,
que ces blmes et que ces louanges sur nos avantages ou sur nos
dsavantages physiques.

Je n'ai jamais compris cette fausse modestie qui consiste  nier sa
beaut; c'est un fait indpendant de soi. Si l'on est belle, l'avouer
n'est pas s'enorgueillir, c'est dire vrai.

Je conois, au contraire, la plus scrupuleuse, la plus dfiante rserve
dans l'apprciation qu'on peut faire des talents ou des avantages
acquis.

Je crois donc qu' seize ou dix-sept ans j'tais belle, non pas sans
doute aussi belle que le prtendait mademoiselle de Maran; mais enfin je
l'tais assez pour justifier quelque peu ses louanges, si elles
n'eussent pas t si cruellement exagres.

Il en tait ainsi des blmes qu'elle prodiguait  ma cousine; sa taille
tait grande, mince, parfaitement droite; mais ce qui donnait une
apparence de ralit aux mchancets de ma tante, c'est qu'Ursule, comme
toutes les jeunes personnes qui ont grandi trs-vite, se tenait un peu
vote. On voit quel art, quelle suite mademoiselle de Maran mettait
dans ses perfidies.

C'tait le mme systme qu'elle avait employ depuis mon enfance. Sous
un certain point de vue, elle disait vrai, et, de plus, l'arme tait 
deux tranchants.

Ma tante voulait blesser douloureusement Ursule dans sa vanit, et
exciter mon amour-propre jusqu'au ridicule.

Si les ides les plus fausses, las mensonges les plus avrs, lorsqu'ils
sont incessamment rpts, finissent par jeter et laisser des traces
profondes dans notre esprit, que sera-ce lorsqu'il s'agira d'apparentes
vrits?

Ma cousine avait fini par se croire dnue de tout charme, de tout
agrment; si je l'assurais du contraire, elle considrait mes paroles
comme dictes par un sentiment d'affectueuse piti, et me rpondait:

Mon Dieu, que tu es bonne de chercher  me consoler ainsi! Je ne
m'abuse pas, mademoiselle de Maran a raison... tu es aussi belle que je
suis laide; j'en ai pris mon parti.

Sans doute le langage de ma cousine tait sincre. Rien alors ne pouvait
me faire supposer que ma tante et atteint son but, qu'elle et fait
germer d'amres jalousies dans ce coeur candide et pur...

Mais, hlas! l'avenir prouvera si ce ne fut pas un crime... un grand
crime  mademoiselle de Maran, qui avait sond les replis les plus
secrets, les plus sombres du coeur humain, d'avoir risqu seulement
d'veiller dans l'me d'Ursule la plus effrayante, la plus atroce, la
plus implacable des passions... l'ENVIE.

L'autre danger... celui d'exalter mon amour-propre outre mesure, tait
moins grave. En agissant ainsi, ma tante me rendait mme un service 
son insu.

Elle me mit pour jamais en garde contre les flatteries exagres.

Ce qui rend les flatteries dangereuses, c'est l'habitude, c'est la
conscience d'avoir t lou avec tendresse, avec tact, avec vrit.

On se laisse alors aveuglment aller au charme de ces paroles
bienveillantes; elles vous rappellent un pass rempli de confiance,
d'amour et de sincrit.

Quelle puissance irrsistible, enchanteresse, n'aurait pas une flatterie
qui semblerait continuer les louanges d'une mre?

       *       *       *       *       *

Quand je parlais  Ursule de nos projets de petites filles, de ne jamais
nous marier, projets auxquels je voulais demeurer fidle, elle me disait
en souriant tristement:

--Cela est bon pour moi de rester vieille fille, je suis pauvre, sans
agrments; mais toi, riche, belle, charmante, tu te marieras, tu seras
heureuse. Seulement, tu me garderas une petite place dans ton coeur et
dans ta maison, pour que je puisse  chaque instant assister  ton
bonheur.

Hlas! la fatalit se rit quelquefois bien amrement de nos voeux et
de nos prvisions!

J'avais atteint ma dix-septime anne. Nous n'tions, ma cousine et moi,
presque jamais sorties de l'htel de Maran.

Quelquefois nous allions aux Bouffes ou  l'Opra avec M. d'Orbeval, mon
tuteur; mais nous n'avions pas encore t prsentes dans le monde.

Trs-rarement nous restions le soir dans le salon de ma tante. Elle
voyait beaucoup plus d'hommes que de femmes, et la prsence de deux
jeunes filles est presque toujours une gne pour la conversation.

Mademoiselle de Maran, songeant sans doute  me marier, se rsolut, 
son grand regret, de me mener dans le monde au commencement de 1830.

Elle nous fit part de cette rsolution,  ma cousine et  moi, en
ajoutant, selon son habitude, quelques choses dsobligeantes pour
Ursule.--Ce n'est plus chez moi seulement que tu vas avoir  souffrir
de la comparaison qu'on fera de toi et de Mathilde,--lui
dit-elle;--mais au grand jour... devant tout le monde.... Arme-toi donc
de courage, ma chre enfant... Ta premire preuve se fera bientt.
Demain matin je vous prsenterai  madame l'ambassadrice d'Autriche, et
mercredi je vous conduirai au grand bal qu'elle donne. Il est temps que
vous entriez dans le monde. Je suis vieille, d'une mauvaise sant: je
ne voudrais pas mourir sans voir ma chre nice marie... et surtout
marie comme je le dsire...





CHAPITRE VI.

L'ENTRE DANS LE MONDE.


Lorsque mademoiselle de Maran nous eut annonc qu'elle nous conduirait
au bal de l'ambassade d'Autriche, Ursule et moi nous fmes
trs-inquites; cela tait fort simple, car nous vivions presque dans la
retraite.

Rien de plus monotone, de plus rgulier que nos habitudes.

Le matin nous prenions nos leons. Dans l'aprs-midi, selon la saison,
nous allions nous promener soit  pied avec madame Blondeau, soit en
voiture avec mademoiselle de Maran; puis nous rentrions, et, aprs nous
tre habilles, nous restions quelquefois dans le salon de ma tante 
travailler jusqu'au dner.

Plusieurs de ses amis venaient la voir  cette heure. Ils taient peu
nombreux, et tous d'anciens compagnons d'migration de mon pre.

Parmi eux, nous aimions beaucoup M. de Versac, l'un des grands officiers
de la maison du roi.

Malgr ses soixante-dix ans, on ne pouvait voir un vieillard d'un esprit
plus gai, plus jeune, plus aimable. Il tait d'une tournure encore
trs-lgante, montait  cheval  merveille, et ne manquait aucune des
chasses du roi ou de monsieur le dauphin. Il avait toujours t pour moi
d'une bont parfaite, et,  ma grande joie, il avait souvent dfendu
Ursule en prenant trs-gaiement son parti contre ma tante.

M. de Versac tait d'un caractre charmant, mais sans consistance; il
avait pass sa vie  plaire, et il lui et t impossible de ne pas dire
une chose aimable, gracieuse ou flatteuse. Jamais il n'avait, je crois,
prononc un mot qui approcht de la critique.

Je suis maintenant quelquefois tente de croire que cette impitoyable
bienveillance cachait, sinon un profond ddain, du moins une parfaite
indiffrence de tout et de tous. Mais si ce sentiment existait chez M.
de Versac, il devenait difficile de le pntrer  travers l'enveloppe
d'urbanit et d'affabilit exquise dont il s'entourait. D'ailleurs je
n'ai jamais pu me reprsenter M. de Versac ne souriant pas ou ne
flattant pas: il avait les plus belles dents du monde, un sourire
trs-sduisant; peut-tre ces avantages dcidrent-ils de son optimisme.

Je vois encore sa figure remplie de noblesse et de cette grce
affectueuse particulire aux vieillards heureux. Il portait ses cheveux
blancs avec beaucoup de coquetterie. Lorsque, le soir, sa toilette,
d'une recherche peut-tre extrme pour son ge, tait rehausse du
cordon bleu et de la plaque du Saint-Esprit, on ne pouvait imaginer un
type plus agrable du grand seigneur d'autrefois.

Il voyait rarement madame la duchesse de Versac, sa femme, qui depuis la
restauration tait retire  l'Abbaye-aux-Bois, o elle s'occupait de
pieuses et bonnes oeuvres.

Ce qui nous faisait encore aimer M. de Versac, c'taient toutes ses
narrations enchanteresses des bals de madame la duchesse de Berry, et
surtout des quadrilles costums. M. de Versac tait un homme de plaisir
par excellence; il parlait de ces ftes, de ces distractions de la vie
oisive et opulente, avec le plus vif intrt.

Parmi les autres personnes qui composaient, le matin, le petit cercle de
mademoiselle de Maran, il y avait encore un des ministres du roi.
C'tait le meilleur homme du monde; il nous amusait fort par ses
distractions et par ses insurmontables envies de dormir, auxquelles il
cdait quelquefois en plein jour avec une bonhomie charmante.

Ce qui mettait le comble  notre joie, c'tait l'arrive de M. Bisson,
homme d'une science prodigieuse et d'une rputation europenne; il
passait pour l'un des membres les plus minents de l'Acadmie des
sciences. C'tait un grand homme maigre, haut de six pieds, avec une
toute petite tte, et la figure la plus dbonnaire qu'on pt voir; son
long cou sortait d'une cravate blanche roule en corde, dont le noeud
se trouvait ordinairement derrire sa tte. En toute saison, il portait
un spencer vert, fourr d'astracan, par-dessus son habit noir  larges
basques. Pour rien au monde on ne l'aurait fait monter en voiture, tant
il avait peur de verser; aussi, lors des temps pluvieux ou boueux,
arrivait-il quelquefois chez mademoiselle de Maran dans un tat  faire
piti.

Rempli d'esprit, de connaissances, de bont, il n'avait qu'une manie
incurable, celle de toucher  tout, de tout dranger de place, et
souvent de tout casser.

Ma tante se mettait dans des colres furieuses; mais comme elle aimait
beaucoup causer sciences avec un homme de la rputation de M. Bisson,
elle finissait par s'apaiser.

Je me souviendrai toujours d'une charmante tabatire orne d'maux de
Petitot que ma tante lui avait imprudemment confie, au milieu d'une
dissertation sur un des derniers mmoires lus, je crois, par M. le duc
de Luynes  l'Acadmie des sciences, sur les vases trusques.

M. Bisson commena par rouler innocemment la prcieuse bote dans sa
main, puis peu  peu la conversation s'anima. Mademoiselle de Maran ne
mettait aucune mesure dans ses attaques; plutt que de cder, elle niait
l'vidence.

Le savant, exaspr par je ne sais plus quelle fausse affirmation de ma
tante, s'cria en frappant imptueusement sur la chemine:

--Eh! non, non, non, mille fois non, et encore non, madame.

Chaque ngation tait accompagne d'un grand coup de tabatire, donn 
tour de bras sur la tablette de marbre.

Ma tante ne s'aperut de la destruction de sa fragile botte qu'au nuage
de tabac et aux clats d'maux qui s'en chapprent.

--Ah! l'affreux brise-tout!--s'cria-t-elle en colre:--qu'est-ce qu'il
m'a encore cass l?....... mais, c'est ma tabatire de Petitot! Ah! le
vilain homme; mais, monsieur, pour l'amour de Dieu, tenez-vous donc
tranquille! vous me jetez du tabac dans les jeux, vous m'aveuglez! Pour
cette fois, je vous dfends de remettre les pieds chez moi,
entendez-vous... Ma tabatire de Petitot!... L'autre jour c'tait une
bonbonnire de cristal de roche iris, une bonbonnire de cinquante
louis, s'il vous plat, qu'il m'a mise en morceaux en faisant gesticuler
ses grands bras! Allez-vous-en... de chez moi, je vous en supplie...
allez-vous-en... vos conversations me cotent trop cher, sans compter
que vous avez l'inconvnient d'arriver toujours fait comme un voleur et
de m'apporter ici toutes les boues des rues de Paris.

--Vous avez beau dire! madame,--s'cria M. Bisson courrouc,--je ne
monterai jamais dans une voiture; j'y suis rsolu, j'aime bien mieux
salir votre tapis que de me casser le cou!--Et le savant ne parla pas
autrement du dsastre de la tabatire.

--Tenez, monsieur Bisson,--dit ma tante,--laissez-moi tranquille, vous
allez me mettre hors de moi; faites-moi l'amiti de sortir tout de
suite, et surtout ne revenez plus.

--Et o voulez-vous donc que j'aille? il n'est que deux heures et
demie, je n'ai pas besoin d'tre  l'Institut avant trois heures et
demie,--dit M. Bisson; et il se plongea dans un fauteuil, en s'emparant
d'un cran qu'il commena de dmonter.

--Comment o je veux que vous alliez!--s'cria mademoiselle de Maran
outre.--Est-ce que ma maison est faite pour servir de salle d'asile aux
membres de l'Institut dsoeuvrs? Ah! mon Dieu! qu'est-ce qu'il fait
encore l? Allons... bon... maintenant le voil qui travaille  me
casser un cran. Mais c'est intolrable... mais c'est une peste, mais
c'est un flau qu'un tre aussi malfaisant; et mademoiselle de Maran fut
oblige d'arracher des mains de M. Bisson l'cran dj presque bris.

--C'est tonnant comme on travaille peu solidement de nos jours! cela
vient de ce qu'on exagre la production outre mesure,--dit M. Bisson
d'un air mditatif en s'armant d'un petit balai de chemine dont il se
servit pour tisonner en guise de pincettes,  la grande impatience de ma
tante, qui se mit dans un nouvel accs de colre.

De pareilles scnes, souvent renouveles, nous divertissaient beaucoup;
car M. Bisson revenait au bout de deux ou trois jours, compltement
oublieux de ce qui s'tait pass, et mademoiselle de Maran ne pouvait
lui garder rancune.

Ensuite de cette rception du matin, nous dnions avec mademoiselle de
Maran; elle n'aimait  se contraindre en rien, n'invitait personne. On
faisait chez elle une chre excellente; elle tait gourmande et avait
une manie qui nous causait d'insurmontables rpugnances.

Son matre d'htel, Servien, lui apportait tout ce qu'on prsentait sur
la table, car elle gotait  tout, et souvent,--pardonnez-moi ce dtail,
mon ami,--elle se servait avec ses doigts, ensuite c'tait son chien
Flix, alors valtudinaire, qu'elle faisait manger dans son assiette.

La dure du dner nous tait presque un supplice. Nous rentrions un
moment dans le salon, o nous restions jusqu' ce que mademoiselle de
Maran ft compltement endormie dans son fauteuil, coutume  laquelle
elle ne manquait pas. Ses gens avaient ordre de ne jamais la rveiller,
et de prier les personnes qui auraient pu, par hasard, venir en
_prima-sera_, d'attendre dans un autre salon.

Nous remontions, avec Ursule, dans notre appartement sur les huit
heures, et l, nous causions, nous lisions, nous faisions de la musique
jusqu' l'heure du th.

Jamais nous n'assistions aux soires de mademoiselle de Maran; elle y
recevait peu de femmes: celles qu'elle voyait taient gnralement de
son ge.

Vous concevez, mon ami, qu'habitues comme nous l'tions  cette vie
monotone, nous devions tre un peu blouies de la perspective de bals et
de ftes que ma tante venait de nous ouvrir.

En apprenant cette nouvelle, notre premier mouvement fut joyeux; peu 
peu la rflexion amena des penses mlancoliques.

Je passai dans une agitation singulire la nuit qui prcda le bal. A
mesure que le jour de cette fte approchait, je me sentais de plus en
plus triste et accable. Je n'avais pas eu le bonheur de jouir de la
tendresse de ma mre... je ne la regrettai peut-tre jamais davantage
qu' cet instant.

L'exprience m'a prouv que mon instinct ne m'avait pas trompe: c'est
surtout lorsque nous entrons dans le monde que la sollicitude
protectrice, imposante d'une mre nous est indispensable.

Chacun sait que l'apparition officielle d'une jeune fille au milieu des
ftes, dont les convenances de son ducation l'avaient jusqu'alors tenue
loigne, encourage, autorise, pour ainsi dire, les prtentions de ceux
qui peuvent demander sa main.

Qu'elle soit ou non justifie, on a gnralement une telle crance dans
la sagacit du coeur d'une mre, que certaines vues, certaines
esprances peu dignes ou peu susceptibles de russir, craignent
d'affronter cette pntration maternelle, si attentive et si dfiante.

Lorsque au contraire une jeune fille est orpheline, de quelque affection
qu'on la suppose entoure, on la croit, on la sait plus isole, moins
dfendue; elle devient alors, pour peu qu'elle soit riche, une sorte de
proie, de conqute, si vous voulez,  laquelle tous veulent prtendre.

Sans voir aussi clairement dans la douloureuse inquitude qui me tint
veille une partie de la nuit, j'avais un vague pressentiment de ces
penses; j'tais choque, presque irrite, en songeant que des
indiffrents allaient m'examiner, me commenter, supputer ma fortune,
peser ma naissance, me classer dans la catgorie des _partis_ d'une
manire plus ou moins avantageuse. Il me semblait que je n'aurais pas
prouv le moindre de ces scrupules si j'avais accompagn ma mre.

J'avais un autre motif de contrarit, presque de chagrin sans doute:
j'tais loin de partager les prventions de ma tante  l'gard de ma
cousine; mais  force d'entendre mademoiselle de Maran rpter qu'Ursule
tait laide et sans aucun agrment, j'avais fini par craindre que le
monde ne confirmt le jugement de ma tante, et que mon amie ne s'apert
du peu de succs qu'elle aurait.

Je tremblais qu'une fois au grand jour des salons, Ursule, malgr sa
douceur, malgr sa rsignation habituelle, ne m'envit les frivoles
avantages qui lui manquaient, et que sa jalousie ne se changet
peut-tre en un sentiment plus amer.

Son amour-propre n'avait jamais souffert qu'en prsence de quelques amis
de mademoiselle de Maran. Que serait-ce s'il allait tre cruellement et
publiquement atteint par une ddaigneuse indiffrence?

Cette proccupation fut peut-tre celle de toutes qui me tourmenta le
plus, tant l'amiti d'Ursule tait prcieuse pour moi. D'ailleurs, sans
lui dire un mot de ce projet, je pensais srieusement aux moyens de
partager ma fortune avec elle. Ce n'tait pas une de ces exagrations
enfantines aussi vite oublies que conues, c'tait une rsolution
fermement arrte; pour la raliser plus certainement, je ne voulais pas
en parler  ma tante, tant bien dcide  poser ce don comme la
premire clause de mon contrat de mariage.

On rira sans doute de ma navet  propos d'_affaires d'intrt_, comme
on dit; je remercie le ciel de n'avoir pas t mieux ni plus tt
instruite; j'ai d d'heureux moments  cette ignorance.

Enfin, le jour du bal arriva. Malgr sa laideur et sa mise nglige,
mademoiselle de Maran avait un got exquis; sa constante habitude de
critique, sa haine de ce qui tait jeune et beau, l'avaient rendue si
difficile, que ce qu'elle approuvait devait tre au moins irrprochable.

Elle nous avait fait faire deux toilettes charmantes et absolument
pareilles. Plus tard, je me suis demand comment mademoiselle de Maran
avait t assez gnreuse pour ne pas m'affubler de quelque robe ou de
quelque coiffure de mauvais got; cela lui et t trs-facile et m'et
pour longtemps donn un ridicule, car la premire impression que reoit
le monde est souvent ineffaable... Mais une mesquine vengeance tait
indigne de ma tante; elle voulait, elle fit mieux.

Si je ne craignais de dsordonner les vnements, en rapportant ici des
choses que je n'ai pu apprendre que plus tard, on verrait qu' cette
poque de ma vie j'tais dj presque enveloppe dans la trame que la
haine de mademoiselle de Maran avait ourdie contre moi avec une sret
de prvision qui prouvait une bien profonde et bien fatale connaissance
du coeur humain.




CHAPITRE VII.

LE BAL.


Ds le matin, Ursule et moi nous causmes des grands vnements de la
soire; je trouvai ma cousine trs-abattue, dfiante d'elle-mme et
rsolue  ne pas aller  ce bal. Elle me dit qu'elle avait pleur toute
la nuit, pourtant sa figure n'tait ni ple ni fatigue; seulement, elle
avait une expression de mlancolie charmante.

Je la vois encore la tte baisse, le front cach par les boucles de ses
cheveux bruns, presque affaisse sur elle-mme, les mains croises sur
ses genoux, et soupirant de temps  autre en levant vers le ciel un
regard voil.

--Ursule, Ursule, ma soeur,--lui dis-je en l'embrassant avec
tendresse,--je t'en supplie, reprends courage, n'aie pas de ces
frayeurs; ne suis-je pas avec toi? comme toi ignorante de ce monde o
nous allons? et dont, comme deux enfants, nous nous pouvantons, j'en
suis sre. On ne fera pas attention  nous, peu  peu nous nous y
habituerons. Toujours  ct l'une de l'autre, ce sera pour nous un
bonheur que de nous confier nos observations. Eh bien! si pour la
premire fois nous sommes gauches, embarrasses, nous trouverons bien,
 notre tour, quelque confidence maligne  nous faire.

Ursule sourit, et me rpondit en serrant tendrement mes mains dans les
siennes:

--Pardonne-moi, Mathilde, mais je ne puis te dire mon effroi du monde...
Jamais... je le sens, je ne pourrai m'y habituer; cela n'est pas
enfantillage, c'est conscience, c'est devoir. Quand on est, comme moi,
pauvre et sans agrment, on ne se met pas en vidence, on reste 
l'ombre, on ne va pas au-devant des ddains... Toi,  la bonne heure, tu
as tout ce qu'il faut pour paratre, pour briller dans le monde... Vas-y
seule. Je t'attendrai, je serai si heureuse de t'entendre raconter tes
succs! Ces ftes splendides, je les verrai par tes yeux; cela me
suffira.--Puis souriant avec grce, elle ajouta:--Tiens, je serai, non
pas la Cendrillon du conte de fe, malheureuse et oublie; mais une
Cendrillon volontaire, heureuse de te voir belle et admire. Oui, quand
tu arriveras du bal, bien lasse de plaisir, bien rassasie de
flatteries, tu seras accueillie par mon regard tendrement inquiet, et tu
te reposeras de tes succs dans le calme de mon amiti pour toi.

Il fallait voir et entendre Ursule pour la trouver, non pas belle, mais
enchanteresse, malgr l'irrgularit de ses traits.

Sa voix mue avait un timbre si pur, si suave, ses yeux bleus avaient
une expression si douce, si implorante, qu'on se trouvait
irrsistiblement subjugu...

--Ursule!--m'criai-je,--comment peux-tu concevoir une telle dfiance de
toi, lorsque tu parles, lorsque tu regardes ainsi! Moi, ta soeur, moi
qui ne t'ai jamais quitte, moi qui devrais tre habitue  ta voix, 
ton regard, en ce moment je te trouve belle, mais belle  tre jalouse,
si je pouvais l'tre. Tu ne te connais pas... tu ne t'es jamais vue,
pour ainsi dire... Crois-moi donc, malgr les mchancets de
mademoiselle de Maran, malgr tes dfiances, tu es charmante. Penses-tu
que ta soeur soit capable de te tromper? Allons, Ursule, mon amie, du
courage; appuyons-nous l'une sur l'autre; soyons braves, affrontons ce
grand jour, et demain, peut-tre, nous rirons de nos terreurs... Enfin,
je te dclare que si tu ne m'accompagnes pas  ce bal, je n'irai
certainement pas seule.

--Mathilde, je t'en supplie, n'insiste pas.

--Ursule...  mon tour, je te supplie.

--Je ne puis.

--Ursule, cela est mal... Tu le sais, ma tante te reprochera d'avoir
refus de venir  ce bal pour m'empcher d'y aller... Tu la connais; tu
sais si je suis malheureuse quand je te vois injustement gronde... Eh
bien! veux-tu me causer ce chagrin? Ursule; ma soeur, me refuser
serait dire que tu me crois indiffrente  tes peines... et je ne mrite
pas ce reproche.

--Mathilde... ah! que dis-tu?--s'cria ma cousine;--maintenant je
n'hsite plus, j'irai.

Plus le moment approchait, plus j'tais inquite, moins encore de moi
que d'Ursule. Malgr mon apparente scurit, je ne savais si elle serait
ou non  son avantage en toilette de bal. Pour ne pas mousser ma
premire impression, au lieu d'aller la voir s'habiller, lorsque je fus
prte, je descendis dans le salon.

Je trouvai mademoiselle de Maran et M. le duc de Versac, qui devait nous
accompagner  l'ambassade.

Je n'ai plus de prtentions; ma premire beaut, ma premire jeunesse,
sont si loin de moi! je ressemble si peu maintenant  ce que j'tais
alors, que je puis parler de moi  dix-sept ans comme d'une trangre;
il y a d'ailleurs du courage, de la modestie, de l'humilit,  savoir
dire _J'tais_ belle.

Il y a maintenant dix ans de cela environ; j'tais dans toute la fleur
de mes jeunes annes, coiffe en bandeau, mes cheveux blonds orns d'une
branche de bruyres roses; j'avais une robe de crpe blanc trs-simple,
garnie seulement de trois gros bouquets de bruyres naturelles,
pareilles  celles de ma coiffure; madame la dauphine avait eu l'extrme
bont de choisir dans les serres de Meudon ces fleurs du Cap, d'une
grande raret, et de les envoyer  mademoiselle de Maran.

J'avais la taille trs-mince. M. de Versac me fit, je crois, un
compliment sur la rondeur de mon bras, pendant que je mettais mes gants.
Quant  mon pied et  ma main, ce sont les seules choses dont je ne
puisse pas parler, car ils n'ont pas chang.

Il fallut que mademoiselle de Maran me trouvt bien ainsi, peut-tre
mme _trop_ bien; car, en me voyant, elle ne put s'empcher de froncer
les sourcils, malgr son habitude de me donner des louanges outres.
Pourtant elle rprima ce premier mouvement et dit  M. de Versac:

--N'est-elle pas toute charmante et belle comme un astre, cette chre
enfant?

--Elle a heureusement assez d'esprit pour qu'on ne craigne pas de lui
parler de sa beaut,--rpondit M. de Versac en souriant.

Mademoiselle de Maran portait, comme toujours, une robe de soie
carmlite, et, pour la premire fois, je lui vis un bonnet fort simple,
orn d'une branche de souci.

J'attendais l'entre d'Ursule avec inquitude; elle parut enfin.

Je n'exagre pas en disant que je la reconnus  peine, tant je la
trouvais embellie.

Elle tait surtout coiffe  ravir. Ses beaux cheveux bruns, spars au
milieu de son front, tombaient en longues boucles de chaque ct de ses
joues, et descendaient presque jusque sur ses paules; sa pleur rose,
son regard  demi voil, son doux et triste sourire, et jusqu' son
maintien un peu languissant, semblaient personnifier en elle l'idal de
la mlancolie rveuse, expression que ne peuvent jamais rendre les
figures rgulirement belles.

On dirait qu'il faut qu'une physionomie mlancolique semble regretter
quelque perfection, afin que cette sorte de dfiance modeste lui
devienne une grce de plus.

Lorsque j'ai lu Shakspere, j'ai toujours voqu le souvenir d'Ursule
lors de ce bal pour me reprsenter Ophlie.

Au lieu de se tenir un peu vote selon son habitude, ma cousine
prouvait, par sa dmarche pleine de souplesse, que sa taille tait
irrprochable; seulement, comme elle inclinait toujours un peu son front
_ainsi qu'une fleur penche sur sa tige_, ce mouvement donnant  son cou
une lgre courbure d'une lgance extrme, ajoutait encore au charme de
son maintien. On lisait sur son visage une tristesse doucement contenue,
qui se mlait aux joies du monde, sans y prendre part. Le regard
d'Ursule, presque suppliant, semblait enfin demander pardon de ce
qu'elle restait trangre aux plaisirs qu'une proccupation douloureuse
lui rendait indiffrents.

J'tais habitue  voir Ursule souffrante et rsigne. Mais le jour de
ce bal, c'tait, pour ainsi dire, la souffrance intime et la rsignation
POTISES, je dirai maintenant habilles pour le bal.

Mais, hlas! des pigrammes ne me vengeront pas du mal affreux que cette
AMIE m'a causs... Pouvais-je croire  tant de dissimulation? Et encore
non, non... ce n'est pas elle qu'il faut accuser, c'est mademoiselle de
Maran, dont les railleries perfides...

Ces tristes dcouvertes n'arriveront que trop tt... revenons  mon
rcit.

Je m'tais approche d'Ursule avec empressement pour lui prendre la main
et la fliciter d'tre aussi charmante.

M. de Versac s'cria:--De grce, restez ainsi un moment toutes deux vous
donnant la main! Quel adorable contraste! vous, Mathilde, belle,
ravissante, le front rayonnant de bonheur et de grce, vous qui serez la
reine de nos ftes... et vous, Ursule, touchante image de la mlancolie
qui sourit une larme dans les yeux.

Mademoiselle de Maran se mit  rire de toutes ses forces, et dit  M. de
Versac:

--Pourquoi donc vous arrter en si beau chemin, et ne pas pousser
jusqu' la comparaison de la rose glorieuse et de l'humble violette,
s'il vous plat? Est-ce que vous venez des bords du _Tendre_ et du
_Lignon_, bel _Alcundre_?--Laissez-moi donc tranquille avec vos
contrastes. La rose a prs de cent mille livres de rente, et la violette
n'a pas le sou; voil pourquoi l'une lve le front, et pourquoi l'autre
le baisse modestement.

La comparaison de M. de Versac, la mchante remarque de mademoiselle de
Maran, et peut-tre la vue d'Ursule, que je n'avais jamais vue si jolie,
m'inspirrent, pour la premire fois de ma vie, une pense de jalousie,
qui se changea bientt en dpit contre moi-mme.

Ne doutant pas de ce que disait ma tante, je me crus l'air
orgueilleusement satisfait que donne la richesse, et j'enviai
l'intressante modestie d'Ursule, qui jetait sur ses traits un charme si
touchant.

Sans doute, cette pense mauvaise dura peu; sans doute, j'eus honte de
moi-mme, en songeant que j'avais assez peu de gnrosit pour jalouser
 ma cousine,  mon amie la plus tendre, jusqu' l'intrt qu'inspirait
sa pauvret; sans doute, enfin, sans la maligne observation de ma tante,
je n'eusse jamais ressenti ce mouvement d'envie, peut-tre excusable,
puisque riche j'enviais d'tre pauvre. Nanmoins, cette impression me
laissa un ressentiment amer.

Au moment de partir, M. de Versac dit  mademoiselle de Maran:

--Voyez un peu quel oubli! Gontran est arriv d'Angleterre ce matin, et
je ne vous en ai rien dit.

--Votre neveu!... eh bien! ce sera un danseur tout trouv pour ces
jeunes filles.

Je regardai Ursule avec tonnement; jamais M. de Versac ni mademoiselle
de Maran n'avaient prononc devant nous le nom de ce neveu. Nous allions
monter en voiture, lorsqu'un des amis les plus intimes de ma tante vint
lui demander quelques moments d'entretien au sujet d'une affaire
trs-importante. Mademoiselle de Maran passa dans sa bibliothque; M. de
Versac prit le journal du soir.

Sous le prtexte d'arranger une pingle de coiffure, j'emmenai Ursule
dans la chambre de mademoiselle de Maran; l, lui sautant au cou, je lui
avouai franchement mon mouvement de jalousie, et les larmes aux yeux je
lui en demandai pardon.

Ursule fut aussi touche jusqu'aux larmes de ma franchise; elle me
rassura par les plus tendres protestations.

Je rentrai dans le salon le coeur calme et content, me promettant
bien, ainsi que je l'avais dit  Ursule, de tcher de ne pas avoir
l'_air d'une hritire_.

Nous partmes pour l'ambassade.




CHAPITRE VIII.

LA PRSENTATION.


En entrant dans le premier salon de l'ambassade, accompagne de M. de
Versac, je sentis ma rsolution m'abandonner. Il fallut l'accueil plein
de grce et de bont de madame l'ambassadrice d'Autriche pour
m'encourager un peu.

Mademoiselle de Maran donnait le bras  Ursule.

Plus que jamais je pus apprcier quelle tait l'influence de ma tante,
et combien on la redoutait. La femme la plus agrable, la plus  la
mode, n'aurait pas t plus entoure, plus courtise  son entre dans
le bal, que ne le fut mademoiselle de Maran; elle recevait ces
respectueuses prvenances, ces hommages empresss, avec un trs-grand
air et une affabilit protectrice presque ddaigneuse.

Nous allmes du ct de la galerie o l'on dansait. M. de Versac,  qui
je donnais le bras, me nomma diffrentes personnes qui mritaient d'tre
distingues.

Nous nous arrtmes un moment auprs d'une des portes de la galerie.
J'entendis l les paroles suivantes, changes entre deux personnes que
je ne pouvais voir.

--Eh bien! vous savez... Lancry est arriv d'Angleterre... Je viens de
le voir... Il est plus brillant que jamais...

--Vraiment! il est de retour?...--reprit l'autre personne.--La duchesse
de Richeville doit tre bien joyeuse, car elle avait t _plus que
triste_ de son dpart... Pauvre femme!...

A un mouvement assez brusque de M. de Versac pour nous frayer un passage
dans la foule, je compris qu'il voulait distraire mon attention de cet
entretien, qu'il n'tait pas convenable que j'entendisse, et dont M.
Gontran de Lancry, son neveu, tait le hros.

Je n'attachai alors aucune importance  cet incident, et je suivis M. de
Versac. Avant d'arriver au bal, il me semblait que tout devait
m'embarrasser: mon maintien, ma dmarche, mon regard; mais ma premire
motion passe, une fois au milieu de cette socit  laquelle
j'appartenais, je me sentis non pas rassure, mais, pour ainsi dire,
place au milieu des miens.

L'on n'est presque jamais gn ou intimid que lorsqu'on aborde une
sphre au-dessus de celle  laquelle on appartient. Je recouvrai bientt
toute ma libert d'observation.

En entrant dans la galerie o l'on dansait, je fus presque blouie de
l'clat, de la magnificence des toilettes. Madame de Mirecourt, amie de
ma tante, et qui chaperonnait une jeune femme rcemment marie, offrit
de nous mnager une place auprs d'elle. Mademoiselle de Maran accepta;
Ursule et moi nous nous assmes entre madame de Mirecourt et ma tante.

M. de Versac nous quitta pour aller chercher son neveu, qu'il voulait
nous prsenter.

--Eh bien!--dis-je tout bas  ma cousine,--ce n'est pas si effrayant,
aprs tout; es-tu un peu rassure?

--Non,--me dit Ursule,--je ne puis vaincre mon motion; je tremble;
c'est  peine si je vois ce qui se passe autour de moi.

--Moi, je vois fort bien,--lui dis-je gaiement; et, pour lui donner un
peu de courage, j'ajoutai:--J'avoue que je trouve ce coup d'oeil
charmant. Quel dommage que tu ne puisses pas en jouir! Dcidment, c'est
une bien jolie chose qu'un bal.

Comme je disais ces mots avec une joie nave, ma tante,  ct de qui
j'tais aussi, se prit  rire aux clats.

Plusieurs personnes qui taient debout devant nous, pendant le repos
d'une valse, se retournrent. Madame de Mirecourt, qui se trouvait de
l'autre ct d'Ursule, se pencha et dit  ma tante:

--Qu'avez-vous donc  rire ainsi?

--Est-ce qu'on peut y tenir, avec une petite moqueuse comme elle?--dit
mademoiselle de Maran en me montrant  son amie.--Si vous entendiez
combien ses remarques sont drles, malignes... c'est  en mourir...
Prenez bien garde  vous, car elle emporte la pice d'abord!--Puis, se
retournant vers moi, ma tante ajouta  demi-voix, d'un ton
affectueusement grondeur:--Voulez-vous bien ne pas avoir autant
d'esprit que a, mademoiselle! on dira que c'est moi qui vous ai rendue
si mchante.

Tout ceci fut dit  voix basse, mais de faon  tre entendu des
personnes qui nous entouraient.

Je regardai ma tante avec un profond tonnement. Ursule, se penchant 
mon oreille, me demanda ce que j'avais dit de si plaisant  mademoiselle
de Maran, et de quel ridicule je m'tais choque.

--Mais d'aucun,--lui rpondis-je.--Je ne comprends pas un mot  ce
qu'elle vient de me dire.

Voici le mot de cette nigme. Ma tante voulait commencer  me faire
cette rputation de mchancet. Grce  ses perfides paroles, plusieurs
personnes places devant nous (l'une d'elles, la bonne et charmante lady
Fitz-Allan, me l'a rpt plus tard) crurent tre l'objet de mes
moqueries.

J'entrais pour la premire fois dans le monde; pour plusieurs raisons je
devais tre assez remarque. L'exclamation de ma tante sur mes
observations malicieuses devait donc se rpandre, et se rpandit 
l'instant.

Il n'est pas, pour une femme, de plus funeste rputation que celle
d'tre mme spirituellement moqueuse... Les sots la redoutent et la
calomnient; les gens d'esprit la jalousent; les caractres bienveillants
et gnreux s'en loignent. Aussi une demi-heure ne s'tait pas coule
depuis mon arrive au bal, que j'avais dj des ennemis.

Lady Fitz-Allan m'a dit depuis que ma mchancet fut un moment la
nouvelle du bal. On s'entretint de l'ironie mordante de mademoiselle
Mathilde de Maran. (On m'appela ainsi pour me distinguer de ma tante.)

Personne n'avait entendu mes sarcasmes, il est vrai; mais, ainsi que
cela arrive toujours, tout le monde en parlait.

Ma tante voulut complter son oeuvre; quelques minutes aprs, au
milieu d'un nouveau repos de valse, elle dit tout haut  Ursule:

--Mon Dieu! ma pauvre enfant! n'ayez donc pas l'air si srieux, si
mlancolique; soyez donc un peu de votre ge si vous pouvez: qu'est-ce
que c'est que cette sauvagerie-l?

Ces mots de ma tante aussi entendus, rpts, comments, tablirent
positivement que j'tais aussi moqueuse, aussi tourdie, que ma cousine
tait timide, sense, rflchie.

Le monde revient bien rarement de ses premires impressions; ces
quelques mots de ma tante eurent donc une grande influence sur ma
destine.

Hlas! il faut tout dire, mon inexprience, ma vanit, augmentrent
encore la porte du mal qu'on me faisait... Plus tard, je dplorai
amrement cette rputation de mchancet moqueuse. J'eus d'abord assez
de faiblesse pour en tre presque flatte, presque fire. Je me croyais
belle, je pensais que l'ironie tait un brevet d'esprit.

La valse finie, M. de Versac s'approcha de ma tante avec son neveu, M.
le vicomte Gontran de Lancry.

Je l'avoue... je ne pus m'empcher de rester presque immobile de
surprise  la vue de M. de Lancry; il avait alors environ trente ans.
Il tait difficile de voir un homme plus parfaitement agrable, d'un
extrieur plus sduisant.

J'tais bien jeune, et chez mademoiselle de Maran je n'avais vu personne
qui pt en rien tre compar  M. de Lancry.

Ancien page du roi, il avait servi et fait trs-vaillamment la guerre en
Espagne. Attach plus tard  une grande ambassade, il avait, au bout de
quelques annes, abandonn l'tat militaire; et, grce aux bonts du roi
et  la protection de M. de Versac, il avait t nomm gentilhomme de la
chambre du roi.

Ma premire entrevue au bal de l'ambassade d'Autriche me revient
trs-prsente  l'esprit. Il y avait eu grande rception au chteau;
beaucoup d'hommes de la cour taient venus au bal en uniforme. M. de
Lancry sortait aussi des Tuileries; il portait l'clatant habit de sa
charge, et avait au cou le ruban rouge et la croix d'or de commandeur de
la Lgion d'honneur;  son cot, la large plaque d'un ordre tranger. M.
de Lancry tait d'une taille moyenne, mais de la plus extrme lgance;
ses traits, d'une rgularit parfaite, taient (selon ma tante, et elle
disait vrai), taient ceux d'un jeune Grec d'Athnes, anims de toute
la finesse et de toute la grce parisienne C'tait, disait-elle,
_l'idal du joli_. Il avait des cheveux chtains, les yeux bruns, les
dents charmantes, une main, un pied,  rendre une femme jalouse; je vous
l'ai dit, ayant trente ans  peine, il n'en paraissait pas vingt-cinq.

Ces avantages naturels, relevs d'insignes honorables qu'on n'accorde
gnralement qu' un ge plus mr et qui semblent toujours annoncer le
mrite, devaient donc rendre M. de Lancry infiniment remarquable.

Lorsqu'il s'approcha de ma tante elle lui tendit la main et lui dit:

--Bonsoir, mon cher Gontran!... Votre oncle m'a seulement appris tantt
votre retour de Londres. Eh bien! qu'est-ce que vous avez fait dans ce
cher pays?

M. de Lancry sourit, s'approcha de mademoiselle de Maran, et lui dit
tout bas quelques mots que je ne pus entendre.

--Voulez-vous bien vous taire!--s'cria ma tante en riant.--Puis elle
ajouta:--Heureusement, on peut tout dire  une mre bobie comme moi;
seulement, pour faire pnitence, vous allez faire danser ces petites
filles.

Se tournant alors vers moi, ma tante dit  M. de Lancry d'un air rempli
de dignit qu'elle prenait mieux que personne quand elle le
voulait:--Mademoiselle Mathilde de Maran, ma nice.

M. de Lancry s'inclina respectueusement.

--Mademoiselle Ursule d'Orbeval, notre cousine...--ajouta ma tante avec
une nuance presque imperceptible, pourtant assez marque pour qu'on
sentt qu'elle voulait tablir  mon avantage une sorte de distinction
entre mon amie et moi.

M. de Lancry s'inclina de nouveau.

Je baissai les yeux, je me sentis rougir beaucoup. Ma main tait prs de
celle d'Ursule; je la serrai presque avec crainte.

--Mademoiselle voudra-t-elle me faire la grce de danser avec moi la
premire contredanse?--me dit M. de Lancry.

--Oui, monsieur,--rpondis-je en jetant un regard inquiet sur
mademoiselle de Maran.

M. de Lancry me salua, et, s'adressant  Ursule, il lui dit:--Puis-je
esprer, mademoiselle, que vous daignerez m'accorder la mme faveur que
mademoiselle de Maran, pour la seconde contredanse?

--Sans doute, monsieur,--rpondit Ursule avec un soupir; et, baissant la
tte, elle jeta,  travers ses longs cils, un mlancolique regard sur M.
de Lancry.

A ce moment, une fort jolie femme, blouissante de pierreries,
trs-brune, trs-mince, d'une tournure trs-lgante, d'une physionomie
fire, hardie, ayant de grands yeux noirs trs-perants, et un peu
rapprochs de son nez, fait en bec d'aigle, s'arrta devant nous; elle
donnait le bras  un jeune colonel anglais.

--Vous tes bien oublieux de vos amis, monsieur de Lancry,--dit-elle
d'une voix sonore et douce.

M. de Lancry se retourna vivement, rprima un embarras assez visible, et
dit en s'inclinant:

--Je ne mrite pas ce trop aimable reproche, madame la duchesse; je suis
seulement arriv ce matin de Londres; et j'esprais avoir demain
l'honneur de vous faire ma cour.

Combien certains pressentiments trompent peu, mon ami! Du moment o
j'entendis M. de Lancry dire  cette femme... _madame la duchesse_... je
ne doutai pas un moment qu'elle ne ft madame de Richeville, dont
j'avais entendu le nom si indiscrtement rapproch de celui de M. de
Lancry.

On prluda pour la contredanse.

--Voyez combien je suis bonne,--dit la duchesse  M. de Lancry:--je vous
pardonne votre oubli et je vous dis mme en confidence que je ne suis
pas engage pour cette contredanse; suis-je assez gnreuse?

M. de Lancry la regarda de nouveau d'un air tonn, presque stupfait,
et rpondit avec une gne assez vidente:

--Et moi, n'ai-je pas trop de bonheur?... j'aurais pu danser cette
contredanse avec vous, madame, et je vais avoir le plaisir de la danser
avec mademoiselle de Maran, que j'ai eu l'honneur d'inviter  l'instant.

Madame de Richeville, croyant qu'il s'agissait de ma tante et que M. de
Lancry plaisantait, partit d'un clat de rire, et s'cria:

--Vous arrivez d'Angleterre pour faire danser mademoiselle de Maran...
il y a donc  Londres un _Excentric-Club?_ vous voulez donc vous
signaler parmi les plus intrpides?

M. de Lancry se hta d'interrompre madame de Richeville. Elle avait la
vue trs-basse, elle ne s'tait pas aperue de la prsence de ma tante.

--Je dois avoir l'honneur de danser tout  l'heure avec mademoiselle
Mathilde de Maran,--dit M. de Lancry en appuyant sur ce nom _Mathilde_,
et en s'inclinant lgrement de mon ct.

--Ah! je comprends. On la mne donc dj dans le monde?--dit la
duchesse.

Elle prit son petit lorgnon d'caille, et m'examina avec une curiosit
qui me sembla malveillante.

J'tais au supplice.

Ma tante n'avait pas perdu un mot de cette conversation. Voyant le
lorgnon de la duchesse de Richeville encore tourn sur moi, elle parut
choque, et lui dit de sa place, d'une voix aigre et imprieuse:

--Madame la duchesse, n'est-ce pas que ma nice est charmante?...

--Charmante, madame,--rpondit la duchesse d'un ton sec en rabaissant
son lorgnon. Elle s'approcha de mademoiselle de Maran, et lui fit une
demi-rvrence pleine de grce et de noblesse.

J'ai su depuis que ma tante et la duchesse se dtestaient, ce qui
m'expliqua l'attention avec laquelle on avait examin ces deux
adversaires galement redoutables.

--Eh bien! madame,--reprit ma tante,--je suis ravie pour cette chre
petite que vous la trouviez charmante; l'approbation d'une femme comme
vous, madame, ne peut que porter bonheur  une jeune personne qui entre
dans le monde; c'est comme un prsage... Malgr a, j'ai peine  croire
que ma nice puisse jamais approcher de votre mrite, madame...

Il n'y avait en apparence rien que de trs-simple, que de trs-poli dans
ces paroles; pourtant je connaissais assez l'accent de ma tante pour
pressentir que ces mots avaient renferm quelque perfidie. En effet,
levant les yeux sur madame de Richeville et sur les personnes qui nous
environnaient, je vis la premire affecter un grand calme, et tout le
monde fort embarrass.

Plus tard, j'ai rencontr dans le monde madame de Richeville; j'ai su
qu'on exagrait jusqu' la plus odieuse calomnie la lgret de sa
conduite. On disait que sans l'illustre nom qu'elle portait, que sans la
grandeur et les alliances de sa maison, que sans son immense fortune, on
et difficilement ferm les yeux sur ses fautes, et que son mari avait
t forc de se sparer d'elle. Elle tait nanmoins parfaitement bien
accueillie dans la meilleure compagnie,  laquelle elle appartenait;
seulement, les jours de rception au chteau, madame la dauphine
semblait lui tmoigner son blme par un abord glacial.

On comprend maintenant tout ce qu'il y avait d'amer dans l'apostrophe de
mademoiselle de Maran. Celle-ci, profitant de son premier avantage,
porta un dernier coup  madame de Richeville en s'criant:

--Ah! mon Dieu! les beaux rubis que vous avez la, madame! Est-ce que ce
ne sont pas ceux qui appartenaient  cette excellente duchesse
douairire de Richeville? Quel malheur qu'elle n'ait pas pu vous les
voir porter! et comme a doit faire plaisir  M. de Richeville de vous
voir pare des pierreries de madame sa mre!

Pour sentir la cruaut de la remarque de mademoiselle de Maran, il faut
savoir que, selon un bruit accrdit (ce dont plus tard j'ai reconnu la
fausset), on disait que M. le duc de Richeville avait donn  sa femme
cette parure de famille lors de son mariage, et qu'en se sparant de la
duchesse, il avait eu la dlicatesse de ne pas la lui redemander,
dlicatesse que celle-ci n'aurait pas imite en continuant de porter ces
bijoux.

Tout le monde semblait atterr de la mchancet de mademoiselle de
Maran. Madame de Richeville eut assez d'empire sur elle-mme pour cacher
son ressentiment; elle jeta sur ma tante un regard rempli de douceur et
de dignit, et lui dit trs-affectueusement:

--Vous me comblez, madame; je voudrais pouvoir reconnatre les marques
d'intrt que vous me donnez... Mais j'y songe... je puis vous apprendre
au moins une nouvelle qui vous fera, je l'espre, un grand plaisir. Un
de vos amis arrive d'Italie, o il tait rest pendant des annes sans
qu'on st ce qu'il tait devenu. Mais je le vois... vous tes inquite,
je ne veux pas abuser plus longtemps de votre curiosit... Eh bien!
ajouta madame de Richeville d'un air gracieusement confidentiel,--eh
bien! sachez donc que M. de Mortagne sera ici dans quelques jours. Oui,
j'ai reu de Venise des nouvelles de lui. On dit que c'est un roman
terrible que sa disparition... Avouez que vous tes bien surprise et
_bien heureuse de ce retour, madame!_

Madame de Richeville lana ces derniers mots  mademoiselle de Maran
comme un coup de poignard; puis, entendant les prludes de la
contredanse, elle dit gaiement  M. de Lancry:

--Je vous offre une valse en ddommagement de la contredanse que vous
m'avez refuse.--Et se tournant vers le colonel anglais qui lui donnait
le bras: Montons dans la petite galerie,--lui dit-elle. Je voudrais voir
cette contredanse...

Je n'avais jamais vu mademoiselle de Maran trouble. Elle le fut
beaucoup ds les premiers mots de madame de Richeville; mais quand
celle-ci eut prononc ces paroles: _M. de Mortagne sera ici dans
quelques jours_... ma tante plit et parut accable, au grand tonnement
de ceux qui connaissaient son audace et ne comprenaient pas le sens
cach de la rponse de madame de Richeville.

La contredanse commena. M. de Lancry eut le bon got de m'pargner des
compliments toujours embarrassants pour une jeune personne. Il fut
trs-simple, trs-gai, sans mchancet, me parla de mademoiselle de
Maran avec une affectueuse vnration, de M. de Versac avec tendresse;
il trouva la physionomie d'Ursule des plus intressantes, et il me
demanda quel tait le grand chagrin qui la rendait si mlancolique. Il
tait musicien, nous causmes musique. Je prfrais les matres
allemands, il prfrait les matres italiens. Il mit une si aimable
bonhomie dans la discussion, qu' la fin de la contredanse il ne
m'intimida presque plus.

Aprs m'avoir ramene  ma place et avoir rappel  Ursule la promesse
qu'elle lui avait faite, il alla saluer plusieurs femmes de sa
connaissance.

--Mon Dieu!--me dit Ursule,--comment as-tu donc fait pour oser parler
autant? Je t'admirais.

--Oh!--lui dis-je,--d'abord j'ai eu bien peur, peu  peu j'ai repris
courage, et puis M. de Lancry parat si bon, si simple! tu verras
toi-mme.

--Oh! c'est  peine si j'oserai lui rpondre,--dit timidement Ursule.

--Tu as bien tort, il te trouve charmante, il me l'a dit tout  l'heure,
et c'est peut-tre cela qui me l'a fait trouver si aimable...

Je ne pus continuer ma conversation avec Ursule. Tous les hommes qui
connaissaient ma tante vinrent la saluer. Parmi eux, elle nous
prsentait ceux qui taient d'un ge  danser, et nous emes bientt,
Ursule et moi, un grand nombre d'engagements.

J'tais si occupe  regarder danser, que bien que je le voulusse,
j'avais  peine le temps de songer aux dernires paroles de madame de
Richeville, au sujet de M. de Mortagne.

J'avais toujours conserv de lui un souvenir plein de gratitude; il
avait t, dans mon enfance, mon premier dfenseur.

Depuis huit ou neuf ans, on n'avait presque jamais prononc son nom chez
ma tante. Je me rappelai seulement alors avoir plusieurs fois entendu
dire qu'on n'avait pas de ses nouvelles. Sa vie tait si trange, on lui
savait une telle habitude de voyager, que je ne trouvai l rien
d'tonnant. Seulement, ce qui me paraissait extraordinaire, c'tait
l'effet presque crasant que l'annonce de son retour produisait sur
mademoiselle de Maran.

Je fus tire de ces rflexions par le son d'une valse.

Parmi les couples qui furent bientt emports dans son tourbillon, je
vis M. de Lancry et la duchesse de Richeville. Elle avait une taille
accomplie, et, ainsi que lui, elle valsait  ravir. Les boucles de ses
cheveux, noirs comme du jais, qu'elle portait trs-longs, flottaient
avec grce autour de sa tte expressive, un peu renverse en arrire.

Il fallait que cette femme ft bien forte de son innocence, ou qu'elle
et un bien profond ddain des jugements du monde, pour le braver si
ouvertement aprs les mots cruels de mademoiselle de Maran, qui venaient
de rveiller, pour ainsi dire, tous les scandales rels ou supposs de
la conduite de madame de Richeville.

Ce qui me surprit beaucoup, ce fut l'expression des traits de M. de
Lancry pendant cette valse; il semblait tour  tour ddaigneux,
sardonique et irrit; lorsqu'il reconduisit madame de Richeville  sa
place, il me parut qu'elle souriait avec amertume de quelques paroles
que M. de Lancry lui disait  voix basse.

J'prouvai d'abord, je ne sais pourquoi, comme un serrement de coeur
en voyant M. de Lancry valser avec madame de Richeville. Je me souvins
involontairement des paroles que j'avais entendu prononcer. Je ne doutai
plus qu'il l'aimt. Elle avait un air de rsolution et de fiert qui
m'effrayait; pourtant, quand je pensais qu'elle tait l'amie de M. de
Mortagne, qui m'avait protge, qui avait t, m'avait dit plus tard
madame Blondeau, si profondment dvou  ma mre, je tchais de
surmonter l'impression dsagrable qu'elle me causait.

Ces penses furent interrompues de nouveau par les contredanses
auxquelles j'tais engage.

Ma rputation de _mchancet_ tait dj, sans doute, parvenue 
plusieurs de mes danseurs, car beaucoup d'entre eux, pensant plaire 
mon esprit moqueur, se mirent en grands frais d'pigrammes; d'autres me
firent des louanges outres; d'autres, des plaisanteries que je ne
comprenais pas.

Somme toute, quoiqu'il y et parmi eux beaucoup d'hommes agrables, la
plupart me semblrent manquer absolument du tact parfait dont tait dou
M. de Lancry. C'est qu'en effet il faut qu'un homme ait beaucoup de
mesure et de dlicatesse dans l'esprit pour mettre de jeunes filles en
confiance, pour jouir de tout ce qu'il y a de charmant dans leur
entretien. Il faut un langage dont les nuances soient affaiblies,
modifies; ainsi c'est peut-tre manquer de got que de louer leur
beaut, tandis qu'il y a toujours de la grce  louer leur esprit. Leur
gaiet a bien plus de charme quand on ne l'excite pas au del du
sourire, et c'est effaroucher la finesse exquise et ingnue de leurs
observations que d'y rpondre par la mdisance.

Ce n'est pas de la vanit que de parler ainsi du plus bel ge de notre
vie,  nous autres femmes. Nos instincts sont alors si nobles, si
gnreux, nos illusions sont si radieuses, que notre caractre, que nos
penses participent de l'lvation habituelle de notre me.

Je reviens  ce bal. Je vis Ursule danser avec la mme grce touchante
et triste. Elle ne semblait pas s'amuser beaucoup; cependant elle ne
refusa aucune contredanse, mais elle soupirait et semblait faire un
grand sacrifice en les acceptant.

Aprs avoir t voir le coup d'oeil du souper et prendre une tasse de
th, nous quittmes le bal. M. de Lancry, qui sortait aussi, nous
retrouva dans le salon d'attente; il demanda les gens de ma tante et
nous apporta nos pelisses.

M. de Versac donna son bras  Ursule, M. de Lancry offrit le sien 
mademoiselle de Maran, qui lui dit en riant:

--Voulez-vous bien ne pas me faire de ces offensantes propositions-l,
Gontran? Est-ce que je suis de taille  les accepter? Donnez votre bras
 ma nice, j'irai bien toute seule.

Lorsque nous fmes monts en voiture, ma tante dit  M. de Lancry:

--Ah ! Gontran, puisque vous voil de retour, je compte bien vous voir
souvent avec votre oncle vous savez que je ne souffre pas qu'on me
nglige. A propos, savez-vous qu'elle a un masque d'airain couleur de
rose, cette belle duchesse, et qu'il faudrait le feu de l'enfer pour la
faire rougir? Mais qu'est-ce que je dis donc l devant ces jeunes
filles!... Allons, bonsoir, Gontran, et prenez bien garde  vous si vous
ne me soignez pas.

M. de Lancry assura ma tante de son empressement  lui obir, et nous
rentrmes  l'htel de Maran.




CHAPITRE IX.

LE LENDEMAIN DU BAL.


Il en est de certaines impressions comme de certains paysages qui ont
besoin d'tre vus  quelque distance pour avoir toute leur valeur.

Le lendemain du bal, en rassemblant mes souvenirs, en me rappelant les
moindres dtails de cette soire, j'en ressentis, pour ainsi dire, le
contre-coup.

Pourtant, pourquoi le cacher? parmi ces souvenirs, un seul dominait tous
les autres: c'tait celui de M. de Lancry valsant avec madame de
Richeville une valse de Weber.

Cet air, assez mlancolique, me revenait sans cesse  la pense, tandis
que je ne me rappelais pas celui de la contredanse que j'avais danse
avec M. de Lancry.

Le rsultat de mes impressions fut presque triste. Le monde, malgr son
urbanit parfaite, malgr ses dehors exquis et charmants, me semblait
dj une arne o l'on se portait les plus terribles coups, le sourire
aux lvres et des fleurs au front.

Ce qui s'tait pass entre mademoiselle de Maran et la duchesse de
Richeville ne me le prouvait que trop. Je n'avais entendu que des
paroles polies, et leur sens dtourn cachait quelque cruel mystre.

J'avais cependant t trs-entoure. Il me semblait, sans fausse
modestie, qu'on me trouvait belle. J'avais remarqu que mesdemoiselles
de B*** et de P*** avaient  peine dans trois ou quatre contredanses,
tandis que moi et Ursule nous avions d souvent en refuser. Je n'avais
pu m'empcher d'entendre sur mon passage cette espce de murmure
toujours flatteur aux oreilles d'une femme. M. de Lancry, sans
comparaison l'homme le plus agrable de cette runion, avait t
trs-assidu prs de nous, et pourtant le ressentiment de mes impressions
tait triste et amer!

Nanmoins, je dus  cette nuit de fte une pense douce, comme une vague
esprance: M. de Mortagne allait arriver...

Je me faisais une joie de son retour. Je ressentis confusment le besoin
de conseils graves et srs; non-seulement j'prouvais une profonde
aversion pour ma tante, mais ses louanges, mais ses avis, mais ses
remarques me laissaient dans une inquitude continuelle.

J'tais comme ces malheureux qui craignent de trouver du poison dans
tout ce qu'ils portent  leurs lvres.

J'aimais Ursule de toutes les forces de mon me, mais elle tait aussi
jeune, aussi inexprimente que moi; je comptais absolument sur le
dvouement de Blondeau, mais cette excellente femme ne pouvait, ne
savait que m'aimer aveuglment.

Mon tuteur, M. d'Orbeval, le pre d'Ursule, s'tait retir en Touraine,
dans une proprit qu'il possdait, je ne le voyais jamais; d'ailleurs,
il tait compltement domin par ma tante, ainsi que mes autres parents.
Je devais donc regarder l'arrive de M. de Mortagne comme un vnement
trs-heureux pour moi; il m'avait, d'ailleurs, promis de revenir
lorsqu'il pourrait m'tre d'une utilit relle.

Ce qui rendait encore plus vif mon dsir de le voir, c'tait l'espce
d'effroi que ma tante avait manifest lorsque madame de Richeville lui
avait annonc son retour.

Au milieu de ces proccupations de mon esprit, Ursule entra dans ma
chambre; nous causmes du bal; je revins d'autant plus gaiement  parler
du lger sentiment de jalousie qu'elle m'avait inspir avant notre
dpart pour l'ambassade, que pendant toute la dure du bal j'avais joui
du succs de ma cousine.

--Sais-tu bien, ma chre Ursule,--lui dis-je en souriant,--qu' me voir
si rayonnante on a peut-tre cru que c'tait de moi que je paraissais si
contente, tandis qu'au contraire j'tais orgueilleuse de toi? Mais que
nous importe,  nous qui connaissons les secrets de notre coeur?

--Comment trouves-tu M. de Lancry?--me demanda tout  coup ma cousine.

--Mais je le trouve charmant,--lui dis-je, un peu surprise de cette
question subite.--Oui... charmant, surtout quand il ne danse pas avec
cette duchesse de Richeville qui a l'air si imprieux.

Ursule me regarda attentivement, baissa les yeux, garda un moment le
silence et reprit:

--Veux-tu, Mathilde, que je te dise ce que je crois...

--Dis donc vite...

--Eh bien! je crois que mademoiselle de Maran et M. de Versac seraient
enchants de te marier avec M. de Lancry.

D'abord, je fis un geste d'tonnement; puis, je me mis  rire aux
clats.

--Que trouves-tu donc de si draisonnable  cette supposition, Mathilde?
M. de Versac n'a-t-il pas prsent M. de Lancry  mademoiselle de Maran?
celle-ci n'a-t-elle pas trs-instamment engag M. de Lancry  venir
souvent la voir le matin? Or, qui reoit-elle le matin? cinq ou six
personnes trs-intimes. Dans quel but aurait-elle fait une exception en
faveur du neveu de M. le duc de Versac?

--Veux-tu, Ursule, que je te dise ce que je crois?--repris-je en me
servant des termes de ma cousine;--c'est que M. de Versac et
mademoiselle de Maran seraient enchants de te marier avec M. de Lancry.

Ce fut au tour d'Ursule  sourire.

--Quelle folie!--me dit-elle;--un si beau parti pour moi, pauvre fille,
humble et sans fortune! est-ce que cela est possible? non, non; tu sais
mon dsir, ma rsolution de ne jamais me marier; je me rends trop de
justice pour prtendre  ce que je ne puis esprer, et puis demain il
dpendrait de moi d'pouser M. de Lancry, que je ne l'pouserais pas.
Cela te surprend?... Il en est pourtant ainsi; il est trop beau, trop
lgant, trop  la mode... Ce n'est pas l le bonheur que je
rechercherais; je ne suis pas faite pour une position si brillante; ma
vie doit s'couler dans l'obscurit; je ne dois pas avoir d'autre
flicit que la tienne.

--Nous ne serons jamais d'accord sur le rle que tu prtends devoir
jouer... Ma bonne Ursule, tu verras... si j'en crois mon coeur, tu
seras heureuse pour ton propre compte... Mais pour parler de M. de
Lancry, pourquoi veux-tu donc que _les dangereux avantages_ qu'il
possde me plaisent plus qu' toi?

--Pourquoi? parce qu'en m'pousant, M. de Lancry ferait une sorte de
msalliance; tandis que toi, qui possdes, comme tu dis, les mmes
dangereux avantages, tu ne peux, tu ne dois tre, il me semble, que
trs-charme des suites d'un pareil mariage.

--Ursule, tu es folle; M. de Lancry ne pense pas plus  moi que je ne
pense  lui; et d'ailleurs, comme toi, j'aimerais un bonheur moins
brillant, par cela mme beaucoup plus assur.

--Enfin, tu trouves M. de Lancry charmant!

--Mon Dieu! que tu es mchante... Eh bien! oui... autant que l'on peut
trouver quelqu'un charmant quand on l'a vu deux heures...

--Soit, et tu le trouves _surtout charmant quand il ne valse pas avec la
duchesse de Richeville_.

Je ne pus m'empcher de rougir.--Oui,--dis-je  ma cousine; je ne sais
pourquoi cela est ainsi; je ne sais pas davantage pourquoi je rougis en
t'entendant rpter ces paroles que je t'ai dites.

--Pourquoi... pourquoi?... Veux-tu que je te le dise, moi?--reprit
tristement ma cousine. C'est que tu l'aimeras.

--Ursule, encore une fois, tu es folle!

--Non, non, Mathilde... je ne suis pas folle... mon amiti pour toi, ma
crainte de me voir oublie par toi, ma jalousie d'affection, si tu le
veux, me tiennent lieu d'une exprience que je ne puis avoir, et
m'clairent plus que toi peut-tre sur tes propres sentiments...
Mathilde... je devais m'attendre  ce changement dans ta vie, un jour ou
l'autre cela doit arriver... Pardonne... Pardonne-moi donc mes larmes.

Et elle se jeta en pleurant dans mes bras.

Je ne saurais vous dire, mon ami, avec quelle profonde motion je
rpondis  cette preuve de l'affection d'Ursule; je tchai de la
rassurer par les plus tendres protestations.

--Tiens,--lui dis-je en essuyant mes yeux,--il n'en faut pas davantage
pour me faire prendre M. de Lancry en aversion... je te jure...

--Mathilde... tais-toi...--dit Ursule en me mettant doucement sa main
sur ma bouche...--tais-toi... j'ai t sotte, folle, de cder  mon
premier mouvement, mais il a t plus fort que moi; mon pauvre coeur
tait plein, il a dbord, et d'ailleurs, je ne puis rien te cacher de
ce que je ressens pour toi et  propos de toi.

Blondeau interrompit notre entretien; elle entra en disant:

--Ah! mon Dieu, mademoiselle, la jolie voiture! il n'en est jamais venu
de pareilles dans la cour de l'htel, bien sr... et quel charmant jeune
homme vient d'en descendre! Il a demand mademoiselle de Maran, et il
s'est crois sur le perron avec M. Bisson, qui a sans doute encore
cass quelque chose, car il marchait trs-vite, et il s'en est all sans
son chapeau, tant il avait l'air affair.

Ursule me regarda; je la compris. Ce jeune homme dont me parlait ma
gouvernante ne pouvait tre que M. de Lancry.

Je fus choque de cette visite si prompte, il me sembla y voir un manque
de tact; je rsolus de refuser de descendre, dans le cas o mademoiselle
de Maran m'en ferait prier sous un prtexte quelconque.

Nous entendmes un roulement de voiture; Blondeau courut  la fentre et
dit:--Ah! voil dj ce jeune homme qui repart, sa visite n'aura pas t
longue.

Je fus soulage d'un grand poids; je regrettai presque de n'avoir pas eu
 refuser de descendre auprs de mademoiselle de Maran.

Un peu avant dner, nous allmes rejoindre ma tante dans le salon; elle
s'y trouvait seule et semblait trs en colre.

--Eh bien!--nous dit-elle, vous ne savez pas un nouveau trait de cet
abominable brise-tout de M. Bisson? Mais, Dieu merci, il ne remettra
plus les pieds ici.

--M. Bisson a encore cass quelque chose, ma tante?

--Comment? s'il a encore cass quelque chose... eh! mais sans doute, et
cela, c'est la faute de cet imbcile de Servien!--s'cria ma tante avec
un redoublement de fureur.--Je lui avais, une fois pour toutes, dfendu
de laisser jamais seul ce vilain homme dans mon salon. J'tais dans mon
cabinet occupe  crire une lettre, ma porte entr'ouverte, lorsque
tout  coup j'entends un bruit sec et roulant comme celui d'une
crcelle; ne sachant pas ce que ce pouvait tre, je me lve, j'entre
dans le salon, et qu'est-ce que je vois? cet indigne M. Bisson assis
dans mon fauteuil, tenant ma pendule entre ses genoux, et tracassant
dans l'intrieur du mouvement avec mes ciseaux; il avait dj cass le
grand ressort: c'tait l le bruit de crcelle que j'avais entendu.

Mademoiselle de Maran tait si fort en colre, qu'elle ne s'aperut pas
de nos rires touffs; elle reprit:--Mais, en vrit, c'est que je
l'aurais battu si j'en avais eu la force.

--Vous avez donc jur de tout dtruire ici? vous ne pouvez donc vous
tenir tranquille, abominable homme que vous tes! lui dis-je.

--Qu'est-ce que vous voulez donc que je fasse en vous attendant? moi je
m'ennuie quand je ne fais rien,--me rpondit-il si btement, si
froidement, en posant la pendule par terre, que, par ma foi! je n'ai pas
pu y tenir. Je me suis rvolte, je l'ai pouss, je l'ai chass, et il
s'est encouru tout effar.

--Sans emporter son chapeau, que voil sur cette chaise?--dis-je  ma
tante.

--Tant mieux! s'cria-t-elle;--je voudrais qu'il attrapt quelque bonne
fivre crbrale, pour qu'on l'enfermt comme un affreux fou qu'il est,
malgr toute sa science.

Il fallait que mademoiselle de Maran ft bien en colre, car elle
repoussa brusquement les caresses du vnrable Flix, qui rentra dans sa
niche en grondant.

La vue de Flix me rappela la valeur de M. de Mortagne, que j'avais tant
admir dans mon enfance, lorsqu'il avait os battre ce vilain animal; je
me hasardai  demander  mademoiselle de Maran o tait M. de Mortagne
et s'il devait bientt arriver.

Je crois que ma tante aurait voulu me foudroyer d'un regard.

--Est-ce que a vous regarde? Pourquoi me faites-vous cette question-l?
Est-ce que je m'inquite de ce que fait cet homme? Dieu merci! quoi
qu'en dise cette belle duchesse, dont l'me est aussi noire que l'enfer,
qu'il vous suffise de savoir qu'il _est bien o il est_, et qu'il y
_restera longtemps_, entendez-vous? cet affreux jacobin!

Je souligne ces mots, mon ami, parce que je frissonnai malgr moi de
l'expression sinistre, presque froce, avec laquelle ma tante pronona
ces paroles. Je me rappelai involontairement qu'il y avait dix ans,
presqu' la mme place, elle avait jet un regard implacable sur M. de
Mortagne, en cassant, dans sa rage muette, l'aiguille qu'elle tenait
dans sa main.

Je ne trouvai pas un mot  dire ou  rpondre  mademoiselle de Maran,
tant j'tais effraye.

Aprs quelques moments de silence elle reprit:

--Gontran est venu me proposer pour demain,  l'Opra, la loge des
gentilshommes de la chambre; j'ai accept et nous irons.

Je crus tre trs-hroque et prouver mon amiti  Ursule en refusant
cette occasion de revoir M. de Lancry.

--Je suis fatigue du bal, ma tante,--rpondis-je; je prfrerais ne pas
aller  l'Opra.

--Vous prfrerez ce que je vous ordonnerai de prfrer,--rpondit
aigrement mademoiselle de Maran.

Ursule me jeta un regard suppliant.

--J'irai  l'Opra si vous le dsirez absolument.





CHAPITRE X.

L'OPRA.


Ce que m'avait dit Ursule de la possibilit de mon mariage avec M. de
Lancry me fit profondment rflchir lorsque je me trouvai seule.

Peut-tre, sans les remarques de ma cousine, serais-je reste longtemps
sans me rendre compte de l'impression que le neveu de M. de Versac avait
faite sur moi. Je m'interrogeai franchement, en mettant de ct la
prvention favorable qu'inspirent toujours chez un homme l'extrme
distinction des manires, un beau nom et une trs-jolie figure.

Je me demandai si le souvenir de M. de Lancry me troublait, si je
ressentais pour lui quelque intrt. Il me sembla qu'il m'tait
absolument indiffrent; je m'tonnais seulement d'avoir t
dsagrablement affecte en le voyant danser avec madame de Richeville.

Par cela mme que la cause de cette dernire impression me paraissait
inexplicable, je m'obstinais  la dcouvrir, j'y parvins... La remarque
d'Ursule m'avait mise sur la voie.

J'ai toujours cru que les femmes n'avaient souvent de caractre arrt
qu'aprs avoir aim.

Les premires impressions, ou, si cela se peut dire, les premiers
intrts de l'amour une fois en jeu, une fois sollicits, veillent,
dveloppent, exaltent certaines facults de l'me, nobles ou
dangereuses, qui peu  peu envahissent toutes les autres.

Ainsi,  dix-sept ans, je n'avais aucune bonne ou mauvaise qualit
dominante; il et t, je crois, difficile de particulariser, de
prciser mon caractre.

J'tais tour  tour humble et orgueilleuse  l'excs, parce que, dans ma
jeunesse, on m'avait tour  tour flatte jusqu'au ridicule, ou dprise
jusqu' l'insulte; j'tais pieuse par conviction et par nature;
j'prouvais le besoin imprieux de remercier Dieu de tout ce qui
m'arrivait d'heureux. D'abord je poussai ce sentiment, louable pourtant,
jusqu' une purilit blmable, plus tard jusqu' une gratitude impie.
J'tais gnreuse autant que je pouvais l'tre; mais j'avoue  ma honte
que je ne me sentais jamais plus impitoyable envers les malheureux que
lorsque je souffrais moi-mme; j'allais alors avec empressement
au-devant des douleurs d'autrui, pour tcher de les consoler. Le
bonheur, sans me rendre goste, m'absorbait entirement; il fallait
provoquer ma piti pour me faire compatir  l'affection. Tendres ou
cruels, mes ressentiments taient plus durables que violents: je
pardonnais un tort, une offense, mais je ne l'oubliais pas; non que je
cherchasse jamais  nuire  qui m'avait blesse, mais je me vengeais
pour moi par un mpris contenu. Vous le voyez, mon ami, il n'y avait
rien de marqu, rien de bien tranch dans mon caractre.

Eh bien! du jour o je vis M. de Lancry pour la premire fois, une
passion que j'avais jusqu'alors compltement ignore commena de poindre
en moi: d'abord imperceptible, presque insaisissable, puisqu'elle se
manifestait par une vague contrarit de voir un homme que je
connaissais  peine valser avec une femme que je ne connaissais pas.

Hlas! je n'ai pas besoin de le dire, cette passion, qui devait un jour
dchaner toutes les autres, devenir presque le mobile de mon caractre,
cette passion tait la _jalousie_, la jalousie tantt contrainte,
cache, nie par orgueil, tantt avoue, plore, humble et suppliante
jusqu' la bassesse........

....Habitue ds mon enfance  beaucoup rflchir et  me plier sur
moi-mme, ayant une imagination assez vive, un esprit assez pntrant,
je ne fus pas longtemps  rsoudre cette question que ma cousine m'avait
pose:

_Pourquoi m'a-t-il t plus dsagrable de voir M. de Lancry danser avec
madame de Richeville qu'avec toute autre?_

Pourtant, je le rpte, en trouvant M. de Lancry trs-agrable, je ne
ressentais rien qui me part ressembler  l'amour,  ces premires
motions qu'on rve toujours si sereines et si douces.

Et puis d'ailleurs, je pensais qu'il me fallait peut-tre lutter de
toutes mes forces contre ce sentiment, s'il naissait en moi; il pouvait
me rendre la plus malheureuse des femmes; car M. de Lancry ne le
partagerait peut-tre pas, ou, s'il le partageait, ses vues devaient
peut-tre dplaire  sa famille ou  la mienne.

Au milieu de ces proccupations si graves pour une pauvre tte de
dix-sept ans, je regrettais surtout la prsence de mon seul ami, de M.
de Mortagne, en qui j'avais une confiance instinctive. Malheureusement,
les dernires paroles de mademoiselle de Maran firent vanouir les
esprances que madame de Richeville avait veilles en moi en
m'annonant le prochain retour de mon ancien protecteur.

Abandonne au cours de ces rflexions, bien rsolue  pier les moindres
mouvements de mon coeur, j'attendis avec une sorte d'anxit cette
soire, pendant laquelle je reverrais sans doute M. de Lancry pour la
seconde fois.

Nous arrivmes assez tard  l'Opra; la salle tait compltement et
brillamment remplie. Madame la duchesse de Berry assistait  cette
reprsentation.

On donnait le _Sige de Corinthe_.

En entrant dans notre loge, la premire personne que je vis, presque en
face de nous, fut madame la duchesse de Richeville; madame de Mirecourt,
une des amies de ma tante, et M. de Mirecourt, l'accompagnaient. Un
autre homme que je ne connaissais pas tait aussi dans la loge de madame
de Richeville. Sa figure basane et assez austre, quoique trs-jeune,
me frappa.

On ne pouvait rien voir de plus lgant, de plus joli que madame de
Richeville. Son turban de gaze blanche lame d'argent allait
merveilleusement  son teint un peu brun et  ses cheveux noirs comme du
jais; elle portait une robe de velours cerise  manches courtes, et
malgr ses gants longs on pouvait juger de la perfection de ses bras...
Elle tenait  sa main un norme bouquet de roses blanches, l'une des
plus grandes rarets qu'on puisse, dit-on, se procurer en hiver.

Je fis tout au monde pour tre au moins indiffrente  sa beaut; je ne
pus m'empcher d'tre attriste: l'air mlancolique de la valse de
Weber, qu'elle avait valse avec M. de Lancry, vint, pour ainsi dire,
accompagner ces tristes penses.

Madame de Mirecourt se pencha vers madame de Richeville, qui avait la
vue trs-basse, pour lui faire, sans doute, remarquer notre arrive.

La duchesse prit vivement sa lorgnette, et me regarda avec beaucoup
d'attention, mais non plus avec l'affectation hautaine et malveillante
qui m'avait frappe la veille.

On leva la toile. J'aimais tant la musique, l'Opra me semblait si beau,
que j'coutai, que je regardai tout avec une avidit de pensionnaire.

Pendant l'entr'acte, je vis M. de Lancry se prsenter dans la loge de
madame la duchesse de Berry, loge que la princesse n'avait pas quitte
pour entrer dans son salon.

_Madame_ parut accueillir M. de Lancry avec beaucoup de bienveillance,
causa assez longtemps avec lui, et au moment o il allait, sans doute,
se retirer par discrtion, _madame_ daigna le retenir quelques moments
encore.

Lorsqu'il quitta la loge royale, j'tais curieuse de savoir s'il
viendrait nous faire visite, avant que d'aller saluer la duchesse de
Richeville.

Pendant quelques minutes, cette curiosit fut pour moi presque de
l'angoisse; mon coeur battit bien fort lorsque j'entendis ouvrir la
porte de notre loge; je ne doutai pas que ce ne ft M. de Lancry.

C'tait lui.

Je me sentais trouble, je n'osais pas retourner la tte. Il souhaita le
bonsoir  mademoiselle de Maran et  Ursule.

Ma tante me toucha lgrement le bras, et me dit:--Mathilde! M. de
Lancry.

Je me retournai et je m'inclinai en rougissant.

Peu  peu je sentis mon embarras diminuer, et je pris part  la
conversation.

M. de Lancry fut trs-aimable, trs-spirituel. Il connaissait tout
Paris, et tout Paris assistait  cette reprsentation. Je me souviens
parfaitement de cet entretien, car M. de Lancry m'y apparut sous un jour
tout nouveau, et tout  fait  son avantage.

--Voyons, Gontran,--lui dit mademoiselle de Maran,--vous qui allez
partout, mettez-moi donc un peu au fait de tout ce beau monde-l, que je
ne connais pas; j'y suis aussi trangre que ces jeunes filles. Voil
plus de quinze ans que je n'ai mis le pied  l'Opra. Il doit y avoir
ici toute la fleur des pois de la banque? Vous devez connatre a de nom
ou de vue. C'est riche  faire peur aux honntes gens; a a toujours
une loge  l'Opra, tandis que nous autres, nous profitons modestement
des loges de la cour, qui sont les meilleures, Dieu merci.

--Je serais trs-embarrass, madame,--dit M. de Lancry;--car, pendant
quatre mois que je suis rest en Angleterre, bien des loges de _la
Banque_, comme vous dites, ont chang de matre. Je ne reconnais presque
plus personne; la Bourse a tant de caprices, elle fait et dfait tant de
brusques fortunes!

--Il ne nous manquerait plus que de voir ces gens-l riches 
perptuit! a serait d'un joli exemple pour les autres
malfaiteurs,--dit mademoiselle de Maran.--Mais quelle est donc cette
petite femme, aux secondes, en bret rose? Elle est jolie, n'est-ce pas?

--Trs-jolie,--dit M. de Lancry.--Elle et son mari sont les hros d'une
histoire bien simple et bien touchante,--ajouta-t-il avec un accent de
mlancolie qui m'tonna et qui donnait beaucoup de charme  sa
physionomie.

--Ah! mon Dieu! racontez-nous donc cela, Gontran! Comment
s'appelle-t-elle, cette belle hrone?

--Le nom de mes hros est trs-insignifiant... ils s'appellent M. et
madame Duval,--dit M. de Lancry en souriant.

--Duval! mais c'est un trs-beau nom! Est-ce qu'il ne vaut pas bien les
Duparc, les Dupont, les Dumont ou les Dubois? Voyons, Gontran, le roman
de M. et de madame Duval.

--Figurez-vous donc, madame, qu'il y a deux ans...--Puis s'interrompant,
M. de Lancry dit  ma tante:--Tenez, madame, votre sourire moqueur
m'pouvante! Permettez-moi de m'adresser  mademoiselle Mathilde et 
mademoiselle Ursule; elles ne me dcourageront pas, elles
s'intresseront, j'en suis sr,  cette nave histoire.

Je levai les yeux, et je rencontrai le regard de M. de Lancry; je ne pus
m'empcher de rougir.

--Allons! allons! contez votre conte  ces jeunes filles.--Je ne vous
regarderai pas,--dit mademoiselle de Maran;--et si je ris, ce sera 
part moi.

--Eh bien! donc, mademoiselle,--me dit M. de Lancry,--M. et madame Duval
avaient fait un trs-heureux mariage.

--Mais c'est trs-bien!--s'cria mademoiselle de Maran;--a commence
tout juste comme une historiette de l'Ami des enfants ou de Berquin. Je
vous demande un peu si on dirait que c'est un ancien capitaine des
hussards de la garde qui raconte de ces choses-l! Continuez, continuez,
voici la belle princesse Ksernika qui entre dans sa loge avec sa suite.
Vous aurez fini votre historiette avant que le porte-flacon, le
porte-lorgnon, le porte-ventail, le porte-bouquet, le porte-programme,
aient rempli leurs fonctions. Voil une belle princesse qui n'aime gure
les contes de Berquin.

--Je sais, madame,--dit M. de Lancry en souriant malignement,--toute la
diffrence qu'il y a entre un conte de Berquin et madame la princesse
Ksernika; mais je m'adresse  ces demoiselles; je n'ai pas besoin de
leur demander grce pour la nave simplicit de cette histoire, et je
continue:

--M. et madame Duval taient compltement heureux et jouissaient d'une
honnte fortune. Je ne sais quelle banqueroute ou quel abus de confiance
les ruina entirement. M. Duval avait une vieille mre qu'il idoltrait
et qui tait aveugle; elle lui avait abandonn tout ce qu'elle
possdait,  condition de vivre avec lui et sa belle-fille, qu'elle
aimait tendrement. En apprenant leur ruine, le premier, le plus grand
chagrin de M. et madame Duval fut d'avoir  craindre la pauvret pour
leur mre, qui, depuis si longtemps, tait habitue  un bien-tre
presque indispensable  son ge. Ils rsolurent donc de lui cacher ce
dsastre. Son infirmit les aida merveilleusement  raliser ce projet.
Quelques dbris de fortune leur permirent de faire face aux dpenses des
premiers temps. M. Duval savait parfaitement l'anglais et l'allemand, il
fit des traductions; sa femme peignait  ravir, elle fit des dessins
d'album et jusqu' des ventails. A force de travail, de privations et
surtout de prsence d'esprit et d'adresse, ils parvinrent pendant prs
de deux ans  tromper ainsi leur mre, qui, ne trouvant aucun changement
matriel dans ses habitudes, ne douta pas un instant du malheur qui
avait frapp ses enfants, malheur qui lui aurait t doublement funeste,
et par le chagrin qu'elle en et ressenti, et par les privations qu'elle
et voulu s'imposer. Enfin, il y a quelques jours, M. Duval reut cent
mille francs avec une lettre qui lui annonait que cette somme tait une
restitution de la part du banqueroutier qui l'avait ruin.--D'autres
personnes attribuent ce don  un bienfaiteur mystrieux.

--Ce qui parat bien plus probable que le remords d'un malttier,--dit
ma tante.

--Toujours est-il, mademoiselle, que, grce  cette somme, ces bons et
braves jeunes gens, maintenant habitus au travail, ont presque retrouv
l'aisance qu'ils avaient perdue, et leur vieille mre ne s'est pas
aperue qu'elle avait ctoy de si prs la misre.

--a finit comme a avait commenc,--dit mademoiselle de Maran,--et a
prouve que la bonne conduite est toujours rcompense. C'est pour cela
que lorsque la belle princesse Ksernika ira devant le bon Dieu, elle n'y
restera pas longtemps.

--Vous riez, madame,--reprit M. de Lancry;--eh bien! j'aurai le courage
de maintenir cette anecdote comme un des faits qui honorent le plus
notre temps.--Puis, s'adressant  moi:--Ne trouvez-vous pas,
mademoiselle, qu'il y a une bien rare dlicatesse dans cette conduite?
Avoir assez d'empire sur soi pour touffer toute plainte, toute allusion
involontaire au malheur dont on souffre et que l'on cache avec une si
pieuse sollicitude? Avoir, au milieu des inquitudes navrantes de la
pauvret, assez de prsence d'esprit, assez de force d'me pour
conserver toujours le caractre gal et gai que donne l'habitude de la
richesse? N'est-ce pas enfin un noble et touchant tableau, que de voir
ces deux jeunes gens tromper si religieusement leur vieille mre, en lui
crant,  force de travail, un petit coin d'opulence au milieu de leur
froide misre?

--Ah! sans doute, cela est beau, cela est admirable!--dit Ursule d'une
voix mue en portant sa main  ses yeux.--En entendant raconter on
pareil trait,--ajouta-t-elle,--on ne regrette pas d'tre pauvre, puisque
la pauvret inspire de pareils dvouements.

J'tais si trouble que je ne pus trouver une parole, et je trouvai
Ursule bien heureuse d'avoir pu dire quelque chose.

M. de Lancry avait racont avec une grce parfaite cette histoire,
purile sans doute, mais par cela mme pleine de charme dans la bouche
d'un homme comme lui.

Plusieurs fois, pendant ce rcit, j'avais regard M. de Lancry; la
touchante expression de sa physionomie donnait un nouvel attrait  ses
paroles; on ne pouvait, selon moi, apprcier si gnreusement une telle
action sans tre capable de l'imiter.

Je restais muette d'tonnement; je ne m'attendais pas  trouver cette
douce sensibilit sous les brillants dehors d'un homme  la mode. Aussi
mon coeur se serra bien douloureusement quand j'entendis ma tante dire
 M. de Lancry:

--Ma nice Mathilde est si malicieuse avec son air de soeur...
Anglique, qu'elle est bien capable de se moquer de votre conte, au
moins, mon pauvre Gontran.

Je levai vivement les yeux sur M. de Lancry, comme pour le rassurer. Je
rencontrai son regard, mais si triste, mais si dcourag, que je fus sur
le point de pleurer de chagrin et de dpit.

Je ne sais comment cette scne se serait termine sans l'arrive de M.
de Versac, qui ne prcda que de quelques moments le lever du rideau.

J'prouvais un trouble profond, une sorte de vertige que la puissance de
la musique augmentait encore; chacune des penses qui m'agitaient tait,
pour ainsi dire, accompagne d'une harmonie tour  tour rveuse, tendre
ou passionne, qui n'tait que trop d'accord avec l'tat de mon coeur.

Dans certaines circonstances, la musique a des sductions immenses. Elle
semble traduire nos penses les plus secrtes, les plus confuses,
quelquefois mme les plus coupables, dans un langage si enivrant, que
nous nous abandonnons  ses dangereux entranements.

Ainsi, sans songer un instant aux obstacles que pouvait rencontrer le
sentiment qui s'veillait si dlicieusement en moi, berce par ces
adorables mlodies, je me plaisais  rappeler  ma mmoire les
touchantes paroles de M. de Lancry; je me laissais aller  toute
l'admiration que m'inspirait le caractre que je lui supposais. Des
ides de jalousie venaient aussi m'assaillir lorsque,  travers ce songe
veill, je voyais vaguement devant moi la brune figure de la duchesse
de Richeville.

L'acte fini, j'coutais encore; j'tais si absorbe que ma tante dut
m'appeler  plusieurs reprises pour me tirer de ma rverie.

On sortait de la salle; je donnai le bras  M. de Versac; M. de Lancry
donna le bras  Ursule.

Je descendis presque machinalement, entendant, voyant  peine ce qui se
passait autour de moi.

Au moment o l'on vint nous annoncer notre voiture, je sentis un parfum
trs-agrable, mais trs-fort; le frlement d'une toffe toucha ma robe,
et une voix mue, affectueuse, me dit ces mots presque  l'oreille:

Prenez garde, pauvre enfant... on veut vous marier... Attendez M. de
Mortagne...

Je retournai vivement la tte pour voir qui venait de me parler; je
n'aperus que le manteau de satin cerise et le turban lam d'argent de
la duchesse de Richeville, qui descendait lgrement l'escalier devant
moi avec M. et madame de Mirecourt.





CHAPITRE XI.

L'AVEU.


Un mois s'tait pass depuis le jour o j'tais alle  l'Opra avec ma
tante et M. de Lancry.

Celui-ci tait venu trs-rgulirement voir mademoiselle de Maran,
d'abord tous les deux jours, puis tous les jours.

A mesure que notre intimit augmentait, je dcouvrais en lui mille
nouvelles qualits charmantes; on ne pouvait rencontrer un caractre
plus gal, plus prvenant, plus dlicatement attentif. Son esprit fin,
ingnieux, savait si adroitement dguiser la flatterie, qu'il me la
laissait accepter,  moi qui me dfiais toujours des louanges, en me
souvenant des perfides exagrations de ma tante sur les avantages dont
j'tais doue.

Ardent et gnreux, il n'y avait pas une noble cause que M. de Lancry ne
dfendt avec chaleur. Rempli de modestie, il souffrait visiblement
lorsqu'on lui parlait des mrites qui lui avaient valu des distinctions
toujours rares  son ge. Quant  ses succs dans le monde, quoique, par
convenance, un tel sujet ft rarement trait devant moi et devant
Ursule, il tait facile de voir que M. de Lancry n'avait pas la moindre
fatuit. Sa conversation tait, quand il le voulait, sinon srieuse, du
moins instructive. Il avait beaucoup voyag, et voyag avec fruit. Il
parlait des arts avec infiniment de got, et il n'tait pas tranger aux
littratures contemporaines.

Peindre si longuement ses avantages, c'est presque dire que je
l'aimais... oui... je l'aimais.

Comment ne l'aurais-je pas aim? Vivant chez ma tante presque dans la
solitude, ne voyant que lui, et le voyant chaque jour, pouvais-je
rsister longtemps au charme qui le rendait si sduisant? Je vous ai dit
combien tait triste et monotone la vie que je menais chez mademoiselle
de Maran. Ds que M. de Lancry vcut dans notre intimit, tout changea:
l'espoir, le plaisir de le voir, le dsir de lui plaire, la crainte de
n'y pas russir, les ressouvenirs qui succdaient  son absence, les
longues rveries, enfin les mille anxits mystrieuses de la passion me
jetaient dans un trouble continu, et le temps s'coulait avec une
incroyable rapidit.

Je l'aimais... et j'tais tour  tour bien heureuse et bien malheureuse
de cet amour...

J'tais heureuse lorsque dans mes rares accs de croyance en moi, dans
mes jours d'orgueil de jeunesse, d'orgueil de beaut, d'orgueil de
coeur, je me demandais si Gontran trouverait dans une autre les
garanties de bonheur que je croyais possder et que je pouvais lui
offrir, s'il demandait ma main...

J'tais malheureuse, oh! bien malheureuse, lorsque doutant de moi, de ma
beaut, doutant presque de mon coeur, je n'osais croire que Gontran
pt m'aimer; je me persuadais mme qu'il tait plus que jamais attach 
madame de Richeville.

Alors ces mots qu'elle m'avait dits  l'Opra avec un accent si
affectueux:--_Prenez garde, pauvre enfant!_--ces mots me revenaient  la
pense. Dans mon dcouragement, je n'avais plus la force de har cette
femme. J'interprtais ces paroles comme si elle m'et dit: Prenez
garde, pauvre enfant, on veut vous marier  Gontran, vous n'avez rien de
ce qu'il faut pour lui plaire, et vous souffrirez d'un amour que vous
ressentirez seule.

Lorsqu'au contraire ma confiance renaissait, je voyais dans ces mots de
la duchesse une sorte de menace dguise, une sorte de dfense de
prtendre  un coeur qu'elle possdait.

J'tais d'autant plus accable par ces diffrentes penses, que je ne
pouvais les confier  personne. Mon tuteur, M. d'Orbeval, avait rappel
Ursule prs de lui pendant quelque temps. Notre sparation, quoiqu'elle
dt tre de trs-courte dure, n'en avait pas t moins pnible. Dans
ce moment, surtout, l'absence de ma cousine m'tait doublement cruelle.

Lors de mes doutes les plus accablants, je me rassurais pourtant
quelquefois en pensant que mademoiselle de Maran n'aurait pas si
ouvertement, si particulirement reu M. de Lancry, s'il ne lui avait
pas fait part de ses vues. Cependant, jamais ma tante ou M. de Versac
n'avaient fait la moindre allusion  la possibilit d'un mariage entre
moi et M. de Lancry.

Enfin, ces angoisses cessrent.

Le 15 fvrier, je me rappelle ce jour, cette date, ces circonstances,
comme si tout s'tait pass hier; le 15 fvrier, j'tais seule dans le
salon de ma tante, o j'avais cru la trouver, mais elle tait sortie en
donnant ordre de dire aux personnes qui pouvaient la demander, qu'elle
allait rentrer.

Je lisais les _Mditations_ de Lamartine, lorsque j'entendis la porte du
salon s'ouvrir; Servien annona M. le vicomte de Lancry.

Jamais je ne m'tais trouve seule avec Gontran, je me sentis dans un
embarras mortel.

--On m'a dit, mademoiselle, que madame votre tante allait bientt
rentrer, et qu'elle priait les personnes qui viendraient de vouloir bien
l'attendre... Et puis, aprs avoir hsit un moment, il ajouta d'une
voix mue:--Et je ne croyais pas avoir le bonheur de vous trouver ici,
mademoiselle; aussi permettez-moi de profiter de cette rare et prcieuse
occasion pour vous supplier de m'entendre.

--Monsieur... je ne sais... Que pouvez-vous avoir  me
dire?--rpondis-je en balbutiant, avec un battement de coeur presque
douloureux.

Alors, d'une voix tremblante dont je ne pourrai jamais oublier l'accent
enchanteur, il me dit:

--Tenez, mademoiselle, laissez-moi vous parler avec la plus entire
franchise... et soyez assez bonne pour me promettre de me rpondre de
mme.

--Je vous le promets, monsieur.

--Eh bien! mademoiselle, mon oncle, M. le duc de Versac, abusant d'un
secret qu'il a pu pntrer, mais que je ne lui ai jamais confi, tait
dcid  demander pour moi votre main  madame votre tante...

Je l'ai conjur de n'en rien faire.

Le courage me manqua... Je ressentis au coeur un coup violent; je crus
que M. de Lancry avait de l'loignement pour moi, et je rpondis d'une
voix faible:

--Il tait inutile de m'apprendre... monsieur...--Je ne pus achever.

--Non, mademoiselle... cela n'tait pas inutile, permettez-moi de vous
le dire; je ne pouvais autoriser M. de Versac  faire cette demande 
mademoiselle de Maran avant d'avoir eu votre consentement.

--Et c'est mon consentement que vous venez me demander?--m'criai-je,
sans pouvoir cacher ma joie, sans penser  la cacher.

A un mouvement de surprise de M. de Lancry, je regrettai presque ma
franchise; je craignis qu'il ne l'interprtt dfavorablement; je
rougis, je me troublai, et je ne pus ajouter un mot.

Aprs quelques moments de silence, Gontran reprit:

--Oui, mademoiselle, c'est votre consentement que je viens solliciter
sans oser l'esprer. Vous tes libre de votre choix, et j'aurais
toujours regrett d'avoir t le sujet de quelque demande, de quelque
insistance qui auraient pu vous tre dsagrables.

--Monsieur, je...

Gontran m'interrompit et me dit avec un accent de srieuse
tendresse:--Mademoiselle, un mot encore avant de vous voir par un refus
peut-tre renverser non de prsomptueuses esprances, mais des voeux
que j'ose  peine former; permettez-moi de vous exposer toute ma pense.
Vous tes orpheline, vous tes presque seule au monde. Je dois, en
honnte homme, vous tenir le langage srieux que je tiendrais  votre
mre... Vous savez pourquoi... dans cette circonstance, je m'adresse _
vous_... et non pas  mademoiselle de Maran,--ajouta Gontran d'un air
significatif qui me prouva qu'il avait pntr quels taient mes
rapports avec ma tante, mais que, par dlicatesse, il ne pouvait m'en
parler.

Je fus vivement touche de la manire  la fois grave et affectueuse
dont s'exprimait Gontran.

--Je vous comprends,--lui dis-je...--et je vous remercie.

--Quand vous m'aurez entendu,--reprit-il,--vous pourrez, mademoiselle,
prjuger de l'avenir avec autant de certitude que s'il tait accompli.
J'ai peu de qualits peut-tre, mais j'ai toujours t loyal et sincre
dans l'excution de ma parole... J'ai toujours rsolu de ne me marier
qu' une femme que j'aimerais de l'amour le plus respectueux et le plus
vif... de cet amour fervent et saint qui ne ressemble pas plus aux gots
passagers de la premire jeunesse, que la dure des liaisons phmres
qui en sont la suite ne ressemble  la dure du mariage; au contraire de
tout le monde, rien ne m'a toujours sembl plus romanesque qu'une union
tendrement assortie... telle que je la rvais... Pour accomplir ces
voeux, il s'agit seulement de savoir mnager le trsor de flicits
qui peuvent durer autant que nous... Alors on traverse avec
enchantement, dans une confiance mutuelle, une vie de tendresse et
d'amour, que le gnie du coeur peut dlicieusement varier... car,
encore une fois, il n'y a rien de plus romanesque que le mariage...
quand on sait s'aimer.

Je ne sais pourquoi  ce moment le souvenir de madame de Richeville
traversa ma pense. Je ne pus m'empcher de dire  M. de Lancry:

--Pourtant, monsieur, ces liaisons phmres dont vous parlez semblent
quelquefois...

--Ah! mademoiselle,--s'cria-t-il en m'interrompant,--peut-on jamais les
comparer  un bonheur lgitime et vrai? Ah! croyez-moi... quand on aime
pour la vie, on reconnat bien vite le nant de ces coupables
affections. Quel est donc leur charme pour qu'on puisse les prfrer 
un amour bni par Dieu? Parce qu'une femme vous appartient devant le
ciel et devant les hommes, apprciera-t-on moins tout ce qu'il y a de
charme dans une longue soire passe prs d'elle? Jouira-t-on moins de
ses prfrences, parce que chaque jour on les aura mrites aux yeux de
tous  force de soins et de tendresse? Son esprit, sa grce, ses
succs, vous seront-ils moins chers, parce que son regard pourra sans
crainte chercher le vtre, et vous dire: Jouissez de ce que vous
inspirez! Si au milieu du monde elle accueille un signe de vous par un
mystrieux et doux sourire, ce sourire sera-t-il moins doux, parce qu'il
n'annoncera pas une coupable intelligence? Parce que ces fleurs dont
elle est pare ont t choisies par une main amie et respecte,
ont-elles moins d'clat et de parfum! Si l'on veut voyager et se reposer
du tumulte de Paris dans la contemplation des beauts de la nature,
faudra-t-il enlever absolument une fille  son pre, une femme  son
mari, pour jouir de mille ravissements d'un voyage amoureux fait dans un
pays enchanteur et potique? Le beau ciel d'Espagne ou d'Italie
sera-t-il donc voil pour tous ceux qui peuvent s'aimer sans rougir? Oh!
croyez-moi, je vous le rpte, il y a des trsors inpuisables de
bonheur pur, de plaisirs romanesques dans une union base sur l'amour,
telle que je la rve... Car, je vous l'avoue, il me serait impossible de
voir dans le mariage un isolement  deux, une vie indiffrente, ou
seulement convenable et polie!... Oh! non... non... je voudrais
concentrer dans cette vie toutes les joies, toutes les adorations, toute
la puissance de mon coeur! Maintenant, voyez-vous... que je connais
les faux plaisirs de la jeunesse, ils me semblent aussi loin du vrai
bonheur que la superstition est loin de la religion... Je ne sais,
mademoiselle, si vous m'avez bien compris, je ne sais si j'ai pu vous
donner une faible ide de mes sentiments, de mes penses. Si j'tais
assez heureux pour cela, si, contre tout mon espoir, vous me permettiez
d'autoriser la demande que M. de Versac dsire faire pour moi 
mademoiselle de Maran, croyez-en ma foi d'honnte homme...
mademoiselle... aim de vous... je serais en tout digne de vous...

En disant ces trois derniers mots, M. de Lancry, qui tait assis dans un
fauteuil prs du mien, se leva par un mouvement d'une gravit touchante,
presque solennelle.

Je ne puis dire toutes les motions que ce langage si nouveau pour moi
veilla dans mon coeur; il me sembla qu'un nouvel et radieux horizon
s'offrait  ma vue; je fus frappe d'un saisissement dlicieux, car les
paroles de Gontran sur le romanesque d'un bonheur lgitime,
traduisaient, rsumaient compltement mille penses jusque-l vagues et
confuses dans mon esprit.

Ce tableau ravissant de _l'amour dans le mariage_, avec les
dlicatesses, les mystres et les entranements de la passion, me
transporta d'une esprance ineffable.

J'tais trop profondment heureuse pour cacher ma joie, pour mettre la
moindre dissimulation dans ma rponse. Je sentis mes joues brlantes,
mon coeur battre, non de timidit, mais de rsolution gnreuse. Je
voulus tre  la hauteur de l'homme qui venait de me parler avec tant de
sincrit, et dont les paroles m'inspiraient une invincible confiance.

--Je ne serai ni moins franche ni moins loyale que vous,--lui
dis-je.--Je suis orpheline; je ne dois compte qu' Dieu et  moi du
choix que je puis, que je veux faire... J'ai foi dans l'amour que vous
me peignez si doux et si beau, parce que moi-mme bien souvent j'ai rv
cet avenir.

--Mademoiselle, il serait vrai... je pourrais esprer?

--Je vous ai promis d'tre franche... je le serai. Avant que de vous
donner, non pas une esprance, mais une certitude... permettez-moi, 
mon tour, quelques mots sur mes sentiments: ne prenez pas ce que je vais
vous dire pour l'expression d'un doute, bien loin de ma pense... J'aime
ma cousine comme la plus tendre des soeurs. Elle est sans fortune,
elle veut faire un mariage selon son coeur; pour la mettre  mme de
choisir sans se proccuper des questions d'intrt, je dsire lui
assurer la moiti de mes biens. Si elle ne se marie pas, je dsire la
garder toujours prs de moi... Consentez-vous  ce qu'elle soit aussi
votre soeur?

D'abord Gontran me contempla avec tonnement; puis, joignant les mains,
il s'cria:

--Quel noble coeur! quelle me! Comment ne pas approuver, que dis-je?
ne pas admirer une affection si gnreuse? Ne serait-elle pas une
garantie de l'lvation de vos sentiments, s'il tait possible d'en
douter? Et puis ne connais-je pas mademoiselle Ursule? ne sais-je pas
qu'elle mrite tant de dvouement?

--Oh! bien... bien,--dis-je avec entranement,--je le vois, mon coeur
trouve un cho dans le vtre. Maintenant, une dernire question...--ajoutai-je
en baissant les yeux et en balbutiant;--madame la duchesse de
Richeville...

Je ne pus dire que ces mots.

Gontran me rpondit aussitt:--Je vous comprends, mademoiselle... les
bruits du monde ont pu parvenir jusqu' vous... Depuis mon retour
d'Angleterre, ou plutt depuis le bal de l'ambassade d'Autriche, je vous
le jure sur l'honneur, je n'ai t occup que d'une seule pense... je
n'ose dire... que d'une seule personne...

Je tendis la main  Gontran sans pouvoir retenir deux larmes; oh! deux
bien douces larmes.--Si vous voulez la main de l'orpheline... elle est 
vous... devant Dieu, je vous la donne,--lui dis-je.

--Devant Dieu aussi, je fais le serment de la mriter,--dit Gontran,--et
il tomba  genoux d'une manire si charmante, si naturelle, je dirais
presque si pieuse, en portant ma main  ses lvres, que rien ne me parut
exagr dans ce mouvement.

De ma vie... je n'prouvai une impression  la fois plus douce, plus
sereine, plus triomphante.

Je joignis les mains avec force, et je dis d'une voix profondment mue:

--Mon Dieu! mon Dieu! que je vous remercie de me faire maintenant la vie
si riante et si belle!...

Un roulement de voiture qui retentit dans la cour annona le retour de
mademoiselle de Maran.

--Mathilde,--me dit Gontran,--voulez-vous me permettre de faire tout 
l'heure, l, devant vous, ma demande  votre tante?... Alors je pourrais
peut-tre revenir passer cette soire prs de vous.

--Oh! oui, oui,--m'criai-je avec joie,--vous avez raison... Ainsi vous
reviendrez ce soir?

Mademoiselle de Maran entra dans le salon.

--Je gage,--me dit-elle ds la porte du salon,--que vous ne savez pas ce
qu'Ursule est alle faire en Touraine?

--Non, madame.

--Et vous, Gontran?

--J'ignore compltement...

--Eh bien! moi, je le sais; je viens de chez le notaire de M. d'Orbeval,
qui est aussi le mien; il paperassait, devinez quoi... Je vous le donne
en cent... je vous le donne en mille.

--Mais, ma tante..

--Il paperassait des titres, des donations pour Ursule,--dit
mademoiselle de Maran en riant aux clats,--pour Ursule, qui se marie.

--Ursule se marie... sans me l'crire!... Dans sa dernire lettre elle
ne m'en disait pas un mot!--m'criai-je avec une douloureuse surprise.

--Attendez donc... attendez donc; tout  l'heure Pierron, aprs avoir
ouvert la porte cochre, m'a remis quelques lettres que j'ai mises dans
mon sac sans les regarder; il y en a peut-tre une d'Ursule pour vous.

Mademoiselle de Maran fouilla dans son sac, en tira trois lettres, lut
leurs adresses, et dit:--En effet... en voici une timbre de Tours pour
vous.

--Madame,--dit M. de Lancry  ma tante,--ce que je vais avoir l'honneur
de vous dire est bien grave. Je choque sans doute les usages reus en
abordant un tel sujet sans prparation; mais je suis si heureux, et
surtout si jaloux de jouir le plus tt possible du privilge qui me
sera peut-tre accord... que je viens, sr de l'agrment de
mademoiselle Mathilde, vous demander sa main.

--Ah! mon Dieu!--s'cria ma tante;--qu'est-ce que vous me dites donc l,
Gontran? C'est comme un coup de tonnerre... je n'en reviens pas. a ne
s'est jamais vu, un mariage arrang de cette faon-l!

--Vous dites vrai, madame; si vous accordiez votre consentement, et si
j'en crois mon coeur, ce mariage serait unique entre tous les
mariages,--dit Gontran en me regardant.

--Mais c'est qu'en vrit j'en suis tout baubie. a ne se fait jamais
comme a, mon pauvre Gontran! Ce sont les grands parents qui se chargent
de ces ouvertures-l, avec toutes sortes de prliminaires et de
prambules. On en cause quelquefois huit jours, et, aprs d'autres
prambules encore, on fait venir la petite fille, et on lui dit qu'il se
pourrait bien qu'on songet un jour  la marier; que dans ce cas l, un
jeune homme qui runirait tels, tels et tels avantages, semblerait un
parti sortable.

--Eh bien! ma tante,--dis-je gaiement  mademoiselle de
Maran;--figurez-vous que ces huit jours, que ces longs prambules ont
dur, et que vous avez dit  la petite fille qu'un parti sortable se
prsentait...

--Eh bien?--dit ma tante.

--Eh bien! la petite fille accepte avec une profonde
reconnaissance,--dis-je  mademoiselle de Maran en lui prenant
tendrement la main pour la premire fois de ma vie.

Je trouvai cette main glace. Elle serra longtemps la mienne dans ses
longs doigts dcharns, en attachant sur moi un regard perant, puis
elle sourit comme elle pouvait sourire.

Je ne pus vaincre un sentiment de vague frayeur qui se dissipa aussitt.

--Vous voulez donc bien de cet abominable mauvais sujet-l pour mari,
mon enfant?... Allons, soit, je ne veux pas vous contrarier... J'y
consens... sauf l'approbation de M. d'Orbeval, votre tuteur, et celle de
votre oncle, Gontran.

--Il devait vous faire lui-mme cette demande, madame,--dit M. de Lancry
transport de joie.

--Ah! ma tante! vous tes pour moi une seconde mre!...--m'criai-je
dans ma joie, en embrassant mademoiselle de Maran avec effusion.

--Ah! ah! entendez-vous cette folle?--dit ma tante en riant aux clats,
de son rire strident et moqueur; une seconde mre!...

--Hlas! j'avais blasphm en donnant  mademoiselle de Maran le nom
d'une mre... Dieu devait m'en punir cruellement...

Le soir,  neuf heures, Gontran revint avec son oncle, M. de Versac. Il
annona officiellement  ma tante que le roi avait eu la bont de
permettre de substituer son titre de duc et sa pairie  M. de Lancry
lorsque ce dernier se marierait.

--Ce qui fait qu'un jour vous serez duchesse, ce qui est certes fort
agrable, quand on joint  cela plus de cent mille livres de
rentes,--dit mademoiselle de Maran.--Puis elle ajouta:

--A propos de rentes, j'ai fait fermer ma porte ce soir. Nous avons 
causer contrat avec M. de Versac. Les amoureux n'ont rien  y entendre.
Laissez-nous donc tranquilles, et allez-vous-en dans ma bibliothque.

Que dirai-je de cette soire si dlicieusement employe  parler d'un
avenir qui s'offrait si splendide? tait-il possible de runir plus de
chances certaines de bonheur? Esprit, beaut, charme, dlicatesse,
mrite, naissance, fortune, celui que je devais pouser ne possdait-il
pas tous ces avantages?





CHAPITRE XII.

LA LETTRE.


En remontant chez moi, quelle fut ma surprise? je trouvai dans mon
cabinet d'tudes une norme corbeille de jasmins et d'hliotropes, mes
deux fleurs de prdilection.

Nous tions au mois de fvrier. C'tait depuis le matin seulement que
Gontran avait pour ainsi dire le droit de m'offrir des fleurs; je ne pus
concevoir comment en si peu de temps il avait pu runir cette masse de
fleurs, plus rares encore que prcieuses dans cette saison.

Je fus profondment touche de cette prvenance. Blondeau m'attendait.
Je lui dis tout mon bonheur, toutes mes esprances. Aprs m'avoir
coute attentivement, cette excellente femme me rpondit:

--Sans doute, mademoiselle, je crois que M. le vicomte de Lancry est
bien aussi charmant que vous le dites; un jour il sera duc et pair...
c'est possible; mais permettez-moi de vous faire observer qu'avant de se
marier, il est toujours prudent de prendre des informations.

--Comment! des informations? tu es folle! Est-ce que M. le duc de
Versac, son oncle, n'en a pas donn  ma tante...

Blondeau secoua la tte.

--Les informations des parents, mademoiselle, sont toujours bonnes; ce
n'est pas  celles-l qu'il faut croire, ni mme souvent  celles du
monde.

--O veux-tu en venir?

--Tenez, mademoiselle, si vous vouliez me le permettre, je trouverais
moyen, en faisant causer les gens de M. le vicomte  l'office, de savoir
bien des choses.

--Ah! c'est indigne!... Et c'est vous qui osez me parler d'un vil
espionnage!... Rappelez-vous bien une chose,--m'criai-je,--c'est que si
vous faites le moindre cas de mon attachement pour vous, vous me
promettrez  l'instant mme de ne pas faire la moindre question aux gens
de M. de Lancry.

--Mais, mademoiselle, c'est votre tante qui,  bien dire, a arrang ce
mariage! Oubliez-vous donc toutes ses mchancets? la haine qu'elle
portait  cette pauvre madame la marquise votre mre, qu'elle a fait
mourir de chagrin!... Au moment de vous lier pour jamais, rflchissez
bien, mademoiselle... Pardonnez-moi si je vous parle ainsi. Je ne suis
qu'une pauvre femme, mais je vous aime comme mon enfant; ce sentiment-l
me donne des ides au-dessus de ma position et le courage de vous les
dire. Pauvre mademoiselle, vous tes si confiante, si bonne, si
gnreuse, que vous ne vous dfiez de personne. C'est comme pour
mademoiselle Ursule, je ne la crois pas franche, malgr ses soupirs et
ses airs de victime...

--coutez-moi, Blondeau: je comprends qu'une sorte de jalousie
d'affection vous porte  parler injustement de mademoiselle d'Orbeval,
aussi j'excuse ce sentiment; mais je vous prie de ne pas vous permettre
la moindre allusion  une union que je veux contracter, parce qu'elle
est honorable et belle. Je sais ce que je fais; je ne suis plus une
enfant. Ce n'est pas mademoiselle de Maran qui m'a parl de ce mariage;
c'est moi qui lui en ai parl... D'ailleurs, je le sens l... ma mre
vivrait encore qu'elle approuverait le choix de mon coeur...

--Mademoiselle, une dernire observation. Si, comme vous n'en doutez
pas, les renseignements qu'on peut avoir sur M. le vicomte sont bons,
qu'est-ce que cela vous fait que?...

--coutez,--dis-je  Blondeau d'un ton trs-ferme,--je ne puis vous
empcher d'agir  votre tte; mais quoi qu'il doive m'en coter, oui,
m'en coter beaucoup, de me priver de vos services... je vous dclare
que si vous me dites encore un mot  ce sujet, j'assure votre sort et je
vous loigne pour toujours de moi...

--Ah! mademoiselle, ne me regardez pas ainsi. Mon Dieu! c'est comme
lorsque tant toute petite et gare par les mchants conseils de votre
tante, vous m'avez dit _que j'aimais mieux l'argent que tout_.

Et la pauvre femme se mit  fondre en larmes.

--Ah!--lui dis-je avec une impatience chagrine et presque
durement,--j'tais si heureuse! faut-il qu'avec vos ridicules visions
vous veniez me distraire de ce bonheur?

Puis, ne voulant laisser  personne le soin de toucher  la prcieuse
corbeille de fleurs que Gontran m'avait envoye, je la pris et je
l'emportai dans ma chambre. De ce jour, je m'habituai  avoir des fleurs
prs de moi sans rien en ressentir qu'une sorte de lgre torpeur qui
n'est pas sans charme.

Peu  peu l'impatience que m'avait cause Blondeau se dissipa sous le
charme de mes souvenirs de la journe. Mes proccupations avaient t si
puissantes que je n'avais pas encore ouvert la lettre d'Ursule, qui
m'annonait son mariage.

J'ai gard cette lettre ainsi que plusieurs autres... la voici.

On remarquera en la lisant que le style en est un peu prtentieux et
romanesque. Je querellais quelquefois ma cousine sur cette manire
d'crire sans pouvoir l'en corriger.

En me rappellant maintenant toutes les phases de mon _amiti_ pour
Ursule et les suites de son mariage, je ne puis retenir un sourire
d'amertume en lisant ces lignes plores, gmissantes, o elle se pose
si lugubrement en victime.

Mais alors _les temps n'taient pas changs_, j'avais toutes mes
illusions, et je fus cruellement navre du malheur d'Ursule.

Pour tout dire, cette lettre, d'une criture parfaitement correcte et
pose, tait cachete de noir avec une pierre grave, reprsentant une
tte de mort; cachet bizarre qu'Ursule affectionnait beaucoup.

Saint-Norbert, fvrier 1840.

C'en est fait, Mathilde, ta pauvre Ursule est sacrifie; elle n'a plus
qu' vouer sa vie tout entire aux larmes et au deuil. C'est  peine si
au milieu du sombre avenir qui l'attend, elle entrevoit quelques lueurs
de consolation, qu'elle devra, sans doute,  ton amiti chrie... Mais,
mon Dieu! pourquoi m'tonner du nouveau coup qui me frappe? depuis
longtemps ne suis-je pas habitue  souffrir! Victime rsigne au
malheur, je ne puis que courber le front et pleurer!...

Pardon, mon amie, ma soeur, de venir attrister tes joies par ces
plaintes qui s'exhalent de mon me dsole: car, j'en ai le
pressentiment, tu seras heureuse, tu es heureuse selon ton coeur; tu
pouseras celui que tu aimes... Si belle, si riche, si charmante, pour
plaire tu n'as qu' paratre!...

La pauvre Ursule, au contraire, sans charmes, sans attraits, sans
fortune, a t en naissant presque voue au malheur... Que veux-tu?
c'est sa destine... Mais, que dis-je?... non, non, je suis injuste; ne
t'ai-je pas rencontre sur ma route? n'as-tu pas tendu la main  la
petite abandonne? n'a-t-elle pas d  ta gnrosit,  ta touchante
amiti, le plus prcieux des biens, une ducation brillante, comme me le
rpte toujours avec raison mademoiselle de Maran?

Ne t'ai-je pas d... ne te dois-je pas le sentiment le plus doux, le
plus cher  mon coeur? Hlas! sans cela... sans l'espoir involontaire
qu'il me donne... je serais dj morte de dsespoir... tu n'aurais qu'
pleurer ton amie.

coute, Mathilde; c'est une folie, diras-tu... soit... mais c'est une
douloureuse et triste folie, je t'assure... J'ai de funbres
pressentiments, je ne sais quel est le sort qui m'attend... en tous
cas... je voudrais te donner mes livres et cette petite parure de corail
que tu sais.

Hlas! je suis sans fortune, je n'ai rien... Pardonne la pauvret de ce
prsent; mais au moins il te rappellera nos journes de travail et notre
innocente coquetterie de jeunes filles, n'est-ce pas, Mathilde? Tu
pleureras ton amie! n'est-ce pas qu'un vague souvenir d'elle viendra
quelquefois traverser ta pense au milieu des ftes brillantes dont tu
seras la reine?...

Je voudrais avoir ici mon dernier asile. Je suis alle souvent dans le
modeste cimetire du village; il n'a rien de repoussant; c'est une
pelouse verdoyante, entoure d'une haie de sureau et d'aubpine qui au
printemps doivent tre couverts de fleurs. On y voit  et l de simples
croix de bois... Oh! qu'il me serait doux d'tre l confondue avec les
humbles cratures qui reposent dans ces tombes ignores, car j'aurai
pass, comme elles, inaperue dans ce monde...

Pardon, Mathilde, de ce triste commencement de lettre; mais j'ai l'me
si profondment navre que je me suis laisse aller  l'amertume de mes
impressions.

Il faut pourtant t'apprendre le sujet de mes larmes...

Je me marie!

Quel mariage! mon Dieu!... Adieu mes rves de jeune fille! adieu mes
vagues esprances! adieu surtout cette vie de dvouement de tous les
instants que je voulais passer prs de toi!

Un moment j'ai pens  lutter contre l'inbranlable et terrible volont
de mon pre; mais j'ai senti que j'aurais vite us mes forces dans ce
combat ingal, que je serais brise, dans la lutte; et puis une bien
plus puissante raison me faisait un devoir de la rsignation. J'ai obi;
tu sauras bientt pourquoi.

Il y a huit jours, le jour mme o je t'avais crit, sans savoir ce qui
m'attendait, mon pre me fit venir dans son appartement. Tu n'as jamais
vu mon pre que dans le monde, ou devant mademoiselle de Maran qui lui
impose beaucoup; il n'a d te paratre que grave et compass. Ici il est
habitu  dominer,  parler en matre inflexible; sa figure a une
expression toute diffrente; elle est dure, presque menaante.

--Vous n'avez pas de fortune,--me dit-il,--il faut songer  vous
marier. J'ai trouv pour vous un parti inespr, un jeune homme qui a
plus de soixante mille livres de rentes, sans les esprances, et ce
qu'il peut gagner encore; car il gre sa fortune  merveille et entend
parfaitement les affaires. Il viendra ici, demain, avec sa mre.
Arrangez-vous pour lui plaire; car, si vous lui plaisez, le mariage est
conclu. Surtout soyez simple et gaie, car M. Scherin est un garon de
bonne humeur, tout rond et sans faons. Rflchissez  cela; je vous
laisse. Il faut que j'aille  ma ferme _des Sanlaies_. En vrit, cette
malheureuse proprit me cote plus qu'elle ne me rapporte, et vous avez
besoin de faire un bon mariage pour ne pas tre, aprs ma mort, dans une
position pire que mdiocre.

Sans me donner le temps de lui rpondre un mot, mon pre me laissa
seule.

Oh! mon amie, je ne saurais te dire dans quel abme je crus tomber en
entendant ces fatales paroles, moi qui, tu le sais, avais toujours rv
comme toi cette ravissante union des mes qui tt ou tard se
rencontrent, parce qu'elles se cherchent involontairement!!

Je passai la nuit dans les larmes.... Tu me demanderas peut-tre, bonne
et tendre soeur, si j'avais oubli la gnreuse promesse que tu
m'avais faite de partager ta fortune avec moi pour me faciliter un
mariage selon mon coeur, ou bien de me garder prs de toi si je ne
trouvais pas un parti qui me convnt. Non, Mathilde, non, je ne l'avais
pas oublie, cette promesse! Je savais que ton coeur tait assez
grand, assez noble pour la tenir... C'est pour cela que j'ai voulu
rendre impossible le sacrifice que tu voulais faire  notre amiti.

Dans ton dvouement, aussi admirable qu'irrflchi, tu n'avais pas
song  l'avenir; quoique considrables, tes biens ne sont pas assez
grands pour pouvoir ainsi se diviser; avec ta fortune entire, tu es
une trs-riche hritire, et tu peux prtendre aux plus brillants
partis. En la partageant, tu diminues tes chances de moiti.

Sans doute, rester ternellement prs de toi a t un de mes plus doux
rves de jeune fille. Mais qui sait si cet arrangement conviendrait 
celui que tu choisiras pour mari? Grand Dieu! plutt mourir mille fois
que d'tre la cause du plus lger dissentiment entre vous! Je me suis
donc rsigne, Mathilde. J'ai trouv la force de cette rsignation dans
mon amiti, dans mon dvouement pour toi. Je bnirai toujours le
sacrifice que je me suis impos, en songeant qu'il a peut-tre pu
contribuer  assurer ton bonheur  venir.

Hlas! il m'en a bien cot, j'ai pleur, amrement pleur pendant la
nuit qui prcda ma premire entrevue avec M. Scherin.

Oserai-je tout te dire, tout t'avouer? Un moment une pense impie
suspendit mes larmes... La maison de mon pre est entoure de fosss
profonds et remplis d'eau... je me levai... j'ouvris ma fentre... je
mesurai la hauteur; la lune tait voile, il faisait une triste nuit
d'hiver, le vent gmissait, je m'avanai hors du balcon... je me dis:
Mieux vaut une mort criminelle, sans doute, que la vie qui m'attend. Un
vertige me saisit; j'allais peut-tre cder  une funeste inspiration,
lorsqu'en donnant un dernier adieu  tout ce qui m'tait cher, c'est 
dire  toi, ton souvenir m'arrta... Grce encore te soit rendue,
Mathilde! car ce souvenir m'a retenue au bord du prcipice, il m'a
empche de commettre un crime, je me suis rsigne  vivre...

Hlas! cette vie que je dispute si faiblement aux chagrins qui
m'accablent, cette vie ne s'usera-t-elle pas bientt? Oh! si cela
tait... si cela tait! Je bnirais Dieu de me retirer de cette terre,
j'accepterais la mort comme la douce rcompense de tant de sacrifices
que j'ai eu le courage de m'imposer.

Le jour fatal arriva; le matin mon pre me renouvela les plus svres
recommandations. J'attendis avec autant d'accablement que de morne
indiffrence le moment o l'on me prsenterait M. Scherin.

Malgr les ordres, malgr la colre de mon pre, je n'avais mis aucun
soin  ma toilette. Comment en aurais-je eu le courage, mon Dieu!
j'avais une robe noire, vritable emblme des penses qui navraient mon
coeur. Mes cheveux tombaient en longues boucles autour de mon visage
pli par la douleur; je me tenais si courbe sous le poids du malheur
qui m'accablait, que mademoiselle de Maran m'aurait bien certainement
cette fois et avec raison reproch d'tre contrefaite.

Mon pre eut beau me gronder durement, m'ordonner de me tenir mieux, de
prendre un air souriant, je ne pus vaincre les pnibles motions qui
m'agitaient; c'est  peine si je tournai la tte lorsqu'on annona M.
Scherin et sa mre.

M. loi Scherin est, m'a dit mon pre, intress dans de trs-grandes
entreprises, et il augmente chaque jour la fortune que lui a laisse son
pre. Je ne puis rien te dire de sa figure, de ses manires... car je
vois tout  travers un nuage de larmes.

Il faut que M. loi Scherin ne soit pas difficile  sduire; car aprs
son dpart, mon pre est venu me complimenter en m'assurant que j'avais
t parfaitement bien, simple, sans prtention, et que M. Scherin et sa
mre taient partis enchants de moi.

Je suis comme une pauvre prisonnire dont les yeux n'ont pas encore pu
percer les tnbres glaces qui l'environnent. J'ai bien vu vaguement M.
Scherin et sa mre; mais il ne m'en reste qu'une ide indcise. J'ai
entendu plutt qu'cout quelques paroles. J'ai rpondu machinalement.
Aujourd'hui mme on signe le contact, et mon mariage doit avoir lieu
demain ou aprs demain, je crois.

Quand tu me reverras  Paris, dans quelques jours, tu ouvriras tes bras
 la pauvre victime obissante et rsigne....

Pardon, pardon, Mathilde, d'tre venue ainsi attrister ton bonheur; car
un secret pressentiment me dit que tu es heureuse, _qu'il_ t'aime. Tu le
sais depuis le jour de l'ambassade. Je te l'ai dit.--_Tu l'aimeras_,--et
je suis sre qu'il s'est rendu digne de cet amour en le partageant.

Heureuse, heureuse Mathilde, il me faut la certitude de ta flicit
pour m'aider  supporter la vie que je vais misrablement traner,
jusqu' ce que le fardeau de mes souffrances soit trop lourd; alors je
quitterai cette terre de douleur, en jetant un dernier regard de regret
sur les annes passes prs de toi...

Adieu, adieu, bien tristement adieu! Un moment j'avais song  te
supplier  genoux de venir assister  mon mariage pour me donner du
courage; mais j'ai bientt rflchi que ta vue, en me rappelant tout ce
que je perds en me sparant de toi, m'terait le peu d'nergie qui me
reste... Adieu encore! Quand tu reverras ta pauvre Ursule, tu auras,
j'en suis sre, bien de la peine  la reconnatre.

Adieu... oh! adieu! la force me manque; j'ai tant pleur! A toi de
coeur, du plus profond de mon coeur.

URSULE D'ORBEVAL.

Aprs la lecture de cette lettre, je fus atterre.

La pense qui domina toutes les autres fut qu'Ursule, ainsi qu'elle me
le disait, s'tait littralement sacrifie pour moi, dans la crainte de
nuire  mon mariage avec M. de Lancry.

Je fis ensuite presque un reproche  ma cousine d'avoir si peu compt
sur mon affection et sur celle de Gontran. Il rgnait dans sa lettre une
tristesse si profonde, un abattement si dsespr, que je fus
srieusement inquite, redoutant pour elle une maladie de langueur.

Il me restait un espoir. Le mariage d'Ursule pouvait tre retard. Je me
dcidai le lendemain  prier Gontran de partir aussitt pour la
Touraine; il devait supplier ma cousine de rompre cette union, et
l'assurer lui-mme que l'excution de mes promesses ne pouvait apporter
la moindre difficult  notre mariage.

Je passai une nuit trs-agite. Le lendemain j'attendis avec la plus
grande anxit l'arrive de Gontran. Il n'hsita pas un moment  aller
trouver Ursule; il comprit, il partagea mes craintes, mes esprances
avec une adorable bont. Il ne devait pas parler de ce voyage 
mademoiselle de Maran, et partir  l'instant mme. Nous causions de ce
sujet si intressant pour moi, lorsqu'on m'apporta une lettre de
Tours...

Le mariage d'Ursule tait accompli. Sa lettre de la veille avait eu
plusieurs jours de retard.

Cette nouvelle m'accabla. J'tais si heureuse de mon amour pour Gontran
que je comprenais mieux encore combien le sort d'Ursule devait tre
cruel.

Ma cousine m'annonait qu'elle arriverait sous peu de jours avec son
pre et son mari, et qu'elle passerait la fin de l'hiver  Paris.

Je remontai chez moi pour crire  ma cousine, pour me plaindre de son
manque de confiance, pour la consoler, pour l'encourager, pour faire
enfin ressortir  ses yeux les avantages que sa douleur l'empchait
peut-tre d'apercevoir dans cette union qui la dsesprait.

Je trouvai Blondeau dans mon cabinet d'tude; elle me dit qu'une femme,
qui venait me solliciter pour une bonne oeuvre, demandait  me parler.

Je lui dis de la faire entrer.

Je vis une femme enveloppe d'un manteau, et dont les traits taient
absolument cachs par un voile noir trs-pais.

Blondeau sortit.

Cette femme laissa tomber son manteau, releva son voile.

C'tait madame la duchesse de Richeville.





CHAPITRE XIII.

L'ENTRETIEN.


Je fus si surprise, presque si effraye,  l'aspect de madame de
Richeville, que je m'appuyai sur le dossier d'un fauteuil plac prs de
moi.

Pourtant l'expression des traits de la duchesse n'avait rien de
menaant. Elle me parut trs-change, trs-maigrie; elle tait fort
mue, et me regardait avec intrt.

Elle se hta de me dire, comme pour m'engager  l'entendre, et pour me
mettre en confiance avec elle:

--Quelque trange que puisse vous paratre ma visite, mademoiselle,
rassurez-vous. Je viens au nom de nos amis communs, M. de Mortagne.

--Est-il donc ici, madame?

--Hlas! non; et, quoiqu'il soit attendu d'un moment  l'autre, je ne
puis rien encore vous dire de son mystrieux voyage... mais je sais tout
l'intrt qu'il vous porte... Il y a huit ans... en sortant de sa
dernire entrevue avec mademoiselle de Maran, il m'a tout racont... le
conseil de famille, la scne avec votre tante, lorsqu'il vous prenait
dans ses bras et vous apporta dans la chambre de mademoiselle de Maran,
malgr les aboiements de Flix. J'entre dans ces dtails pour vous
prouver que cet homme, le plus gnreux des hommes, avait en moi une
confiance absolue... C'est au nom de cette confiance... que je viens
vous demander la vtre, mademoiselle...

--La mienne... madame?... _vous?_

J'accentuai tellement ce mot--_vous_,--que madame de Richeville sourit
amrement et reprit:

--Pauvre enfant, si jeune encore! croiriez-vous dj aux calomnies du
monde? auraient-elles altr cette bont charmante que M. de Mortagne
prvoyait en vous, et qui se rvle dans tous vos traits?... Pourquoi
accueillir si froidement... cette dmarche dicte par votre seul
intrt, cette dmarche faite pour ainsi dire sous l'autorit d'un homme
qui fut l'un des meilleurs amis de votre mre... dites... pourquoi
m'accueillir ainsi?

Il est impossible de rendre le charme insinuant de la voix de madame de
Richeville, et de peindre le regard  la fois triste et affectueux dont
elle accompagna ces paroles. Malgr la sourde jalousie que je ressentais
contre elle, je fus mue, et je lui rpondis avec moins de scheresse.

--Il m'est permis de m'tonner d'une visite que je n'avais aucun droit
d'esprer, n'ayant pas l'honneur de vous connatre, madame.

--Il y a  peu prs un mois...  la sortie de l'Opra... ne vous ai-je
pas dit ces mots... Pauvre enfant... prenez garde?

--J'ai entendu, en effet, ces mots, madame, mais j'ignorais dans quel
but ils m'taient dits.

--Vous l'ignoriez?--me dit madame de Richeville en attachant sur moi un
regard perant qui me fit rougir.

Ne voulant pas sans doute augmenter ma confusion, elle continua, en
rendant, si cela est possible, sa voix et son regard plus affectueux
encore.

--coutez-moi... Pour vous donner crance en mes paroles... pour que je
puisse aborder le sujet qui m'amne ici, sans tre souponne par vous
d'arrire-pense, il faut que je vous donne quelques explications sur le
pass. De tout temps M. de Mortagne a t mon ami; il m'a autrefois
rendu un de ces services qu'une me gnreuse ne peut acquitter que par
une amiti de toute une vie; et quand je dis amiti... je parle des
devoirs sacrs qu'elle impose... Je ne sais de quelles noires couleurs
votre tante m'a peinte  vos yeux... mais vous saurez un jour, je
l'espre, que mes ennemis les plus mortels n'ont jamais os contester
mon courage et mon dvouement  mes amis... Plus tard... vous connatrez
peut-tre le motif de mon ternelle gratitude envers M. de Mortagne...
Je savais, je sais tout l'intrt que vous lui inspirez... Oh, ce qu'il
aime, je l'aime...

Voil dj un motif pour que vous m'intressiez vivement... n'est-ce
pas? J'ai des haines bien acharnes souleves contre moi... mais il n'en
est pas de plus violente, de plus implacable que celle de mademoiselle
de Maran... Je sais que votre tante a tout fait pour rendre votre
enfance malheureuse... maintenant elle fait tout pour vous rendre la
plus malheureuse des femmes... vous devez la har au moins autant que je
la hais... Voil encore un motif pour que vous m'intressiez... Vous
arracher  ses mchants desseins, vous dvoiler de nouvelles
perfidies... prouver enfin mon amiti, ma gratitude  M. de Mortagne, en
agissant pour vous comme il aurait agi lui-mme... voil des motifs
assez puissants pour exprimer l'intrt que je vous porte, il me
semble...

--Madame, j'ai pu avoir  me plaindre de mademoiselle de Maran; mais
depuis quelques jours elle a tant fait pour moi que je dois oublier
quelques contrarits de jeune fille.

J'appuyai  dessein sur ces mots, _elle a tant fait pour moi_, afin de
bien donner  entendre  madame de Richeville que je voulais parler de
mon mariage avec Gontran.

La duchesse secoua tristement la tte, et me dit:--Elle a tant fait pour
vous!... Oui, vous dites vrai... elle n'a jamais tant fait pour votre
malheur.

De ce moment, je crus deviner le sujet de la visite de madame de
Richeville. Elle aimait Gontran, son mariage avec moi la rendait
furieuse de jalousie, elle tait aussi adroite que dissimule, elle
venait sans doute calomnier M. de Lancry, afin de rompre une union
qu'elle abhorrait.

En partant de cette pense, d'abord Gontran me devint encore plus cher,
en voyant combien on me disputait son coeur. Je fus presque fire de
voir une femme comme madame de Richeville, si belle, si hautaine, si
ddaigneuse du monde, avoir recours  un dguisement, aux faussets les
plus habiles et les plus compliques, pour venir jouer humblement auprs
de moi un rle odieux.

Bien dcide  envisager la conduite de la duchesse sous ce point de
vue, je rpondis trs-schement  madame de Richeville:

--Je vous rpte, madame, que _maintenant_ je ne puis qu'tre
profondment reconnaissante et touche de tout ce que mademoiselle de
Maran fait pour moi.

--Cela doit tre ainsi,--dit madame de Richeville, et c'est parce que
cela est ainsi, et c'est parce que vous pouvez aveuglment tomber dans
le pige qu'on vous tend... malheureuse enfant, que je viens  vous.
Vous tes abandonne de tous, isole de tous! Regardez autour de vous,
depuis que votre ami... votre seul protecteur est parti...  qui
demander conseil?  qui vous fier?

--A personne... vous avez raison madame.

--A personne? pas mme  moi, voulez-vous dire?... Cela est cruel,
Mathilde... Oh! ne vous offensez pas de cette familiarit. J'ai presque
le double de votre ge, et puis je ne sais que faire, je ne sais que
dire pour rompre cette froideur de glace qui vous loigne de moi.
Pardonnez si je me sers en vous parlant de termes trop affectueux
peut-tre... Mais, mon Dieu! dans ce moment est-ce que je puis faire
attention  ce que dit mon coeur?...

Il fallait ma prvention, ma jalousie contre madame de Richeville, pour
ne pas tre dsarme par la grce enchanteresse avec laquelle la
duchesse dit ces derniers mots.

Ainsi que cela arrive toujours, dans la disposition d'esprit o je me
trouvais, certaines paroles meuvent profondment, ou bien elles
rvoltent d'autant plus qu'elles ressemblent davantage  un cri de
l'me. Je rpondis donc  madame de Richeville:

--Je dsirerais, madame, savoir le but de cet entretien; s'il n'en a pas
d'autre que de rveiller mes anciens griefs contre mademoiselle de
Maran, tout en vous remerciant de l'intrt que vous me portez au nom de
M. de Mortagne, je ne puis que vous rpter, madame, que _maintenant_ je
n'ai qu' me louer de mademoiselle de Maran.

--Il faut que vous ayez dj bien souffert, que vous ayez t bien
contrainte, pour vous possder ainsi  dix-sept ans,--me dit madame de
Richeville, me regardant avec une expression de piti douloureuse, ou il
faut que vos prventions contre moi soient bien invincibles...

Alors elle dit en se parlant  elle-mme:

--A quoi bon tenter... Qu'importe?... C'est un devoir;--et s'adressant 
moi, elle me dit vivement...--Oui, c'est un devoir et je
l'accomplirai... On veut vous marier  M. de Lancry!

--Mademoiselle de Maran et M. le duc de Versac ont confirm une
rsolution que M. de Lancry et moi nous avions prise, madame. Et ce
mariage est assur, rpondis-je, tout orgueilleuse, triomphante de
pouvoir craser ma rivale par ces mots, peut-tre messants dans la
bouche d'une jeune fille.

--Savez-vous ce que c'est que M. de Lancry?

--Madame...

--Eh bien! je vais vous le dire, moi. M. de Lancry est un homme
charmant, rempli de grces, d'esprit et de bravoure, de formes
parfaites, d'une lgance acheve; vous savez cela, n'est-ce pas,
malheureuse enfant? Ces brillants dehors vous ont sduite, je ne vous en
fais pas un reproche; mais sous ces brillants dehors se cachent un
coeur dessch, un gosme intraitable, une insatiable avidit qui
cherche  se satisfaire par un jeu effrn. Depuis longtemps il a
presque entirement dissip sa fortune; il a des dettes considrables.
Croyez-moi, Mathilde, mademoiselle de Maran a facilit, a protg ce
mariage, parce qu'il doit vous prcipiter dans un abme de malheurs
incalculables: aussi je vous en conjure, au nom de votre ami M. de
Mortagne, attendez son retour, qui doit tre prochain, pour conclure
cette union; vous ne savez pas quel est l'homme que vous avez choisi!
encore une fois, je vous en supplie, attendez M. de Mortagne;
attendez-le au nom de votre mre.

--Assez, madame!--m'criai-je indigne;--je ne souffrirai pas que le nom
de ma mre soit invoqu  propos d'une calomnie  laquelle vous ne
craignez pas de descendre, vous... vous, madame la duchesse... Ah!
madame, quel mal vous ai-je donc fait pour tenter d'empoisonner ce que
je regardais, ce que je regarde encore, Dieu m'entend... comme le seul
bonheur, comme le seul espoir de ma vie. Ah! je frmis d'pouvante en
songeant que ces odieuses paroles prononces par toute autre que par
vous, madame, auraient peut-tre altr la confiance, l'admiration,
l'amour que j'ai pour M. de Lancry.

--Vous auriez peut-tre cru  ces paroles si toute autre que moi vous
les et dites,--rpta madame de Richeville en me regardant
attentivement et en semblant chercher le sens de ma pense.--Pourquoi
m'accordez-vous moins de confiance qu' toute autre?

--Pourquoi? Vous me le demandez! Mais il s'agit de M. de Lancry,
madame... Mais tout isole que je sois, certains bruits.

--Ah! la malheureuse enfant! elle me croit jalouse de M. de
Lancry!--s'cria madame de Richeville avec un accent de surprise,
presque d'effroi.--Alors tout est perdu, Mathilde! vous croyez cela...
Mon Dieu! mon Dieu! j'ai donc t bien calomnie auprs de vous, pour
que vous me supposiez coupable d'une telle infamie. prise de M. de
Lancry, je viens le calomnier auprs de vous pour rendre impossible un
mariage qui me mettrait au dsespoir! Dites, dites! n'est-ce pas cela
que vous croyez?

--Dispensez-moi de vous rpondre, madame!

--Eh bien! moi, je vais vous faire un aveu. Il est pnible, oh! il est
bien cruel; mais que m'importe? il peut vous sauver.

Aprs avoir longtemps hsit, madame de Richeville dit enfin d'une voix
altre en rougissant beaucoup, et avec toutes les marques d'une
profonde confusion:

--Apprenez donc que, comme vous... j'ai aim M. de Lancry; oui, comme
vous j'ai t sduite par ses brillants dehors... Mais j'ai bientt
dcouvert tout ce qu'il y avait en lui d'gosme, d'indiffrence, de
duret, de cruaut mme, lorsque sa vanit tait satisfaite. Aussi
maintenant, je ne sais pas qui l'emporte dans mon me, de ma haine ou de
mon mpris pour lui...

Ces derniers mots de madame de Richeville me semblaient si odieux, que,
perdant toute mesure, je m'criai:

--Pourtant lors de ce bal de l'ambassade... madame, vous ne pensiez pas
ainsi!

Madame de Richeville haussa les paules avec un mouvement d'impatience
douloureuse:

--coutez-moi donc... vous saurez pourquoi j'ai agi ainsi  ce bal, et
vous connatrez M. de Lancry. Il y a prs d'une anne, je venais
d'prouver un grand malheur; j'tais la plus dsole des femmes...
Puissiez-vous, Mathilde, ne jamais sentir combien la souffrance nous
rend faibles; puissiez-vous n'tre jamais malheureuse pour ne pas
connatre le charme dangereux d'une voix amie qui nous console et qui
nous plaint. Je crus aux protestations de M. de Lancry, je l'aimai avec
sincrit, avec dvouement; j'tais pour lui la meilleure, la plus
tendre des amies, je vivais presque dans la retraite, cherchant 
prvenir toutes ses penses, tous ses dsirs. Un jour je ne le vois pas
venir chez moi, je m'inquite, j'envoie chez lui... Il tait parti le
matin pour Londres sans m'crire un mot, et laissant au monde le soin de
m'apprendre qu'il allait rejoindre en Angleterre je ne sais quelle fille
de thtre qu'il m'avait donne depuis quelques jours pour rivale. Cette
conduite tait si brutale, si lche, que ma colre tomba sur moi-mme.
Je m'indignai d'avoir t la dupe de cet homme. A mon grand tonnement,
l'indiffrence la plus absolue, la plus ddaigneuse, succda  un
sentiment que la veille je croyais indestructible. Il est des outrages
si mprisables, qu'ils n'inspirent pas la colre, mais la piti. Lorsque
je rencontrai M. de Lancry  l'ambassade, je le revoyais pour la
premire fois depuis qu'il m'avait si bassement sacrifie. Malgr son
assurance, il fut embarrass... Je n'prouvai rien... rien que le dsir
de lui prouver mon mpris en l'accueillant avec autant d'apparente
affabilit que si je me trouvais avec lui dans les termes de familiarit
autorise par une ancienne amiti... ma vengeance n'allait pas au del.
Mais pour un homme du caractre de M. de Lancry, et en gnral pour tous
les hommes... rien n'est plus blessant, plus cruel, que de voir sourire
indiffremment la victime qu'ils ont voulu frapper  mort... Je vous ai
dit avec quel intrt M. de Mortagne m'avait parl de vous, je vous
regardais avec une affectueuse curiosit lorsque mademoiselle de Maran
m'interpella pour me dire quelques paroles sanglantes dont vous n'avez
pu comprendre le sens dtourn. J'eus assez d'empire sur moi pour ne lui
rpondre que par un fait qui devait la frapper presque de frayeur...
l'arrive de M. de Mortagne, que je savais d'une manire certaine; il a
t la victime d'une abominable machination. Avant peu vous le verrez.

--Mon Dieu, madame,--m'criai-je,--qu'est-ce que cela signifie?

--Je ne puis encore vous le dire,--reprit madame de Richeville;--mais
bientt il sera ici. C'est pour cela que je vous supplie de l'attendre
avant de contracter ce fatal mariage... Encore quelques mots, ajouta la
duchesse en voyant mon impatience, et je vous laisse. Le soir mme, 
l'ambassade, les projets de votre tante et de M. de Versac n'taient
plus un mystre. On disait partout que le duc n'avait fait revenir son
neveu d'Angleterre que pour ce riche mariage. Lorsque le surlendemain je
vous vis  l'Opra, dans la loge des gentilshommes de la chambre, je ne
doutai plus de la ralit de ces bruits. Votre tante et M. de Versac les
avaient,  dessein, confirms, en vous faisant trouver, en grande loge 
l'Opra, avec M. de Lancry, afin d'empcher tout autre parti de se
prsenter. Mademoiselle de Maran savait qu'un jeune homme, dont je vous
parlerai bientt, auquel M. de Mortagne s'intressait vivement, et qui
vous avait vue  l'ambassade, car vous aviez fait sur lui une vive
impression, devait faire demander votre main... Je sentis le danger que
vous couriez. A la sortie de l'Opra, je vous dis: Pauvre enfant, prenez
garde! Je ne voulais pas me borner  cet avertissement strile... Ce que
je vous dis aujourd'hui, je voulais vous le dire avant que M. de Lancry
n'et fait impression sur votre coeur; dou des avantages qu'il
runit, favoris par votre tante, il devait vous plaire...
Malheureusement, le lendemain de cette reprsentation de l'Opra, j'ai
t souffrante, puis je suis tombe assez gravement malade pour ne
pouvoir donner de suite  mon projet... Dans cette extrmit, je
m'ouvris avec toute confiance  madame de Mirecourt, une femme de mes
amies, qui voit souvent votre tante; je la chargeai de tcher de vous
parler en secret, afin de vous clairer sur le mariage qu'on voulait
vous faire faire, et de vous supplier d'attendre le retour de M. de
Mortagne. Votre tante se mfiait de madame de Mirecourt; elle savait
notre liaison, elle l'empcha de se trouver seule avec vous... Alors je
maudis encore davantage les souffrances qui me retenaient chez moi.
Chaque jour votre amour pour M. de Lancry devait augmenter; je voulus
vous crire, je craignis que votre tante n'interceptt ma lettre,
j'tais au dsespoir en songeant que peut-tre, prvenue  temps, vous
n'auriez pas engag votre avenir... je vous porte tant d'intrt!... Que
cette pense m'tait cruelle!... Mais, hlas! je le vois  votre
froideur, Mathilde, je ne vous convaincs pas; dans votre dfiance vous
vous demandez toujours la cause de cet intrt si puissant que je vous
porte. Mon Dieu, faut-il vous rpter encore qu'en tchant de vous
sauver je m'acquitte envers M. de Mortagne?

--Et vous vous vengez de M. de Lancry, madame!--dis-je avec amertume.

--Je me venge, Mathilde?--reprit doucement la duchesse.--Faut-il donc
tre absolument conduite par un tel motif pour vous prendre en
affectueuse piti? Le coeur ne se brisera-t-il pas de douleur en vous
voyant, pauvre petite, si jeune, si intressante, abandonne, perdue au
milieu de ces mchants gostes, devenir  la fin victime de la haine de
votre tante et de la cupidit de M. de Lancry?

--C'est trop, madame!--m'criai-je dans un accs d'orgueil
rvolt;--suis-je donc aprs tout si mal ou si peu doue, que M. de
Lancry, en recherchant ma main, n'ait en vue que ma fortune? Parce qu'il
vous a trompe, odieusement trompe, je le veux, est-ce une raison pour
qu'il n'apprcie pas un coeur qui se donne  lui avec ivresse? Et qui
vous dit, madame, que vous l'ayez aim comme il mritait d'tre aim? Et
qui vous dit que toutes les femmes qu'il a aussi indignement trompes
l'aient aim autant que moi? Et qui vous dit, madame, que ce n'est pas
parce que son me est gnreuse et grande qu'il sait mesurer toute la
distance qui existe entre une liaison coupable et un amour sacr aux
yeux de Dieu et des hommes? Et de quel droit lui reprochez-vous une
lchet... vous qui avez commis une grande faute? Et de quel droit
venez-vous comparer votre amour au mien?

--O mon Dieu, mon Dieu! entendre cela,--dit madame de Richeville en
cachant sa figure dans ses mains avec une expression de douleur et
d'humilit qui m'et frappe si je m'tais sentie moins indigne; mais,
hlas! je ne pus modrer mon langage et je regrette aujourd'hui sa
cruaut. Entrane par le dsir de venger Gontran des calomnies dont je
le croyais l'objet, je continuai:

--Vous dites qu'il n'a plus de fortune! qu'il l'a dissipe... Tant
mieux, madame, je suis doublement heureuse de pouvoir lui offrir la
mienne. Il a, dites-vous, cherch des ressources dans le jeu!...
Dsormais riche, il n'aura pas  recourir  ce moyen... Vous croyez
qu'il me trompe, madame; rassurez-vous... rassurez-vous; l'envie, la
jalousie, prennent souvent leurs mchantes esprances pour de la
prvision... Le vritable amour est plus heureux; fort de son
dvouement, de sa gnrosit, il prvoit srement la rcompense qu'il
mrite et qu'il obtient.

Madame de Richeville redressa son beau visage, qu' ma grande surprise
je vis baign de larmes et douloureusement contract.

Je vous l'avoue, mon ami, malgr mon indignation, je ne pus m'empcher
d'tre bien mue en voyant cette femme, ordinairement si fire et si
hautaine, couter mes reproches avec tant de rsignation.

Elle prit ma main, que je n'eus pas le courage de retirer, et elle me
dit avec un accent de tristesse profonde:

--C'en est fait, Mathilde, il n'y a plus d'espoir... vous tes victime
d'un sophisme qui m'a perdue... qui a perdu bien des femmes... Moi
aussi, lorsque j'ai aim M. de Lancry, je me suis dit: Ne suis-je pas
plus belle, plus sduisante que mes rivales?... Elles n'ont pu fixer ce
coeur inconstant, dompter ce coeur altier et ddaigneux qui se joue
des sentiments les plus dvous... moi j'y russirai. Hlas! Mathilde,
je vous ai dit ma honte et mon outrage. Maintenant, ne croyez pas que je
veuille un instant me comparer  vous, que je pense l'emporter sur le
charme de votre personne, sur ce rare assemblage de qualits aimables
qui vous distinguent. C'est ce charme, ce sont ces qualits que j'avais
presque devines, qui m'ont encore rendue plus jalouse de servir la
protge de M. de Mortagne... Sans mesurer la porte de vos paroles,
pauvre enfant, tout  l'heure vous m'avez fait bien cruellement
ressentir la diffrence qui existait entre l'amour que j'avais pu offrir
 M. de Lancry et celui que vous lui donnez... Vous avez raison,
Mathilde... si M. de Lancry pouvait tre touch de tout ce qu'il y a
d'adorablement bon et de dvou dans votre amour pour lui, vous pourriez
esprer le bonheur que vous rvez. Mais, croyez-moi,--ajouta la duchesse
en baissant la voix et en arrtant sur moi un regard baign de larmes
qui m'alla au coeur,--croyez-moi, quelque coupable que soit un
amour... quelle que soit la femme qui aime et qui se dvoue
sincrement... jamais un homme d'un coeur lev, d'un caractre
gnreux, ne rpondra par l'insulte et par la cruaut  des preuves
d'attachement profond... Une telle conduite annonce toujours un mchant
naturel... Pourtant, Mathilde, peut-tre avez-vous raison  votre insu
et au mien... Peut-tre tes-vous destine  changer compltement le
caractre de M. de Lancry... Certes, si la beaut, la grce, les
perfections les plus aimables peuvent oprer ce prodige... vous y
parviendrez... Mais, hlas! croyez-moi, si j'avais eu la moindre
esprance de cette conversion, je me serais fait un crime de venir
branler votre croyance, votre foi dans cet amour... Enfin... l'avenir
dcidera... Adieu, Mathilde... adieu... un jour peut-tre vous me
connatrez mieux... un jour peut-tre, pauvre enfant, vous me direz avec
amertume:--Que ne vous ai-je coute!...--Mais, grand Dieu! j'aimerais
mieux rester  vos yeux ce que je vous parais sans doute, une femme
mchante et perfide, que de voir mes prvisions justifies par vos
malheurs. Adieu... encore adieu une dernire fois... Vous ne voulez pas
attendre l'arrive de M. de Mortagne?

--Madame,--rpondis-je, touche des larmes de madame de Richeville,--je
vous en supplie, cessons cet entretien. Quelques paroles que je
regrette, oh! que je regrette profondment, me sont chappes. Que du
moins elles vous prouvent que la chaleur avec laquelle j'ai dfendu M.
de Lancry part d'un coeur qui lui appartient  jamais.

--Un dernier mot, et je vous quitte,--me dit madame de Richeville;--ce
que je vais vous dire n'altrera en rien votre rsolution; mais je ne
dois pas vous cacher ce qui tenait aux projets de M. de Mortagne  votre
gard. Avant son dpart pour l'Italie, songeant  votre avenir, il
m'avait, ainsi que je vous l'ai dit, parl d'un mariage entre vous et le
fils d'un de ses meilleurs amis, M. Abel de Rochegune, qui avait alors
vingt ans et dont la fortune devait tre considrable. Ce jeune homme
paraissait  M. de Mortagne un parti digne de vous. Aujourd'hui M. de
Rochegune, par la mort de son pre, un des plus nobles caractres de ce
temps, se trouve matre de grands biens. Il arrive d'un voyage, chacun
s'accorde  vanter son esprit et ses qualits: sans tre belle, sa
physionomie a infiniment de charme... Il vous a vue  l'Opra, il tait
dans une loge le soir o vous tes venue  ce thtre pour la premire
fois; il a t frapp de votre beaut, et sans l'affectation avec
laquelle mademoiselle de Maran a proclam d'avance votre mariage avec M.
de Lancry, M. de Rochegune et demand la grce de vous tre prsent.
Si M. de Mortagne et t ici, il vous et amen son protg. Encore une
fois, je vous dis cela, Mathilde, pour vous prouver que votre rsolution
de ne pas attendre pour vous marier l'arrive de votre seul ami, pourra
lui tre d'autant plus pnible, qu'il avait des vues auxquelles votre
bonheur lui semblait attach.

--M. de Mortagne, dont je n'oublierai jamais les bonts, madame, serait
ici, que je lui rpondrais... que j'ai fait un choix honorable,
qu'aucune considration ne m'empchera de m'unir  M. de
Lancry...--rpondis-je avec cette inflexible opinitret de volont qui
caractrise l'amour profond, aveugle, encore exalt par la
contradiction.

--Adieu donc, Mathilde!--dit madame de Richeville d'un ton
pntr,--donnez-moi l'assurance que vous croyez au moins au
dsintressement de ma dmarche, cela me consolera du chagrin de n'avoir
pu gagner votre confiance... Dites, dites que vous ne conserverez pas de
moi un mauvais souvenir.

J'allais lui rpondre, lorsque Blondeau entra brusquement.

Madame de Richeville baissa son voile.

--Mademoiselle,--me dit Blondeau,--mademoiselle de Maran vous prie de
descendre chez elle.

Madame de Richeville me fit une modeste rvrence et sortit.

Maintenant je sais,  n'en pas douter, que madame de Richeville n'tait
pas guide par une odieuse arrire-pense en me parlant ainsi. Elle
ressentait vritablement pour moi une affectueuse compassion. Sa
reconnaissance envers M. de Mortagne, l'intrt qu'inspirait ma
position, avaient t les seuls mobiles de sa dmarche.

Maintenant je sais que cette femme runit en elle les plus tranges
contrastes. Elle passe la moiti de sa vie  pleurer amrement les
fautes qu'elle a commises, et cela du fond de l'me, et cela sans
hypocrisie. Sa position, son caractre altier, lui rendent toute
dissimulation aussi inutile qu'impossible.

Non, c'est une de ces cratures  part, puissantes pour le mal comme
pour le bien: elle est sortie des mains de Dieu pure, noble et grande;
l'ducation, le monde, la vie qu'on lui a faite, bien plus encore que
ses mauvais penchants, l'ont rendue coupable. Mais il y a en elle de si
vaillantes qualits, son esprit est si juste, son jugement si suprieur,
son coeur est rest si bon, son me si gnreuse, que, s'levant
parfois dans un milieu de ressouvenirs dsols et de repentir fervent,
elle jette vers le ciel un regard suppliant et dsespr, et vers la
terre un sourire d'amertume et de ddain.

Plus tard, je raconterai quelques traits admirables de cette femme, qui
eut des torts sans doute, mais qui fut toujours si indignement
calomnie; je vous dirai son pouvantable mariage, qui seul peut-tre
l'a jete dans l'abme, dont elle sort parfois pure par une expiation
douloureuse.

Qu'on juge maintenant des remords qui m'accablent au souvenir de la
duret mprisante avec laquelle j'accueillis sa dmarche, dicte par le
plus touchant intrt: je n'ose dire encore par la plus funeste
prvision...

A peine madame de Richeville fut-elle sortie, que j'allai chez ma tante.
La premire personne que j'aperus auprs d'elle fut Gontran.





CHAPITRE XIV.

LA JUSTIFICATION.


En voyant M. de Lancry, je ne pus m'empcher de rougir encore
d'indignation en songeant aux calomnies dont je le croyais la victime.

--Je vous fais descendre, Mathilde,--me dit ma tante, parce que voil
Gontran qui m'obsde de questions  propos de la corbeille. Il me
demande quel est votre got, quelles sont les parures que vous dsirez.
Il vaut beaucoup mieux que vous lui disiez cela que moi... Arrangez-vous
ensemble... faites ce beau travail. Voil de quoi crire.

Et elle me montra son bureau, car nous tions dans sa bibliothque.

Servien entra au mme instant, et dit  sa matresse:--Mademoiselle, M.
Bisson est dans le salon.

--Et vous le laissez seul! il va tout briser!--s'cria mademoiselle de
Maran en sortant prcipitamment pour s'opposer aux nouveaux mfaits du
savant, qui, aprs quelque temps d'exil, tait rentr en grce auprs
d'elle.

Je me trouvai seule avec Gontran. Hsitant  lui raconter la visite de
madame de Richeville, je gardais le silence.

Gontran me dit:--Je suis trs-content du dpart de mademoiselle de
Maran, car j'ai  vous parler bien srieusement.

--De la corbeille?--lui dis-je en souriant.

--Non,--reprit-il d'un air grave, presque triste, qui me serra le
coeur.--Hier, je vous ai parl de l'avenir, de mes projets, de mes
sentiments... Vous m'avez cru, vous avez bien voulu me confier le soin
de votre bonheur, vous m'avez gnreusement donn votre parole. Hier,
tout au ravissement que me causait ce succs inespr, je n'avais pas
song  vous parler du pass... et toujours le pass... est une bonne ou
mauvaise garantie pour l'avenir. Tout  l'heure un scrupule m'est venu.
Vous tes orpheline; votre tante est amie intime de mon oncle M. de
Versac; elle est remplie des prventions les plus favorables  mon
gard. Si j'avais quelques dfauts, quelques vices, ce n'est pas elle,
ce n'est pas M. de Versac qui vous en avertiraient, n'est-ce pas? Vous
vous tes montre envers moi si loyale, si confiante... que la noblesse
de votre conduite m'impose des devoirs... Vous tes seule... vous tes
entoure de personnes qui m'aiment, qui m'ont sans doute prsent  vos
yeux sous le jour le plus avantageux possible. C'est donc  moi de vous
clairer avec franchise sur mes dfauts, sur ce qu'il peut y avoir eu de
blmable, de coupable mme dans ma vie passe. Je le ferai sans
exagrer le mal, mais avec une svre sincrit... Aprs cela vous
jugerez si je suis toujours digne de vous... Au moins, si le malheur
veut que ces rvlations me soient dfavorables... si je perds le plus
cher espoir de ma vie... j'aurai la consolation d'avoir agi en honnte
homme.

A mesure que M. de Lancry parlait, je me sentais mue de surprise et
d'attendrissement. Gontran, par un hasard presque prodigieux, venait
au-devant des penses que l'entretien de madame de Richeville avait
souleves en moi.

L'instinct de son coeur le poussait  se justifier, comme s'il avait
pu prvoir qu'on l'avait attaqu.

Sa franchise me charmait; j'attendais ses aveux avec plus de curiosit
que d'inquitude.

Je me sentais si compltement rassure, que je lui dis en souriant:

--Je vous coute: mais si c'est une confession, prenez garde, je ne puis
pas tout entendre.

--Je vous jure que rien n'est plus srieux,--reprit Gontran.--Maintenant
que je jette un regard sur le pass, maintenant que je vous ai vue,
maintenant surtout que j'ai pu comparer mes impressions d'autrefois et
mes impressions d'aujourd'hui, ma vie m'apparat sous un tout autre
jour; oui, certaines penses jusqu'ici confuses s'expliquent
trs-clairement  cette heure. Je comprends l'espce de malaise,
d'impatience chagrine qui venait toujours fltrir ou briser ces liaisons
passagres qui me paraissaient d'abord si sduisantes...

Plus j'avanais dans la vie, plus je reconnaissais le nant, l'amertume
de ces affections. Je cherchais le bonheur, le calme, le repos du
coeur, je ne trouvais qu'agitations douloureuses. Les femmes qui
m'avaient sacrifi leurs devoirs, aprs une longue lutte, prouvaient
des remords qui me faisaient souvent maudire mon bonheur... tandis que
je me rvoltais bientt de l'assurance de celles qui ne rougissaient
plus... Et pourtant; me disais-je, il y a d'autres flicits que
celles-ci. Dans mon dsespoir d'atteindre le but imprieux vers lequel
tendaient toutes les facults de mon me, je brisais bientt l'idole que
j'avais encense; j'prouvais une sorte de joie mchante  lui faire
partager l'amertume dont mon me tait abreuve; je poussais ce
sentiment jusqu' la cruaut peut-tre; faut-il m'accuser? je ne sais...
Il faudrait peut-tre plutt accuser l'idal que je rvais. Oui... car
c'tait lui qui me rendait si injuste, si svre pour tout ce qui ne lui
ressemblait pas. Si vous interrogiez le monde sur moi, Mathilde, il vous
dirait que dans quelques ruptures, je me suis montr goste, ddaigneux
et dur... Cela est encore vrai... J'tais mcontent de moi; j'tais
impatient d'chapper aux liens d'un faux bonheur; je cherchais une
flicit qui me fuyait toujours... Les ides les plus simples sont
celles qui ne nous viennent jamais  la pense: j'tais bien loin de
songer que ce but inconnu que je poursuivais avec une si ardente
inquitude tait _l'amour dans le mariage_. On m'et alors expliqu
ainsi ces aspirations qui m'entranaient  mon insu, que j'aurais souri
d'un air de doute... Lorsque je vous ai vue, Mathilde, un bandeau est
tomb de mes yeux; oui, le prsent m'a rvl le pass, lorsque je vous
ai vue enfin... ce que j'avais vaguement dsir m'a distinctement
apparu! en ddaignant tant de sentiments coupables, je rendais pour
ainsi dire hommage au sentiment pur et sacr que mon coeur appelait de
tous mes instincts et que vous seule deviez me faire connatre...

Je restai stupfaite d'admiration en entendant Gontran m'expliquer ainsi
le pass.

Par une concidence singulire, il se dfendait  l'aide des mmes
sophismes que j'avais opposs aux dnonciations de madame de Richeville.

Les raisonnements de Gontran devaient m'impressionner profondment.
Quelle femme aimant dj avec passion ne croirait pas aveuglment
l'homme qui lui dit: Je vous aime, je vous aimerai d'autant plus que
j'ai ddaign, que j'ai outrag davantage tout ce qui n'tait pas vous?
Dites, mon ami, est-il un paradoxe plus dangereux? N'est-ce pas avec une
fatale adresse, ou plutt avec une profonde connaissance du coeur
humain, faire une sorte de pidestal de toutes les trahisons dont on
s'est rendu coupable, pour y placer la nouvelle divinit qu'on adore?

Le paradoxe enfin n'est-il pas plus dangereux encore lorsque la femme
qu'on exalte ainsi a la conscience de ne ressembler en rien aux femmes
qu'on lui a sacrifies? N'tais-je pas dans cette position  l'gard de
Gontran?

Hlas! tait-ce un si mchant orgueil que de croire mon dvouement, mon
amour pour lui, suprieurs  tous les autres amours,  tous les
dvouements qu'il avait rencontrs?

Gontran me paraissait si compltement disculp des accusations de madame
de Richeville, que je ne crus pas devoir parler de mon entrevue avec la
duchesse. Je pensai qu'elle pouvait d'ailleurs tre venue  moi guide
par un vritable intrt; elle tait l'amie de M. de Mortagne; cette
dernire raison seule et suffi pour m'engager  garder le silence.

Gontran me regardait d'un air inquiet, ne sachant pas l'effet que ses
paroles avaient produit sur moi.

Je lui tendis la main en souriant:--Parlons maintenant de _nos_ projets
d'avenir.

Il secoua tristement la tte et me dit:--Que vous tes gnreuse et
bonne!--Mais je ne puis encore dire _nous_, en parlant de vous et de
moi; il me reste d'autres aveux  vous faire.

--Eh bien!... vite, avouez-moi tout... Voyons, de quoi s'agit-il? Vous
avez t joueur, prodigue, votre fortune est obre? Sont-ce bien l les
terribles aveux que vous avez  me faire?--Puis j'ajoutai en
souriant:--Voyez si je ne vous parle pas comme un grand parent
indulgent?

--De grce, ne plaisantez pas, Mathilde,--rpondit Gontran.--Eh bien,
oui! j'ai jou!... j'ai jou pendant quelque temps avec fureur; oui!...
l j'ai cherch des motions que je ne trouvais plus ailleurs... Indign
de l'effronterie de certains amours, effray des remords dont j'tais
cause... n'ayant rien qui m'attacht  la vie... n'ayant d'autre avenir
que le lendemain, sentant mon coeur engourdi, rougissant de moi et
des autres, dsesprant de jamais rencontrer le bonheur que je rvais,
n'aimant rien, ne regrettant rien, je me jetai dans le gouffre du
hasard... Mais les agitations striles du jeu, ses angoisses et ses
esprances sordides me lassrent bientt... Jouant pour m'tourdir, et
non pas pour gagner, je perdis beaucoup... et ma fortune s'en
ressentit... elle tait dj obre par d'assez grandes dpenses que
j'avais t oblig de faire pour tenir dignement mon rang  l'ambassade
o j'avais t attach; nanmoins je possde encore  cette heure...

--Ah! pas un mot de plus!--m'criai-je d'un ton de
reproche.--Pouvez-vous parler ainsi? Croyez-vous que je me sois un
instant proccupe de ce que vous pouviez on non possder? Vous-mme,
avez-vous un instant pens que la donation que je voulais faire  ma
cousine, et que son sacrifice rend maintenant inutile, rduisait ma
fortune de moiti?

--Mais enfin, Mathilde...

--Parlons de la corbeille,--dis-je en souriant,--ou plutt de choses
plus graves; parlons de nos projets d'avenir. En sortant de chez ma
tante, o irons-nous? Voyons, monsieur, avez-vous seulement song  me
demander le quartier que je voudrais habiter?  vous informer de mon
got pour l'arrangement de notre demeure?

--Mathilde, je voudrais vous voir plus srieuse pour les affaires
d'intrt.

--Vous voulez me voir srieuse! Eh bien!--lui dis-je avec l'expression
de la touchante gratitude que je ressentais,--eh bien! laissez-moi vous
dire combien j'ai t _srieusement_ heureuse, en voyant hier, chez
moi, cette corbeille de jasmins et d'hliotropes... Oh! tenez, cela est
plus srieux, croyez-moi, que les affaires d'intrt... il y a l plus
que des chiffres... il y a l un sentiment, un prsage, que dis-je, un
prsage? une certitude de bonheur pour l'avenir... Oui... le coeur se
rvle dans les plus petites choses... et l'homme qui a montr tant de
prvenances, tant de dlicatesse dans une occasion, ne saurait jamais se
dmentir... Ces fleurs, qui ont t la premire marque de vos
sentiments, resteront toujours pour moi le symbole de mon bonheur. Oh!
d'abord, je serai trs-exigeante! Chaque matin je veux avoir une
corbeille de ces fleurs; mais je vous prviens que mon coeur s'veille
de trs-bonne heure, et qu'une pense pour vous aura dj prvenu
l'arrive de ce beau bouquet!

--C'est  genoux,  genoux qu'il faut vous adorer... Mathilde. Comment
ne pas vouer sa vie entire  votre bonheur? Il faudrait tre le plus
misrable des hommes pour ne pas rpondre devant Dieu de vous rendre la
plus heureuse des femmes.

--Oh! je vous crois, Gontran! J'ai trop de confiance dans mon amour pour
ne pas avoir une croyance aveugle dans le vtre.

Pourquoi me tromperiez-vous? Dou comme vous l'tes, ne trouveriez-vous
pas mille autres jeunes filles qui ne vous aimeraient pas mieux que moi
sans doute... je les en dfierais... mais qui, plus que moi, auraient de
quoi vous charmer? Je crois donc ce que vous me dites, Gontran, parce
que je vous sais loyal et gnreux. Tout ce que vous venez de
m'apprendre de votre vie passe, au risque de me dplaire, de me perdre
peut-tre, m'est une preuve de plus de votre sincrit.

Le reste de notre conversation avec M. de Lancry fut employ  faire des
projets charmants. Notre mariage devait tre clbr aussitt que les
formalits ncessaires seraient remplies. Le roi devait y signer.
Gontran devait prendre les ordres de Sa Majest  ce sujet.

Nous causmes avec un plaisir extrme de nos arrangements futurs, de
notre maison, des saisons que nous passerions  Paris, en voyage ou dans
nos terres. Gontran me parla pour notre tablissement d'un charmant
htel situ dans le faubourg Saint Honor, et donnant sur les
Champs-lyses. Nous convnmes de l'aller voir avec mademoiselle de
Maran.

Il me pria aussi d'apprendre  monter  cheval, afin que nous pussions
plus tard faire de longues promenades  la campagne, et que je fusse en
tat de l'accompagner  la chasse, qu'il aimait passionnment. Nous
rglmes approximativement nos dpenses. Gontran, qui avait toujours t
prodigue, me parla trs-srieusement d'une conomie raisonnable. Tant
qu'il avait t garon, jamais ces ides d'ordre ne lui taient venues;
mais maintenant il en comprenait, disait-il, toute la ncessit. Il n'y
avait rien de plus charmant que ces projets, que ces penses d'avenir 
la fois riantes et srieuses. Ma premire jeunesse s'tait si tristement
coule chez mademoiselle de Maran, j'avais vcu jusqu'alors tellement
en petite fille, que je ne pouvais croire au bonheur qui m'attendait.

       *       *       *       *       *

Deux ou trois jours aprs cet entretien, Gontran vint un matin nous
chercher, mademoiselle de Maran et moi, afin de nous faire voir l'htel
du faubourg Saint-Honor dont il nous avait parl.

Aprs quelques moments de conversation, mademoiselle de Maran dit en
parlant de la maison dont M. de Lancry avait envie:

--Mais attendez donc, est-ce que ce ne serait pas l'htel de Rochegune
dont il serait question?

--Oui, madame,--dit Gontran, c'est une occasion magnifique. Le vieux
marquis de Rochegune est mort l'an pass. Son fils, Abel de Rochegune,
au retour de ses voyages, y avait fait faire de trs-grands
embellissements, comptant l'habiter; mais comme il est trs-fantasque,
il a tout  coup chang d'avis, et maintenant il dsire s'en dfaire.

--Il chasse de race,--dit mademoiselle de Maran,--car il n'y avait pas
d'homme plus original et plus insupportable que monsieur son pre.

--Mais on ne parlait de lui qu'avec vnration, madame!--dit Gontran
d'un air tonn.

--Allons donc,--s'cria mademoiselle de Maran en riant d'un air
sardonique,--c'tait une espce de vieil imbcile, une manire de
philosophe, un rvasseur, par-dessus cela philanthrope enrag, et
toujours fourr dans les prisons et dans les bagnes, o il se faisait
dvaliser par _messieurs_ les voleurs et _messieurs_ les assassins,
qu'il embrassait de toutes ses forces, et les appelait _ses frres_,
s'il vous plat! ce qui tait bien agrable pour sa famille. Joignez 
cela que ce vilain homme, en sortant de ces baisers de Judas, avait
l'inconvnient de vouloir toujours vous embrasser sous le moindre
prtexte d'amiti ou de parent, ni plus ni moins que si vous aviez t
un de ses _chers frres_ les galriens.

--Mais, madame, il a fond, dit-on, dans l'une de ses terres, un hospice
pour les pauvres!

--Eh! je le sais bien; c'tait une abomination de plus!

--Comment cela, madame?--dit Gontran.

--Il avait fond cela pour avoir le droit de tyranniser un tas de vieux
vagabonds qui ainsi dpendaient compltement de lui. On n'a pas l'ide
des imaginations de ce vilain homme pour torturer ces pauvres gens. Pour
se divertir, il leur faisait manger des loups, des rats et des
chauves-souris; il les battait comme pltre et les faisait travailler
dix-huit heures par jour  toutes sortes d'ouvrages, dont il tirait
profit, bien entendu; de faon que ce soi-disant hospice tait une
manire de ferme qui lui rapportait beaucoup, sans compter la rputation
de charit qui lui servait de manteau pour cacher toutes sortes
d'actions vreuses.

Quoique je n'eusse aucune raison pour m'intresser  la mmoire de M. de
Rochegune, je fus indigne de la mchancet de ma tante. D'un regard je
le fis comprendre  Gontran, qui me semblait aussi choqu que moi.

--Je crois, madame,--dit-il  ma tante,--que vous avez t mal informe,
et que...

--Pas du tout, je sais ce que je dis. C'tait un homme dsagrable,
quand je ne devrais en juger que par ses amitis; il avait pour disciple
un de nos parents du ct de ma belle-soeur... Dieu merci... qui ne
valait pas mieux que lui, un M. de Mortagne.

--M. de Mortagne! cet ancien soldat de l'empire! ce voyageur aussi
original qu'infatigable!--dit Gontran!--mais je ne savais pas qu'il et
l'honneur de vous appartenir.

--Si vraiment, nous avons cet honneur-l... du moins nous l'avions...

--Comment! madame, est-ce que M. de Mortagne serait mort?--demanda
Gontran.

--Mort! grand Dieu!--m'criai-je en prenant avec anxit la main de
mademoiselle de Maran.

Celle-ci me regarda d'un air dur et ironique, et dit en riant de son
rire aigu et strident:

--Ah!... ah!... ah!... voyez donc l'motion de Mathilde. Eh bien! oui,
il est mort... on en doutait il y a quelques jours, mais maintenant il
parat que c'est certain.

--Ah! madame, puissiez-vous vous tromper!--dis-je avec amertume.

--Me tromper! eh bien! o serait donc le grand mal qu'il ft mort, ce
beau hros de caserne? un jacobin! un de ces brouillons dangereux qui,
pour faire marcher l'humanit, comme ils disent, s'inquitent peu
qu'elle marche dans le sang jusqu'aux genoux!

--Madame,--m'criai-je,--je ne suis qu'une femme, je tiens peu compte
des opinions politiques; mais tant que je n'aurai pas la preuve du
malheur dont vous parlez, ce sera toujours avec l'impatience d'un
coeur reconnaissant que j'attendrai M. de Mortagne; il fut l'ami de ma
mre, madame... Quand malheureusement je ne pourrai plus douter de sa
mort, je conserverai de sa mmoire un pieux respect.

--Eh bien! ma chre, vous pouvez commencer cette belle
conservation-l,--vous dis-je;--mais ne parlons plus de cet homme-l;
mort ou vif, je l'excre, dit mademoiselle de Maran d'un ton imprieux;
et s'adressant  Gontran:

--Et le fils du vieux Rochegune, qu'est-ce que c'est?

--C'est un homme dont on ne sait trop que dire, madame; il est arriv
depuis peu; il a parl une fois  la chambre des pairs d'une manire
fort remarquable, dit-on, quoique dans un assez mauvais esprit. Je l'ai
rencontr quelquefois dans le monde, o il va rarement. Il a eu en
Espagne une trs-grande aventure  la fois terrible et romanesque, qui a
fait beaucoup de bruit, et dans laquelle il s'est,  la vrit, conduit
avec la discrtion chevaleresque et l'hroque dvouement des anciens
Maures de Grenade; il a t laiss pour mort, perc de je ne sais
combien de coups de poignard. Il s'agissait pour lui de sauver la
rputation d'une femme; et... mais,--dit Gontran en souriant;--je ne
puis vous conter cela devant mademoiselle Mathilde; je le conterai plus
tard  madame de Lancry.

--Ah! mon Dieu! reprit mademoiselle de Maran;--c'est donc un hros de
roman que nous allons voir?

--A peu prs, mademoiselle; mais je doute que nous le voyions... il
s'tait d'abord offert avec beaucoup d'empressement  se mettre  nos
ordres pour nous montrer sa maison; puis tout  coup il s'est ravis,
disant que peut-tre il ne pourrait nous en faire lui-mme les honneurs;
il m'a donc pri de l'excuser auprs de vous.

FIN DU TOME PREMIER.




MATHILDE

MMOIRES D'UNE JEUNE FEMME

PAR

EUGNE SE.

TOME DEUXIME.

PARIS, PAULIN, DITEUR, RUE RICHELIEU, 60.

1845




CHAPITRE PREMIER.

LA VISITE.


En apprenant que nous allions chez M. de Rochegune, je fus vivement
contrarie des relations qui allaient peut-tre s'tablir entre lui et
nous. C'tait de lui que madame de Richeville m'avait parl, en me
disant que M. de Mortagne aurait voulu me le prsenter dans l'espoir de
me le faire pouser. Je me reprochai mon premier manque de confiance
envers Gontran. Si je lui avais rapport la conversation de madame de
Richeville, j'aurais pu lui dire l'espce d'loignement que j'prouvais
 rencontrer M. de Rochegune.

Nous arrivmes; je fus trs-contente d'apprendre que M. de Rochegune
tait sorti... sa vue m'aurait sans doute embarrasse. Son intendant
nous fit voir la maison; elle parut parfaitement convenir  M. de
Lancry.

Le rez-de-chausse, destin aux pices de rception, tait d'un got
parfait, d'une rare lgance. Nous remarqumes un appartement d'une
charmante position, mais dont les murs taient nus, sans tentures ni
boiseries. Il s'ouvrait en partie sur le jardin et en partie sur une
serre chaude.

--Pourquoi cet appartement est-il le seul qui ne soit pas dcor?--dit
Gontran.

--Parce que M. le marquis destinant cet appartement  sa _future_, il
voulait sans doute qu'elle pt le faire arranger  son got,--reprit
l'intendant.

--M. de Rochegune devait donc se marier?--demanda M. de Lancry.

--C'est probable, monsieur le comte; car c'est la raison que m'a donne
l'architecte, quand je lui ai demand pourquoi cet appartement restait
ainsi.

--Mais voyez donc, M. de Rochegune, sans le vouloir a t rempli de
prvoyance,--me dit Gontran;--ne trouvez-vous pas? Je serais ravi que
cet appartement vous convnt comme distribution, alors nous
l'arrangerions  votre got.

--Sans doute, il est charmant,--rpondis-je  M. de Lancry, sans pouvoir
m'empcher de rougir.

Pendant que Gontran examinait toutes les pices avec attention, ce que
m'avait dit madame de Richeville me revint  l'esprit; lorsque
l'intendant de M. de Rochegune parla du mariage que son matre avait d
faire, je pensai qu'il s'tait peut-tre agi de moi. Je trouvai
singulier qu'il ft dans ma destine que cette maison m'appartnt.

Nous montmes au premier tage. Arrivs dans un salon d'attente,
l'intendant s'aperut qu'il avait oubli la clef d'une salle formant
bibliothque, et descendit la chercher.

Cdant  un simple mouvement de curiosit, nous entrmes avec Gontran
dans une petite galerie de tableaux modernes; au bout de cette galerie
tait une double porte de velours rouge. Un de ses battants ouverts
laissait voir une autre porte ferme.

En examinant des tableaux, nous nous tions insensiblement rapprochs de
cette porte. Gontran fit un mouvement, et dit d'un air tonn:

--Il y quelqu'un l; on parle haut. Je croyais M. de Rochegune sorti.

A peine M. de Lancry avait prononc ces mots, que quelqu'un dit, dans la
pice  ct, d'un ton presque suppliant:

--Je vous en conjure, monsieur, silence! on pourrait nous entendre!!! Il
y a quelques personnes ici, et j'ai fait dire que je n'y tais pas.

--Mais c'est la voix de M. de Rochegune!--dit Gontran.

--a devient fort piquant,--reprit mademoiselle de Maran;--nous allons
voir quelque affreuse dcouverte; je suis sre que le fils vaut le pre.

--Retirons-nous,--dis-je vivement  M. de Lancry.

Nous n'en emes pas le temps. Une autre voix s'cria, en rpondant  M.
de Rochegune:

--Il y a quelqu'un l?... Eh bien! tant mieux, monsieur; tout ce que je
demande, c'est qu'on m'entende... Bni soit le hasard qui m'envoie des
tmoins.

--Vous allez voir qu'il s'agit de quelque somme confie au vieux
Rochegune en sa qualit de philanthrope, et que monsieur son fils nie le
dpt comme un enrag,--dit mademoiselle de Maran en se rapprochant de
la porte.

--Monsieur... encore une fois... je vous en supplie,--dit M. de
Rochegune,--qu'allez-vous faire?...

A ce moment, la porte s'ouvrit violemment. Un homme sortit, et s'cria
en nous voyant:

--Dieu soit lou! il y a quelqu'un l...

Quel fut mon tonnement! Je reconnus M. Duval, que Gontran nous avait
montr  l'Opra, en nous racontant la touchante conduite de ce jeune
homme envers une vieille mre aveugle  laquelle il avait cach sa ruine
 force de travail. L'autre personne tait M. de Rochegune, que j'avais
vu ce mme jour dans la loge de madame de Richeville: il tait grand et
trs-basan. Ce qui me frappa dans sa physionomie fut l'expression
triste et svre de ses grands yeux gris.

Gontran fit  M. de Rochegune mille excuses de notre indiscrtion
involontaire.

--Ah! monsieur, ah! mesdames,--s'cria M. Duval avec exaltation en
s'adressant  nous,--c'est le ciel qui vous envoie; au moins je pourrai
tmoigner toute ma reconnaissance  mon bienfaiteur.

--Monsieur, je vous en supplie,--dit M. de Rochegune avec embarras.

Je regardai ma tante. Ses traits avaient jusqu'alors exprim une sorte
de triomphe moqueur. A ces mots elle sembla dpite, et s'assit
brusquement sur un fauteuil, en souriant d'un air ironique.

--Monsieur,--reprit M. de Rochegune en s'adressant  M. Duval,--je vous
demande instamment, formellement le silence.

--Le silence!--s'cria M. Duval avec une explosion de reconnaissance
pour ainsi dire furieuse.--Le silence! ah parbleu! vous vous adressez
bien! Non... non... monsieur, ces traits-l sont trop rares; ils
honorent trop l'espce humaine pour qu'on ne les publie pas  haute
voix, et plutt cent fois qu'une.

--Madame,--dit M. de Rochegune  ma tante,--je suis en vrit confus...
J'avais fait dfendre ma porte... except pour vous. Je comptais rester
dans mon cabinet pour ne vous pas gner dans la visite de cette maison,
et...

--Et moi j'ai forc la consigne!--s'cria M. Duval.--Un secret
pressentiment me disait que vous tiez... chez vous, monsieur! j'avais
appris que d'un moment  l'autre vous deviez partir pour un voyage;
c'est seulement depuis hier que je sais  qui je dois presque la vie de
ma pauvre vieille mre, et il fallait  tout prix que je vous visse...

--Monsieur... monsieur...--dit encore M. de Rochegune.

--Oh! monsieur, monsieur... il ne s'agit pas de faire le bien en
sournois et de vouloir se cacher aprs... Oui, monsieur, en
sournois!--s'cria M. Duval dans sa gnreuse colre.--Heureusement ces
dames sont l; elles vont en tre juges. Une banqueroute m'avait ruin.
Jusqu'alors j'avais vcu dans l'aisance; ce coup m'avait t terrible,
moins pour moi, moins pour ma femme peut-tre que pour ma mre, qui
tait vieille et aveugle. Il fallait avant tout, madame, lui cacher ce
malheur. A force de travail, moi et ma femme nous y parvnmes pendant
quelque temps; mais enfin nos forces s'puisaient; ma pauvre femme tomba
malade. Nous allions peut-tre mourir  la peine, lorsqu'un jour je
reus sous enveloppe cent mille francs, madame; cent mille francs, avec
une lettre qui me prvenait que c'tait une restitution que me faisait
le banqueroutier qui m'avait emport quatre cent mille francs.--Vous
comprenez ma joie, mon bonheur; ma mre, ma femme, taient dsormais 
l'abri du besoin. Pour nous, maintenant habitus au travail, que nous
n'avons pas interrompu pour cela, c'tait presque de la richesse. Je
racontai partout que je devais ce secours inespr au remords du
misrable qui nous avait tout enlev. Des personnes qui connaissaient
cet homme en doutrent; elles avaient bien raison, car M. le marquis de
Rochegune, que voici, tait le seul auteur de cette gnreuse action.

--Mais encore une fois, monsieur, je vous en supplie, vous abusez des
moments de ces dames,--dit M. de Rochegune avec impatience.

--Au moins arrivez au fait, monsieur,--dit mademoiselle de Maran d'une
voix aigre, en s'agitant avec dpit sur son fauteuil.

--Monsieur,--s'cria gaiement Gontran en prenant la main de M.
Duval,--nous nous liguons tous contre M. de Rochegune, quoi qu'il dise.
Quoique nous soyons chez lui, nous ne sortirons pas que vous ne nous
ayez tout racont...

--A la bonne heure, monsieur,--dit M. Duval,--je vois que vous tes
digne d'apprcier ces choses-l... Inquiet de savoir d'o me venait
alors un secours aussi gnreux, je relus la lettre, je ne connaissais
pas cette criture; voyez si la Providence ne m'est pas venue en aide!
Un de mes amis qui habite la province, et qui arrive bientt  Paris...
M. loi Scherin... me prie de lui chercher un domestique de bonne
maison.

--Le mari d'Ursule?--m'criai-je.

--Madame connat M. Scherin?--me dit M. Duval d'un air tonn.

--Pour l'amour du ciel! continuez, mon cher monsieur,--dit mademoiselle
de Maran.

--Hier donc, dit M. Duval,--un domestique se prsente chez moi. Je lui
demande ses certificats, il m'en montre plusieurs; le dernier lui avait
t donn par M. le marquis de Rochegune; en l'ouvrant, l'criture me
frappe, je cours chercher ma lettre; plus de doute! monsieur, l'criture
tait semblable, absolument semblable, impossible de s'y tromper. Dire
ma joie, mon motion, serait impossible. Je demandai au domestique
quelques renseignements sur son matre.--Ah! monsieur,--me dit-il,--il
n'y en a pas de meilleur, de plus charitable, tout le portrait de son
pre, qui a fait tant de bien...--Et pourquoi quittez-vous son
service?--lui demandai-je.--Hlas! monsieur, M. le marquis va partir
pour un long voyage, il ne garde que deux anciens serviteurs qui
l'accompagnent. Je ne pouvais plus conserver le moindre doute. Je dis
tout  ma femme. Je pars hier et j'arrive ici. M. de Rochegune tait
sorti, je reviens dans la soire, il n'tait pas encore rentr. Enfin,
ce matin, aprs avoir encore en vain tent de le voir, et craignant
qu'il ne partt, je suis mont ici malgr le portier, et j'ai pu presser
les mains de mon bienfaiteur. Oh! d'abord il a voulu nier, mais il sait
trop mal mentir pour cela...

--Monsieur,--dit M. de Rochegune avec un embarras croissant...

--Oui, monsieur,--s'cria M. Duval,--vous ne savez pas mentir... je vous
dis que vous mentez d'une manire pitoyable! et lorsque je vous ai
propos, pour vous confondre, de m'crire absolument la mme lettre que
celle que j'avais reue avec les cent mille francs, vous n'avez pas os,
monsieur, vous n'avez pas os! rpondez  cela... Voil, madame, ce que
monsieur a fait pour moi. Voil ce que je suis glorieux d'accepter, non
comme don, mais comme prt; car je compte sur mon travail pour
m'acquitter... Voil la bonne et gnreuse action que je raconterai
partout; mais je n'en suis pas moins heureux d'avoir pu une bonne fois
convaincre monsieur de son bienfait devant tmoins; maintenant il
n'osera plus le nier peut-tre!

--Si, monsieur... je le nierai,--dit M. de Rochegune,--car il m'importe
que le vritable bienfaiteur soit connu. Quelque douce que me soit votre
reconnaissance, je ne puis l'accepter; je n'ai fait, en agissant ainsi,
qu'obir aux derniers voeux de mon pre,--dit M. de Rochegune d'un ton
triste et pntr.

--Votre pre, monsieur?--s'cria M. Duval.

--Oui, monsieur!--encore une fois,--je n'ai fait qu'excuter ses
dernires volonts.

--Mais je n'avais pas l'honneur d'tre connu de lui, monsieur. Mais vous
l'avez perdu bien avant l'poque o vous tes si gnreusement venu 
mon secours.

--Quelques mots vous expliqueront, monsieur, ce que je viens de vous
dire. Mon pre avait, dans sa jeunesse, plac une faible somme dans une
de ces socits fondes au profit du dernier survivant. Il avait
compltement oubli ce placement. Peu de temps avant sa mort, il reut
environ trois cent mille francs provenant de cette source. Un scrupule,
dont j'apprcie toute la dlicatesse, l'empcha de profiter d'une somme
due  la mort successive de plusieurs personnes. Cette somme fut, par
lui, destine  de bonnes oeuvres. Pendant sa vie, il en employa une
partie. Lorsque je le perdis, il me recommanda d'user du reste de cet
argent dans le mme but. J'ai appris, monsieur, avec quelle pieuse
nergie vous aviez, pendant deux annes, lutt contre le sort. J'ai
appris combien votre conduite envers votre mre avait t admirable: je
n'ai donc fait, monsieur, vous le voyez bien, qu'obir aux ordres de mon
pre. J'avais cru que ceci demeurerait secret, comme tant d'autres
gnreuses actions de mon pre. Le hasard a voulu qu'il n'en ft pas
ainsi, monsieur.--Je vous avoue que maintenant j'en ai moins de regret,
puisque je connais personnellement celui dont le courageux dvouement
m'avait si vivement frapp;--et M. de Rochegune tendit cordialement la
main  M. Duval.

J'tais dlicieusement mue; je me rappelais avec quelle grce touchante
M. de Lancry m'avait racont  l'Opra l'histoire de M. Duval; aussi le
souvenir de Gontran se mlait d'une manire charmante  toutes les
grandes et gnreuses penses que cette scne soulevait en moi. Je
regardai Gontran avec motion. Il me sembla partager l'admiration que
m'inspiraient le bienfaiteur et l'oblig.

Mademoiselle de Maran avait plusieurs fois souri d'un air ironique. Je
reconnus sa mchancet habituelle au portrait qu'elle avait fait du pre
de M. de Rochegune, l'un des hommes les plus remarquables, les plus
justement vnrs de son temps, et qui s'tait illustr par une foule
d'actes d'une philanthropie claire, et par de beaux et grands travaux
d'intelligence.

--Monsieur,--dit Gontran  M. de Rochegune avec une amabilit parfaite,
je suis bien heureux du hasard qui m'a mis  mme de reconnatre ce que
je savais dj par le bruit du monde, c'est que dans certaines familles
privilgies, et la vtre est de ce nombre, monsieur, les plus nobles
qualits sont hrditaires.--Puis, s'adressant  M. Duval, il
ajouta:--Il y a deux mois, monsieur, qu' l'Opra j'avais l'honneur de
raconter  ces dames votre belle conduite avec l'enthousiasme qu'elle
m'inspirait; je n'esprais pas tre un jour assez heureux pour vous
tmoigner  vous-mme, monsieur, l'admiration que vous mritez.

--C'tait au _Sige de Corinthe_, n'est-ce pas, monsieur?--dit navement
M. Duval.--Un jour o madame la duchesse de Berry assistait au
spectacle... c'est bien cela. C'tait la premire fois que ma femme et
moi nous allions au spectacle depuis deux ans; nous nous en tions fait
une vraie fte.

--Nous avons mme remarqu, monsieur, le bret de madame Duval, qui lui
allait  merveille,--dit mademoiselle de Maran;--elle tait jolie comme
un ange et n'avait pas du tout l'air, je vous l'assure, d'tre rduite 
travailler pour vivre.

--Peut-tre trouvez-vous, madame, que ma femme tait mise avec trop
d'lgance pour notre position? dit M. Duval avec une fiert
douloureuse.

--C'est qu'alors, madame, je croyais que cet argent tait une
restitution. Depuis que je sais que c'est un prt, je me refuserai tout
superflu, croyez-le bien.

Gontran, dsol comme moi de la mchante remarque de mademoiselle de
Maran, dit  M. de Rochegune pour dtourner sans doute la conversation:

--Mais j'ai eu aussi le plaisir de vous voir  cette reprsentation,
monsieur de Rochegune, et j'tais bien loin de me douter que vous
fussiez le bienfaiteur mystrieux dont j'entretenais ces dames.

--Oui, je crois en effet que ce jour... j'tais  l'Opra avec madame la
duchesse de Richeville,--reprit M. de Rochegune d'un air embarrass.

Je levai par hasard les yeux sur lui; je rencontrai son regard, qu'il
dtourna aussitt en rougissant.

--Monsieur,--dit mademoiselle de Maran  M. de Rochegune en prenant un
air de bonhomie qui me prsagea quelque perfidie,--rien de ce que nous
voyons ou de ce que nous entendons l ne peut nous tonner; monsieur
votre pre avait habitu tout le monde  l'admiration de ses bonnes
oeuvres.

--Madame...--dit M. de Rochegune en s'inclinant avec une sorte
d'impatience pnible, soit qu'il n'aimt pas mademoiselle de Maran, soit
que sa modestie souffrt de la prolongation de cette scne.

--Pardonnez-moi, monsieur, c'tait un homme admirable,--reprit
mademoiselle de Maran.--Je disais encore tout  l'heure  ma nice que
rien n'est plus touchant que ses visites dans les prisons... que la
bont avec laquelle il traitait les pauvres de son hospice; c'tait
comme une manire de saint Vincent de Paul ou quelque chose
d'approchant.

--C'tait simplement un homme de bien. Il n'a jamais prtendu autre
chose, madame,--dit M. de Rochegune d'un ton ferme et svre qui
prouvait qu'il n'tait pas dupe des louanges ironiques de mademoiselle
de Maran.

Je vis avec plaisir,  la physionomie chagrine de Gontran, qu'il
souffrait comme moi d'entendre ma tante parler ainsi. Mais le caractre
de mademoiselle de Maran tait trop altier pour jamais cder. Elle
voulait toujours, comme on dit vulgairement, avoir le _dernier mot_.

Offrant donc son bras  M. de Lancry, elle dit  M. de
Rochegune:--Adieu, monsieur. C'est gal, quoi que vous en disiez, un
simple homme de bien n'aurait jamais fait le trait mirifique de la
_tontine_[A]! Oui, monsieur, ce scrupule de _tontine_--l suffirait pour
illustrer une famille... Cent mille cus d'aumnes!... mais c'est--dire
qu'autrefois il n'y avait que les grands coupables qui se permissent de
faire de ces espces d'amendes honorables.

--Pardon, monsieur,--dit Gontran, en interrompant vivement mademoiselle
de Maran.--Ces dames ont quelques visites  faire; je reviendrai voir
cette maison si vous le permettez.

--Elle est toute  vos ordres, monsieur,--dit M. de Rochegune en saluant
d'un air froid, et contenant  peine l'indignation que les dernires
paroles de ma tante lui avaient cause.

Lorsque nous fmes remonts en voiture, je ne pus m'empcher de dire 
mademoiselle de Maran:

--Ah! madame, vous avez t bien cruelle!

--Comment, bien cruelle?...--s'cria-t-elle en clatant de
rire.--Laissez-moi donc tranquille... Est-ce que vous croyez que je
donne dans ces comdies-l?

--Quelles comdies?

--Comment, quelles comdies! Mais tout cela tait convenu, arrang; on
nous attendait! Il est vident qu'on avait fait dire  ce M. Duval de
venir et de se tenir tout prt  pousser ses cris reconnaissants; aussi
s'est-il mis  crier comme une arche-pie quand il nous a su prs de la
porte. Ce vieux drle d'intendant avait sans doute t l'avertir, sous
le prtexte de chercher la clef de la bibliothque.

--Ah! madame... quelle supposition!--dit Gontran; et dans quel but,
madame?

--Eh!--mon pauvre garon,--c'est un calcul tout simple: d'abord, si M.
de Rochegune vous surfait sa maison de 20 ou 30,000 fr., vous n'oserez
pas marchander avec un homme capable de si beaux traits, sans compter
qu'habiter un htel tmoin de si vertueuses actions, a porte bonheur et
a se paye. Je parie que le vieux Rochegune en a fait bien d'autres pour
s'arranger sa belle rputation de philanthrope, afin de pouvoir, sous
cet abri, tripoter, j'en suis sre, dans toutes sortes d'abominables
agiots. On dit qu'il prtait  la petite semaine; je le croirais fort,
car il est mort riche  millions! La preuve de ce que je dis, c'est
qu'on ne fait pas des aumnes de cent mille cus quand on a la
conscience nette. _Il n'y a que les gros pcheurs qui donnent gros aux
pauvres_, rptait toujours le desservant de ma paroisse de Glatigny,
qui n'tait pas bte... Peste! cent mille cus en bonnes oeuvres!
c'est la part du diable, comme disent les bonnes gens, ou, si vous
l'aimez mieux, c'est l'intrt d'un capital de toutes sortes de
vilenies...

--Mais, madame,--dit Gontran avec impatience, vous avouerez du moins
qu'on ne pouvait mieux placer ce bienfait, quelle que soit la source de
cet argent.

--Certainement, certainement; cette petite Duval tait trs-gentille, ma
foi, avec son bret rose. a aura t l'avis de M. de Rochegune, et le
bent de mari qui vient encore le remercier!...

--Ah! madame! quelle indignit!--s'cria Gontran.--D'ailleurs, M. de
Rochegune part dans quelques jours...

--Eh bien! quoi?... il part? a prouverait tout au plus qu'il est las de
cette petite bourgeoise, dit mademoiselle de Maran en clatant de rire.

--Madame, madame!--dit M. de Lancry en me regardant, pour faire sentir 
ma tante l'inconvenance de ce propos.

Je ne pourrais vous peindre, mon ami, l'impression dsolante que je
ressentis en entendant mademoiselle de Maran fltrir aussi mchamment
tout ce que mon coeur venait d'admirer; jamais son horreur, jamais sa
haine du beau, qu'il ft physique ou moral, ne s'taient plus
odieusement manifestes.

A cette nouvelle preuve de son impitoyable mchancet, je fis un retour
sur moi-mme et sur ma position. Mes dfiances revinrent plus vives que
jamais contre mademoiselle de Maran, sans que pourtant mon aveugle
confiance pour Gontran diminut en rien.

Je ne pus m'empcher de me souvenir de ce que m'avait dit madame de
Richeville: Dfiez-vous de ce mariage. Votre tante le protge, il doit
vous tre fatal.

Je reconnaissais aussi que la duchesse ne m'avait pas trompe sur les
qualits qu'elle accordait  M. de Rochegune, que M. de Mortagne aurait
voulu me voir pouser.

Je l'avoue, un moment je fus inquite de l'apparente gravit de ces
rflexions. Mon coeur trembla, pour ainsi dire, de voir mon esprit
embarrass pour y rpondre.

Par instinct, je jetai les yeux sur Gontran... La vue de sa physionomie
si noble, si douce, si loyale, me rassura.

Ce n'est pas mademoiselle de Maran, c'est mon coeur qui a fait ce
mariage, me dis-je; et enfin, parce que M. de Rochegune a de gnreuses
qualits, est-ce une raison pour que Gontran n'en ait pas? N'est-ce pas
lui qui le premier m'a racont cette touchante action si noblement
rcompense? Tout  l'heure encore n'a-t-il pas partag mon motion?

Ces rflexions chassrent les impressions pnibles que les paroles
perfides de ma tante avaient fait natre.

Lorsque nous descendmes de voiture, un des gens de mademoiselle de
Maran lui dit que mademoiselle Ursule, c'est--dire madame
_Scherin_,--ajouta-t-il en se reprenant,--attendait dans le salon avec
son mari.

Ma cousine tait arrive; oubliant Gontran, ma tante, je montai
rapidement l'escalier; j'ouvris vivement la porte du salon.

En effet c'tait elle... c'tait Ursule et son mari.




CHAPITRE II.

MONSIEUR ET MADAME SCHERIN.


--Ursule!

--Mathilde!

Nous nous embrassmes avec effusion. Je m'attendais  trouver ma pauvre
cousine affreusement change: quel fut mon tonnement de la voir plus
frache, plus jolie que jamais, quoique son regard ft toujours
mlancolique, quoique son sourire ft toujours triste.

Elle me prsenta M. loi Scherin: c'tait un jeune homme d'une taille
moyenne, trs-blond, d'une figure assez rgulire, pleine, colore et
d'une expression riante et ouverte.

Au premier abord, il me parut tre un de ces hommes qui se font
pardonner la vulgarit de leur tournure et de leur langage par la
franchise et par la bonhomie de leurs manires.

Nanmoins je n'eusse jamais cru que ma cousine, avec nos ides de jeunes
filles, aurait pu se dcider  un pareil mariage. En voyant M. Scherin,
le sacrifice qu'Ursule disait m'avoir fait me parut encore plus grand.
Je la plaignais profondment d'avoir d subir l'imprieuse volont de
son pre.

En embrassant Ursule, je lui serrai la main; elle me comprit, et serra
la mienne en levant les yeux au ciel.

Mademoiselle de Maran entra avec M. de Lancry. Ursule me jeta un regard
qui me navra: elle comparait son mari  Gontran.

Ma cousine prsenta son mari  ma tante; je crus que celle-ci allait
donner carrire  son esprit ironique. A mon grand tonnemnent, il n'en
fut pas d'abord ainsi; mademoiselle de Maran fit la _bonne femme_, et
dit  M. Scherin avec la plus grande affabilit, afin sans doute de le
mettre en confiance:

--Eh bien! monsieur, vous voulez donc rendre Ursule la plus heureuse des
femmes? Vous voulez donc nous faire oublier, nous tous, qui l'aimons
tant? Savez-vous bien que je vais devenir trs-jalouse de vous au moins,
monsieur Scherin! Oui, sans doute, et d'abord je dois vous prvenir
d'une chose, c'est qu'ici nous avons l'habitude de parler en toute
franchise, nous vivons bonnement en famille; dans une demi-heure vous
nous connatrez comme si nous avions pass notre vie ensemble. Moi je
suis une vieille bonne femme qui rabche toujours la mme chose... que
j'adore ces deux enfants, Mathilde et Ursule; ainsi, tenez-vous bien
pour averti que je ne taris pas, quand il s'agit d'elles; aussi j'aime
ceux qui les aiment presque autant que je les aime, elles: aprs cela je
suis grondeuse, boudeuse, quinteuse et rchonneuse, parce que c'est le
privilge de la vieillesse. Eh bien! pourtant, malgr tout a, monsieur
Scherin, je ne sais pas comment a se fait... mais on finit toujours
par m'aimer un peu.

M. Scherin fut compltement dupe de cette feinte bonhomie. J'observais
sur sa physionomie franche et cordiale la confiance croissante que lui
inspirait ma tante; son embarras, sa gne disparurent; il s'cria
joyeusement:

--Ma foi, tenez, madame, je ne crois pas qu'on doive vous aimer un peu,
moi, je crois qu'on doit vous aimer beaucoup. Et, puisqu'il faut vous
parler franchement, je vous avoue que vous me faisiez une peur
diabolique. Eh bien! votre accueil m'a tout de suite rassur.

--Comment! vous aviez peur de moi, mon cher monsieur Scherin? Et
pourquoi donc cela, s'il vous plat?

En vain Ursule fit signes sur signes  son mari, il ne les aperut pas.

--Certes, madame, j'avais peur de vous,--reprit M. Scherin de plus en
plus confiant,--et il y avait bien de quoi.

--Ah! mon Dieu! mais vous m'interloquez, monsieur Scherin.

--Eh! sans doute, madame; mon beau-pre, M. le baron d'Orbeval, me
cornait toujours aux oreilles: Prenez bien garde, mon gendre!
mademoiselle de Maran est une grande dame! Si vous aviez le malheur de
lui dplaire, vous seriez perdu, car elle a de l'esprit vingt fois gros
comme vous, et elle sait s'en servir de son esprit, je vous en rponds!
Eh bien! maintenant, madame, savez-vous ce que je lui rpondrais, au
beau-pre? car il ne me faut pas beaucoup de temps,  moi, pour toiser
mes pratiques...

Ursule rougit jusqu'au front en entendant ces expressions vulgaires;
Gontran dissimula son sourire; mademoiselle de Maran dit au mari
d'Ursule, avec un ton de bonhomie incroyable:

--Monsieur Scherin, permettez, nous nous sommes promis d'tre francs,
n'est-ce pas?

--Oui, madame.

--Eh bien! on ne dit pas, mme en parlant d'une vieille femme comme moi,
_toiser mes pratiques_. C'est de mauvais got! Oh! je ne vous passerai
rien, d'abord! je vous en prviens. Voil comme je suis; d'ailleurs nous
sommes convenus d'tre francs.

--Tenez, madame,--s'cria M. Scherin avec une expression de
reconnaissance vraiment touchante,--ce que vous faites l est gnreux
et bon, voyez-vous! je vous en remercie de tout coeur! D'autres se
seraient moqus de moi; vous, au contraire, vous avez la bont de me
reprendre. Que voulez-vous, madame, je ne suis qu'un provincial, peu
fait aux belles manires de la capitale.

--De Paris... monsieur Scherin, de Paris! On ne dit pas de la
capitale,--reprit mademoiselle de Maran avec un trs-grand srieux.

--Vraiment, madame? Tiens, c'est drle. Pourtant notre procureur du roi
et notre sous-prfet disent toujours _la capitale_.

--C'est possible; a se dit en administration et en
gographie,--continua mademoiselle de Maran,--mais a ne se dit pas
ailleurs. Vous voyez que je suis implacable, mon pauvre monsieur
Scherin.

--Allez, allez, madame, allez toujours, je n'oublie jamais ce qu'on m'a
dit une bonne fois. Eh bien donc, madame, si j'avais maintenant  faire
votre portrait  mon beau-pre... je lui dirais: Mademoiselle de Maran
est sans doute une trs-grande dame par sa position, mais au fond c'est
une brave petite dame, franche et unie comme bonjour, qui a le coeur
sur la main, et qui a peut-tre encore plus de bons sentiments que de
bon esprit. Eh bien! n'est-ce pas que je ne me trompe pas?

--Mais, c'est--dire, mon cher monsieur Scherin, que Lavater n'tait
rien du tout auprs de vous; vous tes un Nostradamus, un Cagliostro
pour la prvision et pour la prdiction! Tenez, je suis si contente du
portrait que vous avez fait de moi, que je ne relverai pas certains
mots.

--Ah bien! si, madame, si... relevez-les; ou sans cela je me fcherai,
je vous en avertis.

--Eh bien non! monsieur Scherin, je vous en prie...

--Non, madame, je vous dis que je me fcherai, et je me fcherai si vous
ne me reprenez pas.

--Eh bien! puisque vous le voulez absolument, et pour conserver la bonne
harmonie entre nous, je vous ferai observer que _unie comme bonjour_ et
le _coeur sur la main_, c'est un peu bien vulgaire.

--Bon... bon, je ne le dirai plus. Mais, mon Dieu, madame, comme vous
tes bonne! C'est qu'aprs tout, voyez-vous, il n'y a pas de mchancet
dans mon fait; vous avez devin a tout de suite!

--Certainement, je vous ai tout de suite devin, mon bon monsieur
Scherin; vous me paraissez le meilleur des hommes, et certes je ne
vous crois pas le moindre fiel.

--Du fiel.... moi! pas plus qu'un pigeon; ce qui me manque, je le sens
bien, c'est l'ducation; mais que voulez-vous? j'ai t lev en
province, mon pre tait un petit marchand, il a commenc sa fortune en
achetant des biens d'migrs.

--Avec un dbut comme celui-l, il ne pouvait manquer de prosprer,--dit
mademoiselle de Maran.--Certainement ces biens d'migrs devaient lui
porter bonheur  M. votre pre.

--C'est ce qui est en effet arriv, madame.

--Je le crois bien; continuez, monsieur Scherin.

--Quant  ma mre,--reprit la malheureuse victime de la perfidie de ma
tante,--quant  ma mre, c'est la meilleure des femmes, mais elle a
toujours voulu conserver son bonnet rond et son casaquin d'autrefois;
c'est une bonne mnagre dans toute l'acception du mot; vous voyez donc
bien que je n'ai pas t lev comme un duc et pair. J'ai fait couci
couci mes tudes au collge de Tours;  la mort de mon pre, j'ai pris
la direction de sa fortune, et j'ai trouv dans son vieux bureau de
sapin noir un inventaire de soixante-trois mille sept cents livres de
rentes en terres et en proprits, et cela net d'impts, madame, sans
compter le matriel de deux fabriques o j'emploie cinq cents ouvriers
qui ne peuvent pas suffire aux commandes... Voil o j'en suis, madame.

--Mais vous tes dans une position magnifique, monsieur Scherin! C'est
tout simple, les honntes gens prosprent toujours, et je suis sre que
ce sont ces biens d'migrs dont nous parlions qui ont valu cette
prosprit croissante  monsieur votre pre.

--Madame,--dit Ursule, qui tait au supplice,--je crains que ces
dtails...

--Allons donc, Ursule, ils m'intressent au contraire beaucoup, ma chre
enfant.

--Sans doute, _chre bellotte_, mes petites affaires d'intrt ne
peuvent qu'intresser infiniment notre bonne tante.

--Monsieur Scherin, toujours fidle  mon systme de franchise,--dit
mademoiselle de Maran,--je vous ferai observer que _chre bellotte_,
doit tre rserv pour la plus douce et la plus secrte intimit: vous
profanez le charme mystrieux de ces adorables expressions en les
prodiguant ainsi.

--Pourtant, madame, mon pre appelait toujours ma mre _chre bellotte_,
et ma mre l'appelait _petit pre_ ou _gros loup_.

--Mais remarquez, mon bon monsieur Scherin, que je n'incrimine pas en
elles-mmes les tendres et naves expressions de _chre bellotte_,
_petit pre_, et mme de _gros loup_, au contraire!! j'espre bien
qu'Ursule, pieusement fidle  ces touchantes traditions de votre
famille, vous prodigue en secret ces noms si doux.

--Ah ! mais tu as donc dit  madame que tu m'appelais ton gros loup,
toi?--s'cria M. Scherin en se retournant vers Ursule et en frappant
dans ses mains avec tonnement.

--Vraiment!... Ursule vous appelle dj son _gros loup_, mon bon
monsieur Scherin?--s'cria ma tante.

--Mais oui, madame, et elle ne met pas de mitaines pour cela,--continua
M. Scherin avec une orgueilleuse satisfaction.

--Ah! madame, pouvez-vous croire!...--s'cria Ursule,--et des larmes de
honte et de confusion lui vinrent aux yeux.

--Comment!--reprit M. Scherin,--comment! tu ne te souviens pas que le
surlendemain de notre mariage, lorsque je t'ai fait voir l'inventaire de
notre fortune, je l'ai dit en t'embrassant: Tout cela est  toi et  ton
_gros loup_! Et que tu m'as rpondu en m'embrassant aussi: Oui, tout a
c'est  moi et  mon _gros loup_? Mais rappelle-toi donc bien, c'tait
dans la petite chambre verte qui me sert de cabinet.

Il est impossible de se figurer la douleur, l'accablement d'Ursule, en
entendant ces mots.

J'tais navre pour elle. Gontran souriait malgr lui; mademoiselle de
Maran triomphait. Pourtant elle ne voulut pas trop prolonger cette
scne, et reprit aussitt:

--Voulez-vous bien vous taire, monsieur Scherin, vilain indiscret!
Est-ce qu'on dit ces choses-l? On garde ces friands petits bonheurs-l
pour soi tout seul; ce sont de ces petites flicits coquettes et
mysticoquentieuses dont on se chafriole en secret et qu'on n'avoue pas!
Ursule vous aurait mille et mille fois appel son _gros loup_ qu'elle se
ferait plutt tuer que de l'avouer, et elle aurait raison. Je vous
rpte que vous tes un vilain indiscret. Ah! les hommes!... les
hommes!... nous ne pouvons pas leur laisser lire dans notre coeur nos
plus charmantes prfrences, nous ne pouvons pas les leur tmoigner par
les noms les plus doux, sans qu'ils aillent tout de suite se vanter de
cela de toutes leurs forces!

--Eh bien! c'est vrai, madame,--dit M. Scherin,--j'ai eu tort, vous
avez raison, toujours raison; encore une leon dont je profiterai. Je
garderai _bellotte_ et _gros loup_ pour nous deux ma femme.

--Et vous ferez bien. Mais parlez-moi donc de ces biens d'migrs que
monsieur votre pre avait achets lorsqu'il tait petit marchand. Vous
ne savez pas comme a m'intresse. Est-ce qu'ils taient considrables,
ces biens?

--Oui, madame, ils avaient appartenu en partie  la famille de Rochegune
avant la rvolution; mais  la restauration, mon pre les a revendus au
vieux marquis.

A ce nom, qui revenait si singulirement et si souvent dans cette
journe, ma tante frona le sourcil.

--Est-ce que M. de Rochegune a encore beaucoup de proprits dans cette
province, monsieur?--demanda Gontran.

--Certainement, monsieur; il a toutes les proprits de son pre, comme
il en a toutes les qualits... L'hospice des vieillards fond par feu M.
le marquis est  deux lieues de chez moi. Ah! madame,--ajouta M.
Scherin avec exaltation en se retournant vers ma tante,--quel bien feu
M. le marquis faisait dans le pays!... et avec cela si peu fier! Enfin,
madame, figurez-vous que, tant qu'il restait  son chteau de Rochegune,
il allait tous les dimanches  la messe de l'hospice des vieillards;
aprs la messe il dnait  leur table, allait avec eux  vpres,
soupait encore avec eux et couchait dans leur dortoir: il faisait
toujours cela une fois par semaine; ce n'est pas tout, il suivait
jusqu'au cimetire le cercueil des pauvres qui mouraient. Voil, madame,
ce qui s'appelle faire du bien avec bont... n'est-ce pas?

--Oui, sans doute,--rpondit ironiquement mademoiselle de Maran.--Aller
manger dans la gamelle de ces vieux vagabonds, mais je trouve cette
ide-l tout  fait rjouissante.

--Ah! vous avez bien raison, madame,--reprit navement M. Scherin;--a
leur rjouissait le coeur,  ces pauvres gens. Mais ce n'est encore
rien que cela, madame.

--Ah! mon Dieu! il y a quelque chose de plus pharamineux encore que
cette communion de gamelle?

--Oui, madame. Comme j'tais le plus fort manufacturier du pays, M. le
marquis m'avait pri de commander de petits ouvrages  ces malheureux:
ils les faisaient, mais Dieu sait comme! cela ne servait  rien, c'tait
de la matire premire perdue que feu M. le marquis payait; non content
de cela, il me remboursait les petites sommes que je donnais  ces
pauvres vieux censment pour prix de leurs ouvrages, de faon qu'ils
croyaient gagner par leur travail les douceurs qu'ils se procuraient
ainsi...

--Mais c'est que c'est, en effet, d'une superlative
dlicatesse!--s'cria mademoiselle de Maran,--et c'est bien raisonn
surtout! car enfin, jugez donc! si ces messieurs les vagabonds taient
venus  s'apercevoir que ce M. de Rochegune se permettait de leur faire
l'aumne en tout et pour tout, c'est qu'ils auraient pu se rvolter au
moins! joliment rabrouer cet impertinent marquis, et profiter d'une nuit
o il serait venu coucher dans leur dortoir pour lui donner une bonne
traversinade qu'il n'aurait pas vole.

L'amertume avec laquelle mademoiselle de Maran raillait une action d'une
dlicatesse peut-tre outre, mais qui rvlait du moins la plus
touchante bont, prouvait combien elle tait pique de voir donner  ses
calomnies un si clatant dmenti.

Gontran partageait mon motion. Ursule, les yeux fixes, semblait
profondment et douloureusement absorbe.

M. de Lancry dit  M. Scherin:

--Je trouve aussi que la conduite de M. de Rochegune est admirable,
monsieur; et l'hospice est-il toujours entretenu?

--Toujours, monsieur, et M. le marquis de Rochegune maintenant fait
comme faisait son pre. Au retour de ses voyages, il est venu passer six
mois  son chteau, et il a t une fois par semaine dner et coucher 
l'hospice tout comme son pre; aussi est-il ador dans le pays tout
comme son pre...

--Et il le mrite bien, assurment... _tout comme son pre_...--dit
mademoiselle de Maran avec aigreur.--Est-ce qu'il met aussi le bonnet et
la casaque ces beaux jours-l?

--Non, madame; il reste habill comme il est. Oh! il fait cela comme
tout ce qu'il fait, simplement, sans ostentation. C'est naturel chez
lui. Il tient a de son pre. C'est comme le courage; il est brave
comme un lion. Tenez, il y a sept ou huit ans, il n'avait alors que
vingt ans, lui et un drle d'homme, M. le comte de Mortagne, qui tait
l'ami intime de son pre, ont fait un coup devant lequel les plus
intrpides auraient peut-tre recul.

En entendant le nom de M. de Mortagne, la mauvaise humeur de
mademoiselle de Maran augmenta.

--Vous avez connu M. de Mortagne?--dis-je vivement  M. Scherin.

--Oui, mademoiselle; c'tait un original qui avait t au bout du monde,
un ancien troupier de la grande arme, une barbe comme un sapeur; il
venait bien souvent nous voir  la fabrique; mon pauvre pre l'aimait
bien aussi. Pour en revenir  mon histoire, un jour, lui et le jeune M.
de Rochegune chassaient un livre  cheval et aux chiens courants; ils
n'avaient donc pas de fusils, et ne possdaient pour toute arme qu'un
fouet; le livre dbouche de la fort de Rochegune et prend la plaine.
C'tait en plein hiver; ils trouvent dans un champ un berger couvert de
sang et  moiti mort.

--Bon... bon... je vois d'ici ce que c'est,--dit mademoiselle de Maran
avec impatience,--quelque chien... quelque loup enrag qui aura mordu
les moutons et le berger, et que ces deux paladins auront mis  mort.
Allons, c'est superbe... N'en parlons plus.

--Non, madame, c'tait...

--Bien, bien, mon cher monsieur Scherin, faites-nous grce de ces
histoires-l, elles doivent tre d'une terrible beaut, et cette nuit
leur ressouvenir me donnerait le cauchemar. Mais tenez, je vois dans les
yeux d'Ursule qu'elle meurt d'envie d'aller causer avec Mathilde.

Je me levai, je pris ma cousine par la main, et je l'emmenai chez moi,
laissant M. Scherin avec ma tante et Gontran.





CHAPITRE III.

L'AVEU.


L'humiliation d'Ursule fut profonde et cruelle; non-seulement elle avait
souffert de la vulgarit de son mari, mais aussi de la rvlation des
expressions ridiculement familires qu'il avait employes  son gard
quelques jours aprs son mariage.

Mademoiselle de Maran avait t servie au del de ses souhaits; sa
bonhomie perfide, en mettant d'abord le mari d'Ursule en confiance,
avait montr ce dernier sous un jour presque grotesque; le hasard avait
fait le reste.

Je pense maintenant que, sans trop anticiper sur les vnements, je puis
vous faire remarquer que ds mon enfance mademoiselle de Maran n'avait
eu qu'une pense, celle d'exciter la jalousie, l'envie d'Ursule contre
moi; elle voulait me faire tt ou tard une ennemie implacable de celle
que j'aimais de la tendresse la plus sincre.

Lorsque j'tais enfant, elle avait mis mon intelligence, mon esprit
au-dessus de celui d'Ursule; jeune fille, c'tait ma beaut, c'tait ma
fortune qui devaient compltement clipser ma cousine; enfin, elle
s'tait efforce de faire indirectement ressortir la distinction,
l'lgance, la position, la naissance de Gontran, que j'allais pouser,
en provoquant avec une infernale mchancet les panchements candides de
M. Scherin, le mari d'Ursule.

Hlas! je le crois, sans l'incessante obsession de ma tante, ma cousine
n'et pas si souvent compar avec amertume ma position  la sienne; elle
ne m'et pas envi quelques avantages, et nous aurions vcu sans
rivalit, sans jalousie. Je croirai toujours que le coeur d'Ursule
tait primitivement bon et gnreux; les insinuations de ma tante ont
caus le mal qu'elle m'a fait plus tard....

Je montai dans ma chambre avec Ursule. J'avais la plus entire, la plus
aveugle crance dans sa franchise; je voyais en elle une victime; je me
souvenais de la lettre si lugubre, si gmissante, qu'elle m'avait
crite: aussi je cherchais en vain  m'expliquer la singulire
familiarit de ses expressions envers son mari, deux ou trois jours
aprs ce mariage dsesprant qui lui avait donn des ides de suicide.

Si j'avais un seul instant souponn Ursule de fausset, si je l'avais
crue capable d'avoir contract une union, sinon avec plaisir du moins
par calcul, j'aurais compris l'trange contradiction des paroles de la
lettre de ma cousine; mais, je le rpte, j'avais une foi profonde en
elle, j'attendais avec anxit l'explication de ce mystre.

En entrant chez moi, Ursule tomba dans un fauteuil; elle cacha sa tte
dans ses deux mains sans me dire un mot.

--Ursule, mon amie, ma soeur,--lui dis-je en me mettant  ses genoux,
en prenant ses deux mains dans les miennes.

--Laisse-moi... laisse-moi,--dit-elle en cherchant  se dgager et en
souriant avec amertume  travers ses larmes.--Pourquoi ces paroles de
tendresse? tu ne les penses pas... tu ne peux plus les penser.

--Ah! Ursule... c'est cruel... que t'ai-je fait? que t'ai-je dit?
pourquoi m'accueillir ainsi, mon Dieu! aprs une si longue absence?

--Mathilde, je n'accuse pas ton coeur; il est bon et gnreux! mais
c'est parce qu'il est gnreux, qu'il a en horreur tout ce qui est
mensonge et fausset. Ainsi, laisse-moi... laisse-moi! ne te crois pas
oblige de paratre m'aimer encore.

--Ursule... que dis-tu?

--Est-ce que je ne sais pas que tu me mprises!...--ajouta la
malheureuse femme en fondant en larmes. Puis elle se leva et alla prs
de la fentre essuyer ses pleurs.

J'tais reste stupfaite, ne comprenant rien  ce que me disait Ursule.
Je courus  elle.

--Mais, au nom du ciel, explique-toi; que veux-tu dire? pourquoi veux-tu
donc que je te mprise?

--Pourquoi, Mathilde? peux-tu me le demander? Comment! il y a quinze
jours, je t'cris une lettre dsole, une lettre qui te peignait
l'affreux bouleversement de mon coeur. Tu t'meus de mon dsespoir, tu
plains ton amie... tu pleures sur son sacrifice, sur ses illusions
perdues, et tout  l'heure tu entends dire que cette femme, qui, un
moment, n'avait vu d'autre refuge que la mort pour chapper  cet odieux
avenir; que cette femme, trois jours aprs ce mariage dtest, prodigue
 son mari les noms les plus ridiculement familiers... Encore une fois,
Mathilde, je te dis que tu me mprises... ou bien tu caches ce sentiment
et je te fais piti... Mais la piti... je n'en veux pas... j'aime mieux
le ddain... j'aime mieux la haine... j'aime mieux l'indiffrence; mais
la piti... oh! jamais, jamais!

Et mettant son mouchoir sur sa bouche, Ursule touffa les sanglots
qu'elle ne pouvait contenir.

--Mais tu es folle, Ursule! tu ne penses pas ce que tu dis...
Souviens-toi donc de ma lettre? Est-ce que je ne sens pas tes larmes
couler sur mes joues?--lui dis-je en l'embrassant,--est-ce que je ne
vois pas, hlas! que tu es bien malheureuse? Que me fait, aprs tout, un
mensonge de ton mari?

--Un mensonge?... non, ce n'est pas un mensonge, Mathilde... non. Ces
mots, si ridiculement familiers, je les ai dits... entends-tu... je les
ai dits...

--Tu les as dits... Ursule?...

--Oui, oui... Ainsi laisse-moi... tu le vois bien... je suis la plus
dissimule... la plus fausse des cratures... Je feins le dsespoir pour
me faire plaindre, tandis qu'au fond je suis ravie de ce mariage... Mon
mari est si riche... aprs tout! O honte!  infamie!

Et Ursule appuya avec force ses deux mains sur son front....

--Non... il n'y a pas de honte, il n'y a pas
d'infamie,--m'criai-je.--Il y a l un mystre que je ne comprends pas.
Eh! que m'importe aprs tout quelques paroles passes? tu souffres, tu
pleures: eh bien! je veux souffrir, je veux pleurer avec toi... Vois mes
larmes... ma soeur, sens mon coeur comme il bat... Dis...
maintenant, dis... crois-tu que ce soit l du mpris... de la piti?

--Eh bien! non, non; je te crois, Mathilde. Pardon! oh! pardon d'avoir
un instant pu douter de ton coeur... Mais c'est qu'aussi j'avais... je
dois avoir tant de prventions  dtruire dans ton esprit!

--Mais aucune,--te dis-je.

--Alors, coute-moi, ma soeur, ma tendre soeur. Tes larmes, ton
affliction, m'arrachent mon secret. Tout  l'heure je ne voulais rien te
dire... Je voulais ne plus te revoir, car vivre prs de toi, souponne
par toi de fausset, oh! cela me semblait impossible.

--Pauvre Ursule! eh bien! voyons... ne mritai-je pas ta confiance?

--Si... oh! si! mon Dieu! toi seule... coute donc... Ce mariage me
causait un tel dsespoir que jusqu'au dernier moment, malgr moi, je
crus qu'un vnement imprvu l'empcherait... Oui... j'tais comme ces
condamns qui savent qu'ils doivent mourir, qu'il n'y a pas de grce
pour eux, et qui pourtant ne peuvent s'empcher d'esprer cette grce
impossible. C'tait un dernier instinct de bonheur qui se rvoltait en
moi!

--Ursule... Ursule... et ce que tu dis l est affreux. Combien tu as d
souffrir, mon Dieu!

--J'obis  mon pre... je voulus te mettre dans l'impossibilit de
consommer le gnreux sacrifice que tu m'avais propos. Ce mariage se
fit... mon sort irrvocablement fix, je n'avais que deux
alternatives... la mort...

--Ursule... Ursule, ne parle pas ainsi... tu m'pouvantes.

--La mort, ou une vie  tout jamais malheureuse. Un moment je restai
accable sous le coup de ce funeste avenir! Pourtant, avant que de me
dsesprer tout  fait, je me demandai ce qui causait l'loignement que
m'inspirait mon mari; je me dis que c'tait la vulgarit de ses
manires, son ducation commune, car son coeur est bon, je crois....

--Oh! sans doute, Ursule, crois-le, crois-le; il est gnreux, il est
bon. N'as-tu pas vu avec quelle sensibilit il parlait des bienfaits de
M. de Rochegune! Mon Dieu! son langage, ses manires se faonneront au
monde.

--Eh bien, donc, je me suis dit: ce langage commun me choque, ces
familiarits, presque grossires, me rvoltent... Ma vie, dsormais,
doit se passer dans la compagnie de cet homme; il faut renoncer  toutes
mes ides de jeune fille. Dsormais je dois vivre d'une vie tout
autre... Du courage... tout est fini, tout!!!--et les larmes couvrirent
la voix d'Ursule.

--C'est la dlicatesse naturelle de mes habitudes,--reprit-elle,--de mes
penchants qui me rend si malheureuse. Eh bien! puisque je ne puis pas
lever mon mari jusqu' moi... je m'abaisserai jusqu' lui... Oui, ce
langage qui me rvolte, je le parlerai... ces manires qui me font
frissonner de rpugnance, je les imiterai... Mathilde! Mathilde! cela,
je l'ai fait; j'ai flatt cet homme comme il voulait tre flatt. J'ai
feint de l'aimer comme il voulait tre aim... Ses expressions
ridiculement familires je les ai rptes en rougissant d'humiliation
et de honte... Oh! ma soeur, ma soeur... tu ne sauras jamais ce que
j'ai souffert pendant les huit jours d'preuves que je m'tais
imposs!... Tu ne sauras jamais ce qu'il y a d'affreux dans cette
profanation de soi-mme, dans ce mensonge des lvres, dont le coeur se
rvolte. Oh! que de larmes dvores en secret, pendant que je jouais
cette triste et amre comdie!... Mais, vois-tu, maintenant je ne puis
plus, je souffre... non, je ne puis plus! Ah! plutt que de continuer 
m'abaisser  mentir ainsi... oh! oui... la mort! mille fois la mort.

L'accent d'Ursule tait si dchirant, si dsespr, son air si gar,
ses traits si bouleverss, qu'elle m'effraya.

Alors je comprenais sa conduite; alors j'tais frappe du courage qu'il
lui avait fallu pour tenter seulement ce qu'elle avait essay.

--Rassure-toi, rassure-toi, ma soeur,--lui dis-je,--coute seulement
mes conseils. Tu te trompes, je pense, en croyant ncessaire de
t'abaisser au niveau de ton mari. Son coeur est gnreux, il t'aime
avec idoltrie; essaye au contraire de l'lever jusqu' toi... Tout 
l'heure, n'as-tu pas vu avec quel empressement il accueillait les
observations de mademoiselle de Maran? Juge donc de quelle autorit
seraient les tiennes sur lui? Ursule, ma soeur, songe  cela... Sans
doute, je t'aurais dsir une autre union; mais enfin celle-ci est
accomplie. Ne repousse donc pas les chances de bonheur qu'elle t'offre.

--Du bonheur, Mathilde?  moi du bonheur?... oh! jamais.

--Si, si, du bonheur... Ton mari est bon, franc, loyal... Il est riche,
il t'aime. Il n'est pas d'une trs-jolie figure; ses manires, son
langage manquent d'lgance; soit; mais cela est-il donc irrparable?
Mon Dieu! cela s'apprend si vite, l'exemple est tout! Et tu seras pour
lui un si charmant exemple  tudier! Et puis, enfin, veux-tu que nous
t'aidions?... Oui, pour te rendre cette ducation plus facile,--lui
dis-je en souriant,--veux-tu que moi et Gontran nous allions passer cet
t quelque temps chez toi? Si tu ne veux pas encore prendre de maison 
Paris, tu viendras chez nous. Aujourd'hui nous avons vu une maison assez
grande pour que nous puissions t'offrir un appartement. Eh bien! mon
projet, qu'en dis-tu?

--Je dis que tu es toujours la meilleure des amies, la plus tendre des
soeurs!--me dit Ursule en m'embrassant avec effusion.--Je dis que prs
de toi j'oublie mon malheur, et que tu as toujours le don de me faire
esprer. Mais, hlas! maintenant, Mathilde, il me sera difficile de me
faire illusion.

--Je ne te demande pas de te faire illusion: je ne te demande que de
croire aux ralits... Tu verras ton mari dans un an! Combien ton amour
pour lui l'aura transform!

--Mais vois combien le chagrin rend goste!--me dit Ursule;--je ne te
parle pas de ton bonheur; tu dois tre si heureuse, toi!

--Oh! oui, maintenant surtout que tu es l pour partager ce bonheur...
Tiens, Ursule, si je te savais sans chagrin, je ne connatrais pas de
flicit gale  la mienne: Gontran est si bon, si dvou! c'est un si
noble coeur, un caractre si lev! et puis, il me comprend si bien!
Oh! je le sens l...  la scurit de mon coeur, c'est un bonheur de
toute la vie. Il m'inspire une confiance inaltrable; la mort seule
pourrait la troubler. Et encore! Non, non, quand on s'aime ainsi, quand
on est aussi heureuse que je le suis, l'on ne survit pas; on meurt la
premire... Non, rien au monde ne pourrait m'ter cette conviction, que
je serai la plus heureuse des femmes, et que ce bonheur durera toute ma
vie, ou plutt toute la vie de Gontran!

       *       *       *       *       *

Maintenant encore, quoique ces prvisions de mon coeur aient t bien
cruellement dues, mon ami, je me souviens que cette crance  un
avenir heureux tait absolue, aveugle.

       *       *       *       *       *

Huit jours aprs l'arrive d'Ursule, toute notre famille devait se
rassembler le soir pour la signature de mon contrat de mariage avec M.
de Lancry.

Mademoiselle de Maran avait obtenu du maire de notre arrondissement de
nous marier le soir aprs cette crmonie, afin d'viter les curieux.




CHAPITRE IV.

LA LETTRE.


Le jour de la signature du contrat, je fus rveille selon mon habitude
par Blondeau, qui m'apporta la corbeille d'hliotrope et de jasmin que
depuis six semaines Gontran m'envoyait chaque matin.

J'ai toujours attach une importance extrme  ce qu'on appelle
vulgairement _les petites choses_. Des attentions dlicates, quand elles
sont persistantes, prouvent la constante occupation de la pense; les
occasions o l'on peut montrer son dvouement par quelque acte clatant
sont si rares, qu'il vaut mieux donner, si cela se peut dire, la
_monnaie_ courante de ce dvouement.

Ceux qui le rservent absolument pour les circonstances extraordinaires
semblent vous dire: _Noyez-vous... jetez-vous au milieu des flammes_, et
alors vous saurez ce que je vaux.

Fataliste de coeur, comme je l'tais, cette corbeille de fleurs de
chaque matin avait pour moi une grande signification. Le souvenir du
premier aveu de Gontran s'y rattachait, et je songeais avec un indicible
bonheur que dsormais chaque jour commencerait pour moi par une pense
de lui, qui me viendrait au milieu de mes fleurs de prdilection.

De trs-bonne heure j'allai  l'glise avec madame Blondeau. En voyant
arriver le moment o j'allais appartenir  Gontran, plus que jamais
j'prouvais l'irrsistible besoin de prier, de bnir Dieu, et de mettre
cet avenir de bonheur sous la protection du ciel et de ma mre.

Je ressentais une joie sereine, confiante et grave; bien souvent, dans
la journe, mes yeux se mouillrent de douces larmes, cela sans raison.
C'taient des attendrissements vagues, involontaires, toujours termins
par des lans de reconnaissance ineffable et religieuse.

Vers les quatre heures, mademoiselle de Maran me fit venir dans sa
chambre, o je n'tais pas entre depuis fort longtemps. Je ne puis vous
dire, mon ami, ce que j'prouvai en me retrouvant dans cet appartement,
qui me rappelait les scnes cruelles de mon enfance. Rien n'y tait
chang: c'tait toujours le crucifix, les vitraux coloris, le
secrtaire de laque rouge, les chimres vertes sur la chemine, et sous
les cages de verre, les aeux de Flix, qui allait, sans doute, bientt
les rejoindre.

Mademoiselle de Maran tait assise devant son secrtaire; je vis sur la
tablette un crin, un portefeuille, un paquet cachet, et un mdaillon
que ma tante considrait avec tant d'attention, qu'elle ne s'aperut pas
de mon entre chez elle.

Ses traits, toujours si ddaigneux, avaient une expression de tristesse
svre que je ne lui avais jamais vue. Ses lvres minces n'taient plus
contractes par le sourire d'implacable ironie qui la rendait si
redoutable. Elle semblait soucieuse et accable.

J'hsitais  lui parler. En m'appuyant sur la chemine, je remuai un
flambeau. Mademoiselle de Maran retourna vivement la tte.

--Qui est l?--s'cria-t-elle. Elle me vit, laissa retomber le mdaillon
qu'elle tenait  la main et resta quelques moments rveuse.

--Nous allons nous sparer, Mathilde,--me dit-elle avec un accent de
douceur qui me rendit muette de surprise.--Votre premire jeunesse n'a
pas t heureuse, n'est-ce pas? Ce sera toujours avec amertume que vous
vous souviendrez du temps que vous avez pass prs de moi.

--Madame...

--Oh! a doit tre... je le sais bien,--reprit-elle d'une voix lente, et
comme si elle se ft parl  elle-mme.--Vous m'avez souvent trouve
dure, acaritre,  votre gard. Je n'ai pas t pour vous ce que
j'aurais d tre.... Non, je le sais bien.... C'est sans doute pour cela
que j'prouve une sorte de chagrin de vous quitter. Au moins votre jolie
et jeune figure animait un peu cette maison... Je suis bien vieille...
et  cet ge il est triste de rester toute seule, d'attendre son dernier
jour avec un chien pour tout compagnon, et puis de mourir seule... sans
tre plainte, sans tre regrette.

Aprs quelques moments de sombre silence, elle reprit avec
douceur:--Mathilde... soyez gnreuse, ne vous en allez pas d'ici avec
un mauvais ressentiment de moi, cela rendrait ma solitude plus pnible
encore!

Mademoiselle de Maran devait tre sincre en me parlant ainsi. Les
caractres les plus mchants ne sont pas  l'abri de certains retours
sur eux-mmes. D'ailleurs l'expression de ses traits, de sa voix,
trahissait son motion. Elle n'avait aucun intrt  jouer cette comdie
devant moi.

Je fus profondment sensible  cette preuve d'intrt, la seule que ma
tante m'et jamais donne. J'avais t plus joyeuse que touche de son
consentement  mon mariage avec Gontran. Je savais qu' la rigueur
j'aurais pu me passer de son adhsion; et, sans exagration de vanit,
je sentais que ma tante devait tre satisfaite, tout en assurant mon
bonheur, de pouvoir donner ma main au neveu d'un de ses amis intimes;
mais, dans cette circonstance, les regrets affectueux que me tmoignait
mademoiselle de Maran m'murent profondment.

Je pris sa main, je la portai  mes lvres, et je la baisai cette fois
avec une tendre vnration. Elle avait la tte baisse; je ne voyais que
son front. Tout  coup elle se releva vivement en m'ouvrant ses bras.

A ma grande surprise, deux larmes, les seules que j'aie jamais vu
rpandre  mademoiselle de Maran, mouillaient ses paupires.

Je me mis  genoux devant elle. Elle appuya lgrement ses deux mains
sur mes paules, et me dit en me regardant avec intrt:

--Jamais tu ne t'es plainte; jamais tu n'as senti la douceur d'une
caresse maternelle... jusqu' prsent; ou je t'ai abominablement
tourmente... ou bien je t'ai loue avec une funeste exagration...
j'ai eu tort, j'en suis dsole. Qu'est-ce que tu veux que je te dise de
plus? Je le regretterai jusqu' la fin de mes jours, qui, hlas! n'est
pas bien loin. Heureusement ton bon naturel a pris le dessus; ce sera un
reproche que j'aurai de moins  me faire; il m'en reste bien assez comme
a.... Tiens, ma chre petite, je suis si navre que, s'il en tait
encore temps, je voudrais... je voudrais... mais non... non... et
pourtant...

Sans achever sa phrase, ma tante baissa de nouveau la tte, comme si une
lutte se ft engage en elle entre son dsir de parler et une autre
influence.

Malgr moi j'eus peur, comme si mon avenir allait dpendre du secret que
ma tante hsitait  me livrer. Celle-ci, voulant peut-tre s'affermir
dans sa bonne rsolution en me demandant de nouvelles paroles de
tendresse, me dit:

--Je te suis moins odieuse qu'autrefois, n'est-ce pas?

--Ma tante, depuis un moment je vous aime, tout est oubli;--et je
serrai ses deux mains dans les miennes avec effusion.

--Cela est pourtant bon; bien bon, de s'entendre dire cela... et si je
te rendais un grand service... qui assurt peut-tre le bonheur de ta
vie entire... me chriras-tu beaucoup? Me diras-tu souvent de ta douce
voix attendrie... Je vous aime bien?... Tu me regardes avec de grands
yeux tonns?... Enfin, rponds-moi. J'ai toujours t crainte ou
dteste, except par ton pre, mon excellent frre. Ah! celui-l
m'aimait! Mais aussi pour celui-l seul j'avais t bonne et dvoue...
oui, je l'aimais tant... que je me croyais le droit de har tout le
monde; et puis sans doute l'on a en soi-mme une plus ou moins grande
dose de bont; moi, j'en ai trs-peu et je l'avais toute concentre sur
ton pre... Je ne sais pourquoi,  cette heure, ta voix... ton accent me
touchent et veillent en moi, sinon de la bont, au moins de la piti.
Aussi rpte-moi que tu m'aimerais bien, que tu aimerais de toutes les
forces de ton coeur une amie qui t'arrterait au bord d'un prcipice
o tu serais sur le point de tomber? Rponds... rponds... est-ce que tu
lui dvouerais ta vie  cette amie?

Mademoiselle de Maran pronona ces derniers mots avec une sorte
d'impatience nerveuse, qui prouvait la violence du combat qui se livrait
en elle.

Sans comprendre ce que me disait ma tante, je me jetai dans ses bras
tout effraye.--Ayez piti de moi!--m'criai-je; je ne sais pas quel
malheur me menace... mais s'il en est un, oh! parlez... parlez! Vous
tes la soeur de mon pre! Je suis seule... seule... je n'ai que vous
au monde! Qui m'clairera si ce n'est vous?... Oh! parlez... parlez, par
piti!... Un malheur! dites-vous, mais lequel?... Gontran m'aime, je
l'aime autant que je puis l'aimer: j'ai la plus tendre des amies dans
Ursule, puis-je entrer dans le monde sous de plus heureux prsages?
Vous-mme,  cette heure, vous me parlez avec tendresse; quelques mots
de vous ont  tout jamais effac les souvenirs pnibles de mon enfance.
Si quelque malheur cach menace ma destine, oh! dites-le... par
piti... dites-le.

--Malheureuse enfant! je ne sais quelle voix me dit que ce serait un
crime affreux de te laisser dans cette erreur... et que tt ou tard la
vengeance divine ou humaine me saurait atteindre,--s'cria ma tante.

Le sentiment auquel elle cdait tait si gnreux, elle tait alors si
noblement mue, qu'un moment sa figure eut presque un caractre de
beaut touchante.

Je l'coutais dans une angoisse indicible, lorsque Servien frappa  la
porte et entra apportant une lettre sur un plateau d'argent.

J'eus un affreux serrement de coeur; un sinistre pressentiment me dit
que le hasard fatal qui interrompait mademoiselle de Maran allait  tout
jamais cacher  mes yeux le mystre qu'elle tait sur le point de me
dvoiler.

--Qu'est-ce que c'est?--s'cria ma tante avec une impatience presque
douloureuse.

--Une lettre, madame,--dit Servien en avanant son plateau.

Mademoiselle de Maran la prit brusquement et dit:

--Sortez!...

Je respirai, je crus que ma tante allait continuer notre entretien, car
sa physionomie n'avait pas chang d'expression; elle semblait mme si
proccupe qu'elle jeta la lettre sur son bureau sans la dcacheter. La
fatalit voulut que l'adresse ft tourne du ct de ma tante;
l'criture la frappa; elle la prit et l'ouvrit vivement.

Tout espoir disparut; cette lettre parut faire sur elle un effet
foudroyant, ses traits reprirent peu  peu leur expression d'ironie et
de duret habituelles; ses sourcils froncs lui donnrent une expression
plus mchante que jamais.... Un moment elle resta comme frappe de
stupeur, et dit d'une voix sourde, en froissant la lettre avec rage:

--Et moi... qui justement allais... Ah ! mais qu'est-ce que j'avais
donc? j'tais folle, je crois... cette petite fille m'avait
ensorcele... Je faisais des _bonasseries_ stupides, pendant que
_lui_.... Ah! que l'enfer le confonde!... heureusement j'ai le temps.

Ces paroles de ma tante, entrecoupes de longs silences rflchis,
m'effrayrent.

--Madame,--lui dis-je en tremblant,--tout  l'heure vous tiez sur le
point de me faire un aveu bien important...

--Tout  l'heure j'tais une sotte, une bte,
entendez-vous?--reprit-elle d'un ton aigre et emport...--Je crois, Dieu
me pardonne, que je m'tais attendrie... Ah!... ah!... ah!... et cette
petite qui a cru cela... qui ne voyait pas que je me moquais d'elle...
avec mes sensibleries... Je suis si sensible, en effet!

--J'ai cru  votre motion, madame; oui, vous tiez mue. Vous le nierez
en vain... J'ai vu vos larmes couler... Ah! madame, au nom de ces larmes
que le souvenir de mon pre a peut-tre provoques, ne me laissez pas
dans une douloureuse inquitude!!! Cdez au gnreux sentiment qui vous
a fait m'ouvrir vos bras... Cela serait trop cruel, madame, de m'avoir
mis au coeur cette dfiance, ce doute, d'autant plus cruel qu'il peut
s'attaquer  tout et me faire vaguement souponner ceux que j'aime le
plus au monde.

--Vraiment! a vous parat ainsi? Eh bien! tant mieux, a vous occupera,
de chercher le mot de cette nigme. C'est un jeu trs-divertissant que
celui-l... je vous promets de vous dire si vous divenez juste.

--Madame,--m'criai-je, indigne de la froide mchancet de ma tante,
vous l'avez dit vous-mme, la justice humaine ou la justice divine vous
atteindrait si...

--Ah!... ah!... ah!...--s'cria ma tante, en m'interrompant par un clat
de rire sardonique.--Ah ! est-ce que vous voulez me menacer des gens
du roi ou des foudres du Vatican, avec votre justice humaine et
divine?... Vous ne voyez donc pas que je plaisantais.... C'est tout
simple, on est si gai le jour d'un mariage... Je sais bien que vous
allez me parler de mes deux larmes... Eh bien! ma chre petite, je vais
vous faire une confidence qui pourra vous servir un jour pour attendrir
Gontran dans une de ces discussions dont le meilleur mnage n'est pas 
l'abri... Voyez-vous, un petit grain de tabac dans chaque oeil, et
vous pleurerez comme une madeleine. Or, de beaux yeux comme les vtres
sont irrsistibles lorsqu'ils pleurent.

--Mais... madame...

--Ah! j'oubliais, j'ai l quelques objets que, par son testament, votre
mre a recommand de vous remettre le jour de votre mariage,
c'est--dire quand votre mariage sera conclu. Je voulais vous les donner
tout  l'heure... je me ravise... je vous les donnerai ce soir, aprs
la mairie,--dit-elle en se levant et en fermant son secrtaire  clef.

--Ah! madame, accordez-moi au moins cela,--lui dis-je;--vous allez me
laisser bien triste, bien effraye de vos cruelles rticences... Ces
dernires preuves de la tendresse de ma mre me consoleront, au moins.

--C'est impossible,--dit mademoiselle de Maran;--la clause du testament
est formelle. Une fois marie, je vous remettrai tout cela... Mais,
comment!... cinq heures dj... et je ne suis pas habille!
laissez-moi... chre petite.

En disant ces mots, ma tante sonna une de ses femmes, qui entra, lui dit
qu'on venait d'apporter au salon un meuble pour moi de la part de M. le
vicomte de Lancry.

--Allez vite... c'est sans doute votre corbeille,--me dit ma tante; si
j'en juge par le got de Gontran, a doit tre charmant et magnifique 
la fois.

Je sortis navre de chez mademoiselle de Maran.

En songeant  ce secret qu'elle avait voulu me confier une seconde fois,
je me rappelai malgr moi ce que m'avait dit la duchesse de
Richeville... Et pourtant, je n'avais pas la moindre dfiance de
Gontran; lui-mme n'avait-il pas t au-devant de mes soupons en
m'avouant les torts qu'on pouvait lui reprocher? et puis, d'ailleurs, je
l'aimais passionnment. J'avais en lui une foi profonde.

Je ne me sentais si assure, si charme de mon avenir que parce qu'il en
tait charg. Il en tait de mme de l'amiti d'Ursule; je la croyais
aussi dvoue, aussi sincre que celle que j'prouvais moi-mme pour
elle.

La cruelle inquitude que mademoiselle de Maran m'avait jete au coeur
planait donc au-dessus des deux seules affections que j'eusse, et
semblait les menacer toutes deux sans en attaquer aucune.

Je trouvai dans le salon la corbeille que m'envoyait M. de Lancry. Ainsi
que l'avait prvu ma tante, il tait impossible de rien voir de plus
lgant et de plus riche: diamants bijoux, dentelles, chles de
cachemire, toffes, etc., tout tait en profusion et d'un got exquis.
Mais j'tais trop triste pour jouir de ces merveilles. Je les aurais 
peine regardes si elles n'avaient pas t choisies par Gontran.

Pourtant,  force de vouloir deviner le mystre que mademoiselle de
Maran me cachait, je finis par croire que son attendrissement, qui
m'avait paru trs-sincre, ne l'avait pas t, que son seul but avait
t de me tourmenter et de me faire de _cruels adieux_.

La vue Gontran, qui vint un peu avant l'heure fixe pour la signature du
contrat, ses tendres paroles, finirent par me rassurer tout  fait.

A neuf heures, ma famille et celle de Gontran taient rassembles dans
le grand salon de l'htel de Maran.

J'tais  ct de ma tante et de M. le duc de Versac. Le notaire arriva.
Presque au mme instant, on entendit le claquement des fouets et le
bruit retentissant d'une voiture qui entrait dans la cour au galop de
plusieurs chevaux.

Je regardai ma tante, elle devint livide.

Un moment aprs, M. de Mortagne parut  la porte du salon.





CHAPITRE V.

MONSIEUR DE MORTAGNE.


Sans les traits fortement accentus qui caractrisaient la physionomie
de M. de Mortagne, il et t mconnaissable. Sa barbe, ses cheveux,
avaient entirement blanchi; son front rid, ses yeux caves et bistrs,
ses joues profondment creuses, tmoignaient de longues et cruelles
souffrances; ses vtements taient aussi ngligs que d'habitude.

Cette apparition presque sinistre, au milieu de ce salon tincelant d'or
et de lumires, rempli d'hommes et de femmes lgamment pares, formait
un contraste trange.

D'abord l'assemble resta muette d'tonnement. M. de Mortagne vint droit
 moi, je me levai; il me prit les mains, me regarda quelques minutes;
l'expression farouche de ses traits s'adoucit, il m'embrassa tendrement
sur le front, et me dit:

--Enfin me voici, pourvu qu'il ne soit pas trop tard...--Et me
considrant attentivement, il ajouta:--C'est sa mre... tout le portrait
de sa pauvre mre! Ah! je comprends bien la haine du monstre.

La premire stupeur passe, mademoiselle de Maran retrouva son audace
habituelle, et s'cria rsolument:

--Qu'est-ce que vous venez faire ici, monsieur?

Sans lui rpondre, M. de Mortagne s'cria d'une voix tonnante:

--Je viens ici accuser et convaincre trois personnes d'indignes
manoeuvres et de basse cupidit! Ces trois personnes sont vous,
mademoiselle de Maran! vous, monsieur d'Orbeval! vous, monsieur de
Versac!

Ma tante s'agita sur son fauteuil, M. d'Orbeval plit d'effroi, et M. de
Versac se leva; mais son neveu s'cria vivement:

--Monsieur de Mortagne!... prenez garde, M. le duc de Versac est mon
oncle... et l'insulter, c'est m'insulter.

--Votre tour viendra, monsieur de Lancry, mais plus tard: d'abord les
causes, puis les effets,--dit froidement M. de Mortagne.

Je saisis la main de Gontran, en lui disant tout bas d'une voix
suppliante:

--Que vous importe? je vous aime; ne vous irritez pas contre M. de
Mortagne; il a t le seul protecteur de mon enfance.

M. de Mortagne continua:

--Je m'attends  des cris,  des menaces, c'est tout simple; quiconque
m'empchera de parler redoutera mes paroles.

--On ne redoute que vos injures, monsieur,--s'cria mon tuteur.

--Quand j'aurai dit ce que j'ai  dire, je serai aux ordres de ceux qui
se trouveront offenss.

--Mais c'est une tyrannie insupportable! vous ne nous imposerez pas avec
vos airs furieux de matamore et de Ramasse-ton-bras!--s'cria
mademoiselle de Maran.

--Mais, en effet, c'est intolrable!...--dit M. de Versac.--On n'a pas
d'ide d'une grossiret pareille chez un homme bien n....

--Il y a l calomnie et diffamation,--dit mon tuteur.

--Vous craignez donc mes rvlations... puisque vous voulez touffer ma
voix?--s'cria M. de Mortagne.--Vous craignez donc bien que je dtourne
cette malheureuse enfant du mariage qu'on veut lui faire faire?

--Monsieur!--s'cria Gontran,--c'est maintenant moi, entendez-vous?...
moi! qui vous somme de parler... et de parler sans rticences... Si
honor, si heureux que je sois de m'unir  mademoiselle Mathilde, je
renoncerais  l'instant  des voeux si chers, s'il lui restait le
moindre doute sur...

J'interrompis  mon tour M. de Lancry; et je dis  M. de Mortagne:--Je
ne doute pas que votre conduite ne vous soit dicte par l'intrt que
vous me portez, monsieur... Je n'ai pas oubli vos bonts pour moi,
mais, je vous en supplie, pas un mot de plus... Rien au monde ne pourra
faire changer ma rsolution...

--Mais moi, mademoiselle, j'en changerai,--s'cria Gontran...--Oui,
telle cruelle que soit cette rsolution, je renoncerai  votre main si
 l'instant monsieur ne s'explique pas...

--C'est ce que je demande...--dit M. de Mortagne.

--Mais c'est absurde,--s'cria mademoiselle de Maran, ple de
colre;--mais vous n'avez donc pas de sang dans les veines, tous tant
que vous tes, de vous laisser imposer par cet chapp de Bictre!...

--chapp des prisons de Venise... o vous m'avez fait jeter depuis huit
ans... par la plus excrable machination!--s'cria M. de Mortagne d'une
voix tonnante en saisissant rudement mademoiselle de Maran par le bras
et en la secouant avec fureur.

--Mais il va m'assassiner, il est capable de tout!--s'cria ma tante.

--Et toi, infernale crature, de quoi n'es-tu pas capable? Ta trahison
ne m'a-t-elle pas fait souffrir mille morts?... Vois mes cheveux
blanchis, vois mon front sillonn par les souffrances. Huit ans de
tortures... entends-tu? Huit ans de tortures! Et je m'en vengerai,
duss-je te poursuivre jusqu' la fin de tes jours... et encore je ne
sais pas pourquoi je ne dlivre pas tout de suite la terre d'un monstre
tel que toi...--ajouta M. de Mortagne en rejetant mademoiselle du Maran
dans son fauteuil.

Cette scne avait t si brusque, l'accusation que M. de Mortagne
portait contre ma tante semblait si extraordinaire, que tous les
assistants restrent un moment frapps du stupeur et d'effroi.

Mademoiselle de Maran, quoique redoute, tait assez universellement
dteste pour que ses _amis_ ne fussent pas fchs d'tre
involontairement tmoins d'une scne si trangement scandaleuse.

Le front de mademoiselle de Maran tait couvert d'une sueur froide, elle
respirait  peine, et regardait M. de Mortagne avec frayeur et d'un air
gar.

--Vous ne savez pas comment j'ai dcouvert votre abominable
trame?--continua-t-il en s'adressant  ma tante, et il tira de sa poche
quelques papiers.--Reconnaissez-vous cette lettre au gouverneur de
Venise?... Reconnaissez-vous ces proclamations incendiaires? Tout ceci
vous tonne, messieurs?--dit M. de Mortagne en voyant les regards de
curiosit inquite qu'on jetait sur ces mystrieux papiers.--Vous ne me
comprenez pas encore? Je le crois sans peine; jamais complot n'a t
plus mchamment et plus habilement conu; coutez donc... et apprenez 
connatre cette femme.

Il y a huit ans, je l'accusai devant vous tous, qui composiez le conseil
de famille de ma nice, d'lever en martre cette malheureuse enfant; je
vous demandais de la lui retirer; vous m'avez refus; j'tais seul, vous
aviez le nombre pour vous, je me rsignai. Oblig de partir, j'esprais
bientt revenir  Paris, et, bon gr mal gr, exercer une surveillance
continue sur l'ducation de Mathilde. Mon retour pouvanta sa tante;
vous allez voir comme elle l'empcha... Vous tremblez devant cette
femme, je le vois. Mais vous aurez peut-tre le courage de reconnatre
la noirceur de cette me, s'il y a une me dans ce corps...

--Et vous souffrez cela? et vous me laissez insulter ainsi!--s'cria
mademoiselle de Maran furieuse en se retournant vers l'auditoire.

Personne ne lui rpondit.

--Il y a huit ans,--reprit M. de Mortagne,--je partis pour l'Italie...
je devais attendre  Naples M. de Rochegune, fils d'un de mes meilleurs
amis. Ce jeune homme au coeur ardent et gnreux devait venir avec moi
combattre quelque temps en Grce. J'tais compltement tranger aux
complots que les socits secrtes tramaient alors en Italie. J'arrive 
Venise... D'abord je ne suis pas inquit; mais une nuit, la police fait
une descente chez moi, on m'arrte, on me garrotte, on saisit mes
papiers, mes effets, et on me conduit en prison; je suis mis au secret.
Je proteste de mon innocence, je dfie qu'on trouve contre moi la
moindre preuve de culpabilit; on me rpond que le gouvernement
autrichien a t instruit de mes mauvais desseins, que je viens prendre
une part active aux menes des socits rvolutionnaires.--Je nie
hautement cette accusation.--On apporte mes malles, on les ouvre devant
moi, et on trouve dans un double fond, dont j'ignorais l'existence,
plusieurs paquets cachets.

--Mais il faut tre aussi fou que cet homme pour couter srieusement de
pareilles balivernes!--s'cria mademoiselle de Maran.--Quant  moi, je
ne les entendrai pas plus longtemps; et elle se leva.

--Soit, allez-vous-en, ce n'est pas  vous que je prtends dvoiler ces
abominables mystres, vous n'en avez que trop le secret.

Mademoiselle de Maran se rassit en frmissant de rage.

M. de Mortagne continua:

--On ouvrit ces paquets, et l'on y trouva les proclamations les plus
incendiaires, un appel aux ventes des carbonari, un plan d'insurrection
contre la puissance autrichienne, et quelques lettres mystrieuses  mon
adresse, timbres de Paris, que j'tais cens avoir lues, et dans
lesquelles on me promettait le concours de tous les hommes libres de la
Lombardie... Ces apparences taient accablantes, je restai ananti
devant ce fait inexplicable. On me demanda compte de mes opinions, je
n'eus pas la lchet de les nier. Je rpondis que je m'tais vou  une
seule cause: celle de la libert sainte et pure de toute souillure...
Ces hommes ne comprirent pas que, puisque j'avais le courage d'avouer
des opinions qui pouvaient me perdre, je devais tre cru lorsque je
jurais sur l'honneur que j'ignorais l'existence de ces papiers
dangereux. Je fus jet dans un cachot, j'y restai huit annes... J'en
sortis, vous le voyez, dcrpit avant l'ge... Maintenant savez-vous
comment j'tais porteur de ces dangereux papiers? Peu de temps avant mon
dpart pour l'Italie, cette femme avait dpch Servien, son digne
serviteur, auprs de celui de mes gens qui devait m'accompagner. Sous le
prtexte de faire entrer en Italie des marchandises de contrebande et de
raliser de grands bnfices, il lui persuada de faire mettre  mon insu
des doubles fonds  mes malles, et d'y cacher les prtendus paquets de
dentelles d'Angleterre. Une fois  Venise, un correspondant devait
venir rclamer les dentelles, et donner vingt-cinq louis  mon
domestique. Ce malheureux, ignorant le danger de cette commission,
accepta... Je partis, et presque en mme temps que moi partit aussi
cette lettre, adresse au gouverneur de Venise.

M. de Mortagne, ancien officier de l'empire, connu par l'exaltation de
ses ides rvolutionnaires et par ses liaisons avec les anarchistes de
tous les pays, arrivera  Venise dans le courant du mois de mai; on
trouvera dans plusieurs malles  double fond les preuves de ses
dangereux desseins...

--Eh bien! cela est-il assez infme?--s'cria M. de Mortagne en croisant
ses bras sur sa poitrine et en jetant un regard d'indignation sur
mademoiselle de Maran.

Celle-ci, un moment accable, reprit bientt toute son audace, et
s'cria:

--Et qu'ai-je de commun, monsieur, avec vos paquets de dentelles
renfermant des conspirations? Est-ce que c'est ma faute  moi, si, en
voyant vos projets rvolutionnaires djous, vous avez imagin une
histoire absurde  laquelle on n'a pas cru du tout, avec raison? Qui
est-ce qui croira jamais que je me suis amuse  fabriquer des
proclamations, des constitutions, des conspirations, et que j'ai mis un
de mes gens dans la confidence de cette belle oeuvre? Allons donc,
monsieur, vous tes fou... Il n'y a pas un mot de vrai dans tout cela...
Je le nie!

--Vous le niez?... et votre misrable Servien niera-t-il aussi la
dposition de mon domestique qui l'accuse formellement de lui avoir
remis les paquets?

--Votre domestique!--s'cria ma tante en riant aux clats;--voil une
belle garantie, en vrit, et qui doit tre bien admise! Tel matre, tel
valet, monsieur. Est-ce qu'on ne connat pas vos antcdents? Qu'y
a-t-il d'tonnant dans la lettre que vous nous avez lue, et qui a t
adresse au gouverneur de Venise? Est-ce que vous ne vous tes pas
toujours dclar le champion des _frres et amis_ de tous les pays? La
police d'ici, qui vous surveille, aura, en bonne soeur, averti la
police autrichienne de vos projets, c'est tout simple... a se fait tous
les jours... Ainsi laissez-moi tranquille avec vos paquets de dentelles
rembourrs de conspirations; c'est un conte de ma mre l'oie... Vous
avez voulu faire le Brutus, le Washington, le Lafayette, on vous a
coffr et on a bien fait... Vous vous plaignez d'avoir les cheveux
blancs, est-ce que j'y peux quelque chose, moi? On sait bien que les
plombs de Venise ne sont pas fontaine de Jouvence, non plus! Si, par
suite, votre imaginative est dtraque, comme il y parat, prenez des
douches, monsieur, et laissez-nous en repos, car vous tes
insupportable.

Les cruels sarcasmes de mademoiselle de Maran trouvrent, contre son
attente, M. de Mortagne impassible. Il lui rpondit avec le plus grand
sang-froid:

--Grce aux soins actifs de l'amiti de madame de Richeville, de M. de
Rochegune et de quelques autres amis, me voici libre, malgr votre
impudente audace; nous avons assez de preuves pour vous clouer au
pilori de l'opinion publique, et j'y parviendrai.

--C'est ce que nous verrons, monsieur!

--Et vous n'y serez pas seule; j'y attacherai aussi vos complices...
ceux qui, par lchet, gosme ou cupidit, ont servi vos mchants
desseins... Entendez-vous, monsieur de Lancry? entendez-vous, monsieur
d'Orbeval? entendez-vous, monsieur de Versac?

Une explosion d'indignation accueillit ces paroles de M. de Mortagne; il
continua sans se dconcerter:

--Je ne sais pas mme, messieurs, si votre conduite n'est pas plus
excrable encore que celle de mademoiselle de Maran... Au moins celle-ci
me hait, elle hait sa nice, et, quoique la haine soit une dtestable
passion, elle prouve au moins une certaine nergie... Mais vous trois...
vous avez lutt de lchet, d'gosme et de cupidit...

--Continuez, monsieur, continuez,--dit Gontran ple de rage.

--Il y a eu un jour, sans doute, o vous, monsieur de Versac, vous avez
dit  mademoiselle de Maran: Mon neveu est perdu de dettes; c'est un
joueur effrn; on ferme les yeux sur le scandale de ses aventures, mais
il m'embarrasse; s'il se met dans de mauvaises affaires, par respect
humain, je serai oblig de l'en tirer. Votre nice est fort riche;
arrangeons ce mariage-l: les dettes de mon neveu seront payes, et je
n'aurai plus  m'en occuper.

--Monsieur,--dit M. de Versac avec une urbanit parfaite,--je vous ferai
observer que ce que vous me faites l'honneur de me dire manque
compltement d'exactitude, et que...

--Monsieur le duc,--reprit M. de Mortagne,--si vous aviez une fille qui
vous ft chre... la donneriez-vous  votre neveu?... Sur l'honneur,
rpondez.

--Il me semble, monsieur, que nous ne sommes pas dans les termes assez
particulirement familiers pour que je puisse vous faire mes confidences
 ce sujet,--dit M. de Versac.

--Ce dtour... est accablant pour votre neveu, monsieur,--reprit M. de
Mortagne.

Gontran allait s'emporter; je le contins  force de supplications. M. de
Mortagne continua:

--A la proposition de ce mariage, mademoiselle de Maran a rflchi sans
doute; oui, elle s'est demand si le parti qu'on lui proposait
runissait bien tous les dfauts et tous les vices ncessaires pour
assurer le malheur de sa nice, qu'elle abhorrait... M. de Lancry lui a
paru dou des qualits convenables; elle a donn parole  M. de Versac,
et l'on a commenc cette odieuse machination... Il y a une justice
humaine, dit-on, et cela se passe impunment ainsi!--s'cria M. de
Mortagne avec indignation. Voici une jeune fille orpheline, isole
depuis son enfance de toute affection, abandonne  elle-mme, sans
appui, sans conseil... On introduit prs d'elle,  chaque instant du
jour, un homme dou de sductions dangereuses; on carte tout rival
honorable; on la lui livre,  cet homme,  lui tout seul...  lui rompu
ds longtemps aux intrigues de la galanterie. La pauvre enfant, sans
exprience, habitue aux durets, aux perfidies d'une martre, coute
avec une confiance ingnue et ravie les douceurs hypocrites, les
promesses menteuses de cet homme. Ignorante du danger qu'elle court,
elle ne s'aperoit qu'elle aime... que lorsque l'amour est  jamais
enracin dans son coeur... La malheureuse enfant n'a pas un ami, pas
un parent pour l'clairer sur les dangers qu'elle court, sur la
position, sur les antcdents de l'homme qui la trompe...

--Assez, monsieur, assez!--m'criai-je, transporte d'indignation, car
je souffrais cruellement de ce que devait ressentir Gontran.--C'est moi,
moi seule, qui dois rpondre ici... Au lieu de me taire le pass, que
vous lui reprochez avec tant d'amertume... M. de Lancry, plein de
franchise et de loyaut, a t au-devant des informations que je ne
pouvais prendre; il m'a dit: Je ne veux pas vous tromper; ma jeunesse a
t dissipe, j'ai jou, j'ai t prodigue. Mais lorsque M. de Lancry a
voulu me parler de sa fortune, du peu qu'il possdait encore, c'est moi
qui n'ai pas voulu l'entendre... Je n'ai donc pas t trompe en
accordant ma main  M. de Lancry; j'ai une foi profonde, absolue dans
les assurances qu'il m'a donnes, dans les promesses qu'il m'a faites,
dans l'avenir que j'attends de lui; et, tout en regrettant amrement
cette triste discussion, je suis heureuse, oui, bien heureuse de pouvoir
dclarer ici hautement, solennellement, que je suis fire du choix que
j'ai fait...

M. de Mortagne me regardait avec un tonnement douloureux.

--Mathilde... Mathilde... Pauvre enfant... on vous abuse... vous ne
savez pas ce qui vous attend.

--Monsieur, je respecterai toujours le sentiment qui a dict votre
conduite, et j'espre qu'un jour vous reviendrez de vos injustes
prventions contre M. de Lancry.

Puis, allant vers la table o tait pos le contrat, je le signai
vivement et je dis  M. de Mortagne:

--Voici ma rponse, monsieur;--et je donnai la plume  Gontran.

M. de Mortagne se prcipita vers lui, et lui dit d'une voix mue,
presque suppliante:

--Ayez piti d'elle! Vous tes jeune, tout bon sentiment ne peut pas
tre teint dans votre coeur... grce pour Mathilde, grce pour tant
de candeur, pour tant de confiance, pour tant de gnrosit! N'abusez
pas de votre influence sur elle... vous savez bien que vous ne pouvez
pas la rendre heureuse... Est-ce sa fortune que vous convoitez?... eh!
monsieur, parlez... je suis riche...

A cette dernire offre, qui tait un outrage, Gontran devint ple de
rage.

--Signez... oh! signez, dis-je  M. de Lancry d'une voix dfaillante.

--Oui, oui, je signerai,--dit-il avec une fureur contenue.--Ne pas
signer serait m'avouer coupable, serait mriter les outrages de cet
homme; ne pas signer serait m'avouer indigne de vous...
mademoiselle;--et Gontran signa.

--Dites donc que ne pas signer serait renoncer  la fortune que vous
convoitez, car vous tes indigne de comprendre et d'apprcier les
qualits de cet ange... Dans deux mois vous la traiterez aussi
brutalement que vos matresses... si l'on n'y met ordre...

--Gontran,--dis-je tout bas  M. de Lancry,--je suis votre femme,
accordez-moi la premire chose que je vous demande... pas un mot  M. de
Mortagne... je vous en supplie... terminez cette scne qui me tue.

Gontran rflchit pendant quelques moments et me dit d'un air sombre:

--Soit, Mathilde... vous me demandez beaucoup... je vous l'accorde.

--Le sacrifice est consomm, dit M. de Mortagne;--cela devait tre
ainsi... Allons, maintenant, courage... plus que jamais il me reste 
veiller sur vous, Mathilde... Si je le puis, je dois rendre les suites
de votre fatale imprudence moins funestes pour vous... et empcher les
malheurs que je prvois... Soyez tranquille... partout o vous serez...
je serai... partout o vous irez... j'irai... Ce monstre--et il montra
mademoiselle de Maran--a t votre mauvais gnie; je serai, moi, votre
gnie tutlaire... Et ici je dclare une guerre acharne, sans merci ni
piti,  tous vos ennemis, quels qu'ils soient... Mes cheveux sont
blancs, mon front est rid, mais Dieu m'a laiss l'nergie du coeur et
du dvouement. Hlas! pauvre enfant, je viens bien tard dans votre vie;
mais, je l'espre, je ne viens pas _trop tard_... Adieu, mon enfant,
adieu... Je vais signer ce contrat... j'assisterai  votre mariage,
c'est mon droit, c'est mon devoir... En ce moment plus que jamais je
tiens  remplir ce devoir et ce droit.

En allant  la table, il signa le contrat d'une main ferme. La voix, la
figure de M. de Mortagne avaient un tel caractre d'autorit, que
personne ne dit mot; lorsqu'il eut sign, il dit:

--M. d'Orbeval, M. de Versac, M. de Lancry... je ne rtracte rien de ce
que j'ai dit... cela est vrai, je le maintiens et je le maintiendrai
pour vrai, ici et partout. Il y a dix ans, j'aurais ajout que je le
soutiendrais l'pe  la main, monsieur de Lancry! Aujourd'hui je ne le
dirai plus, ma vie appartient  cette enfant, qui, je le vois, n'a plus
que moi au monde; ne souriez pas avec ddain, jeune homme; vous savez
bien que M. de Mortagne n'a pas peur!--Puis, tendant son bras droit, il
fit de son index un geste menaant et imprieux, et dit  M. de Lancry:

--Si vous ne rparez pas votre vie passe; si par la tendresse la plus
reconnaissante, si par une adoration de tous les instants vous ne vous
rendez pas digne de cet ange, c'est vous qui aurez  trembler devant
moi, monsieur! Oh! les regards furieux ne m'imposent pas, j'en ai dompt
de plus farouches que vous.--Et M. de Mortagne se retira d'un pas lent.

A peine fut-il parti, que l'espce de stupeur qu'avait cause cet homme
singulier se dissipa. Chacun l'attaqua, le dprisa, l'accusa de folie.
On se rappela qu'environ neuf ans auparavant, il avait fait des sorties
tout aussi incroyables et tout aussi sauvages. L'intrt qu'il avait un
moment excit en racontant la perfidie de mademoiselle de Maran se
refroidit bientt; presque tous nos parents se rallirent  ma tante et
lui dclarrent qu'ils ne croyaient pas un mot de la fable de M. de
Mortagne au sujet des causes de sa captivit  Venise.

Quelques instants aprs son dpart, nous nous rendmes  la mairie.

Malgr la scne cruelle qui venait de se passer, ma confiance aveugle
dans M. de Lancry ne faiblit pas. M. de Mortagne et madame de Richeville
l'accusaient de fautes qu'il m'avait avoues et dont il avait trouv
l'excuse et presque la justification dans son amour pour moi; je l'avais
cru, et je n'prouvais que de l'irritation contre M. de Mortagne et un
redoublement de tendresse pour Gontran; je m'accusais avec amertume
d'avoir t cause de cette scne si douloureuse pour lui, et je me
promettais de la lui faire oublier  force de dvouement.

Si l'on s'tonne d'une telle persistance  conclure ce mariage malgr
tant d'avertissements vagues ou prcis, c'est que l'on ne connat pas
cette aveugle et intraitable opinitret de l'amour, qui augmente
presque en raison de l'opposition qu'elle rencontre.

Ce fut avec un religieux ravissement que je rpondis _oui_, lorsqu'on me
demanda si je prenais Gontran pour poux. La crmonie termine, nous
revnmes  l'htel de Maran.

Le lendemain matin, nous nous rendmes  la chapelle de la chambre des
pairs, o le mariage devait avoir lieu  neuf heures. En entrant, la
premire personne que j'aperus fut M. de Mortagne. N'ayant pas t
prvenu la veille, il n'avait pu assister au mariage civil.

Monseigneur l'vque d'Amiens nous unit. Son allocution  Gontran fut
grave, srieuse, presque svre; je pensai qu'on jugeait mon mari sur sa
conduite passe; je fus presque orgueilleuse de l'espce de conversion
que son amour pour moi allait oprer dans l'avenir. En sortant de la
chapelle, nous rentrmes dans un salon que M. le chancelier avait bien
voulu mettre  notre disposition. J'tais prs de la fentre avec
Gontran et mademoiselle de Maran, attendant le retour de M. de Versac
pour partir avec lui.

M. de Mortagne s'avana prs de nous.

Je vis les yeux de Gontran tinceler de colre.

Effraye, je lui pris le bras en lui disant:--Gontran, rappelez-vous
votre promesse; mais il me repoussa presque durement en me
disant:--C'est bon... je sais ce que j'ai  faire; puis, s'avanant prs
de M. de Mortagne, il lui dit d'une voix sourde:

--J'ai endur vos outrages et vos menaces, monsieur... tant que j'ai eu
des raisons pour les endurer; ces raisons n'existent plus, et il faudra
bien que vous me donniez satisfaction, maintenant que mademoiselle
Mathilde est ma femme.

Mademoiselle de Maran prit Gontran par la main; son regard brilla d'une
mchancet infernale! Elle dit  M. de Lancry, en lui montrant M. de
Mortagne:

--Dsormais monsieur doit tre sacr, inviolable  vos yeux,
entendez-vous? Quoi qu'il dise, quoi qu'il fasse, vous devez tout
endurer de lui.

--Je dois tout endurer!--dit Gontran,--et pourquoi cela?

--Pourquoi cela?...--et mademoiselle de Maran, jetant sur moi et sur M.
de Mortagne un regard de vipre, dit avec son affreux sourire:--Vous
devez tout endurer de M. de Mortagne, mon pauvre Gontran, par une raison
toute simple... c'est qu'on ne peut pas se battre avec le PRE DE SA
FEMME.

M. de Mortagne resta foudroy... Gontran le regardait avec stupeur.
Moi... je fus quelques moments sans comprendre l'pouvantable porte des
excrables paroles de mademoiselle de Maran... Puis, lorsqu'elles
traversrent ma pense, brlante comme un trait de feu, je ne pus que
m'crier: O ma mre! et je m'vanouis.

       *       *       *       *       *

Bien des annes se sont coules depuis cette horrible scne; mon ami,
bien des fois j'ai amrement pleur en y songeant; maintenant encore je
pleure en la retraant. O ma mre! ma mre, la plus sainte des femmes! 
vous dont l'anglique vertu rayonnait d'un clat si pur, que le monstre
qui causait votre lente agonie n'avait pas mme os tenter de vous
calomnier pendant votre vie!  ma mre! il a fallu que vos cendres
fussent depuis longtemps refroidies pour qu'une haine sacrilge ost
profaner votre mmoire!

Telle fut mon enfance, telle fut ma premire jeunesse jusqu' l'poque
de mon mariage.

FIN DE LA PREMIRE PARTIE.




MATHILDE.

DEUXIME PARTIE.

LE MARIAGE.





CHAPITRE PREMIER.

LA RETRAITE


Aprs la clbration de mon mariage avec M. de Lancry, en sortant de la
chapelle du Luxembourg, quel fut mon tonnement de voir une voiture
attele de chevaux de poste! madame Blondeau tait assise sur le sige
de derrire. Le valet du chambre de M. de Lancry ouvrit la portire.

--O allons-nous donc?--demandai-je  Gontran.

--Voulez-vous vous confier  moi?--me rpondit-il en souriant.

Je montai, heureuse de penser que, sans doute, je ne reverrais plus
mademoiselle de Maran; sa calomnie atroce et insense contre ma mre
avait mis le comble  mon aversion pour elle.

En vain Gontran m'avait fait observer que ce n'tait plus de la
mchancet, mais de la folie, que de si odieux soupons tombaient
d'eux-mmes; je sentais qu'il me serait dsormais impossible de me
rencontrer avec mademoiselle de Maran.

La voiture partit rapidement.

Pendant trois heures que dura le voyage, Gontran fut pour moi rempli
d'attentions, de gracieuses prvenances, il me parla peu; ses paroles
furent d'une bont touchante, presque grave et recueillie.

Il sentait comme moi, sans doute, qu'on ne peut s'initier aux grandes
flicits que par une sorte de mditation rveuse et mlancolique.

Il n'y a rien de plus srieux, de plus pensif que le bonheur, lorsqu'il
arrive  l'idal.

Je fus mue jusqu'aux larmes de l'expression de tendresse protectrice
avec laquelle Gontran me regarda souvent. Jamais, je crois, je ne me
sentis l'me plus leve; jamais je n'eus d'aspirations plus gnreuses.

Je songeais avec enchantement  tous les grands,  tous les pieux
devoirs que j'allais remplir. Je contemplais l'avenir avec une srnit
calme et fire; j'attendais avec une religieuse impatience le moment de
prouver  M. de Lancry tout ce que valait mon coeur.

En pensant enfin que peut-tre,  force d'amour, je deviendrais
indispensable au bonheur de la vie de Gontran, un moment j'prouvai la
folle ardeur, le glorieux enivrement, le magnifique orgueil que
l'ambition doit causer aux hommes....

       *       *       *       *       *

Nous arrivmes  Chantilly.

Nous tions  la fin d'avril. Le soleil  demi voil rpandait une
lumire douce et tide. A mon grand tonnement, notre voiture entra dans
la fort, ctoya les tangs si pittoresques de la Reine Blanche, et
atteignit la lisire des bois qui bordent le _dsert_.

M. de Lancry me fit descendre de voiture, il la renvoya avec son valet
de chambre; madame Blondeau restait seule prs de nous.

Gontran, souriant de ma surprise, m'offrit son bras.

Nous suivmes un petit sentier dj tout parfum de violettes et de
primevres. Aprs quelques minutes de marche, nous arrivmes devant une
haie d'aubpine fleurie, trs-haute, trs-paisse, au milieu de laquelle
tait une porte de bois rustique.

Blondeau l'ouvrit, nous entrmes.

Je vis une maisonnette et un jardin qui auraient tenu dans le grand
salon de l'htel de Maran.

Jamais chalet ne fut plus coquettement orn que cette maisonnette; son
toit dispos en gradins tait couvert de pots de fleurs cachs dans la
mousse; les massifs du jardin taient tellement encombrs de rosiers,
d'hliotropes, de jasmins, de grofliers, de petits lilas de Perse, que
ce parterre ressemblait  une immense jardinire ou  un gigantesque
bouquet.

Notre maisonnette se composait d'un rez-de-chausse; en entrant, un
petit salon o je vis, avec une douce surprise, mon piano, ma harpe, mes
livres, que j'avais laisss la veille  l'htel de Maran. Cela tenait du
prodige.

A droite, deux petites chambres pour moi;  gauche, celle de Gontran;
au fond du jardin, une chaumire en bois rustique renfermant la chambre
de Blondeau et la cuisine.

Dire l'lgance incroyable, presque ferique, de ce petit den, serait
aussi impossible que de peindre ma reconnaissance envers Gontran, ou ma
folle joie d'enfant en songeant que nous allions vivre l pendant
quelque temps.

M. de Lancry demanda en riant  Blondeau si elle serait capable de nous
faire chaque jour  dner.

Ma gouvernante rpondit trs-firement qu'elle nous tonnerait par son
savoir-faire; car elle seule devait nous servir pendant notre sjour
dans ce chalet.

Ai-je besoin de vous dire combien j'apprciai cette dlicate attention
de Gontran?

Il tait trois heures  peine; je pris le bras de mon mari pour faire
une longue promenade dans la fort.

Le soleil avait peu a peu dissip les nuages qui le voilaient; l'air
tait embaum, satur des mille floraisons du printemps; les feuilles,
encore d'un vert tendre, frmissaient au lger souffle de la brise; des
oiseaux de toute espce gazouillaient, voltigeaient, se cherchaient dans
ces arbres magnifiques, et troublaient seuls de leurs petits cris joyeux
le profond silence de la fort.

Mon coeur se dilatait avec force. J'aspirais avec une ineffable
avidit tous les parfums, toutes les suaves manations de la nature.

Je m'appuyai davantage sur le bras du Gontran... nous marchions
lentement... A peine nous changions de temps  autre quelques rares et
distraites paroles.

Un moment, je voulus me rappeler quelques impressions de ma premire
jeunesse: chose trange! cela me fut presque impossible.

Le pass m'apparaissait comme vague, voil; mes souvenirs m'chappaient.
Je n'ai jamais pu m'expliquer cette bizarre sensation. tait-ce donc que
le bonheur prsent envahissait, absorbait assez mes facults pour m'ter
mme la mmoire des anciens jours?

Bientt ces ressentiments devinrent si vifs, que je fermai  demi les
yeux, je ne pus faire un pas; malgr moi, ma tte appesantie s'appuya
sur l'paule de Gontran, et je joignis mes deux mains sur son bras...

Gontran, sans doute aussi mu que moi, s'arrta, et ne troubla pas cet
accablement ineffable.

--Pardon,--lui dis-je, aprs quelques minutes de silence;--je suis bien
faible et bien enfant, n'est-ce pas? mais que voulez-vous? tant de
bonheur est au-dessus de mes forces... Oh! que vous devez tre heureux
d'inspirer autant d'amour!...

--Vous avez raison, Mathilde, car l'inspirer, c'est le ressentir! C'est
 moi de vous demander pardon de mon silence... et pourtant non... car
c'est aussi un langage que le silence... il exprime tant de choses que
la parole est impuissante  rendre!... Dites, Mathilde, quels mots
pourraient peindre ce que nous prouvons?

--Oh! cela est vrai; il me semble aussi que la parole doit se taire
lorsque la pense s'entretient avec l'me... Mais, mon Dieu!--ajoutai-je
en souriant,--vous allez trouver cela bien mtaphysique, bien ridicule.
Voyez combien vous avez raison... Je veux expliquer ces adorables
impressions, et je dis des folies. Continuons notre promenade, et
laissons nos deux coeurs s'entretenir silencieusement.

Le soleil commenait  s'abaisser lorsque nous rentrmes au chalet, dj
presque noy dans les ombres du soir, tant les arbres qui
l'environnaient taient touffus.

Nous trouvmes avec plaisir, dans le salon, un feu de pommes de pin bien
ptillant, que madame Blondeau nous avait allum, car les soires du
printemps taient encore froides. Un charmant petit couvert tait mis
prs de la chemine.

Gontran m'avoua navement qu'il tait trs-dispos  faire honneur au
talent de ma gouvernante: elle s'tait surpasse. Notre dner fut
trs-gai; nous nous servions nous-mmes. Je voulais prvenir les dsirs
de Gontran, lui les miens; de l, de folles discussions dans lesquelles
il finissait toujours par cder.

Aprs dner, il ouvrit la porte du salon; il y avana un grand fauteuil
o je m'assis.

--Voyez donc quelle belle soire,--me dit-il.

Un clair de lune admirable jetait des flots de lumire argente sur
notre petit jardin et sur la cime des grands arbres qui l'entouraient.

Le silence le plus solennel rgnait dans la fort... Au-dessus de nous
les toiles brillaient dans les profondeurs du firmament; autour de nous
les fleurs pandaient leurs parfums.

Gontran s'assit  mes pieds. Son noble et beau visage tait tourn vers
moi; un ple rayon de la lune se jouait sur son front et sur ses
cheveux. Il tenait une de mes mains dans les siennes et me contemplait
avec une sorte d'extase...

trange contraste de notre nature! A ce moment, je crois, j'atteignis
l'apoge du bonheur: l'homme que j'aimais de toutes les forces de mon
me tait  mes pieds. Le calme mystrieux d'une belle nuit ajoutait
encore  mes ravissements. A ce moment pourtant, une indfinissable
tristesse s'empara de mon coeur... je pleurai.

Gontran vit mes larmes; bientt ses yeux se mouillrent aussi. Je
penchai mon front accabl sur le sien, et nos pleurs se confondirent.

Hlas! hlas!... pourquoi ces larmes? Sommes-nous donc si
malheureusement dous, que la grandeur de certaines flicits nous
crase? ou bien la tristesse involontaire qu'elles nous inspirent
est-elle un pressentiment de leur peu de dure?......

       *       *       *       *       *

Que dirai-je de ces jours fortuns, si beaux, si rapides, de cette vie
d'amour et de solitude que Dieu voulut environner de toutes ses
splendeurs, car le temps fut toujours admirable?

Un crayon de notre journe fera comprendre l'amertume de mes regrets
lorsqu'il fallut abandonner cette existence enchanteresse.

Chaque matin, aprs avoir admir ma corbeille de jasmin et
d'hliotropes, qui ne m'avait jamais manqu  mon rveil, et que Gontran
se plaisait  cueillir lui-mme dans notre parterre, chaque matin nous
allions de trs-bonne heure nous promener  pied dans la fort, fouler
avec joie les grandes herbes trempes de rose, savourer les parfums des
plantes aromatiques, et voir les cerfs et les biches se retirer dans
l'paisseur des taillis.

Lorsque le soleil commenait  s'lever, nous revenions djeuner; puis,
aprs les stores de notre petit salon baisss, jouissant de la fracheur
et de l'ombre, nous nous reposions de notre promenade du matin en
faisant quelquefois une sieste pendant la chaleur du jour.

Ensuite, je me mettais souvent au piano; je chantais avec Gontran
certains duos, certains airs auxquels nous attachions de tendres
souvenirs. D'autres fois nous lisions. Le timbre de la voix de Gontran
tait charmant; c'tait pour moi un bonheur toujours nouveau que de lui
entendre lire un de mes potes favoris. Ces douces occupations taient
mles de longues causeries, de projets d'avenir, de doux regards dj
jets sur le pass. Puis,  l'heure du dner, nous allions nous habiller
avec autant de coquetterie et de recherche que si nous eussions habit
un chteau rempli de monde.

J'attachais un prix infini aux louanges, aux flatteries de Gontran; je
prenais plaisir  me coiffer moi-mme, afin de ne devoir qu' moi tous
les succs que je voulais obtenir auprs de lui.

Malgr l'essai des talents de madame Blondeau, M. de Lancry, qui avouait
franchement son got pour la bonne chre, avait fait venir son cuisinier
 Chantilly; au moyen d'une cantine de chasse parfaitement organise,
notre dner nous arrivait chaque jour avec de la glace, des fruits;
Blondeau n'avait qu' nous servir.

Gontran avait aussi des chevaux  Chantilly. Aprs dner, notre calche
venait nous prendre, et nous partions pour de longues promenades dans
les magnifiques alles de la fort. Nous revenions quelquefois  la nuit
au clair de lune, bercs par les plus adorables rveries, puis nous
rentrions. La voiture s'en allait, et Blondeau nous servait le th.

Oh! que de longues soires ainsi passes! la porte de notre salon
ouverte, et nous... jouissant de toutes les beauts de ces nuits de
printemps, dont le silence n'tait interrompu que par le lger
bruissement du feuillage!

Oh! que d'heures ainsi passes, pendant lesquelles j'coutais Gontran me
raconter sa vie, sa premire jeunesse, les combats de son pre, un des
hros de la Vende, bravement mort dans les landes sauvages de la
Bretagne pour sa foi, pour son roi!

Avec quelle insatiable curiosit j'interrogeais Gontran sur la guerre
qu'il avait faite, lui, sur les dangers qu'il avait courus! Plus je
pntrais dans le pass, grce  sa confiance, plus je reconnaissais la
vanit, l'injustice des accusations de madame de Richeville et de M. de
Mortagne.

Ils m'avaient dpeint Gontran comme un homme d'un caractre ingal,
goste, dur, profondment blas, incapable de comprendre les
dlicatesses d'un amour lev...

Quels taient ma joie, mon orgueil! je trouvais au contraire Gontran
rempli de douceur, de prvenances, de tendresse, et dou surtout du tact
le plus parfait, le plus exquis.

       *       *       *       *       *

Ce bonheur durait depuis trois semaines.

Un soir, en prenant le th, Gontran me dit en souriant:

--Mathilde, j'ai une grave proposition  vous faire.

--Oh! dites... dites, mon ami.

--C'est de prolonger encore quelque temps notre sjour ici... si cette
solitude ne vous dplat pas.

--Gontran... Gontran.

--Vous acceptez donc?...

--Si j'accepte? mais avec joie, mais avec ivresse!... Mais vous me gtez
ainsi la vie, Gontran; une fois rentre dans le monde... que de
regrets!... quels sacrifices!... Et pour qui? et pourquoi? mon Dieu!

--Vous avez raison, Mathilde,--dit Gontran en soupirant.--Pourquoi? pour
qui? Il y a tant de charmes dans cette existence! et il faut la quitter
pour aller se rejeter dans ce gouffre tincelant qu'on appelle le monde.

--Mais qui nous y force, mon ami? A quoi bon la fortune, si ce n'est 
vivre librement  sa guise... Mais non, vous dites cela par bont pour
moi, Gontran... Vous tes trop jeune encore, trop brillant pour renoncer
au monde...

--Pauvre enfant,--dit Gontran en souriant doucement,--c'est vous au
contraire qui tes trop jeune pour vous priver des plaisirs que vous
connaissez  peine... Longtemps prolonge, cette vie que vous trouvez
charmante, vous semblerait monotone.

--Ah! Gontran, vous dites que je suis belle... vous vous lasserez donc
de ma beaut?

--Mathilde, quelle diffrence!

Un bruit de pas et de voix inaccoutum interrompit Gontran.

On parlait de l'autre ct de la haie. On frappa bientt  la porte du
jardin.

Il tait onze heures du soir. Cela m'inquita.

--Je vais ouvrir,--me dit Gontran.

--Grand Dieu! mon ami, prenez garde.

--Il n'y a rien  craindre: cette fort est toute la nuit parcourue par
les gardes de M. le duc de Bourbon.

--Qui est l?--dit Gontran.

--Moi, Germain, monsieur le vicomte.

C'tait un palefrenier de M. de Lancry. Mon mari ouvrit la porte.

--Que veux-tu?

--C'est le chasseur de M. le comte de Lugarto qui apporte une lettre 
M. le vicomte; il est venu en courrier. Il savait o nous tions logs
avec les chevaux  Chantilly, il est venu nous trouver, et nous a dit de
le conduire  monsieur, ayant une lettre presse  lui remettre.

--O est cet homme?

--L, derrire la porte, monsieur le vicomte.

--Fais-le entrer.

A la clart que jetait la lampe du salon, je vis un homme de grande
taille vtu en courrier. Je ne sais pourquoi sa physionomie me sembla
sinistre...

Il ta sa casquette et remit une lettre  Gontran.

M. de Lancry, depuis l'arrive de cet homme, semblait vivement
contrari... presque abattu.

Il s'approcha de la lampe, prit la lettre et la lut rapidement.

Par deux fois Gontran frona les sourcils; il me parut rprimer un
mouvement d'impatience ou de colre.

Aprs avoir lu, il dchira la lettre et dit au courrier:

--C'est bon, vous direz  votre matre que je le verrai demain  Paris.
Puis, s'adressant  son palefrenier, M. de Lancry ajouta:--Tu donneras
l'ordre  Pierre d'amener demain matin ici la voiture de voyage. Vous
autres, vous partirez ce soir pour Paris avec les chevaux et la calche.
En arrivant  l'htel, vous direz que tout soit prt, car j'arriverai
dans la journe.

Les deux domestiques partis, je dis  Gontran avec inquitude:

--Vous semblez contrari, mon ami... Qu'avez-vous?...

--Rien, je vous assure... rien... un service assez important... que me
demande un de mes amis qui arrive d'Angleterre. Cela m'oblige de me
rendre  Paris plutt que je ne le pensais.

--Quel dommage de quitter cette retraite!--dis-je  Gontran, sans
pouvoir retenir mes larmes.

--Allons... allons...--me dit-il doucement,--Mathilde, vous tes une
enfant.

--Mais nous y reviendrons. Oh! n'est-ce pas? Cette petite maison sera
pour nous un souvenir vivant et sacr!

--Sans doute, sans doute, Mathilde; mais je vous laisse. Il faudra que
nous partions demain de trs-bonne heure; j'ai hte d'arriver  Paris...
Vous devez avoir quelques ordres  donner  madame Blondeau. Je vais me
promener; j'ai un peu de migraine.

--Mon ami, permettez-moi de vous accompagner.

--Non, non, restez.

--Je vous en prie, Gontran, puisque vous souffrez.

--Encore une fois, je prfre tre seul...--dit M. de Lancry avec une
lgre impatience.--Et il se dirigea vers la porte du jardin.

--Je versai des larmes... larmes amres cette fois...

Retire chez moi, j'attendis le retour de Gontran.

Il revint une heure aprs, se promena longtemps encore dans le jardin
d'un air agit, et rentra chez lui.




CHAPITRE II.

LE DPART.


Je passai une nuit remplie d'angoisses en songeant  l'inquitude, 
l'agitation que M. de Lancry n'avait pu dissimuler.

Au point du jour, je me levai; j'tais douloureusement oppresse. Je
voulais jeter un dernier regard sur cette mystrieuse et charmante
retraite o j'avais pass des moments si heureux.

Hlas! tait-ce un prsage? Tant de bonheur devait-il  jamais
s'vanouir?...

Le ciel, si pur pendant tant de jours, se voilait de nuages noirs; un
vent froid gmissait tristement  travers les grands arbres de la fort.

La prdisposition de l'me est un prisme qui colore les objets
extrieurs de ses reflets sombres ou riants. Je fis une remarque
purile, mais elle me navra....

Toutes les fleurs qui ornaient cette demeure avaient t apportes et
transplantes comme une dcoration champtre. Peu  peu elles avaient
langui et s'taient fltries. Absorbe par mon bonheur, voyant tout 
travers les rayonnements que l'amour jetait sur ma vie, je ne m'tais
pas aperue de l'insensible tiolement de ces plantes; mais  ce
moment, sous ce ciel gris, pensant  ce dpart qui m'affligeait, je fus
douloureusement frappe de ce spectacle.

Malgr moi, je fis un vague rapprochement entre les jours heureux que je
venais de passer et l'existence de ces fleurs, pauvres fleurs phmres,
dpayses, sans racines, qui, au lieu de s'panouir chaque matin
toujours fraches et vivaces, mouraient d'une mort prcoce, aprs avoir
jet un parfum, un clat passagers.

Je frmis... en me demandant s'il en devait tre ainsi de la flicit
que j'avais gote.

Pourtant je voulus chapper  ces rflexions pnibles; je les regardai
comme un blasphme.

Je cueillis pieusement quelques branches d'hliotrope et de jasmin que
je me promis de garder toujours; je pensai qu'aprs tout, j'tais folle
de chercher de douloureux pronostics dans un tat de choses qu'il
dpendait de moi de faire cesser.

Je rsolus d'tablir un jardinier dans notre maisonnette pour y cultiver
des fleurs qui, cette fois, ne mourraient pas au bout de quelques jours.

Par une rflexion bizarre, je me demandai pourquoi l'on entretenait si
religieusement les tristes jardins des tombeaux, et pourquoi l'on
n'entourerait pas des mmes soins pieux et touchants les lieux consacrs
par quelques souvenirs chris.

Je rentrai.

Gontran semblait encore plus soucieux que la veille.

La voiture arriva; nous partmes.

M. de Lancry ne me dit pas un mot de regret sur l'abandon o nous
laissions notre retraite  la garde d'un de ses gens; cela me fit mal.

Aprs quelques moments de silence, Gontran me dit:

--Mathilde, je vous prsenterai demain un de mes meilleurs et de mes
plus intimes amis, M. Lugarto, qui arrive de Londres. C'est pour lui
rendre un service assez important qu'il me demande que je quitte
Chantilly. Nous verrons souvent Lugarto; je l'aime beaucoup; je dsire
que vous l'accueilliez avec bienveillance.

--Quoique M. Lugarto soit cause de notre brusque retour  Paris,--dis-je
en souriant  M. de Lancry,--je vous promets d'oublier ce grand grief,
et de recevoir votre ami comme vous le dsirez. Mais vous ne m'avez
jamais parl de lui?

--J'tais  la fois si distrait et si absorb par mon amour,--reprit
Gontran avec grce,--qu'il y a bien des choses que je ne vous ai pas
dites... J'avais laiss Lugarto  Londres; il est trs-paresseux; il
crit rarement, et j'avais trop de charmantes compensations pour
m'apercevoir du silence de cet ingrat.

--Mais savez-vous, Gontran, qu'il faut que vous aimiez en effet beaucoup
M. Lugarto pour lui faire le sacrifice que vous lui faites... Nous
tions si heureux, dans notre retraite!

--Oui, oui, sans doute; mais, de son ct, Lugarto m'a autrefois rendu
de trs-grands services; je vous conterai cela.

--Oh! alors, mon ami, si vous acquittez une dette de reconnaissance, je
ne me plains plus; d'ailleurs j'ai mon projet, et,  mon tour, je vous
demanderai une grce  laquelle je tiens beaucoup.

--Parlez... parlez... Mathilde.

--Eh bien! il faut me promettre de venir chaque mois passer quelques
jours dans notre maisonnette de Chantilly.

Gontran me regarda avec tonnement.

--Mais cette maison ne m'appartient pas, me dit-il.

Mon coeur se serra douloureusement.

--Comment cela? lui demandai-je.

--Mon Dieu! rien de plus simple; j'avais charg mon homme d'affaires de
me chercher une petite maison  Chantilly ou dans quelque endroit bien
retir, et de me la louer pour la saison; il m'a trouv cette maison de
paysan presque enclave dans la fort; je vins la voir, cela me parut
charmant comme position, j'y envoyai mon architecte qui est trs-bon
dcorateur; car, vous le voyez, il a transform une affreuse chaumire
en un vrai chalet d'opra. Cela se trouvait d'autant mieux que le
propritaire de cette masure et de quelques arpents de terre qui en
dpendent est sur le point de les vendre  M. le duc de Bourbon; ds
qu'on aura enlev ce que nous avons laiss dans cette maisonnette, on
l'abattra; je ne l'avais loue que pour quatre mois, et il nous reste,
je crois, encore environ trois semaines de jouissance.

Hlas! les paroles de Gontran me rappelrent cruellement ma remarque du
matin, sur l'clat factice des fleurs phmres de notre jardin.

Sans le vouloir, M. de Lancry me causait un sensible chagrin. Cet homme
d'affaires, ce dcorateur, ce loyer... tous ces mots vinrent gter un 
un tous mes souvenirs chris.

Sans doute je n'tais pas assez insense pour vouloir chapper aux
ralits de la vie; mais il me semblait qu'un si petit rduit devait
rester environn de tout son prestige, de toute sa posie, et que, sans
prodigalit folle, on aurait pu le respecter  tout jamais.

Je n'accusai pas Gontran; absorb par le bonheur prsent, il avait pu
ngliger l'avenir; je songeai qu' nous autres femmes tait surtout
rserv le culte du pass.

--Gontran,--lui dis-je,--je suis toute fire d'une pense que vous
n'avez pas eue malgr votre coeur si ingnieusement inventif...

--Parlez, ma chre Mathilde.

--Il nous faut acqurir tout de suite cette maison et le petit champ qui
l'environne, puisque heureusement cela n'est pas encore vendu  M. le
duc de Bourbon.

--Vous n'y songez pas, Mathilde; le prince doit payer la convenance de
cette acquisition. Le propritaire nous ferait les mmes conditions
qu'au prince, et dans de pareilles circonstances, ces gens-l ont
toujours des prtentions exorbitantes.

--Mais encore, combien cela vaut-il?

--Que sais-je? peut-tre trente, quarante mille francs, plus mme, car
on ne peut assigner de prix raisonnable  une chose toute de
convenance...

--Comment! ce ne serait pas plus cher que cela?--m'criai-je avec joie.

--Enfant!--me dit Gontran en me serrant tendrement la main.

--Mais qu'est-ce que c'est que trente mille francs auprs...?

--coutez, Mathilde,--me dit M. de Lancry en m'interrompant avec
bont,--puisque nous sommes sur ce chapitre, il faut que nous parlions
un peu raison... et _mnage_, comme l'on dit; c'est trs-ennuyeux, mais
trs-ncessaire, et puis je dsire savoir si les dispositions que j'ai
prises vous conviendront.

--Parlez, mon ami; mais je ne vous tiens pas quitte de notre
maisonnette, j'y reviendrai tout  l'heure.

Gontran haussa les paules en souriant, me regarda et continua:

--Vous comprenez, Mathilde, que notre position nous oblige  tenir un
tat de maison convenable, digne de notre fortune, et qui vous mette
enfin  mme de jouir des plaisirs de votre ge.

--Notre chalet... voil tout l'tat de maison que mon coeur dsire.

--Mathilde, parlons srieusement. Voici comment j'ai arrang nos
dispositions intrieures: nous aurons un matre d'htel, homme de
confiance qui nous servira d'intendant; un valet de chambre pour vous,
un pour moi; quatre valets de pied pour l'antichambre et...

--Mais, mon ami, je vous assure que pour moi je prfre rduire cette
livre, et conserver notre petit paradis.

--Soyez donc raisonnable. Il faut, ma chre enfant, d'abord parler des
dpenses ncessaires... Notre curie se composera de quatre chevaux de
voiture et d'un cocher pour vous; pour moi, de deux chevaux de harnais
et de deux ou trois chevaux de selle, avec mes gens d'curie anglais,
deux femmes pour vous, sans madame Blondeau; un cuisinier et une fille
de cuisine complteront notre domestique. Pardonnez-moi ces dtails, ma
chre Mathilde; mais une fois tout ceci convenu, nous n'en parlerons
plus.

--Je vous coute, mon ami; tout  l'heure je vous ferai mes
observations.

--Nous habiterons l'htel Rochegune pendant l'hiver; ensuite nous ferons
un voyage aux eaux ou en Italie, afin de revenir dans votre terre de
Maran vers le mois de septembre pour la chasse; nous y resterons
jusqu'au mois de dcembre, poque de notre retour  Paris. Vous aurez,
si vous le voulez, un soir par semaine pour recevoir; nous donnerons 
dner le mme jour. Vous choisirez vos jours de loge, l'un  l'Opra,
l'autre aux Bouffes. Enfin, si vous trouvez que mille francs par mois
vous suffisent pour votre toilette, nous fixerons cette somme.

--Mon ami...

--Encore un mot, ma chre Mathilde, et je me tais,--dit Gontran en
souriant:--Vous voyez que notre tat de maison est fort simple; dans
notre position, nous ne pouvons avoir moins; ne m'en voulez pas si
maintenant j'arrive  de grands vilains chiffres. Votre fortune s'lve
 cent trente mille francs de rente environ; avec ce qui me reste de la
mienne, nous pouvons donc compter  peu prs sur un revenu de cent
soixante mille francs; mais en dfalquant l'acquisition de l'htel
Rochegune, les non-valeurs et les conomies que nous devons
rigoureusement tenir en rserve pour les cas imprvus, nous ne devons
calculer  peu prs que sur cent mille francs par an. Eh bien! ma chre
Mathilde, il ne nous faut ni plus ni moins que cela pour tenir notre
maison sur le pied que je vous ai dit. Vous le voyez, nous n'avons que
ce que l'on pourrait appeler le _ncessaire du luxe_, sans aucun
superflu, car toutes les dpenses que je vous ai numres sont
absolument indispensables.

--Ce que vous ferez sera toujours parfaitement fait, mon ami, quoiqu'il
me semble qu'on puisse vivre trs-heureux sans un si grand entourage de
_ncessaire_, comme vous dites; mais ce qui vous plat est bien; je ne
veux voir que par vos yeux, ne penser que par votre pense. Seulement,
duss-je pour cela retrancher sur ce que vous m'accordez, je veux...
vous entendez, je veux absolument mon chalet de Chantilly; c'est pour
moi le plus indispensable, le plus ncessaire, la moins superficielle de
toutes les dpenses; ce sera mon luxe de coeur. Nous irons de temps en
temps y faire un joli plerinage, avec ma pauvre Blondeau pour toute
suite.

--Allons, allons, soyez tranquille, nous reparlerons de cela, jolie
petite opinitre,--me dit Gontran avec gaiet.--Ah! j'oubliais; il
faudra envoyer notre architecte  votre chteau de Maran. Depuis vingt
ans il n'a t habit que par votre rgisseur; il doit tre en ruines.

--Sans doute... et puis un chteau, c'est si grand!... Tenez, mon ami...
Grondez-moi; mais votre chalet m'a gte... Ah! que le printemps de
Paris va me sembler pesant et ennuyeux auprs de notre beau printemps de
la fort!... Voyez comme je suis rancunire, je ne puis vraiment
pardonner  votre ami le sacrifice que vous lui faites.

--A propos de Lugarto, me dit Gontran,--il faudra excuser chez lui
certaines faons un peu cavalires, qui ne sont peut-tre pas de la plus
exquise compagnie.... Il a toujours t si gt!

--Que voulez-vous dire?

--Mais tenez, Mathilde, je ne puis mieux faire que de vous tracer  peu
prs le portrait de Lugarto; au moins vous le connatrez lorsque je vous
prsenterai. Lugarto a vingt-deux ou vingt-trois ans  peine: il est
d'origine brsilienne. Son pre, fils d'un esclave sang ml, avait t
affranchi ds son enfance. Ce pre, d'abord intendant d'un grand
seigneur portugais, gra si bien ou si mal la fortune de son matre,
qu'il le ruina compltement, et qu'il acquit une grande partie de ses
biens. Telle fut l'origine d'une fortune d'abord considrable, puis
enfin colossale; car des entreprises et des concessions de mines dans
l'Amrique du Sud augmentrent tellement ses biens, qu' sa mort M.
Lugarto laissa  son fils plus de soixante millions.

M. Lugarto pre avait vcu aux colonies avec le faste et la dpravation
d'un satrape. Profondment corrompu, affichant un cynisme rvoltant,
aussi lche que mchant, il avait, dit-on, dans un accs de colre
froce, tellement maltrait sa femme, qu'elle tait morte des suites de
ces violences.

--Mais c'tait un monstre qu'un pareil homme!--m'criai-je. Quel triste
et cruel hritage qu'une telle mmoire!... Son fils doit tre bien 
plaindre, malgr ses millions!

--D'autant plus  plaindre,--dit Gontran en souriant avec amertume,--que
son pre lui a donn les plus hideux exemples. Laiss  quinze ans
matre d'une fortune de roi, Lugarto a grandi au milieu des excs et des
adulations de toutes sortes. A vingt ans, il prouvait dj les dgots
et la satit de la vieillesse, grce  l'abus de tout ce qui se procure
avec l'or. D'une nature frle, dlicate, tiole avant son
dveloppement, il n'a de jeune que son ge; sa figure mme, malgr des
traits agrables, a quelque chose de morbide, de fltri, de convulsif,
qui rvle de prcoces infirmits.

J'coutais Gontran avec tonnement; en me traant le portrait de M.
Lugarto, sa voix avait un accent d'ironie mordante; il semblait se
complaire dans la triste peinture du caractre de cet homme.

Un moment je fus sur le point de faire cette observation  Gontran, puis
je ne sais quel scrupule me retint; il continua:

--Au moral, Lugarto est un homme profondment dprav, sans foi, sans
courage, sans bont, habitu  mpriser souverainement les hommes, car
presque tous ont bassement flatt sa fortune. Tour  tour d'une
prodigalit folle et d'une avarice sordide, ses dpenses n'ont qu'un
mobile, l'orgueil; qu'un but, l'ostentation. Le procureur le plus
retors ne sait pas mieux les affaires que lui; seul, il gre son immense
fortune avec une sagacit, avec une habilet incroyables, et il
s'enrichit encore chaque jour par les spculations les moins honorables.
Portrait fidle de son pre, l'ignoble rapacit de l'esclave lutte
encore chez lui contre la ridicule vanit de l'affranchi; tout prouve
cette double nature: son luxe svrement rgl, son faste retentissant,
mais parcimonieux; tout, jusqu' ses bruyantes aumnes faites
insoucieusement et sans l'intelligence du malheur qu'il secourt, mais
qu'il ne plaint pas... Deux plaies incurables empoisonnent pourtant
l'opulence impriale de Lugarto: la bassesse de son extraction et la
conscience du peu qu'il vaut personnellement. Aussi, par un compromis
qui ne trompe que lui, il est affubl au titre de comte, et s'est fait
fabriquer je ne sais quelles ridicules armoiries. Exalt par l'adulation
et par l'orgueil, l'adulation et l'orgueil torturent; il le sait: c'est
 sa fortune qu'on accorde les prvenances dont on l'entoure; pauvre
demain, il serait compltement mpris; alors, parfois sa rage contre le
sort n'a pas de bornes; mais, comme son pre, Lugarto est aussi lche
que mchant, et il se venge de tant de prosprits injustement
accumules sur lui, en maltraitant avec la plus cruelle duret ceux que
leur dpendance oblige  supporter ses violences; des femmes... des
femmes mme n'ont pas t  l'abri de ses brutalits... Eh bien! malgr
cela, malgr tant de vices odieux, le monde n'a toujours eu pour lui que
des sourires; les plus hardis lui ont tmoign de l'indiffrence.

Ne pouvant me contenir plus longtemps, je m'criai:

--Eh! comment osez-vous appeler un tel homme votre ami? comment
avez-vous pu lui sacrifier nos plus chers dsirs?... En vrit, Gontran,
je ne vous comprends pas.

M. de Lancry, sans doute rappel  lui par ces mots, me regarda d'un air
interdit.

--Que dites-vous, Mathilde?

--Je vous demande comment vous pouvez appeler M. Lugarto votre ami....
Mais jamais je ne consentirai  voir un homme aussi pervers, aussi
odieux... Et encore une fois, c'est pour lui que vous quittez si tt
cette retraite o nous vivions si heureux?... Gontran, il y a l quelque
chose d'inexplicable!

M. de Lancry se remit de son motion, et me dit en souriant.

--coutez une comparaison bien ambitieuse, Mathilde.... L'homme qui
parvient  dompter et  rendre sociables et soumis le tigre et la
panthre, ne prend-il pas en amiti la bte froce qu'il a pu rendre
douce et obissante? Eh bien! quoique ce pauvre Lugarto ne soit pas un
tigre, il y a, je crois, un peu de ce sentiment-l dans mon amiti pour
lui. Oui, autant je l'ai vu ddaigneux, mchant, altier pour les autres,
autant pour moi il a toujours t bon, prvenant, dvou. Je vous
l'avoue, Mathilde, je n'ai pu m'empcher d'tre profondment touch des
preuves nombreuses d'affection qu'il m'a donnes... et vous le concevez,
avec bien du dsintressement. Puis, jugez donc combien il doit tre
malheureux: personne ne l'aime; il n'a pas mme un ami... Toujours
domin par cette crainte de n'tre recherch que pour sa fortune, par
hasard il ressent pour moi une bienfaisante confiance qu'il n'prouve
pour personne. Eh bien! dites, Mathilde, mon coeur... ma vanit, je
dirais presque mon honneur, ne m'ordonnent-ils pas de l'accueillir avec
bienveillance?

Dj je connaissais assez la physionomie de Gontran pour avoir remarqu
une sorte de contrainte pendant qu'il m'expliquait la cause de son
amiti pour M. Lugarto, tandis qu'au contraire il s'tait laiss aller 
une franche amertume en dpeignant l'odieux caractre de cet homme.

Sans pouvoir justifier mes soupons, je sentais qu'il y avait l quelque
mystre; les explications de Gontran ne me rassurrent qu' demi.

Pourtant, telle est la puissance du prestige de l'amour, que peu  peu,
en rflchissant  ce que venait de me dire Gontran, je vis une nouvelle
preuve du charme qu'il inspirait dans l'influence extraordinaire qu'il
exerait sur M. Lugarto.

Si j'avais eu besoin de m'excuser  mes propres yeux de n'avoir pu
rsister aux rares sductions de Gontran, ne me serais-je pas dit que je
devais cder  cette invitable fatalit, puisque les caractres les
plus intraitables, les plus altiers, n'avaient pu y chapper.

Que dirai-je? ma passion tait si aveugle, que M. Lugarto me devint
presque moins odieux par la pense qu'il avait subi l'irrsistible
empire de Gontran.




CHAPITRE III.

LES VISITES DE NOCES.


M. de Lancry avait profit de notre absence pour faire disposer l'htel
Rochegune; nous le trouvmes prt  notre arrive. Quoique cette maison
ft splendide, je ne pus vaincre un sentiment de tristesse en y entrant.
Tout m'tait pour ainsi dire nouveau dans cette demeure, et l'inconnu
m'a toujours glace.

Ursule et son mari taient partis. Elle devait venir passer l'automne 
Maran; M. Scherin l'y amnerait et viendrait la reprendre, ses
occupations ne lui permettant pas une longue absence.

Le lendemain du jour de notre arrive, je m'veillai de bonne heure; je
sonnai Blondeau, elle entra.

--Eh bien!... et mes fleurs?--lui dis-je en ne lui voyant pas la
corbeille de jasmin et d'hliotrope qu'elle m'avait toujours prsente
chaque matin depuis mes fianailles avec Gontran.

--On n'en a pas apport, madame.

--C'est impossible!

--Je puis vous assurer, madame, qu'on n'a rien apport... Je viens de
l'antichambre.

--C'est impossible, encore une fois; je t'en prie, retournes-y, ma bonne
Blondeau.

Elle revint sans fleurs.

Ce fut un enfantillage, sans doute, mais les larmes me vinrent aux yeux.

Blondeau s'en aperut et me dit:

--Mais, madame, nous sommes seulement ici depuis hier, a ne peut tre
qu'un oubli.

Hlas! oui, ce n'tait qu'un _oubli_, et cet oubli me faisait mal.

Dans ma superstition de coeur, j'attachais une importance, une
signification extrme  cette preuve quotidienne du souvenir de Gontran.
C'tait trs-simple en soi-mme, il ne s'agissait que de donner un ordre
et d'en surveiller l'excution; c'est par cela mme que je ressentais
plus vivement encore cette privation qu'on aurait pu si facilement
m'pargner.

Blondeau, voyant mes larmes, voulut me consoler; elle m'avoua que les
craintes qu'elle avait eues de ne pas me voir heureuse taient
vanouies; que M. de Lancry paraissait rempli de soins, de bonts pour
moi, et que je n'tais pas raisonnable de m'affecter si profondment
pour si peu....

Jamais je n'aurais accus Gontran. Je contins mon chagrin; je dis 
Blondeau qu'elle avait raison, que j'tais folle, qu'il ne fallait plus
songer  cela.

Puis je pensai qu'aprs tout c'tait peut-tre une maladresse de nos
gens... J'attendis le lendemain avec angoisses... Pas de corbeille
encore...

Pour en finir avec les fleurs,  dater de ce jour elles ne reparurent
plus.

Pour rien au monde je n'en aurais parl  M. de Lancry. Aprs le chagrin
que cause l'oubli de certaines prvenances, il n'y a rien de plus
douloureux, de plus humiliant pour le coeur que de rclamer contre
cet oubli.

Quoique j'aie cruellement et longtemps souffert d'une purilit si
insignifiante en apparence, j'excusai Gontran aux dpens de ma
susceptibilit, sans doute exagre, draisonnable.

Je lui sus gr d'avoir du moins mis une sorte de transition  cet oubli
si cruel pour moi.

Combien d'hommes, le lendemain de leur mariage, substituent tout  coup
une sorte de laisser-aller insoucieux et goste aux prvenances, aux
recherches de la veille!

Les insenss! pour chapper  quelques douces contraintes, pour vivre ce
qu'ils appellent _sans gne_, ils ne savent pas de quelles ravissantes
douceurs ils se privent  jamais! ils ne comprennent pas que le mariage
devient une existence monotone, grossire, souvent intolrable, faute de
cette continuit de soins exquis, de coquetteries gracieuses, de
dlicatesses charmantes et mystrieuses!

Ils ne comprennent pas que de ces attentions si futiles en apparences
dpendent souvent le bonheur, le repos de la vie!

Ils ne sentent pas enfin  quelle humiliation navrante ils rduisent une
femme, du jour o ils la forcent  se demander si c'est son titre
d'pouse qui lui mrite cette brusque cessation d'empressement! Ils ne
sentent pas de quelle gnreuse rsignation il faut qu'une femme soit
doue pour ne pas faire une comparaison fatale entre les gards
attentifs de gens qui ne lui sont rien... et la ngligence de celui qui
doit tre tout pour elle!...

Hlas! je sais qu'on reproche aux femmes qui ressentent si vivement ces
nuances, d'attacher une importance outre, ridicule,  de petites
choses,  des _misres_; et pourtant ces misres suffisent presque
toujours au bonheur des femmes!

Pour ces _misres_, elles se dvouent aveuglement, avec orgueil, avec
joie!

Pour ces _misres_, elles oublient souvent les privations, les chagrins,
les grands malheurs qui les frappent; car ces _misres_ leur prouvent
qu'elles sont prcieusement aimes, et il est une chose qui les blesse
toujours d'une manire incurable, c'est l'indiffrence et le ddain.

Et puis enfin, puisque les hommes, dans leur glorieuse suffisance,
traitent d'enfantillage ce qui est tant pour nous, est-il bien gnreux
de leur part,  eux si sages,  eux si forts,  eux si puissants, de
nous refuser quelques soins qui leur coteraient si peu, et qui nous
seraient au moins un prtexte de les aimer avec adoration?

Cette longue digression tait peut-tre ncessaire pour faire sentir
combien je devais souffrir de l'oubli de Gontran. Ce fut le premier
chagrin qu'il me causa.......

Cette journe, d'ailleurs si malheureuse  son dbut, devait m'tre
pnible.

Aprs le djeuner, M. de Lancry me montra la liste des visites de noces
qu'il avait fait dresser, et me dit:

--Il est inutile d'y mettre le nom de mademoiselle de Maran, car il est
tout simple que nous commencions notre tourne par elle.

Je regardai M. de Lancry avec stupeur.

--Ma tante! Vous n'y pensez pas, mon ami.

--Comment cela?

--Aller chez elle, moi! moi!

--Mais en vrit, Mathilde, je ne vous comprends pas.

--Vous ne me comprenez pas... Ah! Gontran!

--Bon... j'y suis... vous songez encore  cette calomnie insense contre
votre mre? mais nous sommes convenus que c'tait de la folie. Il faut
prendre les gens pour ce qu'ils sont... Plutt que de ne calomnier
personne, votre tante mdirait d'elle-mme; c'est une infirmit morale
dont il faut avoir autant de piti que d'une infirmit physique... Vous
me regardez d'un air stupfait... pourtant rien n'est plus simple...
Ajouteriez-vous la moindre importance aux propos d'un fou?... Non, sans
sans doute, n'est-ce pas? Eh bien, faites comme moi... Oubliez de folles
paroles dictes par l'garement de la haine; la noble mmoire de votre
mre est au-dessus de pareilles mdisances.

Mon coeur se brisait. D'abord je n'eus pas la force de dire un mot,
puis je m'criai en fondant en larmes, car depuis le matin je les
touffais:

--Jamais... jamais je ne remettrai les pieds chez mademoiselle de
Maran!... Je vous en supplie, n'insistez pas... cela me serait
impossible.

--Calmez-vous, Mathilde, calmez-vous... croyez bien que je ne vous
demande rien que du juste, que de ncessaire... Je n'exige pas que vous
voyiez souvent votre tante, mais je dsire que vous la voyiez
quelquefois.

--Non, je vous dis que la vue de cette femme me tuera... Elle me fait
horreur.

--Ce sont l des exagrations, ma chre Mathilde. Rflchissez  une
chose: le monde ne pourra s'expliquer votre brusque rupture avec une
parente qui vous a leve... et qui a presque fait mon mariage. Vous
comprenez cela, Mathilde... On fera des commentaires... des suppositions
 perte de vue... On interrogera votre tante... Celle-ci, choque de ce
manque de procds de votre part, sera capable de l'expliquer  sa
faon... Vous, moi... et... M. de Mortagne,--ajouta Gontran en
prononant ce nom avec effort,--nous avons seuls entendu les folles et
mchantes paroles de mademoiselle de Maran; craignez de la pousser 
bout, elle pourrait rpter  d'autres ce qui demeurera un secret pour
nous... et, malgr son inaltrable puret, la mmoire de votre mre...

--Et c'est vous... vous, Gontran, qui me proposez cela!... Eh! que
m'importe le monde?... et que m'importent les abominables noirceurs de
mademoiselle de Maran?..... Croyez-vous donc que si l'on m'interroge je
laisserai ignorer la raison qui m'a fait  jamais rompre avec elle? Non,
non... Il n'y a pas de plus sanglante vengeance  tirer des
calomniateurs que de proclamer leurs calomnies, et de les craser ainsi
sous leur propre honte! Ah! ne craignez rien, Gontran, la noble mmoire
de ma mre peut braver les basses attaques de mademoiselle de Maran.
Tous les honntes gens m'approuveront quand je dirai pourquoi je ne
veux pas remettre les pieds chez cette horrible femme.

--Mathilde, vous parlez en fille tendre et dvoue, c'est tout simple,
mais vous ne connaissez pas le monde... Croyez-moi, maintenant la
mmoire de votre mre m'est aussi sacre qu' vous; c'est pour la
conserver pure de toute souillure que, malgr votre rpugnance,
j'insiste absolument pour que vous fassiez quelques rares visites 
mademoiselle de Maran. Encore une fois, cela est ncessaire,
indispensable... vous m'entendez.

En prononant ces derniers mots, la voix de M. de Lancry, jusque-l
douce et affectueuse, prit une expression plus ferme; il contracta
lgrement ses sourcils.

Je craignis de l'avoir bless par ma rsistance, j'en fus dsespre;
mais ce qu'il me demandait, avec raison peut-tre, me semblait au-dessus
de mes forces.

--Pardon, pardon, mon ami,--lui dis-je;--ayez piti de ma faiblesse...
Je ne le peux pas... Encore une fois, pour rien au monde... je ne
reverrai cette femme... Au nom de notre amour, Gontran... n'exigez pas
cela de moi... Je ne le pourrais pas.

--Je vous assure, Mathilde, que vous le pourrez... C'est un sacrifice,
un grand sacrifice... soit... je vous le demande.

--Gontran, par piti!

--Je vous dis que cela est ncessaire, et que vous le ferez.

--Mais, mon Dieu! mon Dieu! vous ne savez donc pas ce que c'est que...?

M. de Lancry m'interrompit avec une violence jusque-l contenue, et
s'cria en frappant du pied:

--Je sais bien ce que c'est, moi! que d'avoir endur les honteux
reproches, les insolentes bravades de M. de Mortagne!... Je sais ce que
c'est que d'avoir t presque insult  la face de votre famille et de
la mienne; je sais ce que c'est que d'avoir refoul ma haine et mon
dsir de vengeance; je sais enfin ce que c'est que d'avoir, par gard
pour vous, consenti  ne pas forcer cet homme  me donner satisfaction,
quoiqu'il se retranche derrire la protection qu'il vous porte! Eh bien!
c'est parce que je sais combien tout cela m'a cot... qu'en retour je
vous demande de faire ce que je crois de votre rigoureux devoir... Une
fois pour toutes, madame, autant vous me trouverez aveuglment dvou 
tous ceux de vos dsirs qui ne vous seront pas fcheux, autant vous me
trouverez intraitable lorsqu'il s'agira de cder  un caprice.

--Un caprice!... Gontran... mon Dieu!... un caprice!!!

--L'exagration d'un sentiment trs-louable vous empche de juger
nettement cette question.

--Mais mon coeur se rvolte... malgr moi; que puis-je faire?

--Eh bien! puisque les raisons, puisque les prires ne peuvent rien sur
vous, s'cria M. de Lancry en courroux, je vous dclare que si vous ne
consentez pas  m'accompagner chez mademoiselle de Maran, je
dcouvrirai la demeure de M. de Mortagne; je connais sa bravoure, je
sais que malgr sa rsolution de ne pas se battre, il est des outrages
qu'il ne souffrira pas... et si vous m'y forcez par votre refus, je...

--Ah! c'est affreux... Gontran... j'irai chez mademoiselle de
Maran,--dis-je en pleurant et en prenant la main de mon mari entre les
miennes presque avec effroi, et comme pour l'arracher  un grand danger.

On frappa  la porte du salon o nous tions, je rentrai en essuyant mes
larmes dans ma chambre  coucher.

J'entendis un valet de chambre annoncer  mon mari que M. le comte de
Lugarto l'attendait chez lui.

Gontran vint me trouver, changea de ton, me parla avec tendresse, et me
dit de le faire avertir lorsqu'il pourrait m'amener M. Lugarto, qu'il
voulait me prsenter.

--Mais je suis en larmes,--lui dis-je;--de grce, remettez cette visite.

--Vite, vite, schez ces beaux yeux,--me dit Gontran avec une apparente
gaiet,--ou je vous amne tout de suite mon tigre dompt. Pendant que
vous allez vous remettre, je vais lui faire admirer notre maison, et
j'enverrai tout  l'heure vous demander si vous pouvez nous recevoir.




CHAPITRE IV.

MONSIEUR LUGARTO.


J'essuyai mes larmes et j'attendis cette prsentation importune.

Je n'eus pas un seul moment d'amertume contre Gontran. Je crus qu'il
voyait de son point de vue et moi du mien; je devais avoir tort, il le
disait, je devais me soumettre  son jugement.

La seule pense d'une rencontre entre M. de Mortagne et M. de Lancry me
glaait d'effroi. Enfin, alors comme depuis, en songeant au cruel
sacrifice que j'allais faire aux volonts de Gontran, en songeant  tout
ce que j'allais souffrir en prsence de mademoiselle de Maran, je me
consolais par cette pense, que ma rsignation plairait  mon mari.

Ds lors je compris cette grande, cette terrible vrit, si vraie
qu'elle ressemble  un paradoxe:

Lorsqu'une femme aime passionnment... les ordres les plus injustes...
les traitements les plus barbares, loin de diminuer son amour...
l'exaltent davantage encore; elle baise pieusement la main qui la
frappe, ainsi que les martyrs, dans leur ravissement douloureux,
remercient le Seigneur des tortures qu'il leur impose...

On vint me demander de la part de M. de Lancry si je pouvais le
recevoir avec M. Lugarto. Je lui fis rpondre de passer chez moi.

Quelques instants aprs, Gontran et son ami entrrent.

Le portrait que mon mari m'avait fait de ce dernier me parut frappant.

M. Lugarto tait d'une taille grle, et mis avec plus de recherche que
de got. On retrouvait dans ses traits, quoique agrables, le type
primitif de sa race: un teint ple et jaune, un nez cras, des yeux
d'un bleu vitreux et des cheveux bruns.

Sa physionomie maladive avait une expression de suffisance, d'astuce et
de mchancet, qui me repoussa tout d'abord.

Ma chre amie, permettez-moi de vous prsenter M. Lugarto, le meilleur
de mes amis.

Je m'inclinai sans pouvoir trouver une parole.

--Lancry m'avait bien dit que vous tiez charmante, mais je vois que ses
loges sont encore au-dessous de la ralit,--me dit M. Lugarto avec une
sorte d'aisance protectrice et familire.

Je ne rpondis rien.

Gontran me fit un signe d'impatience, et se hta de dire en souriant 
son ami:

--Moi qui n'ai pas la modestie de madame de Lancry, moi qui jouis de ses
succs comme s'ils taient les miens, je vous avoue, mon cher Lugarto,
que je suis trs-sensible  votre suffrage.

--Et vous avez raison, mon cher; vous le savez, je ne m'enthousiasme pas
facilement. Or, si je vous jure que je n'ai rien vu de plus sduisant
que madame... c'est que cela est. Mais je vous dirai avec la mme
franchise qu'il est trs-dangereux pour vos amis de voir un trsor
pareil....

--Ah! mon cher Lugarto, prenez garde, voici que vous tombez dans
l'exagration; vous aviez si bien commenc!--dit Gontran, embarrass de
mon silence.

J'tais au supplice; pourtant, faisant un effort sur moi-mme, je dis 
M. Lugarto d'un air glacial:

--Vous arrivez de Londres, monsieur?

--Oui, madame; j'tais all assister aux courses de printemps.

--Vous voyez, ma chre amie, un des vainqueurs habituels d'Epsom et du
Darby. Les chevaux de course de Lugarto sont clbres en Angleterre,--se
hta de dire Gontran pour engager la conversation.--Est-ce que vous n'en
ferez pas venir quelques-uns pour les courses du bois de Boulogne et du
Champ-de-Mars?

--Bah!... vos chevaux franais ne valent pas la peine qu'on se drange
pour les battre; et puis vous ne pouvez pas tenir de paris assez
forts,--dit ddaigneusement M. Lugarto.--S'adressant  moi:--Il y a
aprs-demain une matine dansante  l'ambassade d'Angleterre; allez-y
donc, tout Paris sera l... Ce sera charmant... si vous y tes surtout.

--J'ignore, monsieur, si M. de Lancry a l'intention d'aller chez madame
l'ambassadrice d'Angleterre.

--Ah ! mon cher, vous tes donc un tyran... que votre femme attend vos
ordres pour savoir o elle doit aller?--Et se retournant vers moi, M.
Lugarto ajouta:--Tenez, croyez-moi, en fait de plaisirs, agissez
toujours  votre tte; mettez tout de suite ce cher Lancry dans la bonne
voie. Il n'y a rien de plus dsagrable que ces diables de maris, une
fois qu'on leur laisse prendre de mauvaises habitudes.

Je regardai Gontran, et je rpondis  ces impertinentes vulgarits,
dites avec l'assurance la plus ridicule, par ces seuls mots:

--Le Muse est-il dj ouvert, monsieur?--afin de faire bien sentir  M.
Lugarto, par ce brusque changement de conversation, que je trouvais ses
plaisanteries de mauvais got.

M. Lugarto, sans doute habitu  un autre accueil, parut piqu; il dit 
Gontran:

--Ah ! mon cher, nous jouons aux propos interrompus avec madame de
Lancry; je lui parle de la tyrannie des maris, elle me rpond par une
question sur le Muse.

--C'est qu'en effet, mon cher Lugarto, vous tes trs-embarrassant,
votre conversation blouit d'abord un peu; vous tes n un sicle trop
tard, il fallait venir sous la rgence; et encore, ma chre amie,--me
dit Gontran,--il ne faut pas juger Lugarto sur ses folles paroles, il
vaut beaucoup mieux qu'elles, mais il est convenu qu'on lui passe
tout... on l'a tant gt... Allons, je me charge de faire votre paix
avec madame de Lancry.

--Je serais fch de vous avoir dplu par une mauvaise plaisanterie,
reprit M. Lugarto avec un sourire contraint, sans me dire _madame_;
sorte de familiarit qui lui semblait habituelle, et qui me paraissait
de la dernire inconvenance.

Je fus sur le point de lui rpondre quelque chose de trs-dur, mais je
me contins, et je rpondis:--Il m'a seulement paru, monsieur, que vous
vous htiez un peu de me confondre dans l'intimit qui vous lie  M de
Lancry.

--C'est que, voyez-vous, on a hte de jouir des avantages qu'on dsire
vivement, et j'espre que vous m'excuserez en faveur de ce motif,--me
dit M. Lugarto en souriant d'une manire convulsive; puis il me jeta un
regard morne, froid, qui me fit presque peur.

Mon instinct me dit qu'en quelques minutes je venais de me faire un
ennemi.

Mon mari semblait vivement contrari. Voulant relever une seconde fois
la conversation, que je laissais tomber  dessein afin de rompre le plus
tt possible un entretien qui m'tait insupportable, Gontran dit  M.
Lugarto, dont l'impertinente assurance n'tait en rien trouble:

--Avez-vous vu la serre chaude sur laquelle s'ouvre l'appartement de
madame de Lancry? Vous qui tes grand amateur de fleurs, il faut que
vous nous donniez des conseils. Voulez-vous venir, Mathilde?

J'allais refuser, j'obis  un geste imprieux de Gontran; je
l'accompagnai dans le parloir qui communiquait  cette serre chaude.

--C'est horriblement mal tabli!--s'cria M. Lugarto aprs l'avoir
examine.--Votre architecte n'y entend rien. C'est bti au-dessus d'une
vote; le froid passant en dessous, vous n'aurez jamais l... une
temprature convenable. Mais voil bien les Franais... ils veulent
singer l'opulence, et ils sont rduits  un luxe conomique!

Le rouge monta au front de M. de Lancry, mais il fit un effort sur
lui-mme, et rpondit:

--Vous tes bien svre pour M. de Rochegune, l'ancien propritaire de
cette maison, mon cher Lugarto! car nous avons trouv cette serre toute
btie.

--Rochegune?... Rochegune?...--dit M. Lugarto,--je le connais bien; je
l'ai rencontr  Naples. J'tais alors l'amant de la comtesse Bradini...
Rochegune me l'a enleve, mais n'a pas joui longtemps de son triomphe...
Au moyen de certaines lettres contrefaites... et vous savez que je
contrefais les critures  merveille, le mari...

--Mon ami, je trouve qu'il fait bien chaud ici,--dis-je  M. de Lancry
en interrompant M. de Lugarto, dont le cynisme me rvoltait;--voulez-vous
entrer dans le salon?

--Pardon,--me dit M. Lugarto,--je voudrais  peu prs prendre la mesure
de cette serre avec ma canne; je veux vous envoyer quelques magnifiques
passiflores du Brsil et d'autres plantes trs-rares que j'ai envoy
chercher en Hollande; il faut que je voie si elles tiendront ici.

--Monsieur, je vous rends grce... Les fleurs qui garnissent cette serre
me suffisent.

--Mais elles sont affreuses, ces fleurs! c'est toujours du got de ce M.
de Rochegune. Quand on a les choses, il faut les avoir compltes...
Tenez, Lancry, moi, par exemple, j'ai voulu envoyer cet hiver chercher
des plantes quinoxiales en Hollande; comment m'y suis-je pris? j'ai
fait construire un norme fourgon vitr et dispos en serre chaude avec
un petit pole  vapeur; le tout a t si parfaitement tabli, que, bien
que ce fourgon ft venu en poste de La Haye, pas une des vitres qui le
couvraient n'a t brise. Deux jardiniers accompagnaient cette serre
nomade dans une voiture de suite; tout cela est arriv ici comme par
enchantement.

--En effet, cette ide est trs-ingnieuse,--dit M. de Lancry.--C'est
qu'aussi vous avez beaucoup d'invention, Lugarto.

--Que voulez-vous? il ne suffit pas d'avoir de l'argent, il faut encore
avoir l'esprit de l'employer convenablement... Il y a tant de gens qui
ne savent pas mme bien dpenser la fortune qu'ils n'ont pas.

--Dpenser quand on n'a pas... vous parlez en nigme, mon cher Lugarto.

--Ah! vous croyez, mon cher Lancry?

Gontran et son ami me parurent changer un trange regard pendant un
silence de quelques secondes.

Mon mari le rompit le premier, et dit en souriant d'un air embarrass:

--Je vous comprends... dans ce sens, vous avez raison... Mais, si vous
le voulez, nous allons rentrer dans le salon. Je crains rellement que
la chaleur ne fasse mal  madame de Lancry.

M. Lugarto finit de mesurer la hauteur du mur avec sa canne, et dit:

--Mes passiflores tiendront parfaitement ici; j'y joindrai quelques
orchides trs-rares, avec les paniers en joncs carabes pour les
suspendre. Au moins vous aurez une serre convenablement meuble. Il est
vrai qu'elle est si mal construite, votre serre, que tout y prira; mais
j'en serai ravi, cela me donnera l'occasion de renouveler vos fleurs
plus souvent.

Nous rentrmes dans le salon.

Je croyais cette interminable visite finie, il n'en fut rien. M. de
Lancry fit voir  M. Lugarto une assez belle vue de Venise par un
peintre moderne, et lui dit:

--Vous tes connaisseur, que pensez-vous de cela?

--Ce n'est pas mal. Avez-vous pay cela bien cher?

--Non, ce tableau est entr dans la vente de l'htel.

--C'est la meilleure manire d'acheter des tableaux, car cette racaille
d'artistes, toujours affams, vous les font payer le double de leur
valeur quand on les leur commande et qu'ils vous savent riches.... Quand
_j'tais jeune_, j'tais assez niais pour les payer d'avance; aussi il
arrivait que trs-souvent je pouvais  peine leur arracher mon
tableau... Et quel tableau!... Une fois l'argent mang, ils ne
s'inquitaient pas du reste... Maintenant, donnant... donnant, je les
paye lorsque je suis content, sinon je leur fais retoucher, refaire et
refaire jusqu' ce que cela me plaise... Au moins ainsi je ne suis plus
vol.

Cette brutale insolence m'indigna. Je ne pus m'empcher de dire:

--Ah! monsieur... vous me rvlez l une des plaies douloureuses du
gnie que je ne souponnais pas!.... et vous trouvez des artistes?

--Comment, si j'en trouve et des plus fameux encore!... Ils m'accablent
de platitudes quand je vais dans leur atelier; ils me demandent mes
conseils, mme pour les tableaux qu'ils ne font pas pour moi, et ils ont
l'air de m'couter pour me faire la cour. En vrit, je ne sais pas ce
qu'on ne ferait pas faire  cette race pour quelques billets de mille
francs. On ne tient cette espce que par l'argent.

Il me fut impossible de me contenir davantage; je me souvins de ce que
m'avait dit Gontran sur la rage qu'prouvait M. Lugarto de n'avoir ni
naissance ni valeur personnelle, et je dis  M. de Lancry.

--Mon Dieu! mon ami, ce que monsieur nous dit l me rappelle une bien
touchante histoire de _grand artiste_ et de _grand seigneur_, que M. le
duc de Versac, votre oncle, m'a plusieurs fois raconte. Il s'agissait
de Greuse et de M. le duc de Penthivre; ne vous en a-t-il jamais parl?

--Non, je ne me le rappelle pas du moins,--me dit M. de Lancry.

--Contez-nous donc a; j'ai quelques tableaux de Greuse, a
m'intressera,--dit M. de Lugarto.

--Voici, mon ami,--rpondis-je en m'adressant  Gontran,--ce que m'a
racont monsieur votre oncle. M. le duc de Penthivre aimait
passionnment les arts; il les protgeait en grand seigneur digne de
comprendre que l'antique illustration de race et le gnie se touchent,
en cela que ce sont deux magnifiques avantages que l'histoire ou que
Dieu seul vous donnent, et que tous les trsors du monde ne sauraient
acqurir ni remplacer....--Je regardai M. Lugarto; il rougit de
dpit;--je continuai. M. le duc de Penthivre avait donc pour Greuse la
plus touchante amiti. Vous le savez, l'inpuisable bont de cet
excellent prince galait la supriorit de son esprit, d'une finesse et
d'une grce exquise. Lorsqu'il alla voir les premiers tableaux que
Greuse fit pour lui, et qu'il rmunra avec une libralit toute royale,
il dit au grand peintre, avec ce charme qui n'appartient qu'aux grandes
aristocraties:

--Mon cher Greuse, je trouve vos tableaux admirables; mais j'ai une
grce  vous demander.

--Monseigneur, je suis  vos ordres.

--Eh bien!--dit le prince avec une sorte d'hsitation timide et comme
s'il et demand une faveur,--eh bien!.... je voudrais que vous missiez
de votre main, au bas de ces tableaux: DONN _par Greuse  son_ AMI _M.
le duc de Penthivre_.--La postrit saurait que j'ai t l'ami d'un
grand peintre!...

--Avouez,--dis-je  Gontran en remarquant avec joie que le coup avait
port, et que M. Lugarto ne pouvait dissimuler sa contrarit,--avouez
qu'il n'y a rien de plus dlicat, de plus charmant que la conduite du
prince.

--Oui, en effet... c'est charmant,--dit M. de Lancry avec embarras en me
faisant un signe d'impatience et en me montrant du regard M. Lugarto,
qui, les yeux baisss, mordait la pomme de sa canne.

Malgr mon dsir de plaire  Gontran, je continuai.

--N'est-ce pas, mon ami, que cela rehausse  la fois le grand artiste
capable d'inspirer un tel sentiment, et le vritable grand seigneur
capable de ressentir et d'exprimer ainsi l'amiti?

Gontran avait tch de m'interrompre par quelques signes; j'avais t
trop outre contre M. Lugarto pour rsister au plaisir de le mortifier.

J'y parvins; je le vis  la pleur de cet homme et  un autre regard de
haine, regard morne et froid qui m'alla au coeur, pesant comme du
plomb.

M. Lugarto, nanmoins, ne se dconcerta pas; il reprit avec une
imperturbable assurance:

--Je ne connaissais pas cette histoire du duc de Penthivre; elle est
fort jolie, mais elle ne me convertit pas. Je prfre ne pas passer pour
un niais aux yeux des artistes et ne pas me donner la peine de faire de
la dlicatesse avec eux. Mais j'y pense, j'ai justement une vue de
Naples, de Bonnington, qui ferait  ravir le pendant de votre vue de
Venise, mon cher Lancry; je vous l'enverrai avec ces fleurs que j'ai
promises  votre femme.

--Mon cher Lugarto, je vous en prie...

--Allons... vous faites des faons?... entre amis, pour un malheureux
tableau... Qu'est-ce que cela?

--Eh bien! je suis de votre avis, on ne doit pas faire de faons entre
amis pour un tableau. Permettez-moi donc de vous envoyer ma vue de
Venise, qui fera tout aussi bien pendant  votre vue de Naples.

--Ma foi, mon cher, je suis pris dans mes propres filets; j'accepte avec
d'autant plus de plaisir que ce tableau vient de l'appartement de
madame de Lancry. A ce soir, mon cher; je vous verrai un moment au club,
n'est-ce pas?

--Je ne sais, j'ai plusieurs visites  faire avec madame de Lancry.

--Si... si... je vous verrai... j'en suis sr... Vous savez pourquoi.

--Ah! oui... j'oubliais, vous avez raison. Ainsi donc ce soir, mais un
peu tard, rpondit M. de Lancry avec un certain embarras.

--Sans rancune,--me dit M. Lugarto en me tendant la main.

Quoique cette habitude anglaise ft alors  peine rpandue dans le
monde, elle me choqua moins encore que l'audace de M. Lugarto.

Au lieu de prendre la main qu'il m'offrait, je rpondis par un salut
trs-froid.

--Dcidment, vous ne voulez pas faire la paix? Allons, mon cher, votre
femme me dchire la guerre,--dit M. Lugarto  M. de Lancry.--Eh bien!
elle a tort, car elle finira par reconnatre que je vaux mieux que ma
rputation. C'est un dfi, prenez garde  vous, mon cher; je serai
peut-tre forc de faire ma cour  votre femme pour la faire revenir de
ses prventions... Vous le voyez, je ne vous prends pas en tratre,
Lancry, je vous prviens.

--Vous serez toujours le plus grand fou que je connaisse,--lui dit
Gontran en l'emmenant et en le prenant par le bras.

Je restai plus stupfaite encore de la patience de Gontran que de
l'insolence de cet homme. Je cherchais  pntrer quel pouvait tre le
secret de l'influence qu'il exerait sur Gontran, lorsque celui-ci
rentra.

Pour la premire fois je vis sur ses beaux traits une expression de
colre qui les dfigurait.

--Mon Dieu! madame,--s'cria-t-il en fermant la porte avec violence,--je
ne vous avais pas encore vu exercer cette mchancet d'esprit dont
j'avais entendu parler dans le monde! Mais vous auriez pu, ce me semble,
ne pas choisir pour victime mon meilleur ami! Chacune de vos paroles
aurait t longuement, perfidement calcule, qu'elle n'aurait pas pu le
blesser plus cruellement. Hier, je vous dis en confidence que Lugarto
regrettait amrement de n'tre pas grand seigneur, et de n'avoir d'autre
valeur que celle de ses millions, et vous vous tendez complaisamment
sur les avantages de l'aristocratie de naissance et de talent!... Malgr
son air riant, il est parti furieux... je le connais bien... il est
furieux, vous dis-je.

--Comment, mon ami, vous le dfendez!... C'est vous... vous! qui me
reprochez d'avoir fait sentir  cet homme tout ce que ses manires
avaient d'inconvenant?

--Eh! mon Dieu! madame, je vous ai prvenue qu'il avait des faons
peut-tre trop familires, et que vous m'obligeriez de les excuser en
faveur de l'amiti qui m'attache  lui. Je vois avec peine que, malgr
mes recommandations, vous faites tout ce qu'il faut pour l'irriter, car,
je vous le rpte, il est trs-irrit.

--Mais que vous importe, je vous le demande, la colre de M. Lugarto?

--Il m'importe de ne pas m'aliner un ami... un ami intime que j'aime,
auquel je suis sincrement attach... Vous m'entendez, madame?

--Vous aimez cet homme, dites-vous, Gontran?... Je voudrais vous croire,
et je ne puis... Il n'y a aucun rapport entre la noblesse de vos
sentiments et la grossiret de M. Lugarto... Et puis, enfin, je ne
sais... mais, quand vous parlez de l'amiti que vous ressentez pour
lui... vos traits se contractent... votre parole est amre... et l'on
dirait qu'il s'agit d'un sentiment tout contraire.

Ces mots, que je dis presque au hasard, semblrent produire un effet
terrible sur M. de Lancry. Il frappa du pied avec violence; il s'cria,
les lvres tremblantes de colre:

--Qu'entendez-vous par l, madame? qu'entendez-vous par l?

Effraye, le coeur me manqua; je fondis en larmes, et je dis 
Gontran:

--Pardon, mon ami, pardon, je n'ai rien voulu vous dire de blessant;
seulement je ne puis comprendre...

--Il ne s'agit pas de comprendre; il s'agit de m'obir sans interprter
mes paroles, sans scruter mes sentiments secrets. Si je vous dis que M.
Lugarto est mon ami, si je vous demande de le traiter comme tel, vous
devez me croire et m'obir sans raisonner ni rflchir.

--Ne vous fchez pas, Gontran... je vous obirai; seulement laissez-moi
vous dire qu'il m'en cote beaucoup. Dans ce seul jour vous m'avez
demand deux bien cruels sacrifices: revoir mademoiselle de Maran, et
admettre dans notre intimit un homme dont le caractre et les manires
doivent inspirer une profonde aversion  tous ceux qui comme vous
n'excusent pas M. Lugarto par une indulgente amiti... Encore une fois,
mon ami, parce que le sacrifice que je fais est pnible, ne croyez pas
que je manquerai  ma promesse... Plus les preuves de dvouement que
vous me demandez sont grandes, plus elles me seront douloureuses, plus,
je l'espre, elles vous attesteront de la vivacit de mon amour...
Pardonnez-moi donc, mon ami... l'hsitation que j'ai montre.
Maintenant, je ferai tout ce que vous voudrez  ce sujet.

La figure de M. de Lancry avait peu  peu repris son expression de
douceur habituelle; seulement il semblait accabl. Il me prit la main et
me dit avec bont:

--C'est  mon tour, Mathilde,  vous demander pardon de ma violence...
Mais, une fois pour toutes, croyez... oh! croyez bien que je ne demande
rien qui ne soit indispensable  votre bonheur... je n'ose dire au mien.

--Ah! mon ami! cette raison est la seule qu'il faille invoquer; elle
suffira toujours  me dcider.

On vint annoncer  Gontran que la voiture l'attendait. Nous partmes
pour aller rendre visite  mademoiselle de Maran.




CHAPITRE V.

LA PRINCESSE KSERNIKA.


M. de Lancry ne me dit pas un mot pendant le temps que nous mmes 
arriver chez mademoiselle de Maran; il semblait rveur, abattu.

Lorsque la voiture s'arrta devant la porte, le coeur me manqua. Je
suppliai Gontran de remettre au moins cette visite, il me rpondit par
un geste d'impatience.

Je vis quelques voitures dans la cour de l'htel, je fus presque
contente; il me semblait qu'une premire entrevue avec ma tante me
serait ainsi moins pnible.

Quelle fut ma surprise en entrant dans le salon de retrouver M. Lugarto!
J'y vis aussi la princesse Ksernika, qui assistait  la reprsentation
de _Guillaume Tell_ lorsque j'tais alle  l'Opra avec mademoiselle de
Maran, dans la loge des gentilshommes de la chambre.

--Bonjour enfin, ma chre enfant,--me dit ma tante de l'air du monde le
plus affectueux en se levant pour m'embrasser.

Je frissonnai; je fus sur le point de la repousser. A un regard de
Gontran, je me rsignai.

--Mais c'est qu'elle est encore embellie,--dit mademoiselle de Maran en
m'examinant avec sollicitude.--C'est tout simple... le bonheur sied si
bien! Et Gontran sait mieux que personne prodiguer cette
parure-l.--Puis, s'adressant  madame Ksernika:--Ma chre princesse,
permettez-moi de vous prsenter madame de Lancry, ma nice, ma fille
adoptive.

La princesse se leva et me dit avec beaucoup de grce:

--Nous commencions, madame,  trouver M. de Lancry bien goste; mais on
ne le blmait sans doute autant que parce qu'on l'enviait davantage....

Je saluai madame Ksernika, je m'assis prs d'elle.

C'tait une trs-jolie femme, blonde, grande, mince, d'une taille et
d'une tournure charmante; ses traits, d'une extrme rgularit, avaient
presque toujours une expression hautaine, boudeuse ou ennuye;
ordinairement elle fermait  demi ses grands yeux bleus un peu fatigus.
Cette habitude, jointe  un port de tte assez imprieux, lui donnait un
air plus ddaigneux que vritablement digne..... Polonaise, elle parlait
notre langue sans le moindre accent, mais avec une sorte d'indolence et
de lenteur presque asiatique. Quoiqu'elle ft d'une superbe lgance,
elle se recherchait encore plus dans sa parure que dans sa personne.

A peine fus-je assise auprs de la princesse, que M. Lugarto vint se
mettre derrire moi sur une chaise, et me dit familirement:

--Eh bien! est-ce que vous tes encore fche?... Vous voulez donc la
guerre?...--Et, s'adressant  madame de Ksernika en me montrant du
regard, il ajouta:

--Princesse, dites-lui donc que je gagne  tre connu, et qu'il vaut
mieux m'avoir pour ami que pour ennemi.

Je rougis de dpit; je n'osais, de peur de dplaire  Gontran, rpondre
avec duret; je gardai le silence.

La princesse reprit de sa voix langoureuse et en regardant avec hauteur
M. Lugarto par-dessus son paule:

--Vous?... Il me serait fort gal de vous avoir pour ami ou pour ennemi,
car je ne croirais pas plus  votre amiti que je ne craindrais votre
inimiti.

--Allons donc, princesse, vous tes injuste.

--Non, vous savez que je ne vous gte pas... moi... je suis peut-tre la
seule personne qui vous dise vos vrits... Vous devez m'en savoir
gr... car je ne me donne pas la peine de les dire  tout le monde.
Est-ce que vous ne trouvez pas, madame,--dit la princesse en s'adressant
 moi,--qu'il faut faire une espce de cas des gens pour leur dire ce
que le reste du monde n'ose pas leur dire?

--En cela, madame,--rpondis-je,--il me semble que l'estime et le mpris
se traduisent de la mme sorte.

--Expliquez-nous donc cela?--me dit M. Lugarto.

--Eh bien! je crois, monsieur, qu'on peut dire les plus dures vrits,
sans faire le moindre tat de la personne  laquelle on les adresse.

--Est-ce que c'est pour moi que vous dites a?--reprit M. Lugarto avec
son imperturbable assurance.

--Vous mriteriez bien qu'on vous rpondt Oui,--dit la
princesse;--savez-vous que je ne comprends pas pourquoi hommes et femmes
tolrent vos airs audacieux et familiers?

--C'est mon secret, et vous ne le saurez pas.

--Vous allez me faire croire  quelque pouvoir... surnaturel, n'est-ce
pas?

--Peut-tre.

--Vous tes fou!...

--Je suis fou? Eh bien! voulez-vous que je vous fasse d'abord rougir
jusqu'au blanc des yeux, et puis ensuite plir plus que vous ne le
voudrez?

--C'est bien us cela...--rpondit la princesse avec indolence.--Vous
allez me proposer de me magntiser? Et vous ne savez peut-tre pas
seulement ce que c'est que le magntisme; car vous n'tes pas savant, vu
que la science ne s'achte pas avec de l'argent.

M. Lugarto souriait depuis quelques moments d'un sourire mchant et
convulsif qui lui tait particulier... Je lisais dans ses yeux ternes
l'expression d'une joie maligne; il dit lentement en attachant un long
regard sur la princesse:

--Je suis ignorant comme un sauvage, c'est vrai; mais il y a des choses
que personne au monde que moi ne peut savoir, parce qu'il faut beaucoup
d'argent pour acheter cette science-l.

--Vraiment?--dit ddaigneusement la princesse.

--Vraiment... Et ce qu'il y a de plus piquant, c'est que ma science n'a
l'air de rien... mais, comme tous les gens habiles, avec peu je fais
beaucoup. Ainsi, par exemple, vous n'avez pas ide des rsultats que
j'obtiens, je suppose, avec une date, un nom de rue et un numro.

Je regardai par hasard la princesse; elle devint pourpre.

--Ainsi le 12 dcembre... rue de l'Ouest... n. 17... par exemple... cela
a l'air de ne rien signifier du tout,--reprit M. Lugarto,--et pourtant
il n'en faut pas davantage pour vous faire plir... maintenant que vous
avez rougi, comme je vous l'avais prdit...

Puis il reprit de manire  n'tre entendu que d'elle et de moi:

--Faites donc attention, princesse, on vous remarque; ne me regardez pas
ainsi d'un air fixe et bahi, cela vous va mal. Vos yeux sont bien plus
jolis lorsqu'ils sont  demi ferms,--ajouta-t-il avec une cruelle
ironie.

Madame Ksernika tait en effet d'une pleur extrme, elle semblait
fascine par la rvlation que venait de lui faire M. Lugarto.

A ce moment, mademoiselle de Maran causait  voix basse avec M. de
Lancry. Remarquant l'agitation de madame de Ksernika, elle lui dit:

--Est-ce que vous tes souffrante, chre princesse?

--Oui, madame, j'ai eu toute la journe une migraine affreuse,--dit la
pauvre femme, en balbutiant et en se remettant avec peine.

--Vous le voyez... il vaut mieux m'avoir pour ami que pour ennemi,--me
dit tout bas M. Lugarto.

Il se leva.

Deux femmes entraient alors; la princesse put sortir et dguiser plus
facilement son trouble...

Je restai presque terrifie du pouvoir mystrieux de M. Lugarto.

Gontran me fit un signe, en me montrant un fauteuil vide auprs de
mademoiselle de Maran; j'allai m'y asseoir. Ma tante me dit tout bas:

--Est-ce que vous croyez que j'ai donn dans la migraine de cette belle
princesse _Micomicon_... Je parie que ce _ngre blanc_,--et elle me
montra M. Lugarto,--lui a dit quelque infamie, qu'elle mrite bien,
d'ailleurs, car, quoique son mari la batte comme pltre, et qu'il lui
ait dj cass un bras, elle est loin d'tre quitte envers lui; elle lui
redoit au moins son autre bras et ses deux jambes, s'il est dispos 
lui briser un membre par chaque amoureux. Mais, c'est gal, l'impudence
de ce M. Lugarto m'a rvolte. Je n'ai consenti  recevoir cette espce
archimillionnaire que pour me donner le rgal de le flageller
d'importance.

Malgr l'aversion que mademoiselle de Maran m'inspirait, je ne pus
m'empcher de lui savoir gr de cette rsolution.

Les deux femmes nouvellement arrives causrent quelques instants avec
mademoiselle de Maran, Gontran et M. Lugarto.

--Dites donc, monsieur Lugarto,--s'cria tout  coup mademoiselle de
Maran, tout en travaillant  son tricot, et en interrompant l'un de ces
silences qui coupent souvent les conversations;--est-ce que c'est 
vous cette voiture o je vous ai rencontr l'autre jour?

--Pour quelle raison me demandez-vous cela?--dit ngligemment M.
Lugarto.

Mademoiselle de Maran, au lieu de rpondre  cette question, en fit une
autre. Elle m'avait toujours dit que rien n'tait plus impertinent et
plus ddaigneux que ce procd.

--Pourquoi donc alors qu'il y avait des armoiries sur c'te voiture, si
elle est  vous?

--Ce sont les miennes, madame,--dit M. Lugarto en rougissant de dpit;
car son imperturbable audace tait en dfaut lorsqu'on attaquait ses
ridicules prtentions nobiliaires.

--Est-ce que vous les avez payes bien cher ces armoiries-l?--dit
mademoiselle de Maran.

Il y eut un moment de silence trs-embarrassant. M. Lugarto serra les
lvres l'une contre l'autre en fronant le sourcil. Je regardai Gontran.
Il ne put s'empcher d'abord de sourire amrement; puis,  un regard 
la fois colre et suppliant de M. Lugarto, il dit vivement 
mademoiselle de Maran:

--A propos d'armoiries, madame, est-ce que vous aurez la bont de me
prter votre d'Hozier; j'aurais quelques recherches  faire sur une de
nos branches collatrales. Mais j'y songe, ne pourriez-vous pas?...

--Laissez-moi donc tranquille avec vos branches collatrales,--reprit
mademoiselle de Maran;--vous venez vous jeter  la traverse d'une
conversation intressante! Dites donc, monsieur Lugarto, on vous a
joliment vol, si on vous a vendu ces armoiries-l cher... Je parie que
c'est une imagination de votre carrossier... Alors, permettez-moi de
vous le dire, a n'a pas de sens commun. Est ce qu'il faut jamais s'en
rapporter  ces gens-l pour composer un blason? Puisque vous vouliez
vous passer cette fantaisie, il fallait vous adresser mieux.

--Mais, madame,--dit M. Lugarto, en devenant ple de colre contenue....

--Mais, monsieur, je vous rpte que votre carrossier ou son peintre
sont des imbciles. Est-ce qu'on a jamais vu mettre en blason mtal sur
mtal? Figurez-vous donc, mon pauvre monsieur, qu'ils se sont
outrageusement moqus de vous avec leurs _toiles d'or en champ
d'argent_; ils ont invent a parce que c'tait plus riche probablement,
et que a rappelait ingnieusement vos monceaux du piastres et de
doublons... Sans compter les deux lions rampants dont ces imbciles ont
affubl votre cusson. Dites-moi, savez-vous qu'ils feraient un effet
superbe, vos deux lions rampants, s'ils n'avaient pas l'inconvnient
d'appartenir  la maison royale d'Aragon?

--Mais, madame, ce n'est pas moi qui ai invent ces armoiries. Ce sont
celles de ma famille, dit M. Lugarto en se levant avec impatience, et en
lanant un coup d'oeil furieux sur Gontran.

Celui-ci voulut en vain intervenir dans la conversation; mademoiselle de
Maran n'abandonnait pas si facilement sa proie.

--Ah! mon Dieu!... mon Dieu!... Vraiment... ce sont les armoiries de
votre famille?--s'cria ma tante en tant ses lunettes, et en joignant
les mains avec une apparente bonhomie.--Pourquoi donc que vous ne me
l'avez pas dit tout de suite? Aprs cela, il n'y a rien que de
trs-naturel l dedans. Il est probable, voyez-vous, qu'un Lugarto, pour
quelque beau fait d'armes contre les Morisques d'Espagne, aura obtenu
d'un roi d'Aragon la faveur insigne de porter des lions rampants dans
ses armes, de mme que nos rois ont octroy les fleurs de lis 
certaines maisons de France.... C'est comme vos _toiles d'or en champ
d'argent_: c'est, bien sr, quelque glorieux mystre hraldique enseveli
dans vos archives de famille. Et moi qui m'en moquais! mais c'est--dire
que maintenant je les admire sur parole, vos _toiles d'or en champ
d'argent_! C'est peut-tre, dans son genre, un blason aussi unique,
aussi particulier que la croix de Lorraine, que le _crquier_ de Crquy,
que lus _mcles_ de Rohan, ou que les _alrions_ de Montmorency. a doit
tre furieusement curieux l'origine de vos _toiles d'or en champ
d'argent_! Recherchez-nous donc cela, mon cher monsieur.

--Madame, si c'est une raillerie, franchement je la trouve de mauvais
got,--dit M. Lugarto en tchant de reprendre son sang-froid.

--Mais pas du tout, mon cher monsieur, rien n'est plus srieux; or, j'y
songe, vous tes originaire du Brsil, le Brsil appartient au Portugal,
le Portugal a appartenu  l'Espagne, vous voyez bien qu'en remontant
nous approchons des rois d'Aragon. Ah bien! oui; mais voil une toute
petite chose qui m'arrte dans mon ascension vers le pass.

--Eh! mon Dieu, madame! ne vous en occupez pas; je vous rends grce de
toute votre sollicitude,--s'cria M. Lugarto.

Mademoiselle de Maran ne fit pas semblant de l'avoir entendu, et reprit:

--Oui, il n'y a que cette petite difficult-l, c'est qu'on dit que
monsieur votre grand-pre tait quelque chose comme un esclave ngre, ou
approchant.

--Madame... vous abusez...

--C'est l ce qui fait, reprit mademoiselle de Maran, sans abandonner
son tricot,--c'est l ce qui fait que je ne peux pas venir  bout de me
figurer monsieur votre grand-pre avec une couronne de comte sur la
tte. Coiff de la sorte, il ressemblerait comme deux gouttes d'eau 
ces vilains sauvages de Bougainville qui portaient gravement une croix
de Saint-Louis passe dans le bout de leur nez. Est-ce que vous ne
trouvez pas?

Je frmis de l'expression presque froce que prit un moment la
physionomie de M. Lugarto; cette expression me frappa d'autant plus,
qu'au mme instant il partit d'un clat de rire nerveux et forc.

--N'est-ce pas que c'est une drle de comparaison que j'imagine l?--dit
mademoiselle de Maran en s'adressant  M. Lugarto.

--Trs-drle, madame, trs-drle; mais avouez que j'ai le caractre bien
fait.

--Comment donc! mais le meilleur du monde; et je suis bien sre que vous
ne garderez pas contre moi la moindre rancune. Et aprs tout, vous avez
raison; il n'y a rien de plus innocent que mes plaisanteries.

--De la rancune, moi! dit M. Lugarto;--ah! pouvez-vous le croire?
Tenez, je veux emmener tout de suite Gontran avec moi pour rire avec lui
 notre aise de mes toiles d'or en champ d'argent.

--Pendant que vous y serez, riez donc en mme temps de vos lions
rampants,--ajouta mademoiselle de Maran.--C'est ce qu'il y a de plus
pharamineux dans votre blason. Mais tout cela,--reprit-elle,--ce sont
des folies; gardez vos armoiries mon cher monsieur, gardez-les; a jette
de la poudre aux yeux des passants. C'est tout ce qu'il faut pour des
yeux bourgeois; car vos innocentes prtentions nobiliaires ne dpassent
pas nos antichambres. Quant  nous, pour nous blouir, ou plutt pour
nous charmer, vous avez, ma foi, bien mieux que des _toiles d'or en
champ d'argent_; vous runissez toutes sortes de qualits de coeur et
d'esprit, toutes sortes d'immenses savoirs et de modesties ingnues;
aussi, quand vous ne seriez pas riche  millions, vous n'en seriez pas
moins un homme joliment intressant et furieusement compt, c'est moi
qui vous le dis.

--Je sens tout le prix de vos louanges, madame, je tcherai de
m'acquitter envers vous, et d'tendre, si je le puis, ma reconnaissance
aux personnes de votre famille et  celles qui vous intressent,--rpondit
M. Lugarto avec amertume et en me jetant aussi un regard furieux.

--Et j'y compte bien, car je ne suis pas goste,--rpondit mademoiselle
de Maran avec un trange sourire.

--Venez-vous, Lancry?--dit M. Lugarto  mon mari.

--Je vous verrai ce soir au club, nous en sommes convenus,--rpondit
Gontran avec embarras.

--Oui, mais j'avais oubli une chose: notre homme de Londres nous attend
 trois heures,--dit M. Lugarto d'un air imprieux.

A ces mots, M. de Lancry frona les sourcils, se leva, et dit 
mademoiselle de Maran:

--Madame, je vous laisse Mathilde; M. Lugarto me rappelle un engagement
que j'avais oubli.

Je jetai un regard suppliant sur Gontran, il l'vita:

--Lugarto me mne,--ajouta-t-il,--gardez la voiture, je vous reverrai 
dner.

Les deux femmes qui avaient t comme moi spectatrices muettes de cette
scne entre mademoiselle de Maran et M. Lugarto, s'en allrent quelques
instants aprs.

Je restai seule avec mademoiselle de Maran.





CHAPITRE VI.

MADEMOISELLE DE MARAN.


Longtemps et douloureusement contenue, mon indignation clata enfin
contre cette femme, qui avait os calomnier ma mre d'une manire si
atroce.

--Voil une leon que cet impertinent n'oubliera pas de sitt,--me dit
mademoiselle de Maran.--Il sera d'autant plus furieux que je la lui ai
donne, et ma foi fort  dessein, cette leon, devant les deux
comtesses d'Aubeterre, qui sont les plus mauvaises langues que je
connaisse. Ce soir, tout Paris saura l'histoire des toiles d'or en
champ d'argent.

--Madame,--dis-je  mademoiselle de Maran,--vous devez tre tonne de
me voir chez vous?

--tonne! Et pourquoi cela, ma chre petite?

Cet excs d'audace augmenta mon indignation.

--coutez-moi, madame: il n'y avait au monde que la volont de M. de
Lancry qui pt m'obliger  vous revoir aprs les affreuses paroles que
vous avez os prononcer contre ma mre. Tout  l'heure j'avais peur de
me trouver seule avec vous; maintenant j'en ai moins de regret: je puis
vous exprimer toute l'horreur que vous m'inspirez.

--Mathilde... vous oubliez...

--Je me souviens, madame, de vos cruauts, je me souviens des chagrins
dont vous avez abreuv mon enfance et ma jeunesse. Pourtant j'aurais pu
vous les pardonner en faveur du bonheur dont je jouis depuis mon
mariage, bonheur auquel vous avez sans doute involontairement
contribu...

--Involontairement, non, ma chre petite, je savais bien ce que je
faisais; c'est justement pour cela que votre ingratitude...

--Mon ingratitude? Cette raillerie est cruelle, madame!

--Eh... oui... oui... votre ingratitude,--s'cria mademoiselle de Maran
en m'interrompant avec colre.--Oui, vous tes une ingrate de ne pas
avoir apprci ce que je faisais pour vous... en empchant votre mari
de se couper la gorge avec ce misrable M. de Mortagne.

--Fallait-il, madame, recourir  une pouvantable calomnie pour empcher
ce malheur? D'ailleurs, Gontran m'avait promis...

--Belle promesse qu'il n'aurait pas tenue!... au lieu que maintenant il
respectera celui qu'il croit votre pre...

--Maintenant,--m'criai-je,--osez-vous croire M. de Lancry capable
d'ajouter foi  un si abominable mensonge? Ah! madame, j'aime bien mon
mari, je sens mon amour assez puissant pour rsister  toutes les
preuves,  son abandon mme... il n'est au monde qu'une occasion o mon
coeur trouverait la force de l'accuser... ce serait le jour o...
Mais, non... non... c'est impossible, impossible! Tout  l'heure encore
il m'a rpt que cette affreuse calomnie tait dtruite par son
exagration mme.

--Eh bien! alors de quoi vous plaignez-vous? Si Gontran n'y croit pas,
si M. de Mortagne n'y croit pas, quel mal vous ai-je fait? J'ai
peut-tre empch un vnement sinistre, voil tout; laissez-moi donc
tranquille.

--Voil tout, madame? Et pourtant vous l'avez vu, je n'ai pu rsister 
la violence de cet horrible coup.

Je ne pus retenir mes larmes en prononant ces derniers mots.
Mademoiselle de Maran se leva, vint  moi, et prit un accent presque
affectueux:

--Allons, allons, calmez-vous; sans doute j'ai eu tort, chre petite;
j'ai voulu faire le bien  ma faon... je m'y suis mal pris, parce que
je n'en ai pas l'habitude. Que voulez-vous? dans cette occasion j'ai
peut-tre agi comme une vipre qui se serait crue une sangsue... mais il
faut pourtant tenir compte  cette pauvre vipre de sa bonne volont.

Cette hideuse plaisanterie me rvolta.

--Je vous connais trop, madame, pour croire  un bon sentiment de votre
part; votre mchancet mme ne se contente pas du prsent, elle embrasse
l'avenir et le pass; ces paroles, vous ne les avez pas dites sans en
calculer le rsultat; elles cachent quelque odieuse arrire-pense qui
ne se rvlera que trop tt peut-tre.

--Eh bien! aprs?--s'cria mademoiselle de Maran avec
impatience.--Qu'est-ce que vous voulez conclure de tout a? Ce qui est
fait est fait, n'est-ce pas? Gontran veut que vous continuiez  me voir,
vous lui obirez. A quoi bon rcriminer sur ma mchancet? Je suis comme
cela, et trop vieille pour changer... De deux choses l'une, ou mon
aversion contre vous n'est pas teinte, ou elle l'est... Si elle l'est,
vous n'avez rien  craindre de moi, et vos reproches sont inutiles; si
elle ne l'est pas, tout ce que vous me dites ou rien c'est la mme
chose. Vous ne pouvez pas me nuire, et moi je puis vous nuire; ne tentez
pas de lutter. Je peux, je sais bien des choses... Vous avez vu comme je
l'ai arrang ce Lugarto,  qui son opulence colossale et la platitude du
monde semblent donner un brevet d'audace et d'insolence!... maintenant
il sait que quand je mords, je mords bien, et que la cicatrice reste...
Il me hara, a, j'y compte bien; mais en mme temps il me craindra
comme le feu; car, si je m'acharne aprs lui, je le traquerai de salon
en salon et je ne le mnagerai pas... Aussi maintenant je le tiens dans
la main... ce vilain homme! Or, rappelez-vous bien, chre petite, qu'il
aimera toujours mieux prendre pour ennemis mes ennemis que de m'avoir 
ses trousses. Vous m'entendez, n'est-ce pas?--ajouta ma tante en me
lanant un regard d'ironie cruelle;--aussi je ne dis rien de plus.
Seulement ne me poussez pas  bout et soyez gentille.

Je restai accable d'effroi... Je ne pouvais prononcer une parole. Ce
que me disait mademoiselle de Maran n'tait que trop vrai: elle seule
pouvait se mettre assez au-dessus des convenances pour attaquer si
impitoyablement M. Lugarto dans son orgueil, et le dominer ainsi par la
frayeur.

Je frmis en songeant  la possibilit de je ne sais quel monstrueux
accord conclu entre cet homme et mademoiselle de Maran, accord bas sur
leur mchancet commune.

Un invincible pressentiment me disait que Gontran subissait malgr lui
l'influence de M. Lugarto. A quelle cause fallait-il attribuer cette
influence; c'est ce que j'ignorais. Assaillie par ces soupons, je
reconnaissais que les menaces de mademoiselle de Maran n'taient pas
vaines.

Oh! ce fut un moment affreux que celui o je me sentis force de
contenir mes ressentiments devant cette femme qui avait outrag la
mmoire de ma mre!

--Allons, allons, je vois que nous nous entendons, n'est-ce pas?--me dit
mademoiselle de Maran avec son sourire sardonique.--Vous irez  ce bal
du matin de madame l'ambassadrice d'Angleterre; j'irai peut-tre aussi
pour _mduser_ ce Lugarto, et le tenir dans ma dpendance. Dites donc,
chre petite, est-ce que vous ne trouvez pas que je lui ai donn un joli
chantillon de mon savoir-faire? Examinez bien demain son visage de cire
jaune quand il m'apercevra... a vous amusera et moi aussi... Peut-tre
je vous l'immolerai... cet archimillionnaire... peut-tre, au
contraire... Mais je ne dis rien... Qui vivra verra.

Je quittai ma tante dans un tat d'inquitude inexprimable; je me
rappelai son entretien avec une sorte de terreur sourde. De tous cts
je ne voyais que haine, que prils, que perfidies caches. J'aurais
prfr de franches menaces aux sinistres rticences de mademoiselle de
Maran.

Je rentrai chez moi absorbe par ces tristes penses. Dans un moment de
dsespoir, je songeai  M. de Mortagne; mais, grce  ma tante, je ne
pouvais mme penser  mon unique protecteur sans un souvenir douloureux,
sans me rappeler les scnes cruelles qui avaient prcd et suivi mon
mariage.

Ma voiture s'arrta un moment avant que d'entrer dans la cour.
Machinalement je jetai les yeux sur la maison qui tait en face de la
ntre.

Au second tage,  travers un rideau  demi soulev, je reconnus M. de
Mortagne, assis dans un grand fauteuil; il me parut trs-ple,
trs-souffrant; il me fit rapidement un signe de la main, comme pour me
dire qu'il veillait sur moi, puis le rideau retomba.

J'eus un moment d'esprance ineffable; je me sentis plus forte, moins
effraye, en sachant cet ami prs de moi; je ne doutai pas de son appui
dans un cas extrme. Je remerciai la Providence des secours imprvus
qu'elle semblait ainsi m'offrir.

M. de Lancry n'tait pas encore rentr; je m'habillai pour dner, me
rappelant avec des regrets pleins d'amertume que, dans notre charmante
retraite de Chantilly, je me faisais belle aussi, et que j'arrivais prs
de Gontran radieuse et fire de mon bonheur.

Hlas! deux jours  peine me sparaient de ce pass si enchanteur, dj
il me semblait que des mois s'taient couls depuis ce temps heureux!

Sept heures sonnrent, Gontran ne vint pas.

Je ne commenai  m'inquiter srieusement que vers les huit heures; je
fis demander par Blondeau au valet de chambre de M. de Lancry s'il avait
donn quelque ordre; il n'en avait donn aucun; on l'attendait pour
dner.

A huit heures et demie, ne pouvant vaincre mes craintes, je me dcidai 
envoyer un de nos gens  cheval chez M. Lugarto, afin de savoir si M. de
Lancry n'y tait pas rest; j'crivis un mot  mon mari, en le suppliant
de me rassurer.

M. Lugarto demeurait rue de Varennes; je recommandai la plus grande
promptitude; j'attendis le retour de mon messager avec une pnible
impatience.

Une demi-heure aprs, Blondeau entra.

--Eh bien?--m'criai-je.

--M. le vicomte est chez M. Lugarto, madame; monsieur a fait rpondre 
Jean que c'tait bon, et qu'on prvienne madame qu'il ne reviendrait
que trs-tard.

Je ne fus rassure qu' demi. Pour que Gontran m'et ainsi oublie, il
fallait sans doute qu'il et de graves proccupations; je l'attendis.

Hlas! pour la premire fois je connus cette anxit dvorante avec
laquelle on compte les minutes, les heures; ces tressaillements d'espoir
que cause le moindre bruit, et les mornes abattements qui leur
succdent.

J'avais envoy ma pauvre Blondeau chez le portier, en lui recommandant
de guetter le retour de M. de Lancry et de venir tout de suite m'en
faire part. Sans les vnements de la journe, de telles angoisses
eussent t puriles, mais tout ce qui s'tait pass les excusait
peut-tre.

A minuit, Gontran n'avait pas paru; alors les frayeurs les plus folles,
les plus exagres, s'emparrent de moi. Je me souvins des sinistres
regards que M. Lugarto avait jets sur Gontran. Sans rflchir au peu de
vraisemblance de mes craintes, je crus M. de Lancry en danger, je
demandai ma voiture, je dis  Blondeau de m'accompagner.

--Mon Dieu! o voulez-vous aller, madame?

--A la porte de M. Lugarto. Tu monteras chercher M. de Lancry, tu lui
diras que je suis en bas  l'attendre. Je ne puis supporter un moment de
plus cette incertitude.

--Mais, madame, rassurez-vous.

A cet instant, un bruit presque imperceptible arriva  mon oreille,
c'tait la grande porte qui se refermait; un instinct inexplicable me
dit que Gontran venait de rentrer.

Sans songer  ce que je faisais, je sortis de ma chambre, je courus
au-devant de mon mari; je le trouvai dans le salon qui prcdait sa
chambre  coucher.

--Vous voil, mon Dieu! vous voil! Ne vous est-il rien
arriv?--m'criai-je d'une voix dfaillante, en lui prenant les mains.

--Rien, rien; mais passons chez vous,--me dit M. de Lancry, en me
montrant son valet de chambre d'un coup d'oeil irrit.

Je compris le peu de convenance de cette scne devant nos gens; mais mon
premier mouvement avait t tout irrflchi.

Je craignis d'avoir contrari Gontran; mon coeur se serra lorsque je
fus seule avec lui. Alors seulement je remarquai qu'il tait trs-ple,
trs-dfait.

--Mon Dieu! Gontran, que vous est-il arriv?--m'criai-je.

--Et que vouliez-vous qu'il m'arrivt? tes-vous folle! Tout cela
n'est-il pas naturel, trs-naturel?--ajouta-t-il d'un air qui me parut
presque gar, et en riant d'un rire sardonique qui m'pouvanta.--Quoi
de plus simple? J'ai retrouv le meilleur de mes amis, le tigre que j'ai
dompt, vous savez... Je vous prsente ce cher Lugarto; il vous trouve
charmante; vous le traitez avec le dernier mpris... Il va chez votre
tante, qui l'accable des plus sanglantes pigrammes... Lui qui a le
caractre le meilleur, le plus inoffensif, le plus gnreux, prend ces
malices en trs-bonne part; il en rit comme j'en ris moi-mme
maintenant, fort gaiement... C'est qu'en effet il n'y avait rien de plus
piquant, de plus gai que vos pigrammes et que celles de votre tante;
elles taient avec cela d'un -propos inou.

La voix de M. de Lancry tait saccade, interrompue par des clats de
rire brusques, nerveux; il me parlait presque sans me voir, et en
marchant avec agitation, comme s'il et t en dlire.

--Mon Dieu!... mon Dieu!... Gontran, vous m'pouvantez... Par piti...
dites... qu'avez-vous?

Mon mari s'arrta brusquement devant moi, passa ses deux mains sur son
visage, me parut revenir  lui, et me dit d'une voix terrible:

--Ce que j'ai?... ce que j'ai?... Vous ne savez donc pas quel est
l'homme que vous et votre tante avez impitoyablement raill? Votre
infernale tante a fini tantt ce que vous avez si bien commenc ce
matin. Ah! Mathilde!... Mathilde!... qu'avez-vous fait?... Malheureuse
femme! que les suites de votre imprudence n'atteignent que moi! ajouta
Gontran d'un accent douloureux en quittant ma chambre...

Je voulus le suivre... D'un geste imprieux il me commanda de rester.




CHAPITRE VII.

MATINE DANSANTE.


Je passai une nuit cruelle.

Ds que le jour parut, j'envoyai Blondeau savoir des nouvelles de M. de
Lancry. Il me fit dire qu'il allait parfaitement bien.

Un peu avant l'heure du djeuner, il entra chez moi; sa figure tait
riante et douce comme si la scne de la veille n'avait pas eu lieu.

Je restai muette d'tonnement.

Il me prit la main, la baisa avec une gracieuse tendresse, et me dit:

--C'est un grand coupable qui vient vous demander pardon, mon amie.

Il y avait tant de douceur, tant de srnit dans la voix de Gontran,
que, malgr moi, je fus presque rassure. L'influence de mon mari sur
moi tait telle, que mes traits refltaient pour ainsi dire toujours
l'expression des siens; et puis je dsirais si ardemment de le voir
heureux, que je devais accepter, trop facilement peut-tre, les
explications sur sa conduite de la veille.

--De quel pardon parlez-vous?--lui dis-je.

--C'est trs-embarrassant, Mathilde; car comment vous avouer... vous
expliquer... un si grand crime?...

--Un crime!... Vous plaisantez... Mais encore... dites... oh! vous tes
pardonn d'avance.

--Je le sais... vous tes si bonne! et pourtant ce pardon, je ne le
mrite pas.

--Comment?

--Hier, ne vous ai-je pas d'abord inquite par mon absence, et presque
pouvante par mon retour?

--Il est vrai... votre agitation...

--Mon Dieu! ma jolie Mathilde, comment oser vous dire que vous avez t
assez bonne pour vous intresser... ... un vilain ivrogne? Voil le
terrible mot prononc... Oui, hier Lugarto m'a retenu  dner chez lui
avec quelques amis communs: on a port je ne sais combien de toasts 
mon bonheur,  votre beaut; je n'ai pas pu, je n'ai pas voulu refuser.
Depuis que j'ai quitt la vie de garon, j'ai, Dieu merci, perdu
l'habitude de ces dners britanniques; aussi oserai-je vous faire cet
abominable aveu: je me suis gris en pensant  vous! Vous voyez que je
n'ai fait que changer d'ivresse... Mais, hlas! la premire est aussi
belle que l'autre est honteuse... Encore une fois, me pardonnez-vous?

--Comment? Ces reproches que vous m'avez faits hier en rentrant...

--Quels reproches?

--Vous m'avez dit que mes pigrammes et celles de ma tante avaient
irrit M. Lugarto au dernier point; que sa vengeance pouvait tre
terrible, et que...

M. de Lancry partit d'un clat de rire si franc, que je crus  sa
sincrit.

--Malheureux Lugarto!--rpta-t-il;--j'en ai fait un ogre, je le vois...
Pauvre Mathilde! je rirais davantage encore, si je ne vous avais pas
inquite. Mais, srieusement... quelle terrible vengeance voulez-vous
que Lugarto?...

--Mais, mon ami, hier matin, vous m'avez paru fch de la duret de mes
rponses.

--Oui, sans doute; car, je vous le rpte, malgr quelques excentricits
de caractre, je le regarde, Lugarto, comme un de mes meilleurs amis;
comme tel, je dsire le voir  l'abri de vos spirituelles attaques, ma
jolie petite mchante; mais ce sera difficile, et, je le vois, on dira
l'esprit des Maran, comme on disait l'esprit des Mortemart. Pourtant, je
vous en prie, mnagez ce pauvre garon; si ce n'est pour lui... que ce
soit pour moi.

--Mais hier... vous m'avez dit aussi que vous craigniez de l'irriter.

--Sans doute, car alors il tombe dans des dsolations sans fin, il me
reproche de ne pas l'aimer, d'tre un mauvais ami; en un mot, de sa
part, ce ne sont pas des reproches, je n'en supporterais pas, mais des
plaintes; c'est ce qui m'oblige  tant de mnagements pour lui...

--Et vous tes bien sr de son amiti?--demandai-je en hsitant 
Gontran.

--D'autant plus sr qu'elle est plus rare, et qu'il n'a aucune raison
pour affecter un sentiment qu'il n'prouverait pas.

Je racontai  Gontran l'entretien que j'avais entendu entre M. Lugarto
et la princesse Ksernika.

--C'est une plaisanterie de bal masqu sans domino,--me dit Gontran:--il
aura voulu s'amuser  la tourmenter; et cela n'est d'aucune consquence
avec la princesse, qui est la meilleure des femmes. A ce propos, si elle
vous fait quelques avances, rpondez-y, je vous en prie, car elle est
trs-bonne amie quand elle le veut, et les bonnes amies sont rares.
D'ailleurs, vous la verrez ce matin  l'ambassade d'Angleterre.

--Irons-nous donc  cette fte?--dis-je  M. de Lancry d'un air chagrin.

--Eh! mais, sans doute. L'ambassadrice m'a crit ce matin une lettre
charmante, me disant qu'elle avait seulement appris hier soir notre
retour, et qu'elle esprait bien avoir le plaisir de vous voir
aujourd'hui.

--Allons, soit, mon ami, j'irai,--dis-je en soupirant.

--Un soupir, Mathilde! mais vous serez charmante. C'est un triomphe
d'tre jolie le matin; et moi je suis fier de vous, de votre ravissante
beaut!...

--Hlas! mon ami, cette beaut est  vous; mais j'en suis plus fire
encore quand je me fais belle pour vous seul.

Gontran sourit et me dit:--Je devine... encore vos rves de maisonnette?

--Encore mes rves de bonheur... Oui, Gontran.

--Eh bien! soyez jolie, bien jolie, plus jolie que toutes les femmes,
vous voyez que je ne vous demande rien que de trs-facile, et nous
songerons  cette folie.

--Vrai? oh! bien vrai?--m'criai-je avec ravissement.

--Silence,--me dit Gontran;--il faut dire cela tout bas  mon coeur,
afin que ma raison ne vous entende pas; car elle est bien svre et elle
dirait non.

Blondeau entra, portant un carton carr.

--Qu'est-ce que cela?

--Je ne sais pas, madame; on l'a remis chez le concierge, c'est
trs-lger; cela doit tre des fleurs ou des dentelles.

Je regardai Gontran, il ne put s'empcher de sourire.

Je devinai quelque surprise. Mon coeur battit bien fort; c'taient
peut-tre mes chres fleurs de prdilection que j'allais revoir.

Par un de ces enfantillages trs-srieux pour les esprits fatalistes,
avec la rapidit de la pense je me dis: Si je trouve un bouquet
d'hliotropes et de jasmins dans ce carton, ce sera un bon prsage, je
serai heureuse de ma journe d'aujourd'hui, sinon ce jour me sera fatal.

Une fois cette espce de dfi jet au sort, je me repentis presque de ma
tmrit; je n'osai plus ouvrir le carton.

Gontran s'aperut que ma main tremblait, que je rougissais beaucoup.

--Eh bien!... Mathilde, qu'avez-vous?

--Rien... rien...--lui dis-je, et surmontant mon motion, j'ouvris le
carton...

Hlas! mon coeur se serra douloureusement. C'est  peine si je pus
retenir mes larmes. Je ne trouvai ni jasmins ni hliotropes: les fleurs
qui les remplaaient taient charmantes, il est vrai; jamais je n'en ai
vu de pareilles... Il y avait un gros bouquet et deux branches de
petites grappes de fleurs d'un pourpre trs-vif; au centre de chaque
fleur brillait comme un diamant une goutte de rose solide, si je puis
m'exprimer ainsi; de longues feuilles d'un vert d'meraude glac de
cramoisi compltaient cette parure d'un got parfait, sans doute d'une
extrme raret, et dont j'aurais t heureuse sans mon maudit souhait.

--Que vous tes bon!--dis-je  Gontran avec reconnaissance.

--Ce sont des euphorbes[B], plantes fort rares et telles qu'il les faut
pour parer une beaut rare,--me dit gaiement M. de Lancry; rien ne sera
plus joli, plus coquet que ces deux branches de fleurs purpurines au
milieu de vos beaux cheveux blonds, sous un chapeau de paille de riz.

Nous arrivmes  l'ambassade.

Le temps tait radieux; les toilettes des femmes taient d'une fracheur
extrme; les rayons du soleil, briss et adoucis par le feuillage des
plantes et des masses de fleurs qui garnissaient la galerie, ne jetaient
qu'une douce clart dans ces vastes salons.

Gnralement il n'y a rien de plus gai, de plus riant que ces matines
dansantes, o le soleil remplace les bougies, o la tide atmosphre du
printemps, toute charge du parfum des fleurs du jardin, remplace la
chaleur touffante des bals de l'hiver.

Presque en arrivant je me trouvai en prsence de madame la duchesse de
Richeville; elle donnait le bras  une femme de ses amies. Je ne pus
m'empcher de rougir extrmement en la voyant. Gontran ne s'en aperut
pas.

Madame de Richeville lui dit avec beaucoup de grce:--Je vais vous
rendre malgr vous  votre libert et vous enlever madame de Lancry.
Lord Mungo nous garde deux ou trois places dans la galerie. Bien hardi
et bien adroit celui ou celle qui les lui fera rendre avant notre
retour.

M. de Lancry, quoiqu'il part vivement contrari, ne put qu'accepter la
proposition de madame de Richeville. Celle-ci prit mon bras, Gontran
offrit le sien  la femme qui accompagnait la duchesse, et nous nous
dirigemes vers les places gardes par lord Mungo.

Il me parut en effet parfaitement capable de les conserver et de les
dfendre par sa force d'inertie; c'tait un homme d'un embonpoint
dmesur. Lorsqu'il nous aperut, il fit un vain effort pour se lever.
Madame de Richeville me dit en souriant:

--J'ai peut-tre t imprudente de lui confier nos places; s'il n'allait
pas _pouvoir_ nous les rendre!

Pourtant, grce  un nouvel effort, lord Mungo se leva, et nous nous
assmes toutes les trois parfaitement  notre aise.

Gontran s'loigna aprs m'avoir jet un regard expressif en me dsignant
madame de Richeville.

A ma gauche tait un vritable buisson de camlias, la duchesse tait 
ma droite; aussi, en se tournant de mon ct, elle put me parler  voix
basse sans tre entendue de personne.

--Mon Dieu!--me dit-elle,--je vous parais bien hardie, n'est-ce pas,
aprs ce qui s'est pass entre nous?...

--Madame...

--Ne m'en veuillez pas, j'ai  vous parler de notre ami, de M. de
Mortagne. Il a t en grand danger.

--Que dites-vous, madame?

--Sans doute; il avait tant souffert! et puis les dernires motions
l'ont si vivement agit! maintenant il est encore bien souffrant, mais
il est mieux.

--Je le sais, madame; hier, en rentrant chez moi...

--Vous l'avez vu  sa fentre. Oui, il est all habiter en face de votre
maison pour tre plus prs de vous. Si vous saviez combien il vous aime!
toutes ses craintes... Eh bien! non... non, ne parlons plus de
cela,--reprit la duchesse  un mouvement que je fis;--j'espre que lui
et moi nous nous sommes tromps; vous semblez heureuse... c'est une
conversion que vous avez opre: je ne m'en tonne pas... seulement je
n'osais l'esprer.

--Je suis en effet trs-heureuse, madame, ainsi que je l'avais prvu.

--Et moi je vous jure que je suis aussi bien heureuse de m'tre trompe
dans ma prvision. Mais dites-moi, pendant que nous sommes  peu prs
seules, n'oubliez pas, si vous aviez quelques lettres  faire parvenir
 M. de Mortagne, de les faire adresser rue de Grenelle  l'htel de
Richeville, dans le cas o il serait absent pour quelques jours...
Enfin, pauvre enfant, quoi qu'il vous arrive, dans quelque occasion que
ce soit, rappelez-vous que vous avez une amie bien vraie, bien dvoue.
Cela vous semble trange, n'est-ce pas? Tout ce que je vous demande,
c'est de mettre  l'preuve cette amiti que je vous offre; elle ne vous
manquera jamais.

A ce moment M. Lugarto entra dans la galerie.

Involontairement je fis un mouvement d'effroi en me rapprochant de la
duchesse de Richeville.

--Qu'avez-vous donc?--me dit-elle.

--J'ai, madame, un peu froid: il vient beaucoup d'air par cette galerie.

Madame de Richeville vit par hasard M. Lugarto qui causait avec
plusieurs personnes; elle me dit en me le dsignant:

--Vous voyez bien cet homme?

--Oui, madame,--rpondis-je en tremblant.

--Eh bien! votre tante est un ange de mansutude auprs de lui. C'est
l'orgueil dans la bassesse, et la lchet dans la cruaut; pourtant on
le reoit. Il y a des traits de lui qui font frmir. L'anne dernire il
a perdu,  jamais perdu, une malheureuse jeune femme, madame de Berny,
qui est,  cette heure, seule, abandonne de sa famille, repousse par
tout le monde; il a agi envers elle de la manire la plus brutale, la
plus scandaleuse, la plus cruelle. M. de Berny, soit faiblesse, soit
mpris, s'est renferm dans une ddaigneuse indiffrence sur le sort de
sa femme; M. Lugarto est encore rest une fois impuni! Puisque les
hommes sont si lches, ce serait au moins aux femmes de faire justice
des Lugarto et de ses pareils. Aussi je ne conois pas qu'on tolre dans
le monde une pareille espce, ou mme qu'on lui rponde quand il vous
parle; car il est familier, et son impudence est grande.

Je restai muette. Je pressentais que M. Lugarto allait venir auprs de
moi. En effet, madame de Richeville me parlait encore lorsqu'il
s'approcha, me fit un lger salut, et me tendit la main en me disant:

--Eh bien! vous tes venue  ce bal? Vous avez eu raison de m'couter.

Voyant que je ne prenais pas la main qu'il m'offrait, il reprit en
souriant d'un air sardonique:

--Nous sommes donc toujours en guerre? J'avais pourtant d croire le
contraire en vous voyant porter les fleurs que je vous avais envoyes ce
matin.

--Je ne vous comprends pas, monsieur,--lui rpondis-je; et, m'adressant
de nouveau  madame de Richeville, je lui demandai le nom de deux
trs-jolies personnes qui entraient en ce moment.

M. Lugarto ne se dconcerta pas; il continua:

--Vous ne me comprenez pas: ce que je vous dis, c'est pourtant assez
clair. Les fleurs que vous avez  la main et dans les cheveux viennent
de mes serres: c'est moi qui vous les ai envoyes ce matin. Savez-vous
que je n'en donne pas  tout le monde, au moins? J'avais, le printemps
pass, donn la pareille garniture  la jolie petite madame de Berny...
a lui a vritablement port bonheur.

Ces fleurs, que je croyais devoir  Gontran, me firent horreur; il me
fut cruel de penser que mon mari s'tait entendu avec cet homme pour me
les faire accepter. Je vis quelque chose de sinistre dans le
rapprochement qu'il faisait entre moi et cette femme dont madame de
Richeville venait de me parler. Je ne pus vaincre un mouvement de
colre; dans mon dpit, j'arrachai quelques feuilles du bouquet que je
tenais  la main.

--Prenez garde!--s'cria M. Lugarto en me montrant une sorte de liqueur
blanche qui sortait de la tige des feuilles arraches;--vous avez la
main nue, cette substance est trs-corrosive; ces fleurs sont
charmantes, mais la plante qui les porte est trs-vnneuse.

En effet, une goutte de cette liqueur blanche tait tombe sur mon
doigt; je sentis une lgre cuisson, et il me resta une petite tache
livide  la peau[C].

Je ne devais pas sans doute m'tonner de la proprit vnneuse de ces
fleurs; mais en songeant qu'elles venaient de cet homme qui m'inspirait
tant d'effroi, il me fut impossible de ne pas faire des rapprochements
sinistres en pensant qu'il y avait quelque chose de fatal, de mortel
jusque dans son prsent. Saisie de terreur, je jetai cet affreux bouquet
au milieu des camlias qui se trouvaient prs de moi. M. Lugarto sourit
et me dit:

--On dirait que vous avez t mordue par un serpent; il est bien dommage
que vous ne puissiez pas jeter aussi loin de vous ces grappes des mmes
fleurs qui ornent vos beaux cheveux; je suis heureux, malgr vous, de
vous voir oblige de les garder.

--Oh! madame,--dis-je  voix basse  madame de Richeville,--ce qui se
passe ici a l'air d'un rve terrible; emmenez-moi d'ici, je vous en
conjure, allons retrouver M. de Lancry; je dsire me retirer.

--Je ne reviens pas de ma stupeur,--me dit la duchesse;--vous connaissez
donc cet homme?

--Non pas moi, madame; il est l'ami intime de mon mari, qui me l'a
prsent; il me cause autant de frayeur que d'aversion. Oh! par grce,
emmenez-moi d'ici.

Pendant que je parlais  voix basse avec la duchesse, M. Lugarto
rpondit d'un air distrait et hautain aux empressements de quelques
jeunes gens, grands admirateurs de son luxe et de ses chevaux.

Madame de Richeville resta un moment silencieuse et comme absorbe; puis
elle me dit avec un accent profondment mu:

--Bnissez Dieu, pauvre enfant, de ce qu'il vous a rendu M. de Mortagne;
je ne sais pourquoi cette intimit de votre mari et de M. Lugarto
m'pouvante. Venez retrouver M. de Lancry, vous tes toute ple.

--Oui, madame; et puis c'est un enfantillage, mais il me semble que ces
horribles fleurs que j'ai au front me donnent le vertige.

Je ne sais si M Lugarto m'entendit; abandonnant aussitt les personnes
qui l'entouraient, il se retourna au moment o moi et madame de
Richeville nous nous levions.

--Vous vous en allez de l?--me dit-il;--voulez-vous mon bras?

Sans lui rpondre, je me pressai contre madame de Richeville.

--A propos, madame la duchesse,--dit M. Lugarto en laissant tomber ses
paroles une  une, et en suivant du regard l'effet qu'elles
produisaient,--j'ai une question assez insignifiante  vous adresser. Y
a-t-il longtemps que la vieille mademoiselle Albin a t au village de
Bory en Anjou, chez le fermier Anselme?

Madame de Richeville resta stupfaite, rougit et plit tour  tour,
comme la princesse Ksernika avait pli et rougi la veille.

M. Lugarto me regardait d'un air triomphant.

Tout  coup ses traits changrent d'expression; son impertinente audace
disparut sous un masque d'humilit force; il salua deux fois, avec une
obsquieuse politesse, une personne que je ne pouvais voir:

Je me tournai: c'tait M. de Rochegune.

Ce dernier rpondit par un froid signe de tte aux civilits empresses
de M. Lugarto, et s'approcha de madame de Richeville.

Encore sous le coup de son motion, la duchesse n'avait pu trouver une
parole.

Madame de Richeville parut prouver un profond sentiment de joie en
voyant M. de Rochegune.

--Que votre prsence me fait de bien!--reprit-elle;--je suis mieux
depuis que vous tes l.

M. de Rochegune regarda madame de Richeville d'un air tonn.

--Mon Dieu! qu'avez-vous donc, madame?--lui dit-il.

--Rien, une folie; vous savez que je crois aux prsages; madame de
Lancry partage mes superstitions, nous venions de nous effrayer pour
rien; mais en vous voyant, vous l'homme sage et raisonnable par
excellence, nos folles visions se sont bien vite vanouies.

Lorsque madame de Richeville m'eut nomme, M. de Rochegune s'inclina
respectueusement de mon ct. Je ne l'avais pas revu depuis la scne de
reconnaissance dont j'avais t tmoin chez lui avec ma tante et
Gontran; il me semblait trs-chang; un sourire douloureux donnait un
caractre singulirement triste  sa figure,  la fois douce et grave.

--Vous n'tes pas rest longtemps en voyage, monsieur; vos amis ont d
tre bien satisfaits de votre prompt retour?--dit M. Lugarto  M. de
Rochegune avec une excessive affabilit;--vous me permettrez, je
l'espre, d'aller vous chercher un de ces matins.

--Je regretterais que vous prissiez cette peine, monsieur, car on me
trouve rarement chez moi,--rpondit M. de Rochegune d'un ton glacial.

--Si je ne suis pas heureux dans ma premire visite,--reprit M.
Lugarto,--je le serai peut-tre dans la seconde, monsieur. Je ne me
dcourage pas facilement, lorsqu'il s'agit d'une chose  laquelle
j'attache beaucoup de prix.

--Vous tes trop bon, monsieur, je crains que vous vous exagriez
beaucoup la valeur de mes relations; d'ailleurs, je n'ai ici qu'un
pied--terre tellement modeste, que je n'y puis absolument recevoir
_que mes amis_.

Ces dernires paroles, dites trs-schement, terminrent cette
conversation.

M. Lugarto dissimula son dpit, et, voulant sans doute se venger sur
quelqu'un, il dit  madame de Richeville:

--Vous n'oublierez pas le renseignement que je vous ai donn, madame la
duchesse; lorsque vous le dsirerez, j'aurai l'honneur d'aller causer
avec vous.

A mon grand tonnement,  celui de M. de Rochegune, madame de Richeville
rpondit d'une voix mue:

--Mais, demain, si vous le voulez, monsieur... De quatre  cinq heures
vous me trouverez.

--Je ne manquerai pas de profiter de cette bonne fortune, madame la
duchesse,--dit M. Lugarto en s'inclinant profondment. Puis s'adressant
 moi:

--Ah! madame, prenez garde... je vous dnonce M. de Lancry comme un
infidle... Je l'aperois l-bas en grande coquetterie avec la belle
princesse Ksernika, qui est fort expditive, je vous en prviens... car
chez elle un caprice prend bien vite le caractre de la passion.
Tenez... voyez-vous ce monstre de Lancry! il est si absorb, qu'il ne se
souvient pas seulement que vous tes ici.

En effet, Gontran traversait un salon avec la princesse Ksernika; il lui
donnait le bras, et lui parlait bas en souriant.

Elle baissa les yeux, rougit lgrement, sourit aussi, et fit un petit
mouvement d'impatience.

Gontran sembla insister dans sa demande, elle leva les yeux sur lui,
rencontra son regard, et, au lieu de l'viter, il me sembla qu'elle se
complaisait  le soutenir; puis, comme si M. de Lancry se ft seulement
alors souvenu ou aperu de ma prsence, il fit un brusque mouvement, dit
un mot  la princesse en regardant de mon ct, et l'expression de leurs
deux physionomies changea  l'instant.

Tout ceci s'tait pass en moins de temps qu'il ne faut pour l'crire;
pour la premire fois, je connus la jalousie.

Jamais je n'oublierai le coup douloureux, profond, que je ressentis au
coeur en voyant la princesse sourire ainsi  Gontran.

trange et cruel mystre! cette jalousie envahit soudainement,
compltement toutes mes facults; il me sembla que depuis longtemps
j'avais _l'habitude de cette souffrance_.

En un instant, j'prouvai ses haines, ses dfiances, ses humiliations...
Je n'chappai  aucune de ses tortures varies.

Hlas! la jalousie est un de ces sentiments qui dbutent par une
terrible maturit; comme Minerve, elle nat arme de toutes pices.

Mon me se brisa, mes joues se colorrent d'une rougeur fbrile; Gontran
s'avana, il donnait le bras  la princesse. Celle-ci vint  moi d'un
air riant et ouvert; je sentis mes larmes prtes  couler: je ne pus que
m'incliner, sans rpondre  quelques paroles aimables qu'elle me dit.

--Monsieur de Rochegune, voulez-vous me donner votre bras?--dit madame
de Richeville;--vous aurez la bont de demander ma voiture.

--Vous ici, monsieur de Rochegune? dit Gontran en tendant la main  ce
dernier;--je vous croyais en voyage. J'espre que vous n'aurez pas
compltement oubli le chemin de votre ancienne maison, et que madame de
Lancry et moi nous aurons le plaisir de vous voir souvent.

--Je crois rester trs-peu  Paris,--dit M. de Rochegune; mais je
n'oublierai pas votre bien aimable proposition; et j'aurai au moins
l'honneur d'aller dire mes adieux  madame de Lancry, si elle m'accorde
cette faveur.

Je rpondis machinalement; madame de Richeville et M. de Rochegune
quittrent la galerie.

--Je dsirerais m'en aller, je suis un peu souffrante,--dis-je  M. de
Lancry.

--Pas encore, ma chre Mathilde; la princesse a travers toute la foule
pour venir vous trouver.

M. Lugarto s'approcha de madame de Ksernika; il me parut qu'ils
changeaient un regard d'intelligence.

La princesse, si hautaine la veille, lui dit avec une sorte d'affabilit
craintive:

--Je vous pardonne vos mchancets, vous tes un homme terrible au
moins!--Elle se retourna vers moi, et ajouta en s'asseyant  mes
cts:--Je prends la place de la duchesse de Richeville, dont j'tais
vraiment jalouse.

--Vous tes bien bonne, madame, mais...

--Je vais faire un tour dans le bal avec Lugarto,--me dit
Gontran.--Tout  l'heure, si vous le dsirez, je reviendrai vous
chercher.

M. de Lancry prit le bras de M. Lugarto, et tous deux s'loignrent. Je
restai prs de la princesse.

--Savez-vous me dit-elle trs-gaiement,--que vous avez un mari charmant?
Je ne le connaissais que de rputation; car, depuis que je suis entre
dans le monde, le hasard a fait que lui ou moi nous avons toujours t
en voyage; mais je compte bien me ddommager cette saison. D'abord je
commence par vous prvenir que nous sommes dj fort en coquetterie; et
j'ai presque envie d'en tre aux regrets, car il me semble
trs-dangereux. Ah , que diriez-vous donc si j'allais vous l'enlever?

La princesse aurait pu parler longtemps encore, sans que je songeasse 
lui rpondre. Ce qu'elle venait de me dire pouvait passer pour une de
ces plaisanteries que le monde tolre. Pourtant, chacune de ces paroles
me portait un coup cruel.

Mon amour pour Gontran tait si dvou, si srieux, si fervent; cet
amour, enfin, sur lequel reposait ma vie, ma destine tout entire,
tait pour moi l'objet d'un culte si religieux, que, lors mme que la
jalousie n'et pas t douloureusement excite, j'aurais t blesse de
la lgret du langage de la princesse.

Il y a dans tout sentiment sincre et profond qui sent sa _vaillance_
une sorte d'austrit ombrageuse, de susceptibilit farouche, de pudeur
sacre, qui se rvolte  la moindre profanation. Aussi, songeant  mon
isolement,  mon caractre dfiant, aux malheurs de mon enfance, 
l'espoir immense que j'avais fond sur mon mariage avec Gontran, on
comprendra peut-tre mes ressentiments.

La princesse, tonne de mon silence, me dit:

--Mais vous semblez proccupe, madame;  quoi pensez-vous donc?

Je fus sur le point de lui dire avec candeur ce que j'prouvais; et de
la supplier, au nom de mon bonheur, de ne pas tre coquette pour
Gontran; mais je rflchis au ridicule de cette dmarche: j'y renonai.
Le monde est ainsi fait, qu'il n'a que des mpris ou des sarcasmes pour
l'expression d'une douleur lgitime et ingnue.

Alors mon orgueil s'indigna, des paroles remplies de fiel et d'amertume
me vinrent aux lvres; je tchai de m'inspirer de la mchancet de
mademoiselle de Maran; je tchai, mais en vain, de trouver quelque
repartie sanglante... je souffrais trop pour avoir de l'_esprit_.

Force de rpondre  une seconde interpellation de la princesse, je ne
pus que trouver cette sottise, que je dis en souriant avec amertume:

--Je ne doute pas, madame, de la puissance de vos charmes.

--Mon Dieu! de quel air sombre et tragique vous me dites cela!--reprit
madame de Ksernika en riant aux clats.--Est-ce que vous seriez jalouse,
par hasard? et jalouse de votre mari encore? mais a serait
trs-piquant.

--Madame...

--Ah ! n'allez pas avoir cette ridicule faiblesse, au moins! j'en
serais dsole. Mon triomphe serait bien moins grand, la jalousie vous
ferait perdre une grande partie de votre supriorit sur moi. Mais voyez
donc un peu ma prtention, ma vanit! j'ose entrer en lutte avec vous,
avec vous arme de tant d'avantages! avouez que c'est bien hroque!

J'tais au supplice; il me fallut l'habitude de dissimuler mes chagrins,
habitude que j'avais contracte pendant ma triste enfance, pour
m'empcher de pleurer  chaudes larmes.

Hlas! je n'aurais pas cru devoir sitt recourir  cette facult, fruit
d'un si misrable pass. Toutes les forces de mon me furent employes 
cette contrainte. Je sentis que j'allais encore faire une sotte rponse;
et presque malgr moi je balbutiai ces mots absurdes:

--Parlez-vous srieusement, madame?

La princesse recommena de rire aux clats.

--Comment, si je parle srieusement!--reprit-elle;--vous me faites l
une question de pensionnaire. Mais, certainement, tout ce que je vous
dis est trs-srieux. Je raffole de M. de Lancry; et vous voyez en moi
une rivale dclare, prte  vous disputer ce coeur par tous les
moyens possibles. Quelle belle occasion, enlever une charmante conqute
 une adversaire redoutable!

Je regardai fixement madame Ksernika pour tcher de pntrer le fond de
sa pense. Cela me fut impossible, tant l'expression de ses traits tait
mobile et changeante.

Peu  peu pourtant je repris mon sang-froid, je surmontai mon motion,
je tchai de prendre un air riant et lger.

--Mais, madame,--rpondis-je,--savez-vous que vous risquez beaucoup en
entrant en lice contre moi?

--Certainement, et c'est ce qui fait mon orgueil; car enfin vous tes
bien plus belle, bien plus jeune, bien plus aimable que moi,--dit la
princesse avec un accent moqueur.

--Ceci n'est pas la question, madame; ce qui fait ma supriorit, c'est
que je n'ai pas comme vous... une rputation  conserver...

--Comment cela, madame?--dit la princesse en me regardant avec
surprise;--votre rputation...

--Oh! madame, j'ai la mienne comme vous avez la vtre... Il y en a de
toutes les sortes.

Madame de Ksernika fit un mouvement de dpit.

Je me htai de continuer.

--La vtre est une rputation de beaut irrsistible, tablie par de
brillants et surtout par de _nombreux_ succs. Si dans notre lutte vous
triomphez encore, une nouvelle conqute n'augmentera pas de beaucoup
votre gloire; tandis que si vous succombez... jugez donc... madame, ce
sera devant qui? devant une pauvre jeune femme sans exprience qui entre
dans le monde et qui dfend bourgeoisement... son mari... ou, si vous
l'aimez mieux, son bonheur...

La princesse prit son air hautain, et me dit assez aigrement:

--Vous tes pique, madame?

Je vis  ces mots que ma rponse avait port juste; j'en ressentis une
joie amre.

--Pas du tout, madame, car nous plaisantons... je crois.

Gontran revint avec M. Lugarto.

--Princesse,--dit M. de Lancry,--mesdames d'Aubeterre et M. de
Saint-Prix viennent d'arranger une partie de petit spectacle et un
souper au cabaret pour ce soir; vous conviendrait-il d'en tre avec
madame de Lancry, moi et Lugarto?

--Sans doute, avec le plus grand plaisir,--reprit-elle.

--Voici ce qu'on propose encore,--ajouta M. de Lancry.--Il est bientt
six heures, le temps est charmant, nous irions faire un tour au bois de
Boulogne jusqu' sept heures et demie, et de l nous irions voir Arnal
au Vaudeville.

--C'est  merveille!--rpta la princesse;--adopt  l'unanimit;
n'est-il pas vrai, madame de Lancry?

--Je me sens assez souffrante,--dis-je  Gontran,--pour vous prier de me
dispenser de ce plaisir.

--Y pensez-vous?--rpondit M. de Lancry;--au contraire, cela vous
distraira.

--Arnal est ravissant d'abord,--ajouta M. Lugarto.

--Je vous en prie...--dis-je en jetant un regard suppliant sur mon mari.

--Monsieur de Lancry, soyez impitoyable,--dit la princesse;--faites le
tyran, ordonnez.

--Nous serions trop privs de l'absence de madame de Lancry,--rpondit
Gontran en souriant,--pour que je ne suive pas le barbare conseil de la
princesse. Ainsi donc,--ajouta-t-il avec une emphase comique,--madame de
Lancry, je vous ordonne positivement de venir passer avec nous une
charmante soire.

--Si vous l'exigez...--dis-je  Gontran.

--Sans doute, nous l'exigeons tous,--ajouta M. Lugarto.

--C'est convenu,--reprit Gontran.--Je vais aller prvenir Saint-Prix et
madame d'Aubeterre, et envoyer tout de suite prendre deux avant-scnes
au Vaudeville et commander le souper chez Vry.

--Mais, j'y pense,--dit la princesse,--madame de Srigny m'a amene, et
je n'ai pas demand mes gens!

--Rien de plus simple, princesse,--reprit M. Lugarto.--Lancry dispose de
sa voiture pour envoyer retenir les loges, je vous offre la mienne ainsi
qu' madame de Lancry et  Gontran.

--C'est on ne peut mieux,--dit mon mari en offrant son bras  madame de
Ksernika.--Allons rejoindre ces dames, elles nous attendent.

M. Lugarto m'offrit son bras avec un sourire de triomphe... Il m'tait
impossible de le refuser malgr ma rpugnance.

Il me dit tout bas:--Cela vous dsole d'tre pare de _mes_ fleurs,
d'accepter _mon_ bras, de venir dans _ma_ voiture. J'en suis dsol,
c'est votre faute; pourquoi me traitez-vous si mal, que toutes mes
prvenances tournent pour vous en contrarits?

Je ne rpondis rien; je traversai ces salons remplis de gens heureux et
gais. Les fentres ouvertes laissaient voir le jardin avec tous ses
trsors de fleurs et de verdure.

En contemplant ce riant tableau, en entendant l'harmonie de l'orchestre,
j'avais la mort dans le coeur: ce contraste m'tait insupportable. On
me regardait beaucoup. J'entendais murmurer mon nom et celui de M.
Lugarto; je rougissais de honte, pensant que tout le monde avait pour
lui autant de mpris que moi. J'tais navre de paratre lie intimement
avec cet homme.

Il n'en tait rien, du moins en apparence; les hommes changeaient avec
lui un salut cordial ou quelques paroles prvenantes; beaucoup de femmes
lui souriaient en rpondant  son salut: un moment nous nous arrtmes
dans l'embrasure d'une porte.

La jeune marquise de Srigny, trs-grande dame pourtant, s'approcha de
M. de Lugarto et lui dit:

--Je viens vous prsenter une requte au nom d'une foule de jolies
femmes.

--Voyons, de quoi s'agit-il?--demanda M. Lugarto.

--D'un ou de deux bals charmants que vous deviez nous donner ce
printemps pour clbrer votre retour. Vous savez si bien organiser une
fte! ce serait dlicieux.

--Oui, oui, donnez-nous des bals de printemps, M. Lugarto,--reprirent
quelques jeunes femmes en se joignant  madame de Srigny.

M. Lugarto se retourna vers moi, et me dit trs-haut avec sa familiarit
choquante:

--Allons, voyons... dcidez: voulez-vous, oui ou non, que je donne
quelques bals? Fixez l'poque, le nombre, et je vous obis...  vous...

Je devins pourpre de honte; tous les yeux se tournrent vers moi: je
remarquai quelques mchants sourires; mon coeur se serra, je ne
trouvai pas un mot.

--Lancry, rpondez donc pour votre femme,--dit Lugarto  mon mari, qui
tait devant nous;--je lui demande si elle veut que je donne des bals;
elle ne dit ni oui ni non.

--Donnez-les toujours,--dit Gontran;--je suis sr que la discrtion
empche seule madame de Lancry de vous dire oui.

--Eh bien! mesdames, alors, puisque cela plat  madame de Lancry, je
donnerai quatre bals.

--Deux bals du matin et deux bals le soir avec illumination dans votre
magnifique jardin, ce sera ravissant!--dit madame de Srigny.

--Peut-tre bien...--rpondit M. Lugarto.--Il faudra que je demande le
got d'une personne de mes amies,--et il me jeta de nouveau un regard
expressif,--et en qui j'ai toute confiance.

--Monsieur Lugarto, vous tes toujours un homme charmant,--dirent
plusieurs femmes.

--Sans doute, quand je vous donne des bals,--rpondit-il insolemment.

Nous passmes pour aller attendre nos voitures.




CHAPITRE VIII.

LE SOUPER.


J'tais atterre de l'impudence avec laquelle M. Lugarto s'tait adress
 moi, et de l'indiscrtion effronte avec laquelle des femmes de la
meilleure et de la plus haute compagnie, dans leur ardeur effrne pour
le plaisir, mendiaient des ftes  un homme qu'elles devaient mpriser.

La voiture de M. Lugarto avana.

--Il n'y a que vous au monde pour avoir des chevaux pareils,--dit la
princesse.

--Ils sont assez chers pour tre magnifiques,--dit Gontran;--l'attelage
lui cote quinze mille francs.

Nous partmes pour le bois de Boulogne; M. de Saint-Prix et mesdames
d'Aubeterre suivaient dans une autre voiture.

D'une tristesse morne, j'tais crase sous le poids des motions si
violentes de cette journe de _fte_.

La force factice et fbrile qui m'avait un moment soutenue m'abandonna
tout  fait. Je m'tais en vain promis de lutter d'esprit, d'entrain, de
gaiet avec la princesse. Sans m'abuser d'un vain orgueil, j'avais vu
que je pourrais l'embarrasser, mais je n'eus pas le courage de le
tenter.

Je tombai dans une sorte d'affaissement douloureux, je me rsignai...
Dans ma pense, j'offris  Gontran le sacrifice que je lui faisais en
assistant aux _joies_ de cette soire, qui, pour moi, tait un supplice.

Je sentais, avec une sorte de consolation amre, que, tout en souffrant
beaucoup des angoisses de la jalousie, mon amour pour Gontran
n'prouvait pas la moindre atteinte. Je ne pourrais, je crois, mieux
comparer cette impression qu' celle que ressent une mre en pleurant
les erreurs d'un enfant ador..., elle hait ses fautes en le chrissant
toujours.

Oh! c'est qu'il y a dans l'amour invincible des femmes un sentiment de
charit magnifique au-dessus de l'intelligence et des facults du
vulgaire. Plus on souffre, plus on dsire pargner des souffrances 
celui qui cause les vtres; on met en pratique, avec une rsignation
pieuse, ce prcepte vanglique d'une navet si sublime: _Ne faites pas
 autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous ft._

Je me souviens que cette pense me vint  l'esprit au moment o la
princesse riait trs-haut et trs-fort d'une plaisanterie de Gontran sur
la tournure ridicule d'un homme qui passait  cheval auprs de nous.

Il y avait un tel contraste entre mes ides et celles qu'on venait
d'exprimer, que j'en rougis d'abord presque de honte; puis vint une
raction contraire: je ne pus m'empcher de jeter sur la princesse un
regard de mpris crasant, en me soulevant  demi du fond de la calche
o j'tais appuye.

Gontran s'en aperut; il profita d'un moment o M. Lugarto et madame de
Ksernika taient penchs  une des portires pour voir passer
monseigneur le duc de Bordeaux, qui revenait de Bagatelle, et il me dit
tout bas avec impatience:

--Vous n'avez pas l'air souffrant, mais fort maussade; vous vous ferez
dans le monde la rputation d'avoir un caractre insupportable; c'est du
dernier ridicule: on s'puise en frais pour vous, et vous y rpondez par
le silence le plus ddaigneux.

--Gontran, je vous assure que je souffre...

Et deux larmes, longtemps contenues, me vinrent aux yeux.

--Allons, des pleurs maintenant! il ne manque plus que cela pour vous
achever,--dit-il en haussant les paules.

Je baissai la tte, je portai mon mouchoir  mes lvres, je cachai mes
larmes.

Sans doute Gontran regretta son mouvement d'impatience; car, relevant
bientt sur lui mes yeux, pour lui montrer que je ne pleurais plus, je
rencontrai les siens...

Oh! jamais, jamais, je n'oublierai le regard rempli de tristesse et de
bont qu'il me jeta.

Puis ses traits se contractrent... par un mouvement plus rapide que la
pense; pendant une seconde, sa figure si belle, si noble, porta
l'empreinte d'un dsespoir terrible.

Je ne pus retenir un lger cri, tant je fus effraye.

La princesse et M. Lugarto se retournrent vivement.

Les traits de mon mari avaient repris leur expression de gaiet
habituelle; il me dit:

--Pardon, ma chre Mathilde; je suis un maladroit, j'ai manqu d'craser
votre joli pied.

L'heure du spectacle arriva; nous y arrivmes avec les personnes qui
devaient nous y accompagner, mesdames d'Aubeterre et leur oncle M. de
Saint-Prix.

Les femmes taient assez insignifiantes et parlrent heureusement
beaucoup. Les hommes avaient  peu prs la mme valeur. Je me mis dans
un coin de la loge, M. Lugarto se tint derrire moi.

Gontran parut trs-occup de la princesse; celle-ci fut d'assez mauvais
got pour s'attirer plusieurs fois quelques _chut_ nergiques, tant ses
clats de rire taient dsordonns.

Je rpondis par de rares monosyllabes  ce que me disait M. Lugarto; je
causai quelque peu avec mesdames d'Aubeterre, places prs de moi.

Les lazzi de ce thtre m'auraient peut-tre amuse dans une autre
situation d'esprit, mais ils me parurent insupportables.

Avant la dernire pice, nous partmes pour aller souper chez Vry. M.
de Lancry fut plac entre la princesse et l'une des comtesses
d'Aubeterre. J'eus  ma droite M. Lugarto,  ma gauche M. de Saint-Prix.
J'esprais chapper  l'entretien du premier en causant avec le second;
ce fut en vain: M. de Saint-Prix tait fort gourmand, il prit le souper
trs au srieux et me rpondit  peine.

--Lancry a raison, vous avez un bien malheureux caractre, car vous
mconnaissez vos amis,--me dit M. Lugarto de manire  n'tre entendu
que de moi;--mais avec le temps vous reviendrez de vos injustes
prventions...

Je ne rpondis rien. Il continua sur le mme ton:

--J'ai entendu votre mari inviter M. de Rochegune  venir vous voir...
J'espre bien que vous ne recevrez pas souvent cet original; il est
ennuyeux comme la pluie, et je le dteste, moi.

Je ne pus m'empcher de dire  M. Lugarto:

--Vous le dtestez sans doute autant que vous le craignez, monsieur, car
ce matin vous avez t plus que poli pour lui.

--Tiens!... vous le dfendez!--dit-il en attachant sur moi un regard
fixe.

--Je tiendrais beaucoup  compter M. de Rochegune au nombre de mes amis;
c'est un homme de grande naissance, d'un rare savoir et d'un noble
coeur.

--Ah!... ah!... c'est comme cela, c'est bon  savoir, dit M. Lugarto
avec ce sourire convulsif qui annonait toujours chez lui une colre
contrainte.

Je me tus. J'tais fermement rsolue  avoir avec M. de Lancry une
dernire explication au sujet de cet homme.

De vagues pressentiments me disaient qu'il se tramait quelque
machination perfide dont moi et Gontran nous devions tre les victimes.
En me rappelant l'expression de dsespoir qui avait un moment contract
les traits de M. de Lancry, je faisais mille suppositions contraires. Je
ne pouvais concilier son apparence de gaiet et son empressement auprs
de la princesse, avec le regard tendre, dsol, presque suppliant, qu'il
m'avait jet  la drobe.

Cette mortelle journe finit enfin. Hlas! elle devait contenir pour
ainsi dire dans leur germe bien des malheurs pour l'avenir...

       *       *       *       *       *

Je viens de relire ces pages, cette rflexion me semble encore plus
juste; il n'est pas un des faits les plus insignifiants de ce jour qui
n'ait eu plus tard un cruel dveloppement.





CHAPITRE IX.

EXPLICATION.


Plusieurs jours se passrent; la princesse Ksernika vint me voir.
Croyant sans doute qu'elle n'aurait pas un grand avantage sur moi dans
une conversation un peu piquante, elle se contenta de m'accabler de
paroles d'affection. Gontran continua de se montrer trs-assidu prs
d'elle lorsqu'il la rencontrait dans le monde.

M. Lugarto venait presque chaque jour voir mon mari; il ne cessait de me
perscuter de son odieuse prsence. Malgr moi, malgr les observations
que j'avais faites  Gontran, trs-souvent cet homme m'envoyait des
fleurs. Il demanda  mon mari une place dans notre loge  l'Opra pour
la fin de la saison; malgr mes supplications, M. de Lancry la lui
accorda.

A toutes mes objections il n'avait que cette rponse:

Lugarto est mon ami intime; je ne puis ni ne veux rompre une
trs-ancienne liaison pour satisfaire  votre antipathie, aussi injuste
qu'elle est draisonnable. Lugarto vous dplat, soit, vous ne le lui
prouvez que trop, je vous laisse libre d'agir  votre gr, laissez-moi
la mme libert  son gard; seulement, par convenance, mnagez-le
devant le monde.

J'avais dj pu reconnatre que la volont de Gontran tait
inbranlable, je me rsignai.

Heureusement je m'aperus d'un changement notable dans les manires de
Lugarto  mon gard. Au lieu de me poursuivre de sa conversation
lorsqu'il se trouvait dans le monde avec nous, il m'adressait  peine
quelques mots. Plusieurs fois Gontran m'avait oblige  offrir aussi une
place dans notre loge  la princesse Ksernika. Je continuai de souffrir
cruellement de mes soupons jaloux. Vingt fois je fus sur le point d'en
parler  Gontran; je n'osai pas.

Je me souvins de ce qu'on m'avait racont de ma mre, de la force
d'inertie avec laquelle elle se repliait sur elle-mme, sous le poids de
la douleur; je me sentis le mme pouvoir; je contins, je cachai mon
chagrin; je ne montrai jamais  M. de Lancry qu'un front calme et
serein.

D'abord je m'interrogeai chaque jour presque avec effroi, afin de
savoir si mon amour pour Gontran avait reu la moindre atteinte: il n'en
tait rien.

Dans l'orgueil de mon dvouement, j'attendais avec une sorte de scurit
douloureuse que mon mari reconnt le nant de l'affection  laquelle il
me sacrifiait sans scrupule. D'ailleurs,  part les soins apparents
qu'il rendait  madame Ksernika, Gontran tait bon pour moi, affable; il
ne souponnait pas mes souffrances; car je le trouvais toujours riant et
lger.

En vain je recherchais dans ses traits cette expression fugitive du
dsespoir qui m'avait une fois si vivement frappe, et qui un instant
m'avait fait penser que sa conduite lui tait impose par la mystrieuse
influence de M. Lugarto.

Je me trompais cependant en croyant que, pour tre contraints et
dissimuls, mes ressentiment perdaient de leur intensit; je ne pouvais
me confier  personne, je vivais seule, je n'avais pas d'amie, Ursule
tait loin de moi; d'ailleurs j'aurais presque considr comme un
sacrilge toute rcrimination contre Gontran.

Gnralement l'on ne se plaint que pour faire excuser ses reprsailles
ou pour faire montre de sa rsignation.

J'aimais Gontran plus que jamais; ma rsignation tait si naturelle, que
je ne pouvais songer  en tirer vanit.

Une douleur immense, solitaire, s'amassait lentement dans mon coeur. A
mesure que cette douleur l'envahissait, j'prouvais une sensation
singulire. Je me sentais de plus en plus oppresse, comme si peu  peu
l'air m'et manqu. Je craignais qu'il ne vnt un moment o mon me
dborderait, o malgr moi je jetterais un premier cri d'angoisse en
suppliant Gontran de me prendre en piti.

Ce moment arriva.

Depuis quelques jours j'tais souffrante. Un matin je dis  mon mari:

--Gontran, j'ai  rclamer de vous une promesse bien chre.

--Que voulez-vous dire, Mathilde?

--Vous m'avez fait esprer que nous irions passer quelque temps dans
notre maisonnette de Chantilly. Voici bientt la fin du mois de mai, il
me semble que le bon air de la fort me ferait du bien.

--Comment, vous pensez encore  cette folie? Mais depuis huit jours
cette masure est abattue. Mon homme d'affaires m'a dit que
l'administration des domaines de M. le duc de Bourbon en avait pris
possession. C'est une affaire termine.

J'avais conserv une lueur d'espoir; voyant qu'il fallait y renoncer, je
fondis en larmes. Gontran me parut impatient, et me dit:

--Mais, en vrit, ma chre amie, vous n'avez pas le sens commun de
pleurer pour un tel enfantillage. Je vous l'ai dj dit, quoique riche,
notre fortune ne nous permet pas de satisfaire  tous vos caprices.

--Des caprices! J'en ai bien peu, Gontran, et celui-l tait saint et
sacr pour moi.

--Encore une fois, ce qui est fait est fait; il est impossible de
revenir sur cette vente: ce sont, mon Dieu! d'ailleurs des imaginations
de roman; s'il fallait acheter tous les endroits o l'on s'est trouv
heureux, on se verrait au bout d'un certain temps singulirement
embarrass de ces proprits commmoratives qui ne vous rapporteraient
que des souvenirs. Malheureusement, dans notre sicle de fer, il faut
pour vivre d'autres revenus que ceux-l.

Cette plaisanterie de Gontran me fit un mal affreux. J'avais toujours
cru  sa religion pour ces temps si fortuns, je ne pus m'empcher de
lui rpondre en pleurant:

--Hlas!... mon ami, cette occasion de folle dpense, comme vous dites,
tait unique.

--C'est--dire que, depuis ce temps, vous vous trouvez trs-malheureuse
sans doute?

--Non... non... je ne me plains pas; seulement je regrette ces beaux
jours o vous tiez tout  moi... o nous vivions l'un pour l'autre.

--Puisque l'occasion se prsente,--reprit M. de Lancry aprs un long
silence,--j'en profiterai pour vous donner quelques avis dont vous
profiterez, je l'espre... Je ne sais pas quelle ide romanesque vous
vous tes faite du mariage; mais permettez-moi de vous dire ce qu'il
doit tre pour des gens raisonnables. Comme deux amants ou plutt comme
deux enfants, nous avons jou au bonheur solitaire, _ une chaumire et
 un coeur_; toute exagration a un terme, nous avons us toutes ces
joies pastorales. Maintenant, nous devons seulement voir dans le mariage
une douce intimit base sur une confiance et surtout sur une libert
rciproque; nous sommes du monde, nous devons vivre pour et comme le
monde.

--Gontran, vous souvenez-vous de ce que vous me disiez: Pour moi le
mariage, c'est l'amour, c'est la passion dans une union bnie de
Dieu?--Vous souvenez-vous que vous me disiez encore: Il me serait
impossible de me rsoudre  ces relations froides et monotones o le
coeur n'a point de part?...

--Je vous disais cela! je vous disais cela... sans doute. C'est qu'alors
j'tais persuad que ce rve tait possible  raliser, j'tais de bonne
foi.

--Et vous ne vous trompiez pas, Gontran; oh! cette esprance n'tait pas
une chimre: pour moi, du moins... rien n'est chang... l'amour... la
passion dans le mariage, c'est, ou plutt, si vous le vouliez, ce
serait... toujours ma vie, mon bonheur...

--Les femmes prennent toujours leurs dsirs pour des faits accomplis.
Vous vous abusez trangement, vous tes plus jeune que moi. Il se peut
que votre illusion dure un peu plus longtemps que la mienne; mais, comme
la mienne, elle se dissipera: vous verrez que l'amour romanesque que
vous ressentez doit, comme toute chose, avoir son terme....

--Gontran, par piti, ne blasphmez pas!

--Tout cela, ce sont des mots; il vaut mieux voir tout de suite clair
dans sa vie. On n'en est que plus heureux... La preuve de cela, c'est
que depuis quelque temps vous tes horriblement maussade, tandis que moi
je suis du caractre le plus gal... Pensez comme moi, renoncez  des
idylles imaginaires, et vous acquerrez cette placidit, cette
indulgence, qui font du mariage un paradis au lieu d'un enfer.

--O mon Dieu! mon Dieu!... et entendre cela de vous?... de vous?--dis-je
en cachant ma tte dans mes mains pour touffer mes sanglots.

--Allons... une scne  prsent; ah! quel caractre!...

--Non!... non... Gontran, je ne vous ferai pas de scne.... coutez...
je vous parlerai franchement. Oui! j'ai besoin de vous dire ce que je
souffre depuis longtemps. Vous l'ignorez... car sans cela vous ne vous
feriez pas un jeu de mon chagrin. Vous tes si bon, si gnreux!...

Je pris la main de M. de Lancry dans les miennes.

--Allons, voyons, parlez, Mathilde... si je vous ai tourmente, c'est
sans le savoir. Si vos reproches sont raisonnables je m'accuserai, vous
me pardonnerez, et  l'avenir cela ne m'arrivera plus, comme disent les
enfants...--ajouta-t-il en haussant les paules.

--Je n'attendais pas moins de votre coeur, mon ami. Vous m'encouragez,
votre gaiet dissipe la pnible impression que m'avaient cause vos
paroles de tout  l'heure... Moquez-vous bien de votre pauvre
Mathilde,--ajoutai-je en m'efforant de sourire aprs un moment de
silence:--elle est jalouse de la princesse Ksernika... Oui, vos
assiduits auprs d'elle me font un mal horrible; depuis que vous vous
occupez de cette femme, il me semble que vous m'oubliez.

--Sont-ce l tous vos reproches? et qu'en conclurez-vous?

--Que vous pourriez me rendre aussi heureuse que par le pass en
m'accordant une chose qui ne doit nullement vous coter, mon ami.

--Eh bien! voyons, parlez,--dit-il avec impatience.

--Je voudrais que nous pussions rompre les relations presque intimes
dans lesquelles nous vivons avec la princesse... et cesser peu  peu de
la voir.

--Voil ce que vous me demandez: ah , vous tes folle!

--Gontran!

--Comment!--s'cria-t-il courrouc,--je ne pourrai pas tre convenable,
poli avec une femme sans que vous me poursuiviez de vos jalousies!
comment! sous prtexte de calmer vos visions, vous venez me demander de
traiter avec impertinence une personne qui ne mrite que votre
considration, que votre respect! mais vous perdez la tte!

--Eh bien! oui... je la perdrai, si mes souffrances se prolongent.
Gontran, croyez-moi, mon calme apparent cache bien des douleurs! Par la
mmoire de ma pauvre mre, qui a tant souffert aussi, je vous le jure...
ce que j'endure depuis quelque temps est au-dessus de mes forces.

--Eh! que voulez-vous donc que j'y fasse?--s'cria-t-il de plus en plus
en colre;--suis-je responsable des songes que vous forgez pour vous
tourmenter?

--Mais si ce sont de fausses apparences, dissipez-les en m'accordant ce
que je vous demande.

--Mais c'est justement parce qu'il s'agit d'apparences qui n'ont pas le
moindre fondement, qu'encore une fois je ne puis, de gaiet de coeur,
faire une grossiret  une femme de mes amis et des vtres.

--Mais il s'agit de mon bonheur, Gontran, de mon repos.

--coutez-moi, Mathilde,--dit Gontran en se contraignant avec
peine,--j'ai de la raison, de la volont. Il est de mon devoir de ne
faire que ce que je trouve juste, convenable, ainsi que je vous l'ai
dj dit au sujet de vos rpugnances  revoir mademoiselle de Maran et 
recevoir mon ami intime. Vous me trouverez inflexible lorsqu'il s'agira
de me prter  des caprices extravagants; c'est vous dire qu'il n'y aura
rien...--vous m'entendez!--rien de chang dans nos relations avec la
princesse.

--Ainsi, vous continuerez d'tre assidu auprs d'elle? Ainsi, dans le
monde, vos regards, vos prvenances seront pour elle? Ainsi ce sera
toujours votre bras qu'elle prendra pour se promener? Ce sera elle, mon
Dieu! toujours elle!

--Ne voulez-vous pas que ce soit vous, vous! toujours vous! Et enfin que
vous et moi nous soyons couverts de ridicule? Eh! madame! si vous
n'aviez pas un abord si glacial, si ddaigneux, vous seriez assez
entoure pour trouver un bras  dfaut du mien! il y a mille
coquetteries innocentes et parfaitement admises par le monde qui
permettent  une femme de chercher dans les hommes qui l'entourent ces
soins, ces prvenances que son mari ne peut lui consacrer sans se faire
montrer au doigt; mais non, vous tes d'une morgue, d'une hauteur qui
loigne tout le monde de vous... Et, aprs cela... vous venez vous
plaindre d'tre isole! Si je faisais comme vous, o en serais-je? je
serais un de ces maris maussades, jaloux, qui ne parlent  aucune femme,
ne bougent de l'embrasure des portes, et qui, lorsque minuit sonne,
viennent, comme les spectres de la ballade, enlever d'un air rbarbatif
leur femme  ses danseurs! Qu'arrive-t-il? que ces maris-l sont
bafous. Or, ma chre, pour vous et pour moi, je suis dcid  toujours
viter un pareil rle.

--Ainsi,--m'criai-je avec amertume, il faut que je me soumette sans me
plaindre  ces tranges lois du monde, qui regardent comme
souverainement inconvenant qu'un mari s'occupe de sa femme, et qu'il
l'entoure des soins qu'il prodigue  toute autre! Singulier usage qui
consacre pour ainsi dire les apparences de l'infidlit comme une
coutume de bonne compagnie! qui fltrit d'un ridicule impardonnable tout
empressement lgitime et naturel!... Vous haussez les paules,
Gontran... Ces rflexions d'un coeur ulcr vous font piti, n'est-ce
pas?

--Encore une fois, madame, puisque nous vivons dans le monde, pour
l'amour du ciel vivons en gens du monde... Quant  moi, je suis dcid 
ne rien changer  ma conduite... et je dsire... je n'aimerais pas 
vous dire _je veux_, que vous modifiiez la vtre... Il m'est dj assez
pnible de vous voir si mal rpondre aux prvenances de mon meilleur
ami. Mais j'ai renonc  tout espoir de ce ct. Heureusement
l'affection de Lugarto pour moi n'est pas de celles qu'une fantaisie,
qu'une antipathie draisonnable peut attidir.

--Et je vous dis, moi, que vous n'avez pas de plus mortel ennemi que cet
homme,--m'criai-je;--et je vous dis qu'il est la seule cause de tous
mes chagrins et des vtres. L'instinct de mon coeur ne me trompe pas:
il exerce sur vous je ne sais quelle mystrieuse influence; j'en ignore
les causes, mais elle existe, entendez-vous, Gontran, elle existe. Bien
des fois, malgr votre apparente srnit, j'ai surpris sur vos traits
l'expression d'un sombre dsespoir; ce ne sont plus des soupons,
maintenant, ce sont des certitudes. Cet homme, je le hais... Et
vous-mme, au fond de votre coeur... vous me savez gr de cette
haine... vous la partagez!...

--Mais c'est intolrable! Eh! pourquoi, madame, voulez-vous que je
m'abaisse  feindre une amiti que je ne ressens pas?

--L est le mystre, Gontran... Et si je ne craignais pas... Eh!
d'ailleurs, pourquoi craindrais-je de tout vous dire? ne s'agit-il pas
de votre bonheur, du mien?... Eh bien! oui... cet homme vous domine
malgr vous, et vous n'osez pas m'avouer la cause de cette domination;
pourtant me mconnatriez-vous au point de croire que je ne puis tout
vous pardonner?... auriez-vous envers moi une fausse honte? En
m'unissant  vous, n'ai-je pas voulu partager non-seulement votre vie 
venir, mais, si cela se peut dire, votre vie passe? Mon ami, je suis
courageuse, je trouverai des forces, des ressources immenses dans mon
amour... Autant vous me voyez faible et abattue, autant vous me
trouveriez vaillante et rsolue s'il s'agissait de vous sauver.

--De me sauver? Et de quoi voulez-vous me sauver?... C'est  en perdre
la tte!

--Mon Dieu! puis-je vous le dire positivement? Cet homme vous domine:
c'est un fait. Il a peut-tre surpris un de vos secrets, ainsi qu'il a
surpris ceux de la princesse et de madame de Richeville, que sais-je?...
Vous avez t prodigue: cet homme a une fortune royale; peut-tre
avez-vous contract envers lui des obligations?

--Et vous osez croire que pour un si misrable motif je consentirais 
montrer pour lui une amiti que je ne ressentirais pas!...--s'cria M.
de Lancry en courroux.

--Je crois, mon ami, que, soumis comme vous l'tes  l'opinion du monde,
vous tes capable de vous imposer les plus grands sacrifices pour y
paratre.

--Madame! madame!...--dit Gontran avec une rage contenue.

--Vous vous rsignez bien  me causer le plus cruel chagrin, plutt que
de passer aux yeux de ce monde pour un homme amoureux de sa femme?
Pourquoi donc ne vous rsigneriez-vous pas  passer pour l'ami de M.
Lugarto,  subir sa pernicieuse influence, plutt que de renoncer
peut-tre  une partie du faste qui nous environne?

--Madame... madame... prenez garde!...

--Mon ami... ne voyez pas l un reproche. Depuis bien longtemps vous
avez l'habitude de mettre le bonheur dans ces brillants dehors... vous
croyez peut-tre que moi-mme je n'y renoncerais qu'avec peine: combien
vous vous trompez! Que m'importe ce luxe? je le hais s'il vous cause le
moindre chagrin... Ce luxe n'tait pour rien dans ce bonheur divin qui a
dur si peu pour nous, qui durerait peut-tre encore sans l'arrive de
cet homme! Que faut-il pour vivre obscurment dans quelque coin ignor,
vous, moi, et ma pauvre Blondeau? Cette vie ne serait-elle pas mon rve
idal? Jusqu' notre mariage n'ai-je pas vcu dans la solitude, loin de
ces plaisirs qui sont pour moi une fatigue, car mon coeur n'y prend
pas de part? Mon ami, vous tes mu, je le vois... Oh!... par grce,
coutez celle qui ne songe qu' votre bonheur, qui l'achterait au prix
de sa vie entire... Gontran, c'est  genoux,  genoux que je vous en
supplie, ne me cachez rien, comptez sur moi... Mettez mon amour 
l'preuve, cherchez-y un refuge, une consolation, vous verrez s'il vous
manque.

Je me mis aux genoux de Gontran. La tte baisse sur sa poitrine, les
yeux fixes, il semblait profondment absorb; sans me rpondre, il
poussa un long soupir et cacha sa tte dans ses deux mains.

--Oh! je le vois... je le vois,--m'criai-je presque avec joie,--je ne
me suis pas trompe: courage! mon ami, courage! Tenez, j'admets
l'impossible... Supposons que, pour vous librer envers cet homme, nous
soyons ruins tout  fait; ne nous restera-t-il pas Ursule, mon amie?
Mon Dieu! je viendrais  elle aussi confiante, aussi heureuse qu'elle
l'aurait t elle-mme en venant  moi. Quand on s'aime comme nous nous
aimons, car vous m'aimez... malgr vos coquetteries avec cette belle
princesse, est-ce qu'il y a des jours mauvais? Mais souvenez-vous donc
de cette histoire si touchante que vous me racontiez  l'Opra avec tant
de charmes. Eh bien! nous ferons comme ces deux jeunes gens si nobles,
si courageux...

Gontran se leva brusquement, et me dit avec une ironie amre:

--En vrit, vous peignez l une existence bien digne d'envie, et bien
faite pour compenser la perte d'une grande fortune! Belle vie que
celle-l! Je suis fou d'couter vos rveries; une fois pour toutes, vous
m'obligerez de ne plus revenir sur ce chapitre. Vos suppositions n'ont
pas de sens; aucune obligation ne me lie  Lugarto: il m'a rendu
autrefois quelques services, mais ce ne sont nullement des services
d'argent. Je m'tonne qu'avec l'exaltation romanesque de vos ides, vous
ne compreniez pas que la reconnaissance suffise pour former des liens
indissolubles d'une fervente amiti. En rsum, je vous dirai que votre
jalousie est drisoire, que vos soupons sur Lugarto sont absurdes, que
je suis d'ge  savoir me conduire dans le monde, et que vous ferez
bien, dans l'intrt de notre tranquillit commune, de prendre la vie
comme elle doit tre prise... Vous m'entendez?...

Ce qui se passa en moi fut trange, je fis rapidement ce raisonnement:

Ce que je veux, c'est le bonheur de Gontran. Mon bonheur  moi doit tre
considr comme un moyen de parvenir  ce but. Si en me sacrifiant
j'assure son repos, sa flicit, je ne dois pas hsiter; quoiqu'il m'en
cote, je ferai ce qu'il dsire.

Je suis encore  comprendre comment je me rsignai brusquement  ce
parti extrme, qui contrastait tant avec les plaintes que je venais
d'exprimer  Gontran. Maintenant il me semble que ce revirement subit
participa de ces rsolutions dsespres que l'on prend avec la rapidit
de la pense dans les dangers de mort.

--Je vous entends, Gontran,--lui dis-je,--je vous obirai. Mes plaintes
vous importunent, je ne me plaindrai plus; il vous coterait de vous
occuper de moi dans le monde... je ne vous le demanderai plus... Vous
trouvez une distraction dans les soins que vous rendez  la princesse,
je ne vous ferai plus de reproches  ce sujet. Vous me voyez avec peine
ne pas comprendre le sentiment qui vous lie  M. Lugarto, je ferai tout
mon possible pour vaincre l'aversion que cet homme m'inspire.
Seulement,--ajoutai-je en ne pouvant retenir mes larmes,--il est une
grce que j'implore de vous, permettez-moi d'aller dans le monde le
moins possible. Je ne pourrais vaincre cette froideur que vous me
reprochez; malgr moi... ma pense se rvolte  l'ide de recevoir
d'autres soins que les vtres, s'agt-il mme des soins les plus
insignifiants. C'est une faiblesse, c'est un enfantillage... je
l'avoue... mais soyez gnreux... pardonnez-le-moi... Pour le reste, je
ferai ce que vous voudrez... Eh bien! tes-vous content? me
pardonnez-vous l'impatience que je vous ai cause?--lui dis-je en
tachant de sourire  travers mes larmes.

--Pauvre Mathilde!--dit Gontran avec un attendrissement qu'il ne put
vaincre;--il faudrait tre de bronze pour rsister  tant de douceur et
de bont... J'ai peut-tre eu tort?

--Non! non!--dis-je en l'interrompant,--ce qui me manque, voyez-vous,
c'tait l'exprience de ce qui vous plaisait ou non... Vous avez raison,
j'tais folle; mais il ne faut pas m'en vouloir, voyez-vous, j'ignorais
vos dsirs; mais rassurez-vous, mon ami... cette leon ne sera pas
perdue, croyez-le. Maintenant et toujours, dites-moi bien franchement,
bien nettement votre volont, je m'y rsignerai; mais aussi, n'est-ce
pas? si, malgr tous mes efforts, je ne pouvais quelquefois, oh! mais
bien rarement... parvenir  vous obir... lorsque vous aurez la preuve
que cela a t au-dessus de mes forces, vous serez bon, indulgent,
n'est-ce pas? vous ne me gronderez plus?

Gontran me regarda avec tonnement, presque avec inquitude; il me prit
vivement la main, il la trouva glace.

En effet, je me sentais dfaillir. Je venais de tenter une rsolution
dsespre. Ce n'tait pas la volont de tenir ma promesse qui me
manquait, c'tait la force physique de soutenir cette scne cruelle.

Sans mon mari, qui me soutint dans ses bras, je serais tombe; j'eus une
sorte de douloureux vertige; le soir une fivre ardente se dclara, et
durant quelques jours je fus gravement malade.





CHAPITRE X.

LE BILLET.


Je fus plusieurs jours trs-souffrante, et pourtant, aprs notre
retraite de Chantilly, je comptai ces jours parmi les plus beaux de ma
vie.

Gontran resta prs de moi, me prodigua les plus tendres soins. Mes
penses taient mlancoliques, tristes, mais d'une tristesse douce.
Quelquefois je me demandais  quoi bon la vie dsormais. Je craignais
d'avoir puis toute la flicit que je pouvais esprer. Sincrement,
sans exagration, je priais Dieu de me retirer de ce monde; alors la
mort m'et paru presque belle.

Mon mari tait redevenu affectueux, prvenant comme par le pass; il
regrettait le chagrin qu'il m'avait caus, il ne me quittait pas;
j'tais dlivre de la prsence de M. Lugarto.

Mon bonheur tait si grand que j'oubliais les chagrins qui avaient caus
ma maladie. Je redoutais presque le rtablissement de ma sant, dans la
crainte de voir cesser les prcieuses attentions de Gontran, car, 
mesure que mes souffrances diminuaient, il devenait moins assidu.

Dans mon gosme pour le retenir prs de moi, je dsirais ardemment une
rechute. A l'insu de ma pauvre Blondeau, qui me veillait pourtant avec
une sollicitude maternelle, je commis de grandes imprudences; je tombai
assez gravement malade.

Je ne saurais dire ma joie en voyant que j'avais russi. Gontran
redevint pendant quelques jours ce qu'il avait t d'abord. Mais le
bonheur d'tre toujours prs de lui avait sur moi une telle influence,
que je renaissais bientt  la vie; alors de nouveau je craignais de le
perdre.

Au milieu de ces alternatives, je me traai une ligne de conduite dont
je me promis bien de ne pas m'carter; elle tait en tout conforme  la
dernire rsolution que j'avais prise. Il serait faux de dire que cette
dtermination ne me cotait pas beaucoup; mais il y a dans tout
sacrifice fait  l'amour une sorte de satisfaction profonde qui
augmente, pour ainsi dire, en raison de la grandeur mme du sacrifice
qu'on s'impose.

Le lendemain de ma premire sortie, Blondeau entra chez moi; elle
m'apportait la liste des personnes qui taient venues savoir de mes
nouvelles et se faire crire  ma porte pendant ma maladie.

La princesse de Ksernika, M. de Rochegune, M. Lugarto, s'y trouvaient;
mademoiselle de Maran avait aussi envoy chez moi, mais elle n'tait pas
venue me voir. Jamais elle n'approchait de la maison d'un malade, car
elle avait la manie de croire toutes les maladies contagieuses.

Je fus tonne de ne pas trouver sur la liste le nom de madame de
Richeville; mes prventions contre elle avaient en partie disparu: non
que j'eusse en rien reconnu la vrit de ses prventions au sujet de
Gontran, car un des symptmes de l'amour est un aveuglement complet;
mais le charme qu'elle possdait m'attirait malgr moi, et je ne mettais
plus en doute l'intrt qu'elle me portait.

--Madame la duchesse de Richeville n'a pas envoy savoir de mes
nouvelles?--demandais-je  Blondeau.

--Non, madame... mais...

Je vis  la physionomie de Blondeau qu'elle avait quelque chose  me
dire au sujet de cette liste, et qu'elle hsitait.

--Qu'as-tu donc? tu parais embarrasse? (Quoique ce tutoiement ft assez
peu convenable, je n'avais pu renoncer  cette habitude de mon enfance.)

--C'est que j'ai peur de vous inquiter, madame.

--S'agirait-il de M. de Lancry?--m'criai-je.

--Non, non, madame; c'est une aventure extraordinaire qui s'est passe
pendant votre maladie. Je ne vous en aurais pas parl s'il ne s'agissait
pas, indirectement il est vrai, de ce bon M. de Mortagne.

--Dis donc vite, alors...

--Eh bien! madame, le lendemain du jour o vous tes tombe malade, le
soir, pendant que vous tiez assoupie, j'tais un moment descendue 
l'office; M. Ren, votre valet de chambre, venait de nous apprendre
qu'il quittait la maison.

--Il est vrai,--dis-je  Blondeau en me souvenant d'avoir vu le matin un
nouveau domestique dont la figure m'avait frappe, car il ne me
semblait pas inconnu;--sais-tu pourquoi Ren s'en est all?

--Pour retourner dans son pays, en Lorraine,--a-t-il dit.

--Et celui qui le remplace,--d'o sort-il?--Il tait chez des Anglais,
il est au fait du service, il parat trs-bon homme et assez
intelligent. Mais, madame, il ne s'agit pas de cela, ainsi que vous
allez le voir. Le soir donc, on vint me dire que quelqu'un me demandait
 la porte de l'htel, et on me remit un billet o taient crits ces
mots de l'criture de M. de Mortagne, que je reconnatrais entre mille.

_Ma bonne madame Blondeau, ayez toute confiance dans la personne qui
vous remettra ce billet; elle vous dira ce que j'attends de vous: j'ai
appris que Mathilde est malade, je tiens  avoir chaque jour de ses
nouvelles par vous._

_Sign_ MORTAGNE.

--Vous pensez bien, madame, que je n'hsitai pas un moment. Je descendis
 la porte, je vis un fiacre, la portire tait entr'ouverte; dans cette
voiture tait un homme dont je ne pouvais distinguer les traits  cause
de l'obscurit; il me dit d'une voix mue et que je ne reconnus pas:

--Madame Blondeau, je viens de la part de M. de Mortagne savoir des
nouvelles de madame la vicomtesse de Lancry...

--Elle est bien souffrante,--dis-je  cet inconnu.--Les mdecins
craignent une mauvaise nuit.

--Vous ne vous tonnerez pas du mystre avec lequel M. de Mortagne s'informe
par moi, son ami, de l'tat de madame de Lancry,--ajouta-t-il,--quand
vous saurez que dans l'intrt de votre matresse le nom de M. de
Mortagne ne doit pas tre prononc chez elle.--Vous ne m'aviez pas
cach, madame,--ajouta Blondeau,--la scne cruelle de votre contrat de
mariage; il me parut trs-simple que M. de Mortagne s'informt de vos
nouvelles par un moyen dtourn, d'autant plus qu'il n'tait pas alors 
Paris.

--O est-il donc? dis-je  Blondeau.

--Cette mme personne inconnue ajouta que M. de Mortagne tait absent de
Paris par suites d'affaires trs-importantes qui vous concernaient, et
qu'il lui fallait s'entourer du plus grand mystre pour les amener 
bien.

--Qu'est-ce que cela signifie?

--Je ne sais pas, madame. Toujours est-il que cet inconnu me dit qu'il
ne pouvait me faire ainsi dsormais demander  la porte sans provoquer
les remarques de vos gens, ce qui et t fcheux; que, pour avoir des
dtails frquents et prcis sur votre sant, il me priait, au nom de M.
de Mortagne, de mettre chaque jour une espce de bulletin sous une
grosse pierre  la grille du jardin, du ct des Champs-lyses, et
qu'il viendrait le prendre le soir, cet endroit tant, la nuit, tout 
fait dsert; que si je pouvais quelquefois venir moi-mme, il m'en
serait bien reconnaissant au nom de M. de Mortagne, car il pourrait
ainsi avoir des nouvelles encore plus dtailles; il ajouta que M. de
Mortagne avait bien pens  envoyer un domestique s'informer de votre
sant, ainsi que cela se fait, mais que ce renseignement incomplet ne
pouvait satisfaire son inquitude; il me dit enfin qu'il avait aussi
song  me demander de lui crire, par la poste, sous un nom suppos,
mais que ce moyen tait de tous le plus dangereux.

--Et pourquoi si dangereux?

--Je ne sais, madame, il ne s'est pas expliqu davantage; il m'a bien
recommand de vous dire, une fois pour toutes, que si vous aviez, dans
un cas grave,  crire  M. de Mortagne, vous ne remettiez votre lettre
qu' madame de Richeville elle-mme, qui la lui ferait parvenir.

--C'est trange! dis-je  Blondeau.--Et qu'as-tu fait?

--Ainsi que me l'avait demand M. de Mortagne, j'ai crit un bulletin de
votre sant; sous le prtexte de me promener dans le jardin avant de
revenir veiller, chaque soir je mettais ma lettre sous la grille, et cet
inconnu venait la prendre. Le jour o vous avez t si mal, j'crivis un
mot  la hte et je le portai comme d'habitude. Le lendemain je ne pus
sortir de chez vous que trs-tard, lorsque vous tiez un peu assoupie;
il y avait du mieux; j'tais tout heureuse; j'crivis deux mots pour M.
de Mortagne, je courus  la grille; la nuit tait noire. L'inconnu
m'entendit sans doute, car il me dit  voix basse:

--Madame Blondeau,--c'est vous?

--Oui, monsieur,--lui dis-je.--Au nom du ciel, comment va-t-elle?
s'cria-t-il d'une voix qui me parut bien altre.--Mieux, bien mieux,
dites-le  M. de Mortagne,--lui rpondis-je;--je sors seulement depuis
hier de la chambre de cette pauvre madame, et j'apportais un petit
mot.--Je crois qu'en apprenant cette bonne nouvelle, la personne
inconnue tomba  genoux, car la voix s'abaissa pour ainsi dire, et
j'entendis ces mots prononcs comme par quelqu'un qui prie: Mon Dieu!
mon Dieu! soyez bni, elle vit, elle vivra.--Je retourne bien vite
auprs de madame,--dis-je  l'inconnu;--rassurez bien M. de
Mortagne.--Soyez tranquille, ma bonne madame Blondeau, il ne sera pas
longtemps sans apprendre cette heureuse nouvelle.--Je revenais  la
maison, lorsqu'il me sembla entendre, du ct de la grille, comme des
cris touffs, un bruit de lutte, et un bruit sourd comme un corps
pesant qui serait tomb.

--Tu m'effraies! Et ensuite?

--J'coutai de nouveau, je n'entendis rien. Inquite, je retournai bien
vite  la grille, j'coutai... encore rien... rien. J'appelai  voix
basse, on ne rpondit pas... Je crus m'tre trompe, je rentrai.

--Et le lendemain? demandai-je  Blondeau.

--Le lendemain,  la nuit tombante, je portai un billet  la place
accoutume; j'attendis assez longtemps, personne ne vint: je supposai
que le messager de M. de Mortagne n'avait pu arriver plus tt. Je
rentrai, me promettant bien d'aller voir de grand matin si le billet
avait t retir comme d'habitude.

--Eh bien?

--Eh bien, madame! le lendemain je le retrouvai... On n'tait pas venu
le prendre... Non, madame. Mais ce qu'il y a de plus malheureux et ce
qui me donne des craintes...

--Mais dis donc!--m'criai-je en voyant l'hsitation de Blondeau.

--Ah! madame,--reprit-elle en joignant les mains,--jugez de mon effroi
lorsque je vis prs de la grille une assez grande tache de sang.

-Oh! c'est horrible! Et ce billet, ce billet?

--Je le laissai toujours pour voir si l'on viendrait le chercher. Ce fut
en vain. Hier seulement je l'ai retir. Voil donc aujourd'hui dix jours
que cet vnement est arriv, car depuis dix jours on n'est pas venu
retirer le billet... Il parat donc malheureusement vrai que le messager
de M. de Mortagne a pouss le cri sourd que j'ai entendu.

--Hlas!... cela ne semble que trop probable... Et tu es bien sre
d'avoir entendu un cri et comme la chute d'un corps?--dis-je  Blondeau.

--Oui, oui, madame, et ces traces de sang ne prouvent que trop que je ne
m'tais pas trompe.

--coute, Blondeau, M. de Mortagne demeure en face de cette maison; il
faudra que ce soir tu ailles savoir s'il est  Paris; s'il n'y est pas,
demain j'irai voir madame de Richeville pour l'en informer, car je suis
cruellement inquite. Ds que M. de Lancry sera rentr, je lui dirai
tout, afin qu'il se joigne  moi pour tcher d'claircir ce triste
mystre.

--Madame,--dit Blondeau en m'interrompant,--permettez-moi de vous faire
observer qu'il ne serait peut-tre pas prudent de parler de cela 
monsieur le vicomte. Vous le savez, il dteste M. de Mortagne, et cet
inconnu m'avait dit que ce dernier s'occupait de graves intrts qui
vous regardaient. Hlas! madame, vous tes heureuse maintenant,--ajouta
cette excellente femme en attachant sur moi ses yeux baigns de
larmes...--mais qui sait, enfin...; un jour peut venir o vous aurez
besoin de la protection de M. de Mortagne. Ne vaudrait-il pas mieux ne
parler de tout ceci  personne, de peur d'bruiter quelque chose,
d'attirer l'attention sur M. de Mortagne, et ainsi de contrarier
peut-tre ses projets, en nuisant au mystre dont il croit devoir
s'entourer? Pourquoi instruiriez-vous monsieur le vicomte de ceci? Aprs
tout, j'ai agi  votre insu; si quelqu'un a tort, c'est moi. Et encore,
quel tort y a-t-il  donner de vos nouvelles  un de vos parents, le
seul qui vous ait vritablement aime?

Malgr la rpugnance que j'prouvais  cacher quelque chose  Gontran,
je me rendis aux observations de Blondeau.

Mes inquitudes au sujet de l'influence que M. Lugarto exerait sur mon
mari taient aussi vives qu'avant ma maladie. Cet homme m'inspirait
toujours une profonde terreur. Je pensais qu'un jour, moi et Gontran,
nous serions peut-tre forcs de rclamer la protection de M. de
Mortagne.

J'imaginai que la conduite mystrieuse de ce dernier devait avoir pour
but de djouer ou de pntrer les mchants desseins de M. Lugarto. Sous
ce rapport, la disparition de l'missaire de M. de Mortagne veillait
mes craintes.

Au milieu de ces inquitudes, on annona M. de Rochegune.

Je le fis prier d'attendre un moment. Je donnai quelques ordres 
Blondeau, et je rejoignis bientt M. de Rochegune, remerciant le ciel de
me mettre peut-tre ainsi  mme d'avoir des nouvelles de M. de
Mortagne, car je savais l'intimit qui les unissait.





CHAPITRE XI.

L'ENTREVUE.


M. de Rochegune me parut trs-chang, trs-ple il avait l'air plus
triste que d'habitude.

--Aussitt, madame, que j'appris que vous receviez,--me dit-il,--je me
suis empress de me prsenter chez vous pour m'acquitter d'une
commission dont m'a charg une personne de mes amis, qui serait
trs-heureuse d'tre compte parmi les vtres.

--De qui voulez-vous parler, monsieur?

--De madame la duchesse de Richeville. Force de quitter subitement
Paris pour se rendre en Anjou, elle n'a su que l, et par moi, votre
maladie. Elle me priait de vous faire part de tous ses voeux pour
votre prompte gurison. Aussi, sera-ce une consolation pour elle que
d'apprendre votre rtablissement.

--Une consolation, monsieur! lui serait-il arriv quelque accident
fcheux?

--Je le crains, madame; elle est partie soudainement en m'crivant qu'un
malheur imprvu l'obligeait de quitter Paris; qu'elle ne savait pas
encore toute la porte du coup qui la frappait. Sa dernire lettre me
laisse dans la mme incertitude; elle ne m'a crit que pour me prier
d'tre son interprte auprs de vous.

Involontairement je me rappelai l'espce de menace mystrieuse que M.
Lugarto avait faite  madame de Richeville; un pressentiment me dit que
cet homme n'tait pas tranger au malheur qui loignait la duchesse de
Paris.

--Il est une autre personne, monsieur,  qui je porte un bien vif
intrt,--dis-je  M. de Rochegune,--et qui est aussi de vos amis, M. de
Mortagne.

--Il est absent de Paris depuis quelques jours, madame; il est parti
encore souffrant, car il aurait besoin de longs soins pour remettre sa
sant qui a dj support de si rudes atteintes.

--Savez-vous o est M. de Mortagne, monsieur?

--Non, madame... et je regrette d'autant plus de ne pas le savoir, que
je suis au moment de quitter la France... pour bien longtemps
peut-tre... Avant mon dpart je voulais avoir l'honneur de venir
prendre vos ordres, madame, dans le cas o vous auriez eu quelque
commission  me donner pour Naples, o je vais m'embarquer.

--Vous tes mille fois bon, monsieur, mais je n'ai pas  profiter de
votre extrme obligeance.

M. de Rochegune garda quelques moments le silence d'un air embarrass.
Par deux fois il leva les yeux sur moi, par deux fois il les baissa;
enfin, aprs une assez grande hsitation, il me dit d'un air grave,
solennel:

--Madame, me croyez-vous un honnte homme?

Je regardai M. de Rochegune avec tonnement.

--Vous tes l'ami de M. de Mortagne,--lui dis-je,--et le hasard m'a
permis de me convaincre, monsieur, que vous tiez digne de cette amiti.
Ici, dans cette maison, la scne de reconnaissance dont j'ai t
tmoin...

--Par grce, madame,--dit M. de Rochegune en
m'interrompant,--permettez-moi d'oublier ce temps-l; pour moi, trop
d'amers souvenirs s'y rattachent. Je vous ai demand, madame, si vous me
croyez honnte homme, parce qu'il faut que je sois bien fort de votre
confiance, moi qui vous suis inconnu, moi que vous ne verrez plus
peut-tre, madame, pour oser dire ce que j'ai  vous dire.

--Monsieur, je suis sre que je puis vous couter sans crainte.

--Je vais donc parler, madame, avec sincrit... Un mot seulement...
Croyez que l'homme auquel vous voulez bien reconnatre quelque noblesse
de coeur est incapable de cacher une arrire-pense. Si vous ne
connaissiez pas, madame, plusieurs antcdents de ma vie, peut-tre la
dmarche que je tente vous semblerait blessante, incomprhensible.
Permettez-moi donc d'entrer dans quelques dtails.

--Je vous coute, monsieur.

M. de Rochegune, avant de continuer, parut se recueillir. Sa figure
douce et triste devint pensive; il continua d'une voix lgrement
altre, malgr les visibles efforts qu'il faisait pour vaincre son
motion.

--Le projet favori de M. de Mortagne et de mon pre avait t d'obtenir
votre main pour moi, madame.

--Monsieur,  quoi bon ces souvenirs... je vous prie?...

--Pardonnez-moi de vous parler d'un pass, de projets qui vous
intressent si peu, madame; mais j'ai eu l'honneur de vous le dire,
c'est indispensable. J'avais souvent entendu M. de Mortagne, avant son
funeste voyage pour l'Italie, dire  mon pre combien votre enfance
tait malheureuse, malgr les rares qualits qui s'annonaient en vous.
Le rcit des mauvais traitements que vous faisait subir mademoiselle de
Maran excita plusieurs fois la gnreuse indignation de mon pre.
J'tais bien jeune, mais je n'oublierai jamais quel intrt votre
position m'inspirait. J'avais jusqu'alors habit avec mon pre une de
ses terres; c'est vous dire, madame, que j'avais eu toujours sous les
yeux l'exemple des plus nobles vertus. En entendant M. de Mortagne
raconter quelques traits de mademoiselle de Maran, pour la premire fois
de ma vie j'appris qu'il existait des tres mchants et pervers... Quand
je voyais M. de Mortagne, je l'accablais de questions  votre sujet;
vous tiez pour moi, madame, la personnification de la douleur et de la
rsignation. Je partis pour d'assez longs voyages; bien souvent en
songeant  mon pre,  la France, je donnais une triste pense  la
pauvre orpheline abandonne aux mchants caprices d'une femme
impitoyable. Si vous saviez, madame, la haine invincible que m'a
toujours inspire l'abus de la force; si vous saviez combien j'ai
toujours pris le parti du faible contre le puissant, vous ne vous
tonneriez pas de m'entendre parler ainsi du profond intrt que vous
m'inspiriez dj.

--Je vous en sais gr, monsieur, croyez-le...

--A mon retour, je trouvai M. de Mortagne  Paris; il vint nous
apprendre,  mon pre et  moi, l'issue de la scne violente  la suite
de laquelle votre conseil de famille, madame, vous avait laisse sous la
tutelle de mademoiselle de Maran. Alors seulement mon pre me parla de
projets qui ne devaient jamais se raliser. Au retour d'une campagne en
Grce, que j'avais projete avec M. de Mortagne, celui-ci voulait tout
tenter pour clairer l'opinion de votre famille, afin de vous soustraire
 l'influence de mademoiselle de Maran. Vous avez su, madame, par
quelles odieuses machinations notre courageux ami avait t retenu dans
les prisons de Venise pendant de longues annes; nous le crmes perdu
pour nous... Cet homme gnreux nous avait si vivement intresss 
votre sort, que mon pre crut obir  un pieux devoir en tchant de
remplacer M. de Mortagne auprs de vous.

--Que voulez-vous dire, monsieur?

--Mon pre fit tout au monde pour se rapprocher de mademoiselle de
Maran. Dans la noble illusion de sa belle me, il croyait, par la seule
influence de la raison et de la vertu, pouvoir dcider madame votre
tante  changer de conduite envers vous. Il eut plusieurs entrevues avec
elle; il la trouva inflexible. Je ne puis vous dire, madame, ses
regrets, le chagrin qu'il en prouva. Il fit entendre  cette femme un
langage tour  tour svre, menaant, suppliant: rien ne put la toucher.

--J'avais toujours ignor cette intervention, monsieur; maintenant je
comprends l'loignement que ma tante a souvent tmoign pour monsieur
votre pre.

--Aprs de nouveaux voyages je le perdis... madame.--M. de Rochegune
garda un moment le silence, baissa la tte, essuya furtivement une larme
et reprit:--En mourant, mon pre me recommanda, au nom de l'amiti qui
nous unissait  M. de Mortagne, de toujours veiller sur l'orpheline qui
mritait  tant de titres l'intrt de notre ami. Hlas! madame, j'tais
rduit  faire des voeux striles pour votre bonheur. Je voulus en
vain me prsenter  mademoiselle de Maran; le nom que je portais fut un
motif d'exclusion: elle me refusa l'entre de sa maison. Vous aviez
alors seize ans, je crois, madame. Plusieurs fois, attir par une sorte
de curiosit pieuse que m'inspirait votre position, je me trouvai sur
votre chemin; il y avait sur vos traits je ne sais quel mlange de
tristesse contenue, de rsignation douloureuse qui me navrait. Vous me
pardonnerez, n'est-ce pas? cette part mystrieuse que je prenais  votre
vie. La respectueuse sympathie que j'prouvais pour vous tait comme un
legs pieux que mon pre, que M. de Mortagne, notre meilleur ami, avaient
fait  mon coeur. Ne pouvant vous rencontrer, souvent je
m'entretenais de votre position avec madame de Richeville. L'inquite et
jalouse surveillance de mademoiselle de Maran empcha souvent quelques
personnes de nos amis et des siens de parvenir jusqu' vous. A la
moindre question sur votre sort, sur ses projets sur vous, mademoiselle
de Maran dtournait la conversation ou refusait formellement de
rpondre. Un an se passa de la sorte. Je reus une lettre de M. de
Mortagne: aprs des tentatives et des efforts inous, il tait parvenu 
corrompre un de ses gardiens,  s'vader de Venise. Oblig de s'arrter
 Marseille par suite de ses fatigues, il m'crivit de me rendre auprs
de lui le plus tt possible. J'y courus: je le trouvai presque mourant,
mais proccup d'une seule chose, de votre avenir. Je lui appris que
madame de Richeville, une de nos amies, avait en vain essay de parvenir
jusqu' vous. Il me demanda si vous tiez bien portante, si vous tiez
belle; je lui fis votre portrait, madame; une lueur de bonheur et de
joie brilla dans son regard mourant.

--Excellent ami!--m'criai-je.

--Oui, madame, vous n'en avez pas de plus fervent, de plus dvou... Je
ne le quittai plus... Madame de Richeville, bravant les convenances
peut-tre, mais suivant le premier mouvement de son amiti et d'une
inaltrable reconnaissance, vint passer quelque temps  Marseille; elle
amenait avec elle l'un des meilleurs mdecins de Paris: M. de Mortagne
fut sauv... Comme toujours, il se proccupait avant tout de votre
sort... Alors revint  sa pense ce projet d'union qui avait fait la
joie, l'esprance de mon pre... Cette esprance, que j'ai crue un
moment ralisable, a suffi pour me donner, j'ose presque le dire, le
droit... de vous supplier de disposer toujours de mon religieux
dvouement. M. de Mortagne,  son arrive  Paris, devait avoir un long
entretien avec vous. Que mademoiselle de Maran y consentt ou non, il
voulait vous faire part de ses projets. On croit ce qu'on veut dire,
madame; il me semblait si beau d'avoir la mission de vous faire oublier
une enfance, une jeunesse malheureuses! l'amiti prvenue de M. de
Mortagne me montra l'avenir sous un si beau jour, que je revins  Paris
partageant presque les esprances de mon ami. Tout  coup deux nouvelles
foudroyantes firent vanouir ce beau rve: votre mariage tait arrt
avec M. de Lancry; et M. de Mortagne, ayant voulu se mettre trop tt en
route, tait retomb gravement malade  Lyon: l'on dsesprait presque
de ses jours. Je courus prs de lui... Ce que je lui appris empira
tellement sa maladie, qu'il fut saisi d'une fivre ardente; elle dura un
mois environ. Quelques affaires pressantes m'obligrent de le prcder 
Paris; il y arriva la veille de votre mariage. Quant  moi, renonant 
un espoir caress depuis bien longtemps, je rsolus de voyager; je mis
cette maison en vente, alors que j'eus l'honneur de vous voir chez moi,
madame, avec M. de Lancry et mademoiselle de Maran.

--Permettez-moi une question, monsieur, savez-vous la dmarche que
madame de Richeville a faite auprs de moi avant mon mariage?

M. de Rochegune me regarda avec surprise, et me dit avec l'accent le
plus sincre:

--Je ne sais, madame, de quelle dmarche vous voulez parler.

--Veuillez continuer, monsieur,--dis-je  M. de Rochegune.

Je pensais avec angoisse qu'il allait sans doute me parler de Gontran
dans les mmes termes que madame de Richeville. Quoique jusqu'alors la
conversation de M. de Rochegune et t remplie de dlicatesse, de
mesure et de respect, je n'aurais pas souffert la moindre attaque contre
M. de Lancry.

M. de Rochegune continua:

--Vous le voyez, madame, par ce long prambule, depuis dix ans votre
sort n'a pas cess d'occuper M. de Mortagne, mon pre ou moi, tout ceci
 votre insu, je le sais; mais enfin, puisse cet intrt si vif, si
soutenu, me donner maintenant le droit de vous dire une vrit utile,
quelque cruelle que soit cette vrit.

--Monsieur, je ne sais ce que vous avez  me dire... mais s'il s'agit de
quelque rcrimination contre M. de Lancry, il est inutile de prolonger
cet entretien.

M. de Rochegune me regarda avec un tonnement presque douloureux.

--Je le vois, madame, je n'ai pas l'honneur d'tre connu de vous... Du
moment o vous avez donn votre main  M. de Lancry, ce choix si
honorable pour lui l'a plac  mes yeux parmi les personnes auxquelles
je serais heureux de prouver mon dvouement. Une des raisons qui me
donnent le courage de venir  vous en toute confiance, madame, c'est que
mes paroles intressent autant M. de Lancry que vous-mme.

Ce simple et noble langage me dbarrassa d'un poids norme, mais il
veilla mes craintes au sujet de Gontran.

--Que venez-vous m'apprendre, monsieur?--m'criai-je vivement.

Aprs un moment de silence, il me rpondit:

--Vous voyez souvent M. Lugarto, madame?

--Oui, monsieur, et je dirais presque malgr moi, s'il n'tait pas l'ami
de M. de Lancry.

--Savez-vous, madame, ce que c'est que M. Lugarto?

--Hlas! monsieur, je le sais.

--Savez-vous, madame, que M. Lugarto passe maintenant sa vie chez
mademoiselle de Maran?

--Je l'ignorais... monsieur; j'avais au contraire entendu mademoiselle
de Maran le traiter avec l'ironie la plus impitoyable.

--Sans doute mademoiselle de Maran l'a trait ainsi jusqu'au jour o
elle a reconnu que vous n'aviez pas, madame, d'ennemi plus dangereux que
cet homme.

--Cela devait tre,--dis-je en souriant avec amertume...--ma tante
m'avait presque prvenue de cette nouvelle perfidie.

--Mais vous ignorez, madame, toute la noirceur, toute la lchet de
cette nouvelle machination de mademoiselle de Maran... Vous ne savez pas
l'indigne appui qu'elle prte par ses discours aux calomnies infmes de
M. Lugarto!

--Et quelles calomnies... monsieur? Ce que dit un pareil homme est-il
compt? et d'ailleurs que peut-il dire?

--Oh! rien qu'il ne puisse justifier, madame, rien non plus qui ne soit
vrai, ce qui rend malheureusement ses affreuses mdisances plus
fatales... Il dit que M. de Lancry est son ami intime, et il le prouve
en se montrant sans cesse avec vous et avec lui. Il dit que chaque matin
il vous envoie des fleurs dont vous vous parez, et cela est encore vrai;
il dit que les ftes qu'il va donner, c'est pour vous qu'il les donne;
il dit que devant le monde vous lui tmoignez de la froideur, mais que
cette froideur est une feinte convenue avec vous pour tromper votre
mari... Il dit enfin que vous l'aimez, madame!

Je regardai M. de Rochegune avec tant de stupeur qu'il crut que je ne
l'avais pas entendu; il reprit:--Oui, madame... M. Lugarto dit que vous
l'aimez.

Cette accusation me parut d'une stupidit si rvoltante, que je m'criai
avec un clat de rire sardonique:

--Moi! aimer cet homme! mais c'est de la folie, monsieur; qui croira
jamais cela? qui admettra cela comme possible? Sans doute, je regrette
amrement l'intimit qui s'est tablie entre lui et mon mari, je
regrette amrement d'tre de sa part l'objet d'attentions que je mprise
et que je hais... mais, jamais, mon Dieu! je n'ai craint de voir ces
relations que j'abhorre interprtes de la sorte.

M. de Rochegune me regardait avec une expression de piti douloureuse.

--Hlas! madame,--reprit-il aprs un assez long silence,--il m'en cote
de vous convaincre d'une ralit bien affligeante; mais votre repos,
mais... le dirai-je? le soin de l'honneur... oui, de l'honneur de M. de
Lancry, me font un devoir de vous clairer.

--Ah! monsieur, parlez...

--Vous tes bien jeune, madame; vous tes fire de la noblesse, de la
puret de vos sentiments; vous tes fire de l'amour que vous prouvez,
de celui que vous inspirez  l'homme que vous avez choisi; vous tes
fire de votre bonheur enfin, parce qu'il est noble, grand et lgitime;
vous ddaignez des calomnies infmes. Qui voudra les croire? dites-vous.
coutez, madame. Au lieu de supposer le monde ce qu'il est, avide de
scandale et de mdisance, croyant au mal, parce que la sottise et la
vulgarit ont juste l'intelligence qu'il faut pour rpter, pour
colporter une mdisance; supposez le monde spectateur impartial... que
voit-il? Vous, belle, jeune, sans exprience, paraissant dj presque
oublie par votre mari, tandis que lui rend ses soins empresss  une
femme trs  la mode et d'une rputation souvent compromise. Ce n'est
pas tout, l'ami de votre mari, madame, vit dans votre intimit de chaque
jour, partout il vous accompagne; sa renomme est telle qu'on le sait
incapable de s'occuper d'une femme avec dsintressement; il dit bien
haut, il affiche  tous les yeux les prfrences forces, je n'en doute
pas, qu'il reoit de vous: ces apparences fcheuses sont envenimes par
la jalousie qu'une femme dans votre position, madame, inspire  tontes
les femmes. Mademoiselle de Maran, poursuivant l'oeuvre de perfidie et
de mchancet qu'elle a commence ds votre enfance, joue un autre rle
maintenant. C'est contre sa volont, dit-elle, que vous avez pous M.
de Lancry; elle redoutait sa lgret, dont il ne donne maintenant que
trop de preuves en s'occupant si videmment de la princesse Ksernika.
Mademoiselle de Maran dit encore qu'elle a reprsent  M. de Lancry
qu'il vous pousserait dans quelque funeste voie de reprsailles; que
votre position est d'autant plus dangereuse que vous voyez souvent M.
Lugarto, et qu' part quelques prtentions puriles elle ne peut
s'empcher de trouver cet tranger dou de qualits charmantes et faites
pour sduire une femme... Ce n'est pas tout, madame; prparez vous  un
dernier coup plus cruel encore que les autres, parce qu'il n'attaque pas
que vous seule... mademoiselle de Maran donne encore une autre cause au
regret qu'elle prouve de votre mariage avec M. de Lancry; elle affirme
que, par suite de dettes normes contractes par votre mari avant votre
mariage, votre fortune est maintenant gravement compromise, et que...

--Vous hsitez, monsieur?--dis-je  M. de Rochegune en contenant mon
indignation, non contre lui, mais contre les auteurs de cette trame
odieuse qui se droulait alors tout entire  mes yeux...--Continuez,
continuez, je suis prpare  tout entendre...

--Et moi  tout vous dire, madame; car, heureusement, je crois avoir le
moyen de ruiner et de confondre tant de mchantes impostures...

--Eh bien, madame, votre tante a l'infamie de rpter que M. de Lancry,
voyant ses affaires embarrasses, s'est adress  l'obligeance de M.
Lugarto, et qu'il est dans une telle dpendance  l'gard de cet homme,
qu'il se voit presque forc de souffrir ses assiduits auprs de vous.

--Oh! mon Dieu!... mon Dieu! m'criai-je en cachant mon visage dans mes
mains...

--Vous frmissez, madame; c'est un abme de honte et d'infamie, n'est-ce
pas? Vous si noble, vous si pure! c'est  peine si vous pouvez
comprendre ce tissu d'horreurs... Eh bien, madame, croyez un homme qui
de sa vie n'a fait un mensonge... Tel est le bruit qui court sur vous,
sur M. de Lancry, sur M. Lugarto... Et ce n'est pas un vain bruit sans
cho, madame, non... non; malheureusement c'est une conviction base sur
les apparences les plus funestes. M. Lugarto a agi avec une infernale
habilet. M. de Lancry, vous-mme, madame,  votre insu, vous avez
accrdit ces abominables calomnies.

Je restais anantie; je m'expliquais alors l'invincible aversion, la
terreur instinctive que m'inspiraient les soins de M. Lugarto. Alors je
voyais toute l'tendue du mal.

Mes soupons sur la nature des obligations que M. de Lancry avait pu
contracter envers M. Lugarto me semblaient justifis. En cela, sans
doute, mademoiselle de Maran ne calomniait pas.

Quoique sans exprience du monde, je le connaissais assez pour savoir
qu'il accueillait les bruits les plus infmes. Malheureusement mille
circonstances interprtes dans le sens odieux qu'on attachait aux
relations qui existaient entre nous et M. Lugarto me revinrent 
l'esprit.

Jusqu'alors elles m'avaient sembl insignifiantes,  cette heure elles
m'pouvantrent par l'influence qu'elles pourraient avoir sur les
jugements du monde.

Je me sentis un moment accable; j'appuyai ma tte brlante dans mes
deux mains sans trouver une parole.

--Vous le voyez, madame,--me dit M. de Rochegune,--il fallait toute
l'imprieuse ncessit du devoir, il fallait l'absence de M. de
Mortagne, pour me dcider  venir vous parler de ce coup douloureux.
Maintenant, permettez-moi de vous indiquer ce que crois utile dans cette
circonstance. Il faut, sans perdre un moment, tout apprendre  M. de
Lancry. Pour qu'il ne doute pas de la vrit, je vous conjure, madame,
de lui raconter notre entretien. Quant  la manire de faire tomber ces
bruits infmes, elle est bien simple; je n'ai pas oubli les leons de
M. de Mortagne; avant tout et pour tout, la vrit, telle brutale, telle
violente qu'elle soit, c'est le seul moyen d'craser la perfidie et le
mensonge. Lorsque vous aurez tout confi  M. de Lancry, ni vous ni lui
ne changerez rien dans vos manires avec M. Lugarto. Dans quelques jours
vous donnerez une soire prive, vous y inviterez toutes les personnes
de votre connaissance, M. Lugarto, mademoiselle de Maran, et moi-mme,
madame. Je retarderai mon dpart jusque-l, car je pourrai vous servir,
je l'espre; alors ce jour-l, madame, hautement,  la face de tous,
devant ce tribunal compos de gens du monde, j'accuserai M. Lugarto et
mademoiselle de Maran d'avoir indignement calomni vous, madame, et M.
de Lancry. Mademoiselle de Maran, malgr son audace, M. Lugarto, malgr
son impudence, resteront accabls devant une accusation si solennelle;
alors vous, madame, et M. de Lancry, vous sommerez cet homme et cette
femme de rpter devant vous les indignes mensonges qu'ils ont
accrdits; de donner la preuve des horreurs qu'ils avancent. Alors,
madame, croyez-moi, quelque prvenu que soit le monde, il sera bien
forc de croire  la honte,  l'infamie de ceux qui, foudroys par votre
gnreuse indignation, ne pourront que balbutier une lche dfaite.

--Oui... oui... vous avez raison!--m'criai-je, ranime par le noble
langage et par le gnreux conseil de M. de Rochegune.--Oui, c'est une
inspiration du ciel! Bni soyez-vous, monsieur, vous qui nous le donnez!
Il faudra que la vrit sorte clatante de cette explication... Je serai
sans merci ni piti. Mensonge  mensonge je poursuivrai ces infmes
jusqu' ce qu'ils avouent leur lchet  la face de ce monde qu'ils
avaient fait complice, et qui sera leur juge!

--Bien! bien! madame. Alors moi je partirai plus tranquille, plus
rassur sur l'avenir d'une personne  qui j'ai vou le plus inaltrable
dvouement...

--Ah! monsieur, vous tes le digne, le noble ami de M. de
Mortagne!--m'criai-je en tendant la main  M. de Rochegune.--Au nom de
M. de Lancry, au nom de notre gratitude ternelle, recevez l'assurance
d'une amiti non moins vive que la vtre. Par cette courageuse
rvlation, vous nous aurez sauv de bien des malheurs. Jamais, oh
jamais! nous ne pourrons l'oublier.

M. de Rochegune prit respectueusement la main que je lui offrais, la
serra cordialement dans les siennes et me dit avec motion:

--Par la mmoire sacre de mon pre, je prends ici l'engagement d'tre
pour vous le frre... l'ami le plus dvou... Le voulez-vous? Me
croyez-vous digne de cette amiti, madame?

--Elle nous honore trop tous deux pour que nous ne la contractions pas
avec joie et fiert,--lui dis-je.

On frappa  la porte.

Blondeau entra.

--Que voulez-vous? lui dis-je.

--Madame,--reprit-elle en regardant attentivement M. de Rochegune,--je
viens de recevoir une lettre qu'on me dit de remettre sans dlai  M. le
marquis de Rochegune.

Elle me prsenta une lettre, je la donnai  M. de Rochegune; il s'cria:

--Elle est de M. de Mortagne. Je lui avais laiss un mot chez moi dans
le cas o il arriverait, le prvenant que j'tais chez vous, madame...
Me permettez-vous de lire cette lettre? elle peut vous intresser.

Je fis un signe de tte  M. de Rochegune; il ouvrit la lettre et la
lut.

--Madame,--me dit tout bas Blondeau en me montrant M. de Rochegune,--je
reconnais sa voix... c'est lui...

--Comment?

--C'est la personne qui venait savoir de vos nouvelles de la part de M.
de Mortagne.

--Que dis-tu?

--Aussi vrai que le bon Dieu est au ciel, c'est lui, madame; je suis
sre de ne pas me tromper; c'est sa voix, vous dis-je.

Pendant que Blondeau me parlait, j'examinai les traits de M. de
Rochegune; ils prirent tout  coup l'expression d'une anxit
profonde... Je ne pus m'empcher de m'crier:

--Qu'avez-vous, monsieur? M. de Mortagne...

--Il faut que je le rejoigne  l'instant... madame... Nous allons
quitter Paris... pour quelque temps; il est sur la voie d'une abominable
machination,--me dit-il sans s'expliquer davantage.

--Et ce complot, qui menace-t-il?--m'criai-je.

--Pouvez-vous me le demander, madame?... vous... vous!

--Et Gontran, et mon mari?

--M. de Mortagne vous recommande avant tout de ne pas le quitter; s'il
voyage, de voyager avec lui; mais avant tout et surtout, pour son salut
et pour le vtre, de ne jamais vous sparer de lui un seul instant.

--Mon Dieu!... mon Dieu!... et qui souponne-t-il? de quoi avons-nous
tant  craindre?

--Est-il besoin de vous le dire, madame? de M. Lugarto. L'immense
fortune de cet homme met  sa disposition des ressources inconnues; il
est aussi rus que mchant. M. de Mortagne, pour contreminer ses
projets, s'est absent ou a feint de s'absenter de Paris depuis quelque
temps.

--Mais, monsieur, vous me laissez dans une mortelle inquitude!

--Voyez la lettre de M. de Mortagne; il m'crit  la hte et ne
m'instruit d'aucune particularit: tant que durera l'absence de madame
de Richeville, il ne pourra vous donner de ses nouvelles, car c'est
seulement par son entremise qu'il pourrait vous crire. Il craint que
plusieurs de vos gens ne soient gagns, et la moindre indiscrtion sur
ses desseins les ferait avorter; il est donc oblig d'agir dans l'ombre
et dans le silence... Adieu, madame, je m'en vais plus rassur. Si M. de
Mortagne croit que je puisse vous assister dans la justification que
vous provoquerez, j'aurai l'honneur de venir vous en instruire, sinon
persistez dans le projet que je vous ai indiqu; lui seul peut couper le
mal dans sa racine et confondre les mchants... Mais, j'y songe, pour
remdier  mon absence, j'crirai  M. de Lancry tout ce que je vous ai
dvoil, l'autorisant  se servir de ma lettre. Adieu, madame. M. de
Mortagne me dit que chaque minute est compte... Espoir et courage; vous
avez des ennemis bien acharns.

--Mais nous comptons deux amis bien prcieux,--dis-je  M. de
Rochegune.--Adieu, monsieur; vous entreprenez une noble tche. Dieu vous
soutiendra.

M. de Rochegune sortit.

--C'est lui, madame, qui a t assailli, bless, j'en suis sre,--me dit
Blondeau.--Avez-vous remarqu combien il tait ple et la cicatrice que
ses cheveux cachaient  peine.

--Tu te trompes,--lui dis-je.

--Oh! madame, sa voix est trop douce pour que je ne la reconnaisse pas.

Le valet de chambre ouvrit la porte et annona M. le comte de Lugarto.

Blondeau sortit.

Je me trouvai seule avec cet homme.





CHAPITRE XII.

L'AVEU.


En voyant entrer M. Lugarto chez moi, je fus sur le point de me retirer;
mais, me rappelant les conseils de M. de Rochegune, je contins mon
indignation.

Il dut lire sur mon visage une partie des motions violentes qui
m'agitaient et que je rprimais avec peine.

Assise prs d'une croise, je regardais dans le jardin en attendant que
M. Lugarto prt la parole.

Aprs un assez long silence, il s'assit  ct de moi et me dit
brusquement:

--Vous avez t trs-malade; j'ai t bien inquiet de vous; cela m'a
fait une peine que vous ne sauriez croire.

--Je sais, monsieur, tout l'intrt que vous me portez,--lui dis-je en
souriant avec amertume.

--Vous me hassez donc toujours?

--Monsieur...

--Eh! mon Dieu! pourquoi le nier? Pourtant, que vous ai-je fait?

--Je n'ai pas  rpondre  de pareilles questions, monsieur!

--Mais, enfin, on dit aux gens ce que l'on a contre eux. Depuis que vous
tes  Paris, j'ai toujours tch de vous tre agrable.

--Cette peine tait inutile, monsieur.

--Je m'en suis bien aperu, et de reste! Vous n'avez rpondu  mes
soins,  mes prvenances, que par le mpris.

--Vous auriez d voir par l, monsieur, que ces soins, que ces
prvenances ne pouvaient m'agrer.

--Mais pourquoi cela, encore une fois? Vous ne me rpondez pas. tait-ce
donc vous insulter que d'avoir pour vous des attentions que toute femme
accueille, sinon avec gratitude, du moins avec complaisance?

Je levai les yeux au ciel comme pour le prendre  tmoin de l'excrable
duplicit de cet homme.

M. Lugarto fit un mouvement d'impatience; il reprit en tachant de donner
 sa voix aigre un accent affectueux et insinuant:

--Voyons, ne soyez pas aussi mchante, causons en bons amis; oui, car je
suis votre ami, quoique vous ayez tout fait jusqu'ici pour m'irriter
contre vous; mais je ne sais pas comment... vous m'avez ensorcel! Moi
qui me souviens toujours du mal qu'on me veut, et qui sais prouver que
je m'en souviens, je ne puis vous garder rancune, je vous pardonne tout.
C'est qu'aussi vous exercez sur moi une influence incroyable! D'abord je
n'ai rien compris  cette influence, puis peu  peu j'ai reconnu... mais
vous allez encore vous fcher... En vrit, moi qui ne suis pas un
colier, moi qui connais les femmes, pour la premire fois de ma vie...
j'hsite...  vous dire... car vous avez un air si froid, si hautain,
que... Allons, de mieux en mieux. Si vous me toisez avec cette
figure-l, ce n'est pas le moyen de me dcider  parler.

Je regardai M. Lugarto si firement, avec une expression de mpris si
crasant, que, malgr son audace, il s'interrompit un moment; mais,
rougissant bientt de s'tre laiss dconcerter, il reprit:

--Aprs tout, je suis stupide; je ne vous apprendrai rien que vous
n'ayez depuis longtemps devin: les femmes ne sont pas aveugles, elles
sont les premires instruites des sentiments qu'elles inspirent... Eh
bien! je vous aime, oui... je vous aime avec passion.

M. Lugarto dit ces derniers mots d'une voix basse, mue, tremblante.

Avertie par M. de Rochegune, je prvoyais cet insolent aveu; mon visage
resta impassible.

M. Lugarto s'attendait sans doute  une explosion d'indignation de ma
part, il parut trs-surpris de mon calme, de mon silence.

--Oui, je vous aime  l'adoration,--reprit-il;--moi qui jusqu'ici n'ai
eu que des fantaisies, que des amours phmres, je sens prs de vous le
besoin de me fixer tout  fait. Si vous vouliez, nous arrangerions notre
vie  merveille... Maintenant je suis tabli dans votre intimit, nous
pourrons mener l'existence la plus agrable... Mais vous ne me rpondez
pas! Est-ce que cela vous fche?

--Continuez, monsieur, continuez.

--De quel air vous me dites cela! Vous ne me croyez peut-tre pas
capable de vous tre  tout jamais fidle? Vous avez tort, voyez-vous.
J'ai joui de la vie et de tous ses plaisirs, avec trop d'excs
peut-tre; je serais charm de pouvoir me reposer dans une affection
bien douce, bien paisible. Mon caractre, qui est souvent dtestable, je
l'avoue navement, y gagnerait beaucoup, vrai... Je suis sr que, si
vous vouliez vous en donner la peine, vous pourriez me rendre bien
meilleur que je ne le suis. Voyons, essayez, qu'est-ce que cela vous
fait? je vous aimerai tant! Oh! vous ne savez pas ce que c'est que
d'tre aime par un homme qui mprise tous les autres hommes!... Vous
ferez de moi tout ce que vous voudrez... et l'on dira partout:--Voyez
donc l'empire de madame de Lancry! elle a su fixer, adoucir, assouplir
cet homme, le plus indomptable qu'il y ait au monde!!!

Si je n'avais pas senti au brisement de mon coeur que je touchais 
une crise fatale de ma vie, et qu'un grand danger grondait sourdement
autour de moi et de Gontran, l'incroyable suffisance de cet homme, sa
fatuit cynique, dont le ridicule touchait  l'odieux, m'auraient fait
sourire de piti; mais j'tais obsde par de cruels pressentiments.

M. Lugarto m'pouvantait; il me semblait que, malgr sa grossire
audace, il ne m'aurait pas parl ainsi,  moi, s'il n'avait cru pouvoir
le faire presque impunment. Aussi, je lui dis en joignant les mains
avec frayeur:

--Que se passe-t-il donc, monsieur, que vous osiez me parler ainsi?

--Mon langage est tout simple pourtant... Mon Dieu! rassurez-vous... je
ne suis pas exigeant... je ne vous demande que des esprances pour
l'avenir, accompagnes d'un peu de confiance pour le prsent.
Laissez-vous aimer, ne vous occupez plus du reste; seulement soyez assez
loyale pour me promettre de ne pas lutter contre le penchant qui
pourrait s'veiller dans votre coeur en ma faveur. Voyons, avouez que
je vous parais fat en vous parlant ainsi; je parie que cela vous
choque?... Eh bien! vous avez tort... c'est le langage du vritable
amour... L'homme qui aime bien se sent toujours sr de faire tt ou tard
partager sa passion... tes-vous bizarre! Adoucissez donc ce regard
effarouch. Aprs tout, qu'est-ce que je vous demande? de vous laisser
tre heureuse... Vous verrez, vous verrez... Mais rpondez-moi donc...
au moins... Mathilde.

En m'appelant ainsi, M. Lugarto s'approcha de moi; il voulut me prendre
la main.

J'entendais ce langage ignoble et je croyais rver; l'impudence de cet
homme m'tait connue, et j'en vins presque  me demander si  mon insu
je n'avais pas mrit une pareille humiliation.

Je me crus fatalement punie de n'avoir pas assez tmoign  M. Lugarto
l'aversion qu'il m'inspirait.

Lorsqu'il voulut me prendre la main, la honte, le courroux, l'pouvante,
m'exasprrent, je me levai brusquement:

--Sortez, monsieur!--m'criai-je,--sortez! Le dgot et le mpris
arrivent quelquefois  ce point que l'me se rvolte malgr les efforts
que l'on fait pour se contenir; je vous dis de sortir, monsieur!

--Mais vous tes donc sans piti... sans coeur!...--s'cria M.
Lugarto.--Est-ce vous injurier que de vous aimer? car je vous aime, moi,
je vous jure que je vous aime. Si jusqu'ici je vous ai choque,
contrarie, je vous en demande pardon, cela vient de ma mauvaise
ducation... Et puis, je n'ai pas t habitu  rencontrer souvent des
femmes comme vous... on m'a gt... J'ai de mauvaises manires, je
l'avoue; d'un mot... d'un mot seulement un peu affectueux, vous auriez
pu me changer; il m'aurait t si doux de vous obir! Et puis, je ne
savais que penser.... En vous voyant si indiffrente  mes soins, je
croyais que vous n'en compreniez pas la signification; je ne savais
qu'imaginer pour vous faire entendre que c'tait de l'amour. Quelquefois
j'tais tent de m'loigner, mais j'tais retenu malgr moi par le
charme qui vous entoure. Tenez... ayez non pas un peu d'intrt, mais un
peu de piti pour moi; donnez-moi un ordre, dites-moi de m'loigner,
j'aurai la force de vous obir: mais que je sache au moins que ce cruel
sacrifice me sera peut-tre un jour compt. Rpondez-moi... par grce!
rpondez-moi... Rien... rien... pas un mot... toujours ce regard de
haine, de mpris implacable! Ah! je suis bien malheureux!... et l'on
m'envie encore!--s'cria M. Lugarto.

Deux larmes feintes ou vraies roulrent sur ses joues livides; il cacha
sa tte dans ses deux mains.

Si je n'avais pas t prvenue par M. de Rochegune des bruits odieux que
rpandait cet homme, sans tre aucunement touche de sa douleur
apparente, j'y aurais cru peut-tre. Je n'y vis qu'une insultante
hypocrisie: il me faisait horreur.

Je m'avanai vers la porte pour sortir.

M. Lugarto s'aperut de mon mouvement, il se plaa devant cette porte.

J'eus peur.

Je revins prcipitamment prs de la chemine afin de pouvoir sonner.

--Vous voulez donc me rduire au dsespoir?--s'cria-t-il d'une voix
altre en joignant ses deux mains d'un air suppliant.--Oh! dites,
dites-moi seulement que vous me laisserez essayer de vous plaire, que
vous me permettrez de tcher de vaincre l'loignement que je vous
inspire; cela, rien que cela?--Et il tomba  mes genoux.

Je sonnai prcipitamment.

M. Lugarto se releva.

--Ah! c'est comme cela?--s'cria-t-il en devenant tout  coup livide de
rage;--rien ne vous fait, ni les prires, ni la tendresse, ni
l'humilit? Eh bien! j'emploierai d'autres moyens; c'est  genoux,
entendez-vous, femme orgueilleuse, c'est  genoux que vous me
supplierez d'avoir piti de vous.

Il y avait tant de confiance, tant de mchancet dans l'accent de cet
homme, que je frissonnai d'pouvante.

Un valet de chambre entra.

--Dites  mes gens de s'en aller, dit M. Lugarto avec le plus grand
sang-froid et avant que j'eusse pu prononcer une parole.

Rien ne paraissait plus simple que cet ordre. Le domestique sortit.

J'tais si stupfaite que je n'osai pas le retenir.

M. Lugarto, qui avait un moment contenu sa colre, perdit toute mesure.

Il devint hideux, ses yeux s'injectrent, tout son corps trembla
convulsivement; ses lvres dcolores se contractrent par un
tressaillement nerveux.

Je ne pouvais faire un pas, j'attendais avec anxit quelque rvlation
horrible.

--Ah! vous voulez lutter avec moi! s'cria-t-il;--mais vous ne savez
donc pas ce que je puis, moi?... Vous avez pourtant vu que d'un mot j'ai
mat cette insolente princesse! Quant  cette belle duchesse, vous ne
savez pas les larmes de sang que lui cote  cette heure son
impertinence  mon gard; vous ne savez pas que si je voulais...
entendez-vous, que si je voulais, je n'aurais qu'un mot  dire, un seul,
pour vous faire tomber vanouie de terreur... Ah! vous croyez que
lorsqu'un homme comme moi veut quelque chose... qu'il le veut en vain!
ah! vous croyez que je ne sais pas me venger de qui m'outrage! ah! vous
croyez que pendant que vous m'abreuviez de mpris et d'insultes, je ne
vous rendais pas mpris pour mpris, insulte pour insulte! J'aurais t
bien niais. Mais apprenez donc que, grce  moi et  votre tante, que
j'ai su mettre de mon parti, vous tes dj perdue dans l'opinion
publique. Quoi que vous fassiez dsormais, c'est une blessure incurable
faite  votre rputation! Le monde juge, condamne et frappe d'une honte
ternelle pour mille fois moins que cela! Mais apprenez donc que pour
complter, que pour achever de rendre mes calomnies vraisemblables; la
princesse, par ma volont, a fait des avances  votre mari; que
celui-ci, encore par ma volont, vous est infidle: c'est un fait avr
pour tous... le monde dit que vous vous vengez de votre mari en le
trompant avec moi... Maintenant, je vous dfie de dtruire ces bruits,
ces apparences. Que vous le vouliez ou non, je serai l, toujours l,
toujours auprs de vous. Je vous pouvante, je vous fais horreur, tant
mieux! vous n'aurez qu'un moyen de vous dlivrer de mon obsession. Je
suis blas sur les succs trop faciles: j'aime mieux triompher, comme on
dit, par la terreur que par l'amour. Je vous vois d'ici suppliante...
plore... pouvante... vos beaux yeux noys de larmes... tant mieux!
vous en serez plus ravissante encore!

En prononant ces excrables paroles, les yeux vitreux de cet homme
semblaient briller d'une frocit sauvage.

Depuis quelques moments je l'coutais machinalement, comme si j'avais
t le jouet d'un rve affreux; tout  coup j'entendis du bruit dans
l'appartement de mon mari.

C'taient ses pas, il allait entrer dans le salon.

Je joignis les mains en m'criant:--Bni soyez-vous, mon Dieu!... le
voici.

M. Lugarto me regarda avec tonnement.

La porte s'ouvrit.

M. de Lancry parut.





CHAPITRE XIII.

LE DFI.


A l'aspect de Gontran, mon premier mouvement fut de courir  lui et de
m'crier:

--Sauvez-moi!... sauvez-moi!...

Mes traits bouleverss frapprent Gontran; il s'cria en regardant M.
Lugarto:

--Mathilde, qu'avez-vous? Au nom du ciel! qu'avez-vous?

M. Lugarto se prit  rire aux clats, et dit  M. de Lancry:

--Ah ! mon cher, savez-vous que votre femme est incroyable! Elle est
capable de prendre au srieux une mauvaise plaisanterie.

--Vous tes un infme!--m'criai-je;--je n'ai aucun mnagement 
garder... En dvoilant votre conduite  mon mari, je n'expose pas ses
jours; vous n'oseriez pas vous battre avec lui, et lui ne daignerait pas
se battre avec vous.

--Vous entendez, mon cher, comme elle me traite,--dit M. Lugarto  M. de
Lancry;--avouez que j'ai un bon caractre.

--Trve de plaisanterie, monsieur!--s'cria Gontran.--Je vois 
l'agitation,  la pleur de madame de Lancry, qu'elle est pniblement
mue. Quelle que soit mon amiti pour vous, je ne souffrirai jamais que
vous oubliiez un moment le respect que vous devez  ma femme, monsieur.

--Vous le prenez comme cela, mon cher? c'est diffrent,--dit M.
Lugarto;--n'en parlons plus, oublions cette folie, et songeons  autre
chose... Que faites-vous ce soir?

--Vous l'entendez!--m'criai-je,--cet homme vous dit d'oublier ce qu'il
appelle une folie! Il va vous demander votre main et vous trahir encore.
Non... non... mon noble, mon gnreux Gontran, quoique votre me
confiante et bonne doive souffrir de cette dcouverte, je vais tout vous
dire: il faut que cet homme que vous croyez votre ami soit dmasqu; il
faut que l, devant lui, vous appreniez les bruits infmes qu'il rpand
sur vous, sur moi; il faut que vous sachiez, qu'ici, tout  l'heure, il
m'a dclar son indigne amour, non pas comme une vaine galanterie... il
ment... non... non... D'abord il a parl de son amour en suppliant...
avec des larmes dans les yeux, avec de douces et hypocrites paroles.

--Monsieur!--s'cria Gontran en devenant pourpre de colre et en jetant
un regard furieux  M. Lugarto.

--coutez-la donc jusqu' la fin, mon cher; je vous rpte qu'elle
s'indigne  tort, qu'elle prend srieusement une mauvaise plaisanterie.

--Et puis,--continuai-je,--lorsqu'il a vu le mpris, le dgot qu'il
m'inspirait, alors sont venues les menaces de vengeance, les rvlations
horribles... Le monde,--disait-il,--croyait que vous m'tiez infidle,
Gontran; le monde,--disait-il encore,--croyait que je me vengeais de
votre abandon en aimant cet homme. Avez-vous dit cela, monsieur,
avez-vous dit cela?

M. Lugarto sourit et haussa les paules.

--Monsieur Lugarto, prenez garde!--dit Gontran d'une voix sourde...--La
patience humaine a des bornes... et depuis longtemps... oh! bien
longtemps, je suis patient, voyez-vous.

M. Lugarto baissa les yeux et ne rpondit rien. Fire de sa confusion,
esprant m'en dlivrer  jamais aprs cette scne cruelle, je continuai:

--Mais cela n'est pas tout; il s'est joint  notre plus mortelle
ennemie,  mademoiselle de Maran, pour proclamer partout que vous, que
vous, mon noble Gontran... vous subissiez sa prsence tout en la
maudissant... que les soins qu'il me rendait taient tolrs par vous.
Et savez-vous pourquoi? parce que notre fortune tait compromise par vos
dettes, et que vous aviez eu recours  l'argent de cet homme.

Un moment je fus effraye de l'expression de rage qui anima les traits
de Gontran.

Il se leva, il saisit M. Lugarto par le bras et lui dit d'une voix
foudroyante:

--Entendez-vous ce que dit ma femme, monsieur? l'entendez-vous?

--Enfin, mon Dieu! nous serons dlivrs de ce dmon!--m'criai-je en
joignant les mains.

M. Lugarto tait rest assis.

Lorsque Gontran s'approcha de lui, il ne fit pas un mouvement; il se
dgagea froidement de l'treinte de Gontran, le regarda fixement et lui
dit avec un calme sardonique dont je fus attre:

--Ah ! mon cher, dcidment vous tes fou.

--Je vous dis, monsieur, que ces bruits que vous rpandez sont
infmes... et que je ne souffrirai pas...

--Vous ne souffrirez pas?--articula lentement M. Lugarto en riant d'un
rire sardonique.--Ah! ah!... ah! je le trouve charmant, ma parole
d'honneur; il ne souffrira pas! Ah ! est-ce que par hasard vous vous
donnez les airs de me menacer, monsieur le vicomte de Lancry?

--Oui... oui... quoi qu'il puisse arriver, une fois au moins je...

--Quoi qu'il puisse arriver, vicomte?--s'cria M. Lugarto d'une voix
stridente, en interrompant mon mari.--Quoi qu'il puisse arriver...
Rptez donc cela.

Gontran tait dans une angoisse inexprimable: son beau visage,
douloureusement contract, exprimait la haine, la rage, le dsespoir;
mais on aurait dit qu'une mystrieuse influence empchait l'explosion de
ces violents ressentiments.

Ils clatrent. M. de Lancry s'cria en frappant du pied:

--Eh bien! oui, oui! quoi qu'il puisse arriver, puisque vous me poussez
 bout, je vous insulterai, entendez-vous, je vous insulterai  la face
de tous; nous nous battrons, et je vous tuerai ou vous me tuerez; l'un
de nous maintenant est de trop sur la terre: cette existence m'est
insupportable... Si ce n'tait la crainte de vous causer une joie
infernale, je me serais dj dlivr de cette vie qui m'est odieuse.

Il y avait tant de dsespoir dans ces paroles de Gontran, elles me
menaaient d'un nouveau et si formidable malheur, que je me sentis
dfaillir.

--Vous ne m'insulterez pas et je ne me battrai pas avec vous,--reprit
froidement M. Lugarto.--Comme l'a dit madame, je ne l'oserais pas
d'abord, et puis vous ne le daigneriez pas... Mais revenons  votre
_quoi qu'il arrive_. Est-ce un dfi?..... hein..... vicomte? Voulez-vous
qu' l'instant, devant madame, je dise...

--Arrtez! oh! arrtez! pas un mot de plus!--s'cria Gontran avec
effort;--par piti... pas un mot!...

Il retomba dans un fauteuil, mit sa main sur ses yeux en s'criant d'une
voix touffe:

--O mon Dieu!... mon Dieu!...

Je restai frappe de stupeur.

--Allons donc... on a bien de la peine  vous convaincre, mon cher et
intime ami, qu'aprs tout je ne suis pas si diable que j'en ai
l'air,--reprit M. Lugarto.--Qu'est-ce que je demande?  vivre en paix
avec vous et avec votre femme,  raliser le triangle quilatral des
Italiens, en tout bien tout honneur s'entend... car vous tes un vilain
jaloux, un Othello. Voyons... de quoi vous plaignez-vous? Admettez que
je fasse la cour  votre femme; que vous importe? Elle est vertueuse,
elle vous adore et elle m'excre; voil trois raisons pour une de vous
tranquilliser... une manire de Cerbre  trois ttes qui dfend
suffisamment votre bonheur conjugal. Mais,--me dites-vous,--le monde
jase, il croit que vous tes au mieux avec ma femme.--Eh! mon Dieu...
laissez le monde jaser; n'tes-vous pas sr de la fidlit de votre
femme?--Allons, vicomte, soyez philosophe, et n'attachez pas de prix 
de vaines paroles.--Mais ce bruit, tout mensonger qu'il est, est
contrariant,--me direz-vous encore.--C'est possible... mais, vous le
savez, de deux maux il faut choisir le moindre, et puisque les propos du
monde vous effrayent, songez donc, mon cher,  ceux qu'il ferait, le
monde... si je jasais, moi, sur certaines choses... si je disais
comment...  Londres...

--Monsieur... oh! monsieur!...--s'cria Gontran d'un air suppliant.

M. Lugarto me regarda en souriant d'un air ironique.

--Vous voyez, voil ce beau matamore souple comme un gant!... Vous qui
tes la sagesse mme, conseillez-lui donc d'tre raisonnable. Tenez, je
vais finir en parlant comme un tratre du mlodrame. Vicomte de Lancry,
vous tes en ma puissance; vous ne pouvez m'chapper qu'en
m'assassinant ou qu'en vous suicidant. Or, je vous sais de trop bonne
compagnie pour recourir  de tels moyens. Ceci bien tabli, passons.
Voyons, mon cher, oublions les rveries de votre femme; vivons tous les
trois dans une douce intimit, comme par le pass; laissons dire le
monde, et jouissons de la vie, car elle est courte. Pourtant, comme on
ne m'insulte pas impunment, comme je tiens  me venger des mpris de
cette chre Mathilde, je veux la punir, et je la condamne  venir dner
avec vous aujourd'hui chez moi pour clbrer sa convalescence. Nous
serons peu de monde... la princesse Ksernika, trois ou quatre femmes ou
hommes de nos amis. Ceci est srieux, mon cher... vous entendez... JE LE
VEUX... Madame de Lancry fera quelques faons; mais je vous laisse le
soin de dcider ma belle ennemie. Vous ne manquerez pas d'excellentes
raisons  lui donner, j'en suis sr.

Je regardais Gontran avec stupeur; il ne disait pas un mot; il avait les
yeux fixes, la tte baisse sur sa poitrine.

M. Lugarto se leva et ajouta:--Dites donc un peu, mes bons amis, comme
c'est bizarre! Qui est-ce qui dirait qu' cette heure, dans un des plus
jolis htels du faubourg Saint-Honor, par cette belle journe de
printemps, il se passe une de ces scnes incroyables qui feraient la
fortune d'un romancier?... C'est pourtant vrai... La vie du monde est
aprs tout beaucoup moins prosaque qu'on ne le croit. Ah !  tantt;
nous dnerons  sept heures. Vous essayerez un nouveau cuisinier; il
sort de chez le prince de Talleyrand; on en dit des merveilles. Ah! j'y
pense, vous renverrez votre voiture aprs dner; nous irons tous 
Tivoli: il y a une fte charmante; on dit que madame la duchesse de
Berri doit y assister. Je tiens  y paratre avec vous, votre femme et
votre adorable princesse, vilain infidle... Ainsi, c'est convenu; je
vous ramnerai chez vous, et avant que de rentrer nous irons prendre des
glaces chez Tortoni... Vous le voyez, je tiens absolument  continuer de
compromettre Mathilde, et je choisis bien mon thtre, je crois... Ah
! mon cher, m'avez-vous entendu?... Hein!...

--Oui, monsieur...--dit Gontran  voix basse.

--Je compte donc sur vous et sur ma belle ennemie... Mais rpondez-moi
donc... Je vous ai dit que je le voulais... cela doit vous suffire, je
pense.

--Madame de Lancry et moi... nous irons dner chez vous,
monsieur...--rpondit Gontran avec un effort dsespr.

M. Lugarto sortit en me jetant un regard de triomphe infernal.




CHAPITRE XIV.

EXPLICATION.


Aprs le dpart de M. Lugarto, ni moi ni Gontran nous n'emes le courage
de dire un seul mot; je tombai dans un abme de rflexions dsolantes.

Il tait donc vrai, un mystrieux, un terrible secret mettait M. de
Lancry dans la dpendance de M. Lugarto.

Pour la premire fois, mon mari avait parl de se tuer; cette horrible
pense ne m'tait jamais venue  l'esprit; je frmissais en songeant 
la rsolution de Gontran.

J'avais ressenti au coeur un coup bien douloureux lorsqu'il s'tait
cri, en s'adressant  M. Lugarto:--_Sans la crainte de vous coter une
joie infernale, je me serais dj tu._

Hlas! et moi, il oubliait donc que je lui survivais?... Alors je me
reprochai amrement d'tre compte pour si peu dans la vie de Gontran;
je me reprochai de l'avoir pour ainsi dire _mal aim_.

Ce n'tait pas une vaine humilit de coeur, c'tait conscience. Sans
doute, j'avais toujours t pour lui dvoue, prvenante, soumise,
passionne; mais j'avais sans doute mal employ ces nobles sentiments,
puisqu'il pouvait mourir sans me regretter.

De ce moment, j'acquis cette amre conviction, ne de l'amour le plus
fervent et d'une profonde dfiance de moi-mme:--_L'on a toujours tort
de n'tre pas aime._

Je m'attachai de toutes mes forces  cette conviction, paradoxale sans
doute; j'employai toutes les ressources de mon esprit, toute la
puissance de mon coeur  lui donner une irrcusable autorit.

Elle me permettait de m'accuser et de pardonner  Gontran.

Les femmes qui ont aim avec cet aveuglement sublime, avec cette
magnifique abngation de _soi_ qui constitue la passion, comprendront le
bonheur qu'on a de saisir la moindre occasion d'excuser les cruauts de
celui qu'on chrit, lors mme qu'on doit se sacrifier  cette
rhabilitation.

Maintenant que les annes, maintenant que le malheur ont mri mon
jugement, il me semble qu'il faut peut-tre attribuer aussi cette
opinitre indulgence  l'imprieux besoin que nous avons de justifier
notre choix  nos propres yeux, mme au prix de nos plus chres
esprances.

Une fois dans cette voie de dfiance de moi, je me reprochai encore de
n'avoir pas su inspirer  Gontran assez de tendresse pour qu'il m'et
appris le malheureux secret dont M. Lugarto faisait un si funeste abus.

En voyant l'accablement de Gontran, j'en vins  me faire presque un
crime de m'tre montre si ddaigneuse envers M. Lugarto, de n'avoir pas
su mieux dissimuler mon aversion. Au lieu de s'exasprer contre nous,
peut-tre cet homme ft-il rest inoffensif.

Je fus heureuse et pourtant presque pouvante de cette dernire
rflexion.

Telle tait la formidable puissance de l'amour! Moi, si fire, surtout
depuis que j'appartenais  Gontran, je regrettais presque de m'tre
conduite avec dignit envers le plus mprisable, le plus mchant des
hommes.

Maintenant je m'tonne du silence prolong que moi et Gontran nous nous
gardmes aprs cette scne; mais les paroles de M. Lugarto tablissaient
si nettement l'horrible dpendance de Gontran  son gard, que nous
devions rester quelque temps comme tourdis de ce coup crasant.

M. de Lancry tenait son visage cach dans ses deux mains.

Je m'approchai de lui toute tremblante.--Mon ami...--lui dis-je.

--Que voulez-vous encore?--s'cria-t-il brusquement et d'une voix
courrouce. Il redressa son front, qui me parut sombre et comme la nuit,
et me jeta un regard qui me fit plir.

--Voil o votre causticit, voil o votre sotte pruderie nous ont
conduits!  une explication positive. Vous devez tre satisfaite,
maintenant! Ma position envers Lugarto est claire et tranche, j'espre?

--Comment! Gontran, je devais couter sans indignation les horribles
aveux de cet homme!... Mais mon honneur! mais le vtre!

--Eh, madame! qui vous parle de compromettre votre honneur et le mien?
Il y a un abme entre une faute et une innocente coquetterie... Si vous
aviez eu l'ombre de perspicacit, aux premiers mots que je vous ai dit
sur Lugarto, vous auriez devin que c'tait un homme  mnager. Mais
non, malgr mes recommandations les plus expresses, vous avez vingt fois
pris  tche de l'irriter. Blas, mchant comme il est, il trouve un
affreux plaisir dans les contrarits, dans les rsistances... Quelques
banalits affectueuses de votre part nous en auraient dbarrasss...
Mais vous l'avez piqu au jeu... Maintenant,--ajouta M. de Lancry avec
rage,--maintenant il est pouss  bout. Malgr moi je me suis laiss
aller  lui dire de dures paroles... Maintenant je sais qu'il vous fait
la cour, et il faut que je sois assez lche pour ne pas le souffleter,
et pour aller ce soir, demain, tous les jours en public avec vous et
avec lui... Voil ce dont vous tes cause, madame.

--Moi!... moi!...

--Eh! oui, mille fois oui! Puisque vous tiez sre de vous autant que je
le suis moi-mme, il fallait, sans agrer ses soins, ne pas le repousser
brutalement; il fallait lui dire avec grce et bont que ses assiduits
vous compromettaient, et que puisqu'il voulait vous tre agrable, il
devait commencer par vous obir en cela. Il vous aurait coute; car,
ainsi vous ne lui tiez pas toute esprance, vous ne l'exaspriez pas...
Mais tait-ce  moi  entrer dans de pareils dtails? tait-ce  moi 
vous dire le rle que vous deviez jouer dans cette circonstance? Ne
deviez-vous pas m'pargner ce soin  la fois humiliant et ridicule? Si
vous m'aimiez pour moi, je n'aurais pas eu besoin de vous dire tout
cela... Il ne suffit pas d'tre une femme de bien, de faire parade de sa
vertu,--ajouta-t-il en souriant avec amertume;--il faut encore tcher de
ne pas mettre son mari dans une position dont il ne puisse sortir que
par le dshonneur, ou par un crime... Entendez-vous, madame?

--Grand Dieu!... Gontran!

--Vous parliez d'obligations d'argent... je donnerais ma vie pour n'en
avoir pas d'autres... envers lui; car sachez-le donc, malheureuse femme,
il tient entre ses mains plus que ma vie... entendez-vous, plus que ma
vie... Maintenant, comprenez-vous?

--Je comprends, mon Dieu! je comprends... Pardonnez-moi, Gontran, soyez
bon; tout  l'heure, je me suis dit aussi que j'avais tort. Vous le
savez, avant ma maladie, j'ai pris la rsolution de vous aimer pour
vous; cette rsolution je la tiendrai toujours, mon ami... Notre
position est horrible... Ce secret, je ne vous le demande pas; non, non;
mais enfin que faut-il faire?

--Aller ce soir  ce dner d'abord, puis  cette fte...

--Soit, nous irons... nous irons... Oh! vous verrez, j'aurai du courage.
Je parlerai  cet homme sans lui tmoigner mon aversion. S'il le faut,
je lui sourirai. Le monde interprtera ma conduite comme il le voudra...
Peu m'importe, pourvu qu'aux yeux de Dieu et de vous, je n'aie pas 
rougir... Gontran, j'ai plus de rsolution que vous ne le pensez.
Voyons, regardons notre position bien en face... Cet homme peut vous
perdre; je l'abhorre autant que je vous aime, Gontran; je pourrai bien,
je vous le promets, cacher l'horreur qu'il m'inspire... mais enfin s'il
persiste, si un jour il me dit...  moi... car cet homme ose tout:--Ce
secret qui peut perdre votre mari, je le dvoile, si vous ne m'aimez
pas?...

Gontran rougit d'indignation et s'cria:

--Je le tuerai... et me tuerai aprs!

--Cet homme avait donc raison... mon ami... un crime ou le suicide...
Allons... c'est bien... En tout cas vous ne mourrez pas seul. Voici donc
nos chances les plus terribles... Maintenant coutez-moi... Ce matin M.
de Rochegune est venu me faire ses adieux; il a reu ici une lettre de
M. de Mortagne. Ne prenez pas cet air courrouc, Gontran; notre position
est bien triste, et M. de Mortagne est peut-tre notre seul ami. Il
sait, je ne sais comment... que M. de Lugarto a de funestes desseins sur
vous, sur moi. Il est parti, dit-il, de Paris pour les djouer; il me
fait surtout recommander de ne jamais vous quitter si vous voyagiez.
Tout ceci est bien vague, sans doute; mais enfin il est toujours
consolant de penser que nous avons des amis qui veillent sur nous.

--Et M. de Mortagne aura bien  faire pour que j'oublie ses lches
insultes!--s'cria Gontran.

--Ce qu'il faudra faire pour cela, mon ami, il le fera de grand coeur,
croyez-le.

--Mais au fait... il ne s'tait pas tromp; il vous avait prvenue que
je vous rendrais trs-malheureuse,--dit Gontran avec une irritation
continue,--vous devez reconnatre la justesse de ses prvisions.

--Mon ami,--dis-je en tchant de sourire,--sans doute j'aime beaucoup M.
de Mortagne, mais je suis force, en cette occasion, de lui donner tort;
ce n'est pas vous, c'est cet homme implacable qui me rend si
malheureuse! Tant que vous avez t libre, ne m'avez-vous pas comble de
toutes les flicits possibles? Avant mon mariage ne vous ai-je pas d
de beaux jours tout rayonnants d'amour et d'esprances?

--Et ces esprances ont t bien trompes... n'est-ce pas?

--Gontran... vous savez bien qu'il n'en est rien. N'ai-je pas got un
bonheur idal dans notre retraite de Chantilly? Qui est venu nous
arracher de cet den? cet homme odieux! Son arrive n'a-t-elle pas t
le signal de nos chagrins! Ne sais-je pas maintenant qu'en rendant des
soins  cette femme dont j'tais si jalouse, vous obissiez encore 
l'influence de cet homme? N'avait-il pas besoin, pour ses affreux
projets, que vous eussiez l'air de m'tre infidle? Encore une fois,
Gontran, je ne vous accuse pas.

--Vous tes pourtant, et toujours et malgr tout, une noble et
excellente crature,--me dit Gontran en me regardant d'un air
attendri.--Ah! maudit soit le jour o j'ai cout les avis de mon oncle
et de votre tante!... Quelle vie je vous ai faite, malheureuse enfant!
Ah! c'est affreux! Tenez, j'ai quelquefois horreur de moi-mme.

En disant ces mots, Gontran sortit violemment.

Le malheur donne quelquefois une grande dcision de caractre.

Je rsolus de suivre les ordres de Gontran, d'tre affable pour M.
Lugarto. Maintenant que je ne suis plus sous le charme de l'amour que
m'inspirait M. de Lancry, ni sous l'impression de la terreur que
m'inspirait _son ami_, je puis  peine concevoir comment j'ai pu me
rsigner  cette honteuse,  cette humiliante concession, aprs la scne
odieuse qui avait eu lieu le matin.

Mais alors je n'hsitai pas; avant tout il fallait surtout gagner du
temps. M. de Mortagne agissait de son ct: peut-tre esprait-il
trouver le moyen d'arracher Gontran  l'influence de M. Lugarto.

Nous partmes pour ce dner, pour cette fte.

Il faisait un temps magnifique; je me rappelle une circonstance purile,
mais bizarre.

Au coin de l'avenue de Marigny, notre voiture fut oblige de s'arrter
quelques instants. Un pauvre, d'une figure hideuse et difforme,
s'approcha et demanda l'aumne.

Gontran, je crois, ne l'entendit pas; le mendiant jeta sur nous un
regard de courroux et nous dit avec un geste menaant, au moment o
notre voiture repartit:--Ces riches! ils sont bien fiers, ils sont si
heureux!

Par un mouvement spontan, nous nous regardmes, Gontran et moi, comme
pour protester contre cette accusation de bonheur.

Hlas! pourtant, l'erreur de ce pauvre tait excusable: il voyait une
jeune femme, un jeune homme, dans une brillante voiture, entours de ce
luxe que le vulgaire prend pour le bonheur et qui cache souvent tant de
douleurs, tant de plaies incurables. Ce pauvre pouvait-il deviner les
chagrins dont nous tions navrs? et cette fte somptueuse  laquelle
nous nous rendions comme  un supplice avec une sourde et vague frayeur?
Que de tristes enseignements dans ces contrastes de l'apparence et de la
ralit!

Nous arrivmes chez M. Lugarto.

Mon dcouragement, ma tristesse avaient fait place  une sorte
d'animation fbrile et factice. M. Lugarto nous reut le sourire sur les
lvres; il triomphait dans l'orgueil de son excrable mchancet.

Sa maison, que je ne connaissais pas, tait encombre de toutes les
magnificences imaginables, mais entasses, mais accumules sans got. Au
milieu de ce chaos d'admirables choses, certaines mesquineries inoues
dnotaient des instincts d'avarice sordide. Cette vaste et opulente
demeure, malgr ses proportions, manquait compltement d'lgance, de
noblesse et de grandeur.

Nous y trouvmes runies les personnes que M. Lugarto nous avait
annonces. De temps en temps je regardais Gontran pour prendre courage.
M. Lugarto parut frapp du changement qui s'tait opr dans mes
manires  son gard.

Tout ce que je pus faire fut d'tre pour lui d'une politesse presque
bienveillante; il en parut plus tonn que touch: il me considrait
attentivement, comme s'il et dout de cette apparence; il fut pour moi
de la plus extrme prvenance.

Gontran tait plac auprs de la princesse Ksernika; soucieux, absorb,
il rpondait  peine aux coquetteries provocantes de cette femme.

M. Lugarto me dit  voix basse et en sortant de table qu'il tait le
plus heureux des hommes, puisque je semblais renoncer  mes injustes
prventions contre lui; qu'il regrettait amrement son emportement du
matin, mais que je devais l'excuser en faveur de la violence d'un amour
dont il n'tait pas le matre.

--Hlas!--pensais-je en l'coutant,--qui m'aurait dit, un jour, que
trois mois aprs mon mariage, aprs cette union qui tait pour moi si
adorablement belle et sainte, je serais rduite  entendre de telles
paroles sans pouvoir tmoigner ma honte, mon dgot, mon indignation?
Oh! profanation! oh! sacrilge! un amour que j'avais rv si noble, si
grand, si pur!

Aprs dner, ainsi que l'avait voulu M. Lugarto, nous montmes dans sa
voiture, lui, la princesse, Gontran et moi; nous allmes  Tivoli. Mon
supplice continua.

M. Lugarto me donnait le bras; mon mari donnait le sien  la princesse:
il y avait beaucoup de monde  cette fte; presque toutes les personnes
de la cour que leur service retenait  Paris y assistaient.

J'tais reste assez longtemps malade; depuis quelques semaines je
n'tais pas alle dans le monde: aussi certaines nuances dans la manire
dont on m'accueillait, ainsi que M. de Lancry, me surprirent
sensiblement.

Les hommes lui rendaient ses saluts d'un air froid et distrait;
quelques femmes auxquelles il parla lui rpondirent  peine. M. Lugarto
fut, au contraire, accueilli comme d'habitude; son visage rayonnait. Je
crus voir que les hommes lui jetaient des regards d'envie et que
plusieurs femmes me montraient avec ddain.

Les rvlations de M. de Rochegune me vinrent  la pense; je frissonnai
en songeant aux bruits ignominieux dont moi et Gontran nous tions
peut-tre l'objet en ce moment, tant les apparences semblaient
accablantes...

Je me sentis dfaillir; je dis  M. Lugarto d'une voix suppliante:

--Vous tenez notre destine entre vos mains, monsieur, ayez piti de
nous... sortons de ce jardin...

--Voici, madame, la duchesse de Berri. Gontran ne peut se dispenser
d'aller la saluer, ni vous non plus,--me dit M. Lugarto.

En effet, _Madame_ tait venue  cette fte; elle entrait alors sous une
tente o l'on dansait.

Je repris un peu d'espoir. Lorsque j'avais t prsente  _Madame_,
aprs mon mariage, elle avait bien voulu m'accueillir avec cette grce
touchante et cordiale qui n'appartenait qu' elle.

--C'est un trsor que mademoiselle de Maran; en vrit; vous tes plus
heureux que vous ne le mritez, monsieur de Lancry,--avait-elle dit 
Gontran d'un air moiti souriant, moiti srieux.

Je pensais que _Madame_, en nous accueillant avec sa bont accoutume,
imposerait aux mchants propos du monde, et que, par habitude de cour,
toutes les personnes prsentes modleraient leur conduite envers nous
sur celle de _Madame_.

Je pris le bras de Gontran; nous nous approchmes de S. A. R.

Mon coeur battait  se rompre.

En nous voyant venir, les personnes qui accompagnaient _Madame_
s'cartrent de faon  laisser un assez grand espace vide entre nous et
la princesse.

Je vis avec frayeur la figure de _Madame_, d'une expression
ordinairement si bienveillante, se rembrunir tout  coup et devenir
hautaine et svre.

Malgr son assurance, M. de Lancry tressaillit lgrement. A peine
avait-il salu _Madame_, que S. A. R., aprs avoir regard mon mari avec
un mlange de ddain glacial et de fiert rvolte, comme si elle et
t indigne que nous eussions os nous prsenter devant elle, nous
tourna le dos sans lui dire un mot.

M. de Lancry devint ple de douleur et de rage. Il me fit tellement
piti que j'eus la force de surmonter mes ressentiments. Je lui dis
d'une voix ferme:

--Mon ami, pardonnez  _Madame_. Elle, toujours si bonne, si gnreuse,
aura t involontairement surprise par les calomnies du monde... Venez,
venez... Pas un mot de ceci  M. Lugarto; ne donnons pas ce nouveau
triomphe  sa mchancet.

J'entranai presque M. de Lancry.

Un grand nombre de personnes curieuses de voir _Madame_ l'avaient
suivie; nous pmes cacher notre confusion dans la foule, et rejoindre M.
Lugarto et madame de Ksernika.

--Il me semble que madame la duchesse de Berri vous a parfaitement
accueillis,--dit M. Lugarto avec ironie  M. de Lancry.

--Oui... oui... fort bien,--dit Gontran en souriant d'un air contraint.

Je donnais le bras  Gontran; son coeur battait si vite, si
violemment, que j'en sentis les pulsations. Je vis qu'il se contenait 
peine.

--Je ne veux pas, mon cher, vous enlever plus longtemps  madame de
Ksernika,--dit M. Lugarto.

Je me pressai contre Gontran; il me dit  voix basse:--Un moment
encore... donnez-lui le bras... je vous en prie.

L'accent de sa voix me parut singulirement altr; il ajouta tout haut:

--Et moi, mon cher Lugarto, je ne veux pas vous enlever plus longtemps
non plus  madame de Lancry; nous nous entendons  merveille. Mais ne
devions-nous pas aller prendre des glaces chez Tortoni, ce soir?

--Sans doute,--rpondit M. Lugarto. J'y pensais bien, mon cher, et je ne
vous aurais pas fait grce de cette partie du _programme de notre
soire_,--ajouta-t-il avec un sourire sardonique.

--Ni moi non plus, mon cher,--reprit Gontran.

J'tais dsole, je croyais cette malheureuse soire termine. Tout
Paris tait  Tortoni; notre prsence allait tre une nouvelle occasion
de calomnies.

En regagnant notre voiture, M. Lugarto me dit  voix basse:

--Je n'ai pas t dupe de Lancry; la duchesse de Berri l'a reu de la
manire la plus humiliante. J'ai vu cela aux figures rayonnantes des
personnes qui accompagnaient Son Altesse; car Gontran est aussi dtest
par les hommes que vous l'tes par les femmes, tout cela grce  vos
avantages naturels  tous deux. Vous le voyez bien, _la ville et la
cour_, comme on disait autrefois, croient que nous sommes ensemble du
dernier mieux... Vous n'avez donc plus maintenant  craindre pour votre
rputation... Laissez-moi donc vous aimer; vous verrez que je
parviendrai  me faire supporter... Dj, ce soir, vous tes mieux pour
moi... Tenez... je vous aime tant, que si vous le vouliez, vous pourriez
m'ter tout pouvoir sur votre mari.

Je ne rpondis rien; nous montmes en voiture, nous arrivmes  Tortoni.
A mon grand chagrin, Gontran nous conduisit dans un salon au premier.
J'y reconnus plusieurs personnes qui avaient vu avec quel ddain
_Madame_ avait accueilli mon mari. Ma confusion fut  son comble lorsque
je vis beaucoup de personnes nous regarder en souriant malignement.

--Enfin,--dit Gontran,--le moment est venu...

Ne sachant ce qu'il voulait dire, je le regardai. L'expression de son
visage me fit peur... Je me rappelle cette scne effrayante comme si j'y
assistais encore. Gontran tait assis  ct de moi, il avait en face de
lui madame de Ksernika et M. Lugarto. M. de Lancry se leva tout  coup,
et dit  M. Lugarto d'une voix haute et vibrante de colre:

--Monsieur Lugarto, vous tes un misrable!...

Celui-ci, stupfait malgr son audace, ne sut que rpondre. Plusieurs
hommes se levrent vivement. Un profond silence rgna dans le salon. Je
ne pus faire un mouvement... je croyais rver. Gontran reprit:

--Monsieur Lugarto, vous osez attaquer dans le monde la rputation de
madame de Lancry et faire entendre que je suis un mari complaisant,
parce que je vous ai certaines obligations; je vous dis ici bien haut
que vous tes un infme imposteur! Madame de Lancry vous a toujours
mpris comme vous le mritez, et vous avez indignement abus de
l'intimit qui existait entre nous pour donner une apparence  vos
lches calomnies.

La premire, la seule ide qui me vint, fut que cet homme allait perdre
Gontran et rvler le funeste secret qu'il possdait.

--Mon Dieu! mon Dieu!--m'criai-je en fondant en larmes:

Deux ou trois femmes de ma socit, que je ne connaissais cependant que
de vue, vinrent auprs de moi et m'entourrent avec la plus touchante
sollicitude, tandis que plusieurs hommes s'interposaient entre Gontran
et M. Lugarto.

Ce dernier, sa premire stupeur passe, redoubla d'impudence; je
l'entendis rpondre  M. de Lancry avec l'apparence d'une dignit
contrainte et offense:

--Je ne comprends pas, monsieur, le motif de vos reproches; je dclare
ici hautement que personne ne respecte plus profondment que moi madame
de Lancry, et j'ignore compltement les calomnies auxquelles vous faites
allusion. Quant aux obligations que vous pourriez avoir envers moi, je
ne sache pas que j'en aie dit un mot  personne... Votre attaque est si
violente, monsieur, votre accusation tellement grave, et surtout si
imprvue, car nous venons de passer la soire ensemble, que je ne puis
l'attribuer qu' une imagination passagre que je dplore sans me
l'expliquer.

--Misrable fourbe!--s'cria Gontran, mis hors de lui par la fausse
modration et par l'infernale perfidie de la rponse de M. Lugarto.

--Toutes les personnes ici prsentes,--dit ce dernier,--comprendront, je
l'espre, dans quelle position nous sommes vis--vis l'un de l'autre,
monsieur, et qu'il est des injures qu'on doit savoir tolrer.

--Et ceci, le tolrerez-vous?...--s'cria Gontran.

Et j'entendis le bruit d'un soufflet.

Il y eut un moment de tumulte, au-dessus duquel domina la voix de M.
Lugarto, qu'on entranait, et qui s'criait avec un accent de rage que
je n'oublierai jamais:

--Offense pour offense, monsieur, nous sommes quittes. Demain, tout
Paris saura comment je me venge!...


FIN DU TOME DEUXIME




MATHILDE

MMOIRES D'UNE JEUNE FEMME

PAR

EUGNE SE.

TOME TROISIME.

PARIS PAULIN, DITEUR, RUE RICHELIEU, 60.

1845




CHAPITRE PREMIER.

UNE VISITE.


Je passai une nuit terrible.

A peine M. de Lancry m'eut-il ramene chez moi, que je tombai dans une
crise nerveuse qui m'ta toute connaissance.

Je ne me souviens pas de ce qui se passa pendant les longues heures
qu'elle dura. Elle cessa vers les quatre heures de l'aprs-midi.

Ma pauvre Blondeau tait assise  mon chevet et pleurait
silencieusement. Je portai les mains  mon front comme pour rassembler
mes souvenirs. En me rappelant la scne de la veille, je ne doutai pas
qu'un duel n'et eu lieu.

Hlas! c'tait encore la moindre de mes terreurs. Lugarto pouvait
perdre Gontran. Peut-tre cet homme avait-il parl?

--O est M. de Lancry?--m'criai-je.

Blondeau me regarda avec une sorte de tendresse compatissante, et me
dit:

--M. le vicomte est sorti ce matin, madame; puis il est rentr et
ressorti encore.

--Et sans tre bless?--m'criai-je.

Blondeau parut trs-tonne.

--Sans tre bless, madame... pas le moins du monde... S'il l'et t,
il n'aurait pas pu se mettre... en route.

--En route... que dis-tu?

--M. le vicomte, en rentrant ce matin, a donn l'ordre de prparer son
ncessaire de voyage, une ou deux malles; et il est parti, emmenant son
nouveau valet de chambre, et en laissant cette lettre pour vous, madame.

--Parti!... parti... sans moi. Et les avertissements de M. de
Mortagne!--m'criai-je.--Il y a l quelque chose de bien fatal...

J'ouvris en hte la lettre de Gontran.

En quelques lignes il m'apprenait qu' la suite de la scne de la
veille, une rencontre avait eu lieu entre lui et M. Lugarto, que ce
dernier tait lgrement bless. Mon mari se voyait oblig, me
disait-il, de faire une absence de quelques jours seulement pour
terminer l'affaire importante que je savais! il regrettait beaucoup de
me laisser seule, mais je devais comprendre combien taient graves et
dcisives les dmarches qu'il allait tenter.

--Et par quelle barrire est sorti M. de Lancry? Quelle route a-t-il
prise?--demandai-je  Blondeau. Car, dsirant obir aux recommandations
expresses de M. de Mortagne de ne jamais me sparer de Gontran, je
voulais le rejoindre.

--Je n'en sais rien, madame.

--Il faut envoyer  l'instant  la poste aux chevaux savoir quelle route
M. de Lancry a suivie; grce  ces mmes renseignements, pris de relais
en relais, je pourrai peut-tre l'atteindre. Nous allons partir... 
l'instant... Tu m'accompagneras...

--Partir, madame, dans l'tat o vous tes? mais c'est impossible.

--Je te dis qu'il le faut... Tu ne sais pas combien cela est important.

--Comment faire alors, madame, pour savoir o es all M. le vicomte? il
n'est parti ni dans sa voiture, ni en poste: il a fait venir un fiacre,
et y est mont avec son valet de chambre.

--Mon Dieu!... mon Dieu!--m'criai-je avec dsespoir.

Je ne comprenais rien au brusque dpart de Gontran, je redoutais quelque
perfidie de M. Lugarto.

J'envoyai Blondeau s'informer si ce dernier tait  Paris; on lui
rpondit qu'il y tait, que sa blessure avait assez de gravit, et qu'il
ne pouvait pas sortir de quelques jours.

J'tais en proie  une mortelle inquitude. Je frmissais en songeant
que M. de Mortagne avait pour ainsi dire prvu cette absence de Gontran,
puisqu'il m'avait expressment recommand de ne pas quitter M. de
Lancry.

En vain Blondeau interrogea ceux de nos gens qui avaient assist au
dpart de mon mari, je ne pus recueillir le moindre renseignement.

Je passai la fin de la journe et la nuit suivante dans d'inexprimables
angoisses. Je ne pouvais comprendre comment M. Lugarto n'avait pas
excut sa menace de perdre Gontran; peut-tre l'avait-il fait:
peut-tre mon mari, parti prcipitamment pour chapper aux suites de
cette rvlation, n'avait pas voulu m'effrayer.

Je ne savais qui interroger pour tre claire  ce sujet.

Je me dcidai  aller, quoi qu'il m'en cott, chez mademoiselle de
Maran. Elle, plus que personne, devait m'instruire de ce que je voulais
savoir, car elle recueillait avec empressement les bruits odieux qui
nous concernaient.

Je me disposais  me rendre chez ma tante, lorsqu'on l'annona.

En toute autre circonstance, cette visite m'et t odieuse. Je
remerciai presque le ciel de m'envoyer mademoiselle de Maran.

Pourtant, lorsque je vis l'air ironique et satisfait de ma tante, je
regrettai le voeu que j'avais form.

--Eh bien!... eh!...--me dit-elle--qu'est-ce qu'il y a donc? Du trouble
dans votre mnage, chre petite? dans ce modle des jolis mnages
commodes et faciles? On parle de tragdies... qui, j'en suis sre... ne
sont que des comdies... heureusement.

--Je ne sais pas ce que vous voulez dire, madame;  cette heure, je suis
horriblement inquite de M. de Lancry, je ne l'ai pas revu depuis la
scne cruelle qui au moins aura fait tomber les calomnies dont M. de
Lancry et moi nous tions l'objet.

--Qu'est-ce que vous dites donc l, ma chre petite? vous croyez qu'elle
a t d'un bon effet, cette scne  Tortoni! Ah ! est-ce que vous tes
folle?

--Je crois, madame, que les honntes gens qui auront entendu M. de
Lancry prouver si nettement l'infamie de M. Lugarto, ne se feront plus
l'cho de bruits encore plus ridicules qu'ils ne sont odieux; si
personne  l'avenir ne nous dfend, personne du moins ne nous attaquera.

--Laissez-moi donc tranquille avec vos preuves: il n'a rien prouv du
tout, votre mari! est-ce qu'on a t dupe de cette comdie-l?

--Une comdie! madame, une comdie!

--Mais certainement; est-ce que M. Lugarto pouvait rpondre autrement
qu'il a fait  l'apostrophe sauvage de Gontran?... Est-ce que devant
tout le monde il pouvait avouer que vous aviez eu des prfrences pour
lui?... Ainsi, chre petite, vous avez la bonhomie de vous croire
blanche comme neige et votre mari aussi, parce que M. Lugarto aura
proclam votre innocence  la face du lustre de Tortoni? Mais le simple
savoir-vivre l'obligeait  agir ainsi. Il faudrait tre un vilain, un
croquant, pour se conduire autrement. Je ne suis pas suspecte, moi: je
trouve ce Lugarto bte comme une oie  l'endroit de sa titulature et de
_ses toiles d'or en champ d'argent_; mais je dois avouer avec tout le
monde que, dans cette occasion-l, il s'est conduit avec toute sorte de
rserve, de mesure et une dignit non pareille... Est-ce que pour vos
beaux yeux il ne s'est pas laiss menacer, injurier, presque assommer
par votre mari, sans profrer une plainte, et au contraire en dfendant
votre rputation? Allons donc!... Galaor et Orondate sont des monstres
de cynisme et de fatuit... auprs de ce pauvre Lugarto.

Je ne trouvais pas une parole  rpondre  mademoiselle de Maran.
J'avais dj une si triste exprience de la mchancet du monde que je
ne doutai pas que la conduite de M. de Lancry et de M. Lugarto ne pt
tre interprte ainsi que le disait ma tante.

Je laissai retomber avec accablement ma tte sur ma poitrine.

Mademoiselle de Maran, fire de son triomphe, continua avec une joie
cruelle.

--Ce qu'il y a de pis pour Gontran, c'est que, par l-dessus, le Lugarto
s'est trs-bien conduit dans le duel; il a t bless, l'honneur est
satisfait, comme l'on dit; sans compter qu' la rigueur ce bel
archimillionnaire aurait pu parfaitement refuser  Gontran de se battre
avec lui... vu que votre mari a, dit-on, l'inconvnient de lui devoir
normment d'argent. Or, entre nous, c'est une drle de manire de payer
ses dettes que de vous rembourser d'un bon coup d'pe... Mais, puisque
le Lugarto s'arrange de cette monnaie-l, tout est dit. Seulement cela
prouve qu'il vous aime d'une furieuse force... et mme, depuis sa
blessure, il ne parle de vous qu'avec des roucoulements de fidle berger
les plus touchante du monde; je vous en avertis.

--Ainsi, madame... depuis cette scne, moi et M. de Lancry... nous
sommes tombs encore un peu plus bas dans l'opinion du monde?--dis-je
avec un calme qui tonna mademoiselle de Maran;--et M. Lugarto inspire,
au contraire, le plus touchant intrt?

--Vous parlez d'or, chre petite! Cela est ainsi, ni plus ni moins;
aussi vous m'en voyez tout mue, toute bouleverse. Je venais
dare-dare... vous avertir et vous dire, un peu tardivement peut-tre
(mais mieux vaut se repentir tard que jamais), que j'tais dsole
d'avoir consenti  votre mariage avec Gontran. Qui est-ce qui se serait
jamais attendu  cela de lui? Savez-vous qu'aprs tout ce Mortagne, avec
son cerveau fl, ne manquait pas d'une certaine judiciaire au moins?
Mais on a eu beau faire et beau dire, il n'y a pas eu moyen de vous ter
ce beau mari-l de la tte, pauvre petite! Eh! penser qu'aprs quatre
mois  peine de mariage, vous voil dj avec un mari mpris, ruin,
infidle! Tenez... c'est  fendre le coeur! Je sais bien que vous me
rpondrez  a que la conduite de votre infidle vous a donn le droit
d'user de reprsailles, et que ce Lugarto ne manque pas d'agrments,
malgr sa figure de cire jaune, ses pilepsies et sa manie de
tilulature; c'est gal, quand on me parle de votre got pour lui, je me
rvolte... je m'indigne...

--Vraiment, madame...

--Vraiment... mais comme vous prenez bien ce que je vous dis! a n'a pas
l'air de vous mouvoir du tout!

--Non, madame... vous le voyez... je suis trs-calme... je suis touche
mme du sentiment qui vous dicte les consolations que vous venez me
donner...

--Et vous avez bien raison d'en tre touche, mais je vous disais que,
lorsqu'on me parlait de votre got pour ce Lugarto, je me rvoltais, je
disais aux mchantes langues: Vous seriez furieusement interloqus, tous
tant que vous tes, si vous saviez le pourquoi et le comment du got du
cette petite vicomtesse de Lancry pour M. Lugarto... il y a dans cette
jeune femme-l, voyez-vous, une manire d'abngation courageuse, dans le
got des femmes hroques de l'antiquit, quelque chose comme une
mixture de Portia et de la mre des Gracques... Mais c'est vrai ce que
je vous dis l... A vous voir  cette heure si calme, est-ce qu'on
pourrait seulement penser que votre mari vous rend la plus malheureuse
des femmes, et qu' tort ou  raison votre rputation et la sienne sont
 jamais perdues? Ah , mais dites-moi donc, maintenant j'y pense... si
c'est  tort qu'on vous accuse, comme a doit tre affreux pour vous!

--coutez, madame,--dis-je  mademoiselle de Maran avec un sang-froid
qui la confondit,--vous tes venue ici pour jouir de votre triomphe,
pour voir si vos prvisions s'taient bien accomplies, si la jeune femme
tait aussi malheureuse que la jeune fille, que l'enfant l'avait t...
n'est-ce pas, madame?

--Allez toujours, je vous rpondrai plus tard... C'est tonnant comme
vous tes perspicace.

--Eh bien! madame, je vais vous porter un bien terrible coup... Je vais
d'un seul coup me venger, me cruellement venger de tout le mal que vous
m'avez fait, de celui que vous avez voulu me faire.

--C'est tonnant... vous ne m'effrayez pas du tout, chre petite.

--Regardez-moi bien en face, madame; coutez bien l'accent de ma voix,
remarquez bien l'expression de mes traits... vous si pntrante, vous
verrez si je mens.

--Au fait... au fait,--dit mademoiselle de Maran avec aigreur.

--Eh bien! madame, j'aime Gontran autant que je l'ai jamais aim...
entendez-vous?... Je l'aime avec passion, je l'aime plus encore
qu'autrefois, car il est malheureux... Cet amour-l, c'est ma force,
c'est mon courage, c'est ma consolation; grce  cet amour, je suis dj
sortie, meurtrie peut-tre, mais souriante, des luttes les plus
cruelles... Grce  cet amour, enfin, je dfie l'avenir d'un front calme
et serein.

Il y avait un tel accent de vrit dans mes paroles; mon visage, ranim
par la puissance de mes convictions, tait sans doute si radieux que
mademoiselle de Maran, ne pouvant cacher sa rage, s'cria:

--C'est qu'elle est capable de dire vrai! C'est qu'il y a pourtant des
femmes assez imbciles pour s'ensorceler ainsi d'un homme! Les vilaines
stupides, on les assommerait  coups de bche, qu'elles s'crieraient
encore avec toutes sortes de volupts langoureuses, comme les
convulsionnaires du diacre Pris:--_O douceur charmante!... 
ravissement ineffable!_

Puis, revenant involontairement  ses habitudes d'autrefois,
mademoiselle de Maran me serra violemment le bras, en s'criant:

--Mais vous tes donc aveugle, sotte ou folle?

La colre de ma tante me fit du bien; mon amour pour Gontran tait
compris; il pouvait, il devait me consoler de tout, puisque mademoiselle
de Maran tait si furieuse de me le voir ressentir.

--C'est  vous faire enfermer,--rpta ma tante.

--Je l'aime, madame, je ne puis vous dire autre chose.

--Elle me fera perdre la tte avec ses devises de mirliton sur tous les
tons: Je l'aime!!! je l'aime!!! je l'aime!!! Belle rponse! Vous
l'aimez, mais il vous a ruine, mais il doit des sommes normes  ce
Lugarto; mais, du moment o celui-ci en exigera le payement, vous serez
rduite  la misre.

--Je partagerai cette misre avec Gontran, madame...

--Mais il est dshonor aux yeux du monde.

--Il ne l'est pas aux miens.

--Mais il vous mprise, mais il vous a laiss compromettre par ce
Lugarto.

--Gontran est sr de mon amour.

--Il en est si sr qu'il ne vous aime pas.

--Mais je l'aime, moi, madame.

Je ne sais avec quel accent je prononai ces derniers mots, mais
mademoiselle de Maran frappa du pied et s'cria avec emportement:

--Il faut que l'enfer s'en mle: cet amour a tourn en folie; elle est
maintenant incurable.

--Oui... oh! oui... vous l'avez dit, mademoiselle, c'est une folie, une
sainte, une noble folie du moins que celle-l! Elle concentre toutes les
forces de mon esprit, toute la puissance de mon me sur Gontran. Ce qui
n'est pas lui n'existe pas pour moi... vivre de sa vie, si dure, si
pnible, si humiliante qu'elle soit... c'est mon seul voeu: vous avez
raison, je suis folle. Qu'est-ce que la folie, sinon un sentiment
exagr aux dpens de tous les autres? Eh bien! oui... je suis folle...
comme les folles j'ai de ces souvenirs chris, adors, enivrants, qui
viennent  chaque instant luire  mon esprit, me transporter dans un
monde idal; ces souvenirs sont ceux des jours ineffables que j'ai
passs prs de lui, alors que j'tais si fire d'tre belle et jeune,
parce qu'il aimait ma jeunesse et ma beaut.

--Mais  cette heure il en est las et rassasi, de votre-beaut; quant 
votre jeunesse, bel avantage!... Vous n'en aurez que plus longtemps 
souffrir.

--Vous ne pouvez comprendre ces questions de jeunesse et de beaut,
madame; ou plutt vous ne les comprenez que trop, c'est ce qui cause
votre rage; mais le ciel est juste... il veut que vous connaissiez les
tourments de l'envie... Il vous a rserv un terrible supplice, celui de
me voir, malgr tout et  tout jamais heureuse, et par celui qui, selon
vous, devait causer mes plus cruels chagrins! Voyez-vous, madame, demain
il me dirait: Va-t'en... je te hais... qu'il ne pourrait pas arracher de
mon coeur ce trsor de souvenirs adors dont je vivrais un sicle...
Quelque mprisant, quelque impitoyable que soit Gontran, il ne pourra
pas faire que le pass n'ait pas t le pass, un pass blouissant
comme un rve de fe... un pass dans lequel je me rfugierai ds que le
prsent deviendra sombre et obscur.

--Ah!... ah! qu'elle est donc surprenante et rjouissante avec son cher
petit pass!... Laissez-moi donc tranquille! Est-ce que ce n'est pas
pour votre argent qu'il vous a pouse? Vous auriez t laide et
mchante comme les sept pchs capitaux, qu'il vous aurait pouse tout
de mme.

--Aussi, madame, jugez donc combien je me suis trouve heureuse d'tre 
la fois riche, belle et dvoue!--Mais c'est intolrable, mais c'est
l'acharnement dans la frnsie qu'un tel amour!--s'cria mademoiselle de
Maran hors d'elle-mme.--Mais, enfin, un jour il mourra; il faudra bien
qu'il meure, ce cher et bel ador! Comment vous consolerez-vous alors?
Ah!... ah!... ah!... je vous prends sans vert! rpondez  cela!

--Dans ce monde, je prierai Dieu pour lui; dans l'autre, je le reverrai.
Madame, ma vie se passerait ainsi entre la prire et l'esprance...

Mademoiselle de Maran se leva brusquement et s'cria:

--Allons, c'est une gageure, un parti pris, un dfi... dont je ne suis
pas dupe. Vous faites contre fortune bon coeur... vous tes si
orgueilleuse!!... Vous crveriez de dsespoir et de rage... plutt que
de pleurer devant moi!! C'est bien, ma mie,  votre aise. Vous tes
heureuse, trs-heureuse, superlativement heureuse, n'est-ce pas? Grand
bien vous fasse... Je me sentais dispose  tre pitoyable pour vos
chagrins, mais je vous trouve d'un temprament si robuste  l'endroit
des peines de coeur que je ne m'en occuperai plus... J'ai d
charitablement vous prvenir de ce qu'on disait sur vous et sur votre
bel Alcindor; vous trouvez tout cela parfaitement simple et naturel:
rien de mieux. Seulement, maintenant n'attendez pas de moi que je vous
dfende ou que je vous plaigne le moins du monde... Nous verrons o
cette belle obstination vous conduira...

Mademoiselle de Maran partit furieuse...

J'tais radieuse de ma fermet et de l'espce de rvlation que je
devais  la visite de mademoiselle de Maran.

Peut-tre sans la violence de ses attaques n'aurais-je pas vu aussi
clair dans mon coeur. Jamais je n'aurais os me proposer les questions
qu'elle m'avait faites.

Il est des suppositions si douloureuses ou si horribles que par instinct
l'esprit ne s'y arrte pas; mais une fois qu'elles sont admises, une
fois qu'on les a rsolues, on est presque heureux de les avoir
souleves.

La visite de mademoiselle de Maran eut donc un effet contraire  celui
qu'elle attendait.

Cette discussion m'claira davantage encore sur la profondeur de mon
dvouement pour M. de Lancry.

Avant j'aurais pu douter de moi, alors je n'en doutais plus: j'avais
envisag sans plir les plus terribles chances que cette affection pt
subir...

Hlas! je n'avais que trop besoin de cette puissante conviction pour
rsister aux nouveaux coups qui me menaaient.




CHAPITRE II.

LA ROUTE


Un nouveau chagrin vint m'accabler.

Ma pauvre Blondeau tomba malade. Mon mdecin parut tonn de cette
indisposition presque subite; sans tre grave, elle tenait cette
excellente femme dans un tat de torpeur et de somnolence tranges.

Mon inquitude au sujet de Gontran augmentait de plus en plus.

Je ne savais  qui me confier; j'envoyai chez madame de Richeville. Elle
tait encore en Anjou; l'on ne savait pas l'poque de son retour.

M. de Mortagne n'avait pas reparu  Paris depuis le jour o il avait
adress chez moi une lettre  M. de Rochegune.

Avec quelle amertume je regrettai Ursule, ma seule amie! J'aurais pu
sinon lui demander ses conseils, du moins lui dire mes angoisses.

Elle m'crivait souvent des lettres remplies de mlancolie et de
tristesse. Elle n'tait pas heureuse: non que son mari manqut de soins,
de prvenances pour elle; mais _il ne la comprenait pas_. Elle se
plaignait de la vie monotone qu'elle menait et regrettait notre enfance.

Depuis mon entre dans le monde, je n'avais pas contract une amiti de
femme; tout en reconnaissant les gnreuses qualits de madame de
Richeville, malgr moi, j'prouvais toujours un sentiment vague de
jalousie... Elle aussi avait aim Gontran!

Je me trouvais donc compltement isole; j'tais entoure de gens
rcemment entrs  mon service; presque toute ma maison s'tait
renouvele; la plus ancienne de mes deux femmes y tait  peine entre
depuis six semaines. L'indisposition de Blondeau me privait de la seule
personne amie que j'eusse alors auprs de moi.

Depuis prs de trois jours j'ignorais le sort de Gontran.

Vers les cinq heures du soir, Fritz, le valet de chambre qu'il avait
emmen, arriva dans un de ces cabriolets qu'on trouve aux postes, et
m'apporta une lettre de mon mari.

Je fus stupfaite des nouvelles qu'il m'apprit.

Gontran tait souffrant; il m'attendait prs de Chantilly, dans une
maison o devait me conduire l'homme qu'il me dpchait.

M. de Lancry dsirait qu'aussitt sa lettre reue je partisse en poste
avec Blondeau et Fritz pour venir le rejoindre.

Il est trs-important pour moi,--ajoutait M. de Lancry,--qu'on ignore
encore  Paris que vous tes venue me retrouver. Vous direz donc  vos
gens de rpondre aux personnes qui viendraient vous demander, que vous
tes partie pour aller passer quelques jours chez madame Scherin. Vous
crirez aussi dans ce sens  mademoiselle de Maran,  mon oncle de
Versac, et aussi  la princesse Ksernika. _Je vous en prie_, Mathilde,
quelque rpugnance que vous ayez  crire  cette dernire personne,
l'important est qu'il soit bien constat dans le monde que vous vous
rendez auprs d'Ursule, et non pas auprs de moi. Je vous expliquerai
tout ce mystre, qui heureusement ne doit pas durer. Vous pouvez avoir
une confiance absolue dans Fritz, que je vous envoie; il vous conduira
prs de Chantilly: c'est l que je vous attends, bonne et chre
Mathilde. Courage! j'espre que de beaux jours nous sont encore
rservs.

Je l'avoue, ma joie de revoir Gontran l'emporta peut-tre sur
l'inquitude que me causait sa sant.

Je donnai les ordres ncessaires pour partir  l'instant. Quoiqu'il me
rpugnt d'interroger un de mes gens, je demandai  Fritz si M. de
Lancry tait tomb malade pendant son voyage ou  son retour.

--Je ne puis rpondre  madame la vicomtesse  ce sujet,--me dit-il.--En
arrivant de Paris, M. le vicomte m'a laiss prs de Chantilly, dans la
maison o il attend madame; il en est parti seul, il y a trois jours; il
y est revenu seul ce matin. M. le vicomte semblait fatigu, souffrant;
il m'a ordonn de prendre un cabriolet  la poste et de venir chercher
madame.

Une folle esprance me passa par le coeur. Je pensai un moment que
Gontran m'avait trompe en annonant la ruine de notre maisonnette,
qu'il me mnageait une surprise, et que c'tait dans cette retraite que
nous devions nous rfugier pour chapper aux mchants bruits du monde.

J'avais tant de religion pour cette adorable phase de ma vie passe,
que, par un scrupule exagr, je ne voulus pas, pour ainsi dire,
profaner mon espoir et mes souvenirs chris en faisant  Fritz la
moindre question  ce sujet.

Ainsi que Gontran me l'avait recommand, j'crivis  mademoiselle de
Maran,  M. de Versac et  madame de Ksernika que j'allais passer
quelques jours  la campagne chez Ursule; je donnai chez moi l'ordre de
rpondre dans le mme sens aux personnes qui pourraient venir me voir.

J'tais fche de ne pouvoir emmener Blondeau, mais je ne songeai pas
mme  lui parler de mon dpart; malgr son tat maladif, elle et voulu
m'accompagner.

J'allai la voir dans sa chambre. Elle me reconnut  peine. Ses traits ne
semblaient pas altrs. Elle ne paraissait pas souffrir; elle tait
seulement absorbe dans un engourdissement profond.

A six heures, je partis de Paris.

Celle de mes femmes qui me suivait avec le valet de chambre de M. de
Lancry tait une fille assez triste et dont la physionomie me dplaisait
sans que je susse pourquoi.

On tait  la fin de juin, le ciel tait sombre, l'air lourd, la chaleur
touffante, un orage menaait.

Malgr la longueur du jour, vers les sept heures et demie, au moment o
je changeais de chevaux  couen, la nuit tait presque compltement
venue. Le tonnerre commena de gronder dans le lointain, quelques
clairs sillonnrent l'horizon. L'atmosphre devint encore plus pesante.

A ce relais, il s'leva un dbat puril entre mon domestique et les
postillons qui m'avaient conduite. Je ne signale ce fait, en apparence
si peu important, que parce qu'il eut plus tard une grave consquence.

On avait jusqu'alors pay les guides  quatre francs, je crois, car
j'avais recommand la plus grande vitesse; je ne sais pourquoi,  ce
relais, Fritz voulut payer  trois francs seulement. Le postillon vint
rclamer  la portire; j'ordonnai de lui donner ce qu'il demandait, en
ajoutant qu'avant toute chose je voulais aller trs-vite, car j'tais
trs-presse d'arriver.

Le matre de poste, qui assistait  cette lgre discussion, recommanda
aux postillons la plus grande attention lorsqu'ils arriveraient  la
descente de Luzarches, car la route tait presque entirement dpave en
cet endroit par suite des rparations qu'on y faisait. Des lanternes,
d'ailleurs, signalaient ce danger.

Nous partmes d'couen.

L'obscurit redoubla; quelques larges gouttes de pluie commencrent 
tomber. Je craignais que le bruit de la foudre n'effaroucht les
chevaux, qu'un accident imprvu ne retardt mon arrive prs de
Gontran.

Du reste, je contemplais avec un calme mlancolique ces signes
prcurseurs de l'orage.

Hlas! ces grands phnomnes de la nature, si imposants, si terribles
qu'ils soient, sont bien moins effrayants que ces sourdes et lches
mchancets qui bourdonnent autour de nous. Il y a tant de majest dans
cette commotion des lments, que l'me s'lve au-dessus de la peur et
ne songe qu' religieusement admirer la magnificence de cette lutte.

Ces penses me donnrent de nouvelles forces, d'ailleurs j'allais
retrouver M. de Lancry; il n'tait que souffrant, me disait-il; je
comptais sur mes soins, sur le repos, pour le gurir.

J'avais fini par me persuader qu'il m'attendait, soit dans notre
ancienne demeure, soit dans une nouvelle maison, et que nous devions
vivre ainsi quelque temps dans l'isolement.

Je regardais cet vnement si dsir comme la rcompense de mon
dvouement pour Gontran; je remerciai Dieu de m'avoir si bien inspire.
J'avais une telle confiance dans la force de mes sentiments, que je ne
doutais plus du bonheur de mon mari, dsormais livr  la seule
influence de mon amour.

Peu de temps avant que d'arriver  la descente de Luzarches, qu'on avait
signale comme dangereux, ma voiture s'arrta un moment au haut d'une
cte que nous venions de gravir, il fallait enrayer.

J'entendis d'abord dans le lointain le bruit du galop d'un cheval qui se
rapprochait de plus en plus. Je me penchai machinalement  la portire;
peu d'instants aprs, un cavalier, accourant  toute bride, s'cria
d'une voix haletante en s'adressant  Fritz:

--Vous tes poursuivis; ils sont si presss qu'ils ont doubl la poste
d'couen... Je n'ai pas un quart d'heure d'avance sur eux; ils montent
la cte; je vais l-bas prvenir que...

Je ne pus entendre le reste de sa phrase; il poursuivit sa route  bride
abattue...

Saisie d'effroi, ma premire pense fut qu'il s'agissait de M. Lugarto.

--Qui nous poursuit? Quel est cet homme?--m'criai-je.

Fritz hsita un moment et me rpondit:

--C'est un homme  qui M. le vicomte m'avait fait porter une lettre en
mme temps que je venais chercher madame... Sans doute il agit d'aprs
les ordres qu'il a reus de M. le vicomte, en accourant prvenir madame
qu'on nous poursuit.

--Mais qui nous poursuit? mon Dieu!

--Je ne saurais le dire  madame,--rpondit Fritz d'un air inquiet, en
se baissant pour couter.

En effet, pendant un de ces moments de profond silence qui coupent
parfois le fracas de l'orage, nous entendmes le bruit encore loign
d'une voiture; malgr l'escarpement de la cte, elle s'approchait assez
vite...

--Les voil... les voil...--dit Fritz presque avec frayeur.

Tout me fut expliqu. Sans doute Gontran, dans la crainte que M. Lugarto
ne dcouvrt sa retraite ou ne ft instruit de mon dpart, avait
ordonn  un homme sr d'observer ses dmarches. Cet homme avait vu
partir M. Lugarto, il allait prvenir M. de Lancry que sa retraite tait
dcouverte, et m'avertissait en passant.

--Mon Dieu! que faire?... que faire?...--m'criai-je.

Le bruit de la voiture se rapprochait de plus en plus.

Elle arriva au haut de la cte; n'ayant plus qu' descendre, elle allait
nous rejoindre.

--Que madame la vicomtesse n'ait pas peur,--me dit tout  coup
Fritz.--J'ai un moyen... Postillon, attention  tes chevaux, et ventre 
terre sans enrayer, tu t'arrteras aprs avoir pass l'endroit dpav o
on a mis ces lanternes qu'on voit l-bas....

A peine Fritz avait-il parl que la voiture partit avec une vitesse
effrayante.

Elle ne roulait pas, elle bondissait sur cette descente rapide.

Il fallut aux postillons une adresse merveilleuse pour traverser la
saine partie de la route, sorte d'troit passage pratiqu  travers
d'normes monceaux de pavs, et seulement clair par trois lanternes
poses sur des pieux.

Cet obstacle franchi, nous nous arrtmes.

Je regardai par le carreau du fond de la voiture. Fritz sauta de son
sige, courut aux lanternes et les teignit.

Les postillons, tournant le dos  la partie de la route qu'ils venaient
de dpasser et que la voiture leur cachait, ne purent s'apercevoir de
l'action de Fritz.

Je compris son dessein.

La nuit tait si noire que les personnes qui nous poursuivaient,
ignorant le danger, puisqu'elles n'avaient pas relay  couen, devaient
arriver aveuglment sur cette masse de grs et s'y briser.

Nous avions descendu cette cte avec tant de rapidit, que l'autre
voiture apparaissait  peine  son sommet lorsque Fritz s'cria:

--Marche! postillon... Dix francs de guides si vous montez la route au
galop!

Malgr cette recommandation, les chevaux, essouffls par cette course
dsordonne, gravirent lentement le rude versant qui succdait  la
descente.

Dans un tat d'angoisse inexprimable, je regardais toujours  travers le
carreau du fond de la voiture.

Fritz resta sur le marchepied de son sige pour juger du rsultat de sa
ruse.

La nuit continuait d'tre si profonde qu'on ne distinguait pas la
voiture qui nous poursuivait; on ne voyait que deux points lumineux (ses
lanternes) qui approchaient, qui descendaient avec une effrayante
vitesse sur cette pente presque  pic.

A la lueur d'un clair, je vis parfaitement une voiture attele de deux
chevaux blancs... lancs avec imptuosit...

Puis tout retomba dans l'ombre...

Une ide terrible me vint: si les malheureux qui couraient  une perte
certaine n'taient pas ceux qui nous poursuivaient!...

Machinalement je jetai mes deux mains en avant et je
m'criai:--Arrtez!!

Un nouvel clair me montra la voiture, entrane par son irrsistible
lan...

Elle tait  peine  vingt pas de la masse de grs, sur laquelle elle
devait invitablement se briser...

Que devins-je, mon Dieu! lorsque je crus reconnatre la forme
particulire d'une sorte de briskha appartenant  M. de Mortagne, et
dans lequel il tait arriv d'Italie chez ma tante le jour de la
signature de mon contrat de mariage! Gontran m'avait parl souvent de la
construction commode quoique bizarre de cette voiture.

En voyant les deux points lumineux qui la signalaient disparatre tout 
coup... je poussai un cri dchirant, je mis ma main sur mes yeux...
comme si j'avais assist  l'effroyable catastrophe que je redoutais.

A ce moment, nos chevaux, arrivant au haut de la cte que nous avions
gravie, trouvrent un terrain plat et repartirent avec une nouvelle
imptuosit.

En vain j'appelai les postillons, le bruit tourdissant des roues
couvrait ma voix, ils ne m'entendirent pas; je me rejetai dans le fond
de la voiture avec dsespoir...

Peu  peu, craignant de m'appesantir sur cette ide que M. de Mortagne
tait peut-tre victime d'un pouvantable accident, je voulus me
persuader, je me persuadai que je m'tais trompe.

D'ailleurs, il n'existait peut-tre pas que cette seule voiture d'une
forme particulire; M. de Mortagne pouvait l'avoir vendue et M. Lugarto
l'avoir achete; ainsi je calmai ou plutt j'tourdis ma terreur... Je
m'efforai de croire que ce dernier nous poursuivait et qu'une punition
toute providentielle frappait l'homme qui nous avait tant fait de mal.
Enfin j'allais voir Gontran. Cet espoir seul me rassurait; M. de Lancry,
prvenu par le messager qui nous avait dpasss, claircirait mes doutes
 ce sujet.

Aprs avoir couru une demi-heure environ sur la grande route, je
m'aperus bientt que nous quittions le pav et que nous nous engagions
dans un chemin de traverse.

La nuit tait si obscure que je ne pus voir si nous entrions ou non dans
la fort.

Aprs avoir ainsi march quelque temps, nous nous arrtmes tout  coup.
L'orage durait toujours.

Je vis une maison de triste apparence dont tous les volets taient
ferms.

Fritz descendit du sige, frappa, la porte s'ouvrit...

Mon coeur battait  se rompre en songeant que j'allais revoir Gontran.

J'entrai vivement dans cette maison pendant que mes gens s'occupaient de
dcharger la voiture.

Une femme ge, que je ne connaissais pas, me pria d'entrer dans un
petit salon au rez-de-chausse.

--O est M. de Lancry?--m'criai-je.

--M. le vicomte a laiss cette lettre pour madame...

--M. de Lancry n'est donc pas ici? mon Dieu!

--M. le vicomte ne doit revenir que demain soir, ainsi qu'il a d sans
doute l'crire  madame dans cette lettre.

Trs-inquite de l'absence de M. de Lancry, je pris la lettre que
m'offrait cette femme; j'y lus ces mots:

Ne vous tourmentez pas, ma chre Mathilde, je pars  l'instant pour
profiter d'une trs-heureuse circonstance qui me met  mme de _tout
terminer_, et de pouvoir dsormais ne penser qu' votre bonheur.
Courage! ma tendre et gnreuse amie, nos mauvais jours sont finis...
Attendez-moi, demain soir au plus tard je reviendrai; si la maison vous
plat, nous y resterons jusqu' ce que nous puissions aller nous tablir
 votre chteau de Maran. Adieu! consolation, espoir de ma vie,
pardonnez-moi les chagrins que je vous ai causs, et aimez-moi un peu.

Quoique ce nouveau dpart me contrarit beaucoup, je m'y rsignai sans
trop de chagrin, en songeant que le lendemain je reverrais M. de Lancry.
D'ailleurs quelle joie pour moi! Gontran ralisait mes secrtes
esprances, il me promenait de vivre seul avec moi dans cette retraite.

J'tais depuis quelque temps tmoin d'vnements si mystrieux que je ne
pouvais m'tonner de cette nouvelle et soudaine absence.

--N'est-il pas venu dans la soire un homme  cheval apporter  M. de
Lancry des nouvelles trs-presses?--demandai-je  cette femme.

--Non, madame, je n'ai vu personne.

--Appelez Fritz  l'instant,--lui dis-je au comble de l'tonnement.

--M. le vicomte a donn ordre  Fritz de reconduire la voiture 
Chantilly avec les chevaux, madame, car il n'y a pas de place ici pour
la remiser; il est dj parti, il n'est pas seulement entr dans la
maison.

--Comment! ce soir, un homme  cheval n'est pas arriv de Paris?

--Non, madame.

Qu'tait devenu ce messager? que voulait-il apprendre  M. de Lancry?

Je commenais  tre inquite de me trouver dans cette maison isole,
avec des gens que je ne connaissais pas.

Je regrettais surtout de n'avoir pas Blondeau avec moi. tait-ce M.
Lugarto qui me poursuivait? En admettant cette hypothse, j'tais  peu
prs rassure; sa voiture devait s'tre brise au milieu de la route, et
il ne pouvait continuer son chemin; mais si je m'tais trompe? mais si
 sa place M. de Mortagne...

Cette pense tait affreuse, je ne voulus pas m'y appesantir.

La femme qui m'avait reue me demanda si je voulais qu'elle me servt 
souper. J'tais partie de Paris sans dner... La fatigue m'accablait, je
me dcidai  manger pour reprendre mes forces.

Cette femme sortit.

Le salon o je me trouvais tait meubl avec lgance, tendu de rouge et
clair par de nombreuses bougies places dans des candlabres dors.

Je reconnus le got de Gontran  certains dtails; je n'osais croire
encore que pendant longtemps peut-tre j'habiterais cette demeure avec
M. de Lancry.

Bientt la femme qui m'avait ouvert m'apporta une petite table servie
avec recherche, en me disant que M. de Lancry avait lui-mme command le
souper.

Je fus sensible  cette attention de Gontran, je renvoyai cette femme
pour tre seule et songer librement aux vnements de la journe.

Aprs avoir pris quelques cuilleres de potage, mang un blanc de poulet
et bu deux ou trois verres d'eau rougie d'un peu de vin de Bordeaux, car
j'avais une soif ardente (on verra pourquoi j'insiste sur ces purils
dtails), je repoussai la table et je rapprochai mon fauteuil de la
chemine, quoiqu'il n'y et pas de feu dans l'tre.

L'orage grondait toujours sourdement, un vent violent s'tait lev,
l'on entendait ses longs et tristes gmissements. Au bout de quelque
temps, je cdai  une violente fatigue morale et physique, mes paupires
s'appesantirent malgr moi; ne voulant pas encore cder au sommeil, je
me levai brusquement, je fis quelques pas, et je m'approchai par hasard
d'une porte qui devait communiquer dans une pice voisine.

Fut-ce le vent ou un effet de mon imagination, il me sembla entendre un
profond et douloureux soupir derrire cette porte.

Je me reculai vivement, j'eus peur.

Il me vint un vague pressentiment de quelque malheur.

Je vis un cordon de sonnette  l'un des cts de la chemine; j'y
courus, je l'agitai violemment...

Personne ne vint.

Je sonnai de nouveau et plus fort... personne ne vint.

Une troisime preuve fut aussi vaine.

pouvante du silence de mort qui rgnait dans cette maison, je me jetai
dans un fauteuil, en cachant ma figure dans mes mains.

Alors il me parut qu'un engourdissement invincible me clouait  ma
place, je sentais mes jambes alourdies, je crus qu'un sommeil
irrsistible me gagnait.

Craignant de m'endormir, voulant absolument trouver ma femme de chambre,
ou la personne qui m'avait servie, je surmontai ma frayeur, je pris une
bougie sur la table et je m'avanai rsolument vers la porte qui donnait
sur l'antichambre.

Je mettais la main au bouton de la serrure lorsque je le sentis remuer
avec un bruit sec et redoubl.

On fermait du dehors la porte  deux tours.

Dans ma subite pouvante, je secouai cette porte: impossible de
l'ouvrir...

Frappe de stupeur, commenant alors  entrevoir vaguement les plus
horribles machinations, j'allai  la fentre; je l'ouvris, les volets
taient aussi barrs en dehors...

perdue, je courus  la porte derrire laquelle j'avais cru entendre un
gmissement.

A cette porte apparut M. Lugarto.




CHAPITRE III.

RVLATIONS.


M. Lugarto tait trs-ple; sa figure avait une expression d'infernale
mchancet que je ne lui avais pas encore vue.

--Ceux qui habitent cette maison me sont dvous. Toutes ses issues sont
fermes; il n'y a pas de puissance humaine qui puisse avant demain vous
enlever d'ici.

Tels furent les premiers mots de cet homme.

Frappe de stupeur, je le regardais d'un air gar sans pouvoir lui
rpondre.

Tout  coup, me rfugiant auprs d'une des fentres, je m'criai:

--Ne m'approchez pas!... ne m'approchez pas!...

Il haussa les paules, s'assit dans un fauteuil, et me dit:

--Causons... J'ai beaucoup de choses  vous apprendre.--Il tira de sa
poche un portefeuille, qu'il posa sur une table.--Asseyez-vous
donc,--ajouta-t-il,--car ce sera long, et vous devez tre fatigue.

--Seigneur, mon Dieu! ayez piti de moi!--m'criai-je en tombant 
genoux sur un fauteuil, et j'adressai au ciel une prire fervente.

M. Lugarto feuilleta son portefeuille, y prit quelques papiers, et me
dit en me les montrant:

--Voici qui va bien vous tonner... Mais procdons par ordre.

Encourage par la pieuse invocation que je venais d'adresser  Dieu, je
me relevai, je restai debout, je jetai un regard assur sur M. Lugarto,
et je lui dis:

--Il y a un Dieu au ciel et j'ai des amis sur cette terre.

--Sans doute; moi d'abord... Mais... si vous comptez aussi sur M. de
Mortagne, vous avez tort; sa voiture s'est brise  la descente de
Luzarches. Il est rest sur la place,  demi mort.

--Il tait donc vrai!... cette voiture qui nous poursuivait...

--C'tait la sienne... Oh! Fritz est un homme prcieux... Je savais bien
ce que je faisais en ordonnant  votre mari de le prendre...

Un moment atterre par cette fatale nouvelle, je repris bientt espoir
en pensant que M. Lugarto ne pouvait tre instruit du sort de M. de
Mortagne.

--Vous mentez, monsieur,--m'criai-je.--En admettant ce funeste
vnement, vous n'avez pu avoir aucun dtail sur l'tat de M. de
Mortagne; Fritz ne m'a pas quitte.

--Aussi n'est-ce pas Fritz, mais un des deux hommes  qui j'avais donn
l'ordre de suivre votre voiture  une assez grande distance depuis votre
dpart de Paris, qui m'a appris cette bonne nouvelle... Sans tre
militaire comme ce cher Lancry, je sais l'utilit des arrire-gardes.
Voyez si cela m'a servi!... S'apercevant que M. de Mortagne tchait de
vous atteindre, un de ces deux hommes est venu  fond de train prvenir
Fritz, et moi ensuite; l'autre _suivant_ est rest  quelque distance de
la voiture de M. de Mortagne pour l'observer; tmoin de la culbute de
votre sauveur  la descente de Luzarches, il l'a vu retirer  moiti
mort de son brishka; et mon fidle serviteur est arriv ici un quart
d'heure aprs vous, laissant son cheval  quelque distance, pour ne pas
veiller vos soupons... En un mot, la preuve que vous n'avez pas plus 
esprer la prsence de M. de Mortagne que je n'ai, moi,  la redouter,
c'est que vous me voyez ici fort paisible, et prenant, comme on dit, mes
coudes franches.

Ce que me disait M. Lugarto tait malheureusement si probable, que je ne
pus conserver aucune esprance; je gmis en songeant  la fatalit qui
me privait du secours que la Providence m'envoyait.

--Oh! c'est un rus jouteur que M. de Mortagne,--reprit M. Lugarto,--lui
et ce Rochegune, que l'enfer confonde, se sont attachs  mes pas depuis
deux mois; cachs dans l'ombre, ils ont dj fait chouer deux ou trois
projets qui vous concernaient, ma toute belle ennemie! ils ont corrompu
des gens  moi que je croyais incorruptibles. Heureusement Fritz, il y a
quelque temps, a dj presque assomm ce Rochegune, lorsque celui-ci
venait faire le pied de grue  la grille de votre jardin pour avoir des
nouvelles de votre chre sant, pendant votre maladie.

--C'tait!... lui!... mon Dieu! M. de Rochegune, c'tait lui!... Un
assassinat!...

--Allons donc! pour qui me prenez-vous? Une simple rixe... un bon coup
de bton sur la tte, rien de plus... Rochegune s'est bien donn garde
d'bruiter cette affaire. Ce vertueux et philanthrope jeune homme
savait, et moi aussi, qu'en portant sa plainte, il lui aurait fallu
expliquer comment et pourquoi il venait chaque soir se mettre en faction
 la grille de votre jardin... Cela pouvait vous compromettre; il devait
se taire. J'y avais bien compt.

--Aussi lche que tratre et cruel!--dis-je en joignant les mains avec
horreur.

--Lche, non; _nerveux_, oui. Que voulez-vous? j'ai la faiblesse de
tenir essentiellement  la vie.--C'est tout simple... je vous aime... et
vous me faites chrir l'existence... A propos de cela... je dois vous
paratre un adorateur joliment novice ou joliment froid... J'ai en mon
pouvoir une femme charmante, la plus adorable femme de Paris, sans
contredit, et je lui raconte tranquillement mes bons tours, au lieu de
lui parler de ma flamme. Mais ne vous impatientez pas, je vais vous
expliquer cette conduite qui vous semble peut-tre un peu trop
respectueuse... Vous voyez cette pendule, n'est-ce pas? Elle marque onze
heures et demie... Eh bien!... avant minuit, vous serez endormie d'un
sommeil profond, invincible...  minuit donc, vous serez en ma
puissance... Tout  l'heure, en soupant, vous avez pris un narcotique
infaillible, dj mme vous avez d ressentir quelques symptmes
d'accablement... maintenant, en attendant l'heure du berger... causons.

Je poussai un cri terrible... je me rappelai en effet l'espce
d'engourdissement passager qu'un moment auparavant j'avais attribu au
sommeil et  la fatigue.

--Ayez piti de moi...--m'criai-je en tombant  genoux.--Cela est
horrible... Que vous ai-je fait? mon Dieu! grce... grce...

M. Lugarto se mit  rire aux clats et me dit:

--Mais, madame, qu'avez-vous? que voulez-vous? que me reprochez-vous? En
vrit... c'est incroyable... Je suis l, bien tranquille dans mon
fauteuil, trs-loin de vous, vous contemplant avec le plus profond
respect, et,  vous voir ainsi suppliante, effarouche, on dirait que je
me conduis en Tarquin... Allons donc! belle Lucrce, vous n'tes pas
juste... Savez-vous au moins que, si j'tais fat, je croirais que vous
me reprochez ma rserve... pour provoquer mon audace...

J'interrogeai pour ainsi dire mes sensations avec une terrible anxit;
je portai mes mains  mon front: il tait brlant; ma tte me sembla
pesante, mes paupires taient alourdies.

A chacune de ces fatales dcouvertes je frissonnais d'pouvante; j'tais
 genoux, je voulus me relever: je sentis mes genoux flchir sous moi.

--Mais cela n'est pas du sommeil!--m'criai-je dsespre. Non, c'est
une agonie... une vivante agonie... Mais c'est affreux! Oh! mon Dieu!
mon Dieu! Est-ce une illusion?... Mais, encore une fois... non... non...
Je sens mes forces faiblir... un nuage s'tend devant mes yeux... Dieu
du ciel! Dieu vengeur! ne viendrez-vous donc pas  mon secours?...

Hlas! soit que mon imagination, frappe par le rvlation de M.
Lugarto, htt les effets du narcotique que j'avais pris, soit qu'il
agt naturellement, j'prouvais une sorte de langueur, d'accablement
invincibles... Malgr moi je tombai assise dans un fauteuil, auprs de
la table o avait t servi ce funeste souper.

J'tais agite d'un tremblement convulsif, je pouvais  peine parler;
dans ma terreur, je faisais en vain  ce monstre des gestes suppliants.

--J'tais bien sr de l'effet de mon breuvage...--reprit-il,--je l'ai
dj essay plusieurs fois. Bon, vous voil assise, bientt vous serez
incapable de faire aucun mouvement... mais vous pouvez encore entendre
pendant quelque temps... coutez-moi donc, cela vous distraira.

J'entendais en effet, mais dj vaguement.

Il me semblait tre le jouet de quelque rve horrible: j'avais les yeux
fixes. Cet homme me paraissait alors presque dou d'une puissance
surnaturelle.

Pendant un moment il garda le silence, il cherchait quelques papiers.

Le vent redoublait de violence en s'engouffrant par la chemine. Je
sentais une torpeur croissante envahir peu  peu toutes mes facults;
par deux fois je voulus me lever, appeler du secours: les forces, la
voix me manquaient.

--Je vous dis que c'est inutile,--dit Lugarto, en haussant les
paules;--mais coutez-moi... vous allez connatre votre bien-aim
Gontran et savoir le sujet de mon aversion pour lui... Il y a deux
ans...  Paris, j'avais dcouvert, dans la position la plus humble, une
perle de grce, un trsor de beaut, un coeur noble, un esprit
enchanteur, une jeune fille adorable en un mot; je ne m'tais pas fait
connatre  elle pour ce que j'tais. Cette jeune fille m'aima, mais
elle ne voulut en rien faillir  ses devoirs... Irrit par la
contradiction, j'en devins si perdment pris, je la trouvai si belle,
si bonne, si ingnue, que j'aurais fait la folie de l'pouser, car
c'tait une de ces vertus qui malgr leurs rigueurs attirent au lieu de
repousser. L'enfer me fit rencontrer de Lancry; je me liai avec lui, je
lui confiai mon amour, mes projets: je le prsentai  cette jeune fille
comme un ami le plus intime. Un mois aprs cette prsentation, j'tais
vinc, supplant auprs d'elle; il avait rvl mon nom, calomni mes
intentions, sduit cette enfant jusque-l si pure... La malheureuse
s'est suicide en se voyant plus tard abandonne par Lancry... Voil ce
qu'il m'a fait... votre mari... il a fltri, souill, tu le seul
vritable amour que j'eusse peut-tre prouv de ma vie! Il a du mme
coup et  jamais ulcr mon coeur et mon orgueil en m'enlevant si
ddaigneusement une conqute que j'aurais achete au prix de ma main...
c'est l ce que je ne lui pardonnerai jamais. Tenez, vous ne savez pas
ce qu'il m'a fait souffrir, cet homme.

M. Lugarto me parut sortir de son ironie glaciale, en prononant ces
derniers mots avec un accent profondment mu.

--Vous avez au moins connu un sentiment gnreux et
pur,--m'criai-je.--Au nom de ce sentiment, de ce souvenir cruel mais
sacr, ayez piti de moi... je le sens, mes forces m'abandonnent...

M. Lugarto rpondit par un clat de rire...

--Que vous tes enfant... C'est tout simple... je vous fais prendre un
narcotique, c'est pour qu'il agisse. Votre somnolence va augmenter ainsi
jusqu' ce que vous soyez tout  fait endormie. Pour en revenir 
Lancry, si j'ai oubli la jeune fille, il m'est rest au coeur la rage
d'avoir t sacrifi  Gontran, la soif de la vengeance. Si j'avais eu
le courage de me battre avec Lancry, il me semble que je l'aurais tu,
tant je le hassais: mais je vous l'ai dit... je suis _nerveux_, j'ai
attendu... Et puis la vengeance _se mange trs-bien froide_, comme on
dit vulgairement... D'ailleurs, je ne sais quelle voix mystrieuse
m'avertissait que tt ou tard Gontran ne pourrait m'chapper. L'an
pass, j'tais  Londres, il y vint; il apportait les derniers dbris de
sa fortune; il voulait jeter un certain clat factice pour amorcer et
pouser quelque riche hritire... J'allai franchement  lui; je
commenai par rire du bon tour qu'il m'avait jou en m'enlevant cette
jeune fille; il en rit aussi, fut ravi de voir que je prenais si bien
les choses: nous redevnmes intimes... Son mariage n'avanait pas;
j'avais rpandu le bruit de sa ruine, de ses desseins intresss,
ajoutant qu'il se moquait par avance des hritires qu'il s'attendait 
prendre dans ses filets conjugaux. L'orgueil aristocratique des jeunes
miss des trois royaumes se rvolta contre les secrtes prtentions de
cet insolent Franais que j'avais dvoiles.

Enfin, malgr son beau nom, son esprit, sa charmante figure, avantages
que j'abhorrais, ce cher Lancry ne put seulement parvenir  pouser
quelque obscure hritire de la Cit... Mais, je le vois, le sommeil
vous gagne de plus en plus,--ajouta M. Lugarto,--il n'atteint pas encore
votre intelligence; c'est jusqu' prsent un engourdissement tout
physique. Je continue, car je vois  l'expression de votre figure que
vous m'entendez trs-bien. Lancry avait donc puis ses dernires
ressources en faisant cette chasse aux hritires... Son oncle, le duc
de Versac, ne voulant plus lui donner un liard, votre cher Gontran
allait tre rduit aux expdients, lorsque le dmon l'inspira. Il
m'emprunta de l'argent pour la premire fois; de ce jour il tait  moi.
Je lui prtai mille louis si facilement, il savait ma fortune si norme,
qu'il accepta sans scrupule, et qu'il revint  la charge. J'allai
au-devant de ses dsirs par un nouveau prt plus considrable. La tte
lui tourna, il me prit pour une vache  lait.

Dans son intrt, je lui conseillai charitablement d'taler de nouveau
un grand luxe. On l'avait cru ruin, on le verrait splendide; il
annoncerait un hritage tout frais, et ne pourrait cette fois manquer
d'accrocher quelque riche mariage. Quant  la dpense, j'tais l,
j'avais trois ou quatre millions de revenus; une fois richement mari,
il me rembourserait. C'tait une sorte d'entreprise pour laquelle je lui
prtais des fonds; je ne les lui rclamerais qu'aprs la ralisation des
bnfices. J'ai l'air d'un sot, n'est-ce pas? car aprs tout, Lancry
pouvait ne pas trouver  se marier, et je pouvais en tre, moi, pour mon
argent, quoiqu'il m'et fait plus tard des obligations que j'ai l...
Mais, pour la russite de certain projet assez adroitement combin, il
me fallait lui inspirer une confiance aveugle dans ma gnrosit et dans
mon amiti... Vous allez voir que je plaai bien mon argent. Toutes les
fois que je lui avais prt quelque somme considrable, je lui avais
donn un simple bon sign de moi sur mon banquier: remarquez bien
ceci.--Un jour, je quittai brusquement Londres sans en prvenir Lancry
et sans lui faire dire o j'allais. Je le savais alors sans argent. Je
lui dtachai un certain juif fort madr qui, sur sa signature, lui
proposa une trentaine de mille livres. Lancry, comptant sur moi pour
rembourser, signa. J'tais  Brighton, d'o je le surveillais... Mon
projet tait mr... L'or est une baguette magique. Quelque temps aprs
son emprunt, je fis srieusement proposer  Lancry une hritire de plus
de cinquante mille cus de rente. Je connaissais les parents de cette
jeune fille; ils avaient en moi toute confiance. J avais garanti sur ma
propre fortune que Lancry apportait en dot plus de deux millions;
seulement, j'engageai les parents  ne traiter la question d'argent qu'
mon retour. Par habitude, Lancry se donnait toujours effrontment pour
millionnaire; il vit la jeune fille, on l'accueillit, et l'on convint
d'un jour pour rgler les affaires d'intrt. Lorsqu'on en fut l,
j'crivis  Lancry de Brighton: sa rponse fut une demande de deux mille
louis pour payer le juif, car l'chance approchait; il y avait prise de
corps; le crancier tait impitoyable. Or, au moment de faire un mariage
de cinquante mille cus de rentes, il et t atroce pour Lancry d'tre
incarcr, de voir ainsi avorter une si belle esprance.

La veille du jour du payement arrive, j'avais tout calcul, l'anxit de
Lancry tait horrible; mais,  miracle du ciel! manne bienfaisante!
j'adressai  Gontran par la poste, mais sans lettre d'envoi, remarquez
bien encore ceci, un bon de deux mille louis de moi, payable  vue sur
mon banquier, et ne renfermant que ces mots comme d'habitude: _Bon pour
deux mille livres sterling.--Brighton,--Comte de Lugarto._--J'crivais
seulement un mot  Lancry pour lui dire que je quittais Brighton, et que
je lui ferais plus tard savoir o je serais. Je m'tais arrang de
manire  ce que le bon arrivt le soir par la poste. J'avais donn 
Lancry un valet de chambre de ma main. Lancry met le bon dans un tiroir
et sort sans ter la clef, car il ne brille pas par l'ordre, votre
tendre poux; le domestique prend le bon, selon mes ordres, et me le
renvoie. Le lendemain Lancry cherche son bon... rien... il questionne
son valet de chambre... rien. Celui-ci joue son rle  merveille; il ne
sait pas ce que son matre lui demande... Le juif arrive, veut son
argent  toutes forces, menace de s'adresser  la famille de la fiance
et de faire ainsi manquer le mariage.

Lancry, aux abois, se voit au moment de perdre son hritire, faute de
ce maudit bon; il clate, il tempte; dans sa colre, il instruit son
valet, dans lequel d'ailleurs il avait toute confiance, de l'atroce
embarras o il se trouve. Mon drle alors, suivant de point en point mes
instructions, fait  son matre le raisonnement suivant, aprs mainte
hsitation. M. le comte de Lugarto a envoy  M. le vicomte un bon de
deux mille louis; il veut donc lui prter deux mille louis; maintenant
M. le vicomte a gar le bon. O serait le mal si M. le vicomte
fabriquait un autre bon?--Misrable!... un faux?--Mais puisque M. de
Lugarto a envoy un bon  M. le vicomte, et que ce bon s'est perdu...
c'est toujours la mme chose. A qui cela fait-il du tort qu'on en fasse
un autre?

Votre cher Gontran, aprs quelques scrupules de conscience, se rendit 
cette belle rhtorique de faussaire; une heure aprs, il prsentait 
mon banquier un faux bon de moi... Mais ceci vous rveille...--ajouta M.
Lugarto en voyant que je me relevais par un effort presque dsespr.

--Vous mentez... vous mentez,--m'criai-je d'une voix
affaiblie,--Gontran est incapable d'une telle infamie...

Presque puise par ce mouvement, je retombai dans mon fauteuil.

De ce moment j'prouvai une sorte d'hallucination trange  mesure que
M. Lugarto parlait; il me sembla voir son rcit en action, les
personnages qu'il voquait apparaissaient et disparaissaient  ma vue,
comme dans un rve, avec la rapidit de la pense.

--Je mens si peu en accusant Lancry d'tre un faussaire,--reprit M.
Lugarto, en me montrant un papier,--que le _faux_, le voil. Je reprends
mon rcit... J'en ai au plus pour les dix minutes de connaissance qui
vous restent. Depuis quelques jours mon banquier tait confidentiellement
prvenu par moi, et sous le sceau du plus profond secret, que Lancry,
abusant de mon amiti, pourrait lui prsenter de faux bons de moi, mais
par gard pour le nom que portait ce misrable,--disais-je,--je priai
mon dit banquier de payer sans faire d'clat, seulement de garder le bon
et de bien constater le crime de M. de Lancry, me rservant de faire des
poursuites si cet indigne ami ne s'amendait pas plus tard.

Ce qui fut dit fut fait; des tmoins dont l'autorit tait irrcusable,
mais dont la discrtion tait sre, virent Lancry apporter le billet et
en empocher l'argent. Les tmoins signrent avec mon banquier un
procs-verbal que voici, et dans lequel j'ai fait toutes rserves pour
l'avenir. Vous le voyez, je n'ai qu' dire un mot pour faire condamner
votre mari comme faussaire, car on obtiendra facilement son extradition.

Je cachai ma tte dans mes mains avec horreur.

--Ceci vous explique le secret de ma domination sur Lancry et sur
beaucoup de personnes. J'ai une espce de police  moi; je la mets  la
piste de toutes les personnes sur lesquelles je veux agir, et c'est bien
le diable si je ne dcouvre quelque tendre erreur ou quelque sordide
action qui me les livre pieds et poings lis. Vous avez vu une preuve de
ce savoir-faire dans ma domination sur la princesse de Ksernika et la
duchesse de Richeville... Pour en revenir  Gontran, quoique le juif aux
30,000 fr. et t pay, son mariage avec la riche hritire ne se fit
pas. Je retirai ma garantie sans m'expliquer. Lancry, mis en demeure de
justifier de la fortune qu'il prtendait avoir, ne put rien prouver;
bien entendu on lui tourna le dos, et il retomba pauvre comme Job,
ayant pour tout bien plus de deux cent mille francs qu'il me devait.
C'tait cher; mais son me m'appartenait, comme aurait dit Satan...
Lorsque Lancry s'est vu ainsi en mon pouvoir, il a jet feu et flamme;
mais que faire? se rsigner, sous peine de la marque...

Ce fut alors qu'il reut une lettre de son oncle qui vous proposait en
mariage. Cela me ravit; ma vengeance allait se doubler, j'allais
disposer de deux existences au lieu d'une... Pour faire russir ce beau
projet conu par mademoiselle de Maran et M. de Versac, je prtai une
centaine de mille francs  Lancry en avance d'hoirie sur votre dot, pour
faire face aux dpenses imprvues et lui permettre de ne pas manquer
cette belle affaire.

Le mariage se conclut. J'tais malade  Londres, sans cela je serais
venu assister  la noce comme premier garon d'honneur. Une fois
rtabli, j'crivis  Lancry qui savourait sa lune de miel  Chantilly...
Je lui ordonnai de revenir  Paris sur l'heure. Il vous ramena; je vous
vis, je vous aimai, et je me mis dans la tte de vous possder... Or, ce
que je veux... je le veux bien. Je dclarai  votre mari que je vous
ferais la cour, il s'y rsigna en enrageant... Pourtant il comptait sur
votre vertu et il avait raison... aussi m'avez-vous mis dans la
ncessit de recourir, comme on dit, aux grands moyens. Vous savez le
reste... jusqu' la scne de l'autre jour  Tortoni... Sa mauvaise tte
l'a emport; exaspr par le mprisant accueil de _Madame_, il a fait
cette sortie, cette bravade ridicule  Tortoni... A deux heures du
matin, il tait chez moi,  genoux, pleurant, sanglotant, suppliant,
demandant grce pour vous et pour lui... Il rabchait des galres... je
me suis encore laiss attendrir,  ces conditions: 1 Il fallait un
duel, et j'tais trop _nerveux_ pour en accepter un srieux. Il serait
donc convenu que nous ferions _censs_ nous tre battus seulement avec
des soldats pour tmoins; je serais encore _cens_ avoir reu un coup
d'pe peu dangereux; je me chargeais d'accrditer ce bruit; ce qui
s'est fait, et je passe _pour un crne_... 2 Lancry devait
immdiatement partir pour Londres, o il est  cette heure. Avant son
dpart, sans que j'aie voulu lui dire dans quel but, je l'obligeai 
vous crire sous ma dicte la premire lettre que vous avez reue 
Paris et qui vous a dcide  venir ici. Les autres lettres sont de moi,
bien entendu, car votre mari n'est pas le seul qui sache contrefaire les
critures et faire des faux.

Je n'ai rien oubli, je crois... non... Maintenant qu'il vous reste
encore un peu de connaissance, envisagez bien les consquences de votre
position; depuis deux mois, le monde est persuad que nous sommes
ensemble du dernier mieux... Si l'on en pouvait douter, qu'on juge sur
les faits... Vous tes venue ici volontairement; vous avez voulu cacher
ce voyage  votre tante,  M. de Versac,  madame de Ksernika, puisque
vous leur avez crit que vous alliez chez madame Scherin  la campagne;
on croit que votre mari m'a bless en duel, on pensera que vous tes
accourue ici aussitt aprs son dpart pour me consoler dans mes
souffrances: comment le nierez-vous? o seront vos preuves? Mes fausses
lettres, direz-vous; mais tout  l'heure, quand vous allez tre
endormie, je vous prendrai ces lettres et je les brlerai.

Invoquerez-vous le tmoignage de vos gens? D'abord ils me sont dvous;
et puis ils diront, ce qui est vrai, qu'ils ont agi d'aprs vos ordres,
car vous seule avez ordonn le dpart. Ce n'est pas tout; pour comble
d'horreur... un de vos parents, un homme respectable, apprenant sans
doute votre infme conduite, se met  votre poursuite pour vous empcher
de vous perdre... Votre passion vous aveugle tellement, que de
complicit avec un laquais vous faites tomber ce vertueux poursuivant
dans un pige abominable o il aura peut-tre perdu la vie... Eh bien!
que dites-vous? Je dfie l'avocat le plus habile de contredire tout
ceci... de vous empcher d'tre crase sous les apparences... sous le
dernier et clatant scandale: car je me suis arrang de faon  ce que
l'on sache bien que vous n'avez pas t du tout chez madame Scherin, et
que vous tes venue ici me faire vos tendres et tristes adieux. Demain
matin... (votre sommeil va durer au moins huit ou dix heures) je pars
pour l'Italie, je vous laisse vous rveiller tout  votre aise et crire
 Gontran, poste restante,  Londres, de revenir vous consoler si a
l'amuse... J'emporterai toujours avec moi... ce prcieux _faux_... ce
fil infernal au bout duquel je tiendrai constamment l'me de Gontran et
la vtre. Quant aux cent mille cus que votre mari me doit environ... et
dont voici les titres, demain matin, aprs mon dpart, vous les
trouverez  vos pieds, dchirs en morceaux, car je suis galant homme et
gnreux.

Cette dernire infamie ranima le peu de force et de volont qui existt
encore en moi...

M. Lugarto se leva, regarda la pendule et me dit:--Dans dix minutes vous
serez  moi.

En faisant un mouvement dsespr pour me soulever du fauteuil o
j'tais engourdie, mes yeux tombrent sur un couteau.

Maintenant je me rappelle  peine les violentes penses qui m'agitrent
en ce moment; soit que je voulusse chapper par la mort au dshonneur,
soit que je crusse qu'une douleur, que la perte de mon sang peut-tre,
m'arracheraient de l'tat affreux o j'tais plonge, je saisis ce
couteau, je rassemblai toute mon nergie pour m'en porter un coup dans
la poitrine; la lame glissa et m'atteignit lgrement  l'paule.

Ce mouvement fut si rapide que M. Lugarto ne l'aperut pas.

Une voix bien connue s'cria avec effroi:

--Arrtez, Mathilde!

Je me relevai toute droite par un mouvement presque convulsif, et je fis
deux pas en tendant mes bras vers M. de Mortagne, car c'tait lui...

Sortant d'une pice voisine, il se prcipita vers moi.

M. de Rochegune, qui l'accompagnait, saisit d'une main Lugarto au collet
et ferma  double tour la porte par laquelle venaient d'entrer mes deux
sauveurs.




CHAPITRE IV.

PUNITION.


J'prouvai une telle commotion  la vue de M. de Mortagne et de M. du
Rochegune, que je revins tout  fait  moi.

Peut-tre aussi la lgre blessure que je m'tais faite eut-elle une
action salutaire, en cela qu'elle remplaa une saigne, car je me sentis
presque dans mon tat naturel.

Pendant que M. de Mortagne pansait cette blessure, M. de Rochegune
s'emparait des papiers de M. Lugarto, qui tait devenu livide de
terreur.

Alors seulement je m'aperus que la figure de M. de Mortagne tait
meurtrie en plusieurs endroits. Ses habits, ainsi que ceux de M. de
Rochegune, taient souills de boue.

Dans mon premier saisissement, je n'avais pas rflchi  tout ce que ce
secours avait de providentiel.

Plus calme, je remerciai Dieu de m'avoir sauve.

Je ne pris qu'une part muette  la scne suivante, mais elle est reste
grave dans ma mmoire en caractres ineffaables.

Tant qu'elle dura, quoique M. de Rochegune ft plus tmoin qu'acteur,
ses traits basans et contracts eurent une expression peut-tre plus
menaante, plus effrayante encore, que l'emportement de M. de Mortagne.

Toutes les fois que le regard de M. de Rochegune s'arrta sur M.
Lugarto, il sembla flamboyer; plusieurs fois je remarquai  la
crispation nerveuse de ses mains qu'il faisait de grands efforts pour
conserver un calme apparent. Toutes les fois aussi que ses yeux gris et
perants s'arrtrent sur M. Lugarto, celui-ci sembla presque en proie 
une fascination douloureuse.

Aprs m'avoir donn les premiers soins, M. de Mortagne m'tablit dans un
fauteuil et me dit:

--Vous allez maintenant, pauvre enfant, assister au jugement et 
l'excution de ce monstre...--Et il se retournait vers M. Lugarto.

--Mais, monsieur, que prtendez-vous donc me faire? Vous n'abuserez pas
de votre force,--s'cria celui-ci en tendant les mains d'un air
suppliant.

--A genoux d'abord...  genoux...--lui dit M. de Mortagne d'une voix
terrible; et de sa main puissante, il prit M. Lugarto par le collet et
le fora de s'agenouiller rudement sur le plancher.

--Mais c'est un guet-apens... un abus de...

--Tais-toi,--s'cria M. de Mortagne.

--Mais...

--Un mot de plus, je te billonne.

M. Lugarto, accabl, laissa retomber sa tte sur sa poitrine...

--coute bien,--dit M. de Mortagne...--tu vas crire  M. de Lancry que
tu lui renvoies le faux qui peut le perdre: il m'est ncessaire qu'il
croie que tu agis volontairement en lui rendant cette pice, et que
personne n'a t dans ton horrible confidence... Tu m'entends...

Un moment altrs, les traits de M. Lugarto reprirent peu  peu leur
expression d'audace. Toujours agenouill, il jeta un regard oblique sur
M. de Mortagne et lui rpondit:

--Vous me prenez pour un enfant, monsieur; vous pouvez me prendre ces
papiers de force, mais je vous dfie de m'obliger  crire ce que vous
voulez que j'crive...

--Tu n'criras pas?

--Non...

--Non?...

--Encore une fois non... non.

M. de Mortagne garda le silence pendant un moment, jeta les yeux autour
de lui, puis il dit tout  coup:

--Rochegune, donnez-moi l'embrasse du rideau; est-elle solide?...

--Trs-solide,--dit M. de Rochegune, en tant un assez long cordon de
soie de l'une des patres.

--Que voulez-vous faire?--s'cria M. Lugarto en se levant  demi.

M. de Mortagne le rejeta  genoux.

--Te mettre ce cordon autour du front et le serrer au moyen d'un
tourniquet... (ce manche de couteau sera parfait pour cela), et le
serrer jusqu' ce que tu cdes... C'est un moyen de torture excellent
que j'ai vu pratiquer dans l'Inde... Grce  lui, les plus ttus
obissent.

--Vous ne ferez pas cela! s'cria M. Lugarto en tremblant,--vous ne
ferez pas cela... la justice... la loi...

--Je me charge de rpondre  la justice, l'important est que tu
crives,--dit M. de Mortagne avec un sang-froid effrayant, en faisant un
noeud coulant au cordon de soie.

--Mais je ne me laisserai pas faire... mais...

--Regarde-moi bien... regarde... M. de Rochegune, regarde ensuite ta
chtive personne, et tu verras si tu peux nous rsister.

--Mais...

--Oh! finissons. Rochegune, prenez-lui les mains.

--La figure de M. Lugarto devint hideuse de rage et de terreur.

Je mis mon mouchoir sur mes yeux; une courte lutte s'engagea, au bout de
laquelle j'entendis un cri perant, puis ces mots d'une voix tremblante:

--Grce... grce... j'crirai...

--Alors cris,--dit M. de Mortagne.

--Vous abusez de votre force... vous tes deux contre un...--murmura
Lugarto.

--criras-tu? criras-tu?...

M. Lugarto se rsigna et crivit ces quelques lignes que lui dicta M. de
Mortagne:

--J'ai fait trop longtemps durer la mauvaise plaisanterie que vous
savez, mon cher Lancry, je vous envoie le papier en question; que ce
secret soit dsormais entre vous et moi, car j'ai grande honte de tout
ceci; je pars pour l'Italie! Adieu. Tout  vous.

M. Lugarto, aprs avoir crit, signa.

--J'espre que c'est tout,--ajouta-t-il,--je cde  la force... Mais
patience... patience...

--Tais-toi... dit M. de Rochegune.--Combien M. de Lancry te doit-il
d'argent?

--Voici les obligations de M. de Lancry dans ce portefeuille,--dit M. de
Rochegune,--trois cent vingt mille francs.

M. de Mortagne crivit quelques lignes sur un papier, les remit  M.
Lugarto, et lui dit:--Voici un bon de cette somme sur mon banquier,
payable  vue. Tu les feras toucher par ton correspondant.

Puis il dchira les billets de Gontran.

--Mais c'est indigne... mais il y a soustraction de pices... mais...

--Et ce malheureux faux de Gontran?--dit M. de Mortagne sans lui
rpondre.

--Le voici,--dit M. de Rochegune.

M. de Mortagne le joignit  la lettre que M. Lugarto venait d'crire 
M. de Lancry, et mit le tout dans son portefeuille.

En se voyant ainsi arracher le moyen de continuer les tortures de sa
victime, M. Lugarto poussa un cri de fureur presque sauvage.

--C'est infme! il y a contrainte... guet-apens... violence!

--Mais tu veux donc que je te billonne?--s'cria M. de Mortagne.--Je te
dfends de parler lorsque je ne t'interroge pas... cris encore.

--Mais...

--Rochegune, donnez-moi le cordon...

M. Lugarto leva les yeux au ciel et obit. M. de Mortagne dicta ce qui
suit  M. Lugarto: Je dclare avoir crit de fausses lettres  madame
la vicomtesse de Lancry, en contrefaisant l'criture de son mari. Par
ces lettres, M. de Lancry invitait sa femme  se rendre  l'instant
auprs de lui, dans une maison situe prs de Chantilly. Madame de
Lancry, ayant tomb dans ce pige infme, est partie aussitt de Paris;
 son arrive ici, elle a trouv une autre lettre de M. de Lancry,
galement contrefaite par moi, dans laquelle il priait sa femme de ne
pas s'inquiter, de l'attendre, lui annonant qu'il serait de retour le
lendemain. Madame de Lancry, puise de fatigue, a accept le souper que
je lui avais fait prparer; j'avais mlang un narcotique dans tout ce
qu'on lui a servi: lorsque l'effet de ce poison a commenc de se
manifester, je me suis prsent devant madame de Lancry, j'ai eu la
barbarie de lui annoncer qu'elle avait pris un narcotique et de lui
faire constater de minute en minute l'influence croissante de ce
breuvage, affirmant  madame de Lancry qu' minuit elle serait
compltement endormie et alors en mon pouvoir... A cette horrible
menace, madame de Lancry, prfrant la mort au dshonneur, a rassembl
ce qui lui restait de force et de connaissance, a saisi un couteau et
s'en est frappe. M. de Mortagne et M. de Rochegune, qui taient
parvenus  s'introduire dans la maison, et qui, cachs, avaient t
tmoins de toute cette scne, sont, en ce moment, entrs dans la
chambre. Comme je suis aussi lche que cruel...

--Je n'crirai pas cela...--s'cria M. Lugarto en rejetant la plume.

Du revers de sa main, M. de Mortagne donna un vigoureux soufflet  M.
Lugarto.

Celui-ci voulut se lever.

M. de Mortagne le maintint sur sa chaise et lui dit:

--Je veux te prouver  toi-mme, ce que tu sais d'ailleurs de reste, que
tu es un misrable lche; je t'ai soufflet; je te dois une rparation.
Voici des pistolets chargs, il fait un clair de lune superbe, Rochegune
sera notre tmoin... Viens...

Et il saisit M. Lugarto par le collet en faisant un pas vers la porte,
pendant que M. de Rochegune prenait des pistolets qu'en entrant il avait
dposs sur la table.

M. Lugarto cumait de rage, et paraissait en proie  une lutte violente.

--Allons... viens...--dit M. de Mortagne en voulant
l'entraner;--viens... j'ai ide que je te tuerai... car Dieu est
juste... viens donc...

M. Lugarto se leva, fit un pas; mais la peur l'emporta sur le dsir de
venger son outrage; il retomba affaiss sur sa chaise en disant  M. de
Mortagne d'une voix altre:

--Vous tes un duelliste consomm; vous voulez m'assassiner... Je...

--Alors cris donc que tu es un lche, ou je te brise les os!--s'cria
M. de Mortagne d'une voix terrible.

M. Lugarto courba la tte, reprit la plume, et continua d'crire:

Comme je suis aussi lche que cruel...

--Ouvre une parenthse,--ajouta M. de Mortagne.

(Et si lche qu'aprs avoir t tout  l'heure soufflet par M. de
Mortagne...

--criras-tu!

M. Lugarto hsita encore. Il se dcida.

Qu'aprs avoir t tout  l'heure soufflet par M. de Mortagne, je n'ai
pas eu le coeur d'accepter le duel qu'il daignait m'offrir...)

--Ferme la parenthse.

J'ai dclar et avou les infamies que je viens d'crire en tremblant
de peur.--Je dclare aussi avoir fait tomber M. de Rochegune dans un
guet-apens dont Fritz Muller, homme  mes gages, a t l'instrument,
ainsi que le dmontrera l'instruction qui va tre provoque par M. de
Rochegune...

--Mais,--dit M. Lugarto en s'interrompant encore,--puisque je consens 
tout... pargnez...

--Te tairas-tu!... cris: Fait, sign et dclar vrai, sous l'empire de
la terreur que les lches de mon espce ressentent toujours en prsence
des honntes gens courageux.

Lugarto.

Aprs avoir sign son nom, M. Lugarto jeta sa plume et cacha sa tte
dans ses mains.

--Maintenant, coute,--continua M. de Mortagne.--Demain matin tu
partiras pour l'Italie, et je te dfends, tu m'entends bien... je te
dfends de remettre les pieds en France,  moins que je ne t'y
autorise... je t'exile.

--C'est de la folie!--s'cria M. Lugarto.--Aprs tout, je brave vos
menaces; la loi me protgera, je resterai en France si cela me
convient...

--coute-moi,--s'cria M. de Mortagne en se redressant de toute la
hauteur de sa grande et robuste taille, et il appuya sa large main sur
l'paule de M. Lugarto, qui fut presque oblig de se courber sous cette
puissante treinte...--coute-moi bien. Depuis quatre mois tu as t le
mauvais gnie de la plus adorable femme qui existe sur la terre; tu as
fait tout au monde pour fltrir sa rputation, pour avilir son mari; tu
as us de la plus excrable perfidie pour accrditer des bruits
infamants; tu as voulu faire assassiner M. de Rochegune; tu as t
faussaire pour attirer ici madame de Lancry. Toi et tes complices vous
avez t encore meurtriers en me faisant tomber dans un pige horrible;
tu as t empoisonneur en faisant prendre  cette malheureuse femme un
breuvage qui devait te permettre d'ajouter un nouveau crime  tant de
crimes... Voil ce que tu as fait... entends tu... entends-tu?...

L'air, la voix, l'accent de M. de Mortagne taient si menaants, que
malgr son audace M. Lugarto n'osa rpondre un seul mot.

M. de Mortagne ajouta avec une exaltation croissante, et me dsignant 
M. Lugarto:

--Tu ne sais donc pas que j'ai promis  sa mre mourante de veiller sur
elle comme sur mon enfant? Tu ne sais donc pas quels dangers on court en
attaquant ceux que j'aime?... Tu ne sais donc pas que, sans l'intrt
que j'avais  pntrer quel tait le mobile de la fatale domination que
tu exerais sur M. de Lancry, je t'aurais dj chass de France en te
crossant de coups de pied? car tu sens bien qu'un homme comme moi qui
veut s'acharner  la poursuite d'un misrable comme toi... vient  bout
d'en dlivrer la socit... et qu'il n'y a pas de tribunaux qui
fassent!... Et d'ailleurs,--s'cria M. de Mortagne, ne se possdant
plus,--est-ce que tu n'es pas hors la loi! En vrit, je suis bien bon
de ne pas te tuer l comme un chien!... Est-ce que je n'en ai pas le
droit?

--Le droit!...--s'cria M. Lugarto, effray de la violence de M. de
Mortagne.

--Oui, le droit... oui... j'ai le droit de te tuer... l...  l'instant.
Mathilde est ma parente; tu l'attires ici  l'aide de fausses lettres;
j'en ai la preuve... tu l'empoisonnes, j'en ai la preuve... tu vas
commettre un crime excrable, lorsque moi son ami, son parent, j'arrive,
je te surprends... je prends ce pistolet, je te l'appuie sur le
crne,--et M. de Mortagne appuya en effet un pistolet sur le front de M.
Lugarto,--et je te fais sauter la cervelle. Eh bien! aprs? qui donc me
blmera?... quel tribunal osera me condamner? N'es-tu pas pris en
flagrant dlit? ta vie ne m'appartient-elle pas, hein! misrable?...

pouvant de la fureur de M. de Mortagne, qui, s'exaltant peu  peu, ne
se connaissait plus, et qui lui tenait toujours le pistolet arm sur le
front, M. Lugarto joignit les mains avec terreur; sa figure se
dcomposa, il n'eut que la force de dire:

--Grce... grce... Prenez garde, mon Dieu! le pistolet est charg...

Et il laissa retomber ses deux bras le long de son corps, comme s'il et
perdu tout sentiment.

M. de Rochegune lui-mme, effray de l'exaspration de M. de Mortagne,
lui dit:

--Ayez piti de ce misrable.

--Eh! a-t-il eu piti de cette malheureuse enfant, lui, lui?... s'cria
M. de Mortagne.

--Grce... mon Dieu... je partirai quand vous voudrez... je vous le
jure,--murmura M. Lugarto  voix basse.

--Oses-tu bien faire ici un serment?... Ce n'est pas sur ta parole que
je compte, mais sur la mienne, et je te la donne, entends-tu?... ma
parole d'honnte homme, que tu ne remettras pas les pieds en France, et
par une bonne raison que tu vas comprendre... Comme aprs tout il faut
que tu sois puni de tes infamies, et que la voie lgale ne peut me
convenir; comme aprs tout tu es un faussaire, un meurtrier, un
empoisonneur, et qu'on marque tes pareils d'un fer chaud, je veux aussi
te marquer, moi... entends-tu? te marquer non pas sur l'paule, mais sur
le front... te marquer d'un T et d'un F, pour que cela se voie bien et
toujours!... De la sorte, tu ne seras pas tent de revenir en France,
j'espre.

--Mais c'est le dmon que cet homme!--s'cria M. Lugarto en joignant les
mains avec terreur et en se levant  demi.--Mon Dieu! mon Dieu! que
voulez-vous donc me faire encore? Ne m'avez-vous pas assez insult,
humili?

--Je veux te marquer sur le front. La lame de ce couteau, rougie  la
flamme de cette bougie, suffira pour rendre l'empreinte ineffaable.

En disant ces mots, M. de Mortagne prit le couteau avec lequel je
m'tais blesse et l'approcha de l'un des flambeaux.

M. Lugarto le regardait avec terreur; il courut  la porte.

Elle tait ferme.

Il revint, se jeta  mes pieds et me dit d'une voix dchirante:

--Oh! pas cela... pas cela... madame... ayez piti de moi. Je vous ai
offense... J'ai t lche, infme, je partirai... Je partirai... Jamais
je ne reviendrai... Mais pas cela... Oh! par piti! pas cela!!!

Les traits de cet homme taient bouleverss par la terreur; il pleurait,
il tendait les mains vers M. de Mortagne.

Celui-ci, impassible, continuait d'exposer la lame du couteau  la
flamme de la bougie.

--Mais vous, monsieur, vous serez moins impitoyable!--s'cria M. Lugarto
en s'adressant  M. de Rochegune.--Je vous ai fait tratreusement
attaquer, je l'avoue. Je m'en repens, ayez piti de moi, priez pour
moi... Mais, au nom du ciel, pas cela... Pour la vie!... Jugez donc,
marqu pour la vie... sur la figure... Ah! c'est horrible!... c'est une
ide infernale!

M. de Rochegune haussa les paules et ne rpondit pas.

--Madame, mais... vous... vous,  mon Dieu! par le souvenir de votre
mre que vous aimiez tant... madame, priez pour moi.

Malgr moi... malgr le mal horrible que m'avait fait cet homme, je
reculai devant la barbarie du chtiment.

--Mon ami, mon sauveur,--dis-je  M. de Mortagne,--laissez cet homme 
ses remords; qu'il parte seulement, qu'il parte...

--Ses remords!--dit M. de Mortagne,--est-ce que ses pareils ont des
remords? La rage d'avoir au front l'empreinte d'un fer chaud, voil le
seul remords qu'il puisse connatre. Allons, Rochegune, le couteau est
chauff  blanc... attachons-lui les mains.

--Par piti, laissez-le,--m'criai-je,--je n'assisterai pas  cette
torture horrible. Mon ami, je vous en supplie, une telle vengeance est
indigne de vous et de moi.

Aprs avoir un moment regard M. Lugarto, qui  travers ses sanglots
murmurait encore des prires et des supplications, M. de Mortagne lui
dit:

--Grce  cet ange de bont, cette fois encore j'ai piti de toi.

--Oh! votre main... votre main, laissez-moi baiser votre main!--s'cria
M. Lugarto dans un lan de reconnaissance indicible, en se tranant 
genoux jusqu'auprs de M. de Mortagne.

Celui-ci se retira vivement, le repoussa du pied et lui dit:

--Mais je te jure que si tu oses revenir en France, ce que je ne fais
pas maintenant je le ferai alors; tu dois me connatre assez pour croire
que je ne reculerai devant rien: moi et deux hommes dtermins, nous
suffirons  cette excution, et je saurai bien m'emparer de toi.

--Je vous promets de ne jamais revenir en France, tout est prt pour mon
dpart, ma voiture viendra ici demain; au point du jour je partirai pour
l'Italie; je voyagerai jour et nuit, jusqu' ce que je sois sorti de
France, je vous le jure,--dit M. Lugarto dont les dents se choquaient de
terreur.

--Mathilde, mon enfant, vous avez besoin de repos,--me dit M. de
Mortagne,--votre femme de chambre est l, vous n'avez plus rien 
craindre. Venez, Rochegune va rester avec ce misrable. Demain, lorsque
vous serez plus repose, je vous dirai comment nous avons dcouvert le
mauvais dessein de cet homme.

Je suivis le conseil de M. de Mortagne, je me retirai dans la chambre
qu'on m'avait prpare.

Bientt je m'endormis d'un profond sommeil.




CHAPITRE V.

LES ADIEUX.


Le lendemain  mon rveil, je crus avoir fait un songe; mais la vive
douleur que me causait ma blessure me rappela la terrible scne de la
nuit prcdente.

Mon premier mouvement fut de remercier encore Dieu qui m'avait sauve,
qui m'avait rendu Gontran.

Les mystres odieux qui m'avaient si longtemps afflige taient
claircis; je ne doutai plus que mon mari, dsormais tranquille et
rassur, ne redevnt pour moi ce qu'il avait t dans les premiers jours
de notre union.

J'attribuai  la funeste influence de M. Lugarto toutes les peines que
Gontran m'avait involontairement causes. N'tait-ce pas pour obir 
son mauvais gnie qu'il s'tait occup de madame de Ksernika?

D'abord, je l'avoue, je redoutais d'appesantir ma pense sur l'acte
fatal qui avait mis M. de Lancry dans la dpendance de M. de Lugarto.

Pourtant, voulant en finir avec ces pnibles rflexions, j'envisageai
courageusement la conduite de Gontran. Je cherchai  la pallier par tous
les raisonnements possibles.

Hlas! j'avais naturellement des principes trop arrts pour pouvoir
trouver un milieu entre un blme svre et une approbation coupable...

Je condamnai Gontran.

Du moment je fus atterre en m'apercevant que cette funeste dcouverte
ne portait pas la moindre atteinte  mon amour pour M. de Lancry.

Je fus presque effraye d'aimer toujours passionnment un homme capable
d'une action si mauvaise.

Je pleurai amrement sur sa faute; il m'tait affreux de me sentir
suprieure  lui, d'avoir non pas  lui reprocher, mais  lui
pardonner... une bassesse...

Ce ressentiment devint si vif, si douloureux, que, par une trange
inconsquence que je puis  peine m'expliquer aujourd'hui, moi qui
n'avais pu trouver une excuse honorable  son action honteuse, je fis
tout au monde pour me persuader, par plusieurs analogies, que dans une
situation pareille j'aurais agi comme Gontran.

Je ne saurais dire ma joie lorsque, aprs de longues, aprs de mres
rflexions plus paradoxales les unes que les autres, je me fus
convaincue de cette sorte de complicit morale... Avec quel bonheur
triomphant je reconnus que je n'avais plus le droit de blmer Gontran!

Sans doute il y avait dans cet abaissement singulier de ma part une
arrire-pense de sacrifice, d'abngation, dont alors je ne me rendais
pas bien compte, et qui me guidait  mon insu....

       *       *       *       *       *

Lorsque je descendis dans le salon, j'y trouvai M. de Rochegune; il
rougit et me dit que M. de Mortagne donnait quelques ordres pour mon
dpart.

--J'tais hier si trouble, si souffrante,--lui dis-je,--que j'ai 
peine pu vous exprimer toute ma reconnaissance. Vous et M. de Mortagne
avez t mes sauveurs. Je n'oublie pas non plus que lors de ma
maladie...

--Je vous en conjure, madame, ne parlons pas de ceci... Vous m'avez
permis de me dire votre ami, j'ai agi comme votre ami.

--Ah! monsieur!... comment jamais reconnatre?...

--En me conservant toujours ce prcieux titre... madame, en me
permettant de continuer  le mriter.

Je ne sais pourquoi il me vint tout  coup  l'esprit cette ide pnible
que M. de Rochegune, connaissant le secret de Gontran, se croirait
peut-tre le droit de juger svrement la conduite de mon mari.

Par une de ces bizarres correspondances de la pense dont il y a tant
d'exemples, M. de Rochegune ajouta  ce moment mme:

--Et lorsque je vous prie, madame, de me permettre de me dire de vos
amis, j'ose croire que vous n'oubliez pas que je serai heureux aussi
d'tre _toujours compt parmi les amis de M. de Lancry_.

Je remarquai que M. de Rochegune appuya avec intention sur ces derniers
mots. Je trouvai cette assurance si gnreuse, elle rpondait si
noblement  mes craintes, que je ne pus m'empcher de m'crier
vivement:

--Oh! merci, monsieur, merci pour lui et pour moi!

M. de Rochegune, tonn de ce mouvement, me regarda... Nous nous
entendions...

Il comprenait ma gratitude comme j'avais compris sa bienveillance pour
Gontran.

Un doux et triste sourire effleura les lvres de M. de Rochegune; il me
dit d'une voix mue:

--Il y a dans la vie de nobles jouissances, madame, le bien est trop
facile  faire  ce prix...

Un silence de quelques minutes suivit ces paroles de M. de Rochegune.

J'en fus embarrasse; par hasard, je levai les yeux sur lui: son regard
tait vague et distrait, il semblait rveur. Sa physionomie,
ordinairement svre et hautaine, avait une expression d'ineffable
bont. Ses cheveux noirs recouvraient  peine une cicatrice rcente et
profonde qu'il avait au front, et que j'avais dj remarque lorsqu'il
tait venu me voir pour la premire fois aprs ma maladie.

Malgr moi, mes yeux se remplirent de larmes, en songeant que j'avais
t la cause involontaire du guet-apens o tait tomb M. de Rochegune
en venant s'informer de mes nouvelles auprs de Blondeau. Voulant rompre
le silence, je lui dis:

--Vous ne souffrez... plus de cette blessure que vous avez reue?...

En entendant ma voix, M. de Rochegune tressaillit et se hta de me
rpondre:

--Je ne souffre plus, madame.--Puis, comme si ce sujet de conversation
lui et t gnant, il me dit d'un ton pntr:

--Toute ma crainte maintenant est que ce misrable Lugarto, quoique hors
de France, ne se venge de M. de Mortagne.

--Comment cela?

--Ce matin cet homme est parti; M. de Mortagne a voulu le voir monter en
voiture et lui faire une dernire recommandation...--Souvenez-vous...--lui
a-t-il dit avec un geste menaant.

--Pour votre repos, je ne me souviendrai que trop!!!--a rpondu M.
Lugarto;  quelque distance que je sois... je saurai vous atteindre.--Et
aprs avoir montr le poing  M. de Mortagne, il a ordonn aux
postillons de partir  toute bride... Oh! madame, il est impossible de
voir quelque chose de plus hideux que la figure de cet homme au moment
o il prononait cette dernire menace: la haine, la vengeance, la rage
s'y confondaient dans une horrible agitation.

--Grand Dieu!--m'criai-je,--il est capable, mme en pays tranger, de
comploter quelque perfide machination contre M. de Mortagne; cet homme
trouve dans sa richesse tant de ressources pour assouvir son infernale
mchancet!

--Je partage vos craintes,--me dit M. de Rochegune,--et malheureusement
je suis oblig d'abandonner M. de Mortagne... Sans cela... j'aurais
veill sur ses jours comme sur ceux de mon pre...

--Et o allez-vous donc, monsieur?

--En Grce, madame, faire la guerre contre les Turcs. C'est une noble et
sainte cause  dfendre... Et puis j'ai besoin de mouvement,
d'agitation...

--C'est, dit-on, une guerre souvent terrible, sans merci ni
piti...--dis-je  M. de Rochegune avec intrt.

--C'est une guerre comme toutes les guerres, madame,--reprit-il avec un
sourire mlancolique,--l'on tue ou l'on est tu... Seulement, dans
celle-ci, l'on meurt pour une gnreuse et hroque nation... et cette
mort est belle et grande.

--Ce sont l de tristes pressentiments,--lui dis-je,--ne vous y
appesantissez pas. Moi, j'ai l'esprance, la conviction mme que vos
amis vous reverront.

--Et je partage cette conviction, madame. L'on n'a pas le droit d'tre
indiffrent  la vie lorsqu'on a la moindre chance de pouvoir tre utile
 ceux qu'on aime et qu'on respecte.

M. de Mortagne entra.

Il paraissait trs-irrit.

--Je viens encore d'apprendre une autre infamie de ce Lugarto. Votre
femme de chambre, que je viens de presser de questions et de menaces,
m'a avou qu'elle avait t place chez vous par cet homme, et qu'afin
d'empcher votre excellente madame Blondeau de vous accompagner, cette
crature avait, d'aprs l'ordre de Lugarto, ml une certaine poudre 
son breuvage, ce qui avait rendu Blondeau assez malade pour qu'elle ne
pt vous suivre.

--Mon ami, M. de Rochegune me dit qu'en partant M. Lugarto...

--Oui, oui... il m'a menac... je m'attends bien  quelque tour
diabolique, mais je serai sur mes gardes... Tout ce que je voulais,
c'tait de vous dbarrasser de lui, et j'y ai russi, je pense... Je
regrette nanmoins de ne l'avoir pas marqu... 'aurait t une garantie
de plus.

--Et aussi un motif de haine et de vengeance de plus pour cet
homme,--lui dis-je.

--Si l'on tait arrt par de pareilles craintes, on ne ferait jamais
rien,--dit M. de Mortagne.--Je sais bien contre qui j'ai  lutter...
Mais il faut que je vous apprenne comment j'ai suivi la trace de cette
abominable machination... Quelque temps aprs votre retour de Chantilly,
j'ai appris par Rochegune les bruits infmes que Lugarto faisait courir
sur vous; j'tais malade, hors d'tat de sortir... Le premier mouvement
de Rochegune fut d'aller trouver Lugarto, de lui ordonner de se taire;
il le connaissait de longue main, il le savait trs-lche, il ne doutait
pas qu'une vigoureuse menace ne l'intimidt; je l'engageai  n'en rien
faire, j'avais crit  Londres pour avoir des renseignements sur la vie
que M. de Lancry y avait mene avant son mariage.

Voyant que la conversation allait s'engager sur M. de Lancry, par un
sentiment de convenance exquise dont j'apprciai toute la dlicatesse,
M. de Rochegune dit  M. de Mortagne:

--J'aurais quelques ordres  donner pour notre dpart, je vous laisse.

Il me salua et sortit.

M. de Mortagne continua:

--On me dit qu' Londres M. de Lancry avait dpens beaucoup d'argent,
et que, selon le bruit public, cet argent lui avait t prt par
Lugarto. En rapprochant ceci de quelques autres circonstances, je
devinai facilement que votre mari se trouvait dans la dpendance de cet
homme, sans toutefois croire que cette dpendance ft rendue plus
absolue, plus dangereuse encore par l'acte que vous savez; j'engageai
donc Rochegune  patienter et  attendre mon rtablissement. Un homme
trs-sr qui me sert depuis vingt ans fit jaser quelques-uns des
domestiques de Lugarto. J'appris par eux qu'ils avaient souvent entendu
M. de Lancry, enferm avec leur matre, supplier celui-ci de ne pas le
perdre. Ce rapport me prouva qu'il s'agissait d'autre chose que d'une
obligation d'argent; je voulus pntrer  tout prix ce secret et vous
garantir des mauvais desseins de Lugarto. Il savait mon affection pour
vous. Je m'aperus bientt que j'tais suivi, car cet homme,  force
d'argent, s'est cr une sorte de police au moyen de laquelle il
dcouvre une foule de secrets dont il use et abuse dans l'occasion,
ainsi que vous l'avez vu  l'gard de madame de Ksernika et de madame de
Richeville. Pour dtourner ses soupons, je quittai Paris; ses espions
perdirent mes traces: c'tait  peu prs  l'poque de votre maladie...
Au bout de quelques jours je revins m'tablir  Paris dans un quartier
loign: je n'en surveillais pas moins les dmarches de M. Lugarto. Je
savais aussi bien que lui que les gueux sont corruptibles. Or, comme
presque tous ses gens sont complices de quelques-unes de ses mchantes
ou honteuses actions, il me fut possible d'acheter quelques-uns de ses
domestiques: j'appris ainsi que depuis quelque temps il avait lou et
fait meubler une maison isole du ct de Chantilly... C'tait celle o
nous sommes... Je vins m'assurer du fait par moi-mme, et reconnatre la
position de cette demeure. Je savais que Lugarto contrefaisait les
critures avec une dtestable habilet. Craignant quelque ruse, je vous
fis dire par Rochegune de ne jamais quitter votre mari, supposant bien
que Lugarto choisirait le moment de son absence pour vous jouer quelque
tour infernal. La scne de Tortoni arriva, je n'en fus instruit que le
lendemain par Rochegune; j'envoyai chez vous, on me dit que vous veniez
de partir pour aller chez Ursule, et que M. de Lancry tait aussi en
voyage: j'envoyai chez Lugarto; il tait, dirent ses gens, retenu au
lit, bless d'un coup d'pe... reu le matin mme... Je connaissais
l'homme, je ne crus pas  ce coup d'pe, je fus avant toute chose
frapp de votre isolement de Gontran; une heure de retard ou
d'hsitation pouvait tout perdre... si vous tiez vritablement alle
chez madame Scherin, vous ne couriez aucun danger, nous n'avions donc
pas  nous occuper de cette hypothse;  tout hasard nous nous dcidmes
 nous rendre ici. Nous allions vous atteindre  la descente de
Luzarches, lorsque ce diable d'homme nous fit culbuter dans un tas de
pavs: la chute fut terrible; je restai quelques minutes sans
connaissance...

--Mon ami... mon Dieu... et pour moi... toujours pour moi... tant de
prils dj courus!

--Ces prils-l ne comptent, ma pauvre enfant, que lorsqu'ils me font
arriver trop tard... Cette fois, grce au ciel, il n'en fut pas ainsi.
Aprs quelques moments d'tourdissement, je revins  moi... J'en tais
quitte, ainsi que Rochegune, pour quelques rudes contusions... Mais nos
chevaux taient incapables de marcher, notre postillon avait la jambe
casse, ma voiture tait brise... Nous comptions les secondes;  pied,
il nous fallait plus d'une heure pour nous rendre ici; nous nous mmes
en marche... Heureusement, au bout d'un quart d'heure, nous rencontrmes
les chevaux de retour qui vous avaient amene ici. Aux dtails que nous
donnrent les postillons, il n'y avait plus de doute, c'tait bien vous.
Nous prmes, moi et Rochegune, les deux porteurs, et nous partmes bride
abattue; en une demi-heure, nous tions  quelques pas de cette maison.
Pour ne pas veiller les soupons nous laissmes nos montures assez
loin. Toutes les fentres taient fermes, mais on voyait de la lumire
 travers les volets. Nous allions nous dcider  frapper violemment 
la porte, lorsqu'une croise du rez-de-chausse s'ouvrit; c'tait votre
femme de chambre qui sans doute voulait prendre l'air. Nous vmes dans
une salle basse une vieille femme et Fritz; d'un saut nous entrmes dans
cette salle, le pistolet  la main. Rochegune se mit  la porte, moi 
la fentre. Ces misrables tombrent  genoux, saisis de frayeur.

--Il doit y avoir un bcher, une cave,--leur dis-je;--conduisez-nous-y,
ou nous vous brlons la cervelle.

--A droite, sous le vestibule, il y a la porte de la cave,--me dit la
vieille.

Cinq minutes aprs, Fritz et les deux femmes taient renfermes. Nous
entrmes dans la chambre qui prcde le salon o vous tiez; nous
entendmes parler; c'tait Lugarto: il vous dvoilait toutes ses
horribles machinations. Ces rvlations pouvaient nous servir; nous
attendmes jusqu'au moment, pauvre femme, o vous vous tes si
courageusement blesse...

--Noble et gnreux ami,--dis-je  M. de Mortagne en serrant ses mains
dans les miennes...--toujours l... lorsqu'il s'agit de me secourir ou
de me sauver!

--Oui, sans doute, toujours l... Sans vous quel intrt aurais-je dans
la vie? Mais dites-moi, mon enfant, il faut aujourd'hui mme mettre  la
poste cette lettre pour votre mari; il la trouvera  son arrive 
Londres; elle lui apportera ce malheureux faux et lui rendra sa libert.
Pour djouer les mchants propos de Lugarto et expliquer votre dpart de
Paris, afin que votre mari n'ait aucun soupon de ce qui s'est pass
cette nuit, vous allez partir pour la terre de madame Scherin. Une fois
l, vous crirez  votre mari que, ne voulant pas rester  Paris sans
lui, vous tes alle passer chez Ursule le temps de son absence. Vous
adresserez votre lettre chez vous,  Paris;  son arrive il la
trouvera.

--Mais, mon ami, pourquoi ne pas tout dire  Gontran?

--Pourquoi! pauvre enfant! parce que, du moment o votre mari vous saura
instruite de la bassesse qu'il a commise, il vous hara... il aura 
rougir devant vous... et jamais il ne vous pardonnera sa faute.

--Ah! pouvez-vous croire?

--coutez, Mathilde... je ne veux pas rcriminer, je ne veux voir dans
M. de Lancry que l'homme que vous aimez, votre noble et sainte affection
le sauvegarde  mes yeux; mais enfin... soyez juste, lorsqu'il vous
savait si malheureuse de cette hideuse intimit avec un homme qu'il
mprisait, qu'il hassait autant que vous, a-t-il eu le courage de vous
faire ce fatal aveu? Non, il a prfr laisser s'accrditer sur vous les
bruits les plus infamants.

--Mais rompre ouvertement avec M. Lugarto, c'tait se perdre.

--Mais c'tait sauver votre rputation  vous, malheureuse femme,
innocente de toutes ces vilenies... Si votre mari n'avait pas t un
abominable goste, il aurait courageusement brav les consquences de
sa faute, au lieu de vous laisser avilir aux yeux du monde... Aprs
cette scne de Tortoni, qui rvlait au moins de sa part une lueur de
gnreuse indignation, n'a-t-il pas de nouveau souscrit  toutes les
exigences de Lugarto? Ne vous a-t-il pas, pour ainsi dire, lchement
abandonne  ses infmes tentatives? Tenez, Mathilde, pauvre et chre
enfant! il faut tout le respect, toute l'admiration que m'inspire votre
dvouement pour m'empcher de dire ce que je pense... je ne veux pas
vous attrister encore... Seulement, croyez-en mon exprience, ne dites
jamais  Gontran que vous avez son secret... Cet aveu vous serait
fatal... Je vous le rpte, l'homme qui dans les terribles
circonstances o vous vous tes trouve, n'a pas eu assez de confiance
dans votre coeur pour tout vous avouer, serait impitoyable s'il vous
savait instruite d'un mystre qu'il a cach avec tant d'opinitret.

--Mais enfin, si par hasard Gontran dcouvre mon sjour dans cette
maison?

--J'y ai song.... J'ai aussi song que, par une nouvelle mchancet
dont je ne puis concevoir le but, Lugarto pourrait tout crire  votre
mari; alors cette dclaration signe de lui, mon tmoignage, celui de
Rochegune, suffiraient pour vous mettre  l'abri de toute calomnie, car
il faut tout prvoir...

--Je suivrai vos conseils,--dis-je  M. de Mortagne en soupirant.
Pourtant je vous l'avoue, il m'en cote de cacher quelque chose 
Gontran...

M. de Mortagne, sans me rpondre, me prit les deux mains et me regarda
quelque moment en silence.

Sa figure si caractrise avait une expression d'attendrissement
inexprimable. Malgr lui, il pleura. Je ne saurais dire combien je fus
profondment touche en voyant couler les larmes de cet homme si
nergique et si rsolu.

--Mon Dieu! qu'avez-vous, mon ami?--m'criai-je, sans pouvoir non plus
retenir mes larmes.

--Je ne vous vois pas encore heureuse pour l'avenir... Pauvre enfant...
votre mari est dlivr d'une pouvantable domination, votre fortune est
rtablie... M. de Lancry a des torts cruels  se faire pardonner, et le
repentir doit rendre meilleures encore les mes naturellement bonnes...
Pourtant je crains, je ne suis pas rassur...

--Ce sont de vaines terreurs, mon ami... votre affection pour moi
s'alarme  tort... croyez-moi.

--Hlas! je voudrais me tromper,--me dit M. de Mortagne en secouant
tristement la tte.

--A propos,--lui dis-je,--cette somme considrable que vous avez
rembourse pour nous... il est entendu, n'est-ce pas, que nous vous la
rendrons?

--coutez, Mathilde, j'ai environ soixante mille livres de rente;
pendant les annes que mademoiselle de Maran m'a fait passer sous les
Plombs de Venise, j'ai fait des conomies forces; j'ai peu de besoins,
j'emploie presque tout mon revenu  soulager de nobles et obscures
infortune; je n'aurai pas d'autres hritiers que vous, cette somme est
donc une avance d'hoirie.

--Mon ami! pourtant...

--coutez-moi encore, votre contrat de mariage a t si dloyalement
fait, que vous, qui apportez toute la fortune dans la communaut, vous
n'avez droit  aucune rserve: votre mari peut vous dpouiller ou vous
ruiner compltement. Heureusement je suis l... ma fortune garantit
votre avenir.

--Mon ami... n'ayez pas ces craintes; je vous assure que Gontran est
revenu de ses gots de faste... il ne joue plus...

--L'tat de maison que vous tenez  Paris tait dj beaucoup trop
considrable pour votre fortune; je suis sr que, lorsqu'il se verra
dbarrass de Lugarto, M. de Lancry se jettera de nouveau dans de
folles dpenses... Vous avez encore maintenant net cent mille livres de
rentes, votre htel pay; eh bien! en cinq ou six ans d'ici, votre mari
peut avoir tout dissip. Je connais les prodigues.

--Mais, mon ami...

--Mais, mon enfant, il n'a pas t arrt, retenu par la honte de
commettre un faux, pour se procurer de l'argent... Quel frein l'arrtera
lorsqu'il n'aura qu' puiser  pleines mains dans votre fortune?...
Pardon... Mathilde... je vous afflige; mais il est de ces vrits
svres qu'il faut oser dire... Jamais je n'ai failli  ce devoir,
jamais je n'y manquerai... Je vous en conjure, rsistez autant que vous
le pourrez aux prodigalits de votre mari; pour vous, pour lui-mme,
ayez cette rsolution... Moi, je ne veux lui rien dire; je rserverai
mon influence pour les cas extrmes. Il est violent, emport; il est
impatient des remontrances: peu m'importe, lorsque votre intrt voudra
que je parle... je parlerai, et de faon  tre entendu et cout, je
vous en rponds. Allons, adieu, mon enfant... Au moindre vnement,
crivez-moi  Paris;  tout jamais comptez sur moi... et sur
Rochegune... Quant  celui-ci, que Dieu me le conserve... car il s'en va
faire une terrible guerre, et il n'est pas homme  s'y mnager... Adieu,
encore adieu! Je vous enverrai Blondeau chez madame Scherin; un de mes
gens qui m'accompagnait hier, et qui vient d'arriver avec ma voiture,
vous suivra. Il m'appartient depuis longtemps, c'est vous garantir sa
sret. Vous pouvez prendre avec lui cette femme que vous avez emmene;
mais,  l'arrive de Blondeau, chassez-la; et  votre retour  Paris,
faites maison nette, de peur qu'il ne reste parmi vos gens quelque
dangereuse crature de Lugarto; puis ne remontez votre maison qu'avec
des gens parfaitement bien recommands. Allons, encore adieu.

Une dernire fois, j'embrassai cet excellent ami en versant de douces
larmes.

Je serrai affectueusement les mains de M. de Rochegune, et je partis
pour la Touraine, me faisant une fte de surprendre Ursule par ma visite
inattendue.




CHAPITRE VI.

LA FAMILLE SCHERIN.

La proprit de M. Scherin, qu'il habitait alors avec Ursule, tait
situe  Rouvray en Touraine, sur le bord de la Loire.

Je fus oblige de repasser par Paris; je m'y arrtai afin de mettre
moi-mme  la poste la lettre de M. Lugarto pour Gontran, lettre qui
allait combler mon mari de joie et le dlivrer de l'odieuse influence
dont il avait si longtemps souffert.

Nous tions  la fin du mois de juin.

Je voyageai trs-rapidement;  mesure que je m'loignais de Paris, il me
semblait que je respirais plus librement: la vue des riantes campagnes
que je traversais me calmait, me faisait du bien; mon coeur se
dilatait, j'allais revoir l'amie de mon enfance...

Aprs tant de cruelles secousses, j'allais goter le repos des champs,
je me faisais une joie de partager pendant quelque temps la vie simple,
paisible, d'Ursule et de son mari.

Depuis assez longtemps, je n'avais reu aucune lettre de ma cousine.

Dans ses dernires lettres, elle continuait de se plaindre de son sort,
mais elle le supportait avec une rsignation mlancolique.

Je connaissais l'exaltation du caractre d'Ursule, la bont de son mari;
aussi n'tais-je pas trs-inquite.

Je ne lui avais pas crit un mot de ce qui avait boulevers ma vie
depuis quelque temps; j'tais dcide  ne lui faire  ce sujet aucune
confidence: ce n'tait pas mon secret  moi seule, c'tait aussi le
secret de Gontran.

J'arrivai  Rouvray par un beau soleil couchant, par une ravissante
soire d't.

Je laissai  gauche de grands btiments o tait tablie la manufacture
de M. Scherin. J'entrai dans une belle avenue de tilleuls qui
conduisait  la maison d'habitation.

A peine ma voiture tait-elle  moiti de cette alle, que j'aperus
Ursule.

Les chevaux s'arrtrent, on ouvrit la portire, je me prcipitai dans
les bras de ma cousine.

Il est impossible de peindre sa joie, son tonnement surtout; elle
m'embrassait, me regardait comme si elle ne pouvait en croire ses yeux,
puis elle m'embrassait encore.

--Comment c'est toi? c'est toi?--me disait-elle.--Quelle douce surprise!

--Ursule! oui, c'est moi, moi ta soeur, je viens passer ici quelques
jours dont je puis disposer pendant que mon mari est en Angleterre.

--Quelle ravissante ide tu as eue l, Mathilde! combien j'en suis
reconnaissante! Quel dommage seulement que notre pauvre maison soit si
peu digne de te recevoir!

Je haussai mes paules en souriant.

--Et ton mari, o est-il? comment va-t-il?

--Trs-bien,--me dit Ursule.

Aprs cette effusion de reconnaissance, j'examinai ma cousine; elle me
parut encore plus jolie que par le pass.

--Tu es heureuse, car tu es charmante,--lui dis-je.

--Heureuse,--reprit-elle, avec un accent qui devint presque subitement
plaintif...--Heureuse? Oui, je suis heureuse;--et elle touffa un
soupir. Mais c'est  toi... qu'il faut parler de bonheur.

--Oh! oui,--m'criai-je,--en ce moment surtout; tu ne sais pas combien
je jouis du plaisir de te revoir, tu ne sais pas tout ce que j'attends
de ces jours que je viens passer auprs de toi.

J'avais mis mon bras sous le bras d'Ursule, et nous cheminions vers la
maison.

Cette habitation tait assez grande; le jardin qui l'entourait,
symtriquement dispos en carrs, en quinconces, et bord de grandes
alles de charmilles rgulirement tailles  l'ancienne mode franaise,
avait un aspect calme et grave; au bout d'une de ces longues votes de
verdure qui aboutissait  une terrasse, on apercevait la Loire.

--Tu trouves cette demeure bien provinciale, bien vulgaire, n'est-ce
pas?--me dit Ursule.--Mais M. Scherin, ou plutt sa mre, ne veut y
rien changer, sous le prtexte qu'elle tait ainsi du temps de feu M.
Scherin pre; ce qui n'empche pas cette habitation d'tre trs-laide,
comme tu peux le voir. Et cet affreux jardin franais, ne dirait-on pas
un jardin de couvent? comme il est triste et sombre!

--Mais non, tu calomnies cette maison, ma chre Ursule; je trouve ce
jardin trs-beau et trs-noble, et puis vous avez, ce me semble, une
terrasse sur les bords de la Loire; comptes-tu cela pour rien?

--Toujours indulgente et bonne, pauvre chre Mathilde.

--Non, vraiment, je t'assure que tout ici me plat beaucoup. C'est si
calme, si tranquille!

--Oh! pour du calme il y en a beaucoup; heureusement on n'entend pas le
bruit tourdissant des machines de la fabrique de M. Scherin.

--Ce sont ces grands btiments qu'on voit en entrant, n'est-ce pas? Mais
c'est un tablissement magnifique.

--Magnifique... comme une fabrique. Il n'y a rien de plus triste au
monde... si ce n'est d'entendre sans cesse parler des rsultats
merveilleux de cette mme fabrique, du nombre d'ouvriers qu'elle
emploie, de son importance dans le pays, etc. Il faudra, ma pauvre
Mathilde, te rsigner  supporter souvent ces conversations-l. Quel
changement pour toi, habitue  cette brillante vie du monde que, hlas!
je n'ai fait qu'entrevoir avant de venir m'enterrer ici.

Je regardai Ursule avec un air de reproche.

--Ma soeur, ma soeur,--lui dis-je,--je crains d'avoir encore  te
gronder; je suis sre que tu mdis de ton bonheur... Ah! crois-moi, ce
monde... ce monde dont nous nous faisions de si brillantes imaginations,
ce monde est bien triste et bien mchant. Combien je prfrerais  ses
faux plaisirs l'existence paisible que tu mnes ici!

Ursule me regarda avec surprise.

--Toi... toi,--me dit-elle,--tu envierais mon sort... Tu es donc bien
malheureuse, Mathilde!... Que t'est-il donc arriv? Tu m'as donc cach
quelque chose?

--Non, ma chre Ursule,--me htai-je de rpondre,--mais je l'assure que
les plaisirs du monde tourdissent, mais ne remplissent pas le coeur.
Tu le sais, j'ai toujours t un peu sauvage, mme chez mademoiselle de
Maran; j'aimais mieux passer avec toi nos soires dans notre chambre que
de rester dans le salon.

--Combien je reconnais ta bont, ta dlicatesse habituelle!--me dit
Ursule;--tu feins d'envier mon sort pour me le faire trouver
dsirable... Mais viens que je te conduise dans ton appartement, tu
excuseras cette modeste hospitalit.

Nous entrmes dans la maison.

Tout tait simple, mais tenu avec une extrme propret. Nous montmes un
grand escalier carrel,  rampe de bois massif; il aboutissait  un long
corridor, o s'ouvraient plusieurs portes.

Ursule en ouvrit une; je traversai une petite antichambre, et je me
trouvai dans une trs-grande chambre  antiques boiseries grises. Au
fond tait un lit  baldaquin avec des rideaux de toile de Perse 
sujets chinois rouges sur fond blanc. Au-dessus des portes et de la
chemine on voyait des panneaux peints et reprsentant des pastorales
dans le got de Watteau. C'taient des arbres d'un vert tendre, un beau
ciel d'azur, des bergres en jupes roses, des bergers en habit bleu
cleste, ayant  leurs pieds des moutons d'un blanc de neige qui
portaient  leur cou de larges rosettes de rubans.

Je ne puis dire combien je me sentis rjouie  l'aspect de ces
bergerades, un peu manires sans doute, mais dont le calme souriant et
champtre reposait dlicieusement ma pense. De grandes fentres 
petits carreaux s'ouvraient sur le jardin et dominaient la Loire. Une
commode et un secrtaire en bois des les, sems de marquetterie verte
et rose; des meubles peints en gris, et aussi recouverts de toile de
Perse rouge et blanche, compltaient l'ameublement de cette chambre.

Ursule paraissait honteuse de cette simplicit, qui me ravissait. Je ne
trouvai rien de plus gai, de plus riant. Deux autres pices meubles
dans le mme got, dont l'une pouvait servir de petit salon, dpendaient
de cet appartement.

--Vraiment,--me dit Ursule,--tu ne te trouveras pas trop mal tablie?

--Je m'y trouve si bien que, si M. de Lancry veut rester ici quelque
temps lorsqu'il viendra me chercher, je te prviens que tu auras
beaucoup de peine  nous renvoyer de chez toi.

--Allons, je te crois, ma bonne Mathilde; toute ma peur est que tu ne
t'ennuies bientt de cette vie que tu pares, j'en suis sre, de tout le
prestige de ton imagination; je crains aussi que la compagnie de ma
belle-mre, madame Scherin, ne te paraisse bientt insupportable.

--Mais ton mari la disait la meilleure des femmes.

--Les fils sont toujours indulgents; tu la verras; elle est sans esprit,
sans usage, d'une dvotion outre, d'un enttement qui serait une
incroyable fermet de caractre si elle avait autant d'intelligence que
de volont; jamais ni moi ni son fils nous n'avons pu obtenir d'elle de
faire le moindre changement  cette maison, d'augmenter le nombre de ses
domestiques, d'amliorer leur service. Son ternel refrain est: _Feu mon
pauvre Scherin trouvait que c'tait bien comme a_. Aussi, Mathilde,
toi qui as, dit-on, une des meilleures et des plus lgantes maisons de
Paris,--me dit Ursule en rougissant de confusion,--ne te moque pas trop
de nous en nous voyant  table servies par deux grosses paysannes
tourangelles: c'est une manie de ma belle-mre  laquelle rien au monde
n'a pu la faire renoncer.

Je regardai ma cousine sans pouvoir lui cacher ma tristesse.

--Comment, Ursule, tu me connais assez peu pour me croire capable de
remarquer seulement de telles misres? Est-ce qu'avant toute chose je ne
songe pas au plaisir d'tre prs de toi?

Sept heures sonnrent.

--Je vais vite t'envoyer ta femme de chambre,--me dit Ursule;--madame
Scherin soupe exactement  huit heures. Oui, elle soupe, car rien n'a
pu lui faire changer ses habitudes gothiques; et elle aurait assez peu
d'usage pour se mettre  table sans toi, si tu n'tais pas prte.

--Et j'en serais dsole, ma bonne Ursule, car ta belle-mre verrait
peut-tre un manque d'gards de ma part dans mon inexactitude; et, tu le
sais, je ne trouve rien de plus respectable que les habitudes de
famille.

Ursule sortit; ses craintes, ses remarques me chagrinrent pour elle.

Elle semblait presque humilie, pour ne pas dire dpite, de la
simplicit de sa rception, et l'on et dit qu'elle songeait plus encore
 sa vanit qu' moi-mme.

Maintenant je me souviens que ma cousine, tout en me protestant de sa
joie, du bonheur qu'elle avait  me revoir, me parut contrarie de ma
venue; d'abord j'attribuai sa contrainte aux purils motifs que j'ai
dits. Je devais bientt savoir la vritable et misrable cause de son
embarras.

Je m'habillai trs-vite et le plus simplement possible.

Ursule frappa  ma porte.

--Tu excuseras ma belle-mre de n'tre pas venue te voir, mais elle
marche difficilement, et il lui aurait t trs-pnible de monter
l'escalier. Mon mari arrive  l'instant de la fabrique, il va nous
rejoindre au salon.

--Descendons vite, car je suis dcide  faire la conqute de ta
belle-mre,--dis-je en riant  Ursule.

--Oh! tu auras bien de la peine. J'ai eu beau lui rappeler ton rang, la
position de ton mari, lui parler de votre lgance, de votre richesse;
elle ne m'a pas parue dispose  faire plus de frais pour toi qu'elle
n'en fait pour une bourgeoise de notre sous-prfecture. Tu excuseras ce
manque d'ducation, n'est-ce pas?

--Cette simplicit me donne au contraire encore meilleure opinion de ta
belle-mre, ma chre Ursule, et il faut absolument que je russisse 
lui plaire...

Nous descendmes, nous entrmes dans une salle  manger o le couvert
tait mis, puis dans un salon o se tenait madame Scherin.

Je me souviens des moindres dtails de cette scne, car elle me frappa
beaucoup par l'harmonie qui existait pour ainsi dire entre madame
Scherin et les objets qui l'entouraient.

J'avais eu de telles agitations que je devais surtout trouver un charme
infini dans tout ce qui rappelait des ides de calme, de tranquillit.

Les fentres et les portes vitres de ce salon s'ouvraient sur un
parterre maill de fleurs. Un lustre de cristal de roche, soigneusement
entour d'une gaze blanche, descendait d'une norme poutre qui
traversait le plafond;  et l pour tout ornement taient accrochs 
la boiserie grise plusieurs cadres dors renfermant des ttes d'tude
dessines au crayon par le mari d'Ursule lorsqu'il apprenait le dessin
au collge de Tours, et offertes  son pre ou  sa mre pour le jour de
leur fte, ainsi que le tmoignaient des ddicaces crites d'une
magnifique criture.

Sur le marbre de la chemine, on voyait une pendule et des candlabres
en bronze dor, recouverts de gaze comme le lustre; deux consoles en
bois d'acajou places entre les fentres, des fauteuils et deux canaps
garnis de housses de bazin blanc, composaient l'ameublement de cette
pice carrele en rouge et cire avec une minutieuse propret.

Madame Scherin tait assise dans une bergre place dans l'embrasure
d'une des fentres ouvertes et au-dessous de laquelle s'tendait un beau
massif de rosiers en fleurs. Un vieux et gros perroquet gris  collier
rouge se promenait gravement sur le rebord de cette croise.

La belle-mre d'Ursule filait sa quenouille au bruit mesur de son
rouet.

C'tait une femme de soixante-dix ans environ, vtue d'une robe noire et
coiffe d'une sorte de bavolet de batiste sans aucune garniture, qui
encadrait troitement son front ple et ses joues creuses et rides.

Au premier abord, cette physionomie paraissait seulement simple, douce
et grave; mais en l'observant plus attentivement, on y dcouvrait une
grande expression de fermet, tandis que son regard calme, mais profond
et scrutateur, rvlait une longue habitude d'observation.

Je fus  l'instant persuade qu'Ursule tait prvenue contre sa
belle-mre, ou qu'elle la jugeait mal.

Ce qui me prouva surtout que madame Scherin n'tait pas une femme
vulgaire, c'est qu'elle m'accueillit avec une dignit affable et sans
aucun embarras.

Lorsque j'entrai elle se leva pniblement en s'appuyant sur les bras de
sa bergre, me fit un salut affectueux et me dit:

--Vous tes bien bonne, madame, d'tre venue voir ma bru: nous ferons ce
que nous pourrons, mon fils et moi, pour que vous vous plaisiez ici.

--Comment ne m'y plairais-je pas, madame? je suis avec une soeur que
j'aime et dont j'estime beaucoup le mari, et vous m'accueillez avec une
cordialit qui me fait esprer davantage encore.

--Je me sens trs-dispose  vous aimer; mon fils m'a dit que vous tiez
une brave et honnte dame: les braves gens aiment les braves gens;
j'espre que vous serez contente avec nous.

--Je n'en doute pas, madame.

--Nous sommes sans faon,--dit madame Scherin en se remettant  son
rouet;--nous vivons  l'ancienne mode... comme du temps de mon mari. Je
n'aurais pas pu changer des habitudes qui ont t les siennes pendant
tant d'annes.

--Je comprends cette religion des souvenirs, madame, et je l'admire;
ainsi l'absence d'un tre aim se sent encore davantage... il n'y a rien
d'amer dans ces regrets; ils sont adoucis par l'esprance d'tre un jour
runis  ceux que nous pleurons.

Madame Scherin me regarda pendant un instant avec intrt et me
dit:--Les bons coeurs entendent les bons coeurs;--puis elle soupira,
garda quelques moments le silence, et reprit, comme si elle et voulu
changer le cours de ses penses:

--Voici nos habitudes de Touraine, madame: nous djeunons  neuf heures,
nous dnons  deux, nous soupons  huit,  dix heures nous sommes tous
couchs; car, voyez-vous, qui se lve tt doit se coucher tt. Mon fils
est sur pied au chant du coq, il ne peut pas veiller tard.

Ursule me regarda d'un air presque suppliant, et haussa les paules en
me montrant sa belle-mre.

Ma cousine craignait que je ne fusse choque de la familiarit nave
avec laquelle madame Scherin me recevait. J'tais au contraire charme
de son accueil; je le trouvais trs-digne.

Il n'y a rien de plus bourgeoisement, de plus platement vulgaire qu'un
empressement faux et bruyant, que ces humbles protestations, que ces
regrets exagrs de n'tre que de pauvres provinciaux indignes de
recevoir des _personnes de la capitale_ (style de sous-prfecture, comme
disait mademoiselle de Maran).

M. Scherin entra vivement, il parut ravi de me voir, et vint  moi les
bras ouverts pour m'embrasser.

Son mouvement fut si naturel, si cordial, que je lui tendis mes deux
joues, non sans sourire et sans rougir un peu.

M. Scherin fit retentir le salon de deux gros baisers,  la grande
confusion d'Ursule, qui ne put s'empcher de lui dire  demi-voix:

--En vrit, monsieur, vous tes fou! Quelles manires! Mathilde,
pardonnez-lui.

--Comment, quelles manires!--s'cria-t-il.--Parce que j'embrasse notre
cousine de tout mon coeur sur les deux joues? Ma foi, moi, a me
rjouit de la voir, et je le lui prouve  ma faon.

--Ne voyez-vous pas qu'Ursule est jalouse, mon cher cousin?--dis-je en
riant  M. Scherin.

Celui-ci avait paru nanmoins rflchir aux paroles d'Ursule; aussi me
dit-il d'un air confus, presque triste:

--Aprs tout, ma femme a peut-tre raison... Sans doute j'ai eu tort, ma
cousine... Excusez-moi, mais j'tais si heureux de vous revoir que je
n'ai pas rflchi si c'tait l'usage ou non de vous embrasser...

--J'ai bien envie, mon cher cousin, de vous prier de recommencer pour
apprendre  Ursule  ne plus vous gronder injustement.

--Vrai?... Vous n'tes pas fche?--s'cria M. Scherin, dont la figure
s'panouit aussitt.

--En ai-je l'air?--lui dis-je.

--tes-vous bonne, mon Dieu! tes-vous bonne! Tenez, juste comme votre
excellente tante, madedemoiselle de Maran.... Et  propos, comment se
porte-t-elle, cette excellente dame?

--Mais fort bien,--dis-je assez embarrasse en changeant un regard avec
Ursule.

--Ah! maman,--reprit M. Scherin avec exaltation,--vous n'avez pas
d'ide quelle bonne femme a est que mademoiselle Maran, la tante de
madame de Lancry! Elle est unie comme bonjour... Enfin, pour tout dire,
elle vous ressemble comme deux gouttes d'eau pour le caractre; maman,
en cela, c'est tout votre portrait.

--Tu me l'as toujours dit, mon fils... et je te crois.

--Et je le dirai toujours. Tenez, madame de Lancry peut vous l'affirmer.
La premire fois qu'elle m'a vu, mademoiselle de Maran m'a tout de suite
parl comme vous m'auriez parl vous-mme, maman; elle m'a fait des
remontrances, elle m'a mme un peu sermonn, parce que je disais des
choses que je ne devais pas dire... Et c'est si rare, cette
franchise-l... N'est-ce pas, maman?

--Les vieilles gens doivent des leons aux jeunes, le bon Dieu les
laisse sur la terre pour cela,--dit simplement madame Scherin en
continuant de tourner son rouet. Puis, levant par hasard les yeux sur
son fils, elle lui dit:--Est-ce que tu vas  la ville ce soir?

--Non, maman. Pourquoi voulez-vous que j'aille  la ville?

--Tu as ton habit noir, une cravate blanche, et tu es ras tout frais.

--Ceci, maman, c'est une ide de ma femme; elle m'a dit d'aller me faire
beau  cause de madame de Lancry; j'avais ma blouse en revenant de la
fabrique.

--Comment, Ursule, c'est pour moi... Ah! mon cousin, nous nous fcherons
si vous changez la moindre chose  vos habitudes pendant mon sjour
ici...

--Eh bien! vois-tu, _Belotte_,--dit M. Scherin se retournant vers
Ursule,--quand je te le disais que a lui serait bien gal,  madame de
Lancry, que je dne en blouse avec une barbe d'avant-hier...

--Encore une fois, mon cher cousin, je serais au dsespoir d'tre venue
ici si je devais vous gner en rien.

--Eh bien! c'est convenu, ma cousine, j'accepte, et quoi qu'en dise ma
femme, je resterai dornavant en blouse. Vous me pardonnerez, n'est-ce
pas? C'est qu'ainsi, quand on s'est occup toute la journe, on trouve
joliment bon de se mettre  son aise le soir.

--Le fait est que tu te fatigues comme si tu avais encore ta fortune 
faire, mon fils, dit madame Scherin avec un soupir,--et pourtant le bon
Dieu a bni le travail de ton pre.

--Soyez tranquille, maman; quand mon inventaire se montera  cent mille
livres de rentes bien claires et bien nettes, j'arrterai la mcanique.
Je me suis dit: Ma femme trouve que je n'ai pas assez de fortune comme
a; elle veut avoir cent mille livres de rentes, pour aller briller 
Paris. Eh bien donc elle les aura, ses cent mille livres de rentes!
C'est si bon, si doux de penser que toute la peine que je me donne fait
plaisir  ma femme, de penser enfin qu'il est en mon pouvoir de raliser
tous ses voeux, et que pour le faire il ne s'agit que de travailler...
Tenez, cousine, rien qu' cette ide-l je suis heureux comme un roi de
pouvoir travailler comme un ngre... Aussi c'est pour cela que j'ai les
mains si noires, car je n'ai pas le temps de faire le petit-matre,
moi!--dit M. Scherin riant aux clats. Et il me montra ses grosses
mains, qui justifiaient assez de sa plaisanterie.

Ursule rougit de honte, de dpit, et lana un coup d'oeil furieux 
son mari.

Celui-ci me regarda timidement, en contemplant ses mains d'un air
dcontenanc.

--Et quand cette digne main s'offre comme gage d'une promesse ou d'une
amiti sincre, l'amiti qu'elle jure ou la promesse qu'elle fait sont
sacres!...

--Je le sais,--dis-je  M. Scherin en lui tendant la main.

Ce mouvement, ces simples paroles que m'inspirait ma sympathie pour cet
excellent homme, aussi loyal, aussi dvou qu'il tait inculte, lui
firent venir les larmes aux yeux; il porta le bout de mes doigts  ses
lvres presqu'avec vnration.

Sa mre interrompit son ouvrage, me regarda fixement, et me dit d'une
voix attendrie:

--Madame, voulez-vous me permettre de vous embrasser? vous rendez bien
justice  mon pauvre fils... vous!!!

Et jetant sur Ursule qui haussait les paules un coup d'oeil svre,
madame Scherin fit un mouvement pour se lever...

--Ne vous drangez pas, madame,--lui dis-je en me courbant vers elle.

Par deux fois elle me baisa au front.

Quand je la regardai, deux larmes coulaient sur ses joues vnrables.

Elle les essuya lentement sans mot dire et se remit  son rouet.

--Ma pauvre mre... vous la gtez... en lui parlant ainsi de moi...--me
dit tout bas M. Scherin d'un air attendri.

Ceci s'tait pass trs-rapidement.

Je cherchai Ursule des yeux, je fus surprise de l'expression ironique
avec laquelle elle avait contempl cette scne.

L'horloge de la fabrique de M. Scherin sonna huit heures.

--Maman... votre bras... allons souper... J'ai une faim enrage,--dit M.
Scherin  sa mre en s'avanant vers elle.

--Non, non, mon fils, donne la main  ta cousine... ma bru m'aidera.

--Encore un drangement que je ne souffrirai pas, madame; ne sommes-nous
pas en famille?--dis-je en prenant le bras d'Ursule.

--Madame Lancry a raison; allons, maman, venez,--dit M. Scherin en
s'approchant de sa mre qui s'appuya sur lui et passa devant nous.

--En vrit, Mathilde,--me dit Ursule  demi-voix, d'un air presque
piqu,--tu as fait, comme tu le voulais, la conqute de ma belle-mre.
C'est la premire fois que je l'ai entendue dire  son fils d'offrir
son bras  une autre personne qu' elle. Vingt fois des femmes de nos
parentes ont dn ici, et jamais pareille chose n'est arrive.

--Tant mieux! je suis trs-fire de ma conqute,--dis-je en souriant 
Ursule,--car je trouve ta belle-mre trs-respectable et trs-digne.

--Digne?... ma belle-mre? tu la trouves digne? Ah ! tu te moques
d'elle et de nous.

--Je la trouve si digne qu'elle me reprsente  merveille une de ces
vnrables femmes de la vieille noblesse de province dont nous parlait
toujours mademoiselle de Maran, tu sais?... qui vivaient dans leurs
terres sans jamais venir  Paris ou  la cour.

Ursule me regardait avec tonnement; elle croyait que je raillais, et je
disais vrai: rien n'est plus imposant que la vieillesse, lorsqu'elle est
simple, rflchie, vnrable, et qu'elle a la conscience de son
autorit.

Nous nous mmes  table.

--Maman... les clefs pour avoir le vin,--dit M. Scherin  sa mre.

Ursule rougit de nouveau de confusion et de dpit, pendant que sa
belle-mre tirait lentement de sa poche un norme trousseau de clefs et
qu'elle le donnait  une des deux paysannes.

M. Scherin dit le bndicit, nous commenmes  souper.

La chre tait excellente, presque dlicate, servie sans aucune
recherche, mais avec une excessive propret.

--Cousine, vous allez goter de la ptisserie de maman,--me dit M.
Scherin en m'offrant d'un gteau plac devant lui; vous verrez comme
c'est bon, il n'y a que maman pour faire ces tourtes-l. Tout mon
malheur est que _Belotte_ ne veuille pas apprendre  les faire, mais ma
petite femme ne mord pas  la pte.

--Elle a trs-grand tort, mon cousin, car elle droge  une des
illustrations de notre famille,--dis-je d'un air trs-srieux.

--Ah bah! et comment donc cela, cousine?

--Comment, Ursule,--dis-je  ma cousine,--tu ne te rappelles pas que
mademoiselle de Maran nous disait toujours que notre grand'tante de
Surgy et la comtesse de Brionne (une princesse de la maison de Lorraine,
monsieur Scherin, notez bien cela, s'il vous plat...) avaient la
passion de confectionner des caillebottes au jasmin et des tartelettes 
la gele d'orange praline, et que le roi Louis XV se trouvait
trs-heureux quand ces dames consentaient  lui faire part de _leur
oeuvres culinaires_, ajoutait mademoiselle de Maran... Encore une
fois, est-ce que tu ne te souviens pas de cela?

--Si, si,--dit Ursule,--je l'avais oubli.

--Des tartelettes  la gele d'orange praline.... Mais a doit tre
trs-bon!--dit madame Scherin, il faudra que j'essaie.

--Eh bien! _Belotte_, a ne te dcide pas? Vois donc... Pourtant,
puisqu'une princesse de Lorraine faisait des tartelettes... tu peux
bien, toi...

--Excusez-moi... Je n'ai aucun got pour ces distractions-l...--dit
Ursule,--je n'ai pas d'ailleurs l'honneur d'appartenir  la maison de
Lorraine.

--Mais maman n'appartient pas non plus  la maison de Lorraine, et a ne
l'empche pas de faire des galettes; ainsi tu peux bien...

J'eus piti de l'impatience d'Ursule, j'interrompis son mari pour lui
demander s'il tait content de sa manufacture.

Il fut ravi de cette question et entra dans toutes sortes de dtails qui
vritablement m'intressrent beaucoup.

Il y a toujours un ct srieux et instructif  chercher et  trouver
chez les hommes spciaux.

Une fois dans un milieu d'ides relatives  des faits qu'il connaissait
 merveille, M. Scherin s'exprima avec facilit, avec justesse, et
sinon avec loquence, du moins avec me et nergie.

Je me souviens que je lui demandai s'il occupait beaucoup d'enfants dans
sa manufacture...

--J'emploie tous ceux que je puis attraper,--me rpondit-il en
souriant,--et une fois que je les tiens... je ne les lche plus. Je fais
signer un beau et bon ddit aux parents, et il faut bien qu'ils me les
laissent le plus longtemps possible.

--Quel avantage trouvez-vous donc  employer ces enfants?

--Quel avantage, cousine? celui d'empcher leurs parents, qui sont
souvent gostes et durs, de surcharger de travail ces pauvres petits
malheureux... Dans ma fabrique ils ne font que ce qu'ils peuvent faire,
apprennent un bon mtier, et deviennent honntes, laborieux, ayant
toujours de bons exemples sous les yeux, car je ne garde jamais de
mauvais sujets chez moi; a me dpense de l'argent, vu que les pauvres
enfants me cotent plus qu'ils ne me rapportent; mais a m'est gal,
c'est mon luxe... et quand je les vois heureux, robustes, travailler
gaiement, ma foi, cousine, je m'aperois qu'aprs tout j'ai fait un
fameux placement.

--J'admire d'autant plus votre tendresse  ce sujet, mon bon cousin, que
j'avais entendu dire que plusieurs de vos confrres...

--crasaient les enfants de travail, n'est-ce pas?--s'cria M. Scherin
avec indignation;--les misrables... Tenez, cousine, a me rappelle une
chose que je n'ai jamais dite ni  ma femme ni  maman, parce que a
n'en valait gure la peine et que a m'aurait fait passer pour un
tapageur; mais, puisque nous sommes sur ce chapitre, je vais tout vous
dire.--Un jour, c'tait  mon mariage, j'entre  Paris pour visiter une
manufacture; qu'est-ce que je vois? des enfants extnus, maladifs,
travaillant plus que des hommes, et pour quel salaire... mon Dieu!... 
peine de quoi acheter du pain. Ma foi, a me rvolte, je n'en fais ni
une ni deux, et je dis au matre de l'tablissement qui me le
montrait:--Comment avez-vous le courage de faire prir ces petits
malheureux  petit feu? car vous les tuez, monsieur!--Mon confrre me
rpond que je me mle de ce qui ne me regarde pas, et qu'il n'a pas
besoin de mes observations. Je lui rponds, moi, que a me regarde, que
je suis aussi fabricant, et que la cruelle avidit de lui et de ses
pareils suffirait pour dconsidrer une profession honorable. Il
m'envoie promener; je l'y envoie  son tour: je suis naturellement doux
comme un agneau, cousine; mais quand on m'chauffe les oreilles, je ne
rponds pas de moi; enfin je ne sais pas comment a s'arrange, mais nous
en venons aux gros mots; j'ai la main trop leste: mon confrre avait
servi, le lendemain nous nous battons. Je n'avais jamais touch un
pistolet, mais  la chasse je ne suis pas mauvais tireur. Finalement je
lui campe une balle dans le mollet droit, car il se tenait les pieds en
dehors comme un matre de danse.

--Mon fils, tu t'es battu!--s'cria madame Scherin, qui avait cout
cette nave narration avec toutes les marques d'une anxit profonde, et
elle joignit les mains avec un ressentiment de terreur.

--Allons, j'en tais sr, voil maman qui va me bougonner,--me dit tout
bas M. Scherin.

Puis se levant et allant  elle, il lui dit d'un ton rempli de
respectueuse tendresse:

--Voyons, maman, j'ai eu tort, c'est une btise de jeune homme; je ne
vous en ai pas parl, parce que cela vous aurait inquite.

--Mon enfant! mon pauvre enfant!--dit madame Scherin en embrassant son
fils avec effusion,--que de mal tu me fais...

--Mais, mon Dieu! maman, c'est pass... ainsi! c'est pass.

--Ta naissance aussi est passe, et tous les jours je remercie le
Seigneur de m'avoir donn un bon fils,--dit madame Scherin avec une
simplicit touchante, en essuyant ses larmes...

Cette scne, qui me prouvait que le mari d'Ursule tait, dans
l'occasion, aussi courageux, aussi nergique que loyal et dvou, fut
interrompue par une des deux servantes, qui remit une lettre  M.
Scherin.

--Tiens, ma femme, c'est de Chopinelle,--dit-il  Ursule.--Probablement
il ne pourra pas venir faire sa partie ce soir.

M. Scherin dcacheta et lut la lettre.

--Il s'agit d'un de vos voisins?--dis-je  Ursule.

--C'est notre sous-prfet,--rpondit-elle en rougissant.

Surprise de la voir rougir, je la regardai fixement, non pour
l'embarrasser, mais par un mouvement machinal;  mon grand tonnement,
Ursule devint pourpre.

--C'est bien cela,--reprit M. Scherin,--il ne peut pas venir ce soir,
il a des circulaires  crire, car on parle de rlections. C'est un
bien charmant garon que Chopinelle, et un bien bel homme. En voil un
qui est toujours bien mis, et qui fait sa barbe tous les jours, et qui
met des gants. Est-ce que vous ne l'avez pas rencontr dans le monde,
Chopinelle... ma cousine?

--Je ne le crois pas...--lui dis-je en souriant... je ne connais pas ce
nom...

--Il va pourtant dans ce qu'il y a de plus hupp comme socit quand il
est  Paris. N'est-ce pas, ma femme? Il dne chez les ministres et il
est la coqueluche du _noble faubourg_, comme il dit toujours, n'est-ce
pas, _Belotte_?

--Je crois que M. Chopinelle se vante,--dit Ursule d'un ton sec.

--Tiens! comme tu dis cela d'un drle d'air, toi qui te fches quand on
le contredit et qui l'coutes toujours comme un oracle!

--Je crois que M. Chopinelle est un menteur,--dit madame Scherin d'un
ton bref.

--Ah! bon! maman, bon!... vous allez vous faire une fameuse querelle
avec Ursule, si vous dites du mal de son _pays_, car Chopinelle est
parisien comme elle, et par-dessus son valseur privilgi et son
accompagnateur de romances; car il a une voix superbe, Chopinelle,
n'est-ce pas, _Belotte_? une voix ronflante comme un tuyau d'orgue. Il
faudra que vous chantiez ensemble, pour notre cousine, ce joli duo, tu
sais... mais tu sais bien, ce duo que vous avez rpt si longtemps, ce
duo d'un opra italien qui finit en... _i_.

Ursule, voulant sans doute interrompre une conversation qui lui tait
dsagrable, dit  sa belle-mre:

--Ma cousine est trs-fatigue de la route... Elle a besoin de repos.

--C'est juste, ma bru... Pardon, madame,--ajouta madame Scherin en se
retournant vers moi;--mon fils, dis tes grces.

Les grces dites, nous rentrmes au salon.

Je souhaitai le bonsoir  mes htes, et je montai chez moi avec Ursule.

--Demain matin, je viendrai t'veiller, et nous causerons,--me dit-elle
d'un air embarrass.--Ce soir, tu dois tre fatigue... Repose-toi.




CHAPITRE VII.

LA LETTRE.

Le lendemain matin,  mon rveil, j'adressai une longue lettre  Gontran
pour le supplier de venir me rejoindre  Rouvray le plus tt possible.

Mon mari devait trouver cette lettre  Paris  son retour de Londres, je
pourrais donc le voir avant huit jours.

Pour la premire fois que j'crivais  Gontran, j'prouvais un charme
infini  cette douce occupation; j'avais tant a lui dire!  chaque
instant j'tais sur le point de lui tout raconter; mais je me souvenais
des avis de M. de Mortagne, et je me rsignais au silence.

Ma lettre crite, j'attendis Ursule avec assez d'impatience.

Tous mes souvenirs d'enfance et de jeunesse s'taient rveills; les
chagrins que je venais d'prouver avaient dvelopp, mri mon jugement.

Je voyais avec un vritable chagrin ma cousine mconnatre les qualits
essentielles, excellentes, de son mari. Si outre que ft la mlancolie
qu'Ursule affectait autrefois, je prfrais encore cette exagration au
ton sec, dcid, presque mprisant, qu'elle me semblait avoir adopt 
l'gard de sa belle-mre et de M. Scherin.

En rflchissant davantage, j'excusai Ursule; elle tait seule, sans
conseils, et, une fois engage dans une fausse voie, elle devait s'y
garer chaque jour davantage, faute d'un avertissement salutaire et ami.

Plusieurs fois je pensai  la rougeur,  l'embarras de ma cousine,
lorsque son mari avait parl de ce M. Chopinelle.

Dans son isolement Ursule s'tait peut-tre montre quelque peu coquette
 l'gard de cet homme. Je rsolus de lui parler trs-franchement  ce
sujet, de la supplier de ne pas s'exposer  de pnibles contrarits
domestiques pour un si misrable sujet.

Madame Scherin me parut une femme trs-sense, trs-ferme,
trs-observatrice. Elle avait videmment sur son fils peut-tre encore
plus d'influence qu'Ursule; il me sembla qu'elle nourrissait contre
celle-ci quelque grief secret et qu'elle se contenait jusqu' ce qu'un
moment opportun lui permt d'clater.

Les personnes de ce caractre, ordinairement prudentes, calmes,
opinitres, d'un esprit clairvoyant, d'un coeur simple et droit, d'une
pit austre, ne connaissent ni mnagements ni tempraments; une
religieuse impartialit leur fait un devoir d'attendre _des preuves_
avec une patience invincible; puis, lorsqu'elles se croient dans le
juste et dans le vrai, elles deviennent impitoyables.

Ursule entra chez moi.

Aprs quelques phrases insignifiantes, je lui dis:

--Il faut que je te gronde, ma soeur. Tu n'es pas raisonnable: tu
m'avais promis de faire pour ainsi dire l'ducation de ton mari, de le
faonner un peu; avec quelques mots gracieux et tendres, tu en
obtiendrais tout. Car j'en suis sre, moi qui n'ai aucune influence sur
lui, en quelques jours je le changerai beaucoup  son avantage.

--Tu es habitue aux miracles. N'as-tu pas ensorcel ma belle-mre? Mon
mari m'a dit ce matin qu'elle raffolait de toi.

--En admettant ce triomphe, tu le vois, est-ce donc si difficile de se
faire aimer?

--Ce n'est pas difficile, ma chre Mathilde... C'est ennuyeux; je
n'prouve pas le besoin d'tre aime de madame Scherin.

--coute, Ursule, crois-moi, tu te mprends sur le caractre, sur
l'esprit de ta belle-mre.

--Tu lui trouves l'air grande dame.. Tu vas maintenant lui dcouvrir du
gnie,--dit Ursule en souriant avec ironie.

--Du gnie? non, mais beaucoup de pntration. Continuellement elle
observe.

--Que peut-elle observer? Je ne la crains pas.

--Je le crois... Nanmoins pourquoi ne pas la mnager?

--A quoi bon? Je voudrais bien te voir  ma place, ma pauvre Mathilde.

--A ta place?... Je m'amuserais beaucoup.

--Ici?...

--Ici...

--Mais  quoi?

--Je te le dis,  me faire aimer,  essayer mon pouvoir,  oprer des
merveilles,  changer ton mari presqu'en lgant, et  amener ta
belle-mre  aller au-devant de toutes les amliorations dsirables dans
cette maison qui te dplat tant.

--C'est impossible; tu ne connais pas l'enttement de madame Scherin,
et l'horreur de mon mari pour tout ce qui est gne ou contrainte.

--Essaie toujours... Depuis hier, comment ai-je fait, moi, pour tre au
mieux avec elle?

--Oh! toi, tu es trs-sduisante, tu sais plaire, tu sais cacher tes
impressions dsagrables. Moi je ne sais rien dissimuler, je suis trop
franche. Pendant quelques mois, j'ai t d'une mlancolie profonde,
d'une tristesse morne, mon dsespoir s'est us dans mes larmes.
Maintenant je me suis endurcie, j'ai tant souffert! Mon coeur est
insensible, mme  la douleur; je raille, je mprise, j'aime mieux cela.

Depuis le commencement de notre conversation l'accent d'Ursule avait t
nerveux, saccad, brusque.

--Ma soeur,--lui dis-je,--tu n'es pas dans ton tat naturel, tu me
caches quelques chagrins.

--Aucun,--je te jure,--j'ai pris mon parti; lorsque nous aurons assez de
fortune pour aller vivre  Paris, j'irai; jusque-l je vis
machinalement, fuyant mes rves de jeune fille, lorsqu'ils viennent
quelquefois m'apparatre... malgr moi... car ces souvenirs chris ne me
rappellent que trop, et toi... et nos beaux jours... Ah! Mathilde!...
Mathilde! tu m'as gt la vie,--ajouta Ursule...

Aprs un assez long silence, elle fondit en larmes, comme si elle avait
cd tout  coup  une motion jusqu'alors contenue.

--Oh! j'tais bien sre,--m'criai-je,--que mon amie, que ma soeur me
dissimulait quelque chose; que ses paroles brves et cres partaient de
ses lvres et non pas de son coeur.

--Eh bien! oui... oui, pardonne-moi... Hier, aprs le premier mouvement
de joie que m'a caus ton arrive, j'ai t saisie d'un mauvais
sentiment; j'ai eu honte de ce qui m'entourait, j'ai eu honte de ma
mlancolie habituelle; j'ai craint de te sembler ridicule avec mes
larmes ternelles; j'ai voulu tre rsolue, insouciante, ironique: mais
ce rle, faux, dissimul, je ne peux le supporter. A toi, devant toi, je
ne puis mentir... Ta pauvre Ursule ressent aujourd'hui aussi vivement,
plus vivement peut-tre qu'autrefois, les douleurs de la msalliance
morale qu'elle a contracte. Hier, ce matin, quand je me plaignais de la
tristesse de cette habitation, je mentais; de son manque d'lgance, je
mentais. Que m'importe le cadre de la vie... lorsque cette vie est 
jamais fltrie... Ah! Mathilde... avec un coeur qui m'et comprise,
l'existence la plus dure, la plus malheureuse m'aurait ravie.

--Pauvre Ursule, je t'aime mieux ainsi; j'aime mieux tes larmes que ton
ironique et froid sourire. Pourtant, dis-moi: ton mari semble aller
au-devant de tes moindres dsirs.... Quoique riche dj, il travaille
encore sans relche pour satisfaire un jour  tes gots d'opulence.

--Tu veux parler, n'est-ce pas, Mathilde, de cette fortune que je lui
ai ordonn d'acqurir... afin d'aller briller  Paris?--dit Ursule en
souriant avec amertume.--Je te parais bien goste, bien cupide, bien
vaine, n'est-ce pas?

--Ursule, tu es folle. Je ne dis pas cela.

--Non, non, c'est vrai; pardon Mathilde. Mais aussi je serais si
chagrine si tu me souponnais capable de cette honteuse avidit
d'argent.... coute-moi donc. A mon arrive ici, mon mari parla
d'abandonner sa manufacture, de vivre dans le loisir, de me consacrer
tous ses instants. Mathilde, te l'avouerai-je? je m'effrayai, plus
peut-tre encore pour lui que pour moi, de cette vie inoccupe qu'il
m'offrait de partager. Nos gots sont si diffrents! il y a si peu de
sympathie entre nous! Et puis, je savais qu'il lui en cotait beaucoup
d'abandonner des occupations trs-attachantes, des habitudes d'activit
qui taient pour lui une seconde nature, qui taient presque sa sant...
J'aurais si mal rcompens ce grand sacrifice, que je ne voulus pas
l'accepter. Aussi, afin de rendre mon refus moins pnible pour son
amour-propre, afin de ne pas lui dire: Ces loisirs que vous voulez me
consacrer me seraient indiffrents ou pesants, il m'a fallu trouver un
prtexte... Alors j'ai t force de feindre je ne sais quelle cupidit,
quelle vanit dmesure; alors je lui ai dit, qu'au lieu d'abandonner
les affaires, il me ferait au contraire plaisir de les continuer jusqu'
ce qu'il et acquis une fortune assez considrable pour nous permettre
de briller  Paris... Une fortune... briller! Mathilde, Mathilde... tu
me connais, tu sais le cas que je fais du luxe et de la splendeur; et
lors mme que mon mari raliserait la fortune qu'il rve, hlas! je le
sens, je n'en jouirais pas... ma vie s'use lentement et sourdement, ma
soeur.

Ursule, en disant ces derniers mots, baissa tristement la tte sur sa
poitrine; elle semblait accable par une douleur immense.

L'expression mlancolique de sa physionomie, la langueur de son regard
voil, taient tellement d'accord avec ces tristes paroles, que, je
l'avoue, je crus aveuglment  ce qu'elle me disait.

Elle trouvait le moyen de paratre se sacrifier encore  son mari en
l'obligeant  travailler sans relche pour augmenter une fortune dj
considrable.

Je poussai l'aveuglement si loin, que je m'inquitai des pressentiments
sinistres d'Ursule.

Je les combattis vivement.

--Mais enfin,--lui dis-je,--pourquoi rver un avenir si sombre?...
pourquoi renoncer  toute esprance?

Ursule me prit les deux mains, attacha sur moi ses yeux bleus noys de
larmes, et murmura d'une voix douloureusement mue:

--Tu parles d'esprances, ma soeur... hlas! je te l'ai crit le
lendemain de cette fatale union, mon esprance, _c'est une pauvre place
obscure dans le cimetire du village_; mon avenir, _c'est l'ternit..._

Et Ursule appuya sa tte sur mon paule en pleurant.

       *       *       *       *       *

Peu  peu elle se calma.

Notre entretien avait pris un tel caractre, que je ne voyais pas de
transition possible pour lui demander si elle avait t quelque peu en
coquetterie avec M. Chopinelle.

Sachant l'exaltation de ma cousine, l'inoccupation de son coeur, je
redoutais pour elle les dangers de la solitude; je croyais utile,
urgent, de lui faire part de mes craintes: je n'hsitai pas.

--Dis-moi, Ursule, voyez-vous beaucoup de monde?--lui demandai-je.

--Quelques parents de mon mari et quelques ngociants de Rouvray, avec
lesquels il est en relation d'affaires.

--Mais vous n'avez pas d'intimit habituelle?

--Si, un ou deux vieux amis de ma belle-mre, quelquefois le substitut
du procureur du roi, et aussi notre sous-prfet.

--Ce monsieur Chopinelle?

--Justement, qui a crit hier  mon mari, tu sais?

Ursule pronona ces mots si naturellement, avec si peu d'embarras, que
je crus mes soupons sans fondement.

--Et tu as fait de la musique avec lui? Est-il bon musicien?

--Dtestable; il chante horriblement faux. Malheureusement, M. Scherin
est fort li avec lui, et j'ai t oblige de subir par politesse je ne
sais combien de duos et de rptitions de duos. Ah! Mathilde--ajouta
Ursule en secouant tristement la tte,--te souviens-tu de ce que nous
disions? --Parle  deux, la musique est une langue divine, sacre,
qu'il ne faut pas profaner!... Aussi combien j'ai souffert d'tre
oblige de chanter avec cet homme, moi qui pensais comme toi, que c'est
seulement avec une personne tendrement aime qu'on peut partager ces
lans de l'me, ces accents passionns que le chant seul peut rendre!

Je me rappelai qu'en effet, au fort de notre admiration pour la musique,
nous ne comprenions pas comment on osait ou comment on pouvait chanter
un duo passionn avec une autre personne que celle qu'on aimait.

Les dernires paroles d'Ursule dtruisirent tous mes doutes sur sa
coquetterie, je ne craignis pas de lui dire en souriant:

--Tu vas bien te moquer de moi... Est-ce que je ne m'tais pas imagin
que ton sous-prfet te faisait la cour?

Ursule, malgr les larmes qui tremblaient encore au bout de ses longs
cils, partit d'un clat de rire si franc, si naf, si bruyant, que j'en
restai tout dcontenance.

--M. Chopinelle!--s'criait-elle  travers ses clats de rire,--mon
Dieu! quelle singulire ide! tu ne sais pas ce que c'est que M.
Chopinelle, tu le verras. Ah! mon Dieu... mon Dieu... M. Chopinelle...
me faire la cour!!!

Le rire est contagieux; malgr moi, je partageai l'hilarit de ma
cousine.

Lorsque cette gaiet fut tout  fait calme, Ursule, par un de ces
brusques revirements d'impressions qui taient un de ses plus grands
charmes, me dit tristement:

--Hlas! Mathilde... une des causes de mon chagrin dsespr, c'est que,
vois-tu, je le sens... mon coeur est mort... mort  tout jamais... il
a t si douloureusement broy par une souffrance longtemps contenue,
que c'est  peine si ce pauvre coeur bat encore; et ces faibles
battements, ton amiti, ton amiti seule les cause... Et puis enfin, ma
soeur,--ajouta Ursule avec une dignit touchante,--mon mari manque
sans doute de tous les avantages qui inspirent, qui commandent la
passion, ce rve de notre vie,  nous autres femmes; mais il est bon, il
est loyal, il est dvou, et, crois-moi, Mathilde, il me serait aussi
impossible de l'outrager... que de l'aimer d'amour.

--Bien, bien, Ursule, je reconnais ton coeur,--m'criai-je en lui
serrant la main.

--Et puis,--dit-elle,--en souriant d'un sourire si navrant, que les
larmes me vinrent aux yeux,--je suis comme les pauvres enfants
souffrants... Je trouve une sorte de douce consolation  tre plainte...
et oserais-je jamais me plaindre si j'tais coupable...

Sans doute j'tais compltement prvenue en faveur d'Ursule, mais
l'esprit le plus dliant, le plus souponneux, n'aurait-il pas t
dsarm comme je le fus par les apparences d'une sincrit si ingnue?

La gaiet moqueuse, la sensibilit, la dlicatesse, la dignit... Ursule
avait tout employ pour me convaincre, je fus convaincue.

A cette heure, mieux instruite, je reste toujours confondue, j'oserais
presque dire d'admiration (il y a de belles horreurs), en pensant avec
quel art infini cette femme savait alternativement faire vibrer toutes
les cordes de l'me, avec quelle dextrit, avec quelle souplesse elle
passait des larmes au sourire, de la candeur  la dignit, de l'orgueil
 la tendresse pour vous persuader un mensonge.

S'attaquant  tout,  votre esprit,  votre coeur,  vos vices,  vos
vertus,  vos sympathies,  vos haines, elle ne laissait pas enfin une
seule des fibres de votre intelligence, de votre coeur, sans l'avoir
interroge....

       *       *       *       *       *

Vers les trois heures, M. Scherin tait occup  sa fabrique, madame
Scherin faisait sa sieste accoutume; j'tais dans le salon avec
Ursule, lorsque M. Chopinelle y entra.

M. Chopinelle tait un jeune homme brun, d'une figure pleine, colore,
encadre de favoris noirs; sa taille paisse, robuste, tait sans grce:
il avait des pieds et des mains normes; ses traits assez rguliers,
mais d'une expression commune, devaient lui valoir en province le titre
de _beau_.

En consquence de la saison, probablement, il portait un chapeau de
paille et une cravate _ la Colin_; une redingote de bouracan vert 
boutons de mtal, un pantalon ray de bleu et des souliers de daim gris
compltaient ce costume pastoral.

A peine eus-je entrevu cet ensemble vulgaire, que je me sentis
absolument rassure sur la tranquillit du coeur d'Ursule.

J'ajouterai,--en m'inspirant un peu de l'esprit et du langage de
mademoiselle de Maran,--que M. Chopinelle joignait  ces dehors du _beau
Landre_ des rengorgements de satisfaction jubilante, doucement contenue
par une sorte de rserve officielle, de morgue administrative qui
faisait de M. le sous-prfet l'idal de la sottise dans la suffisance et
de la vulgarit dans l'insuffisance.

J'changeai un malin sourire avec ma cousine.

Elle rpondit par un salut trs-froid aux bruyantes et familires
dmonstrations de M. Chopinelle.

Il me sembla qu'il tait entr dans le salon en vritable vainqueur, en
ami intime impatiemment attendu.

Il restait comme bahi de l'accueil glacial d'Ursule.

Tout  coup M. Chopinelle rflchit, et s'aperut sans doute que ces
airs conqurants devaient tre souverainement dplacs devant une
trangre. Il sourit d'un air capable, et son regard semblait dire 
Ursule:--Soyez tranquille, ne craignez rien; je ne vais pas vous
compromettre; je dissimulerai parfaitement notre intelligence.

Ce mange de fatuit insolente et ridicule me rvolta; alors je ne
supposais pas un moment que la conduite de ma cousine et en rien
autoris les impertinentes affectations de M. Chopinelle.

--Qu'y a-t-il de nouveau  Rouvray, monsieur Chopinelle?--lui dit Ursule
en continuant de travailler  sa tapisserie.

--Rien de trs-important, madame, si ce n'est administrativement;--et il
ajouta, d'un ton important et mystrieux:--On parle d'une dissolution.
Ma correspondance m'a absorb et m'a empch de venir faire hier la
partie de notre gros Tourangeau... Que voulez-vous?... avant d'tre
aimable il faut tre fonctionnaire...

Je regardai Ursule. Elle haussa les paules.

Ces mots, _notre gros Tourangeau_, s'appliquaient sans doute  son mari.
Je fus choque de cette plaisanterie.

M. Chopinelle continua:

--Vous pensez bien, madame, que mes regrets ne se sont pas borns
l,--ajouta-t-il en s'inclinant gracieusement devant Ursule,--mais les
affaires d'tat avant tout.

--Ma chre amie... M. Chopinelle, sous-prfet de notre
arrondissement,--me dit Ursule en m'indiquant M. Chopinelle d'un signe
de tte.

Je m'inclinai lgrement.

--Madame arrive de _la capitale_?

--Oui, monsieur.

--Madame va trouver la province bien maussade, bien ennuyeuse, bien
stupide! Pour nous autres Parisiens, c'est une vritable Sibrie... un
exil; autant aller tout de suite aux antipodes... Vous n'avez pas
d'ide, madame, des figures qu'on trouve dans mon arrondissement et de
la vie qu'on y mne; ma parole d'honneur on se croirait chez les Hurons,
pour ne pas dire davantage. Heureusement que madame Scherin a t jete
comme moi sur cette terre trangre; si madame reste ici quelque temps,
nous improviserons une petite colonie parisienne au milieu des sauvages
de la Touraine. Madame est sans doute musicienne?--me demanda M.
Chopinelle.

Heureusement il se chargea de ma rponse et ajouta:

--Il n'y a pas  en douter, je parie que madame a une voix charmante;
nous transporterons ici la patrie des arts. Madame Scherin a un
dlicieux talent: madame Scherin la jeune, bien entendu, car sa
belle-mre n'a jamais su que chanter la messe, ah! ah! ah!...--M.
Chopinelle me regarda tout fier de cette impertinence.

Il s'aperut qu'elle n'tait pas de mon got, et se retourna vers
Ursule.

--Monsieur,--lui rpondit-elle schement,--ce que vous dites de la mre
de mon mari me semble parfaitement dplac.

L'tonnement de M. Chopinelle redoubla.

--Ah ! vous avez donc quelque chose contre moi, que vous m'accueillez
de la sorte? On dirait que je suis un tranger pour vous,--dit-il avec
un certain dpit.

--En vrit, monsieur, je ne sais pas ce que vous voulez dire. Parlons,
si vous le voulez bien, de la route vicinale que vous nous promettez
sans cesse,--reprit Ursule avec le plus grand sang-froid.

M. Chopinelle sembla piqu au vif; voulant sans doute justifier le
langage familier qu'il affectait  l'gard de ma cousine, il s'oublia
jusqu' dire:

--Je ne sais si c'est la prsence de madame qui vous intimide ainsi;
mais, ordinairement, avouez-le vous me traitez moins crmonieusement,
madame. Je ne suis donc plus l'ami de la maison?... Bien... bien... je
me plaindrai  ce cher Scherin, je vous en avertis.

Si je n'avais pas eu en Ursule une confiance aveugle, insense, la
mauvaise humeur de cet homme, d'ailleurs infiniment mal lev, m'et
donn beaucoup  penser.

Mais je ne vis dans M. Chopinelle qu'un fat ridicule qui voulait  mes
yeux abuser d'une apparence d'intimit que la vie de la campagne
autorise, pour me faire croire qu'Ursule le voyait avec un certain
intrt.

C'est pour donner une ide de la sottise de ce personnage que j'ai cit
quelques mots de sa conversation, qui ne fut qu'un fastidieux mlange de
lieux communs et de prtentions insupportables.

Je n'ai jamais compris qu'on pt trouver un grand plaisir  s'amuser des
sots; leur vulgarit, leur niaiserie me rpugnent, m'attristent au moins
autant que la vue d'une infirmit physique.

La froideur et la rpugnance que je ne pus m'empcher de tmoigner  M.
Chopinelle abrgrent donc singulirement sa visite.

Aprs son dpart, Ursule me demanda, en riant aux clats, si je croyais
toujours qu'elle s'occupt de ce sous-prfet, s'il tait possible de
rencontrer un homme plus compltement absurde, et si je n'avais pas
honte de mes soupons  ce sujet.

Je partageai la gaiet d'Ursule, je ne conservai pas le moindre doute
sur sa sincrit.

M. Chopinelle ne revint pas de quelques jours,  la grande surprise de
M. Scherin qui ne cessait pas d'accabler sa femme de questions
auxquelles celle-ci rpondait avec impatience.

Compltement rassure au sujet de la coquetterie d'Ursule, au bout de
quelques jours je fis une autre dcouverte qui me charma bien davantage.

En ma prsence, le ton de ma cousine envers son mari tait froid,
indiffrent, quelquefois ddaigneux; pourtant M. Scherin ne paraissait
pas s'en apercevoir; il semblait l'homme le plus heureux du monde, et,
au grand dplaisir d'Ursule, il faisait allusion  mille circonstances
qui prouvaient que les meilleurs rapports existaient entre eux, et que
sa femme le comblait de prvenances.

Plusieurs fois M. Scherin dit  Ursule en riant et en haussant les
paules:--C'est pourtant parce que notre cousine est l que tu ne veux
pas avoir l'air d'tre amoureuse de moi.

En effet, aprs m'tre longtemps demand pourquoi ma cousine dissimulait
une conduite si conforme aux conseils que je lui donnais, je fus
convaincue que c'tait pour conserver toujours le droit de se dire la
plus _incomprise_, la plus infortune des femmes, et pour pouvoir se
plaindre  moi de la msalliance morale  laquelle elle avait t
sacrifie.

Cette conviction me tranquillisa beaucoup sur la destine d'Ursule.

Pour la premire fois je reconnus une sorte de monomanie mlancolique
dans les tristesses exagres qu'elle avait affectes dans notre premier
entretien  mon arrive  Rouvray. Je n'accusai pas ma cousine de
fausset, je la trouvais presque malheureuse d'avoir honte de son
bonheur et de ne pas oser avouer qu'ayant reconnu les nobles et
gnreuses qualits de son mari, elle avait sagement pris son parti sur
quelques-unes de ses vulgarits. Une fois bien sre que ses chagrins
n'taient qu'une prtention, qu'une sorte de coquetterie de souffrance,
je n'eus pas le courage de contrarier Ursule  ce sujet: je la croyais,
je la voyais parfaitement heureuse; le reste m'tait indiffrent.

Je fus bien loin de regretter les larmes que j'avais donnes  ses
douleurs supposes. Seulement je ne pus m'empcher de sourire en pensant
que le complment du bonheur d'Ursule tait pour elle de se dire la plus
misrable des cratures. Plus j'observais, plus je reconnaissais que
l'empire qu'elle avait sur son mari tait immense; quelquefois mme je
doutais que celui de madame Scherin pt l'galer.

Celle-ci persvrait toujours  l'gard d'Ursule dans une froideur
contrainte qui souvent semblait blesser son fils.

Environ huit ou dix jours aprs la scne que j'ai raconte, M.
Chopinelle revint  Rouvray pour y dner. Il prtexta de nombreuses
occupations pour excuser son absence.

M. Scherin l'accueillit avec une parfaite et joyeuse cordialit.

Aprs souper, la nuit venue, au lieu de jouer selon son habitude au
piquet, avec son fils, madame Scherin se mit  son rouet.

Mon cousin sortit pour aller donner quelques ordres  sa fabrique.

Les fentres taient ouvertes, il faisait un temps magnifique.

Ursule et M. Chopinelle causaient assis sur un canap plac derrire la
chaise de madame Scherin, qui tait compltement absorbe par son
rouet.

Grce  l'abat-jour d'une lampe, le salon tait plong dans une
demi-obscurit.

J'allai m'asseoir prs d'une des fentres. Le ciel tait pur, les
toiles brillantes: je tombai dans une rverie profonde.

Je ne sais depuis combien de temps j'tais absorbe dans ces rflexions,
lorsque, retournant machinalement la tte, je vis M. Chopinelle, assis
prs d'Ursule, lui donner une lettre qu'elle serra vivement dans la
poche du petit tablier qu'elle portait.

J'tais presque compltement cache dans l'embrasure de la fentre; ma
cousine, ne pouvant pas me voir, pensait sans doute qu'il m'tait
impossible de l'apercevoir.

Je me croyais dupe d'une illusion.

A ce moment madame Scherin interrompit le mouvement mesur de son
rouet, et du ton le plus naturel, elle dit  Ursule, en tournant  demi
la tte:

--Ma bru, venez, je vous prie, me tenir cet cheveau  dvider.

Ursule se leva, s'approcha de sa belle-mre.

Je vois encore cette scne.

Ursule portait une robe de mousseline blanche raye de rose et un
tablier de soie bleu-clair garni de dentelle noire; debout devant
madame Scherin, elle tenait l'cheveau de lin sur ses deux mains
leves. Sans doute ennuye de l'occupation que lui avait impose sa
belle-mre, elle frappait lgrement le plancher du bout de son joli
pied.

Tout  coup, par un mouvement plus rapide que la pense, madame Scherin
plongea sa main dans la poche du tablier d'Ursule, et saisit la lettre
de M. Chopinelle.

--Avec les tratres il faut user de tratrise!--s'cria-t-elle d'une
voix menaante.--J'ai tout vu dans cette glace!

Et elle montra une glace place en face d'elle qui avait d, en effet,
rflchir ce qui venait de se passer derrire sa chaise.

--Madame!--dit Ursule en plissant.

--Il y a longtemps que je vous surveille,--rpondit madame
Scherin.--Mon fils va tout savoir.




CHAPITRE VIII.

LA NUIT PORTE CONSEIL.


Cette scne s'tait passe si rapidement, que j'eus  peine le temps de
m'approcher de madame Scherin et de lui dire:

--Au nom du ciel, madame, parlez plus bas; on peut vous entendre, votre
fils va rentrer d'un moment  l'autre.

--Il me tarde qu'il soit ici,--rpondit cette femme inflexible.

M. Chopinelle restait ananti, stupfait; debout auprs d'Ursule, il ne
put prononcer une parole.

--Madame,--m'criai-je  mon tour,--ma cousine est plus imprudente que
coupable.

--Mon pauvre fils... mon pauvre fils,--dit madame Scherin sans me
rpondre, en regardant avec douleur la lettre qu'elle venait de
surprendre.--Et pour cette femme, il se tue de travail! et pour cette
femme, il oublie quelquefois sa mre... Mais le bon Dieu est juste; oui,
oui, il est juste... il ne permet pas que les coupables soient impunis.

Elle sonna.

Une servante vint.

--Allez dire  mon fils de venir me parler  l'instant mme; il doit
tre  la fabrique,--dit madame Scherin.

La servante obit.

Je regardais Ursule; son calme imperturbable me confondait.

--Vous allez tre enfin traite comme vous le mritez,--lui dit madame
Scherin avec indignation, en montrant la lettre;--mon fils va tout
savoir...

Ursule avait repris tout son sang-froid.

Elle regarda sa belle-mre de l'air du monde le plus navement tonn et
lui dit:

--En vrit, madame, je ne comprends pas vos reproches; je ne sais pas 
quoi vous faites allusion en me disant que je serai traite comme je le
mrite; il me semble qu'avant de m'accuser vous devriez ouvrir cette
lettre si cette lettre cause votre courroux, et vous assurer de ce
qu'elle contient...

Madame Scherin leva vivement la tte et regarda ma cousine avec une
profonde surprise.

--Comment! vous osez dire...--s'cria-t-elle.

-Mon Dieu, madame, rien de plus simple... Le jour de la fte de mon mari
arrive bientt. J'ai charg monsieur (elle montra M. Chopinelle) d'une
commission relative  une surprise que je mnage  M. Scherin.
Prvoyant le cas o M. Chopinelle ne pourrait m'entretenir seule de
cette commission, et voulant que tout ceci demeurt secret, je l'avais
pri de m'crire un mot  ce sujet... Voil ce grand mystre... et tout
uniment ce dont il s'agit, madame...

Soulage d'un poids norme, je me jetai au cou d'Ursule. Elle s'tait
exprime d'une manire si simple, si naturelle, si nave, que je me
reprochai amrement de l'avoir souponne.

Je dis  madame Scherin:--Vous le voyez, madame, vous vous tes
trompe.

Madame Scherin resta stupfaite.

Elle regardait fixement la lettre qu'elle tenait entre les mains, et
semblait ne pouvoir croire  ce qu'elle entendait.

--Comment,--disait-elle, en se parlant  elle-mme,--je me serais
trompe  ce point? Depuis tant de temps que je les observe!... Mais
non, non,--reprit-elle vivement, en dcachetant la lettre,--le coeur
d'une mre ne se trompe pas... Pourquoi ressentirais-je tant d'aversion
contre cette femme? Je ne suis ni injuste, ni haineuse, moi... non...
non... il faut qu'elle soit coupable, elle est coupable!

Elle s'approcha de la lampe pour lire la lettre, et chercha ses
lunettes.

La physionomie de ma cousine resta impassible.

Elle dit en souriant  M. Chopinelle:

--Allons, monsieur... adieu notre surprise.

Le sous-prfet regarda ma cousine d'un air stupide, effar, puis il prit
brusquement son chapeau et se prcipita vers la porte.

Il y rencontra M. Scherin.

Celui-ci le saisit par le bras, le retint et lui dit en riant:--Comment,
vous vous en allez dj, Chopinelle? Est-ce que vous tes fou? Et ma
revanche  l'cart que vous devez me donner! allons donc, allons donc,
on ne m'chappe pas comme a.

--Enfin, voil mon fils,--s'cria madame Scherin, qui tenait toujours
la lettre ouverte, sans y avoir encore jet les yeux,--tout va
s'claircir.

M. Scherin avait ramen avec lui M. Chopinelle et le tenait toujours
par le bras.--S'claircir, quoi donc, maman? dit-il.

--Oh! mon ami, une bien terrible aventure,--se hta de dire Ursule avec
gaiet.--Figurez-vous que M. Chopinelle m'a remis tout  l'heure une
lettre en secret... Mon Dieu, oui... trs-mystrieusement, tout comme
s'il se ft agi d'une vritable dclaration d'amour. Maintenant
savez-vous ce que c'est que cette lettre?... Hlas! il faut bien se
dcider  vous l'apprendre... Elle contient quelques renseignements
relatifs  une surprise que je vous mnageais pour le jour de votre
fte, et dont j'avais charg M. Chopinelle; comme il tait fort probable
que je n'aurais pas l'occasion de m'entretenir seule avec monsieur, je
l'avais pri de m'crire ce qu'il ne pourrait pas me dire, afin que
personne ne se doutt de rien. Malheureusement, maintenant, voil tout
bruit, je ne pourrai pas jouir de ma surprise...

--Tiens... tiens, mais c'est juste, c'est aprs-demain la
Saint-Benot,--dit M. Scherin.--Comment, ma femme, tu me gtes comme
a? Et tu prends ce cher Chopinelle pour complice? Ah! ah! monsieur le
sous-prfet, vous voulez me liguer avec ma femme!--ajouta-t-il en riant
aux clats.--Ah! vous complotez tous deux pour me faire des surprises!

--Une surprise,--dit madame Scherin en jetant un regard perant sur
Ursule.--Nous allons bien voir.

Elle dplia la lettre.

M. Chopinelle devint livide.

Je frissonnai; un affreux pressentiment me dit qu'Ursule, par une
prsence d'esprit qui me confondait, et  l'aide d'un mensonge
audacieux, n'avait fait que retarder un clat terrible.

Voyant l'motion du sous-prfet, je fus persuade que cette lettre tait
une lettre d'amour. Je voulus  tout hasard tenter une dernire fois de
sauver Ursule; je m'criai, en tchant de cacher l'altration de ma
voix:

--Vous savez, mon cher cousin, que ces sortes de surprises sont sacres,
qu'il faut les respecter.

--Je le crois bien! ainsi, maman, je vous en prie, ne lisez pas cette
lettre; rendez-la  Ursule, afin qu'elle et son complice puissent
machiner ensemble leurs sclratesses; je ferai semblant de ne rien
savoir.

--Donnez, donnez la lettre, madame!--s'cria Chopinelle en avanant la
main.

Cette main tremblait comme la feuille.

Je crus que tout tait perdu.

A ce moment Ursule, qui n'avait pas quitt sa belle-mre des yeux, et
qui s'tait approche d'elle peu  peu et sournoisement, saisit la
lettre en riant aux clats et s'cria:

--Ma bonne maman, il n'y aura pas de prfrence... ni vous non plus ne
connatrez pas cette surprise.

--Bravo!... bravo!... sauve-toi, ma petite femme! sauve-toi!--s'cria M.
Scherin.

Ursule sortit rapidement.

Je la suivis machinalement, ainsi que M. Chopinelle; une fois hors du
salon, il s'cria d'un air perdu, en s'essuyant le front:

--Quel sang-froid!... elle nous a sauvs!... Ah! quelle femme!!! quelle
femme!!!

Ds que nous fmes seuls, ma cousine dchira la lettre et la mit en
morceaux dans la poche de son tablier.

--Ah! Ursule,--lui dis-je d'un ton de reproche, j'en tremble encore,
quelle terrible leon! Dieu veuille qu'elle ne soit pas perdue.

--Vous pouvez vous vanter d'avoir une fameuse prsence d'esprit... Sans
vous, tout tait dcouvert. Je n'ai pas une goutte de sang dans les
veines,--dit M. Chopinelle, d'un air constern.--Ah! Ursule... quelle
femme vous tes!

Si j'avais pu conserver le moindre soupon, ces dernires paroles de M.
Chopinelle, son motion, eussent suffi pour m'clairer.

Ma cousine nous regarda tous deux avec les marques du plus grand
tonnement, se mit  rire et me dit:

--Ah ! entre nous, ma bonne Mathilde, parles-tu srieusement?  qui
donc en as-tu avec ta _terrible leon_? Pourquoi me dis-tu cela? quel
rapport ont ces _terribles_ paroles avec une innocente surprise qui a
failli tre dcouverte? ne dirait-on pas qu'il s'agit de quelque chose
de grave? ne vas-tu pas croire, comme ma belle-mre, qu'il s'agit d'une
dclaration d'amour?--ajouta-t-elle en riant aux clats.

Cette assurance railleuse et effronte m'effrayait et me rendait muette.

Le sous prfet, non moins stupfait que moi, me regard, et s'cria
sottement:

--C'est tonnant... c'est  ne pas croire ce qu'on entend. Ah! quelle
femme!

Ursule redoubla d'clats de rire et dit:

--Et vous aussi, M. Chopinelle? Vous vous troublez... vous plissez...
vous vous extasiez sur ma prsence d'esprit qui a empch, dites-vous,
que tout ne ft dcouvert? En vrit, je suis dsole des motions que
je vous ai causes en vous chargeant de cette pauvre commission. Mais
savez-vous que vous tes fort peu adroit?--ajouta-t-elle avec un
sourire mprisant,--mais savez-vous que votre air emptr, effar,
aurait suffi pour donner une apparence de vraisemblance aux soupons de
ma belle-mre... Pour un futur homme d'tat, vous tes bien peu matre
de vous... et  propos d'une niaiserie encore... Que serait-il donc
arriv, je vous le demande, s'il s'tait agi de quelque chose de
srieux? Je doute fort que vous fassiez votre chemin dans la politique,
mon pauvre monsieur Chopinelle.

--Comment,--m'criai-je malgr moi, indigne de tant d'audace,--si ton
mari et ouvert cette lettre!

--Il savait quel tait le cadeau que je voulais lui donner pour sa fte;
notre surprise tait manque, voil tout...

Et Ursule me regarda fixement sans rougir.

Ses traits taient aussi calmes, aussi riants que si elle et dit la
vrit.

Nous tions rests sous le vestibule.

M. Scherin nous rejoignit, souriant toujours, gai toujours comme
d'habitude.

Ursule s'cria, ds qu'elle le vit:

--Votre mre est bien fche de mon enfantillage, n'est-ce pas? Aprs
tout, ce que j'ai fait tait trs-mal. Mon Dieu... mais maintenant j'y
pense, savez-vous que j'avais l'air de craindre que vous ne lussiez
cette lettre? Tenez, je suis sre que votre mre vous aura parl dans ce
sens; et elle aurait eu raison, car les apparences semblent tre contre
moi.

--Ah! ah! ah! dit M. Scherin en riant aux clats.

--Est-ce que tu es folle... avec tes apparences? Au contraire...  mon
grand tonnement, au lieu de se fcher de ce que tu lui avais t la
lettre des mains, quand tu as t partie, maman m'a regard fixement
sans me dire un mot; puis elle m'a demand mon bras et elle est rentre
dans sa chambre; je n'ai pas pu en tirer une parole.

Ursule secoua tristement la tte et dit:--Voyez-vous, mon ami, j'en
tais sre; voil votre mre fche contre moi. Que je m'en veux donc
d'avoir agi ainsi comme une tourdie! Tenez... je ne me le pardonnerai
jamais.

Et une larme brilla dans les yeux d'Ursule.

--Allons, allons, s'cria son mari d'un air attendri,--voil que tu vas
te bouleverser, te faire du mal pour une btise... quand je te dis que
maman n'a pas prononc un mot; voyons, sois donc tranquille.

--C'est justement pour cela; son silence m'accuse, elle est profondment
blesse, elle aura au moins pris cette folie pour un manque d'gards de
ma part.

M. Chopinelle s'esquiva pendant que M. Scherin consolait Ursule.

Je prtextai une migraine pour monter chez moi.

Ursule et son mari m'accompagnrent jusqu' ma porte, et me souhaitrent
le bonsoir.

Je restai seule.

Ursule tait coupable... je ne pouvais pas conserver le moindre doute 
ce sujet.

Mon coeur se serra; j'prouvai une des plus douloureuses angoisses que
j'aie jamais ressenties... Ursule m'avait menti! toujours menti!

Elle tait fausse; sa mlancolie plore, sa tristesse rveuse, ses
besoins d'idalit, ses scrupules, qui s'effarouchaient de ce qui
n'tait pas d'une dlicatesse exquise, tout cela n'tait qu'un jeu,
qu'une apparence.

Je m'tais apitoye sur ses souffrances morales, et elle ne souffrait
pas; elle avait commis une faute, et cela mme sans l'excuse de la
passion, de l'entranement que peut inspirer un homme minemment dou.

Elle avait sacrifi ses devoirs  un homme ridicule dont elle
rougissait, car elle le raillait, car elle le reniait avec une
imperturbable assurance.

Dans cette scne qui pouvait la perdre, son front tait rest calme,
intrpide; elle avait conjur l'orage qui allait clater avec une
prsence d'esprit, avec un sang-froid, avec une audace qui
m'pouvantaient.

Ces dcouvertes me firent un mal horrible.

Hlas! je l'avoue  ma honte, peut-tre l'amertume de mon
dsillusionnement s'augmenta-t-elle encore du dpit qu'on prouve
toujours d'tre dupe de sa propre bont.

Pourtant non... non... plus je rappelle mes souvenirs, plus il me semble
que je fus surtout accable de cette pense: que je n'avais plus de
soeur, que celle en qui je mettais tant d'esprances n'tait plus
digne de cette amiti.

Je passai une nuit triste et agite.

Le lendemain matin,  mon rveil, ma femme de chambre me dit que M.
Scherin tait dj venu plusieurs fois savoir quand je pourrais le
recevoir: il avait absolument  me parler.

Assez inquite, je m'habillai  la hte, j'envoyai chercher mon cousin.

Il vint bientt, il me parut triste et soucieux.

--Qu'avez-vous  me dire, mon cher cousin?

--Quelque chose de trs-grave... ma cousine. Comme vous tes de la
famille, et la meilleure amie de ma femme, nous ne devons pas avoir de
secret pour vous... Devinez ce qui m'arrive? Une tuile qui me tombe sur
la tte. Jamais je ne me serais dout de cela... Mais quand les gens
gs se mettent quelque chose dans la tte...

--Je ne comprends pas, mon cousin.

--Vous seriez-vous jamais doute que maman ft dure et injuste pour ma
pauvre femme?--s'cria--il.--Eh bien! cela est pourtant. Cette nuit,
Ursule m'a tout cont en fondant en larmes, j'en avais le coeur navr;
croiriez-vous que, quand je ne suis pas l, maman la traite avec
injustice? qu'elle la bourre, qu'elle la gronde?... et Ursule... comme
une pauvre brebis du bon Dieu qu'elle est, souffre tout cela sans se
plaindre? Il a fallu la scne d'hier pour combler la mesure.

--La scne d'hier?

--Mais oui... certainement... Ursule m'a tout racont... Les soupons
absurdes de maman  propos de cette lettre de Chopinelle, c'est a
surtout qui a profondment bless ma femme, et il y avait bien de quoi.
Car enfin, comme ma femme me le disait cette nuit; Tu comprends bien,
mon pauvre loup, que tant qu'il s'est agi de choses indiffrentes, j'ai
pu me taire; mais maintenant il s'agit d'un soupon qui porte atteinte
 ton honneur et au mien, je ne puis me rsigner plus longtemps au
silence envers toi. Ce serait presque avouer que ta mre a raison de
m'accuser. Mais voil ce que c'est,--s'cria M. Scherin,--les
belles-mres et les brus, c'est le feu et l'eau, c'est le diable 
confesser.

J'aurais du m'attendre  cela, et encore, non, car ma pauvre femme ne
soufflait jamais un mot, elle cdait en tout  maman... Elle est si
bonne! si excellemment bonne!

Et il se mit  marcher avec agitation.

Je vis qu'Ursule, dans la crainte d'tre prvenue par sa belle-mre,
avait tout avou  son mari, et us de son influence pour s'innocenter
compltement.

Quoique je fusse indigne de la conduite d'Ursule et peine de
l'aveuglement de son mari, je ne voulus pas dire un mot qui pt veiller
ses soupons, mais je tchai de calmer l'irritation qu'il semblait avoir
contre sa mre.

--Tout ceci s'apaisera, mon cher cousin,--lui dis-je;--vous le savez, le
coeur d'une mre est toujours un peu ombrageux, un peu jaloux. C'est
le dfaut de la vritable tendresse.

--Aussi, je ne lui en veux pas,  la _bonne femme_. Je n'aurais,
d'ailleurs, qu' lui dire une chose bien simple: Vous prtendez, maman,
que Chopinelle fait la cour  ma femme depuis trois mois! Eh bien! c'est
justement depuis trois mois que ma femme est plus gentille pour moi
qu'elle ne l'a jamais t... Mais c'est que c'est vrai, cousine; vous
n'avez pas ide comme depuis trois mois surtout Ursule me cline, comme
elle me gte; c'est mon _gros loup_ par-ci, mon _bon chien_ par-l, car
Ursule fait comme votre tante voulait que je fisse; c'est une justice 
lui rendre, elle garde tous ces jolis petits noms-l pour quand nous
sommes seuls. Enfin, c'est pour vous dire que, depuis trois mois,
jamais, jamais je n'ai t plus heureux, plus gai, plus content. Ce ne
sont pas des rves, des propos, cela!... C'est la vrit, je l'ai
prouv, je l'prouve! Aussi tout ce que maman me dirait ou rien, ce
serait la mme chose... Ah! ah! ah!--ajouta-t-il en riant
sincrement,--ma femme amoureuse de Chopinelle... Peut-on avoir une ide
pareille? mais c'est du dlire... Et comme Ursule me le disait encore
cette nuit, si a n'avait pas t pour ne pas faire une malhonntet 
Chopinelle, et le butter contre le chemin vicinal qui me serait si
ncessaire  ma fabrique, il y a beau temps qu'elle l'aurait envoy
promener avec ses duos; il l'ennuyait  prir, il lui corchait les
oreilles; car, au lieu de chanter, il parat qu'il crie comme un diable
enrhum,  ce que dit Ursule. a m'avait toujours bien fait un peu cet
effet-l, mais, comme je ne m'y connais pas, je n'avais rien dit... ni
Ursule non plus, de peur de me contrarier en se moquant de mon ami
intime. Je vous demande un peu o il faut que maman ait la tte pour
imaginer de pareilles choses? Un gros garon si btement fat! Enfin, il
faut qu'il soit bien ridicule, Chopinelle, puisque ma pauvre Ursule,
malgr ses larmes, en a tant plaisant cette nuit, que nous avons fini
par en rire comme deux enfants. Elle est si drle, si gaie, ma femme,
quand elle s'y met... Vous n'avez pas d'ide de a, cousine, parce que,
devant vous, elle s'observe dans la crainte de vous paratre mauvais
ton... Mais, entre nous, il n'y a pas de petite rjouie comme elle;
c'est pour cela que a m'affecte tant de la voir triste; c'est qu'aussi
il faut avoir un coeur de pierre pour l'affliger, pauvre cher
agneau... et maman, qui est si bonne d'ordinaire, va justement la
prendre en grippe... Elle... elle...

--Je suis sre, mon cousin, qu'Ursule n'a rien  se reprocher; mais,
vous le savez, la vieillesse est souponneuse... et puis, enfin, il me
semble que madame votre mre ne vous a rien dit contre votre femme
jusqu' prsent?

--Non sans doute, mais, tenez, a ne va pas manquer d'arriver;
maintenant je comprends l'air que maman avait hier soir. C'est dans son
caractre de ne rien faire  demi, voyez-vous... Ce silence-l prsage
une forte scne; je connais maman, elle ne dit que quand elle a  dire,
mais alors... elle devient terrible.

--Les familles les plus unies ne sont pas  l'abri de ces discussions,
vous le savez, mon cousin... mais ces lgers orages passent et
s'oublient bientt.

--Sans doute, mais aprs a, comme me disait Ursule, pour viter ces
orages dont vous parlez, peut-tre, pour nous comme pour maman,
serait-il mieux de vivre un peu plus spars... Il y a,  deux portes
de fusil d'ici, une trs-jolie maison  vendre; nous nous y tablirions
avec ma femme en laissant ceci  maman; vous comprenez, elle serait bien
plus  son aise... car aprs tout, comme disait Ursule, c'est pour
maman... ce que nous en ferions.

--Quitter votre mre! mon cousin... prenez garde... depuis si longtemps
elle est habitue  vivre prs de vous.

--Oh! ce ne serait pas la quitter, nous la verrions tous les jours,
plutt deux ou trois fois qu'une... Et puis, vous concevez, Ursule a la
poitrine trs-dlicate malgr son air de bonne sant; les heures de
repas de maman sont si diffrentes de celles dont ma femme avait
l'habitude, qu'elle a toutes les peines du monde  s'y faire. A la
longue, elle en tomberait malade; elle a lutt tant qu'elle a pu sans me
rien dire, la pauvre petite, mais  cette heure elle m'a avou qu'elle
ne pouvait plus tenir.

--Ainsi, mon cousin, vous voil presque dcid  vous sparer de votre
mre. Cette rsolution est bien grave; il me semble qu'elle a t prise
trs-brusquement: hier vous n'y songiez pas.

--Non, sans doute... c'est--dire quelquefois, ma femme m'en avait parl
 btons rompus; mais cette nuit, elle m'a fait comprendre qu'aprs tout
ce qui s'tait pass, a serait pour maman et pour nous le parti le plus
convenable, et je suis tout  fait de son avis... Maintenant que je sais
que maman est injuste envers ma femme, tt ou tard a jetterait du froid
dans nos relations. Est-ce que vous ne trouvez pas que nous avons raison
d'agir ainsi, ma cousine? Oh! d'abord, Ursule m'a dit: Avant tout,
consulte Mathilde, et suivons son conseil.

--Puisque vous me demandez mon conseil, je vous engagerai  patienter
encore. Votre pauvre mre ne s'attend pas  cette sparation soudaine;
ce serait pour elle un coup terrible.

--Vous croyez, cousine?

--Mais vous, n'en prouvez-vous donc aucun?

--Certes, j'prouverais un affreux chagrin, s'il s'agissait de quitter
maman tout  fait... je ne sais pas mme si je pourrais m'y rsoudre;
mais il ne s'agit que de nous aller tablir  deux petites portes de
fusil de cette maison, pas davantage...

--Malgr tout, croyez-moi, cette dtermination lui serait trs-pnible;
ne vous pressez pas... croyez-moi, attendez... rflchissez...

Une des servantes de madame Scherin entra et dit  mon cousin;

--Monsieur, madame Scherin vous dit de venir la trouver; elle prie
aussi madame de vouloir bien vous accompagner. Elle attend dans la
_chambre aux trois fentres_...

--Dans la chambre de feu mon pre!...--dit mon cousin en me regardant
avec un tonnement ml de crainte;--qu'est-ce qu'il y a donc
d'extraordinaire? Depuis la mort de papa, ma mre ne va jamais dans
cette chambre que pour prier; c'est, pour elle, comme une chapelle...
Tenez, cousine, vous n'avez pas d'ide de la tristesse, de la peur que
a me cause... je connais ma mre, il va se passer quelque chose de
trs-grave.

Trs-tonne d'tre aussi convoque par madame Scherin, je suivis mon
cousin avec un noir pressentiment.

J'ai conserv un long ressouvenir de cette scne de famille. Il me
semble qu'elle a d bien des fois se renouveler. Les sentiments qui s'y
trouvaient en jeu taient, sont et seront toujours profondment
_humains_.

L'entretien que je venais d'avoir avec M. Scherin me prouvait
videmment ce que j'avais  moiti devin: qu'Ursule, loin de souffrir
de la vulgarit de son mari, affectait de la partager, afin d'assurer
davantage encore son influence sur lui.

La ruse, l'habilet de ma cousine m'effrayrent.

J'eus hte de quitter Rouvray; je me repentis d'y tre venue; un secret
pressentiment me disait que ce voyage me serait fatal.

En me rappelant mon enfance, les humiliations que mademoiselle de Maran
avait fait souffrir  ma cousine  cause de moi, en comparant ma
position  la sienne, je commenai  me persuader que, malgr ses
continuelles assurances d'affection, Ursule tait trop fausse, trop
perfide, trop intresse, pour n'tre pas aussi profondment envieuse.

Je sentais vaguement qu'elle ne pouvait pas m'avoir pardonn les
avantages apparents que j'avais toujours eus sur elle, et que tt ou
tard elle chercherait  s'en venger.

Le sang-froid, l'audace que je lui avais vu dvelopper la veille
m'pouvantaient.

Une femme aussi jeune, aussi belle, aussi hardie, aussi adroite, aussi
perverse, me paraissait la plus dangereuse crature du monde.

Ne rougissant de rien, osant tout, mentant avec une imperturbable
effronterie, joignant le don des larmes touchantes au plus sduisant
sourire... spirituelle, charmante et _sans me_... que ne pouvait-elle
pas entreprendre? qui pouvait lui rsister?  quoi ne russirait-elle
pas?

En suivant M. Scherin pour aller rejoindre sa mre, je songeais 
l'adresse infinie avec laquelle Ursule avait prpar son mari aux
rvlations que madame Scherin allait sans doute lui faire.

J'entrai avec mon cousin dans la chambre o l'attendait sa mre.




CHAPITRE IX.

LA FEMME ET LA BELLE-MRE.


Il y avait quelque chose d'imposant, de lugubre dans l'aspect de cet
appartement, qui avait t celui de feu M. Scherin.

Sa veuve, par un pieux souvenir, avait laiss cette pice dans l'tat o
elle se trouvait lors de la mort de son mari.

 et l, sur les meubles, on voyait quelques fioles encore remplies de
mdicaments; sur un bureau une lettre  demi crite, sans doute la
dernire que la main de M. Scherin et trace... tait recouverte d'un
globe de verre...

Cet appartement, toujours ferm, tait humide, froid comme un spulcre,
sa tenture sombre; le faible jour qu'y laissait pntrer une persienne
entr'ouverte augmentait encore la dsolante tristesse de ce sjour, o
tout rappelait d'une manire si frappante et si funbre l'agonie et la
mort.

Malgr moi je frissonnai; mon cousin plit et s'approcha de sa mre avec
une crainte respectueuse.

Madame Scherin tait, selon son habitude, vtue de noir; elle avait
substitu un bonnet de veuve au bavolet blanc qu'elle portait
ordinairement. Ses cheveux en dsordre s'chappaient de cette triste
coiffure, ses sourcils gris taient froncs, ses lvres contractes
douloureusement; sa physionomie avait un beau caractre de tristesse, de
souffrance et de svrit, qui m'mut et qui m'imposa profondment.

Tout  coup, sans profrer une parole, madame Scherin tendit ses bras 
son fils; il s'y jeta en pleurant, pendant quelques moments il tint sa
mre troitement embrasse.

Celle-ci disait d'une voix touffe:--Mon enfant... mon pauvre enfant...
du courage...

M. Scherin essuya ses yeux et dit  sa mre avec motion:

--Mon Dieu! maman, pourquoi nous faire venir ici, dans la chambre de mon
pre? a vous rappelle  vous, et  moi aussi, de bien cruels moments;
cela vous fait mal... a n'est pas raisonnable.

--Cet endroit est sacr pour moi, mon enfant; tu le sais; j'y viens
souvent prier... C'est comme un saint lieu... Il me semble que ton
pauvre pre me voit et m'entend mieux quand je suis ici.

Puis s'adressant  moi:

--Madame, vous tes de la famille, vous tes un ange de vertu, de
bont... C'est pour cela que je me suis permis de vous appeler... Vous
avez de l'amiti pour mon fils, vous savez s'il est honnte et bon, vous
ne nous abandonnerez pas? Vous ne serez pas contre nous! vous serez pour
la justice, n'est-ce pas?

Et madame Scherin tendait vers moi ses mains tremblantes.

--Madame... je ne sais en quoi je puis...

--Je vais tout vous dire... et quoique cette malheureuse femme vous
appelle sa soeur, vous serez juste...--j'en suis bien sre...--vous ne
pouvez avoir rien de commun avec les mchants.

M. Scherin me regarda, me fit un signe d'intelligence comme pour me
dire qu'il devinait la pense de sa mre.

Celle-ci prit la main de son fils dans les siennes, le regarda avec une
sollicitude touchante et lui dit d'une voix profondment mue:

--Mon enfant, s'il t'arrivait un grand malheur, tu viendrais  moi,
n'est-ce pas? tu te consolerais prs de moi... Je te tiendrais lieu de
tout ce que tu aurais perdu... tu ne serais jamais tout  fait
malheureux, puisque tu m'aurais, n'est-ce pas?

--Mais, maman... pourquoi me dire cela?

--coute, coute; je te dis cela pour te prouver que le Seigneur
n'abandonne jamais ceux qui sont bons et honntes... entends-tu? Si un
coeur faux et mchant les trompe, eh bien! ils trouvent, pour se
consoler, un coeur tout dvou  eux... le coeur d'une mre... et
avec cela... ils oublient les indignes cratures qui les abusent... Du
courage, mon pauvre enfant... du courage.

Sans doute madame Scherin voulait et croyait prparer son fils au
terrible coup qu'elle allait lui porter en lui rvlant la conduite
d'Ursule.

M. Scherin me parut impatient de ces prliminaires.

Enfin sa mre, ne pouvant contraindre davantage son indignation,
s'cria:

--Il faut _la_ quitter... l'abandonner sans la revoir... entends-tu?
Voil ce qu'_elle_ mrite... Mais je te resterai, moi...

--Mais encore une fois, maman, expliquez-vous...

--Eh bien!... mon fils...

--Eh bien!...

--Mon fils, ta femme te trompe...--dit madame Scherin d'une voix mue,
en regardant mon cousin avec effroi.

Elle s'attendait  une crise violente; que devint-elle lorsqu'elle vit
son fils hausser les paules en disant simplement:

--Tenez, maman, laissons cela; je sais ce que vous voulez dire... Vous
voulez parler de Chopinelle? Eh bien! entre nous, a n'a pas le bon
sens.

Il est impossible de peindre la stupeur de madame Scherin en entendant
son fils accueillir ainsi cette rvlation, qu'elle croyait si
accablante. Son instinct de mre l'claira tout  coup, elle
s'cria:--Elle m'a prvenue, elle m'a prvenue!--Et elle cacha sa tte
dans ses mains.

--Eh bien! oui...--s'cria son fils,--oui, ma femme m'a prvenu qu'hier
vous avez sembl croire que la lettre que lui avait remise Chopinelle
tait une lettre d'amour; elle m'a prvenu que vous croyiez que cet
homme l'aimait, et qu'elle l'aimait aussi... Eh bien, maman, vous vous
trompez... vous avez mal vu... Ne parlons plus de cela, et
embrassez-moi... Seulement, si j'avais t moins confiant envers Ursule
que je ne le suis... a aurait pu me faire beaucoup de peine... car a
m'aurait donn des soupons sur ma pauvre petite femme.

Mon cousin paraissait si compltement rassur, si aveuglment persuad
de l'honntet de sa femme, que sa mre voulut frapper un coup terrible,
dcisif, pressentant que des mnagements seraient inutiles.

Elle se leva droite, calme, imposante, elle leva les mains au ciel et
s'cria avec un accent inspir qui semblait partir du plus profond de
ses entrailles:

--Par la mmoire sacre de votre pre! aussi vrai que Dieu est au
ciel... que je sois punie comme sacrilge pour l'ternit, si votre
femme n'est pas coupable...

Cette accusation tait formidable... Ce serment solennel avait une telle
autorit dans la bouche d'une femme pieuse et austre, que M. Scherin,
malgr sa foi profonde dans Ursule, devint ple comme un linceul.

Immobile, les yeux fixes, il contemplait sa mre avec une angoisse
indicible.

Je fus aussi tonne qu'effraye de l'expression de douleur, de rage, de
dsespoir qui durant un instant donna un caractre d'nergie presque
sauvage aux traits de M. Scherin, ordinairement si dbonnaires.

--Les preuves... les preuves de cela, ma mre!...--s'cria-t-il.

--Des preuves, tu demandes des preuves... et je t'ai jur, et je te jure
par la mmoire sacr de ton pre!--dit madame Scherin d'un ton de
douloureux reproche.

--Mon Dieu!... mon Dieu!... est-ce possible? est-ce possible?--s'cria
M. Scherin en cachant sa tte dans ses mains avec accablement.

Sa mre continua:

--Hier j'avais une preuve entre les mains, j'en suis bien sre... mais
ce dmon me l'a arrache... J'ai t si bouleverse de son audace que je
n'ai pas pu dire un mot... Et puis je voulais encore une fois bien me
recueillir, bien demander au bon Dieu ce que je devais faire... Toute
cette nuit j'ai pens  cela... Je me suis rappel ce que j'avais vu,
leurs signes d'intelligence, leur mange. J'ai pri le ciel de
m'clairer; ce matin je suis venue ici, je me suis mise  genoux, j'ai
suppli ton pauvre pre, qui nous voit et qui nous entend, de m'inspirer
aussi... Mes prires ont t exauces... Je me suis sentie... si
convaincue de ce que je le dis, que j'en fais le serment... entends-tu?
le serment sacr... Tu me connais... je mourrais plutt que d'accuser un
innocent; je ne damnerais pas mon me pour l'ternit par un
sacrilge!... il faut donc que ce soit une rvlation d'en haut qui me
dise que cette malheureuse est coupable.

--C'est vrai! ma mre ne ferait pas un sacrilge; il faut qu'elle soit
bien sre, et pourtant... Mon Dieu!... que croire?... que
croire?...--murmurait M. Scherin d'une voix sourde, en appuyant avec
violence ses deux poings ferms sur son front.

Sa mre leva les yeux au ciel d'un air suppliant, puis s'approcha de son
fils, appuya ses deux mains vnrables sur ses paules, et lui dit avec
un accent de piti, de tendresse ineffable:

--Il faut croire ta mre, car le bon Dieu l'inspire, mon pauvre enfant;
il m'a sans doute choisie pour te porter ce coup cruel, parce que je
puis le consoler, te calmer, te gurir... Nous vivrons seuls tous les
deux, comme autrefois... Oh! tu verras, tu verras, tu ne t'apercevras
pas de l'absence de cette mauvaise femme... Tu me trouveras l...
toujours l... Je serai avec toi bien plus encore que je n'y ai t
jusqu' prsent, parce que, vois-tu... je m'apercevais que je t'tais
moins ncessaire... depuis qu'elle tait ici... _elle_... Je n'osais pas
te le dire, mais cela me faisait de la peine... oh! bien de la peine!
C'est cela qui augmentait encore la tristesse que j'avais depuis la mort
de mon pauvre mari. Mais maintenant je tcherai d'tre plus gaie. Je le
serai pour tu distraire... je t'en rponds... j'en suis sre... tu
verras... tu verras...--dit la pauvre mre en essayant de sourire 
travers ses larmes.--Je serai si heureuse de ravoir mon enfant  moi
toute seule, que je redeviendrai joyeuse comme dans ma jeunesse; je
t'assure que tu ne t'ennuieras pas un instant avec moi... J'ai encore de
bons yeux... Eh bien! le soir, je te ferai la lecture, a te reposera de
tes travaux... Et puis je prierai le bon Dieu  ton chevet; tu
t'endormiras bni par ta mre. Nous mnerons une existence bien douce,
bien calme... Je t'assure que je t'aimerai tant... oh! tant,... que tu
n'auras rien  regretter.

A ce moment une porte s'ouvrit.

Ursule entra...

Je suis persuade qu'Ursule avait cout le commencement de cet
entretien et qu'elle avait habilement mnag son entre.

Pressentant le grave vnement qui allait se passer, elle avait redoubl
de coquetterie dans sa parure...

Je la vois encore arriver calme, souriante, ingnue; jamais elle ne
m'avait sembl plus jolie... Elle portait des manches courtes qui
laissaient voir ses bras nus d'une blancheur et d'une admirable
perfection; sa robe de mousseline anglaise fond blanc,  petits dessins
bleus, un peu dcollete, montrait ses charmantes paules et dessinait 
ravir sa taille alors accomplie, car elle avait pris l'embonpoint qui
lui manquait avant son mariage; ses cheveux bruns, pais, lisss en
bandeaux jusqu'aux tempes, tombaient en boucles nombreuses sur son col
et encadraient  ravir son visage frais et ros; une frange de longs
cils noirs comme ses sourcils voilait ses grands yeux bleu fonc.

En entrant elle jeta un coup d'oeil furtif  son mari, en lui faisant
un petit signe de tte rempli de grce.

Le regard d'Ursule fut si charg de tendresse et de langueur... que M.
Scherin, malgr l'angoisse o il tait plong, ne put s'empcher de
rougir, de tressaillir d'amour et d'admiration...

Sa physionomie, jusqu'alors assombrie par le doute, s'claircit tout 
coup; il attacha sur sa femme des yeux avides et charms; de ce moment
il sembla fascin par l'influence irrsistible de cette sduisante
beaut.

Je le rpte, de ma vie Ursule ne m'avait sembl plus ravissante.

Ma cousine paraissait compltement ignorer ce qui se passait.

Elle salua respectueusement sa belle-mre, s'assit non loin d'elle, sur
un divan, appuya son bras frais et rond au dossier de ce meuble, croisa
ses jambes l'une sur l'autre, de faon  ce que sa robe dcouvrt la
cheville du plus joli pied du monde, bien cambr, bien troitement
chauss d'un petit soulier de maroquin mordor  cothurne.

Si dans une circonstance aussi grave j'insiste sur ces dtails, en
apparence purils, si j'insiste mme sur la pose d'Ursule, c'est que je
suis certaine que tout, jusqu' cette pose remplie d'une coquetterie
provocante, avait t calcul par ma cousine avec une incroyable
habilet.

Fut-ce hasard ou rflexion?... Ursule s'assit justement sous le rayon de
soleil qui pntrait dans ce sombre appartement par une des persiennes
entr'ouvertes.

Jamais je n'oublierai ce contraste frappant.

L, Ursule, dans tout l'clat de la beaut, de la jeunesse, de la plus
frache parure, semblait entoure d'une lumineuse aurole rendue plus
blouissante encore par le triste demi-jour o restait l'autre partie de
cette chambre.

Plus loin, dans l'ombre, tait la mre de M. Scherin, lugubrement vtue
de deuil, ple, dsole, courbe par le chagrin et par la vieillesse.

Hlas! lorsque je vis la question qui s'agitait pose pour ainsi dire
entre ces deux femmes, dont l'une touchait  la tombe, et dont l'autre
touchait au printemps de la vie, je fus saisie d'une tristesse immense.

J'allais assister  l'une de ces luttes fatales si communes dans la
carrire de tous, et qui mettent aux prises les sentiments les plus
sacrs et les passions les plus _humaines_.

Je me sentais une profonde sympathie pour cette pauvre vieille mre, par
cela qu'elle tait vieille, parce qu'elle tait mre. Mon coeur se
navra d'un douloureux pressentiment... Je me souvins qu' l'instant mme
o, s'ingniant de toutes les forces de son coeur pour consoler son
fils, elle lui numrait avec une navet touchante les distractions
qu'elle lui rservait, et lui demandait ce qu'il pouvait regretter... 
ce moment mme entrait Ursule, belle, coquette, hardie, agaante.

Funeste hasard, funeste rapprochement qui semblait dire  ce malheureux
homme: CHOISIS... Il faut dsormais passer ta vie avec cette femme
austre, pieuse, au visage fltri par la tristesse et par les annes, ou
avec cette femme enchanteresse qui runit  tes yeux toutes les
sductions...

Sans doute l'instinct maternel de madame Scherin lui rvla la grandeur
et le danger de la lutte qu'elle allait avoir  soutenir.

Sa physionomie n'avait jusqu'alors exprim que les sentiments les plus
tendres;  la vue de ma cousine, son front s'obscurcit, ses traits se
contractrent violemment et rvlrent l'indignation, le mpris et la
haine.

Stupfaite de l'audace de ma cousine, madame Scherin avait un moment
gard le silence. Tout  coup elle s'cria:

--Que venez-vous faire ici?... sortez... sortez...--Et, se levant  demi
sur son fauteuil, elle lui montra la porte d'un doigt imprieux.

Ursule regarda d'abord sa belle-mre avec un tonnement naf et
douloureux, puis elle interrogea M. Scherin d'un coup d'oeil rempli
de douceur et de rsignation.

--Mais, maman...--dit celui-ci en hsitant.

--Je veux qu'elle sorte, je ne veux pas qu'elle souille davantage de sa
prsence cette chambre sacre pour moi. Elle est indigne de rester
ici... Je veux qu'elle sorte, mon fils. Entendez-vous? je veux qu'elle
sorte!

M. Scherin fit un mouvement d'impatience et dit  sa mre:

--Mais enfin, maman, on ne condamne pas les gens sans les entendre, non
plus.

--Vous la soutenez!... vous la soutenez!--s'cria madame Scherin en
joignant les deux mains, puis elle rpta en les laissant retomber avec
accablement...--Il la soutient encore!

Ursule, tournant vers son mari ses grands yeux, o commenait  briller
une larme, lui dit d'une voix mue, tremblante:

--Mon Dieu... mon Dieu, mon ami... qu'est-ce que cela signifie?

--Et vous, madame,--ajouta-t-elle en se retournant d'un air suppliant
vers sa belle-mre,--dites-moi, mon Dieu, que vous ai-je fait pour
mriter un tel traitement?

--Ce que vous avez fait? Vous avez fait le malheur de mon fils... Vous
l'avez indignement tromp... Mais il n'est plus votre dupe, je l'ai
clair... et il a pour vous tout le mpris, toute l'aversion que vous
mritez.

A ces mots, prononcs d'une voix clatante, Ursule regarda son mari dans
une angoisse inexprimable; elle cacha sa tte dans ses mains, et ne dit
que ces mots, d'un ton de reproche navrant:--Ah! mon ami!

Elle appuya son visage sur le dossier du divan; on ne vit plus que ses
blanches et charmantes paules agites par une sorte de tressaillement.

--Maman,--s'cria M. Scherin en frappant du pied,--pourquoi dites-vous
cela? pourquoi dites-vous que j'ai de l'aversion, du mpris pour ma
femme?

--Parce qu'elle le mrite. Tu sais bien... qu'elle le mrite... Viens...
viens, mon pauvre enfant, laissons-la...--Et madame Scherin fit un
mouvement pour se lever.

--Cela ne peut se passer ainsi!--s'cria son fils;--il ne s'agit pas
d'accuser ma femme sans me donner des preuves de la faute qu'elle a
commise, dites-vous... coutez donc, maman; il s'agit du bonheur de
toute ma vie,  moi; vous sentez bien que je n'irai pas, certes,
sacrifier cela lgrement.

--Lgrement, lgrement, mon fils? quand je vous ai jur que cette
femme tait coupable!

--Elle est coupable, elle est coupable... cela vous est bien ais 
dire... Je ne puis pas, moi... renoncer  tout le bonheur de ma vie,
parce que vous tes persuade d'une chose...

--Tout le bonheur de votre vie, _elle?_ et que suis-je donc pour vous,
moi?--s'cria madame Scherin indigne.

--Mais, mon Dieu, maman, vous tes ma mre, je vous respecte, je vous
aime tendrement. Mais,--s'cria-t-il avec dchirement,--j'aime aussi
passionnment Ursule, je l'aime comme on aime la premire, la seule
femme qu'on ait aime, et je ne la sacrifierai jamais; non, je ne la
sacrifierai jamais  vos prventions si elles ne sont pas fondes...

--Vous m'accusez donc d'tre parjure, malheureux enfant!

--Je ne vous accuse pas... Vous me dites que ma femme est coupable; eh
bien, prouvez-le-moi!

Madame Scherin s'cria avec un accent d'indignation terrible:

--Vous osez me demander d'autres preuves que le serment que je vous
fais ici  la face du Dieu qui m'entend... par la mmoire sacre de
votre pre?...

--Au nom du ciel, maman, ne vous fchez pas... Je voudrais ne pas douter
de ce que vous dites; mais enfin, aprs tout, vous pouvez vous tromper
de bonne foi, vous pouvez tre aveugle par l'loignement que vous
ressentez pour ma femme, et prendre pour une rvlation d'en haut ce qui
n'est que la suite de votre aversion pour elle; car, puisque nous en
sommes l, je vous dirai que je sais d'aujourd'hui seulement que vous
n'aimez pas ma femme... et cela m'explique maintenant bien des choses...

--Eh bien! oui, je la hais, oui, je la mprise, parce qu'elle vous a
indignement tromp, parce qu'elle dshonore votre nom... et je ne
souffrirai pas qu'une malheureuse comme elle dshonore un nom que votre
pre et moi avons toujours honor.

Ursule ne faisait entendre que quelques sanglots touffs.

Son mari rougissant de colre s'cria:

--Ma mre... il ne faut pas abuser de votre position... Encore une fois,
si vous avez des preuves contre ma femme, fournissez-les; la voil...
accusez-la. Si elle ne peut se dfendre... si elle est coupable, je
serai sans piti pour elle... Mais jusque-l... ne l'insultez pas...
Non... je ne souffrirai pas qu'on l'insulte devant moi...

--Entendez-vous? Il me menace... Mon Dieu! tu l'entends... il me menace
dans la chambre o son pre est mort...

--Mon Dieu! maman... maman... pardonnez-moi,--s'cria M. Scherin, en
se jetant aux genoux de sa mre et en saisissant sa main, qu'elle retira
avec indignation.

Tout  coup ma cousine releva son charmant visage inond de larmes.

Je la considrai attentivement. Pour la premire fois, je m'aperus de
ce que je n'avais peut-tre pas su remarquer jusqu'alors, c'est que ses
yeux, quoique baigns de pleurs, n'taient ni rouges ni gonfls; ils
paraissaient peut-tre mme plus brillants encore sous les larmes
limpides qui coulaient doucement, je dirais presque coquettement, si je
les comparais aux sanglots amers et convulsifs de la vritable douleur.

Je compris seulement alors qu'on pouvait rester belle en pleurant; les
traits les plus enchanteurs m'avaient toujours sembl dfigurs par la
contraction nerveuse du dsespoir.

Au mouvement que fit Ursule en se levant, son mari se tourna vers elle.

--Mon ami,--lui dit-elle d'une voix ferme, digne, touchante,--jamais je
ne serai un sujet de dsaccord entre votre mre et vous; j'ai eu le
malheur de lui dplaire, je me rsigne  mon sort. Elle vous affirme que
je suis coupable, elle vous l'atteste par un serment solennel; ne lui
faites pas l'injure d'en douter... Croyez-la... Oubliez-moi comme une
femme indigne de vous... Mathilde me ramnera chez mon pre; vous
resterez auprs de votre mre, et vous lui ferez oublier par votre
tendresse le chagrin que je lui ai fait, hlas! bien involontairement.

Madame Scherin regarda fixement sa belle-fille et lui dit durement:

--Croyez-vous que vous rparerez ainsi le mal que vous avez fait  mon
fils? Il aurait pu pouser une femme digne de lui! Grce  vous, le
voil seul maintenant et pourtant enchan pour la vie... Heureusement
je lui reste... et je le consolerai de tout.

--Ah! ne craignez rien, madame, je le sens l,--et Ursule appuya ses
deux mains sur son coeur,--dans peu de temps votre fils sera libre...
Il pourra mieux choisir,--ajouta-t-elle avec un accent de tristesse
lugubre, comme si sa tombe et dj t entr'ouverte.

M. Scherin ne tint pas  ce dernier trait; il fondit en larmes; il
tait aux genoux de sa mre, il se retourna vers Ursule, saisit sa main
qu'il couvrit de baisers en lui disant d'une voix entrecoupe:

--Ma pauvre femme... calme-toi... calme-toi... ma mre ne pense pas ce
qu'elle dit... n'y fais pas attention, pardonne-la... Est-ce que je
t'accuse, moi? est-ce que je peux vivre sans toi? est-ce que je ne suis
pas sr de ton coeur?

La douleur si vraie de cet excellent homme me toucha profondment.
J'tais rvolte de la fausset d'Ursule, mais que pouvais-je dire?

Madame Scherin, voyant le brusque revirement de son fils, s'cria:

--Ainsi donc vous me sacrifiez  cette hypocrite? ainsi donc il suffit
de quelques fausses larmes pour lui donner raison contre votre mre?

M. Scherin se releva brusquement et rpondit en se contenant  peine:

--Mais vous voulez donc me rendre fou... ma mre? Une dernire fois...
avez-vous, oui ou non, des preuves contre ma femme?... Vous croyez que
Chopinelle a fait la cour  Ursule, et qu'il l'aime, n'est-ce pas? Eh
bien! moi, je ne le crois pas... Vous croyez que la lettre qu'il lui a
crite hier tait une dclaration ou une lettre d'amour; eh bien! moi,
je ne le crois pas... Vous dites que ma femme fera mon malheur; eh bien!
moi, je vous dclare que jusqu'ici elle m'a rendu le plus heureux des
hommes. J'ai d'innombrables preuves de l'affection d'Ursule, de son
amour, de sa tendresse... Maintenant, pour l'accuser, il me faut des
preuves, mais des preuves positives, irrcusables, de sa perfidie et de
sa trahison... Jamais je n'aurais le courage de sacrifier mon bonheur 
vos antipathies.

--Mais moi je saurai sacrifier le voeu le plus cher de ma vie au
bonheur de votre mre, mon ami,--s'cria Ursule avec une dignit
touchante.--Ma prsence lui est importune. Eh bien! c'est  moi de
m'loigner... N'oubliez jamais que votre mre est votre mre!... Depuis
votre enfance, elle vous a combl de soins, de tendresse; moi, je vous
aime depuis un an  peine; mon affection ne peut donc pas se comparer 
la sienne... Si j'avais t assez heureuse pour vous avoir consacr de
longues annes, j'essaierais de lutter peut-tre contre les injustes
prventions de votre mre que j'aime, que je respecte. Mais, hlas! j'ai
si peu fait pour vous, j'ai si peu de droits  faire valoir, que je
subirai mon sort sans me plaindre... Adieu... adieu... et pour
toujours... Adieu.

Ursule fit un pas vers la porte en mettant ses mains sur ses yeux.

Son mari se prcipita vers elle, la retint, la ramena, la fora de
s'asseoir; et, se retournant vers madame Scherin, il s'cria:

--Vous voyez bien, mre, que c'est un ange, un ange du bon Dieu; pas une
plainte, pas un reproche, et vous la traitez comme la dernire des
cratures...

Madame Scherin sourit amrement.--tes-vous assez aveugle... assez
insens de croire  ses protestations hypocrites?... Ne voyez-vous donc
pas que c'est par l'impuissance o elle est de se dfendre qu'elle fait
la victime... et qu'elle veut s'en aller avec sa honte?

--Non, madame, ne croyez pas cela,--dit tristement Ursule;--je me tais,
parce que je respecte, parce que j'admire le sentiment qui vous dicte
votre conduite! Oui, madame, rien n'est plus saint  mes yeux que
l'amour d'une mre pour son fils! Si j'osais comparer l'amour d'une
femme pour son mari  cette affection sacre, je vous dirais que je
comprends toutes les jalousies, tous les dvouements, si aveugles qu'ils
soient, parce que moi aussi je suis capable de les ressentir. Encore un
mot, madame: depuis le commencement de cette discussion cruelle,
Mathilde, ma cousine, ma soeur, est reste silencieuse; vous
connaissez ses vertus, son caractre loyal; ah! si elle m'avait crue
coupable, malgr son amiti, malgr les liens qui nous unissent, elle
m'et condamne. Hlas! madame, je sais combien elle souffre de ne
pouvoir me dfendre... mais me dfendre... c'est vous accuser... vous
accuser presque de sacrilge... aussi est-elle oblige de se taire.

--Vous... et... vous aussi... vous la soutenez?--s'cria la malheureuse
mre, en joignant les mains avec angoisse, en se tournant vers
moi.--Mais c'est impossible... parlez... parlez... que cette perfide ne
puisse pas dire que votre silence l'absout.

Que pouvais-je faire? accuser ma cousine? jamais je n'en aurais eu le
courage, je ne pus donc que rpondre:

--Madame, les apparences sont quelquefois trompeuses, et...

--Vous le voyez bien, ma mre, ma cousine est aussi convaincue de son
innocence!--s'cria M. Scherin.

--Qu'importe cela? se hta de dire tristement Ursule?--Ma cousine a beau
proclamer mon innocence; entre votre mre et moi, mon ami, vous n'avez
pas  hsiter un moment... Seulement, madame,--s'cria Ursule d'une voix
entrecoupe par les sanglots,--seulement, comme je tiens  emporter avec
moi pour seule consolation l'estime de l'homme  qui j'aurais dvou ma
vie avec tant de bonheur, vous me permettrez de me justifier, n'est-ce
pas? vous me permettrez de demander si, dans ma conduite, vous pouvez
citer un seul fait qui me condamne... cela, madame, oh! cela seulement
par piti!

--Oh! sans doute, sans doute... vous tes si ruse, si adroite, que vous
n'avez eu garde de vous laisser surprendre, malgr ma surveillance,--s'cria
madame Scherin mise hors d'elle-mme par tant de fausset...--Ah! je
porte la peine de ma faiblesse; si, lors de mes premiers soupons, je
les avais dvoils  mon fils, il vous aurait mieux pie que moi...
lui; je suis vieille, infirme, je n'tais pas de force  lutter avec
vous... Ne restiez-vous pas des heures entires enferme avec ce
monsieur Chopinelle... sous le prtexte de chanter?

--Mais, mon Dieu, madame, vous tes venue souvent dans l'appartement o
j'tais... Mon mari, d'ailleurs, m'avait prie de chanter avec son ami.

--Mais vous ne comprenez donc pas,--s'cria madame Scherin,--que c'est
justement parce que je n'ai aucune preuve palpable, et que pourtant je
suis convaincue de votre crime comme de mon existence... que le bon Dieu
m'a donn le courage de faire un serment, un serment sacr pour vous
convaincre d'imposture? Eh! cette lettre... cette lettre d'hier vous
aurait confondue... Vous saviez bien ce que vous faisiez en risquant
tout pour la reprendre.

--Encore cette lettre... a n'a pas le bon sens,--dit M.
Scherin,--tourner justement contre ma femme une attention qu'elle avait
pour moi.

--Mon Dieu! mon Dieu! mais je suis pourtant innocente, moi,--s'cria
Ursule en se jetant aux pieds de madame Scherin.--Vous voyez bien que
vous n'avez aucune preuve relle contre moi... Je me soumets  tout,
j'abandonnerai mon mari, je ne le verrai plus, je sortirai de chez vous,
j'irai vivre dans l'obscurit, dans la douleur, dans les regrets; mais
au moins laissez-moi emporter mon honneur et l'estime de mon mari; je ne
vous demande que cela... oh! que cela, pour m'aider  passer le peu de
jours qui me restent. Vous tes bonne, gnreuse, c'est l'amour aveugle
que vous ressentez pour votre fils qui vous prvient contre moi... Soyez
seulement juste... ayez seulement un peu de piti pour la pauvre Ursule,
qui aurait tant aim  vous appeler sa mre.

Ursule voulut porter  ses lvres la main de madame Scherin.

Celle-ci la repoussa durement en s'criant:

--Ne me touchez pas, infme hypocrite.

M. Scherin ne put tenir  ce dernier trait.

Il prit doucement sa femme par le bras en lui disant d'une voix
tremblante de colre:

--Relve-toi, Ursule, relve-toi, ma bonne et digne femme; assez
d'humiliation comme cela... c'est moi seul qui suis juge... Je te
dclare innocente, et _quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse_, je te
regarderai toujours comme ma meilleure, comme ma plus sincre amie.

--Malheureux! ce n'est plus de l'aveuglement... c'est de la
folie,--s'cria madame Scherin.--Prends bien garde... tu te couvriras
de tant de ridicule en restant la dupe de cette femme, qu'on ne pourra
mme plus te plaindre.

Ces derniers mots de la belle-mre d'Ursule furent d'une grande
imprudence, ils blessaient au vif l'amour-propre de M. Scherin; aussi
reprit-il avec irritation:

--Eh bien! j'aime mieux dire ridicule qu'injuste, tratre, et mchant.

--Pour qui dites-vous cela... mon fils? rpondez.

--Je ne m'explique pas... Cette scne a assez dur; elle fait un mal
horrible  ma femme,  vous et  moi... Ce que vous pourriez ajouter
serait inutile... Je suis dcid  ne plus souffrir qu'on attaque devant
moi cet ange de douceur et de bont.

--Vous osez me menacer dans la maison de votre pre... me menacer pour
soutenir une infme qui au fond de son coeur se rit de vous.

--Ma mre... ne me poussez pas  bout... Je vous le rpte, quoi que
vous disiez, quoi que vous fassiez, j'aimerai, je respecterai ma femme,
oui, et je la dfendrai contre tous ceux qui l'attaquent, quels qu'ils
soient.

--Contre moi... n'est-ce pas? Oses-tu le rpter, fils ingrat?

--Eh bien! oui, oui, mme centre vous, si vous l'attaquez
injustement!--s'cria M. Scherin, ne pouvant plus se contenir.--Elle ne
veut que mon bonheur... elle... et vous ne voulez que me rendre
malheureux en torturant ce que j'ai de plus cher au monde.

Ursule,  demi tendue sur le divan, cachait sa tte dans ses mains et
pleurait  chaudes larmes.

La figure de madame Scherin prit une expression menaante; elle dit
d'une voix ferme et profondment accentue:

--Mon fils... vous savez que ma volont est irrvocable... ou cette
femme sortira de la maison de votre pre, et vous resterez auprs de
moi... ou vous vous en irez avec elle, et je ne vous reverrai de ma
vie...

--Ma mre...

--Madame,--m'criai-je,--prenez garde... ne cdez pas  un premier
mouvement.

--Je vous dis, mon fils, que si vous n'abandonnez pas cette femme 
l'instant mme, je ne vous reverrai de ma vie,--reprit madame
Scherin,--vous sortirez tous deux d'ici; et comme je n'aurai plus
d'enfant, je dnaturerai ma fortune personnelle pour la laisser aux
pauvres.

--Vous croyez donc, ma mre, que je suis assez misrable pour m'arrter
 une pareille menace,  une considration d'argent?--s'cria M.
Scherin.

--Oui, maintenant, car cette femme vous a rendu aussi avide, aussi
intress qu'elle... Vous priver de ma succession, c'est un moyen de
vous punir tous les deux...

--Ainsi, ma mre, vous me chassez de la maison de mon pre... vous me
dshritez parce que je ne veux pas partager votre haine aveugle contre
ma femme?

--Oui, oui, je te chasse, fils dnatur... je te chasse pour n'avoir pas
sous les yeux cette crature... je te chasse.--Ici la voix, l'accent de
la malheureuse mre changea compltement d'expression, et elle s'cria
avec une motion dchirante et fondant en larmes:--Je te chasse... mon
Dieu... parce que je ne pourrais pas te voir ainsi continuellement
tromp, malheureux enfant! je te chasse pour que tu ne me voies pas
mourir de chagrin.

Ces derniers mots furent prononcs avec tant d'me, avec un dchirement
si maternel, que M. Scherin courut  sa mre, se mit  ses genoux et
lui cria:

--Pardon.. pardon!...

A ce moment, Ursule poussa un profond gmissement, elle laissa retomber
sa tte sur le dossier du divan, un de ses bras pendit  terre, elle
s'vanouit.

Le hasard voulut encore que sa pose ft adorable de langueur et de
grce. Ses joues taient toujours vermeilles; de ses yeux ferms
s'chappaient des larmes transparentes comme des gouttes de rose; son
sein battait violemment. Deux ou trois fois, elle porta machinalement la
main  son corsage comme si elle et t douloureusement oppresse.

Je croyais  peine  la ralit de cet vanouissement. Nanmoins je
courus  elle.

--Mais vous la tuez, ma mre, vous voyez bien que vous la tuez!--s'cria
M. Scherin perdu, dsespr, en se prcipitant vers sa femme.

La colre de madame Scherin se ranima, elle s'cria avec une
indignation furieuse:

--Elle se moque de vous! Cet vanouissement est une comdie comme tout
le reste. Ne vous en occupez pas... elle reviendra bien d'elle-mme,
l'hypocrite!

--Ah! c'est horrible, cela...--s'cria M. Scherin,--pas seulement de
piti! Eh bien! puisque vous le voulez, ma mre, sparons-nous,
sparons-nous pour toujours... Aprs des paroles si impitoyables, je ne
pourrais dsormais vous voir sans douleur...

--Fils indigne... le Seigneur te punira par ton propre pch... Va, je
te maud...

--Madame... c'est votre fils...--et me prcipitant vers madame Scherin,
j'arrtai la maldiction qui lui tait venue aux lvres.

--Non, je ne le maudirai pas... il a perdu la raison... Dieu s'est
retir de lui... qu'il reste avec cette infme... Cette punition est
affreuse... mais il la mrite...

Et la malheureuse mre sortit.

M. Scherin, agenouill prs d'Ursule, couvrait ses mains, ses cheveux,
son front de baisers et de larmes, en l'appelant  grands cris.

--Mais elle se meurt... ma cousine,--s'cria-t-il.--Dlacez-la donc,
vous voyez bien qu'elle se meurt.

       *       *       *       *       *

La fin de cette scne fut, hlas! ce qu'elle devait tre: la crise
nerveuse d'Ursule cessa quelques moments aprs le dpart de madame
Scherin.

En revenant  elle, Ursule fondit en larmes et persista dans sa
rsolution de retourner chez son pre, il lui tait dsormais impossible
de rester avec sa belle-mre.

Je voulus en vain tcher de faire entrevoir la possibilit d'une
rconciliation, Ursule s'opinitra  vouloir _se sacrifier_.

Les dernires hsitations de M. Scherin disparurent devant cette
influence irrsistible pour lui.

Le soir mme de cette scne, il dclara  sa mre qu'ils iraient
habiter une maison voisine alors en vente.

La sparation fut rsolue et convenue.

Au moment mme o M. Scherin venait m'apprendre cette triste nouvelle,
j'entendis un bruit de chevaux dans la cour. Je courus  la fentre:
c'tait mon mari, c'tait Gontran.




CHAPITRE X.

RETOUR ET DPART.


Je tombai en pleurant dans les bras de Gontran.

De telles motions ne peuvent se dcrire... Il me revenait sauv...
sauv du plus terrible danger qu'un homme puisse courir.

Je vis sur ses beaux traits altrs, fatigus, les traces rcentes des
chagrins qu'il avait soufferts.

Il fut pour moi d'une bont, d'une grce adorables, vingt fois il me
demanda pardon des peines involontaires qu'il m'avait causes, me
promettant de me les faire oublier  force de soins et d'amour.

J'oserai presque dire que je ne regrettai pas les cruels vnements dont
j'avais t victime depuis quelques mois, tant le contraste de ce pass
sombre et douloureux donnait d'clat  ma situation prsente.

Ce qui prdomina surtout au milieu du chaos de tendres motions qui
m'agitrent au retour de Gontran, ce fut une srnit profonde, une
confiance entire dans l'avenir; je ne croyais pas aux bonheurs
parfaits, il me semblait que ma vie venait d'tre assez durement
prouve pour que je pusse, sans prtention exorbitante, compter
dsormais sur des jours calmes et heureux.

Chose trange! avant l'arrive de Gontran, j'tais quelquefois effraye
en tchant de me figurer ce que je ressentirais  son retour, en pensant
 sa mauvaise et fatale action. En vain, ne pouvant l'excuser, je
m'tais dit que j'aurais agi comme lui; je redoutais nanmoins ma
premire impression; mais en le revoyant, j'oubliai compltement l'acte
honteux qu'il avait commis.

Je ne fus proccupe que du dsir de lui cacher la nuit terrible que
j'avais passe dans la maison de M. Lugarto. J'tais aussi avide de
savoir comment M. de Lancry me dguiserait les vritables motifs de son
brusque dpart et de son retour. Je craignais qu'il ne mentt trop
bien... cela m'aurait rendue dfiante pour le reste de ma vie.

Je concevais que jusqu'alors il m'et cach le funeste secret qui
existait entre lui et M. Lugarto. Cet aveu n'et pas sauv Gontran, et
il aurait soulev en moi les plus pouvantables terreurs... Mais il
allait avoir  m'expliquer une assez longue absence; je n'aurais pas
voulu qu'il ft preuve de trop d'imagination pour m'en rendre compte.

Mes craintes ne se ralisrent pas. Gontran vita pour ainsi dire le
mensonge en m'avouant une partie de la vrit; il me dit qu'il avait eu
de grandes obligations d'argent  M. Lugarto, qu'en outre celui-ci avait
eu entre les mains des papiers fort importants qui pouvaient
compromettre non-seulement lui, Gontran, mais l'honneur d'une famille de
la manire la plus funeste, me laissant entendre qu'il s'agissait des
lettres d'une femme.

M. de Lancry ajouta que pour ravoir ces papiers, qui n'taient plus en
possession de M. Lugarto, il lui avait fallu aller en Angleterre, o il
les avait enfin repris et dtruits aprs des angoisses sans nombre.

Je m'tais malheureusement trop inquite de la manire dont Gontran me
mentirait, sans rflchir que moi-mme j'avais  lui dissimuler des
vnements bien importants. Plusieurs fois mon mari me demanda si depuis
son dpart je n'avais pas vu M. Lugarto.

Ainsi que me l'avait recommand M. de Mortagne, ainsi que je l'avais
dj crit  M. de Lancry, je lui rpondis qu'aussitt sa lettre reue,
j'tais partie pour la Touraine, prfrant passer le temps de son
absence auprs d'Ursule.

D'aprs les questions de M. de Lancry  ce sujet, je devinai qu'il
s'expliquait difficilement comment M. Lugarto lui avait renvoy le
_faux_ qu'il avait jusqu'alors si prcieusement gard.

Mon mari voulait savoir si mes prires ou mon influence n'avaient t
pour rien dans la restitution qu'avait faite M. Lugarto.

Je me repentis de nouveau d'avoir  dissimuler quelque chose  M. de
Lancry; mais, me souvenant des recommandations de M. de Mortagne et de
la promesse que je lui avais faite, je me tus  ce sujet.

Sans doute Gontran craignit d'veiller mes soupons en m'interrogeant
plus longtemps d'une manire dtourne, car il ne me parla pas davantage
de M. Lugarto.

Une dernire chose m'embarrassait. M. de Mortagne avait pay  M.
Lugarto les sommes que lui devait mon mari. Ds que Gontran, qui
ignorait cette circonstance, voudrait s'acquitter, tout se dcouvrirait
peut-tre, M. de Lancry me rassura, pour quelque temps du moins,  cet
gard, en me disant qu'il payerait plus tard l'argent qu'il devait  M.
Lugarto, en lui tenant compte des intrts.

Ces explications donnes et reues, Gontran parut dlivr d'un grand
poids.

Sa physionomie exprima une sorte de confiance insoucieuse que je ne lui
avais pas encore vue, mme avant mon mariage.

Rien de plus simple: depuis que je le connaissais, il s'tait toujours
trouv sous le coup des menaces de M. Lugarto, son mauvais gnie.

Hlas! le dirai-je? un moment je fus assez injuste envers la Providence
pour regretter presque la teinte de mlancolie et de tristesse que le
chagrin avait jusqu'alors donne aux traits de Gontran.

Il me sembla follement que, malheureux, il m'appartenait davantage.

Le voyant si jeune, si beau, si gai, si brillant, et alors si _libre_ de
toute malheureuse proccupation, j'eus presque peur pour l'avenir.

J'avais dj ressenti les horribles tortures de la jalousie, et
pourtant, en s'occupant de la princesse Ksernika, Gontran n'avait fait
qu'obir aux menaces de M. Lugarto... et pourtant Gontran tait alors
dvor d'inquitudes; d'un moment  l'autre il pouvait tre dshonor;
malgr cela n'avait-il pas t charmant auprs de cette femme? Qu'et-il
donc t si son got, si son caprice l'eussent seuls dcid  s'occuper
d'elle?...

Bientt je rejetai ces tristes penses loin de moi comme un outrage au
bonheur qui m'tait rendu........

       *       *       *       *       *

Hlas! cette crainte tait un pressentiment.

J'instruisis Gontran de la rupture qui avait eu lieu entre M. Scherin
et sa mre, sans lui en dire la cause. Le secret d'Ursule ne
m'appartenait pas. J'attribuai  des discussions d'intrt, d'abord
lgres, puis de plus en plus aggraves, la dtermination que prenait
mon cousin de vivre sparment de sa mre.

Gontran me parut vivement contrari de ne pouvoir, comme il l'esprait,
passer quelques jours  Rouvray.

--Ce dlai et suffi,--me dit-il,--pour faire excuter  notre chteau
de Maran quelques travaux indispensables, afin de le rendre plus
habitable, car il n'avait pas t occup depuis longtemps. Mais les
tristes divisions qui venaient d'clater entre ma cousine et sa
belle-mre ne nous permettaient pas de prolonger notre sjour  Rouvray.

En vain le lendemain, me trouvant seule avec M. Scherin, je voulus de
nouveau tenter un rapprochement entre lui et sa mre; il me parut
encore plus ulcr que la veille.

Ursule avait continu de jouer son rle avec sa supriorit habituelle;
elle ne s'tait pas permis un mot de rcrimination contre sa belle-mre;
elle comprenait, elle admirait, disait-elle, cette jalousie d'affection
qui pousse une mre  demander le sacrifice de sa belle-fille.

Son mari n'avait qu'un mot  dire, et elle courbait son front; elle
consentait  tout, s'il le fallait, elle abandonnait l'poux de son
coeur, pour plaire  madame Scherin.

L'anglique douceur d'Ursule avait encore exaspr M. Scherin contre sa
mre.

Celle-ci, comme toutes les personnes d'un caractre ferme et juste, se
montra de son ct de plus en plus inflexible dans son aversion pour
Ursule.

J'allai trouver madame Scherin pour lui faire mes adieux.

En vain je lui parlai de son fils, de l'abandon, de l'isolement o elle
allait vivre, elle ne voulut entendre  rien jusqu' ce que mon cousin
et chass sa femme.

Ce qui me prouva davantage encore l'incroyable et fatale influence de ma
cousine sur son mari, c'est que je le trouvai, lui pourtant si bon fils,
lui pourtant d'un si noble, d'un si gnreux coeur, je le trouvai,
dis-je, presque indiffrent  cette douloureuse sparation.

Il me dit que sa mre se calmerait, qu'alors il viendrait la voir tous
les jours. Il tait presque content de ce qui tait arriv, car tt ou
tard il aurait fallu en venir  une sparation.

L'accusation de madame Scherin n'tait, selon le mari d'Ursule, qu'un
prtexte pour loigner sa bru, qu'elle n'avait jamais pu souffrir,
_parce qu'elle aimait trop son fils_.--Oui, ma cousine, toute la
question est l!--s'tait cri M. Scherin: _ma femme m'aime trop_; ma
mre en est jalouse.

       *       *       *       *       *

Hlas! le hasard me rservait un nouveau coup bien cruel et qui, dans
ces circonstances, semblait tre une raillerie de la destine.

Le lendemain du jour de son arrive, Gontran avait t donner quelques
ordres relatifs  notre dpart qui devait avoir lieu dans l'aprs-midi.

J'avais profit de ce moment pour avoir, avec M. Scherin, l'entretien
dont je viens de parler; nous nous tions longtemps promens en causant
dans une avenue de charmille trs-touffue, situe au milieu du jardin.

Mon cousin me quitta.

Reste seule, je m'assis rveuse sur un banc situ au pied d'un groupe
de pierres peintes reprsentant un berger et une bergre.

Ces statues, assez communes dans les jardins du sicle pass,
s'levaient au bout de l'alle dont j'ai parl. Leur pidestal tait
large, carr et entour de quatre bancs.

De la faon dont j'tais place je tournais le dos  l'alle et j'tais
absolument cache par la hauteur de ce petit monument.

Je ne sais pourquoi, au lieu de songer  mon bonheur,  Gontran, je
pensai  la perfidie d'Ursule; depuis la scne de la veille ma cousine
m'avait constamment vite.

Tout  coup j'entendis sa voix. Elle causait avec quelqu'un et se
rapprochait peu  peu.

Un serrement de coeur me dit qu'elle parlait  Gontran.

J'coutai... je ne me trompais pas.

Au lieu de me lever et d'aller rejoindre Ursule et mon mari, j'eus la
honteuse pense de vouloir surprendre leur conversation.

Sans raison, sans motifs, un clair de jalousie m'avait soudainement
travers le coeur.

Je suspendis ma respiration, j'coutai avidement...

Maintenant que je suis de sang-froid, je me demande si j'agissais alors
sous l'empire de quelque soupon. Je suis force de convenir que je n'en
avais aucun; cette rsolution fut instantane, involontaire.

J'coutai avidement.

Le sable qui criait sous les pieds d'Ursule et de Gontran pendant leur
marche m'empcha d'abord d'entendre, de rien distinguer.

Quand ils furent  quelques pas de moi, je saisis ces mots que disait
Ursule de sa voix la plus douce et la plus mlancolique:

... _Tant de tristesse dans la solitude_... car _c'est tre seule que
d'tre_...

Je ne pus rien entendre de plus.

Gontran et elle, arrivant au bout de l'alle, se retournrent,
s'loignrent, et le bruit de leurs pas cessa d'arriver jusqu' mon
oreille.

Dans les mots d'Ursule que j'avais surpris, rien ne devait m'tonner ou
me blesser. Ma cousine, fidle  sa manie de passer pour une femme
incomprise et malheureuse, rptait sans doute  Gontran le romanesque
mensonge qu'elle m'avait tant de fois rpt,  moi. Et puis... ce
n'tait peut-tre pas d'elle-mme qu'elle parlait?

Pourtant je ressentis au coeur un coup si douloureux, une angoisse si
poignante... l'avenir, que je venais un moment d'entrevoir si riant et
si beau, se couvrit subitement d'un voile si funbre, que je fus frappe
d'un invincible et fatal pressentiment.

Pourquoi, me disais-je, prouverais-je une motion si douloureuse, si
profonde, pour quelques paroles insignifiantes?

Elles cachent donc quelque perfidie, quelque trahison?

Encore sous l'impression de la cruelle scne  laquelle j'avais assist
la veille, je voulus voir, dans la crainte qui m'agitait, une rvlation
divine semblable  celle qui avait clair si vainement madame Scherin
sur la conduite coupable de ma cousine.

Je ne puis dire avec quelle angoisse, avec quelle anxit j'attendis le
second tour de promenade qu'allaient faire Gontran et Ursule.

Un moment je rougis de honte en songeant  quel ignoble espionnage je
descendais; je fis mme un mouvement pour m'en aller, mais une funeste
curiosit me retint.

Je les entendis se rapprocher de nouveau.

Mon coeur commena de bondir avec force, on et dit que chacun de ses
battements se rglait sur le bruit lger et mesur de leurs pas.

Cette fois j'entendis la voix de Gontran.

Oh! je la reconnus, cette voix d'un timbre si charmant; il parlait, ce
me semble, avec une expression remplie de grce, et tellement bas que je
n'entendis que ces mots:

--_Vous souvenez-vous, dites, vous souvenez-vous? Oh! vous tiez si..._

Le reste de la phrase fut perdu pour moi.

Ils s'loignrent encore.

Hlas! dans ces mots de Gontran, il n'y avait rien non plus qui pt me
donner lieu de le souponner; pourtant, en songeant  qui ils taient
adresss, ils me firent un mal affreux.

Quels souvenirs voquait-il? Pourquoi demander  cette femme si elle se
souvenait? De quoi pouvait-elle se souvenir? Alors je me souvins, moi,
que pendant un mois avant mon mariage, Gontran avait vu Ursule chez ma
tante presque chaque jour.

Alors malheur... malheur! je me souvins, moi, qu'Ursule m'avait dit cent
fois qu'elle trouvait mon mari charmant, que j'tais la plus heureuse
des femmes, qu'un bonheur comme le mien n'tait pas fait pour elle.

Alors malheur... malheur!... je me souvins, moi, de l'humiliation, de la
rage d'Ursule, lorsque aprs son mariage, devant Gontran, mademoiselle
de Maran, avec une infernale mchancet, avait fait valoir tous les
ridicules de M. Scherin.

Connaissant alors la perfidie, la dissimulation, la corruption de ma
cousine, n'avais-je pas  craindre qu'elle ne voult se venger de tout
ce que mademoiselle de Maran lui avait fait autrefois souffrir, sans
doute dans l'espoir de me rendre un jour victime de cruelles
reprsailles?

Sans doute, ma tante, avec son effroyable sagacit, avait devin, ds la
jeunesse d'Ursule, les dfauts et les vices qui devaient, en se
dveloppant, m'tre si funestes; car notre amiti d'enfance, nos liens
de parent devaient un jour forcment nous rapprocher l'une de
l'autre...

Ces tristes rflexions furent interrompues de nouveau.

Gontran parlait encore.

Cette fois, son accent tait gai, railleur.

Ursule lui rpondit sur le mme ton, car j'entendis un clat de rire
doux et frais.

Gontran reprit: _Vous verrez que j'ai raison... vous verrez. J'aimerais
tant  vous le prouver..._

--_Tenez, mon cousin_,--rpondit Ursule d'un ton de coquet et gracieux
reproche,--_vous tes fou, c'est une horreur de..._

Plus rien, plus rien.

Ils s'loignrent encore.

Que signifiaient ces mots?

A quoi Gontran faisait-il allusion en disant  ma cousine qu'_elle
verrait_, que voulait-il lui prouver?

Et elle, pourquoi lui disait-elle si coquettement qu'_il tait fou_? Mon
Dieu! de quoi causaient-ils donc?

Hlas! je me souviens que je fus alors assez stupidement nave pour
m'indigner de ce que ma cousine et mon mari ne parlaient pas de moi!

Oui... il y a tant de puril gosme dans la douleur; ds qu'on souffre,
on se croit si intressant, si digne de piti, que, dans un dsespoir
insens, l'on demande des sentiments humains  ceux mmes qui vous
blessent.

Ainsi, je me disais avec amertume:--Comment Gontran et Ursule qui
m'aiment tant... ne pensent-ils pas  moi dans ce moment? Rien de plus
naturel cependant. Oui... et cela est si naturel qu'il faut qu'ils
soient ncessairement sous le charme d'une vive proccupation pour
choisir un autre sujet d'entretien.

Hlas! maintenant je rougis de ces sots raisonnements; mais je
commenais  reconnatre que le chagrin n'est jamais plus intense, plus
affreux, que lorsqu'il vous inspire des raisonnements absurdes et
touchant au grotesque.

Les pas se rapprochrent.

Il me sembla cette fois qu'Ursule et Gontran marchaient plus lentement,
que de temps en temps ils s'arrtaient.

Gontran disait d'une voix douce et suppliante:--_Je vous en prie...
cela, eh bien! cela._

Les pas s'arrtrent.

Ursule rpondit avec un accent qui me parut trs-mu:

--_Vous n'y pensez pas, ce ferait trop pnible. Vous ne savez pas toutes
les larmes que j'ai dvores depuis que... Mais, tenez, je suis encore
plus folle que vous, vous me faites dire ce que je ne voudrais pas
dire... vous ne mritez pas..._--ajouta-t-elle, et en parlant d'une
voix prcipite en marchant si rapidement que la fin de cette phrase
m'chappa...

Je me sentais dfaillir.

Cette position tait horrible.

Les plus violents soupons me bouleversaient, et cela pour quelques
lambeaux de conversation qui n'avaient d'autre sens que celui que ma
jalousie insense leur donnait.

Aprs ces terreurs venait le doute; puis une lueur d'espoir. En
admettant qu'Ursule ft assez indigne pour tcher de plaire  Gontran,
et je pouvais le penser sans la calomnier: n'avait-elle pas dj oubli
ses devoirs pour un homme sot et vulgaire? en admettant, disais-je,
cette indignit, lui!... lui, Gontran,  qui j'avais vou ma vie,  qui
je n'avais donn jusqu'alors que de l'amour et du bonheur; Gontran pour
qui j'avais dj tant et tant souffert, aurait-il jamais le courage, la
cruaut de m'oublier pour elle?...

Non, non, cela est impossible, m'criai-je; je ne sors pas d'un abme de
chagrin et de dsespoir pour retomber  l'instant dans un abme plus
profond encore.

Non, non, cela est impossible, Gontran est arriv hier, il repart ce
matin; il est impossible que dans un entretien d'une heure il ait voulu
plaire, il ait plu  cette femme, et que dj il songe  me tromper.

Ursule est bien audacieuse; mais la femme la plus honte garde des
dehors. Et puis  ces lueurs d'esprances succdaient des doutes
accablants. Tout ce que m'avait dit madame de Richeville du caractre
goste et lger de Gontran me revenait  la pense.

Ursule me paraissait du plus en plus sduisante et dangereuse. Si mon
mari la rencontrait  Paris, sous le prtexte de notre amiti, ne
pourrait-elle pas venir souvent chez moi?

Cette ide et les motions que je contraignais depuis quelques moments
me bouleversrent tellement, que, sans penser que je dvoilais mon
espionnage en sortant brusquement de la cachette o j'tais jusqu'alors
reste, j'entrai dans l'alle.

Ursule et Gontran taient trs loin,  l'autre extrmit.

Je vis M. Scherin venir  eux et les accompagner du ct de la maison.

Je respirai plus librement, je restai quelque temps encore dans le
jardin.

Par une bizarre, une inexplicable mobilit d'impression, une fois
qu'Ursule eut disparu, peu  peu le calme rentra dans mon coeur; j'eus
honte de ma faiblesse, je me reprochai de fltrir, de gaiet de coeur,
le bonheur que la Providence m'envoyait; n'allais-je pas tre seule 
Maran avec Gontran? les beaux jours du chalet de Chantilly
n'allaient-ils pas renatre? L'hiver tait bien loin encore, si je
redoutais la coquetterie d'Ursule envers mon mari, je trouverais mille
moyens de l'loigner; enfin, s'il fallait arriver  ces extrmits, je
raconterais  Gontran l'aventure de M. Chopinelle, et il n'prouverait
alors pour Ursule que du mpris.

Par quel trange contraste cet accs de folle confiance succda-t-il au
plus douloureux accablement? C'est ce que je ne puis dire.

Avant de quitter Rouvray, je voulus aller faire mes adieux  madame
Scherin.

Je la trouvai calme, digne et forte; elle me tendit la main, je la
baisai pieusement.

--Ce soir,--me dit-elle,--mon fils et cette femme quitteront cette
maison, j'y vivrai dsormais solitaire en attendant mon fils.
Oui,--reprit-elle en voyant mon air tonn,--un jour mon fils me
reviendra, le bon Dieu me le dit... Il me laissera sur la terre assez
longtemps encore pour voir mon enfant bien malheureux, mais aussi pour
le consoler.

Je fus frappe de l'accent presqu'inspir avec lequel madame Scherin
pronona ces dernires paroles.

Elle ajouta en me regardant avec compassion:

--Vous tes bonne et gnreuse, vous tes convaincue comme moi, j'en
suis sre, que _cette femme_ est une indigne, mais vous n'avez pas eu le
courage de l'accuser... Si vous vous tiez jointe  moi, elle tait
perdue. Je ne vous fais pas un reproche de votre clmence; au contraire,
je prierai le Seigneur pour que celle que vous avez pargne ne vous
cause pas un jour bien des chagrins.

--Que dites-vous, madame?--m'criai-je en sentant mes craintes renatre.

--Je vous dis ce que le bon Dieu m'inspire... rien de plus.........

Hlas! ces paroles n'taient que trop prophtiques, surtout si je les
rapprochais de la scne de l'alle.

Le moment de partir arriva.

Ursule m'embrassa avec son effusion ordinaire, mon cousin nous fit des
adieux remplis de cordialit.

Rien dans les paroles ou dans l'expression des traits de Gontran ne put
me faire souponner qu'il quittait Ursule avec regret.

Nous abandonnmes cette maison si paisible  mon arrive, et qui avait
t depuis le thtre de si pnibles divisions.




CHAPITRE XI.

LE CHATEAU DE MARAN.


A mesure que nous nous nous loignions de Rouvray, je me sentais moins
oppresse.

Bientt j'oubliai presque compltement les douloureuses agitations que
j'y avais ressenties, pour ne songer qu'au bonheur de me retrouver enfin
seule avec mon mari.

Je me faisais une joie de ce voyage en me rappelant les tendres paroles,
les prvenances dlicates dont Gontran m'avait comble, lorsqu'aprs mon
mariage nous tions partis pour Chantilly.

Je trouvais une grande ressemblance entre ces deux poques de ma vie.
Cette fois aussi je partais seule avec Gontran pour un long sjour au
milieu d'une riante et paisible solitude.

Cette impression de bonheur fut si profonde, cet espoir fut si radieux,
qu'il domina tontes mes autres penses.

J'attendais avec impatience le premier mot de Gontran.

Depuis notre dpart du Rouvray, il tait silencieux.

Je trouvais mille raisons dans mon coeur pour que ce premier mot ft
rempli de grce et de bont. Je me disais presque avec satisfaction que
mon mari avait quelques torts  se reprocher envers moi, et qu'il allait
les expier par ces douces flatteries, ces attentions exquises dont il
avait le secret.

Tout  coup M. de Lancry billa deux fois assez haut, appuya sa tte sur
l'un des accotoirs de la voiture et s'endormit profondment sans me dire
une parole...

Cette indiffrence me fit d'abord un mal affreux. Je ne pus retenir
quelques larmes en me souvenant des ravissantes tendresses que Gontran
m'avait prodigues dans notre premier voyage.

Je me demandai avec douleur en quoi j'avais dmrit. Ne devais-je pas
au contraire lui tre plus chre encore? n'avais-je pas dj bien
souffert pour lui?

A ce premier mouvement si pnible succda la rflexion.

J'eus honte de moi-mme. Je m'accusai d'gosme, d'exagration ridicule
et romanesque.

Quoi de plus simple, de plus naturel, que ce sommeil que je reprochais 
Gontran? Devait-il se gner, se contraindre pour moi? n'agissait-il pas
au contraire avec une confiance pleine de scurit?

Je schai mes larmes, je contemplai ses traits. On n'y voyait dj plus
les traces des fatigues et des chagrins qui les altraient jadis.

Jamais il ne m'avait paru plus beau de cette beaut dlicate, charmante,
qui rendait sa physionomie si attrayante; un de ces demi-sourires qui
annoncent toujours un sommeil heureux et tranquille, donnait  sa bouche
une ravissante expression de finesse un peu malicieuse. Par deux fois il
agita lgrement ses lvres comme s'il et prononc quelques paroles.

J'coutai avidement...

Je n'entendis rien.

En le voyant dormir ainsi, beau, calme, souriant, je me sentais heureuse
de tout le bonheur qui lui tait dparti: libre de l'odieuse domination
de M. Lugarto, jeune, riche, aim de moi jusqu' l'idoltrie, y avait-il
au monde un homme plus admirablement dou? Ne runissait-il pas tous les
avantages, toutes les conditions de la flicit humaine?

En m'appesantissant ainsi sur ses qualits, un moment j'eus peur; nous
devions rester  Maran jusqu'au commencement de l'hiver: ce long avenir
de solitude me ravissait, mais plairait-il  Gontran?

Je commenais  me dlier de moi-mme,  craindre de ne pas plaire assez
 mon mari. J'avais dj tant souffert que je ne ressentais plus ces
lans de gaiet douce et ingnue que m'inspirait autrefois la prsence
de Gontran.

Je comparai ce que j'tais avant mon mariage ou pendant notre
bienheureux sjour  Chantilly, avec ce que j'tais en arrivant  Maran,
et malgr moi je fus reprise de folles frayeurs.

Je me crus enlaidie, attriste, appauvrie; je me demandai s'il me
restait assez d'avantages pour plaire  mon mari durant les longs jours
que nous allions passer dans la solitude; puis cet entretien de
l'_alle_, qu'un moment j'avais oubli, me revenait  la pense.

J'en venais  exagrer mes imperfections,  dnaturer mes avantages, 
envier l'esprit, le caractre d'Ursule,  envier aussi sa physionomie
tour  tour anime, coquette, touchante, mlancolique ou nave...

Sans orgueil insens, je me savais plus rgulirement belle que ne
l'tait ma cousine, je me savais des qualits solides, un coeur loyal,
une franchise  toute preuve, un dvouement sans bornes pour mon mari,
dvouement dj prouv et qui n'avait jamais failli... Je ne pouvais
douter qu'Ursule ne ft menteuse, dissimule, qu'elle n'et un profond
mpris pour tout ce que rvrent les mes honntes et leves.

Eh bien! lorsque je pensais qu'elle plaisait peut-tre  Gontran, je me
prenais  regretter de ne pas ressembler  ma cousine...

Oh! sacrilge... j'allai jusqu' ddaigner les vertus que j'avais, et 
jalouser les vices que je n'avais pas.

Hlas!... hlas!... c'est qu'aussi les hommes ne savent pas qu'en
affichant certaines prfrences... ils dpravent souvent les plus
fires, les plus gnreuses natures... ils ne savent pas que lorsqu'on
aime avec passion, avec dlire, on veut plaire avant tout et  tout
prix, et que, si vertueuse que l'on soit, on blasphme quelquefois les
qualits les plus nobles comme inutiles et vaines, lorsqu'on se voit
sacrifie  des femmes qui n'ont pour sduire qu'hypocrisie, audace et
corruption!.......

       *       *       *       *       *

Puis, comme toujours... aprs ces abattements, aprs ces humiliations
impitoyables que je m'infligeais, venaient des exaltations toutes
contraires, une raction d'orgueil insens.

Je me demandais en quoi ma cousine pouvait m'tre compare, quelles
garanties de bonheur elle aurait pu donner  mon mari... Mais je
retombais bientt, crase sous le poids de cette horrible
pense--Qu'importe... s'il l'aime ainsi?.......

       *       *       *       *       *

Pendant la route, Gontran fut distrait, silencieux; j'attribuai ces
proccupations au changement politique qui venait d'avoir lieu, et
auquel il n'tait peut-tre pas aussi indiffrent qu'il voulait le
paratre.

J'ai oubli de dire qu'en chemin nous avions appris la rvolution de
Juillet.

Si trangre que je fusse  la politique, j'prouvais un sentiment de
profonde et respectueuse piti pour ce vieux et bon roi qui retournait
sans doute une dernire fois sur une terre d'exil, loin de cette France
qu'il avait tant aime et que sa famille avait arrose de son sang.
J'avais toujours vu le peuple heureux et calme, les illustrations
personnelles jouir d'avantages gaux, souvent mme suprieurs  ceux
dont jouissait la plus haute aristocratie. Je ne comprenais donc pas le
bien et l'avantage de cette rgnration sociale qui venait, disait-on,
de sortir des sanglantes barricades de 1830.

J'avais une grande impatience d'arriver  Maran.

Blondeau m'avait souvent dit que ma mre avait pass deux ts dans
cette terre de Maran avec moi, et qu'elle l'y avait accompagne, alors
que j'tais ge de deux ans  peine; jamais ma mre, disait-elle, ne
s'tait trouve plus heureuse que dans cette solitude, o elle chappait
aux mchancets de mademoiselle de Maran et  l'indiffrence glaciale de
mon pre.

J'tais ravie de savoir que le chteau tait rest inhabit; ces
souvenirs si prcieux pour moi me semblaient ainsi plus entiers, plus
saintement conservs.

Blondeau devait me donner mille prcieux renseignements sur les
appartements que ma mre avait habits de prfrence, sur les promenades
qu'elle affectionnait.

C'tait avec un religieux intrt que je m'approchais de cette
habitation qui, pour tant de raisons, tait sacre pour moi.

Il me semblait aussi qu'une fois l, dans ce lieu o tout parlait de ma
mre, je serais sous son invisible protection; que du haut du ciel elle
veillerait sur son enfant, qu'elle demanderait  Dieu de ne pas
m'infliger de nouvelles souffrances.

Plusieurs fois j'avais pu apprcier le tact, la dlicatesse de Gontran,
j'tais donc assure de lui voir partager la vnration que m'inspirait
cette maison.

En parlant de Rouvray, j'avais crit  Blondeau de venir sur-le-champ me
rejoindre  Maran. M. de Lancry, en passant  Paris, avait dj envoy
une partie de notre maison dans cette terre, situe  quelques lieues de
Vendme.

Nous y arrivmes par une belle matine d't.

Une longue avenue de chnes sculaires conduisait  la cour d'honneur.
Il fallait traverser deux ponts jets sur la petite rivire qui baignait
les murs du chteau, bti en briques et compos d'un grand corps de
logis, avec deux grandes ailes en retour, dans le got du sicle de
Louis XIII; un dernier pont de pierre conduisait  la premire cour,
ferme par une grille parallle au corps de logis principal.

Autour du chteau, la vgtation tait magnifique: les chnes, les
peupliers d'Italie, les ormes y poussaient  une hauteur admirable;
d'immenses prairies s'tendaient  perte de vue et avaient pour horizon
de grands massifs de bois.

Le rgisseur, prvenu de notre arrive par notre courrier, nous
attendait  la grille; il nous conduisit dans une longue galerie situe
au rez-de-chausse et remplie de tableaux de famille.

Les six fentres de cette pice immense s'ouvraient sur le foss rempli
d'eau vive qui entourait le chteau. Malgr la chaleur de l't, il
faisait presque froid dans cet norme salon. Ses murailles taient si
paisses que l'embrasure des fentres avait cinq ou six pieds de
profondeur.

Impatiente de visiter la maison, j'offris en souriant mon bras  Gontran
et je lui dis:

--Allons, mon ami, venez vite, je suis impatiente de tout revoir ici,
quoique je ne me souvienne de rien. Vous n'avez pas d'ide comme le
coeur me bat  la pense de parcourir les lieux autrefois habits par
ma pauvre mre. Et puis, il faut que je vous fasse les honneurs de chez
moi. Je suis si heureuse, si fire de vous avoir ici! Oh!--ajoutai-je en
souriant,--je suis, la chtelaine de ces lieux, vous voici dans mon
empire, et je vais vous accabler de l'amour le plus despotique.

Au lieu de partager ma gaiet comme je m'y attendais, Gontran me
rpondit d'un air contraint, en s'efforant de sourire et en regardant
autour de lui avec une expression de rpugnance:

--Entre nous, votre manoir me parat un peu dlabr, noble chtelaine,
si toutes les pices ressemblent  ceci... Il est fcheux que mes
dernires proccupations m'aient empch de penser  envoyer ici un
architecte; sans reproche, vous qui n'aviez qu' songer  cela, ma chre
amie, vous auriez d vous charger de ce dtail. Vous saviez dans quel
dplorable tat tait le chteau.

Mon mari avait d'abord faiblement souri, il finit par me parler presque
schement.

Je le regardai avec un tonnement douloureux, et je lui dis doucement:

--Mais, mon ami, souvenez-vous que j'tais aussi tourmente que vous de
toutes ces secousses qui nous ont bouleverss; et puis, vous le savez,
j'ai t trs-malade, il ne m'a pas t possible de m'occuper de ces
soins. Je croyais que...

--Eh! mon Dieu,--me dit Gontran, en m'interrompant avec
impatience,--encore une fois je ne vous fais pas de reproches, ma chre
amie... Seulement je regrette que vous ou moi n'ayons pas song aux
rparations indispensables  cette habitation. Maintenant il n'y a plus
 reculer... Grce  cette rvolution maudite, on ne peut voyager nulle
part, on ne peut aller aux eaux. Dans quinze jours peut-tre l'Europe
sera en feu. Paris doit tre insupportable. Il faut donc nous rsigner 
rester ici. C'est ce qui fait que je regrette de nous voir si mal
tablis.

--C'est surtout pour vous que je suis dsole de ce manque de confort,
mon ami... Quant  moi, je suis si heureuse d'tre ici avec vous que je
me trouverai toujours bien.

--Vous tes mille fois bonne, ma chre. Je suis aussi trs-heureux de
partager cette solitude avec vous; je comprends toutes les raisons qui
vous rendent cette habitation prcieuse... Mais ce n'est pas une raison
pour se passer de tapis et de persiennes... car je n'en vois  aucune
fentre, et ce chteau a l'air d'une lanterne.

--J'en suis dsole, mon ami; mais rassurez-vous, nous trouverons moyen
de remdier  cela en faisant venir quelques ouvriers de Vendme... Je
me charge de surveiller et de hter ces travaux. Par amour-propre de
coeur, je tiens  ce que Maran soit pour vous le plus agrable sjour
du monde; seulement je vous demande un peu d'indulgence pour mes
efforts.

--Des ouvriers!...--s'cria-t-il avec impatience,--il ne manque plus que
cela... Il n'y a rien de plus insupportable que des ouvriers... et
pourtant il faudra bien s'y rsigner... Ah!... a va tre bien
agrable... une jolie distraction que j'aurai l!

--Gontran,--dis-je tout attriste de l'humeur de mon mari,--nous nous
exagrons peut-tre le dlabrement de cette habitation... nous n'avons
vu que cette galerie.

--Eh! mon Dieu! on peut parfaitement juger du reste par cet chantillon;
c'est la pice d'honneur... c'est le salon de rception. On voit que le
rgisseur a accumul ici toutes les splendeurs de l'habitation,
--ajouta-t-il en se remettant  rire d'un air contraint.--Allons, ma
chre amie, inspectez votre manoir... et tchez d'en tirer le plus de
parti possible en attendant les ouvriers... puisqu'il faut se rsigner 
cet ennui. Quant  moi, je vais aller aux curies; je parie que ce sont
de vritables halles sans stalles, sans box! et moi qui viens justement
de ramener une douzaine de chevaux d'Angleterre! C'est fort agrable!...
En vrit, je ne sais pas  quoi pensent vos gens d'affaires, de laisser
cette habitation dans un tel tat de dlabrement.

--J'en suis dsole, mon ami.. je vous en supplie... ne vous fchez
pas... donnez-moi vos ordres, je les ferai excuter de mon mieux.

Ma rsignation toucha sans doute M. de Lancry; il regretta son
impatience, et me dit en s'apaisant:

--Encore une fois je ne vous accuse pas, ma chre amie, vous n'y pouvez
rien; mais si les curies sont mauvaises, a n'en sera pas moins
dsagrable, d'autant plus que, pendant les cinq ou six mortels mois que
nous allons passer ici, je n'aurai pour tout plaisir que mes chevaux et
la chasse... A propos, sommes-nous loin de Vendme?...

--Mais  six ou huit lieues, je crois... mon ami.

--De mieux en mieux, a sera fort commode pour les approvisionnements de
viande de boucherie; nous n'aurons dj pas de mare. Il ne nous manque
plus pour nous achever que de faire une chre dtestable. Je ne sais
pas, en vrit, comment votre famille se rsignait  vivre ici.

--Mon pre a fort peu habit Maran, mon ami... Ma mre seulement y a
pass quelque temps, et vous savez que, nous autres femmes nous nous
contentons de peu.

--Libre  vous... ma chre amie, de vous nourrir de rverie et
d'idalit; quant  moi, je vous dclare qu' la campagne je deviens
trs-positif et trs-matriel. J'en demande un million de pardons 
votre exaltation romanesque; mais, quand on n'a pas d'autre plaisir que
la table, il est, je crois, permis de vouloir que la chre soit bonne.
Vous m'obligerez donc beaucoup, n'est-ce pas? de vous entendre avec
votre matre-d'htel pour trouver les moyens de nous approvisionner le
mieux possible; j'aurai, s'il le faut, un fourgon et deux chevaux de
service pour aller  Vendme faire la provision; car, moi, je ne vis pas
d'abstractions; je tiens au solide... Sur ce, je vais aux curies.

Gontran sortit.

Tel fut notre premier entretien en arrivant au chteau de Maran.




CHAPITRE XII.

LA VIE DE CHATEAU.


Quelque temps aprs notre arrive  Maran, je me sentis faible,
souffrante; je restais quelquefois pendant une heure accable par un
malaise inconnu.

Bientt je reconnus que je m'tais fait une grande illusion en esprant
que Gontran reviendrait pour moi ce qu'il avait t pendant le premier
mois de notre mariage; son caractre semblait s'aigrir dans la solitude.
Pourtant la vie qu'il menait _pour lui_ semblait lui plaire.

Souvent, en ma prsence, il paraissait pensif, absorb: tantt je me
persuadais qu'il pensait  Ursule; tantt, qu'il regrettait malgr lui
les chagrins que son indiffrence me causait.

Si je l'interrompais au milieu de ses rflexions, il me rpondait avec
aigreur, ou se levait avec impatience sans dire une parole, comme si je
l'avais distrait d'une chre et douce rverie.

Ce qui me donnait pourtant quelquefois une lueur d'espoir, c'tait le
brusque changement de mon mari  mon gard. Un refroidissement
successif m'et effraye davantage, il et t plus naturel.

Ce fut un jour fatal que celui o j'eus la conviction que Gontran ne
m'aimait plus d'amour; ds lors il ne crut mme plus ncessaire de
garder envers moi ces formes de bonne compagnie, ce respect des
biensances que tout homme doit aux femmes, _mme_  la sienne.

Ds lors plus de douces prvenances, plus d'panchements de coeur,
rien qui prouvt en lui le dsir ou le besoin de me plaire.

Quelques mots sur la nouvelle existence que menait Gontran sont
indispensables.

Depuis notre tablissement  Maran, il avait fait venir des chiens et
des chevaux de chasse d'Angleterre. Il avait lou une des forts de
l'tat qui touchait  nos proprits, il y chassait trois fois par
semaine  courre, trois fois  tir. Il se reposait le dimanche, c'tait
le seul jour qu'il passait prs de moi.

Habituellement, il partait aprs djeuner, je ne le revoyais que le soir
au retour de la chasse. Nous nous mettions  table, il dnait
longuement, me parlait peu, buvait souvent trop pour sa raison, et,
l'avouerai-je, hlas! il lui fallut quelquefois l'aide d'un de nos gens
pour regagner son appartement, qui tait contigu au mien...

J'avais toujours vu mon mari d'une recherche, d'une lgance extrme;
seul avec moi, il se ngligeait comme  plaisir. Il ne semblait vivre
que pour la chasse et pour la bonne chre.

O! honte!  profanation! Quant  moi, je n'tais plus pour lui qu'une
des conditions de sa vie grossire et sensuelle.

Longtemps je souffris en silence de cet abandon, de ce changement dans
ses manires, qui, au moins, jusqu'alors, avaient toujours t
parfaites.

Cette existence solitaire sur laquelle j'avais fond tant d'esprances
s'coulait pour moi morne, fltrie, dcolore.

Selon mon habitude, je concentrai mon chagrin jusqu' ce qu'il dbordt;
le jour arriva o je ne pus souffrir davantage.

Je me dcidai  parler,  tout dire  Gontran.

C'tait un samedi; il avait fait un vent violent pendant presque toute
la journe; sans doute la chasse de Gontran avait t mauvaise, car le
soir, lorsqu'il rentra au chteau, ses piqueurs ne sonnrent pas leurs
fanfares accoutumes.

Je le savais par exprience, ces jours-l mon mari avait de l'humeur;
j'allai craintive  sa rencontre; mon coeur se serra lorsque
j'entendis rsonner ses grosses bottes peronnes sur les dalles de
l'escalier.

--Votre chasse n'a pas t heureuse, mon ami?--lui dis-je.

--Non; je suis harass,--me dit-il, et il entra dans un petit salon o
je me tenais de prfrence, parce que ma mre l'avait occup.

M. de Lancry se jeta sur un canap, l'air soucieux et contrari, sans me
dire un seul mot.

En le voyant ainsi avec ses vtements couverts de boue, sa barbe longue,
ses cheveux en dsordre, qui s'chappaient de sa cape de chasse qu'il
gardait sur sa tte, je pouvais  peine le reconnatre, lui que j'avais
toujours vu d'une si exquise lgance.

--Sonnez donc, ma chre, qu'on nous fasse dner le plus tt possible,
j'ai trs-faim,--dit Gontran en se retournant sur le canap; puis,
attirant du bout de son pied une petite chaise de tapisserie, il y
allongea ses bottes couvertes de fange.

--Ah! m'criai-je en courant  lui,--grce pour cette chaise, elle a t
brode par ma mre; prenez un autre tabouret, je vous en prie.

Gontran haussa les paules, s'tablit sur un autre sige, et me dit:

--Mon Dieu! que vous tes donc singulire avec vos affectations! je vous
demande un peu ce que cela fait  la mmoire de votre mre que je mette
ou non mes pieds sur cette chaise?

--Je m'tonne, mon ami, que vous ne compreniez pas le culte du pass...
il est souvent la seule consolation des jours prsents.

--Ah! si vous allez recommencer  faire de la mtaphysique de
sentiment... j'y renonce... la vie que je mne est peu faite pour
dvelopper l'intelligence.

--En effet, depuis quelque temps, Gontran, vous agissez, je crois,
beaucoup plus que vous ne pensez.

--Dieu merci! j'avais toujours rv quelques mois d'une vie toute
matrielle, dans laquelle _la bte_, comme on dit, prendrait le dessus.
Eh bien! cette vie, je la mne, et je m'en trouve  merveille... Il
n'est pas jusqu' ces superfluits d'lgance, de recherche de toilette,
que je n'aie mises bravement de ct. J'tais un vritable sybarite; me
voici,  cette heure, un vritable Spartiate, un ours, un sauvage. Eh!
ma foi, je trouve fort commode d'tre ainsi au _vert_ pendant quelque
temps.... de rester grossire chrysalide jusqu'au moment o il me
prendra la fantaisie de me transformer de nouveau en brillant
papillon... Mais sonnez donc, je vous prie; je veux dire  Hbert
(c'tait notre matre d'htel) de me mettre une bouteille de vin du Rhin
 la glace; c'est un caprice. Il y a longtemps que je n'ai bu de vin
vieux du Rhin.. et celui que vous avez ici est excellent; c'est du
johannisberg jaune comme de l'ambre... O votre pre avait-il eu ce
vin-l?

--Il me semble, mon ami, avoir entendu dire  mademoiselle de Maran que
l'empereur d'Autriche en fit cadeau  mon pre lors de sa mission 
Vienne.

--Ma foi, votre pre a eu raison d'oublier ce vin ici, car il est
parfait.

Je sonnai; mon mari donna ses ordres, il billa et me dit:

--Jouez-moi donc, sur votre piano, l'ouverture du _Sige de Corinthe_ en
attendant le dner.

Je regardai Gontran avec chagrin.

Il ne se rappelait pas sans doute qu'on reprsentait cet opra lorsque
je m'tais, pour la premire fois, trouve avec lui dans la loge des
gentilshommes de la chambre.

S'il n'avait pas oubli cette circonstance, sa demande tait un amer
sarcasme.

Les larmes me vinrent aux yeux malgr moi, je lui dis tristement:

--Pardonnez-moi, mon ami, je ne saurais jouer ce morceau.

--Est-ce parce que je vous en prie? Allons, soit... faites comme vous le
voudrez, jouez-m'en un autre, alors. Je vous demande cela pour tuer le
temps en attendant l'heure du dner.

--Pour tuer le temps?... Il vous pse donc bien maintenant, Gontran?

--A moi? pas du tout... je le tue sans lui en vouloir le moins du
monde... jamais la vie ne m'a pass plus vite. Je n'avais pas ide de
cette bonne et matrielle existence de gentilhomme campagnard, je la
trouve adorable. Je ne sais pas si elle continuera de m'amuser
longtemps; mais, jusqu' prsent, je suis enchant, la chasse est
devenue chez moi une vraie passion... Mon chef d'quipage est
excellent... Avec lui, sur dix fois, je prends huit... J'ai un tireur
royal. Thomas est un cuisinier parfait. Grce  quelques amliorations,
les curies sont maintenant fort logeables; nous sommes  peu prs bien
tablis dans ce vieux chteau; vous tes toujours jolie comme un ange,
comment voulez-vous que le temps me pse?

Mon mari me parlait avec tant de sincrit, avec tant d'abandon, il
paraissait trouver sa conduite si simple, si naturelle, qu'il ne
souponnait videmment pas le chagrin qu'il me causait.

Cette pense adoucit l'amertume de mes reproches.

Je regardai Gontran fixement, je lui dis avec motion:--Et moi...
Gontran, me croyez-vous heureuse?

A demi couch sur le canap, il me rpondit en frappant ngligemment du
bout de son fouet sur ses bottes:

--Vous? je vous crois, ma foi, trs-heureuse, aussi heureuse que vous
pouvez l'tre avec votre diable de petit caractre... Que vous
manque-t-il?

--Rien, vous avez raison, Gontran... Je vous vois le matin  l'heure du
djeuner... puis le soir  table... quelquefois une heure ou deux le
dimanche... lorsque vous me faites mettre au net votre livre de chasse.

--Eh bien! que voulez-vous de plus? ne faut-il pas que je sois
continuellement pendu  votre ct? Croyez-moi, ces ternels tte--tte
vous seraient bientt d'un ennui mortel.

--Je vous avais demand, mon ami, de monter  cheval avec vous; ainsi,
j'aurais pu vous suivre quelquefois  la chasse...

--Bah! bah! vous tes trop peureuse, ma chre amie; et puis il n'y a
rien de plus embarrassant qu'une femme  la chasse: elle n'y prend aucun
plaisir et empche les autres d'en prendre. Si j'avais eu quelqu'un 
qui vous confier...  la bonne heure; mais nous n'avons pas un voisin
sortable: et d'ailleurs vous ne voulez voir personne; vous tes une
solitaire des plus farouches.

--Ce serait pour moi un grand plaisir de monter  cheval avec vous, mon
ami; mais seulement avec vous...

--Alors, comme je vous le dis, c'est impossible... tes-vous fantasque,
ma pauvre Mathilde... Vous ne voulez jamais que des choses
draisonnables.

--C'est juste, n'en parlons plus... je suis la plus heureuse des
femmes... Mon bonheur doit me suffire.--Et je portai mon mouchoir  mes
yeux.

Gontran avait trouv fort naturelles et fort peu blessantes les rponses
qu'il venait de me faire.

Il parut aussi surpris que contrari de me voir pleurer.

--Ah ! me dit-il avec impatience,-- qui en avez-vous? Nous sommes 
causer l tranquillement, et vous voil en larmes! Mais  propos de
quoi? C'est donc une scne que vous voulez me faire?

--Une scne? non, Gontran; non, je n'ai rien  vous dire, puisque depuis
notre arrive  Maran vous ne vous apercevez pas du contraste qui existe
entre la vie que nous menons et celle que nous menions  Chantilly.

--Ah!..., nous y voil!... Chantilly, encore Chantilly, toujours
Chantilly! Vous n'avez que ce mot  la bouche comme un reproche. Mais
savez-vous qu' force de me parler ainsi de ce temps-l vous finirez par
me faire prendre en grippe le souvenir de cette ravissante lune de
miel?--Et il ajouta en riant de cette plaisanterie:--Que voulez-vous! ma
chre, _lune de miel, elle a vcu... ce que vivent les lunes de miel_.
Le vers n'y est pas, mais la pense y est... c'est gal.

--Ah! Gontran... ne blasphmez pas les seuls heureux souvenirs qui me
restent.

--Eh bien! alors ne me rptez pas toujours la mme chose; sans cela je
vous punirai de la sorte. Voyons... raisonnons en bons amis sans nous
fcher... Croyez-vous que je me sois mari pour passer ma vie  vos
genoux,  vous roucouler des fadeurs? Vous n'tes jamais contente. Si
nous sommes dans le monde, vous tes jalouse; si nous vivons seuls, ce
sont des exigences  n'en pas finir. Cela devient impatientant...  la
fin!--s'cria-t-il, ne pouvant pas se contenir davantage.

--Gontran, vous tes sans piti... Vous oubliez que j'ai dj beaucoup
souffert, que j'aurais droit  quelques mnagements.

--Ah mon Dieu! mon Dieu! quel caractre! Est-ce encore une
rcrimination? Voyons, dites-le franchement. Vous avez beaucoup
souffert? Si c'est  cause de Lugarto que vous me dites cela, vous avez
tort.

--J'ai tort!

--Certainement, je ne puis que vous rpter ce que je vous ai dit dans
le temps  ce sujet. Si vous aviez eu l'ombre d'adresse, de sagacit,
avec quelques banalits affectueuses vous nous en auriez dbarrasss
sans vous compromettre comme vous l'avez fait.

--Sans me compromettre, mon Dieu! tait-ce ma faute?

--Mais il n'importe! que ce soit votre faute ou non, vous avez t
compromise, et c'est moi qui, tt ou tard, en supporterai le ridicule.

--Moi! je serais mprise, moi!...

--Eh! madame, j'aimerais mieux encore ma part que la vtre; si vous
croyez qu'il sera bien agrable pour moi, lorsque nous serons de retour
 Paris, d'tre montr au doigt comme un mari tromp... Mais, en
vrit,--reprit-il avec colre,--il faut que vous soyez folle,
archifolle... d'lever de pareilles discussions... Tenez, brisons l...
vous me feriez vous dire quelque duret, vous clateriez en reproches,
en sanglots, et je veux que vous dniez tranquille et moi aussi.

--Ce que vous me dites l est horrible,--repris-je aprs un moment de
stupeur;--c'est moi que vous accusez!... moi, la victime de toutes les
calomnies de cet homme. Allez, Gontran, je ne sais quel sort me menace
dans l'avenir... mais pour ce soir, rassurez-vous, je n'claterai pas en
sanglots, vous pourrez dner tranquille; j'ai tant pleur dj, que mes
larmes se tarissent. Le malheur m'a donn de la raison. Je ne vous ferai
pas de reproches, ils seraient inutiles; je veux seulement vous
apprendre que je souffre, que je suis rsigne... mais non pas
insensible  votre indiffrence.

--Allons, parlez,--dit M. de Lancry, en se levant brusquement et en
marchant  grands pas.--J'ai fait tout ce que j'ai pu pour tourner ceci
en plaisanterie, je ne pourrai pas chapper  une scne. Ce matin j'ai
fait une mauvaise chasse, la fin de la journe sera digne du
commencement. Voyons, dites... finissons... Vous savez pourtant que je
n'ai qu'un dsir, celui de vivre en repos et de vous voir heureuse...

--Je vous remercie de vouloir bien m'entendre, Gontran. Eh bien! il
m'est cruel de voir que, depuis que nous sommes ici, vous n'avez pas eu
pour moi un mot de tendresse, un mot de coeur; vous vivez auprs de
moi comme si je n'existais pas.

--Mais, au nom du ciel! qu'est-ce que signifie tout ce jargon? Que
voulez-vous donc que je vous dise? Si vous aimez tant  vous entendre
raconter des galanteries, inspirez-m'en.

--Vous avez raison. Il y a longtemps que je suis pntre de cette
triste vrit: _on mrite ce qu'on inspire_. Malgr vos durets, je vous
aime toujours; vous mritez cet amour.

--Eh bien! alors, soyez donc raisonnable, puisque ni vous ni moi ne
pouvons rien  ce qui est,--me dit Gontran avec moins de colre. Puis il
ajouta:

--En vrit, Mathilde... votre caractre romanesque, exalt, vous rendra
la plus malheureuse des femmes; soyez donc raisonnable. Je vous l'ai dit
cent fois, l'on ne se marie pas pour conjuguer perptuellement et sur
tous les tons le verbe _j'aime_; on se marie pour avoir une maison, un
intrieur, une existence plus assise; on se marie pour vivre sans gne
ni contrainte tout le temps qu'on reste seul avec sa femme. Il est clair
que si l'on se mariait pour continuer  faire sa cour,  dire des
bergerades, autant vaudrait rester garon...

--Eh!... Gontran... Gontran... quel rveil...

--Vous me saurez gr, un jour, de faire justice de ces creuses rveries;
il faut savoir quelquefois tre svre, c'est notre rle,  nous autres
hommes...  nous qui sommes appels  devenir pres de famille; c'est 
nous  parler le langage de la raison, et je vous le parlerai... Oh!
d'abord, je suis dcid, bien dcid,  ne vous laisser aucune folle
illusion; une fois qu'elles seront dtruites, vous verrez que vous vous
arrangerez parfaitement bien dans la ralit qui vous restera.

--Cela est vrai, Gontran, une fois toutes mes illusions dtruites, je
m'arrangerai parfaitement dans la ralit qui me restera, comme vous le
dites, seulement ce sera pour l'ternit.

--Allons, des menaces de mort maintenant; comme c'est gai! quelle
conversation agrable!... Et puis vous vous plaignez aprs cela de me
trouver maussade! Je rentre; au lieu de vous voir une figure avenante,
souriante, heureuse, je vous vois triste et sombre; avouez au moins que
ce n'est pas fait pour me mettre en train d'tre aimable.

--Il est vrai, mon me est dsole... je ne puis vous le taire plus
longtemps,--dis-je avec amertume; car le ton persifleur, ironique, que
Gontran affectait, me blessait encore plus que ses durets.--Il n'y a
rien de plus impatientant, je le conois, repris-je,--que de voir tomber
les pleurs qu'on fait verser... Mais ce n'est pas ma faute... je ne puis
plus, comme autrefois, sourire  chaque blessure.

--Eh bien! soit, je me rsignerai  vous voir toujours en larmes; que
voulez-vous que j'y fasse? Puis-je vous empcher de vous trouver la plus
malheureuse des femmes?

--Gontran, soyez juste, mon Dieu... Voyons, quelle est ma vie?
Qu'tes-vous pour moi?... ou plutt, que suis-je pour vous? Bonjour,
bonsoir... Ma chasse a t bonne ou mauvaise... Jouez-moi cet air sur
votre piano... Faites crire  nos fermiers en retard... Voil pourtant
ma vie, Gontran, voil ma vie; et vous voulez que je vous gaye, que je
sois riante, que je sois joyeuse... Est-ce possible? Hlas... c'tait
votre bont, votre amour, qui faisaient ma gaiet d'autrefois.

--Enfin voil le dner,--dit Gontran en entendant la cloche,--j'aime
beaucoup mieux aller me mettre  table que de vous rpondre, car vous
finiriez par me mettre hors de moi, et j'en serais dsol; discuter avec
vous  ce sujet, c'est se battre contre des moulins  vent.

On annona que nous tions servis.

--Venez-vous?--me dit Gontran.

--Excusez-moi, mon ami, je n'ai pas faim, je suis souffrante.

--C'est agrable, et surtout d'un excellent effet pour vos gens,--me dit
Gontran.--A votre aise... ma chre amie...

Il sortit pour aller se mettre  table......

       *       *       *       *       *

Aprs le dpart de mon mari, je rentrai dans ma chambre, et je fondis en
larmes.

Rien n'avait pu le toucher; j'en avais la certitude. Il ne souponnait
mme pas l'tendue des chagrins qu'il me causait. Dans mes plaintes, il
ne voyait qu'une exaltation vague, romanesque; tout espoir de l'apitoyer
tait  jamais perdu pour moi.

Malgr son gosme, malgr sa personnalit, il n'eut pas t absolument
insensible  mes souffrances, s'il les et comprises.

--_Si je ne vous parle plus le tendre langage d'autrefois, c'est que
vous ne me l'inspirez plus_,--m'avait-il rpondu.

C'tait l une de ces rvlations crasantes qui se dressaient entre moi
et l'esprance comme un mur d'airain.

Dans mon abattement je ne savais que rpondre; hlas! j'avais dix-huit
ans  peine... et devant moi la vie... la vie tout entire...

Et encore je me disais que je n'tais peut-tre qu'au commencement de
mes chagrins. Je pouvais dj les comparer... en me souvenant des
tortures de la jalousie... j'avais peut-tre tort de me plaindre.

L'existence morne, froide, que je menais  Maran... tait presque
ngative, je n'avais au moins  regretter que le bonheur dont j'aurais
pu jouir. Hlas!... peut-tre fallait-il compter ces tristes jours parmi
les meilleurs que me rservait l'avenir.

Je descendis alors dans mon coeur, je me demandai si, aprs tant de
cruelles preuves, mon amour pour Gontran tait diminu.

Ce dernier entretien avec lui venait de me blesser tellement, que je me
sentais dans un rare accs de franchise envers moi-mme.

Hlas! je m'aperus avec une sorte de joie amre que je l'aimais
toujours... toujours autant que par le pass.

J'ai maintenant peine  comprendre cette aveugle opinitret
d'affection.

Elle devait natre de cette conviction que Gontran pouvait encore, s'il
_le voulait_, me rendre heureuse comme autrefois.

Ce dernier espoir, auquel je m'attachais de toutes mes forces, suffisait
pour entretenir, pour aviver ce fatal amour. Un mlange d'orgueil et de
dfiance me persuadait que j'tais encore capable d'inspirer  Gontran
l'adorable tendresse qu'il avait ressentie, mais que je manquais
d'_adresse de coeur_, si cela peut se dire.

Je m'expliquais de la sorte ces passions indomptables qui survivent chez
les femmes aux ddains les plus barbares... D'enivrants souvenirs vous
disent que le bonheur est l, dans un regard, dans un sourire, dans une
parole de l'homme que l'on chrit... et l'on ne peut croire que tantt,
que demain, il ne nous adresse encore ce sourire, ce regard, cette
parole, auxquels notre vie nous semble attache.

Lorsque l'amour arrive  cet tat d'exaltation fbrile, d'opinitret
dsespre, il a, ce me semble, tous les caractres de la fureur du jeu,
telle que je l'ai entendu analyser...

Un gain pass vous donne une confiance aveugle dans l'avenir... malgr
vous, votre esprance s'augmente de chacune de vos dceptions, chaque
pas fait dans cette voie brlante, douloureuse, semble vous rapprocher
du but insaisissable que vous poursuivez: plus vos pertes se
multiplient, dites-vous, plus vos chances de gain s'accroissent.

_Le sort se lassera_,--dit-on,--et l'on rassemble ses dernires pices
d'or... et le gouffre du hasard les engloutit encore... et l'on a tout
perdu...

_Il se lassera de me ddaigner_,--dit-on,--et l'on redouble de
persvrance; l'on puise ses dernires preuves d'affection, ses
derniers dvouements... l'on tente une dernire, une terrible
preuve... et comme le joueur s'est bris contre un hasard stupide...
vous vous brisez contre une stupide indiffrence.

Alors vous n'avez plus rien... plus rien... alors votre coeur est
vide, alors vous avez us toute votre puissance d'aimer, alors il ne
vous reste, comme au prodigue, que le regret ternel d'avoir
honteusement dissip de si magnifiques trsors...

Je n'en tais pas encore l... Tout en l'accusant, j'aimais toujours
Gontran.

Quelquefois je le croyais occup du souvenir d'Ursule, je concevais
alors que la jalousie redoublt pour ainsi dire mon amour au lieu de
l'attidir.

La jalousie met en jeu les sentiments les plus violents, l'amour-propre,
l'orgueil, la crainte, l'esprance... et l'amour vit surtout
d'agitations.

La jalousie ne diminue pas la passion, elle l'augmente; plus celui qu'on
aime charme et plat, plus on vous dispute son coeur, plus sa valeur
augmente  vos yeux.

Je voulus tenter une dernire preuve et voir jusqu' quel point j'tais
encore prise de Gontran.

Plusieurs fois, pensant au dvouement de M. de Mortagne, j'avais aussi
song  M. de Rochegune,  son affection si fervente... La srnit mme
avec laquelle j'allais au-devant de ces souvenirs me prouvait combien
ils taient peu coupables.

J'prouvais pour M. de Rochegune de l'admiration, du respect, un
sentiment analogue  celui que m'inspirait M. de Mortagne, sentiment
rempli de calme, de douceur. Quoique ses traits ne fussent pas d'une
rgularit parfaite, je leur trouvais une expression pleine de noblesse
et de dignit. Quand je pensais  l'intrt qu'il me portait  mon insu,
depuis si longtemps, et dont il m'avait donn tant de preuves, quand je
me rappelais toutes les belles actions qu'il avait faites, quand je
rflchissais qu' cette compatissante bont il joignait un courage 
toute preuve, un caractre ardent, chevaleresque, je reconnaissais que
M. de Rochegune runissait toutes les rares qualits qui doivent
inspirer la passion la plus vive...

Et pourtant, loin d'prouver du regret en pensant que j'aurais pu
l'pouser, je le sentais,  cette heure encore j'aurais pu choisir entre
lui et Gontran, que mon coeur et toujours t pour Gontran.

Hlas! cet aveu me cote, il est sans doute le signe d'une nature
mauvaise.

Aux yeux de la raison, de l'quit, il n'y avait pas de comparaison 
faire entre M. de Lancry et M. de Rochegune quant aux qualits
essentielles, et mme quant  l'tat qu'on faisait de chacun dans le
monde.

Je ne m'abusais pas; Gontran plaisait aux jeunes gens et aux femmes par
ses grces, par son lgance, par son esprit, par sa gaiet; mais on
comptait srieusement avec M. de Rochegune: il commandait cette
dfrence, cette grave considration qu'on n'accorde jamais qu'aux
hommes d'une haute position ou d'un trs-grand caractre; je ne parle
pas mme de sa naissance illustre, de sa brillante fortune, quoique ces
avantages, joints  ceux qu'il possdait dj, donnassent plus de poids
 la place qu'il occupait dans le monde.

Eh bien!  ma honte, je le rpte, cette comparaison ne faisait rien
perdre  Gontran dans mon coeur. Oui, je le dis...  ma honte... parce
que je crois qu'un amour indigne est le fait d'une nature ou mauvaise ou
pervertie.

Les amours qu'on est forc d'excuser en disant que _la passion est
aveugle_ sont presque toujours des amours bassement placs; en
persistant dans mon adoration pour un homme dont je subissais les
mpris, les insultes, j'tais, je le sens, coupable d'un de ces _amours
sans nom_.




CHAPITRE XIII.

UNE BONNE OEUVRE.


Les rflexions que je fis aprs cette triste conversation avec mon mari
ne furent pas striles; je pensai que peut-tre le manque d'une
occupation attachante, srieuse, me rendait si susceptible, si
impressionnable.

Je renonai pour jamais, et avec des larmes amres, je l'avoue,  cette
conviction, que mon amour pouvait tre la seule, la constante occupation
de ma vie.

Bientt j'allai plus loin; par suite de mon habitude de m'accuser pour
excuser Gontran, je me fis un reproche d'avoir jusqu'alors concentr mon
existence dans cette affection; je me dis que Dieu me punissait
peut-tre ainsi de ma personnalit.

Ds que cette pense me fut venue, je me crus sauve; le pass m'apparut
sous un jour tout nouveau, je compris que l'exagration de mes
sentiments romanesques avait d mcontenter Gontran. Je compris qu'une
femme avait sur la terre une autre mission  remplir que celle d'aimer,
ou plutt que, tout en brlant pour un tre unique et ador, l'amour
immense dont notre coeur est consum devait jeter de gnreux reflets
sur tous ceux qui souffrent... de mme que notre religion pour l'tre
unique et infini qui a cr les mondes doit se manifester par notre
bont et par notre piti pour tous...

Le jour o cette pense m'avait claire comme une rvlation divine,
j'attendis le retour de Gontran avec impatience.

Sans doute ma physionomie trahissait ma joie, mes esprances, car en me
voyant, il me dit:

--Mon Dieu! vous avez l'air bien joyeux...

--Mon ami, j'ai fait aujourd'hui une prcieuse dcouverte.

--Comment cela?

--J'ai dcouvert que vous aviez raison de me gronder, que j'avais tort
d'tre exagre, romanesque, comme vous me reprochiez de l'tre; en un
mot, que mon amour pour vous tait _mal employ_; j'ai dcouvert enfin
qu'il ne devait pas me suffire de vous dire: Gontran, je suis digne de
vous, mais qu'il fallait vous le prouver autrement que par des
protestations de chaque jour.

--Que voulez-vous dire, Mathilde?

--Oui... mes plaintes continuelles devaient vous impatienter, je ne me
plaindrai plus; aussi dsormais, vous ne me trouverez plus triste et
morose  votre retour; je serai toujours, comme aujourd'hui, heureuse,
souriante.

--Tant mieux, mille fois tant mieux; pour quelle raison changeriez-vous
ainsi?

--Oh! j'ai de grands projets.

--De grands projets qui vous rendront heureuse et souriante? voyons
vite, qu'est-ce que c'est?

--Vous savez bien le petit chteau? (c'tait une assez grande maison qui
dpendait du chteau de Maran, et qui touchait aux Communs; du temps de
mon grand'pre on logeait dans cette succursale les htes qui
survenaient, lorsqu'il n'y avait plus de place pour eux au
chteau);--vous savez bien le petit chteau?--dis-je  Gontran.

--Oui, ensuite...

--Il nous est compltement inutile.

--Comment inutile? c'est l o est mon chenil, ma sellerie et le
logement de mes gens d'quipage!...

--Lorsque vous saurez  quoi je destine le petit chteau,--dis-je en
souriant,--je suis sre que vous conviendrez comme moi que votre chenil,
votre sellerie et vos gens peuvent parfaitement s'tablir aux Communs,
dont une partie est inoccupe.

M. de Lancry me regarda avec tonnement et me dit:

--Comment... vous pensez  dloger mes gens du petit chteau!... Ah !
c'est une plaisanterie.

--Mais non, je vous assure...

--Allons, allons, ne parlons plus de cela, ma chre amie; il est
impossible de mettre mon chenil ailleurs qu'au petit chteau, le jardin
qui en dpend est enclos et excellent pour l'bat des jeunes chiens et
des lices pleines. L'ancien chenil est d'ailleurs trs-humide, et n'a
qu'une petite cour obscure: vous voyez donc bien qu'il ne faut pas
songer  ce changement.

--Savez-vous, mon ami, que je suis presque contente de ce que vous tenez
 ce petit chteau pour vos amusements? votre part sera encore plus
mritoire que la mienne dans la bonne oeuvre que je mdite; car vous
aurez fait un lger sacrifice, et moi je n'aurai eu que du plaisir.

Mon mari me parut fort surpris.

--Une bonne oeuvre... un sacrifice... Ah ! ma chre amie, ne me
parlez pas en nigmes; qu'est-ce que tout cela signifie?

--Cela signifie que j'ai une excellente ide dont vous allez tout 
l'heure me remercier; je veux fonder, au petit chteau, une cole pour
les jeunes filles; au rez-de-chausse, au premier tage, je ferai
disposer quelques lits pour les pauvres femmes malades. Trois ou quatre
bonnes soeurs suffiront pour ce petit tablissement, qui sera sous ma
haute surveillance et qui nous vaudra les bndictions de tous les
malheureux du pays; je ferai moi-mme la leon aux enfants, ils auront
une moiti du jardin pour jouer, l'autre moiti sera consacre aux
pauvres femmes convalescentes. Eh bien! maintenant, direz-vous encore
que vos chiens seront trop mal aux Communs?

M. de Lancry partit d'un clat de rire qui me dconcerta, et s'cria en
s'interrompant pour rire de nouveau:

--Je trouve, en vrit, cette ide fort originale; il n'y a que vous, ma
chre amie, pour en avoir de pareilles...

--Comment!...

--Ah ! srieusement, vous vous imaginez que je vais m'empter ici d'un
tas de mendiants et d'enfants? pour avoir la tte rompue des
criailleries des marmots et la vue choque par un ramassis de vieilles
femmes infirmes!

--Mais, mon ami, le petit chteau est loign d'ici, et l'on ne peut ni
voir ni entendre...

--Allons, allons, vous tes un enfant gt... une petite folle,--me dit
mon mari avec un sang-froid moqueur qui me navra.--Ne parlons plus de
cet enfantillage. Comment! pour le plaisir de jouer  la matresse
d'cole et  la dame de charit, pouvez-vous penser srieusement 
dranger mes gens et mes chiens, qui sont l parfaitement tablis?

--Mais, mon ami...

--Voyons, chre petite capricieuse, comment des projets si tranges
peuvent-ils vous venir dans la tte? Dites-moi cela bien franchement.

--Comment, Gontran?--dis-je en sentant les larmes me venir aux yeux, car
j'tais loin de m'attendre  cet accueil et  ces sarcasmes;--je vais
vous dire comment cela m'est venu  l'esprit. J'ai reconnu que vous
aviez raison, que je devais faire autre chose que de vous parler sans
cesse de ma tendresse; j'ai senti qu'il tait presque impie de ne
songer qu' mon amour pour vous, et que, sans vous aimer moins, je
devais faire tout le bien que je pourrais faire. J'ai song que ce
serait encore un moyen de vous tmoigner mon affection, car c'est le
dsir de vous paratre encore plus digne de vous qui m'a inspir cette
rsolution... Voil comment cette ide m'est venue  l'esprit, Gontran.

--Sans doute le but est fort louable, ma chre amie, et je comprends que
vous ayez ici besoin de distractions. Mais je vous avoue qu'il en est
que je prfrerais  celle que vous mditez, quoique je doive retirer
une partie du profit des bonnes oeuvres auxquelles vous m'associez si
gnreusement. Entre nous, je suis fort le serviteur de vos intentions
philanthropiques, mais je choisirai plus tard une autre voie de faire
mon salut.

--Mais, mon ami.

--Voyons, je vous en prie, Mathilde, ne parlons plus de cela. Si vous
tiez d'un autre caractre, je croirais que vous plaisantez.

--Je parle srieusement, Gontran, et c'est srieusement que je vous
supplie de m'accorder ce que je vous demande.

--Ah ! srieusement, Mathilde, est-ce que vous prtendez vous moquer
de moi?

--Gontran, quel langage, quel accueil, et pourquoi? Parce que je vous
prie de vous associer  une oeuvre bonne et utile!

M. de Lancry haussa les paules avec impatience et me dit schement:

--J'ai fait tout ce que j'ai pu pour ne voir qu'une plaisanterie dans
cette imagination; mais, puisque vous me forcez enfin de vous parler
nettement, je vous dirai une dernire fois que ce que vous me demandez
est impossible. Vous m'entendez, compltement et absolument impossible.
J'espre que c'est assez clair, et que vous m'viterez de revenir sur un
pareil sujet.

Pour la premire fois de ma vie je me rvoltai contre la volont de M.
de Lancry, je lui dis trs-fermement:--Je regrette beaucoup de n'tre
pas d'accord avec vous  ce sujet, mon ami, mais ce projet est
praticable, je tiens beaucoup  ce qu'il soit excut, et il le sera.

Mon mari me regarda d'un air peut-tre encore plus surpris que
courrouc, et me dit en souriant avec ironie:

--Ah ! suis-je ici le matre, ou ne le suis-je pas?

--Vous tes le matre, mon ami: je ne contrarie pas vos gots; de grce,
laissez-moi la mme libert.

--Peste! comme vous y allez! Comment, que je vous laisse la libert de
gaspiller huit ou dix mille francs par an, et mme davantage, pour une
fantaisie qui vous passe par la tte, car vous ne savez pas dans quelles
dpenses vous jetterait cette belle manie de charit qui vous prend si
subitement... Mais, tenez, je suis fou de vous rpondre, seulement.

--Si la question d'argent vous proccupe, mon ami, ne vous en
embarrassez pas; j'conomiserai sur ce que vous me donnez par mois,
et...

--Mais je n'entends pas cela du tout, ma chre amie; je veux que vous
soyez mise avec l'lgance que comportent notre fortune et notre
position. Voyons franchement: croyez-vous que pour vous laisser
enseigner l'A, B, C, D,  des marmots, ou pour vous donner l'agrment de
fournir des drogues  des vieilles femmes, je souffrirai que vous soyez
mise avec une mesquinerie ridicule? Allons donc... ma chre Mathilde...
je veux qu'on dise que madame de Lancry est une des femmes les plus
lgantes de Paris; vous tes un de mes luxes les plus charmants...

Il y avait tant d'gosme, tant de scheresse dans les objections que me
fit mon mari, il y avait si peu de piti pour le pieux et noble
sentiment auquel j'obissais, que j'en fus indigne.

Pour la premire fois aussi, je songeai qu'aprs tout j'tais chez moi,
dans la maison de mon pre, et que sans injustice je pouvais vouloir
dpenser en bonnes oeuvres une partie bien minime de cette fortune que
mon mari dissipait en prodigalits.

Je rpondis donc  M. de Lancry aprs un assez long silence:

--Vous m'excuserez de ne pouvoir pas partager votre opinion au sujet de
cette cole et de...

Gontran frappa du pied avec colre, ne me laissa pas continuer et
s'cria:

--Comment, encore! comment! aprs tout ce que je vous ai dit! Ah !
vous avez donc dcidment jur de me mettre hors de moi? vous ne m'avez
donc pas entendu? je vous dis que je ne le veux pas, que je ne le veux
pas!... Combien de fois faudra-t-il vous le rpter?

Je ne pus me contenir davantage, et je m'criai:--Eh bien! moi... je le
veux.

--Vous le voulez! voil du nouveau. Dieu me pardonne, vous dites vous le
voulez, je crois.

--Oui, car je me lasse  la fin de souffrir et de me rsigner toujours.
Ce langage est nouveau. Il vous tonne, je le conois, Gontran; mais
cette fois je ne cderai pas; ce que je demande est juste et
raisonnable, et je l'obtiendrai.

--Ah! ah!... vous! vous l'obtiendrez? et comment cela, s'il vous plat?
Voyons, par quel moyen? A qui vous adresserez-vous pour me forcer 
faire ce que je ne veux pas faire? Voyons, rpondez... Avant d'en venir
 ces extrmits,  ces menaces, vous vous tes sans doute assure des
moyens d'arriver  vos fins; encore une fois, rpondez donc!

J'tais atterre... je ne trouvais pas un mot  dire  mon mari...
Non-seulement une lutte contre lui m'pouvantait, mais elle me
paraissait impossible. Mon instinct me disait que la loi, que les usages
donnaient raison  M. de Lancry contre moi.

Avant que de renoncer  cet espoir, je voulus tenter un dernier effort,
en m'adressant au coeur,  la gnrosit de Gontran.

--Sans doute, je ne puis pas vous forcer  faire ce que je dsire, mon
ami, mais je puis vous le demander comme une grce... N'interprtez pas
mal les paroles que je vais vous dire, mais votre refus me force  vous
parler ainsi; et j'ajoutai, je l'avoue, en tremblant et rougissant de
honte:--Cette maison appartenait  mon pre, et...

--Si c'est une manire indirecte de me faire sentir que vous m'avez
apport une grande partie de la fortune dont nous jouissons,--rpondit
M. de Lancry avec le plus grand sang froid,--le reproche est dlicat et
de bon got assurment; mais il m'affecte peu. Depuis longtemps je
l'attendais, cela devait arriver un jour ou un autre, c'est le refrain
habituel des femmes, lorsqu'un mari prudent et ferme s'oppose  leurs
fantaisies. Eh bien! madame, que cette maison ait ou non appartenu 
votre pre; que la fortune dont nous jouissons soit venue de votre ct
et non pas du mien, il n'importe; une fois pour toutes, rappelez-vous
bien que nous sommes maris, de telle sorte que vous m'avez donn des
pouvoirs tels, qu' moi seul, vous entendez,  moi seul, appartiennent
l'emploi et la gestion de ces biens; moi seul j'autorise ou non les
dpenses que vous voulez faire; je vous demande mille pardons d'entrer
dans ces dtails de mnage, mais j'espre que ce sera bien entendu une
fois pour toutes; cela vous vitera  vous le dsagrment de demander
dsormais des choses impossibles, et  moi le dsagrment de vous les
refuser. En vrit, si l'on n'y mettait pas ordre, vous feriez un joli
emploi de vos biens... Il y a six mois, c'tait une maison que vous
vouliez acheter  Chantilly, sous le prtexte que nous y avions pass
quelques jours heureux.

--Ah! Gontran, m'criai-je, ne pouvant contenir plus longtemps mes
larmes, tenez, c'est affreux; vous tes devenu impitoyable! Au moins
autrefois,  vos durets succdaient parfois des retours de tendresse
et de bont, au moins vous aviez piti du mal que vous me faisiez...
Mais maintenant, rien, rien, pas un seul mot de consolation... Hlas! je
le comprends, autrefois vous tiez malheureux, l'avenir vous inquitait;
vous aussi vous saviez alors ce que c'tait que le chagrin, cela vous
rendait meilleur.

--Des reproches, toujours des reproches!--dit Gontran en levant les yeux
au ciel.

Sa voix me parut moins menaante, j'esprais l'avoir touch.

--Gontran,--m'criai-je,--peut-tre mes reproches sont amers...
Pourtant, soyez juste;  part ces jours de bonheur rapides, dites...
dites... n'ai-je pus t la plus malheureuse des femmes?... Songez  mon
enfance,  ma jeunesse si triste et si pnible. Tenez, je ne vous
demande qu'une chose: oubliez ce que je vous suis, considrez-moi
seulement comme une trangre, et dites, l, dites... si je ne fais pas
piti.

Et je tombai assise dans un fauteuil, en cachant ma tte dans mes mains,
ne pouvant plus trouver une parole.

--Allons, voyons, calmez-vous,--me dit M. de Lancry en s'approchant et
en s'asseyant  ct de moi.--Vous tes une petite folle, vous avez un
caractre si exalt, que vous vous exagrez tout en noir... Parce que
par intrt pour vous je refuse de sanctionner vos projets bizarres...
allons... gnreux si vous voulez... mais inexcutables... vous vous
emportez... vous mettez les choses au pis.

--Mon Dieu, si vous saviez par suite de quelles penses j'en suis venue
 dsirer fonder cette bonne oeuvre,--dis-je  Gontran,--vous
comprendriez mon insistance  ce sujet.

--Je comprends tout, ma chre amie. Mais voyons, parlons raison. Vous
allez dpenser beaucoup d'argent pour tablir votre cole et votre
hospice... C'est une noble et pieuse distraction que vous voulez vous
donner, rien de mieux; mais est-il sage, est-il mme humain d'accoutumer
de pauvres gens  jouir de bienfaits qui peuvent tre trs-phmres?

--Je vous assure, mon ami, que je ne me lasserais jamais de faire le
bien.

--Il y a mille circonstances pourtant o cela pourrait vous devenir
impossible. Ainsi, par exemple, pour ne vous en citer qu'une, il n'y
aurait rien d'tonnant  ce que je vendisse cette terre un jour ou un
autre.

--Vendre cette terre... mon Dieu! Et pourquoi cela?

--Elle vaut plus d'un million et ne me rapporte pas vingt mille livres
de rente net d'impts et de rparations; l'habitation est incommode, les
terres sont divises; somme toute, c'est un sjour trs-maussade; eh
bien! en vendant Maran un million et en plaant l'argent sur l'tat ou
sur la banque de France, cela nous ferait cinquante mille livres de
rente, au lieu du vingt  peine que rapporte cette terre.

--Vendre Maran! mais vous n'y pensez pas... ce domaine est dans notre
famille depuis si longtemps, ma mre l'a habit, je...

--Tous ces avantages chimriques ne valent pas le sacrifice de trente
mille livres de rente, convenez-en.

--Mais qu'avons-nous besoin de tant d'argent? ne pouvons-nous pas vivre
avec ce que nous possdons dj?

--Enfant... dit Gontran avec une compassion railleuse,--vous n'entendez
rien aux affaires; on n'a jamais trop de revenus; vous ne savez ce que
cote une maison, et d'ailleurs je veux que cet hiver  Paris nous
recevions beaucoup et avec magnificence; je tiens  prouver que la
rvolution de juillet ne nous a pas abattus comme on le croit.

--Mais srieusement, mon ami, vous ne songez pas  vendre Maran? Je vous
supplie en grce, ne faites pas cela; je suis dj attache  cet
endroit...

--C'est pour cela qu'il vaudra mieux nous en dfaire avant que vous y
soyez attache davantage.

--Mais, mon ami, je ne voudrais pas...

--Allons-nous encore recommencer nos querelles? coutez donc la
raison... Combien de fois faut-il vous dire que la loi me donne
absolument, vous entendez, absolument, la gestion de vos biens; que je
puis vendre, acheter, placer comme bon me semble; si je crois utile 
nos intrts de vendre cette terre, je la vendrai... et je suis
tellement prs d'avoir cette conviction-l, que je ne puis consentir 
vous laisser fonder ici des tablissements de bienfaisance qui
pourraient avoir  peine six mois d'avenir... Ceci est bien entendu. Je
vous quitte; je vais voir comment mes chiens d'arrt ont mang, car
j'ai fait une chasse rude aujourd'hui.

Et M. de Lancry me laissa seule.




CHAPITRE XIV.

EMMA.


Ce que m'avait dit mon mari touchant son intention de vendre Maran et
d'augmenter ses dpenses m'effrayait, je sentais que je ne pouvais en
rien combattre sa volont. Je me souvins des avertissements de madame de
Richeville et de M. de Mortagne  propos de la prodigalit de M. de
Lancry; je frmis en songeant que notre fortune tait compltement  sa
merci. Son refus de m'accorder ce que je lui demandais pour fonder un
asile de charit me navra, mais je ne me dcourageai pas; ne pouvant
faire le bien sur une aussi grande chelle, je rsolus de secourir de
mon mieux les infortuns que je rencontrerais, de chercher dans
l'accomplissement de ces pieux devoirs une distraction  mes chagrins.

Ma pauvre Blondeau me servit merveilleusement; grce aux renseignements
qu'elle me donna, je pus soulager quelques souffrances. Dieu me
rcompensa; au lieu d'tre amre et poignante, ma tristesse devint
mlancolique et contemplative. Je gotais une sorte de calme, de repos;
je me consolais des manires brusques ou de l'indiffrence de mon mari
en songeant aux larmes que m'avaient mrites quelques bienfaits. Je me
plaisais  associer Gontran  ces charits. Je donnais toujours en son
nom, et j'prouvais une touchante motion  nous entendre confondre dans
une bndiction commune.

Plusieurs jours se passrent ainsi; mon mari menait toujours la mme vie
et ne semblait pas s'apercevoir du changement qui s'tait opr en moi;
il me dit seulement une fois:--Je vois avec plaisir que vous avez
renonc  vos folies; vous avez eu raison: plus j'examine cette terre,
plus je suis convaincu de faire une excellente affaire en nous en
dbarrassant.

J'avais acquis assez d'exprience du caractre de Gontran pour ne plus
essayer de lutter contre sa volont, lorsque je savais que je ne
possdais aucun moyen pour l'en faire changer. Je ne rpondis rien autre
chose, sinon qu'il tait le matre d'agir comme bon lui semblerait; mais
j'crivis  M. de Mortagne pour le prvenir de cette rsolution, et lui
demander si je pouvais m'y opposer. Depuis deux mois environ, nous
avions quitt Ursule. Un matin, aprs le dpart de mon mari pour la
chasse, je reus par la poste une lettre de Rouvray. M. Scherin
m'annonait que, fidle  la promesse qu'elle m'avait faite, Ursule
arriverait trs-prochainement avec lui  Maran, afin d'y passer quelque
temps auprs de nous. Sa fabrique allait  merveille, et son premier
commis le remplacerait parfaitement pendant son absence. M. Scherin
n'avait pas voulu laisser  Ursule le plaisir de m'crire et de me
causer cette surprise, me disait-il. Quelques mots de ma cousine,
ajouts en post-scriptum au bas de la lettre, rptaient ce que disait
son mari  ce sujet.

Par deux fois je relus cette lettre; je n'en pouvais croire mes yeux.
Rien pourtant n'tait plus naturel en apparence; vingt fois nous tions
convenus avec Ursule qu'elle viendrait passer quelque temps avec moi;
mais alors je la croyais encore mon amie, ma soeur.

Je me rappelai les quelques mots que j'avais surpris pendant la
conversation d'Ursule et de Gontran, et qui avaient si vivement excit
ma jalousie.

Je frmis en songeant que ma cousine, habitant avec nous, verrait mon
mari chaque jour. Je me persuadai qu'elle tait convenue de ce voyage 
Maran avec Gontran. Mon premier mouvement fut d'crire  madame Scherin
que nous allions quitter notre terre, et que nous ne pouvions la
recevoir. Mais je n'osai pas prendre cette dtermination sans en
prvenir mon mari. Je me rsignai  attendre son retour de la chasse.

Hlas!  ces nouveaux ressentiments de jalousie je regrettai les deux
mois que je venais de passer. Les chagrins qui les avaient assombris
n'taient rien auprs de ceux qui me seraient rservs, je n'en doutais
pas, si ma cousine venait  Maran.

Au milieu de ces proccupations, j'entendis tout  coup un bruit de
chevaux de poste; une voiture entra dans la cour du chteau. Pendant
qu'Ursule, pour m'ter tome occasion de refus, avait peut-tre voulu
arriver en mme temps que sa lettre, je courus  ma croise... Quel fut
mon tonnement! je vis madame de Richeville descendre de voiture avec
une jeune fille que je ne connaissais pas!

Pour la premire fois, l'aspect de la duchesse me fit du bien: il me
sembla que le ciel m'envoyait une amie au moment o elle m'tait le plus
ncessaire. L'exprience m'avait prouv qu'en venant autrefois m'avertir
des dfauts de Gontran, elle avait voulu me rendre un immense service.
Je pensai que, dans la position difficile o me mettait la prochaine
arrive d'Ursule, les conseils de l'amie de M. de Mortagne pouvaient
m'tre d'un grand secours. J'allais sortir du salon pour descendre
au-devant de madame de Richeville, lorsque celle-ci entra.

Je la trouvai si change, depuis environ trois mois que je ne l'avais
vue, que je ne pus rprimer un mouvement d'tonnement. Elle s'en
aperut, et me dit avec son charmant et doux sourire:

--Vous me reconnaissez  peine, n'est-ce pas? Oh! c'est que j'ai bien
souffert. Mais parlons de vous, de vous,--me dit-elle en me prenant mes
deux mains dans les siennes;--Maran n'tait pas trs-loign de ma
route, j'ai fait un dtour pour vous voir en passant... Et M. de Lancry,
o est-il?

--A la chasse, madame, pour toute la journe, dis-je  madame de
Richeville.

Sans doute  l'accent, au regard qui accompagnrent ces paroles, la
duchesse devina que j'tais heureuse de cette occasion de m'entretenir
longtemps avec elle, et que j'avais quelque pnible confidence  lui
faire; elle secoua tristement la tte et me regarda avec une expression
de touchant intrt. Mais, rflchissant qu'elle n'tait pas seule, elle
me dit en me montrant la jeune personne qui l'accompagnait:

--Permettez-moi de vous prsenter mademoiselle Emma du Lostanges...
ma... parente, ajouta madame de Richeville aprs un moment d'hsitation.

Je n'avais pas encore attentivement examin cette jeune fille. Je restai
frappe d'admiration. Quoiqu'elle et quatorze ans  peine, elle
paraissait en avoir seize  cause de sa taille svelte, lgante et
leve. L'azur de ses grands veux bleus tait, pour ainsi dire, limpide
et transparent; son nez fin et droit, sa petite bouche vermeille,
taient d'une perfection rare; son front d'ivoire et ses joues d'une
blancheur rose taient encadrs de bandeaux d'admirables cheveux blonds
cendrs, lgrement onduls, et si pais, malgr leur finesse, qu'ils
formaient derrire la tte d'Emma une norme tresse plusieurs fois
roule sur elle-mme.

Cette ravissante figure, d'un ovale un peu allong, ralisait l'idal de
la beaut antique. Malgr l'extrme jeunesse de mademoiselle de
Lostanges, ses traits, son ensemble, son maintien, lui donnaient une
apparence de candeur srieuse, de gravit douce, de srnit noble, qui
imposait et charmait  la fois. Son regard, surtout, avait une
expression de mansutude anglique qui, malgr moi, me fit venir les
larmes aux yeux...

Hlas! hlas!... pauvre Emma! mes tristes pressentiments ne me
trompaient pas... Ces tres si compltement dous qu'on les croirait
d'une essence suprieure  la ntre, ont seuls de ces regards qui
refltent, pour ainsi dire  l'avance, les joies clestes au sein
desquelles ils sont quelquefois trop tt ravis. Dieu ne laisse pas
longtemps ses anges parmi les hommes.

Emma... Emma, mon amie. O toi, ma vritable soeur, tu me vois, tu
m'entends. O toi qui as pass comme une apparition divine et sainte dans
la vie de ceux qui t'ont chrie................

       *       *       *       *       *

Je fus si frappe de la beaut de mademoiselle de Lostanges, qu'en me
retournant vers madame de Richeville, je ne pus m'empcher de lui dire 
demi-voix:

--Mon Dieu! qu'elle est belle! qu'elle est belle! Emma m'entendit,
baissa ses longs cils; son jeune et frais visage devint d'un rose vif.

--N'est-ce pas?--me rpondit involontairement madame de Richeville avec
une exclamation de fiert radieuse. Puis elle me regarda d'un air
inquiet, sa figure ple et amaigrie se couvrit aussitt de rougeur.
Aprs quelques moments de silence, elle me dit:

--Votre excellente Blondeau est-elle ici?

--Oui, sans doute.

--Eh bien! voulez-vous tre assez bonne pour la faire demander; je
dsirerais causer avec vous; pendant ce temps-l je lui confierai Emma
pour qu'elle lui fasse voir votre parc, qu'on dit charmant.

Je sonnai, j'envoyai chercher Blondeau; elle emmena bientt mademoiselle
de Lostanges, que madame de Richeville ne put laisser partir sans la
baiser au front.

--Ah! pauvre malheureuse enfant!--s'cria madame de Richeville lorsque
nous fmes seules...--j'ai tout appris; votre mari devait de l'argent 
cet infme Lugarto, celui-ci a abus de la dpendance o se trouvait M.
de Lancry  son gard pour vous compromettre affreusement; il y a eu un
duel... o ce misrable a t bless...

Ces mots de madame de Richeville me prouvrent qu'elle ne savait rien,
ni de la honteuse action de Gontran, ni des scnes de la maison isole.
Je fus heureuse de la discrtion de M. de Mortagne. Il m'et t pnible
d'avoir  rougir de mon mari.

--En effet, madame, M. Lugarto nous a fait autant de mal qu'il a pu;
mais, Dieu merci, il est hors de France  cette heure... Mais,
vous-mme, n'avez-vous pas  vous en plaindre aussi?

--Il m'a fait connatre la plus grande douleur que j'aie ressentie de ma
vie.

--Madame, pardon... pardon... L'intrt que vous me portiez a peut-tre
t la cause de sa haine contre vous?

--Pourquoi vous le nier, pauvre enfant?... cela est vrai... il
connaissait la vive amiti qui m'attachait  M. de Mortagne et
ncessairement  vous. Il a voulu m'loigner, et vous priver ainsi d'une
amie au moment ou vous aviez surtout besoin d'elle.

--Et vous m'avez accuse peut-tre... moi, la cause involontaire de vos
chagrins...

--Non, non, Mathilde; hlas! j'tais si malheureuse, que je me suis au
contraire reproch depuis de n'avoir que bien rarement song  vous au
milieu du malheur qui me frappait... Vous le voyez, Mathilde, je ne suis
plus que l'ombre de moi-mme... J'ai tant souffert, tant pleur!

--Je n'ose vous demander... ce qui a caus ce chagrin affreux.

--coutez, Mathilde... Puisse cette marque de confiance entire que je
vais vous donner... provoquer la vtre... A votre pleur...  votre
triste et douloureux sourire... je le vois, Mathilde... Mathilde... vous
n'tes pas heureuse.

Je me tus; une larme roula sur ma joue.

Madame de Richeville joignit les mains avec force, leva les yeux au
ciel, et me regarda en secouant la tte, comme pour me dire: Hlas! ne
vous avais-je pas prvenue?

Aprs quelques moments de silence, elle reprit:

--Tenez, il y a en vous, pauvre enfant, je ne sais quel charme touchant
qui inspire une confiance extrme... Avant votre mariage, je vous ai
fait un bien pnible aveu... dans l'espoir que cette confession, si
humiliante qu'elle ft pour moi, servirait pour ainsi dire de garantie
aux conseils, aux avis que je venais vous donner... Il est arriv ce qui
devait arriver, Mathilde... Votre coeur tait passionnment pris...
vous ne m'avez pas crue... vous ne pouviez pas me croire. Ceci n'est pas
un reproche; au contraire, c'est une excuse que je donne  un
aveuglement que j'ai moi-mme partag. En vous confiant ce que je vais
vous confier, Mathilde... j'espre cette fois tre plus heureuse... Vous
ne me cacherez pas vos chagrins... je pourrai vous tre utile.

--Ah! madame... combien autrefois j'ai t coupable, cruelle envers
vous,--m'criai-je, mue des paroles de madame de Richeville.

Elle me dit:

--Cruelle pour moi... non... mais pour vous-mme, malheureuse enfant...
Allons, courage, ne dsesprez pas. Vous le voyez... maintenant c'est
moi qui vous console, qui vous fais esprer...

--Esprer!--dis-je en soupirant.

La duchesse prit tendrement mes mains dans les siennes.

--Oui, esprer... mes conseils vous en donneront le droit; mais, pour
que ces conseils soient efficaces, il faut que je sache tout.. Je
commence... mon exemple vous dcidera.

--N'en doutez pas, madame. Tout  l'heure, en vous voyant arriver, je
remerciai Dieu de m'envoyer... une amie... Puis-je le dire?

--Oui, oh! oui, dites-le, dites une mre... car le chagrin m'a bien
vieillie, et mon coeur vous est plus tendrement dvou que jamais...
coutez-moi donc... A cette matine dansante de l'ambassadeur
d'Angleterre, M. Lugarto me dit ces mots: _Y a-t-il longtemps que
mademoiselle Albin est alle au village de Bory, chez le fermier Anselme
en Anjou?_ Vous expliquer comment cet homme avait dcouvert un secret de
la dernire importance pour moi..., cela m'est impossible;  cette
rvlation imprvue je restai stupfaite. M. Lugarto me demanda une
entrevue pour le lendemain. Je la lui accordai; j'avais hte de savoir
jusqu' quel point cet homme tait instruit d'un secret que je croyais
bien gard. M. Lugarto vint. _Vous faites lever une jeune fille sous le
nom d'Emma de Lostanges_,--me dit-il.--Cela tait vrai... Je plis...
_Mademoiselle Albin est charge de son ducation_. Cela tait encore
vrai... _Cette jeune fille est depuis un mois  la campagne, en Anjou,
chez le fermier Anselme_. Cela tait encore vrai... _Je sais quelle est
la mre... quel est le pre de cette jeune fille_,--ajouta-t-il;--puis,
aprs avoir un instant joui de mon effroi, il ajouta lentement ces
dernires paroles avec une expression de triomphe infernal:--_Cette
jeune fille est  la mort depuis trois jours...  cette heure elle
n'existe peut-tre plus_. Puis il sortit en disant:--_Je traiterai
toujours comme mes ennemis acharnes ceux qui sont les amis de Mortagne,
de Rochegune ou de Mathilde. Maintenant que je sais le mystre de la
naissance d'Emma, vous savez comment je me vengerai, qu'elle meure ou
qu'elle vive, ce qui n'est gure probable_... Mon premier cri, en
sortant de l'espce d'anantissement o m'avait jete cette rvlation,
fut pour demander des chevaux... Je partis pour l'Anjou le soir mme. Ce
dmon ne m'avait pas trompe, Emma tait mourante.

--Grand Dieu! madame!

--M. Lugarto avait su par mademoiselle Albin, misrable crature qu'il
avait gagne  prix d'or; il avait su, dis-je, l'tat dsespr de
cette malheureuse Emma, et s'tait servi de cette affreuse nouvelle pour
m'loigner de Paris; je pouvais nuire  ses perfides projets sur vous,
et ma prsence auprs d'Emma devait servir de preuve  ses
dnonciations. Ses perfidies avaient t bien calcules; je pleurais au
chevet d'Emma presqu' l'agonie; mon mari arriva. Nous tions tacitement
spars depuis plusieurs annes; la conduite de M. de Richeville, dans
cette occasion, le fera connatre.--Cette fille est  vous? me dit-il.
Hlas! au moment de voir descendre cet ange au tombeau, moi... brise
par le dsespoir, par le remords d'une faute que le ciel punissait d'un
si terrible chtiment, je n'osais pas, je ne voulais pas mentir.

--Comment,--m'criai-je en interrompant madame de Richeville,--Emma!...

--Emma est ma fille,--rpondit la duchesse, en baissant les yeux avec
confusion.

Je ne pus retenir un mouvement que madame de Richeville prit pour un
reproche; elle se hta d'ajouter:

--Oh! ne me condamnez pas avant de m'avoir entendue... Sans doute je fus
coupable, bien coupable... mais si vous saviez... je vous dirai tout, et
vous me plaindrez, j'en suis sre. Aprs cet aveu, M. de Richeville me
dit, au chevet de cette enfant expirante: J'ai dissip toute ma
fortune, il vous reste cent mille livres de rente, donnez-moi un
million, ou sinon je vous intente un procs en sparation, je fais un
scandale horrible; j'ai toutes les lettres qui prouvent que mademoiselle
de Lostanges est votre fille, qu'elle est ne pendant mon voyage
d'Italie... Ce n'est pas tout, j'ai aussi toutes les lettres que vous
avez crites  M. de Lancry...

--Ah! madame,--m'criai-je en rougissant,--c'est M. Lugarto seul qui,
abusant de son influence sur mon mari, l'aura forc de lui remettre ces
lettres.

--Je n'en doute pas; je crois M. de Lancry incapable d'avoir commis
volontairement une telle infamie... Que vous dirai-je, Mathilde?
perdue,  moiti folle de douleur, pouvante de l'clat d'un procs
qui me dshonorait, d'un procs qui allait livrer aux sarcasmes du monde
une mmoire sacre pour moi... celle du pre d'Emma...

--Il n'existe plus, madame?

--Non, depuis six ans... Il est mort,--dit madame de Richeville en
portant ses mains  son front avec une douloureuse motion. Elle reprit:

--En prsence de tant de raisons qui me faisaient redouter le scandale
dont me menaait M. de Richeville si je n'excutais pas ses volonts, je
consentis  tout.. En homme de prvoyance,--ajouta la duchesse avec un
sourire amer,--mon mari avait amen un de ses gens d'affaires; les actes
taient prpars. L, prs du lit de ma fille, je signai l'abandon de la
moiti de ma fortune. En change de cette donation, les lettres de M. de
Lancry, celles qui se rattachaient  la naissance d'Emma, me furent
rendues; grce au ciel, maintenant mon mari se trouve dsarm contre
moi.

--Oh! cela est bien misrable!--m'criai-je;--prs d'un lit de mort...
venir imposer de telles conditions!

--A cette heure, Mathilde,--me dit la duchesse de Richeville,--je vous
ai fait l'aveu des deux seules fautes que j'aie jamais commises... on
m'a prt bien des aventures, et pourtant, devant ce Dieu souverainement
bon qui m'a rendu ma fille... je vous le jure, Mathilde... jamais je
n'ai justifi les calomnies dont on m'a accable. Je ne prtends pas
nier mes torts, ils sont immenses... Mais si vous saviez que, marie 
seize ans  peine...  M. de Richeville, je fus, aprs quelques mois
d'union, ddaigneusement, brutalement sacrifie, et  quelles cratures,
mon Dieu! Pendant quatre ans, les succs que j'avais dans le monde
suffirent pour me consoler du dlaissement de mon mari; pendant ces
quatre ans d'ivresse, ou plutt d'tourdissement, mon coeur sommeilla;
je n'aimai personne, mais je ne connus pas un moment d'ennui; peu  peu
je me lassai de ces ftes, de cette existence vide et bruyante. Mon mari
tait parti pour l'Italie, o il resta deux ans; j'tais seule, libre;
une mlancolie profonde s'empara de moi. Pour la premire fois, les
joies du monde ne me suffisaient plus. Que vous dirai-je, Mathilde... 
cette poque, je rencontrai dans le monde le pre d'Emma. Longtemps
combattu, un amour violent me fit oublier mes devoirs. Si une faute
pouvait tre excuse, ennoblie par la valeur de celui qui vous la fait
commettre, mon amour tait excusable; celui que j'aimais runissait les
qualits, les charmes les plus rares. Cette passion profonde et partage
dura six ans, presque inconnue au monde, car je passai la plus grande
partie de ce temps dans une de mes terres. La mort frappa celui que
j'avais tant aim. Aprs ce coup affreux, je passai plusieurs annes
dans des alternatives tranges, tantt restant des mois entiers accable
par le dsespoir, tantt, voulant lutter contre le chagrin qui me
dvorait, je me livrais avec ardeur  tous les plaisirs; j'accueillais
avec une sorte de coquetterie distraite, innocente, je vous le jure,
mais mille fois plus compromettante que bien des fautes,
j'accueillais,--dis-je,--tous les hommages, tous les voeux... car mon
coeur restait toujours froid et mort aux motions de l'amour, et puis,
lorsque ces hommes dont j'avais agr si indiffremment les soins se
croyaient aims, me demandaient quelque preuve d'affection srieuse, je
les comprenais  peine, je croyais sortir d'un songe, leurs prtentions
m'indignaient. Leur dpit, leur haine de se voir tromps dans des
esprances que j'avais malheureusement encourages, fomentaient
d'abominables calomnies dont j'tais victime, et auxquelles vous avez
entendu mademoiselle de Maran faire de si cruelles allusions... Alors,
me voyant injustement attaque, indigne de la mchancet du monde, je
cherchais un refuge dans la prire; ne pouvant rien prouver sans
exagration, je me vouais aux austrits les plus rigoureuses, je me
couvrais d'un cilice, je vivais des mois entiers dans la plus profonde
solitude; mais en vain je demandais  Dieu le repos, Dieu ne m'entendait
pas, il voyait de l'impit dans ces prires dsespres, violentes,
dans ces vellits de religion auxquelles je ne me livrais que par
accs et comme pour me venger des mdisances que ma lgret avait
provoques. Aprs tant de luttes, aprs tant d'amres dceptions, je
voulus chercher une dernire consolation dans l'amour, ou plutt
j'esprai de faire revivre le pass, ce pass qui m'avait t si cher.
Hlas! ce fut l ma plus grande faute, j'ai follement cru qu'on pouvait
aimer deux fois. Au lieu de conserver dans mon coeur un souvenir
prcieux et sacr, j'ai blasphm ce premier et unique amour!...
Parodiant ses lans, ses dvouements, ses enthousiasmes, j'aimai ou
plutt je crus aimer M. de Lancry; je m'aperus bientt de mon erreur,
je versai des larmes amres sur cette nouvelle faute, si vaine pour mon
bonheur. Je ne veux pas justifier l'odieuse conduite de M. de Lancry 
mon gard, Mathilde, mais peut-tre s'aperut-il de la tideur de mon
affection, quoique je fusse pour lui d'un dvouement sans bornes; chaque
jour je reconnaissais avec une tristesse navrante que l'on n'aime qu'une
fois; lors mme qu'un second amour aurait la vivacit du premier, il ne
serait toujours qu'une redite, qu'un reflet, qu'un cho. Aprs ma
rupture avec M. de Lancry, dernire et fatale preuve, je revins dans le
monde sans intrt, pensant continuellement  ma fille, que les
convenances ne me permettaient pas d'avoir prs de moi; alors j'appris
la maladie d'Emma; une femme dans laquelle j'avais toute crance,
mademoiselle Albin, que j'avais donne pour gouvernante  ma fille, fut
corrompue par les offres de M. Lugarto.

--Quelles infamies!

--Elle lui vendit la correspondance que j'avais toujours entretenue
avec elle, ainsi que toute les pices qui se rattachaient  la naissance
d'Emma, et que je lui avais confies, les frquents voyages de M. de
Mortagne n'ayant pas permis  cet excellent ami de se charger de ce
dpt. Lorsque mon mari m'eut arrach une dernire concession, au chevet
de ma fille mourante, je fis voeu, si Dieu daignait la rendre  la
vie, d'abandonner  jamais le monde et de passer la fin de mes jours
dans une retraite qui aurait tous les caractres de la vie religieuse.
Dieu eut piti de moi, il a sauv Emma: depuis ce voeu, je ne puis
vous dire le calme dont je jouis... Mon existence va dsormais se passer
entre ma fille et l'exercice de cette religion dont je commence 
comprendre la douceur infinie... Je suis si heureuse de cet avenir,
Mathilde, si heureuse, que je tremble que quelque nouveau malheur ne
vienne le briser... Voyez-vous, j'ai t trop coupable pour avoir droit
 une pareille flicit,--ajouta madame de Richeville avec un profond
soupir.

--Ah! ne croyez pas cela, madame, Dieu pardonne tant au repentir!

--Qu'il vous entende, Mathilde!

--Eh! o allez-vous  cette heure, madame?

--A Paris; je me retirerai au couvent du Sacr-Coeur, o je vais mener
Emma. Elle passera pour une orpheline de mes parentes. La suprieure du
couvent m'abandonne un petit appartement dans cette sainte maison; c'est
l o je vivrai dsormais. Lorsque Emma sera en ge d'tre marie, je
prierai M. de Mortagne, vous, Mathilde, vous qui connatrez le triste
secret de sa naissance, de chercher un homme assez gnreux pour ne pas
rendre cette pauvre enfant responsable de la faute de sa mre. Je lui
abandonnerai le reste de ma fortune,  la rserve d'une modique pension;
je consacrerai ma vie dsormais  l'expiation de mes erreurs, et Dieu
exaucera peut-tre... les voeux que je ferai pour le bonheur de ma
fille.

Il y avait dans les paroles, dans l'aveu de madame de Richeville, tant
de simplicit, elle annonait une rsolution si ferme et si sincre, que
j'en fus profondment mue.

J'tais aussi touche de la voir, elle si belle, si jeune encore, car
elle avait au plus trente-quatre ou trente-cinq ans, se dvouer  une
retraite profonde et renoncer au monde, o elle pouvait encore briller
de tant d'avantages.

--Ah! madame,--lui dis-je,--comment Dieu ne vous prendrait-il pas en
piti et en grce?

--Il a dj t si misricordieux en me rendant ma fille, en la douant
si bien, car vous n'avez pas d'ide des qualits adorables de cette
enfant; si vous saviez quel coeur, quelle me, quel esprit enchanteur!
Non, l'amour maternel ne m'aveugle pas...--dit la duchesse, sans pouvoir
retenir ses larmes,--il est impossible de rencontrer plus de bont,
jointe  plus de noblesse,  plus de droiture; et puis une sensibilit
si expansive, si vraie... Tenez, son me se lit dans son regard
anglique, et puis... mais, pardon... pardon, Mathilde, excusez une
pauvre mre; mais je trouve si rarement l'occasion de dire _ma fille_,
que j'abuse...

--Ah! pouvez-vous le croire, madame? pensez-vous que je ne sente pas
combien la contrainte que vous vous imposez doit vous tre pnible?

--Oui... oh! oui... bien pnible, Mathilde, surtout lorsque je suis
seule avec Emma; quoique je l'accable de tendresse, quoiqu'elle m'aime
tendrement, hlas! elle ne sait pas... elle ne saura jamais que je suis
sa mre... Il me semble que si elle le savait elle m'aimerait autrement;
il me semble que sa voix aurait un autre accent, ses yeux un autre
regard; je ne suis pour elle qu'une parente trangre qu'elle a vue bien
rarement. Que serait-ce donc si elle savait que je suis sa mre...
Quelquefois je suis sur le point de lui tout avouer, mais la honte me
retient... Jamais je ne m'exposerai  rougir devant cet ange. Mais
encore pardon, Mathilde, de tant vous parler de moi... Maintenant vous
savez ma vie, vous imiterez ma confiance... Maintenant, Mathilde,
parlons de vous... je vous en supplie... ne me cachez rien...
Croyez-moi, l'exprience du malheur mrit la raison, mes conseils
pourront vous tre utiles.

Aprs un moment d'hsitation, je racontai  madame de Richeville tous
les motifs que j'avais d'tre jalouse d'Ursule, mes soupons sur sa
liaison avec M. Chopinelle, ce que j'avais surpris de son entretien avec
mon mari, et enfin mon apprhension de l'arrive prochaine de ma
cousine.

Madame de Richeville me dit:

--Mathilde, vous aimez toujours passionnment votre mari... tant mieux,
c'est une sainte et noble chose qu'un amour comme le vtre; sans doute
on souffre, mais le coeur est plein, et cette ardeur fivreuse et
inquite vaut mieux que le vide et le nant. Votre cousine me parat
trs-dangereuse. Autrefois mademoiselle de Maran vous exaltait toujours
aux dpens d'Ursule avec une mchancet profondment calcule. Elle
savait que les femmes de ce caractre n'oublient rien, que chez elles
les blessures de l'orgueil sont incurables. Ursule voudra se venger sur
vous des humiliations de son enfance, des ridicules de son mari, des
ridicules de son premier amant... La fatalit a voulu que vous fussiez
tmoin de bien des scnes dont elle rougit; elle ne l'oubliera jamais...
Regardez-la donc comme votre plus mortelle ennemie. Vous avez t
parfaite pour elle: les mchants ne pardonnent pas le bien qu'on leur a
fait.

--Elle va pourtant venir encore me protester de son hypocrite amiti!
Jamais! oh! jamais je ne le souffrirai.

--Mathilde, vous connaissez le caractre intraitable de votre mari; s'il
veut que vous receviez votre cousine, vous serez oblige de lui obir.

--Oh! jamais, jamais.

--Pauvre enfant, que ferez-vous?

--Je supplierai Gontran, il verra mes larmes, il aura piti de moi, car,
j'en suis sre, si elle vient ici, je tomberai malade.

--M. de Lancry n'aura pas de piti, Mathilde, car je crois comme vous
que peut-tre ce voyage a t convenu entre lui et Ursule.

--Vous croyez donc qu'il l'aime?

--Comme il peut aimer... D'aprs ce que vous m'avez dit, je ne doute pas
que votre cousine n'ait t pour lui d'une coquetterie brusque et
provoquante... Leur intelligence se sera tablie sur-le-champ; sans le
hasard qui vous a permis de surprendre quelques mots de leur entretien,
vos soupons n'eussent pas t veills.

--Mais que faire, mon Dieu! que faire? Une fois ma cousine ici, madame,
mon malheur sera certain; Gontran n'aura de soins que pour elle, ma vie
sera un supplice de tous les instants.

--Ne croyez pas cela, au contraire. Si vous suivez mes avis, Ursule ne
restera que quelques jours chez vous; pendant ce temps, elle repoussera
jusqu'aux moindres prvenances de votre mari.

--Que dites-vous, madame?

--coutez-moi, Mathilde. Votre cousine, cette femme si mlancolique, si
romanesque, tient, avant tout,  l'influence qu'elle exerce sur son
mari. Pour assurer cette influence, rien ne lui cote, elle flatte sa
vulgarit, elle la partage, elle l'exagre, c'est tout simple. Ursule
est orgueilleuse, cupide et pauvre; elle crase son mari de travail,
afin d'tre bientt en tat de mener  Paris une vie opulente. Que
demain M. Scherin sache qu'Ursule le trompe, demain il l'abandonne, et
Ursule redevient pauvre, sans autre ressource que sa dot. Elle s'est
marie pour tre riche, et elle sacrifiera beaucoup, si ce n'est tout, 
la conservation de cette fortune.

--Ah! madame, son mari l'aime tant, il est si bon, si faible!

--D'aprs ce que vous m'avez dit de lui, il est aussi courageux
qu'honnte et dvou; jamais de tels caractres ne transigent avec
l'honneur et ne descendent  des lchets. Il adore sa femme; du moment
o il sera certain qu'elle le dshonore, il l'abandonnera; il sera
atrocement malheureux peut-tre, mais il ne la reverra jamais.

--Me conseillez-vous donc de dnoncer Ursule?--m'criai-je.

--Je vous conseille, mon enfant, d'attendre ici votre cousine, et, le
jour mme de son arrive, de lui dire avec calme et fermet: Votre
voyage  Maran tait concert avec mon mari, je ne suis pas votre dupe;
je vous dclare que je suis dtermine  tout pour vous loigner de chez
moi. Je ne puis empcher M. de Lancry de se laisser sduire par vos
coquetteries, mais je ne souffrirai pas que vous veniez me braver ici;
vous dominez compltement M. Scherin, il vous sera donc trs-facile,
dans cinq ou six jours, de le dcider  partir sous prtexte d'un
refroidissement dans notre amiti, dont je vous fournirai
trs-naturellement l'occasion. Si vous me refusez, demain je m'adresse 
votre mari, et je lui avoue franchement qu' tort ou  raison je suis
jalouse de vous, et que je le supplie de vous emmener. Voyez donc si
vous voulez m'accorder de bonne grce ce que je puis obtenir par un
autre moyen. Parlez-lui ainsi, Mathilde,--ajouta madame de
Richeville,--et je vous jure qu'elle n'hsitera pas  partir... elle
craindra avec raison qu'une fois les soupons de son mari veills, il
ne perde cette confiance aveugle qui fait toute la force, toute l'audace
et tout l'avenir de votre cousine.

J'avais attentivement cout madame de Richeville; ce qu'elle me disait
me semblait juste et vrai. Mille circonstances oublies, me revenant 
l'esprit, me prouvrent que la duchesse devinait  merveille le
caractre d'Ursule. Seulement je lui avouai que je redoutais l'assurance
effronte dont ma cousine m'avait donn tant de preuves.

--Aussi, Mathilde, je vous engage surtout  ne jamais discuter avec
elle; ne sortez pas de ceci: Allez-vous-en de chez moi ou je vous
dmasque  votre mari, rien de plus, rien de moins.

--Ah! madame, c'est bien cruel!

--Mathilde, pas de faiblesse! tout serait perdu.

--Hlas! madame, si Gontran ne m'aime plus... il me sacrifiera  toute
autre aussi bien qu' Ursule,--dis-je avec accablement.

--Ma pauvre enfant, il faut toujours, dans la vie, commencer par
s'assurer tout le repos et tout le bonheur qu'on peut prtendre; Ursule
loigne, vous serez tranquille ici jusqu' l'hiver; ce sera toujours
autant de gagn; une fois de retour  Paris, si vous redoutez encore ses
coquetteries, vous aurez recours aux mmes menaces.. Je conois que
votre gnrosit s'en effraye... mais vous n'en viendrez pas  cette
extrmit... Croyez-moi, la menace que vous ferez  votre cousine
suffira pour la faire renoncer  ses projets d'ambition, et elle
redoutera trop de redevenir pauvre par l'abandon de son mari pour vous
mettre dans la ncessit de la perdre.. Les femmes comme elle sont
incapables d'un sacrifice, mme lorsqu'il s'agit de leurs mauvaises
passions.

Madame Blondeau, rentrant avec Emma, mit fin  notre conversation.

Emma courut  sa mre et lui donna, en l'embrassant, un gros bouquet de
roses. La promenade avait aviv son teint des plus vives et des plus
charmantes couleurs. Elle vint s'asseoir un moment entre la duchesse et
moi sur un canap du salon. Madame de Richeville posa le bouquet sur ses
genoux, prit une des mains d'Emma dans les siennes, de l'autre elle
lissa les bandeaux de cheveux blonds de sa fille que la promenade avait
un peu drangs.

En nous voyant toutes trois, cette enfant, sa mre et moi, en comparant
nos trois ges et nos trois exigences, je rflchis, hlas! avec
amertume que je n'avais plus la scurit confiante de la jeune fille, et
que je ne possdais pas encore la rsignation morne que les chagrins ont
laisse  sa mre.

Je rflchissais encore aux douleurs que j'aurais encore  subir avant
que d'arriver, comme madame de Richeville, au renoncement de toutes les
esprances humaines. L'ge d'_action_ de la femme, si cela se peut dire,
s'tend surtout de quinze  trente ans. Emma, moi, et madame de
Richeville, nous runissions ces trois priodes de la vie, le calme
innocent et pur, la tourmente orageuse des passions, et l'accablement
qui leur succde, alors que meurtri dans la lutte, le coeur cherche le
repos dans l'oubli.

Madame de Richeville rpugnait  voir Gontran. A la fin de la journe
elle me quitta. Elle n'avait pas reu de nouvelles de M. de Mortagne; il
n'avait pas rpondu  la lettre que je lui avais crite pour le prvenir
de l'intention o tait mon mari de vendre Maran.

Je ressentis quelques inquitudes. Madame de Richeville me promit de
m'crire aussitt son arrive  Paris, pour me rassurer  ce sujet. Elle
me recommanda aussi de la tenir trs au courant de ce qui se passerait 
Maran lors de l'arrive d'Ursule, et de me bien souvenir de ses
conseils.

Je quittai cette excellente amie avec un cruel serrement de coeur.

Le soir, lorsque Gontran revint de la chasse, je lui appris la visite de
madame de Richeville.

Il y parut assez indiffrent. Je lui donnai ensuite la lettre de M.
Scherin, qui annonait la prochaine arrive de ma cousine. M. de Lancry
me rpondit froidement qu'il en tait trs-satisfait, parce qu'Ursule me
tiendrait compagnie.

Quatre ou cinq jours aprs mon entrevue avec madame de Richeville,
monsieur et madame Scherin arrivrent  Maran.




CHAPITRE XV.

LES DEUX AMIES.


Ursule me sauta au cou et m'embrassa avec effusion. Je rpondis
froidement  ces tmoignages d'amiti. Ma cousine ne s'aperut pas ou
feignit de ne pas s'apercevoir de la tideur de mon accueil.

Aprs les premiers compliments, M. Scherin me dit avec un soupir, en
regardant sa femme:

--Eh bien! cousine, le lendemain de votre dpart nous nous sommes
spars d'avec maman, nous avons quitt Rouvray. Hlas! oui, vous n'avez
pas d'ide, ma cousine, combien cela a cot  ma femme. Elle en avait
l'me navre, ce qui prouve son bon coeur, car, sans reproche, maman
avait t bien dure et bien injuste pour elle. Mais que voulez-vous? une
fois que les vieilles gens ont mis quelque chose dans leur tte, on ne
peut pas le leur ter.

--Vous habitez toujours  quelque distance de Rouvray,--lui
dis-je,--afin de voir votre mre et de surveiller votre fabrique?

--Oui, sans doute, cousine, j'ai trs-souvent vu ma mre, elle va
trs-bien, et, comme dit ma femme, je suis sr que maman aime mieux cet
arrangement-l, maintenant qu'il est fait; elle est bien plus libre, et
nous aussi. Mais elle n'a jamais voulu recevoir Ursule; que voulez-vous,
c'tait son ide. Ma femme en a bien pleur, allez. Enfin il n'importe;
il ne s'agit pas de cela. Maintenant ma fabrique va toute seule; tout
compte fait, j'ai soixante-huit mille livres de rentes, et, ma foi,
Ursule et moi nous voulons jouir un peu de la vie... Vous ne savez pas
notre projet?

--Non, vraiment, mon cher cousin.

--Mon ami,--dit Ursule,--vous allez tre indiscret; je vous supplie
de...

--Indiscret avec notre bonne cousine,--s'cria M. Scherin en
interrompant sa femme,--est-ce que cela est possible? est-ce qu'elle
n'est pas votre soeur, votre meilleure amie d'enfance?--et se penchant
 mon oreille, M. Scherin me dit tout bas: Vous voyez, cousine, je dis
_vous_; je ne tutoie plus ma femme;--il reprit tout haut: Et d'ailleurs
je suis sr que ce que je vais proposer  notre cousine lui causera un
vritable plaisir, puisque a nous en cause. En un mot, madame la
vicomtesse, lors de votre mariage vous nous avez propos de nous cder 
Paris un appartement dans votre htel, que vous n'habiterez pas tout
entier... eh bien! nous acceptons...

Je regardai Ursule avec autant de surprise que d'indignation; elle ne
parut pas me comprendre, et me sourit tendrement pendant que M. Scherin
continuait.

--Vous souvenez-vous de ce que vous nous disiez, cousine? venez  Paris,
nous ne ferons qu'une famille... l'hiver  Paris, l't  Maran ou 
Rouvray; eh bien! ces beaux projets qui vous plaisaient tant et  nous
aussi..., ils vont tre raliss, nous ne nous quitterons plus... Tous
les ans j'irai voir maman, je vous laisserai Ursule; je me suis fait
arranger un pied--terre  ma fabrique. Maintenant nous venons vous
demander ici l'hospitalit jusqu' ce que nous partions ensemble pour
Paris. Afin de ne pas laisser mon temps et mon argent sans emploi, je
prendrai un intrt dans la maison de banque d'un de mes amis, maison
bien sre, puisqu'elle a rsist  l'preuve de la rvolution de
juillet. a m'occupera pendant mon sjour  Paris. Seulement, dans
quelque temps, je vous quitterai pour un petit voyage. Il s'agit d'une
ferme que l'on me propose d'acheter et que je veux visiter. Pendant ce
temps-l, vous et Ursule vous conviendrez de tout pour notre
tablissement  Paris; autant nous avoir pour locataires que des
trangers, n'est-ce pas, cousine? Mais au fait, non, les femmes
n'entendent rien aux affaires, j'arrangerai tout avec M. de Lancry. Eh
bien? cousine, avouez que vous ne vous attendiez pas  cela... et que
nous vous mnagions une fire surprise...

M. Scherin tait peu clairvoyant; il ne s'aperut pas de ma stupeur.

Ma position devenait d'autant plus pnible, qu'en effet, alors que
j'avais une foi aveugle dans l'amiti d'Ursule, je lui avais fait cette
proposition, en la suppliant de l'accepter.

Interprtant mon silence  sa manire, M. Scherin s'cria:

--Eh bien! vous n'en revenez pas! J'en tais sr, vous ne nous croyez
pas capables de cela.

--En effet, mon cousin, j'tais loin d'esprer...

--Que nous nous ressouviendrions de tes offres, ma bonne Mathilde?...
Ah! c'tait faire injure  moi d'abord et  mon mari ensuite, dit Ursule
d'un ton de gracieux reproche.

Ne voulant pas clater avant d'avoir eu avec elle la conversation que je
dsirais avoir, d'aprs les conseils de madame de Richeville, je
rpondis assez embarrasse:

--Sans doute j'esprais cette bonne fortune, mon cher cousin; mais je ne
comptais pas qu'elle ft si prochaine, et je suis ravie de cet
empressement de votre part.

--Et je vous crois, cousine, parce que vous le dites... Oh! je vous
connais; vous n'tes pas de ces femmes qui disent oui quand elles
pensent non. Maman me le rptait toujours: Madame de Lancry, c'est la
vrit, c'est l'honneur en personne; ce qu'elle dit, c'est parole
d'vangile. N'est-ce pas, Ursule?

--Sans doute, mon ami; mais votre mre en disant cela pensait comme moi.

--a, c'est vrai... Oh! voyez-vous, cousine, vous n'avez pas d'amie,
qu'est-ce que je dis? de soeur plus dvoue que ma femme. C'est
toujours Mathilde par-ci, Mathilde par-l; enfin, surtout depuis votre
petit voyage  Rouvray, elle est comme endiable pour venir habiter avec
vous. Vous jugez comme a me va,  moi qui non plus ne jure que par
vous, sans oublier mon cousin Lancry... Ah! cousine, comme on dit, les
deux font la paire. Vous tes ne pour M. de Lancry comme M. de Lancry
est n pour vous... C'est comme moi, sans vanit, je suis n pour Ursule
comme Ursule est ne pour moi... Mais c'est que c'est trs-vrai, les
grands seigneurs sont faits pour les grandes seigneuresses comme
vous,--ajouta M. Scherin en clatant de rire;--les gentilles petites
bourgeoises comme Ursule sont faites pour les bons bourgeois comme moi.

--Mon cousin, je ne suis pas de votre avis; il n'y a aucune de ces
diffrences-l entre Ursule et moi: ne sommes-nous pas parentes?--dis-je
en voyant que la conversation prenait un caractre fcheux et que M.
Scherin blessait profondment l'orgueil de sa femme.

Malheureusement, lorsque mon cousin poursuivait une ide, il tait
impossible de l'en distraire; aussi reprit-il:

--Vous ne me comprenez pas, cousine. Je ne parle pas de la naissance: je
sais bien que la famille de ma femme est noble et que je ne suis qu'un
bon bourgeois; mais je dis que vous et votre mari, vous avez en vous
quelque chose de suprieur, d'imposant, que ni moi ni Ursule nous
n'avons pas, et pour ma part j'en suis ravi... oui, ravi... Est-ce que
vous croyez que si ma femme avait eu votre grand air de princesse, je
l'aurais tutoye le jour de mes noces? Ah bien oui! je n'aurais jamais
os... Au contraire, Ursule, avec sa charmante petite mine chiffonne,
dont je raffole de plus en plus, m'a mis  mon aise tout de suite; je
lui ai dit _toi_, elle m'a dit _tu_, et nous avons t  l'instant une
paire d'amis. Enfin entre vous et elle, il y a cette diffrence que...

--Oh! je vous arrte l,--dis-je  M. Scherin.--Ne cherchez pas  nous
rendre compte de la varit de vos impressions; contentez-vous de les
prouver. Vous aimez passionnment Ursule, voil pourquoi vous tes
parfaitement en confiance avec elle, pourquoi vous lui trouvez avec
raison la grce et le charme qui attirent, tandis que vous me trouvez,
moi, digne et imposante; en un mot vous l'aimez d'amour, et vous avez
pour moi une franche et sincre amiti... voil la diffrence.

--C'est prodigieux comme vous donnez la raison de tout!--s'cria M.
Scherin.--Ah!...  propos de quelque chose de prodigieux,--reprit-il,--je
vais bien vous tonner. Est-ce que je ne suis pas devenu cuyer!

--Comment cela?

--Encore une preuve de dvouement que m'a donne mon mari, dit
Ursule.--Aprs ton dpart, ma bonne Mathilde, mon mdecin m'a ordonn
l'exercice du cheval. M. Scherin a eu la bont de faire venir de Tours
un matre d'quitation, et il a partag mes leons pour pouvoir
m'accompagner.

L'ide me vint aussitt qu'Ursule avait appris  monter  cheval, afin
de pouvoir, une fois  Maran, se mnager des tte--tte avec mon mari,
car depuis notre arrive, Gontran avait toujours refus de me laisser me
livrer  cet exercice.

--Et vous ne pouvez pas vous imaginer,--reprit mon cousin,--avec quelle
ardeur, avec quel courage Ursule apprenait. Ce qui lui avait t
ordonn pour sa sant tait devenu pour elle un vrai plaisir; elle
montait deux ou trois fois a cheval par jour dans un pr de la fabrique
qui avait l'air d'avoir t cr pour a. Elle tait si hardie, si
intrpide, que l'cuyer disait qu'il n'avait vu personne avoir des
dispositions pareilles.

--Ah! mon ami, vous exagrez,--dit Ursule avec modestie.

--J'exagre! eh bien! je parie qu'il n'y a pas un des chevaux de M. de
Lancry qu'Ursule ne puisse monter,--s'cria M. Scherin;--et quant 
moi, je n'en pourrais pas dire autant... ni vous non plus, cousine, car
vous n'tes gure _cuyre_, je crois...

--Non, mon cousin; mais il serait trs-imprudent  Ursule d'essayer de
monter un des chevaux de M. de Lancry; aucun n'est dress pour une
femme; il y aurait du danger pour elle.

--Du danger!... Ah! vous la connaissez bien! Du danger! Est-ce qu'elle
craint quelque chose?... Ah! une fois  cheval, si vous la voyiez, comme
elle y est gentille et comme son amazone lui va bien! comme a fait
valoir sa taille! Rien qu' la regarder, j'en ai la tte tourne. Tu
montreras ton amazone  notre cousine, n'est-ce pas?

--Vous savez bien, mon ami, qu'on dit un habit de cheval et non pas une
amazone,--dit Ursule en souriant.

--C'est vrai, c'est vrai, tu me l'as dit, je l'avais oubli. Oh! es-tu
mademoiselle de Maran! L'es-tu! N'est-ce pas, cousine?

--Ma bonne Mathilde ne pourra pas m'en vouloir de ce petit reproche que
je vous fais, mon ami, car elle-mme m'a recommand de toujours vous
avertir de ce qui se disait ou non,--n'est-ce pas, ma soeur?

--Oui... oui...--rpondis-je avec distraction. J'tais navre; la
jalousie, et, le dirai-je, l'envie, me torturaient. Je voyais dj
Ursule  cheval  ct de Gontran, coquette, hardie, imptueuse, et tous
deux partant pour de longues promenades, et moi... moi seule je restais!
Non, non, me dis-je en frmissant de colre, cela ne sera pas. Il faut
qu'Ursule parte; je suivrai les conseils de madame de Richeville.

Au moment o j'tais livre  ces amres penses, Ursule reprit:

--Voici bientt l'heure du dner, ma chre Mathilde; veux-tu avoir la
bont de faire demander ma femme de chambre... pour qu'on nous conduise
 notre appartement?

--Ah! oui, et fais-toi belle; tu as apport de si charmantes toilettes.
Figurez-vous, cousine,--dit M. Scherin,--qu'elle avait tant de caisses
et de cartons, que j'ai t oblig d'acheter un fourgon  Tours pour
apporter tout cet attirail, y compris Clestine, mademoiselle Clestine,
veux-je dire, une femme de chambre comme il n'y en a pas, dit-on, et que
ma femme a fait venir de Paris. Il est vrai de dire qu'elle coiffe dans
la perfection des perfections.

Ces prparatifs de coquetterie de la part d'Ursule augmentrent encore
mes soupons; je ne pus m'empcher de lui dire avec assez d'aigreur:

--Mon Dieu! pourquoi donc as-tu fait tant d'apprts? comment, pour
venir passer quelque temps avec nous qui ne voyons personne!... Mais, en
vrit, on dirait que tu as de grands projets de conqute; je ne sais
qui tu veux sduire ici. Cela devient trs-inquitant,--ajoutais-je
d'une voix altre en m'efforant de sourire.

Ursule ne me rpondit rien; mais elle me montra M. Scherin d'un geste
de tte d'une coquetterie charmante, et me dit avec la candeur la plus
merveilleusement simule:

--Mon Dieu! je veux sduire mon mari... voil tout.

M. Scherin ne put rsister  cette attaque; il saisit la main de sa
femme, la baisa tendrement  plusieurs reprises, et s'cria:

--Est-elle gentille et naturelle!... hein, cousine, l'est-elle? Mais
elle a raison. Vous oubliez donc vos leons quand vous me disiez: Mon
cher cousin, c'est surtout pour son mari qu'une femme doit se parer,
faire des frais, et, _vice vers_, qu'un mari doit se parer, doit faire
des frais surtout pour sa femme. Ah... ah... cousine, nous n'oublions
pas vos conseils, allez! soyez tranquille. Aussi je vais imiter Ursule,
et vous demander la permission d'aller me faire pour elle le plus beau
que je le pourrai... car, vous l'avez dit, ds qu'un mari se nglige,
c'est une preuve qu'il n'aime plus sa femme d'amour, et quand il n'aime
plus sa femme d'amour...

--Toute chose peut s'exagrer,--dis-je  M. Scherin en l'interrompant,
car Gontran pouvait rentrer d'un moment  l'autre, et j'aurais t
profondment humilie de laisser deviner  Ursule avec quel ddain mon
mari me traitait depuis quelque temps.

Je repris donc:

--Il y a une certaine libert qui s'accorde parfaitement avec une vie de
campagne toute solitaire; la recherche de toilette y est alors presque
dplace, presque de mauvais got.

--Ah! Mathilde!... Mathilde!...--dit Ursule en souriant,--regarde-toi
donc: quelle lgance!... Je ne t'ai jamais vue mise avec plus de
coquetterie.

Je ne sus que rpondre. Ne voulant rien ngliger pour ranimer l'amour de
Gontran  Maran comme autrefois dans notre maisonnette de Chantilly, je
n'avais qu'un but, celui de lui plaire le plus possible, malgr ses
ddains.

A ce moment j'entendis une porte s'ouvrir; je reconnus les pas de
Gontran. Je rougis de honte.

Il entra... Quel fut mon tonnement! Il tait mis avec une lgance, une
recherche extrmes.

J'tais tellement habitue  le voir dans des accoutrements sordides,
que je le reconnaissais  peine. J'examinai attentivement Ursule lorsque
mon mari entra, elle ne rougit pas.

Gontran fut d'une grce et d'une cordialit parfaites. Ses traits, qui
pendant deux mois s'taient  peine drids pour moi, reprirent
l'expression ravissante qui, lorsqu'il le voulait, leur donnait une
sduction irrsistible.

Ursule et son mari nous laissrent quelques instants avant dner.

Je ne pus m'empcher de dire  Gontran:

--Vous saviez sans doute qu'Ursule tait ici.

--Pourquoi cela... parce que j'ai quitt mes habits de chasse et que je
ne les quitte pas quand je suis seul avec vous?

--Sans doute c'est un enfantillage, mais il me semble que ce que vous
faites pour une trangre...

--Je pourrais le faire pour vous, est-ce cela?--me demanda-t-il.

--Je crois, mon ami, que j'ai autant de droits que ma cousine  tre
traite par vous avec gard.

--Permettez-moi, ma chre amie, de vous faire observer que les gards ne
consistent pas dans un vtement fait d'une faon ou d'une autre. Il est
tout simple que je m'habille convenablement pour recevoir votre cousine.
Ce n'est pas moi qui l'ai invite  venir ici, c'est vous; je crois donc
faire une chose qui vous soit agrable en l'accueillant de mon mieux, et
en ayant pour elle les gards que tout homme doit  une femme qu'il a
l'honneur de recevoir.

--Vous ignoriez qu'Ursule devait venir ici cet automne?--demandai-je 
mon mari en tchant de lire sur sa physionomie. Il resta impassible et
me rpondit:

--Je l'ignorais compltement; mais, aprs tout, maintenant j'en suis
enchant. Sa prsence vous distraira, et son mari est le meilleur des
hommes... Mais qu'avez-vous? l'arrive de votre amie d'enfance ne vous
cause pas la joie que j'attendais...

--J'ai des raisons pour cela, mon ami... Et je crains que le sjour de
ma cousine ici ne soit pas aussi long qu'elle l'espre, peut-tre.

--Les affaires de son mari l'abrgeront sans doute. Vous en a-t-elle
prvenue?

--Non... mais...

--Mais?... que voulez-vous dire?

--C'est moi qui supplierai Ursule de partir.

--Vous! et pourquoi?

--Parce que... parce que...

--Eh bien?

--Parce que j'ai des raisons pour craindre sa prsence, parce que...
j'en suis jalouse, Gontran!

--De votre cousine! Ah , mais vous tes folle, ma chre amie!

--Je ne suis pas folle, Gontran... L'instinct de mon coeur ne me
trompe pas.

--S'il en est ainsi, vous allez lui rendre le sjour de Maran bien
agrable! cette vision promet!... Il est dit qu'avec vous on n'a jamais
un moment de repos. Ah! quel malheureux caractre vous avez... et pour
vous et pour les autres.

--Mais, mon Dieu... ce n'est pas ma faute si j'ai des soupons... si...

--Mais, encore une fois, vos soupons n'ont pas le sens commun;
rflchissez donc que c'est m'accuser sans raison, que c'est vous
tourmenter sans motif.

--Vrai? bien vrai? Gontran, soyez gnreux! rassurez-moi... j'ai tant de
frayeur.

--Pauvre Mathilde...--me dit Gontran avec une dignit touchante,--je ne
vous parlerai plus de mon amour, vous ne me croiriez plus peut-tre;
mais je vous dirai que M. Scherin, notre parent, vient habiter chez
nous, et que je serais un misrable si je songeais seulement  abuser
aussi lchement de l'hospitalit que nous lui offrons.

Je serrai la main de Gontran dans les miennes, ces simples et nobles
paroles me redonnrent du courage.

Ursule et son mari rentrrent. Je trouvai ma cousine si jolie, si
frache, si rose, ses yeux taient  la fois si doux et si brillants,
son sourire si fin et si agaant, sa taille si accomplie, que je jetai
les yeux sur une glace place en face de moi pour me comparer avec
Ursule.

Hlas! je remarquai avec douleur que j'tais ple, que mes traits
taient changs, fltris, languissants, car depuis quelque temps je me
trouvais souffrante, j'prouvais toujours un malaise vague, un
accablement douloureux que j'attribuais au chagrin et qui augmentait
sans cesse. Pour la premire fois, je m'aperus que mon visage avait
dj perdu cette premire fleur de jeunesse qui rendait les traits
d'Ursule si enchanteurs.

Le dner fut trs-gai, grce a mon mari qui y mit beaucoup d'enjouement
et d'entrain. Ursule tait visiblement gne, elle craignait de paratre
trop gaie  mes yeux et de perdre ainsi son prestige mlancolique; d'un
autre ct, elle regrettait de ne pouvoir se montrer  Gontran sous un
jour plus brillant. A la fin du dner, M. Scherin en revint  sa
malheureuse proposition.

--Mon cousin,--dit-il  M. de Lancry,--je soutenais tout  l'heure 
madame de Lancry que ma femme tait capable de monter n'importe lequel
de vos chevaux.

--Comment, madame, vous montez  cheval?--dit Gontran avec
tonnement.--Mais c'est une bonne fortune pour nous, j'oserais presque
dire pour vous; car les environs de Maran sont dlicieux, et je suis
charm de pouvoir vous offrir cette distraction.

--Mais, mon ami,--dis-je  mon mari,--vous n'avez pas de chevaux de
femme... car vous savez que vous n'avez jamais voulu me permettre de
vous suivre  la chasse. Et ce serait une grande imprudence que
d'exposer Ursule ...

--Mais je vous ai dj dit que ma femme sait trs-bien monter  cheval,
cousine...--s'cria M. Scherin en m'interrompant.--Depuis deux mois
elle ne fait que cela.

--Mathilde a raison,--dit Ursule avec rsignation,--il serait plus
prudent de m'abstenir de cet exercice.

--Vous devez bien penser, madame,--lui dit Gontran,--que pour rien au
monde je ne voudrais vous exposer  quelque danger. Madame de Lancry n'a
jamais mont  cheval de sa vie; aussi, par prudence, j'ai d me priver
du plaisir de l'emmener avec moi... tandis que vous... d'aprs ce que me
dit mon cousin...

--Je vous rponds que ma femme vous tonnera!--s'cria M.
Scherin.--L'cuyer de Tours n'en revenait pas.

--J'ai justement une jument excellente et d'une douceur parfaite,--dit
M. de Lancry;--elle conviendra on ne peut mieux  madame Scherin; et
si ma cousine veut bien m'accorder quelque confiance, elle n'aura
aucune crainte.

--J'ai sans doute une entire confiance en vous, mon cousin,--dit Ursule
en hsitant;--mais, tout bien considr, je regretterais trop de prendre
un plaisir que Mathilde ne pt pas partager.

--Mais que vous tes donc enfant,--dit M. Scherin  sa femme,--parce
que madame de Lancry ne monte pas  cheval, elle ne veut pas vous
empcher d'y monter. N'est-ce pas, cousine?

--Voyons, ma chre Mathilde,--me dit Gontran,--vous allez dcider cette
grave question en dernier ressort; votre haute sagesse sera seule
juge... Permettez-vous ou non  madame Scherin de monter  cheval?
Prenez garde!... si vous dites non... comme vous la priveriez, et moi
aussi... d'un trs-grand plaisir, nous vous garderons tous deux une
mortelle rancune, je vous en prviens.

--Et ce sera bien fait, et je me joindrai  eux,--s'cria M. Scherin en
riant aux clats,--car vous aurez empch ma femme de paratre dans tout
son beau; elle n'est jamais plus jolie qu' cheval.

Je ne pouvais objecter aucune raison srieuse, je rpondis en
balbutiant:

--Je ne m'y oppose pas... c'tait seulement par prudence que je faisais
cette observation  Ursule.

--Oh! rassurez-vous, il n'y aura aucun danger,--reprit mon mari,--je
rponds de la sagesse de _Stella_; un enfant la monterait.

--Puisque tu le veux absolument, Mathilde,--me dit ma
cousine,--j'essaierai; mais, en vrit, j'ai peur d'tre si gauche...

--Oh! pour cela, ma cousine,--reprit Gontran en souriant,--je vous en
dfie, et cela soit dit sans flatterie, car il est impossible 
certaines personnes de ne pas tout faire avec grce et adresse. Et ce
n'est pas leur faute si elles sont charmantes.

--Ah ! et  quand cette belle partie-l?--demanda M. Scherin.

--Mais demain. Le coucher du soleil tait magnifique ce soir,--dit
Gontran;--il fera un temps superbe, nous monterons  cheval  une heure,
et nous ferons une vritable chasse de demoiselles.

--Ah ! et moi, cousine, je suis trop mauvais cavalier pour suivre une
chasse, je vous en avertis...

--Vous, mon cher monsieur Scherin, vous nous accompagnerez en calche
avec madame de Lancry; un de mes valets de limiers qui connat
parfaitement la fort montera  cheval et vous conduira dans les
carrefours, o vous pourrez parfaitement voir passer la chasse.

--A la bonne heure... voil une vraie fte, un plaisir royal,--s'cria
M. Scherin;--moi, qui n'ai jamais chass qu'avec mon garde-chasse et
ses deux bassets... Pourvu qu'il fasse beau!

--Je vous assure qu'il fera demain un temps radieux; madame Scherin le
dsire trop pour que cela n'arrive pas. Demain sera donc une journe
enchanteresse, j'en rponds,--dit Gontran.

FIN DU TOME TROISIME.




MATHILDE

MMOIRES D'UNE JEUNE FEMME

PAR

EUGNE SE.

TOME QUATRIME.

PARIS PAULIN, DITEUR, RUE RICHELIEU, 60.

1845.




CHAPITRE PREMIER.

LA CHASSE.


Il me fut impossible le soir de parler en secret  ma cousine, elle
partageait l'appartement de son mari, et deux ou trois fois aprs dner
il me sembla qu'elle m'vitait. Je souffris cruellement pendant la nuit.
Au malaise physique qui m'accablait depuis quelque temps se joignit une
grande tristesse.

Je ressentis tout ce que la jalousie a de plus poignant, de plus amer.
En vain je voulus me convaincre de l'injustice, de l'exagration de mes
soupons; en vain je me dis que peut-tre il n'y avait au fond de la
conduite d'Ursule qu'une innocente coquetterie, je ne pus parvenir  me
rassurer.

Je me promis bien, pendant cette cruelle journe, d'observer
attentivement ma cousine et mon mari, et d'avoir le lendemain un srieux
entretien avec elle.

Gontran ne s'tait pas tromp dans son esprance: le jour tait radieux,
un resplendissant soleil d'octobre annonait une de ces dernires
journes d'automne presque aussi belles que les journes d't...

A midi nous partmes pour le rendez-vous de chasse.

M. de Lancry avait fait mettre les gens de son quipage en grande
livre; des fentres du chteau nous les avions vus partir avec les
chiens au son retentissant des trompes. Une calche  quatre chevaux
approcha du perron; je montai en voiture avec M. Scherin.

Je n'insiste sur ces purils dtails d'opulence que pour deux raisons:
d'abord, parce que je vis  l'expression des traits d'Ursule qu'elle
admirait autant qu'elle enviait ce luxe, et puis parce que cet appareil
de fte contrastait douloureusement avec mon chagrin.

J'attendais avec impatience l'apparition d'Ursule. J'tais curieuse de
savoir si elle avait  cheval aussi bonne tournure que le disait son
mari; j'esprais que cela n'tait pas; je dsirais qu'il lui arrivt,
non pas un dangereux accident, mais quelque msaventure qui pt la
rendre ridicule aux yeux de Gontran, et la punt de son outrecuidance.

Hlas! je n'eus pas cette misrable satisfaction. Lorsque ma cousine
nous rejoignit  cheval avec mon mari, je fus force de la trouver plus
jolie que je ne l'avais jamais vue.

A ce propos, je n'ai jamais compris comment la jalousie niait ou
dnaturait les avantages d'une rivale; au contraire, j'ai toujours t
porte a me les exagrer. Mais sans exagration, Ursule tait si
parfaitement lgante et gracieuse  cheval, que je fus sur le point
d'en pleurer de dpit.

Je la vois encore: son habit de cheval, de drap bleu fonc, dont la
longue jupe tranait presque jusqu' terre, tait  corsage et  manches
justes: il dessinait  ravir sa taille charmante; elle portait un
chapeau d'homme et un col de chemise rabattu sur une petite cravate de
satin cerise; sa jolie figure, si frache et si rose, devait  ce
costume un air mutin, dcid, qui lui seyait  merveille; ses beaux
cheveux bruns encadraient ses joues  fossette. Jamais je n'avais vu ses
yeux d'un bleu plus pur, on et dit que le ciel s'y refltait comme dans
un miroir.

La jument qu'elle montait avec une aisance qui me confondit tait d'un
bai dor, dont les ardents reflets miroitaient au soleil; ses longs
crins noirs ondoyaient et flottaient au vent. Elle semblait heureuse du
lger poids qu'elle portait, et marchait d'un pas si cadenc, qu'elle
effleurait  peine le gazon.

Gontran montait un cheval de course, noir comme l'bne, et portait un
habit d'quipage  sa livre, bleu clair,  collet de velours orange,
avec des boutons d'argent armoris en vermeil. Le ceinturon de son
couteau de chasse, aussi mi-partie argent et or, serrait sa taille
lgante. Enfin, sa cape de velours noir, dcouvrant ses traits, en
faisait encore valoir la finesse et le charme.

La recherche de Gontran me frappa d'autant plus, que pour chasser il
tait toujours vtu d'une manire plus que nglige.

Ma cousine voulut s'approcher de la calche pour me parler. Sa jument,
sans doute effraye par mon ombrelle, refusa d'avancer.

Je l'avoue  ma honte, je fus ravie de ce contretemps qui mettait
l'habilet d'Ursule en dfaut; mais  mon grand tonnement, je n'ose
dire  mon effroi, elle frona ses jolis sourcils, leva sa cravache et
commena de chtier hardiment sa monture.

--Prenez garde, madame, ne frappez pas _Stella_: elle est
trs-vive!--s'cria Gontran effray de l'audace d'Ursule.

--Ne fais pas la mauvaise tte, ma petite femme, je t'en
supplie,--s'cria mon cousin en tendant avec anxit ses deux mains
jointes vers sa femme.

Mais celle-ci, les joues empourpres, les narines dilates, les yeux
brillants de colre, ses lvres vermeilles releves par un ddaigneux
sourire, ne tint compte de ces avertissements. Elle infligea rsolment
un nouveau chtiment  _Stella_, qui se cabra si violemment, que je
poussai un cri d'pouvante.

Ursule, sans paratre aucunement intimide, se courba sur l'encolure de
_Stella_ en lui rendant la main, tout cela avec un mouvement si naturel,
qu'elle ne semblait courir aucun danger.

--Bravo, ma cousine,  merveille,--s'cria Gontran sans pouvoir cacher
son admiration,--quel sang-froid! quel courage!

Encore excite par cette approbation, Ursule voulut vaincre
l'obstination de sa jument et la forcer de s'approcher de la voiture.
Quelques nouveaux coups de cravache, assns d'une main ferme,
dcidrent _Stella_ aprs une nouvelle lutte de quelques instants, lutte
pendant laquelle la jument bondit au lieu de se cabrer. Ursule, dont la
taille ronde, fine et cambre ondulait avec la souplesse d'une
couleuvre, suivit avec tant de grce les mouvements dsordonns de sa
monture, qu'elle ne fut pas dplace un moment.

Cet incident, que j'esprais voir tourner contre ma cousine, ne servit
qu' lui prter un nouveau charme; elle dompta l'indocile animal, le
fora de rester prs de la voiture. Alors, se courbant lgrement sur sa
selle, Ursule, fire, souriante, caressant le cou nerveux de _Stella_ de
sa petite main blanche, qu'elle dganta coquettement, jouit de son
triomphe et jeta un regard brillant sur Gontran comme pour lui dire que
c'tait sa prsence qui lui donnait tant de courage.

--Eh bien! ma cousine,--s'cria M. Scherin,--qu'est-ce que je vous
avais dit? Est-elle hardie? Avouez que c'est un vrai page!

--En vrit, madame,--dit Gontran en s'approchant tout mu,--je ne
reviens pas de votre intrpidit, de votre grce. On oublie le danger
que vous courez pour ne songer qu' vous admirer.

--Oh! c'est si amusant de montrer  cheval!--dit navement Ursule. Et
s'adressant  moi:--Comment te prives-tu de ce ravissant plaisir? Pour
nous autres femmes, surtout, quel bonheur de pouvoir, malgr notre
faiblesse, matriser, dompter, dominer, un tre qui nous tuerait mille
fois si l'on n'opposait l'adresse  la force, une volont intelligente
 son enttement brutal.

Ceci est un peu l'histoire de votre domination en gnral,--dit Gontran
en souriant,--et vous nous domptez, nous autres hommes,  peu prs selon
les mmes principes et par les mmes moyens... Mais, mon Dieu!
qu'avez-vous donc, ma chre amie?--me dit M. de Lancry en voyant
l'altration de mes traits, car le triomphe d'Ursule, l'admiration que
Gontran lui avait tmoigne, me faisaient un mal affreux.

--Je n'ai rien, mon ami; seulement l'exemple d'Ursule m'encourage, et 
compter de demain je veux absolument monter  cheval.

--Mais vous n'avez jamais essay, ma chre amie, et puis je crois que
vous n'avez pas beaucoup de dispositions, vous tes trop timide...

--Je vous dis que j'y monterai, quand bien mme je devrais tre tue sur
la place!--m'criai-je.

--Bien, bien, nous reparlerons de cela,--me dit Gontran,--mais partons
pour le rendez-vous de chasse, car il est dj tard. Ma cousine, je suis
 vos ordres.

--Nous nous reverrons tout  l'heure; adieu, Mathilde,--dit Ursule en me
faisant un signe de la main.

--Ne faites pas d'imprudence, ma bonne petite femme... monsieur de
Lancry, je vous la recommande!--s'cria M. Scherin.

--Soyez tranquille, mon cher cousin,--dit mon mari,--quand on est si
lgre, si adroite et si hardie, on ne risque jamais rien.

Ursule et Gontran partirent au petit galop, cte  cte, sur une pelouse
de gazon qui prolongeait l'alle o marchait notre voiture. Pendant
quelque temps, nous les accompagnmes. Je les suivis des yeux autant que
je le pus; mais ils disparurent bientt dans une alle sinueuse o la
calche ne pouvait passer, et je les perdis de vue.

Tous ces dtails sembleront purils  ceux qui ne connaissent pas les
innombrables angoisses de la jalousie et les cuisantes blessures de
l'amour-propre offens. Pourtant cette scne, en apparence si
insignifiante, me bouleversa tellement, que je fus sur le point de
commettre une action infme... de dnoncer  M. Scherin la conduite
d'Ursule, de lui faire partager mes soupons contre sa femme.

Heureusement la honte retint ce terrible aveu sur mes lvres. Si mon
cousin avait eu la moindre perspicacit, il et devin la cause de mon
agitation et de mon inquitude. Je ne lui rpondais qu'avec distraction;
et quelquefois je tombais dans de profondes rveries  peine
interrompues par le bruit de la chasse qui, de temps en temps,
traversait les larges alles convergentes aux ronds-points o nous
allions nous placer pour la voir passer, guids par un des hommes de
l'quipage de M. de Lancry.

Ce qui me causait une impression profonde, fatale, trange, c'tait de
voir de temps en temps rapidement apparatre au fond de quelque foule
ombreuse Gontran et Ursule toujours cte  cte. Le son loign et
mlancolique des trompes qui rsonnaient dans les hautes futaies noyes
d'ombres, les sourds aboiements du la meute me semblaient sinistres,
effrayants... Hlas! la triste disposition de l'esprit et de l'me
couvre de voiles de deuil les objets les plus riants, et cherche de
lugubres prsages dans ce qui cause la joie et l'enivrement de tous...

M. Scherin tait si transport du spectacle mouvant qu'il avait sous
les yeux, qu'il ne remarquait pas mon tat de langueur et de tristesse;
le malaise dont je me ressentais depuis quelque temps augmentait de plus
en plus. Souvent j'prouvais des tressaillements inconnus que
j'attribuais  une cause nerveuse. J'avais la tte pesante, douloureuse,
affaiblie.

Nous venions d'arriver et de nous arrter dans un carrefour de la fort.
Ursule et Gontran s'avanaient rapidement par une alle transversale. Je
crus qu'ils venaient nous rejoindre, je m'avanai hors de la calche.

Ils furent en effet bientt prs de nous, mais ils ne s'arrtrent pas.

--Mathilde,--me cria Ursule en passant avec vitesse et en me saluant de
la main,--je suis folle... enivre de la chasse.

Et les joues colores, l'oeil brillant et hardi, elle donna un coup de
cravache  la jument pour hter sa course.

--Le cerf ne durera pas maintenant plus d'une demi-heure!--nous cria
Gontran,--les chiens chassent  merveille... a va dbucher.

Et se courbant sur l'encolure de son cheval, il atteignit Ursule qui
l'avait un moment dpass, et tous deux disparurent de nouveau.

--Comme elle s'amuse... Dieu! comme elle s'amuse!...--dit M. Scherin
avec joie,--mais, ma cousine, qu'est-ce que veut dire M. Gontran par ces
mots: _a va dbucher_?

J'avais assez souvent entendu parler de chasse par mon mari pour pouvoir
rpondre  la question de M. Scherin.

--Cela veut dire que le malheureux animal, tran dans les bois, va
prendre la plaine, c'est sa dernire chance de salut... aprs quoi il
sera gorg... sans piti.

J'tais dans un tat tellement nerveux, j'avais depuis si longtemps
contenu mes larmes, que, saisissant pour ainsi dire cette occasion
ridicule de me livrer  un accs de sensibilit, je me mis  fondre en
larmes.

M. Scherin me regarda d'un air stupfait, et me dit avec intrt:

--Mon Dieu, comment la mort d'un cerf vous attriste  ce point, vous qui
devez avoir l'habitude de ces choses-l... Allons donc, cousine, soyez
raisonnable; peut-tre aprs tout qu'elle chappera  son mauvais sort,
cette pauvre victime!

Ceux qui auront bien souffert d'une douleur intime, contrainte,
forcment cache, ne souriront pas de mpris, lorsque je dirai qu'en
rpondant aux derniers mots de M. Scherin, je fis _pour moi seule_ une
sorte d'allusion  mon propre tort afin de pouvoir un peu pancher 
haute voix les chagrins qui m'oppressaient.

Cela est ridicule, amrement ridicule, hlas! je le sais, mais heureux
ceux qui ignorent que la souffrance la plus poignante est quelquefois
grotesque dans son expression, ce qui est, je crois, le comble de la
torture morale...

Je rpondis donc  M. Scherin, en pleurant:

--Non, non, la victime ne pourra pas chapper; que peut-elle faire?
Lutter, n'est-ce pas? mais il faut la force de lutter, et elle n'en a
plus la force. Cela dure depuis trop longtemps, elle n'a qu' se
rsigner...  tendre le cou au couteau et  mourir... Pourtant la vie
lui avait paru belle... pourtant qui songerait  mourir par ce temps
radieux, par ce beau soleil?... au bruit de ces fanfares et des cris de
joie des chasseurs... qui pense  mourir? pour qui cette fte est-elle
un deuil?... pour la victime seule... elle pleurera, et on rira de ses
larmes, et on la tuera sans piti... sans piti!!

--Le fait est,--dit M. Scherin, presque attendri,--que les pauvres
btes pleurent au moment de mourir... mais, coutez donc,
cousine,--reprit-il,--on dit aussi qu'avant de mourir les cerfs se
dfendent quelquefois joliment, et qu'en mourant la victime a au moins
le plaisir de se venger.

Dans mon garement, rpondant  ma pense au lieu de rpondre  M.
Scherin, j'essuyai mes larmes; je le regardai fixement et je lui dis
avec un sourire amer:

--Oh! n'est-ce pas? la vengeance... la vengeance! ne pas mourir faible,
mprise, moque, insulte! faire  son tour verser des larmes  ceux
qui ont ri de vos douleurs, oh!... n'est-ce pas... la vengeance, la
vengeance! surtout pour punir l'insulte... l'insulte lche et
misrable... l'insulte qu'on sait impunie... qu'on croit impunie, parce
que l'honneur, la hauteur d'un noble coeur, empchent une ignoble
dlation... Oh! mais cela doit avoir un terme  la fin, n'est-ce pas?
Oui, vous avez raison... la vengeance...

--Ah !... cousine,--s'cria M. Scherin en contenant  peine son envie
de rire,--comment voulez-vous donc qu'on insulte un cerf, et qu'il pense
 se venger?

Je regardai M. Scherin; je ne le compris pas d'abord.

Au bout de quelques moments je revins  moi et je lui dis:

--Pardon, pardon, mon cher cousin; en vrit, je suis folle; vous avez
raison, ma sensibilit m'a gare...

--C'est aussi ce que je me disais, ma cousine parle de ce pauvre cerf
comme d'une personne naturelle... Mais nous allons recommencer 
marcher. Entendez-vous, l-bas, comme c'est beau le bruit du cor?
Vraiment, c'est bien un plaisir de roi que la chasse.

La calche se remit en marche.

Je profitai de ce mouvement pour me livrer sans rserve aux plus amres
rflexions. Je me figurais Gontran et Ursule marchant au pas, l'un prs
de l'autre, pour se reposer d'une longue course, laissant leurs chevaux
aller  l'aventure dans des alles sans fin, tapisses de verdure,
abrites par les arbres nuancs des plus riches nuances de l'automne...

Heureux, aimant, ils jouissaient avec ardeur de cette belle et tide
journe, de ce luxe royal, de cette vie de ftes en songeant  un
avenir pins enivrant encore, en se disant de tendres paroles d'amour, en
changeant de longs et brlants regards... Peut-tre mme... la fort
est si touffue et si solitaire, que Gontran, se penchant vers Ursule,
embrasse sa taille svelte d'un bras amoureux et effleure ses joues
vermeilles, encore animes par la course.

Oh! rage!... oh! douleur! oh! torture!... pensai-je... Et moi... moi...
je suis l, brise, fltrie, oublie, moque, car ils se moquent, ils
rient de moi... de moi qui me promne paisiblement avec ce mari qu'on
trompe, qu'on outrage!... Et c'est moi... c'est moi qui ai donn  cet
homme pauvre et presque dshonor le chteau o il courtise ma rivale,
le luxe dont il l'blouit, les plaisirs dont il l'enivre!

Oh! mais, cela est affreux!... affreux!... Cela ne peut pas durer... Je
me lasse d'tre stupidement malheureuse, je ne le veux plus... je ne le
veux plus... J'ai l prs de moi ce mari honnte et bon qu'on bafoue,
qu'on offense... clairons-le... Ce n'est pas dnoncer la perfidie et la
corruption, c'est empcher l'honneur, la loyaut mme, d'tre plus
longtemps dupes de la trahison.

Encore une fois le fatal aveu me vint aux lvres, encore une fois je
reculai devant cette dlation....

Au bout d'une demi-heure environ, Gontran nous envoya un de ses gens
nous prvenir que le cerf avait t pris dans un tang, mais que le
chemin pour s'y rendre tait si mauvais, que les voitures n'y pouvaient
passer; il m'engageait  retourner au chteau, o il nous rejoindrait
avec madame Scherin.

Nous arrivmes  Maran, o nous prcdmes de peu d'instants Ursule et
Gontran. Aprs nous tre habills pour dner, nous rentrmes au salon.
J'y trouvai ma cousine, mon mari et M. Scherin. A table, la
conversation roula sur la chasse de la journe. Gontran donna les plus
grandes louanges au courage,  l'adresse d'Ursule, qui dclara n'avoir
jamais got un plaisir plus vif.

Ma cousine fut beaucoup plus gaie que la veille; elle parut se soucier
assez peu de conserver  mes yeux son apparence mlancolique. Elle
accepta rsolument quelques toasts  ma sant que lui porta Gontran, et
but, sans se faire trop prier, quelques verres de vin de Champagne,  la
grande admiration de M. Scherin qui ne cessait de s'crier:

--C'est un vrai dmon que ma femme!

Pour la premire fois, en voyant l'animation, la gaiet, l'entrain de ma
cousine, je pressentis ce qu'il y avait en elle de hardi et
d'indomptable.

Jusqu'alors elle m'avait paru profondment dissimule. Ses audacieux
mensonges avaient toujours t envelopps de formes hypocrites; c'est en
levant mlancoliquement au ciel ses grands yeux baigns de larmes
qu'elle niait l'vidence; mais en la voyant  table si joyeuse, si
rsolue; mais en entendant ses saillies vives, imprvues, souvent
tincelantes, je la trouvais plus dangereuse encore.

Mon mari ne cachait pas l'espce d'admiration qu'elle lui inspirait. Une
espce de lutte d'esprit s'tait tablie entre elle et lui, souvent
Gontran n'eut pas l'avantage. Il semblait presque fascin, domin par
l'ascendant de cette femme qui, plusieurs fois, le rendit muet par un
mot d'une ironie mordante.

Ce qui paratra peut-tre trange, impossible, c'est que je souffrais
alors de l'espce de supriorit moqueuse avec laquelle Ursule rpondait
 mon mari.

Je restais confondue d'tonnement  l'aspect de cette transformation de
ma cousine.

M. Scherin lui-mme me disait tout bas qu'il n'avait jamais cru  sa
femme autant d'esprit.

Maintenant je m'explique ce changement. Il y a certaines natures qui ne
se rvlent pour ainsi dire jamais compltement que lorsqu'elles se
trouvent dans leur vritable _milieu_. Ainsi Ursule tait
essentiellement ne pour une vie de luxe, de splendeur, de ftes, de
plaisirs effrns. Un sicle plus lot, elle et t l'une de ces femmes
spirituelles et effrontes qui furent les reines des orgies de la
rgence.

Pour la premire fois peut-tre depuis son mariage, elle se trouvait
dans une position analogue  ses gots, et sans doute son vritable
caractre se dveloppait presque  son insu.

Aprs dner on devait faire la cure du cerf aux flambeaux dans la cour
du chteau, Gontran ayant voulu rserver ce sanglant spectacle  madame
Scherin.

Vers les neuf heures, les piqueurs sonnrent quelques fanfares. Nous
allmes sur une terrasse qui donnait sur la cour d'honneur et qui
s'tendait devant les fentres du salon que nous venions de quitter.

Les torches que tenaient nos valets de pied, en grande livre, jetaient
une clart rougetre sur les btiments, dont une partie tait
compltement obscure.

Cela me parut sinistre... La meute, avide, impatiente,  peine contenue
par les fouets des veneurs, faisait entendre des grondements froces;
les yeux farouches des chiens tincelaient dans l'obscurit.

Au milieu de la cour, le premier piqueur de M. de Lancry, ayant
recouvert les dbris et les ossements du cerf avec la peau de cet
animal, en prit la tte par le bois et l'agita vivement devant les
chiens.

Toujours contenue, la meute poussa des hurlements furieux jusqu'au
moment o on lui permit de se jeter sur ces restes sanglants, pendant
que les trompes sonnaient avec force. Alors commena une lutte acharne
entre ces quatre-vingts chiens se ruant les uns sur les autres, hurlant,
grondant, se disputant et s'arrachant les lambeaux sanglants de
l'animal.

Ce spectacle, ces cris me rvoltrent; je rentrai dans le salon, dont
les fentres donnaient sur la terrasse. M. Scherin tait descendu pour
voir la cure de plus prs. Je me sentais accable, plus accable que
jamais d'un mal tout physique; pour la premire fois je me demandai
quelle pouvait en tre la cause.

Je tombai assise sur une chaise place prs d'une croise  demi cache
par les rideaux. Je regardais machinalement le reflet des dernires
clarts des torches vaciller et s'teindre, car la cure tait termine,
lorsque je vis Ursule et Gontran s'arrter un instant devant cette
croise... Gontran enlaa la taille d'Ursule d'un de ses bras et
approcha ses lvres de la joue de ma cousine, malgr une lgre
rsistance de celle-ci...

Jamais je n'oublierai ce que je ressentis en ce moment. Par une trange
fatalit la douleur la plus atroce que j'eusse jamais ressentie me
rvla pour ainsi dire la joie la plus immense que j'aie jamais
connue...

Je ne sais par quel phnomne le coup que je ressentis fut si violent,
qu'au mme instant un tressaillement profond... qui me rpondit au
coeur, m'claira subitement sur la cause de ce malaise dont je
souffrais depuis quelque temps... _Je sentis que j'tais_ MRE.

Cette double impression de joie enivrante et de malheur foudroyant fut
telle, qu'un moment je crus que ma tte allait s'garer.

Dans mon vertige, je me levai machinalement. Je traversai le salon en
courant; je m'enfermai dans ma chambre et, me prcipitant  genoux, je
ne pus dire que ces mots:

--Mon Dieu! tu m'as entendue; je ne puis plus tre malheureuse
maintenant! A l'instant o j'allais mourir de douleur, tu m'as envoy un
espoir ineffable!...

Je n'avais pas aperu Blondeau, qui tait dans mon alcve.

--Grand Dieu!... Madame, qu'avez-vous?--s'cria-t-elle.

Sans lui rpondre, je lui montrai la porte de ma chambre en lui disant:

--Je veux tre seule. Ferme cette porte, laisse-moi; va dire que je veux
tre seule.

Blondeau sortit, alla prvenir M. de Lancry que j'tais indispose et
que je voulais tre seule.

Je restai seule en effet  mditer...

Je ne pouvais plus douter de l'infidlit de mon mari... et j'tais
mre...




CHAPITRE II.

UNE MRE.


Jamais je n'oublierai les motions saisissantes de cette nuit que je
passai dans une sorte de dlire raisonnable, si cela se peut dire.

Tantt je marchais  grands pas dans ma chambre, tantt je m'arrtais
brusquement pour m'agenouiller et pour prier avec ferveur; puis j'avais
des clats de joie folle, des ressentiments de bonheur immense, des
lans de fiert calme et majestueuse.

J'tais mre! j'tais mre!  cette pense enivrante, c'taient des
accs de tendresse idoltre pour l'tre que je portais dans mon sein. Je
ne pouvais croire  tant de flicit... je pressais avec force mes deux
mains sur ma poitrine, comme pour bien m'assurer que je vivais.

Il me semblait qu' chaque battement de mon coeur rpondait un petit
battement doux et lger: c'tait celui du coeur de mon enfant.

Mon enfant... mon enfant! Je ne pouvais me lasser de rpter ces mots
bnis et charmants. Dans mon ivresse, je l'appelais, je le dvorais de
caresses, j'tais comme insense; je baisais mes mains, je riais aux
clats de cette purilit, un instant aprs je fondais en larmes: mais
ces bienfaisantes larmes taient bonnes  pleurer.

Il tait, je crois, deux ou trois heures du matin.

Il me sembla que mon bonheur manquait d'air, d'espace, que j'avais
besoin de me trouver face  face avec le ciel, pour mieux exprimer 
Dieu ma religieuse reconnaissance.

J'ouvris ma fentre; nous tions  la fin de l'automne: la nuit tait
aussi belle, aussi pure que le jour avait t radieux; on n'entendait
pas le plus lger bruit. Tout tait ombre et mystre, les profondeurs du
firmament taient semes de millions d'toiles tincelantes. La lune se
leva derrire une colline couverte de grands bois. Tout fut inond de sa
ple clart, le parc, la fort, les prairies, le chteau.

Tout  coup une faible brise s'leva, grandit, passa dans l'air comme un
soupir immense, et tout redevint silencieux.

Je vis un prsage dans cet imposant murmure qui troublait un moment
cette solitude et qui fit paratre plus profond encore le calme qui
succda...

Il me sembla que ma dernire plainte tait sortie de mon coeur, et que
dsormais ma vie s'coulerait heureuse et paisible.

Pour la premire fois depuis que j'avais l'orgueilleuse conscience de la
maternit... depuis que je vivais _double_, je songeai  mes peines
passes... Ce fut pour rougir d'avoir pu m'affliger de chagrins qui
n'atteignaient que moi seule.

En me rappelant cette soire si fatale et si enivrante o j'avais acquis
et la certitude de l'infidlit de Gontran, et la certitude que j'tais
mre, je fus tonne de la srnit profonde, ineffable qui vint
remplacer les poignantes motions qui nagure encore m'avaient
cruellement agite.

Je ne pouvais douter que Gontran ne m'et trompe... pourtant je me
sentais pour lui d'une mansutude infinie, d'une indulgence sans bornes.

Mon mari avait cd  un got passager; c'tait une faiblesse, une
faute: mais il tait le pre de mon enfant; mais c'tait  lui que je
devais la nouvelle et cleste sensation que j'prouvais...

Ces penses veillaient en moi un mlange inexprimable de tendresse, de
dvouement, de respect et de reconnaissance, qui ne me laissait ni la
volont ni le courage d'accuser Gontran de ses erreurs passes...

Quant  l'avenir... oh!... quant  l'avenir, cette fois je n'en doutais
plus.

La rvlation que j'allais faire  mon mari m'assurait, je ne dis pas,
son amour, ses soins empresss, sa sollicitude exquise, mais encore une
sorte de tendre et religieuse vnration de tous les instants.

Oui, c'tait plus qu'une esprance, plus qu'un pressentiment qui me
garantissait un avenir auprs duquel ces quelques jours de bonheur
passs  Chantilly et toujours si regretts devaient mme me paratre
pales et froids...

Oui, j'avais dans mon bonheur  venir une foi profonde, absolue,
claire, qui prenait sa source dans ce qu'il y a de plus sacr parmi
les sentiments divins et naturels.

Dans ce moment o Dieu bnissait et consacrait ainsi mon amour... douter
de l'avenir c'et t blasphmer.

Ds lors je ressentis pour Ursule une sorte de ddain compatissant, de
piti protectrice.

Je ne pouvais plus l'honorer de ma jalousie; envers elle, je ne pouvais
plus descendre jusqu' la haine.

Je planais dans une sphre si leve, j'avais une telle conviction de
mon immense supriorit sur Ursule, qu'il m'tait mme impossible
d'tablir entre elle et moi la moindre comparaison...

Pour la premire fois depuis bien longtemps un franc sourire me vint aux
lvres en me rappelant que, la veille, j'avais envi la grce avec
laquelle elle montait  cheval; que, la veille, j'avais envi les
brillantes saillies de son esprit.

Je haussai malgr moi les paules  ce ressouvenir. Dans mon impriale
et gnreuse fiert, je m'apitoyai sur cette pauvre femme qui, aprs
tout peut-tre, n'avait pu rsister au penchant qui l'entranait vers
Gontran... penchant dont je connaissais l'irrsistible puissance...

Mon Dieu, me disais-je, quel sera le rveil d'Ursule aprs ce rve de
quelques jours! Alors je me rappelai notre enfance, notre amiti
d'autrefois... Le bonheur rend si compatissante, que je m'attendris sur
ma cousine.

Je me promis de demander  mon mari de lui apprendre avec mnagement
qu'elle ne pouvait plus rester avec nous, je ne voulais pas abuser
cruellement de mon triomphe...

Il me serait impossible d'expliquer la complte rvolution que la
maternit venait d'imprimer  mes moindres penses, des ides graves,
srieuses, presque austres, qui s'veillrent en moi dans l'espace
d'une nuit, comme si Dieu voulait prparer l'esprit et le coeur d'une
mre aux clestes devoirs qu'elle doit remplir auprs de son enfant.

Moi jusqu'alors faible, timide, rsigne, je me sentis tout  coup
forte, rsolue, courageuse: la main de Dieu me soutenait.

Tout un horizon nouveau s'ouvrit  ma vue, les limites de mon existence
me semblaient recules par les esprances infinies de la maternit.

Dans les seuls mots _lever mon enfant_ il y avait un monde de
sensations nouvelles...

       *       *       *       *       *

Peu  peu le jour parut.

Mon premier mouvement fut de tout apprendre  mon mari, de changer par
cet aveu soudain sa froideur en adoration; puis je voulus temporiser un
peu, suspendre le moment de mon triomphe pour le mieux savourer.

J'prouvais une sorte de joie,  me dire: D'un mot je puis rendre
Gontran plus passionn pour moi qu'il ne l'a jamais t, lui qui, hier
encore, m'oubliait pour une autre femme.

Bien rassure sur l'avenir, je me plaisais  voquer les souvenirs de
mes plus mauvais jours...

J'agissais comme ces gens qui, miraculeusement dlivrs de quelque grand
pril, contemplent une dernire fois avec une jouissance mle d'effroi
le gouffre qui a failli les engloutir, le rocher qui a failli les
craser...

Un sommeil profond, salutaire, me surprit au milieu de ces penses.

Je m'veillai tard; je trouvai ma pauvre Blondeau  mon chevet bien
inquite, bien triste: mes chagrins ne lui avaient pas chapp; mais, si
grande que ft ma confiance en elle, jamais je ne lui avais dit un mot
qui pt accuser Gontran.

Mon visage rayonnait d'une joie si clatante, que Blondeau s'cria en me
regardant avec surprise:

--Jsus mon Dieu, madame, qu'y a-t-il donc de si heureux?... hier je
vous avais laisse tellement abattue que j'ai pass toute la nuit en
larmes et en prires.

--Il y a... ma bonne Blondeau, que, toi aussi, tu deviendras folle de
joie quand tu sauras... mais va vite chercher M. de Lancry... va...

--M. le vicomte a dj envoy savoir des nouvelles de madame, ainsi que
M. et madame Scherin. J'ai dit que vous aviez pass une nuit assez
mauvaise, monsieur semblait inquiet.

--Eh bien! va... va bien vite le chercher... Je vais le rassurer...

Blondeau partit.

A mesure que le moment o j'allais revoir Gontran approchait, mon
coeur battait de plus en plus fort.

Mon mari parut.

Je me jetai dans ses bras en fondant en larmes et sans pouvoir trouver
une parole.

Gontran se trompa, il prit mes pleurs pour des pleurs de douleur.
Croyant sans doute que je l'avais vu la veille embrasser Ursule, et que
j'tais dsespre, il me dit avec embarras:

--Je vous en prie, ne croyez pas les apparences, ne pleurez pas... ne...

--Mais c'est de joie que je pleure... Gontran, mais c'est de joie...
regardez-moi donc bien!--m'criai-je.

--En effet, dit mon mari,--ce sourire, cet air de bonheur rpandus sur
tous vos traits: Mathilde... Mathilde, que signifie?...

--Cela signifie que je sais tout, et que je vous pardonne tout... Oui,
mon bien-aim Gontran... oui... hier sur ce balcon j'ai vu votre bras
enlacer la taille d'Ursule... hier j'ai vu vos lvres effleurer sa
joue... Eh bien! je vous pardonne, entendez-vous?... je vous pardonne,
parce que vous-mme tout  l'heure vous vous accuserez plus amrement
que je ne l'aurais jamais fait moi-mme; parce que tout  l'heure, 
genoux,  deux genoux, vous me direz grce... grce...

--Mais, encore une fois... Mathilde...

--Vous ne comprenez pas? Gontran, vous ne devinez pas?... Non; vous me
regardez avec effroi, vous croyez que je raille... que je suis folle
peut-tre? Mais,  mon tour, pardon... aussi pardon  vous, mon Dieu!
car il est mal de ne pas parler d'un tel bonheur si sacr avec une
austre gravit. Gontran,--m'criai-je alors en prenant la main de mon
mari,--agenouillez-vous avec moi... Dieu a bni notre union... je suis
mre!

Oh! je ne m'tais pas trompe dans mon espoir! les traits de Gontran
exprimrent la plus douce surprise, la joie la plus profonde. Un moment
interdit, il me serra dans ses bras avec la plus vive tendresse... Des
larmes... des larmes... les seules que je lui aie vu rpandre, coulrent
de ses yeux attendris; il me regardait avec amour, avec adoration,
presque avec respect.

--Oh!--s'cria-t-il en prenant mes deux mains dans les siennes,--tu as
raison, Mathilde; c'est  genoux,  deux genoux que je vais te demander
pardon, noble femme, coeur gnreux, anglique crature! Et j'ai pu
t'offenser! toi... toi toujours si rsigne, si douce... Oh! encore une
fois pardon... pardon.

--Je vous le disais bien, mon Gontran, mon bien-aim, que vous me
demanderiez pardon... Mais hlas! je le sens... je ne puis plus vous
l'accorder; il faudrait me souvenir de l'offense, et je ne m'en souviens
plus.

--Ah! Mathilde! Mathilde! j'ai t bien coupable,--s'cria Gontran en
secouant tristement la tte.--Mais, croyez-moi, 'a t de la lgret,
de l'inconsquence; mais mon coeur, mon amour, ma vnration taient 
vous... toujours  vous... Maintenant de nouveaux devoirs me dictent une
conduite nouvelle, vous verrez... oh! vous verrez, mon amie... combien
je serai digne du bonheur qui nous arrive. Combien vous serez sacre
pour moi... Mathilde!... Mathilde...--ajouta-t-il en baisant mes mains
avec ivresse.--Oh! croyez-moi, ce moment m'claire, jamais je n'ai mieux
senti tout ce que vous valiez et combien j'tais peu digne de vous... Je
vous le jure, Mathilde, je vous aime maintenant plus passionnment
peut-tre que lors de ces beaux jours de Chantilly, que vous regrettez
toujours, pauvre femme... Maintenant, je dis comme vous... si vous ne
pouvez plus me pardonner l'offense, parce que vous l'avez oublie; moi
je ne puis plus vous demander grce, parce que je ne puis plus croire
que je vous aie jamais offense.

--Oh! Gontran... Gontran, voil votre coeur, votre langage... c'est
vous, je vous reconnais... O mon Dieu, mon Dieu, donnez-moi la force de
supporter tant de bonheur...

--Oui, oui, c'est moi, ton ami, ton amant, Mathilde... ton amant, qui
n'tais pas chang; non, non, je te le jure. Mais, grce  toi, j'tais
si heureux, si heureux que je ne pensais pas plus  ce bonheur que je te
devais qu'on ne pense  remercier Dieu de la vie qui s'coule heureuse
et facile; et puis si j'tais quelquefois insouciant, capricieux,
fantasque, il faut vous le reprocher, mon bon ange, ma bien-aime: oui,
j'tais comme ces enfants gts que, dans sa tendresse idoltre, une
mre ne gronde jamais! pour leurs grandes fautes elle n'a que des
sourires ou de douces remontrances... Et encore... non...--reprit-il
avec une grce touchante,--non... je cherche  m'excuser,  affaiblir
mes torts, et c'est mal... J'ai t goste, dur, indiffrent, infidle;
j'ai pendant quelque temps mconnu le plus adorable caractre qui
existt au monde... Oh! Mathilde, je ne crains pas de charger le pass
des plus noires couleurs... l'avenir m'absoudra...

--Ne parlons plus de cela. Gontran, parlons de _lui_, de notre enfant:
quels seront vos projets? Quelle joie, quelle flicit! Si c'est un
garon, comme il sera beau! si c'est une fille, comme elle sera belle!
Il aura vos yeux, elle aura votre sourire et de si beaux cheveux bruns,
des joues si roses, un petit col si blanc, de petites paules 
fossettes... Ah! Gontran, je dlire; tenez je suis folle... je ne
pourrai jamais attendre jusque-l!--m'criai-je si navement, que
Gontran ne put s'empcher de sourire.

--Dites-moi,--reprit-il tendrement,--que prfrez-vous? Voulez-vous
rester ici... encore quelque temps, ou bien nous en aller nous tablir 
Paris?... Dites, Mathilde... ordonnez... maintenant je n'ai plus de
volont.

--Maintenant, au contraire, mon ami, il faut que vous en ayez et pour
vous et pour moi, car je vais tre tout absorbe par une seule pense...
mon enfant... Hors de cette ide fixe, je ne serai bonne  rien.

--Puisque vous me laissez libre, je rflchirai  ce qui sera
convenable, ma bonne Mathilde... j'y aviserai.

--Ce que vous ferez sera bien fait, mon ami. Entre autres
considrations, n'est-ce pas? vous consulterez l'conomie; car
maintenant il nous faut tre sages... nous ne sommes plus seuls... il
faut songer ds  prsent  la dot de ce cher enfant, et du temps o
nous vivons, l'argent est tant... que la richesse est une chance de
bonheur de plus. Voyons, mon ami, comment rduirons-nous notre maison?

--Nous y songerons, Mathilde; vous avez raison. Quel bonheur de
remplacer un luxe frivole et inutile par une touchante prvoyance pour
l'tre qui nous est le plus cher au monde! Ah! jamais nous n'aurons t
plus heureux d'tre riches.

--Tenez, mon ami, quand je pense que chacune de mes privations pourrait
augmenter le bien-tre de notre enfant... j'ai peur de devenir avare.

--Chre et tendre amie, soyez tranquille... Je sens comme vous tous les
devoirs qui nous sont imposs maintenant... Je ne manquerai  aucun
d'eux. Comme vous, Mathilde, cette nuit m'a chang,--ajouta Gontran avec
un sourire de grce et de tendresse inimitable.

Mon mari parlait alors sincrement. Je connaissais assez sa physionomie
pour y lire l'expression la plus vraie, la plus touchante.

Quand il m'exprimait ses regrets de m'avoir tourmente, il disait vrai:
les coeurs les plus durs, les caractres les plus impitoyables ont
souvent d'excellents retours;  plus forte raison Gontran tait capable
d'un gnreux mouvement: il n'tait point mchant, mais gt par trop
d'adorations.

Encore une fois, je suis certaine qu'alors mon mari redevint pour moi ce
qu'il tait au moment de mon mariage.

J'tais si forte de cette conviction, il me paraissait si naturel que le
got passager que mon mari avait eu pour Ursule se ft subitement
teint, par la rvlation que je venais de lui faire, que sans la
moindre hsitation, sans le moindre embarras, je dis  Gontran:

--Maintenant, mon ami, comment allons-nous loigner Ursule?...

A cette question nave, Gontran me regarda en rougissant de surprise.

--Cela vous tonne, de m'entendre ainsi parler de ma cousine,--lui
dis-je en souriant,--rien n'est pourtant plus simple: je ne ressens 
cette heure aucune animosit, aucune jalousie contre elle; je n'ai pas
le temps, je suis trop heureuse! elle a t coquette avec vous, vous
avez t empress prs d'elle, je pardonne tout cela: ce sont des
tourderies de _jeunesse_ dont vous ne vous souvenez plus maintenant,
mon tendre ami; je dsire seulement que, vous qui avez tant de tact et
d'esprit, vous trouviez un moyen d'loigner Ursule, sans duret, sans
trop la blesser: car, malgr moi, je ne puis m'empcher de la plaindre;
un moment peut-tre... elle aura cru que vous l'aimiez...

Gontran me regarda d'un air interdit, il semblait croire  peine ce
qu'il entendait.

Aprs un moment de silence, il s'cria:

--Toujours grande, toujours gnreuse: ah! je serais le plus coupable
des hommes, si j'oubliais jamais votre conduite dans cette circonstance.
Oui, vous avez raison, Mathilde, j'expierai ces tourderies de jeunesse
comme je le dois. Il faut que votre cousine parte... qu'elle parte le
plus tt possible; non que je doute de ma rsolution, mais parce que sa
vue vous redeviendrait pnible une fois votre premier enivrement pass.

--Vous dites vrai, mon ami... vous me connaissez mieux que je ne me
connais moi-mme. Si vous saviez... j'ai tant souffert  cause d'elle...
Mais, tenez... Gontran, ne parlons plus de cela... tout est oubli... Il
sera facile  Ursule de dterminer son mari  quitter Maran, il n'a pas
d'autre volont que la sienne... Mais...--ajoutai-je en
hsitant,--comment ferez-vous pour amener Ursule  cette rsolution?

--Rien de plus simple, je lui dirai tout avec franchise et loyaut.

--Vous lui direz...

--Je lui dirai qu'elle et moi nous avons t des fous, que nous avons
risqu de compromettre gravement, elle, la tranquillit du meilleur des
hommes, moi, le repos de la plus tendre, de la plus adorable des
femmes... Je lui dirai que nos imprudences ont effray vos soupons, que
pour rien au monde je ne voudrais vous causer le moindre chagrin; je lui
dirai enfin que je la supplie de dcider son mari  partir.

Je gardai un moment le silence; malgr ma foi dans l'amour de Gontran,
dans ma supriorit sur Ursule, il m'tait pnible de songer que mon
mari allait avoir un entretien secret avec ma cousine.

Hlas!  cette pense, tous mes ressentiments jaloux se rveillrent
malgr moi.

Je dis  Gontran avec motion:--Pour dcider Ursule  partir, il faudra
donc que vous lui demandiez un rendez-vous?...

--Sans doute...

--Eh bien! je vous l'avoue, Gontran, cette ide m'est cruelle.

--Allons,--reprit-il en souriant,--il faudra que j'aie plus de courage
que vous... Comment faire pourtant, ma pauvre Mathilde?

--Je ne sais..

--Je n'ose vous proposer de parler vous-mme  votre cousine.

--Non; cela me ferait mal, je le sens. Un tel avis de ma part
l'humilierait amrement, je ne puis oublier qu'elle a t mon amie... ma
soeur...

--Que faire donc? je lui crirais bien... mais cela est dangereux... et
puis il y a mille choses qu'on peut dire et qu'on ne peut crire; des
objections auxquelles on rpond de vive voix, et que l'on ne peut
dtruire que par une longue correspondance...

Aprs avoir rv quelque temps, Gontran s'cria tout rayonnant de joie:

--Oh! Mathilde... Mathilde... quelle bonne ide! voulez-vous une double
preuve de ma loyaut et de mon dsir de vous faire oublier les chagrins
que je vous ai causs?

--Comment cela?

--Cache quelque part, d'o vous puissiez tout voir et tout entendre,
assistez  cet entretien dont votre jalousie s'effraye.

--Gontran... que dites-vous... Ah! cette preuve...

--N'a rien qui doive alarmer... Une dernire fois, Mathilde, mon ange
bien-aim, je veux tout vous dire, tout vous confier... tre aussi franc
que vous tes gnreuse... Pardonnez-moi si je vous froisse; j'en aurai
le courage, car au moins un loyal aveu dtruira, j'en suis sr, vos
craintes exagres... Vous verrez que j'ai t plus imprudent, plus
lger que coupable. Vous verrez que si Ursule a t pour moi
trs-coquette, que si, de mon cot, je suis sorti des bornes de la
simple galanterie, elle n'a pas  rougir d'une faute grave et
irrparable... Eh bien! oui, hier, aprs cette cure aux flambeaux, en
plaisantant, j'ai pass mon bras autour de sa taille, j'ai voulu
l'embrasser; c'tait une lgret condamnable, je le sais, quoiqu'elle
pt peut-tre s'excuser par la familiarit qu'autorise la parent.

--Et  Rouvray... Gontran!

--A Rouvray, comme ici, j'ai fait a Ursule de ces compliments qu'on
adresse  toutes les femmes... je lui ai dit qu'elle tait charmante,
que j'aurais un vif plaisir  la voir longtemps chez nous; elle a
accueilli ces galanteries avec coquetterie, mais en riant et sans y voir
plus de srieux qu'il n'y en avait, je vous l'assure... Voil toute ma
confession: Mathilde... pardon, encore pardon.

--Je vous remercie, au contraire, de ces aveux qui me rassurent, mon
ami; il vaut mieux connatre la vrit, quelque pnible qu'elle soit,
que de s'pouvanter de fantmes souvent plus effrayants que la ralit.

--Aussi, Mathilde, maintenant je vous jure sur l'honneur, sur ce que
j'ai de plus cher au monde, sur vous, enfin! que dans cet entretien
j'aborderai votre cousine avec un coeur tout rempli de vous, de votre
bont, de votre gnrosit; que je ne dirai pas une parole sans songer
aux larmes que je vous ai fait verser, noble et anglique crature! je
vous jure enfin que ce got passager dont je vous ai fait l'aveu s'est
vanoui devant l'intrt si sacr, si puissant qui rend nos liens plus
troits encore... Mathilde... Mathilde... je serais le dernier des
hommes, si l'tat dans lequel vous tes ne suffisait pas pour me
commander les plus tendres soins, les plus chers respects; croyez-moi,
assistez donc sans crainte  cet entretien, Mathilde, je suis fier de
vous prouver que je sais au moins expier les fautes que j'ai commises.

--Oh! je vous crois, je vous crois, mon Gontran bien-aim; je
m'abandonne  vos conseils: oui, j'aurai le courage de cette preuve.

--Merci... oh! merci, Mathilde, de me permettre de me justifier ainsi,
mais je ne veux pas que vous conserviez le moindre doute; l'amour est
souponneux, je le sais: malgr vous il vous resterait peut-tre
l'arrire-pense que j'ai prvenu Ursule, que...

--Ah! Gontran, vous me jugez bien mal.

--Non, non, ma pauvre Mathilde, laissez-moi faire; plus l'explication
vous semblera franche, loyale, imprvue, plus vous serez satisfaite.
coutez-moi donc... vous allez dire  Blondeau de prier votre cousine de
venir vous trouver ici. Vous vous mettrez l, dans le cabinet de votre
alcve; cette porte vitre entrouverte, un coin de ce rideau soulev,
vous permettront de tout voir, de tout entendre. Votre cousine viendra,
je lui dirai que vous venez de sortir, que vous la priez de vous excuser
et de venir la retrouver dans le pavillon du parc. Pendant quelques
moments je la retiendrai ici, puis elle sortira pour aller vous
chercher. Alors paraissant hors de votre cachette...

--Alors je tomberai  vos genoux, Gontran, pour vous remercier raille
fois de m'avoir rendu en un jour tous les bonheurs que je croyais avoir
perdus.

Ainsi que l'avait dsir mon mari, Blondeau alla chercher Ursule.

J'entrai avec un grand battement de coeur dans un des cabinets de
l'alcve; les tendres assurances de Gontran, sa loyaut, tout devait
m'empcher de ressentir la moindre crainte, et pourtant un moment encore
j'hsitai.

Il me sembla que je jouais un rle indigne de moi en assistant ainsi
invisible  cet entretien.

Je l'avoue, mes irrsolutions cessrent, moins dans l'espoir de voir
humilier ma rivale, que dans l'espoir ardent et inquiet d'assister  une
scne si trange, si nouvelle pour une femme.

Je connaissais le ton plaintif et mlancolique d'Ursule, je m'attendais
 la voir fondre en larmes lorsque mon mari lui signifierait son
intention.

Jugeant de l'amour qu'elle devait ressentir pour Gontran par l'amour que
j'prouvais pour lui, je prvoyais que cette scne allait tre cruelle
pour ma cousine; soit faiblesse, soit gnrosit, je ne pus m'empcher
de la plaindre.

J'allai mme jusqu' craindre que Gontran, excit par ma secrte
prsence, ne se montrt trop dur envers elle. Quel rveil pour cette
malheureuse femme qui l'aimait tant sans doute et qui se croyait aussi
tant aim!...

Encore  cette heure je suis convaincue que mon mari tait alors sincre
dans sa dtermination de sacrifier un caprice passager  l'affection
sainte et grave que je mritais... Une seule crainte vint m'assaillir:
Ursule tait si ruse, si adroite; elle savait donner  sa voix,  ses
larmes une si puissante sduction que peut-tre la rsolution de mon
mari ne rsisterait-elle pas  l'expression de sa douleur touchante.

Ces rflexions m'taient venues plus rapides que la pense.

J'entendis les pas lgers d'Ursule.

Je me retirai dans ma cachette.




CHAPITRE III.

L'ENTRETIEN.


Ursule en entrant dans ma chambre parut fort surprise de ne pas m'y
voir.

Son visage tait souriant et gai, la physionomie de Gontran tait au
contraire froide et rserve.

Il se tenait debout prs de la chemine, o il s'accoudait.

Ursule, aprs avoir ferm la porte, lui dit:

--Comment, c'est vous! o est donc Mathilde?

--Elle a t oblige de descendre  l'instant pour rpondre aux
rclamations d'un de ses pauvres; elle vous prie de l'excuser, et
d'aller la rejoindre tout  l'heure dans le pavillon du parc...

Ursule me parut d'abord tonne de l'accueil glacial de mon mari, puis
elle sourit, lui fit une profonde rvrence d'un air moqueur en lui
disant:

--Je vous remercie, monsieur, d'avoir bien voulu m'apprendre o je
pourrai rencontrer madame la vicomtesse de Lancry, je suis dsole
d'avoir troubl vos graves mditations.

Ursule fit un pas vers la porte.

--Un mot, je vous prie,--dit Gontran.

Ursule, qui allait sortir, s'arrta, retourna lentement la tte, jeta 
Gontran un long regard rempli de malice et de coquetterie, leva en l'air
son joli doigt d'un air menaant et lui dit:

--Un mot.. soit, mais pas plus... je sais qu'il est trs-dangereux de
vous couter... plus encore peut-tre que de vous regarder. Voyons,
vite, ce mot, mon beau, mon tnbreux cousin.

--Ce que j'ai  vous dire est grave et srieux, madame.

--Vraiment, monsieur, c'est grave, c'est srieux? Eh bien! j'en suis
ravie, cela contrastera avec votre folie et votre tourderie habituelle.
Voyons, dites, je vous coute.

--Lorsque je vous revis  Rouvray,--dit Gontran,--il y a deux mois, je
ne pus vous cacher que je vous trouvais charmante.

--C'est la vrit, monsieur et cher cousin, et j'ai souvenance que, dans
certaine alle de charmille, vous me ftes mme une dclaration... assez
impertinente  laquelle je rpondis comme je devais le faire, en me
moquant de vous: voyons, continuez; votre gravit sentencieuse,
crmonieuse m'amuse et m'intrigue infiniment... o voulez-vous en
venir?

Gontran jeta un coup d'oeil satisfait du ct de la porte du cabinet
o j'tais et reprit:

--A votre arrive ici, je vous ai dit tout le plaisir que j'avais  vous
revoir.

--Tout le _bonheur_, mon cher et beau cousin, tout le _bonheur_, s'il
vous plat; vos moindres paroles sont, hlas! graves l en caractres
ineffaables,--dit Ursule en appuyant sa main sur son coeur et en
regardant mon mari d'un air ironique.

Gontran parut presque contrari de ce sarcasme, frona lgrement les
sourcils, et reprit d'un ton ferme:

--Je suis ravi, madame, que vous soyez en train de plaisanter, la tche
que j'ai  remplir me sera moins difficile.

--Voyons, vite, vite, je suis sur des charbons ardent, mon cher cousin,
je brle de savoir la conclusion de tout ceci, et  quoi sera bon ce
rsum solennel de notre... comment dirai-je? de notre amour... non
certes, vous avez trop et trop peu pour m'inspirer ce sentiment...
disons donc de notre coquetterie, c'est, je crois, le mot...
Trouvez-vous?

--Soit, madame...--reprit Gontran.--Je continuerai donc ce rsum de
notre... de notre coquetterie:  votre arrive  Maran, je vous ai dit
tout le bonheur que j'avais de vous revoir, tout mon espoir de voir
votre sjour ici se prolonger.

--Cela est encore vrai, beau cousin; nous avons le lendemain fait une
charmante partie de chasse: vous m'avez mme un peu gronde...
trs-tendrement, il est vrai, de ce que je semblais prfrer le bruit
retentissant des trompes  vos amoureuses dclarations... et j'avoue 
ma honte que je mritais beaucoup vos reproches; il n'y avait pour moi
rien de plus ravissant, de plus nouveau surtout, que ces fanfares
clatantes qui rsonnaient firement au fond des bois.

--Et sans doute une dclaration n'avait pas pour vous le mme attrait
de nouveaut. L'aveu est naf,--dit Gontran en souriant.

Ursule regarda fixement mon mari, cambra, redressa sa jolie taille,
comme si elle et obi  un secret mouvement d'admiration pour
elle-mme, secoua lgrement son front hardi, pour faire onduler les
longues boucles de sa chevelure brune, et rpondit avec un sourire
moqueur presque mprisant:

--Mon cher cousin, j'ai dix-huit ans  peine et on m'a dj bien souvent
dit que j'tais charmante; vous me pardonnerez donc d'tre un peu blase
sur les dclarations; depuis longtemps mon oreille est faite  ce ramage
flatteur et banal, et vous n'avez pas malheureusement veill dans mon
me des sensations aussi inconnues que ravissantes; je ne doute pas que
vous ne soyez un trs-excellent Pygmalion, mais le marbre de Galate
s'tait assoupli et anim avant que votre tout-puissant regard et
daign s'abaisser sur une pauvre provinciale comme moi...

Mon tonnement tait  son comble.

C'tait Ursule qui s'exprimait ainsi: elle autrefois si plore, si
incomprise et parlant toujours de sa tombe prochaine...

C'tait Ursule qui parlait  Gontran avec ce ddain moqueur,  lui dont
les succs avaient t si nombreux,  lui si recherch, si ador par les
femmes les plus  la mode!

Gontran semblait non moins surpris que moi de ce langage railleur.

Nanmoins je vis avec joie qu'il ne m'avait pas trompe.

Il avait pu tre lger, inconsidr auprs d'Ursule, mais il avait t
prserv d'un sentiment plus vif par la froide coquetterie de ma
cousine.

Ursule reprit avec la mme ironie:

--Qu'avez-vous, mon cher cousin? vous semblez contrari.

--C'est qu'aussi, madame, je ne vous ai jamais vue si moqueuse.

--C'est qu'aussi, monsieur, je ne vous ai jamais vu si solennel.

--Vous avez raison,--dit Gontran en souriant,--il s'agit de folies, de
quelques galanteries sans consquence changes entre un homme et une
femme du monde, et je prends en vrit un air magistral par trop
ridicule. Eh bien donc, ma jolie cousine, vous souvenez-vous qu'hier
soir, aprs la cure aux flambeaux, j'ai t assez peu matre de moi
pour vouloir enlacer cette taille charmante et effleurer cette joue si
frache et si rose... eh bien, je viens vous demander pardon de cette
audace, vous supplier d'oublier cette folie... J'avais cd  un
entranement passager... j'avais un moment confondu la familiarit du la
parent avec un sentiment plus tendre, et je viens...

Ursule interrompit mon mari par un clat de rire et s'cria:

--Vous venez me demander pardon... mais il n'y a vritablement pas de
quoi, mon cher cousin... Votre vertueuse candeur s'alarme  tort, je
vous le jure... Votre audace a t fort innocente... car votre bouche a
effleur non pas cette _joue si frache et si rose_, mais la barbe de
mon bonnet. Quant  cette taille charmante que vous _avez enlace_  peu
prs malgr moi, c'est une faveur que s'accorde au bal le premier
valseur venu; et je ne vois pas qu'elle soit assez flatteuse pour que
vous en ayez des remords: hier soir je n'ai pas jou la pudeur offense,
parce qu'il m'et fallu me plaindre on me fcher d'un procd de mauvais
got; dans une circonstance pareille, une honnte femme se rsigne et se
tait.

Sans doute l'amour-propre de Gontran fut bless de ces railleries, car,
oubliant ma prsence, il s'cria presqu'avec chagrin:

--Comment, madame, votre silence tait de la rsignation, de
l'indiffrence!

--A ce point, mon cher cousin, que je me rappelle, hlas! jusqu'aux plus
petits dtails des tristes suites de votre audace.

--Comment cela?

--Certainement, j'avais la main droite sur la grille du balcon, et, en
la retirant, j'ai dchir la valencienne de mon mouchoir.

--Cela prouve,--dit Gontran avec impatience,--madame, que vous avez une
excellente mmoire...

--Cela ne prouve pas du tout en faveur de ma mmoire, mon cousin, mais
cela prouve en faveur de l'anglique puret de mes sentiments  votre
gard...

--Madame!...

--Mais sans doute, voyons srieusement: est-ce que si mon silence et
t du trouble... est-ce que si je vous avais aim... j'aurais remarqu
tout cela?... est-ce que j'aurais attendu que vos lvres effleurassent
mes joues, que votre bras presst ma taille, pour tre saisie d'une de
ces motions subites, muettes, profondes, qui nous enivrent et vous
garent? Eh mon Dieu!...  peine votre main et-elle touch ma main,
qu'une sensation lectrique, rapide comme la foudre, et boulevers ma
raison, mes sens!... Presque sans le savoir, sans y penser, malgr moi
enfin... je serais tombe dans vos bras, et je m'y serais rveille sans
me souvenir de rien, mais encore toute frmissante d'une motion
dlirante, inconnue, qu'aucune expression ne pourrait traduire!

Malheur! malheur! jamais je n'oublierai l'accent mu, passionn avec
lequel Ursule pronona ces derniers mots; jamais je n'oublierai la
rougeur qui un instant enflamma son visage, comme un reflet de pourpre;
jamais je n'oublierai le regard  la fois vague, brlant, noy de
volupt, qu'elle jeta au ciel comme si elle et ressenti ce qu'elle
venait de dpeindre.

Malheur! malheur! jamais je n'oublierai surtout avec quelle admiration
ardente Gontran la contempla pendant quelques minutes: car elle tait
belle... oh, bien belle ainsi; elle tait belle, non sans doute d'une
beaut chaste et pure, mais de cette beaut sensuelle qui a, dit-on,
tant d'empire sur les hommes.

Malheur! malheur! je vis sur les traits de Gontran un mlange de
douleur, de colre, d'entranement involontaire, qui me dit assez qu'il
tait au dsespoir de n'avoir pas fait prouver  Ursule ces motions
qu'elle racontait avec une loquence si passionne.

Ma terreur de cette femme augmenta: je fus sur le point de sortir de ma
retraite, d'interrompre cette scne; mais, emporte par une pre
curiosit, inquite d'entendre la rponse de Gontran, je restai
immobile.

Mon mari semblait fascin par le regard d'Ursule; il reprit avec
amertume:

--En vrit, madame, voici une thorie complte: heureux celui qui la
mettra en pratique! Avec vous je vois avec plaisir que j'tais encore
moins infidle envers ma femme que je ne l'avais cru; je m'en applaudis
sincrement, je vous remercie d'tre au moins franchement coquette avec
moi.

Ursule partit d'un nouvel clat de rire et reprit:

--Mon Dieu! de quel air dcourag votre solennit me parle de sa
fidlit conjugale! on dirait que vous prouvez le remords d'une bonne
action, et que vous tes dsespr de vous trouver si peu coupable...

--Il est vrai, ma chre cousine, je me croyais un peu moins innocent...
et je vous croyais un peu plus ingnue...

--Tenez, dcidment, vous tes furieux...

--Moi! vous vous trompez, je vous le jure.

--Vous tes furieux... vous dis-je... Ah! vous avez cru, mon cher
cousin, que vous n'aviez qu' paratre pour me plaire, pour me
subjuguer; mais, j'y pense, ajouta-t-elle en redoublant d'clats de
rire,--vous avez pens, j'en suis sre, que blesse d'un trait mortel
ds avant mon mariage, lors de votre prsentation  Mathilde, et
_reblesse_ lors de votre passage  Rouvray, je n'avais jamais eu qu'un
but, qu'une pense, celle de venir vous rejoindre ici ou  Paris... que
dans mon empressement  vous faire ma cour,  me mnager de longues
entrevues avec vous, j'avais bravement appris  monter  cheval, au
risque de me casser le cou, le tout pour mriter un de vos regards, pour
vous faire dire en vous-mme:--Pauvre petite, quel dvouement, quel
courage!--ou bien encore...--Ah! les femmes, les femmes! quand un de ces
dmons s'est mis en tte de nous sduire, il y russit toujours.--Quant
 cela, entre nous, mon pauvre cousin, vous n'avez pas eu tout  fait
tort; car je crois que je vous ai fort sduit... seulement, je ne l'ai
pas fait exprs...

--Je vois que je ne suis pas le seul  qui l'on puisse reprocher quelque
vanit,--dit Gontran de plus en plus piqu.

--Comment,--reprit Ursule dans un nouvel accs de gaiet,--vous croyez
qu'on ne peut sans vanit prtendre  votre coeur! pour vous qui
voulez me donner une leon de modestie, l'aveu est piquant. Eh bien! je
vous avoue que, tout en tant certaine de vous avoir sduit, je n'en
suis pas plus fire...

--Ainsi, vous me croyez trs-amoureux de vous?

--Je vous crois plus amoureux de moi aujourd'hui que vous ne l'tiez
hier. Je crois que vous le serez demain encore plus qu'aujourd'hui...

--Et quelle sera la fin de cette passion toujours croissante, charmante
prophtesse?...

--Pour moi, un immense clat de rire... pour vous, peut-tre, toutes
sortes de dsespoirs... Car, vous devez savoir cela par exprience,
seigneur don Juan; s'il y a passion d'un ct, ordinairement il y a de
l'autre indiffrence on ddain: aussi, ce qui m'empchera de jamais
rpondre  votre amour... ce qui vous fait un tort irrparable a mes
yeux, c'est tout simplement... votre amour...

--Vous maniez  merveille le paradoxe, madame, et je vous en fais mon
compliment...

--Ceci vous semble paradoxal, c'est tout simple; on est si peu habitu 
entendre des vrits vraies, qu'elles paraissent toujours des paradoxes:
au risque de passer pour folle, je vous dirai donc que vous m'aimez
non-seulement parce que je suis jeune et jolie, mais parce que votre
orgueil, votre vanit, s'irritent de ce que, malgr vos succs passs,
je ne me rends pas  vos irrsistibles sductions.

--Madame,--s'cria Gontran,--de grce... parlons un peu moins de moi...

--Vous avez raison, mon cousin, nous voici bien loin de la conversation
que nous devions avoir ensemble; o en tions-nous donc?... Ah... oui.
C'est cela; vous me demandiez humblement pardon d'avoir t assez
audacieux pour embrasser la barbe de mon bonnet et pour me prendre la
taille ni plus ni moins que le plus oubli de mes valseurs de l'an
pass!

Au lieu de rpondre  Ursule, Gontran garda un moment le silence; puis
il lui dit avec un sourire contraint:

--Vous runissez, sans doute, madame, les qualits les plus rares; vous
avez certainement le droit de vous montrer difficile, ddaigneuse...
Mais pourrait-on savoir au moins de quelles perfections inoues, de
quels surprenants avantages devrait tre dou celui qui pourrait
prtendre au bonheur inespr de vous plaire?

--Savez-vous, mon cousin, que vous tes trs-fantasque?

--Comment cela?

--A l'instant mme, vous me priez assez aigrement de ne plus vous mettre
en question: et voici que vous recommencez de plus belle  parler de
vous-mme.

--Moi... au contraire...

--Me demander, avec une ironie si transparente, de quels dons
surnaturels il faut tre dot pour me plaire, n'est-ce pas me demander
clairement pourquoi vous ne me plaisez pas du tout, vous qui runissez
tant de sductions irrsistibles?... Eh bien... vous le voyez; si je
vous rponds, vous allez me reprocher encore, comme tout  l'heure, de
changer un grave entretien en dissertations amoureuses...

--Non, non... nous reprendrons cet entretien... Mais, voyons, dites...
Je suis trs-curieux de connatre l'idal que vous avez rv.

--Mon idal?  quoi bon, mon pauvre cousin! il en est de tous ces hros
rvs par les jeunes filles comme des rponses prpares d'avance; l'on
dit tout le contraire de ce qu'on voulait dire, et l'on adore tout le
contraire de ce qu'on avait rv. Pourtant il est une premire
condition, sur laquelle je serais inflexible: celui que j'aimerais
devrait tre compltement libre; en un mot, garon.

--Et pourquoi frapper les maris de cet implacable ostracisme?

--D'abord parce que je ne daignerais pas rgner sur un coeur partag;
ensuite il y a quelque chose de ridicule dans l'allure d'un mari
galantin: c'est un tre amphibie qui participe  la fois de l'colier en
vacances et du pre de famille rvolt; et puis, vous allez trouver cela
stupide, mais il me semble qu'un mari galant ressemble toujours...  un
prtre mari...

--Le portrait n'est assurment pas flatteur,--dit Gontran en se
contenant  peine.

--Ainsi vous,--reprit Ursule,--vous par exemple, mon cher cousin, vous
avez ainsi perdu tout votre ancien prestige; et encore, non, mme garon
vous auriez en vous trop... et trop peu... pour me sduire. Oui,
certainement. Car, aprs tout, qu'est-ce que vous tes? un grand
seigneur trs-aimable, trs-spirituel, d'une figure charmante et d'une
irrprochable lgance. Or, entre nous, mon amour aurait des vises...
ou plus hautes ou plus basses.

--En vrit, ma cousine, aujourd'hui vous parlez en nigme.

--En vrit, mon cousin, aujourd'hui vous tes bien peu intelligent. Eh
bien donc, oui, il me faut,  moi, un esclave ou un matre. Vous ne
pouvez tre ni l'un ni l'autre: vous n'avez ni le dvouement naf qui
intresse, ni la supriorit qui trouble et qui soumet... Qu'un tre
simple, bon, inoffensif, m'adort, par exemple, avec l'idoltrie
opinitre du sauvage pour son ftiche, je pourrais ressentir pour cet
tre aveuglment confiant cette sorte de compassion affectueuse qu'on a
pour un pauvre chien soumis, tremblant, qui ne vous quitte pas du
regard; qui lche la main qui le frappe et qui est encore trop heureux
de revenir en rampant servir de coussin  vos pieds, lorsque, par colre
ou par caprice, vous l'avez brutalement chass... Mais si je rencontrais
jamais un de ces hommes qui, par je ne sais quelle mystrieuse
puissance, s'imposent en despotes du premier regard, avec quelle humble
et tendre soumission je m'abaisserais devant lui! avec quelle idoltrie,
moi si imprieuse, je l'adorerais  mon tour! comme j'enchanerais ma
pense, ma volont, ma vie  la sienne!  genoux, toujours  genoux
devant mon souverain, devant mon dieu, joie, douleur, esprance,
dsespoir, tout viendrait de lui... et retournerait  lui... Pour qu'il
daignt seulement me dire _Viens_... je serais humble, rsigne, lche,
criminelle, que sais-je?... Car la jalousie d'un tel amour peut arriver
 la frnsie...  la frocit. Tenez...  cette pense, oh!  cette
pense, j'ai peur.

En disant ces derniers mots d'une voix brve, Ursule baissa son visage
assombri et parut rveuse.

Gontran tait stupfait.

J'tais pouvante.

Aprs quelques moments de silence, Ursule passa la main sur son front
comme pour chasser les ides qui semblaient l'avoir tristement
proccupe, et dit en souriant  mon mari, qui la regardait presque avec
stupeur:

--Vous le voyez donc bien... vous ne pouvez tre ni mon esclave ni mon
matre. Nous ne pouvons qu'tre amis, et encore ce serait difficile;
vous tes trop homme du monde pour me pardonner vos maladroites
dclarations et votre insuccs prs de moi. Tout bien considr, il ne
nous reste gure que la chance d'tre ennemis  peu prs
irrconciliables. Ne trouvez-vous pas cette conclusion fort originale?
qui aurait dit que notre conversation devait prendre cette tournure-l?

--Sans contredit, madame,--rpondit machinalement Gontran, comme s'il
et encore t sous le coup de cet trange entretien;--sans contredit,
cela est fort original. Mais alors puis-je vous demander pourquoi vous
avez bien voulu nous consacrer quelque temps?

Avec cette mobilit d'impressions qui la caractrisait, Ursule se mit de
nouveau  rire aux clats en regardant Gontran avec tonnement, et
s'cria:

--Ah ! devenez-vous dcidment fou, mon cousin? Est-ce dj votre
passion pour moi qui vous trouble la raison? Comment, vous voulez tre
le but incessant o tendent toutes mes penses! Vous ne comprenez rien 
mon voyage ici, parce qu'il n'a pas pour but de vous dire: _Je vous
aime!_ Mais rappelez donc vos esprits: ce n'est pas du tout  vous, mais
 ma chre Mathilde, que je veux consacrer le temps que je passerai a
Maran. Mon Dieu! quelle figure vous me faites! Que les hommes sont
singuliers! Je vous aurais avou que depuis longtemps je mditais le
dessein perfide de vous enlever  votre femme, que vous auriez trouv
cette indignit toute naturelle, taudis que vous voil trs-contrari de
me voir respecter si scrupuleusement les lois sacres de l'amiti que
vous venez vous-mme invoquer.

--Madame!

--Allons, allons, rassurez-vous, je ne veux pas me faire meilleure que
je ne le suis; c'est beaucoup plus mon loignement pour les gens maris
en gnral et mon peu de penchant pour vous en particulier qui me dfend
de toute mauvaise tentation... Sans doute j'aime Mathilde de tout mon
coeur; mais si une puissance irrsistible m'et entrane vers vous,
malgr moi j'aurais trahi la confiance de ma meilleure amie... Aprs
cela,--reprit Ursule en souriant de ce rire sarcastique qui donnait  sa
physionomie un caractre si insolent et si ddaigneux,--j'offre des
chances de combat gales; je suis vulnrable aussi: moi aussi j'ai un
mari... qu'on le sduise... c'est de bonne guerre; mais, assez de folies
comme cela, mon cher cousin. Maintenant, parlons raison, quel est ce
_mot_ que vous avez  me dire, et pourquoi me retenez-vous ici? Mathilde
s'impatiente et m'attend peut-tre.

Gontran semblait pouss  bout par les railleries d'Ursule. Il lui
rpondit brusquement:

--C'est justement de Mathilde que je voulais vous parler, madame;
quoique je sois un de ces tres amphibies assez ridicules qu'on appelle
_maris_, ma femme a pour moi un attachement profond, sincre,
inaltrable.

--Et elle a parfaitement raison, et fait preuve du meilleur got; je ne
mdis des maris que comme amants: hors ces prtentions-l, ils possdent
toutes sortes d'agrments... conjugaux; et vous avez, vous, mon cousin,
personnellement, tout le charme ncessaire pour plaire  votre femme.

--C'est parce que je dsire continuer de plaire  ma femme, madame, que
je serais dsol de lui causer un chagrin violent; elle est assez jeune,
assez aveugle pour m'aimer passionnment, pour tenir  mon amour comme
 sa vie... Mais comme elle n'a pas de ces confiances exorbitantes qui
font croire qu'on ne peut manquer de nous adorer... comme elle est
surtout remplie de la plus charmante modestie, elle redoute certaines
comparaisons... sans doute trs-dangereuses; et quoique je sois, je
l'avoue humblement, un soupirant fort  ddaigner pour vous, elle veut
bien craindre...

Ursule interrompit Gontran:

--Toutes ces priphrases veulent dire que Mathilde est jalouse de moi,
n'est-ce pas? Voil donc ce grand secret... Quelle bonne folie!

--J'ai eu l'honneur de vous dire, madame, que rien n'tait plus
srieux... Le repos de Mathilde m'est cher avant toutes choses...

--J'en suis convaincue... et vous pouvez, ce me semble, la rassurer
mieux que personne, mon cher cousin; quant  moi, je serais dsole de
lui causer le moindre chagrin  votre sujet: ce serait impardonnable...
je n'aurais ni le plaisir du remords... ni le remords du plaisir.

--Malheureusement, madame, Mathilde a plus que des soupons, elle a des
certitudes. Hier, aprs la cure, sur la terrasse... elle a vu...

--Que vous avez embrass mon bonnet! mais c'est charmant... j'en suis
ravie, j'ai justement une petite vengeance  tirer d'elle pour lui
apprendre  croire aux apparences; laissons-la un jour ou deux dans son
erreur, et puis nous la dtromperons, et je lui dirai: Voyez-vous,
mchante cousine, qu'il faut ne jamais croire  ce qu'on voit!

--Ne pas dtromper Mathilde, madame! mais la malheureuse enfant en
mourrait. Vous ne connaissez donc pas la noblesse, la candeur anglique
de son me... Vous ne savez donc pas avec quelle sainte ardeur elle
m'aime... Oh! Mathilde n'est pas une de ces femmes froidement railleuses
qui, parce qu'elles ne sentent rien, affectent de mpriser des
sentiments qu'elles sont incapables de comprendre ou d'apprcier...
Non... non... Mathilde n'est pas de ces...

--De ces femmes abominables... de ces monstres de perfidie, qui ont
l'effronterie de ne pas vouloir prendre pour amant le mari de leur amie
intime!--dit Ursule en interrompant mon mari et recommenant de rire aux
clats...

Gontran semblait au supplice. Ursule continua:

--Mon Dieu, que vous tes donc amusant! et comme l'loge de cette pauvre
Mathilde vient naturellement en aide  votre dpit contre mon
insensibilit! Savez-vous qu'il ne fallait rien moins que mes ddains
pour amener enfin sur vos lvres l'loge de votre femme!

--Vous avez raison, madame,--s'cria Gontran mis hors de lui par ces
sarcasmes.--Je n'ai peut-tre jamais mieux compris tout ce que valait
ce coeur adorable qu'en reconnaissant...

--A quel horrible coeur vous vouliez le sacrifier. Est-ce cela, mon
cher cousin? J'aime beaucoup  finir vos phrases, nous nous entendons si
parfaitement! Srieusement, vous avez grandement raison de me prfrer
Mathilde: d'abord votre fidlit maritale me prservera de votre
amoureuse insistance; et puis, franchement, ma cousine vaut mille fois
mieux que moi. N'est-elle pas bien plus belle? ne compte-t-elle pas
autant de qualits que je compte de dfauts? n'y aurait-il pas toujours
entre nous une distance norme? En raison mme de son dvouement, de ses
vertus, n'est-elle pas fatalement destine  prouver les passions les
plus sincres, les plus magnifiquement dvoues... et  ne les inspirer
jamais... tandis que moi, j'aurai toujours, hlas! l'affreux malheur de
les inspirer...

--Sans les jamais ressentir, n'est-ce pas, madame?--s'cria
Gontran.--Ah! vous avez raison... Tenez, vous tes une femme
infernale... vous me faites peur...

Ursule haussa les paules.

--Eh bien, oui, je serais une femme infernale pour ceux qui, je le
rpte, ne seraient ni mes esclaves, ni mes tyrans; pour ceux-la, s'ils
taient assez fous ou assez prsomptueux pour s'prendre de moi, je
serais sans merci, je les raillerais, je les mettrais dans les positions
les plus ridicules, peut-tre mme les plus cruelles, selon mon caprice!
Plus ils montreraient d'opinitret  m'aimer, plus j'en montrerais
moi,  me moquer d'eux.

--Tenez, ma cousine,--dit Gontran pour mettre un terme  un entretien
qui lui pesait,--vous dployez une telle vigueur d'esprit, une telle
force de caractre, que je suis de moins en moins embarrass pour
arriver  ce que je voulais vous dire.

--Que voulez-vous me dire?

--Qu'entre parents, entre amis, il est certaines choses qu'on peut
s'avouer franchement. Je vous ai dit que Mathilde tait jalouse de vous,
qu'elle redoutait votre prsence... et que...--Gontran hsita.

--Et qu'elle serait tranquille et rassure si j'abrgeais mon sjour
ici?

--Excusez-moi, ma cousine, mais...

--Mon Dieu, rien de plus simple. Pourquoi ne pas m'avoir dit cela tout
de suite? Pauvre et chre Mathilde, je regrette pourtant de la quitter
sitt; elle d'abord, puis je regrette vos chasses qui m'amusaient
beaucoup; peut-tre aussi je vous aurais mme regrett, vous, si vous ne
m'aviez pas parl d'amour. C'est dommage pourtant... mais il n'y a rien
 faire contre un soupon jaloux... Il faudra seulement me donner
quelques jours pour prparer et pour amener mon mari  ce changement de
rsolution si soudain; je m'en charge... Ah ! vous ne m'en voulez pas,
mon cousin,--dit Ursule en tendant la main  Gontran avec cordialit.

--Je ne vous en veux pas... mais, je vous l'avoue, jamais je ne me
serais attendu  un pareil langage,  de pareilles ides de votre
part... je crois rver.

Ursule reprit avec son sourire ironique:

--Pour une jeune femme qui, en sortant de l'htel Maran, est venue
habiter une fabrique en province, vous me trouvez assez trange,
n'est-ce pas? vous n'y comprenez rien? Vous ne reconnaissez plus la
pauvre victime, la femme incomprise qui crivait de si larmoyantes
lgies  cette pauvre Mathilde, qui en pleurait et qui avait raison,
car je pleurais moi-mme en les crivant, et quelquefois mme je pleure
encore...

--Vous... vous! pleurer...

--Certainement, quand le vent est  l'ouest et qu'il y a dans l'air _ce
je ne sais quoi qui fait qu'on se pend_, comme disait mademoiselle de
Maran.

--Toujours mobile, toujours folle,--dit Gontran.

--N'est-ce pas que je suis une drle de femme? Je parle de tout sans
rien savoir, je parle d'motions de coeur sans les ressentir, j'ai
toutes les physionomies sans en avoir aucune; je suis effronte,
moqueuse, inconsquente... Et pourtant, mon cousin, vous ne connaissez
de moi que ce que j'en veux laisser connatre. En mal comme en bien,
vous tes encore  mille lieues de la ralit; mais ce dont vous pouvez
tre certain seulement, c'est que je peux toujours ce que je veux
fermement. Ainsi, par exemple, tenez: j'ai plus de physionomie que de
beaut, plus de dfauts que de qualits, plus de bavardage que d'esprit,
j'ai une fortune ordinaire, un nom ridicule... madame Scherin, je vous
demande un peu... madame Scherin! Eh bien! malgr tout cela, je veux
tre cet hiver la femme la plus entoure, la plus  la mode de Paris,
avoir la maison la plus recherche et faire tourner toutes les ttes en
finissant par la vtre. Maintenant adieu, mon cousin... Je vais dcider
mon mari  partir le plus tt possible... nous irons faire un petit
voyage jusqu' l'hiver... Je vais retrouver Mathilde dans le parc; je
lui tairai notre entretien, bien entendu... Pauvre femme! je la
plains... pauvre divinit... Hlas! quand on ne sait parler que le
langage des anges, ou court grand risque de se trouver ici-bas bien
dpareille. Somme toute, j'aime mieux mon sort que le sien...
quoiqu'elle ait l'inqualifiable bonheur de vous avoir pour Seigneur et
matre!--ajouta Ursule avec un sourire moqueur.

Elle sortit en faisant un petit signe de tte  Gontran et lui envoya du
bout des doigts un gracieux baiser de l'air le plus malin.

Et puis j'entendis ma cousine fredonner en s'en allant un motif de
Freischtz de sa voix frache et sonore.




CHAPITRE IV.

FRAYEURS


Si j'avais un instant dout du changement extraordinaire que la
maternit avait apport dans mon esprit en le mrissant tout  coup, en
lui rvlant un monde nouveau, les ides, les terreurs qui s'veillrent
en moi ensuite de l'entretien d'Ursule et de mon mari eussent suffi pour
me prouver cette incroyable transformation.

Qu'on me pardonne une comparaison bien use, bien vulgaire... Un
admirable instinct apprend  la pauvre mre qui veille sur sa couve que
le point noir, presque imperceptible, qu'on aperoit  peine dans l'azur
du ciel est le vautour froce, son plus mortel ennemi.

De mme, aprs la conversation d'Ursule et de Gontran, je vis poindre le
germe d'un nouveau, d'un terrible malheur dans cet entretien qui, en
apparence, semblait devoir me rassurer.

Ma cousine n'aimait pas mon mari, elle raillait mme ddaigneusement les
galanteries dont j'avais tant souffert....

Avec une effronterie rvoltante elle se montrait  lui telle qu'elle
tait... pire qu'elle n'tait peut-tre...

Elle avouait avec un superbe cynisme qu'elle ne pouvait tre que lche
esclave de l'homme qui la dompterait... matresse hautaine de l'homme
qui l'adorerait, et coquette impitoyable envers tous ceux qui ne
ramperaient pas  ses genoux ou qui ne lui mettraient pas
orgueilleusement le pied sur le front...

Elle avait dit encore  Gontran qu'elle ne l'aimerait jamais, parce que
l'amour d'un mari tait ridicule; parce qu'il l'aimait, lui: et
pourtant, par deux fois, elle lui avait jet cet insolent
dfi:--_Malgr vous, vous m'aimerez toujours..._

Avant que d'tre mre je serais sortie de ma retraite, rayonnante de
bonheur et de confiance; je me serais jete  genoux en disant: Merci,
mon Dieu, vous avez permis que cette femme perfide, audacieuse, se
montrt sans fard, dvoilt toute la bassesse, toute la mchancet de
son me! Un moment mon mari s'est laiss prendre  ces dehors
sduisants; mais maintenant il la connat, mais maintenant il n'aura
plus pour elle que mpris et qu'horreur. Quel homme, et Gontran plus que
tout autre encore, ne sentirait pas au moins sa fiert rvolte en
entendant cette femme lui parler si ddaigneusement!

Comment! lui Gontran, lui si beau, si sduisant, lui gt par tant de
succs, par tant d'adorations, irait non pas aimer mais s'occuper
seulement d'une femme qui oserait lui dire: Je ne vous aime pas, je ne
vous aimerai jamais, et je vous dfie de ne pas m'aimer!...

Oui, encore une fois, j'aurais remerci Dieu; le calme, le repos,
fussent pour longtemps rentrs dans mon coeur.

Mais, hlas! je l'ai dit, en une nuit j'avais, je ne sais par quelle
intuition, acquis la triste sagacit, la dsesprante sret de jugement
que les annes peuvent seules donner.

Je crois fermement que cette sorte de prescience m'tait venue
soudainement parce qu'elle pouvait me servir  dfendre l'avenir de mon
enfant. Hlas! mon Dieu, j'tais bien jeune encore, jamais je ne m'tais
appesantie sur les tristes misres de l'esprit humain, il fallait une
puissance surnaturelle pour me faire pntrer ce tissu d'horribles
penses.

Je croyais au bien jusqu' l'aveuglement; je n'avais pas ide de ces
passions dpraves, qui, au lieu de rechercher ce qui est pur, noble,
salutaire et possible, sont au contraire honteusement aiguillonnes par
l'attrait de la corruption, du cynisme, de l'impossible.

Pouvais-je souponner qu'un homme, par cela mme qu'une femme sans
moeurs lui dirait: Je ne vous aime pas, je ne vous aimerai jamais!...
que pour cela mme cet homme dt adorer cette femme avec frnsie?

Non... non, mon Dieu; on m'et dit que le coeur humain tait capable
de ces normits, que je l'aurais ni, que j'aurais pris cela pour un
blasphme.

Par quel mystre pourtant... moi jusqu'alors si heureusement ignorante
de ces misres, avais-je donc devin, avais-je donc senti, oui
physiquement senti,  un atroce dchirement de mon coeur, que Gontran
allait de ce moment aimer cette femme, non-seulement plus qu'il n'avait
aim ses premires matresses, non-seulement plus qu'il ne m'aimait...
mais plus qu'il n'aimerait jamais?

Quelle voix secrte me disait que cette passion fatale serait la seule,
la dernire passion de sa vie?

Quelle voix me disait que les hommes les plus lgers, les plus blass,
lorsqu'ils se prennent  aimer et surtout  aimer sans espoir une femme
perdue, aiment souvent avec une violence effrayante?

Comment avais-je senti qu'Ursule, dans son mange infernal, avait mis
en jeu les passions les plus irritantes de mon mari en lui disant:--Vous
tes beau, vous tes charmant, vous tes habitu  plaire, et pourtant
je me raille de vous, et pourtant vous m'aimerez, et cet amour sera pour
moi une inpuisable raillerie... pour vous un inpuisable chagrin!

Et ce n'tait pas encore assez pour cette femme. Comme il lui fallait
aviver, exalter l'amour de Gontran en allumant sa jalousie, elle a voulu
lui prouver qu'elle ne serait pas pour tous froide, mprisante,
moqueuse, comme elle l'tait pour lui.

Aussi voyez... voyez... avec quelle ardeur passionne, dlirante, elle
lui peint alors l'motion foudroyante qui bouleversera sa raison et ses
sens  la seule approche de l'homme qu'elle aimerait!...

A ces mots, empreints d'un dlire brlant et sensuel, voyez comme son
regard s'est perdu, comme sa joue a rougi, comme son sein a battu!...

Et lorsqu'elle parlait de son idoltrie pour l'homme qui la dominerait
en tyran, avec quelle grce humble, soumise, elle courbait son front
charmant! Comme on la voyait agenouille, les mains jointes, implorant
un sourire de son matre en attachant sur lui ses grands yeux bleus
noys de langueur, de tristesse et d'amour!...

Hlas!... hlas! il fallait que la sduction de cette femme ft bien
puissante, bien irrsistible, pour que moi, moi sa rivale, moi mre, moi
qui avais cette crature en horreur, j'aie senti, j'aie compris qu'en ce
moment non-seulement Gontran, mais tout homme, peut-tre, devait devenir
perdment amoureux d'Ursule, tant il y avait en elle de fascination et
de charme!

Mon, non, Dieu ne me trompait pas en me donnant ces pouvantables
pressentiments! En me montrant le formidable orage qui se formait 
l'horizon, il voulait, dans sa misricorde infinie, qu'une pauvre mre
seule et faible pt, sinon viter, du moins conjurer peut-tre les
affreux malheurs qui la menaaient.

Je me sentis presque dfaillir lorsque je sortis du cabinet o j'tais
reste cache.

Je trouvai Gontran assis dans un fauteuil, le regard fixe, les bras
croiss sur sa poitrine, dans l'attitude de la rflexion et de la
stupeur.

Je fus oblige de m'appuyer lgrement sur son paule pour le rappeler 
lui-mme...

Il releva vivement la tte, et me dit ces seuls mots avec une expression
profonde et concentre:

--Quelle femme!... quelle femme!... Oh! il faut qu'elle parte, Mathilde,
il faut qu'elle parte!

Ces paroles confirmrent mes soupons.

Dans la bouche de Gontran, lui toujours si matre de lui, ils avaient
une signification effrayante; il aimait cette femme ou il craignait de
l'aimer.

Une ide que j'accueillis d'abord comme une inspiration divine, me
poussait  apprendre  Gontran ce que je savais de la liaison d'Ursule
avec M. Chopinelle, ce dernier ayant sans doute t rang par elle dans
la catgorie des esclaves.

D'abord je ne doutai pas que le dpit d'avoir chou l o un homme si
ridicule avait russi, ne dt inspirer  Gontran un invincible
loignement pour Ursule; peut-tre Gontran et-il attach d'autant plus
du prix  la conqute d'Ursule, qu'il aurait cru tre son premier amour.

Je voulais aussi apprendre  mon mari avec quelle fausset, avec quelle
perfidie Ursule avait amen la rupture de M. Scherin et de sa mre...
J'allais tout dite, lorsque j'hsitai; je me demandai si ces rvlations
n'irriteraient pas encore davantage la passion de Gontran, si sa vanit
ne serait pas encore plus excite par le dpit d'tre moins bien trait
qu'un provincial ridicule.

Et puis il pouvait croire Ursule vertueuse, malgr les thories
effrontes qu'elle affichait, et se rsigner plus facilement  n'tre
pas aim d'elle, en songeant que personne n'avait t plus heureux que
lui... Mais je craignis que cette dernire conviction ne prtt
peut-tre plus d'attraits encore  ma cousine.

Agite par tant de perplexits, je me rsignai  attendre l'inspiration
du moment.

Mon mari tait retomb dans une sorte de rverie...

Je lui pris la main, je la serrai tendrement en lui disant:

--Merci... merci, mon noble Gontran, vous m'aviez dit vrai. Enfin Ursule
va partir, et nous serons heureux et tranquilles.

Gontran sourit avec amertume et me rpondit:

--Vous avez d tre bien contente de me voir ainsi trait par Ursule?
cela doit vous rassurer, je l'espre?

Ne voulant pas laisser entrevoir mes craintes  Gontran, je lui dis:

--Sans doute, mon ami, je suis rassure; mais je ne vois pas en quoi ma
cousine vous a si maltrait... Elle plaisantait, d'ailleurs...

--Elle plaisantait?... Et lors mme qu'elle aurait plaisant, n'tait-ce
pas me traiter avec le dernier mpris?... De ma vie... non, de ma vie...
je n'ai t si insolemment jou; je restai l comme un sot, sans trouver
une seule parole. Quelle audace! quel cynisme!

--Mais, Gontran, il me semble que ce qu'Ursule vous a dit de plus cruel
est qu'elle ne vous aimerait jamais et qu'elle vous dfiait de ne pas
l'aimer.

--Eh bien! n'est-ce rien que cela?

--Mais cela n'est rien puisque vous m'aimez, Gontran... Votre tendresse
pour moi vous empche de ressentir de l'amour pour elle; il doit vous
tre indiffrent qu'elle ne vous aime pas.

--Sans doute, sans doute, vous avez raison... Ma pauvre Mathilde, je
vous aime... Oh! oui, je vous aime... Vous tes bonne, gnreuse,
vous!... vous avez du coeur, de l'lvation, de la grandeur d'me,
tandis que votre cousine... Je vous le demande: qu'a-t-elle donc pour
plaire, aprs tout? un minois chiffonn, une taille accomplie, il est
vrai, un trs-joli pied, de grands yeux tour  tour effronts ou
langoureux, un persiflage impertinent, un grand fonds d'impudence...
mais ni coeur, ni me... Avec cela, comdienne et fausse  faire
frmir... Plus j'y pense, moins je peux revenir de mon tonnement. Vous
seriez-vous attendue  cela d'elle, toujours en apparence si
mlancolique, si doucereuse? Certes, j'ai vu des femmes bien hardies,
bien... roues, passez-moi le terme, mais jamais je n'ai rien rencontr
de pareil: j'en tais abasourdi... Ah! que j'aimerais  mater,  dominer
un tel caractre! Avec quel bonheur je lui rendrais alors ddain pour
ddain, sarcasme pour sarcasme! s'cria involontairement mon mari.

Je cachai mon visage dans mes mains, je fondis en larmes sans dire un
mot.

Je n'en pouvais plus douter, Ursule avait frapp juste.

Gontran tait si proccup par ses penses, qu'il ne s'aperut pas de
mes larmes.

Il se leva brusquement, et continua en marchant  grands pas:

--Oh! je conois bien qu'un homme soit sans piti quand il parvient 
matriser l'un de ces caractres hautains et insolents... Alors avec
quel bonheur on humilie, on outrage mme, car elles le mritent, ces
cratures jusque-l si orgueilleuses!--Puis il reprit avec un clat de
rire forc:--Mais c'est  mourir de rire, ces prtentions-l!... madame
Scherin! je vous le demande un peu, madame Scherin qui veut tre  la
mode, qui veut avoir la meilleure maison de Paris et se moquer de tout
le monde. Ah! ah! ah!... c'est, sur ma parole, fort divertissant...
Est-ce que vous ne trouvez pas cela fort plaisant?... Mais,
qu'avez-vous? vous pleurez... Mathilde!

--Ah! Gontran, cet entretien nous sera fatal.

--Que voulez-vous dire?

--Il n'y a pas un mot d'Ursule qui n'ait laiss du dpit, de l'amertume
dans votre coeur...

--Du dpit! de l'amertume! parce que madame Scherin dit que je n'ai pas
le bonheur de lui plaire! Ah , ma chre amie,  quoi pensez-vous? Pour
qui me prenez vous? Je n'ai pas grande vanit, mais je ne crois pas que
mon mrite souffre une grave atteinte du ddain de madame Scherin. Ce
qui me parat seulement d'une bouffonnerie excellente, c'est cette
prtention de sa part de me rendre amoureux d'elle... Ma pauvre
Mathilde, je vous ai fait ma confession; vous avez vu que je vous avais
dit vrai: je trouvais Ursule assez gentille; j'ai t, par galanterie,
entran un peu plus loin que je ne l'aurais voulu... Mais a n'a jamais
t qu'un caprice, assez vif de ma part. Il n'y a rien dans cette
femme-l, rien, absolument rien... Amoureux d'elle, moi! Je plains bien
les malheureux assez sots pour se laisser prendre  ses filets...
Amoureux d'elle! mais ce serait l'enfer!... Avec un tel caractre...
amoureux d'elle... moi!... moi!...

Puis Gontran, par un brusque retour, me dit avec une expression, hlas!
qui me parut distraite et force:

--Moi! amoureux d'elle! comme si je n'avais pas prs de moi mille fois
mieux qu'elle... comme si je n'avais pas la meilleure, la plus dvoue
des femmes... un ange de douceur et de bont!... Pauvre Mathilde!
comment avez-vous pu craindre un instant la comparaison?... vous...
vous...

Et il retomba dans une sorte de rverie.

Les derniers loges qu'il me donna me firent un mal horrible.

Ils me rappelrent ces odieuses paroles d'Ursule  mon mari: Il faut
que je vous tmoigne de mon ddain pour que vous pensiez  vanter votre
femme.

Ma cousine avait raison, les louanges que me donnait Gontran lui taient
arraches par le dpit.

En me mettant au-dessus de ma cousine, il pensait plus  la blesser qu'
me flatter.

--Le plus important pour nous,--dis-je  mon mari,--c'est qu'Ursule
quittera Maran sous trs-peu de jours; elle dcidera facilement M.
Scherin  partir.

--Sans doute, sans doute, qu'elle parte; le plus tt sera le mieux.

--Mon ami,--dis-je  Gontran aprs un moment de silence,--permettez-moi
de vous parler en toute franchise.

--Je vous coute, ma chre amie.

--Ne trouvez-vous pas trange que cet entretien, qui aurait d me
rassurer compltement, puisqu'il vous justifiait  mes yeux, produise
sur vous et sur moi un effet contraire?

--Comment cela? Je ne vous comprends pas.

--Ursule a dit qu'elle ne vous aimait pas, qu'elle ne vous aimerait
jamais; que vos galanteries taient sans consquence, et qu'elle
partirait le plus tt possible... Et pourtant, vous le voyez, je
pleure... Et pourtant vous ne pouvez cacher votre agitation.

--Eh! mon Dieu!--s'cria Gontran avec impatience...--c'est tout
simple... Vous pleurez... parce que vous pleurez de rien.. Je suis agit
parce qu'il est de ces choses qui, malgr soi, blessent
l'amour-propre... Que prtendez-vous conclure de cela? Allez-vous vous
faire l'cho d'Ursule, et dire comme elle que je suis ou que je serai
amoureux d'elle? C'est absurde; seulement je vous avoue qu'elle m'a
impatient, je ne suis pas habitu  tre raill de la sorte: voil
tout. Il y a mille manires de dire les choses. Elle m'aurait dit tout
simplement: J'ai t un peu coquette pour vous, oublions cela; restons
bons amis: si ma prsence excite la jalousie de Mathilde, je partirai...
rien de mieux; mais  quoi bon cette profession de principes... et quels
principes! A quoi bon me dire effrontment que, si je ne lui plais pas,
d'autres lui plairont peut-tre?... A quoi bon exprimer d'une manire si
passionne, pour ne pas dire plus, l'ivresse qu'elle prouverait dans
telle ou telle occasion?... Femme incomprhensible!... C'est que, dans
ce moment-l, elle avait l'air vritablement mue... En vrit, je m'y
perds... c'est une nigme... Mais qu'un autre que moi s'amuse  en
chercher le mot; je lui souhaite bien du plaisir! Aprs cela, une
volont de fer... elle a voulu apprendre  monter  cheval et elle y
monte  merveille; elle s'est mis dans la tte d'tre, l'hiver prochain,
une femme  la mode, elle est bien capable d'y russir: elle a tout ce
qu'il faut pour cela...

--Vous pensiez tout  l'heure le contraire, mon ami; vous disiez que
c'tait, de sa part, une prtention ridicule.

--Ah! mon Dieu, ma chre... si vous venez sans cesse piloguer mes
moindres paroles, cela devient insupportable,--dit mon mari en frappant
brusquement du pied.--Je vous parle en toute confiance, en toute
scurit, ne cherchez pas dans mes paroles autre chose que ce que je
dis.

Je regardai Gontran avec un tonnement douloureux.

--Mon ami, je vous ferai une seule observation... Depuis la fin de cet
entretien, vous m'avez sans cesse parl d'Ursule et vous n'avez pas eu
la moindre pense pour notre enfant...

Mon mari passa les mains sur son front et s'cria avec motion.

--Pauvre et excellente femme!... c'est vrai, pourtant, ah! c'est mal,
bien mal, pardon, Mathilde... Tiens ces seuls mots de toi me rappellent
 mes devoirs,  mon amour; ces seuls mots me calment et me consolent
d'une sotte et ridicule blessure d'amour-propre. Eh bien! oui,
pardonne-moi ce dernier clair d'orgueil. Oui, je me suis senti malgr
moi un peu piqu de n'avoir pas fait la moindre impression sur Ursule;
sais-tu pourquoi? parce que le sacrifice que j'aurais eu  te faire et
t plus grand. Crois-moi, rien ne me sera plus facile que d'oublier
cette femme diabolique... Tu as raison, mon ange bien-aim; notre
enfant... pensons  notre enfant. Entre cette douce esprance et mon
amour pour toi, pour toi dsormais bien rassure sur moi, le bonheur
nous sera facile. Pardon encore d'avoir pris  coeur les sarcasmes
d'Ursule; mais c'est qu'aussi elle me raillait  vos yeux, et, je ne
vous le cache pas, Mathilde, je suis trs-fier de moi depuis que je suis
 vous. Pourtant, comme, aprs tout, vous m'aimez toujours autant,
n'est-ce pas? nous ne penserons plus  cette scne ridicule que pour
nous moquer de moi-mme; ou mieux, parlons de notre enfant: ces douces
causeries seront notre refuge assur contre toutes ces penses
mauvaises.

L'arrive d'un de nos fermiers qui voulait parler  mon mari termina cet
entretien.

Gontran sourit.

Mon premier mouvement fut d'tre charme des douces paroles qu'il venait
de me dire avec sa grce habituelle: puis il me sembla que son accent
avait t nerveux, saccad; que ses regards n'taient pas d'accord avec
son langage.

On et dit qu'il voulait s'tourdir sur sa situation, ou me rassurer par
quelques mois de tendresse.

Cependant il y avait quelque chose de touchant, de pntr dans son
accent.

Nanmoins, plus je rflchis  l'impression qu'Ursule avait faite sur
lui, plus je crus  un danger imminent.

Quelques jours auparavant j'aurais pleur, pleur, puis tent quelques
plaintes timides et striles; mais, appele  de nouveaux devoirs, je
voulus changer compltement de conduite.

Je compris que je devais craindre la violence des chagrins, leur
raction pouvait tre fatale  mon enfant; je me promis donc de tcher
dsormais de ne jamais m'affliger pour des vanits, de me roidir contre
ma susceptibilit, de m'endurcir contre les souffrances morales, et
d'tre, si cela se peut dire, extrmement _sobre_ de douleurs.

Les circonstances prsentes devaient mettre ma nouvelle rsolution  une
rude preuve.

J'essuyai mes larmes, je songeai froidement  ma position.

De ce moment, pour n'tre plus crase sous les dbris de mes
esprances, j'envisageai bravement la vie sous les douleurs les plus
sombres.

Je ne m'abuse pas sur la cause de cette courageuse rsolution, je
possdais un trsor de bonheur et d'esprance que rien au monde ne
pouvait me ravir.

Quel que ft l'avenir, mon enfant me restait: car j'avais la conviction
profonde, inbranlable, que Dieu m'avait envoy cette suprme
consolation dans mes chagrins, comme une religieuse rcompense de mon
dvouement  mes devoirs.

Cette foi aveugle  la protection divine m'empcha d'avoir jamais la
moindre frayeur srieuse sur la vie future de ce petit tre qui doublait
ma vie, qui devait me faire oublier bien des souffrances.

Je me traai un plan de conduite avec la ferme rsolution de n'en pas
dvier.

Huit jours suffisaient  Ursule pour dcider son mari  quitter Maran;
si au bout de huit jours elle n'tait pas partie, si d'ici l
j'acqurais la conviction que ses ddains affects n'taient qu'une
perfide manoeuvre de coquetterie, j'tais rsolue de suivre les
conseils de madame de Richeville.

Une fois seule avec Gontran, j'esprais par ma tendresse, par l'intrt
que devait lui inspirer l'tat dans lequel je me trouvais, j'esprais,
dis-je, chasser Ursule de sa pense.

Sinon, si son amour pour elle grandissait avec les obstacles; si je
succombais aprs avoir lutt contre la dtestable influence de cette
femme, de toutes les forces de mon amour, de mon dvouement, je
succomberais du moins avec dignit: mon enfant me resterait, et je
vivrais pour lui seul.

Il m'est impossible de dire le calme, la confiance, que me donna cette
rsolution.

Je n'avais plus, comme par le pass, de ces effrois vagues, de ces
douleurs sans but et sans bornes.

C'est qu'autrefois... l'amour de Gontran perdu... il ne me restait rien,
rien qu'un dsespoir immense, rien qu'une vie misrable et strile, rien
que quelques ples souvenirs qui devaient rendre, par comparaison, le
prsent plus cruel encore.

Je m'agenouillai pour remercier Dieu de ne m'avoir pas endormie dans une
fatale confiance.

Sans vouloir descendre  un honteux espionnage, je me promis de tout
observer attentivement, de ne rien omettre de ce qui pouvait m'clairer.




CHAPITRE V.

MADEMOISELLE DE MARAN.


Le lendemain de cette scne, quel fut mon tonnement de recevoir un mot
fort bref de mademoiselle de Maran! Elle m'annonait qu'elle arriverait
en mme temps que sa lettre, et qu'elle m'apprendrait elle-mme la cause
de sa venue.

On et dit en vrit que cette femme, avertie par un secret instinct des
nouveaux chagrins qui m'accablaient, venait pour jouir de mes tourments.

Si j'avais moins connu mademoiselle de Maran, je me serais tonne de
l'audace de sa visite en me rappelant que la dernire fois que je
l'avais vue, elle n'avait pas dissimul la haine qu'elle me portait.

Sa rencontre avec Ursule m'effrayait encore.

Si elle avait mchamment espr, prvu, calcul que tt ou tard Ursule,
se trouvant pour ainsi dire mle  ma vie, me serait un jour hostile,
elle devait tre satisfaite et pouvait devenir une utile allie pour ma
cousine.

Je rflchissais avec amertume que le monde tait ainsi fait, qu'on
tait oblig de recevoir, d'accueillir chez soi ses ennemis les plut
mortels, sous le prtexte de parents ou de liaisons qui rendent leur
animosit plus odieuse encore.

Je fis part  Gontran de la prochaine arrive de ma tante.

Il accueillit cette nouvelle avec assez d'indiffrence.

Je ne partageais pas sa quitude. Un tel voyage tait si en dehors des
habitudes de mademoiselle de Maran, qui n'avait pas quitt Paris depuis
quinze ans, que je lui souponnais quelque grave motif.

Environ vers les deux heures, ma tante arriva accompagne de Servien,
d'une de ses femmes, d'un valet de pied qui lui servait de courrier, et
d'un chien-loup successeur de Flix.

Nous allmes recevoir mademoiselle de Maran au perron du chteau.

Elle descendit assez lestement de voiture et n'tait nullement change:
elle portait toujours sa robe et son chapeau de soie carmlite.

Malgr mes tristes proccupations, je ne pus m'empcher de sourire de
surprise en voyant la capote de mademoiselle de Maran dcore d'un
noeud tricolore; le chapeau de Servien portait une norme cocarde aux
mmes couleurs patriotiques.

Ma tante s'aperut de mon tonnement, et s'cria en entrant dans le
salon:

--a vous interloque, n'est-ce pas? de ce que je ne vous ai pas encore
entonn la _Marseillaise_, _a ira_ ou la _Parisienne_, autre complainte
patriotique, dmagogique, emblmatique et orlanique qui vaut bien les
autres bucoliques de la Rpublique... Dites donc, citoyen et citoyenne,
je vous fais l'effet d'une fameuse _tricoteuse_ ou _vainqueuse_ de
juillet avec mes rubans tricolores, n'est-ce pas? Vous croyez peut-tre
que je viens vous annoncer mon mariage avec M. de Lafayette, pour la
premire sans-culotide de frimaire... par-devant l'autel de la Patrie?
Eh bien! vous vous trompez; tenez, les voil sous mes pieds, ces beaux
rubans tricolores, les voil au feu,--dit ma tante en arrachant de son
chapeau le noeud, et en le jetant dans la chemine aprs avoir march
dessus avec une rage comique.

--A merveille, madame!--dit Gontran en riant aux clats,--je vous
croyais rallie.

--Comment, rallie? Ah ! est-ce que vous prtendez vous moquer de moi,
monsieur de Lancry? Figurez-vous donc que si j'ai consenti  m'attifer
de ces excrables couleurs qui puent le peuple, l'empire et la
guillotine, c'tait pour voyager tranquille.

--Et votre royalisme ne s'est pas rvolt de cette concession,
madame?--dit Gontran.

--Est-ce que mon royalisme a quelque chose  voir l-dedans? Est-ce
qu'on regarde aux moyens de salut quand ils sont bons? Du temps du
citoyen Cartouche et du citoyen Mandrin, est-ce que je me serais fait
faute d'user d'un sauf-conduit de ces messieurs pour pouvoir traverser
leurs bandes sans danger? Eh bien! cette abominable cocarde et ce
passe-port timbr d'un imbcile de coq gaulois qui m'a tout l'air d'un
gras citoyen du Maine, ne sont que des sauf-conduits... j'en use, mais
je les mprise... vous comprenez?

--Parfaitement, madame; mais  quel heureux hasard devons-nous votre
bonne visite?

--Figurez-vous donc, mon pauvre garon, qu'ils vont juger, c'est--dire
condamner ces malheureux ministres; il y a des meutes tous les jours 
Paris: on parle de piller les htels; de faire un second 93. J'ai fourr
mon argenterie dans une cachette que le diable ne dterrerait pas;
j'apporte mes diamants et cinq mille louis dans le double-fond de ma
voiture, et je viens attendre ici les vnements. Si a se calme, je
retourne  Paris; si a augmente, j'migre en Angleterre encore une
fois; mais, quant  prsent, Paris n'est pas tenable. Toute ma socit
s'est effarouche et envole, il y avait bien de quoi. Les uns ont suivi
ce pauvre bon vieux roi et madame la dauphine; les autres vont en Vende
attendre _Madame_, et, Dieu merci, ils donneront longtemps du fil 
retordre  ces nouveaux _bleus_: les autres, enfin, ont fait un
sauve-qui-peut qui en Italie, qui en Allemagne, comme du temps de la
premire rvolution. Ma foi! je m'ennuyais  Paris, lorsque, pour
changer, la peur est venue me talonner; c'est ce qui me procure le
bonheur de venir vous embrasser, mes chers enfants. J'aime tant 
contempler votre joli petit mnage, a me rjouit le coeur; je me dis
en le voyant: C'est pourtant grce  moi que ces deux coeurs si bien
faits l'un pour l'autre sont unis par une chane fleurie. Ah!... ah!...
ah!... mais voyez donc l'effet de la campagne... je parle dj comme une
glogue... O sont donc vos pipeaux, s'il vous plat, beau sylvain? Je
voudrais chanter votre bonheur sur la double flte des bergers
d'Arcadie!

La gaiet de mademoiselle de Maran m'effrayait; son rire aigre et
strident annonait toujours quelque mchancet.

Selon son habitude, ma tante avait, en entrant, mis ses lunettes,
quoiqu'elle n'et ni  lire, ni  travailler; mais elles lui servaient,
pour ainsi dire,  cacher son regard:  l'abri de leurs verres, elle
pouvait observer  son aise sans tre remarque.

Je m'aperus que, tout en causant, elle examinait attentivement la
figure de mon mari et la mienne.

--Et Ursule,--dit mademoiselle de Maran,--avez-vous de ses nouvelles?

--Elle est ici depuis quelques jours avec son mari, madame,--lui
rpondis-je.

--C'est-y possible? Comment! nous sommes donc tout  fait en famille?
Mais voyez donc comme j'arrive  propos. Mais o est-elle donc, cette
chre fille?

--Elle se promne avec M. Scherin; elle va bientt rentrer, je
l'espre,--dit Gontran.

--Elle se promne avec son mari!--s'cria mademoiselle de Maran,--et je
vous trouve ici avec votre femme, Gontran! Mais c'est la terre promise
des mnages que cet endroit-ci, mais c'est pharamineux, mais c'est une
manire de vie patriarcale tout  fait attendrissante... Elle se promne
seule avec son mari! comme c'est bien  elle! car il est bte comme une
oie, son mari, et il a autant de conversation qu'une autruche... Mais,
dites donc, mes enfants, est-ce qu'ils s'accordent toujours entre eux la
mignarde et touchante rciproque de Bellotte et de Gros-Loup?

--Vous trouverez Ursule fort change, madame,--dis-je  mademoiselle de
Maran en souriant avec amertume.

--Change! est-ce qu'elle n'est plus jolie comme autrefois?

--Si, madame, elle est toujours charmante, mais son caractre s'est
dvelopp; elle est maintenant beaucoup moins mlancolique.

--Ah! ah! ah!... je ris malgr moi,--dit mademoiselle de Maran,--en
pensant combien ma partialit pour vous m'aveuglait, Mathilde... Vous
souvenez-vous comme je grondais toujours Ursule  tout propos, comme je
la trouvais laide! je puis bien vous dire cela maintenant, mes enfants.
Eh bien! c'tait une affreuse injustice: je la trouvais, au contraire,
spirituelle, charmante; et mme, on peut dire a devant un mari, parce
que les maris en disent bien d'autres lorsque leurs femmes ne sont pas
l... eh bien! je trouvais  Ursule plus de physionomie, plus de
gentillesse qu' vous, ma chre Mathilde... C'tait pourtant par amour
pour vous et pour vous louer aux dpens de votre cousine, que je faisais
ces affreux mensonges-l. tais-je fausse, hein! c'est--dire tais-je
bonne! car, moi, lorsque l'attachement m'emporte, je suis capable de
tout... Ah ! dites donc, chre petite, n'allez pas, aprs cela, vous
figurer que vous tes moins belle qu'Ursule, au moins; vous l'tes mille
fois davantage, sans contredit. Elle ne peut pas lutter avec vous pour
la rgularit des traits; mais elle a ce je ne sais quoi, ce montant, ce
piquant, cet entrain qui tourne la tte de ces garnements-l.

Et elle me montra Gontran en riant aux clats... Puis, se penchant  mon
oreille, elle me dit  mi-voix toujours en riant:

--Ah ! est-ce que vous n'en tes pas jalouse, de cette diablesse
d'Ursule? Dfiez-vous de ces soeurs _sainte-n'y-touche_ qui ont des
sourires de Madeleines repentantes et des regards de Vnus Aphrodite!

Ma tante aurait calcul chacune de ses paroles avec la mchancet la
plus rflchie, qu'elle ne m'aurait pas blesse plus cruellement.

Cette circonstance me fit croire qu'il y avait des _hasards_ pour les
caractres odieux comme pour les caractres gnreux.

Les uns comme les autres sont souvent servis par d'tranges fatalits.

Gontran lui-mme, malgr son sang-froid, fut aussi interdit que moi des
tristes plaisanteries de mademoiselle de Maran; il ne put que balbutier
avec un sourire forc:

--Croyez-vous donc, madame, qu'il me soit possible d'tre infidle  ma
chre Mathilde? Ne sommes-nous pas, comme vous l'avez dit, le modle des
bons mnages?

--Est-ce que vous ne voyez pas que je plaisante, vilain libertin? Je
voudrais bien apprendre que vous lui fussiez infidle... A la campagne,
a n'aurait pas d'excuse;  Paris, c'est diffrent: l'enivrement du
monde, _l'occasion_... _l'herbe tendre_... Comme qui dirait la belle
princesse Ksernika... Mais ici, fi donc, fi donc!... Pauvre chre
petite!... Vous qui avez t toujours si bien pour Gontran... Tenez... 
l'endroit de cet abominable Lugarto, par exemple.

Je plis. Gontran se redressa comme s'il avait t mordu par un serpent,
et dit  mademoiselle de Maran.

--De grce, madame, ne parlons plus de cela... Ne me rappelez pas une
scne pnible...

--Comment! que je ne parle pas de cela, affreux ingrat que vous tes! Je
vous dis que j'en parlerai moi... j'en veux rabcher... Trouvez donc,
s'il vous plat, une femme qui, pour charmer le crancier de son mari,
s'expose  se perdre de rputation! Mais c'est tout bonnement sublime,
cela, mon cher ami.

--Madame,--s'cria Gontran,--c'est une infme calomnie;  la face de
tous, je l'ai dit tout haut  ce misrable.

--Eh mon Dieu! je le sais bien, que c'est une calomnie, mes pauvres
enfants, je sais bien que Mathilde est innocente et pure comme le jeune
cygne qui sort de sa blanche coquille, mais...

Je vis o tendait la conversation que voulait engager mademoiselle de
Maran; je l'interrompis et je lui dis avec une fermet qui l'tonna
comme elle tonna Gontran:

--Vous nous avez fait, madame, l'honneur de venir nous voir; nous ne
pouvions nous attendre  cette visite; nous serons toujours trs-heureux
de vous possder, nous n'oublierons jamais que cette maison a appartenu
 votre frre, nous ferons tout pour vous y recevoir de notre mieux;
mais il nous est permis d'esprer, madame, que vous ne prendrez pas 
tche d'veiller de bien douloureux souvenirs pour moi et pour mon mari.

--Mais, ma chre...

--Mais, madame,--repris-je d'une voix plus haute et interrompant encore
mademoiselle de Maran,--mais, madame, puisque vous avez oubli les
motifs qui semblaient devoir  jamais empcher un rapprochement aussi
intime entre vous et moi, il nous est du moins permis d'esprer qu'il ne
sera pas dit un mot de ces calomnies odieuses dont vous vous faites
l'cho; je crois que ce n'est pas solliciter un trop grand sacrifice de
votre part... Si vous nous accordez cette grce, madame, nous vous
serons trs-reconnaissants, et vous trouverez peut-tre quelque plaisir
 voir unis et heureux ceux qu'involontairement, sans doute, vous
eussiez aigris et diviss...

Mon sang-froid, mon calme firent sur mademoiselle de Maran et sur
Gontran un effet singulier et inattendu.

Ma tante, aprs quelques moments de silence, reprit avec ironie en
regardant Gontran:

--C'est donc maintenant Mathilde qui dit, _nous_? Comment, mon pauvre
vicomte, l'autorit est tombe de lance en quenouille?

--Mathilde parle un peu pour moi et beaucoup pour elle, madame,--dit
Gontran.--je me joins  elle pour vous prier d'oublier des vnements
qui nous attristent; mais je ne me permets pas de mettre des conditions
 votre sjour ici,--ajouta Gontran en me regardant svrement.

Quoique je ne m'attendisse pas  voir mon mari prendre presque le parti
de mademoiselle de Maran contre moi, je ne me laissai pas abattre.
Satisfaite d'une fermet de langage qui me surprenait moi-mme:

--Je ne mets de conditions qu' ma prsence ici, madame; j'ai eu
l'honneur de vous dire que je me souviendrais toujours que vous tes la
soeur de mon pre, et que vous tes ici chez M. Lancry. S'il m'tait
malheureusement impossible d'accepter certaines plaisanteries, je vous
prierais d'excuser mon dpart: M. de Lancry voudrait bien se charger de
vous faire les honneurs de Maran, et je partirais, dis-je,  l'instant
pour Paris.

Je m'tais exprime avec tant de rsolution que mademoiselle de Maran
s'cria:

--Ah ! c'est qu'elle le ferait comme elle le dit; mais, je ne
reconnais plus votre femme, mon pauvre Gontran, qu'est-ce qu'il y a
donc?

--Il y a, madame, que j'ai _besoin_ de ne plus souffrir, que je suis
dcide  viter tous les chagrins que je pourrai dsormais viter.

--Peste! vous n'tes pas dgote, chre petite: ah ! vous voulez vous
dorloter, vous soigner, ce me semble?

--Oui, madame... j'ai besoin de me _soigner_, comme vous dites.

Malgr ses proccupations, un tendre regard de Gontran me prouva qu'il
m'avait comprise.

Mademoiselle de Maran reprit ironiquement:

--Eh bien! chre petite, c'est convenu, nous ferons un programme des
sujets qui me sont interdits:

1 le Lugarto et les calomnies relatives au susdit,--2 l'infidlit que
Gontran vous a faite avec la belle princesse Ksernika,--3 toute
comparaison qui pourrait faire penser que je trouve Ursule plus piquante
que vous;--4 enfin toute allusion aux soins empresss que, par la pente
naturelle des choses, ce garnement de Gontran pourrait avoir la
tentation de rendre  Ursule au dtriment de cet imbcile de M.
Scherin, qui, soit dit entre nous, ne perdra pas pour attendre:
mais... tenez, justement le voil... le voil... Mon Dieu... comme a se
trouve bien!

M. Scherin entrait  ce moment dans le salon avec sa femme.

--Tiens... tiens...--s'cria-t-il joyeusement,--voil cette bonne madame
de Maran.

--Moi-mme, en chair et en os, mon bon monsieur Scherin,--justement je
parlais de vous  l'instant. Bonjour, Ursule... bonjour, chre
petite,--dit mademoiselle de Maran en se levant pour baiser Ursule au
front,--je suis tout heureuse de vous voir runies. Voil ce que je
rvais, vous voir toujours vivre ensemble comme deux soeurs... vous
quitter le plus rarement possible...

--Et mme ne pas nous quitter du tout si a se peut,--s'cria M.
Scherin.--Il n'y a rien de tel que la vie de famille... n'est-ce pas,
mademoiselle de Maran? vous comprenez a, vous qui tes la crme des
bonnes femmes?

--Ah! monsieur Scherin! je vas recommencer  vous gronder si vous
continuez  m'appeler _crme_! je vous en avertis; d'abord a effarouche
ma modestie, et puis a va me compromettre comme aristocrate. Vous tes
encore bon l avec votre _crme_! monsieur Scherin! Est-ce qu'aprs les
glorieuses journes de juillet, qui ont fond l'galit, la fraternit,
la libert, il y a encore de ces distinctions-l? Appelez-moi bonne
femme tout uniment, mais pas crme... ou je me rvolte!

--Allons, va pour bonne femme; mais vous tes une fameusement bonne
femme... si bonne...--ajouta M. Scherin en devenant tout  coup
srieux,--si bonne que vous me rappelez ma pauvre mre comme ma pauvre
mre vous rappelait  moi.

--Cette comparaison-l fait  la fois mon loge, celui de madame votre
mre, et par-dessus tout celui de votre judiciaire, mon bon monsieur
Scherin. Mais est-ce que vous auriez eu le malheur de la perdre?

--Non, non, Dieu merci... mais il y a eu bien du nouveau depuis que je
ne vous ai vue, allez...

--Ah! bah! contez-moi donc cela, vous savez comme je m'intresse  ce
qui vous regarde; qu'est-ce qu'il y a donc, mon pauvre monsieur
Scherin?

En vain Ursule, redoutant l'indiscrtion de son mari, lui fit signes sur
signes, il ne s'en aperut pas, et continua:

--Mon Dieu! oui, nous nous sommes spars d'avec maman.

--Pas possible! mon pauvre cher enfant; vous vous tes spar d'avec
votre maman? Et pourquoi cela, Jsus mon Dieu?

--Parce que maman avait pris Ursule en grippe, et qu'elle s'tait
imagin que cette pauvre Bellotte se laissait faire la cour par
Chopinelle, notre sous-prfet, qui a t du reste destitu par la
rvolution de juillet.

La physionomie de mademoiselle de Maran, jusque-l comique et moqueuse,
devint tout  coup digne, svre; elle dit  M. Scherin:

--Douter de la vertu d'Ursule serait douter de la moralit de
l'ducation et de la solidit des principes que je lui ai donnes.
Monsieur Scherin, il fallait que madame votre mre ft cruellement
prvenue contre Ursule pour croire  une telle normit... Vous savez
que l'attachement ne m'aveugle pas, moi. Eh bien! je vous suis et je
vous serai toujours caution de la rgularit d'Ursule; quoique les
apparences puissent tre contre elle, ne les croyez jamais, les
apparences... car cette charmante enfant vous aime encore plus qu'elle
ne vous le laisse voir.

--Ah! madame, il sera dit que vous me mettrez toujours du baume dans le
sang!--s'cria M. Scherin,--de ma vie je n'ai dout d'Ursule, je vous
en donne ma parole d'honneur... mais j'en aurais dout que ce que vous
me dites l dtruirait mes soupons les plus enracins.

--Madame,--dit Ursule,--vous tes trop bonne, trop indulgente...

--Pas du tout, je suis juste, je rends hommage au mrite, a me fait
tant de plaisir de vous trouver ainsi unis! Vous n'avez pas d'ide comme
 me ravit de voir vos deux charmants mnages s'entendre si bien
ensemble; a me touche  un point que je ne peux pas vous dire. Ce qui
me plat surtout de votre rapprochement, c'est de penser que tout cela
n'est rien encore, et que plus vous irez, plus l'avenir resserrera vos
liens: mais c'est  dire que vous finirez par faire une famille si
troitement unie et confondue qu'on n'y reconnatra plus rien du tout;
a sera une manire de communaut, la confraternit dans le got de
_Melimelo_, d'Otati ou de l'ge d'or, o l'on n'avait  soi que ce qui
appartenait aux autres, n'est-ce pas, mon bon monsieur Scherin?

--C'est vrai, madame,--dit il en riant,--seulement, moi et ma femme,
nous y gagnons trop,  ce march-l.

--Laissez-moi donc tranquille avec votre modestie, vous y gagnez trop!
Est-ce qu'on parle ainsi entre amis? Est-ce que d'ailleurs chacun n'y
met pas du sien? n'tes-vous pas comme frre et soeur avec Mathilde?
si Gontran regarde votre femme comme la sienne, est-ce que,  son tour,
votre femme n'aime pas Gontran au moins autant que vous? Qu'est-ce que
vous venez donc nous chanter avec vos gains, alors?

--Vous avez raison, madame, vous avez raison,--s'cria gaiement M.
Scherin:--apporter son coeur et son dvouement en _commandite_ dans
une socit pareille, comme nous disons en affaires, c'est y mettre tout
ce qu'on peut y mettre, et a vous donne droit gal au partage du
bonheur.

--L'entendez-vous?--nous dit mademoiselle de Maran en frappant dans ses
mains;--l'entendez-vous, je vous le demande? Mais c'est qu'elle est
charmante, sa comparaison commerciale et commanditaire! C'est donc
Ursule qui vous inspire de ces jolies choses-l? Ce que c'est pourtant
que l'influence d'une honnte jeune femme; comme a vous polit, comme a
vous faonne! Certes, mon bon monsieur Scherin, vous aviez dj
d'excellentes qualits; mais il vous manquait un je ne sais quoi de fin,
de dlicat, de distingu dans l'expression, que vous possdez maintenant
 merveille. Vous n'tes plus du tout le mme homme; votre rudesse,
votre franchise primitive sont tempres, adoucies par une urbanit
toute pleine de grce et de mignardise... Ah! a! mais dites donc...
n'allez pas en piaffer, au moins! vous n'tes pour rien du tout
l-dedans.

--Comment, madame?

--Mais, certainement, si vous tes ainsi, a n'est pas plus votre faute
que a n'est la faute de l'glantier lorsqu'il devient rosier... Vous
tes tout bonnement l'ouvrage de cette charmante petite jardinire que
voil... Elle vous a _greff_... mon bon monsieur Scherin, elle vous a
_greff_.

--Mais c'est que la comparaison est trs-juste,--s'cria M.
Scherin,--elle m'a greff... je suis _greff_!...

--Comment donc! et  double cusson encore, mon cher monsieur!--dit
mademoiselle de Maran en regardant Ursule avec un sourire si mchant que
je compris qu'il devait y avoir quelque double entente outrageante dans
la plaisanterie de mademoiselle de Maran.

--Aprs cela,--dit navement M. Scherin,--peut-tre que vous vous
moquez de moi? Vrai, suis-je chang  mon avantage?

--Mon bon monsieur Scherin,--dit gravement ma tante,--je n'ai peut-tre
qu'une seule qualit au monde, c'est une vracit... brutale; pourquoi
donc que je vous dirais cela, si je ne le pensais pas? Vous ai-je mnag
quand je trouvais  reprendre dans votre manire de dire?

--Non; a, c'est vrai. Eh bien! au fait, je vous crois et je veux vous
croire; parce que, si je suis chang en bien, c'est grce  Ursule,
comme vous dites: mais jamais je ne m'tais aperu de ce changement-l.

--Cette modestie timide et charmante vient consacrer ce que j'ai dit,
mon bon monsieur Scherin; mais je me tais de peur de rendre Ursule trop
orgueilleuse d'elle et de vous. Ah ! je vous laisse; je vas demander 
Mathilde de me conduire chez moi, car je suis un peu fatigue de la
route. Sans compter que ces abominables couleurs tricolores m'ont caus
un affreux mal de coeur. Heureusement, le calme champtre... la vue
des heureux que j'ai faits... tout a va me remettre... Ah, a! je vous
laisse  vos amours tous tant que vous tes, car je jabotte comme une
pie dniche.




CHAPITRE VI.

SOUVENIRS D'ENFANCE.


Je ne pouvais deviner la vritable cause de la brusque arrive de
mademoiselle de Maran, je cherchais  me persuader que sa venue n'avait
pas d'autre motif que celui qu'elle m'avait donn; les journaux que nous
recevions de Paris parlaient, en effet, de troubles assez graves dans
cette ville.

Pourtant les terreurs de ma tante me semblaient exagres. Si
j'admettais qu'une autre raison l'et amene  Maran, malgr moi
j'tais effraye; sa prsence me prsageait quelque nouveau malheur.

J'observais attentivement Gontran; il tait distrait, proccup, rveur.

Ursule avait vit plusieurs fois de se trouver seule avec moi; j'avais
hte de la voir partie.

Je ne savais si elle avait prpar et dispos son mari  quitter Maran;
j'en parlai plusieurs fois  Gontran; il me dit que ma cousine l'avait
assur qu'elle tait oblige d'agir avec mnagement pour rompre des
projets arrts depuis si longtemps, mais qu'elle esprait sous peu de
jours y parvenir.

Je n'avais pas voulu apprendre  Ursule et  mademoiselle de Maran dans
quel tal je me trouvais, c'tait un bonheur dont je voulais jouir seule
et dans le secret le plus longtemps possible.

Ma tante continuait de se moquer de M. Scherin, et semblait observer
attentivement Ursule et mon mari.

Elle tenait fidlement sa promesse et ne parlait plus d'un pass qui
veillait en moi des souvenirs si pnibles. Sans doute elle savait que
je serais assez rsolue pour agir, ainsi que je le lui avais dit, et
pour quitter Maran plutt que de souffrir de nouvelles perfidies.

Elle avait trop de sagacit, trop de pntration, pour ne pas
s'apercevoir d'un changement remarquable dans les manires de Gontran;
lui autrefois joyeux, brillant, anim, tait devenu pensif, concentr,
quelquefois brusque et impatient, d'autres fois morne, accabl. Mes
inquitudes augmentaient de jour en jour; je craignais, comme je
l'avais pressenti, que son got pour ma cousine contrari, irrit par
l'indiffrence affecte de celle-ci, ne prt tout le caractre de la
passion.

Je remarquai de nouveau sur ses traits contracts ce sourire triste,
nerveux, qui n'avait pas assombri sa figure depuis qu'il avait chapp 
l'influence de M. Lugarto.

Plusieurs fois je le surpris dans le parc se promenant  grands pas; une
fois je vis qu'il avait pleur... Rarement il me parlait avec duret;
souvent, au contraire, il me traitait avec une tendresse inusite.

Hlas!  ces retours de bont, je m'apercevais bien qu'il devait
souffrir.

Lorsque Ursule se trouvait en tiers avec mon mari et moi, elle affectait
une gaiet folle qui augmentait encore la tristesse de Gontran. Elle
dployait  peu prs le mme cynisme moqueur qu'elle avait montr dans
son entretien avec mon mari; seulement, par gard pour la prsence de M.
Scherin, au lieu de donner ces sentiments comme siens, elle les
attribuait  un tre imaginaire,  je ne sais quelle hrone de roman:
vritable dmon dont elle s'amusait  rver l'existence.

Je ne puis le nier, Ursule, dans ces conversations, continuait de
dployer infiniment d'esprit et de se montrer vritablement suprieure 
Gontran. Ce que je ressentais pour elle tait bizarre, inexplicable; je
la hassais  la fois, et d'avoir rendu mon mari amoureux d'elle, et de
rire mchamment des tourments qu'il prouvait.

Elle et paru partager l'affection de Gontran, que j'aurais t
horriblement malheureuse, plus malheureuse encore sans doute que de la
voir le ddaigner... mais j'aurais t moins effraye peut-tre.

L'ironie perptuelle d'Ursule prouvait qu'elle ne ressentait rien,
qu'elle dominait compltement M. de Lancry, et c'est surtout cette
influence que je redoutais.

Quelque temps aprs l'arrive de mademoiselle de Maran, je fus un jour
rveille de trs-grand matin par un bruit de voiture.

Aprs avoir cout de nouveau je n'entendis plus rien, je crus m'tre
trompe, je me rendormis.

Blondeau entra chez moi. Je lui demandai si elle n'avait rien entendu.

Elle avait entendu comme moi un bruit de voiture; ce qui tait tout
simple,--ajouta-t-elle,--puisque M. Scherin tait parti le matin 
quatre heures..

--Avec Ursule? m'criai-je.

--Non, madame,--me rpondit Blondeau;--le domestique de M. Scherin a
dit que son matre partait de trs-bonne heure afin de pouvoir arriver
dans la nuit  Saint-Chamans, o il allait pour affaires.

Dans mon anxit, je fis prier Ursule de passer chez moi.

Elle entra bientt.

--Votre mari est parti sans vous?--m'criai-je.

--Mon Dieu! de quel air courrouc tu me parles, ma chre Mathilde! Qu'y
a-t-il donc de si tonnant  ce dpart?

--Ce qu'il y a d'tonnant!--repris-je, confondue de tant d'audace.

--Certainement, rien de plus simple. Hier soir, aprs nous tre retirs
chez nous, mon mari m'a parl comme d'habitude de ses affaires; tout 
coup il s'est souvenu en feuilletant son carnet qu'il y avait 
Saint-Chamans une vente de terres dont quelques-unes sont voisines des
ntres et qu'il dsire acqurir; il n'a voulu dranger personne; ce
matin, au point du jour, il a envoy chercher des chevaux et m'a prie
de l'excuser auprs de toi. Il ne sera absent que trs-peu de temps, et
il profitera de cette occasion pour visiter celle de ses proprits qui
se trouve dans le voisinage de Saint-Chamans.

J'tais indigne: Ursule avait sans doute  dessein laiss chapper
cette occasion si naturelle de quitter Maran; elle avait donc des
projets sur Gontran; mes soupons se justifiaient de plus en plus.

Depuis trop longtemps je me contraignais trop envers ma cousine, pour
pouvoir dissimuler davantage; je ne me crus plus oblige de lui cacher
que j'avais assist  son entretien avec Gontran, et je lui dis:

--Quel intrt avez-vous donc  rester ici, puisque vous n'avez pas
profit du dpart de votre mari pour quitter Maran?

Ursule, fidle  son systme de fausset, ne leva pas encore le masque,
et me rpondit avec une expression d'tonnement douloureux:

--Mais, encore une fois, Mathilde, qu'as-tu donc? En vrit je ne sais
que penser. Tu me dis _vous_, tu me parles de quitter Maran comme si ma
prsence te gnait; qu'est-ce que cela signifie?

--Cela signifie qu'il y a huit jours j'ai entendu votre entretien avec
mon mari; oui, j'tais dans l'un des cabinets de cette alcve: j'avais
dit  Gontran combien son empressement auprs de vous me chagrinait, et
il m'avait aussitt propos de vous demander de quitter Maran.--Je ne
pus m'empcher de prononcer ces derniers mots avec un orgueil
triomphant.

Ursule frona lgrement les sourcils et sourit avec amertume:

--Ainsi,--me dit-elle en me regardant fixement,--ton mari savait que lu
tais l pendant notre entretien?

--Il le savait... Comprenez-vous maintenant, comprenez-vous que je
m'tonne de ce qu'aprs avoir promis  mon mari de vous loigner, vous
restiez ici malgr le dpart de M. Scherin?

--Eh bien! puisque tu tais l, entre nous j'en suis ravie, ma chre
Mathilde, tu dois tre contente, j'espre?

--Contente?...

--Oui, sans doute. Tu l'as vu, j'ai assez maltrait ton vilain infidle
pour qu'il n'ait plus maintenant envie de l'tre. Me suis-je montre
assez bonne amie? aller jusqu' me faire voir  lui sous le jour le plus
odieux pour changer en loignement, en haine peut-tre, le got qu'il
prtendait avoir pour moi!

--Et vous croyez m'imposer par ce mensonge?

--Un mensonge?... Mais tu tais l... souviens-toi donc du ddain avec
lequel je l'ai trait... Tu tais l?... qui m'aurait dit pourtant que
j'avais si prs de moi la rcompense de ma vertueuse conduite?... Tiens,
Mathilde, je ne puis croire  un hasard si heureux... si providentiel...
comme dirait ma belle-mre...--Et Ursule clata de rire.

Cette fois, du moins, ma cousine tait franchement ironique et
malveillante.

--coutez-moi, Ursule,--lui dis-je.--Il n'est plus temps de railler; la
conversation que je vais avoir avec vous sera grave, ce sera sans doute
la dernire que nous aurons ensemble.

--J'en doute fort!--s'cria imprieusement Ursule,--car j'ai, moi, 
vous demander compte de la dloyaut de votre conduite et de celle de
votre mari.

--Que voulez-vous dire?

--En vous cachant pour pier un entretien que je croyais secret, vous
commettiez un abus de confiance, vous me rendiez votre jouet...
savez-vous que je pourrais vouloir m'en venger!

--J'aime mieux ces fires paroles, Ursule, que votre mlancolie
doucereuse dont j'ai t trop longtemps dupe; je sais au moins qu'en
vous j'ai une ennemie... Eh bien!... soit...

--Je n'ai aucune envie d'tre votre ennemie; vous avez eu envers moi un
mauvais procd, j'ai le droit de m'en plaindre, et je vous dis que je
pourrais vouloir m'en venger: voil tout.

--Mais, depuis votre arrive ici, ne prenez-vous pas  tche de porter
le trouble dans cette maison?

--Qu'avez-vous  me reprocher? Puis-je empcher votre mari d'avoir du
got pour moi? Puis-je faire mieux que de le railler, que de lui ter
tout espoir, que de lui promettre de partir, puisque vous et lui le
dsirez?

--Pourquoi donc, alors, n'tes-vous pas partie ce matin? l'occasion
n'tait-elle pas parfaite? Je vous dis, moi, que, si vous aviez
l'intention d'ter tout espoir  mon mari, au lieu d'taler je ne sais
quelle mtaphysique de sentiments effronts, au lieu de lui dire: _Je
ne vous aimerai jamais, mais je pourrai en aimer d'autres
passionnment_; si vous lui aviez dit simplement: Je suis attache 
mes devoirs; votre femme est mon amie, ma soeur, jamais je ne trahirai
ni elle, ni mon mari; ce langage et t digne et noble... au lieu
d'tre perfidement calcul.

--Vous me permettrez, j'espre, d'tre juge de la convenance et de la
porte de mes paroles; la jalousie est une mauvaise conseillre, et je
crois qu'elle vous gare.

--Elle m'claire... elle m'claire...

--Vous tes trop intresse dans la question, Mathilde, pour la juger
sainement; en parlant  votre mari comme je lui ai parl, je lui tais
toute esprance... Les hommes ne croient pas  nos principes, ils
croient  notre indiffrence.

--Je ne doute pas de votre exprience  ce sujet, Ursule; mais il y a un
moyen infaillible de rompre un penchant: c'est l'absence.

--Quand elle ne l'augmente pas!

--Ainsi, c'est par indiffrence pour mon mari que vous restez ici?

--Absolument; je lui ai dclar que j'avais presque de l'loignement
pour lui... Vous l'avez entendu... que voulez-vous de plus?

--Eh bien! admettez que mes soupons, que mes craintes soient exagrs;
n'lait-il pas de votre devoir d'y mettre un terme, en ne prolongeant
pas votre sjour ici?

--Il est impossible de renvoyer les gens avec plus d'urbanit; pourtant,
je me permettrai de vous faire,  mon tour, quelques observations: vous
sentez qu'aprs la promesse que j'ai faite  votre mari, si j'ai laiss
ce matin partir M. Scherin sans l'accompagner... c'est que de graves
motifs m'obligeaient  agir ainsi.

--Et n'tait-ce donc rien que mon repos, que la tranquillit de ma vie,
 moi, que vous venez si mchamment troubler!

--Je suis ravie de voir, Mathilde, que vous songez beaucoup  vous;
alors vous ne trouverez pas extraordinaire que je songe un peu  moi.
Par deux fois, j'ai indirectement parl de mon dpart  mon mari; son
tonnement a t tel, que j'ai pressenti qu'il ne pourrait parvenir 
s'expliquer ce brusque changement dans mes rsolutions sans que quelques
soupons ne s'levassent dans son esprit: ou il croira que je fuis
volontairement votre mari parce que je crains de partager son amour, ou
il croira que votre jalousie a exig mon dpart... de toutes faons,
vous le voyez, ses doutes seront veills, sa confiance en moi
s'altrera, et, je vous l'avoue, je tiens autant que vous  vivre
tranquille.

--Ursule... Ursule... prenez garde; c'est vous railler de moi, que de me
donner de pareilles raisons.

--Elles sont excellentes pour moi, je vous jure. Il a fallu toute
l'autorit du langage de la vrit pour empcher mon mari de croire aux
visions de sa mre  propos de ce M. Chopinelle, je n'ai pas envie de
voir de pareilles scnes se renouveler.

--Malgr tout ce que je ressens contre vous,--m'criai-je,--je n'aurais
pas os faire allusion  votre conduite dans cette circonstance; mais
puisque vous en parlez sans bont, je vous dirai que c'est justement
parce que je vous sais coupable d'une faute que rien ne pouvait excuser,
que j'ai le droit de vous souponner et de vous craindre lorsqu'il
s'agit d'un homme tel que M. de Lancry.

--Mathilde!...

--C'est parce que j'ai t tmoin de tout ce qui s'est pass  Rouvray
que j'ai le pressentiment, que j'ai la certitude que votre apparente
indiffrence pour mon mari cache quelque arrire-pense.

Ursule haussa ddaigneusement les paules.

--Mon Dieu! je sais fort bien que vous avez cru aux absurdes mdisances
de ma belle-mre,--me dit-elle,--mais il est trop tard pour les
renouveler; vous aviez une trs-belle occasion de m'accuser lorsque,
devant mon mari et devant sa mre, j'ai invoqu votre tmoignage 
l'appui de mon innocence...

--Osez-vous parler ainsi, Ursule! lorsque la piti, lorsqu'un gnreux
ressentiment de notre ancienne amiti m'a fait garder le silence... Ah!
elle me l'avait bien dit: Puissiez-vous ne jamais vous repentir de
l'appui que vous prtez  cette femme coupable!... Mais ne rcriminons
pas sur le pass... Une dernire fois je vous demande... et, s'il le
faut... je vous supplie de ne pas prolonger votre sjour ici... Aprs ce
qui s'est pass entre nous, nos relations ne pourront tre que bien
pnibles... De grce... rejoignez votre mari... Vous avez, dites-vous,
de l'indiffrence pour Gontran; qui peut vous retenir? Votre caractre
est tel, que vous serez heureuse partout; je ne vous ai jamais fait de
mal, ne vous opinitrez donc pas  me tourmenter.

--Je serais dsole de vous tourmenter; mais, je vous le dis encore, je
ne puis, pour une vaine imagination, pour un caprice de votre part,
risquer une folle dmarche qui compromettrait mon avenir...--me rpondit
Ursule avec un sang-froid imperturbable.

--Je crois qu'en tout cas vous calculez fort mal,--dis-je  ma cousine
en surmontant mon motion;--vous voulez attendre le retour de votre
mari...

--Je le dsire.

--Soit... Eh bien!  tort ou  raison, je suis jalouse de vous.

--A tort... trs  tort.

--Soit... encore..., mais je suis jalouse; votre refus de vous
loigner... augmente encore cette jalousie, le retour de M. Scherin ne
calmera pas mes agitations... Je lui en cacherais la cause, qu'il
finirait par la deviner... Rflchissez bien  cela... Lors de cette
partie de chasse, il a fallu mon empire sur moi-mme et la distraction
de votre mari pour qu'il ne surprt pas mon secret... Vous voyez donc
bien qu'en me refusant de partir vous provoquez un danger plus grand
que celui que vous redoutez.

--Que puis-je faire  cela? Si je suis perdue par votre fait, je me
rsignerai  mon sort... mais je ne serai jamais assez folle ni assez
sotte pour aller me perdre moi-mme.

--Peut-tre... Ursule... peut-tre. Prenez bien garde...

--Me menacez-vous? Et de quoi me menacez-vous?

--Je ne vous menace pas, mais je vous prviens qu'il s'agit de mon
bonheur, de mon avenir, de ma vie; je lutterai de toutes mes forces, je
serai capable de tout pour conserver ce que vous voulez peut-tre me
ravir...

--Vous... capable d'une lche dlation?... je ne le crois pas, je vous
en dfie.

--Vous avez raison de m'en dfier, vous m'en savez incapable; mais, sans
lchet, je puis m'adresser  la bont de votre mari: je puis lui avouer
mes craintes, tout en lui disant qu'elles sont insenses, mais qu'elles
me font un mal affreux... Cela ne vous compromettra pas... cela
veillera peut-tre les soupons de votre mari... mais vous l'aurez
voulu...

--Alors je saurai me dfendre ou me venger.

--coutez-moi bien, Ursule... je vous jure par la mmoire de ma mre,
que si vous persistez  rester ici malgr moi... je n'hsiterai pas
devant cette extrmit, quelque funeste qu'elle soit... Un secret
pressentiment me dit qu'une des questions les plus fatales de ma vie
s'agite en ce moment... je vous prviens qu'il s'est fait un grand
changement dans mon caractre. Il est devenu aussi ferme et aussi rsolu
qu'il tait faible et timide... ne me poussez pas  bout; je ne vous
demande rien que de possible, que de faisable.

--Je suis seule juge de cela, il me semble... je connais mon mari mieux
que vous.

--Vous exagrez  dessein sa susceptibilit; j'ai vu quelle influence
vous aviez sur lui... Vous ne me ferez pas croire que l'homme qui a t
d'une confiance assez aveugle pour croire  votre fable au sujet de la
lettre de M. Chopinelle, que l'homme qui n'a pas t branl dans sa foi
par le formidable serment de sa mre, vous ne me ferez pas croire,
dis-je, que cet homme, qui ne vit que pour vous, que par vous, aura le
moindre soupon lorsqu'il vous verra venir le rejoindre, et que vous lui
direz que vous vous ennuyiez loin de lui...

--Il ne verra l qu'une exagration ridicule.

--Ce sont de ces exagrations que les coeurs dvous et gnreux comme
le sien admettent d'autant plus qu'ils sont capables de les prouver.
Vos moindres dsirs sont des ordres pour lui: vous lui direz que vous
voulez faire un voyage en Italie, je suppose; il vous croira, il
s'empressera de vous satisfaire.

--Je vous remercie mille fols de la bonne opinion que vous avez de mon
habilet, de mon adresse et de mon influence,--me dit Ursule avec un
sourire sardonique...--malheureusement, je crois que vous exagrez mes
avantages. Pourtant rassurez-vous: ds le retour de mon mari, je ne
resterai ici que le temps ncessaire pour amener naturellement ce
dpart; d'ici l, je vous en prie  mon tour, n'insistez pas, et
accordez-moi l'hospitalit.

--Mais cela est infme pourtant...--m'criai-je avec indignation; il
suffira donc de votre volont pour dsesprer ma vie!

--Revenez  la raison; oubliez des soupons insenss; ces fantmes
s'vanouiront, le calme renatra dans votre esprit.

--Oubliez la douleur, n'est-ce pas? et vous ne souffrirez plus!

--Croyez que rien ne m'est plus dsagrable que cette discussion,
Mathilde, et que...

--Eh bien! m'criai-je en interrompant ma cousine,--puisque c'est une
lutte, je l'accepte... Tous les moyens vous sont bons pour m'attaquer
dans ce que j'ai de plus cher, tous les moyens me seront bons pour me
dfendre... Votre prtendue indiffrence pour mon mari est un mange de
coquetterie raffine dont je ne suis pas dupe. Vous voulez lui plaire,
je vous rendrai odieuse  ses yeux; je lui avais tu jusqu'ici votre
honteuse aventure de Rouvray, je ne garderai plus aucun mnagement: s'il
tait tent de m'oublier un moment pour vous, moi qui ne lui ai donn
que des marques d'amour et de dvouement, il comparerait... et il
verrait  quelle femme il me sacrifie.

--Mathilde... Mathilde... prenez garde  votre tour!--s'cria Ursule, et
ses yeux semblrent tinceler de colre,--prenez garde  ce que vous
direz!... de ma vie... je ne pardonnerais cette calomnie,
entendez-vous?... ne m'exasprez pas!

--J'en tais sre!--m'criai-je,--mon mari ne vous est donc pas
indiffrent, puisque vous craignez qu'il ne soit instruit de cette
aventure!

--Je tiens  l'estime de votre mari... comme  l'estime de tous les
honntes gens... et il est horrible  vous de vouloir me la faire
perdre,--s'cria Ursule avec un accent de dignit outrage.

--Vous tenez  son estime! et vous n'avez pas craint d'afficher
effrontment les principes les plus corrompus! et vous n'avez pas craint
de railler tout ce qui est saint et sacr dans le monde! Non, non, j'en
suis de plus en plus convaincue, votre instinct de ruse vous a dit
qu'incapable de lui plaire par de gnreuses et nobles qualits, vous ne
pouviez que frapper son imagination par quelque affectation bizarre et
trange; mais ds qu'il saura que tout cet chafaudage de prtentions
cyniques n'a pour but que de lui mnager un coeur que M. Chopinelle a
occup tout entier...

--Mathilde...  votre tour prenez garde! ne me poussez pas  bout...

--Oh! maintenant je vous connais, je ne vous crains plus... Mes
illusions sur vous pouvaient seules tre dangereuses, mais elles sont,
heureusement, dissipes.

--Eh bien!--s'cria ma cousine en ne cachant plus les mauvais
ressentiments qui l'agitaient,--puisque vos illusions sont dissipes,
puisque vous me connaissez, puisque vous m'outragez... je n'ai plus 
garder aucune mesure, il m'en a assez cot de dissimuler avec vous
depuis longtemps... Vous m'avez dmasque, dites-vous; regardez-moi donc
bien en face alors!

Je fus effraye de l'expression d'audace et de mchancet qui se rvla
tout  coup sur les traits d'Ursule.

--Depuis assez d'annes ce masque me gnait,--reprit-elle.

--Depuis assez d'annes? que voulez-vous dire, Ursule?

--Ah! cela vous surprend? Ah! vous me croyiez une amie dvoue, une
soeur?... Femme ingnue et candide!--Et elle haussa les paules.

--Mon Dieu... mon Dieu!...

--Mais vous oubliez donc tout ce que vous m'avez fait souffrir, vous,
depuis votre enfance?--s'cria-t-elle.

--Moi? moi?

--Vous, Mathilde! Vous me supposez donc bien insensible, bien inerte, ou
bien stupide, pour croire que j'aie oubli notre jeunesse! Vous ne savez
donc pas tout ce que mon coeur ulcr a amass de haine et d'envie,
depuis qu'un hasard fatal m'a rapproche de vous?

--Et moi... moi! qui avais bni ce jour parce qu'il me donnait une
soeur...

--Vous auriez d le maudire, car alors il vous donnait une victime... et
plus tard une ennemie...

--Une victime, une ennemie... grand Dieu!... que vous ai-je donc fait?

--N'tait-ce pas en votre nom, n'tait-ce pas  votre orgueil, qu'on me
sacrifiait chaque jour? Vous ne vous rappelez donc pas que sans cesse, 
tout propos, j'ai t humilie, blesse, mprise  cause de vous? Non,
il n'y a pas de torture d'amour-propre qu'on ne m'ait fait subir
toujours en me comparant  vous... Enfant, mon ducation tait un
bienfait que je devais  votre charit! si l'on me donnait quelque
vtement lgant, c'tait encore une aumne qu'on me jetait  vos
dpens! ce n'tait pas tout... pour vous toujours et partout la louange,
les flatteries, les rcompenses; pour moi toujours les reproches, les
punitions, les durets. Et vous croyez que j'ai pu oublier cela, moi! Et
vous croyez que ce ne sont pas l de ces blessures dont les cicatrices
sont ineffaables! Et vous croyez que vous tes maintenant bien venue 
me reprocher une faute et  me menacer!

--O mon Dieu! mon Dieu!--m'criai-je en cachant ma figure dans mes
mains,--l'infernale prvision de mademoiselle de Maran ne l'avait pas
trompe: elle savait dans quelle me elle faisait germer l'envie!

--Et que m'importe!--reprit Ursule avec une nouvelle violence,--que
m'importe la main qui m'a frappe? Je ne pense qu'au coup que j'ai reu.
N'ai-je pas toujours et d'autant plus souffert que l'on ne m'accablait
que pour vous exalter? Enfant, les punitions; jeune fille, les mpris:
voil quel a t mon sort auprs de vous. S'est-il agi de nous marier,
vous deviez, vous, prtendre aux plus brillants partis; moi, je devais
me trouver trop heureuse d'pouser quelque homme pauvre et grossier.
Vous tiez si riche! vous tiez si belle! vous tiez remplie de si
adorables qualits! tandis que moi, au contraire, j'tais pauvre, sotte,
et dpourvue de tous les agrments qui vous faisaient chrir! Cela est
arriv, d'ailleurs, comme on nous l'avait prdit: vous avez pous un
grand seigneur spirituel et charmant, moi j'ai pous un homme ridicule
et vulgaire. Oh! jamais, jamais je n'oublierai, voyez-vous, ce que j'ai
ressenti lorsque, devant vous qui, toute rayonnante d'orgueil et de
bonheur, regardiez votre beau fianc, on a insult, raill l'homme dont
je rougissais de porter le nom. Oh! comme ce rapprochement tait un
dernier et terrible coup qu'on me portait, comme cette fois encore on me
sacrifiait, on m'immolait  vous,  l'insolent bonheur dont vous
m'crasez depuis si longtemps!

--Mais c'est horrible!--m'criai-je,--mais vous savez bien que j'tais
trangre  ces perfidies de ma tante; mais vous savez bien que, mme
pendant notre enfance, je me faisais punir pour partager les rigueurs
qu'on vous imposait; mais vous savez bien que plus tard il n'a pas
dpendu de moi que vous ne fissiez un mariage selon votre coeur...

--Vous m'avez offert la moiti de votre fortune, me direz-vous; l'ai-je
accepte? Qui donc vous dit que je n'ai pas ma fiert comme vous avez la
vtre? qui donc vous dit que je n'ai pas t encore aigrie davantage par
vos ternelles affectations de gnrosit, de piti?

--Mais vous m'avez donc toujours hae? mais ces assurances d'amiti que
vous m'avez donnes jusqu'ici taient donc autant de mensonges, autant
de blasphmes? Comment, ds notre enfance, cette odieuse haine a
ferment en vous? Comment, vous avez pu jusqu' prsent la dissimuler?
Comment, rien ne vous a touch, ni mon affection de soeur, ni la haine
que me portait mademoiselle de Maran? Comment, vous, avec votre esprit,
vous n'avez pas vu qu'elle prenait  tche de vous humilier en me
louant, afin d'exciter votre jalousie, votre envie, et de vous rendre un
jour mon ennemie?... Ah! Ursule... Ursule... si elle vous entendait,
elle serait bien heureuse de voir que vous servez ainsi d'aveugle
instrument  sa haine.

--Eh! mon Dieu... n'accusez pas tant mademoiselle de Maran,--s'cria
Ursule avec impatience;--elle n'a fait sans doute que dvelopper le
sentiment d'envie qui tait en moi: je suis ne jalouse et envieuse,
comme vous tes ne loyale et gnreuse; vous eussiez t  ma place,
j'eusse t  la vtre, que, malgr tous les calculs de la mchancet de
mademoiselle de Maran, elle n'aurait jamais veill en vous une jalousie
ardente contre moi.

--Mais puisque vous me reconnaissez loyale et gnreuse, pourquoi me
hassez-vous? Que vous ai-je fait?

--C'est justement parce que vous tes loyale et gnreuse, que je vous
hais... Je vous hais encore parce que j'ai toujours t humilie  cause
de vous; je vous hais parce que vous jouissez de tous les bonheurs que
j'envie; je vous hais parce que j'ai eu  rougir devant vous. Nous
sommes seules, je puis tout dire impunment... Eh bien! oui, ce qui a
port le comble  ma rage contre vous, 'a t de vous voir instruite
d'une liaison ridicule, 'a t de me voir traite devant vous avec le
dernier mpris par ma belle-mre.

--Mais vous le voyez bien, cette liaison existait; ce mpris, vous le
mritiez!

--Et c'est justement cela qui m'exaspre... vous me diriez que je suis
laide et bossue comme mademoiselle de Maran, que je ne m'en inquiterais
pas.

--Mais...

--Mais, je ne veux pas me faire meilleure que je ne le suis, je ne
discute pas... je ne dis pas que j'ai raison d'prouver ainsi... je dis
que j'prouve ainsi; le hasard a fait que par vous ou  cause de vous
j'ai t blesse dans ce que j'avais de plus irritable... je m'en prends
 vous et je vous hais. Ceci n'est peut-tre pas logique, mais c'est
rel... Ce langage vous tonne?... oh!... c'est que le chagrin et
l'isolement avancent et dveloppent singulirement l'intelligence,
Mathilde!... D'abord j'ai d  ces matres rudes et cruels la science de
dissimuler et d'attendre. J'tais humilie  cause de vous, que
pouvais-je contre vous? rien. J'attendis, j'observai; les louanges
excessives dont on vous accablait me donnrent le dsir violent de
compenser par l'art, par la grce hypocrite, par la coquetterie la plus
tudie, ces avantages qui me manquaient et qu'on admirait en vous...
Quand j'eus quinze ans, je vous trouvai belle, bien plus belle que moi;
ne pouvant lutter de beaut avec vous, je me promis de vous le disputer
un jour par la physionomie, par l'entrain, par le montant: vous tiez
belle d'une beaut chaste et sereine... je voulus tre agaante...
provoquante... mais le moment n'tait pas venu... Un jour, je pleurais
de rage en pensant  l'avenir brillant qui vous attendait, au triste
sort qui m'tait rserv... Par hasard je me regardai dans un miroir, je
vis que les larmes m'allaient presque aussi bien que le rire clatant et
fou... Provisoirement je me rsolus d'tre triste, mlancolique,
sentimentale. Vous tiez riche, j'tais pauvre; on vous comblait de
flatteries, on m'accablait de mpris: rien ne paraissait plus naturel et
plus intressant que mon rle de victime rsigne... Je me mariai et
vous aussi; vous aviez tout pour choisir, et vous avez choisi un homme
charmant... Le mme bonheur vous a suivie dans votre union; belle,
riche, jeune, titre, jouissant d'une rputation sans tache, idole de ce
monde qui n'a d'admiration que pour votre beaut, de louanges que pour
vos vertus, vous ne pouvez faire un voeu qui ne soit ralis: voil
votre vie... Est-ce assez de bonheur, cela?--ajouta-t-elle avec une
expression de colre et d'envie qui me prouva qu'elle me croyait
vritablement la plus heureuse des femmes.

Un moment je fus sur le point de la dtromper, pensant ainsi la
dsarmer; je voulais lui dire toutes les angoisses des premiers mois de
mon mariage, les calomnies dont j'avais t victime... mais cela me
parut une lchet, je me contentai de lui rpondre:

--Vous me croyez donc bien heureuse, que vous me hassez tant...

--Eh bien! oui; quand je compare votre existence  la mienne, je vous
envie, je souffre. Pourquoi cette diffrence entre nous? Pourquoi n'y
a-t-il pas un avantage dont vous ne jouissiez? pas une qualit, pas une
vertu qu'on n'admire en vous? Je l'avais bien prvu, et votre tante me
l'a sans cesse rpt depuis son arrive ici:  Paris... dans votre
monde... on ne connat que vous, on ne jure que par vous... Vous tes 
la fois la femme la plus  la mode et la plus respecte. On vous cite
partout comme un modle de grce et d'lgance, et on ne vous reproche
pas une faiblesse, pas une coquetterie... Et cela dans le monde le plus
mdisant, le plus difficile  capter... tandis que moi je vis en
province avec un obscur marchand que je ne puis dominer qu'en affectant
des vulgarits qui rvoltent mes gots et mes habitudes! Et ce n'est pas
tout: il faut encore que vous veniez surprendre les plaies honteuses de
cette existence dj si cruelle! il faut qu' votre arrive ma
belle-mre, mon mari, ne cessent de m'tourdir de vos louanges comme
autrefois mademoiselle de Maran! Oh! vous tes une femme incomparable,
soit... mais votre insolent bonheur n'est peut-tre pas invulnrable...

La colre et la jalousie dominaient tellement Ursule, qu'elle ne
s'aperut pas de ma stupeur.

En l'entendant ainsi parler du mon _insolent bonheur_ je m'expliquai les
paroles de mademoiselle de Maran, qui m'avait plusieurs fois rpt: Je
suis fidle  nos conventions; je ne parle pas de toutes ces horreurs de
Lugarto  votre cousine: au contraire, je lui rpte sans cesse que
vous avez toujours t la plus heureuse des femmes, que votre sort fait
l'envie de tous, et que les bons comme les mchants n'ont pour vous
qu'un sentiment,--l'adoration.

Je ne m'tonnai plus. Avec sa perfidie ordinaire, mademoiselle de Maran
avait pris  tche d'exasprer la jalousie de ma cousine en lui peignant
ma vie comme aussi riante qu'elle avait t douloureuse.

En voyant Ursule si indignement irrite du bonheur qu'elle me supposait,
je songeai  sa joie si elle pntrait mes vritables infortunes: moins
que jamais je voulus lui donner cette satisfaction.

--Ainsi,--lui dis-je,--voil le secret de votre haine?... vous l'avouez
au moins... A cette heure quels sont vos desseins? Voulez-vous m'enlever
mon mari? Est-ce l la vengeance que vous prtendez tirer de moi?

--Au point o nous en sommes maintenant, vous ne comptez pas, je crois,
que je vous fasse part de mes projets?--me dit imprieusement Ursule.

--Comme il ne m'est pas difficile de les deviner,--m'criai-je...--je
vais vous dire, moi, mon irrvocable dcision. Je vais crire  votre
mari de revenir en toute hte:  son arrive, je lui avoue mes soupons,
que je veux bien encore lui dire insenss, et je le supplie de vous
emmener; vous tes dsormais ma plus dangereuse ennemie... je n'ai plus
aucun mnagement  garder. Ainsi je ne cacherai rien  mon mari de ce
qui s'est pass  Rouvray entre vous et M. Chopinelle.

--Vous voulez la guerre, Mathilde! eh bien, la guerre!... tous les
moyens sont bons quand on russit; j'espre vous le prouver.

Et Ursule me laissa seule.




CHAPITRE VII.

RETOUR.


Aprs le dpart d'Ursule, mon premier mouvement fut d'aller trouver mon
mari et de lui raconter mon entretien avec ma cousine.

Malheureusement Gontran tait sorti ds le matin pour aller  la chasse.

Je dis  Blondeau de me prvenir de son retour. L'heure du djeuner
sonna, Gontran n'tait pas encore de retour.

Je trouvai mademoiselle de Maran dans le salon. Elle me demanda o tait
ma cousine, je lui dis qu'elle tait sans doute chez elle.

On alla l'y chercher, on ne la trouva pas.

La matine tait assez belle, je supposai qu'elle se promenait dans le
parc; on sonna une seconde fois, elle ne parut pas.

Tout  coup l'ide me vint qu'elle tait peut-tre alle rejoindre
Gontran. Mais on me dit que mon mari tait sorti sur un poney avec un
de ses gardes et ses chiens, pour chasser au marais.

Cela me tranquillisa, je me mis  table avec ma tante; elle ne m'pargna
pas ses mchantes remarques sur l'absence d'Ursule et de mon mari.

J'avais de telles proccupations, que ces perfides insinuations qui,
dans d'autres circonstances, m'eussent t pnibles, m'taient alors
presque indiffrentes.

En sortant de table, je prtextai de quelques lettres  crire avant
l'arrive du courrier pour remonter chez moi. Je laissai mademoiselle de
Maran occupe  son tricot.

Deux heures sonnrent, ni Ursule ni Gontran n'taient encore de retour.

Je vis venir Blondeau, je la priai de s'informer auprs de la femme de
chambre d'Ursule si sa matresse lui avait donn quelques ordres.

Blondeau revint m'apprendre que madame Scherin avait pris un livre dans
la bibliothque, et qu'elle tait alle pour se promener.

Je parcourus le parc en tout sens, je ne trouvai pas Ursule.

Une petite porte donnant dans la fort tait ouverte. Ma cousine avait
d sortir par l. Peut-tre la veille tait-elle convenue d'un
rendez-vous avec Gontran.

Cette ide m'effrayait, j'attachais la plus grande importance  ne pas
tre prvenue par Ursule auprs de mon mari.

Je revins au chteau le dsespoir dans l'me.

Mademoiselle de Maran me dit qu'elle commenait  tre srieusement
inquite d'Ursule, que je devrais envoyer quelques-uns de mes gens dans
la fort, qu'elle s'tait peut-tre gare.

A ce moment ma cousine entra.

Elle me salua avec une cordialit aussi intime que si la scne du matin
n'avait pas eu lieu.

Son teint tait anim, ses yeux brillaient, je ne sais quel air de
triomphe et d'orgueil clatait sur tous ses traits; ses bottines de soie
un peu poudreuses montraient qu'elle avait assez longtemps march, les
rubans dnous de son chapeau de paille doubl d'incarnat flottaient sur
ses paules, et les longues boucles de ses cheveux bruns, un peu
dfrises, s'allongeaient jusqu' la naissance de son sein,  demi voil
par un fichu  la paysanne.

Elle tenait dans une de ses mains un gros bouquet de fleurs sauvages.

Elle dit  mademoiselle de Maran et  moi qu'elle avait voulu sortir du
parc et qu'elle s'tait  demi gare dans la fort; mais, que trouvant
le temps magnifique, elle avait voulu profiter d'une des dernires
belles journes d'automne: elle s'tait amuse  cueillir des fleurs, et
n'avait song  retrouver son chemin qu'aprs avoir fait au moins une
grande lieue. Un bcheron, auquel elle s'tait adresse, l'avait
rencontre, et l'avait ramene jusqu'au chteau.

Ce rcit, fait simplement, naturellement, dissipa ma dfiance, si
justement veille.

Je crus d'autant plus  ce que disait Ursule, qu'environ une demi-heure
aprs son retour, au moment o le courrier venait d'apporter nos
lettres, le garde qui avait accompagn mon mari vint me dire de sa part
que sa chasse s'tait prolonge plus qu'il ne l'avait pens, que je
fusse sans inquitude, qu'il reviendrait le soir pour dner.

J'interrogeai ce garde; il me dit n'avoir quitt mon mari que depuis une
heure environ,  l'tang des Sources, o il chassait encore.

Ces renseignements me rassurrent compltement.

J'attachais tant de prix  voir mon mari avant Ursule, que de nouveau je
recommandai  Blondeau de guetter son arrive et de le conduire chez moi
en lui disant que j'avais  lui parler des choses les plus importantes.

Cet ordre donn, je rentrai au salon.

Je trouvai mademoiselle de Maran lisant avec attention les lettres qui
venaient de lui arriver de Paris.

Je ne sais si elle s'aperut ou non de ma prsence, mais elle ne quitta
pas des yeux les lettres qu'elle lisait, et s'cria plusieurs fois avec
les marques du plus grand tonnement:

--Ah! mon Dieu... mon Dieu... qui est-ce qui aurait cru cela? on lui
aurait donn le bon Dieu sans confession. Qu'est-ce que cela va
devenir?... faut-il le prvenir?... faut-il lui cacher? c'est
terrible!...

Impatiente de ces exclamations, ne pouvant supposer que ma tante ne
m'et pas vue entrer... je lui dis:

--Avez-vous de bonnes nouvelles de Paris, madame?

Mais elle, sans me rpondre, sans paratre m'entendre, continua de se
parler  elle-mme.

--Quel clat a va faire... D'un autre ct, comment l'empcher?...
Comme c'est encore heureux que _je sois venue ici pour arranger tout
cela!_

Ces derniers mots de ma tante me donnrent  penser et m'effrayrent.
J'ignorais ce dont il s'agissait; mais, en entendant dire  mademoiselle
de Maran qu'il tait heureux qu'elle ft venue pour arranger quelque
chose, un secret pressentiment m'avertissait que son arrive  Maran
cachait de mchants desseins, et que ses terreurs des rvolutionnaires
de Paris n'taient qu'un prtexte.

Je m'approchai d'elle; je lui rptai cette fois assez haut pour qu'elle
ne pt feindre de ne pas m'entendre:

--Avez-vous de bonnes nouvelles de Paris, madame?

Elle fit un mouvement de surprise, et me dit:

--Comment... vous tiez l... Est-ce que vous m'avez entendue?...

--Je vous ai entendue, madame; mais je n'ai pu rien comprendre  ce que
j'ai entendu.

--Tant mieux, tant mieux; car il n'est pas temps... Ah! mon Dieu, mon
Dieu, c'est-y donc possible!--reprit mademoiselle de Maran en levant les
mains au ciel.

--Vous semblez proccupe, madame... Je vous laisse,--lui dis-je.

--Je semble proccupe... je le crois bien, il y a de quoi, vous n'en
saurez que trop tt la raison.

--Cette lettre peut donc m'intresser, madame?

--Vous intresser? vous intresser... plus que vous ne le pensez.
Hlas! vous m'en voyez tout abasourdie... toute je ne sais comment, de
cette nouvelle! Mais je ne puis encore y croire... non, non; n'est-ce
pas que vous tes incapable de cela?

--Mais de quoi, madame? sont-ce de nouvelles inquitudes que vous voulez
me donner! De grce, expliquez-vous.

--Que je m'explique! est-ce que c'est possible en l'absence de votre
mari? Il faut l'attendre... Et encore je ne sais si j'oserai... Dites
donc, est-ce qu'il est toujours violent comme on dit qu'il tait avant
son mariage? C'est qu'alors il faudrait de fameux mnagements.

Je regardai fermement ma tante.

--J'aurais t bien tonne, madame, que votre arrive ne ft pas
signale par quelque triste vnement... Je suis rsigne  tout, et je
mets ma confiance dans le coeur de mon mari.

--Ah bien alors, puisqu'il en est ainsi, tant mieux! je n'aurai pas 
prendre de grandes prcautions oratoires: vous avez raison de placer
votre confiance dans le coeur de votre mari, a rpond  tout... Vous
avez l une ingnieuse ide... C'est gal, dfiez-vous toujours de son
premier mouvement, et tchez de n'tre pas seule: car, hlas! pauvre
chre enfant, je suis bien faible, bien vieille, et je ne pourrais pas
vous dfendre.

--Me dfendre... et contre qui?

--Contre votre mari... car, malgr moi, je pense toujours que le prince
Kserniki a souvent battu comme pltre la belle princesse Ksernika, sa
femme, pour bien moins que a, ma foi!

--Je vois avec plaisir, madame,  ces exagrations, que vous voulez
faire une triste plaisanterie.

--Une plaisanterie? Dieu m'en garde!... Vous ne verrez que trop que rien
n'est plus srieux; tout ce que je puis, tout ce que je dois faire,
comme grand'-parente, c'est de m'interposer si les choses allaient trop
loin.

Je connaissais trop ma tante pour esprer de la faire s'expliquer et de
mettre un terme  ses mystrieuses rticences; je lui rpondis donc avec
un sang-froid qui la contraria extrmement:

--Veuillez m'excuser si je vous quitte, madame; je voudrais aller
m'habiller pour dner.

--Allez, allez, chre petite, et faites-vous le plus jolie possible; a
dsarme quelquefois les plus furieux: la belle princesse Ksernika s'y
connaissait, et elle n'y manquait jamais. Elle s'attifait toujours 
ravir pour conjurer l'orage conjugal, elle arrivait toujours triomphante
et pimpante; aussi gagnait-elle  ses beaux atours, de n'avoir jamais
qu'un membre cass  la fois par ce cher et bon prince.

Je sortis sans entendre la suite des odieuses plaisanteries de
mademoiselle de Maran; je montai chez moi pour attendre Gontran.

A son retour de la chasse il vint me trouver, ainsi que je l'en avais
fait prier.

Je fus frappe de son air radieux, panoui, lui que j'avais vu depuis
plusieurs jours si pensif et si triste.

En entrant chez moi il m'embrassa tendrement et me dit:

--Pardon, mille pardons, ma chre Mathilde, de vous avoir peut-tre
inquite; mais je me suis laiss aller, comme un enfant, au plaisir de
la chasse, et, comme toujours, j'ai compt sur votre indulgence.

Les excuses de mon mari me surprenaient: depuis longtemps il ne m'en
faisait plus.

--Je suis ravie,--lui dis-je,--que cette chasse ait t heureuse; vous
semblez moins soucieux que ces jours passs.

--Mon Dieu, rien de plus simple; vous le savez, souvent les plus petites
causes ont de grands effets. Ce matin, en m'en allant sur mon poney,
j'tais de mauvaise humeur, je commenai la chasse machinalement, sans
plaisir; le ciel tait voil de brouillard. Tout  coup un brillant
rayon de soleil perce les nuages, la nature semble s'illuminer,
resplendir: je ne sais pourquoi je fis comme la nature; mais, j'tais
morose, et je devins tout  coup heureux et gai... heureux et gai comme
 vingt ans, ou mieux... heureux et gai comme le jour o vous m'avez
dit: Je vous aime. Voyons... regardez-moi,--me dit Gontran avec
charme,--regardez-moi et comparez, madame, si vous avez, comme moi,
conserv un souvenir immortel de ce beau jour.

Cela tait vrai, de la vie je n'avais vu  mon mari une physionomie  la
fois plus riante et plus indiciblement heureuse.

--En effet...--lui dis-je sans pouvoir cacher ma surprise,--votre
figure respire le bonheur et me rappelle bien de beaux jours...

--Oh! oui,--reprit-il avec expansion,--mon bonheur est immense, il
resplendit autour de moi et malgr moi... Il s'agirait, je crois, de ma
vie, que je ne pourrais cacher combien je suis heureux!

--Bni soit donc ce rayon de soleil, mon ami, puisqu'il a eu le pouvoir
de vous changer ainsi.

Gontran me regarda en souriant.

--Oh! il faut tout vous avouer; ce n'est pas seulement ce rayon de
soleil qui m'a chang, il y a eu aussi, pour ainsi dire, un rayon de
soleil moral qui est venu dissiper les tnbres de mon esprit. Ai-je
besoin de vous apprendre, bon ange chri, que c'est votre pense adore
qui a opr ce prodige?

--Vraiment, Gontran? Mon Dieu! et comment cela?

--Je me suis demand pourquoi ma sombre tristesse contrastait ainsi avec
le brillant clat de la nature... Je me suis demand si je n'avais pas
tout ce qui rend l'existence adorable, si je ne devais pas tout cela 
une femme bien-aime, la plus belle, la meilleure, la plus gnreuse de
toutes celles qui se soient jamais dvoues au bonheur d'un homme: ce
n'est pas tout, me suis-je dit, un nouveau gage d'amour, un nouveau lien
ne va-t-il pas nous unir plus troitement encore? Et je suis sombre, et
je suis triste! et je ne jouis pas avec dlices de chaque instant de
cette vie. Alors, Mathilde, il m'a sembl que je sortais d'un mauvais
songe.

--Oh! Gontran... Gontran... dites-vous vrai? mon Dieu!

--Oh! oui, je dis vrai... le bonheur rend si confiant, si sincre... Une
fois dans cette bonne voie que la pense m'avait offerte, Mathilde, je
n'ai pas craint de rechercher la cause premire de cette sotte mauvaise
humeur o j'tais retomb depuis quelques jours... Encore une petite
cause, vous l'avouerai-je? oui, j'aurai ce courage. J'ai t assez sot
pour ressentir un profond dpit des railleries de votre cousine! Oui,
comme un colier, comme un provincial, je lui avais gard rancune de
s'tre moque de mes dclarations; j'avais vu l une terrible atteinte,
non pas  mon amour... vous le prservez, mais  mon amour-propre...
Heureusement, en songeant  Mathilde, au petit ange qu'elle promet 
notre doux avenir, j'ai chass ces mauvaises penses, et je lui reviens
plus repentant et, ce qui vaut mieux, plus tendre, plus pris, plus
passionn que jamais...--Et mon mari me baisa les mains avec une grce
enchanteresse.

Je croyais rver.

Je ne pouvais croire ce que j'entendais. Quel revirement subit dans
l'esprit de Gontran avait opr ce changement? Ses paroles me semblaient
naturelles, sincres, il invoquait la pense de notre enfant avec une
motion si srieuse, que je ne pouvais supposer qu'il me mentt: et puis
quel et t son but?

Ce bonheur inespr, joint aux motions si diverses de la journe, me
bouleversa tellement que je tombai dans un fauteuil comme affaisse sur
moi-mme.

Je mis mon front dans mes deux mains pour recueillir mes ides. Aprs un
moment de silence, je dis  Gontran:

--Pardon  mon tour, mon ami, si je ne rponds pas mieux  toutes vos
ravissantes bonts; mais, quoique bien douce, ma surprise est si
profonde, que je ne puis trouver de paroles pour vous exprimer ma
reconnaissance.

J'tais dans un embarras extrme; je croyais  la sincrit du retour de
mon mari, je ne savais si je devais ou non lui faire part de mon
entretien avec Ursule, de ses cruels aveux et de l'espce de dfi
qu'elle m'avait jet au sujet de Gontran.

Pour tcher de pressentir mon mari, je lui dis:

--A propos, M. Scherin est parti ce matin; le savez-vous, mon ami?

--Je le savais. Pourquoi sa femme ne l'a-t-elle pas accompagn? c'tait
pour elle une excellente occasion de remplir sa promesse,--me dit
Gontran du ton le plus naturel.--Elle aurait d agir ainsi,--ajouta-t-il
d'un ton de reproche,--par gard pour vous, puisque je lui avais confi
que votre tranquillit dpendait presque de son dpart.

--Peut-tre,--dis-je en tchant de sourire pour cacher mon
motion,--peut-tre se repent-elle de s'tre montre si cruelle pour
vous et d'avoir repouss vos soins, peut-tre ce ddain de sa part
tait-il affect.

--Oh! alors tant pis pour elle,--me dit gaiement Gontran;--elle a laiss
passer le _quart d'heure du diable_, comme on dit...--Maintenant il est
trop tard; mon ange gardien est avec moi, et il a trop de beaut et
trop de bont pour ne pas me prserver et me dfendre de tous les
malfices.

--Vous tes maintenant bien rassur, mon ami,--dis-je en continuant de
sourire;--mais ma cousine est bien adroite, bien sduisante, et votre
pauvre Mathilde...

--Oh! ma _pauvre_ Mathilde,--me dit Gontran avec un accent rempli de
tendresse,--ma _pauvre_ Mathilde est une petite moqueuse... Au lieu de
prendre cet air humble et rsign, elle doit s'apercevoir qu'elle est,
de ce moment, ma souveraine matresse. Tenez, entre nous, je lui crois,
 cette pauvre Mathilde, des intelligences surnaturelles avec je ne sais
quels bons gnies invisibles, qui d'un souffle changent l'orage en
calme, la tristesse en joie douce et sereine: elle leur a fait un signe,
et mon me a t inonde de flicit... Ma _pauvre_ Mathilde me rappelle
enfin ces fes qui cachent longtemps leur pouvoir pour le rvler un
jour dans toute sa majest; et j'aurais peur d'tre dsormais par trop
son esclave, si ce n'tait rgner... que de lui obir... Mais je vous
laisse... mon bel ange gardien; faites-vous jolie, bien jolie, pour que
nous puissions nous dire d'un coup d'oeil en regardant votre cousine:
_Cette pauvre Ursule!_

Gontran, me baisant au front, me quitta, et me laissa dans une sorte
d'enchantement.




CHAPITRE VIII.

LES BRUITS DU MONDE.


Maintenant que je rflchis de sang-froid  ces paroles de mon mari, je
ne comprends pas comment je pus croire  leur sincrit; comment ce
brusque et tendre retour de Gontran, si trangement, si fabuleusement
motiv, n'veilla pas mes soupons.

Mais alors j'ignorais encore que les protestations les plus passionnes
servent souvent de voile  la perfidie,  la trahison. Et puis j'tais
si malheureuse, j'avais tant besoin de trouver un bon sentiment chez mon
mari, que je me laissai aller aveuglment  ce bonheur inespr. Je
comptais d'ailleurs sur ma sagacit, sur ma pntration, pour dcouvrir
les vritables intentions d'Ursule.

Le dner fut trs-gai. Mademoiselle de Maran ne dit pas un mot qui et
trait aux menaces dtournes qu'elle m'avait faites. Ursule me combla de
prvenances.

De son ct Gontran m'entoura de soins si marqus, si affectueux, que
plusieurs fois ma tante l'en plaisanta.

A la fin du repas ma cousine me dit avec une expression de regret:

--Ah! que tu es heureuse de passer l'automne et une partie de l'hiver 
la campagne... toi!

--Eh bien!--reprit mademoiselle de Maran,--il me semble que c'est un
bonheur que vous partagez, ma chre; est-ce que cet excellent M.
Scherin n'est pas le plus heureux des hommes de vous voir et de vous
savoir ici, jusqu' la fin des sicles? Est-ce qu'il n'a pas pris le
soin complaisant de vous y amener lui-mme, s'il vous plat?

--Sans doute, madame,--reprit Ursule,--mais on ne fait pas toujours ce
qu'on dsire; aussitt aprs son retour ici, retour que je viens de
hter en lui crivant tantt, mon mari sera oblig de partir pour Paris,
et, naturellement, je l'y accompagnerai.

--Ah! mon Dieu,--s'cria ma tante,--mais c'est du fruit nouveau, cela!
Avant son dpart il disait qu'il pouvait rester ici jusqu'au mois de
janvier, que vous ne reviendriez  Paris qu'avec Mathilde et Gontran?

--Oui, madame, mais un de ses correspondants de Paris, dont j'ai reu
tantt une lettre, car j'ouvre les lettres de mon mari en son
absence,--dit Ursule en souriant,--lui annonce qu'il est indispensable
qu'il se rende  Paris pour la fondation de la maison de banque 
laquelle M. Scherin s'est associ comme il vous l'a dit; aussi, ma
bonne Mathilde, je n'ai plus que quatre ou cinq jours  passer avec toi:
et mme, une fois  Paris, nos socits seront si diffrentes... Moi...
modeste femme de banquier... toi, la brillante vicomtesse de Lancry,
nous nous verrons donc bien rarement: ce sera presque une sparation.

--Mais vous deviez habiter ensemble  Paris pour continuer ce modle des
mnages unis et confondus,--s'cria mademoiselle de Maran.--Toutes ces
belles rsolutions sont donc changes?

--C'taient malheureusement de ces rves de pensionnaires, impossibles 
raliser, madame,--dit Ursule en souriant.--Quoique, pour ma part, je
regrette beaucoup de renoncer  cette esprance... je m'y rsigne.

--Et puis avouez un peu, ma cousine,--dit gaiement mon mari,--que le
tableau que je vous ai fait du seul appartement dont nous pouvons
disposer pour vous ne vous a pas sduite?

--Vous tes trs-injuste, mon cher cousin: nous nous serions accommods
de bien moins encore, pour avoir le plaisir de ne pas quitter cette
chre Mathilde; mais le faubourg Saint-Honor est si loin du centre des
affaires, que mon mari ne pourrait s'y fixer...

Le dner tait termin, je me levai.

Gontran donna le bras  mademoiselle de Maran et passa devant moi et
Ursule.

Celle-ci, au moment d'entrer dans le salon, me dit tout bas:

--Voil comme je me venge... tes-vous contente?...

Lorsque les gens eurent servi le caf, mademoiselle de Maran prit un air
grave, solennel, et dit:

--Maintenant, nous sommes seuls et en famille, nous pouvons parler 
coeur ouvert.

En disant ces mots elle tira de sa poche les lettres qu'elle avait
reues de Paris le matin, en me jetant un regard d'ironie et de
mchancet.

--Que voulez-vous dire, madame?--dit Gontran.

--Vous allez le savoir: mais d'abord il faut me promettre d'tre calme,
de ne pas vous laisser entraner  un premier mouvement... Mais, j'y
pense, Ursule, allez donc voir s'il n'est rest personne dans la salle 
manger.

Ursule se leva, ouvrit la porte, regarda et revint.

--Il n'y a personne, madame.

--Mais encore,  quoi bon toutes ces prcautions?--reprit Gontran.

--Bonaparte a dit qu'il fallait laver son linge sale en famille.
Passez-moi l'expression en faveur de la pense, qui est toute pleine de
bon sens... Mais avant de commencer,--ajouta mademoiselle de Maran en se
retournant vers Ursule,--il faut que je vous explique, chre petite, la
contradiction apparente que vous remarquerez entre ce que je vais dire
et ce que je vous ai appris.

--Comment cela, madame?

--J'tais convenue avec Mathilde de ne pas parler des horribles
calomnies dont elle avait t victime, des affreux chagrins qui avaient
empoisonn les premiers mois de son mariage... Je vous ai donc
reprsent votre cousine, jusqu'ici, comme la plus adorablement heureuse
des cratures; hlas! il n'en tait rien, mais rien du tout: vous allez
bien le voir, et apprendre qu'au contraire, depuis qu'elle est marie, 
part quelques petits quartiers de lune de miel, la vie de notre pauvre
Mathilde n'a t qu'une longue torture... et que ce n'est rien encore
auprs de ce que le sort lui rserve...

A mesure que mademoiselle de Maran me parlait, Ursule me regardait avec
une surprise croissante; si je n'avais pas t si souvent trompe par
son hypocrisie, j'aurais presque dit qu'elle me regardait avec intrt.

--Mais, madame, encore une fois, de quoi s'agit-il?--demanda Gontran
avec impatience.

--Mon pauvre Gontran,--lui dit-elle,--vous ne saurez cela que trop
tt... car a vous regarde au premier chef; et trop tard, car je crois
bien que le mal est sans remde; mais, d'abord, il faut que vous me
donniez votre parole de gentilhomme de ne croire tout au plus que la
moiti de ce que je vous dirai, et de faire la part des circonstances et
des mauvaises langues: aprs tout, c'est moi qui ai lev votre femme;
et, pour moi comme pour elle, il ne faut pas trop vous hter de la juger
dfavorablement sur les apparences. Voyez-vous, nous pserons bien
sincrement le pour et le contre; et puis aprs, n'est-ce pas? nous
prendrons une rsolution.

Il m'tait impossible de prvoir o mademoiselle de Maran voulait en
venir. J'avais une telle confiance dans moi-mme, que je n'tais
nullement inquite, bien que je m'attendisse  quelque mchancet.

--Puisqu'il s'agit de moi, madame,--lui dis-je,--je vous demande en
grce d'abrger ces prliminaires et d'arriver au fait.

--Allons, allons, voil une gnreuse impatience qui me rassure et qui
est de bon augure. Eh bien donc, monsieur de Lancry, savez-vous quel est
le bruit ou plutt, ce qui est bien plus grave... quelle est la
conviction des personnes de notre socit que la rvolution n'a pas
chasses de Paris?

--Non, madame...

--Eh bien... l'on est persuad... l'on sait qu'avant d'aller  Rouvray,
chez sa cousine, votre femme a t en catimini passer une nuit dans une
maison de campagne de M. Lugarto, et que ce bel Alcandre  toiles d'or
en champ d'argent s'y trouvait seul bien entendu: ce qui peut joliment
passer pour un tte--tte nocturne...

Mademoiselle de Maran, en disant ces mots, me lana un regard de vipre.

Je plis.

--Eh bien!... eh bien!--s'cria-t-elle,--voyez donc cette pauvre chre
petite, comme la voil dj toute bouleverse!... Ah! mon Dieu! que je
m'en veux donc d'avoir parl maintenant!... Mais aussi elle semblait si
sre d'elle-mme! Ursule, donnez-lui donc vite des sels, voil mon
flacon.

Ursule s'approcha de moi avec un air de commisration protectrice et
triomphante: je la repoussai doucement, en lui disant que je n'avais
besoin de rien.

Ce premier coup fut terrible, je n'y tais pas prpare, je restai
muette.

Mon mari, qui un moment tait devenu pourpre de colre ou de surprise,
se remit, partit d'un grand clat de rire et s'cria:

--Comment, mademoiselle de Maran... vous... vous donnez dans de
pareilles histoires?... Je crois bien que cette pauvre Mathilde reste
stupfaite! Il y a de quoi, qui pourrait s'attendre  une pareille
folie.

Je cherchais  la hte le moyen de me disculper, en respectant le secret
de Gontran s'il en tait encore temps.

Mademoiselle de Maran parut trs-tonne de l'indiffrence avec laquelle
Gontran accueillait cette rvlation.

Elle reprit:--Mais attendez donc avant que de rire, mauvais garon, que
je vous complte au moins les faits qu'on me dnonce. On dit donc que
votre femme a pass la nuit dans la maison de ce Lugarto. Maintenant les
uns assurent et croient que c'tait volontairement et par amour... Ce
qui me semble hasard, car a ferait supposer que ma chre nice est une
indigne crature. Les autres prtendent, au contraire, que la pauvre
chre petite s'y tait rendue, en tout bien, en tout honneur, pour
racheter  Dieu sait quel prix un papier qui pouvait vous diffamer, mon
cher Gontran. L-dessus, remarquez bien, mes enfants, que je suis dans
tout cela et de tout cela ni plus ni moins innocente que la nymphe
cho...

Je ne pouvais plus en douter, M. Lugarto avait tenu parole: pour se
venger, il avait crit  mademoiselle de Maran ou  quelque personne de
sa connaissance plusieurs versions de cette nuit fatale qui devaient ou
me perdre de rputation ou dshonorer Gontran.

Le faux et le vrai taient si perfidement combins et confondus dans
cette horrible calomnie, que le monde, par indiffrence on par
mchancet, devait tout admettre sans examen.

J'osais  peine jeter les yeux sur Gontran, je m'attendais  une
explosion terrible de sa part; ma stupeur gala le dsappointement de
mademoiselle de Maran.

Mon mari, aprs avoir surmont de nouveau une lgre motion, reprit
avec le plus grand sang-froid, en haussant les paules:

--Maintenant, madame, ce ne sont plus mme des calomnies, ce sont des
folies; et, en vrit, les temps o nous vivons sont bien graves pour
qu'on puisse s'amuser  propager de si stupides niaiseries.

--Comment!...--s'cria ma tante,--c'est ainsi que vous prenez cela?
Peste soit de votre philosophie!

--On serait philosophe  trop bon march, madame, si l'on mritait ce
titre parce qu'on mprise de vains bruits qui n'ont pas mme la
consistance d'une calomnie... Mathilde ne doit pas s'inquiter de ces
sottises; en deux mots je vous rappellerai les tristes circonstances
grce auxquelles le nom de M. Lugarto a pu tre malheureusement
rapproch de celui de madame de Lancry. Cet homme a lchement abus
d'une intimit que son amiti m'avait presque impose, pour tcher de
nuire  la rputation de madame de Lancry. J'ai rpondu  cette lchet
comme je le devais, par un dmenti et par une paire de soufflets en face
de vingt personnes; une rencontre a eu lieu, j'ai donn un coup d'pe 
M. Lugarto; le lendemain je suis parti pour l'Angleterre, o
m'appelaient d'assez graves intrts. Aussitt aprs mon dpart,
Mathilde a quitt Paria pour venir chez sa cousine passer le temps de
mon absence; j'ai t la rejoindre  mon retour de Londres, et je l'ai
ramene ici: voil, madame, toute la vrit. Quant aux ridicules
inventions dont on se donne la peine de vous faire part et sur
lesquelles vous croyez devoir appeler notre attention, je vous le
rpte, cela ne vaut pas mme un dmenti; je n'y songerais mme dj
plus, si Mathilde n'avait pas t assez enfant pour s'en attrister un
instant. Mais elle est excusable; elle entre dans le monde, son me pure
et ingnue est naturellement impressionnable  des misres qui, plus
tard, n'exciteront pas mme son dgot.--Puis, s'adressant  moi,
Gontran me dit avec l'accent le plus tendrement affectueux:

--Pardon, ma pauvre Mathilde, ma malheureuse liaison avec Lugarto vous
cause encore cette contrarit, mais, je l'espre, ce sera la dernire.

Je fus profondment touche du langage simple et digne de Gontran.

Depuis le commencement de cet entretien, ma cousine semblait
profondment absorbe; l'expression de sa figure avait compltement
chang.

Mademoiselle de Maran, malgr son assurance, tait dconcerte; elle
regardait attentivement, moi, Ursule, mon mari, pour tcher de pntrer
la cause de l'indiffrence ou de la modration de Gontran; modration
qui m'tonnait moi-mme autant qu'elle me touchait, car mon mari pouvait
tre justement bless de certaines assertions de mademoiselle de Maran.

Aprs cette muette observation, qui dura quelques secondes, ma tante
reprit d'un air de rflexion:

--Allons, Gontran... vous ne vous laissez pas dferrer, c'est dj
quelque chose; vous sentez bien que tout ce que je demande au monde,
c'est de pouvoir ne pas croire un mot de ce qu'on m'crit et d'y
rpondre par un fameux dmenti; mais d'un autre ct, comme dit le
proverbe, il n'y a pas de fume sans feu. Eh bien! voyons. Entre nous,
qui peut avoir allum cette atroce flambe de mauvais propos-l? Comment
imaginer que des gens graves, srieux, car ce sont des gens graves et
srieux qui m'crivent, s'amusent  inventer l'histoire de la visite
nocturne de Mathilde  M. de Lugarto, s'il n'y avait rien eu de vrai l
dedans? Aprs tout, vous devez le savoir mieux que personne, mon garon:
1 ce Lugarto a-t-il eu entre les mains de quoi vous dshonorer? 2
est-il capable, dans cette occurrence, de se dessaisir de ce susdit
moyen de vous perdre, uniquement pour le plaisir de faire une action
gnreuse? Quant  moi, a me paratrait joliment problmatique,
hypothtique, pour ne pas dire drlatique, de la part d'une pareille
espce toujours grinchante et malfaisante.

L'infernale mchancet de mademoiselle de Maran la servait peut-tre 
son insu.

Il tait impossible de toucher plus cruellement le vif des soupons que
devait avoir Gontran, au sujet de la reddition du faux, que M. Lugarto
semblait lui avoir faite volontairement.

Quoique mon mari ne pt soulever cette question avec moi, puisqu'il me
croyait dans une complte ignorance de cette funeste action, j'avais
toujours remarqu qu'il entrevoyait quelque cause mystrieuse dans la
restitution de M. Lugarto.

Mademoiselle de Maran tait-elle instruite de tout? c'est ce que je ne
savais pas encore. Nanmoins je m'attendais cette fois  un mouvement de
colre de Gontran.

Je fus presque effraye en le voyant couter mademoiselle de Maran avec
le mme calme insouciant; il haussa les paules, sourit en me regardant
et rpondit:

--Cela n'est plus ni une calomnie, ni une stupidit, cela tombe dans le
roman, dans le surnaturel. Est-ce tout, madame? vos correspondants ne
vous mandent-ils rien de plus? Ce serait dommage de s'arrter en si bon
chemin.

--Non, certainement, a n'est pas tout!--s'cria ma tante, ne pouvant
plus contenir sa rage,--je vous ai dit ce dont les gens les plus
respectables taient convaincus... maintenant je dois vous dire quels
seront les effets de ces convictions... Ils vous seront joliment
agrables, ces effets-l! Quoique vous criiez au roman et au surnaturel,
vous et votre femme, vous aurez tout simplement l'inconvnient d'tre
partout montrs au doigt et de ne pas recevoir un salut sur dix que vous
ferez. a vous tonne? Vous allez peut-tre dire que c'est de la magie?
rien de plus simple pourtant. Je vais vous dmontrer cela, toujours
d'aprs mon petit jugement... Ou l'on croira que votre femme a sacrifi
son honneur pour sauver le vtre, mon garon, et vous passerez pour un
misrable... ou bien l'on croira que votre femme a cd  son got pour
Lugarto, et elle passera pour une indigne, sans compter que dans cette
circonstance encore on vous regardera comme le dernier des hommes, vu
que vous avez tolr ce got-l, soit parce que vous deviez de l'argent
 vilain homme, soit parce que votre femme vous ayant apport toute sa
fortune vous trouvez plus politique et plus conomique de fermer les
yeux.

--Vraiment, madame... on croit cela?--dit Gontran.

--Sans, doute, voil ce que croient les bonnes gens, les gens
inoffensifs, vos amis enfin...

--Et nos ennemis, madame?

--Ah, ah, ah, vos ennemis, c'est bien une autre affaire! Ils croient,
eux, que vous et Mathilde vous vous entendez comme deux larrons en
foire: S'il n'y avait qu'un coupable dans le mnage,--disent
ceux-l,--soit l'homme, soit la femme, il y aurait eu scission entre
eux. Une honnte femme ne reste pas avec un homme dshonor. Elle peut
sacrifier son honneur pour sauver celui de son mari; mais une fois le
sacrifice accompli, elle l'abandonne. Si elle reste avec lui, elle lui
devient complice... D'un autre ct, un honnte homme ne reste pas avec
une femme qui l'a outrag... S'il n'a pas de fortune, eh bien! il vit de
privations plutt que de laisser souponner qu'un honteux intrt le
retient auprs d'une pouse adultre... Ainsi donc que concluront vos
ennemis, ces langues assassines et viprines, en vous voyant toujours si
bien ensemble? Ils concluront que vous avez l'un pour l'autre toutes
sortes d'abominables tolrances.

--Enfin... enfin je devine tout maintenant!--m'criai-je en interrompant
mademoiselle de Maran. Votre haine vous a emporte trop loin, madame;
vous vous tes trahie malgr vous... Bni soit Dieu qui nous dvoile
ainsi les inimitis qui nous poursuivent!...

--Comment... comment... Elle est folle, cette petite...--dit
mademoiselle de Maran.

--Gontran... Gontran... je me demandais pourquoi celle qui est pourtant
la soeur de mon pre tait venue ici... Elle vous l'apprend... Oui...
madame... maintenant je comprends tout... Vous voulez par vos calomnies
lever d'affreuses discussions entre nous et nous dsunir... En effet,
madame, c'et t un beau triomphe pour vous... Il y a une anne  peine
que nous sommes maris! et une sparation perdait  jamais ou moi ou
Gontran, car elle autorisait les bruits les plus odieux.

La contraction des sourcils de mademoiselle de Maran me prouva que
j'avais frapp juste.

Elle se prit, selon son habitude,  rire aux clats pour cacher sa
colre:

--Ah!... ah!... ah!... qu'elle est donc amusante, cette chre petite,
avec ses suppositions. Mais, folle que vous tes, est-ce que je vous
parle en mon nom? Je viens en bonne et loyale parente, s'il vous plat,
ne l'oubliez pas, vous dire: Mes chers enfants, prenez garde, voici ce
qu'on croit... Ce n'est pas un vain bruit, un caquet, un propos; ce sont
les convictions de personnes srieuses, graves, dont la parole a la plus
grande autorit... Maintenant que le monde interprte ainsi votre
conduite, puisqu'il est impossible de lui ter cette crance... puisque
vous tes dshonors sinon l'un _et_ l'autre... du moins l'un _ou_
l'autre... je viens en bonne et loyale parente vous...

Gontran interrompit mademoiselle de Maran et lui dit:

--Il me semble, madame, que le monde aurait un moyen beaucoup plus
simple et beaucoup plus naturel d'interprter la persistance de
l'attachement que moi et madame de Lancry continuons d'avoir l'un pour
l'autre, ce serait de croire que nous vivons en honntes gens, que
n'ayant rien  nous reprocher mutuellement, nous mprisons profondment
tant d'atroces calomnies, et que nous avons trop de bon sens pour mettre
notre bonheur  la merci de la premire calomnie venue. Cette version
aurait de plus l'avantage d'tre la seule possible et vraie, ce qui
n'est pas peu de chose, je crois. En rsum, madame, je ne partage pas
pourtant la susceptibilit et la dfiance de Mathilde. La pauvre enfant
a dj tant souffert des mchants, que dans son ressentiment un peu
aveugle, elle a pu un moment vous confondre avec eux. Elle se trompe, je
n'en doute pas. En nous parlant comme vous faites, vous cdez 
l'intrt que nous vous inspirons. Mettez donc le comble  vos bonts,
conseillez-nous: que devons-nous faire pour convaincre nos amis qu'ils
sont dupes d'une calomnie et pour prouver  nos ennemis qu'ils sont des
infmes?

--Mon beau neveu,--dit mademoiselle de Maran avec rage,--je ne conseille
plus, l'heure est passe; mais je devine et je prdis... coutez-moi
donc si vous tes curieux du prsent et de l'avenir. Dans votre joli
petit mnage, l'un de vous est dupe et victime, l'autre est fripon et
bourreau. Une rupture deviendra ncessaire entre vous, et cela plus
prochainement que vous ne pensez, parce que la victime finira par se
rvolter... Mais cette rupture sera trop tardive, mes chers enfants. Le
monde aura pris l'habitude de voir en vous deux complices... il
continuera de vous mpriser... Cette sparation, qui aurait pu au moins
sauver la rputation de l'un de vous deux, ne sera qu'un nouveau grief
contre vous... On vous prendra pour deux coquins mme trop sclrats
pour pouvoir continuer de vivre ensemble... Cela vous parat drle... et
j'ai l'air d'une lunatique... Eh bien!... vous viendrez me dire un jour
si je me suis trompe... Un mot encore, et ne parlons plus de cela...
Cette abominable rvolution a tellement effarouch mes amis, que je ne
voyais presque personne, et je ne savais presque rien de tout ceci. Sur
quelques bruits qui m'en taient pourtant revenus, je priai votre oncle
M. de Versac et M. de Blancourt, deux de mes vieux amis, d'tre aux
aguets, de s'enqurir et de m'crire ce qu'ils entendraient dire ou
sauraient avoir t dit... Voici leurs lettres... lisez-les... vous
verrez que je n'invente rien. Maintenant plus une parole  ce sujet...
Faisons un wisth, si vous le voulez bien... Si Mathilde est trop
fatigue, nous ferons un mort avec vous, Ursule... Tout cela finit 
merveille. Vous tes content et rsign, mon beau neveu; tant mieux,
j'en suis tout aise, tout panouie; j'en piaffe, j'en triomphe: car
dites donc, moi, qu'est-ce que je veux? votre bonheur. Eh bien! plus on
vous mprise tous deux, plus vous tes heureux... a me met joliment 
mme de travailler  votre flicit, n'est-ce pas? L-dessus, sonnez et
demandez des cartes...

Je remontai chez moi, laissant Ursule, mon mari et mademoiselle de Maran
jouer au wisth.

Cette occupation leur permettait au moins de garder le silence aprs une
scne si pnible.




CHAPITRE IX.

BONHEUR ET ESPOIR.


J'tais dans une extrme perplexit; je ne savais si le calme de Gontran
tait rel ou simul. Je fus encore sur le point, malgr les
recommandations de M. de Mortagne, de tout dire  mon mari au sujet de
cette nuit fatale.

Mais je pensai que c'tait peut-tre en grande partie le dsir de ne pas
veiller mes soupons au sujet de ce malheureux faux qui avait rendu
Gontran en apparence si indiffrent aux attaques de mademoiselle de
Maran. Connaissant l'infernale mchancet de ma tante, je ne pouvais me
dissimuler que nous avions beaucoup  redouter de la malveillance du
monde.

La froideur glaciale avec laquelle on avait accueilli Gontran quelques
mois auparavant semblait presque justifier les prvisions de
mademoiselle de Maran. J'tais inquite de savoir si Gontran viendrait
chez moi avant de rentrer chez lui; je voulais lui dire combien j'tais
contente de voir Ursule partir. J'attribuais cette rsolution de ma
cousine moins au sentiment gnreux qu' la crainte de me voir prvenir
son mari de mes soupons, ainsi que je l'en avais menace, et d'veiller
ainsi sa dfiance pour l'avenir. En cela je reconnus la justesse des
conseils de madame de Richeville.

Sur les onze heures, Gontran frappa et entra chez moi.

J'interrogeai ses traits presque avec anxit, tant je craignais de leur
voir une expression menaante.

Il n'en fut rien; il avait peut-tre au contraire l'air plus tendre,
plus affectueux encore.

--Ah! mon ami,--m'criai-je,--que mademoiselle de Maran est donc
mchante!... Venir ici dans le but si odieux d'exciter entre nous
peut-tre une rupture violente en nous rapportant les plus affreuses
calomnies!

--Sans croire positivement comme vous que tel ait t le but du voyage
de votre tante, je pense qu'elle s'ennuyait un peu de n'avoir personne
 tourmenter, et que, sachant  peu prs d'avance le contenu des lettres
de mon oncle et de M. de Blancourt, elle tait venue pour jeter entre
nous ce brandon de discorde. Vous aviez raison, Mathilde, mademoiselle
de Maran est plus mchante que je ne le pensais: dsormais nous n'aurons
aucun motif pour la voir.

--Ah! mon ami que vous tes bon!... si vous saviez quel plaisir me fait
cette promesse, j'ai toujours eu le pressentiment que nos chagrins
viendraient de mademoiselle de Maran.

--Heureusement, dans cette circonstance, en voulant nous nuire elle nous
a servis presque  son insu.

--Comment cela?

--J'ai lu les lettres de mon oncle et de M. de Blancourt; il est vident
que les bruits les plus mensongers et les plus odieux circulent sur
nous, la malignit a exploit des faits trs-simples, et les a
odieusement dnaturs; ainsi, parce que j'tais all chercher en
Angleterre des papiers qui pouvaient compromettre une tierce personne,
on a dit que Lugarto avait en son pouvoir de quoi me dshonorer. Je ne
veux pas non plus rechercher davantage ce qui a pu donner lieu  la
fable absurde de cette nuit que vous auriez t passer dans la maison de
Lugarto; je sais l'horreur qu'il vous inspirait; mais, tenez, je suis
fou... c'est vous outrager que de s'appesantir un moment sur de
pareilles infamies. Cette mchancet de mademoiselle de Maran nous peut
servir, en cela qu'elle nous apprend du moins ce que disent nos ennemis.
Cette rvlation doit surtout apporter quelques changements  nos
projets; ainsi je serais d'avis, si toutefois vous y consentez,
d'loigner de beaucoup notre retour  Paris, de n'y revenir, je suppose,
que dans un an ou quinze mois, et de rester ici jusque-l; les
vnements politiques seront un excellent prtexte  notre absence... Je
connais Paris et le monde, dans six mois on ne s'occupera plus de nous;
dans un an toutes ces misrables calomnies seront compltement
oublies... si, au contraire, nous arrivions  Paris dans quelques
semaines, comme nous en avions le dessein, nous tomberions au milieu de
ce dchanement universel qui vous tonnerait moins, si vous connaissiez
mieux le monde... Vous tes belle, vertueuse... vous m'aimez, vous
m'avez choisi; en voil plus qu'il n'en faut pour exciter toutes les
haines et toutes les jalousies qui ne manqueront pas d'exploiter ce
qu'il peut y avoir de mystrieux dans mes relations passes avec
Lugarto... Si j'tais seul, je mpriserais ces vains bruits, mais j'ai 
rpondre de votre bonheur, et je serais le plus coupable des hommes, si
je n'agissais pas de faon  vous pargner de nouveaux chagrins,  vous
qui avez dj tant souffert pour moi... Ce qu'il y a de plus sage, de
plus prudent, est donc de suspendre indfiniment notre retour  Paris...
Dites, Mathilde.. tes-vous de mon avis? je vous en prie, rpondez-moi.

--Eh! mon Dieu! le puis-je,--m'criai-je dans un lan de joie impossible
 dcrire,--puis-je rpondre lorsque mon coeur bat  se rompre de
surprise et de bonheur! mon Dieu, mon Dieu! vous voulez donc me rendre
folle aujourd'hui, Gontran? Dites? Oh! non, c'est trop de flicit en
un jour. Retrouver votre tendresse, avoir la certitude de rester ici
seule avec vous longtemps, longtemps, au lieu d'aller  Paris; encore
une fois, Gontran, c'est trop... Je ne demandais pas tant... mon Dieu!

Et je ne pus m'empcher de pleurer de bien douces larmes, cette fois.

Pauvre petite!--me dit Gontran.--Hlas! votre tonnement est un reproche
cruel, et je ne le mrite que trop, cela est vrai pourtant; je vous ai
assez dshabitue du bonheur pour que vous pleuriez des larmes de
ravissement inespr, en m'entendant vous dire que je vous aime et que
nous resterons ici longtemps... Oh! tenez, cela est affreux... Quand je
pense qu'un moment je t'ai mconnue; pauvre ange bien-aim... D'o vient
donc, qu'au lieu de jouir de la dlicatesse exquise de ton esprit, de
l'adorable bont de ton me, j'ai laiss mon coeur s'engourdir pendant
que je me livrais  je ne sais quelle existence grossire, stupide et
brutale? Est-ce un rve? Est-ce une ralit? dites dites, mon bon ange
gardien? Oh! oui, dites-moi bien que nous nous sommes endormis a
Chantilly, que nous nous sommes rveills  Maran...

--Oh! parlez ainsi, parlez encore de votre voix si douce et si
charmante,--dis-je  mon mari en joignant mes deux mains avec une sorte
d'extase.--Oh! parlez encore ainsi, vous ne savez pas combien ces bonnes
et tendres paroles me font de bien; quel baume salutaire elles rpandent
en moi... Oh! Gontran... il me semble que notre enfant en a doucement
tressailli; oui, oui, joie et douleur, ce pauvre petit tre partagera
tout, ressentira tout dsormais... Aussi, merci  genoux pour lui et
pour moi, mon tendre ami, merci  genoux du bonheur que vous nous
causez....

       *       *       *       *       *

Je passai les jours qui suivirent cette conversation avec Gontran dans
un enchantement continuel; il tait impossible d'tre plus tendre, plus
attentif, plus prvenant que ne l'tait mon mari.

Mademoiselle de Maran, voyant ses mchants projets presque compltement
avorts, ne dissimulait pas son mcontentement et parlait de son
prochain dpart, feignant d'tre plus rassure par les dernires
nouvelles de Paris.

Ursule attendait son mari d'un moment  l'autre.

Ainsi qu'elle me l'avait promis, elle lui avait crit pour lui demander
d'aller  Paris avec lui au lieu de rester  Maran, comme cela avait t
d'abord convenu entre eux.

Depuis le jour o elle avait entendu mademoiselle de Maran parler des
calomnies que nous avions  redouter, je remarquai un singulier
changement dans les manires de ma cousine envers moi et Gontran. Avec
mon mari, elle tait de plus en plus moqueuse, ironique, altire; avec
moi, dans les rares occasions o nous nous trouvions seules, elle tait
gne, confuse, elle me regardait parfois avec une expression d'intrt
que je ne pouvais comprendre; souvent je vis qu'elle tait sur le point
de me parler avec abandon comme si elle et eu un secret  me confier,
et puis elle s'arrtait tout  coup. D'ailleurs j'vitais autant que
possible de me trouver seule avec elle.

Je passais mes matines avec Gontran.

Aprs djeuner, nous faisions de longues promenades en voiture, pendant
lesquelles on changeait quelques rares paroles; nous dnions, et le
wisth de mademoiselle de Maran occupait la soire. Maintenant que le
pass m'a claire, je me souviens de bien des choses que je remarquais
alors  peine parce que je ne pouvais m'en expliquer la porte.

Ainsi, quoique mon mari me tmoignt toujours la plus parfaite tendresse
depuis ce jour o il tait revenu si brusquement  moi, il semblait
profondment rveur, proccup.

Quelquefois il avait des distractions inoues, d'autres fois il me
semblait sous l'impression d'un _tonnement_ extraordinaire, presque
douloureux, comme s'il et en vain cherch le mot d'un cruel et trange
mystre.

Ses lans de joie folle, qui m'avaient d'abord tant tonne, ne
reparurent plus. Souvent mme je vis ses traits obscurcis par une
expression de tristesse amre.

Je lui en tmoignai ma surprise, il me rpondit avec douceur:

--C'est que je pense aux chagrins que je vous ai causs.

Quoique ces symptmes eussent d me paratre singuliers, je ne m'en
inquitais pas; Gontran tait rempli de soins et de bont pour moi, il
me parlait de plus en plus de la ncessit de rester  Maran pendant au
moins une anne, autant pour donner aux propos le temps de s'oublier
que par une conomie que notre nouvel avenir rendait ncessaire.

Je le rpte, je ne pouvais donc pas m'effrayer des singulires
proccupations de Gontran, j'aurais craint de l'impatienter par mes
questions  ce sujet.

Sans doute avertie par son instinct qui la portait  aimer mes ennemis,
mademoiselle de Maran semblait avoir pris Ursule en une tendre
affection; elles faisaient quelquefois ensemble de longues promenades 
pied.

Ma tante avait d'abord videmment cru que Gontran s'occupait d'Ursule;
ses plaisanteries perfides  M. Scherin me l'avaient prouv, mais les
marques d'intrt que me tmoignait Gontran et la froideur que lui
marquait Ursule semblaient drouter ses soupons.

Ursule se promenait presque tous les matins dans le parc, Gontran avait
choisi cette heure pour faire de la musique avec moi comme autrefois.

Enfin, sauf l'ennui d'avoir auprs de nous deux personnes que je me
savais hostiles, jamais, depuis mes beaux jours de Chantilly, je n'avais
t plus compltement heureuse.

Cet tat de contrainte allait cependant cesser, j'allais me retrouver
seule avec Gontran et notre amour.

La dernire lettre qu'Ursule avait reue de M. Scherin,  qui elle
crivait rgulirement tous les deux jours, lui annonait son arrive
pour le 13 dcembre.

Je n'oublierai jamais cette date.

Ce jour est venu.

Quoique M. Scherin ft ordinairement trs-exact  rpondre  sa femme,
celle-ci n'avait pas reu de lettre de lui depuis trois jours.

Elle n'tait nullement inquite de ce silence, elle y voyait, au
contraire, une nouvelle preuve de l'arrive de son mari, qui l'aurait
ncessairement avertie dans le cas o ses projets eussent t changs.

J'allai me mettre  mon piano avec Gontran.

Blondeau vint me demander si je pouvais recevoir Ursule.

Mon mari prvint un refus que j'allais faire en me disant:

--Elle part aujourd'hui, c'est une formalit de simple politesse;
recevez-la, je reviendrai tout  l'heure.

Quoique cette entrevue dt m'tre extrmement dsagrable, je n'hsitai
pas  suivre le conseil de mon mari.

Ursule entra.

Nous restmes seules.




CHAPITRE X.

REPENTIR.


Ursule tait triste et grave.

--Aprs ce qui s'est pass entre nous,--me dit-elle,--je n'ai pas cru
devoir partir sans vous revoir et sans vous entretenir un moment... Mon
mari arrive ce matin, dans une heure peut-tre une dernire explication
serait impossible.

--Une explication...  quoi bon? Elle est inutile.

--Peut-tre pour vous,--me dit Ursule,--vous n'avez rien  vous
reprocher  mon gard... tandis que moi, je vous l'avoue sans honte,
j'ai eu de grands torts envers vous...

Je regardai Ursule avec dfiance, je m'attendais de sa part  quelque
retour, non de sentiment, mais d'hypocrisie.

Mais j'avais t tant de fois sa dupe, que je ne craignais plus d'tre
faible et confiante comme par le pass.

Pourtant une chose m'tonnait: ma cousine n'affectait plus le ton
mlancolique et plaintif qu'elle employait ordinairement comme l'une de
ses sductions les plus irrsistibles. Son abord tait froid et calme.

--Vous avez en effet eu des torts envers moi,--lui dis-je;--au moment de
nous quitter, je ne vous les aurais pas rappels: toute liaison, toute
amiti est rompue entre nous; nous resterons dsormais trangres l'une
 l'autre. Peut-tre un jour oublierai-je le mal que vous m'avez fait.

--Ne vous mprenez pas sur les motifs de cette dernire entrevue,--me
dit Ursule,--je ne viens pas vous demander d'oublier mes aveux sur
l'envie que vous m'aviez de tout temps inspire, ni sur les instincts
d'aversion qui en avaient t la suite.

--Alors, pourquoi cet entretien?

--coutez-moi, Mathilde, dj vous m'avez vue sous des faces bien
diffrentes: un jour, femme plore, gmissante, incomprise, comme vous
dites... l'autre jour, femme altire, ironique, insolemment coquette, et
affichant les thories les plus cyniques; aujourd'hui, descendant 
flatter les gote vulgaires de mon mari, et le rendant, aprs tout,
heureux comme il peut et comme il veut l'tre... demain, le trompant
sans remords et usant de l'hypocrisie la plus perfide pour le dtacher
de sa mre qui me dtestait... Eh bien! ces aspects dj si divers de
mon caractre ne sont encore rien auprs des mystres de mon me, car je
runis en moi bien des contrastes, Mathilde... ainsi j'ai un besoin
immodr de luxe, d'clat et d'lgance; cette passion de briller est
pousse chez moi  un tel point, que, je l'avoue  ma honte, j'aurais
pous le vieillard le plus repoussant pour la satisfaire... Eh bien,
j'ai pourtant la courageuse patience d'aller m'enterrer en province dans
une vie misrable et bourgeoise pour donner  mon mari le temps
d'augmenter sa fortune et de me mettre  mme de mener  Paris
l'existence somptueuse que j'ai toujours rve, et pour laquelle
j'aurais t capable de tout sacrifier. J'aime  dominer imprieusement,
et il y a des dominations despotiques presque brutales que j'adorerais.
Je suis fausse, dissimule par nature et par calcul, et quelquefois j'ai
des accs de franchise insense. En un mot, je suis  la fois capable de
beaucoup de mal et quelquefois de beaucoup de bien. Oh! ne souriez pas
d'un air incrdule et mprisant, Mathilde... oui, de beaucoup de
bien... dans ce moment mme, je puis vous en donner une preuve; sans
doute, ce bien est mlang de mal comme tout ce qui ressort de
l'humanit... Mais je crois pourtant que le bien domine, vous allez en
juger... Il y a huit jours, nous emes ensemble un long entretien o je
vous avouai la jalousie que vous m'aviez toujours inspire; oui, je vous
enviais profondment; jeune, belle, riche, spirituelle, donnant une
grce irrsistible  la vertu et  la dignit, sduisant enfin par des
qualits qui ordinairement imposent... mais n'attirent pas... Je ne
voyais rien de plus parfait que vous.

--Ces flatteries...

--Oh! ce ne sont pas des flatteries, Mathilde... j'ai t tmoin de
votre puissance de sduction... pour plaire  une pauvre vieille
bourgeoise provinciale, je vous ni vue faire plus de frais et de frais
charmants qu'il n'en faudrait pour tourner la tte de vingt _lgants_;
car vous avez, chose inestimable, la coquetterie de la vertu comme tant
d'autres femmes ont la coquetterie du vice... Enfin, vous runissiez
alors, comme vous runissez encore tous les avantages qui me manquent;
seulement, il y a huit jours, Mathilde, je vous enviais ces avantages,
parce que je croyais que vous leur deviez un insolent bonheur... mais,
aujourd'hui...

--Eh bien... aujourd'hui,--dis-je  Ursule en voyant son hsitation.

--Aujourd'hui, je vous sais malheureuse... Oui, je vous sais la plus
malheureuse des femmes, et je n'ai plus le courage de vous envier ces
rares et brillantes qualits... c'est encore un contraste que vous
expliquerez comme vous le pourrez.

--Votre pntration habituelle est en dfaut,--dis-je  Ursule,--car
justement depuis huit jours, depuis que je vous semble si digne de
piti, je n'ai jamais t plus heureuse,--et j'ajoutai avec
orgueil:--Jamais mon mari ne s'est montr pour moi plus prvenant et
plus tendre...

--Nous parlerons plus tard de ces prvenances et de ces tendresses,--me
dit Ursule avec un singulier regard.--Parlons d'abord de la cause qui a
chang ma haine et ma jalousie en piti... Si vous me le permettiez, je
dirais en intrt.. Mademoiselle de Maran, je ne sais dans quel but,
dans celui sans doute d'exciter davantage mon envie, s'est plu 
exagrer encore votre bonheur  mes yeux jusqu'au jour o elle vous a
appris devant moi les calomnies dont vous tes victime; tout en faisant
la part de sa mchancet, je suis reste convaincue d'une chose, c'est
que vous tes la plus honnte, la plus noble femme qu'il y ait eu au
monde, et que pourtant votre rputation est sinon perdue, du moins 
tout jamais compromise!

--Vous vous trompez... la vrit finit par se faire jour...

--Hlas! Mathilde, ne vous abusez pas, le faux et le vrai sont
malheureusement si mlangs dans les vnements qui ont motiv les
injustes jugements du monde, qu'il sera bien difficile de les combattre.
Dans le doute, la socit ne s'abstient pas, elle condamne; aussi, je
vous le rpte, maintenant je me vois trop cruellement venge des
avantages que je vous enviais.

J'tais indigne de l'espce de commisration qu'affectait Ursule; ses
louanges me rvoltaient; quoique ce qu'elle me disait sur ma rputation
n'et, hlas! que trop de vraisemblance, je ne voulais pas en convenir
devant elle.

--Je conois,--dis-je  ma cousine,--que vous ayez grand besoin de
croire  cette singulire rpartition de la justice humaine, qui
fltrirait les honntes femmes! Mais ne vous htez pas de triompher;
quoique vous espriez le contraire, tt ou tard chacun est jug selon
son mrite.. Dispensez-vous donc de me plaindre; quant  mes qualit,
vous leur supposez une telle fin et une telle rcompense que vos
louanges sont autant de sarcasmes.

Ursule reprit avec un sang-froid imperturbable:

--C'est-justement parce que ces qualits sont si mal rcompenses que je
les loue sans restriction, croyez-le bien. Quant  vous les envier, je
n'ai garde... j'en serais trop embarrasse,--ajouta-t-elle avec ce
sourire qui lui tait particulier.--Je n'ai pas vu le monde plus que
vous,--reprit-elle;--mais, par rflexion, je le connais mieux que vous
ne le connatrez jamais, quoi que vous disiez; je suis donc convaincue
que votre rputation a subi une mortelle atteinte malgr votre clatante
vertu.

--Madame...

--Ne prenez pas cette redite pour un outrage, Mathilde... non... non...
Et tenez,--reprit Ursule aprs un moment de silence,--vous me croyez la
plus fausse, la plus menteuse des femmes; ainsi au lieu d'tre touche
de ce que je vais vous dire, vous allez sans doute en tre irrite, vous
allez encore me traiter d'hypocrite: il n'importe; en ce moment, je
parle pour moi et non pour vous... Eh bien! maintenant que je sais les
affreux chagrins que vous avez ressentis, maintenant que je connais ceux
qui vous attendent... eh bien! vrai... oh! bien vrai, Mathilde... je me
suis repentie... profondment repentie du mal que je vous ai voulu... je
n'ose dire... du mal que je vous ai fait.

En prononant ces dernires paroles, la voix de ma cousine tait mue,
tremblante; sans ma dfiance, j'aurais cru  ses remords; mais je savais
Ursule si fausse, si comdienne, que je souris avec amertume, et je
repoussai sa main qui cherchait la mienne.

--Mathilde... vous ne me croyez pas?

--Non, et vos larmes vont sans doute bientt venir  votre aide pour me
convaincre?

--Mes larmes?... non, Mathilde... non... cette fois je ne pleurerai
pas... car ma douleur est si profonde, si sincre, que, pour vous y
faire croire, je n'aurai pas besoin de larmes feintes.

Confondue du cynisme de cet aveu, je regardai ma cousine avec surprise.

Eh bien! oui... oui, je l'avoue... duss-je passer pour stupide, pour
folle; aprs tant de dsillusions, aprs tant de dceptions, je fus
mue, touche malgr moi de l'expression de la physionomie d'Ursule et
de l'indfinissable douceur de son regard attendri.

Cette expression me frappa d'autant plus qu'elle ne ressemblait en rien
aux affectations habituelles de ma cousine. Je crus, je crois encore
qu'elle tait alors sous l'influence d'un sentiment vrai.

Pourtant je voulus rsister de toutes mes forces  cette sorte de
fascination.

--Oh! vous tes la plus dangereuse des
femmes,--m'criai-je;--laissez-moi! laissez-moi!... S'ils sont rels,
vos regrets sont vains: ils n'attnuent en rien vos torts affreux envers
moi; vous avez voulu dtruire mon bonheur... Je n'ai pas t dupe de
votre mange envers mon mari, et s'il n'avait pas pour vous le mp...

Le mot me paraissant trop dur, je voulus le retenir. Ursule l'acheva.

--Le mpris, voulez-vous dire, Mathilde?... dites, dites!... je puis...
je dois tout entendre de vous maintenant...

--Eh bien! il n'a pas dpendu de vous que vous n'ayez sduit mon mari,
que vous n'ayez port le dernier coup  une femme qui ne vous a jamais
voulu que du bien... et que vous trouvez dj si malheureuse... si
injustement malheureuse!... en admettant que votre intrt soit sincre.

--Eh bien! oui... cela est vrai,--reprit Ursule,--oui, dans cet
entretien o vous assistiez  mon insu, je savais parfaitement qu'au
lieu d'teindre la passion de votre mari je l'irritais encore, autant
par mon indiffrence affecte que par mes railleries et par mes ddains.

--La passion!--dis-je en haussant les paules avec mpris...--lui,
Gontran... une passion pour vous? dites donc le got, le caprice
passager.

--Je dis _passion_, Mathilde, parce qu'il s'agissait d'une passion...
entendez-vous, parce qu'il s'agit d'une passion.

--Il s'agit d'une passion... maintenant vous osez le dire? maintenant.

--Ne croyez pas que je veuille en rien blesser votre amour-propre, je
veux vous rendre un service, Mathilde, rparer en partie le mal que je
vous ai fait, et, Dieu merci, il en est temps encore.

L'accent d'Ursule avait une telle autorit que, malgr moi, je l'coutai
en silence.

--Oui,--reprit-elle,--je savais irriter la passion de votre mari. Ce
calcul de ma part doit vous rassurer sur ce que je ressentais pour lui,
mais non sur ce qu'il ressentait.. sur ce qu'il ressent encore
aujourd'hui pour moi.

--Oh! c'est indigne!--m'criai-je,--quelle odieuse calomnie! ce sont
donc l vos adieux? en partant, vous voulez me laisser au coeur un
affreux soupon!

--Mathilde, par piti pour vous, permettez-moi d'achever, mon mari peut
arriver d'un moment  l'autre et rendre cet entretien impossible...

--Par piti pour moi?...

--Oui... oui... par piti pour vous, malheureuse femme... coutez-moi,
croyez-moi, je cde  un mouvement de gnrosit qui me consolera
peut-tre un jour de bien des mauvaises actions... coutez-moi donc: si
ce n'est pour vous, que ce soit au moins pour l'avenir de votre enfant.

--Quoi! vous savez!...--m'criai-je stupfaite, car je n'avais confi ce
secret qu' Gontran.

--Oui, oui, je le sais,--reprit Ursule,--et cette raison surtout, en
augmentant mes remords, m'a dtermine  agir comme je fais...

Aprs un moment d'hsitation, Ursule continua en baissant les yeux et
d'une voix altre:

--Vous vous souvenez bien, n'est-ce pas, de cet entretien si vif que
nous emes ensemble?

--Oui, oui... Eh bien!...--m'criai-je avec angoisse, car mon coeur se
serrait par je ne sais quel odieux pressentiment en songeant que mon
mari avait dit  cette femme un secret que lui et moi seuls nous
savions.

--Je ne veux pas rcriminer,--reprit-elle avec une motion
croissante;--mais enfin, si dans cet entretien je vous avais crment
avou l'envie que vous m'aviez toujours inspire, Mathilde, vous avez
t pour moi sans piti, vous m'avez reproch la honte d'une liaison que
je n'avouerai jamais... vous m'avez reproch mes perfidies, et puis
enfin, alors je vous croyais la plus heureuse des femmes... alors, je
vous le jure... j'ignorais encore ce que vous avez souffert: car,
rappelez-vous-le bien, Mathilde, c'est le soir... seulement le soir de
ce jour-l que, par mademoiselle de Maran, j'ai appris une partie de vos
chagrins...

--Mais, au nom du ciel, parlez... parlez... Eh bien! aprs notre
entretien, que s'est-il pass? Mais... oui... je me souviens, vous tes
alle vous promener dans la fort..

--Mathilde... grce... grce... j'allais y retrouver votre mari; il
m'attendait dans une maison de garde inhabite, o il m'avait donn
rendez-vous.

Cet aveu tait si inattendu, si horrible, que d'abord je ne pus y
croire.

Il s'agissait de ma dernire esprance.

Il s'agissait de croire que depuis huit jours la conduite de Gontran
envers moi tait un tissu de mensonges et de faussets.

Il s'agissait de croire que la tendresse qu'il me tmoignait n'tait
qu'une apparence pour cacher son intelligence avec Ursule.

Je ne pouvais, je ne voulais pas me rendre  cette odieuse vrit...
hors de moi, je m'criai:

--Vous calomniez Gontran; il a pass ce jour-l  la chasse, un de ses
gens est venu me le dire de sa part.

--Eh! cet homme a dit ce que son matre lui avait ordonn de dire:

--Cela n'tait pas vrai? cet homme mentait?

--Oui... oui... grce... Mathilde... gare par l'aversion que je vous
portais, voulant me venger de vous en vous enlevant votre mari... j'ai
t coupable.

--Je vous dis que je ne vous crois pas... je vous dis que vous vous
calomniez pour me porter un coup affreux.

--J'ai le courage de vous apprendre la vrit, Mathilde, si honteuse
qu'elle soit pour moi, si pnible qu'elle soit pour vous.

--Mon Dieu... mon Dieu, vous l'entendez!--m'criai-je en levant les
mains au ciel.

--Grce, Mathilde... car lorsque j'appris plus tard combien vous aviez
t malheureuse, lorsque plus tard je sus par Gontran que vous tiez
mre; pauvre malheureuse femme... que vous tiez mre! oh! cela, surtout
cela m'a dsarme... j'ai eu horreur de ma faute, en songeant que
j'avais cd, non pas mme  l'amour, mais  une basse haine,  un
excrable sentiment de vengeance...

--Mon Dieu... mon Dieu!--m'criai-je dans un accs de dsespoir
inou,--rendez-moi folle... folle! ou retirez-moi la vie... Je ne puis
plus... je ne veux plus... souffrir davantage.

--Mathilde... Mathilde... pardon... je vous jure que je ne souponnais
pas alors tous les droits que vous aviez  l'intrt,  la plus tendre
piti... et puis il faut avoir le courage de tout vous dire... Eh bien!
je ne souponnais pas alors l'odieuse indiffrence de votre mari pour
vous; non... je ne croyais pas que l'amour qu'il ressentait pour moi pt
le rendre aussi faux, aussi injuste, aussi cruel qu'il devait l'tre 
votre gard, hlas! car vous ne savez pas ses projets...

--Mais, c'est pouvantable,--m'criai-je,--elle a t au-devant du
dshonneur, et elle vient accuser mon mari! Mais qu'est-ce donc que
cette femme?... Qu'est-il donc lui-mme?... Que suis-je moi-mme?...
Quelle est cette vie? Est-ce un rve? Est-ce une horrible ralit? Et
vous... vous qui tes l devant moi, qui me regardez... qui que vous
soyez... rpondez... o suis-je? Quelle est la vrit? Quel est le
mensonge? Comment! depuis huit jours la tendresse que me prodiguait
Gontran, c'tait un pige, une fausset insultante! Mais  quoi bon
cette feinte?... Puisque vous partiez... puisque vous allez partir! Oh!
c'est un chaos dans lequel ma tte s'gare et se perd... je dlire, mon
Dieu! je dlire!!... ayez piti de moi... clairez-moi... Ursule, voyez,
suis-je assez humilie?... Suis-je assez malheureuse? Tenez, me voil 
vos pieds, Ursule...  vos pieds.

--Au nom du ciel! relevez-vous, Mathilde... Maintenant, c'est moi...
c'est moi qui vous demande grce.

--Je vous pardonne, je vous pardonne... mais au moins dites-moi la
vrit, toute la vrit, si affreuse qu'elle soit... Je suis mre, je ne
m'appartiens plus;  force de douleur, je tuerais mon enfant; je vous
dis que je ne veux plus souffrir, je ne le veux plus! si Gontran m'a
aussi indignement trompe... tout espoir de le ramener  moi est 
jamais perdu... Eh! bien! j'en prendrai mon parti... je ne le reverrai
plus... je resterai seule ici; et quand j'aurai mon enfant, je pourrai
tre heureuse encore... Ainsi, Ursule, n'ayez aucune crainte...
dites-moi tout... entendez-vous, absolument tout: votre franchise peut
me sauver la vie... Parlez... Ursule.... parlez... une certitude... pour
l'amour de Dieu... une certitude si affreuse qu'elle soit: mieux vaut la
mort que l'agonie...

--Pauvre femme... pauvre malheureuse femme!...--dit Ursule, en cachant
dans ses mains sa figure baigne de larmes.

--Oui, malheureuse, bien malheureuse... n'est-ce pas? Eh bien! vous ne
pouvez plus m'envier maintenant... n'est-ce pas? me poursuivre encore ce
serait de la barbarie... Vous le voyez, il est impossible d'tre plus
malheureuse... c'est ce que vous vouliez. Votre aversion est-elle assez
assouvie?...

--Mathilde... ah! je suis trop venge.... C'est horrible... horrible...
malheureusement je ne puis rien sur le pass... mais je puis pour
l'avenir... coutez-moi bien... Voici une lettre que Gontran m'a crite,
voici ce que je lui rpondais: chaque jour je voulais lui remettre cette
lettre, elle n'attnue pas mes torts, mais elle prouve au moins que
j'esprais les rparer; dans cette rponse, je me montrais sous de si
odieuses couleurs que, malgr mon regret de vous avoir outrage, jusqu'
prsent j'avais hsit  remettre  Gontran ces lettres si honteuses
pour moi... les voici...

Et Ursule me donna une enveloppe cachete que je pris machinalement.

--Maintenant un dernier mot, Mathilde: j'aurais pu vous taire ce cruel
aveu, partir pour Paris... et vous laisser dans un complet aveuglement;
mais, en lisant la lettre de votre mari, vous verrez quels taient ses
projets pour l'avenir, vous verrez qu'il ressent pour moi une passion
dsordonne dont les consquences m'ont fait frmir... Je vous ai
jusqu'ici parl du mal que je vous ai fait; maintenant, voici comment
j'espre le rparer en partie... Avec la lettre qu'il m'a crite, vous
confondrez votre mari, il n'aura qu' se jeter  vos pieds pour implorer
son pardon... Avec celle que je lui rponds, vous lui prouverez qu'il
ne lui reste aucun espoir de me revoir jamais... de plus, vous pouvez
vous venger du pass et garantir l'avenir... Si je vous donnais l'ombre
de jalousie... envoyez  M. Scherin la lettre que j'ai crite 
Gontran; si vous voulez vous venger du pass, Mathilde... remettez tout
 l'heure cet crit  mon mari, il ne lui laissera aucun doute sur
l'tendue de ma faute; je le connais: autant sa bont, sa confiance,
sont aveugles, autant il sera impitoyable envers moi s'il est certain
d'tre tromp; il me chassera, mon pre ne voudra jamais me revoir, je
serai sans ressources, et de ce rve d'opulence que je vais raliser je
tomberai dans la misre... Et vous ne savez pas, Mathilde... ce que
pourrait me conseiller la misre! Et puis, voyez vous,--ajouta Ursule
d'un ton presque solennel,--il faut qu'il y ait quelque chose de fatal,
de providentiel dans ce qui arrive... _Je n'cris jamais_... je suis
trop ruse pour rien faire qui puisse me compromettre, la faute que j'ai
commise pouvait rester sinon dans le secret, du moins sans preuves, et
pourtant j'ai crit cette lettre qui peut me perdre, et pourtant je
viens volontairement vous la confier: rien ne me force, vous le voyez, 
me mettre ainsi  votre discrtion... rien, si ce ne sont mes remords du
pass, ma bonne rsolution pour l'avenir et ma confiance aveugle dans
votre justice; rien ne me force enfin  agir ainsi, rien, si ce n'est
l'un de ces contrastes bizarres, inexplicables de ma nature, dont je
vous parlais, et dont vous vous railliez, Mathilde.

Je restais anantie, tenant cette enveloppe entre mes mains.

Cette corruption, ce cynisme auxquels se mlait peut-tre une sorte de
gnrosit, de grandeur, me semblait incomprhensible.

Je me demandais et je me demande encore si l'aveu que venait de me faire
Ursule tait calcul par la plus infernale perfidie, ou s'il tait dict
par un tardif intrt pour moi...

Affectait-elle de se mettre  ma discrtion pour pouvoir porter mon
dsespoir  son comble en m'apprenant l'infidlit de mon mari, ou bien
voulait-elle sincrement me donner pour l'avenir des garanties contre
elle et contre Gontran?...

Je regardais ma cousine avec autant d'effroi que de surprise et de
dfiance.

Tout  coup un bruit de chevaux se fit entendre dans la cour.

Ma chambre  coucher tait au rez-de-chausse, Ursule courut  la
fentre, carta l'un des rideaux, regarda dans la cour, puis me dit avec
une simplicit touchante dont je fus frappe malgr moi:

--Mathilde... la voiture de mon mari entre dans la cour... vous pouvez
tout lui dire et vous venger du mal que je vous ai fait...

Nous gardmes quelques moments le silence...

Ma porte s'ouvrit.

Ursule, ptrifie, recula d'un pas...

Ce n'tait pas son mari, c'tait sa mre, madame Scherin, qui entra...




CHAPITRE XI.

LE CHATIMENT.


Madame Scherin puisait sans doute dans les circonstances qui
l'amenaient une force surhumaine.

Je l'avais jusqu'alors vue marcher pniblement courbe par la
vieillesse, par les infirmits... Elle s'avana jusqu'au milieu de la
chambre d'un pas ferme, dlibr, presque agile.

Les rides semblaient avoir disparu de son front pour y laisser rayonner
une sorte de satisfaction menaante, de triomphe foudroyant qui donnait
 sa physionomie un caractre majestueux et terrible.

On et dit que, charge d'exercer un arrt de la vengeance divine, elle
s'tait un moment leve jusqu' la hauteur de cette formidable mission.

A son attitude haute et fire,  son sourire farouche,  son regard
acr, on devinait que la mre outrage dans son idoltrie pour son
fils, que la mre sacrifie  une pouse coupable venait dans sa joie
cruelle exercer d'effrayantes reprsailles.

A la vue de cette femme ple, aux longs vtements noirs, j'eus une telle
pouvante, que j'oubliai tout ce qui venait de se passer entre moi et
Ursule.

Comme ma cousine je restai muette, fascine devant sa belle-mre.

Celle-ci s'cria d'une voix touffe, en levant les yeux au ciel:

--Mon Dieu! mon Dieu! ne m'abandonnez pas... donnez-moi, s'il vous
plat, la force d'accomplir votre volont jusqu'au bout! Trop de joie
est trop de joie... comme trop de douleur est trop de douleur...

Et, comme si elle et succomb  une violente motion, un moment madame
Scherin appuya sa main ride sur le dossier d'un fauteuil, puis elle
s'cria en transperant pour ainsi dire Ursule de son regard:

--Je vous le disais bien! malheureuse! que le bon Dieu dmasquait les
mchants, et qu'il les crasait tt ou tard...

Puis, se retournant de mon ct, elle ajouta:

--Je vous le disais bien! qu'un jour vous seriez punie par cette femme
de la piti coupable que vous aviez eue pour cette femme... je vous le
disais bien, moi! que mon fils me reviendrait, et qu'il m'aurait alors
pour seule consolation!

Et elle croisa ses bras en secouant la tte avec une expression
d'orgueil farouche.

Gontran parut, suivi de mademoiselle de Maran et d'un homme que je ne
connaissais pas.

--Puis-je savoir, madame, ce qui nous procure l'honneur de votre visite,
et quel est monsieur qui s'est fait conduire chez moi par l'un de mes
gens et est venu me chercher de votre part?--dit M. de Lancry.

--Monsieur est le premier commis de mon fils; je ne pouvais voyager
seule, mon fils lui a dit de m'accompagner.--Puis s'adressant  cet
homme:--Firmin, nous repartirons dans une heure; allez-vous-en et fermez
la porte.

Gontran me regarda d'un air surpris.

Le commis sortit.

Nous restmes, mon mari, mademoiselle de Maran, madame Scherin, Ursule
et moi.

Gontran et ma tante ignoraient le commencement de cette entrevue et
pressentaient nanmoins qu'il s'agissait de quelque grave vnement.

Madame Scherin dit  ma tante:

--Vous tes de la famille, madame?

Mademoiselle de Maran toisa la belle-mre d'Ursule sans lui rpondre, et
me la montra du regard comme pour me demander quelle tait cette femme.

--Madame Scherin,--lui dis-je,--et j'ajoutai en montrant ma tante  la
belle-mre d'Ursule:--Mademoiselle de Maran.

Madame Scherin, se rappelant les loges que son fils, compltement
abus sur le caractre de ma tante, lui donnait toujours, s'avana vers
elle et lui dit:

--Vous tes aussi des ntres, madame... vous tes du parti des bonnes
gens contre les mchants. Mon fils me l'a bien souvent rpt... vous
tes comme moi, simple, loyale et ennemie de toute hypocrisie... votre
prsence est utile ici; il ne saurait y avoir trop de juges, car les
coupables ne manquent pas.

--Quoique je ne comprenne pas du tout ce que vous voulez dire, ma chre
madame, avec vos juges et vos coupables,--dit ma tante,--je ne perdrai
certainement pas une si belle occasion de vous dclarer que vous avez le
plus joli garon de la terre, sans compter que tout ce qu'il vous a dit
de moi, et de ma simplicit nave, prouve joliment en faveur de sa
pntration et de sa judiciaire. J'ose esprer, en retour, que ce qu'il
nous a dit de vous est tout aussi bien fond; il ne nous resterait plus
alors qu' nous singulirement congratuler sur la rciproque de notre
rencontre.

Madame Scherin regarda attentivement mademoiselle de Maran: soit
habitude d'observation, soit sagacit, instinct de son coeur maternel,
soit enfin que le sourire moqueur de ma tante et trahi son ironie, la
belle-mre d'Ursule, aprs un moment de silence, rpondit  ma tante en
agitant l'index de sa main droite et en secouant la tte:

--Non... non... je le vois... vous n'tes pas, vous ne serez jamais des
ntres; votre regard est mchant, mon fils s'est tromp sur vous comme
il s'est tromp sur d'autres.

Mademoiselle de Maran partit d'un grand clat de rire et s'cria:

--Ah ! mais, dites donc, chre madame, vous me faites furieusement
l'effet d'tre une manire de sibylle, de pythonisse avec vos prophties
pharamineuses et peu flatteuses... seulement, permettez-moi de vous le
faire observer ni plus ni moins que si j'avais l'honneur de parler  M.
votre fils, ces prophties-l sont un peu malhonntes, vu qu' votre
compte je ne ferai jamais partie de la catgorie des braves gens.

--Je ne sais pas ce que c'est qu'une sibylle, madame, mais je sais quand
on se raille de moi,--dit madame Scherin avec hauteur.

--Je me ferai un vrai plaisir de vous remmorer, ma chre madame, que la
sibylle de Cumes tait une manire de devineresse qui prophtisait
l'avenir avec des grimaces du diable et en gigottant toutes sortes de
postiqueries tonnantes.

Mon mari, effray de la pleur d'Ursule, qu'il ne quittait pas des yeux,
s'cria en s'adressant  madame Scherin:

--Madame, puis-je savoir encore une fois ce qui me procure l'honneur de
vous voir? Madame de Lancry parat fort trouble, madame votre
belle-fille semble aussi trs-mue; vous m'avez fait prier de me rendre
 l'instant auprs de vous... Que se passe-t-il? qu'y a-t-il? de grce
expliquez-vous.

--Oh! vous allez le savoir, monsieur, vous allez le savoir,--dit madame
Scherin.

J'tais au supplice; je pressentais que cette femme avait quelque preuve
accablante de la mauvaise conduite d'Ursule, mais elle ne se htait pas
de la produire. Elle semblait savourer la vengeance et jouir de
l'horrible angoisse o elle tenait ma cousine.

Celle-ci, malgr son sang-froid et son audace habituels, semblait
atterre.

Elle sentait que toutes ses sductions seraient impuissantes pour
convaincre sa belle-mre.

Je l'avoue, malgr les motifs d'aversion que je devais avoir contre
Ursule, je ne pus rprimer une vellit de compassion pour elle, en
songeant qu'elle allait tre perdue au moment o le remords de sa faute
venait peut-tre de lui inspirer un sentiment gnreux.

Madame Scherin tira lentement de sa poche une enveloppe toute pareille
 celle que ma cousine venait de me confier.

Cette remarque me fut d'autant plus facile, que l'une et l'autre de ces
enveloppes avaient d faire partie de la provision de papier  lettre
qu'on avait mise dans l'appartement d'Ursule et que ce papier tait
d'une couleur bleutre.

On va voir pourquoi j'insiste sur cette particularit.

--Connaissez-vous cette lettre?--dit madame Scherin d'une voix
clatante en montrant l'enveloppe  Ursule.--Puis elle ajouta avec une
dignit austre en levant au ciel l'index de sa main droite:--Voyez, si
le doigt de Dieu n'est pas l!... La preuve de votre premier crime tait
une lettre que vous m'avez audacieusement drobe... La preuve de votre
second crime est encore une lettre, mais cette fois vous l'avez
vous-mme envoye  mon fils... le Seigneur vous ayant frappe d'une
distraction vengeresse.

Ursule ne rpondit pas un mot, devint ple comme une morte, s'lana
vers moi, saisit l'enveloppe qu'elle m'avait remise et que je tenais
encore  la main, la dcacheta, l'ouvrit, y jeta un coup d'oeil
rapide, puis la laissa tomber par terre en baissant sa tte sur sa
poitrine avec un morne accablement.

Victime d'une fatale erreur, la malheureuse femme s'tait trompe
d'adresse...

Elle avait ainsi envoy  son mari la lettre de Gontran et la rponse
qu'elle lui faisait... elle m'avait remis,  moi, la lettre qu'elle
crivait  M. Scherin.

--Quand je vous dis que le doigt de Dieu est l,--reprit madame
Scherin.--Quand je vous dis que le Seigneur a voulu que vous, si
fourbe, si adroite, vous soyez dmasque, perdue par une maladresse:
vous avez mis sur une enveloppe un nom au lieu d'un autre... Voil tout
pourtant!!! Et cette simple erreur a fait que mon pauvre fils a enfin
reconnu ce que vous tiez... il a vu qu' Rouvray j'tais bien inspire
du Seigneur lorsque je disais:--Je jure que cette femme est coupable...
Chassez-la... quoique les preuves de son infamie vous manquent! Alors,
n'est-ce pas? je passais pour une folle en exigeant de mon fils, sans
raison suffisante, ce qu'il appelait un sacrifice insens; mais Dieu a
pris soin de me justifier et de prouver que les instincts maternels sont
infaillibles.

Il y avait, en effet, une si trange fatalit dans cette rvlation,
qu'un moment nous restmes tous frapps de stupeur.

Mademoiselle de Maran rompit la premire le silence, et dit d'une voix
aigre  la belle-mre d'Ursule:

--Pour l'amour du bon Dieu, dont vous connaissez si bien tous les
petits secrets, ma chre madame, expliquez-nous donc ce bel
embrouillamini d'enveloppes; faites-nous grce de vos moralits, et
dites-nous qu'est-ce que a prouve.

--La vieillesse impie, mchante et sans moeurs, donne toujours de
mauvais exemples,--reprit madame Scherin en regardant fixement
mademoiselle de Maran, et elle ajouta durement:--Maintenant, que je sais
que vous avez lev ces deux jeunes femmes, je ne m'tonne plus de la
perversit de cette malheureuse (elle montra Ursule), mais je m'tonne
des vertus de sa cousine (et elle me montra).

--Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est? s'cria mademoiselle de
Maran,--ah , ma bonne dame, parce que vous tes la femme de mnage de
la Providence probablement, ce n'est pas une raison pour tre si
impitoyable au pauvre monde. Qu'est-ce que vous diriez donc, s'il vous
plat, si je vous reprochais, moi, d'avoir duqu monsieur votre fils
d'une si plaisante faon qu'il mrite ce qui lui arrive? Dites donc:
mais, c'est vrai, est-ce que je vous rends responsable, moi, de son
inconvnient hymnen?

--Madame, de grce, finissons ce dbat,--dit Gontran  madame
Scherin.--Il est incroyable que je ne puisse savoir ce que vous
dsirez.

--Je veux, monsieur, faire lire  votre femme cette lettre que vous avez
crite  la femme de mon fils...

Et elle me remit une lettre.

--Je veux, monsieur, vous faire lire la lettre que cette femme vous
rpondait, car... Dieu est juste!... il faut que cette crature soit
aussi dteste par celui qui a partag son crime que par l'homme qu'elle
a indignement outrag!

Et elle remit une lettre  Gontran.

--Je veux, monsieur, lire  cette adultre la lettre que lui crit mon
fils.

Puis madame Scherin, toujours impassible, croisa ses bras et nous
regarda en silence.

Mon mari tait atterr; il comprenait enfin l'horreur de la position
d'Ursule, et surtout combien je devais tre accable de cette dcouverte
inattendue.

Ursule, anantie, semblait ne rien voir, ne rien entendre.

Cette scne avait pris un caractre si grave, que mademoiselle de Maran
oublia un moment sa mchante ironie, et sembla srieusement attentive.

J'tais, moi, dans une sorte d'excitation fbrile qui me donnait pour
quelques moments encore une force factice, mais je sentais que je ne
pourrais rsister longtemps et que je perdrais peut-tre tout sentiment
avant que le fatal mystre ft clairci...

Pendant qu'Ursule tait abme dans ses rflexions, pendant que Gontran
lisait la lettre qu'Ursule lui avait rpondue et que la malheureuse
femme croyait m'avoir remise, je lisais, moi, cette lettre de mon mari
qui avait motiv celle de ma cousine.




CHAPITRE XII.

MONSIEUR DE LANCRY A URSULE.


Non, non, Ursule!... je ne puis obir  vos ordres... Votre conduite
est tellement inexplicable... ce que je ressens est si trange, aprs le
bonheur inespr dont vous m'avez combl, qu'il faut que je vous crive,
puisque je ne puis vous parler, puisque par prudence, sans doute, vous
semblez fuir toutes les rares occasions o je pourrais vous voir seule
avant votre dpart. Je ne sais si je veille, si je rve... Peut-tre
m'aiderez-vous  m'expliquer ce mystre.

La possession d'une femme ardemment aime rend toujours heureux et
fier!... et pourtant, le lendemain de ce jour... qui aurait d tre le
plus beau de mes jours!... je suis tomb dans une tristesse morne, que
votre conduite incomprhensible augmente encore... Ce qui se passe en
moi est trange, je vous le rpte, Ursule; j'en suis pouvant!... 
l'agitation sourde, profonde, qui tourmente mon me, je pressens que le
plus grand vnement de ma vie va... va s'accomplir!...

Ma passion pour vous est immuable... fatale!... parce qu'elle est sans
borne et sans issue... elle est immuable, fatale, parce que je vous aime
mille fois plus que vous ne m'aimez!... Vous tes la premire femme qui
m'ayez domin! prs de vous, je l'avoue, je me sens d'une infriorit
absolue... Vous vouliez, disiez-vous, un tyran ou un esclave... Eh bien!
vous avez un esclave... un esclave aveugle, rsign, soumis.

J'ai honte de vous dire cela... et pourtant je vous le dis, parce que
j'espre que cette humble abngation dsarmera cette ironie impitoyable
qui m'a poursuivi, je crois, mme au sein de ce bonheur enivrant qui,
jusqu' prsent, n'a pas eu de lendemain!... Oui, il m'a sembl qu'alors
j'tais  vous, et que vous n'tiez pas  moi... Dans vos regards il n'y
avait ni amour, ni volupt, ni remords... il y avait je ne sais quelle
expression de triomphe haineux, de domination insolente, de cruel
sarcasme!... Tenez, Ursule, si je croyais au dmon, si je croyais  ces
_marchs d'mes_ qu'il fait, dit-on, je lui donnerais votre regard
ddaigneux et superbe, lorsqu'il voit un malheureux tomber  tout jamais
en sa puissance, par la force de son charme infernal.

Cette comparaison vous semble folle, absurde; vous vous en moquez
peut-tre... railleuse impitoyable, vous croyez que je plaisante...
pourtant cette comparaison est srieuse, elle est vraie. Elle explique,
autant qu'on peut l'expliquer, une sensation relle et pourtant
indfinissable... Oui, de ce jour, Ursule, mon me ne m'a plus
appartenu... elle ne m'appartient plus!... Ange ou dmon, elle est 
vous!... Qu'en ferez-vous?...

Cela est insens, stupide, mais il me semble que mon coeur ne bat
plus dans ma poitrine, mais qu'il bat dans votre coeur,  vous...
Tenez, je vois avec effroi que jusqu'ici je n'avais jamais aim... Ne
prenez pas ceci pour une banalit, Ursule; si je voulais vous dire des
fadeurs, je ne prendrais pas cet amer et triste langage: il ne peut en
rien m'tre favorable auprs de vous; il est ennuyeux, bizarre, et il ne
vous apprend que ce que vous savez, car vous avez la conviction de votre
toute-puissance sur moi.

Non... non... je vous dis que jusqu'ici je n'ai jamais aim; j'ai
toujours cru et je crois encore que l'homme qui prouve la seule
vritable passion de sa vie doit presque ressentir des impressions
analogues  celles des femmes en ce qu'elles ont de plus dlicat, de
plus craintif, de plus soumis, de plus dfiant... Eh bien! voil ce que
j'prouve auprs de vous, Ursule... voil ce que je n'avais jamais
prouv... Un colier n'avouerait pas cela! c'est vous donner sur moi un
avantage immense... mais pourquoi lutterais-je?  quoi cela m'a-t-il
servi de lutter contre mon amour depuis que vous m'tes apparue sous une
physionomie si nouvelle, lors de ce long entretien que ma femme
entendait! Pourquoi de ce jour, o vous m'avez pourtant si
impitoyablement raill... pourquoi mon got pour vous a-t-il pris
soudainement tous les caractres de la passion la plus effrne?

Pourquoi n'ai-je pas t sduit par vos qualits, mais par l'audace et
la tmrit de vos principes, par l'tincelante ironie de votre esprit,
par cette brlante loquence avec laquelle vous peignez si
voluptueusement le bouleversement des sens  l'approche de l'homme
aim?...

Tenez, Ursule, cette pense est horrible, il faut que je vous dise
tout; savez-vous pourquoi la possession me laisse si malheureux, si
inquiet, si chagrin? pourquoi elle ne me donne pas sur vous cet
ascendant, cet empire qu'elle donne toujours? pourquoi, enfin, je vous
le rpte, je suis  vous sans que vous soyez  moi? C'est... je frmis
de le croire... de l'crire... c'est... c'est qu'il me semble que,
vous... vous n'avez cd ni  l'enivrement de l'amour, ni mme 
l'entranement des sens... On dirait que vous avez cd, non pas  moi,
mais  quelque mystrieuse influence qui m'est trangre.

Oh! vous ne saurez jamais ce que vous m'avez laiss de regrets affreux,
de dsirs brlants, de radieuses et folles esprances, vous ne savez pas
ce que c'est que de se dire: Cette femme qui inspire tout ce que le
dsir a de plus exalt, je l'ai possde sans la possder... j'ai tous
les droits sur elle, et je n'en ai aucun; un jour... elle s'est livre 
moi avec tant d'insouciance et de ddain, que je ne ressens
qu'humiliation et amertume... Qu'tais-je donc? que suis-je donc  vos
yeux? ai-je t votre jouet? Si vous ne m'aimez pas... pourquoi ces
faveurs? avez-vous donc voulu me prouver que j'tais si peu  vos yeux
que vous pouviez impunment me tout accorder un jour, et l'oublier le
lendemain sans vous croire mme oblige de rougir?... Non, non,
voyez-vous, il n'y a pas d'impratrice romaine qui, dans ses mpris
crasants, ait plus audacieusement prouv qu'un esclave n'tait pas un
homme!

Depuis ce jour, en vain je tche de lire sur votre physionomie
impntrable quelque tendre ressouvenir... Est-ce dissimulation,
calcul, insensibilit, prudence? Vos traits ne disent rien... rien que
raillerie humaine ou indiffrence... Pourquoi me traiter ainsi? Ne
suis-je pas votre amant? Ne le suis-je plus? Avez-vous donc voulu, par
une coquetterie infernale, inoue, ne me laisser rien ignorer... pour me
faire tout regretter avec plus de rage encore?

Par le ciel, cela ne peut pas tre ainsi! Je n'ai pas foi en moi, mais
en mon amour dsespr... Ces motions enivrantes dont vous parlez avec
de si ardentes paroles, vous les ressentirez pour moi, entendez-vous,
Ursule!... Je vous inspirerai toute la fougue de la passion... Oh! que
vous serez belle... ainsi... Tenez,  cette seule esprance, mon sang
bouillonne, ma tte se perd... Ursule, Ursule! pour tre aim de vous,
rien ne me cotera, dvouement, sacrifice, honte... tenez, si je
l'osais, je dirais crime...

Et quand je pense que si votre charme voluptueux et irritant exalte
l'amour jusqu' cette frnsie, votre esprit tincelant, hardi, ravit,
domine et captive  jamais...

Si vous aimiez... oh! si vous aimiez, y aurait-il au monde une
matresse plus enchanteresse? Tenez, c'est  devenir fou que de songer
que, grce  l'amour, vous si intraitable, si moqueuse, si indpendante,
vous deviendriez soumise, tendre et dvoue... mais soumise, tendre et
dvoue avec ce charme adorable qui n'appartient qu' vous, et non pas 
la manire des autres femmes qui vous font prendre la tendresse, le
dvouement et la soumission sinon en haine, du moins en ddain ou en
indiffrence, parce qu'il est dans leur nature faible et chtive
d'avoir ces qualits ngatives...

Aprs tout, que me fait,  moi, que la brebis soit douce et craintive?
quel mrite a-t-elle? Mais que la panthre vienne, timide et caressante,
ramper  mes pieds; alors, oh! alors je ressens un bonheur, un orgueil,
un triomphe sans gal...

Ursule... Ursule... je vous le rpte, je le sens l... aux battements
prcipits de mon coeur, vous m'aimerez comme je veux tre aim de
vous... Oh! je saurai bien vous y forcer... Oui... l'amour dsespr
s'impose  force de dvouement; il s'imposera mme  vous. Ne prenez pas
cela pour une prsomption aveugle et ridicule... Je puise cette
assurance dans la profondeur mme de ma passion.

Quelquefois pourtant j'espre; je me figure que votre insouciance
affecte est un jeu destin  complter l'illusion de ma femme et  lui
faire croire plus aveuglment encore au retour que je feins d'prouver
pour elle... Mais non, vous m'auriez dit quelques paroles, nous nous
serions entendus par quelque signe d'intelligence; tandis que depuis ce
jour  la fois si cruel et si doux, vous avez pris  tche d'viter les
rares occasions que j'aurais eues de vous entretenir seule... Qui sait
mme si je parviendrai  vous remettre cette lettre!

Femme bizarre, incomprhensible! Si par quelque allusion dtourne, je
vous parle de notre amour, vous me rpondez par un sarcasme! Chose plus
trange encore: ma femme vous redoute, vous hait, vous le savez, et
depuis le jour o vous l'avez outrage, vous semblez la regarder avec
un touchant intrt? Est-ce le remords? non; vous n'aurez jamais de
remords, vous; et puis, hlas! le remords de quoi? Une faute pareille...
est-ce une faute?... Et d'ailleurs ne dirait-on pas que votre seul but
maintenant est de me faire regretter et adorer Mathilde?

Voyant votre inexplicable indiffrence... autant pour dtourner les
soupons de ma femme que pour essayer d'veiller en vous quelque
jalousie, j'ai feint d'entourer Mathilde des plus tendres soins... Au
lieu de vous en alarmer, de vous en piquer... vous en avez paru
satisfaite et nullement envieuse... Ursule... c'est  en perdre la
raison. Qui tes-vous donc? que me voulez-vous? tes-vous mon bon ou mon
mauvais gnie? Quelquefois vous m'pouvantez; il me semble que vous
devez avoir sur ma vie la plus fatale influence... Non, non, pardon, je
dlire... Ursule! ne vous offensez pas de cette lettre; vous tes de ces
femmes suprieures auxquelles on peut tout dire...

Cette incohrence de penses vous prouve toute l'exaltation de ma
pauvre tte. Mes ides se heurtent, se combattent; mille fantmes
s'offrent  mon imagination, parce que mon esprit et mon coeur sont
incertains, parce que je ne sais pas ce que vous tes pour moi. Cet tat
de doute est horrible; s'il continue, si vous ne me rassurez pas, c'est
 peine s'il me restera la force et la volont de feindre une tendresse
que je dois feindre pour dtourner les soupons de Mathilde et empcher
un clat qui pourrait vous perdre. Heureusement les distractions o me
plongent tant de penses diverses passent aux yeux de ma femme pour des
rveries amoureuses dont elle est l'objet. Quelques jours encore, et
tout sera clairci.

Vous ne me connaissez pas, Ursule; vous ne savez pas l'invincible
opinitret de mon caractre. Je l'ignorais moi-mme avant que d'avoir
ressenti la force de volont que vous m'avez inspire. Je ne renoncerai
 l'espoir d'tre aim de vous qu'aprs avoir tent tout ce qu'il est
humainement possible de tenter... Et encore non, je ne puis mme
admettre la pense que je renoncerai  cet espoir... non, une voix
secrte me dit que je russirai.

Voici mes projets. N'essayez pas de les combattre; vous n'y changeriez
rien. Vous partez dans quelques jours pour Paris. Prtextant des
calomnies que nous a rapportes mademoiselle de Maran, j'ai persuad ma
femme de rester  Maran tout l'hiver. Quinze jours aprs votre dpart,
je vous rejoins  Paris. Des affaires d'intrt motiveront suffisamment
mon dpart aux yeux de Mathilde. Une fois  Paris, les raisons ne me
manqueront pas pour y prolonger mon sjour. L'_tat dans lequel se
trouve ma femme_ l'empchera de venir me rejoindre; d'ailleurs elle le
voudrait que son dsir serait vain: jamais je ne me suis senti plus
intraitable, sans piti; je serais cruel pour tout ce qui n'est pas mon
amour pour vous. Il faut ma crainte de voir Mathilde se laisser garer
par sa jalousie et vous perdre auprs de votre mari pour me forcer de
simuler ce que je n'prouve plus pour elle.

Tenez, Ursule, encore une remarque qui vient  l'appui de ce que je
vous disais, c'est que l'amour sincre et profond inspire des
dlicatesses inoues... Jusqu'ici j'avais toujours menti en galanterie
sans l'ombre de peine ou de regret; eh bien! je vous le jure, maintenant
il m'est odieux de dire  ma femme des tendresses que je ne ressens
plus: il me semble que ce sont autant de blasphmes contre la sincrit
de ma passion pour vous.

Il faut tout l'aveuglement de Mathilde pour ne pas dcouvrir combien le
rle que je joue auprs d'elle me cote et me rvolte... Mais il aura
bientt sa fin; je vais vous rejoindre  Paris, notre parent me
permettra de vous voir chaque jour sans veiller les soupons de votre
mari. Alors, Ursule, une fois qu'aucune contrainte ne me gnera plus, je
pourrai me faire aimer, et il faudra bien que vous m'aimiez... Exigez de
moi tous les sacrifices possibles et impossibles, je m'y soumettrai avec
bonheur, rien ne me cotera, je ne regretterai rien, parce que
maintenant tout ce qui n'est pas vous n'existe plus pour moi... Cela est
affreux  dire, mais cela est... ma raison, ma volont n'y peuvent
rien... Toi... toi... Ursule, rien que toi... toujours toi... Oh! dis...
le veux-tu? brisons les faibles liens qui nous retiennent tous deux,
allons cacher notre amour dans quelque pays lointain; Ursule, ne soyez
pas retenue par la piti! que ma passion soit heureuse ou malheureuse,
le sort de ma femme ne peut changer; elle runirait plus de qualits et
plus de perfections encore que, je le sens, tout sentiment pour elle est
 jamais teint dans mon coeur.

Vous tes maintenant l'idal, le rve de mon coeur, de mon esprit, de
mes sens, de ma vie... Jugez si Mathilde peut balancer votre influence
si vous m'aimez, ou me consoler si vous ne m'aimez pas...

Encore une fois, Ursule... vous... vous sans condition, je n'admets pas
de doute  ce sujet, je ne veux pas en admettre, parce que je ne veux
pas entrevoir l'abme sans fond qui s'ouvrirait devant moi si... mais,
non, non, vous m'aimez, il faudra que vous m'aimiez; le hasard ne vous a
pas donn en vain mon me, je n'existe plus que par vous, que pour vous;
_vous avez t  moi!_ quoi que vous disiez, quoi que vous fassiez, il
faut que nous soyons dsormais et pour toujours l'un  l'autre. Je ne
reculerai devant aucun moyen, vous entendez, _devant aucun moyen_ pour y
parvenir... Cela sera, parce que la fatalit le veut ainsi. Adieu! ange
ou dmon, je partagerai votre ciel ou votre enfer... G.

       *       *       *       *       *

Je dirai plus tard la raction brusque, profonde, que la lecture de
cette lettre me causa.

Pendant que je la lisais, Gontran, lui, lisait cette rponse qu'Ursule
lui avait faite, et qu'elle avait cru me donner  la fin de mon
entretien avec elle.




CHAPITRE XIII.

URSULE A GONTRAN.


Je suis trs-gnreuse au moins... je vous renvoie votre lettre; elle
m'a beaucoup divertie: il y rgne un mlange de dfiance et du fatuit,
d'aveuglement et de clairvoyance, de dvouement et d'gosme, de
tendresse et de cruaut, trs-amusant  observer; tout cela manque de
grandeur, de charme et mme d'esprit (quoique vous en ayez
certainement); mais, comme tout cela est naturel, je dirai mme d'une
horrible navet, vous m'avez persuade.

Je crois donc  votre passion, oui... je crois que vous aimez pour la
premire fois; je crois que vous ferez tout au monde pour vous faire
aimer de moi. Je vous crois capable des tentatives les plus insenses,
des actions les plus noires, pour arriver  ce beau rsultat; je vous
crois enfin susceptible de vritable dvouement pour moi: c'est  ne pas
vous reconnatre, mon pauvre cousin.

Sans avoir la prtention de mriter les qualifications diaboliques dont
vous me gratifiez dans votre orgueilleux tonnement, comme s'il fallait,
en vrit, avoir recours aux sciences occultes pour tre digne ou
capable de vous sduire, je crois avoir sur vous beaucoup d'influence:
cette influence sera fatale si vous le voulez, cela dpendra de vous.

Je crois encore, comme vous, que ce sont mes vilains dfauts qui vous
ont irrsistiblement tourn la tte.

D'abord vous ne m'avez pas du tout inspir l'envie d'avoir des vertus
si je n'en possde pas... ou le dsir d'en faire montre si j'en possde:
ces perles virginales sont enfouies au fond de l'me comme les perles au
fond de la mer; ces trsors n'appartiennent jamais  ceux qui s'arrtent
 la surface des flots... dont ils sont les jouets... Il est des
profondeurs solitaires et mystrieuses que les vues courtes ou dbiles
ne pntreront jamais.

Nous sommes donc parfaitement d'accord sur beaucoup de points, mon cher
cousin, seulement nous diffrerons toujours sur le plus important de
tous: vous croyez fermement qu' force d'amour _vous m'obligerez  vous
aimer_, je vous dclare non moins fermement que jamais je ne vous
aimerai et qu'_ force d'amour_ vous finirez par vous faire dtester,
l'amour qu'on inspire tant gnralement en raison inverse de l'amour
qu'on ressent; vous devriez savoir au moins votre A B C, seigneur don
Juan.

Si la passion ne vous rendait pas aussi inintelligent qu'un colier,
vous verriez une profonde vrit dans ce passage de votre lettre qui n'a
t qu'une boutade de votre vanit froisse:

_Jamais impratrice romaine n'a plus audacieusement prouv qu'un
esclave n'tait pas un homme._

J'ai soulign ces mots, ils le mritent; vous avez devin juste cette
fois: en d'autres termes, cela signifie que _la vengeance n'est pas de
l'amour_. Eh bien! comprenez-vous l'nigme? Devinez-vous-maintenant les
motifs de ma conduite bizarre? Non? Pas encore? Allons, vous n'tes
dcidment pas en veine de sagacit. Je reprends donc les faits d'un peu
haut; tout mon espoir est que cette confession vous donnera de moi une
horrible aversion. Il est malheureusement trop tard maintenant pour que
je puisse vous paratre _respectable_; avec ce _paratre_ j'aurais
srement teint votre folle passion.

Or donc, en venant  Maran, en pensant mme  profiter de l'offre que
m'avait faite autrefois Mathilde, d'occuper  Paris un appartement de
votre maison, mon projet bien arrt tait de vous rendre amoureux fou
de moi; entendez-vous, amoureux fou... et de me servir de votre fol
amour... je vous dirai tout  l'heure dans quel but.

Je runissais tontes les conditions ncessaires pour vous sduire:
d'abord je ne vous aimais pas, je me sentais sur vous beaucoup de
supriorit; et de plus je m'tais imagin que le moyen le plus sr
d'enamourer un nomme blas par de nombreux succs tait de se moquer de
lui, d'irriter ainsi vivement son orgueil, et, pour l'achever, de le
convaincre que tout en restant parfaitement indiffrente  son mrite,
on devait ne pas l'tre  celui d'un autre.

Tout ce beau systme, dvelopp avec assez de malice, a obtenu prs de
vous le succs que j'attendais.

A Rouvray, vous m'avez fait, le matin mme de votre arrive chez moi,
une dclaration assez brusque et assez impertinente; j'y ai rpondu
comme il fallait pour mes desseins.

Ici, vous avez renouvel vos tendres protestations, je vous ai rpondu
et prouv que je ne me souciais pas de vous le moins du monde; par
esprit de contradiction, vous vous tes passionn: c'tait tout simple.
Pendant quelques jours j'ai augment votre amour, non pas en le
partageant, mais en le raillant, mais en me montrant  vous sous des
aspects bizarres, mais en affectant un cynisme de principes, une
hardiesse de penses, qui auraient rvolt tout homme d'une me leve.

Je ne pouvais croire moi-mme aux progrs que je faisais dans votre
coeur par de si misrables moyens. Si j'avais eu de vous une haute
opinion, la facilite de mon succs l'et dtruite.

Rappelez-vous encore ceci, seigneur don Juan, ordinairement les femmes
de mon caractre aiment d'autant plus qu'elles ont eu plus de peine  se
faire aimer. Elles ddaignent les succs faciles, la lutte leur agre,
les obstacles les charment, elles se passionnent pour l'impossible...

En un mot, profitez de l'avis... si jamais vous retrouvez une de mes
_pareilles_: le seul moyen de la sduire sera de lui montrer de
l'loignement.

Pour que vous me plaisiez, mon cher cousin, sous bien des rapports nous
nous ressemblons beaucoup trop (j'espre que je suis humble); notre
nature est de subir la loi de _l'attraction des contraires_. Quand vous
restez dans cette _voie normale_, comme nous disait le savant M. Bisson,
vous russissez... Voyez... peut-tre Mathilde vous adore-t-elle, parce
qu'elle est aussi pure que vous tes perverti... Quand, au contraire,
vous vous adressez  moi, qui suis peut-tre thoriquement aussi avance
que vous, vous faussez votre destine, vous perdez vos avantages, et je
me moque de vous.

Les augures ne pouvaient se regarder sans rire, c'est pour cela que
votre srieux amour me cause une incroyable hilarit. Prenez garde, un
fripon qui devient dupe est mille fois plus sottement dupe qu'un honnte
homme.

Ceci dit, mon cher cousin, revenons au sujet de votre tonnement.

Un jour, brusquement, sans motif ( vos yeux du moins), _vous avez t
 moi sans que j'aie t  vous_, selon votre expression... De ce moment
vous m'avez toujours trouve froide, ddaigneuse, et aussi insouciante
du pass que s'il n'existait pas... Vous vous tonnez de cette soudaine
indiffrence, vous criez au dmon,  la fatalit, que sais-je? Vous me
demandez si je vous aimais, si j'avais au moins pour vous un vif
caprice? Nullement; vous tes charmant, mais j'ai le malheur d'avoir
trs-mauvais got. Comment donc, direz-vous, vous ne ressentiez pour moi
ni passion, ni amour, ni mme le plus lger penchant, et... vous... Non,
non, c'est impossible, rptez-vous.

Vous oubliez, mon cher cousin, qu'il est des passions de toutes sortes,
et que l'amour n'est pas la plus violente de toutes... Vous ignorez donc
que pour satisfaire sa haine et sa vengeance, une femme comme moi ose ce
qu'elle n'oserait jamais si elle prouvait un amour passionn, ou si
elle ne ressentait mme qu'un tendre penchant. Dans ce dernier cas, elle
obirait  un instinct de coquetterie qui lui dirait qu'un triomphe trop
facile teint un got passager.

Si elle aimait au contraire passionnment, oh! elle ne raisonnerait
pas... L'amour, le vritable et profond amour lui inspirerait les plus
exquises dlicatesses... Si elle succombait, elle succomberait avec une
sorte d'enivrement chaste et pudique. Dans son aveugle entranement,
elle n'aurait la conscience de sa faute qu'aprs l'avoir commise; elle
en aurait les remords, la honte, la volupt ardente et amre. Enfin ses
ressentiments seraient ceux de la plus noble des femmes, car un amour
sincre lve souvent les coeurs les plus perdus  la hauteur des
coeurs les plus purs...

Quel est donc ce mystre? Qu'tes-vous donc pour moi? demandez-vous
encore.

coutez... depuis que j'ai pu analyser mes impressions et me rendre
compte du bien et du mal, j'ai ha votre femme.

Je l'ai hae, parce que depuis que je vis il n'y avait pas eu de jour,
d'heure o je ne lui eusse t sacrifie, o elle ne m'et crase de
ses avantages.

Jamais l'envie, la jalousie, ne furent exaltes  ce point... Pour la
frapper plus srement je voulus la frapper dans ce qu'elle avait de plus
prcieux au monde... Je rsolus de vous enlever  elle, non parce que
vous me plaisiez, il n'en tait rien, mais parce qu'elle vous adorait.

Quelques jours aprs cet entretien que Mathilde entendait  mon insu,
j'ai eu avec elle une longue conversation; elle m'a accable de
reproches. Elle m'a menace par ses mpris, et maintenant je dois dire
par ses _justes mpris_; elle a exaspr mes plus mauvais sentiments.
Vous m'aviez donn un rendez-vous, j'ai ht le moment d'assurer  la
fois et ma vengeance et mon empire sur vous; car alors... Mais, non,
non, vous ne saurez jamais quels odieux desseins je mditais... vous
m'aimeriez trop, et je veux vous dtacher de moi.

Maintenant, souvenez-vous que le soir de ce _jour de bonheur, sans
lendemain_, comme vous dites, mademoiselle de Maran a reu des lettres
de Paris, et que devant moi elle vous a appris toutes les abominables
calomnies dont Mathilde tait victime.

Malgr les mchantes exagrations de mademoiselle de Maran, j'ai bien
vite compris que la rputation de Mathilde tait aux yeux du monde
horriblement compromise. Le hasard m'apprit ainsi que cette femme, dont
le bonheur m'exasprait depuis mon enfance, tait la plus malheureuse
des cratures.

Jusqu'alors elle avait vcu pour vous et pour la vertu; elle avait
toujours t digne de tous les amours et de tous les respects... et sa
bonne renomme tait presque perdue... et vous la dlaissiez pour moi,
pour moi...

C'tait trop.

Maintenant, qui m'a inspir l'intrt, la piti qui a succd tout 
coup  la haine que je portais  Mathilde? Est-ce un noble et bon
sentiment? Ne serait-ce pas plutt la conviction que votre femme, tant
 tout jamais malheureuse, ne peut plus tre pour moi un sujet
d'envie?... ou bien encore, ne serait-ce pas la connaissance parfaite
que j'ai de votre caractre et de ce qu'il prsage  Mathilde?... Oui,
c'est plutt cela qui m'a dsarme... Ma vengeance tant plus que
satisfaite par l'avenir que vous mnagez  votre femme, votre amour me
devient parfaitement inutile. Excusez-moi, mon cousin, de _vous avoir
sduit pour rien_.

En ce qui touche cette pauvre Mathilde, je ne puis malheureusement rien
sur le pass; mais je puis pour l'avenir...

Je suis une femme si singulire, que du moment o je me suis sentie
apitoye sur elle, j'aurais regard comme un crime de lui donner le
moindre motif de jalousie  votre gard.

Voil le pourquoi de ma froideur subite, voil pourquoi vous devez
absolument renoncer  l'espoir assez coquet de _me changer de panthre
en brebis, de partager mon ciel ou mon enfer_. Mon Dieu! mon cher
cousin, je ne suis ni une panthre, ni un ange, ni un dmon; je ne
pratique ni le ciel ni l'enfer... je suis tout simplement une pauvre
femme qui ne vous aime pas, et je fais d'autant plus aisment le voeu
de vous rendre  mon amie d'enfance, que ce sacrifice m'est fort
agrable, de sorte que mon dvouement peut passer pour de l'gosme.

Vous me permettrez donc de ne _pas briser les liens_ qui m'unissent au
meilleur homme du monde, _afin d'aller cacher notre amour dans un pays
lointain_: il n'est pas besoin d'aller si loin pour cacher quelque chose
qui n'existe pas... J'abdique aussi trs-volontairement toute
_souverainet_ sur votre me; mille grces de ce beau royaume que vous
mettez si gracieusement  mes pieds. J'aime mieux vivre esclave 
l'ombre protectrice d'une frache oasis que de rgner sur un dsert
aride et dessch. N'oubliez pas surtout, je vous en conjure, de
m'pargner ces preuves de dvouement, ces sacrifices inous dont vous me
menacez et dont je suis trs-indigne... Vous me gneriez infiniment dans
la secrte recherche que je veux faire de mon tyran futur, car je me
sens destine  prouver pour je ne sais quel mystrieux idal une
passion aussi _immuable_, aussi _fatale_ que celle que vous prouvez
pour moi.

O s'est jusqu'ici cach ce mystrieux et futur despote de tout mon
tre?... c'est ce que j'ignore... Mais ce qui est certain, c'est que
votre sombre aspect l'effaroucherait.

Ne comptez pas, je vous en conjure, sur votre intimit avec mon mari
pour venir me voir  Paris, dans le cas o vous feriez la folie de m'y
suivre.

Pour expliquer  M. Scherin mon brusque dpart, je serai force de lui
avouer que vous vous occupiez un peu trop de moi, et que pour la
tranquillit de Mathilde et pour m'pargner votre obsession, j'ai jug 
propos de quitter Maran.

Vous le voyez donc bien, vous seriez trs-mal venu  vouloir faire le
_cousin_ auprs de nous.

Restez avec Mathilde. Vous parlez de bon et de mauvais gnie; si vous
avez, je ne dirai pas quelque gnrosit, mais seulement l'instinct de
votre conservation, vous reviendrez  elle. C'est elle qui sera votre
bon ange.

Si, malgr ma profonde indiffrence pour vous, vous vous opinitrez 
vous faire aimer de moi, je serai, sans le vouloir, votre mauvais dmon.

Vous m'aimez passionnment, je le crois; mais on a toujours raison
d'une passion sans espoir... aussi, dans l'intrt de Mathilde et dans
l'intrt de ma _tranquillit_ (prenez, je vous prie, ce mot dans cette
acception prosaque: n'tre pas importune par un fcheux), je m'efforce
de vous convaincre de la vanit absolue de vos tentatives  venir.

Toute ma crainte est que vous conserviez quelque esprance. Malgr
votre apparente humilit, vous avez un fond d'amour-propre intraitable,
d'autant plus dangereux que vous avez de quoi le justifier auprs de
tous... except auprs de moi. C'est ce que vous ne croyez peut-tre
pas... On n'admet jamais les exceptions blessantes...

Plutt que de vous avouer que vous ne me plaisez pas, vous tes capable
de vous persuader que je romps avec vous d'une manire brusque et
cynique pour chapper  un sentiment dont je redoute et dont je prvois
l'empire... Homme trop dangereux!!! ah! mon cousin... mon cousin... si
vous vous laissiez prendre  l'une de ces amorces, que votre orgueil
rvolt vous tendra certainement, vous seriez  jamais perdu.

Plus je vous tmoignerais de ddain et d'aversion, plus vous vous
croiriez redoutable et redout; selon cet axiome: Que l'on n'loigne que
les gens dangereux... comme si les ennuyeux n'taient pas de ce nombre.

Prenez garde... prenez garde... tous vos avantages alors ne vous
sauveraient pas d'un ridicule ineffaable; je serais impitoyable, car je
prendrais en main la cause de Mathilde; je la vengerais en vous
tourmentant, et pour la venger, je serais capable de feindre la piti,
de feindre d'tre enfin touche d'un si profond et si constant amour, de
vous faire quelques fausses promesses, et de me jouer de vous de la
manire la plus sanglante...

Une fois pour toutes, dfiez-vous de moi, ds que je vous paratrai
prouver  votre gard autre chose que la plus complte indiffrence.

Ainsi donc, mon cousin, oubliez-moi pour qui vaut mille fois mieux que
moi. Revenez  Mathilde: c'est un coeur d'or, c'est une me qui n'est
ni de ce temps ni de ce monde.

Maintenant que, par une bizarre contradiction, elle m'intresse autant
par son malheur qu'elle me rvoltait par son bonheur, je puis le dire,
c'est une de ces natures tellement excellentes, tellement riches,
tellement portes  croire au bien et  nier le mal, parce qu'elles sont
ptries de noblesse et de gnrosit, qu'il suffit de quelques semblants
pour les rendre compltement heureuses.

Incapables de croire au mensonge, ces pauvres mes ont la confiance
ingnue des enfants. Il faut si peu, si peu, pour exciter leur joie
nave et candide, qu'on serait un monstre de les affliger.

Vous l'avez vu... depuis huit jours, par prudence, vous avez feint un
retour  elle; comme sa charmante figure rayonnait de bonheur!... et
puis elle est mre!... elle est mre!... monsieur... et vous avez eu le
honteux courage de m'crire: _L'tat dans lequel se trouve ma femme
l'empchera de venir  Paris..._

Tenez, monsieur de Lancry, je suis capable et coupable de bien des
mauvaises actions, je ne sais pas ce que l'avenir me rserve de
commettre encore; mais jamais, je le jure, je n'aurai  me reprocher
l'quivalent de ces odieuses paroles.

Dcidment, vous tes le plus ingrat, le plus goste, le plus
insensible des hommes, car la passion vous dprave... au lieu de vous
ennoblir! C'est d'ailleurs naturel, une passion dprave ne peut lever
le coeur...

Gardez-vous encore de votre vanit, qui vous dira peut-tre que
Lovelace et don Juan ne valaient pas mieux que vous, et que mon reproche
signifie _adorable sclrat_...

Vous vous tromperiez singulirement: moi qui suis un don Juan femelle,
je sais ce que vaut le don-juanisme; j'ai mme honte de voir les
passions que j'inspire se traduire par de si mauvais instincts: comme le
sorcier du conte allemand, je recule pouvante du monstre que j'ai
produit, et qui vient  grands cris me demander d'tre sa compagne.

Oubliez-moi donc, mon cousin; encore une fois, si vous vous opinitrez
dans votre fol amour, je vous prdis la plus malheureuse fin du monde,
et vous me ferez croire  ces rmunrations et  ces punitions divines
dont parlait toujours mon insupportable belle-mre.

A un coupable tel que vous il fallait une _punition_ telle que moi:
seulement, comme ce rle de vengeance divine est un peu srieux pour mon
ge, je vous saurais un gr infini de me l'viter en vous amendant et en
devenant le plus honnte et le plus fidle des maris, ce qui veut dire
le plus heureux et le plus ador des hommes, puisque Mathilde est votre
femme.

Adieu, adieu, et pour toujours adieu... Souvenez-vous surtout qu'il ne
s'est jamais agi d'amour entre nous, mais d'une infme trahison envers
la plus noble des femmes. _Vous avez t mon_ COMPLICE, jamais mon
AMANT.




CHAPITRE XIV.

MONSIEUR SCHERIN A URSULE.


Lorsque madame Scherin vit  notre abattement que moi et Gontran nous
avions lu les deux lettres qu'elle nous avait remises, elle lut cette
lettre de son fils  Ursule d'une voix lente, et comme pour faire durer
le supplice de ma cousine plus longtemps.

Je ne vous reverrai de ma vie, Ursule... Je vous mprise encore plus
que je ne vous hais. Dieu m'a puni de n'avoir pas cout les conseils de
ma pauvre mre; elle me reste, elle, elle me reste, et avec elle je ne
regrette rien; je remercie au contraire le ciel de m'avoir dlivr d'un
monstre de perfidie et de corruption tel que vous; je me maudis quand je
pense que, pour vous, _pour vous_, mon Dieu! j'ai pu affliger, presque
abandonner la meilleure des mres... Allez... ma tendresse la
ddommagera des chagrins que je lui ai causs; elle me pardonnera, elle
m'a pardonn: lorsqu'une femme aussi dangereuse et aussi abominable que
vous entre dans une famille, il faut bien s'attendre  tout... Je vais
vous apprendre une chose qui vous fera de la peine, j'en suis sr,
celle-l: le jour mme o, par la volont divine, le ciel a voulu que je
reusse cette lettre qui montre la noirceur de votre me... je venais de
faire rdiger l'acte qui vous assurait toute ma fortune aprs moi...
Vous qui aimez tant le luxe, vous allez tre pauvre... tant mieux, tant
mieux, c'est le seul chagrin qui puisse vous atteindre... Les soixante
mille francs de votre dot sont ds aujourd'hui dposs  Paris chez un
notaire. Votre pre vous chassera aussi de sa prsence, lui; car je lui
ai envoy une copie de votre abominable lettre. Enfin, pour vous porter
un dernier coup qui vous sera plus sensible encore que les autres, je
vous prviens que je ne souffre aucunement de vos infamies;
entendez-vous, je n'en souffre pas... Non, non, cela est si odieux que
je ne ressens que de l'horreur pour vous, et je me trouve heureux... oh!
bien heureux d'tre  jamais spar de vous; ma bonne et excellente mre
vous le dira... ce sera votre dernier chtiment.

SCHERIN.

Aprs avoir lu cette lettre, madame Scherin attacha sur Ursule un
regard implacable.

Celle-ci sortit enfin de l'tat de stupeur dans lequel elle tait
plonge depuis le commencement de cette scne.

Elle se leva imprieuse, altire, le regard assur, le sourire amer et
ddaigneux; elle dit  madame Scherin:

--Vous triomphez, n'est-ce pas? femme aveugle et insense! vous vous
rjouissez, tandis que le coeur de votre fils est mortellement bless!

--A cette heure il ne pense mme plus  vous,--dit madame Scherin;--il
vous l'crit, et cela est vrai, Dieu merci!

--Mais moi je ne crois pas aux termes de cette lettre,--reprit
Ursule;--un homme comme lui ne peut pas oublier une femme comme moi.
Sachez que si je le voulais, entendez-vous  votre tour, que si je le
voulais, demain il serait encore  mes pieds, me demandant  mains
jointes de revenir  lui... mais je ne le veux pas. La destine
m'accable au moment mme o je cdais  un sentiment si gnreux qu'il
en tait fou, au moment o j'avais piti de la femme que j'avais hae,
outrage, au moment o je tchais de rparer le mal que j'avais fait...
Eh bien! seule je lutterai contre la destine; un jour viendra, et il
n'est pas loin, o, dans son dsespoir de m'avoir perdue, votre fils
vous maudira de ne l'avoir pas engag  me pardonner.

--L'entendez-vous, la malheureuse?--s'cria madame Scherin en joignant
les mains avec horreur.--Vous regretter, vous! Voyez... voyez...
l'infernal orgueil!

Ursule haussa les paules avec une expression de piti.

--Vous ne savez donc pas ce que j'tais, ce que j'aurais t pour lui,
car il tait simple, bon, dvou, et je m'amusais  le rendre heureux
comme on s'amuse de la joie d'un enfant... Vous l'avez entendu vous-mme
vous dire si son bonheur tait grand, si je n'tais pas tout pour lui!
Vous vous rjouissez sans songer qu'il pleurera... qu'il pleure
peut-tre avec des larmes de sang un pass qui sera toujours pour lui un
rve, l'idal de la flicit humaine... Aveugl sur mes dfauts par son
amour, sur ma conduite par sa confiance, sa vie se ft coule paisible
et heureuse... elle se passera dans la dsolation!... Allons, vous devez
tre satisfaite: me voici pauvre, abandonne de tous, mme de mon pre;
vous voici venge, Mathilde, et vous aussi, monsieur,--dit Ursule en
s'adressant  Gontran.--Vous, Mathilde, dont j'ai trahi l'amiti; Vous,
monsieur, dont j'ai raill l'amour... A votre triomphe il manque
pourtant une chose... c'est de me voir anantie, crase, sous les coups
d'une fatalit inoue; mais je ne vous donnerai pas cette joie. J'ai de
la volont, j'ai de l'nergie: je me trouvais dans un de ces moments qui
peuvent dcider de l'avenir de toute la vie... un premier bon sentiment
en et peut-tre amen un second... Le sort ne l'a pas voulu... Eh bien!
j'ai dix-huit ans, j'ai un caractre de fer, un esprit souple, je suis
belle et hardie, que Dieu ait piti de moi!--dit Ursule en terminant
par ce sarcasme impie.

Madame Scherin restait muette, effraye, devant cette femme audacieuse.

Gontran la regardait avec une angoisse mle d'admiration...

Tout  coup mademoiselle de Maran se leva, feignit de s'essuyer les yeux
et s'cria:

--Eh bien! non, non, il ne sera pas dit que je resterai insensible, moi,
aux tourments de cette pauvre chre enfant; je suis tout mue de son
anglique rsignation: il est impossible d'avouer ses torts avec plus de
candeur et d'tre mieux dispose  la contrition et au repentir...
Tenez... votre duret  tous me rvolte... Je l'emmnerai  Paris avec
moi, et chez moi, cette chre petite, et cela aujourd'hui mme, car elle
ne peut pas rester ici un jour de plus... Elle vous gterait, honntes
gens que voue tes!

--Vous osez la soutenir...--s'cria madame Scherin avec
indignation;--vous osez lui offrir un asile...

--Et pourquoi non, s'il vous plat? Est-ce que je donne, moi, dans vos
lamentations de Jrmie sur la dsolation de l'abomination! Dirait-on
pas qu'il s'agit du sort de la chrtient ou que le monde est menac
d'une fin prochaine, parce que monsieur votre fils a eu un inconvnient
dans son mnage! Est-ce que c'est une raison pour venir crier comme une
orfraie aprs cette pauvre Ursule, et l'accabler sans piti?... Pour
vous qui vous piquez de religion... a n'est gure charitable, ma bonne
dame...

Madame Scherin leva les yeux au ciel, et dit d'une voix grave et
solennelle:

--Seigneur mon Dieu! ayez piti de cette femme; sa tombe est ouverte, sa
fin est proche, et elle blasphme.--Puis elle ajouta d'une voix
imposante et avec tant d'autorit que mademoiselle de Maran resta un
moment atterre:--Vous soutenez le vice, vous insultez aux larmes des
honntes gens, vous reniez Dieu. Mais patience, au lit de mort vous
aurez une affreuse agonie en pensant au mal que vous avez fait et aux
peines qui vous attendent... Vous tes si mchante et si impie, que vous
ne trouverez pas un prtre qui veuille prier pour votre me...

Aprs un moment de silence, mademoiselle de Maran s'cria en riant de
son rire aigu:

--Ah! ah! ah!... est-elle donc drle avec ses excommunications? Ah !
apparemment que vous tes aussi du dernier mieux avec les foudres du
Vatican, ma chre dame? Tout  l'heure c'tait avec le ciel et la
Providence que vous maniganciez... Dites donc: sans reproche, vous me
paraissez joliment banale, pour ne pas dire un peu coureuse,  l'endroit
des choses de l-haut... Mais rassurez-vous, j'aurai toujours un bon
petit quart d'heure pour me repentir et un petit cu pour me faire dire
une messe quand viendra le moment de songer  mon salut.

       *       *       *       *       *

Le soir mme, mademoiselle de Maran partit pour Paris avec Ursule.

Madame Scherin alla rejoindre son fils.

Gontran et moi, nous restmes seuls  Maran.




CHAPITRE XV.

LES DEUX POUX.


Je restai deux jours sans revoir M. de Lancry.

L'arrive et le dpart de madame Scherin ayant fait supposer  nos gens
que quelque grave discussion intrieure avait eu lieu entre moi et mon
mari, ils avaient cru de leur devoir d'augmenter encore de silence et de
rserve dans leur service; ils ne parlaient entre eux qu' voix basse...
On et dit que quelqu'un se mourait dans la maison... Il est impossible
de peindre l'aspect sinistre de ce grand chteau muet, sombre et dsert,
dont j'habitais une aile et Gontran une autre.

J'avais voulu tre seule pour me prparer  l'entretien que je devais
avoir avec mon mari.

Pendant ces deux jours, par un phnomne moral que je suis encore 
m'expliquer, une rvolution profonde, complte, se fit subitement en
moi.

Il tait de mon devoir de parler  mon mari avec la plus entire
franchise.

Cet vnement fut le plus important de ma vie; son retentissement durera
jusqu' mon dernier jour.

Les moindres dtails de cette entrevue sont encore gravs dans ma
mmoire.

C'tait un dimanche. Aprs avoir entendu une messe basse  l'glise du
village et tre reste longtemps  prier, je revins chez moi.

Le temps tait gris et lugubre; au moment o je rentrais au chteau, la
neige commenait  tomber.

Dix heures sonnrent  la pendule de mon parloir.

C'tait un petit salon trs-simple, o je me tenais d'habitude; ses deux
croises s'ouvraient sur le parc. A droite et  gauche du la chemine
taient les portraits de mon pre et de ma mre; sur ma table  crire,
un mdaillon de Gontran peint en miniature.

A propos de cette miniature, je dois dire ici ce que je sus plus tard:
c'est qu'elle avait t rendue  mon mari par madame de Richeville.

Donner  sa femme un portrait fait autrefois pour une matresse, c'est
une de ces indignits naves qu'un homme se permet, sans mme se douter
de ce qu'il y a d'odieux et d'insultant dans un pareil procd.

A cot de ma table de travail, une petite bibliothque de bois de rose
renfermait mes livres de prdilection; enfin entre les deux fentres
tait mon piano.

En passant devant une glace, je me regardai: j'tais horriblement ple
et maigre; mes pommettes, dj un peu saillantes et lgrement
pourpres, tmoignaient de la fivre dont j'tais brle depuis deux
jours; mon regard tait trs-brillant, trs-anim; mais j'avais les
lvres violettes et les mains glaces.

J'tais habille de noir, mes cheveux lisss en bandeaux, car je n'avais
pas song  les faire boucler.

Je contemplais avec une sorte de joie sombre le ravage que les chagrins
avaient imprim  mes traits, et je me comparais  Ursule, toujours si
frache et si rose.

Dix heures et demie sonnrent  l'antique horloge du chteau; mon mari
entra chez moi.

Lui aussi, depuis deux jours, avait cruellement chang; il tait d'une
pleur extrme. Les veilles, les pleurs... peut-tre, avaient rougi ses
yeux; il semblait accabl; sa physionomie tait presque farouche.

--Je ne chercherai pas  le nier,--me dit-il brusquement,--les torts que
j'ai envers vous sont trs-grands; vous devez me dtester...; soit,
dtestez-moi.

--Je vous prie de m'entendre, Gontran. Notre position fera fixe
aujourd'hui. Je dois vous dire avec la plus entire franchise le
rsultat de mes rflexions et ma rsolution inbranlable...

--Je vous coute...

--Pendant ces deux jours que je viens de passer seule, je ne sais par
quel trange mirage de ma pense, tous les vnements qui ont eu lieu
depuis que je vous connais me sont apparus pour ainsi dire en un seul
moment; j'ai pu en saisir  la fois et l'ensemble et les dtails: je les
ai jugs avec une sret, avec une hauteur de vue dont j'ai t moi-mme
tonne. En contemplant ainsi les jours d'autrefois, j'ai reconnu, sans
fol orgueil, que mon dvouement envers vous n'avait jamais failli, que
j'avais fait des prodiges de tendresse pour conserver mon amour intact
et pur malgr vos ddains. Except quelques plaintes rares que
m'arrachait une douleur intolrable, j'ai toujours souffert avec
rsignation:  votre moindre vellit de tendresse, vite j'essuyais mes
larmes, je venais  vous le sourire aux lvres, et je renaissais encore
 des esprances de bonheur tant de fois trompes.

--Cela est vrai... mais il n'est pas gnreux  vous de mettre  cette
heure en prsence et mes torts et vos vertus,--dit Gontran avec
amertume.

--Si je vous parle ainsi, Gontran, ce n'est pas pour me louer d'avoir
toujours agi de la sorte, mais pour m'en blmer.

--Comment, vous regrettez?...

--Je regrette d'avoir fait justement ce qu'il fallait pour tre
malheureuse sans vous rendre heureux. Peut-tre mme eussiez-vous t
moins cruel pour moi... si je m'tais conduite autrement.

--Que voulez-vous dire?

--Cela vous semble trange... mais le rsultat de mes rflexions a t
presque de m'accuser et de vous absoudre.

--M'absoudre... moi!

--Vous absoudre, vous... Je ne m'abuse plus, Gontran: je n'ai jamais t
pour vous une noble compagne, ayant la conscience de sa dignit et un
caractre assez ferme pour se faire respecter; j'ai t votre lche
esclave, et je n'ai eu que les qualits ngatives de l'esclave, la
soumission aveugle, la rsignation stupide, la patience inerte. En me
voyant ainsi, vous avez d me traiter comme vous m'avez traite et
n'avoir pour moi ni merci ni piti.

--Je ne sais dans quel but vous voulez m'innocenter ainsi?--dit Gontran
en me regardant avec dfiance.

--Je pourrais vous dire que c'est pour vous rendre moins cruel l'aveu
qui me reste  vous faire; mais je mentirais. Si je ne dsire pas vous
blesser sans raison, je m'inquite assez peu maintenant que vous
souffriez ou non de ce que je dois vous dire.

Mon mari parut frapp de mon expression de froideur insouciante.

--Votre langage est nouveau pour moi, Mathilde.

--Il doit tre aussi nouveau que le sentiment qui le dicte... aussi
nouveau que l'aveu que je vais vous faire.

--Mais, de grce, expliquez-vous.

--Aprs ce long coup d'oeil jet sur le pass, j'ai fait encore une
dcouverte... une dcouverte affreuse, je vous le jure: c'est que mes
chagrins, pourtant si vrais, si douloureux, taient  peine dignes
d'intrt... c'est que mes lamentations continuelles taient plus
fastidieuses que touchantes; c'est que mes larmes ternelles avaient d
avec raison vous impatienter, vous exasprer, mais rarement vous
apitoyer.

--Raillez-vous, Mathilde? La raillerie serait cruelle.

Je pris mon mari par la main, je le menai devant la glace, et l, lui
montrant mon visage fltri, je lui dis:

--Pour que je sois ainsi change, il m'a fallu bien souffrir, n'est-ce
pas, Gontran? Eh bien! jugez donc ce que j'ai ressenti lorsque la raison
m'a force d'avouer que mes chagrins taient  peine dignes de piti,
lorsque je me suis dit... Demain je les raconterais  un juge
impartial, qu'il aurait le droit de me dire:--_C'est votre faute..._ H
bien! croyez-vous qu'en face d'une telle conviction, j'aie le courage de
railler, Gontran?...

--Vous avez cette conviction, Mathilde?

--Oui, je l'ai... Oui, demain le monde saurait une  une les tortures
que j'ai endures, qu'il dirait en haussant les paules avec mpris: La
stupide... l'ennuyeuse crature! avec ses plaintes et ses gmissements
continuels! Elle n'a que ce qu'elle mrite. On ne peut donc pas tre
honnte femme et malheureuse sans tre insupportable! Aprs tout, son
caractre  la fois si faible, si lamentable et si susceptible, ferait
presque excuser la duret de son mari. Certes, Ursule est bien perfide,
bien effronte, bien corrompue; eh bien! l'on comprend que M. de Lancry
la prfre mille fois  Mathilde: car, au moins, Ursule a du charme, du
piquant; on trouve en elle de ces alternatives de bien et de mal qui
tiennent, pour ainsi dire, toujours l'esprit et le coeur en veil.
Mathilde, au contraire, est une perptuelle rsignation larmoyante et
monotone. Elle a toutes les vertus, soit; personne ne songe  les lui
nier... mais elle ne sait gure rendre la vertu aimable. En un mot,
c'est une femme qui a le plus grand tort de tous: celui d'aimer et de ne
pas savoir se faire aimer. Voil ce que le monde dirait, Gontran...
voil ce qu'il aurait le droit de dire,  son point de vue,  lui...
Quelques mes compatissantes me plaindraient peut-tre, en songeant que
ma vie auprs de vous a pu se rsumer ainsi: Aimer noblement...
souffrir et se rsigner... Oui, ceux-l me plaindraient peut-tre; mais
ils ne feraient que me plaindre... et entre la piti et la sympathie il
y a un abme!

--Quel langage, Mathilde!...

--H bien, encore une fois, croyez-vous que je raille, Gontran, lorsque
je vous dis qu'aprs tant de larmes verses il ne me reste pas mme la
consolation de me croire digne d'intrt?

--Et qui a pu, mon Dieu! vous donner une si fatale conviction?--s'cria
Gontran.

--La raison... la froide et inflexible raison; mais il faut que le
coeur soit bien vide, bien dsert, pour que cette voix svre puisse y
retentir!...

--Que dites-vous?... votre coeur!...

--Mon coeur est vide et dsert depuis que je ne vous aime plus,
Gontran... et seulement depuis que je ne vous aime plus, j'ai pu juger
ma conduite et la vtre avec impartialit.

--Vous ne m'aimez plus!--s'cria-t-il.

--Non... c'est ce qui fait que je vois tout avec dsintressement; c'est
ce qui fait que je ne crains pas de vous affliger en vous parlant
ainsi... On m'et dit que l'amour immense que je ressentais pour vous...
que cet amour, qui avait rsist  de si rudes preuves, diminuerait un
jour, que j'aurais cri au blasphme!... et pourtant... il s'est teint.

--Mathilde... Mathilde!...

--Il s'est compltement teint pendant le peu d'instants que j'ai mis 
lire la lettre que vous criviez  Ursule... Je ne vous fais pas de
reproches, Gontran; je n'ai plus le droit de vous en faire... vous
perdez un coeur tel que le mien... je le dis sans vanit, vous tes
assez puni... je n'ai ni  esprer ni  craindre que maintenant mes
sentiments pour vous changent de nature. Je me connais assez pour voir
que, malheureusement, je ne dois rien prouver  demi: la sagesse eut
t peut-tre de vous aimer moins violemment et de ne pas vous dsaimer
si vite, je le sais; mais je suis ainsi. On ne peut rien contre la
dsaffection: je ne l'explique pas, je la ressens. Sans doute, mon amour
pour vous tait depuis longtemps et  mon insu _min_ par mes larmes, il
a suffi d'une violente secousse pour le draciner tout  fait: votre
lettre  Ursule m'a invinciblement prouv que tout espoir tait  jamais
perdu pour moi; mon amour a d se briser, se perdre contre une
impossibilit. Tout ce que je sais, c'est qu' mesure que je lisais
cette lettre, un refroidissement lent mais profond, mais presque
physique, paralysait mon coeur. Une comparaison vous rendra ce que
j'prouvais: ce n'tait pas une tourmente imptueuse qui confondait, qui
heurtait en moi les passions les plus contraires, comme l'orage courbe,
branle tout dans son tourbillon; non, non... au moins, l'orage pass,
si tout a cruellement souffert, tout n'est pas dtruit; ce que
j'prouvais, c'tait un envahissement sourd, croissant; peu  peu il
glaait et anantissait mon amour... comme ces muettes inondations qui
montent, montent, jusqu' ce qu'elles aient tout englouti sous leur
effrayant niveau et qu'elles n'offrent plus  l'oeil pouvant qu'une
immensit dserte, silencieuse, o rien... rien n'a surnag.

D'abord stupfait, mon mari me rpondit avec un dpit concentr:

--La soudainet mme de votre dsenchantement  mon gard vous prouve
qu'il n'est pas sincre; sans doute, j'ai des torts... j'ai de grands
torts envers vous, mais je ne mrite pas un traitement pareil.

--Il arrive ce qui devait arriver, Gontran; je m'y attendais, votre
amour-propre se rvolte  cette pense: que je ne puis plus vous
aimer... que je ne vous aime plus... Je conois mme que la soudainet
de mon dsenchantement, comme vous dites, puisse entretenir votre
illusion  cet gard... mais vous vous trompez, jamais je ne me suis
gare sur mes impressions.

Mon mari haussa les paules.

--Vous croyiez aussi toujours m'aimer, vous l'avez dit vous-mme, et
vous voyez bien qu'en ce moment vous croyez votre amour teint; il en
sera de mme de votre ressentiment, il aura son terme...--ajouta-t-il
avec une confiance imperturbable.

--Votre comparaison n'est pas juste, Gontran; je vous aurais toujours
aim, j'en suis sre, si vous n'aviez pas tout fait pour tuer cet amour.
Je vous dirai avec la mme franchise que maintenant vous feriez tout au
monde pour vaincre ma profonde indiffrence, que vous n'y russiriez
pas.

--Mais enfin ce ne sont que des tourderies, ce n'est qu'une infidlit,
et il n'y a pas une femme qui, aprs son premier mouvement de vanit
blesse, ne pardonne une telle faute.

--Je ne dis pas non, je ne prtends pas que toutes les femmes pensent ou
doivent penser comme moi... J'ai tort sans doute, c'est un malheur de ma
destine d'tre toujours accuse, ou c'est plutt un vice de mon
caractre d'tre toujours exagr.

--Mais, encore une fois, si c'est seulement la lettre que j'ai crite 
votre cousine qui cause votre loignement pour moi, il n'est pas fond.

--Je ne veux pas rcriminer sur le pass, Gontran; seulement, puisque
vous parlez de cette lettre, rappelez-vous-en les termes, et vous
reconnatrez qu'il n'y avait pas une de ses expressions qui ne dt
porter un coup mortel aux esprances les plus opinitres. Vous m'avez
incurablement blesse comme femme, comme pouse et comme mre. Ce n'est
pas tout: cette passion, au nom de laquelle vous m'avez sacrifie sans
hsitation, sans piti, a t, est et sera la seule vritable passion de
votre vie... Vous verrez que mes prvisions se raliseront. Je l'avoue
sans fausse humilit ou plutt avec orgueil, je n'ai rien de ce qu'il
faut pour lutter avec avantage contre Ursule, si, malgr ses promesses,
elle veut continuer de vous sduire; je n'ai non plus maintenant aucune
compensation de coeur  vous offrir, si elle continue  vous
ddaigner. Ce n'est pas tout encore, vous me pardonnerez ma franchise,
il m'en cote de vous parler ainsi: tant que je vous ai aim, je me suis
tellement aveugle sur certaines circonstances de votre vie, que, ne
pouvant les excuser, j'avais fini par me persuader que j'avais t aussi
coupable que vous; maintenant mes illusions sont dissipes, votre
conduite m'apparat dans son vritable jour, et, en admettant que
j'oublie jamais vos torts, vos infidlits, comme vous dites, il me
serait impossible d'aimer un homme... que je ne pourrais plus estimer.

--Mathilde! que signifie?...

--Avant mon mariage, avant que j'eusse subi la fascination de la passion
la plus folle, j'aurais su ce que j'ai su depuis... que je ne vous
aurais pas pous.

--Mais, encore une fois, madame, que savez-vous donc qui puisse vous
empcher de m'estimer? car je ne suppose pas qu'on soit un malhonnte
homme par cela mme qu'on prouve un amour insurmontable pour une femme
qui en est indigne... en admettant que ce que vous dites soit vrai.

Aprs une dernire hsitation, je racontai  Gontran toute la scne de
la maison isole de M. Lugarto, et de quelle manire M. de Mortagne et
M. de Rochegune avaient forc cet homme  restituer le faux que Gontran
avait commis.

Mon mari fut atterr.

Pendant ce court rcit, il ne me dit pas un mot.

Aux termes o j'en tais avec lui, je n'avais plus de scrupules 
conserver; il ne pouvait plus y avoir de tels secrets, de tels
mnagements entre nous, je tenais  tablir franchement ma position
envers mon mari.

Si je voulais tre gnreuse plus tard, je ne voulais pas tre dupe.

Aux sombres regards qu'il me jeta de temps  autre en marchant avec
agitation dans la chambre, je vis que, selon les prvisions de M. de
Mortagne, mon mari ne me pardonnerait jamais d'tre instruite de cette
fatale action.

Aprs avoir march quelques moments avec agitation, Gontran s'assit dans
un fauteuil et cacha sa tte dans ses mains.

Il me fit piti.

--Je ne vous aime plus d'amour,--lui dis-je;--vous avez commis une
action coupable, mais je n'en porte pas moins votre nom. Vous tes le
pre de mon enfant, c'est assez vous dire que si vous avez  jamais
perdu un coeur brlant du plus saint amour, il vous reste aux yeux du
monde une femme; et cette femme ne manquera jamais aux devoirs que sa
position lui impose envers vous. En apparence, rien ne sera donc chang
dans nos relations; sans les calomnies dont nous sommes victimes, je
vous aurais demand une sparation amiable; mais, quoi qu'en dise
mademoiselle de Maran, nous ne pourrions, je le crois, que perdre tous
deux  cet clat. Il sera donc convenable que nous vivions encore
quelque temps ainsi que nous vivons; plus tard, nous agirons selon les
circonstances.

--Soit,--dit brusquement Gontran.--Je ne chercherai pas  vous faire
revenir de vos prventions; dsormais nous vivrons spares, et je vous
dbarrasserai au plus lot de mon odieuse prsence... Vous n'oubliez pas
le mal que l'on vous fait... vous avez raison.

--Je vous assure que maintenant je l'ai compltement oubli; je pourrais
me venger que je ne me vengerais pas. L'effet subsiste, les causes me
sont maintenant indiffrentes.

Aprs un moment de silence, Gontran s'cria:

--Mais non, non, c'est impossible, tant de froideur ne peut avoir
succd  tant de dvouement, vous ne pouvez me traiter avec tant de
cruaut!... surtout dans un moment...

--O vous avez besoin de consolation, peut-tre?...--dis-je 
Gontran;--aussi je vous assure que ce n'est pas la jalousie qui
m'empcherait de vous plaindre, mais le respect humain; je vois trop que
l'amour que vous ressentez vous sera fatal pour ne pas en tre
pouvante: tout ce qui vous arrivera de malheureux ne me trouvera
jamais insensible...

--Aprs tout,--s'cria Gontran en se levant brusquement,--je suis bien
fou de m'affecter! Comme vous le dites, madame, notre position est
parfaitement tranche; vous ne m'aimez plus d'amour, soit: on vit
parfaitement bien en mnage sans amour. Ma prsence vous est importune,
je vous l'pargnerai: vous vivrez de votre ct, moi du mien; je ne
m'oppose pas le moins du monde  vos projets.

--Gontran, seulement il est un point trs-dlicat qui me reste 
aborder; je dsire que les deux tiers de ma fortune soient placs de
manire  ce que l'avenir de notre enfant soit assur.

--Ce soin me regarde, madame, j'y veillerai.

--Je crois devoir vous prvenir qu'ignorant compltement les affaires,
et dsirant que celle-l soit faite le plus rgulirement possible, je
prendrai les conseils de M. de Mortagne.

--Je n'aurai jamais aucune relation avec cet homme, madame.

--Je ne vous le demande pas non plus. Vous aurez la bont de me fournir
la preuve que mes intentions seront excutes. Si M. de Mortagne trouve
cette pice en rgle et suffisante, je ne vous demande rien de plus.

--Tout ceci, madame, ne peut se faire comme vous le dsirez. Le sort de
notre enfant m'intresse autant que vous: c'est  moi,  moi seul d'y
pourvoir; et je ferai pour cela ce qui sera ncessaire sans que vous
exerciez votre contrle sur des affaires qui me regardent exclusivement.

--Vous ne voulez pas me donner de garantie certaine pour ce que je vous
demande, Gontran?

--Non, madame.

--Je dois alors vous prvenir que j'emploierai tous les moyens possibles
pour y parvenir.

--Faites, madame, vous tes libre.

Telle fut l'issue de cet entretien avec mon mari.




CHAPITRE XVI.

DSESPOIR D'AMOUR.


Quelques jours aprs cet entretien, M. de Lancry envoya  Paris son
valet de chambre, en qui il avait toute confiance.

Depuis le dpart de cet homme, mon mari reut presque chaque jour une
lettre de lui.

J'attendais avec autant d'impatience que d'inquitude la rponse de M.
de Mortagne.

C'tait la seconde fois que je lui crivais. Je ne comprenais pas son
silence.

Ma vie continuait de se passer triste et morne. Quelquefois je
m'tonnais de ce que l'indiffrence avait si subitement remplac
l'amour; cela tait pourtant naturel.

Les sentiments violents et profonds ne peuvent passer par les ples
transitions d'un refroidissement successif.

Ils vivent toujours, ou ils s'teignent comme ils sont venus...
subitement, aprs avoir rsist longtemps, vaillamment, aux atteintes
les plus cruelles.

Oui, ces sentiments tombent et meurent tout  coup, comme le guerrier
qui s'aperoit seulement en expirant qu'il est cribl de blessures et
qu'il a perdu tout son sang dans le combat.

Une chose encore me surprenait et je ne savais si je devais en tre
fire ou honteuse... Cette dsaffection me glaait le coeur; mais bien
des circonstances de ma vie m'avaient t plus douloureuses.

tait-ce du courage? tait-ce de la rsignation? tait-ce de
l'indiffrence?

Je surpris bientt le secret de ma conduite.

Je me consolais de ne plus aimer M. de Lancry, en songeant que toutes
les puissances de mon me seraient dsormais concentres sur un seul
tre. Mon coeur me trompait-il encore? n'tait-ce pas continuer
d'aimer Gontran que d'idoltrer son enfant?

Je ne pouvais donc pas m'abuser: l'amour maternel remplissait mon
coeur tout entier, seul il causait ma fermet. Car lorsque, par
malheur, je songeais que la divine esprance dont le ciel m'avait doue
n'tait qu'_une esprance_, lorsque je me demandais quel serait le vide
de mon coeur si elle m'tait ravie... oh! alors j'tais saisie de
vertige et je dtournais ma vue de ce tnbreux abme pour la reporter
vers le radieux avenir qui seul m'attachait  la vie....

       *       *       *       *       *

L'hiver tait arriv avec ses sombres froids, ses tristes brouillards,
ses longues soires, que la douce intimit du foyer domestique
n'abrgeait pas.

A djeuner,  dner, j'changeais quelques rares paroles avec Gontran;
puis il rentrait chez lui, moi chez moi.

Ses habitudes taient compltement changes.

Il ne chassait plus; mais, malgr la rigueur de la saison, presque
chaque jour il sortait  pied dans la fort: il y passait de longues
heures, revenait avec une scrupuleuse exactitude pour l'heure de la
poste, puis il repartait et ne rentrait quelquefois qu' la nuit noire.

D'autres fois il restait deux ou trois jours renferm chez lui; il s'y
faisait servir et n'en sortait pas.

Ses traits commenaient  s'altrer d'une manire effrayante; ses joues
creuses, ses yeux caves, le sourire nerveux qui contractait ses lvres,
donnaient  sa physionomie une expression de douleur, de chagrin,
d'abattement, que je ne lui avais jamais vue.

A l'heure de la poste il ne pouvait vaincre son anxit; il allait
lui-mme au-devant du messager. Un jour, de l'une de mes fentres, je le
vis recevoir une lettre, la regarder quelque temps avec crainte, comme
s'il et redout de l'ouvrir, puis la lire avidement, et ensuite la
dchirer et la fouler aux pieds avec rage.

Par deux fois il fit faire tous les prparatifs de son dpart, et il le
suspendit.

Un soir j'tais dans mon parloir avec Blondeau  ouvrir une caisse de
robes d'enfant que j'avais fait venir d'Angleterre; tout  coup Gontran,
ple, dfait, presque gar, entra en s'criant avec un accent
dchirant:--Mathilde... je ne puis plus longtemps...--Mais, voyant
Blondeau, il s'interrompit et disparut.

Je le cherchai; il tait renferm chez lui; je restai longtemps  sa
porte sans qu'il voult m'ouvrir.

Un autre jour, il quitta les vtements ngligs qu'il portait,
s'habilla avec la plus grande lgance, entra chez moi, et me dit d'un
air gar:

--Franchement, comment me trouvez-vous? suis-je trs-chang? En un mot,
ne suis-je plus capable de plaire? ou suis-je encore _aussi bien_ que
j'tais autrefois?

Je le regardai avec surprise... Il s'cria violemment en frappant du
pied:--Je vous demande si je suis trs-chang; m'entendez-vous?

A mon tonnement avait succd la frayeur, tant cette question et l'air
dont il la faisait me semblaient insenss. Je ne savais que lui
rpondre. Il sortit en fureur, aprs avoir bris une coupe de porcelaine
de Chine qui se trouvait sur une table.

Enfin, l'avouerai-je! Blondeau sut par notre matre d'htel que M. de
Lancry s'enivrait quelquefois le soir avec des liqueurs fortes qu'il se
faisait porter chez lui.

Je ne pouvais plus en douter, ces excs, ces emportements, les
bizarreries de Gontran, me prouvaient qu'il ressentait les violentes
agitations d'une passion dsespre, et qu'il voulait quelquefois
chercher dans l'ivresse l'oubli de ses peines.

La piti qu'il m'inspira me fit croire que tout amour tait  jamais
teint dans mon coeur. J'tais navre de le voir si malheureux;
j'accusais amrement Ursule, mais je ne ressentais plus de jalousie
contre elle.

A mon grand regret, je sentais que je ne pouvais rien pour Gontran et
que mes consolations devaient tre striles. Je ne voulais ni n'osais
d'ailleurs aborder un pareil sujet avec lui, j'attendis donc une
occasion favorable.

Un jour, le courrier tant arriv un peu plus tt que de coutume, on
apporta les lettres de mon mari dans la bibliothque, o je le trouvai
en allant chercher un livre.

Il rompit le cachet avec motion, lut, plit, laissa tomber la lettre,
et se cacha le front dans ses deux mains.

Je m'approchai de lui tout mue.

--Gontran,--lui dis-je,--vous souffrez...

Il tressaillit, releva vivement sa tte...

Il pleurait!...

Sa figure fltrie exprimait un dsespoir profond.

--Eh bien! oui... je souffre,--me dit-il avec amertume;--que vous
importe?

--coutez-moi, mon ami,--lui dis-je en prenant sa main brlante et
amaigrie; il est des chagrins dont je puis maintenant vous plaindre...

--Vous? vous?

--Oui, par cela mme que je n'ai plus pour vous d'amour, je puis... je
dois vous apporter les consolations d'une amie... Vous souffrez... je
n'ai pas besoin de vous demander la cause du changement que j'ai
remarqu en vous depuis quelque temps.

--Eh bien! oui...--s'cria-t-il hors de lui;--pourquoi me
contraindrais-je avec vous maintenant? Oui, _je l'aime_ avec passion;
oui, je l'aime comme un enfant, comme un insens... oui, je l'aime comme
personne n'a jamais aim... et pourtant ses ddains sont impitoyables.
C'est  cause de moi qu'elle est perdue... et elle ne veut pas mme que
je me fasse un droit du malheur que je lui ai caus... Car, enfin, il
est maintenant de mon honneur de la protger... et... mais, tenez:
pardon... pardon... c'est  vous...  vous, mon Dieu... que je dis cela!

--Et vous pouvez me le dire, Gontran; vous ne m'apprenez rien l de
nouveau, je ne puis plus avoir de doute sur la passion qui vous
dsole... fatale... fatale passion qui m'a dj cot mon bonheur, et
qui ne vous cause que des chagrins!

--Oh! oui, fatale, bien fatale! Vous ne savez pas ce qu'elle m'a aussi
cot de larmes, de dsespoirs cachs, d'accs de rage impuissante, de
rsolutions folles ou criminelles!... Vous ne savez pas les ignobles
tourdissements que j'ai demands  l'ivresse... Oh! cette femme
infernale savait bien quel amour elle me jetait au coeur!... Infme et
horrible amour... auquel je vous ai dj sacrifie... vous!... Tenez, je
suis un misrable, ou plutt je suis un fou... et pourtant... malgr
moi, chaque jour cet amour augmente... deux fois j'ai t sur le point
d'aller la rejoindre... mais je n'ai pas os: avec un caractre aussi
intraitable que celui de cette femme, une fausse dmarche peut tout
perdre... et malgr moi encore, je conserve toujours une lueur
d'espoir... mais, tenez: encore pardon, mon Dieu... je vous irrite, je
vous blesse.

--Je puis maintenant tout entendre, je vous le jure, Gontran... pour
vous et pour moi, c'est une triste compensation  ce que nous avons
perdu tous deux.

--Oh! je le sais... je le sais!... Je ne puis plus compter sur votre
amour, il faut y renoncer; mais ne soyez pas impitoyable, laissez-moi
pancher mon coeur prs de vous... Maintenant que vous ne m'aimez
plus, cela ne peut pas vous froisser... Allez, Mathilde, je suis si
malheureux, que c'est presque vous venger de moi-mme que de vous avouer
ce que j'endure. Oh! si vous saviez ce que c'est que de souffrir d'une
douleur muette et concentre!...

--Je le sais, Gontran... je le sais...

--Vingt fois j'ai t sur le point de me jeter  vos genoux, de vous
tout avouer, de vous demander au moins votre piti. Mais tous mes torts
passs me revenaient  la pense, j'ai eu honte de moi-mme, je n'ai pas
os... En silence, j'ai dvor mes larmes... oui, car je pleure, vous le
voyez bien... je suis faible, je pleure comme un enfant.

Et il pleurait encore; puis, essuyant ses larmes, il s'cria:

--Mais elle est donc sans piti, cette femme... mais elle ne rflchit
donc pas que je vous ai sacrifie  elle... vous, noble... gnreuse
crature, aussi noble, aussi gnreuse qu'elle est, elle, perverse et
infme... Mais elle ne songe donc pas... que mon aveuglement peut avoir
un terme!... Quoi qu'elle en dise, son orgueil infernal est flatt de me
voir  ses pieds... Elle ne sait donc pas que mon illusion dissipe, il
ne me restera pour elle que mpris et que haine... Oh! sa vanit peut
encore recevoir un coup cruel en me voyant revenir  vous, qu'elle envie
toujours, quoi qu'elle dise.

--Tout retour vers le pass est impossible, Gontran; il faut renoncer 
tout jamais  porter  Ursule ce coup que vous croyez si rude  son
orgueil.

--Eh bien! tenez, mprisez-moi, Mathilde, mais je ne puis vous le taire;
c'est depuis que vous m'avez dit ces mots, si cruels dans votre bouche:
_Je ne vous aime plus_, que j'ai seulement senti tout ce que j'ai perdu
en vous perdant... Oui, ce qui rend mon chagrin plus affreux encore...
c'est de ne pouvoir plus me dire: J'ai toujours la, prs de moi, un
coeur noble, aimant, gnreux, qui oublie, qui pardonne, et auquel je
reviens toujours avec confiance, parce que sa bont est inpuisable...

--Oui... ce coeur tait ainsi...  vous, oh! bien  vous, Gontran.

--Mais ce coeur est encore  moi... Vous vous abusez, Mathilde... un
amour comme le ntre laisse dans le coeur des racines inaltrables; il
peut languir pendant quelque temps, mais il reparat bientt plus vivace
que jamais. Mathilde, ne me dsesprez pas, aidez-moi  vaincre cette
abominable passion: je vous le jure, je n'ai jamais mieux apprci tout
ce qu'il y a de grand, d'lev dans votre coeur... Oh! quelle serait
sa rage,  cette femme, si elle _nous croyait heureux_, unis, tendrement
occups l'un de l'autre!... Quel coup mortel recevrait son orgueil!
Tenez, Mathilde... soyons sans piti pour elle... venez, venez  Paris,
et _affectons_ de paratre devant elle plus passionns que jamais; elle
aussi, alors, connatra les angoisses qu'elle nous a fait souffrir...

Cette trange proposition me prouva l'exaltation de Gontran, et combien
la passion est toujours aveugle et personnelle.

Il ne pouvait pas avoir dans ce moment l'intention de me blesser, et il
me proposait de jouer un rle odieux pour exciter la jalousie d'Ursule!

--Autrefois,--dis-je  mon mari,--ces paroles m'auraient fait un mal
horrible, aujourd'hui elles me font tristement sourire... Hlas! l'amour
vous domine  ce point, que vous ne vous apercevez pas que cette
vellit d'un retour  moi est une nouvelle preuve de l'irrsistible
influence qu'Ursule exerce sur vous.

--Mais cela est affreux pourtant... Si cette femme ne doit jamais
m'aimer!--s'cria-t-il,--si elle se rit de mes souffrances, si ses
ddains ne sont pas un mange de coquetterie, pourquoi ne puis-je donc
renoncer  l'espoir de me faire aimer un jour? Pourquoi trouv-je une
amre volupt dans les chagrins qu'elle me cause? Pourquoi est-ce que je
l'adore enfin... quoique je la sache dissimule, perfide et indiffrente
 mon amour?

--Mon Dieu... mon Dieu!--m'criai-je en joignant les mains,--votre
volont est toute-puissante; pour punir Gontran, vous lui faites endurer
tout ce qu'il m'a fait souffrir.

--Que voulez-vous dire, Mathilde?

--Savez-vous, Gontran, qu'il y a quelque chose de providentiel dans ce
qui se passe ici?... Lorsque j'prouvais pour vous une passion aveugle,
opinitre, moi aussi je me disais: Si Gontran ne m'aime plus, pourquoi
ai-je en moi l'espoir enracin de m'en faire encore aimer? pourquoi son
indiffrence, ses durets ne me lassent-elles pas? Comme vous je me
demandais cela, Gontran; comme vous je trouvais une sorte d'amre
volupt dans ces chagrins; comme vous, chaque jour, j'affrontais vos
nouveaux mpris avec une confiance dsespre... comme vous, sans doute,
je passais de longues nuits  interroger ce douloureux mystre de l'me!

--Oh! n'est-ce pas qu'il n'y a rien de plus affreux que de se sentir
entran par un sentiment irrsistible?--s'cria Gontran, tellement
absorb par sa personnalit, qu'il oubliait que c'tait  moi qu'il
parlait.--Oh! n'est-ce pas,--reprit-il,--n'est-ce pas qu'il est affreux
de voir, de reconnatre que la raison, que la volont, que le devoir,
que l'honneur, sont impuissants pour conjurer ce fatal enivrement?

--Vous peignez avec de terribles couleurs les maux que vous m'avez
causs, Gontran... Mais moi, en vous aimant malgr vos ddains, je
cdais  la voix du devoir, c'tait l'exagration d'un noble amour... En
aimant cette femme malgr ses mpris, vous cdez  un penchant
coupable... c'est l'exagration d'un criminel amour.

Un moment abattu, l'gosme indomptable de M. de Lancry se manifesta de
nouveau. Il s'cria:

--Par le ciel! il y a un abme entre votre caractre et le mien... Vous
tes une pauvre jeune femme, faible et sans nergie; vous ne saviez rien
de la vie et des passions; mais je n'en suis pas l... Aprs tout, il ne
sera pas dit qu'une provinciale de dix-huit ans, inconnue, sans
consistance et maintenant perdue, abandonne de tous, me jouera de la
sorte... Elle me fuit... elle ne veut pas consentir  me recevoir, donc
elle me craint... Oh! je le comprends; ce caractre insolent et hautain
redoute de rencontrer un matre... La vanit ne m'aveugle pas, elle
cherche  se tromper elle-mme; elle est si ruse, elle me craint
tellement, que dans sa lettre, pour m'ter tout soupon de l'influence
que j'exerce sur elle, elle attribue d'avance  mon amour-propre la
juste confiance que doit me donner toute sa conduite; car elle m'a dit
ces mots: _Que votre orgueil n'aille pas s'imaginer que je vous fuis
parce que je vous crains_... C'est cela... c'est cela... Plus de doute,
je m'tais dsespr trop tt... elle me craint... donc elle m'aime...
L'amour me rendait aussi aveugle qu'un colier... Oh! Mathilde, vous
serez venge.

J'interrompis mon mari.

--coutez-moi, Gontran... Tout  l'heure je vous ai vu malheureux;
quoique la cause de ce malheur ft pour moi un outrage, j'ai pu un
moment compatir  des peines que j'avais prouves, et oublier que
c'tait vous qui les aviez causes. Maintenant l'espoir renat dans
votre coeur; vous me l'exprimez si durement, qu'il serait indigne de
moi de vous dire un mot de plus.

--Mathilde... pardon... Mon Dieu... je suis insens.

--Moi qui ai ma raison... je vous donnerai un dernier avis. Ursule est
plus habile que vous; vous tombez dans le pige le plus grossier qu'elle
vous a tendu.

--Un pige? Quel pige?

--Si elle ne vous et laiss aucun espoir, vous l'eussiez oublie
peut-tre; mais, en vous faisant souponner qu'elle vous fuyait par
crainte de vous aimer trop, elle gardait une sorte d'influence sur vous
et me portait ainsi un dernier coup sans que je pusse me plaindre,
puisqu'elle cessait de vous voir, selon sa promesse.

--C'est attribuer une odieuse arrire-pense  une conduite remplie de
gnrosit,--s'cria M. de Lancry.

Ce reproche me rvolta.

--Eh! quelle a donc t sa gnrosit,  cette femme? Comment, aprs
m'avoir frappe dans ce que j'avais de plus cher, elle m'a dit: Je n'ai
jamais aim votre mari, mais je l'ai rendu complice d'une infme
trahison; maintenant je me repens et je vous jure de ne plus le voir!
Quel sacrifice! aprs m'avoir fait tout le mal possible, elle renonce 
un homme qu'elle n'aimait pas.

--Mais, par l'aveu de sa faute, elle mettait son avenir entre vos mains,
madame! et vous avez vu qu'elle ne s'exagrait pas l'inflexible svrit
de son mari!

--Eh! ne savait-elle pas, monsieur, que j'tais incapable de la perdre?
Ne lui avais-je pas dj donn mille preuves de ma bont, de ma
faiblesse? Cessez donc d'exalter si haut ce que vous appelez la
gnrosit de cette femme... Elle me frappait dans le prsent, et elle
ne pouvait rien pour les maux passs.

Indigne de l'gosme de M. de Lancry, je me levai pour sortir... mais
il s'approcha de moi avec confusion et me prit la main.

--Pardon,--me dit-il tristement,--pardon; j'ai honte maintenant de mes
paroles; je sens, hlas! ce qu'elles ont de blessant. C'tait dj si
bon  vous que de m'couter... Pardon encore... mais je suis si
malheureux, que je me trouve sans force dans cette lutte; mon nergie a
pli, je n'ai plus mme la puissance de vouloir: chaque jour je renonce
 mes rsolutions de la veille... Cette malheureuse pense est l,
toujours l, prsente et inflexible; je ne puis lui chapper. Oh! tenez,
cette position est horrible!... Que faire, mon Dieu, que faire?

Et cet homme d'un caractre si dur et si entier versa de nouveau des
larmes.

Cette honteuse faiblesse m'indigna plus qu'elle ne me toucha.

--Que faire!--lui dis-je,--que faire! vous me le demandez? A voir votre
accablement, vos impuissants regrets, votre facile rsignation  un
penchant criminel, ne dirait-on pas que vous tes invinciblement forc 
agir comme vous agissez!

--Je vous dis que cette influence est irrsistible, Mathilde...

--Je vous dis, moi, que ce sont de lches excuses! Que faire,
dites-vous? Il faut vous conduire enfin en honnte homme, en homme de
coeur! coutez-moi, Gontran: je ne suis plus aveugle sur vous; le
moment est venu de vous parler avec une rude franchise: mon avenir et le
vtre, celui de notre enfant, dpendent de la rsolution que vous allez
prendre aujourd'hui! Vous m'avez pouse sans amour, vous avez commis
une action qui touche au dshonneur, vous m'avez jusqu'ici rendue la
plus malheureuse des femmes, vous nourrissez une passion misrable...

--Encore des reproches... ayez donc piti de moi  votre tour, Mathilde!

--Si je vous rappelle ce triste pass, c'est pour bien tablir votre
position et la mienne, et rpondre  votre question... _Que faire?_ je
vais vous le dire... moi... Aujourd'hui, au moment o nous parlons, il
dpend encore de vous d'avoir une vie heureuse et honore, demain
peut-tre il serait trop tard.

--Eh bien, oui! clairez-moi, consolez-moi... venez  mon aide...
Mathilde, vous ne pouvez avoir que de nobles inspirations, je les
suivrai.

--Vous tes jeune, courageux, vous avez de l'esprit, vous tes riche;
vous tes assez heureux pour que la preuve d'une fatale action, qui
pouvait vous dshonorer, soit anantie; vous tes assez heureux pour que
le vrai et le faux soient tellement confondus dans les calomnies du
monde, que les honntes gens hsiteront  se prononcer contre vous:
changez de vie, devenez utile, faites compter avec vous, et l'opinion du
monde vous reviendra.

--Mais, encore... comment... par quels moyens?

--Jusqu'ici,  part vos services militaires, votre vie a t oisive,
dissipe, donnez-lui un but srieux, servez votre pays, occupez-vous...
N'est-il pas des carrires honorables que vous pouvez encore embrasser?
n'avez-vous pas t militaire, diplomate?...

--Je n'accepterai ni ne demanderai jamais aucun emploi  ce
gouvernement.

--Soit, vous avez raison... cette susceptibilit se comprend. Par votre
position... par votre reconnaissance pour une famille qui a combl vous
et les vtres, et  laquelle mes parents aussi ont toujours t dvous,
vous appartenez au parti qui reprsente les droits et les esprances de
cette royale famille: eh bien! joignez-vous  ses courageux dfenseurs.

--Me conseillez-vous donc d'aller en Vende?

--Je ne vous conseille pas de prendre part  la guerre civile. Il est
des entranements que je comprends, que j'excuse, que j'admire
peut-tre, mais que je ne voudrais pas vous voir partager: n'est-il pas
d'autre moyen de servir cette opinion?

--Mais, comment?

--Eh! que sais-je... A la Chambre, par exemple; n'y a-t-il pas une belle
place  prendre parmi les royalistes?

--A la Chambre, vous n'y songez pas... quelles chances d'ailleurs?

--Si vous le vouliez, vous pourriez en avoir de grandes... Les
proprits que nous possdons ici, les souvenirs que ma famille y a
laisss, favoriseraient, j'en suis sre, votre lection; acceptez cette
esprance; que dsormais vos penses tendent  ce but. Votre esprit est
facile et brillant, donnez-lui la solidit, la profondeur qui lui
manquent. Vous voulez reprsenter votre pays, tudiez ses lois, son
gouvernement... Compltez, par une instruction srieuse, les avantages
que nous donnent la pratique et la connaissance du monde... Vous avez
autour de nous nos fermiers, nos tenanciers, toutes personnes dont peut
dpendre une lection. Exercez sur eux le charme que vous possdez quand
vous le voulez, informez-vous de leurs intrts, de leurs besoins,
faites-vous aimer: jusqu'ici ils n'ont vu en vous que le gentilhomme
oisif et indiffrent aux grandes questions qui agitent le pays;
montrez-leur que vous tes capable d'autre chose que de conduire votre
meute; prouvez-leur qu'on peut tre d'ancienne race, qu'on peut dfendre
des principes que l'on croit salutaires, des droits que l'on croit
divins, et qu'on peut aussi prendre en main la pieuse et noble cause des
gens qui travaillent, qui souffrent, et les dfendre  la face du
pays... Employez  d'utiles tudes les longues soires d'hiver, chaque
jour parcourez nos campagnes; soyez bon, juste, affable, vous vous ferez
des cratures; laissez-moi raliser ce projet que vous avez si
impitoyablement rejet:  force de bienfaits,  force de services, vous
vous rendrez ncessaire, et un jour sans doute vous serez rcompens de
vos soins, de vos travaux, par le suffrage de ce pays... Donnez ce but 
votre vie, Gontran... alors vous combattrez avec succs, alors vous
surmonterez la honteuse passion qui vous abat et qui vous nerve... Pour
vous encourager dans cette voie belle et glorieuse, vous n'aurez plus
sans doute, auprs de vous, un coeur brlant de l'amour le plus
passionn... mais vous aurez du moins une amie sincre qui vous tiendra
compte de chaque effort, de chaque louable rsolution, qui vous bnira
d'tre courageux et bon; et puis vous vous direz que cette tche que
vous vous imposez, non-seulement peut vous dlivrer d'une misrable
faiblesse, mais qu'elle peut aussi relever et ennoblir le nom que
portera votre enfant... Alors Gontran... peut-tre en vous voyant si
chang, en vous voyant si bon, parce que vous serez heureux et satisfait
de vous... peut-tre ce triste coeur, que je sens maintenant froid et
mort pour vous, se ravivera-t-il par un de ces miracles dont le ciel
rcompense quelquefois les vaillantes rsolutions... Si, au contraire,
le coup qui l'a frapp a t mortel... eh bien! ma srieuse amiti,
l'ducation de notre enfant, la considration du monde, votre renomme,
une louable ambition, peut-tre, occuperont assez votre vie pour vous
rendre moins regrettable _cet amour dans le mariage_ dont vous parliez
autrefois.

--Ce n'est pas moi... ce sont les circonstances qui ont renvers cet
espoir! Nous avons aussi eu de beaux jours!

--De trop beaux jours, Gontran!... Un de vos torts a t de me rendre
d'abord trop heureuse, sachant qu'une telle flicit ne pouvait pas
durer... mon tort  moi a t de croire  la continuation d'un pareil
bonheur!... Quand les mcomptes sont venus, je n'ai pas eu le courage de
prendre rsolument un parti; ma dlicatesse est devenue une
susceptibilit outre, je n'ai su que souffrir. Il a fallu ce
dsillusionnement complet pour me rendre  moi-mme,  la raison...
Peut-tre le langage ferme et sens que je vous tiens aujourd'hui et
fait germer en vous de nobles dsirs, et touff de honteux projets: je
vous aurais  la fois rehauss  vos propres yeux et aux miens... mais,
encore une fois, moi j'avais cru  vos paroles... la dception a t
terrible! Pendant ce temps de lutte entre mon amour et vos ddains, ma
raison s'tait obscurcie, affaiblie; mais, je le sens, elle s'est
affermie, agrandie, leve, par la conscience des nouveaux devoirs que
la nature m'impose... maintenant je vois, je juge et je parle autrement.

--Autrement... oui, autrement en effet,--me dit Gontran, qui m'avait
coute avec une surprise croissante qui lui tait la facult de
m'interrompre.--Comment, Mathilde? comment! c'est vous... vous que
j'entends? vous toujours si faible... si rsigne!...

--Eh bien, rpondez Gontran... Me direz-vous encore en pleurant ces mots
indignes de vous... _Que faire?_... contre la passion insense qui
m'obsde...

--Non, non!--s'cria M. de Lancry,--non! vous serez comme toujours, mon
bon ange! vos nobles et svres paroles m'ont ouvert un horizon tout
nouveau... Oui, oui, je lutterai, je vaincrai cette passion... J'aurai
un double but  atteindre, une double rcompense  esprer: me
rhabiliter  vos yeux et  ceux du monde, et reconqurir ce noble
coeur que j'ai perdu... Oh! noble femme parmi les plus nobles femmes,
quand je compare ce langage digne, lev,  toutes les cyniques
forfanteries d'Ursule; quand je compare l'motion pure, salutaire, qu'il
me cause, les ides gnreuses qu'il veille en moi, aux ressentiments
amers que me laissait toujours son esprit ironique et hautain, je ne
puis comprendre combien j'ai pu  ce point vous mconnatre, vous
sacrifier... Oh! Mathilde, pour me donner du courage, pour m'affermir
dans ma rsolution, laissez-moi croire que cet engourdissement passager
de votre coeur cessera bientt! Cette vie nouvelle me serait si douce,
partage avec vous, tendre et aimante comme autrefois...

--Cela est impossible, Gontran: je vous le rpte, vous trouverez en moi
tout l'appui, toute l'affection que le devoir m'impose; je ne puis vous
promettre rien de plus. Notre mariage d'amour a pass, un mariage de
convenance lui succde: ce seront des relations calmes et tristes, mais
remplies de sollicitude et de sincrit... Je ne veux pas me faire
valoir, Gontran; mais, enfin, rflchissez  tout ce qui s'est pass
entre nous, et voyez si je ne me conduis pas...

--Comme la plus gnreuse des femmes, c'est vrai, mille fois vrai!
L'habitude du bonheur rend si exigeant... que je ne puis me contenter de
ce que je ne mrite mme pas.

--Allons, courage, courage, Gontran; la vie peut tre belle encore pour
vous; de nobles ambitions, des occupations attachantes, de glorieux
triomphes vous consoleront... Peut-tre mme un jour ne regretterez-vous
rien... peut-tre serai-je la seule  m'apercevoir de la diffrence qui
rgnera entre le prsent et le pass, diffrence qui vous afflige
aujourd'hui... Une existence nouvelle peut commencer pour vous...
courage, courage... Si vous vous trouvez malheureux, songez  ceux qui
sont plus malheureux que vous.

--Oui, oui, courage, Mathilde... vous le verrez, je serai digne de
vous... De ce jour, comme vous le dites, une vie nouvelle va commencer
pour moi... Vous avez veill dans mon coeur une louable ambition; je
vais suivre vos conseils, en un mot... Malgr moi, d'ailleurs, je
regrettais, je me reprochais de rester spectateur indiffrent de cette
rvolution, et de ne pas au moins protester en faveur d'une famille 
qui je dois tout... C'tait presque une lchet. Oh! merci  vous de
m'en avoir fait honte....

Je l'avoue, cet entretien me donna quelque espoir; je remerciai Dieu de
m'avoir si bien inspire.

Plus je rflchissais aux conseils et aux esprances que j'avais donns
 Gontran, plus je m'en applaudissais.

Si l'ambition pouvait germer dans son me, elle grandirait bien vite
assez pour touffer la passion qu'il ressentait pour Ursule.

Gontran, avec son esprit et sa connaissance des hommes, une fois ml
aux affaires politiques, pouvait certainement bientt arriver  une
position considrable.




CHAPITRE XVII.

LE DPART.


Le lendemain de cette conversation qui m'avait donn tant d'espoir, et
dans laquelle Gontran m'avait manifest une si gnreuse rsolution, je
ne vis pas mon mari.

Sur les deux heures, le temps tait trs-beau quoique froid. Je fis
demander  M. de Lancry s'il voulait faire avec moi une promenade en
voiture. Blondeau vint me dire qu'il tait trs-occup et qu'il
regrettait de ne pouvoir m'accompagner.

Je crus qu'avec l'ardeur naturelle de son caractre il songeait dj aux
travaux qui devaient lui tre une distraction si utile.

Je partis seule.

Ce ple soleil d'hiver me fit du bien; mon coeur bris se dilata;
malgr moi, une bien vague et bien lointaine esprance vint encore me
luire.

Quoique je ne me sentisse plus d'amour pour mon mari, quoique sa
prsence me ft souvent pnible  cause des cruels souvenirs qu'elle me
rappelait, je ne pouvais m'empcher de songer  la possibilit d'un
avenir meilleur.

Si M. de Lancry pouvait parvenir,  force de travail et de volont, 
vaincre sa passion pour Ursule, et  y substituer une noble ambition,
alors il tait sauv, il me revenait.

Une fois veille chez les hommes de son caractre, l'ambition laisse
peu de place aux sentiments tendres. Peut-tre alors, me tenant compte
de ma rsignation, de mon dvouement, la possession de mon coeur
_suffirait-elle_  Gontran...

Hlas! ces penses me prouvrent la faiblesse de nos rsolutions et
l'instabilit de nos impressions.

Sans doute, ainsi que je l'avais dit  mon mari, je ne l'aimais plus,
et pourtant, au plus lger espoir de le voir redevenir ce qu'il tait
autrefois, il me semblait que, moi aussi, je retrouverais le mme amour
d'autrefois.

J'aimais mieux croire  la lthargie qu' la mort de mon coeur....

Aprs une longue promenade, je rentrai; il tait presque nuit.

En approchant du chteau, je fus trs-tonne de voir Blondeau venir 
ma rencontre dans la longue alle qui conduisait  la grille du parc.

Elle fit signe au cocher; la voiture s'arrta.

Je fus frappe de l'air triste et inquiet de cette excellente femme.

--Monte avec moi,--lui dis-je,--je te ramnerai.

--J'allais vous le demander, madame.

Blondeau entra.

--Mon Dieu! qu'as-tu?--lui dis-je;--tu es ple... agite... il se passe
certainement quelque chose d'extraordinaire?

--D'abord, madame, ne vous alarmez pas.

--Mais qu'y a-t-il donc? tu m'effraies!

--Je suis venue au-devant de vous, madame, parce que j'ai craint qu'au
chteau on ne vous apprt trop brusquement...

--Mais, encore une fois, parle donc, qu'est-il arriv?

--Calmez-vous, madame... calmez-vous... c'est quelque chose qui va bien
vous tonner: mais il n'y aurait pas de quoi vous affliger, si vous
tiez raisonnable... ce serait peut-tre pour le mieux, vous seriez plus
tranquille.

--Plus tranquille? mais explique-toi donc.

--D'ailleurs, une lettre que monsieur le vicomte m'a remise pour vous,
madame, vous apprendra sans doute.

--Une lettre! o est-elle?

--La voici, madame; mais la nuit est venue... vous ne pourrez pas la
lire.

--Mais que t'a dit M. de Lancry?

--Madame, voici ce qui est arriv. A peine vous veniez de sortir, que
Germain, que monsieur le vicomte avait envoy  Paris il y a quelque
temps et qui lui crivait tous les jours, est arriv au chteau, venant
de Paris. Il a demand tout de suite  voir son matre. A peine a-t-il
eu caus avec monsieur pendant cinq minutes...

--Eh bien?

--Je vous assure, madame,--reprit Blondeau en hsitant et en me
regardant avec une douloureuse compassion,--que cela peut-tre vaut
mieux ainsi... ce dpart...

--Un dpart?... M. de Lancry est parti...--m'criai-je en joignant les
mains.

--Et fasse le ciel qu'il ne revienne pas!--dit imptueusement Blondeau,
ne pouvant se contraindre davantage,--car vous mourriez  la peine, ma
pauvre madame...

Sans rpondre  Blondeau, je courus chez moi pour lire la lettre de M.
de Lancry.

Cette lettre, la voici:

Maran, trois heures.

Vous devinerez sans peine la cause de mon dpart subit... au point o
nous en sommes, il est inutile de dissimuler. Vous le voyez bien, il y a
des fatalits auxquelles on ne peut, sans folie, essayer de rsister.

Ma prsence vous serait dsormais insupportable, et la vtre me
rappellerait des torts que je ne puis ni ne veux nier. Vos qualits et
mes dfauts sont d'une telle nature que nous ne pouvons esprer de vivre
dans cette sorte d'intimit ngative qui suffit  tant d'poux.

Vos regrets des premiers temps de notre mariage se traduiraient
toujours en reproches, et votre patiente vertu me rappellerait toujours
mes fautes; mon caractre s'aigrirait encore davantage, et nous ne
pourrions que perdre tous deux  un rapprochement.

Je vous laisse toute libert, bien certain que vous saurez mnager les
convenances: je vous demande la mme grce; d'ailleurs mon parti est
irrvocablement pris, et vous espreriez en vain m'en faire changer.

Je pense que vingt-cinq mille francs par an vous suffiront. Soit que
vous restiez  Maran, comme je vous le conseille, soit que vous veniez 
Paris, cette pension vous sera exactement compte.

Donnez-moi des nouvelles de votre sant; et si vous avez quelques
objections  me faire sur les dispositions financires que je vous
propose, crivez-moi, je tcherai d'arranger tout selon votre dsir.

J'avais t dupe comme vous de ma bonne rsolution d'hier. C'tait une
faiblesse; je n'avais plus la tte  moi: j'ai agi, parl comme un homme
sans nergie. Le courant m'emporte; je ferme les yeux et je m'y
abandonne: quoi que vous disiez, il est des circonstances dans
lesquelles la volont est impuissante.  G. DE L.

Le brusque dpart de mon mari, la lecture de cette lettre me causrent
un tel saisissement, une si violente commotion, que je sentis tout 
coup je ne sais quel atroce dchirement intrieur!... mon sang se glaa
dans mes veines... une horrible crainte traversa mon esprit comme un
trait de feu... je m'vanouis d'pouvante et de douleur..........

       *       *       *       *       *

Aujourd'hui comme alors... comme toujours... je vous dirai: Soyez
maudit, Gontran!... vous avez tu mon enfant dans mon sein!!!...........

       *       *       *       *       *

Combien de temps restai-je dans un tat voisin de la folie et de la
stupidit, je ne pus m'en rendre compte alors...

Blondeau ne me quitta pas un jour, pas une nuit. Depuis elle me dit que
lorsque j'appris l'affreux rsultat de mon saisissement, ma raison
s'gara... je me mis  pousser des clats de rire convulsifs.

Ce paroxysme nerveux dura jusqu' ce que mes forces fussent compltement
puises.

Alors je tombai dans une sorte de torpeur, d'engourdissement inerte.
Pendant cette priode, je ne dis pas un mot... je ne semblai pas
entendre les paroles que l'on m'adressait.

Je restai environ deux mois avant que d'avoir tout  fait repris l'usage
de ma raison.

Lorsque je revins  moi, il fallut que Blondeau me racontt tout ce qui
s'tait pass; tout, jusqu'au dpart de mon mari...

Tout... jusqu' la rvolution que ce dpart m'avait cause...

Tout enfin... jusqu'au moment terrible o...

Mais ma plume s'arrte... ma main tremble... tout mon tre tressaille
encore  ce dchirant souvenir!... Oh! mon enfant... mon enfant!

Oh! malheur  vous, Gontran!... malheur  vous!...

Encore  cette heure, mon dsespoir clate en sanglots... Oh! malheur,
malheur  vous qui avez impitoyablement bris le dernier... le seul lien
qui dt m'attacher  la vie!...

Malheur  vous qui m'avez t le seul prtexte qui m'aurait permis un
jour de vous pardonner le mal que vous m'avez fait... Soyez maudit!... 
tout jamais maudit!......

       *       *       *       *       *

Bien des fois je me suis demand si le brusque dpart de Gontran avait
seul caus le fatal vnement qui devait dcider de ma vie, ou bien si
je devais attribuer ce funeste accident aux violents chagrins qui
m'avaient frappe depuis quelques mois.

Longtemps encore, rougissant de ma faiblesse, je ne voulus pas m'avouer
cette dernire, cette impardonnable lchet: cela tait vrai pourtant...
Malgr l'affreuse trahison de mon mari, malgr sa lettre  Ursule,
malgr ses aveux, malgr mes ressentiments, quoique je lui eusse dit
enfin que je ne l'aimais plus... honte! anathme sur moi!! je l'aimais
encore, je l'aimais, puisque le bouleversement que me causa son dpart
causa la mort prmature de mon enfant!

Maintenant que toute illusion est  jamais dissipe pour moi et que je
vois vrai dans le pass... je m'aperois que, mme au milieu des
chagrins que je croyais les plus dsesprs, un secret et vague espoir
me soutenait encore  mon insu. L'abandon de Gontran me fit sentir tout
ce que sa prsence tait pour moi.

En vain je savais qu'il aimait Ursule, en vain il m'avouait cette folle
et irrsistible passion... Au moins il tait l... prs de moi; je
pouvais compter, grce  mes soins, grce  ma tendresse, sur un bon
retour de son coeur... Et puis enfin, encore une fois, si cruel, si
impitoyable qu'il ft... _il tait l_, et mieux vaut souffrir par la
prsence que par l'absence.

Un remords terrible, implacable, me poursuivra dsormais toute ma vie...
Un indigne amour m'a cot la vie de mon enfant...

Si, comme le disaient mes lvres menteuses, oubliant, mprisant un homme
sans foi, j'avais mis tout mon avenir dans l'amour maternel, j'aurais
support le dlaissement de cet homme avec calme et dignit...

Il n'en fut pas ainsi. En me causant un atroce dchirement, le dpart de
cet homme me prouva par combien de fibres palpitantes mon coeur lui
tait encore attach...

Mais aussi son infme abandon, en arrachant ces dernires racines vives
et saignantes, anantit, hlas! trop tard, mais  jamais, cet odieux
amour.

       *       *       *       *       *

FIN DU TOME QUATRIME.




MATHILDE

MMOIRES D'UNE JEUNE FEMME

PAR

EUGNE SE.

TOME CINQUIME

PARIS

PAULIN, DITEUR,

RUE RICHELIEU, 60.

1845.




CHAPITRE PREMIER.

LE TESTAMENT.


Pendant ma maladie, les lettres suivantes de madame de Richeville
taient arrives  Maran...

Blondeau, les voyant cachetes de noir, ne me les remit que lorsque je
fus hors de danger. Craignant que leur contenu ne ft sinistre, elle
n'avait pas voulu m'exposer  une motion peut-tre dangereuse.

Les pressentiments de cette femme si bonne et si dvoue ne l'avaient
pas trompe.

Paris, deux heures, janvier 1831.

Je vous cris un mot  la hte, ma chre Mathilde, pour vous faire part
d'un bien douloureux vnement.

J'apprends  l'instant que M. de Mortagne a t hier gravement bless
en duel... On dit (et je ne puis le croire) que notre malheureux ami,
dont vous connaissez le caractre et la loyaut, a t l'agresseur.

Les chirurgiens ne peuvent encore donner aucun espoir! le premier
appareil ne sera lev que dans la soire; je ne sais pourquoi je redoute
que le duel de M. de Mortagne ne soit la suite quelque odieux complot...

Tout  l'heure, j'tais alle moi-mme savoir de ses nouvelles;
enfonce dans ma voiture, j'attendais  la porte de la maison qu'il
habite seul, comme vous savez, que mon valet de pied ft de retour: deux
hommes de haute taille, bien vtus, mais d'une tournure vulgaire,
vinrent sans doute aussi pour s'informer de ses nouvelles. Avant
d'entrer, ils se firent, en s'excusant de passer l'un devant l'autre,
quelques rvrences grotesques qui me surprirent; aprs tre un instant
rests dans la maison, ils sortirent et se tinrent une minute devant la
porte en regardant de ct et d'autre. Alors, l'un de ces hommes, le
plus grand... (jamais je n'oublierai sa physionomie  la fois basse et
sinistre, sa figure couperose, encadre d'pais favoris d'un roux
ardent, et illumine par deux petits yeux d'un gris clair), alors le
plus grand de ces deux hommes dit  l'autre en riant d'un rire froce:
_Quand je vous dis que le plomb sous l'aile vaut autant que le plomb
dans le crne; je l'avais pourtant ajust  la tte! mais, moi qui ne
manque pas une mouche  quarante pas, j'ai t oblig de cligner de
l'oeil devant le regard de cet homme-l: je n'ai jamais vu un pareil
regard... C'est ce qui a drang mon point de mire.--Il n'y a pas de mal
si le coup est_ TOUT  FAIT BON,--reprit l'autre homme avec un accent
tranger fortement prononc;--_dans ce cas_,--ajouta-t-il,--_chose
promise, chose tenue_. IL _n'a que sa parole... et..._

Je n'entendis rien de plus, ces deux hommes s'loignrent. Je ne puis
vous dire combien cela m'inquite. Quels sont ces hommes? quels rapports
ont pu exister entre M. de Mortagne et des tres pareils? que signifient
ces mots: _chose promise, chose tenue_; IL _n'a que sa parole_; _si le
coup est tout  fait bon_, c'est--dire, sans doute, si le coup est
_mortel_? Quel est ce mystre?...

Huit heures du soir.

M. de Mortagne est dans le mme tat; on lui a ordonn le silence le
plus absolu; j'ai fait prier M. de Saint-Pierre, qui a t l'un de ses
tmoins, m'a-t-on dit, de passer chez moi; je voulais l'instruire des
propos que j'avais entendu tenir par ces deux hommes; il a t frapp
comme moi de ces tranges paroles. Celui des deux qui a les cheveux roux
a t l'adversaire de M. de Mortagne.

Voici les dtails que M. de Saint-Pierre m'a donns sur ce duel.

M. de Mortagne tait venu chez lui vendredi soir, le prvenir qu'il
avait eu une altercation violente avec un homme qu'il ne connaissait
pas, mais qu'il avait souvent rencontr depuis quelque temps au Caf de
Paris, o il dne habituellement. Cet homme et son compagnon
affectaient toujours de se placer  une table voisine de la sienne ds
qu'ils en trouvaient l'occasion. Une fois tablis de faon  tre
entendus de M. de Mortagne, ils commenaient  parler de l'empereur dans
les termes les plus grossiers et les plus mprisants. Vous connaissez,
ma chre Mathilde, l'espce de culte d'idoltrie que M. de Mortagne a
conserv pour Napolon; vous concevez donc avec quelle impatience il
devait souffrir de ces entretiens, qui le blessaient dans l'objet de ses
plus vives sympathies.

Vendredi dernier, il vint dner  son habitude;  peine tait-il assis
 sa table, que les deux inconnus arrivrent, et la mme scne se
renouvela, le mme entretien continua. Notre malheureux ami eut d'autant
plus de peine  se contenir, qu'il lui sembla que ces deux hommes
changrent un signe d'intelligence en regardant de son ct; pourtant
il conserva assez d'empire sur lui-mme pour se lever et sortir sans
dire un mot, n'ayant aucun motif rel d'agression. Ces deux voisins
taient parfaitement libres d'mettre entre eux leurs opinions;
d'ailleurs, ils ne s'adressaient pas  lui...

En sortant de dner, M. de Mortagne alla  la Comdie-Franaise; il y
avait peu de monde, il prit une stalle; au bout de quelques instants,
les deux inconnus vinrent se placer  ses cts et reprirent leur
conversation o ils l'avaient laisse. M. de Mortagne crut voir une
provocation dans l'trange persistance avec laquelle on le poursuivait;
il perdit malheureusement patience, son caractre bouillant l'emporta,
et il dit  l'homme aux favoris roux qu'il n'y avait qu'un misrable
qui pt oser parler ainsi de l'empereur.

Cet homme, au lieu de rpondre  M. de Mortagne, redoubla d'injures sur
Napolon en continuant de s'adresser  son compagnon. Notre malheureux
ami, que ce sang-froid mit hors de lui, s'oublia jusqu' secouer
violemment le bras de l'inconnu, en lui demandant s'il ne l'avait pas
entendu.

Celui-ci s'cria vivement: Vous m'avez appel misrable, vous avez
port la main sur moi; je ne vous ai pas adress la parole, vous tes
l'agresseur, vous me devez satisfaction. Voici mon adresse; demain matin
mon tmoin sera chez vous. Et il remit une carte  M. de Mortagne.

Sur cette carte il y avait: _le capitaine Le Blanc_. Le soir mme de
cette altercation, M. de Mortagne alla chez M. de Saint-Pierre, lui
avoua qu'il avait eu tort, mais qu'il n'avait pu s'empcher de
s'emporter en entendant injurier la mmoire de l'homme qu'il admirait le
plus au monde; il pria M. de Saint-Pierre de s'entendre avec le tmoin
du capitaine Le Blanc, ajoutant qu'il tait prt  donner toute
satisfaction.

Le lendemain,  huit heures du matin, le tmoin du capitaine Le Blanc,
un Italien qui se qualifia du titre de chevalier Peretti, vint trouver
M. de Saint-Pierre et rclamer le choix des armes pour le capitaine Le
Blanc, qui voulait se battre au pistolet,  vingt pas, et tirer le
premier, tant l'offens.

M. de Saint-Pierre, voulant galiser davantage les chances du combat,
demanda que les deux adversaires tirassent ensemble; mais le tmoin du
capitaine Le Blanc n'y voulut jamais consentir. Malheureusement, M. de
Mortagne tait l'agresseur sans provocation. M. de Saint-Pierre fut donc
forc, me dit-il, d'accepter le combat tel qu'il tait propos.

Lorsque M. de Mortagne apprit le rsultat fcheux de cette entrevue, il
parut soucieux, proccup. Avant que de partir, il remit  M. de
Saint-Pierre une clef, en le priant d'envoyer  leur adresse les papiers
qu'il trouverait dans un coffre qu'il lui indiqua.

M. de Saint-Pierre, connaissant le courage de M. de Mortagne, qui avait
fait les plus brillantes preuves dans des circonstances pareilles,
attribua  un sinistre pressentiment l'espce d'accablement qu'il montra
avant le combat.

Notre ami regretta plusieurs fois de s'tre laiss emporter jusqu'
insulter cet homme, comme si la mmoire de l'empereur ne se dfendait
pas d'elle-mme. Plusieurs fois il rpta: Cela m'et t  peine
pardonnable si ma vie m'et appartenu _ moi seul_; mais en ce moment me
conduire comme je me suis conduit, c'est pis qu'une folie, c'est presque
un crime...

A midi, M. de Mortagne et ses deux tmoins, le capitaine Le Blanc et
les deux siens, arrivrent dans le bois de Ville-d'Avray. Tout fut rgl
comme il avait t convenu.

Les deux adversaires se placrent  vingt pas; M. de Mortagne redressa
sa grande taille, et, tout en tenant son pistolet de la main droite, il
croisa ses bras sur sa poitrine, jeta un regard si ferme et si perant
sur le capitaine Le Blanc, que celui-ci baissa un moment les yeux, et
M. de Saint-Pierre vit distinctement son poignet trembler, pourtant son
coup partit; hlas!... il fut bien fatal... M. de Mortagne tourna une
fois sur lui-mme et tomba  genoux en portant la main droite  son cot
gauche... puis il se renversa en arrire en s'criant: Ma pauvre
enfant! Vous le voyez... il pensait  vous, Mathilde...

Ses tmoins le reurent presque expirant dans leurs bras. La balle
avait pntr dans la poitrine. On le transporta  Paris avec les plus
grands mnagements, et, depuis hier heureusement, quoique trs-alarmant,
son tat n'a pas empir.

Voil, ma chre Mathilde, le triste rcit que m'a fait M. de
Saint-Pierre.

D'aprs les paroles atroces que j'ai entendu prononcer aux adversaires
de M. de Mortagne, M. de Saint-Pierre pense comme moi que, sans doute,
ces hommes avaient calcul leur opinitre et pourtant insaisissable
provocation de telle sorte qu'elle ft sortir M. de Mortagne de sa
modration habituelle, et qu'il se mt par une imprudente agression  la
merci de ces deux spadassins, dont l'un ne semblait que trop sr de son
adresse.

Mais quel est le mystrieux moteur de cette atroce vengeance? Sans
aucun doute ces misrables n'ont pas agi d'eux-mmes, ils ne sont que
les instruments d'une horrible machination...

Je reois  l'instant un mot de M. de Mortagne, il se sent mieux; il a,
dit-il, les choses les plus graves  me communiquer. Je ne manquerai pas
 ce triste et pieux devoir; je vous quitte pour revenir bientt, ma
chre enfant.

Paris, onze heures du soir.

J'arrive de chez notre ami... Remercions Dieu, Mathilde, et
implorons-le!... il reste encore quelque espoir... Il vivra!... oh! il
vivra pour le bonheur de ses amis et pour le chtiment de ses ennemis,
car les paroles que j'ai entendues l'ont mis sur la voie d'une trame
horrible...

Quel abme d'infamie!... Mais parlons de vous d'abord... Son premier
cri a t: Mathilde! ses premires paroles ont t pour me supplier de
vous dire que de graves devoirs l'avaient assez absorb pour qu'il ne
pt vous consacrer quelques jours, depuis la scne de la maison isole
(il a confi  mon amiti tous les dtails de cette nuit horrible...
vous verrez bientt pourquoi.)

Les crises politiques qui amenrent la rvolution de l'an pass et le
triomphe de la cause dont M. de Mortagne tait l'un des plus ardents
partisans vous indiquent assez quels intrts l'occuprent presque
exclusivement pendant quelques mois.

Il a reu la lettre que vous lui avez crite au sujet des prodigalits
de votre mari; selon son habitude, il voulait vous rpondre en vous
rassurant ou en vous donnant un conseil efficace, mais il lui a fallu
plusieurs consultations de ses gens d'affaires, et il n'a pu se procurer
qu'avant-hier et avec les plus grandes difficults une copie de votre
contrat de mariage. Hlas! ma pauvre enfant, vous avez t victime
d'une trame bien perfide et bien complte... vous ne pouvez disposer de
rien... votre mari peut tout engloutir et ne lguer que la misre 
celle qui l'a si gnreusement enrichi!...

--Mais que Mathilde se rassure,--a dit M. de Mortagne,--quoi qu'il
arrive, que je vive ou que je meure, son avenir, celui de son enfant,
seront assurs et  l'abri de la dissipation de son mari...

Je lui ai tout appris, malheureuse femme!... et vos justes sujets de
jalousie, et sa duret; il ne voit qu'un moyen possible de vous arracher
 cette tyrannie... je n'ose crire ces mots, car je connais votre
tendre aveuglement... enfin, selon lui, ce moyen est... une
_sparation_!... et il n'y a pas une anne que vous tes marie!...
malheureuse enfant!...

coutez notre ami... coutez-moi... rflchissez... habituez-vous 
cette pense... qu'elle ne vous effraye pas... Sans doute l'isolement
est pnible, mais il vaut mieux encore qu'une douleur de tous les
instants...

Enfin si, comme je n'en doute pas, Dieu nous conserve M. de Mortagne,
il ira lui-mme, et devant votre mari[D], vous donner les conseils qu'il
me prie de vous donner.

Maintenant, je viens aux soupons que lui ont donns les paroles que
j'ai surprises. Savez-vous quel est celui qu'il accuse... toutefois avec
les restrictions d'une me juste et loyale?... c'est le dmon qui avait
sembl s'acharner  votre perte, M. Lugarto enfin!...

C'est pour me faire comprendre le sujet de la rage de ce misrable que
M. de Mortagne m'a racont la scne de la maison isole et les menaces
de vengeance que ce monstre profra en s'loignant... Il n'aura que trop
tenu parole! Des spadassins soudoys, renseigns et dirigs par lui,
auront pi M. de Mortagne, et, excutant les infernales instructions de
leur matre, ils auront exaspr la colre de notre malheureux ami, en
outrageant devant lui une mmoire qu'il vnrait.

Une fois l'agression de M. de Mortagne bien constate, et le choix et
le mode du combat ainsi laisss forcment  son adversaire, il ne
pouvait que tendre sa poitrine dsarme aux assassins pays par M.
Lugarto.

Malgr cette interprtation si naturelle d'un fait inexplicable sans
cela, malgr son mpris pour cet homme, M. de Mortagne rpugne  le
croire capable d'une si sanglante infamie; avec la rude franchise de son
caractre, il n'admet que les ralits, les preuves matrielles,
lorsqu'il s'agit d'accuser un homme d'un crime peut-tre plus excrable
encore que l'assassinat, parce qu'il est infaillible et impunissable...
Pourtant il consent ...

Cette lettre de madame de Richeville tait interrompue...

Un billet accompagnant un volumineux paquet cachet de noir tait ainsi
conu et crit d'une main dfaillante par madame de Richeville:

Une heure du matin.

Il me reste...  peine la force de vous crire ces mots terribles...
_Il est mort_... une suffocation vient de l'emporter... Ce n'est pas
tout... je crains de devenir folle de terreur. A peine m'avait-on
annonc cette affreuse nouvelle qu'un inconnu a apport une bote pour
moi... Emma l'a ouverte... en ma prsence... qu'ai-je vu... Un bouquet
de ces fleurs vnneuses d'un rouge de sang que l'an pass vous portiez
 ce bal du matin... et qui vous avaient t envoyes  votre insu par
M. Lugarto, dmon...  figure humaine... Ce bouquet est ceint d'un ruban
noir... Comprenez-vous cette pouvantable allgorie?... N'est-ce pas 
la fois dire quelle est la main qui a frapp, et nous menacer de
nouvelles vengeances?... Si cela est, mon Dieu! grce... grce pour
Emma, grce pour ma fille... frappez-moi, mais pargnez-la...
Mathilde... prenez garde... un gnie infernal plane au-dessus de nous...
Notre ami n'est peut-tre que sa premire victime... Adieu, je n'ai que
la force de vous dire mille tendresses dsoles.

VERNEUIL DE RICHEVILLE.

       *       *       *       *       *

Un paquet cachet,  mon adresse, accompagnait cette lettre.

Il contenait les dernires volonts de M. de Mortagne... le don qu'il me
faisait de tous ses biens... et la rvlation d'un mystre sacr qui
doit rester enseveli au plus profond de mon coeur...

       *       *       *       *       *

Je n'ai pas besoin de dire si mes regrets furent cruels... La seule main
ferme et amie qui aurait pu peut-tre me retenir sur le bord de
l'abme... venait d'tre glace par la mort.

Tous les soutiens me manqurent  la fois...

La fatalit semblait s'appesantir sur moi.

       *       *       *       *       *

Un jour donc, je me trouvai seule... le coeur vide et dsol... l'me
remplie d'amertume et de haine...

Dans ma rvolte impie contre la destine que Dieu m'imposait sans doute
comme preuve, lasse d'tre victime, insultant  ma rsignation et  mes
vertus passes, je songeai enfin  rendre le mal pour le mal.

Me pardonnerez-vous jamais, mon Dieu!

Que mes fautes retombent sur l'homme qui m'a jete dans cette voie
orageuse et dsespre!

Non, non, pas de piti... pas de piti pour lui... Du ciel il m'a
rejete dans l'enfer; il m'a ravi ma dernire esprance.

Haine... haine immortelle  CELUI QUI A TU MON ENFANT.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE II.

LA LETTRE.


J'aborde avec dfiance le rcit de cette nouvelle priode de ma vie.

En retraant les vnements qui se sont succd depuis mon enfance
jusqu' mon mariage, et depuis mon mariage jusqu'au moment o M. de
Lancry m'abandonna si cruellement pour aller rejoindre Ursule  Paris,
je pouvais me confier sans crainte  tous mes souvenirs,  toutes les
impressions qu'ils rveillaient: je n'avais rien  me taire, rien  me
dguiser  moi-mme: la sincrit m'tait facile.

Je n'avais  me reprocher que l'exagration de quelques gnreuses
qualits; je l'avais dit  M. de Lancry, je reconnaissais moi-mme que
mes douleurs passes ne pouvaient me gagner aucune sympathie, en
admettant que le monde les et connues, car j'avais manqu d'nergie, de
dignit dans ma conduite avec lui.

Je m'tais toujours aveuglment soumise, lchement rsigne; je n'avais
su que pleurer, que souffrir... et la souffrance n'est pas plus une
vertu que les larmes ne sont un langage.

Souffrir pour une noble cause, cela est grand et beau; humblement
endurer le mpris et les outrages d'un tre indigne, c'est une honteuse
faiblesse qui excitera peut-tre une froide piti, jamais un touchant
intrt.

Cette dcouverte fut pour moi une terrible leon: je reconnus qu'aprs
tant de maux, j'avais  peine le droit d'tre plainte; la rflexion,
l'exprience me prouvrent qu'au point de vue du monde ou plutt du
grand nombre des hommes, Ursule, avec ses vices et avec ses provocantes
sductions, devait plaire peut-tre, tandis que moi je ne pouvais
prtendre qu' une ple estime ou  une compassion ddaigneuse. Du
moins j'avais la consolante conviction de n'avoir jamais failli  mes
devoirs; je puisais dans ce sentiment une sorte de ddain amer dont je
fltrissais  mon tour le jugement du monde et l'garement de mon mari.

       *       *       *       *       *

Je ne saurais dire mon dcouragement, ma stupeur, lorsque aprs ma
longue maladie je me trouvai seule, pleurant mon enfant mort avant de
natre.

La fin tragique de M. de Mortagne, mon unique soutien, rendait mon
isolement plus pnible encore.

Tant que dura l'hiver, je souffris avec une morne rsignation; mais, au
printemps, la vue des premiers beaux jours, des premires fleurs, me
causa des ressentiments pleins d'amertume: le sombre hiver tait au
moins d'accord avec ma dsolation; mais lorsque la nature m'apparut dans
toute la splendeur de sa renaissance, mais lorsque tout recommena 
vivre,  aimer, mais lorsque je sentis l'air tide, embaum des
premires floraisons, mais lorsque j'entendis les joyeux cris des
oiseaux au milieu des feuilles, mon dsespoir augmenta.

L'aspect de la nature, paisible et riante, m'tait odieux, je sentais la
facult d'aimer et d'tre heureuse compltement morte en moi...

A quoi me servaient les beaux jours remplis de chaleur, de soleil et
d'azur?...  quoi me servaient les belles nuits toiles, remplies de
fracheur, de parfums et de mystres?

J'tais souvent en proie  des accs de dsespoir affreux et de rage
impuissante, en songeant que, si mon enfant et vcu, ma vie et t
plus belle que jamais, car j'avais entrevu des trsors de consolations
dans l'amour maternel. Si mprisante, si cruelle, si indigne que la
conduite de M. de Lancry et t pour moi, elle n'aurait pu m'atteindre
dans la sphre d'adorables flicits o je me serais rfugie.

Alors je compris combien tait horrible notre position,  nous autres
femmes qui ne pouvons remplacer la vie du coeur par la vie d'action.

Par une injustice trange, mille compensations sont offertes aux hommes
qui ont  souffrir passagrement d'une peine de coeur, eux dont les
facults aimantes sont bien moins dveloppes que les ntres, car on a
dit cent fois:--ce qui est toute notre existence est une distraction
pour eux.

Malgr les odieux procds de mon mari envers moi, je ne comprenais pas
que la trahison pt autoriser ni excuser la trahison. Je pensais ainsi
non par respect pour M. de Lancry, mais par respect pour moi. Je sentais
qu'au point de vue du monde, j'aurais peut-tre eu tous les droits
possibles  chercher des ddommagements dans un amour coupable; mais
lors mme que rien ne m'et paru plus vulgaire, plus dgradant que cette
sorte de vengeance, je croyais la source de toute affection tendre
absolument tarie en moi.

J'tais quelquefois effraye des mouvements de haine, de mchancet qui
m'agitaient. Le souvenir d'Ursule me faisait horreur, parfois il
soulevait dans mon me de folles ardeurs de vengeance...

Encore une de ces bizarreries fatales de notre condition! Un homme peut
assouvir sa fureur sur son ennemi, le provoquer, le tuer  la face de
tous, et se faire ainsi une terrible justice... Une femme outrage par
une autre femme, frappe par elle dans ce qu'elle a de plus cher, de
plus sacr, ne peut que dvorer ses larmes!

Chose trange! encore une fois, nous qui souffrons tant par l'amour,
nous ne pouvons nous venger d'une manire digne et clatante! Nous
pouvons nous venger par le mpris, dira-t-on. Le mpris!... que pouvait
faire mon mpris  Ursule, qui avait dj toute honte bue!

A ces violents ressentiments succdait une morne indiffrence. Ma vie se
passait ainsi.

La prire, le soin de mes pauvres ne m'apportaient, je l'avoue en
rougissant, que des soulagements passagers; le bien que je faisais
satisfaisait mon coeur, ne le remplissait pas.

Plusieurs fois ma pauvre Blondeau me conseilla de changer de rsidence,
de voyager; je n'en avais ni le dsir, ni la force; tout ce qui
m'entourait me rappelait les souvenirs les plus amers, les plus
douloureux, et pourtant je restais  Maran, abattue, nerve.

Les jours, les mois se passaient ainsi dans une sorte d'engourdissement
de la pense et de la volont.

Je menais la vie d'une recluse; tous les gens de M. de Lancry l'avaient
t rejoindre: ma maison se composait de Blondeau, de deux femmes et
d'un vieux valet de chambre qui avait t au service de M. de Mortagne.

Je marchais beaucoup afin de me briser par la fatigue; en rentrant, je
me mettais machinalement  quelque ouvrage de tapisserie: il m'tait
impossible de m'occuper de musique; j'avais une telle excitation
nerveuse que le son du piano me causait des tressaillements douloureux
et me faisait fondre en larmes.

Madame de Richeville m'crivait souvent. Lorsqu'elle avait vu mon mari
arriver  Paris pour y rejoindre Ursule, elle m'avait propos de venir
me chercher  Maran, quoiqu'il lui en cott de se sparer d'Emma et de
la laisser au Sacr-Coeur, o elle terminait son ducation; j'avais
remerci cette excellente amie de son offre, en la suppliant de ne pas
quitter sa fille et aussi de ne jamais  l'avenir me parler de M. de
Lancry et d'Ursule: je voulais absolument ignorer leur conduite.

Les lettres de madame de Richeville taient remplies de tendresse, de
bont. Respectant, comprenant mon chagrin, elle m'engageait nanmoins 
venir la trouver  Paris, mais alors j'avais une rpugnance invincible 
rentrer dans le monde.

Je savais par mes gens d'affaires que M. de Lancry me ruinait: il avait
un plein pouvoir de moi, nous tions maris en communaut de biens; il
pouvait donc lgalement et impunment dissiper toute ma fortune.

J'avoue que ces questions d'intrt me laissaient assez indiffrente, la
pension qu'il me faisait suffisait  mes besoins; d'ailleurs madame de
Richeville m'avait crit que M. de Mortagne, surpris par la mort,
n'avait pu aviser aux moyens de mettre tous les biens qu'il me laissait
 l'abri de la dissipation de mon mari, mais qu'il lui avait remis, 
elle, madame de Richeville, une somme considrable, destine  assurer
mon avenir et celui de mon enfant dans le cas o M. de Lancry m'et
compltement ruine. Hlas, cet enfant n'tait plus... que m'importait
l'avenir?

Plus de deux annes se passrent ainsi, avec cette rapidit monotone
particulire aux habitudes uniformes.

Au bout de ce temps, je ne souffrais plus; je ne ressentais rien, ni
joie ni douleur. Peut-tre serais-je reste longtemps encore dans cette
apathie, dans cette somnolence de tous les sentiments, si la lettre
suivante de madame de Richeville ne m'et pas dmontr l'absolue
ncessit de mon retour  Paris.

Paris, 20 octobre 1831.

Je suis oblige, ma chre Mathilde, malgr vos recommandations
contraires, de vous parler de M. de Lancry. Hier un homme de mes amis a
appris, par le plus grand hasard, que votre mari s'occupait de vendre
votre terre de Maran; la personne qui voulait l'acqurir s'en tenait, je
crois,  vingt ou trente mille francs. Je sais combien vous tes
attache  cette proprit, parce qu'elle a appartenu  votre mre, et
peut-tre aussi parce que vous y avez beaucoup souffert; j'ai donc cru
bien agir, aprs avoir consult M. de Rochegune, qui est arriv ici
depuis un mois, en envoyant mon homme d'affaires proposer  M. de
Lancry, qui ne le connat pas, d'acheter Maran  un prix suprieur 
celui qu'on lui en offre: votre mari a accept, le contrat de vente est
dress, mais votre prsence  Paris est indispensable.

Votre contrat de mariage est tel que vous ne pouvez possder rien en
propre. Il faut donc beaucoup de formalits pour vous assurer nanmoins
cette acquisition sous un nom suppos, et la soustraire ainsi aux
prodigalits de votre mari; dans le cas o ces arrangements vous
conviendraient, vous placeriez trs-avantageusement la somme que M. de
Mortagne a dpose entre mes mains lors de cette nuit  jamais fatale...

Pardonnez ces ennuyeux dtails d'affaires, ma chre enfant, mais vous
comprenez, n'est-ce pas, de quelle importance tout ceci est pour vous.
Et je suis heureuse du hasard qui m'a mise  mme de vous pargner un
chagrin et des regrets nouveaux.

Un voyage  Paris est donc indispensable; il vous retirera peut-tre de
l'accablement dans lequel vous tes plonge. Pauvre enfant! vos lettres
me dsesprent. Votre chagrin sera-t-il donc incurable? faut-il vous
abandonner ainsi  une dsolante inertie... Les consolations de l'amiti
ne sont-elles rien pour vous? Pourquoi vous isoler opinitrement dans
vos sombres penses?

Mieux que personne je comprends votre loignement du monde, mais
n'est-il pas un milieu entre une retraite absolue et le tourbillon des
ftes? Je n'ose vous parler de mon bonheur, et vous citer ma vie comme
un exemple  l'appui du got que je voudrais vous donner pour une
existence doucement partage entre quelques amitis sincres... Mon
Emma est prs de moi, vous me diriez avec raison que toutes les
conditions doivent me paratre heureuses.

Il me semble pourtant que la solitude dans laquelle vous vivez ne peut
qu'aigrir votre noble coeur, s'il pouvait jamais perdre ses qualits
angliques; aussi, je vous le dis encore, venez, venez parmi nous.

Depuis que l'ducation d'Emma est termine et que j'ai quitt le
Sacr-Coeur, je me suis cr une intimit charmante de femmes un peu
plus ges que moi; car je me suis mise  tre trs-franchement _vieille
femme_, ce qui a dsarm celles qui pouvaient me supposer encore
quelques prtentions. Je reste chez moi tous les soirs, et il me faut
tre vraiment inflexible pour ne pas voir mon petit salon envahi; on y
parle souvent de vous: la conduite de votre mari est si scandaleuse,
cette _horrible femme_ est si effronte, votre rsignation est si digne,
si courageuse qu'il n'y a qu'une voix pour vous plaindre et pour vous
admirer.

La rvolution a boulevers, scind la socit; il n'y a plus, pour
ainsi dire, que de petits cercles, aucune grande maison n'est ouverte:
c'est moins par bouderie contre le gouvernement, dont on s'inquite
assez peu, que par impossibilit de runir ces fractions diverses.

Sous la restauration, la _cour_, ses devoirs, ses relations, ses
ambitions, ses intrigues taient les liens qui rendaient notre monde
homogne; maintenant rien n'oblige, chacun s'isole selon son got, ses
penchants, et les coteries se forment. Les ambassades de Sardaigne et
d'Autriche sont les seuls centres o se runissent encore ces fragments
pars de notre ancienne socit.

Ne vous tonnez pas, chre enfant, de me voir entrer dans ces dtails,
en apparence purils,  propos de la grave dtermination que je
sollicite de vous.

Si le monde tait ce qu'il tait il y a quatre ans, s'il y avait une
_cour_, je concevrais votre rpugnance  y rentrer. Les femmes de votre
caractre rougissent pour ceux qui les outragent, la honteuse conduite
de M. de Lancry vous et fait un devoir de la retraite: ainsi que vous
me l'avez vous-mme crit: Une femme souffre de l'abandon de son mari,
ou elle n'en souffre pas; dans ces deux alternatives, il lui convient
aussi peu d'exposer aux yeux de tous son indiffrence et son chagrin.
Mais, encore une fois, ma chre enfant, je ne vous propose pas d'_aller
dans le monde_: c'est  peine si ma socit habituelle, o l'on voudrait
tant vous voir, se compose de quinze  vingt personnes, et presque
toutes sont de mes parents ou de mes allis.

Tenez... je veux vous en faire connatre quelques-unes, ce sera mon
dernier argument en faveur de votre venue.

Vous rencontrerez, presque chaque soir, l'excellent prince d'Hricourt
et sa femme. Tous deux,  force de grandeur et de bont, se sont fait
_pardonner_ une longue vie de bonheur et de tendresse, que le plus lger
nuage n'a jamais obscurcie. La premire rvolution les avait ruins; la
dernire les a privs de leurs dignits, qui taient toute leur
fortune: redevenus pauvres, ils ont accept ce malheur avec tant de
noblesse, tant de courage, qu'ils ont fait respecter leur infortune
comme ils avaient fait respecter leur flicit.

Je vous assure, Mathilde, que la vue de ces deux vieillards, d'une
srnit si douce, vous calmerait, vous ferait du bien, vous donnerait
le courage de supporter plus fermement votre chagrin.

Il y a deux jours je suis alle voir la princesse, le matin. Elle et
son mari occupent une petite maison prs de la barrire de Monceaux; la
solitude de ce quartier, la jouissance d'un joli jardin, et surtout la
modicit du prix les ont fixs l. Je ne saurais vous dire avec quelle
vnration je suis entre dans cette modeste demeure.

Rien de plus simple que l'arrangement de ces petites pices; mais de
vieux et illustres portraits de famille, quelques prsents royaux, faits
au prince pendant ses ambassades extraordinaires, imprimaient  cette
habitation un caractre de grandeur noblement dchue qui me fit venir
les larmes aux yeux.

Je songeais avec amertume que le prince et la princesse, habitus  une
grande existence, souffraient peut-tre des privations terribles  leur
ge; pourtant, de leur part, jamais une plainte, jamais une parole amre
contre le sort.

Je ne pouvais m'empcher d'en tmoigner mon admiration  la princesse;
elle me rpondit avec une simplicit sublime.

Ma chre Amlie, le secret de ce que vous appelez notre courageuse
rsignation est bien simple. Nous pensons que mon mari et moi nous
aurions pu tre spars dans ces jours d'preuve; nous songeons surtout
 notre pauvre vieux roi et  ses enfants, et nous remercions Dieu de
nous avoir pargn tant du chagrins dont il aurait pu nous prouver.

Mathilde, je sais combien vous mritez d'intrt de sympathie; je ne
vous dirai pas de comparer vos affreux chagrins  ceux-l et d'imiter ce
courage stoque, mais je vous dirai encore: Venez, venez auprs de nous.
C'est presque une consolation que d'avoir  aimer de pareilles gens; et
puis enfin, dites, ma pauvre enfant, lorsque aprs vos journes de
solitude dsole vous cherchez le sommeil, quel souvenir consolant
pouvez-vous voquer? Aucun. Si, au contraire, vous aviez eu sous les
yeux une scne aussi touchante que celle que je viens de vous raconter,
est-ce que vous ne vous sentiriez pas moins malheureuse? Pourquoi n'en
serait-il pas des maladies de l'me comme de celles du corps; si un air
pur et salubre peut redonner la vie, pourquoi une me blesse ne se
retremperait-elle pas dans une atmosphre de sentiments levs et
gnreux?

Je sais que vous tes bonne, bienfaisante; mais, par cela mme que vous
tes modeste, vous ne vous appesantissez pas sur le bien que vous
faites, et la charit n'est pas un adoucissement  vos chagrins.

Encore une fois, venez avec nous, nous vous distrairons, car vous
trouverez aussi chez moi cette aimable et spirituelle comtesse A. de
Semur, ma cousine, esprit fin, souple, brillant, et surtout impitoyable
 tout ce qui est bas, lche ou tratre. Elle aime, dit-on, le paradoxe
 l'excs; savez-vous pourquoi? pour pouvoir exalter ce qu'il y a de
gnreux et d'lev dans toutes les opinions, mais aussi pour pouvoir
immoler sans piti tout ce qu'elle y trouve de ridicule ou de mchant!

Vous souvenez-vous, lors du votre premire entre dans le monde  un
bal du matin chez madame l'ambassadrice d'Autriche, d'avoir remarqu une
trangre d'une incomparable beaut, lady Flora Fitz-Allan? Elle ne vous
a pas oublie, elle. Je la vois aussi beaucoup; elle me parle sans cesse
de vous. Ce jour-l elle admirait encore l'expression candidement
tonne de votre ravissante figure, lorsqu'on vint lui dire que vous
aviez l'esprit le plus caustique et le plus mchant du monde (c'tait,
vous me l'avez dit depuis, une des premires calomnies de mademoiselle
de Maran). Lady Flora resta stupfaite d'tonnement, presque de
crainte,--me dit-elle,--en songeant avec chagrin qu'un aussi naf et
aussi dlicieux visage que le vtre pt servir de masque  tant de
mchancet. Vous pensez bien que je l'ai vite dsabuse. Elle m'a
remercie avec effusion; il lui et t douloureux de penser que la
candeur, que la beaut des traits pouvaient tre si trompeuses. Vous
serez folle de lady Flora. Quant  lord Fitz-Allan c'est le type
accompli du grand seigneur anglais, c'est la loyaut dans la dignit.

Vous avez d rencontrer quelquefois la marquise de Srigny et sa fille
la duchesse de Grandval. Sinon, pour les connatre, imaginez-vous la
grce la plus parfaite jointe  une exquise distinction de manires et 
une lgance pour ainsi dire native; car dans cette maison, le charme,
le bon got et la dignit semblent l'apanage hrditaire des femmes:
c'est leur loi salique,  elles.

En hommes, vous verrez souvent chez moi M. l'ambassadeur de ***, l'un
de mes bons et anciens amis, homme de grand coeur, de rare courage,
d'excellent sens et de haute raison, qui a fait vaillamment la guerre et
qui est simple et bon, parce qu'il est brave et nergique. Je vous prie
de croire, ma chre enfant, que je ne vois pas absolument que des gens
graves, vous savez combien j'aime les contrastes; aussi je vous promets
la _fleur des pois_ de ce temps-ci, un de mes neveux, Gaston de
Senneville: il est impossible d'tre plus joli, plus gracieux, plus
parfaitement lev et pourtant plus _inoffensif_, pour ne pas dire plus
insignifiant. C'est un de ces charmants jeunes gens qui marchent en tte
des adorateurs d'une femme  la mode, comme les chefs de choeur des
tragdies antiques: aussi, moi qui ne suis plus femme  la mode, je
m'tonnais de le voir si souvent chez moi; il m'a avou qu'il m'aimait
comme la meilleure parente du monde d'abord, et puisque ses habitudes
chez moi lui donnaient une consistance, un _reflet srieux_ que son ge
ne lui permettait pas d'esprer et qui lui faisait grand bien. Il a
d'ailleurs le bon esprit de n'tre nullement exclusif, et de montrer
partout sa jolie figure et ses excellentes faons. Il va sans dire qu'il
voit ce qu'on appelle la _nouvelle cour_: c'est lui qui nous tient au
courant de tout ce qui se passe, dans cette socit-l, o il y a,
dit-il, quelques femmes charmantes, quoique assez trangement leves,
et des hommes gnralement inconcevables. Ces cailletages nous amusent
beaucoup; et puis il est toujours bon que chaque maison ait quelqu'un
des siens qui _sacrifie_ au pouvoir du moment; on ne sait pas ce qui
peut arriver: c'est un de nos principes de toujours tenir par un lien
quelconque  ce qui est le gouvernement du jour.

Mais, voyez un peu, je m'appesantis sur de pareils _accessoires_, et je
ne vous parle pas longuement d'un de nos meilleurs amis, qui est presque
l'me de mes runions. Je vous ai dit en courant que M. de Rochegune
tait de retour, sans plus vous donner de dtails; je veux rparer cette
omission. Je ne l'aurais jamais reconnu, tant le soleil d'Orient l'a
hl. Aprs avoir combattu avec les Grecs contre les Turcs, il s'en est
all en curieux faire la guerre aux Circassiens avec les Russes. Il est
impossible de conter avec plus de charme toutes ces campagnes vraiment
merveilleuses. Il a acquis ce qui lui manquait,  mon avis, c'est une
assurance, une fermet, un entrain qui relvent  sa vraie hauteur son
caractre, que je trouvais trop beau pour tre si timide et si rserv.
Cet entrain, comme vous le pensez, a t bien douloureusement comprim
par la nouvelle de la mort funeste de M. de Mortagne. Nous causons
souvent de cet excellent ami. M. de Rochegune a pour vous un intrt
profond, sincre. Tout le monde l'aime pour sa bont, pour son esprit et
pour sa loyaut chevaleresque. C'est vraiment un homme d'un courage
moral extraordinaire; aucune considration n'arrte sa franchise; il dit
et ose ce que personne ne dit et n'ose. La comtesse A. de Semur dit de
lui avec beaucoup de justesse: _Il est impossible d'tre plus
effrontment honnte homme_. Il parle souvent  la chambre des pairs; sa
parole incisive et pre ne mnage ni amis ni ennemis lorsqu'il dfend
contre eux un des grands principes qu'il met au-dessus des hommes et des
choses. Quoique jeune, on compte fort avec lui; car son influence gale
son indpendance.

Voici ma tche  peu prs remplie, ma chre Mathilde. J'ai essay de
vous peindre les personnes au milieu desquelles vous vivrez si vous le
voulez, et qui vous attendent, non pour vous aimer, mais pour vous dire
qu'elles vous aiment depuis longtemps.

Croyez-moi, ma chre Mathilde; autant le monde est souvent mchant et
calomnieux en gnral, autant une intimit choisie est bienveillante et
dvoue pour les personnes qui la composent.

Chre enfant, je vous l'ai dit, j'avais commis des fautes, je l'avoue;
mais on ne s'tait pas born  me les reprocher, on avait tout exagr,
jusqu' la plus abominable calomnie. Il a fallu mon nom, ma famille, mes
alliances, ma fortune, mon caractre, pour rsister  ce dchanement
universel. Eh bien! depuis que je me suis retire de ce monde bruyant,
depuis que les annes, le malheur, la raison, la religion m'ont donn
une solidit de principes et une rgularit que je n'avais pas, je n'ai
trouv autour de mol qu'indulgence, sympathie et intrt.

Je n'ai pas besoin de vous dire, en vous nommant les personnes que je
vois habituellement, qu'elles composent l'lite de la meilleure
compagnie, et que leur assiduit chez moi m'absout pour ainsi dire de
tous mes torts passs: le prince et la princesse d'Hricourt, entre
autres, sont de ces personnes dont la vie entire a t d'une puret si
clatante, dont le caractre a une autorit si imposante, que de leur
blme ou de leur louange dpend l'accueil qu'on vous fait dans le monde.
Le prince d'Hricourt, en un mot, reprsente tout ce qu'il y a
d'honorable, de dlicat, de courageux et d'lev; quoiqu'il vive assez
retir, il faut le dire  la louange de la socit, il a peut-tre
encore plus d'influence sur elle qu'il n'en avait avant les malheurs qui
l'ont frapp, et qu'il supporte si noblement. Vous sentez donc combien
je suis heureuse et fire de l'attachement que me porte ce couple
vnrable.

Et puis enfin, vous le dirai-je, ce qui remplit mon coeur de joie de
reconnaissance, c'est qu'on aime Emma comme elle mrite d'tre aime.

Il se peut qu'on sache le secret de sa naissance, quoiqu'elle passe
pour une orpheline dont je me suis charge; mais la dlicate rserve
dont on fait preuve  ce sujet m'est du moins un tmoignage de tolrance
bienveillante. Vous avez vu combien elle tait belle, n'est-ce pas, mon
Emma; eh bien! si l'orgueil maternel ne m'aveugle pas, elle est encore
embellie! Et puis l'ducation qu'elle a reue sous mes yeux au
Sacr-Coeur a dvelopp, a mri toutes les excellentes dispositions
qui taient en elle. Deux ou trois fois par semaine je la garde le soir
avec moi; tous mes amis en sont enchants. Mais vous la verrez...

Vous la verrez!... Hlas! la verrez-vous, Mathilde? renoncerez-vous 
cette vie solitaire et dsole o vous passez vos plus belles annes? En
vrit, pauvre enfant, on dirait que votre douloureuse retraite est une
expiation... une expiation... mon Dieu! du mal qu'on vous a fait sans
doute!

Mais je me rassure; vous avez  cette heure de si graves raisons pour
venir  Paris, qu'il y aurait de la folie  vous  hsiter. Par cela
mme que vous tenez beaucoup  Maran, il faut au moins vous mettre 
mme de le possder.

Je n'ose esprer que la dernire considration que je vais vous faire
valoir puisse vous dcider, mais enfin j'essaye.

Vous savez que j'habite maintenant une maison de la rue de Lille. Au
fond du jardin de cette maison existe un charmant pavillon qui tait
occup par la marquise-douairire de Montal; elle l'a quitt, il est
tout prt. Voulez-vous le prendre? Je ne crois pas que votre maison soit
plus considrable que la sienne; en tout cas, une partie de mes communs
m'est compltement inutile, et je les mets  votre disposition. Le
jardin est vaste; vous serez isole lorsque vous le voudrez au fond de
votre pavillon. Si vous ne dsirez voir personne, vous ne verrez
personne; mais au moins, moi et Emma, nous serons l, et croyez-moi,
chre enfant, il est toujours consolant d'avoir auprs de soi des
coeurs bons et dvous.

Mathilde, rflchissez bien  ce que je vous propose. Je concevrais
votre rpugnance  venir  Paris pour y vivre seule:  votre ge, dans
votre position, ce serait impossible. D'un autre ct, il ne faut pas
songer  habiter avec votre tante, puisque votre indigne cousine demeure
chez elle. Ma proposition satisfait donc aux convenances et vous laisse
en mme temps une complte libert.

Je suis devenue tout  fait _vieille femme_. Vous savez que lorsque je
l'ai voulu, j'ai toujours fait compter avec moi; je puis donc vous tre
un trs-bon chaperon... grce  cette espce de communaut d'habitation.

Encore un mot, Mathilde. Je ne vous aurais jamais propos de venir me
rejoindre si je n'avais tellement tabli et affermi ma nouvelle position
dans le monde, que vous puissiez trouver auprs de moi aide et
protection... Si le choix, si la sret et surtout si l'autorit de mes
relations ne me mettaient pas dsormais  l'abri de toute calomnie, je
n'aurais pas os me charger auprs de vous d'un rle presque maternel...
Vous me comprenez, n'est-ce pas? chre enfant... Cet aveu ne doit pas
vous tonner; je vous en ai fait d'autres plus humiliants pour ma
vanit.

Croyez-moi donc; si je vous dis: Venez  moi, c'est que vous pouvez y
venir avec confiance et scurit.

Emma entre  l'instant chez moi; elle me prie de la rappeler  votre
souvenir, de vous dire qu'elle a bien souvent song  vous et que, sans
vous connatre beaucoup, _elle vous aime autant que vous m'aimez_.

Ce sont ses propres paroles. Elles sont trop douces  mon coeur pour
que je ne vous les rpte pas en vous disant encore: venez, venez...
vous tes aussi aime qu'impatiemment attendue.

Mille amitis bien tendres.

VERNEUIL DE RICHEVILLE.




CHAPITRE III.

ROUVRAY.


La lecture de cette lettre produisit sur moi un effet dcisif.

Sauf en ce qui concernait la question d'intrt relative  l'acquisition
de Maran, madame de Richeville ne faisait pourtant que rsumer la
correspondance qu'elle avait entretenue avec moi depuis deux ans, mais
les larmes me vinrent aux yeux en lisant le dernier passage de sa lettre
dans lequel elle semblait insister sur l'espce de rhabilitation
qu'elle devait  son changement de conduite, afin de me bien convaincre
qu'elle tait digne du rle presque maternel qu'elle s'offrait  remplir
auprs de moi. Lors mme que mon voyage  Paris n'et pas t autrement
ncessit, j'aurais, je crois, profit des offres de madame de
Richeville seulement pour ne pas la blesser par un refus qu'elle aurait
pu dfavorablement interprter.

J'avoue aussi que la sduisante peinture de l'intimit dans laquelle
elle vivait avec des personnes dont j'avais toujours entendu vanter
l'esprit et le caractre entra pour quelque chose dans ma rsolution. Au
moment de commencer une vie nouvelle, j'prouvais cependant quelques
regrets d'abandonner ces lieux o j'avais tant souffert: j'avais fini
par trouver une sorte de torpeur bienfaisante comme le sommeil dans
l'engourdissement qui avait succd  mes agitations... Savais-je ce que
me rservait l'avenir?

La crainte de rencontrer  Paris mon mari ou Ursule n'avait t pour
rien dans ma dtermination de vivre solitaire. J'prouvais pour M. de
Lancry une indiffrence mprisante, pour ma cousine une aversion
profonde; mais j'avais assez la conscience de ma dignit pour tre
certaine qu' leur rencontre et malgr leur effronterie, mon front ne
plirait pas.

Du moment o mon mari m'avait abandonne, je m'tais regarde comme 
jamais spare de lui, sinon de droit, du moins de fait; cette position
embarrassante pour une jeune femme, et ma rpugnance  vivre seule 
Paris avaient contribu  prolonger mon sjour  Maran. Madame de
Richeville, en me proposant de demeurer presque chez elle, levait tous
mes scrupules.

Je prvins Blondeau que nous quittions Maran pour aller  Paris habiter
avec la duchesse. Elle pleura de joie et fit  la hte tous mes
prparatifs de voyage dans la crainte de me voir changer de rsolution.

Je quittai Maran  la fin de l'automne.

Je passais forcment devant Rouvray; je ne savais si je devais m'y
arrter ou non pour voir madame Scherin; je n'avais eu aucune nouvelle
d'elle ou de son fils depuis le jour fatal o elle tait venue  Maran
annoncer  Ursule que mon cousin, indign de sa conduite, se sparait
d'elle pour toujours.

Je redoutais cette visite; elle pouvait rouvrir et chez moi et chez ces
malheureux des plaies peut-tre cicatrises. D'un autre ct, je
n'aurais pas voulu paratre indiffrente aux chagrins de cet homme si
honnte et si bon. Au milieu de ces hsitations, j'arrivai presque en
vue de la fabrique de M. Scherin. J'ordonnai aux postillons d'aller au
pas, voulant me mnager encore quelques minutes de rflexion, lorsque
tout  coup je vis M. Scherin sortir d'un chemin creux qui aboutissait
 la grande route.

Il m'aperut, il s'arrta, me regarda quelques instants d'un air hagard;
puis cachant sa figure dans ses mains, il regagna brusquement le chemin
d'o il venait de sortir.

M. Scherin tait cruellement chang; il m'avait reconnue, et je ne
pouvais me dispenser d'entrer chez sa mre: je me fis conduire  sa
maison. Blondeau m'attendit avec ma voiture au bout de l'alle de
tilleuls o jadis j'avais rencontr Ursule.

Je m'avanai seule, vivement frappe de l'tat d'incurie dans lequel
tait le jardin autrefois tenu avec tant de soin et de recherche: des
herbes parasites envahissaient les alles; les vieux arbres, autrefois
symtriquement taills, n'tant plus monds, cachaient la rue de la
Loire et ses riantes perspectives; on n'apercevait aucun vestige de
fleurs dans les quinconces abandonns, les feuilles mortes bruissaient
sous mes pas; le ciel gris et pluvieux d'une matine d'automne jetait un
sombre voile sur ce tableau dj si triste.

Au fond de l'alle de charmille o j'avais surpris les premiers aveux de
Gontran  Ursule, je vis le groupe de figures en pierre peinte  demi
dtruit. Sous le vestibule, je trouvai l'une des deux servantes que
j'avais dj vues  Rouvray; elle me dit que madame Scherin tait dans
le salon.

Je traversai l'antichambre et la salle  manger: il y faisait un froid
glacial; les carreaux du sol, autrefois soigneusement rougis et cirs,
taient verdtres et suintaient l'humidit. Tout semblait dgrad,
dlaiss. Quel changement dans les habitudes de madame Scherin, que
j'avais vue toujours si rigoureuse sur l'accomplissement des devoirs
domestiques, si jalouse de la minutieuse propret de sa demeure!

Les portes taient ouvertes, mes pas peu bruyants; j'arrivai dans le
salon sans que madame Scherin m'entendt. Elle tait assise  son
rouet, et portait comme toujours une robe noire et un bavolet de toile
blanche. Son vieux perroquet gris, engourdi par le froid, sommeillait
sur son bton. A travers les vitres des fentres, ternies par le
brouillard, on voyait quelques sarments de vigne agits par le vent et
dpouills de feuilles; ils se balanaient  et l, pendant  la
treille nglige. Deux tisons noircis brlaient lentement au milieu des
cendres du foyer. Les housses des meubles et les rideaux, autrefois
d'une blancheur de neige, taient jaunis par la fume. Enfin cette
habitation, jadis d'une splendeur de propret qui atteignait au luxe,
montrait partout la funbre et sordide insouciance de la vieillesse, qui
semblait dire:--A quoi bon tant de soins pour si peu de jours?

En me rappelant l'animation, la gaiet que la prsence d'une femme jeune
et belle avait pendant quelque temps apportes dans cette demeure, je
frissonnai... Si M. Scherin conservait le souvenir d'Ursule; si, malgr
les irrparables torts de sa femme, il comparait le prsent au pass, sa
vie devait tre bien cruelle.

Le coeur me battait si fort que je restai immobile  la porte du
salon.

Examinant plus attentivement la figure ple et austre de madame
Scherin, je fus tonne de l'innombrable quantit de rides profondes
que le chagrin avait creuses sur ses traits. Par deux fois, le
mouvement mesur de son rouet se ralentit peu  peu comme le pendule
d'une horloge qui s'arrte graduellement; elle pencha lgrement sa tte
sur sa poitrine; ses yeux fixes et raills regardaient sans voir; une
de ces larmes si rares chez les vieillards mouilla sa paupire ardente
et rougie; puis, faisant un brusque mouvement comme si elle se ft
veille en sursaut, et voulant chapper sans doute  de sinistres
rflexions, elle se remit  tourner son rouet avec une vivacit
fbrile.

Pour ne pas rester plus longtemps inaperue, j'agitai la clef dans la
serrure.

Madame Scherin releva la tte, me vit, repoussa du pied son rouet bien
loin d'elle et me tendit les bras sans me dire une parole.

Je baisai ses mains vnrables, et je m'assis prs d'elle.

Au bout d'un silence de quelques minutes, elle s'cria avec explosion:

--Ah! je suis bien malheureuse! la plus malheureuse des cratures...
mais n'en dites rien  mon fils... il ne le sait pas!

--Je viens de le rencontrer,--lui dis-je,--il m'a paru bien chang.

--Le pauvre enfant n'est plus reconnaissable... le chagrin le tue... il
pense encore  cette infme...--se hta-t-elle de me dire d'un air
presque farouche. Puis elle ajouta avec amertume:

--Elle ne lui a fait que du mal pourtant... tandis que moi, moi, mon
Dieu! je l'ai toujours aim comme le fils de mes entrailles... oui, et
pourtant il pense encore  elle... il y pense plus qu' moi peut-tre!
rpta-t-elle.

--J'espre que vous vous trompez,--lui dis-je.--Sans doute mon cousin
est plus absorb par la douleur d'avoir t indignement tromp que par
le souvenir de...

--Ne prononcez pas ce nom dtest!--s'cria-t-elle en m'interrompant
avec violence.--Ne le prononcez pas! par piti... Vous voulez me
consoler, mais je ne m'abuse pas.--Non, non, ce n'est pas de
l'indignation qu'prouve mon fils... L'indignation clate, tempte,
cherche avec qui maudire ceux qui l'ont cause... Enfin aprs
l'indignation vient le mpris, et, plus tard, l'oubli... Eh bien! le
malheureux n'a pas oubli... n'a rien oubli.

--Attendez, attendez... encore. Mon cousin en est dj au mpris sans
doute, bientt viendra l'oubli... Croyez-moi, s'il est profondment
chagrin... c'est que, dans une me gnreuse, le mpris est cruel.

Madame Scherin secoua tristement la tte, et me dit:

--Hlas! vous vous mprenez! Plt au ciel qu'il et du ddain pour
elle... Mais je l'ai devin.

--Que dites-vous?

--La vrit... je l'ai devin, vous dis-je; aussi il a honte, il me
fuit... il s'isole... Pendant les premiers temps de son chagrin, j'ai
compris que mon fils voult tre seul. Je me disais que, par tendresse
pour moi, il ne voulait pas me laisser voir ce qu'il souffrait. Car vous
ne savez pas ce que c'tait que son chagrin...

--Il a donc beaucoup souffert?

--S'il a souffert!... Mais je l'ai vu des jours, entendez-vous?... des
jours entiers, des nuits entires, couch sur son lit, pleurant 
chaudes larmes, et ne s'interrompant de sangloter que pour se livrer 
des accs de rage insense, et pousser des cris, des rugissements de
douleur et de dsespoir, qu'il n'touffait qu'en mordant ses draps avec
fureur... Je le vois encore, mon Dieu! les bras tendus, les mains
crispes... ne connaissant pas ma voix, et, dans son dlire, appelant
cette femme... l'appelant... la misrable! tandis qu'il ne faisait pas
attention  moi, qui tais l... qui priais... qui pleurais... O mon
Dieu! que de nuits j'ai passes ainsi agenouille  son chevet tout
tremp de ses larmes et des miennes, craignant qu'il ne perdt la raison
dans un de ces accs de rage!... Avec quelle angoisse j'attendais qu'il
me reconnt!... Alors...--dit la malheureuse mre en portant son
mouchoir  ses yeux;--alors, comme il est bon et sensible comme un
enfant... quand il revenait  lui, il m'embrassait, il me demandait
pardon de m'affliger, de ne pouvoir vaincre sa douleur... Aussi, dans
les premiers temps, je ne me dsesprais pas... si quelquefois il me
rpondait avec humeur ou avec impatience quand je lui reprochais son
dcouragement, je me disais: Plus tard il me reviendra... Je faisais de
mon mieux pour tcher de le consoler, pour le calmer, pour le distraire;
mais je ne russissais pas... Je lui faisais faire les plats qu'il
aimait, il ne mangeait pas. J'avais demand  la ville des livres bien
intressants; malgr la faiblesse de ma vue, je lui faisais la
lecture... il ne m'coutait pas... Je voulus attirer ici quelques-uns de
ses amis; il les reut si mal qu'ils n'osrent plus revenir. Malgr mon
ge, je lui ai propos de nous en aller voyager; il a refus. Quoique
cette maison soit sacre pour moi, et que je veuille y mourir comme mon
mari y est mort, craignant que ces lieux ne lui rappelassent trop de
mauvais souvenirs, je lui ai propos d'habiter ailleurs, qu'importait
cela... il a refus... toujours refus, comme il refuse tout ce que sa
mre lui offre,--ajouta-t-elle avec amertume.

Il y avait une si profonde douleur dans ces plaintes naves,
j'entrevoyais pour madame Scherin une vie si malheureuse en songeant
aux insurmontables regrets de son fils, que je ne pus que prendre la
main de cette pauvre mre entre les miennes en attachant sur elle un
regard dsol.

--Je patientais toujours,--reprit-elle;--je me disais: Les regrets que
lui laisse cette horrible femme ne pourront pas durer... Je priais le
bon Dieu de toucher mon fils de sa grce et de le ramener  moi... Je
fis dire des messes  sa patronne... Hlas! tout fut inutile... tout...
Plus j'allais, plus je voyais que je n'tais plus rien... que je ne
pouvais plus rien pour mon fils,--ajouta-t-elle d'une voix entrecoupe
de sanglots;--mais je n'osais rien lui en dire: il tait dj si
malheureux! j'attendais toujours... Quelquefois, pour me contenter, il
prenait un air moins triste... Une fois le malheureux enfant voulut
sourire... Je fondis en larmes, tant son triste et doux sourire tait
navr, et je me promis bien de ne plus le contraindre ainsi... Devant
Dieu, qui m'entend, je vous le jure, jamais je ne lui ai reproch son
chagrin; seulement... peu  peu cela m'a dcourage, accable... Le
voyant insouciant de tout, je suis devenue comme lui, insouciante de
tout... j'ai laiss aller les choses comme elles ont voulu aller, dans
cette maison... Tout est nglig, l'herbe pousse partout dans le jardin,
comme elle poussera bientt sur la fosse d'une pauvre vieille femme qui
n'est plus bonne  rien sur la terre, puisqu'elle ne peut pas consoler
son fils...

Cet abattement contrastait si fort avec la fermet un peu pre que
j'avais toujours vue  madame Scherin, que je fus effraye. Cet
affaiblissement moral prsageait sans doute un grand affaiblissement
physique. J'essayai de la rassurer en lui citant mon exemple.

--Sans doute,--lui dis-je,--ces deux annes ont d vous sembler
cruellement longues; mais songez que toute douleur finit par s'user...
Plus les regrets de votre fils ont t violents, plus le terme de sa
dlivrance approche  son insu. Moi aussi, bonne mre, j'ai beaucoup
souffert; j'ai non-seulement perdu l'homme  qui j'avais vou ma vie
entire, mais j'ai perdu mon enfant et avec lui la seule chance de
bonheur que je pusse encore esprer... Eh bien!  d'affreux dchirements
a succd le calme... Calme triste, il est vrai, mais qui est presque du
bonheur, si je le compare  tout ce que j'ai ressenti... Courage donc,
bonne mre... courage... vous touchez peut-tre au terme de vos
peines... Comme votre fils, je suis victime de cette femme... Un mpris
glacial a remplac ma haine... L'heure n'est pas loin o votre fils
prouvera comme moi...

Madame Scherin secoua tristement la tte et me rpondit, hlas! je dois
l'avouer, avec un bon sens qui m'effraya:

--Ce n'est pas la mme chose... Votre mari tait de votre condition...
C'tait pour vous un homme ni au-dessus ni au-dessous de ceux que vous
aviez l'habitude de voir... Cela vous manque moins  vous, tandis que
mon pauvre enfant n'avait jamais connu de femme qui, en apparence du
moins, pt tre compare  cette misrable.

Puis, recouvrant un clair de son ancienne nergie, madame Scherin
s'cria:

--Mais cette infme, dans son affreux orgueil, aura donc devin juste en
me prdisant, avec son audace de Lucifer, qu'on n'oubliait pas une femme
comme elle, que mon fils la regretterait toujours; qu'il la pleurerait
avec des larmes de sang!... O mon Dieu, mon Dieu!... ta volont est
impntrable... Il faut avoir bien de la foi pour ne pas dsesprer de
ta justice... Il faut bien aimer son enfant pour l'aimer encore quand
l'amour qu'on lui porte est aussi inutile...

Madame Scherin revenait sur cette pense, qui lui semblait douloureuse;
je tchai de l'en distraire.

--Ne croyez pas cela,--lui dis-je.--Sans vous, sans vos soins assidus,
la vie de votre fils lui serait mille fois plus affreuse encore.

--Comment cela pourrait-il tre? Il ne regretterait pas cette, femme
plus qu'il ne la regrette!--reprit madame Scherin avec une sombre
opinitret.--Oui, car s'il n'tait pas si malheureux, je dirais qu'il
est un mauvais fils, un ingrat...

--Ah! madame...

--Je dirais qu'il ne reste auprs de moi que par respect humain, et
parce que, dans le premier moment de sa colre, il a jur sur la mmoire
de son pre de ne jamais pardonner  cette criminelle... Oh! j'ai bien
souffert sans rien dire... Depuis deux ans... j'ai bien endur...
Autrefois il croyait  la vertu de cette femme; je comprenais,  la
rigueur, qu'il me la prfrt... mais aprs ce qui s'est pass...
qu'elle lui tienne encore autant au coeur... tenez... il faut que je
le dise  la fin... cela m'indigne... cela m'offense...

--Vous vous mprenez peut-tre,--lui dis-je;--l'on peut prouver
longtemps de la colre, de la haine contre ceux qui vous ont tromp,
sans pour cela subir encore leur influence. Les coeurs gnreux sont
surtout susceptibles de ces profonds ressentiments, la trahison leur est
d'autant plus cuisante que leur confiance a t plus aveugle...

--Bnie soit toujours votre venue,--me dit madame Scherin en essuyant
ses yeux,--j'ai pu vous dire ce que je n'ai dit  personne, car depuis
deux ans mon coeur s'emplit d'amertume. Fasse le ciel qu'il ne dborde
pas, et que mon fils ne sache jamais le mal qu'il me fait!... Pourtant,
il se pourra bien que j'clate  la fin! il pourra venir un moment o je
ne saurai plus me contenir.

--Ah! gardez-vous en bien,--m'criai-je,--quelle serait votre vie, mon
Dieu, et la sienne!

--C'est que je me lasse  la fin, non pas de me sacrifier pour lui;
non... le peu de jours qui me restent lui appartiennent, mais je me
lasse de le voir souffrir comme s'il tait seul et abandonn de tous. Je
me lasse de voir que le honteux souvenir d'une infme touffe dans le
coeur de mon fils la reconnaissance qu'il me doit. Enfin... dites!
dites!--s'cria-t-elle avec un redoublement de violence et de
douleur,--n'est-ce pas terrible de voir son enfant mourir  petit feu
et de ne pouvoir pas le sauver... quand c'est pour cela que Dieu vous a
laisse sur la terre!

Cette conversation rapide me montra que l'existence de M. Scherin et de
sa mre tait encore plus horrible que je ne l'avais souponne.

Je vis alors M. Scherin passer lentement devant les croises du salon;
il s'arrta un instant, me regarda, puis s'loigna.

Je croyais qu'il venait nous rejoindre; il n'en fut rien. Supposant
qu'il voulait me parler en secret, je cherchais un moyen d'aller le
retrouver lorsque sa mre me dit:

--Mon fils voulait sans doute causer avec vous, maintenant il n'ose
plus... Tenez, le voil qui se promne dans l'alle de charmille.

Je saisis ce prtexte.

--Si vous le permettez, j'irai prs de lui; vous savez qu'il a toujours
eu quelque confiance en moi: peut-tre lui redonnerai-je du courage;
peut-tre l'aiderai-je  vaincre cette insurmontable tristesse...

Madame Scherin me tendit la main en secouant la tte.

--Toujours gnreuse et bonne,--me dit-elle.

--Toujours compatissante aux maux que j'ai partags,--lui dis-je.

Je retrouvai M. Scherin dans cette mme alle o j'avais autrefois
surpris les premiers aveux de M. de Lancry  Ursule.

En approchant de mon cousin, je fus encore plus frappe que je ne
l'avais t du changement de ses traits. Hlas! pourquoi faut-il que le
malheur et le dsespoir puissent seuls imprimer un cachet de grandeur
aux physionomies les plus vulgaires, tandis que le bonheur et le
contentement ne les ennoblissent jamais!

La figure de M. Scherin, jadis si fleurie, si dbonnaire, si souriante,
tait d'une pleur de marbre, d'une effrayante maigreur; ses yeux caves,
rougis par les larmes, brillaient du feu de la fivre; ses traits
avaient enfin une expression de douleur farouche qui leur donnaient un
caractre d'lvation que je ne leur aurais jamais souponn.

En me voyant il tressaillit, leva les yeux au ciel, et s'cria d'une
voix touffe:

--ELLE vous a fait bien du mal,  vous...

--Bien du mal... oui, mon cousin... mais j'ai du courage, moi... J'ai
t comme vous, trahie, abandonne... eh bien!  cette heure, je
mprise, j'oublie ceux qui m'ont outrage, le calme est revenu dans mon
coeur, et je n'ai pas comme vous une mre pour me consoler.

M. Scherin ne me rpondit rien, marcha auprs de moi d'un pas ingal;
puis s'arrtant brusquement devant moi, il croisa les bras et me dit
avec une explosion de rage, le regard tincelant de fureur:

--Je n'ai pas encore tu votre mari... je dois vous paratre bien lche,
n'est-ce pas?... Mais patience... patience,--ajouta-t-il d'un air sombre
et concentr,--ma pauvre vieille mre mourra un jour...

Et il recommena de marcher en silence.

Ces mots m'expliqurent la conduite du M. Scherin. Malgr sa bonhomie,
il avait fait ses preuves de courage. Il attendait sans doute la mort de
sa mre pour exiger une sanglante rparation. Je n'aimais plus M. de
Lancry, mais l'ide de ce duel me fit horreur. Je rpondis  mon cousin:

--Votre mre vivra assez longtemps pour que vos regrets soient tellement
affaiblis... que vous laissiez  Dieu la punition des coupables.

M. Scherin partit d'un clat de rire sauvage en s'criant:

--Abandonner ma vengeance  Dieu!!!--Et il reprit  voix basse, d'un ton
qui me fit frissonner:--Mais vous ne savez donc pas que je trouve
quelque fois que ma mre vit bien longtemps pour ma vengeance!

--Oh, cela est pouvantable!--m'criai-je;--vous... vous toujours si bon
fils!

--Je ne suis plus bon fils,--reprit-il avec une fureur croissante;--je
ne suis plus rien... rien qu'un malheureux fou... qui passe la moiti de
sa vie  regretter,  appeler une infme... et l'autre moiti  la
maudire et  rver la vengeance... Tenez, voyez-vous!... il y a des
moments o je suis capable d'abandonner ma mre, quoique je sache que ce
serait lui porter le coup de la mort.

--Que voulez-vous dire?

--Oui, je suis capable de tout quand je pense que votre mari peut mourir
avant moi... ou qu'Ursule peut croire que je suis un lche... que je
n'ose pas me battre...

Stupfaite, je regardai M. Scherin; sa crainte de paratre lche aux
yeux d'Ursule me disait combien son amour tait encore violent.

--Il faut oublier Ursule, elle est indigne d'occuper votre pense.

Il haussa les paules.

--Vous aussi... vous voil comme ma mre... il faut oublier!!!...
Oublier! Dites donc  mon coeur de ne plus battre... dites donc  mon
sang de ne plus brler dans mes veines...  mon souvenir de s'teindre!

--Mais cette femme est une misrable.

--Mais on l'adore!... cette misrable!!! mais votre mari vous a quitte
pour elle... vous qui valez pourtant mille fois mieux qu'elle!--s'cria
M. Scherin presque brutalement.

Un moment, je l'avoue, je restai sans rponse; il fallait qu'Ursule et
une irrsistible puissance de sduction pour que deux hommes de natures
si diffrentes, M. de Lancry et M. Scherin, en fussent devenus si
passionnment pris.

Mon cousin continua d'un air sombre:--L'oublier... l'oublier!... et
pourquoi l'oublierais-je?... Jusqu'au jour o elle a t criminelle, qui
donc a fait pour moi ce qu'elle a fait?...

--Mais votre mre...

--Mais ma mre n'tait que ma mre... et ma femme tait ma
femme!--s'cria-t-il courrouc.--Le temps que j'ai pass prs d'Ursule
sera toujours le plus beau temps de ma vie... Elle qui m'tait si
suprieure par l'esprit et par l'ducation, elle s'tait mise  mon
niveau! Et puis si belle... si belle! Oh! que de nuits de rage furieuse
j'ai passes dans notre chambre dserte en l'appelant  grands cris!...
Oublier!... mais vous ne savez donc pas que je l'aimais autant, plus
peut-tre, pour sa ravissante beaut que pour son esprit charmant?...
Oublier!... et pourquoi? pour vivre tte  tte avec ma mre, n'est-ce
pas? Quelle compensation!

--Mais ce que vous dites l est affreux... Croyez-vous qu'il ne lui soit
pas pnible de voir combien ses consolations sont impuissantes?

--Eh! que ma mre veut-elle de plus?... elle est heureuse et contente...
J'ai abandonn Ursule  son sort... j'ai jur sur la mmoire de mon pre
de ne plus la revoir... de ne jamais lui pardonner... Je tiens ma
promesse... quoiqu'elle me cote. Pourquoi ma mre veut-elle me disputer
mes larmes... mes larmes que je lui cache tant que je puis?...
Pourtant...--Et les lvres de M. Scherin tremblrent convulsivement, de
grosses larmes roulrent dans ses yeux, il cacha sa tte dans ses mains
et tomba assis sur un banc de pierre en sanglotant.

pouvante de cet affreux amour, je restai muette...

--Tenez, je suis ridicule, je suis vil, je suis fou... je le
sais,--reprit mon cousin en essuyant ses yeux, mais, que voulez-vous!
c'est plus fort que moi... Accablez-moi, je le mrite, car... car je
l'aime encore...

--Vous l'aimez encore?

--Oui... c'est honteux, c'est horrible... je l'aime autant que je l'ai
jamais aime.

--Est-il possible, mon Dieu!

--J'ai beau me raisonner, j'ai beau me dire que sa conduite avec votre
mari est mille fois plus coupable que si elle avait cd  l'amour...
j'ai beau me dire qu'il faut tre profondment corrompue pour s'tre
donne ainsi qu'elle s'est donne... Eh bien! sans ma mre...
entendez-vous! sans ma mre, vingt fois je serais all tuer M. de Lancry
ou me faire tuer par lui; si je l'avais tu, je me serais jet aux pieds
d'Ursule pour tout lui pardonner... et je suis sr qu' force
d'indulgence et de bont je l'aurais ramene  de bons sentiments...
Car, voyez-vous, personne ne la connat comme moi...--dit-il en essuyant
ses yeux.--C'est bien plutt sa tte que son coeur qu'il faut accuser.

--Mon cousin, je n'aime pas  accabler les absents; mais votre femme m'a
fait assez de mal pour que je dise ce que je pense, beaucoup moins pour
rcriminer sur le pass que pour vous aider  vaincre un indigne amour.
Ursule est aussi fausse que mchante. Pendant dix annes elle m'a hae
d'une haine implacable, et pendant dix ans elle n'a eu pour moi que des
paroles d'hypocrite tendresse.

--Mais, aprs tout, elle n'aimait pas votre mari!--s'cria-t-il sans me
rpondre.--Sans ma mre, je pouvais profiter de cet aveu pour lui
pardonner et rompre cette liaison ds son commencement. Mais les femmes
sont si implacables dans leur haine! Ma mre n'a pas oubli qu'une fois
je l'avais sacrifie  Ursule... Oh! elle s'en est bien souvenue... Et
dt y prir le bonheur de ma vie; duss-je mourir de chagrin et elle
aussi, il a fallu, pour assouvir sa vengeance, jurer de ne jamais
pardonner  Ursule...

--Mais c'est un enfer que votre vie alors!...

--Eh bien! oui... oui, c'est un enfer... Devant ma mre je me contrains;
mais je souffre le martyre... D'autres fois je me maudis de rester
insensible aux consolations qu'elle tche de me donner... je sens tout
le chagrin que je lui fais; mais je n'y puis rien... tant je suis
faible, tant je suis lche!... Un enfer... vous l'avez dit... c'est un
enfer... Et pourtant ma pauvre mre est la meilleure des femmes! et
pourtant, moi, qui ne suis pas un mchant homme... je l'aime... je
l'aime bien tendrement; et pourtant je sens que je l'afflige, que je la
blesse sans cesse... Oh! tenez, maudit soit le sort qui m'a fait
rencontrer Ursule... J'aurais pous une femme de ma classe; ma vie,
celle de ma bonne mre n'eussent point t empoisonnes... Si vous
saviez quelle existence je mne, mon Dieu!... si vous saviez! Je n'ai
plus le moindre souci de mes affaires d'intrt, je ne sais o en est ma
fortune; j'ai pris un homme d'affaires pour n'avoir plus  y songer... A
quoi bon l'argent maintenant! C'tait pour ELLE, moi, que je voulais
tre riche. Elle le savait bien, mon Dieu!... Elle m'aurait fait faire
tout ce qu'elle aurait voulu... Je suis sr que j'aurais trouv le moyen
de doubler ma fortune, parce que cela lui aurait fait plaisir... et
seulement pour voir son beau regard brillant et heureux, seulement pour
la voir me remercier avec son joli sourire...

Puis portant brusquement ses deux poings ferms  ses yeux, il s'cria
d'une voix sourde:

--Son regard, son sourire... je ne les verrai plus... non, plus jamais,
jamais... je l'ai mrit, je n'ai pas eu le courage de lui pardonner...
J'ai cout la haine impitoyable de ma mre, je n'ai pas t un homme,
j'ai agi comme un enfant, comme un fou...

Aprs avoir un instant march avec agitation, il reprit:

--Pardon, pardon, ma cousine... Hlas! voil pourtant les jours que
depuis deux ans je passe avec ma mre dans cette maison froide et muette
comme la tombe... Dans la journe je marche... je vais sans savoir o je
vais... et puis je rentre pour dner... pendant tout le temps du repas,
je regarde la place o ELLE tait... Et puis je reste avec ma mre; nous
faisons la lecture tour  tour..., je lis machinalement... sans
entendre, sans comprendre ce que je lis. A onze heures, ma mre fait sa
prire  haute voix et nous nous sparons... Alors je rentre dans
_notre_ chambre, que je n'ai pas voulu quitter... Alors commencent
d'atroces insomnies... alors j'endure, comme au premier jour, toutes les
tortures d'une jalousie frntique et dsespre... quand je pense...

Puis, sans achever sa phrase, M. Scherin se dressa debout, frappa du
pied avec rage et s'cria en levant les poings vers le ciel:

--Oh! je le tuerai, cet homme! je le tuerai!--Et il se remit  marcher 
grands pas.

Une des servantes de madame Scherin vint nous prier de sa part de nous
rendre au salon.

--Mon fils,--dit-elle lorsque nous entrmes,--votre cousine a peut-tre
hte d'arriver  Paris; il ne faut pas la retenir.

--C'est, en effet, une affaire trs-importante qui m'y appelle,--lui
dis-je,--et qui ne souffre pas de retard. Sans cela, je vous aurais
demand l'hospitalit pendant quelques jours.

--Vous lui avez au moins parl raison,--me dit madame Scherin en me
montrant son fils.

--Je lui ai parl de vous, madame, et aucun fils n'est plus respectueux
et plus tendre; croyez-le bien.

--Je le crois... car je ne veux que son bien.

--Il le sait, madame.--Puis je fis un signe  M. Scherin, en lui
montrant sa mre pour l'engager  lui dire quelques paroles de tendresse
filiale. Sa froideur m'effrayait. Je craignais que madame Scherin ne
voult profiter de ma prsence pour lui adresser des reproches qu'elle
comprimait depuis si longtemps.

M. Scherin s'approcha de sa mre, lui prit la main, la baisa en disant:

--Pardonnez-moi, ma mre; vous savez que je suis souffrant depuis
quelque temps. Cela m'a rendu peut-tre le caractre ingal, j'ai fait
ma confession  ma cousine. Elle m'a bien grond,--ajouta-t-il en
souriant tristement,--je tcherai d'tre plus sage  l'avenir.

--Cela vous cotera sans doute beaucoup,--dit svrement sa mre.

Ce que je redoutais allait arriver; madame Scherin, se sentant blesse
devant moi dans sa dignit de mre, ne pourrait taire ce que la fatale
proccupation de son fils lui faisait souffrir depuis si longtemps.

Je jetai un regard suppliant  M. Scherin pour l'engager  se modrer;
mais lui aussi tait depuis longtemps aigri. Ma prsence avait raviv
ses blessures. Je frmis en songeant que j'allais peut-tre devenir la
cause involontaire d'une scne affligeante.

Pourtant M. Scherin baissa la tte sans rpondre  sa mre, qui reprit
d'une voix plus haute:

--Il serait d'un bon fils d'aimer sa mre au-dessus de tout.

--Quoi qu'il m'en ait cot, j'ai fait ce que j'ai pu pour vous prouver
ma soumission... ma mre; je ne puis rien de plus,--reprit froidement
son fils.

--Voil pourtant notre vie, madame, telle que nous l'a faite l'infme
qu'il regrette encore,--s'cria madame Scherin.--Vous pouvez ne pas
regretter une infme!--dit-elle  M. Scherin avec violence.

pouvante de la tournure que prenait la conversation, je me htai de
dire:

--Ah! madame, excusez-le, il l'aimait tant!

--Il est capable de l'aimer encore... un indigne amour fait commettre
tant de lchets!

Les yeux de mon cousin tincelrent; il s'cria:

--Ce n'est pas seulement un indigne amour qui fait commettre des
lchets, ma mre! D'ailleurs, voici assez longtemps que je me
contrains, que je souffre, il faut que je parle,  la fin...

--Et moi aussi,--s'cria sa mre courrouce,--voici assez longtemps que
je souffre, voici trop longtemps que vous oubliez ce que vous me
devez... Je vous rpte, moi, que vos indignes regrets sont autant de
lchets... sont autant d'offenses  votre mre...

--Mon cousin!...--m'criai-je.

Il ne se contenait plus.

--Les sentiments les plus nobles, les plus saints devoirs font aussi
commettre des lchets, entendez-vous, ma mre!...

--Que veut-il dire?...

--Pas un mot de plus,--dis-je  M. Scherin, et j'ajoutai  voix basse:

--Voulez-vous donc faire mourir votre mre deux fois... lorsqu' sa
dernire heure elle songera au danger que vous irez braver dans un duel?

--C'est vrai, c'est vrai, je suis un fou, un mchant fils de lui
rpondre ainsi... Mes regrets l'outragent parce qu'elle m'aime
tendrement.--Puis se mettant  genoux devant sa mre, il prit sa main et
la baisa en disant:--Pardonnez-moi, ma mre, j'ai eu tort de vous parler
ainsi:

--Une mre doit tout pardonner...--dit-elle en soupirant. Et elle donna
un baiser sur le front de son fils en me jetant un regard dsol.

--Et un fils doit tout souffrir,--rpondit M. Scherin  voix basse, et
son regard vint aussi me tmoigner de ses douleurs.

       *       *       *       *       *

Je quittai Rouvray dans un accs de tristesse mortelle.

Je ne crois pas qu'il y et au monde une position aussi affreuse que
celle de cette mre et de ce fils, toujours face  face, elle regrettant
l'amour de son fils, lui regrettant l'amour d'une femme coupable. Je ne
pus rprimer un mouvement d'indignation profonde en songeant que mon
mari tait perdu pour moi, que mon enfant tait mort, que ma vie tait
brise, qu'une pieuse femme et son gnreux fils voyaient leurs
relations, autrefois si tendres,  jamais aigries parce qu'Ursule
m'avait hae et envie.




CHAPITRE IV.

LE RETOUR.


Deux mois aprs mon dpart de Maran, j'tais tablie  Paris dans le
pavillon que m'avait offert madame de Richeville.

Je me demande encore comment j'avais pu inspirer  cette excellente
femme l'affection qu'elle ne cessa jamais de me tmoigner et dont elle
me donna tant de nouvelles preuves lors de mon retour  Paris; c'est
avec l'intrt le plus tendre, le plus maternel, qu'elle veillait  mes
moindres dsirs, qu'elle tachait de m'pargner les moindres chagrins.

En songeant aux indignes calomnies dont elle avait t victime, je fus
surtout frappe de voir dans quelle affectueuse intimit elle vivait
avec des personnes qui reprsentaient certainement l'lite de la
meilleure compagnie de Paris et qui passaient mme, qu'on me pardonne
cette expression, pour tre extrmement _collet mont_.

Ce revirement de l'opinion en faveur de madame de Richeville n'aurait
pas d m'tonner. Les gens de moeurs svres sont d'autant plus
indulgents pour les erreurs passes d'une personne qui recherche leur
patronage, que la vie prsente de celle-ci est plus irrprochable.

Justement fiers de l'espce de _conversion mondaine_ que leur salutaire
influence a opre, ils dfendent, ils appuient leur nophyte avec toute
la gnreuse ardeur du proslytisme.

Madame de Richeville avait donc alors pour amis vritablement dvous
tous ceux qui, autrefois, avaient sincrement plaint ses malheurs et
dplor ses fautes.

Grce aux derniers sacrifices que lui avait imposs son mari, sa maison
tait fort convenable, mais pas assez splendide pour que l'empressement
qu'on mettait  y tre admis ne se rapportt pas entirement  elle, qui
en faisait les honneurs avec une grce extrme.

Les portraits qu'elle m'avait faits de quelques personnes de sa socit
habituelle taient d'une ressemblance frappante; je fus, par hasard, 
mme d'en juger le premier jour de mon arrive  Paris.

Ma voiture s'tait brise  tampes; retarde par cet accident, je ne
pus, contre mon attente, arriver  Paris, chez madame de Richeville,
qu' dix heures du soir. Ne comptant plus ce jour-l sur moi, elle avait
reu comme elle recevait d'habitude; aussi quel fut mon tonnement,
lorsque ma voiture s'arrta sous le pristyle, d'y trouver madame
Richeville, accompagne du prince d'Hricourt! Mon courrier me prcdant
d'un quart d'heure m'avait annonce, et madame de Richeville tait
descendue pour venir plus tt au-devant de moi.

Je trouvai ce soir-l chez elle la princesse d'Hricourt, mesdames de
Semur et de Grandval. On fut pour moi de la bont, de l'affabilit la
plus parfaite.

Il faut avoir vcu dans le monde dont je parle pour comprendre cet
accueil  la fois bienveillant et rserv. On savait mes chagrins;
j'excitais une vive sympathie: mais par une discrtion pleine de
dlicatesse on m'pargna tout ce qui aurait pu me rappeler trop
directement des maux qu'on dsirait me faire oublier.

Dire en quoi consistaient ces nuances si fines serait presque
impossible; et cependant, grce  ces _riens_, au lieu de me tmoigner
une compassion indiscrte, on m'entourait d'une digne et charmante
sollicitude.

Tant que les traditions et le savoir-vivre de notre ancienne
aristocratie ne se perdront pas, il n'y aura jamais en Europe une
socit capable d'tre compare  notre bonne compagnie pour ce tact
exquis, pour ce got excellent, rares privilges de l'esprit franais.

Ainsi, je n'oublierai de ma vie ces paroles de la vnrable princesse
d'Hricourt lorsque je lui fus prsente ce mme soir par madame de
Richeville.

--Quoique j'aie le plaisir de vous voir aujourd'hui pour la premire
fois, madame,--me dit-elle,--je vous connais, et permettez-moi de vous
le dire, je vous aime depuis que j'ai entendu parler de vous par ma
chre Amlie (c'tait le nom de baptme de madame de Richeville); moi et
ses amis, qui sont aussi les vtres, nous l'engagions toujours  hter
votre retour  Paris. A votre ge, une vieille grand'mre peut vous dire
cela,  votre ge, la solitude est dangereuse; en s'isolant de toute
affection, on finit malgr soi par souponner le monde d'gosme ou
d'insensibilit. Mais je vous assure qu'il n'en est rien; j'ai toujours
vu les plus touchantes, les plus nobles sympathies aller avec bonheur
au-devant des nobles et des touchantes infortunes.

--Et moi, madame,--me dit gaiement la comtesse de Semur avec sa vivacit
cordiale,--dt-on m'accuser de paradoxe comme on m'en accuse souvent, je
vous avoue que je voudrais presque vous savoir encore au fond de votre
Touraine; mais, sans doute, vous tiez notre idal: pour nous consoler
de ne pas vous voir, nous disions que l'idal se rve et ne se rencontre
pas; au lieu que maintenant, si nous allions vous perdre, nous vous
aimerions encore plus, et nous vous regretterions bien davantage.

Puis, comme je me dfendais modestement de ces louanges, la princesse
d'Hricourt me prit la main et me dit d'une voix profondment mue:

--Veuillez songer, madame, qu'il peut y avoir  admirer chez une jeune
femme autre chose que sa beaut, sa grce et son esprit... et vous
sentirez la distance qui existe entre une flatterie banale et un
hommage srieux et mrit.

Aprs ces prsentations, je m'approchai d'Emma. Elle tait vtue d'une
robe blanche trs-simple; les pais bandeaux de ses magnifiques cheveux
blonds onduls dessinaient le fin et pur ovale de son visage d'albtre
ros. Elle me parut d'une blouissante beaut:  son passage  Maran,
elle avait quatorze ans; deux annes de plus avaient accompli sa taille
svelte et lance comme celle de la Diane antique.

Je fais cette comparaison mythologique parce que les traits d'Emma,
comme ses moindres mouvements, taient empreints d'une grce srieuse,
chaste et rflchie, qui et t de la majest, si on pouvait appliquer
ce mot  une jeune fille de seize ans, dont les grands yeux d'azur, dont
le frais sourire rvlaient la candeur enfantine.

Ce soir-l, comme toujours, Emma s'occupait des soins du th et
l'offrait avec des distinctions de prvenance dont quelques-unes me
touchrent. Ainsi, aprs avoir prsent une tasse  la princesse
d'Hricourt, qui l'accepta, elle trouva le moyen, en s'inclinant
lgrement, de baiser la main de la princesse au moment o elle allait
toucher la soucoupe. Se rappelant sans doute, que madame de Semur aimait
le th moins fort, elle eut l'attention de l'affaiblir. Si j'insiste sur
ces purilits, c'est que justement Emma savait leur donner la valeur
des attentions les plus dlicates.

Jamais je n'oublierai non plus le sourire mlancolique que madame de
Richeville me jeta lorsque Emma lui dit de sa voix harmonieuse et
suave:--Vous offrirai-je du th, _madame_?

Hlas! ce mot froid et indiffrent, _madame_, navrait cette pauvre mre;
il fallait se rsigner... aux yeux du monde, sa fille n'tait pour elle
que mademoiselle de Lostange, orpheline et sa parente loigne.

Au bout de quelques jours, Emma fut en confiance avec moi, je pus
admirer les trsors de cette me ingnue. C'tait un coeur si sincre,
si droit, si rpulsif  tout ce qui tait en dsaccord avec son
lvation naturelle, que jamais Emma n'a compris certains vices et
certains dfauts.

Les mauvaises actions taient pour elle des effets sans cause, de
monstrueux accidents; les odieux calculs, les instincts dsordonns qui
amnent une bassesse ou un crime, dpassaient son intelligence
compltement et adorablement borne  l'endroit des passions: Emma tait
une exception aussi rare dans son espce que l'taient mademoiselle de
Maran et Ursule dans la leur.

Je ne fus pas longtemps  deviner la cause de la vague tristesse qui
semblait augmenter la mlancolie d'Emma... La pauvre enfant regrettait
sa mre, qu'elle avait perdue au berceau, lui avait-on dit. Sa
reconnaissance pour madame de Richeville tait tendre et sincre, mais
Emma faisait ce calcul d'une navet sublime:

Puisque une parente loigne est si bonne pour moi... qu'aurait donc
t ma mre!

Ayant pntr le secret de la tristesse d'Emma, je me gardai bien d'en
parler  madame de Richeville: c'et t lui porter un coup affreux.
Dans son adoration pour sa fille, elle et t capable peut-tre de lui
avouer le secret de sa naissance; et je n'osais prvoir le
bouleversement que cette rvlation et apport dans les sentiments
d'Emma pour madame de Richeville: quelle lutte cruelle ne se ft pas
leve dans l'me de cette jeune fille d'une vertu si fire, si
ombrageuse, lorsqu'elle et appris que sa mre avait commis une grande
faute, et que sa naissance,  elle, pauvre enfant, tait presque un
crime!

Emma tait la franchise mme; la perspicacit ne me manquait pas, et je
sentais pourtant qu'il y avait en elle un ct mystrieux qui
m'chappait encore.

Chose trange! j'tais convaincue qu'elle avait un secret, et qu'elle
ignorait elle-mme ce secret. Je la savais incapable de dissimuler
aucune de ses impressions; elle n'avait pas dit  madame de Richeville
la cause de sa vague tristesse au sujet de sa mre, parce qu'elle avait
senti que cet aveu devait tre pnible pour celle qui l'avait entoure
de soins maternels.

Je pressentais donc qu'Emma me cachait quelque chose, non par fausset,
mais par ignorance, mais parce qu'elle ne pouvait ni s'expliquer ni
prciser plus que moi la cause de certaines bizarreries qui m'avaient
frappe.

Ainsi, lorsque l'hiver fut arriv et qu'elle vit tomber la premire
neige, elle devint ple comme cette neige, tressaillit et s'cria
douloureusement:

--Ah! la neige!!!

J'tais seule avec elle, je lui demandai pourquoi cette exclamation
pnible: elle me rpondit:

--Je ne sais pourquoi tout  l'heure cela m'a fait mal de voir tomber la
neige. Maintenant cela m'est indiffrent.

Je lui demandai si la pense des malheureux qui souffraient du froid
n'avait t pour rien dans son exclamation, elle me rpondit navement
que non, qu'elle les plaignait profondment, mais qu'en ce moment elle
n'y avait pas song:  la vue de la neige, son coeur s'tait
douloureusement serr sans qu'elle st pourquoi; mais cette impression
tait dj efface.

Une autre fois, devant sa mre et moi, je ne sais plus  quel propos on
parla d'hirondelles.

Les yeux d'Emma se remplirent de douces larmes; elle nous dit avec un
sourire anglique:

--Je ne sais pourquoi, en entendant parler d'hirondelles, je me suis
sentie dlicieusement mue, pourquoi j'ai eu envie de pleurer.

Enfin, un jour que des soldats passaient devant la maison au son du
clairon, Emma se leva droite, fire, l'oeil brillant, la joue anime,
prta l'oreille  ce bruit guerrier avec une telle exaltation que sa
charmante figure prit tout  coup une expression hroque.

Les clairons passrent, le bruit s'affaiblit. Emma regarda autour d'elle
avec tonnement, se jeta rouge et confuse dans les bras de madame de
Richeville, lui prit la main, qu'elle posa sur son sein en lui disant
avec une grce enchanteresse:

--Pardonnez-moi, je suis folle, mais je n'ai pu rprimer ce mouvement;
sentez mon coeur, comme il bat.

En effet, son coeur battait  se rompre.

Quel tait ce mystre, quelle tait la cause secrte de ces agitations,
de ces motions? hlas! je le dcouvris plus tard; mais alors Emma
l'ignorait comme moi.

A l'exception de ces ressentiments involontaires, imprvus, dont on ne
pntrait pas la cause, on pouvait tout lire dans cette me ingnue,
aussi pure, aussi limpide que le cristal.

Telle tait Emma.

Peu  peu on verra ce caractre se dvelopper dans sa charmante
ignorance, comme ces fleurs prcieuses qui n'ont pas la conscience des
parfums qu'elles exhalent ou des couleurs qui les nuancent.....

       *       *       *       *       *

Quand j'tais  Maran, j'avais suppli madame de Richeville de ne pas
m'crire un mot sur M. de Lancry ou sur Ursule; je fuyais tout ce qui
pouvait me rappeler leurs odieux souvenirs: une fois  Paris, entoure
de nouveaux amis, je fus plus courageuse.

Madame de Richeville avait t renseigne par des personnes bien
informes de la conduite de mon mari. Voici ce que j'appris.

Mademoiselle de Maran redoublait de calomnies et de mchancets. Aprs
avoir ramen Ursule  Paris, elle la logea chez elle, rpandant le bruit
que ma jalousie, aussi injuste que furieuse, avait provoqu la
sparation de M. Scherin et de sa femme; que j'avais dnonc ma cousine
 son mari et donn comme preuves de la faute d'Ursule quelques
trompeuses apparences.

Ma tante ajoutait que ce procd tait d'autant plus indigne de ma part
que ma liaison avec M. Lugarto ne me donnait ni le droit de me plaindre
des infidlits de mon mari, ni le droit de blmer la conduite des
autres femmes. Enfin, M. de Lancry, dj loign de moi par la violence
de mon caractre, ayant dcouvert que, lors de son voyage en Angleterre,
j'avais pouss l'audace jusqu' aller passer une nuit dans la maison de
M. Lugarto, m'avait abandonne. Mademoiselle de Maran, malgr
l'affection qu'elle me portait, disait-elle, ne pouvait s'empcher de
reconnatre que M. de Lancry avait eu raison d'agir ainsi, et elle
croyait de son devoir de soutenir cette _pauvre Ursule_, victime de ma
jalousie et de ma noirceur.

Ces mdisances, si absurdes qu'elles fussent, n'en auraient pas moins
t dangereuses, si madame de Richeville, pour prmunir ses amis contre
ces infamies, ne leur avait pas racont toute la scne de la maison
isole de M. Lugarto, telle que M. de Mortagne la lui avait dite  son
lit de mort.

Cette rvlation, les antcdents de M. de Lancry, la conduite prsente
d'Ursule suffirent pour me dfendre des odieuses accusations de ma
tante.

La rvolution de juillet, en divisant, en dispersant la socit
lgitimiste, avait en partie dpeupl le salon de mademoiselle de Maran.
Celle-ci n'avait d les soins assidus dont on l'avait entoure, sous la
restauration, qu' la crainte qu'elle inspirait et aux puissantes
inimitis ou aux non moins puissantes protections dont elle pouvait
disposer  son gr.

Lorsqu'on n'eut plus rien  redouter ou  esprer d'elle, on commena de
la dlaisser; car sa mchancet augmentait avec les annes. Sa maison
n'offrait aucun attrait, aucun plaisir; son conomie avait tourn 
l'avarice: peu  peu elle se trouva compltement isole.

Le dpit qu'elle en prouva fut la vritable cause de son voyage 
Maran. Pour se distraire de ses ennuis, elle vint sans doute me faire
tout le mal possible.

En prenant le parti d'Ursule contre sa belle-mre, en lui proposant de
l'emmener  Paris, elle avait d'abord cd  son instinct de haine
contre moi: mais lorsqu'elle eut reconnu la puissance des nouvelles
sductions d'Ursule, elle songea  se servir de ma cousine,--qu'on me
pardonne cette trivialit,--pour achalander son salon.

Elle savait le monde mieux que personne; elle annona partout qu'Ursule
tait spare de son mari. Il y a toujours un irrsistible attrait dans
l'espoir de plaire  une jeune et jolie femme qui se trouve dans une
position aussi indpendante; aussi, bientt, mademoiselle de Maran ne
fut plus dlaisse. Ursule, plus jolie, plus effrontment coquette que
jamais, se vit entoure d'une cour nombreuse.

M. de Lancry, instruit de tout ce qui se passait par un homme de
confiance qu'il avait envoy  Paris, perdit la tte de jalousie. Ce fut
alors qu'il m'abandonna pour aller rejoindre Ursule.

Ce qu'il me reste  dire paratra sans doute bien ignoble...
Malheureusement, en avanant dans la vie, j'ai t assez frquemment
tmoin d'ignominies pareilles. Que chacun interroge ses souvenirs, et il
reconnatra que les faits que je vais signaler n'ont rien d'exagr,
rien d'impossible; et qu'au contraire ils sont plutt remarquables par
une sorte de dlicatesse assez rare dans ces indignits.

Ursule aimait passionnment le luxe, l'clat, les plaisirs, les ftes;
elle ne trouvait pas cette vie splendide chez mademoiselle de Maran. Ma
tante, assez riche pour recevoir noblement, tait plus loin que jamais
de penser  donner des bals,  prendre des loges aux grands thtres, 
avoir enfin un tat de maison plus moderne, plus lgant, plus
considrable que celui qu'elle avait toujours eu.

M. de Lancry, en arrivant  Paris, trouva Ursule en coquetterie rgle
avec deux ou trois hommes de la socit de ma tante. Malgr son aveugle
passion, il connaissait trop bien les femmes et certaines femmes pour
n'avoir pas devin les gots d'Ursule.

Par respect pour elle et pour lui, il ne pouvait lui proposer de
satisfaire son penchant au faste et  la dpense; on savait qu'elle
n'avait point d'autre fortune que soixante mille francs de sa dot.
L'origine de son luxe une fois connue, Ursule tombait dans le dernier
mpris et se voyait chasse de ce monde au milieu duquel elle voulait
briller.

M. de Lancry, d'accord ou non avec ma tante, je ne l'ai jamais su,
trouva un moyen fort ingnieux de tout accommoder; en un mot de donner 
sa matresse la plus grande existence du monde, de ne pas la faire
dchoir aux yeux de la socit, et de lui assurer, au contraire, toutes
les sympathies d'une coterie, de trs-bonne compagnie d'ailleurs,
prside par mademoiselle de Maran.

Sans la haine que celle-ci me portait, elle et repouss sans doute la
honteuse complicit qu'elle accepta dans cette infme transaction.

Quant  la manire dont je fus instruite de ces dtails, elle se
rattache  une nouvelle srie d'vnements mystrieux qui me prouvrent
malheureusement que le mauvais gnie de M. Lugarto planait encore autour
de moi et de ce qui me devenait de plus en plus cher.




CHAPITRE V.

CORRESPONDANCE.


Environ trois mois aprs mon arrive, Blondeau me remit un petit carton
qu'un commissionnaire avait apport. Je l'ouvris, plis d'effroi... en
voyant un bouquet de ces fleurs vnneuses d'un rouge clatant que M.
Lugarto m'avait autrefois envoyes, et qui depuis lors taient devenues
comme le symbole de son odieux souvenir, puisque madame de Richeville
avait reu un bouquet pareil le jour de la mort de M. de Mortagne.

Avec ce bouquet tait la lettre ci-jointe crite par mon mari  un de
ses amis que je ne connaissais pas, l'enveloppe ayant t enleve.

Comment M. Lugarto, qui n'tait pas  Paris, du moins je le supposais,
avait-il pu intercepter la correspondance de M. de Lancry, je ne pus le
savoir; mais je ne fus pas tonne de ce fait: cet homme, grce  son
immense fortune, pouvait corrompre les gens ou avoir des cratures  lui
au sein mme de la maison des personnes qu'il piait.

Quant au but de cet envoi, il n'tait pas douteux: ignorant mon
indiffrence pour M. de Lancry, M. Lugarto croyait me blesser
douloureusement en me dvoilant les mystres de la conduite de mon mari
et d'Ursule.

Si cette intention ne fut pas absolument remplie, cette lettre, ainsi
qu'on va le voir, dut nanmoins me causer de pnibles ressentiments; la
nouvelle perfidie de M. Lugarto porta donc quelques fruits amers.

Voici la lettre de mon mari.

M. DE LANCRY A ***.

Paris, janvier 1835.

       *       *       *       *       *

Je vous remercie de votre lettre, mon cher ami; la mienne a d bien
vous tonner lorsqu'il y a un mois vous m'avez crit pour me demander
ces renseignements que vous savez, et que vous avez ajout:

Que devenez-vous? puis-je croire  ce que j'ai par hasard entendu dire
dans mon dsert? est-il vrai que vous soyez l'heureux prfr de la
femme la plus  la mode de Paris, qui  force d'esprit et de charmes a
su faire oublier qu'elle s'appelait du nom vulgaire de madame
Scherin?--Est-il vrai que mademoiselle de Maran, tante de votre femme,
de votre _Eurydice_, soit en train de se ruiner; qu'elle dpense un
argent fou, qu'on cite la splendeur des ftes qu'elle donne, le luxe de
sa maison, etc., etc.? Il me semble que dissiper  son ge, c'est
commencer un peu tard.

J'ai rpondu longuement  une partie de ces questions; je vais
continuer, car je suis dans un jour o mon coeur dborde de fiel et de
haine.

Vous tes de ces hommes prouvs auxquels on peut tout confier, et qui
peuvent tout comprendre. Vous avez fondu deux normes hritages dans
l'enfer de Paris; vous avez tu trois hommes en duel; vous avez survcu
 une horrible blessure que vous vous tes faite en tentant de vous
brler la cervelle. Maintenant, revenu de ces _folies_, comme vous
dites, vous vivez en philosophe contemplateur et rveur dans une
vieille maison au fond de la Bretagne, heureux de regarder vos grves en
coutant le bruit de la mer qui les bat incessamment. C'est dire que
vous avez un caractre ferme, une rare connaissance des faiblesses
humaines. Vous ne vous tonnerez donc pas des confidences qu'il me reste
 vous faire.

Je suis entour d'tres si niais ou si envieux que je me tuerais plutt
que de leur laisser souponner ce que je souffre; ils seraient trop
contents. Vous me mpriserez peut-tre, homme stoque! Il n'importe; je
ne puis souffrir plus longtemps sans me plaindre  quelqu'un et de mes
tourments et de mon bonheur, puisque mon bonheur est encore un tourment.

J'ai d'ailleurs prouv un grand soulagement en vous crivant ma
premire lettre; je continue, puisque vous me dites ne pouvoir me donner
aucun conseil avant de savoir la fin de mon histoire. coutez donc[E].

Dvor de jalousie en apprenant qu'Ursule tait  Paris entoure
d'adorateurs; voulant  toute force ressaisir mes droits, malgr le peu
d'espoir que devait me laisser la lettre insolente qu'elle m'avait
crite, et qui tait tombe entre les mains de son mari, je quittai
Maran. J'abandonnai ma femme, j'arrivai ici.

Je trouvai Ursule toujours belle, railleuse, fantasque et fire.
Lorsque je voulus lui parler de mon bonheur pass, elle m'accabla de
moqueries; je me contins, j'avais mon projet.

Mademoiselle de Maran, tante de ma femme, me reut  merveille; je vous
ai dit sa haine contre Mathilde, cela vous aidera a comprendre ce qui
suit. Je connaissais Ursule: elle avait un got effrn pour le luxe et
pour les plaisirs, et pouvait beaucoup sacrifier  ce got; mais je
savais aussi que, malgr sa pauvret, malgr la hardiesse de ses
principes, l'effronterie de son caractre, elle tait, par un bizarre
mlange d'orgueil et d'indpendance, incapable de certaines bassesses.

Pourtant le meilleur moyen de m'imposer  elle, de la dominer autant
qu'on peut la dominer, tait de la mettre  mme de mener cette
existence splendide, le rve de toute sa vie, et cela sans froisser sa
susceptibilit souvent trs ombrageuse.

Pour concevoir la dtermination que je pris alors, il faut vous
rappeler que jamais je n'ai hsit entre une somme d'argent si
considrable qu'elle ft et un dsir si insens qu'il ft aussi; il faut
surtout vous convaincre que j'aimais, que j'aime encore Ursule avec
toute l'ardeur, toute la rage d'un amour irrit, contrari, inquiet,
toujours inassouvi...

Maintenant, tel est le problme que j'avais  rsoudre:--Me rendre
indispensable  Ursule en l'entourant de toutes les jouissances, de
toutes les splendeurs imaginables, sans que sa dlicatesse pt
s'offenser, surtout sans que le monde pt jamais pntrer ce mystre.

L'avarice de mademoiselle de Maran, sa haine contre ma femme, qu'elle
tait enchante de voir ruiner, me servirent  souhait; voici comment:

Un jour, devant Ursule, qui logeait chez elle, je vous l'ai dit, je
demandai  mademoiselle de Maran ce qu'elle dpensait par an pour sa
maison, son curie, etc., etc. Elle me rpondit: _Quarante mille
francs_. Je m'criai qu'on la volait, qu'elle ne recevait jamais
personne, que ses voitures taient horribles; tandis qu'avec cette
somme, moi, je m'engageais  lui tenir la meilleure maison de Paris, si
elle voulait se fier  moi et suivre mes conseils.

--Comment cela? me dit-elle.

--Donnez-moi 40,000 francs, ne vous occupez de rien, et je me charge de
votre dpense pendant un an. Vous verrez de quelle manire je vous ferai
vivre: seulement, si vous acceptez, vous irez passer quelques mois  la
campagne pour me laisser le temps de faire les changements ncessaires 
votre htel, cela sans bourse dlier de votre part; je retrouverai cette
dpense sur les 40,000 francs annuels.

Ursule me regarda. Il me sembla qu'elle comprenait ma pense, car un
sourire... (oh! si vous connaissiez ses sourires!...) me rcompensa de
mon ingnieux stratagme.

Vous entendez  demi-mot, n'est-ce pas? Ursule devait jouir de tout le
luxe que je prtendais improviser avec les 40,000 francs de mademoiselle
de Maran; celle-ci accepta ma proposition en riant aux clats (elle rit
toujours ainsi lorsqu'elle fait quelque perfidie). Quinze jours aprs
notre convention, mademoiselle de Maran tait tablie  Auteuil avec
Ursule dans une ravissante maison qu'un Anglais, dgot de ce sjour,
m'avait, disais-je, loue pour rien. J'ai toujours eu le gnie des
impromptus, quand l'argent ne me manque pas.

Il est inutile de vous dire ce que me cota l'arrangement de cette
maison d'Auteuil, o je me rendais chaque jour. C'tait un _cottage_
vritablement ferique. Pendant ce temps-l les travaux de l'htel de
Paris avanaient rapidement. J'avais commenc la rforme par l'curie.
Je remplaai les antiques voitures de mademoiselle de Maran par les plus
jolis attelages de Paris. Sachant combien Ursule aimait a monter 
cheval, je dcidai mademoiselle de Maran  louer un petit appartement
vacant alors chez elle  mon oncle, le duc de Versac, compltement ruin
par la rvolution de juillet; il servit ainsi de chaperon a Ursule dans
ses promenades _questres_ avec moi, et la conduisit dans le monde
lorsque mademoiselle de Maran ne pouvait l'y accompagner.

Grce  mon activit, au commencement de l'hiver l'htel de Maran tut
transform en un vrai palais. Un magnifique rez-de-chausse fut rserv
pour les rceptions. L'appartement d'Ursule, le temple de mon idole
chrie, tait une merveille de luxe et d'lgance: je le remplis de
meubles rares, de porcelaines prcieuses, de tentures admirables, de
tableaux des meilleurs matres. On crut que mademoiselle de Maran
devenait folle, car les normes dpenses que je faisais chez elle lui
taient ncessairement attribues. Elle le laissait croire, et moi aussi
pour mille raisons que vous sentez bien.

Mademoiselle de Maran, pendant l'hiver, donna des bals superbes,
pendant le carme des concerts excellents, et au printemps des soires
champtres dans son immense jardin, o j'avais fait des prodiges.

L'htel de Maran devint la maison la plus agrable, la plus recherche
de Paris. Mademoiselle de Maran avait de plus une loge  l'Opra et aux
Bouffons, le tout au moyen des ternels quarante mille francs qu'elle
me donnait annuellement.

Lorsque je lui rendis ses comptes, au bout de la premire anne, elle
se mit  rire aux clats, dclara que j'tais un enchanteur, et me
supplia de continuer d'tre son intendant. J'avais dpens plus de dix
mille louis. Il est inutile de vous dire qu'Ursule tait la reine de ces
ftes, donnes pour elle et presque par elle, car elle en faisait les
honneurs avec une grce exquise, une dignit nonpareille. Elle tait
devenue une excellente musicienne. Dans les concerts de l'htel de Maran
elle montra un talent du premier ordre. Bientt on ne parla que d'elle,
de son esprit brillant et hardi, de sa gaiet spirituelle et moqueuse,
surtout de son audacieuse coquetterie, qui me mettait  la torture et
veillait en moi toutes les fureurs de la jalousie.

Mademoiselle de Maran subit elle-mme l'influence de cette femme
sduisante; car elle ensorcelait tout ce qui l'approchait: toujours
gale, cline, flatteuse, insinuante avec les femmes, avec les hommes
elle tait tour  tour fantasque, brusquement provocante, ou d'une
indiffrence glaciale; grce  ce mange elle avait fini par passer pour
une nigme vivante, et pouvoir tout risquer, tout oser impunment.

Contraste trange! cette femme, qui jouissait sans scrupule de toutes
les dpenses qu'au nom de mademoiselle de Maran je faisais pour elle, me
traita avec la dernire duret, avec le plus outrageant mpris, parce
qu'une fois je voulus lui offrir quelques bijoux pour sa fte.

En y rflchissant, cela ne m'tonna pas. Ursule est remplie de tact:
on sait qu'elle est pauvre, le moindre luxe _personnel_ l'et
compromise: elle s'est donc cr une mode  elle,  la fois de la
dernire simplicit et d'une extrme lgance. Elle a un cou si
charmant, un bras si frais, si blanc et si rond, qu'il y a d'ailleurs de
la coquetterie  elle  se passer de colliers et de bracelets.

Sa toilette Consiste toujours pour le soir en une robe de crpu blanc
d'une fracheur ravissante et d'un got adorable; une fleur naturelle
dans ses beaux cheveux, un bouquet pareil au corsage: jamais elle ne
porte autre chose. Le matin, c'est une petite capote et une robe des
plus simples avec un grand chle de cachemire. Vous voyez que les
soixante mille francs de sa dot doivent lui suffire longtemps pour son
entretien.

Quant aux magnificences qui l'entourent et dont elle fait les honneurs,
elle en est aussi fire, aussi heureuse que si elle en tait la
matresse et non pas le prtexte; car cette femme singulire aime moins
la possession que la jouissance du luxe. Cette distinction vous paratra
subtile. Si vous connaissiez Ursule, vous la trouveriez juste.

Eh bien, malgr tant de dvouement, malgr tant de sacrifices,
souvent... je ne suis pas heureux. J'ai la conscience d'tre ncessaire
 Ursule, je suis sr qu'elle ne renoncerait que difficilement 
l'empire qu'elle a sur moi... Mais quel empire!

Aprs la lettre qu'elle m'avait crite et qui fut surprise par son
mari, elle aurait d tre trs-embarrasse lors de sa premire entrevue
avec moi. Il n'en fut rien; malgr ce que vous appelez ma _rouerie_, je
fus plus gn qu'elle. Cela ne vous tonnerait pas si vous connaissiez
la trempe de ce caractre, la souplesse, l'audace, la supriorit de cet
esprit.

--Pensez-vous rellement tout ce que vous m'avez crit?--lui dis-je
avec amertume.

Elle se prit  rire, car cette femme rit toujours, et me rpondit:

--tes-vous de ces gens aveugles qui confondent le prsent et le pass?
Ce qui tait vrai hier ne peut-il pas tre faux aujourd'hui, et ce qui
tait faux hier ne peut-il pas tre vrai  cette heure! Ne vous occupez
donc pas de pntrer si j'ai pens ou non ce que je vous ai crit dans
des circonstances diffrentes de celles o je vous revois. Vous m'aimez,
dites-vous; faites donc que je vous aime, ou que je semble vous aimer.
Me forcer  feindre un sentiment que je ne ressens pas est plus flatteur
encore que de m'inspirer un sentiment que j'avoue. Si je vous aime
sincrement, votre coeur sera flatt; si je simule cet amour, votre
orgueil triomphera. De toute faon votre rle est assez beau, j'espre.

Que rpondre  tels paradoxes,  de telles folies, surtout lorsque ces
folies sont murmures  votre oreille par une bouche de corail aux dents
perles, aux lvres fraches, sensuelles et pourpres, dont les coins
se sont velouts depuis peu d'un imperceptible duvet noir... Que
rpondre lorsque ces paroles sont accompagnes d'un regard profond,
ardent, voluptueux... Oh! vous ne savez pas la puissance magntique de
ces deux grands yeux bleus qui sous leurs longs cils et leurs minces
sourcils d'bne, vous dardent, quand ils le veulent, la passion
jusqu'au fond du coeur... ou se plaisent mchamment  vous glacer par
leur ddain moqueur... Non, non, on ne rencontrera jamais des yeux
pareils.....

       *       *       *       *       *

Je ne reculai donc devant aucun sacrifice. Alors commena pour moi une
vie d'agitation continuelle... car cette femme est incomprhensible,
impntrable; je ne sais encore ce que je suis pour elle.

Tantt elle semble prouver pour moi un amour irrsistible auquel elle
cde parfois avec une sorte de tendre dpit. Vous dire ce qu'elle est
alors... vous dire ce qu'elle est dans ces rares moments d'ivresse et
d'abandon m'est impossible... aussi impossible que de vous peindre ses
brlantes langueurs lorsque, succombant au sentiment que je lui inspire,
elle me maudit avec une grce si enchanteresse et si passionne.

Tenez,  cette seule pense mon coeur bat, mon sang bouillonne, mes
joues s'allument! Et pourtant cette liaison dure depuis plus de deux
ans, et pourtant je suis presque sr que cette femme me trompe, et
pourtant durant ces deux annes je n'ai pas eu peut-tre un mois de
bonheur complet, car  chaque instant cette crature insaisissable
m'chappe, me raille, me rejette du ciel dans l'enfer en me laissant au
coeur d'affreux doutes que le lendemain elle sait dissiper d'un regard
ou d'un sourire...

Oh! vous n'imaginez pas ce que c'est que de vivre dans ces alternatives
continuelles d'esprance et de dsespoir, de joie et de larmes, de
colre et d'amour, de mfiance et d'aveuglement; vous ne savez pas quel
art infernal sait lentement filtrer l'ambroisie dont elle pourrait
m'enivrer! Figurez-vous un malheureux dont les lvres sont dessches et
 qui l'on distillerait goutte  goutte  de longs intervalles l'eau
limpide et frache qui pourrait apaiser la soif...

Oh! dites, dites, ne serait-ce pas rendre sa soif plus inextinguible,
plus cruelle encore? Dites, ne serait-ce pas  mourir de rage?...

Telle est pourtant ma vie... sans cesse dvore d'amour... Ursule ne
m'accorde jamais assez pour satisfaire ma passion, et toujours assez
pour l'irriter et pour rendre ainsi sa domination plus despotique
encore.

Oh! la crature infernale... Elle sait bien que d'un souvenir ardent
naissent d'ardentes esprances, et que ce qui est inassouvi est toujours
ternel.

Tel est le secret de ma faiblesse, de ma lchet, de ma honte. Tel est
aussi le secret de ma joie insense, dlirante, lorsqu'Ursule daigne
tre pour moi une femme et non pas un dmon insolent et moqueur.

Tantt encore elle sait me persuader, ou plutt je me persuade que,
malgr tous ses dsolants caprices, Ursule m'aime ardemment, et que sa
conduite bizarre est calcule pour me tromper sur l'amour qu'elle a
pour moi, amour dont son orgueil se rvolte; tantt je crois que c'est
pour conserver plus longtemps mon coeur qu'elle feint l'inconstance et
le ddain, parce qu'elle sait que la satit me viendrait peut-tre si
je n'avais plus d'inquitude sur la sincrit de son affection... Je
vois alors une preuve de violente passion dans ce qui d'autres fois me
rvolte et m'indigne.

Enfin, dans mes jours de soupons, je me figure qu'elle ne m'aime pas,
qu'elle me tolre parce que je trouve le moyen de flatter ses gots et
ses penchants.

N'est-ce pas que c'est affreux? Oh! la misrable! elle sait bien que ce
sont ces doutes irritants qui font sa force, elle le sait bien!

Si je me croyais ingnument, stupidement aim comme je l'ai t par ma
femme et par bien d'autres, l'indiffrence, le dgot viendraient bien
vite... de mme que si je me croyais impudemment jou, je
l'abandonnerais sans hsiter... Maldiction! Qui m'clairera donc? que
pensez-vous vous-mme? Et encore non, moi seul puis juger de cela; si
j'en suis incapable, vous ne russirez pas mieux que moi.

Ce qui m'est encore douloureux, c'est la lutte de mon orgueil et de mon
amour-propre: mademoiselle de Maran vite avec soin tout ce qui, aux
yeux du monde, pourrait ressembler de sa part  une tolrance coupable;
j'ai revendu la maison que j'avais achete  M. de Rochegune, et je me
suis log assez prs de l'htel de Maran;  Auteuil, j'ai un pied 
terre, et mes droits apparents ne sortent pas des limites d'une
intimit ordinaire. Quant  Ursule, elle est pour moi dans le monde
comme pour tous les hommes qui s'occupent d'elle, ni plus, ni moins, et
beaucoup de mes amis demandent encore si je suis heureux ou non.

Tantt je me rvolte  la pense qu'un _bonheur_ qui me cote si cher
soit ignor, et je suis assez _jeune_ pour songer  compromettre Ursule;
d'autres fois, craignant d'tre tromp et de passer pour un homme
ridicule, je contribue  garer l'opinion en nommant moi-mme mes
rivaux.

Oh! tenez, voici encore une des plaies de cet indigne et brlant amour;
c'est de ne pas savoir si Ursule me trompe! Je l'ai fait suivre.
Peut-tre s'en est-elle aperue, car l'on n'a rien dcouvert: cela ne
m'a pas rassur. Je crois plus  son adresse qu' sa vertu.

Ce qui est encore affreux dans de pareils amours, c'est que les
bassesses, les trahisons que l'on a commises sont autant de liens qui
vous enchanent  votre fatale idole... Quelquefois je m'indigne de ce
qu'Ursule ne me tienne pas assez compte du mal que j'ai fait, des
douleurs que je cause; car cet argent que je dissipe  pleines mains...
c'est la fortune de ma femme qui vit seule et malheureuse... Mais ces
rflexions me trouvent impitoyable: j'ai assez de mes chagrins, sans
songer  ceux des autres; et puis c'est une question d'argent aprs
tout, et je n'ai jamais su ce que c'tait que l'argent... Toute ma
terreur est de penser  ce que je deviendrai quand cette fortune sera
dissipe. Ursule s'accommodera-t-elle toujours de la maison plus
restreinte de mademoiselle de Maran? car celle-ci ne la quittera plus;
elle vieillit et elle avoue l'horreur qu'elle aurait pour la solitude...
Pour rien au monde elle ne voudrait maintenant se sparer d'Ursule...
Mais moi... moi, que deviendrai-je?

Pour conjurer ces fatales penses, je veux vous donner un exemple de ma
persvrance et de mon soin  prvenir les plus frivoles caprices de
cette femme.

Il y a deux mois environ, elle me boudait; jamais je n'avais t plus
malheureux, c'est--dire plus amoureux. Voici pourquoi: Ursule ayant eu
la fantaisie de jouer la comdie  l'htel de Maran, un thtre avait
t lev comme par enchantement; Ursule y avait montr un talent
incroyable dans le rle de Climne du _Misanthrope_, et, par un de ces
contrastes qu'elle affectionne, elle avait voulu jouer ensuite un rle
de mademoiselle Djazet dans une petite pice trs-graveleuse: c'tait 
devenir amoureux fou d'Ursule, si l'on ne l'et t dj.

Tout le monde resta stupfait. Les gens les plus prvenus furent forcs
de convenir qu'aprs mademoiselle Mars personne n'avait jou Climne
avec autant de grce, de finesse, d'esprit, et surtout avec un plus
grand air; quant  la petite pice, Ursule avait au moins rivalis avec
mademoiselle Djazet pour la malice et l'effronterie libertine: enfin,
son succs dans ces deux ouvrages si diffrents avait t vritablement
inou.

Transport d'amour et d'orgueil, je vins joindre mes loges  ceux de
la foule; savez-vous ce qu'Ursule me rpondit avec son insolence et son
cynisme habituel?

--Lorsqu'une femme du monde joue la comdie, son amant est le dernier
qui doive se fliciter de la voir si parfaite comdienne.

Puis pendant quelques jours elle me bouda, et se compromit assez
gravement avec lord C***, homme trs-aimable et trs  la mode.

Cette fois je fus sur le point de rompre avec Ursule; un caprice de
cette trange crature, en me jetant dans une de ces folles dpenses
qu'elle prenait  tche de provoquer, me remit sous le joug plus pris
que jamais.

Sachez d'abord que j'avais fait construire au milieu du jardin de
l'htel de Maran un trs-grand chalet suisse; au printemps, il servait
de salle de bal;  l'intrieur les murs taient recouverts de sapin
rustique orn d'une incrustation de bois des les d'un vert tendre
reprsentant des guirlandes de vignes.

J'arrive sombre et chagrin. Ursule tait dans le chalet avec
mademoiselle de Maran et lord C***. Au milieu de la conversation, Ursule
dit en montrant les murs du pavillon:

--Mon Dieu! qu'une tenture toute en fleurs naturelles serait
ravissante! Comme l'intrieur de ce chalet ainsi tapiss serait
admirable! Il est bien dommage que ce soit un rve de fe.

Lord C*** et mademoiselle de Maran s'crirent qu'en effet une telle
ide tait impossible  raliser. Ursule me jeta un de ces regards dont
elle connaissait la puissance et parla d'autre chose; je la compris.

Le lendemain les murs intrieurs du chalet disparaissaient sous une
vritable tenture de fleurs naturelles; des treillis de jonc trs-serrs
avaient t couverts de jasmins, d'oeillets blancs, de roses blanches,
tellement presss et symtriquement arrangs, que cette masse de fleurs
formait un fond trs-uni, d'une blancheur de neige, sur lequel de gros
bouquets de roses taient rgulirement disposs et attachs avec des
flots de rubans de satin bleu-ciel, ainsi que cela se voit dans les
tapisseries.

Il est impossible de dire ce qu'il m'avait fallu d'argent, de soins, de
volont pour rassembler en vingt-quatre heures cette norme quantit de
fleurs, car il y avait peut-tre cent pieds de lambris  recouvrir en
entier.

Ursule daigna se montrer sensible  cette attention, me pardonner les
tourments qu'elle m'avait fait souffrir, et je fus encore le plus
fortun des hommes.

Une autre fois, un soir,  la campagne,  Auteuil, par un magnifique
clair de lune, on parlait de l'ouverture d'un nouvel opra-comique
d'Auber, alors fort en vogue; l'on en vantait l'harmonie  la fois
savante et mlodieuse. Ursule, qui prenait plaisir  me mettre au dfi,
dit en me regardant:--Quel dommage que cette dlicieuse musique ne
puisse nous arriver de Paris avec cette faible brise... qui murmure dans
les arbres du jardin!

Il tait six heures. Je sors un moment. Je reviens, je trouve le moyen
de retenir Ursule et mademoiselle de Maran jusqu' prs de minuit. On
entend tout  coup dans le lointain cette ouverture joue  grand
orchestre, et arrivant, ainsi que l'avait dsir Ursule, _avec la faible
brise qui murmurait dans les arbres du jardin_.

Cela vous semble tenir du prodige, rien n'tait plus simple. A peine
Ursule avait-elle exprim ce dsir, que j'avais aussitt envoy deux de
mes gens  Paris; ils y arrivaient en vingt minutes: l'un obtenait pour
une somme considrable que le chef d'orchestre de l'Opra-Comique vnt
aprs le spectacle  Auteuil avec ses instrumentistes; l'autre
s'occupait de trouver des voitures de remise et de les tenir atteles 
la porte du thtre avec des chevaux de poste pour amener rapidement les
musiciens et leurs instruments. Cet opra tait assez tudi pour tre
excut sans la partition. Le spectacle finit  onze heures; une heure
aprs, l'orchestre entier tait  Auteuil, cach dans un massif, et
ralisait ainsi un caprice d'Ursule.

Cette fois j'eus  peine un remerciement; je l'avais habitue  de
telles surprises en ce genre qu'elle s'tait blase sur les prodiges que
j'oprais  force d'or.

Pouss  bout par tant d'insolence, d'ingratitude et de duret, j'osai
rcriminer, parler des sacrifices de toutes sortes que je lui avais
faits, de ma femme que j'abandonnais, de sa fortune que je dissipais.
Ursule, prenant des airs de fiert glaciale et de mpris crasant, me
demanda ce que je voulais dire, si j'tais un homme d'assez mauvais got
pour lui reprocher une _srnade_ ou un _bouquet_ (faisant allusion  la
tenture de fleurs et  l'orchestre invisible). Quant  mes autres
_sacrifices_, elle ne me comprenait pas du tout. Mademoiselle de Maran
s'ennuyant seule, la voyant isole, lui avait propos,  elle Ursule, de
venir habiter l'htel de Maran, et de l'aider  en faire les honneurs.
Cette maison tait fort agrable sans doute, grce  l'conomie bien
entendue que je mettais dans les dpenses de mademoiselle de Maran; mais
elle, Ursule, quelle obligation personnelle pouvait-elle m'en avoir? Ne
m'avait-elle pas exprim toute son indignation une fois que je m'tais
permis de lui offrir quelques bijoux?

Tout cela tait vrai. Par un de ces contrastes inexplicables, si
nombreux dans le caractre d'Ursule, je vous le rpte, elle et rougi
d'accepter un diamant, et elle n'hsitait pas  faire les honneurs d'une
maison dont je soutenais l'norme dpense; et elle n'hsitait pas  me
jeter, avec une sorte de joie mchante, dans les plus folles, dans les
plus striles prodigalits.

Enfin, lorsque dsespr, furieux de me voir ainsi trait, je lui
reprochais d'tre mon mauvais gnie, Ursule riait aux clats et me
rpondait audacieusement:--Je vous avais bien dit de toujours vous
dfier de moi lorsque je semblerais prouver pour vous autre chose que
de l'indiffrence ou du ddain, pouvant bien quelque jour me mettre en
tte de venger _Mathilde_. Or, ce que je vous avais prdit est arriv:
JE VENGE MATHILDE.

Le lendemain, un mot tendre de sa part me fit encore oublier ses
mpris...

Tenez, j'ai beau mettre mon inconcevable conduite sur le compte d'un de
ces amours insenss dont il y a tant d'exemples, malgr moi... oui...
malgr moi, je crois qu'il y a l quelque chose de fatal... Je suis
devenu superstitieux: je vous dis que cette femme est fatale.

Il y a dans sa joie quelque chose de sombre; dans son influence, dans
sa fascination quelque chose d'trange.

Mademoiselle de Maran me dit quelquefois:--Je ne me suis jamais
attache  personne; personne ne m'a jamais domine, et voil que je ne
puis plus me passer de cette jeune femme. Je sais qu'elle est malicieuse
comme un dmon; mais c'est gal, il me semble que le feu de ses grands
yeux bleus claire tout autour de moi. Mademoiselle de Maran a raison:
ses yeux rayonnent d'un clat extraordinaire, on dirait que la lumire
dont ils brillent provient d'un foyer de lumire intrieure... Allons,
je me tais, vous riez et vous m'accusez de croire au diable...

Adieu, j'ai la tte en feu; cette pense rtrospective sur ces annes
passes me fait l'effet d'un songe douloureux.

Que pensez-vous de tout ceci? rpondez-moi, conseillez-moi,
plaignez-moi.

G. DE LANCRY.




CHAPITRE VI.

RENCONTRE.


Aprs la lecture de cette lettre, je ne sus ce qui l'emportait dans mon
me, de l'indignation, de la piti ou du mpris pour M. de Lancry; si
j'avais conserv quelque regret du pass ou quelque sentiment de haine
contre mon mari, j'aurais t bien cruellement venge ou dsole.

Je ne pus nanmoins m'empcher de sourire avec amertume en songeant aux
sacrifices que mon mari faisait pour une femme qui le mprisait, tandis
qu'il m'avait traite avec la dernire duret lorsque j'tais venue lui
demander de changer de place le chenil de ses chiens, et de m'accorder
une modique somme pour une oeuvre pieuse.

Ce qui me frappa aussi profondment dans cette lettre, ce fut l'espce
d'effroi, de faiblesse superstitieuse qui perait dans les dernires
lignes. Les mes mauvaises, les esprits orgueilleux sont toujours ports
 attribuer leurs excs ou leurs crimes  la fatalit,  une cause
surnaturelle, plutt que de l'attribuer  l'infirmit et  la perversit
de leur nature.

Et puis enfin, dernier trait bien digne d'observation: cet homme,
autrefois si brillant, si insolemment fat et heureux, si mprisant des
larmes qu'il faisait rpandre, si froidement goste, si blas sur les
adorations, se voyait, dans cet amour, aussi humble, aussi moqu, aussi
ridiculis qu'un tuteur de comdie; pourtant cet homme tait jeune,
beau, riche, spirituel!--En vrit la vengeance du ciel prend toutes les
formes,--disais-je.--Quelle forme prendra-t-elle pour atteindre Ursule?

Je ne pouvais plus en douter, M. de Lancry marchait  grands pas vers sa
ruine. Il ne lui restait plus que le prix de notre terre de Maran, que
j'avais rachete secrtement. La portion d'hritage de M. de Mortagne
qui tait tombe dans la communaut de biens allait aussi tre
engloutie. Si indiffrente que je fusse aux questions d'argent depuis la
mort de mon enfant, j'tais cruellement blesse de voir ma fortune
personnelle servir  alimenter le luxe de mademoiselle du Maran et 
satisfaire les caprices insenss de ma cousine.

Malheureusement, mon contrat de mariage tait tel, que je ne pouvais en
rien m'opposer aux folles prodigalits de mon mari. Ma feule ressource
et t dans un procs, dans une demande en sparation, mais pour rien
au monde je n'aurais voulu descendre  ces extrmits et voir mon nom
ml  de scandaleuses rvlations; j'ai toujours eu la pudeur du
chagrin:  peine j'avais confi les miens  madame de Richeville. Je ne
pouvais songer  mettre le public dans la confidence de ces misres.

Je me rsignai donc  supporter ce que je ne pouvais empcher. La
modestie de mes gots et de mes habitudes me rendait d'ailleurs ce
sacrifice moins pnible......

       *       *       *       *       *

Les prvisions de madame de Richeville ne l'avaient pas trompe; ses
soins, son amiti, la bienveillance des personnes que je voyais souvent
chez elle effacrent bientt jusqu'aux dernires traces de mon ancienne
tristesse; je jouis enfin d'un calme qui n'tait pas de
l'anantissement, d'un repos qui n'tait pas de la stupeur; si ce
n'tait pas le bonheur, c'tait du moins la cessation absolue de la
souffrance.

Cet tat de transition me paraissait plein de charme; il ressemblait
beaucoup  ce doux et lger engourdissement,  ce vague bien-tre qui
succde aux douloureuses maladies.

Une exprience due au hasard me prouva que ma gurison tait complte.

Un jour je me promenais en voiture au bois de Boulogne avec madame de
Richeville, je vis passer trs-rapidement deux femmes  cheval
accompagnes de plusieurs hommes: c'tait Ursule, la princesse Ksernika,
M. le duc de Versac, M. de Lancry, lord C. et deux ou trois autres
personnes dont je ne sais pas les noms.

Ma cousine montait avec sa grce et sa hardiesse habituelles une jument,
Stella, qui nous avait appartenu. Notre voiture allait au pas. Ursule et
mon mari me reconnurent parfaitement; ma cousine, avec une rare
effronterie, me montra M. de Lancry d'un regard moqueur... Mon mari
rougit beaucoup et n'eut pas l'air de m'apercevoir.

Cette cavalcade passa.

Madame de Richeville m'observait avec anxit...

Mon coeur se serra; mais cette impression s'effaa rapidement...

En retournant  Paris nous vmes Ursule, la princesse Ksernika et le duc
de Versac revenir du bois de Boulogne dans une charmante calche 
quatre chevaux mens en Daumont. Les gens portaient la livre de
mademoiselle de Maran. M. de Lancry suivait de prs en tilbury. A cette
nouvelle preuve, madame de Richeville me regarda encore... Je souris.

--Allons,--me dit-elle,--vous tes compltement gurie.

C'tait un mardi, autant que je puis m'en souvenir.

Je venais de prendre ce jour de loge aux Bouffons avec madame de
Richeville; elle avait offert une place  la princesse et au prince
d'Hricourt. Nous tions arrivs depuis quelque temps, lorsque, par un
singulier hasard, Ursule et mademoiselle de Maran, accompagnes de M. le
duc de Versac, entrrent bientt aprs dans une loge du mme rang que la
ntre.

J'avais pri madame de Richeville, malgr ses refus, de se mettre sur le
devant  ct de la princesse d'Hricourt; presque cache dans l'ombre,
je pus donc sans tre vue observer la scne suivante.

Ma cousine tait, selon son habitude, mise avec la plus parfaite
simplicit; elle portait une robe blanche, une charpe de gaz
trs-lgre semblait entourer d'un brouillard neigeux ses charmantes
paules, qui aux grandes lumires avaient l'clat et le poli du marbre;
deux camlias cerise gracieusement poss dans ses beaux cheveux bruns,
dont les boucles ondulaient jusque sur son sein,  son corsage un
bouquet de fleurs pareilles  la coiffure, telle tait sa parure.

La jalousie ne m'avait jamais aveugle, je trouvai Ursule peut-tre
encore plus jolie qu'autrefois; ses traits, son maintien, avaient pris
une nuance de dignit ou plutt de hauteur qui balanait la hardiesse de
son regard et la libert de ses paroles: car elle tait, disait-on,
quelquefois avec les hommes d'une incroyable licence de langage.

Mademoiselle de Maran, toujours fidle  sa robe carmlite,  son tour
de cheveux noirs et  son bonnet garni de soucis, me parut
trs-vieillie, trs-change; ses yeux seulement avaient conserv leur
vivacit viprine, et brillaient sous ses pais sourcils gris.

Pendant l'entr'acte la loge de mademoiselle de Maran fut continuellement
remplie de visiteurs appartenant  ce qu'il y avait de plus lgant dans
la meilleure compagnie.

Je vis alors Ursule dans tout l'clat de son triomphe et de ses succs.
Elle avait dit qu'elle voulait tre... et qu'elle serait la femme la
plus  la mode de Paris. Elle avait russi, et semblait vraiment ne
pour le rle qu'elle jouait.

Le feu de ses regards, ses gestes anims, mais toujours charmants, ses
clats de rire doux et frais, son grand air quelquefois quitt pour de
petites mines agaantes ou moqueuses, tout annonait en elle une longue
habitude de chercher  plaire et  tre remarque.

Parmi les hommes qui vinrent saluer Ursule je vis M. Gaston de
Senneville, la _fleur des pois_ de ce temps-l, comme disait sa tante
madame de Richeville. Ma cousine parut l'accueillir avec une distinction
particulire, pendant qu'un autre visiteur plus grave, M. le charg
d'affaires de Saxe, je crois, causait avec mademoiselle de Maran.

Plusieurs fois M. de Senneville prit familirement la lorgnette
d'Ursule, lui parla  voix basse, rit aux clats avec elle, se pencha
pour regarder quelques personnes qu'elle lui dsignait sans doute, enfin
il affecta ce petit mange d'intimit que les jeunes gens sont toujours
enchants d'afficher lorsqu'il s'agit d'une femme  la mode.

De son ct, ma cousine redoubla de coquetterie; voulant lui faire
sentir le parfum du colossal bouquet qu'elle portait  la main, elle se
pencha en arrire et cambra sa jolie taille en se retournant  demi vers
M de Senneville, qui parut ncessairement aspirer avec dlices l'odeur
embaume de ces belles fleurs. Quoique cette prfrence ne ft pas
rigoureusement de bon got de la part d'Ursule, j'avoue qu'il tait
impossible de mettre dans ce mouvement plus de charme et de grce
provocante.

Par hasard, presque en cet instant je jetai les yeux sur une loge place
en face de celle de mademoiselle de Maran, et je vis  travers la
lucarne ouverte la figure ple et contracte de mon mari.

Plac dans le corridor, il piait sans doute Ursule, dont l'attitude et
les manires devaient singulirement exciter sa jalousie.

Au bout de quelques instants, M. de Lancry disparut et vint  son tour
saluer mademoiselle de Maran. tant beaucoup plus jeune que le charg
d'affaires de Saxe, M. de Senneville fut oblig de cder sa place  mon
mari; ce qu'il fit non sans avoir en riant pris quelques fleurs au
bouquet d'Ursule, et en avoir triomphalement orn sa boutonnire. M. de
Lancry semblait au supplice; il changea quelques mots avec mademoiselle
de Maran.

Aprs le dpart de M. de Senneville, Ursule avait brusquement repris sa
lorgnette d'un air contrari; sans donner un regard  M. de Lancry, elle
lorgnait impitoyablement tous les points de la salle. Par deux fois mon
mari lui parla, elle ne l'entendit pas ou feignit de ne pas l'entendre;
il fallut qu'il lui toucht lgrement le bras pour qu'elle part
s'apercevoir de sa prsence. Elle lui donna la main avec distraction,
lui rpondit  peine quelques mots et se remit  lorgner.

M. de Lancry ne put rprimer un mouvement d'impatience et de colre, et
se remit  causer avec le charg d'affaires de Saxe et avec mademoiselle
de Maran.

Le matin, grce  la rapidit de la course d'Ursule, j'avais  peine
entrevu M. de Lancry. Je le regardai plus  loisir: sa figure amaigrie,
fatigue, rvlait les chagrins, les jalousies que sa lettre m'avait
fait connatre; ce n'tait plus comme autrefois un homme brillant et
lger parce qu'il n'aimait pas, moqueur et hardi parce qu'il tait sr
de plaire et de dominer: il tait alors sombre et inquiet, humble et
rsign, parce qu'il aimait passionnment et qu'on le raillait  son
tour.

Lorsque Ursule fut fatigue de lorgner, M. de Lancry lui adressa de
nouveau la parole, mais cette fois avec une sorte de timidit triste. Je
connaissais assez la physionomie de cette femme pour voir,  son port
imprieux, au sourire railleur qui releva le coin de ses lvres, pour
voir, dis-je, qu'elle rpondait par des sarcasmes aux reproches
indirects de mon mari. Enfin M. de Versac rentra. La toile se leva,
cette scne qui paraissait si pnible  M. de Lancry cessa aux premiers
accords de l'orchestre.

Un violent ressentiment d'indignation me traversa le coeur en songeant
 l'affreux dsespoir dans lequel M. Scherin, insensible aux pieuses
consolations maternelles, consumait solitairement ses jours pendant que
sa femme, riante, heureuse, se livrait effrontment  son penchant pour
la galanterie et pour les plaisirs.

J'avais fait toutes ces observations du fond de la loge o j'tais pour
ainsi dire cache.

Madame de Richeville et la princesse, devinant les penses qui devaient
m'agiter  la vue d'Ursule, avaient constamment caus ensemble pour ne
pas me distraire.

Le prince tait sorti, je pus donc me livrer  de pnibles rflexions.

Cette soire ne fut pas vaine pour moi; elle me prouva que je ne
ressentais plus pour M. de Lancry que la piti mle de ddain que
j'aurai ressentie pour un tranger qui se fut trouv dans cette position
fausse et honteuse.

Peu  peu mes ides se rassrnrent.

Ce que devait souffrir M. de Lancry me rappela tout ce que j'avais
souffert. Je bnis le ciel de m'avoir dlivre de ces horribles anxits
en tarissant en moi la source de tout amour, car je voyais la garantie
de mon bonheur  venir dans l'impossibilit o je me croyais d'prouver
jamais ce sentiment.

       *       *       *       *       *

Peu de jours avant mon arrive  Paris, M. de Rochegune tait parti pour
une de ses terres o quelques affaires l'appelaient. Il en revint peu de
temps aprs la rencontre que j'avais faite de ma cousine aux Italiens.

Le souvenir de M. de Rochegune tait rest dans ma pense intimement li
 celui de M. de Mortagne. Gravement dvou pour moi, d'un caractre
srieux, d'une philanthropie claire, ou lui tmoignait gnralement
tant de dfrence que, malgr sa jeunesse, je m'tais habitue  le
considrer comme un homme d'un ge mr, car il en avait les qualits
solides et sres.

Au fort de mes malheurs, encore sous le charme de mon mari, et songeant
que j'aurais pu pouser M. de Rochegune, je m'tais avou presque  ma
honte que je n'aurais jamais pu l'aimer d'amour, tant son austre bont
prvalait alors de peu sur les grces sduisantes de M. de Lancry.

Madame de Richeville, en me parlant quelquefois de M. de Rochegune,
m'avait dit que depuis son retour d'Orient il avait pris dans le monde
une attitude ferme et hardie, en tout digne de l'indpendance et la
noblesse de son caractre, au lieu de s'effacer, comme autrefois, dans
une froide rserve. Impatiente de revoir M. de Rochegune, autant par
affectueux souvenir que par curiosit, je fus enchante d'apprendre son
retour  Paris.

Un soir, vers les dix heures, traversant une petite galerie vitre que
j'avais fait construire pour pouvoir communiquer de mon pavillon  la
maison de madame de Richeville, j'arrivai chez elle.

Je ne sais pourquoi il y a des salons privilgis, dont l'arrangement,
dont les proportions invitent  la causerie et  l'intimit. Celui de
madame de Richeville tait de ce nombre; j'y ai pass de si douces
soires que je ne puis rsister au plaisir d'en donner une esquisse:
l'aspect des lieux qu'on a aims semble augmenter encore la ralit des
souvenirs.

Une premire pice orne de bons et anciens tableaux conduisait au salon
o madame de Richeville se tenait habituellement, salon tendu de damas
vert, toffe commune  la tenture, aux rideaux, aux portires et aux
meubles de bois dor, sculpts dans le meilleur got du sicle de Louis
XIV.

Au coin de la chemine tait une large causeuse que madame de Richeville
partageait ce soir-l avec le prince d'Hricourt, grand et beau
vieillard  cheveux blancs, d'une figure pleine de noblesse, de calme et
de srnit; de l'autre cot de la chemine tait la princesse
d'Hricourt. Son ple et doux visage exprimait  la fois la dignit et
la plus anglique mansutude; elle portait ses cheveux gris boucls sous
son bonnet avec une sorte de coquetterie de vieillesse. Tout en causant
avec madame de Semur, cette bonne princesse ne pouvait s'empcher de
regarder quelquefois le prince d'Hricourt avec une sorte de sollicitude
tendre et satisfaite.

J'tais toujours mue  la vue de ces deux vieillards, qui avaient
travers d'un pas ferme tant d'poques dsastreuses en s'appuyant l'un
sur l'autre, et arrivaient au terme de leur longue carrire le front
haut, le sourire aux lvres et les yeux au ciel.

Madame de Semur, assise  ct de la princesse, offrait avec elle un
contraste frappant: c'tait une femme de quarante ans  peine, dont la
physionomie,  la fois noble et piquante, semblait rsoudre un problme
insoluble: allier le plus grand air du monde aux mobiles vivacits de
l'esprit le plus ptillant et le plus imprvu. Enfin, prs de la table 
th place entre les deux fentres de ce salon, Emma travaillait  sa
tapisserie.

Pour achever ce tableau, qu'on l'claire de plusieurs lampes de
porcelaine de Chine dont la trop vive lumire, affaiblie par des
abat-jour, fait  et l briller, dans le clair-obscur, l'or des
boiseries blanches, les cadres des tableaux, les bronzes des meubles,
les peintures des vases de Svres ou les vives couleurs des fleurs
qu'ils contiennent; qu'on fasse jouer les joyeuses lueurs du foyer sur
d'pais tapis amarante; qu'on parfume lgrement ce salon, bien clos et
bien chaud, d'_essence de bouquet_, odeur anglaise que madame de
Richeville aimait beaucoup, et que je ne puis encore sentir,  cette
heure, sans que ce temps dj si lointain surgisse tout  coup  ma
pense (certains parfums et certaines mlodies doublent chez moi la
puissance des souvenirs), et l'on pourra se faire une ide du plus
charmant asile qui ait jamais t ouvert aux longues et douces causeries
d'une socit intime et choisie.




CHAPITRE VII.

LE RECIT.


Lorsque j'entrai dans le salon, Emma se leva pour m'offrir ce qu'elle
appelait mon fauteuil; c'tait une petite bergre assez basse, car cette
chre enfant avait remarqu que je choisissais ce sige de prfrence.
Je la baisai au front pour la remercier de cette prvenance, et je
serrai affectueusement la main du prince d'Hricourt.

--Qu'il est dommage que vous arriviez si tard, ma chre Mathilde, me dit
Mme de Richeville, le prince nous racontait une des vaillantes
prouesses d'un de nos amis. Cela vous et bien intresse.

--Et de qui s'agit-il donc? demandai-je.

--De M. de Rochegune, dit Mme de Semur, c'est un vrai Cid: il mrite
d'avoir sa place dans le romancero moderne.

--Allons, allons, dit le prince en souriant avec bont. Au risque de
passer pour un radoteur, je vais recommencer l'histoire de mon Cid pour
Mme de Lancry; elle m'en saura gr.

--Et moi aussi,--dit madame de Semur.--Tout  l'heure, j'ai t mue
malgr moi. Cette fois-ci, je serai sur mes gardes, et je pourrai me
moquer de votre hros, car il n'y a rien de plus insupportable que
d'avoir autant  admirer.

--L'entendez-vous?...--dit en souriant madame de Richeville  la
princesse.--Et elle niera encore qu'elle adore le paradoxe!

--Mais c'est tout simple,--reprit madame de Semur.--Quand on sort de ces
enthousiasmes-l, on a l'air de bourgeois qui reviennent de la cour.
Ainsi, prince, soyez assez bon pour recommencer le rcit de ce beau
trait, afin que je puisse en rire  mon aise.

--Je me joins  madame de Semur pour vous prier de raconter de nouveau
cette belle action,--dis-je au prince,--bien certaine d'ailleurs que
cette complaisance vous cotera peu... les hommes  bonnes fortunes sont
toujours si heureux, dit-on, de parler de galanterie!

--Oh! je comprends,--me dit le prince en souriant,--je comprends... Vous
m'adressez de charmants compliments pour m'empcher de dire tout ce que
je pense de vous... Mais que j'en trouve l'occasion, et je serai
inexorable; vous aurez beau flatter mon orgueil, je ne mnagerai pas
votre modestie... Mais, puisque vous le dsirez, je recommence le rcit
que je faisais  ces dames.

--Vous savez peut-tre, mesdames,--dit le prince d'Hricourt,--que
Rochegune se battit si bien pour la cause des Grecs, qu'il fut nomm
colonel d'un de leurs trois rgiments de cavalerie; rgiment que
d'ailleurs il avait cr et quip  ses frais, et auquel, par une
touchante pense d'amiti, il avait donn l'uniforme des hussards dont
M. de Mortagne avait fait partie sous l'empire. Cet uniforme tait, je
crois, blanc et or,  collet bleu. Si j'insiste sur ce dtail, c'est
pour vous prparer  une autre marque de souvenir non moins touchante et
d'une porte vritablement belle et grande... que vous serez bien force
d'admirer, madame,--dit le prince  madame de Semur,--et d'admirer sans
regrets.

--Nous verrons, nous verrons, car je vous coute, prince, je vous en
avertis, avec toutes sortes d'ombrageuses dfiances; on juge un avocat
par la cause qu'il dfend.

--Tchons donc de gagner la ntre,--dit le prince en riant; et il
reprit:--L'indpendance de la Grce proclame et assure, Rochegune fit
un voyage en Russie; c'tait au moment de la guerre de cette puissance
contre les Circassiens. Curieux d'assister  ces oprations,
parfaitement accueilli par l'empereur, il fit en curieux, ou plutt en
volontaire, la campagne du Caucase. Grivement bless dans une charge de
cavalerie  laquelle il prit une part brillante, il eut de plus son
cheval tu sous lui. Rochegune, puis par le sang qu'il perdait, ne put
se dgager, et resta sans connaissance sur le champ de bataille.
Lorsqu'il revint  lui, ce fut un moment terrible: il se trouvait seul
au milieu d'un steppe immense et solitaire, que la lune clairait de sa
ple clart; la neige tombait lentement; il tait dj  moiti enseveli
sous une couche glace, lorsqu'il sortit de son vanouissement.

--C'est affreux,--dit madame de Richeville.--Ce dsert couvert de neige
lui fit l'effet d'un immense linceul... M. de Rochegune m'a dit que
telle fut la premire rflexion qui lui vint, car il m'a dj racont
cette circonstance en m'apprenant comment il avait t bless, mais en
me cachant la suite de cette aventure romanesque.

--Je le crois bien,--dit la princesse;--elle tait trop honorable pour
lui.

--Et je l'ai sue, moi,--dit le prince,--pas plus tard qu'hier, par un
aide de camp de l'empereur. Cet officier a fait cette guerre avec
Rochegune, et c'est de lui que je tiens tous ces dtails. Notre ami se
trouva donc seul, la nuit, au milieu d'une solitude profonde, paralys
par le froid et par sa blessure, et ayant  peine la force de se
dbarrasser de la neige qui s'amoncelait sur lui; enfin il entendit au
loin le sourd pitinement d'une troupe de cavalerie; ignorant si elle
tait amie ou ennemie, mais prfrant la mort  son horrible position,
il appela de toutes ses forces quelques cavaliers claireurs qui par
bonheur passrent prs de lui; ils l'entendirent, s'approchrent: il fut
sauv. Ces cavaliers appartenaient  un corps de cosaques du _Don_ que
le mouvement de la bataille avait plac momentanment  l'arrire-garde
de l'arme; ces cosaques irrguliers, aussi farouches que leurs chevaux
sauvages, obissaient aveuglment au vieil _hetman_ qui les commandait.
Rochegune fut conduit  ce chef de horde, qui le prit en croupe aprs
avoir pans ses blessures. Cet _hetman_ tait, me dit l'aide de camp,
une espce de patriarche guerrier, d'un courage et d'une physionomie
dignes de l'antiquit. Rochegune lui devait la vie; il contracta de ce
jour avec lui une amiti de frre d'armes, quitta l'tat-major de
l'arme o il aurait endur beaucoup moins de privations, et partagea
dsormais l'existence aventureuse et pnible des cavaliers de l'hetman,
qui servaient d'claireurs et d'enfants perdus  l'arme, ne reposaient
jamais sous une tente, couchaient sur la terre ou sur la neige. Ce n'est
pas tout: ils couraient d'autant plus de dangers qu'ils faisaient une
guerre sans merci, presque sans prisonniers, n'accordant ni ne demandant
de quartier aux Tartares, qui, comme eux, massacraient femmes, enfants,
vieillards.

--Pardon, prince, si je vous interromps,--dit en riant madame de
Semur;--mais j'tais bien sre qu'en entendant une seconde fois les
hauts faits de votre protg, je trouverais de quoi ne plus l'admirer
autant... Voyez un peu! par got pour les aventures, il va s'allier 
une troupe de bandits et d'assassins... et il reste tmoin de leurs
atrocits... par reconnaissance!... Le prince se mit  rire et rpondit:

--Et c'est justement, madame,  propos de ces atrocits dont M. de
Rochegune est tmoin, que votre admiration pour lui sera vivement
excite.

--Comment?

--Cela tient du prodige...

--Alors, prince, arrivons donc vite  cette fin que nous ignorons aussi
bien que madame de Lancry, car c'est ici que vous vous tes arrt tout
 l'heure.

Le prince reprit:

--Rochegune, bien dcid  n'abandonner son hetman que lorsqu'il lui
aurait rendu un service gal  celui qu'il en avait reu, n'attendit pas
longtemps l'occasion de s'acquitter dignement. J'oubliais de vous dire
que l'hetman avait deux fils qui servaient comme simples cavaliers dans
sa troupe; il les aimait comme un loup aime ses petits, les lanait sans
sourciller au milieu des plus grands dangers, et puis, l'action finie,
il les treignait sur sa poitrine avec une sorte de joie sauvage et des
rugissements de bte fauve. L'intrpidit naturelle  Rochegune,
l'affection que lui tmoignait l'hetman dont il partageait vaillamment
les dangers et les privations, lui acquirent bientt une grande
influence sur ces hordes. Une reconnaissance d'avant-postes, compose de
quelques cavaliers parmi lesquels taient les deux fils de l'hetman,
tomba dans une embuscade place au bord d'un torrent. Presque tous les
cosaques furent massacrs, et les eaux apportrent au camp de l'hetman
ceux des cadavres qui n'taient pas briss parmi les rochers.

--Ah! c'est horrible, s'cria madame de Semur;--on dirait une page de
roman moderne, le timide essai d'une jeune fille de lettres qui s'essaie
en rougissant...

--coutez alors la priptie,--reprit le prince.--En apprenant ce
malheur, le vieil hetman reste stupfait, inerte. A ce moment, un aide
de camp du feld-marchal (l'officier russe dont je vous ai parl)
accourt ordonner  l'hetman de se porter avec sa masse de cavaliers sur
un point qu'il dsigne. L'hetman fait machinalement un signe de tte...
Plein de confiance dans ce vieux soldat, et press de porter d'autres
ordres, l'aide de camp ne croit pas ncessaire de s'assurer par lui-mme
de l'excution de la manoeuvre qu'il est venu commander; il se dirige
au galop sur un autre point. Rochegune sait bien la guerre; quoique
jeune, il la fait depuis longtemps. Comprenant l'importance de ce
mouvement qui doit tre excut avec la rapidit de la foudre, il reste
stupfait de l'immobilit de l'hetman, il lui parle, il lui rappelle
l'ordre qu'il vient de recevoir... il n'en peut tirer une parole. Chaque
minute de retard compromettait le salut de l'arme et la vie de
l'hetman, car son inaction mritait la mort. Pour le tirer de
l'anantissement o l'avait plong la nouvelle du massacre de ses deux
fils, Rochegune prit un parti dsespr et dit  l'hetman:--_A cheval...
 cheval..._ Le vieillard le regarde et secoue la tte.--_C'est pour
retrouver tes fils!_--s'crie notre ami... Un clair brille dans les
yeux du vieillard.--_Mes fils!_--s'crie-t-il,--_o sont-ils?_--_Suis-moi...
tu les trouveras!_--dit Rochegune, et il saute  cheval en se dirigeant
vers le point indiqu par l'aide de camp:--_Mes fils... mes
fils!_--s'crie le vieillard en sautant  cheval  son tour pour
atteindre Rochegune qui gagnait du terrain. Les cosaques se pressent sur
les traces de leur hetman: cette masse de cavalerie s'branle; Rochegune
la guide et la prcde, suivi de prs par le vieil hetman criant
toujours:--_Mes fils... mes fils!_--_Suis-moi!_--rpondait Rochegune.
Les lignes ennemies sont en vue. Rochegune les montre  l'hetman en lui
disant:--_Tes fils sont l_. Le vieillard pousse un cri de rage et fond
sur l'ennemi; une horrible mle s'engage; une fois au milieu du feu,
l'hetman revient  lui. Rochegune, qui ne le quitte pas, lui explique en
deux mots ce qui arrive. Le vieillard, reprenant son sang-froid, combat
avec sa valeur accoutume. Par un miraculeux hasard, Rochegune, en
chargeant un gros de cavaliers circassiens qui opraient lentement leur
retraite, les culbuta et les fora d'abandonner dans leur fuite un
cheval de bt sur lequel taient garrotts les deux prisonniers...

--Les deux fils du vieil hetman!--s'cria madame de Richeville.--Quel
bonheur!...

--Justement, madame--reprit le prince;--ils taient cribls de
blessures; l'ennemi les avait seuls pargns lors de l'embuscade, et les
gardait en otage. Vous concevez la joie de Rochegune en ramenant ces
deux enfants  leur pre. Celui-ci,  cette vue, croisa ses deux bras
sur sa poitrine, mit un genou en terre et baisa pieusement la main de
Rochegune. Pour apprcier la signification de cet acte, il faut savoir
qu'il n'y a qu' l'empereur que ces chefs de hordes rendent un pareil
hommage, et puis, chez ces peuples sauvages, il est inou qu'un
vieillard se soit jamais agenouill devant un jeune homme. _Je t'avais
sauv la vie, tu m'as sauv l'honneur_,--dit le vieillard;--_je devrais
donc te sauver encore une fois la vie pour tre quitte envers ici; tu me
rends encore mes fils: que faire pour m'acquitter?_--Voici les propres
paroles de notre ami, telles que me les a rapportes l'aide de camp qui
tait venu complimenter l'hetman sur la charge brillante de ses
cosaques:--_Toi et tes fils_,--dit Rochegune,--_jurez-moi d'pargner
dsormais les femmes et les enfants ou les vieillards qui vous tomberont
sous la main, et de leur dire Vivez au nom de..._--Ici le prince
s'interrompit.

--Au nom de qui?--nous crimes-nous...

Le prince sourit et dit:

--Ceci n'est pas mon secret; qu'il vous suffise de savoir que l'hetman
et ses enfants firent et tinrent ce serment. Le nom qu'avait prononc
Rochegune fut si peu oubli dans cette horde, m'a dit l'officier russe
qui a termin cette campagne, que l'an pass,  la fin de la guerre, il
tait pour l'hetman aussi sacr que le serment qu'il avait fait  notre
intrpide et gnreux compatriote...

--Ceci est digne des beaux jours de la chevalerie errante,--s'cria
madame de Semur,--et pour complter le roman... ce nom est certainement
celui d'une farouche beaut que...

--Permettez-moi de vous interrompre,--dit le prince d'un air
srieux,--pour vous affirmer que ce nom mritait... et mrite toujours
d'tre prononc avec autant d'intrt que de respect; je vous abandonne
notre cher chevalier criant, mais je vous demande grce pour ce nom
mystrieux... que vous connaissez...

--Que je connais...--s'cria madame de Semur.

--Oui, madame, et que vous avez dit vingt fois, car c'est celui d'une
personne que vous aimez... enfin c'est un nom qui mrite  tous gards
de servir de symbole  une action gnreuse, et Rochegune ne pouvait
rendre un plus digne hommage  la personne qui porte ce nom...

--Ah! prince, que vous tes cruel!--s'cria madame de
Richeville,--dites-nous-le donc?

--Cela m'est impossible, madame; vous approuverez vous mme mon
silence... quand vous en saurez la cause... je ne veux pas enlever 
Rochegune le plaisir de vous l'apprendre.

--Mais avant qu'il ne vienne, il y a de quoi mourir de curiosit,--dit
madame de Semur.--Voyons, prince, laissez-vous attendrir. Pour vous
dcider, je vous dclare trs-srieusement que je trouve admirable la
conduite de M. de Rochegune; son moyen de rappeler l'hetman  lui-mme
en lui disant: Suivez-moi, je sais o sont vos fils... ne pouvait
venir que d'un esprit gnreux qui sait combien les affections profondes
ont de retentissement dans le coeur.

--Et son ide de profiter de la reconnaissance qu'il inspire, pour
imposer la clmence  ces barbares!--dit la princesse d'Hricourt;--cela
n'est-il pas aussi une grande pense?

--Trs-belle et trs-grande,--reprit le prince,--et qui vous paratra
peut-tre sinon plus belle, du moins plus touchante, lorsque vous saurez
le nom...

--Ah! prince, que vous tes cruel!...--dit madame de Semur.--On admire
tout sans restriction, et rien ne peut vous attendrir...

--Tenez, madame,--dit le prince,--j'entends une voiture entrer dans la
cour, peut-tre est-ce le hasard qui vous envoie notre hros.
Adressez-vous  lui...

--Bni soit le hasard, si c'est en effet M. de Rochegune,--dit madame de
Semur.--Le hasard est quelquefois si malencontreux, qu'il devrait bien
une fois au moins...

L'entre de M. de Rochegune interrompit l'invocation de madame de Semur.

Le soleil d'Orient l'avait tellement bronz, l'expression de sa
physionomie tait si change, qu'il tait mconnaissable. Le ton bistr
de sa figure faisait paratre plus tincelants encore ses grands yeux
gris sous ses sourcils noirs. Son visage compltement ras, 
l'exception de ses moustaches brunes, qui faisaient ressortir le rouge
fonc de ses lvres et la blancheur de ses dents, lui donnait un
caractre oriental trs-prononc. Il tait impossible d'oublier ces
traits nergiquement accentus. Sa taille grande et svelte, ses
vtements noirs, l'air royal et chevaleresque avec lequel il portait
haut et fier son front hl et sa moustache brune, lui donnaient la
tournure cavalire et hardie d'un vaillant portrait de Velasquez ou de
Van Dyck. Son allure dcide n'avait rien de l'effronterie des
fanfarons; elle annonait une nature calme et forte, intelligente et
nergique. A la courbure de ses lvres, lgrement arques, on voyait
que le sarcasme amer pouvait remplacer la gnreuse bienveillance du
sourire.

Ravie de revoir M. de Rochegune, je lui dis cordialement ma joie, qu'il
partagea; en me parlant du pass, un nuage de tristesse passa tout 
coup sur ses traits; je devinai qu'il donnait une pense  M. de
Mortagne, mais qu'il ne trouvait ni le moment ni le lieu convenables
pour me parler de cet ami bien cher.

--Savez-vous que vous tes trs-dissimul au moins?--dit madame de
Richeville  M. de Rochegune.

--Comment cela, madame la duchesse?

--Certainement; vous me racontez comment vous avez t bless, comment
vous avez manqu de prir enseveli sous la neige, comment vous avez t
sauv... mais voil tout... vous vous gardez bien de dire un mot de
certain vieil hetman...

--De dire un mot de l'immense service que vous lui avez rendu... en lui
sauvant l'honneur,--dit madame de Semur.

--En lui ramenant ses deux fils,--ajouta la princesse.

--En lui faisant promettre,  lui et  ses deux fils, d'pargner
dsormais les femmes, les enfants et les vieillards,--dit madame de
Semur,--et de les rendre  la libert au nom de...

--Voici le mystre,--dit madame de Richeville:--ce mchant prince ne
veut pas nous dire au nom de qui... vous avez adouci la frocit de ces
barbares.

Tous ces reproches s'taient succd si rapidement, que M. de Rochegune
n'avait pu rpondre un mot; au lieu d'affecter une modestie maladroite
et embarrasse, il dit noblement et simplement:

--Tout cela est vrai; mais, prince, permettez-moi de vous demander
comment vous savez...

--Ne le lui dites pas qu'il ne nous ait appris ce nom
mystrieux,--s'cria madame de Richeville.

--Voyez comme il rougit!...--s'cria en riant madame de Semur.

M. de Rochegune avait en effet beaucoup rougi, il avoua franchement au
lieu de s'en dfendre.

--Oui, je rougis,--dit-il en souriant,--parce que je ne puis m'empcher
de rougir de reconnaissance en entendant ce nom qui m'a toujours port
bonheur; ce nom, symbole d'un souvenir qui m'a guid, protg, conseill
dans bien de graves circonstances de ma vie. Depuis que j'ai prononc ce
nom pour la premire fois, il est devenu pour moi comme un talisman; je
professe pour lui l'idoltrie la plus aveugle. Tenez, on m'a dit ce
matin que j'avais fait un bon discours  la chambre des pairs: eh bien!
c'est parce que je l'avais mentalement invoqu, j'en suis sr!

--Mais,--dit madame de Richeville,--c'est justement  cause de toutes
ces merveilles que nous brlons de le savoir.

--Ce que vous venez de nous dire l nous rend plus impatientes
encore,--dit madame de Semur.

--Parlerez-vous enfin?--s'cria madame de Richeville.--D'abord nous vous
tourmenterons jusqu' ce que vous nous ayez clairci ce mystre. Le
prince dit que nous connaissons la personne qui porte ce nom... que nous
l'aimons... Voyons, dites-nous cela... C'est  en perdre la tte...

--Je serais dsol,--reprit srieusement M. de Rochegune,--que vous
pussiez croire, madame, que je crains de dire et de rpter ce nom. Le
sentiment qui m'a dict ce que j'ai fait est trop honorable pour que je
ne m'en glorifie pas toujours, partout, et trs-hautement, je vous le
jure... Mais je suis certain que le prince pense, comme moi, qu'en ce
moment je ne puis satisfaire votre curiosit. S'il est d'un avis
contraire... je me rends.

--J'aurais bien envie de vous prier de parler,--dit le prince en
souriant.--Je me vengerais ainsi de...

--Et de qui?--s'cria madame de Semur, voyant l'hsitation du prince.

--De vous, madame,--ajouta-t-il gaiement,--en vous faisant admirer bien
davantage encore ce que vous ne louez qu' regret. Mais je suis
gnreux, et je partage l'avis de Rochegune.

--Oh! c'est affreux!... comme ils s'entendent!--s'cria madame de
Richeville.--Allons... nous attendrons votre loisir... Mais vous ne
serez pas quitte de notre curiosit, monsieur de Rochegune. Il faut que
vous la contentiez d'une autre faon.

--Je suis  vos ordres, madame.

--Eh bien! puisque vous tes  mes ordres, vous allez me faire, de
souvenir, le portrait du vieil hetman sur l'album d'Emma.

Emma, avant que M. de Rochegune n'et rpondu, se leva toute joyeuse,
les joues vermeilles, et approcha une table sur laquelle tait tout ce
qu'il fallait pour dessiner  l'aquarelle.

--Et pour le punir de sa discrtion, il nous chantera sa chanson
albanaise des Hirondelles,--ajouta la princesse.

--Emma la lui accompagnera, et madame de Lancry sera ravie de
l'entendre,--dit la duchesse.

Emma, toute joyeuse, alla ouvrir le piano avec le mme gracieux
empressement.

--Allons, homme mystrieux,--dit madame de Richeville,--faites-nous vite
connatre le visage de ce vieil hetman, que j'aime beaucoup sans le
connatre.

--Et dites-nous votre chanson des Hirondelles, que j'aime beaucoup parce
que je la connais,--dit madame de Semur.

--Par o commencera-t-il, chre princesse?--dit madame de Richeville.

--Par la chanson, car on l'entend encore longtemps aprs qu'il l'a
chante, tant cette mthode simple et touchante laisse d'cho dans le
coeur.

Emma se mit au piano.

M. de Rochegune commena.

C'tait un air albanais qu'il avait not lui-mme et dont il avait
traduit les paroles. Rien de plus naf, de plus primitif que ce chant
d'une mlancolie ravissante.

Je n'avais jamais entendu la voix de M. de Rochegune; elle tait  la
fois sonore, douce et profondment vibrante.

Cette chanson me fit tant de plaisir, que je la lui redemandai; sans se
faire prier, il la recommena de la meilleure grce du monde.

Emma l'accompagnait  merveille.

Cette premire partie de sa tche si bien accomplie, M. de Rochegune
s'occupa de la seconde; il se mit  la table de dessin, et en une
demi-heure il eut admirablement dessin  la spia le portrait de
l'hetman des cosaques, dont les traits rudes et sauvages taient
rehausss par un costume trs-pittoresque.

J'tais moins tonne des talents vraiment remarquables de M. de
Rochegune, quoique j'ignorasse qu'il les possdt, que de la gracieuse
facilit avec laquelle il s'tait prt  tous les dsirs qu'on lui
avait tmoigns.

Je trouvais  la fois surprenant et charmant que ce soldat intrpide,
que cet loquent orateur, que cet homme d'une charit vanglique (car
il continuait scrupuleusement  sa terre les traditions philanthropiques
de son pre), runt des dons si agrables  des qualits si minentes
et si rares. Et puis il me semble qu'on sait toujours un gr infini aux
hommes puissants par l'intelligence, forts par le courage, de se montrer
simples, bons et prvenants.

Je n'tais pas seule, d'ailleurs,  ressentir ainsi, quoique M. de
Rochegune, sans affectation, tcht de s'amoindrir et de mettre les
autres personnes en valeur; il tait facile de voir  mille nuances, 
mille riens, qu'on lui tenait d'autant plus compte de sa supriorit
qu'il faisait tout au monde pour la faire oublier.

Je me souviendrai toujours de cette soire si doucement occupe d'arts
de posie, de voyages, et si tt passe, grce au charme d'une intime
causerie o l'on avait pour prtention la bienveillance, pour rivalit
le dsir de plaire.

Pendant que madame de Richeville reconduisait la princesse d'Hricourt,
M. de Rochegune me demanda si j'tais chez moi le matin, et si je
pourrais lui faire la grce de le recevoir.

--Si peu prcieuse que soit cette grce que vous me demandez,--lui
dis-je en souriant,--j'ai bien envie d'y mettre  mon tour une
condition; je suis beaucoup plus curieuse ou plus opinitre que madame
de Richeville, et j'aurai beaucoup de peine  attendre jusqu' demain
pour savoir ce nom mystrieux au nom duquel vous faites de si nobles
choses.

--Et moi, madame, je ne pouvais le dire... mme devant vos meilleurs
amis... non  cause d'eux, ils m'eussent applaudi, je n'en doute pas...
mais  cause de vous.

--De moi!... Et pourquoi?

--Pourquoi?--reprit M. de Rochegune. Et il ajouta de l'air du monde le
plus naturel, et comme s'il et dit une chose toute simple:

--Parce que ce nom est le vtre, parce que ce nom tait MATHILDE.




CHAPITRE VIII.

UN ANCIEN AMI.


Encore sous l'impression que m'avait cause la rvlation de M. de
Rochegune, je rentrai chez moi inquite, contrarie, comme s'il m'et
fait brusquement un aveu d'amour.

Mon embarras n'tait pas caus par les susceptibilits d'une fausse
pruderie, mais par la crainte de voir mes relations futures avec M. de
Rochegune perdre leur caractre loyal et fraternel. Au lieu de m'tre
agrables, elles me fussent alors devenues gnantes et pnibles par la
froide rserve qu'elles m'eussent inspire.

Cependant, aprs quelques rflexions, je me rassurai; je me rappelai les
paroles du vnrable prince d'Hricourt. Sachant qu'il s'agissait de
moi, il avait tu mon nom pour mnager ma modestie; mais il avait si
ouvertement lou M. de Rochegune dans cette circonstance, celui-ci avait
aussi parl avec tant de franchise  cet gard, que mes scrupules
s'apaisrent.

D'ailleurs, je ne pouvais croire que M. de Rochegune et voulu me
traiter lgrement. Nos rapports avaient t souvent d'une nature
extrmement dlicate, et jamais un tel soupon ne m'tait venu.

Il m'avait rendu de trs-grands services: le premier, au commencement de
mon mariage, en venant m'instruire des bruits odieux que M. Lugarto
rpandait et qu'il tchait d'accrditer par sa prsence auprs de moi;
le second, en aidant M. de Mortagne  m'arracher du pige o cet homme
infme m'avait fait tomber.

Dans ces occasions, jamais M. de Rochegune n'tait sorti de la rserve
la plus parfaite. Jamais il n'avait fait la moindre allusion  l'espoir
qu'il avait eu d'obtenir ma main, et aux sentiments qu'il aurait pu
prouver pour moi.

Peu de temps aprs la nuit fatale de la maison isole de M. Lugarto, il
tait parti pour la Grce; de l il tait all en Russie. Pendant cette
campagne meurtrire, il avait rendu une espce de culte  mon nom,  mon
souvenir, ignorant alors s'il me reverrait un jour. Pouvais-je me
blesser de cette preuve  la fois gnreuse et bizarre de son
attachement?

Je me rassurai donc d'autant plus facilement sur l'amour dont j'avais un
instant souponn M. de Rochegune, que je croyais n'avoir pour lui aucun
tendre penchant. J'admirais ses rares facults, son noble caractre; je
lui avais rcemment dcouvert de nouveaux agrments. J'tais sincrement
reconnaissante des services qu'il m'avait rendus; mais je ressentais
toujours l'immense diffrence qui existait entre mon affectueuse amiti
pour lui et l'amour que j'avais autrefois prouv pour M. de Lancry.

Habitue que j'tais  analyser mes plus fugitives impressions, je me
demandai s'il ne m'tait pas pnible de songer qu' vingt ans je devais
renoncer  aimer... autant par solidit de principes que par impuissance
de coeur. Je vis au contraire, dans ces froides impossibilits, la
garantie de mon bonheur futur.

Depuis mon retour  Paris, je me trouvais parfaitement heureuse. La
socit restreinte et choisie dans laquelle je vivais me comblait de
soins, de prvenances. J'avais  aimer madame de Richeville, Emma;
j'avais donc, si cela se peut dire, assez d'occupation de coeur pour
ne pas regretter l'absence des sentiments plus vifs.

J'ai oubli de dire que, restant chez moi presque toutes les matines,
je recevais assez souvent les amis de madame de Richeville, qui taient
devenus les miens. Ainsi, dans mes habitudes, la visite de M. de
Rochegune n'tait nullement un accident.

Je l'attendis avec impatience.

Il vint, je crois, le surlendemain du jour o je l'avais revu pour la
premire fois. J'tais seule; il me tendit la main et me dit tristement:

--Je n'ai pu avant-hier vous parler de notre malheureux ami, quoique
nous fussions chez une des personnes qu'il aimait le plus au monde. Mais
vous avez senti comme moi que ce n'tait pas le moment de nous
entretenir de ce cruel vnement... Ah! si vous saviez tout ce que j'ai
perdu en lui!

Et une larme, que M. de Rochegune ne chercha pas  cacher, roula dans
ses yeux.

--Je l'ai aussi bien regrett, et le regrette tous les jours
encore...--lui dis-je avec une vive motion,--quand je songe qu' ses
derniers moments sa pense a encore t pour moi... Ah! c'est une
horrible mort, c'est une infernale vengeance!...

M. de Rochegune frona les sourcils et me dit d'un air sombre:

--J'ai employ tous les moyens possibles pour savoir o tait ce
misrable Lugarto et pour dcouvrir les instruments de son lche
guet-apens; car je suis de l'avis de madame de Richeville au sujet de ce
duel et de son effroyable issue. Personne ici n'a pu me renseigner;
quelques personnes seulement m'ont dit que Lugarto tait ou en Amrique
ou au Brsil.

J'instruisis alors M. de Rochegune du singulier incident qui avait mis
en ma possession une lettre de M. de Lancry crite  une personne
inconnue.

Ce fait le frappa, il me dit qu'il prendrait les mesures ncessaires
pour tcher de savoir si en effet M. Lugarto ne serait pas secrtement 
Paris.

--Mais croyez-vous qu'il ose revenir ici?--lui dis-je.

--Je le crains, il est trop lche pour se battre avec moi, et j'avoue
que j'hsiterais  excuter la terrible menace que lui a faite M. de
Mortagne.

--Lui-mme aurait recul devant cette extrmit...

--Je ne sais, son caractre tait si intraitable... Mais ce qui
augmentera l'audace de Lugarto, c'est que ses crimes ne sont pas
prouvs; il peut se mettre sous la protection des lois et affronter le
scandale d'un procs que l'on peut lui intenter au sujet de votre
enlvement.

--Jamais je n'y consentirais,--m'criai-je,--il faudrait soulever trop
de questions ignominieuses pour le nom que je porte! Ce triste pass est
maintenant pour moi comme un rve pnible. Tout ce qui en rappellerait
la ralit me ferait horreur.

--Vous avez raison, laissez-nous le soin de veiller sur vous; oubliez,
oubliez le pass! Oh! nous parviendrons  le chasser de votre souvenir,
 force de soins, d'affection. Mortagne vous a lgue  madame de
Richeville,  moi,  tous ceux enfin qui ont une me gnreuse. Nous
tcherons d'tre pour vous ce qu'il tait lui-mme, et devons prouver
qu'il n'y a que de bons coeurs sur la terre... Pauvre femme! vous avez
tant souffert, vous avez rencontr tant d'tres infmes ou dgrads, que
vous ne demanderez pas mieux que de nous croire et de vous laisser
aimer, n'est-ce pas?

Je ne saurais exprimer avec quelle cordialit simple et touchante M. de
Rochegune pronona ces paroles.

--Que vous tes bon! lui dis-je,--que de gratitude je vous ai dj!
N'avez-vous pas devanc le voeu de M. de Mortagne? souvenez-vous
donc... il y a trois ans...

--Oh! ne parlons pas de ce que vous me devez,--me dit-il,--car je vous
ai d, moi, de bien douces... de bien tendres penses.

Je ne pus rprimer un lger mouvement d'embarras.

M. de Rochegune me comprit, et me dit en souriant:

--Tenez, une comparaison vous rendra mon ide. Je serais dsol que
vous prissiez ceci pour des _galanteries_; vous aimez beaucoup les
tableaux, les belles statues, la belle musique, n'est-ce pas?

--Sans doute.

--Vous comprenez qu'on passe des heures entires  contempler la
_Transfiguration_, le _Panseroso_ ou la _Vierge  l'enfant_?

--Certainement.

--Vous comprenez qu'on coute avec bonheur, avec reconnaissance, Mozart,
Gluck ou Beethoven; vous avouez enfin qu'on peut demander  l'admiration
de ces chefs-d'oeuvre de l'art les plus divines jouissances, les plus
hautes inspirations?

--Mais quel rapport?

--Eh bien! ces divines jouissances, ces hautes inspirations, je les ai
demandes  un adorable chef-d'oeuvre de la nature,  un tre idal de
bont, de grce, de noblesse, et je les ai obtenues. Les derniers
voeux de mon pre, ceux de M. de Mortagne, le pieux respect que
m'inspirrent vos chagrins, ont encore augment le culte passionn que
je vous ai vou. Vous tes devenue pour moi comme un tre intermdiaire
entre ce qui est divin. Depuis que je vous connais, c'est  vous que
j'ai toujours report mes meilleurs instincts, parce qu'ils sont
toujours venus de vous: en mlant votre nom, votre pense  de
gnreuses actions, ce n'tait pas une flatterie que je vous adressais,
c'tait un de vos droits que j'acquittais.

--Vous aviez pourtant d'autres souvenirs que le mien  invoquer,--lui
dis-je pour changer le cours de cet entretien, qui commenait 
m'embarrasser,--l'homme admirable qui vous a lev dans de si nobles
sentiments...

--Mon pre...? il avait pressenti ce que vous seriez... il avait espr
nous unir l'un  l'autre,--me rpondit gravement M. de Rochegune.--C'est
penser  lui que de penser  vous... son souvenir auguste et sacr plane
au-dessus de l'attachement que j'ai pour vous... Ainsi, rassurez-vous;
ne me croyez surtout pas capable de vous dire des _galanteries_, de
vouloir, comme on dit vulgairement, _vous faire la cour_... Vous faire
la cour! On ne fait pas la cour  une femme comme vous... ds qu'on la
connat, on l'aime comme elle mrite d'tre aime. C'est ce que j'ai
toujours fait.

--Monsieur de Rochegune...

--Cet aveu... ne peut vous offenser, ne doit mme pas vous tonner...

--Cependant...

--Et bien plus, lorsque vous saurez ce que je veux tre pour vous, ce
que je voudrais que vous fussiez pour moi, vous me saurez gr de cet
aveu.

--Vraiment, monsieur?--lui dis-je, ne pouvant m'empcher de sourire de
sa vivacit.

--Et il se pourra mme que vous en soyez heureuse.

--Heureuse?

--Et fire...

--Et fire? Voil qui est charmant; je vous coute.

--Rien de plus simple. Vous tes une courageuse femme, aussi jalouse de
votre honneur qu'un homme l'est du sien. Vous tes incapable de
commettre une faute, autant par solidit de principes que parce que
cette faute aurait l'air d'une lche reprsaille, et de donner l'ombre
d'une excuse  l'indigne conduite de votre mari. Est-ce vrai?

--Cela est vrai, je n'ai jamais pens autrement.

--Vous le voyez, je fais une large part  l'lvation de vos sentiments.
Je les comprends, car je les partage. Mais vous avez vingt ans  peine;
devant vous une vie isole, sans famille, sans liens. A cette heure,
l'amiti de madame de Richeville vous suffit encore, vous tes dans un
tat de transition, vous prenez la cessation de la souffrance pour le
bonheur. Cet tat ngatif ne durera pas; votre coeur s'veillera, vous
aimerez...

J'interrompis M. de Rochegune.

--Vous avez,--lui dis-je,--jusqu'ici parl avec trop de raison et de
vrit pour que je tombe d'accord avec vous sur ce dernier point. Je
n'aimerai plus... Une fatale... mais violente passion a tu l'amour dans
mon coeur.

--Tu l'amour dans votre coeur!--s'cria-t-il;--mais vous n'avez
jamais aim...

--Je n'ai jamais aim?...

--Jamais.

--Voyons, monsieur de Rochegune, parlons-nous srieusement, ou bien nous
livrons-nous aux folies paradoxales de madame de Semur?

--Je parle srieusement, je vous le rpte, vous n'avez jamais aim.

--Mais, monsieur...

--Mais, madame... Dieu ne veut pas qu'il dpende du premier misrable
venu d'allumer ou d'teindre  jamais dans un coeur tel que le vtre
le plus divin de tous les sentiments, celui qui demande l'emploi des
plus rares, des plus magnifiques facults de l'me!

Je regardai M. de Rochegune avec tonnement, et je repris:

--Comment... je n'ai pas aim! Mais qu'ai-je donc prouv, alors?
Pourquoi cet anantissement du coeur? pourquoi cette mort de toutes
mes esprances?

--Vous avez pris l'puisement de la douleur pour l'anantissement du
coeur!... Est-ce que le coeur s'anantit? Est-ce qu'on renonce 
toute esprance quand on n'a rien  regretter?...

--Rien  regretter, monsieur...

--Non, vous avez beaucoup  dplorer, mais heureusement vous n'avez rien
 regretter; aussi l'avenir vous reste-t-il tout entier avec ses
horizons sans bornes...

--L'avenir...

--Sans doute l'avenir; pourquoi non? Qui vous le ferme? Dites-moi qu'une
passion noble, grande, profonde, gnreusement partage, mais
brusquement brise par un vnement surhumain, laisse dans l'me des
regrets ternels, et la ferme  toute esprance, je vous croirai. Oui,
ces regrets seront ternels, parce que leur cause sera pure; ternels,
parce qu'au lieu de les touffer on les entretiendra pieusement;
ternels, parce qu'on y trouvera l'amre volupt que donne la
conscience d'une douleur inconsolable, parce que le bonheur qu'on a
perdu est irrparable. Mais cette pieuse fidlit au culte du pass
prouvera-t-elle que l'amour est teint dans le coeur? Au contraire,
elle prouvera qu'il n'y a jamais brl plus pur et plus ardent... Eh
bien... avez-vous ressenti quelque chose de pareil? Non, sans doute;
aprs avoir affreusement souffert, vous avez fui avec horreur les
souvenirs de vos souffrances, vous avez remerci Dieu de vous avoir
dlivre de votre bourreau, pauvre et malheureuse femme!

--Cela est vrai... Loin de me complaire dans ces souvenirs dtests...
je les ai fuis... Mais si fatal, si honteux mme, je vous l'accorde,
qu'ait t mon amour, je n'en ai pas moins aim... Je n'aurais pas, sans
cela, pous M. de Lancry.

--Eh mon Dieu! il y a des surprises de coeur comme il y a des
surprises de sens; les sduisants dehors de votre mari, ses hypocrites
et douces paroles, votre empressement si naturel d'chapper  la tutelle
de votre tante, votre confiance ingnue dans un homme que vous croyiez
sincre et loyal, votre gnrosit native, le manque absolu de
comparaison, tout vous a pousse  un mariage indigne de vous. Une fois
marie, une fois malheureuse, vous avez pris votre obissance aveugle au
pouvoir de votre mari, votre courageuse observance de vos devoirs, pour
le noble dvouement de l'amour; vous avez t vertueuse, rsigne...
vous vous tes crue passionne.

--Mais n'ai-je pas ressenti les tortures de la jalousie?

--Tout s'enchane; partant d'une impression fausse, vous vous tes
trompe sur la jalousie comme sur l'amour.

--Je me suis trompe?

--L'ingratitude de votre mari vous a bien plus rvolte que son
infidlit.

--Mais pourquoi n'aurais-je pas aim M. de Lancry?

--Parce qu'il tait indigne de vous.

--Comment, vous croyez qu'on n'aime vritablement que les personnes
dignes de soi?

--Je crois que vous, Mathilde de Maran, vous ne pouvez aimer,
vritablement aimer, qu'une personne digne de vous...

--Mais voyez M. Scherin, il est aussi bon que sa femme est perverse;
elle l'a honteusement tromp, et il l'adore.

--Je ne parle pas de M. Scherin, je ne gnralise pas, je prcise. Je
vous dis que _vous_, vous ne pouvez vritablement aimer que quelqu'un
digne de vous.

--Mais pourquoi _moi_ plus que toute autre dois-je prouver ainsi?

--Parce que l'amour doit tre pour vous, comme pour les mes d'lite, je
vous le rpte, un magnifique change de gnreux sentiments.

--Vos raisons sont spcieuses, et la vanit pourrait venir en aide  la
conviction,--dis-je  M. de Rochegune; mais je ne suis pas persuade.

--Vous le serez.

--Mais pourquoi voulez-vous me donner cette conviction que mon coeur a
t surpris, que je n'ai pas vritablement aim, et que je dois aimer
quelqu'un digne de moi?

--Je veux vous donner cette conviction pour vous amener  tre heureuse
et fire de mon aveu, je vous l'ai dit...

--Expliquez-vous...

--En vous prouvant que vous n'avez jamais aim, que vous ne pouvez aimer
qu'un homme digne de vous, je vous amne ncessairement  avouer que
vous aimerez un jour.

--Je n'avoue pas cela du tout... Qui vous dit d'abord que je trouverai
cet homme digne de moi; et puis enfin, qui vous dit que je l'aimerai...

--Tout me le dit. Ce sera une des exigences de votre position; mais
votre caractre, vos principes sont tels, que lorsque vous aimerez il
faudra que non-seulement vous puissiez avouer hautement votre amour,
mais vous en glorifier  la face du monde...

--Un tel amour est rare...

--Et les hommes dignes de l'prouver plus rares encore. Aussi vous dis
je que lorsque vous aurez rencontr un de ces hommes, forcment vous
l'aimerez, tout vous y poussera, le besoin de votre coeur, la fiert
d'tre aime ainsi, les mystrieuses affinits qui rapprochent les mes
suprieures.

--Mais cet homme?

--Cet homme, si vous le voulez, ce sera moi...

--Vous?...

--Moi... Je vous dis cela, parce que je me crois digne de vous.

--De la part de tout autre, cette assurance serait le comble de la
fatuit,--dis-je gravement  M. de Rochegune en lui tendant la
main;--mais vous, je vous crois... vous aviez raison, je suis heureuse
et fire de cet aveu.

--Je vous le disais bien, reprit-il avec une incroyable simplicit.

--J'imiterai votre franchise,--dis-je  M. de Rochegune.--Il se peut que
mon coeur s'veille. Si jamais j'prouvais pour vous un amour tel que
celui que vous peignez, un amour dont vous et moi pussions nous
enorgueillir, alors... je vous le jure, je m'y abandonnerais avec
bonheur, avec scurit... Mais, hlas!... l'amour le plus pur, le plus
saint... est-il  l'abri des calomnies du monde?

--Je ne veux pas m'tablir le champion du monde, mais le mal qu'il fait
a presque toujours pour cause la dissimulation ou la faiblesse de ceux
qui se plaignent. La conscience est trouble, alors on manque de
courage. Si vous prouviez au contraire un sentiment dont vous pussiez
tre fire, que vous pussiez avouer  la face de tous, pourquoi le
cacheriez-vous? Si vous le faisiez, ce serait une lchet, et vous
mriteriez d'tre calomnie. Vous n'avez rien  vous reprocher! Alors
pourquoi recourir  la feinte,  ces rticences qui accompagnent
toujours une conduite coupable? Pourquoi donc, aprs tout, la vertu
n'aurait elle pas son audace comme le vice a la sienne? Pourquoi une
femme comme vous et un homme comme moi, je suppose, n'imposeraient-ils
pas courageusement  la socit leur amour loyal et pur, aussi bien que
votre mari et Ursule lui imposent leur double adultre? Le monde aime
la rsolution, la hardiesse, eh bien! que les honntes gens soient aussi
hardis, aussi rsolus que les gens corrompus;  courage gal, le monde
prfrera les honntes gens: j'en suis sr.

Je fus charme de l'expression de noble arrogance qui animait les traits
de M. de Rochegune.

--Vous avez raison,--lui dis-je, entrane malgr moi par le courant de
sa gnreuse pense,--il serait beau de rduire la calomnie 
l'impuissance en dpassant ouvertement le terme que ses malveillantes
insinuations oseraient  peine indiquer.

Aprs avoir un moment rflchi, je dis  M. de Rochegune:

--Je vais vous donner une preuve de franchise et de confiance, en vous
faisant une question trange. Il y a trois ans, pourquoi ne m'avez-vous
pas parl ainsi?

--Parce qu'il y a trois ans j'tais plus jeune, et pas assez sr de moi
pour oser vous parler ainsi. Mortagne savait mon amour; il me conseilla
fortement de quitter la France, de voyager, d'utiliser ma vie en servant
une noble cause, jusqu' ce que j'eusse acquis assez d'empire sur
moi-mme pour _dgager l'or de ses scories_, disait-il, pour purer
tellement cet amour, que je pusse venir vous l'offrir sans rougir.

--Et si en arrivant vous m'eussiez trouve console de l'abandon de mon
mari et aimant dignement un coeur digne du mien?...

--Les sentiments levs et dsintresss sont  l'preuve des durs
mcomptes, si douloureux  l'amour-propre; dans une circonstance
pareille, je vous aurais dit ce que je vous dis, offert ce que je vous
offre, et cela devant la personne aime... car, aime par vous, elle et
t capable de me comprendre.

--Et si j'avais aim un homme indigne de moi?

--Cela ne se pouvait pas; il est des impossibilits morales comme des
impossibilits physiques; je vous le rpte, vous ne pouviez qu'aimer
sans rougir.

--Mais si le contraire arrivait, homme opinitre?

Aprs m'avoir un instant regarde en silence, M. de Rochegune me dit
avec une expression solennelle qui donnait une grande valeur  ces mots:

--JE DOUTERAIS DE MOI-MME.

       *       *       *       *       *

Tel fut le singulier et premier entretien que j'eus avec M. de
Rochegune.




CHAPITRE IX.

LES CONFIDENCES.


Je restai assez longtemps avant de ressentir, si cela se peut dire, le
contre-coup de mon entretien avec M. de Rochegune.

Il y avait en lui tant de franchise et de loyaut, que je n'apportai pas
dans nos relations la rserve que son aveu aurait peut-tre d
m'imposer.

Je continuai de le voir presque chaque soir chez madame de Richeville,
o il venait trs-assidment, ainsi que les autres amis de la duchesse;
assez souvent aussi je le vis chez moi le matin.

J'avais une telle confiance en moi et en lui que je me laissais aller
sans crainte au charme de cette affection naissante. Je ne le cachais
pas, j'tais fire, et, je le crois, justement fire des preuves
d'attachement que M. de Rochegune m'avait donnes et de la noble
influence qu' mon insu j'avais exerce sur sa vie.

Je jouissais de ses succs, qui grandissaient chaque jour. Il parlait
rarement  la chambre des pairs, mais son loquence faisait vibrer
toutes les mes gnreuses; l'influence de sa parole tait d'autant plus
puissante que son indpendance tait absolue. Il n'appartenait  aucun
parti, ou plutt appartenait  tous par ce qu'ils avaient de noble et
d'lev; partisan dclar de ce qui tait juste, humain, grand, vraiment
national, il tait impitoyable aux lchets, aux gosmes, aux
hypocrisies: ne s'infodant  personne, il s'tait fait ainsi une
position exceptionnelle, strile pour les avantages personnels qu'il
aurait pu en tirer, admirablement fconde pour les augustes vrits
qu'il rpandait en France, en Europe.

Le retentissement de son nom et de son beau caractre alla si loin,
qu'un souverain du Nord, aprs avoir rsist  toutes les instances de
la diplomatie franaise au sujet d'une concession qu'on lui demandait,
fit remettre  M. de Rochegune une lettre dans laquelle il l'informait
que, quoiqu'il ne le connt pas personnellement, il se faisait un
plaisir d'accorder  la considration de son nom et des services qu'il
rendait  la cause de l'humanit... ce qu'il avait jusqu'alors refus.

Il y avait, ce me semble, autant de touchante estime que de haute
bienveillance dans cet hommage d'un prince qui, n'ayant eu aucune
relation avec M. de Rochegune (absolument tranger  la question qui se
traitait), et sachant son dsintressement des emplois publics, trouvait
pourtant le moyen de lui faire une noble part dans les affaires du pays,
en accordant  la seule influence de son caractre une concession des
plus importantes.

Je n'oublierai jamais la joie de M. de Rochegune lorsqu'il vint me
confier cette bonne nouvelle, ni la grce touchante avec laquelle il
voulut me persuader que, puisant toutes ses nobles inspirations dans ma
pense, c'tait  moi qu'il devait rapporter cette faveur insigne dont
il tait si fier.

Quoique inespre, cette grce combla plus qu'elle n'tonna les amis de
M. de Rochegune. Sa philanthropie claire, son talent d'orateur, les
guerres qu'il avait faites, son instruction profonde, varie, en
faisaient un personnage trs-minent.

Presque tous les trangers distingus, soit par le savoir, soit par la
naissance, tenaient beaucoup  tre reus chez madame de Richeville; et
il tait facile de voir que la socit de la duchesse aimait  faire
montre de M. de Rochegune, qui s'tait concili les plus hautes et les
plus flatteuses sympathies.

Et pourtant, une fois dans l'intimit, personne mieux que lui n'avait
l'art de faire oublier cette supriorit si clatante et si reconnue,
par une simplicit charmante, par une gaiet douce et communicative. Il
avait non-seulement le rare talent de plaire, mais encore celui de
donner envie de plaire.

Ses prfrences pour moi, et, pourquoi ne le dirais-je pas, mes
prfrences pour lui, car l'affection qui les dictait n'avait rien qui
pt me faire rougir, semblaient si naturelles et taient tellement
avoues par nous dans la socit de madame de Richeville, qu'on se
serait pour ainsi dire fait un scrupule de priver M. de Rochegune du
plaisir de m'offrir son bras ou de se placer  ct de moi; cette
bienveillante tolrance, de la part de personnes d'une rigidit connue,
prouvait assez combien notre attachement tait honorable.

J'avais une tendre amiti pour madame de Richeville; chaque jour elle me
tmoignait de nouvelles bonts. Je chrissais Emma comme j'aurais chri
une jeune soeur, jamais je n'avais t plus heureuse.

Je passais presque toutes mes soires chez madame de Richeville, 
l'exception de mes jours de Bouffons et de quelques autres jours o je
restais seule  rver.

Le matin, je faisais quelques promenades, des visites intimes, ou bien
je me mettais au piano.

Je me trouvais si bien de cette nouvelle vie calme et intime, que je
n'avais pas voulu consentir  aller quelquefois au bal.

Un fait peut-tre inou dans les fastes de la socit vint montrer sous
un nouveau jour le caractre dj si excentrique de M. de Rochegune.

Pour comprendre ce qui va suivre, je dois dire, ce que j'avais
d'ailleurs trs-facilement oubli, que M. Gaston de Senneville, neveu de
madame de Richeville, s'tait occup de moi, pensant ncessairement que
l'vidence des soins de M. de Rochegune et l'vidence non moins grande
avec laquelle je les accueillais, constituaient une sorte d'amiti
fraternelle qui lui laissait,  lui, M. de Senneville, toutes les
chances possibles de m'inspirer un sentiment plus tendre.

Il tait fort jeune; il avait, je crois, vingt ans. Madame de Richeville
le recevait avec bont: c'tait la nullit dans l'lgance et
l'insignifiance dans la bonne grce la plus parfaite; ayant d'ailleurs
des manires excellentes, et supplant  ce qui lui manquait du ct de
l'esprit par un usage du monde si prcoce, que ses faons exquisement
formalistes faisaient un contraste presque ridicule avec sa jolie figure
encore toute juvnile.

Aprs les enfants savants, les petites filles qui font les _madames_, je
ne sais rien de plus fcheux que les trs-jeunes gens qui remplacent la
gaiet, l'tourderie confiante de leur ge par un aplomb srieux, par un
ddain profond de tout ce qui est franchement joyeux et amusant. Certes
cette crmonieuse exagration est encore prfrable  l'insouciance ou
 la familiarit presque grossire de beaucoup d'hommes de la socit;
aussi, moi et madame de Richeville, nous ne plaisantions que
trs-intimement de la fatuit grave et compasse de son neveu.

Je l'avais accueilli avec d'autant plus de bienveillance que je ne lui
supposais pas la moindre prtention. Il ne m'avait d'ailleurs rendu que
de ces hommages que tout homme bien n doit rendre  une femme; mais, de
nos jours, les gens de trs-bonne compagnie sont si rares, et les hommes
s'occupent si peu des femmes, que les moindres gards deviennent presque
compromettants. Ainsi ce qui passait pour du savoir-vivre dans le
trs-petit cercle de madame de Richeville devait sans doute passer pour
une cour trs-assidue et trs-claire dans une socit moins restreinte
et moins choisie.

Il fallait la scne que je raconte pour m'clairer sur les intentions
qu'on prtait  M. de Senneville ou qu'il avait manifestes lui-mme,
mais dont je n'avais jamais eu le moindre soupon.

Madame de Richeville entra un matin chez moi et me dit en m'embrassant:

--Vous me voyez folle de joie. Vous tes l'hrone d'un fait inou,
incroyable; on vous aime, on vous admire au del de ce qu'on peut
imaginer; on veut vous ddommager de tout ce que vous avez souffert.
Quand je vous disais que le monde avait du bon... il vous rend justice.
Me voici dcidment optimiste.

Madame de Richeville semblait si exalte que je lui dis en souriant:

--Mais expliquez-vous donc, dites-moi donc comment je suis devenue, sans
m'en douter, l'hrone de ce fait inou, incroyable.

--Je vais vous dire cela et vous faire rougir!... oh! mais rougir de
toutes vos forces, car les louanges ne vous ont pas t pargnes; mais
ce qu'il y a de charmant, c'est que c'est une sottise de mon neveu
Gaston de Senneville qui a inspir  M. de Rochegune les plus loquentes
paroles... et... Mais je vais tout vous dire. Vous savez qu'hier soir,
par hasard, j'ai ferm ma porte pour aller au jeudi de madame de
Longpr. Je ne pouvais m'en dispenser: il y avait des sicles que je n'y
tais alle. Notre bonne princesse et le prince se faisaient les mmes
reproches. J'tais convenue avant-hier avec eux d'aller les prendre;
hier nous arrivons tous trois chez madame de Longpr. Je n'estime pas le
caractre de cette femme: avec tout son esprit, elle manque de courage;
elle laisserait atrocement dchirer devant elle le plus dvou de ce
qu'elle appelle ses amis intimes, sans autres observations que des...
_Ah! mon Dieu! que dites-vous l? Je n'aurais jamais cru cela!... Mais
est-ce bien vrai?... C'est sans doute exagr_, etc. Le prince
d'Hricourt va maintenant si peu dans le monde que son arrive chez
madame de Longpr fut presque un vnement. Vous ne sauriez croire, ma
chre Mathilde, l'effet imposant que produisit sa prsence, et comme
elle changea presque subitement l'aspect de ce salon au moment o nous
entrmes. On y parlait si bruyamment que c'est  peine si l'on entendit
nous annoncer: lorsque le nom du prince retentit, il se fit tout  coup
un profond silence; tous les hommes et mme quelques jeunes femmes se
levrent.

--Je pense comme vous,--dis-je  madame de Richeville;--en songeant 
ces hommages rendus  un homme aujourd'hui dchu de tant de splendeurs
passes, mais qui porte  sa hauteur un des plus beaux noms de France,
on se rconcilie avec le monde.

--N'est-ce pas? Mais attendez la fin, vous vous tonnerez bien
davantage. Il est inutile de vous dire que madame de Longpr voit tout
Paris; sa maison est curieuse, parce qu'on y rencontre les sommits
(vraies ou contestes) de toutes les opinions et de toutes les socits.
Aprs l'arrive du prince et de sa femme, madame de Longpr, qui, aprs
tout, fait  merveille les honneurs de chez elle, au lieu d'encourager,
selon son habitude, une conversation maligne ou mchante, monta
l'entretien sur un ton digne de ses nouveaux htes. Quelques moments
aprs arriva M. de Rochegune. Son discours d'avant-hier  la chambre des
pairs avait eu un grand retentissement; tous les yeux se tournrent vers
lui. Le prince lui tendit la main et l'accueillit comme toujours, avec
cette affectueuse cordialit qui devient une prcieuse distinction.
D'autres personnes arrivrent, parmi celles-ci mon cher neveu Gaston de
Senneville, superlativement bien cravat, un ravissant bouquet  sa
boutonnire et se prsentant, vous le savez, avec cette aisance
compasse, cette grce tudie qui vous font rire...

--Et qui vous dsesprent.

--Certainement, je suis trs-bonne parente, et il y a de quoi se
dsoler... Il y avait donc grand monde chez madame de Longpr. Il faut
que je vous nombre les personnes qui se trouvaient l: vous saurez
pourquoi. Il y avait entre autres madame de Ksernika et son sauvage de
mari, ce qui m'a ravie: vous saurez encore pourquoi. Il y avait madame
l'ambassadrice d'Autriche, ce qui m'a encore ravie dans un autre sens,
parce que rien de ce qui est dlicat et lev ne peut lui chapper. Il y
avait encore (il arrivait en mme tempe que nous) ce grand homme d'tat
de qui M. de Talleyrand a si merveilleusement bien dit _Il impose et
repose_.

--Impossible de le mieux peindre,--dis-je  madame de Richeville.--Mais
n'aimez-vous pas aussi beaucoup le portrait que le prince d'Hricourt
faisait de lui l'autre jour:

_Au contraire de presque tous les hommes, il sait se faire aimer par sa
mle fermet, respecter par sa grce exquise, sduire par les facults
les plus srieuses et tre populaire par l'illustration de sa
naissance._

--Je trouve ce portrait aussi trs-ressemblant,--me dit madame de
Richeville,--quoique encore loin de l'original, car il est aussi
difficile de rendre les nuances d'un noble caractre que d'une belle
physionomie. Que vous dirai-je? on trouvait runie chez madame de
Longpr l'lite de Paris, et je fus ravie de voir ainsi le monde au
grand complet tre tmoin de la scne que je vais vous raconter.

--Dites donc vite, car je meurs d'impatience.

Madame de Richeville continua:

--M. de Rochegune causait prs de la chemine avec madame de Longpr. On
vint  parler du dernier concert du Conservatoire, o nous tions
ensemble, et l'on me demanda si vous tiez bonne musicienne; c'est  ce
propos que la conversation s'engagea sur vous.--Certainement,
rpondis-je, et il est malheureux pour les amis de madame de Lancry
qu'elle soit d'une insurmontable timidit; car elle les prive souvent du
plaisir de l'entendre: elle a une excellente mthode et un got
parfait...--La premire fois que j'ai entendu madame de Lancry
parler,--dit M. de Rochegune,--j'ai t certain qu'elle devait chanter 
merveille; le timbre de sa voix est si musical, que le chant chez elle
n'est pas un talent, mais une sorte de langage naturel.--Madame de
Ksernika, qui ne vous pardonne pas sans doute, ma chre Mathilde, le mal
qu'elle a voulu vous faire autrefois, sourit d'un air perfide et dit
doucereusement  M. de Rochegune, voulant sans doute l'embarrasser:--Vous
tes un des grands admirateurs de madame de Lancry, monsieur?--Oui,
madame, mais je l'aime peut-tre encore plus tendrement que je ne
l'admire,--dit M. de Rochegune d'une voix si ferme, d'un ton si franc,
si respectueux, si passionn, que, malgr sa singularit, cet aveu
public sembla la chose du monde la plus convenable.

--Je sais mieux que personne la loyaut de M. de Rochegune,--dis-je 
madame de Richeville en rougissant.--Que devant vous et vos amis il ait
la franchise de son attachement pour moi, soit; mais devant des
personnes dont la bienveillance ne m'est pas assure...

--Vous tes injuste, ma chre Mathilde; la fin de ceci vous prouvera que
notre ami a au contraire parfaitement agi. Madame de Ksernika releva,
bien entendu, le mot de _tendrement_, et dit  M. de Rochegune en
minaudant et pour lui porter un coup dangereux:--Voici qui est au moins
trs-indiscret. Savez-vous que c'est une espce de dclaration qui
pourra bien revenir aux oreilles de madame de Lancry?--Eh!...
croyez-vous, madame, dit M. de Rochegune,--qu'il n'y a pas longtemps que
j'ai dclar  madame de Lancry que je l'aimais passionnment? Madame de
Ksernika prit un air tonn, effar, baissa les yeux, les releva, les
baissa encore avec une expression de pudeur alarme, et dit enfin:--Je
suis dsole, monsieur, d'avoir, par une plaisanterie, provoqu une
rponse dont les consquences peuvent tre aussi graves pour la
rputation de madame de Lancry et...--M. de Rochegune ne la laissa pas
achever, et lui dit de l'air du monde le plus naturel:--Et pourquoi
donc, madame, la rputation de madame de Lancry souffrirait-elle de ce
que j'ai dit? Ne doit-on pas s'enorgueillir de l'admiration et de
l'amour qu'on prouve pour elle? ne se fait-on pas gloire d'tre
sensible  tout ce qui est noble et grand? faut-il dissimuler son
enthousiasme, parce que c'est une femme jeune et charmante qui a une me
noble et grande?--Non, sans doute, monsieur, reprit madame de Ksernika
avec son sourire perfide. Seulement, cet enthousiasme pourrait faire
supposer aux mdisants que la personne qui l'inspire n'y est pas
insensible...--Mais tout ce que je dsire, c'est que les mdisants
soient des premiers convaincus que madame de Lancry n'est pas du tout
insensible  l'enthousiasme quelle m'inspire, s'cria M. de Rochegune en
jetant sur madame de Ksernika un regard de mpris svre.--Les
mdisants!... mais si par hasard vous en connaissez, madame, faites-moi
donc la grce de leur dire que madame de Lancry sait le profond amour
qu'elle m'inspire, qu'elle a pour moi un attachement sincre, que je la
vois chaque jour, et qu'il n'y a pas de bonheur comparable  celui que
je gote dans cette intimit charmante.--M. de Rochegune, en tablissant
ainsi firement et hardiment une intimit que les insinuations de madame
de Ksernika voulaient laisser dans un demi-jour perfide, renversait le
mchant chafaudage de cette femme; tout interdite, elle voulut appeler
 son aide mon neveu Gaston de Senneville, qui s'tait,  ce qu'il
parat, dclar votre adorateur, et avait laiss croire que vous ne
repoussiez pas ses prtentions.

--Mais M. de Senneville ne m'a jamais dit un mot qui pt me le faire
supposer,--m'criai-je...--et jamais moi-mme...

--Mon Dieu, ma chre enfant, je le sais bien,--me dit madame de
Richeville en m'interrompant;--aussi vous allez voir comme mon neveu a
t puni de son outrecuidance. Les loyales paroles de M. de Rochegune
l'avaient dj mis trs-mal  son aise, comme bien vous pensez. Il
devint pourpre. Madame de Ksernika lui dit en le regardant d'un air
moqueur:--Eh bien! monsieur de Senneville, que pensez-vous des ides de
M. de Rochegune sur la discrtion?--Mon malheureux neveu ne brille pas
par l'improvisation. Il fallut pourtant parler, sous peine de passer
pour un sot. Vous aller voir qu'il ne gagna pas beaucoup  rompre le
silence. Il rpondit donc d'un air sentencieux  la question de madame
de Ksernika:--Je trouve, madame, que M. de Rochegune ne parat pas
faire cas du mystre en amour, et je ne puis tre de son avis; il y a
tant de charme dans l'obscurit que... dans le demi-jour que l'on... Et
puis ce fut tout; impossible  Gaston d'aller plus loin. Sa voix
s'altra, tous les regards s'attachrent sur lui, il balbutia, toussa;
M. de Rochegune en eut piti et lui rpondit d'abord avec une sorte
d'affabilit presque paternelle, puis en s'animant peu  peu:--Je vous
assure, mon cher monsieur de Senneville, que je sais tout le prix de
l'ombre et du mystre... par exemple, pour une beaut douteuse, ou sur
le retour, pour une lche perfidie, pour un amour menteur ou coupable;
mais, voyez-vous, lorsqu'il s'agit d'une beaut aussi pure, aussi
clatante qu'un beau marbre antique clair des premiers rayons du
soleil (c'est pour madame de Lancry que je dis cela),--ajouta-t-il par
une parenthse moqueuse en regardant fixement madame de Ksernika;--mais
lorsqu'il s'agit d'un sentiment qui fait l'orgueil et le bonheur de ceux
qui le partagent (c'est de mon amour que je parle ainsi); pour mettre
cette beaut, cet amour en lumire, je ne sais pas de jour assez
radieux, d'azur assez limpide, de voix assez sonore, d'adoration assez
retentissante... Alors, en comparant les divines jouissances que l'on
gote ainsi, le coeur fier, le front haut, l'oeil hardi,  de
tnbreux plaisirs, honteux et craintifs, je me demande qui a jamais pu
comparer l'aigle au hibou, le soldat  l'assassin, l'honneur 
l'infamie, ce qui s'avoue  ce qui se cache, ce qui se dit  ce qui se
tait; je vous demande enfin  vous-mme, madame, si dans ce moment je
ne dois pas tre mille fois plus heureux de pouvoir prononcer tout haut
le nom de la femme que j'aime, que d'tre forc de balbutier en
rougissant ce nom chri ou de le profaner par mon impudence.
--Jamais,--s'cria madame de Richeville avec exaltation,--vous ne
pourrez vous imaginer, ma chre Mathilde, l'admirable expression des
traits de M. de Rochegune pendant qu'il parlait ainsi, le feu de son
regard, la puissance, la fiert de son geste, l'accent mu, passionn,
de sa voix, son attitude  la fois si calme et si imprieuse! Que vous
dirai-je? l'impression qu'il produisit fut lectrique; tous ceux qui
assistaient  cette scne, Gaston, madame de Ksernika elle-mme,
partagrent le chevaleresque enthousiasme de M. de Rochegune durant un
de ces moments si rares, si fugitifs, o toutes les mes montes  un
gnreux unisson vibrent noblement  de fires et loquentes paroles. Ce
n'est pas tout: la premire exaltation apaise, le prince d'Hricourt,
comme pour donner une conscration suprme aux paroles de M. de
Rochegune, le prince d'Hricourt dont la voix a tant d'autorit, vous le
savez, en matires de principes et d'honneur, s'cria en prenant dans
ses mains la main de M. de Rochegune:--Bien, bien, mon ami! qu'une fois
au moins il soit bien proclam et prouv  la face du monde qu'il est
des amours si levs, si honorables, que ceux qui les partagent peuvent
prendre tous les gens de bien et de coeur pour confidents; soyez sr
que la socit acceptera cet amour aussi loyalement qu'il est pos
devant elle. Il vous appartenait,  vous et  une jeune femme dont je ne
prononce le nom qu'avec le respectueux intrt qu'elle mrite, de faire
revivre de nos jours l'une de ces pures et saintes affections qui
exaltent les belles mes jusqu' l'hrosme.--Vous avez raison, mon
ami,--ajouta la vnrable princesse d'Hricourt.--Au moins une pauvre
jeune femme qui a bien souffert saura que si le monde a t
malheureusement impuissant  lui pargner d'affreux chagrins, il lui a
tenu compte du courage, de la pieuse rsignation qu'elle a montre, et
qu'il lui tmoigne sa sympathie en respectant les consolations qu'elle
cherche dans un sentiment dont les personnes les plus austres se
glorifieraient.--Esprons aussi,--dit le prince d'une voix imposante et
svre,--que ce qui s'est dit ici aura un retentissement salutaire...
que ces paroles parviendront jusqu' ceux qui croient que la socit n'a
ni le pouvoir ni l'nergie de chtier les lches excs que la justice
humaine ne peut atteindre. Qu'une fois au moins, et puisse cet exemple
tre fcond! la voix publique fltrisse un homme indigne et le punisse
en prononant contre lui une sorte de divorce moral; que cette voix dise
 la noble et malheureuse femme de cet homme: A celui qui vous a
abreuve de chagrins et d'outrages,  celui qui s'est spar de vous
pour se dshonorer par une vie d'un cynisme rvoltant,  celui-l vous
ne devez rien, madame, rien que de conserver son nom sans tache, parce
que son nom est dsormais le vtre... Votre coeur est bless, pauvre
femme; aprs avoir longtemps souffert et pleur en silence, vous
trouvez de douces consolations dans un attachement aussi dvou que
dlicat. Ni Dieu ni les hommes ne peuvent vous blmer. Ce sentiment est
noble, pur et franc; le monde y applaudit, sa mdisance l'pargne!
Encore une fois, honneur et gloire  vous, mon ami,--ajouta le prince en
serrant avec une nouvelle motion la main de M. de Rochegune dans les
siennes.

--Dsormais, au moins, deux coeurs malheureux, et spars par les lois
humaines, pourront sans crainte chercher le bonheur dans un sentiment
dont ils n'auront point  rougir... Votre exemple aura t leur guide et
leur salut. Si on les calomniait, ils citeraient votre nom, et la
calomnie se tairait...

--Mon Dieu!--dis-je  madame de Richeville en essuyant mes yeux, car
j'tais profondment mue,--mon Dieu! que je regrette qu'il s'agisse de
moi, car je ne puis dire assez combien j'admire ce langage!

--Et encore, ma chre Mathilde, je vous le rends mal, je l'affaiblis,
j'en suis sre; et puis comment vous peindre la majest de la
physionomie du prince, le noble courroux qui fit rougir son front sous
ses cheveux blancs, lorsqu'il qualifia l'indigne conduite de votre mari,
et l'expression d'ineffable bont avec laquelle il parla de vous! Encore
une fois, chre enfant, il faut renoncer  vous rendre l'effet de cette
scne; vous savez que le prince et la princesse personnifient l'honneur,
la religion, la dignit, la naissance. Jugez donc, encore une fois, de
l'imposante grandeur de cette scne, qui avait pour tmoin l'lite de
Paris! Maintenant, avez-vous le courage de blmer M. de Rochegune de son
indiscrtion?

--Non, sans doute,--m'criai-je en prenant la main de madame de
Richeville,--car je dois  son indiscrtion un des plus doux moments de
ma vie.

--N'est-ce pas?

--Si ce n'tait vous qui me racontiez cela, mon amie, j'aurais de la
peine  croire ce que j'entends, tant cette scne me semble loin de nos
habitudes, de nos moeurs, de notre temps.

--Mais aussi,--s'cria madame de Richeville,--croyez-vous que le prince,
que la princesse, que M. de Rochegune soient beaucoup de notre temps?...
Je ne parle pas de vous, chre enfant, vous me gronderiez; mais
croyez-vous qu'il se rencontre souvent un homme d'une loyaut si
reconnue, qu'il vous honore et vous place, pour ainsi dire, plus haut
encore dans l'opinion publique par un aveu qui, dans la bouche de tout
autre, et  jamais compromis votre rputation? Comment, l'autorit de
ce caractre chevaleresque est telle, la confiance qu'il inspire est si
grande, que des personnes qui reprsentent ce que la socit a de plus
minent, de plus vnr, consacrent l'amour de cet homme pour une femme
qui n'est pas la sienne, tant cet amour est sublime, tant cette femme
est digne de cet amour!... Ah! Mathilde... Mathilde...--me dit madame de
Richeville avec un accent de bont et de remords qui me navra,--jamais
je n'ai mieux senti la distance qui existe entre vous et moi... jamais
je n'ai plus amrement regrett les fautes que j'ai commises...

--Qu'osez-vous dire?--m'criai-je,--voulez-vous mler quelque amertume 
cet hommage que je mrite si peu?... Qu'ai-je donc fait, mon Dieu! pour
tre digne de ces louanges, de cet intrt que je dois  votre constante
et ingnieuse amiti? N'est-ce pas vous qui avez mis tout l'esprit de
votre coeur  faire valoir ma seule qualit, bien ngative, hlas! la
rsignation? Mon Dieu! est-ce donc si difficile de souffrir? Ai-je
seulement lutt? Ai-je seulement prouv mon amour par quelque trait de
dvouement? Non: je l'aurais fait, sans doute, je le crois; mais enfin,
l'occasion ne s'est pas prsente. Je n'ai pas montr un de ces
caractres nergiques qui se sacrifient courageusement  de nobles
infortunes, qui n'hsitent pas entre leur bonheur et celui d'tres qui
mritent l'intrt et la sympathie des honntes gens. Non, non, encore
une fois, non; j'ai aim avec la lche abngation d'une esclave un homme
indigne de moi, et par cela mme mes souffrances ont manqu de grandeur.
Ne me comparez donc pas  vous, qui avez su si vaillamment reconqurir
mille fois plus que vous n'aviez perdu... Contre quelle sduction ai-je
lutt? Cet amour mme dont je suis fire, je l'avoue, que m'a-t-il cot
 inspirer?... Rien... Je n'ai eu qu'a me laisser aimer. Ce n'est pas ma
fausse modestie qui me donne ces convictions; mais je vous jure, mon
amie, que je suis encore  comprendre la passion que j'ai inspire  M.
de Rochegune. Certes, je sens en moi de gnreux instincts; mais ce ne
sont pas mes pressentiments que M. de Rochegune aime en moi. Enfin, mon
amie, on vante la dlicatesse, la puret de cet amour; mais cette
dlicatesse, cette puret ne me cotent pas, je n'ai pas mme  lutter
contre des ressentiments plus vifs. Si je compare ce que j'prouve
auprs de M. de Rochegune  ce que je ressentais auprs de M. de Lancry
avant mon mariage, et pendant les rares moments de bonheur que j'ai
gots... quelle diffrence!... Au fond de toutes mes motions d'alors,
si heureuses qu'elles fussent, il y avait toujours de l'embarras, de
l'inquitude; auprs de M. de Rochegune, il n'y a rien de tel. Lorsqu'il
est l, j'prouve un bien-tre, une srnit indicibles; au lieu de
prcipiter ses pulsations, mon coeur semble battre plus galement qu'
l'ordinaire; la prsence, la conversation, les aveux mmes de cet ami
bien cher ne me troublent pas; j'prouve ces panouissements de l'me
qu'excitent toujours en moi l'admiration de ce qui est gnreux et bon,
la lecture d'un beau livre, la contemplation d'un noble spectacle ou le
rcit d'une action hroque.

Madame de Richeville me regarda d'abord avec tonnement, puis elle
secoua la tte en souriant avec tristesse.

--Tout ce que je dsire est que ce calme dure, ma chre Mathilde. Je
vous connais; lors mme que vos principes ne seraient pas ce qu'ils
sont, votre amour est maintenant plac si haut  la face de tous, que
vous mourrez plutt que de renoncer  cette gloire unique ou de la
profaner.

--S'il faut tout vous dire,--repris-je en rougissant,--je suis
quelquefois effraye de ne pas me sentir plus d'exaltation, plus
d'enthousiasme pour M. de Rochegune, quoique j'apprcie mieux que
personne ses rares qualits. On dit que l'amour le plus vivace n'est pas
celui qui se dveloppe subitement comme ces plantes phmres qui
germent, croissent et meurent en un jour... mais celui qui jette peu 
peu ses invisibles racines au plus profond du coeur, mais celui qui
crot sourdement et que l'on ne souponne pas, parce que ses
envahissements sont insensibles... Eh bien! oui, quelquefois je crains
que mon calme attachement pour M. de Rochegune ne cache un sentiment
plus vif dont je sentirai bientt peut-tre la naissante ardeur...
Alors, mon amie... si je rsiste  ces entranements, si j'en triomphe,
je serai digne de vos loges, de ceux que le monde m'accorde; mais 
prsent... la vertu m'est trop facile pour que je m'enorgueillisse.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE X.

CORRESPONDANCE.


Quelques jours aprs la conversation que je viens de raconter, je reus
ces deux nouvelles lettres de M. de Lancry par la voie mystrieuse dont
j'ai dj parl.

Ces lettres, adresses  la mme personne inconnue, taient encore
accompagnes d'un bouquet de fleurs vnneuses, symbole du souvenir de
M. Lugarto.

M. DE LANCRY A ***.

Paris, mars 1834.

Tout m'accable  la fois; c'est  devenir fou de rage et de honte.
Voici maintenant que le monde s'imagine de moraliser et de me mettre au
ban de certaines coteries prudes et revches.

Je me serais compltement moqu de ces vertueuses philippiques si elles
n'avaient pas eu quelque raction sur cette femme qui semble ne pour
mon malheur et que je ne puis nanmoins m'empcher d'aimer plus
follement que jamais.

Quand vous lirez ceci au fond de vos bruyres sauvages, vous vous
demanderez, j'en suis sr, si nous revenons au temps des Amadis et des
Galaor.

Je ne sais si vous avez autrefois rencontr dans le monde un marquis de
Rochegune, homme assez original, fort riche, aussi philanthrope que
l'tait son pre, bizarrement romanesque, allant en chevalier errant
guerroyer  et l; brave d'ailleurs, ne manquant pas d'esprit, et
parlant  la chambre des pairs, aujourd'hui contre ses amis, demain pour
ses ennemis, si amis ou ennemis heurtent ses principes. Du reste, homme
sans lgance, ne sachant ni jouir ni se faire honneur de sa fortune,
car il a plus de trois cent mille livres de rentes et en dpense  peine
soixante, dit-on. On prtend qu'il donne beaucoup en aumnes, mais dans
le plus grand secret; c'est plus conomique. Quant  sa figure, elle est
assez caractrise, mais dure et sans charme. Cependant les femmes sont
si singulires, qu'en Italie, en Espagne, et mme  Paris, il a eu assez
d'aventures pour pouvoir prtendre  des succs moins srieux que ceux
qu'il ambitionne.

Aprs un voyage de deux ou trois ans, il est revenu cet hiver  Paris.
Ses traits se sont incroyablement bronzs sous le soleil d'Orient. Cet
agrment, joint  d'paisses moustaches brunes et  quelque chose de
hautain, d'pre et de cassant dans ses manires, lui donne la
physionomie d'un bravo italien; mais, avec sa stupidit habituelle, le
monde, admirant toujours ce qui est nouveau, s'est engou de ce
philanthrope-matamore, de ce soldat-avocassier, de ce millionnaire
avare, et  cette heure on ne jure que par lui.

Si vous me demandez pourquoi je m'tends avec autant de complaisance
sur ce portrait, c'est que M. de Rochegune est tout simplement l'_amant
de ma femme_... Ne prenez pas ceci au moins pour du cynisme: en parlant
de la sorte, je suis l'cho des gens les plus graves, les plus
religieux, qui ont pris ce bel et touchant amour sous leur patronage.
Oui, ils ont proclam madame de Lancry libre de tous liens envers moi;
l'unique condition qu'ils ont mise  ce divorce au petit pied est
qu'elle garderait mon nom pur et sans tache. Sauf ces rserves, elle est
donc parfaitement autorise  goter en paix et au grand jour toutes les
chastes douceurs de l'amour platonique avec M. de Rochegune: vu que je
suis un misrable, et que j'ai abandonn ma femme pour vivre avec ma
matresse dans un cynisme rvoltant.

Savez-vous qui s'est ainsi port _accusateur public_ devant la socit
au nom de ma _compagne_ outrage? c'est le vieux prince d'Hricourt,
l'homme pur et honorable, le grand seigneur par excellence. Vous
m'avouerez qu'il joue l un singulier rle, d'autant plus singulier que
son rquisitoire moral est venu  propos d'une nouvelle excentricit de
M. de Rochegune, qui un beau jour a trouv charmant de dclarer devant
tout Paris qu'il aimait passionnment ma femme, et que celle-ci le lui
rendait bien, en tout bien et tout honneur, s'entend...

L-dessus le vieux prince et la princesse (une anglique dvote, notez
bien cela) se sont mis  crier bravo,  fliciter M. de Rochegune de sa
franchise. Enfin l'enthousiasme ou plutt le ridicule engouement a t
tel, qu'une femme du mes amies, qui m'a racont cette scne, m'a avou,
tout en se moquant beaucoup d'elle-mme, qu'un moment elle n'avait pu
rsister  l'exaltation gnrale.

Vous le savez, tout est mode  Paris; aussi est-on pour l'instant
affol de ce qu'on appelle la loyaut chevaleresque de M. de Rochegune.
Les femmes en perdent la tte, les hommes le jalousent ou le craignent.
Madame de Lancry est cite comme un modle admirable de vertueuse
passion; et pour le quart d'heure, l'amour platonique et ses innocentes
consolations font fureur.

Avec tout ce platonisme-l, je suis quelquefois trs-tent de regarder
M. de Rochegune comme le plus grand rou que je connaisse. Il n'y aurait
rien de plus commode que cette nouvelle manire de conduire une liaison:
on afficherait une femme le plus franchement, le plus vertueusement du
monde, et,  l'abri de ce complaisant et chaste manteau, on rirait des
niais et des bonnes mes...

Pourtant, non, non, je connais ma femme; ou elle est incroyablement
change, ou mon nom est toujours rest sans tache. De son ct,
Rochegune est assez original pour trouver du piquant dans cet amour
thr, dont l'immatrialit durera... ce qu'elle pourra.

Encore une fois, de tout ceci je me moquerais fort si les paroles
svres et gourmes du vieux prince d'Hricourt n'avaient eu pour moi de
dures consquences; je ne puis le nier, c'est une espce d'oracle
considr et trs-cout; il a fltri ce qu'il a appel l'indignit de
ma conduite envers ma femme, disant que la socit devait venger madame
de Lancry en me tmoignant une froideur significative. Malheureusement
ces paroles ont eu de l'cho: des rivaux qui m'enviaient, des sots dont
j'avais bless l'amour-propre, de jeunes femmes que j'avais trompes,
les laides que j'avais ddaignes, ont accueilli ces beaux propos du
prince, et je m'aperois depuis quelques jours qu'on me reoit dans le
monde avec un silence morne, une politesse glaciale, mille fois plus
blessantes que l'impertinence, car je ne puis pas trouver le prtexte de
me plaindre ou de me fcher.

Si le prince d'Hricourt n'tait pas un vieillard, je serais remont 
la source de cette misrable ligue, et je l'aurais provoqu; mais il n'y
faut pas songer. Il me reste le Rochegune: vingt fois par jour, je suis
tent de me battre avec lui; mais je crains le ridicule: on croirait
peut-tre que ma jalousie cause ce duel. Pourtant j'aimerais  tuer cet
homme, car je l'excre; de tout temps il m'a t souverainement
antipathique: il tait l'ami de Mortagne, que je n'ai plus  dtester.
Avant mon mariage, je le trouvais dj insupportable par ses
affectations de charits obscures, de bienfaits mystrieux; mais au
moins il n'avait pas cette physionomie imprieuse, cette attitude
insolente qu'il a maintenant.

L'autre jour, je l'ai rencontr; il tait  cheval et moi aussi. Le
sang m'a mont au visage; j'esprais qu'il ne me saluerait pas, et
peut-tre aurais-je t assez fou pour lui chercher querelle.
Maldiction! il m'a salu; mais son salut a t un de ces outrages sans
nom, sans forme, qu'on ressent jusqu'au vif et dont on ne peut se
plaindre: il m'a sembl lire sur ses traits durs et impassibles, dans
son regard svre et perant, qu'en moi il saluait l'homme dont madame
de Lancry portait le nom, ou qu'il saluait peut-tre le mari de sa
matresse; car, aprs tout, je suis bien sot de croire  la vertu de ma
femme! Mais encore non, non, malgr moi, je voudrais la croire coupable
quelquefois: il me semble que je respirerais plus  l'aise... que mes
torts me seraient moins odieux; mais je ne puis compter sur ses
faiblesses: elle n'aura jamais l'nergie de commettre une faute; elle
saura pleurer, gmir, mais se venger... jamais. Tout en y rflchissant
j'aime mieux croire  sa vertu: quoique je n'aie aucun amour pour elle,
il me serait peut-tre plus pnible que je ne le pense de la savoir
coupable: ce serait une blessure de plus  mon amour-propre.

Ce qui m'obsde, ce qui m'irrite au dernier point, c'est de voir que
personne ne trouve ce Rochegune ridicule; dans cette circonstance, qui
prte tant  la moquerie, vingt autres  sa place auraient t hus. Que
devient donc la mchancet du monde? ou bien quel pouvoir a donc cet
homme qui joue avec le feu, qui russit l o tous les autres
choueraient? Comment fait-il pour se mettre trs  la mode en affichant
des principes qui rhabilitent, ne ft-ce que pour quinze jours,
l'_amour platonique_, ce rve caduc et niais des enfants, des
pensionnaires ou des vieillards?... Non, non, il est impossible qu'il
joue ce jeu-l franchement...

Et pourtant si c'est une rouerie, ne trouvez-vous pas cet homme plus
tonnant encore? Prendre pour dupes, pour complaisants, pour dfenseurs,
des personnes comme le prince d'Hricourt et sa femme... n'est-ce pas
admirable? Tenez... c'est un problme que cet homme! mais quel qu'il
soit, je le hais, oh! je le hais jusqu'au sang... surtout depuis quelque
temps; je ne sais pourquoi. C'est une haine sourde; c'est comme un
pressentiment que cet homme me fera du mal, qu'il me blessera dans ce
que j'ai de plus cher...

Aprs tout, pourquoi prendre tant de dtours avec vous? je vous cris
pour pancher ma bile, pour exhaler tous les bouillonnements de mon
me. Eh bien! depuis que, directement ou indirectement, cet homme a t
cause du froid accueil qu'on me fait dans le monde, Ursule est devenue
intraitable  mon gard. Je ne sais si elle se trouve humilie des
humiliations qu'on m'impose, je ne sais si son amour-propre en souffre
pour elle ou pour moi; mais elle a os me dire que je mritais ce
traitement par mon odieuse conduite envers ma femme; elle a os me dire
que la socit faisait bien de me fltrir ainsi, et qu'elle devrait user
plus souvent de cette sorte de vengeance, qui peut atteindre des vices
ou des crimes qui chappent aux lois.

--Mais,--me suis-je cri stupfait de cette audace,--n'tes-vous pas
attaque comme moi, insulte comme moi?

--Eh! m'entendez-vous me plaindre?--m'a-t-elle rpondu.--Le monde est
juste; j'ai voulu,  quelque prix que ce ft (et  quel prix, mon
Dieu!), tre une femme  la mode, briller  Paris, tre l'idole de ses
ftes... Tout cela, je l'ai t. L'on croit que c'est par amour que je
vous ai enlev  votre femme, et l'on me trouve odieuse; on a raison: si
l'on savait que je ne vous ai jamais aim, on me trouverait bien plus
odieuse, bien plus infme encore, et l'on aurait toujours raison.

Je vous le demande, n'tait-ce pas  la tuer de mes propres mains? Mais
elle m'avait, depuis si longtemps, habitu  ses boutades,  ses
caprices, que je n'aurais pas attach beaucoup d'importance  ses
durets, si, depuis quelque temps, son humeur n'tait devenue
trangement sombre, taciturne.

Je n'ose dire, mme  _vous_, les folies que j'ai faites pour la sortir
de l'espce de mlancolie morne o elle est plonge. Tout a t vain;
maintenant elle refuse de descendre chez mademoiselle de Maran.
Celle-ci, qui a subi la fascination de cette femme, est aussi
impuissante que moi  la distraire. Ursule l'accueille tantt avec
indiffrence, tantt avec ddain. Elle passe des journes entires seule
 lire ou  rver; sa femme de chambre, qui est  moi, me dit que sa
matresse doit tre sous l'empire d'un profond chagrin, qu'elle ne la
reconnat plus, qu'elle se promne quelquefois des heures entires dans
sa chambre en marchant avec agitation; puis qu'elle tombe, accable, en
se cachant la tte dans ses mains.

Je la trouve en effet change; elle maigrit, elle perd ce coloris qui
la rendait d'une fracheur idale, elle perd ce lger embonpoint qui
donnait tant de charmes  sa taille lance; ses yeux se creusent:
depuis un mois je ne l'ai pas vue rire de ce rire moqueur et hardi,  la
fois si redoutable et si sduisant chez elle.

Par je ne sais quel caprice, elle veut souvent rester dans l'obscurit
la plus complte; alors, elle refuse de recevoir personne. Lorsque j'ai
vu ces symptmes de tristesse dont j'ignorais la cause, j'esprais que
le chagrin dtendrait peut-tre ce caractre inflexible. Heureuse et
gaie, j'avais prodigu l'or pour satisfaire ses moindres caprices;
mlancolique et chagrine, j'aurais voulu lui offrir pour consolation
des trsors d'amour dlicat et passionn, trsors que j'amassais depuis
si longtemps dans mon coeur, et que j'avais  peine os lui dvoiler,
tant je craignais ses railleries!

Je me disais: Enfin, voici le moment o je pourrai la dominer,
peut-tre, par l'ascendant du dvouement le plus tendre. Eh bien! non,
non, elle m'chappe encore...  genoux,  genoux devant elle, baignant
ses mains de larmes... car cette femme me fait pleurer comme un enfant;
en vain m'criai-je: Par piti, dites-moi ce qui vous afflige;
dites-moi vos souffrances, que je les partage; dites-moi que je puis
esprer de vous consoler un peu, et vous verrez quelles ressources
inoues vous trouverez dans mon coeur. Oh! non, vous ne souponnez pas
ce dont je suis capable pour chasser un tourment de votre coeur. Vous
vous tes quelquefois tonne des prodiges que j'oprais pour combler
vos dsirs les plus insenss; eh bien! cela n'est rien, rien auprs des
merveilles de tendresse que m'inspireraient votre confiance, l'espoir de
vous pargner quelques souffrances!......

Oh! croyez-moi, ce que je disais l, pleurant aux pieds de cette femme,
je le ressentais; j'prouvais ce que jamais je n'avais ressenti
jusqu'alors, une douleur profonde, un affreux brisement de coeur,
seulement parce que je voyais Ursule abattue. J'ignorais la cause de ses
chagrins; mais elle souffrait et je souffrais... c'taient de continuels
lancements de toute mon me vers la sienne.

Je vous le dis  vous, cette fois j'tais sincre; mes prires
partaient du fond de mon coeur, mes sanglots du fond de mes
entrailles... Mes larmes taient cres, brlantes comme les vraies
larmes du dsespoir... Eh bien! cette femme restait muette, indiffrente
et sombre, comme si elle ne m'et pas compris ou entendu.

Mais elle est donc stupide ou folle, cette femme, de ne pas voir
combien je l'aime! Elle ne sait donc pas, la malheureuse! ce que c'est
que d'avoir au moins un coeur sur lequel on puisse  jamais compter!
Elle ne sait donc pas combien il est rare d'inspirer une passion telle
que celle qu'elle m'inspire! Elle ne sait donc pas que si criminel que
soit mon amour, c'est un crime que de le jeter au vent! Elle ne pense
donc pas  l'avenir! Elle ne pense donc pas qu'un jour sa jeunesse, sa
beaut, ne seront plus qu'un souvenir, et qu'elle sera trop heureuse de
trouver cette affection qu'elle ddaigne maintenant, cette affection qui
doit tre ternelle puisqu'elle a rsist  ses caprices,  ses mpris,
 son ingratitude!... Mais, tenez, ceci est affreux. Je deviens fou de
rage contre moi et contre elle. Je ne puis continuer cette lettre... La
colre et la douleur m'aveuglent....

       *       *       *       *       *

Paris...

Hier il m'avait t impossible de continuer cette lettre; je la
reprends, de nouveaux vnements sont arrivs. J'espre claircir mes
ides en vous crivant, car ma tte est un tel chaos qu'elles y
bouillonnent sans ordre et sans suite.

Rassemblons les faits et mes souvenirs. Hier, aprs avoir interrompu
cette lettre, j'allai voir Ursule: on me dit qu'elle tait souffrante,
qu'elle ne recevait personne; par trois fois je me suis prsent chez
elle, impossible de franchir la porte de son appartement. J'y suis
retourn ce matin; quelle a t ma stupeur lorsque mademoiselle de Maran
m'apprit tout mue (elle mue)! qu'Ursule venait de l'informer qu'elle
dsirait quitter l'htel de Maran, et vivre seule dsormais! Sans rien
couler davantage, je cours chez Ursule; en vain sa femme de chambre
veut m'empcher d'entrer, je pntre dans son salon presque de force: je
la trouve rangeant quelques papiers dans son secrtaire.

--Cela est-il vrai?--m'criai-je dans mon garement, sans lui dire 
quoi je faisais allusion.

Elle me regarda d'un air sombre et distrait, et me rpondit:

--Que voulez-vous?

--Mademoiselle de Maran m'apprend que vous quittez cet htel... Cela
est impossible.

Elle haussa les paules et me dit, continuant de mettre ses papiers en
ordre:

--Cela est possible, puisque cela est.

--Cela ne sera pas!--m'criai-je hors de moi...--je vous le dfends;
cela ne sera pas!

--Vous me le dfendez? cela ne sera pas? Et de quel droit me
parlez-vous ainsi, monsieur?--reprit-elle en me regardant firement.

--Lgitimes ou non, j'ai des droits sur vous, et je les ferai valoir.

--Et auprs de qui, monsieur, les ferez-vous valoir?

--Je vous dis que je ne veux pas que vous quittiez cette maison, ou
sinon je vous accompagnerai partout o vous irez!--m'criai-je.

--Je quitterai cette maison, monsieur, et vous ne m'accompagnerez pas.

--Tenez, Ursule, ne me poussez pas  bout, ne m'exasprez pas. Je vais
vous dire en deux mots pourquoi vous et moi nous ne pouvons nous quitter
dsormais; je vous ai sacrifi ma femme, je suis presque dshonor dans
le monde. Vous voyez donc bien que nous ne pouvons pas nous quitter;
fatalement nous sommes dsormais enchans l'un  l'autre. Quel que soit
mon sort, vous le partagerez. Vous entendez bien, n'est-ce pas?--lui
dis-je en serrant les dents avec rage, car l'impassible sang-froid avec
lequel elle m'coutait me mettait hors de moi.

Elle me rpondit en me regardant jusqu'au fond de l'me, et sans
baisser ses yeux devant les miens:

--Moi, je vais vous dire en deux mots pourquoi nous ne devons plus rien
avoir de commun ensemble. Personne au monde n'a de droits sur moi; je
quitterai cette maison quand je le voudrai; et si vous m'obsdez...
quoiqu'il n'y ait rien de plus vulgaire que ce procd, je m'adresserai
_ qui de droit_ pour tre protge contre vos poursuites.

--Vous vous adresserez  l'autorit,  la police, sans
doute?--m'criai-je avec un clat de rire convulsif; puis, comme dans
mon tonnement je regardais machinalement autour de moi, je vis sur un
sofa un domino de satin noir.

Un clair de jalousie me traversa l'esprit; je me souvins que la veille
tait le jour de la mi-carme. Saisissant le domino et le lui montrant:

--Vous avez t cette nuit au bal de l'Opra,--m'criai-je,--malgr vos
prtendues souffrances, malgr votre mlancolie prtendue?

--Je suis en effet alle au bal de l'Opra cette nuit, malgr mes
souffrances, malgr ma mlancolie prtendue,--reprit-elle,--c'est ce qui
vous prouve, j'espre, que mon dsir de m'y rendre tait bien violent.

--Je vois tout, je devine tout,--m'criai-je;--vous aimez quelqu'un,
vous avez une intrigue, un amant; mais, par l'enfer! celui-l que vous
voulez aller rejoindre si effrontment ne sortira pas vivant de mes
mains... Et d'abord, je m'installe ici, je n'en bouge pas,--m'criai-je,
m'asseyant sur un sofa.

--A votre aise, monsieur,--me dit-elle,--et, sans paratre s'apercevoir
de ma prsence, elle continua ce qu'elle avait entrepris.

Ce sang-froid, cette duret, cette impudence m'exasprrent; je lui
arrachai des mains les papiers qu'elle tenait, et je les jetai au milieu
du salon.

Elle me regarda d'un air impassible, haussa les paules et fit un
mouvement pour sortir. Je la saisis rudement par le bras.

--Vous ne sortirez pas,--m'criai-je;--vous ne sortirez pas que vous ne
m'ayez dit pourquoi vous tes alle cette nuit au bal de l'Opra sans
m'en prvenir, souffrante comme vous l'tes... car vous tes ple et
bien change... Malheureuse femme!--lui dis-je sans pouvoir vaincre
encore mon attendrissement et mes larmes  la vue de son visage
amaigri,--quel imprieux motif a donc pu vous conduire  ce bal?...
Rpondez...

Sans me dire un mot, elle se dgagea doucement de mon treinte; j'tais
devant la porte, lui barrant le passage: elle s'assit, appuya son coude
sur le bras d'un fauteuil, posa son menton dans sa main, et resta ainsi
immobile et muette. Je connaissais ce caractre intraitable; la douceur,
la prire n'en obtenaient pas plus que les menaces et la violence; je
m'humiliai lchement encore une fois. La rsolution qu'elle venait de
prendre tait si brusque, elle brisait si affreusement mes esprances,
que je voulus tenter les derniers efforts pour flchir cette femme; je
lui dis tout ce que peuvent inspirer la passion la plus dsordonne, le
dvouement le plus aveugle, le dsespoir le plus vrai, le plus
douloureusement vrai... prires, sanglots, emportements, tout fut vain,
tout choua devant ce coeur de marbre. Voulant  tout prix la faire
sortir d'un silence qui m'exasprait, j'allai jusqu' l'injure,
jusqu'aux reproches les plus ignobles; rien, rien... pas un mot.

On et dit une statue. Elle ne m'entendait mme pas. Son esprit tait
ailleurs. Son regard vague, distrait, semblait suivre je ne sais quelle
pense dans l'espace: par deux fois un faible et triste sourire erra sur
ses lvres, et elle fit un lger mouvement de tte, comme si elle et
rpondu  une rflexion intrieure.

Dsespr, je descendis chez mademoiselle de Maran. Toujours goste,
cette femme ne voyait dans la dtermination d'Ursule que ce qui la
touchait personnellement. Elle s'cria, dans un dpit furieux, qu'une
fois Ursule partie, l'htel de Maran redeviendrait dsert; qu'elle
s'tait habitue  l'esprit d'Ursule,  son enjouement; qu'elle ne
pouvait maintenant supporter la pense d'tre spare d'elle, tant
l'isolement l'pouvantait; elle me conjurait d'unir mes efforts aux
siens pour retenir Ursule, comme si ce n'tait pas mon seul, mon unique
dsir; enfin, malgr son avarice croissante, mademoiselle de Maran
s'cria qu'elle ne regarderait  aucun sacrifice pour garder Ursule
auprs d'elle; que si les 40,000 fr. qu'elle me donnait ne suffisaient
pas pour rendre sa maison agrable, elle me donnerait davantage, tout ce
qui serait ncessaire, dt-elle entamer ses capitaux; il lui restait si
peu d'annes  vivre qu'elle pouvait faire cette folie, disait-elle...

J'entre dans ces dtails pour vous montrer l'influence d'Ursule: elle
pouvait vaincre l'avarice sordide de mademoiselle de Maran, qui
jusqu'alors avait honteusement abus de ma prodigalit et m'avait 
grand'peine donn annuellement l'argent qu'elle m'avait promis pour
tenir sa maison.

Nous remontmes auprs d'Ursule avec mademoiselle de Maran. Celle-ci la
supplia, mit en oeuvre tout son esprit, toutes ses flatteries pour la
dcider  ne pas la quitter, Ursule fut inflexible. Mademoiselle de
Maran pleura (mademoiselle de Maran pleurer!), s'cria que le sort d'une
pauvre vieille femme, seule et abandonne aux soins de ses valets, tait
horrible; qu'elle avouait avoir t assez mchante pour s'tre fait tant
d'ennemis; qu'une fois Ursule partie, personne ne viendrait la voir; que
la rvolution de juillet avait dispers les anciennes relations sur
lesquelles elle aurait pu compter. Ursule fut inflexible.

Alors mademoiselle de Maran, entrant dans un accs de rage furieuse,
lui fit les plus sanglants reproches, lui parla de son ingratitude, de
son inconduite. Ursule sourit, et ne dit pas un mot. Enfin nous lui
demandmes comment elle vivrait; elle nous rpondit qu'il lui restait
environ trente mille francs de sa dot, et que cela lui suffirait.

Telle est la cruelle position o je me trouve; je connais assez le
caractre d'Ursule pour tre certain qu' moins d'un prodige, elle ne
changera rien  ses rsolutions. Je l'ai quitte il y a deux heures sans
avoir pu en arracher une parole; j'ai beau me torturer l'esprit pour
deviner la cause de cette brusque dtermination, je n'y parviens pas
plus que je ne parviens  pntrer la cause du chagrin, de l'accablement
o je la vois depuis quelque temps.

Chez elle, cela ne peut tre le remords de sa faute. D'abord je l'avais
souponne d'prouver une passion relle et profonde; mais quoique je
l'aie vue en coquetterie avec plusieurs hommes de sa socit, quoique
j'aie eu souvent des doutes sur sa fidlit, doutes qui ne sont
d'ailleurs jamais devenus des certitudes, rien dans ses relations
mondaines avec les gens dont j'tais le plus jaloux n'avait eu le
caractre de la passion: Ursule tait avec eux comme avec moi, ingale,
capricieuse, fantasque, hautaine; mais jamais je ne l'avais vue triste
et rveuse comme elle l'est depuis un mois...

Mais... tenez... une ide... me vient  l'instant: oui... pourquoi
non?... Ne riez pas de piti... Pourquoi la tristesse croissante
d'Ursule ne serait-elle pas cause par le regret de m'avoir fait
dissiper plus de la moiti de ma fortune?

Ce qui m'a toujours invinciblement soutenu dans mon amour malgr les
caprices et les hauteurs d'Ursule, c'est cette conviction profonde,
qu'elle ressentait pour moi un amour bien plus vif que celui qu'elle
avouait, dissimulant ainsi et par orgueil, et dans la crainte de me
laisser pntrer l'influence que j'avais sur elle; croyant me dominer
plus srement par ces alternatives de tendresse, de froideur ou de
ddain.

En quittant si brusquement mademoiselle de Maran sans me dire la raison
de ce dpart, pourquoi Ursule ne voudrait-elle pas me prouver qu'elle
m'aime pour moi-mme en renonant aux splendeurs dont je l'ai entoure
jusqu'ici? Dites, pourquoi non? Vaincue enfin par tant de preuves de
passion, cette femme n'est-elle pas assez bizarre pour ddaigner
maintenant ce luxe qui l'avait d'abord sduite? Peut-tre elle rve une
vie obscure et tranquille dans quelque coin loign de la France ou dans
un pays tranger... Si cela tait... si cela tait... oh! j'en mourrais
de joie. Elle a totalement boulevers mes gots, mes habitudes;
maintenant je dteste autant le monde que je l'aimais. Mon seul voeu
serait de couler mes jours prs d'elle au fond de quelque solitude
ignore; au moins l elle serait toute  moi, il n'y aurait pas une
minute de sa vie qui ne m'appartnt.

Ne prenez pas ceci pour de vaines paroles, pour des exagrations. Voil
plus de deux annes que dure cette liaison, et j'aime Ursule plus
ardemment, plus dsesprment encore que le premier jour. Je me connais,
je sais les ressources de son esprit si piquant, si original, si
imprvu; sa beaut toujours provocante n'est-elle pas pour ainsi dire
toujours nouvelle? possder une telle femme, n'est-ce pas possder tout
un srail!

J'ai pass _ma lune de miel_ seul avec ma femme; au bout de quinze
jours tout a t dit; 'a t une monotonie, une lourdeur de tendresse
insupportable, aucun lan, aucun entrain... Au lieu qu'avec Ursule...
Oh! une telle vie... avec Ursule... ce serait, je vous le rpte,  en
devenir fou de joie...

Tenez... tenez... je ne me trompe pas, non, tout m'est expliqu
maintenant. Aprs avoir si longtemps dissimul, Ursule ne le peut plus;
son amour pour moi, trop longtemps comprim, va clater enfin. Est-il,
aprs tout, possible, probable, naturel, qu'une femme, si corrompue, si
insensible qu'elle soit, ne se laisse pas  la fin toucher par tant
d'amour?

L'orgueil ne m'aveugle pas; je vous fais assez d'humiliants aveux pour
que je puisse, d'un autre ct, me relever un peu: je suis jeune, j'ai
eu assez de succs, je ne manque ni de monde ni d'esprit; j'ai t aim,
passionnment aim, de femmes qui, aux yeux du monde, valaient bien
Ursule,  commencer par ma femme et par son amie intime madame de
Richeville. Pourquoi donc Ursule ne partagerait-elle pas ma passion?
Elle a beau dire que, par cela mme que je suis trs-pris d'elle, elle
ne ressent rien pour moi... ce sont des paradoxes dont elle berce son
dpit; elle se sent matrise par son amour, et elle ne veut pas en
convenir.

Mais ce domino... Peut-tre est-elle jalouse de moi!... Oui...
maintenant je me souviens de lui avoir dit, il y a quelques jours, que
j'irais  ce bal de la mi-carme. Tout ce qui s'est pass hier m'a
empch d'y aller. Ursule ignorait ces changements dans mes projets;
elle aura voulu m'pier. Ces allures sournoises sont quelquefois assez
dans son caractre.

Combien je me rjouis de vous avoir crit! Je me sens mieux et plus
calme en terminant cette lettre qu'en la commenant. Je renais 
l'esprance. Oui, plus j'y rflchis, plus le silence obstin qu'Ursule
a gard sur ses projets et sur la cause de sa tristesse me parat d'un
bon augure; elle aura craint peut-tre de se laisser pntrer en me
rpondant. Sa distraction affecte l'a servie  souhait.

Aprs deux annes d'une liaison souvent trouble par la jalousie et la
froideur, je l'avoue, mais enfin suivie, on n'abandonne pas ainsi un
homme sans lui donner une raison, n'est-ce pas? Aprs les immenses
sacrifices que j'ai faits pour elle, ce serait ignoble, barbare,
insens...

Enfin, qui la forait  revenir  Paris? Son mari tait assez amoureux
pour la reprendre, aprs la scne de Maran... J'avais bien song  un
retour  ce mari... cette femme est si bizarre!... Mais non, non... cela
est impossible... Sans trop d'orgueil, je puis bien m'estimer fort
au-dessus de M. Scherin.

Maintenant je me souviens de certaines remarques qui ne m'avaient pas
d'abord autant frapp: lorsque je me suis oubli envers elle jusqu'
l'outrage, je n'ai lu dans ses yeux ni colre ni haine. C'tait une
complte indiffrence. Or, Ursule est trop violente, trop fire, pour
n'avoir pas ressenti vivement cette insulte. Une puissante raison l'a
oblige de dissimuler; or, quelle peut tre cette raison, sinon
l'intrt que je lui inspirais? Mon emportement mme n'tait-il pas une
preuve de mon amour?...

Tenez, encore une fois, je ne puis vous dire combien je me flicite de
vous avoir crit et de vous crire; en pensant ainsi tout haut et avec
confiance, de raisonnement en raisonnement, de consquence en
consquence, je suis parti d'une impression horriblement triste pour
arriver  un espoir presque ralis.

Je ferme cette lettre en hte; rpondez-moi courrier par courrier,
maudit paresseux, car mes trois premires lettres sont encore sans
rponse. Je ne vous en veux pas trop pourtant, car vous jugerez mieux de
la position par l'ensemble des faits. Votre longue exprience du monde,
votre froid dsabusement, votre impartialit dans tout ceci, et surtout
votre esprit net et ferme, vous permettront de tout apprcier
clairement, de me donner des avis srieux et surtout de me dire si vous
pensez que je vois juste. Tout est l. Mon avenir dpend de cette
dernire dtermination d'Ursule. Elle m'a d'abord horriblement
pouvant; maintenant, au contraire, je la vois sous un jour si beau,
qu'il fait rayonner  mes yeux mille adorables esprances.

Vous allez me trouver bien lche; mais, je vous en conjure, ne dissipez
pas ces esprances sans me donner pour cela d'excellentes raisons, car
vous me trouverez bien opinitre dans ce dernier espoir....

       *       *       *       *       *

Quatre heures.

Maldiction sur moi... et sur elle... Oh! sur elle! Je reois 
l'instant une lettre de mademoiselle de Maran. Ursule vient de quitter
l'htel; on ne sait pas o elle est alle... elle a prvenu mademoiselle
de Maran, par un billet, qu'elle ne la reverrait jamais... C'est
horrible! Que faire? que faire?... Oh! mes pressentiments... Oh! mes
folles et stupides esprances... Maintenant je vois tout... mais je
serai veng. Rpondez moi... rpondez-moi... Ah! je suis bien
malheureux... Rage et enfer... je serai veng!

G. DE LANCRY.




CHAPITRE XI.

LE BAL MASQU.


La lettre dans laquelle M. de Lancry apprenait  l'un de ses amis
inconnus la brusque disparition d'Ursule compltait par plusieurs traits
frappants l'histoire de l'amour fatal de ma cousine et de mon mari.

Je terminais cette lecture lorsque M. de Rochegune entra chez moi. Je ne
l'avais pas vu la veille; ayant pass ma journe  accomplir un pieux
plerinage avec Blondeau, j'tais reste seule le soir sous une
influence mlancolique.

--Eh bien!--me dit-il en me tendant la main,--comment vous trouvez-vous?
Hier avez-vous t courageuse!

--Courageuse?... oui, car je n'ai pas craint de me laisser aller  tous
les regrets que devait m'inspirer la pense de l'excellent ami que nous
avons perdu... Pourtant, faut-il vous l'avouer? au milieu de mon
chagrin, il m'est venu une ide presque pnible, parce qu'elle
ressemblait  de l'ingratitude...

--Comment cela?

--C'est que j'aurais peut-tre pleur davantage encore M. de Mortagne si
je ne vous avais pas connu.

--Je pourrais m'adresser le mme reproche, Mathilde; mais je me
rassure: aimer ce qu'aimait notre ami, protger ce qu'il protgeait, ce
n'est pas oublier, c'est tre fidle  son souvenir; seulement
quelquefois je me dis tristement: Qu'il et t heureux et fier de notre
bonheur!

--En lui... quel dfenseur nous aurions eu, mon ami!

--En avons-nous donc besoin? notre amour n'est-il pas accept par le
monde, qui croit si peu aux sentiments purs et dsintresss?... Notre
amour!... si vous saviez le charme de ces mots!... car vous m'aimez...
Mathilde... vous m'aimez...

--Oui... oh! oui, je vous aime... Et je suis quelquefois  me demander
par quelle transformation insensible cet amour a succd  l'amiti
profonde... presque respectueuse, que j'avais pour vous.

--coutez, Mathilde... voulez-vous me rendre trs-heureux?

--Parlez... parlez...

--Eh bien! interrogez tout haut votre coeur, que je sache ce que vous
prouvez pour moi, aujourd'hui,  cette heure; bonnes ou mauvaises
impressions, dites-moi tout avec la franchise la plus absolue; je vous
ferai la mme confidence.

--Je trouve cette ide charmante; j'aimerais beaucoup  constater ainsi,
de temps  autre, la richesse de notre amour.

--Ce serait constater chaque fois l'augmentation de nos trsors, vrai
plaisir de millionnaire.

--Et puis, j'y songe, mon ami, un jour peut-tre cette espce de
confession de coeur pourrait nous clairer sur les dangers que, par
faiblesse ou fausse honte, nous voudrions peut-tre ignorer... Et, vous
le savez, nous devons tre pour nous-mmes d'une implacable svrit, en
songeant  la noble garantie qui protge notre amour.

--Oui, des coeurs moins braves que les ntres regretteraient presque
la hauteur suprme o nous sommes ainsi placs, Mathilde. Mais il en est
de certaines positions comme des royauts menaces... on ne peut les
abdiquer sans ignominie; plus nous aurons  lutter, plus notre lutte
sera honorable.

--Dites donc aussi plus notre bonheur sera grand. Tenez, le prince
d'Hricourt racontait l'autre jour un trait qui m'a frappe. Je vous
dirai tout  l'heure le rapprochement que j'en veux tirer. Charg d'une
mission d'autant plus difficile qu'il avait  dfendre la meilleure des
causes, il devait traiter avec des diplomates d'une habilet consomme;
au lieu de ruser, il suivit simplement l'impulsion de son noble
caractre, et fut d'une franchise vritablement si tourdissante, que
ses adversaires furent compltement drouts et que sa mission eut les
plus heureux rsultats; aussi me disait-il que dans la vie une ligne
irrprochable tait non-seulement la plus honnte, mais la plus sre, la
plus avantageuse, et l'on pourrait mme dire la plus habile, s'il tait
possible de faire le bien par calcul.

--C'est ce qu'il appelle la _finesse_ des gens d'honneur,--me dit M. de
Rochegune en souriant.--Je suis de son avis. Mais voyons l'application
de cette gnreuse thorie.

--Un moment encore... Il faut d'abord que je vous prvienne
qu'aujourd'hui j'ai dispos de vous.

--Vraiment? Quelle douce surprise!...

--Il est trois heures; j'ai quelques emplettes  faire, il s'agit de
bronzes anciens sur lesquels je voudrais avoir votre got. Il fait un
trs-beau temps, nous sortirons  pied, vous me donnerez le bras.

--C'est charmant; et...

--Attendez, ce n'est pas tout encore... Ce soir je vous retrouverai chez
madame de Richeville, o vous dnez comme moi; nous irons ensuite au
concert avec elle, Emma, madame de Semur, la duchesse de Grandval et son
mari; puis nous reviendrons prendre le th chez moi; car j'inaugure
cette petite maison, et vous savez seul ce grand secret...

--Tenez, Mathilde, je vous avoue,  ma honte, que maintenant je suis
presque indiffrent  l'application de la thorie du bon prince.

--Il faut pourtant m'entendre encore. J'ai la plus grande envie de voir
les tableaux de l'ancien Muse; vous parlez peinture comme un pote. Ce
n'est pas une pigramme, c'est une louange, et je me fais une fte de
faire cette excursion avec vous.

--Et moi donc! j'ai toujours pens qu'il fallait tre amoureux et aim
pour sentir toutes les beauts des chefs-d'oeuvre de l'art; on les
voit alors  travers je ne sais quel reflet d'or et de lumire qui les
fait divinement resplendir... Mais il nous faudra plusieurs jours pour
tout admirer.

--Je l'espre bien, mon ami; car nous serons trs-paresseux. Nous
voyez-vous, mon bras appuy sur le vtre, longtemps arrts dans notre
admiration devant un Raphal ou un Titien? Quel texte inpuisable de
longues et douces causeries!

--Votre esprit est si impressionnable, vous avez si minemment le
sentiment du beau!...

--Et vous, mon ami, je ne sais par quel charme vous trouvez toujours le
secret de ramener tout  notre amour; je suis sre que dans nos bonnes
promenades au Muse, vous saurez me prouver que Titien, Vronse ou
Raphal n'ont produit tant d'oeuvres de gnie que pour offrir des
allusions  notre tendresse... goste que vous tes!

--Certes, le gnie donne  tous et  chacun; il rpond  toutes les
penses, comme Dieu rpond  toutes les prires...

--Oh! vous ne serez pas embarrass pour vous justifier; d'ailleurs je
crois que je vous aiderai moi-mme... Maintenant, voici l'application de
la thorie du prince d'Hricourt. Croyez-vous que nous pourrions
raliser tant de charmants projets, vivre sans gne et sans scrupule
dans cette facile et adorable intimit de tous les jours, de tous les
instants, si notre amour n'tait pas tel qu'il est? Ah! mon ami,--lui
dis-je, ne pouvant retenir une larme de bonheur,--il faut tre femme
pour sentir de quelle tendre, de quelle ineffable reconnaissance nous
sommes pntres pour celui dont la dlicatesse sait nous pargner la
honte et les remords de l'amour!

--Et il faut tre aim par vous, Mathilde, pour comprendre qu'il est de
clestes ravissements o l'me semble s'exhaler dans une adoration
passionne; qu'il est enfin des jouissances  la fois si pures et si
vives qu'elles fondent nos instincts terrestres dans l'extase ineffable
o elles nous enlvent... Oh! Mathilde... maintenant je crois... aux
dlices de l'union des mes.

--Et puis ce qui me ravit encore dans notre amour,--dis-je  M. de
Rochegune,--c'est qu'il ne peut tre soumis aux phases, aux variations
d'un amour ordinaire: dans la sphre leve o il plane, il chappera
toujours aux dangers de la satit, de l'inconstance. Pourquoi ne
durerait il pas ternellement?

--ternellement? oui, Mathilde, ternellement, car vous avez dit vrai,
il est dgag de tout ce qui lui est ordinairement fatal ou mortel! Vous
avez dit vrai, la prcieuse libert dont nous jouissons est une
magnifique rcompense. Si vous saviez combien la vie ainsi passe prs
de vous me parat belle, heureuse!... Si vous saviez tous les plans que
je forme!

--Et moi donc, mon ami! vous n'avez pas d'ide de mes projets;
quelquefois j'en suis confuse, tant ils enchanent votre avenir.

--Cela vous regarde, Mathilde; cet avenir est  vous, je ne m'en mle
plus, et votre confusion...

--Ma confusion, c'est l'embarras des richesses; j'ai mille desseins, et
je ne m'arrte  aucun. Vous ne savez pas tous les romans dont vous tes
le hros... Pourtant je me suis arrte pour cette anne  un voyage
d'Italie; nous le ferons avec madame de Richeville. Le prince et la
princesse d'Hricourt, en revenant de Goritz, nous rejoindront 
Florence.

M. de Rochegune me regarda d'un air trs-surpris, puis il ajouta en
souriant:

--Au fait, pourquoi m'tonner? Je ne dsirais pas autre chose au monde.
Vous m'avez devin, il n'y a rien que de trs-naturel  cela.

--De trs-naturel?

--Oui. Dussiez-vous vous moquer de ma mtaphysique, je prtends que d'un
sentiment puril doivent natre des projets pareils; plus ce sentiment
sera exalt, plus il sera concentr dans l'imagination, plus ces
mystrieuses sympathies de volont seront frquentes et _normales_.
Pardonnez-moi cet horrible mot.

--Je vous le pardonne en faveur de votre systme: quoique trs-fou, il
me plat beaucoup. Ainsi donc, mon voyage d'Italie...

--M'enchante. Songez donc... parcourir avec vous cette terre promise des
arts!

--Peut-tre mme nous tablirions-nous quelque temps dans ce pays... Un
hiver  Naples ou  Rome... qu'en diriez-vous? Madame de Richeville
serait ravie d'un pareil sjour.

--Je ne dis rien, Mathilde, je ne veux rien, je ne pense rien. Vous avez
ma vie, disposez-en...

--Eh bien! ainsi nous passons l'hiver  Naples; puis nous revenons de
l'Italie par l'Allemagne, afin de voir les bords du Rhin dans toute leur
parure particulire. Peut-tre mme nous arrterions-nous quelque temps
dans un des vieux chteaux qui dominent ce beau fleuve.

--Encore un de vos dsirs, Mathilde, qui aurait droit de me surprendre,
tant il m'est sympathique; la mme ide m'tait venue. A mon retour de
Rome, j'avais lou le chteau d'Arnesberg; il est situ dans une
position ravissante; j'y ai pass trois mois... Vous le reconnatrez,
j'en suis sr; vous l'avez si longtemps habit avec moi... Mais voyez
donc quel adorable avenir, Mathilde... quel bonheur de vivre avec vous
dans cette intimit de voyage plus troite encore, d'changer chaque
jour nos impressions, nos joies, nos rveries, nos tristesses.

--Nos tristesses?

--Oui, car enfin le voeu de mon pre aurait pu se raliser.

--Soyez raisonnable, mon ami. Ne devons-nous pas remercier Dieu du
bonheur inespr qu'il nous accorde?

--Oh! Mathilde, il n'y a pas d'amertume dans ce regret, c'est un regret
plein de mlancolie. Figurez-vous un homme souverainement heureux sur la
terre... mais rvant le bonheur des cieux.

--Mais voyez un peu comme nous voil loin de _notre examen de coeur_;
je ne vous en tiens pas quitte.

--Voyons, Mathilde, que ressentez-vous pour moi  cette heure? Je vous
coute avec l'orgueilleux recueillement d'un pote qui entend lire son
oeuvre... car enfin votre amour est mon ouvrage.

Aprs quelques moments de rflexion, pendant lesquels je m'interrogeais
sincrement, je rpondis  M. de Rochegune:

--Il y a une diffrence trs-grande entre ce que je ressentais pour vous
il y a quelque temps et ce que je ressens maintenant... Je ne pourrais
gure vous expliquer cela que par une comparaison. Nous parlions tout 
l'heure de voyages, d'un chteau romantique situ sur les bords du Rhin.
Eh bien!... moi, touriste... qu'un site  la fois majestueux,
pittoresque et charmant me frappe d'admiration, ma pense s'y repose
avec bonheur, je me dis qu'il serait doux de passer sa vie au milieu de
cette solitude anime par la vue des grands spectacles de la nature:
tout me sduit, les lignes svres des montagnes, la fracheur des
riantes prairies, la profondeur mystrieuse des ombrages, la puret des
eaux, l'aspect chevaleresque des hautes tourelles; j'admire... et cette
contemplation n'est pas sans amertume, parce qu'il s'y joint une secrte
envie... Mais que, par un heureux caprice de la destine, toutes ces
magnificences naturelles m'appartiennent... mais que j'aie la certitude
de vivre  jamais dans cet den, alors mon admiration devient exclusive,
alors ces beauts deviennent miennes; alors je m'en glorifie, je m'en
pare; alors c'est MON chteau.

--Bonne et tendre Mathilde... puisse au moins la sret, la scurit de
ce cette possession... vous ddommager de toutes les magnificences qui
lui manquent pour tre digne de vous!

--Oh! ma scurit est entire... mon ami... Ce n'est pas confiance
dplace; je ne serai jamais jalouse de vous, parce que vous ne pourrez
jamais prouver pour aucune femme le sentiment que vous prouvez pour
moi.

--Ni celui-l, ni aucun autre, je vous le jure.

--Mon ami, parlons de ce qui est probable et possible. Il est de ces
voeux ternels qu'on ne peut exiger que d'une femme, et qu'une femme
seule peut tre certaine d'accomplir.

--coutez-moi, Mathilde, je ne veux rien exagrer. Non-seulement je vous
parle avec sincrit, mais j'ai justement et heureusement  vous citer
un fait  l'appui de ce que je vous dis.

--Vraiment? quel -propos!

--Srieusement, Mathilde, depuis que je sais que vous m'aimez, il n'y a
plus pour moi d'autre femme que vous; vous tes un point de comparaison
auquel je ramne tout, et tout me devient indiffrent. J'en ai la
preuve, vous dis-je, une preuve toute rcente.

--Quelle preuve? faites vite cette confidence,--dis-je en souriant,--que
je voie si je suis aussi peu jalouse que je le dis.

--Avant-hier, en sortant de chez madame de Richeville, o nous avions
pass la soire ensemble, je rentrai chez moi; je trouvai un billet 
peu prs conu en ces termes:

_Une personne bien malheureuse, qui a quelques droits  votre piti,
vous supplie de lui accorder un moment d'entretien; mais les
circonstances sont telles que cette personne ne peut vous rencontrer que
cette nuit... au bal de l'Opra._

A ces mots de M. de Rochegune, je ne sais quelle folle, quelle funeste
pense me traversa l'esprit.

M. de Lancry, dans la lettre que je venais de lire, parlait de reproches
adresss  Ursule  propos du bal de la mi-carme o elle tait alle
secrtement; je m'imaginai que ma cousine tait l'hrone de l'aventure
que M. de Rochegune me racontait.

Mon saisissement fut tel, que je m'criai:

--Au bal de l'Opra... dans la nuit d'avant-hier!

M. de Rochegune attribua cette exclamation  une autre cause.

--Cela vous semble trange, Mathilde; mais vous oubliez que la nuit de
jeudi  vendredi tait la nuit de la mi-carme. Je trouvai ce
rendez-vous assez bizarre: mon premier mouvement fut de n'y pas aller;
mais je me ravisai en rflchissant qu'aprs tout une vritable
infortune n'osait peut-tre se rvler  moi qu' l'abri de ce masque de
fte: j'oubliais de vous dire qu'on devait m'attendre devant l'horloge
depuis minuit jusqu' quatre heures du matin. Cette preuve de patience
opinitre confirma presque mes soupons. J'allai donc  ce bal;
malheureusement pour ce rendez-vous, je fus pris en entrant par madame
de Longpr, que je ne reconnus qu'au bout d'un quart d'heure de
conversation; puis par une autre femme trs-gaie, trs-moqueuse, que je
n'ai pu reconnatre, et dont le babil m'aurait beaucoup amus, si je
n'avais pas song que peut-tre j'tais attendu avec anxit; enfin
j'arrivai devant l'horloge; deux heures et demie sonnaient.

--Eh bien?...--dis-je  M. de Rochegune en tchant de sourire pour
cacher mon anxit.

--Eh bien! je vis debout, au pied de l'horloge, une femme en domino de
satin noir. Sa tte tait baisse sur sa poitrine. Sans doute, absorbe
par une mditation profonde, elle ne m'aperut pas. Voulant voir si
cette personne tait bien celle que je devais rencontrer, je m'approchai
d'elle et lui dis:--Si vous attendez quelqu'un, madame, celui-l est 
la fois bien heureux et bien coupable.--Mon domino tressaillit, releva
vivement la tte, et me dit d'une voix mue:--_Monsieur, je vous en
prie, sortons du foyer_.--Il y avait beaucoup de monde; nous restmes
quelques minutes avant de pouvoir traverser une foule paisse dont les
oscillations me rapprochrent parfois assez de cette femme inconnue pour
que, lui donnant le bras, je pusse sentir son coeur battre avec une
force qui dcelait une violente agitation.

--Et cette femme tait-elle grande?

--Un peu plus grande que vous, Mathilde, trs-mince, et elle me parut
avoir une taille charmante. Pour chapper  la foule, nous montmes dans
le corridor des secondes loges. Cette femme tait toute tremblante. Je
lui proposai de s'asseoir.--_Non, non_,--s'cria-t-elle d'une voix mue,
en me serrant le bras avec un tressaillement convulsif,--_c'est la
premire fois que je puis m'appuyer sur ce noble bras... ce sera aussi
la dernire... Marchons, je vous en prie, marchons..._

--Mais enfin cette femme, que vous dit-elle, que voulait-elle?

--Me parler de vous.

--De moi?

--Avec une admiration profonde.

--Elle voulait vous parler de moi, de moi, de moi?--m'criai-je,
toujours persuade que ce domino mystrieux n'tait autre qu'Ursule.

--Oui, me parler de vous, Mathilde, et dans des termes que je lui
enviais. Jamais votre coeur, votre esprit, vos malheurs, n'ont t
apprcis, n'ont t vants avec une loquence plus touchante. J'tais
dans le ravissement en coutant cette femme inconnue; j'tais sduit par
l'admiration passionne avec laquelle elle me parlait de notre amour, de
notre bonheur. Vraiment, Mathilde, pour comprendre l'lvation de ces
sentiments, il fallait qu'elle ft presque capable de les prouver...

--Vous croyez, mon ami?...

--Je n'en doute pas. Que vous dirai-je? une fois cet entretien commenc,
pour ainsi dire, sous l'invocation, sous le charme de votre nom, je vis
avec chagrin arriver le moment de le terminer. Jamais je n'ai rencontr
un esprit plus vif, plus prompt, plus incisif. Aprs l'admiration de
notre amour vinrent les sarcasmes contre les gens qui l'enviaient. Ou je
me trompe beaucoup, ou cette femme est doue d'un caractre d'une rare
nergie, car, par un trange contraste, autant, lorsqu'il tait question
de vous et de moi, sa voix tait douce, pntrante, autant elle tait
imprieuse et pre lorsqu'il s'agissait de nos ennemis ou de nos
envieux. Je n'oublierai de ma vie le portrait qu'elle a fait de votre
mari et de votre infernale cousine.

--Elle vous a parl d'Ursule?... m'criai-je.

--Oh! bien longuement, et avec quelle verve d'indignation! avec quel
mpris! Elle et M. de Lancry ont t immols sans piti. Votre cousine
a peut-tre encore t plus maltraite que votre mari; notre amie
inconnue semblait prendre une joie cruelle  fltrir la honteuse
conduite de cette femme. Son esprit satirique s'est aussi cruellement
exerc sur mademoiselle de Maran, et tout cela avec un entrain, un
brillant, une puissance qui me confondaient... Autrefois, et c'est l
que j'en veux arriver, Mathilde, autrefois j'aurais eu la tte tourne
de cette inconnue, j'aurais t fou de cet esprit audacieux, presque
cynique lorsqu'il s'agissait d'attaquer le vice et la bassesse, rempli
de charme et de sensibilit lorsqu'il voulait louer ce qui tait noble
et beau. Eh bien! ces contrastes si remarquables dans cette femme m'ont
beaucoup frapp dans le moment, mais ils m'ont laiss depuis fort peu
curieux et fort indiffrent, tandis qu'autrefois, je vous le rpte,
j'aurais tout fait pour pntrer le caractre rel de cette crature
mystrieuse... Mais c'est tout simple, Mathilde, tout ce qui n'est pas
vous m'est antipathique; vous m'avez rendu trs-difficile; vous avez, si
cela peut se dire, pur, divinis mon got et mon coeur. Oui,  cette
heure, je suis comme ces fanatiques de l'art qui ne peuvent dtourner
leurs yeux du type auguste et idal que nous a lgu l'antiquit; une
fois arriv  cette religion du beau, une fois habitu  le contempler
dans sa majestueuse srnit,  l'adorer dans sa grandeur,  l'aimer
dans sa simplicit, on prend en dgot, en aversion, la fantaisie, le
caprice, le joli, le manir, enfin on dteste tout ce qui diffre de
cette magnifique unit qui semble procder de Dieu... Vous voyez,
Mathilde, si j'avais raison de vous dire que ce qui n'tait pas vous
n'existait pas...

--Et cette femme, la croyez-vous belle et jeune?

--Belle, je ne sais pas; mais jeune, la fracheur de sa voix, la finesse
de sa taille, la souplesse de sa dmarche me portent  le croire... Que
dis-je? je n'en doute pas; j'oubliais que j'ai vu sa main nue; et si je
n'avais vu la vtre, j'aurais trouv la sienne la plus jolie du monde;
mais du moins sa blancheur, ses contours ronds et polis annonaient
certainement la jeunesse.

--Et comment finit cet entretien? que voulait-elle, enfin, cette femme?

--Avoir,--me dit-elle,--la seule conversation qu'il lui ft possible
d'avoir avec moi, juger par elle-mme si ce qu'on lui disait de moi
tait vrai... et m'exprimer les voeux qu'elle faisait pour notre
bonheur. Et puis enfin... Mais vous allez vous moquer de moi et de mon
inconnue... et vous aurez bien raison...

--Dites, dites,--je vous en prie.

--D'abord, Mathilde, je dois vous prvenir que j'ai t surpris...
D'honneur, je ne m'attendais  rien moins qu' cette preuve plus que
bizarre de son admiration.

--Dites, dites: je vous assure, mon ami, que je ne me moquerai pas de
vous.

--Eh bien! au moment de me quitter, cette femme singulire me tendit
cordialement sa main; je la pris... Alors... Mais en vrit, il est
aussi ridicule de raconter cette niaiserie que de la commettre.

--Je veux tout savoir.

--Prparez-vous donc  rire.--Eh bien! alors mon inconnue porta ma main
 ses lvres sous la barbe de son masque avec un mouvement de soumission
craintive, de servilit passionne... qui me confondit de surprise...
Elle avait la tte baisse; une larme tomba sur ma main, et mon domino
disparut brusquement dans la foule....

       *       *       *       *       *

Sous un prtexte frivole, je remis au lendemain la promenade que je
devais faire ce jour-l avec M. de Rochegune et je restai seule.




CHAPITRE XII.

LE RVEIL.


J'avais t souvent sur le point d'apprendre  M. de Rochegune quel
tait le mystrieux domino qu'il avait rencontr  l'Opra; mais
craignant d'agir lgrement, je voulus me rserver le temps de la
rflexion.

Je connaissais le coeur et le caractre de M. de Rochegune; il devait
prouver pour Ursule autant de mpris que d'aversion; pourtant la
sduction de cette femme tait puissante... J'en avais des preuves
fatales.

En amenant adroitement mon loge, elle avait su d'abord se faire couter
favorablement de M. de Rochegune, lui plaire, l'intresser, exciter
vivement sa curiosit, l'entraner. Je n'tais pas sre d'effacer toutes
ces impressions en lui nommant ma cousine; en ne la lui nommant pas, il
oublierait peut-tre cette mystrieuse entrevue.

Dans sa lettre  un ami inconnu, M. de Lancry parlait de la sombre
tristesse qui accablait Ursule depuis quelque temps, du changement
extraordinaire qui s'tait opr dans les habitudes de cette femme.

Elle, jusqu'alors si insouciante, si lgre, tait rsolue, disait-il, 
quitter le joyeux et brillant htel de Maran, et elle avait accompli
cette rsolution.

En rapprochant ces faits de l'aventure du bal de l'Opra, je me demandai
si une passion violente, imprieuse pour M. de Rochegune, qu'elle
connaissait de vue, et dont tout le monde parlait, n'avait pas envahi
l'me d'Ursule...

Je me rappelais ce passage de son insolente lettre  mon mari, o elle
lui peignait avec une si brlante loquence l'amour qu'elle devait
peut-tre ressentir un jour pour l'homme qui la dominerait
despotiquement.

Enfin cette femme m'avait dj frappe dans de bien chres affections;
ne pouvait-elle pas persvrer dans sa haine et vouloir me frapper
encore?

Je ne pouvais douter de M. de Rochegune, je ne me rabaissais pas par une
fausse modestie; mais... je pressentais vaguement quelque nouveau
malheur, quelque coup inattendu...

Je ne me trompais pas: ce malheur arriva, ce coup me fut port... sinon
par Ursule, du moins par son influence, comme si cette influence devait
toujours m'tre funeste.

Ce qui me reste  avouer est une analyse si dlicate, d'une psychologie
si dlie, qu'il m'a fallu bien longuement interroger mes souvenirs les
plus intimes pour renouer ces fils presque insaisissables qui
aboutissent cependant  l'un des plus importants,  l'un des plus
douloureux incidents de ma vie.

Je me suis promis de tout dire, honteuses faiblesses ou lches erreurs;
je ne faillirai pas devant un aveu, si pnible qu'il soit, devant une
explication, si trange qu'elle paraisse.

Sait-on ce qui me frappa le plus dans l'entrevue d'Ursule et de M. de
Rochegune? Sait-on ce qui me fit ressentir une commotion profonde,
inconnue? Sait-on ce qui domina toutes mes penses, ce qui me bouleversa
tout  coup? Sait-on enfin ce qui causa la premire rougeur qui me soit
monte au front, la premire honte qui me soit monte au coeur, qui me
fit douter de moi, de mon courage, de ma vertu, de mes droits  la haute
estime dont on m'entourait? Le sait-on?

...Ce fut le baiser qu'Ursule donna sur la main de M. de Rochegune...

Cela parat fou, impossible; cela est misrable, je le sais, car  ce
moment encore, o j'cris ces lignes dans la solitude, je baisse les
yeux comme si mon trouble et ma confusion clataient  tous les
regards...

Oui... lorsque M. de Rochegune parla de ce baiser... mes joues
s'empourprrent, je ressentis comme un choc lectrique; une motion
inconnue,  la fois ardente et douloureuse, me causa je ne sais quel
frmissement de colre... tout mon sang reflua vers mon coeur...
malgr moi, tandis que M. de Rochegune parlait... Mes regards ne purent
se dtacher de sa main... comme s'ils y eussent cherch avec angoisse la
trace du baiser de flamme que lui avait donn Ursule.

Pour la premire fois je m'aperus... ou plutt je me plus  remarquer
que cette main tait d'une beaut parfaite... Pour la premire fois
j'prouvais un sentiment de jalousie cruelle dont je n'osais entrevoir
ni la source ni les consquences.

Tel puril que soit ce ressentiment, il m'pouvantait comme symptme.

Si mon amour avait t aussi pur, aussi thr qu'il le paraissait, ce
baiser m'et t presque indiffrent. Cette nouvelle preuve du cynisme
d'Ursule m'et peut-tre _indigne_... elle ne m'aurait jamais
_trouble_...

Hlas! je ne veux pas dire que sans cette circonstance de l'entrevue de
M. de Rochegune et d'Ursule, j'aurais pour toujours chapp  ces
motions.

Peut-tre n'avais-je fait que devancer ce moment fatal o je devais
reconnatre la vanit de mes nobles desseins, la faiblesse de mon
caractre, l'irrsistible puissance d'un amour coupable... Mais, je le
jure par tout ce que j'ai souffert, ce fut pour moi une cruelle
rvlation que celle-l.

Ceux qui ont longtemps, orgueilleusement compt sur eux-mmes, sur la
solidit, sur l'lvation de leurs principes, qui les mettait si fort
au-dessus du vulgaire, ceux-l comprendront mon chagrin.

Je ne m'abusais pas. De mme qu'il suffit d'une tincelle pour allumer
un incendie, il suffit de cette impression pour m'clairer tout  coup
sur la nature de mon amour.

Quelle serait ma vie dsormais?

Si j'tais assez courageuse pour rsister  ce penchant ainsi devenu
criminel, que de luttes, que de douleurs caches, que de larmes
brlantes, honteuses, dvores en silence!... Quel supplice de chaque
moment ne m'imposerait pas alors cette intimit jusque-l si facile!
quelle contrainte! veiller, veiller sans cesse sur ce malheureux secret,
qu'une inflexion de voix, qu'un regard pourraient trahir!

Fltrir, dnaturer par la crainte, par la rserve, cette affection
jusqu'alors si confiante, si loyale et si sainte!...

Et puis, pour comble d'amertume et de misre, avoir t la premire sans
doute  profaner cet amour par la pense... et le laisser souponner
peut-tre... Oh! non, non,--m'criai-je,--plutt mille fois la mort que
ce dernier terme de l'abaissement...

Et si j'tais assez malheureuse pour succomber, non-seulement je
justifiais l'abandon de mon mari, mais j'abusais ignominieusement de la
plus vnrable protection.

Seule, abandonne, brise par le dsespoir, en butte aux plus odieuses
calomnies, des amis taient venus  moi, m'avaient gnreusement tendu
la main, m'avaient dfendue, entoure de soins, de dvouement; bien
plus, prenant en piti mes malheurs passs, voyant la prfrence que
j'accordais  un homme digne de moi, ces amis m'avaient dit: Vous avez,
bien souffert, votre coeur a t dchir; mais courage, esprez des
jours meilleurs; pour vous, si longtemps prive d'affections, ce n'est
pas assez de la tendre amiti que nous vous tmoignons: un sentiment
plus vif, mais aussi pur qu'il est ardent, remplira votre vie; nous
avons en vous et en l'homme que vous aimez une foi si entire, que nous
prendrons avec fiert ce noble amour sous notre sauvegarde.

Et moi, moi, indigne de ce rle, unique peut-tre dans les fastes du
monde, je serais assez infme pour abuser de cette sublime confiance! A
l'abri de ces austres garanties, j'aurais la lchet de cacher un amour
coupable!

Grand Dieu!... ne serait-ce donc pas me rabaisser encore au-dessous
d'Ursule? Elle a au moins maintenu l'effrayant courage de ses fautes;
elle foule aux pieds les lois du monde, mais elle brave les vengeances
du monde, tandis que moi j'y chapperais par l'hypocrisie la plus
odieuse... Non! non, m'criai-je encore, plutt mille fois la mort que
ce dernier terme d'abaissement!

Tel tait pourtant l'avenir que m'avait fait une seule pense, brlante
et rapide comme la foudre...

D'abord je me rvoltai contre ces ides, je voulus les chasser de mon
esprit; elles revinrent incessantes, implacables. Je ne pouvais
m'empcher de songer aux traits de M. de Rochegune, aux grces de sa
personne, moi qui jusqu'alors avais t indiffrente, ou plutt
inattentive  ces avantages; moi qui n'avais admir en lui que son
caractre, que ses grandes qualits.

Encore  cette heure je suis  comprendre comment le lger incident que
j'ai cit pouvait causer en moi un tel bouleversement; il fallait qu'
mon insu j'eusse depuis longtemps le germe de ces penses, et qu'il
n'attendt que le moment d'clore...

Oh! je ne saurais dire mon effroi en contemplant l'avenir, mes sombres
prvisions, mes vagues pouvantes!

Il faut tout avouer... hlas! dans mon dsespoir, je regrettai d'tre si
haut place dans l'opinion du monde! je ne pouvais en dchoir sans
paratre doublement coupable.

Oui, quelquefois j'ambitionnais la condition commune; si j'avais failli
 mes devoirs, le monde, disais-je, n'aurait pas t pour moi plus
intolrant que pour tant d'autres femmes, l'odieuse conduite de mon mari
m'et encore excuse.

Que faire, me disais-je, que faire? Fuir... abandonner ce que j'aime...
mais c'est m'isoler encore, mais c'est me vouer encore aux larmes, au
dsespoir... Non, non, je suis lasse de souffrir. Et puis quitter des
amis si bons, si dvous; et puis enfui le quitter, lui... car je
l'aime... je sens que je l'aime avec passion... avec idoltrie.

Hlas! en tait-il donc de cet amour comme de tous les amours, dont
l'irrsistible puissance se rvle aux premiers chagrins?...

Pour la premire fois il me cotait des larmes... pour la premire fois
j'en reconnaissais toute l'immensit......

       *       *       *       *       *

J'attendais avec une anxit cruelle le moment de vrifier si mes
alarmes taient fondes. Peut-tre mon imagination avait-elle exagr
mes ressentiments.

Si, lors de ma premire entrevue avec M. de Rochegune, je ne
m'apercevais d'aucun changement dans mes impressions, je devais tre
rassure.

Vers les six heures, je montai chez madame de Richeville. M. de
Rochegune y dnait avec moi ce jour-l, et nous devions aller ensuite au
concert.

--Eh bien! ma chre Mathilde,--me dit la duchesse,--vous avez profit de
cette belle journe de froid pour aller faire vos emplettes. Que pense
M. de Rochegune de ces bronzes anciens? il est si connaisseur, que
j'aurais une foi aveugle dans son got.

Pour la premire fois je me sentis rougir en parlant de lui.

Je tchai de rpondre d'une voix ferme:

--Je ne suis pas sortie; j'ai eu un peu de migraine.

Madame de Richeville sourit, me menaa du doigt, et me dit:

--Oh! la paresseuse, elle se sera oublie au coin de son feu  causer
avec son ami, et les bronzes auront t sacrifis.

--Mais non, je vous assure... je...

--Entre nous, vous avez bien raison; il est si difficile de s'arracher
au charme d'une tendre causerie... Ah ! j'espre que vous ne l'avez
pas retenu trop tard?... Le concert commence par une symphonie de
Beethoven que je voudrais bien ne pas perdre.

--M. de Rochegune m'a quitte de trs-bonne heure...

--Il fallait donc qu'il y et quelque bien grand intrt pour ne pas
finir, selon son habitude, sa matine avec vous... En vrit, ma chre
Mathilde, quelquefois je crois rver en pensant qu'une telle intimit
existe entre une femme de vingt ans et un homme de trente sans que les
mdisants osent dire un seul mot, car le monde a cela de bon qu'il
s'enthousiasme de tout ce qui est nouveau; aussi je ne rpondrais pas
que vos imitateurs ne fussent aussi heureux que vous... sans compter
qu'il serait trs-difficile de trouver deux personnes qui runissent les
garanties que vous et M. de Rochegune pouvez opposer aux calomnies
ordinaires.

Ces paroles de madame de Richeville, qui la veille m'eussent t, comme
toujours, trs-agrables, m'embarrassrent et me firent de nouveau
rougir; heureusement pour moi, madame de Richeville changea le sujet de
l'entretien, et ne s'aperut pas de mon motion.

--Ah! les hommes de coeur et d'honneur sont si
rares!--reprit-elle,--je ne puis m'empcher de faire cette rflexion
quand je songe qu'un jour il faudra marier Emma...

--Qu'avez-vous  craindre, mon amie? que lui manque-t-il pour trouver un
homme digne d'elle?

--Si l'amour maternel ne m'aveugle pas, il ne lui manque rien; mais,
hlas! ma chre, mriter, est-ce obtenir?

--Pensez donc combien elle est belle et merveilleusement doue?

--Oui, mais sa naissance!--dit la duchesse en soupirant.--Je serai sans
doute force de lui chercher un mari dans une classe au-dessous de la
ntre. Cette crainte ne vient pas de mon orgueil, mais de ma tendresse;
il y a mille dlicatesses de savoir-vivre pour ainsi dire
traditionnelles et presque gnrales dans notre monde, qui se trouvent
bien rarement ailleurs. Or, plus le caractre d'Emma se dveloppe...
plus je reconnais qu'il lui serait impossible de supporter certaines
manires, certaines faons; oui... je suis presque fche qu'elle soit
d'une susceptibilit si impressionnable; c'est une vritable
sensitive... Mais puisque nous parlons de cette chre enfant... il faut
que je vous dise une chose que je vous ai tue jusqu'ici.

Je regardai madame de Richeville avec tonnement.

--Probablement je me serai trompe,--reprit-elle,--puisque la remarque
que j'ai faite ne vous a pas frappe... vous qu'elle intresse
particulirement.

--Moi? Expliquez-vous, je vous en prie.

--Eh bien!--continua madame de Richeville avec une lgre
hsitation,--ne vous tes-vous pas aperue, depuis quelque temps,
d'aucun changement dans la conduite d'Emma envers vous?

--Non, en vrit; ou plutt si, si, il m'a sembl qu'elle redoublait de
soins et de prvenances... Bien plus, j'avais oubli de vous parler de
cet enfantillage qui prouve encore son tendre attachement: il y a huit 
dix jours, la voyant rveuse, comme elle l'est souvent maintenant: je
lui dis:--Emma,  quoi pensez-vous?... _Je pense que je voudrais
m'appeler Mathilde comme vous_,--me rpondit-elle.--Pourquoi cela? le
nom d'Emma n'est-il pas charmant?--_Oui, mais je prfre celui de
Mathilde_.--Mais encore, repris-je, pour quelle raison?--_Je le prfre
parce qu'il est le vtre_. Je crois qu'en effet cette chre enfant
ressent cette prfrence... puisqu'elle le dit, car cette me anglique
n'a jamais, je ne dirai pas menti, mais seulement hsit dans sa
sincrit.

--Vous avez raison, Mathilde, je l'ai bien tudie, la franchise est
chez elle involontaire, spontane, ce qui m'a expliqu beaucoup de ses
bizarreries apparentes, oui: Emma sait si peu feindre, elle a un tel
besoin d'expansion, qu'elle rvle ses ides  mesure qu'elles lui
viennent, et sans savoir mme le but o elles tendent. En un mot, cette
chre enfant ressent pour ainsi dire tout haut, et la cause et la
tendance de ses ressentiments lui chappent souvent... Quelquefois je
crains que cette singulire disposition d'esprit ne soit une faiblesse
de jugement...

--Pouvez-vous croire cela, lorsqu'au contraire Emma vous tonne, vous et
nos amis, par sa prodigieuse facilit  tout apprendre, par la grce
charmante de ses rponses? Non, je trouve, moi, qui ai souvent, hlas!
abus de l'analyse, je trouve qu'il n'y a qu'une me d'une puret
anglique, d'une candeur exquise, presque idale, qui puisse dvoiler
ainsi sans crainte et sans examen les impressions qu'elle reoit...
parce que son instinct lui dit que ses impressions ne peuvent tre que
nobles et gnreuses. Vraiment ne trouvez-vous pas, au contraire,
beaucoup de grandeur dans un esprit qui bien souvent ddaigne de se
demander le pourquoi et le terme de ses penses?

--Oui, vous avez raison, vous me rassurez; votre coeur la devine; vous
l'aimez comme une soeur, et la pauvre enfant vous a vou les mmes
sentiments; vous ne sauriez croire l'espce de culte qu'elle a pour
vous. Elle m'a prie de la laisser vous imiter, c'est--dire se coiffer
elle-mme et de la mme manire que vous; cela ne m'a pas surprise,
votre coiffure vous sied  merveille. Elle m'a aussi demand d'tre mise
comme vous, autant que cela pouvait s'accorder avec sa position de jeune
personne.

--Chre Emma! elle m'aime tant! vous l'avez habitue  s'exagrer si
follement ce que vous appelez mes avantages, que, dans sa navet, elle
ne croit pouvoir mieux me prouver son admiration qu'en m'imitant.

--Vous avez peut-tre raison, ma chre Mathilde; pourtant il y a une
chose qui m'a frappe.. c'est...

A ce moment Emma entra dans le salon...

Madame de Richeville me fit signe de rester attentive.




CHAPITRE XIII.

LE CONCERT.


Emma s'approcha de madame de Richeville, qui la baisa au front... puis,
selon son habitude, aprs avoir embrass sa mre, elle vint vers moi;
mais tout  coup elle s'arrta comme frappe d'une rflexion subite; son
charmant visage et son cou d'albtre se colorrent d'un rose vif; elle
attacha un moment sur moi ses grands yeux avec une expression
indfinissable, puis les abaissa sous leurs longues paupires, tandis
que sa figure se nuanait d'un carmin plus vif encore.

Sa mre me fit un signe comme pour me dire d'examiner Emma.

Celle-ci, aprs un moment de silence, posa ses deux mains sur son
coeur, et dit avec un accent de candeur charmante:

--Mon Dieu! comme mon coeur bat encore...--et elle ajouta en regardant
sa mre:

--Je ne sais pourquoi je ne puis maintenant m'empcher de rougir en
voyant madame de Lancry; je me sens si mue que j'hsite un moment avant
que de l'embrasser.

Et, comme si elle et triomph d'une lutte intrieure, qui se peignit
par une sorte de contraction de ses traits, elle me sauta au cou en me
disant avec une grce enchanteresse:

--Ah! heureusement cela passe... mais pendant un moment cela fait bien
mal.

Madame de Richeville me jeta un nouveau coup d'oeil, et dit  Emma:

--Mais enfin, mon enfant, qu'prouvez-vous? pourquoi ce mouvement?

--Je ne sais,--reprit-elle en secouant sa jolie tte d'un air
d'innocence anglique;--j'arrive toute joyeuse; mais tout  coup, 
l'aspect de madame de Lancry, mon coeur bat, se serre douloureusement...
Mais cette impression s'vanouit bien vite, et tout mon bonheur revient
en l'embrassant.

Et Emma m'embrassa de nouveau.

--Et depuis quand, chre enfant, prouvez-vous cela?--lui dis-je en
pressant ses mains dans les miennes.

--Je ne sais; cela est venu peu  peu. Et ce que je ne comprends pas,
c'est que chaque jour ma peine et mon plaisir augmentent. Et encore,
non,--ajouta-t-elle en ayant l'air de s'interroger,--non... c'est plus
que du plaisir que j'prouve aprs l'instant de peine que votre prsence
m'a cause...

--Qu'est-ce donc?--lui demanda sa mre comme moi intresse au dernier
point.

--C'est,--dit-elle en hsitant,--c'est comme la conscience d'une bonne
action que j'aurais faite... c'est comme si j'avais triomph d'une
mchante pense.

--Mais cette pense mchante... quelle est-elle? lui dis-je.

--Je ne sais, je crois que je n'en ai jamais eu,--me
rpondit-elle;--mais il me semble que cela doit faire le mme mal.

Madame de Richeville et moi nous nous regardmes en silence.

On annona successivement madame de Semur, le duc et la duchesse de
Grandval.

La conversation se gnralisa, on n'attendait plus que M. de Rochegune.

Il arriva bientt.

Aprs avoir serr la main de madame de Richeville, il vint  moi;
involontairement et contre mon habitude, mon premier mouvement fut de
refuser la main qu'il me tendait. Voyant son tonnement, je me htai de
la lui donner...

Je ne sais s'il la trouva brlante ou glace, je ne sais s'il s'aperut
de ma rougeur et du lger tressaillement qui m'agitait, je ne sais s'il
devina l'motion dont j'tais navre; mais il garda ma main dans la
sienne une seconde de plus peut-tre qu'il n'tait convenable de la
garder, je la retirai brusquement.

--Comment vous trouvez-vous? votre migraine est-elle passe?--me dit-il
avec intrt.

--Je vous remercie mille fois, _monsieur_; je souffre toujours un peu.

Ma rponse causa un nouvel tonnement  M. de Rochegune; notre
familiarit tait si ouvertement avoue dans le trs-petit cercle de
madame de Richeville, que je ne lui disais jamais _monsieur_. Il ne me
disait non plus jamais _madame_.

Pour la premire fois, je fus confuse de cette preuve d'intimit. On
annona  la duchesse qu'elle tait servie; M. de Grandval offrit son
bras  madame de Richeville, comme tant plus g que M. de Rochegune;
celui-ci m'offrit le sien, je lui dis tout bas presque d'un ton de
reproche:

--Et madame de Semur?

Il tait trop tard; madame de Semur, passant devant nous, avait pris
gaiement le bras d'Emma.

Maintenant que je me rappelle une  une toutes ces maladresses, ou
plutt tous ces aveux involontaires, je ne puis que les attribuer  mon
trouble cruel,  mon manque absolu de dissimulation. Sans me croire
coupable, j'avais dj perdu la srnit de ma conscience; je rpugnais
 jouir des doux privilges dont je me sentais alors moins digne.

Si la rflexion ne m'et pas bien vite convaincue de la porte de mes
imprudences, l'expression des traits de M. de Rochegune, l'inflexion de
sa voix (il tait plac  ct de moi  table), m'en eussent avertie.

--Mon Dieu, qu'avez-vous donc depuis tantt?--me dit-il d'un ton doux et
triste...

Ces paroles me rappelant  moi-mme, pour la premire fois je compris la
ncessit de feindre;  tout hasard, quitte  trouver plus tard le moyen
de justifier ma rponse, je rpondis en souriant  M. de Rochegune:

--Je n'ai rien, c'est un enfantillage que je vous expliquerai; et puis
je souffre encore un peu de ma migraine, mais je sens que cela va se
passer...

Rassur par ces mots, M. de Rochegune se mla  la conversation avec son
entrain ordinaire; je me remis tout  fait.

Ce qui me parut seulement singulier, ce fut de rencontrer plusieurs fois
le regard d'Emma qui semblait vouloir lire jusqu'au fond de ma pense.

D'abord, je soutins ce regard en souriant; mais sa physionomie resta
impassible comme un masque de marbre, et son coup d'oeil devint d'une
fixit si pntrante, que je finis par en ressentir du malaise et par
l'viter.

Je fus sur le point de faiblir encore, croyant follement qu'Emma
devinait les penses qui m'agitaient; mais par un nouvel effort, par un
nouvel lan de volont, je m'levai au-dessus de ces proccupations.

Puis,  ce mouvement de contrainte succda je ne sais quel entranement
auquel je ne pus rsister: au lieu d'avoir honte de l'motion que
j'prouvais auprs de M. de Rochegune, je m'y livrai aveuglment, et je
sentis sur mes joues une lgre chaleur fbrile; ma rserve se dissipa
compltement, je devins trs-causante, et plusieurs fois madame de
Richeville et nos amis s'exclamrent sur ma gaiet, qui m'tonnait
moi-mme.

Le dner fut trs-amusant. Presque aussitt nous partmes pour le
concert; j'acceptai, cette fois, trs-bravement le bras de M. de
Rochegune.

Je pris une rsolution violente, je voulais faire une preuve dcisive
pendant cette soire tout entire passe auprs de M. de Rochegune; je
ne changeai rien  mes habitudes de familiarit. Je ne voulais me
refuser  aucune des nouvelles impressions que je pourrais prouver prs
de lui.

Une fois bien convaincue que mes craintes taient fondes, je prendrais
fermement une dtermination.

Nous arrivmes au concert.

J'tais place au premier rang, entre madame de Richeville et madame de
Grandval; les hommes de notre socit taient derrire nous.

Je ne sais si mes motions, combattues, refoules, jointes  l'espce
d'irritation nerveuse dans laquelle je me trouvais, me prdisposrent
mieux que jamais aux jouissances de la musique; mais j'prouvai
d'ineffables ravissements, et mon me enivre se noya dans les flots
d'harmonie qui me transportaient.

Je me souviens surtout d'un moment o, par une bizarre concidence, tout
concourut  m'exalter encore.

Rubini chantait dlicieusement son air de _la Somnambule_; madame de
Richeville, par un mouvement d'admiration involontaire, m'avait saisi la
main en me disant:

--Mon Dieu! que cela est sublime!...

Derrire moi tait plac M. de Rochegune. Il s'tait un peu avanc pour
mieux entendre Rubini; son souffle lger effleurait mon paule nue et
courait dans les boucles de mes cheveux, que je sentais tressaillir...
enfin, en coutant ces chants si adorablement passionns, j'aspirais le
parfum pntrant d'un magnifique bouquet de roses et de stphanotis,
don chri d'une main bien chre.

Non, non, de ma vie je n'oublierai ce moment de bonheur si complet...
Avoir  ses cts sa meilleure amie, sentir prs de soi l'homme que l'on
adore, tre berce par des accents enchanteurs en s'enivrant de la
senteur embaume des fleurs qu'un amant vous a donnes... n'est-ce pas
absorber l'ivresse du plaisir par tous les sens?

Je ne reculerai devant aucun aveu, je l'ai dit:

Je reconnus avec une sorte de voluptueuse angoisse que jusqu'alors je
n'avais rien ressenti de semblable. Jamais la prsence de M. de
Rochegune ne m'avait aussi violemment agite, aussi dlicieusement mue.
Je reconnus enfin que le changement qui s'tait opr dans mon amour,
changement si coupable qu'il ft, donnait  toutes mes impressions,
nagure si douces et si sereines, je ne sais quel mordant  la fois amer
et brlant qui me charmait et m'pouvantait  la fois...

Enfin  ce moment, moi toujours si peu glorieuse, je me sentis
orgueilleusement belle. Il fallut que ma physionomie me traht, car,
aprs le morceau de Rubini, m'tant, ainsi que madame de Richeville
retourne du ct de M. de Rochegune, la duchesse me contempla un
instant en silence, puis elle dit  voix basse  notre ami:

--Mais regardez donc Mathilde... jamais je ne l'ai vue aussi jolie.

Lui, attacha ses yeux sur les miens d'un air  la fois tonn... ravi;
il tressaillit lgrement et par un signe de tte expressif tmoigna
qu'il partageait l'admiration de madame de Richeville.

--Vraiment!--dis-je tout bas  celle-ci,--vous me trouvez jolie?... Eh
bien! je serais ravie que cela ft, ajoutai-je en regardant fixement M.
de Rochegune;--je n'aurais jamais t plus heureuse d'tre belle.

M. de Rochegune me regarda aussi fixement pendant une seconde.

Il est impossible de dire la puissance lectrique de ce regard, qui
remua jusqu'aux dernires fibres de mon coeur... Dans un espace qui
chappe  la pense, je ressentis des enivrements, des dfaillances, des
extases, des pouvantes qui m'arrachrent au prsent, au pass, 
l'avenir... Enfin dans ce regard d'une seconde qui rpondait au mien...
je vis s'allumer tout  coup les feux de la passion la plus ardente...

Le concert continua.

M. de Rochegune retomba comme accabl en appuyant son front dans ses
deux mains. Plusieurs fois je dtournai un peu la tte pour
l'apercevoir; il tait toujours dans la mme position.

Le concert termin, on convint de prendre le th chez moi. J'y invitai
quelques personnes de notre socit que je rencontrai au concert.

Je revenais en voiture avec madame de Richeville, Emma et M. de
Rochegune. Celui-ci fut taciturne, proccup.

Je demandai  Emma si la musique lui avait fait plaisir.

--Non, elle m'a fait mal... J'ai beaucoup souffert,--me dit-elle
doucement;--j'ai eu toutes les peines du monde  ne pas pleurer: il m'a
sembl que les chants se transformaient pour moi en une harmonie d'une
tristesse navrante.

Nous arrivmes chez moi.

En passant devant une glace, je fus frappe de l'expression de mon
visage. Pourquoi n'avouerais-je pas cette lueur de vanit?

Ainsi que me l'avait dit madame de Richeville, je me trouvais beaucoup
plus jolie qu' l'ordinaire... Je me souviens que je portais une robe de
moire bleu de ciel trs-ple, garnie de dentelles et de noeuds de
rubans roses; des camlias de la mme couleur taient placs dans mes
cheveux blonds, dont les longues boucles descendaient presque sur mes
paules.

Fendant ce moment rapide o je me contemplai avec une sorte de
complaisance, il me sembla que ma taille tait plus souple, mes yeux
plus brillants, mon teint plus transparent, mes lvres plus vermeilles,
ma dmarche plus dcide; je me sentais comme anime, domine par une
force suprieure: c'taient en moi des rayonnements, des esprances de
bonheur qui arrivaient  l'idal lorsque je rencontrais le regard
amoureux et inquiet de M. de Rochegune.

Je me plaisais  admirer sa noble physionomie si mle et si hardie; je
m'tonnais de n'avoir pas jusqu'alors assez remarqu combien il tait
beau de cette beaut fire qui est aux hommes ce que la grce est aux
femmes; chacun de ses regards m'arrivait au coeur et me bouleversait.

Oh! non, non, je ne pouvais plus me tromper, cette fatale
exprimentation me dvoila toute l'tendue, toute la profondeur de ce
ressentiment passionn.

Cette soire passa comme un songe; chose singulire! malgr mes
proccupations, je fis  merveille les honneurs de chez moi; en me
quittant, madame de Richeville m'embrassa et me dit:

--Je vais vous rpter pour votre esprit ce que je vous ai dit pour
votre visage, il n'a jamais t plus charmant que ce soir.

Malgr ma tendre affection pour madame de Richeville, je dsirais de la
voir sortir, je sentais la force factice qui m'avait jusqu'alors
soutenue m'abandonner.

A peine la duchesse m'avait-elle quitte, qu'puise par les motions de
la journe, je me sentis dfaillir; bientt je tombai presque sans
connaissance entre les bras de ma pauvre Blondeau.

L'preuve que j'avais voulu tenter ne me laissa aucun doute. L'amour
pur, hroque, tait un rve, une chimre...

Ma faiblesse, l'ardeur de la jeunesse avaient-elles fait vanouir ces
admirables illusions? ou bien un tel amour est-il une de ces dangereuses
utopies, un de ces funestes mirages qui cachent un abme? Je ne
savais...

D'autres femmes que moi avaient-elles su garder un juste et prudent
quilibre entre la froideur et l'entranement? tait-il des caractres
assez fermes des vertus assez hautes, pour touffer jusqu'au timide et
secret dsir? Je l'ignore...

L'amour platonique enfin tait-il possible entre deux jeunes gens qui
s'aiment avec tous les chaleureux instincts de leur ge? Je l'esprais,
je le croyais; j'aimais mieux douter de moi que de douter des autres et
de porter atteinte  une idalit morale et consolante...

Ce qui m'effrayait, c'tait la rapidit avec laquelle les mauvaises
ides envahissaient mon me; c'tait de voir quels ples reflets elles
jetaient dj sur le calme attachement qui, la veille encore, suffisait
 mon coeur.

Alors comme il me semblait terne et glac! avec quelle barbare
ingratitude je ddaignais dj les jours passs o j'avais got de si
nobles jouissances!

Ce brusque changement tait et est encore un problme pour moi.

J'aurais oubli mes devoirs pour M. de Rochegune,--me disais-je, que ses
paroles ne seraient pas plus tendres, ses prvenances plus charmantes,
ses soins plus dlicats, ses empressements plus vifs.

Y aurait-il donc dans une faute, dans les remords qu'elle cause un
attrait fatal? Y aurait-il dans les violentes agitations d'une
conscience trouble une sorte de charme cruel et irrsistible? Ou bien
enfin croyons-nous n'avoir absolument prouv notre amour qu'en lui
faisant le plus douloureux des sacrifices... celui de notre vertu, celui
du repos de notre vie entire?

       *       *       *       *       *

J'tais encore amrement humilie en pensant que notre affection tait
peut-tre profane par moi seule, que M. de Rochegune aurait assez de
volont, assez de raison pour dompter ses passions, pour prfrer un
bonheur pur et durable aux angoisses d'un amour coupable et sans doute
phmre et mprisable.

Oui, mprisable, oui, phmre... car la conscience d'une premire faute
a cela d'horrible, qu'elle fait germer le doute et la dfiance de soi.

On a failli une fois aux rsolutions les plus nobles, pourquoi n'y
faillirait-on pas de nouveau?

On a cru d'abord  la domination de l'me sur les sens, l'on s'est
tromp... pourquoi ne se tromperait-on pas aussi sur la dure, sur la
constance de l'amour qu'on prouve?

Oh! encore une fois, il n'y a rien de plus horrible que l'ide de cette
dgradation successive, pour ainsi dire logique, qu'une premire
dviation de la vertu doit fatalement entraner.




CHAPITRE XIV.

L'AVEU.


L'on s'tonne peut-tre de ce qu'alors je raisonnais comme si j'eusse
t dj coupable. C'est que je prvoyais que si M. de Rochegune tait
aussi faible que moi, je n'aurais pas la force de rsister  mon
penchant.

A ce moment donc les consquences morales de cette faute _vnielle_
taient les mmes; je faisais peu de diffrence entre la certitude de la
commettre et le remords de l'avoir commise.

Je ne pouvais plus compter que sur la dlicatesse, que sur l'honneur de
M. de Rochegune; je ne songeai donc qu' lui cacher  tout prix ce que
j'prouvais... Si j'tais devine, j'tais perdue.

Je m'attendais  voir M. de Rochegune le lendemain de ce concert.

Il vint en effet sur les deux heures, et me pria de faire fermer ma
porte.

Je le trouvai ple, triste, accabl; ses traits avaient une expression
de langueur touchante que je ne lui avais jamais vue.

Il s'agissait pour moi d'un moment dcisif; ma destine tout entire
allait dpendre de ma rsolution.

Je rassemblai toutes mes forces, j'appelai  mon aide toute la
dissimulation dont j'tais capable, afin de composer mon visage et de
paratre insouciante et gaie.

Je me htai de dire presque tourdiment  M. de Rochegune:

--Vous m'avez trouve bien maussade hier matin, n'est-ce pas? Aprs vous
avoir demand votre bras pour sortir, je vous ai renvoy; avouez que je
suis horriblement capricieuse!

M. de Rochegune garda un moment le silence; puis il me dit:

--Mathilde, vous me croyez honnte homme?...

--Mon Dieu!... quel grave dbut, mon ami!...

--Grave, en effet, bien grave... et il doit l'tre.

--Et pourquoi cela?

Aprs un nouveau silence, il reprit:

--Mathilde, je n'ai jamais menti. Hier je vous ai jur de vous confier
toutes mes penses... bonnes ou mauvaises... je ne croyais pas devoir
tenir si tt ce serment...

--En vrit, mon ami, vous m'effrayez presque... quel changement subit!

--Mathilde, ceci me parat un songe. Expliquer ce que j'prouve est
impossible... Je cde  je ne sais quel charme fatal qui depuis hier a
boulevers mes ides les plus arrtes, mes principes les plus solides;
je ne me reconnais plus... je ne vous reconnais plus vous-mme.

--Que dites-vous?

--Depuis hier j'ai vu en vous une femme que je n'avais pas encore vue.

--Je... je.. ne comprends pas,--dis-je en tchant de sourire,--je ne
sais comment, depuis hier, j'ai pu vous apparatre sous un jour si
diffrent.

--En vain j'ai voulu m'expliquer la cause de cette transformation, je ne
l'ai pas pu. En vain je me suis demand pourquoi votre vue m'a caus
hier une motion que je n'avais jamais ressentie. Votre physionomie
n'tait plus la mme... Madame de Richeville s'en est aperue comme moi,
sans doute, car elle vous a dit que jamais vous n'aviez t plus
jolie... Cela tait vrai... Votre regard, ordinairement si doux, si
calme et si limpide, tait tout  tour brillant ou charg de trouble et
de langueur; votre voix tait plus vibrante, votre teint plus anim,
votre sourire plus clatant... Pench sur votre paule, j'ai cru la voir
frissonner sous mon souffle... Vous tiez entoure de je ne sais quelle
atmosphre magntique qui m'attirait, qui m'enivrait... Non, ce n'est
pas une illusion. Vous tiez, vous tes maintenant plus belle que vous
ne l'avez jamais t... ou plutt vous tes belle d'une beaut de plus.

--Allons, mon ami, vous tes encore plus pote que d'habitude; vous
voulez essayer de nouvelles flatteries... Peut-tre, hier, tais-je mise
 mon avantage... Voil tout le mystre de ce changement... Ce qui n'a
pas chang, ce sont les sentiments que vous a vous votre amie... votre
soeur...

--Ma soeur... ma soeur! Je ne vous ai jamais aime comme une
soeur... je vous l'ai dit... Seulement jusqu'ici j'ai eu du courage,
jusqu'ici j'ai eu de la volont... jusqu'ici j'ai cru que l'on pouvait
impunment aimer une femme comme vous... jusqu'ici j'ai cru que
l'intimit dans laquelle nous vivions me suffirait, et j'ai cru que la
sublimit d'un amour idal, que l'admiration qu'il m'inspirait me
raviraient  toute humaine passion... Eh bien, Mathilde, je n'ai plus ce
courage, je n'ai plus ces croyances: serments, voeux, promesses, tout
est oubli... Ma passion, si longtemps comprime, clate  la fin...
Mathilde... Mathilde, je l'avoue, il n'y a qu'un lche... c'est moi...
qu'un coupable... c'est moi; mais au moins piti, piti pour un amour
brlant... insens... qui gare ma raison!

Je frmis du pril que je courais. En me retraant ses motions, M. de
Rochegune me disait les miennes.

Je ne pus vaincre un secret sentiment de bonheur et d'orgueil en me
voyant si follement aime; mais je rappelai bientt mon courage: je me
sentis plus forte en voyant M. de Rochegune si faible... Je me dis qu'il
serait beau  moi de remonter cette grande me  sa hauteur et de me
sauver de moi et de lui. Je ne craignais mon enivrement que s'il le
partageait.

Aprs un moment de silence, je lui rpondis d'un ton affectueux mais
calme et srieux:

--Pardonnez-moi, mon ami, de vous avoir d'abord rpondu lgrement; vous
me donniez une touchante preuve de confiance en me faisant cet aveu, je
vous en remercie.

Et je lui tendis la main avec dignit. La rserve de mon langage le
frappa; je repris:

--Quoiqu'il y ait sans doute de l'exagration dans ce que vous m'avez
dit, cela ne m'tonne pas, je m'y attendais.

--Vous, Mathilde!

--Oui... mon ami; souvenez-vous de notre conversation d'hier... Ne
m'avez-vous pas dit: L'intimit dont nous jouissons ne nous est acquise
qu'au prix de nos sacrifices; plus ils seront grands, plus ils nous
seront compts!

--Mathilde,--s'cria-t-il avec exaltation,--ne me parlez pas du pass,
un abme spare hier d'aujourd'hui!

--Alors donc, mon ami,--lui dis-je en souriant doucement,--alors, comme
la fe de la lgende, je jetterai un pont invisible sur cet abme, je
vous prendrai par la main, et je vous ramnerai dans notre rgion
cleste, toute rayonnante de puret, de noblesse et d'honneur, o, comme
par le pass, nos deux mes planeront encore fires et radieuses de leur
lvation.

Malgr le sourire que j'avais aux lvres, mon coeur tait navr; M. de
Rochegune semblait douloureusement affect de mes paroles. Il resta
quelque temps silencieux, puis il reprit, avec une tristesse douce,
accable, presque craintive:

--Vous avez raison, Mathilde; le pass a t tel que vous le retracez.
J'ai eu ces gnreuses croyances, ces nobles inspirations; je vous ai
aime ainsi. Mon caractre tait nergique, ma volont ferme, ma parole
sacre, mon coeur vaillant et hardi. Par quel phnomne inexplicable
tout a-t-il chang? Je ne le sais... Oui... cela est vrai; hier encore,
je vous le disais, au-dessus du bonheur dont je jouissais prs de vous,
je ne voyais que la ralisation du dernier voeu de mon pre. Eh bien!
en un jour, mon ambition s'est accrue jusqu'au dlire; mais cette
ambition ne m'a pas fait dchoir dans ma propre estime... Elle m'a
lev...

--Que voulez-vous dire, mon ami? ne serait-ce pas profaner notre amour
que...

Il ne me laissa pas achever, et reprit d'un air grave et pntr:--Le
profaner... oh! non, Mathilde, non; ne voyez pas dans ce que je vais
vous dire une subtilit sacrilge ou l'hypocrite excuse d'un amour
coupable... Ce ne sont pas seulement les dsirs passionns de la
jeunesse que je vous exprime ici... non, j'exprime encore le voeu le
plus noble que Dieu ait mis au coeur de l'homme, le voeu de ce
bonheur de tous les instants que l'on ne peut goter que dans la douceur
enchanteresse du foyer domestique. En un mot, vous me comprendrez,
Mathilde; en vous j'adorerais peut-tre plus encore l'pouse... que la
matresse... Vous tes  la fois si belle et si sainte... que l'ivresse
que vous inspirez devient chaste et srieuse... Il suffit de votre
pense pour tout purer, pour donner  un amour coupable le but, le
caractre sacr d'une union solennelle...

--Eh bien, mon ami... je vous en conjure au nom de ces sentiments que
vous m'accordez, calmez votre exaltation.

--Non, non! le bonheur dont je jouis prs de vous ne me satisfait pas,
parce qu'il est incomplet; ce n'est plus la libert de vous voir
maintenant que je veux... c'est passer ma vie entire prs de vous...
Entendez-vous, Mathilde! oui, je veux entre nous des liens indissolubles
pour vous tre  tout jamais enchan: je veux tous les droits pour vous
prouver tous les dvouements; tous les bonheurs, pour vous devoir toutes
les reconnaissances!

--Mais jusqu'ici, mon ami, n'avez-vous pas t pour moi plein de
dvouement et de bont?

--Et! qu'est-ce que cela auprs de cette vie intime, concentre dans sa
propre flicit, o l'on jouit de tous les dons que Dieu a accumuls sur
ceux qu'il aime, o l'on se repose d'une adoration par une idoltrie, o
la beaut morale rend plus prcieuse encore la beaut physique: car si
Dieu a voulu qu'une belle me et une belle enveloppe, c'est pour que
ces deux charmes se confondissent en un seul; les sparer, c'est
outrager la nature!

--Ah! ce langage...

--Contraste avec celui que je tenais hier: soit; mais hier comme
aujourd'hui j'ai parl vrai.

--Mais ce changement si brusque?

--Il me confond, il m'accable, Mathilde. Pour l'expliquer, il faut avoir
recours  cette vulgaire mais juste comparaison de la goutte d'eau qui
fait enfin dborder la coupe. Les circonstances les plus infimes
dcident des vnements les plus graves lorsque l'heure est venue... Je
n'en doute pas, demain, un serrement de main, l'accent de votre voix,
eussent fait clater toutes les violences de cette passion longtemps
comprime. Hier, en vous parlant de sacrifices, Mathilde, je ne me
servais pas d'un vain terme. Mais l'hrosme a des bornes. Et puis une
pense fixe, unique, est maintenant sans cesse prsente  mon esprit: ce
serait de vivre avec vous au fond de je ne sais quelle solitude. Pour
vous et pour moi les plaisirs du monde sont une vanit, Mathilde... Ah!
si vous vouliez...--Et il s'interrompit, craignant d'avoir trop dit.

Je ne le comprenais que trop; le mme dsir m'tait dj venu: il
fallait encore que mes lvres continuassent de dmentir ma pense. A ces
lans passionns, dont, malgr moi, je ressentais le choc jusqu'au fond
du coeur, il fallut rpondre par de froides, par de svres paroles...

--En vrit, mon ami,--lui dis-je,--je ne vous reconnais plus... C'est
vous... vous qui me proposez de fouler aux pieds toutes les convenances,
tous les devoirs; de tromper l'amiti, la confiance de nos amis...
Songez-y... de quels sarcasmes le monde ne les poursuivrait-il pas! Les
rendre complices de notre faute, les vouer  d'amres railleries, parce
qu'ils ont une foi aveugle en notre honneur... tenez, soyez franc et
rpondez... Si je consentais  fuir avec vous... que penseraient de nous
le prince d'Hricourt, sa femme, qui ont si loyalement protg notre
amour?...

Cette question interdit M. de Rochegune: il hsita quelques moments de
parler; j'tais dsole de la lui avoir faite, car il me semblait,
hlas! que nous ne pouvions y rpondre.

Dans cet entretien, malgr la rserve apparente de mes paroles, je me
sentis plus trouble, plus prise que jamais... J'tais, hlas! j'ose
l'avouer, peut-tre encore plus de l'avis de M. de Rochegune qu'il n'en
tait lui-mme, mon amour pour lui atteignait son paroxysme;  chaque
instant j'tais sur le point de lui dire: Fuyons...

Il reprit tristement:

--Je n'ai jamais menti, Mathilde... je ne mentirai pas en cette
occasion... Si vous consentiez  me suivre... j'irais trouver le prince
et je lui dirais tout...

--Et quels reproches n'aurait-il pas le droit de vous faire, lui,
lui!...

--Eh! aprs tout,--s'cria M. de Rochegune avec une impatience
douloureuse,--qu'importent le prince, les jugements du monde!
voulons-nous les braver? En disparaissant de la socit, ne nous
condamnons-nous pas; ne renonons-nous pas  son estime,  son intrt?
Que veut-on de plus? Ne pouvions-nous pas agir moins noblement, abuser
de cette confiance qu'on nous tmoignait, est-il donc si difficile de
tromper des yeux prvenus!

--Ah! vous et moi tions incapables d'une telle infamie!

--Je le sais; aussi aurions-nous le courage de renoncer hardiment  la
haute position que nous nous tions faite; tant que nous y sommes
rests, n'en avons-nous pas t dignes? Une chute houleuse ne nous en
ferait pas dmriter; ce serait une renonciation libre, volontaire. A
l'admiration du monde, nous aurions prfr notre bonheur; il n'y a l
ni lchet ni trahison... Je le dirais  la face de tous... comme j'ai
dit...

--Hlas! mon ami,--lui dis-je en l'interrompant,--cesserions-nous d'tre
coupables en avouant hautement que nous le sommes? Cet aveu ne serait
plus une gnreuse audace, mais une grossire effronterie. Ah!
croyez-moi, si nous succombions, il faudrait fuir honteusement et nous
cacher comme des criminels.

--Oh! vienne ce jour bienheureux, Mathilde, et jamais mon front n'aura
t plus fier... plus justement fier!

--Pouvez-vous parler ainsi! et la honte... et le dshonneur pour moi?

--Le dshonneur! n'tes-vous pas libre? Le monde n'a-t-il pas lui-mme
prononc une sorte de divorce moral entre vous et votre mari? Votre
position peut-elle tre compare  celle d'aucune autre femme?

--Oui, aujourd'hui,  cette heure encore, je ne puis tre compare 
personne; mais que j'oublie mes devoirs, et demain je serai, comme tant
d'autres, une femme qui se venge des tromperies de son mari en le
trompant  son tour. Bien plus, aprs avoir eu l'insolente audace de me
poser en femme suprieure aux faiblesses humaines, je serai renverse de
cet orgueilleux pidestal au milieu des mpris universels...

--Et o vous atteindront-ils, ces mpris? Venez... oh! venez, Mathilde,
mon amour vous en dfendra... le bonheur vous vengera... Qui vit pour le
monde et par le monde peut le redouter; qui vit par soi et pour soi dans
la retraite le ddaigne et le brave. Amis, orgueil, ambition, devoir,
j'ai tout oubli; je ne vis que pour une seule pense, que pour un seul
dsir... vous, vous, toujours vous.

--Mais votre carrire, mais votre avenir, mais tant d'infortuns qui
n'existent que par vous, mais votre pays, auquel votre voix est si
souvent utile?

M. de Rochegune haussa les paules.--Rveries creuses et sonores,
striles utopies que toute cette vaine politique. Quant  mes
malheureux, c'est diffrent: du fond de cette retraite nous veillerons
sur eux, nous serons leur mystrieuse Providence; ils n'y perdront
rien... Est-ce qu'un amour comme le ntre ne suffirait pas  nous rendre
gnreux et bienfaisants si nous ne l'tions dj?... Vous me regardez
avec surprise, Mathilde... vous tes tonne de m'entendre parler
ainsi, moi nagure si jaloux de ce que je ddaigne aujourd'hui... Moi
aussi je m'tonne et je m'en rjouis...

--Que dites-vous?

--Oui, ce brusque changement dans mes ides me prouve que votre
influence sur moi augmente encore.

--Autrefois j'tais fire de cette influence, elle vous inspirait les
plus nobles actions; aujourd'hui j'en rougis, elle ne vous inspire que
des rsolutions indignes de vous.

--Et qui vous dit cela? et qui vous dit que de nos tumultueuses passions
ne sortiront pas quelques grands exemples, quelque dvouement sublime?
Je ne sais ce que l'avenir nous rserve, mais ce n'est pas en vain que
Dieu nous a rapprochs. Oui, notre chute apparente doit cacher quelque
rsurrection magnifique; deux mes comme les ntres ne peuvent se
rencontrer dans un vritable, clatant et profond amour, sans laisser
aprs elles quelque souvenir de majest; oui, une voix, qui ne m'a
jamais tromp, me dit que, malgr les reproches, l'loignement peut-tre
momentan de nos amis, ils nous reviendront, par la force des
vnements, plus dvous que jamais, parce que jamais nous n'aurons t
plus dignes d'eux...

--Comment?

--Je ne sais, mais j'en suis sr; encore une fois, Mathilde, je vous dis
que quoi qu'il paraisse, cet amour est noble et grand s'il en fut
jamais; je vous dis que l'avenir le prouvera.

L'accent, la physionomie de M. de Rochegune exprimaient tant de foi dans
ce qu'il disait, je me sentais aussi moi-mme si fatalement persuade
que notre amour devait avoir de brillantes destines, que malgr ma
rsolution de rester froide et rserve, je ne pus rsister  un
mouvement d'entranement, et je m'criai:

--Oui, oui, je vous crois, ce que vous dites l, je le sens, il me
semble que vous traduisez les plus secrets mouvements de mon coeur!

--Mathilde!...--s'cria-t-il en tombant  mes genoux et en prenant mes
mains dans les siennes avec un mouvement d'adoration passionne,--oh!
venez... Fuyons alors... Venez... venez... mon amie, ma soeur, ma
matresse, ma femme...

Ces mots, les regards enivrs de M. de Rochegune, tout me rappela 
moi-mme; je me levai brusquement...

--Mathilde,--s'cria-t-il en cachant son visage dans ses
mains,--pardonnez-moi... je suis insens!

Quelques minutes me suffirent pour calmer mon motion. Je lui dis le
plus froidement qu'il me fut possible:

--Vous tes insens en effet de croire que je m'exposerai jamais 
rougir de vous et de moi.

Il jeta sur moi un regard dsol; puis il s'cria d'un ton dchirant:

--Ah! vous ne m'aimez pas comme je vous aime... Et il pleura.

Je l'avoue,  mon Dieu! si j'eus la force de ne pas le dtromper, de ne
pas lui dire que je partageais sa folle passion... ses ides justes ou
injustes, leves ou coupables, c'est qu'en ce moment mme je prenais la
rsolution de fuir avec lui si, aprs une dernire et courageuse
preuve, je ne pouvais vaincre ce funeste entranement.

Pour me rserver toute libert d'agir, je devais alors lui ter tout
espoir et le rendre ainsi  son insu mon auxiliaire dans la lutte
suprme que je voulais tenter.

--Je ne vous aime pas?--lui dis-je.--Pouvez-vous me faire ce cruel
reproche! N'est-ce pas parce que je vous aime tendrement que j'ai le
courage de vous pargner, ainsi qu' moi, des remords ternels?

Il se leva et se mit  marcher avec agitation en essuyant ses yeux.

Je fus mise encore  une rude preuve. Quelques boucles de sa chevelure
s'tant dranges, je vis  son front la cicatrice de la blessure qu'il
avait autrefois reue en venant savoir de mes nouvelles, lorsqu'il tait
tomb dans un guet-apens que lui avait tendu M. Lugarto.

La vue de cette cicatrice, en me rappelant depuis combien d'annes
durait le dvouement de M. de Rochegune, fit que ma rsolution de lui
cacher ce que j'prouvais me devint plus pnible encore.

Il s'arrta tout  coup devant moi et me dit:

--Mathilde, croyez-vous qu'il me soit possible de cacher aux yeux de nos
amis les motions qui m'agitent?

--Je crois qu'en rflchissant aux suites cruelles que...

Il m'interrompit:

--La rflexion, la volont sont,--dit-il,--impuissantes  contenir, 
dissimuler un sentiment aussi violent... A chaque instant d'ailleurs ne
remarquera-t-on pas entre nous une contrainte, une rserve affecte, qui
ne contrastera que trop avec notre abandon habituel?

--Peut-tre... mon ami, et en vous observant bien... Et puis laissez-moi
esprer... que cette exaltation passagre se calmera, que vous, si
courageux, vous vaincrez ce fol enivrement.

--C'est parce que mon caractre tait ferme et courageux, Mathilde, que
je sens mieux encore l'irrsistible puissance du sentiment qui me
domine... mais c'est aussi parce que je suis ferme et courageux...

Puis il hsita.

--Parlez, mon ami... parlez...

--Eh bien! c'est parce que je suis courageux que j'aurai la force de
prendre le seul parti qui puisse nous sauver tous deux!

Puis, les lvres contractes par le dsespoir, il dit d'une voix
altre:

--J'aurai la force de vous quitter.

Ce coup tait si terrible, j'y tais si peu prpare, que je m'criai en
joignant les mains:

--Me quitter! mais c'est impossible!... Mon Dieu!... vous n'y pensez
pas!

--Mais que voulez-vous donc que je fasse, alors, malheureuse femme?...
Cesser de vous voir, c'est veiller mille soupons, provoquer les
questions de nos amis, qui seront d'autant plus pressantes que nous ne
devons avoir rien  cacher... Vivre auprs de vous comme autrefois, je
vous dis que cela m'est impossible. Je prtexterai donc un voyage; je
partirai.

--Vous ne partirez pas... je ne le veux pas... Je vous aime, moi... j'ai
mis en vous tout l'espoir... tout l'avenir de ma vie. Il est impossible
que vous m'abandonniez ainsi! vous n'aurez pas cette cruaut!

--Mais que faire alors? que rsoudre?

--Je ne sais... mais, au nom du ciel... par la mmoire de votre pre...
ne me quittez pas... Je n'y pourrais pas survivre... J'ai t dj si
malheureuse... mon Dieu! que je n'aurai plus la force d'endurer de
nouvelles douleurs.

--coutez, Mathilde... Vous ne me croyez pas capable de vous menacer de
mon dpart pour vous forcer  me suivre... Je ne parle, je n'agis jamais
lgrement... Aprs avoir tout considr, je vois qu'il ne me reste qu'
partir... Je partirai donc... Que Dieu me soit en aide!

--Ciel! vous m'pouvantez,--m'criai-je, frappe de la sinistre
expression de ses traits.

Il me comprit et me rpondit:

--J'ai sur le suicide des ides qui ne changeront jamais: c'est une
lchet..... Je ne serai jamais lche... C'est parce que je ne pourrai
pas me tuer, que je serai dsormais le plus misrable des hommes.

Et il cacha encore sa figure dans ses mains en sanglotant.

Vaincue par ses larmes, j'allais tout lui avouer, renoncer  une
dernire lutte, lui dire combien je l'adorais, lorsqu'aprs un moment de
silence il releva la tte et me dit:

--Aprs tout, nous sommes des insenss de vouloir dcider en une heure
du destin de toute notre vie entire... Mathilde... pas un mot de
plus... Nous sommes sous le coup d'impressions trop vives pour continuer
cet entretien. Je pars aujourd'hui; je reviendrai dans quinze jours avec
les mmes ides que j'emporte... je vous en prviens... Mais vous...
vous aurez eu le loisir de rflchir mrement  la proposition que je
vous ai faite. Je reviendrai donc pour vous consacrer ma vie tout
entire ou pour vous dire un ternel adieu. Je ne vous crirai pas... je
vous laisserai seule  vous-mme. Tout mon espoir est que le pass vous
parlera de moi... et que l'avenir... vous parlera pour moi...

Puis, me tendant la main avec une triste solennit, il me dit d'une voix
profondment mue:

--Dans quinze jours...

Je serrai sa main en rptant:

--Dans quinze jours.

Il me quitta.




CHAPITRE XV.

UNE VISITE.


Aprs le dpart de M. de Rochegune, je me mis  fondre en larmes; je me
reprochai mon apparente insensibilit; je craignis de l'avoir dsespr,
d'avoir risqu peut-tre de l'loigner de moi.

Je regrettai amrement de n'avoir pas suivi mon premier mouvement, qui
me disait de tout abandonner pour le suivre; s'il me quittait... la
froide estime du monde compenserait-elle jamais la perte de cet amour
dans lequel j'avais concentr tout le bonheur, toutes les esprances de
ma vie?

Au milieu de ces perplexits poignantes, je me demandais si je ne
rsistais pas plus par orgueil que par devoir; je tchais de me
convaincre de cette pense afin d'avoir un prtexte de cder aux voeux
de M. de Rochegune.

Alors je rvais avec dlire  la vie qui m'attendait prs de lui; la
sret de son caractre, son esprit, sa tendresse exquise, tout me
prsageait l'existence la plus fortune.

Je reconnaissais de plus en plus la vrit des paroles de M. de
Rochegune. Mon amour pour M. de Lancry avait-il t, en effet, une
_surprise de coeur_? je n'avais pour ainsi dire, en aucune raison
_srieuse_ de l'aimer avant mon mariage. Ses dehors charmants, la grce
de son esprit, m'avaient sduite. Dans mon opinitret  l'pouser,
malgr les sages avis de madame de Richeville et de M. de Mortagne, il y
avait eu plus de parti pris, plus d'tourderie, plus de dsir d'chapper
 mademoiselle de Maran que de passion rflchie; plus tard, lorsque les
torts de mon mari devinrent si odieux, je persistai  l'aimer par
habitude, par hrosme de souffrance et d'abngation, et surtout par
suite de cette influence presque irrsistible que prend toujours sur une
jeune fille le premier homme qu'elle aime.

Au milieu de mes chagrins j'avais ha cet amour _sans nom_, j'en avais
rougi comme d'une mauvaise action; et pourtant en aimant ainsi mon mari,
je remplissais un devoir sacr. Enfin lorsque, pousse  bout par une
dernire trahison qui m'avait cot mon enfant, j'avais chapp 
l'pouvantable domination de M. de Lancry, je n'avais conserv pour lui
qu'un mpris glacial...

Quelle diffrence, au contraire, dans les phases de mon attachement pour
M. de Rochegune! Son gnreux dvouement pour moi, l'admiration que
m'inspiraient ses rares qualits avaient d'abord jet dans mon coeur,
et presque  mon insu, les profondes racines de cet amour; puis lorsque
je me retrouvai moralement libre, ce furent de nouvelles et touchantes
preuves de l'affection la plus constante et la plus noble: alors  mon
admiration pour lui, sentiment svre et imposant, se joignit une amiti
affectueuse et tendre... puis l'amour pur et idal... puis enfin la
passion brlante.

La gradation constante de ce sentiment n'en assurait que trop la dure.

Ainsi que toutes les choses grandes, puissantes et humainement
ternelles, cet amour avait une base profonde, inbranlable. Comme le
chne que la foudre brise et ne dracine pas, cet amour avait lentement,
imperceptiblement grandi....; l'orage ou les saisons pouvaient
effeuiller ses verts et frais rameaux, mais jamais l'arracher au sol o
il tait n.

En un mot, telle tait la diffrence de ces deux amours:--en aimant mon
mari, en me dvouant pour lui avec l'abngation la plus aveugle, j'avais
prouv une sorte de honte, j'avais t la plus malheureuse des femmes;
et me rsignant avec courage, mes souffrances avaient  peine intress;
ma rsignation avait sembl stupide.

Au contraire, j'tais heureuse et fire de mon amour pour M. de
Rochegune; le monde m'approuvait, je me sentais enfin leve, grandie
par ce sentiment, qu'une inflexible morale aurait pu rprouver.

Tantt ces rflexions me semblaient toutes-puissantes en faveur de M.
Rochegune, tantt j'y puisais une nouvelle force pour lui rsister...
Notre position,  tous deux me semblait si magnifique, que je ne pouvais
me rsoudre  la perdre.

Mais alors je comparais malgr moi les enchantements d'une vie amoureuse
et ignore aux sacrifices que m'imposaient cette brillante couronne de
puret, cette souverainet de vertu, cette clatante majest du
renoncement.

Oh! alors il me semblait insens de prfrer un vaste et froid palais de
marbre et d'or que l'on occupe seule...  une dlicieuse retraite o
l'on cache un amour heureux au milieu de la verdure et des fleurs...

Hlas! il faut tre femme pour comprendre ces terribles luttes de la
passion et du devoir.

Les hommes ne les subissent jamais; leurs cruelles alternatives se
rduisent  obtenir ou  ne pas obtenir... tandis que ce n'est souvent
qu'aprs de douloureuses anxits, qu'aprs d'affreux tourments, que
nous accordons ce que nous dsirons le plus d'accorder.

Les hommes ressentent ces terribles angoisses lorsqu'il s'agit de leur
honneur, jamais lorsqu'il s'agit du ntre.

M. de Rochegune tait le type des hommes de coeur, de courage et de
loyaut chevaleresque. Il n'avait pourtant pas hsit un moment entre
son amour et l'loignement de ses amis... entre sa passion et ma
honte....

       *       *       *       *       *

Ces rsolutions, tour  tour faibles et hroques, avaient dur
plusieurs jours.

Le dpart de M. de Rochegune m'accablait, m'tait beaucoup de ma force.
Cette absence me donnait une douloureuse ide de ce que serait ma vie
sans lui.

J'en tais dj venue  ne plus admettre cette hypothse, j'aurais
consenti  tout plutt que de le perdre: j'esprais seulement obtenir de
lui d'essayer encore de vivre prs de moi comme par le pass, de tacher
de se vaincre, dussions-nous pendant quelque temps renoncer aux douceurs
de notre habituelle intimit.

Une fois place dans l'alternative de le perdre ou de le suivre, que
rsoudre? le dsesprer... lui toujours et depuis si longtemps dvou...
lui que j'aimais, que j'aimais de toutes les forces de mon me... Le
dsesprer... lorsque d'un mot, d'un seul mot, en faisant le bonheur de
sa vie... je ralisais l'idal de la mienne... Non... non... jamais...
Et j'tais sur le point de lui crire... Venez... venez... partons...

Les heures, les jours, les nuits se passaient dans ces irrsolutions;
peu  peu elles affaiblirent mon courage: bientt... funeste symptme,
je n'osai plus interroger mon coeur, tant j'tais sre de le voir me
rpondre en faveur de M. de Rochegune....

       *       *       *       *       *

M. de Rochegune avait donn  madame de Richeville une explication toute
naturelle de son dpart, en lui annonant que quelques affaires
importantes l'appelaient dans une de ses terres. J'avais prtext
moi-mme une migraine violente pour rester seule le soir.

Un jour madame de Richeville,  qui j'tais alle faire ma visite
habituelle, me dit qu'Emma, indispose depuis quelques jours, se
trouvait trs-souffrante, elle tait beaucoup plus absorbe qu'
l'ordinaire. Je demandai  la voir; elle reposait, je ne voulus pas la
rveiller.

J'envoyai plusieurs fois Blondeau savoir de ses nouvelles, la journe se
passa assez paisiblement.

Le lendemain de trs-bonne heure, madame de Richeville entra chez moi;
je fus frappe de l'altration de ses traits.

--Grand Dieu... qu'avez-vous?--lui dis-je.

--Emma m'inquite au dernier point,--me rpondit-elle;--j'ai pass la
nuit prs d'elle... Tout  l'heure, elle vient de s'assoupir un peu: je
profite de ce moment pour venir... pour venir pleurer auprs de
vous!--s'cria-t-elle en ne pouvant plus contenir ses larmes,--car
devant elle je n'ose pas...--Et la pauvre mre se mit  sangloter.

--Mais rassurez-vous,--lui dis-je,--il ne peut y avoir rien de srieux
dans l'indisposition d'Emma. Hier que vous a dit votre mdecin? Il n'en
est pas de plus habile et de plus sincre...

--C'est justement parce qu'il est trs-habile, et qu'il m'a avou son
ignorance au sujet de la maladie d'Emma, que je suis horriblement
effraye; il ne trouve aucune cause apparente  la langueur qui accable
de plus en plus cette malheureuse enfant... Il lui trouve une fivre
lente et nerveuse; mais il avoue que d'un moment  l'autre... une crise
violente peut clater.

--Mais Emma souffre-t-elle?

--Non; elle le dit du moins, peut-tre de crainte de m'affecter.

--Mais cette nuit qu'a-t-elle prouv? Pourquoi tes-vous plus inquite
ce matin?

--Cette nuit elle a t trs-agite... Hier soir, je me suis tablie
prs d'elle... elle allait mieux. Son visage tait ple, mais calme;
elle ne dormait pas. Je lui ai propos de lui lire une mditation de M.
de Lamartine, elle m'a tendrement remercie; aprs m'avoir coute, elle
m'a dit avec cette grce nave qui n'appartient qu' elle: Mon Dieu,
quelle douceur dans ces vers admirables! Merci! oh! merci, je me sens
mieux... il me semble que je suis moins oppresse; mais puisque le
langage de l'me me fait tant de bien... c'est donc l'me que j'ai
malade?

--Pauvre enfant!--dis-je  madame de Richeville,--cela est trange.

--Oui, bien trange, Mathilde, et ces paroles ont veill en moi une
crainte affreuse...

--Et quelle crainte?

--Toute la nuit une cruelle pense m'a poursuivie, lorsque l'agitation
d'Emma est revenue avec son accs de fivre, lorsque plusieurs fois ses
regards brillants se sont attachs sur les miens... Oh!... Mathilde, il
m'a sembl y voir un secret reproche.

--Mais expliquez-vous, mon amie; je ne vous comprends pas...

--Eh bien, sans pouvoir deviner comment elle pourrait tre instruite de
ce fatal secret... je tremble quelle ne sache que je suis sa mre... Oh,
Mathilde! cette me est si candide que pour elle ce coup serait
mortel...

Je regardai madame de Richeville avec tonnement; cette ide me frappa
d'autant plus, qu'elle m'expliquait les rveries et la triste
proccupation d'Emma. Je ne doutai pas non plus que la rvlation de ce
mystre ne ft fatale pour cette jeune fille, qui prouvait une horreur
insurmontable pour les actions honteuses ou criminelles. Cette anglique
et prcieuse ignorance avait t soigneusement entretenue par sa mre,
et les enseignements qu'Emma trouvait dans l'entretien des amis de
madame de Richeville avaient encore exalt son excessive dlicatesse.

Qu'on juge donc de la terrible perturbation qu'une pareille dcouverte
aurait apporte dans l'esprit d'Emma, quelle lutte effrayante se serait
engage entre la susceptibilit outre de ses principes et l'attachement
profond qu'elle ressentait pour madame de Richeville.

N'apprendre que celle-ci tait sa mre... que pour tre force de la
mpriser...

--Eh bien!--reprit la duchesse avec angoisse,--n'est-ce pas, Mathilde,
que mes craintes sont fondes?... C'est affreux...--s'cria-t-elle avec
dsespoir.--Elle sait tout... elle sait tout... Je n'oserai plus la
regarder sans honte... Ah! c'est une terrible punition que celle-l...
rougir devant son enfant... La vengeance de Dieu n'est pas encore
satisfaite... Oh! je suis bien loin d'avoir tari ma coupe
d'amertume,--dit-elle avec abattement.

--Ne croyez pas cela,--lui dis-je,--par cela mme que je partage vos
craintes, que je connais le caractre d'Emma et l'effet que produirait
sur elle une rvlation pareille... je crois qu'elle a des soupons,
peut-tre... mais non pas une certitude... qui aurait caus en elle une
secousse violente.

--Mathilde, vous voulez me rassurer; au nom du ciel parlez-moi
franchement.

--Ma pauvre amie, je m'adresse  votre raison. Vous connaissez comme moi
le coeur d'Emma; nous avons, nagure encore, analys cette franchise
si imprieuse chez elle, qu'elle panche toutes ses impressions  mesure
qu'elles lui viennent, sans mme prvoir o elles tendent. Et bien!
croyez-vous qu'il lui soit possible de vous cacher un secret d'une telle
importance, de dissimuler les agitations qu'elle en ressentirait?... Et,
tenez, maintenant je vais plus loin: il se pourrait que l'instinct de
son coeur et suffi pour veiller en elle de vagues soupons qu'elle
ne s'explique pas encore...

--Mais, il n'importe; pour tre loign, le danger n'en est pas moins
menaant!--s'cria madame de Richeville.--Si ce secret n'appartenait
qu' vous et  moi ou  M. de Rochegune, je n'aurais aucune crainte;
mais mon mari, mais cet infme Lugarto, mais cette femme indigne qui le
lui a vendu, le possdent, ce secret; d'un moment  l'autre ce coup peut
m'atteindre?

--Ne prvoyez pas le malheur de si loin, mon amie; vous allez me trouver
bien optimiste, mais, en y rflchissant davantage, je pense qu'il vaut
mieux que ces vagues soupons se soient peu  peu veills dans l'esprit
d'Emma; peut-tre notre salut est-il l. Sans doute alors on pourra, on
devra peut-tre lever avec mnagement le voile qui couvre sa naissance,
et prvenir ainsi une brusque rvlation qui... je le crains, et je dois
vous l'avouer, mon amie... serait dangereuse pour elle.

--Mathilde, vous tes mon ange tutlaire; vos paroles, remplies de
tendresse et de raison, vont  la fois  l'esprit et  l'me... Je crois
votre avis plein de sens... Oui, il serait peut-tre possible, avec la
plus grande circonspection, de la prparer  cet aveu et d'en amortir
l'effet. Alors, oh! alors, je serai trop heureuse de pouvoir lui dire,
_ma fille_... Oh! mon Dieu! Mais non... non... une telle flicit ne
peut m'tre rserve...--ajouta tristement la duchesse; cela serait trop
de bonheur. Il faut que j'expie la naissance d'Emma...

--Mais ne l'avez-vous pas dj expie par vos chagrins, rachete par
votre vie exemplaire?

--Ma crainte est d'adopter trop aveuglment votre avis, j'y suis trop
intresse... Tenez, ds que M. de Rochegune sera de retour, nous en
causerons avec lui; s'il partage votre opinion, nous aviserons aux
moyens de faire connatre la vrit  Emma. Bonne... mille fois bonne et
sincre amie,--s'cria madame de Richeville en serrant mes mains dans
les siennes...--Ah! vous mritez bien tout le bonheur dont vous jouissez
enfin... Ah!  propos de bonheur... et encore non... car le malheur des
mchants ne peut pas tre un bonheur pour vous... Savez-vous ce qui
arrive  mademoiselle de Maran?

--Non? qu'est-ce donc?

--Depuis quelques jours, elle est atteinte d'une attaque de paralysie;
elle tait dj inconsolable de la disparition de votre infernale
cousine, et ce dernier coup doit lui tre bien cruel. Du reste, elle est
si universellement dteste que personne au monde ne va la voir; on
s'affranchit mme  son gard de la plus simple politesse, ou encore 
peine s'informe-t-on de ses nouvelles, et reste-t-elle abandonne aux
soins de ses gens.

--Et je la plains, car son principal et plus ancien serviteur a t
l'pouvante de mon enfance,--lui dis-je.--Je vois encore cette
physionomie sinistre, rendue plus repoussante encore par une horrible
tache de vin.

--Quant  votre cousine, on croit qu'elle a quitt Paris; toutes les
recherches de votre mari pour la retrouver ont t vaines, et on dit
qu'il s'est mis  jouer avec fureur pour se distraire de l'abandon
d'Ursule.

Je fus sur le point de raconter  madame de Richeville l'aventure du bal
masqu et de lui dire les raisons que j'avais de penser que M. de
Rochegune y avait rencontr Ursule; mais  cette aventure se
rattachaient mes irrsolutions prsentes: ne voulant y faire aucune
allusion et ne prendre conseil que de moi-mme, je me tus.

--Et M. de Lancry?--demandai-je  madame de Richeville.

--Il avait d'abord souponn Ursule d'tre alle rejoindre son mari; il
s'est aussitt rendu mystrieusement  Rouvray, et a acquis la certitude
que cette odieuse femme n'y tait pas retourne auprs de M. Scherin.
Tout le monde s'accorde  dire qu'elle est alle secrtement retrouver
en Italie lord C..., qui s'en est beaucoup occup cet hiver. Cela me
parat probable, car lord C... est puissamment riche.

J'aurais voulu, comme madame de Richeville, croire  l'absence d'Ursule;
mais malgr moi un triste pressentiment me disait que ma cousine n'tait
pas loin. Je ne redoutais pas sa rivalit auprs de M. de Rochegune; je
redoutais sa rage lorsqu'elle s'en verrait ddaigne, ce qui devait
ncessairement arriver si elle avait l'audace de se faire connatre 
lui.

--Je dsire que vous soyez bien informe et qu'en effet Ursule ait
quitt Paris,--dis-je  la duchesse.--Mais voulez vous que nous allions
voir Emma? j'attendrai chez vous qu'elle soit veille; aujourd'hui je
vous remplacerai auprs d'elle, cette nuit surtout, si elle est encore
souffrante...

--Non... non... ma chre Mathilde, vous tes vous-mme indispose.

--Je me sens mieux dj; si vous voulez me gurir tout  fait,
laissez-moi partager avec vous les soins que vous donnez  cette chre
enfant; et puis vous savez que je ne manque pas de perspicacit;
j'observerai, j'tudierai, j'interrogerai Emma bien attentivement: cela
pourra nous servir et nous guider dans le cas o nous croirions toujours
une rvlation opportune.

--Je savais bien que vous trouveriez les meilleures raisons du monde
pour me forcer d'accepter cette nouvelle preuve de dvouement... Eh bien
donc! je l'accepte comme vous l'offrez... avec bonheur.

--Mon amie, par grce, ne parlons plus de dvouement... vous me rendez
confuse... que ne vous dois-je pas, moi!... comment m'acquitterai-je
jamais!

--Mathilde!

--Quand je songe qu'avant mon mariage, sans me connatre, vous veniez me
rendre un service de mre, et que je vous ai accueillie avec
scheresse... avec duret... que j'ai os insulter  ce qu'il y avait
d'admirable dans votre dmarche... Oh! tenez, mon amie, de ma vie je ne
me pardonnerai de vous avoir alors mconnue. Ce sera pour moi un remords
ternel.

--Et pour moi aussi, chre enfant, car si vous m'aviez coute... vous
seriez aujourd'hui madame de Rochegune... Je sais que le sort a fait que
vous tes bien prs de la destine que moi et ce pauvre M. de Mortagne
nous avions rve pour vous; mais, ma noble et courageuse Mathilde... je
sais aussi l'immense diffrence qui existe entre l'amour tel que vos
devoirs, votre fermet, vous l'imposent, et la vie enchanteresse qui
vous attendait auprs de M. de Rochegune. Maintenant que vous pouvez
l'apprcier comme moi, mieux que moi,--ajouta-t-elle en
souriant,--avouez qu'il est surtout l'homme de l'intimit; n'est-ce pas
que c'est l seulement qu'on peut connatre tout le charme de son
caractre, de son esprit? car c'est seulement dans l'intimit qu'il
consent  user des merveilleux avantages dont il est dou. Est-il alors
une conversation plus attachante que la sienne, un savoir  la fois plus
universel, plus modeste et plus piquant dans son expression? Et que de
talents varis! Et surtout quel caractre! en est-il un plus doux, plus
gal, plus gai, de cette gaiet qui exprime la srnit d'une belle me?
Enfin, en lui que de ressources! Avant votre retour, j'ai quelquefois
pass des heures entires avec lui et Emma; il nous laissait encore plus
merveilles  la fin de l'entretien qu'au commencement: on passerait
des jours, des annes prs de lui, sans ressentir, je ne dirai pas un
moment d'ennui, mais sans ressentir diminuer un moment l'intrt qu'il
inspire... Aprs cela, il faut tout dire, dans ces longues soires il
parlait sans cesse de vous et nous disait gaiement: Je ne cause jamais
mieux qu'avec vous, parce que vous aimez et admirez aussi madame de
Lancry; et comme elle est presque toujours au fond de ma pense, vous me
comprenez  demi-mot, nous parlons pour ainsi dire la mme langue.

--Je le reconnais bien l,--lui dis-je en rougissant,--et vous aussi,
mon amie, qui, comme lui, parlez toujours le noble langage de la
bienveillance et du dvouement... Mais allons-nous voir
Emma?--ajoutai-je,--car je pouvais  peine contenir mon motion.

--Venez, j'espre qu'elle sera veille,--me dit madame de Richeville.

Je la suivis, encore toute trouble de l'trange -propos avec lequel
elle venait de me peindre si ravissemment le bonheur qu'on devait goter
dans l'intimit de M. de Rochegune.

Une des femmes de madame de Richeville lui apprit qu'Emma dormait
encore. Cet tat pouvant tre salutaire pour elle, nous ne voulmes pas
le troubler.

J'tais depuis quelque temps chez madame de Richeville, lorsqu'un valet
de pied, que j'avais nouvellement, vint me prvenir qu'un homme, qui
avait  me parler d'une affaire trs-importante, m'attendait chez moi,
sachant que j'tais chez madame la duchesse de Richeville.

--C'est sans doute un de vos gens d'affaires,--me celle-ci.--Allez, ma
chre Mathilde, je vous ferai prvenir lorsque Emma sera veille.

Je revins chez moi.

Qu'on juge de mon saisissement, de ma frayeur.

Dans mon salon, assis et lisant auprs de la chemine, je vis M. de
Lancry... mon mari.




CHAPITRE XVI.

L'ENTREVUE.


Frappe de stupeur, je restai immobile  la porte du salon, une main
pose sur un meuble pour me soutenir; mon autre main semblait vouloir
comprimer les battements de mon coeur.

M. de Lancry se leva, posa tranquillement son livre sur une table, et se
plaa devant la chemine en m'invitant d'un geste  venir auprs de
lui...

L'expression de sa physionomie tait dure, sardonique, et trahissait je
ne sais quelle secrte satisfaction.

Je n'osais pas avancer; je croyais rver: M. de Lancry vint  moi.

--Quel accueil aprs une si longue sparation!--me dit-il en voulant me
prendre la main.

Je me reculai brusquement; il sourit d'un air ironique.

--Ah ! mais... c'est donc tout  fait de l'aversion... ma chre!

Ces mots excitrent  la fois mon indignation et mon courage; je
m'avanai d'un pas ferme au milieu du salon:

--Que dsirez-vous, monsieur?

--Oh! je dsire beaucoup de choses; mais comme cela serait fort long 
vous expliquer... veuillez d'abord vous asseoir...

--Monsieur...

--A votre aise... restez debout...

Et il s'assit.

Aprs quelques moments de silence rflchi, il releva la tte et me dit:

--Avouez, ma chre amie, que je suis un mari commode et peu gnant.

--Vous n'tes pas venu ici pour railler misrablement, monsieur... Vous
avez sans doute un grave motif pour m'imposer une entrevue si pnible...
Veuillez l'abrger.

--Attendriez-vous M. de Rochegune, par hasard?

La rougeur me monta au front; je ne rpondis pas.

--Je serais d'ailleurs,--reprit-il,--enchant de le revoir, et lui aussi
serait charm de cette rencontre. Voil ce qu'il y a d'agrable dans les
positions franches! voil l'avantage des relations vertueuses et
platoniques; personne n'est embarrass, ni la femme, ni l'amant, ni le
mari.--Puis, jetant un regard autour de lui, il ajouta:--Mais savez-vous
que vous tes parfaitement tablie ici? c'est tout  fait solitaire et
mystrieux.

--Encore une fois, monsieur, puis-je savoir ce que vous dsirez de moi?

Sans me rpondre, M. de Lancry m'examina attentivement et dit:

--Vous tes fort en beaut, votre condition de femme abandonne vous
sied  merveille; il me parat que vous avez pris votre parti. Pas le
moindre attendrissement, pas la moindre motion, pas mme l'expression
de la haine, pas un reproche... Un impatient mpris, voil tout ce que
ma prsence vous inspire aprs plus de trois ans de sparation.

--S'il en est ainsi, monsieur, vous sentez que j'ai hte de finir cet
entretien, dont je ne comprends ni le but ni le motif.

--Je conois parfaitement cet empressement, quoiqu'il soit aussi peu
flatteur que peu... moral et... conjugal; car enfin, ma chre amie...
vous tes ma femme... n'oubliez pas donc cette circonstance, tout
insignifiante qu'elle vous semble peut-tre.

--Grce au ciel, monsieur, je l'ai oubli; il faut votre prsence pour
me le rappeler.

--Et il suffira de mon absence pour effacer de nouveau cet importun
souvenir, n'est-ce pas?... Fort bien, je comprends votre silence. C'est
une rponse comme une autre; mais heureusement, madame, je n'ai pas les
mmes facults _oblitatives_: excusez ce barbarisme. Moi, je me souviens
parfaitement que je suis votre mari, surtout en vous voyant si
charmante; aussi je viens vous demander pardon de vous avoir nglige si
longtemps....

--Il est inutile, monsieur, de me demander pardon d'un abandon que je ne
ressens pas, que je n'ai pas ressenti...

--Sans doute; aussi mon excuse est-elle seulement un acquit de
conscience, un moyen d'amener la grce que je viens solliciter de
vous...

--Je vous coute, monsieur... Mais jusqu'ici vous parlez en nigmes.

--Vraiment,--dit-il en me jetant un regard d'une profonde
mchancet,--vraiment, je parle en nigmes? Eh bien, voici le mot de
celle-ci: il m'est impossible de vivre plus longtemps sans vous... et je
vous prie de mettre un terme  cette trop longue sparation. Je haussai
les paules de piti sans dire mot.

--Vous croyez peut-tre que je plaisante?

--Je n'ai rien  vous rpondre, monsieur...

--Je vous dis, madame, que je vous parle srieusement.

--Je vous dis, monsieur, que cet entretien a trop dur; il est
incroyable que vous veniez chez moi me tenir de pareils discours...

--Chez vous?... comment, chez vous?--reprit-il avec un clat de rire
sardonique.--Ah ! vous perdez donc la tte... Ce serait dj beaucoup
si, comme chef de notre communaut de biens,  _titre universel_, notez
bien cela...  _titre universel_... je vous permettais de dire _chez
nous_... car vous tes ici chez moi.

--Mais, monsieur...

--Mais, madame, avez-vous lu le Code civil?... non, n'est-ce pas? Et
bien, vous avez eu tort: car vous sauriez quels sont mes droits.

Je crus comprendre l'odieux but de cette visite; j'en rougis
d'indignation.

--C'est de l'argent, sans doute, que vous voulez, monsieur?--lui dis-je
avec un regard plein de mpris crasant.

Il se leva vivement, les traits contracts par la colre.

--Madame, prenez garde...

--Et vous venez sans doute mettre  prix votre absence... Je regrette
plus que jamais que vous m'ayez ruine, monsieur... car il ne me reste
malheureusement pas assez d'argent pour acheter de vous cette
inestimable faveur...

--Ah! vous faites des pigrammes... malheureuse que vous
tes!--s'cria-t-il l'oeil enflamm de rage et de haine,--mais vous ne
savez donc pas que vous tes dans ma dpendance? que je suis ici chez
moi, que vous tes ma femme, entendez-vous?... toujours ma femme! que je
dispose de vous, que je puis faire de vous ce que bon me semble, que
vous n'avez pas un mot  dire, que j'ai la loi pour moi, et que demain,
qu'aujourd'hui je puis m'tablir ici ou vous emmener chez moi!

--Je sais, monsieur, que vous voulez m'effrayer en me menaant ainsi,
et certes la menace est bien choisie; il y aurait de quoi mourir
d'effroi  cette pense, que je pourrais tre condamne  vivre auprs
de vous; mais vous ne songez pas, monsieur, que le scandale de votre
conduite a t tel, que vous avez perdu tous vos droits sur moi!

--Vraiment, j'ai perdu mes droits sur vous?

--Quant  votre visite, monsieur; comme elle ne peut avoir d'autre but
que celui de me demander de l'argent, et que malheureusement, vous
m'avez  peine laiss de quoi vivre, je vous rpte que vous n'avez rien
 attendre de moi.

--Tenez,--ajouta-t-il avec un sombre sang-froid plus effrayant que
l'accs de colre auquel il s'tait laiss emporter,--si j'tais encore
susceptible de quelque piti, vous m'en inspireriez, pauvre folle!!!
coutez-moi; ce bavardage me fatigue. En parlant du scandale de ma
conduite, vous faites allusion  mon amour pour Ursule et  ma liaison
avec elle, n'est-ce pas? Eh bien, aux termes de la loi, je puis avoir
dix matresses sans que vous ayez le plus petit mot  dire, pourvu que
je ne les aie pas introduites dans le domicile conjugal; or, je vous
dfie de prouver qu'Ursule ait mis le pied chez moi.

--Monsieur... il ne s'agit pas seulement d'Ursule!

--Bon! voulez-vous parler de mes prodigalits, de mes dissipations? Je
vous rpterai ce que je vous ai dit autrefois,  propos de votre
imagination d'hospice, qu'aux termes de la loi  moi seul appartient
l'emploi de _nos_ biens. Que cet emploi soit bon ou mauvais, personne
n'a le droit de le contrler... je n'ai de compte  rendre  personne.
Voil, j'espre, ma position assez clairement tablie et mes droits
suffisamment prouvs.

--Trs-clairement, monsieur, et...

--Finissons; ma volont est que vous reveniez dsormais avec moi. Je
vous donne quarante-huit heures pour faire vos prparatifs. C'est
aujourd'hui vendredi; dimanche matin je viendrai vous chercher... Je
pourrais vous emmener ce soir...  l'instant mme; mais cela n'entre pas
dans mes arrangements... Seulement, comme vous pourriez prendre
subitement la fantaisie de voyager d'ici  dimanche, quelqu'un de sr ne
bougera pas d'ici et vous suivra partout, afin que je sache o vous
retrouver... Quant  votre platonique amant, vous pourrez lui dire de ma
part que je le dispense de ses visites...  moins qu'il ne veuille m'en
faire une  moi... personnellement... et alors... alors... le reste ne
vous regarde pas.

--Vous parlez  merveille, monsieur... je tacherai de vous rpondre
aussi nettement. Soyez tranquille, je ne prendrai pas la peine de fuir,
mais jamais je ne vous suivrai volontairement. Pour m'y contraindre, il
vous faudra employer la force. Un magistrat seul peut ordonner l'emploi
de la force; or, ds que la justice interviendra entre vous et moi, la
question sera immdiatement dcide.

--Ah! ah! ah! vous tes sans doute un trs-habile et trs-subtil avocat,
madame; mais je crains fort que vous ne perdiez votre premire cause...
Vous voulez dire sans doute que vous demanderez votre sparation? j'y
ai pens. Il n'y a qu'un inconvnient, c'est qu'il ne suffit pas  une
femme de vouloir une sparation pour l'obtenir... Au pis-aller... nous
plaiderons... soit... Vous me direz _Ursule_, je vous rpondrai
_Rochegune_. La voix publique m'accusera, elle vous accusera aussi... et
l'on nous renverra plus maris que jamais, vu l'galit de nos
positions.

--Monsieur, ne poussez pas l'injure jusqu' cette comparaison.

--Ah ! mais elle est charmante... Comment, parce qu'un vieillard  peu
prs en enfance, sa bigote de femme, ou une vestale de la force de
madame de Richeville, viendront attester de la puret de vos relations
avec Rochegune, vous vous imaginez que cela suffira? Eh bien! moi, je me
donnerai aussi comme un hros du platonisme, et, au besoin, mademoiselle
de Maran et ses amis viendront tmoigner en masse de l'anglique puret
de mes relations avec Ursule; sur ma parole, ce sera un procs
trs-divertissant. Tout ceci est pour l'avenir, bien entendu... Quant au
prsent, en attendant l'issue du procs, un magistrat, autrement dit un
commissaire de police, vous enjoindra provisoirement d'avoir  regagner
immdiatement le domicile conjugal, chre petite brebis gare.

--Je ne le crois pas, monsieur.

--Ah bah! et par quel philtre puissant, par quel charme magique
attendrirez-vous M. le commissaire?

--Par un moyen trs-simple, monsieur, en mettant sous les yeux de ce
magistrat les preuves positives de votre liaison criminelle avec madame
Scherin, et du coupable emploi que vous avez fait de ma fortune.

--Des preuves? Une attestation du prince d'Hricourt, sans doute, ou un
certificat de cette belle duchesse repentie?

--Mieux que cela, monsieur.

--Alors ce sera quelque dolance de ce pauvre M. Scherin ou de madame
sa mre, la _femme de mnage de la Providence_? comme disait
mademoiselle de Maran.

--Prenez garde, monsieur,--m'criai-je,--prenez garde: il peut y avoir
en effet quelque chose de providentiel dans la triste destine de cette
famille...

Je ne pouvais m'empcher de songer  ces menaces de mort que M. Scherin
avait prononces contre M. de Lancry.

--En effet, il doit y avoir quelque chose de providentiel, car ce pauvre
M. Scherin me semble singulirement _prdestin_...--me dit mon mari en
souriant de cette grossire plaisanterie.

--Monsieur, je ne sais ce qui l'emporte de l'indignation ou du dgot.
D'un mot je veux terminer cette scne: les preuves au nom desquelles je
demanderai de me retirer provisoirement au couvent du _Sacr-Coeur_ en
attendant qu'on prononce notre sparation...

--Les preuves, madame... voyons.

--Ces preuves, monsieur, sont les lettres crites de votre propre main 
un de vos amis de Bretagne sur votre liaison avec Ursule.

Ce fut au tour de M. de Lancry  me regarder avec stupeur. La colre,
la honte, la rage, la haine, bouleversrent ses traits. Il me prit les
bras et s'cria d'une voix terrible:

--Malheur  vous... si vous avez lu ces lettres... malheur  vous...

Je sentis mon courage se monter  la hauteur de la circonstance. Je
rpondis en me dgageant de la brutale treinte de M. de Lancry:

--J'ai lu ces lettres, monsieur!

--Vous les avez lues!... Et o sont-elles? o sont-elles?

--En ma possession.

--Oh!...--s'cria-t-il en jetant un regard autour de lui comme pour
dcouvrir o elles pouvaient tre...--Oh! ce serait une infme trahison!
et il la payerait de sa vie.

Puis portant ses deux mains crispes  son front avec une expression de
fureur effrayante et frappant violemment du pied, il s'cria:

--Tenez... ne me rptez pas que vous les avez lues, ces lettres, ou je
ne rponds plus de moi...

Je sonnai prcipitamment. Mon valet de chambre entra.

--Restez dans le petit salon,--lui dis-je d'une voix ferme;--j'aurai
tout  l'heure quelques ordres  vous donner.

Ces mots rappelrent M. de Lancry  lui-mme... Il fit quelques pas avec
agitation et revint vers moi...

--Mais comment avez-vous ces lettres en votre possession?... Par
l'enfer, il faut que je le sache  l'instant mme.

--Peu vous importe, monsieur, de savoir de qui je les tiens... Ce qui
est certain, c'est qu'elles sont entre mes mains. Si vous m'y forcez,
j'en ferai usage.

--Et vous les avez dj montres sans doute,--s'cria-t-il avec une
bont dsespre;--vous les avez colportes dans votre socit pour
montrer jusqu' quel point Ursule me bafouait et me rendait malheureux,
n'est-ce pas? Oh! comme vous avez d triompher, vous et vos imbciles
amis! Vous et eux avez bien ri de ces plaies saignantes de mon me,
n'est-ce pas? 'a t un amour bien ridicule, bien niais que le mien,
n'est-ce pas? Me ruiner pour une femme qui se moquait de moi...
Voyons,--ajouta-t-il avec un clat de rire convulsif,--combien vous et
Rochegune en avez-vous fait de copies? combien y en a-t-il en
circulation  cette heure?

Cet ignoble soupon me rvolta.

--J'ai le malheur et la honte de porter votre nom, monsieur; cette
punition est assez humiliante pour que je ne l'augmente pas encore.

--Cela n'est pas rpondre. Les lettres, qui vous les a remises? depuis
quand les avez-vous?

--Aprs tout, je ne vois, monsieur, aucun inconvnient  vous apprendre
comment je les possde. Les deux premires ont t apportes chez moi
dans un carton qui renfermait un bouquet de fleurs pareilles  celles
que M. Lugarto m'avait autrefois offertes par votre entremise. J'ai donc
tout lieu de croire que c'est lui qui m'a fait parvenir ces lettres.
Comment se les est-il procures, je l'ignore... Quant  la dernire,
elle m'est arrive par la poste.

--Plus de doute, Lugarto est secrtement ici,--s'cria-t-il,--on ne
m'avait pas tromp... on l'avait vu... Pourtant c'est un de mes gens en
qui j'avais toute confiance qui a mis ces lettres  la poste... et bien
plus, la personne  qui je les crivais m'a rpondu comme si elle les
avait reues.

--Ce ne serait pas la premire fois que M. Lugarto aurait contrefait
votre criture et corrompu vos gens.

--Oui... oui... c'est cela, par l'enfer; mais pourquoi se cache-t-il?...
Oh! si je le dcouvre... Quant  son but... s'il a t d'augmenter
jusqu' la haine la plus impitoyable l'aversion que j'avais dj pour
vous, il a russi, entendez-vous... russi au del de ses voeux...
Mortel enfer! et dire que vous... vous... vous avez ainsi lu dans mon
coeur mes plus honteuses, mes plus secrtes penses: et vous me
l'avouez encore! Mais vous ne rflchissez donc pas que mon excration
augmente en raison de l'avantage que vous donnent ces lettres sur moi?
Ces lettres... vous dis-je, ces lettres, il me les faut  l'instant!

--Vous oubliez, monsieur, que vos menaces me les rendent plus prcieuses
encore...

--Tenez, Mathilde, ne me poussez pas  bout! puisque vous les avez lues,
vous avez d y voir que mon me tait noye de fiel Eh bien! cela tait
presque de la mansutude auprs de ce que j'prouve  cette heure.
Encore une fois, ne me poussez pas  bout...

--Vivons comme par le pass, monsieur, spars l'un de l'autre, et ces
lettres resteront ignores.

--Je vous dis qu'il faut que vous veniez habiter avec moi; que
maintenant il le faut plus que jamais... m'entendez-vous?

--J'emploierai tous les moyens possibles pour chapper  l'pouvantable
sort dont vous me menacez...

--Mais je vous dis que vous tes folle, que malgr ces lettres vous
serez d'abord oblige de me suivre et d'attendre chez moi l'issue de ce
procs.

--Nous verrons, monsieur; si, en prsence d'une telle prsomption contre
vous, on ne me permet pas de me retirer dans un asile neutre... dans un
couvent... eh bien! monsieur, je subirai mon sort.

--C'est votre dernier mot?...

--C'est mon dernier mot... Cependant, dans votre intrt et aussi dans
le mien, car j'ai horreur, je vous l'avoue, de remuer toute la fange de
votre pass!... coutez-moi bien: je vous le rpte, l'insistance que
vous mettez  vous rapprocher de moi ne peut tre qu'une menace, qu'un
moyen de me faire consentir  quelque proposition intresse; peut-tre
voulez-vous que je renonce  la pension que vous m'avez reconnue, et que
vous avez dj rduite... Si cela est... pour vous pargner la honte du
rle odieux que vous jouez, je consens...

Il m'interrompit avec une nouvelle violence.

--Je serais rduit  la dernire misre et vous me couvririez d'or...
entendez-vous... que je ne renoncerais pas  exercer le droit que j'ai
sur vous; et sans la circonstance imprieuse qui m'en empche... ce ne
serait pas aprs-demain, entendez-vous?... ce serait  l'heure mme que
je vous emmnerais.

--Mais c'est une dmence froce!...--m'criai-je;--il est impossible que
nous soyons jamais rapprochs... Vous venez de me le dire encore... vous
me hassez au moins autant que je vous mprise... que voulez-vous donc
de moi?... Il y a l quelque horrible mystre... mais, Dieu merci, je ne
suis plus seule, j'ai des amis maintenant; ils sauront me dfendre...

Trois heures sonnrent.

--Trois heures, dj trois heures,--dit-il avec impatience.--Puis il
ajouta:--Il faut que je parte; une dernire fois, vous refusez de venir
aprs-demain habiter avec moi?

--Je le refuse.

--Prenez garde!

--Je refuse, je ne cderai qu' la force.

--Vous voulez de l'clat... du scandale?

--Je ne sais pas, monsieur, ce que vous voulez faire de moi... et
maintenant--ajoutai-je avec terreur,--je vous crois capable de tout...

--Eh bien!... oui... oui,--s'cria-t-il avec garement,--je serai
capable de tout pour vous forcer  me suivre... parce qu'il y va de plus
que ma vie...--Puis, comme s'il craignait d'avoir trop dit, il ajouta en
souriant avec amertume:--Parce qu'il y va de mon bonheur... de mon
bonheur intrieur... ma douce Mathilde; car de bien beaux jours nous
attendent; ainsi donc,  dimanche midi.

Il sortit violemment......

       *       *       *       *       *

Aprs son dpart, la force factice et fbrile qui m'avait soutenue me
manqua tout  fait; je restai quelque temps inerte, incapable de runir
mes ides.

Cette scne foudroyante les avait brises; il me fallut quelques moments
de calme et de rflexion pour les rassembler et envisager froidement les
consquences des menaces de M. de Lancry, et jusqu' quel point il
pourrait les excuter...

Quant aux raisons qu'il pouvait avoir de se rapprocher de moi, je ne
pouvais les pntrer; mais elles devaient tre sinistres... Cela
d'ailleurs m'inquitait peu, rsolue que j'tais de ne jamais retourner
auprs de lui.

Restait la question de savoir s'il pourrait m'y forcer.

Souvent mes gens d'affaires m'avaient instamment engage  demander ma
sparation, ne doutant pas que je ne l'obtinsse facilement; j'y avais
toujours rpugn par horreur du scandale: mais jamais il n'tait venu 
leur pense ni  la mienne de supposer que M. de Lancry aurait un jour
l'audace de me sommer de revenir habiter avec lui.

Il me semblait impossible qu' la vue des lettres que j'avais en ma
possession on me fort de rester, mme temporairement, avec M. de
Lancry. D'un autre ct, la loi tait souvent si singulirement injuste
envers nous autres femmes, que je n'tais pas compltement rassure.

J'crivis donc sur-le-champ  un jurisconsulte trs-distingu qui
s'tait occup des intrts de madame de Richeville, en le priant de
venir le plus tt possible causer avec moi.

Aprs de mres et profondes rflexions, l'issue de cette scne terrible
fut pour moi presque heureuse. Elle fixa mes incertitudes au sujet de M.
de Rochegune.

M. de Lancry venait de se montrer  moi sous un aspect si repoussant,
ses prtentions taient  la fois si odieuses et si effrayantes, que je
fus indigne d'avoir pu mettre un moment en parallle ma conduite et la
sienne.

Il y avait dsormais entre lui et moi une si grande distance, que je
finis par avoir piti de mes scrupules.

La marche que j'avais  suivre et que je rsolus de suivre tait bien
simple: plaider en sparation de corps et de biens contre M. de Lancry;
cette sparation obtenue, suivre les voeux de mon coeur et m'en
aller dans quelque retraite ignore, attendre M. de Rochegune et lui
consacrer le reste de ma vie.

Une sparation lgale, complte, tait une sorte de divorce; je me
considrais comme absolument libre.

Sans doute il et t plus hroque de continuer le rle d'abngation
sublime auquel je m'tais condamne; mais, en dfinitive, je me trouvais
stupide de pousser  ce point l'exagration de mes devoirs.

Jamais je n'aurais de moi-mme provoqu une sparation; et ainsi
peut-tre j'aurais ternis mes scrupules; mais M. de Lancry me mettait
dans cette extrmit: bien qu'elle me ft pnible sous certains
rapports, je l'accueillis cependant avec joie; car je lui devrais, aprs
tout, le bonheur du reste de ma vie, je lui devrais ce radieux avenir
que j'avais t sur le point de sacrifier.

Jamais je ne me sentis l'esprit plus ferme, plus net, plus calme, plus
dcid qu'aprs cette violente secousse; jamais je n'avais pris une
dtermination plus prompte.

Je ne m'aveuglai sur rien, je ne reculai devant aucune prvision si
dsolante qu'elle ft.

Je me supposai force d'habiter avec M. de Lancry jusqu'au moment de mon
procs; j'tais sre de supporter fermement cette preuve, soutenue par
la certitude du bonheur qui m'attendait ensuite.

J'allai plus loin, je supposai mon procs perdu, et M. de Lancry matre
de mon sort.

Mais alors cette injustice tait si flagrante, le jugement de la
socit, rsum par ce verdict, tait d'une partialit si rvoltante,
que je ne me croyais plus tenue  aucun respect,  aucun devoir envers
cette socit si monstrueusement partiale... je confiais mon avenir et
ma vie  la tendresse de M. de Rochegune.

Cela sans remords, cela sans crainte, cela  la face et sous
l'invocation de Dieu, appelant du jugement des hommes  son tribunal
suprme, dernier refuge, dernier espoir des opprims.

Quoique je fusse bien certaine de ma rsolution; autant pour m'engager
irrvocablement envers M. de Rochegune que pour avoir son conseil et son
appui dans des circonstances si graves, je lui crivis ces mots  la
hte:

--_Revenez... revenez vite... mon tendre ami... cette fois ce sera pour
toujours et  tout jamais  vous... ma vie vous appartient_.

Je demandai Blondeau et lui dis:

--Tu vas aller  l'htel de Rochegune, tu remettras cette lettre 
l'intendant, en lui disant de ma part de renvoyer  l'instant  son
matre par un courrier.

A peine Blondeau tait-elle sortie, qu'une des femmes de madame de
Richeville entra chez moi tout en larmes, toute perdue:

--Au nom du ciel! madame!--s'cria-t-elle,--venez... mademoiselle Emma
se meurt; madame de Richeville est dans le dlire.

FIN DU TOME CINQUIME.




MATHILDE

MMOIRES D'UNE JEUNE FEMME PAR EUGNE SE.

TOME SIXIME.

PARIS

PAULIN, DITEUR,

RUE RICHELIEU, 60.

1845




CHAPITRE PREMIER.

UNE CONSULTATION.


Quel douloureux spectacle, mon Dieu, s'offrit  ma vue!

Les moindres dtails de cette scne sont  jamais gravs dans ma
mmoire. La tenture de la chambre d'Emma tait de mousseline blanche,
ainsi que ses rideaux et les draperies de son lit; les volets  demi
ferms ne laissaient parvenir qu'un faible jour dans cet appartement.
C'est  peine si l'on distinguait, au milieu de la blancheur des voiles
qui l'entouraient, le ple et anglique visage d'Emma, encadr de ses
bandeaux de cheveux blonds un peu humides; ses grands yeux presque sans
regard taient  demi ferms sous leurs longues paupires qui jetaient
une ombre transparente sur ses joues dj creuses par la maladie:
quelquefois ses lvres s'agitaient faiblement; elle tenait ses deux
petites mains croises sur son sein virginal dans une attitude pleine de
grce et de modestie.

Je n'avais pas vu Emma depuis deux jours; je fus pouvante du
changement de ses traits.

Madame de Richeville, agenouille  son chevet, la serrait dans une
treinte convulsive et couvrait de larmes et de baisers ses yeux, ses
joues, son front, ses cheveux.

Une de ses femmes, touffant ses sanglots, tait  demi penche sur le
lit, tenant une tasse  la main.

--Grand Dieu! qu'y a-t-il?--m'criai-je en courant  madame de
Richeville et m'agenouillant prs d'elle.

Elle ne rpondit rien et redoubla ses caresses.

Je saisis la main d'Emma, elle tait sche et brlante; sa respiration
haute semblait pnible, oppresse, et causait surtout les alarmes de
madame de Richeville.

--A-t-on envoy chercher le mdecin?--dis-je tout bas  la femme de
chambre.

--Hlas! non, madame; la crise de mademoiselle a t si brusque que tout
le monde a perdu la tte.

--Donnez-moi cette tasse, et allez tout de suite faire demander M.
Grard,--lui dis-je.

Cette fille sortit prcipitamment.

--Emma... Emma, mon enfant! tu ne m'entends donc pas?... Mon Dieu! tu ne
me vois donc pas?--s'cria madame de Richeville  travers ses
sanglots,--je t'en supplie... bois un peu...

Et se retournant pour prendre la tasse, elle m'aperut:

--Ah! je vous le disais bien!--murmura-t-elle en me montrant sa fille
d'un regard dsespr...--Perdue... perdue... Je ne lui survivrai
pas!...

--Silence... par piti pour elle et pour vous, silence!

--Elle ne vous reconnat plus, elle ne veut rien prendre de ma main...
Cette potion la sauverait peut-tre...

Et elle approcha une cuiller des lvres de la jeune fille, qui dtourna
doucement la tte...

--Je vous le disais... elle sait tout... elle me mprise... elle me
hait... O mon Dieu! elle va mourir en maudissant sa mre...

Et, perdant compltement la raison, madame de Richeville se tordit les
bras de dsespoir; ses sanglots devinrent convulsifs, puis ils cessrent
tout  coup; ses larmes s'arrtrent, elle s'affaissa sur elle-mme et
fut bientt en proie  une horrible attaque de nerfs.

Je sonnai ses femmes; elles la transportrent chez elle, et je restai
auprs d'Emma.

Le docteur Grard arriva presque aussitt.

Il se fit rendre un compte exact de la nuit, qui avait t trs-agite.
Le matin, Emma s'tait un peu assoupie. En se rveillant, elle avait
longtemps regard madame de Richeville; puis elle avait dit quelques
mots inintelligibles pendant le dlire de son accs de fivre. Cette
crise passe, elle tait retombe dans l'tat de torpeur,
d'insensibilit o nous la voyions.

M. Grard s'approcha du lit, considra quelque temps Emma et couta sa
respiration avec attention.

J'observai les traits du mdecin avec anxit: ils taient soucieux et
sombres. Aprs s'tre un moment recueilli, il me dit:

--Madame, je dsirerais rester un moment seul avec vous, puisque madame
la duchesse de Richeville n'est malheureusement pas en tat de
m'entendre...

Je fis un signe; les deux femmes sortirent.

--Mon Dieu! monsieur,--m'criai-je,--qu'y a-t-il donc?...

--Le danger est grand... trs-grand...

--Au nom du ciel, monsieur... tout espoir est-il donc perdu?

--Je le crains, madame... La science est malheureusement impuissante 
combattre des causes purement morales, qui produisent des ractions
physiques toujours renaissantes. En vain on lutte contre les effets du
mal... lorsque le foyer du mal nous chappe. Aussi... en prsence de
l'tat si grave de mademoiselle Emma... je dois... il faut...

Voyant l'hsitation de M. Grard:

--Monsieur,--lui dis-je,--je suis la meilleure amie de madame de
Richeville, j'aime Emma comme une soeur. Je puis rpondre  toutes vos
questions...

--Aussi vous ai-je prie, madame, de renvoyer les femmes de madame la
duchesse. Ce que je dois vous dire est tout confidentiel.

Aprs une nouvelle pause, il continua:

--J'ai donn mes soins  mademoiselle Emma, soit au Sacr-Coeur, soit
ici. Son caractre m'a toujours sembl d'une exaltation concentre, son
imagination trs-vive, son esprit trs-impressionnable, sa candeur
profonde... Je ne sais si je me suis tromp.

--Nullement, monsieur;... seulement, avec madame de Richeville et avec
moi, Emma est toujours d'une franchise, d'une expansion pour ainsi dire
involontaire, tant elle est chez elle imprieuse...

M. Grard rflchit quelques instants et reprit:

--C'est aussi ce que m'a souvent dit madame de Richeville; et cette
assurance, de la part d'une personne qui connat si bien mademoiselle
Emma, avait suffi pour carter jusqu'ici certains soupons qui m'taient
venus, et que je regrette amrement de ne vous avoir pas plus tt
confis.

--Comment cela, monsieur?

--J'aurai bientt l'honneur de vous dire pourquoi... Madame, selon moi,
la cause de la maladie de mademoiselle Emma est toute morale: ses
rveries plus frquentes, son tat de langueur datent depuis assez
longtemps; mais ces symptmes ont un caractre plus srieux depuis
quelques semaines, subitement grave depuis quelques jours, et
srieusement alarmant depuis hier... Maintenant, ce qui me reste  vous
dire, madame, est trs-dlicat; mais il y va presque de la vie de cette
enfant.

--Monsieur, de grce!

--Eh bien!... madame... vous qui voyez chaque jour mademoiselle Emma,
vous qui vivez dans son intimit, n'avez-vous aucune raison de lui
souponner... un penchant... une inclination contrarie?

--A Emma?... non, monsieur... aucune... Mais qui peut vous le faire
croire?

--Je vous le rpte, madame, les symptmes de sa maladie ont tout le
caractre de ces affections de langueur causes par de secrets chagrins
du coeur. Souvent j'ai t sur le point de vous exprimer mes doutes;
mais madame la duchesse et vous, madame, en me parlant sans cesse de
l'extraordinaire franchise de cette jeune personne, vous avez loign
cette ide...

Aprs avoir de nouveau rflchi, ne trouvant vritablement rien qui pt
justifier les soupons de M. Grard, je lui rpondis:

--Non, monsieur, je ne puis supposer  Emma aucun amour contrari; et je
m'tonnerais mme que cette pense vous ft venue, si, comme moi, vous
saviez qu'Emma est d'une candeur, d'une ignorance pour ainsi dire
enfantines. D'ailleurs il lui et t impossible de cacher un tel
secret, soit  madame de Richeville, soit  moi.

--Cette candeur, cette ignorance enfantines, madame, loin de dtruire
mes convictions, les augmenteraient encore.

--Comment donc cela, monsieur?

--Peut-tre ignore-t-elle elle-mme le penchant qu'elle ressent. En vous
rappelant ses confidences, ses rvlations, madame, ne vous
souvenez-vous pas de quelques circonstances en apparence insignifiantes
qui, expliques, interprtes de la sorte, pourraient nous clairer?

--Non, plus j'y songe, monsieur,--lui dis-je aprs un nouveau moment de
rflexion,--plus j'y songe, moins cette supposition me parat
acceptable... Pourtant, sans m'expliquer entirement sur un secret qui
ne m'appartient pas, et en vous demandant grce pour ma rserve, je dois
vous dire que madame de Richeville et moi nous avons craint qu'Emma
n'et fait une dcouverte d'une trs-grande importance pour elle... une
dcouverte relative  sa famille... et que cette pauvre enfant n'en et
t, n'en ft vivement affecte.

M. Grard semblait de plus en plus embarrass, ce que je venais de lui
dire ne parut lui faire aucune impression; il secoua la tte d'un air de
doute, alla de nouveau prs d'Emma, couta sa respiration, qui semblait
un peu apaise, tta son pouls, et me dit:

--Elle est mal, bien mal... une cause morale occasionne tous ces
ravages, on ne pourrait donc compter que sur une gurison morale... Il
est des exemples merveilleux de personnes rappeles  la vie par la
seule prsence de l'tre qu'elles regrettaient ou qu'elles dsiraient
voir... Et... je ne vous le cache pas, madame, il faudrait un miracle de
ce genre pour sauver mademoiselle Emma.

--Ah! monsieur, vous m'pouvantez!--m'criai-je en voyant la funeste
expression de la physionomie du mdecin.

--Cela n'est que trop certain,--reprit-il,--et je tiens d'autant plus,
madame,  vous convaincre de l'imminence du danger qu'elle court... que
cette considration seule peut surmonter ma rpugnance  vous entretenir
d'une communication bizarre, qui m'a t faite d'une manire fort
dsagrable.

--Que voulez-vous dire, monsieur?... de quelle communication voulez-vous
parler?

--Ce matin, un commissionnaire inconnu a apport chez moi un petit
coffre renfermant dix billets de mille francs et une lettre que je dois
vous montrer, quoi qu'il m'en cote.

M. Grard lut ce qui suit:

_Ces dix mille francs sont  vous, si vous vous chargez d'apprendre 
madame de Lancry que mademoiselle Emma de Lostange se meurt d'amour pour
M. le marquis de Rochegune..._

...Il en est de certaines motions morales comme de certains faits
physiques: un coup violent vous frappe  la tte, vous renverse; on ne
ressent rien d'abord qu'une profonde commotion... un vertige douloureux
pendant lequel toute pense s'teint. Vous tombez en ayant seulement la
vague conscience d'un grand pril...

Il en fut ainsi pour moi de cette foudroyante rvlation.

Je reus au coeur un coup affreux, mes ides se troublrent dans un
pnible tourdissement; pendant une seconde je ne vis plus rien, je
n'entendis plus rien.

L'appartement tait si obscur que le mdecin ne s'aperut pas de
l'altration de mes traits; il continuait de parler:

--Je n'ai pas besoin de vous dire, madame, que les dix mille francs ont
t immdiatement envoys aux hpitaux; mais enfin,  des yeux prvenus,
ne pouvais-je pas sembler servir je ne sais quel intrt mystrieux en
rvlant soit  madame de Richeville, soit  vous, madame, un fait ou du
moins une grave prsomption que je partageais depuis quelque temps, et
que les raisons que je vous ai dites, madame, m'avaient fait taire
jusqu' prsent!... Encore une fois ma conviction tait forme quant au
sentiment que devait prouver mademoiselle Emma, mais non pas quant 
l'objet de ce sentiment, car je n'ai l'honneur de connatre M. de
Rochegune que de nom. Enfin, madame, vous croirez  la parole d'un
honnte homme: je n'aurais pas reu ce matin cette trange
communication, que ce matin j'aurais fait part de mes craintes, ou
plutt de mes convictions,  madame la duchesse de Richeville, tant
l'tat de mademoiselle Emma est alarmant. Maintenant, madame,
croyez-vous que le penchant ignor ou contrari qu'prouve mademoiselle
Emma ait M. de Rochegune pour objet? le voyait-elle souvent?

--Oui, monsieur... il la voyait presque chaque jour...

--Et pensez-vous que M. de Rochegune partage cette affection, ou du
moins qu'il en fut instruit?

--Je ne le pense pas, monsieur... non, je ne le pense pas.

Aprs un moment de silence je dis tout  coup au docteur d'une voix
altre et d'un ton solennel:

--Ainsi... cette enfant est en danger de mort... monsieur, et c'est une
passion concentre qui la tue?

--Je le crois, madame, sur mon honneur je le crois; et s'il reste une
seule chance de salut  cette malheureuse jeune fille... elle est dans
l'esprance qu'on pourrait veiller en elle en lui disant que son amour
est partag par M. de Rochegune. Avant tout il faut la sauver...

--Maintenant, monsieur, dans l'intrt du salut d'Emma... il me reste 
vous demander un service de la plus haute importance...

--Madame, parlez...

--Veuillez me remettre cette lettre, et me donner votre parole de ne
jamais dire  personne... personne... que vous l'avez reue.

M. Grard se consulta un instant afin sans doute de ne pas agir
lgrement, et reprit:

--Ma conscience n'a rien  me reprocher, les pauvres profitent des dix
mille francs, la rvlation que je vous ai faite est d'accord avec ma
conscience, je ne vois aucun obstacle  vous donner ce billet et la
parole que vous me demandez, madame.

--Je vous remercie, monsieur.

--Songez bien, madame,--me dit le docteur Grard d'un ton grave,
imposant, en retournant prs du lit d'Emma,--songez bien que vous vous
chargez d'une grave responsabilit... les moments sont prcieux; je
viens de voir madame la duchesse, elle est hors d'tat de s'occuper en
ce moment de sa jeune parente... Le sort de cette jeune fille repose
entirement sur vous... Si vous avez  lui donner quelque espoir, que
ce soit le plus tt possible... avec les plus grands mnagements. Son
accs de fivre a diminu,--ajouta-t-il en lui ttant le pouls,--elle
s'est un peu assoupie, peut-tre le dlire aura-t-il cess... Si alors
elle peut vous entendre, si le cerveau n'est pas encore tout  fait
pris, il reste quelque chance de salut.

--Vous avez raison, monsieur,--lui dis-je avec amertume,--c'est une
grande... bien grande responsabilit que la mienne... terrible en
effet...

Aprs avoir de nouveau considr Emma, le docteur me dit:

--Il me semble voir une larme sous ses cils... c'est une preuve de
dtente, une faible amlioration... Ds qu'elle pourra vous entendre,
parlez-lui de M. de Rochegune, avec rserve d'abord; vous examinerez
bien attentivement l'effet que ce nom produira sur elle... sur sa
physionomie...

--Oui, monsieur... oui... j'observerai.

--Puis, si vous voyez que ce nom veille en effet en elle quelque
motion, si lgre qu'elle soit, vous pourrez l'entretenir de l'espoir
de le voir bientt... est-il ici?

--Non... non, monsieur, il est absent depuis plusieurs jours.

--Et c'est justement depuis plusieurs jours que l'tat de mademoiselle
Emma s'est aggrav... Ce dpart aura fait clater cette dernire
crise... Vous pourrez donc parler  mademoiselle Emma du prochain
retour... de M. de Rochegune; lui dire qu'il la reverra avec plaisir...
peut-tre mme qu'il a devin ses sentiments et qu'il les partage...
l'important est de la sauver d'abord...

--Sans doute, monsieur... il faut la sauver,--dis-je presque
machinalement.

--Ainsi, par exemple, si vos paroles ramenaient quelque rsultat
inespr, vous pourriez peut-tre, pour porter un coup dcisif, lui
faire entrevoir l'esprance de se marier avec M. de Rochegune... Encore
une fois, elle est en danger de mort, il s'agit de la sauver... Si cette
union est impossible, on le lui apprendra plus tard, peut-tre avec
moins de danger: on n'prouve pas deux fois des crises pareilles.

--Vous croyez, monsieur?

--Sans aucun doute... Si par miracle elle revenait  la vie, on la
laisserait dans cette confiance jusqu' son rtablissement,
ncessairement trs-prompt. Le bonheur est un si grand sauveur! dans les
maladies morales, il opre souvent des merveilles. Allons, madame, je
n'ose vous dire d'esprer... mais courage... Sans doute votre
responsabilit est grande; mais personne mieux que vous ne peut tenter
cette preuve, qui exige tant de dlicatesse, tant de tact et tant de
dvouement: vous tes l'amie intime de madame de Richeville, presque la
soeur de cette pauvre enfant; la dernire chance qui la rattache  la
vie ne peut tre confie  des mains plus sres et plus dvoues... A ce
soir donc, madame, je reviendrai.

Aprs avoir ordonn quelques prescriptions, il sortit.

Une des femmes de madame de Richeville vint me prvenir que la duchesse
tait toujours dans un tat nerveux dplorable.

Je lui dis de retourner auprs de sa matresse, qu'Emma sommeillait.

Et je restai seule...

Seule avec cette malheureuse jeune fille, qui, dans son innocence, me
portait le coup le plus cruel qui pt m'atteindre...

O mon Dieu, vous le savez, je tombai  genoux auprs de ce lit funbre,
je vous suppliai avec ferveur de chasser de moi les dtestables penses,
les instincts homicides... oui, homicides... car quelquefois on tue par
la parole ou par le silence, comme on tue avec le fer.

Seigneur, Seigneur! vous  qui rien n'chappe, vous avez alors pu
dcouvrir dans les plus secrets replis de mon coeur... de ces
ressentiments qui sont dj presque des crimes...




CHAPITRE II.

RVLATION.


J'tais l seule... seule avec Emma, attendant son rveil... attendant
un moment lucide de son agonie pour interroger son coeur... pour lui
rvler un amour qu'elle ressentait et qu'elle ignorait peut-tre...

Moi... moi... lui rvler cet amour!

Et cet amour... elle l'prouvait.

Une fois cette terrible voie ouverte  ma pense, j'y marchai avec une
effrayante rapidit; je ne pouvais concevoir mon aveuglement pass.

Je m'expliquai certaines bizarreries de la conduite et des paroles
d'Emma. Mille ressouvenirs me frapprent alors... ainsi, entre autres,
elle prouvait une motion pnible en voyant tomber de la neige... et la
neige avait failli servir de linceul  M. de Rochegune.

Enfin dernire preuve, fatale preuve! depuis quelque temps
n'prouvait-elle pas,  son insu sans doute, un vif sentiment de
jalousie contre moi?

Ce premier mouvement de rpulsion que je lui inspirais, auquel Emma
cdait d'abord en rougissant, puis qu'elle surmontait ensuite, ne
dmontrait-il pas la force de son amour?

Et d'ailleurs cet amour n'tait-il pas probable, invitable?... cette
enfant voyant chaque jour un homme tel que M. de Rochegune, n'entendant
que ses louanges, pouvait-elle s'empcher de l'aimer?

Un moment j'accusai amrement madame de Richeville d'imprudence...
Pauvre malheureuse mre!...

Ensuite ce fut sur M. Lugarto que tomba tout le poids de mon excration.

Oh! il se vengeait du mal qu'il m'avait dj fait... il s'en vengeait
d'une manire bien atroce...

Mais comment, lui qui ne voyait jamais Emma, avait-il pntr un secret
que madame de Richeville et moi nous ignorions, un secret que le docteur
Grard souponnait seulement?

La duchesse se croyait sre de ses gens; mais M. Lugarto n'avait-il pu
en corrompre quelques-uns? et d'ailleurs comment ses gens mmes
avaient-ils lu dans le coeur d'Emma mieux que sa mre, mieux que moi?

En y songeant, cela ne se concevait que trop... J'tais constamment
proccupe de mon amour, madame de Richeville portait elle-mme un vif
intrt  cet amour; certaines remarques, certaines vidences avaient d
nous chapper: le soupon de la passion d'Emma tait  mille lieues de
notre pense...

Emma avait-elle donc une confidente parmi les femmes de madame de
Richeville? Cela n'tait pas dans son caractre, et ces femmes
semblaient toutes dvoues  sa mre. Quant  ce dvouement... l'or est,
hlas! un puissant corrupteur... et M. Lugarto tait bien riche.

Ces rflexions paraissent calmes, froides, presque puriles, en prsence
du coup dont j'tais menace; mais elles ne m'empchaient pas d'tre en
mme temps assaillie de terreurs bien dchirantes.

Comme l'oeil de Dieu embrasse  la fois toutes choses, j'embrassais en
un instant et d'un seul regard tous les mondes de la douleur... tous les
espaces du dsespoir... depuis les causes les plus formidables jusqu'aux
effets les plus infimes.

D'autres fois je ne pouvais pas moralement croire  cet anantissement
foudroyant de mes esprances.

Cela me paraissait surnaturel. C'tait le contraire des miracles; si
palpable que ft la ralit... je me refusais d'y croire.

J'opposai  l'vidence des faits des raisons qui me semblaient aussi
puissantes, aussi immuables que les lois de la nature.

--Non... non... me disais-je, Emma ne peut pas aimer M. de Rochegune;
elle ne le peut pas: cet amour causerait ou sa mort ou mon malheur
ternel... et je ne veux pas la mort de cette jeune tille, et je ne veux
pas tre ternellement malheureuse.

Il est impossible que je renonce  mon amour, que je retourne auprs de
M. de Lancry; il est impossible que j'aie touch de si prs le bonheur
pour le voir ainsi s'abmer  mes yeux... il est impossible que je me
voue  un avenir aussi affreux que serait le mien...

L'accomplissement de ces craintes m'et sembl un rve monstrueux. Cette
accumulation de malheurs sur une seule crature ne passait-elle pas les
bornes du possible?

Dieu ne pouvait pas vouloir cela; c'tait damner trop srement et trop
facilement une me... Je me rvoltais contre cette implacable
perscution de la destine... Je demandais ce que j'avais fait... moi,
pour que le sort me ft si fatal!

Alors je ne sais quelle voix  la fois svre et paternelle me
rpondait:

Et cette enfant, cet ange qui agonise, qu'a-t-elle fait? et elle
meurt... Son me est si pure, qu'elle ignore mme l'amour qu'elle
ressent... Elle ne l'a dit  personne... elle a langui... elle a
souffert, elle ne s'est jamais plainte, elle ne se plaindra jamais, et
elle meurt!...

Comme les fleurs qui se fltrissent quand le soleil leur manque, et
qui ignorent ce que c'est que le soleil... elle a senti l'amour qui
ferait sa vie lui manquer... et elle s'est fltrie... Elle n'avait pas
besoin... elle... de sophismes, de subtilits, pour justifier son
amour... Elle tait jeune et libre... Elle a aim un homme jeune et
libre comme elle... Son amour a t selon les lois de Dieu et des
hommes... Elle a seize ans, et elle meurt...

Ferme  jamais les yeux, pauvre enfant; ton amour virginal sera
enseveli avec toi... Ne crains rien... tout le monde l'ignorera comme
toi. A voir tes deux petites mains ples et amaigries croises sur ton
sein, on dirait que ton pudique instinct veut cacher cet amour, comme si
on pouvait le deviner  travers la limpidit de ton me... Dors... dors
du sommeil ternel... Pauvre enfant.

Et alors je me sentais attendrie malgr moi. Je jetais des yeux humides
sur la douce et mourante figure d'Emma... La nuit tait proche; son beau
visage, blanc comme l'albtre, semblait resplendir au milieu des ombres
qui envahissaient son alcve.

Elle sommeillait lgrement; sa pauvre figure, endolorie, abattue, avait
en ce moment une magnifique expression de rsignation et de souffrance
candide...

--O mon Dieu! mon Dieu! m'criai-je en tombant  genoux, elle est bien
affreusement malheureuse! Mais au moins elle ignore la cause de ses
maux; elle mourrait sans regrets... et moi, je ne vivrais pas dans un
dsespoir ternel...

Puis songeant  ce que ce voeu avait d'horrible, comprimant mes
sanglots, je demandais pardon  Emma.

Dans mon remords d'avoir conu cette criminelle pense, je m'exaltais
jusqu' l'hrosme. J'entendis de nouveau la voix mystrieuse, elle
faisait vibrer presque malgr moi les plus gnreuses cordes de mon me.

Courage... courage... pauvre femme...--me disait-elle,--ta croix est
lourde; courage, un pas encore, et tu auras gravi la dernire cime de
ton calvaire...

Alors... de l... du haut de ton renoncement sublime, comme le Christ
du haut de sa croix, place entre les hommes et Dieu, tu contempleras
au-dessous de toi cette enfant que tu auras sauve, sa mre qui te
bnira.. Quant  l'homme si digne de toi, que tu aimais si dignement...
tu diras en cachant tes larmes... _S'il savait_...

Courage... oh! il faut une rsolution plus qu'humaine pour ceindre
ainsi volontairement la couronne saignante d'un martyre ignor. Mais
aussi quel baume pandront sur tes blessures les ineffables, les
maternelles consolations de ta conscience!

Oh! tu ne sais pas encore, pauvre femme, ce que c'est que d'avoir
acquis,  force de sacrifices, le _droit de pleurer sur soi_!

Oh! tu ne sais pas la pieuse douceur de ces larmes saintes et
fcondes... Tu ne sais pas avec quel misricordieux orgueil on les sent
couler en sachant que d'autres les verseraient, mais plus cres, mais
plus brlantes encore...

Tu ne sais pas les religieuses volupts de la douleur! Tu ne sais pas
comme on souffre et comme on jouit  la fois, en se disant, le coeur
bris, les yeux noys de larmes, les lvres tressaillantes de
sanglots:--_Je suis bien malheureuse, oh! bien affreusement
malheureuse! mais au moins ils sont heureux... ceux-l pour qui je
souffre tant..._

Oh! oui... sois fire de cet amour, au nom duquel tu vas t'immoler...
Sois-en fire... c'est ton premier, ton seul, ton noble amour. Vois les
penses qu'il t'inspire, vois ce que tu ressens, au lieu d'une jalousie
grossire comme celle qui autrefois t'animait contre Ursule...

Qu'prouves-tu pour Emma? Les plus hautes, les plus touchantes
aspirations... Elle meurt d'amour pour celui que tu chris... tu vas
arracher ce pudique secret  ses lvres dfaillantes... tu renonceras
toi-mme en sa faveur  ton rve d'or,  ton ciel... et tu n'as pour
Emma que des larmes de tendresse et de piti.

Oui... oui... Mathilde, ton amour est grand, ton amant te le
disait...--De cet amour doivent jaillir un jour de magnifiques
dvouements, de sublimes exemples.

Autrefois tu n'as su que passivement souffrir pour une cause indigne...
l'heure est venue de souffrir et d'agir pour la plus sainte des causes.
Garde ta divine aurole de vertu; ne dchois ni  tes yeux, ni aux yeux
de ceux que tu aimes; sacrifie-toi pour une enfant innocente et pure,
sauve-la de la mort... travaille  son bonheur... Courage... Dieu te
voit.. Dieu te sourit dans son ternit......

       *       *       *       *       *

Et, ainsi qu'on cherche  rsister  une fascination coupable, 
l'entranement de honteux conseils, je tchais de fermer mon coeur aux
accents de cette voix gnreuse.

J'tais lasse de souffrir.

Pourquoi donner  cette malheureuse enfant une esprance que M. de
Rochegune ne raliserait jamais? car il m'aimait, moi... il m'aimait
perdment, et mon pouvantable sacrifice serait vain pour le bonheur de
cette jeune fille.

Au milieu de ces rflexions si poignantes, Emma fit un lger mouvement,
tourna languissamment la tte de mon ct, ouvrit les yeux en soupirant,
et me regarda.

Oh! je le vois encore, ce regard profond,  la fois si doux, si triste,
si rsign...

Il me sembla qu'il m'implorait, qu'il me demandait la vie, le bonheur...

Aprs m'avoir un instant contemple avec tonnement, elle ferma ses
longues paupires; deux larmes roulrent sur ses joues, qui se
colorrent un instant d'un rose ple.

--Emma, qu'avez-vous?--lui dis-je doucement,--vous pleurez!...
souffrez-vous?

--Oui,--me dit-elle d'une voix faible sans ouvrir les yeux,--je vous
aime... et pourtant votre prsence me fait mal... Ne m'en voulez pas...
il faut avoir piti des mourants.

--Que dites-vous!... n'ayez pas de pareilles ides, pauvre enfant, vous
affligeriez et moi et votre bonne amie.

--Je sais bien que je vais mourir... dans mon rve, Dieu me l'a dit.

--Quel rve?

--Oh! un rve trange,--continua-t-elle tenant toujours ses yeux
ferms,--je n'ose pas vous le dire.

--Emma, je vous en prie...

--Je me sentais mourir; je sentais en moi comme une grande force qui
voulait m'enlever aux cieux... et puis... il m'a sembl entendre une
voix qui disait: _Faut-il quelle meure, faut-il qu'elle meure?_

--Et  qui parlait cette voix, mon enfant?

--Oh! c'est la fivre... qui me donnait ces ides... Elles sont folles.

--Mais  qui cette voix disait-elle: _Faut-il qu'elle meure?_

--Elle le disait...  une femme...  une femme dont je ne voyais pas la
figure...--se hta de dire Emma.

Je compris... la malheureuse enfant me trompait; c'tait moi qu'elle
avait vue en songe.

--Et cette femme?--lui dis-je.

--Elle n'a rien rpondu, et la voix a dit:--_Emma, il faut mourir!_

Puis se reprochant sans doute en elle-mme d'avoir t impressionne
contre moi par ce rve, et revenant  son doux et charmant naturel, elle
ouvrit les yeux, et me regarda cette fois avec une expression de
tendresse, de repentir, si ingnue, que je ne pus retenir mes larmes.

Elle se pencha vers moi, prit ma main dans les siennes, la porta  ses
lvres, hlas! froides, bien froides... puis elle la posa sur son sein
en me disant:

--Il me semble que la chaleur de votre main va rchauffer mon coeur,
qui s'tait glac tout  l'heure...

--Emma, vous m'aimez donc bien?

--Maintenant... oui... aprs ma seconde mre... je n'aime rien au monde
plus que vous...

--Vous n'aimez personne autant que moi... mon enfant?

--Personne... J'aurais voulu vous ressembler en tout... tre
vous-mme...

--Et pourtant quelquefois... vous me hassez,--dis-je assez vivement.

Elle fit un brusque mouvement, pressa davantage encore ma main sur son
coeur: je sentis ses faibles battements s'acclrer un peu.

Emma reprit en souriant douloureusement:

--Voyez quel mal vous me faites en me disant cela... Je vous assure que
je vous aime... Ces mouvements... que je pouvais quelquefois rprimer en
vous voyant, j'ai dcouvert ce que c'tait...--et elle tcha de sourire
encore...

--Vraiment... Et qu'tait-ce?...

--C'tait l'instinct de mon coeur qui m'avertissait qu' mon insu je
vous avais caus quelque chagrin... Alors j'osais  peine m'approcher de
vous, j'prouvais comme un remords de ma faute; mais votre tendre bont
le faisait bien vite vanouir, et je me jetais dans vos bras.

Comment n'aurais-je pas t attendrie en entendant Emma s'efforcer
d'interprter ainsi cette jalousie qu'elle se reprochait, et dont elle
ne pouvait s'expliquer la cause?...

--Vous me croyez, n'est-ce pas?--ajouta-t-elle...--Je vous jure que je
ne vous hais pas... Au moment d'aller devant Dieu, je ne voudrais pas
mentir.

--Vous parlez toujours de mourir, mon enfant... Heureusement il n'en est
rien... Ne seriez-vous donc pas dsole de quitter ceux qui vous aiment,
de quitter la vie?...

--Oh!... oui, je serais dsole de quitter madame de Richeville, vous;
mais la vie... je ne la regrette pas.

--Et pourquoi cela?

--Parce que... sans raison... oh! sans aucune raison, je me sentais
chaque jour plus malheureuse... Tout devenait sombre autour de moi...
toutes mes penses se brisaient contre un obstacle invisible.

--Mais avant d'tre ainsi malheureuse?

--Oh!--dit-elle en joignant ses deux mains et en levant au ciel ses
beaux yeux rayonnants d'une sorte d'extase, de ressouvenir;--oh! avant
cela il me semblait que je devais vivre toujours; le temps passait comme
un songe bni, j'avais les ides les plus riantes... J'tais si
heureuse... si heureuse, qu'il me semblait qu'un jour... je retrouverais
ma mre... quoique je susse qu'elle tait morte...

--Et au couvent tiez-vous aussi heureuse, chre enfant?

--Au couvent c'tait un autre bonheur: c'tait l'amiti de mes
compagnes, la bont de madame de Richeville; ce bonheur-l, ainsi que
mes chagrins d'alors, je me l'expliquais... L'autre bonheur... bien plus
vif, bien plus grand, je le ressentais sans me l'expliquer... non plus
que les chagrins qui l'ont suivi.

--Mais... c'tait peut-tre la joie d'tre sortie du couvent qui vous
rendait si contente?

--Non... j'ai regrett mes compagnes, et, au couvent, je voyais madame
de Richeville comme je la vois maintenant.

--Tchez de vous rappeler  peu prs quand a commenc pour vous cette
flicit qui a presque chang l'aspect de votre vie... qui a donn un
but  votre existence... qui a jet sur tout, n'est-ce pas? comme une
clart plus brillante et plus belle.

--Oui... oui... c'est bien cela... que j'ai ressenti...

Aprs un mouvement d'indcision terrible, j'ajoutai d'une voix
tremblante, altre:

--Ce bonheur... n'a-t-il pas commenc peu de temps aprs le retour... de
M. de Rochegune  Paris, alors que vous le voyiez tous les jours?

Elle me regarda avec une expression de candeur et de cleste
ravissement.

Je sentis son coeur battre plus vite qu'il n'avait encore battu, et
elle me dit avec une sorte de joie  la fois tonne, reconnaissante, et
passionne:

--Oui... oui... c'est vrai... Oh! mon Dieu!... c'est vrai!

--Et votre malheur! votre malheur!! n'a-t-il pas commenc peu de temps
aprs mon arrive...  moi?

Hlas! le dsespoir donna sans doute  mes paroles,  ma physionomie,
un accent de reproche  la fois effrayant et cruel; car Emma, se levant
 demi, se prcipita dans mes bras en fondant en larmes, et cacha sa
tte dans mon sein en s'criant d'une voix dchirante:

--Pardon!... pardon!...

Puis, aprs m'avoir treinte avec une force convulsive, je la sentis
dfaillir...

pouvante, je la replaai sur son oreiller et je courus prendre un
flacon.

Elle tait d'une pleur mortelle, ses joues livides... ses mains froides
comme du marbre.

Les sels que je lui fis respirer ne la ranimrent pas; je mis ma main
sur son coeur, il ne battait plus.

J'approchai ma joue de ses lvres entr'ouvertes... je ne sentis pas un
souffle...

Je crus l'avoir tue.

Ce fut un moment horrible; je tombai  genoux en m'criant:

--Pardon! pardon! mon Dieu! rappelez-la  la vie; je fais voeu de me
sacrifier pour elle, d'employer tout ce qu'il me restera de force 
travailler  son bonheur, comme si elle tait ma soeur... ma fille...
Seigneur, je vous le jure... je me sacrifierai... dt-il m'en coter la
vie! mais faites que je ne l'aie pas tue... Mon Dieu! faites que je ne
l'aie pas tue!...

Aprs quelques minutes d'effrayantes angoisses pendant lesquelles,
penche sur Emma, j'piais son moindre souffle, son moindre mouvement,
Dieu m'exaua...

Elle soupira lgrement... la circulation du sang, un moment suspendue,
reprit son cours. De livides, ses joues redevinrent ples... Elle
vivait... Dieu avait entendu mon serment...

Je devais me dvouer... tout tait consomm, tout tait fini pour moi...
tout...

De ce moment il fallait ensevelir mon amour, mon pauvre et triste amour,
au plus profond de mon coeur comme dans un spulcre... Il me fallait
clairer cette malheureuse enfant, tcher de la rattacher  la vie par
l'esprance...

Je n'en pouvais plus douter, l'infortune se mourait d'amour et de
jalousie.

Mais lui... lui, pour qui elle se mourait... comment le dtacher de
moi?... comment l'intresser  l'amour d'Emma? comment le lui faire
partager?

Alors, je l'avoue... la pense me manquait... il me restait  peine
assez de force pour instruire Emma de ce qui pouvait la sauver... Avant
tout il fallait la sauver.




CHAPITRE III.

LE SALUT.


Le mdecin m'avait laiss un cordial d'un effet puissant... me
recommandant d'en user s'il tait ncessaire de soutenir, de remonter le
moral d'Emma pendant quelque temps.

Profitant de sa faiblesse, je prsentai  ses lvres une cuillere de
cette potion; elle but machinalement.

Quelques minutes aprs, une faible rougeur colora ses joues, et elle
ouvrit des yeux tonns, comme si elle sortait d'un songe.

Ne voulant pas laisser revenir sa pense sur la douloureuse impression
qui avait caus son vanouissement, voulant frapper un coup dcisif, je
m'criai:

--Rveillez-vous donc, paresseuse! M. de Rochegune vient d'arriver; il
est l avec madame de Richeville.

A peine le nom de M. de Rochegune avait-il t prononc, que le coeur
d'Emma recommena de battre avec une force qui m'effraya.

Elle me regarda d'un air surpris, radieux, mais sans la moindre
confusion.

--M. de Rochegune est de retour?--murmura-t-elle.

--Oui... oui...--lui dis-je d'une voix entrecoupe, fbrile, sentant que
chaque mot tuait une de mes esprances.--Oui... il vient avec de grands
projets qui vous concernent... et dont je m'entretenais toujours avec
lui... je l'aimais de tout l'amour qu'il vous portait, mais nous ne
pouvions encore rien vous dire... il y avait des obstacles... de grands
obstacles...  ce qu'alors vous fussiez instruite de ses desseins...
Oui, nous ne pensions qu' vous... et vous croyiez que je ne pensais
qu' lui... qu'il ne pensait qu' moi... C'est pour cela que vous aviez
quelquefois contre moi de ces ressentiments que vous ne compreniez
pas... C'tait de la jalousie, entendez-vous, pauvre enfant! de la
jalousie bien injuste, car M. de Rochegune vous aime autant que vous
l'aimez sans vous rendre compte de cet amour... Oui... il vous aime...
il vous aime... maintenant vous ne pouvez plus douter ni de vous ni de
lui; les obstacles qui existaient n'existent plus... Il vous demande en
mariage  votre seconde mre; elle y consent. Ainsi vous passerez
dsormais votre vie avec lui; mais il faut bien vite ne plus tre
malade, reprendre vos jolies couleurs roses... Eh bien, parlerez-vous
encore de mourir maintenant?...

Il faut renoncer  exprimer les mille gradations par lesquelles cette
pauvre figure si souffrante et si dcolore passait  mesure que je
parlais; la surprise, la joie, la stupeur, la crainte, le ravissement,
l'extase se peignirent sur ses traits avec une vivacit, une nergie qui
m'effrayrent.

Pourtant j'avais prvu que, dans cette circonstance dcisive, les
mnagements, les prparations, les rticences, n'opraient pas la
rvolution profonde, fulgurante, que l'on devait avant tout rechercher
dans une rvlation d'un effet aussi hroque.

Emma fut sauve... Mais je n'eus pas d'abord cette heureuse crance; la
secousse fut terrible. Pendant plusieurs heures j'eus des transes
mortelles.

A de nouvelles dfaillances succda un accs de dlire pendant lequel
Emma pronona des phrases sans suite, mais o je distinguais surtout mon
nom accompagn de ces mots: Pardon, ange tutlaire!

Par un trange oubli, ou plutt par un puissant instinct de chaste
dlicatesse, elle ne pronona pas une fois le nom de M. de Rochegune.

Cette crise fivreuse se termina heureusement, non par une pnible
torpeur, mais par un bienfaisant sommeil.

Le mdecin revint au moment o Emma commenait  s'endormir.

A mon tour j'tais accable, dfaillante.

--H bien, madame?--me dit-il avec anxit.

Sans lui rpondre, je lui montrai Emma d'un coup d'oeil, et je cachai
ma figure dans mes mains en pleurant.

Au bout de quelques secondes, passes sans doute  s'assurer de l'tat
de la jeune fille, M. Grard s'cria avec une expression de joie
indicible:

--Elle est presque sauve. Vous lui avez parl... Ah, madame! c'est une
rsurrection, un miracle! C'est admirable! Peut-tre vous devra-t-elle
la vie... Cette violente secousse a opr le rsultat le plus salutaire.
Voyez... elle dort... elle dort profondment, et depuis cinq jours son
repos n'tait qu'une lourde somnolence. Mais comment lui avez-vous fait
cette rvlation, madame?

Je racontai tout au mdecin, except ce qui me concernait.

Quand je lui eus dit de quelle manire j'avais appris  Emma le prtendu
retour de M. de Rochegune, d'abord il frmit; puis il se rassura, en me
disant:

--Vous avez eu, madame, plus de courage, plus de raison que je n'en
aurais eu. Cette jeune fille tait perdue, une crise violente pouvait
seule la sauver. Des mnagements n'auraient pas amen ce rsultat
inespr... Il y a tout lieu de penser qu'elle entrera rapidement en
voie de gurison. Maintenant, madame, pour terminer votre ouvrage, vous
comprenez qu'il est de la dernire importance que vous assistiez  son
rveil... Elle croira d'abord avoir t le jouet d'un songe; ce sera 
vous de la rassurer par de nouveaux dtails, de donner de la
vraisemblance au rcit que vous avez t oblige de lui faire: et
surtout, madame, empchez-la de souponner que ceci n'est qu'une feinte;
une rechute s'ensuivrait, et une rechute serait mortelle. M. de
Rochegune n'est pas ici... il faudrait le prvenir... il est fait pour
comprendre toute l'importance de son prompt retour.

Je songeai  la lettre que je lui avais envoye par un courrier, en lui
disant de revenir en hte... et je dis:

--M. de Rochegune est prvenu, monsieur; il sera ici aprs-demain sans
doute...

--Dj prvenu, et prvenu par vous!--s'cria M. Grard.

tonne de cette remarque, je lui dis:

--Il ne pouvait l'tre que par moi, monsieur.

--Vous avez raison, madame; allons, encore un peu de courage!

--J'ai peur que la force ne me manque, monsieur.

--Vous la trouverez, madame... en songeant que, si vous ne la trouviez
pas, tout serait perdu; cette crise si salutaire, si miraculeuse, aurait
t inutile. A son rveil, mademoiselle Emma interrogerait peut-tre une
des femmes de chambre de madame la duchesse; vous ne pouvez les mettre
dans ce secret: ainsi tout serait dvoil.

--Mais madame de Richeville... monsieur?

--Je viens de la voir... J'avais ordonn un calmant, elle dort. Elle a
d'ailleurs pass trois nuits de suite auprs de mademoiselle Emma. Elle
tait brise de fatigue. Il n'y a donc rien  craindre de ce ct, si
vous jugez toujours  propos de ne pas la mettre dans la confidence.

--Moins que jamais, monsieur; je vous en conjure, que ce secret soit
entre vous et moi.

--Je vous l'ai promis, madame. Mais comment, jusqu' sa complte
gurison, empcherez-vous mademoiselle Emma de parler  madame de
Richeville de M. de Rochegune et de son mariage? une fois parfaitement
rtablie, on pourra peu  peu loigner cette promesse; mais jusque-l...

--Tenez, monsieur...--lui dis-je en l'interrompant,--je n'ai qu'une
crainte... c'est que Dieu ne me conserve pas longtemps la raison... Vous
ne savez pas... vous ne pouvez pas savoir ce que j'ai endur
aujourd'hui... Ma tte n'y rsistera pas... Quels sont les symptmes de
la folie... monsieur?... Est-ce quand on sent les artres des tempes
battre  se rompre? Les miennes battent ainsi, monsieur.

--Madame...

--Est-ce quand on sent son intelligence vaciller comme la flamme d'un
flambeau qui va s'teindre? C'est qu'en ce moment j'prouve cela...
monsieur.

M. Grard m'a dit plus tard qu'il avait t un instant effray de
l'garement, de la concentration de mes traits, et que, sachant ce
qu'il savait, il avait rellement craint que je n'eusse pas la force
morale ncessaire pour accomplir mon oeuvre de dvouement.

--Madame, remettez-vous,--me dit-il,--calmez-vous, veuillez vous appuyer
sur mon bras... Venez... Je vais ouvrir une des fentres de cette
chambre; la soire est magnifique, quelques bouffes d'air pur et doux
ne peuvent qu'tre salutaires  notre pauvre malade...

Le mdecin ouvrit la fentre qui donnait sur le jardin.

Nous tions  la fin du mois de mars, la soire tait tide, c'tait un
commencement de printemps, la lune brillait au milieu des toiles.

J'aspirai avec avidit cet air vivifiant; j'exposai mon front brlant 
cette brise douce et frache. Peu  peu je me calmai... Je levai les
yeux au ciel avec une rsignation pleine de douleur et d'amertume.

En contemplant l'immensit du firmament, il me sembla qu'une mystrieuse
communication se rtablissait entre moi et Dieu; il me sembla entendre
de nouveau cette voix qui m'avait conseille, soutenue:

--Courage,--me disait-elle,--courage, noble femme, tu t'es leve
jusqu'aux plus sublimes rgions du sacrifice... de la douleur sainte et
grande... Tu ne peux souffrir davantage, ne laisse donc pas ton oeuvre
incomplte; confie-toi en Dieu... il t'inspirera, il te donnera les
moyens d'aplanir les obstacles qui maintenant te semblent
insurmontables... Jamais il n'abandonne les coeurs gnreux... Entre
tous ceux qu'il chrit, les plus souffrants sont ceux qu'il chrit le
plus... son esprit les guide... sa lumire les claire... sa force les
soutient.

Ces penses me firent du bien... Elles furent  mon me accable ce que
la brise tait  mon front brlant.

--Vous tes mieux, n'est-ce pas, madame?--me dit le mdecin aprs un
long silence.

Il me sembla que sa voix tait mue; la lune clairait en plein sa
figure grave et svre. Deux grosses larmes coulaient sur ses joues.

--Qu'avez-vous, monsieur?--m'criai-je.

Il me regarda quelque temps sans me rpondre, puis il me dit d'une voix
attendrie:

--Vous m'avez demand le silence, madame... vous avez ma parole... mais
heureusement il n'est pas de secret pour celui qui est l-haut,--ajouta-t-il
en levant le doigt vers le ciel.

M. Grard savait-il, par le bruit public, mon attachement pour M. de
Rochegune? l'avait-il appris depuis le matin? Je l'ignorais.

C'tait, d'ailleurs, un homme trs-peu du monde, en ce qui concerne ses
bruits ou ses mdisances.

Il avait donc pu, jusque-l, parfaitement ignorer ce qui rendait mon
sacrifice si pnible.

Aprs quelques nouvelles recommandations au sujet d'Emma, il me
quitta...

Je restai encore seule avec Emma, attendant son rveil... Mais cette
fois tout tait accompli......

       *       *       *       *       *

Aprs trois heures d'un profond sommeil Emma s'veilla.

Si, pour me consoler, il m'et suffi de savoir que j'avais arrach cette
malheureuse enfant  la mort, j'aurais d tre satisfaite; il s'tait
opr pendant le paisible sommeil d'Emma un changement vritablement si
extraordinaire, qu'elle n'tait plus reconnaissable: l'esprance l'avait
sauve; elle se savait, ou plutt elle se croyait aime autant qu'elle
aimait...

Hlas! je frmissais en songeant aux funestes consquences que pouvait
avoir le mensonge que j'avais t oblige de faire... Je fermai les yeux
devant l'abme, et j'attendis tout de Dieu.

En s'veillant, Emma, aprs avoir cherch  rassembler ses ides,
s'cria:

--Est-il bien vrai? Mon Dieu! cela est-il bien vrai? C'est vous...

--Oui, oui... c'est moi, mon enfant; ce que je vous ai dit est la
vrit... Vous aimez M. de Rochegune, il vous aime... Nous allons parler
de tout ce bonheur; mais comment vous trouvez-vous?

--Maintenant je me sens faible... Mais j'prouve le besoin de vivre...
comme tout  l'heure j'prouvais le besoin de mourir.

--Vous tes donc bien heureuse?

--Oh! oui... je vois que c'tait  M. de Rochegune que je devais ces
moments si heureux que je ne m'expliquais pas... Je sens que dsormais
je n'aurai plus de ces chagrins pendant lesquels je vous aimais moins...

Elle resta un moment pensive, son front appuy dans ses mains; puis elle
reprit:

--Cela est trange comme la rvlation que vous m'avez faite me montre
le pass sous un autre jour... Pourtant je remarquais bien que lorsqu'il
tait l mon bonheur augmentait encore... Mais je ne songeais pas  lui
attribuer cette motion si douce... Seulement tout ce qu'il disait, je
le retenais; les airs qu'il chantait, je les retenais aussitt. Il me
semblait que j'avais en moi l'cho de son me... Quand je l'entendais
louer, cela me faisait autant de plaisir que si l'on me louait.. Quand
je l'accompagnais au piano, j'tais bien sre de jouer mieux que
d'habitude... Quand il causait avec moi, au lieu d'tre intimide, les
penses, les paroles me venaient plus aisment que jamais.

--Et comment n'avez-vous jamais dit cela  madame de Richeville ou 
moi?

--C'est vrai... Pourquoi?--dit-elle en rflchissant.--Sans doute c'est
parce qu'il en avait t ainsi ds le premier jour o j'avais vu M. de
Rochegune. Je ne croyais pas qu'il pt en tre autrement. Cela me
semblait si naturel, que je n'en parlais pas... tre heureuse auprs de
lui... c'tait pour moi comme respirer... comme vivre... comme voir...
comme sentir... Enfin j'tais comme quelqu'un qui aurait joui des
bienfaits de Dieu... sans savoir qu'il y a un Dieu... Seulement, quand
mon bonheur tait troubl par quelque crainte ou par quelque souvenir,
je ne pouvais cacher ma tristesse... Maintenant je m'explique mes larmes
involontaires en voyant tomber la neige... C'est que M. de Rochegune
avait manqu de prir sous la neige...

Mais, avant mon arrive, il parlait quelquefois de moi avec madame de
Richeville, n'est-ce pas?

--Oh! toujours, il vous citait sans cesse comme la personne la plus
accomplie, celle qu'il aimait le plus: c'est pour cela que je vous
aimais dj tant avant de vous connatre. Et puis j'ai t bien heureuse
de vous voir... M. de Rochegune attendait votre retour avec tant
d'impatience... Cependant...

--Dites... dites-moi tout, pauvre enfant... maintenant vous le pouvez...

--Cependant, sans me l'expliquer... ds que je vous vis si souvent prs
de lui, je me sentis rveuse, triste... Oh! alors, je voulus
mourir...--Mais se reprenant, elle ajouta avec effusion:--A quoi bon me
rappeler ces chagrins passs... cet loignement involontaire dont
maintenant surtout je dois rougir... Oh! par piti, laissez-moi oublier
cela... soyez bonne et gnreuse comme toujours.

--Oui... oui... oublions le pass, oublions... c'est aussi mon vif
dsir.

--Mon Dieu, c'est pourtant la vie que je vous dois!--s'cria-t-elle.

--A votre tour vous pouvez beaucoup... beaucoup pour moi, chre enfant.

--Comment cela?

--En m'accordant la plus aveugle confiance... en coutant mes avis, en
suivant mes conseils, en vous persuadant surtout que je ne puis vouloir
que votre bonheur.

--Oh! je le sais... je le crois... je vous promets tout.

--A ce prix... votre mariage... avec M. de Rochegune aura lieu
bientt... peut-tre mme plus tt que vous n'auriez pu l'esprer. Des
obstacles de peu d'importance d'ailleurs seront facilement levs; mais
vous avez t si souffrante, vous tes encore si faible, qu'il ne faut
pas songer  _le_ revoir avant quelques jours; sa vue vous causerait une
motion dangereuse.

--Oh! non... non... il me semble qu'elle me gurirait tout  fait.

--Enfant... mais lui, s'il vous retrouvait si change! car c'est surtout
depuis son dpart que votre maladie a fait de rapides progrs.

--Oui... quand il est parti, il m'a sembl que je recevais le dernier
coup, que tout s'teignait autour de moi... j'ai ferm les yeux et j'ai
demand  Dieu de me rappeler  lui... mais dans sa misricorde il m'a
envoy un de ses bons anges pour veiller sur moi.

Et elle me baisa les mains avec tendresse.

--Laissez-moi donc vous conduire, mon enfant... et surtout ne faites pas
un vif chagrin  M. de Rochegune.

--Moi, mon Dieu...

--Sans doute; en voyant sur vos traits les traces de vos souffrances, il
se reprocherait de les avoir causes par son silence. Je ne veux donc
pas que vous le receviez avant d'tre redevenue frache et jolie comme
par le pass... Il est encore une chose trs-importante, ma chre Emma,
dont il faut que je vous entretienne... Madame de Richeville est votre
seconde mre, elle dsire vous unir  M. de Rochegune; mais ignorant ce
que vous prouviez pour lui... mais vous trouvant encore bien jeune...
elle n'a pas jug  propos de vous instruire encore de ses projets...
Elle me les avait confis,  moi... en me priant surtout trs-instamment
de vous les cacher... Le dsir de vous apprendre une bonne nouvelle qui
pouvait avoir une heureuse influence sur votre sant, m'a fait connatre
une grave, une trs-grave indiscrtion. Il ne faut pas, chre enfant,
que vous m'en fassiez repentir; ainsi, vous me promettez de ne pas
parler  votre bonne amie de ce que je vous ai confi... Elle ne tardera
pas d'ailleurs  vous en instruire; mais il ne faudra pas mme alors
paratre savoir ses projets... Ce n'est pas un mensonge... c'est le
silence que je vous demande. De la sorte, madame de Richeville n'aura
pas  me reprocher d'avoir trahi son secret, et de l'avoir surtout
prive du plaisir de vous apprendre un mariage qui comblera vos voeux
et les siens...

--Je ferai ce que vous dsirez... ce sera la premire fois que j'aurai
dissimul quelque chose. Mais mon dsir de vous obir m'empchera d'tre
indiscrte.

--Ce n'est pas tout, ma pauvre Emma,--dis-je en tachant de sourire,--je
vais vous condamner  bien d'autres dissimulations.

--Comment cela?

--M. de Rochegune vous aime... vous aime tendrement; mais il n'a pu vous
faire cet aveu avant d'avoir su de madame de Richeville... si elle ou
vous n'aviez aucune objection  faire contre ce mariage, qu'il dsire
ardemment; il faudra donc, envers M. de Rochegune, avoir aussi l'air
d'ignorer compltement ses projets; et, plus tard, quand il sera votre
poux, vous me garderez le mme secret sur ce que je vous confie
aujourd'hui... Vous sentez qu'il ne serait pas convenable qu'il st que
je vous ai fait son aveu... avant lui...

--Oh! oui... je comprends toute votre sollicitude pour moi... et puis ce
sera notre secret  nous deux...--ajouta-t-elle avec une joie nave.

--Il ne faudra pas pour cela changer le moins du monde votre manire
d'tre avec M. de Rochegune.

--Mais maintenant que je sais que je l'aime... qu'il m'aime... comment
le lui cacher?

--Au contraire, ne lui cachez aucune de vos impressions, chre enfant;
soyez avec lui naturelle et vraie, ce sera le moyen de continuer de lui
plaire. Si quelque vnement que je ne puis prvoir... me forait de
m'absenter pendant quelque temps... et que vous eussiez quelques
conseils  me demander... en attendant que madame de Richeville vous
parle de ses projets, vous pourrez m'crire par ma bonne Blondeau, que
je vous enverrai de temps  autre... je vous rpondrai par le mme
moyen.

--Sans en prvenir madame de Richeville?--me dit-elle d'un air tonn,
comme si ce mystre et rpugn  son me droite et sincre.

--Vous oubliez, mon enfant, que madame de Richeville ne sait rien, ne
doit rien savoir de tout ceci... Vous me connaissez assez pour tre
bien sre que je ne vous engage pas  une action mauvaise...

--Oh! mon Dieu, pouvez-vous le penser?... Je serai au contraire si
heureuse de causer avec vous de tout ce qui est maintenant ma vie! Mais
vous partirez donc bientt, et pour longtemps?

--Non... je ne le crois pas.

--Oh! non, vous ne pouvez pas abandonner votre Emma qui vous doit
tout... Oh! dites, dites, comment quelques paroles changent-elles ainsi
l'aspect du pass, changent-elles le pass lui-mme?

--Ne cherchez pas les causes du bonheur, pauvre enfant... Remerciez Dieu
qui vous l'envoie...

Le jour allait paratre, bientt Emma s'endormit de nouveau.

Vaincue moi-mme par la fatigue, par tant d'motions diverses, je cdai
au sommeil.

Le lendemain je fus rveille par Blondeau, il tait environ midi; elle
me remit une lettre de M. de Rochegune, en me disant:

--M. le marquis n'tait pas  Rochegune, madame, il tait  sa proprit
prs Fontainebleau. C'est l qu'on lui a port votre lettre, il vient
d'arriver chez lui.

J'ouvris la lettre en tremblant et je lus ces mots:

_Notre destine s'accomplit. Il est des joies imposantes, solennelles,
comme la prire... Quand j'ai reu votre lettre, je suis tomb  genoux
et j'ai pleur... A quelle heure vous verrai-je?_

Je rpondis  la hte:

A une heure je vous attends.

A une heure M. de Rochegune entra chez moi.




CHAPITRE IV.

LE RETOUR.


En entrant chez moi, le premier mouvement de M. de Rochegune fut de se
jeter  mes pieds, de prendre mes mains, de les couvrir de larmes de
bonheur... lui, toujours si matre de lui, semblait en proie  une joie
folle. Jamais je n'avais vu ses traits pour ainsi dire clairs par ce
rayonnement intrieur que donnent les joies immenses et inespres.

Mes yeux taient secs, brlants; j'avais us mes pleurs, je me sentais
stupide: je ne prvoyais pas ce que j'allais rpondre  M. de Rochegune,
lorsqu'il me demanderait compte du renversement subit de ses esprances.

Sa premire motion passe, il me regarda fixement; alors il s'aperut
seulement des ravages que la douleur avait laisss sur mes traits.

Aprs m'avoir un instant contemple avec l'expression de l'intrt le
plus touchant, il me dit tristement:

--Je le vois... cette rsolution vous a cot beaucoup... je le
conois... je suis fier d'avoir triomph dans cette lutte... Oh! par
combien de tendresses je vous ferai oublier ces larmes... les dernires
que vous verserez jamais, Mathilde.

--Je voulais...

--Oh! non,--dit-il en m'interrompant avec la volubilit du bonheur,--ne
me dites rien, ne me parlez pas... laissez-moi vous contempler, vous
admirer avec la jalouse, avec la sauvage convoitise de l'avare pour le
trsor qu'il possde enfin... laissez-moi savourer  longs traits cette
ide... que cette femme qui est l... que cette femme est  moi... que
c'est l'pouse idale de mes rves d'enfance et de jeunesse...
Laissez-moi me dire... celle que les hommes, que les vnements, que sa
volont, semblaient  jamais sparer de moi... elle est l... elle
m'appartient... Oh! je ne l'ai pas cru... l-bas... Non, je ne veux le
croire que maintenant, pour que vous ne perdiez rien de l'ivresse que
vous avez cause; et pourtant quelquefois je sentais que la force
irrsistible de notre amour nous vouait au bonheur, que ce n'tait plus
qu'une question de temps. Tantt je craignais vos scrupules; tantt, au
contraire, je me dsesprais. Oh! tenez, ces jours passs loin de
vous... dans cette attente, dans ce doute mortel... ont t affreux...
Vous ne pouvez pas savoir les ides horribles, insenses, qui ont
travers mon esprit lorsque je pensais que dans quelques jours je
pouvais tre rduit  vous dire, Mathilde... adieu... et pour toujours
adieu... Oh! je veux que vous ignoriez ce que j'ai souffert... vous vous
reprocheriez trop de m'avoir rendu malheureux.

--Croyez que j'aurai toujours des remords en pensant aux chagrins que je
vous ai causs,--dis-je machinalement.

--Mais aussi je ne suis pas gnreux, Mathilde; je ne vous dis pas que
si dans ma solitude j'ai eu d'affreux jours de doute, j'ai eu aussi de
bien ravissantes esprances... c'est pendant un de ces moments que je me
suis plu, avec un plaisir d'enfant,  faire l'esquisse d'une retraite
dlicieuse, que j'ai rve pour nous  Castellamare... Puisque vous
aimez tant l'Italie... autour de nous des fleurs, sur notre tte des
arbres sculaires,  nos pieds la mer,  l'horizon le Vsuve... que
dites-vous de ce cadre pour notre amour?

--Mon ami, je...

--Pardon, pardon, Mathilde, je draisonne, c'est vrai; n'avons-nous pas
mille intrts plus graves que ceux-ci... mille rsolutions  prendre?
que dirons-nous  nos amis? Partirai-je avant ou aprs vous?... Qui
prendrez-vous pour chaperon dans ce voyage?... Mon Dieu! ma pauvre tte,
si ferme ordinairement, tourne au vent de toutes les flicits
humaines... ce n'est pas ma faute si je suis si tourdi; c'est un
ouragan de bonheur qui me jette ici  vos pieds... Mais, mon Dieu!...
quel air triste, accabl... Mathilde... ne soyez pas aussi folle que
moi, je le veux bien... mais, au moins, que je voie un sourire sur vos
lvres, un tendre regard dans vos yeux... En vrit, Mathilde... plus je
vous regarde... Mais je ne vous ai jamais vu cet air sombre... presque
sinistre... Qu'avez-vous  m'apprendre?

--Oh! de bien sombres, de bien sinistres choses...

--Je ne vous comprends pas... que peut-il s'tre pass?... Votre lettre
ne me disait-elle pas: Venez... venez!...

--Assez, de grce... Oh! par piti... ne me rappelez pas cette lettre.

--Que je ne vous rappelle pas cette lettre?... Et pourquoi?...

--Depuis que je vous ai crit... cette lettre,--rpondis-je les yeux
baisss et fuyant son regard,--j'ai vu M. de Lancry.

--Votre mari!... et o cela?

--Chez moi. Ici!

--Ici?... il a os venir chez vous... Et pourquoi?... Pour quelque
mchancet nouvelle, sans doute... Mais qu'importe votre mari?... Vous
tes  tout jamais spare de lui... Que peut-il tre dans notre vie
maintenant?... Vous avez pour lui... la haine et le mpris qu'il
mrite... Que signifie sa venue?... c'est une nouvelle preuve de son
cynisme, voil tout.

Je me sentais mourir... le moment tait venu de frapper un coup
terrible, d'ter  M. de Rochegune non-seulement tout espoir pour le
prsent, mais aussi pour l'avenir; de tuer d'un mot l'amour qu'il avait
pour moi.... sans cela mon sacrifice tait inutile.

Pour pouser Emma, il fallait qu'il ne m'aimt plus, qu'il ne conservt
aucun espoir d'tre aim par moi...

O mon Dieu!... je vous implorai; grce  vous, j'eus du courage...

--Mais, encore une fois, Mathilde,--reprit M. de Rochegune,--qu'importe
la visite de votre mari?... Peut-tre vous serez-vous laiss intimider
par ses menaces?...

--Des menaces?... Non... j'aurais mieux aim qu'il m'et fait des
menaces.

--Comment?... que voulez-vous dire?

--Il est au contraire venu  moi... tremblant... malheureux... avec des
paroles remplies de repentir, de tendresse...

--Et vous avez pu croire  ce retour hypocrite!... vous avez peut-tre
senti s'veiller en vous quelques scrupules? Vous avez t dupe de cette
comdie?

--Je vous assure que M. de Lancry parlait sincrement... avec tous les
mnagements, avec tout le respect possible. Il a avou ses torts passs,
il a mis dans cet aveu tant de gnreuse franchise, que, sans l'excuser,
on pourrait peut-tre les lui pardonner.

M. de Rochegune me regardait avec surprise.

La mesure bienveillante avec laquelle je parlais de mon mari le
confondait. Puis il secoua la tte, et me dit d'un ton touchant et
pntr:

--Allons, allons, je devine; votre me gnreuse croit  ce repentir, si
impossible qu'il soit, pour n'avoir plus l'occasion de har... Eh bien!
comme vous, je trouve que maintenant nous ne devons plus har ni
mpriser... Oublions: l'oubli est le ddain, la vengeance des coeurs
heureux.

--Ce n'est pas seulement pour m'exprimer son profond chagrin de m'avoir
mconnue que mon mari est venu... il m'a dit... il a prtendu... que
comme nous n'tions spars par aucun acte lgal... je devais...

M. de Rochegune m'interrompit vivement. Hlas! pour comble de regret, il
eut la mme pense que j'avais eue, et s'cria:

--Eh bien! tant mieux, aprs tout... il a raison; votre position, la
mienne, seront ainsi plus nettes; la sparation de corps et de bien
quivaut presque  un divorce... vous serez ainsi  jamais dbarrasse
de votre mari.--Puis il s'arrta et me dit:--Oh! maintenant je conois
votre tristesse; vous craignez avec raison le scandale d'un procs...
non pour vous... mon Dieu, vous ne pouvez que gagner  voir votre
conduite expose au grand jour; mais vous songez que la mauvaise
conduite de l'homme dont vous portez le nom sera honteusement dvoile
dans ces tristes dbats... cela est vrai, mais il faut bien  la fin que
justice se fasse... vous vous tes assez longtemps sacrifie. Songez
qu'une fois cette formalit remplie, la libert de votre avenir est
lgalement assure. Les derniers doutes que vous pouviez conserver sur
votre _droit moral_ seront ainsi levs...

Ma torture devenait intolrable. Je rassemblai toutes mes forces, et je
dis  M. de Rochegune d'une voix brve, saccade:

--Il m'est impossible de vous laisser plus longtemps dans l'erreur o
vous tes... je vous ai crit une lettre; dans cette lettre je vous
disais de revenir... que j'acceptais l'avenir que vous m'offriez... 
peine cette lettre partie, M. de Lancry se prsenta chez moi.

--Eh bien!...

--Alors... je vous l'avoue... touche de ses remords... de sa
tendresse... de ses malheurs... de ses protestations... mue par tant
d'anciens souvenirs... malgr... moi... je... je... lui ai promis de ne
plus le quitter.

J'avais jet ces paroles comme si elles m'eussent brl les lvres, sans
oser regarder M. de Rochegune, et avec des palpitations inoues.

Au bout de quelques secondes, alarme de ne pas l'entendre, je relevai
la tte. Il semblait prter l'oreille  mes paroles, non pas avec
stupeur ni dsespoir, mais avec une inquite curiosit...

Lorsque j'eus parl, il me dit trs-froidement:

--J'ai parfaitement entendu... ce que vous venez de me dire; je vous
sais incapable de faire une si funeste plaisanterie dans un moment aussi
grave; votre voix est tremblante, votre figure bouleverse, votre
motion effrayante; et pourtant, ma chre Mathilde, vous devez voir, 
l'expression de mes traits, que je ne crois pas un mot de ce que vous
venez de dire.

--Vous ne croyez pas?

--Cela est impossible  croire, parce que cela ne peut pas tre, parce
que cela n'est pas.

--Je le sens, une me comme la vtre doit regarder une telle faiblesse
comme impossible; mais...

--Je n'analyse pas, je ne compare pas. Je vous dis simplement que cela
ne peut pas tre, que cela n'est pas. Ce qui m'inquite, c'est votre
agitation... votre pleur. Quant  la cause qui vous fait tenir ce
langage, je ne la devine pas maintenant... mais je la devinerai.

--Ne dois-je pas tre mue, tremblante, dsespre, lorsque, victime
d'un sentiment que je ne puis matriser, je rponds ainsi  votre amour?

M. de Rochegune haussa les paules, et me dit avec un sang-froid qui me
bouleversa:

--Ncessairement, Mathilde, il faut que vous ayez de bien puissants
motifs pour m'accueillir par une telle rvlation... Heureusement ma foi
en vous est  l'preuve... j'ai assez tudi mon propre coeur pour
connatre celui des autres, le vtre surtout. Il ne s'agit que de me
souvenir de ce que vous m'avez dit mille fois avant mon dpart. Ce
n'taient pas l de vains mots; cela tait vrai... senti...

--Mais...

--Mais... ma chre Mathilde, en vingt-quatre heures une femme comme vous
ne se dgrade pas. La preuve que je ne vous en crois pas capable, c'est
que je suis en cet instant ce que j'tais en entrant chez vous; je ne
crois pas un mot de la fable de la visite de votre mari. Vous le
mprisez, vous le hassez au moins autant et plus que vous ne l'avez
jamais ha; voil la vrit.

--Vous me croyez capable de mentir...

--Oui, certes, pour quelque but grand et glorieux... et je suis sr
maintenant qu'il y a l-dessous quelque dvouement mystrieux, oui, bien
noble, bien beau, sans doute; car, pour exposer ce que vous risquez, il
faut de hautes compensations. Mais, heureusement, vous n'tes plus seule
dans la vie, Mathilde; le soin de votre bonheur m'appartient, c'est 
moi de veiller sur mon bien, sur ma femme, et je vous dfendrai contre
vous-mme. On m'accorde assez de perspicacit... avant vingt-quatre
heures, ma pauvre Mathilde, votre secret sera dcouvert.

J'tais  la fois ravie jusqu'aux larmes et pouvante de me voir ainsi
devine. A tout prix cependant il fallait absolument dtacher M. de
Rochegune de moi, lui ter tout espoir, surtout l'empcher de croire que
je me dvouais pour quelqu'un.

Si j'avais seulement attribu aux convenances,  la piti, mon
rapprochement de M. de Lancry, M. de Rochegune se serait toujours cru
aim de moi, et aurait rendu plus impossible encore mon dessein de le
marier  Emma.

Il fallait donc que j'eusse le courage de feindre un amour passionn
pour M. de Lancry, afin d'ter  M. de Rochegune toute illusion sur moi.

Ma position tait  la fois si cruelle et si difficile, parce qu'il
s'agissait aussi d'Emma, de cette malheureuse enfant,  qui je devais
alors compte des promesses que j'avais t oblige de lui faire.

Ma conduite tait donc d'une simplicit, d'une logique effrayante: tuer
absolument l'amour que M. de Rochegune avait pour moi, et, une fois son
coeur libre, l'amener  souponner,  reconnatre l'amour d'Emma.

Ainsi seulement je rendais mon sacrifice grand et profitable: Emma tait
heureuse; M. de Rochegune tait heureux aussi; car il ne pouvait manquer
d'apprcier cette anglique nature, et moi, je jouissais au moins d'une
sorte d'amre consolation.

Sinon, si je ne russissais pas, mon strile sacrifice faisait le
malheur des deux personnes que j'aimais le plus au monde... Hlas! ces
rflexions prouvent assez que j'tais oblige de feindre pour M. de
Lancry un amour aussi odieux qu'inexplicable.

Je dis donc  M. de Rochegune:

--Votre incrdulit ne m'tonne pas; ma conduite est tellement coupable
 vos yeux, que vous ne pouvez pas mme l'accepter comme possible...
Pardonnez-moi de parler encore du pass: lorsque dernirement vous tes
parti si chagrin, si inquiet; lorsque, dans votre solitude, vous passiez
alternativement de l'espoir au dsespoir, vous admettiez pourtant la
possibilit... d'une sparation... que vous m'aviez vous-mme propose.

--Sans doute... et malgr votre lettre si pressante... Mathilde,  mon
retour, je vous aurais trouve irrsolue, change mme au sujet de cette
dtermination... que je l'aurais compris... j'aurais compt sur le
temps, sur mon influence, pour vous ramener  vos promesses... Mais que
je sois assez fou pour croire que vous... Mathilde... vous vous tes de
nouveau et subitement prise de M. de Lancry pendant mon absence, je
vous croirais plutt capable d'avoir vingt amants que de commettre une
pareille lchet.

--Et pourquoi donc serait-ce une lchet? n'est-il pas mon mari? S'il se
repent des chagrins qu'il m'a causs, n'est-il pas gnreux  moi de lui
faire grce?... Et puis enfin, vous l'avez vu, malgr mon penchant...
malgr mon affection pour vous... je restais obstinment attache  mes
devoirs... C'est que je vous aimais seulement comme un frre; vous ne
m'inspiriez qu'une vive amiti... mon premier amour mal teint faisait
toute ma vertu.

M. de Rochegune tait bien au-dessus des autres hommes et par son
caractre et par ses rares qualits; et pourtant, ainsi que le vulgaire
des hommes, il ajouta plus de crance  cette dernire raison, ou plutt
il la ressentit plus vivement que les autres, parce qu'elle blessait
profondment son amour-propre.

--Ah! ce serait  douter de son pre!--s'cria-t-il avec un mouvement
d'horreur qu'il ne put vaincre.--Vous, vous... parler ainsi... Et cela
s'est vu... oui... il y a eu de ces fascinations irrsistibles... de ces
passions fatales, qui ont  tout jamais enchan des anges de noblesse
et de puret aux cts d'hommes dbauchs et perdus... Mais non,
non,--reprit-il par un mouvement d'indignation,--non, il n'y a pas de
fascination, il n'y pas de fatalit, ce sont l des mots invents par la
faiblesse, par la lchet ou par la honte; je vous dis, moi, que je ne
vous crois pas; vous n'aimez plus, vous ne pouvez plus aimer cet homme,
 moins d'tre aussi perverse, aussi perdue que lui.

Il disait vrai; je comprenais, j'admirais son noble courroux; mais, pour
la vraisemblance de mon triste rle, je devais  mon tour dfendre et
mon feint amour pour M. de Lancry et M. de Lancry lui-mme.

Oh! combien je remerciai le ciel de m'avoir donn la force de cacher
jusque-l  M. de Rochegune l'amour ardent, passionn... que depuis
longtemps j'avais ressenti... je ressentais pour lui... S'il l'avait
devin, si je le lui avais avou, comment aurais-je pu, sans mourir de
confusion, lui dire que la prsence de M. de Lancry avait fait natre en
moi un nouvel enivrement?... Oh! non, non, M. de Rochegune n'et pas cru
cette indignit, et je n'eusse jamais tent de la lui persuader...

Il marchait  grands pas, il souffrait visiblement; j'avais hte
d'abrger cette scne si pnible.

--Vous tes injuste,--lui dis-je,--de m'accuser de perversit parce
qu'un amour fatalement plac, je le veux, mais, aprs tout, lgitime, se
rveille en moi: ne suis-je pas reste des annes entires sous le
charme de mon mari? N'ai-je pas tout sacrifi  cet homme, dont la
prsence... eh bien! oui... je l'avoue, dont la prsence a sur moi une
puissance irrsistible... Jusqu'au moment o je l'ai revu, j'ai t
digne, courageuse... Mais ds que je l'ai su malheureux, ds que je l'ai
vu repentant  mes pieds, ds que j'ai entendu sa voix, ds que j'ai
rencontr ses regards... oh! alors, dignit, courage, chagrins, j'ai
tout oubli, et j'ai couru avec joie... au-devant de mes chanes.

--Mais c'est horrible... mais il y a du cynisme  avouer une si honteuse
influence. Vous tes folle... je ne vous crois pas, je ne veux pas vous
croire.

--Pourtant, si quelqu'un doit me croire, c'est vous, car je vous parle
avec une entire franchise: je ne cherche pas  colorer ce rapprochement
par de faux semblants. Je pourrais vous dire ce que je dirai  nos
amis... que la piti pour les malheurs, pour les remords de mon mari,
que l'exagration de mes devoirs, me font agir ainsi; mais  vous je
dis ce qui est,  vous je dis la vrit, si brutale qu'elle soit... Eh
bien! oui, oui... je l'aime d'un amour que je n'ose qualifier... soit...
mais je l'aime: c'est fatal... c'est involontaire, mais cela est.

--Mais cela est infime, madame... Mais je vous aime, moi... mais vous
m'avez dit que vous m'aimiez...

--Et qui vous dit que je ne vous aime pas? qui de vous ou de moi a voulu
porter atteinte  la puret des relations qui nous unissaient? N'est-ce
pas vous? Et parce que, dans un moment de faiblesse, de compassion, je
vous ai crit imprudemment: _Venez..._ tait-ce une promesse
irrvocable? Ne m'avez-vous pas dit que si, au retour de vos voyages,
vous ne m'aviez pas trouve spare de mon mari, vous m'eussiez propos
loyalement l'attachement que vous aviez pour moi... Rien n'a donc
chang, mon affection pour vous est toujours aussi dvoue, aussi pure,
aussi fraternelle. Aprs tout, qui aurait le droit de me blmer? Nos
amis eux-mmes, dans leur austrit, ne pourront que m'applaudir d'avoir
oubli les torts de mon mari, et d'tre revenue  lui lorsque je l'ai vu
malheureux et abandonn.

--Eh bien! au moins dites cela... Il est temps encore... de ne pas
m'loigner de vous  jamais. L'humanit, dites cela, et je comprendrai
que l'humanit est ainsi faite qu'elle trouve le moyen d'abuser mme du
dvouement le plus admirable par une ambition insense... je croirai que
les mes les plus nobles peuvent, dans une fatale erreur, tout sacrifier
au besoin d'tre admires...  la rage de l'hrosme... Dites que c'est
par un sentiment d'austre piti que vous retournez  votre mari... je
vous croirai... vous serez toujours pour moi la femme entre toutes les
femmes, celle  qui j'ai vou ma vie. Que voulez-vous? vous avez
l'exagration de vos vertus... comme tant d'autres ont l'exagration de
leurs vices... Mais, par piti pour vous et pour moi, ne me dites pas
qu'un amour irrsistible vous jette dans les bras de cet homme; ne venez
pas me dire qu'il est votre mari! il ne l'est plus: son ignoble conduite
a mis entre vous et lui une barrire insurmontable... Vous pouvez avoir
pour lui de la piti, de la clmence, de la bont, tous les sentiments
enfin, except de l'amour.

--Et c'est pourtant le seul ou plutt le plus vif de ceux qui me
ramnent  lui,--m'criai-je pour mettre un terme  cette scne
cruelle.--Oui, dussiez-vous me mpriser... en lui j'aime le premier
homme qui ait fait battre mon coeur; en lui j'aime... mon mari... en
lui j'aime mon amant... oui, mon amant, et c'est pour cela que je veux
retourner auprs de lui.

M. de Rochegune cacha son front dans ses main et resta longtemps
silencieux.

Puis il dit  demi-voix et comme s'il s'tait cout penser:

--Cela est trange! je me l'tais toujours dit... mais je ne l'aurais
jamais cru... Il fallait voir ce que je vois.

--Qu'avez-vous?--m'criai-je, effraye de son air presque
gar,--qu'avez-vous?

--Un phnomne bizarre se passe en moi, Mathilde,--continua-t-il en se
parlant  lui-mme.--Oui... oui.. mes esprances, mes convictions
tombent lentement... une  une... Elles tombent comme les feuilles
mortes d'un arbre... et cela sans dchirement,  chaque blessure... Au
lieu d'une douleur vive... c'est un froid engourdissement... Ce ne sont
pas les violences de la colre, du dsespoir... non, c'est un ddain
amer, ml de compassion douloureuse... Tout le pass de ma vie... que
je croyais inaltrable, s'croule, s'amoindrit et s'efface. Allons...
j'ai pris pour le marbre imprissable la neige qui fond aux premires
ardeurs du soleil... Encore une fois, cela est trange... Tout 
l'heure... en pensant que je pouvais tre forc de renoncer  cette
femme si adore, cette seule supposition me semblait un abme que je ne
pouvais contempler sans vertige... Voil que maintenant... au lieu de ce
grandiose, de cet effrayant abme... je ne vois plus qu'une espce de
bourbier dont j'ai hte de dtourner les regards... Et pourtant c'est
moi... c'est bien moi... moi dont cet amour avait t le ple, l'ide
fixe, unique... moi qui depuis dix ans n'avais pas t un jour, une
heure, sans donner une pense  cet amour; moi qui, soutenu, port par
cet amour, ai tent, accompli de grandes choses... moi qui courais hier
comme un enfant... moi qui tout  l'heure ressentais une de ces joies
insenses, divines, parce que je touchais au terme inespr de mes
rves... Eh bien! maintenant, subitement... rien... rien... plus rien...
 ce point, que je cherche la place de ce gigantesque et sublime
difice jusqu'alors lev dans mon me avec une si sainte ardeur,
pense  pense, souvenir  souvenir... Rien... rien... plus rien... un
souffle a tout fait disparatre, mais disparatre sans laisser mme une
ruine, un dbris, une trace... Dites, dites... cela n'est-il pas
trange, Mathilde?...

Oh! rien ne m'tait plus affreux que de l'entendre analyser ainsi le
renversement de son espoir et de sa croyance en moi...

Encore une fois je fus sur le point de lui dire combien je le trompais,
combien je l'aimais. Faut-il avouer cette lchet? ce fut l'espce de
rsignation mprisante de M. de Rochegune qui causa mon dcouragement
passager...

Et pourtant ce mpris de sa part devait servir mes projets.

Son dsespoir m'et donn une nouvelle force, en me prouvant que j'tais
toujours aime... et il fallait que je ne fusse plus aime.

Il continua en s'adressant  moi:

--Cela serait incomprhensible de la part de tout autre que moi... Mais
mon caractre est tel, que le venin le plus subtil, le plus rapide,
n'est pas plus mortel que ne l'est mon mpris lorsqu'il atteint mes
affections, si robustes, si vivaces qu'elles soient.

Puis il se leva brusquement:

--Aprs tout,--dit-il,--l'humanit est l'humanit... ptrie d'or et de
boue. Je devrais avoir piti de votre garement en pensant aux qualits
qui le rachtent... Je ne devrais pas jeter au vent de l'oubli et du
nant dix annes d'affection sainte et grande... dix annes
d'idoltrie, de culte... Mais je ne le puis pas... je me connais, je
suis absolu en tout: je ne puis voir en vous qu'une divinit ou une
femme vulgaire... Tant que vous avez t leve sur votre pidestal, je
vous ai adore... Maintenant vous en descendez honteusement...
maintenant vous tes comme les autres femmes... Je renie mes adorations
passes.

--Ainsi,--lui dis-je avec amertume,--si je vous avais cout lorsque
vous me suppliiez d'oublier mes devoirs... le mpris sans doute et pay
ce sacrifice... Comme en ce moment... vous eussiez reni vos adorations
passes... car alors aussi je serais honteusement descendue de mon
pidestal... Je cde  un penchant lgitime... et vous me mprisez...
mais si j'avais cd  un penchant coupable!...

Cette rflexion parut le frapper; il resta pensif. Puis il s'cria avec
une violence  peine contenue:

--Je vous ai dit, il y a longtemps, que si jamais je doutais de vous...
je douterais de moi... Eh bien! l'heure est venue... je doute de moi et
de tous... Oui... malheur  vous qui avez boulevers toutes mes notions
du bien et du mal... malheur  vous qui pouvez inspirer l'aversion en
accomplissant un devoir sacr... malheur  vous qui pouvez tre
pervertie en obissant  un amour lgitime... oui, je mprise moins
encore l'hypocrisie du vice que votre vertueuse impudeur.

Et il sortit violemment.

C'en tait fait... il me mprisait... il me hassait...

De ce moment mon sacrifice fut entirement accompli...

Je sentis que son coeur m'chappait... il m'avait fait cruellement
assister  l'agonie,  la mort de son amour et de son estime pour moi;
je n'avais plus aucun doute, son coeur tait vide... Qui l'occuperait?

A ce moment une pense infernale me traversa l'esprit...

--Et Ursule!--m'criai-je,--si elle allait essayer ses sductions sur
lui? Maintenant qu'il est libre, aigri, maintenant qu'il croit au mal,
puisqu'il doute de moi... ne se trouve-t-il pas dans la seule
disposition d'esprit peut-tre o il puisse ressentir la fatale
influence de cette femme?

Et Emma... cette enfant  qui j'ai promis cet amour, et Emma qui meurt
sans cet amour, pourra-t-elle jamais lutter contre Ursule... surtout si
Ursule aime passionnment?

Et moi je renoncerais volontairement  mon amour pour voir cette odieuse
femme... occuper le coeur de M. de Rochegune?

Je l'avoue, les vnements s'taient tellement presss, que je n'avais
pas song un instant  l'entrevue d'Ursule et de M. de Rochegune au bal
de l'Opra.

Si cette ide me ft venue... j'aurais peut-tre eu la cruaut de
sacrifier Emma plutt que de risquer de voir Ursule aime de M. de
Rochegune.




CHAPITRE V.

LES ADIEUX.


Ma rsolution une fois arrte, j'avais crit  M. de Lancry qu'aprs
avoir rflchi au dsir qu'il m'avait tmoign, je consentais volontiers
 retourner auprs de lui. Je craignais qu'il ne voult oser d'une
violence lgale, et qu'il ne compromt ainsi tous mes projets en faisant
douter de mon empressement  le rejoindre.

Aprs le dpart de M. de Rochegune, j'allai voir madame de Richeville et
Emma.

Celle-ci se trouvait beaucoup mieux. Le docteur regardait son
rtablissement comme certain. La duchesse, tout  fait remise, me
remercia avec la plus tendre effusion des soins que j'avais donns  sa
fille.

Lorsque j'annonai brusquement  madame de Richeville mon dsir de
retourner auprs de M. de Lancry, dsir que j'attribuais  la piti que
m'inspiraient ses malheurs et son repentir, la duchesse me crut folle et
me fit toutes les observations, toutes les instances, tous les reproches
possibles; rien ne m'branla. Le prince d'Hricourt et sa femme se
joignirent  mon amie pour me faire envisager l'absurdit de ma
conduite. Je leur demandai si je perdrais leur estime. Ils me
rpondirent que non, que c'tait une louable exagration sans doute,
mais qu'elle serait d'un funeste exemple, et qu'il tait dplorable de
voir prodiguer au vice et  la corruption de pareilles marques de
dvouement.

En vain je prtextai du malheur et du repentir de mon mari; ils me
rpondirent que son malheur tait mrit, que son repentir n'tait
nullement prouv. Plusieurs annes d'une conduite irrprochable auraient
 peine mrit la preuve d'aveugle attachement que je lui donnais.

Mieux que personne je sentais la vrit de ces remontrances, mais trop
d'intrts taient maintenant en jeu pour que je pusse hsiter un
instant dans la marche que je m'tais trace.

Nanmoins, je le reconnus avec tristesse, le prince et sa femme
prouvrent pour moi du refroidissement; je perdis beaucoup dans leur
esprit; ils me trouvrent faible, sans dignit. Ils souffraient
vritablement et avec raison de me voir renoncer  leur intimit
protectrice, qui m'avait t d'une si grande consolation, pour aller
retrouver un homme qu'ils mprisaient, qu'ils hassaient de tout le mal
qu'il m'avait fait, et dont ils m'avaient pour ainsi dire moralement
spare. Enfin ils regrettaient de s'tre intresss  des chagrins que
j'oubliais moi-mme si promptement.

Ainsi qu' ces amis  la fois justes et svres, je dis  madame de
Richeville que la piti seule me rapprochait de M. de Lancry...--Hlas!
c'tait seulement aux yeux de l'homme que j'aimais et que je respectais
le plus au monde que j'avais d feindre un honteux amour pour mon mari.

En vain la duchesse me supplia de rester chez elle et de continuer
d'habiter mon pavillon, dt-elle surmonter l'aversion que lui inspirait
le voisinage de M. de Lancry; je refusai; mes relations avec mon mari
eussent t surveilles de trop prs, et l'on et bien vite reconnu mon
mensonge.

Je ne saurais dire les larmes, la dsolation de madame de Richeville;
dans la franchise de son amiti, dans l'emportement de son chagrin, elle
me fit de cruels reproches... Je les dvorai en silence; ils me
prouvaient la force de son affection pour moi, et  ses yeux je les
mritais.

Pour la premire fois de ma vie, je sentis l'espce de jouissance amre
que l'on prouve en se voyant mconnue, blme, et en se disant, d'un
mot je pourrais changer ces blmes en adorations...

Il me sembla beau d'accomplir ainsi seule, accuse par tous, une
oeuvre que tous auraient admire.

Alors je comprenais (dans un noble but) ces luttes sourdes, incessantes,
acharnes, que certaines personnes engagent contre la socit sans
autres ressources que leur intelligence, autre force que leur volont.

Seule dans la position difficile o je me trouvais, il me fallait amener
M. de Rochegune  pouser Emma, malgr les intrigues et les sductions
qu'Ursule mettrait ncessairement en jeu, si elle aimait M. de
Rochegune.

Je ne veux pas le cacher, mon dsir ardent d'arriver aux fins de cette
entreprise, l'exaltation que donne une conviction gnreuse, remontrent
mon moral, surexcitrent mon nergie, et m'empchrent de rester crase
sous le poids de mon sacrifice.

Oh! ce fut encore  ce moment que je reconnus la diffrence norme qui
existait entre mon amour pour M. de Rochegune et celui que j'avais
autrefois ressenti pour M. de Lancry.

Autrefois j'avais t abattue, accable; je n'avais su que souffrir...
sans agir... A cette heure au contraire, je souffrais autant, mais je ne
voulais pas que ma souffrance ft strile; cette fois mes larmes
devaient tre fcondes; jusque dans mes chagrins je voulais tre digne
de l'homme que j'adorais.

Oh! comme j'tais fire de cet amour, de cette perle de mon coeur,
conserve sans souillure... Si quelquefois je me sentais faiblir dans ma
rsolution, je me souvenais de ces paroles que Dieu m'avait inspires au
chevet d'Emma mourante: S'IL SAVAIT!

Oui, je me disais: Que demain je rvle tout  M. de Rochegune, ne
sera-t-il pas  mes pieds? son amour ne reviendra-t-il pas plus
passionn que jamais?

Pourtant, comme je le chrissais toujours et plus que jamais, j'avais
des moments d'abattement cruel, d'affreux dsespoir...

Alors je me souvenais de ce que m'avait encore dit la voix divine
pendant cette nuit fatale... _Courage... pauvre femme... tu ne sais pas
ce que c'est d'avoir acquis,  force de sacrifices, le_ DROIT DE PLEURER
SUR SOI... Et en effet, je trouvais dans ces larmes une triste volupt!

Et puis enfin,--me disais-je,--si je russis dans mes projets, une fois
le bonheur d'Emma bien assur, car M. de Rochegune ne restera pas
insensible  cet amour si vif et si ingnu, et l'apprciera en le
partageant, qui m'empchera de me sparer lgalement de mon mari, de
retourner vivre auprs de madame de Richeville, et peut-tre de tout
dire  M. de Rochegune, alors l'poux d'Emma? Sre de lui et de moi, je
pourrai sans crainte lui dvoiler ce mystre et lui prouver que je n'ai
jamais cess d'tre digne de lui... et qu'il me doit le bonheur dont il
jouit auprs d'Emma. Pour moi quelle douce rcompense de tant de
chagrins soufferts en silence!... Combien alors ma vie serait paisible
et heureuse, ainsi passe prs de ceux que j'aime tant......

       *       *       *       *       *

J'attendais M. de Lancry le dimanche au matin. Avant mon dpart, j'allai
voir Emma une dernire fois; elle tait seule. Pendant notre court
entretien, je lui renouvelai toutes mes recommandations au sujet du
secret qu'elle devait absolument garder envers M. de Rochegune et madame
de Richeville. Je lui promis de lui crire par Blondeau, l'engageant 
me rpondre par le mme moyen.

En apprenant mon retour auprs de mon mari, la pauvre enfant ne put
cacher un mouvement de joie involontaire, malgr son attachement bien
rel pour moi. Je n'en accusai pas son coeur, mais l'instinct de son
amour.

Je lui promis de venir souvent la voir, bien dcide de tenir cette
promesse si ncessaire  mes desseins.

Le dimanche matin, M. de Lancry se prsenta chez moi, ainsi qu'il me
l'avait annonc.

J'ai oubli de dire que, depuis l'abandon d'Ursule, sans doute, mon
mari, absorb par ses poignantes proccupations, avait pouss l'incurie
de ses vtements et de sa personne jusqu' une ngligence presque
sordide: ses traits taient dvasts par le chagrin, par les veilles, et
depuis peu par les excs de toutes sortes dans lesquels il avait cherch
 tourdir sa folle et implacable passion; ses yeux rougis, sa figure
couperose, sa barbe longue, sa chevelure inculte, sa voix rauque et
dure, tout en lui semblait personnifier le type du vice et presque de la
misre (j'appris bientt que cette misre tait relle).

Et c'tait l l'homme que quelques annes auparavant j'avais vu dans
tout l'clat de son lgance et de ses succs...

Il me dit en entrant:

--Je vous fais compliment, madame, sur votre bonne volont, quoiqu'il me
semble que cette soumission subite cache quelque arrire-pense; mais il
n'importe... ne croyez pas vous jouer de moi... Je vous prouverai que ce
que je veux... je le veux.

--Quand partons-nous, monsieur?

--A l'instant, madame,  l'instant... Mais n'avez-vous pas de tendres
adieux  adresser  votre ami intime? me dit-il avec ironie;--n'avez-vous
pas  changer quelques larmes? Que je ne vous gne pas... j'ai cinq
minutes  votre service pour ces touchantes embrassades.

--J'ai fait mes adieux ce matin  madame de Richeville, monsieur.
D'ailleurs, j'espre la revoir bientt.

--Oh! quant  cela... vous verrez qui vous voudrez, la libert ne vous
manquera pas...  moins que...  moins que plus tard... je ne pense
autrement...

--Monsieur, quand vous voudrez, je vous suivrai.

--Un instant; je dois vous avertir, ma chre amie, que l'appartement que
j'habite n'est pas brillant; c'est un simple pied--terre... que j'ai
pris depuis que j'ai licenci ma maison... pour des raisons que vous
devinez sans peine... Je n'ai donc pas eu le temps de m'occuper des
dtails d'intrieur; je vous prviens que vous serez beaucoup moins bien
tablie l qu'ici.

--Je me contenterai, monsieur, de ce dont vous vous contenterez...
pourvu que j'aie seulement une chambre pour moi et une tout auprs pour
Blondeau... Je ferai prendre ici les meubles qui me seront ncessaires.

--Et je ferai vendre le reste, car je dois vous avouer, madame, que je
suis singulirement gn... Cela vous tonne? C'est pourtant ainsi. Vous
connaissez maintenant mes peines de coeur... Je n'ai donc rien  vous
cacher... Eh bien! dernirement... pour m'tourdir... j'ai jou... j'ai
beaucoup jou... et j'ai beaucoup perdu. Vous avez sans doute quelques
conomies?

--Il me semble, monsieur, que nous pourrions plus tard parler
d'affaires.

--Vous avez parfaitement raison, madame... Voulez-vous mon bras?

Nous partmes.

Je montai en fiacre avec M. de Lancry; Blondeau me suivit dans une autre
voilure, avec quelques paquets indispensables; j'ordonnai  mon valet de
chambre de venir, le soir mme, m'apporter diffrentes choses dont
j'avais besoin.

Une fois en voiture, M. de Lancry me dit:

--J'ai gard un domestique... C'est du luxe, mais ce garon m'est
attach, il nous suffira... avec votre madame Blondeau. Comme je ne
dnerai jamais chez moi, vous pourrez faire venir vos repas de chez un
restaurateur voisin; la portire de la maison aidera Blondeau  faire
votre mnage.

--Il y a six ans, monsieur,  peu prs  cette poque, nous revenions de
Chantilly, vous me faisiez aussi l'tat de la maison que nous devions
avoir... Les temps sont changs.

--Trs-changs, madame, ce qui prouve la vrit de cette maxime: que les
jours se suivent et ne se ressemblent pas... Ah , mais vous me
paraissez en veine pigrammatique, le sang des Maran se montre... A
votre aise... je suis bon prince... pas toujours cependant... Mais nous
voici arrivs...

Nous nous arrtmes devant une vieille maison de la rue de Bourgogne...

Nous traversmes une cour sombre, humide et triste; arrivs au second
tage, une porte nous fut ouverte par le valet de chambre de M. de
Lancry, celui-l mme qui m'avait accompagne lors de la fatale nuit de
la maison isole.

La figure de cet homme tait sinistre.

Une petite antichambre, encombre de malles en dsordre, un salon 
peine meubl;  droite, la chambre de mon mari;  gauche, la mienne avec
un cabinet pour Blondeau, tel tait l'appartement que je devais partager
avec M. de Lancry.

Les papiers taient malpropres, il n'y avait pas de rideaux aux
fentres, les boiseries taient enfumes, les parquets presque boueux; 
peine le jour arrivait-il au fond de cette cour humide...

D'abord mon coeur se serra douloureusement, et puis j'eus peur...

Cet appartement me semblait dsert, isol; je regardais autour de moi
avec inquitude.

Ma pauvre Blondeau ne me quittait pas et se serrait contre moi toute
tremblante.

--Vous trouvez sans doute ce logement ignoble?...--me dit M. de Lancry
d'un air ironique...--Mais le temps des htels est pass, ma chre; nous
avons mang notre pain blanc le premier.

--Je m'accommoderai de tout, monsieur. Seulement je ferai faire ici
quelques rparations indispensables.

--A votre aise... Je ne vous ferai pas les mmes reproches qu' Maran
sur le bruit insupportable des ouvriers; car je sors de grand matin, et
je rentre fort tard... quelquefois mme je ne rentre pas du tout. Vous
ferez donc ici ce que vous voudrez.

--Alors, monsieur, je vous demanderai de garder mon valet de chambre, il
couchera dans cette antichambre. C'est un homme de confiance. Je ne
connais pas cette maison, et je suis trs-peureuse...

--Si vous avez de quoi payer ce domestique, arrangez-vous. Fritz couche
en haut.

Blondeau sortit.

--Maintenant, madame, je dois vous dclarer, avec cette franchise qu'on
se doit entre poux... qu'il me reste pour tout avoir environ mille
cus... Vous avez des diamants, des bijoux; il faudra en faire
ressources... Je vous ai, jusqu' l'anne passe, servi une pension de
vingt mille francs. Vous ne devez pas avoir dpens tout cela... car 
Maran vous viviez en ermite...

--Mais, monsieur,--lui dis-je pouvante,--il est impossible que vous
soyez rduit  ces extrmits.

--Lorsque Ursule a disparu, il me restait environ deux cent cinquante
mille francs de notre fortune. Autant par dsespoir que pour m'tourdir
et par besoin de tenter le sort... j'ai jou... et, comme je vous l'ai
dit, j'ai trs-malheureusement jou, puisque j'ai tout perdu... Ceci une
fois bien entendu, n'en parlons plus; je ne me souviens jamais de
l'argent que j'ai dpens avec plaisir...  plus forte raison de celui
que j'ai perdu au jeu...

--Mais alors, monsieur,--m'criai-je,--c'est donc pour me faire partager
cette horrible existence que vous me forcez  revenir prs de vous? A
quoi, puis-je vous tre utile? Vous n'tes jamais ici, dites-vous. Quel
est donc votre but?--m'criai-je effraye et regrettant presque de
m'tre ainsi volontairement livre entre les mains de M. de Lancry.

Mais ces regrets taient tardifs et superflus; il fallait subir toutes
les consquences de ma dmarche, rester pendant quelque temps enchane
au destin de cet homme, ou renoncer aux projets qui seuls me donnaient
la force de supporter mon sort.

Il ne m'tait mme plus permis de me plaindre  personne, de demander
conseil ou assistance  qui que ce ft.

Aux yeux de tous, j'tais alle librement, volontairement, retrouver M.
de Lancry; je ne pouvais donc que paratre heureuse du parti que j'avais
pris.

Mon mari rpondit ainsi  mes questions:--Vous me demandez, ma chre
amie, quel est mon but en vous rappelant auprs de moi; d'abord, celui
de jouir de votre aimable compagnie... Et puis... cela ne vous regarde
pas...

--Mais vous avez donc, monsieur, de bien odieux projets, que vous ne
pouvez pas les avouer?

--Il ne s'agit pas de mes projets; j'ai le droit de vous garder chez
moi, et je vous garde. Quant aux vellits que vous pourriez avoir de
vous chapper de mes mains, soit  prsent, soit plus tard, sous le
fabuleux prtexte d'une sparation, je vous engage, pour vous distraire,
 mditer  ce sujet une consultation dont voici la copie. Elle est
rdige par les plus fameux jurisconsultes de Paris, et m'a bien cot
cinquante louis, s'il vous plat... C'est une folie dans ma position,
mais je ne pouvais payer trop cher l'assurance de passer ma vie prs de
vous.--Et il me remit un papier.--Vous verrez que, sur la question de
savoir si vous avez la moindre chance d'obtenir une sparation, les
trois avocats ont unanimement dclar que non, la voix publique nous
attribuant des torts rciproques... C'tait leur avis particulier, qui
ne prjugeait en rien celui de la justice; mais ils croyaient pouvoir
affirmer qu'aucun tribunal ne voudrait mme donner suite  votre demande
en sparation s'il tait formellement prouv que vous tes revenue de
votre libre volont au domicile conjugal... cette dmarche de votre part
devant tre regarde comme une amnistie gnrale du pass, quelque
graves que fussent mes torts envers vous. Ne m'attendant pas, je vous
l'avoue,  vous trouver d'aussi bonne composition... je me contentais
donc de l'avis de mes trois conseillers, et j'allais tenter auprs de
vous une dernire voie de conciliation (dont je sentais toute
l'importance) avant de vous envoyer un huissier. Jugez donc de mon
tonnement, de ma joie, lorsque j'ai reu ce charmant petit billet de
vous, par lequel vous me disiez qu'ayant mrement rflchi, vous ne
voyiez aucune raison pour vivre plus longtemps spare de moi.

Je ne pus retenir un mouvement de dsespoir en songeant  cette fatale
imprudence; ce mouvement n'chappa pas  M. de Lancry.

--Vous n'aviez pas song  cela,--reprit-il,--je le vois, vous regrettez
ce malencontreux petit carr de papier satin et parfum,--dit-il avec
une cruelle ironie en me montrant ma lettre,--qui rive  tout jamais
votre chane... qui ne sera pas toujours de fleurs, je le crains
fort... Sur ce... je vais m'habiller, car aujourd'hui, par
extraordinaire, je tiens  me faire trs-beau.

Et M. de Lancry me laissa stupfaite et pouvante.

Je n'avais cru engager que le prsent... j'avais irrvocablement engag
l'avenir.

Ainsi je voyais  jamais dtruit mon espoir de retourner un jour vivre
auprs de madame de Richeville, et de jouir enfin de la rcompense de
tant de sacrifices, en dvoilant  M. de Rochegune tous les motifs de ma
conduite.

Ce moment fut affreux.

Ce que m'avait dit M. de Lancry n'tait que trop vrai: cette lettre
fatale me perdait, ou elle restait du moins comme une terrible
prsomption contre moi... Quelle raison invoquerais-je pour obtenir
dsormais une sparation, lorsque mon mari avait entre les mains une
preuve crite de ma libre et volontaire soumission  ses dsirs?...

Hlas! c'est ainsi que le cercle de fer de ma position m'enfermait et se
resserrait de tous cts...

Un dernier coup vint, sinon m'accabler encore, du moins me prouver que
mes craintes taient fondes en ce qui regardait Ursule.

Le soir... au moment o je faisais avec ma pauvre Blondeau quelques
prparatifs pour passer sans trop de frayeur ma premire nuit dans ce
lugubre appartement, on me monta une lettre ainsi conue:

Madame,

Un de vos meilleurs amis, qui depuis quelque temps se fait un plaisir
de vous tenir au courant des plus secrtes penses de votre mari, veut
tre le premier  vous apprendre que c'est Ursule qui a ordonn  M. de
Lancry de vous rappeler prs de lui, afin de rompre votre liaison avec
M. de Rochegune... dont elle est passionnment prise.

Ursule n'a pas vu votre mari; elle lui a crit que le seul moyen qu'il
et de la faire consentir  lui accorder encore quelques entretiens
tait de vous reprendre chez lui et de vous y garder... Bien entendu que
les promesses d'Ursule seront vaines, et que ce pauvre Lancry ignore
qu'il sert ainsi  merveille la passion d'Ursule en vous sparant de
Rochegune.

On a vu dans les mains d'Ursule l'original d'une consultation signe de
trois fameux jurisconsultes, et la copie d'une lettre de vous dans
laquelle vous annoncez avec la meilleure grce du monde que vous tes
prte  retourner auprs de M. de Lancry.

Cette nouvelle, jointe  l'avis que vous a donn le docteur, complique
singulirement la question. De tout ceci il doit rsulter:

1 Qu'Emma mourra de chagrin... ce qui ne manquera pas d'tre quelque
peu sensible  madame de Richeville, et  vous, qui vous serez
inutilement sacrifie;

2 Que Rochegune succombera aux sductions de votre amie Ursule, ce qui
ne vous sera pas non plus indiffrent;

3 Et que vous ne quitterez plus votre mari... lors mme qu'il verra
qu'Ursule s'est joue de lui. On lui donnera d'autres motifs de vous
garder... ce qui devrait vous pouvanter assez si vous avez le don de
lire dans l'avenir...

Je ne pouvais en douter, cette lettre tait de M. Lugarto.

Tels taient les obstacles que j'avais  vaincre... Tels taient les
dangers que j'avais  courir.




CHAPITRE VI.

CORRESPONDANCE.


Lorsque, plus calme, j'envisageai raisonnablement ma position, j'en
dsesprai moins; sachant pour quel motif M. de Lancry avait exig mon
retour prs de lui, je fus un peu rassure.

La lettre anonyme (sans doute l'oeuvre de M. Lugarto) me montrait
l'avenir sous un jour menaant, mystrieux; mais les proccupations du
prsent me distrayaient de ces craintes futures.

Je faisais, je crois, injure au caractre de M. de Rochegune en le
supposant capable de former mme la liaison la plus phmre avec
Ursule; cette femme m'avait caus trop de chagrins, il avait pour elle
trop de haine et d'aversion.

Une difficult presque insurmontable tait d'amener le mariage d'Emma,
et surtout de ne pas laisser souponner  M. de Rochegune que j'tais
instruite de l'amour de cette pauvre enfant... J'attendis tout de
l'inspiration, qui m'avait dj soutenue, guide...

Je n'avais aucune ide de la vie misrable  laquelle me condamnait le
dsordre de M. de Lancry, j'apprciai plus que jamais la prvoyance de
M. de Mortagne; ma terre de Maran avait t rachete sous le nom de
madame de Richeville: cette proprit m'assurait bien au del du
ncessaire.

Par suite de mon trange position, j'tais force de partager la gne de
mon mari; car je ne paraissais rien possder en propre. Je n'exagre pas
en disant que je me rsignai  cette vie presque pauvre avec assez
d'indiffrence; je la pris comme une preuve, comme un essai.

Grce aux soins de Blondeau, mon triste appartement fut habitable. Je
voyais  peine M. de Lancry. A quelques accs de gaiet grossire ou de
tristesse sinistre, je devinais qu'Ursule avait encourag ou ruin ses
dernires esprances; j'esprais que du moment o elle ne lui
ordonnerait plus de me garder prs de lui, il consentirait  une
sparation.

Mon sjour forc auprs de mon mari n'augmentait donc pas beaucoup mes
chagrins, ils roulaient tout entiers sur la perte de l'affection de M.
de Rochegune et sur les craintes que m'inspirait l'avenir d'Emma.

Le surlendemain de mon installation, madame de Richeville tait venue
chez moi, ayant eu la prcaution de s'assurer de l'absence de M. de
Lancry.

Elle fondit en larmes en voyant la pauvret de ma demeure.--Cette
pauvret,--me dit-elle,--lui expliquait mon dvouement. Emma se
rtablissait rapidement; sa mre ne conservait plus aucun doute sur sa
gurison.

Je demandai en tremblant  madame de Richeville des nouvelles de M. de
Rochegune; jusqu'alors elle n'en avait aucune. Prvoyant son chagrin,
elle avait envoy s'informer de sa sant; il lui avait fait rpondre
qu'il tait un peu souffrant.

Madame de Richeville m'apprit que ma conduite tait diversement juge
dans le monde; les uns me blmaient cruellement, les autres me louaient
outre mesure. J'avoue que dans cette circonstance j'avais en moi de quoi
balancer tous les jugements du monde.

Le lendemain je reus cette lettre de M. de Rochegune.

Paris...

J'ai t envers vous injuste, brutal et cruel, parce que j'ai t
vaniteux. L'orgueil est au fond de tous nos mauvais sentiments: vous
ressentiez pour un autre ce que vous ne ressentiez pas pour moi; mon
amour-propre s'est rvolt, mon bon sens s'est obscurci; dans votre mari
je n'ai pas vu un homme digne ou indigne de votre amour, j'ai vu un
rival.

Tout ceci est logique: je suis sorti de la sphre des sentiments
levs, je suis tomb dans les sentiments bas et jaloux, le paradoxe a
remplac la raison; pouvais-je toujours rester dans cette sphre? Non:
l'amour platonique est impossible entre deux jeunes gens; tt ou tard
l'un ou l'autre succombe. C'est un pige dangereux. Il apparat plein
de charme et de grandeur. Si votre amour mal teint pour votre mari
n'et pas soutenu votre vertu, vous eussiez succomb comme moi! Quand le
coeur est pris, on n'chappe pas  la contagion du dsir.

J'ai bien rflchi, _je me suis fait vous_ pour vous juger au point de
vue absolument moral: vous tes irrprochable. Pour moi, cela est cruel;
il ne m'est, pour ainsi dire, pas permis d'avoir des regrets.

Vous dvouer ma vie, cacher notre bonheur dans la solitude, parce que
les grandes passions sont solitaires, ainsi pour moi l'avenir tait
complet et magnifique! Que me reste-t-il? Rien, ni l'amour de frre ni
l'amour d'amant. Depuis qu'en vous j'ai vu la femme... la soeur a
disparu.

La femme, par une brusque prfrence, m'a tmoign sa rpugnance... la
femme n'existe plus pour moi... Vaincre ou braver une _rpugnance_ m'a
toujours t aussi impossible que d'oublier que je l'ai inspire.

Il en est des impressions comme des jours, on ne fait pas qu'ils
n'aient point t. Je ne puis pas plus redevenir votre frre que
rtrograder  l'ge de vingt ans; notre position est brise,  tout
jamais brise.

Votre retour  votre mari a rompu tout quilibre, boulevers toute
prvision. Ce retour aurait eu lieu quand j'tais encore votre frre,
que rien n'et t chang entre nous; je vous aurais blme ou approuve
avec dsintressement.

J'ai trente ans; depuis l'ge de dix-huit ans, je crois, je vous ai
aime, je vous l'ai prouv.

Mais le pass est fatal pour les mauvais comme pour les bons souvenirs.

Si mon affection pour vous est morte aprs s'tre successivement
transforme, il m'en restera toujours la mmoire.

On doit honorer religieusement ceux qui ne sont plus.

Oui... ce que j'prouve pour vous  cette heure est le culte
mlancolique et sacr qu'on a pour ceux  qui l'on survit.

Mes regrets seront ternels... ternels... Une fois rduits en
poussire, nos dbris forment des cendres inaltrables... Telle est,
telle sera l'immutabilit de mes sentiments pour vous.

Je ne vous fais pas de reproches, Mathilde; on ne reproche pas aux gens
de mourir... on les pleure.

Ces images sont lugubres; je les emploie pour vous faire comprendre que
le pass ne m'est pas cruel, odieux, insupportable; il est glac comme
le spulcre... il est MORT... il n'est pas oubli, il est TU.

Aussi ma vie sera-t-elle misrable. Je flotte entre vingt partis sans
me rsoudre  aucun. Votre perte a renvers tout l'chafaudage de mon
existence. C'est  recommencer. L'ge avance; je suis fatigu de la
route.

J'avais pourtant cru tre prs du terme... il va falloir marcher...
marcher encore... et dans quel dsert aride et sans fin, mon Dieu!

Paris.

Hier, j'ai eu un accs de rage et de haine que je voulais assouvir...
j'tais fou... Je suis sorti pour aller provoquer votre mari et le tuer.

Je dis cela parce que j'tais sr de le tuer. Il est des pressentiments
qui ne trompent pas.

Et puis cette conviction m'a effray; j'ai eu peur d'tre un
assassin...

La preuve que je suis compltement dtach de vous et que je
n'oublierai jamais que vous m'avez prfr un tre pervers et misrable,
c'est qu'en voulant tuer votre mari, je rflchissais parfaitement que
si vous deveniez ainsi veuve, je mettais pour l'avenir une barrire
insurmontable entre vous et moi.

Cette pense seule ne m'et pas arrt une seconde... demain vous
seriez libre que je refuserais les restes d'une vie que, par deux fois,
vous avez t mettre aux pieds de cet homme... Jamais! jamais...

De ces deux lettres de M. de Rochegune, ce fut la dernire qui me fut la
plus pnible.

Elle me prouvait combien le coup que j'avais frapp avait t douloureux
et sr; jamais il ne m'avait exprim d'une manire aussi nergique,
aussi dure, ce dtachement complet sur lequel le temps ne pourrait
rien.

Ces ressentiments me parurent, sinon faire faire un grand pas  mes
projets pour Emma, du moins dtruire tout obstacle dont j'aurais pu tre
le prtexte.

Ursule m'inspirait toujours une crainte vague. Mais, encore une fois,
comment M. de Rochegune, qui la connaissait, consentirait-il seulement 
l'couter?... N'accueillerait-il pas ses avances avec le dernier mpris?
J'tais absorbe par ces penses, lorsque je reus cette lettre de M.
Lugarto, ou de l'un de ses missaires, car je ne connaissais pas cette
criture.

On juge de l'effroi qu'elle me causa.

Paris.

L'_ami inconnu_  qui vous devez dj beaucoup de renseignements  la
fois _agrables_ et prcieux sur la vie intime de votre mari continuera
sa tche avec d'autant plus de plaisir, que les vnements le servent 
souhait, et deviennent de plus en plus _intressants_ pour vous.

Maintenant l'on va vous instruire de ce qui regarde Ursule, parce que
dans cette fantasmagorie vous verrez trs-incessamment apparatre la
figure de M. Rochegune, et on a lieu de croire que cette apparition vous
_plaira_ infiniment. Voici ce qu'est devenue Ursule depuis sa
disparition de l'htel de Maran. On vous cachera seulement l'indication
positive de la retraite de votre charmante cousine, parce qu'il est
superflu que vous la connaissiez: elle habite l'un des faubourgs les
plus isols, les plus reculs de Paris.

Ursule a depuis deux ans une femme de chambre qui lui est profondment
attache et en qui elle a la confiance la plus absolue. Mademoiselle
Zphyrine (c'est son nom) a t charge par sa matresse, quelque temps
avant la nuit du bal de la mi-carme, de chercher et de louer dans un
endroit retir un modeste appartement ou (si faire se pouvait) une
petite maison bien isole.

Mademoiselle Zphyrine, fille pleine de zle, d'intelligence et
_surtout de fidlit_, trouva au fond d'une impasse qui aboutissait 
une rue dserte d'un des faubourgs les moins frquents de Paris, une
vritable cellule de trappiste. Le surlendemain du bal de la mi-carme,
votre belle rivale, abandonnant tout ce qu'elle possdait  l'htel de
Maran, partit lestement dans un fiacre avec mademoiselle Zphyrine et
gagna sa retraite cnobitique, d'o elle ne sortit pas pendant quinze
jours, lesquels quinze jours M. de Lancry passa  battre Paris et ses
environs sans pouvoir rattraper sa fugitive.

Maintenant on va mettre sous vos yeux quelques fragments des plus
secrtes penses d'Ursule, crites par elle dans un album a fermoir dont
elle seule a pourtant la clef.

Vous conclurez de cette indiscrtion, sans vous tromper beaucoup, que
mademoiselle Zphyrine, pendant les promenades de sa matresse, trouve
le moyen d'ouvrir l'album, d'y copier ce qui lui semble curieux, et de
communiquer ces renseignements  son _matre invisible_, qui se fait un
plaisir de vous en faire part.

Le commencement de ces fragments du journal d'Ursule remonte environ 
deux ans; les derniers mots en ont t crits il y a trs-peu de jours.
On ne doute pas que ces notes ne vous causent des motions _douces et
salutaires_.


JOURNAL D'URSULE.

J'ai en ce soir un moment de triomphe. J'ai vu Mathilde aux Italiens;
son mari est venu me rejoindre. Je l'ai maltrait! Elle a d s'en
apercevoir... Lui enlever Gontran, c'tait une vengeance; l'humilier
devant elle... c'tait un plaisir.--M. de Senneville passe pour tre
irrsistible. C'est un de ces hommes sur lesquels on a toujours des
projets quand on ne les connat pas. Je l'ai trouv d'une lgance
niaisement srieuse. Il doit se cravater avec solennit et mettre ses
gants avec mditation. Son ramage est aussi charmant qu'insupportable,
car il gazouille dlicieusement toujours le mme air.--Son plus grand
dfaut,  mes yeux, est d'tre trop joli. Ce n'est pas ainsi qu'un homme
est beau; aussi M. de Lancry ne m'a jamais plu.--Ce sont l de plates
figures de pacotille que la nature jette ddaigneusement dans son
moule:--JOLI n 1, ne voulant pas se donner la peine de leur donner un
cachet original...--Lord C*** est mieux, plus accentu; mais il a l'air
par trop Anglais: comme presque tous ses compatriotes, c'est l'embarras
dans l'arrogance, et la morgue dans la gaucherie; et puis au moral ces
gens-l sont comme au physique, ils n'ont pas d'piderme; on dirait
qu'ils ressentent tout  travers leur flanelle.

     

O trouverai-je donc cet homme rude, imprieux, passionn, qui de sa
main robuste me fera plier comme un roseau?--Que je mprise ce Gontran!
Ses prvenances sont de basses servilits, son dvouement un honteux
valetage... Il m'aime en laquais qui craint d'tre chass.--Qu'attendre
d'un misrable qui vole sa femme? Car c'est la voler, ignoblement la
voler... que de se ruiner pour moi.--Et elle... oh! je la hais. Elle n'a
pas l'air malheureux! Je le crois bien, sotte que je suis! je l'ai
dbarrasse de son mari...

     

Inspirer certaines passions est trs-flatteur... les ddaigner est plus
flatteur encore.

     

M. de Volanges (l'un des plus nouveaux _adorateurs_) s'est imagin de me
reprocher ce qu'il appelle ma coquetterie, se plaignant amrement de ce
que depuis deux mois... je l'accueille  ravir.--Est-il quelque chose au
monde de plus bent que ces rcriminations? Voil un homme qui se plaint
de ce que pendant quelques semaines je l'ai reu avec grce, avec
prvenance, avec prfrence mme.--N'est-ce pas dj reconnatre
trs-gnreusement ses soins que de les agrer?--N'est-ce pas faire
mille fois plus qu'il ne mrite?--En s'indignant contre notre _mauvaise
foi_, en parlant de ce qu'ils appellent si grotesquement leurs _droits_,
les hommes qui nous ont fait la cour sont aussi niaisement sclrats que
ces voleurs qui se croient sincrement vols lorsqu'aprs des prodiges
de patiente adresse ils ont forc... un coffre vide...

     

En thorie et en pratique, j'ai toujours considr les hommes comme nos
ennemis implacables.--Il y a de la haine jusque dans leur amour le plus
passionn, ou plutt ds qu'il y a passion il y a haine. Le _mari de
Mathilde_ m'idoltre, mais il m'excre; il subit mon joug, mais en
frmissant de rage. Il m'aime... parce qu'il ne peut pas faire autrement
que de m'aimer.--Je le torture sans piti, parce que je sais le secret
de ma domination et que ce secret est ignoble.--Il y a plus... Mon
hostilit contre Mathilde est excessive; j'prouve pourtant une certaine
satisfaction en pensant que je suis impitoyable pour un homme qui l'a
rendue si malheureuse...

     

Si nous ddaignons leurs voeux, les hommes nous dtestent; si nous les
coutons, ils nous mprisent.--Ils ne pardonnent jamais ni la vertu ni
la faiblesse.--Lorsqu'ils s'occupent de nous, ils se mettent 
l'oeuvre avec tout un attirail d'odieuses arrire-penses: c'est la
vanit, c'est le mensonge, c'est la jalousie; et puis viennent la
dfiance, l'hypocrisie, et surtout la crainte haineuse de ne pas
russir.--De leur part ce n'est pas de l'amour, c'est  peine un got,
un caprice; avant tout c'est l'orgueil de mettre  mal un coeur
honnte ou de triompher de leurs rivaux.--Il n'y a peut-tre pas un
homme qui, s'occupant de la beaut la plus  la mode de la saison, ne
prfre _paratre_ heureux aux yeux de tous que de l'_tre_  la
condition du plus profond secret.--Ils sont bien plus satisfaits du
sacrifice apparent de notre rputation que du sacrifice ignor de nos
principes.--A position gale ou plutt relative, combien d'hommes
risqueraient pour une femme ce que risque une femme en commettant une
faute? Ainsi que j'ai lu dans un livre moderne:--Si une liaison
coupable pouvait tre facilement surprise et punie d'une _amende_ qui
enlverait un quart de la fortune de l'_homme aim_, quel est celui qui
s'exposerait aux dangers d'tre aim si chrement?...

--Je m'endurcis donc en songeant que nous ne faisons jamais aux hommes
que le mal qu'ils voudraient nous faire.

     

L'aspect de ce comdien m'a singulirement frappe.--Il m'a fait
comprendre les lans de la passion.--Il tait rsolu, violent,
dsordonn.--Il a jou ce rle avec une nergie et une fiert
sauvages.--Quand il a pris cette femme par les paules... quand de sa
main puissante il l'a jete  genoux, il a t superbe... Son front
tait bien menaant, sa jalousie bien inexorable...--Et puis sa voix
mle, un peu rauque, avait un vibrement profond, presque _lonin_. Cette
mivre princesse de Ksernika tait avec moi dans l'avant-scne; elle
s'est crie en ricanant qu'il avait l'air de rugir.--L'imbcile! elle
veut sans doute que le lion roucoule.

     

Dans la scne d'amour, ce comdien a eu un moment d'admirable
expression: il n'a pas sournoisement larronn le baiser qu'il prend  la
jeune fille; il l'a enlev en matre, avec audace... avec une fougue
presque brutale...

     

En sortant, comme je louais beaucoup Stphen (c'est le nom de ce
comdien), tandis que la princesse Ksernika l'attaquait comme elle peut
attaquer, la pauvre femme, M. de Lancry ne s'est-il pas avis de me
faire observer, avec la plus respectueuse mesure, il est vrai, que je
dfendais peut-tre Stphen un peu chaudement...--J'ai regard fixement
M. de Lancry de mon _regard noir_...--Il a compris sa faute...--Il tait
trop tard... J'ai souri de mon plus doux sourire, et, m'appuyant
coquettement sur son bras, je lui ai dit tout bas... bien bas, que
j'crirais le lendemain matin  Stphen pour lui demander de me donner
des leons de dclamation, l'envie d'apprendre  jouer la comdie
m'tant venue subitement.--(Je n'en veux rien faire, bien entendu.)
Comme le _mari de Mathilde_, abasourdi de cette cruelle confidence,
s'est chapp jusqu' s'crier, dans son douloureux tonnement, que ce
nouveau caprice tait au moins bizarre, j'ai redoubl la douceur de mon
sourire, et je l'ai _prvenu_ qu'il irait le surlendemain me chercher
_lui-mme_ une loge pour voir jouer Stphen dans la mme pice, et que
je voulais qu'une petite salle de spectacle ft immdiatement construite
dans le jardin de l'htel de Maran.

     

Ces ordres seront excuts; je n'en doute malheureusement pas... Ce
Gontran est assez lche et assez sot pour ne jamais me donner la
distraction d'un refus ou d'une impossibilit. Il ressemble  ma jument
Stella... elle est si insupportablement bien dresse, que sa docilit
m'irrite... Je la bats de colre... de n'avoir pas de raison pour la
battre...

     

L'architecte de M. de Lancry est venu me soumettre plusieurs plans de
salles de spectacle; je ne les ai pas trouves assez riches.--Je veux
quelque chose qui rappelle, dans de petites proportions, celle du
chteau de Versailles, et surtout que cela soit construit tout de
suite.--La nuit porte conseil: tantt j'ai dit au _mari de Mathilde_
qu'au lieu de me louer pour demain soir une loge au thtre de Stphen,
il la louerait pour six mois afin d'avoir le droit de la faire arranger,
car ce petit thtre du boulevard est horrible, et je compte y aller
quelquefois;--meubles, glaces et tentures seront en place demain.
Gontran a trente-six heures d'avance; pour lui, l'homme aux surprises
magnifiques, c'est plus de temps qu'il n'en faut.

     

Je reviens de l'ambassade; ce bal tait merveilleux; je me sentais trs
en beaut, pourtant je me suis ennuye  prir... Que ces hommages dont
on m'accable sont insipides et monotones!--Et puis... se dire qu'on n'a
qu' _vouloir_ pour enlever tous ces empresss  leurs matresses ou 
leurs femmes... c'est repoussant de facilit.--Pour donner du piquant,
du montant  une faiblesse, il n'y a rien tel que des principes ou des
obstacles...--Hlas!... je suis rduite aux obstacles... Mais pour en
rencontrer... je suis trop  la mode, et les hommes sont trop
grossirement, trop facilement infidles  _leurs amours_.--Oh! si je
pouvais trouver un tre insensible  mes sductions, quelle gloire d'en
triompher!

     

Cette pense m'a donn de l'humeur, ma cour s'en est aperue... J'tais
nerveuse... agace... J'ai fait plusieurs _excutions_ fminines et
masculines qui ont beaucoup amus mademoiselle de Maran. Dcidment elle
raffole de moi.--Notre haine commune contre Mathilde nous a pour
toujours _soudes_ l'une et l'autre; et puis je l'gaie...--Elle
vieillit; elle aurait horreur de la solitude, o sa mchancet la
relguerait ncessairement... Peu m'importe de l'abandonner un jour...
si mon destin m'appelle ailleurs.

     

Le _mari de Mathilde_ s'est surpass, j'ai trouv cette loge arrange 
merveille; tout le fond tait occup par une immense jardinire (utile
prcaution  ce thtre). Mais  quoi bon? je ne remettrai plus les
pieds dans cette salle... mes illusions sont dtruites... A la seconde
reprsentation, Stphen, qui m'avait d'abord tant frappe, tant mue,
m'a paru dtestable, laid, vulgaire... O avais-je donc l'esprit et les
yeux? Au fait, je ne me plains pas de cette premire impression, si
diffrente de la seconde; elle m'a donn l'ide d'avoir un thtre, et
je suis enchante de jouer la comdie.

     

Je viens de jouer Climne.--Cette petite salle tait charmante.--Selon
notre public, j'ai dit  merveille et avec un trs-grand air. C'est
trs-amusant. Il parat que dans mon rle de mademoiselle Djazet, j'ai
fait tourner toutes les ttes... par mon effronterie provocante...--Que
les hommes sont sots et vains! Quand ils s'enchantent de voir une femme
montrer une hardiesse impudente, ils s'imaginent que cette affection de
cynisme doit tre  leur intention et  leur profit.--Ils ne comprennent
donc pas, dans leur stupide orgueil, qu'on les compte d'autant moins
qu'on risque davantage en leur prsence!--Aprs cette petite pice, le
_mari de Mathilde_ est venu  moi d'un air glorieux, croyant
probablement que le choix de ce rle tait de ma part une _dclaration
de principes_  son usage; je l'ai reu de telle sorte qu'il s'en est
all honteux et confus.

     

La vie que je mne est quelquefois atroce... de nant et d'ennui;
cependant, aux yeux de tous, aux miens mme, il n'y a pas d'existence
plus fortune que la mienne.--J'ai enfin joui de ce luxe, de cette
renomme d'lgance que j'ambitionnais tant.--Je suis une femme  la
mode dans toute l'acception du terme.--Je rgne sur une fraction de la
meilleure compagnie de Paris. Les hommes les plus aimables sont  mes
pieds; mes rivales me redoutent et m'excrent.--Je leur suis assez
suprieure pour pouvoir tre toujours _trs-bonne femme_ avec elles.--Je
finis de les dsesprer en ddaignant profondment l'amant qu'elles
m'envient, et en les dfiant de porter atteinte  une fidlit dont je
me raille.--Comme les conqurants usurpateurs, je me suis faite toute
seule ce que je suis;--d'un nom presque ridicule, j'ai fait un symbole
d'lgance et de distinction; on copie mes toilettes, on cite mes
reparties, on envie mes succs; mes prfrences mettent un homme  la
mode, mes moqueries le _noient_  jamais.--Quand j'arrive dans un bal,
toutes les femmes prennent aussitt d'une main rude leurs adorateurs _en
laisse_, et je ne vois que regards de haine et de jalousie; je n'entends
que chuchotements aigres ou reproches courroucs...--Mais qu'une fleur
de mon bouquet tombe  mes pieds, tous les adorateurs rompent leurs
_cordes_ et se prcipitent pour la ramasser...  la plus grande
mortification d'une infinit de _belles dames_, qui rappellent en vain
ces ingrats effars.--Tout cela est charmant... Pourtant il me manque
quelque chose... ou plutt tout me manque. Je n'aime pas, je n'ai jamais
aim... Oh! que je voudrais aimer!...

     

--Un jour j'avais cru ressentir une de ces commotions sourdes, mais
profondes, qui annoncent l'orage de la passion... comme les premiers
roulements de la foudre annoncent la tempte... mais, hlas! cet espoir
a t aussi vain... que ma comparaison est ridiculement
ampoule.--Cependant, un homme pareil  celui dont je me souviens... et
compris comment je voulais tre aime, que j'aurais tout abandonn pour
lui...--Sans doute j'aurais vcu dans la misre, dans l'abjection, dans
les larmes; il m'aurait battue, trahie, chasse... mais au moins
j'aurais aim, j'aurais eu des moments de passion sublime... je me
serais sentie releve  mes propres yeux.

     

_Releve!_ Est-ce donc qu'un secret instinct me dit que, comme le feu...
la douleur purifie?--Serait-ce donc une rhabilitation que je
chercherais dans l'amour?--Non... non... je n'ai pas de remords... je ne
dois pas, je ne veux pas en avoir.--Une seule fois je me suis apitoye
sur Mathilde... je me suis montre envers elle aussi bonne, aussi
gnreuse que ma nature me permettait de l'tre, et j'en ai t
cruellement punie.

     

--Comment ne harais-je pas M. de Lancry?--Quelquefois malgr moi (ce
sont mes jours maudits), je sens des bouffes de honte me monter au
front en songeant que c'est  son odieuse ingratitude envers sa femme
que je dois la vie splendide que je mne.--En vain j'ai fait des
compromis avec ma conscience, en vain je me suis dit qu'il n'y avait
rien de plus _immatriel_ que les plaisirs dont je jouissais,--en vain
j'ai trait le _mari de Mathilde_ comme un misrable, du jour o il a
os m'offrir autre chose que des _fleurs_ et des _srnades_... Oh! il
est certaines coupes dont le dboire est plein d'amertume et de fiel...

     

--Cette fois, je suis frappe au coeur... oh! bien au coeur... Je
veux crire ici cette date.--Enfin d'aujourd'hui, heureuse ou
malheureuse, ma vie aimante va commencer.--Enfin j'ai trouv l'homme de
mes rves!--Il ne m'a pas vue, il n'a fait que passer... Je ne sais ni
son nom, ni ce qu'il est; mais ft-il le premier ou le dernier des
hommes, je sens que je l'aimerai, je sens que je l'aime, je lui
appartiens.--Quelle physionomie haute et fire!... Quelle dmarche  la
fois leste et hardie!--Et ce teint basan, et ces lvres rouges, et ces
sourcils noirs, et ces grands yeux gris! Mais quand de pareils yeux
daignent seulement s'abaisser sur vous, on doit tomber  genoux en
disant: Seigneur... ordonnez, voici votre esclave.--Et cet inconnu, qui
peut-il tre?

     

Quelle est donc cette puissance invisible, mystrieuse,  laquelle
j'obis? Cet homme ne m'a pas dit un mot, son regard ne s'est pas arrt
sur moi, et je me sens soumise, domine!...--Mon angoisse profonde me
dit que ma destine s'accomplit.

     

Rien de moins romanesque que ma rencontre avec cet inconnu. Je
traversais les Tuileries  pied. Arrive dans l'un des quinconces, je
vis devant moi un homme qui marchait lentement. Sa taille, sa tournure,
m'avaient dj paru remarquables; il se retourna comme s'il se ft
tromp de chemin par distraction. Alors, oh! alors... A son aspect, je
n'ai pu m'empcher de m'arrter.--Il ne m'a pas aperue... il s'est
loign.--Il n'tait plus l que je le contemplais encore.

     

Quel est cet homme?--Quel est cet homme? Je ne l'ai jamais vu dans le
monde.--Il n'importe... je sais qu'il existe...--Le reverrai-je
jamais?--Oui... oui, je ne l'aurais pas rencontr sans cela.--Il existe;
cela explique, cela justifie mes mpris pour tous les hommes. Oui, pour
tous... ceux-l mme qui se sont cru des droits sur moi ne sont-ils pas
ceux que j'ai le plus abreuvs de ddains et d'outrages?--Ont-ils eu,
non pas de l'empire, mais la moindre influence sur mon coeur, sur mon
me ou sur mon esprit?--Certaines insouciances ne sont-elles pas le
comble de l'indiffrence et de l'insulte?--Le mari de Mathilde l'a dit
et l'a prouv.--Un homme n'est pas un esclave.

     

Misre du ciel!... c'est l'amant de Mathilde... c'est le marquis de
Rochegune!

Cet homme singulier et remarquable, dont tout le monde parle, qui est
arriv depuis quelques jours, et que j'tais si curieuse de
connatre,--c'est lui... c'est lui...--Il aime Mathilde... elle
l'aime...--Oh! quand je disais que j'avais raison, que j'avais le droit
d'excrer cette femme!--Voil donc le secret de la haine implacable que
je lui porte depuis son enfance!--Mon instinct me disait qu'elle
aimerait un jour l'homme qui serait ma destine tout entire...

     

Elle l'aime... elle... elle! mais elle en est indigne; n'a-t-elle pas
aim, passionnment aim son insipide et misrable Gontran?--Oh! que je
suis fire... moi... de n'avoir au contraire rien aim jusqu'ici!--que
je suis fire d'avoir senti que je ne devais rien aimer avant d'avoir
connu mon matre, mon despote!--Et je me plaignais! mais c'est  genoux,
 deux genoux que je devrais remercier le hasard qui jusqu'ici m'a
rendue insensible.

     

J'ai horreur de moi-mme et de tout ce qui m'entoure.--Maintenant, je le
sens, je suis une malheureuse crature dgrade.--Jamais un tel homme
ne voudra seulement abaisser les yeux jusqu' moi; c'est  cette heure
que je mesure la profondeur de l'abme de fange et d'infamie o je suis
tombe.--Jamais je ne pourrai laver cette souillure.--De quels stupides
paradoxes me suis-je berce?... me croire digne de lui... moi... moi!...
O profanation!--Est-ce que j'oserais seulement le regarder... lui
parler!... Lui parler!... mais je mourrais de confusion...--Ah!
maintenant je comprends la timidit... ou plutt la honte!

     

Je ne veux plus rester dans la maison de mademoiselle de Maran.--Ce luxe
me rvolte;--je voudrais pouvoir me cacher  tous les yeux.--Pour jouir
de ce luxe, je me suis vendue comme une infme.--Les malheureuses que le
besoin conduit a leur perte sont des anges auprs de moi.--Je hais la
lumire du jour, il me semble que dans l'obscurit, je sens moins mon
ignominie.--Comme il l'aime... comme elle l'aime!--Quelle gnrosit!
quelle fiert! quel courage! Quelle aurole d'honneur, de patriotisme,
de loyaut chevaleresque, rayonne autour du noble nom de cet homme!--A
cette seule pense je suis blouie.--Et Mathilde, comme on l'aime
aussi... comme on l'approuve, comme ou l'admire de l'aimer
autant!--Comme le rapprochement de ces deux belles mes est magnifique!
que leur amour est pur et grand!...--Et ce Gontran... ce Gontran qui les
raille... le misrable... Est-ce qu'il peut comprendre?... Dieu merci,
il ne les comprend pas...

     

Je suis folle.--Cache dans un fiacre, je suis alle passer encore deux
heures devant sa maison, esprant le voir sortir, le voir... seulement
le voir... car, pour rien au monde, je ne m'exposerais  soutenir son
regard dans le monde: je mourrais de frayeur et de honte;--je ne
trouverais pas un mot  balbutier.--Depuis plus d'un mois j'ai abandonn
toute socit;-- peine je descends chez mademoiselle de Maran, o je
suis pourtant bien sre de ne pas le rencontrer.--J'ai attendu longtemps
 sa porte; il est sorti  pied.--Je l'ai fait suivre par la voiture, o
j'tais toujours cache.--Il est all chez Mathilde; il y est rest
jusqu' six heures.--Oh! qu'elle est heureuse!--je n'ai plus la force de
l'envier, de la har: je ne sais que souffrir.--Malgr moi, je suis
oblige de l'avouer... ils sont dignes l'un de l'autre.

     

Pleure... pleure... malheureuse... pleure des larmes de sang et de
rage... Va... meurs de dsespoir; surtout qu'on ignore ton fol amour.
Pour toi il n'y aurait pas assez de moqueries et d'insultes.

Pourtant, si j'avais vu plus tt cet homme, ma vie et t tout autre...
Elle et t aussi belle, aussi honorable qu'elle a t coupable et
dsordonne.--Du moins elle ne le sera pas plus longtemps:--il ne me
connatra jamais, il ne saura jamais que je l'aime; mais la flamme qu'il
a allume en moi aura purifi ma vie.--Aujourd'hui, j'ai pris mes
dispositions pour quitter l'htel de Maran;--je n'ai plus rien, je
serai pauvre, je travaillerai ou je mourrai, mais je serai libre et
digne de penser  lui...--Penser  lui... oh! cela impose de grands
devoirs...

     

Toute mon nergie s'est rveille.--Demain, j'abandonnerai cette maison;
mais cette nuit... je lui parlerai.--Oui, j'aurai ce courage.--Une ide
m'a frappe,--c'est le bal de la mi-carme  l'Opra; je lui donnerai un
rendez-vous; ma lettre sera conue de telle sorte qu'il croira qu'il
s'agit de quelque timide infortune; je suis sre qu'il viendra. Aurai-je
la force de l'aborder? je ne sais.--A cette seule ide, ma faiblesse,
mes doutes reviennent.--Ah! je suis lche, j'ai peur, je tremble.--Avec
quelle motion je relirai un jour ces lignes que j'cris maintenant! Il
me semble que sur ce papier muet, que dans ces notes si rapides, je
retrouverai mes souvenirs presque vivants.--Que je suis heureuse de
pouvoir au moins conserver une trace visible de ce qui se passe en moi
aujourd'hui...  cette heure!

     

Je lui ai parl... mon Dieu! je lui ai parl;--il a senti le battement
de mon coeur; j'ai appuy mon bras au sien.--Mes lvres ont
craintivement bais sa main, sa noble main;--mes larmes l'ont
mouille.--Il a bien voulu me rpondre avec bont.--Jamais faveur
souveraine n'a t reue avec une reconnaissance plus passionne...--jamais
paroles royales n'ont t coutes, dvores avec un recueillement  la
fois plus avide et plus tremblant;--le masque m'a rendu mon courage: 
figure dcouverte, je n'aurais pas trouv une parole...--J'avais la
fivre, mes joues taient empourpres.--Il prenait plaisir  m'entendre,
parce que je lui faisais l'loge de Mathilde... Cet loge me brlait les
lvres; mais je suis devenue loquente pour la louer davantage
encore.--Je l'ai vu sourire avec mpris et aversion quand j'ai prononc
mon nom.--Pour lui plaire encore, j'ai fltri avec indignation l'infamie
de ma conduite; je n'ai pas trouv d'expressions assez amres pour
m'accuser...--Oh! cette amertume dsespre, je la ressentais; jamais je
n'avais plus douloureusement mesur la distance infranchissable que le
pass mettait entre moi et cet homme sublime.

     

Et puis, en m'entendant exalter ainsi ce qu'il chrissait, maudire ce
qu'il dtestait, il paraissait si heureux...--Oh! en ce moment, il
m'aurait dit d'aimer Mathilde, que je crois que je l'aurais aime.--Et
lui, que d'esprit! que de grce! que de gnie! quelles penses
fires!--Ce caractre hardi applique aux vertus rares et difficiles
l'audace aventureuse, la prsomptueuse nergie que les autres appliquent
aux vices faciles et vulgaires:--il m'a fait comprendre les exaltations
les plus pures et les plus saintes;--il m'a confr je ne sais quelle
haute noblesse de l'me, comme un roi qui octroie la chevalerie.

     

J'ai abandonn l'htel de Maran.--Je ne reverrai plus M. de Lancry.--Je
suis enfin sortie de cette atmosphre de honte et de dgradation qui
m'touffait.--Je ne changerais pas maintenant ma pauvre petite demeure
pour tous les palais du monde.

     

M. de Rochegune ne me verra jamais,--je n'entendrai plus jamais sa
voix;--jamais il ne saura qu'il a parl avec douceur, avec bont,  la
femme qu'il dteste, qu'il mprise le plus au monde.--Pourtant je lui
serai pour toujours aussi passionnment fidle... aussi amoureusement
dvoue... que s'il m'avait permis de l'aimer.--Oh! oui... oui... je
comprends bien la puret de leur amour,--je la comprends mieux que
Mathilde peut-tre.--Oui, plus qu'elle peut-tre je serais maintenant
capable des sacrifices qu'un tel amour impose.--Chez elle, une vertueuse
rsolution n'est que la consquence de ses principes... Y faillir un
jour ne serait pour elle que manquer  ses devoirs.--Moi, dsormais je
n'y faillirai jamais, parce que, principes, honneur, chastet, pudeur,
cet homme m'a tout rvle, tout donn, et que ce serait _lui_ et non la
vertu qu'il faudrait oublier.

     

Je suis pouvante des ravages que cette passion fait en moi... ma tte
s'gare, les plus sinistres projets me traversent l'esprit.--Oh! s'il
connaissait mon amour, il aurait piti de moi.--Oui, je suis sre qu'il
m'aimerait, qu'il me prfrerait  Mathilde.--Aprs tout, quelle
influence a-t-il eue sur cette femme? aucune!--Elle tait honnte et
pure; elle est reste honnte et pure.--Moi, j'tais dprave, j'tais
perdue... Et parce que je l'ai vu... et parce qu'il m'a dit quelques
paroles douces et bonnes, et parce que je l'aime... je suis devenue
aussi pure, aussi honnte que Mathilde.--Et encore qui sait? Est-elle
reste pure?... Oh! si elle avait fait une faute, combien _il_ serait
plus fier de son influence sur moi!--De Mathilde... vertueuse, il
n'aurait fait qu'une femme coupable;--de moi coupable, il aurait fait
une femme vertueuse!--Cela ne serait-il pas plus beau?--cela ne
serait-il pas plus digne de sa grande me?--Lui qui aime tout ce qui est
gnreux et grand, serait-il insensible  la transformation qu'il a
faite?...

     

Oui, cela est vrai, il m'a transforme, il m'a donn des remords que
jusqu'ici je n'avais pas eus.--Ma conduite envers mon mari m'apparat
dans toute son horreur.--Mon coeur s'est bris en pensant  cet tre
si gnreux et dvou, qui m'aimait avec tant d'idoltrie, et que j'ai
abandonn pour un homme que je mprisais.

     

Autrefois je n'aurais pas un instant hsit de prendre la rsolution que
je viens de prendre.--Eh bien!... pendant deux jours, j'ai lutt...
j'ai combattu, oh! douloureusement combattu;--mais l'intrt de mon
amour l'emporte;--cet amour est ma vie maintenant.--Ce n'est pas de
l'gosme, de la cruaut; c'est de l'instinct de conservation... J'ai un
moyen sr de sparer M. de Rochegune de Mathilde:--Je vais crire 
Gontran sans lui dire o je suis; je lui promettrai de le revoir s'il
peut dcider Mathilde  revenir habiter avec lui.--Je le sais, je risque
de pousser _leur_ passion  l'extrme... de les forcer  fuir peut-tre
pour chapper  M. de Lancry; mais je ne peux pas tre plus malheureuse
que je ne le suis;--je ne puis rien perdre, je puis tout gagner.

Gontran ne rsistera pas  cette demande; mon influence sur lui est
absolue, j'en suis certaine.--Mais une fois Mathilde au pouvoir de M. de
Lancry, que ferai-je, moi?... Oserai-je affronter les regards de celui
dont la seule pense me trouble, m'impose, me consterne et
m'enivre?--N'aime-t-il pas Mathilde avec passion?--S'il peut seulement
souponner que c'est moi qui ai caus son retour auprs de son mari,
quelle horreur, quelle haine je lui inspirerai!--Eh bien! il ne me hara
pas plus qu'il ne me hait maintenant!--Oh! c'est un abme!... un
abme!...--Il n'importe... je risque ma dernire, mon unique
esprance...

     

Quel prodige! Est-ce un rve?--Il y a quatre jours  peine que j'ai
crit  M. de Lancry, et je reois de lui,  l'adresse que Zphyrine
lui a indique, non-seulement l'assurance que Mathilde habitera
dsormais avec lui, mais encore une lettre de celle-ci, dans laquelle
elle prend librement, volontairement, cette rsolution que je croyais
devoir lui coter plus que la vie...--Encore une fois, est-ce un
rve?--J'ai envoy Zphyrine, qui connat un des gens de M. de
Rochegune, s'informer...

     

Zphyrine vient de revenir.--Je tremble, j'ai peur.--Il est des bonheurs
si soudains, si foudroyants, qu'on ne peut y croire; ils
pouvantent.--Depuis quatre jours, M. de Rochegune, absorb dans un
violent chagrin, n'est pas all chez Mathilde!--Elle est redevenue folle
de son mari.--C'est le bruit public.--Cela est-il possible? mon Dieu!...
Non, je ne puis encore le croire... Si cela tait... si cela tait, je
pourrais tout esprer.




CHAPITRE VII.

LE RENDEZ-VOUS.


Aprs cette lecture, qui m'initiait aux plus secrtes penses d'Ursule,
je restai un moment accable... sans pouvoir continuer la lettre de M.
Lugarto.

J'tais frappe de la sincrit, de la violence de la passion de ma
cousine pour M. de Rochegune.

tait-ce bien la mme femme qui dans les premires pages de ce journal
avait crit tant d'aveux cyniques et hardis?

Selon mon habitude d'exagrer toutes mes craintes, je ressentis
cruellement plusieurs observations d'Ursule. Ce qu'elle disait de la
salutaire influence de M. de Rochegune sur elle ne me parut que trop
vrai. Peut-tre s'intresserait-il au changement merveilleux qu'il avait
opr en elle.

Et puis, si odieusement paradoxale que ft la comparaison que faisait
Ursule en disant que j'avais aim M. de Lancry, tandis qu'_elle ne
l'avait pas aim_, en disant qu'elle n'avait _rien aim_ avant de voir
M. de Rochegune, je trouvais quelque ralit  ce raisonnement en me
mettant au point de vue de ma cousine, qui jusqu'alors n'avait eu aucun
principe et pour qui certaines fautes n'avaient pas exist, tant on
avait pour ses devoirs de criminelle insouciance...

Mes anxits redoublrent en songeant aux sentiments de dfiance et de
scepticisme que ma conduite avait d inspirer  M. de Rochegune.

Aprs une telle dception, une lois dans un milieu d'ides pnibles et
amres, ne serait-il pas accessible aux sductions d'Ursule? ne
verrait-il pas dans une liaison avec elle une sorte de vengeance contre
moi, qui le rendais si malheureux, une sorte de raillerie sanglante
contre la destine qui se jouait si cruellement de ses plus chres
esprances?.....

       *       *       *       *       *

Voulant, connatre mon sort tout entier, je poursuivis la lecture de la
lettre de M. Lugarto, qui continuait en ces termes:

Ici s'arrtent les fragments du journal d'Ursule que votre _ami
inconnu_ juge  propos de vous faire connatre. Ce qu'Ursule a pu y
ajouter depuis votre libre runion  votre mari ne consiste qu'en
rflexions, qu'en penses plus ou moins brlantes au sujet de son amour.

D'aprs ce qu'on sait de ses projets, elle s'occupe maintenant de
rechercher les moyens d'obtenir un rendez-vous de M. de Rochegune.

Comme elle aime passionnment, ainsi que vous l'avez pu remarquer,
comme il y a toujours une irrsistible sduction dans un vritable
amour, comme Rochegune est furieux contre vous en particulier et contre
toutes les honntes femmes en gnral, votre chre cousine, qui n'est
pas sotte, comprend que son heure est venue et que ses consolations
arriveront dans un excellent moment... Aussi s'crie-t-elle:--_Je puis
tout esprer!_

Les hommes sont si bizarres, que le Rochegune se laissera
ncessairement prendre dans les filets de votre cousine... Eh!... eh!
vous voyez que a tourne au haut comique... Tous les hroques
sacrifices qu'on vous a imposs par la rvlation du docteur Grard
aboutissent  la plus grande satisfaction de madame Ursule...

A propos de cette rvlation de l'amour d'Emma, amour qui, selon
l'usage ternel de tous les amours, avait justement chapp aux soupons
de madame de Richeville, de M. de Rochegune, et aux vtres, vu que les
personnes les plus intresses  _connatre_ d'un sentiment sont
ncessairement celles qui _en ignorent_ le plus compltement;  propos
de cet amour,--dis-je,--il n'avait pas absolument chapp  un de vos
amis. Il en parla comme d'une ide trs-vague; ce fut un trait de
lumire. Vraie ou fausse, cette rvlation, combine avec la maladie
d'Emma, devait horriblement vous troubler dans votre amour et jeter une
pomme de discorde entre vous, Emma et peut-tre madame de Richeville...
Une bonne partie de ces prvisions se sont ralises.

--Maintenant rsumons-nous... Aussi bien je parlerai en _mon nom_, car
vous avez dit me reconnatre  l'_intrt_ que je vous porte.--Voyons le
fort et le faible de votre position.

Je puis tout contre vous.--Vous ne pouvez rien contre moi.--A toutes
les issues par lesquelles vous pouvez m'chapper, vous me trouverez
debout et implacable...

Voyez plutt.--Si, perdue de vous avoir ainsi pntre; si, redoutant
l'influence que peut prendre Ursule sur M. de Rochegune, vous avouez 
celui-ci la cause de votre sacrifice:--1 Emma meurt, c'est clair comme
le jour;--2 vous ne pouvez pas chapper  votre mari pour rejoindre
votre platonique ami aprs la mort d'Emma. Lgalement votre lettre vous
empche de jamais esprer une sparation. Quant  fuir en cachette, vous
tes surveille; votre mari en serait instruit  l'instant, et _on lui
a cr depuis peu d'excellentes raisons de ne jamais vous abandonner_.

Que dites-vous de la trame inextricable o vous vous tes
jete?--Tenez, je vais vous faire une comparaison dont vous reconnatrez
certainement la justesse.

Il me semble qu'au moment o vous lirez ces lignes, vous vous ferez
l'effet d'une pauvre petite mouche tombe au milieu d'une toile
d'araigne. Chacun de ses efforts pour sortir de l'homicide rseau ne
fait que l'y enlacer davantage... Pour comble d'horreur, au milieu de
cette toile infernale, elle aperoit la hideuse araigne, qui, toute
repue de meurtre, se tient immobile, couve de ses yeux sanglants sa
nouvelle victime et se plat  jouir de ses mortelles angoisses avant
que de la dvorer...

A ce passage de cette excrable lettre, je ne pus m'empcher de pousser
un cri d'effroi, tant cette comparaison me parut juste, tant je me
sentais en effet enlace de toutes parts par je ne sais quelle puissance
invisible...

Un danger palpable, si formidable qu'il et t, m'aurait moins
pouvante que ces machinations mystrieuses, souterraines, dont j'tais
menace et dont l'exprience m'avait dj rvl le danger.

Je terminai cette lecture, craignant  chaque instant de voir ma raison
m'chapper, tant j'tais pouvante.

--Savez-vous, ma chre Mathilde, que je serais un grand crivain, sans
m'en douter, si, justement au passage de ma lettre que vous venez de
lire... vous aviez ressenti une de ces terreurs pareilles  celles que
m'inspiraient dans mon enfance les beaux endroits des romans d'Anne
Radcliffe?... Eh!... eh!... cela ne serait point impossible, au moins;
car enfin vous lisez ceci probablement toute seule dans ce triste et
sombre appartement de la rue de Bourgogne, que j'ai visit, bien
entendu, avant que vous ne vinssiez l'occuper... Pour vous donner une
preuve de ce que j'avance... regardez bien le lambris  gauche de la
chemine: y tes-vous?...

Je m'interrompis de lire, et je regardai machinalement ce lambris.

Quoique je ne visse rien qui pt m'effrayer, je frissonnai en me
rappelant la maison isole.

Je continuai de lire avec un horrible battement de coeur:

Maintenant, approchez-vous; pesez avec force sur la moulure de la
boiserie qui touche  la chemine, et vous verrez quelque chose qui vous
surprendra...

perdue, j'appelai Blondeau.

--Jsus, mon Dieu... madame... qu'avez-vous?--s'cria-t-elle.

Sans pouvoir presque lui rpondre, je lui montrai le panneau de boiserie
d'un regard effray.

--Mais encore, madame, qu'avez-vous? vous me faites peur.

Rassure par sa prsence, je pesai sur la moulure de la boiserie; elle
cda...

Je jetai un cri... Blondeau, aussi effraye que moi, m'imita.

La boiserie, mue par un ressort, s'carta doucement.

Je vis une cachette assez grande pour contenir une personne; un conduit,
communiquant au tuyau de la chemine, y donnait suffisamment d'air pour
qu'on pt y respirer...

--Mon Dieu! mon Dieu! madame, qu'est-ce que cela signifie?--s'cria
Blondeau en plissant.

--Silence... silence... referme cela... et pas un mot  personne.

Elle ferma ce panneau; je continuai cette lettre, doutant si je veillais
ou si je rvais.

Eh bien! vous avez vu ma cachette? vous avez d avoir joliment
peur!--Jugez donc de toutes celles que je possde autour de vous... si
je vous dcouvre celle-l aussi facilement.

Allons, voyons, rassurez-vous, je n'en ai pas d'autres... croyez-le,
entendez-vous? croyez-le, a vous aidera  dormir tranquille; vrai...
ceci n'est qu'une plaisanterie faite dans l'espoir de vous donner des
rves affreux, des cauchemars  vous faire mourir de peur.

Vous allez vous figurer que cette maison (_qui m'appartient_) n'est que
trappes et chausse-trapes, ni plus ni moins qu' l'Opra ou dans les
romans de Ducray-Duminil... Ce qu'il y a de charmant, c'est que si vous
vous avisez de demander  votre mari de changer de logement, il vous
traitera de visionnaire...

Eh!... eh!... vous allez avoir de jolies nuits! Comme a vous reposera
agrablement de vos chagrins diurnes... Je vous conseille de faire
monter la garde par votre fidle Blondeau... Oui... mais les
soporifiques... vous souvenez-vous des soporifiques?... Eh! eh! vous
allez n'oser toucher  rien de ce qu'on vous apportera de votre modeste
restaurateur, qui est peut-tre aussi un homme  moi. (A propos, quelle
chute!!! pour une femme qui avait la meilleure maison de Paris!)

Avouez pourtant que c'est une jolie chose que le pouvoir de l'argent...
Je serais Satan en personne que je ne vous tourmenterais pas davantage.
Vous allez tre assige de terreurs continuelles, votre sommeil sera
troubl par d'horribles rves; dans le jour, ce seront les diaboliques
complications de votre position... enfin... ni le jour ni la nuit vous
n'aurez un seul moment de repos; sans compter que l'avenir est charg de
nuages si sombres, si noirs, si orageux, que vous ne pouvez avoir que
les plus funestes prvisions...

Eh! eh! eh!... tout ceci n'est pas couleur de rose, au moins! Mais
aussi comme j'ai habilement profit de toutes mes chances! Aussi...
c'est que la haine et la soif de la vengeance doublent les facults. En
conscience, c'est un peu de votre faute: souvenez-vous de cette nuit o
devant vous j'ai t insult, soufflet, o j'ai cri grce  genoux,
les mains jointes!... Vous deviez bien vous attendre  ce que je me
vengerais... et je commence...

Mais maintenant j'ai de l'exprience, je ne joue qu' coup sr, et
j'ai surtout du _bonheur_... Voyez Mortagne! J'tais  cinq cents lieues
quand il va se prendre de querelle avec un spadassin que je n'ai vu ni
d've ni d'Adam, et qui m'en dlivre. Vraiment, ces choses n'arrivent
qu' moi.

A cette heure je vous dfie mme de faire usage de cette lettre... Vous
adresserez-vous aux lois? D'abord _je ne suis pas  Paris_; puis o est
le corps du dlit? Pures affaires d'amourettes plus ou moins
platoniques, dans lesquelles la justice n'a rien  dmler.--Et
pourtant, comme c'est drle... ces affaires d'amourettes sont pour ainsi
dire grosses de larmes, de dsespoirs, peut-tre mme de meurtres, de
suicides, que sais-je?

Sur ce, bonne et paisible nuit je vous souhaite... vrai sommeil
d'enfant endormi sur le sein de sa mre...

    Un _ami inconnu_ ou un _ennemi connu_,
                    votre choix.

La lecture de cette lettre me laissa un tourdissement douloureux; mes
ides bouillonnaient dans mon cerveau sans trouver d'issue.

M. Lugarto, avec une infernale sagacit, rpondait d'avance  toutes mes
objections, veillait toutes mes craintes.

En songeant qu'Ursule pouvait plaire  M. de Rochegune, mon dsespoir
n'eut plus de bornes... Si Emma doit tre perdue,--m'criai-je,--que je
ne sois pas au moins victime d'un sacrifice inutile!

Un moment je fus sur le point de tout dire  M. de Rochegune; j'allais
lui crire, lorsque cette voix divine qui venait toujours soutenir mes
rsolutions chancelantes me dit:

--Courage.. courage... ne te laisse pas abattre; dtourne tes yeux de
l'abme qu'un monstre t'a fait entrevoir pour te causer un affreux
vertige et branler tes nobles dterminations...

--Ne regarde pas  tes pieds, lve les yeux au ciel; mets ton espoir en
Dieu, il ne te manquera pas...

--Si l'homme que tu as cru digne de toi tait capable de succomber aux
sductions d'Ursule, pourrais-tu regretter son coeur? pourrais-tu
envier cette femme?

--Si Emma doit mourir en voyant qu'on lui prfre une autre femme, que
ce ne soit pas toi qui lui portes ce coup fatal... reste-lui au moins
pour la consoler; si tu n'y parviens pas, si elle succombe, n'oublie pas
sa mre, qui a t pour toi presque une mre...

--Quant aux mystrieuses menaces de ce monstre, qu'elles ne
t'pouvantent pas; chasse de vaines terreurs... sois courageuse, forte;
envisage fermement ce qu'il peut contre toi, et tu mpriseras sa
vengeance. Courage, encore un pas... peut-tre la rcompense de tant de
sacrifices n'est pas loigne.

Ainsi que toujours, ma rsolution revint aprs un abattement passager.

Je me dcidai  attendre les vnements,  entretenir Emma dans son
esprance, et  me garantir par tous les moyens possibles des piges
dangereux et des surprises de M. Lugarto.

Je fis coucher Blondeau dans ma chambre, je visitai les boiseries, et je
me rassurai un peu en songeant que si cet homme avait voulu se servir de
ses machinations, il ne m'aurait pas avertie. Il voulait sans doute me
causer seulement des terreurs sans cesse renaissantes.

Je voyais trs-peu M. de Lancry.

Son air sombre, son humeur impatiente et aigrie, me prouvaient qu'Ursule
ne tenait pas les promesses qu'elle lui avait faites sans doute, mais
qu'elle avait l'art de ne pas le dsesprer tout  fait pour le forcer 
me garder toujours prs de lui.

Sans lui faire part de la lettre de M. Lugarto, je lui montrai la
cachette qu'on m'avait indique; il haussa les paules et me fit cette
incroyable rponse avec un air sardonique dont je fus effraye:

--C'est quelque bonne bourgeoise qui avait sans doute mnag cette
armoire  secret pour drober ses provisions  la voracit de ses
domestiques.....

       *       *       *       *       *

Environ quinze jours aprs avoir reu de M. Lugarto la lettre que j'ai
cite, il m'adressa le billet suivant:

Paris, quatre heures.

Je n'ai rien voulu vous dire avant que d'tre bien sr de mon fait.
Rochegune a demain un rendez-vous avec Ursule, non pas chez elle, mais
sur les boulevards extrieurs; c'est plus dcent pour commencer.

Ce rendez-vous est pour neuf heures; ils doivent se rencontrer sur le
boulevard  gauche de la barrire de Fontainebleau, et en sortant par
ladite barrire.

Bouleverse par cette nouvelle,  laquelle pourtant je ne pouvais
croire, le lendemain matin je montai en fiacre; je me rendis au lieu
indiqu.

Je vis Ursule... qui attendait.

Quelques minutes aprs, M. de Rochegune arriva.

Il lui offrit son bras; tous deux disparurent dans un chemin creux qui
aboutissait  ce boulevard.

Je n'eus ni la force ni la volont de les suivre...

Je revins chez moi dans un dsespoir indicible.




CHAPITRE VIII.

CONFIDENCES.


Environ six semaines s'taient passes depuis que j'avais surpris
l'entrevue d'Ursule et de M. de Rochegune.

J'attendais ce dernier dans le parc de Monceaux, o je l'avais dj vu
quelquefois; il m'avait prie de m'y rendre ce matin-l, ayant quelque
chose de trs-important  me dire.

Notre conversation rsuma les faits importants qui se sont passs
pendant un assez long intervalle.

En apprenant ces vnements, et surtout ceux que notre entretien fera
pressentir, on comprendra que je nglige les intermdiaires pour arriver
plus vite  ces pages, qui me consolrent de bien des tourments, et qu'
cette heure encore je ne puis crire sans un ressentiment de bonheur
mlancolique.

M. de Rochegune m'avait prcde de quelques moments.

--Vous avez t mille fois bonne,--me dit-il,--de venir; il n'y a que
vous au monde que je puisse consulter sur ce qui m'arrive.

--A propos... et Ursule?--lui dis-je...

Il fit un mouvement d'impatience ddaigneuse et reprit:

--Toujours la mme ridicule poursuite... Elle a encore, m'a-t-on dit,
pass la dernire nuit entire dans un fiacre devant ma porte.

--Et cet amour ne vous touche pas?

Il haussa les paules.

--Ah!--lui dis-je,--je tremble encore... lorsque je songe qu'il y a six
semaines... je vous ai vu venir au rendez-vous qu'elle vous avait
donn... prendre son bras... et disparatre avec elle...

--Ne connaissez-vous pas l'astuce de cette femme? elle savait que votre
nom tait un talisman  l'aide duquel on pouvait toujours m'intresser.
Une premire fois elle m'crit et signe _l'Inconnue de l'Opra_, disant
qu'elle avait des choses des plus importantes  me communiquer... sur
vous. J'accours  ce rendez-vous; jugez de ma dsagrable surprise en
reconnaissant cette femme qui vous a caus tant de chagrins. Je lui ai
d'ailleurs si peu dissimul la rpugnance qu'elle m'inspirait qu'elle en
a pli; puis se remettant, elle m'a demand pardon de m'avoir drang en
vain. Elle ne pouvait me donner cette fois les renseignements qui vous
concernaient et qu'elle m'avait promis; mais si je voulais revenir le
surlendemain, elle serait en mesure de me satisfaire... Je ne sais si
elle le fit  dessein; mais quelques-unes de ses paroles me laissrent
souponner qu'elle attribuait  une cause mystrieuse votre retour
auprs de votre mari... Alors, Mathilde, j'avais encore malgr moi
conserv quelques lueurs d'espoir; je consentis donc  revoir votre
cousine, afin de pntrer le secret qu'elle possdait peut-tre.

--Je comprends son calcul, mon ami... Le premier coup tait port...
Vous aviez dj presque vaincu votre antipathie  son gard... elle
comptait sur son adresse ou sur son esprit pour mnager une transition 
son amour.

--Son calcul ne manquait pas d'adresse... car vous ne savez pas tout
encore...

--Comment cela?

--Veuillez m'couter. Une seconde, une troisime entrevue furent aussi
vaines que la premire; mais en remettant chaque fois  me donner ces
prtendus renseignements qui vous intressaient ainsi que moi,
disait-elle, votre cousine trouva moyen de me ramener incessamment 
cette cruelle vrit: que vous tiez plus prise que jamais de votre
mari... La connaissance qu'elle avait de lui et de vous ne donnait
malheureusement que trop de vraisemblance  ses assurances; s'il m'avait
t possible de conserver la moindre illusion  ce sujet, Ursule l'et 
jamais dtruite... Je ne sais pourquoi ce dernier coup, pourtant si
prvu, me fut horriblement cruel et ranima toute ma colre contre
vous... mais je dois rendre cette justice  votre cousine, elle ne m'a
jamais parl de vous qu'avec respect.

--Elle savait que vous n'auriez pas tolr un autre langage,--dis-je 
M. de Rochegune.

Il me regarda d'un air singulier, et me dit aprs quelques moments de
silence:

--Peut-tre... J'tais si malheureux... toutes les blessures de mon
coeur venaient de se rouvrir.

--Comment? vous eussiez permis  Ursule de m'attaquer... vous, mon ami!
je ne le crois pas.

--Tout ceci est pass maintenant, Mathilde; je puis vous avouer ma
faiblesse... ma lchet.

--Expliquez-vous, de grce.

--Eh bien, lorsque, dans ma dernire entrevue, elle m'eut bien convaincu
de votre redoublement de passion pour votre mari, je ressentis contre
vous presque un mouvement de haine; en vous comparant, vous si pure, 
Ursule si corrompue, je me disais:--Peut-tre que si je l'avais aime,
cette femme, malgr sa dpravation, m'aurait caus moins de chagrin que
Mathilde.

--Ah! mon ami, quel blasphme!

--Je vous dois la vrit tout entire, ce sera ma punition... J'tais
sous le coup de l'indignation que me causait votre abandon; je me
disais encore:--Aprs tout, le mal qu'Ursule a fait  Mathilde a cess,
puisque celle-ci aime son mari plus passionnment que jamais...
Pardonner  M. de Lancry, n'est-ce pas pardonner  Ursule?... pourquoi
serais-je envers celle-ci plus svre que Mathilde?

--Comment... vous, mon ami... avez-vous pu vous abuser par de tels
paradoxes?

--Le dsespoir est un mauvais conseiller, Mathilde... Que vous dirai-je?
une fois dans cette mchante voie, ce fut avec une sorte de satisfaction
odieuse que je dis quelques mots de bont  cette femme, votre plus
mortelle ennemie. Je me plaisais  me rappeler la causticit, le
brillant de son esprit.

--Et Ursule... a, je pense, rpondu  votre attente?--dis-je  M. de
Rochegune avec amertume.

--Heureusement,--reprit-il,--je l'ai trouve stupide.

--Ursule!...

--Oui...

--Elle... si sduisante... si spirituelle... si fine... si ruse...
c'est impossible...

--Je vous rpte, Mathilde, que je l'ai trouve stupide... Elle n'avait
plus l'ombre de cet esprit qui m'avait frapp au bal de l'Opra: elle
balbutiait des phrases sans suite; rien de plus morne, de plus terne que
son entretien ds qu'il n'a plus t question de vous... Elle a voulu se
lancer dans de grandes dissertations mtaphysiques sur l'amour
passionn, sur les charmes de la constance et de la vertu, ce qui tait
aussi rvoltant que grotesque dans sa bouche. C'tait, en un mot, 
hausser les paules de dgot et de piti; sans compter que, pour une
femme dans sa position, rien n'tait plus maladroit que ce ridicule
talage de belles maximes... Cela m'indigna, tandis qu'au contraire
j'aurais pu peut-tre, dans les funestes dispositions o je me trouvais,
me laisser tourdir par les saillies d'un esprit cynique, paradoxal,
insolent et railleur comme celui qu'on lui prte... J'tais dans un de
ces accs de dcouragement amer o l'on doute de tout ce qui est
gnreux et grand, o l'on sent vaguement le besoin de fouler aux pieds
ce qu'on a vnr... Pourquoi ne vous le dirais-je pas maintenant? le
pril est pass...

--Eh bien!...--lui dis-je, tremblante de ces ressouvenirs.

--Eh bien! Mathilde, j'en conviens en toute honte...  ce moment, la
parole audacieuse et perverse d'Ursule aurait pu avoir sur moi une
fatale et puissante influence... Et qui peut prvoir les suites d'une
premire impression?... Mais il aurait fallu pour cela que je
rencontrasse une espce de dmon charmant d'esprit, de gentillesse et
d'effronterie, une jolie femme attrayante et hardie; et non pas une
espce de sotte pensionnaire psalmodiant de vertueux rbus, avec des
yeux rouges, un teint ple et une physionomie teinte et fltrie...

--Et ce bouleversement complet dans les manires, dans le caractre
d'Ursule,--m'criai-je malgr moi--ne vous a pas touch?

--Pas le moins du monde, ma chre Mathilde. Ou ce bouleversement tait
rel, ou il tait feint: s'il tait vrai, il pouvait prouver de
l'amour, soit; mais il est assez peu flatteur d'inspirer mme un
vritable amour  madame Ursule Scherin. Il est des prfrences et des
conversions extrmement dsobligeantes... Si ce trouble, cet embarras
taient simuls, c'tait une ignoble hypocrisie... Non, je vous le
rpte, la seule chance de votre cousine aurait t de se montrer
audacieusement ce qu'on dit qu'elle est, un type d'impudence et de
perversit... Alors peut-tre, encore irrit d'une douloureuse
dception,-entran par une curiosit chagrine, cherchant de tristes
contrastes, j'aurais voulu lire dans ce coeur corrompu... comme on
parcourt un mauvais livre, par dsoeuvrement... Mais une fois cette
occasion manque, tout fut dit pour cette indigne crature; je rougis de
ce moment d'garement. Je revins  moi, et je sentis renatre pour
toujours l'aversion qu'elle mritait... surtout pour son atroce
mchancet envers vous...

--Mon ami... il y a l un enseignement... une punition terrible... Cette
femme pouvait tre dangereuse... pour vous... mme pour vous!!! en
restant fidle aux odieux principes qui l'avaient toujours guide... et
Dieu veut que pour la premire fois elle ait honte de sa vie passe...
qu'elle essaie de balbutier un noble langage... Ce langage est peut-tre
sincre... mais dans sa bouche il perd toute sa vertu... Ah! la
malheureuse femme! comme elle doit souffrir si elle comprend
l'effrayante svrit de cette leon...

--N'allez-vous pas la plaindre?--me dit M. de Rochegune d'un ton de
reproche...

--La plaindre?... non... mais j'ai tant souffert... que je ne puis
songer  ceux qui souffrent sans motion...

--Je m'apitoie moins facilement que vous, Mathilde. Si cette femme
souffre, son chtiment est mrit: je ne ferai rien pour l'aggraver;
mais, sur mon me, je ne ferai rien pour l'adoucir... Deux fois encore
elle m'a crit pour me demander un nouvel entretien. J'ai toujours
refus. Maintenant elle se borne  venir faire de temps  autre quelques
stations dans ma rue. Je ne puis l'en empcher... Mais laissons cela, je
vous prie; le souvenir de ces vilenies m'attriste encore, et les noires
ides viennent aux malheureux... comme l'or... vient aux riches,
dit-on,--ajouta-t-il avec un profond soupir.

--Vous tes donc toujours malheureux, mon ami?

--Vous me le demandez!... Savez-vous quelle vie est la mienne?
Savez-vous ce que je souffre... quand je compare... Mais oublions,
oublions le pass, il est mort... mort avec la Mathilde d'autrefois...
Plus je vais, plus je trouve juste cette funeste comparaison... Oh! oui,
je suis bien malheureux... A cette heure rien ne m'attache  la vie...
mes jours se passent dans une monotonie dsesprante...

--Mais  quoi bon parler de cela?...--reprit-il en soupirant.--Parlons
du sujet qui m'amne.--Puis M. de Rochegune reprit aprs avoir gard
quelques instants le silence:--Ce que j'ai  vous dire, Mathilde, est
grave, trs-grave... J'ai toujours hsit  vous en parler... mme
encore maintenant... mais  vous seule je puis confier ce secret, qui,
je le crains, n'est pas uniquement le mien.

En entendant ces mots, j'eus peur de me trahir; car depuis quelques
jours j'attendais cette confidence.

Pour mieux dtourner encore les soupons de M. de Rochegune, je
l'interrompis en lui disant:

--Il faudra que je vous parle aussi d'une chose assez grave qui
m'intresse presque directement... car elle regarde notre meilleure
amie...

Il fit un mouvement de surprise et me dit:

--Comment donc? Expliquez-vous, Mathilde.

--Oh! mon Dieu!--rpondis-je le plus indiffremment qu'il me fut
possible,--voici ce dont il s'agit. Hier M. de Lancry me parlait d'un
fils naturel d'un souverain du Nord qui vient d'arriver  Paris; il est
fort beau, fort riche; il a, dit-on, le meilleur caractre et les plus
charmantes manires du monde. Il sera ncessairement prsent chez
madame de Richeville; or, si par hasard il plaisait  Emma, et qu'il ft
digne de ce trsor... il me semble que ce serait une excellente occasion
de marier cette chre enfant... Ne le pensez-vous pas?

Je l'avoue, je fis ce mensonge avec une assurance qui me surprit.

M. de Rochegune parut frapp de ces paroles et me rpondit avec un
certain embarras:

--Vous ne croyez pas qu'Emma ait jusqu'ici manifest... aucune
prfrence?

--Tant que j'ai habit avec elle et avec sa mre, je n'ai rien remarqu
de semblable,--lui dis-je.--Et vous-mme...  cette poque?

--Oh! alors, non; certainement... non,--reprit-il.

Il y eut dans ce mot un accent de conviction qui me fut bien prcieux.

--Et depuis quelque temps, Mathilde, n'avez-vous rien trouv de
singulier dans la conduite d'Emma?

--Rien... absolument rien... mon ami... Mais, vous le savez,
malheureusement pour moi, je vois maintenant beaucoup moins madame de
Richeville... Vous seriez-vous donc aperu qu'Emma et quelque
prfrence?--demandai-je d'un air tonn.

M. de Rochegune parut faire un violent effort sur lui-mme et me dit:

--Aprs tout, je suis fou d'avoir des scrupules... Je ne voudrais pas,
par une fausse modestie, causer un jour quelque chagrin  notre
excellente amie.

--En vrit, je ne vous comprends pas.

--Voici ce qui m'arrive... Mathilde... Depuis que je vous ai perdue...
je suis all presque tous les jours chez madame de Richeville... souvent
deux fois dans la mme journe; dans mon malheur, je trouvais un cruel
plaisir  parler de vous... La duchesse avait la bont de me recevoir
aux heures o sa porte est habituellement ferme... Emma, qui
trs-rarement quitte sa mre, assistait  nos entretiens... Cette pauvre
enfant vous regrette autant que nous. Elle tait tellement accoutume 
m'entendre parler de vous comme j'en ai toujours parl, que je n'avais
rien  taire devant elle. Plusieurs fois, je trouvai ses regards
attachs sur les miens avec une expression et une fixit singulires...
Cela me parut d'abord trange, mais bientt je n'y pensai plus... Une
fois j'entrai sans tre annonc; elle tait seule dans le salon de sa
mre; elle poussa un lger cri et devint pourpre. Emma, je vous ai
effraye?--lui dis-je en souriant.--Non, oh! non... Tenez,--dit-elle,--voyez
comme mon coeur bat... vous verrez que ce n'est pas de frayeur...--Et
prenant ma main avec un geste de navet charmante, elle la posa sur son
sein. Son coeur, en effet, battait violemment.

--Je la reconnais bien l... ses premiers mouvements sont toujours d'une
adorable ingnuit... Mais que trouvez-vous d'trange?...

M. de Rochegune me regarda trs-surpris; il croyait sans doute m'avoir
mise sur la voie...

--Je ne trouve l rien d'trange... prcisment... quoique ce
mouvement... cette rougeur subite...

--Vous le savez... c'est une enfant... elle aura eu peur...

--Sans doute... elle aura eu peur... Nanmoins cette circonstance me
rendit plus attentif. J'observai, et je remarquai, par exemple, sa
rougeur subite ds que j'entrais chez sa mre, l'espce de contemplation
avec laquelle elle me regardait presque continuellement. Tant que je fus
seul  m'apercevoir de ces singularits, je n'y attachai qu'une
importance relative; mais lorsque j'eus repris l'habitude de venir le
soir chez sa mre, Emma,  mon grand tonnement, a manifest pour moi,
et souvent en prsence d'trangers, des prfrences tellement
significatives, qu'elles m'ont embarrass... Enfin, voici ce qui m'a
dcid  vous faire cette confidence... Avant-hier, au moment o je
sortais de chez madame de Richeville, je trouvai Emma  la porte du
salon d'attente. Elle me dit d'un air mystrieux, en me donnant un petit
portefeuille:--C'est aujourd'hui l'anniversaire de ma naissance; voici
ce que j'ai fait pour vous. N'en parlez pas  madame de Richeville!
c'est mon secret...

--Et dans ce portefeuille, qu'y avait-il?

--Mon portrait peint par elle  l'aquarelle, d'une ressemblance
frappante, quoiqu'il ft fait de souvenir... Vous comprenez, ma chre
Mathilde, que je ne m'abuse pas sur ces apparences, bien qu'elles
paraissent significatives; c'est un enfantillage: mais je dois  madame
de Richeville,  moi-mme,  Emma, dont mieux que personne j'apprcie
les inestimables qualits... de mettre un terme  cette folie, et c'est
de cela que je veux causer avec vous...

--Je crois en effet qu'il ne s'agit que d'une folle exaltation de jeune
fille... Aussi, mon ami, si vous coutez mon avis, avant que cette
exaltation n'ait amen un sentiment plus rflchi, plus profond, vous
vous rsignerez  faire un voyage de quelque temps... Peut-tre cela
contrarie-t-il vos projets; mais vous tes trop des amis de madame de
Richeville pour hsiter... Votre absence calmera la tte de notre Emma.
Pendant ce temps-l je saisirai cette occasion de parler  madame de
Richeville de ce jeune tranger; s'il est aussi agrable qu'on le dit,
s'il est prsent  Emma comme un homme qui peut devenir son mari, il y
a tout lieu de croire qu'elle l'acceptera ainsi; alors le sentiment
qu'elle a pour vous reprendra son niveau, car je crois qu'il s'agit
d'une amiti trs-vive que son imagination s'exagre un peu... Que
pensez-vous de mon conseil?

--Il me parat plein de raison... Quoiqu'il m'en cote beaucoup de le
suivre, je le suivrai.

--Qu'avez-vous donc  regretter ici?

--Tout et rien... Maintenant le moindre drangement m'est pnible, et
puis je trouve un charme mlancolique  habiter les lieux o je vous ai
aime. C'est avec un triste plaisir que je parle de vous avec nos amis,
je l'avoue... Il me chagrine de renoncer pendant quelque temps  ces
dernires consolations.

--Je le comprends, mon ami; mais pouvez-vous balancer? Songez combien
Emma est impressionnable; rflchissez aux funestes consquences d'un
pareil attachement pour elle, s'il prenait de la gravit. Pauvre
malheureuse enfant! quel serait son sort?... Tandis que votre absence,
peut-tre l'espoir d'un prochain mariage, suffiront, je n'en doute pas,
pour la gurir de cette exaltation passagre... et puis, je lui
parlerai, elle a en moi toute confiance; mais, je vous le rpte, mon
ami, si pnible que vous soit ce sacrifice... il faut partir.

--Vous avez raison... le repos, le bonheur  venir d'Emma dpendent
peut-tre de mon dpart... Puis-je hsiter quand je songe  tout ce que
je dois  sa mre,  tout l'intrt que cette enfant m'inspire
elle-mme? Est-il une crature plus anglique, plus digne de bonheur?
que ne mrite-t-elle pas!

--Vous avez raison, mon ami, c'est un vrai trsor... et il se peut qu'
votre retour vos voeux pour elle soient combls. Si les convenances
se trouvaient runies dans le mariage dont je vous ai parl, il pourrait
avoir lieu dans deux ou trois mois; alors vous nous revenez, et vos amis
tchent d'allger un peu cette vie que vous trouvez si triste et si
pesante.

--Ne l'est-elle pas en effet? Que me reste-t-il? quels sont mes liens?
quel est mon avenir maintenant? Ah! Mathilde... des parents, des amis,
si chers qu'ils soient, ne remplaceront jamais un sentiment qui tait
toute ma vie; ces succs dont j'tais si fier sont  cette heure pour
moi sans attrait; vous tiez au fond de toutes mes ambitions, de tous
mes orgueils.--Et il ajouta en tchant de sourire:--A cet gard, je suis
comme ces pauvres femmes qui avaient l'habitude de se faire belles et
d'tre jolies pour leur amant... Il n'est plus l, elles se demandent 
quoi bon la beaut, la parure!

--Jusqu' ce qu'un nouvel amour leur donne encore l'envie d'tre jolies
et de se faire belles,--lui dis-je en souriant.

Il secoua la tte et me dit:

--Vous savez bien que tout vritable amour est fini pour moi... Le reste
est-il du bonheur?... Et j'ai trente ans, et j'ai peut-tre encore une
longue vie  parcourir dans cette indiffrence morne et glace. Ces
questions... que ferai-je? que deviendrai-je? me sont insupportables;
j'accepterais je ne sais quel avenir, pourvu qu'il m'pargnt la strile
fatigue de songer au lendemain... Quelquefois j'envie l'existence
machinale des clotres, cette obissance muette et passive qui vous
dbarrasse d'une volont dont on ne sait que faire...

--Pouvez-vous parler ainsi, vous, jeune, libre!

--Et c'est justement cette libert qui m'effraie. Je chercherai
vainement  sortir de l'apathie o je suis plong. Ce seront des
agitations inutiles.

Vingt fois je fus sur le point de dire  M. de Rochegune:--pousez Emma,
elle vous aime; votre existence aura un but, un terme.--Mais je craignis
de compromettre par trop de prcipitation le succs d'une oeuvre qui
m'avait cot tant de larmes, tant de soins. Je lui dis:

--Courage! courage! peut-tre ce voyage suffira-t-il  vous sortir de
cet engourdissement passager. Comptez sur moi; je vous crirai le
rsultat de mes observations au sujet d'Emma, et j'espre vous annoncer
bientt que votre absence a eu sur elle l'effet salutaire que nous en
esprons........

       *       *       *       *       *

La veille du jour o j'avais cet entretien avec M. de Rochegune Emma
m'crivait cette lettre, qui rsume pour ainsi dire notre correspondance
depuis que j'avais cess d'habiter avec madame de Richeville.


EMMA A MADAME DE LANCRY.

J'ai suivi vos conseils, mon ange sauveur et tutlaire... Je vais vous
raconter ce qui s'est pass depuis ma dernire lettre.

Vous me dites que bientt _il_ n'aura plus de raison pour me cacher son
amour: je vous crois; j'ai toujours t si bien inspire de vous
croire! vous m'avez rvl tant de choses!...

Ainsi que vous me l'avez conseill, je n'ai dissimul aucune de mes
impressions... J'tais heureuse de _le_ regarder... je _le_ regardais...
Quand ses yeux rencontraient les miens, je ne les dtournais pas, et il
devait y lire toute la joie que me causait sa prsence...

Je ne sais si vous m'approuverez, cela est peut-tre bien bizarre...
mais je lui ai donn le portrait que j'avais fait de lui... de
souvenir... vous savez... Ce n'tait pas que je m'attendisse  lui
causer un grand plaisir en lui donnant sa propre image; mais je pensais
que peut-tre il verrait dans cette offre une preuve que sa pense est
toujours en moi; et puis je ne sais, mais ds que j'ai eu termin ce
portrait, il m'a sembl qu'il ne m'appartenait plus, que je n'avais plus
le droit de le garder, que je devais le lui rendre... Et puis encore
j'tais si fire de mon ouvrage! si vous saviez comme il tait devenu
ressemblant! car j'y ai beaucoup travaill depuis que vous ne l'avez
vu... Il n'y a l rien d'tonnant. Une fois seule devant ma table de
dessin, chaque fois que je voulais le voir, je fermais les yeux, et il
m'apparaissait; oui, c'tait une vritable apparition.

M. de Rochegune est toujours bien triste quand il parle de vous... il
est comme madame de Richeville, comme moi... Nous ne pouvons pas nous
consoler de votre dpart, nous qui avions la douce habitude de vous voir
chaque jour.

Je m'aperois bien qu'_il_ m'aime; il ne me traite plus en petite
fille. Avant-hier, quand je lui ai donn le portefeuille, il m'a
regarde avec une motion qui m'a fait venir les larmes aux yeux.

Quand je pense qu'il y a six semaines j'tais  l'agonie! que c'est
vous qui m'avez appris quel tait le mal dont je me mourais! que c'est
vous qui m'avez gurie! Je me jette quelquefois  genoux pour vous
bnir, pour vous prier comme une sainte... D'un mot vous m'avez
sauve... ce mot tait _son nom_...

Il y a une question que je me fais sans cesse. Comment ai-je mrit
qu'il m'aimt, qu'il me choist, moi, parmi toutes celles qu'il pouvait
choisir? Cela ne vous semble-t-il pas  la fois bien heureux et bien
inespr pour votre Emma?

Je voudrais savoir si je l'ai aim avant qu'il m'aimt... Oh! oui... je
l'ai aim la premire... Il me semble que le contraire serait de
l'ingratitude de ma part.

N'allez pas me gronder, me trouver trs-importune; mais croyez-vous
qu'_il_ soit oblig de garder encore bien longtemps le silence? Quand me
dira-t-il qu'il m'aime? vous m'annoncez dans votre dernire lettre que
ce sera bientt. Mais les _distances_ ne sont peut-tre pas les mmes
pour nous deux.

Allons, mon bon ange gardien, je serai patiente, je ne ferai plus de
questions indiscrtes. D'ailleurs, maintenant que je puis lui laisser
voir combien je l'aime, il y aurait de l'gosme de ma part  tre
impatiente.

Adieu... adieu... Vous voyez que je suis exactement vos conseils. Venez
nous voir; vous savez combien vous tes toujours chrie par madame de
Richeville, par lui et par... votre Emma.




CHAPITRE IX.

LES FIANAILLES.


M. de Rochegune avait crit un mot  madame de Richeville pour la
prvenir de son absence, cause, lui disait-il, par quelques affaires
importantes.

Le lendemain de ce dpart, j'annonai  Emma qu'elle devait se rsoudre
 ne pas revoir M. de Rochegune de trs-longtemps peut-tre, les raisons
de famille qui lui avaient fait jusqu'alors diffrer la demande de sa
main semblant augmenter de gravit... Je dis enfin  cette pauvre enfant
que M. de Rochegune tait si dsespr de la quitter, qu'il n'avait pas
le courage de venir lui dire adieu.

Je m'y attendais; Emma fut douloureusement frappe de ce coup imprvu,
qui venait si soudainement briser ses esprances, ou du moins les
ajourner presque  l'infini; mais je devais risquer beaucoup pour
assurer son bonheur.

Sans tre aussi srieux qu'ils l'avaient dj t, une partie des
symptmes de la premire maladie d'Emma se renouvelrent.

Elle retomba dans ses tristesses mornes et accablantes. Son chagrin,
dont elle savait alors la cause, eut une raction peut-tre plus lente,
mais plus profonde.

J'avais t oblige de mettre le docteur Grard dans ma confidence, car
je ne voulais pas compromettre trop dangereusement la sant d'Emma.

Il approuva mon dessein, me garda toujours le secret auprs de madame de
Richeville, et lui donna encore le change sur la maladie de sa fille.

J'avais souvent crit  M. de Rochegune afin de le tenir au courant des
vnements...

Je ne lui cachai pas que la position d'Emma devenait de plus en plus
inquitante; enfin M. Grard m'ayant avertie qu'il y aurait du danger 
prolonger davantage les angoisses de la fille de madame de Richeville,
je suppliai M. de Rochegune de revenir  Paris: sa prsence seule
pouvait oprer une crise salutaire.

Il me rpondit en ces termes:

Je serai  Paris dans la nuit de demain... Ce que vous m'apprenez est
affreux... et je ne puis malheureusement pas rparer le mal que j'ai
caus involontairement... Emma est un ange de bont, de beaut, de
candeur et de grce... Elle mrite un coeur qui n'appartienne qu'
elle. Si je ne vous avais pas rencontre dans ma vie, s'il m'tait
encore possible d'aimer... son amour et t mon plus cher trsor...
Mais _l'pouser par piti_... est-ce digne d'elle? est-ce digne de moi?
Tout mon espoir est que vous vous abusez peut-tre sur le danger que
court cette malheureuse enfant... En tout cas j'arrive... Et sa mre...
notre meilleure amie!... Ah! je ne sais quelle fatalit me poursuit!...

R.

Quelques heures aprs l'arrive de M. de Rochegune, M. Grard, dont il
honorait beaucoup le savoir et le caractre, se prsenta chez lui
(d'aprs mon conseil), et l'instruisit de l'tat vritablement
trs-alarmant dans lequel se trouvait Emma.

Pour faire comprendre toute la gravit de cette crise  M. de Rochegune,
M. Grard n'eut qu' lui exposer les raisons qu'il m'avait dduites lors
de la premire maladie d'Emma; car la mme cause avait reproduit les
mmes effets.

--Eh bien!--me dit-il d'un air accabl...--je quitte M. Grard. La vie
de cette pauvre enfant est en danger!

--Hlas, oui!... J'avais pri le docteur, dont vous connaissez la
sincrit, d'aller vous dire en qu'il en tait, ne doutant pas que ses
paroles ne fussent plus loquentes que tous les raisonnements.

--Ce qu'il m'a appris... m'a navr... Malheureusement je ne puis que me
dsoler. Je vous rpte, ma chre Mathilde, que je ne sais rien de
meilleur, de plus charmant qu'Emma... Vous me connaissez assez pour
croire que sa naissance ne serait pas pour moi un obstacle... Encore une
fois, je rends justice  ses excellentes qualits; mais je ne l'aime
pas... je ne puis pas l'aimer.

--Sans doute, mon ami, cela est fatal; heureusement tout espoir n'est
pas encore absolument perdu... Je ne vous avais fait entrevoir... et
bien vaguement encore... cette hypothse de mariage que dans le cas o
il deviendrait la seule chance de salut d'Emma... ainsi que cela
arrivera demain peut-tre... Alors il me semble que pour vous... ce
mariage serait presque un devoir.

--Un devoir?...

--Pour vous, dont l'me est gnreuse et grande... oui...

--Cela ne serait un devoir ni pour moi ni pour personne, Mathilde...--me
dit-il avec une fermet qui m'effraya.--Je dplore ce qui arrive, mais
je n'y puis rien.

--Vous n'y pouvez rien, lorsque d'un mot?...

--Pour dire ce mot il faudrait aimer.

--Mais elle vous aime, elle!... mais elle se meurt! cette pense ne
peut-elle donc rien sur vous?

--Et qu'ai-je fait, moi, pour veiller, pour encourager cet amour?
Est-ce ma faute si l'imagination de cette malheureuse enfant s'est
exalte sans raison?

--Est-ce sa faute,  elle, si, vous voyant chaque jour, si, entendant
chaque jour vos louanges, l'amour s'est peu  peu dvelopp dans son
coeur? N'y a-t-il pas de la cruaut  afficher une indiffrence... que
vous ne ressentez pas... non... non, car l'amour d'Emma doit vous
enorgueillir...

--J'en serais fier... oui... j'en serais fier, si j'en tais digne.

--Pourquoi en seriez-vous indigne?

--Parce que je ne partage pas cet amour... parce que je ne pourrai le
partager.

--Vous ne le partagez pas  cette heure... soit... mais qui vous rpond
de l'avenir?... Songez donc  ce que vous me disiez avant votre dpart,
en me parlant de l'ennui, du dgot qui vous accablaient!... cette
triste disposition d'esprit ne peut qu'augmenter encore... Vous ne
m'aimez plus, ou du moins je ne puis plus compter dans votre vie; de mon
ct, pourquoi vous le cacherais-je? chaque jour resserre les liens qui
m'attachent  M. de Lancry; autant qu'il le peut, il rpare ses torts
passs: ainsi, vous le voyez, mon ami, nos rves d'autrefois sont,
hlas! devenus ce que deviennent les songes... Ainsi que vous le dites,
vous conserverez toujours de moi ce souvenir mlancolique qui survit aux
tres qui ne sont plus... J'aurai toujours pour vous la plus affectueuse
amiti... la plus profonde estime... Mais maintenant nos deux existences
ont des buts diffrents, et chaque jour nous sparera davantage... Quel
avenir vous reste-t-il donc?

--L'avenir le plus triste... vous le savez.

--Et c'est un pareil avenir que vous hsitez  engager...  sacrifier,
si vous voulez, lorsque ce sacrifice peut sauver la vie d'Emma?

--Pour elle, il vaut mieux mourir que d'tre enchane  une me
fltrie.

--Mais qui vous dit que la gnreuse chaleur de ce jeune coeur ne
ranimera pas votre me, que vous croyez  jamais refroidie?

--Cela est impossible, Mathilde, je le sens, je n'aimerai plus.

--Alors,--m'criai-je avec amertume,--alors Emma doit mourir! c'est sa
destine! Aprs tout, qu'est-ce que l'existence d'une crature de Dieu?
Emma runit, il est vrai, les qualits les plus charmantes et les plus
rares... Elle a seize ans... elle est d'une beaut accomplie... elle
aime  en mourir... elle en mourra... Et celui qui, par sa ddaigneuse
indiffrence, causera cette mort, sacrifiera sans doute cette jeune
fille  l'entranement de quelque hroque ambition, de quelque grande
passion, ou du moins  l'attrait d'une vie aventureuse qui devra le
tirer de sa lthargie?... Non... non, ce sera  l'ennui,  une lche et
morne apathie qu'il sacrifiera cette adorable enfant, qu'il sacrifiera
la fille de sa meilleure amie.

--Vous tes svre, Mathilde.

--Si M. de Mortagne vivait encore, ne vous tiendrait-il pas ce langage?
J'en appelle  votre loyaut... que vous conseillerait-il de faire?

M. de Rochegune ne me rpondit rien, baissa la tte avec une sombre
tristesse; mais il parut frapp de mes paroles.

--Ses avis taient sacrs pour vous... vous n'eussiez pas hsit... Ah!
mon ami... rappelez-vous ce que vous me disiez lorsque l'instinct de
votre coeur vous rvlait que de notre amour jaillirait un jour
quelque magnifique exemple de dvouement... Sans doute vous pressentiez
ce qui se passe  cette heure... Mon ami, soyez bon, soyez gnreux...
ne soyez pas impitoyable!

--Mathilde... franchement... M. de Mortagne m'aurait-il conseill...
vous-mme, me conseillez-vous d'pouser Emma par piti? A ce prix...
elle refuserait le mariage...

--Est-ce bien vous qui me faites une telle question? Et lors mme que
vous cderiez seulement  la piti... le laisseriez-vous jamais deviner
 Emma? Non, non, je connais votre coeur; plutt que de la blesser,
vous l'abuseriez par un touchant mensonge... car elle aussi, est
fire... Vous avez raison, elle mourrait mille fois plutt que de devoir
cette union  votre piti.

--Mais c'est une folie! ne sait-elle pas combien je vous aimais, combien
je vous regrette? ne m'a-t-elle pas toujours entendu parler de vous dans
les termes les plus tendres?

--Vous connaissez la droiture et la candeur de son me. Elle a vu dans
notre amour un attachement fraternel... N'tais-je pas _marie_?... ce
mot ne mettait-il pas entre vous et moi une barrire insurmontable?

--Et vous me verriez pouser Emma avec plaisir?

--Je serais heureuse de ce mariage, parce qu'il rendrait la vie  Emma,
parce qu'il vous offrirait de nombreuses chances de bonheur... parce
qu'il comblerait d'une joie inespre ma meilleure amie... Je serais
heureuse de ce mariage, parce qu'il vous arracherait  cette apathie que
vous n'avez pas la force de combattre... parce que peu  peu vous vous
sentiriez renatre  l'influence vivifiante de ce candide amour... parce
que vous trouveriez mille charmes dans la douceur du foyer domestique!
Votre vie aurait un but, de nouveaux liens peut-tre vous y
attacheraient encore... Avec l'espoir de voir revivre l'illustre nom que
vous a lgu votre pre, une noble, une gnreuse ambition renatrait
en vous... Et puis,--ajoutai-je sans pouvoir retenir mes larmes,--mon
ami... vous vous croyez... vous tes bien malheureux... il vous a fallu
oublier vos esprances les plus chres... mais enfin lorsqu'on est forc
de renoncer  ce qui aurait pu faire notre flicit sur la terre, que
nous reste-t-il... sinon de nous consoler en rendant les autres aussi
heureux que nous aurions voulu l'tre?... Voyez... cette pauvre jeune
fille exalte par l'amour fait un rve d'une ambition de bonheur si
insens qu'elle _meurt_... qu'elle meurt... pour avoir seulement os
faire ce rve idal... Et vous... d'un mot... vous la rendez  la vie...
d'un mot vous ralisez ce rve... Dites, mon ami, except Dieu, qui
pourrait faire acte d'une aussi puissante, d'une aussi magnifique bont?
Dites, n'est-ce pas participer de sa divine essence que de causer de
tels ravissements? n'est-ce pas atteindre la plus sublime jouissance que
l'homme puisse prtendre? Oh! quel monstre stupide a pu dire que la
vengeance tait le plaisir des dieux!...

--Mathilde, laissez-moi!--dit M. de Rochegune visiblement
mu;--laissez-moi... ces exaltations sont dangereuses, on n'y cde
jamais qu'aux dpens de la raison.

--De la raison? Et la raison la plus austre ne serait-elle pas d'accord
avec la paix de votre coeur si vous l'coutiez? Mon ami... vous tes
mu, je le vois... Ah! soyez gnreux! qu' nos tristes amours ne
succde pas pour vous le remords ternel d'avoir caus la mort d'Emma...
pour moi l'affreux regret d'avoir altr peut-tre la beaut de votre
me par les chagrins que je vous ai causs! Oh! non, non, loin de l;
faites au contraire que notre affection nous ait rendus meilleurs... moi
j'aurai pardonn  celui qui m'a fait bien souffrir... vous, vous aurez
fait oublier  cette malheureuse enfant tout ce qu'elle a souffert pour
vous...

--Mais je serais fou, mais je serais coupable de me laisser aller 
l'motion que me causent vos paroles, Mathilde! Un jour, vous vous
repentiriez des maux que ma faiblesse aurait amens!

--Non, non, mon ami, cdez... oh! cdez  ce noble mouvement du
coeur... Et un jour, serrant dans vos mains la main d'Emma... un jour,
le sourire aux lvres, la srnit sur le front et la joie au coeur...
vous me direz: Mathilde, votre langage a t celui d'une amie, bonne et
sincre... merci  vous. Je suis bien heureux.--Alors, moi...--ajoutai-je,
ne pouvant cacher mes larmes et surmonter une pnible motion,--alors
moi...

--Qu'avez-vous, Mathilde?--s'cria M. de Rochegune en me regardant avec
inquitude.

Je compris tout le danger de mon attendrissement involontaire; un
soupon de M. de Rochegune pouvait tout perdre.

--Je n'ai rien, mon ami,--lui dis-je en tchant de sourire,--je suis
mue en songeant  la flicit qui vous attend auprs d'Emma. coutez
mes voeux et mes conseils... Alors, un jour, comme je vous le
disais... moi, heureuse aussi de mon ct... jouissant comme vous de
tous les charmes du bonheur domestique... je vous dirai tout
bas:--Mchant ami, il a fallu vous y forcer pourtant.

--Ah! Mathilde... prenez garde... pour Emma... plus que pour moi...
n'insistez pas. Aprs tout... moi, je n'ai rien  risquer  cette heure.
Ma vie ne peut tre plus dsole qu'elle ne l'est. Mais cette enfant!
pour elle, mon Dieu... un jour... quelle dception!

--Mais cette enfant vous aime sans espoir... vous aime  en mourir... sa
vie non plus,  elle, ne peut tre plus dsole!

--Ah! Mathilde! ce seraient de tristes fianailles!

--Pour Emma, ce seraient celles d'une reine. Votre parole, mon ami,
votre parole!

--Mathilde!

--Au nom de votre pre... au nom de l'ami que nous avons perdu et qui
joindrait ses prires aux miennes...

--Vous le voulez?...

--Je vous en supplie!

--Que le sort de cette enfant s'accomplisse donc!...

--Oh! merci...  vous le meilleur, le plus gnreux des hommes!... Ah!
vous ne savez pas... non, vous ne savez pas l'ineffable douceur des
larmes que vous me faites verser en cet instant,--m'criai-je.

Tant de douloureux sacrifices taient au moins couronns par le bonheur
d'Emma....

       *       *       *       *       *




CHAPITRE X.

LA DEMANDE.


Que dirai-je de plus? La parole de M. de Rochegune tait sacre. Avec sa
dlicatesse ordinaire, il comprit la ncessit de laisser croire  Emma
qu'il l'aimait depuis longtemps. Je me chargeai de faire sa demande 
madame de Richeville.

Je courus chez elle... Avant de lui parler, je voulus voir Emma.

Je renonce  exprimer sa surprise, sa joie, son ivresse, lorsque je lui
appris et le retour de M. de Rochegune, et la demande de mariage que je
venais faire  madame de Richeville.

Cette chre enfant me promit de paratre trs-tonne lorsque la
duchesse lui apprendrait cette bonne nouvelle.

Mon _mensonge_ ne pouvait donc tre dcouvert ni de ce ct, ni du ct
de M. de Rochegune.

J'entrai chez madame de Richeville.

--Je viens de voir Emma, elle va beaucoup mieux--lui dis-je.

Madame de Richeville secoua tristement la tte.

--Je suis sre qu'Emma me cache quelque chagrin. M. Grard cherche en
vain la cause de cette maladie de langueur... Il faut que cette
malheureuse enfant ait une peine profonde et secrte qui la tue. En vain
je l'interroge... Souvent je viens  penser qu'elle connat le mystre
de sa naissance, et pourtant rien ne me prouve que mes craintes soient
fondes...  ce sujet.

--Votre mdecin ne vous a-t-il pas dit qu'Emma tait affecte d'une
maladie nerveuse?... Vous le savez, la cause de ces affections est
souvent aussi inexplicable que la rapidit de leur gurison...

--Hlas! rien n'est aussi plus rapide que leurs rechutes. Voyez: il y a
quinze jours, Emma se portait  merveille... et maintenant... quelles
inquitudes ne me donne-t-elle pas!...

--Tous vos amis ont partag votre anxit, tous se rjouiront de
l'esprance que vous devez concevoir... Parmi eux, je n'ai pas besoin de
vous citer M. de Rochegune; je l'ai vu ce matin.

--Il est arriv?

--Oui, et il m'a fait part d'une rsolution trs-importante; c'tait
pour y rflchir plus mrement qu'il tait all passer quelque temps
dans la solitude. Ainsi que vous devez le croire, sa vie est
maintenant... bouleverse.

--Hlas! ma pauvre Mathilde! on ne peut vous faire de reproches; vous
avez obi  la voix imprieuse du devoir... Mais M. de Rochegune est
bien malheureux.

--Il l'a t beaucoup;  cette heure... il l'est moins. Vous le
connaissez... son caractre est faible; il n'use pas sa force  se
roidir contre l'impossible, il a le courage d'envisager l'avenir tel
qu'il doit l'accepter... Il lui est rest pour moi un attachement
sincre, mais son amour n'a pu rsister  la rude preuve que je lui ai
impose; souvent il vous l'a dit lui-mme...

--Oui, je ne vous le cache pas, Mathilde, il m'a bien souvent rpt
avec dsespoir que votre retour  votre mari avait tu son amour, que la
Mathilde d'autrefois tait comme morte pour lui.

--Mon amie, M. de Rochegune dit bien rarement de vaines paroles... Dans
cette circonstance, comme toujours, il a t sincre... Il est
compltement dtach de moi; la preuve de cela... je vais bien vous
tonner, c'est qu'il dsire se marier.

--Lui! lui! c'est impossible!

--Son absence, ainsi que je vous l'ai dit, n'a eu pour but que de
rflchir plus  loisir  cette grave dtermination. Dans quelques
annes, l'ge mr commencera pour lui. Il est isol... l'avenir
l'inquite... lui semble sombre, dsert... Il ne m'aime plus d'amour...
ainsi qu'il vous l'a dit, et il ne ment jamais: ce sentiment est mort en
lui... Par cela mme que je tenais une grande place dans sa vie, et que
je ne l'y tiens plus, il sent le besoin de se crer des liens durables,
de chercher le bonheur dans les pures affections de la famille.

--Lui!... se marier... se marier!--rpta madame de Richeville avec
surprise;--et c'est  vous,  vous qu'il fait cette confidence?

--Je suis toujours son amie... ne devait-il pas m'instruire d'un projet
si important?

--Sans doute... Mathilde... et pourtant vous consulter  ce sujet...
vous, qu'il a tant aime... c'est presque cruel!

--J'ai vu dans cette confidence non de la cruaut, mais de
l'affection... Comme lui, j'ai froidement envisag sa position; que
voulez-vous qu'il fasse dsormais? Ne trouvez-vous pas naturel qu'il
songe  l'avenir?... la femme qu'il choisira ne sera-t-elle pas bien
heureuse? Vous connaissez la bont de son coeur, la noblesse de son
caractre; et s'il se marie, c'est qu'il se sait capable d'assurer le
bonheur de celle qu'il pousera...

--Oh! je n'en doute pas... tous les liens, tous les devoirs sont sacrs
pour lui.

--Eh bien! alors... pourquoi vous tonner de son dsir de se marier?...

--Ah! Mathilde... il n'y avait qu'une femme digne de lui.

--Je ne pense pas tout  fait comme vous, mon amie; mais je crois que M.
de Rochegune,  cause mme de ses rares qualits... doit tre aussi
difficile  marier qu'Emma par exemple.

--Ah! Mathilde,  cette heure, je voudrais n'avoir que cette
proccupation.

--Rassurez-vous,--lui dis-je,--vous n'aurez bientt plus qu' vous
occuper du soin de lui trouver un mari...

--Hlas! vous savez toutes met craintes  ce sujet.

--Vous allez me prendre pour une folle, mais je vous dirai pour elle ce
que vous disiez pour M. de Rochegune: Il n'y a qu'au homme digne
d'elle, et c'est lui.

--Qui!... lui?...

--M. de Rochegune.

--M. de Rochegune!

--Certainement.

--M. de Rochegune! M. de Rochegune!... En effet, ma pauvre Mathilde,
vous tes folle.

--Pas si folle, peut-tre.

--M. de Rochegune!

--Mais oui. Qu'y a-t-il donc l de si tonnant? le croyez-vous homme 
s'inquiter de la naissance d'Emma? le croyez-vous capable de songer 
sa fortune?

--Nullement... mais de sa vie il ne pensera, il n'a pens  Emma.

--Mais enfin supposez qu'il y pense.

--Lui? c'est impossible!

--Supposez-le... Ne seriez-vous pas heureuse, bienheureuse?

--Quelle question!... mais  quoi bon ces rves?

--Et si ce n'taient pas des rves?

--Comment?

--Et si M. de Rochegune, frapp de toutes les adorables qualits d'Emma,
qu'il a pu apprcier depuis longtemps, en tait pris, non pas peut-tre
d'un amour violent, exalt, mais d'un amour srieux, grave, qui n'attend
que le mariage pour devenir passionn... mais si M. de Rochegune, enfin,
vous demandait sa main, la lui donneriez-vous?

--Mathilde, Mathilde... voici la premire fois que vous me causez un
sentiment de chagrin... Emma ne me donnerait pas les inquitudes qu'elle
me donne... que cette triste plaisanterie...

--Par le souvenir de ma mre, mon amie, ce que je vous dis est vrai; M.
de Rochegune m'a prie de vous demander la main d'Emma, et, si elle y
consent, le mariage se fera le plus tt possible.

Ces paroles taient sous une invocation si sacre pour moi, que madame
de Richeville fut oblige de me croire.

Je renonce  peindre son saisissement, sa joie, son tonnement redoubls
par la joie et l'ivresse d'Emma, qui, du reste, me garda fidlement le
secret.....

       *       *       *       *       *

Tout tait accompli.

Je l'avouerai, tant que je pus avoir un doute sur l'heureuse issue de
mon projet, mes craintes, mes incertitudes, mes angoisses suffiront pour
me distraire... Mais arrive au terme que je m'tais propos, j'eus un
moment d'abattement dsespr.

Ma tche tait accomplie. Emma serait heureuse, M. de Rochegune serait
heureux; mais moi... moi...

Je dirai tout...

Tant que M. de Rochegune considra son mariage avec Emma comme une sorte
de sacrifice, tant que je le vis presque malgr lui sous l'influence de
mon souvenir, j'prouvai une sorte de satisfaction mlancolique, mon
dvouement me cotait moins.

Mais lorsque peu  peu il subit le charme irrsistible de cette enfant,
qu'il voyait, pour ainsi dire, renatre et revivre sous son regard; mais
lorsqu'il dcouvrit les trsors de cette me anglique, mais lorsqu'il
me dit avec effusion qu'il n'y avait peut-tre qu'une femme au monde
capable de le consoler de mon abandon, et que cette femme tait Emma...
mais lorsqu'il me dit que le bonheur qu'il me devrait lui ferait sans
doute oublier un jour... les chagrins que je lui avais causs... oh!
alors, je l'avoue, j'eus de bien amers, de bien douloureux
ressentiments... J'en avais honte... j'en savais l'indignit, mais je ne
pouvais leur chapper......

       *       *       *       *       *

Bientt ce mariage fut la nouvelle de tout Paris.

Les uns y virent une preuve de dpit ou d'inconstance de la part de M.
de Rochegune; d'autres un _tour de force_ de madame de Richeville, qui
tait arrive  ses fins  force de finesse et d'habilet; pour
d'autres, ce fut un mariage d'inclination; plusieurs, enfin, affirmrent
que M. de Rochegune, avant tout possd du besoin de faire parler de
lui, n'avait considr dans cette union qu'une originalit, car il
n'tait pas supposable que l'on donnt cent mille cus de rente  une
pauvre orpheline sans une arrire-pense quiconque.

Le mariage devait se faire  Rochegune ds que les formalits le
permettraient.




CHAPITRE XI.

UN MARIAGE.


Je n'ai pas parl de ma vie intrieure pendant cette priode; les
funestes communications de M. Lugarto avaient compltement cess. Je
m'tais familiarise avec mes premires craintes: Blondeau couchait dans
ma chambre. Comme je mangeais fort peu et que je redoutais toujours
quelque trahison, elle prparait elle-mme mes repas avec des
prcautions infinies.

J'avais fait clouer solidement la boiserie qui servait de cachette. On
sourira sans doute de mon hroque rsolution, mais j'avais achet un
poignard trs-acr qui restait toujours prs de mon lit.

Pendant les premiers temps qui suivirent la rception de la lettre de M.
Lugarto, j'eus des rves horribles; mais peu  peu ils cessrent: je
m'habituai  cette position qui m'avait d'abord sembl effrayante et
presque intolrable.

Je voyais rarement M. de Lancry; il avait sans doute perdu tout espoir
de retrouver Ursule, malgr la soumission avec laquelle il avait obi 
ses ordres  mon gard.

Si j'avais insist auprs de mon mari pour obtenir notre sparation, il
y aurait peut-tre consenti, mais, pour mille raisons que l'on comprend,
j'tais oblige non-seulement de rester quelque temps encore dans cette
position, mais de paratre l'accepter avec joie.

Ma vie tait trs-uniforme; je voyais presque tous les jours madame de
Richeville et Emma, je ne recevais personne chez moi. Le jour, je
dessinais, je brodais; puis j'allais faire quelques promenades au parc
de Monceaux, ou quelques visites au bon prince d'Hricourt et  sa
femme, qui m'avaient conserv leur amiti, tout en me grondant avec
bienveillance au sujet de mon fol amour et de mon dvouement si mal
plac.

J'attendais avec impatience le mariage de M. de Rochegune. Alors je
comptais me retirer  Maran, que madame de Richeville avait rachet sous
son nom; je lui avais aussi confi mes diamants, qui me venaient de ma
mre; ils valaient, je crois, plus de cinquante mille cus. Mon mari
avait tout tent pour me forcer de les lui livrer; j'avais toujours
rsist, comptant en faire un jour le prix de notre sparation lgale.

S'il acceptait, comme je devais le croire, il ne me serait alors que
trop facile de dire et de faire croire que M. de Lancry s'tait lass de
la vie que nous menions, et que j'avais t encore une fois dupe de mon
dvouement. On ne s'intresserait pas sans doute  une victime aussi
stupide que je l'tais, mais je me consolerais en rompant enfin mon
horrible chane.

Un fait assez insignifiant en lui-mme me fit prendre une rsolution
qui eut plus tard de funestes consquences.

Depuis quelque temps rien ne me faisait souponner la funeste influence
de M. Lugarto, lorsqu'un jour je crus m'apercevoir de quelque
drangement dans le classement d'une assez grande quantit de lettres
que j'avais serres dans un coffret d'caille dont je portais toujours
la clef sur moi.

Aucune lettre ne manquait, mais il me sembla que le coffret avait t
ouvert en mon absence.

Je ne pouvais mettre un instant en doute la fidlit de Blondeau; mais
quoique je n'eusse pas de raison de souponner l'autre domestique que
j'avais, songeant  la puissance de l'or de M. Lugarto et  ses
ressources de corruption, je me dcidai  ne garder chez moi aucun de
mes papiers importants.

Dans ce nombre il y avait ma correspondance avec Emma, correspondance
qui prouvait la part que j'avais eue  son mariage, ainsi que plusieurs
lettres de M. de Rochegune, dans lesquelles il me parlait de la maladie
d'Emma, du chagrin o il tait de ne pouvoir que se dsoler, puisqu'il
n'aurait pous cette enfant que par piti, etc., etc.

Il m'tait donc impossible de confier ces lettres  M. de Rochegune ou 
madame de Richeville, un hasard pouvant leur dcouvrir ce que j'avais
tant d'intrt  leur cacher; elle et lui taient, d'ailleurs, comme
moi, l'objet de la haine de M. Lugarto, et ces papiers n'eussent pas,
sous ce rapport, t plus en sret l que chez moi. Je ne savais  qui
les remettre, lorsque je songeai  M. de Senneville.

Je le voyais souvent chez sa tante; on me l'avait dit homme d'honneur,
sr et secret. Je le priai de me garder ce dpt...

Il fut convenu avec lui que, lorsque j'aurais quelques papiers  joindre
 ceux que je lui enverrais, Blondeau irait chez lui et les placerait
dans la cassette, dont elle aurait la clef.

M. de Senneville mit la meilleure grce du monde  me rendre ce lger
service. Je craignais tellement l'espionnage de M. Lugarto et le
terrible usage qu'il aurait pu faire de cette correspondance, s'il avait
su o la surprendre, que je priai M. de Senneville de venir une fois
chez moi le soir, afin qu'il pt emporter ce coffret sans tre vu.

M. de Senneville eut le tact de ne pas me parler des soins qu'il m'avait
rendus autrefois; il sentit qu'il et t de trs-mauvais got de
paratre renouveler ses prtentions  propos de l'obligation que je
contractais envers lui.

Je reus cette lettre de M. de Rochegune quelques jours aprs son dpart
pour sa terre, o s'tait fait son mariage.

Rochegune, 20 octobre 1836.

Emma est ma femme; c'est  vous, noble et sincre amie, que je viens
rendre grce de ce bonheur. Il est votre ouvrage, vos prvisions se sont
ralises, je marche maintenant dans la vie d'un pas libre et sr,
devant moi l'horizon s'claircit, de jour en jour il devient plus pur.
Vos conseils m'ont rattach  l'existence par des liens sacrs... Avoir
des liens, c'est avoir des devoirs, et l'accomplissement d'un devoir a
toujours t pour moi un srieux plaisir.

Je tiens  vous crire parce que mon _mariage_ doit tre un vnement
dans votre vie. Plus je m'loigne du temps o vous avez renvers mes
esprances, plus la raison reprend d'empire sur moi; plus mon esprit se
dgage des basses proccupations qui l'avaient obscurci, plus je
m'applaudis d'avoir suivi vos conseils.

Vous avez t ce que j'ai aim le plus au monde; vous tes, vous serez
ce que dsormais j'estimerai le plus religieusement. Je vous dois de
connatre un bonheur que je ne souponnais pas, le bonheur de _vivre
dans une autre_; ou plutt de faire vivre une autre personne, par cela
seulement qu'on vit pour elle.

J'prouve pour Emma un attachement tout  part. Elle m'est tellement
identifie, assimile, j'ai la conscience et la preuve d'avoir sur elle
une influence si directe, pour ne pas dire si _vitale_, que je suis  la
fois heureux, fier et inquiet de mon action.

Rien de plus attendrissant, de plus charmant que la nave extase avec
laquelle elle considre parfois la vie que je lui ai faite. Vous aviez
raison, Mathilde, son bonheur m'a rendu heureux, son amour m'a rendu
presque amoureux.

Pourquoi vous le cacherais-je? ce n'est pas l... l'amour que je
ressentais pour vous... celui-l a t tu tout entier, tout d'un coup.
Il est mort sans dprissement, sans agonie; il a t foudroy dans sa
grandeur et dans sa force.

Je vous l'ai dit souvent, les morts ne vieillissent pas dans la tombe;
s'ils sortaient par miracle de leur spulcre, ils revivraient tels
qu'ils y sont descendus... Eh bien! il en est de mme de mon amour pour
vous; s'il revivait par miracle, il revivrait tel qu'il tait lorsqu'il
a t subitement frapp au coeur.

Non, non, grce au ciel, et heureusement pour moi, pour vous et pour
Emma, le sentiment qu'elle m'inspire n'est pas compos de dbris du
ntre: c'est un sentiment jeune et vierge qu'elle seule peut-tre
pouvait me faire prouver; car son amour ne ressemble  celui d'aucune
femme, et ce sont les amours pareils qui font les amours pareils.

Je ne puis avancer d'un pas dans la voie gnreuse o vous m'avez
engag sans me dire: Mathilde avait raison;--sans me rappeler ces nobles
et saintes paroles:--_Lorsqu'on est forc de renoncer  ce qui aurait pu
faire notre flicit sur la terre, que nous reste-t-il sinon de nous
consoler en rendant les autres aussi heureux que nous aurions voulu
l'tre?_

Comme vous le disiez, je suis quelquefois tent de me croire _un peu
dieu_ en voyant le bonheur de ceux qui m'entourent. Je ne puis vous
peindre le profond ravissement de cette bonne duchesse. Elle ne peut
croire encore  ce mariage. Quelquefois elle attache sur moi ses yeux
humides de larmes en me disant:--C'est donc bien vrai, ce n'est pas un
songe, vous avez pris mon enfant dans votre paradis!--Et puis;
quelquefois, malgr moi, elle m'attriste en s'criant avec
effroi:--Cette flicit est trop parfaite, quelque malheur nous menace!

Je la rassure autant que je le puis, mais elle est superstitieuse comme
tous les gens qui ont prouv de violents chagrins; sans vous, sans
votre insistance, qui m'a fait sortir de la morne apathie o j'tais
plong, moi aussi je serais devenu fataliste...

Nous avons agit la question de savoir s'il tait opportun de prparer
Emma  la rvlation du secret de sa naissance: je ne le pense pas; la
dlicatesse et la sensibilit d'Emma sont telles, que je craindrais que
cette rvlation ne lui devnt une source continuelle de chagrins en
occasionnant une lutte douloureuse entre ses principes, qui lui feraient
accuser sa mre, et sa tendresse, qui la lui ferait dfendre.

Si la fatalit veut qu'elle apprenne un jour ce secret, ce sera un
grand malheur, je le sais, mais  quoi bon le devancer?

Nous resterons  Rochegune jusqu'au mois de fvrier ou de mars; Emma le
dsire. Je ne vous dis pas nos regrets en songeant que nous ne nous
verrons pas; vous savez, hlas! de qui viennent les obstacles.

Je me console en pensant que vous tes heureuse. Je vous connais: la
pauvret vous est de peu; vous tes mme capable d'y trouver des
charmes, pour n'avoir pas  la reprocher  votre mari.

Puisque je vous cris, je dois tout vous dire. Lorsque j'ai prononc le
mot qui m'unissait pour toujours  Emma, j'ai ressenti un mouvement de
poignante amertume. Ce mariage tait le dernier pas que je devais faire
pour tre irrvocablement spar de vous; jusqu'alors, quoique je
n'eusse conserv aucun espoir, quoique vous ne vous appartinssiez plus,
moi, du moins, j'tais rest libre.

Cette motion douloureuse fut bientt efface... je me trouve heureux
du prsent. Je ne puis dire que je ne regrette pas, que je ne
regretterai pas toujours le pass; mais j'ai de prcieuses esprances
pour l'avenir.

Je me dfierais de mon sentiment pour Emma s'il tait plus vif qu'il ne
l'est  cette heure; tel qu'il est, il suffit  la joie, au bonheur de
cette adorable enfant, et il doit ncessairement grandir encore.

Ce qui me frappe dans Emma, c'est surtout un sens d'une droiture, d'une
rectitude, d'une lvation qui me rappellent beaucoup ces parties
saillantes de votre caractre; et puis, par une imitation enfantine qui
a sa source dans son attachement pour vous, elle a pris plusieurs de vos
habitudes, votre manire de vous coiffer, jusqu' certaines de vos
inflections de voix: vous pensez si cela me charme.

Adieu, bien tendrement adieu. Il me semble que maintenant nos deux
positions sont _galises_, et que je sens renatre pour vous cette
affection douce et calme d'autrefois: peut-tre mme plus calme encore,
car malgr moi je pressentais vaguement dans l'avenir les agitations de
l'amour passionn.

Maintenant ces folles ardeurs sont des cendres  jamais refroidies.

Adieu et merci encore, Mathilde; sans vous non-seulement j'aurais caus
la mort de cette enfant que j'aime si tendrement  cette heure, mais je
tranerais une vie misrable, strile, et peut-tre dgrade: car je ne
pense jamais sans effroi qu'il y a eu un moment o j'ai regrett de ne
pas trouver  votre infernale cousine son audace et son cynisme
habituels.

Si elle m'tait apparue ainsi que je la souhaitais, gar par mon
dsespoir, qui m'aurait fait subir son charme fatal, je me serais
peut-tre accoupl  cette me perdue; peut-tre j'aurais, comme elle,
employ au mal l'nergie et les facults que Dieu avait mises en moi 
d'autres fins.

Vous le savez, plus on s'loigne du pril, plus on le considre de
sang-froid, plus on juge de son tendue... Eh bien! je vous le rpte...
je vous l'avoue, ce danger fut grand, trs-grand; il a fallu l'absurde
proccupation de cette femme pour ne pas voir, dans l'impatience avec
laquelle j'coutais ses vertueuses homlies, mon dsir de l'entendre me
parler un autre langage.

Oh, Mathilde! il n'y a rien de plus effrayant, de plus indomptable que
les carts d'un homme de bien qui se croit en droit de renier, de
mpriser ce qu'il a jusqu'alors respect.

Tenez, quant je pense  ce qui aurait pu rsulter du rapprochement du
caractre d'Ursule et du mien, je suis pouvant; dans ces
circonstances, une fois sous l'influence du gnie diabolique de cette
femme, je ne sais jusqu'o nous ne serions pas alls.

Me voici bien loin de mon anglique Emma... Pauvre enfant, elle ne
pourrait pas croire  Ursule... mais... c'est justement lorsqu'on est
calme dans le port qu'on aime  se rappeler les temptes qu'on a
braves; c'est parce que l'avenir est riant et paisible que je me plais
 me rappeler de quels sinistres orages il aurait pu tre assombri;
c'est parce que je suis heureux de bercer sur mon coeur cette enfant
candide, que j'voque la fatale physionomie d'Ursule...

J'en tais  ce passage de la lettre de M. de Rochegune, lorsque
j'entendis un bruit de voix dans le petit salon qui prcdait ma chambre
 coucher; et tout  coup je vis entrer M. Scherin ple... gar.

--Au nom du ciel... venez... venez...--s'cria-t-il.--Elle se meurt...
elle veut vous voir!

--Qui... se meurt?--lui dis-je pouvante, ne voulant pas croire qu'il
s'agt d'Ursule, malgr tout le mal qu'elle m'avait fait.

--Je vous dis qu'Ursule se meurt... se meurt... et je ne suis pas l...
Mais venez donc... chaque minute de retard, c'est une minute de sa vie
que je perds!

--Ursule! Ursule!--rptai-je en joignant les mains de stupeur et
d'effroi.

--Ah! vous tes impitoyable!... Puisque moi... je suis venu  sa
prire... vous pouvez bien venir aussi... vous! Je vous dis qu'elle se
meurt.. que les minutes sont comptes... et je ne suis pas l! rptait
ce malheureux en cherchant  m'entraner.

Je pris  la hte un chle, un chapeau; je le suivis machinalement.

Un fiacre nous attendait, nous y montmes; il partit rapidement.

M. Scherin, dfait, les yeux rouges, ardents, les traits contracts par
les tressaillements du dsespoir, semblait  peine s'apercevoir de ma
prsence; il prononait des paroles sans suite, ne songeait qu'
acclrer la marche de notre cocher par toutes les promesses possibles.

--Mais quand avez-vous appris cette funeste nouvelle?--lui dis-je,--son
tat est-il donc tout  fait sans ressource? n'y a-t-il plus d'espoir?

Il me regarda fixement.

--Avec la dose de poison qu'elle a prise, de l'espoir!...--s'cria-t-il
avec un clat de rire convulsif.

--Elle s'est empoisonne... Ursule?

Sans me rpondre, il me prit la main avec violence, et me dit d'une voix
sourde.

--Et je ne pourrai tuer votre mari qu'une fois!...

--Ne songez pas  la vengeance... songez  sauver cette infortune...
s'il en est temps encore... Et votre mre?

--Ma mre!--s'cria-t-il,--ma mre est ici... mon Dieu... nous
n'arriverons pas!... Ursule sera morte... vous verrez qu'elle sera
morte...

--Mais comment avez-vous appris cette funeste nouvelle?

--Par une lettre... seulement quelques lignes d'elle.--Si je voulais la
voir une dernire fois,--me disait-elle,--il fallait accourir  Paris...
Ma mre... implacable... comme elle l'est toujours... Ah! ce cocher...
quelle lenteur... elle sera morte!

--H bien, votre mre?--lui dis-je, pour tcher de l'arracher  cette
pnible proccupation.

--Oh! ma mre!--reprit-il d'une voix brve, saccade, dans une sorte de
demi-dlire effrayant,--oh! ma mre a tout de suite dit:--C'est une
comdie qu'elle joue pour obtenir son pardon!--Une comdie!... Cette
lettre sentait la mort!... Je ne m'y suis pas tromp, moi... Je suis
accouru de Rouvray... ma mre m'a suivi... Une comdie!... Vous allez
voir... si vous reconnaissez seulement sa pauvre figure mourante! Et
puis les derniers voeux des mourants... c'est sacr... Ah! nous
approchons... Pourvu qu'elle vive assez pour me pardonner ma duret...
non pas ma duret... ma faiblesse... car c'est par faiblesse que j'ai
cd  la haine de ma mre contre elle. Et voil ce qui arrive!... voil
ce qui arrive... Une pauvre crature fait une faute: au lieu d'tre
indulgent... au lieu d'tre bon... au lieu de la ramener au bien  force
de gnrosit... on la chasse comme une infme... on la maudit... Alors
elle... que voulez-vous?... elle s'exalte dans le mal, elle se perd tout
 fait... Et puis un jour, comme au fond il lui est rest du coeur...
un jour... les remords viennent, la vie lui est  charge... elle
s'empoisonne... et alors on dit: Bah!... comdie... comdie!... Voil ce
qu'a fait ma mre par haine... voil ce que j'ai fait par faiblesse.

--Mais les mdecins, que pensent-ils?

--Les mdecins?--ajouta-t-il avec ce sourire convulsif et cet air gar
qui m'effrayait,--les mdecins... n'ont pas dit comme ma mre: C'est une
comdie! Eux... ils ont dit...--C'est une femme morte... Alors j'ai cri
 ma mre:--Eh bien! vous voil contente... vous entendez... C'est une
femme morte!... Ah!... nous voici arrivs... C'est ici!--s'cria-t-il.

La voiture s'arrta.

M. Scherin descendit prcipitamment. Je le suivis en hte.




CHAPITRE XII.

LA MORT.


Aprs avoir travers un petit jardin inculte, rempli d'herbes, de ronces
et du pierres, nous arrivmes dans une espce d'antichambre, puis dans
une assez grande pice humide, sombre, triste et meuble avec une
parcimonie qui annonait la dtresse...

L... se mourait Ursule...

Une vieille femme d'une figure repoussante et couverte presque de
haillons lui servait de garde-malade.

Ma cousine la renvoya d'un signe ds qu'elle me vit.

Quel lugubre spectacle, mon Dieu!

Ursule, vtue d'une robe noire, tait tendue sur un canap; un grand
chle couvrait ses pieds et ses genoux. Elle semblait frissonner de
froid... De l'une de ses mains elle treignait convulsivement le coussin
qui soutenait sa tte appesantie... De l'autre main elle cartait de son
front ple et glac les boucles parses de ses beaux cheveux bruns.

Son visage, affreusement maigri, tait livide, ses grands yeux bleus
presque teints.

Lorsqu'elle me vit, son regard se ranima un peu; un douloureux sourire
erra sur ses lvres dcolores; elle joignit ses deux mains avec une
expression de profonde reconnaissance.

--Mathilde,--me dit-elle d'une voix affaiblie,--vous tes bien
gnreuse... je m'y attendais... Je voudrais rester seule quelques
instants avec vous...

--Encore! encore!!--s'cria son mari, qui s'tait jet  genoux auprs
d'elle en sanglotant.--Non, non, je ne veux plus te quitter maintenant!

Ursule tourna vers lui ses yeux suppliants.

--Ah! son regard... son doux et beau regard!--s'cria M. Scherin en
contemplant sa femme avec une angoisse dchirante;--le voil... quoique
mourant... je le reconnais... C'est comme cela qu'elle me regardait
autrefois... Je la retrouve... et elle meurt!... elle meurt!...

--Je vous en prie, mon ami, laissez-moi quelques instants avec
Mathilde... Mes derniers moments seront  vous... pour vous demander
pardon... comme  elle... du mal que je vous ai fait... comme  elle...

--Mon cousin... je vous en supplie,--lui dis-je.--Je n'ai plus le temps
de vous faire beaucoup de demandes,--reprit Ursule en tchant de sourire
 son mari...--Par grce, ne me refusez pas celle-l.

Il se leva brusquement et sortit en cachant sa figure dans ses mains.

--Mathilde...--me dit Ursule avec un pnible effort en me donnant une
clef,--dans le secrtaire de ma chambre, vous trouverez une enveloppe
remplie de papiers... de lettres... Je dsire que tout soit brl. Cette
dcouverte et encore dsol aprs moi l'excellent homme que j'ai si
indignement outrag... L'effet de ce poison a t trop rapide... je n'ai
pu moi-mme prendre ce soin avant l'arrive de mon mari...

--Vos dsirs seront excuts,--lui dis-je en dtournant la tte pour
qu'elle ne vt pas mes larmes.

--Mathilde,--me dit-elle aprs un moment de silence,--je meurs pour M.
de Rochegune... Je puis vous dire cela sans vous blesser... puisque vous
ne l'aimez plus.

--Grand Dieu!... dans ce moment terrible... ayez d'autres
penses,--m'criai-je.--Ne savez-vous pas qu'il est mari?

--C'est pour cela que je n'ai plus voulu vivre... Quoique jusqu'ici il
m'et toujours mprise... quoiqu'il et refus de me revoir depuis les
deux entrevues que j'avais eues avec lui, pourtant un vague espoir me
soutenait... Insense que j'tais!... quand j'ai su qu'il tait mari
avec un ange qu'il aimait... j'ai compris ce que j'aurais d comprendre
plus tt... que pour moi... il n'y avait plus qu' mourir.

--Ah! Ursule... que vous avez fait de mal...  vous... et aux autres!

--Oui... mais depuis, moi aussi... j'ai bien souffert... Oh! si vous
saviez... lorsqu'il est venu aux deux rendez-vous que je lui avais
donns pour lui parler de vous... avec quel ddain... avec quelle
aversion... il m'a d'abord accueillie! Moi, pour me rehausser un peu 
ses yeux, en lui montrant l'influence qu'il exerait dj sur mon
coeur, j'ai voulu lui dire... toutes les hautes inspirations que je
lui devais... j'ai voulu lui prouver que, grce  lui, je devenais digne
de comprendre tous les sentiments purs, vertueux... Malheur  moi...
malheur  moi!... Les paroles m'ont manqu; c'est  peine si j'ai pu
exprimer les nouvelles et nobles ides qui se dveloppaient rapidement
en moi... Dans mon trouble, dans mon effroi, dans mon enivrement...
moi... toujours si hardie... j'hsitais... je balbutiais... Un mot, un
regard de lui, qui eussent approuv le changement qui se manifestait en
moi, m'auraient encourage... il aurait pu lire dans mon me, qu'il
remplissait... qu'il transformait... Mais il me glaait par son air
ironique et froid... et je n'ai pu dire que quelques paroles sans
suite... Pourtant je n'avais jamais t plus sincre... jamais je ne
m'tais senti d'instincts aussi levs! Hlas!... j'tais sans doute
indigne de parler un si noble langage... Oh! Mathilde! si la douleur est
une expiation... vous me pardonnerez, car j'ai bien souffert ce
jour-l.

--Oui... oui, je vous crois, malheureuse femme... vous avez d bien
souffrir...

--Mais ce n'est pas tout... Vous ne savez pas ce qui rend ma mort
pouvantable?

--Mon Dieu!... parlez... parlez...

--Oui... au moins vous saurez cela, vous... et vous me plaindrez...
Lorsque j'ai eu pris le poison, lorsque tout a t fini, lorsque je n'ai
plus eu qu' mourir... Dieu, dans sa terrible vengeance, m'a tout  coup
rvl le seul moyen que j'aurais eu d'expier mes fautes, de mriter
l'intrt de celui pour qui je meurs... et l'estime de tous...

--Comment cela?... Mais  cette heure n'est-il plus temps?

--Non... non... il n'est plus temps... je le sens... ma fin approche...
Et c'est l, oh! c'est l ce qui rend ma mort affreuse!--s'cria cette
malheureuse femme avec une explosion de sanglots.

--Ursule... Ursule... calmez-vous... vous tes si jeune... tout espoir
n'est pas perdu peut-tre... Dieu prendra en grce vos bonnes
rsolutions...

--Oh! la vie... la vie maintenant... cette vie que j'ai si
criminellement sacrifie! mon Dieu... ce n'est pas pour moi... que je
vous la redemande,--s'cria-t-elle en joignant les mains avec
dsespoir,--c'est pour cet homme si bon que j'ai indignement outrag...
Et je vous le jure, mon Dieu,  force de dvouement, de soumission, je
lui ferai oublier les chagrins que je lui ai causs.

--Ursule, que dites-vous?... Ces remords!...

--Comprenez-vous... comprenez-vous?... au lieu de terminer mes jours par
un crime strile... j'aurais d venir repentante... me jeter aux pieds
de mon mari... aux pieds de sa mre; ni lui ni elle n'auraient pu rester
insensibles  un vritable repentir... J'aurais pass le reste de ma vie
 le rendre heureux, et je le pouvais... ou! je le pouvais, j'en suis
bien sre, moi... et un jour... dans bien longtemps, quand j'aurais eu
prouv que j'tais devenue honnte et bonne... j'aurais peut-tre os
dire  cet homme dont l'influence m'avait faite ainsi:--J'tais une
crature indigne et misrable... je vous ai aim... vous ne l'avez
jamais su... mais cet amour ignor m'a donn les vertus que je n'avais
pas... Il y a en vous quelque chose de si grand... que de vous aimer...
mme en secret, c'est vouloir tre digne de vous... Depuis que votre
pense est venue purer mon coeur, tout ce qui m'entoure m'aime et me
bnit...--Mais malheur  moi... il est trop tard...--s'cria-t-elle,--vous
voyez bien, il est trop tard...

--Ah! c'est affreux...--m'criai-je,--En effet, cette rhabilitation et
t belle et grande.

--Oh! n'est-ce pas, n'est-ce pas... qu'elle et t belle et
grande?--reprit Ursule avec exaltation.--Vous me connaissez, Mathilde...
vous savez si j'ai de la volont, de l'nergie... eh bien! cette
volont, cette nergie, je l'aurais applique au bien... j'aurais t
capable de tous les dvouements, de tous les hrosmes... pour refaire 
mon mari une vie heureuse et douce... pour mriter un jour l'estime
austre de M. de Rochegune, et il me l'aurait accorde...  moi qui,
grce  lui, serais partie de si bas pour arriver si haut.

--Pauvre... pauvre Ursule!--lui dis-je avec un intrt navrant.

--Oh! que vous tes gnreuse de me plaindre, Mathilde!... N'est-ce pas
qu'il est horrible de mourir!... si jeune avec un tel avenir sous les
yeux... de mourir abandonne, mprise... dteste de tous... lorsqu'on
aurait pu vivre aime, respecte? N'est-ce pas que cela est affreux et
que c'est une terrible punition du ciel?

L'infortune, puise par cette dernire motion, ne put achever, sa
voix s'altra; elle tomba en faiblesse...

Depuis le commencement de cet entretien, mon aversion contre Ursule
s'tait presque vanouie devant la piti qu'elle m'inspirait.

L'amour qu'elle ressentait pour M. de Rochegune avait quelque chose de
si touchant, de si lev, il se manifestait en elle par une si haute
pense de rhabilitation, que je ne pouvais que dplorer avec cette
malheureuse femme la fatalit qui l'empchait d'expier ses fautes.

Effraye de la voir entre mes bras presque sans connaissance, j'appelai
son mari, qui entra perdu.

Ursule respirait avec peine. Sa figure tait contracte par une
expression de douleur atroce...

Cette crise s'apaisa peu  peu, mais dj son visage se dcomposait par
les approches de la mort.

Elle agitait faiblement ses mains autour d'elle comme si elle et voulu
repousser de sinistres apparitions.

Enfin elle rouvrit les yeux et dit d'une voix teinte:

--Mathilde... vous me pardonnez le mal que je vous ai fait?

--Oui... oui... je vous le pardonne... et Dieu aussi vous pardonnera en
faveur de vos dernires penses.

--Mon ami... o tes-vous? Je ne sais, mais il me semble que ma vue
s'obscurcit,--dit-elle en cherchant son mari d'un regard vague...

--Ursule... Ursule... je ne veux pas que tu meures... Ce n'est pas moi
qui t'ai chasse sans piti... non... Oh! ne m'accuse pas... ne m'accuse
pas... c'est ma mre qui a t si impitoyable... c'est ma mre... qui
l'a voulu!--s'cria-t-il avec angoisse,--c'est ma mre! Malheur 
moi!... malheur  elle!

A peine ces funestes paroles taient-elles prononces, que madame
Scherin parut  la porte, que son fils avait laisse ouverte...

La figure de cette femme austre tait, comme toujours pale, inflexible,
menaante.

Elle s'approcha lentement, avec une sorte de majest formidable.

--Un fils impie a os maudire sa mre!--dit-elle d'une voix clatante et
courrouce.

--Madame... ayez piti de lui!--m'criai-je,--Ursule se meurt.

--Sa mort est digne de sa vie... elle meurt par un crime!...

--Grce! madame... grce!--dit Ursule en joignant les mains avec terreur
et en se dressant  demi malgr sa faiblesse.

--Pas de grce pour vous!--reprit madame Scherin.

Dominant Ursule de toute sa hauteur, elle accompagna ces paroles d'un
geste, d'un accent, d'un regard si foudroyants que son fils resta frapp
de stupeur et d'pouvante... comme si la vengeance divine se ft
manifeste  sa vue dans la personne de sa mre.

--Grce!--dit encore Ursule,--grce!

--M'avez-vous fait grce,  moi... quand je vous disais:--Piti pour mon
enfant!!!...

--Oh! je me repens... je me repens!

--Il est trop tard...

--Oh! pardonnez-moi... votre fils m'a pardonn... Mathilde m'a
pardonn...

--Pas de pardon pour l'adultre!...

--Oh! mon Dieu!

--Pas de pardon pour l'impie!

--Grce!...

--Pas de pardon pour le suicide!...

--Ah! je suis maudite!--s'cria Ursule en retombant presque sans
mouvement sur son canap.

M. Scherin, ayant vaincu sa premire stupeur, s'cria d'une voix
retentissante d'indignation:

--Ma mre!... ma mre!... vous faites un martyr de cette femme... Dieu
la prendra en piti!

--Et votre martyre,  vous, insens... et mon martyre,  moi... combien
ont-ils dur?

--Mais elle se repent... ma mre... mais elle se repent...

--Elle redoute le chtiment de ses crimes... c'est l son repentir.

--Oui... comdie... comdie... n'est-ce pas, ma mre?

--Oui, comdie... oui... ces vains remords sont une comdie sacrilge...
joue en face de la tombe qui l'attend.--Puis s'adressant  Ursule avec
une indignation croissante:--Par terreur d'une punition ternelle, vous
vous repentez depuis quelques heures... vous! Et pendant trois ans... ce
malheureux, renferm dans la solitude que vous lui avez faite, n'a pas
t un jour... une heure... sans verser des larmes de sang!... Vous vous
repentez un jour... vous!... et pendant trois ans... moi qui n'ai que
lui... moi qui ne vis que pour lui... j'ai vu... j'ai partag ses
tortures, parce qu'une mre endure tous les maux dont elle ne peut pas
consoler son enfant!... Et parce que vous venez crier--Grce... tant de
tourments seraient oublis! Comment? les uns auraient vcu de joies
mondaines et de plaisirs adultres... pendant que les autres vivaient de
pleurs et de dsespoirs solitaires... et parce que l'indigne crature
qui a caus tous ces maux renierait le pass qui l'pouvante!...
bourreaux et victimes deviendraient gaux devant le Seigneur? Non, non,
pas de piti pour vous sur la terre, pas de piti pour vous dans le
ciel!...

M. Scherin allait rpondre.

Ursule lui prit la main et dit en tournant avec peine sa tte du ct de
sa belle-mre:

--Hlas! madame! que puis-je faire... sinon me repentir? puis-je vaincre
mes terreurs?... ai-je donc eu tort, mon Dieu! de vouloir avant de
mourir demander pardon  ceux que j'avais offenss? Que peut faire une
malheureuse crature que tout abandonne sur la terre, que tout menace...
dans l'ternit, si ce n'est d'offrir en expiation... tout ce qu'elle
peut offrir... la sincrit de ses remords?... Je vous ai fait bien du
mal... madame... et aussi a votre fils... le meilleur des hommes... et
aussi  Mathilde, qui avait t pour moi une soeur... ma vie a t
bien coupable... ma fin est criminelle... je suis maudite par vous...
mon pre apprendra ma mort sans regrets... le monde dira que je suis
justement punie...

--Oui... oui... justement punie,--rpta madame Scherin d'une voix dure
et lgrement altre.

--Je ne dis pas cela pour me plaindre... seulement, madame... vous si
svre... mais si quitable... songez... que toute petite... j'ai t
confie  la plus mchante des femmes... Oh! par piti, songez que
pendant mon enfance, pendant ma jeunesse, cette femme a dvelopp en moi
les plus mauvais penchants; la haine, la jalousie, l'hypocrisie...

--Votre cousine... aussi a t leve par cette abominable femme...
comparez sa vie  la vtre!

Ursule ne me laissa pas le temps de rpondre et reprit doucement,
pendant que son mari l'coutait dans une sorte de douloureuse adoration:

--Mon naturel tait aussi mauvais que celui de Mathilde tait bon:
c'est pour cela que j'aurais eu besoin de nobles exemples... de svres
enseignements. Peut-tre mes fautes... sont-elles dues  ma funeste
ducation... car, je le sens, j'aurais pu tre meilleure que je ne l'ai
t,--dit-elle en me jetant un triste regard d'intelligence... Puis elle
reprit:

--Ah! si j'avais pu vivre... ce n'est pas par un vain repentir que
j'aurais rpar le mal que j'ai fait... mais il est trop tard... trop
tard... Cela est vrai... madame.... Dieu a voulu qu'une mort criminelle
termint une vie coupable... personne ne priera pour moi... except les
deux tres que j'ai le plus outrags au monde...

Les traits de madame Scherin semblrent perdre un peu de leur
impassible duret...

Au lieu de jeter sur Ursule des regards courroucs, elle la contempla
pendant quelques instants avec une sombre attention... peut-tre mue
malgr elle  l'aspect de cette malheureuse femme qu'elle avait laisse
dans toute la fleur de la jeunesse et de la beaut, dans toute la fougue
de son caractre altier, audacieux, et qu'elle retrouvait luttant contre
une si terrible agonie.

Ursule ne put supporter le regard fixe et pntrant de sa belle-mre,
toujours debout et muette  son chevet. Elle prit la main de son mari,
qui pouvait  peine touffer ses sanglots, et lui dit d'une voix de plus
en plus affaiblie:

--Ma vie et mes fautes ont caus quelquefois... un refroidissement
passager entre votre mre et vous... mon ami; c'est mon plus douloureux
remords... Faites... oh! je vous en supplie... que je sois au moins
dlivre de celui-l... Je m'en irai moins malheureuse si je vous sais
une consolation que jusqu'ici vous avez pu mconnatre... Alors vous
voyant redevenu bon et tendre fils comme vous l'tiez, comme vous
l'auriez toujours t sans moi, peut-tre votre mre ressentira-t-elle
un peu de piti... en pensant  moi, qu'elle n'a pas cru devoir
pardonner...  moi qui aurais vu mon heure dernire avec moins
d'pouvante... si ses mains vnrables m'eussent bnie!... Mon ami... en
ce moment solennel... faites-moi cette promesse sacre... je vous en
supplie...

--Oh! je le jure... je le jure...--dit M. Scherin, perdu de douleur.

--Mais cette malheureuse ne peut pourtant pas mourir ainsi!--s'cria
tout  coup madame Scherin, dont les traits exprimaient enfin une piti
si longtemps combattue.--Elle ne peut pas mourir sans prires et sans
prtre!

--L'glise repousse de son sein les suicides... je n'ai pas os demander
un prtre,--dit Ursule d'une voix basse et tremblante.

Madame Scherin s'agenouilla lentement prs de sa belle-fille; deux
larmes sillonnrent ses joues rides; elle joignit les mains en disant:

--Seigneur... Seigneur... son repentir gale ses fautes... Je ne me sens
plus la force de har... Puissiez-vous lui pardonner... comme je lui
pardonne!...

--Ma mre... ma mre... oh! ma vie... toute ma vie... je le
jure!--s'cria mon cousin.

Et sans pouvoir rien ajouter, il couvrit de larmes et de baisers les
mains de madame Scherin.

La figure d'Ursule rayonna un moment de surprise et de joie... Elle
s'cria:

--O mon Dieu! vous aurez piti de moi... elle m'a pardonn!

--Et je te bnirai, pauvre malheureuse femme! et je prierai pour toi...
car on t'a perdue... oui... je veux le croire... je le crois... ton
coeur aurait t bon si on ne t'avait pas pervertie si jeune...

Et madame Scherin prit la tte d'Ursule entre ses deux mains
tremblantes, et la baisa au front.

--Oh! permettez-moi... une fois... pour la premire et pour la dernire
fois... de vous appeler... ma mre... A cette heure... ce mot serait si
doux  mes lvres... Il me semble qu'il m'aiderait  mourir avec moins
d'amertume...

--Oui... je suis ta mre... Mon coeur se dchire aussi  la
fin!--s'cria madame Scherin avec une profonde motion...--Moi aussi
j'ai des regrets, et il n'est plus temps... peut-tre me suis-je montre
trop inflexible... j'aurais d te traiter comme ma fille... et ne pas te
fermer  jamais la voie du salut par une svrit trop grande.

--Oh! ma mre... vous avez sauv mon me du dsespoir...  mon heure
dernire.. oh! ma mre... je vous laisse votre fils... digne de votre
tendresse...--dit Ursule.

--Oh! oui... ici je le jure... ma vie... ma vie entire sera partage
entre ton souvenir et mon adoration pour ma mre,--s'cria M.
Scherin;--mais Dieu ne permettra pas maintenant que tu meures... il te
donnera le temps du rparer tes fautes... de me rendre heureux... il
aura piti de moi, qui ai tant souffert, et de ma pauvre mre, qui a
tant souffert aussi. Maintenant que tu es sa fille... qu'elle t'a
pardonn... maintenant que nous pouvons tre tous heureux, Dieu ne
voudra plus que tu meures... n'est-ce pas, ma mre?

Les forces d'Ursule taient puises.

Cette dernire secousse l'acheva.

--Ma mre,--dit-elle d'une voix mourante,--je voudrais... appuyer... ma
tte... sur votre... sein...

Madame Scherin se pencha sur le canap, souleva un peu les paules
d'Ursule, et la serra dans ses bras.

--Mon ami... votre main... Mathilde... la tienne.

Hlas! elle tait glace, sa pauvre main dfaillante. Elle n'eut pas la
force de serrer la mienne.

Ursule reprit en s'affaiblissant de plus en plus:

--Maintenant... adieu... et pour jamais... adieu... Pardonnez-moi mes
offenses, ma mre... mon ami... Mathilde... Priez pour moi.

--Ma fille... ma fille... je te bnis...--s'cria madame Scherin d'une
voix solennelle en posant ses mains vnrables sur le front d'Ursule.

Ursule mourut.

M. Scherin, aprs des transports de dsespoir furieux, tomba dans un
tat d'insensibilit, d'anantissement complet. Il semblait ne rien
voir, ne rien entendre; il agissait machinalement et sans dire une
parole.

J'aidai madame Scherin  rendre  Ursule un dernier et funbre devoir.

Nous passmes la nuit en prires auprs de son cercueil.

Le pre d'Ursule n'avait jamais voulu la revoir depuis qu'elle avait
quitt son mari, et il tait parti depuis longtemps pour un voyage en
Allemagne.

Voulant, de peur de scandale, ne pas bruiter cette sinistre mort, et ne
sachant  qui m'adresser pour les tristes formalits du dcs, je priai
le docteur Grard, dont j'avais dj prouv la discrtion, de se
charger de ce pnible soin.

Ainsi qu'Ursule m'en avait pri, je brlai les papiers que je trouvai
dans son secrtaire.

A la dimension de l'enveloppe, il me parut qu'elle devait renfermer
aussi les feuillets de l'album sur lequel ma cousine avait crit
quelques dtails de sa vie, et dont M. Lugarto m'avait envoy une copie
due sans doute  l'infidlit de la femme de chambre d'Ursule.

Cette fille, crature de M. Lugarto, avait-elle abandonn sa matresse
depuis ou avant son empoisonnement? je l'ignorais.

Heureusement pour M. Scherin, il resta dans un complet garement,
absolument tranger  ce qui se passait autour de lui.

Sa mre le conduisit dans la chambre d'Ursule; il s'assit sur son lit
les bras croiss, les yeux fixes, et resta ainsi longtemps muet,
immobile.

Pourtant il vint plusieurs fois la nuit pendant que nous priions avec sa
mre, s'agenouiller comme nous; mais il semblait nous imiter
machinalement et ne pas comprendre ce qu'il faisait: son regard tait
toujours gar, ou il s'en retournait dans sa chambre sans dire une
parole.

Vers le matin, tombant de fatigue et de sommeil, il s'endormit dans un
fauteuil.

Usant de son droit avec une rigueur peut-tre extrme, l'glise avait
refus de recevoir le corps d'Ursule, qui fut directement conduit au
cimetire.

Je ne voulus pas quitter cette triste demeure avant que tout ne ft
accompli.

De ma vie... oh! de ma vie je n'oublierai ce tableau dchirant.

C'tait au milieu de l'automne, par une matine sombre, voile de
brouillard.

Une dernire fois, madame Scherin et moi, nous allmes prier prs de ce
pauvre cercueil expos dans une espce d'antichambre du rez-de-chausse
obscur et dlabr qui s'ouvrait sur le petit jardin inculte.

Il n'y avait l ni prtre, ni eau sainte, ni chapelle ardente... rien
enfin ne voilait l'horrible nudit de cette mort...

Au dehors un silence profond, seulement interrompu par le sifflement du
vent qui gmissait  travers les arbres, dont les feuilles jaunies,
emportes par de fortes rafales, venaient tomber jusqu' nos pieds...

Hlas! malgr moi, malgr la lugubre solennit de cette scne, je ne pus
m'empcher de songer que la dernire fois que j'avais rencontr Ursule,
'avait t dans une fte, o je l'avais vue clatante de jeunesse et de
beaut, ravissante d'esprit, de grce et de charme..... environne
d'hommages....

       *       *       *       *       *

Blondeau, que j'avais envoy chercher, vint nous avertir que la funbre
voiture tait arrive. Je ne pus retenir mes sanglots.

Je baisai pieusement le cercueil, et je rentrai avec madame Scherin et
Blondeau dans l'intrieur de l'appartement.

Nous entendmes des pas confus... quelques voix grossires... qui se
turent un moment... puis une marche pesante, mesure... et enfin le
roulement sourd d'une voiture qui s'en allait lentement...

Je voulus jeter un dernier regard d'adieu aux restes d'Ursule... Je
soulevai le coin d'un rideau... Je vis le char mortuaire s'loigner
seul... tout seul... personne ne l'accompagnait...

Il disparut... et puis ce fut tout...

Il y eut un moment horrible... Le bruit sourd de cette funbre voiture
sembla retentir jusqu'au fond du coeur de M. Scherin... Il sortit de
sa stupeur, jeta autour de lui des yeux gars; puis se rappelant sans
doute l'affreuse vrit, il tomba dans les bras de sa mre en poussant
un cri dchirant.....

       *       *       *       *       *

Aucun prtre ne dit une dernire prire sur la fosse bante qui
attendait cette infortune, et qui fut comble sur elle...

Malheureuse Ursule... malheureuse victime de l'infernale mchancet de
mademoiselle de Maran, qui avait fauss, perverti cette nature nergique
et puissante, afin d'en faire srement l'instrument de sa haine contre
moi!

Pauvre Ursule!... Oui, car, malgr ses garements, il y avait en elle de
gnreux instincts: une me capable d'prouver si noblement l'amour ne
peut pas tre  tout jamais corrompue.

Oh! oui, ce fut un affreux malheur pour elle d'avoir eu la pense de sa
rhabilitation alors qu'il tait trop tard pour l'accomplir.

Oui... Ursule et march avec sa persvrance et sa fermet habituelles
dans cette voie honorable et leve; elle et appliqu au bien tout le
charme de sa sduction, toute l'nergie de son caractre. La malheureuse
femme le disait bien: Il n'y a qu'une volont divine et vengeresse qui
puisse faire briller un tel avenir  nos yeux, alors que la tombe va
nous engloutir......

       *       *       *       *       *

Ce jour-l, avant de rentrer chez moi, j'entrai  Saint-Thomas-d'Aquin;
j'allai  la sacristie; j'y trouvai heureusement un prtre, je le priai
de dire une messe pour le repos de l'me d'Ursule, et j'y assistai...

Hlas! en sortant de l'glise, mes yeux se remplirent encore de larmes 
l'aspect du bnitier o Ursule et moi, tant enfants, nous prenions
l'eau sainte.

Dans cette glise, Ursule avait fait sa premire communion avec moi...




CHAPITRE XIII.

LES REGRETS.


M. Scherin retourna  Rouvray avec sa mre.

Tous deux taient venus me voir avant leur dpart; mon cousin, toujours
plong dans un sombre dsespoir, parla peu; en me quittant, il me dit 
voix basse et d'un air de farouche inquitude:

--Pourvu qu'on _ne me tue pas_ votre mari avant la mort de ma mre!...
Ah! c'est attendre bien longtemps la vengeance!...

Il ne me laissa pas le temps de lui rpondre, et alla reprendre le bras
de madame Scherin.

Toute sa haine s'tait concentre sur mon mari. Cela ne pouvait tre
autrement: Ursule avait rejoint ce dernier  Paris; aux yeux du monde,
comme aux yeux de M. Scherin, M. de Lancry tait le vritable auteur de
la perte de ma cousine.

J'ai oubli de dire que mon mari s'tait absent pour un voyage de
quelques jours; il ne revint  Paris que le surlendemain de la mort
d'Ursule.

Je ne savais pas quelles seraient ses intentions  mon gard lorsqu'il
aurait appris ce cruel vnement.

Je ne pouvais faire aucun projet; j'tais dsormais en sa puissance. Mon
retour volontaire auprs de lui avait  jamais riv ma chane; pourtant
ses dernires esprances dtruites par le suicide d'Ursule, quel intrt
pouvait-il avoir  me garder auprs de lui?

Je comptais d'ailleurs sur un moyen que je croyais presque infaillible
pour obtenir ma libert.

Deux jours aprs le funeste vnement, M. de Lancry entra un matin chez
moi.

--Eh bien!--me dit-il,--vous devez tre ravie, venge!

--Pourquoi cela, monsieur?

--Votre ennemie acharne... Ursule... n'est-elle pas morte?... 'a a d
tre un beau jour pour vous que celui-l!...

--Je lui ai pieusement ferm les yeux, monsieur... Son repentir m'a fait
tout oublier...

--Oh! certes,--dit-il avec un sourire amer,--le pardon des injures,
c'est fort difiant, et votre cousine vous avait donn de quoi exercer
votre magnanimit...

Je restai stupfaite, pouvante en entendant mon mari parler ainsi
d'une femme pour laquelle il avait tout sacrifi...

Ses traits, loin d'exprimer le dsespoir, rvlaient... oserai-je le
dire!... une sorte de sombre satisfaction...

Je n'tais pas  la fin de mes tonnements... Le coeur humain est un
effrayant abme.

Aprs s'tre promen quelques moments en silence, il reprit d'abord avec
une ironie sanglante, puis bientt avec une exaltation croissante et
furieuse:

--Morte  vingt-cinq ans... morte... dans tout l'clat de la jeunesse et
de la beaut... Ah! moi aussi je suis bien veng!...

--Ce que vous dites l est horrible... Elle ne m'a jamais fait que du
mal  moi... et je l'ai pleure...

--Vous l'avez pleure!... Cela fait honneur  votre sensibilit, madame,
et prouve de reste que les chagrins que vous affectiez,  propos de mon
infidlit, taient exagrs...

--Ah! monsieur...

--Mais moi qui sais ce que cette femme infernale m'a fait souffrir...
mais moi qui n'ai pas votre gnrosit... je dis:--Ursule est morte...
tant mieux!! je suis dbarrass de mon mauvais gnie... elle ne sera
plus  moi... mais elle ne sera plus  personne!! Je n'aurai plus 
endurer les atroces contraintes d'une jalousie que je n'osais pas mme
exprimer... tant cette femme m'imposait... tant je redoutais l'amertume
de ses sarcasmes!... Je ne serai plus tourment de cette ide fixe,
brlante, douloureuse... _o est-elle?... que fait-elle?_ je n'aurai
plus de ces accs de dsespoir frntique qui me transportaient lorsque
depuis ma ruine je me disais:--A cette heure, peut-tre, elle se rit de
moi avec un rival heureux et riche...  cette heure, au sein du luxe et
des plaisirs... elle se moque du niais qui, pour elle, s'est rduit  la
misre...--Ursule est morte!! je suis donc enfin dlivr d'une
proccupation incessante, odieuse, implacable comme un dfi jet  ma
destine... Oui, car j'aimais cette femme comme j'aimais le jeu!! oui,
comme le jeu... elle tait pour moi une source inpuisable d'motions
poignantes, dsordonnes: la crainte, la rage, la haine, l'espoir,
l'orgueil, l'extase du triomphe aprs des journes d'attente et d'espoir
cent fois trompes... C'tait comme le jeu... vous dis-je!... Ainsi
qu'on risque des monceaux d'or sur une carte, je risquais des sommes
immenses sur un de ses sourires! et comme au jeu... jamais les rares
joies du gain ne compensaient pour moi les angoisses, les fureurs de la
perte!! Ursule est morte!! je suis donc libre, enfin! Sans paratre
stupide  mes propres yeux, je pourrai regretter un jour, non ses
qualits, mais ses infernales sductions! Ursule est morte... bien
morte! Depuis longues annes je n'ai prouv un pareil panouissement de
l'me!... C'en est donc fait de cette puissance mystrieuse,
inexplicable, qui m'accablait, qui me brisait, qui m'anantissait, qui
me rendait faible, lche, idiot!... Ursule est morte... je suis libre...
je suis libre!... je ne serai plus le stupide et obissant esclave de
cette volont de fer contre laquelle, moi si ferme toujours, je n'avais
ni le pouvoir ni la force de lutter... Je ne m'indignerai plus de ma
faiblesse invincible et abhorre... Ursule est morte!... Il est donc
teint,  jamais teint! ce regard implacable qui me fascinait, qui ne
me laissait que la facult d'excuter en tremblant les dsirs insenss
de cette femme!!... Elle est morte!... Je n'entendrai plus sa voix
altire et moqueuse, car cette horrible crature tait la raillerie et
l'insulte incarnes! Lorsque par ses outrages elle avait mis  vif et 
sang toutes les plaies de mon amour-propre et de mon orgueil, lorsque
seul je me dbattais sous les douleurs atroces de cette torture morale,
il me semblait entendre au loin son rire insolent rpondre  mes
imprcations... Elle est morte, enfin, elle est morte!... Bni donc soit
Dieu qui la renvoie aux enfers... car elle fait croire  Dieu en faisant
croire au dmon!!...

Je n'avais pas pu trouver une parole...

Mon effroi avait augment avec les clats de joie sauvage et froce qui
transportaient M. de Lancry.

Telle devait tre la fin de son fatal amour...

Tels taient les regrets que cette malheureuse femme devait laisser
aprs elle...

Pendant quelque temps encore M. de Lancry marcha avec agitation, puis il
s'arrta devant moi.

--Et quel tait le riche heureux... ou l'heureux riche qui vivait avec
elle lorsqu'elle est morte?

--Elle est morte pauvre et abandonne de tous, monsieur.

--C'est qu'elle a voulu tre pauvre, car l'argent ne me manquait pas
quand elle m'a quitt... Pourquoi, depuis notre sparation, m'a-t-elle
crit souvent pour me donner des rendez-vous... auxquels elle ne venait
jamais? se dit mon mari en se parlant  lui-mme. Puis il ajouta en
s'adressant  moi, avec un sourire ddaigneux:

--Vous voulez sans doute faire l'ennemie gnreuse pour rester fidle 
votre rle de femme suprieure, de femme sublime... Eh bien! pour rendre
votre gnrosit plus mritoire encore, je suis content de vous
apprendre qu'Ursule vous hassait si fort que c'est  son instigation
que je vous ai ordonn de revenir chez moi.

--Le motif qui vous avait impos cette obligation n'existant plus,
monsieur, vous me permettrez sans doute maintenant de vivre seule... Si
odieuse qu'elle ft, vous aviez au moins une raison pour me retenir prs
de vous, tandis que maintenant...

--Maintenant j'ai une autre raison de vous retenir,--me dit-il
brusquement avec un sourire mchant.

Je crus comprendre o il voulait en venir. Il m'avait plusieurs fois
parl de mes diamants... Bien dcide  les lui abandonner en partie
s'il me rendait la libert avec les garanties suffisantes, c'est--dire
par une sparation lgale, je crus pourtant prudent d'attendre cette
demande de sa part, au lieu de la provoquer.

--Je ne comprends pas, monsieur,--lui dis-je,--pour quelle raison vous
me garderiez plus longtemps prs de vous... Tout  l'heure, en numrant
vos griefs contre Ursule, vous n'avez pas dit que ce funeste amour vous
avait rendu envers moi d'une cruaut inoue. Je ne vous fais pas un
reproche, monsieur; je prfre cette indiffrence, elle me fait esprer
que vous ne mettrez aucun obstacle srieux  notre sparation.

--Vous vous trompez, madame... je refuse justement de vous laisser libre
 cause de mon indiffrence  votre sujet... oui, de mon indiffrence...
pour ne pas dire plus.

--La haine sans doute, monsieur!

--Eh bien, oui, madame, la haine! Au point o nous en sommes, vous
devez tout savoir... Oui, maintenant j'ai de la haine contre vous...
Cela vous tonne?... coutez-moi... vous apprendrez ce que je vous suis,
ce que vous m'tes; alors vous ne me ferez plus de demandes ridicules,
alors vous ne vous bercerez plus d'esprances chimriques. Rsumons les
faits. Vous m'avez apport une belle fortune, vous tiez un ange de
douceur, de rsignation et de vertu... je vous ai pouse... sans
amour... Il s'agit  cette heure de parler avec franchise.

--Il y a longtemps, monsieur, que vous ne dissimulez plus... Mais  quoi
bon?...

--Vous allez le savoir...--me dit-il en m'interrompant.--Je vous ai donc
pouse sans amour; vous tiez une riche hritire, j'ai jou mon rle
en vous dbitant le phbus qu'on dbite en pareil cas. Vous m'avez cru,
parce qu'il vous plaisait de me croire; vous tiez charmante, notre lune
de miel s'tait leve et a dur ce qu'elle a pu durer. L'amour pass...
il m'tait rest pour vous une forte de douce compassion... vous tiez
bonne, soumise, rsigne; pour rien vous pleuriez, cela n'tait pas
gai... mais cela tait attendrissant... et me touchait quelquefois si
vivement que, lors des obsessions de Lugarto, j'ai tout risqu pour vous
dlivrer de cet... infidle ami... Plus tard, lors de vos jalousies
contre Ursule, l'tat toujours intressant dans lequel vous vous tes
trouve, vos larmes, votre profond chagrin, votre amour qui ne
faiblissait pas... tout cela m'a encore apitoy... Vous l'avez vu, j'ai
eu quelques bons et honntes retours, mme quelques _vertueuses_
rsolutions; mais alors vous tiez encore riche, mais alors vous tiez
toujours humble, toujours tendre et aimante.

--Vous avez tout fait, monsieur, pour anantir cette richesse et cet
amour.

--En effet, vous n'avez plus ni amour ni richesse. C'est l justement o
je veux en venir. Les temps ont donc chang: de votre fortune, il ne
reste rien; que ce soit de votre faute ou non, il n'importe, le fait
existe; vous tes ruine. Ce n'est pas tout; non-seulement vous tes
ruine, mais vous ne m'aimez plus, et vous en aimez un autre;
non-seulement vous en aimez un autre, mais vous m'excrez, mais vous
avez ameut contre moi toutes les prudes de votre connaissance. Or,
franchement,  cette heure, qu'tes-vous donc pour moi? Une femme
pauvre, hostile, et d'une vertu au moins douteuse; il vous reste votre
beaut, c'est vrai... mais je ne vous ferai pas l'injure de la compter
pour quelque chose. Aux termes o nous en sommes maintenant, madame, je
vous demande ce que vous pouvez raisonnablement attendre de moi, si,
comme cela se doit et se fait... on mesure les gards  la valeur des
gens?

--Vous tes parfaitement logique, monsieur; je terminerai, si vous le
voulez, l'expos de votre situation envers moi... Si j'tais seulement
pauvre, soumise et dvoue  vos moindres volonts, vous me feriez
peut-tre la grce d'tre seulement indiffrent  mon gard; mais comme
le hasard m'a appris vos bassesses, comme j'ai acquis le droit de vous
mpriser ouvertement, votre haine a remplac l'indiffrence.

--Vous dduisez et vous analysez  merveille, madame; je n'aurais pas
mieux dit. Oui, quoique ruine, vous auriez pu obtenir de moi...
peut-tre de l'intrt, probablement de la compassion.. et assurment de
l'indiffrence... mais il fallait toujours rester aimante et rsigne.

--Vous tes gnreux... monsieur..

--Non, madame... mais je suis fort original. Je ne vous aimais pas
d'amour, soit, mais il me plaisait de me voir ador par vous; aussi...
platonique ou non, votre liaison avec Rochegune, et surtout le choix de
cet homme, que j'ai toujours excr, a fait  mon orgueil une blessure
incurable; cette blessure s'est envenime jusqu' causer ma haine
violente contre vous... Vous me direz que Rochegune s'est outrageusement
moqu de vous... son mariage le prouve de reste; mais cela ne me venge
pas, moi, et il me reste un terrible compte  rgler avec vous, madame.

--Je vous sais gr de cette confiance, monsieur; c'est me dire que je
dois de votre part m'attendre  tout.

--A peu prs, madame.

--De la sorte, monsieur, les questions les plus dlicates peuvent se
poser nettement... Selon votre droit, vous avez fait vendre tout ce qui
meublait le pavillon que j'occupais chez madame de Richeville, mon
argenterie, mes tableaux; vous avez dissip cet argent, je le suppose,
car jusqu'ici j'ai vcu de quelques conomies qui me restaient, et qui
sont puises. Puis-je savoir, monsieur, vos projets pour l'avenir?

--Non, madame.

--Vous persistez  vouloir me garder prs de vous?

--Oui, madame.

--Malgr la mort d'Ursule?

--Malgr la mort d'Ursule.

--Et quels seront mes moyens d'existence, monsieur?

--J'y pourvoirai.

--Vous y pourvoirez!... Comment cela, monsieur?

--Que vous importe, madame!

--Il m'importe beaucoup, monsieur! Il y a des ressources que je ne
partagerais jamais avec vous... celles de la bassesse...

--Madame!!!... mais je me contiens... Pour me parler ainsi dans ce
moment, il faut que vous soyez folle...

--Je ne suis pas folle, monsieur; je vais tre force de vous dire  peu
prs ce que je vous ai dj dit lors de notre premire entrevue chez
moi.

--Si c'est une redite...  quoi bon, madame?

--Je veux au moins essayer de me dlivrer de l'horrible chane qui pse
sur moi, monsieur... c'est bien naturel. Vous vous tes souvent inform
prs de moi de ce qu'taient devenus mes diamants?

--Oui, madame.

--Mes diamants valent?...

--Cinquante mille cus environ.

--Eh bien! monsieur, la moiti de cette somme est  vous si vous voulez
consentir  une sparation gale... le reste me suffira...

--Je vais, comme vous, madame, tomber dans les redites: je ne veux pas
de la moiti du prix de vos diamants, et je veux vous garder avec moi.

--Mais, monsieur... je ne puis pourtant... vous offrir davantage... il
faut bien que je vive, moi...

--Vous m'offririez les cinquante mille cus, que je refuserais.

Une ide effrayante me traversa l'esprit.

--Monsieur, vous avez comme moi de nombreuses preuves de la prsence de
M. Lugarto  Paris.

--Aprs, madame?

--Vous avez mille motifs de har cet homme, je le sais... mais vous
aimez l'argent... presque autant que vous m'excrez, monsieur.

--Aprs, madame?

--Cet homme est bien riche, monsieur... comme vous, il me hait!... comme
vous, il a un terrible compte  rgler avec moi.

--Aprs, madame?

--Rduit comme vous l'tes  la dtresse, si vous refusez la somme que
je vous offre, c'est que vous avez d'autres esprances.

--Aprs, madame?

Exaspre par cet horrible sang-froid, par mon indignation, par mon
effroi, je m'criai:

--Eh bien, monsieur, je vous crois capable de tout envers moi, si M.
Lugarto... vous paye pour me garder prs de vous... plus cher que je ne
puis vous payer pour me dlivrer de vous!

M. de Lancry me jeta un regard lent et cruel, mais sa physionomie ne
trahit pas la moindre motion.

--Vous ne manquez pas d'une certaine perspicacit, madame... et je vous
plains... C'est un don funeste; il nous donne la prvision des malheurs,
et non le pouvoir de les viter. Je vous l'avouerai donc, il se peut que
vos craintes ne soient pas exagres... Mais que pouvez-vous faire?...
Pour vous donner une ide de l'obissance passive  laquelle vous tes
rduite, supposez que demain matin vous voyiez arriver  votre porte une
berline de voyage: je vous offre mon bras, je vous fais monter en
voiture, en vous ordonnant de laisser ici votre ternelle Blondeau, bien
entendu.

--Je refuserais de partir, monsieur, et de me sparer d'une femme dont
je connais la fidlit  toute preuve...

--Vous refuseriez, soit; mais de par la loi, qui vous aurait bien
oblige de me suivre ici, rue de Bourgogne, vous seriez oblige de me
suivre partout o bon me semblera... Continuons la supposition. Nous
nous mettons en route:  cinq ou six relais d'ici, nous retrouvons un de
mes plus anciens amis ou ennemis... peu importe... il me plat d'en
faire mon compagnon de voyage... Qu'avez-vous encore  dire?... La loi
limite-t-elle le nombre et le choix de mes amis? La loi m'interdit-elle
le pardon des injures? Je vous dis cela dans le cas o, par exemple, il
s'agirait de Lugarto... Vous tes pouvante... vous n'avez rien 
rpondre, c'est tout simple. Je continue ma supposition... Nous sortons
de France et nous allons habiter une magnifique villa que possde
Lugarto  Florence. Qu'avez vous encore  objecter?... Rien... Il me
plat de m'tablir en pays tranger, vous devez me suivre, toujours me
suivre... La loi tiendra-t-elle compte de vos antipathies?... Vous voyez
donc que vous tes folle en parlant de vos volonts. Il vous est dfendu
d'avoir des volonts; vous ne pouvez qu'obir aux miennes, qui sont
votre destine, telle que l'a voulu la haine de votre tante. Et voyez le
hasard... il se trouve justement qu'au moment o mademoiselle de Maran,
accable par l'ge et les infirmits, ne pouvait plus vous poursuivre
avec la mme nergie, vous avez pris comme  tche de m'irriter contre
vous, et de tout faire pour m'exasprer! Vous dites que j'aime beaucoup
l'argent, madame, et que je suis capable de tout, pourvu que l'on me
paye... Vous avez raison: la prodigalit a cela de bon ou de fcheux,
que c'est un vice immortel. J'aurais  cette heure autant de plaisir 
mener de nouveau une vie splendide que si je ne faisais que d'entrer
dans le monde. Le jeu, les chevaux, les femmes, la table, le luxe,
j'aime encore tout cela avec l'ardeur d'un enfant de dix-huit ans, avec
une ardeur d'autant plus dvorante que mon inconcevable passion pour
votre infernale cousine m'empchait de jouir des prodigalits dont je
l'entourais: c'tait un festin que je donnais et auquel je ne prenais
point part; en un mot, celui qui  cette heure me mettrait  mme de
sacrifier largement  mes idoles chries, non plus ici, mais ailleurs,
car j'ai Paris en horreur; en un mot, celui-l qui,  sa gnrosit sans
bornes, ne mettrait d'autre condition que celle de vous traner  ma
suite,  celui-l je dirais: Oui, oui, mille fois oui, celui l ft-il
Lugarto! Tout ceci vous tonne un peu... mditez ce langage  votre
aise; consultez mme vos gens de loi si vous le voulez, et vous verrez
que, quel que soit l'avenir que le sort vous rserve, il faudra vous y
soumettre aveuglment... Il est impossible, j'espre, d'agir plus
franchement que je ne le fais... En un mot, et pour vous laisser sur une
ide agrable, je vous prviens qu'il est fort possible que les susdits
projets de voyage se ralisent trs-prochainement... aprs-demain,
peut-tre...

En disant ces mots, M. de Lancry me laissa seule.




CHAPITRE XIV.

LA SAINTE-CLAIRE.


Mon entretien avec M. de Lancry, l'effroi que me causrent ses menaces,
dterminrent sans doute l'explosion d'une maladie dont le germe
existait en moi.

Depuis assez longtemps je souffrais d'une fivre lente, toujours
nglige; les vnements s'taient tellement presss, j'avais t force
d'y prendre une part si active, toutes mes facults avaient t si
violemment surexcites depuis la premire maladie d'Emma jusqu' son
mariage et jusqu' la mort d'Ursule, que je n'avais pour ainsi dire pas
eu le temps d'tre malade.

Et puis enfin... par cela mme que mon sacrifice avait t grand...
qu'il me comptait peut-tre aux yeux de Dieu, il n'en avait t... il
n'en tait que plus douloureux... Mon amour pour M. de Rochegune n'avait
rien perdu de sa force... ma seule consolation tait dans les assurances
qu'il me donnait que ce sentiment demeurait _unique_ dans son coeur.

Je devais tt ou tard me ressentir de tant de chagrins; je sentais dj
sourdre en moi une grande indisposition; je disais  ma pauvre Blondeau,
qui s'tonnait de mon courage:--Ne te rjouis pas encore; ds que je
n'aurai plus de vives proccupations, je crains une violente raction du
physique sur le moral; jusqu' prsent je me suis soutenue par mon
nergie, j'ai peur que cette force factice ne me manque tout  coup.

Je ne me trompais pas; seulement cette secousse fut amene, non par la
cessation de mes inquitudes, mais par ma dernire conversation avec M.
de Lancry.

Ainsi s'expliquait le sens d'un passage d'une des lettres de M. Lugarto,
o il me disait qu'il _crerait  mon mari d'imprieuses raisons de ne
pas m'abandonner, et que l'avenir devait m'pouvanter_.

M. de Lancry tait sans ressources, M. Lugarto lui offrait sans doute
beaucoup d'argent pour le forcer  m'emmener avec lui; je n'ose dire
toutes mes frayeurs  cette pense, connaissant la dgradation o tait
tomb M. de Lancry, son amour de l'or, sa haine contre moi, et surtout
l'atroce mchancet de M. Lugarto, qui depuis si longtemps me
poursuivait de sa vengeance.

Je n'en doute pas, ces nouvelles frayeurs me causrent une dernire
commotion  laquelle je ne pus rsister.

A peine M. de Lancry m'eut-il quitte que je tombai dans d'horribles
convulsions suivies d'une violente fivre crbrale.

Je fus,  ce que me dirent Blondeau et le bon docteur Grard, pendant
quinze jours dans un tat dsespr. M. de Lancry disparut le
surlendemain du jour o j'tais tombe malade, en laissant une lettre
pour moi dans laquelle il m'annonait brivement que ma maladie
changeait tous ses projets et qu'il allait voyager en Italie.

Cette preuve de cruelle insensibilit ne m'tonna ni ne m'affecta.

Ma pauvre Blondeau avait crit  madame de Richeville l'tat alarmant
dans lequel je me trouvais. Cette excellente amie tait aussitt revenue
 Paris avec Emma et M. de Rochegune. On ne pouvait songer  me
transporter hors de mon petit appartement de la rue de Bourgogne. Madame
de Richeville s'y tablit et ne me quitta que lorsque je pus aller avec
elle passer  Maran le temps de ma convalescence.

Chaque jour Emma resta plusieurs heures auprs de moi, jusqu' ma
complte gurison. Je n'ai pas besoin de dire de quelles tendres
attentions je fus entoure, et par quel admirable dvouement Emma me
prouva sa reconnaissance de ce que j'avais fait autrefois pour elle.

Ma fivre crbrale s'tait complique d'une fivre pernicieuse, dont la
gurison dura environ quatre mois. Je ne pus partir pour Maran qu' la
fin de l'hiver.

Vers le milieu de l't de 1837, j'habitais donc cette terre; j'tais
sinon compltement rtablie, du moins hors de convalescence. Il me
restait une grande pleur, beaucoup de faiblesse et une extrme
sensibilit nerveuse. Le docteur Grard avait regard comme absolument
indispensable que j'allasse passer l'automne et l'hiver suivants dans le
Midi.

J'tais revenue  Maran avec de bien tristes ressouvenirs; j'y avais
tant souffert! Mais depuis ma convalescence, madame de Richeville y
habitait avec moi. M. de Rochegune et Emma vinrent nous y rejoindre plus
tard, et ces tendres attentions suffirent pour adoucir l'amertume des
penses qui de temps en temps venaient m'assaillir.

Il me fallut pourtant du courage, de la force, de la rsignation, pour
comprimer la triste impression que me causait quelquefois malgr moi
l'affectueux attachement de M. de Rochegune pour Emma. Ce mariage avait
t le but de tous mes dsirs, j'aurais t la plus malheureuse des
femmes de ne pas le voir s'accomplir, et je ne pouvais m'empcher
d'prouver de cruels, d'amers regrets.

Hlas! aigrie par tant de chagrins, je perdais sans doute mon lvation
premire; la vue du bonheur d'Emma, de madame de Richeville, auquel
j'avais tant contribu, me ravissait toujours, mais il me faisait aussi
songer  la vie malheureuse  laquelle j'tais rduite.

Je ne pouvais m'empcher de faire souvent un douloureux retour sur
moi-mme, en contemplant les gens heureux, non pour les jalouser, grand
Dieu! mais pour pleurer ma misre, hlas!... oui... ma misre, car pour
tre cache, pour tre morte  tous les yeux, ma passion n'en tait pas
moins profonde... J'aimais... j'aimais toujours M. de Rochegune.

Nous devions clbrer entre nous,  Maran, la Sainte-Claire, fte de
madame de Richeville, le 12 aot 1837.

On verra par quel motif je ne puis oublier ni cette date ni cette
journe.

Il tait onze heures du matin, il faisait un soleil radieux; je me
promenais dans une des alles du parc les plus touffues; elle
aboutissait  l'aile du chteau o se trouvait l'appartement de madame
de Richeville. La duchesse se levait ordinairement assez tard;
j'attendais Emma, qui devait venir me prendre pour aller souhaiter la
fte  sa mre, et lui porter un gros bouquet de roses et de pervenches,
ses deux fleurs de prdilection, que nous devions cueillir nous-mmes.

Je vis venir M. de Rochegune, je lui tendis la main.

--Quel beau jour pour la fte de notre amie!--lui dis-je en
souriant;--puis lui montrant les fleurs que je tenais  la main,
j'ajoutai:--Le bouquet d'Emma est-il aussi beau que celui-ci?

--Elle finit le sien en mettant au pillage une des corbeilles du petit
parterre... Il n'y a rien de plus charmant que de la voir s'escrimer
ainsi au milieu de ce massif de rosiers _du roi_ tout tremps de rose.

--J'espre que vous lui avez fait  ce propos un dlicieux madrigal? Et
encore non,--lui dis-je,--l'incarnat de ses joues est si fin, que ce
serait faire injure  Emma que de la comparer  une rose _du roi_. Cela
serait dire _rougeur_ au lieu de dlicate _fracheur_; une rose th du
Bengale...  la bonne heure, telle est la seule comparaison qu'elle
puisse accepter.

--Et vous, ma pauvre Mathilde,--dit-il en me regardant avec
intrt,--quand pourra-t-on vous comparer  autre chose qu' un beau
lis? quand votre pleur se nuancera-t-elle d'un peu de carmin?

--M. Grard compte beaucoup sur mon sjour dans le Midi pour me remettre
tout  fait, et j'y compte aussi, mon ami.

Il me regarda avec attention, et me dit en secouant tristement la tte:

--Serez-vous donc la seule parmi nous qui ne soyez pas heureuse, vous 
qui nous devons la flicit dont nous jouissons?

--Mon ami, quelle ide! Ma pleur n'est-elle pas naturelle aprs une
longue maladie?...

--Mathilde, vous ne pouvez pas en convenir... votre mari vous
tourmente... Jamais vous ne recevez de ses nouvelles.

--Il crit gnralement trs-peu... et puis le service des postes
d'Italie se fait mal, dit-on...

--Ah! Mathilde... Mathilde...--ajouta-t-il en soupirant.--J'en reviens
toujours l... comment a-t-il pu vous quitter au moment o vous tiez
tombe si gravement malade? Il n'y a pas d'affaire d'intrt qui puisse
motiver une pareille conduite!

--Mon ami, je vous le rpte, il s'agissait, m'a-t-il dit, d'une crance
considrable sur laquelle il ne comptait plus, et qui, dans notre
position actuelle, devient fort importante: je dis notre position,
puisque, suivant l'avis de madame de Richeville et le vtre, j'ai cach
 M. de Lancry la conservation de cette terre, dans la crainte que ses
ides de prodigalit ne lui reprennent; une fois que je le verrai
corrig par l'adversit, je lui avouerai que nous avons cette ressource.
A cette heure, il ignore que nous la possdions; il est donc tout simple
qu'il se soit occup trs-activement de cette affaire.

M. de Rochegune secoua la tte d'un air incrdule.

Je mentais mal sans doute, mais je n'avais pas pu imaginer d'autre
prtexte au dpart de M. de Lancry.

Laisser pntrer  M. de Rochegune dans quels termes j'en tais avec mon
mari pouvait veiller ses soupons et le mettre sur la voie de mon
dvouement pour Emma, ce que je voulais viter  tout prix depuis que
j'avais sagement renonc  mon dessein de tout rvler  M. de
Rochegune.

--Il faut bien vous croire,--reprit M. de Rochegune avec un
soupir,--vous me rpondez toujours ainsi quand je vous parle de M. de
Lancry; mais je ne sais pourquoi il me semble que sa conduite envers
vous cache quelque mystre!... Je crains que vous ne soyez pas
heureuse... non, vous n'tes pas heureuse... vous avez t dupe de votre
noble coeur, comme votre mari peut-tre a t dupe de ses bonnes
rsolutions... Pendant quelque temps j'admets qu'il se soit sincrement
repenti, mais ses anciennes habitudes auront repris le dessus, et il
aura mieux aim sans doute mener je ne sais quelle existence aventureuse
que de vivre obscurment auprs de vous... Et puis... Mais, tenez,
Mathilde... ne parlons plus de cela... je ne veux pas dire tout ce que
je pense... je me trompe sans doute et je vous affligerais.

--Vous avez raison, mon ami, ne parlons plus de cela... n'ayez aucune
inquitude... Quelquefois seulement, bien que je connaisse la paresse
habituelle de M. de Lancry, je m'inquite de ne pas avoir de ses
nouvelles... voil ce qui m'attriste. Pour chasser ces vilaines ides,
parlons de vous et d'Emma, de vos projets.

--Parlons de nous, c'est encore parler de vous, nous vous devons
tant!... Quant  moi, jamais ma vie n'a t plus calme, plus douce, plus
sereine; et puis Emma est si heureuse... de si peu!!! Quelquefois,
pauvre enfant... je me reproche de ne pas assez faire pour elle... je
suis presque confus de la voir si satisfaite et contente.

--En parlant si modestement du bonheur que vous donnez, mon ami, vous
tes comme les grands potes, qui trouvent tout simple de faire
trs-facilement des oeuvres magnifiques, et qui s'tonnent de voir
l'admirable influence de ces ouvrages qui leur cotent si peu.

--Non, je vous assure, Mathilde; j'ai l'air de tout donner, et je reois
beaucoup plus que je ne donne. Je suis trs-heureux; je ne me sens pas
vivre. Si je sors par hasard de ce dlicieux tat de calme et de
confiante scurit pour faire quelque projet, c'est pour y revenir
bientt avec un nouveau plaisir. Que vous dirai-je! cette vie n'a
peut-tre pas le grandiose, l'enthousiasme, les sublimes lancements de
la passion, mais elle est paisible et riante. Aprs la vie que j'avais
rv de partager avec vous, je n'en sais pas de plus agrable que
celle-ci... Dans les premiers temps de mon mariage je dsirais qu'un
sentiment plus vif se dveloppt en moi, maintenant je le regretterais;
il terait  l'attachement que j'ai pour Emma ce caractre qui fait
qu'il ne ressemble  aucun autre.

--Vous avez raison, mon ami; l'espce de culte profond qu'Emma ressent
pour vous exclut pour ainsi dire de votre part tout retour _galant_. Que
votre modestie ne s'alarme pas de cette comparaison; mais les dieux, si
bons qu'ils soient, n'aiment pas de la mme manire qu'ils sont aims.

--Ah! Mathilde!--me dit-il en riant,--je sens la _griffe_ de
mademoiselle de Maran sous cette _divinisation_ moqueuse.

--Je vous estime trop pour exagrer vos louanges... Avouez qu'il y a du
vrai dans ce que je vous dis, et que ma comparaison est aussi juste que
peut l'tre une comparaison.

--Je ne nie pas la folle idoltrie d'Emma pour moi, il faudrait tre
aussi aveugle qu'ingrat; je nie seulement que je la mrite... Ou
plutt... tenez, je vais bien vous tonner, j'accepte votre comparaison
tout entire, surtout  cause de ma _divinisation_...

--C'est trs-heureux,--lui dis-je en souriant.

--Je l'accepte non comme une louange, mais comme un blme rempli de
justesse et de raison.

--Voyons, mon ami, expliquez-moi ce blme, qui tait bien loin de ma
pense, je vous assure.

M. de Rochegune reprit d'un ton srieux:

--Vous jugez de mon coeur mieux que moi-mme... Ces vagues reproches
que je me faisais de ne pas faire assez pour Emma, n'ont pas d'autre
cause que cette espce de _divinisation_ dont vous me pariez et 
laquelle je me suis prt... _Je me laisse aimer_... je vis trop en
sultan... je suis comme ces faux dieux, qui,  force d'tre adors,
finissent par croire  leur puissance et se persuadent qu'ils font
beaucoup pour les pauvres humains en leur permettant de les idoltrer...
Srieusement, Mathilde, vous m'clairez; vous pargnez peut-tre bien
des larmes  Emma... Un jour elle aurait pu voir dans l'indolence de mon
bonheur, ou de l'gosme, ou de la froideur, et j'aurais un remords
ternel de causer le moindre chagrin  cet ange de bont.

--C'est maintenant moi qui pourrais vous reprocher d'tre aussi mchant
que mademoiselle de Maran,--dis-je en souriant;--je vous dis non un
compliment, mais une chose vraie, et vous en faites une pigramme contre
vous.

--A propos de mademoiselle de Maran, vous savez que sa paralysie est
complte maintenant?--me dit M. de Rochegune;--mon vieux valet de
chambre Stolk a t, je ne sais plus  quel propos, voir Servien, le
matre-d'htel de votre tante. Il parat que lui et tous ses gens la
traitent indignement; ce qu'elle est oblige de supporter en enrageant,
personne ne s'intressant  elle...

Notre conversation fut interrompue par Emma. Elle tenait un bouquet de
roses d'une main, et de l'autre plusieurs lettres qu'elle remit  son
mari en lui disant:

--Le courrier vient d'arriver. Voici vos lettres, mon ami.

M. de Rochegune lui dit, en mettant les lettres dans sa poche:

--Madame de Richeville peut-elle nous recevoir, ma chre Emma?

--Sans doute, voil plus d'une demi-heure qu'elle cause avec le bon abb
Dampierre.

--Votre cur, dame chtelaine,--me dit M. de Rochegune.

--Et c'est bien le meilleur et le plus pauvre des curs de
campagne,--lui dis-je;--vous ne pouvez vous faire une ide de cette
charit, de ce caractre vraiment vangliques.

--Et comme il parle simplement et noblement!--dit Emma.--L'autre
dimanche,  l'glise, j'tais dans l'admiration. Tout ce qu'il disait
tait  la porte de ses paroissiens, et pourtant ce sermon aurait pu
tre tout aussi bien prononc devant un roi et sa cour.

--C'est qu'il n'y a en effet rien de plus digne que la simplicit,--dit
M. de Rochegune.--Je ne sais pas un homme d'une raison plus saine, d'un
jugement plus sr que ce bon abb Dampierre. Ce que dit Emma est
trs-vrai: son langage serait partout remarquable, et il ne s'en doute
pas; il s'ignore compltement... C'est l'un des hommes dont je fais le
plus de cas... Cela est si rare, la grandeur dans la modestie!... C'est
comme la grce et la beaut dans la candeur... Bien entendu que je ne
dis pas ceci pour vous, Emma; notre soeur Mathilde ne me le
pardonnerait pas; elle est jalouse de toutes les louanges qu'on vous
adresse... quand elles ne sont pas d'elle.

Pendant que M. de Rochegune parlait, Emma ne le quittait pas des yeux;
ce n'tait pas de l'amour, c'tait une adoration passionne de tous les
moments. Elle ne vivait pas en elle, elle vivait en lui.

Presque toujours aprs ces moments d'extase contemplative, pendant
lesquels elle semblait aspirer le bonheur  longs traits, elle me jetait
un regard de reconnaissance ineffable.

Lorsque M. de Rochegune eut parl, elle lui prit la main, et lui dit
avec un accent enchanteur:

--Notre soeur Mathilde a raison... il n'y a qu'elle qui puisse me
flatter d'une manire ravissante.

--Vraiment... mieux que moi?

--Mais sans doute... Vous, mon ami... vous me parlez de moi... Elle au
contraire me parle de vous... et me dit que vous m'aimez... n'est-ce pas
me louer au del de toute expression?

--J'accepte ceci en ce sens que lorsque Mathilde me dit que vous
m'aimez... elle me loue aussi au del de toute expression....

Emma secoua sa jolie tte blonde et dit en souriant:

--Oh! ce n'est pas la mme chose... rien n'est plus simple que de
vivre... on ne vous flicite de vivre que lorsqu'on vit heureuse......

       *       *       *       *       *

Nous passmes une heureuse matine avec madame de Richeville. Je priai
M. l'abb Dampierre de venir dner avec nous pour clbrer cette petite
fte de famille.

Vers les trois heures, M. de Rochegune vint frapper  ma porte.

Je fus surprise de sa pleur et de la sombre expression de sa
physionomie; il tenait une lettre ouverte  la main.

--Mathilde... on m'crit d'Italie... je vous en prie,--me dit-il,--lisez
ceci...

Et il m'indiqua un passage de sa lettre qu'il me prsentait.

Voici ce que je lus...

...A mon arrive  Naples on ne s'entretenait que du luxe effrn que
Lugarto avait dploy dans cette ville, de ses dbauches et de quelques
abominables mchancets dont le retentissement avait t tel que le roi
l'avait chass de ses tats quelques jours avant mon arrive, sans que
le charg d'affaires du Brsil et fait la moindre rclamation, sachant
parfaitement ce que valait, ce que mritait son indigne compatriote, qui
est, du reste, gnralement excr et justement mpris de ses
nationaux. Ceci ne m'tonna pas du tout, car je connaissais Lugarto de
longue date; mais ce qui me renversa... mais ce que je n'aurais pu
croire, si notre ambassadeur ne me l'avait certifi, c'est que l'ami
intime, le compagnon de dbauche de Lugarto tait le vicomte de Lancry,
qui s'tait autrefois battu pour un motif trs-srieux que l'on m'a
racont, car je n'tais pas  Paris  cette poque. On dit M. de Lancry
compltement ruin et absolument dans la dpendance de son ancien
ennemi. Ils ont quitt Naples sur un bateau  vapeur affrt par
Lugarto. Il n'y avait, dit-on, qu'une voix dans toute la ville pour leur
souhaiter la runion de tous les accidents qui peuvent rendre une
traverse funeste.

Je laissai tomber la lettre sur mes genoux sans oser regarder M. de
Rochegune.

--Ah! Mathilde!... vous m'avez tromp,--me dit-il avec un accent de
profond reproche.--L'intimit de M. de Lancry avec ce monstre m'en dit
plus que je ne voudrais en penser.

--Eh bien!... oui.. je voulais vous le cacher... Ainsi que vous l'avez
devin, les bonnes rsolutions de mon mari n'ont pas dur. Son retour
avait t sincre... mais il s'est lass de cette vie obscure et
paisible... Je crois maintenant, comme vous, que la raison qu'il m'avait
donne pour s'en aller en Italie tait un prtexte.

--Et sa liaison avec ce monstre qui autrefois vous a tant poursuivie de
sa haine,--s'cria-t-il,--comment la qualifierez-vous?

Hlas! je n'osais, je ne pouvais lui dire les preuves rcentes que
j'avais encore eues de la haine opinitre de M. Lugarto, tant ces
vnements taient lis  mon sacrifice pour Emma.

Je ne rpondis rien.

--Ainsi,--s'cria M. de Rochegune avec une explosion de douloureuse
indignation,--voil pour quel homme vous m'avez sacrifi... Voil pour
quel homme vous avez renonc au bonheur que je vous offrais, en
m'engageant... .

Je l'interrompis.

--Pas un mot de plus  ce sujet,--lui dis-je avec une fermet qui lui
imposa.--Ce n'est pas vous... vous qui oseriez maintenant exprimer un
seul regret sur le pass... Ce serait horrible pour Emma, qui vous rend
si heureux, ce serait outrageant pour moi... Que mon mari se conduise
dsormais bien ou mal envers moi, ce n'est pas la question.
L'attachement que j'ai eu pour lui s'vanouirait demain, que je mourrais
mille fois plutt que d'oublier mes devoirs... je vous le jure par la
mmoire de ma mre... Quant  vous... vous tes incapable de laisser
jamais supposer  cette malheureuse enfant que vous regrettez de l'avoir
pouse. Vous connaissez son caractre... Songez-y, vous la tueriez...
elle mourrait de dsespoir...

--Ah! c'est affreux,--dit-il en cachant sa tte dans ses mains. Et il
sortit violemment.

Je fus moins pouvante en apprenant la runion de M. de Lancry et de M.
de Lugarto que de l'impression que cette nouvelle devait faire sur M. de
Rochegune.

Je le croyais incapable de laisser penser  Emma qu'il regrettait
peut-tre de l'avoir pouse, mais je tremblais qu'il ne se traht
malgr lui...

Cette journe, si heureusement commence, s'annonait d'une manire
fatale. Quelle triste fin elle devait avoir!




CHAPITRE XV.

L'ABB DAMPIERRE.


M. de Rochegune avait t assez matre de lui pour ne rien laisser
pntrer des motions qui l'agitaient.

Nous tions runis aprs dner dans le petit salon d't, M. l'abb
Dampierre, madame de Richeville, Emma et moi.

L'abb Dampierre tait un vieillard  cheveux blancs, d'une physionomie
imposante; sa voix pleine, sonore, donnait un accent de gravit  ses
moindres paroles.

Je vois encore cette scne.

Au fond du salon, madame de Richeville, assise sur un divan, avait
l'abb auprs d'elle; j'tais spare d'Emma par la table sur laquelle
on servait le caf.

M. de Rochegune venait de sortir pour rpondre  quelques lettres; la
malle-poste de Tours  Paris passait  neuf heures du soir, on pouvait
ainsi rpondre courrier par courrier aux lettres reues le matin.

Stolk, le vieux valet de chambre de M. de Rochegune, entra et dit  Emma
en lui prsentant une lettre sur un plateau:

--C'est une lettre que M. le marquis a reue ce matin avec les siennes,
et qu'il avait oubli de remettre  madame la marquise.

--Une lettre pour moi?--dit Emma en riant,--c'est la premire que je
reois ici... une lettre de Paris encore!--dit-elle en regardant
l'enveloppe. Elle tait sans doute avec celles que j'ai apportes ce
matin  M. de Rochegune, je n'y aurai pas fait attention.

--Voyons vite... votre correspondance, chre enfant,--dit en souriant
madame de Richeville.

--Vous permettez, monsieur l'abb?--dit Emma.

L'abb Dampierre s'inclina.

Emma dcacheta la lettre, parcourut les premires lignes et nous dit:

--C'est une demande de secours.

--Lisez-la tout haut, mon enfant,--dit madame de Richeville.--Nous nous
associerons ainsi  votre bonne oeuvre.

Emma lut ce qui suit:

Madame,

C'est une infortune qui vient  vous avec espoir et confiance, bien
sre que vous accueillerez la prire d'une malheureuse femme victime de
sa faiblesse et de son coeur, et qui n'a d'excuse que dans la force
de la passion coupable qui l'a gare.

Emma s'interrompit et regarda madame de Richeville et l'abb.

--Peut-on trouver une plus pauvre excuse!--dit celui-ci en haussant les
paules;--autant se plaindre des ravages du feu lorsque l'on a soi-mme
allum l'incendie... N'est-ce pas, madame la duchesse?

--Sans doute, monsieur l'abb,--rpondit madame de Richeville un peu
embarrasse; car, malgr son expiation, elle tait reste d'une
susceptibilit trs-douloureuse  l'gard de tout ce qui pouvait faire
allusion  sa conduite passe.--Puis s'adressant  Emma:--Continuez, mon
enfant.

Emma continua.

Mes parents m'ont marie trs-jeune  un homme qui m'a rendu la vie
bien malheureuse. Ses dfauts et ses mauvais traitements ont seuls caus
mon affreuse inconduite, madame, je puis vous le jurer devant Dieu.

--Oh!--s'cria l'abb avec indignation,--quel sacrilge! invoquer le nom
de Dieu pour attester sa honte!...

--C'est vrai, monsieur l'abb,--dit ingnument Emma.--Comment ose-t-on
faire un tel aveu? Et puis est-ce que quelque chose au monde peut
excuser l'inconduite?--demanda-t-elle  madame de Richeville.--Il me
semble que, si mon mari avait des torts envers moi, au lieu de l'imiter
je tacherais de le ramener  force de rsignation et de tendresse... Et
puis au moins quelqu'un pourrait prier Dieu de lui pardonner ses fautes,
si les prires des coeurs purs sont toujours coutes.

--Ah! madame!--dit l'abb avec motion en s'adressant  madame de
Richeville et lui montrant Emma,--voil votre ouvrage, voil le fruit de
l'ducation que vous avez donne.

Madame de Richeville rougit et ne rpondit rien, mais son regard me
disait combien cet entretien lui devenait pnible.

Je le sentais aussi, mais je ne savais comment rompre la conversation.

Emma continua la lecture de cette lettre:

Mon mari m'a abandonne depuis quatre ans, madame, et depuis ce temps
je ne sais pas ce qu'il est devenu; pourtant, madame, j'ose  peine
tracer ces mots, tant ma confusion est grande... C'est pour une
malheureuse petite crature qui vient de natre, et qui n'est pas sa
fille, que j'ose rclamer vos bonts.

--Ah! c'est infme!--s'cria l'abb.

Emma ne pronona pas un mot, mais elle fit un geste de mpris et
douloureux de dgot si profond en jetant la lettre  ses pieds, que son
silence et l'expression de sa physionomie furent aussi significatifs que
les paroles les plus acerbes.

Jamais, mon Dieu! jamais je n'oublierai l'motion dchirante que madame
de Richeville ne put cacher, sa rougeur, sa honte.

Ses yeux rencontrrent les miens... elle me montra Emma du regard...

Je la compris.

La malheureuse mre se voyait fltrie par sa fille, au nom des
excellents principes qu'elle lui avait donns.

Madame de Richeville ne put s'empcher de vouloir dire indirectement
quelques mots pour sa dfense.

--Mon enfant,--reprit-elle tristement,--il faut avoir un peu de piti
pour les coupables... peut-tre cette pauvre mre... si blmable qu'elle
soit, est-elle  plaindre?

--Madame...--dit l'abb Dampierre d'une voix ferme,--je suis prtre...
je suis vieux... vous me permettez de vous parler avec sincrit?

--Sans doute... monsieur l'abb, je vous en prie,--dit madame de
Richeville en sentant augmenter sa confusion.

--Eh bien! madame, il est  regretter que des personnes comme vous,
comme ces dames, qui peuvent s'appuyer de l'autorit de leurs vertus et
d'une vie exemplaire pour condamner svrement le vice, lui soient au
contraire indulgentes par une piti mal entendue! Vraiment, madame,
est-il juste d'accorder  des malheurs honteux, mrits, presque autant
d'intrt qu' de nobles et touchantes infortunes?

--M. l'abb a raison,--dis-je effraye de la tournure que prenait la
conversation.--Ramassez cette lettre, Emma; nous ferons demander des
renseignements sur cette femme; c'est peut-tre une ruse pour abuser de
vos bonts: ne parlons plus de cela.

--Je vais toujours terminer de lire sa lettre,--reprit navement
Emma.--Mais, je l'avoue, ce que M. l'abb vient de me dire me
dsintresse compltement de cette femme, qui ose blmer la conduite de
son mari, lorsqu'elle se dgrade autant et peut-tre plus encore que
lui.

--Vous tes bien svre, Emma,--dit la malheureuse duchesse en tchant
de cacher une larme qui lui vint aux yeux.

Emma rpondit en lui souriant, avec une candeur extrme:--Cela est vrai,
mais vous m'avez leve dans des ides si gnreuses, vous m'avez donn
de tels exemples, que je ne puis m'empcher de ressentir une horreur
insurmontable pour tout ce qui est bas ou criminel... Combien de fois ne
m'avez-vous pas dit que la vertu tait aux femmes ce que le courage
tait aux hommes! Et, je l'avoue... je dteste les lchets.

Emma continua de lire:

Quoique dans l'infortune, je n'ai pas mrit mon sort: mon ducation,
ma naissance semblaient me prsager une autre destine; j'ose croire que
ces dernires considrations vous intresseront en ma faveur; et puis
enfin, madame, mon enfant, ma pauvre petite fille, ne doit pas tre, ne
peut pas tre responsable de la faute de sa mre. Si je mrite le
blme... mon enfant mrite l'intrt; si l'on a le droit de m'accuser
d'inconduite, moi j'aurai le droit d'accuser d'insensibilit ceux qui
n'auraient pas piti de mon enfant...

L'abb Dampierre ne put contenir un nouveau mouvement de gnreuse
colre, il s'cria:

--Malheureusement, cette misrable rpte l tout ce que disent ses
pareilles; et, comme ses pareilles, tout ce qu'elle invoque pour elle
doit tre invoqu contre elle.

--Son ducation surtout ne la rend-elle pas impardonnable?--dit Emma en
s'adressant  madame de Richeville.--Ne peut-on pas appliquer  cette
femme ces paroles vraies que vous m'avez bien souvent rptes, et que
je n'ai jamais oublies? On disait jadis: _Noblesse oblige_...
maintenant on doit dire la mme chose de l'ducation... les fautes
augmentent de gravit en raison de la culture de l'esprit...
ajoutiez-vous encore.

--Madame la duchesse avait cent fois raison...--s'cria l'abb;--mais ce
n'est pas tout: voyez comme le vice se trahit toujours par un langage
stupide, hypocrite et cruel! parce qu'elle s'crie dans sa lettre... ma
fille ne doit pas tre responsable de la faute de sa mre, cette femme
se croit absoute d'un des plus grands crimes qui affligent l'humanit,
celui de marquer  tout jamais du sceau de la rprobation universelle...
une pauvre crature innocente.

--Ah!... c'est affreux!--s'cria madame de Richeville en me regardant
avec dsespoir.

L'abb Dampierre, croyant cette exclamation arrache  la duchesse par
l'approbation qu'elle prtait  son discours, reprit avec chaleur:

--Et je ne dis pas assez; non... madame... car j'enveloppe dans le mme
anathme et la mre qui tue son enfant et celle qui le dvoue  une vie
de honte et de douleur.

--Ah! monsieur!--s'cria madame de Richeville.

--Oui, madame... une femme criminelle est encore une mauvaise mre; ne
sait-elle pas que par une terrible ncessit morale et sociale son
enfant est responsable du crime maternel! Ne sait-elle pas qu'il est mis
hors la loi commune! qu'il n'a ni nom ni famille! que ses lvres ne
prononceront jamais ce mot bni, _ma mre!_ ou bien que s'il connat le
crime secret de sa naissance... c'est pour tre forc de mpriser malgr
lui ceux que Dieu veut qu'il respecte et qu'il chrisse!

--Oh! oui,--s'cria Emma,--c'est pouvantable... Une mre qui expose son
enfant  la mpriser un jour... ne lui fait-elle pas maudire la
naissance qu'elle lui a donne par un crime?... tre oblige de mpriser
sa mre... mpriser sa mre!... mon Dieu!!! mais en effet... la mort est
mille fois prfrable...

--Oh! Emma!--m'criai-je.

Elle me regarda avec tonnement.

--Que voulez-vous, mon amie?...--me dit-elle.

Madame de Richeville, qui avait t sur le point de se trahir, parvint 
surmonter son motion; mais elle tait ple.

--En vrit, ma chre enfant,--dis-je  Emma,--vous mettez une chaleur
dans cette discussion... Et puis, ces ides sont pnibles; tenez,
parlons d'autre chose. Je trouve comme vous que la manire dont on
implore votre piti dans cette lettre ne doit gure vous intresser; la
soire est magnifique, je me sens un peu de migraine, allons faire un
tour de promenade dans le parc.

Emma, par une trange fatalit, s'opinitra  vouloir finir de lire
cette lettre.

Je craignis que mon insistance  vouloir l'en empcher ne lui part
singulire; d'ailleurs, rassure par un regard de madame de Richeville,
qui s'tait tout  fait remise, je la laissai continuer.

--Il n'y a plus que quelques lignes,--m'avait-elle dit,--ce sera bientt
termin...

Elle reprit donc ainsi qu'il suit:

Plus que personne, madame, vous devez d'ailleurs compatir  mon
infortune... ou plutt  celle de mon enfant.

--Pourquoi donc moi... plus que toute autre dois-je m'intresser  cette
malheureuse?--nous demanda Emma en nous regardant d'un air tonn.

--Laissez cela... Je vous dis, mon enfant, que cette femme est
folle,--m'criai-je.

Pousse par un inexprimable pressentiment, je me levai pour prendre
cette lettre des mains d'Emma.

Il tait trop tard.

Elle avait continu de lire.

Ses yeux, toujours attachs sur cette lettre fatale, s'agrandirent d'une
manire effrayante.

Ses lvres s'agitrent convulsivement, elle devint ple comme une
morte; puis, par un mouvement plus rapide que la pense, elle se jeta
aux pieds de madame de Richeville en s'criant d'une voix dchirante:

--Si vous tes ma mre... oh! pardon... pardon... ne me maudissez
pas!...

Peindre cette scne est impossible.

La duchesse, foudroye par ces mots, resta muette... immobile.

L'abb Dampierre se leva brusquement, et joignit les mains avec une
expression douloureuse.

Emma, sanglotant, cachait sa tte sur les genoux de sa mre.

Aprs quelques minutes d'un profond silence, madame de Richeville,
cartant doucement sa fille, la prit par la main, la fit se mettre
debout, comme elle se mit elle-mme, et dit  l'abb Dampierre avec un
mlange admirable de rsignation et de dignit:

--Mon pre, j'ai mrit les reproches que vous adressez aux mres
criminelles... Emma est ma fille... je tche depuis longues annes
d'expier ma faute... le Seigneur a voulu aujourd'hui m'infliger une
punition terrible... que sa volont soit faite... je ne dsespre pas de
sa misricorde infinie...

L'abb Dampierre rpondit d'une voix profondment mue:

--La vrit est une pour tous, madame la duchesse; le devoir d'un
ministre du Seigneur est de la faire entendre  tous... ici-bas; mais
Dieu seul condamne ou pardonne... Vous l'avez dit, madame... sa
misricorde est infinie; au jour du jugement l'expiation nous est
compte...

Puis, saluant respectueusement, il sortit......

       *       *       *       *       *

Le reste de cette lettre infernale contenait ces mots:

Plus que personne, madame, vous devez d'ailleurs compatir  mon
infortune, ou plutt  celle de mon enfant; car vous tes la fille
naturelle de madame de Richeville, je vous en donnerai des preuves si
vous venez  mon aide. Veuillez envoyer le secours que vous pourrez
m'accorder, par un mandat sur la poste,  Paris, poste restante, 
madame Jenny Pierron, mre de mademoiselle Albin, qui vous a leve et
qui sait le secret de votre naissance.

Cette lettre tait-elle rellement crite par cette femme?

tait-ce une nouvelle et horrible machination de M. Lugarto? C'est ce
qu'alors ni moi ni madame de Richeville nous ne pmes dmler.

Lorsque la rflexion me vint, je me dis qu'aprs l'exclamation d'Emma
j'aurais d peut-tre empcher madame de Richeville de faire son
irrparable aveu, en affirmant que cette lettre mentait; mais le soupon
aurait toujours t veill dans l'esprit d'Emma, et pour elle ce doute
aurait t probablement aussi cruel que la certitude......

       *       *       *       *       *

Plus j'approche du dnoment de ces tristes mmoires, plus les
vnements s'assombrissent.

Je sens quelquefois le courage me manquer.

Ce qui me reste  raconter est encore si rcent, que je n'ai pas la
force de m'y appesantir comme sur des faits depuis longtemps passs.

Je n'ai jamais recul devant l'analyse de mes douleurs; j'y cherchais,
j'y trouvais un certain charme amer. Pour moi, bien souvent mconnue...
pour moi, qui ne m'tais jamais plainte, ce rcit tait comme une
explosion de larmes et de sanglots trop longtemps comprims...

Mais lorsqu'il s'agit de peindre les angoisses dchirantes de ceux que
j'ai tant aims, mon coeur se serre atrocement... je sens ma plume
presque s'arrter......

       *       *       *       *       *

Le lendemain de cette scne fatale, Emma me dit ces mots, qui rsumaient
la douloureuse position dans laquelle elle devait se trouver dformais 
l'gard de madame de Richeville.

Je ne me pardonnerai jamais d'avoir parl de ma mre comme j'en ai
parl devant elle.

En m'entretenant des craintes que lui inspirait la dcouverte du secret
de la naissance d'Emma, madame de Richeville m'avait toujours dit:

La vie me serait horrible du moment o j'aurais  rougir devant Emma.

Maintenant, que l'on songe aux tortures de cette malheureuse mre depuis
qu'un funeste hasard avait amen cette conversation dans laquelle sa
faute avait t si nergiquement fltrie devant sa fille et par sa fille
elle-mme.

Maintenant, que l'on songe aux remords d'Emma, qui se reprochait sans
cesse d'avoir accus sa mre!  la lutte qui s'leva entre son
attachement pour madame de Richeville et l'inexorable svrit des
principes que celle-ci avait elle-mme dvelopps dans sa fille!

Sans doute la tendresse d'Emma pour sa mre l'et emport un jour; mais
la pauvre enfant ne devait jamais se consoler des dures paroles qu'elle
avait prononces.

Hlas! je recevais les confidences de ces deux mes mortellement
atteintes.

Quelquefois Emma me disait:

La bont de ma mre me navre, son insistance mme  m'assurer qu'elle
n'a conserv aucun souvenir de ce fatal entretien, me prouve qu'elle y
pense sans cesse. Cela doit tre. J'ai fait  son coeur une blessure
incurable.

Madame de Richeville me disait  son tour:

Emma fait tout au monde pour me convaincre qu'elle ne me mprise pas;
mais son caractre est trop lev, l'influence de l'ducation est trop
ineffaable pour que, malgr sa tendresse, malgr son aveugle affection
pour moi, elle ne se rappelle pas quelquefois le jugement inexorable...
mais juste qu'elle a port sur ma conduite... pour qu'elle oublie avec
quelle indignation l'abb Dampierre n'a que trop justement, hlas!
fltri _mes pareilles_.

Tous mes raisonnements taient impuissants  rassurer ces deux
infortunes, d'une susceptibilit d'autant plus vive que leur
dlicatesse tait extrme.

Quelle contrainte, quelle dfiance, quelle tristesse, quelle froideur
involontaire de telles arrire-penses ne devaient-elles pas jeter dans
leurs relations jusque-l si douces et si tendres!

Que de fois les regrets poignants et silencieux de l'une ou de l'autre
de ces deux victimes d'une atroce mchancet furent mutuellement
interprts comme de tacites reproches! Hlas! lorsque les physionomies
ont contract une expression dsole, comment distinguer la nature des
angoisses qu'elle trahit?

Dans ces circonstances si difficiles, si pnibles, je pus apprcier la
force du caractre de M. de Rochegune, la bont de son coeur: il
trouva d'inpuisables ressources dans sa haute raison et dans son esprit
pour calmer, pour adoucir, pour tromper ces ombrageuses mfiances.

Il redoubla de tendresse, de soins pour Emma ds qu'il la vit sous
L'influence de ces funestes proccupations.

A force d'loquence, de persvrance, il parvint  lui rendre la
raction de ce coup moins douloureuse, en ne cessant de rpter, de
commenter ce qu'il avait dit  madame de Richeville et  Emma le soir
mme de cette fatale dcouverte.

La preuve, madame, que l'expiation de certaines fautes, si grandes
qu'elles soient, peut tre complte, c'est que moi, dont personne ne
conteste les principes; c'est que moi, qui ai autant que personne la
religion de l'honneur; c'est que moi qui pousse jusqu'au scrupule
l'observance de tous les devoirs, j'ai demand avec empressement, j'ai
reu avec bonheur la main d'Emma, que je savais votre fille... Au point
de vue de son bonheur et du vtre, au point de vue du monde, vous n'avez
donc maintenant pas plus de raison de regretter sa naissance qu'elle
n'en aurait de vous la reprocher. Quant au reste... l'inflexible abb
Dampierre vous l'a dit lui-mme: La misricorde de Dieu est infinie, et,
au jour du jugement, il tient compte des expiations.

       *       *       *       *       *

L'automne approchait; il tait pluvieux, trs-froid.

Ma sant n'tait pas rtablie; j'avais eu mme une lgre rechute. Je
rpugnais  quitter mes amis dans ce moment, malgr les avis pressants,
presque imprieux du docteur Grard, qui s'intressait vritablement 
moi.

Voyant ses conseils rester toujours inutiles, il crivit  madame de
Richeville que ma sant ne se remettrait jamais, que ma poitrine mme
pourrait tre gravement attaque, si je m'opinitrais  ne pas vouloir
aller passer l'automne et l'hiver dans le Midi.

Il fallut me rendre aux instances de mes amis et partir.

Emma et son mari devaient s'tablir pendant quelques mois  Rochegune;
madame de Richeville voulait retourner  Paris.

Malgr elle, malgr tous les raisonnements de M. de Rochegune, malgr
toutes les assurances d'Emma, cette malheureuse mre souffrait toujours
en prsence de sa fille... de mme qu'Emma ne pouvait vaincre sa sourde
terreur d'avoir  jamais ulcr le coeur de sa mre...

Lorsqu'elle me quitta, la duchesse me dit:

--Je le savais bien, Mathilde... la justice du ciel ne pouvait pas tre
satisfaite... il fallait qu'elle m'atteignt par une terrible
punition... En pouvait-il tre une plus effrayante, plus
providentielle!... Peut-on imaginer une position plus poignante que
celle d'une mre qui se voit inexorablement accuser et juger devant sa
fille... par la voix d'un prtre vnrable; d'une mre... qui entend son
enfant rpter les mmes justes anathmes!... Pourvu que la vengeance du
ciel soit apaise par ce que je souffrirai jusqu' la fin de ma vie! et
qu'elle ne me rserve pas un dernier coup... plus affreux que tous les
autres!

Hlas! je la compris, ses sinistres pressentiments ne la trompaient pas.

Mes amis me quittrent.

J'embrassai Emma une dernire fois... hlas! pour la dernire fois... Je
ne devais la revoir... jamais... jamais...

       *       *       *       *       *

Je partis pour Hyres avec Blondeau et un valet de chambre.

Je m'tablis dans ce village au commencement d'octobre. A peu prs 
cette poque, je reus cette lettre de M. de Lancry; elle tait timbre
de Cadix.

On vous dit toujours souffrante; rtablissez-vous donc promptement. Je
viendrai vous chercher lorsque vous serez en tat de voyager. Vous ne
savez pas la surprise que je vous mnage. Votre maladie a chang
subitement mes projets il y a un an, mais vous ne perdrez rien pour
attendre. Je prends naturellement tant d'intrt  ce qui vous concerne,
que je suis au courant de tout ce que vous faites; je sais que vous tes
 Hyres, ou que vous y serez bientt. Il se peut que je vienne vous y
rejoindre.

Mon _compagnon de voyage_ me charge de mille souvenirs pour vous, et de
vous demander si l'on n'a pas reu  Maran, chez madame de Richeville
(pour ne pas dire _chez vous_, car je sais maintenant que la duchesse
n'est que votre prte-nom)... si, le 12 aot, l'on n'a pas reu  Maran
une lettre de Paris; le 12 aot, fte de la _Sainte-Claire_,
bienheureuse patronne de la belle duchesse repentie.

Dans cette lettre, adresse  la marquise de Rochegune, une _pauvre
femme_ demandait un secours pour son enfant naturel. Mon compagnon de
voyage, qui est partout  la fois et qui connat la _pauvre femme_, lui
avait conseill d'crire ce jour-l, pensant qu'on fterait toujours un
peu la Sainte-Claire, et que cette demande de secours arrivant dans
cette occurrence, et peut-tre au milieu d'une trs-bonne et
trs-nombreuse compagnie, n'en serait que mieux accueillie et ferait
beaucoup plus d'effet  cause de la rvlation qui la terminait; c'tait
une chance de plus.

Mon compagnon demande encore si le cur de Maran n'assistait pas  la
lecture de la lettre, qui, par ngligence, n'aurait t remise qu'aprs
dner  la petite marquise de Rochegune?

On vous fait ces questions, auxquelles on pourrait rpondre aussi bien
que vous, pour vous prouver qu'on est parfaitement instruit et qu'on a
autant de suite dans les ides que d'opinitret dans l'excution de
certains projets.

Nous menons ici une vie de Sardanapale. Vous seule... vous nous manquez
beaucoup; aussi je soupire ardemment aprs le jour o je vous reverrai
belle, frache et bien portante. En attendant cet heureux moment, je
tche d'tourdir mes regrets.

Ce que j'avais souponn tait vrai. La dcouverte de la naissance
d'Emma, cette prtendue demande de secours, tait une nouvelle perfidie
de M. Lugarto.

Il n'y avait pas  en douter, pour tre aussi bien instruit qu'il
l'tait, cet homme avait une crature  lui, soit chez moi, soit chez
madame de Richeville, soit chez M. de Rochegune.

Je passai l'hiver seule et bien tristement... recevant de temps  autre
quelques lettres de madame de Richeville ou de M. de Rochegune. Ce
dernier ne me cachait pas que la raction du coup imprvu qui avait
frapp Emma durait encore, qu'elle tait souffrante, mais qu' force de
soin il esprait la rtablir compltement.




CHAPITRE XVI.

LE COFFRET.


Le printemps de 1838 arriva...

J'tais reste environ six semaines sans recevoir de nouvelles de mes
amis.

Je commenais  m'inquiter srieusement, lorsque M. de Rochegune
m'crivit ces mots:

Emma est morte... Je suis son meurtrier. Voici ses dernires
paroles...--_Vous aimiez Mathilde; vous m'avez pouse par piti...
Pardonnez-moi... le bonheur que je vous ai d..._--Ce ne sont pas des
regrets... qu'elle me laisse pour toute ma vie... ce sont des remords,
d'affreux remords... Oui... je suis son meurtrier... oui, je n'aurai pas
eu pour elle toute la tendresse qu'elle mritait; j'aurai, malgr moi,
laiss pntrer mes penses... Un jour elle aura devin l'amour que
j'avais eu pour vous! la pauvre enfant aura cru que mon mariage avec
elle ne me rendait pas heureux... Cette fatale erreur l'aura tue... il
n'y a pas  en douter. Le chagrin que lui avait caus la rvlation de
sa naissance tait presque apais; je la voyais renatre, lorsqu'une
rechute affreuse s'est dclare... En un mois cet ange a t emport!!
J'ai la tte perdue... je suis fou de dsespoir...

On comprend ma poignante, mon horrible douleur en apprenant cette
nouvelle.

Je ne pouvais m'expliquer comment Emma avait pu savoir l'amour de M. de
Rochegune pour moi, comment elle avait pu supposer qu'il l'avait pouse
par piti, comment enfin lui... lui s'accusait de sa mort. Ce mystre
devait m'tre dvoil un jour.

Je quittai Hyres. En arrivant  Paris, je courus chez madame de
Richeville.

Je m'attendais  la trouver plore, gmissante: elle tait ferme,
rsigne, pieusement rsigne. Elle acceptait cette perte affreuse comme
une punition mrite. Elle me dit avec un sang-froid plus effrayant que
les convulsions de la douleur: Dieu est juste; il me frappe dans mon
enfant, la preuve vivante de mon crime.

Madame de Richeville tait d'une pleur de marbre. Par un de ces
phnomnes si peu rares dans les grandes douleurs, ses cheveux taient
devenus gris en un mois. Elle fit ses dernires dispositions pour se
retirer au Sacr-Coeur et y vivre dans la pnitence jusqu' la fin de
ses jours. Elle ne voulait voir absolument que moi et la princesse
d'Hricourt.

M. de Rochegune tait parti peu de temps aprs la mort d'Emma; on ne
savait pas o il tait all.

Madame de Richeville continuait d'attribuer la perte de sa fille 
l'effroyable secousse que lui avait fait prouver la dcouverte du
secret de sa naissance. Depuis cette poque, elle avait chang
beaucoup,--me dit-elle.--Sa sant, fortement branle, s'tait pourtant
amliore malgr un tat de langueur, lorsque, environ un mois avant sa
mort, elle avait t tout  coup saisie de convulsions violentes et d'un
redoublement de tristesse qu'on ne savait  quelle cause attribuer.
Depuis ce moment, sa vie n'avait plus t qu'une sorte de lente agonie,
et elle s'tait teinte.

Pendant ce triste rcit, madame de Richeville ne me dit pas un mot qui
pt me faire souponner qu'Emma et t instruite de l'amour de son
mari pour moi ou qu'elle eut t persuade qu'il ne l'avait pouse que
par piti.

Environ un mois aprs ce funeste vnement, madame de Richeville se
retira au Sacr-Coeur, aprs avoir employ en fondations charitables
ce qu'il lui restait de fortune,  l'exception d'une modique pension
viagre qu'elle payait aux dames du couvent.

Grce  l'air du Midi, j'tais presque compltement rtablie; je ne
voulais pas d'ailleurs quitter Paris et laisser madame de Richeville
absolument seule pendant les premiers temps de l'austre retraite 
laquelle elle s'tait voue.

Elle fut heureuse de la rsolution que je pris de rester encore quelque
temps auprs d'elle. Pour m'viter l'embarras d'un tablissement
nouveau, elle me proposa d'habiter sa maison, dont elle avait encore, je
crois, la jouissance pendant une anne. Je dirai pourquoi j'entre dans
ce dtail.

J'acceptai cette offre. Ses gens d'affaires ne lui avaient pas suffi
pour rgler ses derniers arrangements de fortune; son neveu, M. Gaston
de Senneville, avait avec elle quelques intrts communs dans une
succession vacante; il lui offrit trs-obligeamment ses services pour
certaines transactions, il devait la reprsenter dans plusieurs conseils
de famille. Madame de Richeville, incapable de s'occuper d'affaires,
accepta; ne voulant voir ni recevoir personne d'autre que moi et M. et
madame d'Hricourt, elle me pria instamment d'tre son intermdiaire
lorsque M. de Senneville aurait quelques renseignements  prendre ou
quelques signatures  donner.

Je reus ainsi M. de Senneville quelquefois le matin.

Il conservait toujours le dpt que je lui avais confi. Deux ou trois
fois j'envoyai Blondeau chez lui pour ajouter quelques lettres  celles
que renfermait la cassette dont je lui donnais chaque fois la clef; plus
que jamais je redoutais les perfidies de M. Lugarto.

Vers le mois de dcembre, M. de Rochegune m'crivit qu'aprs avoir
longtemps voyag  l'aventure, pour s'tourdir, il tait revenu  Paris,
mais il ne se sentait pas mme le courage de voir ni moi ni madame de
Richeville; il avait lou une maison isole au Marais sous un nom
suppos, afin d'tre absolument ignor, et me donnait son adresse dans
le cas o madame de Richeville ou moi nous aurions absolument besoin de
lui.

Je respectai sa solitude et sa douleur. Je n'osai pas mme lui rpondre.
J'appris par madame de Richeville qu'il avait obtenu la permission
spciale d'entrer la nuit au cimetire du Pre-Lachaise, o taient
dposs les restes d'Emma dans le caveau mortuaire de la famille de
Rochegune.

J'envoyai quelquefois Blondeau s'informer de la sant de M. de Rochegune
auprs de Stolk, son homme de confiance. Son dsespoir tait toujours
aussi profond; une seule fois il tait sorti dans le jour pour accomplir
un engagement pris autrefois avec les officiers qui avaient, comme lui,
combattu pour l'indpendance de la Grce,  la tte des troupes qu'ils
avaient quipes. Il s'tait, selon leurs conventions, rendu en
uniforme  cette runion solennelle; l, il avait dit qu'il arrivait de
sa terre et qu'il allait y retourner  l'instant.

L'un des derniers jours de l'anne, j'allai voir madame de Richeville:
elle tait plus triste que d'habitude.

--Je suis la cause involontaire d'une ignoble calomnie,--me
dit-elle.--Mon neveu Gaston est un misrable que je ne reverrai de ma
vie. Hier, la princesse d'Hricourt est venue me voir; elle a appris par
hasard que M. de Senneville interprtait d'une manire odieuse les
relations que vous aviez bien voulu avoir quelquefois avec lui pour mes
affaires; il prtend que la vie retire que vous menez lui est depuis
longtemps consacre tout entire, qu'il a t vous rejoindre dans le
Midi. Il ose affirmer que madame Blondeau lui porte vos lettres et
reoit les siennes; il prtend qu'il l'a montre  plusieurs de ses
amis, qui l'ont vue maintes fois venir chez lui de votre part, et que
c'est  cause de vous qu'il hsite  accepter un trs-riche mariage
qu'un de ses amis lui propose.

Je n'eus pas besoin d'affirmer  madame de Richeville que je n'avais pas
entendu parler de M. de Senneville pendant mon sjour  Hyres; je lui
expliquai une partie des raisons qui m'avaient autrefois oblige 
confier un dpt important  l'obligeance de M. de Senneville, et
comment Blondeau avait quelquefois d aller chez lui.

Comme moi, plus que moi encore, la duchesse s'indigna de cet ignoble
abus de confiance.

Mon parti fut bientt pris.

J'envoyai le lendemain matin Blondeau chez M. de Senneville avec l'ordre
de me rapporter le coffret. Si M. de Senneville tait absent, elle
devait prier son valet de chambre de lui remettre ce dpt. Cet homme,
qui la connaissait, ne fit aucune difficult, et le lui rendit.

Je montai en voiture avec Blondeau pour porter moi-mme cette cassette
chez M. de Rochegune, rflchissant malheureusement trop tard que je
n'avais plus  craindre que le hasard lui dcouvrt le contenu de ces
lettres. En route je pensai que M. de Rochegune, voulant garder le
secret de sa demeure, il serait plus prudent d'y aller en fiacre, de
peur d'indiscrtion de mes gens, qui pourraient reconnatre Stolk. Je
pris un fiacre et je renvoyai ma voiture. Nous arrivmes au Marais.

Je me faisais un triste plaisir de voir au moins la maison qu'habitait
M. de Rochegune. Nous laissmes le fiacre prs de la rue Saint-Louis, et
je descendis avec Blondeau, qui alla remettre le coffret  Stolk.

Pendant qu'elle s'acquittait de cette commission, j'examinais avec
angoisse les dehors de cette demeure; son aspect dsert, dsol, me
navra, je fus pouvante en songeant aux heures de dsespoir qui
devaient si lentement s'couler pour lui dans cette demeure abandonne.

Blondeau remit le coffret  Stolk, me donna des nouvelles de M. de
Rochegune, et nous revnmes chez moi.

J'allai faire mes adieux  madame de Richeville. Malgr le chagrin que
lui causait notre sparation, elle m'avait engage et j'tais dcide 
partir le soir mme pour Maran afin de faire cesser, par mon absence,
les bruits odieux que la misrable fatuit de M. de Senneville avait
fait natre.......

       *       *       *       *       *

Quelques jours aprs mon arrive, madame de Richeville m'apprit un
vnement dont les suites auraient pu tre bien douloureuses pour moi.

Voici le passage de cette lettre:

..... Mon neveu Gaston a t en si grand danger, que malgr mon
indignation, je n'ai pu refuser d'aller le voir; car il avait,--me
disait-il,--un aveu important  me faire. Je le trouvai trs-gravement
bless d'un coup d'pe qu'il a reu de M. de Rochegune, et dont il se
ressentira peut-tre toute sa vie. Il m'a avou franchement, d'ailleurs,
que, cdant  un odieux sentiment d'orgueil et de vanit, il avait
indignement abus de vos relations confidentielles pour vous
compromettre, et que son sjour dans le Midi tait une fable comme le
reste. Il me suppliait, dans le cas o sa blessure serait mortelle, de
vous demander grce pour lui et de vous dire qu'il avait reconnu la
lchet de ses mensonges; il a enfin tch de faire valoir, comme un
titre  votre indulgence, sa discrtion profonde au sujet de M. de
Rochegune. Voici  peu prs comment il m'a racont cette scne, qui
aurait pu avoir, hlas! des suites plus funestes encore:

J'appris,--me dit Gaston,--en rentrant chez moi, que mon valet de
chambre avait remis  madame Blondeau le dpt que sa matresse m'avait
confi. Je fus tonn, presque bless de cette manire d'agir; je courus
chez madame de Lancry, elle tait sortie. Je revenais chez moi, lorsque
je la vis par hasard descendre de sa voiture avec madame Blondeau et
prendre un fiacre. Cette apparence de mystre piqua ma curiosit;
j'allais la suivre, lorsque je rencontre M. de Baudricourt, un de mes
amis, arriv rcemment des tats-Unis, o il tait rest fort longtemps.
Comme beaucoup de personnes, il avait ajout foi  mes calomnies sur
madame de Lancry. Je lui dguisai une partie de la vrit, et il
m'accompagna pour m'aider  retrouver les traces de madame de Lancry,
que j'avais perdues. Plusieurs circonstances bizarres, qu'il est inutile
de vous raconter, me donnrent la certitude que le coffret avait t
dpos rue Saint-Louis au Marais, chez un certain colonel Ulrik.

Je vous l'avoue, aigri par la conscience de ma mauvaise action,
vaguement jaloux de l'inconnu auquel madame de Lancry accordait la
confiance qu'elle me retirait, craignant enfin de passer pour un homme
faible aux yeux de M. de Baudricourt, qui me croyait des droits sur
madame de Lancry, je me dcidai  exiger du colonel Ulrik la restitution
du coffret. J'obtins  grand'peine une entrevue avec lui; j'y vins
accompagn de M. de Baudricourt.

Jugez de ma surprise en reconnaissant M. de Rochegune dans le colonel
Ulrik. Mon ami ne l'avait jamais vu. J'agis alors, je crois, en
gentilhomme. M. de Rochegune savait parfaitement qui j'tais; il ne
parut pas vouloir me reconnatre. Mon premier tonnement dissip, j'agis
de mme  son gard. Il se donnait pour le colonel Ulrik, je crus de bon
got de l'accepter pour le colonel Ulrik. M. de Rochegune refusa de
rendre les lettres. L'entretien finit par un rendez-vous  Vincennes.

Voulant, autant que possible, mnager le mystre dont s'entourait M. de
Rochegune, j'eus l'attention de prendre pour mon second tmoin le
gnral-major Hartman, tout rcemment arriv de Vienne. M. de Rochegune
avait envoy chercher deux soldats  une caserne pour lui servir de
tmoins. Ainsi, avant, pendant et aprs le duel, il resta donc aux yeux
de tous le colonel Ulrik, et son secret fut respect.

Voici ce que m'a racont mon neveu, ma chre Mathilde, en me suppliant
d'intercder pour lui auprs de vous et de faire valoir sa profonde
discrtion. Sous ce rapport, je suis oblige de convenir que mon neveu
Gaston a agi en galant homme: rien de plus, rien de moins. Mais ceci
n'attnue en rien l'indignit de sa conduite envers vous, et de ma vie
je ne le reverrai. Je vous donne ces dtails pour vous rassurer, dans le
cas o par hasard vous entendriez parler de ce duel....

Je viens de relire cette longue histoire depuis mon mariage
jusqu'aujourd'hui 10 avril 1839.

Je suis maintenant indcise: enverrai-je ces pages si tristes  celui
pour qui je les ai crites? L'heure de ma rhabilitation auprs de lui
est-elle enfin venue? Est-il temps de lui avouer combien je l'aimais...
combien je l'aime encore? Cet aveu n'est-il pas une faute?

Une faute? Non. Qu'importe qu'il sache que je l'aime... que je n'ai
jamais aim que lui?... Je suis sre maintenant de n'tre jamais indigne
ni de moi, ni de lui...

Et puis je ne sais ce que l'avenir me rserve... Avant-hier j'ai reu
quelques lignes de M. de Lancry; il m'annonce son prochain retour... Il
peut me forcer  le suivre...  quitter pour jamais la France... que
sais-je! J'ai consult plusieurs avocats; il ne me reste aucun moyen de
me soustraire au pouvoir de M. de Lancry, s'il veut l'employer.

Si je suis rduite  cette extrmit, au moins l'homme que j'aime, que
j'estime le plus au monde, connatra mes secrtes penses. Il saura que
je n'ai jamais dmrit de lui... il saura que je me suis vaillamment
sacrifie au bonheur de ceux que j'aimais... Quel que soit le sort qui
m'attende, au moins je serai sincrement juge par mes amis.

Sans les sinistres pressentiments que me cause la menace de l'arrive de
M. de Lancry, je me trouverais presque heureuse d'avoir eu la force
d'achever ces pages.

Ce long coup d'oeil sur le pass m'a calme, m'a donn, sinon de
l'orgueil, du moins de la confiance dans mon caractre et dans mon
nergie.

Je me suis rendu compte de mes luttes, de mes souffrances; je ne me suis
pas dissimul ce que j'ai fait de mal, je ne me suis pas exagr ce que
j'ai fait de bien.

Cette analyse svre, ce jugement impartial de ma vie ont rveill en
moi de bien navrants souvenirs, mais ils m'ont laiss une conscience
d'une srnit profonde. Ce sera ma seule consolation, ce sera mon
unique refuge si de nouveaux malheurs viennent m'accabler.

Telle a t ma vie jusqu'ici.

On voit que les dtestables prvisions de mademoiselle de Maran ne l'ont
jamais trompe. Elle avait charg Ursule et M. de Lancry de poursuivre
son oeuvre de vengeance... tous mes malheurs ont gravit autour de ces
deux tres.

En accordant ma main  M. de Rochegune qui la demandait, en suivant en
cela les avis de M. de Mortagne... mademoiselle de Maran assurait le
bonheur de ma vie... Ce mariage fut cart... et ma tante me rendit
complice involontaire de sa haine en m'amenant  pouser M. de Lancry.

FIN DES MMOIRES DE MATHILDE.




PILOGUE.




CHAPITRE XVII.

LE CAF LEBOEUF.


Environ un mois s'tait coul depuis que madame Blondeau avait apport
les mmoires de Mathilde au colonel Ulrik, auquel nous restituerons son
vritable nom et que nous appellerons dsormais M. de Rochegune.

Le _caf Leboeuf_ offrait toujours  l'admiration des rares passants
de la rue Saint-Louis ses bocaux de cerises et ses bols d'argent plaqu,
 travers ses vitres. L'htel d'Orbesson semblait toujours solitaire;
son unique habitant, successivement surnomm _Robin des bois_ et le
_Vampire_ par les frres Godet, n'avait pas encore pass le seuil de sa
porte, du moins pendant le jour.

De temps  autre la figure rbarbative de Stolk apparaissait  la petite
porte de service. Toutes les fentres de l'htel restaient
continuellement fermes. Madame Leboeuf, les frres Godet et les
autres habitus du caf avaient fini par conclure une trve avec ce
qu'ils appelaient l'_ennemi commun_, c'est--dire, qu'ils avalent
renonc  leur systme d'espionnage; sacrifice d'autant plus mritoire
qu'aucun fait nouveau ne s'tait pass depuis la visite de madame
Blondeau  M. de Rochegune. Chaque matin, les frres Godet venaient
ponctuellement prendre leur tasse de caf et augmenter le respectable
cercle qui entourait le comptoir d'acajou de madame Leboeuf. Le 13 mai
1839, par une assez belle matine de printemps, les deux frres, contre
leur coutume mthodique, arrivrent au caf Leboeuf deux heures plus
tard qu' l'ordinaire; ce grave drangement dans leurs habitudes tait
caus par une gracieuse invitation de madame Leboeuf, qui, depuis
quelques jours, les avait convis  une sorte de djeuner dnatoire que
du temps  autre elle offrait politiquement  ses plus fidles
commensaux.

Prpars  cette solennit gastronomique par une longue promenade au
Jardin-des-Plantes, les frres Godet arrivaient au caf Leboeuf
disposs  faire largement honneur  la rfection de leur htesse. A
quelques pas de l'_tablissement_, M. Godet l'an s'arrta, mit son
parapluie sous son bras, souleva son chapeau, essuya son front, et de sa
puissante voix de basse-taille il dit  son frre d'un air sentencieux:

--Je ne vous le cacherai pas, Dieudonn, le grand air, cette promenade,
ce beau temps, la vue de la nature des quatre parties du monde que nous
venons de contempler au Jardin-des-Plantes, y compris leurs animaux
depuis les volatiles jusqu'aux reptiles les plus venimeux... tout cela
m'a donn une faim canine.

--Cela ne m'tonne pas, mon frre--dit timidement M. Godet cadet.--Nous
nous sommes levs de bonne heure, et, comme dit la romance: _Quand ou
fut toujours vertueux on aime  voir lever l'aurore._

A cet instant, les deux frres passaient devant la grande porte de
l'htel d'Orbesson. Godet l'an jeta de ce ct un regard sarcastique,
et dit  son frre avec l'expression d'une sanglante ironie:

--Si les gens vertueux aiment  voir lever l'aurore... je suis bien sr
que _celui_ qui habite cette maison ne l'a pas vue souvent lever,
l'aurore!!!...

Le mot tait dur. Dieudonn en comprit la porte, et il dit tout bas 
son frre:

--Prends garde, Godet... quelquefois les murs ont des oreilles.

--Si les murs ont des oreilles, la France a des lois,--s'cria Godet l'an
d'une voix tonnante en s'adressant firement  la grande porte de l'htel
d'Orbesson et lui jetant un regard de dfi courrouc.--Oui,--reprit-il,--la
France a des lois, un gouvernement constitutionnel et une garde
municipale qui protgent les citoyens paisibles, et qui veillent d'un
oeil ouvert et paternel sur les individus qui s'embusquent sournoisement
dans les tnbres pour machiner... je ne sais quoi; mais il machine!! je
suis sr qu'il machine...

--Godet... Godet... calme-toi, je t'en conjure,--dit Dieudonn effray
de l'audace de son frre.

--Qu'il me fasse, s'il le veut, massacrer par ses sbires,--s'cria Godet
l'an.--Mais il a beau faire le mort depuis quelque temps, je soutiens
qu'il machine!!

Aprs cette nergique et courageuse protestation, les deux frres
entrrent dans le caf de madame Leboeuf. Ici commena pour eux une
srie d'tonnements plus foudroyants les uns que les autres. D'abord, au
lieu du candide Botard, qui pchait si merveilleusement les araignes
dans les carafes, ils virent un grand homme maigre  cheveux et  barbe
noirs, d'une physionomie sinistre, qui leur demanda d'une voix brusque:

--Que faut-il vous servir?

Godet l'an regarda son frre avec surprise; puis, se ravisant, et
pensant que Botard tait ncessairement employ aux prparatifs du
banquet, il rpondit d'un ton protecteur:

--Mon bon ami, nous venons pour le djeuner...

--Quel djeuner?

Godet l'an, se sentant sur son terrain, au lieu de rpondre  cet
intrus lui dit:

--O est la chre madame Leboeuf?

--Qui a, madame Leboeuf?

--C'est un vritable sauvage,--dit tout bas Godet l'an  Dieudonn,
et, sans rpondre un mot de plus, il se dirigea vers l'arrire-boutique,
o devait tre servi le djeuner.

Le substitut de Botard saisit rudement le paisible rentier par le bras
et lui dit:

--O allez-vous donc par l?... on n'entre pas.

M. Godet l'an devint cramoisi; mais contenant sa colre, il dit d'un
ton de majestueuse commisration:

--Mon bon ami... vous jouez gros jeu... fort gros jeu... au moins...
mais vous tes nouveau ici, vous avez droit  notre indulgence... vous
ne savez pas que je n'ai qu'un mot  dire  madame Leboeuf pour...

--Eh! mille tonnerres! il n'y a pas de madame ni de Leboeuf qui
tienne; asseyez-vous l, on vous servira ce qu'on aura, mais vous
n'entrerez pas l-dedans.

M. Godet l'an eut encore la force de contenir son indignation, et
d'une voix qu'il tchait de rendre calme:

--Une dernire fois, je vous dclare que je suis un des membres du
djeuner qu'on prpare l-dedans; et je vous somme, oui, je vous somme
hautement... d'aller tout de suite chercher votre matresse...

--Tenez, mon brave homme... si vous n'tiez pas un homme d'ge, ce
serait  vous cribler de coups de pied dans le ventre,--dit le brutal
personnage; et il tourna le dos  M. Godet l'an.

Celui-ci, malgr les supplications de son frre, ne put s'empcher de
s'crier:

--Il m'en cote, il me peine de descendre jusqu' me commettre avec un
mercenaire; mais je ne puis rsister au besoin de vous dclarer que vous
tes un fier drle!... que vous devez tre le roi des drles!

Le garon se retourna vivement et fit un geste si menaant, que les deux
Godet rompirent simultanment d'une semelle; mais ils gardrent
toutefois une attitude dfensive, en prsentant leur parapluie  leur
adversaire comme on croise la baonnette.

Malgr ce mouvement, le garon s'avana d'un air menaant:

--Vous voulez donc que je vous fasse une bosse au _genou_?...--dit ce
brutal en faisant une allusion offensante  la complte nudit du crne
de Godet l'an.

--Insolent malfaiteur! il n'y a donc rien de sacr pour toi?--s'cria M.
Godet en rompant encore d'une semelle.

A ce bruit, un nouveau personnage survint: c'tait un homme entre les
deux ges, trapu, barbu, color, portant une veste ronde et une
casquette de loutre.

--H bien, qu'est-ce qu'il y a donc, Jean?--dit-il au garon.

--Monsieur Saunier, voil deux particuliers qui s'acharnent  vouloir
entrer  toute force l-dedans; ils disent qu'ils sont d'un djeuner, et
ils demandent madame Leboeuf. Il faut qu'ils soient _bus_.

--Il n'y a d'ivre ici que vous-mme, grossier personnage,--dit Godet
an, un peu rassur par la prsence de M. Saunier.

Mais M. Saunier dit d'un ton presque aussi bourru que celui de son
garon:

--Madame Leboeuf n'est plus ici; elle m'a vendu son fonds. Je ne donne
pas  djeuner.

On et annonc  M. Godet la rsurrection positive de Napolon, qu'il
n'et pas t plus ptrifi qu'il ne le fut  la nouvelle de la
retraite subite de madame Leboeuf.

--Mais, monsieur,--s'cria-t-il,--ceci est inadmissible, ceci tombe dans
la fable. J'aurai l'honneur de vous faire observer que madame Leboeuf,
hier soir,  huit heures trois quarts, m'a encore ritr l'invitation
qu'elle m'avait faite pour...

--Je vous dis que madame Leboeuf m'a cd son fonds, son mobilier, son
bagage, tout enfin, except ses robes et ses bonnets, dont ni moi ni
Jean nous n'aurions su que faire, et, hier soir, elle a fil  dix
heures.

--Il n'en est pas moins fort extraordinaire, monsieur, que, venant
trs-disposs  djeuner, on...

--Qu'est-ce qu'il faut vous servir?... Je n'ai pas le temps de causer...
Jean... sers ces messieurs.

Et M. Saunier rentra dans l'arrire-boutique, dont il ferma
soigneusement la porte...

--Alors... servez-nous ce que vous voudrez... du lait... une bavaroise,
que sais-je?--dit M. Godet l'an d'un air gar en se laissant tomber
sur une banquette et en levant les mains au ciel.

--Il n'y a pas de bavaroise,--dit Jean.

--Comment! pas de bavaroise?... allons... eh bien alors donnez du caf
au lait,--dit Godet avec un profond soupir.

--Il n'y a pas de caf au lait non plus.

--Comment!

--Il n'y a que du chocolat en morceaux, du caf en grains, des cerises 
l'eau-de-vie et de l'eau sucre.

--Mais c'est pouvantable! on n'ouvre pas un caf, monsieur, quand on ne
peut offrir aux consommateurs que de tels comestibles!--s'cria Godet
l'an.

--Eh! mille tonnerres! ne consommez pas. Qu'est-ce que a nous fait
donc,  nous, que vous consommiez?

Ces derniers mots parurent faire une vive impression sur Godet l'an;
il jeta un regard d'intelligence  son frre et dit  Jean:

--Eh bien! donnez-nous une tablette du chocolat, un verre d'eau sucre
et du pain.

videmment Jean tait absolument tranger aux premiers principes de sa
profession; il apporta du sucre dans une tasse, une tablette de chocolat
sur un vieux journal, et de l'eau dans une bouteille.

A la vue de ces normits, les Godet changrent de nouveaux signes
d'tonnement et presque d'effroi...

Quelques fidles habitus, convis comme les deux frres au djeuner de
madame Leboeuf, apprirent par eux la brusque disparition de l'htesse
et quels taient les _sauvages_,--ce fut l'expression dont se servit M.
Godet l'an;--quels taient les sauvages qui remplaaient la digne
veuve toujours si prvenante pour ses habitus, et son fidle et
inoffensif Botard.

MM. Godet et leurs amis, tout en grugeant leur tablette de chocolat, se
livraient  des suppositions fabuleuses  l'endroit de la disparition de
la veuve et de l'apparition de ses tranges successeurs; quelques uns
penchaient pour un enlvement tent par un Anglais ou un Amricain.
Comme Dieudonn faisait assez sagement observer que l'ge et la figure
de madame Leboeuf semblaient donner un flagrant dmenti  cette
supposition, un ex-clarinette de l'Ambigu, qui avait scrut profondment
les mystres du coeur humain, se crut en droit d'affirmer que l'ge et
la figure de madame Leboeuf n'taient pas un obstacle  un enlvement,
vu que plusieurs milords richissimes portaient dans leurs gots une
pouvantable dpravation. Si peu flatteuse que ft cette conclusion pour
madame Leboeuf, elle runit une majorit assez imposante; mais les
conjectures mmes manquaient, lorsqu'on en vint  se demander quels
taient les gens qui succdaient  la digne veuve. Tout dans leur
conduite semblait mystrieux. D'abord ils semblaient fort peu
s'inquiter des consommateurs. Pourquoi donc alors tenaient-ils un caf?

Jean le brutal regardait constamment dans la rue et ne quittait pas des
yeux les deux portes de l'htel du Vampire. Le vieux domestique Stolk
ayant ouvert la petite porte de service au pourvoyeur, Jean quitta
prcipitamment la porte, alla chercher son matre, le ramena et lui dit
en lui montrant Stolk:

--C'est pourtant toujours lui...

--Il faut qu'il ait l'me cheville dans le corps,--rpondit Saunier.

La petite porte se referma, Stolk disparut.

Quelques heures aprs, un homme d'assez mauvaise mine entra
prcipitamment dans le caf et dit  Jean:

--Attention! je ne la devance que de quelques minutes... _Il_ avait bien
dit qu'elle y viendrait.

--Je le crois bien, la souricire est fameuse,--dit Jean.--Simon est 
la petite porte de la ruelle. On ne pouvait pas nous chapper.

--Ah! la voici,--reprit l'autre.

Les deux interlocuteurs et les habitus, qui n'avaient pas perdu une
parole de cette conversation, regardrent attentivement aux vitres.

--Dieudonn, Dieudonn!--s'cria Godet l'an,--vite... vite... c'est la
mme vieille femme qui, il y a quatre mois, a apport le coffret chez le
Vampire, et il y a un mois une lettre sans doute. Comme elle a l'air
effar!...

C'tait en effet madame Blondeau... toute ple et toute tremblante.

Elle sonna et fut reue et introduite par le fidle Stolk dans
l'intrieur de l'htel d'Orbesson.

--Bon!--dit l'interlocuteur de Jean,--quelle heure?

Jean tira sa montre.

--Elle y est entre  midi vingt minutes.

--Suffit,--dit l'homme;--je m'en retourne  l'htel Meurice, o _ils
sont_ descendus ce matin  dix heures. Et il sortit.

Jean rentra prcipitamment dans l'arrire-boutique.

Quand on connat la curiosit froce des habitus du caf Leboeuf,
quand on pense que depuis plusieurs mois cette curiosit tait rduite
au plus maigre rgime, on se figure facilement de quelle fivre
dvorante durent tre transports les Godet et la troupe en voyant la
mystrieuse intrigue qu'ils avaient crue termine se renouer et se
compliquer davantage par l'intrt que semblaient y prendre les nouveaux
possesseurs du caf Leboeuf.




CHAPITRE XVIII.

L'HOTEL DE MARAN.


Pendant que les nouveaux propritaires du caf Leboeuf et ses anciens
habitus ont les yeux attentivement fixs sur les portes de la maison
habite par M. de Rochegune, nous conduirons le lecteur  l'htel de
Maran, toujours habit par la tante de madame de Lancry.

La nuit approchait. Une table abondamment et somptueusement servie tait
dresse au milieu d'une belle office parfaitement claire, avoisinant
la grande salle  manger.

Servien, matre d'htel, prsidait au dner. Deux femmes de chambre,
deux valets de pied, le cuisinier et deux ou trois de leurs
_connaissances_, faisaient donc bonne et joyeuse chre aux dpens de
mademoiselle de Maran, retenue depuis plusieurs mois dans son lit par
une paralysie qui lui permettait  peine de remuer le bras gauche. Ainsi
qu'on l'a vu dans les mmoires de madame de Lancry, mademoiselle du
Maran, excre, abandonne de tout le monde, tait entirement livre 
la merci de ses domestiques.

--A votre sant, monsieur Servien,--dit le cuisinier,-- tout seigneur
tout honneur... Vous tes plus ancien que nous dans la maison, vous!...

L'homme  la tache de vin se leva et dit d'un air singulirement
sardonique:

--A la sant de notre _bonne matresse_!... Puisse-t-elle vivre encore
longtemps comme a pour faire notre bonheur!...

Ce toast fut accueilli par les clats de rire des convives.

--Tiens... a me fait penser que j'ai oubli son potage au tapioka,--dit
le cuisinier.--Ah bah!--reprit-il,--elle mangera de la soupe  la
tortue... a sera tout de mme, et a la changera; il en reste dans la
soupire.

A ce moment, une sonnerie retentit bruyamment dans l'office.

Personne ne bougea.

--Bon! la voil qui recommence son carillon de tout  l'heure; a va
tre amusant,--dit mademoiselle Julie, la premire femme de mademoiselle
de Maran.

On sonna une seconde fois.

--C'est insupportable; je la croyais calme,--dit mademoiselle
Julie;--on ne peut pas dner tranquille. Vous tes aussi bien peu
aimable, monsieur Servien! Vous nous promettez de casser une fois pour
toutes le mouvement de ses sonnettes pour que nous ayons la paix, et
vous n'y pensez pas...

--Le fait est,--dit le cuisinier, qu'elle devient _sonneuse_, mais
_sonneuse_ que c'en est fastidieux.

Trois ou quatre coups de sonnette prcipits confirmrent l'assertion du
cuisinier.

--Dcidment il n'y a que cela  faire,--dit Servien;--vous avez raison,
mademoiselle Julie. On dtraquera le mouvement, et alors... nous serons
en repos.

--On pourra lui laisser une petite sonnette de main pour l'amuser,--dit
mademoiselle Julie;--les portes fermes, on ne l'entendra pas.

--Oui... mais madame fera venir un serrurier,--dit un valet de pied d'un
air fin;--on raccommodera le mouvement, et alors, alors...

--Vous tes encore bien de votre village, monsieur Goujon,--dit
mademoiselle Julie.--Est-ce qu'on l'coutera, avec son serrurier?...
Elle donnera l'ordre, d'y aller? eh bien! on n'ira pas... et on lui
dira...

--On lui dira qu'il y a une pizootie qui a emport tous les
serruriers,--dit M. Servien.

Cette plaisanterie fit tellement rire les convives, que le bruit des
coups de sonnette de mademoiselle de Maran, qui allaient alors
_crescendo furioso_, fut un moment touff; mais lorsque ces clats de
gaiet cessrent un peu, on entendit un carillon assourdissant.

--Il n'y a pas moyen d'y tenir!--s'cria mademoiselle Julie.

--Est-elle sonneuse... est-elle sonneuse!--dit le cuisinier.

--C'est maintenant qu'elle doit joliment mchonner entre ses dents et se
tortiller, colre comme une possde,--dit Goujon.

--Ah! bien oui! je lui en dfie, de se tortiller,--dit Servien.--Elle
est impotente sur son lit... Il n'y a que sa main gauche qu'elle puisse
remuer...

--Eh bien! elle se rattrape joliment sur sa main gauche,--dit le
cuisinier.--Tenez... tenez... entendez-vous son bacchanal?... Allons,
allons, j'en suis pour ce que j'ai dit... c'est une sonneuse...

--Mais c'est  devenir folle!--s'cria mademoiselle Julie.--Mais j'y
songe, monsieur Goujon. Allez donc prendre l'chelle de la bibliothque;
le mouvement de la sonnette passe ici: nous allons le couper, et nous
serons tranquilles.

On applaudit d'autant plus  l'excellente ide de la femme de chambre,
que la sonnerie de mademoiselle de Maran devenait convulsive,
incessante, et n'tait interrompue que par de rares repos, que
mademoiselle Julie, qui se piquait d'un peu de musique, appelait
ingnieusement des _points d'orgue_.

Goujon apporta l'chelle; Servien lui confia une pince  dboucher le
vin de Champagne. Le fil de fer du mouvement fut coup au milieu d'un
tintement formidable, et le bruit cessa subitement.

--Dieu... quelle figure elle doit faire dans son lit avec son chapeau de
soie carmlite!--dit mademoiselle Julie en clatant de rire.--Je ne
voudrais pas m'en approcher  cette heure; elle me mordrait, bien sr.

--Et voil une morsure qui serait venimeuse,--dit le cuisinier.

--Mais pourquoi donc que madame _s'ostine_  porter un chapeau de soie
et un casaquin puce dans son lit... puisque voil deux mois qu'elle ne
se lve plus?--dit Goujon.

--C'est un voeu qu'elle a fait au diable,--dit M. Servien avec un
srieux comique.

--Le fait est que si le diable est son parrain, elle est bien sa
filleule,--dit mademoiselle Julie.--Est-elle mchante! est-elle
mchante! Nous a-t-elle tourments quand elle se portait bien! a-t-elle
lsin sur tout! nous a-t-elle brutaliss. Tiens, chacun son tour!

--Ce qui l'enrage,--reprit M. Servien,--c'est qu'elle ne peut plus
crire...  M. Luchet, son homme d'affaires, ce grand caliborgnon,  qui
elle se plaignait toujours de nous... Elle a beau m'ordonner de lui
crire de venir... moi pas si bte...

--Le pre Fabri, le concierge, l'a renvoy il y a huit jours, dit
Goujon.

--Je le lui avais recommand dans le cas o il viendrait de lui-mme, ce
M. Luchet, mauvais intrigant... Vous sentez bien, mes enfants, que
madame serait capable de le faire installer ici. Alors a serait fini
pour nous. Au lieu de nous asseoir bien  notre aise dans l'office de la
salle  manger, devant un bon dner  deux services... il faudrait
descendre dans l'office de la cuisine... Nous n'aurions plus les mmes
douceurs.

--Dites donc, monsieur Servien,--dit mademoiselle Julie,--si l'on
disait de M. Luchet ce qu'on dira des serruriers, qu'il est mort, qu'il
y a eu aussi une pizootie sur les hommes d'affaires?

--Ma foi, a ne serait pas de refus; nous aurions la paix. D'un autre
ct, l'on dirait  M. Luchet que madame ne veut plus le voir, et il
n'en serait que a... S'il crivait, comme je connais son criture, je
ne donnerais pas ses lettres, et il n'en serait encore que a...

--Oui, mais il faudrait prendre garde aux amis de madame, qui pourraient
lui dire que a n'est pas vrai, ces pizooties,...--dit mademoiselle
Julie d'un air malicieux.

--Avec a qu'il en vient, des visites!--dit M. Goujon.--Depuis six mois
que je suis dans la maison, je n'ai encore vu personne... que ce vieux
savant si mal peign.

--M. Bisson le brise-tout,--dit Servien,--il n'y a plus que lui de
fidle. Il est venu au moins trois fois depuis que la maison est ferme,
et on lui a toujours dit que madame ne reoit pas... Ah! quelle
diffrence du temps de madame Ursule! Les bals, les concerts, les
dners, comme a roulait! On a tant dans, tant chant, tant dn, qu'il
m'en est rest... une bonne petite ferme en Bauce.

--Ah! voil ce que c'est que l'conomie,--dit mademoiselle Julie.--Mais
a fend le coeur... cette pauvre madame Ursule.

--Si j'avais  plaindre quelqu'un, je plaindrais plutt madame la
vicomtesse, la nice de madame, qu'elle tourmentait si mchamment quand
elle tait petite...--dit Servien.

--Avec cela que a vous russirait bien de plaindre madame la
vicomtesse,--dit mademoiselle Julie.

--Vous avez vu comme madame s'est dispute il y a quinze jours avec son
mdecin, le docteur Grard, qui lui disait du bien de madame de Lancry.
Madame a dit tant d'injures  M. Grard qu'il a dclar qu'il ne
remettrait plus les pieds ici.

--Et pour la punir, au lieu d'aller, le lendemain, chercher M. le
docteur Verteuil,--dit Servien,--je n'y suis pas all... Bah! un mdecin
nous gnerait.

--Tiens... dit mademoiselle Julie,--est-ce qu'on a besoin de mdecin
quand on est paralytique?

--C'est pas une maladie... paralytique,--dit Goujon;--on ne bouge pas...
on est comme quelqu'un qui reste bien tranquille... bien tranquille,
voil tout.

--Bien sr,--reprit Julie.--Et puis, pour ce que lui ordonnait le
docteur Grard... c'tait pas la peine d'avoir un mdecin.... De petites
bouteilles avec de la fleur d'orange... de petites drogues de rien du
tout; c'tait pour l'amuser...

Le fait est que depuis quinze jours qu'elle se passe de mdecin... elle
n'en va pas plus mal,--dit M. Servien;--a peut aller comme cela
trs-longtemps: les bossus ont la vie dure... c'est comme les chats.
Nous aurons toujours de quoi faire la dpense; j'ai l'habitude de donner
les reus aux fermiers pour madame... je ne prends que juste ce qu'il
faut pour que nous ne manquions de rien... le reste, je le mets dans la
caisse de madame.

--Quant  cela, nous sommes trs-bien, trs-bien,--dit mademoiselle
Julie,--seulement il nous faudra prendre un petit garon pour nous
servir  table, car c'est ennuyeux de se lever  chaque instant.

--C'est a,--dit le cuisinier.--Je dresserai le dner, ma fille de
cuisine donnera les plats au gamin, et nous mangerons plus chaud.

--Adopt,--dit Servien.--A propos,--reprit-il,--depuis que son dernier
chien est mort, madame me relance tous les jours pour que je lui en
achte un autre.

--Ah! je ne veux plus de chien ici; non!--s'cria mademoiselle
Julie,--je ne veux plus de chien ici! j'ai t assez comme a la
servante des animaux... Et d'ailleurs, a n'tait pas pour en avoir un
second que j'ai donn une arte au dernier.

--Tiens, tiens, tiens... c'est vous qui l'avez fait trangler?--dit
Servien.

--Sans doute: c'tait une horreur que cette vieille bte-l, si
mchante.

--C'est pour sa mchancet que madame l'a pleur, bien sr.

--Ainsi bien dcidment... pas de chien?--demanda Servien.

--Non, non, pas de chien,--rpta-t-on en choeur.

--Accord,--dit le matre d'htel;--je lui dirai qu'ils ont le mme sort
que les serruriers, les hommes d'affaires et les mdecins.

Cette factie fit beaucoup rire les convives, qui en taient au fruit.

--Eh bien! il n'y a pas de vin de Chypre, monsieur Servien? voil un
joli dessert!--dit mademoiselle Julie.

Servien regarda sur la table.

--Je croyais en avoir pris une bouteille chez madame...

--Voyez donc _ce genre_, de garder comme a son vin de Chypre dans
l'armoire de son grand cabinet de toilette,--dit mademoiselle
Julie,--tandis que les autres vins sont  l'office ou  la cave.

--C'est une ide qu'elle a; ne m'en parlez pas, a fait piti,--dit
Servien.--Puis il se leva en disant:--Je vais en aller chercher.

--Dites donc, monsieur Servien, portons-lui son potage en mme temps,
nous ferons d'une pierre deux coups,--dit mademoiselle Julie.

--Vous avez raison. Quelle heure est-il? Neuf heures. Elle le voulait 
huit heures et demie; il n'y a qu'une demi-heure de retard.

Le cuisinier mit ngligemment un reste de soupe  la tortue dans une
assiette de porcelaine. Servien prit une serviette, l'tendit sur un
plateau d'argent, se fit prcder de mademoiselle Julie portant une
bougie, et traversa les trois salons qui sparaient la salle  manger de
la chambre  coucher de mademoiselle de Maran.

La nuit tait compltement venue.

--Dites donc, monsieur Servien, prenez garde qu'elle ne vous dvore
quand vous allez lui servir son potage,--dit mademoiselle Julie en riant
et en ouvrant la porte.

L'intrieur de cette chambre tait toujours ainsi qu'il a t dcrit par
madame de Lancry dans ses mmoires.

Sur la chemine, des pagodes de porcelaine verte  yeux rouges toujours
en mouvement; sur le secrtaire de vieux laque, trois gnrations de
chiens-loups blancs empaills: de graves portraits de personnages des
sicles passs se dtachaient des boiseries grises.

A la faible clart que projeta dans cette vaste chambre la bougie que
portait mademoiselle Julie, on put voir se dtacher du fond de l'alcve,
drape de damas rouge sombre, la figure jaune et terreuse de
mademoiselle de Maran assise dans son lit et adosse  un norme
coussin.

C'tait toujours la mme robe de soie carmlite, le mme manteau de lit,
le mme tour de cheveux noirs couvrant  demi son front plat et dprim
comme celui d'une vipre; c'taient toujours ces yeux renfoncs,
ardents, et qui, au moment o Servien entra, brillaient d'une indicible
rage...

La position de cette femme tait d'autant plus affreuse que la paralysie
ne lui laissait de libre que le cou, l'avant-bras et la main gauche; le
reste du corps tait compltement inerte.

Les imprcations qu'elle, se mit  vomir contre Servien et mademoiselle
Julie n'taient donc accompagnes que d'un faible balancement de tte et
de quelques mouvements convulsifs de la main gauche.

--Misrable!--s'cria-t-elle en cumant de colre,--affreux
sclrat!... C'est donc ma mort que vous voulez, brigand que vous tes?

Servien s'approcha du lit avec un sang-froid imperturbable pour y
dposer son plateau.

Ce silence redoubla l'exaspration de mademoiselle de Maran, qui
s'cria:

--Va-t-en... sors d'ici... je te chasse... que je ne te voie plus.

Servien tourna sur ses talons, fit un signe  mademoiselle Julie, et
regagna la porte.

--Mais le vin de Chypre?--lui dit tout bas celle-ci.

--Laissez donc, elle va me rappeler.

--Servien... Servien... Julie... Voulez-vous rester l!... Ah! les
misrables!... ils ont jur de me faire mourir  petit feu!...

Servien fit une seconde conversion sur lui-mme, et revint du mme pas
lent et solennel avec son plateau.

Mademoiselle de Maran sentit le besoin de se contenir, et dit d'une voix
entrecoupe par la colre:

--Quelle heure est-il?... A quelle heure avais-je demand mon
tapioka?...

--J'attendais que madame et sonn pour la servir,--dit Servien en
posant le plateau sur le lit.

--Madame sonne ordinairement pour avoir de la lumire,--dit ingnument
mademoiselle Julie.

Mademoiselle de Maran leva les yeux au ciel et dit d'une voix sourde:

--Ils me tueront... Ils me tueront... Je mourrai de male-rage...
Comment!... je n'ai pas sonn... sonn depuis une heure  me rompre le
bras!--s'cria-t-elle avec une explosion de fureur impossible  dcrire.

--Madame a sonn?--demanda Servien.

--Madame... aura peut-tre cru sonner!--dit mademoiselle Julie.

--J'aurai cru sonner... entendez-vous cette sotte bte, cette vilaine
menteuse! J'aurai cru sonner!!! Je sonne depuis une demi-heure  tout
briser... drlesse que vous tes!...

--C'est a... madame, en sonnant si fort, aura cass le mouvement, et
nous n'aurons rien entendu,--dit Servien.

--Et  qui la faute si j'ai cass le mouvement, animal!... N'est-ce pas
la vtre? Voil une demi-heure que je suis dans l'obscurit, et vous
savez bien que j'en ai horreur, de l'obscurit. Eh bien! voyons, les
allumerez-vous, ces bougies, au lieu de rester l  biller aux
corneilles, butorde que vous tes...

Au lieu d'obir, mademoiselle Julie prit le coin de son tablier, le
porta  ses yeux, feignit de pleurer, gagna la porte et disparut en
disant d'une voix entrecoupe:

--Je ne peux pas m'habituer  tre traite comme a... hi, hi, hi...

--Julie... Julie... voulez-vous bien rester l... Ah! la
malheureuse...--s'cria mademoiselle de Maran,--je ne veux pas qu'elle
reste un moment de plus chez moi... je ne veux plus de a ici... qu'on
la chasse, qu'on la jette  la porte... non pas ce soir... mais 
l'instant... Entendez-vous, Servien?...

--Oui, madame... soyez tranquille... calmez-vous.

Et aprs avoir mis le plateau sur une table de lit, qu'il plaa devant
mademoiselle de Maran, il alla dans le cabinet prendre une bouteille de
vin de Chypre; il refermait l'armoire lorsqu'il entendit le bruit d'une
assiette qui se brisait sur le parquet, et la voix de mademoiselle de
Maran qui s'criait dans un nouvel accs de rage:

--Servien!... Servien!...

--Qu'est-ce qu'il y a, madame?

--Mais voulez-vous donc m'empoisonner? mais c'est affreux! mais
qu'est-ce que c'est que ce potage-l?

--Comment! madame l'a jet au milieu de la chambre? et l'assiette aussi?
en voil par tout le parquet.

--Vous me donnez de la soupe en tortue...  une malade? Mais vous voulez
donc me tuer, infme gueux que vous tes!

Servien, songeant sans doute que ses camarades s'impatientaient en son
absence, sortit sous le mme prtexte que mademoiselle Julie, et dit
d'un ton douloureux et pntr:

--Il est bien dur pour un vieux serviteur de se voir traiter de la
sorte... a me fait trop de peine d'entendre madame me parler ainsi...
j'aime mieux m'en aller.--Et il disparut en fermant respectueusement la
porte derrire lui.

--Servien... Servien... voulez-vous bien rester!... Ah! mon Dieu...
qu'est-ce que c'est que cette bouteille qu'il emporte l... Servien...
mais c'est de mon vin de Chypre... j'en suis sre... Servien... Ah! les
infmes voleurs... les misrables... j'touffe de rage...

Elle saisit pniblement la sonnette, mais elle rejeta bientt le cordon
en s'criant:

--Elle a cass... ils ne viendront pas... Ah! que faire... seule,
seule... personne pour me dlivrer de cette valetaille!... Ils
m'insultent... ils me torturent... ils me pillent... et je ne puis
rien... seule... vieille... impotente... abandonne de tous... Aprs
cela, je chasserais ceux-l, j'en prendrais d'autres, a serait tout de
mme; je n'ai personne pour me soutenir, pour prendre mes intrts. Ah!
mon Dieu... que je suis donc malheureuse...  mon ge, malade, infirme,
prive des soins les plus vulgaires... je ne mange au monde qu'un pauvre
potage... je ne peux pas seulement l'avoir... mais j'ai faim... moi...
j'ai faim... mon Dieu! mon Dieu... Moi souffrir de la faim... au milieu
de ma maison... de mes gens... mais c'est affreux!... Servien...
Servien... Rien... ils ne veulent pas venir. Mais il n'y a donc pas de
justice au ciel et sur la terre? mais qu'est-ce que c'est que cette
barbarie-l?... mais c'est atroce... mais la dernire des femmes du
peuple lorsqu'elle est malade... a une famille qui la soigne... a
quelqu'un qui prend piti d'elle... et moi, personne... personne!...
j'en suis rduite  une fureur impuissante...  cumer de rage... et
dire que c'est ainsi tous les jours! Servien... Servien... J'ai beau
appeler... ils ne m'couteront pas... Oh! les sclrats... mon Dieu, que
faire! Si je criais au secours... au feu... oui... oui... ils viendront
peut-tre.

Mademoiselle de Maran se mit alors  crier de toutes forces d'une voix
chevrotante:--Au feu!... au secours!...

Sa voix, encore affaiblie par l'motion de la colre, ne parvint pas aux
oreilles de ses gens; tout resta silencieux.

La hideuse figure de mademoiselle de Maran devint livide de terreur; la
ple clart de la bougie qui clairait sa chambre suffisait  peine pour
dissiper l'obscurit qui y rgnait. Comme tous les caractres mchants
et lches assaillis par les remords, mademoiselle de Maran avait horreur
des tnbres.

--Au secours!--rpta-t-elle d'une voix puise,--au feu!...

Aprs un moment de profond silence, elle reprit avec dsespoir:

--Ils ne viennent pas... je brlerais... je mourrais... qu'on me
laisserait mourir et brler... Ah! mon Dieu... mourir... c'est affreux
de mourir... mourir ainsi seule... sans personne autour de vous... que
des valets qui n'attendent que votre agonie... pour vous dvaliser...
Mourir... mourir... et aprs... aprs... oh! non... aprs il n'y a
rien... il n'y a rien.

A ce moment ses yeux gars par la frayeur s'arrtrent sur le portrait
d'une de ses parentes, autrefois abbesse des Ursulines de Blois; cette
figure ple et presque spulcrale, coiffe d'un camail noir, semblait
sortir de son cadre.

Mademoiselle de Maran sentit redoubler son pouvante.

Son isolement, la vue de cette religieuse lui donnrent quelques ides
de pit, que son gosme odieux fltrit bientt.

--Mon Dieu... ayez piti de moi...--s'cria-t-elle,--j'aurai de la
religion... je prierai... je prendrai un aumnier... un confesseur... il
ne me quittera pas... il me soignera... il me dbarrassera de ces
infmes valets... il les chassera, il me dfendra... a me fera une
socit... Oui, je vous le jure, mon Dieu! Mais comment l'aurai-je? Ce
prtre... qui l'avertira?... J'aurai beau ordonner qu'on m'en cherche
un, ces misrables mpriseront mes ordres... Depuis quinze jours je
demande un mdecin... ils font exprs de me dsobir... et  qui me
plaindre? qui me soutiendra?... je suis seule... toujours seule... Je
crois bien... on me hait tant... qui viendrait voir une pauvre vieille
femme infirme?... C'tait bon quand je donnais des ftes, ou que je
pouvais nuire... Maintenant on ne me craint plus, et l'on m'abandonne...
on se venge du mal que j'ai fait... ah! c'est horrible... Mais...
j'entends du bruit... une voiture... une voiture s'arrte devant ma
porte... Ah! mon Dieu... quel bonheur!... Mais ils ne laisseront entrer
personne... ils vont la renvoyer... Non, non, elle reste, on a referm
la porte... Oh! je suis sauve... si c'tait le mdecin que j'attends
depuis si longtemps! Des pas... oui... oui... j'entends des pas... c'est
quelqu'un; Jsus! mon Dieu... c'est quelqu'un...

On entendit en effet des pas prcipits, et madame de Lancry, ouvrant
violemment la porte, entra chez mademoiselle de Maran, suivie de
Servien.




CHAPITRE XIX.

L'ENTREVUE.


--Mathilde, c'est le bon Dieu qui vous envoie!--s'cria mademoiselle de
Maran,--venez  mon secours!

--C'est moi, madame,--rpondit madame de Lancry perdue en courant
auprs du lit de sa tante;--c'est moi qui viens vous demander de me
sauver. Mon mari sera ici tout  l'heure... sauvez-moi, par piti!
sauvez-moi!

Servien disparut.

--Oui... oui... je vous sauverai, mon enfant... mais nous ne nous
quitterons plus,--s'cria mademoiselle de Maran.--Vous verrez... oh!
vous verrez... je serai aussi bonne pour vous que j'tais mchante
autrefois! Mais aussi vous n'abandonnerez pas votre pauvre vieille tante
 ses bourreaux, n'est-ce pas? Si je pouvais me mettre  genoux,
Mathilde, je m'y mettrais... pour vous implorer... Tout ce que vous
voudrez, je le ferai... je vous le jure... Mais ne me laissez pas seule,
vous ne savez pas  quelle horrible vie je suis condamne.

Malgr son effroi, Mathilde ne put s'empcher d'tre frappe des paroles
et de l'accent dsespr de mademoiselle de Maran.

--Madame,--rpondit-elle prcipitamment,--les moments sont prcieux. Je
viens vous demander ce que vous me demandez vous-mme, de ne pas vous
quitter... Vous tes ma plus proche parente. On ne me refusera peut-tre
pas la permission de rester auprs de vous?

--C'est-il bien vrai, mon Dieu!--s'cria mademoiselle de Maran au comble
de la joie et de l'tonnement.--Vous me demandez de rester auprs de
moi?

--Oui... oui... madame... tout plutt que de... Ah! c'est horrible!--dit
la malheureuse femme avec angoisse.

Puis elle reprit:

--Mais il a les lois et la force pour lui... Oh! je me tuerai plutt...
oui, je me tuerai plutt que de le suivre!...

--Non, non, ne le suivez pas, restez avec moi... Mathilde... Ma
fortune... toute ma fortune vous appartient depuis longtemps... Je vous
la destinais... oh! bien vrai... bien vrai... Mais je vous la donnerai
tout entire de mon vivant, je ne garderai rien pour moi, rien... si
vous consentez  ne pas me quitter.

L'effrayante proccupation de Mathilde tait si grande qu'elle ne se
choqua pas de la proposition de mademoiselle de Maran; elle ne songeait
qu' chapper  son mari.

--Mais... il peut me forcer  le suivre... comme il l'a dj
fait,--s'cria-t-elle.

--Non, non, non, il ne le pourra pas; nous aurons des avocats,
voyez-vous, les meilleurs, les meilleurs: rien ne nous cotera... Nous
plaiderons. Rien ne nous cotera, rien... pour garder auprs de moi ma
nice... mon enfant chri... car enfin vous tes presque mon enfant,
vous tes la fille de mon frre, de mon bon frre que j'ai tant aim.

--Mais dans une heure, madame, dans une heure peut-tre mon mari sera
ici... Avant-hier il est venu  Maran... me chercher... j'ai refus de
le suivre; il a t trouver le maire, et alors j'ai t force
d'accompagner M. de Lancry. En arrivant ici,  l'htel Meurice, avec
Blondeau qu'il m'avait permis d'emmener, il m'a dit de l'attendre, que
nous ne resterions que douze heures  Paris, le temps ncessaire pour
mettre _nos_ passe-ports en rgle et obtenir les pouvoirs que la loi lui
accorde; il veut avoir entre ses mains les moyens de me contraindre,
dans le cas o je voudrais encore lui rsister.

--Eh bien! mon enfant, il faut vous cacher ici; il ne saura pas que vous
y tes venue.

--Tous mes pas sont surveills, madame; il m'a prvenue que je ne
pourrais pas lui chapper, qu'il saurait me retrouver. Pourtant, ds
qu'il a t parti, j'ai couru chez madame de Richeville; elle m'a
conseill de venir ici, de ne cder qu' la force, et, quand les
magistrats viendront, de les supplier de me laisser auprs de vous, ma
plus proche parente, jusqu' ce que j'aie prouv l'infamie de la
conduite de M. de Lancry envers moi.

--Mais elle a raison... cette bonne... cette excellente duchesse, elle a
raison; les magistrats ne peuvent pas vous refuser a... Est-ce qu'on
arrache une nice  sa tante? Non... non... vous ne me quitterez pas.
Comme a sera gnreux  vous!... comme a sera beau! aprs tout le mal
que je vous ai fait... mais a vous est bien gal, le mal qu'on vous a
fait  vous. Vous tes si bonne! vous avez une si belle me! et puis,
c'est si sublime de pardonner! et puis je suis si malheureuse...
Figurez-vous, ma pauvre enfant, que je suis la victime des misrables
valets qui m'entourent. Voyez jusqu'o ils poussent la mchancet!
j'avais un chien, un pauvre animal... qui m'tait attach... la seule
crature au monde qui ne me hat pas. Dans mon isolement, c'tait mon
unique joie, mon unique consolation; avec lui, au moins, je n'tais pas
seule... Eh bien! ils ont eu la barbarie de me le tuer... oui, j'en suis
sre... ils me l'ont empoisonn; car, depuis qu'il est mort, je leur ai
ordonn de m'en acheter un autre... ils ne m'ont pas obi: a n'a pas
l'air croyable, c'est pourtant comme a... Figurez-vous qu'ici personne
ne m'obit... qu'est-ce que cela leur faisait pourtant de m'acheter ce
chien?... Mais  qui me plaindre? ils ne laissent approcher personne de
moi... au lieu que lorsque vous serez ici, ils me respecteront... Vous
leur imposerez, vous, vous les forcerez bien  couter mes ordres, vous
ferez respecter votre pauvre vieille tante infirme... n'est-ce pas?

--Silence!--dit tout  coup Mathilde;--une voiture... c'est lui... c'est
lui.

--Non, non...--dit mademoiselle de Maran en coutant,--la voiture
passe... Mais que veut-il donc vous faire, ce monstre-l?... car c'est
un monstre, voyez-vous! Jamais vous n'en direz assez de mal! Si vous le
connaissiez comme je le connais... Ah! maintenant, je me repens bien
d'avoir consenti  votre mariage avec lui... mais la tte vous en
tournait, pauvre petite... ah! ce sera le chagrin de toute ma vie, de
vous avoir donne  un pareil bandit... un faussaire... un escroc...
Tenez, si je pouvais pleurer... j'en pleurerais des larmes de sang. Mais
qu'est-ce qu'il vous veut encore, ce misrable-l? n'a-t-il pas mang
votre fortune!

--Ce qu'il veut, madame, il veut me vendre  M. Lugarto...--s'cria
madame de Lancry avec pouvante.

--Ah! Mathilde... c'est abominable.

--Je vous dis que, pour de l'argent, cet homme est capable de
tout,--s'cria Mathilde. C'est un abme d'horreur et d'infamie; pour
assouvir la haine dont ce monstre me poursuit sans relche, haine qu'il
partage lui-mme  cette heure... mon mari ne reculera devant aucun
crime... En venant ici... il m'a fait d'horribles confidences, me disant
que personne ne l'entendait, que si je parlais il nierait tout, et que
je ne serais pas crue... Et pourtant, madame... telle est la loi que les
hommes ont faite, qu'elle me force  accompagner cet homme, qui me
conduit, non  mon dshonneur, mais  la mort... car je me tuerai plutt
que de rester au pouvoir de ces deux hommes... Si je me tue... Dieu me
prendra en piti. Mais... coutez... coutez... cette fois... oh! cette
fois... c'est bien une voiture qui s'arrte,--s'cria Mathilde avec
terreur.

--En effet, mon enfant! une voiture s'arrte... Mais c'est peut-tre le
mdecin que j'attends... car ils ont aussi eu l'atrocit de ne pas
vouloir m'aller chercher le mdecin.

--Non, non, c'est lui! Ah! c'est lui... il m'aura fait suivre... il aura
dcouvert o j'tais, il me l'avait dit... il me l'avait dit.

--Mon Dieu!... il y a peut-tre quelque chose  faire; je vais envoyer
Servien me chercher tout de suite des avocats. En tout cas, chre
petite, rsistez; mon enfant, rsistez... Ne cdez qu' la force. Ah! si
mes gens m'taient dvous, je le ferais jeter par les fentres... ce
misrable... ce monstre... qui vient m'enlever ma tendre enfant.

Mathilde ne s'tait pas trompe, M. de Lancry entra chez mademoiselle de
Maran.

Quoiqu'il et beaucoup engraiss, sa taille tait encore lgante. Il
tait vtu avec une recherche extrme, presque mignarde; malgr son
embonpoint, sa figure tait blafarde, ses yeux caves, clignotants et
entours d'un cercle brun. Les vices les plus odieux avaient fltri ce
visage de leur ineffaable empreinte. La physionomie de M. de Lancry,
autrefois fine, gracieuse et spirituelle, avait alors un caractre de
frocit doucereuse: les empereurs sanguinaires et effmins de
l'ancienne Rome devaient offrir cet aspect rvoltant. Jadis insolente et
altire, sa voix tait devenue mielleuse; un grasseyement affect
l'affaiblissait encore.

Il s'avana vers le lit de mademoiselle de Maran, lui prit la main,
qu'il baisa, et lui dit:

--Quel charmant hasard rassemble aujourd'hui prs de vous le couple
heureux que vous avez uni!

--Laissez-moi donc tranquille, avec votre voix flte et votre
affterie,--dit mademoiselle de Maran; vous me faites peur, vous avez
l'air d'un tigre qui fait la bouche en coeur... Pourquoi
tourmentez-vous cette pauvre femme?... D'abord, je vous prviens qu'elle
veut rester ici... avec moi... avec sa chre tante... entendez-vous?...
Je suis la soeur de son pre, sa plus proche parente, et vous ne me
l'enlverez pas... je vous en prviens.

--Vraiment, ma belle chrie?--dit-il en s'adressant  Mathilde avec une
sorte de minauderie railleuse et cruelle, en s'asseyant dans un fauteuil
auprs de l'alcve de mademoiselle de Maran.--Vous avez donc bien peur
de moi, que vous prenez un tel parti?

--Monsieur, vous ne m'arracherez pas vivante d'ici!--s'cria Mathilde en
frissonnant.

--Vous l'entendez... j'espre... vilain homme... Cette chre petite...
je ne le lui fais pas dire... on ne l'arrachera pas vivante d'ici...
Ainsi, allez-vous-en... allez-vous-en... et laissez-nous en repos l'une
 l'autre.

--Mon Dieu! mon Dieu!--dit M. de Lancry en continuant de minauder,--vous
ne serez donc jamais raisonnable, mon bel ange? Vous ne voudrez donc
jamais comprendre que vous tes  moi, que vous tes mon pouse
chrie... que vous m'appartenez corps et me?... A quoi donc servent les
leons?... Avant-hier j'arrive  Maran, vous refusez de me suivre, mon
adore, vous m'obligez d'envoyer chercher M. le maire: eh bien!
qu'arrive-t-il? Que ce digne municipal, assist du juge de paix, vous
prouve clair comme le jour que vous tes oblige de m'accompagner
partout o il me plaira de vous conduire, mon doux amour. Est-ce que je
peux renoncer  tant de charmes? Vous tes plus jolie que jamais... vous
avez le teint d'un clat, d'une fracheur adorable.

--Ta, ta, ta!--s'cria mademoiselle de Maran,--votre maire de village
tait un imbcile... un ne... voyez donc la belle autorit que celle de
ce municipal en sabots! A Paris, a ne se passera pas ainsi; nous aurons
de bons avocats, de bons juges, ils nous obtiendront une bonne
sparation, et vous nous laisserez tranquilles.

--Vous croyez, ma belle tante?...

--Certainement; est-ce qu'il est possible d'abandonner une malheureuse
jeune femme aux mains d'un... allons donc!... il faudrait qu'il n'y et
pas de justice sur la terre.

--Dame! a s'est vu,--reprit doucement M. de Lancry,--tout n'est pas
roses dans ce monde; j'ai justement l dans ma poche, ma belle tante, de
quoi vous contredire... Par sa fugue de ce matin, mon adore m'a servi
comme  souhait... Je l'avais prvu... En passant  Paris pour aller 
Maran, j'avais eu une entrevue avec M. le prfet de police; oui, ma
belle chrie, une fois ici, vous avez t immdiatement suivie,
non-seulement par les gens de M. le prfet, mais par d'autres non moins
habiles. Ainsi on sait qu'en arrivant vous avez dpch votre fidle
Blondeau chez un certain colonel Ulrik, qui s'appelle M. de Rochegune.
On sait qu'elle y est arrive  une heure, et qu'elle y est reste
jusqu' deux heures moins un quart. On sait qu'en sortant de l'htel
Meurice, o nous tions descendus, mon bel ange aim s'est rendu au
Sacr-Coeur, puis ici; aussi je viens d'envoyer  l'htel Meurice dire
qu'on m'amne tout de suite ma voiture de voyage, car, je vous en ai
prvenue, mon amour, nous n'avons que douze heures  rester  Paris.
J'ai employ ce temps  faire mettre mes passe-ports en rgle, mon bel
ange, et  obtenir un ordre de M. le prsident du tribunal de premire
instance, lequel ordre enjoint aux autorits de me prter aide et
assistance dans le cas o ma lgitime pouse aurait la folle ide de se
dbattre contre la volont de son mari; je ne voudrais pas dire de son
matre. Dsirez-vous jeter vos beaux yeux sur ceci, mon adore?... Ne
dchirez pas ce papier, vous ne me donneriez que la peine d'en aller
chercher un autre.

Et M. de Lancry remit en effet  Mathilde un acte lgalement conu... La
loi l'appuyait, il tait dans son droit, il en usait.

--Allons donc!--s'cria mademoiselle de Maran pendant que Mathilde
parcourait machinalement cet acte,--est-ce que c'est possible?... Vous
ne savez donc pas ce dont elle vous accuse?... a suffirait pour amener
une sparation... car c'est infme... Oui, elle prtend que vous voulez
l'emmener retrouver cet abominable ngre blanc de Lugarto...

--Vraiment! cette pauvre chrie, elle a devin cela? Mais certainement
oui... elle ne se trompe pas... ce bon et tendre ami nous attend 
Nice... Nous partons ce soir; c'est Fritz, que Mathilde connat bien,
qui nous sert de courrier... Nous n'emmnerons personne... Elle laissera
sa madame Blondeau ici... Je serai trop heureux de servir ma belle
chrie.

Depuis quelques moments, Mathilde paraissait absolument indiffrente 
ce qui se disait autour d'elle.

Tout  coup, sans dire un mot, elle tomba  genoux, baissa la tte et
pria avec ferveur.

--Vous voyez bien,--dit mademoiselle de Maran,--elle prie le bon Dieu;
elle n'a plus de ressource qu'en lui, et il ne l'abandonnera pas. Est-ce
que vous croyez qu'il laissera consommer une pareille abomination?...
Revoir un pareil homme!...

--Je vous assure, ma toute belle tante, qu'on le calomnie. Mon adore en
jugera... Une fois arrivs  Nice, nous partons tous trois pour la
Sicile, pays fort sauvage et fort pittoresque, o Lugarto a l'envie de
s'tablir pendant quelque temps. Lors de notre sjour  Naples, nous
avons t visiter une espce de chteau vnitien situ  quelques lieues
de Messine, dans une solitude admirable, au milieu de gorges profondes
et inaccessibles... Nous nous tablirons l, moi, Mathilde et Lugarto;
nous y mnerons la meilleure vie du monde. Dans cet endroit dsert, on
est aussi libre qu' Otati. Nous improviserons l une manire de petite
Capre...

Tout  coup Mathilde se leva droite, fire, imposante, les yeux
brillants, le teint color, et dit  mademoiselle de Maran d'une voix
ferme:

--Dieu ne m'abandonnera pas... non... je le sens... il ne m'abandonnera
pas... puisque la justice humaine m'abandonne... Il a lu dans mon
coeur... Quoi qu'il arrive, il me pardonnera; et quoiqu'il arrive
aussi, soyez maudite,--dit-elle d'une voix solennelle  mademoiselle de
Maran,--soyez maudite, vous qui avez confi  cet homme la vie de la
fille de votre frre... sachant que cet homme tait un monstre...

--Mathilde...--s'cria mademoiselle de Maran d'une voix suppliante.

--Dieu a voulu,--reprit madame de Lancry avec une exaltation
croissante,--Dieu a voulu que par un rapprochement terrible vous ayez 
cette heure sous les yeux l'horrible tableau du mal que vous avez
caus... Pour vous le jour des expiations commence... Vous tes
abandonne de tous, livre  la barbarie de vos gens; vous mourrez
ainsi, abandonne de tous... maudite de tous... Ursule, que vous avez
perdue... Ursule, qui, grce  vous, est arrive de crime en crime
jusqu'au suicide, vous a maudite!... M. de Mortagne tombant sous les
coups d'un assassin.... vous a maudite!... car si vous ne m'aviez pas
fait pouser cet homme, M. Lugarto n'et pas poursuivi M. de Mortagne de
sa haine...

--Mon Dieu! mon enfant... je m'en dsespre... je suis la plus
malheureuse des cratures.

--Il y a vingt ans... sur ce lit de douleur o vous tes, vous m'avez
fait verser mes premires larmes, vous m'avez caus mes premires
terreurs en coupant mes cheveux, que ma mre mourante avait bnis et
touchs!... Aujourd'hui, vous me voyez prte  suivre... cet homme,
puisque la force, puisque les lois m'y condamnent... _le suivre!!!_ Vous
comprenez tout ce que ce mot renferme d'pouvantable! Songez au mal que
vous m'avez fait depuis mon enfance jusqu' cette heure... songez  tout
ce qui peut encore m'arriver de sinistre... et si vous entendez dire que
moi, la fille de votre frre, je me suis tue pour chapper 
l'infamie.... que mon sang retombe sur vous... comme celui d'Ursule...
et soyez maudite!

--Mathilde... grce! grace!... vous me faites peur,--s'cria
mademoiselle de Maran.

Dix heures sonnrent. On entendit le bruit d'une voiture de poste qui
s'arrta dans la rue.

--Mathilde... abandonnez-moi si vous le voulez, mais ne suivez pas votre
mari... il est capable de tout...

--C'est l'poux que vous m'avez choisi, madame, et les lois veulent que
je le suive!--s'cria Mathilde.

Puis se retournant vers M. de Lancry, elle lui dit d'un ton qui le fit
tressaillir malgr lui:

--Monsieur, je suis prte...

M. de Lancry s'attendait  une rsistance dsespre. Il fut tonn du
calme effrayant de Mathilde. Nanmoins il se leva en souriant et lui
offrit son bras.

Madame de Lancry le repoussa d'un geste plein de mpris et de dignit.

Servien entra et dit  M. de Lancry:

--Monsieur le vicomte, voici la voiture et ces messieurs; ils vous
attendent dans le salon.

--Quels messieurs?

--Trois messieurs qui sont venus dans la berline depuis l'htel
Meurice... Fritz, le courrier, est parti en avant pour commander vos
relais.

--Qu'est-ce qu'il veut dire, avec ces trois messieurs?--reprit
ngligemment M. de Lancry.

Au moment o il faisait un pas vers la porte, une main vigoureuse carta
Servien... et M. Scherin parut  la porte, ple comme un spectre.

Il tait en grand deuil...

--Ma mre est morte... je viens, vous tuer, monsieur de Lancry,--dit M.
Scherin d'une voix clatante.




CHAPITRE XX.

UN DUEL.


En voyant M. Scherin, M. de Lancry devint livide.

--Eh bien! monsieur... plus tard nous nous reverrons,--rpondit-il d'une
voix altre. Et se retournant vers Mathilde:--Madame, venez... venez.

--Vous ne sortirez d'ici que pour vous battre avec moi!--s'cria M.
Scherin en lui barrant le passage.

--Monsieur Scherin... vous tes fou...--dit M. de Lancry en s'avanant
toujours.

--Monsieur le vicomte, un pas de plus, et je vous soufflette devant
votre femme.

Le crime rend lche; Gontran avait t brave, il n'tait plus que cruel.

--Servien,--cria-t-il,--dlivrez-moi de cet homme, qu'on le jette  la
porte.

--Servien, Servien, je vous dfends de le toucher,--cria mademoiselle de
Maran.--Cet affreux M. de Lancry veut emmener ma pauvre nice. Ce bon M.
Scherin veut le tuer. Il a toutes sortes de bonnes raisons pour cela...
Pour l'amour de Dieu... qu'on le laisse faire... qu'on le laisse
faire...

Soit que Servien et un ancien grief contre M. de Lancry, soit qu'il
voult faire oublier  sa matresse son impertinence de la soire, il se
retira doucement sans mot dire.

Mathilde tomba dans un fauteuil et cacha sa figure dans ses mains.

M. de Lancry, furieux, voulut forcer le passage; M. Scherin, d'un bras
vigoureux, le prit au collet et le repoussa violemment.

M. de Lancry trbucha sur le parquet. En se relevant, il jeta un regard
rapide autour de lui pour voir si rien ne pouvait lui servir d'armes...
Il ne trouva rien.

Cette insulte rveilla en lui quelque tincelle de son ancienne nergie.
Sa figure blafarde se colora lgrement.

--Vous payerez cher votre brutalit, manant que vous tes!

--Manant soit; mais je veux vous tuer le plus tt possible, et je vous
tuerai...

--Eh bien, aprs-demain... Envoyez-moi vos tmoins, ils s'entendront
avec les miens... cette nuit et demain ne m'appartiennent pas... madame,
venez...

--S'il faisait clair, je vous tranerais  l'instant sur le terrain...
mais il faut que j'attende  demain matin... Heureusement les nuits sont
courtes; mes tmoins, mes armes sont l; vous ne sortirez d'ici que pour
vous battre avec moi.

--Monsieur,--s'cria M. de Lancry,--cette scne est ignoble! devant des
femmes!

--C'est juste,--dit M. Scherin, qui, toujours  la porte de la chambre
de mademoiselle de Maran, parlementait avec Gontran. En moins de temps
qu'il n'en faut pour l'crire, il prit ce dernier au collet, l'attira
dehors, referma la porte, et tous deux se trouvrent dans le premier
salon avec les tmoins de M. Scherin.

Ce nouvel outrage acheva d'exasprer M. de Lancry; il s'avana les
poings ferms sur M. Scherin, l'cume aux lvres, en lui disant:

--Vous osez encore porter la main sur moi!

--Oui, vicomte, et je ferai mieux que a...

M. Scherin saisit, dans ses rudes et larges mains, les poignets
dlicats de M. de Lancry; il les secoua  les briser. Puis s'approchant
si prs du visage de M. de Lancry qu'il sentait son souffle, il lui fit
le plus mortel outrage qu'un homme puisse faire  un homme. Puis il lui
dit:

--Vous vous battrez peut-tre maintenant!

M. de Lancry poussa un rugissement terrible; M. Scherin le repoussa
rudement, se mit devant la porte du salon, arracha la canne d'un de ses
tmoins et dit  M. de Lancry:

--Je vous roue de coups si vous faites un pas... pour sortir...

Gontran, voyant qu'il lui tait impossible de lutter physiquement contre
M. Scherin, se mordit les poings avec rage.

--Des gens d'honneur,--cria-t-il aux tmoins d'une voix trangle par la
fureur,--des gens d'honneur tre complices d'un tel guet-apens!

--C'est une vieille dette... il ne fallait pas refuser de vous battre
demain,--dit flegmatiquement un grand homme chauve dont la joue tait
sillonne d'une profonde cicatrice;--C'est votre faute, vous avez forc
Scherin  employer les grands moyens... Voil assez longtemps qu'il
attend la rparation de l'insulte que vous lui avez faite. Qui doit...
paye et se tait.

--Mais des tmoins, monsieur, des tmoins! Il me faut le temps d'en
trouver,--s'cria Gontran.

--Votre voiture de poste est en bas; nous allons descendre ensemble, car
je ne vous quitte pas, vu que vous ne me paraissez pas trop
_catholique_, quoiqu'on dise que vous avez servi... Vous avez des
connaissances ici, nous ramasserons deux de vos amis, nous revenons
prendre ici Scherin, et en route... Au premier relais hors de Paris,
nous attendons le point du jour. Nous trouverons bien quelque part un
coin de champ dsert, ou un bout de chemin creux pour faire notre
affaire.

--Sinon,--reprit M. Scherin, qui allait et venait dans le salon comme
un loup en cage,--je ne vous quitte pas d'une seconde, et partout o
vous allez je vais, et je vous donne des coups de canne...

--Un mot encore, monsieur,--dit M. de Lancry palpitant de fureur au
tmoin de M. Scherin.--Comment avez-vous su que j'tais ici?

--a n'est pas malin. Il y a trois jours, le surlendemain de la mort de
sa mre, Scherin me dit de quoi il s'agit, ainsi qu' mon camarade
Pierre Leblanc que voil, qui a servi comme moi dans le 12e dragons;
nous sommes des voisins de Scherin, des pays. Nous trouvons que
Scherin est dans son droit: mais pour vous tuer, il fallait vous
trouver. Nous partons en poste de Rouvray pour Paris; en passant prs de
Maran, l'ide vint  Scherin d'y entrer pour y prendre des
renseignements, sachant que votre femme y tait: vous veniez justement
d'en partir avec madame de Lancry; nous vous suivons  la piste, de
relais en relais, jusqu' Berny. L nous attendons tout bonnement vos
postillons de retour; ils nous disent qu'ils vous ont conduit  l'htel
Meurice; nous allons  l'htel Meurice, vous tiez sorti; nous y
revenons cinq ou six fois, vous tiez toujours sorti; lasss de cela,
nous nous installons pour vous attendre. A neuf heures et demie, le
matre de l'htel nous dit:--Messieurs, vous voulez absolument parler 
M. le vicomte de Lancry, sa voiture va le prendre au faubourg
Saint-Germain, montez-y; ainsi vous serez bien srs de le
rencontrer.--Le conseil tait bon, nous le suivons, et nous voici...
C'est ce qui vous prouve qu'il y a l-haut quelqu'un qui aime assez que
les braves gens rglent leurs comptes avec les... je dirai le reste 
vos tmoins, si le coeur m'en dit, en vous voyant  l'ouvrage, vous et
Scherin.

Pendant ce rcit, la rage de M de Lancry tait arrive  son comble; ses
affreux desseins sur Mathilde pouvaient tre djous... il n'esprait
plus chapper  la vengeance de M. Scherin. Il rsolut de se battre le
plus tt possible. D'ailleurs son courage tait revenu avec les outrages
qu'il avait subis. Il lui restait la chance de tuer M. Scherin.

Gontran avait eu plusieurs duels fort heureux; il tirait le pistolet et
l'pe  merveille. S'adressant au tmoin de son adversaire:

--Monsieur, je consens  tout, nous allons chercher deux de mes amis.
Seulement, avant de partir, je puis, je crois, faire mes adieux  ma
femme,--ajouta M. de Lancry avec un sourire sinistre.

--Il veut peut-tre s'chapper par quelque escalier drob,--dit M.
Scherin.--Pierre Leblanc, va donc veiller  la porte cochre.

M. de Lancry dvora ce dernier affront et entra violemment chez
mademoiselle de Maran.

--Eh bien! madame,--dit-il  sa femme,--vous voil contente... vous
voil bientt veuve... vous l'esprez du moins!

Mathilde ne rpondit rien.

--Oui, oui, nous l'esprons,--s'cria mademoiselle de Maran,--et vous
n'aurez que ce que vous mritez; je m'en vas joliment faire des voeux
pour ce brave M. Scherin!

Aprs avoir contempl quelques instants sa femme avec une expression de
haine farouche, M. de Lancry lui dit:

--Il se peut que je meure; mais je serai veng. _Lugarto vous reste_...
Il saura vous atteindre comme il a atteint M. de Mortagne, comme il a
atteint madame de Richeville, comme il atteindra M. de Rochegune, par
vous et en vous! Mais si je ne suis pas tu... oh! tremblez...
tremblez... vous serez crase!...

Il sortit.

Telles furent ses dernires paroles  Mathilde.

Celle-ci, quittant aussitt l'htel de Maran, malgr les supplications
dsespres de sa tante, alla attendre l'issue de ce duel chez madame de
Richeville.

Deux hommes de la connaissance de M. de Lancry, veills au milieu de la
nuit, instruits de l'urgence et de la gravit de cette rencontre,
consentirent  servir de tmoins. On partit pour Saint-Denis. On
attendit dans une auberge le lever du soleil. Au point du jour, le duel
eut lieu dans les fosss des anciennes fortifications.

Au premier coup de feu de M. Scherin, M. de Lancry tomba... Il expira
en maudissant la mmoire d'Ursule et en l'accusant de sa mort......

       *       *       *       *       *




CONCLUSION.


Madame de Lancry, instruite du rsultat du duel par une lettre d'un des
tmoins, passa les six premiers mois de son deuil au Sacr-Coeur avec
madame de Richeville. En apprenant la mort de M. de Lancry, M de
Rochegune fit, par convenance, un voyage de quelques mois en Italie.
clair par les mmoires de Mathilde sur les vritables sentiments
qu'elle avait toujours eus pour lui, sur l'admirable sacrifice qu'elle
avait fait, les radieuses esprances qu'il emportait taient cependant
assombries par ses remords, car il s'accusait toujours de la mort
d'Emma.

Mathilde dcouvrit ce triste mystre.

Avant son mariage, Emma avait fait de souvenir un portrait de M. de
Rochegune et le lui avait donn; plus tard ce portrait lui fut rendu par
son mari, ainsi que le petit portefeuille qui renfermait cette
miniature. Madame de Richeville avait pieusement rassembl tout ce qui
lui restait de sa fille. Depuis la mort d'Emma, elle n'avait jamais eu
le courage de jeter les yeux sur ces reliques sacres. Un jour elle pria
Mathilde de chercher parmi ces objets un mdaillon reprsentant Emma
enfant. En s'occupant de ce soin, madame de Lancry ouvrit le
portefeuille qui contenait le portrait de M. de Rochegune peint par
Emma; elle y trouva caches deux lettres. L'une tait ainsi conue:

_On vous trompe: Mathilde est la matresse de votre mari. Vous
connaissez l'criture de M. de Rochegune; lisez ce billet qu'un ami
inconnu vous fait parvenir._

La seconde lettre tait celle-ci; on le sait, M. de Rochegune l'avait
crite  madame de Lancry lorsque celle-ci le suppliait de revenir
auprs d'Emma:

Je serai  Paris dans la nuit de demain; ce que vous m'apprenez est
affreux... Et je ne puis malheureusement pas rparer le mal que j'ai
caus involontairement... Emma est un ange de bont, de beaut, de
candeur et de grce... Elle mrite un coeur qui n'appartienne qu'
elle. Si je ne vous avais pas rencontre dans ma vie, s'il m'tait
possible d'aimer une autre personne que vous, son amour et t mon plus
cher trsor... Mais l'AMOUR PAR PITI... est-ce digne d'elle? est-ce
digne de moi? Tout mon espoir est que vous vous abusez peut-tre sur le
danger que court cette malheureuse enfant... En tout cas j'arrive... Et
sa mre... notre meilleure amie... Oh! je ne sais quelle fatalit me
poursuit!

En songeant  l'atroce interprtation que l'on donnait  cette lettre
aux yeux d'Emma, aux soupons qu'elle veillait en elle, aux apparences
que l'on calomniait, en songeant aux chagrins que cette malheureuse
jeune femme avait dj ressentis lors de la rvlation du secret de sa
naissance, on comprend qu'elle dut tre frappe d'une mortelle atteinte:
concentre dans son muet dsespoir, l'infortune n'avait voulu instruire
personne du dernier tourment qui la tuait.

On voyait aux plis presque dchirs et  l'_usure_ de cette lettre
qu'Emma avait d la lire et la relire bien souvent, et s'infiltrer
ainsi goutte  goutte ce poison mortel.

Mathilde, certaine d'avoir pourtant cette mme lettre en sa possession,
la chercha dans sa correspondance. Elle l'y retrouva en effet; mais en
les comparant soigneusement toutes deux, elle reconnut la fausset de
celle qui avait t si mchamment envoye  Emma; l'criture de M. de
Rochegune avait t contrefaite avec un art infernal.

Voici l'explication de ce fait.

Lorsqu'elle eut dcid M. de Rochegune  se marier, madame de Lancry
habitait alors avec son mari l'appartement de la rue de Bourgogne. Le
valet de chambre de Gontran, vendu  Lugarto, alors secrtement  Paris,
s'tait, par ordre de ce dernier, empar du coffret pendant quelques
heures, en forant adroitement le secrtaire de madame de Lancry durant
son absence. Le reste ne se comprend que trop facilement. Lugarto
imitait  merveille toutes les critures, et l'ouverture du coffret,
dont Mathilde portait toujours la clef, n'avait t qu'un jeu pour lui.
Dans la prvision certaine du mariage de M. de Rochegune, le choix de
cette lettre annonait une main habitue  frapper srement. Plus tard,
madame de Lancry ayant conu quelques soupons, le coffret fut dpos
chez M. de Senneville. Grce  cette prcaution tardive de Mathilde,
d'autres lettres non moins dangereuses chapprent  Lugarto.

Aprs la dcouverte de cette excrable perfidie, Mathilde envoya les
deux lettres  M. de Rochegune. Il reconnut alors la vrit tout
entire, et fut dlivr d'un remords dchirant; il ne ressentit plus
que des regrets cruels, une piti profonde, en songeant  tout ce
qu'avait d souffrir Emma pendant sa lente agonie.

Quinze mois environ aprs la mort de son mari, Mathilde de Lancry pousa
M. de Rochegune.

Il est inutile de dire le bonheur profond, la sainte ivresse qui
prsidrent  ce mariage. On devine l'adorable avenir qui s'ouvrit
devant Mathilde, qui avait jusqu'alors si douloureusement, si
religieusement souffert...

A peu prs  cette poque, on dmolit une petite maison isole, situe
entre Luzarche et la fort de Chantilly. Cette maison tait reste fort
longtemps inhabite. Au fond d'une cachette pratique prs de la
chemine de la chambre  coucher, et absolument semblable  celle que
Mathilde avait dcouverte avec tant d'effroi rue de Bourgogne, on trouva
le squelette d'un homme. Ce squelette tait celui de Lugarto. Lorsque M.
de Lancry tait venu chercher sa femme chez mademoiselle de Maran, il
avait donn rendez-vous  son complice dans cette petite maison, o il
devait conduire Mathilde sans l'en avoir prvenue...

Fritz, le courrier de Gontran, devait annoncer  Lugarto l'arrive de
son matre et de Mathilde, par le claquement de son fouet, puis s'en
aller attendre,  la poste,  Chantilly, la voiture qu'on renverrait s'y
remiser. Le duel de M. Scherin avait renvers tous ces projets; mais
Fritz, qui l'ignorait, se crut toujours suivi de la berline, commanda
ses relais, arriva prs de la maison isole, donna le signal convenu et
continua sa route jusqu' Chantilly. A ce signal, Lugarto tait entr
dans la cachette de la chambre  coucher, croyant ses htes sur le point
d'arriver, et sa prsence dans cette maison ne devant pas tre
souponne par Mathilde. La Providence voulut que le ressort d'un
panneau intrieur ne jout pas lorsque Lugarto tenta de sortir de sa
cachette: lass d'attendre en vain que Gontran vnt le dlivrer, il
cria; ses cris furent inutiles, il tait seul dans cette maison. Le
lendemain, le courrier revint, frappa  la porte; on ne lui rpondit
pas. Dj inquiet de n'avoir pas vu venir la voiture se remiser 
Chantilly, il retourna  Paris, o il apprit la mort de M. de Lancry.
Quant  M. de Lugarto, sa vie tait depuis quelque temps si mystrieuse,
que sa disparition parut fort naturelle  tous les gens qu'il employait.

L'on ne peut gure s'tonner de l'horrible mal qu'avait fait cet homme
en songeant aux immenses ressources qu'il trouvait soit dans la
corruption, soit dans l'espce de police occulte dont il entourait ceux
qu'il hassait. Pour cet homme infme, satur de plaisirs, blas sur
tout, le mal tait un besoin et une volupt: beaucoup d'argent, quelques
sjours mystrieux  Paris, son adresse  contrefaire les critures, lui
permirent de frapper mortellement ou d'une manire incurable M. de
Mortagne, Emma, madame de Richeville, M. de Rochegune et Mathilde.

Nous dtournerons la vue des horreurs monstrueuses que mditaient pour
l'avenir M. de Lancry et Lugarto: lorsque deux pareilles mes
s'accouplent, rien ne doit tonner.

M. Scherin, aprs avoir tu Gontran, voyagea, toujours poursuivi par le
souvenir d'Ursule. La mort de M. de Lancry l'avait veng, mais ne
l'avait pas consol.

Mademoiselle de Maran, devenue tout  fait paralytique et presque
aveugle, continua d'tre absolument abandonne au cruel despotisme de
Servien, qui ne laissait personne approcher d'elle. La fin de sa vie fut
un supplice de tous les moments. Le crayon que nous en avons offert peut
 peine en donner une ide. Sans la volont ferme et inbranlable de M.
de Rochegune, Mathilde et essay d'adoucir la pnible position de sa
tante.

Madame de Richeville se livra  des austrits de plus en plus cruelles;
sa sant, depuis longtemps mine par d'incurables chagrins, n'y rsista
pas longtemps; elle apprit du moins le dvouement sublime de Mathilde
pour Emma.

M. de Senneville fit oublier la coupable lgret de ses propos et de
ses mensonges par le loyal aveu de ses torts et par le respect profond,
dvou, qu'il montra toujours pour Mathilde et pour M. de Rochegune.

Enfin, pour ne laisser dans l'oubli aucun des personnages qui ont figur
dans ce long rcit, nous dirons que la veuve Leboeuf revint, quelques
jours aprs sa disparition, trner dans le comptoir d'acajou de son caf
de la rue Saint-Louis, ayant toujours son fidle Botard pour garon et
les frres Godet pour principaux habitus. M. de Lancry et Lugarto
avaient fait donner  la veuve une somme assez considrable pour
abandonner son tablissement pendant quelques jours  leur police
occulte, le voisinage de l'htel d'Orbesson, occup par M. de Rochegune,
rendant cette surveillance ncessairement incessante dans le cas o
Mathilde, pousse  bout par le dsespoir, aurait song  y chercher un
refuge.

Madame Leboeuf se plut  envelopper d'un voile pais son absence
momentane. Ce mystre est encore,  cette heure, le texte inpuisable
de la conversation des frres Godet et des autres habitus du caf
Leboeuf. Enfin, le vieil htel d'Orbesson fut chang en une
manufacture de produits chimiques aprs le dpart du colonel Ulrik.

FIN.


NOTES:

[A] On appelle ainsi les socits pareilles  celles o M. de Rochegune
avait d la somme qu'il voulait employer en bonnes oeuvres.

[B] Euphorbia fulgens.--Linn.

[C] Le suc de l'euphorbe est un trs-violent poison.

[D] M. de Mortagne ignorait alors le dpart de M. de Lancry pour Paris.
(_Note de l'auteur._)

[E] La premire lettre contenait sans doute le rcit de la vie de
Gontran jusqu'au moment o il vint rejoindre Ursule  Paris.






End of the Project Gutenberg EBook of Mathilde, by Eugne Sue

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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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