The Project Gutenberg EBook of Les diables noirs, by Victorien Sardou

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Title: Les diables noirs
       drame en quatre actes

Author: Victorien Sardou

Release Date: August 13, 2010 [EBook #33422]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LES

DIABLES

NOIRS

DRAME EN QUATRE ACTES

PAR

VICTORIEN SARDOU


PARIS

MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES DITEURS

RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

M DCCC LXIV




LES

DIABLES NOIRS

DRAME

Reprsent pour la premire fois,  Paris, sur le thtre du VAUDEVILLE,
le 28 novembre 1863

DU MME AUTEUR

NOS INTIMES! comdie en quatre actes.

LES GANACHES, comdie en quatre actes.

LES PATTES DE MOUCHE, comdie en trois actes.

PICCOLINO, comdie en trois actes.

LA PERLE NOIRE, comdie en trois actes.

LES FEMMES FORTES, comdie en trois actes.

LA PAPILLONNE, comdie en trois actes.

LES PRS SAINT-GERVAIS, comdie en deux actes.

M. GARAT, comdie en deux actes.

L'CUREUIL, comdie en un acte.

LES GENS NERVEUX, comdie en trois actes.

LA TAVERNE, comdie en trois actes.

LES PREMIRES ARMES DE FIGARO, comdie en trois actes.

BATAILLE D'AMOUR, opra-comique en trois actes.

LA PERLE NOIRE

ROMAN

Un volume grand in-18.

Imprimerie L. TOINON et Cie,  Saint-Germain.




LES

DIABLES

NOIRS


    GASTON DE CHAMPLIEU      MM. BERTON.

    ROLAND                       FLIX.

    RENNEQUIN                    NUMA.

                               { PARADE.
    TRICK                      { RICQUIER.

    PROFILET                     CHAUMONT.

    CYPRIEN                      SAINT GERMAIN.

                               { MUNI.
    DUCROC                     { COLSON.

    HONOR                       BASTIEN.

    JEANNE                  Mmes FARGUEIL.

    SARAH                        FRANCINE CELLIER.

    SYLVIE                       ATHALIE MANVOY.




La scne de nos jours, 1er acte, prs de Dieppe; 2e, 3e et 4e actes, 
Paris.

Toutes les indications sont prises de la gauche du spectateur; les
changements sont indiqus par des renvois. Pour la mise en scne
dtaille, s'adresser  M. Ricquier, rgisseur au thtre.




LES

DIABLES NOIRS




ACTE PREMIER

     [Un salon de vieux chteau. A gauche, premier plan, une petite
     porte, entre, bille, au deuxime plan, grande chemine. Au fond,
     pan coup, une porte qui conduit  la bibliothque.--Porte d'entre
     au milieu.--A droite, pan coup, une fentre ouvrant sur la
     campagne et sur la mer, avec rideaux de soie fans, comme le reste
     de la dcoration.--Deuxime plan du mme ct, une porte conduisant
      l'appartement de Jeanne.--Une table-chaises,  gauche, premier
     plan.]




SCNE PREMIRE

HONOR, SYLVIE, [en Poletaise.]


SYLVIE, [ Honor qui parat au fond et qui ne sait de quel ct se
diriger.]

Eh bien, ici.

HONOR, [sur le seuil, dposant  terre un sac de voyage.]

Voil un chien de pays o l'on monte! (Il descend en scne.)

SYLVIE, [ la table.]

Dame! sur les falaises! c'est aussi la beaut de l'endroit!

HONOR, [se dbarrassant de ses bagages.]

Oui, c'est joli! et l'habitation aussi; parlons-en!

SYLVIE.

Regardez donc la vue! Est-ce beau? on voit la mer et Dieppe, tout
l-bas!

HONOR, [allant  la chemine et s'asseyant.]

J'aime mieux le boulevard! Fermez donc les portes au moins; je vais
m'enrhumer. (Sylvie ferme la porte de la chambre  droite.) Et c'est
vous qui gardez cette baraque de chteau?

SYLVIE.

Non, c'est mon pre, qui tient aussi la ferme!

HONOR.

Je lui fais mon compliment! c'est bien entretenu ici!

SYLVIE, [allant  la chemine et ranimant le feu.]

Dame! nous ne sommes pas chargs des rparations! Et le vent de la mer!
pensez donc! a fait du ravage dans une maison!... surtout quand on n'y
est pas venu depuis trois ans! car, comprenez-vous que madame n'a pas
paru ici depuis la mort de son mari?

HONOR.

Ah! oui! je le comprends!

SYLVIE, [allant  la fentre et tchant de l'ouvrir.]

Sans compter qu'elle arrive au moment o on ne l'attend pas, je n'ai eu
le temps de rien ranger.

HONOR.

Qu'est-ce que vous faites l?

SYLVIE, [poussant la fentre qui ne s'ouvre pas facilement.]

Eh bien, j'ouvre un peu pour donner de l'air, et ce n'est pas facile!
ce bois est gonfl!... (Faisant un dernier effort.) a y est! (La
fentre s'ouvre ainsi que la porte du fond.) Tiens! la poigne de
cuivre est tombe! ah! la voil! (Elle la ramasse  terre.)

HONOR.

C'est encore gentil! quel chenil!

SYLVIE, [descendant en scne aprs avoir replac le bouton  la
serrure.]

Bon! a ira toujours bien comme a pour aujourd'hui! Demain, on fera
venir le serrurier!

HONOR.

Oui, et le mdecin pour moi!

SYLVIE, [riant.]

Oh! bien! si toutes les personnes que madame amne avec elle sont aussi
douillettes que vous! (Allant  lui.) Est-ce que vous venez beaucoup
de monde?

HONOR.

Il y a madame; son oncle, M. Rennequin, un vieux qui taquine toujours
tout le monde et qui se fche aprs; ensuite deux cousins; tout a des
parents du dfunt: et puis madame ou mademoiselle Sarah.

SYLVIE.

Comment! madame ou mademoiselle?

HONOR.

Oui, une amie de madame qui demeure chez elle; les uns disent qu'elle
est marie, d'autres qu'elle ne l'est pas; moi je ne crois ni l'un ni
l'autre!...

SYLVIE.

Il faut pourtant bien... (Elle descend  droite.)




SCNE II

LES MMES, CYPRIEN, PROFILET.


CYPRIEN, [au fond.]

Allons donc! Profilet, allons donc! (Honor se lve et va  Cyprien.)

PROFILET, [courant et allant  la table dposer sa valise].

Mais j'arrive! j'arrive!... (Sylvie lui prend son manteau.)

HONOR, [dbarrassant Cyprien de son escarcelle].

Ces messieurs sont donc venus seuls avec les effets?

CYPRIEN.

Oui, par la voiture, ces dames ont voulu faire la route  cheval!

PROFILET, [doucereux].

Des dames  cheval! quelle indcence! si elles tombaient!

CYPRIEN.

Ah! voil le cousin Profilet qui trouve tout immoral.

HONOR, [descend  la table tenant la malle de Profilet].

Et M. Rennequin est aussi  cheval?

CYPRIEN.

Non! il n'a trouv qu'un ne pour suivre ces dames! (Honor sort,
prcd de Sylvie qui lui montre le chemin.)




SCNE III

PROFILET, CYPRIEN.


PROFILET, [pendant la sortie].

Un ne!...

CYPRIEN.

Est-ce aussi indcent, a?

PROFILET.

Non!

CYPRIEN.

Allons, tant mieux. (Frissonnant en voyant la fentre.) Brrr! eh bien,
en voil une ide, (Il la ferme.) Comme a ferme... (Regardant.)
Alors voil le chteau!--Vieux style.

PROFILET, [assis.]

Oui, oui... c'est un peu fan.

CYPRIEN.

Et rococo... oh! ces guirlandes, regardez donc! Si tout l'hritage tait
ainsi!

PROFILET.

La cousine Jeanne n'aurait pas deux cent mille livres de rente...

CYPRIEN, [ la chemine, debout.]

Oui, qui sont  nous!

PROFILET, [assis prs de la table.]

Chut! chut!

CYPRIEN.

Oh! bien! quoi! nous sommes seuls! c'est assez de se contenir devant
elle, et de faire le gracieux et l'empress, en enrageant dans l'me.
Faut-il que cet imbcile de Dolivet, notre cousin, ait fait la sottise
de l'pouser et de tester en sa faveur au dtriment des hritiers
directs, de vous, de moi, de l'oncle Rennequin, et que nous venions en
invits l o nous devrions entrer en matres! Et cela ne vous agace
pas, vous? Et vous croyez que tout  l'heure encore,  Dieppe, quand
elle m'offrait une seconde tasse de th, et des sandwichs, je n'avais
pas envie de lui crier: Mais j'en prendrai si je veux, de ton th et de
tes sandwichs! mais il est  moi, ton th! mais ils sont  moi, tes
sandwichs!

PROFILET, [doucement.]

Pas encore! mais cela viendra peut-tre!... (Il tire sa tabatire.)

CYPRIEN, [retournant  la chemine.]

Aprs sa mort!... quand nous n'aurons plus de dents!...

PROFILET, [prend une prise de tabac.]

Peuh! qui sait? ce brave cousin tait un original, qui nous a laiss une
chance de salut!

CYPRIEN.

Oui! jolie! il donne tout son bien  sa veuve  condition qu'elle ne se
remariera pas...

PROFILET, [se levant.]

Et que si elle se marie, toute la fortune fait retour aux hritiers
directe... c'est--dire!  vous!  moi!  Rennequin!

CYPRIEN.

Eh bien?

PROFILET.

Eh bien, mais!...

CYPRIEN.

Eh bien, elle ne se remariera pas! quoi, c'est trs-vident!

PROFILET.

Il faut voir!...

CYPRIEN.

Oh! c'est tout vu!... Et nous sommes vols!

PROFILET, [prtant l'oreille.]

Chut! voici ces dames!

CYPRIEN.

Oui! on court!

PROFILET, [allant vivement  la fentre.]

On court!

CYPRIEN, [avec une certaine nuance d'espoir.]

Il est arriv quelque chose! un accident, le cheval!...

PROFILET, [de mme.]

Elle se serait tue!...




SCNE IV

LES MMES, JEANNE, SARAH.


JEANNE, [entrant par le fond et soutenant Sarah.]

Pas encore!

CYPRIEN.

Ah! chre cousine!

PROFILET, [de mme.]

Nous tions dans une inquitude!...

JEANNE, [essouffle.]

Oui, oui! Un peu d'air, s'il vous plat... pour Sarah.

SARAH.

Non! une chaise!... (Jeanne fait asseoir Sarah sur la chaise qui est
prs de la table; Cyprien donne  Jeanne un flacon de sels.)

PROFILET.

Qu'est-il donc arriv?

JEANNE.

Ah! ce n'est rien! une petite aventure, et une peur!

PROFILET et CYPRIEN.

Une aventure?

JEANNE.

Oui! nous avions pris toutes deux par la grve!... c'est le plus beau!
c'est le plus court! et nous avions une heure de mare basse, pour faire
un quart de lieue, nous nous amusions  regarder les rochers, les
herbes, les falaises, tout ce qui se rencontrait, enfin!... en nous
arrtant  chaque pas! De l'heure qui s'avanait, du reflux et du
danger... aucune ide!... quand tout  coup, je sens frissonner mon
cheval... il se met  gratter la terre de son pied!... puis le vent se
lve et frachit. Je me retourne et je vois!... Une frange d'cume
roulait sur la grve  cent pas de nous, et devant,  un dtour de la
falaise, le passage tait dj cern par une foule de petites vagues
courant l'une sur l'autre!--Je crie: Sarah! Sarah! la mare haute!...
nous sommes perdues!--Je lance mon cheval, Sarah suit, et dj les
lames arrivaient, arrivaient, de quelle vitesse, vous le savez!... Et
puis, le vent de la pleine mer, et tout cela dferlant, bouillonnant,
grondant, et nous fouettant l'cume au visage!... les chevaux effrays
courent  la falaise! un rempart!... ils se rabattent sur les rochers!
leur pied glisse et trbuche! Ils reviennent au sable, mais le flot l'a
dj dtremp... Je perds la tte! Sarah! crie: Au secours! (Sarah se
lve.) Les chevaux s'emportent! je ne vois plus, je n'entends plus que
le bourdonnement de la vague qui me dborde et m'envahit! je ferme les
yeux avec horreur!... je me vois perdue, morte, noye!... Et je ne
reviens  moi que sur la rampe de gazon de Varangeville, o mon cheval
hennit de joie en regardant la mer  deux cents pas au-dessous de nous,
et o Sarah a tout  coup une petite attaque de nerfs  cheval...
(Riant.) Qui tait bien la chose la plus bouffonne... ah! ah! ah! mon
Dieu! que je voudrais donc rire si je n'avais pas aussi une petite
crise!... (Sarah lui offre sa chaise o Jeanne tombe assise en riant
aux clats d'un rire nerveux.) Ah! ah! mais au moins ce n'est pas 
cheval, celle-l!

CYPRIEN.

Pauvre cousine!

PROFILET.

Qu'est-ce qu'on pourrait bien?... (Il court  la chemine prendre un
verre d'eau.)

JEANNE, [riant toujours.]

Oh! rien! ce n'est rien! cela se calme! Et j'en suis quitte pour une
manchette perdue sur le sable!

SARAH.

Avec un bouton de diamant admirable!

JEANNE.

C'est ma ranon que la mer emportera!

CYPRIEN, [ Profilet, lui prenant le verre d'eau].

Voil pourtant comme elle gaspille notre bien! (A Jeanne, avec
empressement.) Voulez-vous un peu d'eau, chre cousine?

JEANNE, [riant toujours.]

Oh! non! merci! assez d'eau comme cela!

PROFILET.

Si vous ne vous tiez pas retourne, pourtant!...

CYPRIEN, [ Profilet.]

Oui, quand on pense que si elle ne s'tait pas retourne  temps!

PROFILET.

A-t-elle une chance! (Il porte le verre sur la chemine.)

JEANNE, [respirant, gaiement.]

Ah! cela va mieux! (A Sarah en lui prenant les deux mains.) Et toi?

SARAH.

Moi aussi!

JEANNE.

Voil les femmes, tenez! quelles pauvres natures!... Avec un peu de
sang-froid... c'tait si beau  regarder. Ah! (se levant) c'tait
vraiment beau!--Ce cheval emport!... ce fracas de vagues et de
galets... ce vent dtachant l'cume par flocons! Et avec tout cela,
l'effroi, les cris, la mort prochaine et la folie plus prs encore...
c'tait enivrant!

CYPRIEN.

Dlicieux!--on recommencerait tout de suite!

JEANNE, [se levant].

Bah! pourquoi pas?--Un petit danger de temps  autre, lutter! se
dfendre!--Eh!  la bonne heure! c'est vivre, cela! (Elle remonte vers
le feu.)

CYPRIEN, [tout en replaant la chaise prs de la table.]

Tudieu! vous dites cela avec un sourire, un oeil brillant! c'est  donner
envie de vous attaquer, pour vous voir vous dfendre!...

PROFILET, [choqu].

Oh!

CYPRIEN.

Quoi?

PROFILET.

Devant des dames!... c'est vif!...

JEANNE.

Eh bien, quoi donc?

PROFILET.

Vous n'avez pas compris?... (A Sarah, qui va rejoindre Jeanne  la
chemine.) Il vient de dire quelque chose d'un peu lger!...

CYPRIEN, [stupfait.]

Moi?

JEANNE, [prs de la chemine.]

De lger...

PROFILET, [tonn  Cyprien.]

Non! vous ne vouliez pas?... alors n'en parlons plus; je vous demande
pardon!... j'ai cru qu'il faisait une quivoque!...

CYPRIEN.

Ah a! quelle tournure d'esprit avez-vous? On ne peut pas dire deux mots
que vous n'y voyiez des choses!...

PROFILET.

Oh! ne vous fchez pas! je vous croyais plus d'esprit que vous n'en
avez, voil tout!... (Allant  Jeanne.) Je croyais qu'il voulait
dire...

JEANNE, [assise.]

Ah! bien, non, ne le dites pas!...

PROFILET, [souriant.]

C'tait assez drle!...

CYPRIEN.

Voil une faon de dfendre la morale!




SCNE V

LES MMES, SYLVIE, [avec un fagot].


SYLVIE, [entrant par le fond.]

Ah! c'est madame!... (Elle jette le fagot par terre et va  Jeanne.)

JEANNE.

Bonjour, fillette!...

SYLVIE, [ genoux prs-d'elle; Sarah est debout devant la chemine].

Ah! quel bonheur!... voil madame revenue! quel bonheur!

JEANNE.

Comme tu es grandie! comme tu es belle! et toujours bonne et sage?...

SYLVIE.

Ah! madame, si vous vouliez m'emmener avec vous  Paris?

PROFILET, [ droite avec Cyprien;  demi-voix.]

C'est a.--Les voil toutes, pour se perdre!

CYPRIEN, [ demi-voix.]

Laissez donc; nous les retrouverons!

PROFILET, [choqu.]

Oh!... (Ils regardent par la fentre.)

JEANNE.

Nous verrons cela, petite; mais rien n'est prt,  ce que je vois!

SYLVIE, [se relevant.]

C'est que mon pre n'a reu la lettre de madame que ce matin; et c'tait
dans un tat ici! (Elle traverse en descendant et va prendre sur la
table les gants et les cravaches des deux femmes.) Des fentres qui ne
ferment pas, et le vent qui vient de se lever avec la mare!--a va
souffler cette nuit!... nous allons danser!

SARAH.

Ah! mais un instant!... j'ai peur du vent, moi!

JEANNE.

Bah! tu es folle! Sylvie couchera  ct de toi, dans ta chambre, si tu
veux!

SARAH.

Et toi?

SYLVIE, [montrant la chambre  droite, o elle est sur le point
d'entrer].

Oh! madame couche ici, elle; c'est un peu isol; mais elle est brave,
madame, elle n'a peur de rien!...

JEANNE.

Quant  vous, cousins, nous allons chercher vos chambres tout  l'heure.

SYLVIE, [s'arrtant.]

Oh!  propos de chambre, il y a bien la bibliothque l-haut!... mais je
ne la conseille  personne!

JEANNE.

Parce que?

SYLVIE, [redescendant au milieu.]

Parce qu'il y revient un esprit donc!...

SARAH.

Un esprit!

SYLVIE.

Oui, madame, c'est un train l-dedans!...

JEANNE.

Et ton pre n'est pas mont voir?

SYLVIE.

Oh! il est bien trop poltron! s'il m'avait seulement laiss faire, avec
mon manche  balai, je t'aurais travaill l'esprit, moi... il ne serait
pas revenu, allez!

SARAH.

Est-elle brave!

JEANNE, [riant.]

Enfin, il y a progrs, au moins! Elle y croit encore; mais c'est pour
frapper dessus!...

SYLVIE.

Vous voulez monter voir!... voil la porte!... nous le cognerons!

CYPRIEN, [vivement.]

Non, non!  quoi bon?... cette bibliothque ne me dit rien du tout, 
moi!...

PROFILET.

Rien du tout!--On n'a que faire de la bibliothque pour coucher!
(Sylvie redescend, reprend les objets et entre chez Jeanne.)

CYPRIEN.

A moins qu'on n'y mette M. Rennequin.

JEANNE.

Mon oncle!... au fait, o est-il?... Et Trick?

PROFILET.

Votre domestique?--Il a fait la route  pied. Quant  l'oncle Rennequin,
je ne sais; n'est-il pas venu avec vous?

JEANNE.

Mais non!

CYPRIEN.

Ah! je croyais!--Comme nous montions en voiture, je l'ai entendu parler
de louer un ne pour vous suivre...

JEANNE, [inquite.]

Pour nous suivre... mais alors, il est venu par la grve!...

CYPRIEN.

Probablement!

JEANNE, [effraye.]

Ah! le malheureux! mais la mare!... Il est perdu!... (Ils vont pour
remonter. Rennequin parat; Sylvie rentre.)




SCNE VI

LES MMES, RENNEQUIN.


RENNEQUIN, [entrant par le fond].

Ah! voil! on crie maintenant!... Il est perdu!... Il serait bien temps
de crier, si j'tais perdu!...

JEANNE.

Enfin, vous voil!

RENNEQUIN.

Et on n'aurait pas eu la coeur de m'arracher  un affreux pril!

JEANNE.

Vous avez donc couru le mme danger que nous?

RENNEQUIN.

J'ai couru!... D'abord, je n'ai pas couru du tout!... L'ne n'a jamais
voulu marcher!

CYPRIEN.

Ah!

RENNEQUIN.

Du moment que je le dis, c'est que c'est rel, il n'y a pas  faire:
_Ah!_...

JEANNE.

Mais, personne...

RENNEQUIN.

Non! je dis a pour monsieur... l... qui fait: _Ah!_--Comme si
j'avanais quelque chose de mon invention.

JEANNE.

Mon oncle, monsieur ne songe pas!...

RENNEQUIN.

On voit tous les jours des nes qui ne marchent pas!... il n'y a pas de
quoi pousser des: _Ah!_...

JEANNE.

Mais enfin, mon oncle, puisque monsieur assure qu'il n'avait pas
l'intention de vous offenser.

CYPRIEN.

Mais jamais, mon Dieu! jamais!

RENNEQUIN.

Vous le dites! je veux le croire. (Attendri.) J'ai besoin de le
croire!... car, dans ma position, un manque d'gards, quand on n'est pas
riche, voyez-vous, et qu'on a eu, comme moi, si peu de chance dans sa
vie! et avec cela le coeur trop sensible!... (Il essuie ses yeux.) Une
sensibilit exalte! (A Profilet qui prise tranquillement.) Exalte,
monsieur, qui a empoisonn toute ma vie!

JEANNE.

Oui, mon oncle, et pour revenir  cet ne...

RENNEQUIN.

Ah! crrr! c'est fait pour moi, ces choses-l! toujours ma chance!--Tant
que nous avons descendu  la mer... il trottait, cet ne, c'tait
merveille... mais quand il a fallu tourner pour vous suivre... plus
rien!... une borne!... J'avais beau lui dire les choses les plus
aimables, il secouait l'oreille, il souriait en dessous, en faisant de
la tte... non! non!... Je me dis: C'est un parti pris... c'est pour me
contrarier ce qu'il en fait, il voit que a me contrarie! a l'amuse! Je
descends, je tire, je pousse!... enfin, le voil parti! Et moi de courir
derrire, en me disant: si je l'arrte pour me remettre sur son dos, il
n'ira plus; et si je ne l'arrte pas, nous allons donc courir toujours
comme a: moi, par derrire; c'est bte, a!... Il faut un peu d'audace!
L-dessus, je prends mon lan, et je saute sur lui, tout courant!

TOUS.

Ah!

RENNEQUIN.

Alors, il s'arrte! je rage, je crie, je cogne!... Bandit, va! tu
marcheras! Et lui des oreilles (secouant la tte): Non! non!--Je te
dis que si!--Je te dis que non!... (mme jeu) je suis entt!--Et moi
donc!... L-dessus, il tourne bride, et il revient au galop  son
curie... Les gamins couraient derrire nous en criant, les femmes
riaient, les chiens aboyaient, j'tais vex! mais je faisais l'homme
enchant! Je disais,... tout haut: Il est trs-drle, cet ne,
trs-drle! c'est un plaisir!... Oh! gredin! va, si je te rattrape dans
un coin!

CYPRIEN, [riant].

Ah! ah! j'aurais voulu voir...

RENNEQUIN, [vex].

Ah! oui, oh! c'tait bien risible! je pouvais, tomber et me casser une
jambe!... mais qu'est-ce que a fait... Rennequin?... (Il remonte.)

JEANNE.

Oui, mon oncle, mais enfin, puisque ce malheur n'est pas arriv, puisque
vous tes venu sans encombre...

RENNEQUIN.

Par la grand'route! en voiture. (Il va pour s'asseoir prs de la table,
on l'entoure.)

JEANNE.

Eh bien, c'est charmant, cela!

RENNEQUIN, [prt  s'asseoir, se relevant.]

C'est charmant! Je pouvais ne pas trouver la voiture!...

CYPRIEN.

Enfin!... voyons!...

RENNEQUIN, [mme jeu.]

Ou la trouver pleine?...

CYPRIEN.

Mais puisque rien de tout cela n'est arriv, sapristi!

PROFILET.

Et que vous n'avez eu que la peine de vous faire traner...

SARAH.

Tandis que nous courions, nous, le plus grand danger d'tre noyes!...

RENNEQUIN, [assis.]

Oh! vous! vous tes jeunes, vous!...

SARAH.

Cela ne nous aurait pas empches!

RENNEQUIN.

C'est  mon ge que les accidents sont terribles...

JEANNE.

Enfin, mon oncle...

RENNEQUIN.

On n'en revient pas!...  mon ge!

JEANNE.

Eh bien, oui, l, c'est convenu! n'en parlons plus!...

RENNEQUIN, [mu.]

Moi qui ai toujours eu si peu de chance!

SYLVIE.

Vous en avez pourtant eu cette fois-ci, car enfin, si l'ne avait
march!... vous pouviez tre surpris par la mare comme ces dames...

JEANNE.

Oui! et alors, Dieu sait!...

RENNEQUIN, [d'un air fin et souriant.]

Oui, aprs a il aurait peut-tre couru dans ce cas-l!... Il ne lui
fallait qu'une vive motion,  cette bte!... (Sylvie et Profilet
remontent; Sarah et Jeanne passent  gauche; Cyprien redescend 
droite.)

SARAH.

Je ne m'y fierais pas!

RENNEQUIN.

Moi non plus! Je dis a parce que c'est drle!... c'est mme trs-drle!
(Il rit tout seul, les regarde, et ne rencontrant la figure de
personne.) Et vous ne seriez pas morts pour en rire plus que a!...

JEANNE

Ah! mon oncle!...

RENNEQUIN.

Si c'tait un autre que moi, on se tordrait de rire! parce que c'est
vraiment drle; mais de ma part... on en serait bien fch...

JEANNE.

Eh bien, nous allons rire, et il y a de quoi! (On rit.)

RENNEQUIN, [se levant.]

Ah! oui, oui, un rire ironique. (Montrant Profilet qui rit au fond.)
Ah! l'autre l-bas!... ne vous forcez pas, allez!... je ne suis pas
exigeant, moi, je n'ai pas le droit de l'tre. Quand,  mon ge, (mu)
on est forc de vivre aux crochets des autres!...

JEANNE.

Ah! mon oncle! voulez-vous que nous pleurions maintenant?...

RENNEQUIN.

Allons, bon! voil autre chose. Ah! je ne te souhaite pas de me
ressembler jamais, va! (Il passe et monte  la chemine, Profilet le
suit, Sarah va  Rennequin et cherche  le calmer; Sylvie, qui est
remonte, descend,  Jeanne.)

SYLVIE.

C'est votre oncle, madame, ce monsieur-l?

JEANNE.

Oui!

SYLVIE, [agace.]

Brrr!...

JEANNE.

On s'y fait!




SCNE VII

LES MMES, TRICK.


JEANNE.

Eh! voici Trick!... arrive donc!...

TRICK, [accent allemand.]

Tu _curs!_ tu _curs_  cheval! je peux pas te suivre!...

SYLVIE, [stupfaite.]

Ah! tutoie madame!...

JEANNE.

Je crois bien, et tout le monde aussi, c'est une habitude dont il n'a
jamais pu se dfaire, n'est-ce pas, Trick? Et, comme il m'a connu petite
fille, et qu'il m'a porte cent fois  son paule, tu ne lui
persuaderais pas que nous ne sommes pas encore  ce temps-l!

TRICK.

Oui! t'tais _pien chentille_, et tu m'aimais _pien_!

JEANNE.

Et je t'aime toujours, brave coeur, car je ne sais rien de meilleur et de
plus dvou que toi! (Jeanne remonte  droite.)

RENNEQUIN, [assis  la chemine.]

Bon qu'il te tutoie, mais les autres: moi, par exemple!... il ne m'a
jamais port sur son paule!

TRICK.

Je te porte toute la journe, toi, sur mon paule, tu _crognes tujurs_.
(Il redescend et sort par la petite porte de gauche.)

RENNEQUIN, [se levant, vex.]

Quoi... qu'est-ce qu'il a dit? (Il le suit jusqu' la petite porte qui
se ferme sur Trick.)

JEANNE.

Allons! allons! ne perdons pas de temps, et tchons de nous installer un
peu pour la nuit... Il faut que tout le monde s'en mle... Sarah, veille
aux lumires... mon oncle, trouvez un soufflet. (A Cyprien.) Cousin,
dliez ce fagot, que je vous fasse un beau feu.

PROFILET.

Vous-mme?...

JEANNE.

De ma blanche main! nous sommes aux champs, allons! allons! un peu de
courage, voici le froid qui vient! (Mouvement gnral, Jeanne remonte
 la fentre, Rennequin va d'abord  gauche et cherche le soufflet, puis
il passe -droite au fond; Cyprien prend le fagot jet par Sylvie, le
descend  l'avant-scne, un peu sur la gauche, tire un couteau de sa
poche et coupe les liens, Profilet descend prs de lui, Cyprien commence
 faire une brasse, Sarah va  la chemine, prend deux flambeaux et
descend  la table  droite, o elle les apprte.)

SARAH.

Sylvie a raison, nous aurons du vent.

JEANNE, [ la fentre.]

Et le soleil se couche dans les flots de sang; Dieu, est-ce beau, voyez
donc! (Elle passe  la chemine.)

SARAH.

Moi, cela me donne envie de pleurer, on se sent si petit ici, et si loin
du monde.

PROFILET, [prenant la brasse que Cyprien lui tend.]

Pas du monde de Paris, toujours, car j'ai aperu  Dieppe, au moment o
nous nous sparions, quelqu'un qui s'apprtait videmment  suivre le
mme chemin que nous! (Il remonte et se dirige vers la chemine.)

JEANNE, [prparant le foyer.]

Un ami?...

PROFILET.

Une connaissance au moins. (Il jette le bois dans la chemine; avec
intention.) M. Gaston de Champlieu. (Mouvement. Rennequin se retourne;
Cyprien, qui brise des sarments sur son genou, s'arrte, et ils
changent un regard.)

JEANNE, [un peu saisie.]

Ah! il est ici.

SARAH.

Eh bien, c'est ce monsieur dont je t'ai parl, qui nous suit depuis
Paris!

JEANNE, [avec embarras, tisonnant.]

Je ne sais! me l'as-tu dit?

SARAH.

J'ai fait mieux! je te l'ai montr.

JEANNE, [se penchant vers la chemine.]

Ah! c'est possible.

RENNEQUIN, [descendant et malignement.]

Ah! bien! il est encore entt, celui-l! nous ne pouvons plus faire un
pas sans le rencontrer; c'est le contraire du soufflet! En voil un qui
se cache!... (Il jette un coup d'oeil sous la table; Rennequin descend
prs de la table, Profilet redescend prs de Cyprien qui lui donne du
bois.)

JEANNE.

Ce monsieur est peut-tre un peu indiscret; mais, aprs tout, fort
distingu et bien lev!

RENNEQUIN, [d'un air fin, assis  la table.]

Oh! nous savons bien que tu le trouves aimable!

JEANNE.

Moi?

RENNEQUIN, [changeant des regards avec Cyprien et Profilet.]

Oui, oui, tu me l'as dit vingt fois!

JEANNE.

Moi!

RENNEQUIN.

Oh! bien, on ne peut pas plaisanter un peu... sans que tu... quel
caractre!...

PROFILET.

Ma cousine a bien raison de s'en dfendre, car s'il est un homme tar,
c'est bien celui-l!

CYPRIEN, [bas, en lui passant une seconde brasse de branches mortes.]

Mais taisez-vous donc! c'est peut-tre un pouseur!

PROFILET, [bas].

Nigaud! il n'pousera pas! il mangera.

CYPRIEN, [bas, prenant les broussailles qui restent.]

Notre fortune! bigre! (Haut.) C'est un monstre! (Bas.) Marchez!
marchez! je vous suis!... (Ils remontent  la chemine tout en
parlant.)

PROFILET.

Des aventures!

CYPRIEN.

Des duels!

PROFILET.

Des scandales!

CYPRIEN.

Des enlvements!

PROFILET, [jetant le bois dans la chemine au del de Jeanne.]

Et des dettes! Il a mang deux hritages.

CYPRIEN, [de mme, en avant.]

Pardon... quatre! (Ils redescendent.)

RENNEQUIN.

Et quatre qui en valaient bien huit.

CYPRIEN, [ genoux, ramassait les restes des fagots, et  demi-voix 
Rennequin.]

Tiens! vous en tes, vous!

RENNEQUIN, [bas.]

Pour la taquiner! Oh! c'est amusant! (Il se frotte les mains.)

SARAH, [ Jeanne.]

Comment! c'est vrai?...

JEANNE, [allumant du feu.]

On le dit! mais on en dit tant, que c'est  donner envie de ne rien
croire!

RENNEQUIN [assis  la table, Profilet derrire lui, Cyprien  droite.]

Ah! si tu t'intresses  ce monsieur!...

JEANNE, [vivement.]

Mais, mon Dieu! je ne m'intresse pas  ce monsieur: seulement, on
l'attaque, il est absent, je le dfends... il n'y a rien l que de fort
naturel!...

PROFILET.

Nous ne sommes pas seuls  le blmer! et ses meilleurs amis, _ses
associs_ mme.

SARAH.

_Ses associs?..._

PROFILET.

Sans doute!... ne savez-vous pas qu'il a fait partie de certaine socit
imite de Balzac?

CYPRIEN.

_Les dvorants?_

PROFILET.

Oui, un club de dsoeuvrs, de viveurs, ces messieurs avaient leurs lieux
de runion, leurs statuts, leur chef mme, qui s'appelait Ferragus XXIV.
Un gaillard dont le vrai nom tait Canillac!

SARAH, [vivement.]

Vous dites?... (Mouvement de Jeanne qui la contient.)

PROFILET.

Je dis Canillac, madame; vous l'avez connu?

SARAH, [se contenant.]

Nullement!

PROFILET.

Et, ce qui s'est fait, dans cette socit de bandits; non! il faut en
avoir fait partie pour le savoir!

RENNEQUIN, [taquin, le tirant par sa redingote avec malice.]

Vous en avez donc fait partie, vous?

PROFILET.

Moi?

RENNEQUIN.

Oui! puisque vous le savez?...

PROFILET.

Mais non! mais non! on sait toujours!...

RENNEQUIN, [ravi,  Cyprien.]

Il en tait! a le vexe! Oh! c'est amusant!

JEANNE, [se levant et descendant.]

En tout cas, je ne vois l qu'un homme fort  plaindre d'tre tomb en
de si mchantes mains.

SARAH, [la suivant.]

Ah! moi, je lui pardonne tout! except de tromper celles qui font la
sottise de l'aimer!

JEANNE.

Eh! chre enfant, sais-tu si la meilleure de celles qu'il a fait
souffrir mritait mieux que son mpris?

SARAH.

Dans le nombre, il s'en est bien trouv au moins une.

JEANNE.

Non!

SARAH.

Pourquoi?

JEANNE.

Parce qu'il vaudrait mieux!--A quoi serait bon notre amour, sinon 
rendre meilleurs ceux que nous aimons. Dis-moi qui tu aimes, je te dirai
qui tu es!... celles qui l'ont aim, ou qui l'ont cru du moins,
n'ont-elles jamais tent de le disputer  ses vices? Elles taient donc
bien faibles ou bien lches... Belle partie  jouer pourtant que le
salut de cette me  gagner! mais il fallait aimer grandement,
perdument, l'envahir, le possder, lui souffler une me nouvelle, se
dvouer, s'immoler, souffrir! et trouver du charme  ses souffrances
mme! Il fallait enfin!... il fallait aimer! (Exclamation et mouvement
de Profilet; Cyprien l'arrte.) Et, aprs cela, que ce monsieur soit ce
qu'il voudra... bon ou mauvais, loyal ou parjure, cela m'est gal,
n'est-ce pas, et je me trouve bien bonne de discuter pour lui?... Voici
le feu qui flambe!... (Elle va  la chemine.)

RENNEQUIN, [ part,  Cyprien et  Profilet et aprs avoir regard
Jeanne qui s'est assise  la chemine.]

Heu!... il n'y a pas que le fagot qui brle! Et j'ai peur que nous
n'ayons fait  nous trois l'office de soufflet.

JEANNE.

Eh bien, vous ne venez pas?

SYLVIE, [au dehors.]

Non, monsieur; madame n'y est pas! a ne se peut pas!




SCNE VIII

LES MMES, SYLVIE.


SYLVIE, [accourant.]

Madame, il y a l un monsieur qui veut voir madame  toute force!

JEANNE.

Un monsieur?

RENNEQUIN, [se levant.]

Oh!... tenez! parions que c'est lui!

JEANNE.

Par exemple!... chez moi!...

PROFILET.

Ma foi! il est assez effront!

SYLVIE, [regardant au fond.]

Mais je crois bien qu'il monte malgr moi!--Il monte, madame!

JEANNE.

Oh! si c'est lui! c'est trop d'audace!

PROFILET.

Vous allez le recevoir?

JEANNE.

Vous tes fou, pourquoi le recevrais-je?

PROFILET.

Alors!...

JEANNE, [ Sylvie.]

Dis  ce monsieur que je n'y suis pas!... que je ne suis pas encore
arrive! Il comprendra peut-tre!...

SYLVIE.

Oui, madame! (Elle remonte en courant; au mme moment Gaston parat sur
le seuil.)




SCNE IX

LES MMES, GASTON, [ la porte du fond.]


SYLVIE, [se campant rsolment devant Gaston qui parat sur le seuil.]

Monsieur, on ne passe pas! madame n'est pas encore arrive!...

GASTON.

Ah!... puisqu'elle n'est pas encore arrive, chre enfant... veuillez
lui demander  quelle heure elle arrivera. (Entrant et descendant en
scne.) J'attendrai!...

JEANNE.

En vrit, monsieur!...

GASTON, [avec une extrme politesse.]

Ah! madame! maintenant que vous tes de retour, je suis prt  me
retirer, quand vous m'aurez assur vous-mme que vous n'tes pas l!...

JEANNE.

Voil une politesse, monsieur, qui frise de bien prs l'impertinence!

GASTON.

Hlas! madame, ce sera l'une ou l'autre,  votre choix... impertinence,
si vous ne faites pas grce!... politesse, si vous pardonnez!...

JEANNE.

Au moins, pour forcer ainsi ma porte, monsieur, vous tes-vous prpar
un prtexte?

GASTON.

Oh! tout petit, madame!... (Il prsente la manchette perdue avec
l'attache de diamant.) Mais suffisant!... je pense!...

JEANNE.

La manchette!

SARAH.

Et le bouton!

JEANNE.

Vous avez?...

GASTON.

J'avais eu l'audace de vous suivre  cheval, madame, en apprenant que
vous vous engagiez sur un chemin qui pouvait devenir fort dangereux; et
j'arrivais  toute vitesse, mais je vous aperus fuyant devant le flot
qui montait!... j'allais suivre votre exemple, lorsque je vis flotter 
distance cette manchette et ce diamant que je reconnus tout de suite
pour l'avoir vu ce matin briller  votre main. Je poussai droit  la
vague; du bout de ma cravache je fus assez heureux pour l'atteindre, et
le voil!... (Il le prsente.) Les reines d'Orient ont un sourire pour
le plongeur qui dpose  leurs pieds la perle cueillie dans le sein des
flots!... ce que j'ai fait n'est pas digne assurment du sourire, le
jugerez-vous du moins digne de pardon? (Il lui donne la manchette et le
diamant.)

JEANNE.

Vous aurez les deux, monsieur, pour un acte de folie qui ne mrite ni
l'un ni l'autre!

GASTON.

Jetez une pingle au fond de la mer, madame, et je veux la rapporter au
mme prix!

JEANNE.

Quelle plaisanterie!... venez au moins prs du feu!... car vous devez
tre tout mouill!...

GASTON.

Oh! pardonnez-moi! L'eau ne s'en est prise qu' mon cheval!

JEANNE.

Sylvie, voyez  ce que l'on prenne soin du cheval de monsieur!

CYPRIEN, [vivement.]

J'y vais, moi, ma cousine! (A Rennequin.) Je vais te le sangler, te le
seller, et tu fileras, (Il sort.)

JEANNE.

Et occupez-vous de vos chambres!

PROFILET, [qui s'est tenu  l'cart pour ne pas tre vu de Gaston; 
part.]

Elle nous renvoie!... J'aime autant cela! Il n'aurait qu' vouloir
renouer connaissance avec moi! (Il sort en longeant le mur  droite.
Jeanne va  Sarah qui sort.)

GASTON, [ part.]

Profilet! (Il le regarde sortir.)

RENNEQUIN.

Quand on pense qu'il ne m'a pas seulement salu!... Il me connat assez
pourtant!... il le fait exprs!... parce que c'est moi!

GASTON, [ Rennequin.]

Oh! cher monsieur, je ne vous voyais pas!... Comment vous portez-vous?
(Il salue Rennequin et traverse. Jeanne donne ses ordres  Sylvie qui
sort.)

RENNEQUIN, [saluant.]

Monsieur!... (Gaston se retourne et le salue de nouveau.) Comme il me
salue!... En voil des crmonies!... Je crois qu'il se moque de moi!...
(Il sort aprs lui avoir fait un salut exagr, en balayant le parquet
de son chapeau.)




SCNE X

GASTON, JEANNE.


JEANNE, [ Gaston qui se tient  une distance trs-respectueuse.]

Et maintenant que nous voil seuls, monsieur, je n'ai plus le droit de
blmer le prtexte; il est, comme vous l'avez dit, suffisant, mais tout
ne mrite pas la mme indulgence, et pour m'avoir suivie jusqu'
Dieppe!... jusqu' cette maison, jusque dans cette chambre, o vous ne
deviez pas avoir l'audace de me voir!...

GASTON, [l'interrompant.]

Hlas! madame, mes yeux vous voient partout o vous n'tes pas! Comment
ne vous auraient-ils pas vue tout de suite o vous tes?

JEANNE.

A la bonne heure! mais vous m'avouerez que cette raison-l!...

GASTON.

Ressemble  une folie; eh bien, oui, madame! je suis fou!... oui, o
vous n'tes pas, l'air manque  ma poitrine, la lumire  mes yeux... je
vous cherche... je vous appelle... je vous devine!... et je n'ai plus
qu' laisser faire mon coeur qui me conduit droit  vous! C'est insens!
mais c'est fatal et vrai!... Et puisque la raison n'y peut rien, qu'y
faire?

JEANNE.

C'est une trange justification, vous en conviendrez, que de dire 
quelqu'un: Je suis trs-fcheux sans doute, trs-indiscret mme, et je
commence  devenir passablement importun; mais telle est ma folie! que
voulez-vous que j'y fasse?...

GASTON.

Je vous le demande, madame?

JEANNE.

Si le mal est ce que vous le dites, ayez recours  l'une de ces
distractions qui ne vous manquent pas,  ce qu'on prtend.

GASTON.

Laquelle, madame?

JEANNE.

Ah! ce n'est pas l mon affaire, et vous ne devez tre embarrass que de
choisir! courez, voyagez! que sais-je?

GASTON.

Mais vous le voyez: je vais, je viens, je voyage!...

JEANNE.

Oui, mais l o je suis!... c'est ailleurs que je veux dire!...

GASTON.

Ailleurs, madame, il n'y a rien!

JEANNE.

Allons! vous vous moquez, monsieur, et comme je n'ai pas  me reprocher
de vous avoir donn la moindre esprance, j'ai le droit de protester
contre une assiduit qui tourne  la tyrannie, et de vous demander si
vritablement votre conduite est celle d'un galant homme.

GASTON.

Je n'en sais rien, madame, ce n'est pas  moi qu'il faut demander
cela!... Je ne sais plus ce qui est bien, ce qui est mal, je ne connais
que ce qui m'est doux  faire!

JEANNE.

Oui, oui, je vous vois venir!... c'est votre lthargie! Avec cela, vous
avez rponse  tout!--Mais quand on est fou, monsieur, et que l'on peut
devenir inquitant et dangereux, on fuit le monde, on se cache, on
s'enferme!...

GASTON, [qui s'est rapproch d'elle, doucement.]

Enfermez-moi donc!... madame!...

JEANNE.

Ah! l'on ne m'a pas trompe, vous tes audacieux et obstin, monsieur.

GASTON.

J'aime, voil tout!

JEANNE.

Et il faut bien que votre amour suive sa marche ordinaire, n'est-ce
pas?... et que la vanit y trouve tout d'abord son compte. Compromettre
une honnte femme qui n'en peut mais... et par votre seule prsence dans
cette maison, y glisser dj le scandale, n'est-ce pas une des premires
rgles de cet art de plaire que vous pratiquez si bien?--Que ce soit
perfidie, calomnie, lchet, qu'importe!... c'est de bonne-guerre!... Je
vous ferme cette porte, forcez-la! Je vous chasse, demeurez! pour que
demain tout le monde ait le droit de se dire en souriant: Ils ne se
quittent plus! Ah! une dernire fois, monsieur, pargnez-moi l'odieux
honneur de vos poursuites! Je le dsire! je le veux! je l'exige!

GASTON.

Eh bien, je vous l'pargnerai donc, madame, et pour toujours, (Il
s'incline et remonte la scne pour sortir.)

JEANNE [le suivant des yeux.]

Ah! vous partez?

GASTON.

Mon obissance vous surprend-elle?

JEANNE.

Eh bien, oui, je ne vous croyais pas tant de gnrosit, et je vous en
sais un gr infini!...

GASTON.

Adieu donc, madame! (Mme jeu.)

JEANNE.

Adieu donc! (Elle le regarde et lorsque Gaston est prs d'ouvrir la
porte.) Et maintenant, je suis femme  dclarer  qui voudra l'entendre
que vous tes moins noir qu'on ne le prtend et que vous valez
dcidment mieux que votre renomme!

GASTON, [se retournant.]

Non, madame!

JEANNE.

Comment, non?

GASTON.

Non! je ne vaux pas mieux qu'elle!

JEANNE.

Voil une singulire vanit!

GASTON, [descendant.]

Ce n'est pas par vanit!... c'est franchise! car  vous, madame, je veux
que ce coeur s'ouvre tout entier, vous serez peut-tre effraye du mal
qui a dvor cette me, et qui a fait, partout la dsolation et le
vide!... mais comment ne seriez-vous pas mue  la vue de ces derniers
dbris de vertus et d'honneur, qui se rfugient autour de votre image,
en vous conjurant de prier pour eux, et de bnir leur derniers efforts!

JEANNE.

Mais vraiment, je ne sais si je...

GASTON.

On vous a dit que j'tais un prodigue, madame!... un joueur, un
libertin, un rou, ne respectant rien de le terre ni du ciel, tout  ses
plaisirs, et sans autres dieux que ses caprices!... une me enfin
ouverte  tous les vices... comme cette demeure  tous les vents!... On
a menti!... c'est faux!... je suis encore pire!... car ce qu'on ne vous
a pas dit; c'est que je suis, de nature, ami de la ruse, de la perfidie;
que je n'ai jamais plus d'loquence que pour les faux serments, les
dtours et les mensonges!... Que je mens... ah! je mens avec ivresse, et
le bonheur de tromper m'enivre d'une volupt plus ardente que la volupt
mme!... L'amour, pour moi, c'est la sduction!... c'est la lutte du
bien et du mal qui se termine toujours au profit du mal! c'est la
dfense dsespre d'une vertu qui se dbat, c'est l'honneur au vent, le
feu mis  tous les coins de cette me, vierge hier encore, aujourd'hui
damne!... C'est l'orgie sur les ruines, et le Diable clairant la fte!

JEANNE, [qui l'coute et le regarde avec stupeur.]

Et il y a de pareilles natures?

GASTON.

Et je dis le Diable! c'est qu'en vrit je crois que ses flammes courent
au lieu de sang dans mes veines!... Mon pre n'avait pas de fils, il se
lamentait!... un ami le consolait... Bah! un fils,  quoi bon? des
soucis! mille tracas!... Ah! dit mon pre, qu'il vienne du ciel ou de
l'enfer, mais qu'il vienne!--Je suis n... et la premire fois que j'ai
mordu le sein de ma nourrice, on ne s'est plus demand d'o
j'tais.--L'ge est venu, les dents aussi, et les griffes avec!--Je
battais, j'gratignais serviteurs, amis, camarades, ma mre
elle-mme!... La sainte femme se dsolait; elle me grondait, je pleurais
avec elle, et de bonne foi, je dplorais ma vicieuse nature... et de
bonne foi, je priais Dieu de me rendre meilleur... mais je la quittais
 peine, que mes DIABLES BLEUS, c'est ainsi qu'elle appelait mes affreux
instincts, reprenaient dj le dessus... Quelque horrible fantaisie me
souriait tout  coup! pousser celui-ci dans un bassin, lancer les chiens
sur cet autre!... faire peur, faire peine, faire mal enfin!... Je
luttais, je m'effrayais: Non! je ne le ferai pas!... non, je ne veux
pas! non, pas cette fois! Mais le dmon, sous mes pieds, me criait: Va
donc! va donc!... Ma bouche, ouverte sur une prire, se fermait sur un
mchant sourire, et ma conscience rvolte criait encore: Non,
jamais!... que mon bras achevait la sclratesse et que tout l'Enfer de
mon me s'criait avec volupt: C'est fait!

JEANNE.

Mais c'est effrayant!... et l'on ne sait si l'on rve... en entendant de
pareilles choses!...

GASTON.

J'ai grandi... l'enfant est devenu homme... Et les diablotins bleus,
grandissant avec moi, sont devenus DIABLES NOIRS! Ma mre est morte, mon
pre est mort!... et  vingt-deux ans, je me suis trouv seul, riche,
indpendant et matre de toute ma vie. Et alors je regardai autour de
moi tout ce monde qui me semblait destin  devenir ma proie, en me
disant: Par quelle noirceur pourrais-je bien commencer?--Bah! je n'ai
qu' laisser faire ma nature... marche, coursier diabolique, voici la
bride, conduis-moi par tous les mauvais sentiers, et, puisqu'aussi bien,
j'ai beau faire; puisque je suis l'esclave n de toutes mes passions,
fais que l'abus et la satit m'en dgotent, et que je me retrouve un
jour, en face de moi-mme, tellement rassasi de vices, que je me
passionne pour la saveur du bien, comme le palais, un lendemain d'orgie,
aspire  la fracheur de l'eau de source! Et, parti de cet infernal
galop, voici des annes que je chevauche, comme un personnage de
ballade, le mal en tte, la mort en croupe, les vices gambadant tout
autour; jusqu'au jour... ah! jusqu'au jour o las, puis... altr de
calme et de fracheur, je vous ai vue, et me suis cri: Dieu soit
lou! voici l'ombre et le vert feuillage et la source pure!...

JEANNE.

Et vous avez cru que je consentirais  jouer un rle dans votre lgende
et que j'accepterais l'offre de ce coeur o tous les diables font leur
sabbat?

GASTON.

Je l'ai cru, et je le crois encore!

JEANNE.

Parce que?

GASTON.

Ah! parce que vous ne pouvez pas repousser un malheureux qui se noie
dans une vie maudite, et qui se cramponne  vous! Parce que vous tes
charitable et bonne!

JEANNE.

Non! je ne suis pas bonne!

GASTON.

Ah! madame, sauvez-moi, ne me faites pas douter de cette vertu 
laquelle j'aspire, en me la montrant dure, implacable et sans coeur!... 
dfaut d'amour, que je ne vous demande pas, mon Dieu! par piti
seulement ne dcouragez pas cette conscience qui se rveille...

JEANNE.

Mais, mon Dieu!...

GASTON, [continuant.]

Ah! laissez-moi, laissez-moi tout dire!... Oui, j'ai t coupable,
vicieux, criminel mme, je le veux bien, mais il faut me pardonner, car
on ne m'a jamais aim! (Mouvement de Jeanne.) Si j'avais rencontr une
me comme la vtre, ah! vous m'auriez inspir cet amour du bien que je
commence  peine  connatre... Dans ce gouffre o je descends chaque
jour plus avant, qu'ai-je donc rencontr avant vous qui pt attirer un
seul instant mon regard?... Mais rien! rien! vous seule tes cette
fleur, cette lumire!... ce ciel bleu qui brille l haut sur ma tte, en
m'inspirant l'ardent dsir de remonter! Et je vous regarde avec ivresse,
avec dlices, et je vous tends les bras, et je vous crie, avec toute mon
me: Je tombe, retenez-moi!... je meurs, secourez-moi!... Je suis un
maudit! un damn qui brle!... Penchez-vous sur moi!.... Un sourire!...
une larme!... moins encore, un regard!... et je suis sauv!....

JEANNE.

De la piti, peut-tre!... et certainement si ce que vous dites est
vrai!...

GASTON, [avec chaleur.]

Si c'est vrai!... Et vous en doutez! quand je me suis montr tel que je
suis!... A quoi servira donc la franchise?

JEANNE.

Ah! qu'est-ce que cela prouve? Le dmon est si rus, et il sait la femme
si faible de sa propre bont. Telle qui rsiste  l'amour, ne sait pas
toujours se dfendre de la piti; et il n'est rien comme les larmes pour
noyer une vertu!

GASTON.

Quoi? vous pensez?...

JEANNE.

Ah! je pense! je pense! qu'il est fort habile d'exploiter la charit. Le
plaisir de sauver un damn qui tend les bras, mais cela a son attrait,
vous le savez bien... et notre vanit s'en mle!--Si je l'aimais...
moi!... oh! ce serait bien autre chose, en effet!... je ne suis pas les
autres, moi!... je le dompterais, moi! je l'enchanerais, moi!... Pour
une femme amie du pril, qui ne craint ni les chemins escarps, ni
l'motion du vertige... avouez que tout cela est irritant, provoquant,
et qu'il serait bien digne d'un dmon d'en profiter! Oh! non! restons-en
l, tenez, car rien que d'y penser, vous me faites peur!

GASTON

C'est que ma prire vous a touche, et que vous consentez enfin...

JEANNE, [le repoussant.]

A rien!... je ne fais pas de conversion!

GASTON.

Eh! ne la faites pas, madame!... Laissez-la faire! Et pour cela, vous
n'avez qu' ne me pas dfendre de vous voir!

JEANNE.

C'est trop!

GASTON, [avec plus de chaleur.]

Mais encore une fois, je ne vous demande pas votre amour! Laissez-moi
vous aimer seulement!... Laissez-moi vous entourer de cette adoration
muette qui ne demande rien.

JEANNE.

Non! allez-vous-en!

GASTON.

Vous ne m'entendrez pas! vous ne me verrez pas!... je glisserai autour
de vous, comme le souffle du vent! Je vous regarderai comme le rayon 
travers les branches, et vous ne serez mme pas oblige de savoir qu'il
y a l quelqu'un que la douceur de votre prsence enivre, et qui ne vit
plus que pour vous et par vous!...

JEANNE.

Non! allez-vous-en!

GASTON.

Ah! vous ne me croyez pas!... mais sur ce qu'il y a de sacr au monde,
ce que je dis est vrai. Il est vrai que je vous aime! comme il est vrai
que, si vous me repoussez, j'en meurs!

JEANNE.

Eh bien, franchise pour franchise! Vous m'avez dit qui vous tiez!... Je
vous dirai qui je suis, moi; car vous ne me connaissez pas! Vous me
croyez bonne, et vous parlez de ma douceur... Regardez-moi donc; vous
ne m'avez donc pas regarde, et vous n'avez donc pas su lire toute mon
me dans mes yeux: il faut donc vous le dire, que je suis effroyablement
despote, jalouse et violonte!... Vous parlez de vos passions!... Et les
miennes!... Croyez-vous que l'on n'aie pas aussi ses colres, ses
rvoltes, son petit orgueil froce, et ses jalousies  tout tuer!... Si
j'avais la faiblesse de croire  votre amour, sur le fol espoir de vous
sauver de vous-mme!... mais avant trois mois, ou vous seriez bien
chang, ou mes _Diables noirs_ auraient dvor les vtres!... Et si
jamais j'tais trahie  mon tour, si vous marchiez sur ma vie comme sur
celles de toutes ces femmes que l'on prend, que l'on quitte et qui ne
savent que pleurer! ah! ce jour-l... je... je ne sais ce que je
ferais... mais il ne serait plus question de ma douceur!

GASTON.

Ah! le jour et l'heure o je serais assez stupide pour oublier que vous
tes la plus belle et la plus adorable des femmes, tuez-moi, foulez-moi
aux pieds, crasez-moi! je l'aurai bien mrit.

JEANNE.

Vous croyez rire!...

GASTON, [avec passion.]

Non!

JEANNE, [aprs une seconde d'hsitation.]

Voyons! c'est de la folie! loignez-vous, on vient!




SCNE XI

LES MMES, RENNEQUIN, TRICK, SARAH, SYLVIE, PROFILET. [Rennequin entre
par le fond avec Profilet et Sarah.--Trick par la gauche avec Sylvie.]


RENNEQUIN, [entrant sur la pointe du pied.]

Chut!... chut!...

JEANNE.

Quoi!

RENNEQUIN, [ demi-voix.]

Vous n'entendez pas?

SARAH, [de mme.]

L haut!

JEANNE.

L haut?...

PROFILET.

Oui, on fait un train l haut depuis un quart d'heure.

TRICK.

a fait trac, trac, trac!... (On entend sur le plafond un bruit de pas
et de chaises heurtes.)

JEANNE.

Oui, on dirait quelqu'un qui marche!

RENNEQUIN.

Et qui fume; vous ne sentez pas?

SARAH.

a empeste l'odeur du tabac!

TRICK, [ Rennequin.]

Donne-moi ton canne! (A Gaston.) Viens-tu, toi?

GASTON, [souriant.]

Si vous voulez le permettre!... mais  la condition que je passerai
devant.

TRICK.

Allons!... (Ils montent tous vers la porte du fond, et au mme instant,
on entend la voix de Roland qui descend l'escalier quatre  quatre.)

ROLAND, [au dehors.]

Mais il y a donc, des lgions de chats ici! Misre et salptre! On ne
peut pas dormir!... (Il entre comme un coup de vent.)




SCNE XII

LES MMES, ROLAND. [Il a la tte enveloppe d'un foulard, il est en
costume du matin, tenant un bton d'une main, une bougie de l'autre, et
ayant un cigare aux dents; il s'arrte stupfait  la vue de tout le
monde.]


TOUS, [le regardant avec surprise.]

Ah!

ROLAND, [de mme.]

Oh!

GASTON.

Roland!...

PROFILET, [ part.]

Ferragus!

ROLAND, [ part.]

Profilet! Gaston! Des femmes! (Apercevant Sarah.) La mienne!... Oh!...

TRICK, [le regardant de prs.]

C'est donc toi qui fais ce train-l!... Tu te fiches donc du monde.

ROLAND, [aprs l'avoir regard avec stupeur en l'clairant de sa
bougie.]

Il me tutoie! (Il porte la main  son bonnet de nuit.) Misre!... je
suis dshonor!... Quelle tenue!...

JEANNE.

Vous connaissez monsieur, cousin?

PROFILET.

Oui, un peu, autrefois!... Il y a si longtemps!

GASTON, [ demi-voix, passant prs de lui et descendant.]

Que diantre fais-tu ici, toi?

ROLAND.

Mais tu vois, cher enfant, je fais assez mauvaise figure!...

JEANNE.

Pardonnez-nous, monsieur, d'avoir troubl votre premier sommeil!... Mais
aussi, comment deviner que vous tiez install l haut...

ROLAND.

Ah! madame!... En effet, je... (Passant la bougie  Sylvie.)
Prends-moi cela, toi. (A Trick.) Et toi a! (Il lui donne sa canne.)
Je suis assez ridicule avec le reste!... En effet, oui, madame, oui!...
Ah! pardon! (Il te son serre-tte.) Je reconnais que mon
installation!... Mais misre!... Il est donc habit, votre chteau?

JEANNE.

Vous voyez?...

ROLAND.

Et ces crtins de paysans qui me rpondent: Non! Il y a trois ans qu'on
n'y est venu!... j'tais ravi, madame!... Il faisait justement ce
soir-l un clair de lune, j'tais  la posie... je pntre dans le
jardin par une brche... je vois une porte qui ne demandait qu'
s'ouvrir... je l'aide un peu... Glissons sur ce dtail... (Rennequin
fait la grimace.) Et je trouve l haut une chambre... un grenier!...
ah! Dieu!... la chambre de mes rves!... une vue... un air!... une
bibliothque... et des pommes en quantit... un paradis! Il n'y manquait
plus que la femme; j'aurais fait le serpent!

GASTON.

Madame, il ne faut pas juger mon ami Roland sur ce premier aspect! Je
vous le donne pour un homme charmant, quand il est en toilette!...

ROLAND.

Charmant, madame, charmant! vous ne pouvez pas vous en faire une
ide!...

RENNEQUIN.

Charmant! voil toujours de drles de manires de s'introduire comme
cela dans une maison...

ROLAND.

J'ai des papiers, monsieur!... on peut avoir de mauvaises connaissances,
comme monsieur... (il montre Gaston) et reculer encore devant le
crime!... Mon passe-port vous dira que je recule encore devant le crime.

JEANNE.

Je suis persuade, monsieur, que la bibliothque ne peut pas tre mieux
occupe!... je vous prie donc d'y retourner, en vous y considrant comme
chez vous!...

ROLAND.

Ah! madame...

JEANNE.

A moins que vous ne prfriez causer avec ces messieurs... auquel cas je
vous laisse, en vous demandant une seule grce!...

ROLAND.

Ah! madame, toutes les grces! Elles vous appartiennent!

JEANNE.

Oh!...

ROLAND.

Je vous demande pardon... cela m'a chapp!

JEANNE.

Le cigare... Je vous en prie! je ne supporte pas l'odeur du tabac.

ROLAND, [le jetant par la fentre.]

Ah! Dieu! voil le cigare, madame, et pour peu que vous y teniez, le
fumeur va le suivre!

JEANNE, [riant.]

Non!

RENNEQUIN, [ demi-voix.]

Si! si!

JEANNE.

Maintenant que vous tes mon hte, je rponds de vous.

ROLAND.

Hlas! c'est aussi pour cela, madame, que je ne rponds plus de moi.

JEANNE.

A bientt, monsieur! (Elle sort par le fond,)

GASTON, [ part.]

Elle ne me renvoie pas!

ROLAND, [descendant  l'extrme droite et regardant Sarah qui passe au
milieu de l'avant-scne pour remonter.]

C'est bien ma femme!

SARAH, [ part.]

C'est bien mon mari! (Elle remonte.)

ROLAND, [de mme.]

Mon absence ne l'a pas fait maigrir!

SARAH, de mme.

Il se porte bien! (Elle remonte, Roland l'a devance et se place devant
la porte du fond. Haut.) Pardon, monsieur, vous me fermez le passage!

ROLAND.

Madame! (Il ouvre la porte  deux battants.) Vous pouvez sortir!...

TRICK, [ Rennequin.]

Tiens, voil _ton_ canne!

RENNEQUIN.

Mais, sapristi! je vous dfends de me tutoyer, vous!...

TRICK.

Je tutoie pas!... je dis: voil _ton_ canne!

RENNEQUIN, [prenant la canne et faisant le geste de le rosser; Trick se
retourne naturellement, il abaisse la canne en faisant semblant de jouer
avec;  part.]

Si je pouvais te rosser, toi, sans que tu t'en aperusses! (Il sort par
la porte de gauche.)

TRICK, [regardant Roland sous le nez, en riant et lui tapant sur le
ventre.]

Farceur, va! es-tu donc _trle_! (Il sort en riant tout seul.)




SCNE XIII

ROLAND, GASTON, PROFILET.


ROLAND, regardant sortir Trick.

trange!

PROFILET, [riant, ainsi que Gaston, et venant  lui.]

Ah! a, voyons, qu'est-ce que vous faisiez dans ce grenier?

ROLAND, [gaiement,  Gaston.]

Mais plus trange encore! celui-ci ne me tutoie plus!

PROFILET, [embarrass.]

Nous sommes-nous jamais?...

GASTON, [ Roland.]

Il ne m'a pas mme reconnu.

ROLAND, [de mme.]

Ingrat, as-tu oubli... (A Gaston.) Il a oubli... cette nuit
d'prouves, o Ferragus te reut _dvorant_, aprs t'avoir fait boire
douze verres de vin de champagne, aux douze coups de l'horloge qui
sonnait minuit!

PROFILET.

Chut! chut!

ROLAND.

Tu tais bien mu, Profilet! (A Gaston) Il tait bien mu. Tu
pleurais, Profilet!... et tu te jetais dans mes bras en m'appelant:
_Agamemnon_!...

PROFILET.

Oui, oui, mais ce souvenir ici ne m'est pas agrable! va pour le
tutoiement!... Que diable fais-tu dans ce grenier?

ROLAND.

Je maigris!...

GASTON.

Tu maigris?...

ROLAND.

Oui, mes enfants, oui, parce que je deviens gras, et un homme gras est
un homme fini. Aussi, depuis deux ans que notre chre socit est
dissoute, je vague tout l't par les monts et les plaines, dans des
lieux carts o de maigrir en paix on ait la libert! Ma nourriture est
celle de l'anachorte, c'est le moment, des noix, je suis aux noix!
Encore quinze jours de noix! je tourne au fakir... je suis
transparent!... Et je rentre  Paris o toutes les petites dames vont se
jeter  mon cou en s'criant: Ah! ce bon Roland!...  la bonne heure! il
est jaune, il est sec, il est creux! il est sauv, l'animal!

GASTON, [riant.]

Toujours le mme et toujours fou!

PROFILET.

Et pourtant, l'homme qui n'a pas su vieillir avec le temps et qui
conserve encore dans un ge!...

ROLAND, [l'interrompant.]

Qu'est-ce que c'est que a?

GASTON.

De la morale!

ROLAND.

De la morale! ah! la vilaine bte! je la sentais venir! Donne-moi ma
bougie et bonsoir!

GASTON, [le retenant.]

Comment! tu?...

ROLAND.

Ma bougie?

PROFILET.

Il vient pourtant un moment o la frivolit doit faire place...

ROLAND, [agac, cherchant  le faire taire.]

Oh! la la!

PROFILET.

Et si la jeunesse peut jusqu' un certain point...

ROLAND.

Oh! la la!

PROFILET.

C'est  la condition que l'ge mr!...

ROLAND.

Oh! la la! la la! la la! (Il lui met la main sur la bouche pour
l'empcher de continuer.)

PROFILET, [reculant.]

Mais, sacrebleu!

ROLAND, [vivement.]

A la bonne heure! courage, Profilet! jure, mon ami! voil la vrit!

PROFILET.

Je puis bien dire peut-tre, que l'homme une fois mari...

ROLAND.

a oui! ce n'est pas une moralit, c'est un ennui! Tu t'es donc mari,
nigaud?

PROFILET.

Oui!

ROLAND.

Imbcile, va!... moi aussi!

GASTON.

Ah bah!

ROLAND.

Oui, cela le fait rire, tenez, ce drle-l!

GASTON.

Tu t'es laiss prendre  quelque?...

ROLAND.

Je me suis bien pris moi-mme!

GASTON.

Enfin, quelle raison?...

ROLAND.

Ah! mes enfants! toujours la mme!... ce malheureux embonpoint!
(Reprenant.) Le jour o je reconnus avec horreur comme trop troit un
gilet trop large la veille; je me dis: Roland, mon ami, assez chass;
voici le froid, la neige n'est pas loin! Rentre les chiens et ne va pas
gagner des rhumatismes  courir plus longtemps la perdrix. Le rti
domestique a son bon ct! Et une lgre atteinte de goutte venant 
propos souligner cette rflexion, je me laissai marier avec une riche
hritire trangre, jolie, blonde, svelte, en ce temps-l!... et qui
m'tait du reste parfaitement indiffrente, comme doit l'tre toute
femme que l'on destine  l'honneur de rappeler au logis les vertus
patriarcales des matrones romaines... (Protestation de Gaston et de
Profilet.) Oh! mes chrubins, si papa Ferragus n'a plus le droit de
dire des normits, je reprends ma bougie, je vais me coucher, et vous
ne me revoyez plus!

GASTON.

Non, non, continue!

ROLAND, [ramen  l'avant-scne.]

Quand il fallut dire _oui_! mes chers enfants du bon Dieu, je sentis
toutes les affres de la mort. Pourtant je dis (lugubrement): _Oui_!...
avec cette gaiet-l. Je passe la noce!... (Avec pouvante.) Je passe
la noce, qui se fit aux frais du beau-pre! Un dner, mes enfants!... Et
des vins!... (Il va tomber sur la table d'un air dsol en cognant
dessus avec le poing.) Un chteau-Iquem entre autres, un chteau-Iquem
53... si on a jamais entendu parler d'un chteau-Iquem 53.

GASTON, [allant  lui.]

Pauvre garon!...

ROLAND, [assis sur la table.]

Ne te marie jamais, cher enfant! Le repas de noce est l'emblme de tout
ce qui va suivre. Le potage froid, les glaces chaudes, le caf tide,
c'est tout le mariage!--Ma femme est une Amricaine, mais leve  Paris
heureusement. Mon beau-pre, arriv de l'Ohio pour la crmonie, est un
quaker rform... Ne cherchez pas... une chose dont vous ne pouvez pas
vous faire une ide juste, ni lui non plus!

GASTON.

Tiens!

ROLAND, [reprenant.]

Nous disons donc un quaker. Il buvait bien d'ailleurs, quoique quaker...
Mais, au dessert, il nous fit un sermon... Ah! Dieu! sur les devoirs du
mariage!... Et qu'il fallait crotre!... et que la femme est une vigne
fconde... etc., etc. Je regardais madame Roland, qui ne me faisait
jusque-l que l'effet, d'un sarment...

GASTON.

Et puis?

ROLAND.

Et puis, voici le quaker qui me prend  part et qui entame, avec
prcautions oratoires, un discours... (S'arrtant.) Mes enfants, je
vous le donne en cent? Le quaker se croyait oblig de me prvenir...
Enfin, le quaker fait la maman avec moi! J'clate de rire! Il se fche;
on s'explique. Je ne sais comment j'ai la folie de lui dire (les mauvais
vins font toujours faire des sottises...): Mais soyez donc tranquille, 
mon pre, je suis comme la fiance du roi de Garbe!... Il avait lu les
contes de la Fontaine, quoique quaker; il comprend, il s'emporte!... Ma
fille,  un libertin,  un vigneron qui a grapill sur tous les coteaux!
jamais!... La vigne pleure, je veux l'enlacer... Elle se jette dans ses
bras en criant: Papa! Je me sauve! et je cours au caf Anglais o je
fais seul un petit souper! (Avec enthousiasme.) Un chteau-Iquem 47! A
la bonne heure!

GASTON.

Et le lendemain?

ROLAND.

Le lendemain, je bouclai ma valise, et je partis pour Alger.

PROFILET.

Et tu n'as plus revu ta femme?

ROLAND.

Si, une fois, tout rcemment... un peu plus boulotte, et ma foi,
trs-agrable  voir!

PROFILET.

Et tu ne comptes pas?...

ROLAND.

Je compte profiter de la rupture quatre ou cinq ans encore et user les
restes de cette bonne libert dont je me trouve si bien; aprs quoi, je
me fais quaker pour faire plaisir au beau-pre, je rentre au bercail, et
la vigne prospre et multiplie.

GASTON.

Et si en attendant, elle?...

ROLAND, [saisi.]

Oh!

GASTON.

Cela s'est vu!

PROFILET.

Il a raison!

ROLAND, [le faisant taire.]

Oh! la la! non, mes enfants, non!... Profilet peut-tre; mais moi!...

GASTON.

Ma foi!... (Il remonte  la fentre.)

ROLAND.

Au fait! Il regardait tout  l'heure madame Roland! (Haut.) Misre!
qu'est-ce que tu fais ici, toi?

GASTON.

Moi?

ROLAND.

Oui!

GASTON, [aprs un silence et srieusement.]

Je suis effroyablement amoureux!

ROLAND.

De la blonde?

GASTON.

Non! de la brune!

ROLAND.

Bon! bon! Tu es dans la vrit, mon fils! Il n'y a que les brunes!

PROFILET.

Ah! vous tes amoureux?... vous! Et tout de bon?...

GASTON.

Amoureux fou!

ROLAND.

A la bonne heure!

GASTON.

Oh! ne raille pas! Il ne s'agit pas ici d'un caprice et d'une fantaisie
de plus; c'est de l'amour... comme tu n'en connais pas, et moi non plus!
C'est une possession qui ne me laisse plus ni prsence d'esprit, ni
raison... Enfin, c'est du vritable amour, c'est--dire je ne sais quoi
qui est dlicieux et stupide!...

ROLAND.

Toujours jeune! toujours ardent!

GASTON, [allant  lui.]

Et si je te disais que c'est au point que mon pass me rvolte, que je
me trouve indigne de cette femme, et que je donnerais dix ans de la vie
qu'il me reste  vivre, pour avoir le droit de lui dire avec fiert: Je
vous aime et je suis un honnte homme!

ROLAND.

Oh! la la! oh! la la! qu'est-ce que j'entends! Regretter la vie, la
bonne petite vie que papa Ferragus nous a faite.

GASTON.

Ah! pardieu! elle est belle, la vie que tu m'as faite! Tuer l'amiti par
le mpris, l'amour par le dgot, l'apptit par la satit, la sant par
l'abus, tuer tout autour de soi, en se tuant soi-mme et sans venir 
bout de tuer l'ennui! La voil, ma vie! Dlicieuse, n'est-ce pas?

ROLAND.

Oui, oui, tu voudrais bien me faire faire de la morale, toi, mais tu ne
m'y prendras pas.

GASTON.

Et tu crois que je n'aspire pas  en changer?

ROLAND.

Je t'en dfie.

GASTON.

Tu m'en dfies?

ROLAND.

Oui!

GASTON.

Je ne pourrai pas changer, si je veux! Et renoncer?...

ROLAND.

Non!

GASTON.

Parce que?...

ROLAND.

Parce qu'on ne refait, mon fils, ni sa nature, ni son crne; parce qu'un
chat reste chat et ne devient jamais lapin; parce que tu as tous les
vices piqus dans cette petite bote-l (il lui frappe sur le front)
comme les notes sont piques sur le cylindre d'un orgue de barbarie! Et
l'air not dans ton instrument tant la gaudriole, tu auras beau tourner
la manivelle pendant cent-cinquante ans, ton instrument ne te jouera
jamais un cantique!

GASTON.

Oh! que cette femme m'aime seulement et que son amour m'encourage et me
soutienne, et tu verras bien!

ROLAND, [qui est all prendre sa bougie].

Je ne verrai rien du tout! Tu me fais l'effet d'un corsaire qui veut
devenir confiseur! Tu vides tes barils de poudre pour y verser du sirop;
et tu ne vois pas, nigaud, que dans trois jours, tu enverras les
sucreries  tous les diables, pour retourner  la tempte,  la
bataille, et au pillage!

GASTON.

Jamais!

ROLAND, [prt  remonter, s'arrtant encore.]

Lche apostat, va! Un ingrat dont j'ai surveill moi-mme l'ducation
d'un oeil tout paternel!... Mon disciple, mon lve chri! Un tre dont
je n'entends absolument faire que l'loge! car tu vas bien, mon fils!...
Oui, oui, tu vas bien... une bonne fourchette, dans les bons
restaurants; ceux, hlas! trop rares, qui ont encore une cave! Du luxe,
le jeu, les femmes, les chevaux! (A Profilet.) Il est ruin, n'est-ce
pas? (A Gaston.) J'espre bien que tu es ruin!

PROFILET.

Parbleu!

ROLAND.

Cher enfant!

PROFILET.

Deux fois!

ROLAND.

Deux fois! Charmant enfant!

PROFILET.

Le patrimoine d'abord, puis l'hritage de sa grand'mre, et il entame
celui de sa tante Dsire.

ROLAND, [avec affection.]

Il entame sa tante Dsire! (A Gaston.) Si tu as besoin d'un coup de
main, cher enfant?...

GASTON, [haussant l'paule et se levant.]

Quel fou!

ROLAND.

Nous mangerons ensemble la tante Dsire!... Combien peut encore durer
la tante Dsire?... un an, dix-huit mois encore, hein?

PROFILET.

Hum! six mois tout au plus!

ROLAND.

Alors, mange-la tout seul! Il n'y a pas assez de tante Dsire pour moi!
Je vais me coucher! Et je vous souhaite le bonsoir! car je pars demain 
l'aurore!

GASTON.

Bonne nuit, adieu!

ROLAND, [prt  sortir.]

Voyons un grand lan! Je t'emmne, je te distrais, et je te sauve de
cette passion nbuleuse!

GASTON.

Non!

ROLAND.

Tu es dcid?

GASTON.

A tout!

PROFILET.

Mme  l'pouser!

GASTON, [avec force.]

Ah Dieu! si elle le voulait!

ROLAND.

Raca! raca! Le dernier _Dvorant_... (il souffle sa bougie) teint!




SCNE XIV

LES MMES, JEANNE, TRICK, SARAH. [Sarah entre avec deux bougies, elle en
pose une sur la table, Trick porte deux bougies, il en donne une 
Profilet qui sort.]


JEANNE.

Messieurs, voici le couvre-feu!

ROLAND.

Dieu! madame, pardonnez-moi de reparatre encore! je me sauvais!

TRICK.

Eh bien! _tu curs, curs_! et _ton pougie_ est teint! (On entend le
vent qui commence  souffler.)

ROLAND.

Vous tes bien aimable, monsieur!

JEANNE.

Je crois que nous ne dormirons pas facilement cette nuit! Entendez-vous
le vent?--Monsieur de Champlieu, votre cheval est sell! et Trick va
vous conduire!...

GASTON, [saisi.]

Madame!...

ROLAND, [bas.]

C'est un cong!

GASTON, [ part.]

Oui, mais je ne partirai pas!

JEANNE.

Adieu, monsieur!

GASTON.

Mesdames! (Il salue et sort, Trick le suit.)




SCNE XV

ROLAND, JEANNE, SARAH.


JEANNE, [ part.]

Il est parti enfin!

ROLAND, [saluant pour se retirer.]

Madame!...

JEANNE.

Monsieur!... (Bruit d'un volet qui bat.)

SARAH.

Entends-tu?

ROLAND.

Oui, c'est un volet qui bat!

JEANNE, [ Sarah.]

C'est chez toi!

SARAH.

Ma porte ferme bien au moins?

JEANNE.

Oui! oui! (Elle embrasse Sarah.)

ROLAND, [sur le seuil de la porte, sa bougie  la main.]

Madame a peur?

SARAH, [de mme.]

Oui, monsieur! (Elle sort; Roland la suit jusque dans l'antichambre.)

ROLAND, [hsitant,  part.]

Si elle n'tait pas ma femme pourtant!... (rsolu) mais c'est ma
femme! (Il rentre et se sauve par la porte de la bibliothque qu'on
l'entend fermer au verrou.)




SCNE XVI

JEANNE, puis GASTON.


JEANNE, [seule, souriant.]

Oh! mon Dieu! comme il s'enferme, ce monsieur!... Enfin, me voil
seule!... allons dormir! Je pensais  quelque chose! (Bruit de vent.)
Ce vent m'tourdit, je ne sais plus ce que c'tait!--Ah! Sylvie que je
voulais appeler! Non, elle est chez Sarah! je me dferai bien toute
seule!--Voil un mauvais temps pour renvoyer quelqu'un du chteau!
Franchement, je n'ai pas t charitable!... s'il n'tait pas encore
parti! (Elle va pour prendre le flambeau qui est sur la table; on
frappe  la porte de gauche.) On frappe!... non, c'est le vent! (Mme
jeu.) Non! on a bien frapp!--Qui est l?...

GASTON, [dehors  la porte, premier plan  gauche.]

Madame!

JEANNE.

C'est lui!

GASTON.

Mille pardons, madame, c'est ma cravache qui me ramne, je l'ai oublie
sur la table!

JEANNE, [ elle-mme.]

Ah! (Haut.) Je ne vois rien sur la table!

GASTON.

Si vous voulez me permettre d'entrer une seconde, je la trouverai tout
de suite!

JEANNE, [ elle-mme, un peu mue.]

Entrer! mais non! Ah! pourquoi pas? vais-je laisser croire  ce monsieur
qu'il me fait peur?

GASTON.

Vous dites, madame?

JEANNE.

Je ne puis pas ouvrir, la clef n'est pas l?

GASTON.

Oui, madame! elle est de mon ct, et puisque vous le permettez (il
entre), j'entre!... (il va pour fermer la porte.)

JEANNE.

Laissez la porte entr'ouverte, je vous prie?

GASTON, [laissant la porte entrebille.]

Oui, madame: je vous demande pardon, j'ai cherch partout un domestique
en montant, mais tout le monde est probablement dans l'autre escalier,
(Il va pour poser son chapeau sur la chaise qui est prs de la
chemine.)

JEANNE.

Voici la cravache, monsieur.

GASTON, [reprenant son chapeau.]

Mille grces!

JEANNE.

Mais si vous la redemandez, c'est pour vous en servir, je pense...
N'pargnez pas le cheval, croyez-moi; et s'il prend la route de Paris,
laissez-le faire! (Elle lui donne la cravache.)

GASTON, [la prenant.]

Si je le laisse faire, madame, je le connais, il reviendra ici,  bride
abattue! (Vent.)

JEANNE.

Non! je vais vous clairer! (Elle prend la lumire pour l'clairer, le
vent redouble.)

GASTON.

Avouez que vous ne renverriez pas un valet par un temps pareil, et que
si je refusais...

JEANNE.

Vous auriez tort! vous tes dj trs-attard! le vent redouble, et il
vous chasse! Adieu! (Un coup de vent violent ouvre la fentre tout 
coup, ferme la porte du fond et la porte premier plan  gauche, en
teignant la bougie. On entend le bouton de cuivre qui se dtache et qui
tombe; nuit. Jeanne, effraye, pousse un cri.) Ah!

GASTON.

Le vent vous donne un dmenti, madame; car il a ferm la porte!

JEANNE.

Eh bien, nous l'ouvrirons! voulez-vous avoir la complaisance de
sonner?...

GASTON, [cherchant dans l'obscurit.]

O est la sonnette, madame?

JEANNE.

A la chemine!

GASTON, [cherchant sur la tablette de la chemine]

Je ne trouve rien!

JEANNE.

Si... le cordon!

GASTON, [ttant le mur.]

Ah! le cordon!--Mais il n'y a pas de cordon, madame.

JEANNE.

Vous plaisantez?

GASTON.

Voulez-vous que j'allume?

JEANNE.

Oui, je vous prie!

GASTON, [la cherchant.]

O tes-vous?

JEANNE, [lui donnant le flambeau en reculant.]

Tenez!

GASTON.

Merci! (Il retourne  la chemine et pendant ce qui suit fait semblant
de frotter sur le chambranle de la chemine des allumettes qu'il jette
au feu par poignes, tandis que Jeanne ne le voit pas.)

JEANNE.

C'est singulier!... Il y avait pourtant!... Non!... tout cela tait
cass! bris! Et dans ma chambre aussi! voil l'agrment des vieilles
maisons... (Se retournant reniai.) Voulez-vous avoir la complaisance
d'appeler... car aussi bien, vous n'tes pas adroit pour allumer la
bougie.

GASTON.

Les allumettes sont tellement humides!... l'air de la mer!... voici la
dernire!...

JEANNE, [vivement.] Alors, donnez-la moi, je serai plus habile que vous!

GASTON.

La voici, madame!

JEANNE, [allumant au foyer.]

Vous voyez bien! (se levant.) Maintenant que le mal est rpar, je ne
vous retiens plus!

GASTON, [aprs un coup d'oeil  la petite porte.]

A la bonne heure, madame!--Mais par o vous plat-il que je sorte?

JEANNE.

Par o vous tes entr!--Par l!... (Elle le salue et repasse  droite,
Gaston s'incline et descend.)

GASTON, [ la porte de gauche.]

Madame... madame... (Jeanne se retourne) mais la clef est en dehors,
vous le savez, et de ce ct, je ne vois rien pour ouvrir!...

JEANNE.

C'est vrai! Alors, par la grande porte!--Adieu, monsieur, et bonne
route!

GASTON, [ part.]

Et le diable ne m'aidera pas!... (Il remonte vers la porte du fond et
s'arrte en poussant une exclamation de joie.) Ah!...

JEANNE, [se retournant.]

Vous dites?...

GASTON.

Mais je dis que je ne puis pas sortir non plus par cette porte-l,
madame.

JEANNE.

Parce que?

GASTON.

Parce que le bouton s'est dtach!

JEANNE.

Ce n'est pas possible!

GASTON, [ramassant le bouton de cuivre sur le tapit.]

Pardonnez-moi!--Le voici!

JEANNE.

Eh bien, alors, ouvrez!...

GASTON. Je ne puis pas, madame, la lige est tombe de l'autre ct!

JEANNE.

Maudit vent!--tes-vous bien sr?

GASTON.

Voyez vous-mme!

JEANNE, [aprs avoir essay, un peu inquite et commenant 
s'mouvoir.]

C'est vrai!... et celle-ci ferme, n'est-ce pas? (Elle dsigne la porte
de la bibliothque.) Verrouille? (Elle essaye encore d'ajuster le
bouton.)

GASTON.

Oui, madame, mais voici une troisime porte! (Il traverse et va vers la
chambre de droite.)

JEANNE, vivement.

Mais non!... c'est celle de ma chambre.

GASTON, [l'arrtant.]

Ah! pardon!... alors c'est bien embarrassant, comment faire?

JEANNE.

Je ne sais, mais il faut pourtant que vous sortiez, n'est-ce pas?

GASTON.

Je suis prt, madame, mais comment?

JEANNE.

Eh! appelez, monsieur! vous avez la voix forte!... appelez du ct de
l'escalier!... appelez Trick!... appelez qui vous voudrez, pourvu qu'on
vous entende et qu'on vienne.

GASTON.

Je n'y songeais pas! c'est juste, madame! oui, appelons! (A la
fentre.) Trick!

JEANNE, [ la porto de gauche.]

Sylvie!

GASTON.

Trick!

JEANNE.

Sylvie!--Mais appelez donc! vous criez  peine!

GASTON.

Madame, je vous assure que je crie de toutes mes forces! Trick!

JEANNE, [se retournant.]

Il me semble qu'on rpond.

GASTON.

Non, madame, c'est le vent!

JEANNE, [mue de crainte.]

C'est charmant! alors, nous voil condamns  rester ici... en
tte--tte!...  nous raconter des histoires!

GASTON.

Qu' cela ne tienne, madame, je ne crains pas l'ennui.

JEANNE, [dont la crainte va croissant et qui ne vent pas la laisser
voir.]

Moi non plus! ce n'est pas l'ennui... Allons! c'est une plaisanterie! et
vous allez sortir, n'est-ce pas?

GASTON.

Encore? Mais comment, madame?

JEANNE, [s'irritant peu  peu.]

Oh! comment! ce n'est pas mon affaire,  moi; c'est la vtre!...
Pourquoi tes-vous revenu!... vous aviez bien besoin de revenir? Pour
une cravache! Mais ne restez donc pas l, au moins, mais cherchez donc,
trouvez donc quelque chose enfin!... un chemin, une porte...

GASTON.

Indiquez-la vous-mme, madame!

JEANNE, [virement, branlant la porte de gauche.]

Mais celle-l! celle-l!

GASTON, [courant  elle.]

Mon Dieu! vous allez vous blesser!

JEANNE.

Ah! vous m'avouerez que cela ne s'est jamais vu! je suis condamne 
subir ici votre prsence!... Allons donc! c'est absurde! vous sortirez,
monsieur!... Comment? Par o? Je n'en sais rien! Mais maintenant, je
vous jure que vous sortirez!

GASTON.

Je ne puis pourtant pas sortir par le mur, madame, et je ne vois que la
fentre.

JEANNE.

Ah!... Eh bien, la fentre, soit! (Suppliante.) La fentre, je vous en
prie!...

GASTON, [s'inclinant.]

Tout de suite, madame, tout de suite! (il va  la fentre.) La
descente ne sera pas peut-tre trs-difficile!

JEANNE, [de mme avec une feinte aisance.]

Non! c'est trs facile! Sommes-nous maladroits de n'avoir pas song 
cela plus tt.

GASTON, [regardant dehors.]

C'est que c'est bien haut!...

JEANNE, [de mme.]

Un peu!... Mais plus bas, il y a le volet de l'autre tage, et un
treillage qui monte jusqu' la fentre!--Je vous demande pardon d'exiger
cela de vous! Mais cet isolement si trange... la nuit!... Et pour les
autres... Enfin, j'ai vraiment peur!...

GASTON.

Mais comment donc, madame, c'est trs-juste! Vous ne voulez pas qu'un
homme passe la nuit prs de votre chambre. Il n'y a rien l que de
naturel!... Le tout est d'atteindre le treillage, si je pouvais me
servir des rideaux!

JEANNE.

Ah! bien oui... les rideaux!... C'est de la soie, c'est trs-solide!

GASTON, [faisant glisser les rideaux au milieu de la tringle, et les
tordant.]

Oui, madame, et je comprends trs-bien que pour les autres le soin de
votre rputation; car pour ce qui est de moi, vous savez bien que le
respect le plus profond.

JEANNE.

Croyez-vous que ce soit suffisant?

GASTON.

Je l'espre du moins!...

JEANNE.

Vous devez tre aguerri  ces sortes d'aventures?

GASTON.

Moins que vous ne croyez, madame! Une seule fois, dans ma vie, une
plaisanterie, et encore j'ai failli me tuer.

JEANNE, [saisie.]

Ah!

GASTON.

Voulez-vous avoir la complaisance de m'clairer!

JEANNE.

Ah! vous avez failli vous tuer?...

GASTON.

Oui, madame!

JEANNE.

Et vous vous tes bless?

GASTON.

Presque rien!... Un pied dmis!... Mais on n'a pas toujours si mauvaise
chance!

JEANNE.

Mon Dieu! tes-vous bien sr de vous?

GASTON.

Oh! certes! si le vent ne s'en mle pas! Mais... voulez-vous avoir la
bont de m'clairer! (Jeanne descend  la table pour prendre le
flambeau.) Le treillage est-il bien vieux?...

JEANNE.

J'y pensais... Il y a sept ans qu'il est pos!... Il est dj bien
vermoulu, n'est-ce pas?

GASTON.

Prs de la mer, c'est  craindre... Pourtant... (il se pencha pour
regarder.)

JEANNE, [effraye de son mouvement.]

Ah! non! non! non!... Cela commence  me faire peur... Si nous
cherchions autre chose?... (Musique.)

GASTON.

Mais nous avons assez cherch, je crois!... A la garde de Dieu! Et
maintenant, madame, au moment de nous sparer, ne me tendrez-vous pas
cette main?

JEANNE.

Ah! je voudrais presque vous la tendre pour vous retenir; tant cela
m'inquite et m'pouvante!

GASTON, [lui baisant la main.]

Ne craignez rien, voici de la force et du coeur! Adieu! (il saute sur la
fentre. Coup de vent.)

JEANNE.

Pas encore!... C'est une rafale!... Allez maintenant... (Mme jeu.)
Pas encore!

GASTON.

Il faut pourtant bien risquer...

JEANNE, [le retenant]

Oui, oui, il faut risquer votre vie, n'est-ce pas? Pour quelque imbcile
qui mdira demain sur votre prsence dans cette chambre... Croyez-vous
que je ne sois pas rvolte de...? Et pourtant... il le faut bien!

GASTON.

Vous le voyez vous-mme; il le faut bien! Adieu, madame! (Il va
descendre. Grand coup de vent. On entend le bruit des volets et des
tuiles qui glissent et de carreaux qui se brisent. Elle pousse on cri en
s'lanant vers lui.)

JEANNE.

Ah! on dira ce que l'on voudra! Mais vous ne vous tuerez pas pour moi!
Je ne le veux pas!

GASTON, [sautant a terre.]

Ah! madame.

JEANNE, [lui montrant la chemine et gagnant sa chambre  reculons
lentement.]

Non!... non!... l... prs du feu! tenez!... toute la nuit!... Moi, dans
ma chambre... enferme! (Mouvement de Gaston.) Ne bougez pas! l,
l-bas... Et  demain,  demain? (Gaston fait un pas vers elle.)
Adieu!...  demain!... (Elle se sauve chez elle, et ferme la porte.)




ACTE DEUXIME

     [A Paris. Un salon chez Jeanne. A gauche, premier plan, un petit
     meuble avec tiroirs.--Au deuxime plan, un chiffonnier, avec verre
     d'eau.--Du mme ct, pan coup, une fentre sur le jardin.--Au
     fond, une porte, entre principale, antichambre.--A droite, pan
     coup, la chambre de Jeanne.--Au premier plan du mme cot, une
     chemine sur le devant de la scne, un canap, un pouf  droite;
     une table  gauche, avec chaises.--Partout des portires.]




SCNE PREMIRE

SYLVIE, TRICK, puis PROFILET>, CYPRIEN.


SYLVIE, [sortant de la chambre de Jeanne un crin et un petit coffret 
la main.]

Est-ce que madame n'est pas rentre?

TRICK, [rangeant  droite.]

Non!

SYLVIE.

Voulez-vous serrer ces bijoux, monsieur Trick?

TRICK, [les prenant.]

Bien. (Il les place dans le petit meuble.)

SYLVIE.

Et vous ne savez pas o est alle madame de si bonne heure?

TRICK, [prtant l'oreille.]

Non! quelqu'un? (Sylvie passe  droite; Profilet et Cyprien changent
des signes d'intelligence sur le seuil avant d'entrer, en se montrant
Trick et Sylvie.)

CYPRIEN, [ Trick.]

Notre chre cousine est-elle visible?

TRICK.

Non! (Il range sans le regarder.)

CYPRIEN, [ Sylvie.]

Notre chre cousine reoit bien peu depuis quinze jours que nous sommes
de retour  Paris; et vous ne savez pas  quelle heure?...

SYLVIE.

Non, monsieur! (Elle range sans le regarder.)

PROFILET, [ demi-voix.]

a ne prend pas!

CYPRIEN, [de mme.]

Je vais procder par la corruption. (Haut a Sylvie.) A propos! si vous
voyez M. de Champlieu... (Il cherche a lui glisser une pice d'or.)

SYLVIE, [laissant tomber la pice d'or.]

Prenez donc garde, monsieur, vous laissez tomber de l'argent! (Trick
remonte au fond.)

CYPRIEN, [ramassant la pice d'un air penaud.]

Ah! pardon!... vous tes une brave fille, vous... il y en a tant
d'autres qui n'auraient rien dit et qui... (Il se trouve nez  nez avec
Trick qui est redescendu. Mme jeu de la part de Profilet qui allait
adresser la parole  Cyprien. Sylvie remonte au fond.)

TRICK, [se trouvant entre Cyprien et Profilet.]

Ceux-l... c'est des rien du tout!

CYPRIEN.

Sans doute!

TRICK, [parlant lentement en les regardant tour  tour.]

Comme les gens qui fait _le_ grimace et qui dit ci et l aux
_tomestiques_ pour savoir ce que fait les matres, c'est aussi des _rien
de tout_.

PROFILET, [embarrass par le regard de Trick.]

Assurment! le domestique qui se permet, le serviteur qui... Brouh! il
fait froid! (Il remonte.)

TRICK, [ Cyprien qui se disposait  rejoindre Profilet, narquois.]

Il fait froid!

CYPRIEN.

Il fait trs-froid! oui. (Il remonte  la chemine.)

TRICK, [ demi-voix, se rapprochant de Sylvie, aprs un silence.]

Sylvie! tu sais donc tout?

SYLVIE, [de mme.]

Dame!

TRICK.

Et tu _tisais_ rien?

SYLVIE.

Comme vous!

TRICK, [mu.]

T'es une _tonne_ fille!... _tonne ton_ main... une _ponne_, tout _plein
ponne_ fille! et madame Sarah sait aussi?

SYLVIE, [vivement.]

Oh! non! oh! Dieu! madame en mourrait de chagrin!... Et si elle croyait
seulement qu'on souponne...

TRICK, [regardant Profilet et Cyprien.]

Oui... oh! il faut bien cacher... bien cacher!...

SYLVIE.

Oh! pour la discrtion, comptez sur moi, monsieur Trick... (Elle sort
par le fond.)

TRICK.

Va, t'es une _ponne_ fille! une _prave_ fille! (Haut en regardant
Profilet et Cyprien.) Les autres! c'est des _rien de tout!_ (Il entre
dans la chambre de Jeanne.)




SCNE II

PROFILET, CYPRIEN, puis RENNEQUIN.


PROFILET, [entendant les dernier mots.]

Qu'est-ce que c'est?

CYPRIEN.

Ne faites pas attention, il parle de nous... Voil une fichue campagne!

PROFILET.

Comment, sapristi! nous ne viendrons pas  bout de savoir  Paris plus
qu' Dieppe, si ce garnement est aim d'elle, et s'il vient au logis en
ami seulement, ou bien...

RENNEQUIN, [entrebillant la porte du fond.]

P'St!...

PROFILET, et CYPRIEN.

Ah! Rennequin!

RENNEQUIN.

Eh bien?

PROFILET.

Entrez! entrez! allez! nous avons bien russi; tes domestiques restent
cois.

RENNEQUIN, [avec satisfaction.]

Bon! bon! c'est que vous n'tes pas adroit; moi je suis adroit. J'ai
aussi travaill, moi, de mon ct.

CYPRIEN.

Ah! vous savez?

RENNEQUIN.

Dites d'abord ce que vous avez fait, vous... (Il passe derrire Cyprien
pour aller mettre son chapeau sur le canap; Cyprien prend le milieu de
la scne.)

CYPRIEN.

Ce qui tait convenu; j'ai suivi le Gaston hier au sortir de cette
maison, et je ne l'ai plus perdu de vue, afin de m'assurer s'il
reviendrait ici, le soir! Il a dn  son cercle; il est sorti  neuf
heures. Arriv au boulevard, il hsitait entre la Madeleine et la
Bastille. La Madeleine, c'tait apparemment la cousine; l'autre ct,
c'tait le tripot, rue Richelieu, o il est entr dfinitivement; pour
jouer, rejouer, perdre, reperdre, et ainsi de suite jusqu' quatre
heures du matin; o il est rentr chez lui, et moi chez moi, et si bien
reint, que je n'ai pas ferm l'oeil de la nuit! voil!

RENNEQUIN, [hargneux.]

Oui! c'est un reproche, a; c'est une manire de dire que je ronflais
pendant ce temps-l, moi.

CYPRIEN, [surpris.]

Moi? je ne dis pas...

RENNEQUIN.

Ah! vous ne dites pas... Il y a des choses qu'on ne dit pas et qui se
sentent! Ainsi nous ne pouvons pas nous souffrir tous les trois. a se
sent assez! on n'a pas besoin de le dire.

PROFILET.

Merci...

RENNEQUIN [leur tendant la main.]

Mais puisque nous avons des intrts communs, quand nous aurions
quelques gards les uns pour les autres... surtout, vous pour moi.

PROFILET, [surpris.]

Mais, mon Dieu!...

RENNEQUIN.

Quand nous serions un peu unis (avec motion en leur serrant la main)
comme des frres! Nous trouverons bien assez l'occasion de nous dchirer
aprs!... n'est-ce pas?

CYPRIEN.

Ah! oui!

RENNEQUIN.

C'est donc bien entendu; c'est moi qui mne tout...

CYPRIEN, [surpris.]

Ah! c'est entendu!

RENNEQUIN.

Oui, parce que je suis plus fin que vous! (A Cyprien, en riant avec
malice.) Car, vous n'tes pas fin comme l'ambre, vous! (Profilet rit
et approuve Rennequin.)

CYPRIEN.

Mais!...

RENNEQUIN, [ Profilet qui rit.]

Ni vous non plus!

PROFILET, [saisi.]

Mais autant que vous!

RENNEQUIN.

Ah! bien! si vous recommencez tout de suite  me dire des choses
dsagrables...

CYPRIEN, [agac.]

Oh! ce Rennequin!

RENNEQUIN.

Je dis donc, si vous voulez bien me permettre de parler, que depuis huit
jours, pour venir  bout de savoir ce qui nous occupe, il n'est pas de
ruses que je n'ai tendues! (A Profilet qui l'coute attentivement.) Et
quoique a fasse secouer la tte  monsieur...

PROFILET, protestant.

A moi!

RENNEQUIN.

Oh! je vois bien ce que je vois! Enfin, avant-hier, j'ai commenc,
dis-je! qu'est-ce que je disais? Vous m'avez interrompu!... je ne sais
plus!

CYPRIEN.

Mais c'est vous-mme!...

RENNEQUIN.

Enfin, a ne fait rien! parce que cette ruse-l n'a pas russi!

PROFILET.

Ah!

RENNEQUIN.

Non! alors le lendemain, c'tait hier; j'ai essay une autre ruse pour
faire parler ma nice... je l'ai taquine, quoique je ne sois gure
taquin, moi!... Tout en comprenant la plaisanterie... (Les regardant de
travers.) Quand elle n'est pas trop prolonge pourtant, comme les
signes que vous faites l, depuis une heure, derrire mon dos.

CYPRIEN, saisi comme Profilet.

Quoi?...

RENNEQUIN.

Non! non! je veux bien ne pas l'avoir vu! je disais donc... (Il cherche
 se rappeler.) O en tais-je?

PROFILET, abasourdi.

Mais est-ce que je sais, moi?

RENNEQUIN.

Alors, vous ne m'coutez pas! dites-le tout de suite.

CYPRIEN, [agac.]

Oh! Rennequin! (Il pitine.)

RENNEQUIN.

Je ne sais plus o j'en suis... avec toutes vos interruptions! Enfin,
cela ne fait rien, parce que cette ruse-l n'a pas russi plus que la
premire.

CYPRIEN.

Ah! alors, passons  troisime!

RENNEQUIN.

La troisime!... c'tait donc ce matin!

PROFILET.

Alors, c'est tout rcent!

RENNEQUIN.

C'est tout rcent, oui!--Je l'aurais dit tout seul... Ce n'est pas la
peine de me souffler!... Elle allait sortir, j'arrivais... et je me dis,
voici le moment de savoir...

CYPRIEN.

O elle va... (Rennequin, sans rien dire, va s'asseoir prs de la
table, met ses mains dans ses poches et prend un air rsign; surprise
des deux hommes. Cyprien va  lui pour lui parler.)

RENNEQUIN, [ Cyprien.]

Non! puisque vous savez l'histoire; racontez-la!

CYPRIEN.

Moi?

RENNEQUIN.

Vous comprenez!... vous la savez mieux que moi!... il vaut bien mieux
que vous la racontiez vous-mme.

PROFILET.

Voyons, Rennequin!

RENNEQUIN.

Non! non! qu'il raconte!... qu'il raconte...

CYPRIEN.

Mais sapristi! Rennequin, continuez donc!

RENNEQUIN.

Vous tes bien bon! (Il se lve.) O en tais-je? je ne sais plus,
moi!

PROFILET.

Elle allait sortir ce matin et vous...

RENNEQUIN.

Ah! oui! ah!--Eh bien, c'est inutile! cette ruse-l n'a pas russi non
plus.

CYPRIEN.

Matin! il fallait donc le dire tout de suite! (Il remonte.)

RENNEQUIN.

Je l'aurais dit tout de suite si vous m'aviez laiss parler!... mais
vous tes comme un fou.

CYPRIEN, [redescendant.]

Mais c'est vous!...

RENNEQUIN.

Ah! mais je vous dfends d'abord de me dire des choses dsagrables!...

PROFILET, [s'interposant et passant devant Cyprien.]

Allons! chut! chut! chut! et au lieu de nous disputer... comment nous
assurer que M. de Champlieu est quelque chose de plus que l'ami de notre
cousine?...

RENNEQUIN.

Oui, car s'il est quelque chose de plus... (allant  Cyprien) nous
sommes perdus!... Profilet le connat! ils ont fait ensemble une vie de
Polichinelle! (Mouvement d'impatience de Profilet, riant en s'adressant
 Cyprien.) a le taquine, oh! c'est amusant! Avec l'ducation que lui
a donne Profilet, il va croquer toute la fortune de ma pauvre nice!

CYPRIEN.

Et comment l'empcher?

RENNEQUIN.

Mais taisez-vous donc... puisque je vais le dire... Il faut tout
bonnement dsenchanter Jeanne sur le compte de ce monsieur!

CYPRIEN.

_L'reinter_!... ah! c'est facile! avec la vie qu'il mne depuis son
retour  Paris!... il n'y a qu' dire tout ce qu'on sait!...

RENNEQUIN.

Et mme ce qu'on ne sait pas.

CYPRIEN.

Nous _l'reintons_!

PROFILET.

Nous _l'reintons_! c'est dit!

CYPRIEN.

Allons djeuner!

RENNEQUIN.

C'est a!... allons... (Il s'arrte; faussa sortie de Profilet et de
Cyprien, se dernier s'arrte en voyant que Rennequin ne le suit pas.)

CYPRIEN, [ Rennequin.]

Eh bien?

RENNEQUIN, [indcis.]

Eh bien, oui! Eh bien, oui! mais a ne me va pas encore beaucoup ce
moyen-l.

PROFILET.

Parce que?...

RENNEQUIN.

Parce que quand nous l'aurons bien... comme dit monsieur... si elle est
tout  fait dsillusionne, elle le mettra  la porte.

CYPRIEN.

Eh bien, tant mieux!

RENNEQUIN.

Oh! oui! tant mieux!... tant pis!--Si elle avait par hasard l'ide de
l'pouser!...

CYPRIEN et PROFILET, [frapps.]

Ah!

RENNEQUIN.

C'est donc nous ses parents... ses bons parents, qui viendrions
l'empcher de faire cette btise-l?...

CYPRIEN, [vivement.]

Et de nous transmettre l'hritage!... Fichtre, non!...

PROFILET.

Alors on ne l'reinte plus?...

RENNEQUIN.

Moi... savez-vous?... (Souriant.) a va peut-tre vous paratre drle!

CYPRIEN.

Non!

RENNEQUIN.

Pourquoi dites-vous non; vous n'en savez rien... (Agac.) Oh!... Du
reste votre opinion... Moi... savez-vous?... je proposerais plutt de
faire son loge!

PROFILET et CYPRIEN, [surpris.]

Ah!

RENNEQUIN.

Oui! a la dciderait  l'pouser plus vite.

CYPRIEN.

Seulement, c'est moins facile: dire du bien de quelqu'un!

RENNEQUIN.

Ce n'est pas plus difficile que d'en dire du mal... Du moment que ce
n'est pas dans son intrt...

PROFILET, [vivement.]

Il a raison: l'homme qu'on admire...

RENNEQUIN, [vivement, l'arrtant.]

Oh! non!... ce serait trop long... nous n'avons pas de temps  perdre!

CYPRIEN.

Enfin, c'est dit, on fait son loge!... Eh bien, sparons-nous! (Il va
pour remonter avec Profilet.)

RENNEQUIN.

Oh! sparons-nous!... Comme a, (avec motion) froidement... il n'a
pas de... (Se frappant le coeur.) Sparons-nous, je le veux bien... je
ne demande pas mieux, mme... Mais (avec motion) sparons-nous en
frres. (Il leur serre la main.) Ce n'est pas que nous nous aimions
tous les trois?

CYPRIEN et PROFILET.

Non!

RENNEQUIN, [de mme.]

Oh! bigre non!... mais quand on a des intrts communs, n'est-ce pas?...

CYPRIEN et PROFILET.

Oui!

RENNEQUIN.

Courage! tout ira bien: et retirons-nous sans bruit pour qu'on ne se
doute pas...

PROFILET et CYPRIEN, [bas.]

Oui! (Ils sortent sur la pointe du pied par le fond: Trick qui rentre
les regarde d'un air tonn.)

RENNEQUIN.

O ai-je mis mon chapeau?

TRICK.

Voil!... (Il le lui tend.)

RENNEQUIN.

Ah!... je l'aurais pris tout seul!... (Il remonte et se croise avec
Sarah qui entre. A Sarah.) Oh! ces domestiques...




SCNE III

TRICK, SARAH.


SARAH. [Elle est en toilette de ville et prte l'oreille au fond.]

Trick!

TRICK.

Madame!

SARAH, [vivement.]

Voil une heure qu'un monsieur me suit dans la rue, sans venir  bout de
voir ma figure! Il monte! (Mouvement de Trick.) Je le connais. Fais-le
entrer dans le salon...

TRICK.

_Pon_! et puis tirer son oreille, comme aux petits garons qui _l'tre_
pas sages!

SARAH.

Ah! mais non! Prie-le d'attendre madame...

TRICK.

Madame!...

SARAH.

Madame!... tu m'entends bien, sans nommer personne.

TRICK, [stupfait.]

Ah!

SARAH.

Vite! le voici. J'entre dans la chambre de Jeanne et je reviens...
(Elle se sauve.)

TRICK, [la suivant jusqu' la porte de Jeanne.]

Si t'tais pas une si honnte femme!... bigre!... mais t'es _un_ si
honnte, _bon petit_ femme!

ROLAND, [dans la coulisse.]

Bon! trs-bien! j'attendrai madame.




SCNE IV

ROLAND, TRICK.


ROLAND.

Charmante femme, si j'en crois le pied et la main! Charmant logis, si
j'en crois ce salon! Charmante aventure! si j'en crois la facilit avec
laquelle ces portes s'ouvrent devant moi! Ne cherchons plus fortune, ami
Roland, voici l'emploi de notre journe! (A Trick.) Voulez-vous dire 
Madame... en lui remettant cette carte... (Il va s'asseoir sur le
canap.)

TRICK, [le reconnaissant.]

Tiens! c'est _tonc_ toi?...

ROLAND, [stupfait, se retournant.]

H?

TRICK.

T'es _tonc tujurs_ un peu fou? _T'entres tonc tujurs_ dans les maisons,
quand tu connais pas le _monte_?...

ROLAND, [stupfait.]

Sacrebleu! l'animal qui m'a dj tutoy sur les bords de la Manche! (Il
se lve.) Mais alors, cette femme que j'ai suivie...




SCNE V

ROLAND, TRICK, SARAH.


ROLAND, [apercevant Sarah.]

Misre! c'est la mienne!

TRICK.

_Son femme!_

SARAH.

Laissez-nous, Trick.

TRICK, [enchant.]

Oh! c'est _pien pon_! Oh! _c'tre pien choliment pon!_ Il _tre_ pris
par _son_ femme! (Il lui frappe sur le ventre en riant.)

ROLAND.

C'est une manie, respectons-la.

TRICK, [tout en s'en allant.]

Oh! _pigre de pigre_! Oh! c'est _pien pon_!... Oh! je suis _gontent!_
(Il sort en riant.)




SCNE VI

ROLAND, SARAH.


SARAH, un temps, embarras de Roland.

Prenez donc la peine de vous asseoir, monsieur!

ROLAND.

Madame! (Il lui avance une chaise, puis il remonte chercher une autre
chaise qu'il place prs de celle de Sarah.)

SARAH.

Vous m'avez suivie tout  l'heure avec une telle persistance, que j'ai
d vous supposer un trs-vif dsir de causer avec moi.

ROLAND.

Un norme dsir, madame, un dsir insatiable! (A part.) Adorable, du
reste! depuis qu'elle s'est arrondie!

SARAH, [l'invitant  s'asseoir.]

Voyons donc, monsieur, ce que vous avez  me dire et croyez que je
serais heureuse de vous tre agrable!

ROLAND, [vivement.]

Ah! Dieu! je... (S'arrtant.) Pardon, madame!... (A part, il
s'assied.) Charmante!

SARAH.

Nous disions donc, monsieur?...

ROLAND.

Nous disions donc, madame, que vous avez d me trouver bien indiscret,
bien curieux!

SARAH.

Mais non!

ROLAND.

Oh! pardonnez-moi! Vous pouvez croire que cette attention  vous suivre
cachait quelque vellit souponneuse et jalouse!... Ah! Dieu! madame,
faites assez de cas de ma dlicatesse, je vous en prie... pour tre bien
persuade qu'il n'en est rien; et que je ne veux mme pas savoir  quel
titre vous tes dans cette maison!...

SARAH.

Mais il n'y a rien que de trs-simple, monsieur, j'y demeure.

ROLAND.

Ici?

SARAH.

Ici! Chez une amie que vous connaissez du reste et qui a bien voulu me
donner asile...

ROLAND, [l'interrompant.]

Encore une fois, madame, je ne veux rien savoir!... (A part.) Elle est
ravissante!... un teint!... des cheveux! Et une petite bouche friande.
(Il avance sa chaise prs de Sarah.)

SARAH.

Mais alors cette persistance  me suivre?...

ROLAND, [avec chaleur.]

Eh! mon Dieu! il faut bien le dire, madame;  la vue de ce pied
ravissant, de cette main divine!... Enfin! madame, il est certaines
influences contre lesquelles on ne saurait lutter, et au risque
d'encourir votre colre, je voulais vous conjurer de me donner...

SARAH.

De vous donner?

ROLAND, [ part.]

Misre! j'oublie que c'est ma femme. (Haut.) De me donner des
nouvelles de monsieur votre pre.

SARAH, [un peu dconcerte.]

Ah!... Il est retourn en Amrique, monsieur.

ROLAND.

Ah! tant pis! tant pis! (Avec chaleur.) Alors nous ne le verrons plus!
Je disais donc, madame, que ces yeux, ce sourire....

SARAH.

Mais il reviendra l'hiver prochain.

ROLAND, [reculant.]

Le quaker!... Pardon! monsieur votre pre!...

SARAH.

Et pour ne plus me quitter jamais, je pense!

ROLAND. [se levant.]

Jamais! (A part.) Misre! je me sauve! (Il se lve et place la chaise
derrire le canap.)

SARAH, [se levant.]

Eh bien! (A part.) Dj! (Haut.) C'est l tout ce que vous avez  me
dire?

ROLAND.

Sur son compte, oui, madame; car sur le vtre, je ne tarirais pas!

SARAH.

Vous tes trop galant!

ROLAND, [debout et prt  partir.]

Non, d'honneur! chre madame, on n'est pas plus ravissante! Une
fracheur! un lger embonpoint! Prcisment ce qu'il en faut!...
Restez-en l! c'est la limite!... un peu plus serait trop, un peu moins
ne serait pas assez!

SARAH.

Et vous-mme, vous vous portez bien, je vois!

ROLAND, [gaiement.]

Comme vous! Le mariage, madame, c'est le mariage! Me sera-t-il permis de
venir prendre quelquefois des nouvelles de cette prcieuse sant?

SARAH.

Le lundi je suis toujours chez moi!

ROLAND.

Pour tout le monde, sans doute; mais puis-je esprer que vous ouvrirez
quelquefois la porte  un ancien ami,  un parent mme, trs-dsireux de
faire plus amplement votre connaissance?

SARAH.

On n'ouvrira pas la porte, monsieur, mais enfin... on aura peut-tre
oubli de la fermer.

ROLAND.

Adorable! (Lui baisant la main.) Ah! si j'avais eu le bonheur de vous
connatre avant mon mariage!

SARAH.

Eh bien?

ROLAND.

Ah! Dieu! je ne vous aurais pas pouse! Je ne serais pas votre mari,
caractre grotesque qui comprime tout l'lan de mon amour; je serais
votre amant, rle sublime qui l'exalte! Je vous ferais la cour la plus
illicite! Je vous enlverais de la faon la plus illgale! Je vous
afficherais de la manire la plus scandaleuse! Ah! Dieu! si vous n'tiez
pas ma femme!

SARAH.

Voil bien, par exemple, la premire fois qu'une femme marie...

ROLAND.

Ah! voil le seul ct piquant, tenez!... c'est que vous tes
marie.--Et malheureusement, c'est avec moi!

SARAH, [riant.]

Ah! ah!

ROLAND.

Et cela vous fait rire?

SARAH.

Ah! oui!

ROLAND, [ part.]

Et plus de pruderie! Toutes les vertus! (Haut.) Voyons! voyons!
voyons! On pourrait peut-tre arranger cela! En cachant bien que nous
sommes maris: si vous consentiez!... (Sylvie entre et va  la chemine
arranger le feu.)

SARAH.

Ah! monsieur?

ROLAND, [ demi-voix.]

Quelqu'un! Ne dites pas qui je suis... Et ne nous couvrons pas de
ridicule!

SARAH, [de mme.]

Voyez comme je suis bonne, je me sauve pour ne pas vous compromettre.

ROLAND, [vivement.]

Et vous allez sortir?

SARAH.

Oui, quelques emplettes!

ROLAND.

Me permettez-vous de vous offrir mon bras?...

SARAH, [ part, avec joie.]

Ah!... (Elle s'arrte; affectant un ton srieux.) Vous avez une bien
mauvaise rputation pour que l'on s'affiche avec vous!

ROLAND, [protestant.]

Oh! j'ai t calomni toute ma vie.

SARAH, [souriant.]

Enfin, je me risque!... Le temps de mettre mon chapeau, je suis  vous!
(Elle entre chez Jeanne.)

ROLAND.

Mais elle est divine, cette femme! Elle est divine! (Il va au canap,
au mme moment on entend Gaston rire aux clats dans la coulisse;
Sylvie, en entendant la voix de Gaston au dehors, va pour ouvrir la
porte du fond; Gaston parat suivi de Trick.)




SCNE VII

SYLVIE, ROLAND, GASTON, TRICK.


GASTON, [entrant vivement, il est  peu prs gris; Trick le suit.]

Comment! personne? O sont-ils donc? (Prenant [Sylvie par la taille et
la forant  redescendre en scne avec lui en la faisant courir.)
Bonjour Thisb, Caroline, Aspasie, Mignon, Rbecca, Margot!... Comment
diable t'appelles-tu, toi? Je ne m'en souviens jamais!

SYLVIE, [cherchant  se dgager.]

Sylvie!

GASTON.

Sylvie!... c'est juste!... Ah! Sylvie... quel nom! la fort, le
ruisseau, l'oiseau qui chante, l'abeille qui bourdonne, et des bruyres,
des bruyres, des bruyres!... Bonjour, Sylvie, je t'adore! (La faisant
pirouetter en la lchant.) Bonsoir, Sylvie, c'est fini!...

SYLVIE, [toute confuse.]

Ah! monsieur!...

GASTON.

O est madame?... Trick, o est madame?... je veux voir madame!

TRICK.

_Matame_ est sortie aprs _tjeuner_! Et toi, tu viens aprs _tjeuner_
aussi, _pigre_!...

GASTON.

Et quel djeuner, Trick!... Ils taient l, trois gentilhommes dignes
d'tre tutoys par toi, et qui avaient perdu cette nuit tout l'argent
que j'ai gagn! Car j'ai gagn, mon bon Trick!... parole d'honneur!...
et puis perdu!... je ne sais pas comment, par exemple, mais voil tout
ce qui reste. (Il fait sauter en l'air de l'or et des billets.)

TRICK.

De l'argent?

GASTON, [jonglant avec les pices d'or.]

De l'argent, faquin!... de l'or!... Ramasse! ramasse! (Il jette les
pices d'or sur la table.)

TRICK.

Monsieur!

GASTON.

Veux-tu ramasser, ou je... (Il le fait passer devant lui,  Sylvie.)
Et toi aussi! (Elle se sauve et remonte en ramassant; apercevant
Roland.) Tiens! te voil, toi?... Que diantre fais-tu l, mentor de ma
jeunesse!

ROLAND, [assis sur le canap.]

Je t'admire!  Tlmaque, et je suis mu jusqu'aux larmes!

GASTON.

Tu as beau dire; avec ton rgime de noix, tu n'as pas diminu d'un
pouce!

ROLAND.

J'ai diminu normment!

GASTON.

Enormment, c'est ce que je dis!--Dieu que j'ai chaud et que j'ai soif!
(Apercevant Trick qui s'est baiss sous la table.) Allons, qu'est-ce
qu'il fait l-dessous, celui-l?...

TRICK, [ genoux.]

Je ramasse ton argent, pour quand tu auras encore _pertu_, te le
_rentre_!

GASTON.

Es-tu fou, misrable?--Moi, ramasser de l'argent tomb!...

TRICK, [debout.]

Qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse de votre or?

GASTON, [surpris.]

_Vous! votre!_... Tu ne me tutoies plus!... Nous sommes donc brouills,
Trick?

TRICK, [aprs avoir fait une mine svre, souriant malgr loi.]

Es-tu donc bte!

GASTON, [amicalement.]

A la bonne heure!--Allons! allons! allons-nous-en! allons, Sylvie!
allons, ma gazelle!... allons, Trick! allons! allons!... (Il les chasse
avec son mouchoir.)

TRICK, [sortant les mains au ciel.]

_Foil_ un homme! (Sylvie va pour rejoindre Trick en courant.)

GASTON, [sur le seuil de la porte.]

Allons! allons!... (Reprenant Sylvie par la taille.) Ah! friponne, o
as-tu vol ces yeux-l, qui ne veulent pas quitter les miens! Dis-moi
que tu m'aimes?

SYLVIE, [cherchant  se dgager.]

Ah! monsieur, que c'est mal, ce que vous faites-l?

GASTON, [s'arrtant.]

C'est mal!

SYLVIE.

Si madame!...

GASTON.

Madame!... Tu crois donc que je veux t'embrasser srieusement, petite
bte, et que tes yeux m'attirent, et que la joue brlante?...

SYLVIE, [effraye.]

Non, monsieur, non! je ne le crois plus!

GASTON, [l'embrassant.]

Tu as tort! c'est fait!

SYLVIE, [se sauvant.]

Ah!... (Elle sort par le fond, Gaston tombe adoss contre le montant de
la porte.)




SCNE VIII

ROLAND, GASTON. [Moment de silence.]


GASTON, [regardant Roland.]

Eh bien, je suis ignoble!... quoi... aprs?...

ROLAND, [assis sur le canap.]

Ah! si tu crois que je vais te faire de la morale, toi!...

GASTON, [descendant.]

Et tu as tort, mordieu! crase-moi donc d'injures et de mpris. Dis-moi
donc que c'est honteux et rvoltant, qu'on n'embrasse pas une femme de
chambre, et surtout ici o... (S'arrtant.) Il ne me manque plus que
de crier encore cela par dessus les toits!

ROLAND, [railleur.]

Dis-donc, mon pitchoun!... il me semble que les noix morales et les
pommes sentimentales ne te russissent gure mieux qu' moi.--Ces petits
vices n'ont pas maigri, cher enfant; ils se portent mme assez bien,
les gaillards!--Papa Ferragus avait donc raison!... Nous ne pouvons donc
pas venir  bout de rformer ces bonnes petites habitudes!...

GASTON, [versant de l'eau dans le verre qui est sur le chiffonnier.]

Ah! rformer!... Rformer quoi? Mon cerveau intelligent pour le mal,
stupide pour le bien; mes nerfs qui me chantent toute la journe
l'infernale symphonie des vices; mon sang qui bouillonne  toute pense
mauvaise et se glace  tout lan gnreux! Ne plus penser ce que je
pense, ne plus tre ce que je suis! (clatant de rire et se versant de
l'eau dans le verre.) Imbciles!... avec leur libert humaine!... Je
suis peut-tre libre aussi de ne pas avoir soif!... (Il boit.)

ROLAND.

Prends garde! c'est de l'eau!

GASTON.

Si je pouvais m'y faire!... (Il boit.) C'est atroce!

ROLAND.

Je me le suis laiss dire!

GASTON, [assis prs de la table.]

Tu crois peut-tre que je suis gris?...

ROLAND.

O Dieu! jamais!

GASTON, [assis.]

Je ne suis pas gris! Je suis fou! voil tout! je deviens fou, ou idiot,
si tu veux!... (Riant.) J'ai des remords!

ROLAND.

Des remords!... En quoi?

GASTON.

En quoi?--En larmes!

ROLAND.

Quand tu as bien djeun, hein?

GASTON.

Je ne suis peut-tre pas un grand misrable d'avoir tromp cette femme
en lui promettant de devenir un autre homme?

ROLAND.

Misre!--Si j'avais tenu cette promesse-l toutes les fois que je l'ai
faite!--Nous en sommes encore aux scrupules?

GASTON.

J'en suis  la honte et au dgot!--Je ne voulais pas jouer cette nuit,
et j'ai jou; je ne voulais pas boire, et j'ai bu!... lchet, va!... il
est des moments o je voudrais pouvoir jeter ma vie aux cendres comme...
(Il fait le mouvement pour jeter l'eau du verre et s'arrte.)

ROLAND, [debout.]

Sans casser le verre!

GASTON, [debout et remontant.]

Va au diable, toi! tes railleries et l'Enfer dont tu es!...
(Redescendant  lui, vivement.) Je t'tranglerais, pour m'avoir aid 
devenir ce que je suis! (Il va s'accouder sur la chemine.)

ROLAND.

Oh! l l! O allons-nous? je t'ai fait ce que tu voulais tre, petit
ingrat! _Un dvorant_! Il te prend aujourd'hui fantaisie de tter de la
vertu! Est-ce que je t'en empche, moi? Je t'en dfie, voil tout. Mais
si cela peut te faire plaisir, je veux bien en essayer avec toi; pour
changer!--Voyons! veux-tu essayer de la vertu avec papa Ferragus, cher
petit?--A nous deux, j'ai ide que ce sera drle!

GASTON, [accoud sur la chemine, relevant la tte.]

Tu m'en dfies!... Comme si je ne l'avais pas connu ce bonheur sans gal
d'tre content de soi-mme!--Une vie si belle, si calme, si douce, si
dlicieuse: c'tait le paradis, Roland!--Plus de fivre que celle de mon
amour! Quels souvenirs!... Et pourquoi suis-je revenu dans cette ville
maudite... o je retombe aussitt dans ma boue, comme une brute que je
suis?

ROLAND.

C'est que tu regrettes ta boue, comme les carpes de madame de Maintenon!

GASTON, [descendant et venant s'asseoir sur le canap.]

Non!... Je ne regrettais rien! non!... Dieu m'est tmoin que j'tais
heureux et fier de ma vie nouvelle!... Il y a huit jours... Tiens! au
moment mme o je revenais  Paris pour hter notre mariage... la
fatalit m'a fait rencontrer deux camarades de folies!... Ils m'ont
raill!... comme toi!... et prenant mon bras, malgr moi, ils
m'entranaient!... je rsistais!... puis je me suis dit: Bah! quand ce
ne serait qu'une fois, pour retrouver les sensations du pass et les
comparer  la saveur du prsent; je regarderai seulement... Et je
regardais en effet... Il y avait,  table, ce soir-l, trois cratures
assez jolies, mais stupides! Et je me disais: Voil pourtant ce que l'on
aime... Qu'ont-elles donc pour elles, ces misrables femmes? Ma raison
me rpondait: _Rien_! Ma folie me rpondait: Si!... _leurs vices_! et je
regardais toujours, hsitant entre ces deux voix, l'une qui me crirait 
droite: Va-t'en!... l'autre qui murmurait  gauche: Bah! quand tu
resterais  prsent!... Et cependant, on me faisait boire, et mes
affreux instincts, et mes _Diables noirs_ carts depuis trois mois
revenaient, revenaient, revenaient en foule, dans la mousse du vin, dans
le bourdonnement des paroles et des rires, dans l'blouissement des
bijoux et des lumires, dans le parfum des fleurs, dans le parfum des
femmes!... Et cette me d'autrefois que je croyais morte, anantie,
reprenait peu--peu possession de tout mon tre!--Elle enflammait mes
yeux pour changer avec ces femmes des regards provoquants; elle
flottait sur mes lvres pour rpondre  leurs sourires, et je me disais:
(Il se lve.) Le Diable a raison!... Depuis que c'est dfendu, c'est
trois fois meilleur!

ROLAND.

Charmant enfant!

GASTON.

Mais ce qui est effroyable, Roland, c'est que j'tais moins mu de ma
trahison que charm du contraste nouveau que la folie d'une heure venait
de jeter dans ma vie!... Je quittais ces salons pleins de bruyants
clats, (avec tendresse) et je retrouvais ici une chambre paisible et
calme, doucement claire par la lueur du matin et par le dernier clat
d'une lampe prte  s'teindre.--Jeanne s'tait endormie dans un
fauteuil. J'entrai sans bruit, je me mis  genoux et je la regardai!...
Et toute la lgion de lutins qui me possdaient depuis le coucher du
soleil s'vadait  la hte, l'un aprs l'autre... comme chasss par le
souffle de ses lvres et tremblants  la pense que ses yeux pouvaient
s'ouvrir!--Elle les ouvrit enfin, et me dit doucement: D'o
venez-vous?... Qu'est-il donc arriv?... Et cela tait si confiant, si
bon, si tendre, que je sentis deux larmes me monter aux yeux... J'allais
tout avouer peut-tre... Mais le dernier lutin en se sauvant et le
temps de me souffler  l'oreille un mensonge qu'elle eut la bont de
croire!--Et ce qui est honteux, effroyable, Roland, c'est que jamais je
ne l'ai plus aime que ce jour-l!--Oui, je l'aimais avec
l'tourdissante ivresse d'un misrable qui sort de l'ombre et de la nuit
et qui se retrouve, bloui, devant la splendeur du jour!

ROLAND.

Sclrat, va! c'est un raffinement de l'amour qu'il a trouv l!--Car
enfin, tu l'aimes, ta chtelaine?

GASTON.

Si je l'aime!... si!... imbcile! si je l'aime! (Il remonte.)

ROLAND.

Tu l'as dit, cher enfant!... je suis une bte!... je suis une bte!...
Il faut bien que tu l'adores, autrement tu n'aurais aucun plaisir  la
tromper!... quel disciple j'ai l!... Quel homme!... Embrasse-moi, va!
Tu es un grand homme, et je suis fier de toi!

GASTON.

Mme aprs ce que j'ai fait tout  l'heure, n'est-ce pas? Je rentre
plein d'adoration pour elle et que je trouve, dans ce salon, une jolie
femme, la premire venue, cette fille ou la cousine blonde!... Sarah!...

ROLAND, [sautant,  part.]

Eh! ma femme!

GASTON.

Et je lui jurerai que je l'aime, sans y croire; mais par habitude, par
malice, et parce que c'est la dernire personne que je devrais cherchera
sduire!...

ROLAND, [effar.]

Misre!... mais je le crois bien que c'est la dernire; mais il le
ferait!... mais il le fera comme il le dit!... Et avec cela la vigne qui
ne parat pas tenir prodigieusement  l'ormeau!

GASTON.

Quoi?... qu'est-ce que tu as?...

ROLAND.

Mais j'ai... j'ai... j'ai... j'ai normment d'affection pour toi, cher
enfant, et ce que tu viens de me dire m'a mu, et me touche, me touche
de bien prs... Et l'ami Ferragus, ce bon Ferragus, qui a toujours t
si affectueux pour toi, tu ne voudrais pas lui faire de la peine, cher
petit! Non, non, nous ne voulons pas faire de peine  papa Ferragus!

GASTON.

Quelle peine! quoi?

ROLAND.

Une autre femme, bien! la petite femme de chambre, bon!... toutes les
autres!... bien!... Mais pas celle-l, hein! pas Sarah!... une autre,
qu'est-ce que a te fait, n'est-ce pas? pas Sarah!... pas Sarah!...

GASTON.

Tu l'intresses donc bien? (Il va  la table.)

ROLAND.

Parbleu! c'est ma... (Bas.) Non, ah! bien, non!--Si je lui dis a, ce
sera une raison de plus!

GASTON.

Enfin, tu l'aimes, hein? (Il remonte.)

ROLAND.

Jamais! juste ciel! fi donc! une blonde!

GASTON.

Eh bien, nuance adorable et rare...

ROLAND.

Une couleur idiote... j'ai une liste, (il fait le geste de la
drouler) et je ne compte pas deux blondes.

GASTON, [rflchissant.]

Tiens! moi non plus!...

ROLAND, [ part.]

Bon, allez donc! je m'enfonce, moi!

GASTON, [avec malice.]

Et celle-l a je ne sais quel reflet!...

ROLAND.

Ah! le vilain reflet! Ah! l'affreux reflet; le blond du nord! quelque
chose d'horrible.--Ah! si c'tait le blond vnitien! le blond des
Titien! des Vronse! le blond ardent, le blond chaud, le blond roux!...
passe encore; mais le blond anglo-saxon, norwgien, ple, maladif,
flasque et mou! Fi! pouah! Et puis la blonde, cher enfant, une eau qui
dort... pas d'lan! la brune bondit, elle tord les barreaux de sa cage,
elle vous arrache les yeux, elle vous mord, elle vous mange! La blonde
vous sourit, vous appelle mon coeur; et vous empoisonne avec une bote
d'allumettes... La ruine de Troyes, Hlne, une blonde!--Cloptre, une
blonde!--Vnus, une blonde... Calypso, une blonde!--Eve, le premier et
le plus grand dsastre de l'humanit, Eve! une blonde! toutes, toutes
des blondes!...

GASTON.

C'est vrai! tiens! tiens!... (Il regarde  la porte.)

ROLAND, [ part, passant  gauche.]

Je m'enfonce! je lui fais venir l'eau  la bouche!

GASTON.

Hein?

ROLAND.

coute: je t'aime bien! l, srieusement; mais si tu aimes celle-l!...
je... (Il se frotte les oreilles, en le regardant d'un air menaant.)

GASTON.

Puisque tu ne l'aimes pas, voyons!  quel titre?

ROLAND.

A quel titre? malheureux!  quel... Eh bien, et la morale!

GASTON.

Hein!

ROLAND, [avec motion et chaleur.]

Et la morale! (A part.) J'y viens! (Haut.) Et la vertu qui te tend
les bras!--Quoi! malheureux, dans la maison de cette femme! Mais,
misrable, tu n'as donc plus de sens moral!... Mais il n'y a donc plus
rien l!... et ce sentiment intrieur qui est notre guide, notre
lumire, ne te crie donc pas... que deux amours dans la mme maison,
porte  porte, c'est le moyen que tout se dcouvre dans les vingt-quatre
heures? Mais ce que je te dis l, mais c'est pourtant la morale la plus
leve, la plus pure!... Ta conscience a d te le dire avant moi! Elle
l'a dit! je le sens, je le vois, tu es mu!... une larme brille dans tes
yeux!... Bien, mon petit Gaston; bien, mon fils! tu renonces  la
blonde! tu es grand, tu es beau: je te vnre!

GASTON.

La voil! (Il va  Sarah qui entre.)




SCNE IX

LES MMES, SARAH.


ROLAND, [ part.]

Le diable l'emporte!

GASTON, [courant  Sarah.]

Ah! chre madame! (Il lui baise la main.)

SARAH.

Tiens! c'est vous, bonsoir!

ROLAND, [bas].

Il lui baise la main! (Haut, passant la tte entre eux pour les
sparer.) Le temps, l'heure...

SARAH.

Oui! oui! nous avons le temps! (A Gaston.) Vous allez bien?

GASTON.

Mille grces!... (Il la conduit au canap.)

SARAH.

Oui, vous avez l'air singulier ce matin, tout mu, tout!...

ROLAND, [bas].

Elle l'admire, maintenant! (Mme jeu.) Il a bien djeun, voil
tout!... Si vous voulez, en nous dpchant.

SARAH, [lui donnant son manchon.]

Tout  l'heure! (A part.) Dcidment, nous sommes jaloux! (A
Gaston.) Vous disiez donc? (Elle s'assied sur le canap.)

GASTON, [derrire le canap prs d'elle.]

Je disais que vous sortez toujours au moment o j'arrive!

SARAH.

C'est vous qui arrivez au moment o je sors.

ROLAND, [ironiquement, les mains dans le manchon.]

C'est charmant! c'est dlicieux! Ils marivaudent! je suis perdu!

GASTON.

Quelle adorable main! je ne sais que vous pour avoir une main pareille.

SARAH, [coquetant, en regardant Roland.]

Oh! j'en sais de plus belles! (Elle parle bas avec Gaston.)

ROLAND, [passant  gauche.]

Mais ils vont, mais ils vont; et je fais une figure ici, moi! je vais
chercher l'autre!--Je vais leur lancer l'autre! Ah! la voil! 
Providence!




SCNE X

LES MMES, JEANNE.


[Jeanne, en entrant, jette un coup d'oeil tonn  Sarah et  Gaston;
celui-ci se lve vivement.]

JEANNE.

Vous ici, monsieur de Champlieu!

GASTON, [saluant crmonieusement.]

Oui, madame!

JEANNE, [apercevant Roland.]

Et notre hte de Dieppe?

ROLAND, [vivement.]

Qui voulait vous remercier de votre gracieuse hospitalit, madame, et
s'excuser de la hte avec laquelle...

JEANNE.

En vous sauvant, monsieur, vous avez laiss la porte ouverte!... Je vous
prie de ne pas l'oublier.

ROLAND.

Vous tes la grce et la bont mmes, madame!

JEANNE, [regardant Gaston et Sarah.]

Et tu es ici depuis longtemps, cousine?

SARAH.

Deux minutes  peine; j'allais ressortir...

ROLAND, [vivement.]

Avec moi, oui... madame a bien voulu m'accorder la faveur de
l'accompagner! (A Sarah.) Madame, je suis  vos ordres. (A part.)
Misre! je ne la quitte plus!

SARAH, [ Gaston, saluant.]

Monsieur...

GASTON, [s'inclinant.]

Madame.

ROLAND, [venant vivement entre eux.]

A revoir... cher ami.

SARAH, [sortant.]

Allons, monsieur!

ROLAND, [ part, et marchant vivement.]

Voil! voil, madame! J'ai ide que je vais commencer une jolie
existence, moi.

SARAH, [dehors.]

Mais allons donc, monsieur!

ROLAND.

Oui, madame! (Il se prcipite dehors.)




SCNE XI

GASTON, JEANNE.


GASTON, [descendant vivement,  Jeanne.]

Enfin! nous sommes seuls!

JEANNE, [l'arrtant du regard.]

Et moi, j'ai pu croire que vous me laisseriez seule, toujours!

GASTON.

Jeanne!

JEANNE.

D'o venez-vous? Ce matin; inquite et malade, je suis sortie, et au
risque d'tre suivie, reconnue!... moi, qui mourrais de honte si
quelqu'un au monde connaissait la vrit, je suis alle chez vous!

GASTON.

Chez moi?

JEANNE.

Vous tiez rentr  six heures du matin, mais pour ressortir aussitt et
remonter dans une voiture o plusieurs personnes vous attendaient. Et de
l, o vous tiez all, on l'ignorait; mais si l'on avait pu voir, comme
je les vois, la fivre de vos mains, la fatigue de vos traits, et ce je
ne sais quoi de suspect et de...

GASTON, [doucement.]

Que vous tes injuste, Jeanne! votre premire pense est toujours pour
m'accuser!

JEANNE.

D'o venez-vous! enfin, d'o venez-vous?

GASTON, [feinte gaiet.]

Eh bien, je sors d'un djeuner!... d'un djeuner d'amis!

JEANNE.

Ah! c'est juste! un djeuner d'amis!... et une promenade au bois,
n'est-ce pas?... et toute une nuit pour vous y prparer et tout un jour
pour vous en remettre!...

GASTON, [tendrement.]

Ah! si vous croyez d'avance?...

JEANNE.

Eh bien, non! l! je ne crois rien! D'o venez-vous?...

GASTON, [lui prenant les mains et l'entranant vers le canap. Il
s'assied prs d'elle sur le pouf].

Mon Dieu! quelle impatience!--C'est pourtant bien simple! En vous
quittant hier, je suis all dner avec un ami, d'Hauterive, vous savez
bien... je vous ai parl de lui quelquefois!

JEANNE.

Oui, aprs?

GASTON.

Aprs dner, d'Hauterive me proposa un peu de musique... Vous m'aviez
dit: Je ne serai pas rentre avant onze heures... j'tais libre!...
j'accepte, et nous allons aux Italiens!

JEANNE.

C'est donc pour cela que je ne vous y ai pas vu; car j'y tais!

GASTON, [un peu saisi, se remettant tout de suite.]

Attendez donc... Jeanne! Nous allons aux Italiens, dis-je; mais au
moment d'entrer... Ah! mon Dieu! sous le pristyle, tenez... je me
rappelle tout  coup que j'ai donn rendez-vous  quelqu'un chez moi, 
huit heures... un homme d'affaires que vous ne connaissez pas; un nomm
Vernon... Vous ai-je parl de ce rendez-vous?...

JEANNE.

Non! vous ne m'en avez pas parl!

GASTON.

Je prends une voiture, je cours chez moi; il tait huit heures et
demie!...

JEANNE, [l'interrompant.]

Vous avez mis une demi-heure pour aller en voiture des Italiens  la rue
Laffite?

GASTON.

Je n'ai pas trouv tout de suite une voiture; il pleuvait  verse et
devant les Italiens...

JEANNE.

Il en arrive  toute minute... oui!

GASTON.

Des quipages!

JEANNE.

Enfin, vous n'avez pas trouv tout de suite une voiture; passons!...

GASTON.

Vernon tait donc venu et parti!... je cours chez lui! Personne!... neuf
heures!... j'tais fort contrari... o le trouver?... On me dit: Il est
en soire, au faubourg Saint-Germain, tout en haut, tout en haut de la
rue d'Enfer!... Je pars, j'arrive; dix heures!...

JEANNE, [l'interrompant.]

Dj?... dj dix heures?...

GASTON.

Ah! oui! pensez donc: le temps d'aller, de venir, de...

JEANNE, [l'interrompant.]

Et vous voil donc  dix heures, tout en haut du faubourg
Saint-Germain!... je me doute bien que l'insaisissable Vernon n'est pas
encore l!...

GASTON.

Eh! justement! il tait reparti, pour retourner chez moi!
chambrante-vous cela! Me voil donc revenant au plus vite, et trouvant
Vernon au coin de mon feu!... Dix heures et demie! nous causons un peu!
onze heures moins un quart; et  onze heures seulement, je sors de chez
moi pour venir ici!...

JEANNE.

C'est pour venir chez moi que vous vous tes habill comme quelqu'un qui
va en soire?...

GASTON.

On vous a dit?

JEANNE.

Oui, on m'a dit?...

GASTON.

Un enfantillage, en effet! pour me dbarrasser de Vernon qui avait l'air
de s'installer chez moi toute la nuit. (Riant.) J'ai imagin cette
petite comdie de la cravate blanche, en lui disant que j'allais au bal!

JEANNE.

C'est fort ingnieux, en effet!--Et c'est  la faveur de cette ruse que
vous n'tes pas venu?

GASTON.

Eh! mon Dieu! parce que j'ai rencontr ce pauvre Laverdan.

JEANNE.

Ah! c'est ce pauvre Laverdan, maintenant!...

GASTON.

Que vous tes mauvaise, Jeanne! un ami d'enfance qui a perdu sa mre il
y a huit jours!... Pauvre garon, une tristesse, un dsespoir!

JEANNE.

Et  pied, comme vous, par la pluie!... Pauvre garon!...

GASTON.

Non!  onze heures et demie il ne pleuvait plus!

JEANNE.

Oh! nous pouvons bien mettre minuit; il est bien minuit! le temps de
dire bonsoir  Vernon, bonjour  Laverdan et de revenir chez vous,
chercher vos gants que vous aviez oublis!...

GASTON.

Si vous raillez tout ce que je dis, Jeanne, il est bien inutile de
m'interroger davantage; je ne dirai plus rien!

JEANNE.

Au contraire, comment donc! je tiens  tout savoir! Nous disons donc que
nous consolons ce pauvre Laverdan  minuit, dans la rue, sous un bec de
gaz!... Allez donc!...

GASTON.

A quoi bon?... vous tes irrite, nerveuse, impatiente!...

JEANNE.

Oh! Vous conviendrez bien, n'est-ce pas?... qu'il faudrait le
temprament d'un ange pour vous suivre jusqu'au bout dans cette
numration de vos faits et gestes!... J'aime mieux vous dispenser des
amis malheureux, des voleurs et de toute autre rencontre que vous ne
serez pas embarrass de faire par les rues, et vous accorder tout de
suite qu'avec la meilleure volont du monde, parti la veille pour venir
chez moi, vous arrivez  cinq heures du soir, le lendemain parce que
vous vous tes tromp de chemin!

GASTON.

Il en sera ce qu'il vous plaira, Jeanne!--Aussi bien, j'aime mieux ne
pas vous dire la fin!

JEANNE.

Parce que...?

GASTON.

Parce que...!

JEANNE.

Mais encore...?

GASTON.

Mon Dieu! ne le demandez pas; grondez-moi, fchez-vous, dites-moi tout
ce qu'il vous plaira; je ne rpondrai rien, et je n'en continuerai pas
moins  adorer la main qui me frappe.

JEANNE, [retirant sa main.]

Cela est bien commode en effet pour qui n'a rien  dire.

GASTON, [tendrement.]

Je vous aime!

JEANNE.

Se renfermer dans un systme de dfense qui vous donne un petit air de
victime!

GASTON, [plus tendrement.]

Je vous aime!

JEANNE.

Vous vous dites: Elle se lassera; tout passera en paroles, et il viendra
un moment o je n'aurai plus qu' lui dire...

GASTON.

Je t'aime!

JEANNE, [le levant et le repoussant.]

Mais, pour Dieu! dfendez-vous donc! parlez donc!--Dites-moi tout ce qui
vous passera par la tte!... Je vous aime mieux mentant effrontment que
faussement rsign comme vous l'tes!

GASTON.

Que voulez-vous que je vous dise?

JEANNE.

D'o vous venez! Je le veux!--Je l'exige! M'entendez-vous, enfin! je le
veux!

GASTON, [se levant.]

Eh bien, je viens de Ville-d'Avray! (Il passe  gauche].)

JEANNE.

Pourquoi Ville-d'Avray?

GASTON.

Mais, mon Dieu! qu'est-ce que cela vous fait? je viens de Ville-d'Avray,
voil tout!...

JEANNE.

Mais, mon Dieu! on ne va pas  Ville-d'Avray,  six heures du matin!

GASTON, [allant et venant.]

Vous voyez bien que si!

JEANNE.

Gaston!... vous abusez de ma patience!... Rpondez-moi des choses que...

GASTON, [s'arrtant brusquement devant elle.]

Vous a-t-on dit chez moi de quel ct je m'tais dirig?

JEANNE.

Non!

GASTON.

Non!--Et en quelle compagnie j'tais?

JEANNE.

Oui... deux hommes dans la voiture!

GASTON.

Deux hommes?--Eh bien?--Et vous n'avez pas compris! vous ne vous tes
pas demand quel motif,  six heures du matin!... quelle raison?...

JEANNE, [hors d'elle-mme.]

Mais je le demande encore, mais quelle raison?... quoi donc enfin?...

GASTON.

Mais un du...!

JEANNE, [poussant un cri d'effroi.]

Ah!... tu t'es battu!... (Elle se jette  son cou.)

GASTON.

Non, pas moi, je...

JEANNE.

Oh! tu mens!... Tu t'es battu!... tu es bless?...

GASTON.

Mais non! je te jure!

JEANNE, [regardant ses mains, ses bras, et s'assurant qu'il n'est pas
bless.]

Ah! rien! rien!--Ah! quel bonheur! (Elle l'entoure de ses bras.) Ah!
quel bonheur!... (Elle fond en larmes.)

GASTON.

Jeanne! ma bien-aime Jeanne!...

JEANNE.

Et je t'attendais! Et je t'accusais!--Et je comptais les heures, et
j'inventais!... j'imaginais!... Ah! que n'ai-je pas invent?... La
jalousie! la rage! Ah!... vous ne savez pas, vous autres hommes, ce que
c'est que la jalousie!... Je te voyais ailleurs, chez une autre...  ses
genoux, lui rptant de ces paroles brlantes, que je suis dj trop
jalouse de ne pas tre la premire  recueillir sur tes lvres... Et tu
te battais... (Avec jalousie.) Je vous voyais!... je vous entendais...
je vous aurais!... (Tendrement[et pleurant.) Et, tu te battais... et,
tu risquais ta vie!... (S'arrtant, avec jalousie.) Pour qui te
battais-tu?

GASTON.

Pour qui?

JEANNE, [vivement.]

Rponds!... Regarde-moi, ne cherche pas; je te dfends de chercher un
mensonge!

GASTON.

Pour une dette de jeu!

JEANNE.

Ah! c'est vrai; car lu l'as bien dit!--Pardonne-moi! je t'aime, et je te
demande pardon...

GASTON.

Jeanne!

JEANNE.

Pardonne-moi!... Je suis une malheureuse; j'ai dout de toi! Tu ne m'en
veux pas, n'est-ce pas? c'est de l'amour encore!... Pardonne-moi!...
(Elle va pour s'agenouiller.)

GASTON, [cherchant  la relever.]

Jeanne!... relevez-vous... je ne veux pas!...

JEANNE.

Non!...

GASTON.

Jeanne!...

JEANNE.

Non!...

GASTON, [avec force.]

Ah! relve-toi donc!... Et pardonne-moi toi-mme!... car c'est  moi de
tomber  tes pieds.

JEANNE.

Toi?

GASTON.

Oui, moi qui te mens depuis une heure!... Moi qui te trompe!...

JEANNE, [se relevant d'un bond.]

Ah! tu t'es battu pour une femme!...

GASTON, [avec chaleur,  demi-voix et d'un trait.]

Je ne me suis pas battu!... Je ne viens pas de Ville-d'Avray! Il n'y a
pas eu de duel, et tout cela n'est que mensonge! Et tout ce que je t'ai
dit avant... mensonge!... Je suis all jouer; voil tout!... j'ai pass
toute ma nuit dans un tripot! J'ai jou, entends-tu, malgr le serment
que je t'ai fait, et, en sortant de l, je suis all avec mes compagnons
de jeu, souper et djeuner, je ne sais o, et je suis arriv ici tantt,
gris, honteux, ignoble!... Oui, j'ai eu l'audace d'entrer chez toi, de
paratre devant toi tout ple de ma nuit de veille, et j'ai voulu te
tromper; mais c'est une infamie qui me rvolte!... Je ne veux plus
mentir! A genoux devant moi, toi!... Ah!... mprise-moi, et chasse-moi
comme un laquais! J'aime mieux ta colre qui m'crase, que ta douceur
qui me torture!...

JEANNE, [avec mpris et tristesse.]

Au jeu!--Toute la nuit!...

GASTON.

Je suis un malheureux fou!...

JEANNE.

Tandis que moi je veille... et que je suis  cette fentre... et que je
tressaille au moindre pas... et que je me dis avec angoisse: Mais o
est-il? Mais que fait-il? Mais que lui est-il arriv?

GASTON, [pleurant.]

Eh bien, oui, je suis un malheureux! je te l'ai dit!

JEANNE.

Et vous ne pensiez pas  moi! Et vous ne vous demandiez pas?...

GASTON, [de mme.]

Oh! je me demandais tout! Et je pensais  toi! Pour Dieu! n'achve pas!
Quel reproche veux-tu me faire que je ne me sois fait avant toi!

JEANNE.

Adieu! (Elle remonte et se dirige vers sa chambre.)

GASTON, [pleurant.]

Adieu! vous avez raison! je ne serai jamais qu'un tre fatal et maudit!
J'ai tu mon pre, que j'aimais!... j'ai tu ma mre, que j'adorais!...
je te tuerais, toi, que j'adore!... Va-t'en!... Adieu! va-t'en!
va-t'en!... je te tuerais!... (Il tombe accabl, en sanglotant. Jeanne
va pour sortir, le regarde, redescend  lui doucement et lui relevant la
tte, lui dit avec des larmes.)

JEANNE.

Tu te repens donc, bien vrai?

GASTON, [tombant  ses genoux, et l'entourant de ses bras.]

Ah! Jeanne!... Ah! que je t'aime!...

JEANNE.

Il sont donc revenus, ces Diables noirs, que nous avions chasss; les
voil donc de retour, malgr toi, malgr moi?

GASTON.

Non! non!

JEANNE.

Et pourtant, ai-je mal veill sur mon bonheur? N'as-tu pas t l'unique
pense de mes jours, de mes nuits, de mes heures!... ne t'ai-je pas bien
aim? Ah! il faut que je ne sache pas t'aimer, autrement, tu ne
m'abandonnerais pas, et quand tu es l, dans mes bras, tu ne penserais
pas  tre ailleurs!...

GASTON, [protestant.]

Moi?

JEANNE.

Il n'y  donc pas d'autre femme, dis?...

GASTON.

Une autre! ah Dieu! non, je te le jure.

JEANNE.

Et tu m'aimes toujours?

GASTON.

Je ne t'aime pas, non; je t'adore!

JEANNE.

Eh bien, sois donc fort! Car je me suis jur d'achever mon oeuvre, ou de
mourir  la peine... Vous tes ma joie!... je veux que vous deveniez mon
honneur et mon orgueil. Je veux pouvoir crier  ce monde qui nous devine
et s'apprte  railler notre amour: Oui! oui! raillez-nous!... cet homme
que vous avez connu frivole, lger, sans vertus, voil ce que mon amour
l'a fait. Voici mon amant, mon mari, mon matre, mon Dieu!

GASTON, [se relevant.]

Oui, sur ma vie, oui!

JEANNE.

Dis-moi seulement quelle femme c'tait...

GASTON.

Qui?

JEANNE, [vivement.]

Rponds donc!... Tu me comprends bien!... Je la connais? D'o est-elle?
Parle donc! avoue donc!... puisque je suis prte  tout pardonner!

GASTON.

Il n'y a pas de femme, il n'y a que toi!--J'ai jou, voil tout, et si
tu ne me crois pas!...

JEANNE.

Si, mais jure-moi que tu ne joueras plus!

GASTON.

Sur ma vie!...

JEANNE, [l'interrompant.]

Non! sur notre amour!

GASTON.

Je ne jouerai plus: je te le jure!

JEANNE.

Et tu ne la verras plus... _Elle_?

GASTON.

Je jure...

JEANNE.

Ah! il y a donc une femme?...

GASTON, [vivement.]

Je jure qu'il n'y a personne que toi, et que jamais, entends-tu, jamais
il n'y en aura d'autres.

JEANNE.

Ah! si je pouvais plonger mes regards dans tes yeux, et lire jusque dans
le fond de ton coeur!...

GASTON.

Tu ne me crois pas?...

JEANNE.

Si, je te crois! il faut bien que je te croie! Mais promets-moi que tu
ne me quitteras pas d'aujourd'hui, je le veux!... Toute la soire, l, 
mes cts! que l'on ne me vole rien de toi.--Promets-le!

GASTON.

Quel serment difficile  tenir, n'est-ce pas?

JEANNE.

Nous dnerons ensemble, l, chez moi!--Je vais donner des ordres et je
reviens!--Mais tu ne me quitteras pas de la soire, tu le jures?

GASTON.

Pas une seconde!

JEANNE, [les mains dans ses mains.]

Ah!... je te retrouve enfin! mais si tu m'chappes encore! Foi de Jeanne
qui t'adore!... je te tue! (Elle rentre chez elle en lui envoyant un
baiser.)




SCNE XII

GASTON [seul, puis] TRICK.


GASTON, [avec enthousiasme.]

O divine et radieuse influence de la femme adore, tu l'emportes!... et
cette fois, pour toujours!... (Trick entre et regarde autour de lui.)
Qu'est-ce?

TRICK, [ demi-voix.]

Un homme qui veut parler  toi, que je connais pas, et qui a un
_mauvais_ figure!

GASTON.

Un homme qui vient me chercher dans cette maison!... Et tu ne l'as pas
jet  la porte?

TRICK.

Non!--veux-tu _je jette_?

GASTON.

Eh! pardieu... non!... Sachons d'abord ce qu'il veut, aprs tout!...

TRICK.

C'est pour un _pillet_!

GASTON.

Un billet!

TRICK.

Oui, un _pillet d'archent_!... il a _sa papier_  la main!

GASTON.

Il se trompe, l'animal!--J'ai fait cinq cents billets dans ma vie...
mais celui-l, du diable...

TRICK.

Je le fais entrer?--Madame est chez elle!

GASTON.

Mais...

TRICK.

Bon! bon! je le reconduirai, moi! (A Ducroc dans la coulisse.) Allons!
vous, _viens_, et montrez _la papier_!




SCNE XIII

LES MMES, DUCROC.


GASTON.

Vous avez un billet  moi, vous?

DUCROC, [brutal, sec.]

Oui! j'ai un billet  vous, moi!

GASTON, [baissant la voix.]

Plus bas donc!

DUCROC, [de mme, toute la scne dans ce ton, montrant le billet.]

Plus bas, vous-mme!

GASTON, [lui fait signe d'avancer.]

Quelque vieille dette!... A qui a?

DUCROC.

A M. Tusman!

GASTON, [ demi-voix toute la scne.]

Tusman? Ah! oui... Encore un fripon celui-l!... j'ai jou avant-hier
avec lui, sur parole; j'tais gris, et j'ai perdu... je ne sais plus
combien; mais je lui ai fait un billet!... Ah! Dieu! en finirai-je avec
la boue? (Il passe prs de la table, et ramasse l'or.) Donnez!

DUCROC.

Vous avez l'argent?

GASTON.

Apparemment!

DUCROC.

Voil le billet.--Passez les dix mille francs!

GASTON, [stupfait.]

Dix mille francs!... dix mille!... J'ai perdu dix mille francs, moi,
contre ce?...

DUCROC.

Dame! le voil crit de votre main!

GASTON.

Oh! bandits!... le jour o j'ai mis le pied dans votre caverne!... c'est
bien! je paierai!

DUCROC.

Quand?

GASTON.

Demain?

DUCROC, [haut.]

Demain!

GASTON.

Plus bas donc! (Il remonte, et va inquiet  Trick, qui surveille la
porte de Jeanne).

DUCROC, [baissant la voix].

Merci! Est-ce que je sais seulement o vous serez demain!... je vous
guette depuis huit heures du matin, et puisque je vous trouve chez vous.
(Il s'assied  droite, en posant son chapeau sur la table.)

GASTON, [descendant.]

Chez moi!--Je ne suis pas ici chez moi, d'abord; et je voudrais bien
savoir de quel front vous venez m'y relancer?

DUCROC.

Oh! l l! ne nous fchons pas!--Je ne vous connais qu'une adresse,
moi!--Celle que vous avez crite vous-mme sur le billet!

GASTON.

Mon adresse!... ici?... mon adresse?...

DUCROC, [lisant.]

Gaston de Champlieu, avenue Marboeuf, n...

GASTON, [lui arrachant le billet.]

Tu mens!... Il n'y a pas cela!

DUCROC, [se levant, inquiet.]

Eh! l! (Il ne le quitte pas des yeux.)

GASTON, [lisant avec pouvante et horreur pour lui-mme].

_Avenue_... oui! de ma main!--J'ai fait cela, moi!... J'ai dit tout haut
 ces fripons... cette rue, cette maison, cette porte... c'est la
demeure de... (s'arrtant) et par consquent, la mienne!... Et voici
la main infme qui a mis  profit l'absence de ma raison, pour crire un
pareil billet  un voleur, dans un tripot, et pour le signer de mon nom!
(Il fait le mouvement de froisser le billet.)

DUCROC, [vivement.]

Eh!... ne dchirez pas!...

GASTON.

Tu mriterais de passer par la fentre pour ce mot-l! Le voil, ton
billet, mais va t'en! (Il jette le billet  terre. Ducroc hausse les
paules, ramasse tranquillement le billet, prend son chapeau et regarde
Gaston, qui s'est assis sur le canap, la tte entre ses mains.)

DUCROC.

Vous ne payez pas?

GASTON.

Aujourd'hui, non!... demain!... va-t'en!

DUCROC, [aprs un temps.]

Bah! vous criez! mais vous payerez tout  l'heure!

GASTON.

Je te dis que je n'ai rien, rien, rien, que le sang de mes veines!...
Sortiras-tu d'ici, enfin?

DUCROC, [d'un ton insinuant.]

Eh bien!... si vous n'avez pas d'argent, demandez-en, parbleu!...

GASTON, [surpris.]

Que j'en demande?...

DUCROC.

Oui!

GASTON.

A qui?

DUCROC, [jetant un coup d'oeil sur la porte de Jeanne.]

Eh bien... ...

GASTON, [poussant un cri terrible, et allant pour le saisir  la gorge.]

Misrable!...

DUCROC.

Eh! l!

TRICK, [les sparant.]

_Le tue_ pas!... a me _regarte_!

DUCROC, [arrogant, levant la voix.]

Ah! mais; vous m'ennuyez, vous,  la fin! (D'un air dcid.) Allons,
allons, je verrai la dame!...

GASTON, [venant de la porte de Jeanne o il a cout].

Qu'est-ce qu'il dit?

TRICK, [le retenant.]

Qu'il verra _matame_!

GASTON, [de mme  Ducroc.]

Et tu lui montreras ce billet?

DUCROC.

Parbleu!...

GASTON.

Et elle croira que j'ai voulu... que de sang-froid j'ai!... Fais donc
cela, tiens, ce sera curieux!

DUCROC, [avec mpris.]

Oh! les menaces! (Fausse sortie].)

GASTON, [l'arrtant.]

Eh bien, non, je ne menace pas, je te supplie!--Demain, attends 
demain!

DUCROC.

Trop tard! (Mme jeu.)

GASTON.

Attends donc, bourreau!... Rends-moi le billet! Tiens! dchirons-le, et
je t'en fais un autre du double!... Vingt mille francs!... donne!...
(Trick a apport sur la table papier, encre, etc].)

DUCROC.

Et il n'y aurait plus l'adresse! Non! non! (Gaston descend  gauche.
Ducroc va pour sortir, Trick va  lui et le supplie en lui montrant
Gaston. Se radoucissant.) Voyons, si vous tenez  le ravoir, votre
billet, donnez-moi une garantie, un gage, n'importe quoi, qui vaille un
peu plus de dix mille francs, et je vous le rends!

GASTON, [se fouillant].

Oui! oui! un gage! une garantie, c'est cela! Qu'est-ce que tu
veux?--quoi? quel objet?

DUCROC.

Oh! ne vous fouillez pas, allez! vous n'avez rien! (Avec intention.)
Mais les femmes ont toujours quelque bijou!

GASTON.

Encore elle!... Oh! Trick, renvoie-le, chasse-le! tiens! j'ai envie de
le tuer!

TRICK, [ Ducroc.]

Allez!... va-t'en!

DUCROC, [remontant.]

Bon! bon!... (Sur le seuil.) J'attends en face une heure, pas plus...
si d'ici-l, vous m'apportez, ou l'argent, ou n'importe quoi qui le
remplace, donnant, donnant; sinon, je prsente le billet  la dame, et
si elle ne paye pas! prott!... Bonsoir! (Il sort.)

GASTON.

Trick! ne le quitte pas!

TRICK.

S'il _pouge_!... je lui fais avaler _son_ cravate! (Il sort.)




SCNE XIV


GASTON, [seul, assis prs de la table; il regarde sa montre.]

Une heure!... Dix mille francs dans une heure!--En battant le pav de
Paris je ne les trouverais pas dans un jour!... Une heure!... c'est
stupide!... Qu'est-ce qu'il veut qu'on fasse d'une heure?... Chercher un
ami!... quel ami?... Une amiti de dix mille francs; o est-elle
celle-l?... Roland... peut-tre!... O le prendre?--Je l'attendrais
chez lui!... Oui, mais ce misrable n'attendra pas, lui... il enverra le
billet  Jeanne, tandis que je ne serai pas l... et ce soir, elle lira
son dshonneur et ma honte crits, signs de ma main?... Et devant cette
infamie qui semble spculer sur son amour... quelle femme? quel ange
pourrait pardonner?... Si je ne dchire pas ce billet, je suis perdu,
c'est clair!... (Il se lve avec rage.) Mais il me le faut, ce
misrable chiffon de papier! Il me le faut! Je le veux! je veux le
brler! l'anantir!... Et quand on pense pourtant qu'il ne faudrait
qu'une garantie... un bijou, comme il dit!... Un bijou de dix mille
francs... (Avec, espoir.) Chez moi... (Il va prendre son chapeau
plac sur le petit meuble o sont les bijoux.) Rien!... peut-tre!...
Non! rien du tout!... (Arrtant son regard sur ce meuble.) Et il y en
a l  remuer  deux mains!... rien que ce malheureux petit bouton que
j'ai ramass dans la mer.... (Redescendant, gar.) Voyons!...
qu'est-ce que je veux?... dix mille francs!... non!... un bijou!... une
heure! je ne sais plus! j'ai la tte perdue!... (Il s'appuie contre le
canap, silence; ses regards se reportent comme malgr lui sur le
secrtaire en te regardant avec convoitise et horreur en mme temps].)
Et cela dort!... Cela ne sert  rien... Je l'aurais, ce diamant, je
l'aurais pour cette nuit seulement!... Elle ne s'en apercevrait mme
pas, ou bien elle le croirait gar; et moi, je jouerais cette nuit je
gagnerais!--Je me sens en veine!--Et j'en ai pour trois heures au
moins!... j'en suis sr, je gagnerais!... Cela se sent!... Et demain
matin, je dgagerais le diamant, je le rapporterais, je ferais semblant
de le trouver sur le tapis, comme je l'ai retrouv dans la vague!... Et
je serais sauv, et elle ne saurait rien, et je l'aurais brl au moins
cet infernal papier qui est l, suspendu sur ma tte... (En parlant; il
a gliss peu  peu vers le meuble et n'en est plus qu' trois pas; il
aperoit la clef  la serrure; reculant jusqu'au fond de la scne.) Ah!
la clef... la clef!... voil tout l'enfer qui revient et qui me
souffle!... je l'entends!... ouvre!... prends... oui!.... (Il va pour
ouvrir, et s'arrte avec pouvante.) Ah! non! non! jamais!...
jamais!... Mon Dieu! c'est elle!




SCNE XV

GASTON, JEANNE.


JEANNE, [sortant de chez elle et restant sur le seuil.]

Eh bien!... mais je vous attends... que faites-vous donc l?

GASTON, [cherchant  dominer son motion.]

Mais rien... je...

JEANNE, [descendant.]

Qu'avez-vous donc?

GASTON, [s'efforant de sourire.]

Moi!... rien du tout?

JEANNE.

Vous avez l'air tout boulevers.

GASTON, [ lui-mme.]

Ah! je vais le menacer, le supplier... Il faut qu'il attende jusqu'
demain! (Il va prendre son chapeau.)

JEANNE.

Eh bien!... o allez-vous? vous sortez?

GASTON.

Oui, un instant! (Il se dirige vers la porte et cherche  s'esquiver.)

JEANNE, [l'arrtant.]

Comment!--Mais restez donc! nous allons dner.

GASTON, [mme jeu.]

Deux mots  dire, et je reviens tout de suite!

JEANNE, [l'arrtant encore.]

Non! non! non! (Elle lui prend son chapeau qu'elle place sur une chaise
au fond.) Vous avez jur de ne me pas quitter de la soire!... je ne
vous permets pas une minute d'absence... si vous avez quelque chose 
dire, crivez!...

GASTON, [balbutiant.]

crire, ce n'est... (Il cherche  se dgager.)

JEANNE, le retenant et le regardant.

Qu'as-tu? tu souffres!--Tu as la fivre?

GASTON.

Oui, oui! un peu!

JEANNE.

Vous avez pass la nuit  jouer, vous n'avez pas dormi, vous vous
tuez!... Venez ici, venez... venez! (Elle l'entrane sur le canap,
Gaston perdu se laisse asseoir, elle reste debout.)

GASTON,  part.

Et le temps passe! (Il regarde l'heure  la pendule.)

JEANNE.

Que regardes-tu?

GASTON, [baisant sa main.]

Ta main!... ta main que j'adore!

JEANNE, [lui souriant.]

Et vous n'y remarquez rien de nouveau  cette main?

GASTON.

Quoi donc?

JEANNE.

Ingrat!... Ce bouton de diamant!

GASTON, [ part.]

Le diamant!

JEANNE.

Eh! oui le diamant, que j'ai mis aujourd'hui, pour vous rappeler certain
jour et certaine folie.

GASTON, [attr.]

Ah! c'est vrai! oui! le voil! (Il le regarde,  part.) Et dire
qu'avec un seul, je serais sauv.

JEANNE.

Oui, le voil, regardez-le bien! (Elle s'assied prs de lui et dtache
un bouton.) C'est la chane de diamants qui nous lie! (Elle se penche
vers lui.) Tenez! (Elle le lui prsente en faisant chatoyer le
bouton.)

GASTON, [repoussant la main et d'une voix trangle.]

Oui... oui... cartez vos mains, cela brle!

JEANNE, [inquite.]

Mon Dieu! qu'avez-vous?... (Elle se lve et oublie le diamant qui
tombe sur sa robe.) Voulez-vous que j'appelle? (Dans son brusque
mouvement pour aller sonner, le bouton glisse de la robe sur le tapis.)

GASTON, [ part, vivement.]

Il est tomb! (Jeanne se retourne brusquement, Gaston relve la tte
vivement, et leurs regards se croisent.)

JEANNE, [trs-doucement et tendrement, revenant  lui.]

Ah! dcidment, il y a quelque chose, et je me fche, moi!... Qu'y
a-t-il, quoi? on vous attend, je veux tout savoir!

GASTON, [balbutiant.]

Eh bien, un ami! un ami qui m'a fait prier de descendre... Le temps de
lui serrer la main, et avec cela un peu d'impatience, de contrarit,
parce que tu refuses...

JEANNE.

Je refuse, certainement, je refuse! (Lui montrant la table.) crivez,
tenez! (Elle va  la table prparer le papier.)

GASTON, [ part, seul en face du diamant qui est  ses pieds, reculant
avec effroi.]

Ah! Satan!... Il est l! il me regarde! il m'appelle!

JEANNE, [ la table.]

Si je ne vous connaissais pas; mais vous descendrez, et vous ne
remonterez plus. (Elle revient  lui.)

GASTON, [vivement, fivreux.]

Oh! Dieu! je ne reviendrai pas, moi; je ne te reviendrai pas avec
ivresse?

JEANNE.

Si vous n'crivez pas, faites monter ce monsieur.

GASTON.

Ici, pour qu'il sache?...

JEANNE.

Oh! pour rien au monde?

GASTON, [vivement, prenant ses mains.]

Ah! tu le vois bien!--Tu ne veux pas toi-mme que personne puisse
souponner... et si tu savais... (gar.) Ce billet... Ah! je t'en
prie, laisse-moi donc descendre, et l'arracher  tout prix.

JEANNE.

Mais quoi donc?

GASTON, [il a gliss peu  peu sur le canap de faon  mettre le
diamant  porte de sa main.]

Rien! je descends, deux mois, je remonte. (Prenant [le diamant,  part,
avec pouvante.) C'est fait!

JEANNE.

Tu dis?...

GASTON, [se relevant, gar, fou, et avec une tendresse extrme lui
baisant les mains en se sauvant et l'entranant vers la porte.]

Ah! tu l'as permis... c'est pour toi, pour loi seule, entends-tu? Tu es
ma beaut, ma joie, mon ciel!... Je reviens! je reviens!... Et je
t'aime, (Il se sauve.)

JEANNE, [seule, stupfaite, silence.]

Mais, mon Dieu!... Ce trouble! cette fivre!--Je lui tendais ma main...
il la repoussait, et au moment mme o je lui montrais!... (Elle
regarde sa main et ne voit plus le bouton; elle regarde  terre,  la
place o elle est, puis descend en regardant toujours, fait le tour 
l'avant-scne, cherche prs du canap, puis tout  coup pousse un cri
d'horreur.) Ah! non! non! c'est impossible! (Elle repousse le canap
par un mouvement violent en regardant  terre.)




ACTE TROISIME

     [Mme dcor.--Les rideaux de la fentre sont tirs.--Le canap au
     milieu du thtre.]




SCNE PREMIRE

SYLVIE, ROLAND, [cach.]


SYLVIE, [sortant de la chambre de Jeanne avec un flambeau.]

Ah! mon Dieu!... en voil un dsordre! (Allant prendre le guridon
qu'elle place au milieu du thtre devant le canap, et la chaise
qu'elle met prs du guridon.) Quel dner!--c'tait gai: madame seule
devant ce couvert mis, et ce monsieur qui ne revient pas... Il fait
froid ici... il y a un courant d'air! (Elle va pour fermer la fentre
et pousse un cri en apercevant Roland assis  la fentre.) Ah! un
homme!... (Elle fuit jusqu' la chemine.)

ROLAND.

Ne crie pas! c'est moi!

SYLVIE.

Qui, vous? (Elle prend la bougie et avance vers Roland.) Eh! c'est
l'esprit de l-bas!

ROLAND, [regardant toujours par la fentre.]

L'esprit! T'y voil!... je suis l'esprit incarn!...

SYLVIE, [posant la bougie sur la table.]

Mais c'est donc une rage de vous faufiler comme a dans les maisons!...
Qu'est-ce que vous faites ici?

ROLAND, [descendant].

Ce que je fais!... je grelotte! Allume! allume!

SYLVIE.

Mais enfin!

ROLAND.

Allume donc! (Soufflant sur ses doigts, tandis qu'elle remonte  la
chemine.) Non, aux plus beaux moments de ma vie _dvorante_, je n'ai
jamais en si froid pour aucune femme; et il faut que ce ce soit pour la
mienne!

SYLVIE.

La vtre!

ROLAND.

Oui! bah! Autant le mettre dans la confidence; tu m'aideras!... Oui, ma
femme!

SYLVIE.

Qui?

ROLAND.

Sarah!

SYLVIE, [se lve.]

Madame Canillac!

ROLAND, [lui prenant le soufflet des mains et la faisant passer devant
lui, puis s'asseyant sur le petit tabouret devant la chemine.]

C'est moi, Canillac! Tu vois ici Canillac.

SYLVIE.

Si c'est possible!

ROLAND.

Ce n'est pas possible! c'est pourquoi cela m'arrive! Et ce qui est bien
plus impossible encore, c'est que je suis amoureux de ma femme, de ma
propre femme!... entends tu!... Misre! amoureux de ma femme! O
vais-je?

SYLVIE.

Ah! le fait est que c'est...

ROLAND, [soufflant le feu d'abord et finissant par souffler devant lui
sur le tapis.]

Ah! ne cherche pas! c'est stupide!--Mais elle est dlicieuse, Sylvie!
Quel charme dans toute sa personne! quelle langueur exquise! quelle
morbidesse! quels yeux bleus que ses yeux bleus! quels cheveux blonds
que ses cheveux blonds! quelle fossette au menton que sa fossette au
menton! (Il souffle avec langueur sur le tapis.) Et faite!... Oh! je
pense bien qu'elle est admirablement faite!

SYLVIE.

Eh bien?

ROLAND, [soufflant avec rage.]

Eh bien! Voil ce qui me rend fou, Sylvie!... (Il jette le soufflet et
se lve.) Tantt, je lui ai offert mon bras, elle l'a accept, comme
celui d'un cavalier aimable, mais du reste indiffrent! Elle est alle
aux _Villes de France_; je suis entr aux _Villes de France_, moi qui
jamais n'ai voulu suivre femme dans un magasin. Elle y est reste,
Sylvie, ce que restent les roses  choisir leurs ptales, l'espace d'une
soire; et j'ai t certainement aimable, attentif, patient, et d'un
got parfait dans mes apprciations. De l, nous sommes alls chez un
bijoutier, puis chez une modiste!... Et je patientais! et je
patientais!... Et  chaque frlement de son bras ou de sa robe,  toute
parole tombe de ses lvres, je me sentais envahir par je ne sais quelle
influence douce, pntrante qui tenait  la fois du frisson et du
sommeil!... Enfin, c'est de l'amour! Elle m'a fascin, elle m'a jet un
sort! j'ai oubli de faire a!... (Il fait les cornes) Je suis perdu!

SYLVIE.

Et c'est par amour pour elle que vous tes l derrire un rideau?...

ROLAND, [d'un air piteux.]

Oui, je l'ai ramene  l'htel, et comme il fallait sortir, je n'ai pas
eu le courage de m'loigner, et je me suis blotti sous ces rideaux avec
l'intention formelle de passer ici la nuit!

SYLVIE.

Pour?...

ROLAND.

On n'en sait rien!--Mais au point o j'en suis, je ne reculerais pas
devant un crime!...

SYLVIE.

Monsieur veut rire... Ma matresse va venir; et elle ne peut pas trouver
monsieur install chez elle!

ROLAND.

Ce n'est pas chez elle, Sylvie, que je veux m'installer!...

SYLVIE.

Enfin! il faut que vous sortiez!

ROLAND.

Bah! je ne peux plus sortir sans tre vu!... autant rester! (Il
s'assied sur le canap.)

SYLVIE.

Comment! vous ne pouvez plus sortir?

ROLAND.

Non! je connais l'appartement, va! Je l'ai tudi, l'appartement. Ici,
(Il montre la premire porte  droite) la chambre de ta matresse;
aucune porte, nulle issue, qu'une fentre comme celle-ci, et trente
pieds de haut... Ce n'est pas moi qui sauterai! Ainsi...

SYLVIE.

Eh bien!... et de ce ct?

ROLAND, [debout derrire le canap.]

Oui, oui, la porte d'entre, (Mystrieusement.) Et l'homme qui
ternue!

SYLVIE.

L'homme qui ternue!...

ROLAND, [se lve.]

Voil deux heures que je suis l, de faction, et il y a deux heures que
j'entends l, dans le vestibule, un tre inconnu (je ne peux pas
supposer que ce soit une bte), qui ternue et se mouche de cinq minutes
en cinq minutes, avec une rgularit automatique!... Dans le silence de
la nuit, c'est sinistre!

SYLVIE.

Il ternue? (On entend un ternument, Sylvie pousse un cri et se sauve
 droite.)

ROLAND.

Voici l'ternument!

SYLVIE.

Et il se mouche? (On entend quelqu'un qui se mouche.)

ROLAND.

Et voici le mouchoir!

SYLVIE, [vivement.]

Il faut cogner! (Elle prend les pincettes.) Moi d'abord, je cogne!

ROLAND.

Chut! le voici!

SYLVIE.

Je me sauve! (Elle sort.)

ROLAND.

Et moi, je me cache! (Il se fourre sous le rideau.)




SCNE II

ROLAND, RENNEQUIN.


RENNEQUIN, [poussant la porte et ne montrant que le bout de son nez.]

Voil deux heures que je le guette!--Je crois que je le tiens! si je
pouvais donc m'assurer que c'est le Gaston!--En ne faisant pas de
bruit!... Sapristi!... il me prend une envie d'ternuer!

ROLAND.

Je n'entends rien! (Rennequin aprs avoir lutt contre l'ternument,
finit par clater.) Ah! Si, j'entends!

RENNEQUIN.

Dieu ma bnisse!--Toujours ma chance; o me cacher? (Dsignant la porte
de Jeanne.) Non... (dsignant la fentre) l. (Il se cache derrire
le rideau.) Tiens, il y a quelqu'un. (Tous deux se trouvent en
prsence et disent ensemble sur un ton diffrent.)

[RENNEQUIN] et [ROLAND].

Comment, c'est vous!

RENNEQUIN, [dsappoint.]

Ce n'est pas le Gaston!... c'est celui-l!...

ROLAND.

Misre! c'est donc vous qui sonnez comme a les quarts et les demies?

RENNEQUIN, [descendant en scne].

Exprs!--C'tait une finesse pour vous empcher de sortir! (Gaiement.)
Oh! c'tait amusant!... (Piteusement.) Et puis je me suis enrhum
aussi!...

ROLAND.

Oui, oui, le fait est que le nez...

RENNEQUIN, [vex.]

Oh! c'est bien drle! c'est bien drle!--ce n'est rien du tout, un
rhume,  mon ge!--Il y a de quoi rire, n'est-ce pas?

ROLAND.

Enfin, pourquoi diantre tes-vous camp l depuis deux heures?

RENNEQUIN.

Pourquoi?--Vous tes bien curieux! Je ne vous demande pas pourquoi vous
tes ici, vous?... D'abord, je le sais!

ROLAND.

Bah!

RENNEQUIN, [ part, s'asseyant prs de la table  gauche.]

Il est taquin!--Nous nous taquinons! voil tout... (Haut). Je vous
vois assez rder depuis hier autour d'elle!

ROLAND, [ lui-mme.]

Autour d'elle!--a se remarque dj, tenez! (Il s'assied sur le
canap.)

RENNEQUIN, [enchant,  part.]

Il est vex! Oh! c'est amusant! (Haut.) Un homme qui entre la nuit
chez une dame, en se cachant! Si vous croyez que je ne sais pas ce que
c'est, moi aussi, que toutes ces belles finesses d'amants. Ah! je
connais a, allez!--J'en ai djou quelques-unes!... Pas toutes,
malheureusement, mais enfin quelques-unes.

ROLAND, [touffant un clat de rire.]

Vous avez donc t mari?

RENNEQUIN.

Eh bien?...

ROLAND.

Alors je ne vous demande pas si vous... (Il rit.)

RENNEQUIN, [se retournant vers lui.]

Oh!... oh!... comme c'est dlicat!... Eh bien, quand ce serait! Ce n'est
pas si drle ce qui m'est arriv!... Il n'y a pas de quoi rire!--Et
aujourd'hui encore, avec un coeur sensible comme le mien!... (Il
s'meut.)

ROLAND.

Oh! je vous demande pardon!--Si j'avais su!

RENNEQUIN.

On ne fait pas de ces plaisanteries-l, monsieur! D'abord, je n'accepte
pas vos plaisanteries, moi; je vous dfends de plaisanter avec moi!

ROLAND.

Ah!

RENNEQUIN.

Je ne vais pas vous chercher, moi; pourquoi venez-vous me chercher?

ROLAND.

tonnante nature!

RENNEQUIN.

Si vous tiez un peu mari seulement!... on pourrait encore vous
rpondre!

ROLAND.

Je le suis fichtre bien, mari, et beaucoup!

RENNEQUIN, [sautant.]

Mari!

ROLAND.

Pardieu!

RENNEQUIN.

Avec elle?

ROLAND.

Oui, avec elle!

RENNEQUIN.

A Cythre?

ROLAND.

A la mairie du neuvime arrondissement!

RENNEQUIN, [se levant d'enthousiasme.]

Ciel! Dieu! Et on n'en sait rien!

ROLAND, [debout.]

Pardieu! je l'ai assez cach! mais maintenant va te promener! je fais
scandale, je veux ma femme! j'aurai ma femme! je veux ma femme!...

RENNEQUIN, [enthousiasm.]

Mais tu l'auras, excellent homme! tu l'auras, ta femme! on te la
campera sous le bras, ta femme!... Et la fortune, l'hritage, tout
l'argent!...  nous!... Ah! Dieu! embrasse-moi, mon neveu!

ROLAND.

Hein!

RENNEQUIN.

Je dis: Embrasse-moi, mon neveu!

ROLAND.

D'o a sort-il, a?

RENNEQUIN.

De la bouche d'un oncle!... Je suis l'oncle de Jeanne, et puisque tu as
pous Jeanne, cher enfant!

ROLAND.

Eh! qui te parle de Jeanne, homme trange; je parle de Sarah! ma femme,
qui est ici!

RENNEQUIN, [suffoqu.]

Patatras! Toujours ma chance! tenez!... il ne pouvait pas pouser
l'autre!

ROLAND.

Est-ce compris?

RENNEQUIN, [rageur.]

Vous ne pouviez pas me dire tout de suite qu'il s'agissait de Sarah;
c'est donc drle de laisser un pauvre homme s'abandonner ainsi  une
douce motion, pour lui dire aprs: Non! v'lan!

ROLAND, [le contemplant.]

Prodigieux, cet homme! prodigieux!

RENNEQUIN.

Je vous conseille de recommencer  plaisanter encore?...

ROLAND.

Monsieur Rennequin, pas un mot de plus; je serais forc de le considrer
comme une offense.

RENNEQUIN.

Monsieur... je!... Saperlotte! vous comprenez bien mal la plaisanterie,
vous?

ROLAND.

Sublime!... Dcidment, je n'y tiens plus; je meurs de faim! je vais
dner... et je reviens tout de suite aprs! Bonsoir! (Il remonte.)

RENNEQUIN.

Bonsoir... Roland! (A lui-mme.) Je n'ai pas besoin de me gner avec
lui... Roland... tout bonnement!...

ROLAND, [au fond.]

Bonsoir... Rennequin.

RENNEQUIN.

Ah mais, a, c'est autre chose... vous pourriez bien dire M. Rennequin.

ROLAND.

Vous pourriez bien dire M. Roland, (Il le regarde et soit par le fond
aprs avoir pouss la porte vivement.)

RENNEQUIN, [seul.]

Sapristi! _Roland furieux_ alors!... Tiens! c'est drle ce que je dis
l!... (Courant aprs Roland.) Dites donc, un mot drle que je viens
de dire!... Ah! oui, il se sauve, il n'coute pas; a le vexe! c'est
gal!... j'ai le dernier... Et dire que je ne pourrai pas acqurir la
certitude!...




SCNE III

JEANNE, RENNEQUIN.


[Jeanne sort de chez elle sans le voir et cherchant  terre, elle
descend et n'est proccupe pendant toute la scne que de cette
recherche.]


RENNEQUIN, [ part, aprs l'avoir regarde.]

Qu'est-ce qu'elle a?--Qu'est-ce qu'elle cherche?... (Il tousse.)

JEANNE, [l'apercevant.]

Quelqu'un!--Ah! c'est vous!

RENNEQUIN.

Oui, chre enfant, oui! Tu as perdu quelque chose?

JEANNE, [continuant.]

Oui, oui, je crois que j'ai perdu!...

RENNEQUIN.

Si tu veux que je t'aide!... (A part.) Ma foi! nous voil seuls!... si
j'essayais encore une ruse!...

JEANNE.

Rien!...

RENNEQUIN, [prenant la bougie pour s'clairer.]

Ah! c'est dsagrable de perdre comme cela... de l'argent? un bijou?

JEANNE, [cherchant.]

Oui!

RENNEQUIN.

Mais aprs tout qu'est-ce que c'est que a; ce qui est terrible, (avec
intention et motion) c'est de perdre sa rputation!

JEANNE.

Plat-il?

RENNEQUIN.

Je dis, avec des larmes dans les yeux!... voil!... voil une chose que
tu ne retrouveras jamais!

JEANNE.

Quoi?

RENNEQUIN.

La rputation!...

JEANNE.

Que voulez-vous dire?...

RENNEQUIN, [avec des larmes.]

C'est fini! ma pauvre enfant! on sait tout!

JEANNE.

On sait quoi?

RENNEQUIN, [la bougie  la main.]

C'est le bruit de la ville!... On ne parle pas d'autre chose; j'ai
rencontr vingt personnes qui ont os me dire: Comment!... votre
nice... et ce petit Gaston...

JEANNE.

On vous a dit cela?... on le dit?

RENNEQUIN.

Tout le monde!--Tout le monde le sait!

JEANNE.

Ah!... Eh bien, on le sait, voil tout!... (Elle continue  chercher.)

RENNEQUIN, [posant le flambeau sur la chemine.]

C'est donc vrai!... Fatal amour! Heureusement qu'un bon mariage... (A
part.) Je vais pousser au mariage, alors?... Je dis du bien! (Il
remonte derrire le canap].)

JEANNE, [cherchant toujours.]

Je me suis assise l pourtant!... Et puis, j'tais l!... Ah! dans le
pli du canap! (Elle cherche.)

RENNEQUIN.

Heureusement, dis-je, qu'un bon mariage... un mariage immdiat... Ah! il
faut que a se fasse tout de suite d'abord! Tu ne trouves pas?

JEANNE, [sans l'couter.]

Non... j'y renonce... Ah! douleurs, remords, tourments, il n'y manquait
plus que la honte!... Eh bien, la voil! (Elle tombe sur le canap.)

RENNEQUIN.

Ah! c'est bien complet!--Et sans le mariage... Mais tu as bien raison,
c'est le meilleur parti. D'abord, l'honneur de la famille, chre enfant!
(Il s'meut.) Une famille si belle, si estimable!... Et puis, le nom
du dfunt; tu ne voudrais pas que ce cher dfunt... (A part.) C'est
bien assez des vivants, mon Dieu!... (Haut.) Au bout du compte, c'est
un aimable garon: un peu fou, un peu lger... mais spirituel,
charmant!... et un coeur... comme le mien, tiens, je ne peux pas mieux
comparer!... Il a fait des folies! Qu'est-ce que a nous fait... tant
mieux, au contraire, bon! parfait!--Jeune sage, vieux fou!--Ai-je assez
couru, moi!... Ah! pristi! Eh bien, maintenant, je ne cours plus du
tout!...

JEANNE, [ elle-mme.]

Et il ne rentrera pas?

RENNEQUIN.

Quel mari cela va faire!... (Emu, derrire elle, la reprenant  droite
et  gauche,  chaque mouvement qu'elle fait.) Ah! chre enfant! quel
excellent... quel excellent mari!...

JEANNE, [le regardant.]

Mais qu'est-ce que vous me dites?--Et  qui en avez-vous donc depuis une
heure?

RENNEQUIN.

A toi! qui dois  ta rputation,  cause du monde!...

JEANNE.

Ah! votre monde! lchet, vilenie, laideur, sottise et mensonge partout!
J'en suis lasse et je voudrais savoir sur la terre un lieu dsert o le
fuir, o me fuir moi-mme, et m'enterrer vivante!...

RENNEQUIN.

Un couvent!... (A part.) Tiens! mais c'est une ide!... (Haut.)
C'est une bien bonne ide, mme!... un couvent; mais voil ton affaire,
chre petite! (Jeanne, assise dans le canap sans bouger, regarde
fixement devant elle sans l'entendre. Rennequin s'assied prs d'elle].)
Tu laisses tout  tes bons parents!... a revient au mme!... On se dit:
quelle femme! quelle me! Elle n'a voulu garder qu'une pension de trois
raille francs... (A part.) Ah! non! c'est trop! (Haut.) Trois mille
francs, qu'elle a rduits elle-mme  quinze cents francs!--Quelle me!

JEANNE, [sans l'couter, se levant.]

Et il ne viendra pas!...

RENNEQUIN.

Et il ne viendra pas au couvent, parbleu!--Il ne viendra plus!... Tu en
seras dbarrasse!... Car, du moment que tu ne veux plus l'pouser, on
peut bien le dire, c'est un affreux garnement!--Quel monstre! (A
part.) Je dis du mal  prsent!... (Haut.) Il ne l'aime pas! Il
n'aime que ton argent!...

JEANNE, [frappe.]

Peut-tre!...

RENNEQUIN.

Peut-tre?... Srement!... (A part.) Je dis du mal... toujours! Oh!
j'aime bien mieux a; a me met  mon aise.

JEANNE, [prtant l'oreille.]

On vient! c'est lui!... (Apercevant Sylvie qui entre.) Non!...




SCNE IV

LES MMES, SYLVIE.


SYLVIE.

Madame!... il y a l un homme qui veut vous parler  toute force!

JEANNE.

Un homme!... Quel homme?

SYLVIE.

Je ne le connais pas; c'est quelque chose qu'il ne peut dire qu'
madame...

JEANNE.

Quelque chose  me dire!... Ah! il y a un malheur dans l'air!... Fais
entrer!... Je vous demande pardon, mon oncle...

SYLVIE, [au fond.]

Entrez, monsieur... (Ducroc entre.)

RENNEQUIN.

Bonne nuit, chre enfant! (A part.) Encore une ruse qui n'a pas
russi!... Et de cinq!... Toujours ma chance... (Il va pour saluer
Ducroc en sortant, le regarde, se ravise, lui tourne le dos et sort.)




SCNE V

JEANNE, DUCROC.


JEANNE, [ Sylvie.]

Laisse-nous! (Sylvie sort.)

DUCROC, [regardant autour de lui].

Vous tes bien seule, madame?

JEANNE.

Je suis seule, parlez... qui tes-vous?... que voulez-vous?

DUCROC, [lentement, toute la scne.]

Madame, je m'appelle Ducroc!

JEANNE.

Je ne connais pas ce nom!

DUCROC, [surpris.]

Ah! c'est qu'on n'a pas jug  propos de vous le dire, mais enfin! vous
savez bien le reste!... C'est moi qui suis venu tantt!

JEANNE.

Tantt?

DUCROC.

Oui, prsenter le billet!...

JEANNE.

Un billet? chez moi? quel billet?...

DUCROC, [ part, descendant.]

Ah! nous jouons aussi la comdie, nous! (Haut.) Mon Dieu, je vous
demande pardon de vous parler de a; mais les affaires, n'est-ce pas?
c'est brutal, madame!

JEANNE.

Mais parlez, monsieur!... Dites!... expliquez-vous enfin!

DUCROC.

M. de Champlieu ne vous a donc pas dit?...

JEANNE, [saisie.]

C'est lui?...

DUCROC.

Mais oui!

JEANNE, [ part.]

Quand je disais qu'il y avait un malheur!...

DUCROC, [posant son chapeau sur la table.]

Enfin, nous nous comprenons maintenant!--C'est si simple! Il n'avait pas
d'argent; pauvre garon!... cela se conoit; on n'a pas dix mille francs
dans la poche de son gilet!--Et comme je suis un bon homme aprs tout,
c'est moi qui lui ai donn le conseil de recourir  vous...

JEANNE.

Continuez donc, monsieur!...

DUCROC.

Et il n'a pas perdu de temps, allez, car une demi-heure aprs, je lui
rendais le billet en change de... (Il cherche dans sa poche.)

JEANNE, [anxieuse.]

En change?...

DUCROC, [ouvrant la petite bote o se trouve le bouton, et le
regardant.]

De...

JEANNE.

Le diamant!...

DUCROC, [tonn, relevant la tte.]

Oui, madame!...

JEANNE, [se contenant.]

Ah!... oui.

DUCROC, [tout en regardant le diamant et le faisant miroiter devant ses
yeux.]

Oui... seulement, il y a un petit malheur; c'est que je me suis
laiss... Enfin, prenons que je me suis tromp moi-mme, mais j'ai fait
estimer ce bijou tout  l'heure par un camarade, et il se trouve que,
comme un nigaud, j'ai rendu dix mille francs pour six mille, car a ne
vaut pas plus... Vous comprenez que cela ne fait pas mon affaire... et
si M. de Champlieu ne dgage pas l'objet, alors je suis donc...

JEANNE.

Quoi?

DUCROC, [arrt par le regard de Jeanne.]

Je suis!... je suis bien embarrass!... (Ironiquement.) M. de
Champlieu est un trs-honnte garon, mais il est quelquefois un peu...
(Regard de Jeanne.) ngligent!

JEANNE.

Vous vous trompez, monsieur. (Elle va au petit meuble et prend une
liasse de billets de banque.) Et la preuve, c'est qu'il m'a remis tout
 l'heure vos dix mille francs que voil! (Elle jette les billets sur
la table.)

DUCROC, [mettant son chapeau  terre, prenant la liasse et comptant du
pouce, vivement.]

Vrai!... sapr!... (A part.) Eh bien, j'ai de la chance!

JEANNE.

Donnez-moi ce bijou?

DUCROC, [le posant sur la table.]

Le voil, madame!

JEANNE.

Allez, monsieur!

DUCROC, [saluant.]

Madame!--Ah! bien! (A part.) J'en ai de la chance! (Il sort.)

JEANNE, [seule.]

Ah! (Elle saisit le bouton de diamant et s'assure que c'est bien lui.)
Vole... Il m'a vole!... (Elle tombe en sanglotant sur le divan.) Ah!
mon Dieu! mon Dieu!...




SCNE VI

JEANNE, TRICK.


JEANNE, [se redressant, et cachant le diamant qu'elle saisit.]

Quoi?--Qu'est-ce que c'est? que voulez-vous?...

TRICK.

_Matame_!

JEANNE, [cachant son visage.]

Plus tard!... je veux tre seule! j'appellerai!... Laissez-moi!...
(Elle entre chez elle.)

TRICK.

Elle pleure!...




SCNE VII

TRICK, GASTON, puis SYLVIE.


GASTON, [entrebillant la porte du fond, livide, tremblant.]

Trick!

TRICK.

Ah! te voil, toi!... On t'attend pour dner, tu viens aprs!

GASTON, [dposant son chapeau sur un fauteuil prs de la porte.]

Ah! je pense bien  dner! O est-elle?

TRICK.

Dans _son_ chambre!

GASTON.

Et elle ne sait rien! Elle ne s'est pas aperue?...

TRICK.

Quoi?

GASTON, [essuyant son front.]

Rien!... je ne sais ce que je dis... (Il pose son chapeau.) Elle est
seule?

TRICK.

Toute seule, et bien triste; elle t'attend!

GASTON.

Elle m'attend?--Et ma lettre?...

TRICK.

Ta lettre?...

GASTON.

Eh bien, oui, ce petit mot que j'ai griffonn l-bas... pour lui dire de
ne pas m'attendre... que j'tais forc!... Enfin, je ne l'ai pas rv,
voyons!... j'ai crit et j'ai envoy!... Elle l'a reu!...

TRICK.

Rien!

GASTON.

Ah! je crois bien qu'elle m'accuse! (Il fait le mouvement d'entrer chez
Jeanne.)

TRICK, [l'arrtant.]

Ne va pas!...

GASTON, [effray.]

Quoi?... elle sait donc? elle a vu?...

TRICK.

C'est toi qui peux pas la voir!... Tu es fait comme un voleur!

GASTON, [reculant.]

Un voleur! (Tombant sur une chaise.) Un voleur!...

TRICK.

Qu'est-ce que tu _tiras_?--D'o tu viens,--_elle temantera_? Et toi tu
_tiras_: Je viens de jouer! Tu _tiras_ cela que tu as jou encore
_tute_ la soire?... et que tu as perdu!... car je vois bien que tu as
perdu!...

GASTON.

Oui, perdu! Tout ce que j'avais gagn d'abord; huit mille francs! Trick,
huit mille que j'ai vus... (il se lve et frappe sur le guridon) l,
l devant moi!... Je la tenais presque, cette misrable somme pour
reprendre  ce Ducroc!... Mais la veine tait use, la chance a tourn,
et j'ai perdu, perdu, tout perdu! (Il tombe assis sur le canap et
pleure. Trick que l'motion a gagn se trouve derrire le canap et lui
tend la main que Gaston saisit en le forant  tourner aussi son visage
vers lui.) Et tu es bien sr qu'elle ne sait rien?

TRICK.

Quoi?--le _pillet_?

GASTON, [lev.]

Oh! le billet, il est loin, celui-l!... Il me l'a rendu... pour autre
chose... je t'expliquerai cela!... et quand je l'ai tenu dans cette
main,  moi, bien  moi!... je n'ai fait que cela!... (Il tire de sa
poche un papier qu'il dchire fivreusement.) Tiens! Tiens! Au feu!
(Il jette les dbris sur le tapis, quelques morceaux restent sur la
table.) Et je revenais  la vie, et je me suis mis  pleurer, comme un
enfant, en le regardant brler!...

TRICK, [avec joie.]

Il est _prl_?

GASTON, [gaiement, se jetant dans ses bras.]

En cendres, mon bon Trick, en fume!

TRICK, [pleurant de joie.]

Ah! c'est _pien_ fait!--Ah! je suis _gontent_!... Eh bien, il faut la
voir! (Rajustant la cravate de Gaston et  Sylvie qui sort de chez
Jeanne sur la pointe du pied.) Sylvie, dis  madame qu'il est l!

GASTON.

Oui! dis que je suis l!... je veux la voir!

SYLVIE.

J'y vais!...

GASTON.

Oui... non! attends!... je... (A lui-mme.) Ah!... je n'ose pas!...

SYLVIE, [faisant un pas vers la porte.]

Faut-il fermer?

GASTON, [il est  l'extrme gauche,  l'avant-scne, Trick plus haut au
milieu, Sylvie  droite entre le canap et la chemine.]

Non! laisse ouvert... que je la voie!... (Avec amour.) C'est elle!...
La voil, Trick... Ah! que je l'aime!... qu'est-ce qu'elle regarde?...

TRICK.

Je sais pas.

GASTON.

Elle regarde quelque chose? quoi? qu'est-ce qu'elle tient  la main?

TRICK, [regardant.]

Je sais pas... a prille!...

SYLVIE, [de mme.]

C'est un diamant!

GASTON, [pouvant.]

Je suis perdu!

TRICK.

Quoi?

GASTON [ Sylvie.]

Baisse la portire!... Cache-moi!

SYLVIE, [stupfaite.]

Monsieur!

GASTON.

Mais, baisse donc cette portire, te dis-je!... (il s'lance et rabat
la portire) et cache-moi donc! (Il reste sur place, pouvant;
silence.--Coup de sonnette dans la chambre.)

SYLVIE.

Madame appelle!

TRICK.

Elle vient!

GASTON.

Elle sait tout! je me sauve!--Ne dites pas que je suis venu!...

TRICK, [le retenant.]

Tu veux plus?...

GASTON, [allant reprendre son chapeau, gar et comme un fou.]

La voir!... maintenant!... non! ce soir! plus tard! mais pas maintenant!
elle me fait peur! j'ai peur! je me sauve! Ah! j'ai peur!... (Il se
dgage de Trick qui le retient et s'lance dehors.)

TRICK.

Il est fou!... il a plus _son_ tte!...

SYLVIE.

En voil des aventures!...




SCNE VIII

TRICK, SYLVIE, JEANNE.


JEANNE, [sur le seuil de sa chambre.]

Qui tait l?... on parlait! quelqu'un tait l?... mais rpondez
donc!...

TRICK, [embarrass.]

Non!...

SYLVIE, [de mme.]

Personne!...

JEANNE, [ elle-mme.]

Ils mentent!... il est venu!... j'ai senti mon coeur se serrer d'angoisse
et de colre... il tait l! c'tait lui. (Surprenant un regard entre
Trick et Sylvie.) Ils mentent!




SCNE IX

LES MMES, ROLAND.


ROLAND, [entrant trs-affair, trs-essouffl et  demi-voix.]

Pardon!--Madame Canillac n'est pas l?--Elle n'est pas l?...

JEANNE, [surprise.]

Que voulez-vous, monsieur?

ROLAND, [s'essuyant le front.]

Ah! mille pardons, madame!... Elle n'est pas l, misre! j'en tais
sr... Mais ce qui se passe dans votre maison, madame, est d'un
caractre tellement infernal!...

JEANNE.

Ce qui se passe?...

ROLAND.

Oui, madame!... Et si nous tions seuls...

JEANNE, [ Trick et  Sylvie.]

Laissez-nous!...

TRICK, [en sortant.]

Encore un qui n'a pas la tte bien solide! (Il sort par le fond, Sylvie
par la droite.)




SCNE X

JEANNE, ROLAND.


JEANNE.

Que voulez-vous dire, monsieur?

ROLAND.

Madame, avez-vous vu M. de Champlieu tout  l'heure?

JEANNE.

M. de Champlieu?... non!

ROLAND.

Seigneur Dieu! je vous demande mille pardons, chre madame, car je
touche  un secret... Mais enfin, il est des circonstances... des
moments!... Et puisque je sais...

JEANNE, [avec amertume.]

Aussi!

ROLAND.

Et mes principes n'en sont nullement offenss, madame, nullement!...
Croyez-le bien! Enfin, vous ne l'avez pas vu? Il ne vous quitte pas 
l'instant mme?

JEANNE.

Non?--Mais je ne me trompais donc pas, il est venu!

ROLAND.

Misre! s'il est venu! Demandez  ma femme! demandez  madame Canillac
s'il est venu?

JEANNE.

Sarah!... vous tes?...

ROLAND.

Roland Canillac, oui, madame!... un trs-mauvais sujet, oui, madame!...
qui va tout expier!... oui, madame! grce  Gaston!...

JEANNE.

Gaston!...

ROLAND.

Oui, je viens de voir Gaston sauter d'un bond les quatre marches du
perron! je l'ai vu!

JEANNE.

Vous l'avez vu?

ROLAND.

De mes yeux! Et s'il n'est pas venu pour vous  pareille heure, pour qui
voulez-vous que ce soit, si ce n'est pour ma femme?

JEANNE.

Lui!... y pensez-vous?...

ROLAND.

Je ne pense pas  autre chose depuis qu'il a eu le soin de me dclarer
lui-mme que madame Canillac lui plaisait normment!

JEANNE.

Il vous a dit?...

ROLAND.

Oui, madame, oui, il m'a dit...

JEANNE.

Enfin!... l'aime-t-il?--Dites-le donc!...

ROLAND.

Ah! madame, puisqu'il adore les blondes!

JEANNE, [moment de silence; elle cherche.]

Sarah!... oui; peut-tre!... Ah! je m'en doutais qu'il y avait une autre
que moi! Je le devinais  ses mensonges,  ses absences, jusqu' ses
larmes de remords!... Mais tantt, tenez!... oui, tantt... l,  cette
place!... la vrit m'a pass devant les yeux comme un clair!... Quand
je les ai surpris tous deux assis sur ce canap! Et vous le savez bien!
vous tiez l, vous!...

ROLAND, [piteusement.]

Oui! oui, j'tais l, moi!...

JEANNE.

Mais comment l'aurais-je pens?... Sarah! une amie! une soeur!... Elle ne
sait rien, c'est vrai!... Elle est excusable, elle!... Mais lui!... Mais
elle, non plus, est-ce qu'elle n'aurait pas d deviner!... Allons! c'est
infme! Ce n'est pas possible! C'est faux, ce que vous me dites-l! Et
vous tes absurde de m'pouvanter de pareilles chimres, comme si je
n'avais pas assez des ralits!

ROLAND, [piteusement.]

Mettons que ce sont des chimres!

JEANNE.

Chut!

ROLAND.

Plat-il?

JEANNE.

Est-ce que l'on ne monte pas... Il viendra peut-tre bien pour se
dfendre!... (Elle va couter  la porte du fond.)

ROLAND.

Il viendra!... mordieu! il est dj venu, j'en suis sr!... (Il prend
vivement son chapeau sur le guridon o il l'a pos, ce qui fait voler
deux ou trois fragments du papier dchir par Gaston; il les regarde
machinalement d'abord, puis ses yeux se tournent vers ceux qui sont 
terre.)

JEANNE, [sur le balcon.]

Non! personne!

ROLAND, [aprs un regard donn  tous les papiers qui sont  terre,
prenant un fragment sur le guridon, et le regardant machinalement,
aprs un silence.]

C'est son criture!... _Bonsoir!... bonsoir!..._ C'est une lettre,
a!... (Il le rejette.) Une lettre!... qui sait?...(S'arrtant avec
un soupon.) A-t-on bien le droit de lire une lettre dchire... quand
elle peut s'adresser  votre femme?... Misre! je crois bien!
(Reprenant le fragment de papier, lisant.) _Bonsoir!_... Oui, c'est
entendu!... j'ai le droit de lire, seulement il faut en venir  bout!

JEANNE, [coutant du ct de la fentre.]

On a ouvert la porte du jardin. (Elle ouvre la fentre et va sur le
balcon.)

ROLAND, [aprs avoir ramass les papiers, les plaant sur la table.]

Voici videmment le commencement, et c'est bien son criture, le
sclrat!... _Ne m'attends pas!_... Il tutoie!... Ce ne peut pas tre
madame Canillac!... (Avec effroi.) Il ne peut pas tutoyer dj madame
Canillac!... _Ne m'attends pas!_... bon, mais la suite!... _Je suis_...
C'est a!... non, ce n'est pas a! C'est un petit triangle! voici le
triangle!...(Ramassant.) Je suis!... (Rapprochant deux morceaux de
papier.) _Je suis... mort!_... Il est _mort!_... Non, ce ne peut pas
tre a!... Plt au ciel, corsaire, que tu fusses mort!... _Je suis!_...
Ah! non, voici! voici!... _Je suis appel subitement prs d'un ami qui
est  la mort!... mais cette nuit!... cette nuit!..._

JEANNE.

Vous tes encore l?

ROLAND.

Oui! je... je... _cette nuit!_--(Regardant Jeanne.) Misre! suis-je
bte! mais... mais c'est  elle qu'il a crit cette lettre... et c'est
elle qui l'a dchire!...

JEANNE, [revenant  la chemine.]

Quelle heure est-il donc?

ROLAND, [rayonnant.]

Dix heures!... Il est dix heures!... madame.

JEANNE.

Vous verrez qu'il ne viendra pas encore!...

ROLAND, [s'ventant avec son mouchoir.]

Mais non, il ne viendra pas, puisqu'il vous a prvenue.

JEANNE.

Il m'a prvenue?

ROLAND.

Puisqu'il vous a crit!

JEANNE.

A moi!...

ROLAND.

Oui!...

JEANNE

Mais non!

ROLAND, [effar.]

Il ne vous a pas crit qu'il tait appel subitement par un de ses amis
qui est mort?...

JEANNE.

Mais non! quelle folie me contez-vous l?...

ROLAND.

Dieux immortels!... qui est-ce donc qu'il tutoie, en parlant de cette
nuit!... (Il se prcipite  terre et ramasse les autres papiers.)

JEANNE.

Que faites-vous donc l?

ROLAND.

Je fais un travail de Romain, comme tous les maris, pour m'assurer le
plus possible de ce que je ne voudrais pas savoir!...

JEANNE.

Une lettre! (Elle va vivement au guridon.)

ROLAND.

_Bonsoir, chre_...

JEANNE.

Son criture!... une lettre!...  une femme! (Lisant.) _Ne m'attends
pas ce soir!... cette nuit!... Bonsoir, chre!_...

ROLAND, [vivement.]

N'parpillez pas!... il ne manque plus que le nom! C'est un petit
trapze! le trapze! le trapze!

JEANNE, [fivreusement, cherchant la fin de la lettre sur la table.]

Ceci?

ROLAND, [de mme.]

Non!

JEANNE.

Mais a?

ROLAND.

_Ma chre_...

JEANNE.

_Ame!_...

ROLAND.

_Ma chre me!_ Nous ne savons rien!... _Ma chre me!_... Mais toutes
les femmes sont notre chre me, en attendant qu'elles ne soient plus
rien du tout! Ce n'est plus une lettre, c'est une circulaire!

JEANNE, [relisant.]

Mais cette lettre!... Mais ce n'est pas  moi qu'elle est crite! ce
n'est pas moi qui l'ai reue!... Ce n'est pas moi qui l'ai dchire!
C'est une autre... une autre femme! Et qui donc? qui donc ici?... quelle
autre? Et pas de nom! (Elle lui arrache un papier qu'il apporte et
lit.) _Sarah!... Sarah!_ oui!... _Sarah!_...

ROLAND.

_Sarah!_... Je suis mort! (Il se laisse tomber sur le canap.)

JEANNE.

Ah! vous aviez donc raison! C'est donc vrai?... Et la nuit dernire, ce
n'tait pas au jeu qu'il tait, c'tait... Et chez moi!... dans ma
maison!... Ah! infmes! je vous craserai tous les deux!

ROLAND.

Madame!...

JEANNE.

Ah! je veux la voir! je veux savoir!... (La porte du fond s'ouvre.)

ROLAND.

La voil! Pour l'amour de Dieu! contenez-vous!




SCNE XI

LES MMES, SARAH, SYLVIE.


SARAH, [en toilette de bal.]

Tiens! vous tes ici, monsieur?... bonsoir! (A part.) Je le savais
bien que c'tait lui! (Elle va  la chemine suivie de Sylvie. Haut.)
Jeanne, rends-moi donc un service. Mets-moi cette pingle dans les
cheveux; Sylvie n'y entend rien!

JEANNE, [la regardant.]

Tu vas au bal?

SARAH.

Oui! (A Sylvie.) Ma pelisse! (A part.) S'il ne me suit pas ce soir,
c'est qu'il est aveugle! (Sylvie sort.)

JEANNE.

Je croyais que tu ne sortais pas ce soir!... Tu attendais quelqu'un!

SARAH.

J'ai chang d'avis! (Elle lui donne l'pingle.) Tiens!

JEANNE, [prenant l'pingle; avec haine et colre.]

Ah! et tu crois?... (Mouvement de Roland.)

SARAH.

Quoi donc? (La regardant.) Qu'est-ce que tu as?--Tu as l'air toute
bouleverse! Est-ce que tu es fche contre moi?...

JEANNE.

Contre toi... non! (mettant l'pingle dans les cheveux de Sarah) c'est
fait!... va! (Bas  Roland.) Emmenez-la!

SARAH, [inquite de son trouble.]

Tu ne viens pas avec moi? (Sylvie entre et pose la pelisse sur les
paules de Sarah.)

JEANNE, [aprs avoir secou la tte en signe de refus,  Roland.]

Emmenez-la! (Sarah sort en la regardant avec tonnement.)

ROLAND.

Que je l'emmne! je le crois bien! (Montrant le papier qu'il a gard 
la main.) Et je la confonds avec cette preuve!... Dieu! une femme si
dlicieuse! Et quand je pense qu'elle tait  moi, je n'avais qu' le
dire!... Et tre dj!... Misre! (Il sort.)




SCNE XII

JEANNE, SYLVIE, puis TRICK.


JEANNE, [assise sur le canap devant le guridon couvert des fragments
de la lettre,  part, rsolue.]

Ah! il faut en finir! (Haut.) Sylvie!

SYLVIE.

Madame!...

JEANNE.

Sarah n'a plus besoin de vous!--Vous pouvez sortir, ma fille!

SYLVIE.

Ce soir, madame?

JEANNE.

Oui! je vous donne votre soire! Allez au spectacle, o vous voudrez!
(Trick entre avec un flambeau  la main qu'il pose sur la table.)

SYLVIE, [joyeuse.]

Oh! puisque madame le permet! Quel bonheur! (Elle sort.)

JEANNE.

Oui, allez!... Trick!...

TRICK.

Qu'est ce que tu veux? (Il va pour retirer les fragments de la lettre
qui sont rests sur la table.)

JEANNE, [l'arrtant.]

Laisse!--O couches-tu?

TRICK, [tonn.]

L-haut! tu sais bien!...

JEANNE.

Oui, c'est vrai!

TRICK.

Pourquoi?... tu as peur la nuit?

JEANNE.

Non! quelle ide!--Voici une bote qu'il faut porter toi-mme?

TRICK.

Bon! je porterai! (Il regarde la bote.) Si loin!...

JEANNE.

Oui!

TRICK.

_Temain_ matin alors?

JEANNE.

Non, ce soir!

TRICK.

Je serai pas revenu avant une heure du matin!

JEANNE.

Qu'importe?

TRICK.

Mais...

JEANNE.

Mon Dieu! que d'affaires!--Allez et taisez-vous!

TRICK, [mu.]

Tu me _crondes?_

JEANNE, [doucement.]

Non, mon bon Trick! non! pardonne-moi!--Et va, je t'en prie.

TRICK, [rsolument.]

Eh bien, non, non, j'irai pas!--Non! je ne te laisserai pas seule!

JEANNE.

Voyons!...

TRICK, [continuant et s'oubliant].

Et si tu tais seule encore! Mais avec _lui!_...

JEANNE, [tressaillant et le regardant en face.]

_Lui!_--Qui _lui?_

TRICK.

Oh! j'ai dit!... Ah! pardonne-moi!... je suis _un_ bte!... un gueux!...
Oh! j'ai dit!... Oh! tu pouvais pas te taire, imbcile!...

JEANNE, [ elle-mme, tristement.]

Tous!... ils le savent tous!...

TRICK.

Non! je sais rien! je sais rien du tout!... je sais pas ce que je dis!
Tu sais!... je suis _un_ bte, moi!...

JEANNE.

Non! tu es un brave coeur! (Elle lui tend la main.)

TRICK, [lui baisant la main.]

Ah!...

JEANNE.

Va o je te dis, mon bon Trick; il ne m'arrivera rien, je te le jure,
que je ne le veuille et ne l'accepte, va!

TRICK.

J'y vais! oui! (Il se dirige lentement vers la porte du fond, Jeanne se
retourne vers lui.)

JEANNE, [avec une grande affection.]

Bonsoir!

TRICK, [s'arrtant et surpris de la faon dont Jeanne vient de lui dire
bonsoir.]

Bonsoir! (Avec une fausse vrit.) Tu vois, je m'en vas!... (A
part.) Non! j'irai pas! (Il sort.)




SCNE XIII


JEANNE, [seule, assise devant le guridon et la lettre dchire.]

Allons! je me suis trompe!... et je suis perdue!... Mais dans quelle
honte suis-je donc tombe, si les plus fidles parmi ceux qui m'aiment,
n'osent plus parler de cet amour sans en rougir pour moi comme d'une
injure?--Quelle honte? c'est moi qui le demande?.... Le jour o cet
homme ne m'a pas dit deux mots qui ne fussent un mensonge!... le jour o
il couvre ma main de baisers pour la dpouiller!... le jour o il
crit!... (Elle regarde sa main qui ramasse tous les dbris de
papier.) Oh! abuse, ranonne, dupe, vole, oui!... mais trompe pour
une autre!... Tu ne me connais donc pas; mais je jetterai tout au vent,
toi, mon amour, ma vie, la tienne! tout! comme cette poussire de ta
trahison!... (Elle jette les papiers  terre.) On marche!... (Elle
prte l'oreille du ct de la petite porte.) Son pas!... c'est lui!--Il
n'a pas trouv son autre matresse, tenez, et il me revient! Eh bien!
oui, reviens, va!... Tu trouveras une femme que tu ne cherches pas; moi
aussi je sais mentir, trahir, et donner des baisers qui dchirent et des
caresses qui touffent!... Viens donc! viens, que je te serre dans mes
bras et que tu en meures!... (Elle se tient  l'cart prs la
chemine.)




SCNE XIV

JEANNE, GASTON. [Il entre sans la voir tout d'abord].


GASTON, [posant son chapeau sur une chaise prs de la porte et retirant
ses gants qu'il jette dans le chapeau.]

Ah! plutt toutes les certitudes qu'une angoisse pareille!...

JEANNE, [affectant le calme.]

Vous voil!...

GASTON, [saisi, se retournant.]

Ah!... (Il la regarde avec anxit.)

JEANNE, [doucereusement.]

Que vous venez tard!...

GASTON, [embarrass, la regardant.]

Oui!... j'ai couru!... Et enfin, me voil!... (Il descend va  Jeanne,
hsitant  la regarder, puis il prend ses mains qu'elle lui tend et va
pour les porter  ses lvres; ses yeux se portent sur un bouton de
diamant, il tressaille, et  la vue de l'autre bouton, avec pouvante.)
Ah! tous les deux!

JEANNE, [tranquillement.]

Qu'avez-vous?...

GASTON, [tombant  ses pieds  deux genoux.]

Tu sais tout!... mais si tu savais aussi, Jeanne, si tu savais ce que
j'ai souffert depuis hier!... Ah! tu aurais piti de moi!... On ne
souffre pas davantage! pas mme devant les reproches et ta colre!

JEANNE, [avec une fausse douceur.]

Suis-je donc irrite?... Regardez-moi!

GASTON, [sans l'couter.]

Laisse-moi te dire au moins tout ce qui s'est pass! car--Tu ne peux pas
me comprendre et tu dois m'accuser!... Mais si tu savais...

JEANNE.

Je ne veux rien savoir!... (Le forant  se relever.) Ce bijou tait
bien  vous, et si j'ai un reproche  vous faire, ingrat, c'est de
n'avoir pas eu assez de confiance pour me tout avouer!

GASTON.

Eh bien, oui, c'est vrai! oui, j'aurais d!... Mais de quel front
t'aurais-je demand ce qu'un homme ne peut demander sans honte  une
femme, et surtout  celle qu'il aime? Ah! j'ai t bien coupable,
certes, dans ma vie!... Mais attendre de toi autre chose que ton
amour!... Ah! le vol, le crime! Tout!... Tout, Jeanne, plutt que cette
honte!...

JEANNE, [ part.]

Et dire que tout cela encore est un mensonge!...

GASTON.

Quoi?... qu'as-tu?... tu me regardes!

JEANNE.

Oui, je vous regarde! oui, je vous coute,... et je vous aime! (Elle
s'assied sur le canap.)

GASTON, [venant se mettre  genoux devant elle.]

Et tu me pardonnes!... Ah! tu es gnreuse, et grande, et bonne, et...

JEANNE.

Oui; et vous m'aimez toujours uniquement, n'est-ce pas?

GASTON.

Ah! Dieu! uniquement!... Et puis!... (Jeanne regarde la lettre dchire
 terre.) Quoi? Qu'est-ce que tu regardes encore?

JEANNE, [souriant.]

Rien!

GASTON, [suivant ses regards.]

Si!... une lettre dchire?...

JEANNE, [de mme.]

Oui!

GASTON.

Une lettre!... De qui donc?

JEANNE.

Ah! vous tes jaloux?...

GASTON.

Non!... si vous me dites de qui!...

JEANNE.

Regardez vous-mme!--Vous reconnatrez l'criture!

GASTON, [surpris et ramassant un petit fragment de papier.]

La mienne!

JEANNE, [vivement.]

Ah! c'est bien votre criture, n'est-ce pas?... vous la reconnaissez
bien?

GASTON, [surpris.]

Sans doute... oui! (Il va pour ramasser un autre fragment de papier.)

JEANNE.

Non! laissez cela!--Je la sais par coeur cette lettre de votre main: et
je puis vous la dire, moi!...

GASTON.

Vous!

JEANNE, [de mme, en lui tenant les deux mains.]

coutez bien! (Doucement, et avec amour, redisant les termes de la
lettre.) _Ne m'attends pas ce soir!_... (Retenant Gaston qui fait un
mouvement.) Attendez! (Continuant.) _Je suis forc de courir chez un
ami qui est  la mort!... Bonsoir, ma chre me!_... Reconnaissez-vous
aussi votre style?...

GASTON, [souriant.]

Fort bien! oui!... Pourquoi cette question?

JEANNE.

Pourquoi?... Et vous savez bien aussi  qui vous l'avez crite, cette
lettre?

GASTON, [tranquillement.]

Sans doute!  toi!

JEANNE.

A moi!

GASTON.

Eh bien, oui!--Vous l'avez donc reue? Trick me disait que non!

JEANNE.

A moi!... c'est  moi que!... (clatant de rire.) Ah! par exemple!...

GASTON.

Eh bien? quoi?... quel enfantillage!... Tu le sais bien!

JEANNE.

Vous dites?

GASTON, [l'interrompant.]

Mais la vrit!... voyons!... Je ne pouvais pas revenir dner!... comme
je te l'avais promis, et j'ai crit ce billet  la hte: je l'ai remis
probablement, car j'tais tellement troubl, et je ne sais plus...
Enfin, j'ai d le remettre  quelque domestique pour te l'apporter... et
puisque tu l'as reu, et qu'il t'a rassure, quoi de plus?

JEANNE.

De plus?--Je veux que vous m'expliquiez comment le nom de Sarah se
trouve dans cette lettre!... Pourquoi Sarah? A quel propos Sarah!...
Quel besoin du nom de Sarah sur ma lettre?

GASTON, [cherchant un instant  se souvenir.]

Sarah!... Ah! je me souviens! Je te disais: Si tu vas ce soir au bal
avec Sarah, tu me trouveras au retour!

JEANNE, [ironiquement.]

Ah! voil!

GASTON.

Oui!

JEANNE.

Mais c'est clair!

GASTON.

Sans doute!... Qu'as-tu donc? Est-ce que tu ne me crois pas?

JEANNE.

Moi! par exemple!... Une chose si simple!... D'abord, je crois tout ce
que vous me dites autant que vous pouvez le croire vous-mme!

GASTON.

A la bonne heure!--Mais dis-moi...

JEANNE.

Non! En voil bien assez sur ce sujet, n'est-ce pas?--Parlons
srieusement!

GASTON, [s'asseyant sur le canap plus haut qu'elle.]

Pourquoi srieusement!... Puisque tu ne m'en veux plus et que tout est
fini?

JEANNE.

Parlons donc _gaiement_! soit!

GASTON, [lui prenant les mains et les embrassant.]

La main dans la main: parle! j'coute!

JEANNE, [ part.]

Serpent!

GASTON.

Nous disons donc?...

JEANNE.

Nous disons, mon pauvre ami, que tout le monde est instruit de notre
liaison!

GASTON, [frapp.]

Tout le monde!

JEANNE.

Jusqu' mes domestiques! Mon oncle m'en parlait tout  l'heure! Votre
ami Roland aprs lui, et jusqu' cet homme!...

GASTON, [avec dsespoir.]

Ah! celui-l! c'est ma faute! mon horrible faute! Et je voudrais!...

JEANNE, [l'interrompant.]

Ne parlons plus du mal... parlons du remde!

GASTON.

Oh! dis?... Que faut-il faire?

JEANNE.

Rien que de bien simple, mon ami. (Le regardant attentivement.) Il
faut hter notre mariage!

GASTON.

Notre mariage!

JEANNE.

Sans doute!--Qu'y a-t-il l qui vous tonne?

GASTON.

Oh! rien! N'est-ce pas mon rve comme le vtre? Mais maintenant!
dj?...

JEANNE.

Eh bien?...

GASTON, [avec attendrissement.]

Ah! je comprends! Je devine d'o vous vient cette ide-l, ma bien-aime
Jeanne! C'est ce qui s'est pass aujourd'hui, n'est-ce pas? Vous me
savez ruin, traqu, aux abois! et vous m'offrez, par bont... cette
fortune! (Reculant.) Ou plutt... J'ai peur que ce ne soit une
horrible preuve!... car cette offre subite semble si bien me dire: mon
argent, mes bijoux, tout serait  vous!... Et vous n'auriez plus besoin
de me les drober!... (Il recule.)

JEANNE, [vivement.]

Mais non!--Voyons! je vous rpte que je parle srieusement. Mon ami!...
voulez-vous m'pouser? oui ou non?

GASTON, [nettement.]

Eh bien, maintenant, et surtout aprs ce qui vient d'arriver!... Non!

JEANNE, [vivement.]

Ah!--Parce que?...

GASTON.

Mais parce que je me mpriserais, Jeanne, comme le dernier des hommes,
si j'acceptais une offre pareille, et vous me mpriseriez
vous-mme!--Mais regardez-moi donc!--Voyez donc qui je suis... Moi!...
dconsidr, tar, perdu, allier ma misre  votre richesse et vous
offrir cette main que je n'ai pas encore su rendre digne de l'treinte
des honntes gens!... Oh! je ne veux pas que l'on s'crie, de vous:
Quelle faute!... de moi: Quel march!... Et dj trop suspect de
n'aimer ici que votre fortune... Je ne ferai certes pas dire que pour
plus de sret, je l'pouse!...

JEANNE, [qui l'a cout en changeant de visage.]

Ah! c'est pour cela!... C'est la raison?

GASTON.

Et quelle autre?

JEANNE, [se levant.]

Oui!... (Elle prend le flambeau.)

GASTON, [surpris.]

Quoi donc?

JEANNE, [d'un air trange.]

Quoi?--attendez-moi une seconde, et je vais vous le dire!...

GASTON.

Que j'attende?...

JEANNE, [s'arrtant et souriant de mme.]

Oui! je reviens! ne bouge pas!... (Musique, elle entre dans sa chambre
 droite. Gaston la suit des yeux avec tonnement, en silence; elle
disparat.)

GASTON, [sans bouger.]

Ce regard!... ce sourire! Qu'a-t-elle donc?... (Appelant) Jeanne!
Jeanne!... Voyons! Jeanne! explique-moi!...

JEANNE, [rentrant avec le flambeau qu'elle pose sur la chemine; la
porte se referme derrire elle; elle est toute ple.]

Et maintenant, voulez-vous que je vous dise, moi, pourquoi vous refusez
de m'pouser? (clatant.) Parce que le mariage me fait tout perdre!
Tu le sais, infme!... et tu prfres ta matresse riche,  ta femme
pauvre!

GASTON.

Moi! je... vous avez cru cela?

JEANNE, [redescendant.]

Si je le crois?...

GASTON.

De moi!... vous!... vous n'y pensez pas!

JEANNE.

Mais ne prends donc plus la peine de mentir! Tu vois bien que c'est
inutile  prsent!...

GASTON.

Moi, je mens?...

JEANNE, [avec colre et folie.]

Tu mens! Tu mens toujours, tu mens  tout propos, par nature et par
besoin! Et tu as pris soin de m'en avertir toi-mme!... Tu mens avec ta
bouche, tu mens avec tes yeux!... Tu mens partout! toujours! Et je te
hais! (Repoussant Gaston qui veut lui prendre la main.) Va-t'en,
lche, et ne me touche pas, tu me fais horreur!

GASTON.

Allons! c'est de la folie! qu'est-ce que cela encore? Voyons! Jeanne,
qu'y a-t-il?

JEANNE.

Mais, vous me croyez donc stupide, enfin?... Je vous dis que votre
lettre... Cette lettre!... Entendez-vous bien!... je l'ai trouve l!...
l!... en dbris, dchire!... Voil comme je l'ai reue... ta lettre
qui tait pour moi!...

GASTON, [stupfait.]

Je te jure!...

JEANNE, [ironiquement avec un clat de rire.]

Ah! si vous me le jurez! Ah! du moment que sous le jurez!

GASTON, [effar.]

Mais enfin!....

JEANNE.

Oui, oui, cherche donc tes mensonges et prouve-moi qu'elle n'tait pas
pour une autre!

GASTON, [troubl, de bonne foi, et ne sachant plus ce qu'il dit.]

Pour une autre! ma lettre!... Mais voyons, raisonnons! (Il veut lui
prendre encore la main, elle le repousse.) Ne t'emporte pas!... Mais je
l'ai crite, n'est-ce pas, et donne!... L'ai-je donne? Enfin, oui!...
je n'en sais rien!... Mais aprs tout,  qui voulez-vous?... Ah! je suis
bien assez coupable de ce qui est pourtant!... sans m'accuser de ce qui
n'est pas!--Et enfin! je suis venu, et c'est moi-mme, peut-tre!... ou
bien... non! Mais enfin (avec force et dsespoir) elle tait pour
toi!... elle tait pour toi! Jeanne, voil ce qui est vrai!...

JEANNE, [qui l'a regard ironiquement et avec mpris, tout le temps
qu'il a parl.]

Ah! tenez, vous me faites piti! Vous ne savez mme plus mentir!

GASTON, [dsespr.]

Mais si je mentais, je mentirais mieux!

JEANNE.

Oh! je m'en fie  vous pour jouer mme ce trouble-l!

GASTON.

Oh! mais c'est horrible ce que vous me dites-l?... Jeanne!...
coutez-moi!... Regardez-moi au moins!... Ai-je l'air d'u homme qui
ment? Et aurais-je des larmes dans les yeux?...

JEANNE, [le repoussant.]

Vos larmes!... Je les connais! vos larmes! encore un mensonge! vous
pleurez! belle affaire! Je ne pleure pas, moi, qui ne suis qu'une femme,
et pourtant vous m'avez bris le coeur!

GASTON.

Ah! la voil, la punition, la voil bien!... Et tu doutes de moi, tu me
repousses, tu m'crases!... Toi!--Ah! le ciel n'est pas juste! (Il
tombe sur le canap.)

JEANNE, [mchamment.]

Vous n'aimez donc pas Sarah?

GASTON.

Sarah?... qui vous a dit? Roland?

JEANNE, [vivement.]

Roland!... Oh! niais qui se trahit!

GASTON.

Mais je ne lui ai pas dit cela! Jeanne! coutez-moi?...

JEANNE.

Sarah! chez moi!  ma porte!... Ah! je pouvais vous pardonner d'tre un
voleur!...

GASTON, [se levant vivement.]

Ah! c'est une lchet, cela! Tu l'avais pardonn dj!...

JEANNE.

Mais une rivale!... Tu as pu croire que je te pardonnerais... Ah! je ne
t'aime plus puisque je te hais!... mais tu penses bien que je ne te hais
pas encore assez pour te permettre d'en aimer une autre!

GASTON, [ ses pieds, cherchant  se faire couter en tournant autour
d'elle,  genoux.]

Laisse-moi!...

JEANNE, [sans l'couter, se dgageant toujours de ses mains.]

Et dire que j'ai cru, moi,  l'amour d'un pareil homme!... que j'ai
rv, moi, le salut de cette me!... Et j'ai voulu le tirer de son
bourbier, et je n'ai pas compris que c'est lui qui m'entranait dans sa
boue! Et j'ai fait tout cela, stupide, parce que tu pleurais, parce que
tu te roulais  mes pieds comme  prsent!... Et je t'ai tendu la main!
cette main que je voudrais couper maintenant, et te jeter au visage pour
la punir d'avoir touch la tienne!

GASTON, [ genoux, seul, au milieu de la scne.]

Ah! accable-moi! injurie-moi! il viendra pourtant bien une heure o il
faudra que tu m'coutes!

JEANNE, [prs de la chemine.]

Une heure! elle ne viendra pas cette heure-l!...

GASTON.

Que voulez-vous faire?

JEANNE, [au milieu de la scne, au del du guridon.]

Ce que je veux faire?... Ah! vous croyez qu'aprs avoir aim un homme
tel que vous, je ne me fais pas horreur  moi-mme? Vous croyez que
j'irai rsolument par les rues maintenant que tout le monde sait ma
honte, pour que chacun me montre au doigt, en disant: Voici la femme de
cet homme! jugez de l'une par l'autre!... Allons! une femme comme moi
n'aime qu'une fois, bien ou mal!... et si c'est mal, elle sait bien s'en
punir elle-mme! (Descendant vers lui.) Tu n'as pas su vivre!... nous
allons bien voir si tu sauras mourir!

GASTON.

Mourir! comment?...

JEANNE, [montrant sa porte.]

Comment? demande-le  cette flamme?

GASTON, [comprenant et se relevant d'un bond, pouvant.]

Le feu!... le feu!...

JEANNE, [fermant la porte du fond et prenant la clef.]

Je brle ma honte, et nous deux avec!

GASTON.

Allons! tes-vous folle?... heureusement il est temps encore. (Il
s'lance vers la chambre de Jeanne, ouvre la porte et la referme
aussitt, repouss par la fume et par la flamme qui brle la portire
de l'autre ct.)

JEANNE.

Ah! tu m'as voulu dans ton enfer, Dmon!--Eh bien, nous y voil!

GASTON, [courant des portes  la fentre.]

Jeanne! c'est insens! teindre le feu, maintenant!... Impossible!...
cette porte... la fentre, trop haute! il n'y a que cette
porte!--Donne-moi la clef!... donne, je t'en prie! donne! (Il descend
sur elle cherchant  tordre ses mains pour arracher la clef.) mais la
clef! Donne-moi donc la clef, malheureuse!

JEANNE, [tombant sur le canap.]

Frappe-moi donc!... tiens!... C'est la seule infamie que tu n'aies pas
commise!

GASTON, [reculant.]

Ah! vous ne savez plus ce que vous faites, Jeanne, autrement... (Il
court  la porte du fond qu'il cherche  branler.) Maldiction, cette
porte! Et cet air qui brle!... et cette fume!... Dans quelques
minutes!... (Il descend vivement vers elle, puis s'arrte et
doucement.) Voyons, tu le vois bien: je ne te touche pas!... Mais je
t'en supplie! je t'en conjure  genoux!... Donne-moi cette clef!... l,
voyons!... je suis assez loin de toi!... Je ne puis pas te faire peur!
(Jeanne tourne autour du canap en remontant, il la suit  distance,
suppliant.)

JEANNE.

C'est toi qui as peur!--Lche! qui as peur!...

GASTON.

Eh! mordieu! je sais mourir; mais je ne veux pas que tu meures! Et je te
sauverai malgr toi! (Il s'lance vers elle.)

JEANNE, [reculant jusqu'au secrtaire.]

Ce n'est pas moi qu'il faut sauver: sauvez donc mes diamants!...

GASTON, [bris par ce mot, et rsolu, froidement.]

Ah!--Eh bien, c'est ce mot-l qui me tue!... tiens! tu veux que je le
dlivre de moi, et que je meure! Eh bien, sois tranquille! je m'y
jetterai plutt dans tes flammes!... (Saisissant une chaise.) Au
diable la vie! et notre amour! et le reste qui ne vaut pas un ftu!
mourons ensemble. (Il s'assied rsolument sur la chaise en cachant sa
tte dans ses mains, silence d'une seconde.)

JEANNE, [chancelante.]

Ah! cette chaleur!... j'touffe! ah! c'est donc la fin!...

GASTON, [mu de la voir souffrir, se levant vivement pour courir 
elle.]

Jeanne!...

JEANNE.

Laissez-moi!... de l'air. (Gaston court  la fentre.) Ah! le lche,
qui va ouvrir la fentre!... si tu ouvres la fentre, tu es un
misrable!...

GASTON, [redescendant.]

Oui, oui, je suis un misrable!--La clef?

JEANNE.

Tu ne l'auras pas! ah! j'touffe!... (Elle tombe sur le canap, Gaston
veut lui arracher la clef que Jeanne lui drobe, il court  la porte et
l'enfonce.)

GASTON.

Enfin!

JEANNE.

Ah! l'infme qui ouvre!... (Elle se relve pour l'arrter.)

GASTON, [la prenant dans ses bras malgr elle.]

Ah! maudis-moi maintenant! injurie-moi!... voil qui m'est bien gal!...
je te sauve!... (Il la saisit dans ses bras et l'emporte.)

JEANNE, [se dbattant.]

Je ne veux pas!...

GASTON, [de mme.]

Et moi, je veux!...

JEANNE, [s'accrochant aux linteaux de la porte pour ne pas sortir.]

La mort!--Oh! la mort!

GASTON.

Et! tu l'auras ma mort! je l'ai jur!...

JEANNE, [rsistant.]

Non!...

GASTON.

Je t'aime! je t'adore! entends-tu? et je meurs en t'adorant! pour
t'obir. (Il la dpose puise, vanouie sur le divan de l'antichambre,
rentre, referme la porte, tourne la clef et la jette par la fentre.)

TRICK, [en dehors.]

Au feu!...

GASTON, [ la fentre.]

Sauve ta matresse! Et moi! je meurs! je ne suis bon qu' a! (Il
s'lance dans la chambre de Jeanne qui est en feu.)




ACTE QUATRIME

     [Un salon chez Jeanne.--Fentre  gauche, pan coup.--A droite,
     idem, porte d'entre.--Chambre de Jeanne au fond.--Les portires et
     la porte gardent les traces de l'incendie.--A gauche une causeuse
     devant la chemine. Un flambeau achve de brler sur la chemine;
     c'est au petit jour.]




SCNE PREMIRE

SYLVIE, TRICK, ROLAND.

[Au lever du rideau, Trick coute sur le seuil de la porte de Jeanne;
Sylvie  gauche attise le feu, Roland entre sur la pointe du pied par la
porte d'entre, s'avance jusqu'au milieu de la pice et appelle 
demi-voix.]


ROLAND, [toute cette scne et les suivantes  demi-voix].

Sylvie!--Sylvie!

SYLVIE.

Monsieur Roland... ici?

ROLAND.

Oui, on me fermait la porte!--Mais j'ai forc la consigne!

TRICK, [au fond.]

Tais-toi!

ROLAND, [baissant encore la voix.]

Hein?

TRICK, [descendant avec prcaution.]

Je ne l'entends plus soupirer... si elle pouvait s'endormir!

ROLAND.

Misre!... mon pauvre Trick, c'est donc vrai, ce qu'ils m'ont dit en
bas!... Malade, souffrante, la fivre?...

TRICK.

La fivre!... Seigneur Dieu! si ce n'tait que la fivre!... Mais depuis
que nous l'avons porte sur son lit, Sylvie et moi, c'est le dlire!
toujours, toujours!

ROLAND.

Le dlire?

SYLVIE.

Toute la nuit!...

ROLAND.

Pauvre femme, la secousse, la peur, je crois bien!

SYLVIE.

Taisez-vous! elle appelle!

TRICK.

Non!... D'ailleurs, _ton bon petit_ femme est prs d'elle! (Il
remonte.)

ROLAND.

Madame Canillac... je le sais bien, je sais qu'elle est rentre. Mais le
mdecin, le mdecin!

SYLVIE.

Il est venu au milieu de la nuit, et je l'attends tout  l'heure! Il a
command du repos, du silence, de la glace, a parl de fivre... de
fivre... Ah! mon Dieu! je ne sais plus comment, mais des mots qui font
frmir... (plus bas) et que Trick heureusement n'a pas entendus.

ROLAND.

Il a paru inquiet?

SYLVIE, [de mme encore.]

Oh! oui!... Pensez;--une fivre pareille! Des cris! des larmes!... Ah!
pauvre madame, nous n'avions pas trop tout  l'heure, madame Sarah et
moi, de toute notre force, pour la retenir dans son lit!...

ROLAND.

Elle veut se lever!

SYLVIE.

Ah! je crois bien!... Et sortir!... et puis les flammes qu'elle voit
partout... et puis _lui_ toujours qu'elle appelle!... Ah! monsieur
Roland, quelle nuit!... (Elle remonte jusqu' la porte de Jeanne.)

ROLAND.

Mais _lui... lui_ justement, _lui_ dont vous ne parlez pas? Qu'est-il
devenu...

TRICK, [qui est redescendu.]

Gaston!... (Avec violence.) Ah! j'aurais d le laisser dans le feu...
celui-l qui est cause de tout!...

ROLAND.

Et tu l'as sauv pourtant?...

TRICK.

Je l'ai sauv!... C'est pas vrai!... je l'ai trouv dans _le chambre_ de
_matame_, vanoui, par terre, dans le fume!... Je l'ai _tescentu_ dans
mes bras, et je l'ai fait _porder_ chez lui!... par _tu_ monde... en
leur _tisant_: Vous allez _garter_ cet homme-l!... et vous
l'empcherez de revenir!... je veux _blus_ le voir!... je veux _blus_
jamais!... je le _duerais!_...

ROLAND.

En sorte que tu ne sais pas?...

TRICK.

Si... J'ai envoy savoir de ses nouvelles!... parce que... aprs tout...

ROLAND.

Ah! bonhomme sublime, va!... Il veut le tuer; mais il envoie demander
comment il se porte!

TRICK.

Il revenait  lui, on a dit... Il reviendra, va! Du feu, de l'eau, de
partout ils reviennent toujours, les mchants!

SYLVIE, [au fond, vivement, en soulevant la portire.]

Monsieur Trick, le mdecin!...

TRICK.

Ah!... (Il remonte et disparat dans la chambre de Jeanne.)

ROLAND, [cherchant son chapeau.]

Bon! bon, le mdecin!... je vais l'amener, moi, le vrai mdecin!... O
ai-je fourr mon chapeau?... (S'arrtant.) Ah!... ce bruit de pas!...
Gaston, peut-tre!... (La porte d'entre s'ouvre et l'on voit paratre
Rennequin soutenu par Profilet et Cyprien, comme un homme vanoui.)
Rennequin!...




SCNE II

ROLAND, RENNEQUIN, CYPRIEN, PROFILET.


CYPRIEN.

Oui!... il vient de se trouver mal dans l'escalier!

RENNEQUIN.

Ce n'est rien!... l'motion!... ma sensibilit exalte!...

ROLAND, [lui avanant un fauteuil.]

Ah! je vous connais bien!... On vous aura dit brusquement que votre
pauvre nice...

RENNEQUIN.

Ma pauvre nice, oui... et notre pauvre maison!... qui a failli
brler!...

ROLAND, [prt  sortir, redescendant pour lui serrer la main.]

Brave coeur, va!... mais ne vous affectez pas tant que a, monsieur
Rennequin, le malheur n'est pas si grand pour vous que vous pouviez le
craindre.

RENNEQUIN.

Merci!... toute une aile calcine!...

ROLAND.

Oui, mais votre nice pouvait y rester et vous laisser la douleur
d'hriter  sa place et de la pleurer toute votre vie. (Il remonte
chercher son chapeau.)

RENNEQUIN.

Elle pouvait y rester, ah! mon Dieu oui; voil ce que nous nous disions
tous trois, en montant l'escalier!... C'est mme a qui m'a...

CYPRIEN et PROFILET, [piteusement.]

Ah oui!

RENNEQUIN.

Mais elle a une chance!... heureusement.

CYPRIEN et PROFILET, [levant les mains au ciel.]

Heureusement!

ROLAND, [les imitant.]

Seulement elle est trs-malade!

TOUS TROIS, [vivement.]

Ah!

ROLAND.

Ainsi!... tout n'est pas perdu!... rassurez-vous!

TOUS TROIS.

Hein!

ROLAND, [ Rennequin comme s'il allait l'trangler, et lui parlant sous
le nez.]

Rassurez-vous!... Rennequin!... (Il sort.)




SCNE III

RENNEQUIN, PROFILET, CYPRIEN.


RENNEQUIN, [quand Roland est sorti, il se lve.]

Mais monsieur Roland!...

PROFILET, [l'arrtant.]

Bon! laissez cela!... Il est dj loin!

RENNEQUIN, [hroquement.]

Je sais bien!... c'est pour a que je le dis!... sans a!...

CYPRIEN, [le retenant.]

Laissez donc!... Et parlons de choses plus srieuses! Je ne me trompais
donc pas!...

PROFILET, [ demi-voix.]

Ces deux hommes qui arrivaient en mme temps que nous.

CYPRIEN, [de mme.]

C'taient des mdecins!... donc, il a raison, la cousine est trs-mal.

RENNEQUIN, [mu.]

Pauvre nice!

PROFILET.

Il ne faut pourtant pas nous abandonner  une fausse...

CYPRIEN.

Crainte...

PROFILET.

Crainte, oui!... Je suis d'avis que monsieur Rennequin aille s'assurer
de son tat!

RENNEQUIN, [mu.]

Moi, entrer l?... avec ma nature impressionnable!... jamais!... tout ce
que je peux faire... c'est d'couter  la porte.

CYPRIEN.

Ce que disent les mdecins!...

RENNEQUIN.

Ce que disent... oui... j'allais le dire!... vous pouviez me le laisser
dire!... (Il coute au fond.)

CYPRIEN.

Eh bien?

RENNEQUIN.

Je n'entends pas!... l'motion... qui m'touffe;... la tapisserie qui
touffe aussi... Ah! si, j'entends...

PROFILET.

Ah!

RENNEQUIN.

Oui, c'est le son d'une cuiller dans une tasse!... Ah! elle est bien
malade!...

PROFILET.

Vous voyez a  la cuiller!...

RENNEQUIN, [descendant.]

Non, mais je sens a; ma nature si magntique!... pauvre famille!...
voil o nous en tions il y a quatre ans, dans cette mme chambre, pour
son mari!... le dfant!... excusez-moi, je ne peux pas me rappeler a,
sans que... pauvre neveu! pauvre nice!... Seulement il n'y a pas de
femme cette fois-ci pour hriter  notre place!

CYPRIEN et PROFILET.

Ah non!

RENNEQUIN.

Il n'y a que nous!

CYPRIEN.

Que nous trois.

RENNEQUIN.

Que nous trois!... (Les regardant.) Ah! sapristi!... trois!... c'est
bien assez!

CYPRIEN.

Dsol de ne pas pouvoir me noyer pour vous tre agrable.

RENNEQUIN.

Et ils ont des sants!...(Regardant Cyprien.) Celui-l, surtout.
(Dsignant Profilet.) Celui-ci me donne encore quelque espoir... mais
il a pour lui ma chance... toujours ma chance!...

PROFILET.

Enfin! quand nous serons l  nous dsoler, n'est-ce pas?

RENNEQUIN.

Oui!... quand nous nous dsolerons!... Nous ferions peut-tre mieux de
nous rjouir, pauvre nice.

CYPRIEN et PROFILET, [se rcriant.]

Oh!

RENNEQUIN.

Non!... Je m'entends!... je ne dis pas nous rjouir comme a
effrontment, parce que l'hritage!--Oh! non! on ne peut pas!... on ne
peut pas! Mais je dis au contraire nous rjouir... dans son intrt?

CYPRIEN et PROFILET [saisis.]

Dans son intrt!

RENNEQUIN.

Je m'explique, a a besoin d'explications... mais enfin, qu'est-ce
qu'elle allait faire? quoi? pouser un garnement qui et fait son
malheur. (Assentiment de Cyprien et de Profilet.) Eh bien! au lieu de
a, si la fatalit veut!... (mu,) la voil sauve au moins!... Elle
ne l'pousera pas, ce gredin-l!... c'est un grand bonheur!...

CYPRIEN et PROFILET.

C'est vrai!

RENNEQUIN.

Un grand bonheur!... au moins, elle n'aura plus de scnes comme celle de
cette nuit!...

PROFILET et CYPRIEN.

Le fait est que!...

RENNEQUIN.

Ont-ils fait un vacarme?... Ils appellent a de l'amour!... En voil de
l'amour!... mais de mon temps, mais sapristi! nous avions aussi nos
petites... mais c'tait autrement gai!

CYPRIEN.

Je le crois.

RENNEQUIN.

Ah bigre!... quand je me lanais, moi... quel esprit! quelle verve!

CYPRIEN.

Ah!...

RENNEQUIN.

Mais quand vous direz: _Ah!_... Il en reste bien encore quelque chose.

CYPRIEN.

Vous comprenez que je n'ai pas le temps de vous chicaner l-dessus!

RENNEQUIN.

Mais je crois bien!... tandis que ceux-l... ils s'adorent d'une
manire!... des enrags, quoi!... ils se mangent. (Montrant les
dents.) Crrr!...

PROFILET, [regardant au fond les portires de droite.]

Il n'y a qu' voir les rideaux!... regardez-moi a!

CYPRIEN.

C'est en loques!

RENNEQUIN.

a fera encore bien l'affaire de mon cabinet.

CYPRIEN, [surpris.]

Comment, de votre cabinet?

RENNEQUIN.

Oui!... avec la causeuse. (Ttant le meuble.) C'est du crin... a!...
tout crin!...

PROFILET, [ahuri].

Vous prenez a pour vous?

RENNEQUIN, [mu.]

Comme souvenir!--Tout le meuble, oui...

CYPRIEN.

Mais pardon! un instant! La succession compte bien vendre le mobilier
tout entier.

RENNEQUIN, [levant les mains au ciel.]

Ah! la _succession!_ Ah! voil dj l'horrible mot! la _succession!_...
(Avec une motion contenue et qui veut tre digne.) La _succession_,
monsieur, ne sera pas ruine pour une causeuse, deux fauteuils et
quelques chaises dont elle fera cadeau  un oncle!...  un pauvre oncle
qui va rester isol... bien isol!... Avec la garniture de chemine
aussi, bien entendu!...

CYPRIEN.

Enfin tout le mobilier du salon, quoi?

RENNEQUIN.

Oh! tout le mobilier du salon!--Tout le mobilier du coeur! monsieur...
tant pis pour vous si vous ne comprenez pas ce sentiment-l!

CYPRIEN.

Oh! mais je le comprends trs-bien!... je le comprends si bien que je
prends pour moi la garniture de chemine du grand salon, comme souvenir.

RENNEQUIN.

Bigre! quel souvenir... en bronze!...

PROFILET, [passant entre eux deux.]

Pardon! Eh bien, et moi dont on ne parle pas?

RENNEQUIN, [navr.]

C'est a,  l'autre...  humanit!




SCNE IV

LES MMES, TRICK.


TRICK, [au fond, il descend, tout ple, tout mu, se contenant.]

Misrables!

RENNEQUIN.

Hein!...

TRICK.

Voleurs, bandits!... vous tes l comme des btes fauves  vous arracher
tout ce qui est  elle!... Attendez donc qu'elle soit morte!...


CYPRIEN et PROFILET.

Mais...

TRICK, [serrant les poings avec colre.]

Sortez d'ici!... sortez tous!... sortez!...

RENNEQUIN, [ Profilet et Cyprien qui sortent en haussant l'paule.]

Oui, sortez!... (A Trick.) Ah! mon pauvre Trick, nous nous comprenons,
nous! Les plus malheureux ne sont pas ceux qui s'en vont... ce sont ceux
qui restent!...

TRICK, [serrant les poings.]

Eh bien, ne reste pas... va-t'en!...

RENNEQUIN, [saisi, le suivant.]

Non, mais... moi!... je pleure!

TRICK.

Je te dis de t'en aller!

RENNEQUIN.

Mais je vous dfends!...

TRICK.

Et moi je te dfends de rester...

RENNEQUIN, [rageur.]

Eh! dites-le donc!... entre amis!... Enchant de vous tre agrable!...
(A part.) En voil un que je flanquerai  la porte, quand je serai le
matre!... (Il sort.)




SCNE V

TRICK, puis [SYLVIE].


TRICK, [ lui-mme; apercevant Sylvie qui rentre par la porte.]

Ah! Sylvie!... J'ai quitt la chambre!... je pouvais pas... Ces
mdecins, avec leur air!... je voulais couter ce qu'ils disaient... je
pouvais pas!... Ils sont partis?... Tu les a reconduits jusqu' la
porte!

SYLVIE, [touffant.]

Oui!...

TRICK.

Eh bien!...

SYLVIE.

Eh bien!... (Elle veut rpondre, mais les larmes l'touffent et elle
tombe assise en pleurant.)

TRICK, [d'une voix altre.]

Si malade que cela?... (Sylvie fait signe que oui, en cachant sa figure
dans son mouchoir. Moment de silence.) Mon Dieu!... si malade!...
Voyons, ne pleure pas!... Il faut pas pleurer... (Contenant ses
larmes.) On sait jamais!... les mdecins... des btes!... Viens! ne
pleure pas! (Il la fait lever.) Qu'est-ce qu'ils ont dit?...

SYLVIE, [debout.]

Ah!... ils n'ont rien dit, mais j'ai bien vu  leur air!

TRICK, [effray.]

Et ils partent!...

SYLVIE, [le retenant.]

Ils reviendront tout  l'heure!... Tout ce qu'ils ont recommand, c'est
de la laisser bien reposer... parce que la fivre redouble!... Notre
seule chance, c'est qu'elle dorme un peu et que le dlire se calme!...

TRICK.

Oh! oui! oui! je comprends.

SYLVIE.

Et surtout empcher... s'il revenait...

TRICK.

Gaston?...




SCNE VI

LES MMES, ROLAND.


ROLAND, [entrant rapidement par la porte de droite.]

Le voici!...

TRICK.

Lui!...

ROLAND.

Oui, oui!... il accourt; je l'ai devanc pour prparer Jeanne  le voir!

TRICK, [dsespr.]

Ah! il s'agit bien de cela... ah! Dieu, qu'il parte, qu'il parte!... il
achvera de nous la tuer!

ROLAND.

Misre!... jamais!... (Il s'lance au-devant de Gaston, qu'il arrte
sur le seuil de la porte dans le vestibule.)




SCNE VII

LES MMES, GASTON, SARAH, entre au bruit, puis JEANNE.


GASTON.

O est-elle?

ROLAND, [le retenant pour l'empcher d'entrer.]

Gaston! voyons!... de la raison!... tu ne peux pas la voir maintenant!

GASTON.

Je la verrai... o est-elle?

ROLAND.

Dans sa chambre; mais pour elle, pour toi!...

GASTON.

Eh! laisse-moi, toi! (Il se dgage de lui violemment.)

TRICK, [lui barrant le passage du ct de la porte de Jeanne.]

Va pas!... je t'en supplie!

GASTON.

Ah! vous me la cachez!... elle est malade!... elle souffre!...

TRICK et ROLAND, [le forant  descendre.]

Mais non!...

GASTON, [retenu par tous deux.]

Elle est morte!... et vous n'osez pas me le dire!... O est-elle! je
veux la voir.

ROLAND et TRICK.

Gaston!

GASTON, [se dgageant.]

Je veux la voir!... (Il s'lance vers la porte du fond et arrive 
temps pour soutenir Jeanne qui parat sur le seuil toute ple et toute
chancelante... Gaston l'enlve dans ses bras et poussant un cri de
joie.) Ah! ma Jeanne bien-aime!... c'est toi! (Il l'entrane sur le
devant de la scne, dans un mouvement de joie et l, reste frapp de
stupeur devant Jeanne immobile, qui ne le regarde pas, et qui tremble de
fivre... Silence de tous... Gaston les regarde comme pour les
interroger, puis regarde Jeanne en la soutenant.) Mon Dieu!...
Jeanne!... qu'y a-t-il?... (Jeanne ne rpond rien, et ne le regarde
mme pas; elle cherche seulement en haletant et par un mouvement
rgulier et machinal comme celui des moribonds  dgager son cou et sa
poitrine comme quelqu'un qui touffe... Gaston effray l'appelle encore
plus doucement.) Jeanne! rien... ma Jeanne! (Il la dpose sur la
causeuse que Trick et Roland ont fait rouler au milieu de l'avant-scne;
pouvant.) Seigneur Dieu! voil donc la vrit?...

ROLAND, [cherchant  l'entraner.]

Hlas oui! Elle ne te reconnat mme plus!... viens, je t'en supplie!...

GASTON.

Non!... ce n'est pas vrai!... Laisse-moi, je veux lui parler!... Je veux
qu'elle me parle!... Jeanne, Jeanne!...

ROLAND.

Avec ce dlire qui ne la quitte plus!...

GASTON, [revenant  Jeanne.]

Ah! tu es stupide, toi, avec ton dlire!... Pourquoi pas son agonie?...
Elle est vanouie... voil tout... Et quand vous serez tous l,  me
regarder... Moi aussi, j'ai le dlire, et je n'en meurs pas!... Ds
qu'elle m'aura vue, elle me reconnatra, et la raison reviendra, et la
sant, et la vie!... Jeanne, Jeanne, mon amour!...

TRICK, [voulant s'opposer  ce qu'il parle  Jeanne.]

Je veux pas!...

ROLAND, [le contenant en lui montrant Jeanne immobile.]

Ah! maintenant... qu'importe!

GASTON, [qui pendant ce temps n'a cess de chercher  ranimer Jeanne.]

Ah! quand je le dis!--Elle a tressailli, tenez!... Elle m'entend!...
C'est de l'air qu'il lui faut... voil tout!... cartez-vous!... c'est
de l'air seulement!... (Il tourne autour de la causeuse en les forant
tous  s'carter.) Mais par charit, cartez-vous donc, quand je le
dis! (Silence. Mouvement de Jeanne.) Jeanne!... C'est moi! me
reconnais-tu?... Est-ce que tu ne m'entends pas? (Il s'assied sur la
causeuse, et prend Jeanne dans ses bras, en cherchant  la ranimer.)

JEANNE, [comme quelqu'un qui rve, sans ouvrir les yeux.]

Si!

GASTON, [triomphant.]

Ah! je le disais bien!... quand je le disais!

JEANNE.

Je brle... l!...

GASTON, [a genoux devant elle.]

Ah! si je pouvais prendre ta douleur et souffrir pour toi!... Mais
regarde-moi seulement!... dis-moi que tu me reconnais... Tu m'entends,
n'est-ce pas? Tu sais que je suis l!... C'est moi, Gaston, sauv comme
toi... et qui t'adore!...

JEANNE, [toujours assoupie, la tte au dossier du fauteuil.]

Gaston!...

GASTON.

Oui!...

JEANNE, [de mme, douloureusement, presque  voix basse.]

Il est mort!...

GASTON, [vivement.]

Mais non, puisqu'il est  tes genoux!... Puisqu'il te parle,...
puisqu'il serre tes mains dans les siennes en les couvrant de
baisers!...

JEANNE, [de mme.]

Il est mort!--Je l'ai tu!

GASTON.

Mais non! ce n'est pas vrai, je suis ici, regarde-moi!

JEANNE.

Si!... Je l'ai tu!... (Pleurant.) Ah! je suis une malheureuse... je
l'aimais et je l'ai tu!... (Elle sanglote.)

GASTON, [se relevant dsespr.]

Ah! mon Dieu! que dire? que faire?...

ROLAND.

Rien!... Laisse-la reconduire dans sa chambre et viens avec moi!

GASTON, [entran par Trick et Roland jusqu' la porte.]

Jamais! la quitter!... Oh! qui sait combien de temps je la verrai
encore?...

JEANNE, [soulevant un peu la tte, ouvrant l'oeil  demi et regardant 
ct dans le vide.]

Gaston!...

GASTON, [accourant  elle.]

Elle m'appelle!...

JEANNE, [prenant sa main vivement et lui montrant le vide et fermant les
yeux.]

Le voil!...

GASTON, [rptant sans comprendre en dvorant ses larmes.]

Le voil?...

JEANNE.

Oui, il tourne autour de moi! je l'entends!

GASTON.

Tu m'entends!

JEANNE, [le repoussant.]

Pas toi!... lui!... le mort!... (Avec effroi.) Comme il me regarde!...
Il me menace!... (Poussant un cri.) Gaston!... Laisse-moi!

GASTON, [cherchant  la rassurer.]

Mais non!... ne crains rien!

JEANNE.

Si!... il m'accuse!... Il veut me punir  son tour!... Je ne veux
pas!... laissez-moi... j'ai peur!

GASTON.

Mais non!... Ce n'est pas vrai! Jeanne! je ne te menace pas!... Je suis
 tes genoux, regarde!... et je t'aime!

JEANNE, [sans l'couler, avec passion.]

Ah! pardonne-moi! je t'ai accus!... J'tais folle! Je voulais ta mort
et la mienne, l'amour rend stupide, vois-tu! Ah! tu ne m'en veux pas!...
n'est-ce pas?...

GASTON.

Mais non!...

JEANNE, [parlant toujours  celui qu'elle croit voir.]

Tu ne peux pas m'en vouloir!... (Avec passion.) J'tais si jalouse!...
Mais ma haine tait encore de l'amour... (Tendrement.) Je t'adorais en
te tuant, comme  prsent, comme toujours!... Tu le sais bien!

GASTON.

Ah! mon Dieu! mon Dieu!...

JEANNE, [tressaillant.]

Ah! ta voix, ta douce voix. Parle! parle encore! que je t'coute!...
C'est toi!... je te revois!... je te retrouve... je te reprends!...
(Elle se soulve avec amour pour embrasser le vide devant elle et se
dresse en poussant un grand cri de douleur.) Oh!... Ah! Dieu que je
souffre!...

GASTON, [avec dsespoir et rage.]

Ah! l'horrible chose pourtant, voir tout cela! sans pouvoir!...

JEANNE, [le repoussant.]

Laissez-moi, je brle!... va-t'en!... (Elle carte les mains de Gaston
qui cherche  la soutenir.) Tes mains me brlent!... Je te maudis! Je
te hais!... Ah! misrable qui m'as trompe pour une autre!... Et ce
feu!... partout!... Sur lui! Sur moi! Du feu, jusque dans mon me!...
Ces flammes!... Ah! sauvez-moi! par piti! sauvez-moi de ces flammes qui
me dvorent le coeur!... L... ici... qui me brlent!... (puise.)
Toute vive!... (Elle retombe.) Toute... toute vive!...

GASTON, [qui est tomb  terre aux pieds de Jeanne, avec dsespoir.]

Et c'est moi! c'est pour moi! c'est  cause de moi!... quand je te
disais, misrable, que ton amour la tuerait... Le voil, ton amour!...
Voil ce qu'il a fait!... Regarde! Elle souffre par toi! Elle meurt par
toi!... Par toi seul!... Infme qui la volais! Infme qui la tues!... Et
pour ton chtiment, tu la verras souffrir jusqu' la fin et tu ne
pourras rien!... Tu ne peux rien!... rien!... rien!...(Il tombe  terre
o il frappe le parquet dans un accs de dsespoir insens.) Tu ne peux
rien!

JEANNE.

Il pleure!... (Silence.) Pourquoi pleure-t-il? Dites-lui de ne pas
pleurer!... Ce qui arrive n'est pas sa faute! C'est la mienne!...
Jeanne, tu ne fais pas ton devoir!... et tu es bien coupable! Comment
feras-tu de lui un honnte homme, toi qui ne sais pas rester une honnte
femme!

GASTON, [retenu par Roland,  gauche de la scne.]

Ah! ne la laissez pas parler ainsi!... Il ne lui manque plus que de me
dchirer le coeur en s'accusant  ma place!...

JEANNE, [soutenue par Trick,  demi-voix et chancelant sans les voir en
parlant au vide devant elle.]

Ah! Jeanne, cela tait si beau pourtant de lui faire mriter ton amour 
force d'honneur et de vertu. Mais il fallait d'abord te dfendre de
toi-mme, misrable femme!... Ah! lche! lche! lche! qui n'as pas su
faire ton devoir et rester digne et chaste!... Insense qui voulais
gurir ce coeur malade en lui versant du poison! Le ciel t'a maudite!
c'est justice! comme il maudit tout les amours qui osent se passer de
lui! Maudite sois-tu, courtisane, qui as pris la passion pour de
l'amour! maudite! coupable! maudite!... coupable!... qui as voulu jouer
le rle d'un ange, et qui n'as su tre qu'une femme violente! et
despote, et jalouse!... Et qui ne savais que l'aimer, l'aimer!... (Avec
amour.) Ah! l'aimer ardemment pourtant! Dieu! le tant aimer!... Comment
croire que je l'aimais si mal!... moi qui l'aimais tant que j'en
meurs!...

GASTON, [s'lanant vers elle et la prenant dans ses bras.]

Non! tu ne mourras pas!... Non! non!... (Avec violence.) Reconnais-moi
seulement, Jeanne! et je te sauve!

JEANNE, [se dbattant.]

Coupable! coupable!

GASTON.

Ah! reviens, renais, revis!... Et tu verras si je ne t'aimerai pas comme
il faut qu'on aime!

JEANNE, [se redressant.]

Qui parle d'aimer?

GASTON.

Moi!... Gaston... le tien!... Ah! un regard! reconnais-moi! Jeanne!...
Ici sous tes yeux! Rien qu'un regard... C'est moi!... reconnais-moi!...
(Avec violence.) Ah! je le veux pourtant, regarde-moi donc, je le
veux! je le veux! je le veux!

JEANNE, [poussant un cri.]

Ah! (Elle tremble de tous son corps un moment, les yeux ferms, puis le
regarde fixement.)

GASTON.

Oh! mon Dieu! qu'ai-je fait? (Silence d'une seconde, Jeanne toute
chancelante les regarde tous, puis aperoit Gaston et le reconnat.)

JEANNE.

Gaston!... Ah! (Ses yeux se ferment; elle cherche en balbutiant 
retrouver le front de Gaston pour l'embrasser, ses bras se roidissent,
elle chancelle, pousse un lger soupir et expire tout doucement, debout
dans ses bras.)

GASTON, [sans s'apercevoir qu'elle est morte.]

Ah! tu m'as reconnu.--Oui, c'est moi, je te sauve, et la vie est
encore...  nous... belle et pure!... (Il prend un bras de Jeanne qui
retombe, puis l'autre bras qui tombe de mme, approche ses lvres des
siennes, il pousse un cri d'horreur et abandonne le corps de Jeanne qui
tombe sur le canap.) Ah! je l'ai tue!... (Il chancelle et roule 
ses pieds comme foudroy.)

FIN.

       *       *       *       *       *

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    Le Bord du prcipice, comdie en 1 acte                              1 

    Ah! que l'amour est agrable! vaud. 5 act.                           1 

    Les Etrangleurs de l'Inde, drame en 5 act.                           2 

    La Servante matresse, opra-com. 2 actes.                           1 

    Les Mystres du Temple, drame en 5 act.                               40

    Le Marquis Harpagon, comd. en 4 actes                               2 

    Le Chteau de Pontalec, drame en 5 actes                             1 

    Le Bossu, drame en 5 actes                                            50

    Les Fous, comdie en 5 actes                                         2 

    Dolors, drame en 4 actes                                            2 

    Les Juy. Commres de Windsor, op.-c. 3 act.                          1 

    La Comt. de la place Cadet, vaud. 1 acte                             1 

    Une Corneille qui abat des noix, com. 3 act.                         2 

    Les Ivresses, comdie en 4 actes                                     2 

    Le Chalet de la Mduse, vaud. en 1 acte                              1 

    Le Lorgnon de l'Amour, vaud. en 1 acte                                40

    Cadet-Roussel, drame en 7 actes                                      2 

    Le Mari d'une toile, com.-vaud. en 2 act.                           1 

    La Reine Crinoline, pice fantast en 5 actes, 6 tabl.                 50

    Les Ganaches, comdie en 4 actes                                     2 

    Le Cabaret des Amours, op.-com 1 acte                                1 

    Prisonnier sur parole, comdie en 1 acte                             1 

    Les Brebis de Panurge, comdie en 1 acte                             1 

    La Clef de Metella, comdie en 1 acte                                1 

    Deux Chiens de faience, com.-vaud. 1 act.                            1 

    Le Fils de Giboyer, comdie en 5 actes                               2 

    L'Ami du Mari, comdie en 1 acte                                     1 

    Voil la chose, revue en 3 act. et 20 tabl                            50

    La Fleur des braves, com.-vaud en 1 acte                             1 

    Le Hal masqu, opra en 4 actes                                      1 

    Philidor, drame en 5 actes                                            40

    Francois-les-Bas-Bleus, drame en 5 actes                             2 

    Les Ruines du Chteau noir, dr. en 5 actes                            40

    La Germaine, comdie en 3 actes                                      2 

    La Bohmienne, opra en 4 actes                                      1 

    Les Trois Ivresses, vaudeville en 1 acte                              60

    Sortir seule! comdie en 3 actes                                     1 50

    Le Tlgramme, comdie en 1 acte                                     1 

    Marengo, drame militaire en 12 tableaux                               50

    La Mule de Pedro, opra en 2 actes                                   1 

    Jean Torgnole, vaudeville en 1 acte                                  1 

    Henri le Balafr, comdie en 1 acte                                  1 

    La Desse et le Berger, op.-com. 2 actes                             1 

    Peines d'amour, opra en 4 actes                                     1 

    Le Pre Lefeutre, com.-vaud. en 4 actes                               40

    Le Bout de l'an de l'Amour, com. 1 acte                              1 

    La Maison sans Enfants, com. 3 actes                                 1 50

    L'Otage, drame en 5 act. et 6 tabl.                                  1 

    Crockbte et ses Lions, -propos. 2 actes                            1 

    Bataille d'Amour, op.-com. en 3 actes                                1 

    Diane de Solanges, opra en 5 actes                                  1 

    Un Joli Cocher, com.-vaud. en 1 acte                                 1 

    Le Jardinier et son Seigneur, op.-c. 1 acte                          1 

    Les Fiances de Rosa, op.-com. en 1 acte                              1 

    Le Brsilien, com.-vaud. en 1 acte                                   1 

    Folammb, cocasserie carthagin., 4 actes                             1 

    L'Oiseau fait son nid, com.-vaud. en 1 act.                          1 

    Le Train de minuit, comdie en 2 actes                               1 50

    Les Toradors de Grenade, excentr. en 1 act.                         1 

    Les Mystres de l'Htel des ventes, comdie-vaudeville en 3 actes    1 50

    Trop curieux, comdie en 1 acte                                      1 

    Nahel, opra en 3 actes                                              1 

    C'tait Gertrude, comdie en 1 acte                                  1 

    Le Dmon du Jeu, comdie en 5 actes                                  2 

    La fausse Magie, opra-comiq., en 2 actes                            1 

    Les Bourguignonnes, op.-com. en 1 acte                               1 

    La Sorcire ou les tats de Bluis, drame en 5 actes                   50

    Le Secret de Miss Aurore, drame en 5 act.                             50

    Un Mari sur des charbons, comd.-vaudev. en 1 acte                   1 

    Les Diables roses, comd.-vaud. en 5 act.                            1 50

    La Fille de Dancourt, comdie en 1 acte                              1 

    Un Anglais timide, comdie en 1 acte                                 1 

    Les Pcheurs de perles, opra en 3 actes                             1 

    Aladin, ou la Lampe merveilleuse, ferie en 20 tableaux               50

    Diane au bois, comdie en 2 actes, en vers.                          1 50

    Le Carnaval de Naples, drame en 5 actes                               50

    L'Aeule, drame en 5 actes                                           2 

    Les Voyages de la Verit, pice fantastique en 5 actes               1 

    Montjoye, comdie en 5 actes                                         2 

    Les Indifferents, comdie en 4 actes                                 2 

    Les Pays latin, dr. en 5 act. ml de chant.                          40

    Les Troyens, opra en 5 actes                                        1 

    Le Dernier quartier, com. en 2 act., en vers.                        1 50

    Ajax et sa Blanchisseuse, vaud. en 3 actes                           1 

    La Jeunesse des Mousquetaires, dr., 5 act.                           2 

    Les Diables Noirs, drame en 4 actes                                  2 


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used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

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that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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