Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0002, 11 Mars 1843, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0002, 11 Mars 1843

Author: Various

Release Date: August 11, 2010 [EBook #33408]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'LLUSTRATION, NO. 0002, 11 MARS 1943 ***




Produced by Rnald Lvesque






L'ILLUSTRATION,

JOURNAL UNIVERSEL,



Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
Prix de chaque N, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.

N 2. Vol. I.--SAMEDI 11 MARS 1843. Bureaux, rue de Seine, 33.

Ab. pour les Dp.--3 mois, 9 fr.--6 mois 17 fr.--Un an 32 fr.
pour l'Etranger.--3 mois, 10 fr.--6 mois 20 fr.--Un an 40 fr.

SOMMAIRE.

BIOGRAPHIE. Hommes d'tat amricains. _Portraits de Clay, Webster et
Calhoun.--_ GEOGRAPHIE. L'Algrie. Carte. Arabes irrguliers  cheval.
Portrait d'Abd-el-Kader._--TRIBUNAUX. McNaughten, Montly. LES
BURGRAVES. _Vue de la cour criminelle de Londres. Portrait de
McNaughten_--HISTOIRE. Manuscrit de Napolon: Histoire de la
Corse.--THTRES. Premire reprsentation des Burgraves. Scne
principale des Burgraves. Costume de Frdric Barberousse (Ligier), de
Job (Beaurallet), d'Otbert (Geffroy), de Rgina (Mademoiselle Denain),
de Guanhumara (madame Mlingue).--NOUVELLE. Le cur mdecin (_suite et
fin_), par E. Legouv--MISCELLANES. Socit des Amis des Arts _avec
vignettes._ Paris au crayon. _Caricature, par_
GRANDVILLE--CORRESPONDANCE.--BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.--ANNONCES--MODES
(_avec vignette_)--PROBLME D'CHECS--MERCURIALES.--_Rbus._


                       Contemporains illustres.

                      HOMMES D'TAT AMRICAINS.


I.

HENRI CLAY--DANIEL WEBSTER.--CALHOUN.

Parmi les hommes qui, de notre temps, ont exerc le plus d'influence sur
les affaires publiques des tats-Unis, aucun n'est plus estim que HENRI
CLAY: aucun ne peut tre plac au-dessus de lui quand on parle de
patriotisme, de dsintressement, d'attachement inbranlable  la
justice et  la vrit: aucun n'a plus que lui hrit de ces vertus qui
ont immortalis dj les fondateurs de l'indpendance amricaine, et qui
dj, pour nos enfants, les grandissent  la hauteur de quelques-uns des
plus beaux caractres de l'antiquit.

M. Clay a t l'artisan de sa propre fortune; ce n'est qu' ses talents
et  ses efforts qu'il doit la haute situation qu'il occupe. N le 12
avril 1777, dans le comt de Hanovre, en Virginie, il perdit de bonne
heure son pre, qui tait ecclsiastique et pauvre. Son ducation s'en
ressentit: aprs avoir pass quelques annes sur les bancs d'une petite
cole, il fut plac dans l'tude d'un clerc de la chancellerie, 
Richmond, en Virginie. A dix-neuf ans, il se mit  l'tude du droit, et
un an aprs il obtenait sa licence. Il alla alors s'tablir  Lexington,
dans le Kentucky. Ses connaissances pratiques, son loquence, lui firent
rapidement une grande rputation.

[Illustration: (Henri Clay.)]

C'est dans la convention nomme par le Kentucky, pour tablir une
nouvelle constitution, que M. Clay parut pour la premire fois sur la
scne politique. Son premier acte fut une tentative inutile pour abolir
graduellement l'esclavage des noirs dans l'tat. M Clay ne s'est point
dcourag; il ne s'est point lass, depuis cette poque d'lever la voix
contre cette oppression inhumaine qui, avant la fin du sicle, aura
cess partout de peser sur une race malheureuse. Bientt son exprience
des affaires, les grces de son locution, son dvouement  la cause de
la libert, la simplicit de ses manires, le portrent  la prsidence
de la lgislature de l'tat, et il prouva, par son impartialit et par
son habilet  conduire les dbats, qu'il tait digne de cette
importante fonction. En 1805, il entra dans la Chambre des
Reprsentants, et il en fut lu prsident. Quelques annes aprs, il
passa dans le Snat, o sa rputation s'accrut encore. Il serait long
d'numrer les services qu'il rendit  son pays dans le congrs; ce
serait presque raconter l'histoire des tats-Unis depuis quarante ans.
En 1814, il fut choisi pour reprsenter, avec MM. Adams et Gallatin,
l'Union au congrs de Gand. Aprs s'tre acquitt de cette mission
dlicate, il prfra les devoirs de snateur  des fondions plus
brillantes. Il refusa successivement l'ambassade de Russie, une mission
en Angleterre, et la place de ministre de la guerre.

[Illustration: (Daniel Webster.)]

M. Clay a surtout attach son nom  trois grandes mesures:
l'indpendance des colonies espagnoles de l'Amrique du Sud,
l'entreprise de travaux d'utilit publique par le congrs fdral, et le
dveloppement des manufactures indignes. Aussitt aprs le Trait de
Paris. M. Clay leva la voix en faveur des colonies espagnoles, et,
aprs de longs efforts, il dcida ses concitoyens  leur prter appui et
 reconnatre leur existence comme rpubliques indpendantes. Canning,
il est vrai, s'associa  cette politique et la fit triompher dans les
conseils des monarchies europennes. Mais c'est  M Clay qu'appartient
la gloire d'avoir le premier veill l'attention sur ces jeunes
rpubliques. Plus tard, ministre des affaires trangres, il ouvrit des
relations avec elles, et jeta les bases d'une alliance durable entre
elles et les Etats-Unis. La seconde de ces mesures intressait seulement
la rpublique de L'Union. M. Clay en fut le premier et le plus zl
promoteur; il sut vaincre les jalousies des tats particuliers, et fit
rsoudre cette question importante par le congrs.

Les tats de l'Amrique du Nord avaient conquis leur indpendance, mais
leur affranchissement de la mre patrie tait loin d'tre complet.
Pendant toute la priode du systme colonial, les Amricains avaient
appliqu exclusivement leurs efforts  l'agriculture. Tout les y
portait, et la fertilit du sol, et la lgislation impose par la
mtropole. Mais les Etats-Unis continuaient  dpendre encore de
l'Angleterre par le soin qu'ils avaient d'un march illimit, et par la
ncessit de tirer du dehors les objets manufacturs indispensables 
une socit civilise. Alexandre Hamilton,  qui les tats-Unis doivent
tant, conut le premier l'ide de rendre son pays indpendant de
l'industrie anglaise. Il tablit ce qu'on a appel le _systme
amricain_, et fit passer une lgislation entire qui encourageait
l'tablissement de fabriques de toute nature, et entravait par un tarif
l'importation en Amrique de certains objets manufacturs. M Clay s'est
fait le champion de cette politique seule capable en effet de fonder
l'indpendance commerciale et industrielle des tats-Unis. C'est lui qui
a prsent et dfendu dans le congrs les diffrents tarifs qui, depuis
vingt-cinq ans, ont rendu plus difficile l'importation en Amrique des
produits manufacturs des nations europennes. Il a rencontr, il est
vrai, de grands obstacles, qu'il n'a pas tous pu surmonter. Les Etats du
sud de l'Union, minemment producteurs, rsistent  un systme qui
entrave les dbouchs de leurs produits exclusivement agricoles, tandis
que les tats du nord, dont le sol est moins riche, et qui ont lev des
manufactures, s'efforcent de compenser, par leur industrie et leurs
habitudes laborieuses, les dsavantages de leur situation. En gnral,
l'Amricain ne veut pas de taxe foncire, pas de contributions
indirectes, mais il ne veut pas non plus, pour favoriser les
manufactures indignes tre forc de payer plus cher les objets de
premire ncessit, ou ceux que ses habitudes d'aisance et de bien-tre
lui ont rendus indispensables. Peu importe au dmocrate amricain d'o
lui viennent ses indiennes et ses soieries, de Liverpool ou du Havre, de
Boston ou de Lowell: tout ce qu'il demande, c'est de les payer bon
march. Heureusement les hommes d'tat de l'Union, et il y en a, quoique
l'on dise en Europe, ne partagent pas cette indiffrence goste qui,
dans l'tat actuel de la constitution du pays, ne peut tre que funeste
 ses intrts et  son avenir. Grce aux efforts de M. Clay, le systme
amricain ne rencontre plus de rsistance auprs des hommes
intelligents; la question du tarif est rsolue, et il ne s'agit plus que
de le proportionner suivant les circonstances. C'est l peut-tre la
plus grande gloire de M. Clay, et incontestablement le plus grand
service qu'il ait rendu  son pays dans sa longue carrire publique. La
postrit le considrera, aprs Hamilton, comme un des bienfaiteurs de
la rpublique amricaine, et comme ayant achev l'oeuvre des Washington
et des Jefferson.

[Illustration: (John Calhoun.)]

M. Clay est d'une taille leve, d'une constitution robuste, bien que
frle en apparence; ses manires sont froides, mais pleines de dignit,
 la fois polies et simples. Ses yeux, bleus et petits, jettent des
flammes quand ils s'animent. Son front est large et lev. Sur sa
bouche, on peut lire un caractre ferme et indomptable. On a publi, en
1827, quelques-uns de ses discours. Ils sont remarquables sous tous les
rapports, soit que l'on y cherche des leons de politique, soit que l'on
n'y considre que les qualits oratoires. On y distingue surtout de la
prcision dans les penses et dans l'expression, de la rapidit, une
logique svre, de la concision, de l'lgance, et une sage conomie
d'ornements.

Deux fois M. Clay a t candidat  la prsidence; deux fois il a chou.
Ses amis le portent encore cette anne, et l'on dit qu'il a beaucoup de
chances; nous souhaitons qu'il triomphe, car les Etats-Unis ne sauraient
tre gouverns par un homme plus honnte et plus expriment.

Qu'il russisse ou qu'il choue, nous savons que M. Clay est trop
sincrement rpublicain pour murmurer contre le choix de ses
concitoyens. Ses amis pourront dplorer que tant de vertus ne soient pas
apprcies comme elles le mritent par l'opinion populaire. Quant  lui,
arriv  un ge avanc, il se consolerait, dans le repos et la
tranquillit de la vie prive, de cet chec, qui ne peut en rien altrer
la gloire d'une carrire consacre tout entire  son pays et dvoue 
ses intrts. Il pourra se dire que jamais il n'a fait aucun sacrifice 
l'opinion des partis, que jamais il n'a recul devant ce qu'il regardait
comme un devoir, dt-il rencontrer l'impopularit. Il a trouv, dans son
amour pour la libert, la force de rsister aux entranements de la
gloire militaire, le courage de rappeler son pays  l'esprit qui a fond
sa prosprit et sa grandeur, et par son loquence il a contribu 
sauver la rpublique des tats-Unis du despotisme du sabre. C'en est
assez; la plus haute fonction de l'Etat n'ajouterait rien  une gloire
aussi pure.

DANIEL WEBSTER, aujourd'hui, secrtaire pour les affaires trangres du
gouvernement des tats-Unis, est n le 18 janvier 1782,  Salisbury,
dans le New-Hampshire, d'un pre fermier qui avait port les armes avec
honneur dans la guerre de l'indpendance, et exerc pendant plusieurs
annes les fonctions de juge. A cette poque, Salisbury, aujourd'hui le
centre d'une population nombreuse, se trouvait l'extrme frontire de la
civilisation. Ce fut donc au milieu des forts que se passrent les
premires annes de M. Webster. Son ducation fut commence par son
pre. En 1801, il entra au collge de Dartmouth, o il termina ses
tudes de la manire la plus brillante. Destin  suivre la carrire du
barreau, il tudia la pratique des lois, d'abord dans sa ville natale,
ensuite  Boston, o il fut reu avocat en 1805. Aprs avoir pratiqu
pendant deux ans dans un petit village voisin du lieu de sa naissance,
M. Webster s'tablit  Portsmouth, la capitale commerciale du
New-Hampshire, et y acquit une grande rputation d'loquence et
d'habilet.

En 1812, la confiance de ses concitoyens lui ouvrit la carrire des
affaires publiques en le nommant un des reprsentants de l'tat du
New-Hampshire, dans la chambre basse du congrs. Malgr sa jeunesse (il
avait alors  peine trente ans), il se fit remarquer ds son dbut, et
prit part  toutes les discussions importantes. Les mesures que dsirait
le parti qui avait fait clater la guerre entre l'Union et la
Grande-Bretagne, et qui tendaient  tablir une sorte de conscription,
trouvrent en lui un adversaire intrpide, tandis qu'il appuya de tous
ses efforts le projet de donner de larges dveloppements  la marine et
de fortifier les frontires du nord. La question de l'tablissement
d'une banque fdrale, au milieu des circonstances difficiles o se
trouvaient les tats-Unis aprs la guerre, lui fournit l'occasion de
montrer que les connaissances et les talents de l'conomiste et de
l'homme d'tat s'alliaient en lui aux plus brillantes qualits de
l'orateur et  un ardent amour pour son pays et ses institutions.

En 1816, M. Webster fut oblig de se retirer de la Chambre des
reprsentants. Sa fortune avait t en partie dtruite par l'incendie
qui consuma, en 1815, la ville de Portsmouth, et ses devoirs d'homme
public, loin de lui permettre de rparer les pertes qu'il avait faites,
l'obligeaient  des dpenses considrables. Il renona  toute
participation aux affaires publiques jusqu' ce qu'il eut refait sa
fortune, et il alla se fixer  Boston, o il a depuis toujours rsid.
Durant huit ans il se livra uniquement aux devoirs de sa profession,
refusant obstinment les missions politiques dont l'estime de ses
nouveaux concitoyens voulait l'honorer. Ses succs dpassrent son
attente. Sa rputation d'habile lgiste se rpandit; des causes qui
devaient avoir ncessairement, par leur importance, un grand
retentissement lui furent confies, et il s'en acquitta si bien, que
bientt il fut rang parmi les premiers juristes de toute l'Union.
Malheureusement on ne possde qu'un petit nombre de ses plaidoyers, mais
ils suffisent pour montrer les qualits qui distinguent l'loquence
judiciaire de M. Webster. Une narration claire et simple, beaucoup de
perspicacit, de la gravit, un accent de vrit qui parait sortir d'un
coeur plein d'amour pour la justice, voil les moyens qui ont mrit 
M. Webster un ascendant irrsistible sur le jury, ascendant qui de
proche en proche s'est tendu sur tous ses concitoyens.

Ce fut en 1825 qu'il rentra dans la Chambre des Reprsentants, et il y
prit aussitt place parmi les orateurs les plus populaires. En 1827, il
fut choisi  l'unanimit pour remplir une place vacante dans le Snat.
Sur ce nouveau thtre, sa renomme grandit encore. Les services qu'il
rendit  son pays et  la Constitution sont dans la mmoire de tous, et
ce n'est pas ici le lieu de raconter son plus beau triomphe, je veux
parler de la victoire qu'il remporta sur les _nullificateurs_.

Comme homme d'tat, M. Webster est digne d'tre plac sur la mme ligne
que les Jefferson, les Hamilton et les Adams. Des vues sres et
claires, une prudence tempre par une hardiesse sage et rflchie,
ont marqu tous les actes de son administration des affaires trangres.
Rcemment il a ngoci un trait avec la Grande-Bretagne, et les
tats-Unis se glorifient du rle  la fois plein de fiert et de dignit
que leur a fait jouer M. Webster. Sur tous les points en litige, la
question des frontires du Maine, celle du commerce des esclaves et
celle de l'extradition mutuelle des criminels, son langage a t celui
qui convenait  un grand peuple, et surtout  une rpublique qui a
besoin de se faire respecter par les vieilles aristocraties de l'ancien
monde. Sur tous les points, le plnipotentiaire anglais, lord Ashburton,
a cd devant la logique ferme et irrsistible du ministre amricain.

Les principaux discours prononcs par M. Webster dans le congrs et dans
des assembles populaires ont t publis il y a peu d'annes,  Boston.
On y a joint quelques-uns de ses plus loquents plaidoyers. Quant  ses
discours plus particulirement politiques, ils sont considrs par les
Amricains comme des _pages de la Constitution_, tant on les trouve
anims de l'esprit qui a prsid  la fondation de la libert
amricaine.

M. Webster porte empreint sur son visage le caractre qu'il a dploy
dans toutes les circonstances d'une vie longue, agite et glorieuse. Ses
yeux, sombres et enfoncs dans leur orbite, ont un clat irrsistible;
ses larges et pais sourcils noirs expriment l'nergie et la
dtermination. Tous ceux qui ont eu l'occasion de s'approcher de cet
homme d'tat s'accordent  louer sa modestie, ses manires  la fois
pleines de simplicit et de dignit; quelques esprits svres lui
reprochent de l'indolence et de la dissipation, mais sa vie entire rend
tmoignage que, pour le service de son pays, il n'a t surpass par
personne en dsintressement, en activit, et que jamais il n'a sacrifi
les affaires  ses plaisirs.

JOHN CALDWELL CALHOUN est n le 18 mars 1782, au district d'Abbeville,
dans la Caroline du Sud. Sa famille est d'origine irlandaise. Etablie
d'abord dans la Pennsylvanie, elle passa, en 1756, dans la Caroline du
Sud, o elle eut  lutter, durant un grand nombre d'annes, avec les
Cherokis. Dans une surprise, la plus grande partie de la famille fut
massacre. Le pre, lev dans les forts, tait un hardi pionnier,
habitu  lutter de ruse et d'audace avec les Indiens; mais,
contrairement aux habitudes de cette classe de colons qui, en chassant
devant elle les sauvages, les remplace souvent par des moeurs qui ne
sont gure moins barbares, il avait du got pour les lettres, et
quoiqu'il eut pass toute sa vie loign du commerce des hommes, il
s'tait instruit dans la littrature anglaise. Aussi voulut-il que ses
enfants reussent une aussi bonne ducation que possible. Aprs avoir
enseign  John Calhoun  peu prs tout ce qu'il pouvait lui apprendre,
il l'envoya, vers l'ge de treize ans,  l'acadmie qui avait le plus de
rputation dans les Etats du sud de l'Union.

M. Calhoun avait hrit des gots de son pre. Il aimait l'tude et s'y
livrait avec une si grande ardeur, que sa sant en fut gravement
altre; on craignit un moment qu'il ne perdt la vue. Sa mre, alarme,
car il avait perdu son pre depuis peu, le rappela dans la maison
paternelle, o grce  la force de la jeunesse et  l'loignement de
tous moyens d'tudier, il recouvra promptement la sant. Comme il ne
pouvait rien tre  demi, il se passionna pour tous les exercices du
corps. Bientt on le cita comme le plus intrpide et le plus aventureux
chasseur de tout le pays. Mais, tandis qu'il s'tait rsolu  se faire
fermier, son frre an, qui habitait Charleston, fut surpris, dans une
visite qu'il fit  sa mre, des heureuses dispositions de Calhoun, et il
le dcida  reprendre ses tudes et  embrasser une carrire o il put
dvelopper les heureuses qualits dont l'avait dou la nature. M.
Calhoun se rendit  ces conseils, entra dans un collge et recommena
ses tudes  dix-huit ans. Ses progrs furent si rapides, qu'en moins de
deux ans il avait rpar tout le temps perdu. Aprs avoir tudi la
pratique des lois, il se fixa, en 1807, dans la Caroline du Sud, o il
surpassa bientt en rputation tous les lgistes du pays, comme il les
surpassait en talent et en habilet. Ses succs lui ouvrirent l'entre
de la lgislature de l'Etat, o il ne se distingua pas moins.

En 1811. la confiance de ses concitoyens l'introduisit dans la Chambre
des Reprsentants. Sa clbrit l'y avait devanc. Il prit une grande
part aux dbats qui prcdrent la dclaration d'hostilits entre les
Etats-Unis et l'Angleterre. On cite un discours qu'il pronona dans
cette circonstance comme un des plus loquents qui aient t prononcs
dans le congrs amricain. Tout d'une voix il fut port, malgr sa
jeunesse,  la tte du parti qui voulait la guerre dans la Chambre des
Reprsentants. Ds cette poque, il se pronona vivement contre le
systme restrictif qu'il croyait ne convenir ni au gnie du peuple
amricain, ni  celui du gouvernement, ni au caractre gographique du
pays. Il combattit avec beaucoup de force cette politique qui, selon
lui, entranait avec elle des lois arbitraires et vexatoires.

A la fin de l'anne 1817, M. Calhoun fut appel par M. Monroe aux
fonctions de ministre de la guerre. Six aimes passes dans le congrs
avaient mis le sceau  sa rputation d'orateur. Pendant sept annes
qu'il demeura  la tte du dpartement de la guerre, il dveloppa les
qualits solides de l'administrateur; il combla un norme arrir,
satisfit  toutes les pensions, rduisit les dpenses au strict
ncessaire. Nanmoins, il trouva le loisir de rdiger des rapports sur
beaucoup de questions trs-graves. C'est  lui que les Etats-Unis
doivent l'admirable systme de fortifications et de dfense dont le
gnral Bernard a dot le territoire de l'Union.

A l'expiration dit second terme de la prsidence de M. Monroe, le nom de
M. Calhoun fut plac sur la liste des candidats. Pour viter que le
hasard de l'lection ne fut abandonn au choix du congrs, i! se retira;
mais il fut nomm  l'unanimit vice-prsident, tandis que M. Adams
tait lev  la prsidence. Aux lections suivantes, le gnral Jackson
fut nomm prsident et M. Calhoun fut rlu vice-prsident. Dans cette
place minente, il remplit ses devoirs avec une impartialit et une
habilet singulires. Il se trouvait dans une situation trs-dlicate,
surtout dans les fonctions de prsident du Snat. On le savait
l'adversaire politique de l'administration, et chaque jour les dbats
lui offraient des embarras dont il savait toujours se tirer adroitement
et sans compromettre sa dignit.

Nous avons dit plus haut que, ds son entre dans la carrire politique.
M. Calhoun s'tait prononc contre ce que l'on appelle le _systme
amricain_. En cela, M. Calhoun partageait les sentiments de l'tat o
il avait vu le jour, et qui dans toutes les circonstances l'avait choisi
pour son reprsentant dans le congrs. Le tarif tabli en 1828 blessait
profondment les intrts de la Caroline du Sud; M. Calhoun se porta le
champion de ses rclamations. Selon lui, cet acte violait le pacte
fdral, en portant atteinte  la souverainet des tats et  leurs
droits; il tait inconstitutionnel, et, comme tel, les Etats intresss
pouvaient, en vertu du droit qui leur tait accord par la Constitution
fdrale, le dclarer nul et non obligatoire. Cette doctrine porte le
nom de doctrine de la _nullification_; ses fondements reposent
principalement sur les principes mis dans les rsolutions de la
Virginie et du Kentucky, rdiges par Madisson et par Jefferson, et
considres comme faisant partie du droit public de l'Union. Pendant
plusieurs annes, les opinions des deux partis, des partisans et des
adversaires du tarif, furent discutes dans le congrs. Voyant qu'on ne
faisait aucun droit  ses rclamations, la Caroline du Sud rsolut de se
servir de tous les moyens que la Constitution lui mettait entre les
mains pour faire triompher la cause qu'elle reprsentait. Une convention
fut lue par les habitants de l'tat, qui, en sa qualit de reprsentant
de la souverainet de la Caroline du Sud, dclara les mesures
restrictives inconstitutionnelles, _nulles_ et sans valeur. Aussitt M.
Calhoun se dmit de la vice-prsidence, reut une place dans le Snat,
et se prsenta comme l'avocat de la cause de son tat, qu'il regardait
comme la cause de la libert et de la Constitution. Sur ce thtre, M.
Calhoun dveloppa les plus admirables qualits d'orateur. L'opinion
qu'il dfendait presque seul tait impopulaire dans le pays, et peu s'en
fallait qu'on ne la regardt comme un acte de trahison. Il y avait seize
ans qu'il n'avait pas paru dans une assemble publique, et cependant,
pour lutter contre l'opinion, contre l'administration, contre
l'loquence runie de M. Clay et de M. Webster, il trouva en lui des
ressources extraordinaires. Dans cette lutte ingale, il serait
difficile de prononcer lequel de M. Calhoun ou de M. de Webster
l'emporta. Leurs discours sont des modles de logique, de force, de
pathtique.

Pendant quelques instants on craignit que cette lutte de parole ne se
changet en une lutte plus dangereuse. Le prsident des tats-Unis,
quoiqu'il pencht pour la Caroline du Sud, fut forc par l'opinion
publique de menacer cet tat de faire excuter par les armes la loi du
congrs. De son ct la Caroline du Sud se prpara  soutenir de la mme
manire ses intrts et ses opinions. Heureusement, M. Clay apaisa cette
querelle par un compromis; la paix fut rtablie dans l'Union, et c'est
ici que s'arrte pour nous la carrire politique de M. Calhoun. On
annonce qu'il se porte comme candidat  l'lection prsidentielle qui va
avoir lieu prochainement.

M. Calhoun est d'une grande taille et d'une constitution robuste. Ses
manires sont pleines d'aisance, de simplicit et de cordialit. Tous
ceux qui l'ont connu disent qu'il est d'un commerce agrable, facile,
accessible  tous, et que dans la conversation il est aussi loquent
qu' la tribune. C'est un grand loge, car ses discours sont
trs-remarquables. Malgr un style sentencieux, il excelle dans la
discussion. Sa parole est forte, ardente, rapide et grave tout  la
fois. On sent qu'il est pntr de ce qu'il dit, et qu'il serait prt 
le soutenir de son sang. M. Calhoun peut,  bon droit, tre considr
comme l'un des plus grands hommes d'tat amricains de notre temps. Sa
vie prive, qui est irrprochable, ne dment pas un si beau caractre:
intgre, dsintress, de moeurs svres et frugales, courageux, il est
le digne descendant de Washington et de Jefferson, aussi bien que de
Franklin.

                              Algrie

                     DESCRIPTION GOGRAPHIQUE.

La France entretient maintenant en Algrie une arme de quatre-vingt
mille hommes; elle y dpense annuellement plus de 80 millions.

Quel but se propose-t-elle en faisant, depuis bientt treize annes,
tant de laborieux efforts, tant de lourds sacrifices? quelle
compensation a-t-elle le droit d'en attendre? quel ddommagement
est-elle fonde  en esprer?

C'est videmment de crer dans le nord de l'Afrique une colonie d'autant
plus puissante, qu'elle est plus voisine de la mtropole; ou plutt
c'est de fonder sur l'autre rive de la Mditerrane,  deux journes de
distance de Marseille et de Toulon, un nouvel et durable empire sur
cette terre _dsormais et pour toujours franaise_, suivant l'expression
du discours de la couronne,  l'ouverture des Chambres, le 27 dcembre
1841.

L'Algrie est dsormais franaise! Cette dclaration solennelle explique
l'intrt minemment franais qui s'attache  nos possessions
africaines. Aussi, quand l'opinion publique s'meut si vivement au rcit
des progrs de notre domination, quand elle les suit avec une avide et
curieuse anxit, n'est-ce pas seulement parce que nos soldats y
continuent les traditions de valeur, de persvrance et de gloire de
leurs devanciers, ni parce que notre jeune arme s'y montre l'mule des
vieilles phalanges de la Rvolution et de l'Empire; c'est surtout parce
qu'elle comprend que, sur cette terre conquise au prix du sang des
enfants de la France, il y a pour la mre-patrie des lments certains
de force et de prosprit, tout un avenir, enfin, de grandeur et de
puissance nationale!

Ce sentiment instinctif est tellement enracin dans la plupart des
esprits, qu'il a survcu  toutes les incertitudes qu'amnent les phases
diverses de la politique ou de la guerre,  toutes les vicissitudes
insparables du premier ge des colonies fondes les armes  la main,
C'est  ce sentiment que nous nous proposons de nous associer, autant du
moins qu'il dpendra de, nous, en consacrant, dans notre journal, une
place spciale  l'Algrie. Nous rappellerons, dans ces esquisses
rapides, les commencements de l'occupation franaise, les dveloppements
qu'elle a reus, les causes de son extension successive, les rsultats
obtenus jusqu' ce jour. Nous ferons en mme temps passer sous les yeux
de nos lecteurs, sans en ngliger un seul, les vnements contemporains,
politiques, militaires et civils, qui seront de nature  les intresser,
en attestant une amlioration ou un progrs dans la situation du pays.
Monuments anciens et modernes, types des diffrentes races, Maures des
villes, Arabes des plaines, Kabales des montagnes, moeurs, usages,
costumes, ameublements, armes, vues de villes, crations de villages,
travaux de ports, routes, desschements, tablissements d'utilit
publique, camps, bivouacs, combats et razzias, portraits des principaux
personnages franais et indignes, de quel intrt ne serait-il pas de
voir tous ces sujets fidlement reprsents par des dessins excuts sur
les lieux mmes? Nos lecteurs assisteraient ainsi, en quelque sorte, 
la fondation de notre empire africain; ils le verraient chaque jour
grandir, se dvelopper, et jeter dans le sol des racines de plus en plus
profondes.

Avant de commencer notre _Revue algrienne_, o les faits de guerre et
de colonisation viendront hebdomadairement trouver place, il nous a
sembl utile de jeter un coup d'oeil rtrospectif sur les progrs de
notre conqute jusqu' la lin de 1812. et d'accompagner la carte qui:
nous publions d'une description gographique assez tendue pour
permettre,  nos lecteurs de suivre avec fruit les vnements dont
l'Algrie est le thtre.

PRISE D'ALGER.--La cause des hostilits outre la France et le dey
d'Alger est connue. Une insulte grave, un coup d'ventail donn en
audience publique, le 30 avril 1827, par Hussein-Pacha  notre consul,
exigeait une rparation  laquelle le dey se refusa avec un opinitre
enttement. Aprs de longues et inutiles ngociations pour obtenir une
satisfaction amiable, aprs la nouvelle insulte de coups de canon tirs
dloyalement, le 27 juillet 1829, contre un vaisseau parlementaire, _la
Provence_, une flotte franaise, compose de cent navires de la marine
royale et de quatre cents btiments de commerce, appareilla de Toulon le
25 mai 1830.  quatre heures aprs midi. L'arme, forte de trente-sept
mille hommes et de quatre mille chevaux, dbarqua le 14 juin sur la
plage de Sidi-Ferruch, distante de six lieues d'Alger, et le 5 juillet
elle entra dans cette capitale des corsaires barbaresques. Ainsi, en
vingt-quatre jours, elle avait atteint le but de sa mission, veng le
pavillon franais, dtruit la piraterie, et enfin accompli les voeux que
formaient, depuis trois sicles, les hommes gnreux et clairs de
toutes les nations.

La province d'Oran, borne au sud par le Petit-Atlas, qui, dans cette
partie, range la mer de trs-prs, est troite par rapport  sa
longueur. La province de Constantine, qui s'tend sur les rives de
l'Oued-Rummel et sur les bassins qu'arrose cette rivire, a beaucoup
plus de profondeur que la province d'Oran, avec une longueur presque
gale. La province de Titteri, comprise entre les deux premires,
s'tend surtout du nord au sud sur les plateaux successifs parcourus par
le Chlif et ses affluents, qui s'lvent sur les flancs septentrionaux
du Grand-Atlas. Ces trois provinces taient soumises chacune  un bey ou
lieutenant du dey.

Les limites de la province d'Alger taient moins fixes que celles des
trois autres. Le dey, qui l'administrait directement au moyen de l'agha
des Arabes, en modifiait la circonscription, selon que les querelles
entre les beys voisins ou l'intrt de sa politique lui semblaient
l'exiger. C'est ainsi que Blidah, qui jadis appartenait au beylik de
Titteri, et la plaine de Hamza jusqu'aux Portes-de-Fer Biban, avaient
t places sous l'autorit de l'agha. Bougie mme fut momentanment
rattache aux dpendances administratives du territoire d'Alger.

DIVISIONS ACTUELLES DE L'ALGRIE.--Par dcision du ministre de la
Guerre, en date des 14 novembre 1842 et 4 fvrier 1845, les provinces
d'Alger, d'Oran et de Constantine, forment aujourd'hui trois divisions
militaires, dont les circonscriptions ont t rparties de la manire
suivante:

_Division d'Alger_, forme de deux subdivisions.--_Subdivision d'Alger_:
Alger, chef-lieu de la division et de la subdivision; les forts
attenants; le Sahel et tout le pays compris  l'est, depuis
l'Oued-Kaddara, jusqu'aux Biban Portes-de-Fer; le cercle de Cherchel;
Bougie.--_Subdivision de Titteri_; Blidah, chef-lieu de la subdivision
et centre du cercle comprenant Boufarik et Kolah; Mdah, centre du
cercle comprenant le Makhzen, (proprement _magasin, rserve_: tribus
auxiliaires, nommes, sous les Turcs, _tribus de commandement_, exemptes
d'impts et charges d'assurer l'obissance des autres tribus, dites
_tribus de soumission_), les Goums (proprement _leves_, cavalerie
mobile des tribus), et les tribus, Milianah, centre du cercle comprenant
galement le Makhzen, les Goums et les tribus.

_Division d'Oran_, forme de quatre subdivisions.--_Subdivision d'Oran_:
Oran, chef-lieu de la division et de la subdivision; Arzew;
Mers-el-Kbir; Misserguin; Camp du Figuier.--_Subdivision de Mascara_:
Mascara, chef-lieu.--_Subdivision de Mostaganem_: Mostaganem, chef-lieu;
Mazafran.--_Subdivision de Tlemcen_; Tlemcen, chef-lieu.

_Division de Constantine_, forme de trois subdivisions.--_Subdivision
de Constantine_: Constantine, chef-lieu de la division et de la
subdivision; Philippeville, centre du cercle comprenant les camps de
Smendou, des Toumiettes et de el-Arrouch; Djidjeli.--_Subdivision de
Bne_: Bne, chef-lieu; Guelma, centre du cercle comprenant le Makhzen,
les Goums, les tribus: la Calle, centre du cercle comprenant les tribus
qui relvent de la Calle.--_Subdivision de Slif_: Slif, chef-lieu.

Par une autre dcision du ministre de la Guerre, en date du 12 novembre
1852. les places de l'Algrie ont t classes ainsi:

_Premire classe._--Alger, Oran, Constantine.

_Deuxime classe._--Blidah, Mdah, Milianah, Cherchel. Mostaganem,
Mascara, Tlemcen, Bne, Bougie, Slif, Djidjeli, Philippeville.

_Troisime classe._--Fort-l'Empereur, Doura, Boufarik (camp d'Erlon),
Mustapha-Pacha, Kolah. Arzew, Mers-el-Kbir.

_Postes militaires_.--Kasbah d'Alger. Kasbah de Bne, la Calle, Guelma,
Misserguin, Mazafran.

Enfin, des ordonnances royales ont pendant le cours de l'anne 1842.
successivement organis comme il suit les commandements indignes dans
les territoires soumis  notre domination:

_Province d'Alger_:--Khalifat des Beni-Soliman. Beni-Djad, Arib et
Kabales; aghalik de Khachna; aghalik des Beni-Menasser.--_Subdivision
de Titteri_: Aghalik du Kblah, du Cherk, du Tell (terres cultives), et
des Ouled-Nal.--_Subdivision De Milianah_: Khalifat des Hadjouths, de
Djendel et de Braz; aghaliks des Beni-Zoug-Zoug, des Ouled-Aad, des
Beni-Menasser, Cherchel et Thaza.

_Province d'Oran_:--Khalifat du Gharb (ouest) comprenant trois aghaliks,
ceux du Ghozel, du Djebel et du Gharb; khalifat du Cherk (est),
comprenant trois aghaliks, ceux du Dhahan (nord, c'est--dire le pays
qu'on a _derrire_ soi, lorsqu'on est tourn vers la Mecque), du Ouasth
(centre); et du Kblah (sud, c'est--dire le pays qu'on a _devant_ soi,
lorsqu'on regarde dans la direction de la Mecque); Khalifat du Ouasth
comprenant quatre aghaliks, ceux des Beni-Chougran, des Sdama, des
Hachem-Gharaba, des Hachem-Cheraga; aghalik des Beni-Amer, command par
un bach-agha (chef agha), ayant sous ses ordres deux aghas, l'un de
Beni-Amer Cheraga, l'autre des Beni-Amer-Gharaba.

_Province de Constantine_:--Khalifat des Haractah, Abd-el-Nour Telaghma.
Zmoul. Segnia, etc.; khalifat de la Medjanah; chekhat des Arabes
(commandement du Shara).

DESCRIPTION DE LA PROVINCE D'ALGER. _Massif d'Alger, Sahel,
Metidjah_.--Les environs de la ville d'Alger se composent d'un terrain
montagneux qui s'lve immdiatement sur la cte. C'est ce terrain qu'on
nomme le _Massif_. Le point culminant est le Bou-Zarah, lev de 400
mtres au-dessus du niveau de la mer. Ce massif est couvert, dans le
voisinage de la ville, d'habitations agrables, et coup de ravins et de
petites valles agrables, o des sources abondantes entretiennent la
fracheur et une vgtation active. Nos troupes y ont ouvert un grand
nombre de routes.

Plus loin s'tend un plateau trs-accident lui-mme, et sillonn aussi
de nombreux ravins. Cette partie du Massif prend le nom de Sahel.

Au pied des hauteurs du Sahel commence et se continue jusqu'au
Petit-Atlas la _plaine de la Mtidjah_, de 64  72 kilomtres de long
sur 24  25 kilomtres de large. Bien cultive dans la partie voisine
des montagnes, et marcageuse dans la partie infrieure, son aspect est
gnralement dcouvert.

Le camp retranch de Doura est au pied du Sahel; plus en avant vers
l'Atlas, est situ celui de Boufarik, et plus loin encore celui de
Blidah.  l'extrmit de la plaine.

Le versant septentrional du Petit-Atlas est couvert de taillis et de
broussailles, composs, en grande partie, de chnes et de lentisques. Il
est sillonn par de grandes valles, d'o sortent les cours d'eau qui
arrosent la plaine.

ORIGINE DU MOT ALGRIE.--Dans les premiers temps qui suivirent notre
conqute, le territoire conquis conserva son ancien nom de _Rgence
d'Alger_. Plus tard cette appellation fut remplace par celle de
_Possessions franaises du nord de l'Afrique_, titre consacr par
l'ordonnance royale du 22 juillet 1834, qui, en plaant le pays sous le
rgime des ordonnances, en a rgl le commandement gnral et la haute
administration. Enfin, dans le discours d'ouverture des Chambres, le 18
dcembre 1837, l'ancienne Rgence d'Alger reut pour la premire fois la
dnomination officielle d'_Algrie_. Ce nom, qu'elle a gard depuis, lui
avait t donn, des 1834, dans un crit publi  Paris par le comte de
Beaumont Brivazac, sous ce titre: _De l'Algrie et de sa
colonisation._

DESCRIPTION GOGRAPHIQUE DE L'ALGRIE.--L'Algrie, ancienne Rgence
d'Alger s'tend de l'est  l'ouest sur la cte septentrionale du
continent de l'Afrique. Elle est borne au nord par la Mditerrane, 
l'est par les tats de Tunis,  l'ouest par l'empire de Maroc, et au sud
par le dsert de Shara vaste plaine sans plantation. Elle offre une
tendue d'environ 900 kilomtres sur les ctes, et s'avance de 200  250
kilomtres dans l'intrieur des terres.

ANCIENNE DIVISION DE L'ALGRIE.--Notre conqute de l'Algrie nous a
rendus matres d'un territoire qui rpond aux trois provinces romaines
appeles Numidie, _Mauritanie Sicilienne_ et _Mauritanie Csarienne_,
dont les chefs-lieux respectifs. Cirla. Silifis, Csare, sont
reprsents aujourd'hui par Constantine, Slif et Cherchel.

ANCIENNE DIVISION DE L'ALGRIE.--L'Algrie, sous la domination turque,
tait divise en quatre provinces: 1 la province d'Alger; 2 la
province d'Oran, ou de l'ouest; 3 la province de Constantine ou de
l'est; 4 la province de Titteri, ou du sud.

La configuration gnrale du terrain n'avait pas t sans influence sur
la composition de ces provinces.

_Rivires_.--Les principaux cours d'eau qui traversent le territoire
d'Alger sont: l'Oued-Djer, la Chiffa, le Mazafran, l'Oued-Boufarik,
l'Oued-el-Kerma, l'Arrach, le Hamise et l'Oued-Kaddara.

_Villes_.--Les villes les plus importantes de la province d'Alger sont,
aprs la capitale,  laquelle nous consacrerons un article spcial.
Blidah. Boufarik. Dellys. Kolah.

_Blidah_.--L'arme franaise a pris possession du territoire de Blidah
le 3 mai 1838. Un camp, dit _camp suprieur_, a t d'abord tabli entre
cette ville et la Chiffa sur une position qui domine la plaine de la
Metidjah, jusqu'au confluent de cette rivire et de l'Oued-el-Kbir. Ce
camp dcouvre au loin le pays des Hadjouths, et de tous les points du
terrain qu'il embrasse, on aperoit la position de Kolah, avec laquelle
il a t mis en communication au moyen d'une route et d'une ligne
tlgraphique. Un second camp, dit _Camp infrieur_, a t tabli dans
une position intermdiaire,  l'est de la ville. Blidah tait alors
interdite aux Europens; mais  la reprise des hostilits, en 1839, elle
fut dfinitivement occupe. Elle est situe  l'entre d'une valle
trs-profonde, au pied du Petit-Allas. Des eaux abondantes y alimentent
de nombreuses fontaines et arrosent les jardins et les bosquets
d'orangers qui l'environnent de tous cts. La ville est assez
rgulirement perce, et ses rues sont moins troites que celles
d'Alger. Un tremblement de terre renversa, le 2 mais 1825, une grande
partie des difices les plus levs; ainsi les maisons construites
depuis ce dsastre n'ont-elles plus, en gnral, qu'un rez-de-chausse.
La position assez saine de Blidah,  cent mtres au-dessus de Mazafran,
 cent quatre-vingt-cinq mtres au-dessus de la mer, fait de cette ville
le poste principal qui devra surveiller la plaine, maintenir les tribus
voisines, et servir d'entrept d'approvisionnements pour les colonnes
charges d'oprer sur Mdah et Milianah.

_Boufarik_, le premier poste que nous ayons jete dans la Metidjah, est
destin  devenir le centre de nos tablissements dans la plaine.
Occupant la place d'un marche autrefois renomm et trs-considrable, il
avait continu, avant les hostilits,  tre un lieu d'change avec les
Arabes. La garnison loge dans un rduit en saillie, dit _Camp d'Erlon_,
o sont renferms tous les tablissements militaires. C'est  Boufarik
qu'on rcolte une partie des foins de la plaine; les pturages y sont
fort beaux: mais cette localit est malsaine et le sera longtemps
encore.

_Dellys_, que nous n'occupons pas, est adosse  une montagne qui a tout
au plus quatre cents mtres de hauteur. Ses maisons sont bties en
pierre et recouvertes de tuiles. On y trouve beaucoup de restes
d'antiquits et d'anciennes murailles. Les habitants font un commerce
suivi avec Alger, o ils apportent tous leurs produits agricoles.

_Kolah_, situe sur le revers mridional des collines du Sahel, a t
occupe le 29 mars 1858. A ct et  l'ouest de la ville, un camp a t
sur-le-champ tabli comme une sentinelle avance, observant les
dbouchs des sentiers au sortir de la plaine et surveillant le rivage
de la mer. Les eaux sourdent de toutes parts, abondantes et pures, dans
le petit vallon de Kolah; elles sont distribues avec art pour arroser
de magnifiques vergers d'orangers, de citronniers, de grenadiers.

PROVINCE DE TITTERI.--Cette province tait comme celles d'Oran et de
Constantine, administre par un bey (gouverneur) nomm par le dey, et
rvocable  sa volont. Les principales villes de cette province sont
Cherchel. Mdah. Milianah et Tens. _Cherchel_, ville maritime,  72
kilomtres,  l'ouest d'Alger, l'ancienne _Julia Caesarea_ des Romains,
n'occupe aujourd'hui qu'une trs-petite partie de l'enceinte encore
visible trace par ces conqurants. L'existence de _Julia Caesarea_ sur
l'emplacement de Cherchel a t prouve par plusieurs inscriptions
trouves sur place. Les traces de la ville romaine sont les restes de
ses remparts, les ruines d'un amphithtre et de nombreux pans de murs
et de dbris d'difices. La magnificence de ces ruines et de celles que
l'on voit dans les environs atteste que les Romains avaient fait de
_Julia Caesarea_ le principal sige de leur puissance dans cette
contre. La possession de Csare leur ouvrait l'accs des plaines et
des valles situes entre le Chlif et le Mazafran. C'est par l qu'ils
pntraient sans peine jusqu' Mdah et Milianah. Le 16 mars 1840.
l'arme franaise a pris possession de Cherchel, abandonne par ses
habitants.

_Mdah_, capitale de la province de Titteri,  environ 96 kilomtres
d'Alger, et  une journe de marche de Blidah, est btie en amphithtre
sur un plateau inclin, au del de la premire chane de l'Atlas, que
l'on traverse par un chemin trs-difficile. Le point culminant, 
l'ouest, se trouve domin par une espce de fort ou kasbah. Les maisons
de Mdah ressemblent beaucoup, par leur construction,  celles du
Languedoc, et ont, comme elles, des toits recouverts en tuiles. Les rues
sont, en gnral, plus rgulires et plus larges que celles d'Alger. Les
habitants sont d'une taille leve, forts et bien constitus. Dans le
pays qui comprend l'ensemble des plateaux de Mdah, les habitants de la
campagne n'ont pour demeure que des baraques en paille, joncs et
branches d'arbres.

Mdah fut une forteresse romaine, occupant la partie suprieure du
mamelon sur lequel la ville est situe: elle s'arrtait  moiti pente
vers le sud: des traces de ses anciens remparts existent encore. Depuis,
habite par les diverses races qui se sont successivement remplaces en
Afrique, elle s'est accrue en gagnant vers le sud jusqu'au pied mme du
mamelon: c'est ainsi qu'ont pris naissance la haute-ville et la
basse-ville, longtemps spares l'une de l'autre par une coupure et par
une porte. Les Romains avaient une grande route qui joignait Mdah 
Milianah. Mdah se trouve  peu prs  1,100 mtres au-dessus du niveau
de la mer. En t, les chaleurs y sont grandes mais en hiver, il y fait
trs-froid. Des vignes, en grand nombre forment la principale culture et
produisent un raisin excellent. Mdah, dans sa partie basse, renferme
une fontaine trs-abondante, d'une bonne, eau et prsentant des traces
de travaux antiques La ville-haute, l'ancienne forteresse romaine,
n'offre aucune source: elle a seulement, dans sa portion dclive, deux
puits extrmement profonds. Pour parer  cet inconvnient si dangereux,
les Romains avaient reli  leur citadelle par un chemin incline,
couvert par un rempart et par des tours descendant le long de
l'escarpement ouest, une magnifique source sortant avec une force
extrme de dessous le rocher qui supporte la ville-haute elle-mme.

[Illustration: Carte gnrale de l'Algrie.]

[Illustration: Arabes irrguliers.]

Sidi Ahmed-ben-Youssef, marabout trs-vnr de Milianah, qui a laiss,
sur toutes les villes de la Rgence, des sentences qui sont devenues des
dictons populaires, a dit, en parlant de Mdah: Mdah, ville
d'abondance; si le mal y entre le matin, il en sort le soir.

Mdah a t occupe quatre fois par les troupes franaises: le 22
novembre 1830, par le gnral Clauzel; le 29 juin 1831, par le gnral
Berthezene; le 4 avril 1836, par le gnral Desmichels, sous les ordres
du marchal Clauzel; enfin, et d'une manire dfinitive, le 17 mai 1840.
par le marchal Vale. Tous ses habitants l'avaient vacue. Les
hostilits de 1839 avaient dmontr que, tant qu'on laisserait les
Arabes libres dans l'Atlas, ils s'y organiseraient de faon  arriver en
force et  l'improviste sur nos tablissements de la Mtidjah, et
pourraient, par suite, nous inquiter constamment. La garde de la
Mtidjah tant donc sur les hauteurs de l'Atlas, l'occupation permanente
de Mdah fut rsolue et effectue dans ce but. Cette occupation a
donn, en outre,  la France, une place qui coupe par le milieu les
provinces orientales et occidentales de l'espce d'empire cr par
Abd-el-Kader; elle a port un rude coup  l'influence du jeune sultan
sur les Arabes soumis  sa domination. Mdah sera plus tard la station
destine  assurer les communications et le commerce entre le dsert de
Sahra et Alger.

[Illustration: Abd-el-Kader.]

_Milianah_ a t occupe, le S juin 1840 par l'arme franaise, qui la
trouva livre aux flammes et abandonne par ses habitants. La prise de
possession de Mdah rendait ncessaire celle de Milianah, qui, par sa
position, est la clef de l'intrieur des terres, et qui ouvre l'accs
des riches plaines et des fcondes valles situes entre le Chlif et le
Mazafran. Cette petite ville,  108 kilomtres environ d'Alger et  60
de Blidah, est situe dans une montagne de l'Atlas, sur le versant
mridional du Zakkar,  900 mtres au-dessus du niveau de la mer.
Suspendue en quelque sorte au penchant de la montagne, elle est btie
sur le flanc d'un rocher dont elle borde les crtes. Sous la domination
romaine, Milianah, l'antique _Miniana_ par sa position centrale au
milieu d'une riche contre, devint un foyer de civilisation, une
florissante cit, rsidence d'une foule de familles de Rome. On y
retrouve encore aujourd'hui des traces non quivoques de la domination
romaine; un grand nombre de blocs en marbre gristre, couverts
d'inscriptions, et quelques-uns de figures ou de symboles. Un de ces
blocs offre sur ses faces une urne et un cercle; un second reprsente un
homme  cheval, ayant une pe dans une main et un rameau dans l'autre;
deux autres portent chacun deux bustes romains d'ingale grandeur. Les
maisons de Milianah, toutes composes d'un rez-de-chausse et d'un
tage, sont construites en pis fortement blanchi  la chaux et renforc
habituellement par des portions en briques; elles sont couvertes en
tuiles. Presque toutes renferment des galeries intrieures et
quadrilatrales, de forme irrgulire, soutenues assez souvent par des
colonnades en pierre et  ogives surbaisses. La ville renferme
vingt-cinq mosques, dont huit sont assez vastes. Comme celles de toutes
les villes arabes, ses rues sont troites et tortueuses; mais des eaux
abondantes alimentent, par une multitude de tuyaux souterrains, les
fontaines publiques et celles des maisons, pourvues d'ailleurs de
plantations d'orangers, citronniers et grenadiers. La garnison a
construit de grandes places et perc deux larges rues aboutissant, l'une
 la porte Zakkar, l'autre  celle du Chlif. Elle a cherch  tirer
parti des richesses naturelles du sol: c'est ainsi qu'elle a tabli un
four  chaux et une charbonnire, une suiferie, une poterie qui, en peu
de temps, a fourni tous les Ustensiles de cuisine et autres dont la
ville manquait; une tannerie; enfin une grande usine avec mange,
distillateur, rfrigrant, pressoir  vis, etc... o l'on a fabriqu de
la bire, du cidre et de l'eau-de-vie de grain. Toutes ces tentatives,
qui ont eu le double avantage d'utiliser les loisirs des troupes et
d'augmenter leur bien-tre, prouvent de quelle importance peut devenir
Milianah, envisage seulement au point de vue industriel.

_Tens_ est une chtive et sale ville qui, avant Barberousse, a
cependant t la capitale d'un petit royaume indpendant. Situe au bord
de la mer, elle faisait jadis un commerce de bl assez considrable. Une
colonne franaise l'a visite le 27 dcembre 1842; mais elle s'est hte
de s'loigner de cette misrable bourgade, qui ne prsentait aucune
ressource pour le logement et l'approvisionnement des troupes, et est
entoure de montagnes striles. Voici ce que Sidi-Ahmed-ben-Youssef a
dit en parlant de Tens:

                    Tens,
           Ville btie sur du cuivre,
           Son eau est du sang,
           Son air est du poison;
Certes, Ben-Jousse ne voudrait pas passer une seule nuit
               dans ses murs.

_Ces lignes riment en arabe_.

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                             Tribunaux


               McNAUGHTEN.--MONTLY.--LES BURGRAVES.

[Illustration: Procs de McNaughten.--Cour criminelle centrale de
Londres.]

L'attentat mystrieux de McNaughten est expliqu maintenant. Les dbats
qui viennent d'avoir lieu devant la cour criminelle centrale de Londres
audiences des 3 et 4 mars ont prouv jusqu' l'vidence que l'assassin
de M. Drummond ne jouissait pas, au moment o il a commis son crime, de
l'usage complet de sa raison. Fils d'un honnte tourneur, tourneur
lui-mme, McNaughten avait men, jusqu' ce jour, une conduite
exemplaire. Ses amis remarquaient seulement qu'il devenait de plus en
plus froid et taciturne; quelquefois aussi il se plaignait de violents
maux de tte. Il y a un an environ, il se persuada qu'il tait perscut
par des ennemis qui en voulaient  ses jours. Il s'en plaignit vainement
 son pre,  ses amis et  toutes les autorits de Glasgow, sa ville
natale, aux shrifs, au commissaire de police, au ministre, qui sont
venus  Old-Bailey le dclarer sous la foi du serment On le traita de
visionnaire, de fou, et on ne l'couta pas. Alors, il quitta Glasgow, il
s'enfuit  Liverpool,  dimbourg,  Boulogne,  Londres; mais partout
ou il allait, ses ennemis le suivaient, car le voyage ne gurissait pas
son imagination malade. Enfin, rsolu de mettre un terme  cette
perscution qui le faisait si cruellement souffrir intimement convaincu
que M. Drummond tait le gnral en chef de l'arme ennemie, il a tir 
bout portant, le 2 janvier dernier,  l'infortun secrtaire de sir
Robert Peel, un coup de pistolet charg  balle (voir le premier numro
de _l'Illustration_, page 6.)

Les mdecins chargs de faire un rapport sur l'tat des facults
intellectuelles de l'accus ont tous dclar que McNaughten tait
atteint d'alination mentale.

[Illustration: (McNaughten.)]

Le solicitor-gnral s'est alors empress d'abandonner l'accusation, et
le jury a rendu, sans mme dlibrer, un verdict d'acquittement.
McNaughten sera probablement enferm, comme Oxford, l'assassin de la
reine, dans une maison de fous. Il a cout avec l'impassibilit la plus
complte ces dbats, qui pouvaient avoir pour lui une issue si fatale.
La rponse du jury n'a pas mme paru l'mouvoir. La gravure ci-jointe le
reprsente  la barre de la cour criminelle centrale de Londres, au
moment o, aprs la lecture de l'acte d'accusation, il rpond au
greffier qu'il n'est pas coupable. Avons-nous besoin de faire remarquer
 nos lecteurs Franais les diffrences matrielles qui distinguent la
cour criminelle centrale de Londres de nos cours d'assises? Au fond, sur
le _bench_ (le banc, ou le sige des juges), sont assis le prsident de
la cour, ses deux assesseurs et d'autres magistrats infrieurs, le lord
maire, les shrifs, les aldermen. En face du _bench_ est la _barre_ (en
anglais, _bar_), petite tribune communiquant par un escalier drob avec
la prison de Newgate; la table des _counsels_, conseils de la couronne,
ou dfenseurs des accuss, autour de laquelle viennent s'asseoir les
membres du barreau, remplit presque tout l'espace compris entre le
_bench_ et le _bar_. Les jurs sont placs sur deux rangs dans la
tribune voisine du _box_, espce de petite chaire o les tmoins prtent
serment en embrassant la Bible, et sont _examines_ et _contre-examins_
par les conseils de la couronne et les dfenseurs des accuss. En face
du jury, une autre tribune renferme les _reporters_, ou les
journalistes. Quant au public privilgi ou non privilgi, il occupe
des espces de loges situes au-dessus ou de chaque ct de la barre;
pour entrer dans quelques-unes de ces loges, il faut payer 1 shilling 
l'_ouvreuse_.

Malheureusement ce n'tait pas un fou que la Cour d'assises d'Orlans
jugeait la semaine dernire, mais un misrable qui avait assassin
lchement un de ses anciens camarades de lit pour lui voler une somme de
5,000 fr. Nous ne nous sentons pas le courage de raconter avec dtail
les divers incidents de cette horrible affaire. Durant le cours des
dbats, Montly a chang subitement de systme de dfense; il a tout
avou, sauf l'assassinat, et il persiste encore  soutenir que Rosselier
s'est donn lui-mme la mort. Dclar coupable par le jury sans
circonstances attnuantes, il a t condamn  la peine capitale.
D'abord, avant que l'arrt ft prononc, il avait dit que la mort lui
ferait plaisir: mais cdant aux sollicitations de l'un de ses dent
dfenseurs, il s'est dcid  signer son pourvoi en cassation.--Pendant
ce temps, Jacques Besson, toujours calme et impassible dans son cachot
de Lyon, comme dans les prisons du Puy et de Riom, ignore encore que la
justice humaine a prononc, un arrt irrvocable, et que la clmence du
Roi peut seule aujourd'hui pargner dans ce monde la vie du condamn.

De la tragdie relle, passons sans transition  la tragdie imaginaire;
oublions et McNaughten et Montly, pour nous occuper un instant de
mademoiselle Guanhumara, autre folle qui a un vif dsir de commettre un
assassinat. Les drames les plus sombres de M. Victor Hugo sont toujours
prcds d'un prologue moins grave, jou, en guise de rclame, devant
les tribunaux civils. Nous avons racont dans notre prcdente revue
comment et pourquoi mademoiselle Maxime s'tait crue oblige d'intenter
un double procs au Thtre-Franais et  l'auteur des _Burgraves_. Le
tribunal civil de la Seine avait disjoint la cause entre la demoiselle
Maxime contre M. Victor Hugo, de celle de mademoiselle Maxime contre le
Thtre-Franais, et s'tait dclar incomptent sur cette dernire
action, parce qu'en vertu d'une clause insre dans tous les engagements
des artistes, le litige soumis au tribunal appartient exclusivement  la
dcision du conseil judiciaire du Thtre-Franais. Appel interjet par
mademoiselle Maxime, la Cour royale a confirm ce jugement.

Tout n'est pas fini cependant.

Restent encore trois procs  juger.

1 Celui de mademoiselle Maxime contre M. Victor Hugo;

2 Celui de M. Ch., homme de lettres, contre le Thtre-Franais. Le
jour de la premire reprsentation des _Burgraves_, l'affiche annonait
que les _entres de faveur taient gnralement suspendues_, mais que,
cependant, les bureaux ne seraient pas ouverts. Frapp de cette trange
contradiction, M. Ch. a fait plaider en rfr que les reprsentations
d'un thtre subventionn par l'tat devaient tre publiques, et que le
directeur ne pouvait pas,--surtout s'il suspendait gnralement toutes
les entres de faveur,--ne pas ouvrir les bureaux au public. M. le
prsident Perrol s'est dclar incomptent; mais M. Ch. ne se tient pas
pour battu. Il va intenter une action devant le tribunal civil.

Ces deux procs se termineront probablement la semaine prochaine, et
nous en reparlerons plus longuement dans notre prochaine revue.

Quant au _troisime_, celui de M Victor Hugo contre le public, il n'est
pas de notre comptence. Nos lecteurs en trouveront le compte rendu
illustr aux pages suivantes.

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MANUSCRITS DE NAPOLON (I).

Dans le premier numro de l'_Illustration_, nous avons annonc  nos
lecteurs la publication des manuscrits indits de Napolon, qui sont
outre les mains de M. Libri. Nous commenons ds aujourd'hui  tenir
notre promesse. Nous nous proposons d'exposer ensuite, dans nos bureaux,
ces papiers prcieux  l'examen de ceux de nos lecteurs qui dsireraient
en vrifier l'authenticit. Ultrieurement nous fixerons l'poque de
cette exposition.

M. Libri a dj fait connatre, dans un article de la _Revue des
Deux-Mondes_ (2), par quels moyens ces manuscrits avaient pu arriver
jusqu' lui.

A l'poque du consulat. Napolon, qui se voyait dj dans l'histoire,
comme il l'a dit plus tard  Sainte-Hlne, songea  mettre en sret
tous les papiers de sa premire jeunesse. Il les plaa donc dans un
grand carton du ministre, qui portait cette tiquette: _Correspondance
avec le premier consul_; il biffa l'tiquette et crivit de sa main: _A
remettre au cardinal Fesch, seul_. Cette bote, ficele et cachete aux
armes du cardinal Fesch, traversa, sans tre jamais ouverte, l'Empire et
la Restauration; ensuite, toujours cachete, elle passa par diffrentes
mains, et il y a trs-peu de temps qu'on a su ce qu'elle contenait.

Voici, assure-t-on,  quelle occasion le cachet de ce carton fut rompu.
Un congrs scientifique, qui avait attir dans la ville o se trouvaient
ces papiers un grand concours de savants franais et trangers, y
conduisit aussi le prince de Musignano, un des fils de Lucien
Buonaparte, qui cultive avec distinction une des branches de l'histoire
naturelle. Le propritaire du prcieux carton, profitant de la prsence
d'un des membres de la famille de Napolon, songea  lui remettre les
papiers, et le carton fut ouvert devant le prince. Dans ce moment, des
ordres de la police obligeaient le neveu de Napolon  quitter la
France, et soit qu'il fut press de partir, soit tout autre motif que la
malignit du public interprta comme un acte de parcimonie, le prince de
Musignano refusa de recevoir ces manuscrits,  la remise desquels le
possesseur attachait la condition d'une bonne oeuvre envers les pauvres.
Vers cette poque, M. Libri arriva avec une mission du ministre de
l'instruction publique dans la ville que le neveu de l'Empereur venait
de quitter; il entendit raconter l'histoire de l'ouverture du carton,
n'hsita pas  remplir la condition, et devint l'acqureur de ces
papiers, qui augmentent entre ses mains la plus riche collection de
manuscrits indits et d'autographes qui existe peut-tre en Europe.
C'est de ce savant bibliophile que nous tenons le droit de publier et
d'exposer, comme preuve de leur authenticit, les crits de Napolon
renferms dans le carton du premier consul.

M. Libri a dit, dans la revue que nous avons cite, de quelles oeuvres
se compose cette collection; nous en publierons la partie la plus
importante.

L'_Histoire de Corse_, qui commence cette srie, est de toutes les
productions de la jeunesse de Napolon, celle dont on a parl le plus.
Il avait voulu la faire imprimer  Dle, et la croyait perdue. Dans ses
Mmoires, Lucien Buonaparte exprime en ces termes ses regrets au sujet
de la perte suppose de cet ouvrage:

Les noms (3) de Mirabeau et de Raynal me ramnent  Napolon. Napolon,
dans un de ses congs qu'il venait passer  Ajaccio (c'tait, je crois
en 1790), avait compos une histoire de Corse, dont j'crivis deux
copies, et dont je regrette bien la perte. Un de ces deux manuscrits fut
adress  l'abb Raynal, que mon frre avait connu  son passage 
Marseille. Raynal trouva cet ouvrage tellement remarquable, qu'il voulut
le communiquer  Mirabeau Celui-ci, renvoyant le manuscrit, crivit 
Raynal que cette petite histoire lui semblait annoncer un gnie du
premier ordre. La rponse de Raynal s'accordait avec l'opinion du grand
orateur, et Napolon en fut ravi. J'ai fait beaucoup de recherches
vaines pour retrouver ces pices, qui furent dtruites probablement dans
l'incendie de notre maison par les troupes de Paoli.

Lucien tait dans l'erreur.

Un manuscrit de cette histoire se trouve parmi les papiers qui avaient
t remis au cardinal Fesch, et se compose de trois gros cahiers, qui ne
sont pas entirement de la main de Napolon, mais qu'il a corrigs et
annots.

(1) La reproduction des manuscrits de Napolon est interdite. (2) _Revue
des Deux-Mondes_, numro du 1er mars 1842. (3) Mmoires de Lucien
Buonaparte. Paris, 1856, in-8, p. 92.

Napolon commence l'histoire de sa patrie aux temps les plus reculs et
la termine au dix-huitime sicle, au pacte de Corte entre les Gnois et
les Corses. Cette esquisse, rdige avec chaleur, dcle le plus vif
amour pour la Corse. Ce qu'on doit surtout y remarquer, et qu'on ne
s'attendrait pas  y rencontrer, c'est que Napolon ne s'est pas born 
crire d'aprs les traditions plus ou moins incertaines l'histoire de
son pays. Il ne s'en est pas tenu aux croyances vulgaires: dans un temps
o l'rudition tait presque proscrite, et o on la regardait comme une
vieillerie incompatible avec le progrs. Napolon a su s'affranchir de
ce prjug. Il a tudi les sources, il cite les ouvrages qu'il a
consults, et l'on voit qu'il a eu soin de runir les documents indits
qui pouvaient lui fournir des lumires. Plusieurs de ces pices sont
encore annexes au manuscrit de l'_Histoire de Corse_. Cet homme
extraordinaire ne pouvait rien faire d'incomplet; tous ses travaux
taient srieux. Au milieu de la Rvolution, et malgr les ides qui
rgnaient alors, il avait senti que l'histoire ne s'improvise pas, et il
n'avait pu consentir  n'tre que l'auteur d'une compilation.

Dans les _Lettres sur l'Histoire de Corse_, on trouvera dj les germes
du style nergique et saccad de l'Empereur. On y trouvera surtout toute
la force de ce caractre indomptable. L'homme qui, dans ses premires
annes, aimait avec une telle passion l'le o il avait vu le jour, est
le mme qui devait plus tard montrer au plus haut point le sentiment
franais. C'tait toujours le mme principe, l'amour national, qui
n'avait pu que s'tendre et se fortifier davantage en s'appliquant  une
grande nation.


LETTRES SUR LA CORSE A L'ABB RAYNAL.

LETTRE PREMIRE.

Monsieur,

Ami des hommes libres, vous vous intresserez au sort de la Corse, que
vous aimez; le caractre de ses habitants l'appelait  la libert; la
centralit de sa position, le nombre de ses ports et la fertilit du sol
l'appeloient  un grand commerce.--Pourquoi donc le peuple corse
n'a-t-il jamais t ni libre ni commerant?--C'est qu'une fatalit
inexplicable a toujours arm ses voisins contre lui. Il a t la proie
de leur ambition, la victime de leur politique et de sa propre
opinitret.... Vous l'avez vu prendre les armes, secouer l'atroce
gouvernement gnois, recouvrer son indpendance, vivre un instant
heureux; mais, poursuivi par cette fatalit irrsistible, il tomba dans
le plus insupportable avilissement. Pendant vingt-quatre sicles, voil
les scnes qui se renouvellent sans interruption: mmes vicissitudes,
mme infortune, mais aussi mme courage, mme rsolution, mme audace.
Les Romains ne purent se l'attacher qu'en se l'alliant; des essaims de
Barbares l'assaillirent; ils s'emparrent de ses champs, incendirent
ses maisons; mais il sacrifia son caractre de propritaire  celui
d'homme: il erra pour vivre libre. S'il trembla devant l'hydre fodale,
ce fut seulement autant de temps qu'il lui en fallut pour la connotre
et pour la dtruire. S'il baisa en esclave les chanes de Rome, guid
par le sentiment de la nature, il ne tarda pas  les briser; s'il courba
enfin la tte sous l'aristocratie ligurienne, si des forces
irrsistibles le maintinrent vingt ans soumis au despotisme de
Versailles, quarante ans d'une guerre opinitre tonnrent l'Europe et
confondirent ses ennemis. Mais vous qui avez prdit  la Hollande sa
chute,  la France sa rgnration, vous aviez promis aux Corses le
rtablissement de leur gouvernement, le terme de l'injuste domination
franaise. Votre prdiction se seroit accomplie lorsque cet intrpide
peuple, revenu de son tourdissement, se fut ressouvenu que la mort
n'est qu'un des tats de l'me, mais que l'esclavage en est
l'avilissement; elle se seroit accomplie... Inutiles recherches! Dans un
instant tout est chang. Du sein de la nation que gouvernoient nos
tyrans a jailli l'tincelle lectrique: cette nation claire, puissante
et gnreuse, s'est souvenue de ses droits et de sa force; elle a t
libre et a voulu que nous le fussions comme elle. Elle nous a ouvert son
sein: dsormais nous avons les mmes intrts, les mmes sollicitudes;
il n'est plus de mer qui nous spare.

Parmi les bizarreries de la rvolution franaise, celle-ci n'est pas la
moindre. Ceux qui nous donnoient la mort comme  des rebelles sont
aujourd'hui nos protecteurs; ils sont anims par nos sentiments.--Homme!
homme! que tu es mprisable dans l'esclavage, que tu es grand lorsque
l'amour de la libert t'enflamme! Alors tes prjugs se dissipent, ton
me s'lve, ta raison reprend son empire... Rgnr, tu es vraiment le
roi de la nature.

A combien de vicissitudes, monsieur, sont sujettes les nations! Est-ce
la Providence d'une intelligence suprieure, ou est-ce le hasard aveugle
qui dirige leur sort? Pardonne,  Dieu! mais la tyrannie, l'oppression,
l'injustice, dvastent la terre, et la terre est ton ouvrage. Les
souffrances, les soucis sont le partage du juste, et le juste est ton
image! Ces amres rflexions sont crites sur toutes les pages de
l'histoire de Corse car l'histoire de Corse n'est qu'une lutte
perptuelle entre un petit peuple qui veut vivre libre et ses voisins
qui veulent l'opprimer; l'un se dfend avec cette nergie qu'inspirent
la justice et l'amour de l'indpendance, les autres attaquent avec cette
perfection de tactique qui est le fruit des sciences et de l'exprience
des sicles; le premier a des montagnes pour dernier refuge, les seconds
ont leurs navires. Matres de la mer, ils interceptent les
communications et se retirent, reviennent ou varient leurs attaques 
leur gr. Ainsi la mer, qui, pour tous les autres peuples, fut la
premire source des richesses et de la puissance, la mer qui leva Tyr,
Carthage, Athnes, qui maintient encore l'Angleterre, la Hollande, la
France, au plus haut degr de splendeur et de puissance, fut la source
de l'infortune et de la misre de ma patrie; heureuse si la sublime
facult de perfection et t plus borne dans l'homme! Il n'aurait pas
alors, dans la soif de son inquitude et par le moyen de l'observation,
soumis  ses caprices le feu, l'eau et l'air; il aurait respect les
barrires de la nature; des bras de mer immenses l'auraient tonn sans
lui donner l'ide de les franchir.

Nous eussions donc toujours ignor qu'il existait un continent... Oh!
l'heureuse, l'heureuse ignorance!!!

Quel tableau offre l'histoire moderne! Des peuples qui s'entre-tuent
pour des querelles de famille, et qui s'entr'gorgent au nom du moteur
de l'univers; des prtres fourbes et avides qui les garent par les
grands moyens de l'imagination, de l'amour du merveilleux et de la
terreur. Dans cette, suite de scnes affligeantes, quel intrt peut
prendre un lecteur clair? Mais un Guillaume Tell vient-il  paratre,
les vieux s'arrtent sur ce vengeur des nations; le tableau de
l'Amrique dvaste par des brigands forts de leur fer, inspire le
mpris de l'espce humaine; mais on partage les travaux de Washington,
on jouit de ses triomphes on le suit  deux mille lieues; sa cause est
celle de l'humanit. Eh bien! l'histoire de Corse offre une foule de
tableaux de ce genre; si ces insulaires ne manqueront pas de fer, ils
manqurent de marine pour profiter de leur victoire et se mettre 
l'abri d'une seconde attaque. Ainsi les annes durent se passer en
combats. Un peuple fort de sa sobrit et de sa constance, et des
nations puissantes, riches du commerce de l'Europe, voil les acteurs
qui figurent dans l'histoire de Corse.

Pntr de l'utilit qu'elle pouvait avoir, de l'intrt qu'elle
inspireroit, et convaincu de l'ignorance ou de la vnalit des crivains
qui ont jusqu'ici travaill sur nos annales, vous avez senti que
l'histoire de Corse manquoit  notre littrature. Votre amiti voulut me
croire capable de l'crire. J'acceptai avec empressement un travail qui
flattoit mon amour pour ma patrie, alors avilie, malheureuse, enchane.
Je me rjouis d'avoir  dnoncer  l'opinion qui commenoit  se former
les tyrans subalternes qui la dvastoiont; je n'coutai pas le cri de
mon impuissance... Il s'agit moins ici de grands talents que d'un grand
courage, me dis-je, il faut une me qui ne soit pas branle par la
crainte des hommes puissants qu'il faudra dmasquer. Eh bien! ajoutai-je
avec une sorte de fiert, je me sens ce courage-l.

La constance et les vertus de ma nation captiveront le suffrage du
lecteur. J'aurai  parler de M. Paoli, dont les sages institutions
assureront un instant notre bonheur, et nous firent concevoir de si
brillantes esprances. Il consacra le premier ces principes qui font le
fondement de la prosprit des peuples. On admirera ses ressources, sa
fermet son loquence; au milieu des guerres civiles et trangres, il
fait face  tout. D'un bras ferme il pose les bases de la Constitution,
et fait trembler jusque dans Gnes nos tyrans. Bientt trente mille
Franois, vomis sur nos ctes, renversent le trne de la libert, le
noyant dans des flots de sang, nous font assister au spectacle d'un
peuple qui, dans son dcouragement, reoit des fers. Tristes moments
pour le moraliste, pareils  celui qui fit dire  Brutus: _Vertu, ne
serais-tu qu'une chimre!..._ J'arriverai enfin  l'administration
franoise. Accabl sous le triple joug du militaire, du robin, du
malttier; tranger dans sa patrie, en proie  des aventuriers que le
Franois d'outre-mer refuseroit de reconnoitre, le Corse voit ses jours
fltris par l'avidit, par la fantaisie, par le soupon et l'ignorance
de ceux qui, au nom du roi, disposent des forces publiques. Hlas!
comment cette nation claire ne seroit-elle pas touche de notre tat!
comment l'envie de rparer les maux qui nous sont faits en son nom ne
lui viendroit-elle pas! C'toit l le principal fruit que je voulais
tirer de mon ouvrage.

Plein de la flatteuse ide que je pouvais tre utile aux miens, je
m'appliquais  recueillir les matriaux qui m'toient indispensables;
mon travail se trouvoit mme assez avanc, lorsque la Rvolution vint
rendre au peuple corse sa libert. Je cessai: je compris que mes talents
n'y toient plus suffisants, et que, pour oser saisir le burin de
l'histoire, il falloit avoir d'autres moyens. Lorsqu'il y avoit du
danger, il ne falloit que du courage; quand mon ouvrage pouvoit avoir un
objet immdiat d'utilit, je crus mes forces suffisantes; aujourd'hui je
laisse le soin d'crire notre histoire  quelqu'un qui n'aurait pas eu
mon dvouement, mais qui aura peut-tre plus de talents. Cependant, pour
ne pas perdre tout le fruit de quelques recherches et pour remplir en
quelque sorte la promesse que je vous avois faite, convaincu d'ailleurs
que je ne puis vous offrir rien qui soit plus conforme  vos principes
que les annales d'un peuple comme le mien, je vais vous les faire passer
rapidement sous les yeux. Entrant dans la belle saison, abrit par
l'arbre de la paix et par l'oranger, chaque regard me retrace la beaut
de ce climat, que la nature a orn de tous ses dons, mais que des
ennemis implacables ont dvast et dpouill.

Le gouvernement rpublicain florissoit jadis dans les plus beaux pays du
monde, il amenait un accroissement de population qui obligeoit  des
migrations frquentes. Les Lacdmoniens, les Lyguriens, les
Phniciens, les Troyens envoyrent des colonies en Corse.

PHOCENS.--Six sicles avant l're chrtienne, les Phocens, peuple
d'Ionie, chasss de leur patrie, vinrent y btir la ville de Calaris.
Les Phocens toient venus solliciter un asile; ils prtendirent
cependant dominer: quoique plus instruits dans l'art militaire, ils n'y
purent russir; les naturels du pays, secourus par les Etrusques, les
chassrent.

Il est difficile de pntrer dans des temps si loigns. Il parot
cependant que les Corses vivoient contents, libres et abandonns 
eux-mmes, diviss en petites rpubliques confdres pour leur dfense
commune. C'est pourtant dans cet intervalle que les crivains placent la
domination carthaginoise; tous se rptent, sans qu'il soit possible de
pntrer l'origine de cette opinion. Il est certain toutefois que la
Corse ne fut jamais soumise aux Carthaginois. On lit dans les anciens
historiens qu'ils ont asservi la Sardaigne; que les Corses, qui
occupoient douze bourgs sur les plus-hautes montagnes de cette le, leur
rsistrent: mais Pausanias et Ptolme nous apprennent que ces Corses
toient des descendants d'anciens proscrits  qui on avoit conserv le
nom de la patrie de leurs pres. Dans les actes par lesquels les Romains
et les Carthaginois ont limit leur navigation et leur commerce
respectifs, comme dans leurs traits de paix, il est toujours fait
mention de la Sardaigne et jamais de notre pile. Si, aprs la premire
guerre punique. Carthage cda la Sardaigne, la Corse ne se ressentit
aucunement I de l'humiliation de Carthage, et resta toujours
indpendante et libre... Il y a cent raisons qui auroient pu empcher
tant d'crivains de se copier si servilement. C'est surtout en lisant
notre histoire qu'il faut tre en garde contre les opinions le plus
universellement adoptes.

ROMAINS.--Les Romains, matres de l'Italie, vainqueurs de Carthage,
durent penser  la conqute de la Corse, qui nanmoins ne leur fut pas
aussi facile qu ils se l'toient promis. Les Corses se dfendirent avec
intrpidit, quatorze fois ils furent vaincus, et quatorze fois ils
reprirent les armes, et chassrent leurs ennemis. C. Papirius,
rflchissant sur la cause de cette obstination, leur offrit le titre
d'alli des Romains sur le pied des Latins, et l'on accepta cette
condition qui assuroit en partie la libert... Rome ne put parvenir  se
concilier ces peuples qu'en les faisant participer  sa grandeur...
Depuis, quelques infractions aux traits irritrent les Corses, qui
devinrent irrconciliables. En vain, le prteur C. Cicereus et le consul
M. Juventius Thalna ravagrent la Corse. Leurs victoires furent aussi
clatantes qu'inutiles. Douze mille patriotes morts ou trans en
esclavage affaiblissent, sans le dcourager, un peuple implacable dans
sa haine. Ou fut bientt tonn  Rome d'tre oblig, aprs de pareils
vnements, d'envoyer des armes consulaires contre une nation qu'on
croyait non-seulement dcourage, mais mme dtruite Et s'il fallut
enfin qu'elle se soumit aux vainqueurs du monde, elle ne le fit qu'aprs
avoir t l'objet de cinq triomphes... La Corse, dans son exaltation,
avoit prfr abandonner les plaines trop difficiles  dfendre plutt
que de se soumettre. Les Romains se les approprieront, et y tablirent
des colonies qui ont servi de lien entre les deux peuples. Lorsque,
depuis, les triumvirs offriront au monde le hideux spectacle du crime
heureux, la Corse et la Sicile furent le refuge de Sextus Pompe. Je
vois avec plaisir ma patrie,  la honte de l'univers, servir d'asile aux
derniers restes de la libert romaine, aux hritiers de Caton.

BARBARES.--Des peuplades nombreuses de Goths, de Vandales, de Lombards,
aprs avoir ravag l'Italie, passrent en Corse, plusieurs mme s'y
tablirent et y rgnrent longtemps. Leur gouvernement, aussi sanglant
que leurs excursions, sembloit n'avoir pour but que de dtruire; la
plume refuse de s'arrter  de pareilles horreurs.

Lorsque les Sarrasins furent battus par Charles Martel, ils dbarqurent
en Corse; furieux d'avoir t vaincus, ils assouvirent sur nos
malheureux habitants la rage forcene qui les transportoit contre le nom
chrtien. Les prtres massacrs au moment du sacrifice, les enfants
arrachs du sein maternel, crass contre des rochers, prissant
victimes d'un Dieu qu'ils ne pouvaient connotre; les femmes gorges,
le pays incendi, furent les offrandes que ces hommes froces vourent 
leur prophte. Effet terrible du fanatisme! il touffe les lois sacres
de l'humanit, rend les peuples sanguinaires, et finit par leur forger
des fers.

Fatigus de se trouver sans cesse en proie aux incursions des barbares
et d'esprer en vain des secours des princes voisins, les Corses,
quittant leurs habitations et errant dans les forts les plus
impntrables, sur les sommets les plus inaccessibles, tranrent sans
espoir leur triste existence, lorsque, du fond de l'Italie, un homme
gnreux y aborda avec mille ou douze cents de ses parents et de ses
vassaux.

UGO COLONNA.--Ugo, du sang des Colonna, fut le gnie tutlaire qui, sous
la protection des papes, vint ranimer le courage des insulaires et
dtruire l'empire mauresque. Les naturels du pays rentrrent libres dans
leurs habitations; ils commenceront sans doute  goter les fruits d'un
sage gouvernement, et dsormais plus tranquilles, ils vivront
heureux!... Non... Ugo croit avoir le droit de s'riger en despote en
conservant  la cour de Rome la suzerainet. Les seigneurs qui l'avaient
accompagn s'approprirent divers cantons: le rgime fodal naquit de ce
partage, et voil les Corses, chapps aux cruauts des Goths et des
Vandales, devenus victimes d'un systme de gouvernement que ces barbares
avaient imagin, systme qui a nui plus  l'Europe que leurs armes.
Ainsi une reconnaissance exagre pour les librateurs, peut-tre mme
une admiration aveugle pour de riches trangers, dompte cette fois ce
caractre inflexible.

Quiconque a mdit sur l'histoire des nations est accoutum sans doute
au spectacle du fort opprimant le faible, et  voir les diffrentes
sectes se har et s'gorger; mais l'horrible rapine que Rome exerait 
cette poque est, je crois, le point extrme de l'abus de la religion.
Les papes, en vertu de leur suzerainet, pour s'indemniser des secours
qu'ils avoient accords, imposrent, sous le titre de tribut temporel,
le cinquime des revenus, et sous le nom de tribut spirituel..... je
crains que l'on ne me taxe d'exagration, je serais tent de dvelopper
toutes les preuves..... oui, sous le titre de tribut spirituel, le pre
commun des fidles, le vicaire d'un Dieu-Homme, percevoit le dixime des
enfants que ses collecteurs prenoient gs de cinq ans pour les
transporter dans les palais de Rome, briser les liens qui unissent les
pres aux enfants, la patrie aux citoyens, s'appelait une chose
spirituelle!... Quand les historiens ne prsenteraient que ce trait, ils
offriraient une matire inpuisable aux mditations de l'homme sens.
Celui qui vont affaiblir l'empire de la raison, qui essaie de substituer
aux sentiments infaillibles de la conscience le cri des prjugs est un
fourbe, il veut tromper!

Dans ces temps de malheur et d'avilissement naquit _Arrigo Il Bel
Messere_. Arrigo, descendant de _Ugo_,. respect de ses peuples, craint
de ses vassaux, s'occupoit quelquefois de leur bonheur: quoique soumis 
la cour de Rome, plus encore par les prjugs qui dominaient alors en
Europe que par son serment, il obtint, aprs de longues ngociations, la
suppression du tribut spirituel. Le fer d'un Sarde coupa le fil des
jours de ce prince. Arrigo ne laissant point de postrit, tous les
seigneurs se cantonnrent dans leurs chteaux, et aprs s'tre
longuement disput l'empire, visrent tous  l'indpendance. Les
peuples, galement victimes des guerres que les seigneurs se faisoient
entre eux et leur administration, ne tardrent pas  s'en lasser. Le
peuple corse au centre de l'Europe, a d sans doute tre opprim par les
mmes tyrans que les autres peuples, mais il a toujours t le premier 
donner l'veil et  secouer le joug. Ainsi, dans le sicle o toute
l'Europe croupissoit sous le rgime fodal, lui seul se fit un
gouvernement municipal, adopt depuis en Italie, et ensuite dans les
autres pays du continent.

GOUVERNEMENT MUNICIPAL.--La partie septentrionale de l'le fut la
premire  recouvrer sa libert; chaque village forma sa municipalit,
chaque pieve eut son podestat, et tous runis nommrent une rgence ou
suprme magistrature, compose de douze membres.

Les papes, qui n'avoient pas abandonne leurs prtentions sur la Corse, y
envoyrent des seigneurs de la maison de Massa sous prtexte diriger les
forces des communes contre les larrons avec plus d'intelligence. Ils les
accoutumoient ainsi  ne revoir des chefs de leurs mains: mais, en 1091
le pape Urbain second donna l'investiture de la Corse aux Pisans qui
matres de Boniface et trs-puissants dans ces mers, se faisoient
estimer par leur sagesse.

Une partie de l'le tait gouverne en dmocratie, avoit des lois, des
magistrats et des forces: la partie mridionale, except deux pives,
toit soumise aux seigneurs des maisons de Cinarca, Lira, Rocca, Druano.
Quelle tait donc l'autorit de la rpublique de Pise? Elle envoyoit
deux de ses principaux citoyens, qui percevoient une lgre imposition;
leur principale fonction consistait  tacher de maintenir la paix parmi
les diffrents tats qui composoient le royaume. Soit qu'il s'lve un
diffrend entre deux barons, soit qu'il s'en lve un entre un baron et
une commune, les deux magistrats, qui portoient le titre de _judice_
prononcoient. Le gouvernement des Pisans fut agr en Corse; ils
n'ambitionnoient pas une extension d'autorit; la paix et la justice
furent l'objet de leurs soins; le tribut modique qu'ils percevoient, ils
l'employoient tout entier  des tablissements publics. Le titre de
citoyen de Pise, qu'ils donnrent aux Corses, avec la jouissance des
prrogatives qui s'y trouvoient attachs, acheva de consolider leur
prpondrance Ainsi, monsieur, s'coulrent dix-huit sicles, sans qu'au
milieu de tant de rvolutions, le peuple corse ait jamais dmenti son
caractre.

Des rudits italiens ont prtendu, dans ces derniers temps, que la
maison Colonna n'toit jamais venue en Corse; ils ont fourni des prouves
qui ne m'ont point convaincu; je m'en tiens donc  l'assertion reue, 
la tradition,  la conviction qu'en ont les Colonna de Rome, et 
l'autorit de tant d'historiens, dont plusieurs sont contemporains, aux
restes de quelques monuments, etc. Contentons-nous de discuter la
principale objection.

D'abord, disent-ils, on trouve qu'un Charles, roi de France a dlivr la
Corse des Maures. Depuis, l'on voit un Bonifazio, marquis de Toscane,
charg par l'empereur de dfendre la Corse; c'est lui qui est si clbre
par la fameuse descente en Afrique. Aprs sa mort, l'on voit son fils
Adalberto lui succder et prcder Alberto second, dit le Riche, qui
meurt en 916; enfin Guido Lamberto succde  Alberto le Riche... Je
conviens de tous ces faits, mais je ne vois pas ce qu'ils ont
d'incompatible avec ce que nous avons dit des Colonna.

Les papes envoyrent Ugo en Corse pour la dlivrer. Les empereurs
toient, ce me semble aussi, fort intresses  ce que les barbares ne
s'y tablissent pas; ils donnrent donc commission au marquis de Toscane
de veiller sur la Corse, de la secourir si les barbares l'attaquaient,
et, en consquence de cette commission, les marquis de Toscane prenoient
le titre de _tutor Corsic_. Cela est si vrai, que, depuis, lorsque les
communes eurent pris consistance, l'on voit une comtesse Mathilde,
marquise de Toscane, s'intituler _tutor Corsic_, cependant elle n'y
avoit certainement aucune autorit.

L'on relev ensuite quelques erreurs de chronologie de Giovanni Della
Grossa, et l'on en dduit la fausset du fait; cela n'est pas
consquent; en vrit, il faut bien avoir la manie des systmes pour ne
pas sentir que c'est btir sur le sable que d'en fabriquer sur de si
foibles fondements.

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                           Thtres.

THTRE FRANAIS.--_Les Burgraves_, trilogie en vers., par M. Victor
Hugo: 1er acte, l'Aeul; 2e acte, le Mendiant; 3e acte, le Caveau perdu.

Voyez-vous ce noir chteau perch sur le sommet d'un roc, comme un nid
de vautour, arm de herses et de crneaux? C'est le chteau d'Heppenhef.
Son front a pour voisins les nues et les orages, et le vieux Rhin mugit 
ses pieds, dans ses abmes profonds. Heppenhef appartient  une antique
race de Burgraves. Les seigneurs, comtes de ce terrible _Burg_, l'ont
occup de pre en fils, et de temps immmorial. Aujourd'hui, on y trouve
quatre gnrations vivantes, en remontant du petit-fils au bisaeul. Job
est le nom du grand anctre; Magnus vient aprs lui; aprs Magnus,
Hatto; aprs Hatto. Conrad:  eux quatre, les comtes d'Heppenhef forment
un total d' peu prs deux cent soixante-dix ans; ce ne sont pas des
seigneurs de la premire jeunesse.

De son temps, Job passait pour un preux et pour un vaillant. Comme son
haubert, son coeur tait d'acier: le fer ne pouvait briser l'un, pas
plus que la peur n'entamait l'autre; sa foi valait son pe, et nul
tranger ne heurtait  son foyer, sans que Job lui dit: Prenez place!

Magnus suivit de prs l'exemple de son pre; mais ce n'tait dj plus
le mme bras ni la mme me; l'pe paternelle lui tait pesante, et de
mme que son corps pliait sous la vieille armure, de mme sa conscience
commenait  chanceler et.. livrer passage aux perfides attaques de la
mollesse et de la volupt.

Avec Hatto, tout est dit La forte race d'Heppenhef dgnre et s'nerve,
et le fils d'Hatto promet une descendance pire encore.

[Illustration: (Ligier, rle de Frdric Barberousse en mendiant.)]

Est-ce le cliquetis du fer et le _hurrah_ des combattants qui rsonnent
maintenant sous les votes du chteau d'Hoppenhef? Non; mais le cri
avin de l'orgie, mais le choc des coupes qui se remplissent et se
vident. Hatto y commande et y fait rgner avec lui la violence et la
dbauche; s'il s'arrache  ses journes d'ivresse et  ses nuits
enflammes, c'est pour s'lancer de son _Burg_ sur la campagne, comme un
oiseau de proie, pillant les moissons, dvastant les chaumires,
enlevant femmes et hommes pour en faire ses esclaves; cependant le vieux
Job et le vieux Magnus, tristement retirs dans le sombre donjon, se
drobent par la solitude  ce honteux spectacle de leur propre
dcadence.

Par le Rhin! aujourd'hui Hatto est en joie. Il y a grande fte chez
monseigneur, et grand festin. Les clats bachiques et les chansons des
joyeux convives s'chappent  travers les crneaux et courent dans l'air
en folles bouffes. O race aveugle et brutale! enivre-toi; noie le
courage et l'honneur de tes pres dans ces coupes fumantes; le Rhin est
un fleuve fcond, et la grappe qui mrit cette chaude liqueur sous sa
blonde corce se mire dans ses eaux. Mais ne sais-tu pas que le serpent
livide peut se glisser sous ces fleurs, la douleur dans cette joie, le
chtiment dans cette impunit, la mort dans cette vie effrne!

D'o vient cette ombre sinistre qui passe et repasse devant ce _Burg_
fatal o hurle l'orgie? Est-ce une femme? est-ce un fantme?
Appartient-elle  la terre? Sort-elle du fond des noirs abmes? Son
aspect est misrable et repoussant; elle est charge d'ans et de rides,
et, sur son visage fltri, l'oeil dcouvre aisment la trace des longues
souffrances et des implacables ressentiments longuement accumuls.
Qu'est-ce donc? A-t-elle quelque grand crime  expier? Poursuit-elle
quelque horrible vengeance? Un humble sac de pnitente l'enveloppe; un
carcan entoure son cou et l'emprisonne; une longue chane d'esclave lui
sert de ceinture; au pied, elle trane un anneau de fer.

C'est une femme! c'est Guanhumara! Ici les somptueux repas, dit-elle en
jetant  et l un regard sombre, l la misre affame. Le tyran de ce
cot, de l'autre l'esclavage. Ah! oui, rjouissez-vous, Burgraves, vous
n'avez pour ennemi qu'une femme;

         Mais,  princes, tremblez; cette femme est la haine!

Si vous demandez maintenant  l'un de ces serfs enchanes qui errent sur
le prau: Quelle est cette vieille hideuse, dont l'oeil lance un clair
sinistre? Une fille de Belzbuth, rpondra-t-il en se signant; une
damne, une sorcire.--Guanhumara, en effet, possde la science
surhumaine; elle sait prparer les poisons redouts qui causent un
trpas soudain; elle a le secret des filtres merveilleux qui arrachent
sa proie  la tombe; dans sa main, elle tient la vie et la mort.

Il y a au chteau d'Heppenhef un jeune chevalier qui se nomme Otbert;
c'est un capitaine d'aventures,

      Arriv l'an pass, bien qu'encore novice,
      Au chteau d'Heppenhef, pour y prendre service.

Mais, au lieu de faire la guerre, Otbert s'est conform aux exemples du
matre: il a fait l'amour. Otbert aime Rgina, jeune comtesse suzeraine,
dont Hatto convoite, non pas la jeunesse et la beaut, mais les fiefs
magnifiques et nombreux qui rehaussent sa couronne de comtesse. Ainsi,
Otbert est le rival du misrable et cruel Hatto, son rival mystrieux et
discret.

--Hlas! aimer Rgina, c'est aimer la fleur qui se fane, la suave
mlodie qui finit, le beau jour qui s'teint. Rgina est atteinte d'un
mal mortel; chaque jour enlve une rose  sa jeunesse; chaque heure la
prcipite vers le terme fatal; elle marche d'un pas dbile, appuye sur
le bras d'Otbert, et jetant,  travers les fentres crneles, un long
regard mlancolique dans le ciel azur et sur les pampres jaunis par
l'automne; les feuilles tombent, dit-elle, mais elles renatront;--les
hirondelles prennent la fuite, un autre printemps les ramnera;

      .    .    .    Mais, moi, je ne verrai
      Ni l'oiseau revenir, ni la feuille renatre.

Qui sauvera Rgina? qui lui rendra la sant et la vie? comment relever
la tige de cette fleur languissante et penche? Otbert s'adresse  la
toute-puissance de Guanhumara; il la conjure, il la supplie. On dirait
d'ailleurs qu'une force secrte pousse cette femme au-devant d'Otbert et
la mle  sa destine. Enfant, elle l'a port dans ses bras, et son oeil
a plong dans le mystre de sa naissance; car Otbert est un fils du
hasard. Cependant, chaque fois qu'il cherche  arracher  Guanhumara le
nom de son pre et de sa mre, Guanhumara, ple et muette, se tient
immobile.

Aujourd'hui, elle vent bien sauver Rgina,  l'aide d'un de ces sucs
puissants qu'elle apporta d'Asie. Mais Guanhumara ne donne rien pour
rien; elle prtera la vie, Otbert lui rendra la mort; oui, Otbert se
fera meurtrier, sur un signe de Guanhumara; il tuera quelqu'un, comme le
bourreau tue; il le tuera au jour,  l'heure o Guanhumara lui criera de
frapper.--Eh bien! j'y consens, dit Otbert; et pour salaire de ce march
sanglant, il reoit de Guanhumara le flacon qui renferme la vie de
Rgina.

La victime que Guanhumara rserve au poignard d'Otbert, la
connaissez-vous? Cherchez parmi ces Burgraves. Est-ce Magnus, ou Hatto,
ou le fils d'Hatto, plus mchant encore que son pre? Ni l'aeul, ni le
fils, ni le petit-fils. Ecoutez ces esclaves; ils racontent une
sanglante aventure qui s'est passe au chteau d'Heppenhef: les
serviteurs sont bons  entendre, car ils dvoilent les matres.

Il y a bien longtemps de cela. Le vieux Job d'aujourd'hui s'appelait
alors Fosco; il habitait un des redoutables manoirs qui dominent le
Rhin. L se trouvait, avec Fosco, un autre jeune gentilhomme du nom de
Donato. Donato et Fosco s'prirent en mme temps de la mme femme.
Donato fut prfr:

      Les amants se cachaient dans un caveau discret,
      Dont l'entre inconnue tait leur doux secret.
      C'est l qu'un jour Fosco, coeur jaloux, main hardie,
      Les surprit, et finit l'idylle en tragdie.

Un matin, des ptres trouvrent dans le torrent qui mugissait au pied de
la tour deux cadavres percs de coups de poignard; c'taient Donato et
son cuyer. Fosco ne s'arrta pas  ce double crime; aprs l'homicide,
il commit le viol, et la jeune fille mit au monde un enfant, triste
fruit de cette lchet. Ainsi, disent les esclaves; l'histoire est bien
plus sombre encore: Donato tait le frre de Fosco!

Depuis ce temps, Fosco a pris le nom de Job, de Job le maudit. Les ans
se sont accumuls sur sa tte, et les remords avec les annes, mais les
remords du vieux Job ne suffisent pas  Guanhumara. Ne voyez-vous pas,
en effet, que Guanhumara fut cette jeune fille aime de Donato; elle a 
venger son honneur  elle et la mort de son amant; terrible vengeance
qu'elle, nourrit et garde depuis cinquante ans au fond de son me; une
vengeance si ge doit tre lasse d'attendre.

[Illustration: (Madame Mlingue, rle de Guanhumara.)]

[Illustration: (Mademoiselle Denain, rle de Rgina.)]

Guanhumara n'est pas femme  se satisfaire simplement par des voies
vulgaires; tuer Job ou l'empoisonner de ses propres mains, la premire
venue en ferait autant! Guanhumara raffine. Elle arme Otbert contre Job,
Otbert, ce fils que la violence de Fosco a obtenu d'elle, aprs
l'assassinat de Donato. En vrit, ce chteau d'Heppenhef est un rude
chteau; autrefois le frre y tua le frre, bientt le pre y tombera
peut-tre sous le poignard du fils; chteau terrible, chteau froce,
chteau maudit, o le fratricide et le parricide ont lu leur sanglant
domicile.

Hatto cependant n'en continue pas moins sa joyeuse vie. Le voici la
coupe  la main, qui se livre  l'ardeur du repas et de la chanson. Son
fils l'accompagne et s'enivre avec lui: Quoi! Conrad, vous n'avez que
seize ans? O jeune homme de la plus belle esprance!--Et ton pre, et
ton aeul, que font-ils? demande quelqu'un  Hatto.--Ma foi, je n'en
sais rien; ce sont de vieux fous; j'ai pris leur place, j'en use!--Puis
Hatto de faire parade de ses dbauches et de ses crimes.--Apercois-je
dans la plaine quelque chose qui veille mon apptit, une jolie femme,
un riche marchand, une bonne ville.

      Comme un chasseur ses chiens, je lche mes bandits;

Et la ville, la femme, le trsor sont  moi! Alors cette troupe
d'insolents Burgraves, corps ivres, mes sans pudeur, s'abandonnent
avec, Hatto  toutes les folies de la corruption effrne; ils raillent
l'amour et l'honneur, la conscience et le serment. Mais une voix triste
et indigne se fait entendre tout  coup, c'est la voix de Magnus, qui,
au bruit de cette dbauche, est sorti de son donjon solitaire.--Qu'est
ceci? dit-il:

      .    .    .   Jeunes gens, vous faites bien du bruit,
      Laissez les vieux rver dans l'ombre et dans la nuit;
      La lueur des festins blesse leurs jeux svres;
      Les vieux choquaient l'pe... Enfants, choquez les verres!

Les rires insolents, les grossiers sarcasmes accueillent les
remontrances de Magnus. Il a le sort des vieillards dont les sages
paroles se brisent contre la frivolit et la raillerie des jeunes
hommes. Mais voici que l'occasion se prsente de mettre la brutale
philosophie des Burgraves en pratique: un homme couvert de haillons
heurte  la porte; il demande l'hospitalit pour lui, pour ses cheveux
blancs, pour son corps aussi vieux que relui du vieux Job:

      Que l'on chasse  l'instant ce drle  coups de pierre.
      Va-t'en, chien!

s'crient Hatto et ses compagnons; ce n'est plus Magnus, cette fois,
c'est Job lui-mme qui prend la parole:

                              De mon temps, dans nos ftes,
      Quand nous buvions, chantant plus haut que vous encor,
      Autour d'un boeuf entier, port sur un plat d'or,
      S'il arrivait qu'un vieux passt devant la porte,
      Pauvre, en haillons, pieds nus, suppliant, une escorte
      L'allait chercher; sitt qu'il entrait, les clairons
      clataient; on voyait se lever les barons;
      Les princes, sans parler, sans marcher, sans sourire,
      S'inclinaient, fussent-ils princes du Saint-Empire,
      Et les vieillards tendaient la main  l'inconnu,
      En lui disant: Seigneur, soyez le bienvenu.

Qu'on fasse entrer l'tranger, ajoute-t-il, en s'adressant  un
archer.--Quelqu'un murmure?--Silence, s'crie Job d'une voix sonore, et
ce vieux lion

      Les fait tous frissonner en dressant sa crinire.

Honneur au mendiant! Honneur  notre hte!

      Sonnez, clairons, ainsi que pour un roi.

[Illustration: Thtre-Franais--Premire reprsentation des Burgraves,
Trilogie par M. Victor Hugo.--Scne du deuxime acte: Barberousse se
fait reconnatre.]

[Illustration: (Geffroy, rle d'Otbert.)]

C'tait peu de ce Job qui s'est appel Fosco, de ce pre qui ne connat
pas son fils, de ce fils qui ne sait ni de quel pre, ni de quelle mre
il est n; de cette Guanhumara qui cache son nom et mdite dans l'ombre
de si terribles vengeances; c'tait peu de ces lixirs, mystrieux
souverains de la vie et de la mort, de ces crimes sombres ensevelis dans
la unit du caveau fratricide, de ces deux cadavres flottant sur les eaux
du fleuve et recueillis secrtement par des bergers; c'tait peu de
toutes ces nigmes et de tous ces hasards; ce mendiant, que Job a reu
au bruit des clairons vient encore ajouter un mystre de plus  tous les
mystres qui se disputent le chteau d'Heppenhef.

Le mendiant est sinistre et redoutable  voir: sur ses paules flotte un
vaste manteau en haillons qui se replie sur sa tte et recouvre son
front plein de rides et dpouill; ses yeux sont profonds et caves; une
paisse barbe, blanchie par l'ge, descend, de ses lvres sur sa
poitrine, en longs sillons d'argent. Le vieillard s'appuie sur un grand
bton noueux, comme un plerin errant aprs une course pnible. Il a les
pieds chausss de poudreuses sandales, et les reins ceints d'une corde
d'o s'chappent les grains d'un rosaire. Cependant cette vieillesse est
puissante et forte, et sous ces haillons, je ne sais quelle grandeur se
laisse pressentir.

Mais, en effet, quel est cet homme? Ecoutez-le, il gmit sur les misres
de l'Allemagne: il dplore la dcadence et la faiblesse de ce grand
empire abaiss; il remue de sa parole les intrts des souverains et des
peuples, et sonde les plaies de cette vieille patrie germaine en proie
aux vautours dvorants. Est-ce l le langage d'un mendiant, d'un pauvre
vagabond qui, dormant sur le roc et buvant aux sources des fontaines, se
soucie peu des nations et des princes? Patience! nous connatrons
bientt le vieillard, nous lirons enfin son grand nom sous cette livre
du pauvre. Mais le temps n'est pas encore venu; qu'il aille s'asseoir,
en attendant, sur le banc de pierre du Burg, et rchauffer ses
quatre-vingt-douze ans au feu du soleil; car il a quatre-vingt-douze
ans, le mystrieux inconnu.

Cependant, au milieu de ces querelles et de ces orgies, de ces pres qui
gourmandent leurs descendants, de ces mendiants quadragnaires et de ces
rosaires  tte de mort. Rgina a refleuri. Guanhumara avait raison:
l'lixir tout-puissant vient de rendre, goutte  goutte, la sant et la
joie  cette jeune Rgina tout  l'heure ple et mourante. Maintenant,
il faut  Guanhumara le salaire de cette rsurrection, et vous savez
quel salaire! Guanhumara veut tre paye en assassinat. J'ai tenu ma
promesse.--Je tiendrai la mienne, rpond Otbert!.--Bien! je t'attends ce
soir.--A quelle heure!--A minuit.--Ou?--Dans le caveau de la Tour.--J'y
serai.--L tu trouveras un homme.--Son nom?--Fosco!--Qu'est-ce que
Fosco?--Tu le sauras ce soir.

Ainsi rien n'meut le coeur de Guanhumara, et rien ne le dsarme. Son
ressentiment n'est pas mme touch du plaisir que montre le vieux Job en
voyant Rgina renatre. Ah! bien plutt, sa fureur s'en augmente. Quoi!
il serait heureux! quoi! il aurait encore des joies! Job cependant
caresse Rgina, et lui parle d'Otbert: Job aime Otbert, un secret
instinct, une indfinissable tendresse, l'attirent vers lui:

      Vois-tu, ma Rgina, cette noble figure
      Me rappelle un enfant, mon pauvre dernier-n
      Quand Dieu me le donna, je me crus pardonn.
      Voil vingt ans bientt.... Un fils  ma vieillesse.
      Quel don du ciel!... J'allais  son berceau sans cesse
      Mme quand il dormait, je lui parlais souvent;
      Car, quand on est trs-vieux, on devient trs enfant
      Le soir, sur mes genoux j'avais sa tte blonde
      Je te parle d'un temps... tu n'tais pas au monde.
      Il bgayait dj les mots dont on sourit;
      Il n'avait pas un an, il avait de l'esprit.
      Il me connaissait bien! . . . . . . . . .
      Je l'avais nomm George; un jour, pense amre,
      Il jouait dans les champs... Ah! quand tu seras mre,
      Ne laisse pas jouer tes enfants loin de toi!
      Ou me te prit. . . . . . . . . .

Job est bon homme, comme on le voit, quoique un peu fratricide. Il
pousse mme la bonhomie jusqu' favoriser l'enlvement de Rgina par
Otbert. S'il tait le seul matre  Heppenhef, il les marierait; mais le
farouche Hatto, que dirait-il? Nos jeunes amants n'ont qu'un seul moyen
d'viter sa fureur, c'est de fuir.

      Mon donjon communique aux fosss du chteau;
      J'en ai les clefs! . . . . . . . . . .

Et en effet, Job va chercher les clefs lui-mme:--Maintenant partez,
dit-il. Assurment, c'est l un rare pratiquer de vieillard, pratiquer
de complicit des enlvements de mineures, prter se clefs _ad hoc_ et
ouvrir la porte aux amours qui s'envolent, voil un passe-temps qui
n'est pas commun  cent ans, ge exact de Job.

Malheureusement, Job, tout centenaire qu'il est, a caus tout haut comme
un tourdi. Guanhumara coutait, et Guanhumara prvient Hatto. Hatto
arrive furieux. Otbert le provoque.--Allons donc! rpond Hatto. Tu n'es
qu'un aventurier; que quelque gentilhomme t'assiste, et je me battrai
avec toi!... Tout  coup une voix formidable s'crie:

      J'ai quatre-vingt-douze ans, moi, je te tiendrai tte!

Et l'on voit alors le mendiant apparatre et fendre la foule. Ici se
dvoile une partie du secret de ce terrible porte-besace:--Qui
es-tu?--Frdric de Souabe, empereur d'Allemagne! Certes, j'avais raison
tout  l'heure, ce mendiant n'tait pas un mendiant ordinaire. Il est
empereur, et quel empereur! Frdric Barberousse, rien que cela!
Frdric s'est introduit dans le repaire des Burgraves pour les chtier:

      .... L'empereur met le pied sur vos tours,
      Et l'aigle vient s'abattre au milieu des vautours.

Hatto et ses compagnons rsistent! que leur fait l'empereur? Ne sont-ils
pas matres dans leurs domaines? Ah! noble Csar, tu vas payer cher ton
insolence!

      Qu'on lui fasse un gibet digne d'un empereur!

--Cela ne sera pas! s'crie Job; non, cela ne sera pas!--Le vieux Job,
en effet, a conserv le culte des antiques croyances; c'est un Burgrave
lev dans l'amour de l'empire et dans le respect de l'empereur; il se
prosterne donc aux pieds de Barberousse, et oblige son fils et ses
hommes d'armes  s'agenouiller comme lui devant l'impriale majest.

Alors Barberousse se penchant vers Job:

.... Fosco! (dit-il)--Ciel!--Point de bruit, Va m'attendre ce soir o tu
vas chaque nuit.

Nous avons vu _l'aeul_, puis le _mendiant_, il nous reste le _caveau_.
Descendons-y, il est temps.

Ce souterrain est redoutable et sombre; il donne sur le Rhin aux flots
mugissants, et sa nuit n'est claire que par un jour incertain et
blafard qui se glisse au travers des barreaux de fer: deux de ces
barreaux sont tordus et briss. L, le fratricide a t commis, et par
cette ouverture, la jalousie de Fosco (Job) a prcipit Donato et son
cuyer percs de coups. L encore Guanhumara a succomb  l'attentat qui
a donn la vie  Otbert. L'homicide, le fratricide, le viol, horribles
souvenirs, errent dans ce caveau plein de forfaits et de tnbres.

Job vient d'y descendre, et l'aspect de ce lieu funeste ranime dans sa
conscience la mmoire de son crime. Une voix retentit trois fois sous
les votes attristes: Can! Can! Can! qu'as-tu fait de ton frre?

A ce terrible appel, Job tressaille, regarde et reconnat Guanhumara;
oui, Guanhumara, qui tient enfin sa vengeance. Elle se dcouvre  Job,
ou plutt  Fosco, qui reconnat dans Guanhumara cette Ginevra qu'il a
dshonore. Ginevra la fiance de Donato, poignard par lui. Eh bien! le
temps est venu d'expier ce double crime; mais Job-Fosco l'expiera
cruellement; il sera tu tout  l'heure, tu  la place mme on il a tu
Donato, tu par la main de son propre fils;--car ce fils existe, lui dit
Guanhumara. C'est moi qui te l'ai pris.--Je veux le voir:

                           Tu vas le voir aussi;
      C'est lui qui va venir te poignarder ici.
      C'est Otbert!

Job ne croit pas  tant de cruaut; non, son fils, non, Otbert ne
l'assassinera pas.--Il le fera, j'ai pris mes srets. S'il t'pargne,
Rgina mourra, et dj son cercueil est prpar; vois plutt. Et, en
effet, des hommes masqus apportent le cercueil et l'entr'ouvrent; Job y
reconnat Rgina endormie; un breuvage prpare par Guanhumara a caus ce
sommeil voisin de la mort. Pour peu que Job vive, Guanhumara doublera la
dose, et ce sera fait de Rgina. Eh bien! Job se laissera tuer.

Voici Otbert. Guanhumara se tient cache; Otbert recule  l'aspect
vnrable de Job, comme Side devant la vieillesse de Mahomet, ou comme
le Cimbre qui s'crie:--Non, je ne tuerai pas Caus Marius! Il s'lve
alors entre ces deux hommes, la victime et l'assassin, une lutte
trange. Otbert hsite  frapper, et Job sollicite le
poignard.--Tue-moi! j'ai tu mon frre. Enfin Otbert se dcide au
meurtre:  ce moment, un grand vieillard s'avance au fond du souterrain
et arrte le bras d'Otbert.--Ce frre que Job pleure, et dont ses
remords expient le trpas, il vit, c'est moi, dit le vieillard. Or ce
vieillard, le reconnaissez-vous? c'est encore Frdric Barberousse,
autrefois connu dans le chteau d'Heppenhef sous le nom de Donato. Pour
expliquer le fratricide, sachez que Job-Fosco est le btard de
l'empereur d'Allemagne, dont Barberousse, ci-devant Donato, est le fils
lgitime. Qu'en dites-vous? ce chteau d'Heppenhef est-il assez muni de
surprises et de mtamorphoses, de pres ignors, de mres caches, de
frres dguiss, de reconnaissances et d'lixirs de toute espce.

Puisque Donato se retrouve dans Barberousse, puisqu'il vit, et puisqu'il
pardonne, la vengeance de Guanhumara n'a plus d'aliment ni de but. Il
faut cependant que quelqu'un meure, ce sera Guanhumara: ce cercueil ne
doit pas sortir vide; Guanhumara l'a jur en femme qui tient un serment;
elle s'y mettra  la place de Rgina. Mais, avant que je meure,
dit-elle, reprenez tout ce que je voulais vous ravir:

                               .... Une fureur jalouse.
      Toi, ton fils George, et toi, Rgina, ton pouse.

A ces mots, la farouche Guanhumara pousse un cri, tombe et expire en
jetant un dernier regard sur son cher Donato d'autrefois, le Barberousse
d'aujourd'hui.

Nous venons de faire connatre le nouveau drame de M. Hugo par une
exacte analyse; ce sont les pices du procs que nous soumettons
purement et simplement au bon sens et  l'apprciation du lecteur, le
style, il peut le juger par les citations que nous avons faites; le
drame, par le rcit des vnements qui le composent et par l'exposition
des personnages qui y prennent part. Pour nous, il nous reste  peine le
temps d'apporter ici, en quelques lignes, l'cho des sentiments et de
l'opinion que la premire reprsentation de cette oeuvre bizarre a fait
natre parmi ses auditeurs.

Personne, pas mme les amis les plus dcids du pote, personne n'a
amnisti l'oeuvre au point de vue de l'art dramatique. Par son attitude
rserve, le public a paru convenir d'une voix unanime que, pour
l'invention, elle appartenait  la potique du mlodrame  laquelle elle
emprunte ses moyens peu scrupuleux et ses ruses banales: enfant trouv,
femme malheureuse et perscute, philtres surnaturels, vieille
magicienne, vieux chteaux, sombres caveaux, noms supposs, noires
apparitions, dguisements sans nombre, reconnaissances sans fin, haines
infiniment trop prolonges, toutes les invraisemblances et toute la
fantasmagorie que la potique du boulevard du Temple a depuis longtemps
puise; et au milieu de cette accumulation de faits mystrieux et
d'impossibilits, point d'action et peu de drame; l'attention ne sait o
se prendre; l'intrt ne sait o se porter; tout est vague, tout flotte
au gr de la fantaisie, du pote;  chaque instant, l'on s'gare dans
les caprices infinis de la priode et de la tirade; en un mot, c'est le
discours et la rime qui commandent ici exclusivement; le drame s'en tire
comme il peut. Donc, peu d'invention dans les faits, point de
composition, voil pour le fond des choses.

Le pote prend souvent la revanche de l'auteur dramatique; quand je dis
le pote, j'entends l'ouvrier habile et sonore de vers, ou rudes, ou
lgants ou pompeux; car, distinguons bien: on est pote par les
sentiments et pote par la forme: c'est dans la forme que rside surtout
la force potique de M. Victor Hugo; elle dcrit plus qu'elle ne parle,
elle s'adresse aux yeux et  l'oreille plus souvent qu' l'esprit et 
l'me. Dans _les Burgraves_, cette facult descriptive se manifeste
abondamment et domine jusqu' l'abus et  la tyrannie: on peut dire que
_les Burgraves_ se composent d'une tirade divise en trois ou quatre
personnages. Toute cette posie est d'ailleurs singulirement mle de
beauts et d'erreurs. Elle est forte, grande, hardie; mais que de fois
elle prend la brutalit pour la force, l'outrecuidance pour la
hardiesse, l'exagration pour la grandeur; que de fois elle croit aller
au naf et arrive au puril; que de fois elle frappe  la porte du
sublime et entre chez son voisin.

Le public s'est conduit avec beaucoup de got et de sang-froid; il a
battu des mains aux choses qui mritaient un bravo; et ce n'est que par
sa froideur ou par un lger sourire qu'il a marqu les endroits qui lui
convenaient peu.

Les costumes et les dcors resplendissent dans la pice; les cuirasses
et les casques y rsonnent  l'imitation des meilleurs vers de M. Hugo.
Quant aux acteurs, ils sont pleins de dvouement. Madame Mlingue a
donn  ce rle de Guanhumara le caractre de haine implacable et de
violence sauvage qu'il demande.

On a t sage et dcent dans les deux camps, si toutefois il y a encore
deux camps: le temps de la grande lutte est pass: car  quoi bon?
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                        Le cur mdecin.

                  (Suite et fin.--Voyez p. 2.)

Un matin, j'tais enferm avec _l'Imitation de Jsus-Christ_, quand
j'entendis frapper  ma porte: on ouvre, on entre; c'tait la veuve qui
habitait ma maison, pauvre femme, jeune encore; son aspect m'avait dj
frapp et attendri; ple, maigre, on lisait la destruction sur son
visage, et quand, assise entre ses deux petits enfants, elle les
regardait, des larmes si douloureuses lui remplissaient les yeux, qu'on
ne pouvait retenir les siennes. Que voulez-vous, chre madame? lui
dis-je avec affection et en lui offrant un sige. Mais, elle, le
repoussant et se jetant  mes genoux avec des sanglots: Sauvez-moi!
monsieur, s'cria-t-elle; vous tes mdecin, je l'ai lu sur cette carte;
vous tes bon, je le lis sur votre visage... Vous me sauverez!... Je
veux l'interrompre; mais comment arrter un malheureux qui parle de ses
maux? Et voil la pauvre femme qui, moiti pleurant, moiti parlant, me
raconte qu'elle est malade depuis quatre annes, qu'elle a deux enfants,
qu'elle a essay de mille remdes sans succs, qu'elle se sent dprir,
et que cependant il faut qu'elle vive, qu'elle le veut, qu'elle le doit;
et l-dessus de se jeter  mes pieds de nouveau en s'criant:
Sauvez-moi! Jugez de ma perplexit; j'tais mu, troubl par mille
sentiments contraires, par mille devoirs opposs. Accepter ce titre de
mdecin, c'tait mentir, non plus tacitement, non plus sur ma porte,
mais mentir par mes paroles, mentir par mes actions. D'un autre ct,
lui avouer que je n'tais pas mdecin, c'tait livrer mon secret  une
foi inconnue, qu'on tenterait, qu'on effraierait peut-tre; c'tait
exposer ma vie; mais si je ne la dtrompais pas, il fallait la soigner,
et comment le faire? Je n'avais aucune connaissance en mdecine, pas
mme celles que possdent d'ordinaire tous les curs de village.
Allais-je donc me jouer avec ces mystres terribles de la maladie et de
la gurison, employer homicidement peut-tre les secrets de la nature,
perdre cette femme enfin pour me sauver? Boulevers par tant de
rflexions contraires, j'allais lui rvler tout, et je me levais dj
pour parler; mais elle, lisant d'avance mon refus sur mon visage:
Taisez-vous! taisez-vous!... s'cria-t-elle en m'appliquant sa main sur
les lvres; ne me dites pas que vous me refusez!... Si vous ne
m'accueillez pas, je le sens, le dsespoir s'emparera de moi, sans
remde!... Le premier jour o vous tes entr ici, le premier moment o
je vous ai vu, je me suis dit: Voil celui qui me gurira! Ne me
repoussez pas! Je ne possde rien, c'est vrai; je ne vous donnerai rien,
c'est vrai... mais je souffre enfin!... Si j'tais seule, je ne vous
supplierais pas;... mais mes enfants!... mes enfants!... Oh! des larmes
roulent dans vos yeux... vous dites oui... je suis sauve!... En disant
ces mots, elle baisa mes mains avec transport.

J'tais vaincu. D'ailleurs, vous l'avouerai-je? la confiance aveugle,
fatale de cette pauvre femme avait presque pass en moi. Comment pus-je
former cette pense, je ne saurais le dire, mais il me semblait qu'il y
avait l autre chose que de la superstition de sa part, que de la folie
de la mienne, et quand elle commena le rcit de ses souffrances,
j'coutai et je la laissai aller; j'obissais  une voix irrsistible.
Le rcit achev, il fallut trouver un remde. Heureusement je me
rappelai une sorte de bourrache nomme viprine; c'tait une substance
innocente et un nom singulier: je ne pouvais mieux rencontrer; je lui en
ordonnai deux tasses par jour, et elle partit. A peine seul, je me jetai
 genoux avec ferveur; attendri par les larmes de cette pauvre femme, je
suppliai ardemment Dieu de faire de moi son sauveur... L'impossibilit
de l'entreprise? Qu'tait-ce pour celui qui peut tout? Et quand je me
relevai, j'tais plein de confiance et d'espoir. De confiance en quoi?
je ne sais; d'espoir sur qui? je l'ignore: mais je croyais et
j'esprais.

Le lendemain, elle arrive ds le matin; elle frappe; je tremblais un peu
en lui ouvrant: J'ai dormi! s'crie-t-elle, j'ai dormi! Elle tait
ivre de joie. Le hasard, non, pas le hasard, avait voulu que ses
souffrances se calmassent cette nuit-l. Elle me baisa les mains avec
ivresse, et son coeur s'ouvrant  la reconnaissance, elle se mit  me
raconter toute sa vie! Hlas! c'tait cette triste et sombre histoire
que j'avais si souvent entendue dans l'exercice de mon ministre, et qui
remplissait nos campagnes avant la Rvolution... Le fils d'un grand
seigneur qui l'avait aime, une faute, l'abandon, la misre, l'angoisse
sur le sort de ses enfants, le remords de leur avoir donn le jour, les
restes mal teints d'une affection coupable, tout ce qui dchire,
aigrit, consume. Je me retrouvais dans mon rle: un pauvre coeur tortur
 calmer! Je lui parlai au nom de Dieu; j'adoucis ce qu'il y avait de
trop amer dans ses remords; je la relevai  ses propres yeux par son
repentir; je lui montrai l'esprance, et quand elle me quitta, elle me
dit: Votre voix a fait  mon coeur le mme bien que votre breuvage 
mon corps. Je ne rpondis que par deux autres tasses de bourrache. Le
lendemain, nouvelle visite, nouvel entretien. Ce que j'avais entrevu la
veille m'apparut alors distinctement: c'tait mieux qu'une me
souffrante, c'tait un tre bon et mme lev. Je m'y attachai, je la
cultivai. Sevr moi-mme depuis deux mois de mon ministre de
consolation et de tendresse, toutes ces paroles de charit qu'un silence
forc refoulait dans mon coeur, tous ces soins paternels que j'tais
habitu  donner  mon cher village, je les concentrai, les rpandis sur
elle avec abondance, avec dlices; j'tais heureux d'entendre, elle tait
heureuse d'tre entendue, et chaque jour je la revoyais avec mille
bonnes penses consolantes... et toujours deux tasses de bourrache. Une
amlioration sensible commena  se manifester; comme presque toutes les
femmes, sa maladie tait du chagrin; en gurissant le coeur, je
gurissais le corps, et ma viprine faisait merveille, ainsi mle avec
la parole de Dieu; si bien qu'au bout de quinze jours, ma pauvre htesse
commenait  marcher: au bout d'un mois, elle dormait; six semaines plus
tard, elle riait, et aprs deux mois, elle m'appelait son sauveur.

--Combien vous dtes tre heureux!

--Oui... d'abord; mais aprs, savez-vous ce qui m'arriva?... Cette cure
me cota bien cher! La pauvre femme s'en va racontant partout sa
gurison et sa reconnaissance, on crie au miracle; son visage plein de
sant rpand mon nom aux environs. Hlas! mon cher ami, me voil grand
mdecin! grand docteur! Arrivent alors chez moi tous les incurables,
toutes les infirmits, des maladies dont je ne savais pas mme le nom.
Je refuse de les traiter: nouvelle cause de popularit; on ne voulait
plus gurir que par moi. Au moins, s'ils s'taient contents de me faire
mdecin: mais n'y en a-t-il pas qui voulaient que je fusse oprateur! Et
je ne vous parle pas des consultations qui troublaient plus que mon
amour pour la vrit. On dit qu'un mdecin est un confesseur: c'est
possible, mais un confesseur qui se fait mdecin se prpare  de
singulires confidences... J'en perdais la tte... Et contre tant
d'ennemis, quel soutien avais-je?... quel alli?... Hlas! un seul... la
bourrache! Ma foi, je pris ma rsolution bravement, et je me lanai en
aveugle dans mes destines...--Monsieur, j'ai une ophthalmie--Prenez de
la bourrache.--Monsieur, j'ai mal aux dents.--Prenez de la
bourrache.--Monsieur, mon mari m'a battue.--Prenez de la bourrache.
J'esprais au moins que l'insuccs me dlivrerait de ces obsessions...
Bah! ils gurissaient, gurissaient, gurissaient, gurissaient! C'tait
une pidmie! Et des prsents! de l'argent! de l'argent que je n'avais
pas gagn! des prsents que je ne mritais pas!... J'tais dans une
situation  faire, piti!... Riez!... riez!... vous allez juger si
j'avais lieu de rire, moi. Ce n'tait rien que les admirateurs, que les
clients: vinrent les rivaux. Une place n'est jamais vacante; quand on y
monte, on la prend  quelqu'un. Ces gens n'taient pas tombs malades
tout exprs pour tre guris par moi;... ils avaient un mdecin, et je
me trouvai bientt en face de la plus redoutable! et de la plus furieuse
inimiti qu'on put voir. Il y avait prs de la ville un mdecin du nom
de Laroche  qui s'adressaient tous les habitants de la campagne et des
faubourgs. Il rgnait sur eux par la terreur. Haut de six pieds, fort
comme un athlte, violent comme un soldat (il avait t dragon), ml
aux paysans, buvant avec eux, il disait  ceux qui tombaient malades:
Je t'ordonne de me choisir; et  ceux qui l'avaient choisi: Je te
dfends de me quitter. Au reste, pour vous peindre d'un trait ce
mdecin de campagne d'une nouvelle espce, pour vous montrer comment il
s'tait cr sa clientle et se faisait payer de ses clients, je vais
vous raconter un entretien que j'ai presque retenu mot pour mot, tant il
m'a paru caractristique. La maison o je logeais avait un jardin de
quelques pieds, spar seulement par une haie de l'habitation de Pierre,
le charron du faubourg. Tout ce qui se passait chez lui, je l'entendais.
Un jour donc que j'tais assis derrire cette haie, quelques paroles
vives frapprent mon oreille. J'coutai et je regardai. Il y avait trois
personnes assises sur la porte; Pierre, une vieille femme et un ouvrier
nomm Desnoues. Voici ce qu'ils se disaient:

DESNOUES.--Est-ce que M. Laroche te doit aussi de l'argent, Pierre?

PIERRE.--A qui n'en doit-il pas? C'est sa manire de se faire des
pratiques.

DESNOUES.--Comment cela?

PIERRE.--Oui, quand il est arriv dans ce pays, pour faire sa mdecine,
il a t chez le tailleur, il lui a command un habit; il a t chez le
marchand de vins, il lui a pris une pice de vin; il est venu chez moi,
il m'a achet une carriole, et puis quand nous avons t  la paie, rien
dans la poche, c'est--dire dans la main. Mes amis, quand vous serez
malades, venez me trouver, je vous soignerai pour rien.

DESNOUES.--a fait que, comme il doit  tout le monde, il est le mdecin
de tout le monde.

PIERRE.--Juste.

LA MRE GALLOIS.--Mais tenez, Desnoues, me voil, moi: il me devait six
cus de blanchissage... Heureusement, j'ai fait une fluxion de poitrine,
sans a je n'en aurais jamais eu un sou.

DESNOUES.--Voyez-vous le madr!

PIERRE (avec rsolution).--Eh bien! moi, a m'est gal; il ne se mettra
pas  son aise comme a avec moi. Il me doit, et je le forcerai bien 
me payer.

DESNOUES (avec terreur).--Le forcer? prends garde.

PIERRE.--A quoi donc?

DESNOUES.--C'est un taureau.

PIERRE.--Regarde mes bras!

DESNOUES.--C'est un sorcier.

PIERRE.--Tu crois  cela, toi?

DESNOUES.--Si j'y crois? Il s'entend avec les maladies. Il y a deux ans,
il devait trois mille francs dans le pays; il a fait venir la peste pour
s'acquitter.

PIERRE.--Elle serait venue sans lui.

DESNOUES.--Et le pre Ganille! Il avait demand M. Aubry. M. Laroche va
le trouver... Ah! tu m'tes ta confiance, vieil ingrat; eh bien! voil
ce que je t'envoie  ma place; tiens, voil la paralysie, tiens, voil
la pleursie! Et le pre Ganille est mort un mois aprs.

PIERRE.--D'un coup de pied de cheval. Vous tes tous des poltrons. Il me
doit dix cus d'une carriole, je lui dois six francs de visite; il me
paiera le surplus, ou nous verrons.

DESNOUES.--Qu'est-ce que nous verrons?

PIERRE.--On s'entend.

DESNOUES.--Tiens, justement le voici.

PIERRE.--Eh bien! tant mieux. Ecoute bien...

C'tait en effet M. Laroche; il entra avec cette brusquerie familire et
cordiale qu'il savait si bien prendre pour gagner les paysans; et
frappant sur l'paule du charron avec son norme main: Le voil donc
enfin, ce brave Pierre; il y a bien longtemps que je ne l'ai vu.

PIERRE.--Je ne trouve pas cela.

M. LAROCHE.--Tu grondes, vieux grognard! Moi qui me suis drang pour
venir boire avec toi le reste de ta pice rouge... Allons, descends  la
cave, et va nous chercher quelques vieilles bouteilles.

PIERRE.--Merci! je n'ai pas soif.

M. LAROCHE.--Eh bien! tu ne boiras pas.

PIERRE.--Ni vous non plus.

M. LAROCHE.--Ah! voil l'air que tu chantes! eh bien! garde ton vin!...
Mais tu vas me payer ce que tu me dois.

PIERRE.--Qu'est-ce que je vous dois?

M. LAROCHE.--Comment! rengat, est-ce que tu ne me dois pas six francs
de visite?

DESNOUES (_bas  Pierre_).--Prends garde!

PIERRE.--Laisse donc... (_A M. Laroche._) Oui, mais vous me devez dix
cus; donnez-moi vingt-quatre francs, et nous serons quittes.

M. LAROCHE (_avec colre_).--Paie-moi d'abord.

PIERRE.--Puisque vous me le rendriez tout de suite, ce n'est pas la
peine; mon argent n'aime pas les voyages.

M. LAROCHE.-Ah , me paieras-tu  la fin?

PIERRE.--Oui, avec votre monnaie.

M. LAROCHE.--Prends garde  toi!

PIERRE.--Il ne faut pas tant crier, parce que je crierais plus fort.
J'irai devant la justice, je lverai la main...

M. LAROCHE.--Ah! tu lveras la main!... Eh bien! je vais la lever
aussi...

Et il courut sur le charron.

PIERRE.--Des coups de poing? j'en suis...

Et, retroussant sa manche, il lui porta un coup vigoureux... Mais M.
Laroche, lui saisissant le bras, le fit reculer.--Tu n'as pas encore
assez mang de pain pour cola, matre Pierre... Ah! tu ne me paieras
pas!...

La bataille commena. Je m'lanai  travers la haie pour aller les
sparer; mais la haie tait paisse, et mes efforts taient vains, M.
Laroche, aprs quelques instants de lutte, renversa Pierre sur son
tabli...

PIERRE.--Vous me faites mal.

M. LAROCHE.--Je le sais bien.

PIERRE.--Desnoues, viens  mon secours!

M. LAROCHE (_ Desnoues_).--Ne bouge pas, ou je t'en fais autant. (_A
Pierre, le frappant._) Me paieras-tu?

PIERRE.--Au secours!

Je me dbattais dans mes ronces.

M. LAROCHE.--Me paieras-tu?

PIERRE.--Lche!...

M. LAROCHE.--Me paieras-tu?

PIERRE.--Il m'trangle! il m'assomme!

M. LAROCHE.-Paie.

PIERRE (_d'une voix teinte_).--Voici l'argent.

M. LAROCHE.--O?

PIERRE.--L... dans ce tiroir... tenez... prenez...

M. LAROCHE (_le lchant et prenant l'argent._).--A la bonne heure, le
voil raisonnable.

PIERRE (_se laissant tomber sur une chaise_).--Je suis  moiti mort.

Dbarrass de ma haie, je m'apprtais  lui porter remde, n'ayant pu
lui porter secours; mais  ce combat succda la scne la plus trange,
et je dirai presque la plus comique du monde.

M. Laroche, aprs avoir pris l'argent, s'tait approch de Pierre, dont
le visage tait tout meurtri, et qui gmissait. Il le regarde, et,
passant tout  coup  un ton de compassion naf et paternel:--Mon pauvre
garon, comme te voil arrang!

PIERRE.--Je n'en puis plus.

M. LAROCHE.--Attends!... attends!... Nous allons te soigner; tu es pre
de famille... tu as besoin de travailler... Mre Gallois, faites
chauffer de l'eau.

PIERRE.--Ah! mon front!

M. LAROCHE (_l'examinant_).--Quel coup tu as attrap! L!... et ici!., et
sur le bras!... Misricorde! tu n'es que plaies et bosses.

PIERRE.--Ah! mes reins!

M. LAROCHE.--Attends!... J'ai l un liniment qui le fera beaucoup de
bien... Pauvre Pierre!

PIERRE.--Aie!... aie!...

M. LAROCHE (_vivement_).--Allons donc, mre Gallois!... Dpchez-vous
donc!... Vous voyez bien que cet homme souffre!

LA MRE GALLOIS (_ part_).--Il est bon au fond.

M. LAROCHE.--Et toi. Desnoues, qu'est-ce que tu fais l? Viens donc
m'aider  le mettre au lit; il ne peut plus se soutenir. (_Ils le mirent
au lit._)

M. LAROCHE.--Es-tu bien?

PIERRE.--Oui, monsieur Laroche.

M. LAROCHE.--Tu es bien malade, mon pauvre Pierre; mais sois tranquille,
je suis l.

PIERRE.--Merci, monsieur Laroche.

M. LAROCHE.--Je ne t'abandonnerai pas.

PIERRE.--Non, monsieur Laroche.

M. LAROCHE.--Allons, tiens-toi bien chaudement. Adieu, mes bons amis. Et
il s'loigna.

DESNOUES (_ Pierre_).--Eh bien! Pierre?

PIERRE.--Eh bien! il me paiera comme il a pay la mre Gallois, en
fluxion de poitrine.

M. LAROCHE (_revenant_).--Pierre, je te prviens que le liniment c'est
deux francs.

PIERRE.--Oui, monsieur Laroche. Voulez-vous que je vous paie d'avance?

M. LAROCHE.--Par exemple!... est-ce que je ne suis pas sr de toi?...
Adieu!... adieu!

Tel tait l'homme qui devint mon ennemi; ajoutez  ce portrait une force
de haine comparable  sa force physique, une jalousie envieuse de ce que
je gardais ma dignit vis--vis des paysans, et enfin, un dernier mot,
un titre qui vous dira tout ce que j'avais  redouter de lui... il tait
membre du tribunal rvolutionnaire. Quand la rvolution avait clat, il
s'y tait jet avec fureur, et ds 90 tait arriv,  95. Il dominait 
la ville dans sa section par l'audace de ses conseils prescripteurs, et
dployait l thoriquement ce mpris de la vie des autres qu'il avait
montr dans ses actions comme soldat et comme mdecin. Je l'avoue,
malgr mon diplme, je tremblais devant lui. Quand nous nous
rencontrions, son regard jaloux et cruel tombait sur moi comme sur une
proie, cherchant une place o il pourrait me frapper. Il semblait que sa
haine devinait en moi quelque titre cach qui me livrerait  lui.
J'enveloppais dans une dignit calme et dans un silence svre tout ce
qui aurait pu me trahir...; j'effaais mes gestes, mes paroles, ma
dmarche habituelle..., et pourtant je n'tais pas sans crainte... S'il
avait su que j'tais prtre!... Eh bien!... eh bien! il le sut!

--Comment?

--Il l'apprit!... on le lui dit!

--Qui donc?

--Moi!

--Vous!...

--Oui, moi!... Je n'oublierai jamais ce jour terrible et cette runion
presque solennelle. Mon htesse avait pour voisine une jeune femme
reste veuve avec une jeune fille de dix ans. Tout  coup cette enfant
est prise d'une maladie si terrible qu'en deux jours la gravit devint
danger, le danger devint mortel. M. Laroche tait son mdecin; on
l'appelle. Tout ce qu'il essaie demeure impuissant... La destruction
advenait. Eperdue, la mre demande d'autres soins, d'autres conseils M.
Aubry! je veux M. Aubry! On me fait venir; un troisime mdecin est
appel, et le soir,  huit heures, nous entrons dans cette maison pleine
de larmes et d'angoisses. La pauvre mre nous attendait dans la pice
d'entre; c'est elle qui nous ouvrit, c'est elle qui nous introduisit
dans cette chambre, et rien ne peut rendre ce qu'il y eut de dchirant
dans son accent et dans sa figure quand elle arriva devant ce berceau,
et nous dit: La voil! Nous la primes de s'loigner, et nous restmes
seuls. Oh! que ceux qui ont trouv un texte de scne plaisante dans une
consultation de mdecins n'en ont jamais vu autour du lit d'une personne
aime! Cette chambre obscure, cette lampe basse, ce berceau dans
l'ombre, ce silence, cet arrt  prononcer;... j'tais saisi d'une sorte
de terreur. Il me semblait qu'on me faisait monter sur un tribunal, et
qu'on me revtait de la robe de juge dans une condamnation  mort. Juge
aveugle, juge sans connatre la loi... sans balance, rien que le glaive!
La piti vint se joindre  ce sentiment d'effroi, et acheva de me
troubler. M. Laroche prit l'enfant dans son lit; elle poussa un faible
gmissement et l'on commena l'examen de ce pauvre petit corps amaigri,
qui retombait pli en deux sur le bras qui le soulevait. De temps en
temps, sans ouvrir les yeux, elle poussait de lgers cris plaintifs qui
me peraient l'me, et je me dtournais pour cacher mon motion: mon
motion m'et trahi. L'enfant repos dans son lit et la maladie
explique, nous nous retirmes dans la pice voisine; mais alors clata
une scne inattendue, et qui fit bientt deux condamns  mort au lieu
d'un. M. Laroche proposa un remde terrible, mais dcisif, L'enfant est
perdue si on l'essaie, dit le second mdecin, et il offrit un autre
moyen.--Si on s'y arrte, elle est perdue! dit M. Laroche--Eh bien donc!
reprit le premier, que M. Aubry prononce!--Moi!... moi!... m'criai-je,
frapp d'pouvante, jamais! je ne... Je m'arrtai; j'allais me trahir!
Situation terrible! Que faire? choisir? c'tait tuer l'enfant peut-tre.
Rvler la vrit? c'tait me perdre. Plus calme, j'aurais pu me rcuser
et dsigner un autre mdecin. Mais, surpris par cette attaque imprvue,
je ne voyais que l'chafaud d'un ct, un cercueil de l'autre; et,
press entre ces deux hommes, l'un  ma droite, l'autre  ma gauche,
tous deux me disant: Elle est morte si on ne le fait pas; elle est
morte si on le fait... je me taisais, perdu...

C'en est trop, dit le second mdecin; qu'il prononce, ou j'abandonne
l'enfant.

--Arrtez! repris-je vivement. Je la voyais perdue aux mains de M.
Laroche.

--Prononcez donc!

J'hsitais encore... Le second mdecin se leva pour partir...

--Je ne puis pas prononcer! m'criai-je hors de moi, je ne le puis pas!

--Pourquoi?

--Je ne le dois pas!

--Pourquoi?

--Pourquoi! je ne suis pas mdecin!

Je n'avais pas achev ces mots, que M. Laroche pousse un cri sauvage. La
mourante, son devoir, il oublie tout: il ne vit plus que sa victime; et
marchant  moi les yeux tincelants:

Qui tes-vous donc? me dit-il.

Je palis; son regard tait un arrt de mort.

De quel droit m'interrogez-vous?

--Oubliez-vous de quel tribunal je suis membre? Pourquoi tes-vous venu
ici? pourquoi cachiez-vous votre nom? pourquoi avez-vous pris un titre
faux? pourquoi mentez-vous.. l'tat, au public?... Qui tes-vous?...

Et il enfonait, pour ainsi dire, chacune de ces interpellations comme
un coup mortel... Je me taisais toujours...; je n'tais encore que
suspect... Un mot, et j'tais condamn.

Votre profession est donc bien vile, dit-il amrement, puisque vous
n'osez l'avouer?

Bien vile!... ce mot m'avait fait rougir d'indignation.

Puisque vous la reniez!...

--Bien vile!... repris-je avec plus d'nergie. Ah! je ne laisserai pas
insulter mon matre!

--Son matre!... Il sert un roi.

--Oui..., un roi! un roi auguste! tout-puissant! Un roi que j'adore, et
dont je proclamerai le nom jusque sous votre couteau!...

A ce moment un cri terrible partit de la chambre de l'enfant, et la
porte s'ouvrant avec fracas, la mre se prcipita au milieu de nous en
s'criant: Elle meurt!... elle meurt!

--Eh bien! m'criai-je  mon tour avec exaltation... puisque la mort est
l, mon rle commence! Eloignez-vous mdecins du corps! vous n'avez rien
 faire prs de la mourante...; c'est moi qu'elle rclame...; ma place
est auprs d'elle Je suis prtre!.................

Le lendemain je comparaissais devant le tribunal rvolutionnaire, et
l'enfant tait sauve: une crise dcisive, et que j'avais favorise en
ne dcidant rien, l'avait rendue  la vie. On n'tait pas longtemps
accus en 95:  quatre heures je montais, moi quinzime, sur la
charrette fatale; cinq minutes aprs je passais devant la maison de ma
pauvre veuve, qui s'tait mise sur le seuil de la porte, et sanglotai!
quand je lui dis adieu de la main; et enfin un quart d'heure plus lard
je m'arrtais au pied de l'chafaud.

Mais, comment donc vivez-vous?

A peine si je le comprends encore. Le temps tait affreux; de la pluie,
de la neige, et un ciel si sombre, qu' quatre heures la nuit avait
presque commenc. La foule cependant tait considrable, attire et
exaspre par le nombre inaccoutum des victimes. La charrette, comme je
vous l'ai dit, en contenait quinze: j'tais, moi, le dernier, assis 
l'extrmit du banc, les mains lies derrire le dos. Mon coeur tait
serr, mais je n'avais pas peur; mon sacrifice tait fait: je mourais
pour avoir confess le nom de mon matre... L'chafaud parat... je vois
le bourreau, je vois le couteau... La voiture s'arrte...; mon coeur bat
plus vite. Comme on craignait quelque mouvement dans le peuple, qui
murmurait dj.... on entoure toute la voiture de troupes; mais on ne
pose  l'extrmit de la charrette, prs de moi qu'un seul soldat...; il
me touchait presque. Le premier condamn descend...: je vois le couteau
remonter rouge. Des cris s'lvent dans la foule qui entoure les troupes
et se presse sur nous; la pluie redouble et vient augmenter le dsordre.
Pour en finir plus vite, on fait avancer la charrette de trois pas; mais
un pav se trouve sous la roue, un cahot violent nous soulve; et, comme
j'tais assis tout  fait  l'extrmit du banc, je tombe debout, mais
les mains lies, devant le soldat qui gardait le derrire de la
voiture..., j'allais parler; mais soudain.. Oh! comment peindre ce
moment? soudain, sans dire une parole, sans changer de visage, il passe
vivement entre moi et la charrette, et se pose l'arme au bras devant
moi..., et me voil dos  dos avec lui, cach par lui, couvert par
l'obscurit, presque ml  la foule qui faisait plier le cordon de
troupes, et, immobile, perdue, attendait la fin de cette scne. Le
sacrifice se poursuit au milieu des cris et de la confusion; j'entends
descendre chacun de mes compagnons; je compte: douze... treize...
quatorze...; c'est mon tour, on va m'appeler! Ciel! on se tait; la foule
se prcipite autour de l'chafaud, les troupes se dispersent: je me
jette dans le peuple sans avoir pu serrer la main de mon bienfaiteur;
et, port par les flots de la multitude, j'arrive gar, ruisselant de
pluie, dans un chantier ou je me cache jusqu' la nuit complte. La nuit
venue, ma tte un peu calme et mes mains dlivres, je me hasarde dans
les rues, et je me dirige vers la maison de mon htesse. J'arrive, je
regarde par la croise: on tait  souper. La pauvre femme, je la vois
encore, tenait  la main une bouche de pain qu'elle oubliait de porter
 ses lvres, et, elle pleurait. Je frappe tout doucement..., on
m'ouvre. Ah!--Silence! Une fois l, mes larmes clatent, et je tombe 
genoux en remerciant Dieu. Je leur contai tout. On me tint cach trois
jours, puis je revins ici, o l'on ne songeait plus  me chercher, et o
j'ai vcu jusqu' mes quatre-vingt-deux ans, ce dont je rends grce 
Dieu, car j'ai fait un peu de bien, je crois. J'ai aim, j'ai t aim,
et je serai pleur..., pas de si tt encore, j'espre... Puis il ajouta
gaiement: Je marche sans bton, je lis sans lunettes, et j'ai l une
bouteille de vieux vin de Bourgogne dont je veux prendre avec vous un
verre, sans que ma main tremble en le portant.

Il prit la bouteille:

A votre bon voyage, mon jeune hte...: quand je partirai pour le mien,
je veux qu'on vous en fasse part, et vous vous direz: Ah! ce pauvre
cur Barbois! Quel dommage! c'tait un brave homme!... Bonsoir, mon
hte!

                                                            E. Legouv.

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                           Miscellanes

[Illustration: Beaux-Arts]

EXPOSITION DE LA SOCIT DES AMIS DES ARTS.

Depuis quelques jours la Socit des Amis des Arts a ouvert dans la
salle de ses sances, au Louvre, son exposition annuelle.

Cette socit a t fonde avant la Rvolution: mais son influence tait
alors excessivement restreinte, tant par l'exigut de ses revenus que
par le petit nombre de peintres en France  cette poque.

La Rvolution interrompit ses travaux; les derniers temps de la
Rpublique et ceux de l'Empire laissrent peu de loisir pour la culture
des beaux-arts, les graves questions de la guerre faisant dominer leur
intrt puissant sur tous les autres intrts du pays.

La paix, avec la Restauration, jeta tout  coup dans les arts une foule
inoccupe. Les grands noms des Grard, des Gros, des Prud'hon, des
Gurin, etc., taient seuls connus; les travaux, peu nombreux du reste,
leur revenaient de droit, et les jeunes talents abandonns s'en allaient
 la merci de la faim et du dsespoir. Quelques hommes clairs, frapps
de la gravit de la position, se ressouvinrent qu'il avait exist une
socit voue  l'encouragement des talents naissants et malheureux; ils
rsolurent de la rtablir sur de nouvelles bases plus larges et plus
solides. Le duc de Berry leur prta son appui et l'autorit de son
patronage, et, dans le courant de l'anne 1817, la Socit des Amis des
Arts fut reconstitue. Parmi les artistes qu'elle prit alors sous sa
protection, nous devons citer _Xavier Leprince_, qui lui dut une partie
de ses succs.

Depuis, elle a su distinguer et former pour ainsi dire,  force de
commandes, le jeune Tanneur, l'un des peintres de marine aims du
public.

Vers 1830 la Socit des Amis des Arts avait t patronne par le duc
d'Orlans; la duchesse d'Orlans a accept, au nom du comte de Paris,
cette part honorable de l'hritage paternel.

Le prsident de la Socit est M. le comte de No; les vice-prsidents,
MM. Taylor et de Gassaud.

M. le comte Caccin est trsorier; le secrtaire et les vice-secrtaires
sont MM. Valpinon et Leblanc, Brocard et Duchesne an.

De 1817  1842, la Socit des Amis des Arts a fait excuter  grands
frais par nos plus habiles graveurs trente-deux prcieuses reproductions
des tableaux clbres des matres franais et trangers.

Les principales sont: _Daphnie et Chlo_ d'Hersent, le _Zphyr_ de
Prud'hon, Sapho de Gros, la _Sainte Anne et la vierge_ de Lonard de
Vinci, graves par Laugier; _la psych_ de Prud'hon, grave par Mller;
_la Justice et la Vengeance divine_ de Prud'hon, grave par Gele:
_Neptune et Amphitrite_ de Jules Romain, grave par Richomme; enfin le
_Convoi d'un an de famille_ de Lopold Robert, grav par Prvost. Un
exemplaire de ces gravures est rserv  chacun des membres actionnaires
de la Socit; quant aux tableaux et aux objets d'art, ils sont adjugs
par la voie du sort,  la suite de l'exposition qui clt chaque
exercice.

[Illustration: (Exposition de la Socit des Amis des Arts.)]

Jamais peut-tre aucune exposition de la Socit des Amis des Arts n'a
t aussi brillante que celle de 1845.

Sans s'carter en rien du but qu'elle s'est propos, celui d'encourager
les jeunes talents, elle a su former une collection fort remarquable.

Nous ne saurions trop louer l'esprit qui a guid ses choix, faits en
grande partie parmi les tableaux du dernier Salon.

Nous avons particulirement remarqu la _Satisfaction_, jolie
composition de M. Guillemin. C'est un jeune artiste riant  coeur joie
devant un tableau qu'il vient d'esquisser. Cette petite toile, remplie
d'esprit, de finesse et d'observation, est en mme temps fort
remarquable sous le rapport du dessin et de la couleur.

_Le Marcage_, par M. Jules Coignel, est un charmant paysage bien peint,
bien compos et d'un aspect dlicieux.

Les deux paysages de M. Karl Girardet, _les Bouledogues_ de M. Buisson,
_la Marine_ de M. Morel-Fatio, _la Jeune fille et le Serin_, de M.
Caminade, _l'Enfant et le Chien_ de M. Gu, le _Charles-Quint_ de M.
Coulon, et surtout le prcieux petit tableau de _Nature morte_ de M.
Philippe Rousseau, nous ont paru dignes en tout de l'intrt que la
socit leur a tmoign en les comprenant dans la rpartition de ses
fonds pour 1845.


                         PARIS AU CRAYON.

Gardez-vous de croire, comme quelques personnes l'assurent, qu'on ait
amnisti le ridicule en France. Rabelais et Molire, ces deux grandes
gloires de l'esprit franais, comptent, il est vrai, peu de disciples
fidles, peu d'heureux imitateurs; la tradition du rire semble perdue.
Les journaux, gars dans l'inextricable labyrinthe du feuilleton
sentimental, ont renonc  la satire; la muse comique, un pied chauss
du cothurne classique, l'autre du brodequin du moyen ge, court en
boitant  la poursuite d'un but impossible: le thtre a cess d'tre
l'cole des moeurs pour devenir un kalidoscope. N'importe! le crayon a
recueilli le double hritage de la plume, le journal et le thtre. Il
n'y a plus de satire, il n'y a plus de comdie, il y a la caricature!

Autrefois la gaiet tait franaise, et mme un peu gauloise. La
caricature est parisienne; elle a commenc, flnant au bras de Lautara,
dans les guinguettes verdoyantes de la banlieue. Depuis, son ducation
s'est perfectionne; elle a vu les ateliers, les thtres, les salons
mme, car la caricature a t introduite dans le monde, et vraiment, 
part quelques expressions hasardes et un laisser-aller parfois trop
grand, elle n'y a point fait mauvaise figure.

La caricature est bonne fille au fond, et bien des gens lui en font un
reproche; sa moquerie ne va pas jusqu' la mchancet; elle pince
quelquefois, mais jamais jusqu'au sang; au lieu d'un fouet elle est
arme d'une pingle; elle combat  la lgre, et ne blesse qu'en
gratignant. C'est bien l le genre de vengeance qui convient  la
socit de notre poque, o la morale ne se plaint qu' voix basse, ne
s'indigne qu' demi, mettant tous ses soins  dissimuler sa prsence et
craignant cependant de se faire oublier. Nous lui viendrons en aide;
dans nos colonnes, elle aura le verbe haut. Notre caricature a pris des
habits d'homme. Arrire les petits mots, les petits caquets, les petites
mdisances. Regardez ces yeux brillants, cette bouche souriante, ce
crayon effil comme une dague; c'est pour mieux voir le ridicule, pour
mieux se moquer de lui, pour mieux le clouer sur le papier. Les bras
vigoureux de l'artiste comique poussent la porte qui dfend l'entre du
monde; si elle rsiste, il l'enfoncera. Venez donc, vous tous qui avez
de la verve, de l'esprit, de l'observation: notre galerie
d'illustrations drolatiques est loin d'tre complte, il y a place pour
tous ceux qui voudront nous apporter un type nouveau.

Quelle mine plus fconde  exploiter, quel plus beau thme  broder que
Paris! Gloires nouvelles, rputation du jour, splendeurs du moment,
royauts de la mode ou de l'esprit, tendances des moeurs et de
l'industrie, beaux-arts, littrature, thtre, galanterie mme, tout
change, tout se renouvelle, tout se modifie avec la rapidit d'un songe.
L'existence parisienne est un drame ferique, une comdie  tiroirs dont
les dcorations changent sans cesse, o se rsument en transformations
perptuelles, la richesse, la beaut, l'esprit du monde entier. C'est l
un des cts du tableau, celui qu'on montre le plus volontiers; mais il
en est un autre qu'on ne doit pas laisser dans l'ombre. Au-dessus de
Paris, plane sans cesse une rumeur sourde que ne peuvent teindre ni les
roulements des voitures dores, ni le bruit des instruments de fte, ni
les chansons de ceux qui sont heureux: c'est la voix de la misre qui va
se perdre dans le brouillard froid et humide, harmonie terrible que le
vent emporte sur son aile, plainte funbre qui ne se tait ni le soir ni
le matin. Nous ferons l'histoire de cette misre, nous dirons quels
coeurs battent sous les oripeaux; nous montrerons le peuple tel qu'il
est, et surtout tel qu'il devait tre, et cela sans fiel, sans haine,
sans passion: dans un cas semblable, la ralit vaut mieux que
l'imagination, et la vrit est la meilleure de toutes les satires.

Mais l ne se bornera point notre rle.. Il ne s'agit de rien moins que
d'illustrer chaque anne ce roman en trois cent soixante-cinq
livraisons, intitul _Paris_. C'est la physiologie permanente de la
capitale que nous voulons faire avec le crayon. Il faut que ceux qui
n'ont jamais vu Paris puissent le visiter dans nos colonnes, que ceux
qui l'habitent le reconnaissent, que ceux qui l'ont quitt le
retrouvent; car Paris se dsapprend comme toutes les grandes choses de
la vie. Soyez toujours amoureux, vous qui voulez aimer; marchez sans
cesse, vous qui voulez parvenir. Que la lampe, l'Hro s'teigne, et
Landre ne pourra plus traverser le Bosphore. Pour comprendre Paris, il
faut l'tudier sans cesse. Si vous le perdez un seul instant de vue,
vous ne les reconnaissez plus, il a chang de forme. Si nous n'avions
pas abus de la mtaphore, nous comparerions Paris  Prote. On nous
permettra d'esquiver ce parallle traditionnel.

Que de gens qui mconnaissaient cette vrit ont fini par la
reconnatre! A peine a-t-on quitt le boulevard, que dj on le
regrette; on n'prouve point la maladie du pays, car Paris n'est le pays
de personne, mais une indfinissable nostalgie. La vie est un cauchemar
perptuel: vos habits vous gnent, l'existence a les entournures trop
troites; vos bottes vous blessent, toutes les figures vous semblent
maussades; les meilleurs mets vous dgotent, et vous avez faim en
songeant aux restaurants  vingt-deux sous. On est atteint d'une
affection bizarre, incohrente, difficile  gurir, qu'on appelle le mal
de Paris.

C'est chez nous que ceux qui veulent voir Paris, ou le revoir, deux
maladies analogues, viendront se gurir. Nous leur esquisserons Paris
tel qu'il est, nous raconterons ses gots, ses sympathies; nous
montrerons ses grands potes, ses grands avocats, ses grands acteurs,
ses grands financiers, ses grands chanteurs, tout le personnel de sa
gloire d'aujourd'hui et de sa gloire de demain, nous n'oublierons que
les clbrits de la veille.--Hier n'est pas un mot parisien.--Un
journal seul peut mener  bien cette oeuvre gigantesque, parce qu'il
change sans mourir; c'est l'me et le gnie de la ville. Un journal,
c'est Paris volant.

Ne vous attendez pas  retrouver sous notre crayon ces types de
convention qui rendent Paris si monotone quelquefois, qu'on est tent de
croire que sa rputation est la plus considrable des rputations
usurpes. Notre tudiant ne dansera pas invitablement le cancan  la
Chaumire; notre jeune fille ne se prsentera pas avec son invariable
cortge d'nes rtifs, de rubans froisss, de baisers jets d'une
mansarde  l'autre; nos hommes de lettres ne fumeront pas
perptuellement le lattakie odorant sur des coussins d'or et de soie,
ils n'auront pas non plus, contraste familier aux observateurs, les
coudes percs, les bottes cules, et le feutre gras; toutes nos femmes
de lettres ne seront pas ridicules, et tous nos crivains n'auront pas
du gnie; le foyer de l'Opra ne sera pas pour nous le centre de la
politique europenne; notre intention n'est pas de faire de l'esprit
quand mme.

Aprs les moeurs viendront les ides. L'histoire des hommes et des
choses littraires appelle l'attention du caricaturiste. Il faut bien
que l'on sache aussi o en est la muse de 1830; cette jeune fille qui
avait le coeur d'une Allemande, le regard d'une Italienne, la passion
d'une Espagnole: ne l'apercevez-vous pas dj vieille et ride,
dcoupant des romans au fond d'une boutique obscure? elle en a de toutes
les dimensions, de tous les modles, de tous les prix: patron Walter
Scott, patron Byron, patron Cooper, patron Gothe; elle fait tous les
genres au rabais. C'est une revendeuse  la littrature. La muse s'est
donn un associ qui s'appelle le journalisme; celui-l s'occupe sans
cesse  prendre l'empreinte de tout ce qui surgit d'un peu original pour
le reproduire ensuite; il dresse de malheureux jeunes gens  imiter,
avec la cire molle de leur style, toutes les conceptions vigoureuses.
Nos grands crivains sont parodis ainsi journellement dans ces
feuilletons-Curlius qui dtruisent tout ce qui reste encore d'esprit
littraire en France.

Ainsi donc, ce n'est pas l'espace qui nous manque. Moeurs, caractres,
passions, ides, sentiments, ce qu'il y a de permanent au fond de Paris,
ce qui jette le flux des vnements, aristocratie, peuple, bourgeoisie,
artistes, gens du monde, industriels, il n'est pas un cot du coeur ou
de l'intelligence que nous ne puissions explorer, pas une classe de la
socit qui ne s'offre  nos investigations. Que les artistes se
prsentent donc en foule, la plume leur offre ici une association
bienveillante; c'est  eux  faire revivre, avec leur crayon, l'antique
maxime _castigat ridendo_, qui ne se lit plus maintenant ni sur la
couverture de nos livres, ni sur le rideau de nos thtres.

Pour commencer cette srie, Grandville a rsum tous les ridicules du
moment. Le crayon a rdig la synthse de l'actualit.

La caricature ouvre la porte du journal  tous les ridicules qu'elle a
emprisonns depuis longtemps dans ses cartons. Voici d'abord la canne 
sucre et la betterave qui se poursuivent, brlant d'teindre dans le suc
l'une de l'autre la haine qui les fait scher sur plante; cette jeune
grenouille en frac et le chapeau sur l'oreille, qui cherche  se faire
aussi grosse que la caricature, c'est un symbole de l'amour-propre qui
dvore notre malheureuse poque; ces deux enfants  peine chapps de
nourrice, portant l'un une pipe et un paletot, l'autre un manchon et des
plumes, n'est-ce pas l une charmante traduction de ce proverbe, qui
devient malheureusement plus vrai de jour en jour: Il n'y a plus
d'enfants!

Regardez cette femme avec son chapeau triqu, ses boucles de cheveux
dpassant la ceinture, son air pinc, ses allures de vieille coquette,
voil la mode, saluez la desse, et gardez-vous d'entr'ouvrir le livre
que ce _penseur profond_ tient  la main avec tant de componction, vous
n'y trouveriez que du vide. Il vaut mieux causer un moment avec ces deux
dbardeurs qui boivent du champagne dans un cornet  piston, double
personnification du carnaval actuel.

Cet homme qui porte une colonne sur son dos, c'est l'architecte de
l'Empire: voyez cette boule au sommet du monument, c'est le _vieux
monde_: gare dessous! le vieux monde peut s'crouler d'un instant 
l'autre; fuyons. Mais un autre danger nous menace. Quel est ce volume
qu'on hisse avec tant de peine avec cet instrument vulgairement appel
_cherre_? Ce sont les _Posies lgres_ d'un auteur bien connu. Si la
corde venait  casser, nous serions crass par ces feuilles fugitives.

Ici, un capitaine anglais grimpe sur un mandarin chinois qui,
passez-nous l'expression, en a plein le dos; l se dressent des chemins
de fer portatifs, dernire expression du progrs industriel; ce chapeau
sur une bote, c'est l'art et le daguerrotype: le soleil dessin par
lui-mme. Que peut-on inventer aprs cela?

[Illustration: Paris au crayon. Caricature par Grandville.]

                       -------------------

--L'administration du Muse du Louvre vient de faire placer dans la
salle des bronzes une inscription trace sur une lame de plomb qui,
dit-on, a t trouve dans l'intrieur de la belle statue de bronze
d'ancien style qui est place sur un pidestal au centre de la galerie.
Cette inscription donne les fragments du nom de deux artistes dont l'un
est Rhodien: les caractres sont d'une forme telle que, si l'un s'en
rapportait  ce tmoignage, il faudrait faire descendre au second sicle
avant notre re un monument que l'on a considr jusqu' prsent comme
antrieur  Phidias. Mais il s'est rencontr des esprits souponneux qui
ont rvoqu en doute l'authenticit de cette lame de plomb, et qui ont
pens que le directeur du Muse avait trop facilement accord confiance
au nettoyeur qui dit l'avoir trouve. Ces doutes ont t consigns dans
un article imprim dans la revue qui a pour titre _Le Cabinet de
l'Antiquaire_ Le sous-conservateur du Muse, qui s'est cru engag dans
la question, a rpondu par une brochure dans laquelle il cherche 
prouver l'antiquit de l'inscription sur plomb. Cette petite querelle
occupe vivement le monde des antiquaires: elle doit intresser aussi les
artistes, puisque, en dfinitive, il s'agit de renverser les ides
gnralement reues touchant le style de l'art des anciens sculpteurs.


                           Correspondance.

RPONSES.

Il nous serait impossible, ds  prsent, de rpondre par lettres 
toutes les personnes qui veulent bien nous crire, soit pour nous donner
des conseils, soit pour nous offrir leur collaboration, soit pour nous
faire des questions sur notre but et sur les moyens que nous comptons
employer pour l'atteindre. Nous nous voyons donc obligs d'adresser nos
rponses  la plupart de nos correspondants inconnus, par la voie mme
de notre journal. Un mot suffira souvent pour que toute notre pense
leur soit connue. Quelquefois aussi, une seule rponse prviendra un
grand nombre de questions, de doutes ou de critiques. Nous avons besoin
d'conomiser le temps.

_A M. P. L., rue du II._--La critique est juste, et nous en tiendrons
certainement compte.

_A M. D., boulevard Saint-Martin._--Mille remercments; les sujets
indiqus nous conviennent; M. D. en verra la preuve dans nos prochains
numros.

_A M. R., d'Orlans._--En aucune manire, notre rsolution  cet gard
ne changera point.

_A un anonyme._--Notre premier numro n'est point un spcimen: il s'en
faut de beaucoup qu'il contienne des exemples de tous les sujets que
nous nous proposons d'illustrer. On ne pourra point juger l'tendue et
la varit de notre plan avant plusieurs mois. Nous doutons que l'auteur
de la lettre ait lu le premier article de notre premier numro: _Notre
but_. Nous le prions surtout de vouloir bien prendre au srieux le
dernier paragraphe de cet article. La tache est difficile: nous avons
besoin de bienveillance et d'encouragements.

_A Madame A L., de Versailles; MM. O.; V. T.; G. de
Saint-Quentin._--Madame A. L. nous conseille de ne point reprsenter les
scnes des thtres et les acteurs, et de donner plus de place aux
affaires criminelles, correctionnelles,  la musique et aux modes.--M.
O. pense tout le contraire.--M. V. T. n'aime aucun de ces sujets, et
demande surtout des oeuvres d'art et des caricatures.--M. G., qui se
mprend apparemment sur le sens de notre titre, voudrait qu'il ne ft
question que des hommes et des femmes illustres.--Nous sommes dsols de
ne pouvoir mettre les quatre correspondants en prsence les uns des
autres; ils se rpondraient sans doute mieux que nous ne pouvons le
faire.

_A M. Pr._--Jamais, Monsieur. Quelle ide!

_A M. V._--Si nous suivions le conseil de M. V., _l'Illustration_
n'aurait pas  esprer deux mois d'existence. Nous nous expliquerons, du
reste, de la manire la plus explicite sur ce sujet en tte d'un des
prochains numros. Nous ne sommes enrls sous aucun drapeau; nous ne
sommes au service d'aucun parti.

_A Madame ou Mademoiselle E. N._--Nous ferons part de l'observation
trs-fine de l'aimable correspondante  madame Constance Aubert qui
rdige nos articles sur les modes, et qui voudra bien se charger de lui
rpondre directement.

_A M. J, d'Amiens._--Il est impossible de trouver un titre qui
satisfasse tous les esprits. Le mot _Illustration_ indique notre projet
de rendre plus intelligibles, d'clairer, en quelque sorte, au moyen de
gravures sur bois, tous les sujets que nous traitons. Ce n'est pas un
mot tranger: les Anglais nous l'ont emprunt, comme tant d'autres
excellentes expressions de nos pres. On le trouve souvent employ par
nos vieux auteurs dans le sens o nous l'employons ici. Les miniatures,
par exemple, _illustraient_ les manuscrits. Le mot _journal_, qui vient
ensuite, exprime notre intention de nous approcher de plus en plus du
caractre d'actualit qui distingue des livres, et des autres recueils,
les feuilles quotidiennes. Nous publierons les nouvelles de toute
nature, et nous prendrons soin d'viter tout ce qui est uniquement
rtrospectif.

_A M. Ch. G._--Nous ne savons pas encore si nous accepterons des pices
de vers: nous regrettons de ne pouvoir donner une rponse plus
favorable.

_A M. M. de L._--Assurment. Nous reprsenterons fidlement, et avec
toute la rapidit possible, tous les faits d'Algrie dignes d'intrt.
Nous avons tabli une correspondance active avec des artistes qui sont
sur le thtre des vnements.

_A M. de B._--Les portraits demands paratront en avril.

_A M. S. M._--Oui, le 25 mars.

_A M. Am._--Nous ne venons faire concurrence  aucun recueil existant.
L'avenir le prouvera. Notre plan est nouveau et nous nous loignerons de
plus en plus de tout ce qui a t fait jusqu' ce jour; autrement notre
pense premire ne serait point ralise. Si l'on songe que les moyens
d'excution taient presque tous  crer, que nos graveurs passent les
nuits  travailler, que nous imprimons la valeur d'un volume entier
chaque semaine, on voudra bien attendre avant d'exiger beaucoup plus que
nous ne faisons.

_A un anonyme de Caen._--Il est vrai qu'il y a dans cette direction un
cueil  redouter. Nous consulterons le bon sens et le got public.
Notre ferme volont est de ne blesser aucune convenance et de ne jamais
donner droit  personne de condamner l'influence qu'il pourra nous tre
permis d'exercer sur les lecteurs.

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                          Bibliographie

BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE FRANAIS

_N. B,_ En fondant ce bulletin bibliographique, que nous prenons
l'engagement de publier rgulirement chaque semaine, notre intention
n'est pas de faire de la critique proprement dite; nous voulons
seulement appeler l'attention de nos lecteurs sur tous les ouvrages
srieux et utiles qui paraissent, soit en France, soit  l'tranger.
Dans ce but, nous leur donnerons, toutes les fois que nous le pourrons,
une analyse sommaire des matires que ces ouvrages renferment. A cette
analyse, nous ajouterons parfois un loge, plus rarement une critique;
car nous ne parlerons que des livres vraiment dignes d'obtenir une place
dans notre bulletin. Jadis les journaux politiques s'empressaient de
signaler,  l'envi l'un de l'autre, les publications importantes; mais
la presse n'est plus aujourd'hui ce qu'elle tait autrefois. Retirez-lui
le produit de ses annonces, et elle cesse d'exister. Elle ne donne place
dans ses colonnes  aucune nouvelle,--utile cependant  connatre,--dont
elle espre se faire payer un jour l'insertion par les personnes
intresses  la rpandre. Constitue sur d'autres lments, mue par une
impulsion contraire, _l'Illustration_ annoncera, en les analysant,--dans
le triple intrt du public, des crivains et des diteurs, tous les
ouvrages franais ou trangers qui mriteront,  des titres divers,
d'tre connus, lus et mdits.

_De la Puissance amricaine_. Origine, institution, esprit politique,
ressources militaires, agricoles, commerciales et industrielles des
Etats-Unis; par le major GUILLAUME TELL POUSSIN. 2 vol. in-8 de 52
feuilles 3/4, avec carte. Paris, Coquebert. 10 fr.

Le titre seul de ces deux volumes indique qu'ils ne ressemblent en rien
 tous ceux qui ont t publis, durant ces dernires annes, sur les
Etals-Unis. M. Guillaume Tell Poussin n'a pas rdig laborieusement une
longue dissertation sur les avantages ou les inconvnients de la
dmocratie. Loin de lui la prtention d'esquisser des tableaux de
moeurs, ou de raconter des impressions de voyage. Il n'est ni un
idologue, ni un littrateur; il n'aime pas plus les phrases que les
thories; sa passion dominante est la passion des faits; ce qu'il
tudie, ce qu'il veut faire connatre avant tout  ses lecteurs, c'est
la statistique, c'est la puissance amricaine, c'est l'origine des
populations diverses qui composent la fdration des tats-Unis,
l'histoire de leur dveloppement, des vicissitudes qui ont marqu leur
enfance et des progrs incroyables qui distinguent leur virilit; ce
sont leurs ressources militaires, agricoles, commerciales,
industrielles.

Le premier volume renferme l'histoire abrge des premiers
tablissements des Europens dans la partie septentrionale du nouveau
continent, des Franais sur les rives du Saint-Laurent et du Mississipi,
des Espagnols dans la Floride, des Anglais dans la Nouvelle-Angleterre.
A la suite de cette revue historique, continue jusqu' nos jours, M.
Poussin publie trois documents importants: la dclaration
d'indpendance, l'acte de fdration et la constitution actuelle des
tats-Unis.

Le second volume, beaucoup plus intressant que le premier, s'ouvre par
l'exposition des ressources militaires des tats-Unis. De ce ct de
l'Atlantique, nous sommes habitus  considrer les Amricains comme un
peuple de marins, de marchands et de pionniers, et nous ne souponnons
pas que l'Amrique, dans la prvoyance d'une lutte avec l'Europe, se
soit prpare  la soutenir. La constitution de 1787 donnait au congrs
le pouvoir de mettre le pays en tat de dfense. Cette sage mesure fut
diffre pendant plusieurs annes, et l'et t, sans doute,
indfiniment sans la guerre de 1812 avec l'Angleterre. En 1816, sous la
prsidence de M. Madisson, le congrs dcrta que les tats-Unis
seraient mis en tat de dfense au moyen de fortifications permanentes
dont l'excution fut confie au gnral du gnie Bernard, qui avait t
aide-de-camp de Napolon, et chef de son cabinet topographique. M.
Poussin a coopr, sous le gnral Bernard,  cette grande mesure et
trace un tableau aussi exact qu'intressant du systme de dfense adopt
par le congrs. Ce systme a pour principe que la dfense nationale doit
reposer sur l'appui mutuel de la marine, des fortifications, des voies
de communication par eau et par terre, de l'arme rgulire et de la
milice organise. M. Poussin examine chacun de ces lments. Il passe en
revue, en traitant de la marine militaire, son organisation successive,
son tat prsent, le matriel et le personnel, les chantiers de
construction et de rparation, les ports de refuge, les rades de
rendez-vous. Il donne ensuite de curieux dtails sur la ligne de
fortification, les frontires maritimes et les frontires de terre, les
arsenaux, les manufactures d'armes et les fonderies, la navigation 
vapeur, les canaux, les chemins de fer, l'arme rgulire et la milice.

Sur la population des tats-Unis, M. Poussin a recueilli de nombreux
documents. L'esprit religieux, l'tat de l'instruction publique,
l'instruction agricole, le commerce, les manufactures, les classes
ouvrires, forment autant de chapitres remplis de faits nouveaux, qui
font parfaitement connatre l'tal social et industriel de l'Union. La
condition de l'industrie manufacturire mrite particulirement
d'attirer l'attention, car elle prouve que, sous peu d'annes,
non-seulement les tats-Unis pourront se passer des produits
manufacturs des nations europennes; mais encore qu'ils prendront place
parmi les peuples producteurs, rvolution qui jettera forcment un grand
dsordre dans l'conomie industrielle et commerciale de la France et de
l'Angleterre.

_La Polynsie et les les Marquises_: voyages et marine accompagns d'un
voyage en Abyssinie, et d'un coup d'oeil sur la canalisation de l'isthme
de Panama; par M. LOUIS REYBAUD auteur des _Etudes sur les
Rformateurs_. 1 vol. in-8. Paris. 1845. Guillaumin, 7 fr. 50 cent.

M. Louis Reybaud a eu l'heureuse ide de faire rimprimer en un volume
in-8 une srie d'articles qu'il avait publis, durant ces dernires
annes, dans la _Revue des deux Mondes_ et dans _la Revue Britannique_.
Ce nouvel ouvrage de l'auteur des _Etudes sur les Rformateurs_ s'ouvre
par un coup d'oeil sur la science gographique, qui lui sert, pour ainsi
dire, de prface. Viennent ensuite _l'Histoire de la colonisation de la
Nouvelle-Zlande_, les analyses des voyages de _l'Artmise_  Tati, de
l'expdition de _l'Astrolabe_ et de la _Zle_, de 1837  1840, du
voyage de M. Rochet d'Hricourt dans _l'Abyssinie mridionale_. A des
rflexions pleines de justesse sur _l'avenir de notre marine_ et  des
documents statistiques sur _la flotte franaise_ en 1841, succdent
enfin, deux curieux chapitres sur _les les Marquises_ et sur la
_canalisation de l'isthme de Panama_. Aucun crivain contemporain ne
rsume avec plus d'intelligence et n'expose avec plus de clart une
question controverse, que M. Louis Reybaud. Non-seulement il comprend
admirablement tous les sujets qu'il traite,--histoire, philosophie,
voyages,--mais il a, en outre, le talent de les faire comprendre  ses
lecteurs. Aprs avoir lu ses tudes sur les Rformateurs, on connat
mieux les systmes de Saint-Simon, d'Owen et de Fourier, que si on avait
mdit pendant longtemps leurs ouvrages et ceux de leurs disciples. Le
volume intitul: _la Polynsie et les les Marquises_ remplacera
avantageusement dans toutes les bibliothques, les diverses relations de
voyage dont il renferme l'analyse.

_Voyage au ple sud et dans l'Ocanie_, sur les corvettes _l'Astrolabe_
et _la Zle_, excut par ordre du roi, pendant les annes
1837-1838-1839-1840, sous le commandement de M. DUMONT D'URVILLE. 34
volumes grand in-8 de plus de 700 pages, avec un atlas contenant
environ 520 planches in-folio, publi par livraisons de 5 ou 6 planches
et 64 cartes hydrographiques.--Paris, Gide, libraire-diteur. Chaque
volume 6 fr.; chaque livraison de planches, 12 fr. 50 c.

La mort malheureuse de l'amiral Dumont-d'Urville n'a apport aucun
retard  la publication de la relation de son voyage. L'ouvrage complet
se divisera en huit parties: 1. _Histoire des Voyages_, 10 vol. 2.
_Zoologie_, 6 vol. 3. _Botanique_ 1 Vol. 4. _Anthropologie et
Physiologie humaine_, 2 vol, 5 _Minralogie et Gologie_, 2 vol. 6.
_Philologie_, 4 vol. 7. _Physique_, 4 vol. 8. _Hydrographie_, 2 vol. Le
quatrime volume de _l'Histoire du Voyage_ vient d'tre mis en vente.
Ont dj paru: _Atlas pittoresque_, 18 livraisons; _Zoologie_, 2 vol.
_Botanique_, 1 vol. _Physique_, 1 vol.--Avons-nous besoin de rappeler,
en annonant cette belle publication, que le voyage au ple et dans
l'Ocanie, de _l'Astrolabe_ et de _la Zle_, est, de toutes les
expditions entreprises et acheves dans ce sicle par la marine
franaise, la plus rcente, la plus glorieuse peut-tre, et la plus
fconde en rsultats nouveaux.

_Manuel de l'Histoire gnrale de l'Architecture_ chez tous les peuples,
et particulirement de l'architecture en France au moyen-ge; par DANIEL
RAME. 2 vol. in-12. Paris. 1843. Paulin, 10 fr. 50 cent. (Avec de
nombreuses gravures sur bois.)

Fils d'un architecte, architecte lui-mme, M. Daniel Rame avait depuis
sa jeunesse conu le projet d'crire un jour une histoire complte de
l'architecture. Pendant plus de vingt annes il tudia tous les grands
monuments de l'antiquit et des temps modernes; non-seulement il
cherchait  comprendre leur ensemble et leurs dtails, mais il
s'inquitait, comme il le dit lui-mme dans sa prface, de l'poque
historique  laquelle ils furent levs, du gnie du peuple qui les
difia, des circonstances et des ides qui prsidrent  leur
construction. Aprs avoir compuls, en outre, les divers ouvrages
franais, anglais, italiens, allemands, espagnols, crits jusqu' ce
jour sur l'art auquel il a vou une affection particulire, il vient de
se dcider  publier les rsultats de ses longs et consciencieux
travaux.

Le premier volume du _Manuel de l'histoire gnrale de l'Architecture_
est consacr  l'antiquit, le second au moyen-ge. M. Daniel Rame se
propose de composer plus lard un troisime volume, qui contiendra
l'histoire de l'architecture au seizime sicle et aux sicles suivants,
et dans lequel il jugera d'une manire impartiale les restaurations
modernes faites aux monuments du moyen-ge.

L'introduction place en tte du premier volume se divise en cinq
chapitres, ayant pour titre: _L'histoire primitive des hommes,
l'migration des peuples, les religions des temps primitifs, l'origine
de l'architecture et des nombres en gnral_. Ces prmisses poses, M.
Rame promne avec lui son lecteur de l'Inde en Perse, de la Perse chez
les Babyloniens, les Chaldens, les Mdes, les Assyriens, les
Phniciens, les Hbreux, en Ethiopie, en Nubie, en Egypte, en Grce,
dans l'Asie Mineure, en Italie, chez les trusques et chez les Romains.
Que de monuments ne lui montre et ne lui explique-l-il pas durant cette
excursion rapide, mais intelligente, depuis les temples d'Elora, dont
l'origine est inconnue, jusqu'au palais que l'empereur Diocltien fit
btir  Spalatro.

M. Daniel Rame espre avoir rendu une justice impartiale 
l'architecture de tous les peuples. Toutefois, il s'lve contre l'tude
exclusive du style grec et romain. Il s'est longtemps arrt 
l'architecture du moyen-ge en France,  l'architecture proprement dite
chrtienne,  celle qui est sortie des races germaniques. L'ignorance la
plus complte, la plus honteuse et la plus impardonnable, a seule pu
donner au moyen-ge l'pithte de barbare et d'obscur. Ce qui prouve
plus clairement que tous les livres, que tous les raisonnements, que
toutes les rflexions, la civilisation avance et intellectuelle de
cette poque, c'est l'tude des oeuvres d'art qu'elle nous a laisses,
et, parmi ces oeuvres, plus particulirement encore les monuments
d'architecture, ces majestueuses cathdrales, ces palais magnifiques,
ces chteaux forts avec ponts-levis et  triple herse, ces
htels-de-ville lgants, ces beffrois lgers et tant d'autres difices.
L'tude de ces oeuvres d'art forme le sujet du second volume. Ce n'est
plus l'univers entier, c'est l'Europe seulement, c'est le monde chrtien
que le lecteur visitera dsormais avec son savant cicrone. M Daniel
Rame signale d'abord l'influence du christianisme sur l'architecture;
puis il part de l'Italie, s'embarque pour Constantinople, revient eu
France, parcourt l'Allemagne et les Pays-Bas, passe en Angleterre,
explore rapidement les tats du Mord, la Sude, la Norwege, la Russie,
fait une tourne en Espagne, et achve son voyage en Italie et en
Sicile, o du haut de la cathdrale de Pafenne il contemple en
imagination les monuments levs par les Arabes sur cette terre de
l'Afrique que ses regards ne peuvent apercevoir.

_Trait du Droit international priv_, ou du conflit des lois des
diffrentes nations en matire de droit priv; par M. FOELIX, docteur en
droit. 1 vol. in-S. Paris. 1855. JOUBERT. 9 fr. (612 pages.)

Le droit international (_jus gentium_) est l'ensemble des principes
admis par les nations civilises et indpendantes, pour rgler les
rapports qui existent ou peuvent natre entre elles et dcider les
conflits entre les lois et usages divers qui les rgissent. Le droit
international se divise en droit public et en droit priv. Le droit
international public (_jus gentium publicum_) rgle les rapports de
nation  nation, en d'autres termes a pour objet les conflits de droit
public. On appelle droit international priv (_jus gentium privatum_)
l'ensemble des rgles d'aprs lesquelles se jugent les conflits entre le
droit priv des diverses nations; en d'autres termes, le droit
international priv se compose des rgles relatives  l'application des
lois civiles ou criminelles d'un tat dans le territoire d'un tat
tranger.

Le Trait du droit international priv que vient de publier M. Foelix
n'est pas un ouvrage de thorie, mais une sorte de manuel-pratique.
L'auteur s'est born  runir dans un cadre mthodique les rgles ou
principes qu'un usage assez gnral des nations parait avoir consacrs.
Quant aux preuves de l'existence de cet usage, il les a recherches dans
les lois, les traits, les crits des auteurs et les arrts des cours de
justice.

M. Foelix a divis son ouvrage en deux livres, prcds d'une
introduction. Dans le titre prliminaire, il rsume rapidement
l'histoire du droit international chez les Romains et au moyen-ge; il
pose ensuite quelques principes fondamentaux, puis dfinit trois classes
de statuts dont il aura  s'occuper: les statuts personnels, les statuts
rels, les statuts concernant les actes de l'homme. Dans le livre
premier, il traite des effets du statut personnel et du statut rel. Le
livre second est beaucoup plus important que le premier; l'auteur
examine avec dtail les lois diverses qui rgissent les actes de
l'homme. Les huit premiers titres de ce livre embrassent tout le droit
international civil: le titre IX et dernier est consacr au droit
international criminel.

M. Foelix, rdacteur en chef de la _Revue trangre et franaise de
lgislation_, avait dj publi, dans le cours de l'anne dernire, deux
volumes sur les mariages contracts en pays trangers, et sur l'effet ou
l'excution des jugements dans les pays trangers. Son trait de droit
international, fruit de longues tudes, obtiendra un succs d'autant
plus grand, qu'il est le premier ouvrage publi en franais sur cette
importante matire. Les autres livres _ex professo_, qui avaient paru
jusqu' ce jour, taient dus  deux Anglais, MM. Storey et Burge, deux
Allemands, MM. Schmaefner et Waechter, et un Italien, M. ROCCO, et
n'avaient jamais t traduits dans notre langue.

_Code civil de l'empire de Russie_, traduit sur les ditions
officielles, par un jurisconsulte russe, et prcd d'un aperu
historique sur la lgislation de la Russie et l'organisation judiciaire
de cet empire; par M. VICTOR FOUCHER, avocat gnral  la Cour royale de
Rennes. 1 vol. in-8. Rennes, Blin.

Le Code civil de la Russie est le produit d'un enfantement de plusieurs
sicles. Alexis Milkhaelovitch fit pour la premire fois, en 1669, un
recueil des lois russes. Son _Ulognie_ remplaa les coutumes barbares
qui avaient rgn jusqu' cette poque. En 1700, Pierre le Grand nomma
une commission charge de runir dans un seul ordre tous les actes
lgislatifs des empereurs. Cette commission, souvent renouvele, ne
finit son travail qu'en 1832. Un manifeste du 31 janvier 1833, sign par
Nicolas et promulgu, a rendu obligatoire,  partir du 1er janvier 1833,
le _Svod_, ou la collection de toutes les lois. Le Code civil, dont. W.
Toucher vient de publier la traduction, forme la premire partie du
cinquime livre du Svod.

_Histoire de la Chimie, depuis les temps les plus reculs jusqu' notre
poque_, comprenant une analogie dtaille des manuscrits alchimiques de
la bibliothque Royale de Paris; un expos des doctrines cabalistiques
sur la pierre philosophale; l'histoire de la pharmacologie, de la
mtallurgie et, en gnral, des sciences et des arts qui se rattachent 
la chimie, etc.; par le docteur FERDINAND HOEFER. Tome 1er, in-8. Paris,
1842. Au bureau de la _Revue Scientifique_, rue Jacob, 36.

Le tome 2 et dernier doit paratre prochainement; nous rendrons compte
de ce curieux ouvrage ds qu'il sera termine.

_Voyage d'Horace Vernet en Orient_. Dessins et textes, par M. GOUPIL
PESQUET. Paris, chez M. Challamel, directeur de la _France littraire_.
4, rue de l'Abbaye, diteur du _Voyage de M. de Forbin_, avec texte par
M. de Marcellus.

La relation du _Voyage d'Horace Vernet en Orient_ que publie M.
Challamel, est enrichie d'un joli choix de costumes, de scnes de
moeurs, de vues, expliqus dans le telle et dessin, scrupuleusement
d'aprs nature,  Malte, dans l'Archipel, en Egypte, en Syrie, en
Turquie, dans l'Asie Mineure, en Italie, etc.; elle renferme aussi
quelques chants nationaux.

Le public apprendra aussi, avec plaisir,  l'poque du salon de 1843,
que M. Challamel continuera cette anne la srie d'_Albums sur les
expositions de peinture_, et se propose d'y ajouter, pour complment
indispensable, les plus jolis tableaux de Verburg, Teniers, Metzu, etc.,
ainsi que la belle collection de peintres primitifs de M. Artaud de
Moutor.

_L'Histoire--Muse de la Rpublique franaise_, par M. Augustin
Challamel, et le joli _Album de l'Opra_, mritent aussi d'tre
recommands  tous les amateurs des livres illustrs.

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EXTRAIT DU CATALOGUE GNRAL DU COMPTOIR CENTRAL DE LA LIBRAIRIE.

                        Philosophie (suite).

ENCYCLOPDIE NOUVELLE, ou Dictionnaire philosophique, scientifique,
littraire et industriel, offrant le tableau des connaissances humaines
au dix-neuvime sicle; publie sous la direction de MM. P. LEROUX et J.
REYNAUD. 8 vol. grand in-8, de 838 pages  deux colonnes. (Charles
Cosselin, d.) 16 fr. le vol.

ESQUISSES D'UNE PHILOSOPHIE; par F. LAMENNAIS (1841). 3 beaux et forts
vol. in-8. (Pagnerre, d.) 22 fr. 50

ETUDES SUR LES RFORMATEURS CONTEMPORAINS ou socialistes modernes:
Saint-Simon, Charles Fourier, Robert Owen; par Louis Reynaud. 5e
dition. 1 beau vol. in-8. (Guillaumin, d.) 7 fr. 50.

INTRODUCTION A LA SCIENCE DE L'HISTOIRE; par P.-J.-B. BUCHEZ. Nouvelle
dition. 2 vol. in-8. (Guillaumin, d.) 15 fr.

RATIONALISME CHRTIEN (le)  la fin du onzime sicle, ou Monologium et
Prologium de saint Anselme, archevque de Cantorbry, sur l'essence
divine; par M. H. BOUCHETTE. 1 volume in-8. (Amyot, d.) 7 fr. 50

UTOPIE DE THOMAS MORUS (L'), traduction nouvelle; par M. VICTOR
STOUVENEL, in-8. (Paulin, d.) 5 fr.

VOYAGE EN ICARIE, roman philosophique et social; par CABET. 1 vol. grand
in-18. (Mallet, d.) 4 fr.

                               Education.

ABB DE LA SALLE (L') ET L'INSTITUT DES FRRES DES A COLES CHRTIENNES,
depuis 1654 jusqu'en 1842; par un professeur de l'Universit. 1 vol.
grand in-18. (Lebrun, d.) 1 fr. 25

ABCDAIRE MINIATURE EN ACTION (L'), joujou instructif avec un joli
texte et plus de 100 petits dessins. (Aubert et Comp., d.) 2 fr. 75.

BIBLE EN IMAGES (la), exercices de lectures pour l'enfance, composs de
versets de la sainte Bible. 1 vol. in-18, de 550 vignettes. (Lebrun,
d.) 1 fr. 50.

CONTES D'UNE VIEILLE FILLE A SES PETITS-NEVEUX, par Mme MILE DE
GIRARDIN (DELPHINE GAY.). 2e dition. 2 volume in-18. (Charles Gosselin,
d.) 6 fr.

GALERIE PITTORESQUE DE LA JEUNESSE, orne de 40 lithographies, d'aprs
VICTOR ADAM, texte de Mme ALIDA DE SAVIGNAC. (Aubert et Comp., d.)
Cartonn. 10 fr.

GALERIE PITTORESQUE D'HISTOIRE NATURELLE. Cours lmentaire d'histoire
naturelle; par M. BOITARD. 1e dit. 1 vol. in-4 orn de 210 planches.
(Lebrun, d.) Broch. 5 fr.

HISTORIETTES, CONTES ET FABLES de FNELON. Joli vol. in-18, illustr de
nombreuses vignettes sur bois, de douze grands sujets; par Th.
Fragonard. (Challamel, d.) Br. 4 fr.

MERVEILLES DE LA FRANCE (les), ou _Vade-mecum du petit voyageur_. 1 vol.
in-8, orn de 15 jolis dessins. (Challamel, d.) 5 fr.

MYTHOLOGIE PITTORESQUE, ou Histoire mthodique universelle des faux
dieux de tous les peuples anciens et modernes; par J. ODOLANT-DESNOS. 5e
dition. 1 vol. grand in-8, orn de 50 gravures. (Lavigne, d.) 10 fr.

MYTHOLOGIE ILLUSTRE; par M. PHILIPON DE LA MADELAINE, orne de 140
vignettes et de 25 planches. 1 vol. grand in-18. (Mallet, d.) 5 fr.

OCAN ET SES MERVEILLES (l'), histoire et description des animaux,
coquillages et plantes marines les plus remarquables qu'il renferme: par
J.-M. CHOPIN. 1 beau vol. in-12, orn de 100 gravures. (Lebrun, d.) 1
fr. 50.

PATER DE FNELON (le), par S. HENRI BERTHOLD. 1 beau vol. in-12, orn de
gravures et du portrait de Fnelon. (Lebrun, d.) Broch. 1 fr. 50.

PETIT DESSINATEUR (le), ou les vrais lments du dessin enseign en 10
leons; par M. VOIART. Ouvrage adopt pour les coles primaires par le
conseil royal. 2e dition. 1 vol. in-12, orn de ligures. (Lavigne, d.)
5 fr.

PETITS CONTES HISTORIQUES; par Mme EUGNIE FOA. 6 petits vol. orns de
dessins. Ils se vendent sparment. (Aubert et Comp., d.) Chaque volume
broch. 50 c.

PETITS INSULAIRES (les), histoire intressante et morale, imite de
l'anglais et orne de jolies gravures. (Aubert et Comp., d.).

PETITS LIVRES DE M. LE CUR (les), bibliothques du presbytre et de la
famille; charmants petits livres d'ducation morale et d'amusement.
Chaque volume est orn d'un grand nombre de dessins, par Forest,
Vernier, Valentin, etc. (Aubert et Comp., d.) Prix de chaque volume
illustr. 50 c.

VOCABULAIRE ILLUSTR (le) par plus de 800 dessins gravs sur bois et
intercals dans le texte. Grand in-8. (Aubert et Comp., d.) Broch. 12
fr.

                            Politique

BIBLIOTHQUE POLITIQUE, publie par Pagnerre, d. Collection de jolis
vol. in-32, imprims avec luxe, sur papier grand jsus vlin.--Cette
Bibliothque se compose des volumes suivants.

ABOLITION DE L'ESCLAVAGE; par V. SHEOELCHER. 2e dit. 1 vol. 1 fr. 25 c.

AFFAIRES DE ROME; par F LAMENNAIS, 5e dition 2 vol. 2 fr.

AVIS AUX CONTRIBUABLES; par TIMON, pamphlet publi lors des lections de
1842. 50 c.

2 AVIS AUX CONTRIBUABLES, ou REPONSE DU MINISTRE DES FINANCES; par le
mme. 25 c.

BIOGRAPHIE DES DPUTS (Chambre dissoute, 1839-1842). 2 vol. 2 fr. 50 c.

CATCHISME DE LA RFORME LECTORALE; par J. BENTHAM, traduit par LIAS
REGNAULT. 1 vol. orn du portrait de Bentham. 1 fr. 25.

CENTRALISATION (de la); par TIMON. 1 vol. 1 fr. 25.

CHANSONS POLITIQUES (Nouvelles); par ALTAROCHE. 1 vol. 1 fr. 25.

CONTES, DIALOGUES ET MLANGES DMOCRATIQUES; par ALTAROCHE. 1 vol. 1 fr.
25.

ESCLAVAGE MODERNE (de l'); par F. LAMENNAIS. 1 volume. 75 c.

TAT DE LA QUESTION; par M. de CORMENIN; pamphlet publi lors des
lections de 1839. 50 c.

TUDE SUR TIMON; par M. CHAPUYS-MONTLAVILLE. 1 vol. 25 c.

FORTIFICATIONS DE PARIS, justes frayeurs d'un habitant de la banlieue;
par A. LUCHET. 1 vol. in-32. 50 c.

FRAGMENTS POLITIQUES ET LITTRAIRES; par LUDWIG BOEHNE. 1 fort volume
orn du portrait de l'auteur. 1 fr. 50.

ITALIE POLITIQUE; par le gnral POPE, avec une introduction par Ch.
DIDIER. 1 vol. 2 fr.

LIVRE DU PEUPLE (le); par F. LAMENNAIS. 1 vol. 1 fr. 25.

MAZAGRAN, rcit des journes des 3, 4, 5 et 6 fvrier 1810; par M.
CHAPUYS-MONTLAVILLE, dput. 50 c.

MOT (un) sur le pamphlet de police intitul _la Liste civile dvoile_;
par M. DE CORMENIN. 25 c.

NATIONALIT FRANAISE; par Ch. DIDIER. 1 vol. 75 c.

OEUVRES COMPLTES DE J.-P. DE BRANGER. Nouvelle et trs-jolie dition.
3 vol. orns d'un beau portrait de l'auteur. 3 fr. 50.

PAMPHLETS POLITIQUES ET LITTRAIRES, de P.-L. COURIER prcdes d'un
Essai sur la vie et les crits de l'auteur, par ARMAND CARMEL. 2 vol. 2
fr. 25.

PAROLES D'UN CROYANT; par F. LAMENNAIS. 1 vol. 75 c.

PASS ET DE L'AVENIR DU PEUPLE (du); par F. LAMENNAIS. 1 vol. 1 fr. 50.

POLITIQUE A L'USAGE DU PEUPLE; par F. LAMENNAIS. 2 vol. 2 fr. 50.

PRINCIPE (le) ET L'APPLICATION, _Rforme lectorale_; par M.
CHAPUYS-MONTLAVILLE. 1 vol. in-32. 1 fr. 50.

QU'EST-CE QUE LE TIERS-TAT? brochure publie en 1789, par SIEYES. 1
vol. orn du portrait de Sieyes. 1 fr. 30.

QUESTIONS POLITIQUES et PHILOSOPHIQUES; par F. LAMENNAIS 2 vol. 2 fr. 50.

QUESTIONS SCANDALEUSES D'UN JACOBIN, au sujet d'une Dotation; suivies de
la Rfutation du rapport de T. Amilhau; par TIMON. 1 vol. 50 c.

RCIT DE L'INAUGURATION DE LA STATUE DE GUTENBERG et des ftes donnes 
Strasbourg les 24, 25 et 26 juin 1810; par AUG. LUCHET orn d'une jolie
vignette reprsentant la statue de GUTENBERG, par David (d'Angers). 1
vol. 1 fr. 25.

RFORME (la) ET LA RVOLUTION, paraboles historiques; par ALTAROCHE. 1
vol. 1 fr. 25.

RGENCE (de la). Dfinition, Principes, Histoire, Questions de droit et
de personnes. Attributions, Autorit, Dotation, etc.; par E. Du Clerc. 1
vol., 2e dition. 1 fr. 25.

RELIGION (de la); par F. LAMENNAIS. 1 vol. 1 fr. 25.

EXPOSITION RAISONNE DE LA DOCTRINE PHILOSOPHIQUE DE M. F. LAMENNAIS;
par E.-A. SEGRETAIN. 1 volume. 1 fr. 25.

Chaque ouvrage de cette Bibliothque se vend sparment.

BIOGRAPHIE DES DPUTS session de 1831. 1 vol. in-8 (Pagnerre, d.) 2
fr. 50.

DCLIN DE LA FRANCE (du) et de l'garement de sa politique; par M.
d'H... 1 vol in 8. (Paulin, d.) 1 fr.

DMOCRATIE EN AMRIQUE (de la); par M. ALEXIS DE TORQUEVILLE. 9e
dition, revue et corrige. 1 vol in-8. orn d'une carte d'Amrique.
(Charles Gosselin d.) 30 fr.

On vend sparment:

DE LA DMOCRATIE EN AMRIQUE; par le mme auteur. Seconde partie,
formant les I. III et IV. 5' dition. 2 volumes in-8. 15 fr.

DICTIONNAIRE POLITIQUE, Encyclopdie du langage et de la science
politiques; rdig par une runion de dputs, de publicistes et de
journalistes, avec une introduction par GARNIER-PAGES; publi par MM E.
DUCLERC et PAGNERRE. 1 VOLUME in-8 grand-jesus vlin, de prs de 1,000
pages  deux colonne, contenant la matire de 12 volumes in-8
ordinaires, orn du portrait de Garnier-Pags sur chine. (Pagnerre, d.)
20 fr.

HISTOIRE LECTORALE DE LA FRANCE depuis la convocation des tats
gnraux de 1789; par M. AUDIGANNE, avocat. 1 vol. in-8. (W. Coquebert,
d.) 5 fr.

POLITIQUE EXTRIEURE ET INTRIEURE DE LA FRANCE (de la); par DUVERGIER
DE HAURANNE, membre de la Chambre des Dputs. 1 vol. in-8. (Paulin,
d.) 6 fr.

SOPHISMES PARLEMENTAIRES; par JEREMIE BENTHAM, traduits de l'anglais et
prcds d'une lettre  GARNIER-PAGES sur l'Esprit de nos assembles
dlibrantes, par M. LIAS REGNAULT. 1 beau vol. in-8 (Pagnerre, d.) 5
fr.

          Economie Politique. Commerciale et industrielle.

AIR COMPRIM ET DILAT COMME FORCE MOTRICE (de l'). ou des forces
naturelles recueillies gratuitement et mises en rserve: par MM. ANDRAUD
et TESSIE DE MOTHAY 3e dition, in-8. (Guillaumin, d.) 3 fr.

ASSOCIATION (l') des douanes allemandes, son pass, son avenir, par MM.
P.-A. DE LA NOURAIS et E. BRES. 1 vol. in-8. (Paulin, d.) 5 fr.

Les trois ouvrages suivants sont en vente:

COURS COMPLET D'CONOMIE POLITIQUE; par J.-B SAY. 2e dition,
entirement revue par l'auteur, publie sur les manuscrits qu'il a
laisss, et augmente de notes; par Honni SAY, son fils. 2 beaux vol.
in-8. 20 fr.

RECHERCHES SUR NATURE ET LES CAUSES DE LA RICHESSE DES NATIONS: par ADAM
SMITH. Traduction du comte GERVAIS GARNIER, entirement revue et
corrige, et prcde d'une notice biographique par M. BLANQUI an, de
l'Institut; avec les commentaires de BUCHANAN, G. GARNIER, MacCULLOCH,
MALTHUS, J. MILL, RICARD, SISMONDI; augment de notes indites de J.-B.
SAY, et d'claircissements historiques, par M. BLANQUI. 2 forts vol.
grand in-8. 20 fr.

TRAIT D'CONOMIE POLITIQUE. 6e dition. Par J-B. SAY 1 seul volume
grand in-8. raisin velin. 10 fr.

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concerne le commerce de terre et de mer, la navigation, les douanes, les
pches, l'conomie politique, commerciale et industrielle, la
comptabilit, la tenue des livres, les changes, les monnaies, les poids
et mesures de tous les pays, la gographie commerciale, le mouvement des
exportations et des importations, les usages de chaque pays, la
connaissance de tous ses produits, soit naturels, soit fabriqus, leurs
caractres spcifiques, leurs varits, leur histoire, leurs provenances
et leurs dbouchs: par MM. BLANQUI an. BLAY, A. CHEVALLIER, Ed.
CORRIERE, Di BRUNFAUT, DUSSARD, Th. FIX, EUGEN, FLACHAT, STEF.
FLACHAT-MOW, FRANCOEUR, DAY,. KOSCHLIN Ch. LEGENTIL, dput, MacCULLOCH,
A MIGNOT, OMOT, PANCE, PAVEN, PELOUZE, L. REYNAUD, RODET, HORACE SAY,
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S'adressera MM Varnouts pre et fils, machinistes, peintres en dcors.

Rue d'Angoulme-du-Temple.

VOYAGE D'HORACE VERNET EN ORIENT: dessins et texte par M.
GOUPIL-FESQUET. Paris, chez Challamel, directeur de la FRANCE
LITTRAIRE, 4, rue de l'Abbaye, diteur du VOYAGE DE M. DE FORBIN, avec
texte, par M. de Marcellus.

[Illustration: modes.]

                              MODES

MARIAGES--PROMENADES--THTRES.

Il parait quelques rayon de soleil, et l'on ne sait avec quelle toilette
nouvelle y rpondre: le soir il y a reprsentation au thtre, et les
toilettes n'ont plus de fracheur. Et cependant, reprenant la plume,
j'ai d mettre en tte de cette revue du monde ce mot ambitieux et
obligatoire: Modes!

Nous allons jeter un coup d'oeil sur les runions plus ou moins
importantes, srieuses ou futiles.

En tte des solennits graves sont les mariages. Quelques-uns, clbrs
tout  fait en silence, ne nous permettent pas l'indiscrtion; mais ceux
qui s'entourent d'une pompe fastueuse appartiennent  nos recherches.

Un des jours de la semaine dernire, une file de voitures entourait, ds
onze heures du matin, l'glise Saint-Sulpice: des femmes simplement
pares en descendaient et prenaient place au matre-autel, devant lequel
attendaient les chaises de velours et les cierges dans les hauts
flambeaux d'argent; des masses de fleurs naturelles formaient sur
l'autel une pyramide mle de lumires: l'glise tait brillante et
radieuse; on comprenait, ds le portique, la fte que l'on allait
clbrer.

C'tait une messe de mariage. Mademoiselle de J. entra, suivie de sa
famille; elle traversa cette double haie d'amis et d'indiffrents sans
rendre un seul regard aux mille regards attirs sur elle.

Si une jeune fille a une pense trangre  l'vnement qui l'amne en
ce lieu, c'est certainement le dsir d'chapper  cette foule; mais nos
usages sont faits ainsi, que le moment de toute la vie o une femme
voudrait concentrer le plus intimement en elle toute son me, est celui
qu'elle livre au monde, celui pour lequel il faut tudier une toilette,
composer un maintien, touffer la plus sainte des motions, en un mot,
poser en public.

Mademoiselle de J. avait une robe de velours pingl blanc,  corsage
montant,  manches longues, ferme par des boutons en diamants; un long
voile d'Angleterre tombait en arrire, retenu par la couronne de fleurs
d'oranger; le _bouquet de marie_ tait en bijouterie: des perles
formaient les boutons, et un feuillage en or maill s'talait entre les
pierreries.

Rien n'est plus convenable qu'une toilette de marie srieuse et modeste.
Certes, ce n'est pas le moment o la jeune fille vient devant Dieu,
conduite par son nouvel poux, qu'elle doit choisir pour se parer selon
le monde. Le voile est un emblme loquent de l'attitude impose aux
maries; le voile devrait cacher le visage: il n'y a pas assez de signes
extrieurs pour exprimer la rserve et la modestie dont une fiance
devrait s'entourer.

Aussi la toilette grave et enfantine tout  la fois de mademoiselle de
J. fit-elle grande sensation. Les diamants sur la robe de riche toffe,
ce voile rare et magnifique, l'absence de bijoux coquets, tout tait en
accord.

Il est  dsirer que cette mode remplace celle des _robes de bal_ si
inconvenantes pour la circonstance, et si dplaces dans une glise.

Mademoiselle de J. tenait  sa main un livre couvert en ivoire, sur
lequel se dessinait son chiffre, surmont d'une couronne de comtesse.

Quelques jours avant la clbration, une grande runion de famille avait
attir quelques trangers  l'htel de J., et nous allons en dire
quelques dtails. Mademoiselle de J. avait parfaitement compris que si
la nouvelle marie est oblige de se soumettre  une certaine
simplicit, la fiance doit l'observer bien plus encore.

Rien n'est plus charmant que la coquetterie nave d'une jeune fille dont
on va lire le contrat de mariage. Elle doit tre distingue entre les
autres jeunes filles, toutefois il ne faut pas qu'elle soit confondue
avec les femmes.

Mademoiselle de J. a tout au plus dix-sept ans;  peine a-t-elle eu le
temps de porter des fleurs. Jusqu' cette soire, qui lui donne prs de
80,000 livres de rente, on aurait difficilement devin en elle
l'hritire d'une grande fortune.

Sa robe en mousseline de l'Inde,  double jupe, avait un jupon rose pour
transparent; des flots de rubans rose et argent partageaient comme une
Svign la mantille de son corsage, et les mmes rubans accompagnaient
sa coiffure.

La corbeille expose tait magnifique. Les chles de cachemire eurent 
eux seuls un succs prodigieux. On fut en admiration devant un chle
long, bleu, bord de hautes palmes, complication merveilleuse de
serpents et de petites figures grotesques. Les chles de cachemires sont
de grande et riche lgance; le matin,  la ville, je ne sache pas
quelque chose d'un meilleur got qu'un chle long. Ceci soit dit sans
attaquer nullement la faveur capricieuse du camail et de la pelisse, qui
jouissent pleinement de leur royaut.

Les toffes n'taient qu'en petit nombre, en raison de l'poque o nous
nous trouvons. Quelques taffetas rays, quelques fantaisies, semblaient
jouer  ct des pompeux velours et des velours pingls d'une lgance
si douce et si recherche.

Parmi les bijoux, un bracelet eut une glorieuse distinction; c'est un
portrait en miniature entour de diamants et retenant cinq rangs de
diamants.

Mademoiselle de J. adressa le plus charmant regard  son jeune prtendu.
Ce remercment semblait fort tranger aux diamants; car la jeune fille
dit avec un ton affectueux: Il est bien ressemblant.

Pour les femmes qui regardaient, c'tait surtout un bracelet de
diamants; pour elle, c'tait un portrait.

A la promenade, on va montrer sa voiture: aussi les personnes qui n'ont
pas de voitures lgantes  faire voir, ne vont-elles gure se promener.
Il n'y a aucune toilette de ville qui offre un peu de nouveaut.

Au thtre, ce sont les coiffures; on voit de charmants petits bonnets
fort simples, avec la passe releve, et des rubans ou des fleurs tombant
contre l'oreille. Il y a des femmes jolies et jeunes qui bravent
l'aridit de la guipure prs du visage, et qui font ces petits bonnets
garnis en guipure plate, avec des pingles en diamants sur les cots.

On dit que les robes de dessous en taffetas de couleur vont tre
adoptes avec les robes de fantaisie, pour les toilettes de jour; c'est
une des plus jolies innovations que les femmes lgantes puissent
encourager. Puisque l'on est revenu  quelques-unes des toilettes de nos
mres, pourquoi ne pas reprendre celles qui se distinguaient le plus de
toute autre poque par une recherche coquette et gracieuse.

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Problme d'checs

LES BLANCS SONT MAT EN QUATRE COUPS.

[Illustration: (La solution  une prochaine livraison.)]

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                          Mercuriales

                   MARCH AUX GRAINS.--8 Mars

                 FARINES.--Les 100 kilogrammes.

1re qualit  32  34 f.   Arrivages           3,841 q. 94 k
2e     id.   29  31      Ventes              5,507
3e     id.   22  26      Restant  la halle 26,585    86
4e     id    17  21
Cours moyen du jour, 30 f. 62 c.--De la taxe, 54 f. 24 c.

                     GRAINS--L'hectolitre.

          Froment          18 f. 55 c.  20 f. 65. c
          Seigle            9    65      10    65
          Orge             13    55      14    15
          Avoine            9    15      10    65

                 MARCH AUX FOURRAGES.--3 Mars.

                             Enfer.  Saint-Martin Saint-Antoine
Paille de bl, 1re qualit  48  51    f. 50 f.     48  50 f.
Foin,            id.        76  78      -          46  78


                  MARCH AUX SCEAUX--Mars 1845.

          Amen. Vendu. Poids m. 1re qual. 2e qual. 3e qual. le k.
Boeufs,    995    946    547 k.   1f.50c.   1f.18c.  1f.04c.
Vaches,    188    181    216      1  12       .90      .68
Veaux,     494    494     57      1  76      1 60     1 44
Moutons,  8,555 8,467     22      1  46      1 30     1 06

                        HALLE AUX VEAUX.

             Amen.   Vendu.   Poids moyen.     Le kil.
28 fvrier    111      110          68     1f.84c  1f.44c.
 5 mars       578      578          70     2  10    1  70

                    VACHES GRASSES.--7 Mars.

 Amen 104, tant sur pied qu'abattues.--Vendu 79 de 1f.20c  80c.
le kilogramme.

                       VACHES LAITIRES.

                                 Amen.   Vendu.
La Maison-Blanche       4 mars.    55       34   210  450 f.
La Chapelle-Saint-Denis 7 mars.    95       42   250  500

                        LILLE.--1er Mars.

Graine de colza, l'hectol.                24f.50c.
Huile de colza, la tonne.                 80
Graine de cameline, l'hectol.             20
Huile de cameline, la tonne.              80  25
Graine de lin, l'hectol.                  21  25
Huile de lin, la tonne.                   80
Tourteaux de colza, les 100 kilog         15
   id.    de lin,        id.              16  75

           MARCHS TRANGERS.--BRUXELLES.--3 MARS 1845

Froment nouveau, l'hectolitre.                19f.70c.
        tranger,    id.                      17  77
Seigle nouveau,      id.                      15  77
Avoine               id.                       8  06
Graines de colza,    id.                      23  12
        de lin.      id.                      18  59
Tourteaux de colza, l,215 kil.               168  75
          de lin,     id.                    216  77

               PRIX MOYEN DU FROMENT ET DU SEIGLE.
               Du Lundi au Samedi 25 Fvrier 1845.

Marchs
 rgulateurs.   Froment   Hectol. Prix Moy.  Seigle  Hectol.  Prix moy.
Arlon                             20f.32c.                    17f.00c.
Anvers                            20  35                      14  88
Bruges                            18  15                      13  25
Bruxelles                         19  77                      14  15
Gand                              18  70                      12  66
Hasselt                           20  10                      15  02
Lige                             19  06                      14  58
Louvain                           20  44                      14  81
Namur                             20  02                      15  55
Mons                              19  75                      12  52
Prix moyen pour tout le royaume.  19  55                      14  45

Le froment reste soumis au droit d'entre de 37 f. 50 c., et le seigle 
celui de 21 f. 50 c. les 1,000 kilogrammes.

Le droit de sortie sur l'une et l'autre crale reste fixe  25 c. les
1.000 kilogrammes.

                            ANVERS.--3 Mars.

Graines de trfle rouge, le kilog.            0f.88c.
             --   blanc,   id.                   80
 -- de chanvre de Riga,    id.                   51
 -- de lin  semer de Riga, la tonne          26 49
 -- de colza du pays, l'hectolitre.           28 56
 --     --   trangre,   id.                 28 50

                                GRAINS

Froment roux indigne, l'hectolitre           25 80
  --   blanc,               id.               21 68
Seigle indigne,            id.               15 20
  --   de France,           id.               15 55
Orge du pays,               id.               11 89
  -- trangre,             id.                9 60
Avoine  fourrage,          id.                7 15
Houblon d'Angleterre, les 100 kilog.          70

                          LOUVAIN.--2 Mars.

Froment 1re qualit, l'hectol.                21 11
  --    2e    id.       id.                   20 25
Seigle 1re    id.       id.                   15 09
  --   2e     id.       id.                   14 51
Orge d'hiver            id.                   12 58
Beurre, 1re qualit, le kilog.                 1 80

                           ATH. 2 Mars

Froment nouveau, l'hectol.                    19 30
Seigle,             id.                       11 75
Escourgeon,         id.                       11 50
Avoine,             id.                        6 50

                      AMSTERDAM--1er Mars.

Huile de colza, la tonne.                     68 25
 --   de lin,      id.                        65 55
 --   de chanvre,  id.
61 94 Graine de colza, l'hectol.              21 58

                      SCHIEDAM.--8 Fvrier

Genivre 9 5 16 degrs                        52 27
  --     preuve d'Amrique                    54 59

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[Illustration: Rbus (l'explication  la prochaine livraison.)]


ON S'ABONNE chez les Directeurs des postes et des messageries, chez tous
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JACQUES DUBOCHET.
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Paris.--Typographie SCHNEIDER et LANGRAND, rue d'Erfurth, 1.






End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0002, 11 Mars 1843, by Various

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Foundation as set forth in Section 3 below.

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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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