Project Gutenberg's Raison et Sensibilit, Tome Premier, by Jane Austen

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Title: Raison et Sensibilit, Tome Premier
       ou les deux manires d'aimer

Author: Jane Austen

Translator: Isabelle de Montolieu

Release Date: August 11, 2010 [EBook #33388]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RAISON ET SENSIBILIT, TOME PREMIER ***




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   Note de transcription:
   Les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
   corriges.

   La rfrence  l'auteur et  l'oeuvre originale a t ajoute
   (publi de faon anonyme).




   RAISON ET SENSIBILIT.


   DE L'IMPRIMERIE DE D'HAUTEL,

   rue de la Harpe, no. 80.




   RAISON

   ET

   SENSIBILIT,

   OU

   LES DEUX MANIRES D'AIMER.

   D'APRS L'OEUVRE ORIGINALE

   SENSE AND SENSIBILITY

   DE Mme JANE AUSTEN

   TRADUIT LIBREMENT DE L'ANGLAIS,

   PAR

   Mme ISABELLE DE MONTOLIEU.

   TOME PREMIER.

   A PARIS,

   CHEZ ARTHUS-BERTRAND, LIBRAIRE,

   RUE HAUTEFEUILLE, No. 23.

   1815.






   RAISON

   ET

   SENSIBILIT.





CHAPITRE PREMIER.


La famille des Dashwood tait depuis long-temps tablie dans le comt
de Sussex. Leurs domaines taient tendus, et leur rsidence habituelle
tait  Norland-Park, au centre de leurs proprits, o plusieurs
gnrations avaient vcu avec honneur, aimes et respectes de leurs
vassaux et de leurs voisins.

Le dernier possesseur de ces biens, tait un vieux clibataire, qui
pendant long-temps avait vcu avec une soeur charge de diriger
l'conomie de sa maison, en mme temps qu'elle tait sa fidle
compagne. Elle mourut dix ans avant lui, et pour rparer cette perte,
il invita un neveu, qui devait hriter de ses terres,  venir vivre
auprs de lui avec toute sa famille. Ce neveu, M. Henri Dashwood
tait mari, et il avait des enfans. Le bon vieillard trouva dans
leur socit un bonheur qui lui tait inconnu, et son attachement
pour eux tous s'augmenta chaque jour. Monsieur et madame Henri
Dashwood soignrent sa vieillesse bien moins par intrt que par
bont de coeur, et la gat des enfans, et leurs douces caresses
animrent le soir de sa vie et la prolongrent.

M. Henri Dashwood avait un fils d'un premier mariage et trois filles
de sa seconde femme. Son fils John tait en possession d'une belle
fortune provenante de sa mre, qui avait t trs-riche. Econome par
caractre, il ne fit aucune folle dpense, et se maria de bonne heure
 miss Fanny Ferrars, jeune personne riche aussi, qui ajouta encore
 sa fortune. La succession de la terre de Norland ne lui tait donc
pas aussi ncessaire qu' ses trois soeurs qui n'avaient pas les
mmes esprances; leur mre n'avait rien du tout  leur laisser, et
leur pre ne pouvait disposer que de sept mille livres sterling. Tout
le reste de sa fortune devait revenir aprs lui  son fils, attendu
qu'il n'avait eu pendant sa vie que la jouissance de la moiti du
bien de sa premire femme.

Le vieux oncle mourut; son testament fut ouvert, et comme il arrive
presque toujours, il fit beaucoup de mcontens. M. Henri Dashwood
devait naturellement s'attendre  tre le seul hritier, et l'tait
en effet, mais de manire  dtruire pour lui la valeur de cet
hritage, auquel il n'attachait de prix que pour faire un sort  sa
femme et  ses trois filles, son fils tant dj si avantageusement
pourvu du ct de la fortune. Mais  sa grande surprise son oncle,
qui paraissait aussi les aimer tendrement, avait cependant substitu
tous ses biens  ce fils et  son enfant g de trois ou quatre ans;
tellement que M. Henri Dashwood n'avait plus le pouvoir d'en aliner
la moindre partie pour faire un sort  sa femme et  ses filles.
Pendant les dernires annes de la vie du vieillard, M. John
Dashwood et sa femme avaient eu soin de lui faire beaucoup de
visites, et d'amener avec eux leur petit garon, qui caressait le
vieux oncle, l'appelait _bon grand papa_, jouait autour de lui,
l'amusait de son petit babil, et mme de ses sottises enfantines, et
qui finit par lui faire oublier toutes les attentions que ses nices
lui avaient prodigues pendant des annes. Il leur laissait
cependant  chacune mille pices, comme une marque d'amiti; mais
c'tait tout ce qu'elles avaient  prtendre de son hritage.

M. Henri Dashwood fut d'abord constern de ces dispositions; il se
consola cependant, en pensant que quoiqu'il ft dja grand-pre, il
pouvait raisonnablement esprer de vivre encore bien des annes, et
de faire d'assez fortes conomies sur ses grands revenus pour
laisser aprs lui une somme considrable. Mais sur quoi peut compter
l'homme mortel! M. Dashwood ne survcut que quelques mois  son
oncle, et de cette fortune si long-temps attendue, il ne resta  sa
femme et  ses trois filles que dix mille pices, y compris le legs
des trois mille. Aussitt que M. Henri Dashwood se sentit en danger,
il fit venir son fils, et lui recommanda sa belle mre et ses trois
soeurs, avec toute la force de la tendresse paternelle.

M. John Dashwood n'avait pas la sensibilit de son pre et de toute
sa famille; cependant mu par la solennit du moment et par les tendres
supplications du meilleur des pres, il lui promit de faire tout ce
qui dpendrait de lui pour le bonheur des tres si chers  son
coeur. Les derniers instans du mourant furent adoucis par cette
assurance; il expira doucement dans les bras de sa femme et de ses
filles, au dsespoir de sa perte, et son fils, assis  quelques pas
plus loin, rflchissait  sa promesse, et  ce qu'il pouvait et
devait faire pour la remplir. Dans le fond il tait alors trs-bien
dispos pour cela. Quoiqu'il ft naturellement froid et trs-goste,
il jouissait cependant d'une bonne rputation; il tait respect comme
un jeune homme qui avait des moeurs, qui s'tait toujours conduit
avec sagesse et prudence, et qui remplissait exactement les devoirs de
fils, de pre, de mari et ceux de socit. S'il avait eu une compagne
plus aimable, il aurait joui de plus d'estime encore, et l'aurait
mieux mrit. Il s'tait mari fort jeune; et passionnment amoureux
de sa femme, elle avait pris sur lui beaucoup d'empire. Un esprit
trs-troit, des nerfs trs-irritables, un coeur qui n'aimait
qu'elle-mme et son enfant, parce qu'il tait  elle et qu'il lui
ressemblait: voil en deux mots le portrait de madame John Dashwood.

Allons, dit M. John Dashwood en lui-mme  la suite de ses rflexions,
il faut tenir ce que j'ai promis  mon pre mourant, il faut faire 
mes soeurs un prsent qui les ddommage de leur perte et qui
augmente leur bien-tre. Si je leur donnais mille pices  chacune; il
me semble que ce serait fort honnte, et je ne puis pas faire moins;
ma fortune s'augmente  prsent par la mort de mon pre de quatre
mille livres sterling par anne des biens de mon vieux oncle, sans
parler de la moiti du bien de ma mre dont mon pre jouissait. Tout
cela ajout  mes revenus actuels, me met en tat d'tre gnreux avec
mes soeurs... Oui, oui, je leur donnerai trois mille guines, et je
crois que c'est assez beau et qu'on parlera dans le monde de ma
libralit. Trois mille pices ajoutes aux trois mille qu'elles ont
eues de leur bon oncle et aux sept mille dont leur mre jouit, les
mettront compltement  leur aise. Quatre femmes ne peuvent pas
dpenser beaucoup, et trois mille pices c'est une belle somme; elles
pourront faire des pargnes considrables. Allons, j'en suis bien
aise; je l'ai promis  mon pre mourant, et j'y suis rsolu. Il pensa
de mme tout le jour, et mme plusieurs jours conscutivement sans
qu'il s'en repentt; il ne leur en parla pas encore dans le premier
moment de leur douleur, mais il en prit l'engagement avec lui-mme.

Les funrailles ne furent pas plutt acheves, que madame John
Dashwood, sans en avertir sa belle-mre, arriva  Norland-Park, avec
son fils et tous leurs domestiques. Personne ne pouvait lui disputer
le droit d'y venir, puisque du moment du dcs de leur pre, cette
terre leur appartenait; mais le peu de dlicatesse de ce procd
aurait t senti mme par une femme ordinaire, et madame Dashwood
la mre, avec une sensibilit romanesque, un sens parfait des
convenances, ne pouvait qu'tre trs-blesse de cette ngligence.
Madame John Dashwood n'avait jamais cherch  se faire aimer de la
famille de son mari ( l'exception cependant du vieux oncle) mais
jusqu'alors ne vivant pas avec eux, elle avait eu peu d'occasion de
leur prouver combien ils devaient peu compter sur des attentions
consolantes de sa part.

Madame Dashwood fut si aigrie de cette conduite peu amicale, et
dsirait si vivement de le faire sentir  sa belle-fille, qu'
l'arrive de cette dernire, elle aurait quitt pour toujours la
maison, si sa fille ane ne lui avait fait observer qu'il ne
fallait pas se brouiller avec leur frre. Elle cda  ses prires,
 ses reprsentations et, pour l'amour de ses trois filles,
consentit  rester pour le moment  Norland-Park.

Elinor sa fille ane, dont les avis taient presque toujours suivis,
possdait une force d'esprit, une raison claire, un jugement prompt
et sr, qui la rendaient trs capable d'tre  dix-neuf ans le
conseil de sa mre, et lui assuraient le droit de contredire
quelquefois, pour leur avantage  toutes, une vivacit d'esprit et
d'imagination, qui chez madame Dashwood ressemblait souvent 
l'imprudence; mais Elinor n'abusait pas de cet empire. Elle avait un
coeur excellent, elle tait douce, affectionne, ses sentimens
taient trs-vifs, mais elle savait les gouverner; c'est une science
bien utile aux femmes, que sa mre n'avait jamais apprise, et qu'une
de ses soeurs, celle qui la suivait immdiatement, avait rsolu de
ne jamais pratiquer.

Pour l'intelligence, l'esprit et les talens, Maria ne le cdait en
rien  Elinor; mais sa sensibilit toujours en mouvement, n'tait
jamais rprime par la raison. Elle s'abandonnait sans mesure et
sans retenue  toutes ses impressions; ses chagrins, ses joies
taient toujours extrmes; elle tait d'ailleurs aimable, gnreuse,
intressante sous tous les rapports, et mme par la chaleur de son
coeur. Elle avait toutes les vertus, except la prudence. Sa
ressemblance avec sa mre tait frappante; aussi tait-elle sa
favorite dcide.

Elinor voyait avec peine l'excs de la sensibilit de sa soeur,
tandis que leur mre en tait enchante, et l'excitait au lieu de la
rprimer. Elles s'encouragrent l'une l'autre dans leur affliction,
la renouvelaient volontairement, et sans cesse, par toutes les
rflexions qui pouvaient l'augmenter, et n'admettaient aucune espce
de consolation, pas mme dans l'avenir. Elinor tait tout aussi
profondment afflige, mais elle s'efforait de surmonter sa douleur,
et d'tre utile  tout ce qui l'entourait. Elle prit sur elle
de mettre chaque chose en rgle avec son frre pour recevoir sa
belle-soeur  son arrive, et lui aider dans son tablissement.
Par cette sage conduite, elle parvint  relever un peu l'esprit
abattu de sa mre, et  lui donner au moins le dsir de l'imiter.

Sa soeur cadette, la jeune Emma, n'tait encore qu'une enfant;
mais  douze ans elle promettait dj d'tre dans quelques annes
aussi belle et aussi aimable que ses soeurs.




CHAPITRE II.


Madame John Dashwood fut donc installe par elle-mme dame et
matresse de Norland-Park, et sa belle-mre et ses belles-soeurs
rduites  n'y paratre plus que comme trangres et presque par
grace. Elles taient traites par madame Dashwood avec une froide
civilit, et par leur frre avec autant de tendresse qu'il pouvait en
tmoigner  d'autres qu' lui-mme,  sa femme et  son enfant. Il les
pressa, et mme avec assez de vivacit, de regarder Norland comme leur
demeure. Madame Dashwood n'ayant encore aucun autre endroit o elle
pt se fixer, accepta son invitation jusqu' ce qu'elle et trouv une
maison  louer dans le voisinage: rester dans un lieu o tout lui
retraait et son bonheur pass, et la perte qu'elle avait faite, tait
exactement ce qui lui plaisait et lui convenait le mieux. Dans le
temps du plaisir, personne n'avait plus de cette franche gat, de cet
enjouement qui rejette toute sensation pnible, personne ne possdait
 un plus haut degr cette confiance dans le bonheur, cet espoir dans
sa dure, qui est dj le bonheur lui-mme; mais dans le chagrin elle
repoussait de mme toute ide de consolation, et s'y livrait en entier
avec une sorte de volupt.

M. John Dashwood fit part  sa femme de son projet de faire prsent
 chacune de ses soeurs de mille guines, et comme on peut le
penser, elle fut loin de l'approuver: trois mille pices tes de
la fortune de son cher petit garon, n'taient pas une bagatelle!
Elle regardait comme inconcevable que le tendre pre d'un enfant
aussi charmant, pt seulement en avoir la pense; elle le supplia
d'y rflchir encore. N'tait-ce pas faire un tort irrparable  son
fils unique! sa conscience lui permettait-elle de le priver d'une
telle somme! et quel droit avaient mesdemoiselles Dashwood, qui
n'taient que ses _demi-soeurs_, (ce qu'elle regardait  peine comme
une parent), sur cet excs de gnrosit? Il tait reu dans le
monde, qu'aucune affection ne pouvait tre suppose entre des enfans
de deux lits diffrens. Leur pre avait dj fait grand tort  son
fils en se remariant et en ayant trois filles, auxquelles il avait
_injustement_ donn tout ce dont il pouvait disposer; et vous
voulez, dit-elle, encore ruiner votre pauvre petit Henri, en donnant
 vos _demi-soeurs_ tout son argent. Tout cela fut dit avec ce ton
de conviction et de tendresse maternelle, qui ne manquait jamais son
effet sur le faible John. Cette fois cependant il ne cda pas
d'abord.--C'tait (lui disait-il) la dernire requte de mon pre
expirant, que je prendrais soin de sa veuve et de ses filles.--Il ne
savait pas lui-mme ce qu'il disait, j'en suis bien sre, rpliqua
madame Dashwood. Tous les gens  l'agonie disent de mme; ils
recommandent les survivans les uns aux autres; leur tte n'y est
plus, ce n'est que leur coeur qui leur parle encore pour ceux
qu'ils ont aims, et qu'ils sont prs de quitter. Si ses ides
avaient t bien nettes et qu'il n'et pas rv  demi, il n'aurait
jamais imagin de vous faire une demande aussi ridicule que celle
d'ter  votre enfant la moiti de sa fortune.

--Mon pre, ma chre Fanny, n'a stipul aucune somme, il me demanda
seulement de rendre la situation de sa femme et de ses filles aussi
_comfortable_[1] qu'il tait en mon pouvoir. Peut-tre aurait-il
mieux fait de s'en rapporter tout--fait  moi; il ne pouvait pas
supposer que je les ngligerais, mais enfin il a exig de moi cette
promesse; je l'ai faite, et je veux la remplir. Je dois faire
quelque chose pour mes soeurs avant qu'elles quittent Norland pour
s'tablir ailleurs.

       [1]: Ce mot _comfortable_ n'a point de vrai synonyme
       en franais, il en faut beaucoup pour exprimer toutes les
       ides qu'il renferme. C'est aisance, bien-tre, agrment,
       commodit, consolation; il s'adopte au moral comme au
       physique. Ce serait une vraie acquisition pour notre langue,
       et sans oser me flatter d'avoir le droit de le naturaliser,
       je veux au moins essayer de m'en servir dans cet ouvrage; il
       le mriterait autant et mieux que bien d'autres qu'on a
       emprunts de l'anglais et dont on se sert journellement.
       (_Note du traducteur._)

--Eh bien!  la bonne heure. _Quelque chose_; mais il n'est pas
ncessaire que ce _quelque chose_ soit trois mille pices. Passe
encore si vos soeurs taient ges et que cet argent pt revenir une
fois  votre fils; mais considrez qu'une fois donn, vous ne le
retrouverez plus. Vos soeurs sont jeunes et jolies; si vous les
dotez de cette manire, elles se marieront bientt, et vos trois
mille guines seront perdues pour toujours. Des familles trangres
en jouiront, les dissiperont, et notre cher petit Henri en sera
priv; je vous demande, s'il y a l l'ombre de la justice.

--Vous avez raison, Fanny, dit gravement John Dashwood, parfaitement
raison; c'est peu de chose  prsent relativement  ma fortune, mais
le temps peut venir que notre cher fils regrettera beaucoup cette
somme: si par exemple il avait une nombreuse famille.

--Eh! mais sans doute, et je parie qu'il aura beaucoup d'enfans, ce
cher petit.

--Peut-tre bien! Ainsi, chre amie, il vaudrait mieux en effet
diminuer la somme de moiti, qu'en dites-vous? Cinq cents pices 
chacune ce serait encore une prodigieuse augmentation  leur fortune.

--Prodigieuse, immense, incroyable! Quel frre dans le monde ferait
cela pour ses soeurs, mme pour des soeurs relles? et des
demi-soeurs! mais vous avez toujours t trop gnreux, mon cher
John.

--Il vaut mieux dans de telles occasions faire trop que trop peu, dit
John en se rengorgeant; personne au moins ne dira que je n'ai pas
fait assez. Elles-mmes ne s'attendent srement pas que je leur donne
autant.

--Elles n'ont rien du tout  attendre, reprit aigrement Fanny; ainsi
il n'est pas question de leurs esprances, mais de ce que vous pouvez
leur donner, et je trouve....

--Certainement je trouve aussi que cinq cents pices sont bien
suffisantes, interrompit John, sans que j'y ajoute rien. Elles auront
chacune  la mort de leur mre trois mille trois cent trente-trois
pices; fortune trs-considrable pour toute jeune femme.

--Oui vraiment trois mille trois cent trente-trois; je n'avais pas
fait ce calcul, et c'est vraiment immense! trois mille trois cent
trente-trois pices! c'est norme.

--Et mme quelque chose de plus, dit John en calculant sur ses
doigts. Dix mille pices, divises en trois. Oui c'est bien cela.
Trois mille trois cent trente-trois et quelque chose en sus.

--Alors, mon cher, je ne conois pas, je vous l'avoue, que vous vous
croyiez oblig d'y ajouter la moindre chose. Dix mille pices 
partager entr'elles, c'est plus que suffisant. Si elles se marient,
c'est une trs-belle dot, et elles pouseront srement des hommes
riches; si elles ne se marient pas elles vivront trs-_comfortablement_
ensemble avec dix mille livres.

--Cela est vrai, trs-vrai, dit John en se promenant avec l'air de
rflchir; ainsi dites-moi, ma chre, s'il ne vaudrait pas mieux
faire quelque chose pour la mre, pendant qu'elle vit, une rente
annuelle? Mes soeurs en profiteront autant que si c'tait  elles.
Cent pices par anne par exemple; il me semble que pour une vieille
femme qui vit dans la retraite, c'est bien honnte: qu'en
pensez-vous, Fanny?

--Il est sr, dit-elle, que cela vaut beaucoup mieux que de se sparer
de quinze cents livres tout -la-fois... Mais je rflchis que si
madame Dashwood allait vivre vingt ans, alors nous serions en perte.

--Vingt ans, chre Fanny! vous plaisantez; elle ne vivra pas la
moiti de ce temps-l; elle est trop sensible, trop nerveuse.

--J'en conviens; mais n'avez-vous pas observ que rien ne prolonge la
vie comme une rente viagre! C'est une affaire trs-srieuse que de
s'engager  payer une rente annuelle. Vous ne savez pas quel ennui
vous allez vous donner, et comme on est malheureux quand le moment de
l'chance arrive. C'est prcisment alors qu'on aurait une dpense
indispensable  faire pour soi-mme, et que cet argent qui se trouve
l ferait plaisir, et il faut le donner  d'autres; c'est vraiment
insupportable! Ma mre devait payer de petites rentes  trois vieux
domestiques par le testament de mon pre; j'ai souvent t tmoin du
chagrin, de l'ennui que cela lui donnait. Ses revenus n'taient plus
 elle, disait-elle. Et ces bonnes gens qui n'avaient garde de
mourir! elle en tait tout--fait impatiente. Aussi j'ai pris une
telle horreur des rentes viagres, que pour rien dans le monde je ne
voudrais m'engager  en payer, quelle que petite qu'elle ft. Pensez
y bien, mon cher.

--Il est sr qu'il n'est pas du tout agrable que quelqu'un ait des
droits sur notre revenu; tre oblig  un paiement rgulier, tel
mois, tel jour, cela blesse l'indpendance.

--Ajoutez, mon cher, qu'aprs tout, on ne vous en sait aucun gr.
Cette rente est assure; vous ne faites en la donnant que ce que vous
devez, et on n'en a nulle reconnaissance. Si j'tais de vous, je
voudrais n'tre li par rien et pouvoir donner ce qu'il me plairait,
et quand il me plairait. Vous serez charm peut-tre de pouvoir
mettre de ct, cent ou cinquante pices pour quelque dpense de
fantaisie que vous ne pouvez prvoir.

--Je crois que vous parlez trs-sensment, ma chre Fanny, et je
suivrai vos bons conseils; ce sera beaucoup mieux en effet que de
leur donner une rente fixe. Ayant un revenu plus considrable, elles
augmenteraient leur train, leurs dpenses, et au bout de l'anne,
elles n'en seraient pas plus riches. Oui, oui, cela sera beaucoup
mieux; un petit prsent de vingt, de trente pices de temps en temps,
prviendra tout embarras d'argent, et j'aurai rempli la promesse que
j'ai faite  mon pre.

--Parfaitement bien, et je vous le rpte, mon cher, je suis
convaincue qu'il n'a jamais eu dans la pense que vous dussiez leur
donner de l'argent. L'assistance, les secours qu'il demandait pour
elles, taient seulement ce qu'on peut attendre d'un bon frre: comme
par exemple de leur aider  trouver une petite maison jolie et
commode; de leur prter vos chevaux pour transporter leurs effets; de
leur envoyer quelquefois du poisson, du gibier, des fruits dans leur
saison. Je parie ma vie que c'est l seulement ce qu'il entendait, et
il ne pouvait vouloir autre chose. Pensez comme votre belle-mre sera
bien avec l'intrt de sept mille pices, et vos soeurs avec celui
de trois mille; elles auront par an cinq cents pices de revenu, et
qu'ont-elles besoin d'en avoir davantage? Elles ne dpenseront pas
cela; leur mnage sera si peu de chose. Elles n'auront ni carosse, ni
chevaux, tout au plus une fille pour les servir; elles ne recevront
point de compagnie, et n'auront presque aucune dpense  faire. Ainsi
vous voyez qu'elles seront  merveille, et qu'il ne leur manquera
rien. Cinq cents pices par an! je ne peux imaginer  quoi elles en
emploieront la moiti; et leur donner quelque chose de plus serait
tout--fait absurde. Vous verrez que ce sont elles plutt qui
pourront vous donner quelque chose et faire souvent quelque joli
prsent  leur petit neveu.

--Sur ma parole, dit M. John Dashwood en se frottant les mains, vous
avez parfaitement raison. Mon pre ne prtendait rien de plus, je le
comprends  prsent, et je veux strictement remplir mes engagemens
par toutes les preuves de tendresse et de bont fraternelles que vous
m'indiquez; car votre coeur est excellent, chre Fanny, et je vous
rends bien justice. Il est charmant  vous d'tre aussi bonne pour
mes soeurs et ma belle-mre. Quand elles iront s'tablir ailleurs,
je leur rendrai, et vous aussi, tous les petits services qui pourront
leur tre utiles: quelques prsens de meubles par exemple, de
porcelaines. Enfin je puis m'en rapporter  vous.

--Oh! bien certainement tout ce qui pourra leur convenir..... Mais
cependant, rflchissez  une chose. Quand votre vieux oncle fit
venir ici votre pre et votre belle-mre, il les tablit chez lui.
Tout le mobilier de Stanhill, la porcelaine, la vaisselle, le linge,
tout fut soigneusement enferm, et votre pre, comme vous le savez, a
lgu ces objets  sa femme. Leur maison sera donc meuble et garnie
au-del de ce qu'elle pourra contenir; ainsi elles n'auront besoin de
rien.

--De rien du tout; je n'y pensais pas. C'est un trs-beau legs
qu'elles ont eu l, en vrit! et la vaisselle, par exemple, nous
aurait bien fort convenu pour augmenter la ntre,  prsent que nous
aurons souvent du monde  demeure.

--Et le beau djeuner de porcelaine de la Chine; combien je le
regrette! il est beaucoup plus beau que celui qui est ici, et suivant
mon opinion, dix fois trop beau et trop grand pour leur situation
actuelle. Votre pre n'a pens qu' elles; je trouve, mon cher, que
vous pourriez fort bien le leur faire sentir avec dlicatesse, et les
engager  nous laisser tant de choses qui vont leur devenir inutiles
et qui nous conviendraient bien mieux. Mais certainement vous ne
devez pas avoir beaucoup de reconnaissance pour la mmoire d'un pre
qui, s'il avait pu, leur aurait laiss tout au monde et rien  vous;
et vous leur donneriez encore quelque chose... Ce serait  mon avis
une duperie et une faiblesse dont je vous connais incapable.
L'extrme bont de votre coeur peut quelquefois vous entraner trop
loin; mais la fermet de votre caractre et la force de votre
jugement, vous ramnent bientt dans le droit chemin.

Cet argument tait irrsistible. Ce que John Dashwood craignait le
plus, c'tait de passer pour un homme faible et dup, et sans qu'il
s'en doutt, il ne faisait et ne pensait que ce que voulait madame
John Dashwood: il finit donc par dclarer, que non-seulement il
serait inutile, mais injuste et ridicule de rien faire pour ses
soeurs, au-del des petits services de bon voisinage, que sa femme
lui avait indiqus, et que c'tait  elles au contraire  leur donner
ce qui pourrait leur convenir.




CHAPITRE III.


Madame Dashwood passa plusieurs mois  Norland, non plus cependant
par la crainte de quitter un lieu qui nourrissait sa douleur; elle
s'y tait livre d'abord avec trop de violence pour qu'elle pt
durer au mme point. Peu--peu elle cessa d'prouver ces motions
dchirantes que la vue de chaque place o elle avait t avec son
mari excitait chez elle. Son esprit redevint capable d'autre chose
que de chercher par de mlancoliques souvenirs  augmenter son
affliction. Ds qu'elle en fut  ce point, elle s'impatienta au
contraire de quitter le chteau, et fut infatigable dans ses
recherches pour trouver une demeure qui pt lui convenir, qui ne
l'loignt pas trop d'un sjour o elle avait t si heureuse, et o
peut-tre elle pourrait retrouver encore, si non le bonheur, au moins
une vie tranquille avec ses chres enfans; mais elle n'en put trouver
aucune qui rpondt -la-fois  ses ides de bien-tre et  la
prudence de sa fille ane, dont le jugement clair rejeta plusieurs
maisons trop grandes pour leurs revenus, que sa mre aurait dsires.

Madame Dashwood qui n'avait point quitt son mari pendant sa dernire
maladie, avait appris par lui la promesse solennelle de son fils en
leur faveur, qui avait adouci les derniers momens du mourant. Elle ne
doutait pas plus de sa sincrit  la tenir qu'il n'en avait dout
lui-mme, et pensait avec satisfaction que ses filles trouveraient
dans leur frre un appui et un bienfaiteur. Quant  elle-mme, ayant
toujours vcu dans l'aisance et sans avoir besoin de calculer ses
dpenses, elle tait persuade que le revenu de sept mille livres
sterling la ferait vivre dans l'abondance. Pour son beau-fils aussi
elle se rjouissait du plaisir qu'il aurait  servir de pre  ses
jeunes soeurs,  leur procurer toutes les petites jouissances dont
elles avaient l'habitude et se reprochait de ne lui avoir pas
toujours rendu toute la justice qu'il mritait, lors qu'elle l'avait
quelquefois souponn d'avarice ou d'gosme. C'est parce qu'il
s'tait laiss influencer par sa femme, pensait-elle, qu'il a donn
lieu  ce soupon; mais  prsent qu'il a vcu avec nous, qu'il nous
connat, il a appris  nous aimer, et elle n'aura plus le pouvoir
d'altrer son amiti. Nous lui sommes chres parce que nous l'tions
 son pre; toute sa conduite avec nous prouve combien il s'intresse
 notre bonheur, et il s'attachera plus encore  nous par sa propre
gnrosit. Pendant long-temps madame Dashwood s'abandonna  cet
espoir; il tait dans son caractre de croire aveuglment tout ce
qu'elle dsirait.

Elle avait encore un autre espoir auquel elle donna bientt le nom
de _certitude_, et qui lui faisait supporter et la prolongation de
son sjour  Norland, et la froideur presque mprisante de sa
belle-fille, et tous les dsagrmens d'un sjour o nagure elle
tait matresse; et cet espoir qui devint bientt pour elle une
ralit, tait fond sur l'attachement que M. Edward Ferrars, le
frre de madame John Dashwood, paraissait avoir pour sa fille ane,
la sage et prudente Elinor. Ce jeune homme avait accompagn sa soeur
et son beau-frre  Norland; depuis il y avait pass la plus grande
partie de son temps, et il tait facile de voir ce qui le retenait.

Bien des mres auraient encourag ce sentiment par des motifs
d'intrt, car M. Edward Ferrars tait le fils an d'une famille
trs-riche, et son pre tait mort depuis long-temps; d'autres
l'auraient rprim par des motifs de prudence, car Edward Ferrars
dpendait absolument de sa mre,  qui,  l'exception d'une
trs-petite somme, la fortune entire appartenait. Elle pouvait en
disposer suivant sa volont, et madame Ferrars n'aurait certainement
pas approuv les liaisons de son fils avec une jeune personne sans
biens. Mais madame Dashwood n'tait ni intresse ni prudente; la
richesse d'Edward et sa dpendance ne se prsentrent pas une fois 
sa pense. Elle vit seulement qu'il paraissait aimable, qu'il aimait
sa fille, qu'Elinor ne repoussait pas ses soins; il ne lui en fallait
pas davantage pour dcider dans sa tte qu'ils devaient tre unis.
Suivant ses principes, la diffrence de fortune tait la chose du
monde la plus indiffrente quand les coeurs taient d'accord, et
qu'il y avait des rapports de caractre. Edward avait senti tout le
mrite d'Elinor, ce qui prouve qu'il en avait lui-mme, et du mme
genre, et que plus rien ne pourrait les sparer.

Edward Ferrars n'avait rien cependant de ce qui peut sduire au
premier moment. Il n'tait point beau; il avait peu de graces, et
plutt une espce de gaucherie dans les manires, suite d'une
excessive timidit; il avait besoin d'tre encourag, et ce n'tait
que dans une socit intime qu'il pouvait plaire; il avait trop de
dfiance de lui-mme, trop de rserve et de retenue pour le grand
monde. Mais quand une fois il avait surmont cette disposition
naturelle, il devenait trs-aimable, et tout indiquait chez lui un
coeur ouvert, sensible et capable de tous les sentimens gnreux.
Il avait l'esprit simple, naturel et cultiv par une bonne ducation,
mais il n'avait aucun talent brillant. Rien en lui ne pouvait
rpondre aux voeux de sa mre et de sa soeur, qui dsiraient avec
ardeur qu'il se distingut... Par quoi? elles n'auraient pu le dire
elles-mmes positivement, par tout ce qui distingue un gentilhomme
trs-riche. Elles auraient voulu qu'il ft une grande figure dans le
monde, d'une manire ou d'une autre, et qu'on parlt de lui. Madame
Ferrars aurait dsir qu'il et une opinion prononce en politique,
qu'il entrt dans le parlement, ou du moins qu'il se lit avec
quelque orateur clbre en attendant qu'il le devnt lui-mme. Madame
John Dashwood se serait contente que son frre ft cit par son
lgance, par ses talens, ne ft-ce mme que par celui de conduire un
caricle de manire  faire effet.--Mais hlas! Edward n'aimait ni les
grands hommes ni aucune des folies  la mode chez les jeunes gens.
Toute son ambition, tous ses voeux se bornaient  une vie
tranquille et retire au sein du bonheur domestique; heureusement au
reste pour sa mre et pour sa soeur, il avait un jeune frre qui
promettait davantage: leur plus grand regret tait qu'il ne ft pas
l'an.

Edward se mettait si peu en avant, qu'il avait pass plusieurs
semaines  Norland, sans attirer du tout l'attention de madame
Dashwood. Tout occupe de sa douleur, elle vit seulement qu'il tait
tranquille, et qu'il ne cherchait pas  troubler son affliction par
une gat importune ou par des conversations hors de propos. Elle fut
ensuite prvenue en sa faveur par une rflexion d'Elinor qui
remarquait un jour combien il ressemblait peu  Fanny; c'tait la
meilleure recommandation auprs de madame Dashwood.--Il suffit,
dit-elle, qu'il ne ressemble pas  sa soeur pour faire son loge;
c'est dire qu'il est aimable, et pour cela seul je l'aime dja.--Je
vous assure, maman, qu'il vous plaira quand vous le connatrez
mieux.--Je n'en doute pas, mais que puis-je faire de plus que de
l'aimer?--Vous l'estimerez.--Je n'ai jamais imagin qu'on pt sparer
l'estime de l'amiti.--Ni moi non plus, dit Elinor, et M. Edward
Ferrars mrite l'une et l'autre.

De ce moment madame Dashwood commena  btir son chteau en Espagne,
et  se rapprocher de ce jeune homme qui devait devenir son fils. Sa
manire avec lui fut si tendre, si amicale, que bientt toute rserve
fut bannie et qu'il se montra tel qu'il tait, avec tout son vrai
mrite et son _admiration_ pour Elinor. Il n'osa pas dire plus, mais
la bonne mre acheva le reste dans sa pense, et fut aussi convaincue
de son ardent amour pour sa fille, que de toutes ses vertus. Sa
tranquillit, sa froideur apparente, sa gravit si peu ordinaire 
son ge, devinrent mme  ses yeux un mrite de plus, quand elle vit
que tout cela ne nuisait point  la chaleur relle de son coeur et 
la vivacit de ses sentimens. Elinor, pensait-elle, serait bien
ingrate, si elle n'aimait pas ce bon jeune homme autant qu'elle en
est aime. Mais Elinor ne pouvait avoir un tort ni un dfaut; elle
n'a donc point d'ingratitude; elle prouve aussi le sentiment qu'elle
inspire. Ils sont gaux en vertus, en amour; que faut-il de plus? ils
furent crs l'un pour l'autre: et voil sa vive imagination aussi
certaine de leur mariage, que si elle les avait vus devant l'autel.

--Dans quelques mois, ma chre Maria, dit-elle un jour  sa seconde
fille, dans quelques mois notre Elinor sera probablement tablie pour
la vie; nous la perdrons, mais elle sera si heureuse!

--Ah, maman! comment pourrons-nous vivre sans elle? Elinor est notre
ame, notre guide, notre tout dans ce monde.

--Ma chre enfant, ce sera  peine une sparation. Nous vivrons prs
d'elle, et nous pourrons nous voir tous les jours; vous gagnerez un
second frre, un bon, un tendre frre; j'ai la plus haute opinion
d'Edward..... Mais vous tes bien srieuse, Maria, est-ce que vous
dsapprouvez le choix de votre soeur?

--J'avoue, dit Maria, que j'en suis au moins surprise. Edward est
trs-aimable, et comme un ami je l'aime tendrement. Mais cependant,
ce n'est pas l'homme.... Il manque quelque chose.... Sa figure n'est
point remarquable; il n'a point ces graces, cet attrait, que je
m'attendais  trouver chez l'homme qui devait s'unir  ma soeur.
Ses yeux sont grands, ils sont beaux peut-tre, mais ils n'ont pas ce
feu, cette expression qui annoncent -la-fois la sensibilit et
l'intelligence, et qui pntrent dans le coeur. D'un autre ct,
maman, je crains qu'il n'ait pas ce got des beaux arts qui prouve
une vraie sensibilit; la musique a peu d'attrait pour lui, et
quoiqu'il admire beaucoup les dessins d'Elinor, ce n'est point
l'admiration de quelqu'un qui s'y connat. Il est vident que malgr
toute son attention pendant qu'elle dessine, il n'y entend rien du
tout; il admire au hasard plutt son ouvrage que son talent, et comme
un amoureux plutt qu'en connaisseur: pour me satisfaire il faudrait
qu'il ft tous les deux. Je ne pourrais pas tre heureuse avec un
homme qui ne partagerait pas en tout point mes sentimens, mes gots;
il faut qu'il voie, qu'il sente, qu'il juge exactement comme moi: la
mme lecture, le mme dessin, la mme musique, doivent saisir au mme
instant deux ames unies par une sympathie absolument ncessaire au
bonheur. Ah, maman! avez vous entendu avec quelle monotonie, quel
calme, Edward nous lisait hier les vers dlicieux de Cowper? Je
souffrais rellement pour ma soeur; elle le supportait avec une
douceur incroyable! moi je pouvais  peine me contenir: entendre
cette belle posie qui m'a si souvent extasie, l'entendre lire avec
ce calme imperturbable, avec cette incroyable indiffrence.......
Non, non, je ne concevrai jamais qu'on puisse aimer un homme qui lit
de cette manire.

--Eh bien! ma chre Maria, je ne sais pourquoi cette manire me
plaisait assez; j'entendais mieux les penses que lorsque vous
dclamez si vivement. Edward prononce si bien, il a un si beau son de
voix, tant de simplicit.--Non, non, maman, ce n'est pas ainsi qu'on
doit lire Cowper, et si Cowper ne l'anime pas, c'est qu'il ne peut
tre anim. Elinor ne sent pas comme moi sans doute, et peut-tre,
malgr cela, sera-t-elle heureuse avec lui; pour moi je ne pourrais
l'tre avec quelqu'un qui met si peu de feu et de sentiment dans sa
lecture. Ah! maman, plus je connais le monde, et plus je suis
convaincue que je ne rencontrerai jamais un homme que je puisse
rellement aimer: il me faut trop de choses. Je voudrais les vertus
d'Edward, ma vive sensibilit, et par-dessus, toutes les graces et
toutes les perfections, dans la manire et dans l'extrieur: tout
cela ne se trouvera jamais runi.

--C'est difficile, il est vrai; mais vous n'avez que dix-huit ans, ma
chre enfant, il n'est pas encore temps de dsesprer d'un tel
bonheur. Vous venez de me tracer le portrait de votre pre quand il
m'offrit son coeur et sa main, et toujours il m'a paru aussi
parfait. Pourquoi seriez-vous moins heureuse que votre mre? puisse
seulement votre flicit sur la terre tre plus durable que la
sienne.

Elles s'embrassrent en versant des larmes, qui n'taient pas sans
douceur.




CHAPITRE IV.


Quel dommage, Elinor, dit Maria  sa soeur, qu'Edward n'ait aucun
got pour le dessin!

--Aucun got pour le dessin! pourquoi pensez-vous cela? Il ne dessine
pas lui-mme, il est vrai; mais il a le plus grand plaisir  voir de
bons ouvrages en dessin et en peinture, et il sait les admirer. Je
vous assure mme qu'il a beaucoup de got naturel pour cet art,
quoiqu'il n'ait pas eu d'occasion de l'tudier. S'il l'avait
entrepris, je crois qu'il aurait eu un vrai talent; il se dfie de
son propre jugement en cela comme en toute autre chose, et ne se
hasarde pas  donner son opinion, mais il a un sentiment intrieur de
ce qui est beau, et un got simple et sr qui le dirige trs-bien.

Elinor dfendit son ami avec plus de vivacit qu' l'ordinaire, et
Maria craignant de l'avoir offense, ne dit plus rien contre le got
naturel d'Edward, mais sans en avoir meilleure opinion. Cette froide
approbation qu'il donnait aux talens, sans en avoir lui-mme, tait
trop loin de cet enthousiasme, de ces ravissemens qui, dans son ide,
taient la marque certaine du got: cependant en souriant en
elle-mme de l'aveugle prsomption d'Elinor, elle lui en sut beaucoup
de gr.

J'espre, ma chre Maria, continua Elinor, que vous ne croyez pas
vous-mme qu'Edward manque de got ou de sensibilit? Toute votre
conduite avec lui est si parfaitement amicale; et je sais que si vous
aviez cette opinion de lui,  peine pourriez-vous prendre sur vous
d'tre polie.

Maria ne sut que rpondre: elle ne voulait pas blesser les sentimens
de sa soeur, et dire ce qu'elle ne pensait pas lui tait
impossible. Aprs un instant de silence, elle lui dit: Ne soyez pas
offense, chre Elinor, si mes loges ne rpondent pas exactement 
l'ide que vous avez de son mrite; j'ai moins d'occasion que vous de
discerner toutes ses qualits, de connatre ses inclinations, ses
gots, de lire dans son coeur et dans son esprit; mais je vous
assure que j'ai la plus haute opinion de sa bont, de sa raison, de
son bon sens, et je pense que personne n'est plus digne que lui
d'inspirer une sincre amiti.

En vrit, dit Elinor en souriant, ses plus chers amis doivent tre
satisfaits de cet loge, et je ne vois pas ce qu'on pourrait y
ajouter.

Maria fut contente de ce que sa soeur tait aussi vte appaise. Il
est impossible, dit Elinor, lorsqu'on connat Edward, lorsqu'on l'a
entendu parler, de douter un instant de son jugement droit et de sa
bont; ses excellens principes, son esprit mme sont quelquefois
voils par son excessive timidit, qui le rend trop souvent
silencieux. Vous, Maria, vous le connaissez assez pour rendre justice
 ses solides vertus, mais _ses gots, ses inclinations_, comme vous
les appelez, je conviens que vous avez eu moins d'occasions que moi de
les distinguer dans les premiers temps de notre malheur. Vous vous
tes consacre entirement  notre bonne mre; pendant que vous tiez
ensemble, je l'ai vu journellement, j'ai caus avec lui sur plusieurs
sujets, j'ai tudi ses sentimens et entendu ses opinions sur
diffrens objets de littrature et de got, et je puis vous assurer
que je ne hasarde point trop en vous disant qu'il a non-seulement
beaucoup d'instruction, mais un sentiment naturel trs-vif pour tout
ce qui est digne d'admiration. Il a fait d'excellentes lectures avec
beaucoup de plaisir et de discernement; son imagination est vive, ses
observations justes et correctes, et son got dlicat et pur. Son
extrieur mme gagne  tre mieux connu. A la premire vue, sa figure
n'a rien de remarquable,  l'exception cependant de ses yeux qui sont
trs-beaux, et de la douceur de sa physionomie; mais lorsqu'on le
connat mieux, on le juge bien diffremment. Je vous assure qu'
prsent il me parat presque beau, ou je trouve au moins qu'il plat
mieux que s'il tait beau. Qu'en dites-vous, Maria?

--Je dis que je le trouverai bientt plus que beau, si je ne le fais
pas encore. Quand vous me direz, Elinor, de l'aimer comme un frre,
et qu'il fera votre bonheur, je vous promets de ne plus lui trouver
aucun dfaut.

Elinor rougit beaucoup  cette dclaration, et fut fche contre
elle-mme de s'tre trahie en parlant d'Edward avec trop de feu. Elle
sentait bien  quel point il l'intressait; elle tait persuade que
cet intrt tait rciproque, mais elle n'en avait pas cependant une
conviction assez positive pour que les propos de Maria lui fussent
agrables. Elle comprit fort bien les conjectures de sa mre et de sa
soeur; elle savait qu'avec elles tous leurs voeux taient de
l'espoir, et tout espoir certitude. Elinor avait  peine de l'espoir,
et voulut saisir cette occasion de dire  Maria l'exacte vrit de sa
situation.--Je ne prtends point vous nier, lui dit-elle, en se
remettant, quelle haute opinion j'ai de lui; je l'estime, il
m'intresse, mais.--Estime, intrt, interrompit vivement Maria,
insensible Elinor!... ces expressions sont dictes par un coeur
glac; rptez ces froides paroles, et je vous quitte  l'instant.

Elinor ne put s'empcher de rire. Excusez-moi, dit-elle, je n'ai pas
je vous assure la moindre intention de vous chasser en vous parlant
avec calme de mes sentimens. Croyez les si vous voulez plus forts que
je ne l'avoue, et tels que son mrite, et le soupon, l'espoir, si
vous le voulez, de son affection pour moi, doivent me les inspirer,
sans imprudence ou folie; mais je vous prie de ne pas aller plus loin:
je n'ai pas la moindre assurance de la nature de cette affection. Il y
a des momens o son existence mme me semble douteuse, et jusqu' ce
que les sentimens d'Edward me soient entirement dvoils, vous ne
devez pas tre surprise que j'vite de donner aux miens quelques
encouragemens, d'en parler avec exagration, de leur donner un autre
nom que celui _d'intrt_ et d'_estime_. J'avoue que j'ai peu ou mme
point de doute sur sa prfrence; mais il y a d'autres considrations
 couter; il ne faut pas ne voir que son inclination et la mienne. Il
est loin d'tre indpendant. Je ne connais pas sa mre; mais  en
juger sur ce que dit Fanny, nous ne devons pas tre disposes  la
croire d'un caractre facile, et je suis bien trompe si Edward ne
prvoit pas de sa part beaucoup de difficults, s'il voulait pouser
une femme qui n'et ni rang ni fortune: et peut-tre est-ce l la
vraie cause de son silence.

Maria eut l'air trs-tonne en apprenant combien l'imagination de sa
mre et la sienne propre taient alles au-del de la vrit.
Rellement, s'cria-t-elle, vous n'tes pas engags l'un  l'autre?
mais du moins cela ne peut tarder, et je trouve deux avantages  ce
dlai: je ne vous perdrai pas sitt, et pendant ce temps-l Edward
prendra plus de got pour votre occupation favorite, la peinture, o
vous russissez si bien; votre talent doit dvelopper le sien. Oh!
s'il pouvait tre assez stimul par votre gnie pour parvenir 
dessiner lui-mme: c'est cela qui serait indispensable  votre
bonheur. Imaginez, Elinor, combien vous seriez heureuse. Occups de
mme,  ct l'un de l'autre, comme ce serait dlicieux. Elinor
sourit. Il y aurait peut-tre, dit-elle, jalousie de talens; j'aime
autant que mon mari n'ait pas les mmes, et qu'il aime  me lire, par
exemple, pendant que je dessinerais. Maria allait dire quelque chose
sur la lecture insipide des vers de Cowper, mais elle s'arrta 
temps, et sortit de la chambre.

Elinor avait dit  sa soeur l'exacte vrit; tout lui disait qu'Edward
l'aimait, except lui-mme. Emu, ravi  ct d'elle, suivant tous ses
pas, tous ses mouvemens, coutant chaque mot qu'elle prononait; cent
fois elle l'avait cru sur le point de lui faire l'aveu de son amour,
mais cet aveu n'avait jamais t prononc. Quelquefois elle le voyait
tomber dans un tel abattement, qu'elle ne savait  quoi l'attribuer;
ce ne pouvait tre  la crainte de n'tre pas aim: malgr sa prudence
et sa retenue, Elinor tait trop franche, trop sincre pour affecter
une indiffrence qui n'tait pas dans son coeur; elle lui tmoignait
assez d'intrt pour le rassurer et lui laisser esprer d'obtenir un
jour un sentiment plus tendre. Ce n'tait donc pas la cause de sa
tristesse; elle en trouvait une plus naturelle dans la dpendance de
sa situation, qui lui dfendait de se livrer  un sentiment inutile.
Elle savait que madame Ferrars n'avait jamais cherch  rendre sa
maison agrable  son fils, ni  lui donner les moyens de s'tablir
ailleurs, et ne cessait de lui rpter qu'il devait chercher 
augmenter sa fortune, et que la sienne tait  cette condition. Il
tait donc impossible qu'Elinor ft tout--fait  son aise et qu'elle
nourrt les mmes esprances que sa mre et sa soeur; et mme plus ils
se voyaient, plus elle doutait que l'attachement d'Edward ft de
l'amour. Elle croyait ne voir en lui que les symptmes d'une tendre et
simple amiti. Mais que ce ft _amour_ ou _amiti_, c'tait assez pour
inquiter madame John Dashwood, ds qu'elle s'en fut aperue. Elle
saisit la premire occasion de parler devant sa belle-mre des grandes
esprances de son frre qui tait soumis aux volonts d'une mre, des
projets que celle-ci formait pour la rputation de ses fils, et du
danger extrme que courrait une jeune personne qui chercherait 
attirer l'un d'eux dans quelque pige, et qui serait un obstacle aux
vastes projets de leur mre. Madame Dashwood ne put ni feindre de ne
pas l'entendre, ni l'entendre avec calme; elle rpondit avec orgueil
et dignit et quitta la chambre  l'instant, bien dcide  quitter
aussi immdiatement une maison o sa chre Elinor tait expose  de
telles insinuations, o l'on ne sentait pas tout ce qu'elle valait.

Elle allait en parler  ses filles et prendre ses mesures pour leur
prompt dpart, sans savoir o aller, lorsqu'elle reut par la poste,
une lettre qui contenait une proposition arrive fort--propos pour la
tirer de peine: c'tait l'offre d'une petite maison qu'on lui cdait
 un prix trs modr, et qui appartenait  un de ses parens, un
baronnet, sir Georges Middleton, qui demeurait dans le Devonshire.
La lettre tait du baronnet lui-mme, crite avec la plus cordiale
amiti. Il avait appris, disait-il, que ses cousines cherchaient
une demeure simple et petite; celle qu'il leur offrait n'tait
prcisment qu'une _chaumire_; mais si elles voulaient l'accepter,
il l'arrangerait de manire qu'elle ft agrable et commode  habiter.
Il pressait vivement madame Dashwood, aprs lui avoir donn une lgre
description de la maison et des environs, de venir avec ses filles 
Barton-Park, o il rsidait; que l elles pourraient juger si la
_chaumire_ de Barton pouvait leur convenir et dcideraient les
rparations ncessaires. Il paraissait dsirer vivement de les
arranger dans son voisinage; et son style amical et franc, plut
extrmement  madame Dashwood, qui n'avait pas soutenu de relation
avec ce parent loign qui la traitait avec tant d'obligeance, pendant
qu'elle souffrait de la froideur et de l'insensibilit d'une parente
bien plus proche.

Elle n'eut pas besoin de beaucoup de temps pour dlibrer; sa
rsolution fut prise avant que la lettre ft acheve. La situation de
Barton, et la grande distance de Devonshire  Sussex, qui la veille
encore aurait t un motif de refus, fut alors sa recommandation
principale. Quitter le voisinage de Norland n'tait plus un malheur;
c'tait une bndiction, et plus elle serait loin de sa mchante
belle-fille, plus elle serait heureuse.

Elle annonait donc sans diffrer  sir Georges Middleton, toute sa
reconnaissance de ses bonts et sa prompte acceptation; elle se hta
ensuite d'aller lire les deux lettres  ses filles, pour avoir leur
approbation, avant d'envoyer sa rponse. Elinor avait toujours pens
qu'il serait plus prudent de s'tablir  quelque distance de Norland;
elle fut donc loin de s'opposer au dsir de sa mre d'aller en
Devonshire. La simplicit de leur demeure, le peu d'argent qu'elle
leur coterait, le voisinage et la protection d'un bon parent, tout
allait  merveille suivant les dsirs de sa raison. Son coeur
aurait voulu peut-tre que la distance et t moins grande, mais
Elinor lui imposa silence, donna son plein consentement, et prpara
tout pour leur prompt dpart.




CHAPITRE V.


A peine la rponse fut partie, que madame Dashwood voulut se donner le
plaisir d'annoncer  son beau-fils, et surtout  Fanny, qu'elle tait
pourvue d'une demeure, et qu'elles ne les incommoderaient que peu de
jours encore pendant qu'on prparait leur habitation. Fanny ne dit
rien, son mari exprima seulement qu'il esprait que ce ne serait pas
loin de Norland. Madame Dashwood rpondit avec l'air du plaisir que
c'tait en Devonshire. Edward qui tait prsent, et dj fort triste
et silencieux, s'cria vivement avec l'expression de la surprise et du
chagrin: En Devonshire, est-il possible! si loin d'ici! et dans quelle
partie du Devonshire? Elle expliqua la situation: Barton-Park,
dit-elle, est  quatre milles de la ville d'Exeter, et la maison que
mon cousin nous offre touche presque  la sienne; ce n'est, dit-il,
qu'une _chaumire_ qu'il arrangera commodment pour nous! J'espre que
nos vrais amis ne ddaigneront pas de venir nous voir; et quelque
petite que soit notre demeure, il y aura toujours place pour ceux qui
ne trouveront pas que la course soit trop longue. Elle conclut en
invitant poliment M. et madame John Dashwood  la visiter  Barton, et
demanda la mme chose  Edward d'une manire plus pressante et plus
amicale. Malgr son dernier entretien avec madame John Dashwood qui
l'avait dcide  quitter Norland, son espoir du mariage de sa fille
ane avec Edward n'avait pas du tout diminu. Elle croyait que
l'amour du jeune homme et le mrite d'Elinor aplaniraient tous les
obstacles, et elle tait bien aise de montrer  sa belle-fille, en
invitant son frre, que tout ce qu'elle avait dit l-dessus n'avait
pas eu le moindre effet; mais elle attendait encore celui de la
promesse de John  son pre, et le beau prsent qu'il destinait sans
doute  ses soeurs. Elle attendit en vain, il fallut se contenter de
complimens trs-polis sur le regret d'tre autant spar d'elles, et
sur ce que cette grande distance le privait mme du plaisir de leur
tre utile pour le transport de leurs meubles et de leurs coffres:
tout cela devait aller par eau. Madame John Dashwood eut le chagrin de
voir partir pour Barton les porcelaines et la vaisselle qu'elle avait
envies. Cependant ses belles-soeurs prirent leur mre de lui laisser
le beau djener, qu'elle louait outre mesure, et qu'elle accepta
comme quelque chose qui lui serait d. Elle soupira encore  chaque
objet de valeur qu'elle voyait empaqueter. Il est bien dur,
pensait-elle, que des personnes dont le revenu est si infrieur au
mien aient une maison aussi bien fournie que la mienne. Le piano-forte
de Maria, qui tait de la premire force sur cet instrument, tait
beaucoup meilleur et plus beau que le sien; elle en fit la remarque
avec aigreur, et aurait volontiers accept un change, qui ne lui fut
pas propos. Il n'y eut que les livres d'tudes qu'elle vit partir
sans regret; elle en faisait peu d'usage, et son mari avait une belle
bibliothque, o il permit  ses soeurs de prendre quelques ouvrages
favoris qui leur manquaient: ce fut tout ce qu'elles eurent de lui,
avec une lgre invitation de diffrer leur dpart autant que cela
leur conviendrait. J'ai promis  mon pre, dit-il avec quelque
embarras, de vous aider dans toutes les occasions, et je veux tenir
ma promesse; ainsi vous pouvez rester chez moi jusqu' ce que tout
soit prt  Barton pour vous recevoir. Alors seulement madame Dashwood
comprit qu'elle n'avait plus rien  en attendre. Il lui offrit encore
de lui acheter (trs-bon march) les chevaux et le carosse que son
mari lui avait laisss et qui, dit-il, ne seraient plus  son usage,
puisque sans doute elle n'aurait point d'quipage. Madame Dashwood
aurait voulu pouvoir lui dire qu' son ge elle pouvait encore moins
s'en passer, et qu'elle voulait l'emmener; mais la prudente Elinor lui
fit sentir qu'un quipage consumerait la moiti au moins de leur
revenu, et ne convenait gure dans une simple petite demeure. Elle
cda, ainsi que pour le nombre de leurs domestiques, qui fut fix 
trois femmes et un valet-de-chambre, qu'elles choisirent parmi leurs
anciens serviteurs, qui tous auraient voulu les suivre. Le laquais et
une des femmes furent envoys avec les effets pour prparer la maison
 recevoir leur matresse.

Comme lady Middleton tait entirement inconnue  madame Dashwood,
elle prfra d'aller directement s'tablir  la chaumire, plutt que
d'tre en visite au chteau de Barton-Park. Il lui tardait  prsent
d'tre chez elle; elle ne voulait plus avoir d'obligation  personne
pour son entretien; elle se voyait en perspective heureuse, tranquille,
n'entendant plus aucun propos dsagrable, et ne regrettait plus
aucune de ces jouissances de luxe. Comment aurait-elle envi quelque
chose  son beau-fils, il ne cessait de se plaindre des dpenses
excessives que lui cotait  prsent l'entretien d'une grande maison,
d'un nombreux domestique: un homme riche, rptait-il, est condamn
d'avoir sans cesse sa bourse  la main, et c'est trs-dsagrable.
Pauvre John! disait madame Dashwood, il semble avoir bien plus
d'envie d'augmenter son argent que d'en donner.

Le jour de leur dpart arriva enfin, et quoique bien aise  quelques
gards de s'loigner de Norland, bien des larmes furent verses en le
quittant. Cher, cher Norland, disait Maria en se promenant seule la
veille de son dpart sur le boulingrin devant la maison, demeure si
long-temps celle du bonheur quand cesserai-je de vous regretter?
quand apprendrai-je  me trouver bien ailleurs? Hlas! mes pieds ne
fouleront plus ce gazon, mes yeux ne verront plus cette contre o
j'tais autrefois si heureuse! Et vous beaux arbres, je ne verrai
plus le balancement de votre feuillage, je ne me reposerai plus sous
votre bienfaisant ombrage: je pars, je vous quitte, et ici tout
restera de mme, aucune feuille ne schera par mon absence, aucun
oiseau n'interrompra son chant; que vous importe qui vous voie, qui
vous entende. Dsormais personne, non personne au monde ne vous
verra, ne vous entendra avec autant de plaisir que moi. Ainsi Maria
excitait elle-mme sa sensibilit et son chagrin, et versait des
larmes amres sur tout ce qu'elle laissait, pendant qu'Elinor, qui
regrettait bien autre chose que des arbres et des oiseaux,
s'efforait de surmonter, ou du moins de cacher ses regrets pour ne
pas affliger sa mre.




CHAPITRE VI.


La premire partie de leur voyage se passa dans une disposition
mlancolique qui leur convenait trop bien pour tre un sentiment
pnible; mais en avanant dans la contre qu'elles devaient habiter,
un intrt, une curiosit bien naturelle surmonta leur tristesse, et
la vue de la charmante valle de Barton, la changea presque en gat.
C'est un pays cultiv, agrable, bien bois, et riche en beaux
pturages. Aprs l'avoir travers pendant un mille, elles arrivrent
 leur maison: une petite cour gazonne la sparait du chemin; une
jolie porte  clair-voie en fermait l'entre. La maison,  laquelle
sir Georges avait donn le nom trop modeste de _Chaumire_, n'tait
ni grande ni orne, mais commode et bien arrange; le btiment
rgulier, le tot point couvert en chaume, mais en belle ardoise; les
contrevents n'taient pas peints en vert, ni les murailles couvertes
de chvrefeuille; elle avait plutt l'air d'une jolie ferme ou petite
maison de campagne. Une alle au rez-de-chausse traversait la
maison, et conduisait de la cour au jardin. De chaque ct de
l'entre il y avait deux chambres environ de seize pieds en carr, et
derrire se trouvaient la cuisine et les escaliers; quatre chambres 
coucher et deux cabinets dans le haut formaient le reste de la
maison: elle tait btie depuis peu d'annes, et trs-propre. En
comparaison de l'immense chteau de Norland, c'tait sans doute une
chtive demeure; mais si ce souvenir fit couler quelques larmes,
elles furent bientt sches. En entrant dans la maison, chacune
d'elles s'effora de paratre heureuse et contente, et bientt elles
le furent en effet; la joie avec laquelle leurs bons domestiques les
reurent, en les flicitant de leur heureuse arrive dans cette jolie
habitation, dont ils taient enchants, se communiqua  leur coeur.
Au grand chteau de Norland ils taient confondus dans le nombre des
serviteurs; dans cette petite maison, plus rapprochs de leurs
matresses, ils devenaient presque des amis. La saison aussi
contribuait  gayer leur tablissement, on tait au commencement de
septembre, le temps tait beau et serein, ce qui n'est point
indiffrent. Un beau jour, un ciel pur et sans nuage rpandent un
charme de plus sur les objets qu'on voit pour la premire fois; on
reoit d'abord une impression favorable qui ne s'efface plus dans la
suite.

La situation de la maison tait charmante, des collines s'levaient
immdiatement derrire et la garantissaient du vent du nord; des deux
cts s'tendaient des plaines, les unes ouvertes et cultives,
d'autres boises. Le beau village de Barton tait situ sur une de
ces collines, et faisait une vue trs agrable des fentres de la
maison; au devant elle tait plus tendue et commandait la valle
entire, et mme la contre adjacente. Les collines rapproches de la
chaumire terminaient le vallon dans cette direction; mais sous un
autre nom il s'tendait au-del et se laissait apercevoir entre les
deux pentes des collines les plus escarpes, ce qui formait en face
de la chaumire un point de vue enchanteur.

Madame Dashwood fut d'abord trs satisfaite de la maison sous tous
les rapports; ce qui manquait mme  quelqu'un accoutum  plus de
grandeur et d'lgance, tait pour elle une source de jouissances. Un
de ses plus grands plaisirs tait d'augmenter et d'embellir ses
demeures; comme dans ce moment elle venait de vendre son quipage et
quelques meubles de trop, elle avait de l'argent tout prt pour
suppler  ce qui pouvait manquer aux appartemens. Pour la maison
elle-mme (disait-elle) il est sr qu'elle est trop petite pour notre
famille, mais nous tcherons de nous y arranger pour le moment; la
saison est trop avance pour rien entreprendre. Mais si j'ai assez
d'argent au printemps, et j'ose rpondre que j'en aurai, nous
pourrons alors penser  btir: ces chambres ne sont, ni l'une ni
l'autre, assez grandes pour y rassembler tous les amis qui viendront
chez moi, comme je l'espre; mais j'ai dans l'esprit de runir ce
passage, et mme une partie de l'une des chambres avec l'autre, pour
avoir un joli salon. Le reste servira d'antichambre en ajoutant une
ale  la maison; on aurait de plus dans le bas un petit salon
lorsqu'on n'est qu'en famille: au-dessus une chambre  coucher, une
de domestique dans la mansarde, et nous aurons alors une charmante
petite maison. Il serait  souhaiter aussi que l'escalier ft plus
beau, mais on ne peut pas tout avoir, quoique je suppose qu'il ne
serait pas difficile de l'largir. Enfin nous verrons ce que j'aurai
devant moi au printemps, et je m'arrangerai en consquence pour mon
plan.

En attendant que ces rparations pussent se faire, sur un revenu de
cinq cents pices par une femme qui n'en avait jamais conomis une
en sa vie, elles furent assez sages pour se contenter de la maison
telle qu'elle tait. Elinor laissa sa mre s'amuser de ses projets,
et, sans la contredire, se promit bien qu'ils ne seraient pas
excuts. Chacune d'elles se mit  s'arranger de son mieux; leurs
livres et leurs jolis meubles furent placs de la manire la plus
commode pour en jouir  chaque instant. Le bon piano de Maria dans la
chambre de runion qui prit le nom de salon, et les beaux dessins
d'Elinor en ornrent les murs recouverts d'un simple papier uni avec
une jolie bordure. Elles taient au milieu de cette occupation,
lorsqu'elles furent interrompues par la visite du propritaire, sir
Georges Middleton, qui venait leur souhaiter la bienvenue, et leur
offrir tout ce qui pourrait leur tre utile dans les premiers momens;
tout ce qu'il y avait dans sa maison et dans ses jardins tait  leur
service. Il connaissait dja madame Dashwood, lui ayant prcdemment
fait une visite  Stanhill, mais il y avait trop long-temps pour que
ses jeunes cousines pussent se rappeler de lui. C'tait un homme
d'environ quarante ans, d'une belle et bonne figure; la joie et la
sant respiraient sur sa physionomie; sa manire franche et amicale
ressemblait au style de ses lettres. L'arrive de ses parentes
paraissait lui causer la plus grande satisfaction, et leur flicit
lui donner une relle sollicitude. Il exprima avec une extrme
cordialit son dsir de vivre ensemble en bons voisins, amis et
parens, et les pressa si instamment de venir dner tous les jours
chez lui jusqu' ce que leur tablissement ft form, que quoiqu'il
insistt un peu au-del de la politesse, elles ne purent en tre
offenses ni s'y refuser.

Sa bont n'tait pas seulement en paroles, car une heure aprs les
avoir laisses, elles reurent un panier plein de beaux fruits et de
bons lgumes, lequel fut suivi avant la fin du jour d'un prsent de
gibier. Il insista aussi pour faire chercher ou envoyer leurs lettres
 la poste avec les siennes, et leur faire passer chaque jour les
papiers nouvelles.

Lady Middleton avait envoy par son mari un message fort poli: son
intention, disait-elle, tait de les voir ds qu'elle serait sre de
ne pas les embarrasser; et comme la rponse tout aussi polie
tmoignait l'impatience de faire sa connaissance, Milady fit son
introduction  _Barton-Chaumire_, le jour suivant.

Madame Dashwood et ses filles avaient en effet assez de curiosit de
voir une personne qui aurait autant d'influence sur leur agrment
journalier, et la premire apparence leur fut on ne peut plus
favorable. Lady Middleton n'avait que vingt-six ou vingt-sept ans;
elle tait belle, ses traits rguliers, sa figure gracieuse, sa
taille lgante et lance; et son maintien plein de grace prvenait
d'abord extrmement; elle avait toute la mesure et l'lgance dont
sir Georges tait dpourvu, mais on regrettait bientt qu'elle n'et
pas un peu de sa franchise. Sa visite fut assez longue pour diminuer
peu  peu l'admiration que son premier abord avait excite. Elle
tait sans doute parfaitement bien leve, mais froide, rserve,
sans aucun mouvement, et sa conversation, en trs bons termes et trs
soigne, tait aussi trs insipide, et n'allait pas au-del des lieux
communs.

L'entretien cependant se soutint assez bien, grace au babil non
interrompu de sir Georges, et au soin que lady Middleton avait eu
d'amener son fils an, un beau petit garon de six ans, qui dans un
pareil cas est un sujet inpuisable, lorsqu'on n'en a pas d'autre 
traiter. On s'informe de son ge, de son nom, on admire sa beaut, on
le trouve grand ou petit pour son ge, on lui fait des questions
auxquelles sa mre rpond pour lui, pendant que l'enfant pench sur
elle, chiffonne sa robe, baisse sa tte et ne dit mot,  la grande
surprise de sa maman, qui s'tonne de sa timidit en compagnie, et
raconte comme il est bruyant  la maison et toutes ses gentillesses.
Dans les visites de crmonie, un enfant devrait tre de la partie,
comme une provision de discours. Dans celle-ci dix minutes au moins
furent employes  dterminer si le petit ressemblait  son pre ou 
sa mre, en quoi il leur ressemblait: chacun tait d'un avis
diffrent, ce qui anima encore l'entretien.

Elles eurent bientt l'occasion de discuter sur les autres enfans,
milady en avait quatre, et sir Georges ne voulut pas partir sans
avoir leur promesse positive de dner au parc le lendemain.




CHAPITRE VII.


Barton-Park tait tout au plus  un demi mille de la _Chaumire_; les
quatre dames avaient pass trs prs en traversant la valle; mais
une colline l'avait drob  leur vue. Le btiment tait grand et
beau, et tel que doit l'tre la demeure d'un riche gentilhomme qui
fait un bel usage de sa fortune, et qui reoit chez lui avec
hospitalit et avec lgance: la premire regardait le baronnet, et
la seconde sa femme. Sir Georges tenait  avoir toujours sa maison
remplie de ses amis et de ses connaissances; et lady Middleton  ce
que sa maison ft cite comme celle de tout le comt qui tait monte
sur le meilleur ton. La socit leur tait ncessaire  tous deux,
quoique leur manire de recevoir ft trs diffrente; ils avaient
cependant un grand rapport dans le manque total de talens et de
moyens pour employer leur temps dans la retraite. Sir Georges n'tait
qu'un bon vivant et un habile chasseur, et sa femme une belle dame et
une mre faible, sans autre occupation que d'arranger avec lgance
ses chambres et sa personne, et de gter ses enfans d'un bout de
l'anne  l'autre. Les plaisirs de sir Georges taient plus varis:
tantt il chassait le renard; tantt il tuait du gibier pour sa table
et celle de ses amis; tantt il recevait du monde chez lui; tantt il
allait en chercher ailleurs. Jamais ils n'taient seuls en famille,
et ce mouvement continuel du grand monde avait l'avantage
d'entretenir la bonne humeur du mari, de dvelopper les talens de la
femme pour une bonne tenue de maison, et de cacher leur ignorance et
le rtrcissement de leurs ides. Lady Middleton tait contente au
possible lorsqu'on vantait l'ordonnance de sa table, la recherche de
ses meubles, et la jolie figure de ses enfans; elle ne demandait pas
d'autre jouissance. Il fallait de plus  sir Georges que la compagnie
qu'il rassemblait s'amust beaucoup, ou du moins en et l'air; plus
son salon tait rempli de jeunes gens bien gais, plus on y faisait de
bruit, plus il tait content. C'tait une bndiction pour toute la
jeunesse du voisinage,  laquelle il ne cessait de donner et de
procurer des plaisirs. Pendant l't il arrangeait continuellement de
charmantes parties de campagne, des haltes de chasse dans ses bois,
des promenades nombreuses  cheval, en phaton, et ds que l'hiver
arrivait, les bals taient assez frquens chez lui pour satisfaire
les danseurs les plus intrpides,  la tte desquels il tait encore
avec l'ardeur et la gat de vingt ans. L'arrive d'une nouvelle
famille dans les environs lui causait toujours une grande joie, s'il
y avait surtout des jeunes gens en ge d'augmenter le nombre de ses
convives, ensorte qu'il fut enchant sous tous les rapports des
nouveaux habitans de sa jolie chaumire. Trois charmantes jeunes
filles, simples, naturelles, n'ayant aucune prtention, aucune
affectation; une mre bonne, indulgente, qui n'avait pas de plus
grands plaisirs que ceux de ses enfans: c'tait vraiment une
acquisition prcieuse. Elles avaient encore pour lui un mrite de
plus, celui d'avoir t malheureuses par le changement subit de leur
situation. Son bon coeur trouvait une satisfaction relle en
tablissant ses cousines prs de lui, et en leur rendant la vie assez
douce pour qu'elles n'eussent aucun regret de leur opulence passe.
Elles auront, pensait-il, une aussi bonne table et plus d'amusement
qu'elles n'en avaient dans leur grand chteau pendant la vie de leur
oncle, et sans doute elles trouveront qu'un joyeux cousin vaut encore
mieux.

Ds qu'il les vit de sa fentre arriver  Barton-Park, il courut
au-devant d'elles pour les introduire dans sa demeure, o il les
reut avec sa bonhomie et sa gat ordinaires, en leur disant qu'il
esprait qu'elles y viendraient presque tous les jours. Je n'ai
qu'un chagrin, leur dit-il, en les conduisant au salon, c'est de ne
pas avoir pu donner de jeunesse aujourd'hui  mes petites cousines;
on aurait pu danser un peu dans la soire, et  votre ge cela fait
toujours plaisir. J'ai couru ce matin chez plusieurs de mes voisins
dans l'espoir d'avoir un nombreux rassemblement, et mon malheur a
voulu qu'ils fussent tous engags; vous voudrez bien m'excuser cette
fois, cela n'arrivera plus je vous le promets. Vous trouverez donc
seulement aujourd'hui un gentilhomme de mes intimes amis, qui passe
quelque temps au Parc, mais qui n'est malheureusement ni bien jeune,
ni bien gai. J'ai vu le moment o nous n'aurions absolument que lui,
heureusement madame Jennings, la mre de ma femme est arrive il y a
une heure pour passer quelque temps avec nous, et celle-l est aussi
gaie, aussi anime, aussi agrable que si elle n'avait que dix-huit
ans. Ainsi j'espre que mes jeunes cousines ne s'ennuieront pas trop.
Madame Dashwood trouvera l une bonne maman avec qui elle pourra
s'entretenir, et demain tout ira mieux et nous serons plus nombreux.
Elles l'assurrent toutes les trois qu'elles taient enchantes qu'il
n'y et pas plus de monde, et qu'elles n'en dsiraient pas davantage.

Madame Jennings, la mre de lady Middleton, tait une femme entre
deux ges, avec assez d'embonpoint, aussi gaie que son gendre,
parlant beaucoup, et ayant l'air si contente, si heureuse, si
amicale, qu'on tait d'abord avec elle aussi  son aise qu'avec une
ancienne connaissance; sa manire tait un peu commune, et
contrastait plaisamment avec celle de sa fille. Elle se mit d'abord
sur le ton de la plaisanterie avec les jeunes Dashwood; elle leur
parla d'amour, de mariage, leur demanda si elles avaient laiss leur
coeur  Sussex, et prtendait les avoir vues rougir.

Maria souffrait pour sa soeur, et la regardait de manire 
l'embarrasser beaucoup plus que les railleries de madame Jennings.

Le colonel Brandon, l'ami de sir Georges, ne lui ressemblait pas plus
que lady Middleton ne ressemblait  sa mre. Il tait grave et
silencieux; sa figure n'avait rien de dplaisant, malgr l'opinion de
Maria, qui lui trouvait, disait-elle, toute la mine d'un vieux
clibataire; il n'avait cependant que trente-cinq ans, mais c'est
tre vieux en effet pour une fille de dix-huit ans. D'ailleurs le
soleil de l'Inde, o il avait sjourn long-temps et fait la guerre,
avait bruni son teint, ce qui avec sa gravit lui donnait l'air plus
g. Mais sans tre beau, sa physionomie avait quelque chose de
sensible, qui le rendait intressant, et toute sa manire avait de la
noblesse. Il plut beaucoup  Elinor, quoiqu'il ft peu d'attention 
elle, et qu'il regardt souvent Maria, dont la figure tait en effet
plus frappante. Il parla fort peu, mais son silence mme et sa
gravit taient plus agrables aux dames Dashwood, que les
plaisanteries un peu trop familires de madame Jennings, la joie un
peu trop bruyante de son gendre, et la froide insipidit de lady
Middleton, qui n'tait occupe que du service de sa table. Ses ides
prirent un instant un autre cours par l'entre bruyante de ses quatre
enfans, qui se jetrent tous -la-fois sur elle, dchirrent sa robe,
se disputrent, pleurrent, firent un tapage affreux, et occuprent 
eux seuls la compagnie pendant le temps qu'ils en firent partie. A
dfaut d'autres amusemens, leur pre joua avec eux, et l'on n'eut un
peu de repos que lorsque l'heure de leur coucher arriva.

Dans la soire on dcouvrit que Maria tait musicienne et on la pria
de se mettre au piano; l'instrument fut ouvert, et chacun l'entoura
en prparant d'avance ses loges. On la pria de chanter, ce qu'elle
fit trs-bien, et  la requte de sir Georges, elle chanta  livre
ouvert un pithalame dont on avait compos la musique et les paroles
pour son mariage, et qui depuis lors tait rest dans la mme
position sur le piano. Lady Middleton raconta que le jour de ses
noces, elle avait donn un beau concert trs bien excut; sa mre
ajouta qu'elle avait beaucoup de talent, et que c'tait grand dommage
qu'elle l'et nglig. Lady Middleton rpondit d'un ton glac,
qu'elle aimait la musique avec passion, mais qu'une matresse de
maison, une mre de famille, n'avait plus un seul moment  y donner.

Le jeu de Maria fut extrmement applaudi, mais sir Georges exprimait
son admiration si haut et frappait si fort des mains, mme pendant le
chant, qu' peine on pouvait l'entendre. Lady Middleton lui imposait
silence, s'tonnait qu'on pt dire un mot quand on entendait une
musique aussi dlicieuse qui captivait toute son attention et
demandait ensuite  Maria un air qu'elle venait de finir, sans que
lady Middleton l'et remarqu. Madame Jennings aussi fut trs-vive
dans ses applaudissemens; mais on voyait que sans s'y entendre du
tout elle tait vraiment amuse et contente, et qu'elle voulait
encourager la jeune musicienne. Le colonel Brandon seul fit peu
d'loges, mais il avait l'air mu et touch. Maria le remarqua au son
de sa voix, lorsqu'il lui fit un lger compliment, et lui en sut plus
de gr que s'il avait exprim, comme les autres, un ravissement
exagr et sans got ni connaissance de l'art. Elle vit qu'il aimait
rellement la musique pour la musique elle-mme, et s'il n'y mettait
pas l'enthousiasme qui pouvait rpondre au sien, elle n'en accusa que
son ge. Il sent encore, disait-elle  sa soeur, le charme d'une
bonne musique, mais il n'en est plus transport comme on l'est dans
la jeunesse; et c'est tout simple, on se calme avec les annes, et
moi-mme si j'arrive une fois  trente cinq ans, je deviendrai
peut-tre plus raisonnable, mais il y a encore bien du temps jusqu'
ce que j'aie atteint et l'ge et la froideur du bon colonel Brandon.




CHAPITRE VIII.


Madame Jennings tait veuve d'un homme qui avait fait une grande
fortune dans le commerce; elle en avait eu un ample douaire, et deux
filles riches et jolies, qui furent bientt maries. Elle venait de
marier la cadette depuis quelques mois, et n'avait plus rien  faire
que de marier le reste du monde: car selon elle, il n'y avait de
bonheur sur la terre que dans un bon mariage. D'aprs cette opinion,
et la bont de son coeur, elle n'tait occupe qu' projeter des
noces entre les jeunes gens de sa connaissance; elle y mettait un
zle et une activit extrmes, et faisait tout ce qui dpendait
d'elle, pour amener, disait-elle, _les choses  bien_. Elle avait une
habilet remarquable pour dcouvrir les attachemens rciproques, mme
avant ceux qui devaient les prouver; elle avait plus d'une fois pris
la rougeur de la vanit pour celle de l'amour, en disant  l'oreille
d'une jeune personne, que monsieur un tel, avait une ardente passion
pour elle, qu'elle en tait sre, etc., etc. Le jour mme de son
arrive, en suivant les regards du colonel Brandon, et en l'examinant
pendant que Maria chantait, elle eut le prompt discernement de
dcouvrir qu'il en tait passionnment amoureux. Le second jour la
confirma dans cette ide. Il ne lui parlait point et la regardait
souvent; signe certain d'amour: il ne louait pas son chant, mais il
coutait avec attention; signe d'amour. Une fois elle avait entendu
un soupir touff, elle en tait sre, et alors il n'y eut plus le
moindre doute. Ce sera, dit-elle, un charmant mariage des deux cts,
car il est riche et elle est belle. Depuis que madame Jennings avait
appris  connatre le colonel chez son gendre, elle avait un vif
dsir de le marier, et ds qu'elle voyait une jeune fille, elle avait
envie de lui procurer un bon mari. Elle trouvait ici une double
jouissance, pour elle-mme dans le plaisir de railler le colonel
quand il tait au Park, et Maria quand elle allait  la chaumire. Le
colonel rpondait peu de chose, peut-tre tait-il flatt, peut-tre
indiffrent; mais Maria ne comprit pas d'abord ce que madame Jennings
voulait dire, et quand enfin cette dernire se fut explique plus
clairement, elle ne savait si elle devait rire de cette absurdit ou
se mettre en colre de ce qui lui paraissait une impertinence, non
pas pour elle; il lui tait assez gal d'avoir fait ou non la
conqute du vieux colonel: mais elle trouvait mauvais qu'on ne
respectt pas son ge, et croyait que les railleries de madame
Jennings ne pouvaient porter que sur lui. Ce n'est peut-tre pas la
faute de ce bon colonel s'il n'est pas mari, disait-elle  sa mre
et  sa soeur, et c'est bien mal  madame Jennings de se moquer
ainsi de lui.

Madame Dashwood qui n'avait que cinq ans de plus que le colonel, ne
le trouvait pas aussi vieux qu'il le paraissait  la jeune
imagination de sa fille; elle voulut justifier au moins madame
Jennings de l'intention de jeter du ridicule sur son ge.

--Mais au moins, maman, dit Maria, vous ne pouvez nier l'absurdit de
cette accusation, et si ce n'est pas mchancet, c'est du moins
profonde btise. Le colonel Brandon est peut-tre un peu moins g
que madame Jennings, mais il est assez vieux pour tre mon pre; et
mme en supposant qu'un homme puisse encore tre amoureux  son ge,
ce n'est du moins pas le colonel qui a l'air si grave, si srieux, et
qui sent dj les infirmits de la vieillesse.

--Les infirmits! s'cria Elinor! ou prenez-vous cela, Maria? le
colonel Brandon infirme! Je peux aisment supposer qu'il vous
paraisse plus vieux qu' ma mre, mais non pas que vous le trouviez
infirme; il a l'air de la meilleure sant.

--Ne l'avez-vous pas entendu se plaindre hier de rhumatisme? N'est-ce
pas la maladie la plus commune aux vieillards? N'a-t-il pas dit qu'il
voulait mettre une veste de flanelle? et la flanelle ne vous
prsente-t-elle pas l'ide de la vieillesse et de tous les maux qui
en sont la suite? Pour moi, je le vois d'abord avec la veste de
flanelle, la crampe, la goutte, les douleurs, le rhumatisme, et tout
ce qui s'en suit.

--S'il s'tait plaint d'un violent accs de fivre, Maria, vous
auriez trouv au contraire que cela lui aurait t bien des annes.
Convenez qu'il y a quelque chose de trs-intressant dans un accs de
fivre? Ces yeux brillans, ces joues colores, ce mouvement acclr
du pouls vous plairaient beaucoup plus qu'un lger rhumatisme 
l'paule, dont le colonel se plaignait hier par un jour froid et
humide.

Maria sourit d'abord de ce badinage, puis tomba dans la rverie; un
instant aprs elle demanda  sa soeur un livre que celle-ci avait
dans sa chambre. Elinor sortit pour aller le chercher; ds qu'elle
fut dehors, Maria s'approcha vivement de sa mre. J'ai pris ce
prtexte de renvoyer Elinor, lui dit-elle, pour vous parler d'une
crainte qui m'a saisie tout--coup quand elle a parl de fivre. Je
suis sre qu'Edward Ferrars est trs-malade, ne le pensez-vous pas
aussi? Voici quinze jours que nous sommes ici, et il n'y a pas encore
paru: rien autre chose qu'une maladie srieuse ne peut expliquer ce
retard. Qu'est-ce qui pourrait le retenir  Norland quand Elinor est
ici? Je ne comprends pas qu'elle ne soit pas aussi malade
d'inquitude.

--Aviez-vous donc quelque ide qu'il dt venir aussitt, rpondit
madame Dashwood? Je ne le croyais pas, bien au contraire; si j'avais
eu sur lui quelque inquitude, 'aurait t plutt en me rappelant
qu'il n'avait pas eu beaucoup d'empressement  accepter mon
invitation quand je le priai de venir nous voir. Est-ce donc
qu'Elinor l'attendait dj?

--Nous n'en avons point parl, maman, mais il me semble que cela va
sans dire.

--Moi, je crois, ma fille, que vous vous trompez; je lui parlai hier
de quelques petites rparations  faire  la chambre destine aux
visiteurs; elle observa que rien ne pressait, et que de long-temps
cette chambre ne serait occupe.

--C'est bien singulier, dit Maria! Quelle peut tre leur ide! au
reste toute leur conduite est inexplicable d'un bout  l'autre. Si
vous aviez vu la froideur de leur dernier adieu, si vous aviez
entendu comme leur entretien tait simple et presque languissant la
dernire soire. Edward ne mit aucune distinction dans ses adieux
entre Elinor et moi; c'taient pour toutes deux les bons souhaits
d'un frre affectionne, et rien, rien de plus pour elle. Quelquefois
je les laissais exprs, croyant peut-tre qu'ils taient gns par ma
prsence; eh bien! croiriez-vous qu'il restt prs d'elle? Il sortait
avec moi, ou immdiatement aprs. Et Elinor! elle ne pleurait pas
mme autant que moi en quittant Norland, et actuellement elle a
tout--fait l'air console. La voit-on abattue, mlancolique?
Cherche-t-elle  viter la socit? Parait-elle seulement distraite
ou rveuse? Non, maman, je ne sais plus qu'en penser, elle droute
toutes mes notions sur l'amour.

--Et les miennes aussi, dit madame Dashwood; mais Elinor est si sage,
si raisonnable, que nous ne pouvons pas nous permettre de la
condamner.




CHAPITRE IX.


La famille Dashwood tait actuellement tout--fait tablie  Barton,
et s'y trouvait mieux de jour en jour. Leur habitation simple et
commode, leur petit jardin, tout ce qui les entourait leur tait
devenu familier; et leurs occupations journalires, qui avaient tant
d'attrait pour ces jeunes personnes  Norland, avant la mort de leur
bon pre, et qui depuis ce triste vnement avaient perdu plus de la
moiti de leur charme, se retrouvaient en entier dans cette demeure.
Elles n'prouvaient que des sentimens doux et consolans, et la mre
et les trois filles ne cessaient de se fliciter de leur changement
de demeure. Sir Georges Middleton venait les visiter tous les matins,
et n'ayant pas l'habitude de voir sa femme occupe  rien d'agrable
ou d'utile, il ne pouvait assez s'tonner de les trouver toujours 
travailler ou  tudier. Elles n'avaient presque pas d'autres visites
que la sienne; car malgr ses sollicitations ritres de leur faire
faire connaissance avec tout son voisinage, en leur disant que son
quipage serait toujours  leur service, l'esprit indpendant de
madame Dashwood s'y tait absolument refus, et l'avait emport mme
sur son dsir de l'amusement de ses filles. Elle dclara positivement
qu'elle ne verrait que les personnes chez qui elle pourrait aller 
pied en se promenant. Le nombre de celles-l tait fort born, et
mme la maison la plus rapproche de la chaumire, aprs le park, ne
leur offrait pas de ressource de socit. Dans une de leurs
excursions du matin, les jeunes filles avaient dcouvert, environ 
un mille et demi de la chaumire, dans l'troite et charmante valle
d'Altenham, qui suivait celle de Barton, un ancien et respectable
chteau, qui en leur rappelant celui de Norland, intressa leur
imagination, et piqua leur curiosit. Elles s'informrent  qui il
appartenait; elles apprirent avec regret que c'tait  une dame ge,
d'un trs-excellent caractre, nomme madame Smith, mais malheureusement
trop infirme pour tre en socit, qu'elle ne sortait jamais de chez
elle, et n'y recevait personne.

Toute la contre abondait en promenades dlicieuses et varies. La
valle offrait dans les jours de chaleur des ombrages frais, et de
presque toutes les fentres de la maison, l'on voyait des collines
qui invitaient d'aller respirer sur leur sommet un air pur et
vivifiant, et d'aller admirer les plus beaux points de vue. Il avait
plu pendant deux jours, et les habitantes de la chaumire avaient t
retenues chez elles. Dans la matine du troisime jour, le temps
tait encore douteux, mais Maria, ennuye de la retraite, voulut
faire une promenade: on apercevait quelques rayons de soleil 
travers des nuages pluvieux. Madame Dashwood et Elinor refusrent de
l'accompagner; l'une prfra ses livres, et l'autre, ses pinceaux, au
danger d'tre mouilles. Maria persista, assura que le temps serait
parfait au haut de la colline, et prenant sous le bras sa petite
soeur Emma, toujours en train de courir, elles prirent le chemin de
la colline la plus rapproche. Elles la montrent avec gat, riant
de la peur de leur maman et de leur soeur Elinor, se flicitant
d'avoir eu plus de courage, admirant comme le ciel devenait bleu,
comme l'herbe et le feuillage taient verts et rafrachis, comme un
air agrable soufflait autour d'elles. Non, disait Maria, il n'y a
point au monde de flicit suprieure! Emma, si tu le veux, nous nous
promnerons au moins pendant deux heures.

De tout mon coeur, dit la petite, et je plains bien Elinor et maman
de n'tre pas avec nous.

Ainsi s'encourageant l'une l'autre, elles poursuivirent leur route,
quoique le ciel comment de s'obscurcir, et le vent d'tre plus
fort, quand soudainement les nuages runis au-dessus de leur tte
fondirent en eau, et qu'une averse de grosse pluie tomba sur elles.

Surprises et chagrines, elles s'arrtrent; pas un arbre, pas un
abri! Elles taient alors au-dessus de la colline, et la maison la
plus rapproche tait leur chaumire. Nous serons bientt en bas, dit
Emma en prenant sa course; on descend bien plus vte qu'on ne monte:
viens, Maria, prenons le sentier qui mne directement devant notre
porte. Maria s'lance aussi, et dans leur robe blanche, descendant
aussi rapidement, elles devaient ressembler,  quelque distance, aux
boules de neige qui commencent les avalanches. Maria tait sur le
point d'atteindre sa soeur, lorsqu'un faux pas sur cette pente
rapide et glissante la fait tomber. Emma la voit  terre, entend son
cri, mais involontairement entrane par la vtesse de sa course, il
lui est impossible de s'arrter pour aller  son secours. Elle arrive
au bas de la colline en sret, et court dans la maison, pour que
leur domestique vienne soutenir sa soeur, si par malheur elle ne
peut pas marcher seule.

Un gentilhomme avec un fusil et deux chiens qui le suivaient avait
pass sur la colline, et se trouvait  vingt pas de Maria quand son
accident lui arriva; il jeta son fusil, et courut pour lui aider  se
relever. Elle-mme l'avait essay, mais son pied s'tait trouv
engag, et elle s'tait donn une telle entorse, qu'il lui ft
impossible de rester debout. Elle venait de retomber encore, et
paraissait souffrir beaucoup, quand le chasseur arriva prs d'elle.
Il lui offrit ses services; mais voyant que sa modestie refusait ce
que sa situation rendait ncessaire, il l'enleva dans ses bras sans
qu'elle pt s'en dfendre, et d'un pas sr et ferme, quoique trs
prompt, il la porta au bas de la colline. La porte de leur jardin
n'tait qu' quelques pas; Emma l'avait laisse ouverte: il y entra,
le traversa rapidement, et suivant immdiatement Emma qui venait
d'arriver et qui ouvrait la porte de la chambre, il y porta Maria, et
ne la quitta que quand il l'et place dans un fauteuil.

Elinor et sa mre se levrent en grande surprise lorsqu'ils
entrrent, elles ne comprenaient rien  ce qu'elles voyaient. Emma et
le beau jeune homme (car il tait jeune et beau) parlaient  la fois:
la douleur de Maria et la confusion de la manire dont elle avait t
amene lui imposaient silence. Madame Dashwood fit taire Emma, et
l'_ange gardien_ de Maria (car il ressemblait vraiment  un ange), en
demandant excuse de la manire dont il s'tait introduit, raconta ce
qui en tait la cause, avec tant de grace et de sensibilit, que
l'admiration dj excite par une figure d'une beaut remarquable,
redoubla encore par le son de sa voix et par son expression. Quand il
aurait t vieux, laid et d'une figure commune, la reconnaissance de
madame Dashwood aurait t la mme pour le service rendu  son enfant
chri, mais l'influence de la jeunesse, de la beaut, de l'lgance,
donna un intrt de plus  cette action, et rveilla tous ses
sentimens.

Elle le remercia mille et mille fois, et avec cette douceur, cette
politesse qui rgnaient dans toutes ses manires, elle l'invita de
s'asseoir; mais il s'y refusa absolument tant trs-mouill, et
pensant que la malade avait besoin de soins, que sa prsence
retardait peut-tre. Il prit cong de ces dames; madame Dashwood
n'insista pas, mais le pria de lui faire au moins connatre  qui
elle avait cette obligation. Il rpondit que son nom tait
Willoughby, et sa demeure actuelle le chteau d'Altenham, qu'il
esprait qu'on voudrait lui permettre de venir le lendemain
s'informer du pied foul de mademoiselle Dashwood; ce qui lui fut
accord avec plaisir. Il partit alors, et, pour se rendre encore plus
intressant, par des torrens de pluie.

Aussitt que le pied de Maria fut pans, et mme en le soignant,
l'entretien ne tarit pas sur lui; c'tait  laquelle admirerait le
plus sa figure mle et d'une beaut peu commune, la grace et la
noblesse de son maintien, le choix de ses expressions, sa galanterie
chevaleresque avec Maria, que ses soeurs plaisantrent un peu sur
son embarras en se voyant enleve par un tre qu' sa beaut elle
aurait pu prendre pour le chasseur Endmion ou pour Adonis. Elle
l'avait beaucoup moins regard que les autres; mue, interdite et de
sa chute et de la manire dont elle tait revenue chez elle, elle
cachait avec sa main, sur laquelle elle s'appuyait, la rougeur de ses
joues; mais cependant elle l'avait assez vu pour joindre ses loges 
ceux de sa famille, avec ce feu, cette vivacit qui embellissaient
tous ses discours. Elle avoua que c'tait prcisment l l'idal
qu'elle s'tait toujours form d'un hros de roman, et dans son
action quand il l'avait emporte si promptement sans lui donner, ni
se donner  lui-mme le temps de la rflexion, il y avait une
rapidit de pense qui lui plaisait extrmement. Chaque circonstance
qui lui tait relative tait intressante; son nom tait bon, sa
rsidence dans leur village favori, des chiens remarquablement beaux
aussi dans leur espce, et qui l'avaient accompagn jusque dans le
salon, lui paraissaient trs-attachs, parce que sans doute il tait
bon pour eux; enfin Maria trouva bientt, qu'une veste de chasse
tait le costume qui syait le mieux  un jeune homme. Son
imagination tait occupe, ses rflexions agrables, son coeur
doucement agit, et la douleur de son entorse  peine sentie.

Sir Georges vint  la chaumire ds que le premier intervalle de beau
temps lui permit de sortir; il apprit l'accident de Maria qui, avant
qu'on et achev de le lui raconter, lui demanda vivement s'il
connaissait un gentilhomme du nom de Willoughby, demeurant 
Altenham.

Willoughby! s'cria-t-il, quoi, ce cher garon est ici! C'est une
bonne nouvelle; j'irai  Altenham demain, et je l'inviterai  dner
pour jeudi.

--Vous le connaissez donc beaucoup, dit madame Dashwood?

--Si je le connais! bien srement; il vient  Altenham toutes les
annes.

--Et quelle opinion avez-vous de lui, sir Georges?

--La meilleure du monde; un excellent garon, je vous assure. Il
chasse bien, il danse  merveille, et il n'y a pas en Angleterre un
homme qui monte  cheval plus hardiment.

Et c'est l tout ce que vous avez  dire de lui, s'cria Maria
indigne? Sa personne et ses manires sont, il est vrai, au-dessus de
tout loge, il n'y a qu' le voir un moment; mais quel est son
caractre quand on le connat plus intimement? Quels sont ses gots,
ses talens, son gnie? Aime-t-il la littrature, les beaux-arts, la
bonne compagnie?

Sir Georges parut embarrass. Sur mon ame, dit-il, je ne puis pas
vous rpondre un mot sur tout cela; mais je puis vous dire qu'il est
un agrable et bon camarade, et qu'il a les plus jolies petites
chiennes d'arrt que j'aie vues de ma vie. Les avait-il avec lui
aujourd'hui? Elles sont noires, le museau et les pattes marqus de
feu, une tache blanche au poitrail; deux charmantes petites btes,
sur mon honneur.

Il avait des chiens qui sautaient beaucoup autour de lui, dit Maria;
mais elle n'avait pas plus remarqu leur manteau et leur espce, que
sir Georges le gnie et le caractre de leur matre.

Mais qui est-il? dit Elinor. D'o est-ce qu'il vient? A-t-il une
maison  Altenham?

Sur ce point sir Georges pouvait mieux rpondre. Il leur dit que M.
Willoughby n'avait aucune proprit dans le comt, qu'il demeurait au
chteau d'Altenham, chez la vieille dame Smith, qui tait sa grande
tante, et dont il devait hriter. Oui, oui, miss Elinor, c'est une
bonne _capture_  faire, je puis vous l'assurer; et outre cet
hritage, qui ne lui manquera pas, car il fait bien sa cour  la
vieille dame, il possde dj une trs-jolie terre en Sommerset
Shire, et si j'tais  votre place je ne le cderais pas  ma soeur
cadette, en dpit de ses roulades en bas des collines. Que diable!
mademoiselle Maria ne peut pas esprer de garder pour elle seule tous
nos beaux garons; le colonel Brandon sera jaloux, si vous n'y prenez
garde.

Je ne crois pas, dit madame Dashwood, avec un aimable sourire, que M.
Willoughby soit en danger d'tre captur comme vous dites, par l'une
ou l'autre de mes filles; elles n'ont pas t leves  cet emploi
dans leur enfance, et n'y entendent rien. Vos _beaux garons_, de
mme que _les riches_ peuvent tre fort tranquilles avec nous; je
suis charme cependant d'apprendre par ce que vous dites, que ce bon
jeune homme est estimable et bien n, et qu'on peut le recevoir.

Oui, oui, reprend sir Georges, c'est un trs-bon et trs-aimable
garon. L'automne dernier  un petit bal au Park, je me rappelle
qu'il dansa depuis huit heures du soir jusqu' quatre heures du
matin, sans s'asseoir une seule fois.

--Vraiment, dit Maria avec ses charmans yeux tincelans, et sans
paratre fatigu!

--Lui! Pas du tout;  huit heures du matin il tait  cheval pour la
chasse.

--Eh bien! dit Maria, j'aime cela; un jeune homme doit tre ainsi.
Quoiqu'il fasse, il doit y tre entirement, sans se lasser, sans se
rebuter. Je suis sre qu'il ferait de mme pour tout, pour ses
affaires, pour ses devoirs.

--Quant  cela je l'ignore, dit sir Georges; mais ce que je vois
clairement, c'est qu'il a fait votre conqute, miss Maria, et que le
pauvre Brandon n'a plus qu' se retirer.

--Je ne sais ce que vous voulez dire, dit Maria avec un peu de
fiert, je dteste cette expression de _conqute_; je ne songe point
 faire des conqutes, je vous assure, et personne n'a fait la
mienne.

Sir Georges clata de rire. Que vous le vouliez, ou non, vous en
ferez, lui dit-il, et quelqu'un une fois fera la vtre. Je vois ce
qui va arriver, je vois trs-bien; et il s'en alla en rptant:
Heureux Willoughby! Pauvre Brandon!




CHAPITRE X.


L'ange gardien de Maria (comme Emma appelait avec plus d'lgance que
de prcision M. Willoughby) arriva de bonne heure le matin suivant.
Il fut reu par madame Dashwood avec plus que de la politesse; elle y
mit une forte nuance d'affabilit, et sa reconnaissance, et le
tmoignage que sir Georges lui avait rendu, se runissaient en sa
faveur. De son ct il put s'assurer pendant cette visite de tout le
mrite de la famille dans laquelle le hasard l'avait introduit.
Manires nobles, esprit, bont, affection mutuelle; tout s'y trouvait
runi. Quant  leurs charmes personnels, il n'avait pas eu besoin
d'une seconde visite pour en tre convaincu, et c'est ici le moment
de tracer en peu de mots le portrait de la mre et des trois
soeurs.

Madame Dashwood avait t charmante, sans tre ce qu'on appelle une
beaut. C'tait une brune, claire, des yeux bruns, des traits qui
n'avaient d'abord rien de remarquable, mais dont chacun avait son
attrait particulier, et cet accord qui fait le charme d'une
physionomie. La sienne tait trs-mobile; tout ce qui se passait dans
son ame s'y peignait  l'instant. Ses yeux taient pleins
d'expression, et son sourire annonait la bienveillance et la bont.
Sa taille tait moyenne et bien prise;  quarante ans elle avait
conserv cet avantage et elle marchait aussi bien, aussi lgrement
que ses filles. En la voyant de loin on l'aurait prise pour leur
soeur; mais de prs on s'apercevait que ce visage agrable encore,
tait fltri par des impressions vives, et que ses yeux, un peu
teints, avaient vers bien des larmes.

Elinor avait les cheveux, les cils, les sourcils de la mme teinte
que ceux de sa mre, c'est--dire, chtains bruns, mais elle avait
ainsi que son pre, les yeux d'un beau bleu fonc, et son regard
tait plein de douceur et de sensibilit; une belle peau, peu colore
sans pleur, et tous les traits rguliers. Elle tait petite, et sa
figure pleine de grace tait remarquablement jolie; tous ses
mouvemens taient doux et molleux.

Maria tait beaucoup plus frappante de beaut, quoique ses traits ne
fussent pas aussi corrects que ceux de sa soeur; mais sa
physionomie tait plus anime. Elle tait grande, lance, tous les
dtails charmans; le port et le mouvement de sa tte avaient quelque
chose d'enchanteur. Ses cheveux taient noirs ainsi que ses yeux,
dans lesquels brillaient une vie, une intelligence telle qu'un seul
de ses regards disait toute sa pense et pntrait au fond de l'ame.
Son teint tait assez brun, mais plus color que celui d'Elinor, et
sa peau unie, transparente, lui donnait un clat singulier. Son
sourire, qui ressemblait  celui de sa mre, avait une expression de
finesse et en mme-temps de bont, qui le rendait irrsistible. Son
front ombrag  demi par ses cheveux et ses sourcils d'bne tait
parfait. Il tait impossible de la voir sans s'crier: Ah! quelle est
belle! quelle charmante crature!

Emma  treize ans promettait d'tre aussi bien jolie  dix-huit; elle
tait blonde et trs-blanche, gaie, vive, lgre, nave, une figure
spirituelle et gracieuse; c'tait une dlicieuse enfant.

Telles taient les quatre femmes au milieu desquelles se trouvait le
beau Willoughby; ses yeux allaient de l'une  l'autre, mais
s'attachrent bientt tout--fait sur Maria. La veille, sa souffrance
et plus encore son embarras l'avaient empche de paratre  son
avantage,  peine avait-elle os regarder celui qui venait de la
porter dans ses bras; mais ce jour-ci rassure par l'accueil qu'il
recevait de sa mre, par sa propre reconnaissance, par ce qu'elle
avait appris de lui, elle reprit sa vivacit, son aisance naturelle.
Elle lui parla, elle l'couta, et put bientt se convaincre par
elle-mme qu'il avait l'usage du monde, le ton parfait, qu'il
unissait la politesse  la franchise, la douceur  la vivacit; et
quand elle l'entendit dclarer qu'il aimait la musique _avecpassion_,
alors ses beaux yeux brillrent de tout leur clat, et il put y lire
la permission de profiter du voisinage et de revenir souvent sans avoir
besoin de prtexte.

Avec Maria il n'y avait qu' nommer un de ses amusemens favoris pour
la faire parler avec enthousiasme; elle ne pouvait pas rester froide
et silencieuse, et ne mettait ni timidit, ni rserve dans ses
discussions, qu'elle savait rendre trs-intressantes. Ds qu'elle
et dcouvert que Willoughby avait les mmes gots, et que leur
passion de musique et de danse tait mutuelle, leur entretien
s'anima, et ils se trouvrent penser sur tous les points exactement 
l'unisson, porter les mmes jugemens sur les compositeurs, sur les
diffrentes danses, et ce sujet fut long-temps inpuisable.

Encourage par ces rapports  pousser plus loin son examen, elle
parla de littrature et de ses auteurs favoris, et retrouva encore la
mme sympathie. Leur got tait exactement semblable: les mmes
livres, les mmes passages les avaient frapps, ou s'il y avait
quelque lgre diffrence, si quelque objection s'levait, c'tait
seulement pour que Maria pt dployer son loquence irrsistible. Il
aurait fallu qu'un jeune homme de vingt-cinq ans ft bien insensible,
pour ne pas cder  la force des argumens sortis d'une aussi belle
bouche, et accompagns d'un regard qui portait la conviction au
coeur. Willoughby finissait par acquiescer  toutes ses dcisions,
partager son enthousiasme, et long-temps avant la fin de la visite,
ils conversaient avec la familiarit d'une ancienne connaissance.

Fort bien, Maria, dit Elinor, aussitt qu'il les eut laisses, pour
une matine vous tes bien avance dans vos dcouvertes sur notre
nouveau voisin. Vous avez dj pntr son opinion sur toutes les
matires importantes; vous savez ce qu'il pense de Shakespear, de
Cowper, de Scott; vous tes certaine qu'il apprcie ces auteurs comme
il le doit, qu'il sent comme vous leurs beauts; vous avez reu
l'assurance de son admiration pour Pope, pour Milton: mais si notre
connaissance avec M. Willoughby doit se prolonger, je suis un peu en
peine de vos entretiens. A la manire dont vous y allez ds le
premier jour, vous aurez bientt puis tous les sujets; une visite
suffira pour lui faire expliquer ses sentimens sur la peinture, une
autre sur l'amour et le mariage, et vous n'aurez plus rien  lui
demander.

Elinor, s'cria Maria, tes-vous sincre, tes-vous juste?
Croyez-vous donc mes ides si bornes? mais non, j'entends ce que
vous voulez dire; ma grave Elinor, ma raisonnable soeur trouve que
j'ai t trop  mon aise, trop franche, trop heureuse! j'ai manqu,
sans doute, au decorum, j'ai t ouverte et sincre quand je devais
tre rserve, maussade, ennuyeuse et hypocrite. Si je n'avais parl
 M. Willoughby que du temps, des chemins, de la vue, et que je
n'eusse ouvert la bouche que toutes les dix minutes, ce reproche
m'aurait t pargn.

Mon cher amour, dit madame Dashwood, vous ne devez pas tre fche
contre Elinor; c'est un badinage. Je la gronderais moi-mme si elle
tait capable de mal interprter votre entretien avec notre nouvel
ami: vous avez t tous les deux trs-aimables. Maria fut adoucie, et
donna la main  sa mre et  sa soeur. Willoughby de son ct
prouva tout le prix qu'il attachait aux bonts de la famille
Dashwood, en venant les rclamer chaque jour, et souvent deux fois
par jour. Son prtexte fut d'abord de s'informer de l'accident de
Maria, mais avant mme que son pied ft guri, il n'avait plus besoin
de prtexte, et il tait reu comme un intime ami aurait pu l'tre.
Maria fut oblige d'tre quelques jours sans marcher; cette
contrainte lui et t insupportable avant sa chute,  prsent elle
aurait voulu prolonger son mal, pour ne point sortir et avoir
toujours Willoughby  ct d'elle. Chaque jour, chaque instant il lui
paraissait plus aimable. Beaucoup de connaissances et d'esprit, avec
si peu de prtentions; une imagination si vive et si brillante; une
rpartie si prompte; tant de feu dans ses expressions et de
sensibilit dans son coeur; cette exaltation qui colore tous les
objets, et joint  tous ces avantages une figure si belle, si noble,
une physionomie -la-fois anime et rgulire, et un son de voix
enchanteur, etc. etc.: voil ce que Maria trouvait et rptait en
allant toujours en _crescendo_ d'loges. Peut-tre son pinceau
tait-il un peu trop flatteur, mais il est sr que ce jeune homme
paraissait  tous gards form pour lui plaire et l'attacher, et
remplissait  merveille cette destination. Sa socit devint
peu--peu absolument ncessaire au bonheur de Maria et  son
existence. Ils lisaient, ils parlaient, ils chantaient ensemble; son
talent pour la musique galait presque celui de Maria, et il
dclamait les beaux vers de Cowper, avec cette chaleur, ce sentiment
de la belle posie, qui manquait si totalement au pauvre Edward
Ferrars.

Madame Dashwood qui ne voyait que par les yeux de sa chre Maria, qui
la trouvait parfaite en tout point, aimait celui qu'elle aimait et
qui avait tant de rapports avec elle; la sage Elinor mme le trouvait
trs-sduisant, mais ne pouvait s'empcher de blmer en lui, ainsi
que dans sa soeur, cette franchise excessive, ou plutt cette
imprudence qui leur faisaient dire tout ce qu'ils pensaient sur
chaque sujet, sans aucune attention aux personnes et aux
circonstances. Peu importait  Willoughby de blesser ou de contredire
l'opinion des autres, pourvu qu'il flattt celle de l'objet d'une
prfrence qu'il dclarait et prouvait hautement, en n'ayant
d'attention que pour Maria, en ne voyant qu'elle seule au milieu du
cercle le plus nombreux. Elinor trouvait  cette conduite un manque
de dlicatesse pour celle qu'il prfrait et de politesse pour les
autres, qu'elle ne pouvait pas approuver en dpit de tout ce que
Maria pouvait dire pour l'excuser.

Elle commenait  s'apercevoir, la pauvre Maria, qu'elle avait eu
tort  dix-huit ans de dsesprer de trouver un homme qui ralist
ses ides de perfection; Willoughby lui paraissait tout ce que son
imagination pouvait crer de plus accompli. C'tait sans doute son
bon ange qui l'avait amen l au moment de sa chute; la sympathie
avait agi sur tous deux au mme instant; avant la cration du monde,
ils taient destins  se rencontrer,  s'aimer,  s'unir pour la
vie; leur mariage tait crit au ciel de tout temps; ce rapport inou
dans leurs opinions, leurs gots, leurs sentimens en tait la preuve,
et toute sa conduite lui assurait qu'il y pensait srieusement.

Madame Dashwood aussi, avant que quinze jours se fussent couls,
pensa exactement comme sa fille; mais peut-tre un peu plus qu'elle
aux richesses dont sir Georges lui avait parl, et secrtement elle
se flicitait d'avoir obtenu du sort deux gendres tels qu'Edward
Ferrars et Willoughby.

La prfrence du colonel Brandon pour Maria, qui avait t sitt
dcouverte par ses amis, fut remarque par Elinor quand tous les
autres cessrent d'y faire attention. On ne remarqua plus que son
heureux rival, et madame Jennings voyant bien positivement qu'il n'y
avait nul espoir de mariage avec le colonel, l'abandonna
compltement, et dit qu'elle s'tait trompe pour la premire fois de
sa vie, que le colonel Brandon ne songeait pas  Maria, qu'il tait
en effet trop g pour elle, que le jeune et charmant Willoughby lui
convenait beaucoup mieux, et qu'ils taient faits l'un pour l'autre.

Elinor pensait tout autrement sur le colonel. Elle dcouvrit
seulement alors que son attachement pour Maria n'tait que trop rel.
Le redoublement de sa tristesse, une motion pnible qu'il cherchait
 cacher, et qui perait malgr lui quand Maria causait avec
Willoughby; tout confirmait  Elinor qu'il tait trs-amoureux et
trs-malheureux. Quel espoir pouvait avoir un homme de trente-cinq
ans, sombre et silencieux, oppos  un amant de dix ans plus jeune et
vingt fois plus sduisant? elle sentait bien que ce dernier convenait
mieux  Maria sous tous les rapports, mais elle ne pouvait s'empcher
de plaindre du fond du coeur le colonel, et de dsirer qu'il pt
retrouver son indiffrence, puisque son amour ne pouvait avoir aucun
succs. Elle l'aimait; et malgr sa gravit et sa rserve, il lui
inspirait un grand intrt. Ses manires quoique srieuses taient
douces, et cette rserve paraissait plutt tre la suite de quelque
peine; que la disposition naturelle de son caractre. Sir Georges
avait insinu quelques mots qui justifiaient ses soupons, qu'il
avait t malheureux, et d'aprs cela il lui inspirait du respect et
de la compassion. Peut-tre que cette estime et cette tendre piti
s'augmentrent par la lgret avec laquelle Maria et Willoughby
parlaient de lui: parce qu'il n'tait ni jeune ni brillant, ils
paraissaient dcids  ne lui trouver aucun mrite.

Le colonel Brandon, disait un jour Willoughby, est prcisment de
cette espce d'homme dont chacun dit du bien et que personne ne
recherche; on est, dit-on enchant de le voir, et on n'a rien  lui
dire.

--C'est exactement ce que je pense de lui, s'cria Maria. Ne vous en
vantez pas dit Elinor, car c'est une grande injustice. Il est aim et
hautement estim par tous les individus de la famille du Park, qui
sont charms de l'avoir chez eux; et moi je ne le vois jamais sans
dsirer de causer avec lui.

--Votre protection, mademoiselle, dit Willoughby, prouve certainement
en sa faveur; mais quant  l'estime des habitans du Park, vous me
permettrez de la prendre plutt comme un reproche. Celui qui
rechercherait l'approbation de lady Middleton et de madame Jennings,
ne trouverait que l'indiffrence de toutes les autres femmes.

--Mais peut-tre, dit Elinor, que votre critique, et celle de Maria,
contrebalanceraient le suffrage de lady Middleton et de sa mre: si
leur loge est une censure, votre censure est peut-tre un loge;
elles ne sont pas plus incapables de discerner le vrai mrite, que
vous tes injustes et prvenus.

--Je ne reconnais pas votre douceur ordinaire  ce reproche, dit
Maria; le dsir de dfendre votre protg, vous rend un peu mchante
avec nous.

--N'tes-vous pas bien aise, Maria, que je sache dfendre mes amis!
Mon protg (comme vous l'appelez) est -la-fois sensible et
raisonnable, ce qui a toujours eu un grand attrait pour moi; oui,
Maria, mme dans un homme entre trente et quarante. Il a trs-bien vu
le monde, il a voyag avec fruit, il a lu, il a rflchi. Je l'ai
trouv trs en tat de m'instruire sur plusieurs objets; il a
toujours rpondu  mes questions avec la politesse et la complaisance
d'un homme bien n et instruit sans pdanterie.

--Oui, oui, s'cria Maria lgrement, il vous a appris que le soleil
des grandes Indes tait brlant, et que les mousquites y sont
insupportables.

--Il me l'aurait dit, sans doute, si je le lui avais demand; mes
questions n'ont pas eu pour objet ce que je sais dj.

--Peut tre, dit Willoughby, qu'il a t en tat de vous parler des
Nababs, des diffrentes castes, des palanquins, des lphans, des
femmes de toutes couleurs; c'est un entretien trs-touchant,
trs-intressant et trs instructif.

--Il n'est du moins pas mchant, dit Elinor. Mais je vous en prie, M.
Willoughby, qu'est-ce que vous a fait le colonel Brandon, et pourquoi
lui donnez-vous des ridicules?

--Moi! en aucune manire; j'ai beaucoup de considration pour lui, je
vous assure; je le regarde comme un homme trs-respectable, qui ne
fait de mal  personne, qui a plus d'argent qu'il n'en peut dpenser,
plus de temps qu'il n'en peut employer, et plus d'annes qu'il ne
voudrait.

--Ajoutez  ce portrait, dit Maria, qu'il n'a ni gnie, ni got, ni
esprit; que son imagination n'a rien de brillant, ses sentimens point
de chaleur, et sa voix point d'expression.

--Vous dcidez ses imperfections en masse avec tant de vivacit, dit
Elinor, que tout ce que je pourrais dire paratrait insipide et
froid, comme il vous parat lui-mme; je dirai donc seulement qu'il
est bon, sensible, indulgent, que son esprit est assez orn pour
n'avoir nul besoin de briller en dprciant l'esprit des autres, et
que son coeur ne le lui permettrait pas.

--Ah! miss Dashwood, s'cria Willoughby, vous en usez mal avec moi;
vous tchez de me dsarmer par la raison, mais vous n'y russirez
pas. J'ai trois grands motifs de har le colonel Brandon, contre
lesquels vous n'avez rien  dire: il m'a menac de la pluie un jour
que je dsirais le beau tems; il a trouv des dfauts dans mon
nouveau caricle, et je n'ai pu le persuader d'acheter ma jument
brune. Vous conviendrez que voil des griefs impardonnables. Je veux
bien convenir avec vous cependant qu' tout autre gard, son
caractre est irrprochable; mais en faveur de cet aveu, accordez-moi
de rire quelquefois un peu en parlant de lui avec mademoiselle Maria.




CHAPITRE XI.


Lorsque mesdames Dashwood vinrent s'tablir dans ce qu'on appelait
(improprement il est vrai) une chaumire, elles ne s'attendaient
gure qu'elles y trouveraient presque les plaisirs de la ville, ou du
moins assez d'engagemens et de visites pour qu'il leur restt trop
peu de temps  donner  des occupations srieuses; c'est cependant ce
qu'il leur arriva. Ds que Maria fut rtablie, les plans d'amusement
de sir Georges commencrent avec une grande activit. Des bals  la
maison du Park, des parties sur l'eau, des courses  cheval ou en
caricle, se succdrent sans interruption. Un trs-beau mois
d'octobre favorisait les promenades du matin; on revenait dner chez
lady Middleton, et la danse, le jeu, la musique remplissaient les
soires. Willoughby ne manquait pas l'occasion de s'y rencontrer, et
l'aisance, la familiarit que sir Georges tablissait dans ses
parties taient exactement calcules pour augmenter l'inclination
rciproque qui s'tablissait entre lui et Maria, pour leur faire
remarquer encore davantage leur perfections mutuelles, le rapport de
leurs gots et de leurs talens, et la prfrence dcide qu'ils
s'accordaient l'un  l'autre. Elinor n'tait pas du tout surprise de
leur attachement; elle aurait voulu seulement qu'ils l'eussent un peu
moins manifest, et deux ou trois fois elle usa doucement de ses
droits runis de soeur ane et d'amie pour adresser  ce sujet
quelques tendres exhortations  Maria et lui faire sentir la
ncessit de prendre de l'empire sur elle-mme. Mais Maria dtestait,
abhorrait la dissimulation; elle la regardait comme une fausset
impardonnable, et cacher des sentimens qui n'avaient rien en
eux-mmes de condamnable, lui paraissait non-seulement un effort
inutile, mais une ridicule prtention de la raison oppose 
l'lvation des sentimens. Willoughby pensait de mme, et leur
conduite  tout gard montrait clairement leur opinion. Quand il
tait prsent, elle n'avait des yeux que pour lui; tout ce qu'il
faisait tait juste; tout ce qu'il disait tait charmant. Si dans la
soire on jouait aux cartes, elle ne s'intressait qu' son jeu; si
on dansait, il tait son partner pour toute la soire, et s'ils
taient obligs de se sparer une ou deux contredanses, ils tchaient
au moins d'tre prs l'un de l'autre. Lorsqu'on ne dansait pas ils
taient toujours et toujours  causer dans un coin du salon; si on se
promenait c'tait lui qui la conduisait dans son caricle. Une telle
conduite excitait comme on le comprend les railleries de toute la
socit, mais ils s'en embarrassaient fort peu, et cherchaient plutt
 les provoquer.

Madame Dashwood au lieu de gronder sa fille comme elle l'aurait d,
et de la retenir au moins par l'obissance, puisque la raison n'avait
pas de prise sur elle, partageait tous ses sentimens avec une chaleur
presque gale  celle de Maria. Elle avait un de ces coeurs qui
n'ont point d'ge et ne vieillissent jamais. Tout cela lui paraissait
la consquence trs-naturelle d'une forte inclination entre deux
jeunes gens vifs et sensibles qui se rendaient mutuellement justice.
Au lieu de retenir Maria, elle renchrissait sur l'loge de
Willoughby; elle le comparait  feu son poux, et sa fille 
elle-mme dans le temps de leurs amours. Ah! comme c'tait pour Maria
le temps du bonheur! Qu'on se rappelle le charme d'une premire
passion, de ce sentiment si nouveau, si ardent qui s'empare de l'ame
entire, et celle de Maria tait forme pour l'prouver dans toute sa
force. Aussi s'attacha-t-elle  Willoughby mille fois davantage qu'
sa propre existence. Elle le voyait  chaque instant sans remords,
sans contrainte, puisque c'tait sous les yeux de sa mre, qui
l'approuvait, et que toutes les deux trouvaient de jour en jour de
nouveaux motifs de l'aimer davantage. Norland et Sussex, et toute sa
vie passe taient effacs de sa mmoire; elle n'existait plus qu'en
Devonshire, et pour son ador Willoughby.

La pauvre Elinor n'tait pas aussi heureuse; son coeur ne gotait
pas le mme bonheur. Il tait encore  Norland, et rien autour d'elle
ne pouvait remplacer ce qu'elle y avait laiss. Ce n'tait assurment
ni lady Middleton, ni madame Jennings qui pouvaient la ddommager des
entretiens dont elle gardait un si tendre souvenir. La dernire, il
est vrai, tait une excellente femme, mais une parleuse ternelle; et
comme au premier instant Elinor tait devenue sa favorite, c'tait
toujours  elle qu'elle adressait ses discours. Elle lui avait dj
racont son histoire cinq ou six fois; Elinor savait toutes les
particularits de son mariage et de celui de ses filles, tous les
dtails de la maladie de monsieur Jennings, tout ce que le pauvre
cher homme lui avait dit en mourant, etc. Lady Middleton plaisait
mieux  Elinor, mais elle eut bientt remarqu qu'elle ne parlait
pas, parce qu'elle n'avait rien  dire, et que ce calme, qui d'abord
allait assez bien  sa belle physionomie et lui donnait un grand air
de dcence et de retenue, n'tait qu'un manque total d'ides et de
sentimens. On restait toujours avec elle au mme point; et depuis sa
premire visite  la chaumire, toujours galement froide et polie,
leur liaison ne s'tait pas avance d'une ligne. Elle disait
aujourd'hui ce qu'elle avait dit hier, et presque dans les mmes
termes; son insipidit tait invariable, son humeur tait toujours la
mme. Quoiqu'elle ne s'oppost point aux parties de son mari, qu'elle
veillt  ce que tout ft dans les rgles, et que ses deux plus
grands enfans fussent toujours avec elle, elle ne paraissait y
prendre aucun plaisir, mais aussi n'en recevoir aucune peine. Elle ne
s'ennuyait ni ne s'amusait; il lui tait gal d'tre l ou ailleurs;
elle tait avec son mari et sa mre, de mme qu'avec les trangers,
et sa prsence ajoutait si peu de chose  la socit, qu'on aurait
oubli qu'elle tait l, si des enfans bruyans et gts n'avaient pas
t autour d'elle. Ce n'tait donc pas une ressource pour Elinor, et
de toutes leurs nouvelles connaissances, le colonel Brandon tait le
seul qui excitt en elle l'intrt de l'amiti, et avec qui elle pt
s'entretenir avec plaisir. Willoughby lui tait indiffrent. Elle le
trouvait assez aimable; mais il l'tait rarement pour elle; toutes
ses attentions, tous ses propos s'adressaient  Maria. Cette dernire
laissait, il est vrai, le colonel Brandon entirement  sa soeur.
Il trouvait sans doute dans l'aimable entretien d'Elinor quelque
consolation de la parfaite indiffrence de celle qui, malgr lui,
occupait son coeur et sa pense; mais cette indiffrence redoublait
sa tristesse habituelle, et sa conversation n'tait rien moins que
gaie. Elinor le plaignait sincrement, d'autant qu'elle avait lieu de
croire que ce n'tait pas la premire fois qu'il tait malheureux en
amour. Un soir, pendant que tous les autres dansaient, ils voulurent
se reposer, et s'assirent  ct l'un de l'autre. Les yeux du colonel
taient fixs sur Maria, qui dansait avec Willoughby. Il dit avec un
triste sourire: votre soeur,  ce qu'on m'assure, n'approuve pas
les seconds attachemens; elle pense qu'on ne doit aimer qu'une fois.

--Oui, rpliqua Elinor, ses opinions sont un peu romanesques.

--Ou plutt,  ce que j'imagine, elle croit qu'un second attachement
ne peut pas exister.

--Je crois que c'est-l son ide; mais comment ne rflchit-elle pas
sur le caractre de notre bon pre qui s'est mari deux fois par
inclination. Elle est encore bien jeune, et se fait des illusions;
dans quelques annes ses opinions seront tablies sur des bases plus
relles: alors il sera plus ais de les dfinir et de les justifier;
 prsent je lui en laisse le soin.

--Oui, dit le colonel, c'est probablement ce qui arrivera; cependant
il y a quelque chose de si aimable dans les prjugs d'un jeune
coeur, qu'on est presque fch du moment o il y renonce pour
adopter les opinions gnrales.

--Je ne puis tre de votre avis, dit Elinor; il y a des inconvniens
dans la manire de voir et de sentir de Maria que tous les charmes de
l'enthousiasme et de l'ignorance du monde ne peuvent compenser. Son
systme a le funeste effet de nourrir son esprit de chimres qui
l'garent, et qui la rendront malheureuse quand la triste ralit les
dissipera. Plus de vraie connaissance du monde lui serait  ce que je
crois bien avantageuse.

Le colonel resta un moment en silence, puis il reprit avec un peu
d'motion dans la voix: est-ce que votre soeur ne fait aucune
distinction dans ses objections contre un second attachement? Est-ce
que ceux qui ont t malheureux dans un premier choix, ou par
l'inconstance de son objet, ou par l'entranement des circonstances
doivent rester indiffrens tout le reste de leur vie!

--Je vous assure, colonel, rpondit Elinor, que je ne connais pas son
systme en dtail, je sais seulement que je ne lui ai jamais entendu
admettre qu'un second amour pt tre pardonnable.

--Ainsi, dit-il, il faudrait un changement total dans ses ides....
Mais non, non, je ne le dsire pas. Quand les ides romanesques d'un
jeune esprit sont forces de s'vanouir, combien souvent sont-elles
remplaces par des principes trop communs hlas! dans le monde, et
trop dangereux. J'en parle d'aprs l'exprience. J'ai connu une jeune
dame qui ressemblait extrmement  votre soeur en tout point; mme
chaleur de coeur; mme vivacit d'esprit; elle pensait et jugeait
comme elle, et par un changement forc, par une srie de
circonstances malheureuses..... Ici il s'arrta soudainement, comme
s'il avait pens qu'il en disait trop, et donna lieu ainsi  des
conjectures, qui sans cela ne seraient jamais entres dans la tte
d'Elinor. Cette dame n'aurait nullement excit ses soupons, mais le
trouble visible du colonel, son interruption convainquit mademoiselle
Dashwood que ce qui la concernait tait un triste secret, et de l
elle fut conduite naturellement  croire que l'motion du colonel en
parlant d'elle tait relative  un tendre souvenir. Elle se tut, et
ne lui fit aucune question. Avec Maria cela n'aurait pas fini ainsi:
l'histoire entire se serait acheve dans son active imagination, si
elle n'avait pu en obtenir la confidence, comme la plus mlancolique
histoire d'un amour malheureux.




CHAPITRE XII.


Elinor et Maria se promenaient ensemble le matin suivant; la dernire
confia  sa soeur quelque chose, qui, malgr toutes les preuves
qu'elle avait de l'imprudence de Maria et de son manque de raison, la
surprit par l'excs de son extravagance.

Maria lui apprit avec un transport de joie, que Willoughby lui avait
fait prsent d'un cheval; c'tait une jument charmante qu'il avait
leve lui-mme  Haute-Combe, sa campagne de Sommerset-Shire, et qui
tait exactement un cheval de femme, doux, sage, vif et d'une bonne
hauteur. Sans considrer qu'il n'entrait pas dans le plan de sa mre
d'avoir des chevaux, que si elle y consentait en faveur de ce don, il
faudrait en acheter un autre pour un domestique, puis engager un
palefrenier pour en avoir soin, et aprs tout cela btir une curie
pour le loger, elle avait accept cet inconcevable prsent sans
hsiter, et le dit  sa soeur avec ravissement. Il compte,
ajouta-t-elle, envoyer un de ces jours son jokey en Sommerset-Shire
pour la chercher, et quand elle sera arrive, nous la monterons tous
les jours, escortes par Willoughby; nous irons tour--tour, vous et
moi, car, ma chre Elinor, vous en userez tout comme moi. Imaginez le
dlice de galoper dans cette plaine, de grimper  cheval ces
collines.

Elinor souffrait de faire vanouir ce songe de flicit; il le
fallait cependant. Elle rassembla son courage, et tcha de lui faire
comprendre avec tendresse et raison qu'elle devait y renoncer. Maria
ne voulait d'abord rien entendre; elle avait rponse  tout; elle
tait sre que sa maman n'y ferait nulle objection; un domestique de
plus serait une bagatelle; tout cheval serait bon pour lui, il en
emprunterait au Park, et pour curie le plus simple hangar serait
suffisant. Alors Elinor essaya d'lever quelques doutes sur
l'inconvenance d'accepter un prsent d'un jeune homme, qu'elle
connaissait aussi peu. C'en tait trop, et les yeux noirs de Maria
brillrent d'indignation.

Vous vous trompez, Elinor, dit-elle vivement, en supposant que je
connaisse peu Willoughby; il n'y a pas long-temps il est vrai que je
le vois, mais je le connais plus que qui que ce soit au monde,
except vous et maman. Ce n'est ni le temps, ni l'occasion qui
dterminent les liaisons du coeur; c'est uniquement la sympathie,
une disposition rciproque qui entrane irrsistiblement. Dix ans
sont quelquefois insuffisans pour connatre  fond quelqu'un qu'on
voit tous les jours; et avec d'autres, dix jours, dix heures mmes
sont plus que suffisantes. Tenez, par exemple, je croirais plutt me
rendre coupable d'imprudence en acceptant un cheval de mon frre que
de Willoughby. Je connais trs-peu John, quoique nous ayons vcu
ensemble des annes; mais sur Willoughby mon jugement est form, et
je le connais comme moi-mme.

Elinor crut qu'il tait plus sage de ne plus dire un mot sur un sujet
qui tenait si fort  coeur  sa soeur; elle la connaissait assez
pour savoir que l dessus elle n'entendrait pas raison, et
s'affermirait encore plus dans son ide; il lui restait d'ailleurs un
moyen plus sr de russir. Maria chrissait sa mre, et ds qu'Elinor
lui eut reprsent que madame Dashwood ferait des sacrifices et
s'imposerait  elle-mme des privations pour que sa fille chrie et
ce plaisir, elle y renona  l'instant, et promit de ne pas mme
tenter la bont de sa mre et de ne pas lui parler de cette offre,
qu'elle refuserait elle-mme positivement la premire fois qu'elle
verrait Willoughby.

Elle fut fidle  sa parole, et quand Willoughby vint  la chaumire
le mme jour, Elinor ( sa grande satisfaction) entendit Maria lui
exprimer  voix basse tout son regret de ne pouvoir accepter le
cheval qu'il voulait lui donner. Elle lui dit les motifs qui lui
avaient fait changer d'avis, et avec assez de fermet pour qu'il
n'essayt pas de les dtruire; son chagrin cependant fut
trs-apparent, et aprs l'avoir exprim avec vivacit, il ajouta
aussi  voix basse: Eh bien! Maria, ce cheval est encore  vous,
quoique vous ne puissiez pas vous en servir  prsent. Je vous le
garderai jusqu' ce que vous vouliez le rclamer; quand vous
quitterez Barton pour vous tablir dans une plus grande maison, ma
Reine Mab (c'est son nom), vous y recevra.

C'est tout ce que put entendre Elinor; et de la manire dont ces mots
furent prononcs, en nommant _Maria_ par son nom de baptme, elle
jugea leur intimit tout--fait dcide, d'un commun accord. De ce
moment elle ne douta pas qu'ils ne fussent engags l'un  l'autre
pour se marier incessamment, et n'eut pas d'autre surprise,
connaissant leur franchise  tous deux, que de l'apprendre par
hasard.

Emma lui raconta quelque chose le jour suivant qui la confirma
tout--fait dans cette ide. Willoughby passa toute la journe avec
elles; pendant que madame Dashwood et Elinor s'habillaient, Emma
resta seule au salon avec lui et Maria, et la petite fine mouche,
sans avoir l'air de les regarder, faisait des observations, qu'elle
communiqua ainsi  sa soeur ane.--O Elinor! j'ai un grand secret
 vous dire sur Maria; je suis sre qu'elle se mariera bientt avec
M. Willoughby.

--Vous avez dit ainsi, Emma, depuis le premier jour que vous l'avez
rencontr sur la colline, et il n'y avait pas une semaine qu'il tait
reu chez nous que vous tiez certaine que Maria portait son portrait
au cou, et quand vous avez un jour tir malicieusement par derrire
le cordon qui l'attachait, c'tait.... la miniature de notre vieux
bon oncle que vous avez mise au jour.

--Oui, c'est vrai; mais  prsent c'est tout autre chose; je suis
sre qu'ils vont bientt se marier, car il a dans son portefeuille
une grosse boucle des cheveux de Maria.

--Prenez garde, Emma, c'est peut-tre les cheveux de quelque grande
tante, de madame Smith.

--Non, non, vous dis-je, c'est bien de Maria; j'en suis bien sre,
car je les lui ai vu couper. Hier, quand vous et maman sorttes de la
chambre, il s'approcha tout prs d'elle sur le dos de sa chaise; et
ils parlrent ensemble si bas que je ne pouvais rien entendre, mais
il me semblait qu'il lui demandait quelque chose. Elle secouait ainsi
la tte, comme pour dire non: mais en mme temps elle sourit en le
regardant, comme pour dire oui. Alors il prit des ciseaux et coupa
une longue boucle de ses cheveux, de ceux qui retombaient sur sa
nuque; il les baisa plus de vingt fois, et les enveloppant dans une
feuille de papier, il les cacha dans son portefeuille. Qu'avez-vous 
dire  prsent, mademoiselle Elinor? n'est-il pas vrai qu'ils sont
engags?

Il fallut bien croire Emma, et d'autant plus facilement que son
rapport tait  l'unisson de ce qu'elle voyait chaque jour; mais la
sagacit de la petite ne s'exerait pas toujours sur Maria, et la
prudente Elinor n'en fut pas  l'abri. La bonne madame Jennings dont
le plus grand plaisir tait de railler et d'embarrasser les jeunes
filles par des questions d'amour, et de dcouvrir le secret de leur
coeur, attaqua la petite Emma sur le compte de sa soeur ane. Il
tait impossible, dit-elle, qu'tant aussi jolie, elle n'et pas un
amoureux, et elle avait la plus grande curiosit de savoir son nom.

La petite rougit, et se tournant vers sa soeur: puis-je le nommer,
lui dit-elle? Tout le monde clata de rire; Elinor mme essaya de
rire aussi, mais ce fut un effort pnible. Elle tait convaincue
qu'Emma n'avait et ne pouvait avoir en vue qu'Edward Ferrars, dont
elle n'aurait pu entendre le nom sans une motion qui aurait excit
les railleries de madame Jennings.

Maria sentit vivement aussi ce que sa soeur devait souffrir, mais
elle augmenta plutt que de diminuer son trouble. Elle rougit
beaucoup aussi et dit en colre  Emma: Rappelez-vous, Emma, que
quelles que soient vos conjectures, vous n'avez pas le droit de les
rpter.

--Je n'ai point de conjectures, rpondit la petite; c'est vous,
Maria, qui m'avez appris le nom de l'amoureux d'Elinor.

Les clats de rire recommencrent. Emma fut vivement presse de dire
ce nom; elle s'en dfendit: Non, non, Madame, voyez comme Maria est
fche; non, je ne veux pas le dire, mais je sais bien qui c'est, et
o il est.

--Oh! pour ce dernier point, mon enfant, j'en sais autant que vous,
dit M. Jennings, c'est  Norland, j'en suis sre.... Je parie que
c'est le cur de la paroisse!

--Non, non, pas du tout, ce n'est point un cur, je vous assure.

--Non! et bien qu'est-il donc? militaire sans doute.

--Encore moins, il n'est rien du tout.... que l'amoureux d'Elinor.

--Emma, dit Maria en colre, vous savez fort bien que tout cela est
vine invention de votre part, et que cette personne n'est rien sans
doute, puisqu'elle n'existe pas.

--Ah mon Dieu! s'cria Emma, il est donc mort dernirement, car je
sais fort bien qu'il existait, et que les premires lettres de son
nom taient un _E_ et une _F_.

Elinor s'tait un peu loigne sous quelque prtexte, mais elle
entendait tout et elle tait au supplice. Pour la premire fois lady
Middleton lui parut trs-aimable en observant qu'il pleuvait
beaucoup, et ramenant l'attention de chacun sur le temps et les
nuages. C'tait moins pour obliger Elinor que pour faire cesser un
entretien qui l'ennuyait; mais le colonel Brandon saisit cette ide,
parla de la pluie avec milady, puis de la gentillesse de la petite
Slina, puis de la bont du th, puis de l'lgance du service, et
l'amour d'Elinor fut oubli. Mais il ne lui fut pas facile de se
remettre de son trouble, et jamais elle n'avait mieux senti combien
ce nom l'intressait.

Dans le cours de la soire sir Georges proposa une partie de campagne
pour le lendemain; il s'agissait d'aller voir une trs-belle terre 
douze mille de Barton, appartenant  un beau-frre du colonel
Brandon. Il tait absent, et il avait laiss les ordres les plus
stricts pour que personne n'entrt chez lui que ceux que le colonel
amnerait. Sir Georges vantait excessivement toutes les beauts de
cette maison et des jardins, et sans doute il pouvait en parler, car
depuis dix ans, il y conduisait au moins deux fois, chaque t les
htes qu'il avait chez lui. Il y avait entr'autres une immense pice
d'eau et une grande chaloupe qui devait former un des plus grands
amusemens de la journe. On y porterait des viandes froides, des
vins; on irait en calche ouverte, en phaton, en caricle, et chaque
chose fut arrange pour en faire une vraie partie de plaisir.

Quelques personnes de la compagnie pensaient diffremment; la saison
tait trop avance, et le temps trop humide pour aller chercher le
plaisir aussi loin; il avait plu tous les jours pendant la quinzaine;
madame Dashwood tait dj trs-enrhume, et  la prire instante
d'Elinor, elle consentit  n'en pas tre et  rester chez elle.




CHAPITRE XIII.


La partie projete tourna trs diffremment de ce qu'on avait
imagin; les uns y voyaient un plaisir parfait, quelques-uns de
l'ennui, d'autres de la fatigue. Il n'y eut rien de tout cela; elle
manqua au moment o on s'y attendait le moins.

A dix heures toute la socit tait au Parc, o on devait djener
amplement avant le dpart. Sir Georges ne se possdait pas de joie.
Il avait plu toute la nuit, mais le temps s'tait clairci sur le
matin, les nuages se dispersaient  l'horison, et le soleil
paraissait. Nous aurons un temps de Dieu, disait-il, et vous verrez
Whitwell dans toute sa gloire. Tout le monde tait en train et de
bonne humeur; on tait dcid  s'amuser quoiqu'il arrivt, et l'on
se montait en gat.

Pendant le djener on apporta les lettres. Il y en avait une pour le
colonel Brandon; il la prit, regarda l'adresse, plit et quitta
immdiatement la chambre.

--Qu'est-ce qui arrive  Brandon, dit sir Georges!

Personne ne rpondit.

--J'espre qu'il n'a pas reu de mauvaises nouvelles, dit lady
Middleton; mais il faut que ce soit quelque chose de bien
extraordinaire pour laisser ma table de djener si brusquement.

Dans moins de cinq minutes il rentra.

--Point de mauvaises nouvelles j'espre, lui dit madame Jennings, au
moment o il ouvrit la porte.

--Non, madame, aucune; je vous remercie de votre intrt.

--Trs-vif en vrit. Est-ce d'Avignon! j'espre que votre soeur
n'est pas plus malade!

--Non, madame, ma lettre est de Londres, et c'est simplement une
lettre d'affaires.

--Mais comment se fait-il que la seule criture vous ait autant
troubl? Venez, venez  ct de moi, cher colonel, racontez-moi ce
que c'est; quelque chose d'intressant pour vous, j'en suis sre.

--Ma chre maman, dit lady Middleton, laissez de grace le colonel
achever son djener. Voil votre tasse, colonel. Il la prit et la
but rapidement sans s'asseoir.--Peut-tre est-ce pour vous dire que
votre cousine Fanny se marie? est-cela, dit madame Jennings?

--Non, madame pas du tout.

--Eh bien donc! je sais ce que c'est, et qui vous crit, colonel;
j'espre qu'elle se porte bien.

--Qui? madame, dit le colonel en rougissant un peu.

--Oh vous savez trs-bien de qui je veux parler.

Le colonel impatient ne rpondit pas; il s'adressa  lady
Middleton.--Je suis trs-fch, milady, lui dit-il, d'avoir reu
cette lettre ce matin; elle m'oblige  partir de suite pour Londres.

--Pour Londres! s'cria madame Jennings: quelle folie, et que peut-on
avoir  faire  Londres dans cette saison.

--C'est moi qui perd le plus, dit-il, en tant forc de quitter une
socit aussi agrable; mais ce qui me chagrine surtout, c'est que je
crains de faire manquer la partie de ce matin, et que ma prsence ne
soit absolument ncessaire pour tre admis  Whitwell.

Tout le monde fut constern.

--Mais si vous criviez un billet  la concierge, M. Brandon, dit
vivement Maria, ne serait-ce pas suffisant?

--Je crains que non mademoiselle.

--Il faut absolument que vous veniez avec nous, s'cria sir Georges;
il n'y a point d'affaire plus importante au monde que de ne pas
dranger une partie sur le point de commencer. Renvoyez votre dpart
pour la ville  demain, Brandon; voil tout.

--Je voudrais que cela me ft possible, dit-il avec fermet; mais je
ne puis retarder mon dpart d'un jour.

--Si vous vouliez seulement nous dire de quoi il est question, dit
madame Jennings, et nous conter votre affaire, nous dciderions si
elle est si presse ou si vous pouvez rester.

--Vous ne perdrez que cinq ou six heures, dit Willoughby, si vous
vouliez seulement diffrer jusqu' notre retour.

--Je ne puis pas perdre seulement une heure, rpondit le colonel.

Elinor entendit Willoughby qui disait  voix basse  Maria:--Il est
de ces gens maussades qui ne peuvent supporter une partie de plaisir;
il avait peur de s'enrhumer ou d'tre mouill, j'en suis sr, et il a
invent cela pour faire manquer celle-ci. Je voudrais parier
cinquante guines que cette lettre est de sa main.

--Je n'en doute pas, dit Maria.

--Il n'y a pas moyen de vous persuader, dit sir Georges, quand une
fois vous avez mis quelque chose dans votre tte; je sais cela depuis
long-temps: voyez cependant combien vous nous contrariez.

Le colonel rpta encore tout son chagrin d'en tre la cause, mais
dclara que son dpart tait invitable.

--Eh bien donc! quand vous reverra-t-on?

--Bientt j'espre, ajouta lady Middleton, et nous remettrons la
partie de Whitwell  votre retour; j'aurai le temps de tout mieux
arranger.

--Vous tes trs obligeante, madame, mais mon retour est si
incertain, que je n'ose prendre aucun engagement.

--Je vous dclare, dit sir Georges, que si vous n'tes pas ici  la
fin de la semaine, je vais vous chercher.

--Oui, oui, sir Georges, faites cela, s'cria madame Jennings; vous
saurez alors ce que c'est que cette affaire, et vous me le direz.

On vint avertir le colonel que son cheval tait prt.--Vous n'allez
pas  cheval jusqu'en ville, dit sir Georges?

--Non: seulement jusqu' la premire poste.

--Eh bien! je vous souhaite un bon voyage, entt que vous tes;
allons un effort de complaisance; renvoyez ce cheval.

--Je vous jure que cela n'est pas en mon pouvoir.

Il prit cong de toute la compagnie, qui lui rendit son salut avec
humeur,  l'exception d'Elinor qui n'avait pas dit un mot pour le
retenir, et qui le salua avec affection.--N'y a-t-il aucune chance,
mademoiselle Elinor, lui dit-il, de vous voir  Londres cet hiver
avec votre soeur?

--Je crains qu'il n'y en ait point.

--Je vous dis donc adieu pour plus long-temps que je ne voudrais,
dit-il avec motion. Il lui prit la main qu'il serra doucement, et
fit un simple salut  Maria. Madame Jennings voulait encore le
retenir pour lui faire dire son secret; mais il lui souhaita le
bonjour, et quitta la chambre avec sir Georges.

Les plaintes, les regrets, les lamentations, les reproches, les
sarcasmes, les conjectures, que la politesse avaient retenus,
clatrent  la fois ds qu'ils furent sortis, lorsque madame
Jennings fit taire tout le monde en disant: Je crois que j'ai devin
l'_importante_ affaire qui nous a tous rendus si malheureux.

--Quoi donc? chre dame, qu'est-ce que vous croyez? dites-vite,
s'cria chacun.

--Je suis sre que c'est pour miss Williams.

--Et qui est miss Williams, demanda Maria?

--Quoi! vous ne connaissez pas miss Williams! vous en avez au moins
entendu parler?

--Pas du tout, je vous jure.

--Eh bien! miss Williams, dit-elle avec un sourire fin, est une
proche parente du colonel, trs proche en vrit; je ne veux pas dire
en toute lettre  quel degr pour ne pas blesser les oreilles des
jeunes dames; et baissant un peu la voix, elle dit  Elinor: c'est sa
fille naturelle.

--Vraiment! vous me surprenez.

--Oui, comme je vous le dis, et le colonel l'aime comme ses yeux; je
suis sre qu'il lui laissera toute sa fortune.

Sir Georges rentra, et se joignit de grand coeur au regret gnral;
mais il finit par observer que puisqu'on tait rassembl, il fallait
au moins faire tous ensemble quelque chose qui serait peut-tre aussi
divertissant. Aprs quelques consultations, on convint qu'on irait
courir de ct et d'autre, suivant sa fantaisie, pendant quelques
heures, puis qu'on reviendrait dner au Parc. Lady Middleton trouva
que c'tait beaucoup plus convenable que de dner en plein air.
Elinor fut du mme avis par d'autres motifs. Les voitures furent
ordonnes; l'lgant caricle de Willoughby fut prt le premier. On
comprend qu'il devait conduire Maria, et jamais celle-ci n'avait paru
plus heureuse qu'en se plaant  ct de lui; et vraiment c'tait le
plus beau couple qu'il ft possible de voir. Ils partirent comme
l'clair et furent bientt hors de vue, et on n'entendit plus parler
d'eux jusqu'au retour gnral. Ils taient partis les premiers, ils
revinrent les derniers. Tous deux paraissaient enchants de leur
promenade dont ils ne donnrent aucun dtail; ils dirent seulement
que pour rouler plus vte, ils taient rests dans la plaine. Les
autres, pour jouir de la vue, s'taient promens sur les hauteurs.

Sir Georges avait dcid que pour se consoler du dpart du colonel,
on s'amuserait toute la journe, et qu'on danserait aprs dner. Il y
avait, outre la compagnie ordinaire, toute la nombreuse famille Carey
de Nerrton. On tait vingt personnes  table, ce que sir Georges
remarqua avec grand plaisir. Willoughby prit sa place accoutume
entre Elinor et Maria. Il n'y avait pas long-temps qu'ils taient
assis, lorsque madame Jennings se penchant entre Elinor et
Willoughby, prit le bras de Maria, et lui dit, assez haut pour tre
entendue de tous deux: Je sais o vous tes alls ce matin, miss
Maria; je l'ai dcouvert malgr tous vos beaux mystres. Maria rougit
et dit vivement: O donc, Madame?

--Ne saviez-vous pas, dit Willoughby, que nous nous tions promens
dans mon caricle?

--Oui, oui, Monsieur, je le savais bien, mais j'tais dcide de
savoir aussi o ce caricle vous avait mens, et je le sais. J'espre,
miss Maria, que votre future maison est de votre got? Elle est  mon
gr une des plus grandes et des plus belles que je connaisse, et
quand je viendrai vous voir, j'espre que je la trouverai bien
arrange et meuble de neuf. Les meubles actuels sont trop antiques,
n'est-ce pas? c'est la seule chose  quoi j'aie trouv  redire quand
j'y fus il y a six ans, et vous ne les aurez pas trouvs en meilleur
tat ce matin.

Maria se dtourna en grande confusion. Madame Jennings rit aux
clats, et conta ensuite  Elinor qu'elle avait charg sa
femme-de-chambre Betty, adroite autant que gentille, de savoir du
jockey de M. Willoughby o son matre avait conduit miss Dashwood, et
qu'ainsi elle avait appris positivement qu'il l'avait mene au
chteau d'Altenham, et qu'ils avaient pass toute la matine  se
promener dans la maison et dans les jardins.

Elinor pouvait  peine le croire; il lui semblait galement inou 
M. Willoughby de l'avoir propos et  Maria d'avoir consenti d'aller
dans la maison o vivait une femme respectable, qu'elle ne
connaissait point, et chez qui elle ne pouvait tre admise.

Aussitt qu'on fut sorti de table, elle prit sa soeur  part et le
lui demanda, et  sa grande surprise, elle trouva que tout ce que
madame Jennings avait dit tait exactement vrai. Maria tait
tout--fait revenue de son premier moment de trouble, et se fcha
presque de ce que sa soeur en doutait.

--Qu'est-ce qui vous tonne donc, Elinor, lui dit-elle? pourquoi
serais-je pas alle voir Altenham, puisque j'en avais une si bonne
occasion? ne vous ai-je pas entendue dire vous-mme que vous en
auriez grande envie?--Oui, Maria, mais j'aurais attendu que madame
Smith n'y ft plus ou voult m'y recevoir, et je n'y serais surtout
pas alle seule avec M. Willoughby.

--M. Willoughby est cependant la seule personne qui ait quelque droit
de m'y introduire, et qui puisse me montrer en dtail la maison et
les jardins. Son caricle ne contient que deux places, et je ne
pouvais avoir personne avec moi. Je vous assure, Elinor, que dans
toute ma vie je n'ai pass une plus dlicieuse matine.

--Il est fcheux, reprit doucement Elinor, que le plaisir et la
convenance n'aillent pas toujours ensemble.

--Au contraire, Elinor, cela vaut beaucoup mieux, et ce que vous
dites est la plus forte preuve en ma faveur. Si j'avais bless le
moins du monde les convenances ou la dcence, j'en aurais eu le
sentiment: vous m'accorderez j'espre qu'on sent toujours quelque
chose de pnible quand on fait ce qui n'est pas bien, et avec cette
conviction je vous assure que je n'aurais eu nul plaisir.

--Mais, ma chre Maria, dit Elinor avec une extrme tendresse, ne
pensez-vous pas aussi qu'un sentiment plus vif encore peut aveugler?
vous vous tes dja trop expose peut-tre  de malicieuses
remarques; ne commencez-vous pas  vous douter que vous y avez
peut-tre donn lieu, et votre promenade peut les augmenter? Madame
Jennings......

--Madame Jennings et ses sottes railleries, interrompit Maria, me
sont trs-indiffrentes; tout le monde, et vous-mme Elinor, vous y
tes sans cesse exposs; je n'attache pas plus de prix  sa censure
qu' son approbation. Je n'ai point du tout le sentiment d'avoir fait
quelque chose de mal en me promenant dans les jardins de madame
Smith, ou en voyant sa maison; elle doit un jour appartenir  M.
Willoughby, et.....

--Lors mme qu'elle devrait aussi vous appartenir, dit Elinor, cela
ne justifie point ce que vous avez fait.

Maria rougit beaucoup, mais plutt de plaisir que de peine, et aprs
quelques minutes de silence elle passa un bras autour de sa soeur,
et lui dit avec son charmant sourire: peut-tre, Elinor, ai-je fait
une tourderie en allant  Altenham, pardonnez-la moi, je ne puis
m'en repentir, M. Willoughby avait la passion de me le montrer, et
c'est une charmante habitation je vous assure: il y a surtout un
petit salon au premier tage, prcisment comme il le faut pour un
tablissement de tous les jours. Lorsqu'il sera meubl avec lgance,
il sera dlicieux; il est situ  l'angle de la maison, et il y a
deux vues diffrentes, d'un ct sur le boulingrin, et au-del sur un
beau grand bois; de l'autre ct c'est l'glise et le village, et
derrire, cette belle colline que nous avons si souvent admire.
Encore n'ai-je pas vu le salon  son avantage, les meubles sont si
antiques! mais, comme dit Willoughby, avec quelques centaines de
guines nous en ferons..... on peut en faire la plus charmante
chambre d't de toute l'Angleterre.

Ainsi finit le sermon d'Elinor; elle ne dit plus rien, et Maria
allait continuer sa description d'Altenham avec le mme feu, quand
elles furent appeles pour la danse. C'tait Willoughby; elle lui
donna la main, et dansa toute la soire avec lui sans se rappeler un
mot de ce que lui avait dit sa soeur.




CHAPITRE XIV.


Le dpart soudain du colonel Brandon et la fermet qu'il avait mise 
en cacher la cause, excitrent la plus vive curiosit chez madame
Jennings, et pendant trois ou quatre jours elle en fut occupe au
point, que la course de Maria avec Willoughby fut tout--fait mise de
ct. Elle avait devin juste; elle tait contente et n'y pensait
plus. Elle tait trop bonne pour se plaire  tourmenter ces pauvres
jeunes gens, qui s'aimaient comme on doit s'aimer  leur ge, qui
rivalisaient tous deux en beaut: rien de plus naturel, et il n'y
avait rien  dire. Mais ce colonel que peut-il lui tre arriv? Elle
errait de conjecture en conjecture; c'tait srement quelque chose de
trs-fcheux; elle avait vu cela sur son visage; et la voil  penser
 toutes les espces de maux et de malheurs qui pouvaient tomber sur
lui. Pauvre cher homme! j'en suis vraiment effraye! c'est peut-tre
une affaire dangereuse, une banqueroute, que sais-je! il est possible
qu' ce moment il soit entirement ruin. Sa belle terre de Delafort
n'a jamais rendu plus de deux mille louis par an, et son frre lui a
laiss beaucoup de dettes, je sais cela positivement; mais que ne
donnerais-je pas pour savoir  prsent la vrit et le vrai but de ce
voyage  Londres, si press qu'il ne peut le retarder d'une heure?
Peut-tre que cela regarde miss Williams, et en rassemblant toutes
les circonstances, je sais que c'est cela mme. Il rougit quand je la
nommai; ne l'avez-vous pas remarqu? moi j'tais en face de lui, je
le regardais au blanc des yeux, et je ne me trompe pas. Peut-tre
est-elle malade  Londres, peut-tre morte; rien dans le monde de
plus vraisemblable; j'ai une ide qu'elle est trs dlicate. Je parie
tout au monde que cette lettre regardait miss Williams. Non, non, ce
n'est pas une banqueroute; il est trop prudent et trop sage! A moins,
quoiqu'il en dise, que ce ne soit sa soeur qui le demande 
Avignon; il est trs bon frre, et cela expliquerait cette grande
presse. Enfin  la bonne heure! qu'est-ce que cela me fait  moi?
quoique ce soit, on le saura pourtant un jour. Je souhaite de tout
mon coeur d'apprendre qu'il soit hors de peine et qu'il ait une
bonne femme par-dessus le march.

C'tait  Elinor que madame Jennings adressait toutes ces
conjectures, en s'tonnant beaucoup qu'elle ne partaget pas son
inquitude. Elinor s'intressait infiniment au colonel, mais elle ne
voyait aucune raison de s'alarmer pour lui; elle tait d'ailleurs
trop occupe des amours de sa soeur et de Willoughby, et de
l'extraordinaire silence que tous les deux gardaient sur leur projet
de mariage, pour s'inquiter d'autre chose. Elle ne savait comment
expliquer ce mystre, incompatible avec leur caractre  tous les
deux, tandis qu'ils n'en mettaient pas mme assez dans leur
inclination rciproque. Pourquoi ne pas s'ouvrir entirement soit 
elle, soit  madame Dashwood? Cette dernire ne se conduisait pas de
manire  faire craindre un refus  Willoughby, qu'elle comblait
d'amitis comme s'il et dja t son beau-fils; et quand toute sa
conduite disait qu'il aspirait  le devenir, pourquoi continuait-il 
se taire? Elinor ne pouvait l'imaginer.

Elle comprenait bien cependant qu'il tait possible que quoique
Willoughby ft trs amoureux de Maria il ne ft pas le matre de
l'pouser immdiatement; il tait indpendant, il est vrai, mais tant
que madame Smith vivrait, il n'tait pas assez riche pour s'tablir.
Sa terre de Haute-Combe ne lui rapportait, d'aprs sir Georges, que
six ou sept cents pices par an, qui lui suffisaient  peine pour sa
vie de garon, et souvent il s'tait plaint devant elles de sa
pauvret. Malgr cela il tait singulier qu'avec l'extrme franchise
dont il faisait profession, et que Maria mettait sans cesse  la tte
de toutes les vertus, il ne leur chappt jamais un mot ni  l'un ni
 l'autre sur un projet d'union qu'ils formaient bien certainement.
Mais taient-ils rellement engags ensemble? Toute leur conduite
l'affirmait et surtout cette course  Altenham; cependant quelquefois
une espce de doute traversait l'esprit d'Elinor et l'empchait
d'avoir une explication avec sa soeur. Si vive, si sensible, si peu
raisonnable, lui pardonnerait-elle l'ombre d'un doute sur celui
qu'elle aimait si passionnment? souvent aussi Elinor reprenait en
lui une entire confiance. Toute sa conduite tait si franche, si
ouverte, qu'il croyait peut-tre n'avoir pas besoin de s'expliquer
plus clairement. Il tait avec Maria le plus tendre et le plus
attentif des amans, et avec sa mre et ses soeurs, le fils et le
frre le plus affectionn; il avait l'air de les regarder toutes
comme ses parentes et la chaumire comme sa maison. Il y passait bien
plus de temps qu' Altenham, et lorsqu'il n'y avait pas d'engagement
gnral au Parc, il y restait des jours entiers  ct de Maria, son
chien favori couch  ses pieds, lisant, faisant de la musique comme
s'il et fait dja partie de la famille.

Une soire particulirement, environ une semaine aprs le dpart du
colonel, son coeur sembla s'ouvrir avec plus d'abandon et
d'attachement pour tous les objets qui l'entouraient. Il tait comme
 l'ordinaire seul avec la mre et les trois soeurs, quand madame
Dashwood parla de ses projets d'agrandir et d'embellir la maison le
printemps suivant. Aussitt il rejeta cette ide avec beaucoup de feu
et de sentiment, comme ne pouvant supporter la pense d'aucun
changement dans un lieu qui lui tait si cher tel qu'il tait, et qui
lui paraissait parfait. Quoi! s'cria-t-il, embellir cette chre
demeure! non, non, je n'y consentirai jamais; pas une pierre ne doit
tre ajoute  ces murs, pas un coin ne doit tre chang, si vous
avez le moindre gard  mes sentimens.

Madame Dashwood sourit et lui tendit la main en silence, mais avec
l'air attendri. Ne soyez pas alarm, mon cher Willoughby, dit Elinor
gament; maman fait beaucoup de projets; cela ne cote rien, mais il
n'en est pas de mme de l'excution, et nous ne serons jamais assez
riches pour btir. J'en suis charm, s'cria-t-il; puissiez-vous
toujours tre pauvres, si vous ne savez pas mieux employer vos
richesses.

--Bien oblige du souhait, Willoughby, dit madame Dashwood; mais
soyez assur que je sacrifierais sans peine tous mes projets
d'embellissement  ce touchant sentiment d'affection locale que vous
venez d'exprimer. Fiez-vous  moi l-dessus; quelque riche que je
devienne, je ne dpenserai pas mon argent d'une manire qui vous
serait aussi pnible. Mais tes-vous rellement assez attach  cette
maison pour n'y voir aucun dfaut?--Aucun je vous le jure, dit-il,
avec feu; je vous dirai plus, je la regarde comme le seul endroit sur
la terre qui me donne l'ide du parfait bonheur domestique, et si
j'tais, moi, assez riche pour btir, je jetterais bas ma grande
maison de Haute-Combe, pour la rebtir exactement sur le plan de
votre chaumire.

--Sans oublier cet troit et sombre escalier, et la cuisine qui fume?
dit Elinor.

--Oui, sans rien oublier; exactement comme ceci; les petits
inconvniens mmes: ils tiennent aussi  des souvenirs, et la moindre
variation m'avertirait que ce n'est pas la chaumire de Barton. Oh!
je pourrais peut-tre alors tre aussi heureux  Haute-Combe que je
l'ai t ici!

--J'espre, reprit Elinor, que mme avec le dsavantage d'un grand
escalier et d'un beau salon, vous trouverez aussi le bonheur dans
votre maison.

--Il y a certainement, dit Willoughby, des circonstances qui
pourraient aussi me la rendre bien chre; mais cette demeure-ci aura
toujours des droits sur mon affection qu'aucune autre ne peut avoir.

Oh! qui rendra l'expression de plaisir, de bonheur, de tendresse, de
passion qui se peignit alors dans les yeux de madame Dashwood et de
Maria; c'taient l'amour maternel et l'autre amour dans toute leur
force. Toutes les deux regardrent l'aimable enthousiaste de la
chaumire, de manire  lui dire qu'on l'avait entendu.

--Combien de fois ai-je souhait, ajouta-t-il, quand je venais 
Altenham que cette charmante demeure ft habite. Jamais dans mes
promenades je n'ai pass devant sans admirer sa situation, sans
regretter que personne n'y vct. Avec quel plaisir j'appris en
arrivant cette anne chez madame Smith, que ce voeu tait exauc!
J'prouvai une satisfaction, un tel intrt pour cet vnement qui
m'tait si tranger, que je ne puis l'expliquer que comme un
pressentiment du bonheur qui m'attendait; ne le pensez-vous pas pas
aussi Maria, dit-il, un peu plus bas en se penchant de son ct, et
continuant plus haut, il dit vivement: et vous voudriez gter cette
demeure, madame Dashwood; vous voudriez lui ter le charme de sa
simplicit, et ce cher petit salon, o notre connaissance a commenc,
o j'apportai Maria dans mes bras, o j'ai pass au milieu de vous
tous tant d'heures dlicieuses; vous voudriez le dgrader, en faire
une alle o tout le monde passerait pour entrer dans un salon plus
grand, plus beau peut-tre, mais qui n'aurait jamais pour moi le prix
de celui-ci, o tout parle  mon coeur, o on est si bien, si
agrablement tabli.

Madame Dashwood lui promit encore que rien n'y serait chang.

--Vous tes la meilleure des femmes et des mres, lui dit-il, en
serrant sa main entre les siennes; cette promesse commence dja  me
rendre heureux. tendez-la plus loin (le coeur d'Elinor battit),
dites moi que non-seulement votre maison restera toujours la mme,
mais que j'y trouverai toute ma vie cette affection, cette bont avec
laquelle vous m'avez reu, et qui m'a rendu cette demeure si chre.

Il n'en dit pas davantage. Elinor aurait voulu quelques mots de plus;
mais Maria avait l'air si contente qu'elle le fut aussi. Madame
Dashwood lui fit la promesse qu'il demandait, et la conduite de
Willoughby pendant toute cette soire, tmoigna son affection et son
bonheur.

Venez dner demain avec nous, mon cher Willoughby, lui dit madame
Dashwood, quand il sortit, sans cela nous ne nous verrions pas de la
journe; nous voulons aller au Park faire une visite  lady
Middleton, mais nous reviendrons de bonne heure. Il l'accepta et
promit d'tre chez elles avant quatre heures le lendemain.




CHAPITRE XV.


Madame Dashwood et deux de ses filles, l'ane et la cadette,
partirent aprs djener pour leur visite projete au Park; Maria
s'excusa d'en tre sous quelque lger prtexte d'occupation. Sa mre
prsuma que Willoughby avait  lui parler et lui avait promis de
venir pendant leur absence; elle le trouva trs naturel au point o
ils en taient, et ne fit nulle objection. Ai-je devin, dit madame
Dashwood  Elinor en riant, lorsqu' leur retour, environ sur les
trois heures, elles trouvrent en effet le caricle du jeune homme
devant la porte de la chaumire avec son domestique. Elle se hta
d'entrer avec gat, et croyait aussi trouver les jeunes amoureux
bien contens; mais  peine et-elle ouvert la porte du passage qui
conduisait au petit salon, qu' sa surprise, elle en vit sortir Maria
qui paraissait dans une grande affliction. Son mouchoir couvrait ses
yeux et on entendait des sanglots: sans faire aucune attention  sa
mre et  ses soeurs, elle traversa rapidement l'alle et monta
l'escalier. Surprises et alarmes, elles entrrent dans la chambre
qu'elle venait de quitter, dans laquelle elles trouvrent Willoughby
assis prs du feu, la tte appuye contre le chambranle de la
chemine, et leur tournant le dos. Il se leva quand il les entendit
entrer; et sa contenance abattue et ses yeux aussi pleins de larmes,
tmoignrent assez qu'il partageait fortement l'affliction de Maria.

--Qu'est-ce qu'a ma fille, dit vivement madame Dashwood en entrant?
lui serait-il arriv quelque accident?

--J'espre que non, madame, dit Willoughby, en essayant de sourire;
c'est moi plutt qui dois m'attendre  tre malade, car j'prouve la
plus cruelle contrarit.

--Vous, monsieur, quoi donc!

--Oui, madame, cruelle en vrit. Je ne puis avoir l'honneur de dner
avec vous. Madame Smith use du pouvoir des riches sur un pauvre
diable de cousin; elle m'envoie  Londres pour une affaire presse.
J'ai reu mes dpches et pris cong d'Altenham, et je suis venu,
madame, m'excuser auprs de vous, et vous faire mes adieux.

--A Londres! vous allez  Londres ce matin!

--Dans ce moment.

--C'est prcisment comme le colonel Brandon, dit Emma; mais au moins
M. Willoughby ne fait pas manquer une partie de plaisir en allant 
Londres.

--C'est moi qui perds tout le mien, reprit-il en soupirant, tout mon
bonheur.

--Pour peu de temps, j'espre, dit madame Dashwood, mais _peu_ c'est
quelquefois beaucoup. Faites bien vte les affaires de madame Smith,
et revenez plus vte encore auprs de vos amis. Quand peut-on esprer
de vous revoir? Il rougit et rpondit avec embarras: Vous tes trop
bonne, madame, mais je n'ai aucun espoir... Je ne crois pas revenir
en Devonshire cette anne; l'anne prochaine peut-tre... Je ne fais
 madame Smith qu'une visite dans l'anne.

--Est-ce que madame Smith est votre seule amie, dit madame Dashwood
avec un sourire ml de reproche et d'amiti; est-ce qu'Altenham est
la seule maison en Devonshire o vous soyez sr d'tre bien reu?
Est-ce chez moi, cher Willoughby, que vous attendrez une invitation?

Sa rougeur augmenta, des larmes remplirent de nouveau ses yeux, et la
tte baisse sans regarder madame Dashwood, il lui dit seulement:
Vous tes trop bonne.

Madame Dashwood surprise, regarda Elinor, et vit dans ses yeux
qu'elle ne l'tait pas moins. Pour quelques momens tout le monde
garda le silence; madame Dashwood le rompit la premire.

Je vous rpte encore, mon jeune ami, lui dit-elle, qu'en tous temps
vous serez le bien-venu  la chaumire de Barton; je ne vous presse
plus d'y revenir immdiatement, c'est  vous seul de juger de ce qui
peut plaire ou dplaire  madame Smith. Sur ce point je ne veux pas
plus douter de votre jugement que de votre inclination. Dites-moi
seulement que nous nous reverrons le plutt que vous le pourrez.

Mes engagemens sont pour le moment si nombreux, madame, et d'une
telle nature, que je.... je n'ose me flatter..... Je ne puis
dire...... Il s'arrta, et tout tmoignait son embarras et sa
confusion.

Madame Dashwood tait trop tonne pour pouvoir parler. Un autre
silence suivit; il fut cette fois rompu par Willoughby, qui dit avec
une gat force. Allons il faut partir, il faut s'arracher de cette
chre chaumire. C'est une folie de prolonger son tourment en restant
plus long-temps dans des lieux qu'on regrette et avec une socit
dont on ne peut plus jouir. Adieu! il fit un salut de la main, sortit
promptement. Elles le virent de la fentre monter lestement dans son
caricle, et dans une minute il fut hors de vue.

Madame Dashwood ne put prononcer que ce seul mot: ma pauvre Maria! Et
sortit aussi, en faisant signe de la main  ses deux filles de ne pas
le suivre. L'inquitude d'Elinor tait gale au moins  celle de sa
mre, et peut-tre mme plus profonde. Tous ses doutes sur les
sentimens ou plutt sur les intentions de Willoughby revinrent
-la-fois dans son esprit. Cet inconcevable dpart, ses adieux bien
plus inconcevables encore, son embarras, son affectation de gat, la
manire marque dont il avait repouss l'invitation amicale de sa
mre; toute sa conduite, en un mot, si diffrente de la ville et de
lui-mme, la confondait d'tonnement. Ne sachant que penser, elle eut
l'ide que quelque querelle d'amant avait eu lieu entre sa soeur et
lui; la tristesse avec laquelle Maria avait quitt la chambre avant
son dpart, et le laissant seul, pouvait autoriser l'ide d'une
brouillerie. Mais d'un autre ct, quand elle se rappelait avec
quelle passion Maria l'aimait, adoptait  l'instant toutes ses ides,
ne voyait, ne pensait que d'aprs lui, une querelle lui semblait
presque impossible.

--Mais enfin, quelque ft le motif et les particularits de leur
sparation, l'affliction de sa soeur tait indubitable, et elle
pensait avec la plus tendre compassion au violent chagrin auquel
Maria se livrait par sentiment, et qu'elle regardait mme comme un
devoir. Elle aurait voulu tout de suite aller auprs d'elle pour
essayer de l'adoucir; mais sa mre y tait sans doute et y russirait
mieux encore, leurs ames tant tout--fait  l'unisson. Elle attendit
son retour avec impatience; elle ne revint qu'au bout d'une
demi-heure, et quoique ses yeux fussent rouges sa physionomie tait
plus sereine.

--Vous avez vu Maria, maman, lui dit Elinor, comment est-elle!

--Je ne l'ai pas vue; elle est enferme dans sa chambre; elle pleure,
et m'a conjure de la laisser seule quelque temps. Pauvre enfant! ses
larmes sont bien naturelles; laissons passer ce premier moment sans
la tourmenter d'inutiles consolations.

--Elinor ne rpondit rien; elle aurait voulu que les larmes de sa
soeur se fussent sches sur le sein de sa mre, qu'elle et ouvert
sa porte. Elles prirent leurs ouvrages, et s'assirent en silence.
Emma sortit pour prendre ses leons par l'ordre de sa mre. Notre
cher Willoughby est dja  quelques milles de Barton, dit madame
Dashwood aprs quelques minutes, et Dieu sait, Elinor, comme il
voyage tristement. Elinor touffait, elle avait besoin qu'un mot de
sa mre l'encouraget  ouvrir son coeur. Tout cela est bien
trange, rpondit-elle! s'en aller si subitement; ce dpart a l'air
d'un mauvais songe. Aujourd'hui  quelques milles de nous, et hier il
tait l  cette place, si heureux, si gai, si affectionn, comme
s'il devait y passer sa vie, et actuellement il part sans projet de
retour, sans savoir s'il nous reverra, et il nous quitte d'une
manire si singulire, avec un embarras si marqu! Il faut qu'il soit
arriv depuis hier quelque chose qu'il n'a pas voulu dire; il n'tait
plus le franc, le tendre Willoughby d'hier. Vous avez srement senti
cette diffrence tout comme moi, maman! Peut-tre se sont-ils
querells. Sur quoi! je ne puis le concevoir, ni cependant expliquer
autrement son peu d'empressement d'accepter votre invitation.

--Ce n'est pas l'inclination qui lui manquait, Elinor; je l'ai vu
bien clairement. Il ne dpendait pas de lui de l'accepter. Au premier
moment je trouvais toutes ses manires aussi singulires que vous les
trouvez vous-mme; mais je viens d'y rflchir avec calme, et je puis
vous assurer que je le comprends  merveille et que je puis tout
expliquer.

--Vous le pouvez, maman!

--Oui, ma fille; je me suis tout expliqu  moi-mme de la manire la
plus satisfaisante; mais vous, Elinor, qui doutez toujours de
l'amour, vous ne serez pas satisfaite: je vous prie cependant de ne
pas me dire un mot contre ma confiance en Willoughby; elle est
entire et complte. Je suis donc persuade que madame Smith, qu'il a
un si grand intrt  mnager, souponne son attachement pour Maria
et le dsaprouve, peut-tre parce qu'elle a d'autres vues sur lui.
Elle a donc dsir de l'loigner, et elle a invent quelque affaire
presse pour lui faire quitter le voisinage de Barton. Voil je crois
ce qui est arriv. Il n'a sans doute pas encore os lui avouer ses
engagemens avec Maria, et il est oblig, bien  contre coeur, de
lui obir pour le moment et de quitter quelque temps le Devonshire.
Vous me direz, je le sais, que cela peut tre ou ne pas tre; mais je
ne veux couter aucun doute,  moins que vous ne puissiez m'expliquer
la chose d'une manire aussi satisfaisante. A prsent, Elinor,
qu'avez-vous  dire?

--Rien, ma mre; vous aviez prvu ma rponse; ce que vous croyez peut
tre vrai, peut tre faux: nous n'en savons rien, mais lequel des
deux que ce soit mes inquitudes sont les mmes.

--Fille insensible! dit madame Dashwood avec un peu de dpit, vous
voulez croire le mal plutt que le bien; vous prfrez voir
Willoughby coupable et votre soeur  jamais malheureuse, plutt que
d'admettre ce qui peut le justifier. Il a pris cong de nous,
dites-vous avec moins d'affection qu' l'ordinaire: n'accordez-vous
donc rien au chagrin qui l'oppressait? Le pauvre garon ne savait ce
qu'il disait ni ce qu'il nous entendait dire seulement;  mes yeux la
singularit de sa conduite dans cet instant est plutt une preuve de
son amour et de sa sincrit.

--De son amour peut-tre, dit Elinor; je connais peu les effets de
l'amour, mais de sa sincrit!! Ah! ma mre ne pensez-vous pas qu'un
entier aveu de son amour, des difficults qui se prsentaient pour le
moment, et de ses intentions de les surmonter, nous l'aurait encore
mieux prouve. Sans doute il est des cas o le secret est ncessaire;
mais encore je ne puis m'empcher d'tre surprise que lui, Willoughby
en ait t capable. Peut-tre en effet est-il oblig de cacher ses
engagemens avec ma soeur (si du moins ils sont engags)  madame
Smith, mais je ne vois aucune raison pour nous les cacher  nous.

--Pour les cacher, Elinor! ai-je bien entendu? est-ce bien vous qui
reprochez de la dissimulation  Willoughby et  Maria, quand chaque
jour, chaque instant vos regards leur reprochaient de n'en avoir pas
assez?

--Je ne manque pas de preuves de leur amour, maman, mais bien de
leurs engagemens.

--Je suis aussi sre de l'un que de l'autre.

--Alors je me tais et je suis contente; mais pardon: j'ai cru que ni
l'un ni l'autre ne vous en avaient parl.

--Ni l'un ni l'autre, il est vrai; mais qu'ai-je besoin de paroles
quand les actions parlent si ouvertement? Est-ce que toute la
conduite de Willoughby avec Maria, et avec nous toutes, n'a pas
prouv positivement qu'il l'aimait et la considrait comme sa future
compagne, et nous, comme ses parentes de coeur et de choix?
N'a-t-il pas demand tous les jours mon consentement par ses regards,
ses attentions, son tendre respect? Ne le lui ai-je pas donn
tacitement en souffrant ses assiduits auprs de ma fille? O mon
Elinor, comment pouvez-vous douter qu'ils ne soient solennellement
engags l'un  l'autre par des promesses positives? Comment
pouvez-vous supposer que Willoughby, persuad de l'amour de votre
soeur, comme il doit l'tre, pourrait la quitter, et pour
long-temps peut-tre, sans s'assurer de la retrouver un jour pour la
vie? Pourquoi penserions-nous mal d'un homme que nous avons tant de
motifs d'aimer, quoique nous ne le connaissions pas depuis
long-temps? Il n'est pas tranger ici; et qui nous a dit un seul mot
 son dsavantage? Vous voyez comme il est aim de mon cousin sir
Georges, qui s'intresse assez  nous pour nous avoir averties s'il y
avait quelque chose  dire contre lui. Au contraire ne cherche-t-il
pas toujours dans ses parties  le rapprocher de Maria? Non, non, je
n'ai aucun doute, aucune crainte; il reviendra j'en suis convaincue.
En attendant, Elinor, je vous prie de ne pas dchirer davantage le
coeur de votre pauvre soeur en ayant l'air de douter de lui. La
pauvre enfant aura bien assez de peine  supporter son absence.

--Je me tairai avec elle, maman, et je dsire de tout mon coeur de
m'tre trompe; j'aime Willoughby, et un soupon sur son intgrit ne
peut pas vous tre plus pnible qu' moi. S'il nous crit, si une
correspondance s'tablit entre lui et ma soeur, je n'aurai plus
aucun doute.

--Vraiment, vous accordez cela! quand vous les verrez devant l'autel,
vous vous douterez alors qu'ils vont se marier.

Elles furent interrompues par l'entre d'Emma. Elinor put rflchir
sur leur entretien; elle voulait aller tcher d'tre admise auprs de
sa soeur; mais madame Dashwood l'en empcha. Il fallait,
disait-elle, laisser au moins cette matine  son affliction, aprs
quoi l'espoir de l'avenir la calmerait.

Elles ne la virent donc qu'au moment du dner. Maria entra dans la
chambre  manger sans dire une parole; ses yeux taient rouges et
humides; elle semblait retenir ses larmes avec difficult; elle
vitait les regards, et ne pouvait ni parler ni manger. Aprs
quelques momens sa mre lui pressa tendrement la main. Maria voulut
lever les yeux sur elle, mais ils se tournrent sur la place que
Willoughby aurait occupe; son faible courage l'abandonna; elle
fondit en larmes, et quitta la chambre.

Elle rentra un quart-d'heure aprs; mais l'oppression de son coeur
continua de mme toute la soire. Elle tait sans pouvoir sur
elle-mme, parce qu'elle ne voulait mme pas commander  son
affliction; la plus lgre mention de ce qui pouvait avoir quelque
rapport  Willoughby, la dcomposait entirement, et quoique sa mre
et ses soeurs eussent la plus tendre attention de ne rien lui dire
qui pt renouveler sa douleur, il aurait fallu ne pas parler du tout
pour l'viter. Elle avait tellement identifi sa vie, ses penses,
ses actions avec Willoughby, qu'on ne pouvait parler de rien qui n'y
et quelque rapport.




CHAPITRE XVI.


Maria se serait trouve impardonnable si elle et t capable de
fermer l'oeil la premire nuit aprs le dpart de Willoughby. Elle
aurait t honteuse le matin de se prsenter  sa famille avec un
teint repos, et n'ayant pas autant besoin de repos qu'avant de se
mettre au lit; mais il n'y avait point de danger qu'elle et le tort
de dormir dans cette circonstance. Elle ne ferma pas l'oeil de
toute la nuit, et en passa une grande partie dans les larmes. Elle se
leva avec un grand mal de tte, toujours incapable de parler, ne
prenant de nourriture que ce qu'il fallait pour ne pas mourir de
faim, donnant par l beaucoup de chagrin  sa mre et  ses soeurs,
et rejetant toutes leurs consolations. Maria sans doute tait _trs
sensible_, mais n'avait pas l'ombre de raison.

Quand elle avait fini de djener ou de voir djener, elle allait se
promener seule, errait dans le village d'Altenham ou sur la colline
o elle avait rencontr Willoughby, se nourrissait des souvenirs de
son bonheur pass, et pleurait amrement sur son malheur actuel.
Voil quel tait le principal emploi de ses matines, et les soires
se passaient -peu-prs de mme,  rver, appuye sur sa main, ou ses
regards attachs sur la colline. Quelquefois elle allait  son piano,
et jouait tous les airs que Willoughby aimait, o leurs voix avaient
t si souvent runies; elle suivait chaque ligne de musique qu'il
avait crite pour elle, jusqu' ce que son coeur ft prs de se
rompre; elle passait ainsi tous les jours des heures entires devant
son piano, chantant et pleurant alternativement, sa voix souvent
totalement arrte par ses sanglots. Dans ses lectures aussi bien que
dans sa musique, elle ne cherchait que ce qui pouvait nourrir son
chagrin et ses regrets; elle ne lisait rien que ce qu'ils avaient lu
ensemble, et le moindre passage relatif  sa situation, renouvelait
et augmentait sa douleur.

Une telle violence d'affliction ne pouvait pas, il est vrai, durer
toujours au mme point; au bout de quelques jours, sans s'affaiblir,
elle se calma et devint une profonde mlancolie. Mais ses
occupations, ses promenades solitaires, ses mditations furent les
mmes et produisaient encore des effusions de larmes.

Aucune lettre de Willoughby n'arriva, et Maria ne paraissait point en
attendre. Sa mre tait surprise, et Elinor inquite, mais madame
Dashwood trouvait toujours des explications pour tout ce qui pouvait
accuser Willoughby d'indiffrence.--Rappelez-vous, Elinor, dit-elle,
combien souvent sir Georges va prendre lui-mme nos lettres  la
poste et nous les apporte; Willoughby devant qui il nous les a
souvent remises, le sait trs bien. Nous avons suppos vous et moi
que le secret tait peut-tre ncessaire, et peut-il y en avoir dans
leur correspondance si elle passe par les mains de sir Georges, qui
connat sans doute l'criture de son jeune ami.

Elinor en convint, et tcha d'y trouver un motif suffisant pour
expliquer son silence. Mais il y avait un moyen si simple, si naturel
de savoir exactement le fond de cette affaire et s'ils taient
engags ensemble ou non, qu'elle ne pt s'empcher de le suggrer 
sa mre.

--Pourquoi, maman, lui dit-elle, ne le demandez-vous pas  Maria? de
la part d'une mre si tendre, si indulgente, cette question ne peut
pas l'offenser: elle est le rsultat naturel de votre affection pour
Maria. Elle est par caractre franche, candide, dispose  la
confiance, et surtout avec vous particulirement.

--C'est prcisment pour cela que je ne voudrais pour rien au monde,
rpondit madame Dashwood, lui faire une telle question. Supposons
qu'il soit possible (ce que je ne crois pas), qu'ils ne soient pas
engags et qu'elle ait des doutes sur lui, combien cela
n'ajouterait-il pas  sa douleur d'tre force d'en convenir? Je ne
mriterais pas sa confiance, si je voulais l'obliger  confesser ce
qu'elle voudrait peut-tre qui ft ignor de tout le monde. Je
connais le coeur de Maria, je sais combien elle m'aime, et que je
serai la premire  savoir ce qui la touche, quand elle pourra me le
dire. Ou elle n'a aucun doute sur la constance de Willoughby, alors
je dois tre tranquille; ou elle en a, et il serait affreux pour elle
de me le dire. Je ne tenterai jamais de forcer la confiance de
personne, et moins encore celle de mon enfant,  qui le devoir fait
une loi de ne pas me la refuser, lors mme qu'elle le voudrait.

Elinor trouvait que cette gnrosit tait pousse trop loin avec une
fille aussi jeune, et qui avait un tel besoin de guide et de conseil;
elle le dit  sa mre, mais ce fut en vain. Le sens commun, la
prudence, la raison, tout cdait le pas chez madame Dashwood  une
dlicatesse romanesque et  son faible pour Maria.

Il se passa bien des jours avant que le nom mme de Willoughby ft
prononc devant Maria par quelqu'un de sa famille. Sir Georges et
madame Jennings n'taient pas aussi discrets, et la firent souffrir
doublement plus d'une fois par leurs sarcasmes sur sa tristesse. Mais
un jour madame Dashwood prit par hasard un volume de Shakespear, et
s'cria sans y penser; Ah! c'est Hamlet, que nous n'avions pas fini,
notre cher Willoughby avait commenc  nous le lire, j'attendais son
retour pour l'acheter, mais comme il se passera peut-tre des mois
avant qu'il revienne....

Des mois! s'cria Maria avec l'accent de la terreur, le ciel m'en
prserve; non, non, des semaines tout au plus.

Madame Dashwood fut fche de ce qui lui tait chapp; Elinor au
contraire en fut charme; la rponse de Maria montrait une confiance
entire en Willoughby et une connaissance de ses intentions.

Un matin, environ douze ou quinze jours aprs son dpart, Elinor
obtint de Maria de se promener avec elle comme elles faisaient
prcdemment avant que le chagrin lui ft prfrer de se promener
seule. Elle vitait avec soin la compagnie de ses soeurs; si elles
allaient sur les collines, elle s'chappait dans la plaine, et
grimpait bien vte les collines lorsqu'elle les voyait descendre. Il
tait donc trs difficile de la trouver; mais Elinor, qui blmait ce
got de solitude, fit si bien que Maria n'osa pas l'viter. Elles se
promenrent au travers de la valle, appuyes amicalement l'une sur
l'autre, mais se parlant peu. Maria aimait mieux rester  ses
penses, et Elinor contente d'avoir obtenu qu'elle l'accompagnt, ne
voulait rien exiger de plus. Elles arrivrent insensiblement 
l'entre de la valle, o la contre tait plus ouverte et prsentait
une vue plus tendue; elles s'arrtrent  la contempler, leurs
promenades ne les ayant point encore conduites  cette place.
Au-devant d'elles se dessinait au loin la route de Londres, qui par
ses sinuosits faisait un effet agrable dans le paysage.

Elles en firent la remarque ensemble, Elinor avec admiration, Maria
avec un redoublement de tristesse, c'tait celle que Willoughby avait
traverse et qui conduisait  Londres.

Au milieu des objets de cette scne, elles en dcouvrirent un qui
paraissait anim; peu d'instants aprs elles distingurent un homme 
cheval, suivi d'un domestique, qui s'avanait de leur ct; elles le
virent ensuite plus distinctement, mais sans pouvoir cependant le
reconnatre. Les yeux de Maria taient attachs sur lui, et sur
chacun de ses traits; on voyait son motion qui s'augmentait  mesure
que le cavalier approchait. Enfin levant ses mains jointes au ciel:
elle s'cria tout--coup avec ravissement, c'est lui, c'est bien lui,
je le reconnais; qui serait-ce que mon Willoughby! et quittant le
bras de sa soeur elle courut  sa rencontre. Elinor la suivit plus
doucement, en lui criant: Arrtez, Maria, que faites-vous? Vous vous
trompez, ce n'est point Willoughby; ce cavalier n'est pas aussi
grand, il n'a pas du tout sa tournure.

C'est lui, c'est bien lui, disait Maria en courant, j'en suis sre;
c'est la couleur de ses cheveux, c'est son habit, son cheval. Ah! je
le savais bien qu'il ne tarderait pas  revenir: elle doubla le pas.
Elinor convaincue que ce n'tait pas Willoughby, effraye de voir sa
soeur courir ainsi au-devant d'un tranger, marcha plus vte aussi
pour la joindre et l'arrter. Elles furent bientt  trente pas du
gentilhomme  cheval; Maria s'arrte enfin, regarde encore, se sent
prs de dfaillir en voyant alors clairement qu'elle s'est trompe,
que ce n'est pas son ami, et se retournant brusquement, elle court en
arrire aussi vte qu'elle est venue. Elinor au contraire s'arrte,
en conjurant Maria de le faire aussi. Une autre voix presque aussi
bien connue que celle de Willoughby le lui demande aussi. Elle se
retourne avec surprise, et voit tout prs d'elle Edward Ferrars.

C'tait la seule personne au monde  qui dans ce moment elle pt
pardonner de n'tre pas Willoughby, le seul qui pt obtenir une
parole d'elle; aussi s'effora-t-elle de sourire en lui souhaitant
la bien-venue, et le bonheur de sa soeur lui fit oublier un instant
son _dsapointement_[2].

       [2]: Mot que la langue anglaise a pris au vieux
       franais, et qu'on ferait bien de reprendre. _Contrarit_
       qui l'a remplac ne prsente point la mme ide, et dans ce
       cas-ci _dsapointement_ est le seul qui puisse convenir.

Il descendit de son cheval qu'il remit  son domestique, et revint
avec les deux soeurs  Barton-Chaumire o il venait leur faire une
visite. Elles lui tmoignrent leur plaisir de le revoir,
principalement Maria qui mit plus de chaleur dans sa rception
qu'Elinor. La conduite de cette dernire dans un moment aussi
intressant que le retour de celui qu'elle aimait aurait trangement
surpris Maria, si elle n'avait pas t une continuation de son
inconcevable froideur, quand elle l'avait quitt  Norland. Edward
l'tonnait plus encore, elle savait comment Elinor tait prudente et
rserve; mais un homme, un amoureux aussi glac lui paraissait un
tre contre nature; elle ne pouvait en revenir, et vraiment sans tre
aussi vive, aussi sensible que Maria, on pouvait en tre surpris.
Pass le premier instant, o il avait tmoign un peu d'motion en
les retrouvant, rien dans sa manire n'annonait ses sentimens pour
Elinor; il ne la distinguait par aucune marque d'affection;  peine
paraissait-il sensible au plaisir de la revoir;  peine ses regards
se portaient-ils sur elle, il tait plutt triste que content, il ne
parlait que lorsqu'il tait oblig de rpondre  leurs questions.
Maria l'examinait avec une surprise qui s'augmentait  chaque
instant; il tait cependant -peu-prs tel qu'il avait toujours t,
mais Willoughby avait tout fait oublier  Maria; elle pensait que
tous les amoureux devaient tre comme lui. L'extrme contraste de la
conduite d'Edward la rvolta, et ne daignant plus s'occuper de lui,
elle retomba dans le cours habituel de ses penses.

Aprs un court silence qui succda  la surprise et aux premires
questions, Maria demanda  Edward s'il venait directement de Londres.

--Non, rpondit-il avec un peu de confusion, il y a environ quinze
jours que je suis en Devonshire.

--En Devonshire quinze jours! rpta Maria surprise comme on peut le
penser qu'il et t quinze jours dans le voisinage d'Elinor sans
chercher  la voir. Il rpondit avec un air trs pein qu'il avait
pass ce temps l prs de Plymouth avec quelques amis.

--Avez-vous t dernirement  Norland, demanda Elinor?

--Il y a environ un mois. Votre frre et ma soeur taient fort
bien.

--Et ce cher Norland, dit Maria, comment est-il  prsent, bien beau
n'est-ce pas?

--Je suppose, dit Elinor, que votre cher Norland est comme il l'est
toujours  la fin de l'automne, les bois et les sentiers couverts de
feuilles mortes.

--Oh! s'cria Maria, avec quelles ravissantes sensations je voyais
tomber ces feuilles! quelles dlices, quand je me promenais, de les
voir tourbillonner autour de moi, emportes par le vent ou entranes
dans le ruisseau! Quel sentiment de douce mlancolie m'inspiraient
ces arbres dfeuills, cet air sombre d'automne, ces feuilles jaunes
et fltries qui raisonnaient sous mes pas. Actuellement personne ne
les admire, personne ne les regarde, on les ddaigne, et on se hte
de les ter.

--Tout le monde, dit Elinor, n'a pas la mme passion que vous pour
les feuilles mortes.

--Non, il est vrai, mes sentimens sont rarement partags et compris.
Mais quelquefois ils l'ont t, dit-elle avec un profond soupir! il
suffit d'un seul tre qui sente comme moi.... Elle se tut et tomba
pour quelques instans dans une profonde rverie. Elle en sortit
tout--coup, et reprenant toute sa vivacit: Arrtez-vous, Edward,
dit-elle, regardez et restez calme si vous le pouvez. Voil la valle
de Barton, plus loin la dlicieuse valle d'Altenham; regardez ces
collines, ce mouvement de terrain, avez-vous jamais rien vu qui soit
gal  ceci?  gauche, c'est le parc de Barton, au milieu de ses bois
et de ses plantations; et l, derrire cette colline qui s'lve et
se dessine avec tant de grace, est notre chaumire.

--C'est une belle contre, dit tranquillement Edward, mais ces fonds
doivent tre bien boueux en hiver?

--Grand Dieu! comment pouvez-vous penser  la boue avec de tels
objets sous vos yeux?

--C'est, dit-il en souriant, parce que je vois au milieu de ces
objets, un chemin troit et impraticable.

--Quel trange homme vous tes, dit-elle avec un mouvement
d'indignation.

--Avez-vous, reprit-il, un agrable voisinage? les Middleton sont-ils
aimables?

--Rien moins que cela, dit Maria, et  cet gard nous ne pouvons pas
tre plus mal places.

Maria, s'cria Elinor, comment pouvez-vous parler ainsi? c'est une
famille trs respectable, M. Ferrars, qui se conduit avec nous de la
manire la plus amicale. Avez-vous donc oubli, Maria, combien de
jours agrables nous leurs devons?

--Non, dit Maria  voix basse, ni combien de pnibles momens.

Elinor n'eut pas l'air de l'entendre, et dirigea toute son attention
sur leur ami, tchant de cacher son trouble intrieur en soutenant la
conversation sur tous les objets qui se prsentaient  son esprit. Sa
froideur, sa rserve la mortifiaient intrieurement au moins autant
que Maria; elle tait blesse, presque en colre, mais rsolue de
rgler sa conduite avec lui plutt sur le pass que sur le prsent.
Pour ne pas troubler le plaisir que cette visite ferait  sa mre,
elle vita avec soin de montrer aucune apparence de chagrin ou de
ressentiment, et le traita amicalement comme elle pensait qu'il
devait l'tre, vu leurs relations de famille.




CHAPITRE XVII.


Madame Dashwood ne fut pas du tout surprise en voyant entrer Edward.
Dans son opinion rien n'tait plus naturel que sa visite  Barton,
elle l'tait bien plus qu'il n'y ft pas encore venu; aussi le
reut-elle avec de telles expressions de joie et d'amiti, que sa
rserve et sa froideur ne purent tenir contre un tel accueil. Elles
avaient dja diminu avant d'entrer dans la maison, la manire toute
naturelle d'Elinor, l'avait un peu ranim; celle de madame Dashwood
si bonne, si amicale, le mit entirement  son aise. Elle tait si
parfaitement aimable, qu'un homme ne pouvait tre amoureux de l'une
de ses filles, sans l'tre aussi de la mre; et il n'eut pas caus
une demi-heure avec elle, qu'Elinor eut la satisfaction de le voir
aussi bien  son gr qu'elle l'avait toujours vu. Son affection pour
toute la famille se rveilla en entier, ainsi que son tendre intrt
pour leur bonheur. Il n'tait pas gai cependant, un poids semblait
peser sur son coeur; il fit l'loge de leur habitation, il admira
la vue, il fut attentif, bon, aimable, mais il avait un fond de
tristesse qu'elles remarqurent toutes. Madame Dashwood l'attribua 
quelque manque de libralit de sa mre, et s'indigna intrieurement
contre les parens avares. Quelles sont  prsent les vues de madame
Ferrars sur vous, Edward, lui dit-elle, lorsqu'aprs dner ils
causaient autour du feu; devez-vous encore tre un grand orateur en
dpit de vous-mme?

--Non, madame, ma mre est  prsent convaincue que je n'ai pas plus
de talens que d'inclination pour la politique.

--Mais comment donc deviendrez-vous clbre? car il faut absolument
qu'on parle de vous dans le monde pour satisfaire votre famille; et
mon cher Edward, il faut vous rendre justice, n'ayant aucun got de
dpense, aucun dsir d'obtenir une place, aucune envie de briller et
de faire parade de votre savoir, cela vous sera difficile.

--Vous dites trs vrai, madame, je n'ai comme vous le dites aucun
dsir d'tre distingu, et j'ai toutes les raisons possibles
d'esprer que je ne le serai jamais. Grce au ciel, on ne peut pas
m'obliger d'avoir du gnie et de l'loquence!

--Vous en auriez autant et plus que beaucoup de gens qui s'en
vantent, si vous vouliez vous mettre en avant, mais vous n'avez point
d'ambition et tous vos dsirs sont modrs.

--Comme ceux de tout le monde, madame; je dsire autant que qui que
ce soit d'tre parfaitement heureux, mais je veux l'tre  ma
manire, et chacun, je crois, en dit autant. Ni la richesse ni les
grandeurs ne peuvent faire mon bonheur.

--Je le crois bien, dit Maria, qu'est-ce que la richesse et les
grandeurs ont  dmler avec le bonheur?

--Les grandeurs fort peu, dit Elinor, mais l'argent beaucoup plus.

--Elinor, est-ce bien vous qui dites cela? s'cria Maria, l'argent ne
peut donner le bonheur qu' ceux qui n'ont pas d'autres moyens d'tre
heureux. Tout ce qui est au-dessus du ncessaire est inutile, et ne
peut donner aucune satisfaction relle.

--Peut-tre, dit en souriant Elinor, nous arriverons au mme point;
votre _ncessaire_ et ma _richesse_ seront je crois -peu-prs
semblables; voyons  combien fixez-vous votre ncessaire?

--A dix-huit cents ou deux mille pices de revenu, pas plus que cela.

--Elinor rit: deux mille pices de revenu! je me croirais trop riche
avec mille.

--Et cependant deux mille sont un revenu trs born, dit Maria; une
famille de gens comme il faut ne peut pas s'entretenir  moins. Je
suis sre qu'il n'y a nulle extravagance dans ma demande; ce qu'il
faut de domestiques, une voiture, un caricle, un train de chasse
n'exigent pas moins.

--Elinor sourit encore, en la voyant dcrire d'avance sa vie de
Haute-Combe.

--Un train de chasse! dit Edward, au nom du ciel pourquoi voulez-vous
en avoir un? tes-vous devenue la Diane de ces bois?

--Maria rougit; non.... je ne chasse pas.... mais....

--Ah! j'entends, le possesseur de vos deux mille guines peut tre un
chasseur.

--Je voudrais, dit Emma, qu'une bonne fe nous rendt toutes bien
riches.

--Et moi aussi, s'cria Maria, avec ses yeux brillans de plaisir, en
pensant avec qui elle partagerait ses richesses.

--J'accepte aussi le don de la fe, dit Elinor, avec la mme pense
secrte.

--Ah! que nous serions heureuses, dit la petite Emma en frappant les
mains de joie; mais je ne sais pas  quoi j'emploierais mon argent!

--Pour moi, dit la bonne maman, je ne sais ce que je ferais d'une
grande fortune, si mes enfans taient toutes riches sans mon secours.

--Votre coeur, maman, dit Elinor, trouverait assez d'enfans pour
qui vous seriez la bonne fe; et puis les embellissemens de notre
chaumire.

--Moi, dit Edward, je vous vois, mesdames, tablies dans une des plus
belles places de Londres. Ah! quel heureux jour pour les libraires,
les magasins de musique, de gravures. Vous, miss Elinor, vous vous
feriez d'abord un cabinet des plus beaux tableaux; pour Maria, il n'y
aurait pas assez de bonne musique  Londres, elle ferait arriver
toute celle d'Italie, ses livres, et les fameux potes; elle
achetterait les ditions entires, pour qu'elles ne tombassent pas en
des mains indignes... Pardon, Maria, je n'ai pas, comme vous le
voyez, oubli nos anciennes disputes.

--J'aime tout ce qui me rappelle le pass, Edward, lui dit-elle; que
ce soit gai ou mlancolique, vous ne m'offenserez jamais en me le
rappelant. Vous avez raison d'ailleurs en supposant que j'achetterais
beaucoup de livres et de musique; mais ma fortune cependant ne serait
pas toute employe  cet usage, je vous assure.

--Vous en donneriez une partie, je parie,  l'auteur qui prendrait la
dfense de votre maxime favorite, et qui prouverait qu'on ne peut
aimer qu'une fois en la vie; car votre opinion n'est pas change, je
suppose.

--Moins que jamais;  mon ge les opinions sont fixes.

--Maria, dit Elinor, est ferme dans ses principes, comme vous le
voyez, elle n'a pas du tout chang.

--Seulement, dit Edward, je la trouve un peu plus grave.

--Je puis vous faire le mme reproche, dit-elle, vous n'tes pas trop
gai vous-mme.

--Pourquoi pensez-vous cela, rpondit-il en touffant un soupir? la
gat n'a jamais fait partie de mon caractre.

--Ni de celui de Maria, dit Elinor; elle sent trs vivement, et
s'exprime de mme; quand un sujet l'anime, elle en parle avec feu;
mais le plus souvent, elle n'est pas rellement dispose  la gat.

--Je crois que vous avez raison, dit Edward. Cependant elle passera
toujours pour une jeune personne trs-vive et trs-anime.

--On se trompe bien souvent, reprit Elinor, en jugeant le caractre
ou l'esprit de ceux que l'on ne voit que dans le monde; on est
quelquefois entran, ou par ce qu'on dit soi-mme, ou par ce qu'on
entend dire aux autres. Maria est trs franche, et se laisse aller 
dire tout ce qui lui passe dans la tte sans se donner le tems de
rflchir; c'est l notre querelle habituelle. Quelquefois, avec un
coeur excellent, elle dit des choses qui feraient douter de sa
bont; et moi qui sais comme elle est bonne dans le fond, je n'aime
pas  la voir mal juge.

--Maria embrassa sa soeur et lui dit: il me suffit que vous et tous
ceux que j'aime me rendent justice. L'opinion de ceux qui me sont
indiffrens m'est aussi trs indiffrente. Je suis sre, Edward, que
vous tes de mon avis, car vous ne vous donnez pas grand peine non
plus pour paratre aimable envers ceux dont vous ne vous souciez pas.

--J'en conviens, rpondit-il, et je m'en blme; je suis tout--fait
dans le fond de l'avis de votre soeur. Cette politesse gnrale,
qui rend si agrable en socit, est bien prfrable  votre
franchise et  ma maussaderie; je le sens; mais il ne dpend pas de
moi d'tre autrement; je suis si ridiculement timide, que cela me
rend souvent ngligent et presque impoli, quoique je n'aie jamais
l'intention d'offenser personne. Je crois que j'tais destin par la
nature  la vie simple et retire; tant je suis mal  mon aise dans
le grand monde.

--Maria ne peut pas donner sa timidit pour excuse, dit Elinor.

--Elle connat trop bien ses avantages pour tre timide, rpliqua
Edward, la timidit est toujours l'effet du sentiment de son
infriorit. Si je pouvais me persuader que mes manires sont aises
et gracieuses je ne serais pas timide.

--Vous seriez toujours rserv, dit Maria, et c'est encore pis.

--Rserv! Maria, dit-il, qu'entendez-vous par l?

--Cach, mystrieux, si vous l'aimez mieux, renfermant vos sentimens
en vous-mme.

--Je ne vous entends pas davantage, dit-il en rougissant; cach,
mystrieux, en quelle manire? qu'ai-je donc  confier?...
pouvez-vous supposer.......

--Je ne suppose rien, monsieur, dit Maria ddaigneusement.

L'motion d'Edward n'chappa point  Elinor; elle en fut surprise,
mais s'effora de rire de cette attaque. Ne connaissez-vous pas assez
ma soeur, lui dit-elle, pour comprendre ce qu'elle vient de dire?
Ne savez-vous pas qu'elle appelle tre _rserv_, lorsqu'on n'est pas
toujours dans l'enthousiasme et le ravissement?

Edward ne rpondit rien; mais il redevint srieux, occup, et resta
quelque temps absorb dans ses penses.




CHAPITRE XVIII.


Elinor vit avec une grande inquitude l'abattement de son ami; sa
visite ne put lui procurer une satisfaction complte, puisque
lui-mme ne paraissait pas en prouver. Il tait vident qu'il avait
une peine secrte au fond de l'ame; elle aurait voulu du moins voir
aussi clairement qu'il conservait pour elle cette tendre affection
qu'elle croyait lui avoir inspire. Mais actuellement rien ne lui
paraissait plus incertain; et l'extrme rserve de ses manires
contredisait un jour ce qu'un regard plus anim, une inflexion de
voix plus tendre lui avaient fait esprer la veille.

Il les joignit elle et Maria le lendemain au djener avant que les
deux autres dames fussent descendues. Maria persuade que plus il
tait silencieux, en gnral plus il dsirait d'tre seul avec
Elinor, les quitta sous quelque prtexte. Mais avant qu'elle ft  la
moiti des escaliers, elle entendit ouvrir la porte de la chambre;
curieuse elle se retourne, et  son grand tonnement elle vit Edward
prt  sortir de la maison; elle ne put retenir un cri de surprise!
Bon Dieu; o allez-vous donc, lui cria-t-elle?

--Comme vous n'tes pas encore rassembles pour le djener, je vais
voir mes chevaux au village, et je reviendrai bientt. Maria leva les
yeux au ciel et rentra prs d'Elinor; elle la trouva debout devant la
fentre. Si Maria l'et bien regarde, peut-tre aurait-elle surpris
quelques larmes dans ses yeux, mais elles rentrrent bientt
en-dedans, et le djener fut prpar comme  l'ordinaire.

Edward revint avec assez d'admiration de la contre, pour se
raccommoder un peu avec Maria; dans sa course au village, il avait vu
plusieurs parties de la valle  leur avantage, et le village lui-mme
situ plus haut que la chaumire prsentait un point de vue qui
l'avait enchant. C'tait un de ces sujets de conversation qui
lectrisait toujours Maria. Elle commena  dcrire avec feu sa
propre admiration, et  dpeindre avec un dtail minutieux chaque objet
qui l'avait particulirement frappe, quand Edward l'interrompit.
--N'allez pas trop loin, Maria, lui dit-il, rappelez-vous que je
n'entends rien au pittoresque, et que je vous ai souvent blesse malgr
moi, par mon ignorance de ce qu'il faut admirer. Je suis trs capable
d'appeler _montueuse_ et _pnible_ une colline que je devrais nommer
_hardie_ et _majestueuse_; _raboteux_ ce qui doit tre _irrgulier_, ou
d'oublier qu'un lointain que je ne vois pas, est voil par une brume.
Il faudrait apprendre la langue de l'enthousiasme, et j'avoue que je
l'ignore. Soyez contente de l'admiration que je puis donner; je trouve
que c'est un trs beau pays. Les collines sont bien dcoupes, les
bois me semblent pleins de beaux arbres; les valles sont agrablement
situes, embellies de riches prairies, et de plusieurs jolies fermes
rpandues  et l. Il rpond exactement  toutes mes ides d'un beau
pays, parce qu'il unit la beaut avec l'utilit, et j'ose dire aussi
qu'il est trs _pittoresque_, puisque vous l'admirez; je puis croire
aisment qu'il est plein de rocs mousseux, de bosquets pais, de petits
ruisseaux murmurans; mais tout cela est perdu pour moi. Vous savez
que je n'ai rien de pittoresque dans mes gots.

--Je crains que ce ne soit que trop vrai, dit Maria, mais pourquoi
voulez-vous vous en glorifier?

--J'ai peur, dit Elinor, que pour viter un genre d'affectation,
Edward ne tombe dans un autre. Parce qu'il a vu quelques personnes
prtendre  l'admiration de la belle nature bien au-dessus de ce
qu'elles sentaient, dgot de cette prtention, il donne dans
l'excs contraire, et il affecte plus d'indiffrence pour ces objets
qu'il n'en a rellement.

--Je n'ai je vous assure nulle prtention  l'indiffrence pour les
vraies beauts de la nature; je les aime et je les admire, mais non
pas peut-tre d'aprs les rgles _pittoresques_; je prfre un bel
arbre bien grand, bien droit, bien form  un vieux tronc tordu,
pench, rabougri, couvert de plantes parasites, j'ai plus de plaisir
 voir une ferme en bon tat, qu' voir une ruine ou une vieille
tour.

Maria regarda Edward avec mpris, et sa soeur avec compassion. La
conversation tomba. Maria demeura pensive et silencieuse, jusqu' ce
qu'un nouvel objet rveillt son attention. Elle tait assise prs
d'Edward, et celui-ci en prenant sa tasse de th, passa sa main si
directement devant elle, qu'elle ne put s'empcher de remarquer  son
doigt un anneau avec une natte de cheveux.

--Je ne vous ai jamais vu porter de bague, Edward, lui dit-elle,
montrez-moi celle-l; sont-ce des cheveux de Fanny? Je me rappelle
qu'elle vous en avait promis; ses cheveux me paraissaient plus
foncs, ce n'est pas d'elle.

Maria comme  son ordinaire avait parl sans rflchir, mais quand
elle vit combien elle avait fait de peine  Edward, elle fut plus
fche que lui-mme de son tourderie. Il rougit jusqu'au blanc des
yeux, jeta un regard rapide sur Elinor, et dit enfin: oui, ce sont
des cheveux de ma soeur; le travail change toujours les nuances.

Elinor avait rencontr son regard, il pntra au fond de son ame, ce
seul regard lui avait dit que ces cheveux taient les siens; Maria en
tait tout aussi persuade. La seule diffrence c'est qu'elle croyait
que c'tait un don d'Elinor; et que celle-ci qui savait en conscience
qu'elle ne lui avait point donn de ses cheveux, crut qu'il s'en
tait procur par quelque moyen inconnu, ou qu'il les avait coups
par derrire sans qu'elle s'en ft aperue, lorsqu'elle avait quitt
Norland. La couleur tait bien la mme, et la rougeur et le regard
d'Edward avaient port dans son coeur cette douce conviction. Elle
tait bien loin de lui en vouloir, et n'ayant plus l'air d'y faire
attention, elle parla d'autre chose. L'embarras d'Edward dura quelque
temps, et finit par une tristesse encore plus marque, et qui dura la
matine entire.

Maria se reprocha vivement ce qui lui tait chapp; elle aurait t
plus indulgente pour elle-mme, si elle avait pu savoir combien peu
sa soeur tait offense, et le plaisir secret qu'elle lui avait
procur.

Dans le milieu du jour on eut la visite de sir Georges et de madame
Jennings, qui ayant entendu dire qu'un gentilhomme tait arriv  la
Chaumire, venaient savoir qui c'tait. Avec le secours de sa
belle-mre, sir Georges ne fut pas long-temps  dcouvrir que le nom
d'Edward Ferrars commenait par un E. et un F., et que c'tait l
l'amoureux d'Elinor, dont la petite Emma avait parl. Cette
dcouverte aurait valu beaucoup de railleries  la pauvre Elinor, si
la prsence d'Edward qu'ils connaissaient aussi peu, ne les avait pas
retenus. Mais ni les coups-d'oeils significatifs, ni les sourires
malins ne lui furent pargns. Sir Georges ne venait jamais chez les
Dashwood sans les inviter  prendre le th au Parc dans la soire ou
 dner le lendemain. Cette fois en l'honneur du nouveau venu, qu'il
tait fier de contribuer  amuser; l'invitation fut pour le soir et
pour le lendemain.

--Venez tous prendre le th avec nous ce soir, dit-il, nous sommes
tout--fait seuls, mais demain nous avons beaucoup de monde, et il
faut absolument dner au Parc.

Madame Jennings les pressa d'accepter. On dansera dans la soire,
dit-elle, et cela doit tenter miss Maria.

--Danser! s'cria-t-elle, impossible; qui peut penser  danser!

--Qui! vous mme, ma belle, et la petite Emma, et les Carey, et les
Whitalers. Comment, ma chre, vous pensez de bonne foi que personne
ne peut danser, parce que quelqu'un... que je ne nomme pas est parti!

--Je voudrais de toute mon ame, dit sir Georges, que Willoughby ft
encore avec nous.

Ces mots et la rougeur de Maria donnrent de nouveaux soupons 
Edward. Qui donc est ce Willoughby, demanda-t-il  voix basse 
Elinor, prs de qui il tait assis? Elle le lui dit en peu de mots;
mais la contenance et la physionomie de Maria parlaient plus
clairement. Edward en vit assez pour comprendre ce qui en tait, et
quand les visiteurs furent partis, il s'approcha d'elle et lui dit 
demi voix: J'ai devin; dois-je vous dire ce que j'ai devin?

--Quoi donc?.... Qu'entendez-vous?

--Dois-je le dire?

--Certainement.

--Eh bien, j'ai devin que M. Willoughby chasse.

--Maria fut surprise et confuse, cependant elle ne put s'empcher de
rire de sa douce et fine raillerie, et aprs un moment de silence,
elle lui dit: Oh Edward! comment pouvez-vous... Mais le temps viendra
o j'oserai.... Je suis sre que vous l'aimerez.

--Je n'en doute pas, rpondit-il avec amiti. Cet aveu naf de Maria
l'avait touch; il croyait qu'il y avait une plaisanterie tablie sur
elle et sur Willoughby sans consquence, et que Maria s'en
dfendrait, ou plaisanterait elle-mme. Mais elle avait rpondu tout
autrement qu'il ne s'y attendait; et il sentit que c'tait plus
srieux qu'il ne l'avait cru.




CHAPITRE XIX.


Edward passa une semaine  la chaumire, il fut vivement press par
madame Dashwood d'y rester plus long-temps; mais on aurait dit qu'il
tait dcid  se mortifier lui-mme, il prit tout--coup la
rsolution de quitter ses amis au moment o il sentait le plus le
bonheur de les revoir. Son humeur dans les derniers jours, quoique
toujours ingale tait cependant beaucoup plus agrable. Il
paraissait chaque jour plus content de l'habitation et des environs;
il ne parlait jamais de son dpart qu'avec un soupir; il avouait que
rien ne le rappelait ailleurs; il tait mme incertain o il irait on
les quittant, mais cependant il voulait partir. Jamais, disait-il,
aucune semaine de sa vie ne lui avait paru plus courte; jamais il
n'avait t plus compltement heureux! Ses paroles, ses regards, des
attentions lgres, mais qui de sa part disaient beaucoup, tout
devait rassurer Elinor sur ses sentimens; mais cependant sa conduite
devait la surprendre. Libre de prolonger son sjour auprs d'elle,
pourquoi cette obstination de partir? Il n'avait aucun plaisir 
Norland, il dtestait Londres, et il voulait aller  Norland ou 
Londres. Il apprciait leurs bonts, leur amiti au-del de tout; son
plus grand bonheur tait d'en jouir, et cependant il voulait les
quitter  la fin de la semaine malgr elles et malgr lui, et sans
avoir rien  faire qui ft un obstacle  leurs dsirs mutuels.

Mais Elinor n'tait ni susceptible ni dfiante, elle mit sur le
compte de madame Ferrars tout ce qui l'tonnait dans la conduite de
son fils. Il tait heureux qu'Edward et une mre dont le caractre
lui tait si peu connu qu'il pouvait servir d'excuse pour tout ce qui
paraissait trange dans la manire d'tre d'Edward. Sa rserve, sa
froideur, ses ingalits, son dpart, tout fut mis sur le compte de
cette mre. Elle en estima davantage son ami de ne pas lui rsister
ouvertement, et d'attendre en silence le moment o il serait le
matre de dclarer ses sentimens et ses intentions. Elle ne craignait
pas de grandes difficults de la part d'une famille dja allie  la
sienne; elle aurait bien srement l'appui de son frre, et sa
belle-soeur mme n'oserait pas faire autrement que son mari. Edward
tait assez riche pour n'couter que le choix de son coeur en se
donnant une compagne, lorsqu' tout autre gard ce choix tait
honorable. Si madame Ferrars avait l'air de s'y opposer, c'tait
moins par rapport  elle que pour tenir son fils dans sa dpendance
tant qu'elle en avait le droit; et sans doute il jugeait plus sage et
plus prudent de ne pas la heurter encore, de temporiser avec elle, et
par sa condescendance actuelle de mriter la sienne quand le moment
serait arriv. Ainsi rassure sur sa conduite, Elinor chercha et
trouva la consolation de son dpart dans le souvenir de chaque preuve
de son affection, de chaque regard pendant cette semaine si vte
coule, et surtout de cet anneau qu'il portait  son doigt, et qui
plus que le reste encore l'assurait de sa constance. Quand il lui
serait rest quelques doutes, ils se seraient tous vanouis au moment
de son dpart. Il tait l'image vivante de la tristesse et des
regrets;  peine pouvait-il retenir ses larmes; il ne pouvait cacher
combien son coeur tait oppress. Maria fut enfin contente de lui,
et lui exprima aussi  sa manire anime ses regrets de le voir
partir. Elinor avait assez  faire  garder bonne contenance, et
madame Dashwood essayait de remonter un peu son futur gendre. Vous
tes mlancolique, mon cher Edward, lui disait-elle; sans doute il
est toujours triste de se sparer de ses amis, mais il n'y a
d'ailleurs nulle circonstance affligeante, vous pouvez revenir quand
vous le voudrez, et nous dsirons tous que ce soit bientt, n'est-ce
pas, Elinor?.... Vous tes  tout gard un heureux jeune homme, il ne
vous manque qu'un peu de patience, ou si vous voulez lui donner un
nom plus doux, de l'espoir. Votre mre vous gne peut-tre un peu
dans ce moment; mais enfin celui de votre indpendance viendra
bientt. Madame Ferrars assurera votre bonheur, c'est son devoir, et
sans doute sa volont.

--Je ne suis pas n pour le bonheur, dit-il en secouant la tte
tristement.

C'tait le moment du dpart, sa tristesse augmenta la peine que
chacune en ressentait, et laissa surtout une forte impression dans
l'ame d'Elinor; mais elle tait dtermine  la surmonter. Elle
employa toutes les forces dont elle tait capable  cacher ce qu'elle
souffrait; elle n'adopta pas la mthode dont Maria s'tait servie
avec tant de succs, dans une occasion semblable, pour augmenter et
fixer son chagrin, par le silence, la solitude, l'oisivet. Ds
qu'Edward fut parti, Elinor se mit  son dessin, et employa utilement
et agrablement la journe, sans chercher  parler de lui, et sans
viter d'en parler, prenant intrt  tout ce qui se disait. Si par
cette sage conduite elle ne diminua pas ses peines, elle prvint au
moins qu'elles ne s'augmentassent inutilement, et sa mre et ses
soeurs n'eurent aucune inquitude sur son compte. Sans se sparer
de sa famille, sans les quitter pour se promener seule, sans passer
ses nuits blanches, Elinor trouvait encore fort bien le temps de
s'occuper d'Edward et de sa conduite, avec les variations de la
disposition de son ame, avec tendresse, piti, blme, approbation,
confiance, doute, etc., etc. Elle pouvait commander  ses actions, 
sa manire extrieure, mais non pas  ses penses; et le pass et le
futur se prsentaient successivement  son imagination. Maria qui
pouvait  peine lui pardonner le calme avec lequel elle supportait
l'absence d'Edward, et qui l'attribuait  une sorte d'apathie de
caractre qui la rendait incapable d'prouver une forte passion,
aurait t bien tonne si elle avait pu lire dans le coeur de sa
soeur, de le trouver rempli d'un sentiment pour le moins aussi vif,
et peut-tre plus tendre que le sien pour Willoughby.

Peu de jours aprs le dpart d'Edward, Elinor tait seule dans le
salon, devant sa table  dessiner, et plonge dans ses rveries,
lorsqu'elle en fut tire par un bruit de voix dans la petite cour
verte; elle leva les yeux vers la fentre, et vit beaucoup de monde
prs de la porte. C'tait sir Georges, sa femme, sa belle-mre, mais
il y avait de plus un monsieur et une dame qu'elle ne connaissait
point. Elle tait assise prs de la fentre, et ds que sir Georges
l'eut aperue, il laissa les autres frapper  la porte, et traversant
le gazon, il l'obligea d'ouvrir la fentre pour lui parler, quoique
la distance entre la fentre et la porte ft si petite qu'il tait
impossible qu'ils ne fussent pas entendus.

--Eh bien! dit-il, je vous amne une visite qui vous fera plaisir
j'en suis sr: devinez qui.

--Je ne le puis.... Mais chut, on nous entendra.

--A la bonne heure; c'est seulement mon beau-frre et ma
belle-soeur Palmer. Madame Jennings a, comme, vous savez, mari sa
fille cadette il y a six mois  M. Palmer, trs aimable jeune homme
comme vous verrez. Charlotte est trs jolie, je vous assure: avancez
un peu la tte vous pourrez la voir.

Comme Elinor tait certaine de la voir tout  son aise dans quelques
minutes, sans faire une impolitesse, elle n'avana point.

--O est Maria, dit sir Georges, s'est-elle sauve quand elle nous a
vus? Son piano est ouvert. Depuis que quelqu'un que je sais bien
n'est plus l, elle ne peut souffrir personne.

--Non, je vous assure, j'tais seule, je crois qu'elle se promne.

Ils furent joints par madame Jennings, qui n'eut pas la patience
d'attendre qu'on et ouvert la porte pour causer avec sa chre
Elinor. Eh bon jour! chre enfant, comment vous portez-vous? Un peu
triste, je prsume, c'est tout simple; et votre mre et vos soeurs?
C'est mal  elles de vous laisser ainsi  vos regrets; mais nous
voici pour vous distraire. Je vous amne ma fille cadette et mon fils
Palmer; vous en serez charme. Ce n'est pas pour la vanter, mais
c'est un vrai bijou que ma Charlotte! Ils sont arrivs hier soir au
moment o nous les attendions le moins. Nous tions  prendre le th,
j'entends le bruit d'un carrosse; jamais il ne m'entra dans l'esprit
que ce ft mes enfans; je pensais que c'tait le colonel Brandon qui
revenait; je dis  sir Georges, j'entends une voiture, je parie que
c'est Brandon. Il faudra bien qu'il nous conte ce qu'il est all
faire  Londres. Sir Georges se lve et....

Elinor fut oblige de lui tourner le dos au milieu de son
intressante histoire, pour recevoir le reste de la compagnie. Lady
Middleton prsenta sa soeur et son beau-frre. Madame Dashwood et
Emma descendirent en mme temps, et tout le monde s'assit. On se
regarda mutuellement avec curiosit, on dit quelques lieux communs.
Madame Jennings rentra avec sir Georges et continua son histoire.

Madame Charlotte Palmer tait de quelques annes plus jeune que lady
Middleton, et totalement diffrente et pour la figure et pour les
manires, quoiqu'elle ft dans le fond tout aussi insipide, mais dans
un autre genre; ce qui prouve que l'insipidit mme peut varier. Elle
tait petite et grasse, son teint tait beau, tous ses traits jolis
et gracieux, et une expression de gat et de contentement ne
l'abandonnait jamais. Sa figure n'avait ni la noblesse, ni la beaut
de celle de sa soeur, mais elle tait beaucoup plus prvenante.
Elle entra en souriant, elle sourit tout le temps de sa visite,
except quand elle riait, et sourit encore en s'en allant.

Son mari formait avec elle un parfait contraste. C'tait un homme de
vingt-cinq  vingt-six ans, d'une assez belle figure; aussi grand et
mince qu'elle tait courte et ronde, aussi brun qu'elle tait
blanche, aussi grave et srieux qu'elle tait gaie et riante, aussi
important qu'elle tait affable: enfin au physique et au moral
c'taient deux tres d'une nature diffrente. Il entra dans la
chambre d'un air assez ddaigneux, salua lgrement les dames, sans
dire un seul mot s'assit auprs d'une table, jeta un regard rapide
sur elles et sur l'appartement, prit un papier nouvelle qui tait sur
la table, et le parcourut tout le temps de la visite.

Madame Palmer au contraire fut  peine assise, que son admiration
pour tout ce qu'elle voyait clata. Ah! mesdames, quelle dlicieuse
habitation! que ce salon est commode et bien arrang! Voyez, maman,
combien tout ceci est embelli depuis que je ne l'ai vu. J'ai toujours
trouve le site dlicieux; mais vous en avez fait tout ce qu'il y a de
plus charmant. Vous ne m'aviez pas dit, ma soeur, avec quel got
tout ceci est arrang. Ah! combien j'aimerais avoir une maison comme
celle-ci! Cela n'est-il pas, possible, mon cher amour?

M. Palmer ne rpondit rien, et ne leva pas les yeux de dessus le
papier qu'il tenait.

--C'est  vous que je parle, mon amour. (Mme silence) M. Palmer ne
veut pas m'entendre, dit-elle en riant; cela lui arrive souvent. Il
est si drle quelquefois, M. Palmer; c'est qu'il a beaucoup, beaucoup
d'esprit, et il est absorb dans ses penses: elle rit encore. Madame
Dashwood les regarda tous deux d'un air tonne.

Madame Jennings de son ct achevait l'histoire de sa surprise de la
veille et ne la finit que lorsqu'il n'y eut plus rien  dire. Madame
Palmer rit aux clats de l'tonnement qu'on avait eu au Parc, en les
voyant arriver; et lady Middleton prit sur elle de dire bien
froidement, que c'tait une agrable surprise.

--Vous pouvez penser combien j'tais charme de les voir, reprit
madame Jennings, mais, ajouta-t-elle en se penchant vers Elinor,
j'tais fche qu'ils eussent fait un si long voyage, car ils sont
venus de Londres tout d'une traite, et.... une jeune marie.... Vous
comprenez.... il y avait du danger dans sa situation. Je voulais au
moins qu'elle se repost tout le jour; mais retenez ces jeunes
femmes! Elle a absolument voulu venir avec nous, elle languissait de
vous voir.

Madame Palmer rit, baissa les yeux, dit que ce qui faisait plaisir
n'tait jamais dangereux.

--Elle n'entend rien encore  cela, reprit sa mre; une premire
grossesse... Vous comprenez. Elle doit je pense accoucher en fvrier.

Lady Middleton excde d'une conversation aussi triviale,
l'interrompit pour demander  M. Palmer, s'il y avait quelque chose
de nouveau dans les papiers.

--Rien du tout, madame, ennuyeux  prir; et il continua de les lire.

--Ah, je vois venir la belle Maria, dit sir Georges; je vous
conseille de cesser votre lecture, Palmer, si vous voulez voir une
des plus belles personnes que vous ayez jamais vues. Il alla
au-devant d'elle dans l'entre, la prit par la main et la fit entrer.
A peine et-elle paru que madame Jennings lui demanda si elle venait
d'Altenham. Madame Palmer clata de rire  cette question, et prouva
par-l qu'elle la comprenait. M. Palmer se leva, la regarda pendant
quelques minutes, puis se rassit et reprit son papier nouvelle.
Madame Palmer ne se rassit pas, elle alla examiner les dessins qui
garnissaient les murs et son dluge d'admiration recommena. Ah! que
c'est beau! que c'est dlicieux! Regardez donc, maman, je n'ai jamais
rien vu de si charmant; je serais toute une journe  les regarder.
Aprs en avoir vu un ou deux, elle se rassit, sans penser qu'il y en
avait encore une douzaine.

Bientt aprs lady Middleton donna le signal du dpart. Alors M.
Palmer se leva d'un air important, posa le papier, tendit les bras
en billant, et regarda avec distraction autour de lui.

--Avez-vous dormi, mon amour, lui dit sa femme en riant? On dirait
que vous vous rveillez.

Il ne fit aucune rponse et aprs avoir examin la chambre; il
observa judicieusement qu'elle tait trop basse et que le plafond
tait vot: ce sont les seuls mots qu'il pronona; il salua comme en
entrant, et sortit avec les autres.

Sir Georges avait t trs pressant pour que les habitantes de la
Chaumire vinssent passer toute la journe le lendemain au Parc.
Madame Dashwood avait l-dessus sa petite fiert, et ne se souciait
pas de dner au Parc plus souvent qu'on ne dnait  la Chaumire;
elle refusa donc absolument pour elle, et laissa ses filles
matresses de faire ce qui leur ferait plaisir. Mais elles n'avaient
plus de curiosit de voir rire madame Palmer, biller son mari, et
d'entendre les ternelles histoires de madame Jennings; elles
essayrent aussi de s'en dispenser. Le temps tait incertain; elles
ne voulaient pas quitter leur mre. Sir Georges avait rponse  tout,
et ne voulut entendre aucune excuse. Miss Emma resterait; il
enverrait son carosse. Mesdames Jennings et Palmer se joignirent 
ses supplications; lady Middleton mme les pressa de venir. Ils
avaient tous l'air de craindre galement de rester en famille. Elles
furent obliges de cder.

--Ils sont perscutans, dit Maria, lorsqu'ils furent partis. Le loyer
de la Chaumire est bas, mais en vrit, nous payons trop cher encore
s'il faut aller amuser tous ceux qui viennent chez eux, ou leur mener
tous ceux qui viennent chez nous. Ils pourraient avoir telles visites
que vous seriez bien aise de voir, dit Elinor, et nous ne pouvons
reconnatre leurs bonts pour nous que par notre complaisance.




CHAPITRE XX.


Le lendemain il pleuvait des torrens; Elinor et Maria espraient que
ce temps les dispenserait du dner du Parc; mais de trs bonne heure
arriva l'quipage de sir Georges; il fallut bien aller. Toutes les
deux auraient mieux aim rester  leurs occupations et  leurs
penses habituelles.

A peine furent-elles entres au salon, que la petite madame Palmer,
aussi joyeuse que la veille, vint  elles les bras ouverts comme si
elles eussent t amies intimes, et riant aux clats: elle leur
exprima de sa manire affable et triviale, sa joie de les revoir.
Elle s'assit entr'elles deux, et leur prenant  chacune une main: Que
je suis enchante que vous soyez venues, leur dit-elle; j'en
dsesprais quand j'ai vu ce temps, et puis j'ai pens que c'tait
une raison de plus pour ne pas rester seules chez soi  regarder
tomber la pluie. A votre ge le temps ne fait rien quand il s'agit de
s'amuser, et nous nous amuserons beaucoup. Il aurait t bien cruel
que vous ne fussiez pas venues, car nous repartons demain  ce que M.
Palmer vient de me dire; je croyais rester au moins quatre jours, et
j'en tais charme. Je ne me doutais pas de ce voyage ci; M. Palmer
me dit tout--coup l'autre matin: Charlotte, je vais  Barton,
voulez-vous y venir? Il est si drle M. Palmer, jamais il ne me dit
rien qu'au moment mme. Ce matin il m'a dit en se levant: Charlotte,
nous repartons demain. Vous ne sauriez croire combien il est enchant
d'avoir fait votre connaissance; moi, je suis dsole de vous quitter
dja, mais nous nous retrouverons cet hiver  Londres. (Et sa
dsolation s'exprima par un clat de rire).

Mesdemoiselles Dashwood lui dirent qu'elles n'iraient srement pas 
la ville.

Ne pas venir  la ville! Rester  la campagne aprs Nol! Mais c'est
impossible, il faut absolument y venir; je vous arrterai une
charmante maison tout prs de la ntre en Hanovre Square, je vous
servirai de chaperon partout o vous voudrez aller quand votre maman
voudra rester; vous savez que les femmes maries ont ce privilge: et
un clat de rire suivit cette remarque.

Elles la remercirent et rptrent leur intention positive de ne
point aller  Londres.

M. Palmer entra avec sa mine importante et refrogne. Ah! _mon
amour_, lui dit sa femme, venez vous joindre  moi pour persuader 
ces dames d'aller cet hiver  Londres; on ne peut rien vous refuser.

Son _amour_ ne fit aucune rponse, salua lgrement; puis allant  la
fentre, il regarda les nuages en tendant les bras et billant. Quel
horrible temps, dit-il, il fait paratre tout insupportable! La pluie
 cet excs est aussi ennuyeuse en-dedans qu'en dehors: Aussi pour
quoi diable! sir Georges n'a-t-il pas un billard dans sa maison? que
veut-il qu'on fasse chez lui quand il pleut? A quoi veut-il qu'on
s'amuse? Combien peu de gens savent s'arranger chez eux. Sir Georges
est aussi dsagrable que le temps. Il s'enfona dans un fauteuil
avec l'air de trs mauvaise humeur.

Le reste de la compagnie entra. Je crains, mademoiselle Maria, lui
dit sir Georges, que vous n'ayez pas pu faire aujourd'hui votre
plerinage  Altenham.

Elle prit un air de dignit et ne rpondit rien.

--Ah ne soyez pas si mystrieuse avec nous, chre Maria, dit madame
Palmer, nous savons tout je vous assure, et j'admire votre bon got,
car il est trs bel homme, notre terre n'est pas trs loin de la
sienne, pas plus de neuf milles, je crois.

--Beaucoup plus de trente, dit son mari.

--Oh bien c'est -peu-prs de mme. Je n'ai jamais vu sa maison, mais
on dit qu'elle est trs jolie.

--C'est la plus laide et la plus abominable maison que j'aie vue en
ma vie, dit monsieur Palmer.

Maria garda le silence, mais toute sa contenance trahissait l'intrt
qu'elle prenait  cet entretien.

--Mon amour, dit madame Palmer en riant, vous tes en humeur de
contredire aujourd'hui.

--Aujourd'hui comme toujours, rpondit-il, quand on dit devant moi
des btises ou des faussets.

Charlotte clata de rire. Il tait impossible d'avoir une gat plus
soutenue, d'tre plus dcide en dpit de tout de se trouver
parfaitement heureuse; l'indiffrence tudie de son mari, son
insolence, son mcontentement, son ddain ne lui donnaient aucun
chagrin: plus il tait dur avec elle, plus elle riait de bon coeur.

--M. Palmer est si plaisant, disait-elle  voix basse  Elinor, il
est toujours de mauvaise humeur.

Certainement il ne se montrait pas d'une manire aimable; mais sous
cette apparence rude et grossire, Elinor, dont le tact tait parfait
pour dmler le fond des caractres, crut remarquer par plusieurs
petites observations qu'il n'tait ni aussi rude, ni aussi mal lev
qu'il voulait le paratre. Son caractre s'tait peut-tre aigri en
dcouvrant, aprs quelques mois de mariage, qu'il tait enchan pour
la vie avec une femme assez jolie, trs bonne enfant, mais n'ayant
pas une ide, et niaise dans toute l'tendue du terme. Son rire
ternel finissait par l'impatienter  ne pouvoir le cacher. Il avait
de plus cet amour-propre qu'on retrouve chez plusieurs hommes, et
souvent mme  ct de l'esprit, quoiqu'il n'en soit pas une preuve,
et qui lui persuadait qu'il tait trs suprieur  la plupart de ceux
qu'il rencontrait. Sa supriorit sur sa femme tait trop dcide
pour qu'on pt la contester. Il s'accoutuma bientt  l'tendre sur
tous ceux qu'il voyait; et c'est l ce qui produisait cet air de
ddain et d'ennui de tout, qu'il portait dans le monde. Il croyait se
distinguer par l des autres hommes, et c'tait son plus ardent
dsir. Mais Elinor n'en fut pas moins convaincue que s'il pouvait
consentir  se laisser aller  son naturel, il pourrait tre fort
aimable. Elle sentit dja qu'elle prfrait l'ingalit de son
humeur, qui n'tait pas sans originalit,  la bonne humeur de sa
femme,  ses clats de rire sans sujet qui revenaient  chaque
instant,  son ton commun, et  son manque total d'esprit et de tact.

--Oh! mes chres miss Dashwood, leur dit-elle aprs quelques momens,
il me vient une charmante pense; il faut absolument que vous veniez
passer quelque temps chez moi  Cleveland aux ftes de Nol. Vous
savez bien, ma chre Maria, que nous sommes voisins de Haute-Combe;
cela sera dlicieux! vous y serez si heureuses, et moi aussi de vous
y voir. Mon amour, ne dsirez-vous pas beaucoup d'avoir les dames
Dashwood  Cleveland.

--Certainement, rpliqua-t-il d'un ton ironique, je n'avais pas
d'autres vues en venant  Barton.

--Vous voyez  prsent, dit Charlotte, que M. Palmer compte sur vous,
ainsi vous ne pouvez refuser.

Toutes les deux prouvrent qu'elles le pouvaient, et refusrent
dcidment.

Charlotte en parut trs surprise. Je ne comprends pas, dit-elle,
qu'on puisse refuser quelque chose  M. Palmer. Ne le trouvez-vous
pas l'homme du monde le plus aimable, dit-elle bas  Elinor? il est
quelquefois des jours entiers sans me parler; mais avec vous ce ne
sera pas ainsi. Vous lui plaisez beaucoup, je vous assure; et il sera
tout--fait de mauvaise humeur si vous ne venez pas  Cleveland. Je
ne comprends pas quelle objection vous pouvez faire. Une seule, dit
Elinor, c'est que cela ne se peut pas; et pour viter de nouvelles
perscutions, elle changea de sujet. Elle avait envie de savoir
quelques particularits sur Willoughby, sur son caractre, sur
son genre de vie. Madame Palmer tant sa voisine de campagne, et
aimant beaucoup  causer, pouvait lui donner des dtails qui
l'intresseraient relativement  Maria. Elle lui demanda donc si M.
Willoughby venait souvent  Cleveland, et s'ils le connaissaient
particulirement.

--O mon Dieu, oui! je le connais extrmement, dit madame Palmer; il
est vrai que je ne lui ai jamais parl, mais je suis sre que je le
reconnatrais entre mille: il est si beau! je l'ai rencontr
quelquefois  Londres; je me suis aussi trouve une fois ici quand il
tait  Altenham. Ah! non, je me rappelle que c'tait maman qui
l'avait vu et qui m'en a parl. Nous l'aurions srement vu
trs-souvent  Cleveland; mais il vient trs-peu  Haute-Combe, je
crois; et puis M. Palmer ne lui a jamais fait de visite, parce qu'il
est de l'opposition. Vous voyez que je le connais trs bien, et je
sais bien aussi pourquoi vous vous informez de lui; c'est qu'il doit
pouser votre soeur; j'en suis transporte de joie, elle sera ma
voisine, et nous nous verrons tous les jours.

--Je vous assure, dit Elinor, que vous en savez plus que moi
l-dessus. Qui donc vous a parl de ce projet de mariage?

--Qui? tout le monde; je n'ai pas entendu autre chose en passant 
Londres.

--A Londres! c'est impossible, ma chre dame.

--Sur mon honneur, rien n'est plus vrai. Je rencontrai le colonel
Brandon lundi matin,  Bendstreet, comme nous allions partir, et il
me le dit positivement.

--Vous me surprenez beaucoup. Le colonel Brandon vous l'a dit!
srement vous vous tes trompe. Lors mme que ce serait vrai, je ne
puis croire que le colonel Brandon l'ait dit  quelqu'un qui n'y
prenait nul intrt.

--Mais je vous assure qu'il me l'a dit: tenez, je vais vous conter
tout ce qui s'est pass  cette occasion. Quand nous nous
rencontrmes, il nous aborda, et nous commenmes  parler de notre
voyage  Barton et de choses et d'autres; enfin je lui dis: maman
m'crit, colonel, qu'il y a une nouvelle famille  la Chaumire, des
demoiselles excessivement jolies, je dis ainsi en vrit, et que la
plus jolie des trois doit pouser M. Willoughby de Haute-Combe.
Est-ce vrai, je vous en prie, colonel? vous devez le savoir puisque
vous avez t dernirement en Devonshire.

--Et qu'est-ce que vous rpondit le colonel?

--Oh! rien, presque rien; mais il devint rouge, et puis ple. J'ai
bien vu cela; c'est comme s'il avait dit que c'tait bien vrai et de
ce moment j'en ai t certaine. Comme ce sera dlicieux! ce mariage
aura-t-il lieu bientt?

Elinor ddaigna de rpondre. M. Brandon se portait bien, j'espre,
dit-elle aprs un instant de silence.

--Oh! oui, trs-bien, et il tait si plein de vos mrites, que je ne
sais ce qu'il ne m'a pas dit de vous.

--Je suis bien flatte de son suffrage; il me parat un excellent
homme, et il me plat beaucoup.

--Et  moi aussi, je vous assure; c'est un charmant homme que le
colonel Brandon. C'est seulement grand dommage qu'il soit si sombre
et si ennuyeux. Maman dit qu'il tait aussi amoureux de votre
soeur; moi je ne puis le croire, il est si grave; je ne l'ai jamais
vu amoureux de personne.

--Est-ce que M. Willoughby est rpandu dans la bonne socit de
Sommerset-shire, dit encore Elinor?

--Oh oui! trs rpandu: je ne crois pas cependant que beaucoup de
gens le connaissent; Haute-Combe est si loin et il y est si peu; mais
on le trouve trs-agrable, je vous assure; personne n'est plus aim
que lui de toutes les femmes; vous pouvez le dire  votre soeur.
Elle est bien heureuse d'avoir fait sa connaissance; il est si riche!
Au reste elle est trs-belle aussi, et rien n'est trop beau pour
elle. Cependant, je vous assure que je vous trouve, moi, presque
aussi jolie qu'elle, et M. Palmer aussi; car il disait hier au soir
qu'il ne pouvait pas vous distinguer. Quant  moi je vous admire
beaucoup toutes deux; je suis charme d'avoir fait votre
connaissance, et j'espre vous revoir souvent. Il me vient une
charmante pense; il faut  prsent que vous pousiez le colonel
Brandon: ne le voulez-vous pas? cela peut fort bien aller  prsent.

Elinor ne put s'empcher de rire. Pourquoi _ prsent_ demanda-t-elle?

--Pourquoi? ah! je sais bien pourquoi je dis cela, et je veux bien
vous le dire; c'est qu' prsent je suis marie: voyez, c'est
l'intime ami de mon beau-frre. Sir Georges et maman s'taient mis
dans la tte qu'il devait m'pouser; ma soeur aussi le dsirait
beaucoup; c'tait une affaire arrange. Mais le colonel n'en parla
point; sans quoi on nous aurait maris immdiatement. Maman dit
cependant que j'tais trop jeune; et aussitt aprs M. Palmer me fit
la cour, et je l'aime beaucoup mieux; il est si drle M. Palmer,
c'est justement le mari qu'il me fallait pour tre heureuse.

Elinor cessa l'entretien sans avoir rien appris de ce qu'elle voulait
savoir, et fatigue de tout ce qu'elle avait entendu.

FIN DU PREMIER VOLUME.




   Mots remplacs:
   Page 017: irrpable remplac par irrparable (un tort irrparable).
   Page 031: djeuner remplac par djener.
   Page 037: altter par altrer
   (elle n'aura plus le pouvoir d'altrer).
   Page 048: impertubable par imperturbable (ce calme imperturbable).
   Page 055: lorqu'on remplac par lorsqu'on
   (lorsqu'on le connat mieux).
   Page 070: at-attendit supprim at.
   Page 110: Quest-ce remplac par Qu'est-ce
   (Qu'est-ce qui pourrait le retenir).
   Page 124: sallon remplac par salon
   (accompagn jusque dans le salon).
   Page 128: cderai par cderais (je ne le cderais pas).
   Page 129: parce que remplac par par ce que
   (je suis charme... par ce que vous dites).
   Page 130: remplac feroit par ferait
   (je suis sre qu'il ferait de mme).
   Page 154: remplac madedemoiselle par mademoiselle.
   Page 170: galopper par galoper (Imaginez le dlice de galoper).
   Page 175: sallon par salon (Emma resta seule au salon).
   Page 187: qu'elle par quelle (quelle folie).
   Page 193: porche par proche (trs proche en vrit).
   Page 213: jeterais par jetterais
   (je jetterais bas ma grande maison).
   Page 215: suppression de double pas
   (ne le pensez-vous pas aussi Maria, dit-il,).
   Page 216: l remplac par la (Etendez-la plus loin).
   Page 227: yoyage par voyage (comme il voyage).
   Page 230: suppression de double est
   (Voil je crois ce qui est arriv).
   Page 234: assuidits par assiduits.
   Page 271: parce qu'on remlac par par ce qu'on
   (par ce qu'on entend dire aux autres).
   Page 255: tourbilloner remplac par tourbillonner.
   Page 309: suppression double vous (partout o vous voudrez aller).
   Page 310: rfrogne inexistant dictionnaires-->refrogne
   ou renfrogne (avec sa mine importante et refrogne).
   Page 311: remplac plrinage par plerinage.

   Harmonisation pour:
   Dashwood, Williams, Smith, Willoughby, Jennings, Cleveland, Ferrars.
   surtout, ame(s), grace(s), long-temps.

   Non harmonis (conserv les deux orthographes):
   dja et dj.
   trs- et trs.
   vite et vte.
   bienvenu(e) et bien-venu(e).

   Mots inadapts conservs:
   D'empire (p 007)
   (elle avait pris sur lui beaucoup d'empire).
   Partner (p 158)
   (il tait son partner pour toute la soire).
   Est-cela (p 189)
   (que votre cousine Fanny se marie? est-cela, dit madame Jennings).





End of Project Gutenberg's Raison et Sensibilit, Tome Premier, by Jane Austen

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RAISON ET SENSIBILIT, TOME PREMIER ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
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The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


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Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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increasing the number of public domain and licensed works that can be
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($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
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considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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particular state visit http://pglaf.org

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