The Project Gutenberg EBook of Les enfants des bois, by Thomas Mayne Reid

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Title: Les enfants des bois

Author: Thomas Mayne Reid

Translator: mile Gigault de La Bdollire

Release Date: August 3, 2010 [EBook #33339]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ENFANTS DES BOIS ***




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LES ENFANTS DES BOIS

GRAND IN-8--2e SRIE

PROPRIT DE L'DITEUR




LE CAPITAINE MAYNE REID

LES ENFANTS DES BOIS

TRADUCTION DE LA BDOLLIRE

NOUVELLE DITION REVUE

LIMOGES

ANCIENNE MAISON BARBOU FRRES

CHARLES BARBOU, IMPRIMEUR-LIBRAIRE

AVENUE DU CRUCIFIX




LES ENFANTS DES BOIS




CHAPITRE PREMIER

LES BOORS


Hendrik Von Bloom tait un _boor_.

Ce mot signifie littralement un rustre, un paysan vulgaire; pourtant en
donnant  mynheer Von Bloom cette qualification, nous sommes loin de
vouloir lui manquer de respect. Dans la colonie anglaise du cap de
Bonne-Esprance, on appelle _boor_ un fermier. Von Bloom tait un
fermier anglais du Cap.

Les boors de cette colonie ont jou un rle considrable dans l'histoire
moderne. Quoique naturellement pacifiques, ils ont t forcs de prendre
les armes tant contre les Africains que contre les Europens. Dans les
guerres qu'ils ont soutenues avec clat, ils ont prouv qu'un peuple
tranquille se bat  l'occasion tout aussi bien que les nations chez
lesquelles l'esprit militaire est soigneusement entretenu.

Les boors du Cap ont t accuss de s'tre montrs cruels, surtout dans
les expditions diriges contre les indignes, Hottentots ou Bosjesmans.
Sous un point de vue abstrait, le reproche peut tre fond; mais les
provocations incessantes de ces sauvages ennemis sont des circonstances
attnuantes  la conduite des colons. A la vrit ceux-ci ont rduit les
Hottentots  l'esclavage; mais, vers la mme poque, les Anglais
transportaient de la Guine aux Antilles des cargaisons de noirs, tandis
que les Espagnols et les Portugais soumettaient les hommes rouges
d'Amrique au joug le plus rigoureux.

Observons encore que les traitements barbares infligs  la race
indigne par les boors taient de la clmence, comparativement aux
atrocits qu'elle avait  souffrir de la part de ses chefs despotiques.

Certes, la misrable situation des Hottentots ne justifie pas les
Hollandais d'en avoir fait des esclaves; mais, eu gard aux
circonstances, il n'est pas de nation maritime qui soit en droit de les
taxer de cruaut. Ils avaient affaire  des sauvages abrutis et pervers
et l'histoire de la colonisation ne pouvait manquer d'tre remplie de
tristes pisodes.

Je pourrais aisment, lecteur, dfendre la cause des boors de la colonie
du Cap; mais je me contente d'exprimer mon opinion: c'est qu'ils sont
braves, vigoureux, paisibles, industrieux, amis de la vrit et de la
libert rpublicaine. C'est, en somme, une noble race d'hommes. Ainsi,
quand j'ai donn  Hendrik Von Bloom, le nom de boor, ai-je voulu
manquer d'gards envers lui? au contraire.

Mynheer Hendrik n'avait pas toujours t boor. Il tait au-dessus de ses
collgues, savait manier l'pe, et avait reu une ducation suprieure
 celle qu'ont ordinairement les simples fermiers du Cap. Il tait n
dans les Pays-Bas et tait venu au Cap, non comme un pauvre aventurier
qui cherche fortune, mais en qualit d'officier dans un rgiment
hollandais.

Il n'avait pas servi longtemps: certaine Gertrude aux joues roses et aux
cheveux blonds, fille d'un boor ais, s'tait amourache du jeune
lieutenant, qui,  son tour, avait conu pour elle une vive tendresse.
Ils se marirent, et le pre de Gertrude tant venu  mourir peu de
temps aprs, ils hritrent de sa ferme, de ses Hottentots, de ses
moutons  large queue, de ses boeufs  longues cornes. Hendrik ne
pouvait se dispenser de donner sa dmission; il la donna et se fit
_vee-boor_, c'est--dire fermier domicili.

Ces vnements eurent lieu plusieurs annes avant que l'Angleterre
devnt matresse du cap Bonne-Esprance. Quand elle s'en empara,
Hendrik Von Bloom tait dj un homme influent dans la colonie et
porte-drapeau de son district, qui faisait partie du beau comt de Graaf
Beinet. A cette poque la blonde Gertrude n'existait plus; mais elle lui
avait laiss trois fils et une fille.

L'histoire vous dira comment les colons hollandais se soulevrent contre
la domination anglaise. Le ci-devant lieutenant porte-drapeau fut un des
agents les plus actifs de l'insurrection. Elle fut touffe; plusieurs
de ceux qui s'taient mis en vidence furent condamns  mort et
excuts. Von Bloom vita par la fuite la vengeance du vainqueur; mais
sa belle proprit du comt de Graaf Beinet fut confisque et donne 
un autre.

Plusieurs annes plus tard nous le retrouvons dans un district loign,
au-del de la grande rivire Orange. Il mne la vie d'un _trek-boor_,
c'est--dire d'un fermier nomade, qui, n'ayant pas de rsidence fixe,
conduit ses troupeaux partout o il espre trouver de l'eau et de bons
pturages.

C'est environ vers cette poque que j'ai connu la famille de Von Bloom.
Je viens de dire tout ce que je savais de ses antcdents; mais je
n'ignore aucun dtail de ce qui lui arriva par la suite. C'est son fils
an qui m'a fourni des renseignements, que j'ai trouvs intressants,
instructifs, et auxquels se rattachent mes premires notions de zoologie
africaine.

Je vous les transmets, cher lecteur, dans l'espoir qu'ils pourront aussi
vous instruire et vous intresser. Gardez-vous bien de les considrer
comme purement imaginaires. J'ai peint d'aprs nature les animaux qui
figurent dans ce rcit, leurs instincts et leurs habitudes. Le jeune Von
Bloom tudiait la nature, et vous pouvez compter sur l'exactitude des
descriptions qu'il m'a fournies.

Dgot de la politique, l'ancien porte-drapeau s'tait rfugi sur
l'extrme frontire, et mme au-del de la frontire, puisque
l'tablissement le plus voisin tait loign d'une centaine de milles.
Son pauvre enclos ou _kraal_ tait situ dans un district limitrophe de
Kalihari, le Sahara de l'Afrique mridionale. Le pays tait inhabit 
une trs-grande distance aux alentours; car les sauvages qui le
hantaient ne mritaient gure le nom d'habitants plus que les btes
fauves qui hurlaient autour d'eux.

Les fermiers du Cap s'occupent principalement d'lever des chevaux, des
bestiaux et des chvres. Le ntre n'avait qu'une exploitation peu
tendue; la proscription lui avait enlev toutes ses ressources, et il
n'avait pas t heureux dans les premiers essais qu'il avait tents en
qualit d'herbager nomade. La loi d'mancipation promulgue par le
gouvernement britannique s'tendait non-seulement aux ngres des
Antilles, mais encore aux Hottentots; et elle avait eu pour consquence
la dsertion de tous les serviteurs de Von Bloom. Ses bestiaux, privs
de tout soin, taient morts d'pizooties ou taient devenus la proie des
animaux sauvages. Ses chevaux avaient t dcims par la morve; les
loups et les hynes lui enlevaient chaque jour des moutons et des
chvres; de sorte que le nombre total de ses bestiaux tait rduit  une
centaine de ttes. Nanmoins Von Bloom n'tait pas malheureux. Il se
consolait de ses peines en regardant avec fiert ses trois fils: Hans,
Hendrik et Jan, et sa fille Trey ou Gertrude, vritable portrait de sa
mre.

Les deux ans taient dj en tat de l'aider dans ses travaux
journaliers, et le plus jeune allait bientt suivre leur exemple.

Gertrude promettait d'tre une excellente mnagre. Si Von Bloom
s'affligeait parfois, si des soupirs involontaires lui chappaient,
c'tait quand la vue de sa fille lui rappelait la femme qu'il avait
perdue.

Au reste, il n'tait pas homme  se dsesprer; les catastrophes dont il
avait t victime ne l'avaient point abattu. Elles stimulaient au
contraire son activit, et il s'appliquait avec une ardeur toujours
nouvelle  rebtir l'difice de sa fortune. Pour lui-mme, il ne tenait
pas  tre riche et se serait content de la vie simple qu'il menait,
mais il songeait  l'avenir de sa petite famille. Il ne pouvait
s'accoutumer  l'ide que ses enfants grandiraient sans ducation au
milieu des dserts; il voulait les mettre  mme de retourner dans les
villes pour jouer un rle parmi les hommes civiliss. Mais comment
raliser ses voeux? Bien que son crime de haute trahison et t
effac par une amnistie, et qu'il ft libre de retourner dans la
colonie, il n'y pouvait rentrer pour y mener une existence de
privations, car il lui tait impossible de tirer partie de ce qu'il
aurait pu recouvrer de ses anciens biens. Ces rflexions le
tourmentaient parfois, mais son nergie croissait en proportion des
obstacles.

Pendant l'anne qui touchait  sa fin, il avait redoubl d'efforts afin
de pourvoir en hiver  la subsistance de ses bestiaux; il avait sem une
grande quantit de mas et de sarrasin, dont la rcolte s'annonait
favorablement. Son jardin lui promettait une grande abondance de fruits,
de melons et de lgumes. Enfin l'asile qu'il avait adopt tait une
oasis en miniature. Il en admirait l'aspect florissant, et commenait 
concevoir l'esprance de jours plus prospres.

Hlas! c'tait une illusion, il tait condamn  supporter une suite de
malheurs qui devaient le ruiner presque compltement et changer de
nouveau sa manire de vivre.

Peut-tre avons-nous tort d'employer le mot malheur, puisque les pertes
nouvelles qu'prouva Von Bloom amenrent d'heureux rsultats. Vous en
jugerez par vous-mme, cher lecteur, quand je vous aurai racont les
aventures du trek-boor et de sa famille.




CHAPITRE II.

LE KRAAL


L'ancien porte-drapeau tait assis devant son kraal; fumeur comme tous
les fermiers de l'Afrique mridionale, il tenait entre ses lvres le
long tuyau d'une pipe en cume de mer. Malgr les traverses de sa vie
passe, ses traits exprimaient la joie. Il contemplait avec complaisance
les grains de mas qui taient en lait dans leurs cornets jaunissants;
il prtait l'oreille au frlement des feuilles qu'agitait la brise. Mais
ce qui rjouissait surtout le fermier, c'tait la vue de ses beaux
enfants.

Hans, l'an, d'un caractre ferme et tranquille, travaillait au jardin;
Jan, plus vif et plus alerte, aidait son frre, mais en s'interrompant
souvent dans sa tche. L'imptueux Hendrik, aux cheveux boucls, pansait
les chevaux. La jolie Gertrude prodiguait ses soins  un jeune faon
d'antilope  bourse ou antilope-springbok apprivois, dont les yeux
rivalisaient avec les siens en innocence et en douceur. C'tait avec
raison que Von Bloom se flicitait en portant ses regards des uns aux
autres. Hans et Hendrik taient en ralit les seuls coadjuteurs de leur
pre, qui n'avait qu'un seul domestique mle, nomm Swartboy.

Pntrez dans l'curie et vous verrez Swartboy occup avec son jeune
matre Hendrik  seller deux chevaux. Vous remarquerez que Swartboy
parat g d'environ trente ans; mais si vous voulez le juger  la
taille, vous ne lui trouverez gure plus de quatre pieds de haut.
Nanmoins il est d'une large carrure et solidement bti. Il a le teint
jauntre, le nez est plat et enfonc entre des pommettes saillantes, les
lvres paisses, les narines larges et le menton imberbe. Il est presque
chauve, car on ne peut donner la qualification de cheveux aux mches
laineuses parses sur son crne. Ses yeux obliques ont une expression
chinoise; il a la tte d'une largeur dmesure et les oreilles 
l'avenant; enfin, tous les caractres qui distinguent les Hottentots du
sud de l'Afrique.

Cependant, quoique appartenant  cette race, Swartboy n'est pas un
Hottentot: c'est un Bosjesman.

La peuplade des Bosjesmans ou Boschimen (hommes des bois) a t ainsi
nomme par les Hollandais. Elle n'lve pas de troupeaux comme les
Hottentots, auxquels elle est infrieure, quoiqu'elle ait avec eux une
origine commune. Les Bosjesmans ne cultivent pas la terre; ils vivent
misrablement de gibier et de fruits sauvages, de racines de gramines,
de vers ou de larves d'insectes. Ils se donnent le nom de Saab. Les
hommes vont entirement nus; les femmes portent une espce de tablier en
peau grossirement dcoupe.

Comment Swartboy le Bosjesman est-il entr au service de Von Bloom? Vous
allez le savoir.

Les sauvages de l'Afrique mridionale ont la cruelle habitude
d'abandonner dans le dsert leurs vieillards, leurs infirmes, et souvent
mme les malades et les blesss. Les enfants n'hsitent pas  laisser
leur pre sans secours au milieu d'affreuses solitudes, et c'est  peine
si l'on consent  donner aux blesss qui restent en arrire une tasse
d'eau et des vivres pour un jour. Swartboy le Bosjesman avait t
victime de cet usage barbare. Dans une partie de chasse qu'il faisait
avec ses parents, il avait t grivement mutil par un lion. Ses
camarades, le croyant perdu, l'avaient abandonn sur la plaine, o il
aurait infailliblement pri sans l'assistance de notre porte-drapeau;
celui-ci le rencontra, le plaa sur une charrette et le transporta dans
son camp.

Quoique la reconnaissance ne soit pas la vertu particulire aux
Bosjesmans, Swartboy n'oublia pas les services de l'homme qui avait
pans ses blessures. Quand tous les autres serviteurs avaient disparu,
il tait rest fidle  son matre, et depuis cette poque il s'tait
rendu constamment utile. C'tait, comme nous l'avons dit, le seul
domestique mle de la maison; mais il avait pour compagne une Hottentote
du nom de Totty, qui lui ressemblait de taille, de couleur et de
proportions.

Ds que Swartboy et le jeune Hendrik eurent achev de seller leurs
chevaux, ils les montrent et galoprent  travers la plaine, suivis de
chiens aux muscles solides et  l'air rbarbatif. Ils se proposaient de
ramener au logis les boeufs et les chevaux, qui paissaient assez loin
du kraal. Ils avaient l'habitude de les faire rentrer tous les soirs 
la mme heure: prcaution indispensable dans l'Afrique mridionale, o
les animaux domestiques sont exposs  tre dvors pendant la nuit.
Afin de les prserver, on les enferme tous les soirs dans des enclos
entours de hautes murailles, que l'on nomme kraals. Ce mot, qui
n'appartient pas  la langue du pays, parat avoir t introduit en
Afrique par les Portugais; il a la mme signification que le mot
espagnol corral.

Ces kraals sont pour le fermier des constructions presque aussi
importantes que sa propre habitation, que l'on dsigne sous le mme nom.
Pendant que Hendrik et Swartboy couraient  la recherche des chevaux et
des bestiaux, Hans, accompagn de son petit frre, rassemblait les
moutons qui broutaient d'un autre ct, plus prs de la maison.
Gertrude, aprs avoir attach son antilope  un pieu, tait rentre et
prparait le souper avec le concours de Totty.

Rest seul, Von Bloom fumait tranquillement sa pipe, heureux du zle de
sa famille. Quoique satisfait de tous ses enfants, il faut avouer qu'il
avait une certaine prdilection pour l'imptueux Hendrik qui portait le
mme prnom que lui, et qui lui rappelait plus que ses frres les beaux
jours de sa jeunesse. Il tait fier de la manire dont le jeune homme
montait  cheval et ses yeux le suivaient dans la plaine. Au moment o
il l'avait vu rejoindre le btail, son attention fut attire par une
espce de brume ou de fume noirtre qui s'levait  l'horizon. Etait-ce
un nuage de poussire? Avait-on mis le feu aux broussailles? Le sable
tait-il soulev par le passage d'un troupeau d'antilopes ou de
gazelles? Voil ce que se demandait Von Bloom, sans pouvoir arriver 
une solution.

L'trange phnomne se montrait  l'ouest, et obscurcissait le soleil
couchant. Il subissait des mtamorphoses diverses, ressemblant tantt 
de la poussire, tantt  la fume d'un vaste incendie. Von Bloom se
demandait si ce nuage extraordinaire prsageait un ouragan ou un
tremblement de terre, et il concevait de justes alarmes.

Tout  coup cette masse noire, qui s'tait nuance de teintes
rougetres, enveloppa les bestiaux dans la plaine, et on les vit se
disperser en dsordre, sous l'influence d'une terreur panique. Les deux
cavaliers disparurent au milieu des ombres, et Von Bloom, plein
d'anxit, se leva en poussant un cri.

A ce cri, Gertrude et Totty accoururent ainsi que Hans et Jan qui
venaient de ramener les moutons et les chvres; tous virent le singulier
phnomne, mais sans pouvoir en donner l'explication.

Cependant les deux cavaliers se dtachrent du nuage et vinrent au grand
galop du ct de la maison. Ils en taient encore loin lorsqu'on
entendit Swartboy crier d'une voix tonnante.

--Baas Von Bloom, voici les _springaan_!




CHAPITRE III.

LES SAUTERELLES


--Ah! les springaan, dit Von Bloom en employant le mot hollandais qui
dsigne les criquets migrants.

Le mystre tait expliqu; le sombre nuage qui s'tendait sur la plaine
n'tait ni plus ni moins qu'un vol de sauterelles.

C'tait un spectacle que n'avait vu jusqu'alors aucun des assistants, 
l'exception de Swartboy. Il y a dans le sud de l'Afrique diverses
espces de sauterelles, locustes ou criquets, mais ceux qui voyagent, et
que les naturalistes nomment _grylli devastatorii_, y sont assez rares,
et il n'est pas donn  tout le monde d'tre tmoin d'une de leurs
grandes migrations.

Swartboy connaissait bien ces insectes, et s'il avait montr de
l'motion  leur arrive, cette motion n'tait pas celle de la peur. Au
contraire la joie contractait sa figure, et ses grosses lvres
s'agitaient d'une manire grotesque. Il sentait se rveiller les
instincts de sa race sauvage, et les sauterelles taient pour lui ce
qu'est un banc de crevettes pour un pcheur, ou une abondante rcolte
pour un mtayer.

Les chiens aussi remuaient la queue en aboyant, car pour eux, comme pour
le Bosjesman, les sauterelles sont un rgal.

Quand on sut que ce n'tait que des sauterelles, l'alarme gnrale se
dissipa. Gertrude et Jan se mirent  rire en battant des mains. Personne
ne chercha  s'effrayer de l'approche d'insectes inoffensifs, et Von
Bloom lui-mme revint de son inquitude premire. Le sentiment qui
domina fut celui de la curiosit.

Tout  coup les penses du fermier prirent une nouvelle direction, ses
yeux se portrent sur ses champs de mas et de sarrasin, sur son jardin
si bien garni; il se rappela ce qu'il avait entendu dire des ravages
causs par ces tres destructeurs, et fit entendre des exclamations de
dtresse.

Ses enfants remarquant qu'il plissait, s'taient groups autour de lui.

--Vous souffrez? qu'avez-vous? lui demandrent-ils avec empressement.

--Mes chers enfants, tout est perdu: notre rcolte, le travail d'une
anne, tout cela est ananti!

--Comment, mon pre? qu'entendez-vous par l?

--Les sauterelles vont tout dvorer!

--C'est vrai, dit le grave Hans, qui aimait  s'instruire, et avait lu
plusieurs relations des dvastations commises par les sauterelles.

Toutes les physionomies s'assombrirent, et ce ne fut plus avec curiosit
qu'on regarda le nuage lointain. Von Bloom le redoutait avec raison: si
l'innombrable arme s'abattait sur ses champs, c'en tait fait des
fruits et de la verdure!

Tous suivirent avec angoisse le vol des sauterelles; elles taient
encore  un demi-mille de distance.

Une lueur d'esprance illumina les traits de Von Bloom, il ta son grand
chapeau de feutre et l'leva au-dessus de sa tte de toute la longueur
de son bras. Il s'assura ainsi que le vent soufflait du nord. Le
formidable essaim venait du mme ct, comme c'est l'ordinaire dans les
parties mridionales de l'Afrique, et il devait passer  l'ouest du
kraal.

--Tu t'es trouv au milieu des sauterelles, demanda Von Bloom  Hendrik.
D'o venaient-elles sur toi?

--Du nord; et quand Swartboy et moi nous avons tourn bride, nous en
avons t bientt dbarrasss. Elles n'avaient pas l'air de voler aprs
nous; elles se dirigeaient au sud.

Comme il n'y en avait aucune au bord du kraal, Von Bloom se flatta
qu'elles passeraient sans atteindre les limites de son domaine. Il
savait qu'elles suivaient ordinairement la direction du sud; si le vent
ne changeait pas, il tait probable qu'elles ne s'carteraient point de
leur itinraire.

Il continua  les observer en silence, et ses esprances augmentrent
quand il vit que les flancs du nuage ne se rapprochaient pas. Sa figure
s'panouit; les enfants s'en aperurent, mais ils ne firent aucune
rflexion.

C'tait un trange spectacle. On n'avait pas seulement devant les yeux
l'essaim brumeux des insectes. Au-dessus d'eux l'air tait rempli
d'oiseaux de diverses espces: l'oricou brun, le plus grand des vautours
d'Afrique, au vol lourd et silencieux, se tranait lentement  ct du
vautour jaune de Kolb. Le lamvanger planait en tendant ses larges
ailes. On entendait les cris de l'aigle cafre et du bateleur  courte
queue. On comptait dans la foule des faucons, des milans, des corbeaux,
des corneilles et plusieurs espces d'insectivores; mais la majorit de
la troupe aile se composait de ces oiseaux mouchets qui ressemblent 
des hirondelles, et qu'on appelle en hollandais _springaan-vogel_
(oiseau des sauterelles). Ils taient par milliers, fondaient sans cesse
sur les insectes, et se relevaient en emportant des victimes. Ces
volatiles se nourrissent exclusivement de sauterelles, les suivent dans
toutes leurs migrations, construisent leur nid et lvent leurs petits
dans les pays qu'elles infestent. On ne les rencontre jamais ailleurs.

Tous contemplaient avec surprise cette nue vivante. Elle s'tendait
tout le long de l'horizon occidental, et l'arrire-garde des insectes
tait plus haut dans le ciel que la tte de la colonne.

--Elles vont faire halte pour la nuit, dit Swartboy en se frottant les
mains, et nous les ramasserons  pleins sacs. Elles ne peuvent voler
quand il n'y a pas de soleil; il fait trop froid; elles sont mortes
jusqu' demain matin.

En effet, la soleil s'tait couch; la fracheur de la brise avait
affaibli les ailes des voyageuses, et les forait  s'arrter pendant la
nuit sur les arbres et les buissons. Au bout de quelques minutes, le
sombre nuage qui avait cach l'azur des cieux disparut, mais la plaine
avait au loin l'air d'avoir t ravage par un incendie. Elle tait
noircie par une paisse couche de sauterelles engourdies. Les oiseaux
qui les suivaient, aprs avoir tourn quelques instants autour d'elles,
se dispersrent dans les cieux pour se percher ensuite sur les rochers
ou sur les taillis de mimosas. L'air et la terre rentrrent dans le
silence.

Von Bloom pensa  ses boeufs, qu'on apercevait au loin au milieu de la
plaine couverte de sauterelles.

--Laissez-les se repatre un peu, baas, dit Swartboy.

--De quoi? demanda son matre; ils ne sauraient atteindre l'herbe.

--Ils mangeront les _springaan_, repartit le Bosjesman, a les
engraissera.

Toutefois il tait trop tard pour laisser plus longtemps le btail dans
la plaine. Les lions allaient bientt sortir de leur tanire, car le roi
des animaux ne ddaigne pas de remplir son estomac de sauterelles, quand
il a le bonheur d'en trouver. Von Bloom fit seller un troisime cheval,
et partit avec Hendrik et Swartboy pour ramener les bestiaux au kraal.
En arrivant dans la plaine, ils constatrent que les criquets migrants
s'y trouvaient en quelques endroits amoncels sur plusieurs pouces de
hauteur. L'herbe, les feuilles, les branches, taient invisibles. On ne
distinguait partout que des sauterelles immobiles et inertes. Ce qui
parut trange  Von Bloom et  Hendrik, ce fut l'avidit avec laquelle
les chevaux et les boeufs, loin d'tre alarms de leur singulire
situation, dvoraient les bandes d'insectes dont ils taient environns.

On eut quelque peine  dcider les bestiaux  quitter leur repas.
L'aiguillon de Swartboy et mme t impuissant, s'il n'avait t
second par la terreur que produisirent les premiers rugissements d'un
lion.

Swartboy s'tait muni d'un sac, o il mit un grand nombre de
sauterelles, qu'il ramassa adroitement avec la plus grande prcaution.
Il n'avait rien  craindre d'elles, mais il savait par exprience que
leur passage attire un grand nombre de serpents dangereux.




CHAPITRE IV.

CAUSERIE SUR LES CRIQUETS


Ce fut une nuit d'anxit dans le kraal du porte-drapeau. Si le vent
tournait  l'ouest, il tait certain que les sauterelles couvriraient le
lendemain ses domaines et dtruiraient ses moissons. Peut-tre mme en
ce cas toute la vgtation serait-elle perdue  cinquante milles  la
ronde. Alors comment nourrir ses bestiaux? Ils priraient d'inanition
avant qu'on et le temps de les conduire dans un autre pturage.

De pareils dsastres ne sont pas invraisemblables, et plus d'un
cultivateur de la colonie du Cap a perdu ainsi ses troupeaux.

Justement inquiet, Von Bloom sortait par intervalle pour observer le
vent. Une douce brise soufflait toujours du nord. La lune tait
brillante, et ses clarts se rflchissaient sur les corps polis des
sauterelles. Le rugissement du lion se mlait au cri perant du chacal
et au ricanement de la hyne. Ces animaux, avec beaucoup d'autres,
prenaient part  un grand festin.

Ne remarquant aucun changement dans le vent, Von Bloom commena  se
rassurer et  s'entretenir tranquillement avec sa famille du phnomne
de la journe. Swartboy tint le d de la conversation. Il avait t 
mme d'observer plusieurs fois les locustes et en avait mang plusieurs
boisseaux; il tait naturel de supposer qu'il les connaissait 
merveille.

Mais d'o venaient-elles? C'tait ce dont il n'avait jamais pris la
peine de s'informer. Le savant Hans se chargea d'expliquer leur origine.

--Elles viennent du dsert. Les oeufs qui les produisent sont dposs
dans les sables, o ils restent jusqu' la saison des pluies. Quand
l'herbe pousse, les sauterelles closent, et aprs l'avoir consomme,
elles sont forces d'aller chercher ailleurs une nourriture. Telle est
la cause de leurs migrations.

--J'ai entendu raconter, dit Hendrik, que les fermiers allumaient des
feux autour de leurs champs pour les prserver des locustes; mais quand
mme on tablirait des haies de feu, je ne vois pas comment on
arrterait ces insectes qui ont des ailes, et qui passent aisment
par-dessus.

--Cette prcaution, rpondit Hans, ne peut tre utile que contre les
sauterelles dpourvues d'ailes, larves de celles que nous voyons. Ces
larves, qui rampent et qui sautent sur la terre, ont aussi leurs
migrations, souvent plus destructives que celles des insectes parfaits.
Guides par leur instinct, elles suivent une direction invariable. La
mer et les grands fleuves peuvent seuls les arrter; elles traversent 
la nage les rivires, gravissent le long des murs et des maisons, et ds
qu'elles ont franchi un obstacle, elles continuent leur route toujours
tout droit. En essayant de passer les grands cours d'eau rapides, elles
se noient en quantit et sont emportes dans la mer. Si leur bande est
peu nombreuse, les fermiers russissent parfois  les loigner au moyen
de feux, comme on vous l'a dit, mais si l'migration est importante,
c'est peine perdue.

--Comment peuvent-elles faire, demanda Hendrik, pour traverser ces feux,
est-ce qu'elles sautent par-dessus?

--Non, rpondit Hans, les feux qu'on allume sont de trop grande
dimension pour cela.

--Alors je n'y comprends rien, dit Hendrik.

--Ni moi non plus, dit le petit Jan.

--Ni moi, dit Gertrude.

--Des milliers d'insectes, reprit Hans, se jettent dans les brasiers et
les teignent.

--Comment, sans se brler! s'crirent tous les auditeurs.

--Il y en a un nombre inimaginable de brls. Leurs corps entasss
touffent les feux; mais les premiers rangs de la grande arme sont
sacrifis, et les autres passent impunment sur les victimes. Vous voyez
donc que les feux ne peuvent arrter la marche des locustes quand elles
sont en grand nombre.

Dans certaines parties de l'Afrique o le sol est cultiv, les
indignes sont pris d'une terreur panique aussitt qu'ils voient
apparatre les insectes voyageurs. Ils les redoutent autant qu'un
tremblement de terre ou toute autre grande calamit.

--Nous comprenons sans peine, dit Hendrik, le sentiment qu'ils
prouvent.

--Les sauterelles volantes, poursuivit Hans, ne suivent pas une
direction aussi constante que leurs larves; elles semblent tre guides
par le vent, qui les emporte souvent dans la mer, o elles sont
englouties. Sur quelque partie de la cte, on a trouv en quantits
incroyables leurs cadavres rejets par le flux. Des voyageurs dignes de
foi affirment en avoir vu sur une plage une bande de quatre pieds de
hauteur sur cinquante milles de long. Les manations de cette masse
norme rpandaient une infection sensible  cent cinquante milles dans
l'intrieur.

--Il fallait tout de mme avoir bon nez, s'cria le petit Jan.

Tout le monde rit de cette observation,  l'exception de Von Bloom, qui
avait en ce moment des ides noires. Gertrude s'en aperut, et lui dit,
pour tcher de le distraire:

--Papa, la Bible dit que Jean-Baptiste vivait, dans le dsert, de miel
et de sauterelles. Etaient-ce les mmes que celles que nous voyons?

--Je le crois, rpondit laconiquement le pre.

--Permettez-moi de vous contredire, repartit Hans; mais l'analogie n'est
pas complte. La sauterelle de l'Ecriture est le vritable criquet
migrant (_gryllus migratorius_); celle de l'Afrique mridionale en est
une varit. Toutes deux appartiennent au genre des orthoptres et  la
famille des sauteurs.

Quelques auteurs ont d'ailleurs ni que saint Jean manget des insectes,
et les Abyssiniens prtendent qu'il se nourrissait de graines brunes du
faux acacia, nomm par eux arbre aux sauterelles.

--Et quel est votre avis? demanda Hendrik, qui avait foi dans
l'instruction de son frre.

--Je crois qu'il n'y a pas matire  discussion. Ce n'est qu'en
torturant le sens d'un mot qu'on arrive  supposer qu'il s'agit de
fruits et non d'insectes. Ce sont videmment ces derniers que mentionne
l'Ecriture. Nous avons des preuves nombreuses que du temps de
Jsus-Christ les sauterelles et le miel sauvage entraient dans
l'alimentation de ceux qui parcouraient le dsert; et de nos jours
encore ces deux mets font partie de la nourriture de plusieurs tribus
nomades. Il est donc naturel d'admettre que saint Jean, habitant du
dsert, en suivit forcment le rgime; c'est ce qui est arriv  des
voyageurs modernes en traversant les solitudes qui nous environnent.

J'ai lu beaucoup d'ouvrages relatifs aux sauterelles; mais, puisqu'on a
cit la Bible, je dois dire que je ne connais pas de description de ces
insectes aussi vraie et aussi belle que celle du livre saint. Faut-il la
lire, mon pre?

--Certainement, rpondit le porte-drapeau, satisfait de la tournure que
prenait la conversation.

Gertrude courut  la chambre voisine et en rapporta un norme volume
reli en peau de canaa et solidifi par deux gros fermoirs de cuivre.
C'tait la Bible de famille; et qu'il me soit permis de faire observer 
ce propos qu'on trouve presque chez tous les boors un livre semblable,
car les colons hollandais sont des protestants pleins de ferveur. Leur
zle est tel, qu'ils n'hsitent pas  faire quatre fois par an un voyage
de cent milles pour assister au _nacht-maal_ ou souper des grandes ftes
solennelles. Qu'en dites-vous?

Hans ouvrit le volume et chercha le livre du prophte Joel. La facilit
avec laquelle il trouva le passage auquel il avait fait allusion
prouvait que l'tude de l'Ecriture lui tait familire.

Il lut ce qui suit:

La sauterelle a mang les restes de la chenille, le ver les restes de
la sauterelle, et la nielle les restes du ver.

Rveillez-vous, hommes enivrs; pleurez et criez, vous tous qui mettez
vos dlices  boire du vin, parce qu'il vous sera t de la bouche.

Car un peuple fort et innombrable vient fondre sur ma terre. Ses dents
sont comme les dents d'un lion.

Il rduira ma vigne en un dsert; il arrachera l'corce de mes
figuiers, il les dpouillera de toutes leurs figues, et leurs branches
demeureront toutes sches et toutes nues.

Pleurez comme une jeune femme qui se revt d'un sac pour pleurer celui
qu'elle avait pous tant fille.

Les oblations du bl et du vin sont bannies de la maison du Seigneur;
les prtres, les ministres du Seigneur pleurent.

Pourquoi les btes se plaignent-elles? pourquoi les boeufs font-ils
retentir leurs mugissements, sinon parce qu'ils ne trouvent rien 
patre et que les troupeaux, mme de brebis, prissent comme eux?

Jour de tnbres et d'obscurits, jour de nuages et de temptes! comme
la lumire du matin se rpand en un instant sur les montagnes, ainsi un
peuple nombreux et puissant se rpandra tout d'un coup sur toute la
terre.

Il est prcd d'un feu dvorant, et suivi d'une flamme qui brle tout.
La campagne qu'il a trouve comme un Eden n'est, aprs lui, qu'un dsert
affreux, et nul n'chappe  sa violence.

A les voir marcher, on les prendrait pour des chevaux de combat, et ils
s'lanceront comme des cavaliers.

Ils sauteront sur le sommet des montagnes avec un bruit semblable 
celui des chariots arms et d'un feu qui brle de la paille sche; et
ils s'avanceront comme une puissante arme qui se prpare au combat.

Les peuples,  leur approche, trembleront d'effroi; on ne verra partout
que des visages ternis et plombs.

Ils courront comme de vaillants soldats, ils monteront sur les murs
comme des hommes de guerre; ils marcheront serrs dans leurs rangs, sans
que jamais ils quittent leur route.

Ils ne se presseront point les uns les autres; chacun gardera la place
qui lui a t marque; ils se glisseront par les moindres ouvertures,
sans avoir besoin de rien abattre.

Ils pntreront dans les villes; ils courront sur les remparts; ils
monteront jusqu'au haut des maisons, et ils entreront par les fentres
comme un voleur.

La terre tremblera devant eux, les cieux seront branls, le soleil et
la lune seront obscurcis, et on ne verra plus l'clat des toiles.

L'ignorant Swartboy lui-mme fut frapp de la beaut potique de cette
description; mais, tout en admirant les inspirations de Joel, il voulut
aussi dire son mot sur les sauterelles.

--Le Bosjesman ne craint pas les sauterelles. Il n'a ni jardin, ni
mas, ni sarrasin, ni rien que les sauterelles puissent manger. Ce sont
elles qui sont manges par le Bosjesman, et il s'en engraisse. Toutes
les cratures mangent de mme les sauterelles; toutes deviennent grasses
pendant la saison des sauterelles. Vivent les sauterelles!

Les observations de Swartboy taient assez justes. Les criquets
migrants servent de nourriture  presque tous les animaux connus du sud
de l'Afrique. Non-seulement les carnivores s'en repaissent avec plaisir,
mais encore elles sont la proie des antilopes, des lions, des chacals,
des perdrix, des poules de Guine, des outardes, et, ce qui est trange,
du gant des bois africains, du monstrueux lphant. Tous ces animaux
entreprennent de longs voyages  la suite des insectes voyageurs, dont
les moutons, les chevaux, les chiens, les poules sont galement avides.

Chose plus trange encore! les locustes se mangent entre elles. Qu'une
d'elles soit blesse et fasse obstacle  la marche, les autres se
jettent immdiatement sur la malheureuse et s'en rassasient!

Les peuplades indignes, Hottentots, Bosjesmans, Damaras, grands et
petits Namaquas, font subir aux sauterelles une prparation culinaire
qui n'est pas exempte de raffinement. Swartboy passa la soire  faire
cuire celles qu'il avait ramasses. Il mit dans une marmite une trs
petite quantit d'eau, et laissa mijoter ses insectes  la vapeur
pendant deux heures conscutives. Il les retira, les mit scher et les
secoua dans une pole jusqu' ce que les pattes et les ailes fussent
dtaches des corps. Il ne restait plus qu' les vanner. Les grosses
lvres du Bosjesman soufflrent tant et si bien que les ailes et les
pattes s'envolrent.

Les sauterelles taient bonnes  manger. Il ne fallait plus qu'un peu de
sel pour les rendre plus savoureuses. Tous les assistants s'en
rgalrent, et les enfants leur trouvrent un excellent got. Beaucoup
de personnes considrent les locustes ainsi prpares comme prfrables
aux crevettes.

Quelquefois, quand elles sont parfaitement sches, on les broie en y
ajoutant de l'eau, et l'on en fait une espce de bouillie. Une fois
dessches, elles se gardent pendant longtemps, et forment souvent la
base de l'alimentation des pauvres indignes pendant toute une saison.

Un grand nombre de tribus, principalement celles qui ne s'adonnent pas 
l'agriculture, accueillent avec joie l'apparition des sauterelles. Ils
sortent de leurs villages avec des sacs et des boeufs de somme, pour
ramasser la manne que le ciel leur envoie, et ils en rcoltent
d'immenses monceaux qu'ils emmagasinent comme du grain.

L'entretien roula sur ces dtails jusqu' l'heure du repos. Le
porte-drapeau retourna observer le vent; puis la porte du kraal fut
ferme et toute la famille s'endormit.




CHAPITRE V.

LE LENDEMAIN


Le porte-drapeau eut un sommeil agit. Il rva de locustes, de criquets,
de sauterelles, de toute sorte d'insectes aux longues pattes et aux yeux
 fleur de tte.

Il fut heureux de voir le premier rayon de lumire pntrer par la
petite fentre de sa chambre.

Il sauta en bas de son lit, prit  peine le temps de s'habillier; et
sortit  la hte. Les tnbres luttaient encore avec les clarts, mais
il n'avait pas besoin de jour pour voir le vent, pour agiter une plume
ou tendre son chapeau.

La ralit tait, hlas! trop vidente.

Une forte brise s'tait leve, et soufflait de l'ouest!

Eperdu, Von Bloom courut plus loin pour tre plus sr de son fait. Quand
il fut hors de l'enceinte qui entourait le kraal et le jardin, il
s'arrta et fit une nouvelle exprience qui malheureusement confirma la
premire.

La brise venait directement de l'ouest, et lui amenait les sauterelles.
Il sentait les exhalaisons des odieux insectes.

Le doute n'tait plus possible.

Von Bloom, au dsespoir, certain de ne pouvoir chapper  la terrible
visitation, rentra chez lui, et donna ordre de serrer avec soin dans les
armoires le linge, les hardes, les vtements de la maison.

Les sauterelles auraient pu les dvorer, car elles ne sont pas
difficiles. Tous les vgtaux leur conviennent; les feuilles amres du
tabac sont autant de leur got que les tiges succulentes du mas! elles
mangent la toile, le coton, la flanelle mme, tout aussi bien que les
tendres bourgeons des plantes. Les pierres, le fer, le bois dur, sont 
peu prs les seuls objets qui chappent  la dent de ces intrpides
gastronomes.

Von Bloom avait entendu parler de leur voracit; Hans en avait lu des
rcits; Swartboy la connaissait par exprience. En consquence, tout ce
qu'elles pouvaient dtruire fut serr avec soin.

On djeuna en silence; l'abattement qui se peignait sur les traits du
chef de la famille se communiquait  tous. Quel changement en quelques
heures! La veille encore, le porte-drapeau et les siens jouissaient d'un
bonheur sans mlange.

Il restait pourtant un faible espoir. S'il pleuvait, si le temps se
refroidissait, les sauterelles n'auraient pas la force de reprendre leur
vol; et avant le retour de la chaleur et de la scheresse il pouvait y
avoir une saute de vent. Plaise  Dieu que le ciel se couvre de nuages,
que la temprature s'abaisse, que la pluie tombe par torrents.

Voeux superflus! vaine esprance! le soleil se leva dans toute sa
splendeur africaine, et les rayons qu'il dardait sur l'arme endormie la
rendirent  la vie et  l'activit. Les locustes se mirent  ramper, 
sautiller, et comme si elles eussent obi  un mme signal, elles
montrent par myriades dans les airs.

La brise les poussait du ct des plants de mas condamns.

Cinq minutes aprs avoir pris leur essor, elles s'abattaient sur le
kraal, et couvraient les champs d'alentour. Leur vol tait lent; elles
descendaient doucement, et prsentaient aux yeux des spectateurs placs
au-dessus, l'aspect d'une neige noire, tombant  gros flocons. Au bout
de quelques instants, le sol disparut; les tiges de mas, les plantes,
les buissons, les herbes des pturages furent bientt chargs d'paisses
pelotes d'insectes; et comme le gros de leur arme passait  l'est de la
maison, le disque du soleil fut cach par eux comme par une clipse!

Ils taient disposs en chelons. Les bataillons placs  l'arrire
volaient  l'avant-garde; puis s'arrtaient pour manger. Ils taient
ensuite guids par d'autres qui passaient par-dessus leurs ttes. Le
bruit produit par leurs ailes ressemblait  celui d'une roue
hydraulique, ou d'une forte brise  travers les forts.

Le passage dura deux heures. Pendant ce temps, Von Bloom et sa famille
restrent presque constamment enferms, les portes et les fentres
fermes, pour viter cette pluie vivante qui fouette souvent les joues
de manire  causer une sensation douloureuse. En outre, il leur tait
dsagrable d'craser sous leurs pieds la masse d'insectes qui jonchait
le sol.

Malgr les prcautions qu'ils prirent, quelques-uns des envahisseurs
parvinrent  se glisser dans la maison par les fentes de la porte et des
fentres, et dvorrent avec avidit toutes les substances vgtales
qu'ils trouvrent.

Quand le gros de l'arme eut pass, le soleil reparut, mais il ne
brillait plus sur des champs verts et sur un jardin en fleurs. Autour de
la maison, au nord, au sud,  l'est,  l'ouest, l'oeil s'arrtait sur
une scne de dsolation. On n'apercevait pas un brin d'herbe, pas une
feuille; les arbres eux-mmes, dpouills de leur corce, semblaient
avoir t fltris de la main de Dieu. Le sol n'aurait pas t plus nu ni
plus aride s'il et t balay par un incendie. Il n'y avait plus de
jardin, plus de mas, plus de sarrasin, plus de ferme. Le kraal tait au
milieu d'un dsert!

Les paroles sont impuissantes  reproduire les motions qu'prouva en ce
moment Von Bloom. Quel changement en deux heures! Il pouvait  peine en
croire ses sens. Il doutait de la ralit. Il avait bien prvu que les
locustes mangeraient ses lgumes et ses crales, mais son imagination
n'avait pas conu l'pouvantable dvastation qu'il avait sous les yeux.
Tout le paysage s'tait mtamorphos. Les arbres dont la brise venait
d'agiter le feuillage avaient un aspect plus triste qu'en hiver. Le sol
mme semblait avoir chang de forme. Certes, si le fermier, absent
pendant le passage des sauterelles, tait revenu sans savoir ce qui
s'tait pass, il n'aurait pas reconnu l'emplacement de son habitation.

Avec le flegme particulier  sa race, Von Bloom s'assit et demeura
longtemps sans mouvement et sans voix. Les enfants se grouprent autour
de lui, le coeur gros et les larmes aux yeux. Ils ne pouvaient
apprcier toute l'tendue de leur malheur, et leur pre lui-mme ne la
comprit pas tout d'abord. Il ne songea qu' la destruction de ses belles
rcoltes; et si on tient compte de sa situation isole, cette perte
irrparable suffisait pour l'accabler.

--Tout le fruit de mes travaux est perdu! s'cria-t-il d'une voix
altre. O fortune, fortune, c'est la seconde fois que tu es cruelle
pour moi!

--Ne vous lamentez pas, mon pre, lui dit une douce voix; nous sommes
sains et saufs auprs de vous.

C'tait la voix de Gertrude, dont la petite main blanche se posa sur son
paule.

Il lui sembla qu'un ange lui souriait. Il prit l'enfant entre ses bras
et la pressa avec effusion contre son coeur, et ce coeur se sentit
soulag.

--Apporte-moi le livre, dit-il  l'un de ses fils.

On apporta la Bible; les fermoirs massifs furent rouverts, et des hymnes
pieux montrent du milieu du dsert.

Aprs avoir chant un psaume, tous prirent  genoux pendant quelques
minutes. Quand Von Bloom se releva et promena les yeux autour de lui, le
dsert lui parut embeaum comme la rose.

Telle est la magique influence de la rsignation et de l'humilit sur le
coeur humain.




CHAPITRE VI.

L'MIGRATION


Malgr toute sa confiance dans la protection de l'Etre suprme, Von
Bloom connaissait le proverbe: Aide-toi, le Ciel t'aidera. La religion
ne lui avait pas appris  s'abandonner passivement  la Providence, et
il s'occupa immdiatement de prendre des mesures pour se tirer
d'embarras. Sa position tait non-seulement triste, mais encore
prilleuse. La plaine au milieu de laquelle il se trouvait s'tendait 
perte de vue, sans la moindre trace de vgtation; mais au-del de ces
limites, le pays n'tait pas sans doute moins dvast. Il tait certain
que l'arme d'insectes dont il tait victime pouvait tre compte au
nombre des plus considrables, et il savait que les sauterelles ravagent
parfois une superficie de plusieurs milliers de milles.

Il tait impossible de songer  rester au kraal. Les chevaux, les
boeufs, les moutons ne pouvaient vivre sans nourriture; et s'ils
prissaient, o la famille trouverait-elle sa subsistance? Il fallait
quitter le kraal et se mettre sans retard  la recherche d'un pturage.
Dj les animaux, retenus  l'table plus tard que de coutume,
beuglaient, hennissaient ou blaient pour demander leur dlivrance. Ils
n'allaient pas tarder  avoir faim, et il tait difficile de dire
comment on pourrait leur procurer des aliments.

Il n'y avait pas de temps  perdre; les minutes elles-mmes taient
prcieuses. Von Bloom se demanda s'il monterait un de ses meilleurs
chevaux et partirait seul  la recherche d'un pturage, ou s'il ferait
atteler sa charrette pour dmnager immdiatement. Son hsitation ne fut
pas longue. Comme dans tous les cas il tait forc de quitter tt ou
tard son domaine, il se dcida  partir sans dlai, avec sa famille, ses
domestiques, ses dieux lares et ses bestiaux.

--Qu'on attelle la charrette? cria-t-il  Swartboy.

Le Bosjesman, fier de la rputation qu'il avait acquise comme cocher,
s'empressa de prendre son fouet au manche de bambou,  la longue lanire
de cuir, et y mit une nouvelle mche taille dans la peau d'une
antilope.

--Oui, baas, je vais atteler, dit-il en faisant claquer son fouet, et
posant le manche contre le mur de la maison, il alla chercher les
boeufs de trait.

La charrette de Van Bloom tait une de celles que tous les fermiers du
Cap s'enorgueillissent de possder; c'tait une tente roulante, un
vhicule de premire classe que le porte-drapeau avait fait faire au
temps de sa prosprit. Il s'en servait autrefois pour mener sa femme et
ses enfants au _nacht maal_ ou au _wolikheids_. En ses beaux jours, huit
chevaux choisis tranaient rapidement l'norme voiture. Hlas! des
boeufs devaient les remplacer, car Van Bloom n'avait que cinq chevaux
qu'il avait conservs comme montures. Quant  la charrette, elle tait
en aussi bon tat que lorsqu'elle excitait l'envie de tous les boors du
comt de Graaf-Reinet. Elle avait des coffres par devant, par derrire
et sur les cts, des poches intrieures et une couverture blanche comme
la neige.

La caisse avait conserv sa solidit, et les roues taient un
chef-d'oeuvre de charronnage; c'tait, en somme, ce qui restait de
meilleur au porte-drapeau, car elle valait  elle seule tout son btail.

Pendant que Swartboy et Hendrik attachaient douze boeufs au timon avec
des harnais de peau de buffle, le boor, aid par ses autres enfants,
chargeait sur la voiture les meubles et les ustensiles de mnage, qui
taient en trop petit nombre pour que ce ft une tche difficile. Au
bout d'une heure environ, la prcieuse charrette eut reu tous les
bagages; les boeufs furent attels, les chevaux sells, et tout fut
prt pour le voyage.

Mais de quel ct se diriger? Jusqu' ce moment Von Bloom n'avait pens
qu' franchir les frontires de la solitude dsole qui l'environnait.
Il devenait ncessaire de dterminer la direction  prendre. Il
importait d'viter celle d'o taient venues les sauterelles et celle
qu'elles avaient suivie en s'loignant. Des deux cts on tait sr de
ne pas trouver une poigne d'herbe pour les animaux affams. En
choisissant une autre route, les voyageurs avaient plus de chance de
rencontrer un pturage, mais ils n'taient pas certains d'avoir de
l'eau, dont la privation les exposait  prir avec leurs bestiaux.

Von Bloom eut d'abord l'ide de se rendre aux tablissements; mais ils
taient  l'est du kraal, et la contre qu'il fallait traverser avait d
tre ravage par les sauterelles. D'ailleurs, dans cette direction, le
cours d'eau le plus voisin tait  une distance de cinquante milles, et
les bestiaux priraient infailliblement avant de l'avoir atteint. Au
nord s'tendait le dsert de Kalihari, o l'on ne connaissait point
d'oasis; et puis c'tait de l qu'taient venues les sauterelles, qui
drivaient au sud au moment o on les avait aperues pour la premire
fois.

Il ne restait plus que l'ouest, pour lequel Von Bloom se dcida. A la
vrit les insectes migrants s'taient montrs au bout de l'horizon
occidental, mais ils y avaient t amens par une saute de vent, et elle
avait t trop subite pour leur laisser le temps de faire de grands
ravages.

Von Bloom savait que dans l'ouest,  une distance de quarante milles, se
trouvait un bon pturage arros par une source limpide. Il avait
quelquefois pouss ses excursions jusqu' cette source, prs de laquelle
il aurait t tent de s'tablir, si elle n'et t trop loigne du
centre de la colonie, avec laquelle les communications seraient devenues
trop difficiles. Quoique son kraal actuel ft au del des frontires, il
entretenait encore des relations avec les tablissements, et voulait,
autant que possible, ne pas les perdre. Ces considrations de voisinage
taient peu de chose en prsence d'une imminente ncessit; aussi, aprs
quelques minutes de dlibration, le boor donna l'ordre de marcher 
l'ouest.

Le Bosjesman monta sur le sige, fit claquer son fouet puissant et
s'avana dans la plaine. Gertrude et le petit Jan s'assirent  ses
cts, ayant derrire eux la jolie springbok, qui allongeait la tte et
promenait autour d'elle ses yeux ronds avec une inquite curiosit. Hans
et Hendrik,  cheval, assists de leurs chiens, chassaient devant eux
les boeufs et les moutons.

Jetant un dernier regard sur son kraal dsol, Von Bloom lcha la bride
 son cheval et suivit silencieusement la charrette.




CHAPITRE VII.

DE L'EAU! DE L'EAU!


La petite caravane s'avana tranquillement, mais non sans bruit. On
entendait incessamment retentir la voix de Swartboy et les claquements
de son fouet colossal, qui produisaient au loin l'effet d'une dcharge
de mousqueterie. Hendrik criait  tue-tte, et Hans, d'ordinaire si
calme, tait dans la ncessit de vocifrer pour maintenir le troupeau
dans la bonne voie.

Par intervalles, les deux garons, mis brusquement en rquisition,
aidaient Swartboy  guider son attelage rtif, qui aurait pu s'carter
de la route. Hans et Hendrik galopaient en avant, remettaient la tte
des boeufs dans le droit chemin et faisaient jouer sur leurs flancs le
redoutable jambok.

Le jambok, auquel le plus mutin des animaux de trait se soumet, est un
fouet lastique, de prs de six pieds de long, qui va en s'amincissant
rgulirement depuis le manche jusqu' la pointe; il est en peau de
rhinocros ou d'hippopotame.

Toutes les fois que les boeufs qui tranaient la charrette se
comportaient mal, et que Swartboy ne pouvait les atteindre avec son
_voorslag_ ou fouet de cocher, Hendrik les chatouillait avec son rude et
flexible jambok, et les contraignait  rentrer dans le devoir.

D'ordinaire, dans l'Afrique mridionale, les attelages de boeufs ont
un conducteur; mais ceux du porte-drapeau avaient t habitus  s'en
passer depuis que les domestiques hottentots s'taient enfuis. Swartboy
avait souvent parcouru plusieurs milles avec son long fouet pour unique
auxiliaire; mais aprs le passage des criquets migrants, la terre avait
un aspect si trange, que les boeufs taient en proie  une vague
terreur. D'ailleurs les sentiers qu'ils auraient pu suivre n'avaient
plus le moindre jalon. La superficie du sol tait la mme partout. Von
Bloom, qui possdait  merveille la configuration du pays, pouvait 
peine s'y reconnatre et n'avait pour guide que le soleil.

Hendrik surtout s'occupait de diriger les boeufs, laissant  son jeune
frre Hans le soin de conduire les bestiaux, ce qui tait moins
difficile. La peur runissait les pauvres btes qui marchaient ensemble,
sans dvier, n'ayant point d'herbage qui les attirt  droite ou 
gauche.

Von Bloom allait devant pour conduire la caravane. Ni lui ni ses fils
n'avaient fait de changement  leur costume, qui tait celui de tous les
jours. Le porte-drapeau avait, comme la plupart des boors du Cap, un
chapeau blanc de feutre  larges bords, un gilet de peau de faon, une
grande veste de drap vert garnie sur les cts de larges poches, et des
culottes de cuir, qu'on appelle dans le pays _carkers_. Il tait chauss
de _feldt-schoenen_ ou souliers de campagne, en cuir brut. Sur sa selle
tait tendu un _kaross_ ou fourrure de lopard; il portait sur l'paule
un _roer_, lourd fusil de gros calibre d'environ six pieds de long, avec
une platine  la mode antique. C'est l'arme en laquelle le boor met
toute sa confiance. Un Amricain des frontires serait dispos  en rire
 premire vue; mais, s'il connaissait la colonie du Cap, il changerait
promptement d'opinion. La carabine de petit calibre employe dans les
bois d'Amrique, et dont la balle n'est gure plus grosse qu'un pois,
serait presque inutile contre le gros gibier des contres que nous
parcourons; mais, quelle que soit la diffrence des armes, il y a
d'adroits chasseurs dans les _karoos_ d'Afrique, aussi bien que dans les
forts ou les prairies amricaines.

Sous le bras gauche du porte-drapeau se courbait une immense poudrire,
qui ne pouvait provenir que de la tte d'un boeuf africain. C'tait
une corne de boeuf des Bechuanas; mais on aurait pu en tirer une
semblable de la plupart des comts du Cap. Quand elle tait pleine, elle
ne comptait pas moins de six livres de poudre!

Von Bloom avait une carnassire de peau de lopard sous le bras droit,
un couteau de chasse  la ceinture, et une grosse pipe d'cume passe
dans le galon de son chapeau.

Le costume, les armes, l'quipement de Hans et de Hendrik taient  peu
prs identiques. Leurs larges culottes taient faites de peau de mouton
tanne; ils portaient galement des vestes de drap vert, des chapeaux
blancs  larges bords, et des _feldt-schoenen_ ou souliers de campagne.

Hans avait un lger fusil de chasse: Hendrik tait arm d'un _yager_,
forte carabine, excellente pour le gros gibier. Il en tait fier, s'en
servait avec adresse, et enfonait un clou avec une balle  une centaine
de pas de distance. C'tait le tireur par excellence de la compagnie.

Chacun des enfants avait une gibecire remplie de balles et une grosse
poire  poudre en forme de croissant. Les selles de leurs chevaux
taient ornes de _kaross_; seulement ces fourrures taient l'une
d'antilope et l'autre de chacal, tandis que le _kaross_ de leur pre
tait une peau de lopard de premier choix.

Le petit Jan tait aussi revtu d'un chapeau blanc, d'une veste,
d'amples culottes et de _feldt-schoenen_. Malgr sa petite taille,
c'tait le portrait exact de son pre sous le rapport du costume, un
type de boor en abrg.

Gertrude avait un corsage piqu et brod  la mode hollandaise, une jupe
de laine bleue. Ses cheveux blonds taient cachs sous un chapeau de
paille garni de rubans.

Totty avait la tte nue, et elle tait habille trs-simplement d'une
toile grossire de fabrication domestique.

Quant  Swartboy, il n'avait pour vtement qu'une chemise raye et de
vieilles culottes de cuir, sans compter le kaross en peau de mouton pos
auprs de lui.

Pendant une marche de vingt milles, les voyageurs ne trouvrent ni eau
ni fourrage. Le soleil avait un clat dont ils se seraient passs
volontiers, car la chaleur tait aussi forte qu'entre les tropiques. Ils
l'auraient difficilement supporte sans la brise qui souffla toute la
journe. Malheureusement elle leur venait droit dans la figure, et une
paisse poussire s'levait du sol qu'avaient remu les sauterelles avec
leurs millions de pieds. Des nuages enveloppaient la petite caravane,
augmentaient les difficults de la marche, couvraient les vtements,
emplissaient la bouche ou rougissaient les yeux des infortuns
migrants.

Ce n'tait pas tout: longtemps avant la nuit, ils eurent  souffrir du
manque d'eau. Press de quitter le kraal dsol, Von Bloom n'avait pas
song  mettre dans la charrette une provision d'eau. C'tait une
impardonnable ngligence dans une contre comme le sud de l'Afrique, o
les sources sont rares et les ruisseaux souvent taris. Comme il se
repentit quand il sentit les tourments de la soif et entendit les cris
de ses enfants, qui demandaient de l'eau en gmissant!...

Von Bloom ne se plaignait pas: il s'accusait comme d'un crime d'une
irrflexion qui causait tant de souffrances. Du moins s'il et pu les
calmer! mais il ne connaissait pas de source plus proche que celle dont
nous avons parl, et il tait impossible d'y arriver avant le lendemain.

Les boeufs ont le pas lent: on tait parti tard, et il fallait
s'attendre  n'tre gure qu' moiti chemin quand le soleil se
coucherait. Pour trouver de l'eau, on aurait d marcher toute la nuit;
mais comment le faire avec des animaux extnus et privs d'aliments? Le
malheureux Von Bloom pensait qu'il aurait pu ramasser assez de locustes
pour en nourrir ces bestiaux; mais il tait trop tard, et il ne pouvait
que s'adresser de striles reproches.

La voix et le long fouet du Bosjesman taient impuissants. L'attelage se
tranait pniblement: les btes, depuis la veille, n'avaient mang que
les sauterelles qui taient tombes dans leur table. Von Bloom prit le
parti de faire halte. En l'absence de toute route trace, il avait
besoin du jour pour ne pas s'garer, et d'ailleurs il et t dangereux
de voyager  l'heure o le voleur nocturne de l'Afrique, le lion, sort
de sa tanire.

Ce fut une demi-heure avant le coucher du soleil que Von Bloom rsolut
de s'arrter. Toutefois il poussa un peu plus loin, dans l'espoir de
trouver de l'herbe. Il tait  vingt milles de son point de dpart, et
le pays portait toujours les traces des ravages des sauterelles. Les
buissons taient dpouills de leurs feuilles et de leur corce; la
plaine avait perdu toute vgtation.

Le porte-drapeau eut l'ide qu'il suivait exactement la route par
laquelle les insectes dvastateurs taient arrivs. C'tait sciemment
qu'il se dirigeait vers l'ouest; mais il avait prsum que l'arme des
sauterelles tait primitivement partie du nord, et rien ne justifiait
son opinion. Si elle tait venue de l'ouest, on risquait de voyager
pendant des jours entiers sans rencontrer une touffe de gazon.

Ces penses troublrent le fermier; il examina la plaine avec anxit.

Swartboy observait de son ct: ses yeux perants, familiariss avec le
dsert, dcouvrirent  un mille de distance un peu de verdure et de
feuillage. Il l'annona par un cri de joie. Le courage de la caravane se
ranima, et les boeufs, comme s'ils eussent compris ce dont il
s'agissait, reprirent une plus vive allure.

Le Bosjesman ne s'tait pas tromp; mais le pturage qu'il avait signal
ne consistait qu'en quelques maigres tiges parses sur un terrain
rougetre. Il y en avait juste assez pour faire prouver aux bestiaux le
supplice de Tantale: mais nulle part on ne voyait de quoi fournir une
bouche  un boeuf. L'aspect de cette vgtation tait toutefois
rassurant: il prouvait qu'on avait franchi les limites du pays dvast,
et l'on pouvait concevoir l'esprance d'arriver promptement  un
pturage plus digne de ce nom.

Cette esprance ne se ralisa pas. La plaine qui s'tendait devant les
voyageurs, comme celle qu'ils venaient de parcourir, tait strile et
sauvage; mais c'tait au manque d'eau, et non au passage des
sauterelles, qu'tait due son aridit.

Le soleil tait dj au-dessous de l'horizon. On n'avait pas le temps de
chercher un pturage, et la caravane s'arrta.

Dans l'endroit o elle fit halte poussaient des arbustes en assez grand
nombre pour fournir les matriaux de deux kraals, l'un pour les boeufs
et les chevaux, l'autre pour les moutons et les chvres; mais aprs tant
de fatigues et de tribulations, quel voyageur aurait eu la force de
couper les branches et de les assembler? C'tait une besogne assez
pnible que de tuer un mouton pour le souper, de ramasser du bois et
d'allumer du feu. On ne fit point de kraal. Les chevaux furent attachs
autour de la charrette, et les boeufs, les moutons et les chvres
abandonns  eux-mmes. Comme rien ne pouvait les tenter dans les
environs, Von Bloom espra que, las d'une longue route, ils ne
s'carteraient pas du campement, dont on entretint le feu toute la
nuit.




CHAPITRE VIII.

CE QUE DEVIENT LE TROUPEAU


Hlas! ils s'en cartrent!

Au jour naissant, quand les voyageurs se rveillrent, tout le btail
avait disparu. Il ne restait que la vache laitire, que Totty avait lie
le soir  un buisson aprs avoir achev de la traire. Boeufs, vaches,
moutons et chvres s'taient disperss.

Hendrik, Hans, leur pre et Swartboy montrent  cheval et firent des
perquisitions. On retrouva les moutons et les chvres dans les taillis
du voisinage; mais il fut constat que les autres btes avaient pris la
fuite.

On suivit leurs traces; elles taient retournes sur leurs pas, et il
tait hors de doute qu'elles s'taient diriges vers le kraal abandonn.
Elles taient parties  une heure peu avance de la nuit, et avaient
march rapidement, comme le prouvait la disposition de leurs empreintes.
Probablement elles taient dj arrives  destination.

Triste dcouverte! Il ne fallait point songer  les rejoindre avec des
chevaux affams et mourant de soif; et pourtant, sans boeufs de trait,
comment conduire la charrette jusqu' la source?

La situation tait embarrassante; ce fut Hans qui suggra une solution.

--Si nous attelions les cinq chevaux  la charrette?

--Mais, dit Hendrik, nous laisserions donc nos bestiaux derrire nous?
Si nous ne les rattrapons pas ils vont se perdre.

--Nous les poursuivrons plus tard, rpondit Hans. L'essentiel est
d'atteindre la source, o nous ferons reposer nos chevaux. Nous irons
ensuite chercher les boeufs pendant ce temps-l: ils seront tous
rendus au kraal o ils sont srs de trouver au moins de l'eau, ce qui
leur permettra de vivre jusqu' notre arrive.

Le projet de Hans tait seul praticable, et l'on se mit en devoir de
l'excuter. De vieux harnais, qui faisaient heureusement partie du
contenu de la charrette, en furent tirs et raccommods tant bien que
mal. Les chevaux furent disposs en arbalte. Swartboy remonta sur son
sige, et,  la satisfaction gnrale, la lourde voiture marcha comme si
elle et conserv son premier attelage.

Gertrude et le petit Jan restrent dans la charrette; mais Von Bloom et
ses deux ans la suivirent  pied, tant pour ne pas accrotre la charge
que pour chasser les troupeaux en avant. Tous souffraient de la soif, et
en auraient souffert davantage sans la prcieuse bte qui trottait
derrire la charrette, la vieille Graaf qui avait fourni dj plusieurs
pintes de lait.

Les chevaux se comportrent  merveille, quoique leur harnais ft
incomplet; on aurait dit qu'ils devinaient que leur bon matre tait
dans l'embarras et qu'ils avaient rsolu de l'en tirer. Peut-tre aussi
sentaient-ils l'eau qui tait devant eux. En effet, au bout de quelques
heures ils arrivrent auprs d'une source frache et cristalline qui
arrosait une jolie valle couverte d'une verdoyante pelouse.

Chacun but avec avidit. Les animaux furent lchs dans la prairie; on
alluma du feu pour faire cuire un quartier de mouton, et les voyageurs
dnrent de bon apptit. Le porte-drapeau, assis sur un des coffres de
la voiture, fuma tranquillement sa grande pipe d'cume. Il aurait oubli
toutes ses peines sans l'absence de ses bestiaux. Il se trouvait au
milieu d'une oasis o ne manquait ni l'herbe, ni le bois, ni l'eau et
qui pouvait aisment sustenter plusieurs centaines de ttes de btail.
C'tait un lieu favorable  l'tablissement d'une ferme; mais il tait
indispensable de la peupler, et par consquent de reconqurir les
troupeaux perdus, richesse fconde dont on pouvait esprer le
dveloppement. A l'exception de douze boeufs et deux taureaux de
Bechuana  longues cornes, il se composait de jeunes vaches de races
excellentes, et dont la postrit devait infailliblement se multiplier.
Avant de les retrouver, Von Bloom ne pouvait jouir d'une tranquillit
sans mlange. Il avait pris sa pipe pour se distraire pendant que les
chevaux paissaient; mais aussitt qu'ils furent reposs il les fit
seller, confia au jeune Hans la garde du camp et partit pour son ancien
kraal avec Hendrik et Swartboy.

Ils chevauchrent d'un pas rapide, dtermins  marcher toute la nuit; 
l'endroit de la route o commenait le dsert, ils mirent pied  terre
et laissrent leurs montures brouter le maigre gazon. Ils n'avaient pas
oubli de remplir leurs gourdes et avaient emport quelques tranches de
mouton rti. Aprs une heure de halte ils poursuivirent leur route
jusqu' la place o les boeufs les avaient abandonns. La nuit tait
venue, mais la clart de la lune leur permit d'apercevoir les ornires
creuses par les roues de la charrette. Par intervalles, Von Bloom
priait Swartboy d'inspecter le terrain. Le Bosjesman descendait de
cheval, se penchait, examinait les pas des bestiaux, et rpondait
invariablement qu'ils avaient d retourner  leur ancienne demeure. Von
Bloom tait donc sr de les y retrouver; mais seraient-ils encore
vivants? C'tait douteux. Ils avaient de l'eau en abondance, mais pas de
nourriture; n'tait-il pas probable qu'ils avaient succomb  la faim.

Le jour pointait lorsque Von Bloom arriva en vue de sa demeure. Elle
tait mconnaissable; l'invasion des sauterelles en avait altr
l'aspect; mais ce qui achevait de la dnaturer, c'tait une range
d'objets noirs placs sur le bord du toit et sur les parapets du kraal.

--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda Von Bloom dans une sorte de
soliloque, mais assez haut pour tre entendu par ses compagnons.

--Ce sont des oiseaux, rpondit Swartboy.

--Des vautours! s'cria Von Bloom, que font-ils l? Leur prsence
n'annonce rien de bon.

La caravane s'avana, le soleil se levait, les vautours se rveillaient,
battaient des ailes, et s'abattaient sur diffrents points autour de la
maison.

--Il y a par l quelque charogne, murmura tristement Von Bloom.

C'tait malheureusement vrai. Sur le sol gisaient une vingtaine de
carcasses mutiles, restes d'animaux dont les longues cornes recourbes
indiquaient suffisamment l'espce.

Von Bloom reconnut ses bestiaux. Tous avaient pri, prs des cltures ou
dans la plaine voisine. Mais comment? Ils n'avaient pu mourir de faim si
vite; ils n'avaient pu mourir de soif, car la source bouillonnait prs
de la place que couvraient leurs membres pars et mutils. Les vautours
ne pouvaient les avoir tus...

Quel tait donc ce mystre?

Il fut promptement expliqu, et Von Bloom n'eut pas le temps de se poser
des questions. Partout se distinguaient des traces de lions, d'hynes et
de chacals, qui s'taient rassembls en grand nombre autour de la ferme
abandonne. La raret du gibier, produite par le passage des sauterelles
et par la dvastation des plantes dont il se nourrissait, avait affam
les btes froces, qui s'taient jetes avec fureur sur le btail.

Mais o taient-elles?

La lumire du matin, la vue de la maison peut-tre, les avait cartes.
Pourtant l'empreinte de leurs pas tait frache encore. Elles ne
devaient pas s'tre loignes, et comptaient sans doute revenir la nuit
suivante.

Von Bloom prouvait le dsir de se venger des animaux qui avaient
consomm sa ruine; en d'autres circonstances, il les aurait attendus
pour en faire justice; mais dans l'tat actuel des choses, c'et t
aussi imprudent qu'inutile. Les chevaux avaient  peine assez de force
pour franchir, pendant la nuit prochaine, la distance qui les sparait
du camp. Aussi, sans entrer dans la demeure qu'ils avaient dlaisse, le
porte-drapeau, Hendrik et le Bosjesman remplirent leurs gourdes  la
source, baignrent leurs montures fatigues, et quittrent tristement le
kraal.




CHAPITRE IX.

LE LION


A peine les voyageurs avaient-ils fait cent pas, qu'ils s'arrtrent
brusquement par un mouvement simultan,  l'aspect d'un lion couch sur
la plaine, au milieu de la route mme par laquelle ils taient venus!

Ils se demandrent comment ils ne l'avaient pas vu auparavant.

Le lion tait tapi derrire un buisson dont les branches, entirement
dpouilles de feuilles, ne cachaient qu' demi sa robe d'un jaune
clatant. La vrit tait qu'au moment o les trois cavaliers avaient
pass, le lion se repaissait au milieu des cadavres des bestiaux.

Troubl dans son repas, il s'tait gliss le long des murs et avait
couru  l'arrire afin d'viter une rencontre. Un lion raisonne aussi
bien qu'un homme, quoique ce ne soit pas au mme degr. En voyant venir
 lui les voyageurs, il avait calcul qu'ils continueraient leur route
et ne reviendraient point sur leurs pas. Un homme ignorant les
vnements que nous venons de raconter aurait fait sans doute un
raisonnement analogue. Quiconque a observ les animaux, tels que les
chiens, les daims, les livres et mme les oiseaux, a d remarquer que
dans un cas semblable, ils semblent toujours croire que celui qui les
inquite se portera en avant, et que leur manoeuvre est celle du lion.

On a gnralement des ides fausses sur le courage de cet animal.
Quelques naturalistes de mauvaise humeur lui ont contest la seule noble
qualit qui lui avait t longtemps attribue, et l'ont accus
ouvertement de couardise. D'autres, au contraire, assurent qu'il ne
craint personne, qu'il ne recule jamais, et le douent en outre de vertus
nombreuses. Les deux opinions s'appuient non pas sur des thories, mais
sur des faits bien constats. Comment les concilier? toutes deux ne
peuvent tre galement fondes, et pourtant toutes deux ont un ct
vrai. Il y a des lions lches et des lions courageux, et si l'espace ne
nous manquait, nous pourrions en fournir des preuves surabondantes. Nous
nous bornerons, mes chers lecteurs,  faire une comparaison. Savez-vous
une espce dont tous les individus aient videmment le mme caractre?
Pensez aux chiens de votre connaissance; sont-ils semblables? n'en
voyez-vous pas de nobles, de fidles, de gnreux, tandis que d'autres
sont de misrables roquets?

Il en est de mme des lions.

Diverses causes influent sur la bravoure et la frocit du lion: son
ge, l'heure du jour, la saison de l'anne, l'tat de son estomac, mais
surtout le genre de chasseurs que frquente la rgion qu'il habite.

Cette dernire assertion n'aura rien d'trange pour ceux-l qui croient
comme moi  l'intelligence des animaux. Il est naturel que le lion
apprenne vite quels adversaires il a devant lui, et qu'il prouve plus
ou moins de crainte, selon les circonstances. J'ai remarqu ailleurs que
l'alligator du Mississipi poursuivait autrefois les hommes, mais qu'il
ne les attaque plus dsormais. La carabine du chasseur l'a dompt. Il
respecte la vie du blanc, et pourtant dans l'Amrique du Sud les
individus de sa race mangent les Indiens par vingtaines.

Les lions du Cap sont devenus timides dans les districts o ils ont t
harcels par les boors arms de redoutables carabines. Au del des
frontires, ils bravent l'homme impunment. La mince flche du Bosjesman
et la lance du Bechuana ne leur inspirent aucune terreur.

Le lion qui se prsentait  nos aventuriers tait-il naturellement
brave? voil ce qu'on ne pouvait encore savoir. Son norme crinire
noire donnait lieu de croire qu'il tait dangereux, car les lions 
crinire jaune passent pour infrieurs en audace et en frocit  ceux
dont les paules sont couvertes de poils plus foncs. Au reste, cette
distinction n'a jamais t positivement tablie. La crinire du lion ne
brunit que lorsqu'il est avanc en ge, et quand il est jeune, il est
expos  tre confondu avec un individu de la varit dont les poils
restent jaunes.

Von Bloom ne chercha pas  claircir si l'animal tait brave ou bon; il
tait videmment rassasi, incapable de mditer une attaque, et dispos
 vivre en paix avec les voyageurs, pourvu que ceux-ci consentissent 
faire un dtour. Mais le porte-drapeau n'en avait nullement l'intention.
Son sang hollandais tait chauff. Il tenait  faire justice d'un des
maraudeurs qui avaient dvor ses bestiaux, et quand mme la bte et
t la plus terrible de sa race, il n'aurait pas recul.

Il ordonna  Hendrik et  Swartboy de ne pas bouger, et s'avana
rsolument  environ cinquante pas du lion; l il mit pied  terre,
passa son bras dans la bride et planta en terre la longue baguette de
son roer, derrire laquelle il s'agenouilla.

On pensera sans doute qu'il et mieux fait de rester en selle, afin de
pouvoir fuir aprs avoir lch son coup. A la vrit il aurait t plus
en sret, mais il aurait perdu ses chances de succs. Il n'est jamais
facile de viser juste  cheval, et cela est impossible lorsque le but
est un lion, car le coursier le mieux dress ne saurait en ce cas
conserver le sang-froid ncessaire. Von Bloom ne voulait point tirer au
hasard. Il posa le canon de son fusil sur l'extrmit de la baguette et
prit tranquillement son point de mire.

Pendant ce temps, le lion n'avait pas chang de place. Le buisson
s'interposait entre lui et le chasseur, mais il ne pouvait se croire
suffisamment cach. On distinguait  travers les branches pineuses ses
flancs jauntres et son museau rouge du sang des boeufs. Les
grognements sourds et les faibles mouvements de sa queue attestaient
qu'il voyait l'ennemi, mais conformment aux habitudes des animaux de
son espce, il attendait qu'on approcht.

Von Bloom ajusta longtemps, dans la crainte que sa balle ne ft carte
par quelque branche. Le coup partit, et le lion fit un bond de plusieurs
pieds. Il avait t touch au flanc et se levait furieux en montrant ses
dents formidables. Sa crinire hrisse augmentait sa taille et le
faisait paratre aussi grand qu'un taureau. En quelques secondes il eut
franchi la distance qui le sparait du lieu o s'tait post le
chasseur; mais celui-ci ne l'avait pas attendu. Il avait saut sur son
cheval pour rejoindre ses compagnons.

Tous trois durent songer  fuir au galop. Hendrik et son pre coururent
d'un ct, tandis que Swartboy se dirigea d'un autre. Le lion, qui se
trouvait au centre, s'arrta indcis, comme s'il se ft demand lequel
des trois il devait poursuivre. Son aspect tait terrible en ce moment.
Il avait la crinire hrisse et battait ses flancs de sa longue queue.
Sa bouche ouverte laissait voir des dents acres, dont la blancheur
contrastait avec la rougeur du sang qui empourprait ses babines. Il
poussait d'affreux rugissements; mais aucun de ses adversaires ne se
laissa troubler par l'pouvante. Hendrik fit feu de sa carabine, tendis
que Swartboy dcochait une flche qui s'enfona dans la cuisse de
l'animal. La balle d'Hendrik dut porter galement, car le lion, qui
avait montr jusqu'alors une ferme rsolution, parut saisi d'une terreur
panique. Il laissa retomber sa queue au niveau de son pine dorsale,
baissa la tte, et s'achemina vers la porte du kraal.




CHAPITRE X.

LE LION PRIS AU PIGE


Il tait assez singulier que le lion chercht un pareil asile, mais il
faisait par l preuve de sagacit. Il n'y avait point d'autre abri aux
alentours, et s'il avait entrepris de courir  travers la plaine, les
cavaliers l'auraient atteint facilement. Il savait que la maison tait
inhabite et connaissait la localit pour y avoir rd toute la nuit.
Son instinct le guidait  merveille. Les murailles de la maison le
protgeaient contre le feu de ses antagonistes; ils ne pouvaient ni
tirer de loin, ni s'approcher sans danger.

Un incident bizarre signala l'entre du lion au kraal. D'un ct de la
maison s'ouvrait une grande croise sans vitres, comme toutes les
fentres du pays, mais ferme par d'pais volets de bois. Au moment o
le lion pntrait dans l'intrieur par la porte entrebaille, les volets
de la fentre tournrent sur leurs gonds, et laissrent passage  une
bande de petits animaux qui tenaient du loup et du renard: c'tait des
chacals. Comme on s'en assura par la suite, un des boeufs avait t
poursuivi et tu dans la maison. Les lions et les hynes l'avaient
ddaign, et les chacals le dpeaient tranquillement, lorsque leur
terrible roi les drangea avec si peu de crmonie. Le voyant irrit,
ils battirent promptement en retraite. Quand ils furent dehors, l'aspect
des cavaliers prcipita leur fuite, et ils ne s'arrtrent que lorsqu'on
les et perdus de vue.

Les trois chasseurs ne purent s'empcher de rire. Mais leurs
dispositions furent bientt modifies par un autre incident.

Von Bloom avait amen ses deux beaux chiens pour l'aider  reprendre le
btail. En arrivant ils s'taient jets sur une carcasse  demi ronge,
et avaient achev de la dpouiller sans s'inquiter de ce qui se
passait. Ils n'avaient pas aperu le lion; mais ses rugissements, la
dtonation des armes  feu, le vol bruyant des vautours effarouchs les
avertirent de sa prsence, et ils abandonnrent leur repas au moment o,
dans son trouble, il franchissait la porte du kraal.

Sans hsiter, les valeureux chiens suivirent la redoutable bte dans
l'intrieur de la maison. On entendit pendant quelques instants un
mlange confus d'aboiements, de grognements, de rugissements; puis le
bruit sourd d'un corps lanc contre le mur, des hurlements plaintifs, un
craquement d'os briss, la basse retentissante du principal combattant.
Enfin le plus profond silence s'tablit.

La lutte tait termine.

Les chasseurs ne riaient plus; ils avaient cout avec angoisse les
bruits sinistres du combat, et ils tremblrent quand ces bruits eurent
cess.

Ils appelrent chacun des chiens par son nom, dans l'espoir de le voir
sortir, mme bless; mais ni l'un ni l'autre ne sortirent. Aprs une
longue et inutile attente, Von Bloom dut se rsigner  l'ide que ses
deux derniers chiens taient morts.

Accabl par ce nouveau malheur, il oublia presque la prudence, et fut
sur le point de se ruer vers la porte pour tirer  bout portant son
odieux ennemi: mais une lueur brillante traversa la cervelle de
Swartboy.

--Baas! baas! enfermons le lion!

Le projet tait raisonnable; mais comment l'excuter? Si l'on parvenait
 tirer la porte ou les volets de la fentre, on n'avait plus rien 
craindre du lion; mais il fallait s'approcher de lui, et dans sa rage il
tait certain qu'il s'lancerait sur le premier assaillant. En restant
en selle on ne diminuait pas le danger. Les chevaux pitinaient et
s'lanaient toutes les fois qu'un rugissement leur rvlait la prsence
du lion. Il leur tait impossible de conserver assez de sang-froid pour
approcher de la porte ou de la fentre. Leurs hennissements, leurs
caracoles, auraient empch les cavaliers de se pencher pour saisir le
loquet ou les boutons.

Il tait clair que la fermeture de la porte ou des fentres offrait un
danger srieux. Tant que les cavaliers taient en plaine et  quelque
distance du lion, ils le bravaient impunment; mais ils taient exposs
 devenir ses victimes s'ils pntraient dans l'enceinte et
s'aventuraient  proximit du logis.

Quoique l'intelligence d'un Bosjesman soit borne, elle excelle dans une
spcialit. L'instinct qui le guide  la chasse ferait honneur aux
facults d'un homme de la race caucassienne. C'est l'exercice qui
dveloppe cet instinct particulier chez le Bosjesman, dont l'existence
dpend souvent de sa sagacit. La tte informe que Swartboy portait sur
ses paules renfermait une cervelle d'assez bonne qualit, et il avait
appris  en faire usage dans le cours d'une vie aventureuse, pendant
laquelle il avait maintes fois lutt contre les dangers et les
privations.

--Baas, dit-il en s'efforant de modrer l'impatience de son matre,
cartez-vous un peu et laissez-moi le soin de fermer la porte: je m'en
charge.

--De quelle manire? demanda Von Bloom.

--Vous le verrez, vous n'attendrez pas longtemps.

Von Bloom et Hendrik s'arrtrent  trois cents pas du kraal, tandis que
le Bosjesman attachait au bout d'une flche une ficelle qu'il avait
tire de sa poche. Il s'avana ensuite  trente yards de la maison et
mit pied  terre, non pas en face de l'entre, mais de ct, afin
d'avoir devant lui la porte de bois, qui tait aux trois quarts ouverte.

Il tendit son arc, et lana dans la porte une flche qui se planta sous
le loquet. Aussitt aprs il sauta en selle, mais sans perdre le bout de
la ficelle, dont l'autre extrmit tait attache  la flche.

Le frmissement du fer acr dans le bois avait attir l'attention du
lion. Il exhala sa colre par un grondement prolong, mais il ne se
montra pas.

Swartboy tira doucement la corde, s'assura qu'elle tait solide, et par
une secousse plus forte fit tomber le loquet  sa place. Pour ouvrir la
porte il et fallu que le lion en brist les planches paisses, ou qu'il
et assez d'instinct pour lever le loquet. Ce n'tait pas  craindre,
mais il pouvait encore sortir par la fentre.

Swartboy avait l'intention de la fermer; seulement n'ayant qu'un peloton
de ficelle, il tait oblig de le dtacher pralablement de la flche,
opration pendant laquelle il courait le risque d'tre surpris par son
farouche antagoniste. Sans tre lche, le Bosjesman avait plus d'astuce
que de bravoure, et ne se souciait nullement d'approcher du kraal. Les
rugissements qui en sortaient auraient branl une rsolution plus ferme
que la sienne.

Heureusement pour lui, Hendrik imagina un moyen de reprendre possession
de la ficelle, tout en se tenant  distance.

Il cria  Swartboy d'tre sur ses gardes, et se dirigea vers un poteau
garni de plusieurs barres transversales qui avaient servi  attacher les
chevaux.

Il descendit de cheval, attacha sa bride  l'une des barres, et posa sur
une autre le canon de sa carabine. Aprs avoir vis avec soin, il tira
et enleva la flche qui tenait  la porte. Tous se tenaient prts 
s'loigner au galop; mais l'explosion fit grommeler le lion sans qu'il
tentt une sortie.

Swartboy attacha sa ficelle  une nouvelle flche qu'il lana contre les
volets. Elle y pntra profondment. Au bout de quelques minutes, les
volets tournrent sur leurs gonds et furent hermtiquement ferms. Les
trois chasseurs mirent pied  terre en silence, s'avancrent d'un pas
rapide, et assujettirent la porte et les volets avec de fortes lanires
de cuir brut.

Hurrah! le lion tait en cage.




CHAPITRE XI.

LA MORT DU LION


Les trois chasseurs respirrent plus librement. Mais quel devait tre
l'issue de leur entreprise? ils eurent beau regarder  travers les
fentes dans l'intrieur du kraal o rgnait une obscurit complte, ils
ne virent pas le lion. Et quand mme ils l'auraient vu, ils n'avaient
aucune ouverture pour y passer le bout d'un fusil et faire feu sur lui.
Il n'tait pas moins en sret que ceux qui l'avaient fait prisonnier.
Tant que la porte restait ferme, il ne pouvait leur faire plus de mal
qu'ils ne pouvaient lui en faire eux-mmes.

--Laissons-le enferm, dit Hendrik. Il mangera les restes abandonns par
les chacals avec les cadavres des deux chiens, et quand ses provisions
seront puises, il prira misrablement.

Ce n'est pas prudent, dit Swartboy; il a des griffes et des dents, et
maintenant il va travailler  se dlivrer. S'il y parvenait nous serions
perdus.

Von Bloom tait rancunier, et bien dtermin  ne pas quitter la place
avant d'avoir tu l'animal. Pendant que ses deux compagnons confraient,
il cherchait dans sa tte les moyens de l'atteindre. Il eut d'abord
l'ide de tailler dans la porte un trou assez large pour y passer le
bout de son roer. S'il ne russissait pas  voir le lion par cette
ouverture, il se proposait d'en tailler une seconde dans le volet.
Toutes deux, se faisant face, devaient clairer l'intrieur, qui ne
formait qu'une seule pice depuis qu'on en avait enlev la cloison de
peau de zbre.

Ce qui lui fit renoncer  ce projet, c'tait le temps indispensable pour
l'accomplir. Avant que les deux brches fussent ouvertes, le prisonnier
pouvait forcer la porte. Il importait d'ailleurs de ne pas sjourner
longtemps loin d'un pturage, car les chevaux taient dj affaiblis par
la faim.

--Mon pre, dit Hendrik, si nous mettions le feu  la maison?

--Bonne ide, rpondit Von Bloom.

Les yeux se portrent sur la toiture. Elle se composait de grosses
solives recouvertes de lattes et de chevrons sur lesquels s'tendait un
lit de joncs d'un pied d'paisseur. Il y avait l de quoi allumer un
grand brasier dont la fume suffoquerait probablement le lion avant que
la flamme l'atteignt.

Les trois chasseurs amassrent immdiatement des fagots et les
amoncelrent contre la porte. On aurait dit que le lion avait devin
leurs intentions, car il recommena  rugir. Le bruit des bches qu'on
empilait redoubla son inquitude. Impatient de quitter un asile qui
menaait de devenir son tombeau, il courut alternativement de la porte 
la fentre en les frappant avec ses normes pattes.

Les travailleurs poursuivirent leur tche avec activit. Ils prvirent
le cas o l'animal, furieux, se frayerait un passage  travers les
flammes, et firent avancer leurs chevaux, dans l'intention de se mettre
en route ds qu'ils auraient allum l'incendie.

Ils avaient entass devant la porte du bois sec et des broussailles;
Swartboy avait pris son briquet et s'apprtait  frapper la pierre avec
l'acier, lorsqu'un grattement tout particulier se fit entendre 
l'intrieur. Le lion semblait se dbattre avec violence et promener ses
pattes contre le mur; sa voix tait sourde et touffe comme si elle ft
venue de loin.

Les trois chasseurs se regardrent avec anxit.

Le grattement continuait; la voix tait de moins en moins distincte;
mais tout  coup elle fit entendre un rugissement si perant qu'ils
tressaillirent d'effroi. Ils ne pouvaient croire qu'il y et une
muraille entre eux et leur formidable adversaire. Le rugissement fut
rpt. Grand Dieu, il ne partait plus de l'intrieur, il grondait
au-dessus de leurs ttes! le lion tait-il sur le toit?

Tous trois reculrent et levrent les yeux. Le spectacle qu'ils
aperurent les remplirent de surprise et de terreur. La tte du lion
sortait du tuyau de la chemine. Ses yeux tincelants et ses dents
blanches formaient un effrayant contraste avec la suie dont il tait
souill. Il s'efforait de grimper. Dj il avait un pied en dehors du
couronnement.

Nos aventuriers se seraient enfuis s'ils n'avaient remarqu que l'animal
avait la partie infrieure du corps engage et retenue par quelque
obstacle. Pourtant ses dents et ses griffes taient  l'oeuvre. Les
pierres et le mortier pleuvaient autour de lui, et il allait bientt
dbarrasser sa large poitrine.

Von Bloom ne lui en laissa pas le temps.

Il arma son roer; Hendrik visa avec sa carabine, et les deux coups
partirent  la fois.

Les yeux du lion se fermrent. Il agita convulsivement la tte. Ses
pattes tombrent inertes sur le couronnement; ses mchoires s'ouvrirent
et le sang ruissela sur sa langue. Au bout de quelques minutes il tait
mort. Toutefois, Swartboy, pour sa satisfaction personnelle, dcocha une
vingtaine de flches  la tte de l'animal qui devint semblable  celle
d'un porc-pic.

L'norme bte tait tellement serre dans le tuyau que, mme aprs sa
mort, elle conserva sa bizarre position. En d'autres circonstances on
l'aurait descendue pour prendre sa peau, mais on n'avait pas le temps de
l'corcher. Von Bloom et ses compagnons remontrent  cheval et se
remirent en route sans dlai.




CHAPITRE XII.

LA VRIT SUR LES LIONS


Chemin faisant, la conversation roula sur les lions. Swartboy, n et
lev dans les bois, pour ainsi dire au milieu de leurs tannires, tait
instruit de leurs habitudes beaucoup mieux que Buffon lui-mme.

Il serait inutile de dcrire l'extrieur du lion. Il n'est aucun de nos
lecteurs qui ne le connaisse pour l'avoir vu vivant dans une collection
zoologique, ou empaill dans un musum. On sait que la femelle se
distingue du mle par ses dimensions et par l'absence de crinire. Il
n'y a pas deux espces de lions, mais il y a sept varits reconnues:

Le lion de Barbarie;

Le lion du Sngal;

Le lion indien;

Le lion persan;

Le lion jaune du Cap;

Le lion noir du Cap;

Le lion sans crinire.

On ne remarque pas entre ces varits les diffrences essentielles qui
distinguent celles de la plupart des animaux, et l'on peut constater au
premier coup d'oeil qu'elles appartiennent toutes  la mme espce.

Le lion de Perse est un peu plus petit que les autres.

Le lion de Barbarie est d'un brun plus fonc et porte une paisse
crinire. Celle du lion du Sngal est comparativement insignifiante. Ce
dernier est d'un jaune clair et brillant.

On prtend que le lion sans crinire se trouve en Asie, mais quelques
naturalistes ont rvoqu en doute son existence.

Les deux lions du Cap se distinguent principalement l'un de l'autre par
la couleur de la crinire. Celle de l'un est noire ou d'un brun fonc;
celle de l'autre fauve, comme le reste de son corps.

Les lions de l'Afrique mridionale sont plus grands que les autres, et
la varit noire est la plus froce et la plus dangereuse.

Les lions habitent tout le continent africain et la partie mridionale
de l'Asie. Ils taient jadis communs au sud de l'Europe, d'o ils ont
disparu. Il n'y en a pas en Amrique. L'animal appel lion dans les
colonies espagnoles est le couguar ou puma (_felis concolor_), qui n'a
pas un tiers de la taille du lion, et ne lui ressemble que par sa
couleur fauve. Le puma a quelque analogie avec un lionceau de six mois.

L'Afrique est la terre natale du lion. On l'y rencontre partout, except
dans les pays o la population s'est agglomre.

On a donn au lion le titre de roi des forts; mais il ne le mrite pas.
A proprement parler, ce n'est pas un animal des bois. Il n'est pas
organis pour monter sur les arbres, et il trouverait sa nourriture
moins aisment dans une fort qu'en plaine. La panthre, le lopard, le
jaguar peuvent suivre l'oiseau dans son nid et le singe sur les cimes
les plus leves. La fort est leur domicile naturel; mais le lion hante
les grandes plaines o paissent les ruminants, et se cache dans les
taillis dont elles sont bordes. Il se repat de la chair de divers
animaux, prfrant les uns aux autres, suivant le pays o il se trouve.
Il les tue pour lui, bien qu'il lui arrive parfois d'enlever une proie
au loup, au chacal et  la l'hyne. C'est  tort qu'on a suppos que le
chacal tait son pourvoyeur. Si cet animal l'accompagne souvent, c'est
pour recueillir ses restes, et on peut dire avec plus de raison que le
lion est le pourvoyeur du chacal.

Le lion ne court pas vite, et la plupart des grands ruminants pourraient
le distancer sans peine; s'il s'en empare, c'est par la ruse, par la
soudainet de l'attaque et par l'agilit de son bond. Il se glisse prs
d'eux  la drobe, ou se tient en embuscade, et s'lance de l'endroit
o il est tapi. Sa structure anatomique lui permet de franchir en
sautant une intervalle que certains crivains, tmoins oculaires,
valuent  seize pas. S'il manque sa proie du premier bond, il est rare
qu'il la poursuive. Quelquefois pourtant il fait une seconde et mme
une troisime tentative; mais en cas d'insuccs, il s'loigne sans
inquiter davantage la victime qu'il comptait immoler.

Les lions vivent isols; cependant on en trouve jusqu' dix  la fois
qui chassent de compagnie et se renvoient le gibier. Ils attaquent
presque tous les autres animaux. Le bison, la girafe, l'oryx, l'lan, le
gnou, les jeunes lphants succombent sous leurs coups. Le rhinocros
lui-mme n'est pas  l'abri de leurs atteintes; mais on s'abuserait en
croyant qu'ils sont toujours vainqueurs, tantt ils sont terrasss,
tantt les deux combattants restent sur le champ de bataille.

La chasse au lion n'est pas une profession. Sa dpouille n'a point de
valeur, et comme on ne saurait l'attaquer sans danger, on ne songerait
pas  le dtruire s'il ne prenait l'offensive en dvorant les chevaux et
les boeufs des fermiers. Ceux-ci, brlant de se venger, se mettent en
campagne; et dans certains districts on chasse le lion avec une
infatigable activit; mais dans les contres o l'on n'lve pas de
bestiaux on le laisse gnralement tranquille. Il y a plus, les
Bosjesmans et autres tribus errantes respectent sa vie et ne voient en
lui qu'un pourvoyeur!

Hendrick, qui avait entendu parler de ce fait, demanda  Swartboy s'il
tait vrai, et le Bosjesman rpondit affirmativement.

--Mes compatriotes, dit-il, ont l'habitude d'pier le lion, de suivre
ses traces jusqu' ce qu'ils le rencontrent. Quelquefois ils sont guids
par les vautours. Quand on a dcouvert son gte, on attend qu'il ait
fini son repas et qu'il s'loigne. Alors on s'approche et on s'approprie
ses restes. De cette faon, le Bosjesman s'empare souvent des trois
quarts d'un animal de haute taille qu'il aurait eu de la peine  tuer
lui-mme. Sachant que le lion est peu dispos  l'attaquer, il n'en a
pas peur; au contraire, il se flicite de le voir. Il est heureux quand
les lions sont en grand nombre dans une contre, parce que ce sont des
chasseurs qui lui fournissent rgulirement des vivres.




CHAPITRE XIII.

LES VOYAGEURS ANUITS


Nos voyageur auraient longuement dissert sur les lions sans la fcheuse
condition de leurs chevaux. Les pauvres btes n'avaient brout que
pendant quelques heures depuis le passage des criquets migrants; elles
souffraient cruellement et il leur restait encore  faire un long trajet
avant d'arriver au camp.

La nuit tait sombre quand elles s'arrtrent  l'endroit o elles
s'taient reposes le soir prcdent. Il n'y avait ni lune, ni toiles.
Les gros nuages noirs qui couvraient la vote du ciel prsageaient un
orage; mais la pluie n'tait pas encore tombe.

L'intention des voyageurs tait de faire halte et de laisser reposer
leurs chevaux. Ils mirent pied  terre; mais, aprs avoir explor le
terrain, ils n'y trouvrent pas trace de gazon!

Ce fait leur parut trange; ils taient srs d'avoir observ la veille
des touffes d'herbe  la mme place, et il n'y en avait plus!

Les chevaux baissrent leurs naseaux vers la terre, les relevrent en
ronflant, et parurent dsappoints. Ils auraient mang les moindres
brins d'herbe, car ils arrachaient avec avidit les feuilles des
buissons devant lesquels ils passaient.

Est-ce que les locustes taient venues de ce ct? Non: les gazons
avaient disparu; mais les taillis de mimosas, qu'elles n'auraient pas
manqu de dvaster, avaient conserv leur feuillage dlicat.

Les voyageurs s'taient-ils tromps de route? C'tait impossible. Von
Bloom avait dj fait quatre fois ce chemin. Quoique l'obscurit
l'empcht d'en voir la superficie, il remarquait de loin en loin des
buissons qui lui taient connus, et dont la vue le confirmait dans
l'opinion qu'il tait dans la bonne voie.

Surpris au dernier point, il aurait examin le sol avec attention, s'il
n'avait eu hte d'arriver  la source. L'eau des gourdes tait puise
depuis longtemps; hommes et chevaux souffraient encore une fois de la
soif.

D'ailleurs, Von Bloom n'tait pas sans inquitude sur le sort de ses
enfants, dont il tait spar depuis un jour et demi. Plus d'un
changement pouvait tre survenu pendant l'intervalle. Pourquoi les avoir
laisss seuls, exposs  des dangers imprvus? Il aurait mieux valu
abandonner le btail  sa malheureuse destine.

Telles taient les tardives rflexions du porte-drapeau. Un
pressentiment lui disait qu'il tait arriv quelque malheur.

Les voyageurs s'avanaient en silence; ce fut Hendrick qui entama de
nouveau la conversation en disant:

--Je suis d'avis que nous nous sommes gars.

--Rassure-toi, rpondit Von Bloom; nous suivons la bonne direction.

--Baas, dit  son tour le Bosjesman, je ne m'y reconnais plus.

--Va toujours, reprit le fermier; nous nous rapprochons de notre camp.

Cependant, un mille plus loin, il avoua qu'il commenait  sentir le
premier trouble de l'incertitude. Au bout d'un autre mille, il dclara
qu'il tait perdu.

Ce qu'il y avait de mieux  faire en pareil cas, c'tait de s'en
rapporter  la sagacit instinctive des chevaux; mais ils avaient faim,
et quand on les abandonnait  eux-mmes, ils se ruaient sur les mimosas.
On tait oblig de les presser  coups de fouet et d'perons, de sorte
qu'il tait difficile de conserver  leur marche quelque rgularit.

Nos voyageurs calculaient qu'ils devaient tre prs de leur camp; mais
n'en voyant pas briller le feu, ils rsolurent de faire halte. Ils
attachrent leurs chevaux  des buissons, s'envelopprent dans leur
kaross et se couchrent. Hendrick et Swartboy furent bientt endormis.
Von Bloom tait assez fatigu pour les imiter; mais les angoisses de son
coeur paternel l'empchrent de fermer les yeux.

Il attendit l'aurore avec impatience, et ds les premires clarts
promena ses regards sur les environs. Ils s'taient par hasard arrts
sur une minence d'o l'on dominait une grande tendue de pays; mais il
n'eut pas la peine de faire le tour de ce panorama. Du premier coup
d'oeil il aperut la tente blanche de sa charrette.

Le cri de joie qu'il poussa rveilla les dormeurs. Ils se levrent
aussitt et partagrent la satisfaction de Von Bloom; mais peu  peu
elle fit place  la surprise. Etait-ce bien leur charette? Etait-ce bien
la place o il l'avait laisse?

La valle o ils avaient camp tait de forme oblongue, resserre entre
deux pentes douces, et arrose par une source qui alimentait un tang.
Ils voyaient l'eau tinceler  la lumire du soleil; il leur semblait
reconnatre les monticules qui bordaient le vallon; mais ils cherchaient
vainement le verdoyant tapis dont ils l'avaient vu couvert. Le sol
qu'ils avaient sous les yeux tait nu. Les buissons qui croissaient 
et l n'avaient point de feuilles et les arbres seuls conservaient un
peu de verdure. Le paysage n'offrait qu'une vague analogie avec celui
qui environnait leur camp.

--Cette charrette doit appartenir  d'autres voyageurs, se dirent
Hendrick et Von Bloom.

--Attendez! s'cria Swartboy en se baissant brusquement.

Le Bosjesman tudia le terrain, sur lequel il appela l'attention de ses
compagnons. Ils y remarqurent avec stupfaction les traces de plusieurs
milliers de sabots. La terre avait l'aspect d'un vaste parc  moutons;
si vaste qu'elle tait foule de toutes parts  perte de vue.

--Qu'est-ce que cela signifie? demanda Hendrik.

--Je n'y comprends rien, dit Von Bloom.

--Je vais vous l'expliquer, dit Swartboy. C'est bien notre charrette
dans la mme valle, au bord de la mme source, mais seulement il y a eu
un _trek-boken_.

--Un _trek-boken_! s'crirent Von Bloom et Hendrik.

--Oui, baas, et il a t trs-grand. Voyez plutt les traces des
antilopes!

Von Bloom se rendit compte alors de la nudit du pays, de l'absence des
feuilles dans les buissons et des milliers d'empreintes dont le sol
tait couvert. Un trek-boken avait eu lieu, c'est--dire que des
troupeaux d'antilopes springboks avaient travers la contre dans une de
leurs migrations.

Les alarmes de Von Bloom se dissiprent en partie; cependant il
s'empressa de dbrider son cheval et de descendre dans la valle. En
approchant, il vit autour de la charrette les deux chevaux et la vache
attachs aux roues de la charrette, sous laquelle s'allongeait une masse
informe. Le feu du camp brlait derrire le vhicule. Le coeur
palpitant, les yeux fixes, les deux voyageurs s'avancrent
prcipitamment, sans que personne vnt  leur rencontre. Leur souffrance
tait au comble, lorsque les deux chevaux attachs  la charette
hennirent avec bruit. La masse noire qui tait dessous s'agita et se
dressa brusquement: c'tait Totty. Les rideaux qui fermaient la tente
s'cartrent pour livrer passage  trois jeunes ttes. Peu de temps
aprs le petit Jan et Gertrude sautaient dans les bras de leur pre,
tandis que Hans et Hendrik, Swartboy et Totty changeaient de joyeuses
flicitations.




CHAPITRE XIV.

LE TREK-BOKEN


Ceux qui taient rests au camp avaient eu leurs aventures. Leur rcit
fut de nature  troubler la satisfaction gnrale, car ils rvlrent un
fcheux vnement. Les moutons et les chvres avaient t entrans de
la manire la plus singulire, et on avait peu d'espoir de les revoir
jamais. Voici quel fut le rapport de Hans:

Le jour de votre dpart, il ne se passa rien de particulier. Dans
l'aprs-midi, je travaillai  couper des faisceaux d'pines pour faire
un kraal; Totty m'aida  les ranger, tandis que Jan et Gertrude
surveillaient le troupeau. Fatigu d'une longue course et trouvant de
l'herbe  discrtion, il ne s'carta pas de la valle. Avec le concours
de Totty je parvins  tablir le kraal que vous voyez. On y mit les
moutons, les chvres et la vache, qu'on eut soin de traire. Nous tions
l, et nous dormions tous jusqu'au matin sans nous dranger. Les chacals
et les hynes vinrent rder autour de nous, mais il leur fut impossible
de franchir la haie pineuse. Au point du jour nous djeunmes avec du
lait et les restes de la veille. Les moutons, les chvres, la vache et
les deux chevaux furent cachs dans le vallon, sous la surveillance de
Totty. J'enjoignis  Jan et  Gertrude de ne pas s'carter de la
charrette, et prenant mon fusil, je me mis en devoir d'aller chercher de
quoi dner. Je ne me souciais pas de tuer encore un mouton.

Je ne montai point  cheval. Il me semblait avoir aperu des antilopes
dans la plaine, et il tait plus facile de s'en approcher  pied. Quand
je fus sorti de la valle, j'eus devant les yeux un spectacle qui
m'tonna, je puis vous l'assurer. Du ct de l'est, toute la plaine
disparaissait sous une multitude innombrable d'animaux. A leurs flancs
d'un jaune clatant, aux poils blancs de leur croupe, je reconnus des
antilopes springboks. Elles taient dans une vive agitation. Tandis que
les unes broutaient en marchant, d'autres faisaient en l'air des bonds
prodigieux et retombaient sur le dos de leurs camarades. Jamais je
n'avais rien vu de plus bizarre et de plus agrable  la fois. Je
jouissais paisiblement de ce spectacle, car je savais que ces petites
gazelles taient parfaitement inoffensives. J'allais m'avancer vers
elles, lorsque je les vis se diriger vers moi avec une vitesse
surprenante. Je n'avais donc qu' les attendre, et je me plaai en
embuscade derrire un buisson. Un quart d'heure aprs l'avant-garde
dfilait devant moi. Je ne songeai pas d'abord  faire feu, et je restai
cach, piant les mouvements de ces gracieuses btes. J'examinais avec
curiosit leurs formes lgres, leurs membres dlicats, leurs dos
couleur de cannelle et leurs ventres blancs avec une bande d'un ton
chtain de chaque ct. Les mles avaient des cornes en forme de lyre.
Quand elles sautaient, je voyais flotter sur leurs croupes une profusion
de longs poils soyeux aussi blancs que la neige.

Aprs avoir suffisamment admir, je songeai  mon dner, et me
rappelant que la chair des femelles et prfrable  celle des mles,
j'en ajustai une dont la taille et les proportions m'avaient sduit.
Elle tomba; mais  mon grand tonnement, les autres ne s'enfuirent pas.
Quelques-unes reculrent ou firent des bonds, puis elles se mirent 
brouter sans manifester la moindre motion.

Je rechargeai mon arme et j'abattis un mle, sans que la troupe
s'effrayt davantage. J'allais charger pour la troisime fois, quand je
me trouvai au milieu du troupeau, dont les rangs presss m'avaient
envelopp. Jugeant inutile de me cacher plus longtemps derrire le
buisson, je me levai sur les genoux, j'achevai de charger mon arme, et
je fis une nouvelle victime. Loin de s'arrter, ses camarades lui
passrent sur le corps par milliers.

Je me levai et mis de nouveau une balle dans mon fusil.

Pour la premire fois, je me mis  rflchir  l'trange conduite des
springboks. Au lieu de s'enfuir  mon aspect, elles faisaient un lger
bond de ct et poursuivaient ensuite leur route; elles paraissaient
obir  une espce de fascination. Je me souviens d'avoir entendu dire
que c'tait ainsi qu'elles en agissaient dans leurs migrations ou
trek-bokens, et j'en conclus que j'assistais  un trek-boken. J'en
acquis bientt la certitude, car le troupeau s'paississait  chaque
instant. La foule rendit bientt ma situation aussi singulire
qu'embarrassante; je n'avais pas peur des antilopes, qui n'avaient pas
l'air de vouloir employer leurs cornes contre moi et qui cherchaient au
contraire  m'viter; mais ma prsence n'alarmait que les plus proches,
et celles qui venaient  leur suite ne s'cartaient pas de leur route:
de sorte que les premires pousses en avant tait obliges, pour ne pas
m'atteindre, de sauter sur le dos de celles qui les prcdaient.

Je ne saurais dcrire les sensations tranges que j'prouvai dans cette
situation inusite. Elle n'tait pas d'ailleurs intolrable. Il se
formait constamment autour de moi un cercle assez grand pour me
permettre de charger et de tirer, et j'aurais pu profiter longtemps de
cet avantage, si je n'avais song tout  coup  nos moutons.

Ils vont tre entrans, me dis-je. Je me rappelle qu'on m'a cit des
exemples de faits pareils. L'avant-garde des antilopes est dj dans la
valle; il faut que je devance leur principal corps d'arme et que je
fasse rentrer les moutons dans le kraal.

Je me mis en route immdiatement, mais,  ma grande douleur, je
reconnus que je ne pouvais pas aller vite. Lorsque j'approchais des
antilopes, elles sautaient l'une sur l'autre en dsordre, mais sans me
livrer passage. J'tais si prs de quelques-unes, qu'il m'et t facile
de les abattre d'un coup de crosse. Afin de les intimider, je me mis 
crier en brandissant mon fusil  droite et  gauche; je parvins  gagner
ainsi du terrain et je conus l'espoir de me dgager, en apercevant
devant moi un espace libre dont la limite tait indique par des groupes
plus compactes d'antilopes. Je n'eus pas le temps de me demander
pourquoi elles laissaient une brche dans leurs rangs. Proccup du
salut de notre troupeau, je ne pensais qu' m'avancer le plus rapidement
possible.

Je redoublai d'efforts pour me frayer une route, qui se refermait sans
cesse derrire moi; j'atteignis de la sorte l'espace dcouvert, et
j'allais le franchir, lorsque je vis au centre un grand lion jaune.

La solution de continuit que j'avais remarque dans les rangs m'tait
suffisamment explique. Si j'en eusse connu la cause, j'aurais pris une
autre direction; mais il n'tait plus temps de reculer. Le lion tait 
dix pas devant moi et je n'en tais spar que par deux lignes de
springboks.

Il est inutile de dire que j'eus peur et que je ne sus d'abord quel
parti prendre. Mon fusil tait encore charg, car l'ide de sauver notre
troupeau m'avait fait oublier ma chasse, mais devais-je tirer sur le
lion? C'et t une imprudence. Il avait le dos tourn et je n'avais pas
encore attir son attention. Dans la position que nous occupions
respectivement, je ne pouvais gure que le blesser, et c'et t
m'exposer  tre mis en pices. Ces rflexions me prirent  peine
quelques secondes. J'avais tourn le dos et j'allais me perdre au milieu
des springboks lorsque, jetant sur le lion un regard de ct, je le vis
s'arrter brusquement; je m'arrtai de mme, sachant que c'tait ce que
j'avais de mieux  faire, et j'prouvai un grand soulagement en
remarquant qu'il n'avait pas les yeux fixs sur moi. La faim lui tait
sans doute revenue, car, aprs avoir fait quelques pas, il bondit au
milieu d'un groupe et s'abattit sur le dos d'une antilope. Les autres
s'cartrent, et un nouvel espace libre s'ouvrit autour du terrible
animal.

Il tait plus prs de moi que jamais, et je le voyais distinctement
couch sur sa victime, dont ses longues dents rongeaient le cou et dont
ses griffes dchiraient le corps frmissant. Il avait les yeux ferms
comme s'il et t endormi, et ne faisait pas le moindre mouvement: sa
queue seule vibrait doucement, pareille  celle d'un chat qui vient de
prendre une souris.

Je savais que dans cet tat le lion se laissait approcher. J'tais 
bonne porte, et il me prit fantaisie de tirer; j'avais le pressentiment
que mon coup serait mortel. La large tte de l'animal tait devant mes
yeux. Je l'ajustai. Je fis feu; mais au lieu d'attendre pour juger de
l'effet de ma balle, je m'enfuis dans une direction oppose; je ne
m'arrtai qu'aprs avoir mis plusieurs acres d'antilopes entre le lion
et moi, puis je poursuivis ma route vers la charrette. Jan, Gertrude et
Totty taient en sret sous la tente; mais les moutons et les chvres,
confondus avec les springboks, s'loignaient avec autant de rapidit que
s'ils eussent appartenu  la mme espce. Je crains bien qu'ils ne
soient tous perdus.

--Et le lion? demanda Hendrik.

--Il est l-bas, rpondit Hans en montrant une masse jaune sur laquelle
planaient dj les vautours. Je l'ai tu. Vous-mme n'auriez pu mieux
faire, mon cher Hendrik.

En disant ces mots, Hans sourit d'une faon qui prouvait qu'il ne
cherchait pas  tirer vanit de son exploit.

Hendrik flicita chaleureusement son frre et exprima le regret de
n'avoir pas t tmoin de la prodigieuse migration des springboks.

On n'avait pas de temps  perdre en conversation. Von Bloom et les siens
taient dans une situation critique. De tout leur btail, il ne leur
restait plus qu'une vache; ils avaient des chevaux, mais pas un brin
d'herbe pour les nourrir. Il tait inutile de suivre la trace des
springboks dans l'espoir de retrouver les moutons et les chvres.
D'aprs Swartboy, les pauvres btes pouvaient tre entranes  des
centaines de milles avant d'tre  mme de se sparer du grand troupeau
et de terminer leur voyage involontaire.

Les chevaux taient hors d'tat de marcher. Les feuilles de mimosa
qu'ils broutaient n'taient pas une nourriture assez substantielle pour
rparer leurs forces puises. Elles ne pouvaient servir qu' prolonger
momentanment leur vie jusqu' ce qu'on leur trouvt un pturage; mais
o le trouver? les sauterelles et les antilopes semblaient avoir
mtamorphos l'Afrique en un dsert.

Le porte-drapeau eut bientt pris une rsolution, celle de passer la
nuit dans la valle et de se mettre le lendemain  la recherche d'une
autre source. Par bonheur, Hans n'avait pas nglig de ramasser deux ou
trois springboks, dont la chair succulente rconforta les trois
voyageurs.

On laissa les chevaux chercher leur subsistance  leur guise.

Dans des circonstances ordinaires, ils auraient ddaign les feuilles de
mimosa; mais, presss par la faim, ils levrent la tte comme des
girafes et dpouillrent sans faon les branches pineuses.

Quelques naturalistes de l'cole de Buffon ont prtendu que les animaux
respectaient leur roi mme aprs sa mort, et que le loup, l'hyne, le
renard, le chacal ne touchaient jamais au cadavre d'un lion. Le
porte-drapeau et sa famille purent se convaincre que cette assertion
tait inexacte: les chacals et les hynes se jetrent sur les dpouilles
du lion et les firent disparatre en peu de temps. Sa peau mme fut
dvore, et les fortes mchoires des hynes broyrent ses ossements. La
dfrence que ces btes froces tmoignent au lion finit avec sa vie.
Quand il a succomb, elles le mangent avec autant d'audace que si
c'tait le plus vil des animaux.




CHAPITRE XV.

A LA RECHERCHE D'UNE FONTAINE


Von Bloom fut en selle de bonne heure, accompagn de Swartboy. Ils
prirent les chevaux qui taient rests au camp et qui taient plus frais
que les autres.

Les deux explorateurs marchrent  l'ouest, dans l'espoir qu'ils
seraient plus vite hors du territoire ravag par les antilopes, qui
allaient du nord au sud. A leur vive satisfaction, au bout d'une heure
de marche, ils eurent franchi le sol qu'avait foul le trek-boken. Ils
ne trouvrent pas d'eau, mais l'herbe tait abondante.

Le porte-drapeau renvoya Swartboy au camp, et le chargea d'amener les
autres chevaux et la vache dans un lieu qu'il lui dsigna. Lui-mme
poursuivit ses investigations.

Une longue ligne de collines abruptes, qui paraissait se diriger 
l'ouest, s'levait au-dessus de la plaine. Il s'achemina de ce ct,
dans l'espoir de rencontrer l'eau prs de la base de ces hauteurs. A
mesure qu'il s'en approchait, il dcouvrait des sites de plus en plus
riants. Il traversa des prairies spares les unes des autres par des
bouquets de mimosas aux feuilles dlicates, que dominaient des arbres
d'une taille gigantesque et d'une espce inconnue. Leurs troncs taient
grles, mais chacun d'eux, couronn d'une paisse cime de feuillage,
semblait  lui seul une petite fort. Toute la contre avait l'aspect
d'un parc, et sa beaut contrastait avec la sinistre rudesse des
collines qui montaient verticalement comme des murailles  plusieurs
centaines de pieds. C'tait un bonheur de trouver un coin aussi fertile
dans une rgion dsole, car les collines taient la limite mridionale
d'un dsert fameux, le dsert de Kalihari.

En d'autres circonstances, le fermier ruin aurait t dans l'extase,
mais que lui importaient ces magnifiques pturages maintenant qu'il
n'avait plus de bestiaux  nourrir? La vue de la riche nature qui
l'entourait contribuait  rendre ses rflexions plus pnibles. Mais il
ne s'abandonna pas au dsespoir. Ses embarras prsents l'occupaient
assez pour l'empcher de songer  l'avenir. Son premier soin fut de
choisir un endroit o il pouvait faire reposer les chevaux. Il se mit
ensuite  chercher l'eau avec un redoublement d'activit. Sans eau, cet
admirable site n'avait pas pour lui plus de valeur que le dsert, mais
il tait impossible qu'il ft priv de cet lment essentiel. Ainsi
pensait avec raison Von Bloom, et  chaque bouquet d'arbres, il
examinait le sol avec une scrupuleuse attention.

--Voil un bon signe! s'cria-t-il avec joie en voyant s'envoler devant
lui une couve de perdrix namaquas; elles s'loignent rarement de l'eau.

Peu d'instants aprs, il vit courir dans un taillis un troupeau de
belles pintades ou poules de Guine. C'tait encore un indice que l'eau
tait proche. Pour comble de bonheur, il aperut entre les branches d'un
grand arbre le brillant plumage d'un perroquet.

--Je suis certain maintenant, se dit-il, qu'il y a quelque source ou
quelque mare aux environs.

Il s'avana plein d'espoir, et aprs avoir atteint la cime d'un
monticule, il s'y arrta pour observer le vol des oiseaux. Il vit
successivement deux compagnies de perdrix prendre la direction de
l'ouest, et s'abattre prs d'un arbre norme qui croissait  cinq cents
pas du bas de la chane des collines. Cet arbre tait isol, et ses
dimensions dpassaient de beaucoup celles des autres. Pendant que Von
Bloom le contemplait avec admiration, il vit se percher sur les branches
plusieurs perroquets, qui, aprs avoir caquet un moment, descendirent
sur la plaine  peu de distance du tronc.

--Il y a de l'eau de ce ct, pensa Von Bloom; allons-y-voir.

Sans attendre qu'on le presst, son cheval s'tait dj mis en
mouvement, et  peine eut-il la tte tourne vers l'arbre qu'il trotta
gaiement, en allongeant le cou et en hennissant.

Le cavalier, se fiant  l'instinct de sa monture, lcha la bride, et au
bout de moins de cinq minutes, tous deux se dsaltraient  la source
limpide qui jaillissait presque au pied du grand arbre.

Le porte-drapeau avait envie de retourner  son camp; mais il rflchit
qu'il ne perdrait pas de temps si, en laissant son cheval patre et se
refaire, il le mettait en tat d'accomplir plus vite le trajet: il
dbrida la pauvre bte, lui donna la libert, et s'tendit  l'ombre du
grand arbre.

C'tait un nwana ou figuier sycomore. Le tronc n'avait pas moins de
vingt pieds de diamtre; il tait nu jusqu' trente pieds environ. A
cette hauteur s'tendaient horizontalement des branches nombreuses,
garnies d'un pais feuillage,  travers lequel luisaient des fruits
ovodes aussi gros que des cocos. Les perroquets et plusieurs autres
espces d'oiseaux les becquetaient avec avidit.

Des arbres du mme genre taient pars a et l dans la plaine, et bien
qu'ils s'levassent tous au-dessus des taillis environnants, aucun d'eux
n'tait aussi remarquable que celui qui croissait prs de la source.

En jouissant de ce frais ombrage, Von Bloom ne put s'empcher de penser
que le site serait merveilleusement propice  la construction d'un
kraal. Les htes du nouveau logis n'y auraient rien  craindre ni des
ardents rayons du soleil d'Afrique, ni mme de la pluie, qui pouvait 
peine pntrer  travers ce dais de feuillage. Si le fermier avait
encore eu ses bestiaux, il aurait pris aussitt la rsolution de fixer
son domicile dans cet emplacement. Mais que pouvait-il y faire? C'tait
pour lui un dsert. Il n'avait aucun moyen d'y tablir une industrie
lucrative. A la vrit, le gibier tait abondant, et la chasse lui
offrait des ressources; mais la perspective d'une pareille existence
tait triste, parce qu'elle n'assurait en rien l'avenir de la famille.
Les enfants devaient-ils grandir pour n'tre que de pauvres chasseurs,
presque au niveau des Hottentots nomades?

--Non, se dit-il, je ne btirai point de maison dans ces lieux. Il est
bon d'y passer quelques jours pour laisser reposer mes chevaux fatigus.
Ensuite je tenterai un dernier effort et me rapprocherai du centre de la
colonie... Et pourtant qu'y ferai-je aprs mon retour? A quelque parti
que je m'arrte, mon avenir est sombre et incertain.

Aprs s'tre abandonn pendant une heure  ses rflexions, Von Bloom
remonta  cheval et retourna  son camp. En moins de deux heures, il
rejoignit Swartboy et Hendrik. On attela les chevaux  la charrette, et
le lourd vhicule traversa de nouveau les plaines. Avant le coucher du
soleil, il tait abrit sous le gigantesque nwana.




CHAPITRE XVI.

LE TERRIBLE TSETS


Le verdoyant tapis qui s'tendait  l'entour, le feuillage des arbres,
l'eau de la source, les fleurs qui en diapraient les bords, les rochers
noirs qui se dressaient au loin, tout tait combin pour rendre le
paysage agrable aux yeux des voyageurs, et ils exprimrent bruyamment
leurs motions pendant qu'on dtelait la charrette.

Le site plaisait  tout le monde. Hans en aimait le calme et les beauts
agrestes. Il se promettait d'y rver en se promenant un livre  la main.
Hendrik avait remarqu les traces d'animaux de la plus grande espce, et
comptait se livrer au noble plaisir de la chasse. La petite Gertrude
tait enchante de voir tant de belles fleurs: des graniums carlates,
des jasmins toils, des belladones roses ou blanches. Sur les arbres
eux-mmes s'panouissaient des bouquets embaums. L'arbuste  sucre
(_protea mellifera_) talait ses grandes corolles en forme de coupe
tachetes de rose, de blanc et de vert. L'arbre d'argent (_leucodendron
argenteum_), dont la brise agitait les feuilles, ressemblait  une
norme touffe de fleurs soyeuses. Les grappes jaunes des mimosas
remplissaient l'air de leurs parfums pntrants.

Dans le voisinage de la fontaine taient des plantes de formes tranges:
des euphorbes d'espces diverses; le zamia, dont les feuilles
ressemblent  des palmes; le _strelitzia regin_; l'alos arborescent,
aux longs pis d'un rouge de corail. Mais ce qui excita surtout
l'admiration de la petite Gertrude, ce fut le lis d'eau (_nympha
crulea_), qui est certainement un des plus gracieux spcimens de la
vgtation africaine. A peu de distance de la source tait un tang, ou
aurait pu mme dire un petit lac, et sur sa surface limpide reposaient
les corolles bleu de ciel du lis d'eau. Gertrude, tenant son faon en
laisse, descendit sur la rive pour les regarder. Elle s'imaginait
qu'elle ne se lasserait jamais de regarder tant de belles choses.

--J'espre que nous resterons longtemps ici, dit-elle au petit Jan.

--Je l'espre aussi. Oh! Gertrude, le bel arbre que voil! En vrit,
les noix sont aussi grosses que ma tte. Comment allons-nous faire pour
en abattre quelques-unes?

Et les enfants tinrent mille propos analogues dans le ravissement o les
plongeait le spectacle de cette riche nature.

La joie de cette jeune famille tait tempre par la tristesse qu'elle
remarquait sur le front de Von Bloom. Il tait assis sous le nwana, mais
il avait les yeux baisss et reprenait ses tristes rveries de la
veille. Le seul parti qu'il et  prendre tait de retourner aux
tablissements pour y recommencer sa fortune. Mais comment sortir de sa
misrable position? Il fallait  ses dbuts se mettre au service de ses
riches voisins, et c'tait dur pour un homme accoutum  une vie
indpendante.

Il regarda ses cinq chevaux qui paissaient  l'ombre des collines, et
jugea que dans trois ou quatre jours ils auraient recouvr assez de
force pour se mettre en route. C'taient de bonnes btes, capables de
traner la charrette avec une rapidit suffisante, et il calculait
combien il leur faudrait de temps pour regagner les frontires de la
colonie. Il ne se doutait gure qu'ils avaient t attels pour la
dernire fois et qu'ils taient condamns. C'tait pourtant la vrit:
moins d'une semaine aprs, leurs ossements taient la proie des hynes
et des chacals. En ce moment mme, o ils broutaient paisiblement
l'herbe touffue, le poison pntrait leurs veines, et ils recevaient de
mortelles blessures. Hlas! un nouveau malheur attendait Von Bloom. De
temps en temps il remarquait que les chevaux prouvaient une certaine
inquitude, qu'ils tressaillaient brusquement, qu'ils agitaient leurs
longues queues et se frottaient la tte contre les buissons.

--C'est quelque mouche qui les importune, pensa-t-il, et il ne s'en
proccupa point d'avantage.

C'tait en effet une mouche qui les importunait; mais si Von Bloom avait
su  quelle espce appartenait l'insecte, il se serait empress
d'appeler ses enfants, et d'loigner ses chevaux de ce lieu fatal; mais
il ne connaissait pas l'oestre d'Afrique, que les indignes appellent
tsets.

Le soleil allait se coucher, lorsque Von Bloom remarqua que l'agitation
des chevaux augmentait, qu'ils frappaient la terre de leurs sabots, et
qu'ils couraient parfois en hennissant avec colre. Leurs allures
tranges le dterminrent  aller voir de prs ce qui les tourmentait.
Il partit avec Hans et Hendrik, et en arrivant ils trouvrent les
chevaux au milieu d'un essaim considrable de mouches semblables  des
abeilles. Elles taient toutefois plus petites, d'une couleur brune et
d'une incroyable activit dans leur vol. Elles tournoyaient par milliers
autour de chaque cheval, se posaient sur sa tte, sur son cou, sur ses
flancs, et le peraient de leurs aiguillons.

--Il est impossible  ces chevaux de patre ici, dit Von Bloom.
Emmenons-les dans la plaine, ils seront dbarrasss des mouches qui les
incommodent.

Hendrik ne songeait aussi qu' plaindre les souffrances passagres des
chevaux, mais Hans tait plus inquiet. Il avait lu la description d'un
insecte commun dans l'intrieur de l'Afrique mridionale, et il conut
des alarmes que partagrent bientt ses compagnons.

--Faites venir Swartboy, dit le fermier.

Le Bosjesman tait occup  dcharger la charrette, et n'avait fait
aucune attention aux mouvements dsordonns des chevaux; mais ds qu'il
eut vu la troupe aile tournoyer autour d'eux, ses petits yeux
s'carquillrent, ses grosses lvres tombrent, et toute sa physionomie
prit une expression de stupeur.

--Qu'y a-t-il? demanda son matre.

--Myne boor, ce sont des tsetss!

--Qu'est-ce que c'est que des tsetss?

--Myne Gott! tous vos chevaux sont morts.

Swartboy se mit  expliquer d'un ton lamentable que les mouches qu'ils
voyaient taient venimeuses; que tous les chevaux mourraient
infailliblement les uns aprs les autres, suivant le nombre des piqres
qu'ils avaient reues, et qu'au bout d'une semaine il n'en resterait
plus un seul.

--Il faut attendre, ajouta-t-il, vous verrez demain.

La triste prdiction se ralisa. Douze heures plus tard les chevaux
taient enfls; ils avaient les yeux ferms, refusaient de manger, et
erraient d'un pas mal assur dans la prairie, en exprimant leurs
souffrances par de sourds gmissements.

Von Bloom les saigna et employa divers remdes; mais inutilement. La
blessure de l'oestre africain est incurable.




CHAPITRE XVII.

LE RHINOCROS A LONGUES CORNES


On conoit l'affliction du porte-drapeau; la fortune lui tait
constamment contraire. Depuis plusieurs annes ses affaires taient en
dcadence, ses pertes de plus en plus importantes, et il en tait arriv
au comble du dnment. De tout son btail, il ne possdait plus que la
vache qui, broutant au milieu de la plaine, avait chapp aux terribles
diptres. A la vrit, il lui restait encore une charrette commode et
spacieuse, une vritable maison roulante; mais qu'tait-ce qu'une
charrette sans attelage? Il aurait mieux valu avoir un attelage sans
charrette.

--Que faire? que devenir? Il tait  environ deux cents milles de tout
tablissement civilis. Il ne pouvait les franchir qu' pied, et comment
faire supporter  des enfants une marche aussi longue? S'ils rsistaient
 la fatigue, comment chapperaient-ils  la faim,  la soif,  la dent
des btes froces?

--Pourtant, se dit Von Bloom, assis la tte entre ses mains, la seule
chance de salut est de retourner  la colonie. Mes enfants peuvent-ils
passer ici toute leur existence en vivant pniblement de racines et de
gibier? Sont-ils faits pour tre des enfants des bois? Misricorde
divine! que deviendrai-je, que deviendront les miens?

Pauvre Von Bloom! Il avait atteint le dernier degr de sa dcadence;
mais ce jour mme sa destine allait changer, et un incident inattendu
devait lui faire entrevoir de nouveau un avenir de richesse et de
prosprit. Il suffit d'une heure non-seulement pour le consoler, mais
encore pour le rendre heureux. Vous tes impatients de savoir comment
s'opra cette transformation magique. Vous croyez peut-tre qu'une fe
sortit de la fontaine ou descendit des collines pour rjouir le coeur
de l'afflig? Comme vous le verrez, la direction que prirent les ides
du fermier ruin eut une cause toute naturelle. Nos aventuriers taient
assis sous le figuier-sycomore, prs du feu devant lequel cuisait leur
souper. Ils ne se parlaient pas, car les enfants n'osaient pas troubler
la sombre mditation de leur pre. Il rompit le silence pour exhaler ses
plaintes et exprimer les sinistres penses qui l'assigeaient. Quand il
eut termin, il porta vaguement les yeux sur la plaine, et les fixa sur
un animal de taille colossale, qui sortait en ce moment d'un massif.

Von Bloom et ses enfants le prirent d'abord pour un lphant. Ils
n'taient pas habitus  voir des lphants  l'tat sauvage, car ces
animaux, qui hantaient jadis la partie la plus mridionale de l'Afrique,
ont depuis longtemps abandonn les districts cultivs, et ne se trouvent
qu'au-del des frontires de la colonie. Ils savaient pourtant qu'il y
en avait dans ces parages, et avaient dj remarqu les traces de leur
passage.

Swartboy tait expriment. Ds qu'il eut aperu l'animal, il s'cria:

--Un chucuroo, un chucuroo!

--C'est un rhinocros, n'est-ce pas? dit Von Bloom traduisant le mot
indigne que le Bosjesman venait d'employer.

--Oui, matre, c'est le rhinocros blanc  longues cornes, que nous
appelons chucuroo kobaoba.

Nos lecteurs croient peut-tre qu'il n'existe qu'une seule espce de
rhinocros. Nous en connaissons au moins huit espces distinctes, et je
n'hsite pas  penser que le nombre en augmentera quand on aura explor
compltement le centre de l'Afrique, l'Asie mridionale et les les
asiatiques.

Il existe quatre espces bien connues de rhinocros au sud de l'Afrique;
une au nord du mme continent; et toutes diffrent du rhinocros des
Indes, le plus gros des animaux de ce genre. Le rhinocros de Sumatra,
qui habite exclusivement cette le, constitue une espce particulire,
ainsi que celui de Java. Voil donc huit espces bien caractrises.

Le rhinocros des Indes est le plus gnralement connu; il a t souvent
reprsent dans les recueils zoologiques; on le trouve empaill dans les
musums, ou mme vivant dans les mnageries. Celui qui fut amen en
France en 1771, install  Versailles, et transport plus tard au jardin
des plantes de Paris, vcut jusqu'en 1793. Il avait rsist pendant
vingt-deux ans aux rigueurs du climat europen.

Le rhinocros des Indes a neuf  dix pieds de longueur, la tte
triangulaire, la gueule mdiocrement fendue, les oreilles grandes et
mobiles, les yeux petits, la dmarche brusque et pesante. Ce qui le
distingue, ce sont les protubrances dont sa peau est couverte, les
replis profonds qu'elle forme en arrire des paules et des cuisses. Il
habite l'Inde, Siam et la Cochinchine.

Le rhinocros d'Abyssinie a, comme le prcdent, des plis  la peau,
mais beaucoup moins prononcs. Sa corne nasale est trs comprime.

Le rhinocros du Java est unicorne. Ses oreilles, peu vases,
prsentent  leur extrmit quelques poils d'un brun roux. Le chanfrein
de sa tte est arqu en creux, sa queue large est comprime; sa peau
rugueuse, hrisse de poils bruns rares et courts, offre des replis peu
marqus sous le cou, au-dessus des jambes,  la cuisse et en arrire des
paules.

Le rhinocros de Sumatra a deux cornes noires, dont une est
rudimentaire. Sa peau est couverte de poils noirtres, et n'a qu'un seul
pli, qui s'tend entre les deux paules et s'arrte de chaque ct des
aisselles.

Les naturels du sud de l'Afrique admettent, comme nous l'avons dit,
quatre espces de chucuroos ou rhinocros; et certes il faut tenir
compte des observations faites par des chasseurs indignes plutt que
des spculations des naturalistes de cabinet, bases sur un os, sur une
dent, ou sur une peau remboure de foin. Ce n'est pas grce  leurs
tudes que nous possdons la connaissance approfondie de la nature
animale; nous la devons plutt  ces hardis coureurs de bois qu'ils
affectent de mpriser. Un d'eux par exemple, le major Gordon Cumming, a
plus contribu que toute une acadmie  claircir la zoologie africaine.

Ce Gordon Cumming, qu'on a tax d'exagration,  tort selon nous, a
crit sur ses voyages en Afrique un livre sans prtention, mais rempli
de curieux renseignements. Il nous apprend qu'il y a dans le sud de ce
continent quatre espces de rhinocros, connus sous les noms de borele,
de keitloa, de muchocho et de kobaoba. Les deux premiers sont noirs, les
deux autres ont la peau blanchtre. Ceux-l sont beaucoup plus petits
que ceux-ci, dont ils diffrent principalement par la longueur et la
position de leurs cornes.

Les cornes de tous les rhinocros sont places sur une masse osseuse des
narines, et c'est de l que vient le nom de ce genre (_rin_ nez et
_keros_ corne).

Les cornes du borele sont droites, lgrement recourbes en arrire, et
poses l'une devant l'autre. La corne antrieure est la plus longue;
elle dpasse rarement dix-huit pouces, mais elle est souvent brise ou
rduite par les frottements. La corne postrieure n'est qu'une
protubrance, tandis que chez le keitloa ou rhinocros noir  deux
cornes, toutes deux sont presque galement dveloppes.

Chez le muchocho et le kobaoba, les cornes postrieures existent 
peine, mais les antrieures sont plus longues que dans les autres
espces. Celle du muchocho atteint frquemment trois pieds de longueur;
celle du kobaoba, qui fait sur son hideux museau une saillie de quatre
pieds, est une arme formidable.

Les cornes des deux dernires espces ne se recourbent point en arrire;
et comme les animaux qui les portent marchent habituellement la tte
baisse, ces dards longs et pointus sont placs horizontalement.

Les rhinocros noirs se distinguent des blancs par la forme et la
longueur du cou, la position des oreilles et quelques dtails. Au reste,
leurs habitudes sont semblables.

La nourriture des rhinocros noirs se compose surtout des feuilles et
des branches d'arbustes pineux, tels que l'_acacia horrida_; les autres
vivent d'herbe. Les noirs sont froces, ils attaquent sans hsitation
les hommes et les animaux; parfois mme, dans leur aveugle emportement,
ils se jettent sur les buissons, les dvastent et les mettent en pices.

Les rhinocros blancs sont redoutables lorsqu'on les blesse ou qu'on les
provoque; mais habituellement d'une humeur pacifique, ils laissent
passer auprs d'eux le chasseur sans l'inquiter. Ils acquirent un
norme embonpoint, et la chair du jeune rhinocros blanc est recherche
par les indignes; les varits noires, au contraire n'engraissent pas,
et leur chair a mauvais got.

Les cornes des quatre varits sont solides, d'un beau grain, et
susceptibles d'un poli brillant. On en fabrique des massues, des
baguettes de fusils, des maillets, des compas, des manches de couteaux.
En Abyssinie et dans d'autres parties de l'Afrique septentrionale, o
les pes sont en usage, on en fait les poignes en corne de rhinocros.
Le cuir sert  faire des courroies et des fouets appels _jamboks_,
quoique la peau d'hippopotame soit prfrable.

Comme nous l'avons dit, la peau du rhinocros d'Afrique n'a pas les
replis, les plaques, les rugosits qui caractrisent celle de son
congnre d'Asie; cependant elle est loin d'tre lisse, et elle est si
paisse que les balles de plomb ordinaire s'aplatissent quelquefois
dessus, et qu'il faut les endurcir avec de la soudure pour qu'elles
pntrent.

Le rhinocros n'est pas amphibie comme l'hippopotame; nanmoins il aime
l'eau, et s'en loigne rarement; il se plat  se vautrer dans la boue
comme le sanglier pendant les beaux jours d't, et sa robe est presque
toujours recouverte d'une paisse couche de fange. Dans la journe, on
le voit couch ou debout et dans un tat de somnolence,  l'ombre d'un
mimosa; c'est la nuit qu'il rde pour chercher sa pture.

Les petits yeux tincelants du rhinocros le servent assez mal, et le
chasseur peut s'en approcher aisment sans tre vu, en ayant soin de se
mettre sous le vent, mais s'il est au vent, l'animal dont l'odorat est
des plus fins, le sent venir d'une trs-grande distance; si sa vue tait
aussi bonne que son flair, il serait dangereux de l'attaquer, car il
court avec assez de rapidit, surtout dans son premier lan, pour
dpasser un cheval au galop.

Les varits noires sont plus agiles que les blanches; cependant on
vite aisment les rhinocros en sautant de ct, tandis qu'il vont
aveuglment droit devant eux.

Les rhinocros noirs ont environ six pieds de haut et treize de long;
les blancs sont beaucoup plus gros. Le kobaoba a sept pieds de hauteur
et quatorze de longueur.

Il n'est pas tonnant qu'un animal de dimensions aussi extraordinaires
soit pris  premire vue pour un lphant. En ralit, le kobaoba, sous
le rapport de la taille, vient immdiatement aprs l'lphant, son
museau large de dix-huit pouces, sa longue tte massive, son corps
pesant, donnent l'ide d'une force et d'une grandeur suprieures
peut-tre  celles de l'lphant lui-mme; en somme, il a l'air d'une
caricature de l'lphant. On peut donc s'expliquer l'erreur de nos
voyageurs, qui confondirent le kobaoba avec l'lphant.

Au reste, cette erreur dura peu, Swartboy la dissipa en affirmant que
l'animal qu'ils avaient sous les yeux tait le rhinocros blanc.




CHAPITRE XVIII.

COMBAT SANGLANT


Lorsque le kobaoba fut aperu pour la premire fois, il sortait, comme
nous l'avons dit, du fourr. Sans s'arrter, il s'achemina vers l'tang
dont nous avons parl, et que son tendue pouvait faire passer pour un
petit lac.

Quoique alimente par la source, cette pice d'eau en tait loigne de
deux cents mtres, et elle tait  peu prs  la mme distance du grand
figuier-sycomore. Ses bords formaient une circonfrence presque
parfaite, elle aurait environ cent mtres de diamtre, de sorte que sa
superficie pouvait tre d'un peu plus de deux acres anglais (80 ares
9342). Elle avait des droits incontestables au titre de lac, que les
jeunes gens lui avaient dj confr.

En haut de ce lac, c'est--dire du ct de la source  laquelle il
empruntait ses eaux, la berge tait leve, et des rochers dominaient le
petit ruisseau qui s'y versait  sa naissance. A l'extrmit oppose, le
rivage tait bas, et mme en quelques endroits l'eau tait presque au
niveau de la plaine. Aussi voyait-on sur les bords qui formaient la
limite occidentale du lac les traces d'animaux qui venaient y boire.
Hendrik le chasseur avait observ les empreintes d'espces qui lui
taient connues, et d'autres qu'il voyait pour la premire fois.

C'tait vers cet abreuvoir que se dirigeait le kobaoba, qui semblait le
connatre de longue date. Prs de la rigole par o s'coulait le
trop-plein du lac tait une espce de baie, au bord sablonneux de
laquelle aboutissait une gorge en miniature, creuse sans doute  la
longue par les animaux. En entrant dans cette anse ceux de la plus
grande taille trouvaient assez d'eau pour boire sans se pencher et sans
faire d'efforts.

Le kobaoba traversa cette gorge et entra dans le lac jusqu'aux genoux.
Aprs avoir bu  longs traits  plusieurs reprises, en s'interrompant
pour ronfler ou pour respirer avec un bruit de sifflement, il plongea
dans l'eau son large museau, la fit jaillir en flots d'cume, et s'y
vautra comme un porc. La moiti de son norme masse disparut sous l'eau,
mais il ne lui prit point fantaisie de s'avancer dans le lac pour
prendre un bain plus complet.

La premire pense de Von Bloom et de Hendrik fut d'entourer le
rhinocros et de le tuer. Ils n'avaient pas de provisions, et Swartboy
avait dj fait un pompeux loge de la chair de cette espce. De son
ct, Hendrik qui avait besoin de renouveler la baguette de son fusil,
avait regard avec convoitise la longue corne du kobaoba, mais il tait
plus facile de dsirer sa mort que de le coucher par terre; nos
chasseurs n'avaient pas de chevaux en tat d'tre monts, et l'attaquer
 pied et t s'exposer inutilement, car on courait risque d'tre perc
de sa longue pique ou cras sous ses larges pieds. Si l'on parvenait 
se drober  sa fureur, on n'tait pas plus avanc, car toutes les
espces de rhinocros dpassent l'homme  la course.

Comment donc se conduire avec lui?

Le plan le meilleur tait videmment de se placer en embuscade dans un
des fourrs du voisinage, et de tcher de le tuer de loin. Il suffit
parfois d'une seule balle pour tuer le rhinocros, mais il est
indispensable qu'elle atteigne le coeur ou quelque partie essentielle.

L'animal prenait ses bats et s'y livrait avec tant d'abandon, qu'il
tait probable qu'il ne remarquerait point les chasseurs, pourvu qu'ils
se missent sous le vent; ils se levrent pour approcher, mais
l'excution de leur projet fut retarde par Swartboy qui, dans un accs
subit de gait, se mit  gambader en murmurant:

--Le klow, le klow!

Un tranger aurait pris le Bosjesman pour un fou; mais Von Bloom savait
que sous le nom de klow les naturels dsignent l'lphant, et il
s'empressa de porter les yeux du ct indiqu. Sur le ciel jaune de
l'occident se dessinait une masse noire qu'un examen attentif fit
reconnatre avec certitude pour un lphant. Son dos arrondi dominait
les broussailles, et ses larges oreilles pendantes s'agitaient. Il
s'acheminait vers le lac en suivant presque exactement le chemin que le
rhinocros avait pris.

Bien entendu que cette apparition drangea le plan des chasseurs:  la
vue de l'lphant ils ne s'occuprent plus du kobaoba; ils avaient peu
d'espoir de parvenir  tuer le gigantesque animal, et pourtant l'ide
leur en tait venue; ils avaient rsolu de tenter l'aventure. Avant
qu'ils eussent rien dcid, l'lphant touchait au bord du lac;
quoiqu'il marcht lentement, ses larges enjambes le faisaient avancer
avec une rapidit qu'on n'aurait pas souponne, et il tait  quelques
pieds de l'eau au moment o ceux qui l'piaient se disposaient  entrer
en confrence.

Il s'arrta, tourna sa trompe en divers sens et parut couter. Aucun
bruit ne pouvait l'inquiter; le kobaoba lui-mme tait tranquille.

Aprs une minute d'arrt, l'lphant entra dans la gorge que nous avons
dcrite, et les chasseurs purent l'observer  moins de trois cents pas
de distance; son corps remplissait compltement le petit ravin; ses
longues dfenses jaunes, qui s'allongeaient  plus de trois pieds de ses
mchoires, se courbaient gracieusement, la pointe tourne vers le ciel.

--C'est un vieux mle, dit Swartboy  voix basse.

Malgr la grosseur de l'lphant, il a le pas aussi silencieux que celui
d'un chat;  la vrit il sort de sa poitrine un grondement pareil 
celui d'un tonnerre lointain. Nanmoins le rhinocros ne s'aperut pas
de l'approche d'un ennemi qui venait lui disputer son sommeil; il
continua  se vautrer en paix jusqu' ce que l'ombre de l'lphant fut
projete sur la surface de l'abreuvoir; alors le kobaoba se releva avec
une agilit surprenante dans un tre de sa structure, et rejeta l'eau de
ses narines avec un bruit qui tenait  la fois d'un grognement et d'un
sifflement.

L'lphant fit entendre aussi son salut particulier; c'tait un son de
trompette que rpta l'cho des collines.

Les deux animaux taient surpris de se rencontrer, et pendant quelques
secondes ils se regardrent avec une sorte de stupfaction; mais bientt
ils donnrent des signes d'irritation; il tait vident qu'ils n'avaient
nulle envie de vivre en bonne intelligence.

La situation tait en effet embarrassante; l'lphant ne pouvait entrer
 l'eau si le rhinocros ne quittait l'abreuvoir; et le rhinocros ne
pouvait sortir de l'abreuvoir tant que l'lphant bloquait la gorge avec
son norme masse. Pourtant le kobaoba aurait pu se jeter  la nage et
dbarquer sur un autre point de la rive. Mais de tous les tres de la
cration, le rhinocros est peut-tre le moins accommodant; il est en
mme temps le plus intrpide, ne redoute ni hommes ni btes, et donne
mme la chasse au redoutable lion.

Le kobaoba n'avait donc pas l'intention de cder la place  l'lphant.
Traverser le lac  la nage ou passer en glissant sous le ventre de son
rival lui eussent sembl une insigne lchet.

Restait  savoir comment le point d'honneur serait rgl. L'affaire
tait devenue si intressante que tous les chasseurs demeuraient
immobiles, les yeux fixs sur les deux animaux. L'lphant tait le plus
gros, mais il avait dj prouv la force de son antagoniste; peut-tre
mme avait-il senti les atteintes de sa longue protubrance qui dominait
le museau du kobaoba. En tous cas, il ne se jeta pas prcipitamment sur
son adversaire, comme il l'aurait fait si quelque pauvre antilope avait
os lui barrer le passage. Toutefois sa patience avait des bornes, sa
dignit tait outrage, sa suprmatie conteste; il voulait se baigner
et boire, et lui tait impossible de supporter plus longtemps
l'insolence du rhinocros. Poussant un cri dont retentirent de nouveau
les rochers, il appuya ses dfenses contre l'paule de son ennemi, qu'il
souleva et qu'il renversa dans l'eau.

Ce dernier plongea, souffla, disparut un moment, et chargea  son tour.
Les spectateurs le virent viser avec sa corne les ctes de l'lphant,
qui eut soin de lui prsenter la tte.

Le kobaoba fut renvers une seconde fois et revint  la charge avec
fureur; l'eau jaillit autour d'eux en flocons d'cume et les enveloppa
comme d'un nuage. Tout  coup l'lphant sembla penser que la lutte
ainsi entame lui tait dsavantageuse. Il recula dans la gorge et
attendit, la tte tourne vers le lac. Il se figurait peut-tre qu'il
tait protg par les escarpements de ce chemin creux. Malheureusement
pour lui ils taient trop bas et laissaient  dcouvert ses larges
flancs, ils l'empchaient seulement de se retourner et contrariaient la
libert de ses mouvements.

Dans le parti que prit le rhinocros il y avait sans doute plus
d'instinct que de calcul; cependant les spectateurs ne purent s'empcher
de croire qu'il avait conu un plan stratgique. Au moment o l'lphant
se posta dans la gorge, le kobaoba monta sur la berge; puis il se
retourna brusquement en baissant la tte, tendit horizontalement sa
longue corne et l'enfona entre les ctes de l'lphant.

Le cri perant que celui-ci poussa, les secousses imprimes  sa trompe
et  sa queue prouvrent qu'il avait reu une blessure grave. Au lieu de
conserver sa position dans la gorge, il courut au lac et y entra
jusqu'au genou. Il prit de l'eau dans sa trompe et s'en arrosa le corps,
en ayant soin d'en verser en abondance sur la plaie ouverte dans son
flanc; il sortit ensuite pour courir aprs le rhinocros, mais celui-ci
ne l'avait pas attendu, il tait parvenu  sortir de l'abreuvoir sans
compromettre sa dignit, et s'imaginant sans doute qu'il avait remport
la victoire, il s'tait perdu au milieu des broussailles.




CHAPITRE XIX.

MORT DE L'LPHANT


La bataille entre ces deux grands quadrupdes n'avait pas dur dix
minutes, et elle avait tellement absorb l'attention des chasseurs
qu'ils avaient renonc  leur plan d'attaque. Ce ne fut qu'aprs la
retraite du rhinocros qu'ils dlibrrent sur les moyens de s'emparer
de l'lphant, avec le concours de Hans, qui les avait rejoints arm de
son fusil.

Quand il eut cherch son ennemi, l'lphant rentra dans le lac; il
paraissait en proie  une vive agitation; sa queue tait sans cesse en
mouvement, et par intervalles il faisait entendre un gmissement
plaintif bien diffrent de son cri ordinaire, qui rsonne comme un
clairon; il battait l'eau avec son corps, en absorbait des flots avec sa
trompe et les rejetait sur son dos et sur ses paules, mais ce bain de
pluie ne le rafrachissait pas.

--Il est en colre, dit Swartboy, et comme nous n'avons pas de chevaux
pour l'viter, il serait excessivement dangereux de nous laisser voir.

--Cachons-nous derrire le tronc du nwana, dit Von Bloom, je vais me
mettre en observation d'un ct, et Hendrik se placera de l'autre.

Les chasseurs ne tardrent pas  se lasser de leur embuscade, et, malgr
le danger, ils rsolurent d'attaquer l'animal. Ils savaient que s'ils le
laissaient s'loigner ils seraient forcs de se passer de souper, et ils
avaient compt se rgaler d'un morceau de sa trompe.

--Le temps est prcieux, dit Von Bloom  ses fils; glissons-nous dans
les brouissailles. Nous ferons feu tous ensemble, et nous nous cacherons
en attendant l'effet de nos coups.

Sans dlibrer davantage, Von Bloom, Hans et Hendrik se dirigrent vers
l'extrmit occidentale du lac; le sol qu'ils parcouraient n'tait pas
entirement couvert; les bouquets d'arbres et les buissons laissaient
entre eux des intervalles qu'il fallait franchir avec la plus grande
circonspection. Von Bloom montrait le chemin et ses deux fils le
suivaient de prs. Arrivs dans un massif qui bordait le lac, ils se
tranrent sur les mains et sur les genoux, cartrent les feuilles et
virent  vingt pas d'eux le puissant quadrupde. Il plongeait et
s'levait alternativement en s'arrosant avec sa trompe, et ne semblait
nullement souponner la prsence des chasseurs. Comme il avait le dos
tourn, Von Bloom ne jugea pas  propos de tirer, car il tait
impossible de lui faire une blessure mortelle; il fallait attendre qu'il
prsentt le flanc.

Il cessa enfin de battre l'eau avec ses pieds et de l'lever dans sa
trompe. Autour de lui le lac tait rougi par le sang qui coulait de sa
blessure; mais on ne le voyait pas, et il tait impossible d'en
apprcier la gravit. De la position o se trouvait Von Bloom et ses
fils, ils n'apercevaient que sa large croupe; mais ils attendaient avec
confiance, car ils savaient qu'il serait oblig de se retourner pour
sortir de l'eau.

Pendant quelques minutes, il resta dans la mme position; mais ils
remarqurent qu'il n'agitait plus la queue, qu'il s'affaiblissait, que
son allure tait molle et languissante. De temps en temps il tournait sa
trompe vers sa plaie bante; cette blessure l'inquitait, et ses
souffrances se manifestaient par les sifflements perants de sa
respiration entrecoupe.

Von Bloom et ses fils commencrent  s'impatienter. Hendrik sollicita
l'autorisation de gagner un autre point du rivage, d'o il pourrait
envoyer  l'lphant une balle qui le forcerait  se retourner.

En ce moment mme l'lphant fit un mouvement comme pour sortir du lac.
Sa tte et sa poitrine se montrrent sur la berge. Les trois fusils
furent points, et les trois chasseurs cherchrent des yeux leurs points
de mire; mais tout  coup l'animal chancela et s'abattit. Sa lourde
masse s'abma sous l'eau avec un bruit sinistre, et de grosses vagues
roulrent jusqu' l'extrmit oppose du lac.

Il tait mort!

Les chasseurs dsarmrent leurs fusils, quittrent leur embuscade et
coururent sur la plage. Ils examinrent le cadavre, et virent dans son
flanc le trou ouvert par la corne du rhinocros. La plaie n'avait pas
beaucoup d'tendue, mais l'arme terrible avait pntr fort avant dans
le corps. Une lsion des entrailles avait caus la mort du plus puissant
des animaux.

Ds qu'on sut que l'lphant avait succomb, toute la famille se groupa
autour de lui. Gertrude, Jan et Totty, qui taient rests cachs dans la
charrette, descendirent de leur retraite. Swartboy accourut avec une
hache et un coutelas, tandis que Hans et Hendrik taient leurs vestes
pour l'aider  dpecer cette grosse pice.

Et que faisait cependant Von Bloom? Vous vous adressez l une question
plus importante que vous ne supposez. C'tait le moment d'une grande
crise dans la vie du porte-drapeau.

Il tait debout, les bras croiss, sur la rive du lac, au-dessus de la
place o l'lphant tait tomb. Absorb dans une mditation profonde,
il tenait les yeux fixs sur le gigantesque cadavre. Ce n'tait ni la
chair ni le cuir pais qui attiraient son attention. Etait-ce donc la
blessure fatale? Von Bloom se demandait-il comment elle avait donn la
mort  un tre aussi solidement construit?

Non: ses penses suivaient un autre cours.

L'lphant tait tomb de telle sorte, que sa tte, entirement hors de
l'eau, reposait sur un banc de sable le long duquel s'allongeait sa
trompe. Ses longues dfenses jaunes se recourbaient des deux cts comme
des cimeterres.

On pouvait admirer dans toute leur magnificence ces armes d'ivoire, qui
pendant longues annes, pendant des sicles peut-tre, avaient servi 
draciner les arbres de la fort, avaient mis en fuite dans maint combat
les plus redoutables adversaires.

C'tait sur ces prcieux trophes que les yeux de Von Bloom taient
fixs. Il avait les lvres closes, et sa poitrine se soulevait. Une
foule d'ides lui traversaient l'esprit; mais ce n'taient pas des ides
pnibles: le nuage de tristesse qui voilait son front s'tait dissip
sans laisser de traces, sa physionomie rayonnait d'esprance et de joie.

--C'est la main du ciel, s'cria-t-il enfin, c'est une fortune, une
fortune!

--Que voulez-vous dire, papa? demanda la petite Gertrude, qui tait
auprs de lui.

Enchants de son air de bonheur, ses autres enfants se grouprent  ses
cts et lui demandrent tous ensemble d'o provenait son agitation.
Swartboy et Totty n'taient pas moins empresss que les membres de la
famille de connatre sa rponse.

Le bon pre ne crut pas devoir leur cacher plus longtemps le secret du
bonheur qu'il entrevoyait dans l'avenir.

--Vous voyez ces belles dfenses? dit-il.

--Eh bien?

--En connaissez-vous la valeur?

Ils rpondirent ngativement; ils savaient seulement qu'on en tirait
l'ivoire avec lequel on fabriquait une multitude d'objets, et qui avait
une grande valeur commerciale.

Jan possdait un couteau  manche d'ivoire, et la petite Gertrude avait
un bel ventail de la mme matire, qui avait appartenu  sa mre.

--Eh bien! mes enfants, reprit Von Bloom, si mes calculs sont exacts,
ces dfenses valent chacune vingt livres sterling de monnaie anglaise.

--Tant que cela! s'crirent les enfants.

--Oui, ajouta Von Bloom; j'estime que chacune d'elles peut peser vingt
livres, et comme la livre d'ivoire se vend actuellement quatre
schellings et six pense, les deux runies peuvent nous rapporter de
quarante  cinquante livres sterling.

--Avec cette somme, s'cria Hans, on aurait un excellent attelage de
boeufs!

--Six bons chevaux! dit Hendrik.

--Un troupeau de moutons! ajouta le petit Jan.

--Mais  qui pouvons-nous les vendre? reprit Hendrik aprs un moment de
silence; nous sommes loigns des tablissements coloniaux. Comment y
transporter deux dfenses d'lphant?

--Nous pourrons en transporter, interrompit Von Bloom, non pas deux,
mais vingt, quarante, et peut-tre davantage. Vous voyez maintenant que
j'ai sujet de me rjouir.

--Quoi! s'cria Hendrik, vous pensez qu'il nous est possible de
rencontrer encore d'autres lphants?

--J'en suis certain, car j'ai dj remarqu les traces d'un grand nombre
de ces animaux. Nous avons nos fusils, et il nous reste par bonheur
d'abondantes munitions; nous sommes bons tireurs: qui nous empchera de
nous procurer ces prcieuses masses d'ivoire?... Nous russirons, mes
chers amis, j'en ai la certitude. C'est Dieu qui nous envoie cette
richesse au milieu de notre misre, quand nous avons tout perdu.
Rassurez-vous donc, nous ne manquerons de rien, nous pouvons encore tre
riches.

Les enfants se souciaient peu de la richesse qui leur tait promise;
mais, voyant leur pre si heureux, ils accueillirent ses paroles par un
murmure d'approbation. Totty et Swartboy poussrent en mme temps des
cris de joie qui retentirent sur la surface du lac et troublrent les
oiseaux dans leurs nids de feuillage; il n'y avait pas dans toute
l'Afrique un groupe plus heureux que celui qui campait au bord de cet
tang solitaire.




CHAPITRE XX.

LES CHASSEURS


Le porte-drapeau avait rsolu de se faire chasseur d'lphants: c'tait
une profession  la fois mouvante et lucrative. Il n'tait pas facile
d'abattre en peu de temps un grand nombre d'animaux de taille aussi
colossale: il fallait des mois entiers pour obtenir une quantit
d'ivoire un peu importante; mais il avait rsolu d'y consacrer au besoin
plusieurs annes. Il se proposait de mener une vie agreste, de faire de
ses fils des enfants des bois, et il esprait tre amplement indemnis
de sa patience et de ses labeurs.

Le soir, la joie rgna autour du feu du camp. L'lphant avait t
laiss sur la berge, en attendant qu'il pt tre dpec; mais on avait
eu soin d'enlever la trompe et d'en faire cuire une partie pour souper.
Quoique la viande de l'lphant soit mangeable en entier, sa trompe est
considre comme le morceau le plus dlicat; elle a le got de la langue
de boeuf, et tous les enfants l'aimaient  l'excs: c'tait surtout un
rgal pour Swartboy, qui avait eu souvent occasion d'en manger.

En outre, ils avaient abondance de lait; le rendement de la vache tait
du double depuis qu'elle tait place dans le meilleur endroit du
pturage.

Tandis qu'ils savouraient un rti de trompe d'lphant, la conversation
roula naturellement sur ces monstrueux pachydermes.

Comme tout le monde connat l'extrieur de l'lphant, il serait
superflu d'en faire une description; mais tout le monde ne sait pas
qu'il en existe deux espces distinctes, l'une en Afrique et l'autre en
Asie. On les avait d'abord confondues, et c'est tout rcemment qu'il a
t dmontr qu'elles offraient des diffrences bien caractrises.

L'lphant asiatique, plus gnralement connu sous le nom d'lphant des
Indes, est d'une taille plus leve et de proportions plus colossales;
mais il est possible que son dveloppement soit d, comme celui de
beaucoup d'autres animaux,  la domesticit.

L'espce africaine ne vit qu' l'tat sauvage, et quelques-uns des
individus qui lui appartiennent ont atteint les dimensions des plus
grands lphants sauvages de l'Asie.

Les deux espces se distinguent surtout l'une de l'autre par les
oreilles et les dfenses.

Les oreilles de l'lphant d'Afrique se rejoignent au-dessus des paules
et pendent au-dessous de la poitrine. Celles de l'lphant des Indes
sont au moins d'un tiers moins grandes: le premier a des dfenses qui
psent quelquefois prs de quatre cents livres, tandis que les dfenses
du second dpassent rarement le poids de cent livres. Il est toutefois
des exceptions  cette rgle, et en moyenne le poids de chacune des
dfenses de l'lphant africain est valu  deux cents livres. Dans
cette dernire espce, la femelle est galement pourvue de dfenses qui
ne diffrent de celles du mle que par la longueur. La femelle de
l'lphant des Indes n'en a point, ou elle en a de si petites, qu'elles
font  peine saillie sur la peau des lvres.

Les autres diffrences essentielles entre les deux espces consistent
dans la forme du front, qui est concave chez l'lphant des Indes et
convexe chez l'lphant d'Afrique, dans l'mail des dents, enfin dans
les sabots des pieds de derrire, qui sont au nombre de quatre pour le
premier et de trois pour le second.

Les lphants d'Asie ne sont pas tous semblables. Ils se divisent en
varits bien distinctes, dont chacune diffre de l'autre presque autant
que le type de l'espce diffre de celui de l'lphant africain.

Une varit connue en Orient sous le nom de mooknah a des dfenses
droites, dont la pointe se dirige en bas, tandis que ces singuliers
appendices ont habituellement la pointe en haut.

Les Asiatiques reconnaissent deux grandes castes d'lphants, le
coomareah et le merghee. Une trompe large, les jambes courtes, un corps
massif et trapu, une puissance musculaire considrable, tels sont les
caractres du coomareah. Le merghee est de plus haute taille; mais sa
trompe est moins grosse, et il est loin d'avoir la vigueur et la
solidit du prcdent. Grce  ses longues jambes, il va plus vite que
le coomareah; mais celui-ci, ayant la trompe plus dveloppe, ce que les
amateurs considrent comme une beaut, et rsistant mieux  la fatigue,
est plus recherch sur les marchs orientaux.

Les lphants blancs qu'on rencontre parfois sont simplement des
albinos. Nanmoins, en diverses contres de l'Asie, on les tient en
estime particulire, et l'on en donne des prix exorbitants. Certains
peuples ont mme pour eux une vnration superstitieuse.

L'lphant des Indes habite la plupart des rgions orientales et
mridionales de l'Asie, le Bengale, les royaumes d'Aracan, de Siam, de
Pgu, Ceylan, Java, Sumatra, Borno, l'archipel de la Sonde et les
Clbes. Il y est, depuis une poque immmoriale, rduit  l'tat
domestique, et employ  l'usage de l'homme; mais on le trouve aussi 
l'tat sauvage, tant sur le continent que dans les les, et la chasse 
l'lphant est un des exercices favoris des Orientaux.

En Afrique, l'lphant n'existe qu' l'tat sauvage. Aucune des nations
de ce continent peu connu n'a pens  le dompter et  s'en servir. Il
n'est recherch que pour ses dents et pour sa chair. Quelques crivains
ont prtendu qu'il tait plus froce que son congnre indien, et qu'il
et t impossible d'en faire un animal domestique. C'est une erreur. Si
l'lphant africain n'a pas t dress, c'est uniquement parce qu'aucune
nation de l'Afrique moderne n'est arrive  un degr de civilisation
assez avanc pour tirer parti des qualits de ce prcieux quadrupde. On
peut l'apprivoiser aussi aisment que son cousin des Indes, et charger
son dos d'une tour ou howdah. L'exprience en a t faite; mais la
meilleure preuve de ce que nous avanons, c'est que la domestication de
l'lphant d'Afrique avait pris jadis un dveloppement immense; ceux de
l'arme carthaginoise appartenaient  l'espce africaine.

Cette espce, qui hante le centre et le midi de l'Afrique, a pour
limites  l'est l'Abyssinie,  l'ouest le Sngal. Il y a quelques
annes, on la trouvait au Cap de Bonne-Esprance; mais l'activit des
chercheurs d'ivoire hollandais, l'usage meurtrier qu'ils ont fait de
leurs grands fusils, l'ont chasse de ces parages, et on ne la voit plus
au sud de la rivire Orange.

Quelques naturalistes, entre autres Cuvier, ont cru que l'lphant
d'Abyssinie appartenait  l'espce indienne. C'est une ide maintenant
abandonne. Ce grand mammifre, qui se distingue par sa tte oblongue,
par son front concave, par ses mchelires composes de lames
transverses et ondoyantes, frquente, comme nous l'avons dit, les
rgions orientales et mridionales de l'Asie, ainsi que les grandes les
voisines; mais rien ne donne lieu de croire  sa prsence dans aucune
partie de l'Afrique.

Il est  supposer que l'espce africaine a des varits qui n'ont pas
t bien tudies. On dit qu'on en voit dans les montagnes qui dominent
le Niger une varit rouge et trs-froce; mais les lphants rouges
qu'on a observs ne devaient peut-tre leur couleur qu' la poussire
rouge o ils s'taient rouls.

Dans les rgions tropicales, les lphants atteignent des proportions
plus colossales que partout ailleurs.

Swartboy parla d'une varit connue par les chasseurs hottentots sous la
dnomination de koes-cops. Elle diffre de toutes les autres en ce
qu'elle est entirement dpourvue de dfenses, qu'elle a le caractre
intraitable. Le koes-cops se jette avec fureur sur les animaux ou les
hommes qu'il rencontre; mais comme il ne fournit pas d'ivoire, et que
par consquent on n'a point d'intrt  le tuer, les chasseurs l'vitent
et lui cdent la place.

Ce fut sur ce sujet que, toute la soire, roula l'entretien de la
famille runie autour du feu du camp. Hans fournit de nombreux
renseignements qu'il avait puiss dans les livres: mais ceux que donna
le Bosjesman taient peut-tre plus dignes de foi.

Von Bloom et ses fils devaient bientt acqurir une connaissance
pratique des moeurs des proboscidiens, qui allaient devenir pour eux
les tres les plus intressants de la cration.




CHAPITRE XXI.

DISSECTION DE L'LPHANT


Le lendemain fut un jour de rude travail, mais tout le monde s'y livra
avec joie. Il s'agissait de tirer parti des dpouilles du monstrueux
pachyderme.

Quoique infrieur au boeuf, au mouton ou au porc, l'lphant n'est pas
 ddaigner sous le rapport comestible. Il n'y a point de raison pour
que sa chair soit mauvaise, car il se nourrit de substances saines,
exclusivement vgtales, telles que les feuilles et les jeunes pousses
des arbres, ou plusieurs espces de racines bulbeuses qu'il arrache avec
sa trompe et ses dfenses. Toutefois la qualit de la nourriture n'est
pas en gnral le critrium de la bont de la viande. Le porc, qui se
repat d'immondices et se vautre dans la fange, nous fournit une
prodigieuse diversit de mets savoureux; tandis que le tapir de
l'Amrique du Sud, animal de la famille des pachydermes, qui vit
uniquement de racines succulentes, a la chair d'un got amer et
dtestable.

Von Bloom et sa famille n'auraient pas volontiers fait un usage habituel
de viande d'lphant. S'ils avaient t certains de se procurer de
l'antilope, l'norme cadavre aurait pu tre abandonn aux hynes; mais,
faute de mieux, ils s'occuprent de dpecer la victime du rhinocros.
Leur premier soin fut de couper les dfenses, opration qui leur prit
deux heures, et qui leur aurait pris le double de temps sans
l'exprience de Swartboy qui manoeuvrait la hache avec une grande
dextrit.

Quand on eut extrait l'ivoire, on commena le dpcement. Il tait assez
difficile de tirer parti de la moiti du corps qui tait sous l'eau,
mais Von Bloom n'avait pas besoin d'y toucher, la partie suprieure
suffisait pour lui procurer d'amples provisions, et il se mit  la
dpouiller avec le concours de ses enfants et de Swartboy. Ils
enlevrent la peau par larges feuilles; puis ils couprent en morceaux
l'piderme mou et flexible, que les indignes emploient  fabriquer des
outres et des seaux.

On le jetta comme inutile, car la charrette renfermait une assez grande
quantit de vases propres  mettre de l'eau. Quand la chair fut 
dcouvert, on la spara des ctes en larges tranches. Les ctes
elles-mmes furent enleves une  une avec la hache. Elles n'taient
intrinsquement d'aucune valeur, mais il importait de les retirer pour
avoir la graisse amoncele autour des intestins, cette graisse devant
tre d'une grande ressource en cuisine pour des aventuriers auxquels le
beurre manquait.

L'extraction de la graisse ne se fit pas sans quelques difficults, dont
Swartboy triompha courageusement. Il grimpa dans l'intrieur de
l'immense carcasse, tailla et creusa avec activit, et fit passer
successivement  ses compagnons des morceaux qu'ils emportrent 
quelque distance. Le triage en fut effectu, la graisse fut serre avec
soin dans un morceau de la seconde peau, et l'opration fut ainsi
termine. Les quatre pieds, qui, avec la trompe, constituent la partie
plus dlicate, avaient t coups  l'articulation du fanon. Il fallait
maintenant recourir  des procds de conservation. Les voyageurs
avaient du sel, mais en trop petite quantit pour songer  l'utiliser.
Heureusement Swartboy et Von Bloom lui-mme connaissaient les procds
qu'on emploie dans les contres o le sel est rare, et qui consistent
simplement  couper la viande en minces lanires et  l'exposer au
soleil quand elle est dessche; de la sorte, elle peut se garder
pendant des mois entiers. Si le temps est couvert, un feu lent peut
remplacer les rayons du soleil. Des pieux (fourchus) furent plants de
distance en distance, d'autres placs horizontalement, et les lanires
qu'on avait dcoupes y furent suspendues en innombrables festons. Avant
la nuit, les environs du camp offraient l'aspect d'une blanchisserie;
seulement les objets tendus, au lieu d'tre blancs, avaient une belle
teinte d'un rose clair.

L'oeuvre n'tait pas encore acheve, il restait  conserver les pieds,
qui exigent un traitement diffrent. Swartboy, qui en connaissait seul
le secret, creusa un trou de deux pieds de profondeur, et d'un diamtre
un peu plus grand. Avec la terre qu'il en avait tire, il forma tout
autour une espce de banquette. Par ses ordres les enfants amassrent du
bois et des branches sches, et en btirent sur le trou un bcher
pyramidal auquel ils mirent le feu; il creusa ensuite trois autres trous
exactement semblables, qu'on recouvrit galement de combustibles, et
bientt quatre foyers incandescents s'allumrent sur le sol. Oblig
d'attendre qu'ils fussent consums, Swartboy lutta rsolment contre le
sommeil.

Lorsqu'il ne resta plus du premier bcher que des cendres rouges, le
Bosjesman les enleva soigneusement avec une pelle, et ce travail, si
simple en apparence, lui cota plus d'une heure. L'excessive chaleur
qu'il avait  supporter le forait par intervalles  s'interrompre. Von
Bloom et ses fils le relayrent, et tous les quatre furent bientt
couverts de sueur, comme s'ils fussent sortis d'un four. Quand le
premier trou fut entirement dbarrass de charbon, Swartboy et Von
Bloom y dposrent un des pieds, et le recouvrirent avec le sable qui
avait t enlev primitivement et qui tait aussi chaud que du plomb
fondu. On ramassa dessus des charbons, et un nouveau feu fut allum. Les
trois autres pieds furent traits de mme. Pour qu'ils fussent cuits
suffisamment et en tat d'tre conservs, il fallait les laisser dans le
four jusqu' la complte extinction des bchers. Swartboy devait ensuite
ter les cendres, retirer les pieds avec une broche de bois, les
nettoyer, les parer, et ils taient ds lors bons  manger, si on ne
prfrait les mettre en rserve.

Comme les feux ne pouvaient gure s'teindre avant l'aurore, nos
voyageurs, harasss de leurs travaux extraordinaires, achevrent leur
souper de trompe bouillie, et allrent se coucher sous l'ombre tutlaire
du nwana.




CHAPITRE XXII.

LES HYNES.


La fatigue aurait d procurer aux travailleurs un doux sommeil; mais il
ne leur fut pas permis de le goter. A peine avaient-ils les yeux
ferms, que des bruits tranges les arrachrent  cet tat de rverie
qui prcde l'assoupissement. Il leur sembla entendre des clats de rire
qu'on aurait pu attribuer  des voix humaines. Ils ressemblaient
parfaitement aux ricanements aigus d'un ngre en dlire. On aurait dit
que les htes de quelque Bedlam de ngres avaient bris les portes de
leur prison, et se rpandaient dans la campagne. Les sons devenaient de
plus en plus perants; il tait vident que ceux par lesquels ils
taient pousss se rapprochaient du camp. C'taient des cris confus, si
varis que le plus habile ventriloque aurait vainement essay de les
reproduire. Les voix hurlaient, grommelaient, soupiraient, grognaient,
sifflaient, caquetaient, aboyaient. Tantt elles lanaient une note
brve et aigu, tantt elles tranaient longuement un gmissement
plaintif. Par intervalles rgnait un profond silence; puis le sauvage
concert recommenait, et le signal en tait donn par ce ricanement
humain qui surpassait en horreur tous les autres sons.

Vous supposez que ce choeur pouvantable dut jeter l'alarme dans le
camp. Il n'en fut rien. Personne n'eut peur, pas mme Gertrude, pas mme
le petit Jean. S'ils n'avaient pas t familiariss avec ces tranges
clameurs, ils auraient prouv l'effet qu'elles devaient naturellement
produire; mais Von Bloom et sa famille avaient trop longtemps vcu dans
les dserts africains pour ne pas savoir  quoi s'en tenir. Dans les
hurlements, dans les jacassements, dans les glapissements, ils avaient
reconnu les cris du chacal.

Le rire, c'tait celui de l'hyne.

Au lieu d'tre effrays et de sauter  bas de leurs lits, nos
aventuriers coutrent tranquillement. Von Bloom et les enfants
couchaient dans la charrette; Swartboy et Totty taient tendus sur le
sol auprs des feux, dont la lumire les garantissait de l'approche de
toutes btes fauves.

Cependant, en cette circonstance, les hynes et les chacals semblaient
tre aussi nombreux que hardis. Quelques minutes aprs avoir annonc
leur prsence, ils faisaient un tintamarre qui et t dsagrable,
quand mme on n'aurait pas su  quels animaux l'attribuer.

Enfin, ils se rapprochrent tellement, qu'il tait impossible de
regarder de n'importe quel ct sans voir briller  la lueur des feux
des yeux rouges ou verdtres. On pouvait remarquer encore les dents
blanches des hynes, qui ouvraient leurs gueules hideuses pour pousser
leur rauque clat de rire.

Avec un pareil spectacle devant les yeux, avec un pareil vacarme dans
les oreilles, il n'tait gure facile de dormir, malgr l'excs de la
fatigue. Non-seulement on ne pouvait songer au sommeil, mais encore
tous, sans en excepter le porte-drapeau, commencrent  s'inquiter.
Jamais ils n'avaient vu de bandes aussi considrables; il n'y avait pas
autour du camp moins d'une cinquantaine de chacals et de deux douzaines
d'hynes tachetes. Von Bloom savait que dans les circonstances
ordinaires ces derniers animaux n'taient pas dangereux. Cependant ils
attaquaient parfois l'homme, ce que lui rappelrent ensemble Swartboy,
instruit par l'exprience, et Hans, clair par ses lectures.

Les hynes taient si voraces qu'il devenait ncessaire de faire contre
elles une dmonstration. Von Bloom, Hans et Hendrik, arms de leurs
fusils, sortirent de la charrette, tandis que Swartboy saisissait son
arc et ses flches. Tous les quatre se tinrent derrire le tronc du
figuier-sycomore, du ct oppos  celui o les feux taient allums.
C'tait une position bien choisie; ils s'y trouvaient cachs et
pouvaient observer sans tre vus tout ce qui se prsentait  la lueur
des brasiers.

Ils taient  peine installs quand ils s'aperurent qu'ils avaient
commis une impardonnable ngligence. Pour la premire fois ils
devinrent que la chair de l'lphant attirait seule un si grand nombre
d'hynes, et qu'ils avaient eu le tort de la pendre trop bas. En effet,
tandis qu'ils surveillaient les festons rougetres, une bte au poil
hriss se dressa sur ses pattes de derrire, enleva un morceau choisi
et disparut dans les tnbres. On entendit les pas de ses compagnes qui
s'lanaient pour prendre leur part du butin, et bientt toute la bande
aux yeux tincelants et aux dents blanches se tint prte  un assaut
gnral.

Aucun des chasseurs n'avait fait feu; leur poudre et leur plomb taient
trop prcieux pour tre inutilement gaspills, et l'agilit que les
hynes mettaient dans leurs mouvements rendait presque impossible de les
viser. Animes par leur succs, elles s'avanaient en bon ordre et
seraient indubitablement parvenues  emporter presque toute la provision
de biltongue; c'est ainsi qu'on dsigne la viande d'lphant conserve
par la dessication.

--Nos fusils ne nous servent  rien, dit Von Bloom, mettons-les de ct
et occupons-nous de serrer le biltongue; autrement, si nous voulons le
dfendre, nous sommes dans la ncessit de veiller jusqu' demain.

--Mais comment, demanda Hendrik, le placer hors de la porte des hynes?

--Nous pourrions, rpondit le fermier, l'empiler dans la charrette;
malheureusement notre chambre  coucher se trouverait rtrcie, il
vaudrait mieux tcher d'exhausser nos traverses; mais dans l'obscurit
il est difficile de couper d'autres pieux.

--J'ai une proposition  faire, dit Hans: il faut lier ensemble
quelques-unes de nos perches, et nous tablirons sur les fourches
suprieures nos traverses horizontales. La viande ainsi suspendue sera 
l'abri des hynes et des chacals.

Le projet de Hans fut adopt  l'unanimit. En runissant plusieurs
perches, on donna  l'chafaudage une douzaine de pieds de haut; les
traverses ayant t poses, Von Bloom les garnit de biltongue en montant
sur un des coffres de la charrette.

Lorsque cette opration fut termine, le trio des chasseurs reprit son
poste  l'ombre du nwana, avec l'intention d'pier la conduite des
maraudeurs.

Ils n'eurent longtemps  attendre. Au bout de cinq minutes, la bande
revint  la charge en hurlant, en ricanant et en glapissant comme par
le pass; seulement ces diffrents cris n'exprimrent cette fois que le
dsappointement et la fureur.

Hynes et chacals virent du premier coup d'oeil que les apptissantes
guirlandes n'taient plus  leur porte; toutefois ils ne voulurent pas
dserter la place sans s'tre assurs bien positivement du fait; les
plus gros et les plus courageux des deux espces se placrent sous
l'chafaudage et s'efforcrent d'atteindre le biltongue. Aprs des bonds
ritrs mais infructueux, ils se dcouragrent et ils allaient
s'loigner tranquillement,  l'exemple du renard de la fable, lorsque
Von Bloom, furieux d'tre si dsagrablement drang  cette heure
indue, rsolut de se venger des perscuteurs. Il donna le signal, et
trois coups de fusils partirent  la fois. Cette dcharge inattendue
dispersa l'ennemi, qui laissa sur le sol trois cadavres. Deux hynes
avaient mordu la poussire, et la flche empoisonne de Swartboy avait
pntr dans les flancs d'un chacal.

Les chasseurs chargrent leurs fusils et reprirent leur poste; mais
aprs une demie-heure d'attente, ils crurent pouvoir se retirer. Une
heureuse diversion s'tait opre, les hynes et les chacals avaient
dcouvert les restes de l'lphant et s'taient jets dessus.

Pendant toute la nuit, on les entendit se quereller, gronder, rire et
japper autour de leur proie, qu'ils allaient chercher en plongeant dans
les eaux du lac.

Von Bloom et ses enfants ne s'amusrent pas  couter ce bruit; ds
qu'ils furent certains que les btes froces ne reviendraient plus au
camp, ils rentrrent dans leur lit et gotrent le doux sommeil qui suit
une journe de travail.




CHAPITRE XXIII.

L'OUREBI


Le lendemain matin, les hynes et les chacals avaient disparu sans
laisser la moindre parcelle de la chair de l'lphant.

L'norme squelette tait entirement dpouill, les rudes langues de
hynes en avaient mme poli les os. Chose plus tonnante encore, deux
chevaux, qui achevaient dans la prairie leur triste existence, avaient
t abattus pendant la nuit et dissqus aussi nettement que l'lphant.
C'tait une preuve que les animaux voraces abondaient autour du camp, et
leur prsence tait de bon augure, car ils ne se montrent que dans les
localits giboyeuses.

En examinant les bords du lac, on constata que des btes de diverses
espces y taient venues boire.

On reconnut le sabot rond et solide du couagga et de son congnre le
dauw, puis l'empreinte nettement dessine de l'antilope gemsbock et la
trace plus large de l'lan. Au milieu de toutes les marques parses sur
le rivage, Von Bloom ne manqua pas d'observer celles du lion; on ne
l'avait pas entendu rugir; mais il tait certain qu'il hantait la
contre,  la piste des couaggas, des gemsbock et des lans, qui sont sa
proie favorite.

La famille travailla peu ce jour-l. La prparation du biltongue et la
surveillance que les maraudeurs avaient exige avaient puis les forces
de Von Bloom et de ses compagnons. Ils taient disposs  l'oisivet.
Cependant Swartboy nettoya les pieds d'lphant aprs les avoir tirs du
four, et disposa le biltongue de manire  en acclrer la dessication.
Von Bloom emmena loin du camp les trois chevaux qui restaient et qui
n'avaient pas deux jours  vivre. Il mit fin  leurs souffrance et fit
acte de charit en leur envoyant  chacun une balle  travers le
coeur.

De tous les bestiaux du porte-drapeau, il ne restait plus que la vache,
de laquelle on apprciait les services, et qui tait l'objet de soins
particuliers. Sans le lait qu'elle fournissait en abondance,
l'alimentation de la famille aurait t d'une nature assez sauvage. Tous
les jours on conduisait la prcieuse bte dans le meilleur pturage, et
le soir elle rentrait dans un kraal d'pines qu'on avait construit pour
elle  peu de distance du nwana. Ces pines, dont les racines taient
places  l'intrieur, formaient avec leurs cimes touffues des chevaux
de frise qu'aucun animal n'tait tent de franchir. Une haie pareille
est impntrable mme pour le lion,  moins qu'il n'ait t provoqu et
qu'il ne se connaisse plus.

Pour permettre  la vache d'entrer et de sortir, on avait mnag une
ouverture dont la porte tait un grand buisson.

Aprs la vache, le seul animal domestique du camp tait le faon de
springbok, le favori de Gertrude; mais le jour mme, il eut un compagnon
non moins gracieux que lui et de proportions encore plus dlicates.
C'tait le faon d'un ourebi, une des antilopes lgantes dont on trouve
tant de varits dans les plaines et dans les bois de l'Afrique
mridionale.

Cette jolie bte fut un cadeau de Hendrik, qui apporta en mme temps
pour dner de la venaison que tout le monde,  l'exception de Swartboy,
prfra au rti d'lphant.

Il tait sorti vers midi, croyant avoir vu un animal rder prs du camp.
Aprs avoir fait un demi-mille dans les broussailles, sur la lisire de
la prairie, il aperut deux individus d'une espce qui lui tait
inconnue, mais qui,  en juger par leur conformation, devaient tre des
antilopes ou des daims. Comme Hans lui avait dit qu'il n'y avait pas de
daims dans le sud de l'Afrique, il en conclut qu'il avait sous les yeux
deux antilopes. Une seule portait des cornes; c'taient par consquent
un mle et une femelle. Le premier n'avait pas deux pieds de hauteur. Sa
robe tait d'un fauve ple; ses yeux taient surmonts de sourcils
blancs; il avait le ventre blanc et de longs poils de la mme couleur
sous la gorge. Des touffes de poils jauntres pendaient au-dessus de ses
genoux. Ses cornes n'taient pas recourbes en forme de lyre comme celle
de l'antilope springbok, mais elles s'levaient presque verticalement 
la hauteur de quatre pousses. Elles taient noires, rondes et
lgrement anneles. La femelle, qui n'avait pas de cornes, tait
beaucoup plus petite que son compagnon.

Aprs avoir fait toutes ces observations, Hendrik en conclut
judicieusement que ces antilopes taient des ourebis.

Il tcha de les rapprocher avec assez de prcaution pour ne pas donner
l'alarme  ces btes craintives; mais il ne pouvait sans imprudence
dpasser un buisson de jong dora derrire lequel il se tint cach, et
qui tait encore  deux cents yards des ourebis.

De temps en temps le mle dressait son cou gracieux, poussait un lger
blement et jetait autour de lui des regards souponneux; Hendrik jugea
par ces symptmes qu'il approcherait difficilement des ourebis  porte
de sa petite carabine.

Il avait eu soin de se placer sous leur vent; mais, au bout de quelque
temps, il aperut avec douleur qu'elles broutaient au vent,  la manire
des springboks et de quelques autres espces. Par consquent elles
marchaient rgulirement, les naseaux tourns vers le ct d'o
soufflait le vent et mettaient  chaque pas un plus grand intervalle
entre eux et lui.

Il fallait donc renoncer  la chasse ou faire un long circuit pour
barrer le passage aux ourebis. L'excution de cette dernire manoeuvre
tait lente, pnible et d'un rsultat douteux: Hendrik aurait beau
multiplier les marches et les contre-marches, glisser de buisson en
buisson, se tapir dans les herbes, il tait probable que les ourebis le
sentiraient avant qu'il ft  bonne porte; car c'est prcisment afin
de pouvoir tre avertis par le flair de la prsence d'un ennemi qu'elles
broutent toujours contre le vent.

La plaine tait vaste; les abris taient lointains et clairsems: aussi
Hendrik, dcourag, abandonna-t-il le projet d'attaquer les ourebis par
devant.

Il tait sur le point de regagner le camp, lorsqu'il lui vint  l'ide
d'employer la ruse. Il savait que, chez plusieurs espces d'antilopes,
la curiosit est plus forte que la crainte. Il avait souvent, par divers
stratagmes, attir prs de lui des springboks. Pourquoi les ourebis
n'obiraient-elles pas aux mmes impulsions?

--Tentons l'aventure! se dit-il. Au pis aller, j'en serai quitte pour
battre en retraite, ce que je serais oblig de faire ds  prsent, si
je ne courais une dernire chance.

Sans perdre un instant, il chercha dans sa poche un grand mouchoir rouge
qui lui avait plus d'une fois servi en pareille occasion.
Malheureusement il ne trouva rien.

Il fouilla dans les deux poches de sa veste et de ses larges culottes,
puis dans son gilet; mais, hlas! le mouchoir rouge avait t oubli
dans la charrette!

Comment le remplacer? En tant sa veste et en l'levant en l'air? Elle
n'tait pas d'une couleur assez vive.

Fallait-il mettre son chapeau au bout de son fusil? La russite de cet
expdient tait plus probable; cependant il avait le dsavantage de trop
rappeler la forme humaine que redoutaient les animaux en gnral et les
ourebis en particulier.

Enfin Hendrik eut une heureuse ide.

Il avait entendu dire que la curiosit des antilopes tait excite
non-seulement par les couleurs voyantes, mais encore par les formes
bizarres, par les mouvements singuliers. Il se souvint d'un stratagme
que les chasseurs avaient souvent employ avec succs et dont
l'excution tait facile.

Il s'agissait de se tenir sur les mains, la tte en bas. C'tait un
exercice gymnastique que le jeune homme avait maintes fois pratiqu pour
son amusement, et dans lequel il avait acquis l'habilet d'un acrobate.

Sans plus tarder, il dposa sa carabine  terre, et, se tenant sur la
tte et sur les mains, il se mit  remuer les pieds en l'air, en les
frappant l'un contre l'autre et en les croisant de la manire la plus
fantastique.

Il avait le visage tourn du ct des ourebis; mais il ne pouvait les
voir, car l'herbe avait un pied de haut. Cependant, par intervalles, il
laissait retomber ses pieds et regardait entre ses jambes pour juger de
l'effet de sa ruse.

Elle russit. Le mle, en apercevant l'objet inconnu, fit entendre un
sifflement aigu, et partit avec la vitesse d'un oiseau, car l'ourebi est
une des plus agiles antilopes d'Afrique. La femelle suivit, mais plus
lentement, et se trouva bientt en arrire.

Le mle se ravisa tout  coup. Comme s'il et eu honte de son peu de
galanterie, il fit volte-face, et alla au-devant de sa compagne.

Quel pouvait tre l'objet inconnu? C'tait ce que le mle semblait se
demander. Ce n'tait ni un lion, ni un lopard, ni une hyne, ni un
chacal, ni un renard, ni un loup, ni un chien sauvage, ni aucun de ses
ennemis bien connus. Ce n'tait pas non plus un Bosjesman, puisqu'il
paraissait avoir deux ttes. Qu'tait-ce donc?

L'objet tait rest en place, il n'avait pas l'air de vouloir poursuivre
une proie; peut-tre n'tait-il pas dangereux.

Ainsi raisonna le mle. Sa curiosit dominant sa crainte, il voulut,
avant de s'loigner, voir de plus prs la chose mystrieuse qui attirait
son attention. Peu importait ce qu'elle pouvait tre;  la distance qui
l'en sparait, elle tait hors d'tat de lui nuire; et si elle courait
aprs lui, il comptait la laisser bien loin en arrire, puisque sa
vlocit dpassait celle de tous les bipdes ou quadrupdes africains.

Il s'approcha donc de plus en plus, en allant en zigzag  travers la
plaine, jusqu' ce qu'il fut arriv  moins de cent pas de l'trange
objet qui l'avait d'abord effarouch. Sa compagne semblait anime du
mme sentiment de curiosit, et ses grands yeux tincelaient d'un vif
clat. De temps en temps, l'un et l'autre s'arrtaient comme pour tenir
conseil, et se demander s'ils savaient  quoi s'en tenir sur le
caractre de l'animal tranger. Il tait vident que leur perplexit se
prolongeait, car l'tonnement se peignait dans leurs regards et dans
leurs allures.

Enfin l'trange objet se perdit un moment sous l'herbe, et quand il
reparut il avait subi une mtamorphose, il en partait des reflets
brillants qui fascinrent tellement l'ourebi mle, qu'il resta immobile
et les yeux fixes.

Fatale fascination! ce fut son dernier regard. Un clair jaillit; une
balle traversa le coeur du pauvre animal, et il ne vit plus les
brillants reflets.

La femelle accourut auprs de lui, et sans deviner la cause de sa mort
subite, elle vit bien qu'il tait mort. Son sang rouge s'chappait de sa
blessure; ses yeux taient vitreux; il tait muet et sans mouvement.

Elle se disposait  fuir; mais pouvait-elle se sparer immdiatement de
la dpouille inanime de son compagnon; elle lui devait quelques pleurs;
elle avait des devoirs de veuve  remplir; mais elle n'en eut pas le
temps. L'amorce ptilla de nouveau; le tube brillant lana son jet de
flamme, et la femelle tomba sur le corps du mle.

Le jeune chasseur se releva, et ne voyant point d'autre gibier dans la
plaine, il ne reprit pas le temps de recharger son fusil, comme il en
avait l'habitude. Il courut ramasser ses deux victimes, mais qu'elle fut
sa surprise de trouver auprs d'elles une troisime antilope encore
vivante. C'tait un faon qui n'tait gure plus gros qu'un lapin, et que
l'herbe avait jusqu'alors cach. Il poussait de faibles blements en
bondissant autour du corps inanim de sa mre.

Tout chasseur qu'il tait, Hendrik ne put se dfendre d'une certaine
motion en contemplant ce tableau. Mais il songea que ce n'tait pas en
pure perte pour satisfaire un caprice qu'il avait tu ces antilopes. Sa
conscience ne lui reprochait rien.

Le petit faon tait une trouvaille pour Jan, qui avait souvent dsir en
possder un, afin de n'avoir rien  envier  sa soeur; on pouvait
nourrir l'orphelin avec le lait de la vache, et Hendrik se promit de le
faire lever avec soin. Il s'en empara sans difficult, car la jeune
ourebi refusait de quitter la place o sa mre tait tombe.

Hendrik lia ensemble le mle et la femelle, attacha une forte corde
autour des cornes de l'ourebi mle, et les trana tous deux derrire
lui, la tte la premire et dans le sens du poil, ce qui rendait la
traction plus facile. Il n'eut pas de peine  les tirer sur la pelouse,
tout en portant le faon dans ses bras.

La satisfaction fut gnrale lorsqu'on vit arriver ce renfort de
venaison. Jan fut particulirement enthousiasm du jeune faon, et
n'envia plus  Gertrude la possession de sa jolie gazelle.




CHAPITRE XXIV.

LES AVENTURES DU PETIT JAN


Il aurait mieux valu que Jan n'et jamais vu la petite ourebi, car la
nuit mme l'innocente crature causa dans le camp une panique terrible.

L'ordre du coucher avait t le mme que la nuit prcdente.

Von Bloom et les quatre enfants s'taient installs dans la charrette.

Totty tait tendue dessous, entre les roues.

Le Bosjesman avait allum  peu de distance un grand feu, prs duquel il
s'tait endormi, envelopp dans son kaross de peau de mouton.

La famille n'avait pas t importune par les hynes, ce qui se
concevait aisment. Les trois chevaux qu'on avait tus dans la journe
absorbaient l'attention de ces dsagrables visiteuses, dont on
entendait les rires affreux du ct o gisaient les cadavres. Ayant
largement  souper, elles n'avaient aucun prtexte pour s'aventurer dans
le voisinage du camp, o elles avaient t mal accueillies la veille.

Ce fut ainsi que raisonna Von Bloom avant de s'endormir; mais il se
trompait. Quoique les hynes eussent dvor les chevaux, c'tait une
erreur de croire que leur apptit insatiable serait assouvi. Longtemps
avant le jour, si Von Bloom avait t rveill, il aurait entendu prs
du camp le rire frntique des hynes, dont les yeux verts scintillaient
aux clarts mourantes du feu de Swartboy.

Dans un moment d'insomnie, il avait bien entendu les btes froces; mais
sachant que le biltongue tait hors d'atteinte, et s'imaginant qu'elles
ne pouvaient nuire  personne, il ne daigna pas s'occuper de leurs
bruyantes dmonstrations.

Cependant il fut rveill en sursaut par le cri perant d'un animal aux
abois; et ce cri fut suivi d'un autre brusquement touff.

Von Bloom reconnut le blement plaintif de l'ourebi.

--Ce sont les hynes qui la tuent, pensa-t-il.

Tous les membres de la famille, veills en mme temps, eurent la mme
ide; mais ils n'eurent pas le temps de l'exprimer. Un nouveau bruit les
fit tressaillir, et ils se levrent avec autant de prcipitation que si
une bombe et clat sous la charrette: du ct d'o tait parti le
blement de l'antilope, la voix du petit Jan se fit entendre.

Grand Dieu! qu'arrivait-il?

A une clameur brusque et perante succda le tumulte confus d'une lutte;
puis Jan appela au secours  grands cris, et les sons de sa voix furent
de plus en plus affaiblis par la distance.

Jan tait enlev!

Cette pense frappa Von Bloom, Hans et Hendrik, et les remplit de
consternation. Ils avaient  peine les yeux ouverts, et, ne jouissant
pas encore de toute la lucidit de leur esprit, ils ne savaient  quoi
se rsoudre.

Les cris ritrs de Jan leur rendirent toute leur nergie. Sans mme
prendre leurs fusils, ils sautrent  bas de la charrette et coururent
au secours de leur frre.

Totty tait leve et versait des larmes, mais elle ignorait ce qui
s'tait pass.

Ils ne s'arrtrent pas  l'interroger, leur attention fut attire par
les vocifrations de Swartboy, et ils virent courir dans les tnbres un
tison ardent qui tait sans doute port par ce fidle serviteur.

Ils suivirent comme un fanal la torche embrase. La voix du Bosjesman
tonnait dans le lointain; mais, hlas! les cris du petit Jan
retentissaient plus loin encore.

Sans chercher  comprendre ce dont il s'agissait, ils htrent le pas,
en proie  de sinistres apprhensions.

Tout  coup le tison descendit rapidement, remonta, redescendit, se
releva de nouveau, et les clameurs de Swartboy redoublrent.

Evidemment il administrait  quelque animal une terrible correction.

Mais on n'entendait plus la voix de Jan; tait-il mort?

Son pre et ses frres s'avancrent, et bientt un trange spectacle
s'offrit  leurs yeux. Jan gisait au pied d'un buisson, aux racines
duquel il se cramponnait. Autour de son poing droit tait enroul le
bout d'une longue lanire, et  l'autre bout tait attach la jeune
ourebi, horriblement mutile. Swartboy tait prs de lui, tenant son
tison, qui flamboyait avec un nouvel clat depuis qu'il s'en tait servi
pour triller une hyne affame.

L'hyne s'tait vade sans demander son reste, mais personne ne songea
 la poursuivre; on ne s'occupait que du petit Jan.

L'enfant fut relev; tous les yeux l'examinrent avec empressement, et
un cri de joie partit de toutes les poitrines quand on s'aperut qu'il
n'tait pas bless. Les pines l'avaient gratign, la corde qu'il
tenait avait laiss sur son poing un sillon bleutre; il tait un peu
troubl, mais il reprit promptement ses sens et donna l'assurance qu'il
n'prouvait aucune douleur; il expliqua ensuite les dtails de sa
mystrieuse aventure.

Il s'tait couch dans la charrette avec ses frres, mais il ne s'tait
pas endormi comme eux; il tait proccup de sa chre ourebi, qui, faute
de place, avait t relgue sous la charrette.

Jan se mit en tte de la contempler encore avant de s'endormir. Sans
dire un mot  personne, il descendit, dtacha doucement l'ourebi, qu'on
avait lie  l'une des roues, et la conduisit auprs du feu pour la
mieux voir.

Aprs l'avoir admire pendant quelque temps, Jan pensa que Swartboy ne
serait pas fch de partager ses impressions, et il secoua le Bosjesman
sans crmonie. Celui-ci n'tait nullement dispos  se rveiller pour
regarder un animal de l'espce duquel il avait mang des centaines; mais
il aimait son jeune matre et ne se formalisa pas d'un caprice qui le
privait du sommeil.

Tous deux se mirent  causer des grces de l'ourebi; mais ce genre de
conversation finit par devenir monotone, et Swartboy proposa de dormir.
Jan y consentit,  condition qu'il coucherait auprs du feu.

--J'irai, dit-il, chercher ma couverture dans la charrette, et vous
n'aurez pas besoin de partager avec moi votre kaross.

--Y songez-vous? rpondit Swartboy; quelle fantaisie! Si votre pre se
lve et ne vous trouve pas  ct de lui, que dira-t-il?

--Il n'aura pas de reproches  me faire, j'ai eu froid dans la
charrette, et il est tout naturel que je me rapproche du feu. Je vous en
prie, laissez-moi coucher auprs de vous.

Le petit lutin employa tant d'artifices que Swartboy, qui ne pouvait
rien lui refuser, finit par se rendre. Il n'y avait pour lui aucun
inconvnient  coucher en plein air, car le temps n'tait pas  la
pluie.

Jan remonta sans bruit dans la charrette, y prit sa couverture et vint
se coucher  ct de Swartboy. De peur de perdre l'ourebi, il lui
attacha au cou une lanire dont il s'assujettit fortement l'autre
extrmit autour du poignet.

Pendant quelque temps encore, il demeura en contemplation devant sa bte
favorite; mais enfin le sommeil le gagna, et l'image de l'ourebi devint
confuse devant ses yeux.

A partir de cet instant, Jan ne pouvait se rendre exactement compte de
ce qui lui tait arriv.--J'ai t veill, dit-il en terminant son
rcit, par une brusque secousse et par les blements de mon ourebi; et
au moment o j'ouvrais les yeux, je me suis senti violemment tran sur
le sol; j'ai cru d'abord que Swartboy me jouait quelque mauvaises farce,
mais  la lueur du foyer, j'ai vu un gros animal noir qui emportait
l'ourebi et nous entranait tous les deux. Jugez si je me suis mis 
crier.

J'ai tch de me retenir  l'herbe,  la terre, aux branches d'arbre;
mais il m'a t impossible de rien saisir. Enfin, passant auprs d'pais
buissons, j'ai pu m'accrocher aux racines, et je m'y suis tenu de toute
ma force.

Pourtant l'animal noir me tirait toujours, je n'aurais pu rsister
longtemps sans le brave Swartboy, qui est arriv avec son tison et qui a
ross d'importance la mchante bte. Elle n'a pas demand son reste,
allez!

Quand il acheva ses explications, Jan s'tait compltement remis; mais
la pauvre ourebi, cruellement mutile, n'avait pas plus de prix qu'un
rat mort.




CHAPITRE XXV.

DIGRESSION SUR LES HYNES


Les hynes ne sont que des loups d'une espce particulire. Elles leur
ressemblent par les moeurs et l'aspect gnral; mais elles ont la tte
plus massive, le museau plus large, le cou plus court et la robe plus
velue et plus hrisse; un de leur traits caractristiques est
l'ingalit des membres infrieurs: les jambes de derrire tant plus
faibles et plus courtes que celle de devant, la croupe est beaucoup plus
basse que les paules, et la ligne du dos, au lieu d'tre horizontale
comme chez la plupart des animaux, s'abaisse obliquement vers la queue.

Dans les temps fabuleux de la zoologie, le cou pais et lourd de l'hyne
avait fait croire qu'elle n'avait pas de vertbres cervicales. Ses
fortes mchoires lui permettent de broyer des os dont les autres btes
de proie ne sauraient tirer aucun parti: elle brise les plus gros; et,
aprs en avoir extrait la molle, elle les rduit en pte et les avale.
La nature ne laisse rien perdre, et c'est dans les contres o abondent
ces grands os que l'hyne se rencontre.

Les hynes sont les loups de l'Afrique, c'est--dire qu'elles
reprsentent sur ce continent une espce qui n'y existe pas. Le
maraudeur des Pyrnes ou son frre jumeau d'Amrique n'auraient point
sans elle d'analogue en Afrique, car le chacal est de trop petite taille
pour tre considr comme un loup.

De tous les loups, l'hyne est le plus laid, le plus repoussant. Ce
serait l'animal le plus hideux de la cration sans les babouins, avec
lesquels elles ont d'ailleurs quelques rapports de physionomie et
d'habitudes.

Pendant longtemps on n'a connu qu'une seule espce d'hyne, l'hyne
vulgaire ou raye sur laquelle on a dbit une foule de fables
absurdes. Aucun animal, pas mme le vampire, pas mme le dragon, n'a
jou un rle si important dans le monde surnaturel. D'aprs les rcits
fantastiques du moyen ge, l'hyne exerait sur ses victimes la
fascination du regard; les attirait et les dvorait. Elle changeait de
sexe chaque anne; on prtendait mme qu'elle avait le pouvoir de se
mtamorphoser en jeune homme pour sduire les jeunes filles et les
entraner au fond des bois; elle imitait admirablement la voix humaine.
Rdant autour des maisons, elle prtait l'oreille, et quand elle avait
entendu prononcer le nom d'un membre de la famille, elle le rptait en
poussant des cris de dtresse. Celui qu'elle avait appel sortait
imprudemment et devenait sa victime.

Ces histoires bizarres taient crues comme article de foi; mais ce qui
peut sembler trange, c'est qu'elles ne sont pas totalement dpourvues
de fondement, et il y a en effet dans le regard de l'hyne une puissance
particulire qui emporte l'ide de fascination, quoique  ma
connaissance personne ne s'y soit jamais laiss prendre. On a pu
galement se figurer que l'hyne imitait la voix humaine, par la simple
raison que cette voix ressemble  la sienne. Je ne prtends pas dire que
le cri de l'hyne soit exactement celui d'un homme, mais il prsente
avec certains cris particuliers une identit remarquable. Je connais
plusieurs individus qui ont positivement des voix d'hyne, et
l'imitation la plus exacte du rire humain est le cri de l'hyne
tachete.

Malgr l'horreur qu'il inspire, on ne peut l'entendre sans tre gay
par cette singulire parodie, dont les sons mtalliques et saccads
rappellent la voix des ngres; j'ai dj compar ce rire  celui d'un
ngre en tat de folie.

L'hyne raye, quoique la mieux connue, est selon moi la moins
intressante de son genre. Elle est plus rpandue que ses congnres; on
la trouve dans presque toute l'Afrique, dans les parties mridionales de
l'Asie, et mme dans le Caucase et l'Alta. C'est la seule espce qui
existe en Asie; toutes les autres sont originaires de l'Afrique, qui est
la vritable patrie de l'hyne.

Les naturalistes n'admettent que trois espces d'hynes; mais je suis
convaincu qu'il y en a cinq ou six autres non moins distinctes, sans y
comprendre le protales ou petite hyne fossoyeuse, et le chien sauvage
du Cap, dont nous aurons  nous occuper dans le cours de notre rcit.

L'hyne raye est ordinairement d'une couleur gris-cendr, avec de
lgres teintes jauntres et des stries irrgulires d'un brun fonc.
Ces raies sont ranges obliquement le long du corps et suivent la
direction des ctes; elles ne sont pas marques avec la mme nettet
chez tous les individus.

Le poil de l'hyne est rude, pais, et forme sur le cou, les paules et
le dos, une crinire lorsque l'animal est irrit.

L'hyne commune est loin d'tre brave; c'est en ralit la plus faible
et la moins froce de son genre. Elle est vorace, mais elle vit
uniquement de charogne et n'ose pas attaquer des tres vivants d'une
taille deux fois moindres que la sienne. Elle se jette avec avidit sur
les plus petits quadrupdes, mais un enfant de douze ans peut aisment
la mettre en fuite.

La seconde espce, dsigne sous le nom d'hyne de Bruce, est celle dont
le clbre voyageur fut si souvent importun pendant qu'il parcourait
l'Abyssinie. Presque tous les naturalistes l'ont confondue avec l'hyne
vulgaire,  laquelle elle ne ressemble que par les stries, encore
sont-elles diffremment disposes et d'une couleur diffrente. L'hyne
de Bruce, deux fois plus grande que le type de l'espce, la surpasse en
force, en courage et en frocit. Elle attaque sans hsitation tous les
animaux et l'homme lui-mme. Elle entre la nuit dans les villages pour
enlever les bestiaux et les enfants. Ces faits, qui paraissent
invraisemblables, sont constats par les tmoignages les plus
authentiques.

L'hyne de Bruce a la rputation d'entrer dans les cimetires et de
dterrer les cadavres pour s'en repatre. Quelques naturalistes ont ni
le fait; mais pourquoi? On sait que dans presque toutes les parties de
l'Afrique les morts ne reoivent point de spulture, et qu'ils sont
dposs dans les champs, o les hynes viennent les dvorer; on sait
aussi que l'hyne creuse la terre. Est-il invraisemblable qu'elle
dcouvre les cadavres, qui sont sa nourriture naturelle? C'est
l'habitude du loup, du chacal, du coyotte et mme du chien. Je les ai
vus tous ensemble  l'oeuvre sur le champ de bataille. Pourquoi ne
serait-ce pas celle de l'hyne?

Une troisime espce, trs-distincte des prcdentes, est l'hyne
tachete (_hyena crocuta_). On l'appelle parfois aussi l'hyne rieuse, 
cause de la particularit dont nous avons eu occasion de parler.

Cette espce est plus grande que l'hyne vulgaire, dont elle diffre peu
par la couleur; seulement, au lieu d'tre rays, ses flancs sont
couverts de taches. Elle a les moeurs de l'espce Abyssinienne; mais
elle est cantonne dans la partie la plus mridionale de l'Afrique, o
les colons hollandais la nomment tigre-loup, tandis que l'hyne vulgaire
est connue sous la simple dnomination de loup.

Une quatrime espce, l'hyne velue (_hyena villosa_), a pour signe
caractristique de grands poils droits qui tombent le long de ses
flancs. Elle est de la grosseur d'un chien du mont Saint-Bernard, et
n'est pas sans analogie avec le blaireau. La couleur de sa robe est un
brun fonc en dessus et un gris sale en dessous.

Il est impossible de la confondre avec ses congnres, et cependant de
savants naturalistes, entre autres de Blainville, l'ont dcrite comme
appartenant  la mme espce que l'hyne vulgaire. Les plus ignorants
fermiers de l'Afrique mridionale ne s'y trompent pas.

Le nom de loup des sables qu'ils donnent  cette quatrime espce
indique ses habitudes, car elle frquente les bords de la mer et ne se
trouve jamais dans les localits o abondent les hynes communes.

On a eu tort d'appeler cette espce hyne brune, car elle n'est
nullement caractrise par sa couleur. Ce nom convient mieux  celle qui
habite le grand dsert, et dont les poils plus courts sont d'un brun
uniforme. Sans doute, lorsque le centre de l'Afrique aura t
compltement explor, plusieurs espces nouvelles seront ajoutes 
cette liste dj nombreuse.

Les moeurs des hynes se rapprochent de celles des grands loups. Elles
vivent dans des grottes ou dans des crevasses de rochers. Quelques-unes
s'emparent des terriers que d'autres animaux ont creuss, et qu'elles
largissent avec leurs griffes. Elles n'ont pas les pattes assez
rtractiles pour monter sur les arbres; c'est dans leurs mchoires et
leurs dents que consiste leur principale force.

Les hynes sont des animaux solitaires; il est vrai qu'on les voit par
bandes autour des carcasses, mais si elles sont attires par une proie
commune, elles se dispersent pour en emporter les lambeaux. D'une
voracit excessive, elles mangent jusqu'aux morceaux de cuir et aux
vieux souliers. Malgr leur lchet elles montrent de l'audace envers
les pauvres indignes, qui ne les chassent pas en vue de les exterminer.
Elles entrent dans les misrables kraals et emportent souvent les
enfants. Il est certain que plusieurs centaines d'enfants ont t tus
par les hynes dans l'Afrique mridionale.

Vous vous demandez sans doute pourquoi on ne leur dclare pas la guerre?
pourquoi on tolre leurs dprdations? Vous supposez que la vie humaine
est regarde comme moins prcieuse en Afrique qu'en Angleterre. Il n'en
est rien. Si les sauvages n'assurent pas  leur famille une protection
suffisante, les hommes civiliss ne sont gure moins coupables, et, au
nombre de leurs lois, il en est plus d'une qui font de nombreuses
victimes. Bien plus, l'existence humaine est parfois inutilement
expose. Une fte de la cour, une revue, la rception d'un empereur,
entranent presque toujours des accidents funestes.




CHAPITRE XXVI.

UNE MAISON DANS LES ARBRES


Von Bloom rflchit que les hynes allaient tre pour lui un grand
flau; elles menaaient ses provisions, ses effets, et mme ses enfants,
car, en emmenant les ans dans ses expditions, il tait oblig de
laisser au camp les plus jeunes. D'autres animaux, plus redoutables
encore, venaient boire dans le lac, et la nuit mme on avait entendu sur
ses bords le rugissement des lions. Il importait de mettre Gertrude et
Jan  l'abri de leurs atteintes.

Il fallait donc btir une maison; mais cette construction demandait du
temps, les pierres taient  un mille de distance et ne pouvaient tre
apportes qu' la main. D'ailleurs  quoi bon se donner tant de peine
pour un difice provisoire; Von Bloom n'avait pas l'intention de se
fixer dans ce lieu, o les lphants viendraient sans doute  manquer
bientt.

On pouvait construire une maison de bois, mais,  l'exception des
figuiers-sycomores qui taient plants de distance en distance avec une
sorte de symtrie, on ne trouvait que des mimosas, des euphorbes, des
strlitzias, des alos aborescents, des zamies aux souches paisses.
Toutes ces plantes embellissaient le paysage, mais ne pouvaient fournir
aucun bois de charpente. Quand aux nwanas, ils taient tellement gros,
qu'il et t aussi difficile d'en abattre un seul que de btir une
maison, et l'on aurait eu besoin d'une scierie mcanique pour les
dcouper en planches.

Une enceinte de broussailles, une frle muraille de perches et de lattes
n'auraient pas suffisamment garanti la scurit des habitants; un
rhinocros, un lphant furieux, en auraient en quelques instants
effectu la dmolition.

En outre, s'il fallait en croire Swartboy, qui tait originaire d'un
pays voisin, quelques peuplades antropophages hantaient les environs:
comment se dfendre de leurs attaques dans une maison mal close et peu
solide?

Von Bloom tait embarrass. Il ne pouvait commencer ses chasses avant
d'avoir rgl la question de son domicile. Il importait de disposer un
emplacement o les enfants seraient en sret pendant son absence.

Tandis qu'il y rflchissait, il jeta par hasard les yeux sur le nwana,
et son attention se fixa sur ses normes branches, qui veillrent dans
son esprit d'tranges souvenirs. Il se rappela avoir entendu dire que
dans certaines parties de l'Afrique, et sans doute  peu de distance de
celle o il tait, les indignes vivaient dans les arbres.

En effet, une tribu tout entire, compose de cinquante individus,
s'tablit parfois sur un seul arbre, o elle brave les btes froces et
les sauvages. Les huttes sont poses sur des plates-formes que
soutiennent les grosses branches horizontales; l'on y monte au moyen
d'chelles qui sont retires pendant la nuit.

Von Bloom connaissait ces dtails, qui sont de la plus complte
exactitude.

--Ne puis-je, se dit-il,  l'exemple des Hottentots, construire un asile
dans la gigantesque nwana? J'y trouverais toute la scurit dsirable,
toute ma famille y dormirait en paix, et quand j'irais  la chasse, je
laisserais mes enfants avec la certitude de les revoir sains et saufs au
retour. L'ide est excellente, mais est-elle praticable?... Voyons! il
ne faut que des planches pour tablir une plate-forme, le reste sera
facile; le feuillage,  la rigueur, me servirait de toit... Mais o
trouver des planches? Hlas! il n'y en a point dans les environs.

En cherchant autour de lui, Von Bloom jeta les yeux sur sa charrette.

--Voil des planches! s'cria-t-il dans un premier transport de joie.
Mais quoi! briser cette belle voiture, me priver de la seule ressource
que j'aie pour retourner un jour  Graaf Reinet!... Non, non! jamais!
Imaginons un autre expdient... Mais j'y pense; je n'ai pas besoin de
briser ma charrette; elle peut se dmonter et se remonter  volont...
Je puis l'utiliser sans en ter un seul clou... Le fond de la caisse
sera ma plate-forme... Hurrah!

Enthousiasm de son projet, le porte-drapeau s'empressa de le
communiquer  ses enfants. Tous y adhrrent avec empressement, et comme
ils avaient la journe devant eux, ils se mirent  l'oeuvre
immdiatement.

Ils couprent d'abord dans le taillis du bois, dont ils fabriqurent,
non sans peine, un grossire chelle de trente pieds de hauteur. Elle
atteignait aux premires branches du nwana, d'o ils pouvaient organiser
un escalier pour arriver  toutes les autres.

Von Bloom monta, examina avec soin les branches nombreuses qui partaient
horizontalement du tronc, et en choisit deux des plus fortes, situes 
la mme hauteur et s'cartant insensiblement l'une de l'autre.

Dix minutes suffirent pour dmonter la charrette; puis tous les
travailleurs runirent leurs forces pour monter le fond de la caisse. A
l'une de ses extrmits furent attaches de grosses courroies, qu'on fit
passer par-dessus une branche plus leve que celle sur laquelle devait
reposer le plancher. Swartboy grimpa sur l'arbre pour diriger l'norme
pice de bois, et toute la famille se suspendit aux courroies pour la
haler. Le petit Jan lui-mme tira de son mieux, mais toute sa puissance
musculaire ne pouvait gure tre value  plus d'une livre commerciale.

Le fond de la charrette fut hiss et plac d'aplomb sur les branches
horizontales destines  le supporter. De bruyantes acclamations
retentirent en bas, et Swartboy y rpondit du haut du nwana.

Le plus difficile tait fait. Les parois de la charrette furent enleves
pice  pice et remises  leur place. On lagua quelques branches afin
de remonter la capote du vhicule; et quand le soleil se coucha, la
maison arienne tait logeable.

On y coucha le soir mme, ou plutt, comme le dit Hans en plaisentant,
on y percha.

Mais la famille ne regardait pas sa nouvelle habitation comme termine.
On y travailla le lendemain. Au moyen de longues perches, on tablit
devant la charrette une large terrasse. Les perches furent lies
ensemble avec des baguettes de saule pleureur (_salix Babylonica_),
arbre originaire de ces contres, et qui croissait en abondance sur les
bords du lac. La terrasse reut un pais enduit de glaise prise au mme
endroit, et cimente avec cette terre glutineuse dont sont composes les
fourmilires.

Grce  ces arrangements, on pouvait allumer du feu et faire la cuisine
dans le nwana.

Quand le principal corps de logis fut achev, Swartboy construisit une
plate-forme pour lui et une seconde pour Totty, dans une autre partie de
l'immense figuier-sycomore. Au-dessus de chacune d'elles, pour prserver
leurs habitants de la pluie et de la rose, fut plac un pavillon de la
grandeur d'un parapluie ordinaire. Ces deux pavillons avaient un aspect
bizarre, dont on se rendait compte aisment quand on savait que
c'taient les oreilles de l'lphant.




CHAPITRE XXVII.

LA BATAILLE DES OUTARDES


Rien ne pouvait plus empcher le porte-drapeau de poursuivre le but de
sa vie nouvelle, la chasse aux lphants. Il rsolut de commencer sans
retard. Il sentait qu'il serait en proie  une terrible incertitude tant
qu'il n'aurait pas abattu plusieurs de ces gigantesques animaux.
Etait-il sr maintenant d'en pouvoir tuer un seul, et s'il n'y
russissait pas,  quoi servaient ses calculs anticips? Que devenaient
ses esprances de fortune? Un chec pouvait le rejeter dans une
condition pire que celle qu'il avait supporte, car il aurait perdu
non-seulement son temps, mais encore son nergie. Le succs excite les
facults, ranime le courage, inspire  l'homme une juste confiance en
soi-mme; la dfaite le rend timide et le pousse au dsespoir. Sous le
rapport psychologique, il est dangereux d'chouer dans une entreprise
quelconque, et c'est pourquoi, avant d'excuter aucun projet, il importe
d'tre bien certain qu'il est praticable.

Celui de Von Bloom l'tait-il? Il l'ignorait encore; mais c'tait son
unique ressource. Aucun autre moyen d'existence ne s'offrait  lui
prsentement; il fallait de toute ncessit essayer de celui-ci. Il
avait foi dans ses calculs, il avait l'espoir qu'ils ne seraient pas
tromps; mais la chose restait  l'tat de thorie. Il tait donc
naturel qu'il et hte de dbuter et de courir la chance.

Il sortit donc  la pointe du jour, accompagn de Hendrik et de
Swartboy. Il n'avait pu se dcider  laisser ses enfants sous la seule
protection de Totty, qui tait elle-mme presque un enfant. Hans tait
charg de veiller sur eux et de garder le camp.

Les chasseurs suivirent d'abord le ruisseau qui sortait du lac, parce
que c'tait de ce ct que les arbres taient en plus grand nombre; et
ils savaient que les lphants hantaient plus volontiers les contres
basses que les plaines dcouvertes.

Le cours d'eau tait bord d'une large ceinture de ces taillis qu'on
dsigne sous le nom de jungles. Plus loin se montraient a et l des
bouquets d'arbres, des massifs de verdure, au del desquels commenaient
les prairies, presque dpourvues d'arbres, mais couvertes d'un riche
tapis de gazon. A ces prairies succdait le Karoo, dsert aride, qui
s'tendait  l'orient et  l'occident jusqu'aux limites de l'horizon. La
lisire septentrionale tait forme, comme nous l'avons dit, par une
chane de collines escarpes, derrire lesquelles il n'y avait que des
solitudes dessches. Au sud, on apercevait des bois qui, sans mriter
le nom de forts, taient cependant assez vastes pour servir de retraite
aux lphants.

Les arbres taient principalement des mimosas de diverses espces, dont
les feuilles, les racines et les jeunes pousses sont la nourriture
favorite des grands ruminants. On remarquait aussi quelques mokalas aux
cimes en parasol; mais c'tait les nwanas dont les feuillages massifs,
dominant tout le paysage, qui lui donnaient un caractre particulier.

Le lit du ruisseau allait en s'largissant, mais en revanche la quantit
d'eau courante diminuait, et  un mille du camp elle disparaissait
compltement. On ne trouvait plus a et l que des mares stagnantes.
Toutefois, le lit continuait  augmenter de largeur, et il tait vident
qu'aprs les grandes pluies il devait contenir assez d'eau pour former
une rivire importante.

Les deux rives taient couvertes de buissons si pais que le canal
dessch tait la seule voie praticable. Chemin faisant, les chasseurs
firent lever diverses espces de petit gibier, auquel Hendrik aurait
volontiers envoy un coup de fusil, mais son pre s'y opposa.

--Tu pourrais, lui dit-il, effrayer le gros gibier que nous cherchons et
que nous rencontrerons sans doute d'un moment  l'autre. Il vaut mieux
attendre; en retournant au camp, je t'aiderai  tuer une antilope qui
fera notre souper. Provisoirement ne songeons qu'au but de notre
expdition, et tchons de nous procurer une paire de dfenses.

Rien n'empchait Swartboy de se servir de son arc, arme silencieuse, qui
ne pouvait causer la moindre alerte. Il avait t emmen tant pour
porter la hache et autres ustensiles que pour prendre part  la chasse.
Il n'avait oubli ni son arc ni son carquois, et il tait sans cesse
occup  chercher des yeux quelque animal, pour lui dcocher une de ses
armes empoisonnes.

Il trouva enfin un but digne de son attention. En traversant la plaine
pour viter les sinuosits du ruisseau, les chasseurs entrrent dans une
clairire au milieu de laquelle se tenait un norme oiseau.

--Une autruche! s'cria Hendrik.

--Non, dit Swartboy, c'est un paon.

--Il a raison, dit Von Bloom.

Cette dsignation tait ncessairement inexacte, car il n'existe pas de
paons en Afrique; et il ne se trouvent  l'tat sauvage que dans l'Asie
mridionale et dans les les de l'archipel Indien. Cependant le volatile
avait quelque analogie avec un paon, par sa queue longue et massive, par
ses ailes tachetes et ocelles, enfin par les plumes marbres de son
dos. A la vrit, il n'avait point les brillantes couleurs du plus fier
des oiseaux, mais il tait aussi majestueux et beaucoup plus grand. Sa
taille et son attitude expliquaient la mprise d'Hendrik.

C'tait un oiseau trs-diffrent du paon et de l'autruche, l'outarde
kori ou grande outarde de l'Afrique mridionale, que les colons
hollandais ont qualifie de paon  cause de son plumage ocell.

Swartboy et Von Bloom savaient que le kori tait un manger dlicieux,
mais ils savaient aussi que cet oiseau craintif se laissait
difficilement approcher; comment donc le Bosjesman pouvait-il
l'atteindre avec ses flches?

L'outarde tait  plus de deux cents pas, et si elle avait aperu ses
ennemis, elle aurait doubl la distance en courant, car les oiseaux de
cette famille, sans avoir recours  leurs ailes, comptent sur leurs
longues jambes pour chapper aux dangers qui les menacent. Ils sont plus
agiles que l'autruche mme, et quand on les chasse avec des chiens, on
ne les force qu'aprs une longue poursuite.

L'outarde n'avait pas encore vu les chasseurs. Ils l'avaient remarque
au moment o ils sortaient d'un taillis, et s'taient arrts aussitt.

De quelle manire Swartboy pouvait-il s'en approcher? le sol tait aussi
dgarni qu'une prairie nouvellement fauche, et la clairire n'avait
qu'une largeur mdiocre. Swartboy tait mme surpris d'y voir un kori,
car ces oiseaux ne frquentent ordinairement que les vastes plaines,
pour tre  mme d'apercevoir de loin leurs ennemis.

L'outarde conservait sa position au centre de la clairire, et ne
montrait aucune vellit de se dranger. Tout autre qu'un Bosjesman
aurait renonc  la chasser, mais Swartboy ne dsespra pas. Aprs avoir
recommand  ses compagnons de se tenir tranquilles, il s'avana sur la
lisire de la jungle, et prit position derrire un buisson touffu. Il se
mit ensuite  imiter, avec une parfaite exactitude, le cri que pousse le
kori quand il provoque un adversaire au combat.

De mme que le ttras, l'outarde est polygame, et dans certaines saisons
de l'anne elle est d'une jalousie terrible et d'une humeur belliqueuse.
Swartboy savait que les koris taient dans la saison des combats, et en
parodiant leurs cris de dfi, il esprait attirer  porte de sa flche
celui qu'il avait sous les yeux.

Ds que le kori entendit l'appel, il se dressa de toute sa hauteur,
tendit sa queue immense, et laissa pendre ses ailes, dont les plumes
mres tranrent sur le sol; puis il rpondit  la provocation. Ce qui
tonna Swartboy, ce fut d'entendre simultanment deux cris semblables.

Ce n'tait pas une illusion; avant que le Bosjesman et le temps de
ritrer son stratagme, un second appel retentit d'un autre ct.

Swartboy ouvrit de grands yeux  l'aspect d'un second kori qui semblait
tre tomb des nues, mais qui, plus vraisemblablement, tait sorti du
couvert des buissons; en tous cas, avant que le chasseur l'et remarqu,
l'animal tait prs du centre de la clairire.

Les deux oiseaux se virent, et l'on put juger  leurs mouvements qu'une
lutte entre eux tait imminente.

Aprs avoir pass quelque temps  se pavaner,  faire la roue, 
prendre les attitudes les plus menaantes,  pousser les cris les plus
insultants, les deux koris arrivrent  un tat d'exaltation suffisant
pour commencer le combat. Ils s'abordrent avec vaillance, en se servant
de trois espces d'armes; tantt ils se frappaient respectivement de
leurs ailes; tantt ils se piquaient avec leurs becs, ou, quand ils en
trouvaient l'occasion, se donnaient des coups de pieds que la longueur
et la force musculaire de leurs jambes rendaient dangereux.

Swartboy savait que, lorsqu'ils seraient au fort de l'action, il
pourrait approcher sans tre remarqu, et il attendit patiemment le
moment propice.

Au bout de quelques minutes, il reconnut qu'il n'aurait pas besoin de se
dranger, puisque les oiseaux se dirigeaient de son ct.

Il tendit son arc, posa une flche sur la corde, et observa les
combattants.

En moins de cinq minutes, ils taient  trente yards de son embuscade.
Le sifflement de sa flche aurait pu tre entendu par une des outardes
si elle avait cout. L'autre n'aurait rien entendu, car avant que le
son parvnt jusqu' elle un trait empoisonn lui traversait les
oreilles.

Elle tomba morte, et l'autre kori, s'imaginant d'abord qu'il avait
remport la victoire, se promena firement autour du cadavre; mais il
parut changer d'avis en voyant le trait plant dans la tte de la
victime; certes, ce n'tait pas lui qui avait fait cela!

Peut-tre, s'il avait eu le temps de la rflexion, aurait-il pris la
fuite; mais avant qu'il et clairci ses ides, une autre flche
l'tendit sur le gazon!

Swartboy vint alors prendre possession de sa proie: les deux jeunes
mles qu'il avait tus promettaient d'tre excellents  la broche. Il
les suspendit  une branche leve, pour les mettre  l'abri de la
voracit des hynes et des chacals; puis les chasseurs rentrrent dans
le lit du ruisseau.




CHAPITRE XXVIII.

SUR LA PISTE DE L'LPHANT


Aprs avoir fait une centaine de pas, ils traversrent une des mares
dont nous avons parl. Elle tait assez grande, et la vase de ses bords
portait les empreintes de nombreux animaux.

En remarquant de loin ces empreintes, Swartboy prit les devants. Tout 
coup ses yeux s'largirent, ses lvres frmirent, et il se tourna vers
ses compagnons pour crier:

--_Mein baas! mein baas_ (mon matre)! il est venu ici un klow, un
lphant de la grande espce!

Il tait impossible de confondre les traces de l'lphant avec celles de
tout autre animal. Elles avaient une longueur de vingt-quatre pouces et
une largeur presque gale. Profondment imprimes dans la boue, elles
formaient des trous assez grands pour y planter un poteau. Les chasseurs
contemplrent ces traces avec d'autant plus de plaisir qu'elles taient
fraches, et que la vase remue n'tait pas encore recouverte d'une
crote. Elles devaient avoir t faites dans la nuit, et annonaient la
prsence d'un vieil lphant de trs-haute taille.

Il s'agissait seulement de savoir si ses dfenses n'avaient pas t
brises par accident; car dans ce cas elles ne repoussent jamais. Elles
tombent lorsque l'lphant est jeune et qu'elles ne sont pas plus
grosses que des pattes de homard, mais celles qui les remplacent durent
toute la vie, et si elle se rompent, elles ne reparaissent jamais.
Quoique leur perte soit un grand malheur pour l'lphant, il devrait,
s'il tait bien avis, les briser contre le premier arbre venu; ce
serait probablement un moyen de prolonger son existence, car les
chasseurs ne daigneraient plus employer leurs munitions  le tuer.

Aprs avoir tenu conseil, Von Bloom et Hendrik, prcds de Swartboy,
suivirent la piste, qui passait  travers la jungle.

Ordinairement l'lphant laisse des marques de son passage en broutant
les arbres qu'il rencontre. Dans la circonstance actuelle, il n'avait
pas mang; mais le Bosjesman, qui avait l'agilit d'un lvrier, n'en
suivit pas moins la trace, laissant derrire lui ses compagnons
essouffls.

Ils traversrent plusieurs clairires et en trouvrent une au milieu de
laquelle s'levait une norme fourmilire. L'lphant devait s'y tre
arrt, et mme s'y tre couch.

Von Bloom avait toujours entendu dire que les lphants dormaient
debout, mais Swartboy tait mieux inform.

--Il est vrai, dit-il, qu'ils se tiennent quelquefois debout durant leur
sommeil, mais surtout dans les contres o ils ne sont pas tourments;
que celui-ci se soit couch, c'est bon signe, nous voyons par l que
jusqu' prsent les klows sont rests paisibles possesseurs du pays. Il
est par consquent facile de les approcher et de les tuer; et s'ils
dguerpissent plus tard, ce sera seulement quand nous en aurons abattu
un bon nombre.

Cette dernire considration tait de la plus haute importance. Lorsque
les lphants ont appris  leurs dpens ce que signifie la dtonation du
fusil, il suffit souvent d'une seule chasse pour les dcider 
s'loigner. Non-seulement les individus qu'on a poursuivis se drobent
aux coups des chasseurs, mais encore tous les autres partent comme s'ils
eussent t avertis par leurs camarades, et bientt il n'en reste plus
un seul dans la contre. Ces migrations sont le plus grand obstacle que
rencontre le chasseur d'lphants, qu'elles obligent  des dplacements
perptuels.

Au contraire, lorsque les lphants sont rests longtemps tranquilles,
un coup de fusil ne les pouvante pas, et pour quitter la place, il faut
qu'ils soient chasss avec persvrance.

Swartboy fut donc enchant de voir que le vieil lphant s'tait couch,
et tira de ce fait une foule de conclusions.

Il tait certain que l'lphant s'tait couch. A la place ou son dos
avait port, le cne lev par les fourmis s'tait affaiss; les formes
de son corps taient dessines dans la poussire, et l'une de ses
dfenses avait laiss dans l'herbe une profonde rainure. Le judicieux
Bosjesman dcida, aprs examen, que ces dfenses devaient tre d'une
dimension considrable.

Swartboy donna  ses compagnons de curieux dtails sur le plus grand des
quadrupdes.

--L'lphant, dit-il, ne se couche jamais sans avoir pour point d'appui
de ses paules un rocher, un arbre ou une fourmilire; autrement, il
serait expos  rouler sur le dos; quand il est renvers, les pieds en
l'air, il a beaucoup de peine  se relever, et se trouve presque aussi
embarrass qu'une tortue. Parfois il dort debout, appuy contre le tronc
d'un arbre dont il s'tait d'abord approch pour chercher de l'ombre. Il
affectionne certains arbres auxquels il revient rgulirement pour faire
un somme pendant la grande chaleur du jour. C'est le moment o il
repose; car, au lieu de dormir la nuit, il l'emploie  se repatre et 
chercher un abreuvoir. Dans les pays o il n'est pas inquit, il mange
aussi le jour, et je crois pouvoir attribuer son activit nocturne  la
crainte que lui inspire l'homme, son ennemi le plus acharn et le plus
vigilant.

Pendant que Swartboy communiquait ces renseignements, on continuait 
suivre les traces de l'lphant, qui avaient chang de nature  partir
de la fourmilire. Le sommeil lui avait rendu l'apptit, les buissons
pineux avaient t saccags par sa trompe flexible; des branches
avaient t arraches, dpouilles entirement de leurs feuilles, et les
parties ligneuses qu'il avait abandonnes taient parses a et l sur
le sol; il avait dracin des arbres, dont quelques-uns taient de
grande dimension.

L'lphant en agit ainsi lorsque le feuillage ne se trouve pas  porte
de sa trompe; il n'hsite pas  abattre l'arbre trop lev, afin de le
dpouiller  loisir. Comme il est friand de diverses espces de racines
savoureuses, il lui arrive parfois, pour les atteindre, de creuser la
terre avec ses dfenses, surtout quand elle a t dtrempe par les
pluies. Aprs avoir soulev le pied de l'arbre avec son puissant levier,
il le saisit  l'aide de sa trompe et se nourrit des racines. Il
recherche principalement les plus grosses espces de mimosas; mais il
est capricieux, et aprs avoir emport un arbre pendant l'espace de
plusieurs yards, il le rejette souvent sans y toucher. Le passage d'une
troupe d'lphants suffit pour ravager une fort.

L'lphant n'a besoin que de sa trompe pour arracher les arbustes, mais
il lui faut faire usage de ses dfenses quand l'arbre est d'une
certaine grosseur. Il les glisse sous les racines, remue le sol,
ordinairement sablonneux, et envoie en l'air par une brusque secousse
les racines, le tronc et les branches.

Sur la route que parcouraient les chasseurs, ils trouvaient  chaque pas
des preuves tonnantes de la force de l'lphant, et ne pouvaient se
dfendre d'un sentiment de terreur. Si dans ses moments de repos, le
gigantesque animal commettait tant de dvastations, de quoi n'tait-il
pas capable pour peu qu'on l'irritt?

Quoique plus expriment que le fermier et son fils, et mme  cause de
son exprience particulire, le Bosjesman n'tait pas sans inquitude.
Il avait lieu de croire que l'animal qu'ils poursuivaient tait ce que
les chasseurs indiens appellent un rdeur.

Dans les circonstances ordinaires, on peut passer au milieu d'un
troupeau d'lphants aussi impunment qu'au milieu d'un troupeau de
boeufs; ils ne deviennent dangereux que lorsqu'ils sont attaqus ou
blesss. Le rdeur est une exception  la rgle gnrale; il est
habituellement vicieux et se rue sans la moindre provocation sur les
hommes ou les animaux qu'il rencontre; il semble se complaire dans la
destruction, et malheur  tout tre vivant qui se trouve sur son passage
et n'est pas assez agile pour lui chapper! Le rdeur ne s'associe
jamais aux autres animaux de son espce, il erre solitaire dans les
bois; on croirait que c'est un exil, banni pour son mauvais caractre
ou pour ses mfaits, et dont la proscription mme a aigri les
inclinations perverses.

Il est  craindre, dit Swartboy, que nous ayons affaire  un rdeur. Les
lphants vont par bandes de vingt, trente et mme cinquante; ils sont
toujours au moins deux: cela m'est suspect. Les dgts qu'il a commis,
les larges empreintes qu'il a laisses, semblent indiquer qu'il
appartient  la dangereuse famille des rdeurs, dont nous avons dj vu
un chantillon. Celui que le rhinocros  tu en tait un; autrement il
se serait retir pour viter le combat.

Ces explications augmentrent les alarmes des chasseurs; cependant aucun
d'eux ne songea  reculer.

Les empreintes taient de plus en plus fraches, les racines des arbres
renverss portaient la marque des dents de l'lphant, et elles taient
encore humides de son abondante salive. Les branches brises des mimosas
exhalaient encore leurs parfums, qui n'avaient pas eu le temps de se
dissiper; tout annonait que l'animal tait proche.

Prcds par le Bosjesman, Von Bloom et son fils faisaient le tour d'un
massif, lorsque leur guide s'arrta brusquement. Ses yeux roulrent dans
leurs orbites, ses lvres s'agitrent, mais l'motion lui coupa la
parole; il ne fit entendre que des sifflements inarticuls. Il tait
inutile qu'il s'expliqut d'avantage; ses compagnons devinrent qu'il
avait vu l'lphant, et se cachant en silence derrire des broussailles,
ils regardrent  leur tour l'imposant quadrupde.




CHAPITRE XXIX.

LE RODEUR


L'lphant se tenait au milieu d'un massif de mokhalas. Ces arbres, que
les botanistes dsignent sous le nom d'acacias de la girafe, ont des
tiges lances, surmontes d'un pais feuillage qui affecte la forme
d'un parasol. La girafe, avec son long cou et ses lvres prhensiles,
atteint sans difficult leurs feuilles pinnes, d'un vert tendre, qui
sont son aliment favori.

L'lphant, dont la trompe ne peut jamais s'lever  la mme hauteur,
serait souvent dans la situation du renard de la fable s'il n'avait un
moyen de mettre  sa porte la nourriture qu'il dsire. Il brise
l'arbre,  moins que le tronc soit d'une dimension exceptionnelle.

Lorsque les yeux de nos chasseurs s'arrtrent sur l'lphant, il venait
de casser prs de la racine un mokhala, dont il dvorait les feuilles
avec avidit.

--Prenez garde! murmura prcipitamment Swartboy lorsqu'il eut recouvr
sa prsence d'esprit, prenez garde, baas! n'approchez pas; c'est un
vieux klow, je vous promets qu'il est mchant comme un diable.

Von Bloom et Hendrik regardrent l'animal et ne lui trouvrent rien qui
le distingut des autres de son espce; mais le Bosjesman avait des yeux
exercs, et il tait incapable de se tromper. Il possdait cette science
physiognomonique qui nous fait distinguer un homme vertueux d'un
sclrat, sur des indices qu'on saisit sans pouvoir les dfinir.

Von Bloom et Hendrik trouvrent en effet que l'lphant avait mauvaise
mine, et suivirent les conseils de Swartboy; ils restrent immobiles
dans les broussailles, en se demandant s'ils devaient attaquer un aussi
formidable animal. La vue de ses longues dfenses tait trop sduisante
pour que Von Bloom renont  faire au moins une tentative. Avant de le
laisser fuir, il voulait lui envoyer quelques balles.

Il chercha dans sa tte un plan d'attaque, mais il n'avait pas le temps
de le mrir. L'lphant se montrait inquiet; il pouvait s'loigner d'un
moment  l'autre, et se perdre au milieu des fourrs. Von Bloom prit le
parti de s'avancer le plus prs possible et de lcher son coup de fusil.
Il se disait qu'une seule balle au front tuait un lphant, et pourvu
qu'il choisit une bonne position, il se croyait assez bon tireur pour
toucher droit au but.

Malheureusement la conviction de Von Bloom tait base sur une erreur
accrdite par les thoriciens qui ont chass l'lphant dans leur
cabinet. En consultant d'autres hommes d'tude, les anatomistes, ces
messieurs pourraient s'assurer que l'lphant peut recevoir impunment
une balle dans la tte, grce  la position de sa cervelle et  la
conformation de son crne.

Proccup d'une fausse ide, Von Bloom commit une grave erreur. Au lieu
de chercher  prendre l'animal de flanc, ce qui aurait t facile, il
fit un dtour  travers les broussailles pour venir le frapper au milieu
du front.

Hendrik et Swartboy restrent  leur place.

A peine Von Bloom tait-il install, qu'il vit la monstrueuse bte
s'avancer d'un pas majestueux. En une douzaine d'enjambes, elle allait
atteindre le chasseur embusqu. Elle ne profrait aucun cri; mais on
entendait le gargouillement de l'eau qui ondulait dans son vaste
estomac.

Von Bloom avait pris position derrire le tronc d'un gros arbre.

L'lphant ne l'avait pas vu, et aurait peut-tre pass sans le
remarquer, si le chasseur l'avait permis.

Von Bloom en eut un moment l'ide. Quoique ce fut un homme de coeur,
la vue du gant des forts le faisait frissonner malgr lui; mais 
l'aspect des brillantes masses d'ivoire qui le menaaient, il se rappela
pourquoi il s'tait expos. Il songea  la ncessit de refaire sa
fortune et d'assurer l'avenir de ses enfants.

Il posa rsolment son long roer sur un noeud de l'arbre et prit son
point de mire. La dtonation retentit; des nuages de fume
envelopprent le chasseur. Il entendit la voix stridente et cuivre de
l'lphant, le bouillonnement de l'eau dans ses entrailles, le
craquement des branches; et quand la fume se dissipa, il reconnut avec
douleur que l'animal tait encore sur ses pieds et n'avait nullement
souffert.

La balle avait atteint son but; mais au lieu de pntrer dans le crne,
elle s'tait aplatie sur l'os frontal, et n'avait eu d'autre effet que
d'exciter au plus haut degr la fureur de l'lphant. Quoiqu'il ignort
la cause du chatouillement importun qu'il avait ressenti, il frappait
les arbres avec ses dfenses, arrachait les branches et les lanait en
l'air. S'il avait aperu Von Bloom, il l'aurait infailliblement mis en
pices; mais le chasseur eut la prsence d'esprit de rester immobile
derrire le gros arbre.

Swartboy ne montra pas tant de prudence. Il tait sorti avec Hendrik du
massif de mokhalas, avait travers la clairire et se dirigeait du ct
de Von Bloom. Quand il vit que l'lphant n'tait pas bless, il perdit
courage, quitta Hendrik et se sauva dans le taillis en poussant des cris
de dtresse.

Ces cris attirrent l'attention de l'lphant, qui, prenant la direction
d'o ils partaient, rentra dans la clairire que traversait le fugitif.
Au moment o l'animal passait devant Hendrik, celui-ci lui envoya une
balle qui l'atteignit  l'paule et le rendit plus furieux que jamais.

Sans s'arrter, l'lphant se rua sur les pas de Swartboy, auquel, dans
son ignorance, il attribuait peut-tre la blessure qu'il avait reue.

Le Bosjesman tait  peine sorti des massifs de mokhalas, et n'avait pas
plus de dix pas d'avance. Il se proposait de regagner le bois et de
monter sur un arbre; mais, hlas! il tait trop tard! il entendait les
pas lourds, le mugissement de son ennemi courrouc, dont il croyait
sentir l'ardente haleine. Il tait encore loin du bois, et n'avait
aucune chance d'arriver jusqu' l'arbre sur lequel il voulait grimper.
Ne sachant quel parti prendre, il s'arrta et fit volte-face. C'tait
par dsespoir et non par bravade qu'il affrontait son adversaire. Il
savait qu'il serait certainement dpass  la course, et comptait viter
la terrible attaque par quelque manoeuvre adroite.

Le Bosjesman tait au milieu de la clairire, et l'lphant marchait
droit  lui.

Swartboy n'avait point d'armes; il avait jet pour courir plus vite, son
arc, son carquois et sa hache, qui lui auraient t d'ailleurs inutiles.
Il ne portait son kaross, ou manteau de peau de mouton, qu'il avait
gard avec intention.

L'lphant approcha, la trompe tendue. Swartboy lui lana son kaross de
manire  le faire retomber sur le long et flexible cylindre; puis il
sauta lestement de ct, et prit la fuite dans une direction oppose 
celle que suivait l'lphant.

Malheureusement la trompe balaya le sol avec le kaross, qu'elle avait
saisi, et qui rencontrant les jambes de Swartboy, le renversa  plat
ventre sur le gazon.

L'agile Swartboy se releva aussitt et voulut courir; mais l'lphant
n'avait pas t dupe du stratagme du kaross, et aprs avoir jet ce
vtement inutile, il se prcipita brusquement sur Swartboy. Les
demi-cercles d'ivoire passrent par derrire entre les jambes du
Bosjesman, et le lancrent  plusieurs pieds en l'air.

Du bord de la clairire, Von Bloom et Hendrik furent tmoins de sa
prilleuse ascension; mais,  leur grand tonnement, ils ne le virent
pas redescendre.

Etait-il tomb sur les dfenses de l'lphant? Y tait-il retenu par la
trompe? Non: le Bosjesman n'tait ni sur la tte ni sur le dos de
l'animal qui, non moins tonn que les chasseurs de la disparition de sa
victime, la cherchait de tous cts.

O Swartboy tait-il all?

En ce moment l'lphant rugit avec fureur, entoura de sa trompe un
mokhala et le secoua violemment.

Von Bloom et Hendrik levrent les yeux vers la cime, s'attendant  y
trouver Swartboy. En effet, il tait juch sur les branches, au milieu
desquelles il avait t lanc. Il comprenait que sa position tait
prcaire, et la terreur se peignait sur sa physionomie; mais il n'eut
pas le temps d'exprimer ses alarmes. L'arbre craqua, se brisa et tomba
en entranant le pauvre Bosjesman.

Par hasard, le mokhala tomba du ct de l'lphant, dont Swartboy dans
sa chute effleura la croupe. Les branches avaient amorti le choc; il
n'tait pas bless, mais il se voyait compltement  la merci de son
adversaire.

Il tait perdu!

Une ide s'offrit  lui. Avec l'instinct du dsespoir, il sauta sur une
des jambes de derrire de l'lphant et l'treignit avec nergie; il mit
en mme temps ses pieds nus sur les rebords des sabots du pachyderme, et
ce point d'appui lui permit de s'installer solidement.

Dans l'impossibilit de le faire dguerpir ou de l'atteindre avec sa
trompe, surpris et pouvant de ce nouveau genre d'attaque, l'lphant
poussa un cri terrible et s'enfuit  travers les jungles, la queue et la
trompe en l'air.

Swartboy resta  son poste jusqu' ce qu'il ft au milieu des taillis,
et saisissant une occasion favorable, il se glissa doucement  terre.
Ds qu'il eut touch le sol il se releva et courut de toute sa force
dans une direction oppose.

Il n'avait pas besoin de s'essouffler. Non moins effray que lui, le
prosboscidien poursuivit sa marche en faisant un large abattis d'arbres
et de branches; il ne s'arrta qu'aprs avoir mis plusieurs milles entre
lui et le thtre de cette fcheuse aventure.

Von Bloom et Hendrik avaient recharg leurs fusils et avanaient au
secours de Swartboy; mais il le rencontrrent qui venait au devant
d'eux, heureux et fier de sa miraculeuse dlivrance.

Les chasseurs chauffs proposrent de suivre la piste.

--A quoi bon? dit Swartboy, qui avait assez du vieux rdeur. Sans
chevaux et sans chiens nous n'avons pas la moindre chance de le
rejoindre. Le mieux est d'y renoncer sans barguigner.

Von Bloom le comprit et regretta plus vivement la perte de ses chevaux.
Il est facile  un homme  cheval d'atteindre l'lphant, et  des
chiens de le rduire aux abois, mais il ne lui est pas moins facile
d'chapper  un chasseur  pied, et une fois qu'il a pris la fuite, ce
serait peine perdue que de le poursuivre.

L'heure tait trop avance pour chercher d'autres lphants. Les
chasseurs dsappoints abandonnrent la chasse et s'acheminrent
tristement vers le camp.




CHAPITRE XXX.

LES GNOUS


Un malheur, dit le proverbe, n'arrive jamais seul.

En approchant du camp, les chasseurs purent s'apercevoir que tout
n'tait pas en rgle, Totty, Gertrude et Jan taient en haut de
l'chelle, et leurs regards inquiets n'annonaient rien de bon.

Ou tait Hans?

Ds que les chasseurs furent en vue, Jan et Gertrude descendirent les
chelons et vinrent confirmer les tristes conjectures qu'on avait
formes.

Hans tait absent depuis plusieurs heures.

--O est-il all? demanda Von Bloom.

--Nous ne savons pas, rpondit Jan; nous craignons qu'il ne lui soit
arriv quelque malheur.

--Mais dans quelles circonstances a-t-il quitt le camp?

--Un grand nombre de btes de forme tranges sont venues boire dans le
lac. Vite Hans a pris son fusil et s'est mis  les poursuivre; il nous a
recommand de nous tenir dans l'arbre, de ne pas bouger avant son
retour, en disant qu'il allait revenir de suite. Il s'est en all au bas
du lac; mais les buissons nous l'ont bientt cach, et nous ne l'avons
plus revu!

--Y a-t-il longtemps?

--Oh! trs-longtemps, dit Gertrude. Il est parti presque aussitt que
vous. Ne le voyant pas revenir, nous nous sommes d'abord inquits, puis
nous avons pens qu'il vous avait rencontrs, qu'il vous aidait 
chasser, et que c'tait pour cela qu'il ne rentrait pas.

--Avez-vous entendu un coup de fusil?

--Non; les tranges btes avaient disparu avant que Hans et eu le temps
de se prparer. Nous supposons qu'avant de pouvoir les rattraper il a
d faire un bon bout de chemin, et voil pourquoi nous n'avons rien
entendu.

--Quelles taient les btes dont vous parlez?

--De gros animaux d'un jaune brun, reprit la petite fille. Ils avaient
des crinires hrisses; de longues touffes de poils pendaient de leur
poitrail entre leurs jambes de devant.

--Ils taient gros comme des poneys, ajouta Jan; ils gambadaient et
caracolaient comme des poneys, auxquels ils ressemblaient beaucoup.

--Ils avaient plutt l'air de lions, interrompit Gertrude.

--De lions! s'crirent Von Bloom et Hendrik, avec l'accent de la
terreur.

--Oui, reprit Gertrude, il m'ont fait l'effet d'tre de l'espce des
lions.

--Et  moi aussi, dit Totty.

--Combien taient-ils?

--Au moins une cinquantaine. Nous n'avons pu les compter, car ils
taient sans cesse en mouvement, galopaient d'un lieu  l'autre et se
donnaient des coups de cornes.

--Ah! ils avaient des cornes! s'cria Von Bloom, que cette affirmation
rassurait.

--Certainement, rpondirent  la fois Totty et les deux enfants.

--C'taient, dit Jan, des cornes pointues qui descendaient en partant du
front et remontaient ensuite tout droit. Ces animaux avaient aussi des
crinires; leur cou se courbait comme celui d'un cheval; leur nez tait
garni d'une touffe de poils semblable  une brosse. Ils avaient les
membres arrondis comme des poneys et de longues queues blanches qui
balayaient la terre comme celle des poneys. Je vous le rpte, sans
leurs cornes, sans les longs poils dont leur nez et leur poitrine
taient garnis, je les aurais pris pour des poneys. Ils galopaient comme
les poneys qui jouent dans les prairies; ils couraient en baissant la
tte, secouaient leurs crinires, hennissaient, ronflaient, absolument
comme des poneys. Parfois encore ils beuglaient comme des taureaux! et
j'avoue que, par la tte, ils ressemblaient  des taureaux! j'ai
remarqu aussi qu'ils avaient le sabot fendu comme celui des boeufs.
Oh! je les ai bien vus, pendant que Hans chargeait son fusil! Ils
taient au bord de l'eau; mais quand il approcha, ils dcamprent tous
 la file. Celui qui les guidait et celui qui fermait la marche taient
de la plus forte taille.

--C'taient des gnous! s'cria Swartboy.

--Oui, dit Von Bloom; la description que fait Jan ne peut s'appliquer
qu' eux.

En effet, Jan avait exactement esquiss les particularits
caractristiques du gnou (_catoblepas gnus_), le plus singulier
peut-tre de tous les ruminants; il a le museau du boeuf, l'encolure
du cheval, le cou massif et courb, la queue blanchtre et termine par
un flocon de poils. L'enfant avait parfaitement saisi ces traits
distinctifs. Gertrude elle-mme n'avait pas commis une erreur
impardonnable, car les vieux gnous, avec leur robe fauve et leur
crinire flottante, ont avec le lion des points d'analogie frappante
quand on les aperoit de loin, et les plus fins chasseurs s'y trompent
quelquefois.

Cependant les observations de Jan taient plus conformes  la vrit que
celles de Gertrude. S'il avait t plus prs, il aurait remarqu en
outre que les gnous avaient l'air farouche, des cornes pareilles 
celles du bison d'Afrique, les jambes effiles du cerf et la croupe
ronde du poney. Il aurait vu encore que les mles taient plus gros et
d'un jaune plus fonc que les femelles, que les petits taient de
couleur claire et blanchtre comme du lait.

Les gnous qui taient venus boire au lac faisaient partie de ceux que
les colons hollandais appellent _wildebeest_ (boeufs sauvages), et les
Hottentots gnous. Ce dernier nom leur vient de ce qu'ils poussent
parfois un gmissement sourd, exactement reprsent par le mot
gnou-o-ou.

Ils errent en bandes nombreuses dans les solitudes de l'Afrique
australe; il sont inoffensifs,  moins qu'ils ne soient blesss; car
alors, surtout quand ils sont vieux, ils frappent le chasseur avec les
cornes et les sabots.

Les gnous courent avec une rare vitesse, mais l'aspect d'un ennemi ne
les fait pas fuir au loin; ils se tiennent en observation  quelque
distance, caracolent, dcrivent des cercles autour du chasseur, le
menacent en baissant la tte vers le sol, et soulvent avec leurs pieds
des tourbillons de poussire. Le cri qu'ils font entendre tient  la
fois du beuglement du taureau et du rugissement du lion.

Pendant que le troupeau est au pturage, les vieux gnous font sentinelle
et le gardent en avant et en arrire; s'ils se met en marche, c'est
presque toujours sur une seule ligne, comme Jan l'avait observ.

Les vieux gnous se tiennent  l'arrire, entre le troupeau et le
chasseur, en se frappant rciproquement de leurs cornes, comme s'ils se
livraient un combat srieux; mais aussitt que l'ennemi vient  porte,
ils font trve et partent au galop en dcrivant les zigzags les plus
capricieux.

Il existe une seconde espce du mme genre dans le sud de l'Afrique, et
plus au nord une troisime dont les moeurs sont peu connues. Toutes
deux sont de plus haute taille que le gnou vulgaire, qui atteint
rarement plus de quatre pieds de hauteur, tandis que ses congnres en
ont prs de cinq. Les trois espces sont distinctes, et ne se runissent
jamais, quoiqu'on les rencontre souvent en compagnie d'autres animaux.
Elles sont particulires au continent de l'Afrique.

Le gnou mouchet (_catoblepas gorgon_) est connu des chasseurs et des
colons du Sud sous le nom de boeuf sauvage bleu. Sa robe azure est
rehausse sur les flancs par des stries d'une autre nuance; ses
habitudes sont les mmes que celles du gnou commun; mais il est plus
lourd et sa forme est encore plus singulire.

Le _catoblepas taurina_, qui constitue la troisime espce, est appel
kokoou par les indignes. Il se rapproche du gnou mouchet par les
moeurs et la configuration. Au reste on le connat  peine, car il
habite les parties de l'Afrique centrale qui ont t le moins explores.

Ces trois espces, qui diffrent si compltement de tous les animaux
connus, ont droit  former un genre spar. Jusqu' prsent les
naturalistes les ont places parmi les antilopes liocres, c'est--dire
 cornes entirement lisses, mais sans aucune raison plausible. Les
gnous ont moins d'affinits avec l'antilope qu'avec le boeuf; c'est ce
qu'ont bien compris les chasseurs et les cultivateurs des frontires,
qui les ont qualifis de boeufs sauvages.

La chair du gnou est recherche, surtout quand il est jeune. Le cuir
sert  fabriquer des harnais et des lanires; sa longue queue soyeuse
est un objet de commerce. On voit autour des fermes du Cap de grands
morceaux de cornes de gnous et de springboks, restes d'animaux tus  la
chasse.

La chasse au gnou est l'exercice favori des jeunes colons. On cerne
quelquefois dans les valles des bandes considrables de ces animaux,
que l'on dcime  volont. Parfois aussi on les attire en leur montrant
un mouchoir rouge ou une pice de drap carlate, sur lesquels ils se
jettent avec fureur, car ils ont pour ces couleurs une grande aversion.
On les rduit facilement  l'tat de domesticit; mais on ne les admet
pas volontiers dans les fermes,  cause d'une maladie de peau qui les
emporte chaque anne par milliers, et qu'ils pourraient communiquer au
btail. On suppose sans peine que Von Bloom et ses compagnons ne
s'amusrent pas  disserter sur le gnou. Leur unique proccupation tait
l'absence prolonge de Hans. Ils se disposaient  se mettre  sa
recherche, quand il arriva courb sous le poids d'un lourd fardeau.

Un cri de joie salua sa venue.




CHAPITRE XXXI.

LA FOURMILIRE


Hans fut assailli d'une vole de questions:

--Ou tes-vous all? qui vous a retenu? qu'est-ce qui vous est arriv?
n'tes-vous pas bless?

--Je me porte  merveille, rpliqua-t-il, et je vous raconterai mes
aventures quand Swartboy aura corch ce cochon de terre, que Totty fera
cuire pour notre souper. En ce moment je suis trop affam pour avoir le
courage de parler.

En disant ces mots, Hans se dbarrassa d'un animal qu'il portait sur les
paules, et qui tait de la grosseur d'un mouton. Cet animal trange,
que Hans nommait improprement cochon de terre, tait couvert de longues
soies d'un gris teint de rouge. Il avait une longue queue qui allait en
s'amincissant comme une carotte, un museau de glabre d'environ un pied
de long, la bouche trs-petite, des oreilles droites et pointues comme
une paire de cornes; un corps plat, des jambes courtes et musculeuses;
ses griffes taient dmesures, surtout aux pattes de devant, o, au
lieu de s'tendre, elles se repliaient comme des poings ferms ou comme
les mains d'un singe.

--Mon cher enfant, dit Von Bloom, nous t'accordons du repos, d'autant
plus que notre apptit n'est pas moins vif que le tien. Mais nous
pouvons rserver pour demain ton cochon de terre; nous avons ici une
couple d'outardes qui seront plus faciles  accommoder.

--Soit, repartit Hans; avec la faim qui me dvore, je ne tiens pas 
manger une chose plutt qu'une autre, et je me rgalerais mme d'une
tranche de vieux couagga si j'en avais. J'espre pourtant que Swartboy,
s'il n'est pas trop las, voudra bien corcher mon gibier. Prenez bien
garde de l'abmer, brave Swartboy; c'est un animal qu'on ne trouve pas
tous les jours.

--Laissez-moi faire, mynheer Hans; je m'entends  corcher un goup.

Le singulier animal que Hans appelait cochon de terre (aardvark), et que
le Bosjesman connaissait sous le nom de goup, n'tait ni plus ni moins
que l'oryctrope ou mangeur de fourmis d'Afrique (_orycteropus
capensis_).

Quoique les colons le dsignent sous la qualification de cochon de
terre, l'oryctrope du Cap n'a rien de commun avec l'espce porcine. La
forme de son museau, ses longues soies, l'habitude qu'il a de fouiller
la terre, lui ont valu cette fausse dnomination. De tous les animaux
qui creusent les terriers, c'est assurment le plus expditif; il
surpasse mme le blaireau, et un jardinier arm d'une bonne bche ne
parviendrait pas  faire un trou en aussi peu de temps que lui. Sa
taille, ses moeurs et sa conformation sont  peu prs celles de son
cousin de l'Amrique du Sud, le tamanoir (_myrmecophaga gubata_), que
l'on considre comme le type des fourmiliers ou mangeur de fourmis. Mais
l'oryctrope du Cap perce les murailles paisses d'une fourmilire, et
dvore les terms avec autant de facilit que le myrmcophage de la
valle des Amazones. Il a, comme le tamanoir, la queue et le museau
longs, la bouche petite et la langue extensible. Cependant, les
naturalistes, qui se sont occups du tamanoir, ont presque entirement
nglig l'oryctrope.

Le premier figure avec honneur dans les musums et les mnageries,
tandis que personne ne se dispute la possession du second. D'o vient
cette ingalit? Sans doute de ce que le cochon de terre est d'une
colonie hollandaise que l'on a rcemment calomnie. Je prtends faire
cesser l'injustice dont le cochon de terre a t trop longtemps victime,
et je soutiens qu'il n'a pas moins de droit que le tamanoir  tre
regard comme le type des myrmcophages. Il faut voir comme il dtruit
des fourmilires, dont quelques-unes ont vingt pieds de haut; comme il
allonge sa langue visqueuse pour la rentrer couverte de fourmis
blanches. De mme que le tamanoir, il engraisse et fournit une chair
aussi salubre que dlicate, quoiqu'elle sente lgrement l'acide
formique. Ses jambons, convenablement prpars, sont suprieurs  ceux
d'Espagne ou de Westphalie. Je vous conseille d'en essayer.

Swartboy, qui apprciait les qualits comestibles de cet trange gibier,
se mit  le dpecer avec empressement. Quoique commun dans l'Afrique
australe, et mme abondant dans certains districts, l'oryctrope est
rare sur le march. Il suffit pour le tuer de lui appliquer un coup sur
le museau; mais il est difficile de le surprendre. Il est timide et
prudent; ce n'est gure que la nuit qu'il sort de son terrier, et il
fait si peu de bruit en marchant, il s'avance avec tant de prcaution,
qu'il est presque impossible de l'approcher. Il a les yeux d'une
petitesse extrme, et sa vue n'est pas meilleure que celle de la plupart
des animaux nocturnes; mais son odorat est d'une prodigieuse finesse, et
ses longues oreilles saisissent les plus lgers bruits.

Le cochon de terre n'est pas le seul myrmcophage de l'Afrique australe.
Il a pour concurrent un quadrupde tout diffrent, le moris ou pangolin.
Ce dernier est sans poils; mais son corps est couvert d'cailles
imbriques qu'il redresse  volont. Il ressemble plutt  un grand
lzard ou  un petit crocodile qu' un mammifre; mais ses habitudes
sont exactement celles de l'oryctrope. Il se terre, ouvre pendant la
nuit les fourmilires, darde sa langue au milieu des insectes et les
dvore avidement.

Lorsqu'il est surpris loin de sa retraite souterraine, il se roule en
boule comme le hrisson et quelques espces de tatous de l'Amrique
mridionale, auxquels il ressemble par sa cotte de mailles squammeuse.

Il y a plusieurs espces de pangolins qui ne sont pas africaines: les
unes se trouvent dans l'Asie mridionale, les autres dans les les
indiennes. Celle du sud de l'Afrique est connue des naturalistes sous le
nom de pangolin  longue queue ou pangolin de Temminck.

Pendant que Swartboy, arm de son couteau, dcoupait avec soin
l'oryctrope, Totty avait fait rtir  la hte une outarde. Il lui
manquait peut-tre un tour de broche; mais nos voyageurs taient trop
affams pour tre difficiles, et ils trouvrent le dner excellent.

Quand ils furent rassasis, Hans commena l'histoire de sa journe.




CHAPITRE XXXII.

DSAGRMENT D'TRE POURSUIVI PAR UN GNOU


Il n'y avait pas une heure que vous tiez partis, quand un troupeau de
gnous s'approcha du lac. Ils taient venus sur une seule file; mais ils
l'avaient rompue pour s'battre dans l'eau avant que j'eusse la moindre
vellit de les inquiter.

Je savais qu'ils taient dignes d'un coup de fusil; pourtant leurs
gambades me divertissaient tellement, que je les laissai boire en paix.
Ce fut au moment o ils allaient se retirer que je songeai qu'il tait
bon de varier notre rgime de biltongue. Remarquant dans la bande
beaucoup de ces jeunes gnous, dont j'avais entendu vanter la chair, je
rsolus de m'en procurer un.

Je montai  l'chelle pour aller prendre mon fusil. Quelle imprvoyance
j'avais commise en ne le chargeant pas au moment de votre dpart! Mais
pouvais-je m'attendre  une pareille invasion?

Les gnous sortaient de l'eau; je chargeai mon arme en toute hte, et
ds que j'eus mis la bourre, je descendis. Avant d'tre au bas de
l'chelle, je m'aperus que j'avais oubli ma poire  poudre et ma
carnassire; mais j'tais trop press pour remonter. Les gnous se
mettaient en marche; je craignais d'arriver trop tard, et d'ailleurs mon
intention n'tait que d'en tuer un.

Je courus vers eux en cherchant  me tenir cach dans les buissons;
mais je reconnus bientt que je n'avais pas besoin de tant de
prcautions. Loin d'tre peureux comme ceux qui rdaient autour de notre
ancien kraal, ils avaient l'air de me narguer. Ils s'approchaient de moi
 la distance de cent verges, sans que ma prsence les gnt dans leurs
volutions. Plusieurs fois deux vieux gnous, qui semblaient former
l'arrire-garde, s'avancrent  la porte de fusil; mais je les
ddaignais, sachant que leur chair tait coriace. Je voulais atteindre
un des jeunes veaux dont les cornes n'avaient pas encore commenc  se
recourber.

Quoique le troupeau ne se montrt point farouche, je ne pouvais
parvenir  m'en approcher suffisamment. Les guides placs  la tte
l'entranaient hors de ma porte, et les protecteurs de l'arrire-garde
le poussaient en avant  mesure que je gagnais du terrain.

Il y avait plus d'une demi-heure que je me livrais  cette poursuite
inutile, et l'animation de la chasse m'avait fait compltement oublier
combien il tait imprudent de m'loigner ainsi du camp. J'avais toujours
l'espoir de russir et de rentrer avec une riche proie. Je persvrai
donc, et j'arrivai dans un lieu dpourvu d'arbres, o se dressaient
comme de grandes tentes de fourmilires places  distance gale les
unes des autres. Quelques-unes n'avaient pas moins de douze pieds de
haut. Au lieu d'affecter, comme celles des fourmis communes, la forme
hmisphrique d'un dme, elles taient coniques et flanques de cnes
plus petits qui s'levaient  leurs pieds comme des tourelles. C'taient
les habitations de l'espce de grosses fourmis blanches que les
entomologistes appellent terms belliqueux (_termes bellicosus_).

D'autres monticules,  la forme cylindrique, au sommet arrondi,
ressemblaient  des paquets de linge surmonts chacun d'une cuvette
renverse. Ils servaient de domicile  l'espce dite _termes mordax_,
quoiqu'une autre espce (_termes atrox_) se btisse des nids presque
identiques.

Je ne m'arrtai pas  examiner ces curieux difices. Je n'en parle que
pour vous faire comprendre ce qui va suivre.

La plaine tait couverte d'minences coniques et cylindriques. En
m'abritant derrire une d'elles, je crus pouvoir arriver sans
difficults  porte de fusil des gnous.

Je fis un dtour pour prendre les devants, et me glissai derrire une
fourmilire conique prs de laquelle paissait le gros du troupeau. Quel
fut mon dsappointement, lorsqu'on regardant entre les tourelles je vis
les femelles et les petits emmens loin de moi!

Les deux vieux gnous restaient seuls de mon ct.

Ma bile s'chauffait; je commenai  croire que les patriarches du
troupeau avaient positivement l'intention de se moquer de moi. Leurs
manoeuvres taient des plus inexplicables: tantt ils gambadaient 
travers la plaine, comme pour me braver, tantt leurs ttes
s'entrechoquaient comme s'ils eussent voulu se livrer bataille. Je dois
vous avouer qu'avec leurs fronts hrisss de poils noirs, leurs cornes
pointues, leurs yeux rouges et tincelants, c'taient des voisins assez
dsagrables, et que mme, en la supposant stimule, leur animosit
m'inquitait.

Ils se mettaient  genoux et se penchaient en avant jusqu' ce que
leurs ttes se rencontrassent: ils se relevaient ensuite, et chacun
d'eux faisait un bond comme pour se rejeter sur son camarade et le
fouler aux pieds. S'tant manqus rciproquement, ils taient entrans
par l'imptuosit de leur course, revenaient sur leurs pas, et
retombaient  genoux pour se livrer bataille.

Ils m'exasprrent au point que je rsolus d'en finir.--Ah! coquins, me
dis-je, vous ne voulez pas me permettre de tuer vos camarades, eh bien,
je vais me venger sur vous! Tremblez, vous payerez cher votre tmrit
et votre insolence.

Au moment o j'allais les ajuster, les deux gnous se prparrent  un
nouveau combat. Jusqu'alors leurs luttes ne m'avaient sembl qu'un jeu;
mais cette fois ils taient rellement anims l'un contre l'autre: les
armures de leurs fronts se choquaient avec fracas, leurs beuglements
avaient quelque chose de sinistre, la fureur se peignait dans leurs
yeux.

Un d'eux fut abattu  plusieurs reprises. Chaque fois qu'il essayait de
se relever, son antagoniste se prcipitait sur lui et le renversait de
nouveau. Les voyant srieusement aux prises, je n'hsitai pas  marcher
vers les combattants. Aucun d'eux ne remarqua mon approche: le vaincu ne
songeait qu' se garantir des coups terribles qui pleuvaient sur lui, le
vainqueur ne s'occupait que de complter son triomphe.

Quand je fus  trente pas, j'ajustai; je choisis le gnou qui avait le
dessus, tant pour le punir d'avoir manqu de gnrosit en frappant un
antagoniste  terre que parce qu'il me prtait le flanc.

Je tirai.

La fume me cacha les deux gnous; quand elle se dissipa, je vis le
vaincu toujours agenouill; mais,  ma grande surprise, celui que
j'avais vis tait debout, aussi solide qu'auparavant. Je devais
pourtant l'avoir touch; j'avais entendu sa chair grasse frissonner sous
la balle; mais je ne l'avais nullement estropi.

O l'avais-je bless?

Je n'eus pas le temps d'y rflchir; car redressant sa queue et
baissant son front velu, il accourut au galop sur moi. Le dsir de la
vengeance se peignait dans ses regards; ses rugissements taient
pouvantables. Je vous assure que je fus moins pouvant l'autre jour
quand je rencontrai le lion.

Je ne sus que faire pendant quelque secondes. D'abord je m'tais mis
sur la dfensive, et j'avais involontairement pris mon fusil par le
canon pour m'en servir comme d'une massue; mais il tait facile de voir
que mes faibles coups n'arrteraient pas la course furieuse d'un animal
aussi fort, et qu'il me renverserait infailliblement. Comment me
soustraire  son ressentiment? En tournant les yeux autour de moi,
j'aperus par bonheur la fourmilire que je venais de quitter. En
montant dessus, j'tais hors d'atteinte; mais aurais-je le temps d'y
arriver?

Je m'enfuis comme un renard dpist. Vous, Hendrik vous me dpassez 
la course dans les circonstances ordinaires; mais je doute que vous
eussiez pu gravir plus vite que moi cette fourmilire.

Il n'tait pas trop tt. Au moment o, en m'appuyant sur les tourelles,
j'escaladais le cne principal, la fume qui sortait des naseaux du gnou
montait jusqu' moi.

Heureusement j'tais en sret, et ses cornes acres ne pouvaient
m'atteindre.




CHAPITRE XXXIII.

LE SIGE


Sans la fourmilire j'aurais t perdu. Le gnou auquel j'avais affaire
tait un des plus gros et des plus froces de son espce. Il devait tre
d'un ge avanc, comme l'indiquaient les teintes fonces de sa robe, et
ses cornes noires et massives  la base, qui se rejoignaient presque aux
extrmits. Ma lutte n'et pas t longue avec lui; mais je ne le
redoutais pas, et du haut de mon observatoire j'piais tranquillement
ses manoeuvres.

Il fit tous ses efforts pour me dbusquer. Il livra plus de douze
assauts au monticule, tablit des logements dans les tourelles les plus
basses, mais sans pouvoir atteindre un poste  la conqute duquel
j'avais employ toutes mes facults physiques.

Parfois, dans son dsespoir, il venait si prs de moi que j'aurais pu
toucher ses cornes avec le bout de mon canon. Jamais je n'avais vu
d'animal si furieux. Ma balle lui avait fracass la mchoire, et la
douleur lui donnait le vertige; mais comme je m'en aperus plus tard, ce
n'tait pas la seule cause de ses emportements.

Aprs avoir vainement essay de gravir le cne, il changea de tactique
et se mit  le miner comme pour l'abattre. A plusieurs reprises, il
recula, revint  la charge, et comme il employait toute sa force, je
crus un moment qu'il parviendrait  renverser l'difice qu'il battait en
brche. Quelques tourelles tombrent sous ses coups; l'argile durcie du
monticule principal fut ouverte par ses cornes, dont ils se servait
comme de pioches retournes. Et il exposa  mes regards les chambres et
les galeries que les insectes avaient creuses.

Nanmoins je ne tremblais pas; j'avais le conviction qu'il ne tarderait
pas  puiser sa rage, et qu'aprs son dpart je pourrais descendre
sans danger; mais aprs avoir attendu longtemps, je fus tonn de voir
que, loin de se calmer, il devenait de plus en plus furieux.

La place o j'tais assis tait chaude comme un four, pas un souffle
n'agitait l'atmosphre, et les rayons ardents du soleil taient
rflchis par l'argile blanche de la fourmilire. Des ruisseaux de sueur
me dcoulaient du front, et j'tais  chaque instant oblig de prendre
mon mouchoir pour les essuyer. Toutes les fois que je le dployais, la
colre du gnou redoublait. Il se ruait contre la muraille escarpe en
poussant d'affreux rugissements.

Je me demandai d'abord pourquoi je le provoquais en m'essuyant la
figure. C'tait un mystre dont je cherchais vainement l'explication;
mais enfin je m'aperus que mon mouchoir tait d'une brillante couleur
carlate, et je me souvins d'avoir entendu dire que le rouge excitait au
plus haut degr la fureur des animaux de cette espce. Je me htai de
serrer mon mouchoir dans l'esprance d'apaiser ce redoutable adversaire;
mais il tait trop irrit pour revenir facilement  son tat de
tranquillit habituelle. Il ritra ses assauts avec des cris de plus en
plus farouches, entremls de gmissements que lui arrachait la
souffrance cause par sa blessure. Il savait que j'tais l'auteur de ses
maux, et paraissait dtermin  ne pas quitter la place sans s'tre
veng. Il employait ses sabots et ses cornes  dmolir le monticule.

Je commenais  tre las de ma situation, sans craindre que le gnou
m'atteignt. J'tais troubl par l'ide des malheurs qui pouvaient
arriver, pendant mon absence,  mon frre et ma soeur. Je fus distrait
de ces proccupations par un nouveau danger, aussi terrible que celui
que me faisait courir le gnou furieux. Il avait dtruit les ouvrages
avancs de la fourmilire, et mis  dcouvert les passages qui
communiquaient des tourelles au centre du dme. Les terms, qui se
tiennent ordinairement sous terre, chasss tout  coup de leurs
logements, avaient grimp par milliers sur l'minence. Les yeux fixs
sur ceux du gnou, je n'avais pas fait attention  leur marche, lorsque
je sentis leur bande formidable monter le long de mes jambes. Dans le
premier moment de ma surprise je faillis me prcipiter sur les cornes du
boeuf sauvage.

Cette arme d'insectes semblait anime d'un mme esprit; elle avait
l'intention de m'attaquer, et mettait dans ses mouvements stratgiques
une rgularit merveilleuse. Elle se composait des soldats, qui se
distinguent, comme vous savez, des travailleurs par la grosseur de leur
tte et la longueur de leurs mandibules. Je fus glac d'horreur en
pensant aux cruelles morsures que ces soldats pouvaient me faire, et
j'prouvai une terreur dont n'approche pas celle que j'avais ressentie 
l'aspect du lion. Ma premire impression fut que j'allais tre dvor.
Il me revint en mmoire que des hommes avaient t assaillis pendant
leur sommeil et tus par les fourmis blanches, et je me persuadai que
j'prouverais un sort semblable si je ne m'chappais au plus tt.




CHAPITRE XXXIV.

L'ORYCTROPE


Que faire? comment viter mes ennemis? Si je sautais en bas, j'tais
sr d'tre mis en pices par le gnou; si je restais en place, les hideux
insectes ne manqueraient pas de me dvorer. Dj je sentais leurs dents
redoutables  travers mes bas de laine pais; mes habits ne pouvaient me
protger. J'tais mont sur le sommet du cne, et je m'y tenais avec
peine. Les morsures des insectes me faisaient sautiller comme un
acrobate. Ils s'avanaient en colonne serre sur mes souliers, mais ce
n'tait encore qu'une avant-garde. D'autres sortaient par myriades de
leurs galeries, et se prparaient  m'accabler sous leur nombre. Pour
chapper  un horrible genre de mort, ma seule chance tait d'affronter
le gnou. Le hasard pouvait me servir; en me dfendant avec mon fusil,
j'avais l'espoir de tenir l'animal en respect jusqu' ce que je
trouvasse moyen de gravir une autre fourmilire.

J'allais sauter, lorsque je fus frapp d'une ide qui aurait d me
venir plus tt. Les terms n'avaient points d'ailes; ils montaient le
cne  pas lents; qui m'empchait de les carter avec ma veste?

Je mis de ct mon fusil inutile, et tant prcipitamment ma veste, je
m'en servis comme d'un balai. En quelques secondes, et sans le moindre
effort, j'avais fait tomber du bout du dme des milliers de soldats. A
la vrit, il en restait encore quelques-uns sous mon pantalon, mais ils
n'taient pas en force, et leurs morsures ne pouvaient me causer qu'une
douleur passagre.

Perch sur le sommet du monticule, j'cartais les bandes de terms 
mesure qu'elles se prsentaient. Leur attaque ne m'inquitait plus;
mais, d'un autre ct, ma position ne s'tait pas amliore, car le
gnou maintenait le blocus avec une trange persvrance.

Toutefois, pensant qu'il finirait par se lasser, je prenais mon mal en
patience; mais des terreurs nouvelles vinrent m'assaillir. Pendant que
je pitinais sur le sommet du cne, l'argile ptrie s'enfona tout 
coup sous mes pieds. Je disparus peu  peu sans pouvoir m'arrter, et
j'crasai sans doute la grande reine dans sa chambre, car je restai
enseveli jusqu'au cou. Quoique effray et surpris de cette descente
soudaine, j'aurais recouvr promptement ma prsence d'esprit sans un
incident inattendu. Le fond sur lequel mes pieds reposrent tait
mobile! il me souleva, glissa rapidement, et manqua pour me laisser
enfoncer encore davantage.

Avais-je atteint le grand essaim des fourmis blanches? je ne le
supposais pas d'aprs la sensation que j'avais prouve. J'avais touch
un corps gras et solide, qui avait support tout mon poids avant de se
drober sous moi.

Je fus saisi d'un effroi presque superstitieux, et ne restai pas cinq
secondes dans la fourmilire. Je retirai les pieds avec tant de
prcipitation, que quand mme ils auraient repos sur une fournaise
ardente, ils auraient  peine eu le temps d'tre brls. Je me replaai
sur la cime du cne ouvert et dmantel; mais pouvais-je m'y maintenir?
Je sondai du regard la sombre cavit, et j'en vis sortir d'innombrables
bataillons de terms. Ma veste ne suffisait plus pour les chasser.

Je regardai le gnou avec lequel j'allais avoir  lutter. Immobile 
quatre pas de la base de la fourmilire, il la contemplait d'un oeil
inquiet. Ses allures taient compltement changes, et quelque chose
semblait aussi l'avoir pouvant. En effet, au bout d'un instant, il fit
entendre un cri perant, s'loigna, et alla se remettre en observation 
une plus grande distance.

Etait-ce la rupture du toit et ma chute imprvue qui l'avaient effray?
Je le crus d'abord; mais je remarquai qu'il fixait les yeux sur la base
du monticule, o, pour ma part, je ne voyais rien d'alarmant.

Pendant que je cherchais  m'expliquer sa conduite, le gnou poussa un
nouveau cri, releva la queue et partit au galop.

Enchant d'tre dbarrass de sa compagnie, je ne m'occupai pas plus
longtemps des causes de sa fuite. Il tait parti, c'tait l'essentiel.
Je ramassai mon fusil et me disposai  descendre de la position leve
dont j'tais fatigu.

A moiti chemin, je jetai par hasard les yeux sur la base de la
fourmilire, et j'aperus l'objet qui avait terrifi le vieux gnou. D'un
trou pratiqu dans le mur d'argile sortait un long museau cylindrique,
sans poil, surmont d'une paire de longues oreilles droites comme les
cornes d'une gazelle. L'animal auquel appartenait ce museau et ces
oreilles avait un aspect repoussant, dont j'aurais t troubl moi-mme
si je n'avais reconnu la plus inoffensive de toutes les cratures,
l'oryctrope. Sa prsence m'expliqua pourquoi le gnou avait battu en
retraite, et pourquoi les fourmis taient si presses de sortir de leur
nid.

Sans faire le moindre bruit, je pris mon fusil par le canon, me
penchai, et j'assnai un coup de crosse sur le museau saillant. C'tait
me montrer bien peu reconnaissant du service que cette pauvre bte
m'avait rendu en effrayant le gnou; mais je cdais  mes instincts de
chasseur, et elle tomba morte dans le boyau que ses griffes avaient
creus.

Je n'tais pas au bout de mes aventures, qui semblaient ne devoir
jamais finir. J'avais charg l'oryctrope sur mes paules, et je me
dirigeais vers notre demeure lorsqu' mon grand tonnement je vis que le
gnou vaincu tait toujours  la mme place, la tte contre terre et 
demi couch sur la plaine. Cette situation extraordinaire attira mon
attention, et je m'imaginai que s'il ne s'tait pas enfui c'tait parce
que son antagoniste l'avait grivement bless.

J'eus d'abord l'ide de le laisser tranquille, car il pouvait avoir
conserv assez de force pour me combattre avec avantage, et mon fusil
vide n'tait qu'une faible dfense. J'hsitais  m'approcher; mais, la
curiosit l'emportant, je m'avanai avec prcaution.

Il n'avait reu aucune blessure, et pourtant il tait aussi
compltement estropi que s'il et eu les genoux fracasss. Dans sa
lutte avec l'autre gnou, une de ses jambes de devant avait pass, je ne
sais trop comment, par-dessus ses cornes. Elle y tait reste, et non
seulement il ne pouvait en faire usage, mais encore il avait la tte
cloue au sol.

Mon premier mouvement fut de le tirer d'embarras: toutefois, je me
ravisai en songeant  la fable du laboureur et du serpent gel. J'eus
ensuite l'ide de le tuer; mais n'ayant pas de balle, je ne me souciai
pas de l'assommer  coups de crosse.

D'ailleurs, j'aurais t oblig de le laisser mort sur la place, o les
chacals n'auraient pas manqu de le dvorer. Il tait probable qu'ils le
respecteraient tant qu'il serait vivant, et je pris le parti de ne pas
le dranger, dans l'espoir que nous le retrouverions vivant le
lendemain.

Ce fut ainsi que Hans termina le rcit de ses aventures.




CHAPITRE XXXV.

LA CHAMBRE A COUCHER DE L'LPHANT


Le porte-drapeau tait loin d'tre satisfait de sa journe. Malgr le
vif intrt avec lequel il avait cout l'histoire de Hans, il tait
proccup quand il rflchissait  ses propres aventures. Sa premire
tentative de chasse avait chou; ne pouvait-il pas en tre toujours
ainsi? L'lphant avait chapp avec la plus grande facilit. Quoiqu'il
et t atteint dans deux parties du corps o les blessures auraient d
tre mortelles, les balles n'avaient servi qu' le rendre plus
dangereux. Sa peau n'avait pas t plus entame que si on l'et tir
avec des pois bouillis. A la vrit, il n'avait reu que deux coups de
fusil. Or, deux coups bien dirigs suffisent pour abattre un lphant
femelle et quelquefois un mle, mais il en faut quelquefois une
vingtaine pour faire mordre la poussire  un vieil lphant, et nos
chasseurs pouvaient-ils s'attendre  en trouver un d'assez bonne
composition et dispos  essuyer leur feu jusqu' ce que mort s'en
suivt?

D'ordinaire l'lphant sur lequel on a tir fait plusieurs milles sans
s'arrter, et des cavaliers sont seuls en tat de le poursuivre. Plus
que jamais Von Bloom dplorait la perte de ses pauvres chevaux.

Hans le consola en lui prouvant, par diffrents exemples dont il se
souvenait, que l'lphant ne prenait pas toujours la fuite lorsqu'on
l'attaquait. En effet, celui qu'ils avaient rencontr, aprs avoir reu
leur coup, n'avait manifest aucune intention de battre en retraite.
Sans le bizarre stratagme de Swartboy, il aurait conserv sa position
et donn le temps  ses adversaires de le frapper peut-tre
mortellement.

--Tentons une nouvelle preuve, dit Von Bloom, et nous russirons
peut-tre. Si nous ne sommes pas plus heureux, nous chercherons des
ressources dans d'autres entreprises.

En consquence, le lendemain, avant le lever du soleil, les chasseurs se
remirent en campagne; ils avaient pris une prcaution  laquelle ils
n'avaient pas song la veille. Se rappelant qu'une balle de plomb
pntre difficilement dans le cuir du grand pachyderme, ils fondirent de
nouvelles balles. Ils possdaient de vieille vaisselle qui avait orn la
table du porte-drapeau de Graaf-Reinet au jour de sa prosprit.
C'taient des chandeliers, des cloches, des teignoirs, des huiliers et
divers autres objets de mtal hollandais. Ils en condamnrent
quelques-uns  l'alambic de la pole, les amalgamrent avec du plomb, et
se procurrent ainsi des balles assez dures pour entamer la peau du
rhinocros lui-mme.

Comme la veille, ils se dirigrent vers les bois, et avant d'avoir fait
un mille, ils dcouvrirent des traces rcentes d'lphant. Elles
passaient au plus pais d'une jungle pineuse, impntrable pour tout
tre cr,  l'exception de l'lphant, du rhinocros ou de l'homme arm
d'une hache.

Une famille entire devait y avoir pass, compose d'un mle, d'une ou
deux femelles et de plusieurs petits de diffrents ges; ils avaient
march en ligne, suivant l'habitude des lphants, et avaient fray au
milieu des broussailles un chemin large de plusieurs pieds. Le mle, qui
marchait en tte, avait, d'aprs ce que disait Swartboy, bris tous les
obstacles avec sa trompe et ses dfenses. En effet, d'normes branches
taient abattues ou cartes violemment comme par la main de l'homme.

Les routes de ce genre aboutissent d'ordinaire  l'eau. Elles en
facilitent les abords et racourcissent la distance: preuve saisissante
du rare instinct ou de la sagacit des lphants, qui conoivent et
excutent des plans dignes d'un habile ingnieur.

Les chasseurs s'attendaient donc  trouver prochainement un cours d'eau;
cependant les empreintes pouvaient galement y conduire ou s'en
loigner.

Au bout d'un quart de mille ils arrivrent  une nouvelle route qui
croisait celle qu'ils suivaient. Comme celle-ci, elle avait t faite
par une famille d'lphants, et les traces taient aussi fraches. Aprs
s'tre demand un moment laquelle ils devaient prendre, ils rsolurent
de continuer  marcher en droite ligne.

A leur grand dsappointement, ils dbouchrent dans un endroit moins
couvert o les lphants s'taient disperss, et suivant tour  tour les
traces des mles, des femelles et des petits, ils s'garrent et
perdirent la piste.

Tout  coup Swartboy courut vers un grand acacia, en invitant ses
compagnons  le suivre. Avait-il vu un lphant? Hendrik et Von Bloom se
l'imaginrent, enlevrent  la hte les fourreaux de leurs fusils, et
rejoignirent le Bosjesman.

Il tait seul au pied de l'acacia, et montrait du doigt la terre battue
autour de l'arbre. On aurait dit que plusieurs chevaux y avaient t
attachs pendant longtemps, qu'ils avaient foul l'herbe et us l'corce
en se frottant contre le tronc.

--Qu'est-ce que cela signifie? demandrent  la fois Hendrik et Von
Bloom.

--C'est la chambre  coucher de l'lphant, rpondit Swartboy.

Toute autre explication tait inutile. Les chasseurs se rappelrent que
les lphants avaient l'habitude de s'appuyer contre les arbres pour
dormir. L'acacia tait un de ces arbres; ils en acquraient la preuve;
mais  quoi pouvait-elle leur servir?

--Le vieux klow reviendra, dit Swartboy.

--Vous croyez?

--Oui, baas! les empreintes sont fraches; le grand lphant dormait ici
la nuit dernire.

--Eh bien! faut-il l'attendre, et tirer dessus quand il reparatra?

--Non, baas; vous n'avez pas besoin d'user vos balles. Nous allons faire
son lit, et vous verrez comme il se couchera.

En disant ces mots, le Bosjesman ricana et fit une grimace expressive.

--Que voulez-vous dire? demanda Von Bloom.

--Laissez faire le vieux Swartboy, et je vous promets que l'lphant est
 nous! Je sais un moyen de le prendre sans employer vos fusils.

Le Bosjesman communiqua son plan, auquel son matre, craignant de voir
se renouveler l'chec de la veille, adhra avec empressement. On avait
par bonheur tous les instruments ncessaires pour l'excution: une hache
bien affile, une forte courroie et des couteaux.

On se mit  l'oeuvre sans perdre de temps.




CHAPITRE XXXVI.

ON FAIT LE LIT DE L'LPHANT


Si l'lphant revenait, ce devait tre pendant les heures les plus
chaudes de la journe. Les chasseurs n'avaient donc gure plus de
soixante minutes pour faire son lit, suivant la factieuse expression du
Bosjesman. Ils commencrent leurs oprations avec ardeur sous la
direction suprieure de Swartboy, aux instructions duquel ils se
conformrent aveuglment.

Il leur fut d'abord ordonn de couper trois pieux de bois dur, chacun
d'environ trois pieds de long, gros comme un bras d'homme, et pointu par
un bout.

Le bois de fer (_olea undulata_) croissait en abondance aux alentours.
On en coupa trois morceaux de dimensions convenables, qui furent
quarris avec la hache et taills en pointe avec les couteaux.

Cependant,  ct de l'arbre contre lequel l'lphant avait coutume de
s'appuyer, et  environ trois pieds du sol, Swartboy avait enlev
l'corce. Il fit ensuite une entaille si profonde que l'acacia,
abandonn  lui-mme, serait infailliblement tomb; mais Swartboy
l'avait consolid en attachant aux branches suprieures une courroie qui
se rattachait aux rameaux d'un arbre voisin.

Ces mesures taient prises du ct oppos  l'entaille, la courroie
seule retenait l'arbre, et il suffisait, pour le renverser, de lui
imprimer la moindre secousse dans l'autre sens.

Swartboy replaa le morceau d'corce qu'il avait enlev et fit
disparatre les copeaux avec un soin minutieux. A moins d'un examen
trs-attentif, il tait impossible de deviner que l'acacia et t
jamais entam par la hache.

Il restait  planter les pieux que Von Bloom et Hendrik avaient
prpars. Swartboy se chargea de cette opration, qu'il accomplit avec
une prestesse merveilleuse en moins de dix minutes; il avait creus
trois trous dont la profondeur dpassait un pied, et qui n'avaient pas
en diamtre un demi-pouce de plus que les pieux.

Vous tes curieux sans doute de savoir comment il s'y prit. Vous auriez
creus  la bche un trou qui aurait t ncessairement aussi large que
la bche mme; mais Swartboy n'avait point de bche, et, s'il en avait
eu une, il ne s'en serait pas servi, puisqu'elle et fait des fosses
beaucoup trop grandes pour rpondre  ses vues.

Le Bosjesman employa un bton pointu avec lequel il remua d'abord la
terre dans un espace dtermin. Il dblaya le trou, y remit son bton,
enleva de nouveau la terre, et continua de la sorte jusqu' ce que la
profondeur lui part suffisante. Les trois trous furent disposs en
triangle au pied de l'acacia, mais du ct oppos  celui que l'lphant
devait choisir pour se reposer.

Swartboy plaa dans chaque trou un pieu, la pointe en l'air et le
consolida au moyen de terre ptrie et de cailloux. Pour cacher la
couleur blanche du bois frachement coup, il enduisit les pieux de
terre.

Ces prparatifs termins, les chasseurs se retirrent, mais ils ne
s'loignrent pas. Ils montrent sur un arbre touffu, et se logrent au
milieu du feuillage. Le porte-drapeau arma son long roer, Hendrick
apprta sa carabine; et tous deux se disposrent  faire feu dans le cas
o le pige ingnieusement tendu par Swartboy ne russirait pas.

Il tait midi, la chaleur tait intense et aurait incommod les
chasseurs s'ils n'eussent t protgs par un pais ombrage. Swartboy
tira de favorables augures des circonstances atmosphriques. Il tait
vraisemblable que l'lphant, accabl par la chaleur, viendrait chercher
le frais dans son gte favori.

Il ne pouvait tarder  venir. Au bout de vingt minutes, on entendit un
bruit trange; c'tait celui qui venait de son estomac. L'instant
d'aprs, il sortit de la jungle d'un pas indolent. Loin de souponner
aucun danger, il se plaa lui-mme prs du tronc de l'acacia, dans la
position que Swartboy avait prdit qu'il prendrait. Il avait la tte
tourne, mais pas assez pour empcher les chasseurs d'admirer ses
magnifiques dfenses, longues d'au moins six pieds; pendant qu'ils
contemplaient ce superbe trophe, l'animal leva sa trompe, et versa au
milieu des feuilles un torrent d'eau, qui retomba sur son corps en
globules tincelants.

Swartboy prtendit qu'il tirait cette eau de son estomac. Les
naturalistes peuvent contester l'exactitude de l'observation; cependant
ces jets de pluie furent ritrs, et  chacun d'eux, la quantit d'eau
tait toujours aussi considrable. Evidemment, sa trompe n'aurait pu
seule contenir cette masse liquide.

Les chasseurs, qui souffraient de la chaleur et de la soif, comprirent
sans peine le plaisir que ce bain de pluie causait  l'lphant. Les
gouttes cristallines qui retombaient sur son dos, en coulant du haut de
l'acacia, lui faisaient oublier la fatigue et pousser des grognements de
satisfaction.

Ce bain tait le prlude de son sommeil. Sa tte s'inclina; ses oreilles
cessrent de battre et sa trompe demeura immobile, enroule autour de
ses dfenses.

Les chasseurs l'observaient avec un intrt facile  concevoir.

Tout  coup son corps se penche; il touche l'arbre, qui se fend avec
fracas, et l'norme masse noire tombe sur le ct. Un cri terrible, qui
fait frmir jusqu'aux feuilles, retentit dans les bois, puis au
craquement des branches se mlent des gmissements confus. Ce sont ceux
du gigantesque animal renvers. Les chasseurs restent immobiles  leur
place sans faire usage de leurs armes. L'lphant empal a reu le coup
de la mort. Son agonie est de courte dure; on entend siffler dans sa
trompe la respiration saccade qui prcde le dernier moment, et  ce
bruit sinistre succde un bruit plus sinistre encore.

Les chasseurs descendent de l'arbre et s'approchent de l'lphant. Il
est mort! les terribles chevaux de frise ont rempli leur destination.

Il fallut une heure entire pour enlever les dfenses; mais nos
chasseurs ne reculrent pas devant ce travail, et furent mme enchants
d'avoir  porter au camp un fardeau sous lequel ils pliaient.

Hendrik se chargea des fusils et des ustensiles.

Von Bloom et Swartboy s'emparrent chacun d'une dfense.

Le cadavre de l'lphant fut abandonn, et les vainqueurs reprirent
triomphalement la route de leur demeure.




CHAPITRE XXXVII.

LES ANES SAUVAGES DE L'AFRIQUE


Malgr le succs de cette chasse, l'esprit de Von Bloom n'tait pas en
repos;  la vrit, l'ivoire tait conquis, mais de quelle manire! Le
succs avait dpendu en grande partie du hasard et n'tait pas un gage
de succs futurs. Il pouvait se passer des mois entiers avant qu'on
retrouvt une autre chambre  coucher d'lphant.

Telles taient les rflexions du porte-drapeau le soir de son heureuse
expdition; mais elles taient moins agrables encore deux semaines
aprs.

Il avait redoubl d'efforts; il avait chass pendant douze jours
conscutifs, et n'avait ajout  son trsor qu'une seule paire de
dfenses! C'taient celles d'une femelle; elles n'avaient pas deux pieds
de long, et leur valeur tait mdiocre.

Pourtant presque chaque jour on avait rencontr des lphants sur
lesquels on avait pu tirer; mais ce n'tait pas une consolation. Il
tait dmontr que la fuite leur tait facile, et qu'on avait peu de
chances de les prendre tant qu'on les poursuivrait  pied.

Les chasseurs  pied peuvent approcher de l'lphant, lui envoyer une
balle; mais quand il se met  trotter  travers la jungle, il devient
inutile de le suivre; il fait plusieurs lieues sans s'arrter, et si les
chasseurs parviennent  le rejoindre de manire  lui envoyer un second
coup de fusil, ce n'est que pour le voir ensuite disparatre dans les
fourrs, o l'on finit par perdre ses traces.

A cheval, le chasseur distance sans peine l'lphant. Une particularit
du grand pachyderme, c'est que, ds qu'il s'aperoit que son ennemi,
quel qu'il soit, est capable de l'atteindre, il ddaigne de faire un pas
de plus. Le chasseur le tire alors  loisir.

Un autre avantage du chasseur mont est de pouvoir viter les attaques
de l'lphant furieux.

Il n'est pas tonnant que Von Bloom soupirt aprs la possession d'un
cheval, d'un noble compagnon qui et assur le succs de ses chasses.
Ses regrets taient d'autant plus vifs, qu'aprs avoir explor la
contre, il l'avait trouve remplie d'lphants. Il en avait vu par
centaines  la fois, tous peu disposs  s'effrayer d'un coup de feu.
Peut-tre n'avaient-ils jamais entendu la dtonation d'un fusil avant
que le long roer du porte-drapeau leur cinglt les oreilles.

Avec un cheval, Von Bloom tait sr d'en pouvoir tuer plusieurs et de
recueillir de l'ivoire pour une somme importante.

Sans cheval, toutes ses esprances avortaient.

En songeant  cette alternative, il retombait dans ses ides noires. Il
voyait ses fils condamns  vivre en enfants des bois, sans livres, sans
ducation, sans socit, et sa jolie Gertrude voue  la vie sauvage
ainsi qu'au clibat. Que n'aurait-il pas donn pour avoir un couple de
chevaux!

Le porte-drapeau tait assis dans le grand nwana, sur la plate-forme qui
dominait le lac. De ce point on apercevait la verdoyante prairie qui
s'tendait  l'est du rivage et au-del de laquelle commenaient les
bois.

En ce moment, un troupeau traversait la plaine et s'avanait vers
l'abreuvoir. Les animaux qui le composaient avaient l'encolure et la
taille de petits chevaux; ils marchaient en ligne, d'un pas assur,
comme une caravane sous la direction d'un chef prudent. Quelle
diffrence entre leurs allures et les mouvements fantasques des gnous!

Ils avaient toutefois quelque analogie avec ces derniers; ils tenaient
aussi du cheval, de l'ne et du zbre. Au cou, aux joues, aux paules,
ils portaient des bandes exactement pareilles  celles du zbre, mais
moins distinctes, et qui ne se reproduisaient ni sur le corps, ni sur
les jambes. Ils rappelaient l'ne par la couleur gnrale de leur robe;
mais la tte, le cou, la partie suprieure du corps taient d'une nuance
plus fonce, et lgrement teinte de brun rouge.

C'taient, en ralit, des animaux de l'espce du zbre, des couaggas.

Les naturalistes modernes ont divis le genre des solipdes en deux
espces, l'ne et le cheval. Les caractres de la premire sont une
longue crinire flottante, une queue lisse, des callosits verruqueuses
aux jambes. Les animaux dont l'ne est le type ont la crinire courte et
droite, la queue grle et garnie de poils  l'extrmit seulement; leurs
jambes de derrire sont dpourvues de callosits, mais ils en ont, comme
le cheval, aux jambes de devant.

L'espce chevaline a de nombreuses varits. Les races arabe, anglaise,
normande, limousine, corse, mecklembourgeoise, danoise, espagnole,
prsentent entre elles des diffrences sensibles: mais toutes ont les
mmes caractres distinctifs, depuis le grand cheval de brasseur de
Londres jusqu'au poney de Shetland.

Les varits de l'ne sont presque aussi nombreuses, mais elles sont
gnralement moins connues.

L'ne vulgaire (_asinus vulgaris_) se modifie suivant les contres, et
dans quelques-unes il est aussi lgant et aussi estim que le cheval.
Des races d'Arcadie, de Mirebalais, d'Espagne, d'Egypte, de Malte,
jouissent d'une rputation mrite. On suppose qu'elles doivent toutes
leur origine  l'ne sauvage (_asinus onager_), que l'on dsigne encore
sous les noms d'onagre et de koulan. L'onagre, qui habite l'Asie et le
nord-est de l'Afrique, a la taille plus leve, les oreilles moins
longues, le pelage d'un gris quelquefois jauntre. Sa peau dure et
lastique sert  faire des cribles, des tambours, et le cuir est connu
en Orient sous la dnomination de sagri, et en Europe sous celle de
chagrin.

L'hmione ou dzigguetai (_asinus hemionus_) habite le centre et le midi
de l'Asie. Sa couleur est isabelle, mais sa crinire est noire, ainsi
qu'une ligne qui s'tend le long de la colonne vertbrale.

Dans le Ladak se trouve l'ne kiang: en Perse, le khur (_asinus homar_);
dans la Tartarie chinoise, le yo-to-tze (_asinus equulus_). Toutes ces
espces asiatiques vivent  l'tat sauvage, et se distinguent par les
formes, par la couleur et mme par les habitudes. Quelques-unes sont
plus agiles  la course que les meilleurs chevaux.

Ne pouvant, dans ce livre, donner de chaque espce une minutieuse
description, nous nous bornons  des observations qui rentrent dans
notre cadre sur les nes sauvages d'Afrique, dont il existe six ou sept
espces.

En premire ligne nous placerons l'onagre, qui, comme nous l'avons dit,
s'tend de l'Asie aux parties contigus de l'autre continent.

Le koomrah, qu'on a class parmi les chevaux, mais qui se rapproche
davantage de l'ne, hante les forts de l'Afrique septentrionale, o il
vit solitaire, contrairement aux habitudes de la plupart de ses
congnres.

Le zbre (_equus zebra_) est peut-tre le plus beau de tous les
quadrupdes. Il a le pelage symtriquement ray de bandes brunes
transversales disposes sur un fond jauntre. Sa hauteur est d'environ
quatre pieds au garrot, sa longueur de six ou sept pieds depuis le
museau jusqu' l'origine de la queue. Il est dfiant, indomptable, et
assez vigoureux pour lutter sans trop de dsavantage mme contre les
grands carnassiers.

Le dauw ou onagre, qu'on nomme aussi zbre de Burchell, a la taille de
l'ne vulgaire, mais il en diffre par la grce et le fini de ses
formes. Sa crinire est strie de bandes brunes et blanches, et une
ligne noire borde de blanc suit entirement sa colonne vertbrale. Il
n'est ray ni sur les jambes ni sur la queue. Sa robe n'est pas d'une
nuance aussi pure que celle du zbre, et les bandes n'en sont pas si
nettement marques.

Le dauw du Congo (_equus hippotigris_) doit tre le cheval-tigre des
Romains. Ce qui nous donne lieu de le croire, c'est qu'il habite le nord
de l'Afrique, tandis que les autres espces appartiennent exclusivement
 la partie mridionale.

Le nom du couagga (_equus couagga_) est une onomatope tire de son
hennissement, qui tient un peu de l'aboiement du chien.

Les espces asines de l'Afrique australe diffrent entre elles par leurs
penchants et leurs moeurs. Le zbre, qui se tient dans les montagnes,
est farouche et sauvage. Le dauw hante les plaines dsertes, mais il est
aussi intraitable que le prcdent. Le couagga, qui vit galement dans
les plaines, est d'un naturel timide et docile; on peut le dresser avec
autant de facilit qu'un cheval. Si les fermiers du Cap le laissent en
paix, c'est qu'ils ont des chevaux en abondance; mais Von Bloom se
trouvait dans une position exceptionnelle, et il pensa srieusement 
dompter des couaggas.




CHAPITRE XXXVIII.

LE COUAGGA ET L'HYNE


Jusqu' ce jour, le porte-drapeau avait  peine daign faire attention
aux couaggas. Il en avait vu souvent un troupeau, peut-tre le mme,
venir boire au lac. Il aurait pu en tuer plusieurs; mais  quoi bon?
Leur chair jaune et huileuse n'est mangeable que pour les naturels
affams; leur cuir, que l'on emploie parfois  faire des sacs, est de
peu de valeur. Par ces motifs, nos aventuriers avaient laiss en paix
les couaggas, ne se souciant pas d'user leur poudre  dtruire d'aussi
inoffensives cratures. Tous les soirs rgulirement ils s'taient
rendus au lac et s'taient retirs aprs avoir bu, sans exciter la
moindre attention.

La position tait bien change, et le nouveau projet qui occupait
l'esprit de Von Bloom donnait tout  coup aux couaggas autant
d'importance qu'aux lphants. Il admirait les bandes dont leurs ttes
taient ornes, leurs jambes fines, leurs formes rebondies. Ces animaux
ddaigns, que le fermier tue seulement pour la nourriture de ses
Hottentots, devenaient prcieux  ses yeux. Ne pouvait-il pas les
soumettre  la selle et au harnais, et s'en servir comme de chevaux pour
la chasse  l'lphant? ce n'tait nullement impraticable, et
l'esprance se ranima dans le coeur du porte-drapeau.

Rayonnant de joie, il communiqua ses ides  sa famille, et tous
s'tonnrent de ne pas y avoir song plus tt.

Mais comment prendre les couaggas? Von Bloom, Hans, Hendrik et Swartboy
ouvrirent une confrence pour en dlibrer.

On ne pouvait rien faire le jour mme, et le troupeau s'loigna sans
tre inquit. Les chasseurs savaient qu'il reviendrait le lendemain, et
l'attendaient  son retour.

Hendrik conseilla de se servir des armes  feu. En frappant le couagga
 la partie suprieure du cou, prs du garrot, on le blesse sans le
tuer. Il se rtablit promptement et s'apprivoise de mme; mais en
gnral il reste dans un tat d'abattement dont il ne se relve pas.

Hans trouva cette pratique trop cruelle.

--Nous serions exposs  tuer plusieurs couaggas avant d'en atteindre un
seul au bon endroit. Nous avons encore d'abondantes munitions; pourtant
il importe de les mnager. Ne vaudrait-il pas mieux tendre des piges?
J'ai entendu dire qu'on prend aux lacets des animaux aussi gros que les
couaggas.

--Ce plan ne me sourit gure, objecta Hendrik; il y a de graves
inconvnients. En admettant que nous nous emparions du chef du troupeau,
ses camarades, qui le verront pris, s'enfuiront  la hte et ne
reviendront plus au lac. Dans ce cas,  quoi nous serviront nos piges?
Il nous faudra longtemps pour retrouver un autre abreuvoir de couaggas,
tandis que nous pouvons toujours les chasser dans les plaines.

--Je ne sais  quoi m'arrter, dit  son tour Von Bloom, et je m'en
rapporte  la vieille exprience de Swartboy, qui garde le silence et
qui doit avoir quelque bon tour dans son sac.

--Il faut creuser une fosse, dit Swartboy, et je m'en charge; c'est par
ce moyen que mes compatriotes prennent les gros animaux.

--Ce plan, reprit Von Bloom, me semble plus plausible que le prcdent.

--Il n'est pas meilleur, dit Hendrik, et par les mmes raisons. Le
premier de la bande peut tomber dans la trappe, mais les autres n'auront
pas la sottise de l'y suivre, et ils s'en iront pour ne plus reparatre.
Si nous oprions pendant la nuit, plusieurs couaggas pourraient donner
tte baisss dans le pige, sans que le reste du troupeau en ft alarm,
mais vous savez que ces animaux viennent toujours boire en plein jour.

Ces objections taient srieuses, et les membres de la confrence les
discutrent longuement. Chacun recueillit ses souvenirs, en cherchant 
rgler le point d'attaque sur les habitudes connues des couaggas.

Von Bloom avait remarqu qu'ils entraient invariablement dans l'eau par
la gorge o s'tait livr le combat du rhinocros et de l'lphant.
Aprs avoir bu, ils suivaient  gu le rivage et sortaient par une autre
brche de la berge. La rgularit purement accidentelle qu'ils mettaient
dans leurs mouvements tait due sans doute  la configuration du
terrain.

L'exactitude de cette observation ayant t admise par tous, Von Bloom
proposa de la mettre  profit.

--Sans doute, dit-il, Hendrik a raison. Une fosse creuse sur le sentier
par lequel les couaggas arrivent au lac ne servirait qu' prendre leur
chef, et tous les autres s'esquiveraient au galop. Mais plaons notre
pige sur la route qu'ils prennent pour sortir de l'eau, et nous
obtiendrons un rsultat tout diffrent. Je suppose qu'elle soit creuse
et d'une largeur convenable; les couaggas ont fini de boire et s'en
vont: en ce moment nous paraissons du ct de la gorge, nous jetons
l'alarme dans le troupeau, qui se prcipite en avant, et notre fosse est
remplie.

Des applaudissements accueillirent ce projet, et la motion de Swartboy
avec cet amendement fut adopte  l'unanimit. Il ne restait plus qu'
creuser la fosse,  la couvrir convenablement et  en attendre l'effet.

Pendant qu'on mditait leur capture, les couaggas taient rests en vue
et prenaient leurs bats dans la plaine. Ce spectacle faisait prouver
le supplice de Tantale  Hendrik, qui aurait eu envie de montrer son
adresse en mettant son procd  excution. Pourtant le jeune chasseur
rflchit qu'il serait imprudent de tirer sur ces animaux, jusqu'alors
sans dfiance, et il se contint, de peur de les empcher de revenir 
l'abreuvoir. Il se contenta de les surveiller de loin, avec un intrt
qu'ils ne lui avaient jamais fait prouver.

Quoique prs du grand figuier-sycomore, les couaggas ne se doutaient pas
de la prsence de leurs ennemis cachs au milieu des branches. Ils ne
songeaient pas  lever les yeux, et rien au pied de l'arbre n'tait de
nature  les alarmer. Les roues de la charrette avaient t depuis
longtemps mises  couvert sous les buissons, pour qu'elles ne fussent
pas endommages par l'ardeur du soleil. Il n'y avait sur le sol aucune
trace propre  indiquer l'existence d'un camp, et on aurait pu passer
sous l'arbre sans remarquer l'habitation arienne des chasseurs. Le
porte-drapeau avait pris les plus minutieuses prcautions pour la
dissimuler, car, n'ayant pas encore pouss loin ses explorations, il
ignorait si la contre ne renfermait pas des ennemis plus dangereux que
les hynes et les lions eux-mmes.

Tandis que l'on observait les couaggas, un d'eux se distingua par une
manoeuvre singulire. Il broutait paisiblement, lorsqu'il s'approcha
d'un buisson qui croissait isolment dans la plaine. Tout  coup les
chasseurs le virent faire un bond en avant, et du milieu des
broussailles sortit aussitt une hyne raye. Au lieu de faire face 
son adversaire, elle poussa un hurlement d'alarme, et s'enfuit de toute
la vitesse de ses jambes. De la part d'un animal aussi fort et aussi
froce, cette conduite remplit les chasseurs d'tonnement et
d'indignation.

L'hyne se dirigeait vers un massif d'arbres, mais elle n'eut pas le
temps d'y arriver. Le couagga la serrait de prs, en poussant ce cri de
couaag, auquel il doit son nom. Les sabots de ses pieds de devant
tombrent sur le dos de l'hyne; en mme temps il saisit entre ses dents
le cou de la bte carnassire, et le serra comme dans un tau.

Les spectateurs s'attendaient  voir l'hyne se dbarrasser de cette
treinte, mais ils se trompaient. Ce fut en vain qu'elle se dbattit. Le
couagga la secouait avec ses fortes mchoires et la foulait avec ses
sabots. Bientt elle cessa de crier, et son cadavre mutil fut abandonn
sur la plaine. On serait tent de croire que cet incident fit sentir 
nos chasseurs la ncessit d'tre prudent avec le couagga. Un animal
dou par la nature de dents aussi formidable ne paraissait nullement
dispos  supporter le mors et la bride. Mais il est bon de savoir que
le couagga a pour l'hyne une singulire antipathie. Il entre en fureur
 la vue d'un seul de ces animaux, ce qui ne l'empche pas de se
conduire tout diffremment  l'gard de l'homme. Au reste, dans cette
circonstance, le solipde l'emporte sur le carnassier, sur lequel il
exerce une sorte de domination. Quelques fermiers des frontires du Cap
ont tir parti de ces faits, et pour loigner les hynes de leurs
troupeaux, ils y joignent un certain nombre de couaggas, qui remplissent
le rle de gardiens et de protecteurs.




CHAPITRE XXXIX.

LE PIGE


Malgr la curiosit que lui inspiraient les couaggas, Von Bloom se leva
avec tant de brusquerie qu'il attira sur lui l'attention de ses
compagnons. Il venait d'tre frapp d'une ide subite; c'tait qu'il
fallait travailler immdiatement  creuser la fosse.

Le soleil allait se coucher dans une demi-heure, et l'on pouvait
supposer qu'il tait inutile de se presser; mais le porte drapeau se
chargea de prouver  ses coadjuteurs qu'il y avait pril en la demeure.

--Si nous ne commenons ds  prsent, dit-il, et si nous ne travaillons
une partie de la nuit, nous n'arriverons jamais  temps. Ce n'est pas
une petite affaire que d'ouvrir une fosse assez grande pour contenir 
la fois une demi-douzaine de couaggas. Il faut enlever la terre  mesure
que nous la retirerons, couper des perches et des branches, et les
disposer de manire  couvrir le trou. Tout cela doit tre fait avant le
retour du troupeau, sous peine d'chouer dans notre entreprise. S'il
reparat avant que nous ayons enlev jusqu'aux moindres traces de notre
travail, il s'loignera sans entrer dans l'eau, et ne nous rendra
peut-tre plus de visites.

Hans, Hendrik et Swartboy reconnurent la justesse de ces considrations,
et tous descendirent du nwana pour se mettre  l'ouvrage. Ils avaient
deux bonnes bches, une pelle, une pioche et deux paniers pour
transporter les dblais. Il et t difficile d'achever l'opration en
temps utile, s'il avait fallu charroyer la terre au loin, mais par
bonheur le lit du ruisseau tait voisin, et on pouvait l'y jeter sans
drangement.

Aprs avoir trac les contours de la fosse, Von Bloom et Hendrik prirent
chacun une bche; le sol tait assez meuble pour qu'on pt se dispenser
d'avoir recours  la pioche.

Swartboy, arm de la pelle, remplit les paniers aussi vite que Hans et
Totty pouvaient les vider. Gertrude et le petit Jan avaient un troisime
panier, et ils allgrent efficacement la tche.

Le travail se poursuivit avec activit jusqu' minuit,  la clart de la
lune, et quand il fut interrompu, le fermier et Hendrik taient enterrs
jusqu'au cou. Ils taient dsormais srs d'achever la fosse le
lendemain. Ils quittrent leurs outils, et aprs avoir accompli leurs
ablutions dans l'eau pure du lac, ils allrent se livrer au repos.

Ds la pointe du jour ils se remirent  l'oeuvre avec une activit
d'abeilles. Au moment du djeuner, Von Bloom, en se dressant sur la
pointe des pieds pouvait  peine arriver au niveau du sol, et la tte
laineuse de Swartboy tait presque  deux pieds au-dessous.

Aprs le djeuner, les travailleurs recommencrent  creuser et 
dblayer jusqu' ce que le trou leur part d'une profondeur suffisante.
Il tait impossible  un couagga de s'en tirer, et une antilope
springbok aurait pu tout au plus en sortir en sautant.

On tendit sur la fosse des perches et des broussailles, qu'on recouvrit
ensuite d'herbes et de roseaux, ainsi que les alentours. Le plus
judicieux animal et t tromp, tant la trappe avait t habilement
dissimule, et un renard mme y serait tomb avant de l'avoir
dcouverte.

Il ne restait plus qu' dner en attendant l'arrive des couaggas. Le
repas fut gai, malgr l'excessive fatigue qu'avaient supporte les
travailleurs. La perspective d'une belle capture les mettait tous en
belle humeur, et chacun formait des conjectures sur le succs.

--Nous prendrons au moins trois couaggas, dit Von Bloom.

--Nous en prendrons le double, s'cria Swartboy.

--Je ne vois pas, dit le petit Jan, pourquoi la fosse ne serait pas
remplie.

--Elle le sera, ajouta Hendrik; nous pousserons les couaggas dedans, et
je ne vois pas comment ils nous chapperaient.

En effet, le succs paraissait infaillible. La fosse tait assez large
pour empcher les animaux de sauter par-dessus, et elle occupait toute
la largeur du sentier; de sorte qu'ils ne pouvaient l'viter, et que la
disposition du terrain les y conduisait fatalement.

A la vrit, s'ils taient abandonns  eux-mmes et libres de marcher
 la file, suivant leur habitude, on pouvait ne prendre que le chef du
troupeau. Il tait certain qu'en le voyant tomber, ses compagnons
feraient volte-face; mais les chasseurs comptaient, dans un moment
donn, rpandre la terreur au milieu du troupeau, et forcer les couaggas
 se prcipiter dans la fosse.

Ils n'avaient besoin que de quatre montures, mais ils n'eussent pas t
fchs d'avoir du choix.

On avait dn plus tard qu' l'ordinaire, et l'heure approchait o le
troupeau venait se dsaltrer dans le lac. On laissa libre la route par
laquelle il arrivait. Hans, Hendrik et Swartboy se placrent en
embuscade aux environs,  quelque distance les uns des autres. Dans les
positions qu'ils occupaient, il leur suffisait de sortir des taillis o
ils taient cachs pour pousser le troupeau du ct de la fosse. Afin de
rgulariser leurs mouvements, Von Bloom resta dans l'arbre sur la
plate-forme. Il devait les avertir de l'approche des couaggas, et donner
le signal de l'action en tirant un coup de fusil  poudre. Hans et
Hendrik avaient l'ordre de tirer  leur tour en se montrant, et de
produire ainsi la panique dsire.

Ce plan tait admirablement conu.

Aussitt que le troupeau apparut dans la plaine, Von Bloom dit  voix
basse:

--Voici les couaggas!

Les innocentes btes dfilrent dans la gorge, s'parpillrent dans
l'eau, et commencrent leur mouvement de retraite par le sentier que
traversait la trappe.

Le chef grimpa sur la berge; mais il s'arrta en hennissant quand il vit
les roseaux et l'herbe frache qui jonchaient le sol.

Il avait envie de rebrousser chemin.

En ce moment retentit la bruyante dtonation du roer. Deux autres
explosions y rpondirent  droite et  gauche, comme des chos
affaiblis, tandis que sur un autre point Swartboy faisait entendre des
cris formidables. En jetant un regard en arrire, les couaggas se
crurent entours d'ennemis; mais une route leur tait ouverte: c'tait
celle qu'ils avaient coutume de prendre, et le troupeau s'y engagea. On
entendit le craquement des perches, le pitinement des sabots, le bruit
sourd des corps qui tombaient et le hennissement des victimes effares.
Quelques couaggas sautrent, comme pour franchir la fosse; d'autres se
dressrent sur leurs pieds de derrire, et tournrent sur eux-mmes pour
entrer dans le lac; d'autres encore s'chapprent  travers les
broussailles; mais le gros du troupeau revint sur ses pas, se remit 
l'eau, et s'enfuit par la gorge. Au bout de quelques minutes tous
avaient disparu. Les enfants croyaient qu'aucun n'avait t pris; mais,
de la position qu'il occupait dans le nwana, Von Bloom apercevait des
ttes qui s'allongeaient en dehors de la fosse. On n'y trouva pas moins
de huit couaggas, deux fois plus qu'il n'en fallait pour monter tous les
chasseurs.

Au bout de moins de deux semaines, quatre couaggas avaient t rompus 
la selle et obissaient aussi bien que des chevaux. Ils avaient eu beau
ruer, caracoler, jeter leur cavaliers par terre; le Bosjesman et Hendrik
taient d'habiles cuyers, qui triomphrent promptement de leur
rsistance.

La premire fois que ces animaux furent employs  la chasse de
l'lphant, ils rendirent prcisment le service qu'on attendait d'eux.
Comme de coutume, l'lphant prit sa course aprs avoir essuy un
premier coup de feu; mais les chasseurs, monts sur leurs couaggas, ne
le perdirent pas de vue. Ds qu'il s'aperut que ses jambes taient
inutiles, il fut aux abois et ddaigna de fuir les chasseurs. Ils purent
ritrer leurs dcharges, et un coup mortel finit par tendre sur le sol
son corps gigantesque.

--Mon toile reparat! s'cria Von Bloom enthousiasm. Mes esprances ne
seront plus dues. Je serai riche! En quelques annes, je referai ma
fortune; je serai  mme d'lever une pyramide d'ivoire.




CHAPITRE XL.

L'LAN


Hendrik tait le meilleur chasseur de toute la famille. C'tait lui qui
fournissait habituellement le garde-manger. Les jours o l'on ne
chassait pas l'lphant, il s'en allait seul  la poursuite des
antilopes, dont la chair tait la principale nourriture des habitants du
nwana. Grce  son adresse, la table tait toujours abondamment pourvue.

L'Afrique est la patrie des antilopes; on en compte, dans le monde
entier, pas moins de soixante-dix espces diffrentes; plus de cinquante
sont africaines, et trente au moins appartiennent au sud de l'Afrique,
c'est--dire  cette partie du continent comprise entre le cap de
Bonne-Esprance et le tropique du Capricorne.

Il faudrait un volume pour faire une monographie des antilopes; aussi
dois-je me contenter de dire que la plupart se trouvent en Afrique;
qu'il en existe plusieurs espces en Asie, et une seule en Amrique, le
prong-horn; en Europe il y en a deux, dont une, le chamois des Alpes,
pourrait tre mise au rang des chvres.

Je remarquerai en outre que les soixante-dix espces d'animaux groups
dans le genre antilope diffrent considrablement les unes des autres
par la forme, la couleur, le pelage et les habitudes. Rien de plus
arbitraire que la classification qui les runit. Les unes, comme le
chamois, se rapprochent des chvres; d'autres ressemblent aux daims, aux
boeufs ou aux bisons; et quelques espces possdent tous les
caractres du mouton sauvage.

Toutefois, en gnral, les antilopes tiennent plutt des daims que de
tous autres animaux, et plusieurs espces sont vulgairement connues sous
la dnomination de daims. Il en est qui ont moins d'analogie avec leurs
congnres qu'avec certaines espces de daims. Seulement ces derniers
ont des cornes osseuses qu'ils perdent annuellement, tandis que les
antilopes conservent les leurs, qui sont de corne vritable et
persistante.

Les antilopes ont des moeurs qui varient  l'infini, suivant les
espces. Elles habitent tantt les vastes plaines, tantt les forts
profondes. Elles errent tantt sur le bord des rivires, tantt sur les
rochers escarps ou dans les ravins desschs des montagnes. Les unes
brouttent l'herbe, les autres se nourrissent des feuilles et des pousses
tendres des arbres. En somme, les antilopes ont des prdilections si
diverses qu'on en trouve partout, quels que soient le climat, la
vgtation, les sites du pays. Le dsert mme a ses antilopes, qui
prfrent ses plaines arides aux valles les plus verdoyantes et les
plus fertiles.

L'lan ou caana (_antilope oreas_) est le plus grand de ce genre,
puisque sa taille gale celle d'un fort cheval. Il est lourd et a le pas
mdiocrement rapide; un chasseur mont l'atteint sans efforts. Les
proportions gnrales de l'lan ont quelque rapport avec celles du
boeuf, mais ses cornes sont droites; elles partent en ligne verticale
du sommet de la tte, et divergent lgrement l'une de l'autre; elles
ont deux pieds de longueur, et mme plus chez les femelles, et sont
entoures d'un anneau qui monte en spirale jusqu' la pointe.

Les yeux de l'lan caana, comme ceux de la plupart des antilopes, sont
grands, humides et doux. Malgr sa force et ses dimensions, il est du
naturel le plus inoffensif, et ne se rsigne  combattre que lorsqu'on
l'y force absolument. Sa couleur est un brun-fonc teint de roux, ou,
chez certains individus, un gris-cendr mlang d'ocre-jaune.

L'lan est une des antilopes qui paraissent pouvoir se passer d'eau. On
le trouve dans les plaines dsertes, loin de toute rivire et l'on
dirait mme qu'il affectionne les solitudes dessches,  cause de la
scurit qu'il y trouve. Cependant il habite aussi les rgions fertiles
et boises; il vit en troupes nombreuses, mais les deux sexes paissent
sparment, par groupes de dix  cent individus.

La chair de l'lan est excessivement estime; elle ne le cde en
dlicatesse ni  celle de l'antilope, ni  celle des animaux de race
bovine; elle a le got du boeuf tendre avec un arrire-got de
venaison. On fait scher les muscles des cuisses qui, prpars de la
sorte, prennent la qualification de langues de cuisse, et sont regards
comme le morceau le plus savoureux.

Bien entendu que les chasseurs poursuivent l'lan avec activit. Comme
il est toujours trs-gras et qu'il ne court pas vite, on arrive aisment
 le tuer,  l'corcher et  le dpecer. C'est une chasse qui offre peu
d'attraits; seulement on ne trouve pas souvent l'occasion de la faire.

La facilit avec laquelle on prend ces antilopes si recherches en a
diminu le nombre, et ce n'est que dans les districts loigns qu'en en
rencontre encore des troupeaux.

Depuis l'arrive de la famille Von Bloom au cap, on avait remarqu des
traces d'lans sans en voir un seul. Hendrik, pour plusieurs raisons,
dsirait tuer un de ces animaux. La premire, c'tait qu'il n'en avait
jamais tir; la seconde, qu'il apprciait les qualits de la viande qui
couvre en abondance les ctes du caana.

Ce fut donc avec une vive satisfaction qu'un matin Hendrik apprit qu'on
avait vu un troupeau d'lans sur le plateau que bordaient les rochers
voisins. Swartboy, qui avait fait une excursion sur les collines,
apporta au camp cette heureuse nouvelle. Sans perdre de temps le jeune
homme monta sur son couagga, et partit arm de sa bonne carabine.

A peu de distance du camp s'ouvrait dans les hauteurs un ravin qui
conduisait au plateau. C'tait la route que prenaient les zbres, les
couaggas, et autres habitants des plaines arides, quand ils descendaient
au lac.

Hendrik gravit l'escarpement, et, lorsqu'il parvint  la cime, il
aperut immdiatement,  un mille de distance environ, un troupeau
compos de sept lans mles.

La vgtation du plateau n'aurait pu abriter mme un renard; elle ne
consistait que dans quelques alos pars, quelques euphorbes et quelques
touffes de gazon brles par le soleil.

Hendrik reconnut aussitt qu'il lui tait impossible de se rapprocher
assez des lans pour les tirer.

Quoique n'ayant jamais chass cette espce d'antilope, il en connaissait
les habitudes: il savait qu'elle courait mal, qu'un vieux cheval pouvait
la distancer, et qu' plus forte raison elle serait vaincue par son
couagga, le plus agile des quatre qui avaient t dompts.

Il s'agissait, en consquence, de lancer des lans dans de bonnes
conditions. Il fallait viter de les alarmer de trop loin et de leur
laisser trop d'avance. En chasseur prudent, Hendrik fit un long dtour
de manire  mettre le troupeau entre lui et les rochers. Pour n'tre
pas aperu, il eut soin de se courber sur sa selle, si bien que sa
poitrine touchait presque le garrot de sa monture. Il supposait, avec
quelque vraisemblance, que les lans ignorant  quelle espce d'animal
ils avaient affaire, regarderaient longtemps le couagga mont avec plus
de curiosit que d'inquitude.

Les lans se laissrent approcher  la distance de cinq cents pas avant
de prendre leur lourd et indolent galop. Alors Hendrik se releva, donna
de l'peron  son couagga et se mit  la poursuite du troupeau.

Comme il l'avait prvu, les lans s'enfuirent vers les rochers, non dans
la direction de la passe, mais du ct o les collines taient  pic.
Parvenus au bord du prcipice, ils furent forcs de retourner en
arrire, et suivirent une route qui traversait celle qu'ils avaient
prise d'abord. Cette marche donnait l'avantage  Hendrik, qui dirigea
diagonalement son couagga.

Il avait l'intention d'isoler un des lans et de laisser les autres
galopper tant qu'ils voudraient.

Il ne tarda pas  raliser son projet. Le plus gros du troupeau s'carta
de ses compagnons, comme s'il et pens qu'il avait plus de chance de
salut en les abandonnant; mais il avait compt sans Hendrik, qui fut une
seconde aprs  ses trousses.

Le chasseur et sa proie parcoururent rapidement un mille  travers la
plaine. Peu  peu la robe de l'lan passa du brun roux au bleu plomb;
la salive tomba de ses lvres en abondance, l'cume inonda sa large
poitrine, et des larmes roulrent dans ses yeux globuleux.

Il tait aux abois.

Au bout de quelques minutes, le couagga avait rejoint l'norme antilope,
qui, renonant  courir, s'arrtait dans son dsespoir pour faire face 
l'ennemi.

Hendrik avait la main  sa carabine. Vous pensez sans doute qu'il
l'paula, fit feu et abattit l'lan; vous vous trompez. Hendrik tait un
vrai chasseur, conome de ses ressources. Il n'avait pas besoin de tuer
le caana sur place, il savait que sa proie tait en son pouvoir, et
qu'il la chasserait devant lui comme un domestique. S'il avait pris le
parti d'envoyer une balle  l'lan, il aurait fallu chercher du renfort
au camp pour le dpecer et en emporter les morceaux, au risque de le
retrouver  moiti dvor par les hynes.

Au lieu de tirer, il fora l'lan  se retourner, et le poussa devant
lui dans la direction de la passe.




CHAPITRE XLI.

LE COUAGGA EMPORT


A bout de ses forces, l'animal tait incapable de rsistance. De temps
en temps il essayait de revenir sur ses pas; mais  l'aspect menaant du
chasseur, il reprenait passivement la route du camp.

Hendrik s'applaudissait de son succs. Il jouissait d'avance de la
surprise qu'il allait causer en paraissant avec l'lan. Celui-ci tait
dj entr dans la gorge o Hendrik et son couagga se disposaient  le
suivre.

En ce moment un grand bruit de pas se fit entendre au pied des hauteurs.

Hendrik peronna sa monture, afin d'atteindre le bord du prcipice et de
regarder d'o venait ce bruit. Avant qu'il et eu le temps d'arriver, il
vit avec tonnement l'lan regagner le plateau en galopant avec une
nouvelle ardeur; videmment le fugitif avait t effray, et il aimait
mieux faire face  son ancien adversaire que d'en affronter un nouveau.

Hendrik ne fit pas grande attention  l'lan, qu'il pouvait toujours
forcer  loisir. Il tenait d'abord  savoir pourquoi l'antilope avait
rtrograd: il hta donc le pas sans hsitation.

Le pitinement des sabots qui retentissait dans la passe lui prouvait
qu'il n'avait affaire qu' des ruminants, et qu'il n'tait pas expos 
rencontrer un lion.

Ds qu'il fut  l'entre de la passe, il jeta les yeux au-dessous de
lui, et reconnut un troupeau de couaggas qui revenait de l'abreuvoir. Il
en fut contrari, car ces animaux pouvaient le gner dans la poursuite
de l'lan, et dans son premier accs de dpit, il fut tent de faire feu
dessus; mais c'et t gaspiller ses munitions en pure perte. Il prfra
se remettre  la poursuite de la bte qu'il avait forc, et dont la peur
avait ranim l'nergie.

Les couaggas sortirent un  un du dfil, au nombre d'environ cinquante.
A l'aspect du cavalier, chacun tressaillit d'effroi et fit un cart,
jusqu' ce que le troupeau s'tendit en longue ligne sur le plateau; en
des circonstances ordinaires, Hendrik n'y aurait pas fait attention.
Maintes fois le couagga perant de ces animaux avait retenti  ses
oreilles; mais il ne put s'empcher de remarquer que quatre d'entre eux
avaient la queue coupe. Il reconnut ceux qui avaient t relchs aprs
tre tombs dans la fosse, et auxquels Swartboy, par des raisons
particulires, avait fait subir cette mutilation. C'tait le troupeau
qui venait habituellement au lac, et qui n'avait pas reparu depuis le
jour o il avait t si mal accueilli.

On conoit qu'Hendrik regardait les couaggas avec une certaine
curiosit. L'effroi qu'il leur inspirait, la tournure comique de ceux
qui avait la queue coupe, le disposrent  l'hilarit, et il se mit 
rire en se mettant  la poursuite du caana.

Le couaggas prirent le mme chemin.

--Je n'aurai jamais, se dit Hendrik, une meilleure occasion de dcider
un point jusqu' prsent contest: Un couagga mont peut-il rivaliser de
vitesse avec un couagga libre? voil la question. Je suis curieux de
voir si le mien luttera sans dsavantage contre ses anciens compagnons.

L'lan tenait la tte; les couaggas couraient aprs lui, et Hendrik
venait  l'arrire-garde. Il n'avait pas besoin de jouer de l'peron;
son noble coursier semblait comprendre qu'il s'agissait de soutenir sa
rputation, et il gagnait du terrain  chaque instant.

Le pesant caana fut promptement dpass. Il s'arrta, mais les couaggas
continurent la course, suivis par celui de Hendrik. Au bout de cinq
minutes ils avaient laiss l'lan  un mille en arrire, et ils ne
s'arrtaient pas.

Quelle tait l'intention de Hendrik? Voulait-il renoncer  sa proie?
Etait-il jaloux de la supriorit de sa monture? Avait-il rsolu qu'elle
remporterait le prix de cette course trange? C'est ce qu'aurait pu
penser quiconque en et t tmoin; mais les apparences taient
trompeuses, et la conduite du chasseur avait des motifs tout diffrents.

En voyant l'lan s'arrter, il avait cherch  s'arrter aussi, et
avait tir fortement la bride; mais son couagga, au lieu d'obir, avait
couch les oreilles et galop avec une nouvelle ardeur.

Hendrik essaya de le dtourner, et tira sur la rne droite, mais avec
tant de force que l'anneau rouill se brisa. Le mors glissa entre les
mchoires de l'animal, la secousse fit tomber la ttire, et le couagga
se trouva compltement dbrid! Il tait libre d'aller o bon lui
semblerait, et naturellement il dsirait aller rejoindre ses anciens
camarades, qu'il avait reconnus, comme l'attestaient ses hennissements.

D'abord Hendrik regarda la rupture de son mors comme un accident sans
importance; c'tait un des meilleurs cavaliers du Cap, et il n'avait pas
besoin de bride pour conserver son assiette.

--Le couagga, pensa-t-il, ne tardera pas  s'arrter; j'aurai le temps
de rparer le mors et de rajuster la bride. Cependant il commena 
s'inquiter en voyant sa monture aller du mme train et le troupeau
courir devant lui sans manifester la moindre intention de s'arrter.
C'tait la terreur qui poussait les couaggas en avant. Leur camarade les
avait reconnus, mais ils n'avaient pas reconnu leur camarade. Avec son
accroutrement bizarre et l'homme qu'il portait sur le dos, il leur
faisait l'effet d'un monstre terrible, altr de sang et prt  les
dvorer; aussi tous montraient-ils une agilit jusqu'alors sans exemple:
si bien que le couagga dompt, malgr son vif dsir de s'en approcher et
de leur expliquer sa mtamorphose, avait cess de gagner du terrain. Il
redoublait pourtant d'efforts, car il tait fatigu  l'excs de la
civilisation et de la chasse aux lphants. Il aspirait sans doute 
reprendre la vie sauvage; il semblait penser qu'une fois qu'il se
trouverait au milieu des compagnons de sa jeunesse, ils se grouperaient
autour de lui et l'aideraient  se dbarrasser de l'importun bipde qui
se cramponnait  son pine dorsale. Il tait si prs d'eux, que leurs
ruades lui envoyaient  la tte de la poussire et des cailloux; toutes
les fois qu'il pouvait prendre haleine, il faisait entendre son couagga
d'un ton suppliant, mais il n'tait pas cout.

Cependant que faisait Hendrik? Rien. Il ne pouvait arrter l'essor
imptueux de son coursier, il ne pouvait essayer de mettre pied  terre
sans tre lanc sur des rochers. Tout ce dont il tait capable, c'tait
de se tenir en selle.

Que pensait-il? D'abord il n'avait pas vu le danger. Quand il eut achev
son troisime mille, il commena  s'alarmer srieusement; et au bout du
cinquime, il fut convaincu qu'il tait embarqu dans une prilleuse
aventure.

Les milles se succdrent; et les couaggas galopaient toujours: le
troupeau tait excit par la crainte de perdre sa libert, et l'animal
dompt par le dsir de reconqurir la sienne.

Hendrik tait en proie  de vritables angoisses. O allait-il tre
entran? Peut-tre au milieu du dsert, o il prirait de faim et de
soif! Dj il tait loin de la lisire de rochers, et il lui tait
impossible d'en dterminer la direction; en supposant qu'il vnt 
s'arrter, tait-il sr de retrouver son chemin?

L'pouvante s'empara de lui.

Que devait-il faire? sauter  bas de son couagga, au risque de se rompre
le cou.

Dans tous les cas, il avait dj perdu le caana; il avait la triste
certitude de perdre sa monture et sa selle. Quel sacrifice faisait-il en
les abandonnant? Sa vie tait en danger, pour peu que sa situation se
prolonget. Les couaggas pouvaient faire vingt milles, cinquante milles
sans s'arrter; ils taient infatigables; leur ardeur ne se ralentissait
point.

--Allons, se dit-il, sautons! tchons seulement de choisir un bon
endroit, afin de me faire le moins de mal possible.

Tout  coup un moyen de salut s'offrit a lui; il se rappela qu'en
montant ce mme couagga, il s'tait servi avec avantage d'une
oeillre, c'est--dire d'un morceau de cuir attach sur les yeux de la
bte. L'effet en avait t si complet, que de rtive qu'elle tait, elle
tait devenue docile instantanment.

Hendrik n'avait pas d'oeillre. Quel objet pouvait lui en tenir lieu?
Son mouchoir? Il n'tait pas assez pais. Sa veste? Bon! voil ce qu'il
lui fallait.

Sa carabine le gnait, il la laissa doucement tomber, en se promettant
de revenir la chercher.

En un clin d'oeil, Hendrik se dpouilla de sa veste; mais comment la
disposer pour aveugler le couagga? il craignait de la laisser tomber.

Prompt dans ses rsolutions, l'adroit jeune homme passa une manche de
chaque ct de la gorge de sa monture et les noua toutes deux ensemble.
La veste reposait ainsi sur la crinire de l'animal. Le collet tait
prs du garrot, et les pans portaient sur la partie la plus troite du
cou.

Hendrik se pencha en avant autant qu'il le put, et il tendit la veste
sur le cou du couagga. Lorsqu'il eut fait passer les pans par-dessus les
oreilles, il les laissa retomber sur les yeux.

Ce ne fut pas sans peine que le cavalier, courb comme il l'tait,
parvint  conserver son assiette; car, ds que le couagga eut les yeux
couverts du morceau de drap, il s'arrta aussi brusquement que s'il et
t mortellement bless. Toutefois il ne tomba pas, mais il demeura
immobile, les membres frmissants de terreur. Il avait cess de galoper.

Hendrik sauta  terre; il ne craignait plus que le couagga, aveugl et
vaincu, ft la moindre tentative pour s'chapper. Au bout de quelques
minutes, il avait remplac l'anneau rompu par une forte courroie, remis
le mors entre les dents de l'animal, band solidement la ttire, et il
remontait en selle, sa veste sur le dos.

Le couagga comprit que toute rsistance tait inutile. Ses anciens
compagnons avaient disparu  l'horizon, et avec eux s'en allaient ses
rves de dlivrance. Soumis dsormais  son sort et stimul par
l'peron, il retourna tristement sur ses pas.

Hendrik ignorait la route qu'il lui fallait prendre. Il suivit d'abord
la trace des couaggas jusqu' l'endroit o il avait laiss tomber sa
carabine. Le soleil tait trop bas pour lui servir de guide, et aucun
des rares buissons du dsert n'avait assez d'importance pour jalonner le
chemin. Le voyageur gar fut oblig de continuer  se diriger d'aprs
les empreintes du troupeau; il ne retrouva plus son caana, mais il s'en
consola quand il se vit avant la nuit dans la passe qui menait  sa
demeure. Bientt aprs il tait assis sur la plate-forme du nwana et
rgalait un auditoire attentif du rcit de ses aventures.




CHAPITRE XLII.

LE PIGE A DTENTE


Quelques jours plus tard, Von Bloom eut  souffrir de l'importunit des
btes de proie, qu'attiraient les restes des antilopes et les parfums de
la cuisine. Les hynes et les chacals rdaient sans cesse aux environs,
et, rassembls la nuit sous le grand arbre, ils faisaient entendre
pendant des heures entires leur horrible tintamarre. A la vrit,
personne ne les redoutait, puisqu'ils ne pouvaient atteindre les
enfants, paisiblement endormis dans leur domicile arien; mais leur
prsence n'en avait pas moins d'inconvnients. La viande, le cuir, les
lanires, qu'on avait le malheur de laisser en bas, taient
infailliblement dvors; des quartiers de venaison disparaissaient, et
la selle de Swartboy avait t mise hors de service. Enfin, les hynes
taient devenues un flau si intolrable, qu'il tait ncessaire de
trouver un moyen de les dtruire.

Elles n'taient pas faciles  tirer. Prudentes pendant le jour, elles se
cachaient dans les grottes du coteau ou dans les trous creuss par
l'oryctrope. La nuit, elles avaient l'audace de pntrer jusqu'au
centre du camp, mais l'obscurit empchait de les ajuster, et les
chasseurs, qui connaissaient le prix de la poudre et du plomb, ne
risquaient un coup de fusil que lorsque leur patience tait  bout.

On essaya plusieurs genres de piges, mais sans succs. Les hynes qui
tombaient dans les fosses parvenaient  s'en chapper en sautant, et si
elles taient prises dans des noeuds coulants, elles s'en dlivraient
en coupant la corde avec leurs dents aigus.

Enfin le porte-drapeau eut recours  un procd trs en usage parmi les
boors de l'Afrique australe: le pige  dtente. Ce mcanisme consiste
invariablement dans un fusil dont la dtente est mise en mouvement par
une corde; mais il y a diffrentes manires de l'tablir. En gnral, on
attache l'appt  la corde: en voulant s'en emparer, l'animal tend
cette corde et fait partir le coup. Malheureusement il n'arrive pas
toujours qu'il soit plac en face du canon, et tantt il n'est que
lgrement bless, tantt il n'est pas mme atteint.

Le pige  dtente adopt dans le sud de l'Afrique est mieux combin, et
ses rsultats sont plus certains. Il est rare que l'animal assez
imprudent pour tirer la dtente ne soit pas tu sur place, ou tellement
maltrait qu'il va mourir  quelques pas plus loin.

Ce fut ce dernier mode que choisit Von Bloom.

Il avait remarqu prs du camp trois jeunes arbres placs sur la mme
ligne,  environ trois pieds de distance les uns des autres.

Ces trois jeunes arbres faisaient son affaire. S'il ne les et pas
dcouverts, il aurait t oblig de planter solidement en terre trois
pieux qui auraient galement bien rempli ses intentions.

On coupa ensuite des broussailles pineuses, et l'on en construisit un
kraal  la manire ordinaire, c'est--dire la cime des buissons tourne
en dehors. La grandeur de l'enceinte tant sans importance, on ne se
donna pas la peine d'y enfermer un vaste espace de terrain.

L'entre fut place entre deux des trois arbres, dont le troisime fut
laiss en dehors. Tout animal qui voulait pntrer dans l'enclos devait
ncessairement prendre cette voie.

Il s'agissait de rgler la position du fusil.

La crosse fut attache solidement  l'arbre qu'on avait laiss en dehors
de l'enceinte, et le canon assujetti contre celui des deux autres arbres
qui en tait le plus voisin.

Dans cette situation, la bouche du canon se trouvait vis--vis de
l'arbre qui se dressait du ct oppos comme l'autre jambage de la
porte.

L'appareil tait  la hauteur voulue pour frapper au coeur l'hyne qui
se prsenterait  l'ouverture.

Il restait  arranger la corde.

Un morceau de bois de plusieurs pouces de longueur fut fix
transversalement dans la partie mince de la crosse, bien entendu
derrire la dtente; on eut soin toutefois de lui laisser assez de jeu
pour qu'il pt servir de levier, comme on le dsirait.

Une corde, noue  l'une des extrmits de ce bton, se reliait  la
dtente.

De l'autre extrmit partait une seconde corde qui passait par les
capucines de la baguette, barrait l'entre, et s'attachait  l'arbre
d'en face.

La corde suivait la direction horizontale du canon; elle tait tendue
presque roide. Pour peu qu'on presst dessus, elle devait agir sur le
levier, tirer ainsi la dtente, et provoquer l'explosion.

On chargea le roer, on l'arma: puis l'on mit l'appt, ce qui n'tait pas
difficile. Pour attirer les btes de proie, il suffisait de dposer dans
l'enclos une charogne ou un morceau de viande. Swartboy jeta dans le
kraal les entrailles d'une antilope frachement tue, et toute la
famille alla tranquillement se coucher.

A peine avaient-ils ferm les yeux qu'ils entendirent la bruyante
dtonation du roer, suivie d'un cri touff.

Le pige avait produit son effet.

Les quatre chasseurs allumrent une torche et coururent  l'entre du
kraal, o ils trouvrent le cadavre d'une norme hyne tachete. Elle
n'avait pas fait un pas aprs avoir reu le coup fatal; son agonie
n'avait pas mme t accompagne de mouvements convulsifs, tant la mort
avait t instantane; en appuyant sa poitrine contre la corde, l'animal
avait fait partir la dtente, la balle avait pntr dans ses flancs, et
lui avait travers le coeur.

Aprs avoir recharg le roer, les chasseurs remontrent dans leur
chambre  coucher. On serait tent de croire qu'ils enlevrent l'hyne,
dont le suicide pouvait tre un avertissement pour ses camarades; mais
Swartboy se contenta de l'introduire dans le kraal pour la joindre aux
autres appts. Eclair sur le caractre des hynes, il savait que loin
d'tre pouvantes par le cadavre d'un tre de leur espce, elles le
dvorent aussi avidement que les restes d'une antilope.

Avant le jour, le grand fusil rveilla de nouveau les chasseurs. Cette
fois ils ne daignrent pas se dranger; mais, ds que le soleil se leva,
ils visitrent le pige, et y trouvrent une seconde hyne, dont la
poitrine avait imprudemment press la fatale corde.

Toutes les nuits, il continurent  faire la guerre aux hynes,
transportant successivement leur kraal d'un lieu  un autre, et
plantant des piquets quand ils ne trouvaient pas d'arbres convenablement
disposs. Les btes froces finirent par tre extermines, ou du moins
elles devinrent si rares et si craintives, que leur prsence aux
environs du camp cessa d'tre gnante.

Vers le mme temps parurent d'autres visiteurs plus redoutables, et dont
il importait davantage de se dbarrasser. C'tait une famille de lions.

On avait dj reconnu ses traces dans le voisinage; mais elle avait
longtemps hsit  s'approcher du camp. Au moment o l'on tait dlivr
des hynes, les lions les remplaaient, et ils faisaient chaque soir
retentir la plaine des plus terribles rugissements. Toutefois ils ne
rpandaient pas autant d'pouvante qu'on aurait pu le supposer. Les
habitants du nwana savaient que, dans cet arbre, ils taient  l'abri
des lions. S'ils avaient eu affaire  des lopards, qui sont des
grimpeurs de premire force, ils auraient t moins rassurs; mais il
n'y avait pas de lopards dans le pays.

C'tait, toutefois, trs-dsagrable de ne pouvoir descendre dans
l'arbre aprs la chute du jour, et d'tre rgulirement bloqu depuis le
coucher du soleil jusqu' son lever. En outre, les lions pouvaient
trouver moyen de pntrer dans les kraals o taient enferms la vache
et les couaggas, dont la perte et t une calamit. On tenait surtout 
conserver la vieille Graaf, prcieuse amie, qu'il et t impossible de
remplacer.

A ces causes, il fut rsolu d'essayer contre les lions le genre de pige
qui avait si parfaitement russi contre les hynes.

Dans l'un ou dans l'autre cas, la construction fut identique; seulement
on plaa le fusil plus haut, afin de le mettre au niveau du coeur du
lion. L'appt, au lieu d'tre une charogne, tait une antilope
frachement tue.

L'attente des chasseurs ne fut pas due. La premire nuit, le vieux
lion pressa la corde fatale, et mordit la poussire. Le lendemain, la
lionne et le mme sort, et quelques jours aprs, un jeune mle adulte
succomba. Il ne s'en prsenta point d'autres  l'entre du kraal; mais,
une semaine plus tard, Hendrik tua prs du camp un lionceau qui tait
sans doute le dernier de la famille, car on fut dlivr des lions pour
longtemps.




CHAPITRE XLIII.

LES TISSERINS


Quand les btes froces eurent t extermines ou chasses du camp, il
fut permis aux enfants de se promener, sous la surveillance de Totty,
tandis que les quatre chasseurs allaient  la poursuite de l'lphant.

Jan et Gertrude avaient pour instructions de ne point s'carter du
nwana, et d'y monter ds qu'ils apercevraient un animal dangereux. Avant
la destruction des hynes et des lions, ils avaient l'habitude de rester
perchs sur l'arbre pendant l'absence des chasseurs. C'tait un pnible
emprisonnement; aussi leur joie fut grande lorsque, sans crainte de
danger, ils purent prendre leurs bats dans la prairie et le long du
lac.

Un jour que les chasseurs taient en campagne, Gertrude s'tait
aventure seule au bord de l'eau. Elle n'avait pour compagne que son
antilope springbok, qui la suivait partout dans ses excursions. Cette
jolie bte avait acquis de nouvelles grces en se dveloppant; ses
grands yeux ronds avaient une expression douce et tendre, qui rivalisait
avec celle des yeux de sa petite matresse.

Jan, assis au pied du nwana, s'occupait de mettre un barreau  une cage.
Totty faisait patre la vieille Graaf.

Aprs avoir fait boire sa gazelle favorite et cueilli un bouquet de lis
bleus, Gertrude poursuivit tranquillement sa promenade.

Dans la partie du rivage la plus loigne du nwana se trouvait une
presqu'le en miniature, qu'on aurait pu d'un coup de bche convertir en
lot. Elle n'avait pas une perche carre de superficie, et l'isthme qui
la runissait  la terre n'avait pas trois pieds de large. Cette
presqu'le n'avait t d'abord qu'une grve; mais elle avait fini par se
couvrir de verdure, et sur sa pointe avait pouss un saule pleureur dont
les branches, garnies de longues feuilles argentes, touchaient  la
surface de l'eau. Cette espce d'arbre s'appelle aussi saule de
Babylone, parce que c'tait  ses rameaux que les Juifs en captivit
suspendaient leurs harpes. Il ombrage les rivires de l'Afrique australe
aussi bien que ceux de l'Assyrie. Souvent, au milieu de l'aride dsert,
le voyageur altr l'aperoit au loin; il hte le pas, sr de trouver de
l'eau, et s'il est chrtien, il ne manque pas de se souvenir du potique
passage de l'Ecriture o il est question du saule de Babylone.

Celui qui croissait au bout de la petite pninsule offrait une
particularit remarquable. A chaque branche pendaient des objets de la
forme la plus fantastique:  la partie suprieure ils s'arrondissaient
en boule, puis ils s'allongeaient en un cylindre de moindre diamtre, au
bas duquel tait une ouverture. On aurait pu les comparer  ces matras
de verre qu'on trouve dans le laboratoire des chimistes.

Ces objets, dont chacun avait douze ou quinze pouces de long, taient
d'une couleur verdtre, qui rivalisait avec celle des feuilles du saule
pleureur.

En taient-ce les fruits?

Non, le saule pleureur ne porte pas de fruits de cette taille.

C'taient des nids d'oiseaux.

Oui, c'taient les nids d'une colonie de passereaux du genre _ploceus_,
mieux connus sous la dnomination de tisserins.

Les tisserins doivent le nom qu'ils portent  l'art dont ils font preuve
dans la construction de leurs nids. Ils ne les btissent pas, mais ils
les tissent de la manire la plus ingnieuse avec des joncs, de la
paille, des feuilles, de la laine ou des brins d'herbe.

N'allez pas supposer qu'il n'y ait qu'une seule classe de tisserins. Il
en existe en Afrique un grand nombre d'espces, dont il serait superflu
de vous donner la nomenclature. Chacune d'elles donne  son nid une
forme particulire, en employant des matriaux diffrents.
Quelques-unes, telles que le tisserin  tte de loriot (_ploceus
icterocephalus_), tressent des tiges de plantes herbaces, dont ils
laissent le gros bout en dehors, ce qui donne au nid l'aspect d'un
hrisson suspendu. Les oiseaux d'une autre espce analogue btissent de
semblables demeures avec de minces baguettes. Le tisserin rpublicain
(_loxia socia_) se runit en associations, qui construisent et habitent
en commun des nids  plusieurs compartiments. L'entre de ces nids est
mnage dans la surface infrieure. Placs  la cime d'un arbre, ils
ressemblent  une meule de foin ou  un faisceau de chaumes.

Les tisserins sont ordinairement granivores; mais quelques-uns sont
insectivores, et une espce, le tisserin  bec rouge (_textor
erythrorhynchus_) est un parasite des bisons. C'est une erreur
d'admettre, sur la foi de certains ouvrages d'ornithologie, qu'ils
n'habitent que l'Afrique et l'ancien monde. Il y a en Amrique diverses
espces de caciques et de loriots qui tissent des nids sur les arbres de
l'Ornoque ou des Amazones. Cependant le vritable type du genre
_ploceus_ est le tisserin d'Afrique, et c'tait une varit de ce genre,
le tisserin suspendu (_ploceus pensilis_), dont les habitations se
balanaient aux branches du saule pleureur.

Il y avait en tout trente nids qui semblaient faire partie de l'arbre.
L'herbe au Bosjesman, avec laquelle ils taient tisss, n'avait pas
encore perdu sa verdure, et on aurait pu les prendre pour de grands
fruits en forme de poires. De l vient sans doute que d'anciens
voyageurs ont prtendu que certains arbres d'Afrique portaient des
fruits qui renfermaient des oiseaux vivants ou leurs oeufs.

La vue des tisserins et de leurs nids n'tait pas nouvelle pour
Gertrude. Elle avait li connaissance avec la colonie emplume qui
s'tait tablie depuis quelque temps sur le saule pleureur. Souvent elle
ramassait des graines pour les porter aux oiseaux, qui, devenus
familiers, se perchaient sur ses blanches paules ou foltraient dans
les boucles de sa blonde chevelure.

Elle s'amusait  couter leur gazouillement,  suivre leurs amoureux
bats sur les bords du lac,  les voir jouer entre les branches ou se
glisser dans les longs tunnels verticaux qui conduisaient  leurs nids.

En cheminant gaiement le long du lac, elle pensait  son antilope, aux
lis bleus, et ne s'occupait nullement des oiseaux, lorsqu'ils attirrent
son attention par des mouvements inusits. Tout  coup, sans cause
apparente, ils se mirent  voltiger autour de l'arbre avec les symptmes
de la plus vive inquitude.




CHAPITRE XLIV.

LE SERPENT CRACHEUR


--Qui peut troubler ainsi mes jolis oiseaux? se demanda Gertrude. Je
n'aperois pas de faucon. Est-ce qu'ils se battent? Je me charge de
rtablir la paix.

Elle hta le pas et s'avana sur la pninsule. Le saule pleureur tait
le seul arbre qui ornt cette langue de terre. Gertrude s'en approcha,
et chercha dans les branches ce qui pouvait causer l'alarme des
tisserins. Ds qu'elle parut, plusieurs d'entre eux volrent sur ses
bras et sur ses paules, mais non comme ils avaient coutume de le faire
quand ils venaient lui demander  manger. Ils semblaient vouloir se
placer sous sa protection.

Ils devaient tre effrays par un ennemi; et pourtant il n'y avait aux
alentours aucun oiseau de proie. Pourquoi donc leur pouvante
semblait-elle augmenter  chaque instant?

Enfin Gertrude aperut un norme serpent qui entourait de ses replis une
branche horizontale, et dont les cailles tincelaient au soleil. Il
venait de visiter les nids, et, aprs avoir tourn en spirale autour de
la branche, il descendait la tte en bas le long du tronc de l'arbre.

Gertrude eut  peine le temps de se retirer avant que la tte et le cou
du reptile se trouvassent en face du lieu qu'elle quittait. Si elle y
tait reste, elle et t invitablement mordue, car ce serpent ouvrit
ses mchoires et darda sa langue fourchue avec un horrible sifflement.
Il tait videmment furieux, tant parce qu'il n'avait pu s'introduire
dans leurs nids parce qu'il avait t frapp  coups de bec par les
oiseaux. Il balanait la tte d'un air menaant, et ses yeux lanaient
des clairs.

Instinctivement Gertrude se plaa sur un des bords de la presqu'le,
aussi loin du reptile que l'eau pouvait le lui permettre. Elle supposa
qu'il prendrait la direction de l'isthme, et craignait de se trouver sur
son passage. Ce pouvait tre un serpent inoffensif; nanmoins sa
longueur et ses allures n'avaient rien de rassurant. Gertrude ne pouvait
le contempler sans trembler de tous ses membres, et elle et trembl
bien davantage si elle l'avait mieux connu. C'tait le naja noir ou
serpent cracheur, le cobra africain, plus dangereux que la couleuvre
capelle des Indes, parce qu'il a plus de vivacit dans ses mouvements.

Le serpent, malgr son irritation, ne se dtourna point pour attaquer la
petite fille. Il descendit de l'arbre et s'avana rapidement vers
l'isthme, comme pour se retirer dans les buissons qui croissaient 
quelque distance sur le continent.

Gertrude commenait  se rassurer en voyant le naja s'allonger sur
l'herbe: mais soudain, arriv  l'isthme, il s'arrta et se roula comme
un cable. Au-dessus des replis de son corps se dressaient sa tte
hideuse et son cou, dont les cailles distendues avaient cette forme de
capuchon qui caractrise le cobra. Etonne d'abord du changement de
tactique, Gertrude en dcouvrit bientt la cause: c'tait l'approche de
son antilope qui avait interrompu la retraite du serpent. Au premier cri
d'alarme que sa matresse avait pouss, la jolie bte avait quitt son
pturage, et elle arrivait en bondissant. Sa queue blanche tait droite,
et ses grands yeux bruns avaient une expression de curiosit.

Gertrude trembla pour sa favorite. Encore un bond, et ses pieds allaient
toucher le serpent; mais l'antilope l'avait aperu; et par un lan
prodigieux elle avait saut par-dessus.

Une fois chappe au danger, la bonne bte accourut vers sa matresse et
sembla l'interroger du regard.

Mais les cris de Gertrude avaient attir un autre dfenseur. Le petit
Jan descendait  pas prcipits la pente qui menait au lac, et se
prparait  passer l'isthme, o le naja tait roul.




CHAPITRE XLV.

LE SECRTAIRE


Gertrude frmit d'effroi: le danger de son frre tait imminent.
Ignorant ce qui se passait, il s'avanait en toute hte et allait
s'aventurer dans l'troit sentier que barrait le venimeux reptile. Il
lui tait impossible de sauter de ct comme l'antilope, car Gertrude
avait remarqu que la tte du cobra s'tait dresse  plusieurs pieds de
hauteur.

Jan tait perdu, et sa soeur,  laquelle la terreur tait la parole,
ne pouvait que pousser des sons inarticuls en agitant les bras avec
garement.

Ses dmonstrations, loin d'arrter le petit Jan, lui inspiraient une
nouvelle ardeur. Il rattachait les cris de Gertrude  son premier cri
d'alarme, et en concluait que le danger n'avait pas cess pour elle.
C'tait sans doute, pensait-il, un serpent qui l'avait attaque; mais
comme il ne pouvait la dfendre de loin, il redoublait de vitesse. Il
fixait sur elle des yeux inquiets, de sorte qu'il n'avait aucune chance
de voir le serpent avant d'avoir march dessus.

--Mon frre, mon frre, le serpent, le serpent! s'cria Gertrude avec
effort.

Jan ne comprit pas le sens de ces mots. Il avait prvu qu'un serpent
attaquait sa soeur; et quoiqu'il ne le vt pas, il supposait que le
reptile devait tre prs d'elle.

Il courut avec plus de vitesse que jamais. Encore quelques pas, et le
naja, qui allongeait le cou pour le recevoir, allait le percer de ses
crochets venimeux!

Gertrude s'avana avec un cri de dsespoir. Elle s'exposait pour sauver
son frre; elle esprait attirer le cobra de son ct.

Jan et Gertrude taient tous deux  la mme distance du reptile: tous
deux peut-tre auraient t ses victimes; mais leur sauveur tait
proche. Une ombre paisse passa devant leurs yeux; de larges ailes
battirent l'air autour d'eux, et un gros oiseau qui semblait vouloir
s'abattre sur l'isthme, se releva verticalement par un brusque effort.

Gertrude jeta les yeux sur le sol, et n'y voyant plus le naja, elle
sauta au cou de son frre en criant:--Nous sommes sauvs, nous sommes
sauvs!

Jan avait les ides un peu confuses. Il n'avait vu de serpent ni  terre
ni au bec de l'oiseau, qui l'avait adroitement saisi pour l'emporter.

--Comment, nous sommes sauvs? dit-il.

--Oui, nous n'avons plus rien  craindre.

--Mais le serpent, o est le serpent?

Et en adressant cette question, Jan examinait Gertrude de la tte aux
pieds, comme s'il se ft attendu  voir un reptile enlac autour de
quelque partie de son corps.

--Le serpent! est-ce que vous ne l'avez pas vu? Il tait ici  nos
pieds; mais, regardez, le voil l-bas! le secrtaire est en train de
donn une leon au coquin qui a voulu prendre mes jolis tisserins.
Courage, mon bon oiseau! bats-le bien.

--Je comprends, dit Jan, c'est mon secrtaire qui nous a sauvs.
Comptez-sur lui, Gertrude, il fera sentir ses griffes au cobra. Voyez
comme il le traite! Encore un coup comme celui-l, et il ne restera pas
beaucoup de vie au serpent.

En poussant de semblables exclamations, les deux enfants suivirent avec
intrt la bataille du reptile et de l'oiseau.

Cet oiseau est unique dans son genre. Il ressembla  une grue, et comme
les chassiers, il est mont sur de longues jambes, mais qui sont
entirement couvertes de plumes. Par la tte et le bec il se rapproche
de l'aigle ou du vautour. Ses ailes, d'une envergure considrable, sont
armes d'perons: sa queue est d'une longueur dmesure, et les deux
pennes sont plus longues que les autres plumes. Il a le cou et tout le
manteau d'un gris bleutre, la gorge et la poitrine blanches, et des
teintes rousstres sur les ailes. Il est surtout remarquable par sa
huppe, compose de plumes noires, qui se dressent sur son occiput et
descendent derrire de cou presque jusqu'aux paules. Cet ornement
particulier a t compar  la plume que les anciens bureaucrates
tenaient derrire l'oreille, avant l'invention des plumes d'acier.

C'est ce qui a fait donner  cet oiseau le nom de secrtaire. On
l'appelle aussi mangeur de serpent, _gypogronas_ ou vautour-grue,
faucon-serpentaire (_falco serpentarius_), enfin messager,  cause de la
roideur solennelle avec laquelle il marche dans la plaine.

De toutes ces qualifications, celle de mangeur de serpents est la plus
convenable. A la vrit, le guago de l'Amrique du Sud et plusieurs
faucons et milans tuent et mangent des serpents; mais le secrtaire est
le seul qui leur fasse une guerre continuelle et s'en repaisse presque
exclusivement. Il se nourrit aussi de lzards, de tortues et mme de
sauterelles; mais les serpents sont la base de son alimentation, et pour
s'en procurer, il risque sa vie dans plus d'une terrible rencontre.

On trouve le serpentaire dans le sud de l'Afrique, dans la Gambie et aux
les Philippines. Celui qui habite cette dernire contre semble
constituer une varit. Les plumes de sa huppe sont disposes autrement
que dans l'espce africaine; les plus longues plumes de sa queue ne sont
pas celles du milieu, mais celles qui la bordent, ce qui lui donne
l'aspect d'une queue d'hirondelle. On remarque aussi quelque lgre
diffrence entre le serpentaire de l'Afrique australe et celui de la
Gambie.

Quoiqu'il en soit, le serpentaire forme une tribu distincte. Les
naturalistes ont cherch  le classer parmi les faucons, les aigles, les
vautours, les gallinacs, ou les chassiers; mais n'y pouvant russir,
ils en ont fait un genre  part.

Dans le sud de l'Afrique il hante les grandes plaines, les karoos
arides, qu'il parcourt pour chercher sa proie. Il vit solitaire ou par
couple et fait son nid dans les arbres pineux, ce qui en rend l'abord
difficile. Ce nid, qui a environ trois pieds de diamtre, est
ordinairement doubl de plumes et de duvet sur lesquels l'oiseau dpose
deux ou trois oeufs  chaque couve.

Les serpentaires sont d'excellents coureurs et se servent plus
frquemment de leurs pieds que de leurs ailes; ils sont dfiants et
pleins de prudence; toutefois il n'est pas rare d'en voir dans les
fermes du Cap, o on les lve, parce qu'ils dtruisent les serpents et
les lzards. On les a introduits et naturaliss dans les Antilles
franaises pour y faire la guerre au dangereux serpent jaune
(_trigonocephalus lanceolatus_), flau des plantations de ces les.

L'oiseau qui avait sauv la vie de Jan et de Gertrude tait un
serpentaire apprivois. Les chasseurs l'avaient trouv bless, peut-tre
par un gros serpent, et l'avaient apport comme un animal curieux. Il se
rtablit en peu de temps, mais il n'oublia pas les soins dont il avait
t l'objet. Aprs avoir recouvr l'usage de ses ailes, il ne songea pas
 quitter ses protecteurs, et quoiqu'il ft de frquentes excursions
dans les plaines voisines, il revenait percher sur le grand nwana. Jan
l'avait pris en amiti et l'avait trait avec une bienveillance dont il
venait d'tre rcompens.

L'oiseau avait pris le reptile par le cou, ce qu'il n'aurait pas fait
aussi facilement, si l'attention du naja n'avait t dtourne par les
enfants. Aprs l'avoir saisi, il s'envola  une hauteur de plusieurs
yards, ouvrit la bec et laissa tomber le serpent pour l'tourdir. Afin
de rendre la chute plus dangereuse, il l'aurait volontiers enlev plus
haut, mais le naja l'en empcha en essayant de l'enlacer dans ses plis.

Au moment o le reptile touchait la terre, et avant qu'il et eu le
temps de se mettre en garde, le serpentaire fondit sur lui et le frappa
prs du coup avec la patte. Cependant le naja ne fut que lgrement
bless, se roula et se tint sur la dfensive. Ses yeux tincelaient de
rage; sa gueule s'tait largie et laissait voir ses terribles crochets.
C'tait un adversaire formidable et dont il fallait s'approcher avec les
plus grandes prcautions.

Le serpentaire hsita un moment; puis, se faisant un bouclier avec une
de ses ailes, il s'avana obliquement. Lorsqu'il fut assez prs, il
tourna sur ses jambes comme sur un pivot, et donna un coup de son autre
aile sur la tte du cobra. Celui-ci cessa d'allonger le cou, et
profitant de son tat de faiblesse, l'oiseau l'enleva une seconde fois.
Comme il n'avait plus  craindre d'tre enlac par son antagoniste, il
monta plus haut dans l'air et le laissa tomber de nouveau.

En arrivant  terre, le naja y resta tendu dans toute sa longueur.
Toutefois il n'tait pas mort, et il se serait mis en cercle pour se
dfendre, si le serpentaire ne l'avait frapp  plusieurs reprises avec
ses larges pieds corns. Il saisit enfin le moment o la tte du reptile
posait  plat sur le sol, et lui donna un coup de bec si violent, que le
crne se fendit en deux. C'en tait fait du redoutable animal, dont le
corps inerte et mou resta tendu sur l'herbe.

Jan et Gertrude battirent des mains et poussrent de bruyantes
exclamations de joie. Sans daigner y prendre garde, le triomphateur
s'approcha de l'ennemi qu'il avait tu, et se mit tranquillement 
dner.




CHAPITRE XLVI.

TOTTY ET LES CHACMAS


Von Bloom et sa famille taient depuis plusieurs mois sans pain, mais
divers fruits ou racines leur en tenaient lieu. Ils avaient d'abord les
amandes de l'arachide souterraine (_arachis hypogea_) qui crot dans
toute l'Afrique mridionale et constitue la base de la nourriture des
indignes. Ils avaient aussi les bulbes de plusieurs espces d'ixias et
de mysembryanthmes, entre autres la figue hottentote (_mesembryanthemum
edule_); le pain de Cafre, molle d'une espce de zamie; la chtaigne de
Cafre, fruit du _brabeium stellatum_; les normes racines du pied
d'lphant (_testudinaria elephantipes_); des oignons et de l'ail
sauvages, enfin l'_aponegeton distachys_, belle plante aquatique dont
les tiges peuvent se manger en guise d'asperges.

Ces substances vgtales se trouvaient dans les environs. Swartboy qui,
dans ses premires annes, avait souvent t forc de vivre pendant des
mois entiers de racines, excellait  les dcouvrir et  les dterrer. La
famille Von Bloom n'en manquait jamais; mais elles ne remplaaient pour
elle l'aliment qui passe principalement pour le soutien de la vie,
quoiqu'il n'ait gure de droits  cette qualification en Afrique, o
tant d'hommes se nourrissent exclusivement de la chair des animaux.

Heureusement les privations de nos aventuriers taient sur le point de
cesser; ils allaient avoir du pain. En dmnageant le vieux kraal, ils
en avaient emport un sac de mas, reste de la provision de l'anne
prcdente. Il ne contenait pas un boisseau de grain; mais c'tait assez
pour ensemencer un champ qui pouvait produire plusieurs boisseaux s'il
tait cultiv convenablement.

Peu de jours aprs l'installation de la famille dans le nwana, on avait
choisi, non loin de cet arbre, un terrain fertile, qu'on avait retourn
 la bche, faute de charrue, et l'on avait piqu les grains en les
espaant convenablement.

On avait sarcl et hou avec soin l'enclos. Un monticule de terre meuble
avait t lev autour de chaque plante pour en nourrir les racines et
les protger contre l'ardeur du soleil. On arrosait mme de temps en
temps la plantation.

Ces attentions, dveloppant la richesse d'un sol vierge, avaient produit
de magnifiques rsultats. Les tiges n'avaient pas moins de douze pieds
de haut, et les pis un pied de long. Ils taient presque mrs, et le
porte-drapeau comptait commencer la moisson dans huit ou dix jours.
Toute la famille se promettait de se rgaler de pain de mas, de
bouillie de mas au lait, et de divers autres mts que prparerait
Totty.

Un incident imprvu faillit les priver non-seulement de leur rcolte,
mais encore de leur estimable mnagre.

Totty tait sur la plate-forme, dans le grand nwana, et s'occupait de
soins domestiques, lorsque son attention fut attire par des bruits
singuliers, qui partaient d'en bas. Elle carta les branches et eut
devant les yeux un trange spectacle. Une bande de deux cents animaux
descendait des hauteurs. Ils avaient la taille et l'extrieur de grands
chiens mal conforms; leur corps tait couvert de poils d'un brun
verdtre; ils avaient la face et les oreilles noires et nues. Ils
redressaient leurs longues queues, ou les agitaient en sens divers, de
la faon la plus bizarre.

Totty ne fut nullement alarme, car elle reconnut des babouins. Ils
appartenaient  l'espce du babouin  tte de porc ou chacma
(_cynocephalus porcarius_), qu'on trouve dans presque toute l'Afrique
mridionale, o il habite les cavernes et les crevasses des montagnes.

De toute la tribu des singes babouins, les cynocphales sont les plus
repoussants; on prouve un dgot involontaire  l'aspect du hideux
mandrille, de l'hamadryas, ou mme du chacma.

Les babouins sont particuliers  l'Afrique et se divisent en six espces
bien distinctes; le babouin commun de l'Afrique septentrionale, le
papion des ctes du sud et de l'ouest; l'hamadryas ou tartarin
d'Abyssinie; le mandrille et le drille de Guine; enfin le chacma du cap
de Bonne-Esprance.

Les habitudes de ces animaux sont aussi rpugnantes que leurs moeurs.
Ils sont toutefois susceptibles d'ducation, mais ce sont de dangereux
animaux domestiques, qui,  la moindre provocation, mordent la main qui
les nourrit. Ils sont disposs  faire usage de leurs longues dents
canines, de leurs robustes mchoires et de leurs muscles puissants. Ils
ne redoutent aucun chien et luttent mme avec avantage contre l'hyne et
le lopard. Cependant, n'tant point carnivores, ils mettent leur ennemi
en pices sans le manger. Ils se nourrissent de fruit, et de racines
bulbeuses, qu'ils savent dterrer avec leurs ongles aigus. Quoiqu'ils
n'attaquent point l'homme, ce sont de redoutables adversaires lorsqu'ils
sont chasss et rduits aux abois.

Les colons de l'Afrique australe racontent maintes histoires curieuses
sur les chacmas. On prtend qu'ils dvalisent parfois le voyageur, lui
enlvent ses provisions, et les dvorent en se moquant de lui. On dit
encore qu'ils portent quelquefois un bton pour se soutenir dans leur
marche, se dfendre ou creuser la terre. Quand un jeune chacma est
parvenu  trouver une racine succulente, elle lui est souvent ravie par
un autre plus vieux et plus fort; mais si le jeune chacma l'a dj
avale, son an lui met la tte en bas et le force  rendre gorge. Ces
rcits, qui circulent dans le pays des boors, ne sont pas tous dnus de
fondements, car il est certain que les babouins ont une rare sagacit.

Du haut de son observatoire, Totty aurait pu s'en convaincre, si elle
avait t dispose  faire des rflexions philosophiques sur l'instinct
plus ou moins dvelopp des btes. Mais ce n'tait pas dans son
caractre. Elle trouvait seulement plaisir  considrer les manoeuvres
des babouins, et elle appela Jan et Gertrude pour leur faire partager
son divertissement.

Le reste de la famille tait  la chasse.

Jan et Gertrude s'empressrent de monter  l'chelle, et tous les trois
suivirent avec curiosit les mouvements des singuliers quadrumanes.

La troupe marchait en bon ordre et d'aprs un plan qui semblait avoir
t pralablement ordonn. Sur les ailes couraient des claireurs;  la
tte de la colonne s'avanaient gravement des chefs respectables par
leur ge, et d'une taille plus leve que celle de leurs compagnons. Il
y avait des appels et des signaux convenus, prononcs avec des
modifications de ton et d'accent qui auraient pu faire croire  une
conversation rgulire. Les femelles et les plus jeunes occupaient le
centre pour tre mieux  l'abri du danger. Les mres portaient leurs
enfants sur le dos ou sur les paules. Par intervalles, une d'elles
s'arrtait pour allaiter son nourrisson, pour lui lisser en mme temps
les poils; puis elle galopait afin de rejoindre ses compagnes. On voyait
des mres battre leurs petits indociles. Quelquefois deux jeunes
femelles se querellaient par jalousie ou par d'autres motifs, et leurs
discussions amenaient de terribles criailleries, jusqu' ce que la voix
menaante d'un des chefs leur impost silence.

Les babouins traversrent la plaine en criant, en jappant et en aboyant,
comme des singes seuls peuvent le faire.

O allaient-ils? on le sut bientt. Jan, Gertrude et Totty les virent
avec douleur prendre la route du champ de mas.

Au bout de quelques minutes, le gros de la troupe tait cach entre les
grandes tiges des plantes, qu'ils dpouillaient de leurs grains
prcieux. Au dehors, des sentinelles changeaient sans cesse des signaux
avec les maraudeurs. Depuis le champ jusqu'aux collines taient
chelonns des babouins, placs  gale distance les uns des autres. La
troupe, en traversant la plaine, les avait laisss en arrire avec
intention.

En effet, lorsque le principal corps d'arme eut disparu dans le champ,
les longs pis envelopps de leurs cosses, commencrent  pleuvoir du
ct de cette ligne, comme s'ils eussent t lancs par des mains
humaines.

Le babouin le plus rapproch du champ ramassait les pis, les passait 
son voisin, qui les transmettait au troisime, et ainsi de suite. Grce
 l'organisation de cette chane, chaque tte de mas, peu de temps
aprs avoir t enleve  sa tige, tait dpose dans la caverne qui
servait de magasin gnral aux babouins.

Si l'opration avait continu, Von Bloom n'aurait eu qu'une triste
rcolte. Les babouins jugeaient que le bl tait suffisamment mr, et
ils n'auraient pas tard  engranger tous les pis.

Totty comprit l'tendue de la perte  laquelle son matre tait expos,
et sans calculer le danger, elle descendit  la hte, n'ayant pour arme
qu'un manche  balai.

Quand elle arriva au champ de mas, les sentinelles grimacrent,
japprent, et montrrent leurs longues dents canines; mais, pour prix de
leur vigilance, ils ne reurent que des coups vigoureusement appliqus.
Leurs cris plaintifs attirrent leurs camarades; et en quelques
instants, la pauvre Hottentote se trouva au milieu d'un cercle de
chacmas irrits. Pour les empcher de sauter sur elle, il lui fallait
faire un moulinet continuel avec son balai. Cependant, cette arme
lgre, quoique manie habilement, n'aurait pas longtemps protg
l'hrone, qui et t mise en pices, sans le retour subit des
chasseurs. Ils accoururent au galop, et une vole de mousqueterie
dispersa les hideux chacmas, qui regagnrent en hurlant leur caverne.

Aprs cette aventure, le porte-drapeau veilla sur son mas jusqu' la
moisson. Elle se fit une semaine plus tard, et fut dpose en lieu de
sret, hors de la porte des oiseaux, des reptiles, des quadrupdes et
des quadrumanes.




CHAPITRE XLVII.

LES CHIENS


Depuis qu'on avait dompt les couaggas, la chasse se continuait avec
succs. Chaque semaine on ajoutait une paire de dfenses, quelquefois
mme deux ou trois paires  la collection, qui formait au pied du nwana,
une petite pyramide d'ivoire.

Nanmoins, Von Bloom n'tait pas encore satisfait; il pensait qu'il
aurait obtenu des rsultats plus dcisifs s'il avait eu des chiens. Les
couaggas lui permettaient souvent d'atteindre l'lphant, mais souvent
aussi, ils le laissaient chapper. Ce malheur n'est pas  craindre avec
les chiens. A la vrit, ces animaux ne peuvent triompher de l'norme
quadrupde, ils ne sont pas mme en tat de le blesser; mais ils le
suivent partout et le contraignent  s'arrter par leurs aboiements.

Un autre service que rendent les chiens, c'est de dtourner l'attention
de l'lphant, qui, comme nous l'avons fait remarquer, est formidable
quand il entre en fureur. Importun par les mouvements brusques et les
vocifrations des limiers, il les prend pour des agresseurs srieux, et
fond sur eux avec rage. Le chasseur n'a donc pas  affronter une
rencontre mortelle, et trouve l'occasion de lcher un coup de fusil.

Pendant les dernires chasses, nos amis avaient couru les plus grands
dangers. Leurs couaggas n'avaient ni la vivacit d'allure, ni la
docilit des chevaux. D'un moment  l'autre, un cart de ces montures
pouvait causer un malheur. C'tait ce qu'apprhendait Von Bloom, et il
aurait volontiers achet des chiens  raison d'une dfense par tte,
eussent-ils t les plus misrables roquets. La qualit est de peu
d'importance en ce cas: il suffit que l'animal puisse suivre la piste de
l'lphant et le harceler de ses aboiements.

Von Bloom songea  dresser des hynes  la chasse, et cette ide
n'avait rien de fantasque. L'hyne est souvent dompte dans ce but, et
s'acquitte de sa tche mieux que beaucoup d'espces de chiens.

Un jour Von Bloom rflchissait sur ce sujet. Il tait assis sur une
petite plate-forme qu'il avait fait construire  l'extrme cime du
nwana, et d'o la vue s'tendait sur toute la campagne. C'tait le lieu
de prdilection, la tabagie du porte-drapeau; c'tait l qu'il venait
tous les soirs fumer tranquillement sa grande pipe d'cume de mer.

Pendant qu'il s'abandonnait  sa distraction favorite, il apert dans
la plaine des antilopes d'une espce particulire. Elles avaient le dos
et les flancs de couleur de terre de Sienne; le ventre blanc; une
bordure noire  la partie extrieure des jambes, et sur la face des
raies noires aussi rgulirement traces que par le pinceau d'un
artiste. Leurs ttes, longues et roides, taient surmontes de cornes
noueuses recourbes en forme de faucilles.

Ces animaux taient loin d'tre gracieux. Leur train de derrire
s'abaissait comme celui de la girafe, mais  un moindre degr; leurs
paules avaient une lvation dmesure; leurs membres taient osseux et
anguleux; chacun d'eux avaient environ neuf pieds de long et cinq pieds
de haut depuis les pieds de devant jusqu' l'paule. Ils appartenaient 
l'espce de l'antilope caama (_acronotus caama_), connue par les colons
hollendais du Cap sous le nom de hartebeest.

Lorsque Von Bloom les remarqua, les caamas broutaient paisiblement; mais
quelques minutes aprs elles se mirent  courir en dsordre  travers la
prairie. Elles avaient t surprises par une meute de chiens.

Von Bloom vit en effet  leur poursuite quelques-uns de ces animaux, que
les colons du Cap appellent chiens sauvages (_wildehonden_), et que les
naturalistes dsignent improprement sous la qualification de chiens
chasseurs ou d'hynes chasseresses (_hyena venatica_).

Ces deux noms sont galement absurdes; car l'animal dont il s'agit n'a
aucune analogie avec l'hyne, et le titre de chien chasseur peut tre
mrit indistinctement par tous les animaux de la race canine. Je
propose donc d'adopter le nom de chien sauvage, adopt par les boors.

C'est calomnier le chien sauvage que de le comparer  l'hyne, dont il
n'a ni le poil rude, ni les formes disgracieuses, ni les habitudes
repoussantes. Il ressemble plutt au braque ou au chien courant
ordinaire. Sa robe est couleur de tan, diapre de large taches de noir
et de gris. Il a, comme le braque, de longues oreilles; mais elles sont
droites au lieu d'tre pendantes, ainsi qu'on le remarque dans toutes
les espces sauvages du genre _canis_.

Ses habitudes compltent la ressemblance. Le chien sauvage, pour
chercher le gibier, s'organise en meutes nombreuses et il montre autant
d'adresse et de sagacit que s'il tait guid par des piqueurs arms de
fouet et le cor en bandoulire.

Von Bloom eut la bonne fortune d'tre tmoin d'une chasse  courre des
plus remarquables. Les chiens sauvages taient tombs  l'improviste sur
le troupeau de caamas, et leur premier lan en avait isol une. C'tait
ce qu'ils dsiraient, et toute la meute se mit  ses trousses au lieu de
suivre le troupeau.

La caama, malgr sa structure trange, est une des antilopes les plus
agiles, et ne se laisse prendre qu'aprs une longue chasse.

Elle chapperait mme au danger, s'il lui suffisait de lutter de vitesse
avec les chiens; mais ceux-ci possdent des qualits qui lui manquent et
qui leur assurent l'avantage. L'antilope caama ne court pas toujours en
ligne droite; elle s'carte d'un ct ou de l'autre, suivant la
conformation du terrain. Les chiens sauvages profitent de cette marche
irrgulire, et ont recours  une manoeuvre qui indique certainement
de la rflection.

Von Bloom en eut la preuve. Sa position leve le mettait  mme
d'embrasser tout le terrain et de suivre les mouvements des deux partis.

En partant, le caama courait en droite ligne et les chiens marchaient
sur ses traces. Au bout de quelques instants, toutefois, un d'eux
devana ses compagnons. Avait-il de meilleures jambes? non; mais tandis
que les autres se mnageaient, il tait charg de presser l'antilope.
L'ayant atteinte par un effort dsespr, il la fit lgrement dvier de
sa course primitive.

En observant ce changement de direction, la meute prit la diagonale, et
elle vita ainsi le dtour qu'avaient fait le caama et son adversaire.

Celui-ci, ds que l'antilope se fut dtourne, rentra dans les rangs et
fut relgu  l'arrire-garde. Sa tache tait accomplie. Un autre lui
succda, avec la mission de continuer ce qu'il avait si bien commenc.

L'antilope dvia de nouveau, et de nouveau la meute courut obliquement
pour la couper.

Quand le second chien fut fatigu, un troisime lui succda. La mme
manoeuvre fut ritre  plusieurs reprises, jusqu' ce que l'antilope
fut rduite aux abois. Alors, comme s'ils eussent compris qu'elle tait
en leur pouvoir, les chiens renoncrent  leur stratgies pour se
prcipiter simultanment sur ses traces.

L'antilope caama fit un dernier effort pour s'enfuir; mais, voyant que
l'agilit lui tait inutile, elle se retourna brusquement et se mit sur
la dfensive. L'cume dcoulait de ses lvres, et ses yeux rouges
tincelaient comme des charbons ardents.

Une seconde aprs les chiens taient autour d'elle.--Quelle magnifique
meute! s'cria Von Bloom. Oh! si j'en avais une semblable! Mais pourquoi
n'en aurais-je pas? Ces braques sauvages sont susceptibles d'tre
apprivoiss, exercs  la chasse, surtout  celle de l'lphant. J'en ai
eu de nombreux exemples; seulement il faut que les chiens soient pris
jeunes, et comment s'en procurer? Tant qu'il ne sont pas en tat de bien
courir, leurs mres les retiennent dans leurs tanires au milieu de
rochers inaccessibles. Par quel moyen les atteindre?

Les rflections de Von Bloom furent interrompues par l'tonnement que
lui causa la singulire conduite des chiens sauvages. Il avait suppos
naturellement qu'ils se jetteraient sur la bte aux abois, et la
dpceraient en un clin d'oeil; et pourtant la meute s'tait arrte,
comme pour laisser  l'antilope le temps de reprendre des forces;
quelques chiens mme taient couchs; les autres avaient la gueule
ouverte et la langue pendante; mais ils ne paraissaient avoir nulle
envie d'achever leur victime.

Le porte-drapeau tait  mme de bien observer la situation. L'antilope
tait rapproche de lui et environne des chiens. Non-seulement ils la
laissrent tranquille, mais, aprs avoir fait quelques bonds autour
d'elle, ils abandonnrent la position. Avaient-ils peur de ses vilaines
cornes? voulaient-ils se reposer avant la cure? Le chasseur, que leur
attitude surprenait, et qui ne savait  quoi s'en tenir, fixa sur eux
des regards avides.

Au bout de quelque temps l'antilope eut repris haleine, et, profitant de
l'loignement de la meute, elle se dirigea vers une minence dont le
versant tait une position favorable pour se dfendre. Aussitt qu'elle
fut lance, les chiens la poursuivirent, et au bout de cinq cents pas
ils l'avaient derechef rduite aux abois. Ils la laissrent seule, et
elle essaya encore de fuir. Les chiens se remirent  sa poursuite, mais
en la poussant dans une direction nouvelle, du ct des rochers qui
formaient la lisire du dsert.

La chasse passa prs du figuier-sycomore, et toute la famille put jouir
 l'aise du spectacle. L'antilope courait plus vite que jamais, et les
chiens ne semblaient pas gagner de terrain sur elle. Il tait permis de
prsumer qu'elle finirait par se soustraire  ses infatigables
perscuteurs.

Les yeux de Von Bloom et de ses enfants suivirent la chasse jusqu' ce
que les chiens eussent disparu. Le corps luisant de l'antilope se
dtachait alors comme une tache jaune sur le front brun des rochers;
mais tout--coup la tache jaune disparut aussi: point de doute,
l'antilope tait abattue.

Un trange soupon passa dans l'esprit de Von Bloom; il ordonna de
seller les couaggas, et s'achemina avec Hans et Hendrik, vers la place
o la caama avait t aperue pour la dernire fois.

Ils s'approchrent avec circonspection, et, cachs derrire un massif
d'arbustes, ils purent observer ce qui se passait.

L'antilope-caama, tendue  douze yards du pied des hauteurs, tait dj
 moiti dvore, non par les chiens qui l'avaient chasse, mais par
leurs petits de diffrents ges. Ces derniers entouraient le cadavre et
s'en disputaient en grognant les lambeaux. Quelques-uns des chiens qui
avaient pris part  la poursuite pantelaient allongs sur le sol; mais
la plupart avaient disparu, sans doute dans les grottes nombreuses qui
s'ouvraient le long des rochers.

Il tait donc positif que les chiens sauvages avaient conduit l'antilope
jusqu' l'endroit o elle devait servir de nourriture  leurs petits, et
qu'ils s'taient abstenus de la tuer pour s'pargner la peine de la
traner. Ces animaux ne possdent pas, comme ceux de l'espce fline, la
facult de transporter une lourde masse  une distance un peu
considrable. Leur prodigieux instinct leur avait suggr l'ide de
mener leur proie  la place mme o sa chair devait tre consomme.
C'tait une pratique  laquelle ils avaient l'habitude de recourir,
comme l'attestaient les os et les cornes de plusieurs antilopes
amoncels dans ce charnier.

Les trois chasseurs s'lancrent sur les petits; mais leur tentative
choua. Ces jeunes chiens, aussi russ que leurs parents, abandonnrent
leur repas  l'aspect des trangers, et s'enfoncrent dans leurs
cavernes.

Toutefois ils n'eurent pas assez d'intelligence pour chapper aux piges
qu'on leur tendit chaque jour pendant la semaine suivante. Au bout de ce
temps, on en avait pris plus d'une douzaine, qu'on installa dans une
niche construite exprs pour eux  l'ombre du nwana.

En moins de six mois, plusieurs de ces jeunes lves avaient t dresss
 la chasse de l'lphant, et ils s'acquittaient de leur tche avec le
courage et l'habilet qu'on aurait pu attendre de chiens de la race la
plus pure.




CHAPITRE XLVIII.

CONCLUSION


Pendant plusieurs annes Von Bloom mena la vie de chasseur d'lphants.
Pendant plusieurs annes il logea dans le grand nwana, et n'eut pour
socit que ses enfants et ses domestiques. Ce ne fut peut-tre pas le
temps le moins heureux de leur existence, car ils jouirent du plus
prcieux des biens terrestres, la sant.

Il n'avait pas laiss ses enfants grandir sans instruction, en
vritables enfants des bois. Il leur avait fait tudier dans le livre de
la nature bien des choses qu'ils n'auraient pas apprises au collge. Il
leur avait, en outre, inculqu des principes d'honneur et de moralit
sans lesquels la meilleure ducation est incomplte. Ils taient levs
 aimer Dieu et  s'aimer les uns les autres; ils avaient des habitudes
de travail, savaient se suffire  eux-mmes, et possdaient assez de
connaissances pour accomplir, en rentrant dans la vie civilise, tous
les devoirs qu'elle imposait. En somme, ces annes d'exil passes dans
le dsert n'avaient pas t perdues et devaient laisser de doux
souvenirs.

Toutefois l'homme est n pour la socit, et le coeur humain, quand il
n'est pas vicieux, aspire  communiquer avec le coeur humain.

L'intelligence surtout, si elle est dveloppe par l'ducation, se
complat dans les relations sociales et souffre d'en tre prive.

Aussi le porte-drapeau dsirait-il revoir le pittoresque district de
Graaf-Reinet, et s'tablir de nouveau au milieu des amis de ses jeunes
annes. Son existence de chasseur avait fini par avoir pour lui une
sorte d'attrait; mais il tait dsormais inutile qu'il la prolonget.

Les lphants avaient compltement abandonn les environs du camp 
vingt milles  la ronde. Ils savaient combien le roer tait redoutable;
ils avaient appris  craindre l'homme, et les chasseurs passaient
souvent des semaines entires sans rencontrer un seul lphant. Cette
disposition ne proccupait point Von Bloom, dont les ides avaient pris
un autre cours. Son unique dsir tait de retourner  Graaf-Reinet, et
rien ne l'empchait de le raliser. La proscription qui l'avait frapp
tait leve depuis longtemps par l'amnistie gnrale que le gouvernement
britannique avait accorde. Ses biens ne lui avaient pas t rendus,
mais la perte qui lui tait sensible quelques annes auparavant lui
tait devenue indiffrente. Il s'tait cr une proprit nouvelle,
reprsente par la pyramide d'ivoire qui s'levait  l'ombre du grand
nwana. Il suffisait de la transporter au march pour s'assurer une
magnifique fortune.

Von Bloom trouva moyen d'effectuer le transport. On creusa prs de la
passe des hauteurs une vaste fosse o tombrent plusieurs couaggas. Ces
animaux sauvages furent dresss, non sans peine,  souffrir le harnais
et  traner une voiture. Les roues, qui taient heureusement intactes,
tenaient lieu de break. La caisse de la charrette fut ensuite descendue,
et renouvela connaissance avec les roues, ses anciennes compagnes; la
couverture de toile tendit sur le tout son ombre protectrice. On empila
dans l'intrieur les croissants blancs et jaunes. Les couaggas furent
attels; Swartboy remonta sur le sige, fit claquer son fouet, et les
roues, ointes avec de la graisse d'lphant, tournrent rapidement.

Quelle fut la surprise des bonnes gens de Graaf-Reinet quand un beau
matin ils virent arriver sur la grande place une charrette trane par
douze couaggas, et suivie de quatre cavaliers monts sur des animaux de
mme espce! Quel fut leur tonnement quand ils remarqurent que le
vhicule tait rempli de dfenses d'lphant, sauf un coin, occup par
une jolie fille aux joues roses, aux cheveux blonds! Quelle fut leur
joie en apprenant que le pre de la jolie fille, le propritaire de
l'ivoire, n'tait autre que leur ancien ami, leur respectable
compatriote, le porte-drapeau Von Bloom!

Le chasseur d'lphants trouva sur la grande place de Graaf-Reinet un
accueil cordial, et, ce qui avait son importance, des dbouchs
immdiats.

Par un heureux hasard, l'ivoire tait en hausse en ce moment. Il entrait
dans la composition de certains bijoux dont j'ai oubli le nom, et qui
taient  la mode en Europe. Von Bloom trouva donc  changer sa
provision contre de l'argent comptant,  un prix presque double de celui
qu'il s'attendait  recevoir.

Il avait recueilli une quantit d'ivoire trop considrable pour la
transporter en un seul voyage. Il retourna au nwana, prs duquel il
avait cach le reste des dfenses, et les ramena  Graaf-Reinet, o
elles taient vendues d'avance.

Von Bloom tait redevenu riche. La fortune qu'il avait ralise en
espces sonnantes lui permit de racheter son ancien domaine, et d'y
mettre les meilleures races de chevaux, de boeufs et de moutons. Ses
affaires prosprrent; il obtint la confiance du gouvernement, qui,
aprs l'avoir rintgr d'abord dans ses fonctions de porte-drapeau, le
promut  la dignit de landdrost ou magistrat en chef du district.

Hans poursuivit au collge du Cap le cours de ses tudes. L'imptueux
Hendrik embrassa la profession qui lui convenait le mieux et obtint une
lieutenance dans les carabiniers  cheval de la colonie.

Le petit Jean fut mis  l'cole, et la belle Gertrude, en attendant
qu'elle ft en ge de s'tablir, fit avec grce les honneurs de la
maison paternelle.

Comme par le pass, Totty gouverna la cuisine; Swartboy, devenu un homme
important, fit claquer son fouet plus que jamais et soumit  son jambok
les boeufs  longues cornes du riche landdrost.

Plus tard, mes chers lecteurs, si nous faisons une nouvelle tourne dans
le pays des boors, nous y retrouverons encore le digne Von Bloom, le
Bosjesman et les enfants des bois.

FIN DES ENFANTS DES BOIS.

       *       *       *       *       *




NOTICE

SUR

LE CAP DE BONNE-ESPRANCE

PAR LE TRADUCTEUR




I

PRAMBULE


_Les Enfants des bois_ se rattachent  la srie d'ouvrages dont le
_Robinson suisse_ est le type, et qui ont pour but d'encadrer dans un
rcit romanesque des notions de gographie et d'histoire naturelle. Il
est bon de faire remarquer toutefois en quoi le capitaine Mayne Reid a
une supriorit incontestable sur ses devanciers. Ceux-ci empruntent
leurs matriaux  des livrets de zoologie, de botanique ou de
cosmographie: c'est Buffon, c'est Daubenton, Cuvier, Lacpde, Jussieu
ou Malte-Brun qu'ils accommodent  leur guise. Leur travail se rduit 
combiner ingnieusement des observations antrieures, auxquelles ils
donnent une forme nouvelle sans y rien ajouter. Le capitaine Mayne Reid,
au contraire, peint d'aprs nature; il dcrit ce qu'il a vu. Quand il
met en action des animaux, c'est qu'il les a tudis, non pas dans les
livres ou dans les collections zoologiques, mais au milieu de vastes
forts, dans les solitudes dont ils ont encore la possession presque
exclusive. Notre auteur, loin de copier les crivains antrieurs,
rectifie leurs inexactitudes, et rvle des particularits assez
curieuses pour pouvoir tre consult avec avantag, mme par les
savants.

Il serait donc superflu de parler aprs le capitaine Mayne Reid des
productions du rgne animal et du rgne vgtal dans l'Afrique du Sud;
mais il nous a sembl qu'il n'tait pas sans intrt de complter sa
narration par quelques dtails sur le thtre de la scne et sur
l'histoire des pays o vivent ses hros.




II

Limites de la colonie du Cap.--A-t-elle t connue des
anciens?--Expdition de Barthlmy Diaz.--Voyage de Vasco de Gama.--Joo
de Infante.--Les Hottentots.--Les Portugais renoncent  coloniser le
Cap.


La colonie du cap de Bonne-Esprance, situe  la pointe mridionale de
l'Afrique, s'tend entre les 29 50" et 35 de latitude nord, et les 15
et 26 de latitude est. Elle est borde au nord par la Hottentotie
indpendante, au sud par l'ocan mridionale,  l'est par la Cafreria, 
l'ouest par l'ocan Atlantique.

Cette contre,  laquelle le dveloppement du commerce a donn tant
d'importance depuis le seizime sicle, tait-elle connue des anciens?
Il rsulterait de quelques fragments de Possidonius et de Cornelius
Nepos que la circumnavigation de l'Afrique avait t accomplie par les
Tyriens, par le Carthaginois Hannon et par Eudoxe de Cyzique; toutefois
leurs expditions, si elles russirent, ne furent pas accomplies dans
des conditions assez favorables pour qu'ils trouvassent des imitateurs.
Quelques rudits surent peut-tre qu'il tait possible de doubler la
pointe de l'Afrique australe; mais le succs d'une pareille entreprise
tait purement accidentel. Une dcouverte n'est relle que lorsqu'elle
accrot efficacement le domaine et la puissance de l'homme. Des
Asiatiques, voguant au hasard ou pousss par les vents, ont pu traverser
la mer Pacifique et venir peupler quelques parties du continent
amricain; mais ils n'avaient aucun moyen de regagner leur patrie, et si
quelques-uns parvinrent  en retrouver la route, ils perdirent celle des
rgions inconnues dont le hasard leur avait rvl l'existence. C'est
donc  tort qu'on dispute  Cristophe-Colomb le mrite et l'honneur
d'avoir fray le chemin du nouveau monde.

C'est  tort aussi qu'on dispute aux navigateurs portugais du quinzime
sicle le mrite et l'honneur d'avoir doubl les premiers la pointe
mridionale de l'Afrique. En admettant avec quelques auteurs que, sous
le rgne du Pharaon Nekoh, les Phniciens aient fait le tour de
l'Afrique, il est certain qu'ils ne le recommencrent pas. Le Perse
Sataspes, criminel auquel Xerxs avait accord la vie,  la condition
qu'il renouvellerait cet exploit, recula devant les obstacles, et,
plutt que de les affronter, revint avec rsignation subir le supplice
du pal. Il n'y a point de dcouverte tant que le pays nouveau n'est pas
mis en communication rgulire avec le pays ancien.

Le grand cap africain ne fut reconnu d'une manire utile et pratique
qu'en 1486. Au mois d'aot de cette anne, Jean II, roi de Portugal, fit
frter deux navires de cinquante tonneaux chacun et un aviso, pour
explorer la cte d'Afrique. Le commandement de l'expdition fut confi
 Barthlmy Diaz, qui, battu par des vents furieux, doubla le Cap sans
s'en douter et poursuivit sa route jusqu'aux les de la Croix, situes
dans la baie de Lagoa. A son retour, au milieu d'une effroyable tempte,
il dtermina la position de la baie et des montagnes du Cap. Il avait
t tellement frapp des dangers qui l'avaient accabl  la hauteur de
l'extrmit sud de l'Afrique, qu'il proposa de la nommer cap des
Temptes, _cabo Tormentoso_ ou _cabo de Todos Tormentos_; mais, persuad
qu'en la doublant on avait fait un pas dcisif sur le chemin des Indes,
on voulut la dsigner sous le nom de cap de Bonne-Esprance, _cabo de
Bouna-Esperanza_.

Emmanuel, successeur de Jean II, mit trois vaisseaux et cent soixante
hommes d'quipage  la disposition de Vasco de Gama, qui, en 1497,
doubla le Cap pour se rendre aux Indes; mais ni lui ni Diaz ne
descendirent sur le sol africain. Ce fut un autre navigateur portugais
qui aborda le premier au Cap, en 1498. Il s'appelait Joo de Infante, et
nous ne savons pourquoi d'anciennes relations lui ont donn le nom de
rio del Elephanter, qui est celui d'une rivire. D'aprs les
renseignements qu'il recueillit, l'occupation de la cte africaine fut
dcide  Lisbonne, mais elle ne se ralisa pas. Les hommes chargs de
fonder l'tablissement furent effrays de l'aspect farouche et des
moeurs barbares des aborignes. C'taient les Gaiquas, que les
Hollandais nommrent plus tard Hottentots, en les entendant chanter une
chanson dont le refrain tait _Hottentottum brokana_. Ils se divisaient
en tribus, dont les principales, suivant les vieilles cartes, taient
les Garinhaiquas, les Sussaquas, les Nessaquas, les Obiquas, les
Sonquas, les Khirigriquas, les Houteniquas, les Attaquas, etc.

Ces sauvages avaient le teint basan, les pommettes saillantes, le nez
fortement pat, les narines d'une largeur norme, la chevelure
laineuse. Ils ne savaient point cultiver la terre, mais ils levaient
des troupeaux et chassaient les animaux, qu'ils tuaient avec des
flches empoisonnes, et dont ils enlevaient la partie blesse avant de
les manger. Leurs huttes, de forme ovale, taient faites avec des pieux
recourbs qu'ils couvraient de nattes ou de peaux. Il leur tait
impossible de s'y tenir debout, et ils y vivaient accroupis ou couchs.
Ils reconnaissaient un tre suprme, qu'ils appelaient Gounga Tekquoa
(le dieu de tous les dieux), et auquel ils offraient des bestiaux en
sacrifice. Ils regardaient la lune comme un Gounga infrieur et
admettaient une divinit malfaisante, Kham-ouna, le gnie du mal. Ils
croyaient que les premiers parents, ayant offens le grand Dieu, taient
punis dans leur postrit. Ils croyaient aussi, selon Kolben, que ces
premiers parents s'appelaient Noh et Hingnoh; qu'ils taient rentrs en
Afrique par une petite lucarne, et avaient enseign  leurs enfants
l'art d'lever les bestiaux: traditions qui ont une vague mais frappante
concordance avec celles de la Bible.

Chaque tribu se subdivisait en kraals, en villages, dont les principaux
fonctionnaires taient le konquer ou chef militaire, le juge, le mdecin
ou sorcier et le prtre.

La salet des Hottentots, leur langage rauque et inarticul, leurs
physionomies stupides, leurs longues zagaies, les firent prendre par les
Portugais pour des anthropophages. Aprs avoir abattu sur le continent
quelques pices de gibier, les colons envoys par le roi Emmanuel se
retirrent dans une le de la baie, et se rembarqurent ds que le temps
fut favorable.

Une douloureuse catastrophe acheva de faire abandonner au Portugal ses
projets de colonisation. Franois d'Almeyda, vice-roi des Indes, relcha
au Cap en 1509; des matelots qu'il envoya  terre pour se procurer des
vivres au moyen d'changes furent repousss; il voulut les venger et fut
tu avec soixante-quinze des siens. Deux ans plus tard, un dtachement
portugais descendit sur la mme plage avec une pice de canon charge 
mitraille, et dcima les indignes qui taient accourus en foule  la
rencontre des trangers.




III

Voyage des Anglais et des Hollandais au Cap de
Bonne-Esprance.--Fondation de la colonie.--Hostilits avec les
Indignes.


A la fin du seizime sicle et au commencement du dix-septime, les
Anglais et les Hollandais commencrent  faire escale au cap de
Bonne-Esprance. Le capitaine Raymond y relcha en 1591; le chevalier de
Lancastre en 1601; Henri Middleton en 1604 et 1610; Davis et Michelburn
en 1605. Les auteurs anglais assurent mme que deux officiers de leur
nation, Humphrey Fitz-Hubert et Andrew Schillinge, prirent possession de
la contre, le 3 juillet 1620, au nom du roi Jacques 1e.

Les btiments de la compagnie hollandaise des Indes orientales,
constitue vers l'an 1600, explorrent le Cap  plusieurs reprises.
L'amiral Georges Spielberg, parti de Veer en Zlande avec trois
vaisseaux, le 5 mai 1601, mouilla, au mois d'octobre de la mme anne,
dans la baie du Cap, et la nomma baie de la Table,  cause de la haute
montagne qui la domine, et dont le sommet est un vaste plateau
horizontal. Un autre voyage fut entrepris en 1604; on essaya de lier des
relations avec les Hottentots mais ils inspirrent aux Hollandais comme
aux Portugais une insurmontable rpugnance. Comment s'entendre avec des
tres qui, suivant la relation qui nous a t laisse de ce voyage,
gloussaient comme des coqs d'Inde? Les habitants du Cap, dit Van
Rechteren, qui les visita en 1629, mnent une vie si drgle qu'elle
approche de celle des btes. Tout ce qu'ils mangent est cru: chair,
poisson, entrailles, peaux, ils dvorent tout ds que les btes sont
mortes. Ils vont nus, hommes et femmes n'ayant qu'un petit morceau de
peau, pas plus large que la main, pour se couvrir. Il ne parat pas
qu'il y ait parmi eux aucune loi, ni police, ni religion.

Ce ne fut qu'en 1648 que Jean-Antoine Van Riebeck, chirurgien d'une
flotille hollandaise, conut l'ide de fonder au Cap une colonie. Il
avait remarqu que les indignes, malgr leur physionomie hideuse et
leur civilisation rudimentaire, avaient des moeurs beaucoup plus
douces qu'on ne le supposait. Il prsenta une requte  la compagnie
hollandaise des Indes, qui mit  sa disposition trois navires, tandis
que les Etats gnraux lui confrrent le titre de gouverneur gnral.

En arrivant au Cap, Van Riebeck s'aboucha avec les sauvages qu'on
rputait si terribles, leur distribua des marchandises dont la valeur
totale s'levait  quinze mille florins, et en obtint la concession du
territoire compris entre la baie de Saldanna et la baie de Nissel, avec
la facilit de s'tendre fort avant dans l'intrieur du pays.

Van Riebeck n'occupa d'abord que les environs de la baie de la Table, au
fond de laquelle fut assise la ville nouvelle, avec un fort pentagonal
pour la protger. Quoique les colons fussent encore en petit nombre, il
cra une administration complte, compose d'un grand conseil, d'un
collge de justice, d'un tribunal secondaire, d'une cour des mariages,
d'une chambre des orphelins et d'un conseil ecclsiastique.

Une concession de soixante acres de terre fut offerte  quiconque
voudrait s'tablir dans la colonie, avec droit de proprit et de
succession,  la condition que, dans l'espace de trois ans, il se
mettrait en tat non-seulement de subsister sans secours, mais encore de
contribuer  l'entretien de la garnison. La compagnie n'exigea d'abord
des cultivateurs aucune redevance; elle leur fournit mme  crdit des
bestiaux, des semences, des instruments aratoires. Elle leur donna des
femmes qui furent recrutes dans les communauts d'orphelines et autres
maisons de charit. Enfin, on accorda aux nouveaux habitants la libert
de disposer de leurs terres au bout de trois ans, s'ils taient tents
de revenir en Europe.

Ces avantages sduisirent un grand nombre d'aventuriers, auxquels il ne
fut pas, toutefois, permis d'en jouir en paix. Les indignes
s'inquitrent de l'invasion des Europens, et commencrent  la
combattre. Les Hottentots, que les Hollandais appelaient _Kaapmans_
(hommes du Cap), vivaient en bonne intelligence avec les colons, mais
les Bosjesmans (hommes des bois ou des taillis), repoussant toute
alliance avec l'tranger, rdaient sur les frontires, surprenaient les
habitations et y portaient le meurtre et l'incendie. Ils avaient soin de
choisir pour leurs expditions les temps de pluie et de brouillard, tant
parce qu'ils dissimulaient mieux leur marche, que parce qu'ils avaient
remarqu que les armes  feu taient moins redoutables. Leurs
dprdations redoublrent en 1659, sous la direction de deux chefs,
Garahinga et Homoa. Ce dernier, que les Hollandais nommaient Doman,
avait pass cinq ou six ans  Batavia, et depuis son retour au Cap avait
longtemps vcu dans la ville, mais il avait disparu tout  coup, et on
le revit  la tte d'une bande nombreuse de ses compatriotes, auxquels
il enseigna le maniement des armes  feu.

La guerre avait clat au commencement de mai. Dans le courant d'aot,
une chaude escarmouche s'engagea entre des cavaliers hollandais et des
Hottentots, dont l'un, nomm Epkamma, eut la jambe fracasse et la gorge
perce d'une balle. On le transporta mourant au fort, et on lui demanda
quels motifs avait sa nation pour attaquer les Hollandais.

--Pourquoi, rpondit-il, avez-vous sem et plant nos terres? Pourquoi
les employez-vous  nourrir vos troupeaux, et nous tez-vous ainsi
notre propre nourriture? Si nos tribus vous font la guerre, c'est pour
tirer vengeance des injures qu'elles ont reues. Pouvons-nous souffrir
qu'il nous soit interdit d'approcher des pturages que nous avons si
longtemps possds? Pouvons-nous souffrir que, sans se croire obligs 
la moindre reconnaissance envers nous, des usurpateurs se partagent nos
domaines? Si vous aviez t traits de la sorte, que feriez-vous?

Epkamma ne succomba qu'au bout de six jours  ses blessures. Voyant les
Hollandais anims de dispositions pacifiques, il leur conseilla de
s'adresser  Gogasoa, konquer auquel obissaient les Garinhaiquas.
L'avis parut bon  suivre; mais une premire dmarche fut inutile, et
jusqu' la fin de l'anne les habitations furent saccages, les fermiers
massacrs, les bestiaux enlevs presque  la vue du fort.

Cependant un revirement subit s'opra dans les dispositions des
Hottentots. Au mois de fvrier 1660, un chef de kraal, nomm Khery,
accompagn de Kamsemoga, qui avait vcu quelque temps parmi les
Europens, vint au Cap avec une suite nombreuse. Il demanda que les
relations fussent rtablies entre les tribus et les colons, et pria le
gouverneur d'accepter treize boeufs et vaches comme gage d'amiti. Il
fut convenu que les Hollandais restreindraient leurs dfrichements au
terrain que l'on pouvait parcourir en trois heures  partir du fort. Peu
de jours aprs, Gogasoa, konquer des Garinhaiquas, fut amen par Khery,
et confirma le trait, qui fut fidlement observ pendant plusieurs
annes.




IV

Fondation des districts de Stellenboschen et Drakenstein.--Protestants
franais tablis au Cap.--District de Waweren.--Opinion de Georges Anson
sur la colonie.


En 1679, Simon Van der Stell, dixime successeur de Van Riebeck, sans
chercher  empiter sur le territoire des Hottentots, entreprit le
dfrichement d'une contre boise, qui forma le district de
Stellenboschen. Van der Stell entretint de bonnes relations avec les
indignes; mais il essaya vainement de faire pntrer chez eux les
lumires de la civilisation occidentale. Il avait recueilli un jeune
Hottentot, qu'il fit lever dans la religion chrtienne, et auquel il
donna des matres de toute espce. L'enfant apprit plusieurs langues, et
ds son adolescence, il put tre utilement employ par un agent de la
Compagnie dans un des comptoirs de l'Inde. Cet agent tant mort, le
jeune commis revint au Cap, et aussitt aprs son arrive reprit le
chemin du kraal de ses pres. Ds qu'il y fut, ses instincts se
rveillrent; il jeta son costume d'emprunt pour endosser le kaross de
peau de mouton. Il retourna au fort, et remettant ses anciens habits 
Van der Stell:--Monsieur, lui dit-il, je renonce pour toujours au genre
de vie que vous m'aviez fait embrasser; ma rsolution est de suivre
jusqu' la mort la religion et les usages de mes anctres; je garderai
en mmoire de vous le collier et l'pe que vous m'avez donns: mais
trouvez bon que j'abandonne tout le reste.

Sans attendre la rponse du gouverneur, il s'enfuit, et on ne le revit
plus.

Simon Van der Stell avait t desservi auprs de la Compagnie
hollandaise des Indes et des Etats gnraux de Hollande. Il fut maintenu
dans son poste, grce aux dmarches du baron Van Rheeden, seigneur de
Drakenstein, dans la Gueldre. En reconnaissance, Van der Stell donna le
nom de Drakenstein  un nouveau district qui fut peupl par des
ouvriers, la plupart allemands, au service de la Compagnie. Des terres y
furent distribues, en 1675,  des protestants franais rfugis, qui y
introduisirent avec succs la culture de la vigne.

D'aprs la relation du capitaine anglais Cowley, qui relcha au Cap en
juin 1686, la ville du Cap (Kaapstad) n'avait qu'une centaine de
maisons, auxquelles on avait donn peu d'lvation, afin de les
soustraire  la fureur des ouragans.

Franois Leguat, protestant, chass de France par la rvocation de
l'dit de Nantes, visita le Cap en 1691. La capitale de la colonie tait
alors un bourg d'environ trois cents maisons, bties en pierres et
tenues avec une propret hollandaise. Les rues taient tires au
cordeau. Le gouverneur logeait, avec cinq cents hommes de garnison, dans
un fort pentagonal construit  droite de la baie. Le jardin de la
Compagnie, entretenu avec soin, avait des alles d'orangers et de
citronniers. On y avait acclimat diffrentes espces d'arbres fruitiers
d'Europe, tels que les poiriers, les pommiers, la vigne, le coignassier,
le pcher, l'abricotier.

Franois Leguat ne ngligea pas de rendre visite  ses coreligionnaires
expatris. A dix lieues du Cap, dans les terres, il y a, dit-il, une
colonie qu'on appelle Draguestein. Elle est d'environ trois mille
personnes, tant Hollandais que Franais, protestants rfugis. Lorsque
nos pauvres frres du Cap eurent form le dessein de s'aller tablir
dans ce pays, on les gratifia en Hollande d'une somme considrable, pour
les mettre en tat de faire le voyage; on les transporta sans qu'il leur
en cott rien; et quand ils furent arrivs, on leur donna autant de
terre qu'ils en voulaient. On leur fournit aussi des instruments
d'agriculture, des vivres et des toffes; tout cela sans tribut annuel
et sans intrts: mais  condition de rembourser quand ils en auraient
acquis les moyens. On fit aussi une collecte considrable pour eux 
Batavia, et cette somme leur a t distribue  proportion de leurs
ncessits.

Nos rfugis font travailler les Hottentots  la moisson,  la vendange
et  tout ce qu'ils veulent, pour un peu de tabac et du pain. Comme ils
ont permission de chasser, la nourriture ne leur cote presque rien. Il
n'y a que le bois qui est un peu rare, mais cela ne tire pas  grande
consquence, parce que le climat tant chaud, il ne faut du feu que pour
la cuisine. Chacun peut bien penser que n'y ayant point de commencements
sans quelques difficults, ces bonnes gens ont eu de la peine d'abord;
mais ils ont t trs-charitablement secourus; et enfin Dieu a si bien
bni leur labeur, qu'ils sont gnralement tous  leur aise. Il y en a
mme qui sont devenus riches.

Un de ces rfugis, nomm Taillefer, n  Chteau-Thierry, fort honnte
homme et homme d'esprit, a un jardin qui peut assurment passer pour
beau. Rien n'y manque, et tout est d'un ordre, d'une symtrie et d'une
propret charmante. Il a aussi une basse-cour bien remplie, et une
grande quantit de boeufs, de moutons et de chevaux, qui,  la manire
du pays, paissent toute l'anne dehors, et y trouvent abondamment leur
nourriture, sans qu'il faille faire provision de foin, ce qui est
extrmement commode. Ce galant homme reoit parfaitement bien ceux qui
vont le voir, et il les rgale  merveille. Son vin est le meilleur du
pays, et approche de nos petits vins de Champagne.

A mettre tout ensemble, il est certain que le Cap est un charmant
refuge pour les pauvres protestants franais. Ils y gotent paisiblement
leur bonheur, et vivent dans une heureuse socit avec les Hollandais,
qui sont, comme on sait, d'un humeur franche et bienveillante.

En 1701, sous l'administration de Guillaume Van der Stell, fut cr un
quatrime district, qui prit le nom de la famille Waweren, d'Amsterdam,
 laquelle le gouverneur tait alli. Ces districts, isols d'abord par
la difficult des communications, se rapprochrent par degrs les uns
des autres. Les cultures s'tendirent; les grands tablissements ruraux
se multiplirent; le commerce se dveloppa. La colonie jouissait d'une
grande prosprit lorsque l'amiral anglais Georges Anson, pendant son
voyage autour du monde, mouilla dans la baie de la Table, le 11 mars
1744. Les Hollandais, dit-il, n'ont pas dgnr de l'industrie
naturelle  leur nation, et ils ont rempli le pays qu'ils ont dfrich
de productions de plusieurs espces, qui y russissent pour la plupart
mieux qu'en aucun lieu du monde, soit pour la bont du terrain, soit 
cause de l'galit des saisons. Les vivres excellents qu'on y trouve et
les eaux admirables, rendent cet endroit le meilleur lieu de relche qui
soit connu pour les quipages fatigus par des voyages de longs cours.
Le chef d'escadre y resta jusqu'au commencement d'avril, et fut charm
des agrments et des avantages de ce pays, de la puret de l'air et de
la beaut du paysage; tout cela anim, pour ainsi dire, par une colonie
nombreuse et police.

Chaque district tait administr par un landdrost (intendant de la
terre), avec l'assistance de hemraaden ou conseillers. Chaque canton
avait pour chef un _veld-cornet_, titre que nous avons traduit par
porte-drapeau, faute de meilleur quivalent. Ce magistrat civil et
militaire remplissait des fonctions municipales, et commandait la milice
bourgeoise quand elle tait appele  marcher contre les Bosjesmans.

Le district de Zwellendam fut tabli en 1770; et celui de Graaf-Reinet
form en 1786, par le gouverneur de Van der Graaf.




V

Colonie du Cap depuis 1789.--Occupation du Cap par les Anglais.--Etat
actuel.--Villes principales.--Dtails topographiques.


A l'poque de la rvolution franaise, la colonie du Cap tait assez
puissante pour songer  s'affranchir de la mtropole. Elle travaillait 
se constituer en rpublique indpendante, lorsqu'en 1795, une flotte
anglaise parut dans la baie False. Un dtachement du 78e rgiment et un
corps de marins dbarqurent sous les ordres du gnral Craig,
s'emparrent de plusieurs points fortifis, et s'y maintinrent jusqu'
l'arrive d'un corps d'arme considrable, amen par sir Alured-Clarke.
Les colons capitulrent, et les Anglais occuprent sans coup frir
Kaapstad, qui devint Cape-Town. Pour se concilier les vaincus, ils
s'attachrent  leur assurer les bienfaits d'une bonne administration;
et quand, en vertu du trait d'Amiens, la colonie fut rendue aux
descendants de ceux qui l'avaient fonde, le trsor public avait un
excdant de recettes d'environ trois cent mille rycksdales.

Des forces navales, commandes par sir David Baird et sir Howe Popham,
reconquirent Cape-Town en 1804.

En 1806, le vaisseau le _Marengo_ et la frgate la _Belle-Poule_, sous
les ordres du contre-amiral Lincis, croisrent vainement dans les
parages du Cap en cherchant l'occasion d'en chasser les Anglais.
L'occasion ne se prsenta pas, et, sacrifiant le plus faible au plus
fort, les puissances signataires des traits de 1815 n'hsitrent pas 
dpouiller la Hollande au profit de la Grande-Bretagne. Les _boors_ ou
cultivateurs hollandais opposrent une hroque, mais strile rsistance
 la domination qu'on leur infligeait.

La colonie du Cap comprend actuellement environ 14,800 lieues carres
gographiques. Elle se compose des districts du Cap, de Graaf-Reinet,
d'Albany, de Sommerset, de Woicester, de Zwellendam, de George, de
Beaufort, de Stellenbosh, de Clanwilliam, et d'Uitenhagen. La population
est value  plus de deux cent mille mes, dont cent mille blancs,
soixante mille noirs ou multres affranchis, trente mille Hottentots et
dix mille Malais.

Cape-Town, capitale de la colonie, compte environ cinquante mille
habitants. Toutes les principales puissances de l'Europe y ont des
consuls, et la ville est dote de toutes les institutions des grandes
cits europennes. On y a cr, en 1829, un collge o l'on enseigne le
latin, le grec, l'anglais, l'allemand, le franais, les mathmatiques,
l'astronomie, le dessin, etc. Cape-Town possde encore plusieurs glises
protestantes, une cathdrale catholique, un temple de francs-maons
hollandais, une riche bibliothque, un observatoire, un jardin
botanique. La socit littraire et scientifique de l'Afrique
mridionale a fond  Cape-Town un musum d'histoire naturelle
qu'enrichissent sans cesse d'infatigables travaux. Le mouvement
intellectuel de la colonie est attest par de nombreuses associations
bibliques, mdicales, agricoles, philanthropiques, et par la publication
de plusieurs journaux politiques, scientifiques ou littraires.

Une bourse, une chambre de commerce, la banque du cap de
Bonne-Esprance, la banque de l'Afrique mridionale, les banques
coloniales de l'Union, de l'Epargne, tmoignent de l'activit
commerciale de ce riche pays. Des laines brutes, de l'ivoire, des plumes
d'autruche, des cuirs, des peaux de lopard et de lion, du guano, de
l'alos, des vins blancs, dit madres du Cap, sont ses principaux objets
d'exportation.

La ville est rgulire, bien btie et claire au gaz. La baie du Cap
(_Table-bay_), ferme d'un ct par une chane de montagnes et de
l'autre par une langue de terre, semble devoir tre un asile sr; mais
d'imptueuses rafales y harcellent les vaisseaux et les poussent parfois
 la cte. En dfinitive, le roi Jean II a impos au Cap une
qualification moins convenable que celle que Barthlmy Diaz avait
adopte.

Les autres villes remarquables de la colonie sont Graham's-Town,
chef-lieu du district d'Albany; Constance, dont les vins sont clbres;
Simon's-Town, sur la baie False, station navale commande par un
commodore, et o les navires trouvent pendant l'hiver un abri contre les
vents du nord-ouest.

Le chef-lieu du district de Graaf-Reinet est situ  cinq cents milles
(640 kilomtres) du Cap, sur les bords de la Rivire Sondag. Barrow,
secrtaire particulier de lord Macartney, gouverneur du Cap en 1797, a
laiss la plus triste description de cette localit, o il se rendit
pour rinstaller le landdrost, que les boors avaient chass. Ce n'est,
dit-il, qu'un assemblage de huttes de terre isoles, ranges en deux
files, et laissant entre elles une espce de rue. A l'un des bouts est
la maison du landdrost, dont l'architecture n'a rien de brillant. Les
cabanes qu'on avait construites pour y placer les bureaux de
l'administration tombent en ruines, ou sont tout  fait croules. La
prison est galement construite en terre et couverte en chaume; mais cet
difice est si peu convenable  l'usage auquel on le destine, qu'un
dserteur anglais qu'on y avait enferm s'chappa pendant la nuit en
passant au travers du toit.

Les htes qui habitent ces masures ont des visiteurs fort incommodes: ce
sont d'une part des terms ou fourmis blanches, qui minent le plancher
d'argile et dvorent tout ce qu'elles rencontrent, except le bois; et
d'un autre ct des chauves-souris, qui, caches pendant le jour,
envahissent pendant la nuit les habitations. Il n'est pas possible d'y
conserver de la lumire.

Le village de Graaf-Reinet n'est gure habit que par des ouvriers ou
par des employs subalternes du landdrost. Son aspect est plus misrable
que celui de la dernire bicoque de France ou d'Angleterre. On ne peut
s'y procurer qu'avec une difficult extrme les choses les plus
ncessaires  la vie. Les habitants n'ont ni vin ni bire; ils sont
rduits  boire de l'eau. Ce n'est pas la terre qui manque, mais
l'industrie pour la cultiver.

Les progrs considrables accomplis depuis 1797 jusqu'en 1856 ont
compltement transform Graaf-Reinet. C'est maintenant une jolie ville,
dont les maisons ne manquent pas d'lgance, et dont les environs sont
couverts de riches tablissements agricoles.

Graaf-Reinet, comme tous les autres districts, est en rapport journalier
avec Cape-Town. Les journaux et les correspondances circulent rapidement
dans toute la colonie. La poste est desservie par les boors tablis prs
des grandes routes,  l'aide de leurs domestiques hottentots, et
moyennant une indemnit proportionnelle  la distance parcourue.

Les routes de la colonie sont bien entretenues, et il faut qu'elles le
soient pour rsister au passage de grands vhicules comme celui o
voyage et loge la famille Von Bloom. La description qu'en fait Mayne
Reid n'a rien d'ailleurs d'exagr; en voici une qui la corrobore en
tout point. C'est un spectacle curieux, dit M. Jacques Arago, que de
voir un Cafre ou un Hottentot, serviteur d'un colon, et conduisant un de
ces immenses chariots chargs de provisions, de meubles et mme de
petites pices de canon, de la ville  une maison de campagne, ou d'une
petite plantation au grand march de la ville. Dix-huit buffles, attels
deux par deux, conduisent la lourde machine roulante; un coureur les
prcde; ils vont au galop; mais ce qu'il faut admirer surtout, c'est la
merveilleuse adresse du conducteur, du cocher principal, assis en avant
du chariot, arm d'un fouet dont le manche n'a pas plus de deux pieds,
et la lanire pas moins de soixante. Il stimule les quadrupdes, et
atteint, ds qu'un frissonnement de ceux-ci l'indique, la mouche qui les
harcle. Au premier ou au second coup, l'insecte importun est cras sur
la bte. L'automdon africain qui manquerait trois fois sa victime
serait dclar indigne de conduire ces immenses voitures, dont nos
omnibus ne donnent qu'une imparfaite ide.

Le sol de la colonie du Cap est trs-accident; elle est coupe par
plusieurs chanes de montagnes leves qui s'tendent de l'est 
l'ouest,  l'exception d'une seule qui se dirige au nord, en suivant la
cte occidentale.

La premire grande chane de l'est  l'ouest est borde d'une plaine
longue de dix  trente milles, dentele par plusieurs baies et arrose
d'un grand nombre de ruisseaux. La terre en est riche, et le climat gal
et doux  cause de la proximit de l'Ocan.

La deuxime chane est celle des Zwaarte-Bergen ou montagnes noires,
plus leve et plus pre que la chane prcdente, dont elle est spare
par un espace de dix  vingt milles. Cet espace contient certaines
parties fertiles et bien arroses; mais elle offre en gnral des
collines striles et des plaines argileuses que les colons appellent
_karoos_.

La troisime chane est celle des Snieuwveld's-Bergen (monts des champs
de neige). Entre ces montagnes et la deuxime chane est le grand Karoo
ou dsert, haute terrasse large de quatre-vingts milles et longue
d'environ trois cents milles de l'est  l'ouest. Elle est leve de
mille pieds au-dessus du niveau de la mer.

La surface du grand Karoo prsente des aspects trs-divers. Dans
beaucoup d'endroits, c'est une argile de couleur brune; dans d'autres,
un lit de sable travers de veines de quartz et d'une sorte de pierre
ferrugineuse; ailleurs, c'est un sable lourd, o l'on trouve  et l de
la marne noirtre.

Auprs du lit de la rivire Buffalo, tout le pays est parsem de petits
fragments d'ardoise pourpre, dtachs d'une longue couche de bancs
parallles. Parmi ces fragments, on trouve des pierres noires qui ont
toute l'apparence de laves volcaniques ou de scories de fournaise; la
plaine est hrisse de monticules, tantt coniques, tantt tronqus au
sommet; et quoiqu'ils semblent d'abord avoir t jets l par des
ruptions volcaniques, en examinant avec attention les couches
alternatives de sable et de terre rgulirement disposes, on reconnat
le produit des eaux. Quelques marais sablonneux du Karoo sont couverts
de roseaux et abondent en sources fortement sales.

Le long de la cte occidentale, le pays s'chelonne en terrasses
successives, le Roggeveld se rattache  la chane des Sniewveld's-Bergen.
La chane de Roggeveld commence presque au 30e degr de latitude sud, et
s'tend pendant l'espace de deux degrs et demi; ensuite elle s'abaisse
vers l'est, puis vers le nord-est, jusqu' ce qu'elle atteigne la baie
de Lagoa. C'est ce qui forme la limite septentrionale du grand Karoo.

A l'extrmit la plus mridionale du Roggeveld se rencontrent les
hauteurs suivantes:

La montagne de la Table (_Table-Mountain_),  3,582 pieds, spare de la
baie par la plaine o la ville du Cap est btie.

Le pic du Diable (_Devil's-Peak_),  3,315 pieds.

La tte du Lion (_Lion's-Head_),  2,760 pieds.

La croupe du Lion (_Lion's-Rump_),  1,143 pieds.

Neuyzenberg,  environ 2,000 pieds.

Le pic d'Elsey (_Elsey-Peak_),  1,200 pieds.

La montagne de Simon ou des Signaux (_Simon's-Berg_ ou _Signal-Hill_), 
2,500 pieds.

Le Paulus-Berg,  1,200 pieds.

Constantia,  3,200 pieds.

Le pic du Cap,  1,000 pieds.

Hanglip-Cap,  1,800 pieds.

L'Afrique mridionale est videmment d'origine diluvienne. La formation
de la pninsule est suffisamment indique par la structure de la
montagne de la Table, qui est forme de plusieurs couches superposes
comme des tables immenses, sans aucune veine intermdiaire. La plaine
environnante est un schiste bleu, dispos en lignes parallles du
nord-ouest au sud-est, coupes par des masses de roches dures, mais
galement schisteuses.




VI

Gouvernement et administration du Cap.--Etat moral des Hottentots et des
Cafres.


La belle colonie du Cap est l'objet de la constante sollicitude du
gouvernement britannique; il y est reprsent par un gouverneur, qui
reoit un traitement annuel de 6,000 livres sterling (150,000 fr.).
Auprs de lui sont deux conseils.

Le conseil lgislatif, dont les membres nomms par la mtropole
deviennent inamovibles au bout de deux ans;

Le conseil excutif, o sigent le commandant militaire, le grand juge,
le trsorier gnral et le secrtaire du gouvernement.

Le grand juge, avec deux accesseurs, constitue la cour suprme. Les
tribunaux de premire instance se composent des hemraaden, et sont
prsids par le landdrost dans chaque district. L'excution des
sentences est confie  un haut shrif, qui a un vice-shrif dans chaque
chef-lieu.

Les commissaires des cantons ont conserv le titre de _vel-cornet_ ou
_field-cornets_.

Le gouvernement britannique n'a pas seulement souci des intrts de ses
sujets d'origine europenne; il a fait de louables efforts pour
amliorer la condition des Hottentots, que les Hollandais avaient
rduits  l'esclavage en les soumettant  un systme de contrats forcs.
La race indigne est sortie insensiblement de son tat d'abjection, et a
montr des dispositions qu'on ne lui avait pas supposes. Une commission
spciale a t charge, en 1837, d'examiner les mesures propres 
garantir aux aborignes des possessions anglaises et aux tribus
voisines, une justice impartiale et la protection de leurs droits, ainsi
que pour rpandre parmi eux la civilisation et leur inculquer les
principes de la religion chrtienne. Le rapport de cette commission rend
compte d'expriences qui venaient d'tre tentes avec succs. Des
Hottentots, dit-il, furent invits  s'tablir entre les deux bras de la
rivire Kat. Ils devaient s'y trouver dans le voisinage des Cafres,
alors vivement irrits contre la colonie. Plusieurs familles ne
tardrent pas  se rendre sur le lieu indiqu; il en tait trs-peu qui
possdassent quelque chose; le plus grand nombre taient pauvres, comme
on devait s'y attendre; mais c'taient des hommes d'un caractre ferme.

Bientt on s'aperut qu'il tait impossible de restreindre le nombre de
ces nouveaux colons. Des Hottentots arrivaient de tous cts; beaucoup
taient assez mal fams; il y en avait mme qui jusque-l n'avaient
cess de mener une existence vagabonde, et qui demandrent  tre mis 
l'preuve. Les exclure tait difficile; d'autre part, il semblait cruel
de refuser  un homme l'occasion d'amliorer son sort, par la seule
raison qu'il se montrerait indigne de la faveur qu'on lui accorderait.

Sur ces entrefaites, les Cafres menacrent les nouveaux tablissements;
il devenait ncessaire d'en armer les habitants,  moins de les laisser
exposs  tre massacrs. La ruine de l'entreprise tente paraissait
imminente. Les Cafres et leurs zagaies taient moins dangereux
peut-tre pour la colonie qu'une agglomration d'hommes arms de fusils
et presque sans vivres. On prsageait que ces derniers tourneraient
aussi bien contre nous que contre les Cafres les armes que nous aurions
mises dans leurs mains, et que le pays serait arros de sang.

Sage ou non, une rsolution fut prise; on confia aux Hottentots des
armes et des munitions. Ils se montrrent dignes de cette confiance. Au
lieu de manger et de dormir jusqu' ce que leurs provisions fussent
puises, et de se laisser surprendre par les Cafres, ils se mirent au
travail, tout en prenant des mesures pour repousser au besoin une
attaque. Ils creusrent des canaux dans des terrains tellement
accidents, et avec des outils si imparfaits, qu'on n'aurait pas cru
qu'il ft possible d'y parvenir. Sans autre secours que les plus
misrables instruments, ils cultivrent des champs sur une tendue qui
causa la surprise de tous ceux qui les visitrent. Les travailleurs qui
n'avaient pas de vivres se nourrissaient de racines, ou se louaient 
leurs compatriotes plus fortuns. Ces derniers eux-mmes furent obligs
d'conomiser pour soutenir leurs familles, jusqu' ce que, quelques mois
aprs, ils eussent rcolt en abondance des citrouilles, du mas, des
pois, des haricots, etc. Loin de montrer de l'apathie et de
l'indiffrence pour la proprit,  prsent qu'ils en ont une 
dfendre, ils sont devenus aussi dsireux de la conserver et de
l'tendre que les autres colons. Ils tmoignent un grand dsir de voir
se propager des coles au milieu d'eux; celles qui existent sont dj
dans un tat florissant. Tel est leur amour pour l'instruction, que si
quelqu'un se trouve savoir seulement peler, et qu'il n'y ait dans les
environs aucun moyen d'en apprendre davantage, il s'empresse de
communiquer sa science aux autres.

Le dimanche, ils font un chemin considrable pour assister au service
divin, et leur guides spirituels parlent avec ravissement des succs qui
ont pay leurs soins. Nulle part les socits de temprance n'ont
russi aussi bien qu'au milieu de ce peuple, autrefois plong dans
l'ivrognerie. Ils ont eux-mmes demand au gouvernement de faire
inscrire dans les actes de concession la prohibition des cantines ou
dbits d'eau-de-vie. Chaque fois que les Cafres les ont attaqus, ils
ont t repousss; et maintenant les deux nations vivent dans la
meilleure intelligence.

Les Hottentots de la rivire Kat n'ont cot au gouvernement que
l'entretien de leur ministre et des mesures de mas et d'avoine qu'ils
ont reues pour ensemencer, les fusils qu'on leur a prts, et quelques
munitions qui leur ont t donnes pour leur dfense et celle du pays en
gnral. Ils payent toutes les taxes comme le reste de la population. On
leur doit d'avoir rendu la rivire Kat la partie la plus sre de la
frontire.

Interrog par les commissaires spciaux du gouvernement britannique, le
docteur Philip rendit ce tmoignage  des Bosjesmans qui s'taient
installs dans une concession en 1832: Ils ne possdaient absolument
rien; au moyen d'une hachette, qu'ils empruntrent, ils confectionnrent
une charrue en bois, sans un seul clou de fer, et s'en servirent pour
cultiver leurs terres. La premire rcolte leur produisit assez pour
s'entretenir pendant l'hiver, et un lger excdant, qu'ils vendirent. La
seconde anne, ils cultivrent une grande tendue de terrain; ils
avaient alors une excellente charrue, faite par eux-mmes et garnie d'un
soc en fer; ils s'taient aussi construit un chariot.

Questionn sur diffrents points par les membres de la commission, le
docteur Philip rpond:

D. A l'poque de votre rsidence, les coles taient-elles suivies par
un grand nombre d'enfants?

R. En 1834 il y en avait sept cents.

D. Sur quelle population?

R. Sur quatre mille individus.

D. C'est donc en raison d'un sur sept?

R. Oui; et, relativement  la population, c'est une proportion aussi
forte que dans aucun autre pays de l'Europe.

D. Avez-vous interrog les enfants instruits dans les coles?

R. Je les ai interrogs en 1834. Sir John Wide, chef de la justice, se
trouvant  la rivire Kat, je leur fis passer un examen public,  la
suite duquel il me dit que dans toute la colonie aucune cole ne lui
avait procur autant de satisfaction que celle du Hottentot.

D. Pensez-vous que dans ces coles l'ducation soit conduite aussi loin,
et que les enfants y rpondent aussi bien que dans nos coles
d'Angleterre?

R. Je ne pense pas que des enfants placs dans une position gale
auraient pu soutenir plus convenablement un examen.

D. Quels taient les sujets d'instruction?

R. La lecture de l'anglais, le hollandais tant la langue du pays. Ils
lisaient parfaitement l'anglais et connaissaient bien la gographie,
ainsi que l'histoire gnrale. Ils crivaient passablement et
comprenaient l'arithmtique. Le mode gnral d'ducation m'a paru ne
pouvoir tre meilleur.

D. La population adulte se montrait-elle assidue au service divin?

R. Je n'ai jamais su qu'aucun individu en tat d'y assister s'en ft
abstenu.

D. Les chapelles taient-elles aussi remplies, et la conduite tait-elle
aussi dcente que dans notre pays?

R. Selon moi, et d'aprs le tmoignage des gens les plus respectables,
aucune congrgation religieuse du monde ne pouvait offrir le tableau de
plus de recueillement, d'attention et de sentiments religieux?

D. Les congrgations religieuses sont-elles entirement composes
d'indignes?

R. Oui. On voit rarement les yeux d'un seul individu se dtourner du
prdicateur. Il y a entre eux une force de sympathie qui fait que la
respiration semble suspendue tant qu'une phrase n'est pas acheve. Ce
qu'ils ont entendu devient l'objet de leurs prires aprs le service, et
de leurs entretiens pendant la semaine.

D. tes-vous d'avis que l'tablissement de la rivire Kat et les progrs
des habitants dans la civilisation puissent tendre  lever une dfense
contre les incursions des tribus sauvages?

R. Je le crois.

D. Quel tait  ce sujet l'opinion du gouvernement?

R. Je pense que c'tait l'opinion gnrale.

Des essais de civilisation ont t galement tents sur les Cafres,
terribles voisins dont les incursions dsolent la colonie; on leur a
envoy des missionnaires; on a opr quelques conversions, mais
l'influence de quelques chefs devenus chrtiens n'a pas empch cette
belliqueuse nation de franchir les frontires par bandes nombreuses,
cependant qu'au lieu de massacrer, comme par le pass, tous ceux qu'ils
attaquaient, sans distinction d'ge ni de sexe, il leur arrive parfois
de rendre des femmes et des enfants tombs entre leurs mains.




TABLE DES MATIRES

                                                                 Pages.

Chapitre I.--Les boors                                                5

--II.--Le kraal                                                      10

--III.--Les sauterelles                                              14

--IV.--Causerie sur les criquets                                     18

--V.--Le lendemain                                                   25

--VI.--L'migration                                                  29

--VII.--De l'eau! de l'eau!                                          32

--VIII.--Ce que devient le troupeau                                  37

--IX.--Le lion                                                       41

--X.--Le lion pris au pige                                          45

--XI.--La mort du lion                                               49

--XII.--La vrit sur les lions                                      52

--XIII.--Les voyageurs anuits                                       55

--XIV.--Le trek-boken                                                59

--XV.--A la recherche d'une fontaine                                 65

--XVI.--Le terrible tsets                                           68

--XVII.--Le rhinocros  longues cornes                              72

--XVIII.--Combat sanglant                                            78

--XIX.--Mort de l'lphant                                           83

--XX.--Les chasseurs                                                 88

--XXI.--Dissection de l'lphant                                     92

--XXII.--Les hynes                                                  95

--XXIII.--L'ourebi                                                   99

--XXIV.--Les aventures du petit Jan                                 105

--XXV.--Digression sur les hynes                                   109

--XXVI.--Une maison dans les arbres                                 114

--XXVII.--La bataille des outardes                                  118

--XXVIII.--Sur la piste de l'lphant                               123

--XXIX.--Le rodeur                                                  128

--XXX.--Les gnous                                                   133

--XXXI.--La fourmilire                                             138

--XXXII.--Dsagrment d'tre poursuivi par un gnou                  141

--XXXIII.--Le sige                                                 145

--XXXIV.--L'oryctrope                                              148

--XXXV.--La chambre  coucher de l'lphant                         152

--XXXVI.--On fait le lit de l'lphant                              155

--XXXVII.--Les nes sauvages de l'Afrique                           158

--XXXVIII.--Le couagga et l'hyne                                   162

--XXXIX.--Le pige                                                  166

--XL.--L'lan                                                       170

--XLI.--Le couagga emport                                          175

--LXII.--Le pige  dtente                                         180

--XLIII.--Les tisserins                                             184

--XLIV.--Le serpent cracheur                                        187

--XLV.--Le secrtaire                                               189

--LXIV.--Totty et les chacmas                                       194

--XLVII.--Les chiens                                                199

--XLVIII.--Conclusion                                               205

Notice sur le cap de Bonne-Esprance                                209


Limoges.--Imprimerie Charles Barbou, avenue du Crucifix.







End of Project Gutenberg's Les enfants des bois, by Thomas Mayne Reid

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