The Project Gutenberg EBook of Jrusalem, by Pierre Loti

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Title: Jrusalem

Author: Pierre Loti

Release Date: August 1, 2010 [EBook #33316]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  JRUSALEM


  PIERRE LOTI

  DE L'ACADMIE FRANAISE


  JRUSALEM

      _O crux, ave spes unica!_


  QUARANTE-SEPTIME DITION

  [Illustration: logo de l'imprimeur]

  PARIS

  CALMANN LVY, DITEUR

  ANCIENNE MAISON MICHEL LVY FRRES

  3, RUE AUBER, 3

  1896


Droits de reproduction et de traduction rservs pour tous les pays, y
compris la Sude et la Norvge.


A mes amis,  mes frres inconnus, je ddie ce livre--qui n'est que le
journal d'un mois de ma vie, crit dans un grand effort de sincrit.


  PIERRE LOTI




JRUSALEM




I

     _O crux, ave spes unica!_


Jrusalem!... Oh! l'clat mourant de ce nom!... Comme il rayonne encore,
du fond des temps et des poussires, tellement que je me sens presque
profanateur, en osant le placer l, en tte du rcit de mon plerinage
sans foi!

Jrusalem! Ceux qui ont pass avant moi sur la terre en ont dj crit
bien des livres, profonds ou magnifiques. Mais je veux simplement
essayer de noter les aspects actuels de sa dsolation et de ses ruines;
dire quel est,  notre poque transitoire, le degr d'effacement de sa
grande ombre sainte, qu'une gnration trs prochaine ne verra mme
plus...

Peut-tre dirai-je aussi l'impression d'une me--la mienne--qui fut
parmi les tourmentes de ce sicle finissant. Mais d'autres mes sont
pareilles et pourront me suivre; nous sommes quelques-uns de l'angoisse
sombre d' prsent, quelques-uns d'au bord du trou noir o tout doit
tomber et pourrir, qui regardons encore, dans un inapprciable lointain,
planer au-dessus de tout l'inadmissible des religions humaines, ce
pardon que Jsus avait apport, cette consolation et ce cleste
revoir... Oh! il n'y a jamais eu que cela; tout le reste, vide et nant,
non seulement chez les ples philosophes modernes, mais mme dans les
arcanes de l'Inde millnaire, chez les Sages illumins et merveilleux
des vieux ges... Alors, de notre abme, continue de monter, vers celui
qui jadis s'appelait le Rdempteur, une vague adoration dsole...

Vraiment, mon livre ne pourra tre lu et support que par ceux qui se
meurent d'avoir possd et perdu l'Esprance Unique; par ceux qui, 
jamais incroyants comme moi, viendraient encore au Saint-Spulcre avec
un coeur plein de prire, des yeux pleins de larmes, et qui, pour un
peu, s'y traneraient  deux genoux...




II

Lundi, 26 mars.


C'est lundi de Pques. Arrivs du dsert, nous nous veillons sous des
tentes, au milieu d'un cimetire de Gaza. Plus de Bdouins sauvages
autour de nous, plus de chameaux ni de dromadaires. Nos nouveaux hommes,
qui sont des Maronites, se htent de seller et de harnacher nos
nouvelles btes, qui sont des chevaux et des mulets; nous levons le camp
pour monter vers Jrusalem.

Prcds de deux gardes d'honneur, que nous a donns le pacha de la
ville et qui cartent devant nous la foule, nous traversons longuement
les marchs et les bazars. Ensuite, la banlieue, o l'animation du matin
se localise autour des fontaines: tout le peuple des vendeurs d'eau est
l, emplissant des outres en peau de mouton et les chargeant sur des
nes. Interminables dbris de murailles, de portes, amas de ruines sous
des palmiers. Et enfin, le silence de la campagne, les champs d'orges,
les bois d'oliviers sculaires, le commencement de la route sablonneuse
de Jrusalem, o nos gardes nous quittent.

Nous laissons cette route sur notre gauche, pour prendre, dans les orges
vertes, les simples sentiers qui mnent  Hbron. Notre arrive dans la
ville sainte sera retarde de quarante-huit heures par ce dtour, mais
les plerins font ainsi d'habitude pour s'arrter au tombeau d'Abraham.

Environ dix lieues de route aujourd'hui, dans les orges de velours,
coupes de rgions d'asphodles o paissent des troupeaux. De loin en
loin, des campements arabes, tentes noires sur le beau vert des
herbages. Ou bien des villages fellahs, maisonnettes de terre grise
serres autour de quelque petit dme blanchi  la chaux, qui est un
saint tombeau protecteur.

Sur le soir, le soleil, qui avait t trs chaud, se voile peu  peu de
brumes tristes, semble n'tre plus qu'un ple disque blanc; alors, nous
prenons conscience du chemin dj parcouru vers le nord.

En mme temps, nous sortons des plaines d'orges pour entrer dans une
contre montagneuse, et bientt la valle de Bet-Djibrin, o nous
comptons passer la nuit, s'ouvre devant nous.

Vraie valle de la Terre Promise, o coulent le lait et le miel. Elle
est verte, d'un vert dlicieux de printemps, de prairie de mai, entre
ses collines, que des oliviers vigoureux et superbes recouvrent d'un
autre vert, magnifiquement sombre. On y marche sur l'paisseur des
herbages, parmi les anmones rouges, les iris violets et les cyclamens
roses. Elle est remplie d'un parfum de fleurs et, au centre, miroite un
petit lac o boivent  cette heure des moutons et des chvres.

Sur l'une des collines, est pos le vieux petit village arabe o l'on
ramne pour la nuit des troupeaux innombrables; tandis que l'on dresse
notre camp, sur l'herbe haute et fleurie, c'est devant nous un dfil
sans fin de boeufs et de moutons, qui montent s'enfermer l, derrire
des murs de terre, et que conduisent des bergers en longue robe et en
turban, pareils  des saints ou  des prophtes; des petits enfants
suivent, portant avec tendresse dans leurs bras des agneaux nouveau-ns.
Les dernires vont s'engouffrer entre les troites rues de boue sche,
plusieurs centaines de chvres noires, qui cheminent en masse compacte,
comme une longue trane ininterrompue, d'une couleur et d'un luisant de
corbeau; c'est inou, ce que ce hameau de Bet-Djibrin peut contenir!...
Et, au passage de toutes ces btes, une saine odeur d'table se mle au
parfum de la tranquille campagne.

La vie pastorale d'autrefois est ici retrouve, la vie biblique, dans
toute sa simplicit et sa grandeur.




III

Mardi, 27 mars.


Vers deux heures du matin, quand la nuit pse de sa plus grande ombre
sur ce pays d'arbres et d'herbages, de longs cris chantants extrmement
plaintifs, extrmement doux, partent de Bet-Djibrin, passent au-dessus
de nous, pour se rpandre au loin dans le sommeil et la fracheur des
campagnes: appel exalt  la prire, remettant en mmoire aux hommes
leur nant et leur mort... Les muzins, qui sont des bergers, debout sur
leurs toits de terre, chantent tous ensemble, comme en canon et en
fugue--et toujours c'est le nom d'Allah, c'est le nom de Mahomet,
surprenants et sombres, ici, sur cette terre de la Bible et du Christ...

      *       *       *       *       *

Nous nous levons  l'heure matinale o sortent les troupeaux pour se
rpandre dans les prairies. La pluie, la bienfaisante pluie inconnue au
dsert, tambourine sur nos tentes, arrose abondamment cet den de
verdure o nous sommes.

Le cheik de la valle vient nous visiter, s'excusant d'avoir t retenu
hier au soir, dans des pturages loigns o gtaient ses brebis. Nous
montons au village avec lui, malgr l'onde incessante, marchant dans
les hautes herbes mouilles, dans les iris et les anmones, qui se
courbent sous le passage de nos burnous.

En ce pays, prs de l'antique Gaza et de l'antique Hbron, Bet-Djibrin,
qui n'a gure plus de deux mille ans, peut tre considre comme une
ville trs jeune. C'tait la Bethogabris de Ptolme, l'Eleutheropolis
de Septime-Svre, et elle devint un vch au temps des croisades.
Aujourd'hui, les implacables prophties de la Bible se sont accomplies
contre elle, comme d'ailleurs contre toutes les villes de la Palestine
et de l'Idume, et sa dsolation est sans bornes, sous un merveilleux
tapis de fleurs sauvages. Plus rien que des huttes de bergers, des
tables, dont les toits de terre sont tout rouges d'anmones; des dbris
de puissants remparts, bouls dans l'herbe; sous la terre et les
dcombres, sous le fouillis des grandes acanthes, des ronces et des
asphodles, les vestiges de la cathdrale o officirent les vques
Croiss: des colonnes de marbre blanc aux chapiteaux corinthiens, une
nef  son dernier degr de dlabrement et de ruine, abritant des
Bdouins et des chvres.

Il est de bonne heure encore quand nous montons  cheval pour commencer
l'tape du jour, sous un ciel couvert et tourment d'o cependant les
averses ne tombent plus. Suivant une pente ascendante vers les hauts
plateaux de Jude, nous cheminons jusqu' midi par des sentiers de
fleurs, au milieu de champs d'orges, entre des sries de collines que
tapissent des bois d'oliviers aux ramures grises, aux feuillages
obscurs.

Comme au dsert, c'est pendant la halte mridienne que nous dpasse la
caravane de nos bagages et de nos tentes,--caravane bien diffrente de
celle de l-bas: par les petits chemins verts, cortge de mules qui sont
conduites par des Syriens aux figures ouvertes et qui marchent au
tintement de leurs colliers de clochettes; en tte, la _mule
capitane_, la plus belle de la bande et la plus intelligente,
harnache de broderies en perles et en coquillages, ayant au cou la
grosse cloche conductrice que toutes les autres entendent et suivent...

      *       *       *       *       *

A mesure que nous nous levons, les pentes deviennent plus raides et le
pays plus rocheux; les orges font dfinitivement place aux broussailles
et aux asphodles.

Vers trois heures, en dbouchant d'une gorge haute qui nous avait tenus
longtemps enferms, nous nous trouvons dominer tout  coup des
immensits inattendues. Derrire nous et sous nos pieds, les plaines de
Gaza, la magnificence des orges, unies dans les lointains comme une mer
verte, et, au del encore, infiniment au del, un peu de ce dsert d'o
nous venons de sortir, apparaissant  nos yeux pour la dernire fois,
dans un vague dploiement rose. En avant, c'est une rgion trs
diffrente qui se dcouvre; jusqu'aux vaporeuses cimes du Moab qui
barrent le ciel, parat monter un pays de pierres grises, entirement
travaill de mains d'hommes, o des petits murs rguliers se superposent
 perte de vue: les vignes tages d'Hbron, de sicle en sicle
reproduites aux mmes places depuis les temps bibliques.

Elles sont sans feuilles, ces vignes, parce que l'avril n'est pas
commenc; on voit leurs ceps normes se tordre partout sur le sol comme
des serpents au corps multiple; la couleur d'ensemble n'en est pas
change,--et ce sont des campagnes tristes, tout en cailloux, tout en
grisailles, o  peine quelque olivier solitaire de loin en loin montre
sa petite touffe de feuillage noir.

L-bas, serpente quelque chose comme un long ruban blanc, o nos
sentiers vont aboutir: une route, une vraie route carrossable comme en
Europe, avec son empierrement et sa poussire! Et, en ce moment mme,
deux voitures y passent!... Nous regardons cela avec des surprises de
sauvages.

C'est la route qui vient de Jrusalem, et nous allons, nous aussi, la
suivre; elle descend vers Hbron, entre d'innombrables petits murs
enfermant des vignes et des figuiers.--Il y a un certain bien-tre tout
de mme  retrouver cette facilit-l, aprs tant de cailloux, de rocs
pointus, de pentes glissantes, de dangereuses fondrires, o depuis plus
d'un mois nous n'avons cess de veiller sur les pieds de nos btes...

Deux voitures encore nous croisent, remplies de bruyants touristes des
agences: hommes en casque de lige, grosses femmes en casquette loutre,
avec des voiles verts. Nous n'tions pas prpars  rencontrer a. Plus
encore que notre rve oriental, notre rve religieux en est
froiss.--Oh! leur tenue, leurs cris, leurs rires sur cette terre sainte
o nous arrivions, si humblement pensifs, par le vieux chemin des
prophtes!...

Heureusement, elles s'en vont, leurs voitures; elles se htent mme de
filer avant la nuit, car Hbron n'a pas encore d'htels, Hbron est
reste une des villes musulmanes les plus fanatiques de Palestine et ne
consent gure  loger des chrtiens sous ses toits...

      *       *       *       *       *

Entre des collines pierreuses, couvertes de sries de terrasses pour les
vignes, Hbron commence d'apparatre, Hbron, btie avec les mmes
matriaux que les murs sans fin dont les campagnes sont remplies. Dans
un pays de pierres grises, c'est une ville de pierres grises; c'est une
superposition de cubes de pierres, ayant chacun pour toiture une vote
de pierres, tous pareils, tous percs des mmes trs petites fentres
cintres et runies deux  deux. Un ensemble net et dur, qui surprend
par son absolue uniformit de contours et de couleurs, et que cinq ou
six minarets dominent.

Suivant l'usage, nous campons  l'entre de la ville, au bord de la
route, dans un lieu o croissent quelques oliviers. Nos mules 
clochettes nous ayant  peine devancs aujourd'hui, nous prsidons
nous-mmes  notre dballage de nomades, au milieu de nombreux
spectateurs, musulmans ou juifs, silencieux dans de longues robes.

      *       *       *       *       *

Nos tentes montes, il nous reste encore une heure de jour. Le soleil,
trs bas, dore en ce moment les monotonies grises d'Hbron et de ses
alentours, l'amas des cubes de pierres qui composent la ville, la
profusion des murs de pierres qui couvrent la montagne.

Nous montons  pied vers la grande mosque, dont les souterrains
impntrables renferment les authentiques tombeaux d'Abraham, de Sarah,
d'Isaac et de Jacob.

Arabes et Juifs circulent en foule dans les rues, et les couleurs de
leurs vtements clatent sur la teinte neutre des murailles, que ne
recouvre ni chaux ni peinture.

Quelques-unes de ces maisons semblent vieilles comme les patriarches;
d'autres sont neuves,  peine acheves; mais foules sont pareilles:
mmes parois massives, solides  dfier des sicles, mmes proportions
cubiques et mmes petites fentres toujours accouples. Dans cet
ensemble, rien ne dtonne, et Hbron est une des rares villes que ne
dpare aucune construction d'apparence moderne ou trangre.

Le bazar, vot de pierres, avec seulement quelques prises de jour
troites et grilles, est dj obscur et ses choppes commencent  se
fermer. Aux devantures, sont pendus des burnous et des robes, des
harnais et des ttires de perles pour chameaux; surtout de ces
verroteries, bracelets et colliers, qui se fabriquent  Hbron depuis
des poques trs recules. On y voit confusment; on marche dans une
bue de poussire, dans une odeur d'pices et d'ambre, en glissant sur
de vieilles dalles luisantes, polies pendant des sicles par des
babouches ou des pieds nus.

Aux abords de la grande mosque, des instants de nuit, dans des ruelles
qui montent, votes en ogive, comme d'troites nefs; le long de ces
passages, s'ouvrent des portes de maisons millnaires, ornes d'informes
dbris d'inscriptions ou de sculptures, et nous frlons en chemin de
monstrueuses pierres de soubassement qui doivent tre contemporaines des
rois hbreux. A cette tombe de jour, on sent les choses d'ici comme
imprgnes d'incalculables myriades de morts; on prend conscience, sous
une forme presque angoisse, de l'entassement des ges sur cette ville,
qui fut mle aux vnements de l'histoire sainte depuis les origines
lgendaires d'Isral... Que de rvlations sur les temps passs
pourraient donner les fouilles dans ce vieux sol, si tout cela n'tait
si ferm, impntrable, hostile!

      *       *       *       *       *

  Abraham enterra donc sa femme
  Sara dans la caverne double du
  champ qui regarde Manbr, o
  est la ville d'Hbron, au pays de
  Chanaan. (_Gense_, XXIII, 19.)

Nous retrouvons la lumire dore du soir, au sortir de l'obscurit des
ruelles votes, en arrivant au pied de cette mosque d'Abraham. Elle
est situe  mi-hauteur de la colline, qui s'entaille profondment pour
la recevoir. Elle couve sous son ombre farouche le mystre de cette
caverne double de Macplah o, depuis quatre mille ans bientt, le
patriarche dort avec ses fils.

La caverne, achete quatre cents sicles d'argent  phron l'then, fils
de Sor!... Les Croiss sont les derniers qui y soient descendus et on
n'en possde pas de description crite plus rcente que celle d'Antonin
le Martyr (VIe sicle). Aujourd'hui, l'entre en est dfendue mme aux
musulmans. Quant aux chrtiens et aux juifs, la mosque aussi leur est
interdite; ils n'y pntreraient ni par les influences, ni par la ruse,
ni par l'or,--et, il y a une vingtaine d'annes, quand elle s'ouvrit
pour le prince de Galles sur un ordre formel du sultan, la population
d'Hbron faillit prendre les armes.

On laisse seulement les visiteurs faire le tour de ce lieu saint, par
une sorte de chemin de ronde, encaiss entre les murailles hautes. Toute
la base du monument est en pierres gantes, d'aspect cyclopen, et fut
construite par le roi David, pour honorer magnifiquement le tombeau du
pre des Hbreux; cette premire enceinte, d'une dure presque
ternelle, avait environ deux mille ans quand les Arabes l'ont continue
en hauteur par le mur  crneaux de la mosque d'aujourd'hui, qui est
dj si vieille.

Il y a, presque au ras du sol, une fissure par laquelle on permet aux
chrtiens et aux juifs de passer la tte, en rampant, pour baiser les
saintes dalles. Et, ce soir, de pauvres plerins isralites sont l,
prosterns, allongeant le cou comme des renards qui se terrent, pour
essayer d'appuyer leurs lvres sur le tombeau de l'anctre, tandis que
des enfants arabes, charmants et moqueurs, qui ont leurs entres dans
l'enclos, les regardent avec un sourire de haut ddain. Les parois et
les abords de ce trou ont t frotts depuis des sicles par tant de
mains, tant de ttes, tant de cheveux, qu'ils ont pris un poli luisant
et gras. Et d'ailleurs, toutes les grandes pierres de l'enceinte de
David luisent aussi, comme huileuses, aprs les continuels frlements
humains; c'est que ce lieu est un des plus antiques parmi ceux que les
hommes vnrent encore, et,  aucune poque, on n'a cess d'y venir et
d'y prier.

Le chemin de ronde, en s'levant sur la colline, passe,  un moment
donn, au-dessus du sanctuaire; alors la vue plonge entre les murs
sacrs, sur les trois minarets qui indiquent l'emplacement des trois
patriarches; le minaret du milieu, qui, parat-il, surmonte le tombeau
d'Abraham, est informe comme un rocher, sous les couches de chaux
amonceles, et se termine par un gigantesque croissant de bronze.

C'est ici le champ qui regarde Manbr; la silhouette,  peu prs
immuable, des collines d'en face devait tre telle, le jour o Abraham
acheta  phron, fils de Sor, ce lieu de spulture. La scne de ce
march (_Gense_, XXIII, 16) et l'ensevelissement du patriarche
(_Gense_, XXV, 9), on peut presque reconstituer tout cela d'aprs ce
qui se passe de nos jours entre les pasteurs simples et graves des
campagnes d'ici; Abraham devait ressembler beaucoup aux chefs de la
valle de Bet-Djibrin ou des plaines de Gaza. En ce moment, tout
l'antrieur effroyable des dures s'vanouit comme une vapeur; nous
sentons, derrire nous, remonter de l'abme, les temps bibliques,  la
lueur du jour finissant...

Ensevelissez-moi avec mes pres dans la caverne double qui est au champ
d'phron, Hthen--prie Jacob, mourant sur la terre d'gypte--c'est l
qu'Abraham a t enseveli avec Sara, sa femme. C'est l aussi o Isaac a
t enseveli avec Rbecca, sa femme, et o Lia est aussi ensevelie.
(_Gense_, XLIX, 29, 31.)

Et ceci est unique, sans doute, dans les annales des morts: cette
spulture, primitivement si simple, qui les a runis tous, n'a cess, 
aucune poque de l'histoire, d'tre vnre,--quand les plus somptueux
tombeaux de l'gypte et de la Grce sont depuis longtemps profans et
vides. Vraisemblablement mme, les patriarches continueront de dormir en
paix durant bien des sicles  venir, respects par des millions de
chrtiens, de musulmans et de juifs.

      *       *       *       *       *

Le crpuscule claire encore, quand nous regagnons nos tentes au bord de
la route. Alors dfile devant nous tout ce qui rentre des champs pour la
nuit: laboureurs, marchant nobles et beaux dans leurs draperies
archaques; bergers, monts bizarrement sur l'extrme-arrire de leurs
tout petits nes; btes de somme et troupeaux de toute sorte, o
dominent les chvres noires, aux longues oreilles presque tranantes
dans la poussire.

En face de nous, de l'autre ct du chemin, coule une fontaine sans
doute trs sainte, car une foule d'hommes et de petits enfants y
viennent, avec de longues prosternations, faire leur prire du soir.

      *       *       *       *       *

Nuit bruyante comme  Gaza; aboiements des chiens errants; tintements
des grelots de nos mules; hennissements de nos chevaux, attachs  des
oliviers tout prs de nos tentes;--et, du haut des mosques, chants
lointains et doux, que des muzins inspirs laissent tomber sur la
terre...




IV

Mercredi, 28 mars.


A l'heure frache o les bergers d'Hbron mnent leurs troupeaux aux
champs, nous sommes debout. Le camp lev, nous montons  cheval, au
milieu de tout un grouillement noir de chvres et de chevreaux qui s'en
vont errer au loin sur les pierreuses collines.

C'est une tranquille matine pure, embaume de menthe et d'autres aromes
sauvages. Vers Bethlem, o nous arriverons  deux ou trois heures, nous
cheminons distraitement, ayant pour un temps oubli toute notion des
lieux. La campagne ressemble  certaines rgions arides de la Provence
ou de l'Italie, avec toujours ses milliers de petits murs, enfermant des
vignes ou de maigres oliviers. Et puis, il y a cette route carrossable,
qui confond nos ides; depuis hier, nous n'avons pas eu le temps de nous
y rhabituer encore. Enfin, il y a l'amusement de nos costumes arabes,
que nous portons aujourd'hui pour la dernire fois--et qui mystifient
deux bandes de touristes des agences en marche vers Hbron: tandis
qu'ils nous dvisagent comme de grands cheiks, leur guide syrien
explique comme quoi nous sommes des _Moghrabis_, c'est--dire des hommes
de ce vague Moghreb (Occident) qui, pour les Arabes de Palestine,
commence  l'gypte pour finir au Maroc. En effet, de ce ct-ci du
dsert, les grands voiles de laine blanche dont nous nous sommes
envelopps ne se portent plus et dsignent tout de suite les quelques
plerins de distinction venus des contres occidentales.

Notre recueillement, amass dans les prcdentes solitudes, s'est pour
l'instant vanoui,  la rapparition des voyageurs modernes et des
voitures. veills de notre rve grand et naf, retombs de trs haut,
nous sommes devenus de simples Cook, avec cette aggravation d'tre
dguiss, par une fantaisie purile qui tout  coup nous gne.

      *       *       *       *       *

Cependant, la campagne peu  peu reprend une mlancolie spciale et si
profonde!... Les vignes, les oliviers, les petits murs ont disparu; plus
que des broussailles et des pierres, avec  et l des asphodles, des
semis d'anmones rouges ou de cyclamens roses. Le ciel s'est voil d'un
brouillard gris perle, d'abord trs tnu, trs diaphane, mais qui tend 
s'paissir, et la lumire baisse. L'heure de croiser les quelques
touristes, qui _font_ Hbron aujourd'hui, est passe, et nous ne
rencontrons plus que des files de lents chameaux, ou des groupes
d'Arabes  cheval, beaux et graves, changeant le salam avec nous.

La lumire baisse toujours, sous ce brouillard paissi, qui n'est ni un
nuage, ni une brume ordinaire, ni une fume; mais quelque chose de trs
particulier, comme l'enveloppement des visions douces.

De loin en loin, quelque grande ruine, mutile, incomprhensible, debout
et haute, regarde au loin l'abandon morne de cette Jude qui jadis fut
le point de mire des nations.

Maintenant, plus rien que des pierres, les dernires broussailles ont
disparu; un sol tout de pierres, sur lequel de grands blocs dtachs
gisent ou s'lvent. Et, dans ce pays si vieux,  peine distingue-t-on
les vrais rochers des dbris de constructions humaines, restes d'glises
ou de forteresses, tertres funraires ou tombeaux qui font corps avec la
montagne. De distance en distance,  moiti obstrues,  moiti
enfouies, s'ouvrent des portes de spulcres, tout au bord de cette
route--que nous suivons pensifs et de nouveau recueillis,  mesure que
passe l'heure, pntrs de je ne sais quelle trs indicible crainte 
l'abord de ces lieux qui s'appellent encore Bethlem et Jrusalem...

Toujours plus dsole et plus solitaire, la Palestine se droule,
infiniment silencieuse. A part cette route si bien aplanie, c'est
presque le dsert retrouv,--un dsert de pierres et de cyclamens, moins
clair et plus septentrional que celui d'o nous venons de sortir. Et
les grandes ruines informes, vestiges de temples, derniers pans de murs
de saintes glises des croisades, regardent toujours la vaste et triste
campagne, s'tonnant de la voir aujourd'hui si  l'abandon; tmoins des
ges de foi  jamais morts, elles semblent attendre quelque rveil qui
ramnerait vers la terre sainte les peuples et les armes... Mais ces
temps-l sont rvolus pour toujours et les regards des hommes se portent
 prsent vers les contres de l'Occident et du Nord, o les ges
nouveaux s'annoncent, effroyables et glacs. Et ces ruines d'ici ne
seront jamais releves,--et personne ne vient plus en Palestine, que
quelques derniers plerins, isols et rares, ou alors une certaine lite
de blass curieux, pires profanateurs que les Sarrasins ou les
Bdouins...

L'espce de bue immense dont l'air est rempli continue d'obscurcir le
soleil, qu'on ne voit bientt plus; elle attnue les choses lointaines
dans un effacement trange. Les collines de pierres, du mme gris
violac que le ciel de cette matine, se succdent de plus en plus
hautes, mais avec des silhouettes rondes toujours semblables, avec des
contours adoucis o rien ne heurte la vue,--comme si c'taient des
nuages. Dans les valles ou sur les cimes, le sol est pareil, couche
uniforme de pierres exfolies, piques de myriades de petits trous, qui
rappellent la nuance et le grain de l'corce des chnes liges.--Et
c'est ainsi partout, sous l'attnuation de cette vapeur persistante qui
se condense d'heure en heure davantage. Un ciel gris perle et un pays
gris perle, sans un arbre, dans la monotonie duquel des maisonnettes de
ptres ou des ruines, trs clairsemes, font des taches d'un gris plus
rose.

A travers ce demi-jour d'clipse, nos esprits pressentent anxieusement
l'approche des lieux saints. Tout un pass, toute une enfance
personnelle et tout un atavisme de foi revivent momentanment au fond de
nos coeurs, tandis que nous cheminons sans parler, tte baisse,
reposant nos yeux sur les ternelles petites fleurs des printemps
d'Orient qui bordent la route, cyclamens, anmones et pentectes...

Plus leves encore, les montagnes nous maintiennent dans plus de
pnombre; les brumes ingalement transparentes en changent les
proportions et les augmentent; un grand silence rgne au plus profond de
ces valles de pierres, o ne s'entend que le pas de nos chevaux...

Et tout  coup, l-bas, trs haut en avant de nous, au sommet d'une des
plus lointaines montagnes gris perle, s'esquisse une petite ville gris
rose, indcise de teinte et de contours comme une ville de rve,
apparaissant presque trop haut au-dessus des rgions basses o nous
sommes; cubes de pierre rose, avec des minarets de mosques, des
clochers d'glises--et notre guide nous l'indique de son lent geste
arabe, en disant: Bethlem!...

Oh! Bethlem! Il y a encore une telle magie autour de ce nom, que nos
yeux se voilent... Je retiens mon cheval, pour rester en arrire, parce
que voici que je pleure, en contemplant l'apparition soudaine; regarde
du fond de notre ravin d'ombre, elle est, sur ces montagnes aux
apparences de nuages, attirante l-haut comme une suprme patrie... Bien
inattendues, ces larmes, mais souveraines et sans rsistance possible;
infiniment dsoles, mais si douces: dernire prire, qui n'est plus
exprimable, dernire adoration de souvenir, aux pieds du Consolateur
perdu...

      *       *       *       *       *


      J'ai fait faire des ouvrages
      magnifiques. J'ai fait des jardins
      et des clos o j'ai mis toutes sortes
      d'arbres. J'ai fait faire des rservoirs
      d'eau pour arroser les plants
      des jeunes arbres. (_Ecclsiaste_,
      II, 4, 5, 6.)


Nous devons faire la halte de midi dans une valle, auprs des citernes
du roi Salomon, et n'entrer que vers trois heures  Bethlem, qui,
derrire un tournant de montagne, vient de disparatre.

Dans un bas-fond, triste et abandonn comme toute la Palestine, nous
rencontrons ces citernes, somptueux bassins qui approvisionnaient jadis
le palais d't de l'_Ecclsiaste_. Depuis des millnaires, tout a
disparu, les palais, les jardins, les arbres, et il n'y a plus autour
qu'un dsert de pierrailles et d'asphodles.

Une grande ruine imposante se dresse pourtant auprs des rservoirs; un
carr de murailles  crneaux sarrasins, flanqu, sur ces quatre angles,
de lourdes tours galement crneles. Sous le ple soleil de midi, qui
perce  peine le gris lilas des brumes, deux de ses faces sont roses et
les deux autres bleutres--celles de l'ombre. Ses farouches crneaux
alignent leurs sries de pointes sur le ciel. Coupe de brches et de
lzardes, seule, triste, immense et haute dans ce pays dnud, elle est
une citadelle du grand Saladin, difie l bien des sicles aprs la
destruction des palais de l'_Ecclsiaste_, et aujourd'hui, dbris  son
tour. Un petit Arabe, tout enfant, perch sur un dromadaire, qui sort de
cette forteresse par une monumentale ogive, nous adresse un salam
respectueux, comme  des cheiks moghrabis,--et nous prenons place, avec
nos chevaux,  la grande ombre des murs.

Deux autres groupes viennent bientt s'asseoir  la mme ombre,
s'espaant dans la longueur des formidables murailles: quatre prtres
grecs, en tourne d'archologie, qui font sur l'herbe un petit djeuner
frugal, et quelques femmes maronites, descendues de Bethlem avec des
enfants, qui ont apport des narguils et des oranges.

Quel terne et singulier soleil, aujourd'hui, dans ce ciel d'Orient, et
comme ce lieu est mlancolique.

Pendant notre repos, des grenouilles chantent le printemps,  pleine
voix, dans les citernes de l'_Ecclsiaste_.--Nous nous penchons sur le
vieux parapet vnrable, pour les voir: de monstrueuses grenouilles,
larges comme la main tendue, qui font plier sous leur poids tous les
roseaux.

      *       *       *       *       *

C'est vers trois heures, sous un soleil enfin sorti des brumes matinales
et redevenu trs ardent, que nous arrivons  Bethlem, par une
poussireuse route.

Tandis que notre camp se monte  l'entre de la ville et au bord du
chemin, comme c'est la coutume, dans un de ces enclos d'oliviers qu'on
abandonne aux voyageurs de passage, nous pntrons  cheval dans les
rues.

Plus rien de l'impression premire, bien entendu: elle n'tait pas
terrestre et s'en est alle  jamais... Cependant Bethlem demeure
encore, au moins dans certains quartiers, une ville de vieil Orient 
laquelle s'intressent nos yeux.

Comme  Hbron, des cubes de pierres, vots de pierres, qui semblent
n'avoir pas de toiture. Des passages troits et sombres, o les pieds de
nos chevaux glissent sur de gros pavs luisants. De hauts murs frustes,
qui paraissent vieux comme Hrode et o s'ouvrent de trs rares petites
fentres cintres.--Ah!... des Moghrabis! disent les Syriens assis sur
les portes, en nous regardant venir. Entre les maisons, la vue, par
chappes, plonge sur l'autre versant de cette montagne qui supporte la
ville, et l, ce sont des jardins et des vergers s'tageant en terrasses
sans fin.

La beaut et le costume des femmes sont tout le charme spcial de
Bethlem. Blanches et roses, avec des traits rguliers et des yeux en
velours noirs, elles portent une haute coiffure rigide, paillete
d'argent ou d'or, qui est un peu comme le hennin de notre moyen ge
occidental et que recouvre un voile  la Vierge, en mousseline
blanche, aux grands plis religieux. Leur veste, d'une couleur clatante
et couverte de broderies en style ancien, a des manches qui s'arrtent
au-dessus du coude; c'est pour laisser chapper les trs longues manches
pagodes, tailles en pointe  la faon de notre XVe sicle, de la robe
d'en dessous, qui tombe droit jusqu'aux talons et qui est gnralement
d'un vert sombre. Dans leurs vtements des ges passs, elles marchent
lentes, droites, nobles,--et, avec cela, trs navement jolies, toutes,
sous la blancheur de ces voiles qui accentuent _une trange
ressemblance_, quand surtout elles tiennent sur l'paule un petit
enfant: on croit,  chaque tournant des vieilles rues sombres, voir
apparatre la Vierge Marie,--celle des tableaux de nos Primitifs...

      *       *       *       *       *

Des voitures de l'agence Cook, des fiacres remplis de touristes, pour
lesquels il faut se ranger sous les portes. Une odieuse enseigne en
franais: Un tel, fabricant d'objets de pit  des prix modrs. Et
enfin nous mettons pied  terre sur la grande place de Bethlem, que
ferment l-bas les murs svres de l'glise de la Nativit. Il y a des
htels, des restaurants, des magasins  devanture europenne, remplis de
chapelets. Il y a une station de fiacres et une quantit de ces tres,
d'une effronterie spciale, qui font mtier d'exploiter les voyageurs...

      *       *       *       *       *

On est admis par petits groupes et  son tour dans l'glise et la grotte
de la Nativit, qui confinent  un grand couvent de Franciscains,
pilotes de ces saints lieux.

Nous sommes reus l par des moines italiens,  la parole et aux gestes
communs, qui nous font asseoir dans une salle d'attente et nous y
laissent seuls. Une table  manger occupe le milieu de cette salle; elle
est couverte d'une grossire toile cire et garnie de verre de vin, ou
de bocks vids. Aux murs, des chromos reprsentant des choses
quelconques, la reine Victoria, je crois, et l'empereur d'Autriche... O
sommes-nous, vraiment, dans quelle auberge, dans quel estaminet de
barrire?... Nous avions t prvenus, nous attendions des profanations,
mais pas cela!... Ce nom de Bethlem, qui rayonnait, il vient de tomber
pitoyablement  nos pieds, et c'est fini; dans un froid mortel, tout
s'effondre... Nous demeurons l, silencieux et durs, dans une tristesse
sans borne et dans un coeurement hautain... Oh! pourquoi sommes-nous
venus; pourquoi n'tre pas partis tout de suite, retourns vers le
dsert, ce matin, quand, du fond des valles d'en bas, Bethlem encore
mystrieuse et douce nous est apparue?...

C'est notre tour,  prsent, de visiter. On nous appelle, on va nous
conduire dans la grotte o le Christ est n...

Sous les clotres, en passant, nous croisons des gens qui en reviennent,
des plerins russes dont les yeux, il est vrai, sont voils de larmes,
mais surtout des touristes bavards tenant en main leur _Bdeker_... Mon
Dieu est-ce possible, que ce soit l?... Ce lieu prostitu  tous, c'est
l'glise de Bethlem?...

      *       *       *       *       *

Elle est triple, l'glise, latine, armnienne, grecque; ses trois
parties, distinctes et hostiles, communiquent ensemble; mais un officier
et des soldats turcs, constamment arms, circulent de l'une  l'autre
pour maintenir l'ordre et empcher les batailles entre chrtiens des
diffrents rites.

La grotte s'ouvre en dessous, tout  fait souterraine aujourd'hui. Et
vraisemblablement elle est bien, comme l'attestent des traditions du IIe
sicle, le lieu de la naissance du Christ, car jadis,  l'entre de la
Bethlem antique, elle servait d'abri aux voyageurs pauvres qui
n'avaient pas place  l'htellerie.

Deux escaliers y descendent, l'un pour les Latins et les Armniens,
l'autre pour les Grecs. La porte troite en est de marbre blanc. Toutes
les parois en sont crasses, uses, par les milliers d'tres qui y sont
venus, en groupes ou en procession, depuis les premiers sicles
chrtiens. Elle se compose d'une quantit de petits compartiments, de
petits couloirs, o sont des autels et o brlent des lampes. La vote
irrgulire du rocher, humide et suintante, apparat  et l, entre les
tentures de damas fan; partout des dorures communes, des petits
tableaux, des chromos vulgaires; au moins attendions-nous un luxe
archaque, une splendeur, de l'or entass, comme dans la crypte du
Sina; mais non, rien; Bethlem a t pille et repille tant de fois,
que tout y est pauvre, laid,  peine ancien. Ici, l'enfant est n,
explique le moine; ici, il a t pos dans sa couche; ici, les rois
mages s'assirent; ici, se tenaient l'ne et le boeuf... Distraitement,
l'esprit ferm et le coeur mort, nous l'entendons sans l'couter,
impatients de partir...

Au-dessus de la grotte, les trois glises, o l'on officie et psalmodie
en mme temps, suivant des rites divers et avec la haine du voisin, sont
banales et quelconques. Dans l'glise grecque, devant l'antique
tabernacle tout d'or, une furtive impression religieuse,  demi paenne,
nous arrte un moment: un trs vieux pope est l qui chante, vite, vite,
d'une haute voix nasillarde, dans un nuage d'encens, et la foule, 
chaque verset, se prosterne et se relve: femmes de Bethlem portant
toutes, sur le hennin paillet, le long voile  la vierge; Arabes
convertis, aux yeux de foi nave, inclinant leur turban jusqu' terre...

Nous nous chappons par une quatrime glise, splendide celle-l, et
vnrable entre toutes, mais vide,  l'abandon, servant de vestibule aux
premires: basilique commence par sainte Hlne, acheve vers l'an 330
par l'empereur Constantin, et o, huit sicles plus tard, le jour de
Nol 1101, Baudoin Ier fut sacr roi de Jrusalem. Elle est un des
sanctuaires chrtiens les plus anciens du monde; elle a deux sicles de
plus que la basilique du Sina; pargne par Saladin et par tous les
conqurants arabes, miraculeusement prserve des destructions
d'autrefois, elle n'a subi de rels dommages qu'au commencement de notre
sicle, de la part des Grecs contemporains qui en ont mur le choeur
pour y faire leur mesquine petite glise d'aujourd'hui. Elle est d'une
grandeur simple et lgante; elle garde quelque chose de la Grce
antique, avec sa quadruple range de sveltes colonnes corinthiennes; et,
au-dessus des chapiteaux d'acanthe, sur les murailles des nefs, sont en
partie rests les revtements de mosaques d'or qu'y fit placer,  la
fin du XIIe sicle, le seigneur Amaury, grand roi de Jrusalem.
L'encens des sanctuaires voisins l'embaume discrtement, et on y entend
le bruit des psalmodies attnu en murmure.

      *       *       *       *       *

Maintenant, nous n'avons plus rien  voir qui nous intresse dans cette
Bethlem profane, et il nous tarde d'en sortir. Sur la place, nous
remontons  cheval pour regagner nos tentes, chappant aux vendeurs de
croix et de chapelets qui nous tirent par nos burnous, aux guides
professionnels qui nous poursuivent en nous offrant leur carte. Et nous
nous en allons, emportant l'amer regret d'tre venus, sentant au fond de
nos coeurs le froid des dceptions irrparables...

      *       *       *       *       *

Mais sur le soir, au crpuscule limpide, tandis que nous songeons,
devant nos tentes, accouds, comme  une terrasse, au petit mur qui
spare de la route notre enclos d'oliviers, voici que la notion du lieu
o nous sommes nous revient lentement, trs particulire et de nouveau
presque douce...

Un peu en recul, l-bas sur notre droite, les premires maisons de
Bethlem, carres et sans toiture,  elles seules dnonant la Jude.
Sous nos pieds, un grand panorama, qui d'abord descend en profondeur,
puis qui, dans les lointains, remonte trs haut par plans de montagnes
tages; toute une campagne paisible, mlancolique, d'oliviers et de
pierres, de pierres surtout, de pierres grises dont les ples nuances
semblent vaporeuses ds que tombe le jour. Et, dominant tout, 
d'inapprciables distances, la grande ligne bleutre des montagnes du
Moab, qui sont sur l'autre rive de la mer Morte.

On entend partout sonner des clochettes de troupeaux qui reviennent des
champs et, au loin, des cloches de monastres...

Ils arrivent, les troupeaux; ils commencent  passer devant nous avec
leurs bergers, et c'est un dfil presque biblique, qui se prolonge l
sous nos yeux, dans une lumire de plus en plus attnue.

Trs imprvus, passent aussi une cinquantaine d'enfants qui dansent, en
chantant cette vieille chanson de France: Au clair de la lune...
prte-moi ta plume... L'cole chrtienne, qui revient d'une promenade;
une cinquantaine de petits Arabes convertis, habills  la mode
d'Europe. Les Frres qui les conduisent chantent le mme air et le
dansent aussi; c'est trange, mais c'est innocent et c'est joyeux.

Ensuite reprend le cortge plus grave, plus archaque, des btes et des
bergers...

Les dtails de ces campagnes immenses, droules devant nous, se fondent
dans le crpuscule envahissant; bientt, les grandes lignes des horizons
demeureront seules, les mmes, immuablement les mmes qu'aux temps des
croisades et aux temps du Christ. Et c'est l, dans ces aspects
ternels, que rside encore le Grand Souvenir...

Bethlem! Bethlem!... Ce nom recommence  chanter au fond de nos mes
moins glaces... Et, dans la pnombre, les ges semblent remonter
silencieusement leur cours, en nous entranant avec eux.

Sur la route, des laboureurs et des bergers dfilent encore, en
silhouettes antiques, devant les grands fonds des valles et des
montagnes; vers la ville, tous les travailleurs des champs continuent de
s'acheminer. Tenant leur enfant au cou, ou bien le portant 
l'gyptienne assis sur l'paule, passent lentement, avec leurs longs
voiles, leurs longues manches, les femmes de Bethlem...

Bethlem!... Ce nom chante  prsent partout, en nous-mmes et dans nos
mlancoliques alentours. Au bruissement des grillons, aux sonnailles des
troupeaux, au tintement des cloches d'glise, les temps semblent plus
jeunes de dix-huit sicles...

Et maintenant, on dirait la Vierge Marie en personne qui vient  nous,
avec l'enfant Jsus dans ses bras... A quelques pas, elle s'arrte,
appuye au tronc d'un olivier, les yeux abaisss vers la terre, dans
l'attitude calme et jolie des madones: une toute jeune femme aux traits
purs, vtue de bleu et de rose sous un voile aux longs plis blancs.
D'autres saintes femmes la suivent, tranquilles et nobles dans leurs
robes flottantes, coiffes aussi du hennin et du voile; elles forment un
groupe idal, que le couchant claire d'une dernire lueur frisante;
elles parlent et sourient  nos humbles muletiers, leur offrant de l'eau
pour nous dans des amphores et des oranges dans des corbeilles.

Sous la magie du soir,  mesure qu'une srnit charme nous revient,
nous nous retrouvons pleins d'indulgence, admettant et excusant tout ce
qui nous avait rvolts d'abord.--Mon Dieu! les profanations, les
innocentes petites barbaries de la crypte, nous aurions bien d nous y
attendre et ne pas les regarder de si haut avec notre ddain de
raffins. Les mille petites chapelles, les dorures et les grossires
images, les chapelets, les cierges, les croix, tout cela enchante et
console la foule innombrable des simples, pour lesquels aussi Jsus
avait apport l'immortel espoir. Nous qui avons appris  ne regarder le
Christ qu'au travers des vangiles, peut-tre concevons-nous de Lui une
image un peu moins obscurcie que ces plerins, qui, dans la grotte,
s'agenouillent devant les petites lampes de ses autels; mais la grande
nigme de son enseignement et de sa mission nous demeure aussi
impntrable. Les vangiles crits presque un sicle aprs lui, tout
radieux qu'ils soient, nous le dfigurent sans doute trangement encore.
Le moindre dogme est aussi inadmissible  notre raison humaine que le
pouvoir des mdailles et des scapulaires; alors de quel droit
mpriserions-nous tant ces pauvres petites choses?--Derrire tout cela,
trs loin,-- des distances d'abme si l'on veut,--il y a toujours le
Christ inexpliqu et ineffable, celui qui laissait approcher les simples
et les petits enfants, et qui, s'il voyait venir  lui ces croyants 
moiti idoltres, ces paysans accourus  Bethlem des lointains de la
Russie, avec leur cierge  la main et leurs larmes plein les yeux,
ouvrirait les bras pour les recevoir...

Et, maintenant, nous envisageons avec une plus impartiale douceur ce
lieu unique au monde, qui est l'glise d'ici, ce lieu empli
ternellement d'un parfum d'encens et d'un bruit chantant de prires...

Bethlem! Bethlem!... Une nuit plus tranquille qu'ailleurs nous
enveloppe  prsent; tout se tait, les voix, les cloches et les
sonnailles des troupeaux, dans un recueillement infini, et un hymne de
silence monte de la campagne antique, du fond des valles pierreuses,
vers les toiles du ciel...




V

Jeudi, 29 mars.


Le jour de notre entre  Jrusalem,--un jour auquel nous avons song
d'avance, un peu comme les plerins d'autrefois, pendant quarante jours
de dsert.

Avant le soleil lev, un vent terrible nous veille. Sans ces oliviers
autour de nous, nos tentes auraient dj pris la vole.

Vite, il faut se vtir, faire replier toutes ces toiles tendues, corder
nos bagages, et nous voil dehors, sur les cailloux de l'enclos, au bord
de la route, par un matin dsol et froid. Alors, en grand dsarroi de
nomades, nous montons  cheval deux heures plus tt que nous ne
pensions, pour aller dans la ville sainte chercher un dfinitif abri.

Le soleil se lve, ple et sinistrement jaune, un soleil de tourmente,
parmi des nuages affreux, derrire des soulvements de poussire et de
sable.

Tout s'enlve et vole, emport par ce vent qui souffle de plus en plus
fort.

      *       *       *       *       *

Une heure de route, dans des tourbillons de poussire alternant avec des
tourbillons de pluie, sous des rafales qui dploient nos burnous comme
des ailes et nous jettent au visage, en coup de fouet, la crinire de
nos chevaux...

L-bas, il y a une grande ville qui commence d'apparatre, sur des
montagnes pierreuses et tristes,--un amas de constructions parses, des
couvents, des glises, de tous les styles et de tous les pays;  travers
la pluie ou la poussire cinglantes, cela se distingue d'une manire
encore confuse, et, de temps  autre, de grosses nues nous le cachent
en passant devant.

Vers la partie gauche des montagnes, rien que de dcevantes btisses
quelconques; mais vers la droite, c'est bien encore l'antique Jrusalem,
comme sur les images des nafs missels; Jrusalem reconnaissable entre
toutes les villes, avec ses farouches murailles et ses toits de pierre
en petites coupoles; Jrusalem sombre et haute, enferme derrire ses
crneaux, sous un ciel noir.

Pendant une rafale plus violente, le chemin de fer passe, siffle, affole
mon cheval, met en plus complte droute mes penses, qui dj s'en
allaient parpilles au vent...

Nous arrivons dans un creux profond, au pied d'une route ascendante,
entre l'amas banal et pitoyable des constructions qui couvrent la
colline de gauche,--htels, gare, usines,--et les tnbreuses murailles
crneles qui couvrent la colline de droite. Des gens de toutes les
nationalits encombrent ces abords; Arabes, Turcs, Bdouins; mais
surtout des figures du Nord que nous n'attendions pas, longues barbes
claires sous des casquettes fourres, plerins russes, pauvres moujiks
vtus de haillons.

Et enfin, vers la ville aux grands murs, qui nous surplombe de ses
tours, de ses crneaux, de sa masse trangement triste, nous montons au
milieu de cette foule, par ce chemin glorieux des siges et des
batailles, o tant de Croiss sans doute sont tombs pour la foi... Des
instants de comprhension du lieu o nous sommes,--et alors, d'motion
profonde,--mais tout cela, furtif, troubl, emport par le bruit, par le
vent, par le voisinage des locomotives et des agences... Et, arrivs en
haut, nous passons sous la grande porte ogivale de Jrusalem dans une
complte inconscience, avec la hte irrflchie de gagner un gte sous
une pluie qui commence  tomber, rapide, torrentielle et glace...




VI

Vendredi, 30 mars.


La pluie, la pluie  torrents, la pluie incessante nous avait tenus
prisonniers toute la journe d'hier, depuis notre arrive jusqu'au soir.

Et aujourd'hui c'est la mme pluie encore, sous un ciel septentrional.
L'impression d'tre  Jrusalem est perdue, dans la banalit d'un htel
de touristes o nous sommes enferms prs du feu, ayant repris nos
costumes et nos allures d'Occident. C'est comme un rve, ce souvenir
d'tre entrs hier dans une ville sombre, par une vieille porte
sarrasine, sur des chevaux que tourmentait le vent.

Dans un salon quelconque, en compagnie d'Amricains et d'Anglais, nous
regardons les images des plus rcents journaux d'Europe, apprenant sans
intrt les trs petites choses qui se sont passes durant notre priode
nomade, tandis que des Syriens, marchands d'articles de Jrusalem,
nous encombrent d'objets de pit, en bois ou en nacre... Gethsmani, le
Saint-Spulcre, le Calvaire, est-ce que vraiment tout cela est bien
rel, et prs de nous, dans cette mme ville?... Nous remettons  plus
tard de voir,  cause de ce ciel dsolant qui ne s'claircit pas;
d'ailleurs nous sommes sans hte, inconsciemment retenus peut-tre par
la crainte des dceptions suprmes...

      *       *       *       *       *

Sur le soir, cependant, nous quittons l'htel pour la premire fois: le
consul gnral de France, M. L..., est venu nous offrir, avec la plus
charmante bonne grce, de nous mener entre deux averses chez les Pres
Dominicains, qui habitent le voisinage en dehors des murailles et qui,
dit-il, voudront bien sans doute consentir, sur sa prire,  tre nos
guides trs clairs dans la ville sainte.

Une banlieue, quelconque comme le salon de l'htel, et que bientt la
pluie recommence  rayer de ses petites hachures grises.

Pendant une claircie, la porte de Damas nous charme au passage. C'est
la plus farouche et la plus exquise des portes sarrasines; elle dcoupe
son ogive dans la grande muraille morne; elle est flanque de deux
sombres tours; elle est toute couronne et hrisse de pointes de
pierre, aigus comme des fers de lance; haute et mystrieuse, elle a
pris aujourd'hui, sous le vernis de l'eau ruisselante, une intense
couleur de vieux bronze vert-de-gris. En avant, des tentes bdouines se
groupent, noirtres, trs basses  ses pieds. Et derrire, un coin de
l'antique Jrusalem apparat; un angle de remparts crnels, enfermant
des maisons  coupoles, s'avance, sous le ciel de pluie, vers le dsert
de pierres qui est la campagne; l'ensemble en est de la mme teinte de
bronze verdtre que la porte elle-mme; l'ensemble en parat millnaire,
abandonn et mort; mais c'est bien Jrusalem, la Jrusalem qu'on a vue
sur les vnrables tableaux et images d'autrefois; au sortir de
l'horrible banlieue neuve, o fument des tuyaux d'usine, on croirait une
vision sainte...

      *       *       *       *       *

Les Dominicains blancs nous reoivent dans leur petit parloir monacal.
Ils ont cette srnit dtache qui est particulire aux religieux; on
sent en eux, ds l'abord, des hommes du meilleur monde, et, ensuite, des
rudits.

Dans leur jardin, o ils nous mnent  la premire embellie, ils ont
fait des fouilles profondes et dcouvert de prcieuses ruines. Toute
cette terre de Jrusalem, tant de fois remue, retourne, pendant les
siges, les assauts, les destructions, est encore pleine de dbris et de
documents inconnus.

A trois cents mtres de la porte de Damas, saint tienne fut mis  mort
dans un champ, et l'impratrice Eudoxie, pour consacrer l'emplacement du
martyre, y fit lever une glise. En creusant sur la foi de ces donnes,
les moines ont retrouv les restes de cette glise, son beau parquet de
mosaques encore intact, et les socles de ses colonnes de marbre,
brises toutes  un pied du sol; c'est le terrible Khosros, grand
destructeur de chrtiens, qui, vers le milieu du VIIe sicle, a fait
anantir ce saint lieu. Auprs, se voient aussi les fondations de la
chapelle plus modeste que plus tard les Croiss levrent  la mmoire
de saint tienne, et qui fut rase  son tour quand revint s'abattre sur
Jrusalem le torrent sarrasin. Tous ces pauvres dbris glorieux nous
apparaissent l, tremps de pluie, au milieu des rcents dblais, mls
encore  cette terre qui, pendant des sicles, les avait gards et
cachs. Et, un instant, nos esprits se recueillent, conoivent
l'entassement des ges, s'inquitent des prodigieux passs...

Encore une averse qui tombe, lavant  grande eau les marbres, les
mosaques de l'impratrice Eudoxie. Alors nous courons tous nous
rfugier dans des tombeaux que les moines ont aussi dcouverts sous leur
jardin: toute une petite ncropole souterraine, avec des spulcres
aligns et tags, o s'miettent des ossements deux fois millnaires.
Les Dominicains y enterrent  prsent les morts de la communaut,
chrtiens troubls de nos temps, qui vont l dormir  ct de leurs
frres des premiers sicles.

      *       *       *       *       *

Le soir, la banalit de l'htel nous reprend comme hier. Auprs du feu,
entre les journaux  images, les touristes et les marchands de
chapelets, nous songeons  ce petit coin de Jrusalem qui nous a t
montr au hasard d'une premire visite, et notre pense s'en va au
Saint-Spulcre et au Gethsmani, qui sont l tout prs; nous avons dj
perdu deux jours, dans cet motionnant voisinage, partags entre le
dsir et la crainte de voir, sous l'enveloppement triste de cette pluie,
qui semble venue exprs pour nous donner un prtexte d'attente.




VII

Samedi, 31 mars.


La pluie va finir. Le ciel s'goutte tristement et montre de premires
dchirures bleues. Il fait humide et froid, l'eau ruisselle partout le
long des vieilles murailles.

A pied, avec un Arabe quelconque pour guide, je m'chappe seul de
l'htel, pour courir enfin au Saint-Spulcre. C'est dans la direction
oppose  celle des Dominicains, presque au coeur de Jrusalem, par des
petites rues troites, tortueuses, entre des murs vieux comme les
croisades, sans fentres et sans toits. Sur les pavs mouills, sous le
ciel encore obscur, circulent les costumes d'Orient, turcs, bdouins ou
juifs, et les femmes drapes en fantmes, musulmanes sous des voiles
sombres, chrtiennes sous des voiles blancs.

La ville est reste sarrasine. Distraitement, je perois que nous
traversons un bazar oriental, o les choppes sont occupes par des
vendeurs  turban; dans la pnombre des ruelles couvertes, passent  la
file des chameaux lents et normes, qui nous obligent  entrer sous des
portes. Maintenant, il faut se ranger encore, pour un trange et long
dfil de femmes russes, toutes sexagnaires pour le moins, qui marchent
vite, appuyes sur des btons; vieilles robes fanes, vieux parapluies,
vieilles touloupes de fourrure, figures de fatigue et de souffrance
qu'encadrent des mouchoirs noirs; ensemble noirtre et triste, au milieu
de cet Orient color. Elles marchent vite, l'allure  la fois surexcite
et puise, bousculant tout sans voir, comme des somnambules, les yeux
anesthsis, grands ouverts dans un rve cleste. Et des moujiks par
centaines leur succdent, ayant les mmes regards d'extase; tous, gs,
sordides, longues barbes grises, longs cheveux gris chapps de bonnets
 poil; sur les poitrines, beaucoup de mdailles, indiquant d'anciens
soldats... Entrs hier dans la ville sainte, ils reviennent de leur
premire visite  ce lieu d'adoration o je vais aller  mon tour;
pauvres plerins qui arrivent ici par milliers, cheminant  pied,
couchant dehors sous la pluie ou la neige, souffrant de la faim, et
laissant des morts sur la route...

A mesure qu'on approche, les objets d'Orient dans les choppes font
place  des objets d'obscure pit chrtienne: chapelets par milliers,
croix, lampes religieuses, images ou icones. Et la foule est plus
serre, et d'autres plerins, des vieux moujiks, des vieilles
matouchkas, stationnent pour acheter d'humbles petits rosaires en bois,
d'humbles petits crucifix de deux sous, qu'ils emporteront d'ici comme
des reliques  jamais sacres...

Enfin, dans un mur vieux et fruste comme un rocher, s'ouvre une porte
informe, tout troite, toute basse, et, par une srie de marches
descendantes, on accde  une place surplombe de hautes murailles
sombres, en face de la basilique du Saint-Spulcre.

Sur cette place, il est d'usage de se dcouvrir, ds que le
Saint-Spulcre apparat; on y passe tte nue, mme si l'on ne fait que
la traverser pour continuer sa route dans Jrusalem. Elle est encombre
de pauvres et de pauvresses, qui mendient en chantant; de plerins qui
prient; de vendeurs de croix et de chapelets, qui ont leurs petits
talages  terre, sur les vieilles dalles uses et vnrables. Parmi les
pavs, parmi les marches, surgissent les socles encore enracins de
colonnes qui jadis supportaient des basiliques, et qui ont t rases,
comme celles de l'glise Saint-tienne,  de lointaines et douteuses
poques; tout est amoncellement de dbris, dans cette ville qui a subi
vingt siges, que tous les fanatismes ont saccage.

Les hautes murailles, en pierres d'un brun rougetre, qui forment les
cts de la place, sont des couvents ou des chapelles--et on dirait des
forteresses. Au fond, plus haute et plus sombre que tout, se dresse
cette masse effrite, brise, qui est la faade du Saint-Spulcre, et
qui a pris les aspects, les irrgularits d'une grande roche; elle a
deux normes portes du XIIe sicle, encadres d'ornements d'un archasme
trange; l'une est mure; l'autre, grande ouverte, laisse voir, dans
l'obscurit intrieure, des milliers de petites flammes. Des chants, des
cris, des lamentations discordantes, lugubres  entendre, s'en chappent
avec des senteurs d'encens...

La porte franchie, on est dans l'ombre sculaire d'une sorte de
vestibule, dcouvrant des profondeurs magnifiques o brlent
d'innombrables lampes. Des gardiens turcs, arms comme pour un massacre,
occupent militairement cette entre; assis en souverains sur un large
divan, ils regardent passer les adorateurs de ce lieu, qui est toujours,
 leur point de vue, l'opprobre de la Jrusalem musulmane et que les
plus farouches d'entre eux n'ont pas cess d'appeler: _el Komamah_
(l'ordure).

Oh! l'inattendue et inoubliable impression, pntrer l pour la premire
fois! Un ddale de sanctuaires sombres, de toutes les poques, de tous
les aspects, communiquant ensemble par des baies, des portiques, des
colonnades superbes,--ou bien par de petites portes sournoises, des
soupiraux, des trous de cavernes. Les uns, surlevs, comme de hautes
tribunes o l'on aperoit, dans des reculs imprcis, des groupes de
femmes en longs voiles; les autres, souterrains, o l'on coudoie des
ombres, entre des parois de rocher demeures intactes, suintantes et
noires.--Tout cela, dans une demi-nuit,  part quelques grandes tombes
de rayons qui accentuent encore les obscurits voisines; tout cela
toil  l'infini par les petites flammes des lampes d'argent et d'or
qui descendent par milliers des votes.--Et partout des foules,
circulant confondues comme dans une Babel, ou bien stationnant  peu
prs groupes par nation autour des tabernacles d'or o l'on officie...

Des psalmodies, des lamentations, des chants d'allgresse emplissant les
hautes votes, ou bien vibrant dans les sonorits spulcrales d'en
dessous; les mlopes nasillardes des Grecques, coupes par les
hurlements des Cophtes... Et, dans toutes ces voix, une exaltation de
larmes et de prires qui fond leurs dissonances et qui les unit;
l'ensemble, finissant par devenir un je ne sais quoi d'inou, qui monte
de tout ce lieu comme la grande plainte des hommes et le suprme cri de
leur dtresse devant la mort...

La rotonde  trs haute coupole, o l'on pntre d'abord et qui laisse
deviner, entre ses colonnes, le chaos obscur des autres sanctuaires, est
occupe en son milieu par le grand kiosque de marbre, d'un luxe  demi
barbare et surcharg de lampes d'argent, qui renferme la pierre du
spulcre. Tout autour de ce kiosque trs saint, la foule s'agite ou
stationne; d'un ct, des centaines de moujiks et de matouchkas,  deux
genoux sur les dalles; de l'autre, les femmes de Jrusalem, debout en
longs voiles blancs,--groupes de vierges antiques, dirait-on, dans cette
pnombre de rve; ailleurs, des Abyssins, des Arabes en turban,
prosterns le front  terre; des Turcs, le sabre au poing; des gens de
toutes les communions et de tous les langages...

On ne sjourne pas dans l'touffant rduit du Saint-Spulcre, qui est
comme le coeur mme de cet amas de basiliques et de chapelles, on y
dfile un  un; en baissant la tte, on y entre par une trs petite
porte, en marbre fouill et festonn; le spulcre est l dedans,
enchss de marbre, au milieu des icones d'or et des lampes d'or. En
mme temps que moi y passaient un soldat russe, une vieille pauvresse en
haillons, une femme orientale en riches habits de brocart; tous, baisant
le couvercle tombal, et pleurant. Et d'autres suivaient, d'autres
ternellement suivent, touchant, embrassant, mouillant de larmes ces
mmes pierres...

Aucun plan d'ensemble, dans le fouillis des glises et des chapelles qui
se pressent autour de ce kiosque trs saint; il y en a de grandes,
merveilleusement somptueuses, et de toutes petites, humbles et
primitives, mourant de vtust, dans des recoins sinistres, creuss en
plein roc et en pleine nuit. Et,  et l, le rocher du calvaire, laiss
 nu, apparat au milieu des richesses et des archaques dorures. Le
contraste est trange, entre tant de trsors amoncels,--icones d'or,
croix d'or, lampes d'or,--et les haillons des plerins, et le
dlabrement des murailles ou des piliers, uss, rongs, informes,
huileux au frottement de tant de chairs humaines.

Tous les autels, de toutes les confessions diffrentes, sont tellement
mls ici, qu'il en rsulte de continuels dplacements de prtres et de
cortges; ils fendent les foules, portant des ostensoirs et prcds de
janissaires en armes qui frappent les dalles sonores du pommeau de leur
hallebarde... Place! ce sont les Latins qui passent, en chasuble d'or...
Place encore! c'est l'vque des Syriens, longue barbe blanche sous une
cagoule noire, qui sort de sa petite chapelle souterraine... Puis, ce
sont les Grecs aux parures encore byzantines, ou les Abyssins au visage
noir... Vite, vite, ils marchent dans leurs vtements somptueux, tandis
que, devant leurs pas, les encensoirs d'argent, que des enfants
balancent, heurtent la foule qui se bouscule et s'carte. Dans cette
mare humaine, une espce de grouillement continu, au bruit incessant
des psalmodies et des clochettes sacres. Presque partout, il fait si
sombre qu'il faut avoir, pour circuler, son cierge  la main, et, sous
les hautes colonnes, dans les galeries tnbreuses, mille petites
flammes se suivent ou se croisent. Des hommes prient  haute voix,
pleurent  sanglots, courant d'une chapelle  l'autre, ici pour
embrasser le roc o fut plante la croix, l pour se prosterner o
pleurrent les saintes Marie et Madeleine; des prtres, tapis dans
l'ombre, vous appellent d'un signe pour vous mener par de petites portes
funbres dans des trous de tombeaux; des vieilles femmes aux yeux fous,
aux joues ruisselantes de larmes, remontent des souterrains noirs,
venant de baiser des pierres de spulcres...

      *       *       *       *       *

Dans une obscurit profonde, on descend  la chapelle de Sainte-Hlne,
par un large escalier d'une trentaine de marches, us, bris, dangereux
comme une ruine boule, et bord de spectres accroupis. Nos cierges, en
passant, clairent ces tres vagues, immobiles, couleur de la paroi du
rocher, qui sont des mendiants estropis, des fous rongs d'ulcres;
sinistres tous, le menton dans les mains, les longs cheveux retombs sur
le visage.--Parmi ces pouvantes, un jeune homme aveugle, envelopp de
ses magnifiques boucles blondes comme d'un manteau, beau comme le Christ
auquel il ressemble.

Tout en bas, la chapelle de Sainte-Hlne, aprs la nuit qu'on vient de
traverser entre deux ranges de fantmes, s'claire de grands rayons de
jour, qui arrivent ples et bleutres par les meurtrires de la vote.
C'est un des lieux les plus tranges assurment de tout cet ensemble qui
s'appelle le Saint-Spulcre; c'est l qu'on prouve, de la faon la plus
angoissante, le sentiment des effroyables passs.

Elle est silencieuse quand j'y arrive, et elle est vide, sous l'oeil 
demi mort de ces fantmes qui gardent l'escalier d'entre; on y entend 
peine, en rumeur indistincte, les cloches et les chants d'en haut.
Derrire l'autel, un autre escalier encore, bord des mmes personnages
 longue chevelure, descend plus bas, dans de la nuit plus noire.

On croirait un temple barbare. Quatre piliers normes, trapus, d'un
byzantin primitif et lourdement puissant, soutiennent la coupole
surbaisse d'o retombent des oeufs d'autruche et mille pendeloques
sauvages. Des fragments de peintures aux murailles indiquent encore des
saints et des saintes, nimbs d'or, dans des attitudes raides et naves,
sous l'effacement des humidits et des poussires mortes. Tout est dans
un dlabrement d'abandon, avec des suintements d'eau et de salptre.

Du fond du souterrain infrieur remontent tout  coup des prtres
d'Abyssinie, qui ont l'air d'tre les anciens rois-mages, sortant des
entrailles de la terre: visages noirs, sous de larges tiares dores, en
forme de turban, longues robes de drap d'or, semes de fleurs
imaginaires rouges et bleues... Vite, vite, avec cette sorte
d'empressement exalt qui est ici partout, ils traversent les cryptes de
Sainte-Hlne et remontent vers les autres sanctuaires par le grand
escalier en ruine,--clairs sur les premires marches aux lueurs
tombes des meurtrires de la vote, archaquement splendides alors dans
leurs robes dores au milieu des gnomes accroupis au pied des
murailles,--puis, tout de suite disparus l-haut, dans des lointains
d'ombre.

      *       *       *       *       *

Trs loin de l, dans les sanctuaires de l'entre, prs du kiosque du
spulcre, le rocher du Calvaire se dresse; il supporte deux chapelles o
l'on monte par une vingtaine de marches de pierre, et qui sont pour la
foule le vritable lieu des prosternations et des sanglots...

Du pristyle de ces chapelles, comme d'un balcon lev, la vue domine un
confus amas de tabernacles, un ddale d'glises o s'agite la foule
anesthsie. La plus splendide des deux est celle des Grecs; sur un
nimbe d'argent, qui resplendit au fond comme un arc-en-ciel, se
dtachent en grandeur humaine les ples images de trois crucifis, le
Christ et les deux larrons; les murailles disparaissent sous les icones
d'argent, d'or et de pierreries. L'autel est rig  la place mme du
crucifiement; sous le retable, un treillage d'argent laisse paratre,
dans le rocher noir, le trou o fut plante la croix,--et c'est l qu'on
se trane  genoux, mouillant ces sombres pierres de larmes et de
baisers, tandis qu'un bruit berceur de chants et de prires monte
incessamment des glises d'en bas.

Et, depuis tantt deux mille ans, il en est ainsi dans ce mme lieu;
sous des formes diverses, dans des basiliques diffrentes, avec des
interruptions pour les siges, les batailles et les massacres, mais avec
des reprises ensuite plus passionnes et plus universelles, toujours
rsonne ici le mme concert de prires, le mme grand ensemble de
supplications dsespres ou d'actions de grces triomphantes...

Elles sont bien un peu idoltres, ces adorations-l, pour celui qui a
dit: Dieu est Esprit, et il faut que ceux qui l'adorent, l'adorent en
esprit et en vrit. Mais elles sont si humaines! Elles rpondent si
bien  nos instincts et  notre misre!... Assurment, les premiers
chrtiens, dans l'essor purement spirituel de leur foi, et quand
l'enseignement du matre tait encore tout frais dans leurs mes, ne
s'encombraient pas de magnificence, de symboles et d'images. Surtout, ce
n'taient pas des souvenirs terrestres--le lieu d'un martyre et un
spulcre vide--qui les proccupaient; leur Rdempteur, ils ne songeaient
pas  le chercher l, tant ils le voyaient dgag  jamais de ces choses
transitoires et planant au-dessus dans la sereine lumire. Mais nous
sommes--nous tous, peuples de l'Occident et du Nord--chapps depuis
moins de sicles aux barbaries naves, que les socits antiques d'o se
levrent les premiers chrtiens; au moyen ge, quand la foi nouvelle
pntra dans nos forts, elle s'obscurcit de mille croyances primitives;
d'entre nous, c'est le plus petit nombre qui s'est affranchi des
traditions amonceles pour en revenir au culte vanglique, en esprit et
en vrit. Et d'ailleurs, quand la foi est teinte dans nos mes
modernes, c'est encore vers cette vnration si humaine des lieux et des
souvenirs, que les incroyants comme moi sont ramens par le dchirant
regret du Sauveur perdu...

Oh! le Christ, pour qui toutes ces foules sont venues et pleurent; le
Christ, pour qui cette vieille pauvresse, l, prs de moi prosterne,
lche le pav, pand sur les dalles son coeur misrable, en versant des
larmes dlicieuses d'espoir; le Christ, qui me retient, moi aussi, 
cette place, comme elle, dans un recueillement vague, encore trs
doux... Oh! s'il fut seulement un de nos frres en souffrance, vanoui 
prsent dans la mort, que sa mmoire soit adore quand mme, pour son
long mensonge d'amour, de revoir et d'ternit... Et que ce lieu soit
bni aussi, ce lieu unique et trange qui s'appelle le Saint-
Spulcre--mme contestable, mme fictif si l'on veut--mais o, depuis
tantt quinze sicles, sont accourues les multitudes dsoles, o les
coeurs endurcis se sont fondus comme les neiges, et o maintenant mes
yeux sont prs de se voiler dans un dernier lan de prire--trs
illogique, je le sais--mais ineffable et infini...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

      *       *       *       *       *

Le soir,  la nuit tombe, aprs que j'ai longtemps err, par les
tristes petites rues, dans la ville sarrasine o les couronnes de feux
du ramadan viennent de s'allumer autour des minarets des mosques,--une
attirance me ramne lentement vers le Saint-Spulcre.

Il y rgne une obscurit diffrente de celle du jour; les gerbes de
rayons, les lueurs blanches ont cess d'y descendre par les meurtrires
des coupoles; mais, plus nombreuses, les lampes y sont allumes, les
lampes d'argent et les lampes d'or, les milliers de lampes colores
parsemant les tnbres de petites flammes bleues, rouges ou blanches.
Une sorte d'apaisement s'est fait dans le labyrinthe des hautes votes,
comme un repos aprs les ardeurs puisantes de la journe. Les bruits ne
sont plus que des bourdonnements de prires dites tout bas et  genoux,
plus que des murmures dans des sonorits de caveaux, o dominent les
pauvres voix rauques des moujiks et, de temps  autre, leurs toux
profondes. Les portes vont se fermer bientt et la foule s'est coule;
mais des groupes de gens prosterns dans l'ombre, visage  terre,
embrassent encore les saintes dalles.




VIII

Dimanche, 1er avril.


... Repris aujourd'hui par le charme de l'Islam, au soleil reparu, au
printemps qui attidit l'air.

D'ailleurs, c'est vers le lieu saint des Arabes que nous nous dirigeons
ce matin, vers cette mosque d'Omar rpute merveilleuse et vnrable
entre toutes.--Jrusalem, qui est la ville sacre des chrtiens et des
juifs, est aussi, aprs la Mecque, la plus sainte ville des
Mahomtans.--Le consul gnral de France et le Pre S..., un Dominicain
clbre par ses tudes bibliques, veulent bien nous accompagner--et un
janissaire du consulat nous prcde, sans lequel les abords mmes de la
mosque nous seraient interdits.

Nous nous en allons par les rues troites, sinistres malgr le soleil,
entre de vieux murs sans fentres, faits de dbris de toutes les poques
de l'histoire et o,  et l, s'encastrent une pierre hbraque, un
marbre romain. A mesure que nous avanons, tout devient plus en ruines,
plus vide et plus mort,--jusqu' ce saint quartier, d'une dsolation
infinie, qui renferme la mosque et dont toutes les issues sont gardes
par des sentinelles turques interdisant le passage aux chrtiens.

Grce au janissaire, nous franchissons cette fanatique ceinture, et
alors, par une srie de petites portes dlabres, nous dbouchons sur
une esplanade gigantesque, une sorte de mlancolique dsert, o l'herbe
pousse entre les dalles comme dans une prairie o pas un tre humain
n'apparat:--c'est le _Haram-ech-Chrif_ (l'Enceinte Sacre).--Au
milieu, et trs loin de nous, qui arrivons par un des angles de cette
place immense, se dresse solitaire un surprenant difice tout bleu, d'un
bleu exquis et rare, qui semble quelque vieux palais enchant revtu de
turquoises: c'est cela, la mosque d'Omar, la merveille de l'Islam.
Quelle solitude, grandiose et farouche, les Arabes ont su maintenir
autour de leur mosque bleue!

Sur chacun de ses cts, qui ont au moins cinq cents mtres de longueur,
cette place est borde de constructions d'un aspect sombre, informes 
force de caducit, incomprhensibles  force de rparations et de
changements faits  toutes les poques de l'ancienne histoire: dans les
bases, des pierres cyclopennes, vestiges encore debout des enceintes de
Salomon; par-dessus, des dbris des citadelles d'Hrode, des dbris du
prtoire o sigea Ponce-Pilate et d'o le Christ partit pour le
calvaire; puis, les Sarrasins, et les Croiss aprs eux, ont boulevers,
saccag ces choses,--et, en dernier lieu, les Sarrasins encore,
redevenus les matres ici, ont grill ou mur les fentres, lev au
hasard leurs minarets et pos au fate des difices les pointes de leurs
crneaux aigus. Le temps niveleur a jet sur le tout son uniforme
couleur de vieille terre cuite rougetre, ses plantes de murailles, son
mme dlabrement, sa mme poussire. L'ensemble, emml, fait de pices
et de morceaux, formidable encore dans sa vieillesse millnaire, raconte
le nant humain, l'effondrement des civilisations et des races, rpand
une tristesse infinie sur le petit dsert de cette esplanade o s'isole
l-bas le beau palais bleu surmont de sa coupole et de son croissant,
la belle et l'incomparable mosque d'Omar.

A mesure qu'on s'avance dans cette solitude, dalle de grandes pierres
blanches et quand mme envahie par les herbes comme un cimetire, le
revtement de la mosque bleue se prcise: on dirait, sur les murs, une
joaillerie nuance, ajoure, mi-partie de turquoise ple et de lapis
violent, avec un peu de jaune, un peu de blanc, un peu de vert, un peu
de noir, sobrement employs en trs fines arabesques.

Parmi quelques cyprs  bout de sve, quelques trs vieux oliviers
mourants, une srie d'dicules secondaires, pars vers le centre de
l'esplanade, font cortge  cette mosque, qui est la grande merveille
du milieu: de petits _mirhabs_ de marbre, des arceaux lgers, de petits
arcs de triomphe, un kiosque  colonnes, revtu, lui aussi, de
joailleries bleues. Tout cela, si djet par les sicles, si
mlancolique, avec un tel air d'abandon, sur cette place immense o le
printemps a mis entre toutes les dalles des guirlandes de marguerites,
de boutons-d'or et d'avoines folles!... De prs, on s'aperoit que ces
lgantes et frles petites constructions sarrasines sont composes avec
des dbris d'glises chrtiennes ou de temples antiques; les colonnes,
les frises de marbre, tout est disparate, arrach ici  une chapelle des
croisades, l  une basilique des empereurs grecs,  un temple de Vnus
ou bien  une synagogue. Si l'arrangement gnral est arabe, calme,
empreint de la grce des palais d'Aladin, le dtail est plein
d'enseignements sur la fragilit des religions et des empires; le dtail
consacre le souvenir des grandes guerres exterminatrices, des sacs
horribles, des journes o le sang coulait ici comme de l'eau et o les
gorgements ne finissaient que quand les soldats taient fatigus de
tuer.

Il y a surtout ce kiosque bleu, voisin de la mosque bleue, qui
raconterait  lui seul l'effroyable pass de Jrusalem. Sa double range
de colonnes de marbre est comme un muse de dbris de tous les temps; on
y voit des chapiteaux grecs, romains, byzantins ou hbraques; d'autres,
d'un ge imprcis, d'un style sauvage et presque inconnu.

Maintenant, la tranquillit de la mort est descendue sur tout cela; les
restes de tant de sanctuaires ennemis ont t groups, en l'honneur du
Dieu de l'Islam, dans une harmonie inattendue,--et peut-tre dfinitive,
jusqu' l'poque de la poussire finale... Et quand on se remmore les
tourmentes passes, c'est trange, ce silence d' prsent, ce
dlaissement, cette suprme paix, au milieu d'une esplanade de dalles
blanches envahies par les marguerites et les herbes des champs...

      *       *       *       *       *

Entrons dans la mosque mystrieuse, si entoure d'espace dsert et
mort.

Aux premiers instants, il y fait presque nuit: on ne peroit que
confusment la notion d'une splendeur ferique. Un clairage trs
attnu tombe de ces vitraux, clbres dans tout l'Orient, qui
garnissent l-haut la srie des petites fentres cintres; on dirait que
la lumire passe  travers des fleurs et des arabesques en pierres
prcieuses montes  jours,--et c'est l'illusion sans doute qu'ont voulu
produire les inimitables verriers d'autrefois. Peu  peu, s'habituant 
la pnombre, on voit scintiller aux murailles, aux arceaux, aux votes,
un revtement qui semble une toffe brode et rebrode de nacre et d'or,
sur fond vert. Peut-tre un vieux brocart  ramages, ou du prcieux cuir
de Cordoue,--ou plutt quelque chose de plus beau et de plus rare que
tout cela, qu'on dfinira mieux dans un moment, quand les yeux, blouis
de soleil sur les dalles de l'esplanade, se seront faits  l'obscurit
de ce lieu trs saint.

La mosque, octogonale de contours, est soutenue intrieurement par deux
ranges concentriques de colonnes: la premire, octogonale aussi; la
seconde, circulaire, supportant le dme magnifique.

Chacune de ces colonnes  chapiteaux dors est d'une matire diffrente
et sans prix: l'une, de marbre violet vein de blanc; l'autre, de
porphyre rouge; l'autre, de ce marbre, introuvable depuis des sicles,
qui s'appelle le _vert antique_.

Toute la base des murailles, jusqu' la hauteur o commencent  miroiter
les broderies vert et or, est revtue de marbre: grandes plaques
ddoubles par le milieu et dont on a juxtapos les deux morceaux de
faon  former des dessins symtriques, comme on en obtient en
bnisterie par le placage des bois.

Les petites fentres, places trs prs de la vote, qui laissent tomber
de haut leurs reflets de pierreries, sont chacune d'un dessin et d'une
couleur diffrente; celle-ci semble compose de marguerites en rubis;
l'autre,  ct, est toute en fines arabesques de saphir, mles d'un
peu de jaune de topaze; l'autre encore se tient dans des verts
d'meraude, parsems de fleurs roses. Ce qui fait la beaut de ces
vitraux et, en gnral, de tous les vitraux arabes, c'est que les verres
des diverses nuances n'y sont pas, comme chez nous, limits brutalement
par un trait de plomb; la charpente du vitrail est une plaque en stuc
trs pais, ajoure, perce _obliquement_ d'une infinit de petits trous
de formes changeantes--dont l'ensemble constitue un dessin toujours
exquis; les fragments bleus, jaunes, roses ou verts, sont enchsss tout
au fond de ces _jours_ aux parois inclines, alors on ne les aperoit
qu'entours d'une sorte de nimbe, qui est leur propre reflet dans
l'paisseur du pltre, et il en rsulte des effets adoucis, fondus; cela
joue la nacre et les gemmes prcieuses.

Maintenant on distingue mieux ces revtements des arceaux et des votes:
ce sont de prodigieuses mosaques, recouvrant tout, simulant des
brocarts et des broderies, mais plus belles, plus durables que tous les
tissus de la terre, ayant conserv  travers les sicles leur clat et
leurs diaprures, parce qu'elles sont composes avec des matires presque
ternelles, avec des myriades de fragments de marbre de toutes les
teintes, avec de la nacre et avec de l'or. Dans l'ensemble, c'est le
vert et l'or qui dominent. Cela reprsente des sries de vases tranges,
d'o s'chappent et retombent symtriquement de rigides bouquets: toutes
les feuilles conventionnelles des temps passs, toutes les fleurs des
vieux rves; des pampres surtout, faits d'une infinie varit de marbres
verts, des branches de vigne d'une archaque raideur portant des raisins
d'or et des raisins de nacre.  et l cependant, pour rompre la
monotonie des verdures, sont jets, sur fond d'or, des semis de grandes
fleurs rougetres, nuances avec des miettes de porphyre et de marbre
rose.

Aux lueurs colores que laissent filtrer les vitraux, toute cette
magnificence de conte oriental chatoie, miroite, tincelle dans la
pnombre et le silence de ce lieu presque toujours vide, et entour
d'esplanades vides, o nous nous promenons seuls. Des petits oiseaux,
familiers du sanctuaire, entrent et sortent par les portes de bronze
constamment ouvertes, se posent sur les corniches de porphyre, sur les
ors et sur les nacres, tolrs en amis par les deux ou trois vieux
gardiens  barbe blanche, qui sont agenouills et qui prient dans des
recoins d'ombre. Par terre, sur les dalles de marbre, sont jets des
tapis anciens de Perse et de Turquie, aux teintes dlicieusement fanes.

      *       *       *       *       *

Tout le vaste milieu de cette mosque circulaire, quand on entre, est
d'abord invisible, entour d'une double clture,--la premire en bois
finement ouvrag, dans le genre des moucharabiehs arabes, la seconde en
fer d'un travail gothique et mise l par les Croiss quand ils firent
passagrement de ce lieu une glise du Christ. En se hissant sur quelque
socle de marbre, on arrive  plonger les yeux dans cet intrieur si
cach... Vu l'environnante splendeur, on s'attendait  de merveilleuses
richesses encore,--et on s'pouvante presque devant ce qui apparat:
quelque chose de sombre et d'informe, dans la demi-obscurit de ce lieu
magnifique; quelque chose qui se soulve irrgulirement comme une
grande vague noire, fige; un rocher sauvage, une cime de montagne...

C'est le sommet du mont Moriah, sacr pour les isralites, pour les
musulmans et pour les chrtiens; c'est l'aire d'Ornan, le Jbusen, o
le roi David aperut l'ange exterminateur tenant en main une pe nue
tourne contre Jrusalem. (II _Rois_, XXIV, 16.--I _Paralipomnes_,
XXI, 16.)

David y fit l'autel des holocautes (I _Paralipomnes_, XXII, 1) et son
fils Salomon y btit le temple, nivelant  grands frais les alentours,
mais respectant les irrgularits de cette cime parce que les pieds de
l'ange l'avaient frle. _Salomon commena donc  btir le temple du
Seigneur sur la montagne de Moriah, qui avait t montre  David son
pre, et au lieu mme que David avait dispos dans l'aire d'Ornan, le
Jbusen._ (II _Paralipomnes_, III, 1.)

Dans la suite des ges, on sait de quelles magnificences inoues et de
quelles destructions acharnes cette montagne de Moriah devint le
centre. Le temple qui la couvrait, ras par Nabuchodonosor, rebti au
retour de la captivit de Babylone, dtruit de nouveau sous Antonius IV,
fut rdifi encore par Hrode,--et vit alors passer Jsus, l'entendit
parler sous ses votes... C'taient, chaque fois, de ces constructions
gantes, confondant nos imaginations modernes, qui cotaient le prix
d'un empire et dont on retrouve dans la terre les bases presque
surhumaines. Aprs l'anantissement de Jrusalem par Titus, un temple de
Jupiter, lev sous le rgne d'Adrien, remplaa le temple du Seigneur.
Plus tard, les chrtiens des premiers sicles, par mpris des juifs,
couvrirent longtemps cette cime sacre de dbris et d'immondices, et ce
fut le calife Omar qui la fit pieusement dblayer, sitt qu'il eut
conquis la Palestine; son successeur enfin, le calife Abd-el-Melek, vers
l'an 690, l'abrita pour une longue suite de sicles sous la mosque
charmante qui est encore debout.

A part le dme, restaur au XIIe et au XIVe sicle, les Croiss, en
arrivant, trouvrent cette mosque  peu prs telle qu'elle est
aujourd'hui; dj vieille  leur poque autant que le sont  prsent nos
glises gothiques, elle tait revtue de ses inaltrables broderies de
marbre et d'or, elle avait ses reflets de brocart, dont la dure est
indfinie, presque ternelle. Ils la convertirent en glise, posant leur
autel de marbre au centre, sur le rocher de David. Saladin ensuite,  la
chute de l'empire des Francs, la rendit au culte d'Allah, aprs l'avoir
longuement purifie par des aspersions d'eau de roses.

Couronnant les frises, des inscriptions d'or (en ces vieux caractres
coufiques, qui sont aux lettres arabes ce que l'criture gothique est 
l'criture de nos jours) parlent toutes du Christ d'aprs le Coran,--et
leur sagesse profonde est presque pour jeter l'inquitude dans les mes
chrtiennes: _O vous qui avez reu les critures, ne dpassez pas la
mesure juste dans votre religion. Le Messie Jsus n'est que le fils de
Marie, l'envoy de Dieu et son Verbe, qu'il dposa en Marie. Croyez donc
en Dieu et en son envoy, mais ne dites pas qu'il y a une Trinit;
abstenez-vous-en, cela vous sera plus avantageux. Dieu est unique. Dieu
ne saurait avoir de fils, cela est indigne de lui. Quand il a dcid une
chose, il n'a qu' dire: Sois, et elle est..._ (_Sura_, IV, 69;--XIX,
36.)

      *       *       *       *       *

Tout un pass gigantesque, crasant pour nos mivreries modernes,
s'voque devant cette roche noire, devant cette cime de montagne morte
et momifie, qui ne reoit jamais la rose du ciel, qui ne produit
jamais une plante ni une mousse, mais qui est l comme taient les
Pharaons dans leurs sarcophages; qui, aprs deux millnaires de
tourmentes, s'abrite depuis dj treize sicles sous l'touffement de
cette coupole d'or et de ces murailles merveilleuses, bties pour elle
seule...

      *       *       *       *       *

Aux dbuts encore hsitants de l'Islam, cette mosque, visite en songe
par Mahomet, rivalisait avec la sainte Ka'ba, et c'est vers son rocher
noir que se tournaient pendant leurs prires les musulmans primitifs.
Aujourd'hui encore, l'esplanade qui l'entoure, toute cette enceinte
grandiose et dserte du Haram-ech-Chrif, dont les sentinelles turques
gardent les portes, est considre par les Arabes comme le lieu le plus
saint de la terre, aprs la Mecque et Mdine; jusqu'au milieu de notre
sicle, elle tait si farouchement dfendue, qu'un chrtien aurait jou
sa vie en essayant d'y pntrer, et c'est depuis quelques annes
seulement que l'accs en est ouvert aux hommes de toutes les
religions,--en dehors de certains jours consacrs, et  la condition
d'tre accompagn d'un janissaire porteur d'un permis du pacha de
Jrusalem.--Les juifs cependant, par crainte religieuse, n'y viennent
jamais; jadis, c'tait le temple du Seigneur, et ils redoutent de
marcher sans le savoir sur le lieu du Saint des Saints dont la position
n'est pas exactement dfinie.

      *       *       *       *       *

Tout au fond de l'immense place, s'ouvre, parmi de vieux cyprs, une
autre mosque millnaire et trs vnre en Islam,--El Aksa (la Mosque
loigne),--dont les colonnes et les chapiteaux disparates proviennent
aussi de la destruction de temples paens ou d'glises chrtiennes des
premiers sicles. A l'poque des croisades, elle donna son nom aux
chevaliers qui l'occupaient: les Templiers. Si belle qu'elle soit d'une
faon absolue, nous ne pouvons plus l'admirer, aprs cette inimaginable
mosque du Rocher, d'o nous venons de sortir.

Maintenant, nous errons sur l'herbe triste et sur les larges pierres
blanches, au beau soleil de cette matine de printemps,--petit groupe
perdu dans les solitudes de ce lieu trs saint. Par places, les dalles
sont absentes, alors les foins et les fleurs poussent librement comme
dans une prairie. Et, autour de la mosque couleur de turquoise, se
groupent, s'arrangent diffremment, au hasard de notre promenade, les
petits dicules singuliers qui l'entourent, le kiosque bleu, les
_mirhabs_ et les arcs de triomphe de marbre, les quelques oliviers
caducs et les quelques grands cyprs mourants. Quelle imposante
dsolation dans cette enceinte, qui est comme le coeur silencieux de la
Jrusalem antique,--qui est aussi comme le saint naos de toutes les
religions issues de la Bible, christianisme, islam ou judasme! Elle
commande le suprme respect  tous ceux qui adorent le Dieu d'Abraham,
qu'il s'appelle Allah, Rabbim ou Jhovah,--et sa mlancolie de
dlaissement tmoigne que la foi des vieux ges, sous toutes ses formes,
se meurt dans les mes humaines...

      *       *       *       *       *

De temps  autre, au-dessus de ces constructions sculaires qui
entourent le Haram-ech-Chrif, apparat, un peu lointain, un
mlancolique coteau de pierres grises, ponctu de noir par quelques
rares oliviers.

--Ceci,--dit, en me le montrant, le Pre en robe blanche qui a bien
voulu nous accompagner et mettre  notre profit son rudition,--ceci, je
n'ai pas besoin de vous le nommer, vous savez ce que c'est, n'est-ce
pas?...

Et en baissant la voix, comme par une respectueuse crainte, il en
prononce le nom:

--Le Gethsmani...

Le Gethsmani! Non, je ne savais pas, moi qui suis encore  Jrusalem un
plerin nouveau venu,--et ce nom entendu tout  coup m'meut jusqu'aux
fibres profondes, et je regarde, dans un sentiment complexe et
inexprimable, mlang de douceur et d'angoisse, l'apparition encore
lointaine.

      *       *       *       *       *

En un point o l'esplanade domine  pic des ravins qu'on ne souponnait
pas, il y a d'troites fentres de sige, perces dans le mur
d'enceinte.

--Tenez! me dit le Pre blanc en m'indiquant de la main une de ces
meurtrires.--Et mes yeux suivent son geste, pour regarder par l...

Oh! sur quel sombre abme elle donne!... Un abme trs spcial, que
j'aperois ce matin pour la premire fois, mais que je reconnais
cependant tout de suite: la valle de Josaphat!

Par l'troite meurtrire, je la contemple sous mes pieds, avec un
frisson... Tout en bas, dans ses derniers replis, le lit du Cdron
dessch. Sur le versant d'en face, ces choses, d'un aspect et d'une
tristesse uniques au monde, qui s'appellent les tombeaux d'Absalon et de
Josaphat. Puis, dans un silence aussi morne que celui d'ici, dans une
solitude qui continue celle de la sainte esplanade, tout le dploiement
de la valle pleine de morts. Des tombes et des tombes, semes 
l'infini, pierres pareilles, innombrables comme les cailloux des
plages,--et avec de tels airs d'abandon, de dfinitif oubli, qu'il
semble impossible qu'une rsurrection vienne jamais les rouvrir. Tout ce
lieu, ce matin, sous son tapis phmre d'herbes et de fleurs, manifeste
lugubrement l'irrvocable de la mort et le triomphe de la poussire...

      *       *       *       *       *

Maintenant nous descendons _sous_ le Haram-ech-Chrif--car, dans toute
la partie qui surplombe la valle de Josaphat, cette plaine dserte est
factice, soutenue en l'air par une substructure gante, par un monde de
piliers et d'arceaux. Et c'est le roi Salomon qui, en ses conceptions
grandioses d'homme des vieux temps, imagina d'augmenter ainsi
l'esplanade du temple pour la rendre plus magnifique.

Sortes de catacombes aux sries d'arcades parallles, aux votes
franges de stalactites, les dessous du Haram-ech-Chrif donnent la
mesure de l'normit des oeuvres du pass, de leur puissance en
comparaison des ntres.

A l'poque des croisades, ces souterrains de Salomon servirent  loger
la cavalerie des Francs et on y voit encore, scells aux murailles, les
anneaux de fer o les chevaliers Templiers attachaient leurs chevaux.

      *       *       *       *       *

Dans l'enceinte du Haram-ech-Chrif, sont restes visibles deux des
portes du temple de Jrusalem.

L'une, la porte Dore, qui donne sur la valle du Cdron et par
laquelle--suivant une tradition acceptable--le Christ entra, aux
acclamations du peuple juif, le jour des Rameaux. Une maonnerie
sarrasine la ferme aujourd'hui compltement; elle a du reste t
remanie,  plusieurs lointaines poques, en des styles trs divers. Et,
tandis que nous sommes l, coutant le Pre S..., qui veut bien essayer
de reconstituer pour nous les anciens aspects de ce lieu, nos esprits
sont si loin plongs dans le recul des sicles, que nous ne nous
tonnons plus de telles phrases: Oh! ceci est sans intrt; ce n'est
_pas trs vieux_, ce n'est qu'une retouche _du temps d'Hrode_.

L'autre, la porte Double, galement mure de nos jours, fut jadis cette
porte du Milieu, par o l'on montait au temple, venant d'Ophel, et qui
sans doute vit passer de compagnie Salomon et la reine de Saba. Les
archologues discutent si ses derniers remaniements datent de l'poque
d'Hrode ou de l'poque byzantine. Elle est environne de souterrains
qui ont gard leur mystre et pose sur des assises cyclopennes; bien
plus que la prcdente, elle donne le sentiment d'une antiquit lourde
et tnbreuse. La colonne monolithe, qui la partage en son milieu, est
vraisemblablement un dernier vestige rest debout du temple salomonien;
elle est trapue, monstrueuse, termine par un chapiteau naf
reprsentant des palmes; le linteau qu'elle supporte est une de ces
pierres colossales que les hommes d'autrefois avaient le secret de
remuer comme des pailles, mais qui craseraient sous leur poids nos
machines modernes. Tout l'ensemble de cette porte Double,
incomprhensible sous des entassements de pltre et de chaux paisse,
demeure l comme le dbris de quelque construction faite, dans la nuit
du pass, par des gants. Devant cette colonne et ce linteau,
l'imagination cherche ce que pouvait tre, dans sa magnifique normit
primitive, le Temple du Seigneur--devenu aujourd'hui ce dsert du
Haram-ech-Chrif o trne solitairement une mosque bleue...




IX

Lundi, 2 avril.


Rencontr ce matin, en dehors des murs de Jrusalem, l'enterrement d'une
plerine russe:--il en meurt tant, au cours de ces voyages en
Palestine!--Vieille femme en cire jaune qui s'en va le visage dcouvert,
emporte par d'autres matouchkas. Et ils suivent par centaines, les
plerins et les plerines; toutes les vieilles jupes fanes sont l;
toutes les vieilles casquettes  poils, toutes les barbes grises de
moujiks, toute la foule sordide et noirtre. Mais la foi triomphante
rayonne dans les regards et ils chantent ensemble un cantique de joie:
on la trouve si heureuse, on l'envie tant, celle-ci qui est morte en
terre sainte!... Oh! la foi de ces gens-l!...

      *       *       *       *       *

... Le soir, au coucher du soleil, sortant de chez les Pres de
Sainte-Anne, j'tais tout prs de l'enceinte garde du Haram-ech-Chrif,
tout prs du lieu probable du prtoire de Pilate et du point initial de
la Voie Douloureuse,--dans un quartier dsert et sinistre.

Ils venaient de me montrer leur vieille basilique des croisades, les
aimables Pres de Sainte-Anne; ils m'avaient conduit dans leur jardin
pour me faire voir une piscine rcemment exhume par leurs soins et qui
parat tre le rservoir de Bthesda; ils m'avaient fait descendre dans
leurs profonds souterrains, o une tradition trs vraisemblable place la
maison de sainte Anne, mre de la Vierge Marie et o il est avr, dans
tous les cas, que, bien avant le passage de sainte Hlne, les
solitaires du Carmel, les chrtiens du Ier et du IIe sicle descendaient
par un soupirail pour tenir leurs clandestines assembles de prires.

Tout ce pass revivait en mon esprit, au sortir de ce vnrable lieu, et
maintenant, sous un silencieux crpuscule d'or, j'avais  remonter,
entre des murailles et des ruines dsoles, toute la Voie Douloureuse,
pour arriver l-bas aux quartiers nouveaux que j'habite, prs de la
porte de Jaffa.

Sur ma gauche, venait de se fermer l'enceinte du Haram-ech-Chrif,
impntrable absolument  partir de l'heure du Moghreb, et, devant moi,
s'allongeait, presse entre de tristes murs, une sorte de ruelle de la
mort conduisant  la Voie Douloureuse.

Cette voie, telle qu'on la vnre de nos jours, reconnue depuis le XVe
sicle seulement, est fictive dans ses dtails,--mais relle sans doute
dans sa direction et ses grandes lignes; ici surtout, en ce quartier de
ruines qui entoure le palais de Pilate, les choses ont moins d changer
que plus loin, aux abords du Calvaire; l'ancien pav romain se
retrouverait,  quelques pieds au-dessous du sol exhauss d'aujourd'hui,
et certains de ces vieux murs, plus enterrs qu'ils ne l'taient jadis,
mais demeurs debout aux mmes places, ont peut-tre vu passer le Christ
charg de sa croix.

La voie est dserte, ce soir, et dj obscure dans son resserrement
profond, avec un peu de mourante lumire d'or, tout en haut, sur le
fate de ses pierres rougetres; le soleil doit tre trs bas, prs de
s'teindre. On entend un bruit d'orgues et de chants religieux sortir
encore de la chapelle des Pres de Sainte-Anne, qui viennent de fermer
leur porte.

Elle monte, la rue, pnible, troite et assombrie, entre ses deux
ranges de murailles antiques; par places, de grands arceaux, des
fragments de vote la traversent, l'enjambent irrgulirement, y jetant
plus d'ombre. Ses parois, hautes de trente pieds, sont bties de larges
pierres, romaines ou sarrasines, d'une mme couleur un peu sanglante,
avec  et l, dans leur dlabrement, des plantes accroches; de
distance en distance, des contreforts normes, tout rongs, les
soutiennent.

D'autres rues croisent celle-ci, aussi vides et aussi mortes, sans
fentres, sans ouvertures d'aucune espce, votes presque entirement
de lourds arceaux, en plein cintre ou en ogive, et s'en allant se perdre
au loin dans une mystrieuse obscurit de ncropole. A peine quelques
fantmes s'aperoivent, rares et furtifs, au fond de ces couloirs:
femmes voiles ou Bdouins draps de manteaux gristres.

_Hic flagellavit_..., dit une plaque de marbre blanc, incruste
au-dessus d'une porte. Ah! c'est la chapelle de la flagellation du
Christ, et bientt le commencement de la Voie Douloureuse. Voici la
caserne turque, btie sur l'emplacement du palais de Pilate, premire
station du Chemin de la Croix. A partir d'ici jusqu'au Saint-Spulcre,
toutes les stations suivantes me seront marques par des inscriptions ou
des colonnes.

Plus confuse,  mesure que je m'loigne, la musique des Pres de
Sainte-Anne est prs de se perdre  prsent dans le lointain, malgr
l'immense recueillement silencieux qui s'pand sur Jrusalem avec le
crpuscule.

Mais voici que d'autres chants s'lvent, d'autres cantiques, d'autres
sons d'orgue; je passe devant un autre couvent, sous l'arc romain de
l'_Ecce Homo_ (_saint Jean_, XIX, 5), et ce sont les Filles de Sion qui
psalmodient derrire ces murs,  la gloire du Sauveur.

La Voie Douloureuse continue sa monte lugubre et solitaire, avec de
temps en temps des brisures, des tournants brusques entre ses maisons
mornes. Les derniers reflets d'or viennent de s'effacer aux pointes des
plus hautes pierres et le chant des Filles de Sion commence 
s'vanouir; mais, au-dessus de ces murailles qui m'emprisonnent, un coin
plus lev de Jrusalem se profile maintenant en gris d'ombre sur le
ciel chaud: un amas de petites coupoles centenaires, avec deux minarets
couronns dj, en l'honneur du ramadan, de leurs feux nocturnes.

Les cantiques des Filles de Sion ne s'entendent plus; mais d'autres cris
religieux, exalts et stridents, partent ensemble de diffrents points
de la ville, traversant l'air comme de longues fuses: les muzins, qui
chantent le Moghreb!... Oh! Jrusalem, sainte pour les chrtiens, sainte
pour les musulmans, sainte pour les juifs, d'o s'exhale un bruit
incessant de lamentations ou de prires!...

La Voie monte toujours. Parfois, des maisons sarrasines la
traversent,--comme des ponts sinistres jets au dessus,--des maisons qui
y regardent de haut, par de mfiantes petites fentres bardes et
grilles de fer. Les muzins ont fini d'appeler; le crpuscule et le
silence jettent leur enchantement sur cette Voie Douloureuse, que
j'avais vue hier banale et dcevante au soleil du plein jour; le mystre
des pnombres la transfigure; son nom seul, que je redis en moi-mme,
est une sainte musique; le Grand Souvenir semble chanter partout dans
les pierres...

Lentement, je suis arriv  la septime station du Chemin de la
Croix,-- cette porte Judiciaire par laquelle le Christ serait sorti de
Jrusalem pour monter au Golgotha. Alors, il me faut traverser un lieu
bruyant et obscur, encombr d'Arabes et de chameaux, dans lequel, sans
transition, je pntre aprs le calme, aprs la solitude de la ville
plus basse; c'est le Bazar de l'huile, un quartier de petites ruelles
entirement votes en plein cintre par les soins des Croiss et
devenues aujourd'hui le centre d'un continuel grouillement bdouin. Il y
fait noir; les lanternes sont allumes dans les choppes o se vendent
l'huile et les crales; on est bouscul dans les couloirs troits par
les passants en burnous, on est tourdi par les cris des vendeurs et les
clochettes des chameaux.

Puis le calme revient encore, au sortir de ce bazar couvert, et les
chants religieux recommencent. Je suis parvenu au terme de la Voie
Douloureuse: le Saint-Spulcre! Comme toujours, la porte des basiliques
est grande ouverte et il s'en chappe un bruit de psalmodies.

Ce soir, ce sont les Armniens, en cagoule de deuil, qui chantent tout
prs de l'entre, encensant la pierre de l'onction et se prosternant
pour la baiser; l'un d'eux, le principal officiant, est en robe d'or,
coiff d'une tiare rouge.

Ils ont fini, et ils s'loignent rituellement, dans le ddale obscur des
glises, trs vite toujours, comme presss d'aller adorer ailleurs, dans
une autre partie de ce lieu de toutes les adorations, o les moindres
pierres sont journellement encenses et embrasses avec larmes. Leur
chant une fois perdu dans le lointain des votes, voici un autre bruit
qui s'approche, qui monte des profondeurs noires, puissant et lourd
comme celui d'une foule en marche, d'une foule qui s'avancerait en
murmurant des prires  voix basse dans des sonorits de caveau... C'est
une horde de plerins du Caucase, que j'ai vus entrer ce matin dans
Jrusalem; ils reviennent des chapelles souterraines et ils vont sortir
d'ici, leur journe finie. En arrivant au kiosque du Spulcre, ils en
font le tour, embrassant chaque pierre, soulevant dans leurs mains des
petits enfants pour qu'ils puissent embrasser aussi, et leurs yeux, 
travers des larmes, sont tous levs, en prire extasie, vers le ciel...

Est-il possible vraiment que tant de supplications--mme enfantines,
mme idoltres, entaches, si l'on veut, de grossiret nave--ne soient
entendues de personne?... Un Dieu--ou seulement une suprme Raison de ce
qui est--ayant laiss natre, pour tout de suite les replonger au nant,
des cratures ainsi angoisses de souffrance, ainsi assoiffes
d'ternit et de revoir! Non, jamais la cruaut stupide de cela ne
m'tait encore apparue aussi inadmissible que ce soir, et voici que ce
raisonnement tout simple, vieux comme la philosophie et que j'avais jug
vide comme elle, prend dans ce lieu, devant ces grandes manifestations
de dtresse humaine au Saint-Spulcre, un semblant de force; voici qu'il
rveille au fond de moi-mme, d'une faon inattendue et douce, les vieux
espoirs morts!... Et je bnis fraternellement, pour ce peu de bien
qu'ils m'ont fait, les humbles qui passent l devant moi, chuchotant
dans les tnbres leurs confiantes prires...




X

Mardi, 3 avril.


De la haute terrasse du couvent des Filles de Sion, o je suis
aujourd'hui,  l'heure lumineuse et dj dore qui prcde le soir, on a
vue, comme en planant, sur toute l'tendue de la ville sainte. Les deux
_mres_ qui ont bien voulu m'y conduire--religieuses exquises aprs
avoir t dans le monde des femmes d'lite--me montrent, avec des
explications, le dploiement de cette ville o elles sont venues vivre
et joyeusement mourir. Les ruines, les glises et les monastres,
l'innombrable assemblage des petites coupoles de pierres gristres, les
grands murs sombres et les espaces morts, tout cela se droule sous nos
yeux, en un immense tableau d'abandon et de mlancolie. Nous sommes
presque au milieu du quartier musulman et les premires coupoles, les
premires terrasses,  nos pieds, appartiennent  de mystrieuses
demeures. Nous surplombons de tout prs un petit couvent de derviches
hindous, dans lequel sont reus et logs les plerins mahomtans venus
de l'Orient extrme; c'est un assez trange et misrable lieu, o des
femmes et des chats rvent en ce moment au soleil du soir, assis sur les
vieilles pierres des toits. Au loin et du ct de l'ouest, s'en va le
faubourg de Jaffa: les consulats, les htels, toutes les choses
modernes, d'ici peu apparentes et auxquelles, du reste, nous tournons le
dos. En suivant vers le sud occidental, viennent le quartier des Grecs,
le quartier des Armniens et le noirtre quartier des Juifs: milliers de
petits dmes pareils, d'aspect sculaire, avec quelques minarets,
quelques clochers d'glises, tout cela renferm, spar de la campagne
pierreuse et dserte par de hauts remparts aux crnelures sarrasines.
Dans tout le sud-est, l'enceinte du Haram-ech-Chrif, sur laquelle nos
yeux planent, tend ses solitudes saintes, o trne la mosque bleue,
isole et magnifique; au-dessus de ses murailles de forteresse, le
Gethsmani, le mont des Oliviers, lvent des cimes grises, et plus haut
encore que tout cela, dans un presque irrel lointain, s'esquissent en
bleutre les montagnes du pays de Moab. Elle est d'une tristesse et d'un
charme infinis, l'Enceinte Sacre, ainsi regarde  vol d'oiseau, avec
ses quelques cyprs, qui y tracent comme des larmes noires, avec ses
kiosques, ses mirhabs, ses portiques de marbre blanc, pars autour de la
merveilleuse mosque de faence. Et voici du monde aujourd'hui, dans ce
lieu habituellement vide, des plerins mahomtans,--tout petits pygmes,
vus d'o nous sommes,--un dfil de robes clatantes, rouges ou jaunes,
qui sortent du sanctuaire aux murs bleus, pour s'loigner
silencieusement  travers l'esplanade funbre: scne du pass,
dirait-on, tandis que, le soleil baissant, la lumire se fait de plus en
plus dore sur Jrusalem et que l-bas la ligne calme des montagnes du
Moab commence  prendre ses tons violets et ses tons roses du soir...

      *       *       *       *       *

Elles ont une des places les plus enviables de Jrusalem, les Filles de
Sion.

D'abord l'arc romain de l'Ecce Homo, qui traverse la Voie Douloureuse en
face de leur couvent, se continue chez elles par un second arc  peu
prs semblable, qu'elles ont laiss intact, avec ses vieilles pierres
frustes et rougetres, et qui impressionne trangement: dbris probable
du Prtoire de Pilate, debout au milieu de leur chapelle toute
blanche,--dcore, d'ailleurs, avec un got sobre, d'une distinction
suprme.

Ensuite, en creusant le sol au-dessous de leur clotre, elles ont
dcouvert d'autres motionnantes ruines: une sorte de corps de garde
romain qui, vraisemblablement, servait aux soldats du Prtoire; le
commencement d'une rue, au pavage antique, dont la direction est _la
mme_ que celle de la Voie Douloureuse aujourd'hui reconnue, et,
enfin, des entres de souterrains qui semblent conduire au
Haram-ech-Chrif,  l'enceinte du Temple.--C'est ainsi que bientt, en
fouillant de tous cts, sous les couvents, sous les glises,  dix ou
douze mtres plus bas que le niveau actuel, on reconstituera la
Jrusalem du Christ.

Chez les Filles de Sion, bien entendu, ce souterrain, cette rue, tout
cela se perd mystrieusement dans la terre amoncele, sitt qu'on arrive
aux limites de la communaut. Mais plus loin, disent-elles, en
diffrentes places, d'autres religieux ont commenc  faire de mme;
chaque monastre plonge, par des caveaux, dans le sol profond, et dj
l'on peut, en rapprochant idalement les tronons des voies hrodiennes,
les dbris des anciens remparts, retrouver et suivre jusqu'au Calvaire
la route du Christ.

Ce qui frappe singulirement ici, dans ces fouilles, c'est la
conservation de ce vieux pavage, le poli de ces pierres rougetres qui,
pendant des sicles sous la terre, ont gard l'usure des pas... Et mme
voici, sur l'une des dalles, grossirement grav au couteau, un jeu de
margelle identique  ceux de nos jours! un jeu qu'avaient trac les
soldats romains pour occuper leurs heures de veille... Oh! comme il est
impressionnant, ce dtail, pourtant si puril, et quelle vie soudaine sa
prsence vient jeter pour moi dans ce fantme de lieu!...

Est-ce que nous sommes bien dans le corps de garde du Prtoire?... Ce
vestige de rue, qui part d'ici, en pleine obscurit spulcrale pour se
perdre dans la terre, est-ce bien le commencement de la voie qui mena le
Christ au Golgotha? Rien n'autorise encore  l'affirmer, malgr les
probabilits grandes. Mais la Mre qui m'accompagne dans ces caveaux,
promenant sur les murs millnaires la lueur de sa lanterne, a russi 
faire passer momentanment en moi sa conviction ardente; me voici,
devant ces dbris, mu autant qu'elle-mme et, pour un temps, je ne
doute plus...

Ce jeu de margelle, par terre, attire et retient mes yeux... Maintenant,
je les vois presque, les soldats de Pilate, accroupis  jouer l,
pendant que Jsus est interrog au Prtoire. Toute une reconstitution se
fait dans mon esprit, invoulue, spontane, des scnes de la Passion,
avec leurs ralits intimes, avec leurs dtails trs humains et trs
petits; sans grands dploiements de foules, elles m'apparaissent l, si
trangement prsentes, dpouilles de l'aurole que les sicles ont mise
alentour, amoindries--comme toutes les choses vues  l'heure mme o
elles s'accomplissent--et rduites, sans doute,  leurs proportions
vraies... Il passe devant moi, le petit cortge des supplicis, tranant
leurs croix sur ces vieux pavs rouges... C'est au lever d'une journe
quelconque des nuageux printemps de Jude; ils passent ici mme, entre
ces murs si longtemps ensevelis, contre lesquels ma main s'appuie; ils
passent, accompagns surtout d'une horde de vagabonds matineux et
craintivement suivis de loin par quelques groupes de disciples et de
femmes que l'anxit avait tenus debout toute la froide nuit prcdente,
qui avaient veill dans les larmes, autour du feu... L'vnement qui a
renouvel le monde, qui, aprs dix-neuf cents ans, attire encore 
Jrusalem des multitudes exaltes et les fait se traner  genoux pour
embrasser des pierres, m'apparat en cet instant comme un petit forfait
obscur, accompli en hte et de grand matin, au milieu d'une ville dont
les habitudes journalires en furent  peine troubles...

Tandis que je marche dans le souterrain, aux cts de la religieuse en
robe blanche, la vision que j'ai se droule, ingale, trop instantane,
en quelques furtives secondes, avec des intervalles vides, des lacunes,
des trous noirs, comme dans les songes... Maintenant, c'est aprs la
crucifixion, la foule dj disperse, l'apaisement commenc; la croix,
sous le ciel de midi, qui est un peu trop sombre, tend ses deux grands
bras, dpasse en hauteur le fate des murs de Jrusalem, est visible de
l'intrieur de la cit, est regarde encore, des terrasses, par quelques
femmes silencieuses, aux yeux d'angoisse... Oh! si humaines, les larmes
verses en ce jour-l autour de Jsus!... Sa mre, la soeur de sa mre,
ses frres, ses amis, le pleurant, _lui_, parce qu'ils l'aimaient d'un
amour humain, d'une anxieuse tendresse de cette terre. Et quoi de plus
humblement terrestre aussi que ce passage de saint Jean, tout  coup
retrouv dans ma mmoire: Jsus, ayant donc vu sa mre et prs d'elle
le disciple qu'il aimait, dit  sa mre: Femme, voici votre fils. Puis
il dit au disciple: Voil votre mre. _Et, depuis cette heure-l, le
disciple la prit chez lui._ (_Saint Jean_, XIX, 26, 27.)

Enfin, dernire image qui vient, inattendue et froide, terminer le rve:
le soir du grand lugubre jour; les choses tout de suite rentrant dans
l'ordre, reprenant leur cours inconscient; une incroyable tranquillit
retombe, comme sur une excution quelconque; la population juive,
retournant  ses trafics et  ses ftes, prparant sa Pque, aprs ce
forfait presque inaperu, sans se douter que ses fils en porteraient la
peine et l'opprobre aux sicles des sicles.

      *       *       *       *       *

Quand nous remontons du souterrain, remettant pied dans l'heure prsente
et les choses actuelles, c'est comme au sortir de l'paisse nuit des
temps, o nous aurions t l replongs et o nos yeux visionnaires
auraient peru des reflets de trs anciens fantmes... Jamais je ne
m'tais senti si humainement rapproch du Christ,--de l'_homme_, notre
frre, qui, incontestablement pour tous, vcut et souffrit en lui... Ce
sont les mystrieuses influences de ces lieux qui en ont t les causes,
ce sont ces vieux pavs hrodiens sous nos pas, ce jeu de margelle trac
par les soldats de Ponce-Pilate,--tous ces effluves du pass que
dgagent ici les pierres...




XI

Mercredi, 4 avril.


En me rendant aujourd'hui chez les Dominicains,--o le Pre S... a bien
voulu me donner rendez-vous pour me montrer le trac des anciennes
murailles de Jrusalem et m'exposer les plus rcentes preuves de
l'authenticit du Saint-Spulcre,--je passe devant cette colline
couverte d'herbe rase et parseme de tombes, qu'on appelle encore le
Calvaire de Gordon.

Il y a quelque trente ans, Gordon, rvant dans ces parages, avait t
frapp d'une certaine ressemblance de grande tte de mort que prsentent
les roches  la base de cette colline; trop lgrement sans doute, il en
avait conclu que ce devait tre l le champ du crne, le vrai
Golgotha, et son opinion, jusqu' ces dernires annes, jusqu' l'poque
des dernires fouilles russes, avait trouv crdit chez tous les esprits
un peu frondeurs, heureux de prendre en dfaut les traditions antiques.

Elle est assez frappante, du reste, cette ressemblance des roches;
aujourd'hui surtout, le soleil est bien plac, l'clairage est propice,
et le crne se dessine, contemplant par les deux trous de ses yeux les
mlancoliques alentours.

      *       *       *       *       *

Chez les Dominicains, maintenant, dans leur tranquille salle
d'tude.--Nous regardons une grande carte accroche  la muraille et sur
laquelle se trouve savamment reconstitue presque toute la Jrusalem
d'Hrode.

A priori, on s'expliquait difficilement que l'impratrice Hlne, venue
dans la ville sainte  peine deux cent cinquante ans aprs Jsus-Christ,
se ft trompe d'une faon si grossire sur la position du Golgotha. Il
est vrai, les chrtiens des premiers sicles, dans leur spiritualit
vanglique, n'avaient pas le culte des lieux terrestres; mais c'est
gal, comment auraient-ils pu si vite oublier o s'tait pass le
martyre du Sauveur qui,  cette poque, n'tait gure plus loin d'eux
que ne le sont de nos jours les faits du XVIIe sicle, ceux du rgne de
Louis XIV par exemple? Il restait cependant cette objection trs grave:
le vrai Calvaire, d'aprs les historiens sacrs, tait prs d'une des
portes et en dehors des murs de Jrusalem, tandis que celui de
l'impratrice Hlne semble situ presque au coeur de la ville...

Sur la grande carte murale que nous examinons, sont traces les trois
enceintes anciennes, conjectures d'aprs des fouilles dans le sol,
d'aprs des recherches dans les vieux auteurs: la premire, n'enfermant
que la ville primitive et le temple; la seconde, s'tendant vers le
nord-ouest, mais laissant _en dehors_, dans un de ses angles rentrants,
le Calvaire et le Spulcre; la troisime, celle qui subsiste de nos
jours, englobant tout, mais postrieure, celle-ci,  l'poque du Christ.
Et les dernires fouilles russes viennent, parat-il, de donner une
sanction clatante  ces conjectures sur le parcours et l'angle rentrant
de cette deuxime enceinte. Alors l'objection tombe, rien n'en subsiste
plus, et on peut continuer d'admettre comme authentique ce lieu
vnrable, d'o monte vers le ciel, depuis tant de sicles, une immense
et incessante prire.

      *       *       *       *       *

En sortant de chez les Dominicains, je me dirige, sur leurs indications,
vers le lieu de ces fouilles nouvelles. Entr dans Jrusalem par la
porte de Jaffa, je descends la rue des Chrtiens et, passant devant le
Saint-Spulcre, tte nue comme il est d'usage, je vais frapper  la
porte d'un couvent russe,--qui s'ouvre, par exception, malgr l'heure
tardive.

Derrire la chapelle,  cinq ou six mtres au-dessous du sol
contemporain, les prcieuses dcouvertes, soigneusement dblayes,
s'abritent sous de grandes votes d'glise, tout uniment blanches.

C'est d'abord une voie hrodienne, pave de pierres stries, comme
celles des caveaux d'hier,--vraisemblablement la continuation et la fin
de cette mme Voie Douloureuse qui commence l-bas, sous le couvent des
Filles de Sion, pour aboutir ici, tout  ct de la basilique du
Saint-Spulcre, au pied mme du Calvaire. Puis, c'est un fragment
indiscutable des vieux remparts de Jrusalem; c'est le seuil, ce sont
les soubassements d'une des portes de la ville par laquelle cette sombre
voie passe et sort--pour monter en tournant dans la direction de la
Basilique et s'enfouir l, sous les terrassements anciens,  la base du
Golgotha.

Toutes ces choses massives et frustes, d'une couleur rougetre comme la
terre, laisses telles quelles, sous des votes blanches, sans un
ornement, sans un tabernacle, sans une lampe, font l'effet de ces dbris
morts qui gisent dans les muses,--sauf qu'elles sont restes en place
et qu'elles ont leurs attaches profondes dans le sol. Le rempart est
compos de ces blocs, de dimensions cyclopennes, qui dnotent les
constructions antiques, et le seuil de cette porte de ville est une
pierre gante, o se voient encore les trous pour les gonds normes,
l'entaille centrale pour les barres de fermeture.

Elle est trange et unique, cette voie, tout de suite perdue dans un
impntrable grand mur et, quand mme, dsignant la monte et la
direction du Calvaire, avec une sorte de geste indicateur mutil, bris,
mais indniable et dcisif. Et comme il est motionnant  regarder, ce
seuil, qui a conserv le poli des usures millnaires--et o sans doute
se sont poss les pieds du Christ, alourdis du poids de la croix!...

Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant? dit
l'ange annonciateur de la rsurrection (_saint Luc_, XXIV, 5); et ces
mots sont devenus comme la devise des chrtiens vangliques, pour
lesquels les lieux saints comptent  peine. Mais j'ai cess d'tre des
leurs, et, comme je ne pourrai jamais marcher avec les multitudes qui
ddaignent le Christ ou l'oublient, je suis retomb au nombre de ceux
qui le cherchent dsesprment parmi les morts. Et je poursuis partout
ici son ombre, inexistante peut-tre, mais demeure quand mme adorable
et douce. Et je subis, sans le comprendre, le sortilge de son
souvenir--seul des souvenirs humains qui ait gard le pouvoir de faire
encore couler les bienfaisantes larmes. Et je m'abme et m'humilie, en
un recueillement profond, devant ce funbre vieux seuil, exhum hier,
sur lequel peut-tre Jsus a fait ses derniers pas, le matin o il s'en
allait, angoiss comme le moindre d'entre nous, au grand mystre de sa
fin...




XII

Jeudi, 5 avril.


... Err  cheval, au dclin du soleil, dans la triste campagne de
Jrusalem, du ct du Levant et du Nord.

Comme il est ple, ici, le printemps,--ple, voil et froid! Il est
vrai, nous sommes sur les hauts plateaux de Jude,  huit cents mtres
environ au-dessus du niveau des mers, dj dans la rgion des vents et
des nuages.

Campagnes de pierres gristres, parsemes d'oliviers frles; par terre,
une herbe courte et rare, et toujours les mmes fleurs, des anmones,
des iris, des cyclamens.

Un vent trs frais s'est lev  l'approche du soir; de longs nuages
effils arrivent de l'ouest et courent dans le ciel jaune. Le sol est
jonch de ruines, plein de cavernes et de spulcres, et, de temps 
autre, au hasard des collines de pierres et des valles de pierres, la
muraille de Jrusalem, dans le lointain, apparat ou se cache, toujours
farouche et haute, voquant les grands fantmes des Croiss et de
Saladin.

Je m'arrte successivement  ces deux ncropoles souterraines, qui sont
perces en labyrinthe au coeur des rochers et que les voyageurs visitent
toujours: l'une appele le Tombeau des rois et qui tait
vraisemblablement le lieu de spulture de la reine d'Abidme avec ses
fils; l'autre, appele le Tombeau des juges et qui, au dire des plus
rcents archologues, fut creuse pour les membres du Sanhdrin. Toutes
deux tmoignant du faste grandiose des vieux temps, et toutes deux,
vides, profanes, fouilles on ne sait combien de fois, pendant les
invasions et les pillages.




XIII

Vendredi, 6 avril.


C'est le jour que le Pre S... a bien voulu fixer pour me conduire  la
valle de Josaphat et au Gethsmani.

L'archimandrite russe est mort hier, et on doit l'emporter tout 
l'heure de ce ct-l, au-dessus du Gethsmani, au mont des Oliviers,
pour l'y enterrer. Alors la route que nous suivons--et qui contourne
extrieurement, du ct du nord, les murs de Jrusalem,--est envahie par
des gens qui veulent voir dfiler ce cortge. Et tous les mendiants
aussi, tous les estropis, tous les aveugles sont l, chelonns le long
du parcours, assis comme des gnomes au pied des remparts de Slim II,
sur les pierres qui bordent le chemin.

Puis, quand nous tournons l'angle oriental de la ville et que la valle
de Josaphat s'ouvre, en grand prcipice devant nous, elle apparat ce
soir d'une animation extraordinaire. Lieu habituel du morne silence,
elle est par exception remplie de bruit et de vie. Des Grecs, des
Arabes, des Bdouins, des Juifs; des femmes surtout, des groupes de
longs voiles blancs parmi les tombes, attendent que passe le corps du
vieil archimandrite, dont la spulture sera de l'autre ct de cette
sombre valle, sur la montagne d'en face.

Descendons d'abord jusqu'au plus bas du ravin, traversons le lit
dessch du Cdron, et l, avant de remonter vers le Gethsmani, nous
nous arrterons au tombeau de la Vierge: une antique glise du IVe
sicle que, depuis plus de mille ans, toutes les religions se sont
dispute et arrache. Elle appartient aujourd'hui en commun aux
Armniens et aux Grecs; mais les Syriens, les Mahomtans, les Abyssins
et les Cophtes y possdent tous un endroit rserv pour leurs prires,
et les Latins seuls en sont exclus.

Extrieurement, on n'en voit rien, qu'une triste faade de mausole,
dont les pierres noirtres sont envahies par les herbes des ruines: au
milieu, une antique porte de forteresse aux clous normes, toute djete
sous son armature de fer,--et un seuil de fer, us sous les pas des
pieuses foules.

Ds l'entre, une obscurit subite, une cre odeur de moisissure et de
caverne, o se mle le parfum de l'encens; des haillons suspendus, des
grabats sordides et dfaits, qui servent aux gardiens de ce lieu rempli
d'argent et d'or. On a devant soi un escalier monumental qui s'enfonce
dans la terre, sous une sorte de nef d'glise, incline aussi et en
descente rapide, comme l'escalier, vers les profondeurs obscures. Cette
vote penche, aux arceaux d'un gothique primitif et lourd, est
l'ouvrage des Croiss qui, en arrivant, dblayrent l'glise byzantine
d'en dessous, en ce temps-l convertie en mosque et  moiti enfouie;
sur les principales pierres, du reste, la marque des tcherons Francs du
XIIIe sicle se lit encore...

A l'usure des marches, au luisant noir des murailles, on prend de prime
abord conscience d'une antiquit extrme.

On descend et ce que l'on aperoit en bas ressemble plus  une grotte
qu' une glise; cependant, de la vote, retombent, comme de
merveilleuses stalactites, des centaines de lampes d'argent ou d'or,
accroches en guirlandes ou en chapelets.

Il est irrgulier et tourment, cet intrieur de crypte; il est tout en
petits recoins incomprhensibles, o cherchent  s'isoler les uns des
autres les autels des cinq ou six cultes ennemis. On y trouve mme, dans
un coin prs du tombeau, au milieu de tant de symboles chrtiens, un
mirhab de mosque pour les Mahomtans,--qui ont vou, comme on sait, une
vnration particulire  Madame Marie, mre du prophte Jsus. Ici,
plus encore qu'au Saint-Spulcre, le contraste est trange entre les
richesses d'ancienne orfvrerie, partout amonceles, et l'usure
millnaire, le dlabrement, l'air de caducit mourante: des votes 
demi brises, des pierres frustes, de grossires maonneries, des
fragments de roches souterraines; tout cela, enfum et noirtre,
suintant d'humidit  travers les toiles d'araigne et la poussire. Il
fait nuit comme dans un caveau pour les morts. Il y a des couloirs
tnbreux, murs depuis des sicles, des commencements d'escaliers qui
allaient jadis on ne sait o et qui se perdent aujourd'hui dans la
terre. Il y a d'autres tombeaux aussi, qui passent pour ceux de saint
Joseph, de sainte Anne, des parents de la Vierge; il y a mme une
citerne, enfermant une eau rpute miraculeuse.  et l, de vieux
brocarts, clous sur le rocher, pendent comme des loques, ou bien de
vieilles broderies orientales, jetes sur les murs, s'miettent et
pourrissent. Et les cierges et l'encens fument ici sans cesse, dans
l'touffement funbre de ce lieu, sous cette espce de pluie, de givre
d'argent et d'or, qui est une profusion de lampes et de lustres sacrs,
de tous les styles et de tous les temps.

L'authenticit de cet trange sanctuaire est bien contestable; elle est
mme formellement contredite par le troisime concile gnral tenu 
phse en l'an 341 et qui place  phse mme le tombeau de la Vierge, 
ct du tombeau de saint Jean, son fils d'adoption. Les rudits en sont
aussi  discuter si c'est bien sainte Hlne qui fonda la basilique
primitive, en mme temps que celle du Saint-Spulcre; mais tel qu'il
est, dans sa nave barbarie, ce lieu demeure l'un des plus singuliers de
Jrusalem.

Tandis que nous remontons de l'obscurit d'en bas, par le large escalier
noir des Croiss, un chant grave et magnifique nous arrive du dehors, un
choeur qui se rapproche, chant  pleine voix rude par des hommes en
marche: c'est l'enterrement de l'archimandrite; c'est le spectacle que
la foule attendait et qui s'offre  nous au sortir de l'glise
souterraine, dans la lumire subitement reparue.

En tte, cheminent des gens en robes de brocart, portant, au bout de
hampes, des croix d'argent et des soleils d'or; puis, viennent les
prtres, les chanteurs de cette funbre marche. Et enfin, le vieil
archimandrite s'avance et passe, le visage dcouvert, livide, couch sur
des fleurs; il traverse le lit du Cdron et, emport les pieds en avant,
plus hauts que la tte, il commence de s'lever sur la montagne sacre
o il va dormir. Auprs de nous,--qui le regardons, arrts contre les
antiques portes de fer,--des Musulmans sont agenouills, tournant
ddaigneusement le dos au cortge et priant Madame Marie, avant de
descendre dans son tombeau; ils portent le turban vert des plerins qui
reviennent de la Mecque; leurs groupes et leurs prires, tout cela est
du plus pur Islam, bizarrement ml  ce dfile du vieux rite orthodoxe
russe. Et l'ensemble caractrise bien cette Babel des religions, qui est
Jrusalem... Nous sommes au plus profond du ravin, surplombs de tous
cts; derrire le cortge qui s'loigne, avec ses chants et ses
emblmes, la sombre valle de Josaphat droule la succession infinie de
ses tombes; du ct du levant sont les cimetires d'Isral, domins par
le Gethsmani et le mont des Oliviers; et du ct de l'ouest s'tagent
les cimetires musulmans, que couronne, presque monte dans le ciel, la
haute muraille grise de Jrusalem...

      *       *       *       *       *

Cependant, nous nous rendons au Gethsmani, et j'aurais voulu du
silence. Pour la premire fois de ma vie, je vais pntrer--oh! si
anxieusement--dans ce lieu dont le nom seul,  distance, avait le grand
charme profond, et je ne prvoyais pas tout ce monde, cet enterrement
pompeux, ces gens quelconques attroups l pour un spectacle...

      *       *       *       *       *

D'abord, entrons dans la grotte dite de l'Agonie,--devenue aujourd'hui
une chapelle  vote de clocher,--qui passe, depuis le XIVe sicle, pour
le lieu de l'agonie du Christ, mais qui, d'aprs une indiscutable
tradition primitive, est l'abri o, la nuit de la Passion, sommeillaient
les aptres. Si tant d'autres lieux saints,  Jrusalem, ne sont que
conjecturs et probables, celui-ci ne saurait tre contest, pas plus
que le Gethsmani, d'ailleurs, qui,  aucune poque de l'histoire, n'a
chang de nom.

Les petits autels, trs antiques, trs modestes et d'aspect dlaiss, ne
dfigurent pas cette grotte, dont l'ensemble a d peu varier depuis
dix-neuf sicles. Par une nuit de printemps, froide comme va tre celle
qui s'approche ce soir, les aptres dormaient l, les yeux appesantis
d'un sommeil de fatigue et d'angoisse (_Mathieu_, XXVI, 40, 43; _Marc_,
XIV, 40), tandis que le Christ s'tait loign d'eux dans le jardin, 
la distance d'un jet de pierre, pour se recueillir et prier dans
l'attente de la mort. C'est sous cet abri que Jsus revint par trois
fois les veiller et qu'il fut environn enfin par la troupe arme,
accourue avec des lanternes et des flambeaux pour se saisir de lui.

Cette vote de rochers, qui se tient l, muette sur nos ttes, a vu ces
choses et les a entendues...

      *       *       *       *       *

Pour entrer au jardin de Gethsmani, qui est situ  quelques pas plus
loin, au flanc du mont des Oliviers, il faut frapper  la porte d'un
couvent de moines franciscains qui gardent jalousement ce lieu.

Un jardinet mignard, entour d'un mur blanc sur lequel on a peinturlur
un Chemin de Croix. Huit oliviers--millnaires, il est vrai, sinon
contemporains du Christ,--mais enferms derrire des grilles pour
empcher les plerins d'en dtacher des rameaux; alentour, des petites
plates-bandes qu'un frre est occup  ratisser et o poussent de
communes fleurs de printemps, des girofles jaunes et des anmones...
Plus rien du Grand Souvenir ne persiste en cet endroit banalis; des
moines ont accompli ce tour de force: faire de Gethsmani quelque chose
de mesquin et de vulgaire. Et l'on s'en va, l'imagination due, le
coeur ferm...

Heureusement, peut-on se dire que le lieu de la suprme prire du Christ
n'est pas dtermin  cent mtres prs;  ct du petit enclos des
Franciscains, sur la triste montagne pierreuse, il y a d'autres vergers
d'oliviers aux souches antiques,--et l, il sera possible de revenir,
par les tranquilles nuits froides, songer seul et appeler des ombres...

      *       *       *       *       *

Mais des impressions du grand pass nous reprennent bientt, quand, au
jour baissant, nous nous retrouvons dans la partie intacte, dsole, de
la valle de Josaphat. Ici, regardez, nous dit le Pre blanc; des
aspects contemporains du Christ subsistent encore. Et il nous dsigne,
dans le morne dploiement de ce paysage biblique, les choses changes et
les choses qui ont d persister, toujours pareilles. Parmi des pierres
tombales, sur ce sol empli d'ossements humains, nous nous sommes
arrts, faisant face  Jrusalem, qui, vue de ce ct, domine la valle
des morts comme une ville fantme. La forme gnrale des montagnes,
naturellement, est demeure immuable. Dans nos plus proches alentours,
sur ce versant oriental par lequel nous descendons, gt la multitude
infinie des tombes d'Isral. L-bas, derrire nous, Silo, amas de
ruines et de cavernes spulcrales, aujourd'hui repaire de Bdouins
sauvages, regarde aussi dans la sombre valle o nous sommes. Sur notre
gauche, l'antique Ophel,  l'abandon, n'est plus qu'une colline couverte
d'oliviers et de vestiges de murailles. Et devant nous, tout en haut,
couronnant le versant oppos au ntre, les grands murs crnels de
Jrusalem se dressent, d'un gris sombre, droits et uniformes dans toute
leur longueur; en leur milieu seulement, dans un bastion carr qui
s'avance, une porte d'autrefois se dessine encore, mure sinistrement.
C'est le ct du Haram-ech-Chrif, de l'Enceinte Sacre, et cette partie
des remparts n'enferme que l'esplanade dserte de la mosque bleue;
aussi ne voit-on rien apparatre au-dessus de ces interminables ranges
de crneaux--comme s'il n'y avait, par derrire, que du vide et de la
mort. Rien non plus  l'extrieur; ces abords du sud-ouest de Jrusalem
sont comme ceux d'une ncropole oublie; ni passants, ni voitures, ni
caravanes, ni routes;  peine quelques sentiers solitaires parmi les
tombes, quelques montes de chvres, serpentant sur les parois abruptes
des ravins.

Les abords du Gethsmani que nous venons de quitter, et qui taient si
anims tout  l'heure sur le passage de l'archimandrite, se sont vids 
l'approche du soir. Dans la valle de Josaphat, il n'y a plus que
nous--et, au loin, quelques ptres bdouins qui rassemblent leurs
troupeaux en jouant de la musette.

Nous cheminons dans les derniers replis d'en bas, vers Ophel, suivant le
cours dessch du Cdron; ici, il n'est plus qu'un mince ruisseau, le
torrent dont parle l'vangile, et son lit d'ailleurs a t en partie
combl par tout ce qui y est tomb de l-haut,  des sicles
d'intervalle: dcombres, ruines de murailles, boulements de ce temple
tant de fois saccag et dtruit. Le soleil s'en va, s'en va, nous
laissant plonger de plus en plus dans l'ombre froide, tandis qu'une
lueur rouge d'incendie claire encore la hauteur mlancolique de Silo
et le fate du mont des Oliviers.

Nous sommes arrivs tout auprs de ces trois grands mausoles qui se
suivent et qu'on appelle les tombeaux d'Absalon, de Josaphat et de saint
Jacques. Je ne sais ce qu'il y a dans leur forme, dans leur couleur,
dans tout leur aspect, de si trangement triste; le soir, cela
s'accentue encore: c'est d'eux sans doute qu'mane, bien plus que des
myriades de petites tombes pareilles semes dans l'herbe, l'immense
tristesse de cette valle du Jugement dernier. Tous trois sont
monolithes, taills  mme et sur place dans les rochers. Il n'y a plus
rien l dedans; depuis des sicles, ils ont t vids de leurs cadavres
et de leurs richesses; par leurs ouvertures, entre leurs colonnes
doriques, ce que l'on aperoit  l'intrieur, c'est le noir de dessous
terre, l'obscurit spulcrale; cela leur donne la mme _expression_ que
celle de ces ttes de mort qui ont en guise d'yeux des trous noirs, et
ils ont l'air de _regarder_ devant eux, ternellement, dans la sombre
valle. Non seulement ils sont tristes, mais ils font peur...

      *       *       *       *       *

Maintenant, nous allons traverser le lit du Cdron, par une sorte de
petite chausse, de petit pont d'une haute antiquit, qui n'a pas t
dtruit; puis, sur l'autre versant, nous monterons par des sentiers
jusqu' la grande muraille d'en haut, pour rentrer dans Jrusalem.

--La veille de la Passion, nous dit le Pre blanc, lorsque le Christ,
sortant de la ville, monta au Gethsmani, il est probable qu'il passa
ici mme, car vraisemblablement c'tait autrefois le seul point o le
torrent pouvait tre franchi...

Alors, nous nous arrtons de nouveau, pour contempler mieux nos
silencieux alentours. Les lueurs rouges sur Silo viennent de
s'teindre; on en voit traner encore de derniers reflets, plus haut,
sur les cimes. L'appel grle des musettes de bergers s'est perdu dans le
lointain; le vent s'est lev et il fait froid.

Par une soire de cette mme saison, sur la fin d'un jour de printemps
comme celui-ci, Jsus,  cet endroit mme, a d passer! A la faveur de
l'identit des lieux, de la saison et de l'heure, une vocation soudaine
se fait dans nos esprits de cette monte du Christ au Gethsmani... La
muraille du Temple--devenue celle du Haram-ech-Chrif--s'tendait
l-haut, en ce temps-l comme aujourd'hui, dcoupe peut-tre sur des
nuages pareils; ses assises infrieures, du reste, composes de grandes
pierres salomoniennes, taient celles que nous voyons encore, et son
angle sud, qui domine si superbement l'abme, se dressait dans le ciel 
la mme place; tout cela seulement tait plus grandiose, car ces murs du
Temple, enfouis  prsent de vingt-cinq mtres dans de prodigieux
dcombres, avaient jadis cent vingt pieds de haut, au lieu de cinquante,
et devaient jeter dans la valle une oppression gigantesque. Silo sans
doute tait moins en ruine, et Ophel existait encore; l'inoue
dsolation annonce par les prophtes n'avait pas commenc de planer sur
Jrusalem. Mais il y avait la mme lumire et les mmes lignes d'ombre.
Le vent des soirs de printemps amenait le mme frisson et charriait les
mmes senteurs. Les plantes sauvages--petites choses si frles et
pourtant ternelles, qui finissent toujours par reparatre obstinment
aux mmes lieux, par-dessus les dcombres des palais et des
villes--taient, comme maintenant, des cyclamens, des fenouils, des
gramines fines, des asphodles. Et le Christ, en s'en allant pour la
dernire fois, put promener ses yeux, distraits des choses de la terre,
sur ces milliers de petites anmones rouges, dont l'herbe des tombes est
ici partout seme, comme de gouttes de sang.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

      *       *       *       *       *

Contournant l'angle sud des murailles, nous rentrons dans Jrusalem par
l'antique porte des Moghrabis. Personne non plus,  l'intrieur des
remparts; on croirait pntrer dans une ville morte. Devant nous, ces
ravins de cactus et de pierres qui sparent le mont Moriah des quartiers
habits du mont Sion,--terrains vagues, o nous cheminons en longeant
l'enceinte de cet autre dsert, le Haram-ech-Chrif, qui jadis tait le
Temple.

C'est vendredi soir, le moment traditionnel o, chaque semaine, les
Juifs vont pleurer, en un lieu spcial concd par les Turcs, sur les
ruines de ce temple de Salomon, qui ne sera jamais rebti. Et nous
voulons passer, avant la nuit, par cette place des Lamentations. Aprs
les terrains vides, nous atteignons maintenant d'troites ruelles,
jonches d'immondices, et enfin une sorte d'enclos, rempli du remuement
d'une foule trange qui gmit ensemble  voix basse et cadence. Dj
commence le vague crpuscule. Le fond de cette place, entoure de
sombres murs, est ferm, cras par une formidable construction
salomonienne, un fragment de l'enceinte du Temple, tout en blocs
monstrueux et pareils. Et des hommes en longues robes de velours, agits
d'une sorte de dandinement gnral comme les ours des cages, nous
apparaissent l vus de dos, faisant face  ce dbris gigantesque,
heurtant du front ces pierres et murmurant une sorte de mlope
tremblotante.

L'un d'eux, qui doit tre quelque chantre ou rabbin, semble mener
confusment ce choeur lamentable. Mais on le suit peu; chacun, tenant en
main sa bible hbraque, exhale  sa guise ses propres plaintes.

Les robes sont magnifiques: des velours noirs, des velours bleus, des
velours violets ou cramoisis, doubls de pelleteries prcieuses. Les
calottes sont toutes eu velours noir,--bordes de fourrures  longs
poils qui mettent dans l'ombre les nez en lame de couteau et les mauvais
regards. Les visages, qui se dtournent  demi pour nous examiner, sont
presque tous d'une laideur spciale, d'une laideur  donner le frisson:
si minces, si effils, si chafouins, avec de si petits yeux sournois et
larmoyants, sous des retombes de paupires mortes!... Des teints blancs
et roses de cire malsaine, et, sur toutes les oreilles, des
tire-bouchons de cheveux, qui pendent comme les anglaises de 1830,
compltant d'inquitantes ressemblances de vieilles dames barbues.

Il y a des vieillards surtout, des vieillards  l'expression basse,
ruse, ignoble. Mais il y a aussi quelques tout jeunes, quelques tout
petits Juifs, frais comme des bonbons de sucre peint, qui portent dj
deux papillotes comme les grands, et qui se dandinent et pleurent de
mme, une bible  la main. Ce soir, du reste, ils sont presque tous des
Safardim, c'est--dire des Juifs revenus de Pologne, tiols et
blanchis par des sicles de brocantages et d'usure, sous les ciels du
Nord; trs diffrents des Ackenazim, qui sont leurs frres revenus
d'Espagne ou du Maroc et chez lesquels on retrouve des teints bruns,
d'admirables figures de prophtes.

En pntrant dans ce coeur de la juiverie, mon impression est surtout de
saisissement, de malaise et presque d'effroi. Nulle part je n'avais vu
pareille exagration du type de nos vieux marchands d'habits, de
guenilles et de peaux de lapin; nulle part, des nez si pointus, si longs
et si ples. C'est chaque fois une petite commotion de surprise et de
dgot, quand un de ces vieux dos, vots sous le velours et la
fourrure, se retourne  demi, et qu'une nouvelle paire d'yeux me regarde
furtivement de ct, entre des papillotes pendantes et par-dessous des
verres de lunette. Vraiment, cela laisse un indlbile stigmate, d'avoir
crucifi Jsus; peut-tre faut-il venir ici pour bien s'en convaincre,
mais c'est indiscutable, il y a un signe particulier inscrit sur ces
fronts, il y a un sceau d'opprobre dont toute cette race est marque...

Contre la muraille du temple, contre le dernier dbris de leur splendeur
passe, ce sont les lamentations de Jrmie qu'ils redisent tous, avec
des voix qui chevrotent en cadence, au dandinement rapide des corps:

--A cause du temple qui est dtruit, s'crie le rabbin,

--Nous sommes assis solitaires et nous pleurons! rpond la foule.

--A cause de nos murs qui sont abattus,

--Nous sommes assis solitaires et nous pleurons!

--A cause de notre majest qui est passe,  cause de nos grands hommes
qui ont pri,

--Nous sommes assis solitaires et nous pleurons!

Et il y en a deux ou trois, de ces vieux, qui versent de vraies larmes,
qui ont pos leur bible dans les trous des pierres, pour avoir les mains
libres et les agiter au-dessus de leur tte en geste de maldiction.

Si les crnes branlants et les barbes blanches sont en majorit au pied
du Mur des Pleurs, c'est que, de tous les coins du monde o Isral est
dispers, ses fils reviennent ici quand ils sentent leur fin proche,
afin d'tre enterrs dans la sainte valle de Josaphat. Et Jrusalem
s'encombre de plus en plus de vieillards accourus pour y mourir.

      *       *       *       *       *

En soi, cela est unique, touchant et sublime: aprs tant de malheurs
inous, aprs tant de sicles d'exil et de dispersion, l'attachement
inbranlable de ce peuple  une patrie perdue! Pour un peu on pleurerait
avec eux,--si ce n'taient _des Juifs_, et si on ne se sentait le coeur
trangement glac par toutes leurs abjectes figures.

Mais, devant ce Mur des Pleurs, le mystre des prophties apparat plus
inexpliqu et plus saisissant. L'esprit se recueille, confondu de ces
destines d'Isral, sans prcdent, sans analogue dans l'histoire des
hommes, impossibles  prvoir, et cependant prdites, aux temps mmes de
la splendeur de Sion, avec d'inquitantes prcisions de dtails.

      *       *       *       *       *

Ce soir est, parat-il, un soir spcial pour mener deuil, car cette
place est presque remplie. Et,  tout instant, il en arrive d'autres,
toujours pareils, avec le mme bonnet  poils, le mme nez, les mmes
_anglaises_ sur les tempes; aussi sordides et aussi laids, dans d'aussi
belles robes. Ils passent, tte baisse sur leur bible ouverte, et, tout
en faisant mine de lire leurs jrmiades, nous jettent, de ct et en
dessous, un coup d'oeil comme une piqre d'aiguille;--puis vont grossir
l'amas des vieux dos de velours qui se pressent le long de ces ruines du
Temple: avec ce bourdonnement, dans le crpuscule, on dirait un essaim
de ces mauvaises mouches, qui parfois s'assemblent, colles  la base
des murailles.

--Ramne les enfants de Jrusalem!... Hte-toi, hte-toi, librateur de
Sion!...

Et les vieilles mains caressent les pierres, et les vieux fronts cognent
le mur, et, en cadence, se secouent les vieux cheveux, les vieilles
papillotes...

      *       *       *       *       *

Quand nous nous en allons, remontant vers la ville haute par d'affreuses
petites ruelles dj obscures, nous en croisons encore, des robes de
velours et des longs nez, qui se dpchent de descendre, rasant les murs
pour aller pleurer en bas. Un peu en retard, ceux-l, car la nuit
tombe;--mais, vous savez, les affaires!... Et au-dessus des noires
maisonnettes et des toits proches, apparat au loin, clair des
dernires lueurs du couchant, l'chafaudage des antiques petites
coupoles dont le mont Sion est couvert.

En sortant de ce repaire de la juiverie, o l'on prouvait malgr soi je
ne sais quelles proccupations puriles de vols, de mauvais oeil et de
malfices, c'est un soulagement de revoir, au lieu des ttes basses, les
belles attitudes arabes, au lieu des robes triques, les amples
draperies nobles.

Puis, le canon tonne au quartier turc et c'est, ce soir, la salve
annonciatrice de la lune nouvelle, de la fin du ramadan. Et Jrusalem,
pour un temps, va redevenir plus sarrasine dans la fte religieuse du
Baram.




XIV

Samedi, 7 avril.


Un bruit de cloches d'glise nous suit longtemps dans la campagne
solitaire, tandis que nous nous loignons  cheval, au frais matin, vers
Jricho, vers le Jourdain et la mer Morte. La ville sainte trs
promptement disparat  nos yeux, cache derrire le mont des Oliviers.
Il y a  et l des champs d'orges vertes, mais surtout des rgions de
pierres et d'asphodles. Pas d'arbres nulle part. Des anmones rouges et
des iris violets, maillant les grisailles d'un pays tourment, tout en
rochers et en dserts. Par des sries de gorges, de valles, de
prcipices, nous suivons une pente lentement descendante: Jrusalem est
par huit cents mtres d'altitude et cette mer Morte o nous allons est 
quatre cents mtres au-dessous du niveau des autres mers.

S'il n'y avait la route carrossable sur laquelle nos chevaux marchent si
aisment, on dirait presque, par instants, l'Idume ou l'Arabie.

Elle est, du reste, pleine de monde aujourd'hui, cette route de Jricho:
des Bdouins sur des chameaux; des bergers arabes menant des centaines
de chvres noires; des bandes de touristes Cook, cheminant  cheval ou
dans des chaises  mules; des plerins russes, qui s'en reviennent 
pied du Jourdain rapportant pieusement dans des gourdes l'eau du fleuve
sacr; des plerins grecs de l'le de Chypre, en troupes nombreuses sur
des nes; des caravanes disparates, des groupements bizarres, que nous
dpassons ou qui nous croisent.

      *       *       *       *       *

Midi bientt. Les hautes montagnes du pays de Moab, qui sont au del de
la mer Morte et que, depuis Hbron, nous n'avons pas cess de voir, au
Levant, comme une diaphane muraille, semblent toujours aussi lointaines,
bien que depuis trois heures nous marchions vers elles,--semblent fuir
devant nous comme les visions des mirages. Mais elles se sont embrumes
et assombries; tout ce qui tranait de voiles lgers au ciel, dans la
matine, s'est runi et condens sur leurs cimes, tandis que du bleu
plus pur et plus magnifique s'tend au-dessus de nos ttes.

A mi-route de Jricho, nous faisons la grande halte dans un
caravansrail o il y a des Bdouins, des Syriens et les Grecs; puis,
nous remontons  cheval sous un ardent soleil.

De temps  autre, dans des gouffres bant au-dessous de nous, trs loin
en profondeur, le torrent du Cdron apparat sous forme d'un filet
d'cume d'argent; son cours ici n'a pas t troubl comme sous les murs
de Jrusalem et il s'en va rapidement vers la mer Morte,  demi cach au
plus creux des abmes.

Les plans de montagnes continuent de s'abaisser vers cette trange et
unique rgion, situe au-dessous du niveau des mers et o sommeillent
des eaux qui donnent la mort. Il semble qu'on ait conscience de ce qu'il
y a d'anormal en ce dnivellement, par je ne sais quoi de singulier et
d'un peu vertigineux que prsentent ces perspectives descendantes.

De plus en plus tourment et grandiose, le pays maintenant nous rend
presque des aspects du vrai dsert. Mais il y manque l'impression des
solitudes dmesures, qu'on n'prouve pas ici. Et puis il y a toujours
cette route trace de mains d'hommes, et ces continuelles rencontres de
cavaliers, de passants quelconques...

L'air est dj plus sec et plus chaud qu' Jrusalem, et la lumire
devient plus magnifique,--comme chaque fois qu'on approche des lieux
sans vgtation.

Toujours plus dnudes, les montagnes, plus fendilles de scheresse,
avec des crevasses qui s'ouvrent partout comme de grands abmes. La
chaleur augmente  mesure que nous descendons vers ces rives de la mer
Morte qui sont, en t, un des lieux les plus chauds du monde. Un morne
soleil darde autour de nous, sur les rochers, les pierrailles, les
calcaires ples o courent des lzards par milliers; tandis que, en
avant l-bas, servant de fond  toutes choses, la chane du Moab se
tient toujours, comme une muraille dantesque. Et aujourd'hui des nues
d'orage la noircissent et la dforment, cachant les cimes, ou bien les
prolongeant trop haut sur le ciel en d'autres cimes imaginaires, et
donnant l'effroi des chaos.

Dans certaine valle profonde, o nous cheminons un moment, enferms
sans vue entre des parois verticales, quelques centaines de chameaux
sont  patre, accrochs comme de grandes chvres fantastiques au flanc
des montagnes,--les plus haut perchs de la bande se dcoupant en
silhouette sur le ciel.

Puis, nous sortons de ce dfil et les montagnes du Moab reparaissent,
encore plus leves maintenant et plus obscurcies de nuages. Sur ces
fonds si sombres se dtachent en trs clair les premiers plans de ce
pays dsol; des sommets blanchtres, et, tout auprs de nous, des blocs
absolument blancs, dessins avec une extrme duret de contours par le
brlant soleil.

Vers trois heures, des rgions leves o nous sommes encore, nous
dcouvrons en avant de nous la contre plus basse que les mers et, comme
si nos yeux avaient conserv la notion des habituels niveaux, elle nous
semble, en effet, n'tre pas une plaine comme les autres, mais quelque
chose de trop descendu, de trop enfonc, un grand affaissement de la
terre, le fond d'un vaste gouffre o la route va tomber.

Cette contre basse a des aspects de dsert, elle aussi, des tranes
grises, miroitantes, comme des champs de lave ou des affleurements de
sel; en son milieu, une nappe invraisemblablement verte, qui est l'oasis
de Jricho,--et, vers le sud, une tendue immobile, d'un poli de miroir,
d'une teinte triste d'ardoise, qui commence et qui se perd au loin sans
qu'on puisse la voir finir: la mer Morte, entnbre aujourd'hui par
tous les nuages des lointains, par tout ce qui pse l-bas de lourd et
d'opaque sur la rive du Moab.

Les quelques maisonnettes blanches de Jricho peu  peu se dessinent,
dans le vert de l'oasis,  mesure que nous descendons de nos sommets
pierreux, inonds de soleil. On dirait  peine un village. Il n'y a plus
vestige, parat-il, des trois cits grandes et clbres qui jadis se
succdrent  cette place et qui,  des ges diffrents, s'appelrent
Jricho. Ces destructions, ces anantissements si absolus des villes de
Chanaan et de l'Idume sont presque pour confondre la raison humaine.
Vraiment, il faut que, sur tout cela, ait pass un bien puissant souffle
de maldiction et de mort...

Quand nous sommes tout en bas dans la plaine, une accablante chaleur
nous surprend; on dirait que nous avons parcouru un chemin norme du
ct du sud,--et, tout simplement, nous sommes descendus de quelques
centaines de mtres vers les entrailles de la terre: c'est  leur niveau
abaiss que ces environs de la mer Morte doivent leur climat
d'exception.

      *       *       *       *       *

Le Jricho d'aujourd'hui se compose d'une petite citadelle turque; de
trois ou quatre maisons nouvelles, bties pour les plerins et les
touristes; d'une cinquantaine d'habitations arabes en terre battue, 
toitures de branches pineuses, et de quelques tentes bdouines.
Alentour, des jardins o croissent de rares palmiers; un bois d'arbustes
verts, parcouru par de clairs ruisseaux; des sentiers envahis par les
herbages, o des cavaliers en burnous caracolent sur des chevaux  longs
crins. Et c'est tout. Au del du bois commence aussitt l'inhabitable
dsert; et la mer Morte se tient l, trs proche, tendant son linceul
mystrieux au-dessus des royaumes engloutis de Gomorrhe et de Sodome.
Elle est d'un aspect bien spcial, cette mer, et, ce soir, bien funbre;
elle donne vraiment l'impression de la mort, avec ses eaux alourdies,
plombes, sans mouvement, entre les dserts de ses deux rives o de
grandes montagnes confuses se mlent aux orages en suspens dans le ciel.




XV

Dimanche, 8 avril.


De Jricho, o nous avons pass la nuit, la mer Morte semble tout prs;
en quelques minutes, croirait-on, il serait ais d'atteindre sa nappe
tranquille,--qui est ce matin d'un bleu  peine teint d'ardoise, sous
un ciel dgag de toutes les nues d'hier. Et, pour s'y rendre  cheval,
il faut encore presque deux heures, sous un lourd soleil,  travers un
petit dsert qui, moins l'immensit, ressemble au grand o nous venons
de passer tant de jours; vers cette mer, qui semble fuir  mesure qu'on
approche, on descend par des sries d'assises effrites, de plateaux
dsols tout miroitants de sable et de sel. Nous retrouvons l
quelques-unes des plantes odorantes de l'Arabie Ptre, et mme des
semblants de mirage, l'inapprciation des distances, le continuel
tremblement des lointains. Nous y retrouvons aussi une bande de Bdouins
 peu prs semblables  nos amis du dsert, avec leurs chemises aux
longues manches pointues flottant comme des ailes, avec leurs petits
voiles bruns qu'attachent au front des cordelires noires et dont les
deux bouts se dressent sur les tempes comme des oreilles de bte. Du
reste, ces bords de la mer Morte, surtout du ct mridional, sont,
presque autant que l'Idume, hants par les pillards.

      *       *       *       *       *

On sait que les gologues font remonter aux premiers ges du monde
l'existence de la mer Morte; ils ne contestent pas cependant qu'
l'poque de la destruction des villes maudites, elle dut subitement
dborder, aprs quelque ruption nouvelle, pour couvrir l'emplacement,
de la Pentapole moabitique. Et c'est alors que fut engloutie toute cette
Valle des bois, o s'taient assembls, contre Chodorlahomor, les
rois de Sodome, de Gomorrhe, d'Adama, de Sbom et de Sgor (_Gense_,
XIV, 3); toute cette plaine de Siddim qui paraissait un pays trs
agrable, arros de ruisseaux comme un jardin de dlices (_Gense_,
XIII, 10). Depuis ces temps lointains, cette mer s'est quelque peu
recule, sans cependant changer sensiblement de forme. Et, sous le
suaire de ses eaux lourdes, inaccessibles aux plongeurs par leur densit
mme, dorment d'tranges ruines, des dbris qui, sans doute, ne seront
jamais explors; Sodome et Gomorrhe sont l, ensevelies dans ses
profondeurs obscures...

De nos jours, la mer Morte, termine au nord par les sables o nous
cheminons, s'tend sur une longueur d'environ 80 kilomtres, entre deux
ranges de montagnes parallles: au levant, celles du Moab,
ternellement suintantes de bitume, qui se maintiennent ce matin dans
des violets sombres;  l'ouest, celles de Jude, d'une autre nature,
tout en calcaires blanchtres, en ce moment blouissantes de soleil. Des
deux cts, la dsolation est aussi absolue; le mme silence plane sur
les mmes apparences de mort. Ce sont bien les aspects immobiles et un
peu terrifiants du dsert,--et on conoit l'impression trs vive
produite sur les voyageurs qui ne connaissent pas la Grande Arabie;
mais, pour nous, il n'y a plus ici qu'une image trop diminue des
fantasmagories mornes de l-bas.--On ne perd pas de vue tout  fait,
d'ailleurs, la citadelle de Jricho; du haut de nos chevaux, nous
continuons de l'apercevoir derrire nous, comme un vague petit point
blanc, encore protecteur. Dans l'extrme lointain des sables, sous le
rseau tremblant des mirages, apparat aussi une vieille forteresse, qui
est un couvent de solitaires grecs. Et enfin, autre tache blanche, tout
juste perceptible l-haut, dans un repli des montagnes judaques, ce
mausole qui passe pour le tombeau de Mose--et o va commencer, dans
ces jours, un grand plerinage mahomtan.

      *       *       *       *       *

Cependant, sur la sinistre grve o nous arrivons, la mort s'indique,
vraiment imposante et souveraine. Il y a d'abord, comme une ligne de
dfense qu'il faut franchir, une ceinture de bois flotts, de branches
et d'arbres dpouills de toute corce, presque ptrifis dans les bains
chimiques, blanchis comme des ossements,--et on dirait des amas de
grandes vertbres. Puis, ce sont des cailloux rouls, comme au bord de
toutes les mers; mais pas une coquille, pas une algue, pas seulement un
peu de limon verdtre, rien d'organique, mme au degr le plus
infrieur; et on n'a vu cela nulle part, une mer dont le lit est strile
comme un creuset d'alchimie; c'est quelque chose d'anormal et de
droutant. Des poissons morts gisent  et l, durcis comme les bois,
momifis dans le naphte et les sels: poissons du Jourdain que le courant
a entrans ici et que les eaux maudites ont touffs aussitt.

Et devant nous, cette mer fuit, entre ses rives de montagnes dsertes,
jusqu' l'horizon trouble, avec des airs de ne pas finir. Ses eaux
blanchtres, huileuses, portent des taches de bitume, tales en larges
cernes iriss. D'ailleurs, elles brlent, si on les boit, comme une
liqueur corrosive; si on y entre jusqu'aux genoux, on a peine  y
marcher, tant elles sont pesantes; on ne peut y plonger ni mme y nager
dans la position ordinaire, mais on flotte  la surface comme une boue
de lige.

Jadis, l'empereur Titus y fit jeter, pour voir, des esclaves lis
ensemble par des chanes de fer, et ils ne se noyrent point.

      *       *       *       *       *

Du ct de l'est, dans le petit dsert de ces sables o nous venons de
marcher pendant deux heures, une ligne d'un beau vert d'meraude
serpente, un peu lointaine, trs surprenante au milieu de ces
dsolations jauntres ou grises, et finit par aboutir  la plage
funbre: c'est le Jourdain, qui arrive entre ses deux rideaux d'arbres,
dans sa verdure d'avril toute frache, se jeter  la mer Morte.

Encore une heure de route,  travers les sables et les sels, pour
atteindre ce fleuve aux eaux saintes.

Les montagnes de la Jude et du Moab commencent  s'entnbrer, comme
hier, sous des nues d'apocalypse. L-bas, tous les fonds sont noirs et
le ciel est noir, au-dessus du morne tincellement de la terre. Et, en
chemin, voici qu'un muletier syrien de Beyrouth--grand garon naf d'une
quinzaine d'annes que nous avons lou  Jrusalem, avec sa mule, pour
porter notre bagage--se met  fondre en larmes, disant que nous l'avons
emmen ici pour le perdre, nous suppliant de revenir en arrire. Il
n'avait encore jamais vu les parages de la mer Morte, et il est
impressionn par ces aspects inusits ou hostiles; il est pris d'une
espce d'pouvante physique du dsert; alors, nous devons le rassurer et
le consoler comme un petit enfant.

      *       *       *       *       *

Quelques ruisseaux, bruissant sur le sable et les pierres, annoncent
d'abord l'approche du fleuve. Puis, subitement, l'air s'emplit de
moustiques et de moucherons noirs, qui s'abattent sur nous en
tourbillons aveuglants. Et, enfin, nous atteignons la ligne de frache
et magnifique verdure qui contraste d'une faon si singulire avec les
rgions d'alentour: des saules, des coudriers, des tamarisques, de
grands roseaux emmls en jungle. Entre ces feuillages, qui le voilent
sous leur pais rideau, le Jourdain roule lourdement vers la mer Morte
ses eaux jaunes et limoneuses; c'est lui qui, depuis des millnaires,
alimente ce rservoir empoisonn, inutile et sans issue. Il n'est plus
aujourd'hui qu'un pauvre fleuve quelconque du dsert; ses bords se sont
dpeupls de leurs villes et de leurs palais; des tristesses et des
silences infinis sont descendus sur lui comme sur toute cette Palestine
 l'abandon. A cette poque de l'anne, quand Pques est proche, il
reoit encore de pieuses visites; des hordes de plerins, accourus
surtout des pays du Nord, y viennent, conduits par des prtres, s'y
baignent en robe blanche comme les chrtiens des premiers sicles et
emportent religieusement, dans leurs patries loignes, quelques gouttes
de ses eaux, ou un coquillage, un caillou de son lit. Mais aprs, il
redevient solitaire pour de longs mois, quand la saison des plerinages
est finie, et ne voit plus de loin en loin passer que quelques
troupeaux, quelques bergers arabes moiti bandits.

      *       *       *       *       *

Vers le milieu du jour, nous sommes rentrs  Jricho, d'o nous ne
repartirons que demain matin, et il nous reste les heures tranquilles du
soir pour parcourir la silencieuse oasis.

Une sorte de grand bocage mlancolique o souffle un air
extraordinairement chaud et o vivent, grce  la dpression profonde du
sol, des btes et des plantes tropicales. Halliers, fouillis d'arbres
verts, d'arbustes plutt et d'herbages, le faux-baumier ou
baumier-de-Galaad, le pommier-de-Sodome et le spina-Christi aux pines
trs longues, qui, suivant la tradition, servit  composer la couronne
de Jsus.

Aux temps antiques, c'tait ici une contre de richesse et de luxe,
comme de nos jours la Provence ou le golfe de Gnes, et on y faisait des
jardins merveilleux, renomms par toute la terre. Salomon y avait
acclimat les premiers baumiers rapports de l'Inde. L'eau, amene de
tous cts par des canaux, permettait d'entretenir de grands bois de
palmes, des plantations de cannes  sucre et des vergers pleins de
roses. Toute cette plaine tait couverte de maisons et de palais.

Aujourd'hui, plus rien, et les traces mme de cette splendeur sont
effaces; des amas de pierres  et l, d'informes ruines miettes sous
les broussailles, servent aux discussions des archologues. On ne sait
plus bien exactement o furent les trois villes clbres qui, tour 
tour, s'levrent ici; ni la Jricho primitive, dont les murs tombrent
au son des trompettes saintes et que Josu dtruisit; ni la Jricho des
prophtes o vcurent lise et lie, qui fut offerte, comme un cadeau
royal, par Antoine  Cloptre, puis vendue par Cloptre  Hrode et
orne par celui-ci de nouveaux palais, et enfin compltement dtruite
sous Vespasien; ni la Jricho des premiers sicles de notre re, btie
par l'empereur Adrien, devenue vch ds le IVe sicle et encore
clbre au temps des croisades par ses ombrages de palmiers.

Fini et ananti, tout cela; non seulement les palais ont disparu avec
les temples et les glises; mais aussi les dattiers, les beaux arbres
rares ont fait place aux broussailles sauvages qui recouvrent  prsent
l'oasis d'un triste rseau d'pines.

      *       *       *       *       *

Par les vagues sentiers, parmi les buissons pineux et les ruisseaux
d'eaux vives, nous errons longuement, aux heures lumineuses du soir.
Trs loin, un petit ptre arabe nous mne voir des amoncellements de
pierres qui forment comme un immense tumulus et o se distinguent
encore, entre les herbes et les ronces, quelques blocs jadis sculpts.
Laquelle des trois Jricho est l, devant vous, pulvrise? Probablement
celle d'Hrode; mais on n'en sait rien au juste, et, d'ailleurs, peu
nous importe la prcision des dtails dans l'ensemble de tout ce pass
mort!

Le coucher splendide du soleil nous trouve presque gars au milieu de
cette espce de bocage funraire, qui est jet  la faon d'un grand
linceul sur le sol plein de poussire humaine. Et nous pressons le pas,
nous dchirant un peu aux pines des baumiers-de-Galaad. Pendant notre
promenade solitaire, nous n'avons rencontr qu'un troupeau de chvres et
deux ou trois Bdouins de mauvaise mine arms de btons. Mais, dans les
branches, c'est une agitation joyeuse d'oiseaux de tout plumage qui
s'assemblent pour la nuit, et on entend de divers cts le rappel des
tourterelles. Cette plaine en contre-bas des mers, dans laquelle nous
marchons, est partout environne de montagnes; il y a d'abord,  un
millier de mtres de distance, montrant au-dessus des bois son sommet
rougetre, ce mont de la Quarantaine, o, d'aprs la tradition, le
Christ se retira pour mditer pendant quarante jours et qui est rest,
depuis tantt dix-neuf sicles, comme une sorte de Thbade aux cavernes
toujours hantes par des moines solitaires, des ermites  longs cheveux.
A l'Occident s'en va la chane lointaine des montagnes de la Jude, dj
dans l'ombre, tandis qu'au levant et au sud les cimes de la Sodomitide
concentrent tous les derniers rayons du soir, clatent dans une sinistre
splendeur au-dessus de cette nappe assombrie qui est la mer Morte.--Tout
cela cependant n'est encore rien, aprs les dsolations et les
blouissements roses de la Grande Arabie, dont nous gardons le souvenir,
l'image comme grave au fond de nos yeux...

      *       *       *       *       *

Au chaud crpuscule, quand nous sommes assis devant le porche de la
petite auberge de Jricho, nous voyons accourir, sur un cheval au galop
affol, un moine en robe noire, les longs cheveux au vent. C'est l'un
des solitaires du mont de la Quarantaine, qui a tenu  arriver le
premier pour nous offrir des petits objets en bois de Jricho et des
chapelets en coquillages du Jourdain.--A la nuit tombe, il en descend
d'autres, qui ont la pareille robe noire, la mme chevelure parse
autour d'un visage de bandit et qui entrent  l'htel pour nous proposer
des petites sculptures et des chapelets semblables.

Elle est tide, la nuit d'ici, un peu lourde, trs diffrente des nuits
encore froides de Jrusalem, et,  mesure que s'allument les toiles, un
concert de grenouilles commence partout  la fois, sous l'enchevtrement
noir des baumiers-de-Galaad,--si continu et d'ailleurs si discret que
c'est comme une forme particulire du tranquille silence. On entend
aussi des aboiements de chiens de bergers, l-bas, du ct des
campements arabes; puis, de trs loin, le tambour et la petite flte
bdouine, rythmant quelque fte sauvage;--et, par instants, bien
distinct de tout, le fausset lugubre d'une hyne ou d'un chacal.

Maintenant, voici mme un refrain inattendu des estaminets de Berlin qui
clate tout  coup, comme en dissonance ironique, au milieu de ces
bruits lgers et immuables des vieux soirs de Jude: des touristes
allemands, qui sont l depuis le coucher du soleil, camps sous des
tentes des agences; une bande de Cooks, venus pour voir et profaner ce
petit dsert  leur porte.

      *       *       *       *       *

Pass minuit, quand tout enfin se tait, le silence appartient aux
rossignols, qui emplissent l'oasis d'une exquise et grle musique de
cristal.




XVI

Lundi, 9 avril.


Nous quittons ds le matin Jricho pour remonter vers Jrusalem. Dans
les sentiers, coups de clairs ruisseaux, sur les herbes, entre les
baumiers verts, il y a une certaine animation de cavaliers arabes, qui
galopent, au soleil levant, sur des chevaux harnachs de mille couleurs.

Au sortir des plaines profondes, quand nous entrons dans les calcaires
blancs des montagnes de Jude, une cuisante chaleur nous accable, et nos
chevaux marchent pniblement sur cette route, qui monte en lacets
rapides. Nous nous levons par degrs au-dessus de la rgion trange, en
contre-bas de tous les pays et de toutes les mers. La lumire est dure
et blouissante sur les blancheurs des rochers et du sol; il n'y a de
noir que nos ombres; tout le reste est clair et fatigant  regarder.
Derrire nous, le dploiement toujours plus immense des lointains,--la
mer Morte, aux immobilits d'ardoise, et les montagnes bitumineuses de
la Sodomitide,--tout cela semble, par contraste, un grand abme obscur,
tant sont blanches les choses rapproches.

Trs noires, nos ombres, qui se promnent sur les blanches pierres
peuples de lzards. Noirs aussi, les passants, que nous rencontrons
maintenant de plus en plus nombreux, comme avant-hier, en dfil presque
continu. Des Bdouins, chassant devant eux des petits nes par
centaines; des Bdouins et des Bdouins, arms de longs fusils, de
coutelas et de poignards, la corde de laine autour du front et les coins
du voile arrangs en oreilles de bte; groupes archaques et charmants;
groupes d'hommes sveltes et fauves qui, en nous croisant, nous montrent,
dans un sourire de salut, des dents de porcelaine. Et des chameaux,
attachs  la file, et des troupeaux de chvres innombrables, mens par
des petits bergers aux yeux de gazelle.

Parfois, au fond de crevasses, de trous comme des entres de l'enfer, on
entend le Cdron qui bruit, et on l'aperoit, en mince filet d'argent,
qui sautille dans son lit presque souterrain, au milieu de l'obscur
chaos de pierres.

Les montagnes vont peu  peu verdir  mesure que nous approcherons de
Jrusalem. Pour le moment, de blanchtres qu'elles taient tout en bas,
elles sont devenues fauves et, sur leurs croupes arrondies, il y a comme
un mouchetage tonnamment rgulier de petites broussailles brunes; on
dirait qu'on les a recouvertes avec de gantes peaux de lopard.

      *       *       *       *       *

Depuis tantt deux heures, nous montons; la nature des roches est
change; l'air est plus froid et une lgre teinte verte commence 
s'tendre. Comme si elle s'tait abme en profondeur, la mer Morte a
disparu au-dessous de nous avec les rgions maudites d'alentour.

Sur la route, continue le dfil des passants. Maintenant, c'est tout un
plerinage de paysans cypriotes qui se rend au Jourdain, hommes, femmes
et enfants, monts sur des mules ou des nes. Puis, derrire eux, des
barbes blondes ou rousses et des bonnets de fourrure: des Russes, des
centaines de Russes, trs gs pour la plupart, et quand mme cheminant
 pied; des moujiks  cheveux blancs et des vieilles femmes  lunettes,
puises, branlantes. Protgs par leur pauvret mme contre les
attaques bdouines, ils s'avancent sans peur, en trottinant avec des
btons. Ils ont tous, en bandoulire, des gourdes ou des bouteilles
vides, qu'ils rempliront pieusement au fleuve: grands-pres et
grands'mres, qui vont rapporter, peut-tre jusqu' Arkhangel et aux
rives de la mer Blanche, un peu des eaux saintes, de quoi baptiser leurs
petits-enfants. En nous croisant, ils nous disent bonjour, ceux-l
aussi; ils n'ont pas le joli geste des Bdouins ni leur joli sourire;
mais leur salut, plus lourd, parat plus franc et plus sr.

      *       *       *       *       *

Au-dessous des cimes grises, les creux des valles sont redevenus tout
verts; il y a partout des troupeaux qui paissent et des petits bergers
en burnous qui jouent de la musette. Au mme point que l'avant-veille,
nous retrouvons les mmes grandes btes percheuses, dcoupes en
silhouettes sur le ciel, au-dessus de nos ttes: des chamelles, qu'on a
mises aux champs avec leurs petits. Et enfin, les fleurs recommencent,
maillant partout les rochers de points rouges et de points roses.

      *       *       *       *       *

A mi-chemin, nous faisons halte au caravansrail, o il y a foule
aujourd'hui.

Un caravansrail, c'est surtout une sorte de citadelle pour abriter les
voyageurs et leurs montures contre les pillards des chemins. Du Levant
au Moghreb, ils se ressemblent tous: une cour, un carr d'paisses
murailles garnies d'anneaux de fer pour attacher les btes; sur l'une
des faces intrieures, un vaste hangar pour abriter les hommes, et, prs
de la porte d'entre, la tanire des gardiens du lieu, avec de petits
fourneaux primitifs pour faire du caf aux passants.

Des btes selles, de toute classe et de toute espce, encombrent ce
caravansrail de la route de Jricho. Il en entre et il en sort  chaque
instant, avec des ruades et des carts: chevaux de touristes,  selle
anglaise, ou chevaux bouriffs,  grande selle arabe, les flancs et la
poitrine surchargs de franges de toutes couleurs; longs dromadaires
majestueusement btes; mules aux harnais bariols de perles et de
coquilles; nons modestes des plus pauvres plerins; pauvres nons
dpenaills ayant sur le dos des vieilles toiles et des vieilles
besaces. Et tout cela se mle, s'entrave les pieds, s'affole et crie.

Sous le hangar qui regarde cette cour, une centaine de personnes
s'empressent  djeuner,--avec des provisions apportes, bien entendu,
le caravansrail ne fournissant que l'eau frache, le caf, le narguil
et la protection de ses murs. Les uns mangent sur des tables; les
autres, qui n'en ont plus trouv, s'arrangent par terre. Groupes presque
lgants de touristes anglais ou amricains. Groupes plus humbles de
plerins grecs. Amas de plerins russes, ttes de vieux braves avec des
mdailles  la poitrine, faisant bouillir par terre, sur des feux de
branches, des petites soupes au pain noir. Beaux guides syriens, tout
brods de soie, poseurs avec des cheveux  la Capoul chapps du turban,
en coquetterie avec les dames touristes des agences.--Et des Turcs et
des Serbes. Et des prtres, qui djeunent en tenant leurs nons par la
bride. Et des moines blancs et des moines bruns. Et des Bdouins
mangeant avec leurs doigts comme au dessert, dchiquetant,  belles
dents blanches, d'immondes dbris de poulets.

A la table voisine de la ntre, sont assises des jeunes femmes
maronites; les unes en costume encore un peu national, long manteau de
velours et d'hermine, cheveux pris dans un mouchoir paillet; les
autres, hlas! en chapeau  fleurs, habilles comme, il y a cinq ou six
ans, les grisettes de France; charmantes quand mme  force d'tre
fraches, d'avoir de grands yeux.--Et un change amical de dattes et
d'oranges s'tablit entre notre table et la leur, tandis que nous
faisons passer des tranches de pain blanc  de bons vieux moujiks
accroupis  nos pieds.

Vraiment, pour rencontrer si trange et si cordiale Babel, il faut
venir, en temps de plerinage, sur les routes de Palestine...

Et, dans quelques jours d'ici, aprs les ftes de Pques, ce
caravansrail va se retrouver, pour de longs mois, silencieux et vide,
sous un soleil devenu dvorant.

      *       *       *       *       *

Trois heures encore, aprs cette halte, pour monter  Jrusalem.

Et toujours nous rencontrons des plerins; mme des plerins musulmans,
qui commencent  descendre vers la mer Morte pour les dvotions
annuelles au tombeau de Mose; des groupes de Turcs et d'Arabes, des
hommes  pied, des femmes, entirement voiles de blanc, assises sur des
petits nes. De nonchalants dromadaires passent aussi, portant sur le
dos des choses immenses et lgres qui leur font  chacun comme les
ailes ployes d'un papillon: sortes de paniers, que recouvrent des
toffes rouges tendues sur des cerceaux d'osier et dans lesquels
voyagent commodment d'invisibles dames.

      *       *       *       *       *

Sur la route, le village de Bthanie, o Jsus aimait venir, est au
penchant d'une montagne, entour de quelques oliviers, de quelques
figuiers et de champs magnifiquement verts. Trs misrable petit
village, aujourd'hui tout arabe; maisonnettes en ruine, informes
croulements de pierres. Le vent froid des hauteurs y souffle en ce
moment, agitant les branches, les herbes folles, le velours des orges
nouvelles. Et des milliers de coquelicots, d'anmones, le long des
petits chemins ou sur les vieux murs, jettent leurs vives taches rouges.

Nous mettons pied  terre au milieu d'enfants en haillons charmants,
accourus pour tenir nos chevaux. Et c'est devant un vieux portique
ogival, enduit de chaux blanche, sur lequel, pour clbrer quelque
retour heureux de la Mecque, on a peinturlur, suivant l'usage, des
arabesques naves, bleues, jaunes et roses.

 et l, dans les dcombres et sous les herbes, gisent des fragments de
colonnes, dbris des glises des premiers sicles ou du grand couvent
des croisades. On nous montre, attenant  une humble mosque, un faux
tombeau de Lazare; ailleurs, de trs contestables ruines de la maison de
Marie et de Madeleine... Mais non, rien de tout cela n'est pour nous
mouvoir; les souvenirs terrestres du Christ ne se retrouvent vraiment
plus ici; il est trop tard, des mains humaines trop nombreuses ont
boulevers la Bthanie de l'vangile, avant la venue de ses tranquilles
habitants d'aujourd'hui.

      *       *       *       *       *

Sitt aprs Bthanie, nous dcouvrons la valle de Josaphat, et
Jrusalem aussi reparat, intacte de ce ct-ci, superbe et dsole,
profilant trs haut sur le ciel sa muraille sarrasine, que dpassent ses
coupoles grises.




XVII

Mardi, 10 avril.


Visit, pendant la matine, le Trsor des Latins.

C'est, dans des sacristies dpendantes de la grande glise franciscaine,
un amas de richesses. Depuis le moyen ge, des rois, des empereurs, des
peuples, n'ont cess d'envoyer des prsents magnifiques vers cette
Jrusalem dont le prestige immense est aujourd'hui si prs de mourir.

On nous montre de grands revtements d'autel qui sont des plaques
d'argent et d'or; des flambeaux d'argent hauts de dix pieds; des croix
de diamant et des ciboires d'or maill; une exposition pour le
Saint-Sacrement, en or et pierreries, offerte jadis par un roi de Naples
et pouvant valoir de quatre  cinq millions.

Dans des sries d'armoires, des costumes sans prix, pour les prtres,
s'alignent, envelopps de mousselines et tiquets: don de la
rpublique de Venise; don de l'Autriche ou don de l'Italie. Rigides
et somptueuses choses, qui semblent brodes par des fes patientes, dans
toute la magnificence et la puret des diffrents styles anciens. Le
dernier des dons de la France est une suite d'ornements, brods
d'abeilles d'or en haut relief sur drap d'or, qui ne servirent qu'une
fois, le jour du mariage de Napolon III,  Notre-Dame de Paris. Il y a
une vnrable chasuble alourdie de cristal de roche et de pierres fines,
qui parat dater des croisades. Une autre, qui date de la Renaissance
espagnole,--et qui est loin d'tre la plus belle de cette collection
prodigieuse--vient de rentrer ces jours-ci au Trsor: on l'avait envoy
rparer dans un couvent de nonnes, et la rparation, qui a cot quinze
mille francs, a dur cinq annes.

Une fois l'an,  tour de rle, chacun de ces jeux de costumes est port
par les prtres, pendant les pompes asiatiques dployes au
Saint-Spulcre.

Et tant de pices prcieuses ont dj disparu, nous disent les aimables
gardiens de ces merveilles; les unes, enfouies en terre, pendant les
siges, dans des cachettes qui n'ont plus t retrouves; les autres,
enleves pendant les pillages; les autres encore,--des vangiles, des
toles,--brles pendant la terreur des pestes, parce qu'elles avaient
t touches par des prtres contamins...

Alors, en les coutant dire, devant ces amas de soieries et de dorures
qu'ils dploient si complaisamment pour nous, notre pense plonge, une
fois de plus, au milieu des tourmentes superbes des vieux temps.
D'ailleurs, dans cette ville entire, on sent se dgager de ce que l'on
voit, de ce que l'on touche, et mme sourdre mystrieusement du sol o
l'on marche, l'me d'un pass colossal, tout de magnificence et
d'pouvante...

      *       *       *       *       *

Ces prlats de Jrusalem, si accueillants, auxquels on dit sans sourire:
Votre Grandeur, Votre Batitude, ou mme Votre Paternit
Rvrendissime, semblent--du fait mme qu'ils sont ici, dans ces
vieilles glises et ces vieilles demeures poussireuses, observant des
rites suranns--tre redevenus des hommes du moyen ge. On ne peut leur
en vouloir,  eux-mmes, de suivre des errements sculaires; mais de
quelle trange faon les catholiques et les orthodoxes ont compris la
grande leon de simplicit que Jsus est venu donner au monde! Certes,
ils sont intressants, ces prlats; leurs crmonies, leurs monuments et
leurs trsors font revivre les poques de la foi aveugle et souveraine.
Mais, tout ce pass des cultes magnifiques, chacun sait de reste qu'il a
exist, et d'ailleurs il ne prouve rien; sa reconstitution ne peut tre
qu'un vain amusement pour l'esprit. Derrire ce Christ conventionnel,
que l'on montre ici  tous, derrire ce Christ trop aurol d'or et de
pierreries, trop rapetiss pour avoir pass pendant des sicles 
travers tant de cerveaux humains, la vraie figure de Jsus s'efface
maintenant  mes yeux plus que jamais; il me semble qu'elle fuit
davantage, qu'elle est plus inexistante. Durant les premires heures
mues de l'arrive,  Bethlem et au Saint-Spulcre, sous le seul
rayonnement de ces noms magiques, il s'tait fait en moi comme un rveil
de la foi des anctres... Ensuite, c'est dans la mlancolique campagne,
ou dans les ruines exhumes des voies hrodiennes, qu'un reflet de Lui
encore m'tait apparu; mais quelque chose de dj plus terrestre, d'
peine divin et d' peine consolant... Et maintenant, c'est fini...
Aujourd'hui, en rentrant  Jrusalem, aprs ces trois jours d'absence,
j'ai revu froidement le lieu du Grand Souvenir,--et ma visite au Trsor
des Franciscains, sans que je puisse m'expliquer pourquoi, achve de me
glacer le coeur.

      *       *       *       *       *

Pendant notre courte absence, il est arriv ici chaque jour des
plerinages nouveaux. C'est l'poque de la grande animation de
Jrusalem. De tous cts, les foules accourent et les glises se parent,
pour la fte de Pques qui sera bientt. Les rues troites sont
encombres de gens de tous les pays du monde. Il passe des cortges de
plerins chantant des cantiques, des cortges de petits enfants grecs,
psalmodiant  voix nasillarde et haute; des processions se croisent avec
des dfils de mules aux harnais brods de coquillages, dont les
innombrables clochettes sonnent comme des carillons d'glise; et,
conduits par des Bdouins sauvages, des chameaux entravent le tout,
grandes btes inoffensives et lentes, accrochant les devantures des
vendeurs de croix ou de chapelets avec leurs fardeaux trop larges.
L'odeur des encens que l'on brle est partout dans l'air. Et le son
grave, le son trange des trompettes turques perce la vague clameur
d'adoration qui s'chappe des chapelles, des couvents et des rues,
toujours plus grande aux approches de cette Pques des Grecs, et qui
sera, au Saint-Spulcre, une fte semi-barbare et que j'aime mieux
fuir... Plutt, je m'en irai l-bas chercher le souvenir du Christ, dans
les petites villes de Galile, ou sur les bords dserts de ce lac de
Tibriade o il a pass la majeure partie de sa vie. Jrusalem est trop
idoltre pour ceux dont l'enfance a t illumine par les purs
vangiles; les yeux peuvent s'intresser  son formalisme pompeux, comme
d'ailleurs au coloris des choses de l'Islam, mais c'est aux dpens des
penses profondes... Le Christ, le Christ de l'vangile, en somme
j'tais venu pour lui seul, comme les plus humbles plerins, amen par
je ne sais quelle nave, et confuse, et dernire esprance de retrouver
ici quelque chose de lui, de le sentir un peu revivre au fond de mon
me, ne ft-ce que comme un frre inexplicablement consolateur... Et ma
dtresse aujourd'hui se fait plus morne et plus dsespre, de ce que,
mme ici, son ombre achve pour moi de s'vanouir...

Le Gethsmani! Depuis tant d'annes j'avais rv que j'y viendrais
passer une nuit de solitude, de recueillement suprme, presque de
prire... Et je n'ose plus, et je remets de soir en soir, redoutant trop
de ne rencontrer l, comme ailleurs, que le vide et la mort...




XVIII

Mercredi, 11 avril.


Visit dans la journe diffrents lieux o se manifeste encore la
Jrusalem antique: les ruines d'Ophel, la cit de David... Et retrouv
l toujours l'effroi de l'entassement des passs humains; mais plus rien
du Christ. D'ailleurs, je cesse presque de poursuivre son fuyant
souvenir et je suis ici maintenant comme en une ville quelconque.

Le coeur lass et l'esprit  peine attentif, au crpuscule tombant je
traverse, pour rentrer, ces ruelles du vieux bazar couvert o les choses
orientales font place aux croix et aux chapelets; alors je me rappelle
le Saint-Spulcre,--autant dire l'me de Jrusalem,--qui est l tout
prs, et je veux y entrer encore, pour voir les humbles prier et
pleurer...

Il y a foule ce soir, devant les portes, sur la place troite, entre les
hautes constructions dmanteles, dchires, aux airs de sombres ruines,
qui sont l'extrieur de cet amas de chapelles. Et les plerins pitinent
le march de chapelets qui se tient l par terre, couvrant les vieux
pavs d'un ternel talage de verroteries.

C'est l'heure o les Russes et les Grecs sortent des basiliques 
l'approche de la nuit, aprs avoir tout le jour pri, tout le jour
embrass les pierres saintes.

Le calme de chaque soir commence  se faire dans le ddale obscur du
Saint-Spulcre. Les vendeurs de petits cierges sont partis; alors, il
faut regarder  ses pieds, aller  ttons comme les aveugles, pour ne
pas trbucher sur les dalles uses, pour ne pas tomber, dans les
descentes, sur les marches informes.

Par places, un peu de lumire descendue des coupoles indique encore le
dlabrement de ces murailles qui, jusqu' hauteur d'homme, sont
corches, ronges, grasses de frottements de mains et de baisers.

Toujours les mendiants, les mendiants macabres se tiennent l, demi-nus
sous des haillons, accroupis contre des colonnes, dans des poses de
btes. Il y en a un qui se lve,--un vieillard sans yeux,--et qui me
tire par le bras, qui me poursuit de sa plainte, en me ttant, pour se
conduire, avec ses mains effroyables... Derrire un pilier, rsonne une
toux horriblement creuse; une pauvre vieille cosaque--une plerine,
celle-ci--est effondre dans ce coin, malade, finie, son bton et son
rosaire  la main, buvant quelque soupe  une cuelle...

Et, au-dessus d'eux, vaguement brille, comme un givre d'argent et d'or
qui tomberait des votes, la profusion des saintes lampes. Et partout,
dans l'obscurit qui s'paissit, tincellent les marbres, les icones
avec leurs pierreries, les inutiles et somptueuses choses qui font de ce
lieu un palais de rve, ouvert aux plus misrables de cette terre...

Par groupes, marchant sans bruit, avec un excessif respect, les
plerins, les plerines, remontent des parties lointaines et obscures
des sanctuaires; en se retournant plusieurs fois, avec des saluts, des
signes de croix, ils s'en vont lentement comme  regret,--et, avant de
se dcider  franchir les portes, reviennent sur leurs pas, comme
n'ayant point encore assez salu, assez remerci le ciel et le Sauveur;
se prosternent au hasard pour baiser quelque chose de plus dans ce saint
lieu, une dalle, le marbre d'un autel ou la base d'un pilier...

Sous le nuage d'encens, qui se tient immobile  mi-hauteur des colonnes
superbes, couve une sinistre odeur humaine: odeur de misre, de
pourriture, de cadavre, dont ces votes sont constamment remplies et
qui,  l'poque des grands plerinages, devient lourde comme celle des
champs de bataille au lendemain des droutes. Elle est pour nous redire
notre nant, cette odeur souillant cette magnificence, pour nous
rappeler les immondices dont notre chair est ptrie; elle est vocatrice
des plus sombres penses de mort...

Ce soir, d'ailleurs, aucune lueur un peu douce ne descend dans le noir
de ma dtresse infinie; je ne sais plus voir ici que l'entassement
sculaire des traditions byzantines et puis romaines; rien ne s'veille
en moi qu'une immense piti pour ces simples et ces confiants, pour ces
vieux, pour ces vieilles presque sans lendemain qui, tout le jour, sont
venus prier, pleurer, esprer--et qui dj tranent avec eux la ftidit
des cimetires...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

      *       *       *       *       *

Avant-hier, ont pris fin les ftes musulmanes du Baram et le mince
croissant du nouveau mois lunaire commence presque  clairer les nuits.

Sitt l'obscurit venue sur Jrusalem, plerins et touristes restent
enferms dans les couvents ou les htels, et la ville alors se retrouve
plus elle-mme, aux lueurs de ses antiques petites lanternes.

Il y a, en dehors des murs, une sorte de chemin de ronde que, chaque
soir, je suis dans l'obscurit, jusqu' la valle de Josaphat o il
descend se perdre; il contourne le mont Sion, en longeant,  travers une
absolue et funbre solitude, les hauts remparts crnels, depuis la
porte de Jaffa jusqu' celle des Moghrabis; puis, en un point o les
murailles se brisent  angle vif pour remonter vers le nord, il semble
se drober, tomber, plonger dans le noir--et on a devant soi le gouffre
d'ombre o tant de milliers de morts attendent... attendent que l'heure
de joie et d'pouvante sonne au bruit clatant de la DERNIRE
TROMPETTE...

      *       *       *       *       *

L, je m'arrte et je rebrousse chemin, remettant de continuer ma route
aux trs prochains soirs o le croissant aura pris plus de force et o
l'on y verra assez dans la sombre valle pour y descendre.

Si, en plein jour, toute cette partie de Jrusalem est dj lugubre,
elle devient presque un lieu de religieux effroi la nuit, quand on s'y
promne seul, et on y sent planer toute l'horreur de ce grand nom
lgendaire: la valle de Josaphat!...

Ils attendent, les morts, par lgions, sous leurs innombrables
pierres,--et les sicles passent, et les millnaires passent,--et elle
tarde  sonner, la trompette du Jugement, et on n'entend point dans les
airs voler les terribles archanges du rveil. Mais les corps
pourrissent, les os ensuite tombent en poussire, et  leur tour
s'miettent les granits des tombes; dans un mme nant peu  peu tout se
fond, avec une inexorable tranquillit lente. Et la valle se fait
toujours plus oublie, toujours plus silencieuse...




XIX

Jeudi, 12 avril.


La diane des clairons turcs dans le voisinage me tire d'un inquiet
sommeil matinal. Et un rve que je faisais s'envole. Il avait commenc
par un sentiment de suprme, mais imprcise dtresse; quelque chose qui
n'tait peut-tre que la perception plus nette de la fuite irrmdiable
de mes jours, des sparations affreuses et prochaines, de la fin de
tout. Et puis, peu  peu, mon humaine angoisse s'tait fondue en une
prire; le Christ tait retrouv, le Christ de l'vangile, et je
m'abmais, de toute mon me misrable, en Lui, comme ces plerins qui,
sur les dalles du Saint-Spulcre, s'affaissent de tout leur corps
puis;--et les terrestres fins ne m'atteignaient plus;--et il n'y avait
plus de nant, plus de poussire, ni plus de mort;--j'tais arriv au
port ineffable et unique, au refuge des refuges, dans la certitude
absolue des ternels revoirs, dans la vie et dans la lumire...

Les clairons turcs sonnaient dehors le rveil trange. Ma prire
s'enfuit dans l'irrel, dans l'impossible, me laissant plus claire et
plus inexorable cette lucidit qui est spciale aux recommencements de
la vie de chaque jour.

      *       *       *       *       *

Et je me rappelai qu'on m'attendait aujourd'hui de bonne heure au
Saint-Spulcre, pour me montrer, grce  la bienveillance du patriarche,
le Trsor des Grecs, trs difficilement ouvert.

Depuis notre arrive, c'tait le premier matin vraiment ensoleill et
chaud. Jrusalem talait la mlancolie de ses ruines au gai printemps
moqueur. Sur la petite place hautement mure du Saint-Spulcre, parmi le
march aux perptuels chapelets, on avait apport dj quelques
premires gerbes de belles palmes vertes, pour cette fte des Rameaux
qui s'approche.

En un point de l'glise sombre, par d'troits petits escaliers, le
_Custode_ des richesses merveilleuses nous fait monter au-dessus mme du
calvaire, dans les combles de la chapelle haute, toute d'argent et d'or,
que les Grecs ont tablie en ce lieu. Et il nous arrte l, dans une
sorte d'antique couloir, bas de plafond et demi-obscur, la rgle absolue
interdisant l'entre du Trsor; devant nous est dresse une table
recouverte d'un tapis blanc et on commence  nous apporter une  une les
pices d'ancienne orfvrerie,--tandis que, sous nos pieds, aux tages
d'en dessous, les cierges brlent, l'encens fume et les ternelles
prires chantent. A chaque tour, il en a son faix, d'or et de
pierreries, le prtre aux longs cheveux de femme qui est prpos au
va-et-vient entre nous et le Trsor: dons sans prix, faits, dans l'lan
des reconnaissances mystiques ou dans le remords des crimes, par des
rois et des reines du temps pass; grands vangiles dont les couvertures
sont d'paisses plaques d'or alourdies de diamants et de rubis; tuis de
plomb ou de fer, imitant des ttes de scaphandres, qui contiennent des
tiares d'or surcharges d'maux et de pierres prcieuses. Il y a aussi
des icones, des plateaux, des buires et des ciboires. Il y a une
quantit de croix--pour bnir les foules, avec de lents gestes
d'vques, aux jours de pompes superbes; chacune d'elle renferme, au
milieu d'un amas de pierres enchsses, un petit morceau du bois o fut
clou Jsus; la plus singulire de toutes, qui semble en cristal vert,
est compose d'normes meraudes qu'un sertissage trs fin runit en les
laissant transparentes. Certain reliquaire gothique--bien mutil et dont
l'inquitante provenance ne doit pas tre recherche--est taill en
forme de coeur dans un seul bloc de cristal de roche, avec entourage
d'meraudes; quand on le prend dans la main, on croirait tenir un glaon
trs lourd.

Jadis, avec mes ides calvinistes, j'englobais dans une mme rprobation
la magnificence des autels et celle des prtres. Aujourd'hui, si le
faste des vtements sacerdotaux me parat toujours antichrtien, j'en
arrive  admettre cet emploi des pierreries--petites choses qui sont ce
que notre monde contient de plus prcieux et de plus dangereusement
convoit; je comprends mieux ce besoin de les sacrifier comme des riens
perdus et d'en faire des crins d'une valeur folle, pour des vangiles,
pour des fragments, vrais ou supposs tels, de la croix du Christ.

      *       *       *       *       *

Dans l'aprs-midi de ce mme jour, un vent de Kamsin se lve, et le
ciel, troubl de sable et de poussire, se fait sinistrement jaune;--ce
sont les dserts encore proches, qui se rappellent  nous;--on voit,
comme au travers d'une brume sche qui estompe tout, les grisailles
dores de la ville aux innombrables petites coupoles, et les grisailles
plus blanches des montagnes bibliques d'alentour. Les distances et les
proportions des choses semblent doubles. Du vague s'pand sur la terre,
tandis que le soleil, qui ne rayonne plus, dessine tout rond dans le
ciel un disque d'astre mort.

Sous cette mme demi-lueur jaune d'clipse, revenant le soir du mont des
Oliviers, je longe, par la route toujours solitaire, les remparts de
Jrusalem, les grands remparts moroses; sur leurs parois rudes et
frustes, de loin en loin, le sceau, la signature arabe se lit sous la
forme d'une petite rosace gomtrique d'un dessin exquis, en relief
encore dlicat parmi les vieilles pierres uses; c'est comme pour dire
aux passants que ceux qui ont lev ces farouches dfenses sont les
mmes qui savent ajourer des dentelles merveilleuses aux murs des
mosques et des palais.

Dans mon chemin isol, je ne croise qu'un groupe de vieux Turcs, en
longues robes, barbes blanches et turbans verts, qui se racontent des
choses sombres et anciennes, en grenant des chapelets d'ambre. Et c'est
comme un tableau des temps musulmans antrieurs, sous ce voile coutumier
fait de poussire et de sable...

Cependant, de la ville, tout  coup le carillon des cloches chrtiennes
s'envole, surprenant ici, aujourd'hui, et comme dpays en plein Islam.




XX

Vendredi, 13 avril.


Dans trois jours, je dois quitter Jrusalem, me rendre en Galile, o
m'attirent surtout les bords dserts du lac de Gnsareth.

Aujourd'hui, des visites de remerciement et d'adieu au Patriarche des
Grecs, aux Pres dominicains, aux Dames de Sion,  tant d'aimables et
charmants mystiques, absorbs par la ville sainte, qui vivent ici dans
leurs contemplations, ou s'occupent  exhumer du sol gardien la
Jrusalem du Christ et  lever des glises,  couvrir de blancs
sanctuaires, toujours plus nombreux, ce lieu d'adoration.

Dans trois jours, je vais partir, et mon anxieux plerinage, depuis si
longtemps souhait, remis d'anne en anne par une instinctive crainte,
sera fini, tomb comme une goutte d'eau inutile dans l'immense gouffre
des choses passes qui s'oublient. Et je n'aurai rien trouv de ce que
j'avais presque espr, pour mes frres et pour moi-mme, rien de ce que
j'avais presque attendu avec une illogique confiance d'enfant...
Rien!... Des traditions vaines, que la moindre tude vient dmentir:
dans les cultes, un faste sculaire, auquel les yeux seuls
s'intressent, comme au coloris des choses orientales; et des
idoltries--touchantes peut-tre jusqu'aux larmes--mais puriles et
inadmissibles!... Oh! qui sondera mon angoisse infinie, aux heures du
recueillement des soirs, aux heures de l'implacable clairvoyance des
matins!... Quelque chose des esprances ancestrales subsistait donc
encore au fond de moi-mme, puisque, devant cette inanit de mes
dernires prires, j'prouve ici, sous une forme nouvelle et plus
dcisive, le sentiment de la mort... Et il n'est donc remplaable par
quoi que ce soit au monde, le Christ, quand une fois on a vcu par
Lui,--puisque jamais, mme aux poques les plus entnbres de ma
jeunesse finie, jamais dans les suprmes lassitudes, jamais dans
l'horreur des sparations ou des ensevelissements, je n'avais connu
comme aujourd'hui cet effroi devant le vide indiscut, absolu,
ternel...

      *       *       *       *       *

A la tombe du jour, je redescends vers le Cdron pour refaire encore
une fois--le coeur bien ferm cependant--le trajet du Christ, de la
ville au Gethsmani.

C'est l'heure o des mlancolies, presque des terreurs, sans forme et
sans nom, vont s'pandre sur cette valle du jugement dernier. A un
tournant du chemin, elle se dcouvre, silencieuse et profonde. J'y
arrive par le ct de l'Islam, qui est dj dans une ombre presque
crpusculaire, quand, en face, les myriades de tombes juives, les ruines
de Silo et d'Ophel, avec leurs cavernes et leurs spulcres,
resplendissent encore dans une rouge fantasmagorie; chaque soir, depuis
toujours, il en va de mme--et c'est l'inverse des matins, o le rose
des aurores commence par envahir le ct musulman, tandis que le ct
d'Isral tarde  s'clairer; entre les deux zones de cimetires qui se
regardent, c'est sans trve le mme jeu, les mmes alternances de
lumire renouveles indfiniment.

Ce soir, elle est vide,  son ordinaire, la valle de Josaphat;  peine,
dans toute son tendue, apercevrait-on,  et l accroch au flanc des
collines, quelque berger bdouin gardant des chvres. Elle est vide et
sombrement recueillie. A travers son silence, des appels d'oiseaux,--et
puis, en diffrents points des lointains, le petit martelage sec et
sonore des sculpteurs de tombes, ternellement occups ici  la vaine
besogne de graver des noms sur des pierres; les cimetires de cette
valle ne chment jamais et la terre y travaille jour et nuit  absorber
des cadavres. D'abord je m'tais arrt pour la regarder d'en haut, de
l'angle surplombant des murailles du temple. Maintenant, j'y descends,
plongeant dans les tristesses d'en bas, par les petits sentiers envahis
d'herbes et piqus d'anmones rouges; la grande ombre des remparts de
Jrusalem y descend avec moi, semble m'y suivre, trs vite allonge, 
mesure que le soleil s'en va. Au milieu des tombes, c'est, de jour en
jour, un plus grand luxe de fleurs--un luxe du reste qui sera trs
phmre, en ce pays tout de suite dessch, tout de suite brl ds le
printemps.

J'ai devant moi maintenant les trois mausoles si trangement funbres,
les tombeaux de saint Jacques, d'Absalon et de Josaphat, les trois
grands monolithes de granit rougetre qui prsident  l'assemble des
pierres tombales. Et,  deux pas, il y a l'antique chausse par o l'on
franchit le lit du Cdron pour monter au Gethsmani... Mais  quoi bon
continuer de ce ct?  quoi bon retourner l-haut,  la vague poursuite
du fantme qui m'a fui? Le Gethsmani est un lieu quelconque, froid et
vide; rien ne flotte au-dessus de ses pierres, rien n'y passe qu'un
souffle de printemps propice aux asphodles et aux anmones... Alors, je
m'arrte encore, cette fois pour rebrousser chemin,--et tout  coup
c'est en moi l'veil d'un sentiment nouveau, qui est presque de la
rancune contre ce Christ, que je cherchais et qui s'est drob:
enfantillage de barbare, legs des vieux temps nafs; me voici comme ces
simples qui promettent des dons terrestres  leurs Dieux, ou bien leur
vouent des petites haines. Et, de dcouvrir ce sentiment-l, au fond du
triste moi composite qu'ont produit les gnrations et les sicles, je
souris moi-mme d'une trs ironique piti.

      *       *       *       *       *

Revenu sur mes pas, je remonte dans la partie musulmane de la valle,
par ces escarpements des collines de l'ouest que couronne la longue
muraille de Jrusalem, dentele de crneaux sur le ciel jaune. Et je
marche l, au hasard, parmi les petites pyramides mystrieusement
sculptes, parmi les petits kiosques funraires, aux fines ogives, qui
vieillissent et s'croulent. C'est la partie exquise de la valle de
Josaphat, toute cette zone des cimetires arabes, en pente rapide depuis
le pied des grands remparts du Haram-ech-Chrif jusqu'aux profondeurs o
le Cdron se cache.

La lumire s'en va. Et les ptres bdouins rentrent vers Silo, avec de
mlancoliques ritournelles de musette... Sur la fin de mon errante
promenade, je me souviens que c'est aujourd'hui vendredi; alors une
curiosit de dsoeuvr me ramne,  travers les solitudes de la ville
basse, jusqu' ce mur des pleurs o j'tais vendredi dernier.

Dans les ruelles qui y conduisent, encombres de chiens morts, de chats
morts, d'immondices de toute sorte, je rencontre une foule qui s'y rend
aussi, par intrt moqueur, tout un plerinage napolitain escort de
moines, hommes et femmes ayant sur la poitrine la croix rouge, comme ces
hordes bruyantes qui, dans notre Midi franais, se rendent  Lourdes.

Au pied du mur du Temple, j'arrive avec ce flot profane. Vieilles robes
de velours, vieilles papillotes grises, vieilles mains leves pour
maudire, ils sont l fidlement, les anciens d'Isral, qui bientt s'en
iront fconder les herbes de la valle de Josaphat; moins nombreux que
la dernire fois, cependant, et moins tranquilles aussi pour chanter les
lamentations de leur prophte. Avant nous, qui entrons comme une
invasion, dj une bande d'enfants arabes tait l pour les tourmenter:
des petits dguiss en btes, en chiens, sous des sacs de toile bise, et
venant  quatre pattes, avec des rires fous, leur aboyer dans les
jambes. Ce soir, ils me font une piti profonde quand mme, les vieux
dos vots, les longs nez ples et les mauvais yeux...

      *       *       *       *       *

L-bas, dans les quartiers que j'habite, dans la rue des Chrtiens et
dans l'odieux faubourg de Jaffa o fument des usines, sur la route de la
gare et dans les corridors de l'htel, je trouve,  la nuit tombante, un
encombrement de gens nouveaux de tous les coins de l'Europe, vomis par
le petit chemin de fer de la cte; pour la plupart dplaisants et
vulgaires, touristes sans respect ou plerins des classes moyennes, dont
la dvotion de routine est pour me glacer davantage encore.--Tout ce
ct de Jrusalem a pris une banalit de banlieue parisienne.




XXI

Samedi, 14 avril.


veill au son coutumier des trompettes turques, je reprends conscience
de la vie au milieu du tapage d'un htel quelconque, portes qui battent,
discussions rauques en allemand ou en anglais, malles que l'on trane
lourdement dans des corridors encombrs. Et c'est ici la ville sainte!
Et aprs-demain je la quitterai, pour n'y plus revenir, sans y avoir
aperu la lueur que j'avais souhaite, sans y avoir trouv mme un
instant de recueillement vritable...

Depuis ces derniers jours, dans ces clairvoyances navres des matins, o
je sens que tout m'chappe, de chers visages morts me rapparaissent
comme pour me dire l'adieu suprme. Oh! je vivais sans esprance
pourtant, ou du moins il me le semblait,--comme  tant d'autres qui sont
en cela mes frres: on s'imagine ne plus rien croire, mais tout au fond
de l'me subsiste encore obscurment quelque chose de la douce confiance
des anctres. Et maintenant que le Christ est tout  fait inexistant,
tout  fait perdu, les figures vnres et chries, qui s'taient
endormies en Lui, me font l'effet de s'en tre alles  sa suite, de
s'en tre alles dans un recul plus effac; je les ai perdues, elles
aussi, davantage, sous une plus dfinitive poussire. Aprs la vie,
comme dans la vie, pour moi tout est fini plus inexorablement...

      *       *       *       *       *

Je dois passer mes heures d'aujourd'hui au milieu des reprsentante de
cette attachante Armnie, dont l'histoire n'a cess, depuis l'antiquit,
d'tre tourmente et douloureuse.

Si le Trsor des Grecs est assez difficilement ouvert aux visiteurs,
celui des Armniens ne l'avait mme jamais t jusqu' ce jour; et, pour
obtenir qu'il nous ft montr, il a fallu les aimables instances de
notre consul gnral auprs du bienveillant Patriarche.

Les concessions armniennes, fortifies comme des citadelles du moyen
ge, occupent presque la moiti du mont Sion, dont l'autre partie, celle
du levant, appartient aux Isralites.

Avant de commencer notre promenade dans ce quartier trs spcial, nous
voulons faire une visite de remerciement  Sa Batitude le Patriarche,
et, dans une salle de rception grande comme une salle de palais, on
nous fait entrer pour l'attendre. Il arrive bientt par une porte dont
la tenture est souleve presque rituellement par deux prtres en
capuchon noir, et il s'assied prs de nous sur son trne. Il a une tte
admirable sous l'austre capuchon de deuil, des traits fins d'une
asctique pleur, une barbe blanche de prophte, des yeux et des
sourcils d'un noir oriental. Dans son accueil, dans son sourire, dans
toute sa personne, une grce distingue et charmante, et une nuance
d'tranget asiatique. Au milieu de ce crmonial et de ce lieu anciens,
il a l'air d'un prlat des vieux temps. Il nous reoit d'ailleurs  la
turque,--avec le caf, la cigarette et la traditionnelle confiture de
roses.

En plus de l'glise et des couvents, le quartier armnien renferme une
immense et antique htellerie capable de contenir prs de trois mille
plerins, entre des murailles de trois ou quatre mtres d'paisseur,
avec des silos  provisions et une citerne pouvant fournir de l'eau pour
quatre annes: toutes les prcautions de jadis contre les siges, les
surprises, les massacres.

L'glise, o nous pntrons en dernier lieu, est une des plus anciennes
et des plus curieuses de Jrusalem. Prs de sa porte extrieure, se
trouve encore, pour appeler les fidles, l'antique _synamdre_, avec
lequel nous avions fait connaissance au couvent du Sina.
Intrieurement, elle tient de la basilique byzantine, de la mosque et
aussi du palais arabe par le revtement de prcieuses faences bleues
qui recouvre toutes ses murailles et tous ses massifs piliers. Les
trnes pour les patriarches, les petites portes des sacristies et des
dpendances sont en mosaques de nacre et d'caille, d'un trs vieux
travail oriental. De la vote, descendent des quantits d'oeufs
d'autruche, enchsss dans de bizarres montures d'argent cisel. Sur le
matre-autel, pose un triptyque d'or fin  maux translucides. Des tapis
de Turquie, bleus, jaunes ou roses, tendent sur les dalles leur paisse
couche de velours. Et de grands voiles, tombant d'en haut, masquent les
trois tabernacles du fond;--on les change, nous dit-on, chaque semaine;
dans quelques jours, pour la fte de Pques, figureront les plus
somptueux; en ce moment, ceux qui sont en place et sur lesquels se
voient des sries de personnages hiratiques, ont t envoys, il y a
une centaine d'annes, par des Armniens de l'Inde.

      *       *       *       *       *

C'est l, devant le matre-autel, au milieu de ce dcor archaque et
superbe, que des prtres, au beau visage encadr d'un capuchon noir et
d'une barbe noire, nous apportent une  une les pices du Trsor.

Sans contredit, les Grecs possdent au Saint-Spulcre une bien plus
grande profusion de richesses; mais le Trsor des Armniens se compose
d'objets d'un got plus rare. Missel  couverture d'or, offert il y a
six cent cinquante ans par la reine de Silicie. Tiares d'or et de
pierreries, d'un exquis arrangement. Mitres d'vque garnies de perles
et d'meraudes. Et des toffes, des toffes de fes; une surtout, d'un
vieux rose cerise, brocart qui semble tout sem de cristaux de gele
blanche, tout givr d'argent, et qui est brod de feuillages en perles
fines avec fleurs en meraudes et en topazes roses. De peur que ces
choses ne se coupent  force de vieillesse, on les conserve roules sur
de longues bobines que les prtres se mettent  deux pour apporter, les
tenant chacun par un bout. Aprs des saluts au matre-autel, rpts
chaque fois qu'ils entrent, ils tendent ces brocarts par terre, sur les
tapis pais.--Et ce sont des scnes de moyen ge, ces respectueux
dploiements d'toffes, dans cet immobile sanctuaire, au milieu du
miroitement bleu des faences murales,--tandis qu'autour de nous des
diacres, coiffs aussi de l'invariable capuchon noir, s'empressent aux
prparatifs sculaires de la semaine sainte, accrochent des tentures aux
piliers, font monter ou descendre,  l'aide de chanettes d'argent, des
lampes et des oeufs d'autruche.

      *       *       *       *       *

A gauche, en entrant dans la basilique, une sorte de niche en marbre,
comme creuse dans l'paisseur du mur, est le lieu o fut dcapit saint
Jacques et o sa tte est garde. (Son corps, comme on sait, est en
Espagne,  Compostelle.)

Dans des chapelles secondaires, dans des recoins qui communiquent avec
l'glise par des petites portes de nacre, on nous fait visiter d'autres
curieux tabernacles, d'un aspect singulier et presque hindou, voils par
des portires anciennes en velours de Damas ou en soie de Brousse. On
nous y montre mme des colonnes arraches jadis  la mosque d'Omar, et
d'ailleurs trs reconnaissables. A Jrusalem, o tout est confusion de
dbris et de splendeurs, ces changes ne surprennent plus; au fond de
nos esprits, est assise la notion des tourmentes qui ont pass sur cette
ville aujourd'hui au calme de la fin, la notion des bouleversements
inous qui ont retourn vingt fois son vieux sol de cimetire...

Dans une sacristie, revtue d'extraordinaires faences sans ge, le
prtre d'Armnie qui nous guide, tout  coup s'exalte et s'indigne
contre ce Khosros II, le terrible, qui, afin de ne rien omettre dans
ses destructions, passa cinq annes ici  ruiner de fond en comble les
glises,  briser tout ce qui ne pouvait tre enlev, qui emmena en
captivit plus de cinq mille moines et emporta jusqu'au fond de la Perse
la vraie croix. Comme c'est trange,  notre poque, entendre quelqu'un
qui frmit au souvenir de Khosros!... Plus encore que cette mise en
scne dont nous sommes ici entours, cela nous fait perdre pour un
instant toute notion du prsent sicle.

      *       *       *       *       *

Suivant le crmonial d'Orient, quand nous quittons la vieille basilique
si vnrable, un jeune diacre nous attend  la porte pour nous verser,
d'un vase d'argent  long col, de l'eau de roses dans les mains.

Vraiment en nous montrant, par exception, leur Trsor, ces aimables
prtres armniens aux profils de came nous ont donn l, pour bercer un
moment nos dceptions infinies, une trs charmante vision de pass, dans
leur glise de faence et de nacre.

      *       *       *       *       *

Puisque je suis sur le mont Sion, je vais, jusqu'au coucher du soleil,
errer chez ces juifs qui, surtout depuis les dernires perscutions
russes, reviennent en masse vers Jrusalem.

C'est aujourd'hui le jour du sabbat, et le calme rgne dans leur
quartier sordide. Fermes, toutes les petites choppes o se brocantent
la guenille et la ferraille, et on n'entend plus le martelage coutumier
des innombrables ferblantiers. Les belles robes de velours et les loques
de fourrure qui sont sorties hier au soir des coffres, pour aller au Mur
des Pleurs, circulent aujourd'hui au soleil d'avril. Plusieurs
personnages en habit de fte se promnent, par les rues empestes et
troites, un livre de psaumes  la main.

La grande synagogue.--Dans la cour dont elle est entoure, jouent des
enfants trop blancs et trop roses; jolis quelquefois, mais l'oeil trop
ft, l'attitude trop sournoise; dj l'air d'avoir conscience de
l'opprobre hrditaire et de couver des rancunes contre les chrtiens.
Leurs cheveux blonds sont tondus ras, except au-dessus des tempes o
ont t respectes ces mches qui deviendront plus tard les
traditionnelles papillottes, mais qui pour le moment leur font des
oreilles d'pagneul.

On prouve presque un sentiment de piti, quand, aprs toutes ces
magnificences des glises, on regarde ce pauvre sanctuaire  l'abandon.
Des bancs dserts; des murs simplement pltrs, dont le crpissage
tombe. Quelques vieilles barbes, quelques vieilles papillottes grises
sommeillent dans des coins, sous leurs bonnets  long poil; d'autres,
qui lisaient leur bible  demi-voix chantonnante, en se dandinant comme
des ours, nous jettent un regard faux, qui semble glisser le long de
leur nez mince. On entre ici le chapeau sur la tte, et le janissaire
qui m'escorte y prend une expression de superbe insolence. Des moineaux,
nullement gns par le chevrotement des prires, vont et viennent,
apportent des brins de laine et de paille pour leurs nids, qui se
construisent au-dessus mme du tabernacle, dans les fleurons dors du
couronnement; ils sont tout ce qu'il y a d'un peu gracieux dans ce
temple lamentable. Le soleil printanier, qui tombe  flots au dehors sur
les immondices des pavs, sur le bois centenaire des devantures closes,
entre ici comme  regret, avec un rayonnement triste sur ces quelques
vilains vieillards et sur toutes ces places vides.

      *       *       *       *       *

Cette nuit qui vient,--et qui est presque la dernire, puisque je quitte
aprs-demain matin Jrusalem,--je veux pourtant la consacrer au
Gethsmani, bien que je sois plus que jamais sans espoir  prsent...

Depuis tant d'annes, j'y avais song,  une nuit passe l, dans le
recueillement solitaire!... Longtemps, aprs le triste exode de ma foi,
j'avais fond encore sur ce lieu unique je ne sais quelle esprance
irraisonne; il m'avait sembl qu'au Gethsmani je serais moins loin du
Christ; que, s'il avait rellement triomph de la mort, ne ft-ce que
comme une me humaine trs grande et trs pure, l peut-tre plutt
qu'ailleurs ma dtresse serait entendue et j'aurais quelque
manifestation de lui... Et j'y vais ce soir avec un coeur de glace et de
fer; j'y vais par acquit de conscience envers moi-mme, uniquement pour
accomplir une chose depuis trs longtemps rve.

      *       *       *       *       *

Il est onze heures environ, quand je me mets en route, et la lune est
haute. Aller l-bas tout  fait seul est impossible, mme avec un
revolver  la ceinture; il faut,  ct de moi, un janissaire arm, non
pas seulement pour les dangers nocturnes auxquels je ne crois gure,
mais  cause des abords dfendus du Haram-ech-Chrif par o je dois
passer,  cause des portes de la ville qui sont fermes et qui ne
peuvent s'ouvrir que sur un ordre du pacha, rgulirement transmis.

Descendant par la Voie Douloureuse, nous traversons d'abord tout
Jrusalem, silencieux, obscur et dsert. Les maisons sont closes. Dans
l'ombre des rues votes, tremblent de loin en loin quelques lanternes
fumeuses; ailleurs, les rayons de la lune tombent, dcoupant des
blancheurs sur les pavs, sur les ruines. Le long de notre chemin,
personne, que deux ou trois soldats turcs attards, rentrant aux
casernes. Rien que le bruit de nos pas, exagr sur les pierres sonores,
et le cliquetis du long sabre  fourreau d'argent que le janissaire
trane.

Il me parle en turc, le janissaire: Jrusalem, tu vois, le soir, c'est
un pays de pauvres, il n'y a rien. Pour nous, les musulmans, il y a
ceci... (Et son geste indique l'Enceinte Sacre, la mosque d'Omar, dont
nous approchons.) Pour loi, chrtien, il y a le Saint-Spulcre. Mais
c'est tout. Le reste ne vaut pas qu'on le compte. Tu le vois, le soir,
il n'y a rien.

Dans ce quartier interdit aux chrtiens qui avoisine la sainte mosque,
le janissaire parlemente avec les sentinelles de nuit,--et nous passons.

Descendant toujours, nous voici, dans le noir d'une vote de pierres,
arrivs  cette porte de la ville qui donne sur la valle des morts; les
chrtiens l'appellent porte Saint-tienne, et les Arabes, porte de
Madame-Marie. Elle est ferme naturellement, et dure  ouvrir, lourde,
barde de fer. Deux des sentinelles du poste de nuit, que le janissaire
rveille, la font tourner sur ses gonds normes. Lentement elle s'ouvre,
en grinant dans tout ce silence,--et alors, de l'obscurit o nous
sommes, c'est, dans un blouissement, la soudaine apparition d'un
immense et immobile pays spectral, tout de blancheurs, tout de pierres
blanches sous des flots d'une vague lumire blanche: la valle de
Josaphat et le Gethsmani, figs sous la lune de minuit!...

Au-dessous de nous, la valle se creuse, remplie du peuple infini des
tombes, et en face, sur le versant oppos au ntre, le Gethsmani monte;
dans tout ce blanc de la montagne, les oliviers se dessinent eu taches
noires, les cyprs en larmes noires; les couvents s'tagent; la grande
glise russe, avec ses coupoles de Kremlin qui se superposent, a pris,
dans l'loignement et sous la lune, un air de pagode indoue; l'ensemble,
envelopp de rayons ples, est charmant cette nuit comme une vision
asiatique, mais n'voque aucune pense chrtienne. Et c'est un peu plus
loin, l-bas, en dehors de tous ces enclos de prtres et de moines, que
j'ai souhait d'aller...

Mais, au dernier moment, une crainte toujours plus grande m'loigne de
ce lieu, o je sens que je ne trouverai rien. Pour retarder encore
l'instant des dernires dceptions dsoles, je vais d'abord errer
longuement dans tout ce silence, suivre au hasard le lit du Cdron,
attendre que peut-tre un peu plus d'apaisement recueilli descende enfin
en moi-mme...

      *       *       *       *       *

Au coeur de la valle,  prsent, nous arrivons devant les trois grands
monolithes d'Absalon, de saint Jacques et de Josaphat, au pied de ces
assises de roches dans lesquels ils ont t taills et o s'ouvrent,
bantes, tant d'entres de spulcres. Tout ce lugubre ensemble s'avance
et se dresse, sous la blanche lune, avec des contours nets et cassants;
on dirait des choses depuis longtemps finies, dessches, qui ne
tiennent qu' force de tranquillit dans l'air, comme ces momies qu'un
souffle suffit  mietter... Valle de la mort, sol rempli d'os et de
poussire d'hommes, temple silencieux du nant, o le son mme des
trompettes apocalyptiques ne pourrait plus que se glacer et mourir... Et
tandis que nous subissons l'oppression des alentours, tandis qu'un
effroi immobilisant sort d'entre les colonnes funraires, monte des
profonds trous noirs, voici que, de l'un des grands tombeaux, s'chappe
aussi tout  coup le bruit d'une toux humaine, qui semble partie de trs
loin et de trs bas, grossie et rpercute dans des sonorits de dessous
terre... Le janissaire s'arrte, frmissant de peur,--et il est pourtant
un brave, qui a eu le cou travers de balles, aux cts du grand Osman
Pacha, le Ghazi,  la glorieuse dfense de Plevna. Oh! dit-il, il y a
des hommes couchs l dedans! .. On me retrouverait fou, moi, le
lendemain matin... Quels hommes faut-il qu'ils soient, mon Dieu, pour
dormir l!... Sans doute, tout simplement des Bdouins bergers, remiss
dans ces vieux spulcres vides avec leurs moutons; mais il doit
s'imaginer des vampires, des sorciers vocateurs de spectres. Et c'tait
si imprvu, d'ailleurs, au milieu de ce silence, que j'en ai trembl
comme lui.

      *       *       *       *       *

Allons, l'heure passe. Il est dj plus tard, sans doute, qu'il n'tait
quand le Christ fit l-haut sa prire d'agonie, puisque, vers minuit, il
fut saisi par la troupe arme. Remontons lentement vers le Gethsmani...

Toujours rien, cependant, au fond de mon me attentive et anxieuse; rien
que la vague influence de la lune et des tombes, l'instinctif effroi de
tout ce pays blanc...

Des fanaux arrivent l-bas, une vingtaine au moins; des gens viennent de
la direction d'Ophel et se htent, courant presque... Nous n'avions
prvu personne cependant,  de telles heures. Ah! dit le janissaire
avec dgot, des juifs!... Ils viennent enterrer un mort! En effet, je
reconnais ces silhouettes spciales, ces longues robes triques et ces
bonnets de fourrure. (On sait que chez eux c'est l'usage,  n'importe
quel moment du jour ou de la nuit, de faire disparatre tout de suite,
comme chose immonde, les cadavres  peine froids.) Et ils se dpchent,
comme des gens qui accompliraient clandestinement une mauvaise besogne,
d'enfouir celui-l.

      *       *       *       *       *

Et enfin, aprs tant d'hsitations qui ont allong ma route, c'est le
Gethsmani maintenant, ses oliviers et ses tristes pierres. Prs du
couvent endormi des Franciscains, je suis mont et je m'arrte, dans un
lieu que les hommes destructeurs ont laiss  peu prs tel qu'il a d
tre aux anciens jours.

Je dis au janissaire, pour tre seul: Assieds-toi et reste l; tu
m'attendras un peu longtemps, une heure peut-tre, jusqu' ce que je
t'appelle. Puis, je m'loigne de lui assez pour ne plus le voir et,
contre les racines d'un olivier, je m'tends sur la terre.

Cependant, aucun sentiment particulier ne se dgage encore des choses.
C'est un endroit quelconque, un peu trange seulement.

En mme temps que moi, ont sembl monter, l-bas en face, sur le versant
oppos de la valle des morts, les murailles de Jrusalem; le ravin, au
fond duquel passe le Cdron, m'en spare; le ravin, ce soir vaporeux et
blanc, sous l'excs des rayons lunaires; et, au-dessus de ces bas-fonds
d'un aspect de nuages, ces murailles se tiennent  la mme hauteur que
le lieu o je suis, suspendues, dirait-on, et chimriques.--D'ici,
pendant la nuit d'agonie, le Christ dut les regarder; sur le ciel, elles
traaient leur pareille grande ligne droite; moins crneles sans doute,
en ces temps, parce qu'elles n'taient pas sarrasines, et dpasses par
le fate de ce temple merveilleux et dominateur que nous n'imaginons
plus. Cette nuit, au-dessus de leurs crneaux, n'apparat ni une
habitation humaine ni une lumire; mais seul le dme de la mosque
d'Omar, sur lequel la lune jette des luisants bleutres et que le
croissant de Mahomet surmonte. Prs de moi, dans mes alentours
immdiats, c'est l'absolue solitude; c'est la montagne pierreuse, qui
participe  l'immense rayonnement blanc du ciel, qui est comme pntre
de lumire de lune et o les rares oliviers projettent leurs ombres en
grles petits dessins noirs.

La clameur des chiens de Jrusalem, qui la nuit est incessante comme
dans toutes les villes turques, s'entendait  peine d'en bas, du fond de
la valle; mais ici elle m'arrive, lointaine, sonore et lgre; des
chos sans doute la dplacent, car elle semble partir d'en haut, tomber
du ciel. Et de temps  autre s'y mle le cri plus rapproch, l'appel en
sourdine d'un oiseau nocturne.

      *       *       *       *       *

Contre l'olivier, mon front lass s'appuie et se frappe. J'attends je ne
sais quoi d'indfini que je n'espre pas,--et rien ne vient  moi, et je
reste le coeur ferm, sans mme un instant de dtente un peu douce,
comme, au Saint-Spulcre le jour de l'arrive.

Pourtant, ma prire inexprime tait suppliante et profonde,--et j'tais
venu de la grande tribulation, de l'abme d'angoisse...

Non, rien; personne ne me voit, personne ne m'coute, personne ne me
rpond...

J'attends,--et les instants passent, et c'est l'vanouissement des
derniers espoirs confus, c'est le nant des nants o je me sens
tomber...

      *       *       *       *       *

Alors, la voix brusque tout  coup, et presque mauvaise, j'appelle le
janissaire qui docilement veillait l-bas: Viens, c'est fini,
rentrons!

Et, l'me plus due, vide  jamais, amre et presque rvolte, je
redescends vers la vieille porte garnie de fer, pour rentrer dans
Jrusalem.

      *       *       *       *       *

Les soldats de garde l'avaient laisse entr'ouverte, cette porte, 
cause de nous, et j'y passe le premier, poussant un peu de l'paule le
battant lourd.

Le factionnaire alors, tir en sursaut de quelque somnolent rve, me met
la main au collet et jette le cri d'alarme, tandis que je me retourne,
dans un mouvement de dfense irrflchie, pour le prendre  la gorge, me
sentant d'ailleurs en ce moment irrit et dur, prt  toutes les
instinctives violences. Pendant deux indcises secondes, nous nous
maintenons ainsi dans l'obscurit. Les hommes du poste accourent et le
janissaire intervient. De part et d'autre, on se reconnat et on sourit.
Vu  la lueur d'un fanal qu'on apporte, il a l'air naf et bon, ce
soldat turc qui m'a arrt. Il s'excuse, craignant que je ne fasse une
plainte; mais je lui tends la main au contraire: c'est moi qui suis dans
mon tort; j'aurais d laisser le janissaire me prcder avec le mot de
passe.

En pleine nuit, nous remontons au quartier de Jaffa, par cette longue
Voie Douloureuse, qui n'est plus pour moi qu'une rue quelconque, un peu
plus sinistre que les autres, dans une vieille ville d'Orient.




XXII

Dimanche, 15 avril.


Mon dernier jour  Jrusalem, la fin de ce dcevant plerinage qui,
d'heure en heure presque, s'est toujours de plus en plus glac.

Je m'veille sous l'impression pnible et dure de la prcdente nuit,
dans le sentiment, d'abord confus, de je ne sais quoi de fini, ou
d'irrmissible, ou d'implacable... Et, de tous cts, les messes
sonnent, les carillons joyeux du dimanche emplissent l'air,-- la
glorification de ce Christ que je n'ai pas su trouver. Dans les rues,
claires au gai soleil du printemps, dfilent des cortges de petites
filles allant aux glises sous la conduite des Soeurs, des bataillons de
petits garons en fez et en longue robe orientale, sous la conduite des
Frres. Et les femmes chrtiennes de Jrusalem passent aussi, drapes 
la turque dans des voiles blancs, et les femmes de Bethlem en hennin
garni de pices d'argent ou d'or, courant toutes o les cloches les
appellent.

Maintenant, sous mes fentres, la rue entire vibre d'un mme cri
strident, comme pouss  la fois par des milliers de martinets en
dlire. Je reconnais ce cri d'allgresse commun  toutes les Mauresques
et  toutes les Arabes, ce you, you, you! sauvage dont elles
accompagnent les danses et les ftes. Mais c'est pour le Christ encore,
cette fois. C'est un plerinage de femmes arrives du fond de
l'Abyssinie, qui font ce matin leur entre dans la ville sainte et qui
la saluent  pleine voix suivant la coutume antique. Vtues comme les
Bdouines du dsert, de robes noires et de voiles noirs, elles
s'avancent comme une funraire thorie, comme une trane de deuil sur
les pavs ensoleills. De minute en minute, elles reprennent leur grand
cri aigu, et des prtres de leur rite, noirs comme elles de robe et de
visage, qui les attendaient sur le parcours, rpondent chaque fois, avec
un geste pour bnir: Que votre retour soit heureux! Graves,
concentres dans leur rve, elles marchent sans broncher sous les
regards rieurs et imbciles de quelques modernes touristes accouds aux
fentres. Je les suis des yeux longtemps, les fantmes  voix de
crcelle: tout au bout de la rue l-bas, elles tournent,--et c'est au
Saint-Spulcre qu'elles vont tout droit, de leur pas dlibr et rapide,
dans le premier lan de leur extase barbare.

      *       *       *       *       *

Avant de quitter Jrusalem, je veux aujourd'hui pntrer une dernire
fois dans l'enceinte sacre des musulmans, revoir la merveilleuse
mosque d'Omar, en rester au moins--faute de mieux, hlas!--sur le
souvenir de cette splendeur.

En s'y rendant, il faut passer devant le Saint-Spulcre, aux abords
duquel, plus que jamais aujourd'hui, la foule se presse. Et, passant l,
je veux y entrer aussi, pour l'adieu.

Mais, le pristyle franchi, quand je tente de contourner le grand
kiosque de marbre, des soldats turcs en armes me barrent le passage. Ce
sont eux qui maintiennent l'ordre ici, qui font respecter, le sabre  la
main, les conventions sculaires entre les chrtiens des confessions
ennemies. Et aujourd'hui, la place est aux Abyssins et aux Cophtes;
couvert d'ornements d'un archasme trange, un vque au visage noir
officie pour des centaines de plerins noirs, qui chantent en voix
suraigu, en fausset de Muzin. Je n'ai le droit de regarder que de loin
ce qui se passe devant les autels, mais tout cela est inquitant,
idoltre et sauvage; on dirait, dans les ges passs, le culte de
quelque Isis ou de quelque Baal...

      *       *       *       *       *

Autant cette place du Saint-Spulcre, constamment ouverte  tous, est
troite, crase et sombre, autant il y a d'espace, de vide et de
silence, l-bas, autour de la mosque bleue.

Depuis quinze jours que je n'tais venu dans ce dsert de l'Enceinte
Sacre, le printemps y a travaill beaucoup; entre les vieilles dalles
blanches, l'herbe a mont, les coquelicots et les marguerites ont fleuri
avec une profusion nouvelle.

Aujourd'hui, sous les quelques arbres centenaires, groups  et l au
hasard, sont assises  l'ombre, les pieds dans les fleurs, des femmes
arabes qui,  notre approche, se voilent jusqu'aux yeux. Mais l'espace
est si grand, que leur prsence y est comme perdue, et c'est la solitude
quand mme.

Aux abords immdiats de la mosque, o les dalles sont plus intactes, o
l'herbe est moins haute et plus rare, il y a une morne rverbration de
soleil sur le pavage blanc et sur les dicules secondaires, portiques ou
mirhabs, dont le sanctuaire est entour.

A cette plus grande lumire d'aujourd'hui, elle semble avoir vieilli,
l'incomparable mosque d'Omar. Elle garde toujours le brillant de ses
marbres et de ses ors, les reflets changeants de ses mosaques, les
transparences de pierreries de ses verrires; mais ses treize sicles se
lisent,  je ne sais quoi de djet, de poussireux que le soleil
accentue; elle a l'clat attnu des belles choses prs de finir; elle
fait l'effet presque de ces vieux brocarts somptueux, qui tiennent
encore, mais qu'on oserait  peine toucher.

Sous le grand rocher noir qui est au centre, on peut descendre, par des
marches de marbre, dans une sorte de grotte obscure et infiniment
sainte,  laquelle se rattache une lgende mahomtane sur l'ange
Gabriel. La vote, trs basse, en est polie par le frottement des mains
o des ttes humaines,--et l encore, on prend conscience d'annes sans
nombre.

      *       *       *       *       *

Les sanctuaires des musulmans ne causent jamais, comme les sanctuaires
chrtiens, l'motion douce qui amne les larmes; mais ils conseillent
les dtachements apaiss et les rsignations sages; ils sont les asiles
de repos o l'on regarde passer la vie avec l'indiffrence de la mort.

En particulier, tout ce silencieux Haram-ech-Chrif, avec sa mlancolie
et sa magnificence, est bien le lieu de rve qui n'meut pas, qui
n'attendrit pas, mais qui seulement calme et enchante. Et, pour moi, il
est le refuge qui convient le mieux aujourd'hui;--de mme que cet Islam
vers lequel j'avais inclin jadis, pourrait, compris d'une certaine
manire, devenir plus tard la forme religieuse extrieure, toute
d'imagination et d'art, dans laquelle s'envelopperait mon incroyance.




XXIII

     _O crux, ave spes unica!_

Lundi, 16 avril.


Ce matin, nos chevaux sells, nos cantines fermes, nous allions quitter
Jrusalem et continuer notre route  travers la Galile, vers Damas la
ville sarrasine, pour au moins nous distraire et nous tourdir au charme
de mort des choses orientales.

Mais une pluie glace commence  tomber d'un ciel tout noir. Et c'est le
retour subit de l'hiver, avec un grand vent gmissant, des torrents
d'eau et de grle.

Alors, nous dcidons de remettre  demain ce dpart.

      *       *       *       *       *

La journe se passe, comme celle de notre arrive ici, au coin du feu et
au milieu de gens quelconques, dans l'coeurant ennui d'un salon d'htel
par temps de pluie, entre les ternels marchands d'objets de pit et
les odieuses petites tables de lecture o posent les derniers journaux
d'Europe.

      *       *       *       *       *

Puis, vers le soir, les averses calmes, je m'en vais par les ruelles
tristes o les toits s'gouttent; sous le ciel encore tourment, je me
dirige vers le Saint-Spulcre une dernire fois, ramen vers ce lieu par
un sentiment qui ne se dfinit plus.

C'est l'heure plus dsole du crpuscule, l'heure o les lampes de nuit
n'clairent pas encore les basiliques, o tout est laiss dans
l'obscurit,--et d'ailleurs presque sans surveillance, comme si, en
pareil lieu, des profanations, des sacrilges ne pouvaient jamais tre
oss.

Prs de l'entre, sur la pierre de l'onction, une mre a pos son
enfant de quelques mois et, avec un sourire de joie confiante, elle l'y
fait rouler doucement, pour que toutes les parties de son petit corps
aient touch le marbre saint.

Plus loin, il fait sombre, sombre,--et je vais  ttons, frlant des
groupes indistincts, qui marchent sans bruit. Contre les piliers, contre
les colonnes, des masses noires effondres indiquent la prsence des
mendiants, des estropis, des paralytiques, qui sont ici des htes
ternels. Au-dessous du nuage d'encens qui, l-haut, recueille encore un
peu de la lumire des coupoles, l'odeur de cadavre trane, pesante et
fade.

Par les dtours, qui me sont familiers  prsent, je refais jusqu'en
bas, jusqu' l'trange crypte profonde de sainte Hlne, le mme trajet
qu'au lendemain de mon arrive  Jrusalem, mais avec un coeur
infiniment diffrent et plus durci, o l'motion premire, hlas! ne se
retrouve pas.

Ensuite, revenu prs du Spulcre, je monte presque involontairement
l'escalier qui mne  la chapelle haute, sur le Golgotha...

      *       *       *       *       *

Et l mme pourtant, dans ce lieu des extases et des sanglots, il ne me
semble pas que rien en moi puisse s'mouvoir encore. Tranquillement,
j'examine l'autel, les trois croix dresses, les trois grandes images
des ples crucifis qui se dtachent en avant d'une sorte d'arc-en-ciel
de vermeil; puis, le plafond trs bas, navement peint comme un ciel
bleu o sont des toiles d'or et des anges, et des lunes  figure
d'homme contemplant la terre. Une pnombre persiste, malgr les cierges
et les lampes, dans cette chapelle cependant trs petite. Il est tard,
et il n'y a plus en ce moment que quelques femmes, assises, en pleurs,
dans les coins obscurs.

Mais des gens, avant de quitter le Saint-Spulcre, continuent de monter
ici un  un, pour se prosterner et prier. Je m'appuie  un pilier voisin
de l'autel et je les regarde venir.

D'abord parat un jeune soldat cosaque, l'air martial et superbe, qui se
trane  genoux sous le retable pour baiser la place o fut plante,
dans le roc du Calvaire, la croix de Jsus.

Des femmes de je ne sais quel pays, en longs voiles noirs, lui
succdent, qui, les bras levs, les mains ouvertes, prient avec larmes,
en une langue et suivant des rites inconnus.

Une pauvre vieille arrive ensuite, humble, discrte, qui d'abord se met
 genoux un peu loin, comme n'osant pas; de son ballot de plerine, elle
tire son vangile, ses lunettes, un petit cierge qu'elle allume, et elle
s'avance enfin, aprs une rvrence ancienne, pour commencer ses
gnuflexions et ses prires.

Il y a des intervalles de solitude et de silence, pendant lesquels
s'entend  peine, derrire moi, un bruit lger de sanglots.

Et, de nouveau, d'autres viennent encore, qui ont les mmes yeux
d'humilit et de foi...

Aprs tout, on a bien fait de marquer ce lieu prcis, mme si c'est une
pieuse imposture; pour les _travaills_ et les _chargs_, il y a une
indicible joie  venir pleurer l. Et d'ailleurs, si le Christ les voit,
ces pauvres prosterns qui prient, que lui importe l'erreur sur la
place, pourvu que leur coeur se fonde de reconnaissance et d'amour, sur
ce rocher, en souvenir de son agonie.

Oh! ils ont choisi la bonne part, ceux-l qui, sans comprendre,
adorent... Et faire comme eux ne serait peut-tre pas tout  fait
impossible encore aux plus compliqus et plus clairvoyants que nous
sommes; faire comme eux, non plus par simplicit--car on ne redevient
pas simple, hlas!--mais au contraire par un effort suprieur de notre
raisonnement. Car les dogmes inadmissibles, les symboles vnrables,
mais vieillis, tout cela n'est pas le Christ, n'est que l'hritage des
prcdentes gnrations naves,--et l'inanit de ces choses ne prouve
rien contre lui. Lui, demeure inexplicable toujours et quand mme, pour
qui prend la peine de sonder en conscience les textes de l'criture; et
alors, tant que l'nigme subsiste, l'espoir peut durer aussi. Oh! ils
sont borns et purilement prsomptueux, ceux qui se contentent des
objections fournies par l'troite logique humaine, pour oser conclure
quoi que ce soit, dans un sens ou dans l'autre, au milieu de
l'insondable mystre de tout...

Je sais bien, il y a l'infini de l'espace, de la matire et des mondes,
que l'vangile semble n'avoir pas souponn... Et mme, dans l'hypothse
admise d'un Dieu s'occupant du rien qu'est la Terre, s'occupant des plus
infimes riens individuels que nous sommes, tant de difficults
subsistent encore: en premier lieu, la multitude des mes amonceles
depuis la nuit des origines, et puis ces mes infrieures qui se
tiennent au-dessous de nous, vagues et inquitantes, sur les limites mal
dtermines de l'animalit...

Le Mal et la Mort, nous arrivons presque  admettre qu'ils soient
ncessaires, comme pierres de touche o s'prouvent les mes;--et puis,
sans cela, il n'y aurait pas la sublime piti.

La Rdemption droute notre raison davantage, et, pour ma part, je ne
sais plus voir la ncessit de ce moyen; les graves paroles sur ce sujet
inscrites en lettres d'or au couronnement de la mosque d'Omar sont la
prcise formule de mon doute: Lorsque Dieu a dcid une chose, il n'a
qu' dire: Sois, et elle est. Mais le Christ--(oh! ce que je vais
noncer semblera bien impie  plusieurs)--le Christ, en tant que fait
homme, et homme de son poque, n'avait peut-tre encore, sur son rle de
messie, que la vision symbolique en harmonie avec l'esprit de l'Orient
ancien et avec les livres sacrs antrieurs  sa venue. Et les
vangiles, en nous transmettant ce qu'il disait de lui-mme, ont pu nous
l'obscurcir encore. Il n'tait pas charg de soulever pour nous le voile
des causes et des fins inconnaissables, mais peut-tre d'apporter
seulement au petit groupe humain une lueur, une indication certaine de
dure et de revoir en attendant les rvlations plus compltes d'aprs
la mort. Qu'importe, mon Dieu, un peu plus d'incomprhensible ou un peu
moins, puisque, par nous-mmes, nous ne dchiffrerons seulement jamais
le pourquoi de notre existence. Sous l'entassement des nbuleuses
images, rayonne quand mme la parole d'amour et la parole de vie!

Or cette parole, que Lui seul, sur notre petite terre perdue, a os
prononcer,--et avec une certitude infiniment mystrieuse,--si on nous la
reprend, il n'y a plus rien; sans cette croix et cette promesse
clairant le monde, tout n'est plus qu'agitation vaine dans de la nuit,
remuement de larves en marche vers la mort... Ils ne me contrediront
pas, ceux qui ont une fois dans leur vie connu le vritable
amour,--j'entends le plus pur, celui qu'on a pour une mre, pour un
fils, pour un frre. Les autres, les indiffrents, les cyniques ou les
superbes, je parle ici plus que jamais une langue inintelligible pour
eux...

      *       *       *       *       *

Dans la chapelle imprgne de larmes, o l'air est comme doucement
alourdi par les prires des sicles, je repasse en moi-mme ces choses
dj cent fois penses... Mais, pour adorer sans comprendre, comme ces
simples qui viennent ici,--et qui sont les sages, les logiques de ce
monde,--il faut sans doute une intuition et un lan du coeur qu'ils ont
encore et que je n'ai plus...

Derrire moi, maintenant, rsonne un bruit particulier de heurt sur le
marbre des dalles: un vieil homme  cheveux blancs est l, agenouill,
qui se frappe le front par terre.

Et tout  coup il se relve, les mains jointes, des larmes sur ses joues
creuses, les yeux grands ouverts dans une expression de confiance et de
joie extraterrestres. C'est un vieillard fini, au visage terreux dj
touch par la mort,--mais  ce moment, transfigur, d'une beaut
triomphante, malgr sa laideur et sa dcrpitude. A l'heure de son
invitable destruction, dbris qu'il est dj, il a pu se cramponner des
mains  quelque chose de radieux et d'ternel; aeul qui s'en va, il
sent qu'il les retrouvera l-haut, ses fils peut-tre ou ses
petits-fils,--quelque petite tte frise d'enfant... Oh! la foi, la foi
bnie et dlicieuse!... Ceux qui disent: L'illusion est douce, il est
vrai; mais c'est une illusion, alors il faut la dtruire dans le coeur
des hommes, sont aussi insenss que s'ils supprimaient les remdes qui
calment et endorment la douleur, sous prtexte que leur effet doit
s'arrter  l'instant de la mort...

Et, peu  peu, voici que je me sens pntr, moi aussi, par l'impression
doucement trompeuse d'une prire entendue et exauce... Je les croyais
finis, pourtant, ces mirages!...

Au Gethsmani, la nuit dernire, il y avait sans doute trop d'orgueil
encore dans ma recherche de solitude, et, ici, je suis mieux  ma place
de misre, confondu avec ces humbles qui appellent de toute leur me;
ils sont mes gaux d'ailleurs, et je n'ai rien de plus qu'eux; demain,
ce sera poussire de mes joies terrestres, et quelques annes, courtes
comme un jour, me feront pareil au vieillard qui est l... Oh! prier
comme lui, quand la fin sera proche; prier comme eux tous!... Me jeter,
moi aussi, sur ces pierres du Golgotha et m'y abmer dans une
adoration!... Mais il est trop diffrent du Christ de mon enfance, ce
Christ des icones dores qu'ils implorent ici, et ces manifestations
extrieures, ces lans qui font tomber  genoux, ne sont plus possibles
aux hommes de mon temps; mme dans cette chapelle du Calvaire qui,
depuis tant de sicles, connat les sanglots, un sentiment, d'une toute
moderne essence, me raidit  ma place et m'immobilise...

Quelque chose cependant commence  troubler mes yeux!... C'tait
inattendu et c'est sans rsistance possible: dans ce retrait du pilier
qui me cache, voici que je pleure, moi aussi; que je pleure enfin toutes
les larmes amonceles et refoules pendant mes longues angoisses
antrieures, au cours de tant de changeantes et vides comdies dont mon
existence a t trame. On prie comme on peut, et moi je ne peux pas
mieux. Bien que debout l dans l'ombre, je suis maintenant, de toute mon
me, prostern, autant que le vieillard en extase  mes cts, autant
que le soldat qui tout  l'heure rampait pour embrasser les pierres. Le
Christ! oh! oui, quoi que les hommes fassent et disent, il demeure bien
l'inexplicable et l'unique! Ds que sa croix parat, ds que son nom est
prononc, tout s'apaise et change, les rancunes se fondent et on
entrevoit les renoncements qui purifient; devant le moindre crucifix de
bois, les coeurs hautains et durs se souviennent, s'humilient et
conoivent la piti. Il est l'vocateur des incomparables rves et le
magicien des ternels revoirs. Il est le matre des consolations
inespres et le prince des pardons infinis.

Et, en ce moment, si trange que cela puisse paratre venant de moi, je
voudrais oser dire  ceux de mes frres inconnus qui m'ont suivi au
Saint-Spulcre: Cherchez-Le, vous aussi; essayez... puisqu'en dehors de
Lui il n'y a rien! Vous n'aurez pas besoin pour Le rencontrer de venir
pompeusement  Jrusalem, puisque, s'il est, Il est partout. Peut-tre
le trouverez-vous mieux que je n'ai su le faire... Et d'ailleurs, je
bnis mme cet instant court o j'ai presque reconquis en Lui
l'esprance ineffable et profonde,--en attendant que le nant me
rapparaisse, plus noir, demain.


  FIN


  MILE COLIN--IMPRIMERIE LE LAGNY


  CALMANN LVY, DITEUR

  DU MME AUTEUR

  Format grand in-18.

  AU MAROC                                          1 vol.

  AZIYAD                                           1 ----

  LE DSERT                                         1 ----

  L'EXILE                                          1 ----

  FANTME D'ORIENT                                  1 ----

  FLEURS D'ENNUI                                    1 ----

  JAPONERIES D'AUTOMNE                              1 ----

  LE LIVRE DE LA PITI ET DE LA MORT                1 ----

  MADAME CHRYSANTHME                               1 ----

  LE MARIAGE DE LOTI                                1 ----

  MON FRRE YVES                                    1 ----

  PCHEUR D'ISLANDE                                 1 ----

  PROPOS D'EXIL                                     1 ----

  LE ROMAN D'UN ENFANT                              1 ----

  LE ROMAN D'UN SPAHI                               1 ----


  _ditions illustres:_

  MADAME CHRYSANTHME, format in-8o cavalier,
    avec un grand nombre d'aquarelles et de
    dessins de ROSSI et MYRBACH                     1 vol.

  PCHEUR D'ISLANDE, format in-8o jsus,
    nombreuses compositions de E. RUDAUX            1 ----


  MILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY


Notes:

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont t corriges.

  Remplacements effectus:
  Boedeker par Bdeker
  inconciemment par inconsciemment (sans hte, inconsciemment
     retenus)
  impraratrice par impratrice (et l'impratrice Eudoxie)
  s epouvante par s'pouvante (on s'pouvante presque)
  es par est (pendant que Jsus est interrog)
  lesquls par lequels (pour lesquels les lieux saints)
  ravni par ravin (profond du ravin, surplombs)
  derrrire par derrire (cache derrire le mont)
  fantatisques par fantastiques (grandes chvres fantastiques)
  ou par o (les herbages, o des cavaliers)
  coqiulles par coquilles (et de coquilles)
  vtement par vtements (le faste des vtements sacerdotaux)
  qni par qui (brocarts somptueux, qui)
  Sepulcre par Spulcre (revenu prs du Spulcre,)
  vnrales par vnrables (les symboles vnrables,)
  naives par naves (prcdentes gnrations naves,)

Autres corrections:

L'annonce des autres oeuvres du mme auteur a t dplace du dbut
  au fin du livre.

Guillemet ajout au commencement de la citation: J'ai fait faire...
  jeunes arbres.

Chang ...monta Gethsmani, il est au probable qu'il passa ici... par
  ...monta au Gethsmani, il est probable qu'il passa ici...







End of the Project Gutenberg EBook of Jrusalem, by Pierre Loti

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JRUSALEM ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


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Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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