The Project Gutenberg EBook of Ivanhoe (1/4), by Sir Walter Scott

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Title: Ivanhoe (1/4)
       Le retour du crois

Author: Sir Walter Scott

Translator: Albert Montmont

Release Date: August 1, 2010 [EBook #33315]
[Last updated: March 17, 2012]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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IVANHOE


[Illustration: frontispice.]

IVANHOE

OU

LE RETOUR DU CROIS

_Par Walter Scott._

TRADUCTION NOUVELLE

PAR M. ALBERT-MONTMONT.


Toujours de son dpart il faisait les apprts,
Prenait cong sans cesse, et ne partait jamais.
                       (_Trad. de_ Prior.)



TOME PREMIER.

PARIS.

RIGNOUX, IMPRIMEUR-LIBRAIRE, DITEUR,

RUE DES FRANCS-BOURGEOIS S. MICHEL, N 8.

1829.




DISCOURS PRLIMINAIRE

EN FORME

D'PITRE DDICATOIRE

ADRESSE

AU DOCTEUR DRYASDUST,

MEMBRE DE LA SOCIT DES ANTIQUAIRES,
DEMEURANT A CASTLE-GATE, YORK.


Mon estimable et cher Monsieur,


Il est presque inutile de mentionner les diffrens motifs qui me
dcident  inscrire votre nom en tte de l'oeuvre qu'on va lire.
Cependant les imperfections de mon travail pourraient rfuter le
principal de ces motifs. Si j'avais espr le rendre digne de votre
patronage, le public aurait vu ds ce moment qu'un ouvrage destin 
faire connatre les antiquits de l'Angleterre sous nos anctres saxons,
ne pouvait tre mieux ddi qu' l'auteur illustre des _Essais sur la
coupe du roi Ulphus et sur les terres par lui concdes au patrimoine de
saint Pierre_. Je crains malheureusement que le cadre futile, incomplet
et vulgaire, dont j'ai envelopp le rsultat de mes recherches, n'attire
 mon ouvrage une exclusion auprs de cette classe orgueilleuse qui a
pris pour devise _detur digniori_. D'un autre ct, je redoute aussi
d'tre accus de prsomption en plaant le nom du docteur Jones
Dryasdust  la tte d'une publication que les graves antiquaires
relgueront peut-tre parmi les inutiles romans et contes du jour. J'ai
 coeur de me justifier  l'avance d'une telle accusation; car, bien que
je dusse me reposer sur votre amiti du soin de mon apologie  vos
propres yeux, je ne voudrais pas cependant,  ceux du public, demeurer
convaincu d'un crime aussi grave que celui dont j'apprhende le faix par
anticipation.

Je dois donc vous rappeler que, lors de l'entretien que nous emes
ensemble pour la premire fois sur cette nature de productions, dans une
desquelles les affaires prives de notre sage et docte ami d'cosse, M.
Oldbuck de Monkbarns[1], ont t si inconsidrment publies, il s'leva
entre nous une discussion sur la cause de la vogue dont jouissent dans
ce sicle frivole ces livres qui, nonobstant leur mrite intrinsque,
doivent tre regards comme crits  la hte et en violation de toutes
les rgles de l'pope. Il vous parut alors que le charme venait
entirement de l'art avec lequel l'auteur, comme un autre Macpherson[2],
avait mis  profit les trsors pars de l'antiquit, supplant  sa
paresse ou  son indigence d'invention par les incidens qui avaient
marqu dans l'histoire nationale  une poque peu loigne, et
introduisant des personnages rels, sans mme avoir eu soin de changer
les noms. Il n'y a pas soixante-dix ans, me ftes-vous observer, que
tout le nord de l'cosse vivait sous un gouvernement aussi simple et
aussi patriarcal que ceux de nos bons allis les Mohawks et les
Iroquois[3]. En admettant que l'auteur ne puisse tre suppos d'avoir
t le tmoin de ces temps-l, il doit avoir vcu, observiez-vous, au
milieu des personnes qui y ont jou un rle; et mme, depuis les trente
annes qui viennent de s'couler, les moeurs cossaises ont prouv de
tels changemens, que nous ne trouvons pas plus tranges les habitudes
sociales de nos anctres que celles du rgne de la reine Anne. Ayant
ainsi des matriaux de toute sorte pars autour de lui, l'auteur n'avait
plus gure, ajoutiez-vous, que l'embarras du choix: de l cette
conclusion naturelle, que, possesseur d'une mine aussi fconde, ses
ouvrages lui avaient ncessairement rapport plus de profit et de gloire
que n'en mritait la facilit de ses travaux.

      Note 1: Personnage de l'antiquaire, dans le roman de ce nom. A. M.

      Note 2: Restaurateur des pomes d'Ossian.

      Note 3: Indiens des tats-Unis d'Amrique et du Canada. A. M.

En adoptant, comme je le devais, la vrit gnrale de ces remarques, je
ne puis m'empcher de trouver tonnant qu'aucune tentative n'et encore
t faite pour exciter en faveur des traditions et des moeurs de la
vieille Angleterre un intrt pareil  celui qu'ont veill nos voisins,
plus pauvres et moins clbres. Le drap vert de Kendal[4], quoique d'une
date plus recule, doit bien nous tre aussi prcieux que les tartans
bariols du nord. Le nom de _Robin Hood_[5], habilement voqu,
susciterait une ombre aussi vite que celui de _Rob-Roy_; et les
patriotes d'Angleterre ne mritent pas moins de renomme, dans nos
cercles modernes, que les Bruce et les Wallace de la Caldonie. Si les
paysages du midi de la Grande-Bretagne sont moins romantiques et moins
sublimes que ceux des montagnes du nord, on doit reconnatre qu'ils
runissent dans la mme proportion plus de douceur et de beaut. Somme
toute, nous avons le droit de nous crier avec le Syrien ami de son
pays: Le Pharphar et l'Abanas, fleuves de Damas, ne sont-ils pas
prfrables  tous les fleuves d'Isral?

      Note 4: Ville manufacturire du Westmoreland. A. M.

      Note 5: Fameux chasseur et brigand des forts de l'ancienne
      Angleterre.  A. M.

Vos objections relativement  ce projet, mon cher docteur, taient, vous
vous le rappelez, de deux sortes. Vous insistiez sur les avantages
qu'offrait  l'auteur cossais la rcente existence de cet tat de
socit qui forme le sujet de ses tableaux. Bon nombre de personnes
vivantes, remarquiez-vous, se souviennent d'avoir entendu dire  leurs
pres qu'ils avaient non seulement vu le clbre Roy Mac-Grgor, mais
qu'ils avaient pris part encore  des festins ou  des combats avec lui.
Tous ces dtails minutieux de la vie prive et du caractre domestique,
tout ce qui imprime de la vraisemblance  un rcit et  l'individualit
d'un personnage, se trouvent encore dans la mmoire des cossais, tandis
qu'en Angleterre la civilisation remonte si haut, que les ides que nous
pouvons avoir de nos anctres ne sont plus que le fruit de la lecture de
vieilles chroniques, dont les auteurs semblent avoir mchamment conspir
 supprimer dans leurs rcits toutes les particularits intressantes,
pour les remplacer par des fleurs d'loquence monacale ou de triviales
rflexions sur les moeurs. Marcher l'gal d'un auteur cossais dans la
tche de ressusciter les traditions du temps pass, serait pour un
Anglais, disiez-vous, une prtention absurde et tmraire. Le Caldonien
avait, selon vous, comme la magicienne de Lucain, la facult de
parcourir le thtre d'une bataille rcente, et de choisir, pour ses
miracles de rsurrection, un cadavre dont les membres semblaient encore
tout palpitans, et dont la bouche venait d'exhaler son dernier soupir.
Tel tait le sujet auquel la puissante rictho elle-mme tait force de
recourir, comme pouvant seul tre ranim par ses enchantemens:

      ......gelidas letho serutata medullas,
      Pulmonis rigidi stantes sine vulnere fibras
      Invenit, et vocem defuncto in corpore qurit[6].

     Note 6: Cherchant dans les entrailles glaces par la mort des
     poumons dont les fibres fussent exemptes de blessure, afin de
     trouver encore sur un rcent cadavre le dernier souffle de la
     vie. A. M.

L'auteur anglais, d'un autre ct, disiez-vous, en le supposant tout
aussi habile que l'enchanteur du nord, n'est libre de prendre ses sujets
qu'au milieu de la poussire des ges, o il ne trouve que des ossemens
desschs, vermoulus et dsunis comme ceux qui remplissaient la valle
de Josaphat. Vous m'exprimtes aussi la crainte que les prjugs
anti-nationaux de mes compatriotes ne leur permissent pas d'accueillir
favorablement une production comme celle dont j'essayais de vous
dmontrer la russite probable. Et cela, reprtes-vous, n'est pas
entirement d, en gnral,  de meilleures dispositions pour ce qui est
tranger, il faut encore avoir gard aux improbabilits rsultantes des
circonstances o le lecteur anglais se trouve plac. Si vous lui tracez
un tableau de moeurs sauvages et un tat de socit primitive existant
au milieu des montagnes d'cosse, il est naturellement port  croire 
la ralit de la peinture que vous lui faites: en voici la raison. S'il
est de la classe ordinaire des lecteurs, il n'a jamais vu ces pays
loigns, ou il a seulement parcouru pendant une excursion d't ces
rgions dshrites par la nature, n'y prenant que de mauvais dners,
dormant sur des lits  roulettes, errant de dserts en dserts, et tout
plein de crdulit sur les choses les plus tranges qu'on veut lui dire
d'un peuple assez barbare et assez extravagant pour paratre attach 
un sjour aussi extraordinaire. Mais le mme homme estimable, plac dans
sa propre demeure, hermtiquement ferme, et entour de tout ce qui rend
si confortable le coin du feu anglais, est moiti moins dispos  croire
que ses anctres menaient une vie bien diffrente de la sienne; que la
tour en ruine qui ne sert plus aujourd'hui qu' former un point de vue
fut jadis habite par un baron qui l'aurait pendu  sa porte sans autre
forme de procs; que les paysans par qui sa petite ferme est tenue
auraient t esclaves il y a trois sicles; et qu'enfin la complte
influence de la tyrannie fodale s'tendait alors sur le village voisin,
o le procureur est aujourd'hui un personnage plus important que le lord
de l'ancien manoir.

Tout en reconnaissant la force de ces objections, je dois avouer en mme
temps qu'elles ne me semblent pas entirement insurmontables. La pnurie
de matriaux est en effet une grande difficult; mais, pour ceux qui ont
des connaissances en antiquits, il existe, et le docteur Dryasdust le
sait mieux que personne, sur la vie prive de nos bons aeux, des
aperus pars dans nos divers historiens, qui sont peu de chose, il est
vrai, en comparaison des autres matires qu'ils traitent; mais tous ces
aperus runis suffiraient pour jeter quelque jour sur les habitudes
domestiques de nos pres. Si j'choue dans mon entreprise, je n'en garde
pas moins la conviction qu'avec un peu plus de travail et d'art pour
mettre en oeuvre ces matriaux, une main plus habile serait aussi plus
heureuse dans leur emploi, grce aux claircissemens du docteur
Henry[7], de M. Strutt, et surtout de M. Sharon Turner. Je proteste donc
par avance contre tout argument qui serait fond sur l'insuccs de ma
tentative.

     Note 7: Henry, auteur d'une _Histoire d'Angleterre_; Strutt,
     auteur d'un livre sur les _Antiquits du moyen ge en
     Angleterre_; Sharon Turner, auteur d'une _Histoire des
     Anglo-Saxons_. A. M.

D'un autre cot, j'ai dj dit que, si une peinture fidle des anciennes
moeurs anglaises tait offerte  mes compatriotes, je leur suppose trop
de bon sens et des dispositions trop favorables, pour douter qu'elle ne
ret un accueil bienveillant. Leur indulgence et leur bon got en sont
d'irrcusables garans.

Ayant ainsi rpondu de mon mieux  la premire classe de vos objections,
ou du moins ayant manifest la rsolution de franchir les barrires
qu'avait leves votre prudence, je serai court sur ce qui m'est
particulier. Vous partes tre d'opinion que la position d'un antiquaire
adonn  des recherches srieuses, et de plus, comme le vulgaire le dira
quelquefois, minutieuses et fatigantes, serait regarde comme un motif
d'incapacit pour composer avec succs une histoire de ce genre. Mais
permettez-moi de vous dire, mon cher docteur, que cette objection est
plus spcieuse que solide. Il est vrai que ces compositions futiles ne
pourraient convenir au gnie plus srieux de notre ami M. Oldbuck.
Cependant Horace Walpole crivit un conte de revenant qui a remu bien
des entrailles, et Georges Ellis[8] sut transporter tout le charme de
son humeur enjoue, aussi aimable que peu commune, dans son _Abrg des
anciens romans potiques_; de manire que, si je dois avoir sujet
quelque jour de regretter mon audace, j'ai du moins en ma faveur ces
honorables prcdens.

     Note 8: Oldbuck, Horace Walpole et George Ellis, clbres
     romanciers. A. M.

Nanmoins, l'antiquaire, plus svre, peut penser qu'en mlant ainsi la
fiction  la vrit, je corromps la source de l'histoire par de modernes
inventions, et que je donne  la gnration nouvelle de fausses ides
sur le sicle que je dcris. Je ne puis qu'avouer en un sens la force de
cet argument, mais j'espre l'carter par les considrations suivantes.

Sans doute je ne saurais ni ne veux prtendre  une observation exacte,
mme en ce qui touche le costume extrieur, et encore moins pour la
langue et les moeurs; mais le mme motif qui m'empche d'crire les
dialogues de mon drame en anglo-saxon ou en normand-franais, comme
aussi de publier cet essai avec les caractres d'imprimerie de Caxton ou
de Wynken de Worde[9], me dfend galement de me restreindre dans les
bornes de la priode o je fixe mon histoire. Pour exciter un intrt
quelconque, il est indispensable que le sujet choisi se traduise, pour
ainsi dire, dans les moeurs et l'idiome du sicle o nous vivons. Jamais
la littrature orientale n'a fait une illusion pareille  celle que
produisit la premire traduction, par M. Galland, des _Mille et une
Nuits_, dans lesquelles, en conservant d'un ct la splendeur du
costume, et de l'autre la bizarrerie des fictions de l'Orient, il mla
des expressions et des sentimens si naturels, qu'il les rendit
intelligibles et intressantes, en mme temps qu'il abrgeait les longs
rcits, changeait les rflexions monotones, et rejetait les rptitions
sans fin de l'original arabe. Aussi ces contes, bien que moins purement
orientaux que dans leur source primitive, s'assortirent beaucoup mieux
au got europen, et obtinrent un degr de faveur populaire qu'ils
n'eussent jamais atteint si les moeurs et le style n'avaient en quelque
sorte t appropris aux ides et aux habitudes des lecteurs d'Occident.

      Note 9: Anciens typographes anglais. _A. M._

En faveur de ceux qui, en grand nombre, vont, j'aime  le croire, lire
cet ouvrage avec avidit, j'ai tellement expliqu les moeurs anciennes
dans un langage moderne, j'ai dtaill avec un si grand soin les
caractres et les sentimens de mes hros, que personne ne se trouvera,
j'espre, arrt par la scheresse accablante de l'antiquit; et je
crois n'avoir point en ceci excd la licence accorde  l'auteur d'une
compilation romanesque. Feu M. Strutt, dans son roman de
_Queen-Hoo-Hall_, a agi d'aprs un autre principe; et, en voulant
distinguer l'ancien du moderne, cet antiquaire habile a oubli, selon
moi, qu'il y a dans les moeurs et les sentimens modernes certains
rapports communs  nos anctres, qui nous sont parvenus sans altration,
ou qui, tirant leur origine d'une mme nature, doivent avoir galement
exist dans toutes les phases sociales. Cet homme de talent, cet
antiquaire si rudit, a limit de la sorte le succs de son livre, en
excluant tout ce qui n'tait pas assez surann pour tre en mme temps
oubli et inintelligible. La licence que je voudrais essayer de
justifier, dans cette occurrence, est si ncessaire  l'excution de mon
plan, que je sollicite de votre patience la permission d'expliquer
encore mieux mon argument, s'il m'est possible.

Celui qui, pour la premire fois, ouvre Chaucer ou tout autre pote du
moyen ge, est si frapp de l'orthographe suranne, de la multiplicit
des consonnes, et de la forme antique du langage, qu'il veut jeter le
livre de dsespoir, comme trop empreint de la rouille des ges pour lui
permettre de juger son mrite ou de sentir les beauts qu'il renferme.
Mais, si quelque ami plus savant lui dcouvre que les difficults qui
l'effraient sont plus apparentes que relles; si, en lui lisant  haute
voix ou en rduisant les mots ordinaires  l'orthographe moderne, il lui
prouve qu'il n'y a gure qu'un dixime des expressions qui soit tomb de
fait en dsutude, le novice peut tre aisment persuad qu'il se
rapproche de _l'anglais vierge encore_[10], et que ds lors un peu de
patience le mettra  mme de goter les compositions tour  tour
plaisantes et pathtiques par lesquelles le bon Geoffrey[11]
merveillait le sicle de Crcy et de Poitiers.

      Note 10: Le texte porte: _Well of English undefiled_, source de
      l'anglais non corrompu.

      Note 11: Prnom de Chaucer. A. M.

Poursuivons cette comparaison un peu plus loin: Si notre nophyte, plein
d'un nouvel amour de l'antiquit, entreprenait d'imiter ce que l'on
vient de lui apprendre  admirer, s'il allait choisir dans le glossaire
les vieux mots qu'il renferme, pour s'en servir  l'exclusion des
autres, il faut convenir qu'il agirait bien  rebours. Ce fut l'erreur
de l'infortun Chatterton[12]. Pour donner  son style une couleur
antique, il rejeta toute expression moderne, et enfanta un dialecte
diffrent de tous ceux qu'on et jamais parls dans la Grande-Bretagne.
Celui qui voudra imiter l'ancien idiome avec succs s'attachera plutt 
son caractre grammatical,  ses tours de phrase, qu' un choix
laborieux de termes extraordinaires et suranns, qui, comme je l'ai dj
dit, ne sont, eu gard aux expressions encore en usage, que dans la
proportion de un  dix, quoique peut-tre un peu diffrens par le sens
et par l'orthographe.

      Note 12: Le Gilbert anglais. _A. M._

Ce que j'ai dit du langage s'applique bien plus encore aux sentimens et
aux coutumes. Les passions, d'o les sentimens et les usages dcoulent
avec toutes leurs modifications, sont gnralement les mmes dans tous
les rangs, dans toutes les conditions, dans tous les pays et tous les
sicles, et il s'ensuit naturellement que les opinions, les habitudes
d'ides et les actions, bien que domines par l'tat particulier de la
socit, doivent en dfinitive prsenter une ressemblance entre elles.
Nos anctres n'taient certainement pas plus diffrens de nous que les
juifs ne le sont des chrtiens: ils avaient des yeux, des mains, des
organes, des sens, des affections, des passions, comme nous; ils taient
nourris des mmes alimens, blesss des mmes armes, sujets aux mmes
maladies, rchauffs par le mme t et refroidis par le mme
hiver[13]. Leurs affections et leurs sentimens ont d, par consquent,
se rapprocher des ntres.

     Note 13: Shakspeare, citations du _Marchand de Venise_. Ce
     passage a t imit avec un rare bonheur par M. Casimir
     Delavigne, dans _le Paria_, acte II, scne V. A. M.

Ainsi, dans les matriaux que l'on peut faire entrer dans un ouvrage
d'imagination tel que celui que j'ai essay, l'auteur verra qu'une
grande partie du langage et des moeurs serait aussi bien applicable au
temps prsent qu' celui o se trouve le lieu des vnemens qu'il
raconte: la libert du choix est donc plus grande pour lui, et la
difficult de sa tche bien moindre qu'il ne le semblait d'abord. Pour
emprunter une comparaison  un autre art, on peut dire des dtails
d'antiquits, qu'ils offrent les traits particuliers d'un paysage trac
par le pinceau. La tour fodale doit apparatre majestueusement; les
figures mises en scne doivent se montrer avec le costume et le
caractre de leur sicle; le tableau doit offrir les aspects
particuliers du site avec ses rocs levs ou la descente rapide de ses
eaux en cascades. Le coloris gnral doit tre aussi copi d'aprs la
nature, le ciel tre serein ou nbuleux, suivant le climat, et les
nuances reprsenter celles qui dominent dans un paysage rel. Voil les
principales obligations que l'art impose au peintre; mais il n'est pas
oblig de s'astreindre  copier servilement toutes les nuances peu
importantes de la nature, ni de reprsenter avec une exactitude absolue
les plantes, les fleurs et les arbres qui la dcorent. Ces derniers
objets, comme les teintes plus minutieuses de la lumire et de l'ombre,
sont des attributs inhrens  toute perspective en gnral, analogues 
chaque site, et mis  la disposition de l'artiste, qui ne suivra que son
got ou son caprice.

Il est vrai qu'en l'un et l'autre cas cette licence est resserre dans
de raisonnables limites. Le peintre ne doit introduire aucun ornement
tranger  la contre, au climat o il a mis son paysage. Il ne faut pas
qu'il plante des cyprs sur l'Inch-Mervin[14], ni des sapins d'cosse
parmi les ruines de Perspolis. L'auteur se trouve assujti  des lois
identiques. Bien qu'il lui soit facultatif de peindre les passions et
les sentimens avec plus de dtail qu'il n'en existe dans les anciennes
compositions qu'il imite, il faut qu'il n'introduise rien d'tranger aux
moeurs du sicle; ses chevaliers, ses cuyers, ses varlets, ses hommes
d'armes, peuvent tre plus largement dessins que dans les sches et
dures esquisses d'un ancien manuscrit enlumin; mais les costumes et les
caractres doivent demeurer inviolables. Il faut que les figures soient
les mmes, mais traces par un meilleur pinceau, ou, pour parler avec
plus de modestie, excutes dans un sicle o les principes de l'art
sont mieux compris. Son langage ne doit pas tre exclusivement surann
et inintelligible; mais on ne doit admettre, s'il est possible, aucun
mot, aucune tournure de phrase qui trahirait une origine purement
moderne. C'est une chose que d'employer l'idiome et les sentimens qui
nous sont communs  nous et  nos anctres, et c'en est une autre de
leur affecter des sentimens et un dialecte exclusivement propres  leurs
descendans.

      Note 14: le du Loch Lomond. A. M.

Voil, mon cher ami, la partie la plus difficile de ma tche; et,  vous
parler franchement, je n'ose esprer de satisfaire votre jugement moins
partial et votre science plus tendue, puisque j'ai eu de la peine  me
contenter moi-mme. Je sens d'ailleurs qu'on me trouvera encore plus
dfectueux touchant les moeurs et les costumes; ceux qui seront disposs
 examiner rigoureusement mon histoire sous ce rapport voudront du
moins, peut-tre, me juger de la sorte. Il se pourra que j'aie introduit
peu de choses qu'on et droit d'appeler positivement _modernes_; mais,
d'un autre ct, il est trs probable que j'aurai confondu les usages de
deux ou trois sicles, et introduit pendant le rgne de Richard II des
circonstances appropries  une priode plus ancienne ou plus voisine de
nous. Ce qui me rassure, c'est que des erreurs de cette nature
chapperont  la classe la plus nombreuse de mes lecteurs, et que je
partagerai la gloire si peu mrite de ces architectes qui, dans leurs
constructions gothico-modernes, ne balancent pas  introduire, sans
rgle ni mthode, les ornemens de diffrens styles et de diffrentes
poques. Ceux  qui de plus vastes recherches ont donn les moyens
d'tre plus svres seront sans doute plus indulgens, en proportion de
la connaissance qu'ils auront des difficults de ma tentative
audacieuse. Mon digne ami Ingulphe, trop nglig, m'a fourni plus d'une
indication utile; mais la lumire que nous offrent le moine de Croydon
et Geoffroy de Vinsauff[15] est obscurcie par une telle masse de
matriaux informes, que nous cherchons volontiers un refuge dans les
intressantes pages du brave Froissard[16], quoiqu'il ait fleuri  une
poque bien plus loigne de la date de notre histoire. Si donc, mon
digne ami, vous tes assez gnreux pour excuser ma prsomption d'avoir
voulu me faire une couronne de mnestrel, en partie avec les perles de
la pure antiquit, et en partie avec les pierres et la pte de Bristol,
au moyen desquelles on les imite, je nourris l'esprance que la
difficult de l'entreprise vous engagera, mon cher docteur,  en tolrer
l'imperfection.

     Note 15: Historiens ecclsiastiques.

     Note 16: Clbre chroniqueur franais, dont une nouvelle
     dition, publie par M. Buchon, est vivement recherche. On
     aime  voir un grand crivain comme Walter Scott secouer
     quelquefois les prjugs de sa nation, pour rendre justice 
     des chroniqueurs trangers. A. M.

J'ai peu de chose  dire de mes matriaux: on peut les retrouver presque
en entier dans le curieux manuscrit anglo-normand que sir Arthur Wardour
conserve avec un soin si jaloux dans le troisime tiroir de son bureau
de chne, permettant  peine qu'on y regarde, et tant lui-mme
incapable de lire une syllabe de son contenu. Il ne m'et jamais accord
la permission de consulter pendant quelques heures ces pages prcieuses,
dans mon voyage d'cosse, si je n'avais promis de le dsigner par
quelque mode emphatique de caractre, comme, par exemple, _le Manuscrit
de Wardour_, pour lui donner une individualit aussi importante que
celle du _Manuscrit de Bannatyne_, du _Manuscrit Auchinleck_[17], ou de
tout autre monument de la patience des tabellions gothiques. Je vous ai
envoy pour votre tude prive le sommaire des chapitres de cette pice
singulire, et je le joindrai peut-tre, avec votre consentement, au
deuxime volume de mon histoire, si le compositeur s'impatiente pour
recevoir de la copie, lorsque tout mon manuscrit sera compos.

      Note 17: Manuscrits lgus  la bibliothque d'dimbourg par
      Bannatyne et un lord Auchinleck. A. M.

Adieu, mon cher ami; j'en ai dit assez, sinon pour justifier, du moins
pour expliquer l'essai que j'ai entrepris, et qu'en dpit de vos doutes
et de mon incapacit je persiste  ne pas croire inutile.

J'espre que vous tes entirement rtabli de votre accs de goutte, et
je serais heureux que votre savant mdecin vous recommandt un voyage
dans notre province. On a trouv dernirement plusieurs curiosits dans
les fouilles pratiques  l'ancien _Habitancum_[18].  propos
d'Habitancum, je pense que vous avez appris qu'un misrable paysan a
dtruit la vieille statue ou plutt le bas-relief appel vulgairement
Robin de Redesdale. Il parat que la renomme de Robin attirait plus de
plerins qu'il n'en fallait pour laisser crotre la fougre d'une lande
dont l'acre vaut  peine un schilling. Malgr votre titre de rvrend,
chauffez une bonne fois votre bile, prenez une fois un peu de rancune,
et souhaitez avec moi que ce rustre ait un accs de gravelle aussi fort
que s'il avait tous les fragmens de la statue du pauvre Robin dans le
viscre o la maladie tablit son sige. Ne parlez pas de cela  Gath,
de peur que les cossais ne se rjouissent d'avoir enfin trouv chez
leurs voisins un exemple de la barbarie qui se signala par la dmolition
du _four d'Arthur_. Mais il n'y aurait aucun terme  nos lamentations si
nous nous arrtions sur de pareils sujets. Daignez offrir mes
respectueux complimens  miss Dryasdust; je me suis de mon mieux
acquitt de la commission qu'elle m'avait donne pour ses lunettes, dans
mon dernier voyage  Londres; j'espre qu'elle les a reues en bon tat,
et qu'elle les a trouves de son got. Je vous expdie mon paquet par le
voiturier aveugle; peut-tre alors qu'il restera long-temps en
route[19]. Les dernires nouvelles que je reois d'dimbourg
m'apprennent que le savant qui remplit les fonctions de secrtaire dans
la Socit des Antiquaires est le premier amateur en dessin de la
Grande-Bretagne, et qu'on attend beaucoup de son zle et de son talent
pour dessiner ces _spcimens_ d'antiquit nationale qui s'croulent,
mins lentement par le temps, ou balays par le got moderne avec le
mme balai de destruction que John Knox employait au sicle de la
rforme. Adieu derechef: _Vale tandem, non immemor mei._ Croyez-moi
toujours, mon rvrend et trs cher monsieur, votre trs humble
serviteur,

Laurence Templeton.[20]

     Note 18: Station romaine prs de laquelle est une statue
     informe, espce de gant, que le peuple nomme _Robin de
     Redesdale_. A. M.

     Note 19: Allusion  la mauvaise administration des postes et
     au prix lev des taxes en cosse. A. M.

     Note 20: Nom fictif sous lequel Walter Scott voulut d'abord
     publier cet ouvrage, et qui explique l'pigraphe mise en
     tte. A. M.

17 novembre 1817.






IVANHOE

OU

LE RETOUR DU CROIS


CHAPITRE PREMIER.


    C'est ainsi qu'ils parlaient, tandis qu'ils
    foraient  rentrer le soir dans l'table leurs
    troupeaux bien repus, qui tmoignaient par
    un bruyant grognement leur regret de renoncer
     la pture.               _Odysse_.


Dans cet heureux vallon de la riche Angleterre, baign par le Don aux
flots purs, s'tendait jadis une fort vaste, qui couvrait la plus
grande partie des belles montagnes et des valles qu'on aperoit entre
Sheffield et la riante ville de Doncaster[21]. On voit encore des restes
de cette fort dans les magnifiques domaines de Wentworth, de
Warncliffe-Park, et dans les environs de Rotherham. C'est l que le
fabuleux dragon de Wantley exerait ses ravages; l se livrrent la
plupart des sanglantes batailles qu'amenrent les guerres civiles de la
rose rouge et de la rose blanche; l encore se montrrent ces bandes de
valeureux proscrits[22] dont les exploits sont devenus si populaires
dans les ballades anglaises.

     Note 21: Ville du comt d'Yorck, sur le Don, dans un pays
     fertile en paturages. A. M.

     Note 22: Le texte dit: _Outlaws_, mot qui signifie _hors la
     loi_. A. M.

Tel est le lieu principal de la scne de notre histoire, dont la date
remonte  la fin du rgne de Richard Ier, poque o le retour du prince
tait l'objet des voeux plutt que des esprances de ses sujets dsols,
assujtis  tous les maux que leur infligeaient des tyrans subalternes.
Les nobles, dont le pouvoir tait devenu exorbitant sous le rgne
d'tienne, et que la prudence de Henri II eut tant de peine de rduire 
une sorte de soumission  la couronne, avaient repris leur vieille
licence dans toute son tendue. Ils mprisaient la faible intervention
du conseil d'tat d'Angleterre, fortifiaient leurs chteaux,
augmentaient le nombre de leurs serfs, assimilaient tout ce qui les
environnait  un tat de vasselage, et cherchaient, par tous les moyens
possibles,  se mettre  la tte de forces suffisantes pour figurer dans
les troubles qui menaaient le pays.

La situation de la noblesse infrieure, ou de cette classe qu'on nommait
les _franklins_[23], et qui, d'aprs la loi et la constitution de
l'Angleterre, avait le droit de se regarder comme indpendante de la
tyrannie fodale, devint alors singulirement prcaire. Si, comme cela
se pratiquait assez gnralement, ils se mettaient sous la protection de
quelqu'un des petits rois de leur voisinage, s'ils acceptaient quelque
charge fodale dans sa maison, ou s'ils s'obligeaient par un trait
d'alliance  l'aider dans toutes ses entreprises, ils pouvaient, il est
vrai, acheter une tranquillit temporaire; mais c'tait toujours au prix
de cette indpendance si prcieuse  des coeurs anglais, et au risque de
se voir obligs de s'associer aux tentatives les plus imprudentes que
l'ambition de leur protecteur pouvait lui suggrer. D'une autre part,
les grands barons possdaient tant de moyens de vexation et
d'oppression, qu'ils trouvaient sans cesse un prtexte, et la volont
leur manquait rarement de tourmenter, poursuivre et ruiner ceux de leurs
voisins moins puissans qui voulaient se soustraire  leur autorit, et
qui croyaient qu'une conduite paisible et les lois du pays devaient tre
pour eux une protection suffisante contre les dangers des temps.

     Note 23: Nom que les Normands donnaient aux anciens _thanes_,
     formant un corps de nobles. A. M.

Une circonstance qui vint contribuer  augmenter la tyrannie de la haute
noblesse et les souffrances des classes infrieures, fut la conqute de
l'Angleterre par Guillaume, duc de Normandie. Quatre gnrations
n'avaient pu encore mler entirement le sang ennemi des Normands avec
celui des Anglo-Saxons, ni runir par un mme langage et par des
intrts communs deux races rivales, dont l'une avait conserv tout
l'orgueil du triomphe, tandis que l'autre gmissait sous la honte de
tous les rsultats de la dfaite. L'issue de la bataille d'Hastings
avait mis la puissance entre les mains de la noblesse normande, qui,
comme nos historiens l'assurent, n'en avait pas us avec modration.
Sauf un petit nombre de cas, toute la race des princes et des nobles
saxons avait t anantie ou dpouille, et il ne s'en trouvait que trs
peu qui, sur le sol natal de leurs aeux, conservassent encore des
domaines de seconde ou mme de troisime classe. La politique de
Guillaume et de ses successeurs avait t d'affaiblir, par tous les
moyens, cette partie de la population, regarde avec raison comme
nourrissant l'antipathie la plus profonde contre les vainqueurs. Tous
les rois de la race normande avaient manifest une prdilection trs
marque pour leurs sujets normands. Les lois sur la chasse, et beaucoup
d'autres inconnues  l'esprit plus doux et plus libral du code saxon,
avaient t imposes  l'Angleterre, comme pour ajouter un nouveau poids
aux chanes fodales qui accablaient les vaincus.  la cour, et dans les
chteaux de la haute noblesse o l'on imitait la magnificence royale, on
ne parlait que franais: c'tait dans cette langue qu'on plaidait devant
les tribunaux, et que les jugemens taient rendus; en un mot, le
franais tait la langue de l'honneur, de la chevalerie et de la
justice, tandis que l'anglo-saxon, plus mle et plus expressif, tait
laiss aux campagnards et au bas peuple, qui ne connaissaient pas
d'autre idiome. Cependant le besoin des communications entre les
seigneurs du sol et les classes infrieures qui le cultivaient avait peu
 peu donn naissance  un nouveau dialecte tenant le milieu entre le
franais et l'anglo-saxon, et qui leur facilitait les moyens de
s'entendre; et cette ncessit de communication forma peu  peu la
langue anglaise actuelle; celle des vainqueurs et celle des vaincus s'y
fondirent par un heureux mlange, et par degrs elle s'enrichit des
emprunts qu'elle fit aux langues classiques et  celles que parlent les
nations de l'Europe mridionale.

Voil quel tait  cette poque l'tat des choses; j'ai cru devoir le
retracer  l'esprit de mes lecteurs, parce qu'ils auraient pu oublier
que nul grand vnement, tel qu'une guerre ou une insurrection, ne
marque l'existence des Anglo-Saxons, comme nation isole,
postrieurement au rgne de Guillaume II, dit le Roux. Toutefois les
grandes distinctions nationales entre les vaincus et les vainqueurs, le
souvenir de ce que les premiers avaient t, compar  ce qu'ils taient
alors, se perpturent jusqu'au rgne d'douard III, laissrent ouvertes
les blessures que la conqute avait creuses, et continurent une ligne
de sparation entre les descendans des Normands vainqueurs et ceux des
Saxons vaincus.

Les derniers feux du jour descendaient sur une belle et verte clairire
de la fort dont il a t question au commencement de ce chapitre; des
centaines de gros vieux chnes au tronc peu lev, mais qui avaient
peut-tre vu la marche triomphale des armes romaines, dployaient leurs
rameaux noueux et touffus sur une pelouse gracieuse; en quelques
endroits, ils taient mls de bouleaux, de houx, et de bois taillis de
diffrentes espces, dont les branches s'entrelaaient de manire 
intercepter entirement les rayons du soleil couchant. Ailleurs, ces
arbres, isols les uns des autres, formaient de longues avenues, dans
les dtours desquelles la vue se plat  s'garer, tandis que
l'imagination les considre comme des sentiers conduisant  des sites
encore plus sauvages et plus solitaires. Ici les feux pourprs du jour
lanaient des rayons plus ternes, qui s'inclinaient sur les rameaux
briss et sur les troncs moisis des arbres; l, ils clairaient d'un vif
clat les clairires  travers lesquelles il leur tait permis de se
frayer un passage. Un grand espace ouvert au milieu d'elles semblait
avoir t jadis consacr aux rites du culte des druides; car sur le
sommet d'une petite colline, si rgulire qu'elle paraissait l'ouvrage
de l'art, se voyaient les restes d'un cercle de pierres normes, brutes
et non tailles[24]. Sept demeuraient debout; les autres avaient t
dplaces vraisemblablement par le zle de quelques uns des premiers
convertis au christianisme; les unes taient peu loin du lieu o elles
gisaient d'abord; d'autres taient renverses sur le penchant de la
colline; une seule des plus larges, prcipite jusqu'au bas, et
suspendant le cours d'un petit ruisseau qui s'coulait au pied de
l'minence, occasionnait par son obstacle, un doux murmure  cette onde
auparavant silencieuse.

     Note 24: Quatre grandes pierres de ce genre composaient les
     autels des druides, trois taient places de ct; et la
     quatrime au dessus. A. M.

Deux figures humaines, qui compltaient ce paysage, offraient dans leur
extrieur et leurs vtemens ce caractre sauvage et rustique auquel on
reconnaissait, dans ces temps reculs, les habitans de la partie boise
du West-Riding de l'Yorkshire[25]. Le plus g avait un aspect dur,
farouche et grossier; son habillement, qui tait de la forme la plus
commune et la plus simple, consistait en une sorte de jaquette serre 
manches, faite de la peau tanne de quelque animal,  laquelle on avait
primitivement laiss le poil, alors us en tant d'endroits, qu'il et
t difficile de juger  quel quadrupde il avait appartenu. Ce vtement
descendait du cou aux genoux, et tenait lieu de tous ceux qui sont
destins  envelopper le corps; il n'avait qu'une seule ouverture par le
haut, suffisante pour y passer la tte, et il tait vident qu'on le
mettait de la mme manire qu'on passe aujourd'hui une chemise, ou plus
anciennement un haubert. Des sandales, attaches avec des courroies de
cuir de sanglier, protgeaient ses pieds; deux bandes d'un cuir plus
mince entrelaaient chacune de ses jambes jusqu'au genou, qui demeurait
 nu, comme dans le costume des montagnards cossais. Pour fixer cette
jaquette plus troitement autour du corps, une ceinture de cuir la
serrait par le moyen d'une boucle de cuivre.  cette ceinture taient
suspendus d'un ct une sorte de petit sac, de l'autre une corne de
blier dont on avait fait un instrument  vent arm d'un bec; on y
voyait fix de mme un de ces longs couteaux de chasse,  lame large,
pointue, et  deux tranchans, garnie d'une poigne de corne; instrument
que l'on fabriquait alors dans le voisinage, et qu'on appelait couteau
de Sheffield[26]. Cet homme avait la tte dcouverte et les cheveux
arrangs en tresses fortement serres: le soleil les avait rendus d'un
roux fonc, couleur de rouille, qui contrastait avec sa barbe d'une
nuance jauntre comme l'ambre. Il ne me reste plus  citer qu'une seule
partie de son ajustement, et elle tait trop remarquable pour que je
puisse l'omettre: c'tait un collier de cuivre qui entourait son cou,
pareil  celui d'un chien, mais sans aucune ouverture, fix  demeure,
assez lche pour permettre de respirer et d'agir, et qu'on ne pouvait
enlever sans recourir  la lime. Sur ce collier bizarre tait grave
l'inscription suivante, en caractres saxons: Gurth, fils de Beowulph,
est l'esclave-n[27] de Cedric de Rothervood.

     Note 25: La partie occidentale du comt d'York. A. M.

     Note 26: Ville du comt d'York, au confluent des deux
     rivires de Sheaf et de Don, environne de hautes collines,
     et renomme pour sa coutellerie.

     Note 27: Le texte dit: _born-thrall_, mot dont le sens est
     _esclave-n_; car du temps des Saxons il y avait en
     Angleterre plusieurs sortes d'esclaves. A. M.


Prs de ce gardien des pourceaux, car telle tait l'occupation de Gurth,
on voyait assis sur une des pierres druidiques un homme qui paraissait
plus jeune d'environ dix ans, et dont l'habillement, quoique de mme
nature que celui de son compagnon, tait plus riche et d'une apparence
plus fantastique. Sur le fond de sa jaquette, d'un pourpre brillant, on
avait essay de peindre des ornemens grotesques en diffrentes couleurs.
Il portait aussi un manteau court, qui  peine lui descendait jusqu'
mi-cuisse. Ce manteau, d'toffe cramoisie, couvert de plus d'une tache,
bord d'une bande d'un jaune vif et qu'il pouvait porter  volont sur
l'une ou l'autre paule, ou dont il pouvait s'envelopper tout entier,
contrastant par sa petite longueur, formait une draperie d'un genre
bizarre. Ses bras portaient de minces bracelets d'argent, et son cou
tait entour d'un collier de mme mtal, sur lequel taient gravs ces
mots: Wamba, fils de Witless, est l'esclave de Cedric de Rotherwood.
Ce personnage avait des sandales pareilles  celles de Gurth; mais ses
jambes, au lieu d'tre couvertes de deux bandes de cuir entrelaces,
montraient des espces de gutres, dont l'une tait rouge et l'autre
jaune. Il avait sur la tte un bonnet garni de clochettes, comme celles
que l'on attache au cou des faucons, et elles sonnaient  chaque
mouvement qu'il faisait, c'est--dire continuellement, car sans cesse il
changeait de posture. Ce bonnet, bord d'un bandeau de cuir dcoup en
guise de cornet, se terminait en pointe, et retombait sur l'paule,
comme nos anciens bonnets de nuit, ou comme le bonnet de police d'un
hussard: c'est  cette pointe du bonnet que les clochettes taient
fixes. Une telle particularit, la forme du bonnet mme, et
l'expression moiti folle et moiti satyrique de la physionomie de Wamba
prouvaient assez qu'il appartenait  cette race de _clowns_ ou bouffons
domestiques autrefois entretenus chez les grands, afin de tromper les
heures si lentes qu'ils taient, obligs de passer dans leurs chteaux.
Il avait, comme son compagnon, un sac attach  sa ceinture, mais on ne
lui voyait ni corne ni couteau de chasse, tant probablement regard
comme appartenant  une classe d'hommes  laquelle on et craint de
confier des armes. Un sabre de bois, semblable  celui avec lequel
Arlequin opre ses prodiges sur nos thtres modernes, remplaait le
couteau.

L'air et la contenance de ces deux hommes formaient un contraste non
moins tonnant que leur costume. Le front de Gurth ou de l'esclave tait
charg d'ennuis; sa tte tait baisse, avec une apparence d'abattement
qu'on et pris pour de l'apathie, si le feu qui de temps  autre
tincelait dans ses regards, quand il levait les yeux, n'et prouv
qu'il cachait sous cet air de tristesse et de dcouragement la haine de
l'oppression et une forte envie de s'y soustraire. La physionomie de
Wamba ne dcelait qu'une curiosit vague, une sorte de besoin de changer
d'attitude  chaque instant, et la satisfaction touchant sa position et
la mine qu'il faisait. Leur conversation avait lieu en anglo-saxon,
idiome qui, comme nous l'avons dit, tait la langue universelle des
classes infrieures,  l'exception des soldats normands et des personnes
attaches au service personnel de la noblesse fodale. Mais un
chantillon de leurs discours dans leur propre langue n'intresserait
gure un lecteur moderne; bornons-nous  une traduction.

Que la maldiction de saint Withold[28] tombe sur ces misrables
pourceaux! dit Gurth aprs avoir sonn plusieurs fois de sa corne pour
les runir, tandis que, tout en rpondant  ce signal par des grognemens
aussi mlodieux, ils ne se pressaient pas de quitter le copieux banquet
de glands et de faines qui les engraissaient, ni les rives bourbeuses
d'un ruisseau o plusieurs,  demi plongs dans la fange, s'tendaient 
leur aise, sans couter la voix de leur gardien. Que la maldiction de
saint Withold tombe sur eux et sur moi! Si le loup ne m'en attrape pas
quelques uns ce soir, je ne suis pas un homme. Ici, Fangs, ici!
cria-t-il  un chien d'une grande taille, au poil rude, moiti mtin,
moiti lvrier, qui courait  et l, comme pour aider son matre 
runir son troupeau rcalcitrant, mais qui, dans le fait, soit qu'il ft
mal dress, soit qu'il ne comprt pas les ordres de son matre, soit
qu'il n'coutt qu'une ardeur aveugle, chassait les pourceaux devant lui
de divers cots, et augmentait ainsi le dsordre au lieu d'y remdier.
Que le diable lui fasse sauter les dents! s'cria Gurth, et que le pre
de tout mal confonde le garde-chasse qui enlve les griffes de devant 
nos chiens, et les rend par l incapables de faire leur devoir. Wamba,
debout: si tu es un homme, aide-moi un peu. Tourne derrire la montagne
afin de prendre le vent sur mes btes, et alors tu les chasseras devant
toi comme de timides agneaux.

      Note 28: Saint saxon.

Vraiment! rpondit Wamba immobile: j'ai consult l dessus mes jambes,
et toutes deux pensent qu'exposer mes somptueux habits dans ces trous
pleins de boue serait un acte de dloyaut contre ma personne souveraine
et ma garde-robe royale. Je te conseille de rappeler Fangs, et
d'abandonner tes pourceaux  leur destine; et, soit qu'ils rencontrent
une troupe de soldats, une bande d'outlaws, ou une compagnie de
plerins, les animaux confis  tes soins ne peuvent manquer d'tre
changs demain matin en Normands, ce qui pour toi ne sera pas un
mdiocre soulagement.

Mes pourceaux changs en Normands! dit Gurth. Expliquez-moi cela,
Wamba: je n'ai ni le cerveau assez subtil ni le coeur assez joyeux pour
deviner des nigmes.--Comment appelez-vous ces animaux  quatre pieds
qui courent en grognant?--Des pourceaux, imbcille, des pourceaux; il
n'y a pas de fou qui ne sache cela.--Et pourceau est de bon saxon,
repartit le plaisant; mais quand le pourceau est gorg, corch, coup
par quartiers, et pendu par les talons  un croc comme un tratre,
comment l'appelles-tu en saxon?--Du _porc_, rpondit le porcher. Je
suis charm, dit Wamba, qu'il n'y ait pas de fou qui ne sache cela; et
porc, je crois, est du vritable franco-normand; et, tant que la bte
est vivante et confie  la garde d'un esclave saxon, elle garde son nom
saxon; mais elle devient normande et s'appelle _porc_, ds qu'on la
porte  la salle  manger du chteau pour y servir aux festins des
nobles. Que penses-tu de cela, mon ami Gurth? Eh! Allons, rponds-moi
vite: qu'en penses-tu?--C'est la vrit toute pure, ami Wamba,
quoiqu'elle ait pass par ta caboche de fou.

Eh bien, je n'ai pas tout dit, reprit Wamba sur le mme ton: il y a
encore le vieux _boeuf_ alderman, qui retient son nom saxon _Ox_ tant
qu'il est conduit au pturage par des serfs et des esclaves comme toi,
mais qui devient _Beef_, un vif et brave Franais, ds qu'il s'offre aux
nobles mchoires destines  le dvorer. Le veau, _Mynheer Calve_,
devient de la mme faon _Monsieur de Veau_[29]; il est saxon tant qu'il
a besoin des soins du vacher, et obtient un nom normand ds qu'il
devient matire  bombance.

      Note 29: Dans la gastronomie anglaise, les diverses viandes sont
      quelquefois personnifies. _A. M._

Par saint Dunstan! rpondit Gurth, tu me contes l de tristes vrits.
 peine nous reste-t-il l'air que nous respirons, et je crois que les
Normands ne nous l'ont laiss qu'aprs avoir bien hsit, et uniquement
pour nous mettre en tat de supporter les fardeaux dont ils crasent nos
paules. Les meilleures viandes sont pour leur table, les plus belles
filles pour leur couche, et nos plus braves jeunes gens vont, loin du
sol natal, reformer leurs armes et blanchir de leurs os les terres
trangres. Il ne reste ici personne qui puisse ou veuille protger le
malheureux Saxon. Que le ciel bnisse notre matre Cedric! il s'est
conduit en brave, en restant sur la brche. Mais voil Reginald
Front-de-Boeuf qui arrive dans le pays en personne, et nous verrons tout
 l'heure combien peu servira  Cedric la peine qu'il s'est donne. Ici,
ici! cria-t-il  son chien. Bien! Fangs, bien! mon garon, tu as fait
ton devoir. Voil enfin tout le troupeau runi, et tu les mnes comme il
faut, mon garon!

Gurth, rpliqua le bouffon, je vois que tu me crois un fou, sans quoi
tu ne serais pas assez imprudent pour me mettre ta tte dans la gueule.
Si je rapportais  Reginald Front-de-Boeuf ou  Philippe de Malvoisin un
seul mot de ce que tu viens de dire, tu aurais parl en tratre contre
les Normands, tu ne serais plus qu'un porcher rprouv, et ton corps
balancerait pendu  un de ces arbres, comme un pouvantail  quiconque
oserait mal parler des nobles trangers.--Chien que tu es, s'cria
Gurth, est-ce que tu serais homme  me trahir aprs m'avoir si vivement
excit  parler ainsi  mon dtriment?

--Te trahir! non; ce serait le trait d'un homme sens: un fou ne sait
pas se rendre de si bons services. Mais un instant: quelle est donc la
compagnie qui nous arrive? ajouta-t-il en prtant l'oreille  un bruit
lointain de chevaux et de cavaliers--Je m'en inquite peu, dit Gurth
qui avait rassembl son troupeau, et qui, avec l'aide de Fangs, le
faisait entrer dans une des longues avenues que nous avons essay tout 
l'heure de dcrire. Je veux voir qui sont ces cavaliers, dit Wamba; ils
viennent peut-tre du pays des fes, chargs d'un message du roi Oberon,
de ce roi fameux par tant de prodiges inous.--Que la fivre te gagne!
s'cria Gurth: peux-tu parler de pareilles choses quand nous sommes
menacs d'un orage terrible? N'entends-tu pas rouler le tonnerre 
quelques milles de nous? N'as-tu pas aperu cet clair? Une pluie d't
commence, je n'en ai jamais vu tomber d'aussi grosses gouttes. Malgr le
calme de l'air, les branches de ces grands chnes font un bruit qui
annonce une tempte. Tu peux jouer le raisonnable, si tu le veux;
crois-moi une fois, et htons-nous de rentrer avant le fort de l'orage,
car cette nuit mme sera terrible.

Wamba parut sentir la force de ce raisonnement, et accompagna son
camarade, qui se mit en route aprs avoir ramass un long bton  deux
bouts qu'il trouva sur son chemin; et ce nouvel Eume marchait  grands
pas dans l'avenue, chassant devant lui,  l'aide de Fangs, son
discordant troupeau gorg de fange et de glands.


CHAPITRE II.


    C'tait un moine accompli en moinerie,
    un cavalier aimant la chasse et le gibier,
    un matre-homme bien fait pour tre abb;
    il tenait de superbes chevaux dans son
    curie; et lorsqu'il chevauchait, toute la
    sonnerie de sa monture rsonnait en plein
    air aussi haut que la cloche du couvent
    dont il tait le suprieur, qualit en vertu
    de laquelle il gardait seul les clefs de la
    cave.
                           _Trad. de_ Chaucer.


Nonobstant les exhortations et les gronderies de son compagnon, le bruit
du pas des chevaux continuant  approcher, Wamba ne pouvait s'empcher
de ralentir occasionnellement sa marche, en saisissant tous les
prtextes que la route lui offrait. Tantt c'tait pour cueillir dans le
taillis quelques noisettes  demi mres, tantt pour parler  quelque
jeune fille de campagne qu'ils rencontraient. La cavalcade ne tarda donc
pas  les rejoindre.

Elle tait compose de dix personnes; les deux qui marchaient  leur
tte semblaient des hommes de haut parage; les autres composaient leur
suite. Il n'tait pas difficile de reconnatre l'tat et la condition de
l'un de ces deux personnages. C'tait videmment un ecclsiastique d'un
rang lev; il portait l'habit de l'ordre de Cteaux, mais d'une toffe
beaucoup plus fine que ne le permettait la rgle de l'ordre; son manteau
et son capuchon taient du plus beau drap de Flandre, et formaient une
draperie large et gracieuse autour de lui, malgr l'excs de son
embonpoint. Il avait un extrieur agrable, qui n'annonait pas plus le
jene et les mortifications que ses vtemens n'attestaient le mpris du
luxe et de l'opulence mondaine. Ses traits pouvaient passer pour
rguliers; mais de ses paupires baisses jaillissait frquemment
l'clat d'un oeil picurien qui trahissait un amateur de la bonne chre
et des festins. Du reste, sa profession et son rang lui avaient appris 
matriser l'expression d'une physionomie naturellement enjoue, 
laquelle il savait donner  volont un air de gravit solennelle. Malgr
les rgles de son couvent, les bulles du pape et les canons des
conciles, les manches de ce dignitaire de l'glise taient garnies de
riches fourrures, son manteau tait fix autour de son cou par une
agrafe d'or, et l'habit de son ordre dcelait la mme recherche qu'on
remarque aujourd'hui dans le costume d'une sduisante quakeresse, qui,
sans s'carter de la mise ordinaire de sa secte, donne  sa simplicit,
par le choix des toffes et par la manire de les employer, une sorte de
coquetterie fort analogue aux vanits du monde.

Ce digne homme d'glise montait une mule fringante, dont l'amble tait
le pas habituel; on l'avait magnifiquement harnache, et sa bride tait
orne de petites sonnettes d'argent, suivant la mode du jour. Sur sa
magnifique selle, il n'avait rien de la gaucherie du clotre; il
dployait l'aisance et les grces d'un cavalier adroit et exerc. Il
paraissait n'avoir pris que momentanment et pour la route une monture
trop vulgaire pour lui, malgr son allure douce, car un frre lai,
faisant partie de sa suite, conduisait par la bride un des plus beaux
coursiers que l'Andalousie et jamais vus natre, et que les marchands
faisaient alors venir  grands frais et non sans quelques dangers, pour
les vendre aux personnes riches et distingues. La selle et la housse de
ce superbe palefroi taient couvertes d'un drap tombant presque jusqu'
terre, sur lequel on avait brod des mitres, des crosses et d'autres
emblmes sacerdotaux. Un autre frre lai conduisait une mule charge de
bagages appartenant probablement  son suprieur, et deux moines de son
ordre taient  l'arrire-garde, riant, causant ensemble, et sans faire
beaucoup d'attention aux autres membres de la cavalcade.

Le compagnon du dignitaire ecclsiastique semblait un homme g de plus
de quarante ans. Il tait grand, sec, vigoureux, avec des formes
athltiques; mais les fatigues et les travaux qu'il avait endurs et
qu'il semblait prt  braver encore, l'avaient rduit  une maigreur
extrme; ce qui rendait tonnamment saillantes les parties osseuses de
son corps. Sa tte tait pare d'une toque carlate garnie de fourrures,
pareille  celle que les Franais appellent _mortier_,  cause de son
analogie avec un mortier renvers. Rien n'empchait donc de voir son
visage, dont l'expression tait calcule pour imprimer le respect, sinon
la crainte,  des trangers. Ses traits, fortement prononcs, avaient
pris sous le soleil des tropiques une couleur basane et presque aussi
noire que le teint d'un ngre; on et dit, lorsqu'il tait calme, qu'ils
sommeillaient aprs l'orage de sa passion; mais les veines gonfles de
son front, la promptitude avec laquelle sa lvre suprieure, couverte
d'une moustache noire et paisse, grimaait  la moindre motion,
prouvaient assez qu'on pouvait aisment rveiller dans son coeur cet
orage assoupi. Un seul regard de ses yeux noirs et perans faisait
deviner combien il avait surmont d'obstacles et brav de prils; il
semblait mme demander qu'on oppost quelque digue  ses volonts, pour
le plaisir de la briser par de nouvelles dmonstrations de force et de
courage. Une profonde cicatrice au front prtait  sa physionomie un air
dur et farouche, et une expression sinistre  ses yeux, dont les rayons
visuels, d'ailleurs trs pntrans, taient lgrement obliques.

L'habillement de dessus de ce personnage ressemblait  celui de son
compagnon. C'tait un long manteau de bndictin, mais dont la couleur
carlate indiquait que celui qui le portait ne faisait partie d'aucun
des quatre ordres rguliers. Sur l'paule droite tait taille en drap
blanc une croix d'une forme particulire. Ce premier vtement cachait,
ce qui d'abord paraissait peu en harmonie avec sa forme, une cotte de
mailles avec des manches et des gantelets de mme mtal, aussi flexibles
que s'ils eussent t travaills au mtier. Le devant de ses cuisses, o
les plis de son manteau permettaient de les apercevoir, tait protg de
la mme manire; et de petites plaques d'acier, s'avanant l'une sur
l'autre comme les cailles d'un reptile, couvraient ses genoux et ses
jambes jusqu'aux chevilles pour complter son armure dfensive. Un long
poignard  double tranchant, fix  sa ceinture, tait la seule arme
offensive qu'il portt.

Il montait une haquene, afin de mnager son beau cheval de combat,
qu'un cuyer conduisait par la bride, et qui tait harnach comme pour
un jour de bataille, la tte protge par un fronteau d'acier termin en
fer de pique.  un ct de la selle pendait une hache de guerre
richement damasquine, et  l'autre un casque orn de plumes, et une
longue pe comme les chevaliers en avaient  cette poque. Un second
cuyer portait la lance de son matre,  l'extrmit de laquelle se
trouvait fixe une petite banderolle o tait peinte une croix semblable
 celle qui dcorait le manteau. Il portait aussi un petit bouclier de
forme triangulaire, assez large du haut pour dfendre la poitrine, et
diminuant graduellement des deux cts pour former une pointe par le
bas. Ce bouclier tait couvert d'un drap carlate, ce qui empchait
qu'on en pt lire la devise.

Ces deux cuyers taient suivis de deux autres.  leur peau basane, 
leurs turbans blancs, et  la forme orientale de leurs vtemens, on
devinait qu'ils taient ns dans quelque rgion lointaine d'Asie. Tout
l'extrieur du guerrier et de son escorte avait quelque chose d'exotique
et d'trange. Le costume des cuyers tait galement assez recherch, et
les deux Orientaux avaient des bracelets, des colliers d'argent et des
cercles du mme mtal autour des jambes, qui taient nues depuis la
cheville jusqu'au mollet, de mme que leurs bras taient dcouverts
jusqu'au coude. Leurs habits de soie surchargs de broderies annonaient
la richesse et l'importance de leur matre, tout en formant un singulier
contraste avec la simplicit de son costume guerrier. Leurs sabres 
lame recourbe,  poigne damasquine en or, pendaient  des baudriers
aussi brods en or, et garnis de poignards turcs d'un travail encore
plus merveilleux. Chacun d'eux portait  l'aron de sa selle un faisceau
de javelines  pointe acre, d'environ quatre pieds de longueur, arme
alors en usage parmi les Sarrasins, et qu'on emploie encore dans
l'Orient pour l'exercice martial connu sous le nom d'_El-Djerid_[30].

     Note 30: L'exercice du _Djerid_ est un des plus chers
     amusemens des cavaliers turcs, lesquels s'y livrent tous les
     jours  midi dans les environs de Constantinople. A. M.

Les chevaux de ces deux cuyers semblaient de race trangre comme eux.
Ils taient sarrasins d'origine, consquemment arabes. Leurs membres
fins et dlicats, leurs petits fanons, leur crinire dlie, et
l'aisance de leurs mouvemens, contrastaient avec les chevaux puissans
dont on soignait la race en Flandre et en Normandie, pour les hommes
d'armes, dans le temps o ils se couvraient de la tte aux pieds d'une
pesante armure en fer; ces coursiers orientaux prs des coursiers
normands pouvaient s'appeler une personnification du corps et de son
ombre.

Le singulier aspect d'une pareille cavalcade veilla la curiosit non
seulement de Wamba, mais de son compagnon, pourtant bien moins frivole.
Il reconnut le moine pour le prieur de l'abbaye de Jorvaulx, fameux 
plusieurs milles  la ronde comme aimant la chasse, la table, et, si la
renomme n'exagrait point, d'autres plaisirs mondains bien plus
incompatibles encore avec les voeux du clotre.

Cependant les ides que l'on nourrissait sur la conduite du clerg, tant
sculier que rgulier,  cette poque, taient si relches, que le
prieur Aymer conservait une assez bonne rputation dans les environs de
son abbaye. Son caractre franc et jovial, l'indulgence qu'il montrait
pour tout ce que les grands appelaient des _peccadilles_, le faisaient
accueillir prs des nobles, grands et petits, et  plusieurs desquels il
se trouvait alli, tant lui-mme d'une famille distingue d'origine
normande. Les dames surtout n'taient pas disposes  plucher trop
svrement la conduite d'un des plus chauds admirateurs de leurs
charmes, et si habile  dissiper l'ennui qui ne russissait que trop 
s'introduire dans les salons et les bocages d'un chteau fodal. Aucun
chasseur ne suivait le gibier plus vivement que le prieur, et il tait
connu pour avoir les faucons les mieux dresss et les lvriers les plus
agiles de tout le North-Riding[31]; avantage qui contribuait  faire
rechercher sa socit par la jeune noblesse. Il avait un autre rle 
jouer auprs des vieillards, et il s'en acquittait  merveille dans
l'occasion. Ses connaissances trs superficielles en littrature lui
suffisaient pour imprimer  l'ignorance un profond respect; sa science
prtendue, la gravit de son air et de ses discours, le ton imposant
qu'il prenait en parlant de l'autorit de l'glise et du sacerdoce,
donnaient presque lieu de croire  sa saintet. Mme le bas peuple, qui
souvent critique le plus svrement la conduite de ses suprieurs,
couvrait du voile de l'indulgence les faiblesses du prieur Aymer. Il
tait charitable, et la charit rachte une foule de pchs, dans un
autre sens que ne le dit l'criture. Les revenus de l'abbaye, dont une
grande partie se trouvait  sa disposition, en lui donnant les moyens de
fournir  ses dpenses personnelles, qui taient considrables, lui
permettaient encore de faire participer  ses largesses les paysans, et
de soulager quelquefois la dtresse du pauvre. Si le prieur Aymer
restait le dernier  table, et passait plus de temps  la chasse qu'
l'glise; si on le voyait rentrer dans l'abbaye  la pointe du jour, par
une porte de derrire, aprs avoir pass la nuit  quelque rendez-vous
galant, on se contentait de hausser les paules, et l'on s'habituait 
ses dsordres en songeant que la plupart de ses confrres en faisaient
davantage, sans avoir les mmes droits  l'indulgence du peuple. La
personne et le caractre du prieur Aymer taient donc choses trs
familires pour nos deux serfs saxons, qui le salurent avec respect, et
qui reurent en retour son _Benedicite, mes filz_.

     Note 31: District du comt d'York. A. M.

L'air trange de son compagnon et de sa suite redoublait la surprise de
Gurth et de Wamba; et  peine firent-ils attention  ce que disait le
prieur de l'abbaye de Jorvaulx, quand il demanda s'il y avait dans le
voisinage quelque maison o ils pussent trouver un asile, tant ils
taient frapps de la tournure moiti militaire, moiti monastique, de
l'tranger basan, et de l'accoutrement de ses deux cuyers orientaux,
ainsi que des armes qu'ils portaient. Il est probable aussi que la
langue dans laquelle la bndiction fut donne sonna mal aux oreilles
saxonnes, quoique sans doute elle ne leur part pas entirement
intelligible. Je vous demande, mes enfans, dit le prieur en levant la
voix et en employant la langue franaise ou l'idiome compos de normand
et de saxon; je vous demande s'il y a dans les environs quelque brave
homme qui, par amour pour Dieu et par dvotion pour notre sainte mre
l'glise, voudra donner ce soir l'hospitalit et des rafrachissemens 
deux de leurs plus humbles serviteurs. Il s'exprimait ici d'un ton qui
ne s'accordait gure avec les expressions modestes dont il avait jug 
propos de se servir.

Deux des plus humbles serviteurs de la mre l'glise! rpta Wamba en
lui-mme; car, tout fou qu'il tait, il eut soin de ne pas faire cette
rflexion assez haut pour tre entendu. Je voudrais bien savoir comment
sont faits leurs principaux conseillers, leurs snchaux, leurs
sommeliers! Aprs ce commentaire d'intuition, en quelque sorte, sur la
demande du prieur, il leva les yeux vers lui, et rpondit ainsi  sa
question: Si les rvrends dsirent bonne chre et bon gte, ils
trouveront  quelques milles d'ici le prieur de Brinxworth, o leur
qualit ne peut que leur assurer la meilleure rception; s'ils prfrent
consacrer une partie de la soire  la pnitence, ils n'ont qu' prendre
ce sentier, qui mne  l'ermitage de Copmanhurst, o un pieux anachorte
leur accordera sans doute un abri dans sa grotte et le secours de ses
prires.--Mon brave ami, dit le prieur en secouant la tte  ces deux
indications, si le bruit continuel des clochettes qui garnissent ton
bonnet ne t'avait troubl l'esprit, tu saurais que _clericus clericum
non decimat_, c'est--dire que les gens d'glise n'invoquent pas
l'hospitalit les uns des autres, et prfrent la demander aux laques,
pour leur fournir l'occasion de servir Dieu en honorant et secourant ses
humbles serviteurs.

Il est vrai, dit Wamba, que, tout ne que je sois, je n'ai pas moins
l'honneur de porter des clochettes comme la mule de votre Rvrence.
Cependant, si je ne me trompe, la charit de notre mre la sainte glise
et de ses serviteurs pourrait fort bien, comme toute autre charit,
commencer par s'exercer sur elle-mme.

Trve  ton insolence, coquin! dit le compagnon du prieur en
l'interrompant d'une voix haute et fire; et dis-nous quel chemin nous
devons prendre pour aller chez..... Comment appelez-vous votre franklin,
prieur Aymer?--Cedric le Saxon, rpondit le prieur. Dis-moi, mon ami,
sommes-nous prs de sa demeure? peux-tu nous en montrer la route?--La
route n'en est pas facile  trouver, rpondit Gurth, rompant le silence
pour la premire fois; et la famille de Cedric se couche de trs bonne
heure.

Belle raison! dit le second voyageur: elle sera trop honore de se
lever pour des voyageurs tels que nous, qui ne nous abaissons pas 
rclamer une hospitalit que nous aurions droit d'exiger.--Je ne sais,
rpondit Gurth d'un ton d'humeur, si te devrais indiquer le chemin du
chteau de mon matre  des gens qui exigent comme un droit d'asile ce
que tant d'autres veulent bien demander comme une faveur.--Oses-tu
disputer avec moi, vilain serf, s'cria le chevalier; et, donnant  son
cheval un coup d'peron, il lui fit faire volte-face, et s'avana vers
Gurth en levant la baguette qui lui servait de fouet pour le chtier.
Gurth, sans reculer d'un pas, osa le regarder d'un air farouche et
courrouc, et porta la main sur son couteau de chasse; mais le prieur
empcha la querelle en poussant vite sa mule entre son compagnon et le
gardien des pourceaux de Cedric.

De par sainte Marie! frre Brian, il ne faut pas vous imaginer que vous
soyez ici en Palestine, au milieu des Turcs et des Sarrasins, des paens
et des infidles. Nous autres insulaires, nous n'aimons pas les coups,
except ceux de la sainte glise, qui chtie ceux qu'elle aime. Allons,
mon brave, dit-il en s'adressant  Wamba, et en appuyant l'loquence de
ses discours d'une pice de monnaie, dis-moi le chemin de la demeure de
Cedric le Saxon: tu ne peux l'ignorer, et c'est un devoir de guider le
voyageur gar, quand mme il serait d'un rang moins respectable que le
ntre.--Sans mentir, mon vnrable pre, la tte sarrasine de votre
trs rvrend compagnon a tellement effray la mienne, qu'elle m'a fait
oublier ce chemin. Je doute que je puisse moi-mme y arriver ce
soir.--Allons, allons, dit le prieur, tu peux nous le dire si tu le
veux. Ce digne frre a pass toute sa vie  combattre les Sarrasins pour
recouvrer le saint Spulcre: il est de Tordre des chevaliers du Temple,
dont tu peux avoir entendu parler, et moiti moine, moiti soldat[32].

     Note 32: Il existe encore dans la Grande-Bretagne beaucoup de
     vieux monumens de l'ordre de ces templiers qui chapprent
     aux bchers o prit leur grand-matre Jacques de Molay.
     A. M.

S'il n'est qu' moiti moine, dit le bouffon, il ne devrait pas tre
entirement draisonnable envers ceux qui se trouvent sur son chemin,
quand mme ils ne se presseraient pas de rpondre  des questions qui ne
les concernent point.--Je te pardonne ta saillie, rpliqua le prieur,
mais  la condition que tu m'indiqueras le chemin de la maison de
Cedric.--Eh bien donc, rpondit Wamba, suivez cette avenue jusqu' un
endroit qu'on appelle la Croix-Renverse; vous la verrez par terre, il
n'y a plus que le pidestal qui soit debout. Alors prenez la route 
votre gauche, car il y en a quatre qui se croisent  la Croix-Renverse.
J'espre que vos Rvrences y arriveront avant l'orage qui nous menace.
Le prieur les remercia, et les cavaliers, piquant des deux, partirent
avec l'empressement de tous voyageurs qui veulent gagner leur gte avant
la nuit qui annonce mauvais temps.

En suivant le chemin que tu leur as sagement indiqu, dit Gurth  son
compagnon ds que le bruit des chevaux cessa de se faire entendre, les
rvrends pres auront bien du bonheur s'ils arrivent cette nuit 
Rotherwood.--Il est vrai, dit le bouffon; mais ils peuvent arriver 
Sheffield, et cet endroit en vaut un autre. Je suis trop bon chasseur
pour montrer au chien la retraite du livre quand je ne veux pas qu'il
l'attrape.--Tu as raison, je serais fch que ce prieur vt Rowena; et
il serait possible que Cedric se prt de querelle avec ce moine-soldat,
ce qui serait encore bien plus dsagrable. Mais, en bons serviteurs,
nous devons tout voir, tout entendre, et ne rien dire.

Revenons  nos voyageurs, qui eurent bientt laiss loin derrire eux
les deux serfs, et qui maintenant causaient ensemble en
franais-normand, langue dont se servaient ordinairement les classes
suprieures,  l'exception d'un petit nombre d'individus encore fiers de
leur origine saxonne. Que signifie l'insolence de ces drles, dit le
templier, et pourquoi m'avez-vous empch de la punir?--L'un d'eux est
un paillasse, frre Brian, rpondit le prieur: comment voulez-vous
exiger d'un fou des rponses senses? L'autre est de cette race fire,
sauvage et intraitable, de Saxons, dont le suprme plaisir est de
montrer par tous les moyens la haine qu'ils gardent  leurs
vainqueurs.--Je lui aurais bien vite appris la courtoisie  force de
coups, s'cria Brian. Je suis accoutum  de pareils caractres. Nos
captifs turcs sont aussi fiers, aussi indomptables qu'Odin lui-mme
pourrait l'tre; mais il leur suffit de deux mois passs dans ma maison,
sous la discipline du gouverneur de mes esclaves, pour devenir humbles,
soumis, dociles et obissans. Corbleu! sire prieur, il faut prendre
garde au poison et au poignard, car ils y ont recours ds que vous leur
en laissez l'occasion.--Oui, reprit le prieur, mais chaque pays a ses
moeurs et ses usages; et battre cet homme et t un mauvais moyen de le
forcer  nous indiquer le chemin qui conduit  la demeure de son matre;
et quand mme nous y serions parvenus, c'en et t assez pour irriter
contre vous Cedric. Je vous l'ai dit, ce franklin est dur et superbe,
d'un caractre altier et susceptible. Ennemi de la noblesse, il l'est
mme de ses voisins, Reginald Front-de-Boeuf et Philippe de Malvoisin,
qui ne sont nullement des bambins au combat. Il dfend avec tant de
fermet les privilges de sa race, il est si fier de descendre
directement d'Hereward, fameux champion de l'Heptarchie, qu'on l'appelle
gnralement _Cedric-le-Saxon_; et il se glorifie de devoir son origine
 un peuple d'o beaucoup d'autres s'efforcent de cacher qu'ils
viennent, de peur d'prouver les effets du _v victis!_ malheur aux
vaincus!

Prieur Aymer, dit le templier, vous tes un homme  bonnes fortunes,
connaisseur en beaut, et tout aussi expert qu'un troubadour en matire
de galanterie; mais il faudra que cette Rowena clbre ait des attraits
bien sduisans, si vous voulez que je prenne assez d'empire sur
moi-mme, et m'arme d'assez de patience pour obtenir les bonnes grces
de son pre, ce rustre sditieux tel que vous me le dpeignez.--Cedric
n'est pas son pre, reprit le prieur; les aeux de Rowena sont plus
illustres que ceux mme dont il prtend venir; et si elle lui est unie
par les liens du sang, c'est  un degr trs loign. Il est son tuteur,
et c'est lui-mme, je crois, qui s'est arrog ce titre; mais sa pupille
lui est aussi chre que si elle tait sa propre fille. Quant  la beaut
de Rowena, vous pourrez bientt en juger par vous-mme; et, si les
grces de sa personne, si l'expression douce et majestueuse de son
regard ne vous font pas oublier les jeunes filles aux cheveux noirs de
la Palestine et les houris du paradis de Mahomet, je suis un infidle,
et non un vritable enfant de l'glise.--Si les attraits de votre
belle, dit le templier, ne rpondent pas  l'ide que vous en donnez,
vous vous rappelez notre gageure.--Mon collier d'or est  vous, je le
sais; mais dans le cas contraire je reois dix bottes de vin de Chio, et
je suis aussi certain de les tenir que si elles taient dj dans les
caves du couvent, sous les clefs du vieux Denis le cellerier.

N'allez pas oublier que vous m'avez fait juge de notre dbat, et que,
pour perdre, il faut que j'avoue que depuis la Pentecte de l'an pass
je n'ai pas vu de beaut aussi parfaite. Ce sont l nos conditions,
n'est-ce pas? Mon cher prieur, votre collier d'or court de grands
risques, je vous assure, et je le porterai autour du cou dans la lice
qui va s'ouvrir  Ashby-de-la-Zouche.

Gagnez tout comme il vous plaira, dit le prieur; j'espre seulement que
vous rpondrez en chevalier et en chrtien. Mais, mon frre, en
attendant, suivez mon avis; prenez, croyez-moi, un ton un peu plus civil
que ne vous y ont accoutum vos habitudes de commandement sur les
captifs et les esclaves de l'Orient. Cedric le Saxon, s'il tait
offens, et il s'offense trs aisment, est un homme qui, malgr votre
titre de chevalier, la gravit de mes fonctions et la saintet de notre
ministre, nous conduirait de sa maison  l'instant mme, et nous
enverrait coucher  la belle toile quand mme il serait minuit. Faites
attention aussi  la manire dont vous regarderez la belle Rowena, qu'il
surveille avec le soin le plus jaloux. S'il concevait la moindre alarme
de ce ct, nous sommes perdus. On dit qu'il a banni de chez lui son
fils unique pour avoir lev un regard affectueux sur cette beaut, qu'on
peut, dit-on, adorer de loin, mais dont il ne faut approcher qu'avec les
mmes sentimens qui nous amnent devant l'image de la sainte Vierge.

 merveille! vous en avez dit assez, rpondit le templier, je veux
toute une soire me conduire avec autant de rserve et de modestie
qu'une jeune fille; mais elle est futile, la crainte dont vous tes
travaill que Cedric ne nous chasse de chez lui. Mes cuyers et moi,
avec Hamet et Abdalla, nous saurons bien vous pargner cette
humiliation. Ne doutez pas que nous ne soyons assez forts pour nous
maintenir dans notre logement.--N'amenons pas les choses  ce point,
dit le prieur. Mais voici la croix renverse dont ce fou nous parlait;
et la nuit est si obscure, que nous pouvons  peine voir quelle route il
nous faut suivre. Il nous a dit, je crois, de tourner  gauche.--Non,
 droite, dit Brian; je m'en souviens parfaitement.

--Pardon, c'tait  gauche; il nous montra la direction de la route
avec le bout de son pe de bois.--Oui, rpondit le templier; mais il
tenait son pe de la main gauche, et il en dirigea la pointe de ce
ct, en indiquant la droite.

Et l'un et l'autre soutenait son opinion avec un gal enttement, comme
c'est l'usage en pareil cas. On consulta les gens de la suite; mais
aucun n'avait t assez prs pour entendre Wamba.  la fin, Brian
s'cria, tonn de ne l'avoir pas remarqu plus tt: Eh mais! ne
vois-je pas quelqu'un endormi ou peut-tre tendu mort au pied de cette
croix? Hugo, remue donc un peu ce corps avec le bout de ta lance? Hugo
n'eut pas plutt obi qu'un homme se leva, et s'cria en bon franais:
Qui que tu sois, comment peux-tu tre assez discourtois pour venir
troubler ainsi mes penses?--Nous voulions seulement, rpondit le
prieur, vous demander la route qui conduit  Rotherwood, o demeure
Cedric le Saxon.--J'y vais moi-mme, reprit l'tranger; et si j'avais
un cheval je vous servirais de guide; car il faut prendre beaucoup de
dtours, et le chemin n'est pas ais  tenir, quoiqu'il me soit
parfaitement connu.--Vous obtiendrez tout  la fois et nos remercmens
et une bonne rcompense, mon ami, dit le prieur, si vous voulez nous
conduire en sret  la maison de Cedric. Et il ordonna  l'un des gens
de sa suite de monter son cheval de main, et de donner le sien 
l'tranger qui devait leur servir de guide.

Celui-ci prit une route oppose  celle que Wamba leur avait indique
pour les garer. Le sentier s'enfona de plus en plus dans la fort; il
tait travers par de larges ruisseaux d'un accs dangereux,  cause des
marcages qui les entouraient. Mais l'tranger savait comme par instinct
les passages les plus srs et les plus directs; les voyageurs gagnrent
bientt une avenue plus grande qu'aucune de celles qu'ils eussent encore
suivies, et au bout de laquelle s'levait un btiment vaste et
irrgulier; l'tranger le montra au prieur, en disant: Voil
Rotherwood, la demeure de Cedric le Saxon.

Cela fut une nouvelle bien agrable pour Aymer, qui n'tait pas encore
trs aguerri, et qui sur la route, en traversant des marais dangereux,
avait prouv tant d'agitation et d'alarmes, qu'il n'avait pas encore eu
la curiosit d'adresser  son guide une seule question. Se trouvant
alors plus  son aise, et ne voyant plus qu'une belle avenue a franchir,
il se mit  l'interroger, en lui demandant d'abord qui il tait. Je
suis un plerin, et j'arrive de la Terre-Sainte.--Vous auriez mieux
fait d'y rester et d'y combattre pour la dlivrance du saint Spulcre,
dit le templier.--Il est vrai, noble chevalier, rpondit le plerin, 
qui le templier ne semblait pas inconnu; mais lorsque ceux qui se sont
engags par serment  dlivrer la Cit sainte voyagent loin du lieu o
les appelle leur devoir, y a-t-il de quoi s'tonner qu'un humble paysan
comme moi, ami de la paix, suive leur exemple?

Le templier allait lui faire une aigre rponse; mais il en fut empch
par le prieur, qui exprima de nouveau son tonnement que leur guide,
aprs une si longue absence, connt si bien tous les dtours de la
foret. Je naquis dans ces lieux, rpondit celui-ci; et, comme il
disait ces mots, ils arrivrent devant la demeure de Cedric. C'tait un
btiment informe, avec plusieurs grandes cours, occupant une partie
considrable de terrain, et qui, tout en laissant croire que celui qui
l'habitait tait un homme riche, ne ressemblait en rien  ces chteaux
flanqus de tours, dans lesquels se tenait la noblesse normande,
chteaux devenus le type universel d'architecture en Angleterre.

Cependant Rotherwood n'tait pas sans quelques fortifications; dans ces
temps de trouble et de dsordre, aucune maison n'aurait pu l'tre sans
courir le risque d'tre pille et brle en moins d'un jour. Un foss
profond qu'une source voisine remplissait d'eau entourait l'difice; une
double palissade, compose de pieux pointus tirs de la fort voisine,
en dfendait les bords. Du cot de l'ouest, il existait une ouverture
dans la palissade et un pont-levis sur le foss; c'tait une des
entres, que prolongeaient des angles saillans, d'o, en cas de besoin,
des archers et des frondeurs pouvaient dfendre le passage. Le templier
s'arrta devant la porte, et sonna fortement du cor; car la pluie, qui
menaait depuis long-temps nos voyageurs fatigus, commenait alors 
tomber par torrens.


CHAPITRE III.


    Alors (triste consolation!) de cette cte
    aride et froide qui entend mugir la mer
    du Nord, vint le Saxon robuste, au teint
    vermeil, aux cheveux blonds et aux yeux
    bleus.              _Trad. de_ Thompson.


Dans une salle dont le plafond trs bas tait en grande disproportion
avec sa largeur et sa longueur extrmes, on avait dispos, pour le repas
du soir de Cedric le Saxon, une longue table faite de planches fournies
par les gros chnes de la fort, et qui avaient  peine reu un premier
poli. Le toit, form par des poutres et des solives, ne mettait  l'abri
des intempries de l'air qu'au moyen des lattes et du chaume qui en
composaient la couverture. A chaque bout de cet appartement tait une
grande chemine si grossirement construite qu'il s'chappait au moins
autant de fume dans la chambre qu'il en sortait par le tuyau. Cette
vapeur continuelle avait donn une espce de vernis aux poutres et aux
solives en les incrustant d'une couche noire de suie. Des instrumens de
guerre et de chasse pendaient le long des murs. De grandes portes
places  chaque angle conduisaient dans les autres pices de ce vaste
btiment.

Toutes ces pices  l'envi participaient de la grossire simplicit des
temps saxons, et Cedric tait fier de la perptuer. Le plancher tait un
mlange de terre et de chaux, bien battu et endurci, comme est encore
assez souvent celui des granges de nos campagnes. Dans le quart de la
longueur de cette salle, il tait plus lev d'environ six pouces, et
cet espace, qu'on appelait le _dais_, tait rserv aux principaux
membres de la famille et aux visiteurs de distinction. Une table
richement couverte d'un drap d'carlate tait dans ce dessein place
transversalement sur cette estrade ou plate-forme; et du milieu de cette
table en partait une plus longue, plus troite et moins somptueusement
couverte, o se plaaient, pour prendre leur repas, les infrieurs et
les domestiques de la maison. La runion de ces deux tables avait la
forme de la lettre T, ou de ces anciennes tables  dner que l'on voit
encore dans les anciens collges d'Oxford et de Cambridge. Des chaises
et des fauteuils massifs, en bois de chne sculpt, taient placs
autour du dais, qui tait couvert d'un pole de drap destin  mettre
les dignitaires  l'abri de la pluie, qui pntrait quelquefois 
travers le toit mal construit. Les murailles de cette partie de la
salle, c'est--dire aussi loin que le dais s'tendait, taient garnies
de tapisseries, et sur le plancher se dveloppait un tapis sur lequel on
remarquait des essais de broderie dont le principal mrite tait le
brillant des couleurs. Les murs de la partie infrieure taient nus, la
table n'tait pas dcore, le toit n'existait pas, rien n'empchait la
pluie de tomber sur la tte des convives; et des bancs lourds et
grossiers tenaient lieu de chaises.

Au centre de la table d'honneur taient placs deux fauteuils plus
levs que les autres, pour le matre et la matresse de la maison, qui
prsidaient au banquet hospitalier, et qui,  ce titre, se nommaient en
Saxon les _distributeurs du pain_.  chacun de ces fauteuils tait
attach un marche-pied curieusement sculpt et orn de marqueterie en
ivoire. Les autres siges n'avaient pas cette marque distinctive. Cedric
le Saxon occupait dj sa place ordinaire; et, bien qu'il n'et que le
rang de thane ou de franklin, comme l'appelaient les Normands, ce simple
noble tait aussi impatient de ne pas voir arriver son souper, que
pourrait l'tre un alderman des anciens temps ou des sicles modernes.

Il suffisait de voir la physionomie du matre du chteau pour le juger
d'un caractre franc, mais vif et imptueux. Il tait de moyenne taille;
il avait nanmoins les paules larges, les bras longs, les membres
vigoureux, et tout en lui annonait un homme accoutum aux fatigues de
la guerre ou de la chasse. Sur sa figure ouverte clataient de grands
yeux bleus, de belles dents, et ses traits annonaient une sorte de
bonne humeur qui accompagne souvent la vivacit et la brusquerie. Ses
regards exprimaient l'orgueil et la mfiance, car il avait pass sa vie
 dfendre des droits toujours menacs, et son caractre fier, vif et
rsolu avait sans cesse t sur le qui-vive, par suite des circonstances
o il s'tait trouv. Ses longs cheveux blonds, partags sur le milieu
de sa tte, descendaient des deux cts sur ses paules; ils
grisonnaient  peine, quoiqu'il ft prs de sa soixantime anne.

Il tait couvert d'une tunique verte dont le collet et les manches
taient garnis d'une espce de fourrure grise d'une qualit au dessous
de l'hermine, et qui tait,  ce que l'on croit, la peau de l'cureuil
blanc. Ce vtement couvrait un justaucorps non boutonn, de drap
carlate, et il avait un haut-de-chausses de mme toffe, mais qui ne
descendait que jusqu'au bas des cuisses, laissant le genou  dcouvert.
Il portait des sandales comme celles des paysans, quoique de matriaux
plus prcieux, et attaches par devant avec des agrafes d'or. Des
bracelets et un collier de mme mtal ornaient ses bras et son cou. Un
ceinturon enrichi de pierres prcieuses soutenait une courte pe
pointue et a deux tranchans, suspendue perpendiculairement  son ct.
Au dos de son fauteuil tait fix un manteau de drap carlate bord de
fourrure, et une toque semblable compltait le costume du thane quand il
voulait sortir. Derrire le mme fauteuil tait appuye une courte
javeline garnie d'une pomme d'acier brillant, et qui lui servait d'arme
ou de canne au besoin.

Plusieurs valets, dont les vtemens tenaient le milieu entre l'opulence
de leur matre et la simplicit de Gurth, le gardien des pourceaux,
piaient le moindre geste du dignitaire saxon, et taient toujours prts
 excuter ses ordres. Deux ou trois d'entre eux, plus levs en
fonction que les autres, se tenaient derrire Cedric, sous le dais; le
reste occupait la partie infrieure de la salle. On y remarquait aussi
d'autres commensaux d'une espce diffrente: deux ou trois grands
lvriers, qu'on employait alors pour chasser le cerf et le loup; autant
de chiens d'arrt,  gros cou,  grosse tte,  longues oreilles, et
deux chiens de plus petite espce, nomms bassets. Tous attendaient avec
impatience l'arrive du souper; mais, avec ce tact particulier  la race
canine, ils se gardaient bien d'interrompre le grave silence de leur
matre, qui d'ailleurs les tenait en respect par une baguette blanche
place  ct de son assiette, et qui servait  repousser les avances de
la gent quadrupde quand elle devenait un peu trop familire. Un vieux
chien-loup seulement, prenant les liberts d'un serviteur favori, tait
couch prs du fauteuil de son matre, et appelait de temps en temps son
attention, en plaant la tte sur ses genoux ou le museau sur sa main.
Mais il n'obtenait que ces mots pour rponse:  bas, Balder,  bas! je
ne suis pas en humeur de jouer.

Effectivement, Cedric ne se trouvait pas dans une situation d'esprit
fort tranquille. Lady Rowena, qui avait t entendre l'office du soir
dans une glise assez loigne, venait seulement de rentrer, et
changeait ses vtemens tremps de pluie. On n'avait pas encore de
nouvelles de Gurth et de ses pourceaux, qui, depuis long-temps, auraient
d tre de retour de la foret, et les proprits taient alors si peu
respectes, qu'il tait possible d'attribuer ce retard aux dprdations
des outlaws dont les bois environnans taient remplis, ou  la violence
de quelqu'un des barons du voisinage, dont la force ne respectait pas
davantage le bien d'autrui. La chose tait assez importante, car une
grande partie de la richesse des propritaires saxons consistait en
pourceaux, surtout prs des forts, o les chnes fournissaient une
nourriture copieuse.

Outre ces motifs d'inquitude, le thane saxon tait impatient de voir
son fou Wamba, dont les facties assaisonnaient ses repas avec les
bonnes rasades qui venaient les fortifier. Ajoutez que Cedric n'avait
rien mang depuis midi, et que l'heure accoutume de son souper tait
passe depuis long-temps: sujet de mcontentement trs ordinaire aux
gentilshommes campagnards, en ce temp-l comme de nos jours. Il
n'exprimait pourtant son dplaisir que par quelques mots entrecoups,
que tantt il se disait  demi-voix, et que tantt il adressait aux
serviteurs qui l'entouraient, particulirement  son chanson, qui
frquemment lui prsentait une coupe remplie de vin, en manire de
potion calmante. Pourquoi donc lady Rowena ne vient-elle point?
s'cria-t-il.--Elle n'a plus qu' changer de coiffure, rpondit une
suivante avec la mme assurance qu'une femme de chambre moderne qui
parle au matre de la maison. Voudriez-vous qu'elle vnt souper en
cornette de nuit? Nulle dame dans tout le comt n'est plus expditive 
s'habiller que ma matresse.

Cet argument sans rplique amena une sorte d'acquiescement de la part du
thane saxon, qui ajouta: J'espre que sa dvotion lui fera choisir un
plus beau temps la premire fois qu'elle ira  l'glise de Saint-Jean.
Mais, de par tous les diables, reprit-il en se tournant vers son
chanson, et en haussant la voix, comme s'il et trouv quelqu'un sur
lequel il pt  son aise dcharger sa bile, quel motif peut retenir
Gurth si tard dans les champs? Je crains qu'il n'ait  nous rendre un
mauvais compte de son troupeau. C'est pourtant un serviteur exact et
fidle, et je le destinais  quelque chose de mieux. J'en aurais
peut-tre fait un de mes gardes.--Il n'y a pas encore une heure qu'on
a sonn le _couvre-feu_[33], rpondit humblement l'chanson. C'tait
bien mal s'y prendre pour excuser son camarade: aussi le matre n'en
devint-il que plus courrouc.

     Note 33: D'aprs une ordonnance de Guillaume-le-Conqurant,
     tous les soirs  huit heures une cloche sonnait le
     couvre-feu, et chacun tait forc d'teindre alors son feu et
     ses lumires. Cet usage, que Guillaume avait import du
     continent, fut pour les insulaires un nouveau genre de
     servitude. A. M.

Au diable soit le couvre-feu! s'cria-t-il; au diable le tyran btard
qui l'a invent, et l'esclave sans coeur dont la langue saxonne fait
entendre ce mot aux oreilles d'un Saxon! Le couvre-feu! ajouta-t-il
aprs une pause, le couvre-feu! qui oblige de braves gens  teindre
leur feu et leurs lumires, afin que les voleurs et les brigands
puissent travailler plus  l'aise dans les tnbres! Rginald
Front-de-Boeuf et Philippe de Malvoisin savent profiter du couvre-feu,
aussi bien que Guillaume le btard lui-mme, ou qu'aucun des aventuriers
normands qui prirent leur part de la bataille  Hastings. Je m'attends 
apprendre que mes troupeaux ont t enlevs par quelques bandits
normands qui n'ont d'autres ressources que le vol et le pillage, et qui
auront tu mon fidle esclave. Et Wamba? o est Wamba? quelqu'un ne
m'a-t-il pas dit qu'il tait parti avec Gurth? Oswald rpondit
affirmativement.

De mieux en mieux! on aura emmen le fou saxon pour lui donner un
matre normand. En vrit, nous sommes tous des imbcilles de leur
obir, et nous mritons bien plus d'en tre mpriss que si la nature ne
nous avait rparti qu'une demi-dose de sens commun. Mais je me vengerai,
ajouta-t-il en sautant de son fauteuil avec colre, et en saisissant sa
javeline; je porterai ma plainte au grand-conseil. J'ai des amis, des
vassaux; j'appellerai le Normand en dfi, corps  corps. Qu'il vienne
avec sa cotte de mailles, son casque de fer, et tout ce qui peut donner
de la hardiesse  un lche; cette javeline a perc des planches plus
paisses que trois de leurs boucliers. Ils me croient vieux, sans doute;
mais, seul et sans enfans comme je le suis, ils verront que le sang
d'Hereward coule encore dans les veines de Cedric. Ah! Wilfred, Wilfred,
ajouta-t-il en baissant la voix, si tu avais pu vaincre ta passion
imprudente, ton pre n'aurait pas t abandonn,  son ge, comme le
chne solitaire qui prsente ses rameaux isols et sans appui  la
fureur des ouragans. Cette rflexion changea sa colre en tristesse.
Remettant sa javeline  sa place, il se rassit dans son fauteuil, et
parut se livrer  des penses mlancoliques.

Soudain il fut tir de sa rverie par le son d'un cor, auquel
rpondirent aussitt les aboiemens de tous les chiens qui taient dans
la salle ou dans les autres parties de la demeure saxonne. Il fallut la
baguette blanche de Cedric, jointe aux efforts des domestiques, pour
imposer silence  cette clameur canine. Courez  la porte, valets,
s'cria le Saxon ds que le tumulte lui permit de faire entendre sa
voix, et qu'on sache quelles nouvelles nous arrivent. J'apprhende
l'annonce de quelque pillage, de quelque brigandage commis sur mes
terres. Au bout de trois minutes, un de ses gardes vint lui apprendre
qu'Aymer, prieur de Jorvaulx, et le chevalier Brian de Bois-Guilbert,
commandeur de l'ordre vnrable des templiers, avec une suite peu
nombreuse, lui demandaient l'hospitalit pour cette nuit, se rendant au
tournoi qui devait avoir lieu le surlendemain  peu de distance
d'Ashby-de-la-Zouche.

Le prieur Aymer! Brian de Bois-Guilbert! murmura Cedric, Normands
tous deux! Mais n'importe; Normands ou Saxons, jamais l'hospitalit ne
sera dnie au manoir de Rotherwood. Du moment qu'ils l'ont choisi pour
halte, ils sont les bien-venus. Ils eussent pourtant mieux fait de
passer leur chemin. Ce n'est pas que je regrette de les nourrir et de
les hberger pour une nuit; du reste, en leur qualit d'htes, mme des
Normands doivent abjurer leur insolence. Hundebert, dit-il  une espce
de majordome qui se tenait derrire lui une baguette blanche  la main,
prenez six hommes avec vous, et introduisez les trangers dans la partie
du chteau destine aux htes; faites mettre leurs chevaux et leurs
mules dans mes curies, et veillez  ce que leur suite ne manque de
rien; qu'ils aient d'autres vtemens, s'ils veulent en changer; du feu
dans leurs appartemens, et de l'ale et du vin; dites aux cuisiniers
d'ajouter au souper tout ce qu'il sera possible, et qu'on serve ds que
ces trangers seront prts  se mettre  table. Ayez soin de dire
galement  ces nouveaux htes que Cedric aurait t leur dclarer
lui-mme qu'ils sont les bien-venus dans son chteau, s'il n'avait jur
de ne jamais faire plus de trois pas au del de son dais pour aller  la
rencontre de quiconque n'est pas du sang royal saxon. Allez, n'oubliez
rien, et qu'ils ne puissent pas dire dans leur orgueil que le rustaud de
Saxon ne leur a offert que pauvret et avarice.

Le majordome partit avec quelques autres domestiques pour remplir les
volonts de son matre. Le prieur Aymer! rpta Cedric en se tournant
vers Oswald; c'est, si je ne me trompe, le frre de Giles de
Mauleverer, aujourd'hui lord de Middleham. Oswald fit un signe
affirmatif d'un air respectueux. Son frre, ajouta le Saxon, occupe la
place et usurpe le patrimoine d'une meilleure race, de celle d'Ulfgard
de Middleham. Mais quel est le Normand qui ne fait pas de mme? Ce
prieur est, dit-on, un prtre jovial, plus ami de la bouteille et du cor
de chasse que des cloches et du brviaire. Allons, qu'il vienne, il sera
le bien-venu. Et le templier, comment l'appelez-vous?--Brian de
Bois-Guilbert. Bois-Guilbert! dit Cedric  voix basse, et sur le ton
d'un homme qui, accoutum  vivre parmi des infrieurs, semble plus
volontiers s'adresser la parole  lui-mme. Bois-Guilbert! ce nom est
connu au loin sous de bons et de mauvais rapports. Ce chevalier passe
pour aussi vaillant que le plus brave de son ordre, mais il ne lui
manque aucun des vices de ses confrres, orgueil, arrogance, cruaut,
dbauches; il a le coeur dur, ne craint ni ne respecte rien sur terre;
voil ce que disent le peu de guerriers revenus de la Palestine[34].
Mais ce n'est que pour une nuit: il sera bien reu galement. Oswald,
perce un tonneau de vin vieux, prpare le meilleur hydromel, le cidre le
plus mousseux, le morat et le pigment[35] le plus exquis. Mets sur la
table les plus grandes coupes; les templiers et les prieurs aiment le
bon vin et la bonne mesure. Et vous, Elgitha, dites  Rowena de ne pas
venir au banquet,  moins qu'elle ne le dsire.

     Note 34: C'taient les ennemis des templiers, comme l'ont t
     depuis tous les moines, historiens de ces derniers, dont
     Walter Scott fait des ivrognes, quand leur boisson tait de
     l'eau. A. M.

     Note 35: Le morat tait une boisson compose de jus de mres
     et de miel; le pigment tait une liqueur douce, compose de
     vin, de miel et de diffrentes pices. A. M.

Elle le dsirera bien certainement, rpondit Elgitha sans hsiter; car
elle sera charme d'entendre des nouvelles de la Palestine. Cedric
lana  l'espigle suivante un regard de mcontentement; mais Rowena et
tout ce qui lui appartenait jouissait du privilge d'tre toujours 
l'abri de sa colre. Silence! dit-il seulement; apprenez, petite fille,
la discrtion  votre langue. Portez mon message  votre matresse, et
qu'elle fasse ce qui lui plaira. Dans ces murs, au moins, la descendante
d'Alfred rgne encore en souveraine. Elgitha se retira sans rpliquer.
La Palestine! la Palestine! rpta le Saxon. Combien d'oreilles
s'ouvrent pour couter les contes que nous font sur ce fatal pays des
croiss dissolus, ou d'hypocrites plerins! Et moi aussi je pourrais
demander..., m'informer..., couter avec des battemens de coeur les
fables que ces russ vagabonds inventent pour nous extorquer
l'hospitalit. Mais non, le fils qui m'a dsobi n'est plus mon fils;
son destin m'est aussi gal que celui du plus mprisable de ces millions
de soldats qui portant sur l'paule les insignes de la croix, ont, en se
ruant dans le meurtre et le sang, prtendu accomplir la volont de
Dieu.

Cedric frona le sourcil, et baissa les yeux vers la terre; mais en ce
moment une des portes de la salle s'ouvrit, le majordome, sa baguette
blanche  la main, prcd de quatre domestiques portant des torches,
introduisit les deux trangers dans l'appartement.


CHAPITRE IV.


    On immole les chvres les plus grasses;
    des hrauts viennent pancher l'eau sur
    les mains; de jeunes esclaves remplissent
    les cratres de vin; d'autres le prsentent
    dans des coupes. Quand les libations sont
    acheves, Ulysse, tout entier  la trame
    qu'il ourdit, prend ainsi la parole.

                          _Odysse_, liv. XXI.


Le prieur Aymer avait profit du moment pour quitter sa robe de voyage
et en prendre une autre plus riche, sur laquelle il portait une chape
lgamment brode. Outre l'anneau d'or, marque de sa dignit, ses
doigts, malgr les canons de l'glise, taient chargs de bagues et de
pierres prcieuses; ses sandales taient du plus beau cuir qu'on et
jamais import d'Espagne, sa barbe tait rduite  la plus petite
dimension que pt permettre son ordre, et sa tonsure cache par une
toque carlate o brillait la plus riche broderie.

Le chevalier du temple avait de mme pris un autre costume, et,
quoiqu'il ft moins charg d'ornemens, il portait des vtemens bien
aussi somptueux, et avait l'air beaucoup plus imposant que son
compagnon. Il avait remplac sa cotte de mailles par une tunique de soie
pourpre, garnie de fourrure, sur laquelle flottait sa longue robe 
longs plis et d'une blancheur blouissante; la croix  huit pointes de
son ordre tait taille en velours noir  son manteau, sur l'paule
gauche. Il n'avait plus la toque qui descendait sur ses sourcils, et sa
tte dcouverte montrait une paisse chevelure boucle naturellement et
d'un noir de jais; ce qui s'alliait avec son teint extraordinairement
basan. Rien de plus majestueux que son port et ses manires; mais on y
remarquait cette hauteur acquise par l'habitude d'une autorit sans
bornes.

Ces deux illustres personnages taient suivis de leur cortge respectif,
et de l'individu qui leur avait servi de guide. Celui-ci, plac  une
distance plus humble, n'avait de remarquable que son costume de plerin.
Le grand manteau de serge noire grossire qui l'enveloppait entirement
avait la forme de celui de nos hussards, ayant un collet rabattu
tout--fait analogue pour couvrir les bras; et on l'appelait un
_sclaveyn_ ou _slavonien_. Des sandales attaches par une lanire sur
ses pieds nus; un grand chapeau dont les larges bords taient chargs de
coquilles; enfin un long bton, au bout infrieur garni en fer, et dont
le haut tait orn d'une branche de palmier, compltaient l'quipement
du plerin. Il marchait avec modestie  la suite du cortge qui entrait
dans la salle, et, voyant que la table infrieure tait  peine assez
grande pour les gens de Cedric et l'escorte des voyageurs, il se mit sur
une escabelle, sous une des deux grandes chemines, occup  scher ses
vtemens, en attendant que quelqu'un lui ft place  la table, ou que
l'hospitalit de l'intendant de Cedric lui prsentt quelques
rafrachissemens.

 l'aspect de ces htes, Cedric se leva d'un air de dignit, descendit
de son dais, fit trois pas en avant, et les attendit. Je suis fch,
rvrend prieur, dit-il  Aymer, que mon voeu m'empche d'avancer plus
loin pour accueillir dans le foyer de mes anctres des htes comme vous
et ce vaillant chevalier de la sainte milice du Temple. Mon intention a
d vous expliquer la cause de ce manque apparent de courtoisie.
Excusez-moi galement si je vous parle dans ma langue maternelle, et
daignez l'employer vous-mme pour me rpondre, si vous la connaissez;
autrement, je crois entendre assez le normand pour comprendre ce que
vous aurez  me communiquer.--Digne franklin, rpondit le prieur, ou
plutt permettez-moi de dire gnreux thane, quoique ce titre soit un
peu surann, les voeux doivent s'accomplir; ce sont des liens qui nous
attachent au ciel, et dont la victime garde le poids au pied des autels.
Ils doivent tre accomplis,  moins que notre sainte mre l'glise ne
juge  propos de nous en relever. Pour l'idiome dont nous nous
servirons, j'userai trs volontiers de celui que parlait ma respectable
aeule, Hilda de Middleham, qui mourut en odeur de saintet presque
aussi bien que sa glorieuse patronne, la bienheureuse Hilda de Withby.

Quand le prieur eut achev ce qu'il considrait comme une harangue
conciliatrice, son compagnon dit en peu de mots avec une certaine
emphase: Je parle toujours franais, idiome du roi Richard et de sa
noblesse; mais j'entends assez l'anglais pour communiquer avec les
indignes. Cedric lui lana un de ces regards d'impatience et de colre
que provoquait toujours en lui toute comparaison entre les deux nations
rivales; mais, se rappelant les devoirs de l'hospitalit, il cacha son
ressentiment, invita d'un geste ses htes  prendre place sur deux
siges placs  sa gauche, mais un peu plus bas que le sien, et donna
ordre qu'on servt le souper.

Pendant que les domestiques se htaient d'obir  leur matre, celui-ci
aperut  l'autre bout de la salle Gurth et Wamba, qui venaient
d'arriver. Qu'on fasse avancer ces deux valets fainans, dit le Saxon
avec impatience. Les deux coupables s'tant approchs du dais: Pourquoi
tes-vous rentrs si tard, vilains que vous tes? Qu'est devenu le
troupeau que je t'avais confi, misrable Gurth? l'as-tu laiss enlever
par des outlaws et des maraudeurs?--Sauf votre bon plaisir, rpondit
Gurth, j'ai ramen le troupeau tout entier.--Mais il ne me plat pas
d'tre deux heures  penser le contraire et  couver des plans de
vengeance contre des voisins qui ne m'ont pas offens. Je t'avertis que
la premire fois qu'il t'en arrivera autant les fers et la prison me
vengeront de ta ngligence.

Gurth, connaissant le caractre irritable de son matre, ne chercha
point  s'excuser; mais le fou, que les privilges de son titre
rendaient plus sr de l'indulgence de Cedric, se chargea de rpondre.
En vrit, notre oncle, lui dit-il, vous n'tes ce soir ni sage ni
raisonnable.--Silence, Wamba! car si tu prends de telles licences, je
t'enverrai, tout fou que tu es, faire pnitence et recevoir la
discipline dans la loge du portier.--Que votre sagesse daigne me dire
d'abord s'il est juste et raisonnable de punir quelqu'un pour le dlit
d'un autre?--Certainement non.--Pourquoi donc punir Gurth de la
faute de son chien Fangs? Nous ne nous sommes pas amuss un seul instant
en chemin, je vous l'assure; mais Fangs n'a pu runir le troupeau que
lorsque le dernier coup de cloche du soir s'est fait entendre.--Si
c'est la faute de Fangs, dit Cedric en s'adressant  Gurth, il le faut
pendre et avoir un autre chien.--Avec tout le respect que je vous
dois, mon oncle, dit le fou, ce n'est point encore la justice complte.
Ce n'a pas t non plus la faute de Fangs s'il est estropi et incapable
de rassembler le troupeau; c'est la faute de celui qui lui a arrach les
griffes de devant, opration  laquelle il n'aurait jamais consenti si
on l'avait consult.--Et qui a os estropier le chien de mon esclave?
s'cria le Saxon transport de fureur.--Le vieux Hubert, le garde-chasse
de sir Philippe Malvoisin. Il a attrap Fangs dans la foret; il a
prtendu qu'il chassait le daim, en contravention aux droits de son
matre.

Au diable Malvoisin et son garde! s'cria Cedric; je leur apprendrai
qu'en vertu de la grande charte des bois[36], cette fort n'est pas une
fort privilgie. Mais c'en est assez, coquin; retourne  ta place.
Toi, Gurth, prends un autre chien; et si le garde ose le toucher, je
gterai son arc, et je veux que toutes les maldictions donnes  un
lche tombent sur ma tte si je ne lui coupe pas l'index de la main
droite, pour le mettre dans l'impossibilit de jamais lancer une flche.
Je vous demande pardon, mes dignes htes, mais je suis entour, sire
chevalier, de voisins aussi mchans que les infidles contre qui vous
avez combattu dans la Terre-Sainte. Le souper est servi, prenez-en votre
part, et que le bon accueil fasse passer la mauvaise chre.

     Note 36: Guillaume-le-Conqurant avait rendu des ordonnances
     trs svres contre le droit de chasse, presque illimit dans
     le code saxon. Tout chien qu'on et trouv  dix milles d'une
     foret royale devait titre mutil, sans quoi son matre tait
     regard comme tratre au roi et  l'tat. A. M.

Le repas, cependant, n'exigeait pas d'excuse de la part du matre de la
maison. Le bas-bout de la table tait couvert de porc bouilli, rti et
grill; et l'on voyait sur la table d'honneur des volailles, du chevreau
et du gibier de toute espce, plusieurs sortes de poissons, des gteaux
et des tourtes au fruit et au miel. Les oiseaux nomms petits-pieds
n'taient pas servis sur des assiettes; les pages les prsentaient,
enfils dans des brochettes, successivement  chaque convive, devant
lequel, s'il tait un personnage distingu, on plaait un gobelet
d'argent; car les autres buvaient dans de larges cornes.

Comme on allait commencer le repas, le majordome, levant tout  coup sa
baguette, s'cria: Place  lady Rowena! Une porte latrale du ct du
dais s'ouvrit, et Rowena fit son entre, accompagne de quatre
suivantes. Cedric, bien surpris, et sans doute peu agrablement, de la
voir paratre en une telle occasion, se hta d'aller au devant d'elle,
et la conduisit d'un air respectueux au fauteuil plac  sa droite et
destin  la matresse de la maison. Chacun se leva, et rpondit par une
inclinaison de tte  la rvrence pleine de grce qu'elle fit en
arrivant. Elle prit sa place ordinaire  table; mais, avant qu'elle ft
assise, le templier dit tout bas au prieur: Je ne porterai pas votre
collier d'or au tournoi, et mon vin de Chio est  vous.--Ne vous
l'avais-je pas dit? rpondit Aymer: mais modrez vos transports, le
franklin vous observe. Sans faire attention  cet avis, Bois-Guilbert,
ne connaissant d'autres lois que sa volont, eut les yeux
continuellement fixs sur la belle Saxonne, dont son imagination tait
peut-tre d'autant plus frappe qu'il remarquait en elle des charmes
tous diffrens de ceux des odalisques de l'Orient.

Doue des plus belles proportions de son sexe, lady Rowena tait d'une
taille avantageuse, mais non d'une stature  exciter l'tonnement. Son
teint tait d'une blancheur clatante, mais la noblesse de tous ses
traits prservait sa physionomie de la fadeur qui en rsulte
quelquefois. Ses beaux yeux bleus, surmonts de sourcils bien arqus,
semblaient forms pour enflammer comme pour attendrir, pour ordonner
comme pour supplier. Si la douceur tait l'expression naturelle de sa
physionomie, l'habitude de commander et de recevoir des hommages
semblait galement lui avoir imprim une fiert qui modifiait son
caractre. Ses longs cheveux noirs, de mme couleur que ses soucis,
formaient de nombreuses boucles que l'art sans doute avait arranges.
Elles taient ornes de pierres prcieuses, et sa chevelure, porte dans
toute sa longueur, annonait une condition libre et une naissance
illustre. Le cou de la jeune Saxonne tait entour d'une chane d'or, 
laquelle pendait un petit reliquaire de mme mtal. Ses bras taient nus
et orns de bracelets. Sa parure consistait en une robe de dessous et un
jupon de soie d'un vert ple, sur laquelle tait une autre robe
flottante  larges manches qui atteignaient  peine le coude. Cette
seconde robe tait cramoisie, et d'une laine des plus fines. Un tissu de
soie mle d'or tait attach de faon  pouvoir lui couvrir le visage
et le sein,  la manire espagnole, ou  former une sorte de draperie
sur ses paules.

Lorsqu'elle vit les regards du templier tourns sur elle avec une ardeur
qui les faisait ressembler  deux charbons enflamms dans une sombre
fournaise, elle abaissa avec dignit son voile sur son visage, comme
pour lui faire sentir que cette libert lui dplaisait. Cedric vit ce
mouvement et en comprit la cause. Sire templier, dit-il, les joues de
nos jeunes filles saxonnes sont trop peu accoutumes au soleil pour
supporter le regard fixe d'un crois.

Si j'ai commis une faute, rpondit Brian, je vous demande pardon,
c'est--dire je demande pardon  lady Rowena, car mon humilit ne peut
aller plus loin.--Lady Rowena, dit le prieur, nous a punis tous en
rprimant la hardiesse de mon ami. J'espre qu'elle sera moins cruelle
au riche tournoi o nous la verrons.--Il est encore douteux que nous y
allions, dit Cedric; je n'aime pas ces vanits, qui taient inconnues 
mes pres quand l'Angleterre tait libre.--Permettez-nous d'esprer,
reprit le prieur, que nous pourrons vous dcider  y aller avec nous.
Les routes ne sont pas sres, et un chevalier tel que sir Brian de
Bois-Guilbert n'est pas une escorte qui soit  ddaigner.

Sire prieur, rpondit le Saxon, toutes les fois que j'ai voyag dans ce
pays, je n'ai eu besoin d'autre aide que de celle de mes domestiques et
de mon pe. Si nous allons  Ashby-de-la-Zouche, ce sera avec notre
noble voisin et compatriote Athelstane de Coningsburgh, et avec une
suite suffisante pour nous moquer galement des outlaws et des barons
ennemis. A votre sant, sire prieur; je vous rends grce de votre
courtoisie. Gotez ce vin, j'espre qu'il ne vous dplaira point. Si
pourtant vous tiez assez rigide observateur des rgles monastiques pour
prfrer votre lait acide, je ne veux pas vous obliger  pousser la
courtoisie jusqu' me faire raison.--Oh! dit le prieur en souriant, ce
n'est que dans les murs du prieur que nous nous bornons au _lac dulce
et acidum_. Quand nous nous trouvons dehors, nous nous conformons aux
usages du monde. Je rpondrai donc  votre sant avec la mme liqueur;
pour l'autre breuvage dont vous me parlez, je l'abandonne  mes frres
lais.

Et moi, dit le templier en emplissant sa coupe, je porte la sant de la
belle Rowena. Depuis que ce nom est connu en Angleterre, jamais pareil
hommage ne fut mieux mrit. Je pardonnerais au malheureux Vortigern
d'avoir perdu son honneur et son royaume, si l'ancienne Rowena avait eu
la moiti des attraits de la moderne.--Je vous dispense de tant de
courtoisie, sire chevalier, dit lady Rowena sans lever son voile; ou,
pour mieux dire, je vais vous prier de nous en donner une preuve, en
nous apprenant quelles sont les dernires nouvelles de la Palestine. Ce
sujet sera plus agrable  des oreilles anglaises, que tous les
complimens que votre ducation franaise vous apprend.

J'ai bien peu de chose  dire, rpondit Bois-Guilbert, si ce n'est que
le bruit d'une trve avec Saladin parat se confirmer.

Il fut interrompu par Wamba, qui avait pris sa place ordinaire sur une
chaise dont le dossier tait dcor de deux oreilles d'ne; elle tait 
deux pas derrire celle de son matre, qui de temps en temps lui donnait
quelque morceau qu'il prenait sur son assiette, faveur que le bouffon
partageait avec des chiens favoris admis dans la salle. Wamba, ayant une
petite table devant lui, les talons appuys sur le bton de sa chaise,
les joues creuses et semblables  un casse-noisettes, tenait les yeux 
demi ferms, et ne perdait pas une occasion de lancer ses quolibets.
Ces trves avec les infidles me vieillissent bien! s'cria-t-il sans
s'inquiter s'il interrompait le fier templier.

Que veux-tu dire, imbcille? lui demanda son matre, dont les traits
annonaient qu'il ne se fcherait point de ses plaisanteries.--C'est
que je m'en rappelle trois, rpondit Wamba, dont chacune devait durer
cinquante ans, de manire que, si je calcule bien, je dois avoir
aujourd'hui cent cinquante ans.--N'importe, dit le templier, qui
reconnut son ami de la foret, je me charge de vous empcher de mourir de
vieillesse, et de vous viter toute espce de mort lente; si jamais vous
vous avisez encore de tromper des voyageurs gars, comme vous l'avez
fait ce soir  l'gard du prieur et de moi.

Comment, misrable, s'cria Cedric, tromper des voyageurs! vous mritez
les verges, car c'est un trait de mchancet plutt que de folie.--Je
vous en prie, mon oncle, veuillez faire grce  la malice  cause de la
folie; je n'ai fait qu'une lgre erreur, en prenant ma main droite pour
ma gauche; et sous ce rapport, je dois tre excus par celui qui a
choisi pour guide et pour conseiller un vritable fou.

La conversation fut interrompue par l'arrive du domestique de la porte,
qui annona qu'un tranger demandait l'hospitalit. Qu'on le fasse
entrer, rpondit Cedric, quel qu'il soit, n'importe; car, dans une nuit
comme celle-ci, o la nature parat entirement bouleverse, les animaux
eux-mmes cherchent la protection de l'homme, leur ennemi mortel, plutt
que de succomber sous la fureur des lmens. Oswald sortit
immdiatement pour excuter les ordres de son matre.


CHAPITRE V.


    Un juif n'a-t-il pas des yeux? n'a-t-il
    pas des mains, des organes, des membres,
    des sens, des affections, des passions?
    Quelle diffrence y a-t-il entre lui et un
    chrtien? Ne se nourrit-il pas des mmes
    alimens? n'est-il pas bless par les mmes
    armes, sujet aux mmes maladies, guri
    par les mmes remdes, chauff par le
    mme t, et refroidi par le mme hiver?

    Shakspeare, _le Marchand de Venise_,
    act. III, sc. I.


Oswald rentr, s'approchant de son matre, lui dit  l'oreille: C'est
un juif qui se nomme Isaac d'Yorck; faut-il que je l'introduise dans la
salle?--Que Gurth se charge de tes fonctions, Oswald, dit Wamba avec
son effronterie accoutume. Un gardien de pourceaux est un introducteur
assez bon pour un juif.

Sainte Marie! dit le prieur en faisant un signe de croix, admettre en
notre prsence un juif mcrant!--Un chien de juif, dit le templier,
approcherait d'un dfenseur du saint Spulcre!--Par ma foi, dit Wamba,
il me semble que les templiers prfrent l'argent des juifs  leur
compagnie.--Paix! mes dignes htes, dit Cedric; mon hospitalit ne
doit pas tre limite par vos antipathies. Si le ciel a support,
pendant des sicles, une nation de mcrans aussi ttus, nous pouvons
bien endurer quelques heures la prsence d'un Isralite. Personne ne
sera contraint de lui parler ni de manger avec lui; on lui donnera une
table  part, ajouta-t-il en souriant,  moins que ces trangers 
turbans ne consentent  le recevoir dans leur socit.

Sire franklin! dit le templier; mes esclaves sarrasins sont de bons
musulmans, et leur mpris pour les juifs n'est pas moins profond que
celui d'un chrtien.--Oh! ma foi, dit Wamba, je ne sais pas pourquoi
les sectateurs de Mahomet et de Termagaut ont de pareils avantages sur
ce peuple autrefois choisi de Dieu.--Il se placera prs de toi, Wamba,
dit Cedric, un fou et un juif doivent tre bien ensemble.--Mais le
fou, rpondit Wamba, en s'emparant du reste d'un jambon, saura bien
lever entre lui et le juif un boulevart salutaire.--Paix, dit Cedric,
le voici.

Introduit avec peu de crmonie, s'avanant avec crainte et hsitation,
et saluant profondment  plusieurs reprises, un vieillard maigre et de
haute stature, mais  qui l'habitude de se courber avait fait perdre
quelque chose de sa taille, s'approche du bout infrieur de la table;
ses traits ouverts et rguliers, son nez aquilin, ses yeux noirs et
perans, son front lev et sillonn de rides, sa longue barbe, ses
cheveux gris, lui auraient donn un air respectable, si sa physionomie
particulire n'et annonc en lui le descendant d'une race qui, durant
ce sicle d'ignorance, tait  la fois dteste par le peuple crdule,
imbu de prjugs, et perscute par la noblesse avide et rapace, et qui,
peut-tre, par l'effet de cette haine et de cette perscution, avait
gard un caractre national dont les principaux traits, pour n'en pas
dire davantage, taient la bassesse, l'avarice et la cupidit.

Les vtemens de l'Isralite, mouills par une pluie d'orage,
consistaient en un grand manteau brun sur une tunique d'un pourpre
fonc; il avait de grandes bottes garnies de fourrures; une ceinture qui
soutenait un trs petit couteau de chasse et une critoire; un bonnet
jaune carr, d'une forme particulire, prescrite aux juifs pour les
distinguer des chrtiens, et qu'il ta respectueusement  l'entre de la
salle.

L'accueil qu'il obtint dans le chteau de Cedric fut tel que l'ennemi le
plus fanatique des tribus de Jacob en et t flatt. Cedric lui-mme,
qu'il salua plusieurs fois avec la plus profonde humilit, ne lui
rpondi que par un geste hautain, pour lui signifier qu'il pouvait
prendre place  la table infrieure, o cependant personne ne voulut le
recevoir; au contraire, partout o il se prsentait, en faisant le tour
de la table en vrai suppliant, on loignait les coudes de chaque ct du
corps, on se serrait voisin contre voisin, et les domestiques saxons,
livrs  leur souper comme de vrais affams, ne s'inquitaient nullement
des besoins du nouvel arriv. Les frres lais qui avaient escort l'abb
faisaient des signes de croix en regardant l'intrus avec une sainte
horreur; et les Sarrasins irrits, quand il arriva prs d'eux,
retroussrent leurs moustaches, et mirent la main sur la garde de leurs
sabres, comme dernier moyen d'viter la souillure d'un juif.

Les mmes motifs qui avaient dtermin Cedric  faire ouvrir sa maison 
ce fils d'un peuple rprouv, l'auraient port  donner l'ordre  ses
gens de le recevoir avec plus d'gards; mais il s'occupait alors d'une
discussion que le prieur venait d'entamer sur les diffrentes races de
chiens et sur les moyens de les croiser, et ce sujet ne pouvait tre
interrompu pour savoir si un juif irait se coucher sans souper.

Tandis qu'Isaac tait ainsi trait en paria dans cette maison comme son
peuple au milieu des nations de la terre, le plerin, assis sous la
chemine, et qui avait soup sur une petite table, eut compassion du
malheureux. Se levant tout  coup: Vieillard, lui dit-il, viens occuper
cette place, mes vtemens sont secs, et les tiens sont mouills; mon
apptit est apais et le tien ne l'est pas. En mme temps il rapprocha
les tisons disperss dans l'immense chemine, posa lui-mme sur la
petite table ce qui tait ncessaire au souper du juif, et, sans
attendre ses remercmens, s'avana vers le bout de la table, pour viter
sans doute d'avoir plus de communication avec l'objet de sa piti.

S'il avait exist un artiste capable de dessiner ce juif courb devant
le feu, tendant ses mains rides et tremblantes, 'aurait t une
excellente personnification de l'hiver. Ayant un peu chass le froid, le
juif s'assit devant la petite table et mangea avec une hte qui prouvait
une longue abstinence. Cependant, le prieur et Cedric continuaient leur
dissertation sur les chiens; Rowena causait avec une de ses suivantes;
et l'orgueilleux templier, les regards attachs tour  tour sur le juif
et sur la belle Saxonne, semblait mditer quelque projet qui
l'intriguait singulirement.

Je m'tonne, Cedric, dit le prieur, que, nonobstant votre prdilection
pour votre langue nergique, vous n'ayez pas admis dans vos bonnes
graces le franais-normand, au moins en ce qui regarde les termes de
lois et de chasse. Nul idiome ne peut fournir  un chasseur des
expressions aussi varies dans cet art joyeux.--Bon pre Aymer,
rpondit Cedric, je ne me soucie aucunement de ces termes recherchs qui
arrivent d'outre-mer; je gote, sans cela, les plaisirs de la chasse au
milieu de nos bois. Je n'ai que faire, pour sonner du cor, d'appeler mes
fanfares une _rveille_ ou une _mort_. Je sais fort bien pousser ma
meute sur le gibier et mettre une pice en quartiers, quand elle est
pris, sans avoir recours au jargon de _cure_, de _nombles_[37],
d'_arbor_, etc., et de tout le bavardage du fabuleux sir Tristrem[38].

     Note 37: Les _nombles_, parties leves entre les cuisses du
     cerf. _Faire l'arbor_, vider la bte.

     Note 38: Tristrem, premier chevalier qui fit de la vnerie
     une science et en dtermina la langue. A. M.

Le Franais, dit le templier en haussant la voix d'un ton prsomptueux,
suivant ses habitudes, est non seulement l'idiome naturel de la chasse,
mais encore celui de l'amour et de la guerre, celui qui doit gagner le
coeur des belles et rpandre la terreur parmi les ennemis.--Sire
templier, dit Cedric, videz votre coupe et remplissez celle du prieur,
tandis que je vais remonter  une trentaine d'annes. Tel que j'tais 
cette poque, mon franc saxon n'avait pas besoin d'ornemens franais
pour se rendre propice l'oreille d'une femme, et les champs de
North-Alterton[39] pourraient dire si,  la journe du Saint-tendard,
le cri de guerre saxon ne fut pas entendu aussi loin dans les rangs de
l'arme cossaise, que le cri de guerre normand:  la mmoire des braves
qui combattirent dans cette journe! Faites-moi raison, mes chers
htes; et ayant vid d'un trait son verre, il continua avec une chaleur
toujours croissante: Oui, ce fut une mmorable leve de boucliers,
lorsque cent bannires se dployrent sur les ttes des braves; que le
sang coula autour de nous par torrens, et o la mort devint prfrable 
la fuite. Un barde saxon et appel cette journe la fte des pes, le
rassemblement des aigles fondant sur leur proie, le heurt affreux des
lances contre les boucliers, un bruit de guerre plus propre 
chatouiller l'oreille que les airs joyeux d'un festin de noces! mais nos
bardes ne sont plus; nos exploits se perdent dans ceux d'une autre race;
notre langue, notre nom mme, sont prs de s'teindre, et il ne reste
qu'un vieillard isol pour donner des larmes  tant de vicissitudes.
chanson paresseux, remplis les verres. Allons, sire templier, aux forts
en armes! aux valeureux champions, quelles que soient leur nation et
leur langue, qui aujourd'hui combattent avec le plus de persvrance
parmi les dfenseurs de la croix.

     Note 39: Bourg du comt d'York, prs duquel se donna, en
     1138, _la bataille de l'tendard_, entre les cossais et les
     Anglais. A. M.

Il ne sied gure  celui qui porte cet emblme sacr de rpondre, dit
Bois-Guilbert en montrant la croix brode sur son manteau; mais  qui
pourrait-on dcerner la palme, entre les dfenseurs de la croix, si ce
n'est aux champions mmes du saint Spulcre, aux vaillans chevaliers du
temple?--Aux chevaliers hospitaliers, dit le prieur: j'ai un frre
dans leur ordre.--Je respecte leur gloire, dit le templier;
cependant....--Je crois, notre oncle, dit Wamba en l'interrompant,
que, si Richard Coeur-de-Lion et cout les avis d'un fou, il ft rest
chez lui avec ses braves Anglais, et et laiss l'honneur de dlivrer
Jrusalem  ces chevaliers qui y taient le plus intresss.--L'arme
anglaise en Palestine, demanda lady Rowena, n'avait-elle donc aucun
guerrier dont le nom mrite de briller  ct des chevaliers du temple
et de ceux de Saint-Jean?--Pardonnez-moi, belle trangre, dit le
templier; le monarque anglais avait amen avec lui une foule de braves
champions, qui ne le cdaient qu' ceux dont les glaives ont t le
boulevart perptuel de la Terre-Sainte.--Qui ne le cderaient 
personne! s'cria le plerin en s'approchant pour mieux entendre cette
conversation qui commenait  l'impatienter. Tous les yeux se tournrent
sur-le-champ vers lui. Je soutiens, dit-il d'une voix ferme et haute,
que les chevaliers anglais de l'arme de Richard ne prtendaient cder
la palme  aucun de ceux qui prirent les armes pour la dfense de la
Terre-Sainte; je soutiens, en outre, car je l'ai vu, qu'aprs la prise
de Saint-Jean-d'Acre, le roi Richard eut un tournoi avec cinq de ses
chevaliers contre tous venans; que chacun d'eux fournit trois courses
dans cette journe, et fit vider les arons  ses trois adversaires;
enfin, qu'au nombre des assaillans se trouvaient sept chevaliers du
temple. Sir Brian de Bois-Guilhert sait mieux que personne si je dis la
vrit.

Aucune langue ne pourrait exprimer la rage qui embrasa la sombre
physionomie du templier aprs avoir entendu ces paroles. Dans l'excs de
sa fureur, sa main tremblante se porta involontairement sur la garde de
son pe; et, s'il ne la tira point, c'est qu'il sentit qu'il ne pouvait
se permettre avec impunit dans ce lieu un pareil acte de violence.
Cedric, dont le caractre dcelait la droiture et la loyaut, et dont
rarement la capacit saisissait plus d'une ide  la fois, tait si
triomphant de ce qu'il entendait  la louange de ses concitoyens, qu'il
ne remarqua point la confusion et la colre de son hte. Plerin,
s'cria-t-il, je te donnerais ce bracelet d'or, si tu pouvais me dire le
nom des chevaliers qui soutinrent si dignement la gloire de l'heureuse
Angleterre.--Je vous les nommerai trs volontiers, dit le plerin, et
cela sans guerdon[40], car j'ai fait voeu de ne point toucher de l'or
pendant un certain laps de temps.--Je porterai le bracelet pour vous,
si vous le voulez, dit Wamba.--Le premier en honneur, en rang, en
courage, reprit le plerin, tait le brave Richard, roi
d'Angleterre.--Je lui pardonne, dit Cedric, je lui pardonne d'tre
issu de l'odieux tyran duc Guillaume.--Le second tait le comte de
Leicester; le troisime, sir Thomas Multon de Gilsland.--Au moins
celui-ci est de famille saxonne, dit Cedric d'un air de triomphe.--Le
quatrime, sir Foulk Doilly.--Encore de race saxonne, du moins du ct
de sa mre, interrompit Cedric, qui ne perdait pas un mot du rcit, et
 qui le triomphe de Richard et de ses compatriotes faisait oublier en
partie sa haine contre les Normands. Et le cinquime?--Le cinquime,
sir Edwin Turneham.--Vritable Saxon, par l'ame d'Hengist! s'cria
Cedric tout joyeux. Et le sixime, quel tait son nom?--Le sixime,
rpondit le plerin aprs une pause pendant laquelle il sembla
rflchir, tait un jeune chevalier moins renomm, qui fut admis dans
cette honorable compagnie moins pour aider  l'entreprise que pour
complter le nombre de ceux qui allaient s'y dvouer.

     Note 40: Ce mot rappelle l'italien _guiderdone_, qui veut
     dire aussi rcompense. A. M.

Sire plerin, reprit Brian de Bois-Guilbert, aprs tant de choses, ce
manque de mmoire est bien tardif. Mais je dirai le nom du chevalier qui
triompha de l'ardeur de mon coursier et de ma lance. Ce fut le chevalier
d'Ivanhoe[41], et nul entre les cinq autres n'acquit plus de gloire pour
son ge. Nanmoins, je proclamerai  haute voix que, s'il tait ici, et
qu'il voulut joter contre moi au tournoi qui va s'ouvrir, mont et arm
comme je le suis actuellement, je lui donnerais le choix des armes sans
conserver le moindre doute sur le rsultat du combat.--S'il tait prs
de vous, rpondit le plerin, il n'hsiterait pas  accepter votre dfi;
mais ne troublons point la paix de ce chteau par des bravades sur un
combat qui, vous le savez fort bien, ne saurait avoir lieu. Si jamais
Ivanhoe revient de la Palestine, je suis certain qu'il se mesurera avec
vous.--Bonne caution! s'cria le templier. Quel gage en
donnez-vous?--Ce reliquaire, dit le plerin, en montrant une petite
bote d'ivoire d'un travail prcieux; ce reliquaire contenant un morceau
du bois de la vraie croix, que j'ai rapport du monastre du
Mont-Carmel.

     Note 41: Les Anglais donnent  ce nom d'_Ivanhoe_ la
     prononciation d'_Avanh_, quelques cossais celle
     d'_Ivenh_, et les Franais, en gnral, celle d'_Ivanho_,
     quoiqu'il ft peut-tre plus naturel de prononcer _Ivanho_.
     A. M.

Le prieur de Jorvaulx fit un signe de croix que toute la compagnie ne
manqua pas d'imiter,  l'exception du juif, des mahomtans et du
templier. Celui-ci, sans donner aucune marque de respect pour la
saintet de cette relique, dtacha de son cou une chane d'or qu'il jeta
sur la table en disant: Que le prieur Aymer conserve mon gage avec
celui de cet inconnu, comme une promesse que, lorsque le chevalier
Ivanhoe arrivera en Angleterre, il aura  rpondre au dfi de Brian de
Bois-Guilbert; et, s'il ne l'accepte pas, j'inscrirai son nom avec
l'pithte de lche sur les murs de toutes les commanderies du Temple en
Europe.--Vous n'aurez pas un tel souci, rpondit Rowena. Si nulle voix
ne s'lve ici en faveur d'Ivanhoe absent, la mienne se fera entendre.
J'affirme qu'il ne refusera jamais un cartel honorable; et, si ma faible
garantie pouvait ajouter au gage inapprciable de ce plerin, je
rpondrais qu'Ivanhoe saura se mesurer avec ce fier chevalier comme il
le souhaite.

Une multitude d'motions opposes, qui se combattaient dans le coeur de
Cedric, l'avaient rduit au silence pendant cette discussion. L'orgueil
satisfait, le ressentiment, l'embarras, se peignaient tour  tour sur
son front comme les nuages chasss par un vent orageux, tandis que tous
ses serviteurs, sur qui le nom du sixime chevalier semblait avoir
produit un effet lectrique, demeuraient dans l'attente, les yeux fixs
sur leur matre. Mais ce ne fut qu'aprs avoir entendu Rowena que Cedric
tout  coup sentit qu'il devait rompre le silence.

Lady Rowena, dit-il, ce langage est intempestif. S'il tait besoin
d'une autre garantie, moi-mme, tout offens que je suis, je rpondrais
sur mon honneur de celui d'Ivanhoe; mais il ne manque rien aux
assurances du combat, mme en suivant les rgles de la chevalerie
normande. N'est-il pas vrai, prieur Aymer?--Oui, oui, rpondit
celui-ci; la sainte relique et la superbe chane seront en sret, dans
le trsor de notre couvent, jusqu' l'poque de ce dfi.

 ces mots, faisant encore un signe de croix, il remit le reliquaire au
frre Ambroise, un des moines de sa suite, et plaa la chane d'or, avec
moins d'appareil, mais peut-tre avec plus de satisfaction intrieure,
dans une poche double de peau parfume, qui s'ouvrait sous son bras
gauche. Noble Cedric, dit-il alors, votre vin est si bon, qu'il semble
faire entendre  mes oreilles le carillon de toutes les cloches du
couvent. Accordez-nous la permission de porter la sant de lady Rowena,
et de songer ensuite aux douceurs du repos.--Par la croix de
Bromholme, sire prieur, rpondit le Saxon, vous dmentez votre
rputation. J'avais ou dire que vous tiez homme  veiller le verre en
main jusqu'aux matines, et je vois que, malgr mon ge, vous avez peine
 me tenir tte. Sur ma foi, un enfant saxon de douze ans n'et pas de
mon temps quitt la table.

Le prieur avait ses raisons pour ne pas droger au prudent systme de
temprance qu'il avait adopt. Non seulement il se croyait oblig par
profession  maintenir la paix, mais il tait par caractre ennemi de
toute querelle. tait-ce charit pour son prochain, ou amour pour
lui-mme? C'tait peut-tre un effet de ces deux causes runies. Il
craignait que le naturel imptueux du Saxon, et le caractre altier et
irascible du chevalier du Temple, ne finissent par amener une explosion
dsagrable. Il insinua donc adroitement que dans une lutte bachique
personne ne pouvait raisonnablement risquer sa tte contre celle d'un
saxon; il glissa quelques mots sur ce qu'il devait au caractre dont il
tait revtu, et finit par insister pour qu'on allt goter les
bienfaits du sommeil. On servit  la ronde le coup de grce; et les
trangers, ayant salu profondment Cedric et lady Rowena, suivirent les
domestiques chargs de les conduire  leurs lits respectifs.

Chien de mcrant, dit le templier au juif en passant prs de lui,
iras-tu au tournoi?--C'est mon dessein, n'en dplaise  votre
vnrable valeur, rpondit Isaac en le saluant avec humilit.--Sans
doute afin de dvorer par ton usure les entrailles des nobles et ruiner
les enfans et les femmes en leur vendant toute sorte de colifichets  la
mode. Je parie que tu as sous ce grand manteau un sac rempli de
shekels[42].--Pas un seul, je vous jure; pas un seul, s'cria le juif
d'un air patelin, en rapprochant les mains et en s'inclinant; pas mme
une pice d'argent! J'en atteste le Dieu d'Abraham. Je vais  Asohy
implorer le secours de quelques frres de ma tribu, pour m'aider  payer
la taxe exige par l'chiquier des juifs[43]. Que Jacob me soit en aide!
Je suis un malheureux, un homme ruin! J'ai emprunt de Reuben de
Tadcaster jusqu'au manteau dont je suis envelopp.

     Note 42: Ancienne monnaie juive en or.

     Note 43: Commission alors charge d'imposer arbitrairement
     les juifs. A. M.

Le templier sourit, sardoniquement: Que le ciel te maudisse, impudent
menteur! lui dit-il; et, s'loignant comme s'il et ddaign de lui
parler long-temps, il rejoignit ses esclaves sarrasins, auxquels il
donna quelques ordres dans une langue inconnue  ceux qui taient prs
de lui. Le pauvre Isralite tait si interdit de ce que lui avait dit le
templier, qu'on le voyait encore dans la posture la plus humble, quand
Bois-Guilbert tait dj loin de lui; et lorsqu'il se releva, il avait
l'air d'un homme aux pieds duquel la foudre vient de tomber, et encore
tourdi du fracas qui avait dchir ses oreilles.

L'intendant et l'chanson, prcds de deux domestiques portant des
torches, et suivis de deux autres chargs de rafrachissemens,
conduisirent le prieur et le chevalier de Bois-Guilbert dans les
appartemens qui les attendaient, et des valets d'un rang infrieur
indiqurent  leur suite et aux autres htes les chambres o ils
devaient reposer jusqu'au jour.


CHAPITRE VI.


    Pour acheter sa faveur je lui fais
    ce plaisir. S'il accepte, fort bien; s'il
    refuse, tant mieux; mais, je vous en
    prie, ne me faites aucun mal.

    Shakspeare, _le Marchand de Venise_.


Tandis que le plerin, clair par un domestique arm d'une torche,
traversait les sombres corridors de ce manoir vaste et irrgulier,
l'chanson vint lui dire  l'oreille que, si un verre d'excellent
hydromel ne l'effrayait pas, il n'avait qu' le suivre dans son
appartement, o il trouverait runis la plupart des gens de Cedric,
lesquels seraient ravis d'our la relation de ses aventures en
Palestine, et surtout d'avoir des nouvelles du chevalier d'Ivanhoe.
Wamba, qui arriva en ce moment, appuya cette proposition, et dit qu'un
coup d'hydromel aprs minuit en valait trois aprs le couvre-feu. Sans
contester l'apropos d'une maxime prononce par une personne aussi
imposante, le plerin les remercia de leur politesse, et leur dit qu'il
avait jur de ne jamais parler dans la cuisine des choses dont les
matres ne voulaient pas qu'on s'occupt dans le salon. Un pareil voeu,
dit Wamba  l'chanson, ne conviendrait gure  un esclave.

Oswald secoua l'paule de dpit. Je comptais le loger dans la chambre
du grenier, dit-il  demi-voix  Wamba; mais puisqu'il est si peu
honnte envers les chrtiens, je le mnerai  un galetas prs de celui
d'Isaac le juif. Anwold, dit-il au domestique qui portait la torche,
conduisez le plerin au cabinet du sud. Bonne nuit, sire plerin; je
vous fais de lgers remercmens pour votre avare courtoisie.--Bonne
nuit, et que la sainte Vierge vous bnisse, dit le plerin d'un air
calme; et il suivit son guide aprs cette courte salutation.

En traversant une antichambre o aboutissaient plusieurs portes, et
qu'clairait une petite lampe de fer, il se vit accost par la premire
suivante de lady Rowena; elle lui dit avec une certaine assurance que sa
matresse dsirait lui parler, et prit la torche des mains d'Anwold, en
faisant signe au plerin de la suivre. Il ne jugea sans doute pas
convenable de refuser cette invitation comme l'autre; car, quoique son
premier mouvement et peint l'tonnement, il obit sans mot dire.

Un petit corridor suivi de sept marches, formes chacune par une grosse
poutre de bois de chne, le conduisit dans l'appartement de lady Rowena,
dont la rustique magnificence rpondait au respect que lui marquait le
matre du chteau; les murs en taient dcors de tapisseries brodes en
or et en soie, et reprsentant des sujets de fauconnerie. Le lit tait
orn d'une tapisserie semblable, et garni de rideaux teints en pourpre;
les siges taient couverts de riches coussins, et devant un fauteuil
plus lev que les autres tait un marche-pied en ivoire d'un travail
prcieux. Quatre grandes bougies places dans des candlabres d'argent
clairaient cet asile. Et cependant, que nos beauts modernes n'envient
point le faste d'une princesse saxonne! Les murs de son appartement
taient si pleins de crevasses et si mal crpis, qu'on voyait les
tapisseries remuer au moindre souffle, et que la flamme des torches, au
lieu de monter perpendiculairement, se portait de ct et d'autre comme
le plumet d'un chieftain[44]. Ici tout paraissait magnifique et mme
recherch, mais ce qu'on appelle le confortable y manquait presque
entirement; et ce genre d'agrment tant inconnu, on ne l'enviait pas.

     Note 44: Capitaine ou chef de clans ou paysans de la vieille
     cosse. A. M.

Lady Rowena avait derrire elle trois suivantes, qui arrangeaient ses
cheveux pour la nuit. Elle tait assise sur l'espce de trne dont j'ai
dj parl, et semblait une reine qui va recevoir d'universels hommages.
Le plerin lui rendit les siens en flchissant le genou. Levez-vous,
plerin, lui dit-elle d'un air gracieux; celui qui prend la dfense de
l'absent a droit au bon accueil de quiconque chrit la vrit et honore
le courage. Retirez-vous, except la seule Elgitha, dit-elle  ses
suivantes; je veux entretenir ce plerin. Sans quitter l'appartement,
celles-ci se retirrent  l'extrmit oppose, s'assirent sur un banc
prs du mur, et gardrent le silence comme des statues, quoiqu'elles
fussent assez loin de leur matresse pour s'entretenir  demi-voix sans
craindre de l'interrompre.

Plerin, dit lady Rowena, aprs un muet intervalle pendant lequel elle
semblait incertaine sur la manire dont elle commencerait la
conversation, vous avez ce soir prononc un nom, le nom d'Ivanhoe,
ajouta-t-elle avec une sorte d'insistance, dans un chteau o, d'aprs
les lois de la nature, on devrait toujours tre heureux de l'entendre,
et o, par un concours de circonstances dplorables, il ne peut tre
profr sans exciter dans plus d'un coeur des sensations douloureuses;
et j'ose  peine vous demander le lieu et la situation o vous l'avez
laiss. Nous avons su que, sa mauvaise sant l'ayant retenu en Palestine
aprs le dpart de l'arme anglaise, il avait t perscut par la
faction franaise,  laquelle les templiers sont si dvous.--Je
connais peu le chevalier d'Ivanhoe, rpondit le plerin d'une voix mue;
je voudrais le connatre davantage, noble dame, puisque vous vous
intressez  sa fortune: il a surmont, je le prsume, les perscutions
de ses ennemis, et il tait, au moment de revenir en Angleterre, o vous
devez savoir mieux que moi s'il lui reste quelque chance de bonheur.

Lady Rowena poussa un profond soupir, et lui demanda quand on pourrait
revoir Ivanhoe dans sa patrie, et s'il ne serait pas expos  de grands
prils sur la route. Sur la premire question, le plerin avoua son
entire ignorance; et sur la seconde, il rpondit que le retour pouvait
avoir lieu sans danger par Venise, par Gnes, et ensuite par la France.
Ivanhoe, ajouta-t-il, connat si bien la langue et les coutumes
franaises, qu'il ne court aucun risque en traversant ce dernier pays.

Plt  Dieu, dit lady Rowena, qu'il ft dj ici, et en tat de porter
les armes au tournoi qui va se tenir, et dans lequel tous les chevaliers
de cette contre dploieront leur adresse et leur courage. Si Athelstane
de Coningsburgh y remportait le prix, Ivanhoe apprendrait sans doute de
fcheuses nouvelles  son arrive en Angleterre. Comment se trouvait-il
la dernire fois que vous le vtes? la maladie avait-elle abattu ses
forces et chang ses traits?--Il tait plus maigre et plus basan qu'
son retour de Chypre  la suite de Richard Coeur-de-Lion, et les soucis
semblaient gravs sur son visage; mais je n'en parle que par ou-dire,
je ne le connais pas.--Il ne trouvera dans son pays, je le crains, que
bien peu de motifs pour bannir ces soucis. Je vous rends graces, bon
plerin, des dtails que vous m'avez donns sur le compagnon de mon
enfance. Approchez, dit-elle  ses suivantes, offrez la coupe du repos 
cet homme sacr, que je ne veux pas retenir davantage. L'une d'elles
apporta  sa matresse une coupe d'argent remplie de vin assaisonn de
miel et d'pices; Rowena y trempe ses lvres, et la passe au plerin,
qui en boit quelques gouttes.--Acceptez cette aumne, lui dit-elle en
lui donnant une pice d'or, comme une marque de mon respect pour les
lieux saints que vous avez visits. Le plerin reut ce don en la
saluant avec une humilit profonde, et suivit Edwina hors de
l'appartement pour retourner dans l'antichambre. Il y retrouva le
domestique Anwold, qui, prenant la torche des mains de la suivante, le
conduisit avec plus de hte que de crmonie dans un galetas, o des
espces de cellules servaient au logement des domestiques du dernier
ordre et aux trangers d'une classe infrieure.

Dans laquelle de ces chambres est le juif? demanda le plerin.--Le
chien de mcrant, rpondit Anwold, est nich dans celle qui est  main
gauche de la vtre. Par saint Dunstan! comme il faudra la rcler et la
nettoyer avant qu'on y loge un chrtien!--Et o est la chambre de
Gurth le porcher.-- main droite; vous servez de sparation entre le
circoncis et le gardien de ce qui est en abomination parmi les douze
tribus. Vous auriez eu un endroit plus commode, si vous n'aviez pas
refus l'invitation d'Oswald.--Je me trouve fort bien; le voisinage
d'un juif ne peut souiller  travers une cloison de chnes.

En disant ces paroles il pntra dans la cellule qui lui tait destine,
prit la torche des mains du domestique, le remercia et lui souhaita une
bonne nuit. Ayant pouss la porte, qui ne fermait comme toutes les
autres que par un loquet, il mit la torche dans un candlabre de bois,
et jeta les yeux sur le chtif ameublement de la chambre  coucher, qui
consistait en une escabelle et en un lit form de planches mal jointes,
rempli de paille frache, et sur lequel taient tendues quelques peaux
de mouton en guise de couvertures. La torche teinte, le plerin se jeta
sur ce grabat sans ter un seul de ses vtemens, et dormit, ou du moins
resta couch, jusqu' ce que l'aurore et envoy ses blanchissans rayons
dans sa chambre par la petite croise grille qui recevait l'air et le
jour. Il se leva le lendemain matin aprs avoir dit sa prire, sortit de
cette cellule, et entra sans bruit dans celle du juif en levant
doucement le loquet.

L'Isralite tait livr  un sommeil trs agit, sur un grabat
exactement pareil  celui qu'avait eu le plerin. La portion des
vtemens qu'il avait te se trouvait sous sa tte, moins pour lui
servir d'oreiller, que de peur qu'on ne les lui drobt pendant le
sommeil. Son front peignait l'inquitude, et il remuait vivement les
bras et les mains comme s'il et eu alors  combattre le cauchemar. Il
poussait des exclamations, tantt en hbreu, tantt dans la langue
nouvelle, mlange d'anglais et de normand; le plerin distingua ces
mots: Au nom du dieu d'Abraham, pargnez un malheureux vieillard! Je
n'ai pas un shekel au monde! Duss-je tre coup en morceaux, je ne
pourrais vous rien donner.

Le Plerin, sans attendre l'issue de la vision du juif, le poussa avec
son bourdon pour l'veiller. Ce brusque rveil et la vue d'un homme prs
de son lit parut sans doute  Isaac la continuation de son rve. Il se
leva sur son sant, ses cheveux gris hrisss sur sa tte, sauta sur ses
vtemens, les serra entre ses bras comme un faucon tient sa proie dans
ses serres, et fixa ses yeux noirs et perans sur le plerin avec une
expression mle de surprise et de terreur. Calmez-vous, Isaac, lui dit
celui-ci; je ne viens pas en ennemi.--Que le dieu d'Isral vous
bnisse, reprit le juif soulag: je rvais; mais, Abraham en soit lou!
ce n'est qu'un rve. Et quelle affaire vous plairait-il d'avoir de si
bonne heure avec un pauvre juif?--J'ai  vous annoncer que, si vous ne
partez  l'instant et ne faites diligence, votre voyage ne sera pas sans
pril.--Dieu de Mose! et qui peut avoir intrt  mettre en danger un
rprouv comme moi?--Vous devez savoir mieux que moi si quelqu'un peut
y tre intress; mais ce que je puis vous garantir, c'est que hier au
soir le templier, en traversant la salle o nous tions, pronona
quelques mots  ses esclaves musulmans en langue arabe, que je parle
couramment, et leur donna ordre d'pier votre dpart du chteau, de vous
suivre, de s'emparer de vous, et de vous conduire prisonnier dans le
chteau de sire Philippe de Malvoisin, ou dans celui de sire Rginald
Front-de-Boeuf.

On ne pourrait se figurer la terreur qui s'empara du juif en apprenant
ce dessein; il en fut comme ananti; une sueur froide couvrit son front;
ses bras tombrent sans mouvement; sa tte se pencha sur sa poitrine. Au
bout de quelques minutes cependant il retrouva assez de force pour
abandonner son lit; mais cet effort l'puisa; ses genoux tremblrent
sous lui, ses nerfs et ses muscles semblaient avoir perdu leur
lasticit, et il tomba aux pieds du plerin, non comme un suppliant,
mais comme un pileptique, par l'effet d'une puissance invisible qui ne
laisse aucun moyen d'en triompher.

Dieu d'Abraham! furent les premires paroles qu'il pronona en levant
vers le ciel ses mains dcharnes, pendant que sa tte grise tait
encore attache sur le sol.  saint Mose!  bienheureux Aaron! dit-il
ensuite, mon rve n'est pas une chimre, ma vision n'a pas eu lieu en
vain! Je sens leurs instrumens de torture dchirer, lacrer mes nerfs;
je les sens passer sur mon corps comme les faux, les herses et les
haches de fer sur les hommes de Rahab et les cits des enfans
d'Ammon.--Levez-vous, Isaac, et coutez-moi, dit le plerin qui
voyait sa dtresse avec un mlange de compassion et de mpris. Vous
avez raison de craindre, en songeant  la manire dont les nobles et les
princes ont trait vos frres pour en arracher leurs trsors; mais
levez-vous, encore une fois, et je vous indiquerai le moyen de vous
sauver. Quittez  l'instant ce chteau, pendant que les trangers y sont
encore plongs dans le sommeil. Je vous conduirai vers la fort par des
sentiers que je connais trs bien, et je ne vous laisserai qu'aprs que
vous aurez obtenu le sauf conduit de quelque chef ou de quelque baron se
rendant au tournoi, et dont vous avez sans doute les moyens de vous
assurer la protection.

Pendant que l'oreille d'Isaac recueillait ainsi avec avidit les
esprances d'vasion que lui insinuait le plerin, ce pauvre juif
commenait  se lever peu  peu, et en quelque sorte pouce  pouce,
jusqu' ce qu'il se ft trouv sur ses genoux. Il rejeta en arrire ses
longs cheveux gris en fixant sur le plerin ses yeux noirs et craintifs.
Aux dernires paroles, la peur lui revint dans toute son nergie, et il
retomba la face contre terre. Moi, possder les moyens de m'assurer la
protection de quelqu'un! s'cria-t-il. Hlas! il n'est pour un juif
qu'un moyen d'arriver aux bonnes graces d'un chrtien: c'est l'argent.
Et comment le trouver, moi, malheureux que les extorsions ont dj
rduit  la misre de Lazare? Alors, comme si la mfiance et impos
silence  tout autre sentiment: Pour l'amour de Dieu, jeune homme,
s'cria-t-il tout  coup, au nom du Pre divin de tous les hommes, des
juifs et des chrtiens, des enfans d'Isral et ce ceux d'Ismal, ne me
trahissez point! Je n'ai pas de quoi acheter la protection du plus
pauvre des mendians chrtiens, voult-il me l'accorder pour un sou. 
ces mots il se souleva une seconde fois, et saisit le manteau du
plerin, en le regardant d'un air craintif et suppliant. Celui-ci recula
de quelques pas, comme s'il et craint d'tre souill par ce contact.
Quand tu serais porteur de toutes les richesses de ta tribu, lui dit le
plerin avec mpris, quel intrt aurais-je  te nuire? L'habit que je
porte ne dit-il pas que j'ai fait voeu de pauvret? Quand je te
quitterai, il ne me faudra qu'un cheval et une cotte de mailles. Ne
crois pas au surplus que je dsire ta compagnie, ou que je veuille en
retirer quelque profit. Demeure en ce chteau, si tel est ton plaisir.
Cedric le Saxon peut t'accorder sa protection.

Hlas! dit le juif, il ne voudra mme pas que je voyage  sa suite. Le
Saxon et le Normand ddaignent galement le pauvre Isralite; et
traverser seul les domaines de Malvoisin et de Rginald Front-de-Boeuf,
aprs ce que vous venez de me dire! Bon jeune homme, je m'en irai avec
vous; htons-nous, ceignons nos reins, fuyons. Voil votre bourdon:
pourquoi hsitez-vous?--Je n'hsite pas, rpondit le plerin; mais je
songe  nous assurer les moyens de sortir du chteau. Suivez-moi.

Il le mne dans la chambre de Gurth, qu'il s'tait fait montrer la
veille, avons-nous dit, et y tant entr: Gurth! s'cria-t-il,
lve-toi, ouvre la poterne du chteau, fais-moi sortir avec le Juif.
Gurth, dont les fonctions, quoique si mprises aujourd'hui, lui
assuraient alors en Angleterre autant d'importance qu'Eume en eut jadis
 Ithaque, fut bless du ton imprieux et familier du plerin. Quoi!
dit-il en se levant sur le coude sans quitter son grabat, le juif veut
partir sitt de Rotherwood, et avec un plerin!--Je l'aurais aussi
volontiers souponn, dit Wamba qui entrait au mme instant, de partir
en nous drobant la moiti d'un jambon.--Quoi qu'il en soit, dit
Gurth en replaant sa tte sur la pice de bois qui lui servait
d'oreiller, le juif et le chrtien attendront qu'on ouvre la grande
porte. Nous ne permettons pas que nos htes s'en aillent du chteau
furtivement et de si bonne heure.--Mais, rpta le plerin d'un ton
ferme, je vous dis que vous ne refuserez pas ce que je vous demande. En
mme temps, se penchant sur le lit du gardien des pourceaux, il chuchota
 son oreille quelques mots en saxon. Gurth tressaillit comme lectris;
et le plerin portant un doigt sur ses lvres: Gurth, lui dit-il,
prends garde! tu as coutume d'tre discret. Ouvre-nous la poterne, et tu
en sauras davantage.

Gurth obit d'un air joyeux et empress. Le juif et Wamba les suivaient,
tous deux bien tonns du changement soudain qui s'tait opr dans les
dispositions du gardien des pourceaux. Ma mule! ma mule! s'cria le
juif en arrivant  la poterne. Je ne saurais partir sans ma mule.--Va
lui chercher sa mule, dit le plerin  Gurth, et amnes-en une pour moi,
afin que je le suive jusqu' ce qu'il ait quitt ces environs. Je la
laisserai  Ashby entre les mains de quelqu'un de la suite de Cedric. Et
toi, coute. Il pronona le reste si bas, que Gurth fut le seul qui put
l'entendre. Trs volontiers, rpondit celui-ci, je n'y manquerai
point. Et il alla chercher les mules.

Je voudrais bien, dit Wamba ds que son camarade eut le dos tourn,
qu'on m'et appris tout ce que vous autres plerins apprenez dans la
Terre-Sainte?--On nous y enseigne  rciter nos prires,  nous
repentir de nos pchs,  jener et  nous mortifier.--Il faut que
vous y appreniez encore autre chose: sont-ce vos prires et votre
repentir qui ont dcid Gurth  vous ouvrir la poterne? Est-ce par des
jenes et des mortifications que vous l'avez engag  vous prter une
mule de son matre? Si vous n'aviez pas eu d'autre ressource, vous
eussiez tout aussi bien fait de vous adresser  son pourceau
favori.--Allons, dit le plerin, tu n'es qu'un fou saxon.--Vous
dites bien, reprit le bouffon; si j'tais Normand, comme je crois que
vous l'tes, j'aurais eu la fortune pour moi et me trouverais  ct
d'un sage.

Gurth en ce moment parut de l'autre ct du foss avec les deux mules.
Les voyageurs passrent sur une espce de pont-levis form de deux
planches, largeur exacte de la poterne et d'un guichet pratiqu  la
palissade extrieure, qui conduisait dans le bois. Ds que l'Isralite
fut prs de sa mule, il se hta de placer sur la selle un sac de bougran
bleu, qu'il avait soigneusement cach sous son manteau: C'est de quoi
changer de vtemens, dit-il, pas autre chose. Il monta en selle avec
plus de vigueur et de lgret que son ge ne l'et fait prsumer, et ne
perdit pas un instant pour arranger son manteau de manire  cacher 
tous les yeux le fardeau qu'il portait en croupe. Le plerin sauta sur
sa mule avec moins de vivacit, mais plus de lgret; et au moment de
partir il prsenta sa main  Gurth, qui la baisa d'un air respectueux.
Il suivit des yeux les deux voyageurs jusqu' ce que les arbres de la
fort en eussent cach la trace, et mme alors il semblait encore les
chercher, quand il fut distrait de sa rverie par la voix de Wamba.

Sais-tu bien, mon ami Gurth, que tout  l'heure tu as montr une
courtoisie bien singulire? Je marcherais nu-pieds, comme ce plerin,
pour tre servi avec le mme zle. Certes, je ne me contenterais pas de
te donner ma main  baiser.--Tu n'es pas trop fou, Wamba, quoique tu
ne raisonnes que sur des apparences; au surplus, c'est tout ce que peut
faire le plus sage de nous. Mais il est temps que je songe  mon
troupeau.  ces mots, il rentra dans le chteau avec son compagnon.

Cependant les deux voyageurs s'loignaient avec une clrit qui
attestait les craintes du juif; car il est peu ordinaire que les hommes
de son ge aiment  voyager vite. Le plerin, qui paraissait connatre
tous les dtours de ces bois, le conduisait par des sentiers
infrquents, et plus d'une fois Isaac trembla que son dessein ne ft de
le livrer  ses ennemis. Ses soupons, aprs tout, taient bien
excusables. Si l'on excepte le poisson volant, qui trouve des ennemis
dans deux lmens, il n'existait point d'tres sur la terre qui fussent,
comme les juifs de ces temps, l'objet d'une perscution aussi gnrale,
aussi constante et aussi cruelle. Sous les prtextes les plus frivoles,
et sur les accusations presque toujours les plus injustes et les plus
absurdes, leurs personnes et leurs fortunes taient livres  la merci
populaire. Normands et Saxons, Danois et Bretons, tous, quoique ennemis
les uns des autres, luttaient d'acharnement contre peuple qu'on se
faisait un devoir religieux de har, d'insulter, de voler et de livrer 
la torture. Les rois de race normande et les nobles indpendans, qui
suivaient leur exemple en se permettant des actes arbitraires, avaient
de plus adopt contre cette malheureuse nation un systme de perscution
plus rgulier et fond sur les calculs de la cupidit la plus
insatiable. On se rappelle le trait du roi Jean, qui, ayant enferm dans
un de ses chteaux un juif opulent, lui faisait arracher tous les matins
une dent, jusqu' ce que l'Isralite, voyant la moiti de sa mchoire
dgarnie, et consenti  payer une somme considrable que le tyran
voulait lui extorquer. Le peu de numraire qui existt dans le pays se
trouvait dans les mains de ce peuple perscut; et la noblesse suivait
l'exemple du monarque, et ranonnait les juifs en employant contre eux
tous les genres de torture. Cependant la soif du gain donnait un courage
passif aux enfans d'Isral, et les portait  affronter tous les prils
et tous les maux pour obtenir les profits immenses qu'ils pouvaient
faire dans un pays comme l'Angleterre, naturellement si riche par les
miracles de son industrie. Malgr toutes les perscutions, et mme
l'tablissement d'une cour spciale qu'on avait nomme _l'chiquier des
juifs_, et qui tait charge de leur imposer des taxes arbitraires pour
mieux les dpouiller de leurs richesses, leur nombre se multipliait, et
ils ralisaient de grandes fortunes, s'envoyaient de l'un  l'autre des
sommes considrables par le moyen de lettres de change; car c'est  eux,
dit-on, qu'est due cette invention, qui leur permettait de faire passer
leur fortune d'un pays dans un autre; de faon que, s'ils taient
menacs d'une trop violente oppression dans un pays, ils sauvaient leurs
trsors en les cachant dans une autre contre. L'obstination et la
cupidit des juifs, tant ainsi aux prises avec le fanatisme et la
tyrannie des grands du pays, augmentaient comme les perscutions. Si les
richesses qu'ils acquraient par le commerce les exposaient quelquefois
 de graves dangers, quelquefois aussi elles leur assuraient une
certaine influence. Telle tait leur existence gnrale, d'o rsultait
leur caractre timide, inquiet, souponneux, mais opinitre, et fertile
en ressources pour se drober aux prils dont ils taient environns.

Quand nos deux voyageurs eurent franchi rapidement plusieurs sentiers
solitaires, le plerin rompit enfin le silence. Tu vois, dit-il, ce
grand chne accabl sous le poids des annes: l se terminent les
domaines de Front-de-Boeuf. Depuis long-temps nous ne sommes plus sur
ceux de Malvoisin: tu n'es plus en danger d'tre poursuivi par tes
ennemis.--Que les roues de leurs chariots soient brises, dit le juif,
comme celles de l'arme de Pharaon, afin qu'ils ne puissent plus
m'atteindre! Mais, bon plerin, ne m'abandonnez pas; pensez  ce fier et
sauvage templier et  ses esclaves sarrasins. Peu importe sur quelles
terres ils me rencontreraient; ils ne respectent ni seigneur, ni manoir,
ni territoire.--C'est ici que nous devons nous sparer. Il ne convient
pas aux gens de ma sorte de voyager avec un juif plus long-temps que la
ncessit ne l'exige; d'ailleurs, quelle assistance pourras-tu avoir de
moi, pauvre plerin, contre deux paens en armes?--Oh! brave jeune
homme, vous pouvez me dfendre, et je suis sr que vous le feriez. Tout
misrable que je suis, je vous rcompenserai, non pas avec de l'or,
puisque je n'en ai point, j'en prends  tmoin mon pre Abraham;
mais...--Je t'ai dj dclar que je ne voulais de toi ni argent, ni
rcompense; mais, soit, je t'accompagnerai, je te dfendrai mme si cela
est ncessaire, car on ne saurait faire un reproche  un chrtien de
protger mme un juif contre des Sarrasins. Nous ne sommes pas loigns
de Sheffield, je te guiderai jusqu' cette ville: tu y trouveras
probablement quelqu'un de tes frres qui te donnera un asile.--Que la
bndiction de Jacob s'tende sur vous, brave jeune homme! Je trouverai
 Sheffield mon parent Zareth, et il me fournira les moyens de continuer
ma route sans danger.--Je vais donc t'y accompagner; l nous nous
quitterons: il ne nous reste gure qu'une demi-heure de chemin pour
arriver en vue de cette ville.

Cette demi-heure se passa dans un silence absolu. Le plerin ddaignait
de parler au juif sans ncessit, et le juif  son tour n'osait adresser
la parole  un homme  qui un plerinage dans les lieux saints donnait
un caractre sacr. Ils s'arrtrent sur le haut d'une petite colline.
Voil Sheffield, dit le plerin  Isaac en lui montrant les murs de
cette ville; c'est ici que nous devons nous sparer.--Recevez
auparavant les remercmens du pauvre juif; je n'ose vous conjurer de
m'accompagner chez mon parent Zareth, qui pourrait me fournir de quoi
vous rcompenser du service que vous m'avez rendu.--Je t'ai dit ne
vouloir pas de rcompense. Si nanmoins parmi tes dbiteurs il y avait
un chrtien auquel tu voulusses pargner les fers et la prison pour
l'amour de moi, je me trouverais amplement ddommag pour le service que
je t'ai rendu ce matin.

Attendez, attendez, s'cria le juif en saisissant son manteau; je
voudrais faire quelque chose de plus, quelque chose qui vous ft
personnellement agrable. Dieu sait qu'Isaac est pauvre, un mendiant
vritable dans sa tribu, et cependant... Me pardonnerez-vous si je
devine ce que vous dsirez le plus en ce moment?--Si tu le devinais,
tu ne pourrais me le donner, quand tu serais aussi riche que tu dis tre
pauvre.--Que je le dis! rpta le juif; hlas! c'est bien la vrit:
je suis un malheureux, vol, ruin, endett, le dernier des misrables;
des mains cruelles m'ont enlev mes marchandises, mon argent, mes
navires, tout ce que je possdais; et cependant je puis vous dire ce
dont vous avez besoin, et peut-tre vous le procurer: c'est un cheval de
bataille et une armure.

Le plerin tressaillit, et se tournant vivement vers le juif: Quel
dmon peut t'inspirer cette conjecture? lui demanda-t-il.--Qu'importe,
reprit le juif en riant; soutiendrez-vous qu'elle n'est pas vraie?...
Or, si j'ai devin quels sont vos dsirs, je puis les
satisfaire.--Comment peux-tu penser qu'avec l'habit que je porte, mon
caractre, mon voeu?...--Je connais les chrtiens; je sais que le plus
gnreux, par un esprit de religion superstitieuse, prend le bourdon et
les sandales, et va nu-pieds visiter les tombeaux des morts.--Juif,
s'cria le plerin d'un ton svre, ne blasphme point!--Pardon, si
j'ai parl trop lgrement; mais vous avez laiss chapper, hier soir et
ce matin, quelques mots qui ont t pour moi ce qu'est l'tincelle qui,
en jaillissant du caillou, trahit le mtal qu'il recle. Je sais, en
outre, que cette robe de plerin cache une chane d'or comme celle des
chevaliers; je l'ai vue briller, il y a quelques heures, tandis que vous
tiez pench sur mon grabat.

Le plerin ne put viter de sourire: Si un oeil aussi curieux que le
tien perait sous tes vtemens, lui dit-il, peut-tre y ferait-il aussi
des dcouvertes.--Ne parlez pas ainsi, dit le juif plissant; et
prenant son critoire comme pour terminer la conversation, il en tira
une plume et un feuillet de papier roul, l'appuya sur sa toque jaune,
et crivit sans descendre de sa mule. Quand il eut fini, il donna ce
billet, crit en hbreu, au plerin, et lui dit: Toute la ville de
Leicester connat le riche Isralite Kirgath Jaram, de Lombardie.
Portez-lui ce billet. Il a encore  vendre six armures de Milan dont la
moindre sirait  une tte royale, et dix chevaux de guerre dont le
moins beau serait digne d'un monarque allant livrer bataille pour la
dfense de sa couronne. Vous pourrez choisir l'armure et le cheval qui
vous plairont le plus, et demander tout ce qui vous sera ncessaire pour
le tournoi: il vous le donnera. Aprs le tournoi, vous lui rendrez le
tout fidlement,  moins que vous ne soyez alors en mesure d'en
acquitter le prix.--Mais, Isaac, dit le plerin, ignores-tu que dans
un tournoi les armes et le cheval du vaincu appartiennent au vainqueur?
C'est la loi de ces sortes de combats. Or, je puis tre malheureux et
perdre ce que je ne pourrais ni rendre ni payer. Le juif changea de
couleur, et fut comme tourdi  l'ide d'une telle chance; mais
rappelant tout son courage: Non, non, certes! s'cria-t-il vivement;
cela est impossible; je ne veux pas y penser; la bndiction de notre
pre cleste sera sur vous; votre lance sera aussi formidable que la
verge de Mose.

Cessant de parler, il tournait la tte de sa mule du ct de Sheffield;
mais le plerin saisit  son tour son manteau: Non, Isaac, lui dit-il,
tu ne sais pas encore tous les prils du combat. L'armure peut tre
endommage, le cheval peut tre tu; car, si je vais au tournoi, je
n'pargnerai ni armes ni coursier. D'ailleurs, les gens de ta tribu ne
donnent rien pour rien, et je devrais payer quelque chose pour m'en tre
servi. La figure de l'Isralite se tordit comme celle d'un homme
tourment d'un accs de colique; mais les sentimens qui l'animaient en
ce moment l'emportrent sur ceux qui lui taient habituels. N'importe,
lui dit-il, n'importe; laissez-moi partir. S'il y a quelques dommages,
Kirgath Jaram n'y fera pas attention, par l'amiti qu'il a pour son
concitoyen Isaac. Adieu! coutez, ajouta-t-il en se retournant, ne vous
exposez pas trop dans ces folles chances. Ayez soin de mnager, je ne
dis pas votre armure et votre cheval, mais votre vie, brave jeune homme.
Adieu.--Grand merci de ton avis plein de sollicitude; je profiterai de
ta courtoisie, dit le plerin, et j'aurai du malheur si je ne puis en
tenir compte. Ils se quittrent, et prirent chacun une route diffrente
pour entrer  Sheffield.


CHAPITRE VII.

    Suivis de leurs nombreux cuyers, les chevaliers
    s'avancent avec un magnifique appareil. L'un porte le
    haubert, un autre tient la lance, un troisime vient
    le bras arm du bouclier resplendissant. Le coursier
    frappe la terre d'un pied impatient, et ronge son frein
    d'or plein d'cume. Les forgerons et les armuriers se
    prsentent sur leurs palefrois, des limes en main et
    des marteaux  leur ceinture, avec des clous pour
    rparer les pieux briss, et des courroies pour rattacher
    les boucliers. Une milice  cheval borde les
    rues; et la foule accourt, le bras charg d'un pesant
    gourdin.

    Dryden, _Palmon et Arcite_.


Le peuple anglais, dans ce temps-l, tait fort malheureux. Le roi
Richard tait absent, dtenu prisonnier par le perfide et cruel duc
d'Autriche; on ignorait jusqu'au lieu de sa captivit, et son sort
n'tait mme qu'imparfaitement connu de la trs grande majorit de ses
sujets, qu'opprimaient toute espce de tyrans subalternes.

Le prince Jean, ligu avec Philippe de France, ennemi jur de Richard,
usait de toute son influence auprs du duc d'Autriche pour prolonger la
captivit de son frre, dont il avait reu tant de bienfaits. Pendant le
mme temps, il fortifiait son parti dans le royaume, dont il se
proposait, en cas de mort du roi, de disputer le trne  l'hritier
lgitime, Arthur, duc de Bretagne, fils de Geoffroy Plantagenet, frre
an de Jean. Cette usurpation, comme on sait, il l'excuta par la
suite. Lger, licencieux et perfide, Jean n'eut pas de peine 
s'attacher, non seulement ceux qui avaient  craindre que leur conduite
en l'absence de Richard n'attirt sur eux son courroux, mais encore
cette classe nombreuse de gens qui bravaient toutes les lois, et qui, de
retour des croisades, avaient rapport dans leur patrie tous les vices
de l'Orient, un coeur endurci, le besoin de rparer les brches de leur
fortune, et qui plaaient leurs esprances de butin dans une commotion
intrieure et une guerre civile.

 ces causes de calamits publiques et d'inquitudes, il faut ajouter la
multitude de proscrits ou d'outlaws qui, pousss au dsespoir par
l'oppression des seigneurs fodaux, et par la svrit avec laquelle on
faisait excuter la charte des forts, s'taient runis en gurillas,
vivaient dans les bois, et se riaient de la justice et des magistrats du
pays. Les nobles eux-mmes, fortifis dans leurs chteaux, et comme de
petits souverains sur leurs domaines, taient des chefs de bandes non
moins  craindre, et ne respectaient pas plus les lois que les
dprdateurs avous. Pour entretenir ces troupes qui composaient leurs
forces, soutenir leur luxe et fournir  leurs extravagances, ils
empruntaient aux juifs de l'argent  norme intrt; c'tait le cancer
qui dvorait leurs biens, et ils n'y connaissaient d'autre remde que
les actes de violence qu'ils exeraient contre leurs cranciers, chaque
fois qu'ils en trouvaient l'occasion.

Sous le poids accablant d'un pareil tat de choses, le peuple anglais
souffrait pour le prsent et n'avait pas moins  craindre pour l'avenir.
Cet tat malheureux fut encore empir par une maladie contagieuse qui
rgnait dans le pays, et dont la malignit s'aggravait par la
malpropret des classes infrieures, leur logement malsain et leur
mauvaise nourriture. Un grand nombre prissaient, et ceux qui
survivaient leur enviaient un sort qui les arrachait aux maux prochains
dont ils taient menacs.

Cependant, malgr toutes ces causes runies de dtresse, le peuple,
comme la noblesse, prenait au tournoi qui allait s'ouvrir, et qui
formait le grand spectacle de ce sicle, le mme intrt que prend  un
combat de taureaux le bourgeois affam des rivages du Mananars, qui ne
sait pas s'il trouvera le soir de quoi apaiser la faim de sa famille. Ni
les devoirs, ni la faiblesse et les infirmits n'empchaient les jeunes
gens et les vieillards d'accourir de bien loin pour voir de telles
ftes.  la passe-d'armes qui allait s'ouvrir  Ashby, dans le comt de
Leicester, les tenans devaient tre des champions de la plus grande
clbrit, et la nouvelle que le prince Jean lui-mme devait l'honorer
de sa prsence avait fix l'attention gnrale; un concours immense de
personnes de tout ge et de toutes conditions s'taient rendu, dans la
matine du jour indiqu, au lieu dsign pour le tournoi.

Ce lieu tait singulirement pittoresque. Sur la lisire d'un bois,  un
mille de la ville d'Ashby, tait une grande prairie couverte de la plus
riche verdure, borne d'un ct par une fort, et de l'autre, par des
chnes isols, dont quelques uns avaient atteint une hauteur
prodigieuse. Le terrain, qui semblait avoir t dispos exprs par la
nature pour le spectacle martial dont il devait tre le thtre, de tous
cts s'levait en pente douce et en guise d'amphithtre; enfin un
large espace situ au milieu, uni et de niveau, avait t entour de
fortes palissades. La forme en tait carre, mais les angles en avaient
t arrondis afin de laisser aux spectateurs la facilit de bien voir.
Au nord et au sud on avait pratiqu dans les palissades, pour les
combattans, deux entres fermes par des portes de bois, suffisant au
passage de deux cavaliers de front.  chacune de ces portes se
trouvaient deux hrauts accompagns de six trompettes, d'un nombre gal
de poursuivans d'armes, et d'un fort dtachement de troupes destines 
maintenir le bon ordre, et  recevoir les chevaliers qui se proposaient
de prendre une part active au tournoi.

Sur une plate-forme leve derrire l'entre du sud, taient cinq
pavillons superbes orns de pannonceaux bruns et noirs, couleurs
choisies par les cinq chevaliers tenans du tournoi. Devant chaque
pavillon tait suspendu le bouclier du chevalier qui l'occupait, et 
ct se tenait son cuyer dguis en sauvage, ou revtu de tout autre
costume bizarre et tranger, d'aprs le got de son matre, ou le rle
qu'il lui plaisait de jouer pendant toute la dure de la passe-d'armes.
La tente du centre, comme place d'honneur, avait t rserve  Brian de
Bois-Guilbert, que sa renomme dans tous les combats chevaleresques et
sa liaison avec les chevaliers qui avaient imagin cette joute avaient
fait recevoir avec empressement dans la compagnie, des tenans dont il
avait mme t dclar chef.  la gauche de sa tente taient celles de
Reginald Front-de-Boeuf et de Philippe de Malvoisin;  droite, on voyait
le pavillon de Hugues de Grantmesnil, noble baron du voisinage, dont un
des anctres avait t revtu de la dignit de lord grand-matre de la
maison du roi, sous les rgnes de Guillaume-le-Conqurant et de son fils
Guillaume-le-Roux; et le pavillon de Ralph de Vipont, chevalier de
l'ordre de Saint-Jean-de-Jrusalem, possesseur d'anciens domaines 
Heater, prs d'Ashby-de-la-Zouche. Un passage de trente pieds de largeur
menait, par une pente douce, de la porte de l'arne  la plate-forme sur
laquelle taient dresses les tentes. Une palissade le fermait des deux
cts, et une autre entourait pareillement l'esplanade situe en face
des tentes.

Un passage identique, de trente pieds de largeur, menait  la porte du
ct du nord, et aboutissait de l'autre ct  un grand terrain enclos
de la mme manire, et destin aux chevaliers  qui l'envie prendrait de
figurer comme acteurs. Derrire taient des tentes dont quelques unes
renfermaient toutes sortes de rafrachissemens. Les autres taient
rserves aux armuriers, aux marchaux ferrans et aux autres artisans
dont le secours pouvait devenir indispensable.

 l'extrieur de l'arne on avait lev des galeries ornes de tapis, et
garnies de siges couverts de coussins, pour la noblesse des deux sexes
dsireuse d'assister au tournoi. Un espace tait affect aux yeomen[45]
et aux spectateurs un peu au dessus du vulgaire; il tait analogue au
parterre de nos thtres. La populace occupait le haut des tertres
voisins, d'o, grce  l'lvation naturelle du terrain, on pouvait voir
la lice par dessus les galeries. Un grand nombre de curieux s'taient
perchs en outre sur les branches des arbres qui entouraient le prau,
et l'on voyait des spectateurs jusque sur le clocher de l'glise
paroissiale situe  quelque distance.

     Note 45: Ce mot, dont le singulier est _yeoman_, dsigne
     aujourd'hui _la garde bourgeoise  cheval_, compose des
     petits propritaires fermiers. A. M.

Il ne reste plus, pour complter la description de cet arrangement
gnral, qu' parler d'une galerie place au centre du ct de l'orient.
Elle tait plus leve que les autres, plus richement orne, et
couronne par une espce de trne et un dais sur lequel taient brodes
les armoiries d'Angleterre. Des cuyers, des varlets, des gardes,
revtus de costumes brillans, se tenaient autour de cette place
d'honneur destine au prince Jean et  sa suite. En face, du ct de
l'occident, se voyait une autre galerie de mme hauteur, dcore
peut-tre avec moins de luxe, mais avec plus d'lgance et de recherche
que celle du prince. Des pages et de jeunes filles, les plus jolies de
la contre, avec des costumes de fantaisie roses et verts, environnaient
le trne couvert des mmes couleurs. Sur le dais mme qui le dcorait
flottaient une multitude de pannonceaux et de banderolles o l'on avait
peint des coeurs blesss, des coeurs enflamms, des flches, des arcs,
des carquois, et tous ces lieux communs emblmatiques reprsentant les
triomphes de Cupidon. Une inscription blasonne prvenait que le trne
devait tre occup par la _royne de la beault et de l'amour_. Mais 
qui tait rserv cet honneur? Tout le monde l'ignorait encore.

Cependant tous les spectateurs s'empressaient de s'asseoir  leurs
places respectives; ce qui n'eut pas lieu sans bien des querelles pour
dterminer celle que chacun devait prendre. La plupart de ces querelles
furent juges sans crmonie par les hommes d'armes, qui employaient
sans faon le manche de leurs hallebardes pour rprimer les rfractaires
qui prtendaient en appeler de leur dcision. Lorsqu'il tait question
de personnes qui mritaient plus de considration, les hrauts d'armes
intervenaient, et quelquefois mme les deux marchaux du tournoi;
c'taient Guillaume de Wivil et tienne de Martival, qui, arms de pied
en cap, se promenaient  cheval dans l'intrieur de l'enceinte, afin de
maintenir le bon ordre.

Peu  peu les galeries se remplirent de chevaliers et de nobles dans
leur costume civil, ce qui formait un heureux contraste avec la parure
lgante et diverse des femmes, accourues en plus grand nombre que les
hommes, et jalouses d'tre tmoins d'un spectacle qu'on aurait cru trop
dangereux et trop sanglant pour quelles y prissent quelque plaisir.
L'espace intrieur et plus bas que le reste fut vite rempli par les plus
riches d'entre les yeomen, les bourgeois, et mme les nobles d'un rang
infrieur, que la modestie, la gne ou un titre douteux, empchaient de
prtendre  un banc plus digne. Ce fut parmi eux cependant qu'il s'leva
le plus de querelles sur la prsance.

Chien de mcrant, dit un vieillard dont la tunique use trahissait
l'indigence, comme son pe, sa dague et sa chane d'or rvlaient ses
prtentions  un rang lev; enfant d'une louve, oses-tu bien toucher
un chrtien, un gentilhomme normand du sang de Montdidier?

Celui qui tait le sujet de cette apostrophe brutale n'tait autre que
le juif Isaac d'York. Vtu avec un luxe inattendu, il voulait s'emparer
de deux places sur le devant, sous les galeries, pour lui et pour sa
fille, la belle Rbecca, qui, l'ayant rejoint  Ashby, lui tenait le
bras et semblait fort intimide du mcontentement gnral qu'excitait la
prsomption de son pre. Mais si nous avons vu Isaac soumis et craintif
dans une autre occurrence, il savait qu'en celle-ci il n'avait rien 
redouter. Ce n'tait pas dans un endroit public, o des gaux se
trouvaient runis, qu'un noble avide ou mchant pouvait l'injurier. En
de telles conjonctures, les juifs taient sous la sauve-garde de la loi
gnrale; et, si ce n'tait qu'une faible protection, il arrivait
presque toujours que dans de pareils rassemblemens quelques barons, par
des motifs d'intrt, se montraient disposs  prendre leur dfense.
Isaac avait en ce moment un autre motif de se rassurer. Il savait que le
prince Jean devait assister au tournoi, et il en tait connu
personnellement. Ce prince ngociait alors avec les juifs d'York un gros
emprunt qui devait tre hypothqu sur certaines terres et garanti par
un dpt de joyaux. Isaac devait fournir la plus forte partie de cet
emprunt, et il tait persuad que l'envie du prince de conclure cette
affaire suffisait pour lui garantir sa protection s'il en avait besoin.
Ces considrations suffirent au juif pour persister, et coudoyer le
chrtien normand, au mpris de son origine, de son rang et de sa
religion. Les plaintes du vieux gentilhomme indignrent ses voisins. Au
nombre de ceux-ci, un yeoman robuste et bien vtu en drap vert de
Lincoln, portant douze flches  sa ceinture, un baudrier enrichi d'une
plaque en argent, et tenant en main un arc de six pieds de hauteur, se
tourna tout  coup vers le juif, et son visage bruni par le soleil tait
rouge de colre. Songe, lui dit-il, que tous les trsors entasss dans
tes coffres, en pressurant de malheureuses victimes, n'ont fait que
t'enfler comme une araigne qu'on oublie tant qu'elle se tient dans
l'ombre, mais qu'on crase ds qu'elle se montre au jour.

Cette menace, prononce d'une voix forte et menaante en anglo-saxon,
branla la confiance du juif: et il se serait sans doute loign d'un
voisinage si dangereux, si l'attention gnrale ne se ft tourne en ce
moment vers le prince Jean, qui entrait dans l'arne avec une escorte
nombreuse, forme de chevaliers, de seigneurs de sa cour, et de quelques
ecclsiastiques pars avec autant de recherche que les courtisans. On
remarquait parmi eux le prieur de Jorvaulx, lgamment vtu; l'or et les
plus riches fourrures brillaient sur sa personne, et les pointes de ses
bottes, outrant la mode de cette poque, remontaient si haut qu'il ne
pouvait appuyer les pieds sur les triers. Cet inconvnient n'en tait
pas un pour le galant prieur, qui peut-tre mme ne regrettait pas de
trouver l'occasion de donner devant une brillante assemble, et surtout
devant les dames qui en faisaient partie, une preuve de sa dextrit
dans l'art de l'quitation. Le reste de la suite du prince Jean se
composait des principaux chefs de ses bandes soudoyes, de plusieurs
barons pillards et dbauchs, dont il faisait sa socit ordinaire, et
de quelques chevaliers du Temple ou de Saint-Jean-de-Jrusalem.

On peut remarquer ici que ces chevaliers taient regards comme ennemis
du roi Richard, s'tant rangs du parti de Philippe de France dans les
longues querelles qui avaient eu lieu en Palestine entre ce monarque et
le roi d'Angleterre. Cette msintelligence fut cause que les victoires
ritres de Richard demeurrent sans fruit, qu'il choua dans ses
tentatives pour s'emparer de Jrusalem, et que toute la gloire dont il
s'tait couvert n'aboutit qu' une trve douteuse avec le sultan
Saladin. D'aprs les mmes principes politiques qui avaient dict la
conduite de leurs confrres dans la Palestine, les templiers et les
hospitaliers d'Angleterre et de Normandie s'taient unis  la faction du
prince Jean, n'ayant gure de motifs pour dsirer le retour de Richard
ou l'avnement d'Arthur, son hritier lgitime, au trne qui lui
appartenait. Par un motif contraire, le prince Jean hassait et
mprisait le peu de familles saxonnes illustres qui existaient encore en
Angleterre, et il ne manquait aucune occasion de les humilier, assur
qu'elles ne l'aimaient pas et qu'elles ne favoriseraient jamais ses
prtentions. Il en tait de mme des hommes des communes, qui
apprhendaient qu'un souverain comme le prince Jean, avec un penchant
dcid  la licence et  la tyrannie, n'empitt encore davantage sur
leurs droits et leurs privilges. Dans ce brillant appareil, vtu d'un
habit de soie cramoisie brod en or, portant un faucon sur le poing, la
tte couverte d'un riche bonnet en fourrure orn d'un diadme de pierres
prcieuses, d'o sortaient de longs cheveux boucls qui descendaient sur
ses paules, le prince Jean faisait caracoler son beau palefroi gris
dans l'arne,  la tte de son joyeux cortge, riant  haute voix, et
examinant avec toute la libert d'un roi les beauts qui dveloppaient
leurs charmes dans les galeries suprieures.

Ceux mme qui remarquaient dans ce prince une audace effrne jointe 
une hauteur excessive et  un mpris total de l'opinion des autres, ne
pouvaient lui refuser cette sorte d'agrment rsultat d'une physionomie
ouverte. Ses traits, naturellement rguliers, prenaient,  force d'art,
un air de courtoisie, mais laissaient percer encore la contrainte
impose aux secrets penchans du coeur. Cette apparence trompeuse est
souvent regarde comme une mle franchise, tandis que, dans le fond,
elle n'annonce que l'indiffrence d'un effront qui se repose sur la
supriorit que lui donnent sa naissance, sa fortune et tous ses
avantages extrieurs, sans se mettre en peine d'y ajouter aucun autre
genre de mrite. Quant  ceux qui n'examinaient pas les choses de si
prs, et d'ordinaire le nombre en est de cent contre un, la riche
palatine en fourrure du manteau dont le prince Jean tait par, ses
bottes de maroquin, ses perons d'or, la grce avec laquelle il se
tenait  cheval, suffisaient pour exciter leurs vives acclamations.

Ds son entre dans l'enceinte, le prince avait remarqu la scne 
laquelle avait donn lieu la prtention ambitieuse d'Isaac. Son oeil
perant reconnut le juif, mais s'arrta plus volontiers sur la jolie
Isralite, qui, effraye du tumulte, se pressait contre son pre, et
tait presque suspendue  son bras.

Mme aux yeux d'un connaisseur aussi fin que le prince Jean, la beaut
de Rbecca pouvait le disputer avec celle des jeunes Anglaises les plus
sduisantes. Sa taille, divinement proportionne, se montrait avec un
double avantage, grce  une espce de costume oriental qu'elle portait
suivant l'usage des femmes de sa nation. Un turban de soie jaune
s'adaptait  merveille  son teint un peu brun; ses yeux taient vifs et
brillans, ses sourcils bien arqus, son nez aquilin et parfaitement
moul, ses dents blanches comme des perles; on admirait la profusion des
boucles de ses cheveux noirs, qui tombaient ngligemment en longs
anneaux sur tout ce qu'une simarre de soie perse, au fond pourpre brod
de fleurs, laissait  dcouvert de son cou d'albtre et de son sein
blanc comme neige; tout en elle prsentait une runion d'attraits qui ne
le cdaient en rien  ceux des plus superbes dames assises autour
d'elle. Il est vrai qu'une excessive chaleur avait favoris les regards
avides des amateurs de la beaut, en obligeant Rbecca de laisser
ouvertes les trois premires agrafes de sa tunique, lesquelles taient
d'or et enrichies de diamans. On en apercevait mieux un collier de
perles et des boucles d'oreilles d'une valeur inapprciable. Une plume
d'autruche flottait sur son turban; elle tait fixe par une agrafe en
brillans, et formait ainsi le dernier trait distinctif de la parure
blouissante de cette belle juive, qui par ce motif devint l'objet des
sarcasmes des jalouses et orgueilleuses beauts anglaises places dans
la galerie au dessus; ce qui toutefois n'empchait pas qu'au fond ses
rivales ne portassent secrtement envie  ses charmes et  sa mise
inspire par les Graces.

Par la tte chauve d'Abraham, dit le prince Jean, cette juive doit
ressembler  cette beaut qui rendit fou le plus sage des rois. Qu'en
pensez-vous, prieur Aymer? Par le Temple, que mon frre Richard, plus
prudent que ce roi, n'a pas t  mme de reconqurir, c'est la fiance
du Cantique des cantiques.--La rose de Sharon, le lis de la valle,
rpondit le prieur d'un air goguenard; mais votre grce doit se rappeler
que ce n'est qu'une juive.--Oui, reprit le prince, et voil le mammon
d'iniquit, le marquis des marcs d'argent, le baron des besans, qui
dispute une place  des chiens misrables qui n'ont pas dans leurs
poches une pice marque  la croix, pour empcher le diable d'y
danser[46]. Par le corps de saint Marc! mon prince des subsides et son
aimable juive entreront dans la galerie. Quelle est cette nymphe, Isaac,
lui demanda-t-il en avanant vers lui; est-ce ta fille ou ta femme?
Quelle est cette houri orientale  qui tu donnes le bras?--C'est ma
fille Rbecca, prince, rpondit le juif sans paratre interdit d'une
apostrophe o il entrait autant d'ironie que de politesse.--Tu n'en es
que plus sage, dit Jean en clatant de rire, ce que ses courtisans ne
manqurent pas d'imiter; mais, fille ou femme, il faut qu'elle ait une
place digne de sa rare beaut. Qui est dans cette galerie? dit-il en
levant les yeux sur celle qui tait au dessus. Des rustres Saxons; fort
bien. Qu'ils se serrent pour faire place au prince des usuriers et  son
aimable fille. Ces vilains partagent les premires places de la
synagogue avec ceux  qui elles appartiennent plus en propre.

      Note 46: Allusion  un proverbe populaire anglais. A. M.

Ceux qui occupaient cette galerie, et  qui s'adressait ce discours
injurieux, taient Cedric le Saxon avec sa famille, et son ami, son
alli, son voisin, Athelstane de Coningsburgh, personnage qui, descendu
du dernier des rois saxons d'Angleterre, tait le plus respect de tous
les Saxons du nord de ce royaume. Malgr cette origine royale,
Athelstane, d'une figure prvenante, fortement constitu,  la fleur de
son ge, avait des traits inanims, des yeux sans expression, la
dmarche lente et pesante, et il tait si long  se dterminer sur la
moindre chose, qu'on lui avait appliqu le sobriquet donn  un de ses
anctres, et qu'on le nommait Athelstane _l'indolent_. Ses amis, et il
en avait beaucoup, qui, de mme que Cedric, lui taient entirement
dvous, disaient que cette paresse naturelle ne venait ni de faiblesse
d'esprit ni de manque de courage, mais que c'tait la suite d'un
caractre indcis. D'autres soutenaient que son dfaut hrditaire
d'ivrognerie avait absorb toutes les facults d'un esprit dont la
vivacit ne fut jamais le caractre, et que son courage passif et sa
bonhomie n'taient plus que les qualits les moins heureuses d'un
naturel gnreux, dont on aurait tir parti s'il ne s'tait dgrad dans
une longue suite de grossires dbauches. Ce fut  ce personnage si cher
 tous les Saxons que le prince imprieux commanda de faire place en
faveur d'Isaac et de Rbecca. L'indolent Athelstane, confondu par un
ordre que les moeurs et les opinions de ce temps rendaient extrmement
injurieux, ne se souciant pas d'obir, sans savoir non plus comment
rsister, n'opposa qu'une force d'inertie  la volont de Jean; et, sans
faire un seul mouvement, ouvrit ses grands yeux gris et fixa le prince
avec un air d'tonnement qui avait quelque chose de risible; mais le
prince imptueux ne songea point  faire de mme.

Ce porcher saxon dort ou ne veut pas m'couter; pousse-le avec ta
lance, Bracy, dit-il  un chevalier rapproch de lui, et chef d'une
compagnie franche, espce de troupe de condottieri ou de sbires
mercenaires, qui s'attachaient au service du premier prince qui les
payait le plus. Cet ordre amena quelques murmures, mme entre les gens
du prince; mais Bracy, que sa profession mettait au dessus des
scrupules, leva sa lance, la dirigea au dessus de l'espace qui sparait
l'arne de la galerie, et il aurait touch Athelstane l'indolent avant
que celui-ci et retrouv assez de sa prsence d'esprit pour reculer et
se mettre  l'abri, si Cedric, aussi prompt  agir que son ami tait
lent, n'et tir, avec la clrit de l'clair, sa courte pe du
fourreau, et, d'un coup vigoureusement appliqu, n'et coup le bois de
la lance, dont le fer tomba aux pieds du side. Le sang monta au visage
du prince, il pronona un de ses plus terribles jurons, et il aurait
donn de nouveaux ordres, plus rigoureux encore que le premier, s'il
n'en et t dtourn  la fois par les prires des personnes de sa
suite, qui le supplirent de patienter, et par une acclamation gnrale
du peuple, qui applaudissait  l'action de Cedric. Le prince roula
autour de lui des regards indigns, comme s'il et cherch quelque
victime qu'il pt sacrifier plus facilement  sa colre, et ils
s'arrtrent par hasard sur le mme archer dont nous avons parl, et
qui, se moquant des signes d'irascibilit que manifestait le prince
envers lui, continuait  applaudir  haute voix. Pourquoi ces
acclamations, lui demanda Jean. J'applaudis toujours, dit le yeoman,
quand je vois un coup adroit ou bien vis.-- merveille! et ta flche
irait droit dans le blanc! je le prsume.--Je l'espre,  distance
convenable.--Il toucherait le but de Wattyrrel[47]  cent pas, dit
une autre voix derrire lui, voix qu'il fut impossible de distinguer.

      Note 47: Un des courtisans de Guillaume-le-Roux, et qui  la chasse
      tua le prince par mgarde ou avec intention. A. M.

Cette allusion au destin de Guillaume-le-Roux son aeul exaspra, mais
effraya en mme temps le prince, et il se contenta d'ordonner  quatre
hommes d'armes de ne pas perdre de vue ce fanfaron. Par saint Grisel,
dit-il, voyons ce qu'il sait faire, lui qui est si dispos  applaudir
les autres.--Je ne crains pas l'preuve, rpondit le yeoman avec un
calme imperturbable. Quant  vous autres Saxons, dit le prince,
levez-vous; car, puisque je l'ai dcid, par le soleil qui nous claire,
le juif aura place parmi vous.--Non, prince, non s'il plat  votre
grce, il ne nous convient pas de nous asseoir auprs des puissans de la
terre, dit le juif, dont l'ambition l'avait bien port  dsirer une
place auprs du descendant ruin de la famille de Montdidier, mais
n'allait pas jusqu' vouloir se quereller avec de riches Saxons.
Debout, chien d'infidle, s'cria Jean, obis, car, autrement, je te
fais corcher, et ta peau tanne sera convertie en une selle pour mon
cheval. Le juif troubl monta lentement, suivi de sa fille tremblante,
les degrs qui menaient  la galerie. Voyons qui osera l'arrter,
ajouta le prince, les yeux fixs sur Cedric, dont l'attitude semblait
annoncer qu'il se disposait  le prcipiter du haut de la galerie. Le
fou Wamba prvint cette catastrophe en s'lanant entre son matre et le
juif, s'criant en rponse  l'exclamation menaante du prince: Par
dieu! ce sera moi. En mme temps il tira de sa poche une grande tranche
de jambon dont il s'tait muni, de crainte que le tournoi ne durt plus
long-temps que son envie de faire abstinence, il la mit sous la barbe du
juif en brandissant sur sa tte un sabre de bois. Isaac menac d'tre
souill par l'objet que sa nation a le plus en horreur, fit quelques pas
en arrire; le pied lui manqua, et il roula de degrs en degrs jusqu'
terre, aux bruyans clats de rire de tous les spectateurs; et le prince
Jean lui-mme, drid, ne rit pas moins que les autres.

Cousin prince, dit Wamba, accordez-moi le prix du tournoi. J'ai vaincu
mon antagoniste avec l'pe et le bouclier. Et en mme temps, il
montrait d'une main la tranche de jambon et de l'autre son sabre de
bois. Qui es-tu? noble champion, demanda le prince  Wamba, en riant
encore. Fou par droit de naissance, rpondit celui-ci. Je me nomme
Wamba, fils de Witless, fils de Weatherbrain[48], qui tait le fils d'un
alderman.--Place au juif dans la galerie d'en bas, dit le prince
Jean, qui sans doute ne fut point fch de saisir un prtexte pour
rvoquer ses premiers ordres. Il ne conviendrait pas de faire asseoir le
vaincu prs du vainqueur.--Il serait encore plus injuste de mettre un
fripon  ct d'un fou, et un juif  ct d'un jambon, dit Wamba.
Grand merci, brave garon, s'cria le prince; tu m'as fait rire, il
faut que je te rcompense. Viens ici, frre Isaac, prte-moi une poigne
de besans.

     Note 48: Ces deux mots _witless_, sans esprit, et
     _weatherbrain_, cerveau fl, ne sont que des jeux plaisans
     de l'imagination de l'crivain britannique. A. M.

Le juif, tourdi de cette demande, n'osant s'y refuser, et ne pouvant se
rsoudre  obir, prit en soupirant un sac de fourrure qui tait
suspendu  sa ceinture, et il calculait peut-tre combien dans une
poigne il entrerait de pices, quand le prince, impatient de ce dlai,
lui arracha le sac des mains, lana quelques pices d'or  Wamba, et
continua sa ronde, en jetant le surplus  la foule, et en laissant le
juif expos  la rise de ceux qui l'entouraient, et qui applaudirent le
prince, comme s'il et fait une belle action.


CHAPITRE VIII.


    En ce moment l'agresseur, par un orgueilleux
    dfi, embouche la trompette; son
    adversaire lui rpond; les fanfares belliqueuses
    retentissent dans la plaine et jusqu'aux
    votes du ciel; les visires abaisses,
    les lances en arrt ou pousses sur le
    casque ou le cimier, les combattans franchissent
    la barrire, pressent leurs coursiers
    de l'peron, et dvorent l'espace.

    Dryden, _Palmon et Arcite_.


Encore au milieu de sa cavalcade, le prince Jean tout  coup s'arrte.
Par la sainte Vierge! sire prieur, dit-il  Aymer, nous avons oubli la
principale affaire du jour. Nous n'avons pas nomm la reine de la beaut
et de l'amour, dont la main blanche doit dcerner le prix au vainqueur.
Pour moi, je suis tolrant dans mes ides, et je ne me ferais aucun
scrupule d'accorder mon suffrage aux yeux noirs de Rbecca.--Sainte
mre de Dieu, s'cria le prieur constern, une juive! nous mriterions
d'tre lapids dans cette enceinte, et je ne suis pas encore assez vieux
pour vouloir tre martyr. D'ailleurs, je jure par mon saint patron
qu'elle est mille fois moins belle que cette aimable Saxonne, lady
Rowena.--Juive ou Saxonne, chienne ou truie, qu'importe? dit le
prince, je veux nommer Rbecca, ne ft-ce que pour humilier ces rustres
de Saxons.

Un murmure presque universel s'leva parmi ceux qui formaient son
cortge. Ceci devient trop srieux, prince, dit Bracy; car, si une
pareille injure est faite aux chevaliers, pas un ne voudra lever la
lance.--C'est un raffinement d'outrage, dit Waldemar-de-Fitzurse, un
des plus vieux courtisans du prince Jean; et si votre grce persiste
dans ce projet, c'est en vouloir la ruine.--Baron, rpondit le prince
avec hauteur, je vous ai pris pour me suivre et non pour me
conseiller.--Ceux qui vous suivent dans le chemin o vous marchez, lui
dit Waldemar en baissant la voix, ont acquis le droit de hasarder un
avis; car votre honneur et votre vie n'y sont pas plus intresss que la
conservation de leur propre existence.

Au ton qu'avait pris Fitzurse, Jean sentit qu'il valait mieux ne pas
insister. Je ne voulais que plaisanter, dit-il, et voil que vous vous
redressez tous contre moi comme des couleuvres: nommez qui vous voudrez,
de par le diable! et je confirme d'avance votre choix.--Faites mieux,
dit Bracy, laissez vacant le trne de notre belle souveraine, jusqu' ce
que le vainqueur soit proclam, et que lui-mme alors choisisse la dame
 son triomphe et apprenne au beau sexe  aimer davantage les chevaliers
qui l'lvent  une telle distinction.--Si Brian de Bois-Guilbert
obtient le prix, dit le prieur, je parie mon rosaire que je nomme la
reine de l'amour et de la beaut.--Bois-Guilbert est bonne lance, dit
Bracy, mais il y a ici d'autres chevaliers qui ne craindraient pas de le
rencontrer.--Silence! dit Waldemar, il est temps que le prince tienne
sa place; les chevaliers et les spectateurs s'impatientent, les heures
s'coulent, et il convient que le tournoi commence.

Le prince Jean ne rgnait pas encore, et cependant il trouvait dans
Waldemar-Fitzurse tous les inconvniens d'un ministre favori, qui, en
voulant servir son matre, le fait toujours  sa propre manire. Il cda
donc  sa remontrance, quoiqu'il ft un de ces caractres qui montrent
d'autant plus d'opinitret qu'il est question de plus frivoles
bagatelles. Il monta sur son trne, entour de son cortge, et ordonna
aux hrauts d'armes de proclamer les rgles du tournoi, qui consistaient
dans les suivantes: 1 les cinq chevaliers tenans devaient accepter le
combat de tous venans; 2 tout chevalier prt de combattre pouvait
choisir son adversaire parmi les tenans, en touchant son bouclier. S'il
le touchait du bois de sa lance, le combat devait avoir lieu avec ce
qu'on nommait les armes de courtoisie, c'est--dire avec des lances dont
la pointe tait garnie d'un morceau de bois aplati, de faon que l'on ne
courait d'autres dangers que ceux qui pouvaient rsulter d'une chute ou
du choc des coursiers et des lances; mais, si l'assaillant touchait le
bouclier avec le fer de sa lance, le combat devenait  outrance,
c'est--dire  fer affil, comme dans une bataille vritable; 3 quand
les tenans auraient accompli leur voeu, en rompant chacun cinq lances,
le prince devait proclamer le vainqueur du premier jour du tournoi, et
celui-ci devait recevoir pour prix un cheval de bataille de la plus
grande beaut et de la plus grande vigueur; il avait aussi le droit de
nommer la reine de la beaut et de l'amour qui dcernait le prix du jour
suivant; 4 le second jour devait amener un tournoi gnral, auquel
pourraient prendre part tous les chevaliers qui le voudraient, et qui,
se divisant en deux troupes de nombre gal, combattraient jusqu' ce que
le prince Jean et ordonn de cesser, en jetant dans l'arne son bton
de commandement. La reine de la beaut et de l'amour lue devait alors
placer sur la tte du chevalier vainqueur du second jour une couronne
d'or, en forme de feuilles de laurier. Cette journe terminait les jeux
chevaleresques; mais le troisime jour devait tre consacr  une joute
 l'arc,  un combat de taureaux, et  d'autres amusemens rservs pour
le peuple. Le prince Jean cherchait ainsi  s'assurer une popularit
qu'il diminuait au contraire chaque jour davantage par les actes les
plus arbitraires d'oppression.

La lice offrait alors le plus magnifique spectacle. Les galeries
suprieures taient remplies de tout ce que le nord et le centre de
l'Angleterre possdaient de plus distingu en noblesse, en grandeur, en
richesse, en beaut; le contraste des habillemens de cette premire
classe de spectateurs en rendait l'apparence aussi flatteuse qu'elle
tait imposante. Les galeries d'en bas, o se trouvaient la bourgeoisie
et les yeomen de la vieille Angleterre, pars avec moins d'clat,
formaient comme une bordure simple et unie autour de ce cercle de
broderies lgantes, pour en relever encore la pompe et l'clat.

Les hrauts d'armes ayant termin leur proclamation par le cri d'usage:
Largesse, largesse, vaillans chevaliers! une pluie de pices d'or et
d'argent tomba sur eux du haut des galeries, car c'tait un grand point
de chevalerie, de montrer sa libralit envers ceux que l'on considrait
comme les secrtaires et les historiens de l'honneur. Aprs avoir reu
cette marque de gnrosit, les hrauts poussrent les acclamations
ordinaires: Amour aux dames! mort des champions! honneur aux gnraux!
gloire aux braves! Le peuple remplissait les airs des mmes cris, et de
nombreuses trompettes y joignaient leurs sons belliqueux. Les hrauts
d'armes sortirent de la lice, o il ne resta que les deux marchaux du
tournoi,  cheval et arms de pied en cap, immobiles comme des statues,
chacun  un bout de la lice. En mme temps, l'espace laiss aux
assaillans tait rempli d'une foule de chevaliers qui venaient se
mesurer contre les tenans. Du haut des galeries c'tait l'image d'une
mer agite, sur laquelle on voyait flotter des panaches de plumes, des
casques brillans et des fers de lances auxquelles taient souvent
attachs des pannonceaux qui, remus par le vent, de mme que les
plumes, ajoutaient au mouvement et  la varit de la scne.

Les barrires s'ouvrirent enfin, et cinq chevaliers lus par le sort
s'avancrent  pas lents dans l'arne. L'un d'eux marchait en tte; les
quatre autres le suivaient deux  deux. Tous taient magnifiquement
arms, et le manuscrit saxon de Wardour, d'o j'extrais ces dtails,
rappelle exactement leurs couleurs, leurs devises et leurs armes, comme
les harnais de leurs coursiers; mais il est inutile de nous appesantir
sur ce sujet, car, pour emprunter quelques vers d'un pote notre
contemporain qui en a trop peu composs,

      The knights are dust,
      And their good swords are rust,
      Their souls are with the saints, we trust[49].

Depuis long-temps leurs cussons rouills ont disparu des murs de leurs
chteaux o ils taient suspendus: leurs chteaux mme ne sont plus que
des tertres verts et des ruines disperses: la place o ils taient les
ignore aujourd'hui; d'autres gnrations successives et nombreuses
depuis lors ont disparu  leur tour des lieux o ils exeraient
despotiquement l'autorit de seigneurs fodeaux. Qu'importent donc au
lecteur et leurs noms et les symboles clipss de leurs rangs
belliqueux?

     Note 49: Ces chevaliers ne sont plus que poussire; leurs
     fortes pes ne sont plus que de la rouille, et leurs mes
     sans doute habitent avec les saints. A.M.

En ce moment toutefois ne prvoyant gure l'oubli qui devait un jour
engloutir dans son onde leurs noms et leurs exploits, les cinq champions
arrivaient dans l'arne, retenant leurs coursiers fougueux, et les
forant de garder le pas, pour montrer  la fois les mouvemens gracieux
de leur allure et la dextrit des cavaliers. Tandis qu'ils entraient
dans la lice, les sons d'une musique orientale partirent de derrire les
tentes o se tenaient cachs les tenans du tournoi; ces sons taient
produits par des cymbales et d'autres instrumens que des chevaliers
avaient rapports de la Terre-Sainte. Leur harmonie barbare semblait en
mme tems dfier les assaillans et les fliciter de leur arrive, en
prsence d'un immense concours de spectateurs qui avaient les yeux fixs
sur les cinq champions. Ceux-ci, montant sur la plate-forme o
s'levaient les tentes, et en se quittant, frapprent lgrement, du
bois de leur lance, le bouclier de l'adversaire avec lequel chacun d'eux
voulait se mesurer. La multitude et quelques spectateurs des classes
suprieures, mme quelques dames, regrettrent qu'ils eussent choisi les
armes courtoises; car cette mme classe de personnes qui applaudit
aujourd'hui les tragdies les plus pouvantables prenait alors  un
tournoi un intrt proportionn au danger qu'y couraient les acteurs.

Aprs avoir intim leurs intentions plus pacifiques, les assaillans se
retirrent  l'autre bout de la lice, o ils restrent rangs en ligne,
tandis que les tenans, sortant chacun de sa tente, montaient  cheval,
et, ayant  leur tte Brian de Bois-Guilbert, descendaient de la
plate-forme, pour en venir aux mains avec les chevaliers qui avaient
touch leurs boucliers. Au bruit des clairons et des trompettes, ils
s'lancrent les uns contre les autres au grand galop; et telle fut
l'adresse des tenans ou leur bonne fortune, que les antagonistes de
Bois-Guilbert, de Malvoisin, et de Front-de-Boeuf roulrent  l'instant
sur le sol. L'adversaire de Grantmesnil, au lieu de diriger sa lance
contre le casque et le bouclier de son ennemi, s'carta tellement de la
ligne droite, qu'il la lui brisa sur le corps, circonstance regarde
comme plus honteuse que d'tre dmont, parce qu'un simple accident
pouvait tre la cause de cette dernire disgrce, tandis que la premire
ne pouvait provenir que de la maladresse et du dfaut d'exprience dans
le maniement des armes. Le cinquime assaillant fut le seul qui soutint
dignement l'honneur de son parti: le chevalier de Saint-Jean et lui
rompirent tous deux leurs lances et se sparrent sans qu'aucun d'eux
et l'avantage.

Les cris de la multitude, les acclamations des hrauts et le son des
trompettes, annoncrent le triomphe des vainqueurs et la dfaite des
vaincus. Les premiers se retirrent sous leurs tentes, et les autres,
confus et humilis, quittrent la lice pour traiter avec leurs opposans
du rachat de leurs armes et de leurs chevaux, qui, d'aprs les rglemens
du tournoi, appartenaient aux vainqueurs. Le cinquime seul demeura dans
l'amphithtre assez de temps pour tre salu par les applaudissemens
mrits des spectateurs, ce qui ajouta encore  la honte de ses
compagnons dsappoints.

Une seconde et troisime troupe d'assaillans revinrent successivement en
lice; quelques uns d'entre eux eurent l'avantage; mais en gnral la
victoire se dclara pour les tenans, dont pas un ne perdit selle,
accident qui arriva dans chaque rencontre,  quelques uns de leurs
adversaires. Ce succs permanent refroidit considrablement l'ardeur des
chevaliers qui se proposaient de combattre; et  la quatrime entre,
trois seulement parurent dans l'arne, vitant de toucher les boucliers
de deux tenans qui semblaient les plus redoutables, c'est--dire de
Bois-Guilbert et de Front-de-Boeuf, et se bornant  dfier les trois
autres. Cette manoeuvre prudente ne leur russit pas: deux furent
dsaronns, et le troisime manqua la passe, c'est--dire que sa lance,
s'cartant de la ligne droite, ne toucha pas son adversaire.

Cette rencontre fut suivie d'une pause: aucun chevalier ne semblait
dispos  renouveler l'attaque, et un murmure sourd annonait le
mcontentement de la majeure partie des spectateurs; car les tenans
n'avaient pas pour eux la faveur publique. Bois-Guilbert et
Front-de-Boeuf s'taient rendus odieux par leur caractre altier et
tyrannique; et l'on ne s'intressait gure aux autres, parce qu'ils
taient trangers,  l'exception de Grantmesnil. Mais cette
dsapprobation gnrale, nul ne la partagea plus vivement que Cedric le
saxon, qui dans chaque avantage remport par les Normands tenans du
tournoi voyait une honte pour l'Angleterre. Avec les mmes armes que
celles de ses anctres, il avait en diverses rencontres fait clater la
bravoure d'un guerrier, mais il ne connaissait point la tactique des
joutes chevaleresques, et il jetait de temps  autre un coup d'oeil
d'envie sur Athelstane, qui s'tait quelquefois distingu dans cette
carrire, comme s'il et dsir qu'il ft un effort pour arracher la
victoire au templier et  ses compagnons. Nanmoins le descendant des
rois saxons, sans manquer ni de courage, ni d'adresse et de vigueur,
tait trop indolent et avait trop peu d'amour-propre et d'ambition pour
se dterminer si vite au trait de bravoure que Cedric en attendait.

Cette journe est contre nous, digne lord, lui rpta Cedric, la
fortune ne favorise pas l'Angleterre en ce moment. Ne comptez-vous pas
lever la lance  votre tour?--Je crois que j'attendrai demain, lui
rpondit Athelstane; je combattrai dans la mle. Je me passerai
aujourd'hui de mes armes. Deux choses dans ce discours indisposrent
Cedric: le mot normand, _mle_, qu'Athelstane avait employ pour dire
l'action gnrale, et l'indiffrence que celui-ci montrait pour son
pays; mais il vnrait trop les aeux d'Athelstane, pour plucher la
conduite de ce dernier. D'ailleurs, il n'aurait pas eu le temps de faire
la moindre observation; car  peine Athelstane avait-il fini de parler,
que Wamba plaa son mot: Sans doute, il est bien plus glorieux d'tre
le premier sur cent que le premier sur deux, dit le fou. Athelstane
prit cela pour un compliment; mais Cedric, ayant mieux saisi l'intention
de Wamba, lui lana un regard svre, et il est probable que le temps et
le lieu le mirent seuls, malgr les privilges de sa place,  l'abri de
recevoir des tmoignages plus sensibles du ressentiment de son matre.

La pause dans le tournoi s'observait strictement, except lorsque, de
temps  autre, les hrauts d'armes criaient: Amour aux dames! brisement
de lances! allons, dignes chevaliers, entrez en lice; songez que de
beaux yeux vous regardent et attendent vos exploits. La musique des
tenans faisait entendre par intervalles des airs de triomphe et de dfi,
tandis que la multitude chmait  regret un jour qui semblait s'couler
dans l'inaction; les vieux chevaliers et les nobles, parlant du temps
pass, dploraient  demi-voix la dcadence de l'esprit martial, mais
convenaient aussi qu'on ne voyait pas maintenant, pour exciter les
combattans, de dames aussi belles que celles qui jadis animaient les
tournois. Le prince Jean commenait d'ordonner  sa suite d'aller
prparer le banquet, et annonait  ses courtisans qu'il allait adjuger
le prix  sir Brian de Bois-Guilbert, qui, sans rompre une seule lance,
avait dmont deux de ses adversaires et vaincu le troisime.

Enfin, comme la musique orientale des tenans venait d'excuter une de
ces fanfares qui exaltaient leur triomphe, une trompette fit entendre
des sons de dfi  la porte situe vers le nord; tous les yeux se
tournrent de ce ct pour voir le nouveau champion qui allait se
prsenter, et ds que la barrire fut ouverte, il entra dans la lice.
Autant que l'on pouvait juger d'un homme revtu d'une armure, ce nouveau
combattant n'excdait pas la taille moyenne, et paraissait avoir un
corps plus lanc que robuste. Sa cuirasse tait d'acier richement
damasquin en or; sur son bouclier se dessinait pour toute armoirie un
jeune chne dracin, et sa devise tait le mot espagnol, _desdichado_,
c'est--dire _dshrit_. Il montait un superbe cheval noir, et, en
traversant l'arne, il salua le prince et les dames avec grce, en
baissant le fer de sa lance. L'adresse avec laquelle il guidait son
cheval, l'air de jeunesse et de courtoisie qu'il montrait lui valurent
l'approbation des classes infrieures, qui la lui tmoignrent en
criant: Touchez le bouclier de Ralph de Vipont, du chevalier
hospitalier! il est le moins ferme en selle, vous en aurez le meilleur
march! Au milieu de ces acclamations, le nouveau champion monta sur la
plate-forme, et,  la grande surprise de tous les spectateurs, alla
droit au pavillon du centre, et frappa vigoureusement, du fer de sa
lance, le bouclier de Brian de Bois-Guilbert; ce qui annonait qu'il
demandait le combat  outrance. Chacun fut tonn de sa prsomption,
mais l'orgueilleux templier, qui sortit aussitt de sa tente, le fut
bien davantage. Vous tes-vous confess, mon frre, lui demanda-t-il
avec un sourire amer; avez-vous entendu la messe ce matin, pour mettre
ainsi votre vie en pril?--Je suis mieux prpar que toi  la mort,
rpondit le chevalier dshrit, nom sous lequel il s'tait fait
inscrire parmi les assaillans.--Allez donc prendre place dans la lice,
et regardez le soleil pour la dernire fois, car vous dormirez ce soir
au paradis.--Grand merci de ta courtoisie; pour t'en rcompenser, je
te conseille de prendre un cheval frais et une lance neuve, car, sur mon
honneur, l'un et l'autre te seront ncessaires. Aprs avoir parl avec
tant de confiance il fit descendre son cheval  reculons de la
plate-forme, et le fora  parcourir ainsi toute l'arne jusqu'
l'extrmit septentrionale o il demeura stationnaire en attendant que
son antagoniste part. Cette habilet d'quitation lui attira de
nouveaux applaudissemens.

Tout irrit qu'il ft de l'audace avec laquelle son adversaire lui avait
conseill de prendre des prcautions, Bois-Guilbert ne les ngligea
point. Son honneur tait trop intress  triompher, pour oublier aucun
des moyens qui pouvaient l'y aider. Il choisit un nouveau coursier plein
de feu et d'ardeur, et s'arma d'une nouvelle lance, de peur que le bois
de la premire ne se ft affaibli par les coups dans les trois
rencontres qu'il avait soutenues. Le bouclier dont il s'tait servi
jusqu'alors ayant t un peu endommag, il en prit aussi un autre des
mains de ses cuyers. Le premier n'avait pour toutes armoiries que
celles de son ordre, c'est--dire, deux chevaliers monts sur le mme
cheval, symbole de l'humilit et de la pauvret primitive des templiers,
vertus depuis remplaces par l'arrogance et la richesse, qui finirent
par amener leur suppression.[50] Le nouvel cu du templier, reprsentant
un corbeau volant  tire d'ailes, qui tenait un crne dans ses serres,
portait pour devise: _Gare le corbeau!_

     Note 50: On voit ici combien le romancier caldonien paie
     tribut aux passions. Il traite fort mal les templiers; il les
     juge d'aprs les calomnies des moines, leurs plus cruels
     ennemis. C'est de la mme manire qu'il a jug Napolon,
     d'aprs les feuilles anglaises. Les templiers furent
     condamns aux bchers par deux tyrans ou deux monstres: l'un,
     temporel, qui voulait s'emparer de leurs richesses; l'autre,
     sacerdotal, qui redoutait la puret de leur doctrine et le
     bien qu'elle ferait  l'humanit en rpandant sur toute la
     terre les germes d'une instruction philosophique. A. M.

Lorsque les deux champions s'arrtrent en face l'un de l'autre, aux
deux extrmits de la lice, l'impatience des spectateurs devint
inexprimable; peu espraient une chance heureuse pour le chevalier
dshrit, quoiqu'ils augurassent bien de son courage et de son adresse.
Ds que les trompettes eurent donn le signal, les deux combattans, plus
rapides que l'clair, s'lancrent l'un contre l'autre, et le bruit de
leur rencontre au milieu de l'arne fut semblable  celui du tonnerre.
Leurs lances furent brises en clats, et on les crut un instant
renverss tous deux, car la violence du choc avait fait plier leurs
chevaux sur leurs jarrets de derrire, et leur chute ne fut prvenue que
par l'adresse avec laquelle les deux cavaliers se servirent de la bride
et de l'peron. Les deux rivaux de gloire se regardrent un instant avec
des yeux qui vomissaient la flamme  travers leurs visires, et, se
retirant aux deux extrmits de l'enceinte, ils reurent une nouvelle
lance des mains de leurs cuyers. Des acclamations unanimes et le
balancement des charpes annoncrent l'intrt que les spectateurs
avaient pris  cette rencontre, la plus gale et la plus savante qu'ils
eussent applaudie de toute la journe. Ds que les chevaliers eurent
gagn chacun leur poste, un silence si profond succda aux clameurs,
qu'on et dit que cet immense concours n'osait plus respirer.

On accorda aux combattans un rpit de quelques minutes, afin qu'ils
pussent reprendre haleine, ainsi que leurs chevaux. Le prince Jean, arm
de son bton de commandement, ayant alors donn un signal aux
trompettes, elles sonnrent la charge, et les deux champions partirent
une seconde fois avec la mme imptuosit, se heurtrent avec la mme
adresse et la mme vigueur, mais non plus avec la mme fortune. Le
templier dirigea sa lance vers le centre du bouclier de son adversaire,
et le frappa si juste et avec tant de force, que le chevalier dshrit
plia en arrire sur la croupe de son cheval, et chancela sur sa selle.
De son ct, le champion inconnu avait, ds le commencement, menac de
sa lance le bouclier de son antagoniste, mais changeant de but au moment
mme du choc, il la dirigea contre son casque, endroit plus difficile 
atteindre, mais qui, lorsqu'on l'atteignait, rendait le choc
irrsistible. Malgr cet avantage, le templier soutint sa haute
rputation, et si la sangle de son coursier ne se ft rompue, il
n'aurait pas t dsaronn. Cependant la selle, le cheval et le
cavalier roulrent dans la poussire.

Bois-Guilbert, qui se dgagea des triers en une seconde, outr de
fureur de sa disgrace et des applaudissemens universels qu'on prodiguait
 son vainqueur, tira son pe et fit signe au chevalier dshrit de se
mettre en dfense. Celui-ci descendit rapidement de cheval, et tira
pareillement son pe; mais les marchaux du tournoi, arrivant  toute
bride, les sparrent et leur dirent que ce genre de combat ne pouvait
leur tre permis en cette occasion. Nous nous reverrons, j'espre, dit
le templier  son vainqueur, en attachant sur lui des yeux o la rage
tait peinte, et dans un lieu o personne ne pourra nous sparer.--Si
cela n'arrive point, ce ne sera pas ma faute, rpondit le chevalier
dshrit;  pied ou  cheval,  l'pe ou  la lance, je serai toujours
prt  me mesurer contre toi. La querelle n'et point fini  ce peu de
mots, si les marchaux, croisant leurs lances entre eux, ne les avaient
forcs de s'loigner, le chevalier dshrit  la porte du ct du nord,
et Bois-Guilbert dans sa tente, o il passa le reste de la journe en
proie  la rage et au dsespoir.

Sans descendre de cheval, le vainqueur demanda du vin, et, ouvrant la
partie infrieure de son casque, il annona qu'il buvait  tous les
coeurs vraiment anglais, et  la confusion des tyrans trangers. Il
ordonna alors  son trompette de sonner un dfi aux tenans, et chargea
un hraut d'armes de leur dclarer que son intention tait de les
combattre tour  tour et dans tel ordre qu'ils voudraient se prsenter.
Fier de sa taille gigantesque, Front-de-Boeuf descendit le premier dans
l'arne. Son cu portait, sur un fond d'argent, une tte de taureau noir
 demi efface par les coups nombreux que ce bouclier avait dj reus.
Sa devise tait deux mots latins pleins d'arrogance: Cave, adsum.
Prends-garde, me voici. Le chevalier dshrit n'obtint sur lui qu'un
avantage lger, mais dcisif. Les deux champions rompirent galement
leurs lances; mais Front-de-Boeuf, ayant perdu les triers dans le choc,
fut dclar vaincu. En combattant contre sire Philippe de Malvoisin,
l'inconnu resta encore vainqueur, parce qu'il frappa si fortement de sa
lance le casque de son adversaire, que les courroies qui l'attachaient
se rompirent et laissrent sa tte  dcouvert.

Dans sa rencontre avec sire Hugues de Grantmesnil, le chevalier
dshrit montra autant de courtoisie qu'il avait prouv d'adresse et de
vigueur dans les prcdentes. Le cheval de Grantmesnil, tant jeune et
fougueux, caracola et se cabra tellement dans sa course, que son
cavalier ne put faire usage de sa lance. L'inconnu, bien loin de tirer
avantage d'un pareil accident, leva sa lance en arrivant prs de lui, et
la fit passer au dessus de son casque, voulant montrer qu'il aurait pu
le toucher s'il en et eu le dessein. Faisant alors tourner son cheval,
il alla reprendre poste prs de la porte du ct du nord, et chargea un
hraut d'armes d'aller demander  Grantmesnil s'il voulait commencer une
seconde course; mais celui-ci rpondit qu'il s'avouait vaincu. Ralph de
Vipont complta le triomphe de l'inconnu. Il fut renvers de son cheval
avec une telle force, que le sang lui sortit par la bouche et par le
nez; ses cuyers l'emportrent priv de tout sentiment. Mille
acclamations, long-temps prolonges, accueillirent la dclaration
unanime du prince et des marchaux, portant que l'honneur de cette
journe appartenait au chevalier dshrit.


CHAPITRE IX.


    Au sein d'une multitude de sduisantes
    beauts on en distinguait une qui, par sa
    taille, sa grace et ses attraits, prouvait
    qu'elle en tait la souveraine, etc.

    Dryden, _la Fleur et la Feuille_.


Guillaume de Wyvil et tienne de Martival, marchaux du tournoi, furent
des premiers  fliciter le vainqueur, en le priant de permettre qu'on
dtacht son casque ou du moins qu'on levt sa visire pour venir
recevoir le prix du tournoi des mains du prince Jean. Le chevalier
dshrit s'excusa avec une courtoisie chevaleresque, disant qu'il ne
pouvait se faire connatre en ce moment, pour des motifs qu'il avait
expliqus aux hrauts d'armes avant d'entrer dans la lice. Les marchaux
n'insistrent pas, car, dans les voeux singuliers des chevaliers de ce
temps-l, il n'en tait point de plus ordinaire que celui de rester
inconnu jusqu' ce qu'ils eussent rempli tel emploi, ou achev telle
aventure. Les marchaux ne pntrrent donc pas les secrets du chevalier
vainqueur; et, en annonant au prince le dsir qu'il avait de conserver
l'incognito, ils lui demandrent la permission de le prsenter  sa
grace, afin qu'il pt recevoir le prix de sa valeur.

La curiosit de Jean se rveilla par le mystre dont l'tranger voulait
s'envelopper, et, dj mcontent de la fin du tournoi, dans lequel les
tenans qu'il favorisait avaient t successivement dfaits par un seul
chevalier, il rpondit avec hauteur aux marchaux: Par les yeux de
Notre-Dame, ce chevalier a t dshrit de la courtoisie, comme de ses
biens, du moment qu'il persiste  demeurer devant nous le visage
couvert. Milords, ajoutat-il, en se tournant vers ses courtisans,
quelqu'un de vous devinerait-il quel est cet inconnu, qui se conduit
d'une manire si hautaine?--Ce ne sera par moi, dit Bracy, et je ne
croyais pas que dans toute l'Angleterre il existt un champion capable
de vaincre,  une mme joute, ces cinq chevaliers. Je me rappellerai
toute ma vie la vigueur du coup qui a terrass de Vipont. Le pauvre
hospitalier a t prcipit de sa selle, comme une pierre lance par une
fronde.--Ne vous en vantez pas, rpondit un chevalier de saint Jean,
qui tait prsent, la chance de votre templier n'a pas t meilleure:
j'ai vu Bois-Guilbert rouler trois fois sur lui-mme dans l'arne,
tordant chaque fois ses mains pleines de sable.

De Bracy, tant li aux templiers, allait rpliquer; mais le prince Jean
s'cria: Silence, messieurs! que signifient des dbats aussi peu
opportuns?--Le vainqueur, dit de Wyvil, attend le bon plaisir de votre
grace.--Mon bon plaisir, rpondit Jean, est qu'il attende jusqu' ce
que nous sachions si personne au moins ne peut rien nous apprendre 
l'gard de son nom et de sa qualit; quand il attendrait jusqu' la
nuit, il a bien assez travaill pour se tenir chaud.--Votre grace
n'aura pas pour le triomphateur les gards qu'il mrite, dit Waldemar
Fitzurse si elle le fait attendre jusqu' ce que nous disions des choses
que nous ne pouvons savoir. Pour ma part, je ne puis former la moindre
conjecture,  moins que ce ne soit une des bonnes lances qui ont suivi
le roi Richard en Palestine, et qui maintenant se tranent vers leurs
foyers. C'est peut-tre le comte de Salisbury, dit de Bracy; il est de
la mme taille.--Ce serait plutt sir Thomas Multon, chevalier de
Gilsland, reprit Fitzurse; Salisbury a plus d'embonpoint.--Et si
c'tait le roi lui-mme, s'cria une voix, sans que l'on pt la
distinguer, Richard Coeur-de-Lion? que Dieu l'empche! dit le prince
Jean, se retournant involontairement, ple comme la mort, et tremblant
comme si la foudre venait de le frapper. Waldemar, de Bracy, braves
chevaliers, rappelez-vous vos promesses, et demeurez  mes cts.--Il
n'y a, dit Fitzurse, rien  craindre. Avez-vous assez oubli la taille
gigantesque de votre frre pour croire qu'il pt se cacher sous cette
armure? de Wyvil, Martival, htez-vous d'amener le vainqueur au pied du
trne, afin de dissiper une erreur qui alarme le prince. Regardez le
chevalier avec plus d'attention, continua-t-il, vous verrez qu'il s'en
faut au moins de trois pouces qu'il ait la taille de Richard, qui a les
paules plus carres du double; et le cheval qu'il monte n'aurait pu
fournir une course sous Richard.

Il continuait de parler, lorsque les marchaux amenrent le chevalier
dshrit au pied des marches par lesquelles on montait de la lice au
trne du prince. Encore terrifi par l'ide que ce pouvait tre son
frre qui reparaissait tout  coup dans ses tats, ce frre qu'il avait
si grivement offens, qu'il voulait dpouiller de sa couronne, et
auquel cependant il avait tant d'obligations. Jean ne sentit pas
dissiper ses craintes par les rflexions rassurantes de Fitzurse; et,
tandis qu'en adressant  l'inconnu avec embarras quelques mots d'loge
sur sa valeur, il ordonnait qu'on lui prsentt le beau coursier,
rcompense du combat, il tremblait de reconnatre, dans la rponse du
vainqueur, la voix mle et ferme de Richard Coeur-de-Lion; mais le
chevalier dshrit ne rpondit rien aux flicitations du prince, et se
contenta de lui faire un salut respectueux.

Deux cuyers amenrent dans l'arne le coursier richement harnach, ce
qui ajoutait peu de chose  sa valeur aux yeux de ceux qui pouvaient
l'apprcier. Appuyant une main sur le pommeau de la selle, l'inconnu
s'lana sur le bucphale sans le secours de l'trier; et, brandissant
sa lance, il parcourut deux fois l'enceinte, en lui faisant faire avec
une admirable dextrit toutes les volutions familires dans
l'quitation. Cette manoeuvre aurait pu s'attribuer  l'envie de briller
en donnant une nouvelle preuve de son savoir-faire; mais on supposa
qu'il avait voulu montrer combien lui tait cher le gage de la
munificence du prince, et de nouveau il fut couvert des applaudissemens
de tous les spectateurs.

Cependant le rus prieur de Jorvaulx dit quelques mots  l'oreille du
prince, pour lui rappeler que le vainqueur, aprs avoir dploy son
courage, devait prouver son jugement par le choix, entre les dames qui
se trouvaient dans les galeries, de celle qui devait s'asseoir sur le
trne de la reine de la beaut et de l'amour, et couronner le vainqueur
le lendemain. Jean fit un signe au chevalier, qui passait devant lui
pour la seconde fois, et celui-ci tournant brusquement son cheval, et
s'arrtant au mme instant, la pointe de sa lance baisse vers la terre,
demeura immobile devant le prince comme pour attendre ses ordres. La
dextrit de ce mouvement et la promptitude avec laquelle il passa d'une
vive agitation  l'immobilit excitrent de nouvelles acclamations.

Sire chevalier dshrit, dit le prince Jean, puisque ce nom est le
seul sous lequel vous vouliez tre connu pour le moment, une des
prrogatives de votre triomphe est de choisir la dame qui, comme reine
de la beaut et de l'amour, doit prsider demain la fte. Si vous tes
tranger, et que vous dsiriez tre aid dans le choix, je vous dirai
qu'Alicie, fille de notre brave chevalier Waldemar Fitzurse, est
regarde  ma cour comme la dame la plus distingue par ses charmes et
son rang. Au surplus, vous tes le matre d'offrir  la dame qu'il vous
plaira cette couronne qui, dlivre par vous-mme  la beaut de votre
choix, lui conservera le titre de reine de la beaut et de l'amour.
Levez votre lance. Le chevalier obit, et le prince mit sur le fer de
sa lance une couronne de satin, borde d'un cercle d'or imitant des
feuilles de laurier, et autour de laquelle s'levaient des coeurs et des
pointes de flches, comme des boules et des feuilles de fraisier sur une
couronne ducale.

Plus d'un motif avaient dtermin le prince Jean  parler ainsi de la
fille de Waldemar, et chacun de ces motifs prenait sa source dans un
coeur ptri d'insouciance et de prsomption, d'astuce et de bassesse.
D'abord il dsirait effacer dans le souvenir de ses chevaliers la
proposition inconvenante qu'il avait faite d'lire une juive pour reine
du tournoi; proposition qu'il avait ensuite tourne en plaisanterie; il
voulait encore s'attacher l'esprit de Waldemar Fitzurse qui lui en
imposait jusqu' un certain point, et qui, plusieurs fois dans cette
journe, avait montr de l'humeur; enfin, il esprait s'en crer un
mrite auprs de cette jeune dame elle-mme, car les plaisirs licencieux
avaient autant de pouvoir sur lui qu'une aveugle ambition ne de
l'ingratitude et de la perfidie: il voulait aussi exciter la haine de
Waldemar contre le chevalier dshrit, car le triomphe qu'il avait
remport sur ses favoris le lui avait rendu odieux, et si le vainqueur
faisait ailleurs son choix, comme on pouvait s'y attendre, il tait
probable que Fitzurse regarderait cette prfrence comme un outrage  sa
fille.

C'est ce qui arriva; car le chevalier dshrit, mont sur son beau
coursier, fit  pas lents le tour des galeries, semblant exercer le
droit qu'il avait d'examiner toutes les beauts qui en taient
l'ornement, avant de fixer son choix sur aucune d'elles. Il passa sous
la galerie o la fire Alicie talait le prestige de sa beaut et de ses
brillans atours, et ne s'arrta pas un seul instant. Il fallait voir les
diverses manoeuvres des belles forces de subir une telle preuve: l'une
rougissait, l'autre prenait un ton de hauteur et de dignit affect;
celle-ci montrait une certaine indiffrence, feignant de ne prendre
aucun intrt  ce qui se passait; celle-l tchait de ne pas sourire 
tant de minauderies; d'autres talaient avec plus d'abandon leurs graces
et leurs attraits, dans l'espoir de fixer les yeux et le choix du
vainqueur: mais comme le manuscrit de Wardour dit que c'taient des
dames que l'on admirait depuis plus de dix ans, on peut supposer
qu'ayant eu leur bonne part des vanits de ce monde, elles renonaient
d'elles-mmes aux honneurs du triomphe, pour laisser aux beauts
naissantes du sicle plus d'espoir de succs: enfin le hros s'arrta
sous la galerie o tait Rowena, et ds ce moment l'anxit des
spectateurs fut  son comble.

Si le chevalier dshrit avait connu les voeux forms en sa faveur,
certes l'endroit des galeries devant lequel il se trouvait mritait sa
prdilection. Cedric le saxon avait vu avec des transports de joie la
chute du templier et la msaventure de ses mchans voisins,
Front-de-Boeuf et Malvoisin. Le mme Cedric, sortant de la galerie la
moiti de son corps, avait suivi le vainqueur dans toutes ses courses,
non seulement des yeux, mais du coeur. Lady Rowena avait vu avec le mme
plaisir les vnemens de la journe, quoique sans paratre y attacher un
aussi vif intrt. L'indolent Athelstane lui-mme tait sorti un moment
de son apathie accoutume, pour vider une grande coupe de vin au succs
du chevalier dshrit. Un autre groupe de la mme galerie n'avait pas
pris moins de part au destin du combat.

Pre Abraham! s'cria Isaac d'York en voyant le chevalier dshrit
entrer dans la lice; c'est lui, lui-mme! Voyez, ma fille, quel port
noble et fier prsente ce gentil, ce bon cheval de Barbarie qu'on a
amen de si loin, il ne le mnage pas plus que si c'tait une rosse
normande! et cette brillante armure qui a valu tant de sequins  Joseph
Pareira, armurier  Milan, et qui devait rapporter soixante et dix pour
cent de gain: il ne s'en inquite pas plus que s'il l'avait trouve sur
le grand chemin.--Mais, mon pre, dit Rbecca, lorsqu'il expose sa
personne  de si grands dangers, peut-il songer  son armure et  son
cheval?--Mon enfant, reprit Isaac avec vivacit, vous ne savez ce que
vous dites. Son cou et ses membres sont  lui, mais son cheval et son
armure appartiennent ... Bienheureux Jacob! qu'allai-je dire?
n'importe, c'est un brave jeune homme. Voyez, Rbecca, il va frapper le
philistin. Priez, mon enfant, pour qu'il n'arrive point malheur au brave
jeune homme, ni  son bon cheval, ni  sa riche armure. Dieu de mes
pres! il triomphe! le philistin non circoncis est tomb sous sa lance
comme Og, roi de Basan, et Shon, roi des Amorites, furent moissonns
par le glaive de nos pres. Le brave jeune homme a gagn les beaux
coursiers et l'armure d'acier des vaincus. J'espre qu'il prendra leur
or et leur argent, avec leurs coursiers, leurs armures d'airain et
d'acier, comme une proie bien lgitime. Le digne Isralite manifesta le
mme intrt pour l'inconnu, et les mmes inquitudes pour son cheval et
son armure, pendant les quatre autres courses que le plerin avait
fournies, n'oubliant pas de calculer  la hte quelle pourrait tre la
valeur du cheval et de l'armure de chaque combattant vaincu. On avait
donc pris une grande part aux succs du chevalier dshrit dans cette
partie de l'amphithtre devant laquelle il s'arrta.

Soit par hsitation, soit par quelque autre motif, le chevalier
dshrit resta quelques instans comme immobile devant la galerie,
tandis que, dans le plus profond silence, les spectateurs, les yeux
fixs sur lui, attendaient ce qu'il allait rsoudre. Enfin, baissant peu
 peu et avec grace le fer de sa lance, il dposa la couronne aux pieds
de lady Rowena. Les trompettes sonnrent alors, et les hrauts d'armes
proclamrent l'incomparable Rowena reine de la beaut et de l'amour,
pour le lendemain, menaant de punition svre quiconque ne
reconnatrait pas son autorit. Ils rptrent alors leur cri de:
Largesse! auquel Cdric, joyeux, rpondit en jetant dans l'arne tout
l'argent qu'il avait sur lui; et Athelstane, quoique moins prompt, fut
aussi gnreux.

Quelques murmures s'levrent parmi les dames d'origine normande, qui
taient aussi peu accoutumes  se voir prfrer des beauts saxonnes,
que leurs pres, leurs frres, leurs poux, leurs amans, l'taient 
laisser la victoire  des gens chez lesquels ils avaient eux-mmes
introduit les jeux chevaleresques; mais ces signes de mcontentement
disparurent absorbs par le cri gnral de Vive lady Rowena! vive la
reine de la beaut et de l'amour! Quelques uns ajoutaient mme: Vive
la princesse saxonne! vive la race de l'immortel Alfred!

Tout mcontent que le prince Jean dt tre, comme ceux qui
l'entouraient, du choix que venait de faire le vainqueur, et de
l'enthousiasme qu'il inspirait, il dut cependant le confirmer; et,
demandant son cheval, il descendit de son trne et rentra dans la lice
suivi de son cortge. Il s'arrta un moment sous la galerie o tait
Alicie, pour lui offrir ses complimens; et, se tournant vers sa suite,
il dit d'un ton assez haut pour tre entendu: Sur mon honneur, si les
exploits du chevalier dshrit ont prouv qu'il a pour lui la force et
la valeur, son choix dmontre que ses yeux ne sont pas dous du meilleur
discernement. Mais dans cette occasion, comme dans tout le cours de sa
vie, le malheur du prince Jean fut de ne pas connatre le caractre de
ceux dont il voulait s'assurer l'appui. Waldemar Fitzurse fut bien
plutt bless que flatt lorsqu'il entendit le prince dclarer hautement
que l'tranger avait manqu aux gards que sa fille avait droit
d'attendre. Je sais que la chevalerie, dit-il, n'a pas de prrogative
plus prcieuse, plus inalinable que celle qui permet  tout chevalier
d'lire sa dame. Ma fille ne brigue les hommages de qui que ce soit; et,
dans sa sphre, elle ne manquera jamais d'obtenir la portion de ceux qui
lui conviennent. Le prince ne rpondit rien, mais, comme pour se livrer
 son dpit, il pressa les flancs de son cheval, et courut au grand
galop vers la partie de la galerie o tait lady Rowena, qui n'avait pas
encore touch  la couronne dpose  ses pieds.

Prenez, charmante lady, lui dit-il, les marques de votre souverainet:
personne n'y applaudit avec plus de plaisir que nous. S'il vous plat,
ainsi qu' nos nobles amis, de favoriser aujourd'hui de votre prsence
notre banquet au chteau d'Ashby, nous serons enchants de faire plus
ample connaissance avec la reine au service de laquelle demain nous
serons tous dvous. Lady Rowena se tut; mais Cedric rpondit au prince
en saxon: Lady Rowena, dit-il, ignore la langue dans laquelle elle
devrait rpondre  votre grace et soutenir sa dignit  votre banquet;
moi-mme et le noble Athelstane de Coningsburgh, nous ne connaissons que
le langage et les manires de nos anctres. Nous vous prions donc de
recevoir nos regrets de ne pouvoir accepter votre invitation. Demain
lady Rowena remplira les fonctions imposes par le choix libre du
chevalier vainqueur et confirmes par les acclamations de la foule. 
ces mots il saisit la couronne, et la mit sur la tte de lady Rowena
pour indiquer qu'elle acceptait l'autorit temporaire qui lui tait
confie.

Que dit-il? demanda le prince Jean, affectant de ne pas entendre le
saxon, qui lui tait cependant bien familier. Un chevalier de sa suite
en donna l'explication en franais.  merveille! reprit Jean. Demain
nous placerons sur son trne cette reine muette. Mais vous, au moins,
sire chevalier, dit-il au vainqueur qui tait rest prs de la galerie,
vous viendrez  notre festin? Le chevalier, parlant pour la premire
fois et d'une voix basse, fit valoir, pour s'en dispenser, le besoin
qu'il avait de repos et la ncessit de se prparer au combat du
lendemain. Rien de mieux, reprit Jean avec hauteur. Nous sommes peu
faits  de pareils refus; mais nous tcherons d'gayer le festin en
l'absence du vainqueur et de la reine de beaut.  ces mots il sortit
de l'enceinte, suivi de son brillant cortge, et son dpart fut le
signal de l'coulement de la foule.

Cependant, avec un souvenir vindicatif qui est le propre de l'orgueil
bless, surtout lorsqu'il s'y joint la conviction intime d'une complte
nullit, Jean eut  peine fait trois pas, que, regardant autour de lui,
ses yeux pleins de ressentiment se fixrent sur le yeoman qui lui avait
dplu  son arrive. Qu'on veille sur cet individu, dit-il  ses hommes
d'armes: vous m'en rpondez sur votre tte. Le yeoman soutint le regard
courrouc du prince avec le calme qu'il avait dj montr, et rpondit:
 Je n'ai dessein de quitter Ashby qu'aprs demain soir: il me tarde de
voir comment les archers des comts de Stafford et de Leicester se
servent de leurs armes. Les forts de Needwood et de Charnwood ont de
quoi les exercer.--Et moi, dit le prince Jean  sa suite sans daigner
lui rpondre directement, je veux voir si ce drle sait employer les
siennes, et malheur  lui si son adresse n'excuse pas son
insolence!--Il est bien temps, ajouta de Bracy, que _l'outre-cuidance_
de ces vilains soit rprime par quelque exemple frappant.

Valdemar Fitzurse, qui pensait vraisemblablement que son prince ne
prenait pas le chemin le plus sr pour arriver  la popularit, garda le
silence et se contenta de lever les paules. Le prince s'loigna de
l'arne, et les flots de la multitude s'vanouirent en un moment. On la
voyait par groupes se retirer de divers cts. La plus grande partie se
dirigeait vers la cit d'Ashby. Les personnages les plus distingus y
avaient un logement au chteau, et les autres s'taient assur un
appartement dans la ville. Parmi ces derniers se trouvaient la plupart
des chevaliers qui avaient figur dans le tournoi, ou qui se proposaient
de prendre part au combat gnral du lendemain. En cheminant et en
parlant des vnemens du jour, ils taient escorts par les acclamations
de la multitude, qui faisoit le mme accueil au prince Jean,  cause
plutt de la splendeur de sa suite que de l'attachement qu'il inspirait.
Des applaudissemens plus sincres, plus unanimes et plus mrits,
rsonnaient autour du vainqueur; mais, voulant se drober aux regards de
la foule qui se pressait pour le voir, il profita de l'offre des
marchaux du tournoi et entra dans une des tentes places  l'extrmit
septentrionale de la lice. Ds qu'il s'y fut retir, on vit se disperser
ceux qui taient rests pour le considrer et former sur lui leurs
nombreuses conjectures.

Le tumulte produit par un immense rassemblement d'individus dans un mme
lieu, pour y tre tmoins de quelque vnement qui les agite, fit place
alors au bruit confus de gens qui parlent en s'loignant; ce murmure, de
plus en plus lointain, diminua par degrs et expira dans le silence. On
ne voyait plus dans l'enceinte que les personnes charges d'enlever les
coussins et les tapisseries, afin de les mettre en sret pour la nuit,
et qui se disputaient les restes de vin et d'autres rafrachissemens qui
avaient t servis aux convives.  peu de distance on leva plusieurs
forges, qui furent en activit toute la nuit pour rparer les armes et
les armures qu'on devait employer le lendemain. Une forte garde d'hommes
d'armes, qu'on relevait par intervalle, fut place autour de la lice, et
y resta jusqu'au retour de l'aurore.


CHAPITRE X.

    Ainsi, comme le hibou au sinistre
    prsage, qui de son bec criard tinte le
    passeport de l'homme agonisant et lui
    annonce sa fin prochaine, et dans l'obscurit
    silencieuse de la nuit secoue la
    contagion de ses ailes funestes; de mme,
    oppress, tourment, le pauvre Barabas
    vomissait des torrens d'injures contre les
    chrtiens.

    Shakspeare, _le Juif de Malte_.


Le chevalier dshrit n'eut pas plutt gagn sa tente, que des pages et
des cuyers se prsentrent pour le dsarmer et lui offrir de nouveaux
vtemens et le rafrachissement du bain. Leur zle tait peut-tre, dans
cette occasion, aiguillonn par la curiosit; car chacun dsirait savoir
quel tait le chevalier qui, aprs avoir cueilli tant de lauriers,
cachait si soigneusement son nom et son visage. Leur officieuse
inquisition cependant ne russit pas; le vainqueur les remercia de leurs
offres de service, et les renvoya en leur disant qu'il n'avait besoin
que de son cuyer. C'tait une espce de yeoman, d'une tournure assez
rustique, lequel, envelopp d'un surtout de feutre d'un brun fonc, et
ayant sur la tte une toque normande de fourrure noire, enfonce jusque
sur les yeux, semblait aussi jaloux que son matre de conserver
l'incognito. Rest seul dans la tente avec le chevalier, il dtacha son
armure, et plaa devant lui du vin et des alimens, que les fatigues de
la journe commenaient  rendre indispensables.

 peine avait-il achev son repas frugal, que son cuyer lui annona
cinq hommes sur des chevaux barbes et qui dsiraient lui parler. Le
chevalier dshrit, en quittant son armure, avait pris la longue robe
des personnes de sa condition, laquelle, tant garnie d'un grand
capuchon rabattu sur la tte  volont, pouvait cacher ses traits aussi
bien que la visire d'un casque. D'ailleurs, la nuit dj avance
rendait ce dguisement d'emprunt presque inutile,  moins que le hasard
n'ament devant lui quelqu'un de qui son visage aurait t connu. Il
avana donc hardiment jusqu' l'entre de sa tente, et y trouva les
cuyers des cinq tenans, qui avaient en laisse les chevaux de leurs
matres, chargs de leurs armures. D'aprs les lois de la chevalerie,
dit le premier d'entre eux, moi, Baudouin d'Oyley, cuyer du redoutable
chevalier Brian de Bois-Guilbert, je viens vous offrir,  vous qui vous
nommez le chevalier dshrit, le cheval et l'armure dont s'est servi
ledit Brian de Bois-Guilbert dans le fait d'armes qui a eu lieu,
laissant  votre gnrosit ou de les garder ou de fixer le prix de la
ranon, puisque telle est la loi des armes. Les autres cuyers
prononcrent tour  tour la mme formule au nom de chacun de leurs
matres, et attendirent la dcision du vainqueur.

La rponse que j'ai  vous faire est commune  vous et  vos matres,
dit le chevalier dshrit en s'adressant seulement aux quatre derniers
cuyers. Complimentez de ma part ces honorables chevaliers, et
dites-leur que je me croirais inexcusable de les priver de leurs chevaux
et de leurs armures, qui ne sauraient appartenir  de plus braves
champions. L devrait se borner ma rponse; mais, tant de fait comme de
nom chevalier dshrit, je suis oblig de prier vos matres de vouloir
bien racheter ces dpouilles, car je n'oserais dire que l'armure que je
porte soit ma proprit.--Nous sommes chargs, dit l'cuyer de
Front-de-Boeuf, d'offrir une ranon de cent sequins chacun pour la
valeur des chevaux et des armes de nos matres.--Cela suffira,
rpondit le chevalier; les circonstances o je me trouve me contraignent
d'accepter la moiti de cette somme; quant au surplus, sires cuyers,
vous en garderez une partie pour vous, et distribuerez l'autre aux
hrauts, aux poursuivans d'armes et aux mnestrels.

Les cuyers le remercirent, la tte dcouverte, d'une gnrosit dont
ils n'taient pas habitus  recevoir des marques si prononces, et le
chevalier, se tournant vers l'cuyer du templier: Quant  vous, lui
dit-il, annoncez  votre matre que je ne veux de lui ni armure ni
ranon; notre querelle n'est pas vide, elle ne le sera que lorsque nous
aurons combattu  la lance et  l'pe,  cheval et  pied; il m'a
lui-mme dfi au combat  mort, et je ne l'oublierai pas. Dclarez lui
que je le regarde autrement que ses quatre compagnons, avec lesquels je
serai toujours jaloux de faire change de courtoisie, et que je ne puis
le traiter qu'en ennemi mortel.--Mon matre, rpondit Baudouin, rend
mpris pour mpris, coup pour coup et courtoisie pour courtoisie.
Puisque vous ddaignez de recevoir de lui la mme ranon que viennent de
vous payer mes compagnons, je vais laisser ici son cheval et son armure,
bien assur qu'il ne voudra jamais ni monter l'un, ni porter
l'autre.--Vous parlez bien, digne cuyer, dit le chevalier, et comme
il convient  celui qui porte la parole pour un matre absent. Cependant
ne laissez ni le cheval, ni les armes; rendez-les  votre matre, et
s'il refuse de les reprendre, gardez-les pour vous, en tant qu'ils sont
 moi, je vous en fais prsent. Baudouin, le saluant profondment, se
retira avec ses compagnons, et le chevalier dshrit rentra dans le
pavillon.

Eh bien, Gurth, dit-il  son cuyer, tu vois que la rputation des
chevaliers ne s'est point fltrie en ma personne.--Et moi, rpondit
Gurth, pour un porcher saxon, n'ai-je pas bien jou le rle d'cuyer
normand?--Oui, mais je craignais toujours que ta gaucherie ne te ft
reconnatre.--Bah! je n'ai peur d'tre reconnu de personne, si ce
n'est de mon camarade Wamba dont je ne puis dire s'il est plus fou que
malin. Cependant je n'ai pu m'empcher de rire en voyant passer prs de
moi mon vieux matre, qui croit bien fermement que Gurth est occup du
soin de ses pourceaux, dans les bois et les fondrires de Rotherwood. Si
je suis dcouvert...--C'est assez, reprit le chevalier, tu sais ce que
je t'ai promis.--Que m'importe aprs tout, repartit Gurth, je ne
manquerai jamais  un ami pour ma peau; j'ai le cuir aussi dur qu'aucun
verrat de mon troupeau, et les verges ne me font pas peur.--Crois-moi,
Gurth, je te rcompenserai du pril que tu cours  cause de moi. En
attendant prends ces dix pices d'or.--Grand merci, rpondit Gurth en
les mettant dans sa poche, jamais gardien de pourceaux ou serf ne se vit
aussi riche.--Prends ce sac d'or, va  Ashby; informe-toi o loge
Isaac d'Yorck, ramne-lui le cheval qu'il m'a procur; dis-lui de
prendre sur cet argent la valeur de l'armure qui m'a t fournie sur son
crdit.--Non, par saint Dunstan! je n'en ferai rien.--Comment,
Gurth, refuseras-tu de m'obir?--Non certainement, quand vos ordres
seront justes, raisonnables, et tels qu'un chrtien puisse les excuter;
mais celui-ci n'a rien de ce caractre. Souffrir qu'un juif se payt
lui-mme, cela ne serait pas quitable, car ce serait tromper mon
matre; cela ne serait ni raisonnable ni chrtien, puisque ce serait
dpouiller un chrtien pour enrichir un infidle.--Songe pourtant que
je veux qu'il soit content.--Soyez tranquille, rpondit Gurth, en
mettant le sac sous son manteau, et en s'en allant; ce sera bien le
diable, ajouta-t-il ensuite, si je ne le contente pas en lui offrant le
quart de ce qu'il me demandera. Et il prit la route d'Ashby en toute
hte, laissant le chevalier dshrit se livrer  des rflexions
pnibles, mais dont ce n'est pas encore le moment de parler.

Il faut maintenant que nous transportions le lieu de la scne dans la
ville d'Ashby, ou plutt dans une maison de campagne du voisinage, qui
appartient  un riche Isralite, et o le juif Isaac, Rbecca et leur
suite, avaient pris leurs quartiers; car on sait que les juifs
exeraient entre eux l'hospitalit avec autant de gnrosit qu'on les
accusait de montrer d'avarice et de cupidit  l'gard des chrtiens.

Dans un appartement peu vaste mais richement meubl, et dcor d'aprs
le got oriental, Rbecca reposait sur des coussins brods, qui, placs
sur une plate-forme peu leve rgnant autour de la salle, tenaient lieu
de chaises et de fauteuils, comme l'estrade des Espagnols. Elle suivait
tous les mouvemens de son pre avec des yeux qui exprimaient la
tendresse filiale, pendant qu'il se promenait  grands pas dans la
chambre, d'un air tout constern, joignant les mains, les levant vers le
ciel, comme un homme dont l'esprit lutte contre un grand chagrin.

Bienheureux Jacob! s'criait-il,  vous les douze saints patriarches,
pres de notre nation! quelle sinistre aventure pour un homme qui a
toujours, jusque dans le moindre point, accompli la loi de Mose!
cinquante sequins en un clin d'oeil arrachs par les griffes d'un
tyran!--Mais, mon pre, dit Rbecca, il m'a sembl que vous donniez
cet argent au prince volontairement.--Volontairement! oui, aussi
volontairement que dans le golfe de Lyon je jetai  la mer mes
marchandises, pour allger le navire qui menaait de couler  fond. Mes
soies les plus prcieuses couvrirent les vagues; la myrrhe et l'alos
parfumrent l'cume de l'Ocan; mes vases d'or et d'argent enrichirent
les abmes! n'tait-ce pas une calamit inexprimable, quoique ce
sacrifice ft l'oeuvre de mes mains!--Mais c'tait pour sauver notre
vie, mon pre! et depuis ce temps le Dieu d'Isral a bni vos
entreprises, et vous a combl de richesses!--Oui: mais si le tyran y
puise comme il l'a fait ce matin; s'il me force  sourire tandis qu'il
me dpouillera,  ma fille! nous composons une race dchue et vagabonde;
mais le plus grand de nos malheurs, c'est que, lorsqu'on nous injurie et
qu'on nous vole, le monde ne fait que s'en amuser, et notre unique
recours est la patience et l'humilit, lorsque nous devrions ne penser
qu' nous venger dignement.--Ne pensez pas ainsi, mon pre; nous
possdons encore des avantages. Ces Gentils cruels et oppresseurs
dpendent souvent des enfans disperss de Sion, qu'ils mprisent et
qu'ils perscutent. Sans le secours de nos richesses, ils ne pourraient
ni fournir aux frais de leurs guerres, ni dcorer les triomphes de la
paix; l'argent que nous leur prtons rentre avec intrt dans nos
coffres. Nous ressemblons  l'herbe, qui n'en fleurit que mieux quand le
pied l'a foule. Mme la fte d'aujourd'hui n'et pas eu lieu sans
l'aide de ces juifs si mpriss qui ont fourni de quoi la payer.--Ma
fille, tu viens de toucher une autre corde de douleur. Ce beau coursier,
cette riche armure, qui font ma part du gain dans l'affaire que j'ai
traite de moiti avec Kirjath-Jaram, de Leicester, et forment tous mes
bnfices dans tout l'intervalle d'un sabbat  l'autre: eh bien! qui
sait s'il n'en sera pas encore comme de mes marchandises englouties par
les flots? L'affaire peut nanmoins s'arranger autrement, car ce jeune
homme est brave.--Assurment, mon pre, vous ne regretterez pas
d'avoir reconnu le service que vous a rendu le chevalier tranger.--Je
le crois, ma fille, et je crois aussi  la reconstruction du temple de
Jrusalem; mais je puis avec autant de raison esprer de voir de mes
propres yeux les murailles du nouveau Tabernacle, que de voir un
chrtien, le meilleur de tous les chrtiens, payer une dette  un
Isralite,  moins d'avoir devant les yeux la crainte du juge et du
gelier.

Il continuait  marcher d'un pas acclr dans la chambre, et Rbecca,
voyant que ses efforts pour le consoler ne servaient qu' l'aigrir
davantage, se tut: conduite fort sage; et nous conseillons  tous
consolateurs et donneurs d'avis de l'imiter en pareille occasion. La
nuit tait venue lorsqu'un domestique juif entra, et plaa sur la
chemine deux lampes d'argent remplies d'huile parfume, tandis que deux
autres apportaient une table d'bne incruste d'ornemens en argent,
couverte des rafrachissemens les plus dlicats et des vins les plus
exquis; car chez eux les juifs opulens ne repoussaient pas les
recherches d'un Lucullus. L'un de ces domestiques annona en mme temps
 Isaac un Nazaren, car c'tait par ce nom que les juifs entre eux
dsignaient les chrtiens. Quiconque vit du commerce doit mettre tout
son temps  la disposition du public[51]. Voil pourquoi Isaac remit sur
la table, sans y avoir touch, la coupe pleine de vin grec qu'il tenait
 la main; et ayant dit  sa fille: Rbecca, voile-toi, il ordonna
qu'on admt l'tranger.

     Note 51: He that would live by traffic must hold his time at
     the disposal of every one claiming business with him.

 peine Rbecca avait eu le temps de drober  la vue ses traits
gracieux sous un voile de gaze d'argent qui tombait jusque sur ses
pieds, quand la porte s'ouvrit et que Gurth se prsenta envelopp dans
son manteau normand. Les apparences ne prvenaient pas en sa faveur; et,
au lieu d'ter sa toque en entrant, il l'enfona davantage sur sa tte.

tes-vous le juif Isaac d'Yorck? demanda Gurth en saxon. Oui,
rpondit Isaac dans la mme langue, car son commerce l'avait oblig de
savoir toutes celles qui se parlaient en Angleterre. Et vous, quel est
votre nom?--Mon nom ne vous regarde pas.--Il faut pourtant que je le
sache, comme vous voulez savoir le mien; sans cela, comment me serait-il
possible de traiter d'affaires avec vous?--Je ne viens pas ici pour
traiter d'affaires; je viens payer une dette, et il faut bien que je
sache si j'apporte les fonds  celui qui a droit de les recevoir. Pour
vous, qui les toucherez, peu vous importe celui qui vous les
remet.--Vous venez me payer une dette! oh, oh! cela change de thse.
Bienheureux Abraham! Et de la part de qui venez-vous faire ce
paiement?--De la part du chevalier dshrit, du vainqueur dans le
dernier tournoi. J'apporte le prix de l'armure qui lui a t fournie,
sur votre recommandation, par Kirjath-Jaram de Leicester. Quant au
cheval, je viens de le laisser dans vos curies: quelle somme dois-je
vous payer pour le reste?--Je le disais bien, que c'tait un brave
jeune homme! s'cria le juif hors de lui-mme. Un verre de vin ne vous
fera pas de mal, ajouta-t-il en offrant au gardien des pourceaux de
Cedric un gobelet d'argent richement cisel, plein d'une liqueur telle
qu'il n'en avait jamais got de pareille. Et combien d'argent
avez-vous apport?--Sainte Vierge! dit Gurth aprs avoir bu, quel
dlicieux nectar boivent ces chiens d'infidles, pendant que de bons
chrtiens comme moi n'ont souvent qu'une bire aussi trouble, aussi
paisse que la lavure donne  nos pourceaux. Combien d'argent j'ai
apport? fort peu; cependant je ne suis pas venu les mains vides. Mais
enfin, Isaac, vous devez avoir une conscience, tout juif que vous
tes.--Votre matre, dit Isaac, a fait de bonnes affaires aujourd'hui;
il a gagn cinq bons chevaux, cinq belles armures,  la pointe de sa
lance et par la force et l'adresse de son bras: qu'il m'expdie tout
cela; je le prendrai en paiement, et je lui rembourserai ce qu'il y aura
de trop.--Mon matre en a dj dispos, rpondit Gurth.--Il a eu
tort: c'est un jeune insens. Il n'y a pas un chrtien ici  mme
d'acqurir tant de chevaux et d'armures, et il ne peut avoir obtenu
d'aucun juif la moiti de ce que je lui en aurais offert. Mais, voyons:
il y a bien cent sequins dans ce sac, dit-il en entr'ouvrant le manteau
de Gurth; il a l'air pesant.--Il y a au fond des fers pour armer des
flches, rpondit Gurth aussitt. Eh bien! si je me contente de
quatre-vingts sequins pour cette riche armure, ce qui ne me laisse pas
une pice d'or de profit, avez-vous de quoi me payer?--Tout juste. Ce
n'est pas sans doute votre dernier mot?--Buvez encore un verre de ce
bon vin. Ah! quatre-vingts sequins ne sont pas assez. J'ai parl sans
rflchir; je ne puis abandonner cette belle armure sans aucun bnfice.
D'ailleurs, ce bon cheval est peut-tre devenu poussif. Quelles courses!
quels combats! Les hommes et les coursiers s'lanaient les uns contre
les autres avec la fureur des taureaux sauvages de Basan. Le coursier ne
peut qu'avoir beaucoup souffert.--Je l'ai ramen en bon tat dans
l'curie, vous dis-je: vous pouvez l'y aller voir; et soixante et dix
sequins seraient bien assez pour le prix de l'armure. La parole d'un
chrtien vaut celle d'un juif, ce me semble. Si vous n'acceptez pas
cette somme, je vais reporter ce sac  mon matre. Et en mme temps il
fit sonner les pices d'or qu'il contenait. Non, non! dposez les
talens et les shekels, et comptez-moi les quatre-vingts sequins: c'est
le moins que je puisse recevoir, et vous serez content de mes procds
envers vous.

Gurth se rappelant les intentions de son matre, qui ne voulait pas que
le juif murmurt, n'insista pas davantage, et, ayant dpos
quatre-vingts sequins sur la table, le juif lui dlivra une quittance
pour le prix de l'armure. Isaac ensuite compta l'argent une seconde
fois, et sa main, tremblait d'aise quand il mit dans sa poche les
soixante et dix premires pices. Il fut beaucoup plus long-temps 
compter les dix autres. En prenant chaque pice il s'arrtait et faisait
une rflexion avant de la mettre en poche. Il semblait que son avarice
luttt contre une meilleure nature, et le fort d'embourser les sequins
l'un aprs l'autre, en dpit de la gnrosit, qui l'excitait  faire
remise de quelque chose du prix  son bienfaiteur. Tout son discours,
dans ses combinaisons, se rduisait  ceci: Soixante et onze,
soixante-douze... Votre matre est un bon jeune homme...
Soixante-treize... Un excellent jeune homme... Soixante-quatorze...
Cette pice est un peu rogne..., mais c'est gal. Soixante-quinze...;
et celle-ci me semble lgre de poids... Soixante-seize. Quand votre
matre aura besoin d'argent, qu'il vienne trouver Isaac d'Yorck...
Soixante-dix-sept..., c'est--dire, avec les srets convenables...
Soixante-dix-huit... Vous tes un brave garon..., soixante-dix-neuf...,
et vous mritez une rcompense.

Le juif tenait en main la dernire pice d'or, et il fit une pause
beaucoup plus longue. Son intention tait probablement de l'offrir 
Gurth; et, si le sequin et t rogn et lger de poids, la gnrosit
et infailliblement triomph de la cupidit: malheureusement pour Gurth
c'tait une pice nouvellement frappe. Isaac l'examina, la retourna
dans tous les sens, et n'y put reconnatre aucune altration ni dfaut.
Il la plaa au bout de son doigt, la fit sonner sur la table, elle
pesait un grain au del du poids lgal: que faire? comment se rsoudre
alors  s'en dessaisir,  l'abandonner? Quatre-vingts, dit-il enfin en
envoyant la pice rejoindre les autres. C'est bien le compte, et
j'espre que votre matre vous rcompensera gnreusement, je n'en doute
pas, car vous vous tes acquitt  merveille de la commission dont il
vous a charg: mais il vous reste peut-tre encore, ajouta-t-il,
quelques pices d'or dans ce sac, en le fixant avec des yeux brlans et
avides.

Gurth fit alors une grimace d'ironie et de mcontentement; ce qui lui
arrivait habituellement lorsqu'il voulait sourire.  peu prs autant
que vous venez d'en compter si scrupuleusement, lui dit-il. Recevant
alors la quittance: Juif, reprit-il, si elle n'est pas en bonne forme,
gare votre barbe. Il saisit ensuite le flacon de vin, remplit une
troisime fois son verre, sans y tre invit, et, l'ayant vid tout d'un
trait, il partit sans crmonie.

Rbecca, dit Isaac, cet Ismalite est un peu effront; mais n'importe,
son matre est un brave jeune homme, et je suis ravi qu'il ait gagn des
shekels d'or  ce tournoi, grace  son cheval,  son armure, grace  la
vigueur de son bras, capable de lutter avec celui de Goliath. Voyant
que Rbecca ne lui rpondait point, il se retourna; mais elle avait
disparu pendant qu'il causait avec Gurth.

Cependant Gurth venait de franchir l'escalier, et, parvenu dans une
antichambre non claire, il cherchait la porte de sortie, lorsqu'il
aperut une femme vtue en blanc, qui, portant  la main une petite
lampe d'argent, lui faisait signe de la suivre dans un appartement
voisin. Gurth rpugnait  lui obir; hardi et imptueux comme un
sanglier, quand il connaissait le danger auquel il s'exposait, son
courage l'abandonna  cette vue, et des craintes superstitieuses
s'emparrent de lui, comme il arrive ordinairement aux Saxons lorsqu'il
est question de spectres, d'apparitions d'esprits, de fantmes, en sorte
que cette femme blanche lui en imposa, le frappa fort, l'inquita
surtout dans la maison d'un juif, peuple auquel un prjug universel
attribue la manie de s'adonner  la science de la cabale, des
mystagogues et de la ncromancie. Cependant, aprs avoir rflchi et
hsit un moment, il se dcida  suivre sa conductrice dans une chambre
ou il trouva la jeune Rbecca.

Mon pre s'est amus avec toi, mon ami, lui dit-elle; il doit  ton
matre dix fois plus que son armure ne vaut. Quelle somme viens-tu de
lui compter?--Quatre-vingts sequins, rpondit Gurth surpris de cette
question. Tu en trouveras cent dans cette bourse, reprit Rbecca: rends
 ton matre ce qui lui revient, et garde le surplus pour toi. Hte-toi,
pars; ne consume pas le temps  me remercier, et veille sur toi en
traversant la ville, de peur de perdre ton argent et peut-tre la vie.
Reuben! s'cria-t-elle en frappant des mains, clairez cet tranger, et
fermez bien la porte quand il sera sorti. Reuben, juif  barbe et
sourcils noirs, obit  sa matresse. Une torche  la main, il conduisit
Gurth, par une cour pave, jusqu' la porte de la maison, et la ferma
ensuite avec des chanes et des verroux, qui, par leur dimension et leur
structure, auraient pu convenir  une prison.

Par saint Dunstan! dit Gurth sorti, cette jeune fille n'est pas juive,
c'est un ange descendu du ciel! Dix sequins de mon jeune matre, vingt
de cette perle de Sion; heureuse journe! encore une semblable, Gurth,
et tu auras de quoi te racheter de servage; tu deviendras aussi libre de
tes actions que le premier des nobles. Alors, adieu les pourceaux! je
jette ma cornemuse et mon bton de porcher au diable, et je m'affuble de
l'pe et du bouclier, pour suivre mon jeune matre, et m'attacher  lui
jusqu' la tombe, sans cacher ma figure ni mon nom.


FIN DU TOME PREMIER.





End of the Project Gutenberg EBook of Ivanhoe (1/4), by Sir Walter Scott

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK IVANHOE (1/4) ***

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