The Project Gutenberg EBook of Les historiettes de Tallemant des Raux
(Tome Premier), by Gdon Tallemant des Raux

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Title: Les historiettes de Tallemant des Raux (Tome Premier)
       Mmoires pour servir l'histoire du XVIIe sicle

Author: Gdon Tallemant des Raux

Release Date: July 1, 2010 [EBook #33033]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTORIETTES DE TALLEMANT (TOME PREMIER) ***




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  Note de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
  typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t
  conserve et n'a pas t harmonise. Dans la note numro 56, la
  date de 1580 qui figurait dans l'original a t corrige en 1530.




     LES HISTORIETTES
     DE
     TALLEMANT DES RAUX.

     MMOIRES
     POUR SERVIR A L'HISTOIRE DU XVIIe SICLE,

     PUBLIS

     SUR LE MANUSCRIT INDIT ET AUTOGRAPHE;

     AVEC DES CLAIRCISSEMENTS ET DES NOTES,


     PAR MESSIEURS

     MONMERQU,
     Membre de l'Institut,

     DE CHATEAUGIRON ET TASCHEREAU.

     TOME PREMIER.

     PARIS,
     ALPHONSE LEVAVASSEUR, LIBRAIRE,
     PLACE VENDME, 16.

     1834




INTRODUCTION DE L'AUTEUR[1].


J'appelle ce recueil les _Historiettes_, parce que ce ne sont que
petits Mmoires qui n'ont aucune liaison les uns avec les autres. J'y
observe en quelque sorte la suite des temps, pour ne point faire de
confusion. Mon dessein est d'crire tout ce que j'ai appris et que
j'apprendrai d'agrable et digne d'tre remarqu, et je prtends dire
le bien et le mal sans dissimuler la vrit, et sans me servir de ce
qu'on trouve dans les Histoires et les Mmoires imprims. Je le fais
d'autant plus librement que je sais bien que ce ne sont pas choses 
mettre en lumire, quoique peut-tre elles ne laissassent pas d'tre
utiles. Je donne cela  mes amis qui m'en prient, il y a long-temps.
Au reste, je renverrai souvent aux Mmoires que je prtends faire de
la rgence d'Anne d'Autriche, ou pour mieux dire, de l'administration
du cardinal Mazarin, que je continuerai tant qu'il gouvernera, si je
me trouve en tat de le faire[2]. Ces renvois seront pour ne pas
rpter la mme chose, comme par exemple, une fois que M. Chabot[3],
devenu duc de Rohan, entrera dans les ngociations avec la cour, je ne
puis plus continuer son _Historiette_, parce que dsormais c'est
l'histoire de la seconde guerre de Paris. Voil quel est mon dessein.
Je commencerai par Henri le Grand et sa cour, afin de commencer par
quelque chose d'illustre.

  [1] A la fin de 1657.

  [2] Si Tallemant n'a pas renonc au projet dont il parle ici, et
  il est peu vraisemblable qu'il l'ait fait, car il renvoie souvent
  le lecteur  ses Mmoires sur la Rgence, il est fort  craindre
  que l'ouvrage n'ait t perdu; c'est un malheur pour l'histoire.

  [3] Dont les succs ressemblrent fort  ceux d'un officier de
  fortune.




MMOIRES

DE

TALLEMANT.




HENRI IV[4].


Si ce prince ft n roi de France, et roi paisible, probablement ce
n'et pas t un grand personnage; il se ft noy dans les volupts,
puisque, malgr toutes ses traverses, il ne laissoit pas, pour suivre
ses plaisirs, d'abandonner les plus importantes affaires[5]. Aprs la
bataille de Coutras, au lieu de poursuivre ses avantages, il s'en va
badiner avec la comtesse de Guiche[6], et lui porte les drapeaux qu'il
avoit gagns. Durant le sige d'Amiens, il court aprs madame de
Beaufort[7], sans se tourmenter du cardinal d'Autriche, depuis
l'archiduc Albert, qui s'approchoit pour tenter le secours de la
place[8].

  [4] Henri IV, n au chteau de Pau, le 13 dcembre 1553, roi de
  Navarre en 1572, et de France en 1589, assassin  Paris le 14
  mai 1610.

  [5] C'est ce qui a fait dire  Bayle: Si la premire fois qu'il
  dbaucha la fille ou la femme de son prochain, on l'et trait
  comme Pierre Ablard, il seroit devenu capable de conqurir toute
  l'Europe, et il auroit pu effacer la gloire des Alexandre et des
  Csar... Ce fut son incontinence prodigieuse qui l'empcha de
  s'lever autant qu'il auroit pu le faire. L'article entier de
  Tallemant peut faire croire qu'il partageoit cette opinion si
  vivement releve par Voltaire, et traite de plaisanterie par
  Condorcet.

  [6] Elle se trouvoit alors en Gascogne,  une distance assez
  grande du thtre de la guerre.

  [7] Gabrielle d'Estres. Henri IV avoit rig pour elle le comt
  de Beaufort en duch-pairie.

  [8] Sigogne[8-A] en fit cette pigramme:

     Ce grand Henri, qui souloit estre
     L'effroi de l'Espagnol hautain,
     Fuyt aujourd'huy devant un prestre,
     Et suit le c.. d'une p..... (T.)

  --Mzerai dit que peu aprs qu'il eut amen Gabrielle au sige de
  la ville, il fut contraint d'loigner ce scandale de la vue des
  soldats, non-seulement par leurs murmures qui venoient jusqu' ses
  oreilles, mais aussi par les reproches du marchal de Biron.
  (_Abrg chronologique de l'Histoire de France_, dition de 1682,
  tome 6, page 170.)

    [8-A] Voir sur ce pote une note place ci-aprs dans
    l'_Historiette_ de mademoiselle Du Tillet.]

Il n'toit ni trop libral, ni trop reconnoissant. Il ne louoit jamais
les autres, et se vantoit comme un gascon. En rcompense, on n'a
jamais vu un prince si humain, ni qui aimt plus son peuple; il ne
refusoit point de veiller pour le bien de son tat. Il a fait voir en
plusieurs rencontres qu'il avoit l'esprit vif et qu'il entendoit
raillerie[9].

  [9] Henri IV tant prs de se faire catholique, ses favoris lui
  disoient: Sire, avertissez-nous quand vous changerez de
  religion. Il faisoit alors l'amour  une religieuse de Passy, il
  s'en lassa et s'en alla faire autant  Maubuisson; ils lui
  dirent: Vous aviez promis de nous avertir.

  Pour reprendre donc ses amours, si Sbastien Zamet, comme
  quelques-uns l'ont prtendu, donna du poison  madame de
  Beaufort[10], on peut dire qu'il rendit un grand service  Henri
  IV, car ce bon prince alloit faire la plus grande folie qu'on
  pouvoit faire; cependant il y toit tout rsolu[11]. On devoit
  dclarer feu M. le Prince btard[12]. M. le comte de Soissons se
  faisoit cardinal, et on lui donnoit trois cent mille cus de rente
  en bnfices. M. le prince de Conti[13] toit mari alors avec une
  vieille qui ne pouvoit avoir d'enfants[14]. M. le marchal de
  Biron devoit pouser la fille de madame d'Estres, qui depuis a
  t madame de Sanzay. M. d'Estres la devoit avouer; elle toit
  ne durant le mariage, mais il y avoit cinq ou six ans que M.
  d'Estres[15] n'avoit couch avec sa femme, qui s'en toit enalle
  avec le marquis d'Allgre, et qui fut tue avec lui  Issoire[16],
  par les habitants qui se soulevrent, et prirent le parti de la
  Ligue. Le marquis et sa galante tenoient pour le Roi: ils furent
  tous deux poignards et jets par la fentre.

  [10] Sbastien Zamet toit de Lucques; il fut naturalis
  franois. Plaisant et enjou, il s'toit fait aimer de Henri IV,
  qui avoit choisi sa maison pour faire ses parties de plaisir.
  D'Aubign est de ceux dont Tallemant parle comme croyant 
  l'empoisonnement de Gabrielle par Zamet; il dit qu'aprs s'tre
  rafrachie chez lui en mangeant d'un gros citron, ou selon
  d'autres d'une salade, elle sentit aussitt _un grand feu au
  gosier, et des tranches furieuses  l'estomac_.

  [11] _Voyez_  ce sujet les Mmoires de M. de Sully, liv. 9. (T.)

  [12] Henri de Bourbon, prince de Cond, pre du grand Cond.

  [13] Franois de Bourbon, prince de Conti, fils de Louis de
  Bourbon Cond, premier du nom.

  [14] Madame de Montafier, mre de feue madame la comtesse (_de
  Soissons_). (T.)

  [15] Le premier M. d'Estres, grand-matre de l'artillerie (mais
  en ce temps-l ce n'toit pas officier de la couronne), toit un
  brave homme qui fit sa fortune. Il tait de la frontire de la
  Picardie; on l'appeloit La Causse en picard, pour _La Chausse_,
  et toit un peu _dubi nobilitatis_. Mais aprs il se fit appeler
  d'Estres, et dit qu'il toit d'une bonne maison de Flandre. Son
  fils, par la faveur de madame de Beaufort, fut aussi grand-matre
  de l'artillerie. J'ai ou dire que ce premier M. d'Estres toit
  gendarme dans la compagnie d'un M. de Rubempr, et qu'il sauva la
  vie  son capitaine. On l'appeloit Gran-Jean de La Causse; cela
  servit  sa fortune. (T.)

  [16] Le 31 dcembre 1593. (_Voyez_ Anselme, tome 4, page 599.)

Cette madame d'Estres toit de La Bourdaisire, la race la plus
fertile en femmes galantes qui ait jamais t en France[17]; on en
compte jusqu' vingt-cinq ou vingt-six, soit religieuses, soit
maries, qui toutes ont fait l'amour hautement. De l vient qu'on dit
que les armes de La Bourdaisire, c'est _une poigne de vesces_; car
il se trouve, par une plaisante rencontre, que dans leurs armes il y a
une main qui sme de la vesce[18]. On fit sur leurs armes ce quatrain:

     Nous devons bnir cette main
     Qui sme avec tant de largesses,
     Pour le plaisir du genre humain,
     Quantit de si belles _vesces_[19].

  [17] On dit qu'une madame de la Bourdaisire se vantoit d'avoir
  couch avec le pape Clment VII;  Nice, avec l'empereur
  Charles-Quint, quand il passa en France, et avec Franois Ier.
  (T.)

  [18] Les Babou carteloient en effet au 1er et 4e d'argent au
  bras de gueules, sortant d'un nuage d'azur, tenant une poigne de
  vesce en rameau de trois pices de sinople. (P. Anselme, tome 7,
  page 180.)

  [19] Ce mot toit alors synonyme de femme honte. (_Dictionnaire
  de Trvoux._)

Voici ce que j'ai ou conter  des gens qui le savoient bien, ou
croyoient le bien savoir: une veuve  Bourges, premire femme d'un
procureur ou d'un notaire, acheta un mchant pourpoint  la
Pourpointerie[20], dans la basque duquel elle trouva un papier o il y
avoit: Dans la cave d'une telle maison, six pieds sous terre, de tel
endroit (qui toit bien dsign), il y a tant en or en des pots, etc.
La somme toit trs-grande pour le temps (il y a bien 150 ans). Cette
veuve, voyant que le lieutenant-gnral de la ville toit veuf et sans
enfants, lui dit la chose, sans lui dsigner la maison, et offrit,
s'il vouloit l'pouser, de lui dire le secret. Il y consent; on
dcouvre le trsor; il lui tient parole et l'pouse. Il s'appeloit
Babou. Il acheta La Bourdaisire. C'est, je pense, le grand-pre de la
mre du marchal d'Estres[21].

  [20] La Pourpointerie toit, sans doute, le lieu o taloient les
  marchands de vieux habits.

  [21] Il y a du vrai et de l'inexact dans ce souvenir de
  Tallemant. Franoise Ra, veuve de Laurent Babou, se remaria, le
  26 janvier 1504, avec Jean Salar, lieutenant-gnral de Bourges.
  Philibert Babou, son fils an, pousa en 1510 Marie Gaudin, dame
  de la Bourdaisire, qui apporta cette terre  son mari. Ce
  dernier est l'aeul de Franoise Babou, mre du marchal
  d'Estres. (P. Anselme, _loco cit._)

Madame d'Estres eut six filles et deux fils, dont l'un est le
marchal d'Estres qui vit encore aujourd'hui[22]. Ces six filles
toient madame de Beaufort, que madame de Sourdis, aussi de La
Bourdaisire, gouvernait; madame de Villars, dont nous parlerons de
suite; madame de Namps, la comtesse de Sanzay, l'abbesse de Maubuisson
et madame de Balagny. Cette dernire est _Dlie_ dans l'_Astre_; elle
avoit la taille un peu gte, mais c'toit la personne la plus galante
du monde. Ce fut d'elle que feu M. d'Epernon eut l'abbesse de
Sainte-Glossine de Metz[23]. On les appeloit, elles six et leur frre,
les sept pchs mortels. Madame de Neufvic, dame d'esprit, qui toit
fort familire chez madame de Bar[24], fit cette pigramme sur la
mort de madame la duchesse de Beaufort:

     J'ai vu passer par ma fentre
     Les six pchs mortels vivants,
     Conduits par le bastard d'un prtre[25],
     Qui tous ensemble alloient chantant
       Un _requiescat in pace_,
     Pour le septime trpass[26].

  [22] Il mourut  Paris le 5 mai 1670.

  [23] Louise, btarde de La Valette, abbesse de Sainte-Glossine ou
  Glossinde de Metz, en 1606, morte en 1647. (_Gallia christiana_,
  tome 13, page 933; le P. Anselme, tome 3, page 857.)

  [24] Catherine, princesse de Navarre, soeur de Henri IV, marie
  au duc de Bar, en 1599.

  [25] Balagny, fils de Montluc, vque de Valence. Il vint avec
  cinq cents chevaux et huit cents fantassins levs  ses dpens,
  trouver Henri IV, lorsqu'il ne savoit comment s'opposer au grand
  commandeur de Castille et  M. de Mayenne, qui venoient pour
  faire lever le sige de Laon. Ce service fut si agrable au roi,
  qu'il fit Balagny marchal de France, et lui fit pouser la soeur
  de madame de Beaufort. Ce Balagny avoit t prince de Cambray,
  dont il s'toit rendu matre en suivant le duc d'Alenon. Sa
  premire femme, la soeur du brave Bussy d'Amboise, avoit tant de
  coeur, qu'elle creva de dpit de n'tre plus la princesse de
  Cambray, o ils faisoient grande dpense. Elle eut un fils qui
  fut le Bouteville de son temps; Puymorin le tua dans la rue des
  Petits-Champs. Il est vrai qu'un valet le blessa par-derrire
  d'un coup de fourche, comme il se battoit. Le Balagny qui est
  venu de la soeur de madame d'Estres n'est qu'un coquin. (T.)

  [26] On conte encore une chose fort jolie de cette madame de
  Neufvic. Quoique dj assez ge, elle aimoit fort les fleurs, et
  portoit souvent des bouquets. Le comte de Sardini, alors jeune,
  la trouva un jour chez madame de Bar, avec un bouquet; c'toit
  durant le sige d'Amiens. Il se mit  chanter ce couplet de
  Ronsard:

     Quand ce beau printemps je voy,
             J'aperoy
     Rajeunir la terre et l'onde,
     Et me semble que l'amour,
             En ce jour,
     Comme enfant renaisse au monde.

  Elle, sur-le-champ, se mit  chanter:

     Moi je fais comparaison
             D'un oison
     A un homme malhabile,
     Qui, d'un sang par trop rassis,
             Cause assis,
     Quand son roi prend une ville. (T.)

  Henri IV,  ce qu'on prtend, n'en avoit pas eu les gants, et ce
  fut pour cela qu'il ne fit pas appeler M. de Vendme _Alexandre_,
  de peur qu'on ne dt Alexandre le Grand, car on appeloit M. de
  Bellegarde M. le Grand[27], et apparemment il y avoit pass le
  premier. Le Roi commanda dix fois qu'on le tut[28], puis il s'en
  repentoit quand il venoit  considrer qu'il la lui avoit te;
  car Henri, voyant danser M. de Bellegarde et mademoiselle
  d'Estres ensemble, dit: Il faut qu'ils soient le serviteur et la
  matresse[29].

  [27] A cause de sa charge de grand-cuyer.

  [28] Un jour M. de Praslin, capitaine des gardes-du-corps, depuis
  marchal de France durant la rgence, pour empcher le Roi
  d'pouser madame de Beaufort, lui offrit de lui faire surprendre
  Bellegarde couch avec elle. En effet, il fit lever le Roi une
  nuit  Fontainebleau; mais quand il fallut entrer dans
  l'appartement de la duchesse, le Roi dit: Ah! cela la fcheroit
  trop. Le marchal de Praslin a cont cela  un homme de qualit
  de qui je le tiens. (T.)

  [29] L'anecdote du mdecin Alibour, rapporte dans les Mmoires
  de Sully, rend vraisemblable le rcit de Tallemant. (_Voyez_ les
  _OEconomies royales_, tome 2, page 355 de la deuxime srie des
  _Mmoires relatifs  l'Histoire de France_.)

Henri IV a eu une quantit trange de matresses; il n'toit pourtant
pas grand abatteur de bois; aussi toit-il toujours cocu. On disoit en
riant que son second avoit t tu. Madame de Verneuil l'appela un
jour _Capitaine bon vouloir_; et une autre fois, car elle le grondoit
cruellement, elle lui dit que bien lui prenoit d'tre roi, que sans
cela on ne le pourroit souffrir, et qu'il puoit comme charogne. Elle
disoit vrai, il avoit les pieds et le gousset fins[30]; et quand la
feue Reine-mre coucha avec lui la premire fois, quelque bien garnie
qu'elle ft d'essences de son pays, elle ne laissa pas que d'en tre
terriblement parfume. Le feu Roi[31], pensant faire le bon compagnon,
disoit: Je tiens de mon pre, moi, je sens le gousset.

  [30] Locution du temps dont on comprend suffisamment le sens.

  [31] Louis XIII.

Je pense que personne n'a approuv la conduite d'Henri IV avec la feue
Reine-mre, sa femme, sur le fait de ses matresses; car que madame de
Verneuil ft loge si prs du Louvre[32], et qu'il souffrt que la
cour se partaget en quelque sorte pour elle, en vrit il n'y avoit
en cela ni politique, ni biensance. Cette madame de Verneuil toit
fille de ce M. d'Entragues qui pousa Marie Touchet, fille d'un
boulanger d'Orlans[33], et qui avoit t matresse de Charles IX.
Elle avoit de l'esprit, mais elle toit fire, et ne portoit gure de
respect, ni  la Reine, ni au Roi. En lui parlant de la Reine, elle
l'appeloit quelquefois votre grosse banquire, et le roi lui ayant
demand ce qu'elle et fait si elle avoit t au port de Nully (ou
_Neuilly_) quand la Reine s'y pensa noyer[34]: J'eusse cri, lui
dit-elle: _La Reine boit._

  [32] A l'htel de la Force. (T.) Cet htel, ainsi que celui de
  Longueville, avoit t construit prs du Louvre, sur le terrain
  de l'ancien htel d'Alenon (Jaillot, _Recherches sur Paris,
  quartier du Louvre_, p. 55.) L'ancien palais du roi de Sicile n'a
  pris le nom d'htel de la Force que sous Louis XIV. (_Ibid._,
  _quartier Saint-Antoine_, p. 119.)

  [33] Brantme a prtendu que Marie Touchet toit fille d'un
  apothicaire d'Orlans; mais suivant Le Laboureur, dans les
  Additions sur les _Mmoires_ de Castelnau, et Dreux du Radier,
  dans les _Reines et Rgentes_, le pre de Marie Touchet auroit
  t lieutenant particulier au bailliage d'Orlans.

  [34] Cet vnement arriva le 9 juin 1606. (_Mercure franois_,
  tom. I. fol. 107.)

Enfin le Roi rompit avec madame de Verneuil; elle se mit  faire une
vie de Sardanapale ou de Vitellius: elle ne songeoit qu' la
mangeaille, qu' des ragots, et vouloit mme avoir son pot dans sa
chambre; elle devint si grasse qu'elle en devint monstrueuse; mais
elle avoit toujours bien de l'esprit. Peu de gens la visitoient. On
lui ta ses enfants[35]; sa fille fut nourrie auprs des Filles de
France.

  [35] Tallemant se tait sur la conspiration d'Entragues et du
  comte d'Auvergne, o madame de Verneuil trempa, si elle n'en a
  pas t le principal moteur.

La feue Reine-mre, de son ct, ne vivoit pas trop bien avec le Roi:
elle le chicanoit en toutes choses. Un jour qu'il fit donner le fouet
 M. le dauphin: Ah! lui dit-elle, vous ne traiteriez pas ainsi vos
btards.--Pour mes btards, rpondit-il, il les pourra fouetter, s'ils
font les sots, mais lui il n'aura personne qui le fouette.

J'ai ou dire qu'il lui avoit donn le fouet lui-mme deux fois: la
premire, pour avoir eu tant d'aversion pour un gentilhomme, que, pour
le contenter, il fallut tirer  ce gentilhomme un coup de pistolet
sans balle pour faire semblant de le tuer; l'autre, pour avoir cras
la tte  un moineau; et que, comme la Reine-mre grondoit, le Roi lui
dit: Madame, priez Dieu que je vive, car il vous maltraitera, si je
n'y suis plus[36].

  [36] La Reine-mre revint de l'loignement qu'elle avoit tmoign
  pour ce genre de punition. (_Voyez_ les _Mmoires de l'Estoile_,
  dans la Collection des Mmoires, premire srie, tome 49, page
  26.)

Il y en a qui ont souponn la Reine-mre d'avoir tremp  sa mort, et
que pour cela on n'a jamais vu la dposition de Ravaillac. Il est bien
certain que le Roi dit un jour que Conchine, depuis marchal d'Ancre,
l'toit all saluer  Monceau: Si j'tois mort, cet homme-l
ruineroit mon royaume.

Ceux qui ont voulu raffiner sur la mort de Henri IV disent que
l'interrogatoire de Ravaillac fut fait par le prsident Jeannin, comme
conseiller d'tat (il avoit t prsident au mortier de Grenoble); et
que la Reine-mre l'avoit choisi comme un homme  elle[37]. On a dit
que la Comant avoit persvr jusqu' la mort[38].

  [37] Ces accusations tombent devant les faits. Le prsident
  Jeannin interrogea Ravaillac le 14 mai, jour mme du parricide.
  Ce monstre subit deux autres interrogatoires devant le premier
  prsident Achille du Harlay et d'autres magistrats. Il soutint,
  mme dans la question, que personne ne l'avoit excit  commettre
  son crime. Ces interrogatoires, tirs des manuscrits de Brienne,
  ont t imprims dans le _Supplment aux Mmoires de Cond_,
  dition de Lenglet du Fresnoy, in-4; 1743 ou 1745.

  [38] Jacqueline Levoyer, dite de Comant, femme d'Isaac de
  Varennes, accusa le duc d'pernon et la marquise de Verneuil
  d'avoir tremp dans l'assassinat du Roi. Elle fut condamne  une
  prison perptuelle. (_Mmoires de l'Estoile_, audit lieu, t. 49,
  p. 170 et 218.) _Voyez_ plus bas l'_Historiette_ de mademoiselle
  Du Tillet.

On a seulement dit que Ravaillac avoit dclar que voyant que le Roi
alloit entreprendre une grande guerre, et que son tat en ptiroit, il
avoit cru rendre un grand service  sa patrie que de la dlivrer d'un
prince qui ne la vouloit pas maintenir en paix, et qui n'toit pas bon
catholique. Ce Ravaillac avoit la barbe rousse et les cheveux tant
soit peu dors. C'toit une espce de fainant qu'on remarquoit 
cause qu'il toit habill  la flamande plutt qu' la franoise. Il
tranoit toujours une pe; il toit mlancolique, mais d'assez douce
conversation.

Henri IV avoit l'esprit vif; il toit humain, comme j'ai dj dit.
J'en rapporterai quelques exemples.

A La Rochelle, le bruit toit parmi la populace qu'un certain
chandelier avoit une _main de gorre_, c'est--dire une mandragore; or,
communment on dit cela de ceux qui font bien leurs affaires. Le Roi,
qui n'toit alors que roi de Navarre, envoya quelqu'un  minuit chez
cet homme demander  acheter une chandelle. Le chandelier se lve et
la donne. Voil, dit le lendemain le Roi, la _main de gorre_. Cet
homme ne perd point l'occasion de gagner, et c'est le moyen de
s'enrichir.

Un monsieur de Vienne, qui s'appeloit Jean, toit bien empch  faire
sa propre anagramme: le Roi le trouva par hasard en cette occupation:
H! lui dit-il, il n'y a rien plus ais: Jean de Vienne, _devienne
Jean_.

Une fois un gentilhomme servant, au lieu de boire l'essai qu'on met
dans le couvercle du verre, but en rvant ce qui toit dans le verre
mme; le Roi ne lui dit autre chose sinon: Un tel, au moins
deviez-vous boire  ma sant, je vous eusse fait raison.

On lui dit que feu M. de Guise toit amoureux de madame de Verneuil;
il ne s'en tourmenta pas autrement, et dit: Encore faut-il leur
laisser le pain et les p....: on leur a t tant d'autres choses[39]!

  [39] Il toit amateur de bons mots: un jour, passant par un
  village, o il fut oblig de s'arrter pour y dner, il donna
  ordre qu'on lui ft venir celui du lieu qui passoit pour avoir le
  plus d'esprit, afin de l'entretenir pendant le repas. On lui dit
  que c'toit un nomm Gaillard. Eh bien! dit-il, qu'on l'aille
  qurir. Ce paysan tant venu, le Roi lui commanda de s'asseoir
  vis--vis de lui, de l'autre ct de la table o il mangeoit.
  Comment t'appelles-tu? dit le roi.--Sire, rpondit le manant, je
  m'appelle Gaillard.--Quelle diffrence y a-t-il entre gaillard et
  paillard?--Sire, rpondit le paysan, il n'y a que la table entre
  deux.--Ventre saint-gris, j'en tiens, dit le Roi en riant. Je ne
  croyois pas trouver un si grand esprit dans un si petit village.
  (T.)

Quand il vint  donner le collier  M. de La Vieuville, pre de celui
que nous avons vu deux fois surintendant, et que La Vieuville lui dit,
comme on a accoutum: _Domine, non sum dignus._--Je le sais bien, je
le sais bien, lui dit le Roi, mais mon neveu m'en a pri. Ce neveu
toit M. de Nevers, depuis duc de Mantoue, dont La Vieuville, simple
gentilhomme, avoit t matre-d'htel. La Vieuville en faisoit le
conte lui-mme, peut-tre de peur qu'un autre ne le ft, car il
n'toit pas bte, et passoit pour un diseur de bons mots[40].

  [40] On dit que La Vieuville ayant fait quelque raillerie d'un
  brave de la cour, ce brave lui envoya faire un appel, et celui
  qui lui portoit la parole ajouta que ce seroit pour le lendemain
   six heures du matin. A six heures? reprit La Vieuville, je ne
  me lve pas de si bon matin pour mes propres affaires; je serois
  bien sot de me lever de si bonne heure pour celles de votre ami.
  Cet homme n'en put tirer autre chose. La Vieuville de ce pas en
  alla faire le premier le conte au Louvre; et, parce que les
  rieurs toient de son ct, l'autre passa pour un ridicule. (T.)

Lorsqu'on fit une chambre de justice contre les financiers: Ah!
disoit-il, ceux qu'on taxera ne m'aideront plus.

Il faisoit des banquets avec M. de Bellegarde, le marchal de
Roquelaure et autres, chez Zamet[41] et autres. Quand ce vint au
marchal, il dit au Roi qu'il ne savoit o les traiter, si ce n'toit
_aux Trois Mores_. Le Roi y alla; ils menrent un page  deux, et le
Roi un pour lui tout seul: Car, dit-il, un page de ma chambre ne
voudra servir que moi. Ce page fut M. de Racan, dont nous avons de si
belles posies.

  [41] Zamet, comme un notaire lui demandoit ses qualits, dit:
  Mettez seigneur de dix-huit cent mille cus. (T.)

Un jour il alla chez madame la princesse de Cond, veuve du prince de
Cond le bossu[42]; il y trouva un luth sur le dos duquel il y avoit
ces deux vers:

     Absent de ma divinit,
     Je ne vois rien qui me contente.

Il ajouta:

     C'est fort mal connotre ma tante,
     Elle aime trop l'humanit.

  [42] C'est  cette princesse que son poux contrefait disoit, au
  moment de faire une absence: Surtout, madame, ne me faites pas
  c... pendant que vous ne me verrez pas.--Partez en paix,
  monsieur, rpondit-elle; je n'ai jamais tant envie de vous le
  faire que quand je vous vois.

La bonne dame avoit t fort galante. Elle toit de Longueville.

Avant la rduction de Paris, une nuit qu'il ne dormoit point bien, et
qu'il ne pouvoit se rsoudre  quitter sa religion, Crillon lui dit:
Pardieu, sire, vous vous moquez de faire difficult de prendre une
religion qui vous donne une couronne. Crillon toit pourtant bon
chrtien, car un jour, priant Dieu devant un crucifix, tout d'un coup
il se mit  crier: Ah! Seigneur, si j'y eusse t on ne vous et
jamais crucifi! Je pense mme qu'il mit l'pe  la main, comme
Clovis et sa noblesse au sermon de saint Remi. Ce Crillon, comme on
lui montroit  danser, et qu'on lui dit: Pliez, reculez. Je n'en
ferai rien, dit-il; Crillon ne plia ni ne recula jamais. Il refusa,
tant mestre-de-camp du rgiment des gardes, de tuer M. de Guise; et
quand M. de Guise le fils, tant gouverneur de Provence, s'avisa 
Marseille de faire donner une fausse alarme, et de lui venir dire:
Les ennemis ont repris la ville; Crillon ne s'branla point, et dit:
Marchons; il faut mourir en gens de coeur. M. de Guise lui avoua
aprs qu'il avoit fait cette malice pour voir s'il toit vrai que
Crillon n'et jamais peur. Crillon lui rpondit fortement: Jeune
homme, s'il me ft arriv de tmoigner la moindre foiblesse, je vous
eusse poignard.

Quand M. du Perron, alors vque d'Evreux, en instruisant le Roi,
voulut lui parler du purgatoire: Ne touchez point cela, dit-il, c'est
le pain des moines.

Cela me fait souvenir d'un mdecin de M. de Crqui, qui,  l'ambassade
de son matre  Rome, comme quelqu'un au Vatican demandoit o toit la
cuisine du pape, dit en riant que c'toit le purgatoire; on le voulut
mener  l'Inquisition; mais on n'osa quand on sut  qui il toit.

Arlequin et sa troupe vinrent  Paris en ce temps-l, et quand il alla
saluer le Roi, il prit si bien son temps, car il toit fort dispos,
que Sa Majest s'tant leve de son sige, il s'en empara, et comme si
le Roi et t Arlequin: Eh bien! Arlequin, lui dit-il, vous tes
venu ici avec votre troupe pour me divertir; j'en suis bien aise, je
vous promets de vous protger et de vous donner tant de pension. Le
Roi ne l'osa ddire de rien, mais il lui dit: Hol! il y a assez
long-temps que vous faites mon personnage; laissez-le-moi faire 
cette heure.

A ce propos un conte d'Angleterre. Milord Montaigu toit mal satisfait
du roi Jacques, et un jour qu'un gentilhomme cossois, que le roi
avoit plusieurs fois vit, venoit pour lui demander rcompense, il
lui dit: Sire, vous ne sauriez plus fuir; cet homme-l ne vous
connot point, j'ai votre ordre, je ferai semblant que je suis le roi,
mettez-vous derrire. L'cossois fait sa harangue; Montaigu lui
rpond: Il ne faut pas que vous vous tonniez que je n'aie rien fait
encore pour vous, puisque je n'ai rien fait pour Montaigu, qui m'a
rendu tant de services. Le roi Jacques entendit raillerie, et lui
dit: Otez-vous de del, vous avez assez jou.

Henri IV conut fort bien que dtruire Paris c'toit, comme on dit, se
couper le nez pour faire dpit  son visage: en cela plus sage que son
prdcesseur, qui disoit que Paris avoit la tte trop grosse, et qu'il
la lui falloit casser. Henri IV voulut pourtant,  telle fin que de
raison, avoir une issue pour sortir hors de Paris sans tre vu, et
pour cela il fit faire la galerie du Louvre, qui n'est point du dessin
de l'difice, afin de gagner par l les Tuileries, qui ne sont dans
l'enceinte des murs que depuis vingt ou vingt-cinq ans[43]. M. de
Nevers en ce temps-l faisoit btir l'htel de Nevers. Henri IV le
trouvoit un peu trop magnifique, pour tre  l'opposite du Louvre[44],
et un jour en causant avec M. de Nevers, et lui montrant son
btiment: Mon neveu, lui dit-il, j'irai loger chez vous, quand votre
maison sera acheve. Cette parole du Roi, et peut-tre aussi le
manque d'argent, firent arrter l'ouvrage.

  [43] Tallemant crivoit ceci vers l'anne 1657.

  [44] L'htel de Nevers toit situ prs du Pont-Neuf entre la rue
  de Nevers et le palais de l'Institut. Il a fait place  l'htel
  de Conti, qui a t dtruit vers la fin du rgne de Louis XV,
  quand on a construit l'Htel de la Monnoie.

Un jour qu'il se trouva beaucoup de cheveux blancs: En vrit,
dit-il, ce sont les harangues que l'on m'a faites depuis mon avnement
 la couronne, qui m'ont fait blanchir comme vous voyez.

Il dit  sa soeur, depuis madame de Bar, la voyant rveuse: Ma soeur,
de quoi vous avisez-vous d'tre triste? nous avons tout sujet de louer
Dieu, nos affaires sont au meilleur tat du monde.--Oui, pour vous,
lui dit-elle, qui avez votre _conte_, mais pour moi, je n'ai pas le
mien[45].

  [45] Le comte de Soissons. (T.) Madame, soeur du roi, avoit t
  recherche par le comte de Soissons; mais Henri IV ne voulut
  jamais consentir  ce mariage. Dans le seizime sicle, et mme
  encore dans le dix-septime, on crivoit indiffremment _conte_
  ou _compte_.

Elle fit danser une fois un ballet dont toutes les figures faisoient
les lettres du nom du Roi. Eh bien! Sire, lui dit-elle aprs,
n'avez-vous pas remarqu comme ces figures composoient bien toutes les
lettres du nom de Votre Majest?--Ah! ma soeur, lui dit-il, ou vous
n'crivez gure bien, ou nous ne savons gure bien lire: personne ne
s'est aperu de ce que vous dites.

A propos du comte de Soissons, j'ai ou dire que comme il se sauvoit
de Nantes, conduit par un blanchisseur dont il faisoit le garon, il
alla, car il marchoit fort mal  pied, choquer M. de Mercoeur qui par
hasard passoit dans la rue. Le blanchisseur lui donna un grand coup
de poing, en lui disant: Lourdaud, prenez garde  ce que vous
faites.

Le jour que Henri IV entra dans Paris, il fut voir sa tante de
Montpensier, et lui demanda des confitures. Je crois, lui dit-elle,
que vous faites cela pour vous moquer de moi. Vous pensez que nous
n'en avons plus.--Non, rpondit-il, c'est que j'ai faim. Elle fit
apporter un pot d'abricots, et en prenant, elle en vouloit faire
l'essai; il l'arrta, et lui dit: Ma tante, vous n'y pensez
pas.--Comment, reprit-elle, n'en ai-je pas fait assez pour vous tre
suspecte?--Vous ne me l'tes point, ma tante.--Ah! rpliqua-t-elle, il
faut tre votre servante. Et effectivement elle le servit depuis avec
beaucoup d'affection.

Quelque brave qu'il ft, on dit que quand on lui venoit dire: Voil
les ennemis, il lui prenoit, toujours une espce de dvoiement, et
que, tournant cela en raillerie, il disoit: Je m'en vais faire bon
pour eux.

Il toit larron naturellement, il ne pouvoit s'empcher de prendre ce
qu'il trouvoit; mais il le renvoyoit. Il disoit que s'il n'et t
roi, il et t pendu.

Pour sa personne, il n'avoit pas une mine fort avantageuse. Madame de
Simier, qui toit accoutume  voir Henri III, dit, quand elle vit
Henri IV: J'ai vu le Roi, mais je n'ai pas vu sa _Majest_.

Il y a  Fontainebleau une grande marque de la bont de ce prince. On
voit dans un des jardins une maison qui avance dedans, et y fait un
coude[46]. C'est qu'un particulier ne voulut jamais la lui vendre,
quoiqu'il lui en voult donner beaucoup plus qu'elle ne valoit. Il ne
voulut point lui faire de violence.

  [46] Cette maison pourroit bien tre l'ancien hpital de la
  Charit d'Avon, fond en 1662 par Anne d'Autriche. Cet hospice
  est aujourd'hui un petit sminaire. Les btiments et les jardins
  font une hache dans la partie du parc qui longe le canal.

Lorsqu'il voyoit une maison dlabre, il disoit: Ceci est  moi, ou 
l'Eglise.




LE MARCHAL DE BIRON LE FILS[47].


Ce marchal toit si n  la guerre, qu'au sige de Rouen, o il toit
encore tout jeune, il dit  son pre,  je ne sais quelle occasion,
que si on vouloit lui donner un assez petit nombre de gens qu'il
demandoit, il promettoit de dfaire la plus grande partie des ennemis.
Tu as raison, lui dit le marchal son pre, je le vois aussi bien que
toi, mais il se faut faire valoir;  quoi serons-nous bons, quand il
n'y aura plus de guerre[48]?

  [47] Charles de Gontaut, duc de Biron, n vers 1562, dcapit 
  Paris en 1602.

  [48] Le vieux marchal s'effrayoit beaucoup de l'activit et de
  l'ardeur de son fils: Biron, lui disoit-il, je te conseille,
  quand la paix sera faite, que tu ailles planter des choux en ta
  maison, autrement il te faudra perdre la tte en Grve.

Il toit insolent et n'estimoit gure de gens. Il disoit que tous ces
Jean.... de princes n'taient bons qu' noyer, et que le Roi sans lui
n'auroit qu'une couronne d'pines. Ce qui le dsespra, c'est qu'tant
avide de louanges, et le Roi ne louant gure que soi-mme, jamais il
n'avoit sur sa bravoure une bonne parole de son matre[49].
D'ailleurs il ne se crut pas assez bien rcompens. On trouva pourtant
que Henri IV, dans la lettre qu'il crivit  la reine Elisabeth, quand
il lui envoya le marchal de Biron, l'appeloit _le plus tranchant
instrument de ses victoires_, et aprs sa mort il tmoigna assez le
cas qu'il en faisoit, quand la mre de feu M. le Prince dit qu'elle
vouloit aller  Bruxelles pour tre aime de Spinola, qu'elle appeloit
le Biron de la Flandre, comme elle l'avoit t du Biron de la France,
car il ne put souffrir cette comparaison, et dit qu'on faisoit grand
tort au marchal de mettre ce marchand en parallle avec lui.

  [49] Il toit difficile  contenter, celui dont Henri avoit dit:
  Voil le marchal de Biron que je prsente, avec un gal succs,
   mes amis et  mes ennemis.

Il n'toit pas ignorant, et on dit que Henri IV tant  Fresnes,
demanda l'explication d'un vers grec qui toit dans la galerie.
Quelques matres des requtes, qui par malheur se trouvrent l, ne
firent pas semblant d'entendre ce que Sa Majest disoit; le marchal
en passant dit ce que le vers vouloit dire et s'enfuit, tant il avoit
honte d'en savoir plus que des gens de robe; car, pour s'accommoder au
sicle, il falloit avoir plutt la rputation de brutal que celle
d'homme qui avoit connoissance des bonnes lettres[50]. A la bataille
d'Arques, le ministre Damours se mit  prier Dieu avec un zle et une
confiance la plus grande du monde: Seigneur, les voil, disoit-il,
viens, montre-toi, ils sont dj vaincus, Dieu les livre entre nos
mains, etc.--Ne diriez-vous pas, dit le marchal, que Dieu est tenu
d'obir  ces diables de ministres?

  [50] Est-ce  la fausse honte,  la dissimulation de Biron sur ce
  point, qu'il faut attribuer le crdit qu'a trouv gnralement
  parmi les contemporains du marchal l'opinion toute contraire 
  celle que Tallemant exprime ici? Je ne puis m'empcher de
  remarquer, dit Sully,  l'avantage des lettres, qu'autant que le
  marchal de Biron le pre avoit de lecture et d'rudition, autant
  le fils en avoit peu. A peine savoit-il lire.

Il toit assez humain pour ses gens. Son intendant Sarrau[51] le
pressoit, il y avoit long-temps, de rformer son train, et lui apporta
un jour une liste de ceux de ses domestiques qui lui toient inutiles.
Voil donc, lui dit-il, aprs l'avoir lue, ceux dont vous dites que
je me puis bien passer, mais il faut savoir s'ils se passeront bien de
moi. Et il n'en chassa pas un[52].

  [51] Pre du conseiller qui a crit. (T.) Claude Sarrau,
  conseiller au parlement de Rouen, a t en relation avec beaucoup
  de savants, et son fils Isaac a publi, en 1654, un choix de ses
  lettres.

  [52] C'est sans doute parce que les dtails de la malheureuse fin
  de Biron, dcapit dans l'intrieur de la Bastille,  l'ge de
  quarante ans, le 31 juillet 1602, sont trop connus, que Tallemant
  ne les a pas donns ici.




LE MARCHAL DE ROQUELAURE[53].


C'toit un simple gentilhomme gascon, qui fut cadet aux gardes avec
feu M. d'Epernon. Il se donna  Henri IV, comme l'autre  Henri III,
et le suivit dans toutes ses adversits. Lui et M. d'Epernon ont
toujours t fort bien ensemble, et on disoit  Bordeaux: M. de
Roquelaure et M. d'Epernon, _qui toque l'un toque l'autre_.

  [53] Antoine, baron de Roquelaure, d'une ancienne famille de
  l'Armagnac, n vers 1543, mort  Lectoure, le 9 juin 1625, dans
  sa quatre-vingt-deuxime anne.

On dit qu'ayant fait sommer je ne sais quelle ville, on lui vint dire
qu'ils ne se vouloient pas rendre: Eh bien, rpondit-il, _que s'en
esten_, c'est--dire, qu'ils s'en abstiennent; mais cela n'a point de
grce comme en gascon; c'est plutt: Eh bien, qu'ils ne se rendent
donc pas.

Il disoit que tous les courtisans toient des tratres, et quand il
entroit dans l'antichambre du Roi: Oh! s'crioit-il, que voici de
gens de bien!

Quand le conntable de Castille vint  Paris, Henri IV le fit traiter,
et le conntable de France, toit vis--vis de lui; chaque Espagnol
avoit ainsi un Franois de l'autre ct de la table. Le nonce du pape,
qui fut depuis le pape Urbain, toit au haut bout. Un Espagnol, qui
toit vis--vis du marchal de Roquelaure, faisoit de gros rots en
disant: _La sanita del cuerpo, seor mareschal._ Le marchal
s'ennuya de cela, et tout d'un coup, comme l'autre ritroit, il
tourna le c.., et fit un gros pet, en disant: _La sanita del culo,
seor Espagnol._ Il toit assez sujet aux vents. Un jour il fut
oblig de sortir en grande hte du cabinet de Marie de Mdicis; mais
il ne put si bien faire qu'elle n'entendt le bruit. Elle lui cria:
_Lho sentito, segnor mareschal._ Lui, qui ne savoit pas l'italien,
lui rpondit sans se dferrer: Votre Majest a donc bon nez,
madame?

Le Roi lui demanda pourquoi il avoit si bon apptit quand il n'toit
que roi de Navarre, et qu'il n'avoit quasi rien  manger, et pourquoi
 cette heure qu'il toit roi de France, paisible il ne trouvoit rien
 son got: C'est, lui dit le marchal, qu'alors vous tiez
excommuni, et un excommuni mange comme un diable.

Il perdit un oeil d'une pine qui lui pera la prunelle, comme il
toit  la portire du carrosse, en allant voir madame de Maubuisson,
soeur de madame de Beaufort. Or, un jour qu'il toit en carrosse avec
Henri IV, il s'avisa, en passant, de demander  une vendeuse de
maquereaux si elle connoissoit bien les mles d'avec les femelles.
Jsus! dit-elle, il n'y a rien de plus ais, les mles sont borgnes.
On l'accusoit d'avoir fait quelquefois le _ruffian_[54]  son matre.

  [54] Du mot italien _ruffiano_, proxnte de la nature la plus
  honteuse.

Le Roi se plaisoit  lui faire des niches. Il avoit jur de ne plus
voir des ballets,  cause qu'il falloit attendre trop long-temps. Sa
Majest, pour l'attraper, en alla faire danser un chez lui-mme; il
n'y eut pas moyen de fuir, mais il se mit en telle posture qu'il avoit
son bon oeil cach. On n'y prit pas garde, et aprs il dit au Roi,
qu'avec toute sa puissance il ne lui avoit pu faire voir un ballet en
dpit de lui. Il se trouva du mme temps  la cour un gentilhomme
nomm Roquelaure et borgne comme lui; ils n'toient point parens.

Une autre fois le Roi le tenoit entre ses jambes, tandis qu'il faisoit
jouer  Gros-Guillaume la farce du Gentilhomme Gascon. A tout bout de
champ, pour divertir son matre, le marchal faisoit semblant de
vouloir se lever, pour aller battre Gros-Guillaume, et Gros-Guillaume
disoit: _Cousis, ne bous fchez._ Il arriva qu'aprs la mort du Roi,
les comdiens n'osant jouer  Paris, tant tout le monde y toit dans
la consternation, s'en allrent dans les provinces, et enfin 
Bordeaux. Le marchal y toit lieutenant de roi; il fallut demander
permission. Je vous la donne, leur dit-il,  condition que vous
jouerez la farce du Gentilhomme Gascon. Ils crurent qu'on les
roueroit de coups de bton au sortir de l; ils voulurent faire leurs
excuses. Jouez, jouez seulement, leur dit-il. Le marchal y alla;
mais le souvenir d'un si bon matre lui causa une telle douleur qu'il
fut contraint de sortir tout en larmes ds le commencement de la
farce.

Ce fut lui qui dit  un capitaine qui avoit gagn un gouvernement en
changeant de religion, qu'il falloit bien que celle qu'il avoit
quitte ft la meilleure, puisqu'il avoit pris du retour.

Il fut mari deux fois. En allant pour accommoder deux gentilshommes
qui prtendoient une mme fille, il les mit d'accord, en la prenant
pour lui. Elle toit belle, mais elle n'avoit point de bien. Il ne
voulut jamais qu'elle vt la cour, et quand le Roi lui disoit pourquoi
il ne l'amenoit pas, il ne rpondoit autre chose, sinon: Sire, elle
n'a pas de _sabattous_ (de souliers).




LE MARQUIS DE PISANI[55].


Pour diversifier, je mettrai aprs le marchal de Roquelaure un homme
qui ne lui ressembloit gure. C'est M. le marquis de Pisani, de la
maison de Vivonne. Il fut envoy par Charles IX ambassadeur en
Espagne, o il demeura onze ans, parce que le roi de France et le roi
d'Espagne se trouvoient galement bien de lui. Son prince en fit plus
de cas que jamais, quand il vit que cet ambassadeur ayant reu quelque
dplaisir des habitants d'une ville par o il passoit, ne voulut
jamais, quoi qu'on ft, se tenir pour satisfait que ces habitants ne
fussent venus en corps lui en demander pardon. Le marquis disoit que
s'il croyoit ressembler de mine aux Espagnols, il ne se montreroit
jamais en public, tant il avoit d'amour pour sa nation et d'aversion
pour l'Espagne.

  [55] Jean de Vivonne, marquis de Pisani. C'est un caractre fort
  remarquable et un personnage de l'obscurit historique duquel on
  se rend difficilement compte aprs avoir lu cette _historiette_.
  Son nom ne se trouve dans aucune des Biographies modernes. Le
  marquis de Pisani est mort en 1599.

Henri III tant parvenu  la couronne, le pape et le roi d'Espagne
demandrent en mme temps le marquis de Pisani pour ambassadeur. Le
pape l'emporta. Il fut renvoy  Rome pour la seconde fois du temps du
pape Sixte V. Ce fut lui qui remit la France dans la possession de la
prsance sur l'Espagne; car,  la canonisation de saint Diego, dont
les Espagnols avoient fait toute la dpense, quoique le pape l'et
pri de laisser les Espagnols en libert ce jour-l, et de ne point
assister  la crmonie, il y voulut aller  toute force; et parce que
l'ambassadeur d'Espagne s'toit vant qu'il l'arracheroit de sa
chaise, il porta un poignard, et en fit porter  tous ceux de la
nation. Il gagna mme les propres Suisses du pape, dont le saint Pre
fut fort en colre; de sorte que l'ambassadeur d'Espagne fut contraint
de voir la crmonie par une jalousie.

Ce fut durant cette ambassade qu'il se maria. Catherine de Mdicis,
qui aimoit extrmement les Strozzi, tant parce qu'ils toient ses
parens, que parce qu'ils s'toient incommods  suivre le parti de
France, ayant perdu depuis peu la comtesse de Fiesque, qui toit de
cette maison, voulut faire venir d'Italie quelque femme ou quelque
fille de cette race. Il ne se trouva personne plus propre  tre
transporte de de les monts qu'une jeune veuve, qui n'avoit point
d'enfants. A la vrit, elle toit Savelle, et veuve d'un Ursin, mais
sa mre toit Strozzi. La Reine jeta les yeux sur le marquis de
Pisani, qui toit un vieux garon de soixante-trois ans, mais encore
frais et propre. Il ne la vit que deux ou trois jours avant que de
l'pouser.

Quand le pape excommunia le roi de Navarre et le prince de Cond, et
qu'il envoya sa bulle en France par un Frangipani, archevque de
Nazareth, napolitain, le Roi ne le voulut point recevoir, et lui
envoya ordre  Lyon de s'arrter. Cet homme n'avoit fait que souffler
la sdition du temps de Charles IX, auprs duquel il avoit t nonce.
Le pape en colre mande  Pisani qu'il ait  sortir de ses terres
dans trois jours, et cela, sans attendre les lettres du Roi. Le
marquis rpondit qu'il trouvoit l'ordre du pape bien extraordinaire et
bien violent; qu'il ne se soucioit gure de savoir quel sujet avoit mu
le pape  le traiter de la sorte, mais qu'il vouloit qu'il st qu'il
abrgeoit de deux jours le temps que le pape lui donnoit, et que
l'tendue de ses terres n'toit pas si grande qu'il n'en pt
commodment sortir en moins de vingt-quatre heures. M. de Thou dit
qu'il rendit trois jours au pape. Le Roi ne vouloit pas que
l'archevque de Nazareth, qui toit gagn par les Guisards, vnt lgat
en France. L'affaire s'accommoda, et puis le marquis revint. Il avoit
offert au Roi d'enlever le pape par une porte secrte qui toit au
bout d'une galerie du Vatican, o le saint Pre avoit accoutum de se
promener seul. Le pape disoit qu'il voudroit M. de Pisani pour sujet,
mais qu'il ne le vouloit point pour ambassadeur. Il lui a dit
plusieurs fois: Plt  Dieu que votre matre et autant de courage
que vous! nous ferions bien nos affaires. Il entendoit le dessein
qu'il avoit de chasser les Espagnols du royaume de Naples, et c'est 
quoi il vouloit employer cette grande quantit d'argent qu'il
amassoit. Le roi d'Espagne en avoit t averti; c'est pourquoi il
envoya exprs un ambassadeur  Rome pour le sommer de contribuer  la
guerre contre les hrtiques de France. Mais le pape fit dire 
l'ambassadeur qu'il lui feroit couper la tte s'il lui faisoit une
semblable sommation; sur quoi l'ambassadeur n'osa passer outre. Ce
mme pape disoit au marquis de Pisani qu'il n'y avoit qu'un homme et
qu'une femme en Europe qui mritassent de commander, mais qu'ils
toient tous deux hrtiques: c'toient le roi de Navarre et la reine
Elisabeth.

Comme M. de Pisani revenoit de Rome avec l'vque du Mans (de
Rambouillet)[56], leur galre fut surprise par un corsaire nomm
Barberoussette. Ce corsaire les retint huit jours, et prtendoit bien
en tirer grosse ranon. Le marquis, voyant un jour que le corsaire
avoit quitt la galre, aprs avoir donn ses prisonniers en garde 
ses gens, dlibra de sortir sans rien payer. M. du Mans, craignant la
furie du corsaire, n'y vouloit nullement entendre; enfin M. de Pisani
lui dit: Allez prier Dieu, et me laissez faire le reste. En effet,
il prit si bien son temps, qu'assist des Franois qui avoient t
pris avec eux, il tua le capitaine et se rendit matre de la galre.
Apparemment cet exploit ne s'est point fait sans de notables
circonstances; mais quelques diligences que j'aie faites, je n'en ai
pu apprendre autre chose, sinon que le neveu du corsaire, charm de la
bravoure et de la conduite du marquis, se jeta  ses pieds et lui
demanda en grce de le recevoir au nombre de ses domestiques. Le
marquis l'embrassa, et cet homme mourut effectivement  son service.
Il ne faut pas s'tonner de cela, tout le monde l'aimoit; les
hteliers d'Italie, quelque intresss qu'ils soient, au second voyage
qu'il y fit, ne vouloient pas qu'il payt. Il laissa  Rome sa femme
et une fille, qui fut le seul enfant n de ce mariage[57], parce qu'il
n'y avoit rien  craindre pour elles au milieu de leurs parents.
Cette dame, qui toit une femme de sens, faisoit en quelque sorte avec
M. le cardinal d'Ossat, qui n'toit alors qu'agent, le mtier
d'ambassadeur. Aprs il la fit venir en France, quand les choses
furent un peu plus calmes.

  [56] Charles d'Angennes de Rambouillet, n en 1530, ambassadeur
  de France  Rome, cardinal en 1570, mort  Corneto, dont il toit
  gouverneur pour le pape, en 1587.

  [57] Cette fille a t la marquise de Rambouillet, l'une des
  femmes les plus distingues de son sicle. Tallemant, admis dans
  l'intimit de cette dame, tenoit d'elle tous ces dtails, ainsi
  qu'on le verra plus tard.

Pour lui,  son retour il suivit Henri IV. En une rencontre, le Roi
voyant qu'il toit ncessaire de prendre un poste contre l'ordre et 
la chaude, fit commandement  M. de Pisani d'y aller. Il y va.
Quelqu'un avertit le Roi que le marquis toit trop g pour un
semblable commandement. Le Roi s'excusa en disant: Il est si bien
fait, si propre et si bien  cheval, que je l'ai pris pour un jeune
homme; courez aprs lui et prenez sa place. Le marquis rpondit:
J'irai, et si je reviens, je prierai le Roi d'y prendre garde de plus
prs une autre fois. Le Roi disoit que si tous les seigneurs de sa
cour et tous les officiers de son arme toient aussi ardents  le
servir, qu'il ne faudroit point de trompettes pour sonner le
boute-selle.

Quelque svre qu'il ft, on a remarqu que les jeunes gens l'aimoient
fort et se plaisoient extrmement avec lui. Ils lui portoient un tel
respect qu'ils n'osoient parotre devant lui, s'ils n'toient
tout--fait dans la biensance. Il aimoit les gens de lettres,
quoiqu'il ne ft pas autrement savant. M. de Thou a laiss par crit
en des Mmoires  la main, qu'il ne savoit point de vie plus belle 
crire[58].

  [58] Jacques-Auguste de Thou dit dans ses _Mmoires_ que l'anne
  1599 lui fut funeste, par la perte qu'il fit des trois hommes
  illustres qui toient ou ses allis ou ses meilleurs amis.
  C'toient le comte de Schomberg, le chancelier de Chiverny, et
  _le marquis de Pisani_, qui moururent tous trois en ce temps-l.
  (Pag. 336 de l'dition d'Amsterdam, 1713.)

Quand on crut que Malte seroit assige pour la seconde fois, le
marquis de Pisani, Timolon de Coss, et Strozzi, qui mourut depuis
aux Tercres, se jetrent dans la place comme volontaires.

Il avoit t fort galant; on croit que ce fut un des premiers amants
de mademoiselle de Vitry, depuis madame de Simier. Madame la marquise
de Rambouillet, sa fille, avoit plusieurs lettres qu'elle lui
crivoit, mais par malheur on les a laiss perdre.

Il fut ensuite un des ambassadeurs pour l'absolution; mais le pape
Clment VIII ne voulut recevoir ni lui, ni le cardinal de Gondi.

Henri IV lui donna la cornette blanche  commander. Il le fit
gouverneur de feu M. le Prince[59], qu'il venoit de dclarer hritier
prsomptif de la couronne, et lui dit que s'il avoit un fils, il le
lui donneroit, mais qu'il lui donnoit celui qui devoit rgner aprs
lui, qu'il le prioit d'en prendre soin, que la France lui auroit
l'obligation de lui avoir fait un bon roi. Le marquis avoit les
appointemens de gouverneur de Dauphin, et ne logeoit point avec M. le
Prince. M. de Haucourt toit le sous-gouverneur; mais la peste tant
survenue  Paris, il eut ordre de le mener  Saint-Maur, o il demeura
avec lui pendant deux ans. Et comme un jour ils toient ensemble  la
chasse, et qu'un paysan, auprs duquel ils passoient, se fut mis le
ventre  terre, sans que le jeune prince le salut, mme de la tte,
le marquis l'en reprit fort aigrement, et lui dit: Monsieur, il n'y a
rien au-dessous de cet homme, il n'y a rien au-dessus de vous; mais si
lui et ses semblables ne labouroient la terre, vous et vos semblables
seriez en danger de mourir de faim.

  [59] Henri II, prince de Cond.

Un jour ce petit prince, en jouant avec mademoiselle de Pisani, depuis
madame la marquise de Rambouillet, alors ge de huit ans, la prit par
la tte et la baisa. Le marquis, qui en fut averti, l'en fit chtier
trs-svrement, car les princes sont des animaux qui ne s'chappent
que trop. On en a fait la guerre bien des fois  cette demoiselle,
comme si elle toit cause de l'aversion que feu M. le Prince a eue
toute sa vie pour les femmes.

M. de Pisani n'avoit nullement bonne opinion de M. le Prince, et
trouvoit qu'il n'avoit pas une belle inclination. Au reste, madame la
princesse (Charlotte de La Trmouille) et le marquis n'toient jamais
d'accord ensemble. Il avoit rsolu de quitter cet emploi  la premire
occasion, et sans doute il et demand son cong  la dissolution du
mariage du Roi, mais il mourut  Saint-Maur un peu devant, et le Roi
donna le comte de Belin pour gouverneur  M. le Prince, avec ce
tmoignage honorable pour M. de Pisani: Quand j'ai voulu, dit-il,
faire un roi de mon neveu, je lui ai donn le marquis de Pisani; quand
j'en ai voulu faire un sujet, je lui ai donn le comte de Belin. Ce
comte s'accorda bien mieux que le marquis avec madame la princesse, et
ils firent de belles galanteries ensemble.

Depuis, il peut y avoir quatorze  quinze ans, mademoiselle de
Rambouillet, aujourd'hui madame de Montausier, tant alle 
Saint-Maur avec feu madame la Princesse, une infinit de gens vinrent
au chteau pour voir, disoient-ils, la petite-fille de ce M. de
Pisani, dont ils avoient ou parler  leurs pres.

Le marquis de Pisani toit fier. Le marchal de Biron le fit prier de
mettre  prix un fort beau cheval d'Espagne qu'il avoit, puisqu'aussi
bien il n'alloit plus  la guerre. Le marquis, au lieu d'y entendre,
rpondit que s'il savoit o il y en a encore trois de mme, il en
donneroit deux mille cus de la pice pour les mettre  son carrosse.
En ce temps-l on n'alloit pas si communment  six chevaux.

On a dit que le marquis de Pisani avoit rapport d'Espagne, qui est un
pays  simagres, certaine affectation de ne point boire; mais madame
de Rambouillet dit que cela vient d'une blessure qu'il reut  la
bataille de Moncontour, pour laquelle, craignant l'hydropisie, on lui
conseilla de boire le moins qu'il pourroit. Insensiblement il
s'accoutuma  boire fort peu, et enfin il voulut voir si on pourroit
se passer de boire. En effet, il fut onze ans sans boire; mais il
mangeoit beaucoup de fruits.




M. DE BELLEGARDE[60],

ET BEAUCOUP DE CHOSES DE HENRI III.


Les gens qui connoissoient bien M. de Bellegarde (comme M. de Racan)
disent qu'on a cru trois choses de lui qui n'toient point: la
premire, que c'toit un poltron; la seconde, qu'il toit fort galant;
la troisime, qu'il toit fort libral. A la vrit, il ne recherchoit
pas le pril, mais il ne manquoit nullement de coeur; dans la suite
nous en verrons des preuves. Il avoit le port agrable, toit bien
fait, et rioit de fort bonne grce. Son abord plaisoit; mais hors
quelques petites choses qu'il disoit assez bien, tout le reste n'toit
rien qui vaille. Ses gens toient toujours dchirs, et hors que ce
ft pour quelque entre, ou pour quelque autre chose semblable, il
n'et pas voulu faire un sou de dpense; mais dans les occasions
d'clat, la vanit l'emportoit. Il n'toit point trop bel homme de
cheval,  moins que d'tre arm, car cela le faisoit tenir plus droit.
Il toit grand et fort, et portoit fort bien ses armes. Je n'ai que
faire de dire que sa beaut lui servit fort  faire sa fortune auprs
de Henri III. On sait ce que dit un courtisan de ce temps-l,  qui on
reprochoit qu'il ne s'avanoit pas comme Bellegarde. H! dit-il, il
n'a garde qu'il ne s'avance; on le pousse assez... Il avoit la voix
belle, et chantoit bien, mais il n'en fit jamais son capital, et cessa
de chanter d'assez bonne heure.

  [60] Roger de Saint-Lary, duc de Bellegarde, grand-cuyer de
  France, n vers 1563, mort le 13 juillet 1646.

Une dame d'Auvergne, soeur de madame de Senneterre, de la maison de La
Chastre, se mit en tte d'tre galantise par ce M. de Bellegarde,
dont elle entendoit tant parler, et un jour qu'il passoit assez prs
du lieu o elle demeuroit, elle l'envoya prier de venir loger chez
elle. Il y alla; elle se fit toute la plus jolie qu'elle put;... et il
repartit le lendemain matin. Au bout de trente ans il la revit 
Paris; elle toit effroyablement change; il ne voulut pas croire que
ce ft elle, et craignoit que le monde ne s'imagint que cette
femme-l ne pouvoit jamais avoir t passable.

Jamais il n'y eut un homme plus propre; il toit de mme pour les
paroles. Il ne pouvoit entendre nommer un pet. Une nuit il eut une
forte colique venteuse; il appela ses gens et se mit  se promener,
et, en se promenant, il ptoit; Yvrande, garon d'esprit, qui toit 
lui, y vint comme les autres, mais il se cacha; M. de Bellegarde
l'aperut  la fin: Ah! vous voil, lui dit-il, y a-t-il long-temps
que vous y tes?--Ds le premier, monsieur, ds le premier. M. de
Bellegarde se mit  rire, et cela acheva de le gurir.

Un jour que le dernier cardinal de Guise, qui toit archevque de
Reims, vint fort fris dner chez M. de Bellegarde, le mme Yvrande
alla dire tout bas ces quatre vers  M. le Grand (on appeloit ainsi M.
de Bellegarde):

     Les prlats des sicles passs
     Etoient un peu plus en servage,
     Ils n'toient boucls ni friss,
     Et......... rarement leur page.

Malgr toute cette grande propret dont nous venons de parler, ds
trente-cinq ans M. de Bellegarde avoit la roupie au nez; avec le temps
cette incommodit augmenta. Cela choquoit fort le feu roi Louis XIII,
qui pourtant n'osoit le lui dire, car on lui portoit quelque respect.
Le Roi dit  M. de Bassompierre qu'il le lui dt. M. de Bassompierre
s'en excusa. Mais, Sire, dit-il au Roi, ordonnez en riant  tout le
monde de se moucher, la premire fois que M. de Bellegarde y sera. Le
Roi le fit, mais M. de Bellegarde se douta d'o venoit ce conseil, et
dit au Roi: Il est vrai, Sire, que j'ai cette incommodit, mais vous
la pouvez bien souffrir, puisque vous souffrez les pieds de M. de
Bassompierre. Or, M. de Bassompierre avoit le pied fin. On empcha
que cette brouillerie n'allt plus loin.

Une fois qu'on attendoit M. de Bellegarde  Nancy, o il devoit aller
de la part du Roi, un conseiller d'tat du duc de Lorraine revenoit
d'un petit voyage  neuf heures du soir. Il se prsenta aux portes
pour voir si on lui ouvriroit. Il dit: _C'est M. le Grand._ On crut
que c'toit M. de Bellegarde. Voil les tambours, les trompettes,
grande quantit de flambeaux, des gens qui venoient demander _o est
M. le Grand_. Le voil qui vient, disoient les valets. Le duc
l'envoya prier de venir au palais. Il y va bien tonn de tant
d'honneurs, au lieu qu'on avoit accoutum de n'ouvrir  personne 
cette heure-l. Le duc lui dit: O est M. Le Grand?--Monseigneur,
c'est moi, je suis _le Grand_.--Vous tes un _grand_ sot, lui dit le
duc, et il le quitta l, fort en colre de la bvue de ses gens.

Pour en revenir  ce que nous avons dit, qu'il ne manquoit point de
coeur, je rapporterai ce que M. d'Angoulme, btard de France[61], dit
de lui dans ses _Mmoires_ au combat d'Arques: Parmi ceux, dit-il,
qui donnrent le plus de marques de leur valeur, il faut nommer M. de
Bellegarde, grand-cuyer, duquel le courage toit accompagn d'une
telle modestie, et l'humeur d'une si affable conversation, qu'il n'y
en avoit point qui parmi les combats ft parotre plus d'assurance, ni
dans la cour plus de gentillesse. Il vit un cavalier tout plein de
plumes, qui demanda  faire le coup de pistolet pour l'amour des
dames; et comme il en toit le plus chri, il crut que c'toit  lui
que s'adressoit le cartel, en sorte que, sans attendre, il part de la
main sur un gent, nomm _Frgouze_, et attaque avec autant d'adresse
que de hardiesse ce cavalier, lequel tirant M. de Bellegarde d'un peu
loin, le manque; mais lui, le serrant de prs, lui rompit le bras
gauche, si bien que, tournant le dos, le cavalier chercha son salut,
en faisant retraite dans le premier escadron qu'il trouva des
siens[62].

  [61] Voir ci-aprs son _Historiette_.

  [62] _Mmoires trs-particuliers du duc d'Angoulme pour servir 
  l'histoire du rgne de Henri III et Henri IV._ (T.)--Tallemant
  cite ces Mmoires d'aprs la premire dition qui en fut publie
   Paris, en 1662. (_Voyez_ la _Collection des Mmoires relatifs 
  l'Histoire de France_, premire srie, tom. 44, pag. 566.) On y
  remarque quelques diffrences de langage.

Il fit bien au combat de Fontaine-Franoise, et  La Rochelle. On
l'avoit donn  _Monsieur_, depuis M. d'Orlans, pour lui servir de
conseil, quand il fit faire son fort devant La Rochelle. M. de
Bellegarde avoit ordre sur toutes choses d'empcher qu'on ne se
battt. Il sortit des gens de La Rochelle, M. de Bellegarde en toit
assez loin. Cinquante jeunes gentilshommes poussent  eux. Ces gens-l
s'ouvrent et les enveloppent. M. le Grand y court en pourpoint, les
rallie et les retire. En se retirant il vit quatre Rochellois qui
emmenoient un cavalier, il les charge lui deuxime et le dlivre.

Quant  sa galanterie, je pense que l'amour qu'il eut pour la reine
Anne d'Autriche fut sa dernire amour. Il disoit quasi toujours: Ah!
je suis mort. On dit qu'un jour, comme il lui demandoit ce qu'elle
feroit  un homme qui lui parleroit d'amour: Je le tuerois,
dit-elle.--Ah! je suis mort, s'cria-t-il. Elle ne tua pourtant pas
Buckingham, qui fit quitter la place  notre courtisan d'Henri III.
Voiture en fit un pont-breton[63], qui disoit:

     L'astre de Roger
     Ne luit plus au Louvre;
     Chacun le dcouvre,
     Et dit qu'un berger,
     Arriv de Douvre,
     L'a fait dloger.

  [63] Espce de chanson du temps.

Un jour Du Moustier[64] le trouva de la plus mchante humeur du monde;
il s'habilloit, et s'toit fait apporter sa bote aux rubans; il n'y
en avoit point trouv de jaune. En voil, dit-il, de toutes les
couleurs, il n'y en manque que de celle qu'il me faut aujourd'hui. Ne
suis-je pas malheureux? je ne trouve jamais ce dont j'ai affaire.
Madame de Rambouillet,  qui on avoit fait ce conte, dit
qu'apparemment il tenoit cela d'Henri III, dont M. Bertaut, le pote,
alors lecteur du Roi, depuis vque de Seez, contoit une chose toute
pareille. Une aprs-dner, disoit-il, que Henri III toit sur son lit
assez chagrin, il regardoit une image de Notre-Dame qui toit dans des
Heures, dont la reliure ne lui plaisoit pas, et il en avoit d'autres,
o il la vouloit faire mettre: Bertaut, me dit-il, comment
ferions-nous pour la faire passer dans ces autres Heures? coupe-la.
Je pris des ciseaux, et invoquai en tremblant l'Adresse et tous ses
artifices, mais je ne pus m'empcher d'y faire quelques dents. Ah!
dit le Roi, ma pauvre petite image! ce maladroit l'a toute gte! Ah!
le fcheux! Ah! qui m'a donn cet homme-l! Il en dit par o il en
savoit. M. de Joyeuse arrive, il lui fait des plaintes de Bertaut,
Bertaut n'toit bon qu' noyer. Dans ces entrefaites, voil, ajoutoit
M. Bertaut, un ambassadeur qui arrive. Ah! l'importun ambassadeur,
dit le Roi, il prend toujours si mal son temps. Donnez-moi pourtant
mon manteau. Il va dans la chambre de l'audience. Vous eussiez dit
que c'toit un Dieu, tant il avoit de majest. On conclut, de l que
ce prince toit merveilleusement mol et effmin, mais qu'il se
surmontoit en quelques rencontres. Il toit libral, et faisoit les
choses de fort bonne grce. Ce mme M. Bertaut l'alla voir un jour;
mais quoiqu' son got il se ft fort par, le Roi, d'un ton chagrin,
lui dit: Bertaut, comme vous voil fait! Combien avez-vous de
pension?--Tant, Sire.--Je vous donne le double, et soyez mieux
habill[65].

  [64] Peintre de portraits dont on lira l'_Historiette_ plus bas.

  [65] La _Biographie universelle_, tom. II, pag. 228, donne pour
  acteurs  cette scne Henri IV et Desportes, ce qui n'a nulle
  vraisemblance, car Desportes, titulaire de plusieurs abbayes,
  jouissoit d'un revenu considrable (voir ci-aprs son
  _Historiette_), et n'avoit pas besoin qu'on doublt son revenu
  pour tre vtu convenablement.

Allant  la foire Saint-Germain, il trouva un jeune garon endormi; un
assez bon prieur vaquoit, plusieurs personnes toient aprs,  qui
l'auroit. Je le veux donner, dit-il,  ce garon, afin qu'il se
puisse vanter que le bien lui est venu en dormant. Ce jeune garon
s'appeloit Benoise[66]; il le prit en affection et le fit secrtaire
du cabinet. Ce Benoise avoit soin de lui tenir toujours des plumes
bien tailles, car le Roi crivoit assez souvent. Un jour, pour
essayer si une plume toit bonne, Benoise avoit crit au haut d'une
feuille ces mots: _Trsorier de mon pargne._ Le Roi ayant trouv
cela, y ajouta: Payez prsentement  Benoise, mon secrtaire, la
somme de trois mille cus, et signa. Benoise trouva cette ordonnance
et en fut pay.

  [66] De l est venu M. Benoise de Paris. (T.)

On dit que Fernel[67] dit  Henri II, qu'il falloit se rsoudre  voir
la Reine durant ses mois, parce qu'il croyoit que la partie toit trop
foible, et que c'toit ce qui l'empchoit de concevoir. Le Roi eut de
la peine  y consentir; il le fit pourtant. Aussitt les mois
cessrent. Fernel conclut que la Reine avoit conu; mais le premier
enfant fut si malsain, qu'il ne put vivre jusques  vingt ans. Les
autres ne sont pas morts faute de bons tempraments.

  [67] Clbre mdecin et mathmaticien, n en 1497, mort le 26
  avril 1558.

Albert de Gondi, depuis marchal et duc de Retz, avoit t premier
gentilhomme de la chambre sous Charles IX; Henri III tant parvenu 
la couronne, il se douta bien, car il toit bon courtisan, qu'on
l'obligeroit  se dfaire de sa charge, car c'est proprement une
charge pour un homme qui plat, et nullement pour un visage qui n'est
point agrable. Il fut donc trouver le Roi et lui remit sa charge. Le
Roi la donna  M. de Joyeuse, et le lendemain envoya un brevet de duc
 madame de Retz, avec ce compliment, qu'elle toit de trop bonne
maison pour n'avoir pas un rang que de moindres qu'elle avoient. Et
cela toit bien plus galant que s'il se ft adress au mari. La
duchesse de Retz, de la maison de Clermont-Tallard de Tonnerre, toit
veuve du fils de M. l'amiral d'Annebault. Sa mre, madame de
Dampierre[68], de la maison de Vivonne, ne pouvant l'empcher
d'pouser M. de Retz, lui donna sa maldiction. Cette mre avoit t
dame d'honneur de la reine Elisabeth[69]. On conte d'elle une chose
assez raisonnable. Elle avoit fait une de ses nices fille d'honneur
de la reine Louise, et s'tant aperue que le Roi la cajoloit, un beau
matin elle la met dans un carrosse et la renvoie  son pre. Le Roi
n'en osa rien dire. Cette dame toit fort estime, et on avoit du
respect pour elle.

  [68] Madame de Dampierre toit tante de Brantme, qui en a parl
  frquemment dans ses _Mmoires_.

  [69] Elisabeth d'Autriche, femme de Charles IX. Brantme en a
  trac un charmant portrait dans ses _Dames Illustres_ (Tom. 5 de
  l'dition Foucault de 1823).

Madame de Retz, malgr la maldiction de sa mre, ne laissa pas
d'avoir bon nombre d'enfants. Le marquis de Bellisle, son fils an,
pousa une fille de la maison de Longueville, qui toit belle
et bien faite; elle voulut venger la mort de son mari, tu au
Mont-Saint-Michel, et aprs cela elle se fit religieuse, fut abbesse
de Fontevrault, et puis fondatrice du Calvaire. Elle fit cette
rformation, et mourut comme une sainte.

Le cardinal de Richelieu fit exiler M. de Bellegarde  Saint-Fargeau,
o il demeura huit ou neuf ans. Feu M. le Prince, qui eut son
gouvernement de Bourgogne, voulut aussi avoir Seurre, que M. de
Bellegarde avoit achet  madame de Mercoeur pour en faire une duch,
et lui donner son nom. La chose toit faite de faon que la duch
devoit aller  M. de Termes, son frre, et  ses fils, s'il en avoit
alors. Il fut tu  Montauban. M. de Termes mourut le premier, et ne
laissa qu'une fille que M. de Bellegarde maria  M. de Montespan. Feu
M. le Prince acheta donc Bellegarde, et M. de Bellegarde acheta
Choisy, dans la fort d'Orlans, terre de la maison de L'Hospital, 
laquelle il donna le nom de Bellegarde. C'est sur cela que M. de
Bellegarde d'aujourd'hui, qui est fils de la soeur et s'appelle
Gondrin en son nom (on l'appeloit au commencement Montespan), prtend
tre duc. Il n'a point d'enfant; mais ses frres, les marquis d'Antin
et Termes-Pardaillan, en ont. Il est vrai que ce sont de pauvres
garons pour l'esprit. L'archevque de Sens est aussi son frre.

Nous avons vu revenir M. de Bellegarde  la cour, aprs la mort du
cardinal de Richelieu, et il a port le deuil de ce prince (Louis
XIII), qui ne pouvoit souffrir sa roupie. Il est vrai qu'il mourut
bientt aprs.




M. DE TERMES[70].


M. de Termes savoit bien mieux la guerre que son frre, M. de
Bellegarde, qui ne la savoit point du tout, et il toit capable de
commander; il avoit la survivance de la charge de grand-cuyer.
C'tait un fort bel homme de cheval, mais le plus puant homme du
monde. Les dames attendoient quelquefois pour le voir passer  cheval.
Il eut un coup de fauconneau aux guerres des Huguenots, qui lui mit
les deux genoux en dehors; pour rparer ce dfaut, il portoit ses
jarretires en dedans. Avec tout cela il dansoit fort bien.

  [70] Frre de Roger de Saint-Lary, marchal de France et duc de
  Bellegarde.

Il toit de fort amoureuse manire. Rien ne fit tant de bruit que la
galanterie d'une fille de la Reine-mre, nomme Sagonne. Il alla
familirement coucher avec elle dans le Louvre. La gouvernante fit du
bruit, il sauta par la fentre, mais il laissa son pourpoint; c'toit
au premier tage du Louvre sur le perron. Les gardes de la porte le
laissrent sauver; il toit assez aim, puis on pardonn aisment les
crimes d'amour. La demoiselle fut chasse, et lui exil; mais il fit
bientt sa paix. J'ai ou dire  un vieux porte-manteau dix Roi, nomm
Vron, qu'il lui a voit tenu une chelle pour traverser d'un ct de
rue  l'autre,  un troisime tage, afin d'aller voir une religieuse.
Il se mit jambe de  jambe de l sur l'chelle qui toit troite, et
en revint comme il y toit all. Il aima encore une autre fille de la
feue Reine-mre (Marie de Mdicis), nomme de Bains, suprieure des
carmlites; mais il ne fut pas en danger de perdre son pourpoint,
comme l'autre fois. Cette fille toit plus agrable que belle, mais il
n'y a jamais eu une plus aimable personne; elle a toujours eu de la
vertu, et ne se fit religieuse que par dvotion. On en fait
aujourd'hui une bate. M. de Bellegarde avoit mari M. de Termes avec
l'hritire du marquis de Mirebeau-Chabot, en Bourgogne. Cette folle
pousa depuis ce fou de prsident Vigne, premier prsident du
parlement de Metz, qui est mort li et gueux. Quand elle eut fait
cette extravagance, mademoiselle du Tillet la fut voir, et faisant,
semblant de ne rien savoir, elle lui dit: Que veulent dire vos gens,
madame ma mie (elle appeloit ainsi toutes les femmes)? ils vous
appellent madame Vign; vous avez un beau et bon nom, pourquoi ne vous
appellent-ils pas madame de Termes?--H! mademoiselle, dit l'autre,
c'est que j'ai pous M. le prsident Vign.--Jsus! ma mie, que
dites-vous l? reprit mademoiselle du Tillet; si vous aimiez ce
garon, eh bien! ne pouviez-vous pas en passer votre envie? Dieu
pardonne, madame ma mie, mais les hommes ne pardonnent point.




LA PRINCESSE DE CONTI[71].


La princesse de Conti toit fille du duc de Guise, que Henri III fit
tuer aux Etats de Blois; mais avant que de parler de ses galanteries,
je dirai quelque chose de celles de sa bisaeule et de sa mre. Madame
de Guise[72], mre de Franois, duc de Guise, tu au sige d'Orlans,
tant amoureuse d'un seigneur de la cour, pour jouir de ses amours et
viter les mauvais bruits, le faisoit conduire la nuit, dans sa
chambre, les yeux bands, et on le ramenoit de mme. Un de ses amis
lui conseilla de couper de la frange du lit, et d'aller aprs chez
toutes les dames, pour voir s'il trouveroit de la frange semblable. Il
dcouvrit ainsi qui toit la dame, et au premier rendez-vous, il le
lui fit connotre; mais cette impertinente curiosit rompit leur
commerce. M. d'Urf a mis cette histoire dans l'_Astre_ sous le nom
d'_Alcippe_[73], pre de Cladon, c'est--dire pre de M. d'Urf
lui-mme; et ce pourroit bien tre en effet quelqu'un de sa maison,
car ce qu'il dit ensuite de la dlivrance de son ami est vritable,
et le roi Franois Ier l'ayant su, s'cria: Ah! le paillard! Ensuite
ce M. d'Urf, qui avoit dlivr son ami, en crivant  quelqu'un de la
cour, signa par galanterie: _Le Paillard_. Depuis quelques-uns de
cette maison ont eu ce nom-l pour nom de baptme; au moins l'ai-je
ainsi ou dire. Cela me fait souvenir d'une bonne maison d'Auvergne
qu'on appelle d'Ach, au moins signent-ils ainsi, mais leur vritable
nom est fort vilain; ils se nomment _Merdezac_, et on dit que c'est un
sobriquet qui fut donn  un de leurs auteurs dans je ne sais quelle
bataille, o, quoiqu'il lui et pris un dvoiement, il ne se retira
point du combat et y fit merveilles.

  [71] Louise de Lorraine, fille du duc de Guise, dit _le Balafr_,
  femme de Franois de Bourbon-Conti, troisime fils de Louis de
  Bourbon, premier du nom, prince de Cond. Ne en 1577, elle
  pousa le prince de Conti en 1605, et mourut  Eu en 1631.

  [72] Antoinette de Bourbon. C'toit une honnte femme; ce conte
  ne lui convient pas trop bien. (T.)

  [73] Voyez l'_histoire d'Alcippe_, dans le deuxime livre de la
  premire partie de l'_Astre_.

Le Balafr, pre de la princesse de Conti, fut beaucoup plus
malheureux en femme que son grand-pre. La sienne[74] se gouvernoit
fort mal. Un de ses amis, croyant qu'il ne s'en apercevoit point,
voulut tenter s'il pourroit le lui dire; il lui raconta donc qu'il
avoit un ami dont la femme ne vivoit pas bien, et qu'il le prioit de
lui dire s'il lui conseilloit de le dcouvrir  cet ami; car j'en
suis si assur, ajouta-t-il, que je puis le prouver facilement. Le
Balafr, qui avoit bon nez, lui rpondit: Pour moi, je poignarderois
qui me viendroit dire une chose comme cela.--Ma foi! reprit l'autre,
je ne le dirai donc point  mon ami, car il pourroit bien tre de
votre humeur.

  [74] Elle toit de Clves, cadette de madame de Nevers, mre de
  M. de Mantoue. (T.)

Il lui fit pourtant la peur tout entire,  ce qu'on dit; car un jour
qu'elle se trouvoit un peu mal, aprs avoir tmoign qu'il avoit
quelque chose dans l'esprit qui le chagrinoit fort, il lui dit d'un
ton assez trange qu'il falloit qu'elle prt un bouillon; elle lui dit
qu'elle n'en avoit point de besoin. Vous m'excuserez, madame, il en
faut prendre un. Et de ce pas en envoya qurir un  la cuisine. Elle
qui n'avoit pas la conscience trop nette, crut fermement qu'il la
vouloit dpcher, et lui demanda en grce qu'elle ne prt ce bouillon
que dans une demi-heure. On dit qu'elle employa ce temps-l  se
prparer  la mort, sans en rien dire toutefois, et qu'aprs elle prit
le bouillon qu'il lui envoya, et qui n'toit qu'un bouillon 
l'ordinaire.

Saint-Mgrin (La Vauguyon), qu'on a cru pre de feu M. de Guise, parce
qu'il toit camus comme lui, toit son galant. M. de Mayenne, qui
n'entendoit pas raillerie, le fit assassiner. Il en fit autant 
Sacremore, qu'on accusoit de coucher avec la fille de madame de
Mayenne. Ce Sacremore toit un gentilhomme dont je n'ai pu savoir
autre chose.

M. de Mayenne, pour attraper sa femme[75], qui s'inquitoit fort de ce
qu'il sortoit la nuit, faisoit mettre son valet avec sa robe de
chambre auprs d'une table, avec bien des papiers, comme s'il et
travaill  quelque grande affaire; ce valet, de loin, faisoit signe
de la main  madame de Mayenne qu'elle se retirt, et elle se retiroit
par respect.

  [75] Madame de Mayenne toit hritire de Tende (le comte de
  Tende, btard de Savoie). Elle toit veuve de M. de Montpzat.
  Devenue hritire, M. de Mayenne l'pousa. (T.)

Mademoiselle de Guise, depuis princesse de Conti, fut cajole de
plusieurs personnes, et entre autres du brave Givry. On dit qu'en
ayant obtenu un rendez-vous, elle s'avisa par galanterie de se
dguiser en religieuse. Givry monta par une chelle de corde; mais il
fut tellement surpris de trouver une religieuse au lieu de
mademoiselle de Guise, qu'il lui fut impossible de se remettre, et il
fallut s'en retourner comme il toit venu. Depuis il ne put obtenir
d'elle un second rendez-vous; elle le mprisa, et Bellegarde[76]
acheva l'aventure[77]. Il est vrai que, de peur de semblable surprise,
elle ne se dguisa point en religieuse. J'ai ou dire que ce fut sur
le plancher, dans la chambre de madame de Guise mme, qui toit sur
son lit, et qui s'tant trouve assoupie avoit fait tirer les rideaux
pour dormir. Mademoiselle de Vitry, confidente de mademoiselle de
Guise, toit la Dariolette[78]. A un soupir expressif de la belle, la
mre se rveilla, et demanda ce que c'toit. C'est, rpondit la
confidente, que mademoiselle s'est pique en travaillant. Avant cela,
durant une trve de peu d'heures, Bellegarde et Givry vinrent causer
 la porte de la Confrence avec madame et mademoiselle de Guise. M.
de Nemours[79], amoureux aussi bien qu'eux de cette jeune princesse,
nonobstant la trve fit tirer sur eux. Bellegarde se retire, et Givry,
qui toit plus brave que lui, lui crioit: Quoi, Bellegarde, tu fais
retraite devant cette beaut! Enfin Givry[80], voyant qu'elle le
quittoit, lui crivit un billet que je mettrai ici, parce que c'est un
des plus beaux billets qu'on puisse trouver:

Vous verrez, en apprenant la fin de ma vie, que je suis homme de
parole, et qu'il toit vrai que je ne voulois vivre qu'autant que
j'aurois l'honneur de vos bonnes grces. Car ayant appris votre
changement, je cours au seul remde que j'y puisse apporter, et vais
prir sans doute, puisque le ciel vous aime trop pour sauver ce que
vous voulez perdre, et qu'il faudroit un miracle pour me tirer du
pril o je me jetterai. La mort que je cherche et qui m'attend
m'oblige  finir ce discours. Voyez donc, belle princesse, par mon
respectueux dsespoir, ce que peuvent vos mpris, et si j'en tois
digne.

  [76] Bellegarde prit un homme qui se sauvoit de Paris. Cet homme
  lui donna le portrait au crayon de mademoiselle de Guise. Elle
  n'avoit que quinze ans quand on fit ce portrait. Ce fut par l
  qu'il commena  en devenir amoureux. Six ans devant que de
  mourir, elle recouvra ce portrait et le vit  madame de
  Rambouillet qui la fut voir ce jour-l mme; elle en avoit une
  grande joie. (T.)

  [77] Dans _les Amours d'Alcandre_ on voit la naissance de cette
  galanterie. (T.)

  [78] Dariolette toit la confidente de l'infante Elisenne, mre
  d'Amadis de Gaule. Le rle que joue Dariolette dans l'ancien
  roman a fait donner son nom aux suivantes qui se font
  entremetteuses d'amour. Scarron, dans le livre 4 du _Virgile
  travesti_, dit de la soeur de Didon que:

     En un cas de ncessit
     Elle et t Dariolette.

  [79] Celui qui aprs fut le tyran de Lyon. Il toit frre de mre
  de M. de Guise, tu  Blois. Leur mre, fille de la duchesse de
  Ferrare (Rene), qui toit fille de France, avoit pous M. de
  Guise, puis M. de Nemours. (T.)

  [80] Il toit de la maison d'Anglure. (T.)

En effet, il s'engagea si fort parmi les ennemis, au sige de Laon,
qu'il y fut tu. On lui avoit prdit depuis peu,  ce que j'ai entendu
dire, qu'il mourroit _devant l'an_, et cela se pouvoit entendre devant
l'anne, ou devant la ville de Laon.

Je dirai encore un mot de ce M. de Givry. Il avoit aim autrefois une
dame, dont je n'ai pu savoir le nom. Comme il la pressoit, car il
voyait bien qu'elle l'aimoit, elle lui dit un jour en soupirant: Si
vous saviez en quelle peine je suis, vous auriez piti de moi. Je ne
puis me rsoudre  vous perdre, et si je vous accorde ce que vous me
demandez, je mourrai, sans doute, de dplaisir. Le cavalier, qui
connut aux larmes et  la manire dont la belle, parloit, que ce
n'toit point une feinte, en fut si touch, qu'encore qu'il ft
persuad qu'il n'avait qu' persvrer pour tout avoir, il lui dit, en
prenant le ciel  tmoin, que jamais il ne lui en parleroit, et qu'il
l'aimeroit dsormais comme sa soeur.

Mademoiselle de Guise se gouverna ensuite de sorte qu'il n'y avoit que
le prince de Conti capable de l'pouser[81]. C'toit un stupide.

  [81] Franois de Bourbon-Conti, mort en 1614.

En une petite ville o la cour passoit, le juge qui venoit haranguer
le Roi s'adressa aprs  la princesse de Conti, qu'il prit pour la
Reine. Le Roi dit tout haut: Il ne se trompe pas trop, elle l'auroit
t, si elle et t sage[82]. On dit que comme elle prioit M. de
Guise, son frre, de ne jouer plus, puisqu'il perdoit tant: Ma soeur,
lui dit-il, je ne jouerai plus quand vous ne ferez plus l'amour.--Ah!
le mchant, reprit-elle, il ne s'en tiendra jamais.

  [82] Henri IV s'toit en effet senti un doux penchant pour
  mademoiselle de Guise. Mais il vit Gabrielle, et n'eut plus
  d'yeux que pour elle; c'est alors que la beaut dlaisse, pour
  se consoler, peut-tre aussi pour diminuer les reproches qu'Henri
  pouvoit se faire, lia intrigue avec Bellegarde. Ce quadrille
  amoureux figure dans l'_Histoire des amours du grand Alcandre_.

Elle avoit beaucoup d'esprit; elle a mme crit une espce de petit
roman qu'on appelle les _Adventures de la cour de Perse_[83], o il y
a bien des choses arrives de son temps. Elle toit humaine et
charitable; elle assistoit les gens de lettres, et servoit qui elle
pouvoit. Il est vrai qu'elle toit implacable pour celles qu'elle
souponnoit d'avoir dbauch ses galans. Vers la fin de sa vie, elle
devint insupportable sur la grandeur de sa maison, et se mit si fort
ses intrts dans la tte qu'elle faisoit des choses tranges pour
cela. Dans cette vision, passant un jour avec feu madame la comtesse
de Soissons devant la porte du Petit-Bourbon[84] qui regarde sur
l'eau, elle lui fit remarquer qu'on y voyoit encore un reste de la
peinture jaune dont elle fut barbouille autrefois, quand le
conntable de Bourbon se retira[85]. Il faut avouer, dit madame la
comtesse, que nos rois ont t bien ngligens de ne pas jaunir la
muraille de l'htel de Guise[86]. Madame la princesse de Conti dit
aussi  madame la comtesse: Vous m'tes bien oblige de n'avoir point
fait d'enfants.--En vrit, lui rpondit l'autre, pas tant que vous
penseriez; nous sommes fort persuads qu'il n'a pas tenu  vous.

  [83] _Les Adventures de la cour de Perse, o sont racontes
  plusieurs histoires d'amour et de guerre arrives de notre
  temps_; Paris, Pomeray, 1629, in-8. Jusqu' prsent on avoit
  attribu cet ouvrage  Jean Baudouin. (_Voy._ le _Dictionnaire
  des Anonymes_ de Barbier.) On s'accorde  regarder la princesse
  de Conti comme l'auteur de l'_Histoire des amours du grand
  Alcandre_, insre dans le _Recueil de diverses pices servant 
  l'histoire de Henri_ III; Cologne, P. du Marteau, 1663, in-12.
  Cet ouvrage contient le tableau des galanteries de Henri IV, sous
  le nom du _grand Alcandre_; la princesse de Conti y est dsigne
  sous le nom de _Milagarde_. (_Voyez_ le _Recueil_ A B C, vol. S,
  pag. 1.)

  [84] Le Petit-Bourbon s'levoit sur l'emplacement o l'on a
  construit depuis la colonnade du Louvre.

  [85] Aprs la mort de Charles de Bourbon, on fit peindre de
  jaune la porte et le seuil de son htel  Paris, devant le
  Louvre. C'toit la coutume du temps pass, pour dclarer un homme
  tratre  son roi, de peindre sa porte de jaune, et de semer du
  sel dans sa maison, comme on fit dans celle de M. l'amiral de
  Chtillon. (_Dictionnaire de Trvoux._)

  [86] Elle l'a t depuis. (T.)

Lorsque le cardinal de Richelieu l'envoya en exil dans la comt d'Eu,
elle logea vers Compigne chez un gentilhomme, nomm M. de Jonquires,
parce que son carrosse rompit. Il y avoit l dedans trois ou quatre
grands garons; elle ne laissa pas le lendemain de se pltrer devant
eux, avec un pinceau, le visage, la gorge et les bras. Le soir qu'elle
y arriva pour passer son chagrin, elle demanda un livre, et lut avec
plaisir un vieux _Jean de Paris_[87], tout gras, qui se trouva dans la
cuisine.

  [87] Ancien roman de chevalerie, cent fois rimprim dans la
  Bibliothque bleue.




PHILIPPE DESPORTES[88].


Philippe Desportes toit de Chartres et d'assez basse naissance, mais
il avoit bien tudi. Il fut clerc chez un procureur  Paris. Ce
procureur avoit une femme assez jolie,  qui ce jeune clerc plaisoit
un peu trop. Il s'en aperut, et un jour que Desportes toit all en
ville, il prit ses hardes, en fit un paquet, et les pendit au maillet
de la porte de l'alle avec cet crit: Quand Philippe reviendra, il
n'aura qu' prendre ses hardes et s'en aller. Desportes prit son
paquet et s'en va  Avignon (peut-tre que la cour toit vers ce
pays-l), sur le pont, o les valets  louer se tiennent, comme 
Paris sur les degrs du Palais. Il entendit quelques jeunes garons
qui disoient: M. l'vque du Puy a besoin d'un secrtaire. Desportes
va trouver l'vque qui toit alors  Avignon. La physionomie de
Desportes plut au prlat. Etant au service de M. du Puy, qui toit de
la maison de Senecterre, il devint amoureux de sa nice, soeur de
mademoiselle de Senecterre, dont nous parlerons ensuite. Cette
matresse est appele _Clonice_ dans ses ouvrages[89].

  [88] Philippe Desportes, n  Chartres en 1546, mort dans son
  abbaye de Bonport le 5 octobre 1606.

  [89] On lit dans les _Anecdotes historiques et littraires sur
  Philippe Desportes, abb de Tiron, et ses ouvrages_, par Dreux du
  Radier, insres au _Conservateur_ de septembre 1757: Clonice
  fut la troisime dame  qui la muse de Desportes fut consacre 
  l'ge de trente-deux ou trente-trois ans. Cette Clonice toit
  Hliette de Vivonne de la Chtaigneraie... Il est parl de cette
  demoiselle dans le sonnet de Ronsard, imprim  la suite des
  amours de Clonice, o il lui donne le nom vritable
  d'_Hliette_, et Desportes a fait l'pitaphe d'Hliette de
  Vivonne de la Chtaigneraie  la fin de ses _Diverses Amours_.
  Accorde qui pourra les historiens des amours de Desportes.

Ce fut du temps qu'il toit  ce prlat, qu'il commena  se mettre en
rputation, par une pice de vers qui commence ainsi:

     O nuit! jalouse nuit, etc.[90]!

  [90] _OEuvres de Desportes._ Rouen, Raphal du Petit-Val, 1611,
  pag. 518.

Il se garda bien de dire que ce n'toit qu'une traduction, ou du
moins une imitation, de l'Arioste. On y mit un air, et tout le monde
la chanta.

Un peu avant sa mort, il eut le dplaisir de voir un livre avec ce
titre: _la Conformit des Muses italiennes et des Muses
franaises_[91], o les sonnets qu'il avoit imits ou traduits toient
placs vis--vis des siens.

  [91] N'est-ce pas plutt _les Rencontres des Muses de France et
  d'Italie_, 1604, in-4? Desportes, s'il prouva du dplaisir de
  ce rapprochement, comme le dit Tallemant, eut l'art de le
  dguiser, et rpondit de bonne grce qu'il avoit pris aux
  Italiens plus qu'on ne disoit, et que si l'auteur l'avoit
  consult, il lui auroit fourni de bons Mmoires.

Il fit sa grande fortune durant la faveur de M. de Joyeuse, dont il
toit tout le conseil. Il eut quatre abbayes qui lui valoient plus de
quarante mille livres de rente[92]. M. de Joyeuse le mit si bien avec
Henri III, qu'il avoit grande part aux affaires. Ce fut alors qu'il
fit beaucoup de bien aux gens de lettres, et leur fit donner bon
nombre de bnfices.

  [92] Desportes toit chanoine de la Sainte-Chapelle, abb de
  Tiron, de Bonport, de Josaphat, des Vaux-de-Cernai, et
  d'Aurillac. (Dreux de Radier, _loc. cit._)

Je ne sais si ce fut lui qui mit chez le Roi un nomm Autron, dont Sa
Majest se servoit pour les harangues qu'il avoit  faire; mais il ne
l'avoit pas bien averti de ne pas se railler de son matre, car le Roi
suant la v.....  Saint-Cloud, demanda un jour  Autron ce qu'on
disoit  Paris. Sire, dit-il tourdiment, on dit qu'il fait bien
chaud  Saint-Cloud. Le Roi se fcha et lui dit qu'il se retirt.

Desportes cependant quitta le parti du Roi pour suivre messieurs de
Guise, parce qu'il crut qu'infailliblement il succomberoit. Il se
retira  Rouen avec l'amiral de Villars, auprs duquel il avoit tenu
mme place qu'auprs de M. de Joyeuse. Depuis pourtant l'amiral et
lui se brouillrent; en voici l'occasion:

La Reine, Catherine de Mdicis, avoit une fille d'honneur nomme
mademoiselle de Vitry, qui toit galante, agrable et spirituelle.
Desportes lui fit une fille. Comme elle toit chez la Reine, on dit
qu'elle alla accoucher un matin au faubourg Saint-Victor, et que le
soir elle se trouva au bal du Louvre, o mme elle dansa, et on ne
s'en aperut que par une perte de sang qui lui prit. Elle disoit
plaisamment que les femmes se moquoient de prendre la ceinture de
sainte Marguerite, elles qui pouvoient crier tout leur sol; mais que
c'toit aux filles  la mettre, puisqu'elles n'osoient faire un pauvre
_hlas_! Depuis, comme il arrive entre amants, elle n'aima plus M.
Desportes et le mit mal avec l'amiral de Villars, qui, quoiqu'elle ft
dj sur le retour, toit devenu amoureux d'elle  toute outrance.
Malicieusement elle dit  l'amiral que s'il avoit toujours Desportes
avec lui, on croiroit qu'il ne faisoit rien que par son conseil, et
que cet homme le rgentoit toujours; car c'toit par le crdit de
Desportes que l'amiral avoit t fait ce qu'il toit. L'amiral en
toit si fou, qu'en Picardie, allant au combat o il fut tu, aprs
avoir fait sa paix avec Henri IV, il se mit  baiser un bracelet de
cheveux de madame de Simier (c'est ainsi qu'elle s'appela aprs), et
dit  M. de Bouillon qui lui en faisoit honte: En bonne foi, j'y
crois comme en Dieu. Il ne laissa pas d'y tre tu.

M. Desportes eut la fantaisie d'avoir tout le patrimoine de sa
famille: c'toit une fantaisie un peu potique. Il avoit un frre et
six soeurs, dont trois ne lui voulurent pas vendre leur part. Il ne
leur fit point de bien. Il en fit aux autres, et principalement  son
frre.

Rgnier, pote satirique, son neveu, ne fut  son aise qu'aprs la
mort de Desportes; alors le marchal d'Estres lui fit donner une
abbaye de cinq mille livres de rente. Il avoit dj une prbende de
Chartres.

Desportes toit en si grande rputation, que tout le monde lui
apportoit des ouvrages pour en avoir son sentiment. Un avocat lui
apporta un jour un gros pome qu'il donna  lire  Rgnier, afin de se
dlivrer de cette fatigue; en un endroit cet avocat disoit:

     Je bride ici mon Apollon.

Rgnier crivit  la marge:

     Faut avoir le cerveau bien vide
     Pour brider des Muses le roi;
     Les dieux ne portent point de bride,
     Mais bien les nes comme toi.

Cet avocat vint  quelque temps de l, et Desportes lui rendit son
livre, aprs lui avoir dit qu'il y avoit bien de belles choses.
L'avocat revint le lendemain tout bouffi de colre, et, lui montrant
ce quatrain, lui dit qu'on ne se moquoit pas ainsi des gens. Desportes
reconnot l'criture de Rgnier, et il fut contraint d'avouer 
l'avocat comme la chose s'toit passe, et le pria de ne lui point
imputer l'extravagance de son neveu. Pour n'en faire pas  deux fois,
je dirai que Rgnier mourut  trente-neuf ans  Rouen, o il toit
all pour se faire traiter de la v..... par un nomm Le Sonneur. Quand
il fut guri, il voulut donner  manger  ses mdecins. Il y avoit du
vin d'Espagne nouveau; ils lui en laissrent boire par complaisance;
il en eut une pleursie qui l'emporta en trois jours.

Desportes, sous le rgne de Henri IV, ne laissa pas d'tre en estime;
et un jour le Roi lui dit en riant, en prsence de madame la princesse
de Conti: _M. de Tiron_ (c'toit sa principale abbaye), il faut que
vous aimiez ma nice[93], cela vous rchauffera et vous fera faire
encore de belles choses, quoique vous ne soyez plus jeune. La
princesse lui rpondit assez hardiment: Je n'en serois pas fche; il
en a aim de meilleure maison que moi. Elle entendoit la reine
Marguerite, que Desportes avoit aime lorsqu'elle n'toit encore que
reine de Navarre.

  [93] Le roi appeloit ainsi madame la princesse de Conti, quand il
  vouloit l'obliger. (T.)

Ce fut lui qui fit la fortune du cardinal du Perron, qui toit sa
crature. Quand il le vit cardinal, il fut bien empch comment lui
crire, car il ne se pouvoit rsoudre  traiter de _monseigneur_ un
homme qu'il avoit nourri si long-temps. Il trouva un milieu, et lui
crivit _domine_.

Mais il faut reprendre madame de Simier[94]; aussi bien nous ne
saurions trouver un endroit qui lui soit plus propre que celui-ci.

  [94] Mademoiselle de Vitry, fille d'honneur de Catherine de
  Mdicis, dont il vient d'tre question dans cet article.

Elle avoit eu, tant fille de la Reine, une promesse de mariage du
jeune Randan (de La Rochefoucauld), et lui, pour s'en dgager, fut
contraint de lui donner six mille cus. Aprs cela, elle s'en alla au
Louvre avec une robe de plumes, et dit: L'oiseau m'est chapp, mais
il y a laiss des plumes. Madame de Randan, mre du cavalier, qui
toit prsent, rpondit: Ce ne sont que de celles de la queue; cela
ne l'empchera pas de voler. Elle disoit plaisamment qu'elle envoyoit
assez souvent ses penses, au rimeur; c'est--dire qu'elle les
envoyoit  Desportes pour les rimer. Elle fit pourtant des vers
elle-mme, mais ce ne fut qu' quarante ans. On a remarqu, soit
qu'effectivement elle ft encore belle, ou que s'tant mise  tudier,
elle en ft devenue encore plus spirituelle et plus divertissante,
qu'elle a fait beaucoup plus de bruit  cet ge-l qu'en sa jeunesse.

On fit cette pigramme  laquelle elle rpondit:

     Contre toute loi naturelle,
     Vous renversez le droit humain:
     La plus jeune[95] est la m.........
     Et la plus vieille est la p.....

  [95] Mademoiselle de Vitry, sa soeur, qui ne fut point marie. Il
  en est parl prcdemment dans l'_Historiette_ de la princesse de
  Conti.

Elle la retourna ainsi:

     Selon toute loi naturelle,
     C'est conserver le droit humain:
     La plus laide est la m.........
     Et la plus belle est la p......

Elle fit la _Magdelaine_ en trois parties; c'toient pour la plupart
des traductions du Tansille[96]. Elle les envoya toutes trois au
cardinal Du Perron. Il dit  celui qui lui en demanda son avis de la
part de la dame: Dites-lui qu'elle a fait admirablement bien la
premire partie de la vie de la Magdelaine. Un jour qu'elle lui
demanda si faire l'amour toit vritablement un pch mortel: Non,
dit-il, car si cela toit, il y a long-temps que vous en seriez
morte.

  [96] Tansillo (Louis), pote italien, n  Venosa vers 1510, mort
   Teano, dans le royaume de Naples, en 1568. Ses principaux
  ouvrages sont: _Il Vendemmiatore_, pome dont la premire dition
  parut  Naples, in-4, 1534; _le Lagrime di san Pietro_; _il
  Podere_, pomes, et des _Sonetti et Canzoni_.




LE CARDINAL DU PERRON[97].


Le cardinal du Perron toit fils d'un ministre nomm David[98]. Il
changea de religion et vint  Paris, o il fit connoissance avec
l'abb de Tiron[99], qui en faisoit cas  cause de son esprit. Du
Perron toit fort colre et fort vindicatif. En un cabaret, il prit
querelle avec un homme, et quelque temps aprs, ayant rencontr ce
mme homme, il le fit tenir par trois ou quatre autres qu'il avoit
avec lui et le poignarda. Le voil en prison. Desportes, alors en
grand crdit, composa avec les parents du mort pour deux mille cus
qu'il prta  du Perron. Ses vers lui acquirent de la rputation, et
aussi la facilit qu'il avoit  parler. Il fit un jour un discours
devant Henri III, pour prouver qu'il y avoit un Dieu, et, aprs
l'avoir fait, il offrit de prouver, par un discours tout contraire,
qu'il n'y en avoit point. Cela dplut au Roi, et il fut comme chass
de la cour.

  [97] Du Perron (Jacques Davy, cardinal) n le 25 novembre 1556,
  d'une famille protestante rfugie, mort le 5 septembre 1618.

  [98] Quand le cardinal fut grand seigneur, il signa d'_Avit_ pour
  se dpayser et faire croire qu'il toit d'une maison qui
  s'appeloit Avit.

  [99] Le pote Desportes, dont l'_Historiette_ prcde
  immdiatement celle-ci.

Dans cette misre, une fois que le Roi alloit au bois de Vincennes, il
se tint sur le chemin, et comme il vit le carrosse du Roi  porte de
sa voix, il se mit  crier; Sire, ayez piti du pauvre du Perron; et
il continua jusqu' ce qu'il l'eut perdu de vue. Quelques personnes
persuadrent au Roi, comme apparemment c'toit la vrit, que le
pauvre homme n'avoit offert de faire ce discours oppos  l'autre, que
pour faire parade de son esprit; qu'il avoit le fonds bon et qu'il ne
pchoit que par emportement. Il suivit le Roi  Tours, et s'adonna,
car c'toit son talent,  lire les livres de controverse. Il fut fait
vque d'Evreux (en 1591), et ce fut lui qui instruisit Henri IV en la
religion catholique. On le fit quelque temps aprs archevque de Sens,
et enfin cardinal (en 1604). Le pape y eut de la rpugnance, et
disoit: _Non bastava al figlio d'un eretico d'esser vescovo; vuol
ancora esser cardinale._

A propos du pape, l'archevque de Reims, Lonor de Valencay[100], dans
un _Trait de la puissance du pape_[101], dit que le cardinal du
Perron souffrit qu'on lui donnt un coup de gaule dans la crmonie de
l'absolution de Henri IV, et que ce fut sur la parole qu'on lui donna
de l'avancer, comme en effet il fut fait cardinal ensuite. Henri IV
ne le sut que quatre mois avant de mourir, et on raconte qu'il disoit
qu'il se ressentiroit de ce coup de gaule. Vous verrez que ce coup de
gaule, auquel M. du Perron consentit, fit rsoudre le pape. Il
vainquit enfin la rpugnance qu'il avoit  le faire cardinal.

  [100] Lonor d'Estampes-Valencay, vque de Chartres, transfr 
  l'archevch de Reims en 1641. Son _Historiette_ se trouve plus
  bas.

  [101] Il ne parot pas que Lonor d'Estampes ait publi sur cette
  matire un trait _ex professo_; c'est plutt dans une
  dclaration qu'en 1626 il fit conjointement avec l'vque de
  Soissons, qu'il aura avanc ce fait. (_Voyez_ la _Bibliothque
  chartraine_ de Liron. Paris, 1719, in-4, pag. 245.)

Il rapporta la v..... de Rome et en mourut. En mourant, il ne voulut
jamais dire autre chose, quand il prit l'hostie, sinon qu'il la
prenoit comme les aptres l'avoient prise. On disoit qu'il avoit voulu
mourir en fourbe, comme il avoit vcu. C'toit un fort bel homme. Il
dit une fois une assez plaisante chose d'un prdicateur qui disoit:
_M. saint Augustin_, _M. saint Jrme_, etc.: Vraiment, dit-il, il
parot bien que cet honnte homme n'a pas grande familiarit avec les
Pres, car il les appelle encore _monsieur_.




L'ARCHEVQUE DE SENS,

FRRE DU PRCDENT[102].


Son frre, qui fut archevque de Sens aprs lui, toit un fort
ridicule personnage. Avant la mort de son frre on l'appeloit
l'_Ambigu_, car il n'toit ni d'glise, ni de robe, ni d'pe, ni
ignorant, ni savant. Il faut lire la pice que Bautru fit contre lui,
qu'il a intitule _l'Ambigu_[103]. Quand son frre alla  Rome, il fut
long-temps  dcider s'il l'y mneroit ou non, et il disoit
plaisamment que cet homme toit si _ambigu_, qu'il rendoit ambigus
toutes les choses qui le concernoient. Quand il fut fait archevque,
pour montrer qu'il savoit du latin, il traduisit toutes les harangues
de Quinte-Curce et le trait _de Amiciti_ de Cicron; mais il ta sur
ce point-l l'_ambiguit_ o l'on avoit t jusques alors, car il
persuada tous ceux qui s'y connoissoient, qu'il n'entendoit pas cette
langue. Ces traductions pourtant furent estimes de toute la cour;
mais c'toit en un temps o l'on peut dire que l'on donnoit la
rputation. On ne laissoit pas de dire que les cadets avoient perdu
leur procs, car le cadet de Desportes et celui de Bertaut
approchoient encore moins de leurs ans que cet _ambigu_ du cardinal.

  [102] Du Perron (Jean Davy), archevque de Sens, mort en 1621.

  [103] M. de Bautru a fait une satire contre l'_Ambigu_. L'Ambigu
  toit frre de M. le cardinal du Perron. On ne pouvoit pas,
  disait-il, dcider s'il toit jour ou nuit lorsqu'il vint au
  monde. Il toit hermaphrodite, et la sage-femme, lors qu'il fut
  n, dit  la mre: Madame, votre fils est une fille, et votre
  fille est un garon. On le nomma _Lysique_, afin qu'on ne pt
  distinguer si c'toit le nom d'un homme ou d'une femme. Il mit un
  ouvrage en lumire, mais on ne pouvoit pas dire pour cela qu'il
  ft auteur, parce que c'toit une traduction. (_Menagiana_,
  dit. de 1762, tom. 1, pag. 339.)




LE DUC DE SULLY[104].


On a dit, et soutenu, qu'il venoit d'un cossais nomm Bethun, et non
de la maison des comtes de Bthune de Flandre. Il y avoit un cossois
archevque de Glascow qu'il traitoit de parent. Par sa vision d'tre
alli de la maison de Guise par la maison de Coucy, issue, dit-il, de
l'ancienne maison d'Autriche, comme s'il rputoit  dshonneur d'tre
parent de l'empereur et du roi d'Espagne, il alla s'offrir  MM. de
Guise contre M. le comte de Soissons. Le Roi[105] lui manda par M. du
Maurier, huguenot, depuis ambassadeur en Hollande, qu'il le rendroit
si petit compagnon, qu'il lui feroit bien voir que la maison de Guise
n'en seroit pas mieux pour avoir son appui; qu'il toit un ingrat, lui
qu'il avoit lev de rien, de s'aller offrir contre un prince du sang
 ceux qui avoient tch d'ter la couronne et la vie  son
bienfaiteur. M. du Maurier ne dit pas la moiti de ce que le Roi lui
avoit donn charge de dire; cependant mon homme fut si abattu que
c'toit une piti, car comme dans la prosprit il toit insolent, de
mme il toit lche et failli de coeur dans l'adversit.

  [104] J'ai tir la plus grande part de ceci d'un manuscrit qu'a
  fait feu M. Marbault, autrefois secrtaire de M.
  Duplessis-Mornay, sur les Mmoires de M. de Sully, dont il montre
  presque partout la fausset pour les choses qui concernent
  l'auteur. J'ai extrait de cet crit ce qu'on n'oseroit publier,
  quand on l'imprimera. (T.)--Si nous avions besoin de prouver que
  les _Mmoires de Tallemant_ ne sont pas une reproduction
  fastidieuse des autres Mmoires du temps, il nous suffiroit de
  citer  l'appui de notre assertion l'article _Sully_. Certes, ce
  ministre y est peint sous un jour tout nouveau. Est-il galement
  vrai? Nous sommes trs-ports  croire qu'un peu de passion a pu
  parfois rembrunir le tableau; mais il ne nous parot pas moins
  constant par les mots cits par Tallemant, de Henri IV sur Sully,
  mots qui portent videmment le cachet de ce prince, que, fort
  attach  son ministre dont il apprciait l'habilet, Henri IV
  regardoit son dvoment et ses services comme loin d'tre
  compltement dsintresss.

  [105] Henri III.

Il eut une querelle ensuite avec M. le comte de Soissons pour quelques
assignations o il rebuta fort ce prince. Ceux de Lorraine s'offrirent
 lui pour lui rendre la pareille, dont le Roi fut fort irrit. Ce
qu'il conte d'une autre querelle avec M. le comte pour un logement 
Chtellerault est faux[106]: M. le comte lui et pass l'pe au
travers du corps. Quoiqu'il ft gouverneur du Poitou, il n'y avoit
pourtant nul crdit.

  [106] _Mmoires de Sully_, liv. 22.

Il se vanta d'avoir fait donner le gouvernement de Provence  feu M.
de Guise[107], et M. le chancelier de Chiverny fit ses protestations
contre cela[108]. Il blme M. d'O[109], qui pourtant avoit les mains
nettes, et qui, au lieu de s'enrichir dans la surintendance, y mangea
son bien.

  [107] _Mmoires de Sully_, liv. 7.

  [108] _Mmoires d'Etat de messire Philippe Hurault, comte de
  Chiverny_, 1636, in-4.

  [109] _Mmoires_, liv. 4 et 7.

Il passe par-dessus M. de Sancy, comme s'il n'avoit point t
surintendant[110]. M. de Sancy fut chass pour avoir dit au Roi, au
sige d'Amiens, comme il lui demandoit conseil sur son mariage avec
madame de Beaufort, en prsence de M. de Montpensier, que p.....
pour p....., il aimeroit mieux la fille d'Henri II[111] que celle de
madame d'Estres, qui toit morte au bordel; et pour avoir dit aussi
 madame la duchesse[112] mme, qui disoit qu'un gentilhomme de ses
voisins avoit mis ses enfants sous le pole en pousant celle dont il
les avoit eus, que cela toit bon pour un hritage de cinq ou six
mille livres de rentes, mais que pour un royaume elle n'en viendroit
jamais  bout, et que toujours un btard seroit un fils de p..... A
la vrit ces paroles sont un peu bien rudes, mais le Roi devoit
considrer que M. de Sancy toit homme de bien, et qu'il lui avoit
rendu de grands services.

  [110] _Mmoires_, liv. 7.

  [111] Marguerite de France, reine de Navarre, pouse divorce de
  Henri IV. Tallemant lui consacre un article peu aprs.

  [112] La duchesse de Beaufort, Gabrielle.

Il avoit en effet soudoy  ses dpens les Suisses en grand nombre
qu'il amena  Henri IV[113]. Il mourut pauvre avec un arrt de dfense
dans sa poche. Plusieurs fois il lui est arriv d'tre pris par les
sergents; il se laissoit mener jusqu' la porte de la prison, puis il
leur montroit son arrt et se moquoit d'eux.

  [113] Harlay de Sancy, pour procurer des secours  Henri IV, mit
  en gage chez des Juifs de Metz un trs-beau diamant. Cette pierre
  a t runie aux diamants de la couronne. Il ne faut pas la
  confondre avec le Pitt ou le Rgent, qui est d'un poids beaucoup
  plus considrable.

Il avoit un fils qui fut page de la chambre de Henri IV. Las de porter
le flambeau  pied, il trouva moyen d'avoir une haquene. Le Roi le
sut et lui fit donner le fouet. Il juroit toujours _pa la mort_; on
l'appela _Palamort_. C'toit un assez plaisant homme. Il trouva une
fois madame de Gumene sur le chemin d'Orlans; elle venoit  Paris.
Il s'ennuyoit d'tre  cheval, car il faisoit mauvais temps; il lui
dit: Madame, il y a des voleurs  la valle de Torfou, je m'offre 
vous escorter.--Je vous rends grces, lui dit-elle.--Ah! madame,
rpliqua-t-il, il ne sera pas dit que je vous aie abandonne au
besoin; et en disant cela, il baisse la portire, et, quoi qu'elle
dt, il se mit dans le carrosse. A Rome, comme M. de Brissac toit
ambassadeur, un jour que l'ambassadrice devoit aller voir la vigne de
Mdicis, il se mit tout nu dans une niche o il n'y avoit point de
statue; il y a l une galerie qui en est toute pleine. Cet homme se
fit Pre de l'Oratoire, et on l'appeloit le Pre _Palamort_. Il
n'avoit dans sa chambre que des Saints cavaliers, comme saint Maurice,
saint Martin et autres.

L'autre fils de M. de Sancy, qui fut ambassadeur en Turquie, se fit
galement Pre de l'Oratoire.

Madame de Beaufort n'eut point de patience qu'elle n'et fait mettre
M. de Rosny en la place de M. de Sancy. Il lui faisoit la cour, il y
avoit long-temps. Son premier emploi fut de contrler les passe-ports
au sige d'Amiens, et puis il fut envoy dans les lections pour
prendre tous les deniers qui se trouveroient chez les receveurs, ce
qu'il fit avec beaucoup de rigueur. Il en usa de mme en toutes
rencontres. Comme il toit assez ignorant en fait de finances, il mena
avec lui un nomm Ange Cappel, sieur du Luat[114], une espce de fou
de belles-lettres, qui fit imprimer long-temps aprs, pour flatter M.
de Sully, un petit livre intitul: _Le Confident_, dont M. de
Lesdiguires fut fort en colre. Du Luat en fut mis en prison. Quand
on voulut l'interroger et qu'on lui dit: Promettez-vous de dire la
vrit?--Je m'en garderai bien, dit-il, je ne suis en peine que pour
l'avoir dite. Il donnoit des avis trs-pernicieux, et disoit, entre
autres sottises, qu'il ne falloit qu'un _lait d'amendes_ pour
restaurer la France, parce qu'il y avoit une affaire sur les amendes.
Il fit imprimer un livre de ses beaux avis, au frontispice duquel il
toit peint comme un Ange, avec des ailes et de la barbe au menton, et
des vers qui disoient qu'il n'avoit rien d'humain que la barbe[115].

  [114] Ange Cappel, seigneur du Luat, est auteur d'un livre
  intitul: _l'Abus des Plaideurs_, Paris, 1604, in-folio. Il nous
  a t impossible de dcouvrir dans aucune bibliothque de Paris,
  et dans aucun catalogue, le petit livre, ayant pour titre: _Le
  Confident_, dont parle Tallemant. Ange Cappel a son article dans
  la _Biographie universelle_ de Michaud; on trouve aussi des
  renseignemens sur lui dans les _Remarques_ sur le chapitre 11 de
  la _Confession de Sancy_. (Voyez le _Recueil de diverses pices
  servant  l'histoire de Henri_ III. Cologne, P. Marteau, 1699, t.
  2, p. 555.)

  [115] Cette factie orne le frontispice de _l'Abus des
  Plaideurs_. On rpondit  Cappel par un quatrain lourd et
  grossier, attribu  Rapin, que cite la _Biographie_. Ce donneur
  d'avis obtint le 27 septembre 1612 un arrt du conseil qui lui
  accordoit le vingtime denier d'un nouveau fonds qu'il proposoit
  sur le _mnage du domaine_ du roi. Une copie collationne de cet
  arrt existe dans le manuscrit du roi 8778, in-folio. Fonds de
  Bthune, p. 64.

M. d'Incarville, contrleur gnral des finances, n'toit point un
voleur, comme le dit M. de Sully[116]; c'tait un honnte homme et
homme de bien. Cette querelle avec madame de Beaufort, lorsqu'elle
alloit tre reine ne s'accorde gure avec ce que M. de Sully conte du
voyage de Clermont, o il donna des coups de bton au cocher par son
commandement; elle l'et fait chasser bien vite.

  [116] _Mmoires_, liv. 12.

Voici ce qui se passa  la maladie de madame de Beaufort. Elle dpcha
Puypeiroux vers le Roi pour lui en donner avis, et le supplier de
trouver bon qu'elle se ft mettre dans un bateau pour l'aller trouver
 Fontainebleau. Elle esproit que cela le feroit venir aussitt, et
qu'en faveur de ses enfants, il l'pouseroit avant qu'elle mourt. En
effet, aussitt que Puypeiroux fut arriv, le Roi le fit repartir pour
lui aller faire tenir prt le bac des Tuileries, dans lequel il
vouloit passer pour n'tre point vu, et incontinent il monta  cheval,
et fit si grande diligence qu'il rattrapa Puypeiroux,  qui il fit de
terribles reproches. Auprs de Juvisy, le Roi trouva M. le chancelier
de Bellivre, qui lui apprit la mort de madame la Duchesse. Nonobstant
cela, il vouloit aller  Paris pour la voir en cet tat, si M. le
chancelier ne lui et remontr que cela toit indigne d'un roi. Il se
laissa vaincre  ses raisons, et retourna  Fontainebleau.

M. de Sully dit en un endroit que le Roi monta dans son carrosse; il
n'en avoit point, quoiqu'il ft surintendant des finances. Il alloit
au Louvre en housse, et n'eut un carrosse que quand il fut grand
matre de l'artillerie. Le Roi ne vouloit pas qu'on en et. Le marquis
de Coeuvres et le marquis de Rambouillet furent les premiers des
jeunes gens qui en eurent, le dernier  cause de sa mauvaise vue,
l'autre en rendoit quelque autre raison[117]. Ils se cachoient, quand
ils rencontroient le Roi. Bassompierre disoit que quand il pleuvoit
ils alloient chercher des dames de leurs amies pour faire des visites
avec elles. Arnauld le Pteux[118] a t le premier garon de la ville
qui en ait eu, car les hommes maris en eurent avant lui. Le Roi ne
trouva pas bon que Fontenay-Mareuil[119] en et un, on lui dit qu'il
s'alloit marier. Enfin les carrosses devinrent tout communs; on ne
savoit ce que c'toit que des chevaux d'amble, le Roi seul avoit une
haquene; du temps d'Henri IV mme cela toit ainsi; on trottoit aprs
le Roi.

  [117] J'ai appris de la vieille madame Pilou, dit Sauval, qu'il
  n'y a point eu de carrosse  Paris avant la fin de la Ligue... La
  premire personne qui en eut toit une femme de sa connoissance
  et sa voisine, fille d'un riche apothicaire de la rue
  Saint-Antoine, nomm Fayereau, et qui s'toit fait sparer de
  corps et de biens d'avec Bordeaux, matre des comptes, son
  premier mari. (_Antiquits de Paris_, tome 1er, p. 191.)

  [118] On trouvera plus bas un article sur cet Arnauld; on y donne
  la raison du surnom bizarre qu'il portoit.

  [119] Ceci doit tre entendu de Louis XIII et non de Henri IV.
  Franois Du Val, marquis de Fontenay-Mareuil, lev auprs du
  dauphin, comme enfant d'honneur, n'avoit que quinze ans  la mort
  de Henri IV. Il pousa en novembre 1626 Suzanne de Monceaux.
  Fontenay-Mareuil s'est rendu clbre dans la carrire des
  ambassades; il a laiss des _Mmoires_ importants qui ont t
  publis pour la premire fois dans la premire srie de la
  _Collection des Mmoires relatifs  l'histoire de France_, tomes
  50 et 51.

Quand le Roi fit M. de Sully surintendant, cet homme, par bravoure,
fit un inventaire de ses biens qu'il donna  Sa Majest, jurant qu'il
ne vouloit que vivre de ses appointemens et profiter de l'pargne de
son revenu, qui ne consistoit alors qu'en la terre de Rosny. Mais
aussitt il se mit  faire de grandes acquisitions, et tout le monde
se moquoit de son bel inventaire. Le Roi tmoigna assez, ce qu'il en
pensoit, car M. de Sully ayant un jour bronch dans la cour du Louvre,
en le voulant saluer, comme il toit sur un balcon, il dit  ceux qui
toient auprs de lui, qu'ils ne s'en tonnassent pas, et que si le
plus fort de ses Suisses avoit autant de _pots de vin_ dans la tte,
il seroit tomb tout de son long.

Il se fait crire _monseigneur_ par La Varenne[120]; on ne donnoit
point du _monseigneur_ en ce temps-l au surintendant des finances, et
il n'toit que cela alors. D'ailleurs La Varenne toit trop fier pour
en user ainsi. On le voit par une chose, qu'il lui crivit depuis, 
propos du diffrend de leurs gendres[121] en Bretagne, pour la
prsance; quoique M. de Sully ft duc et pair, l'autre lui crivit
ainsi: _Le diffrend qui est entre nos gendres..._ Cela pensa faire
enrager le bon homme. Cela me fait ressouvenir que M. le chancelier
Seguier, dont la fille a pous le petit-fils de M. de Sully, lui
ayant crit une fois,  propos de quelques dmls, en ces mots: _Pour
conserver la paix dans nos familles_, il s'en mit en colre, et dit
que le mot de famille n'toit bon que pour le chancelier, qui n'toit
qu'un citadin.

  [120] Grand m... du roi (T.)--Cette assertion de Tallemant sur
  les fonctions secrtes de La Varenne ne parot pas dnue de
  vraisemblance. Son premier office avoit t celui de cuisinier
  chez Madame: il excelloit  piquer les viandes. Quand il eut fait
  fortune et quand Guillaume Fouquet (c'toit son nom) eut gagn le
  marquisat de La Varenne, Madame le rencontrant un jour, lui dit:
  La Varenne, tu as plus gagn  porter les _poulets_ de mon frre
  qu' piquer les miens. Il fut fait porte-manteau du Roi, puis
  conseiller d'tat et contrleur gnral des postes; toutefois ces
  diffrentes charges ne le dtournrent jamais du soin de ses
  missions amoureuses. Mais l'ge du Roi diminuoit chaque jour
  l'importance du rle de son confident; aussi La Varenne ayant
  obtenu une grce nouvelle du prince, comme le chancelier de
  Bellivre faisoit quelques difficults d'en sceller l'expdition,
  La Varenne lui dit: Monsieur, ne vous en faites pas tant
  accroire: je veux bien que vous sachiez que si mon matre avoit
  vingt-cinq ans de moins, je ne donnerois pas mon emploi pour le
  vtre.

  [121] M. de Rohan; le comte de Vertus d'Avaugour. (T.)--Henri,
  duc de Rohan, pousa en 1605 Marguerite de Bthune-Sully, et
  Claude de Bretagne, comte de Vertus, avoit pous Catherine
  Fouquet, fille du marquis de La Varenne.

Jamais il n'y eut un surintendant plus rbarbatif. Cinq ou six
seigneurs des plus qualifis de la cour, et de ceux que le Roi voyoit
de meilleur oeil, l'allrent un aprs-dner visiter  l'Arsenal. Ils
lui dclarrent en entrant qu'ils ne venoient que pour le voir. Il
leur rpondit que cela toit bien ais, et s'tant tourn devant et
derrire pour se faire voir, il entra dans son cabinet et ferma la
porte sur lui.

Un trsorier de France, nomm Pradel, autrefois matre-d'htel du
vieux marchal de Biron, et fort connu du Roi, ne pouvoit avoir raison
de M. de Sully, qui lui toit ses gages. Un jour il le voulut faire
sortir de chez lui par les paules, mais cet homme prit un couteau de
dessus la table, car le couvert toit mis, et lui dit: Vous aurez ma
vie auparavant; je suis dans la maison du roi, vous me devez justice.
Enfin, aprs bien du bruit, Pradel alla trouver le Roi, lui conta
l'histoire, et dclara que, dans le dsespoir o le mettoit M. de
Sully, il ne se soucioit point d'tre pendu, pourvu qu'il se ft
veng; qu'aussi bien il mourroit de faim. Le Roi le gourmanda fort;
mais, quelques plaintes que ft M. de Sully, il fallut payer Pradel.

Un Italien, venant de l'Arsenal, o il avoit eu quelques rebuffades du
surintendant, passa par la Grve, o l'on pendoit quelques
malfaiteurs. _O beati impiccati! s'cria-t-il, che non avete da fare
con quel Rosny._

Il toit si ha que par plaisir on coupoit les ormes qu'il avoit fait
mettre sur les grands chemins pour les orner. C'est un _Rosny_,
disoient-ils, faisons-en un _Biron_[122]. Il avoit propos au Roi,
qui aimoit les tablissements, d'obliger les particuliers  mettre des
arbres le long des chemins; et comme il vit que cela ne russissoit
pas, il fut le premier  s'en moquer.

  [122] Par allusion au supplice du marchal de Biron, dcapit le
  31 juillet 1602.

M. de Sully dit en un endroit de ses _Mmoires_ que M. de Biron et
douze des plus galants de la cour ne pouvoient venir  bout d'un
ballet qu'ils avoient entrepris, et qu'il fallut lui faire commander
par le Roi de s'en mettre. C'toit une de ses folies que la danse.
Tous les soirs, jusqu' la mort d'Henri IV, un nomm La Roche, valet
de chambre du Roi, jouoit sur le luth les danses du temps, et M. de
Sully dansoit tout seul avec je ne sais quel bonnet extravagant en
tte, qu'il avoit d'ordinaire quand il toit dans son cabinet. Les
spectateurs toient Duret, depuis prsident de Chevry, et La Clavelle,
depuis seigneur de Chevigny[123], qui, avec quelques femmes d'assez
mauvaise rputation bouffonnoient tous les jours avec lui. Ces gens
lui applaudissoient, quoique ce ft le plus maladroit homme du
monde[124]. Il montoit quelquefois des chevaux dans la cour de
l'Arsenal, mais de si mauvaise grce que tout le monde se moquoit de
lui.

  [123] Duret de Chevry, sur lequel on verra plus bas un article
  dans ces Mmoires, et La Clavelle de Chevigny avoient t
  secrtaires de Sully. (Voyez l'_avertissement_ qui prcde les
  _Mmoires de Sully_, Tome 1er, p. 3, de la 2e srie de la
  _Collection des Mmoires relatifs  l'histoire de France_.)

  [124] Tout ceci contraste fort avec le caractre d'austrit de
  convention qu'on a prt  Sully. Il est surtout une pointe qui
  trane dans tous les _ana_ historiques et qui se trouve rvoque
  en doute par le rcit de Tallemant. Si l'on en croit les
  conteurs, aprs la mort de Henri IV le prince de Cond tmoigna
  un jour le dsir que le marquis de Rosny, fils de
  l'ex-surintendant, figurt dans un ballet qu'il montoit. Sully
  lui aurait rpondu avec cette svrit thtrale que la tradition
  lui prte: Rosny est mari, il a des enfants, ce n'est plus 
  lui  danser.--Je vois bien ce que c'est, auroit repris le
  prince, vous voulez faire de mon ballet une affaire
  d'Etat.--Nullement, monsieur, lui rpondit Sully, tout au
  contraire: je tiens vos affaires d'Etat pour des ballets. Cela
  est bien digne, mais Tallemant est plus naturel, et il toit
  rapproch des sources.

A propos de ballet, M. le Prince en dansa un, et le Roi commanda  M.
de Sully de donner une ordonnance pour cela. M. de Sully enrageoit,
et, comme pour se moquer, il mit en bas: Et autant pour le brodeur.
Pour le faire enrager encore plus, M. le Prince se fit payer le double
en disant qu'il y en avoit la moiti pour le brodeur. Il alla avec
toute sa maison chez M. d'Arbault, trsorier de l'pargne, et n'en
sortit qu'il n'et reu l'argent. Le Roi ne fit qu'en rire, et dit que
M. de Sully mritoit bien cela.

Sully gardoit lui-mme la porte de la salle  double rang de galeries
qu'il avoit fait faire  l'Arsenal pour les ballets.

C'toit  Duret, son m........, qu'on prsentoit les gants[125]. Il
parle dans ses _Mmoires_ d'un nomm Robin qu'il rebuta[126]; c'est
qu'il s'toit adress  lui-mme, et non pas  Duret.

  [125] _Prsenter, donner les gants_, locutions tires de l'ancien
  usage de donner une paire de gants  celui qui apportoit le
  premier une bonne nouvelle, et par extension faire un cadeau en
  change d'un service, d'une faveur. Cet usage venoit d'Espagne,
  o il s'appeloit la _paraguante_.

  [126] Livre 9.

La chambre de justice ne fut tablie que pour perdre M. de Sully et
dcouvrir ses malversations; et cela toit men par des gens qu'il
avoit mis dans les finances. Il s'opposa tant qu'il put  la
recherche, et ce fut lui qui fit la composition des financiers. M. de
Bellegarde s'en tant rendu le solliciteur, il fit si bien qu'il
rduisit  fort peu de chose ce qui devoit revenir de cette
composition, pour faire accroire au Roi qu'il avoit t mal conseill,
et que, pour un petit profit, il avoit perdu la bonne volont de ses
officiers. Ceci arriva en 1606, et le roi, sachant les pots-de-vin
qu'il prenoit, et croyant qu'il avoit part aux intrts d'avance qu'on
payoit aux trsoriers de l'Epargne, faisoit tat de donner la
surintendance  M. de Vendme, quand il auroit plus d'ge; lorsque Sa
Majest mourut, elle toit sur le point de l'y tablir.

Son triomphe d'Ivry et les grandes sommes qu'il tira des prisonniers
de guerre qu'il fit, sont les plus plaisants endroits de son
livre[127]. Toutes ces extravagances sont peintes dans une grande
salle  Villebon, dans le pays Chartrain.

  [127] _Mmoires_, liv. 3.

C'toit le plus sale homme du monde en paroles. Un jour, je ne sais
quel gentilhomme fort bien fait alla dner avec lui. Madame de Sully
sa seconde femme[128], qui vit encore, le regardoit de tous ses yeux.
Avouez, madame, lui dit-il tout haut, que vous seriez bien attrape
si monsieur n'avoit point de... Il ne se tourmentoit pas autrement
d'tre cocu; et en donnant de l'argent  sa femme, il disoit: Tant
pour cela, tant pour cela, et tant pour vos f... Il fit faire un
escalier spar qui alloit  l'appartement de sa femme, et lui dit:
Madame, faites passer les gens que vous savez par cet escalier-l,
car si j'en rencontre quelqu'un, sur mon escalier, je lui en ferai
sauter toutes les marches.

  [128] Sully, veuf d'Anne de Courtenay, se remaria  Rachel de
  Cochefilet, veuve elle-mme en premires noces de Chteaupers.

Ce bon homme, plus de vingt-cinq ans aprs que tout le monde avoit
cess de porter des chanes et des enseignes de diamants, en mettoit
tous les jours pour se parer, et se promenoit en cet quipage sous les
porches de la Place-Royale, qui est prs de son htel. Tous les
passans s'amusoient  le regarder. A Sully, o il s'toit retir sur
la fin de ses jours[129], il avoit quinze ou vingt vieux puants et
sept ou huit vieux retres de gentilshommes qui, au son de la cloche,
se mettoient en haie pour lui faire honneur, quand-il alloit  la
promenade, et puis le suivoient. Il entretenoit je ne sais quelle
espce de garde suisse. Il disoit qu'on se pouvoit sauver en toute
sorte de religion, et a voulu tre enterr en terre sainte.

  [129] Sully se retira en effet,  la mort de Henri IV, dans la
  terre de son nom; mais tant rentr en possession du chteau de
  Villebon qu'il avoit cd au prince de Cond, il en fit son
  habitation principale, et il y est mort. Tallemant, dans cet
  article, montre plus qu'ailleurs son esprit mordant et port au
  dnigrement. On voit dans les _Mmoires de Sully_ de l'abb de
  l'Ecluse, Londres, 1747, in-4, tom. 3, pag. 414, le grand tat
  que le ministre de Henri IV conserva jusque dans ses terres. Le
  chteau de Sully est un curieux monument du moyen ge; il a t
  sous Charles VII la demeure de La Trmouille. Il toit avant la
  rvolution flanqu de tours, mais il n'en subsiste qu'une seule
  aujourd'hui. On voit au milieu de la cour la statue en marbre que
  Rachel de Cochefilet, duchesse de Sully, fit lever  Villebon 
  la mmoire de son mari; on regrette que cette statue n'ait pas
  encore t place sur son pidestal, et qu'elle soit encore
  couche dans la caisse qui a servi  la transporter de Villebon 
  Sully.




LE CONNTABLE DE LESDIGUIRES.

M. DE CRQUI.


Franois de Bonne, seigneur de Lesdiguires[130], toit d'une maison
noble et ancienne des montagnes du Dauphin, mais pauvre. Aprs avoir
fait ses tudes, il se fit recevoir avocat au parlement de Grenoble,
et y plaida, dit-on, quelquefois; mais se sentant appel  de plus
grandes choses, il se retira chez lui, en dessein d'aller  la guerre.
Cependant, n'ayant pas autrement de quoi se mettre en quipage, il
emprunta une jument  un htelier de son village, faisant semblant
d'aller voir un de ses parents. Or, cette jument, n'appartenant pas 
cet htelier, lui fut redemande, et cela donna sujet  un procs qui,
quoique de petite consquence, dura pourtant si long-temps, comme il
n'arrive que trop souvent, qu'avant qu'il ft termin, M. de
Lesdiguires toit dj gouverneur du Dauphin. Un jour donc qu'il
passoit  cheval, suivi de ses gardes, dans la place de Grenoble, ce
pauvre htelier, qui y toit  la poursuite de son procs, ne put
s'empcher de dire assez haut: Le diable emporte Franois de Bonne,
tant il m'a caus de mal et d'ennui. Un des assistants lui demanda
pourquoi il parloit ainsi; cet homme lui raconta toute l'histoire de
la jument. Celui qui lui avoit fait cette demande toit un des
domestiques de M. de Lesdiguires, et le soir mme il lui en fit le
conte; car le conntable avoit, dit-on, cette coutume, qu'il vouloit
voir tous ses domestiques avant de se coucher, et quelquefois il
s'entretenoit familirement avec eux. Ayant su cette aventure, il
commanda  cet homme de lui amener le lendemain le pauvre htelier,
qui, bien tonn, et intimid exprs par son conducteur, se vint jeter
aux pieds de M. de Lesdiguires, lui demandant pardon de ce qu'il
avoit dit de lui; mais lui, n'en faisant que rire, le releva, et
pendant qu'il l'entretenoit du temps pass, on fit venir la partie
adverse, avec laquelle il s'accorda sur-le-champ, et donna mme
quelque rcompense  ce bon homme.

  [130] Le conntable de Lesdiguires, n  Saint-Bonne de
  Champsaut, le 1er avril 1543, mort  Valence en 1626.

M. le conntable aimoit  se souvenir de sa premire fortune, et on en
voit aujourd'hui une grande marque, en ce qu'ayant fait btir un
superbe palais  Lesdiguires, il prit plaisir  laisser tout auprs,
en son entier, la petite maison o il toit n, et que son pre avoit
habite.

Pour venir  madame la conntable de Lesdiguires, sa femme, qui est
morte il n'y a pas long-temps, elle s'appeloit Marie Vignon, et toit
fille d'un fourreur de Grenoble. Elle fut marie  un marchand drapier
de la mme ville, nomm sire Aymon Mathel, dont elle eut deux filles.
C'tait une assez belle personne, mais il n'y avoit rien
d'extraordinaire. Son premier, galant fut un nomm Roux, secrtaire de
la cour de parlement de Grenoble, qui depuis la donna  M. de
Lesdiguires. Or, ce Roux toit grand ami d'un Cordelier appel de
Nobilibus, qui fut brl  Grenoble pour avoir dit la messe sans avoir
reu les ordres. On le soupconnoit aussi de magie, et le peuple croit
encore aujourd'hui que ce Cordelier avoit donn  madame la conntable
des charmes pour se rendre matresse de l'esprit de M. de
Lesdiguires. Il est bien certain qu'elle eut d'abord un fort grand
pouvoir sur lui.

Il n'y avoit pas long-temps que cet amour duroit, lorsque la femme
quitta la maison de son mari; elle ne logeoit pourtant pas avec son
galant, mais en un logis spar o il lui donna grand quipage, et
bientt aprs il la fit marquise. Il en eut deux filles durant cette
sparation d'avec sont mari. On dit que les parents de M. de
Lesdiguires gagnrent son mdecin, qui lui conseilla, pour sa sant,
de changer de matresse, et qu'en mme temps, pour essayer de la lui
faire oublier, on lui prsenta une fort belle personne, nomme Pachon,
femme d'un de ses gardes. Mais la marquise, car on l'appeloit ainsi
alors, fit donner des coups de bton  cette femme dans la maison mme
de M. de Lesdiguires, et incontinent aprs s'alla jeter  ses pieds.
Elle n'eut pas grande peine  faire sa paix, et fut plus aime
qu'auparavant.

M. de Lesdiguires toit oblig de faire plusieurs voyages; elle le
suivit partout, et mme  la guerre; on dit pourtant qu'il voulut
faire en sorte que le drapier la reprt, et qu'il lui fit offrir pour
cela de le faire intendant de sa maison. Mais ce marchand, qui toit
homme d'honneur, n'y voulut jamais entendre.

Cependant elle ne perdoit point d'occasion d'avancer ses parents.
Elle fit donner des bnfices ou des compagnies  sept ou huit frres
qu'elle avoit, maria fort bien deux de ses soeurs. L'une pousa un
gentilhomme de la campagne, et depuis, tant veuve, elle fut
entretenue, car c'est une bonne race, par un prieur proche de Die,
dont elle eut une fille qui est religieuse dans Grenoble, mais que
madame la conntable, cette prude, n'a pas voulu voir. L'autre fut
marie  un capitaine nomm Tonnier, et aprs sa mort elle pousa un
prsident de la chambre des comptes de Grenoble, appel Le Blanc.
Celle-ci ne voulut point faire honte  ses anes, et pendant la vie
et aprs la mort de son second mari, elle eut pour galant un nomm
L'Agneau, qu'elle pousa  l'article de la mort, et aprs avoir reu
l'extrme-onction.

La marquise maria aussi les deux filles qu'elle avoit eues du drapier,
l'une  La Croix, matre-d'htel de M. de Lesdiguires, et en secondes
noces au baron de Barry. Celle-ci se garda bien de dgnrer, et fut
une digne fille d'une telle mre. L'autre fut marie trois fois: la
premire  un gentilhomme de la campagne dont je ne sais point le nom;
la seconde  un autre gentilhomme nomm Moncizet, avec lequel elle fut
dmarie, et pour la troisime fois elle pousa le marquis de
Canillac.

Quant aux filles qu'elle avoit eues de M. de Lesdiguires, nous dirons
ensuite  qui elles furent maries; mais il faut dire auparavant de
quelle faon leur mre parvint  se faire pouser par M. de
Lesdiguires.

Elle toit demeure  Grenoble, tandis que M. de Lesdiguires toit au
sige de quelque place dans le Languedoc. En ce temps-l, un certain
colonel Alard, pimontais, vint faire des recrues en Dauphin. Elle en
fut cajole, mais non pas aussi ouvertement qu'elle l'avoit t
auparavant par M. de Nemours, qui lui fit mille galanteries, durant un
voyage que M. de Lesdiguires avoit t oblig de faire en Picardie.
Or comme elle ne pensoit qu' devenir femme de M. de Lesdiguires, et
que la vie de son mari toit un obstacle insurmontable, elle persuada
 ce colonel de l'assassiner; ce qu'il fit en cette sorte.

Le drapier, ayant abandonn son commerce, s'tait retir aux champs
depuis quelques annes, en un lieu appel le Port de Gien, dans la
paroisse de Mellan,  une petite lieue de Grenoble. Le colonel mont 
cheval, accompagn d'un grand valet italien  pied; il arriva de bonne
heure en ce lieu, et ayant rencontr un berger, il lui demanda la
maison du capitaine Clavel. Le berger lui dit qu'il ne connoissoit
personne de ce nom-l, mais que s'il demandoit la maison de sire
Mathel, c'tait une de ces deux qu'il voyoit seules assez prs de l.
Le colonel le pria de l'y conduire, afin que le berger lui montrt
l'homme qu'il cherchoit, car il ne le connoissoit pas. Ils n'eurent
pas fait beaucoup de chemin que le berger lui montra le drapier qui se
promenoit seul le long d'une pice de terre; le colonel le remercia,
lui donna pour boire et le renvoya. Aprs il va au marchand, et le
jette par terre d'un coup de pistolet qu'il accompagne de quelques
coups d'pe, de peur de manquer  le tuer.

La justice fit prendre le valet du mort et une servante qui toit sa
concubine, avec le berger qui raconta toute l'histoire, sans pouvoir
nommer le meurtrier. On lui demanda s'il le reconnotroit bien. Il
rpondit qu'oui. C'est pourquoi on le mit  Grenoble  une grille de
la prison qui rpond sur la grande place appele Saint-Andr. Il n'y
fut pas long-temps sans voir passer le colonel, qu'il reconnut
aussitt, et qui fut tout aussitt emprisonn, car il avoit cru
sottement que ce berger n'avoit rien vu.

M. de Lesdiguires, en ayant reu avis en diligence, craignit que, si
cette affaire s'approfondissoit, sa matresse ne ft terriblement
embarrasse; il partit promptement du lieu o il toit, et, entrant
dans la ville sans qu'on l'y attendt, alla d'autorit dlivrer le
Pimontais; et le fit sauver en mme temps. Le parlement fit du bruit,
et voulut s'en venger sur la matresse de M. de Lesdiguires, ne
pouvant s'en venger sur lui-mme. Mais comme le conntable toit
adroit, il sut si bien ngocier avec chaque conseiller en particulier,
qu'il ne se parla plus de cette affaire.

Depuis ce temps-l il fut encore cinq ou six ans sans pouser la
marquise, et  la fin il s'y rsolut, pour lgitimer les deux filles
qu'il en avoit eues. Elles toient adultrines pourtant[131].

  [131] En partant pour s'aller marier, il dit  sa matresse:
  Allons donc faire cette sottise, puisque vous le voulez (T.)

Il en avoit une d'un premier lit qui fut marie  M. de Crqui. M. de
Lesdiguires d'aujourd'hui, auparavant M. le comte de Saulx, et feu M.
de Canaples, pre de M. de Crqui d' prsent, vinrent de ce mariage.
Cette fille tant morte, on prit une trange rsolution, qui fut de
marier les deux filles qu'il avoit eues de madame la conntable, l'une
au comte de Saulx, et l'autre  M. de Crqui[132] son pre, afin de
leur conserver tout le bien de M. le conntable. Il est vrai qu'il y
eut quelque intervalle de temps entre ces deux mariages, car l'ane
de ces filles, marie au marquis de Montbrun, fut dmarie pour
pouser le comte de Saulx dont elle toit tante; il toit fils de la
fille du premier lit de M. de Lesdiguires.

  [132] Charles, marchal de Crqui, pousa Madeleine de Bonne,
  fille du conntable de Lesdiguires. Il mourut en 1638,  l'ge
  d'environ soixante et onze ans.

Ce mariage ne fut pas heureux, et la comtesse de Saulx mourut bientt
sans enfants. Voil pourquoi, comme on avoit toujours la pense de
conserver tout le bien  M. de Crqui et  ses enfants, la cadette ne
pouvant pas tre pouse par M. le comte de Saulx, qui toit veuf de
sa soeur de pre et de mre, ni par M. de Canaples, qui toit mari
avec une parente de MM. de Luynes, soeur de Combalet. Il fallut que M.
de Crqui l'poust, quoiqu'il ft veuf d'une soeur du premier lit et
beau-frre de celle qui venoit de mourir. Le pape, quand on lui
demanda la dispense pour ce dernier mariage, dit qu'il falloit un pape
tout entier pour donner toutes les dispenses que ceux de cette maison
demandoient. Et il ne laissa pourtant pas de la donner.

Ce mariage du marchal de Crqui fut encore plus malheureux que les
autres. Sa femme et lui ne vivoient pas bien ensemble, et un nomm
Najre, chef de son conseil[133], le fit rsoudre, aprs la mort du
conntable,  une mchancet qu'on auroit de la peine  croire, qui
fut de faire persuader  la marchale, qui n'avoit point d'enfants,
d'en supposer un, afin que la supposition tant dcouverte, cela
donnt lieu de la clotrer et de retenir tout son bien. On persuada
donc  la marchale cette supposition, comme elle toit  une maison
des champs, appele la Tour-d'Aigues. Il se trouva que la fermire
toit grosse, qui consentit volontiers  donner son enfant  la
marchale, pour en faire un grand seigneur. Mais le marchal donna
ordre que celui qui transporteroit cet enfant d'une chambre  l'autre
l'toufft en chemin, sur quoi la vritable mre, reconnoissant sa
faute, commena dans sa douleur  s'accuser, et sa matresse aussi, de
cette supposition. Aussitt le comte de Saulx survint avec des
commissaires qu'on avoit fait tenir tout prts, et qui, ayant fait
leurs informations, emprisonnrent la marchale. Ce procs pourtant
fut si bien conduit par le conseil et l'adresse de madame la
conntable, que ce mari, qui avoit voulu embarrasser sa femme par
cette accusation, se trouva presqu'aussi embarrass qu'elle, et fut
oblig de s'accommoder. Aprs cette belle affaire, il en fit encore
une autre. Il fit enlever la conntable, sa belle-mre, et la tint
long-temps prisonnire au fort de Barreaux, l'accusant faussement de
crime de lze-majest et d'avoir intelligence avec le duc de Savoie;
mais le feu roi (Louis XIII) et le cardinal de Richelieu, passant 
Lyon, la mirent en libert.

  [133] Il toit garde-des-sceaux du parlement de Grenoble.

M. de Crqui ayant t tu en Italie, la marchale eut sur la fin de
ses jours feu M. d'Elboeuf pour galant durant le sjour qu'elle fit 
Paris. Aprs elle alla mourir  Bourg en Bresse, et  l'heure de sa
mort elle donna toutes ses pierreries  un gentilhomme du duc pour les
lui porter. Elles toient en assez bonne quantit, car sa mre lui en
avait donn de belles pour une terre qu'elle lui avoit baille en
change. Par son testament elle donna encore  M. d'Elboeuf une belle
terre auprs de Paris.

Ce M. d'Elboeuf toit un grand abatteur de bois. Il attrapa
plaisamment (il y a trois ou quatre ans) une demoiselle de sa femme,
madame d'Elboeuf, qui est devenue ridicule, de belle qu'elle avoit t
autrefois (elle est soeur de M. de Vendme)[134]. Elle toit fort
malade. Elle avoit une demoiselle trs-jolie; le mari en toit pris.
Un jour il vint tout triste, et dit devant cette fille: Ma femme est
morte, les mdecins en dsesprent, ils me l'ont avou, et de plus un
astrologue, qui a fait son horoscope, et que je viens de visiter
exprs pour cela, assure qu'elle n'en sauroit chapper. Cette fille
depuis ce moment se mit dans l'esprit qu'elle pourroit bien devenir
princesse, et se laissa faire un petit enfant. Madame d'Elboeuf a
enterr son mari; il est mort cette anne, g de soixante-un
ans[135], et il disoit: Faut-il que je meure si jeune!

  [134] Catherine Henriette, lgitime de France, fille de Henri IV
  et de Gabrielle d'Estres, fut marie au duc d'Elboeuf en 1619,
  et mourut en 1663.

  [135] Charles de Lorraine, deuxime du nom, duc d'Elboeuf, mourut
  le 5 novembre 1657. Cette date et quelques autres,
  particulirement celle que Tallemant a mise  la marge de son
  introduction, font connotre principalement l'poque  laquelle
  il crivoit ses Mmoires.

Pour revenir au conntable, voici ce que Branon a rapport de sa
mort. Il travailloit avec lui, le propre jour qu'il mourut,  des
dparts de gens de guerre. Il faudroit, lui dit Branon, que M. de
Crqui ft ici.--Voire, rpondit le conntable, nous aurions beau
l'attendre, s'il a trouv un chambrillon en son chemin, il ne viendra
d'aujourd'hui. Il travailla de fort bon sens, aprs il fit venir son
cur. Monsieur le cur, lui dit-il, faites-moi faire tout ce qu'il
faut. Quand tout fut fait: Est-ce l tout, dit-il, monsieur le
cur?--Oui, monsieur.--Adieu, monsieur le cur, en vous remerciant.
Le mdecin lui dit: Monsieur, j'en ai vu de plus malades
chapper.--Cela peut tre, rpondit-il, mais ils n'avoient pas
quatre-vingt-cinq ans comme moi. Il vint des moines  qui il avoit
donn quatre mille cus, qui eussent bien voulu en avoir encore
autant. Ils lui promettoient paradis en rcompense. Voyez-vous, leur
dit-il, mes pres, si je ne suis sauv pour quatre mille cus, je ne
le serai pas pour huit mille. Adieu. Il mourut comme cela, le plus
tranquillement du monde.

J'ajouterai quelque chose de feu M. de Crqui. On lui dit, quand il
voulut attaquer Gavi, forteresse des Gnois, que Barberousse n'avoit
pu la prendre. Eh! bien, rpondit-il, _Barbegrise_ la prendra. Il la
prit en effet.

Il disoit les choses assez plaisamment. Un jour il tomba du haut d'un
escalier en bas, sans se faire autrement de mal. Ah! monsieur, lui
dit-on, que vous avez sujet de remercier Dieu!--Je m'en garderai bien,
dit-il, il ne m'a pas pargn un chelon.

Il fit de si grandes pertes au jeu qu'il en pensa perdre l'esprit, et
si le conntable ne lui et envoy cent mille cus et promesse
d'autant, il n'en ft point revenu. Il n'y eut que cela qui le remit.
Il toit fort coquet et il vouloit toujours parotre jeune. Quand le
cardinal de Richelieu, avant que d'tre duc, se fit recevoir
conseiller honoraire au Parlement, M. de Crqui fut un de ses
tmoins, et lui dit en dnant chez le premier prsident au sortir de
l: Monsieur, je vous ai rendu aujourd'hui le plus grand service que
je vous pouvois rendre, en disant mon ge.

On conte de lui une chose qui est assez de galant homme. La nuit, des
filoux lui demandrent la bourse. Je n'ai rien, leur dit-il, je viens
de perdre.--Monsieur, lui dirent-ils, nous vous connoissons,
promettez-nous de nous donner quelque chose, et demain un de nous ira
vous le demander. Il leur promit trente pistoles. Le lendemain matin,
un de ces honntes gens, demanda  lui parler, et lui dit tout bas
qu'il venoit qurir ce qu'il leur avoit promis. Il avoit oubli ce que
c'toit. L'autre l'en fit ressouvenir, il se mit  rire et lui dit:
Je tiendrai parole, mais il faut avouer que tu es bien imprudent. En
effet, il lui donna les trente pistoles[136].

  [136] Turenne, comme chacun sait, se trouva dans une circonstance
  toute pareille, et tint la mme conduite.




LA REINE MARGUERITE DE VALOIS.


La reine Marguerite[137] toit belle en sa jeunesse, hors qu'elle
avoit les joues un peu pendantes, et le visage un peu trop long.
Jamais il n'y eut une personne plus encline  la galanterie. Elle
avoit d'une sorte de papier dont les marges toient toutes pleines de
trophes d'amour. C'tait le papier dont elle se servoit pour ses
billets doux. Elle parloit _phbus_ selon la mode de ce temps-l, mais
elle avoit beaucoup d'esprit. On a une pice d'elle, qu'elle a
intitule: _La Ruelle mal assortie_[138], o l'on peut voir quel toit
son style de galanteries.

  [137] Je ne dirai que ce qui n'est point dans ses _Mmoires_, ni
  dans ceux que M. de Peiresc a laisss  M. Dupuy.
  (T.)--Marguerite de France, reine de Navarre, premire femme de
  Henri IV, ne en 1552, morte le 27 mars 1615. On a d'elle des
  Mmoires fort curieux, qui ont eu beaucoup d'ditions.

  [138] Cette pice ne parot pas avoir t imprime.

Elle portoit un grand vertugadin, qui avoit des pochettes tout autour,
en chacune desquelles elle mettoit une bote o toit le coeur d'un de
ses amants trpasss, car elle toit soigneuse,  mesure qu'ils
mouroient, d'en faire embaumer le coeur. Ce vertugadin se pendoit tous
les soirs  un crochet qui fermoit au cadenas, derrire le dossier de
son lit.

On dit qu'un jour M. de Turenne, depuis M. de Bouillon, tant ivre,
lui dgobilla sur la gorge en la voulant jeter sur un lit.

Elle devint horriblement grosse, et avec cela elle faisoit faire ses
carrures et ses corps de jupes beaucoup plus longs qu'il ne le
falloit, et ses manches  proportion. Elle toit coiffe de cheveux
blonds, d'un blond de filasse blanchie sur l'herbe. Elle avoit t
chauve de bonne heure; pour cela elle avoit de grands valets de pied
blonds que l'on tondoit de temps en temps.

Elle avoit toujours de ces cheveux-l dans sa poche, de peur d'en
manquer; et, pour se rendre de plus belle taille, elle faisoit mettre
du fer-blanc aux deux cts de son corps pour largir la carrure. Il y
avoit bien des portes o elle ne pouvoit passer.

Elle aima sur la fin de ses jours un musicien nomm Villars. Il
falloit que cet homme et toujours des chausses trousses et des bas
d'attache, quoique personne n'en portt plus. On l'appeloit
vulgairement _le roi Margot_[139]. Elle a eu quelques btards, dont
l'un, dit-on, a vcu, et a t capucin[140]. Ce roi Margot n'empchoit
point que la bonne Reine ft bien dvote et bien craignant Dieu, car
elle faisoit dire une quantit trange de messes et de vpres.

  [139] Margot toit le nom abrg et familier que Charles IX
  donnoit  sa soeur Marguerite. En donnant ma soeur Margot au
  prince de Barn, je la donne  tous les huguenots du royaume. En
  effet, les faveurs de la princesse passoient dj pour tre
  partages par un assez grand nombre d'lus.

  [140] Bassompierre en a parl. Le soir (du 5 aot 1628), ce
  capucin, fils de la feue reine Marguerite et de Chauvalon, nomm
  Pre Archange, me vint trouver et me dit force impertinences.
  (_Mmoires de Bassompierre_, deuxime srie des _Mmoires
  relatifs  l'Histoire de France_, t. 21, pag. 162.)

Hors la folie de l'amour, elle toit fort raisonnable. Elle ne voulut
point consentir  la dissolution de son mariage en faveur de madame de
Beaufort. Elle avoit l'esprit fort souple et savoit s'accommoder au
temps. Elle a dit mille cajoleries  la feue Reine-mre[141], et quand
M. de Souvray[142] et M. de Pluvinel[143] lui menrent le feu Roi,
elle s'cria: Ah! qu'il est beau, ah! qu'il est bien fait! que le
Chiron est heureux qui lve cet Achille! Pluvinel, qui n'toit gure
plus subtil que ses chevaux, dit  M. de Souvray: Ne vous disois-je
pas bien que cette mchante femme nous diroit quelque injure? M. de
Souvray[144] lui-mme n'toit gure plus habile. On avoit fait des
vers dans ce temps-l qu'on appeloit _les Visions de la cour_, o l'on
disoit de lui _qu'il n'avoit de Chiron que le train de derrire_.

  [141] Marie de Mdicis, qui l'avoit remplace dans la couche de
  Henri IV, et au couronnement de laquelle Henri IV exigea qu'elle
  part.

  [142] M. de Souvray, ou de Souvr, toit gouverneur de Louis
  XIII.

  [143] Il toit sous-gouverneur et premier cuyer de la grande
  curie. (T.)

  [144] Ce M. de Souvray,  ce qu'on prtend, disoit _Bucphale_ en
  lieu de Cphale, en cet endroit de Malherbe (_Ode  la Reine-mre
  du Roi, sur sa bienvenue en France_) o il y a:

     Quand les yeux mme de Cphale
     En feroient la comparaison. (T.)

  Henri IV alloit quelquefois visiter la reine Marguerite[145], et
  gronda de ce que la Reine-mre n'alla pas assez avant la recevoir
   la premire visite.

  [145] Elle avoit fait btir un htel  l'entre de la rue de
  Seine (sur l'emplacement des maisons qui commencent la rue 
  droite). Les jardins s'tendoient le long de la rivire jusqu'
  la rue des Saints-Pres. La premire fois que Henri alla la voir,
  il lui dit, en la quittant, qu'_il la prioit d'tre plus
  mnagre_. Que voulez-vous, rpondit-elle, la prodigalit est
  chez moi un vice de famille.

Durant ses repas, elle faisoit toujours discourir quelques hommes de
lettres. Pitard, qui a crit de la morale, toit  elle, et elle le
faisoit parler assez souvent.

Le feu Roi s'avisa de danser un ballet de la vieille cour, o, entre
autres personnes qu'on reprsentoit, on reprsenta la reine Marguerite
avec la ridicule figure dont elle toit sur ses vieux jours. Ce
dessein n'toit gure raisonnable en soi; mais au moins devoit-on
pargner la fille de tant de rois.

A propos de ballets, une fois qu'on en dansoit un chez elle, la
duchesse de Retz la pria d'ordonner qu'on ne laisst entrer que ceux
qu'on avoit convis, afin qu'on pt voir le ballet  son aise. Une des
voisines de la reine Marguerite, nomme mademoiselle Loiseau, jolie
femme et fort galante, fit si bien qu'elle y entra. Ds que la
duchesse l'aperut, elle s'en mit en colre, et dit  la Reine qu'elle
la prioit de trouver bon que pour punir cette femme elle lui ft
seulement une petite question. La Reine lui conseilla de n'en rien
faire, et lui dit que cette demoiselle avoit bec et ongles; mais
voyant que la duchesse s'y opinitroit, elle le lui permit enfin. On
fit donc approcher mademoiselle[146] Loiseau, qui vint avec un air
fort dlibr: Mademoiselle, lui dit la duchesse, je voudrois bien
vous prier de me dire si les oiseaux ont des cornes?--Oui, madame,
rpondit-elle, les ducs en portent[147]. La Reine, oyant cela, se mit
 rire, et dit  la duchesse: Eh bien! n'eussiez-vous pas mieux fait
de me croire?

  [146] On ne donnoit alors que la qualification de _demoiselle_
  aux femmes bourgeoises; celle de _madame_ n'appartenoit qu'aux
  femmes de qualit.

  [147] Madame de Retz toit galante. (T.)--Mnage, qui croyoit
  cette anecdote plus rcente, la rapporte ainsi: Madame Loiseau,
  bourgeoise, toit  Versailles. Le Roi, voyant qu'elle s'avanoit
  fort prs du cercle, dit  madame la duchesse de ***:
  Questionnez-la un peu, madame. Madame la duchesse de ***,
  l'ayant fait approcher, lui dit: Madame, quel est l'oiseau le
  plus sujet  tre cocu? Elle lui rpondit C'est un duc,
  madame. (_Menagiana_, dition de 1762, tom. 1, pag. 264.)

J'ai ou faire un conte de la reine Marguerite qui est fort plaisant.
Un gentilhomme gascon, nomm Salignac, devint, comme elle toit encore
jeune, perdument amoureux d'elle; mais elle ne l'aimoit point. Un
jour, comme il lui reprochoit son ingratitude: Or , lui dit-elle,
que feriez-vous pour me tmoigner votre amour!--Il n'y a rien que je
ne fisse, rpondit-il.--Prendriez-vous bien du poison?--Oui, pourvu
que vous me permettiez d'expirer  vos pieds.--Je le veux, reprit
elle. On prend jour; elle lui fait prparer une mdecine fort
laxative. Il l'avale, et elle l'enferme dans un cabinet, aprs lui
avoir jur de venir avant que le poison oprt; elle le laissa l deux
bonnes heures, et la mdecine opra si bien que, quand on vint lui
ouvrir, personne ne pouvoit durer autour de lui. Je crois que ce
gentilhomme a t depuis ambassadeur en Turquie.




LA COMTESSE DE MORET. M. DE CESY.


Madame de Moret toit de la maison de Bueil[148]; n'ayant ni pre ni
mre, elle fut nourrie chez madame la princesse de Cond, Charlotte de
La Trmouille. Elle toit l en bonne cole. Henri IV, qui ne
cherchoit que de belles filles, et qui, quoique vieux, toit plus fou
sur ce chapitre-l qu'il n'avoit t dans sa jeunesse, la fit
marchander, et on conclut  trente mille cus. Mais madame la
princesse de Cond souhaita que, par biensance, on la marit en
figure, si j'ose ainsi dire. Csy, de la maison de Harlay, homme bien
fait, et qui parloit agrablement, mais qui avoit mang tout son bien,
s'offre  l'pouser. On les maria un matin. Le Roi, impatient et ne
gotant pas trop qu'un autre et un pucelage qu'il payoit, ne voulut
pas permettre que Csy coucht avec sa femme, et la vit ds ce
soir-l[149]. Csy, lche comme un courtisan ruin, prtendoit ravoir
sa femme le lendemain, rsolu de tout souffrir pour faire fortune;
mais elle n'y voulut jamais consentir. On rompit le mariage 
condition que Csy aurait les trente mille cus.

  [148] Jacqueline de Bueil, comtesse de Bourbon-Moret.

  [149] Ce fait, indiqu dans les _Amours du grand Alcandre_, est
  rapport  la date du 5 octobre 1604 dans le Journal de
  l'Estoile, tom. 47, pag. 476 de la premire srie des _Mmoires
  relatifs  l'histoire de France_. Barclay, dans l'ingnieuse
  satire de l'Euphormion, rapporte de la manire la plus
  spirituelle les conditions du mariage de Jacqueline qu'il dsigne
  sous le nom de _Casina_. Nous en rapporterons ce passage: _Nescio
  quis antistes in candid veste connubii legem ad hunc modum
  recitavit, novam san, et quam ide in tabul descripserat, ne
  inter pronunciandum laberetur: Ut tu Olympio hanc Casinam
  conjugem tuam nec attigeris, nec osculum retuleris, nisi peregr
  proficiscens et trinundinum abfuturus, ut  sinu curiosam
  abstineas manum, nec adsis molestus noctium arbiter, aut ant
  sextam diei horam uxoris thalamum temerari manu recludas; si
  quam intere prolem tibi genuerint Dii, illam protins tollas, et
  gratuito hrede felicissimam augeas domum. Si hc faxis, tum tibi
  in uxoris nomen venire licebit, bonisque avibus juncto per
  exterarum gentium urbes celeberrimis itineribus volitare._
  (Euphormionis Lusinini, sive Joannis Barclaii satiricon. Lugd.
  Bat. apud Elzevirios 1637, pag. 196.) Plus d'un de nos lecteurs
  recourra  l'ouvrage que nous citons pour y voir les conditions
  imposes  l'pouse. La longueur de cette note ne nous a pas
  permis de les insrer ici.

Il se maria aprs avec Bthune, fille de la Reine, aussi laide que
l'autre toit belle. Ses trente mille cus ne durrent pas long-temps,
et depuis, pour se remettre, il demanda l'ambassade de Turquie, o,
contre l'ordinaire, il mena sa femme; mais il ne craignoit pas
autrement que le Grand-Seigneur la ft enlever pour la mettre dans le
srail.

En passant  Turin il laissa sa fille  madame de Savoie[150]. Elle
toit belle et y fut comme favorite; mais il fallut la renvoyer parce
qu'elle contrefaisoit le bossu[151] qui toit amoureux de sa
belle-fille. Elle y avoit fait quelque fortune; au retour elle pousa
M. de Courtenay[152]. Le bossu toit galant. En une collation qu'il
donna  Madame, toute la vaisselle d'argent toit en forme de guitare,
parce qu'elle aimoit cet instrument.

  [150] Chrtienne de France, fille de Henri IV.

  [151] Le duc de Savoie.

  [152] C'toit ce qu'il lui falloit, car elle fait assez la
  princesse. Les Courtenay, depuis quelques annes, ont prtendu
  tre princes du sang. (T.)

Csy fit tant de sortes de friponneries en Turquie, que tout le
commerce cessa, et il fallut, au bout de dix-huit ans, y envoyer M. de
Marcheville, qui eut bien de la peine  le tirer de l. Il demeura
huit ou neuf ans  Venise, avant que de rentrer en France. Enfin, de
retour  Paris, il reparut avec un train assez raisonnable, car il
avoit mis quelque chose  part pour ses vieux jours. Au sortir d'une
maladie, en avril 1612, il alloit presque toutes les aprs-dnes
faire planter sa chaise[153] sur les degrs de la pompe du Pont-Rouge
pour y prendre l'air; il y donnoit rendez-vous aux gens. On m'a assur
qu'au commencement de la rgence de la Reine, on compta entre ceux
qu'on disoit tre en passe de gouverneur du Roi, un homme tel que je
viens de le dpeindre.

  [153] Des chaises des rues. (T.)--Le Pont-Rouge toit tabli
  devant la galerie du Louvre, en face de la rue de Beaune.

Madame de Moret eut un fils qui fut d'glise[154]. On l'avoit fort
bien instruit; il toit bien fait: on dit que de tous les enfants
d'Henri IV, c'toit celui qui lui ressembloit le plus. Il avoit
l'esprit agrable[155]. Sa jeunesse fut assez drgle, mais on dit
qu'il avoit fort profit aux voyages qu'il avoit faits durant deux
ans, au retour desquels il se jeta dans le parti de Monsieur, et fut
tu au combat o M. de Montmorency fut pris[156].

  [154] Antoine de Bourbon, comte de Moret, n  Fontainebleau en
  1607, lgitim en 1608. Il toit abb de Savigny, de Saint-Victor
  de Marseille, de Saint-Etienne de Caen et de Signy; il n'en porta
  pas moins les armes.

  [155] Il devint amoureux terriblement de madame de Chevreuse. M.
  de Chevreuse en toit fort jaloux. En ce temps-l, madame de
  Chevreuse et Buckingham prirent madame de Rambouillet de leur
  faire entendre mademoiselle Paulet, la plus belle voix de son
  temps. M. de Moret se trouva par hasard  l'htel de Rambouillet,
  o ils se devoient rendre. Quand l'heure vint, elle le pria de se
  retirer, parce qu'elle ne vouloit point que M. de Chevreuse, son
  voisin, pt l'accuser de quelque chose. M. de Moret fit ce qu'il
  put pour la flchir, mais il s'en alla enfin, et ne lui en voulut
  aucunement.

  Un jour, chez madame des Loges, il jugeait de bien des choses
  d'esprit en jeune homme de qualit, Gombauld lui fit cette
  pigramme:

     Vous choquez la nature et l'art,
     Vous qui tes n d'un crime;
     Mais pensez-vous que d'un btard
     Le jugement soit lgitime?

  Il toit d'une comdie que les enfants d'Henri IV jourent; il n'y
  eut que lui qui fit bien. (T.)

  [156] Au combat de Castelnaudary. L'opinion que le comte de Moret
  fut tu sur le champ de bataille, ou mourut de ses blessures
  quelques heures aprs, est la plus gnrale. D'autres cependant
  ont cru qu'ayant t pans secrtement et guri de ses blessures,
  il passa en Italie, se fit ermite, parcourut divers pays sans se
  faire connotre, vint enfin prendre retraite  l'ermitage des
  Gardelles, prs de Saumur, sous le nom de frre _Jean-Baptiste_,
  et y mourut le 24 dcembre 1692. Cette version sent bien le
  roman.

J'ai ou conter  Venise qu'une clbre courtisane lui voulut faire
payer la qualit, et que, pour l'attraper, il fit dorer des rales
d'Espagne qui ressemblaient  des pistoles; ils toient convenus 
trois cents. Les nobles vnitiens ne trouvrent cela nullement bon; il
en pensa arriver du dsordre. Ils disoient: Ne pouvons-nous point
tre princes  meilleur titre que lui, en devenant doges, et ne
descendons-nous pas presque tous de princes, puisqu'il n'y a gure de
familles nobles qui n'aient eu un doge?

Henri IV se refroidissant, madame de Moret s'avisa de faire la dvote.
Elle n'avoit que du linge uni, une grande pointe, une robe de serge,
les mains nues: c'toit pour les montrer, car elle les avoit belles.
Jusque l elle avoit t un peu goinfre, mais fort agrable. Henri IV
fut tu avant qu'elle et achev sa farce. Elle joua un autre
personnage ensuite, car elle feignit de devenir aveugle. On croit que
c'toit pour faire piti  la Reine-mre. Enfin elle fit semblant que
M. de Mayerne, mdecin clbre, qui toit fort son ami, lui avoit fait
recouvrer la vue d'un oeil, mais il ne paroissoit point que l'autre
fut plus malade. Elle se remit  faire l'amour tout de nouveau. M. de
Vardes se laissa attraper et l'pousa. Il y a six  sept ans qu'elle
est morte empoisonne par mgarde et sans y porter d'autre
dessein[157]. On a dit que c'toit un valet qui l'a empoisonne, et on
souponne le mari, qui a retir chez lui une demoiselle de bon lieu,
qu'il pourroit bien avoir envie d'pouser. J'ai su depuis qu'on avoit
fait un quiproquo chez l'apothicaire, et qu'on avoit donn du sublim
pour du cristal minral. Elle en mourut. On lui trouva deux abcs qui
l'eussent fait mourir subitement.

  [157] On voit par ce passage que la comtesse de Moret mourut vers
  l'an 1650. Nous avons vainement cherch cette date ailleurs.




LE CONNTABLE DE MONTMORENCY.


Le dernier conntable de Montmorency[158] n'toit pas un grand
personnage; on l'accusoit d'tre fort brutal:  peine savoit-il lire.
Sa plus belle qualit toit d'tre  cheval aussi bien qu'homme du
monde; il tenoit un teston[159] sur l'trier sous son pied, et
travailloit un cheval, tant il toit ferme d'assiette, sans que le
teston tombt; et en ce temps-l le dessous de l'trier n'toit qu'une
petite barre large d'un travers de doigt. Il aimoit extrmement les
chevaux, et ds qu'un cheval toit  lui, il ne changeoit plus de
matre, et, n'et-il eu que trois jambes, on le nourrissoit dans une
infirmerie qui toit  Chantilly. De sorte que chez lui le proverbe
d'_Equi senectus_ n'toit pas trop vritable. C'toit un grand tyran
pour la chasse. Cependant il disoit qu'il falloit permettre  un
gentilhomme de poursuivre le gibier qu'il auroit fait lever sur sa
propre terre, et qu'en ce cas il laisseroit prendre un livre jusque
dans sa salle.

  [158] Henri, duc de Montmorency, fils de Anne de Montmorency,
  marchal de France en 1566, conntable en 1593, mort  Agde le
  1er avril 1614.

  [159] Monnoie d'argent qui valoit environ douze sous; elle toit
  grande comme le sont aujourd'hui les pices de trente sous.

En Languedoc il devint amoureux, tant dj g, de mademoiselle de
Portes[160], de la maison de Budos; c'toit une belle fille, mais
pauvre, et qui, quoiqu'elle ft bien demoiselle, n'toit pas pourtant
de naissance  prtendre un conntable. C'est  cause de cela, et sur
ce qu'elle mourut d'apoplexie, et qu'elle avoit le visage tout
contourn, qu'on a dit qu'elle s'toit donne au diable pour pouser
M. le conntable, et que Csar, un Italien qui passoit pour magicien 
la cour, avoit t l'entremetteur de ce pacte.

  [160] Louise de Budos, fille du vicomte de Portes, ne le 13
  juillet 1575, marie le 13 mars 1593, morte  Chantilly le 30
  avril 1598.

Ce Csar disoit qu'il n'avoit point trouv de si mchantes femmes
qu'en France, et qui fussent si vindicatives. Je ne m'en tonne pas,
car presque partout ailleurs elles sont comme enfermes, et ne peuvent
pas faire galanterie, puisqu'elles ne voient point d'hommes. Le
bonhomme de La Haye, un vieux gentilhomme huguenot, qui avoit bien vu
des choses, m'a dit que Csar n'toit qu'un fourbe: Vous me voulez,
lui disoit-il, faire voir le diable dans une cave o cinq ou six
coquins charbonns me viendront peut-tre bien triller. Je le veux
voir dans la plaine Saint-Denis.

Aprs la mort de sa femme, le conntable pousa une demoiselle de
Montoison[161], tante de sa femme, parce qu'il la trouva sous sa main,
car elle n'toit ni jeune ni belle. Au bout de trois mois il en fut si
las, qu'il la relgua  Meru. Depuis sa mort, cette madame la
conntable fut dame d'honneur de la reine Anne d'Autriche. Mais quand
M. de Luynes voulut faire sa femme surintendante de la maison de la
Reine, la conntable, qui n'avoit point cru la qualit de dame
d'honneur au-dessous d'elle quand elle toit la premire personne de
chez la Reine, se retira, et on mit  sa place madame de La Boissire,
qui avoit t renvoye d'Espagne au bout d'un an avec tous les
Franois. Madame de Senecey, dame d'atours, succda depuis  madame de
La Boissire.

  [161] Laurence de Clermont, fille de Claude de Clermont, comte de
  Montoison. Ce mariage fut contract en 1601.

La conntable n'est morte que depuis deux ou trois ans[162]. Le
conntable eut de ce second mariage feu M. de Montmorency et feu
madame la Princesse. De son premier mariage avec une fille de Bouillon
La Mark il avoit eu deux filles, madame de Ventadour, qui vit encore,
et feu madame d'Angoulme, femme de M. d'Angoulme le pre.

  [162] Elle mourut le 14 septembre 1654, ge de
  quatre-vingt-trois ans.

Le conntable voulut mourir en habit de capucin. Un gentilhomme nomm
Montdragon lui dit: Ma foi, vous faites finement, car, si vous ne
vous dguisez bien, vous n'entrerez jamais en paradis.

On a dit de lui qu' l'imitation de ce duc de Ferrare qui disoit de
chacune de ses filles: _l'ho fatta, l'ho allevata, e un altro n'avra
il fiore? Cazzo!.._ il prenoit la peine de percer lui-mme le tonneau
avant de donner  boire  ses gendres. Je n'en crois rien; mais, pour
ses tantes, ses soeurs, ses cousines, ses nices, il n'en faisoit
aucun scrupule. On vivoit fort dsordonnment chez lui.




MADAME LA PRINCESSE DE COND[163].


Mademoiselle de Montmorency n'avoit que quatre ans, qu'on vit bien que
ce seroit une beaut extraordinaire. Madame de Sourdis, qui avoit
gagn cinquante mille livres de rentes  la faveur de madame de
Beaufort, sa nice, et qui esproit que cette _aurore_ donneroit dans
les yeux du Roi, fit dessein de la faire pouser  son fils, le
marquis de Sourdis d'aujourd'hui, qui avoit trente mille livres de
rente en fonds de terre, et  qui elle avoit fait apprendre toutes les
choses imaginables. On disoit qu'il y avoit en lui de quoi faire
quatre honntes gens, et que cependant ce n'toit pas un honnte
homme[164]. En cette intention elle la demande et offre de la prendre
sans aucun bien. Le conntable accepte le parti; mais madame
d'Angoulme[165], btarde de Henri II, veuve du frre an du
conntable, mais sans enfants, ayant devin le dessein de la marquise,
rompit le coup, et prit sa nice chez elle, aprs la mort de la
conntable, qui arriva bientt aprs.

  [163] Charlotte-Marguerite de Montmorency, ne vers 1593, pousa
  le 3 mars 1609 Henri de Bourbon, deuxime du nom, prince de
  Cond. Elle mourut  l'ge de cinquante-sept ans, 
  Chtillon-sur-Loing, le 2 dcembre 1650.

  [164] On trouvera ci-aprs des dtails sur le marquis de Sourdis
  dans l'article de madame Cornuel.

  [165] Elle avoit pous, en premires noces, le duc de Castro,
  frre du duc de Parme, Alexandre Farnse. Elle n'eut point
  d'enfants. Puis elle fut marchale de Montmorency. On lui donna,
  quand elle fut veuve, le domaine d'Angoulme, et monseigneur le
  duc d'Auvergne lui succda. On conte une plaisante chose de cette
  princesse. Etant venue en hte de Tours  Paris, elle laissa tout
  son train chez un chanoine, en dessein de retourner aussitt 
  Tours. Ceux qu'elle avoit amens avec elle  Paris lui disoient:
  Mais, madame, nous ne sommes pas assez pour vous servir; prenez
  donc quelqu'un. Insensiblement on fit un nouveau train  Paris.
  Elle crivoit toujours  Tours: Je pars la semaine qui vient.
  On tenoit ce train en bon tat. Cela dura vingt-huit ans. (T.)

M. de Bassompierre, au bout de quelques annes, voulut aussi la
prendre sans bien; mais, quoiqu'il ft bien fait et fort bien avec le
conntable, et que l'affaire ft fort avance, madame d'Angoulme la
rompit. Bassompierre, depuis, c'toit avant que M. le Prince ft mis
dans la Bastille, fit tout ce qu'il put, mais en vain, pour faire
accroire qu'il toit bien avec mademoiselle de Montmorency[166].

  [166] Bassompierre dit positivement dans ses _Mmoires_ que la
  main de mademoiselle de Montmorency lui toit accorde par le
  conntable, et que le Roi descendit jusqu' le prier en ami de
  renoncer  cette belle alliance. Le rcit de Bassompierre est en
  partie confirm par celui de Fontenay-Mareuil. (_Mmoires de
  Bassompierre_, deuxime srie des _Mmoires relatifs  l'histoire
  de France_, tom. 19, pag. 385 et suiv.; et _Mmoires de
  Fontenay_, premire srie de la mme collection, tom. 50, pag.
  15.)

La Reine-mre, quelque temps aprs, fit un ballet[167], dont elle mit
les plus belles de la cour. Elle n'oublia pas mademoiselle de
Montmorency, qui pouvoit avoir alors treize  quatorze ans. On ne
pouvoit rien voir de plus beau, ni de plus enjou[168]; mais il y en
avoit bien d'aussi spirituelles qu'elle pour le moins. Il y eut
quelques dmls entre la Reine et le Roi sur ce ballet. Il vouloit
que madame de Moret en ft. La Reine ne le vouloit pas, et elle
vouloit que madame de Verderonne[169] en ft, et le Roi ne le vouloit
pas. Ils avoient tort tous deux en ce qu'ils vouloient, et raison en
ce qu'ils ne vouloient pas. A la fin, pourtant, la reine l'emporta.
Pendant ce petit dsordre, elle ne laissoit pas de rpter son ballet.
Pour y aller on passoit devant la chambre du Roi; mais, comme il toit
en colre, il la faisoit fermer brusquement ds qu'elle venoit pour
passer.

  [167] Ce ballet eut lieu au mois de fvrier 1609. (_Lettres de
  Malherbe  Peiresc_. Paris, Biaise, 1822, pag. 62.)

  [168] Sous le ciel il n'y avoit lors rien de si beau que
  mademoiselle de Montmorency, ni de meilleure grce, ni plus
  parfait. (_Mmoires de Bassompierre_, _ibid._, pag. 388.)

  [169] La femme d'un prsident des comptes. Elle toit demoiselle.
  (T.)

Un jour il entrevit par cette porte mademoiselle de Montmorency, et,
au lieu de la faire fermer, il sortit lui-mme, et alla voir rpter
le ballet. Or, les dames devoient tre vtues en nymphes; en un
endroit, elles levoient leur javelot, comme si elles l'eussent voulu
lancer. Mademoiselle de Montmorency se trouva vis--vis du Roi quand
elle leva son dard, et il sembloit qu'elle l'en vouloit percer. Le Roi
a dit depuis qu'elle fit cette action de si bonne grce
qu'effectivement il en fut bless au coeur et pensa s'vanouir. Depuis
ce moment l'huissier ne ferma plus la porte, et le Roi laissa faire 
la Reine tout ce qu'elle voulut. Madame la marquise de Rambouillet,
alors la vidame du Mans, toit de ce ballet: ce fut l qu'elle fit
amiti avec madame la Princesse.

On avoit dj parl de marier M. le Prince avec mademoiselle de
Montmorency; le Roi conclut l'affaire, croyant que cela avanceroit les
siennes. M. le conntable donna cent mille cus  sa fille. M. le
Prince toit fort pauvre[170], mais c'toit un grand honneur que
d'avoir pour gendre le premier prince du sang.

  [170] On dit qu'il n'avoit en fonds de terre que dix mille livres
  de rente. (T.)

Le Roi, dans sa passion, fit toutes les folies que pouvoient faire les
jeunes gens, quoiqu'il et cinquante-trois ans ou environ. Il couroit
la bague avec un collet de senteurs et des manche de satin de la
Chine.

Le roi obtint une fois de madame la Princesse qu'elle se montreroit un
soir tout chevele sur un balcon avec deux flambeaux  ses cts. Il
s'en vanouit quasi, et elle dit: Jsus! qu'il est fou! Elle se
laissa peindre pour lui en cachette; ce fut Ferdinand qui fit le
portrait. M. de Bassompierre l'emporta vite aprs qu'on l'eut frott
de beurre frais, de peur qu'il ne s'effat; car il fallut le rouler
pour le porter sans qu'on le vt. Quelques annes aprs, madame la
Princesse, croyant que Ferdinand avoit oubli cela, ou bien n'y
songeant plus, lui demanda un jour quel portrait de tous ceux qu'il
avoit faits en sa vie lui avoit sembl le plus beau. C'est, dit-il,
un qu'il fallut frotter avec du beurre frais. Cela la fit rougir.

M. le Prince, qui voyoit que l'amour du Roi toit fort violente,
emmena sa femme  Muret auprs de Soissons. Le Roi ne put tre
long-temps sans la voir. Il va avec une fausse barbe  une chasse o
elle devoit tre. M. le Prince en a avis et remet la partie  une
autre fois. A quelques jours de l le Roi fait que M. de Traigny, un
seigneur de ces quartiers-l, convie M. le Prince et madame la
Princesse  dner, et lui se cache derrire une tapisserie, d'o, par
un trou, il la voyoit tout  son aise. Elle savoit l'affaire, et l'a
avou  madame de Rambouillet. Comme elle y alloit avec sa belle-mre,
le Roi, pour la voir en passant, se dguisa en postillon, et avec M.
de Beneux, qui feignoit d'aller voir une belle-soeur en ces
quartiers-l, passa auprs du carrosse, o M. de Beneux fut quelque
temps  parler. Quoique le Roi et une grande empltre sur la moiti
du visage, il fut pourtant reconnu de l'une et de l'autre[171]. Madame
la Princesse et sa belle-mre[172] furent quinze jours  Roucy, o la
comtesse de Roucy, parente de M. le Prince par son mari, fils d'une
hritire de Roye, leur prta quatre mille cus pour leur voyage, et,
depuis, quand la belle-mre fut revenue de Flandre, elle la dfraya 
Paris.

  [171] Cette anecdote est raconte avec des diffrences dans les
  _Mmoires de Fontenay-Mareuil_, tom. 50, pag. 16 de la premire
  srie de la collection des _Mmoires relatifs  l'histoire de
  France_, et dans les _Mmoires des Lenet_, tom. 53, pag. 139 de
  la deuxime srie de la mme collection.

  [172] Charlotte-Catherine de La Trmouille, veuve de Henri de
  Bourbon, prince de Cond.

Madame la Princesse fit bien pis que cela, car elle se laissa
persuader de signer une requte pour tre dmarie. Le Roi avoit
oblig ses parents  dresser cette requte, et le conntable toit un
lche qui croyoit que cette amour du Roi le combleroit de trsors et
de dignits. Les gens de madame la Princesse, qui toit fort jeune,
lui faisaient accroire qu'elle seroit reine. Voyez quelle apparence il
y avoit: il et donc fallu empoisonner la reine Marie de Mdicis, car
elle avoit des enfants. M. le Prince n'a jamais pu pardonner  sa
femme d'avoir sign cette requte. Enfin, il s'enfuit avec elle 
Bruxelles, o il ne se trouva pas trop en sret par les menes du
marquis de Coeuvres, depuis marchal d'Estres, qui y toit all en
qualit d'ambassadeur.

On a dit que c'toit de son consentement que le marquis de Coeuvres la
devoit enlever de Bruxelles, et le petit Toiras, depuis marchal de
France, page de M. le Prince, toit espion pour le Roi. Le marquis
crivoit: Le petit Toiras sert toujours bien Votre Majest, je lui ai
pay sa pension.

M. le Prince passa avec sa femme  Milan. En ce temps-l l'armement du
Roi tenoit tout le monde en jalousie. On armoit aussi dans le
Milanais. Le bruit courut que M. le Prince devoit commander cette
arme.

Aprs la mort du roi, M. le Prince ramena sa femme  la cour de
France. Madame de Rambouillet dit que madame la Princesse eut la
petite vrole, et qu'il lui demeura une grosse couture  chaque joue,
qui, avec une grande maigreur qu'elle eut, la dfigurrent fort
long-temps; enfin, ses coutures se gurirent. Elle devint grasse et
fut la plus belle personne de la cour. Madame de Rambouillet dit
encore que durant sa grande fleur, ds qu'il venoit une beaut
nouvelle, on disoit aussitt: Elle est plus belle que madame la
Princesse; mais qu'enfin on revenoit de cette erreur. Elle avoue
pourtant que madame des Essars[173], depuis la marchale de L'Hpital,
qui succda  madame de Moret, mais simplement comme une belle
courtisane plutt que comme une matresse, et madame Quelin[174], qui
eut l'honneur d'avoir sa part aux embrassements du Roi,  bien
examiner tous les traits, toient plus belles que madame la Princesse,
mais que madame la Princesse avoit tout une autre grce.

  [173] Charlotte des Essars, comtesse de Romorantin. Henri IV en
  eut deux filles, qui furent toutes les deux abbesses, l'une de
  Fontevrault, l'autre de Chelles.

  [174] Madame Quelin eut depuis pour galant un matre des comptes
  qu'on appeloit Nicolas. Il se rencontra en ce temps-l que M.
  Quelin, conseiller de la grand'chambre, son mari, rapporta un
  procs pour un nomm Nicolas Fouquelin. Le prsident de Harlay,
  qui aimoit  rire, fut ravi de cette rencontre, et pour se
  divertir, toutes les fois qu'il pouvoit faire venir cela 
  propos, il faisoit redire le fait  ce bonhomme, afin d'avoir le
  plaisir de lui entendre dire _Nicolas Fouquelin_. Quelin,
  conseiller  la grand'chambre, dit qu'il est fils de Henri IV. Il
  est vrai qu'il fait assez de tyrannies aux marchands de bois de
  l'le Notre-Dame pour n'tre pas fils d'un particulier: mais il
  n'a que cela de royal. (T.)

Quand M. le Prince fut arrt, il fallut par biensance demander 
entrer en prison avec lui; sans cela peut-tre n'eussent-ils point eu
d'enfants, car madame de Longueville et M. le Prince[175] y sont ns,
et avant cela le mari et la femme n'toient pas trop bien ensemble. Au
sortir de l elle fit galanterie avec le cardinal de La Valette, qui y
dpensoit si bien son argent que quand il est mort il avoit mang son
revenu jusqu'en l'an 1650.

  [175] Le grand Cond.

Il mourut, je pense, en 1640. Une fois il lui en cota deux mille cus
pour une poupe, la chambre, le lit, tous les meubles, le dshabill,
la toilette et bien des habits  changer, pour mademoiselle de
Bourbon, depuis duchesse de Longueville, encore enfant.

Le cardinal de La Valette toit un galant homme, mais fort laid.
Pompeo Frangipani[176], seigneur romain qui toit  la cour, disoit
que c'toit justement un _viso di Cazzo_[177]. M. d'Aumont disoit
qu'il croyoit qu'en relevant la moustache du cardinal La Valette, on
lui relevoit aussi les lvres, tant il les avoit grosses. Ce cardinal
toit galant, libral, et avoit beaucoup d'esprit. Il toit enjou,
jusqu' se mettre sous un lit en badinant avec des enfants; cela lui
est arriv bien des fois  l'htel de Rambouillet. Mais il toit
quelquefois un peu emport, et une fois il alla dire le diable, en
prsence de madame la Princesse, des femmes qui faisoient l'amour. Il
disoit, car il avoit l'esprit dlicat et n'toit pas ignorant, que le
cardinal de Richelieu avoit des galanteries de pdant; et sa plus
grande joie toit de venir en rire avec madame de Rambouillet, en qui
il avoit une confiance entire. Le cardinal de Richelieu vivoit avec
lui tout autrement qu'avec les autres, car il lui avoit, comme nous
dirons ensuite, la plus grande obligation qu'on puisse avoir  un
homme. Il le traitoit civilement et respectueusement; et comme M. de
La Valette n'avoit rien dans la tte que la guerre, il le satisfaisoit
en cela. Ce cardinal toit brave, mais il ne savoit point la guerre.
M. de Montmorency donnoit aussi beaucoup  madame la Princesse, et le
cardinal lui ayant manqu aprs ce frre, elle se trouva bien mal 
son aise. Le cardinal fut le seul qui ne l'abandonna pas  la disgrce
de M. de Montmorency. Madame de La Trmouille dit qu'elle toit de
leurs divertissements; que madame la Princesse et M. le cardinal,
quand ils vouloient parler seuls, toient dans un cabinet la porte
ouverte; que tout le monde les voyoit: les autres dansoient et
jouoient.

  [176] Il dit, voyant qu'on faisoit le marquis de Thmines
  marchal de France et gouverneur de Bretagne pour avoir arrt M.
  le Prince: _Non ho mai visto sbirro cosi ben pagato._ Comme on
  lui demandoit s'il ne trouvoit pas que madame la Princesse et
  madame de Gumene toient des personnes admirables?: _Sono
  bellissime_, dit-il, _ma quel Pontgibault  un bel cavaliere_. On
  parlera ailleurs de Pontgibault. (T.)

  [177] C'est une injure d'Italie, comme _visage de bois flott_
  ici. (T.) On dit par injure  une personne que c'est un plaisant
  visage, _un visage de bois flott_, un visage de cuir bouilli, un
  visage  tui, quand il est noir, rude, couperos. (_Dict. de
  Trvoux._)

Madame la Princesse toit une des plus lches personnes qui aient
jamais t. Elle disoit  madame d'Aiguillon: Jsus! madame, que je
serai aise de vous cder, si vous pousez Monsieur! Elle donna la
serviette  feue Madame, qui la prit en tournant la tte d'un autre
ct. En revanche, quand elle menoit quelqu'un, elle toit la plus
civile du monde. Un jour qu'elle mena madame de La Trmouille  je ne
sais quelle fte au Louvre, la Reine l'appela dans sa garde-robe, o
personne n'entre que les princesses. Elle s'excusa en disant: J'ai
amen madame de La Trmouille; je n'irai nulle part o elle ne puisse
pas entrer. On fit sur elle un vaudeville que voici:

     La Combalet et la Princesse
     Ne pensent point faire de mal,
     Et n'en iront point  confesse
     D'avoir chacune un cardinal[178];
     Car laisser lever leur chemise
     Et mettre ainsi leur corps  l'abandon,
     N'est que se soumettre  l'glise,
     Qui, en tout cas, leur peut donner pardon.

  [178] Voir ci-aprs l'article du cardinal de Richelieu et de
  madame de Combalet, depuis duchesse d'Aiguillon, sa nice.

Je sais qu'on a voulu dire que M. de Chavigny, qui en sa jeunesse
avoit eu entre chez madame la Princesse, avoit eu aussi quelque part
 ses bonnes grces du temps du cardinal de La Valette; mais il n'en
est rien. On a cru cela  cause que, qui a un galant en peut bien
avoir deux; mais, outre que le cardinal ne l'et pas souffert, ou du
moins que cela et mis du divorce entre elle et lui, c'est que madame
la Princesse n'et pas endur volontiers les galanteries d'un homme de
la ville.

Cependant madame de La Trmouille dit qu'un jour elle vit sortir
madame la Princesse fort en dsordre d'une ruelle de lit o elle toit
avec Chavigny, et que jusqu'alors elle n'avoit eu aucune mauvaise
opinion d'elle.

Le cardinal La Valette avoit quelquefois de plaisantes visions. Un
jour il disoit qu'il voudroit tre _montagne_. Et moi, je voudrois
tre _soleil_, dit madame de Rambouillet.--_Soleil, soleil_,
reprit-il, ne l'est pas qui veut. Comme s'il toit plus ais d'tre
_montagne_ que _soleil_!

Il croyoit une fois avoir fait des vers, et voici ce qu'il avoit fait;
c'toit sur l'air d'un vaudeville. Ce cardinal toit meilleur dans le
srieux que dans la raillerie.

     M'en allant en Touraine,
     J'acheterai  Tours
     Des pruneaux de Touraine,
     De bons pruneaux de Tours;
     Puis, revenant en Beauce,
     J'irai  Chartres en Beauce,
     Et puis  Orlans,
     Voir monsieur d'Orlans.

J'ai appris depuis peu de madame de La Trmouille une chose que madame
de Rambouillet ne m'a jamais voulu avouer que quand je l'ai sue
d'ailleurs; c'est qu'un jour le cardinal de La Valette demanda la
dernire faveur  madame la Princesse, qui l'en refusa. De dsespoir,
il alla se mettre incognito dans Saint-Louis, o il y avoit des
pestifrs. Il mena avec lui un confident,  qui il donna un billet
pour la belle, qu'il avoit apport tout fait. Le confident n'entra
point. Elle a dit  madame de La Trmouille que de sa vie elle ne fut
si embarrasse. Il en sortit par son ordre. Le reste est ais 
deviner. Il aima depuis mademoiselle de Bourbon[179] aussi fortement
qu'il avoit aim sa mre.

  [179] Anne-Genevive de Bourbon-Cond, duchesse de Longueville,
  si clbre dans l'histoire de la Fronde.




MADEMOISELLE DU TILLET.


Mademoiselle Charlotte du Tillet ne fut jamais marie; mais on dit
qu'elle n'en toit pas plus pucelle pour cela. Sa soeur avoit pous
le prsident Sguier[180], qui toit tout le conseil de M. d'Epernon.
Par ce moyen elle fit connoissance avec ce seigneur, et fut sa
meilleure amie. Il en faisoit cas, car elle avoit fort bon sens, toit
fort adroite et fort ne pour la cour. Elle toit de toutes les
intrigues, soit d'amour, soit d'autre chose. Six mois aprs la mort
d'Henri IV, une certaine demoiselle Coetman[181], une petite bossue,
qui se fourroit partout et qui se faisoit toujours de fte, l'accusa
d'avoir t d'intelligence avec M. d'Epernon pour faire assassiner
Henri IV. Ravaillac, qui toit d'Angoulme, dont M. d'Epernon toit
gouverneur, fut six mois chez elle comme chez la bonne amie du duc,
mais quelques annes avant que de faire le coup. La Coetman ne disoit
point que la Reine-mre ft du complot; mais on ajoutoit dans le monde
que M. d'Epernon l'avoit fait faire pour lui faire plaisir. Faute de
preuves, _et pour assoupir une affaire qui n'toit pas bonne 
bruiter_[182], la Coetman fut condamne  mourir entre quatre
murailles; elle fut mise aux Filles repenties, o on lui fit faire une
petite _logette_ grille dans la cour, et elle y est morte quelques
annes aprs.

  [180] Pierre Sguier, deuxime du nom, seigneur de Soret,
  prsident  mortier au parlement de Paris, avoit pous Marie du
  Tillet, fille de Jean du Tillet, seigneur de La Bussire,
  greffier en chef du Parlement.

  [181] Jacqueline Le Voyer, dite de Comant ou de Coetman, femme
  d'Isaac de Varenne.

  [182] Le passage imprim en lettres italiques est biff dans le
  manuscrit de Tallemant; mais avec quelque soin on parvient encore
   le lire sous les ratures, et nous avons cru devoir le rtablir.

Une extravagante madame de Poyanne battit une fois la pauvre
mademoiselle du Tillet, sur le quai des Augustins, comme elle
retournoit seule de la messe. Elles avoient eu querelle pour une
suivante. Sigogne[183] en a fait une espce de satire qu'on appelle
_le Combat d'Ursine et de Perrette_. On appeloit cette madame de
Poyanne, madame de Poyanne _de la Loupe_. Elle avoit une grosse loupe
au front. C'tait une espce de gendarme. Depuis elle se fit pouser,
je ne sais comment, par le pre de feu M. de Bouillon La Mark, et, qui
pis est, quoiqu'elle ft pauvre, elle fit si bien que sa fille pousa
le fils; madame de La Boulaie est venue de ce mariage-l.

  [183] Sigogne est un pote satirique dont les oeuvres n'ont pas
  t recueillies, et dont aucune biographie n'a parl. _Le Combat
  d'Ursine et de Perrette_, parodie de la dispute de madame de
  Poyanne et de mademoiselle du Tillet, se trouve dans la deuxime
  partie du _Cabinet satirique_. Cette pice y est suivie d'une
  _Rponse_, par Motin. Ce Recueil, licencieux et rare, contient un
  grand nombre de satires en vers par Sigogne, Motin, Desportes,
  Maynard, Rgnier et d'autres potes du temps d'Henri IV et de
  Louis XIII. Colletet avoit l'intention de consacrer un article 
  Sigogne dans ses _Vies des potes franois_ (manuscrit dpendant
  de la Bibliothque particulire du roi); mais cette notice devoit
  trouver place dans la partie non termine de cet ouvrage, et le
  nom de Sigogne n'y figure qu' la table.

Mademoiselle du Tillet toit une diseuse de vrits; elle ne
ressemblait pas mal en cela  madame Pilou[184], aussi bien qu'en
laideur. Elle disoit du feu roi et de la Reine-mre, que c'toit une
vache qui avoit fait un veau. La sotte couve, quelle nous a faite
l, ajoutoit-elle, que le Roi et Monsieur!

  [184] Cette madame Pilou, bonne, spirituelle, alloit  la cour,
  quoique femme d'un procureur. On verra plus bas dans ces Mmoires
  des dtails fort curieux sur cette femme singulire.

Quand le cardinal de Richelieu fit courir les lettres d'amour de
madame du Fargis  M. le comte de Cramail: Que dites-vous de cela,
mademoiselle? dit-il  mademoiselle du Tillet;--Monsieur,
rpondit-elle, je suis vieille, je me souviens de loin; je vous dirai
que, durant le sige de Paris[185], tous les passages toient bouchs,
tout commerce toit interdit, mais les lettres d'amour alloient et
venoient toujours.

  [185] En 1591.

Elle dit une plaisante chose  feu madame de Sourdis, fille du comte
de Cramail: Madame ma mie, lui dit-elle, que ne faites-vous l'amour
avec M. l'vque de Maillezais, votre beau-frre?--Jsus!
mademoiselle, que me dites-vous? lui rpondit madame de Sourdis.--Ce
que je vous dis? reprit-elle; il n'est pas bon de laisser sortir
l'argent de la famille; votre belle-mre en usoit ainsi avec son
beau-frre, qui toit tout de mme vque de Maillezais. Le comte de
Cramail disoit du marquis de Sourdis: Il peut bien faire sa fortune,
car sa femme ne la lui fera jamais. Elle n'toit pas belle.

Madame de La Noue, soeur de la marchale de Thmines, et une de ses
parentes, eurent quelques paroles en prsence de mademoiselle Du
Tillet. Je pense, disoit cette parente, que nous ne nous devons rien
l'une  l'autre.--Madame ma mie[186], lui dit mademoiselle Du Tillet,
en vrit ce n'est pas autrement _bille pareille_. Madame de La Noue
est belle et jeune, et vous n'tes ni l'une ni l'autre.

  [186] Elle disoit _madame ma mie_  la Reine mme. (T.)




LE MARCHAL D'ANCRE[187].


Il toit Florentin et se nommoit Concini. Son grand-pre fut
secrtaire d'Etat du grand-duc Cme. Ce bonhomme pouvoit avoir gagn
cinq ou six mille cus de rente, mais il avoit grand nombre d'enfants.
Son fils an toit pre de Concini dont nous parlons. Ce garon, en
sa jeunesse, s'adonna  toutes les dbauches imaginables, mangea tout
son bien, et se rendit si infme, que la premire chose que les pres
dfendoient  leurs enfants, c'tait de hanter Concini.

N'ayant plus rien de quoi vivre  Florence, il s'en alla  Rome, o il
servit de croupier au cardinal de Lorraine, qui y toit alors; mais il
ne voulut pas le suivre et demeura  Rome, d'o il revint  Florence.
Quand il sut qu'on faisoit la maison de Marie de Mdicis, dont le
mariage toit conclu avec Henri IV, il y entra en qualit de
gentilhomme suivant, et vint en France avec elle. Or la Reine-mre
avoit une femme de chambre appele Lonora Dori, fille de basse
naissance, mais qui toit adroite, et qui connut incontinent que sa
matresse toit une personne  se laisser gouverner. En effet, elle
prit tant d'empire sur son esprit qu'elle lui faisoit faire tout ce
qu'elle vouloit. Concini, qui avoit de l'esprit, s'attacha  cette
Lonore, et lui rendit tant de petits soins qu'elle se rsolut 
l'pouser. Elle dclara son intention  la Reine, qui n'avoit garde de
ne la pas approuver. Ainsi ils se marirent, quoique le Roi en et
fait difficult assez long-temps.

  [187] Concini Concino, marchal d'Ancre, tu par ordre du Roi, le
  24 avril 1617.

Henri IV ayant t assassin, ce fut alors que le pouvoir de la
Lonore parut tout de bon; elle mit son mari si bien avec la Reine,
que cette princesse leur laissoit faire tout ce qu'ils vouloient[188].
Quant  lui, c'toit un grand homme, ni beau ni laid, et de mine assez
passable; il toit audacieux, ou pour mieux dire insolent. Il
mprisoit fort les princes; en cela il n'avoit pas grand tort. Il
toit libral et magnifique, et il appeloit assez plaisamment ses
gentilshommes suivants: _Coglioni di mila franchi_. C'taient leurs
appointements. On ne l'a pas tenu pour vaillant. Il eut querelle avec
M. de Bellegarde, qui avoit prtendu  tre galant de la Reine-mre,
et il se sauva  l'htel de Rambouillet, car M. de Rambouillet toit
de ses amis, pour de l tenir la campagne; il monta au deuxime tage,
et se fit dcoudre sa fraise par une fille qui avoit t  sa femme.
Cette fille a rapport qu'il toit extraordinairement ple. On ne sait
pourquoi il quittoit sa fraise, si ce n'toit peut-tre pour n'tre
point reconnu par ceux que la Reine avoit envoys aprs lui. Ils
furent raccommods.

  [188] Toutes les mdisances qu'on en a faites sont publiques. Un
  jour comme la Reine-mre disoit: Apportez-moi mon voile; le
  comte du Lude, grand-pre de celui d'aujourd'hui, dit en riant:
  Un navire qui est _ l'ancre_ n'a pas autrement besoin de
  voiles. (T.)

Il n'a jamais log dans le Louvre, mais il couchoit souvent dans un
petit logis qu'on vient d'abattre[189], qui toit au bout du jardin
vers l'abreuvoir;  la vrit il y avoit un petit pont, pour entrer
dans le jardin, qu'on appeloit vulgairement le Pont-d'Amour.

  [189] C'toit l'ancienne capitainerie du Louvre, construite sur
  la partie du jardin de l'Infante qui est la plus rapproche de la
  place de la colonnade du Louvre, et qui parot avoir fait partie
  du Petit-Bourbon, htel du conntable. Tallemant crivoit ceci en
  1657.

Quand il fut assassin par l'ordre du Roi sur le pont du Louvre[190],
on dit que M. de Vitry, capitaine des gardes, dans le transport o il
toit, le passa, et que M. Du Hallier, son frre, lui donna le premier
coup[191]. M. de Vitry alla ensuite prendre les clefs de l'appartement
de la Reine. Les gens de la populace, le lendemain, le dterrrent de
Saint-Germain-l'Auxerrois, le tranrent par les rues, et
contraignoient ceux qu'ils rencontroient  les suivre et  leur donner
de quoi boire. Le Roi, du balcon du Louvre, leur faisoit signe de la
main de continuer, et la Reine entendoit tout cela.

  [190] Du ct de la rue du Coq.

  [191] On lit dans les _Mmoires de Brienne_, publis en 1818,
  tom. I, pag. 255: Lorsque le coup fut dcid, on dlibra pour
  savoir qui l'on en chargeroit. Dubuisson le pre, qui avoit soin
  de gouverner les oiseaux du Cabinet du Roi, fut choisi pour en
  faire la proposition au baron de Vitry, et eut ordre de l'assurer
  de la charge de marchal de France pour rcompense du grand
  service qu'il rendroit  Sa Majest. En effet, Du Hallier, son
  frre, que nous avons vu depuis marchal de l'Hpital, et les
  autres gentilshommes qu'il avoit mis du complot, ayant tu sur le
  pont du Louvre le marchal d'Ancre, Vitry reut _le jour mme_ le
  bton vacant par sa mort.

  On voit par le rcit de Brienne que les assassins de Concini,
  avides des rcompenses qui toient le prix de cette horrible
  expdition, se disputrent l'honneur infme d'avoir port le
  premier coup. Du reste, ce service profita surtout aux deux frres
  Vitry et Du Hallier. Longues annes aprs l'assassinat, en 1651,
  on fit graver un portrait du premier, au bas duquel on lit: Il
  fut long-temps capitaine des gardes-du-corps du feu roi Louis
  XIII, qui s'en servit habilement pour touffer la naissance d'une
  guerre civile, contre la personne du marchal d'Ancre, qui
  divisoit tous les Franois; arrachant des mains de cet ambitieux
  favori les prtextes aux mcontentements. Cet _incomparable coup
  de justice_ de ce _grand prince_ marquera  jamais qu'il toit
  divinement inspir pour le salut de son Etat et le repos de ses
  sujets. (Ce portrait fait partie du _cabinet_ des estampes  la
  Bibliothque du roi.)

L'htel des ambassadeurs extraordinaires au faubourg Saint-Germain
toit  lui[192]; c'tait o il logeoit. On y trouva pour deux cent
mille cus de pierreries. M. de Luynes eut sa confiscation: Anet,
Lesigny, etc. Il avoit un fils d'environ treize ans, qu'on laissa
aller en Italie, o il est mort jeune. Il y pouvoit avoir quinze ou
seize mille livres de rente, de ce que son pre et sa mre y avoient
envoy durant leur faveur. Il eut aussi une fille qui mourut  cinq ou
six ans; on l'avoit dj demande en mariage.

  [192] Rue de Tournon. Il sert aujourd'hui de caserne  la garde
  municipale.

Revenons  la marchale d'Ancre[193]. Quoiqu'elle et t si
long-temps avec la Reine, elle n'en savoit pas mieux son monde. En
Italie, elle ne voyoit personne, et ds qu'elle fut en France, elle
s'enferma, car elle toit fort bizarre; de sorte qu'elle ne savoit
point vivre  la mode de la cour, et j'ai ou dire  madame de
Rambouillet qu'elle embarrassoit fort la marchale, lorsqu'elle
l'alloit voir, et que quelquefois cette femme, croyant lui faire bien
de l'honneur, ne la traitoit pas selon sa condition. C'toit une
petite personne fort maigre et fort brune, de taille assez agrable,
et qui, quoiqu'elle et tous les traits du visage beaux, toit laide 
cause de sa grande maigreur.

  [193] Lonore Dori, dite Galigai, ne  Florence, brle  Paris
  le 8 juillet 1617.

Comme elle toit mal saine, elle s'imagina tre ensorcele, et, de
peur des fascinations, elle alloit toujours voile, pour viter,
disoit-elle, _i Guardatori_[194]. Elle en vint jusqu' se faire
exorciser. On se servit de cela contre elle dans son procs, et aussi
de trois coffres remplis de botes pleines de petites boulettes de
cire. Car en rvant, elle avoit accoutum de faire de petites
boulettes de cire qu'elle mettoit dans ces botes. M. Perrot, pre du
prsident de mme nom, se moquoit fort de ces accusations, et il
fallut que sa famille, par politique, l'enfermt de peur qu'il n'allt
au Palais faire quelque chose qui et dplu  la cour et qui n'et pas
sauv cette femme. Le Parlement, qui ne croit point aux sorciers,
condamna la marchale comme sorcire; cela a fait dire qu'on ne
l'avoit fait que pour couvrir l'honneur de la Reine. Quand on lui
demanda de quels charmes elle s'toit servie pour gagner l'esprit de
la Reine, Pas d'autre chose, dit-elle, que du pouvoir qu'a une habile
femme sur une _balourde_. Je doute qu'elle ait dit cela.

  [194] Superstition du moyen ge; sort que l'on croyoit tre jet
  par le simple regard; on l'appeloit _jettatura_. Il falloit, pour
  l'viter, rompre l'air entre l'oeil du magicien et l'objet qu'il
  considroit. Les habitans de nos campagnes ne sont pas encore
  guris de ces chimres.

Dans son procs elle se nomme Lonora Galigai, quoique effectivement
elle s'appelt Dori. Cela vient de ce qu' Florence, quand une famille
est teinte, pour de l'argent on peut avoir la permission d'en prendre
le nom, et c'est ce qu'elle a fait. On dit qu'elle mourut
trs-chrtiennement et trs-courageusement[195].

  [195] On ne peut indiquer aux lecteurs une source plus curieuse
  pour tous les faits qui composent cet article, que la _Relation
  exacte de tout ce qui s'est pass  la mort du marchal d'Ancre_.
  On la doit  Michel de Marillac, et on regrette de ne pas la voir
  reproduite dans la Collection des _Mmoires relatifs  l'histoire
  de France_. Elle a t imprime  la suite de l'_Histoire des
  plus illustres favoris_, par P. Dupuy; Leyde, Jean Elzevier,
  1659, in-12.




LISETTE[196].


Lisette toit filleule de la princesse de Conti[197]; c'toit une
assez pauvre fille que cette princesse n'osa tenir sur les fonts que
par procureur. Elle la fit nommer Louise comme elle; de Louise on fit
Louisette, et par corruption Lisette. Quand cette fille eut quinze
ans, elle se mit  imiter Mathurine; cette Mathurine avoit t folle,
puis gurie, mais non pas parfaitement. Il y avoit encore quelque
chose qui n'alloit pas bien. Elle continua  faire la folle, et sous
prtexte de folie elle portoit des poulets. Elle y gagna du bien, et
laissa un fils qui a t un admirable joueur de luth; on l'appeloit
Blanc-Rocher. Lisette donc prend un chapeau, une fraise, un pourpoint
et une jupe, et en cet quipage, plus insolente qu'un valet, elle
entre chez toutes les personnes de la cour. Au bout de quelque temps
elle disparot tout--coup, et aprs quelques annes elle revint 
Paris, et voulut se faire passer pour fille d'Henri IV, qui toit mort
il y avoit dj plus d'un an, et de la princesse de Conti. Elle se
faisoit nommer _Henriette Chrtienne_, disoit que la princesse de
Conti n'avoit jamais voulu permettre que le Roi la reconnt, qu'
cause de cela il l'avoit fait nourrir secrtement; qu'il se l'toit
fait apporter en cachette plusieurs fois et qu'il l'avoit plus aime
que tous ses autres enfants.

  [196] Lisette est un personnage demeur inconnu, mais nous
  croyons vrai le portrait que Tallemant en a trac. On n'a pas
  toujours besoin de preuves historiques pour croire 
  l'authenticit d'un fait, de mme qu'il n'est pas toujours
  ncessaire de connotre l'original d'un portrait pour en affirmer
  la ressemblance. (_Zuleima_, imit de l'allemand de madame
  Pichler, par H. de Chteaugiron; Paris, Firmin Didot, 1826,
  in-18.)

  [197] Louise Marguerite de Lorraine, veuve de Franois de
  Bourbon, prince de Conti.

Toute la cour se moqua d'elle, car on savoit toutes les amourettes
d'Henri IV, et personne n'ignoroit qu'encore qu'il et trouv la
princesse de Conti fort belle la premire fois qu'il la vit, il ne
voulut point penser  l'pouser, parce qu'il savoit trop de ses
nouvelles: peut-tre aussi ne l'auroit-il pas voulu faire par
politique. Il est vrai, d'un autre ct, que ce qu'il vouloit faire
pour madame de Beaufort toit encore pis que tout cela. Il toit
encore constant qu'tant mari il n'avoit jamais eu inclination pour
cette princesse.

Cependant assez de badauds  Paris croyoient ce que cette friponne
disoit. Il y avoit ici en ce temps-l un Flamand nomm M. Migon, homme
fort ingnieux, mais du reste assez simple. Ce bon Flamand connut
Lisette; et comme cette crature avoit le caquet bien emmanch, car
jamais on n'a mieux dbit le galimatias, il en fut charm et
pleinement persuad de toutes les fables qu'elle dbitoit. Or, il
arriva qu'un certain Allemand, qui se faisoit appeler le baron de
Crullembourg, fit accroire  M. des Hagens, favori de M. de Luynes,
qu'il savoit faire l'or. Des Hagens lui donna dix mille cus qu'il lui
avoit demands pour cela. Crullembourg se met en quipage, loue une
maison  la Place-Royale, croyant que s'il se faisoit valoir il en
tireroit encore bien d'autres. M. des Hagens ne donna pourtant point
son argent sans en parler  M. d'Ornano, alors gouverneur de Monsieur,
et qui depuis fut marchal de France, car il lui communiquait tous ses
desseins. D'Ornano, qui connoissoit Migon, lui conseilla de le mettre
avec Crullembourg comme tmoin et comme participant de tout ce qu'il
entreprendroit. Voil donc Migon avec Crullembourg. Il n'y fut pas
plus tt qu'il pense  Lisette, qu'il croyoit princesse, et dont il
avoit grande compassion: il la loge avec lui en intention de lui faire
avoir si bonne part  l'or qu'on feroit, qu'elle auroit de quoi se
marier selon sa naissance. M. de Chaudebonne, qui connoissoit fort
Migon, mena un soir cette fille chez madame la marquise de
Rambouillet, sa bonne amie, qui alors logeoit  la Place-Royale,
pendant qu'elle faisoit btir l'htel de Rambouillet. Elle n'avoit
rien d'extraordinaire en son habillement, hors qu'elle avoit un
chapeau avec des plumes. Ds que madame de Rambouillet la vit, elle la
reconnut, et lui dit qu'elle l'avoit vue ailleurs. Ah! rpondit-elle,
madame, c'est cette malheureuse Lisette qui m'a perdue d'honneur. Elle
toit fille de ma nourrice et ma soeur de lait. Madame de Rambouillet
lui fit toutes les objections qu'on lui pouvoit faire, et entre
autres, que si le feu Roi se l'et fait porter pour la voir, comme
elle disoit, que cela se seroit su, et que les rois ne pouvoient rien
faire sans tmoins.

Au commencement, la princesse de Conti, qui toit dj veuve, laissa
dire cette fille; mais voyant que le monde en toit trop imbu, et que
quelques-uns ne savoient qu'en croire, elle la fit prendre et la fit
mettre en prison dans l'abbaye Saint-Germain. On donna le fouet 
Lisette, mais elle soutint toujours  la princesse de Conti mme
qu'elle toit sa fille. Cette princesse, qui toit bonne, se contenta
de ce chtiment et ne la voulut point mettre en justice. Lisette au
sortir de l courut tout le royaume. Elle est encore en vie et parle
comme elle faisoit en ce temps-l. Elle toit petite, mais bien faite.
Pour le visage, elle l'avoit mdiocrement beau. Pour Crullembourg, au
bout de trois mois il fit un trou dans la nuit[198].

  [198] Expression proverbiale qui a le mme sens que _faire un
  trou dans la lune_.




MADAME DE VILLARS[199].


C'toit une des soeurs de madame de Beaufort. Elle avoit pous le
neveu de M. l'amiral de Villars. Ils s'appeloient Brancaccio en leur
nom, et viennent du royaume de Naples. Son oncle, qui ne s'tait point
mari, lui avoit laiss beaucoup de bien; il n'y a jamais eu un si
pauvre homme. Lui et sa femme ont mang huit cent mille cus d'argent
comptant, et soixante mille livres de rente en fonds de terre, dont
il n'en est rest que dix-sept qui toient substitus. Il avoit eu une
terre de vingt-cinq mille livres de rente, de l'argent qu'il avoit
reu du cardinal de Richelieu pour le Hvre-de-Grce, la lieutenance
de roi de Normandie, et le vieux palais de Rouen. Par le march il eut
un brevet de duc, mais il ne fut reu qu'au parlement de Provence, o
il trouva plus de crdit qu'ailleurs, parce qu'il toit de ce pays-l.

  [199] _Voyez_ les _Amours du grand Alcandre_. (T.)

Avant cela, le mari et la femme demeuroient d'ordinaire au Hvre. Elle
y fit (il est vrai que cela n'toit pas son apprentissage) le coup le
plus effront qu'aucune femme ait gure fait en amour. Un capucin,
nomm le Pre Henri de La Grange-Palaiseau, de la maison d'Arville,
oncle de Cleste, dont nous parlerons ailleurs, qui peut-tre s'toit
fait religieux pour ne pouvoir vivre selon sa condition, faute de
biens, fut envoy par le Provincial au couvent qu'ils ont au Hvre.
C'toit un des plus beaux hommes de France, et de la meilleure mine,
homme d'esprit, et  la vie duquel il n'y avoit rien  reprendre. Il
prcha l'Avent au Hvre. Ds le premier sermon, madame de Villars
devint passionnment amoureuse de lui, et, pour le tenter, elle
s'ajustoit tous les jours le mieux qu'il lui toit possible. Elle
quitta pour lui l'habit extravagant qu'elle portoit au Hvre. C'toit
une espce de pourpoint avec un haut-de-chausses et une petite jupe de
gaze par-dessus, de sorte qu'on voyoit tout au travers. Pensez qu'avec
ce pourpoint elle n'avoit pas une coiffe: elle n'avoit garde. Elle
portoit toujours un chapeau avec des plumes. Pare donc de son mieux,
elle s'alloit toujours mettre vis--vis de la chaire, sans masque, et
la gorge fort dcouverte, car c'tait ce qu'elle avoit de plus beau;
pour les traits du visage, ils n'toient pas merveilleux: elle avoit
les yeux petits et la bouche grande; mais sa taille, ses cheveux et
son teint toient incomparables. En ce temps-l elle toit encore fort
jeune. Tout cela ne toucha point notre capucin. Que fait-elle? elle
envoie  Rome pour faire avoir au Pre Henri de La Grange la
permission de la confesser; elle expose qu'elle avoit t touche de
ses sermons, qu'ayant jusqu'alors t trop avant dans le monde, elle
croyoit que Dieu se vouloit servir de cette voie pour sa conversion.
En mme temps elle se tue de dire partout que les prdications de ce
bon Pre seroient cause qu'elle changeroit de vie. A Rome elle obtint
facilement la permission qu'elle demandoit, et l'ayant fait signifier,
elle demande qu'il l'entende en confession dans une chapelle qui toit
chez elle. Les autres capucins, qui croyoient que cela feroit venir
l'eau au moulin, l'y envoyrent aussitt. Mais la dame, au lieu de se
confesser de ses vieux pchs, car elle avoit dit qu'elle vouloit
faire une confession gnrale, le voulut persuader de lui en faire
faire de nouveaux. Le bon Pre fait des signes de croix et la tance
svrement. Elle ne perd point courage, elle fait tout ce qu'elle peut
pour l'exciter, et lui montre peut-tre ce qu'elle ne lui pouvoit
montrer durant le sermon. Tout cela ne servit de rien: il la laisse
demi-folle.

Au sortir de l il demande permission aux suprieurs de se retirer.
Elle en a avis et fait garder les portes; il trouve pourtant moyen de
s'vader. Elle le sait, monte secrtement  cheval et court aprs.
Elle l'attrape dans un bois, descend et le presse de revenir; il se
dptre d'elle, prend son cheval et s'enfuit  Paris. L'amante
dlaisse, afin d'avoir un prtexte d'aller aussi  Paris et de suivre
son amant, feint d'tre malade et de vomir du sang. Effectivement elle
en vomissoit, mais ce n'toit pas du sien, tout cela se faisoit par
artifice. Elle se fait porter  Paris dans un brancard pour s'y faire
traiter. Le bruit courut qu'elle se mouroit. Elle crivit en vain au
Pre de La Grange, et voyant qu'il n'y avoit plus d'esprance, elle se
gurit toute seule. Mais avant cela elle dcouvrit qu'il toit 
Rouen; lui qui savoit que cette folle y toit aussi, disoit sa messe
le premier, et se tenoit cach. Un jour elle y alla de si bonne heure
qu'elle le rencontra; pour elle, elle toit dguise en bourgeoise. Il
fit un grand cri quand il l'aperut, mais il ne laissa pas de dire sa
messe; ce fut en allant  l'autel qu'il la reconnut. Il partit ds le
jour mme.

Elle fut aime ensuite de M. de Chevreuse. En ce temps-l, faute
d'argent, elle souffrit les galanteries d'un partisan nomm Moisset;
c'est celui qui a bti Ruel; c'toit le Montauron de ce temps-l. Elle
fut mme si dvergonde que de loger chez lui. M. de Chevreuse lui en
fit des reproches, et feignit de la vouloir quitter. Elle, pour lui
montrer qu'elle ne pouvoit vivre sans lui, fit semblant d'avaler des
diamants non enchsss qu'elle tenoit alors dans une bote; mais elle
laissa tomber les diamants et ne fit que lcher les bords de la bote.
Sur cela on fit un conte quelque temps aprs: on disoit que feu
Comminges, frre de Guitaud, capitaine des gardes de la Reine, qui la
servoit auprs de M. de Bassompierre dont elle s'toit prise, lui
ayant rapport que M. de Bassompierre ne correspondoit point  sa
passion, elle avala des diamants; que Comminges, qui toit avare, la
prit par le cou et les lui fit rendre; et que sachant combien il y en
avoit, il la pensa trangler pour lui en faire rejeter un qui restoit,
et qu'aprs il les emporta tous[200].

  [200] Comminges, pre de Comminges reu capitaine des gardes de
  la Reine en survivance, et gouverneur de Saumur, toit un homme
  d'esprit qui partageoit souvent avec les galants qu'il servoit,
  car il toit bien fait. (T.)

Madame de Villars toit la plus grande escroqueuse du monde. Quand il
fallut sortir du Hvre pour ne point faire crier toute la ville, car
elle devoit  Dieu et au monde, elle fit publier que tous leurs
cranciers vinssent un certain jour parler  elle. Elle parla  tous
en particulier, leur avoua qu'elle n'avoit point d'argent, mais
qu'elle avoit en deux ou trois lieux qu'elle leur nomma, des magasins
de pommes  cidre pour dix ou douze mille cus, qu'elle leur en
donneroit pour les deux tiers de leur dette, et une promesse pour le
reste payable en tel temps. Elle disoit cela  chacun d'eux avec
protestation qu'elle ne traitoit pas les autres de la sorte, et qu'il
se gardt bien de s'en vanter. Les pauvres gens, les plus contents du
monde, prirent chacun en paiement un ordre aux fermiers de donner 
l'un pour tant de pommes et pour tant  l'autre; mais quand ils y
furent, ils ne trouvrent en tout que pour cinq cents livres de
pommes.

Elle vit encore, mais gueuse.




MADAME LA COMTESSE DE SOISSONS.


Le pre de madame la comtesse toit d'une maison de Pimont qu'on
appeloit Montafi. Son pre avoit pous Jeanne de Coesme, du pays du
Maine. Il n'eut qu'elle d'enfants; on l'appeloit mademoiselle de Luc.
Son bien de France pouvoit tre de vingt mille livres de rentes ou
environ.

Le prince de Conti[201] pousa cette madame de Montafi[202], et M. le
comte de Soissons[203] devint amoureux de mademoiselle de Luc, qui
passoit alors pour une des plus belles personnes de la cour; et en
effet, sans qu'elle avoit les yeux un peu trop hors de la tte, elle
et t parfaitement belle. Elle en usa comme elle devoit. M. le comte
avoit beau tre prince du sang, spirituel, beau, et de bonne mine,
sans le sacrement il n'y avoit rien  faire. Feu M. de Guise s'en
prit aussi. On croit que cela ne servit pas peu  faire conclure M.
le comte. Il l'pousa, et par sa qualit il tira du duc de Savoie, le
bossu, qui ne l'et pas fait autrement, cinq  six cent mille cus
pour le bien que sa femme avoit en Pimont, dont le bossu s'toit
saisi, parce qu'il n'avoit  faire qu' une fille, et qui encore
demeuroit en France. Ainsi mademoiselle de Luc toit bien plus riche
pour M. le comte que pour un autre.

  [201] Troisime fils de Louis Ier, prince de Cond.

  [202] La comtesse de Montafi, premire femme de Franois de
  Bourbon, prince de Conti, mourut le 26 dcembre 1601, et sa fille
  pousa le comte de Soissons le lendemain. (_Voyez_ le Pre
  Anselme, tom. 1, pag. 334 et 350.)

  [203] Charles de Bourbon, comte de Soissons, dernier fils de
  Louis de Bourbon, premier du nom, prince de Cond, n en 1566,
  mort en 1612.

Elle vivoit bien avec M. le comte,  quelques petites querelles prs
qu'ils eurent souvent pour des femmes de chambre. Car madame la
comtesse s'est toujours laisse empaumer par quelqu'un, et M. le
comte, qui toit souponneux, ne le trouvoit nullement bon. Ils se
raccommodoient aussi facilement qu'ils s'toient brouills. Elle avoit
un mauvais mot dont elle n'a jamais pu se dfaire, c'est qu'elle
disoit toujours _ovec_ pour _avec_, et cela sembloit le plus vilain du
monde  une personne de sa condition. Il y a une autre chose que je
lui pardonnerois encore moins, c'est de n'avoir rien laiss 
mademoiselle de Vertus[204], qui a t assez long-temps avec elle, et
qui est une fille de mrite[205].

  [204] Catherine Franoise de Bretagne, soeur de la duchesse de
  Montbason, se retira  Port-Royal. Elle y devint l'amie de madame
  de Longueville. Ce fut elle qui se chargea d'annoncer  cette
  princesse la mort de son fils. (_Voyez_ la lettre de madame de
  Svign du 20 juin 1672.) Sa vieillesse se passa dans les
  souffrances les plus aigus, car elle est morte le 21 novembre
  1691, et le 36 janvier 1674, madame de Svign crivoit  sa
  fille: Ce Port-Royal est une Thbade, c'est un paradis, c'est
  un dsert o toute la dvotion du christianisme l'est range.....
  Mademoiselle de Vertus y achve sa vie avec des douleurs
  inconcevables et une rsignation extrme.

  [205] Anne de Montafi, comtesse de Soissons, mourut  Paris dans
  l'htel de Soissons, le 17 juin 1644.




MADEMOISELLE DE SENECTERRE.


Mademoiselle de Senecterre[206] fut fille d'honneur de Catherine de
Mdicis. Aprs la mort de sa matresse, elle s'en retourna en
Auvergne, son pays; mais ayant t nourrie  la cour, et tant d'un
esprit qui n'aimoit gure le repos, elle revint bientt  Paris, et
s'alla loger dans un petit logis sur le quai des Augustins, o elle
vivoit assez petitement, car elle toit pauvre. Plusieurs personnes la
visitoient; elle avoit de l'esprit et savoit toutes les nouvelles. Feu
M. de Nemours[207], le bonhomme qu'on avoit nomm auparavant le prince
de Genevois, qui toit un des plus galants de la cour et le premier
qui se soit adonn  faire des galanteries en vers, et qui se soit mis
en peine de se rendre capable de faire des desseins de carrousels et
de ballets, y alloit assez souvent comme voisin.

  [206] Madeleine de Saint-Nectaire (on prononoit _Senneterre_)
  mourut fort ge en 1646.

  [207] Henri de Savoie, duc de Nemours et de Genevois, qui pousa
  Anne de Lorraine, fille de Charles, duc d'Aumale, et mourut en
  1632.

En ce temps-l il faisoit quelquefois des voyages  Turin, o il
demeuroit deux  trois ans tout de suite. Durant ces voyages, une
grande partie de l'htel de Nemours demeuroit vide. La premire fois
qu'il y alla, depuis que mademoiselle de Senecterre toit de retour, 
Paris, elle lui demanda permission de loger  l'htel de Nemours
pendant son absence, ce qu'il lui accorda facilement. Etant l, elle
eut la connoissance d'un cadet de feu M. de Bouillon La Mark, nomm le
marquis de Bresne. Ce cadet-l ne faisoit point de honte  son an.
Il n'toit pas plus habile que lui; mais il toit bien fait et jeune,
et mademoiselle de Senecterre toit laide et vieille. (Elle avoit
peut-tre pu passer en sa jeunesse, et je ne doute pas qu'elle n'ait
fait comme les autres de la cour des Valois.) Cependant je ne sais
quelle tentation du malin le prit, mais la pucelle s'en plaignit
hautement, et le marquis de Nesle, qui toit son ami, prit la querelle
pour elle, et on fut trs-longtemps sans les pouvoir accommoder lui et
le marquis de Bresne.

Mademoiselle de Senecterre, qui toit naturellement intrigante et qui
avoit besoin de se pousser, voyoit le plus de monde qu'elle pouvoit.
Elle fit donc soigneusement sa cour  madame la comtesse de Soissons,
qui toit veuve, et sut si bien mnager cet esprit facile, qu'elle fut
reue dans la maison, et peu de temps aprs y fit aussi entrer son
frre en qualit de gouverneur de feu M. le comte. Senecterre avoit
aussi grand besoin que sa soeur d'une semblable fortune, car il toit
log chez Codeau, marchand linger de la rue Aubry-le-Boucher, qui le
logeoit, le nourrissoit, lui, un cheval et un laquais,  tant par an.
Cet homme a t plus de huit ans depuis la fortune de Senecterre sans
pouvoir tre pay.

Elle a fait un roman o il y a assez de choses de son temps. On l'a
imprim depuis sa mort[208]; il n'est pas trop mal crit, mais elle
affecte un peu trop de parotre savante. C'est le vice de la plupart
des femmes qui crivent.

  [208] Ce roman a pour titre: _Orasie, o sont contenues les plus
  mmorables aventures et les plus curieuses intrigues qui se
  soient passes en France vers la fin du seizime sicle, par une
  dame illustre._ Paris, Ant. de Sommaville, 1646, 4 vol. in-8.

Elle a vcu fort long-temps, mais elle revint en enfance quelques
annes avant de mourir.




M. DE SENECTERRE[209].


On avoit fait un couplet de son pre ou de son grand-pre durant le
sige de Metz:

         Senecterre
         Fut en guerre;
     Il porta sa lance  Metz,
           Mais
     Il ne la tira jamais.

Franois de Guise, qui dfendit Metz, fit ce couplet pour se venger de
la hablerie de cet homme qui n'toit qu'un parleur[210].

  [209] Henri de Saint-Nectaire, marquis de La Fert-Habert,
  chevalier des ordres du Roi, lieutenant-gnral au gouvernement
  de Champagne, ambassadeur en Angleterre et  Rome, mourut le 4
  janvier 1662, g de quatre-vingt-neuf ans.

  [210] Franois, pre de Henri, toit dans la ville de Metz
  lorsque Charles-Quint l'assigea; ainsi c'est sur lui que le duc
  de Guise fit la plaisanterie rapporte par Tallemant.

M. de Senecterre est d'une bonne maison d'Auvergne, mais fort
incommode; avant d'entrer chez M. le comte de Soissons, il ne
jouissoit pas de deux mille livres de rente, tant son bien toit
engag. Chez ce prince il fit si bien ses affaires, qu'en peu de temps
il devint fort riche. Sa soeur mme y acquit beaucoup de bien. Il
toit bien fait, et mme encore  cette heure c'est un beau vieillard
et propre, quoiqu'il ait bien prs de quatre-vingts ans.

Madame la comtesse le trouva fort  son gr. Sa soeur, qui avoit
beaucoup de pouvoir sur son esprit, servit puissamment  cette
amourette. Cependant madame la comtesse, quoique belle, n'avoit, ni
durant la vie de son mari, ni aprs, fait parler d'elle en aucune
sorte. On dit pourtant que quand madame de Senecterre mourut,
Senecterre dit: Bon, bon, j'pouserai peut-tre une princesse. En
effet, on assure qu'il l'avoit pouse et qu'il en eut une fille, qui
est prsentement  Faremoutier en Brie, dont une parente de Senecterre
est abbesse. Elle est religieuse et a avec elle une soeur, sa cadette,
qui peut avoir vingt ans et qui est une belle fille; mais elle ne veut
point prendre l'habit qu'on ne fasse donner une abbaye  sa soeur, et
qu'on ne la fasse coadjutrice[211].

  [211] Celle-ci est fille d'une mademoiselle de Dampierre, de
  bonne maison, qui toit belle comme un ange. La Fert en toit
  aussi amoureux, mais le bon homme toit horriblement jaloux. On
  l'a marie depuis en Auvergne. (T.)

Madame la comtesse toit bien faite, mais une pauvre femme du reste.
Elle avoit des oreillers dans son lit de toutes les grandeurs
imaginables. Il y en avoit mme pour son pouce[212]. Elle se laissoit
gouverner absolument au frre et  la soeur, qui lui mirent dans
l'esprit que ce lui seroit un grand avantage que de s'allier avec le
cardinal de Richelieu. En effet, on voit par le _Journal_ de ce
cardinal, qui a t imprim, que plusieurs fois l'un et l'autre lui
portent la parole de la part de madame la comtesse au sujet du mariage
de M. le comte avec madame de Combalet, et en ce temps-l madame la
comtesse faisoit toutes les caresses imaginables  cette princesse
nice, et lui donnoit tous les divertissements dont elle pouvoit
s'aviser. Madame de Combalet en recevoit trois visites pour une, et
sans cesse des petits prsents et des rgals.

  [212] Elle ne fermoit jamais les mains, parce que cela rendoit
  les jointures rudes; elle avoit les mains belles. (T.)

Elle en parla, dit le _Journal_[213],  M. le comte, qui lui rpondit
en ces mots: Elle est venue d'une personne de petite condition, et je
suis d'une naissance la plus releve qu'on puisse tre[214]. M. le
comte toit glorieux d'une sotte gloire. Il toit souponneux,
bizarre, et d'une petite tendue d'esprit, mais homme de coeur,
d'honneur et de foi. Le cardinal de Richelieu le reconnot pour tel
dans ce Journal, o l'on voit aussi que Senecterre et sa soeur lui
donnent cent avis contre ce prince. Un jour, voyant qu'il toit trop
fier pour certaines dames, elle lui dit plaisamment qu'au pays de
_Dames_ il n'y avoit point de prince. Il toit bien fait et dansoit
fort bien. Il toit bien devenu plus civil depuis qu'il commanda en
Picardie; il avoit bon besoin de gagner la Noblesse, car le traitement
qu'il fit faire au baron de Coupet parut une trange violence  tout
le monde. Ce jeune homme avoit ou mdire de madame de Chalais, et, en
provincial, n'avoit pas considr qu'on n'en avoit parl qu'avec des
gens beaucoup au-dessus de lui. L'ayant donc trouve aux Tuileries, il
lui dit des sottises. Elle, qui en ce temps-l, toit servie par M. le
comte, voulut s'en venger, et fit sentir  ce prince qu'elle dsiroit
cette satisfaction. M. le comte envoya Beauregard, son capitaine des
gardes, donner des coups de bton  Coupet dans son logis. Depuis,
Coupet se battit contre Beauregard. Ce Coupet toit fils d'un
secrtaire de M. de Lesdiguires, qui acheta une terre, se fit riche
et se fit anoblir. Son fils porta les armes et passoit partout pour
gentilhomme. M. le comte, pour s'excuser, disoit que ce n'toit pas un
gentilhomme. Le feu Roi trouva cela fort mauvais et disoit: Je
voudrois bien savoir si je ne puis pas faire un gentilhomme moi, et si
le pre de Coupet, ayant t anobli par un roi de France, ne doit pas
passer pour noble.

  [213] _Journal de M. le cardinal de Richelieu, qu'il a fait
  durant le grand orage de la cour en l'anne 1630 et 1631, tir
  des Mmoires crits de sa main_, 1649, in-8.

  [214] Il est vrai qu'aprs qu'on avoit parl de le marier avec la
  reine d'Angleterre, c'toit furieusement descendre. Il avoit eu
  quelque inclination pour elle fonde sur l'esprance de
  l'pouser, et ce fut pour elle que Malherbe fit, au nom de M. le
  comte, ces vers qui commenoient ainsi:

     Ne dlibrons plus, etc. (T.) MALHERBE, _Stances_, livre 5.

  Enfin, Senecterre en fit tant que M. le comte le chassa. Il avoit
  chass auparavant le chevalier de Senecterre[215], son fils, qui
  toit un garon de coeur et de bonne mine; mais on dit qu' la
  valeur prs, il ressembloit assez  son pre. Il alla au sige de
  La Mothe, o il fut tu. M. le comte l'accusoit de lui avoir fait
  une infidlit, car on dit qu'au lieu de servir simplement son
  matre auprs de madame de Montbazon, il en prenoit sa part, comme
  vous verrez plus au long dans l'_historiette_ de cette belle.

  [215] Gabriel, dit _le Chevalier de Saint-Nectaire_, tu au sige
  de La Mothe, en Lorraine, le 30 mai 1634.

Le cardinal de Richelieu se servoit plus de Senecterre pour espion que
pour autre chose, et en effet il ne lui a jamais fait beaucoup de
bien. Le cardinal Mazarin (car autrefois, durant la vie du cardinal de
Richelieu, Senecterre, Chavigny et M. Mazarin, c'toient trois ttes
dans le mme bonnet) donna  son fils, aujourd'hui le marchal de La
Fert, le gouvernement de Lorraine, et  lui la lieutenance de roi
d'Auvergne. Il cajoloit Bullion, comme une matresse, et toit de
toutes ses petites dbauches. Il est fort avare et fort inhumain. Il
entreprit un grand procs contre cette petite de Rhodes, aujourd'hui
madame de Vitry. Elle toit fille de M. de Rhodes et de la comtesse
d'Alais, fille du marchal de La Chastre, et veuve du fils an de M.
d'Angoulme le pre[216]. Mais ce mariage-l toit un mariage _de Jean
des Vignes_[217]. Cependant l'avarice de Senecterre, qui toit fort
riche, et la compassion qu'on avoit de voir une mre soutenir
l'honneur de sa fille, mettoit tout le monde du ct de la petite. A
Rennes, o l'affaire fut renvoye, madame de Pisieux, madame de La
Chastre et autres firent une telle cabale avec les femmes des
conseillers et des prsidents  qui elles rendirent tous les soins
imaginables, que la fille ne gagna pas seulement son procs, mais
qu'aprs cela on la mit sur une espce de char, couronne de lauriers,
et on la fit aller ainsi par toute la ville. Toutes les femmes toient
si irrites contre Senecterre, qu'il sortit de la ville plus vite que
le pas, quoique le marchal de La Meilleraye et sollicit pour lui.

  [216] Cette madame la comtesse d'Alais toit une grande et grosse
  femme. Madame de Rambouillet disoit, quand elle la voyoit, qu'il
  lui sembloit voir le colosse de Rhodes. (T.)

  [217] On disoit proverbialement, _faire le mariage de Jean des
  Vignes, ou des gens des vignes, tant tenu tant pay_. (Voyez
  _l'tymologie ou explication des proverbes franois_, par Fleury
  de Bellingen. La Haye, 1656, pag. 68.) On lit dans les _Proverbes
  en rimes ou Rimes en proverbes_ de Le Duc, Paris, 1664, in-12:

     Mariage de Jean des Vignes,
     On en a mal aux eschines.

En 1659 il arriva  Rennes une chose quasi pareille. Un gentilhomme
nomm La Bussire, qui toit des amis de M. de Lionne, maria sa fille
 un cadet d'un gentilhomme nomm Brcourt: ce cadet s'appelle
Sainte-Sesonne. Le pre n'y consentit point. La Bussire meurt et son
gendre aussi. Brcourt veut faire casser le mariage. L'affaire est
envoye  Rennes. Lionne la recommande  Delorme. La veuve, qui est
bien faite, va avec sa mre, femme intelligente, descend par la Loire
 Nantes; l, elles trouvent un carrosse  six chevaux sans qu'on st
qui l'envoyoit, et dans les htelleries jusqu' Rennes on ne prit
point de leur argent. L, tout le monde sollicita pour elles. Les
porteurs de chaises, les laquais, le menu peuple, menaoient  tout
bout de champ leurs parties. Le jour qu'on plaidoit leur cause, les
laquais s'avisrent de faire un prsident, des conseillers, des
avocats, etc., etc. Ils plaidrent la cause et allrent aux opinions.
Il n'y en eut qu'un qui ne fut pas pour la veuve; ils le battirent
comme pltre. A l'audience, comme le prsident prononoit, il s'leva
un grand murmure, comme pour dire: Prsident, faites-lui gagner sa
cause. Elle la gagna sur l'heure. Son fils de quinze mois, ou
environ, fut couronn de lauriers. On cria _haro_ sur les parties, on
les appela _Juifs_; ils eurent de la peine  se sauver. On cria: _Vive
le Roi et madame de Sainte-Sesonne!_ et au logis de son avocat, o
elle dna, le peuple vint lui donner l'aubade avec des violons, des
tambours et des trompettes. Ce fut la vanit de Delorme qui fit tout
cela. Dans les Mmoires de la rgence il sera bien parl de lui[218].

  [218] On a dj exprim le regret de la perte de ces Mmoires.
  (_Voyez_ la note de la page 2.)

M. de Senecterre a une fort grande maison, et quasi personne dedans.
Un jour il entendit que son fils le marchal disoit  quelqu'un: Je
ferai ceci; j'ajusterai cela. Il se mit  battre du pied
vigoureusement contre terre et  faire claquer ses dents les unes
contre les autres en lui disant: Tout homme qui fait cela n'est pas
si prs  laisser la place aux-autres.

Il est toujours propre, quoique vieux. Un gentilhomme le cajoloit un
jour sur sa propret, et lui disoit que madame de Guemne disoit que
si elle vouloit avoir un galant que ce seroit M. de Senecterre. Le
bonhomme rpondit: Madame de Guemne fait mieux qu'elle ne dit,
monsieur; elle fait mieux qu'elle ne dit. On m'a dit qu'une fois il
entra dans sa cuisine; un laquais y faisoit une omelette: il crut que
c'tait  ses dpens. Il appela un palefrenier pour donner les
trivires  ce laquais; le palefrenier dit qu'il les souffriroit
plutt lui-mme. Senecterre, furieux, dpouille ce laquais lui-mme et
les lui donne de sa propre main.

Il peut y avoir six ou sept ans qu'tant rsolu de se faire tailler,
aprs s'tre fait sonder, il alla dire adieu  M. le cardinal, et,
sans en rien dire  personne, se fit tailler, et fut si bien guri,
qu'il se remaria deux ans aprs avec la veuve de Couslinan, dont nous
parlerons ailleurs.




M. D'ANGOULME[219].


Si M. d'Angoulme et pu se dfaire de l'humeur d'escroc que Dieu lui
avoit donne, c'et t un des plus grands hommes de son sicle. Il
toit bien fait, brave, spirituel, avoit de l'acquis, savoit la
guerre, mais il n'a fait toute sa vie que griveller[220] pour
dpenser et non pour thsauriser. Jamais courtisan n'entendit mieux
raillerie. Le cardinal de Richelieu, en lui donnant  commander un
corps d'arme, eut bien la cruaut de lui dire: Monsieur, le Roi
entend que vous vous absteniez de...... Et en disant cela il faisoit
avec la main la patte de chapon rti, lui voulant dire qu'il ne
falloit pas griveller. Le bonhomme, comme vieux courtisan, au lieu de
se fcher, lui rpondit en souriant et en haussant les paules:
Monsieur, on fera tout ce qu'on pourra pour contenter Sa Majest.

  [219] Les Mmoires de M. de Sully et autres parlent assez de ces
  brouilleries et de sa bravoure. On parlera de lui 
  l'_historiette_ du cardinal de Richelieu. Il a crit assez de
  choses, mais on ne sait ce que tout cela est devenu. C'toient
  des Mmoires (ils ont t imprims depuis. (T.)--Le duc
  d'Angoulme, auquel cette historiette donne une physionomie si
  nouvelle, naquit des liaisons de Charles IX et de Marie Touchet,
  le 28 avril 1573. Il fut impliqu dans la conspiration de Biron,
  et condamn  mort pour avoir tremp dans celle de d'Entragues.
  Henri IV commua sa peine. Il mourut  Paris le 24 septembre 1650,
  ayant vcu sous cinq rois, et s'tant distingu dans nombre de
  batailles. Ses Mmoires ont t publis aprs sa mort sous le
  titre de _Mmoires trs-particuliers du duc d'Angoulme pour
  servir  l'histoire des rgnes de Henri III et de Henri IV_,
  1662, in-12. Ils ont t insrs dans la Collection des Mmoires
  relatifs  l'histoire de France, tom. 44 de la premire srie.

  [220] Expression familire qui se prenoit dans le sens d'un
  profit illicite sur des commissions dont on toit charg.
  Prfixe, dans son _Histoire de Henri IV_, l'a employe plusieurs
  fois. (_Dictionnaire de Trvoux._)

Un jour qu'on disoit  feu Armantires, que M. d'Angoulme savoit je
ne sais combien de langues: Ma foi, dit-il, je croyois qu'il ne
savoit que le _narquois_[221].

  [221] Le _narquois_ toit le jargon que parloient entre eux les
  voleurs et les escrocs; on l'appelle plus communment l'_argot_.
  (Voyez _le Jargon ou le langage de l'argot rform_, dans le
  Recueil de facties intitul: _les Joyeusets, facties et
  folastres imaginations de Caresmes prenant, Gauthier Garguille_,
  etc., Paris, Techener, 1831.)

Le feu Roi lui ayant demand combien il gagnoit par an  la fausse
monnoie: Je ne sais, Sire, rpondit-il, ce que c'est que tout cela.
Mais je loue une chambre  Merlin  Gros-Bois dont il me donne quatre
mille cus par an[222]. Je ne m'informe pas de ce qu'il y fait. Un
peu avant que de mourir, il montra  M. d'Aguvry, de qui je le sais,
bon nombre de faux louis d'or qu'il confrontoit  de bons louis. Feu
M. de La Vieuville, alors surintendant des finances pour la seconde
fois, s'amusoit  cela avec lui.

  [222] Cela ne dura gure. Il fit vader Merlin, quand on y alla.
  (T.)

M. d'Angoulme ne pouvoit s'empcher de btir toujours quelque
maisonnette; mais il se gardoit bien d'achever Gros-Bois; comme il
n'toit pas riche, cela l'incommodoit, et il en faisoit d'autant plus
volontiers de la fausse monnoie.

Il disoit les choses fort agrablement: il contoit qu'en sa jeunesse,
il toit amoureux d'une dame, et qu'un jour la servante de cuisine,
qui toit une vieille fort malpropre, fort dgotante, lui ayant
ouvert la porte, il prit occasion de la prier de lui tre favorable et
lui voulut donner quelque chose; mais elle, en le repoussant, lui dit:
Ardez, monsieur, je ne veux point de votre argent; il n'y a qu'un
mot, c'est que madame n'en a jamais tt que je n'aie fait l'essai
auparavant; c'est comme du bouillon de mon pt; il faut passer par l
ou par la fentre. Il eut beau tourner, virer, il fallut satisfaire
cette vieille souillon, et il dit qu'il dtournoit le nez de peur de
sentir son tablier gras.

Il demandoit  M. de Chevreuse: Combien donnez-vous  vos
secrtaires?--Cent cus, dit M. de Chevreuse.--Ce n'est gure,
reprit-il, je donne deux cents cus aux miens. Il est vrai que je ne
les paie pas.

Quand ses gens demandoient leurs gages, il leur disoit: C'est  vous
 vous pourvoir: quatre rues aboutissent  l'htel d'Angoulme[223],
vous tes en beau lieu; profitez-en si vous voulez.

  [223] L'htel d'Angoulme, situ rue Pave, au Marais, s'appelle
  aujourd'hui l'htel de Lamoignon, parce qu'il a appartenu sous
  Louis XIV aux clbres magistrats de ce nom.

Aprs avoir t veuf quelque temps, il voulut pouser madame
d'Hautefort, qui a depuis pous M. de Schomberg; elle n'en voulut
point. Il trouva pourtant  se marier  quelques annes de l. Il
avoit soixante-dix ans, toit tout courb et tout estropi de goutte.
En ce bel tat il pousa une fille de vingt ans, bien faite et bien
agrable; son pre s'appeloit Nargonne: c'toit un gentilhomme de
Champagne. Il ne jouit gure de la grandeur de sa fille, car allant au
bois de Vincennes avec elle, les chevaux emportrent le cocher, et cet
homme, brutalement, sans considrer qu'ils toient du ct des murs du
parc, et qu'il ne pouvoit s'lancer assez loin, s'lana pourtant et
tomba de sorte, entre les roues, qu'il en fut tout bris, et expira
aussitt.

Cette pauvre femme toit oblige de souffrir presque tout l't un
grand feu  son dos, car le duc vouloit qu'elle ft toujours auprs de
lui. Cela lui avoit tellement chauff le sang, qu'elle avoit toujours
un rysiple aux oreilles.

Quand il mourut, en 1650, le gazetier, Renaudot le fils, rapporta
qu'il toit mort chrtiennement, comme il avoit vcu. M. le comte
d'Alais, ou plutt madame, traita fort rudement sa veuve. Elle se
retira aux filles Sainte-Elisabeth, o elle est encore loge au
dehors avec son petit train. L'intendant de M. d'Alais lui alla offrir
mille cus pour son deuil. Elle lui demanda de la part de qui: De la
mienne, dit-il.--J'ai dj mon deuil, rpondit-elle, et si j'ai 
recevoir ce qui m'appartient, j'entends que ce soit de ceux qui me le
doivent et non d'autres. L'anne d'aprs on transigea avec elle 
huit mille livres par an. Elle eut quelque chose de la cour, car elle
n'a rien de sa maison[224].

  [224] Franoise de Nargonne; qui avoit pous le duc d'Angoulme
  le 25 fvrier 1644, mourut, cent trente-neuf ans aprs son
  beau-pre Charles IX, le 10 aot 1713,  l'ge de quatre-vingt
  douze ans. Boursault dit en parlant d'elle, en 1702, dans une de
  ses Lettres: Peut-tre depuis les premiers ges o les hommes
  vivoient si long-temps, n'y a-t-il eu de bru que madame
  d'Angoulme qu'on ait vue dans une pleine sant plus de
  six-vingts ans aprs la mort de son beau-pre. Quelque longue que
  sa vie puisse tre, elle en a toujours fait un si bon usage,
  qu'elle mourra avec plus de vertus que d'annes. (_Lettres
  nouvelles de M. Boursault_, Luxembourg, 1702, pag. 50.)




LE MARCHAL DE LA FORCE[225].


Nompar de Caumont, depuis marchal et duc de La Force, toit d'une
bonne et ancienne maison de Gascogne. Il toit  Paris  la
Saint-Barthlemi, d'o il fut sauv miraculeusement[226]; car ayant
t laiss entre les morts, un paumier s'aperut qu'il vivoit, le
retira et le conduisit  l'Arsenal, chez le vieux marchal de Biron,
son parent. Il reconnut bien ce grand service, et donna une pension 
cet homme qui lui fut bien paye.

  [225] Jacques Nompar de Caumont, duc de La Force, n vers 1559,
  mort le 10 mai 1652.

  [226] On trouve dans le _Mercure_ de novembre 1765, des
  _Mmoires_ du marchal de La Force, o il retrace les vnements
  dont il fut, dans cette journe, tmoin et acteur. Voltaire en a
  donn un extrait dans les pices justificatives,  la suite de la
  _Henriade_.

M. le marchal de Biron lui donna sa fille en mariage. Cette fille
toit de la religion, pour avoir t leve auprs d'une tante
huguenote. Elle pouvoit avoir quinze ans et lui dix-huit. La premire
nuit de ses noces, elle fit la sotte, et ne voulut jamais laisser
consommer le mariage. Cela mit ce jeune homme si en colre qu'il jura
qu'elle le lui demanderoit. En effet, elle s'ennuya de n'en tre plus
sollicite, et enfin on lui conseilla de dire  son mari: _Monsou_,
_donnas de la sibade[227]  la caballe._ Il l'appela toujours
_mignonne_, quoiqu'elle ne le ft pas autrement. Cinquante ans aprs,
il convia ses amis pour renouveler ses noces, et donna ce jour-l le
plus de _sibade_ qu'il put  la _caballe_.

  [227] _Sibade_, avoine.

Lorsqu'il commandoit en Allemagne, il y a peut-tre vingt-cinq ans, il
galopa jusqu' Metz pour y voir sa femme, et la prenant par de grandes
peaux qu'elle avoit sous le cou, il la baisoit du meilleur courage du
monde en disant: Certes, mignonne, je ne vous trouvai jamais si
belle.

On raconte de cette femme qu'elle aimoit extrmement les montres et se
tourmentoit sans cesse pour les ajuster au soleil. Un jour elle envoya
un page voir quelle heure il toit  un cadran qui toit dans le
jardin; mais l'heure qu'il rapporta ne s'accordant pas  sa montre,
elle lui soutenoit toujours qu'il n'avoit pas bien regard, et l'y
renvoya par deux ou trois fois; enfin le page, las de tant de voyages,
lui dit: Madame, quelle heure vous plat-il qu'il soit? Elle fut si
sotte que de le faire fouetter.

M. de La Force, comme vous pouvez penser, suivit Henri IV, et  la
rgence de la Reine-mre, il se trouva vice-roi de Navarre et
gouverneur du Barn. Il toit le matre de tout, disposoit des charges
et tenoit Navarreins. Le comte de Gramont en eut envie, et ne pouvant
tre ni vice-roi ni gouverneur, il voulut tre snchal, chose
au-dessous de lui. Il y eut bien du bruit; mais quoique lui et le
marquis, qui prenoit la querelle pour son pre, et le comte, fussent
assez clairs, Thobon, gentilhomme huguenot, prit si bien son temps
qu'il appelle le comte dans le Louvre, et ils eurent le loisir de se
rendre sur le pr. Le marquis avoit le premier cheval qu'il avoit
rencontr: on n'alloit gure en carrosse en ce temps-l. Mais le comte
avoit un cheval d'Espagne et ne voulut jamais se battre  pied. Le
marquis poussa son cheval, et ayant trouv qu'il savoit un peu
tourner: Allons, dit-il, il ne faut plus marchander. Il dsarma
bientt le comte et alla sparer les autres. Le comte de Gramont,
outre ce cheval d'Espagne, s'toit de longue main fait accompagner par
un gladiateur clbre, nomm Termes.

Quand M. de Luynes entreprit la guerre contre les huguenots, M. de La
Force se dclara pour eux. Thobon tenoit Sainte-Foy. Durant ces
guerres on ta le Barn  M. de La Force, et le comte de Gramont eut
le gouvernement, mais sans Navarreins, qu'on donna  Poyane. Ce
gouvernement fut rduit au pied des autres gouvernemens; on ta aussi
au marquis de La Force sa charge de capitaine des gardes-du-corps. En
ce temps-l, madame la duchesse de La Force d'aujourd'hui toit jeune
et bien faite; ce Thobon en toit amoureux. Elle l'amusa, et lui
laissa esprer tout ce qu'il voulut jusqu' ce qu'elle l'eut oblig de
donner sa place au marquis de La Force, son mari, et aprs elle le
planta l. Cette femme a pourtant de la vertu. Elle a vcu
admirablement bien avec la marchale de Chtillon, sa soeur, quoique
leur commune mre, madame de Polignac, n'et jamais voulu consentir au
mariage du marquis de La Force et d'elle, qu'elle n'en et tir
auparavant quittance de la tutelle, o elle avoit beaucoup gagn, et
avoit pris tous les meubles. Les parens, voyant que cette femme
vouloit marier cette hritire au fils de Polignac, son second mari,
s'en plaignirent  Henri IV, qui la maria avec le marquis de La Force.

Au sige de Montauban on lut, pour commander dans la place, le comte
d'Orval, comme fils de duc et pair, et aussi pour obliger M. de Sully,
son pre. Puis, c'toit lire en effet M. de La Force, dont ce comte
avoit pous la fille. Le beau-pre toit lieutenant de son gendre. On
avoit donn au comte d'Orval un vieux capitaine pour se tenir auprs
de sa personne et lui dire ce qu'il falloit faire. Or, un jour, comme
les ennemis avoient attaqu un ouvrage avanc, le comte d'Orval, arm
jusqu'aux dents comme un jacquemart, toit encore  pied dans le foss
de la ville, que le vieux capitaine, qui n'toit pas peut-tre plus
chauff, le retint en lui disant: Monseigneur, ne hasardez pas votre
personne. (Depuis, on appela ce vieux capitaine: _Monseigneur, ne
hasardez pas votre personne._) M. de La Force y entra tout  cheval;
de sorte que les mousquetades pleuvoient sur lui. Son second fils,
nomm Castelnau, lui dit en l'arrtant: Monsieur, je ne permettrai
pas que vous vous exposiez ainsi. Le bon homme le repoussa firement
et lui dit: Castelnau, vous devriez faire ce que je fais.

L'anne que les ennemis prirent Corbie, le cardinal de Richelieu
l'avoit toujours dans son carrosse, parce que le peuple l'aimoit[228].
Et quand on leva ici des gens si  la hte, M. de La Force toit sur
les degrs de l'Htel-de-Ville, et les crocheteurs lui touchoient dans
la main en disant: Oui, monsieur le marchal, je veux aller  la
guerre avec vous.

  [228] En 1636. On n'entendoit que murmures de la populace contre
  le cardinal, qu'elle menaoit comme tant cause de ces dsordres;
  mais lui qui toit intrpide, pour faire voir qu'il
  n'apprhendoit rien, monta dans son carrosse, et se promena sans
  gardes dans les rues, sans que personne lui ost dire mot.
  (_Mmoires de Montglas_, dans la Collection des Mmoires relatifs
   l'histoire de France, deuxime srie, tom. 49, pag. 126.)

C'est une race de bonnes gens qui ont presque tous du coeur, mais qui
n'ont point bonne mine. Le bon homme toit bien fait, mais sa femme
toit fort laide. Ils n'ont jamais pu se dfaire de dire: _Ils
allarent, ils mangearent, ils frapparent_, etc., etc.[229] Rarement
trouvera-t-on une maison o l'on ait moins l'air du monde[230].

  [229] Ancienne locution du midi que l'on retrouve dans tout ce
  qui reste de manuscrits originaux de Brantme.

  [230] Comme il toit devant Renty, en Flandre, il dit  M. de
  Castelnau, son fils: Castelnau, vous vous tes tout rouill dans
  la province. Ce Castelnau fut command pour escorter les femmes
  avec douze cents chevaux et dix-huit cents hommes de pied. Le
  voil en bataille; il prononce lui-mme le ban que personne, sous
  peine de la vie, n'et  sortir de son rang; il n'eut pas plus
  tt achev qu'un livre vint  partir. Au lieu de retenir ses
  gens, il crie le premier: _Ah! lvrier!_ tout le monde le suit,
  on prend le livre. Aprs il tcha de rallier ses gens, et crie:
  _Ah! cavalerie!_ plus fort qu'il n'avoit cri _ah! lvrier!_ Mais
  il n'y eut jamais moyen, et si l'ennemi et donn, c'toit une
  affaire faite, tous les quipages toient perdus. Dans le conseil
  de guerre en cette mme campagne, il opina ainsi: Je suis d'avis
  que nous nous retirions; j'avois de l'avoine, je n'en ai plus, il
  faut s'en aller. Cet homme-l, cependant, avec cent mille livres
  de partage, a si bien fait qu'il a mari trois filles de quatre
  qu'il avoit, l'une  M. de Ravailles, an de sa maison, premier
  baron de Barn; la seconde au comte de Lauzun, et la troisime au
  marquis de Montbrun, tous grands seigneurs. (T.)

Ce n'est pas que le bon homme ne ft courtisan  sa mode, mais ce
n'toit pas des plus fins. Il fit une chose qui n'toit gure
d'habile homme. A la mort du cardinal de Richelieu, il s'en alla bien
empress au Louvre, et, s'approchant du Roi, lui dit tout bas: Sire,
M. le cardinal de Richelieu est mort certainement, mais on le cache 
Votre Majest. Le Roi le lui fit redire pour se moquer de lui, en
faisant semblant de le croire  peine, car il y avoit deux heures
qu'il le savoit.

Quand M. d'Enghien gagna la bataille de Rocroy, le marchal dit qu'il
souhaiteroit de mourir comme toit mort le comte de Fontaine, qui,
fort g, fut tu  cette bataille.

Ce bon homme se vantoit tout haut de n'avoir jamais connu que sa
femme. Sa temprance lui conserva une sant admirable, presque jusqu'
la fin de ses jours. A quatre-vingt-deux ans il se voulut remarier;
depuis cela il n'a rien fait de raisonnable, et il avoit bon nez de
souhaiter de finir comme le comte de Fontaine. Le bon Dieu lui et
fait une belle grce, s'il l'et retir aprs avoir dit ce bon mot. Il
y eut bien des disputes, car ses enfants ne se pouvoient rsoudre  le
laisser remarier,  cause que cela passoit pour une folie. Enfin, il
pousa madame de La Tabarire, veuve d'un gentilhomme qualifi de
Poitou, et fille de feu M. Du Plessis-Mornay. Ce mauvais exemple fit
remarier bien des vieilles gens, comme madame de Coislin et autres; et
par hasard s'tant rencontr qu'on avoit fait quelques mariages
ingaux en ce temps-l (vers le commencement de la rgence), on disoit
qu'il y avoit une influence pour les mariages ridicules.

Cette madame de La Tabarire toit laide et austre, cependant il
l'appeloit sa _toute mienne_. On disoit que pour lui plaire il ne
lisoit que les livres de M. Du Plessis. Cette femme, soit que ses
purgations eussent cess, car elle toit d'ge  cela, ou qu'elle ft
devenue hydropique, s'imagina tre grosse, et le crut d'autant plus
qu'on lui avoit prdit qu'elle auroit un fils qui seroit marchal de
France. Elle avoit espr l'effet de cette prdiction dj deux fois,
car elle avoit deux garons, et elle les avoit vus tous deux commencer
 porter les armes. L'an fut noy au sige de Bois-le-Duc, et
l'autre fut tu malheureusement l'anne que les ennemis prirent
Corbie. On faisoit garde dans tous les villages des environs de Paris,
il revenoit avec Tilly, qui est mort depuis peu gouverneur de
Colioure. Ce Tilly toit ivre, cela lui arrivoit souvent; il alla
donner l'alarme en je ne sais quel village, et un paysan, 
l'tourdie, donna un coup de carabine  La Tabarire, dont il mourut.

La mort de ce second fils la fit rsoudre  se remarier. Le marchal
crut qu'elle toit grosse, et l'crivit  tous ses amis. A Charenton
on disoit que c'toit une nouvelle Sara. Mais le miracle n'toit pas
autrement ncessaire, car le marchal pouvoit compter en fils et en
petits-fils plus de vingt-quatre enfants. A la cour on disoit que
c'toit l'Antechrist. Enfin il se trouva qu'elle toit presque
hydropique, et au bout de trois mois elle en mourut en partie de
regret. On a dit mme que du dpit qu'elle eut de ce qu'on se moquoit
partout de cette belle grossesse, elle fut trois semaines  ne prendre
quasi rien, faisant accroire  sa femme-de-chambre qu'elle toit dans
un dgot effroyable. Cette fille n'en dit rien  personne, parce que
sa matresse lui disoit toujours que l'apptit lui reviendroit, et que
cela fcheroit M. de La Force s'il le savoit. Quoi qu'il en soit, les
boyaux se rtrcirent, et elle en mourut.

Cette femme n'a jamais t trs-raisonnable; elle se prenoit fort pour
une autre. Elle vit un jour dans un almanach: _Mort d'un grand._
Hlas! dit-elle, Dieu sauve mon pre! Une fois, en voulant passer
sur je ne sais quelle palissade, elle se fourra un pieu o vous savez.
Ce pieu n'adressa pas pourtant si bien qu'elle n'en ft blesse. Elle
vouloit, par une ridicule pruderie, que son mari la panst, afin que
le chirurgien ne vt rien; il s'en moqua, et lui dit qu'elle allt se
faire panser. Elle fit de si terribles lamentations sur la mort d'une
fille bossue qui lui mourut, qu'on et dit qu'elle avoit tout perdu;
cependant elle avoit encore alors deux garons et deux filles. Son
mari mourut avant ses fils; c'toit un homme assez _fichu_. Elle
portoit son portrait couvert d'un crpe noir dans son sein. Par ses
grimaces elle s'toit acquis la rputation d'une sainte. Une dame de
Bretagne, dont j'ai oubli le nom, avoit fait mettre le portrait de
son second mari au dos du premier dans une mme bote, et pleuroit
encore tous les jours le dfunt. Feu madame de La Case ta de la
chambre le portrait de son premier mari, M. de Courtaumer, quand elle
se remaria avec La Case, frre de mademoiselle de Pons. Sa fille lui
dit: H! maman, h! maman, que je le baise encore avant que vous
l'tiez. Elle disoit pour ses raisons que La Case toit parent du
Roi. Il toit de la maison de Pons.

Le bon homme avoit voulu pouser auparavant la veuve d'un M. de La
Forest, de Normandie, homme de qualits. Cette femme toit de
Montgommery, mais un peu trop galante pour un vieux Rodrigue. On en
parla pourtant srieusement, et pendant qu'on travailloit  l'affaire,
madame couchoit toutes les nuits avec le petit Clinchamp de chez
Monsieur. Enfin M. de Montlouet d'Angenne, comme voisin et ami de M.
le marquis de La Force, lui en donna avis, et le bon homme fut
dtromp par ce moyen.

Aprs il pensa  une femme de trente-deux ans, veuve du fils de M.
d'Arambure, le borgne, qui avoit command les chevau-lgers de la
garde d'Henri IV. Cette femme toit riche; et parce qu'elle n'toit
fille que d'un trsorier de Navarre[231], il vouloit qu'elle lui
donnt par contrat de mariage quarante mille cus; mais quoiqu'elle
ft fort ambitieuse, elle eut assez de coeur pour ne pouvoir se
rsoudre  accepter un mari de quatre-vingts ans.

  [231] M. Tallemant, pre du matre des requtes. (T.)

En second veuvage, il devint amoureux de la comtesse d'Adington[232],
veuve depuis un an, aujourd'hui la comtesse de La Suze, dont nous
aurons bien des choses  dire en un autre endroit. En ce dessein il en
parle lui-mme  la mre, madame de Chtillon, car le marchal toit
mort. Cette dame lui remontra qu'il n'y avoit nulle proportion dans
l'ge, et que cette, jeune veuve pourroit tre l'arrire-petite-fille
de celui qui la vouloit pouser. Se voyant dsespr d'avoir la fille,
il s'adressa  la mre; elle le remercie et lui dit qu'elle avoit jur
de ne se remarier jamais. Le bon homme en eut une telle affliction
que sur l'heure il en tomba en dfaillance et s'en retourna trs-mal
satisfait.

  [232] Henriette de Coligny, petite-fille de l'amiral, avoit
  pous en 1643 Thomas Hamilton, comte de Hadington. Devenue veuve
  aprs quelques annes de mariage, elle contracta une nouvelle
  alliance avec le comte de La Suze. On a d'elle des posies assez
  remarquables qui ont t publies dans un Recueil qui en contient
  beaucoup de Plisson, de mademoiselle de Scudri et de bien
  d'autres.

Il avoit quatre-vingt-neuf ans quand il pressa plus que jamais ses
enfants de le laisser remarier, allguant que ne pouvant plus courir
le cerf (il l'a couru, jusqu' quatre-vingt-six ans) et n'ayant plus
d'emploi (car il en et pris encore volontiers), il lui toit
impossible de demeurer seul  la campagne; qu' la cour il avoit des
sujets de fcherie (l'anne auparavant il avoit t trois heures au
soleil sur ses pieds  Fontainebleau, en attendant le cardinal
Mazarin, et se tint un gros quart-d'heure dcouvert quand il passa).
Il disoit que Dieu n'y seroit point offens, et que ses enfants n'en
seroient pas plus pauvres. Enfin il raisonnoit assez pour faire une
seconde sottise, et nos ministres[233], qui sont de fort pauvres gens,
disoient qu'il falloit mieux le laisser marier que le laisser brler.
Ma foi, je pense que c'toient de grandes ardeurs que les siennes! Ces
vieux fous-l sont ravis du passage de saint Paul, et de pouvoir dire:
_Dieu n'y est point offens_, comme si le scandale n'offensoit point
Dieu. H! n'est-ce point une chose ridicule qu'un homme ne se puisse
contenir  cet ge-l? Pour moi, cela me scandalise, et cela est de
mauvais exemple. Plusieurs vieilles femmes catholiques lui ont voulu
donner de l'argent pour l'pouser, afin d'avoir le tabouret. A la
vrit, c'toient toutes femmes de la ville, qui, pour l'ordinaire,
ont toutes plus d'ambition que les autres. Mais il n'y voulut jamais
entendre. Il y en a qui ont cru qu'il ne disoit tout cela que pour
obliger ses enfants  lui en offrir vite une Huguenotte. Enfin on lui
proposa la veuve d'un gentilhomme hollandais, nomm Langherac, qui
avoit t ambassadeur en France. Cette femme toit pourtant Franoise
et soeur du marquis de Gallerande, de la maison de Clermont d'Amboise.
Mais le propre jour qu'il signa les articles, il alla trouver
auparavant madame la marchale de Chtillon pour lui offrir, mais en
vain, la prfrence. Cette madame de Langherac toit hors d'ge
d'avoir des enfants. On admiroit sa destine pour le tabouret. Elle
l'avait eu comme trangre en son pays, et maintenant elle le recouvre
en pousant un homme de quatre-vingt-dix ans, qui est un ge o l'on
songe rarement  se remarier. Il faut aussi admirer la destine du bon
homme  tre cocu au moins une fois en sa vie. Il l'crivit  madame
de La Forest, mais il y a toutes les apparences du monde que Cumont,
le conseiller, homme d'esprit, qui de tous temps toit le galant de
madame de Langherac n'aura pas perdu une si belle occasion de coucher
avec une duchesse. C'est ce mme M. de Cumont qui toit si avare qu'il
est mort dans son pourpoint, faute d'une chemisette.

  [233] Les ministres protestants de Charenton. Tallemant toit de
  la religion rforme.

On dit que le bon homme, le jour de ses noces, fit demeurer ses gens
dans sa chambre, pour tre tmoins comme il avoit consomm le mariage.
On ajoute qu'il les fit aussi appeler le lendemain matin. Cette
troisime femme ne dura gure plus d'un an. De regret, le marchal
quitta La Force, et se retira  une autre maison qu'on appelle
Mucidan, pour y faire le _beau tnbreux_[234].

  [234] Allusion  _Dom Quichotte de la Manche_.

Le bon homme, depuis la mort de sa femme, se laissa gouverner par
Castelnau, son second fils; et parce que le marquis n'a qu'une fille,
aujourd'hui madame de Turenne, il fit tous les avantages  ce second
fils et aux siens, et ses belles dispositions ont mis bien des procs
dans la famille, que le marquis, depuis la mort de son pre, a tous
gagns.

Le bon homme,  quatre-vingt-douze ans, et bien voulu se remarier
pour la quatrime fois, mais le bruit couroit, disoit-on, qu'il devoit
avoir encore deux femmes, et personne ne vouloit tre la premire.

Cela me fait souvenir d'une madame de Pibrac,  qui le parlement de
Paris fit dfense de se remarier pour la septime fois, et elle avoit
t veuve dix-neuf ans aprs la mort de son premier mari. Il y avoit
soixante-onze ans qu'elle l'avoit pous.

En 1652, comme si ce bon homme n'avoit pas fait assez d'extravagances
de son chef,  la suscitation de Castelnau, qui tenoit pour certain
que M. le Prince seroit duc de Guyenne, et que par son autorit il
gagneroit tous ses procs, il se dclara pour M. le Prince. Il mourut
bientt aprs, non sans tmoigner bien du regret d'avoir fait cette
sottise. Il sera assez parl de cela dans les Mmoires de la rgence.




MALHERBE[235].


Franois de Malherbe naquit  Caen en Normandie, environ l'an 1555; il
toit de la maison de Malherbe Saint-Aignan, qui s'est rendue plus
illustre en Angleterre, depuis la conqute que le duc Guillaume fit de
cet Etat, qu'au lieu de son origine, o elle s'toit tellement
rabaisse, que le pre de Malherbe n'toit qu'assesseur  Caen. Le bon
homme se fit de la religion avant que de mourir; son fils, qui
n'avoit alors que dix-sept ans, en reut un si grand dplaisir qu'il
se rsolut de quitter son pays, et suivit M. le Grand Prieur en
Provence, dont il toit gouverneur, et fut avec lui jusqu' sa
mort[236].

  [235] Tallemant dit plus loin, dans le cours de cette
  Historiette: Racan, de qui j'ai eu la plus grande part de ces
  _Mmoires_...... Racan ayant pris le parti, aprs qu'il eut
  communiqu tous ces renseignements  Tallemant, de faire imprimer
  sa _Vie de Malherbe_, tous les faits rapports dans cette _Vie_
  se retrouvent ici. Mais Tallemant en a ajout un grand nombre qui
  sont en gnral les plus piquants, et il en a reproduit plusieurs
  avec une franchise que Racan, qui s'attendoit bien  ce que son
  travail seroit prochainement imprim, s'est cru forc d'adoucir.
  Nous indiquerons par des notes tous les passages qui ne se
  trouvent pas dans la _Vie_ donne par Racan, et qui fut imprime
  pour la premire fois dans un Recueil intitul: _Divers Traits
  d'Histoire, de Morale et d'Eloquence_. Paris, 1672, in-12, publi
  par P. de Saint-Glas, abb de Saint-Ussans. Des bibliographes
  avoient cit une dition de cette _Vie_, publie selon eux en
  1651. Personne ne l'a vue, et aux preuves de sa non-existence
  donnes par M. Beuchat dans la _Biographie universelle_ de
  Michaud, tom. 36, pag. 497, note, nous pouvons ajouter que si
  cette _Vie_ avoit t imprime en 1651, Tallemant, qui crivoit
  ces _historiettes_ postrieurement  cette poque, n'en auroit
  pas reproduit les principaux faits; il se ft born  y renvoyer.
  Evidemment il n'a pu connotre qu'un travail manuscrit de Racan.

  [236] Ce M. le Grand Prieur toit btard de Henri II, et frre de
  madame d'Angoulme, veuve du marchal de Montmorency, dont nous
  avons parl dans l'_historiette_ du conntable de Montmorency.
  (T.)

Pendant son sjour en Provence, il gagna les bonnes grces de la fille
d'un prsident d'Aix, nomm Coriolis, veuve d'un conseiller de ce
parlement, et l'pousa depuis. Il en eut plusieurs enfants, entre
autres une fille, qui mourut de la peste  l'ge de cinq ou six ans,
laquelle il assista jusqu' la mort, et un fils qui fut tu
malheureusement  l'g de vingt-neuf ans, comme nous dirons ensuite.

Les actions les plus remarquables de sa vie sont que, pendant la
Ligue, lui et un nomm La Roque, qui faisoit joliment des vers, et qui
est mort  la suite de la reine Marguerite[237], poussrent M. de
Sully deux ou trois lieues si vertement, qu'il ne l'a jamais oubli,
et c'tait la cause,  ce que disoit Malherbe, qu'il n'avoit jamais pu
rien avoir de considrable d'Henri IV, depuis que M. de Sully fut dans
les finances.

  [237] Les oeuvres de ce pote ont t runies sous ce titre:
  _OEuvres du sieur de La Roque de Clairmont en Beauvoisis_,
  ddies  la reine Marguerite, Paris, 1606, petit in-12.

Dans un partage de quelque butin qu'il avoit fait, un capitaine
l'ayant maltrait, il l'obligea  se battre contre lui, et lui donna
d'abord un coup d'pe au travers du corps qui le mit hors de combat.

Depuis la mort de M. le Grand Prieur[238], il fut envoy avec deux
cents hommes de pied au sige de la ville de Martigues, qui toit
infecte de contagion, et que les Espagnols assigeoient par mer, et
les Provenaux par terre, pour empcher que la maladie ne s'tendt
dans le pays. Ils la tinrent assige par ligne de communication, si
troitement qu'ils rduisirent le dernier vivant  mettre le drapeau
noir sur la muraille, avant que de lever le sige.

  [238] M. le Grand Prieur fut tu par un nomm Altoviti, qui avoit
  t corsaire, et alors capitaine de galre, aprs avoir enlev
  une fille de qualit, la belle de Rieux-Chteau-Neuf, qu'Henri
  III pensa pouser; ce fut elle qui lui dit qu'il parlt pour lui
  un jour qu'il lui parloit pour un autre. Henri III le tenoit
  comme espion auprs de M. le Grand Prieur, qui, l'ayant
  dcouvert, alla chez lui en dessein de lui faire affront. Mais
  Altoviti, bless  mort par ce prince, lui donna un coup de
  poignard dont il mourut[238-A]. Il est vrai qu'il reut cent coups
  aprs sa mort, car les gens du gouverneur se jetrent tous sur
  lui.

  Un jour ce M. le Grand Prieur, qui avoit l'honneur de faire de
  mchants vers, dit  Du Perrier: Voil un sonnet; si je dis 
  Malherbe que c'est moi qui l'ait fait, il dira qu'il ne vaut rien;
  je vous prie, dites-lui qu'il est de votre faon. Du Perrier
  montre ce sonnet  Malherbe en prsence de M. le Grand Prieur. Ce
  sonnet, lui dit Malherbe, est tout comme si c'toit M. le Grand
  Prieur qui l'et fait. (T.)

    [238-A] Le 2 juin 1586.

Son nom et son mrite furent connus de Henri IV par le rapport
avantageux que lui en fit M. le cardinal du Perron[239], car un jour
le Roi lui ayant demand s'il ne faisoit plus de vers, le cardinal lui
dit que depuis qu'il lui avoit fait l'honneur de l'employer  ses
affaires, il avoit tout--fait quitt cette occupation, et qu'il ne
falloit plus que personne s'en mlt aprs un gentilhomme de
Normandie, habitu en Provence, qu'on appeloit M. de Malherbe. Il
avoit trente ans quand il fit cette pice  M. Du Perrier, qui
commence:

     Ta douleur, Du Perrier, sera donc ternelle.

  [239] C'toit en 1601. Le cardinal n'toit encore qu'vque
  d'Evreux.

Ses premiers vers toient pitoyables; j'en ai vu quelques-uns, et
entre autres une lgie qui dbute ainsi:

     Doncque tu ne vis plus, Gnrie fut, et la mort
     En l'avril de tes ans le montre son effort, etc.

Il n'avoit pas beaucoup de gnie; la mditation et l'art l'ont fait
pote. Il lui falloit du temps pour mettre une pice en tat de
parotre. On dit qu'il fut trois ans  faire l'Ode pour le premier
prsident de Verdun, sur la mort de sa femme[240], et que le prsident
toit remari, avant que Malherbe lui et donn ces vers.

  [240] _Voyez_ les stances  M. le premier prsident de Verdun
  pour le consoler de la mort de sa premire femme. (_Posies de
  Malherbe_, Paris, Barbou, 1764, in-8, pag. 239.)

Balzac dit en une de ses lettres que Malherbe disoit que quand on
avoit fait cent vers ou deux feuilles de prose, il falloit se reposer
dix ans. Il dit aussi que le bon homme barbouilla une demi-rame de
papier pour corriger une seule stance. C'est une de celles de l'Ode 
M. de Bellegarde; elle commence ainsi:

     Comme en cueillant une guirlande
     L'homme est d'autant plus travaill, etc.[241].

  [241] Elle fut compose en 1608. _Voyez_ cette ode, pag. 103 du
  volume prcit. La strophe dont les deux premiers vers sont
  rappels ici est la cinquime dans l'dition de Barbou.

Le Roi se ressouvint de ce que le cardinal du Perron lui avoit dit,
et il en parloit souvent  M. des Yveteaux, qui toit alors prcepteur
de M. de Vendme. M. des Yveteaux lui offrit plusieurs fois de le
faire venir; ils toient de mme ville; mais le Roi, qui toit
mnager, n'osoit le faire, de peur d'tre charg d'une nouvelle
pension. Cela fut cause que Malherbe ne fit la rvrence au Roi que
trois ou quatre ans aprs que M. du Perron lui en eut parl. Encore
fut-ce par occasion. Etant venu  Paris pour ses affaires
particulires, M. des Yveteaux en avertit le Roi, qui aussitt
l'envoya qurir. Ce fut en l'an 1605. Comme le Roi toit sur le point
de partir pour aller en Limosin, il lui commanda de faire des vers sur
son voyage. Malherbe en fit, et les lui prsenta  son retour. C'est
cette pice qui commence ainsi:

     O Dieu, dont les bonts de nos larmes touches, etc.[242].

  [242] Edition Barbou, pag. 65.

Le Roi la trouva admirable, et dsira de le retenir  son service;
mais, par une pargne, ou plutt une lsine, que je ne comprends
point, il commanda  M. de Bellegarde, alors premier gentilhomme de la
chambre, de le garder jusqu' ce qu'il l'et mis sur l'tat de ses
pensionnaires. M. de Bellegarde lui donna mille livres d'appointements
avec sa table, et lui entretenoit un laquais et un cheval[243].

  [243] Racan, on le pense bien, s'est donn de garde d'entrer dans
  ces dtails sur la _lsine_ du Roi, et de la laisser mme
  entrevoir.

Ce fut l que Racan, qui alors toit page de la chambre sous M. de
Bellegarde, et qui commenoit dj  _rimailler_, eut la connaissance
de Malherbe, et en profita si bien que l'colier vaut quasi le
matre.

A la mort de Henri IV, la Reine Marie de Mdicis donna cinq cents cus
de pension  Malherbe, qui depuis ce temps-l ne fut plus  charge 
M. de Bellegarde. Depuis il a fort peu travaill, et on ne trouve de
lui que les odes  la Reine-mre, quelques vers de ballets, quelques
sonnets au feu Roi,  Monsieur et  quelques particuliers, avec la
dernire pice qu'il fit avant de mourir; c'est sur le sige de La
Rochelle[244].

  [244] _Voyez_ l'ode  Louis XIII. Edition Barbou, pag. 258.

Pour parler de sa personne, il toit grand et bien fait, et d'une
constitution si excellente, qu'on a dit de lui aussi bien que
d'Alexandre, que ses sueurs avoient une odeur agrable.

Sa conversation toit brusque, il parlait peu, mais il ne disoit mot
qui ne portt. Quelquefois mme il toit rustique et incivil, tmoin
ce qu'il fit  Desportes. Rgnier l'avoit men dner chez son oncle;
ils trouvrent qu'on avoit dj servi. Desportes le reut avec toute
la civilit imaginable, et lui dit qu'il lui vouloit donner un
exemplaire de ses _Psaumes_ qu'il venoit de faire imprimer. En disant
cela il se met en devoir de monter  son cabinet pour l'aller qurir,
Malherbe lui dit rustiquement qu'il les avoit dj vus, que cela ne
mritoit pas qu'il prt la peine de remonter, et que son potage valoit
mieux que ses _Psaumes_. Il ne laissa pas de dner, mais sans dire
mot, et aprs dner ils se sparrent, et ne se sont pas vus depuis.
Cela le brouilla avec tous les amis de Desportes; et Rgnier, qui
toit son ami, et qu'il estimoit pour le genre satirique  l'gal des
anciens, fit une satire contre lui qui commence ainsi:

     Rapin, le favori d'Apollon et des Muses, etc.[245].

  [245] RGNIER, satire 9.

Desportes, Bertaut, et des Yveteaux mme, critiqurent tout ce qu'il
fit. Il s'en moquoit, et dit que s'il s'y mettoit, il feroit de leurs
fautes des livres plus gros que leurs livres mmes.

Des Yveteaux lui disoit que c'tait une chose dsagrable  l'oreille
que ces trois syllabes: _ma_, _la_, _pla_, toutes de suite dans un
vers:

     Enfin cette beaut m'a la place rendue[246].

  [246] Stances qui commencent par ce vers. Edition Barbou, pag.
  28.

Et vous, lui rpondit-il, vous avez bien mis: _pa_, _ra_, _bla_,
_la_, _fla_.

--Moi, reprit des Yveteaux, vous ne sauriez me le montrer.
--N'avez-vous pas mis, rpliqua Malherbe:

     Comparable  la flamme?

De toute cette vole, il n'estimoit que Bertaut, encore ne
l'estimoit-il gure: Car, disoit-il, pour trouver une pointe, il
faisoit les trois premiers vers insupportables. Il n'aimoit pas du
tout les Grecs, et particulirement il s'toit dclar ennemi du
galimatias de Pindare.

Virgile n'avoit pas l'honneur de lui plaire. Il y trouvoit beaucoup
de choses  redire, entre autres ce vers o il y a:

     ......_Eubocis Cumarum allabitur oris._

     NEIDOS lib. 6, vers 2.

lui sembloit ridicule. C'est, dit-il, comme si quelqu'un alloit
mettre _aux rives franoises de Paris_. Ne voil-t-il pas une belle
objection! Stace lui sembloit bien plus beau. Pour les autres, il
estimoit Horace, Juvnal, Martial, Ovide, et Snque le tragique.

Les Italiens ne lui revenoient point; il disoit que les sonnets de
Ptrarque toient  la grecque, aussi bien que les pigrammes de
mademoiselle de Gournay.

De tous leurs ouvrages il ne pouvoit souffrir que l'_Aminte_ du
Tasse[247].

  [247] Toute cette partie a bien moins d'tendue dans Racan.

A l'htel de Rambouillet on amena un jour je ne sais quel homme, qui
disloquoit tout le corps aux gens et le remettoit sans leur faire mal.
On l'prouva sur un laquais. Malherbe, qui y toit, voyant cela, lui
dit: Dmettez-moi le coude. Il ne sentit point de mal. Aprs il se
le fit remettre aussi sans douleur. Cependant, dit-il, si cet homme
ft mort tandis que j'avois comme cela le coude dmis, on auroit cri
au _curieux impertinent_[248].

  [248] Cette anecdote ne fait pas non plus partie du rcit de
  Racan. Il y est fait allusion  la nouvelle de Cervantes insre
  dans son roman, liv. 7, ch. 33. (Voyez l'_Histoire de l'admirable
  Don Quichotte_, tom. 2, pag 82, Amsterdam, 1768.)

Il faisoit presque tous les jours sur le soir quelque petite
confrence dans sa chambre avec Racan, Colomby[249], Maynard et
quelques autres. Un habitant d'Aurillac, o Maynard toit alors
prsident, vint une fois heurter  la porte en demandant: M. le
prsident n'est-il point ici? Malherbe se lve brusquement  son
ordinaire, et dit  ce monsieur le provincial: Quel prsident
demandez-vous? Sachez qu'il n'y a que moi qui prside ici.

  [249] Franois de Cauvigny, sieur de Colomby, parent de Malherbe;
  pote trs-mdiocre, membre de l'Acadmie franaise. Il avoit
  une charge  la cour qui n'avoit point t avant lui, et n'a
  point t depuis; car il se qualifioit orateur du roi pour les
  affaires d'Etat: et c'toit en cette qualit qu'il recevoit douze
  cents cus tous les ans. (Pellisson, _Histoire de l'Acadmie_,
  tom. I, pag. 289, Paris, 1730.) On trouve quelques dtails sur
  les ouvrages de Colomby dans la _Bibliothque franoise_ de
  l'abb Goujet, tom. 16, pag. 105.

Lingendes[250], qui toit pourtant assez poli, ne voulut jamais subir
la censure de Malherbe, et disoit que ce n'toit qu'un tyran, et qu'il
abattoit l'esprit aux gens[251].

  [250] Jean de Lingendes, pote assez remarquable pour son temps.
  Ses vers sont pars dans les Recueils. Il mourut en 1616.

  [251] Omis par Racan.

Un jour Henri IV lui montra des vers qu'on lui avoit prsents. Ces
vers commenoient ainsi:

     Toujours l'heur et la gloire
     Soient  votre ct,
     De vos faits la mmoire
     Dure  l'ternit.

Malherbe, sur-le-champ et sans en lire davantage, les retourna ainsi:

     Que l'pe et la dague
     Soient  votre ct;
     Ne courez point la bague
     Si vous n'tes bott.

Et l-dessus se retira, sans en dire autrement son avis.

Le Roi lui montra une autre fois la premire lettre[252] que M. le
Dauphin, depuis Louis XIII, lui avoit crite, et ayant remarqu qu'il
avoit sign _Loys_ sans _u_, il demanda au Roi si M. le Dauphin avoit
nom _Loys_. Le Roi demanda pourquoi: Parce qu'il signe _Loys et non
Louys_. On envoya qurir celui qui montroit  crire  ce jeune
prince pour lui faire voir sa faute, et Malherbe disoit qu'il toit
cause que M. le Dauphin avoit nom _Louis_.

  [252] Cette lettre n'est point celle que les diteurs de
  l'_Isographie_ ont dcouverte dans les manuscrits de Bthune de
  la Bibliothque du roi, puisque Louis XIII n'a sign que
  _dauphin_ et non _Loys_; mais elle nous a paru tellement curieuse
  que nous la donnons ici avec l'orthographe du jeune prince. Elle
  est sans date, mais il devoit tre trs-enfant, lorsqu'il
  l'crivit:

     PAPA,

  Depuy que vous ete pati, j'ay bien donn du paisi  maman. J'ay
  t a la guere dans sa chambe, je sui all reconete les enemy, il
  t tous a un tas en la ruele du li a maman ou j dorme. Je les ay
  bien veill ave mon tambour. J'ay t  vote asena papa, moucheu
  de Rong ma mont tou plein de belles ames, e tan tan de go canon,
  e puy j m'a donn de bonne confiture e ung beau peti canon d'agen,
  j ne me fau qu'un peti cheval pour le tire. Maman me renvoie
  demain  Sain Gemain o je pieray bien Dieu pou bon papa afin
  qu'il vou gade de tou dang et qu'il me fasse bien sage, e la
  gache de vou pouvoi bien to faire tes humbe sevices. J'ay fort
  envie de domi papa, Fe Fe Vendome[252-A] vou dira le demeuran, et moy
  que je suj vote tes humbe e les obeissan fi papa et seviteu.

     DAUPHIN.

    [252-A] Csar de Vendme, fils d'Henri IV et de la belle Gabrielle.

Comme les tats-gnraux se tenoient  Paris[253], il y eut une grande
consternation entre le clerg et le Tiers-Etat, qui donna sujet 
cette clbre harangue de M. le cardinal du Perron. Cette affaire
s'chauffant, les vques menaoient de se retirer et de mettre la
France  l'interdit[254]. M. de Bellegarde avoit peur d'tre
excommuni; Malherbe lui dit, pour le consoler, que cela lui seroit
fort commode, et que devenant noir comme les excommunis, il n'auroit
pas la peine de se peindre la barbe et les cheveux.

  [253] En 1614. Ils se tenoient au Petit-Bourbon.

  [254] Le sujet de cette querelle toit un article devenu le
  premier de la dclaration du clerg de France de 1682. Le
  Tiers-tat vouloit que l'on post ce principe d'ternelle vrit
  que l'autorit spirituelle n'a aucun droit sur la puissance
  temporelle du Roi, et le Tiers-tat fut trait d'hrtique!
  (_Voyez_ les _Mmoires de Fontenay-Mareuil_, premire srie de la
  Collection des Mmoires relatifs  l'histoire de France tom. 50,
  pag. 258.)

Une autre fois il lui disoit: Vous faites bien le galant; lisez-vous
encore  livre ouvert? C'toit sa faon de parler pour dire: tre
toujours prt  servir les dames. M. de Bellegarde lui dit que oui.
Ma foi, rpondit-il, je vous envie plus cela que votre duch-pairie.

Il y eut grande contestation entre ceux qu'il appeloit du pays
d'_Adiousias_ (ce sont ceux de del la rivire de Loire) et ceux de
de qu'il appeloit du pays de _Dieu vous conduise_, pour savoir s'il
falloit dire une _cueiller_ ou une _cueillre_. Le Roi et M. de
Bellegarde, tous deux du pays d'_Adiousias_, toient pour cueillre,
et disoient que ce mot tant fminin, devoit avoir une terminaison
fminine. Le pays de _Dieu vous conduise_ allguoit, outre l'usage,
que cela n'toit pas sans exemple, et que _perdrix_, _met_[255], _mer_
et autres toient fminins et avoient pourtant une terminaison
masculine. Le Roi demanda  Malherbe de quel avis il toit. Malherbe
le renvoya aux crocheteurs du Port-au-Foin, comme il avoit accoutum;
et comme le Roi ne se tenoit pas bien convaincu, il lui dit  peu prs
ce qu'on dit autrefois  un empereur romain: Quelque absolu que vous
soyez, vous ne sauriez, Sire, ni abolir, ni tablir un mot, si l'usage
ne l'autorise.

  [255] C'est un mot de province pour _huche_. (T.)--La plupart de
  nos paysans se servent encore de ce mot.

A propos de cela, M. de Bellegarde lui envoya demander un jour lequel
toit le meilleur de _dpens_ ou de _dpendu_. Il rpondit
sur-le-champ que _dpens_ toit plus franois, mais que _pendu_,
_dpendu_, _rpendu_, et tous les composs de ce vilain mot, toient
plus propres pour les Gascons.

Il perdit sa mre environ l'an 1615, qu'il toit g de plus de
cinquante-huit ans; et comme la Reine lui eut fait l'honneur de lui
envoyer un gentilhomme pour le consoler, il dit au gentilhomme qu'il
ne pouvoit se revancher de la bont de la Reine qu'en priant Dieu que
le Roi pleurt sa mort aussi vieux qu'il pleuroit celle de sa
mre[256]. Il dlibra long-temps s'il devoit en prendre le deuil, et
disoit: Je suis en propos de n'en rien faire; car regardez le gentil
orphelin que je ferois! Enfin pourtant il s'habilla de deuil.

  [256] Racan a omis tout ce qui termine cet alina.

Un jour, au cercle, je ne sais quel homme, qui faisoit fort le prude,
lui fit un grand loge de madame la marquise de Guercheville[257], qui
toit alors prsente, comme dame d'honneur de la Reine-mre, et,
aprs lui avoir compt toute sa vie et comme elle avoit rsist aux
poursuites amoureuses du feu roi Henri le Grand, il conclut son
pangyrique par ces mots en la lui montrant: Voil, monsieur, ce qu'a
fait la vertu. Malherbe, sans hsiter, lui montra la conntable de
Lesdiguires, qui toit assise auprs de la Reine, et lui dit: Voil,
monsieur, ce qu'a fait le vice[258].

  [257] _Voyez_ les _Amours du grand Alcandre_. Madame de
  Guercheville y est dsigne sous le nom de _Scilinde_. La maison
  de La Roche-Guyon, une des bonnes de France, toit tombe en
  quenouille. L'hritire, au lieu de se donner  quelqu'un des
  grands seigneurs qui la recherchoient, se donna  un gentilhomme
  de son voisinage, nomm M. de Silly, qui prit le nom de La
  Roche-Guyon. Le fils de cet homme-l pousa une fille de la
  maison de Pons. C'est cette madame de Guercheville. Elle demeura
  veuve fort jeune avec un seul fils, qui toit le feu comte de La
  Roche-Guyon. Henri IV tant  Mantes, qui est prs de ce lieu,
  fit bien des galanteries  madame de La Roche-Guyon, qui toit
  une belle et honnte personne. Il y trouva beaucoup de vertu, et
  pour marque d'estime, il la fit dame d'honneur de la feue
  Reine-mre, en lui disant: Puisque vous avez t dame d'honneur,
  vous le serez. Entre deux, cette dame avoit pous M. de
  Liancourt, premier cuyer de la petite curie, et par pruderie
  elle se fit appeler madame de Guercheville,  cause qu'on
  appeloit alors madame de Beaufort madame de Liancourt. Le comte
  de La Roche-Guyon mort sans enfants, M. de Liancourt, en donnant
  le surplus en argent, eut la terre de La Roche-Guyon pour les
  conventions matrimoniales de sa mre.(T.)--L'abb de Choisy
  rapporte dans ses Mmoires le fait relatif  Henri IV, que
  Tallemant s'est content d'indiquer ici. (_Voyez_ les _Mmoires
  de Choisy_, tom. 63, pag. 515 de la deuxime srie de la
  Collection des Mmoires relatifs  l'histoire de France.)

  [258] Voir prcdemment l'_historiette_ du conntable, o sa
  femme joue un trs-grand rle.

Sa faon de corriger son valet toit plaisante. Il lui donnoit dix
sols par jour, c'toit honntement en ce temps-l, et vingt cus de
gages; et quand ce valet l'avait fch, il lui faisoit une remontrance
en ces termes: Mon ami, quand on offense son matre, on offense
Dieu, et quand on offense Dieu, il faut, pour en obtenir le pardon,
jener et donner l'aumne. C'est pourquoi je retiendrai cinq sous de
votre dpense que je donnerai aux pauvres  votre intention, pour
l'expiation de vos pchs.

Tout son contentement toit d'entretenir ses amis particuliers, comme
Racan, Colomby, Yvrande et autres, du mpris qu'il faisoit de toutes
les choses qu'on estimoit le plus dans le monde. Il disoit souvent 
Racan, qui est de la maison de Bueil, que c'toit une folie de se
vanter d'tre d'une ancienne noblesse; que plus elle toit ancienne,
plus elle toit douteuse; et qu'il ne falloit qu'une femme lascive
pour pervertir le sang de Charlemagne et de saint Louis[259].

  [259] Racan fait ajouter  Malherbe: Tel qui pense tre issu de
  ces grands hros est peut tre venu d'un valet-de-chambre ou d'un
  violon.

Il ne s'pargnoit pas lui-mme en l'art o il excelloit, et disoit
souvent  Racan: Voyez-vous, mon cher monsieur, si nos vers vivent
aprs nous, toute la gloire que nous pouvons en esprer, c'est qu'on
dira que nous avons t deux excellents arrangeurs de syllabes, et que
nous avons t tous deux bien fous de passer toute notre vie  un
exercice si peu utile et au public et  nous, au lieu de l'employer 
nous donner du bon temps, et  penser  l'tablissement de notre
fortune.

Il avoit un grand mpris pour tous les hommes en gnral, et il
disoit, aprs avoir cont en trois mots la mort d'Abel: Ne voil-t-il
pas un beau dbut? Ils ne sont que trois ou quatre au monde, et ils
s'entretuent dj; aprs cela, que pouvoit esprer Dieu des hommes
pour se donner tant de peine  les conserver?

Il parloit fort ingnument de toutes choses; il ne faisoit pas grand
cas des sciences, principalement de celles qui ne servent qu' la
volupt, au nombre desquelles il mettoit la posie. Et comme un jour
un faiseur de vers se plaignoit  lui qu'il n'y avoit de rcompense
que pour ceux qui servoient le Roi dans ses armes et dans les
affaires d'importance, et que l'on toit trop cruel pour ceux qui
excelloient dans les belles-lettres, Malherbe lui rpondit que c'toit
une sottise de faire le mtier de rimeur pour en esprer autre
rcompense que son divertissement; et qu'un bon pote n'toit pas plus
utile  l'Etat qu'un bon joueur de quilles.

Pendant la prison de M. le Prince[260], le lendemain que madame la
Princesse, sa femme, fut accouche de deux enfants morts pour avoir
t incommode de la fume qu'il faisoit dans sa chambre au bois de
Vincennes, il trouva un conseiller de province de ses amis en une
grande tristesse chez M. le garde-des-sceaux Du Vair. Qu'avez-vous?
lui dit-il.--Les gens de bien, lui dit cet homme, pourroient-ils avoir
de la joie aprs qu'on vient de perdre deux princes du sang? Malherbe
lui repartit: Monsieur, monsieur, cela ne doit point vous affliger:
ne vous souciez que de bien servir, vous ne manquerez jamais de
matre.

  [260] Henri de Bourbon, pre du grand Cond.

Allant dner chez un homme qui l'en avoit pri, il trouva  la porte
de cet homme un valet qui avoit des gants dans ses mains; il toit
onze heures. Qui tes-vous, mon ami? lui dit-il.--Je suis le
cuisinier, monsieur.--Vertu Dieu! reprit-il en se retirant bien vite,
que je ne dne pas chez un homme dont le cuisinier,  onze heures, a
des gants dans ses mains[261].

  [261] Cette anecdote ne se trouve pas dans Racan.

Etant all avec feu Du Moustier et Racan aux Chartreux pour voir un
certain Pre Chazerey, on ne voulut leur permettre de lui parler
qu'ils n'eussent dit chacun un _Pater_; aprs le Pre vint et s'excusa
de ne pouvoir les entretenir. Faites-moi donc rendre mon _Pater_,
dit Malherbe[262].

  [262] Omis par Racan.

Racan le trouva une fois qui comptoit cinquante sols. Il mettoit dix,
dix et cinq, et aprs dix, dix et cinq. Pourquoi cela? dit
Racan.--C'est, rpondit-il, que j'avois dans ma tte cette stance, o
il y a deux grands vers et un demi-vers, puis deux grands vers et un
demi-vers.

     Que d'pines, Amour, etc.[263]!

  [263] Omis par Racan. Voici la premire stance de cette pice:

     Que d'pines, Amour, accompagnent tes roses!
     Que d'une aveugle erreur, tu laisses toutes choses
           A la merci du sort?
     Qu'en tes prosprits  bon droit on soupire,
     Et qu'il est malais de vivre en ton empire
           Sans dsirer la mort?

     (_Posies de Malherbe_, dition Barbou, pag. 143.)

  Une fois il ta les chenets du feu. C'toient des chenets qui
  reprsentoient de gros satyres barbus; Mon Dieu, dit-il, ces gros
  B.... se chauffent tout  leur aise, tandis que je meurs de
  froid[264].

  [264] Omis par Racan.

Un de ses neveux le vint voir une fois, aprs avoir t neuf ans au
collge. Il lui voulut faire expliquer quelques vers d'Ovide,  quoi
ce garon se trouvoit bien empch. Aprs l'avoir laiss nonner un
gros quart-d'heure, Malherbe lui dit: Mon neveu, croyez-moi, soyez
vaillant, vous ne valez rien  autre chose.

Un gentilhomme de ses parents toit fort charg d'enfants; Malherbe
l'en plaignoit, l'autre lui dit qu'il ne pouvoit avoir trop d'enfants,
pourvu qu'ils fussent gens de bien. Je ne suis point de cet avis,
rpondit notre pote, et j'aime mieux manger un chapon avec un voleur
qu'avec trente capucins.

Le lendemain de la mort du marchal d'Ancre, il dit  madame de
Bellegarde, qu'il trouva allant  la messe: H quoi, madame, a-t-on
encore quelque chose  demander  Dieu, aprs qu'il a dlivr la
France du marchal d'Ancre?

Une anne que la Chandeleur avoit t un vendredi, Malherbe faisoit
une grillade le lendemain, entre sept et huit heures, d'un reste de
gigot de mouton qu'il avoit gard du jeudi. Racan entre et lui dit:
Quoi! monsieur, vous mangez de la viande, et Notre-Dame n'est plus en
couche.--Vous vous moquez, dit Malherbe, les dames ne se lvent pas si
matin[265].

  [265] Omis par Racan.

Il alloit fort souvent chez madame des Loges[266]. Un jour, ayant
trouv sur sa table le gros livre de M. Dumoulin contre le cardinal
du Perron[267], et l'enthousiasme l'ayant pris  la seule lecture du
titre, il demanda une plume et du papier, et crivit ces vers:

     Quoique l'auteur de ce gros livre
     Semble n'avoir rien ignor,
     Le meilleur est toujours de suivre
     Le prne de notre cur.
     Toutes ces doctrines nouvelles
     Ne plaisent qu'aux folles cervelles;
     Pour moi, comme une humble brebis,
     Sous la houlette je me range;
     Il n'est permis d'aimer le change
     Qu'en fait de femmes et d'habits.

  [266] Marie Bruneau, dame des Loges; c'toit une femme
  trs-renomme pour son esprit chez laquelle les gens de lettres
  se runissoient souvent.

  [267] _Le Bouclier de la Foi._

Madame des Loges ayant lu ces vers, pique d'honneur et de zle, prit
la mme plume, et de l'autre ct crivit ces autres vers:

     C'est vous dont l'audace nouvelle
     A rejet l'antiquit,
     Et Dumoulin ne vous rappelle
     Qu' ce que vous avez quitt.
     Vous aimez mieux croire  la mode:
     C'est bien la foi la plus commode
     Pour ceux que le monde a charms.
     Les femmes y sont vos idoles;
     Mais  grand tort vous les aimez,
     Vous qui n'avez que des paroles[268].

  [268] Tallemant ne tenoit pas cette anecdote de Racan. C'est
  Balzac qui le premier l'a rapporte ainsi: elle est inexacte.
  Mnage, dans ses _Observations_ sur Malherbe, l'a rectifie
  d'aprs le rcit mme de Racan, qui y jouoit un rle: J'ai su de
  M. Racan, dit-il, que c'est lui qui avoit fait ces vers que M. de
  Balzac attribue  Malherbe, et que Gombaud avoit fait ceux que M.
  de Balzac donne  madame des Loges. Madame des Loges, qui toit
  de la religion rforme, avoit prt  M. de Racan le livre de
  Dumoulin le ministre, intitul _le Bouclier de la Foi_, et
  l'avoit oblig de le lire. M. de Racan, aprs l'avoir lu, fit sur
  ce livre cette pigramme que M. de Balzac a altre en plusieurs
  endroits. L'ayant communique  Malherbe, qui l'toit venu
  visiter dans ce temps-l, Malherbe l'crivit de sa main dans le
  livre de Dumoulin, qu'il renvoya en mme temps  madame des Loges
  de la part de M. de Racan. Madame des Loges, voyant ces vers
  crits de la main de Malherbe, crut qu'ils toient de Malherbe;
  et comme elle toit extraordinairement zle pour sa religion,
  elle ne voulut pas qu'ils demeurassent sans rponse. Elle pria
  Gombauld, qui toit de la mme religion et qui avoit le mme
  zle, d'y rpondre. Gombauld, je le sais de lui-mme, qui
  croyoit, comme madame des Loges, que Malherbe toit l'auteur de
  ces vers, y rpondit par l'pigramme que M. de Balzac attribue 
  madame des Loges, et qu'il trouve trop gaillarde pour une femme
  qui parle  un homme. (Les _OEuvres de Franois de Malherbe_,
  1723, tom. 2, pag. 387.)

Il ne traita gure mieux M. de Mziriac que Desportes. Car un jour que
cet honnte homme lui apporta une traduction qu'il avoit faite de
l'arithmtique de Diophante, auteur grec, avec des commentaires[269],
quelques-uns de leurs amis communs se mirent  louer ce travail, en
prsence de l'auteur, et  dire qu'il seroit fort utile au public.
Malherbe leur demanda seulement s'il feroit diminuer le pain et le
vin. Il appeloit M. de Mziriac, _M. de Miseriac_. Il en rpondit
presqu'autant  un gentilhomme huguenot, et lui dit, pour toute
rplique  la controverse qu'il avoit dbite: Dites-moi, monsieur,
boit-on de meilleur vin  La Rochelle et mange-t-on de meilleur bl
qu' Paris?

  [269] _Diophanti Alexandrini arithmeticorum libri sex, et de
  numeris multangulis liber unus, grcis et latinis commentariis
  illustratus._ Paris, 1621, in-fol.

Un prsident de Provence avoit mis une mchante devise sur sa
chemine, et croyant avoir fait merveilles, il dit  Malherbe: Que
vous en semble?--Il ne falloit, rpondit Malherbe, que la mettre un
peu plus bas[270].

  [270] Dans le feu. (T.)--Cette anecdote ne se trouve pas dans
  Racan.

Quand il soupoit de jour, il faisoit fermer les fentres et allumer de
la chandelle, autrement, disoit-il, c'toit dner deux fois[271].

  [271] galement omis par Racan.

Quelqu'un lui dit que M. Gaumin avoit trouv le secret d'entendre la
langue punique et qu'il y avoit fait le _Pater noster_: Je m'en vais
tout  cette heure vous en faire le _Credo_. Et  l'instant il
pronona une douzaine de mots barbares, et ajouta: Je vous soutiens
que voil le _Credo_ en langue punique. Qui est-ce qui me pourra dire
le contraire?

Il avoit un frre an avec lequel il a toujours t en procs; et
comme quelqu'un lui disoit: Des procs entre des personnes si
proches! Jsus, que cela est de mauvais exemple!--Et avec qui
voulez-vous donc que j'en aie? avec les Turcs et les Moscovites? je
n'ai rien  partager avec eux[272].

  [272] _Avec qui voulez-vous donc que j'en aie?_ Ce mot d'un si
  bon comique ne se trouve pas dans Racan, dont le rcit est
  presque continuellement ple et froid.

On lui disoit qu'il n'avoit pas suivi dans un psaume le sens de David:
Je crois bien, dit-il, suis-je le valet de David? J'ai bien fait
parler le bon homme autrement qu'il n'avoit fait[273].

  [273] Omis par Racan.

Un jour il dit des vers  Racan; et aprs il lui en demanda son avis.
Racan s'en excusa, lui disant: Je ne les ai pas bien entendus, vous
en avez mang la moiti. Cela le piqua; il rpondit en colre:
Mordieu, si vous me fchez, je les mangerai tout entiers. Ils sont 
moi, puisque je les ai faits; j'en puis faire ce qu'il me plaira.

Il se mettoit en colre contre les gueux qui lui disoient: Mon noble
gentilhomme, et disoit en grondant: Si je suis gentilhomme, je suis
noble.

Il n'toit pas toujours si fcheux, et il a dit de lui-mme qu'il
toit de Balbut en _Balbutie_[274]. C'tait le plus mauvais rcitateur
du monde. Il gtoit ses beaux vers en les prononant. Outre qu'on ne
l'entendoit presque point,  cause de l'empchement de sa langue et de
l'obscurit de sa voix, avec cela il crachoit au moins six fois en
disant une stance de quatre vers. C'est pourquoi le cavalier Marini
disoit qu'il n'avoit jamais vu d'homme plus humide ni de pote plus
sec. A cause de sa _crachotterie_, il se mettoit toujours auprs de la
chemine.

  [274] Ce mot n'est pas non plus rapport dans Racan. La suite de
  cet alina y manque aussi; mais Balzac a donn galement les
  dtails qu'il renferme.

Il disoit  M. Chapelain, qui lui demandoit conseil sur la manire
d'crire qu'il falloit suivre: Lisez les livres imprims, et ne dites
rien de ce qu'ils disent[275].

  [275] Cet alina et le suivant ne se trouvent pas dans la _Vie_
  par Racan.

Ce mme M. Chapelain le trouva un jour sur un lit de repos qui
chantoit:

     D'o venez-vous, Jeanne?
     Jeanne, d'o venez-vous?

et ne se leva point qu'il n'et achev. J'aimerois mieux, lui
dit-il, avoir fait cela que toutes les oeuvres de Ronsard. Racan dit
qu'il lui a ou dire la mme chose d'une chanson o il y a  la fin:

     Que me donnerez-vous?
     Je ferai l'endormie.

Il avoit effac plus de la moiti de son Ronsard, et en colloit les
raisons  la marge. Un jour Racan, Colomby, Yvrande[276], et autres de
ses amis, le feuilletoient sur sa table, et Racan lui demanda s'il
approuvoit ce qu'il n'avoit point effac. Pas plus que le reste,
dit-il. Cela donna sujet  la compagnie, et entre autres  Colomby, de
lui dire qu'aprs sa mort ceux qui rencontreroient ce livre croiroient
qu'il avoit trouv bon tout ce qu'il n'avoit point ray. Vous avez
raison, lui rpondit Malherbe. Et sur l'heure il acheva d'effacer le
reste.

  [276] Yvrande toit un de ses disciples, gentilhomme breton, page
  de la grande curie. (T.)

Il toit mal meubl et logeoit d'ordinaire en chambre garnie, o il
n'avoit que sept ou huit chaises de paille; et comme il toit fort
visit de ceux qui aimoient les belles-lettres, quand les chaises
toient toutes occupes, il fermoit sa porte par dedans, et si
quelqu'un heurtoit, il lui crioit: Attendez, il n'y a plus de
chaises, disant qu'il valoit mieux ne les point recevoir que de les
laisser debout.

Il se vantoit d'avoir su trois fois la v....., comme un autre se
vanteroit d'avoir gagn trois batailles, et faisoit assez plaisamment
le rcit du voyage qu'il fit  Nantes pour aller trouver un homme qui
gurissoit de cette maladie dans une chaire; sans doute c'toit avec
des parfums. Par son crdit, il se fit cder cette chaire par un autre
qui l'avoit dj retenue, et il crivoit qu'il avoit gagn une chaire
 Nantes o il n'y avoit pourtant point d'universit. On l'appeloit
chez M. de Bellegarde _le Pre Luxure_[277].

  [277] Omis par Racan.

Il a toujours t fort adonn aux femmes, et se vantoit en
conversation de ses bonnes fortunes et des merveilles qu'il y avoit
faites[278].

  [278] Cet alina et le suivant renferment galement des dtails
  que Racan ne donne pas.

Il disoit qu'il se connoissoit en deux choses, en musique et en gants.
Voyez le grand rapport qu'il y a de l'un  l'autre!

Dans ses _Heures_ il avoit effac des Litanies tous les noms des
saints et des saintes, et disoit qu'il suffisoit de dire: _Omnes
sancti et sanct, Deum orate pro nobis._

Un soir, qu'il se retiroit aprs souper, de chez M. de Bellegarde avec
son homme qui lui portoit le flambeau, il rencontra M. de Saint-Paul,
homme de condition, parent de M. de Bellegarde, qui le vouloit
entretenir de quelque nouvelle de peu d'importance. Il lui coupa court
en lui disant: Adieu, monsieur, adieu, vous me faites brler pour
cinq sols de flambeau, et ce que vous me dites ne vaut pas un
_carolus_.

Le feu archevque de Rouen[279] l'avoit pri  dner pour le mener
aprs au sermon qu'il devoit faire en une glise proche de chez lui.
Aussitt que Malherbe eut dn, il s'endormit dans une chaise, et
comme l'archevque le pensa rveiller pour le mener au sermon: H! je
vous prie, dit-il, dispensez-m'en; je dormirai bien sans cela.

  [279] Franois de Harlay, auquel, en 1651, succda son neveu,
  Franois Harlay de Champvallon, depuis archevque de Paris.

Un jour, entrant dans l'htel de Sens, il trouva dans la salle deux
hommes qui, disputant d'un coup de trictrac, se donnoient tous deux au
diable qu'ils avoient gagn. Au lieu de les saluer, il ne fit que
dire: Viens, Diable, viens vite, tu ne saurois faillir, il y en a
l'un ou l'autre  toi.

Quand les pauvres lui disoient qu'ils prieroient Dieu pour lui, il
leur rpondoit qu'il ne croyoit pas qu'ils eussent grand crdit
auprs de Dieu, vu le pitoyable tat o il les laissoit, et qu'il et
mieux aim que M. de Luynes ou M. le surintendant lui et fait cette
promesse.

Un jour qu'il faisoit un grand froid, il ne se contenta pas de bien se
garnir de chemisettes, il tendit encore sur sa fentre trois ou
quatre aunes de frise verte, en disant: Je pense qu'il est avis  ce
froid que je n'ai plus de quoi faire des chemisettes. Je lui montrerai
bien que si.

En ce mme hiver, il avoit une telle quantit de bas, presque tous
noirs, que pour n'en mettre pas plus  une jambe qu' l'autre, 
mesure qu'il mettoit un bas il mettoit un jeton dans une cuelle.
Racan lui conseilla de mettre une lettre de soie de couleur  chacun
de ses bas, et de les chausser par ordre alphabtique. Il le fit, et
le lendemain il dit  Racan: J'en ai dans l'_L_, pour dire qu'il
avoit autant de paires de bas qu'il y avoit de lettres jusqu'
celle-l. Un jour chez madame des Loges il montra quatorze tant
chemises que chemisettes, ou doublure. Tout l't il avoit de la
panne, mais il ne portoit pas trop rgulirement son manteau sur les
deux paules. Il disoit,  propos de cela, que Dieu n'avoit fait le
froid que pour les pauvres ou pour les sots, et que ceux qui avoient
le moyen de se bien chauffer et de se bien vtir ne devoient point
souffrir le froid.

Quand on lui parloit d'affaires d'Etat, il avoit toujours ce mot  la
bouche qu'il a mis dans l'ptre liminaire de Tite-Live, adresse  M.
de Luynes[280], qu'il ne faut point se mler de la conduite d'un
vaisseau o l'on n'est que simple passager.

  [280] ptre ddicatoire de la Traduction du trente-troisime
  livre de Tite-Live.

M. Morand, Trsorier de l'pargne, qui toit de Caen, promit 
Malherbe et  un gentilhomme de ses amis, qui toit aussi de Caen, de
leur faire toucher  chacun quatre cents livres pour je ne sais quoi,
et en cela il leur faisoit une grande grce. Il les convia mme 
dner. Malherbe n'y vouloit point aller, s'il ne leur envoyoit son
carrosse. Enfin le gentilhomme l'y fit aller  cheval. Aprs dner, on
leur compta leur argent. En revenant, il prend une vision  Malherbe
d'acheter un coffre-fort. Et pourquoi? dit l'autre.--Pour serrer mon
argent.--Et il cotera la moiti de votre argent.--N'importe, dit-il,
deux cents livres sont autant  moi que mille  un autre. Et il
fallut lui aller acheter un coffre-fort[281].

  [281] Omis par Racan.

Patrix[282] le trouva une fois  table: Monsieur, lui dit-il, j'ai
toujours eu de quoi dner, mais jamais de quoi rien laisser au
plat[283].

  [282] Patrix est gentilhomme; il est de Caen, mais originaire de
  Languedoc. (T.)

  [283] Omis par Racan.

Il donna pourtant un jour  dner  six de ses amis. Tout le festin ne
fut que de sept chapons bouillis,  chacun le sien, disant qu'il les
aimoit tous galement, et ne vouloit tre oblig de servir  l'un la
cuisse et  l'autre l'aile[284].

  [284] Omis par Racan.

Pour aborder M. de La Vieuville, surintendant des finances, et lui
rendre grces de quelque chose, il s'avisa d'une belle prcaution. Ds
qu'on disoit  cet homme: _Monsieur, je vous_... il croyoit qu'on
alloit ajouter _demande_, et il ne vouloit plus couter. Malherbe y
alla, et lui dit: Monsieur, remercier je vous viens[285].

  [285] Omis par Racan.

Retournons  la posie. Il lui arrivoit quelquefois de mettre une mme
pense en plusieurs lieux diffrens, et il vouloit qu'on le trouvt
bon: car, disoit-il, ne puis-je pas mettre sur mon buffet un tableau
qui aura t sur ma chemine? Mais Racan lui disoit que ce portrait
n'toit jamais qu'en un lieu  la fois, et que cette mme pense
demeuroit en mme temps en diverses pices[286].

  [286] Omis par Racan.

On lui demanda une fois pourquoi il ne faisoit point d'lgies: Parce
que je fais des odes, dit-il, et qu'on doit croire que qui saute bien
pourra bien marcher[287].

  [287] Omis par Racan.

Il s'opinitra fort long-temps  faire des sonnets irrguliers (dont
les deux quatrains ne sont pas de mme rime). Colomby n'en voulut
jamais faire et ne les pouvoit approuver. Racan en fit un ou deux,
mais il s'en ennuya bientt; et comme il disoit  Malherbe que ce
n'toit pas un sonnet, si on n'observoit les rgles du sonnet: Eh
bien, lui dit Malherbe, si ce n'est pas un sonnet, c'est une
sonnette. Enfin il les quitta, comme les autres, quand on ne l'en
pressa plus, et de tous ses disciples il n'y a eu que Maynard qui ait
continu  en faire.

Il avoit aversion pour les fictions potiques, si ce n'toit dans un
pome pique; et en lisant une lgie de Rgnier  Henri IV, o il
feint que la France s'enleva en l'air pour parler  Jupiter, et se
plaindre du misrable tat o elle toit pendant la Ligue, il
demandoit  Rgnier en quel temps cela toit arriv, qu'il avoit
demeur toujours en France depuis cinquante ans, et qu'il ne s'toit
point aperu qu'elle se ft enleve hors de sa place.

Un jour que M. de Termes reprenoit Racan d'un vers qu'il a chang
depuis, o il y avoit, parlant de la vie d'un homme des champs,

     Le labeur de ses bras rend sa maison prospre,

Racan lui rpondit que Malherbe avoit bien dit

     Oh! que nos fortunes prospres, etc.

Malherbe, qui toit prsent: Eh bien, mordieu, si je fais un pet, en
voulez-vous faire un autre?

Quand on lui montroit des vers o il y avoit des mots qui ne servoient
qu' la mesure ou  la rime, il disoit que c'toit une bride de
cheval attache avec une aiguillette.

Un homme de robe de fort bonne condition lui apporta d'assez mauvais
vers qu'il avoit faits  la louange d'une dame, et lui dit, avant que
de les lui lire, que des considrations l'avoient oblig  les faire.
Malherbe les lut d'un air fort chagrin, et lui dit: Avez-vous t
condamn  tre pendu, ou  faire ces vers? car,  moins que de cela,
on ne vous le sauroit pardonner.

Il se prenoit pour le matre de tous les autres, et avec raison.
Balzac, dont il faisoit grand cas, et de qui il disoit: Ce jeune
homme ira plus loin pour la prose que personne n'a encore t en
France, lui apporta le sonnet de Voiture pour _Uranie_, sur lequel on
a tant crit depuis. Il s'tonna qu'un aventurier, ce sont ses propres
termes, qui n'avoit point t nourri sous sa discipline, qui n'avoit
point pris attache de lui, et fait un si grand progrs dans un pays
dont il disoit qu'il avoit la clef[288].

  [288] Omis par Racan.

Il ne vouloit point qu'on ft des vers en une langue trangre, et
disoit que nous n'entendions point la finesse d'une langue qui ne nous
toit point naturelle; et,  ce propos, pour se moquer de ceux qui
faisoient des vers latins, il disoit que si Virgile et Horace
revenoient au monde, ils donneroient le fouet  Bourbon[289] et 
Sirmond[290].

  [289] Nicolas Bourbon, dit le Jeune, dont les OEuvres furent
  recueillies en 1630, sous le titre de _Poematia_, et qui fut
  appel en 1637  l'Acadmie franoise, quoiqu'il n'et jamais
  crit d'une manire un peu supportable qu'en latin.

  [290] Sirmond (Jean), galement de l'Acadmie franoise, avoit
  compos quelques pices latines qui lui avoient donn du renom.
  Elles furent rassembles sous le titre de _Carminum libri duo,
  quorum prior herocorum est, posterior elegiarum_, 1654, in-8.

Quand il eut fait cette chanson qui commence:

     Cette Anne si belle, etc.[291],

qui est une chanson pitoyable, Bautru la retourna ainsi:

     Ce divin Malherbe,
     Cet esprit parfait,
     Donnez-lui de l'herbe:
     N'a-t-il pas bien fait?

  [291] Posies de Malherbe. Edition Barbou, 1764, pag. 216.

Pour s'excuser, il disoit tantt qu'on l'avoit trop press, tantt que
c'toit pour les empcher de lui demander sans cesse des vers pour des
rcits de ballet; puis, qu'il les falloit ainsi pour s'accommoder 
l'air; et il enrageoit de n'avoir pas une bonne raison  dire[292].

  [292] Omis par Racan.

On a aussi retourn ces couplets o il y a  la reprise:

     Cela se peut facilement,

et puis

     Cela ne se peut nullement[293];

mais c'toient des couplets que M. de Bellegarde avoit faits, et que
Malherbe n'avoit fait que raccommoder. La parodie en est plaisante.
Elle est dans le _Cabinet satirique_. C'est Berthelot qui l'a
faite[294].

  [293] Posies de Malherbe; Barbou, pag. 94.

  [294] Cette parodie, fort piquante en effet, se trouve aussi dans
  le commentaire de Mnage sur Malherbe. Quand on l'aura lue, on
  s'expliquera pourquoi nous ne l'avons pas rapporte ici. En voici
  une stance: ce n'est pas la meilleure, mais c'est la seule que
  nous puissions dcemment citer:

     Etre six ans  faire une ode,
     Et faire des lois  sa mode,
       Cela se peut facilement
     Mais de nous charmer les oreilles
     Par _sa merveille des merveilles_,
     Cela ne se peut nullement.

  Malherbe, dit Mnage, pour rponse  ces vers, fit donner des
  coups de bton  Berthelot, par un gentilhomme de Caen, nomm la
  Boulardire.

Il avoit pour ses coliers Racan, Maynard, Touvant et Colomby[295]. Il
en jugeoit diversement, et disoit, en termes gnraux, que Touvant
faisoit bien des vers, sans dire en quoi il excelloit; que Colomby
avoit beaucoup d'esprit, mais qu'il n'avoit point de gnie pour la
posie; que Maynard toit celui de tous qui faisoit mieux des vers,
mais qu'il n'avoit point de force, et qu'il s'toit adonn  un genre
de posie, voulant dire l'pigramme, auquel il n'toit pas propre,
parce qu'il n'avoit pas assez de pointe d'esprit; pour Racan, qu'il
avoit de la force, mais qu'il ne travailloit pas assez ses vers; que
bien souvent, pour mettre une bonne pense, il prenoit de trop grandes
licences, et que de ces deux derniers on en feroit un grand pote. Il
disoit  Racan qu'il toit hrtique en posie. Il le blmoit de rimer
indiffremment aux terminaisons en _ant_ et en _ent_, en _ance_ et en
_ence_. Il vouloit qu'on rimt pour les yeux aussi bien que pour les
oreilles. Il le reprenoit de rimer le simple et le compos, comme
_temps_ et _printemps_, _jour_ et _sjour_; il ne vouloit pas qu'on
rimt les mots qui avoient quelque connivence ou qui toient opposs,
comme _montagne_ et _campagne_[296], _offense_ et _dfense_, _pre_ et
_mre_, _toi_ et _moi_; il ne vouloit pas non plus qu'on rimt les
mots drivs d'un mme mot, comme, _admettre_, _commettre_,
_promettre_, qui viennent tous de _mettre_; ni les noms propres les
uns avec les autres, comme _Thessalie_ et _Italie_, _Castille_ et
_Bastille_, _Alexandre_ et _Lisandre_; et sur la fin il toit devenu
si scrupuleux en ses rimes, qu'il avoit mme de la peine  souffrir
qu'on rimt les verbes en _er_ qui avoient tant soit peu de
convenance, comme, _abandonner_, _ordonner_, _pardonner_, et disoit
qu'ils venoient tous trois de _donner_. La raison qu'il en rendoit est
qu'on trouvoit de plus beaux vers en rapprochant les mots loigns,
qu'en rimant ceux qui avoient de la convenance, parce que ces derniers
n'avoient presque qu'une mme signification. Il s'tudioit fort 
chercher des rimes rares et striles, sur la crance qu'il avoit
qu'elles lui faisoient trouver des penses nouvelles, outre qu'il
disoit que cela sentoit un grand pote de tenter les rimes qui
n'avoient point encore t rimes. Il faut entendre cela
principalement pour les sonnets o il faut quatre rimes. Il ne vouloit
point qu'on rimt sur _bonheur_ ni sur _malheur_, parce que les
Parisiens n'en prononcent que l'_u_, comme s'il y avoit _bonhur_,
_malhur_, et de le rimer  _honneur_ il le trouvoit trop proche. Il
dfendoit de rimer  _flame_, parce qu'il l'crivoit et le prononoit
avec deux _m_, _flamme_, et le faisoit long en le prononant, de
sorte qu'il ne le pouvoit rimer, qu'avec _pigramme_.

  [295] Ces deux derniers ne sont pas grand'chose. (T.)

  [296] Il l'a rim lui-mme. (T.)

Il reprenoit Racan de rimer _qu'ils ont eu_ avec _vertu_ ou _battu_,
parce, disoit-il, qu'on prononoit  Paris les mots _eu_ en deux
syllabes.

Au commencement que Malherbe vint  la cour, qui fut en 1605, comme
nous avons dit, il n'observoit pas encore de faire une pause au
troisime vers des stances de six, comme il se peut voir dans celles
qu'il fit pour le Roi allant en Limosin, o il y en a deux ou trois o
le sens va jusqu'au quatrime vers, et aussi en cette stance du psaume
_Domine, Deus noster_:

     Sitt que le besoin excite son dsir,
     Qu'est-ce qu'en ta largesse il ne trouve  choisir?
     Et par ton mandement, l'air, la mer et la terre
             N'entretiennent-ils pas
     Une secrte loi de se faire la guerre,
     A qui de plus de mets fournira ses repas[297]?

  [297] _Voyez_ dans les _Posies de Malherbe_ la paraphrase du
  psaume 8, pag. 60 de l'dition Barbou.

Il demeura presque toujours en cette espce de ngligence durant la
vie d'Henri IV, comme il se voit encore dans une des pices qu'il fit
pour lui, lorsqu'il toit amoureux de madame la Princesse.

     Que n'tes-vous lasses,
     Mes tristes penses, etc.[298].

  [298] _Posies de Malherbe_, dj cites, pag. 149.

Mais  une autre pice qu'il fit pour ce prince amoureux, il a
observ de finir exactement le sens au troisime vers; c'est:

     Que d'pines, Amour, etc.[299].

  [299] _Posies de Malherbe_, dj cites, pag. 143.

Le premier qui s'aperut que cette observation toit ncessaire aux
stances de six, ce fut Maynard, et c'est peut-tre la raison pourquoi
Malherbe l'estimoit l'homme de France qui faisoit mieux les vers.
D'abord Racan, qui jouoit un peu du luth et aimoit la musique, se
rendit, en faveur des musiciens qui ne pouvoient faire leur reprise
aux stances de six, s'il n'y avoit un arrt au troisime vers; mais
quand Malherbe et Maynard voulurent qu'aux stances de dix on en ft
encore un au septime vers, il s'y opposa, et ne l'a presque jamais
observ. Sa raison toit que ces stances ne se chantent presque
jamais, et que, quand elles se chanteroient, on ne les chanteroit
point en trois reprises; c'est pourquoi il suffiroit d'en faire une au
quatrime vers.

Malherbe vouloit que les lgies eussent un sens parfait de quatre
vers en quatre vers, mme de deux en deux, s'il se pouvoit;  quoi
jamais Racan ne s'est accord.

Il ne vouloit pas que l'on nombrt en vers avec ces nombres vagues de
cent et de mille; comme _mille_, ou _cent tourments_, et disoit assez
plaisamment, quand il voyoit _cent_: Peut-tre n'y en avoit-il que
quatre-vingt-dix et neuf. Mais il disoit qu'il y avoit de la grce 
nombrer ncessairement comme en ce vers de Racan:

     Vieilles forts de trois sicles ges.

C'est encore une des censures  quoi Racan ne se pouvoit rendre, et
nanmoins il n'a os le faire que depuis la mort de Malherbe.

A propos de nombres, quand quelqu'un disoit: Il a les fivres, il
demandoit aussitt: Combien en a-t-il de fivres[300]?

  [300] Omis par Racan.

Il se moquoit de ceux qui disoient qu'il y avoit du nombre dans la
prose, et il disoit que de faire des priodes nombreuses, c'tait
faire des vers en prose. Cela a fait croire  quelques-uns que la
traduction des Eptres de Snque n'toit point de lui, parce qu'il y
a quelque nombre dans les priodes.

On voit par une de ses lettres que c'toit un amoureux un peu rude. Il
a avou  madame de Rambouillet, qu'ayant eu soupon que la vicomtesse
d'Auchy[301] (c'est _Caliste_ dans ses OEuvres) aimoit un autre
auteur, et l'ayant trouve seule sur son lit, il lui prit les deux
mains d'une des siennes et de l'autre la souffleta jusqu' la faire
crier au secours. Puis quand il vit que le monde venoit, il s'assit
comme si de rien toit. Depuis il lui en demanda pardon[302].

  [301] Son _Historiette_ suit immdiatement celle-ci.

  [302] Ce fait trs-curieux ne se trouve pas dans la _Vie_ donne
  par Racan.

Racan, de qui j'ai eu la plus grande part de ces mmoires, dit que,
sur les vieux jours de Malherbe, s'entretenant avec lui du dessein
qu'ils avoient de choisir quelque dame de mrite et de qualit pour
tre le sujet de leurs vers, Malherbe nomma madame la marquise de
Rambouillet, et lui madame de Termes qui toit alors veuve[303]. Il se
trouva que toutes deux avoient nom Catherine, l'une Catherine de
Vivonne, et l'autre Catherine Chabot. Le plaisir que prit Malherbe en
cette conversation lui fit venir l'envie d'en faire une glogue ou
entretien de bergers sous les noms de Mlibe pour lui et d'Arcan pour
Racan. Il lui en a rcit plus de quarante vers. Cependant on n'en a
rien trouv parmi ses papiers.

  [303] Racan a aim madame de Moret, sa parente, car on voit dans
  ses vers qu'il parle de cet oeil qu'elle perdit ou qu'elle
  feignit d'avoir perdu. Voyez l'_Historiette_ de madame de Moret.
  (T.)

Le jour mme qu'il fit le dessein de cette glogue, craignant que ce
nom d'Arthnice, s'il servoit pour deux personnes, ne ft de la
confusion dans cette pice, il passa toute l'aprs-dne avec Racan 
retourner ce nom-l. Ils ne trouvrent que _Arthnice_, _Eracinthe_ et
_Carinthe_. Le premier fut jug le plus beau; mais Racan s'en tant
servi dans la pastorale qu'il fit peu de temps aprs, Malherbe laissa
les deux autres et prit _Rodanthe_.

Madame de Rambouillet dit qu'elle n'a jamais ou parler de
_Rodanthe_[304], mais qu'un jour Malherbe lui dit: Ah! madame, si
vous tiez femme  faire faire des vers, j'ai trouv le plus beau nom
du monde en tournant le vtre. Elle ajoute que quelque temps aprs il
lui dit qu'il toit fort en colre contre Racan, qui lui avait vol
ce beau nom, et qu'il vouloit faire une pice qui commenceroit ainsi:

     Celle pour qui je fis le beau nom d'Arthnice,

afin qu'on st que c'toit lui qui l'avoit trouv dans ses lettres.
Elle dit que dans cette petite lgie qui commence:

     Et maintenant encore en cet ge penchant
     O mon peu de lumire est si prs du couchant, etc.,

Malherbe vouloit parler d'elle, quand il dit:

     Cette jeune bergre  qui les Destines
     Sembloient avoir donn mes dernires annes, etc.

  [304] On lit dans les _OEuvres de Malherbe_ une chanson adresse
   la marquise de Rambouillet, sous le nom de _Rodanthe_, pag. 234
  de l'dition dj cite.

Elle m'a assur que ce sont les seuls vers qu'il ait faits pour
elle[305].

  [305] _Voyez_ le fragment pour madame la marquise de Rambouillet,
  1624 ou 1625, dans les _Posies de Malherbe_, pag. 254 de
  l'dition Barbou. Tallemant parot avoir cit de mmoire les vers
  que madame de Rambouillet disoit avoir t faits pour elle; nous
  croyons devoir les rtablir ici:

     Celle belle bergre,  qui les Destines
     Sembloient avoir gard mes dernires annes,
     Eut en perfection tous les rares trsors
     Qui parent un esprit et font aimer un corps.
     Ce ne furent qu'attraits, ce ne furent que charmes;
     Sitt que je la vis, je lui rendis les armes,
     Un objet si puissant branla ma raison.
     Je voulus tre sien, j'entrai dans sa prison,
     Et de tout mon pouvoir essayai de lui plaire
     Tant que ma servitude espra du salaire;
     Mais comme j'aperus l'infaillible danger
     O, si je poursuivois, je m'allois engager,
     Le soin de mon salut m'ta cette pense;
     J'eus honte de brler pour une me glace,
     Et sans me travailler  lui faire piti,
     Restreignis mon amour aux termes d'amiti.

Elle m'a cont que Malherbe ne l'ayant pas trouve, s'toit amus un
jour  causer chez elle avec une fille, et qu'on tira par hasard un
coup de mousquet dont la balle passa entre lui et cette demoiselle. Le
lendemain il vint voir madame de Rambouillet, et comme elle lui
faisoit quelque civilit sur cet accident: Je voudrois, lui dit-il,
avoir t tu de ce coup. Je suis vieux, j'ai assez vcu, et puis on
m'et peut-tre fait l'honneur de croire que M. de Rambouillet
l'auroit fait faire[306].

  [306] Cette curieuse anecdote et les dtails qui la prcdent
  n'ont point t donns par Racan.

M. Racan soutient pourtant que c'est pour elle qu'il fit cette
chanson:

     Chre beaut, que mon me ravie, etc.[307]

et cette autre ou Boisset mit un air:

     Ils s'en vont ces rois de ma vie,
       Ces yeux, ces beaux yeux[308], etc.

  [307] Cette chanson parot avoir t adresse  la marquise de
  Rambouillet sous le nom de _Rodanthe_. On est d'autant plus port
   le croire que l'on y retrouve les mmes images sur la froideur
  de sa matresse, que dans les fragments cits plus haut.

  Voici la seconde stance:

     En tous climats, voire au fond de la Thrace,
       Aprs les neiges et les glaons,
         Le beau temps reprend sa place,
     Et les ts mrissent les moissons;
         Chaque saison y fait son cours;
     En vous seule on trouve qu'il gle toujours.

  [308] _Posies de Malherbe_, pag. 101. Ces vers sont indiqus
  dans toutes les ditions de Malherbe comme tant adresss  la
  vicomtesse d'Auchy. (Voyez l'_Historiette_ de cette dame  la
  suite de l'article sur Malherbe.)

Racan, qui avoit trente-quatre ans moins que Malherbe, changea son
amour potique en un vritable et lgitime amour. C'est ce qui donna
lieu  Malherbe de lui crire une lettre o il y avoit des vers qui
sont ceux o il est parl de madame de Rambouillet, pour le divertir
de cette passion; parce qu'il avoit appris que madame de Termes se
laissoit cajoler par le prsident Vignier, qu'elle a pous
depuis[309]. Et quand il sut que Racan toit dcid de se marier en
son pays du Maine, il le manda aussitt  madame de Termes par une
lettre qui est imprime.

  [309] Catherine Chabot, fille de Jacques, marquis de Mirebeau,
  veuve de Csar-Auguste de Saint-Lari, baron de Termes, se remaria
   Claude Vignier, prsident au parlement de Metz; elle mourut en
  1662.

Environ en ce temps l son fils fut assassin  Aix, o il toit
conseiller. Malherbe ne vouloit pas qu'il le ft: cela lui sembloit
indign de lui. Il ne s'y rsolut qu'aprs qu'on lui eut reprsent
que M. de Foix, nomm  l'archevch de Toulouse, toit bien
conseiller au parlement de Paris, lui qui toit alli de toutes les
maisons souveraines de l'Europe. Voici comme ce pauvre garon fut tu.
Deux hommes d'Aix ayant querelle prirent la campagne; leurs amis
coururent aprs; les deux partis se rencontrrent en une htellerie;
chacun parla  l'avantage de son ami. Le fils de Malherbe toit
insolent, les autres ne le purent souffrir, ils se jetrent dessus et
le turent. Celui qu'on en accusoit s'appeloit Piles. Il n'toit pas
seul sur Malherbe, les autres l'aidrent  le dpcher[310]. Or on
souponnoit celui pour qui Piles[311] toit, d'tre de race de Juifs;
c'est ce que veut dire Malherbe en un sonnet qu'il fit sur la mort de
son fils. Ce sonnet n'est pas imprim.

  [310] On n'a vu ce fait rapport nulle part ainsi et avec autant
  de dtails. Ceux des contemporains qui ont parl de la mort
  tragique du fils de Malherbe se sont tous accords  dire qu'il
  avoit t tu en duel.

  [311] Piles est Fortia, et les Fortia passent pour tre venus des
  Juifs. (T.)

  Une satire virulente de Philippe Desportes contre Franois de
  Fortia, trsorier des parties casuelles, et des pigrammes de Jean
  de Baf, o Fortia n'toit pas plus mnag, auront sans doute
  donn lieu au bruit alors rpandu que la famille de Fortia toit
  juive d'origine. Ces pices existent encore dans un manuscrit de
  la Bibliothque du Roi, n 7652, t. 3, p. 3, et 2220 du fonds
  Colbert. On ne peut les attribuer qu' l'esprit de vengeance;
  Franois de Fortia ne s'tant sans doute pas montr fort empress
  d'acquitter des assignations sur le trsor que Charles IX avoit
  accordes aux deux potes trop libralement et sans consulter
  l'tat de ses finances. Des quatre frres de Franois, l'an,
  Jean de Fortia, avoit embrass l'tat ecclsiastique, et toit
  aussi prtre de la mtropole de Tours; Pierre, le plus jeune,
  toit abb de Saint-Acheul, et mourut en 1580, comme on le voit
  dans le _Gallia Christiana_, t. 10, pag. 1328. D'ailleurs, ds la
  fin du seizime sicle, toutes les branches de cette maison firent
  sans difficult leurs preuves pour tre admises dans l'ordre de
  Malte, o l'on exigeoit quatre degrs de noblesse dans chacune des
  lignes paternelles et maternelles. M. le comte de Fortia de Piles,
  membre de l'Acadmie des Inscriptions et Belles-Lettres, auquel la
  littrature et l'histoire doivent d'importantes publications, est
  aujourd'hui le dernier rejeton de cette famille noble et ancienne.

On lui parla d'accommodement, et un conseiller de Provence, son ami
particulier, lui porta paroles de six mille cus; il en rejeta la
proposition. Depuis, ses amis lui firent considrer que la vengeance
qu'il dsiroit toit apparemment impossible,  cause du crdit de sa
partie, et qu'il ne devoit pas refuser cette lgre satisfaction qu'on
lui prsentait. H bien! dit-il, je suivrai votre conseil, je
prendrai de l'argent, puisqu'on m'y force, mais je proteste que je
n'en garderai pas un teston pour moi, j'emploierai le tout  faire
btir un mausole  mon fils. Il usa du mot de _mausole_, au lieu
de celui de _tombeau_, et fit le pote partout.

Depuis, ce trait n'ayant pas russi, il alla exprs au sige de La
Rochelle en demander justice au Roi, dont n'ayant pas eu toute la
satisfaction qu'il esproit, il disoit tout haut  Nesle, dans la cour
du logis o le Roi logeoit, qu'il vouloit demander le combat contre M.
de Piles. Des capitaines aux gardes et autres gens qui toient l
sourioient de le voir  cet ge-l parler d'aller sur le pr, et
Racan, qui y toit, et qui commandoit la compagnie des gendarmes du
marchal d'Effiat, comme son ami, le voulut tirer  part pour lui dire
qu'on se moquoit de lui, et qu'il toit ridicule  l'ge de
soixante-treize ans de se vouloir battre contre un homme de
vingt-cinq; mais Malherbe, l'interrompant brusquement, lui dit: C'est
pour cela que je le fais. Je hasarde un sol contre une pistole.

Le bon homme gagna  ce voyage la maladie dont il mourut  son retour
 Paris, un peu devant la prise de La Rochelle[312].

  [312] Malherbe mourut en 1628,  l'ge de soixante-treize ans.

Il n'toit pas autrement persuad de l'autre vie, et disoit, quand on
lui parloit de l'enfer et du paradis: J'ai vcu comme les autres, je
veux mourir comme les autres, et aller o vont les autres.

On eut bien de la peine  le rsoudre  se confesser; il disoit pour
ses raisons qu'il n'avoit accoutum de se confesser qu' Pques. Il
observoit pourtant assez rgulirement les commandements de l'Eglise,
et ne mangea de la viande ce samedi d'aprs la Chandeleur[313] que
par mgarde; mme il demandoit d'ordinaire permission d'en manger
quand il en avoit besoin, et alloit  la messe toutes les ftes et les
dimanches. Il parloit toujours de Dieu et des choses saintes avec
respect, et un de ses amis lui fit un jour avouer, en prsence de
Racan, qu'il avoit une fois fait voeu, durant la maladie de sa femme,
d'aller, si elle en revenoit, d'Aix  la Sainte-Baume  pied et tte
nue. Nanmoins il lui chappoit quelquefois de dire que la religion du
prince toit la religion des honntes gens.

  [313] Voir prcdemment, pag. 171.

Yvrande acheva de le rsoudre  se confesser et  communier, en lui
disant: Vous avez toujours fait profession de vivre comme les
autres.--Que veut dire cela? lui dit Malherbe.--C'est, lui rpondit
Yvrande, que quand les autres meurent ils se confessent communment,
et reoivent les autres sacrements de l'Eglise. Malherbe avoua qu'il
avoit raison, et envoya qurir le vicaire de Saint-Germain-l'Auxerrois
qui l'assista jusqu' la mort[314].

  [314] On raconte diffremment ce qui se passa  sa mort.

  Il est mort au mois d'octobre 1628. Son confesseur, voyant que sa
  maladie toit dangereuse, le pressa de se confesser; il s'en
  excusa en disant qu'il se confesseroit  la Toussaint, comme il
  avoit coutume de le faire: Mais, monsieur, dit le confesseur,
  vous m'aviez toujours dit que vous vouliez faire comme les autres,
  en ce qui regarde le christianisme. Tous les bons chrtiens se
  confessent avant que de mourir.--Vous avez raison, reprit
  Malherbe, je veux donc aussi me confesser, je veux aller o vont
  tous les autres, _on ne fera pas un paradis exprs pour moi_, et
  il se confessa. (_Extrait d'un manuscrit du mme temps._)

On dit qu'une, heure avant que de mourir, il se rveilla comme en
sursaut d'un grand assoupissement, pour reprendre son htesse, qui lui
servoit de garder d'un mot qui n'toit pas bien franois  son gr; et
comme son confesseur lui en voulut faire rprimande, il lui dit qu'il
n'avoit pu s'en empcher, et qu'il avoit voulu jusqu' la mort
maintenir la puret de la langue franoise.




MADEMOISELLE PAULET.


Mademoiselle Paulet toit fille d'un Languedocien qui inventa ce qu'on
appelle aujourd'hui _la Paulette_, invention qui ruinera peut-tre la
France[315]. Sa mre toit de fort bas lieu et d'une race fort
diffame pour les amourettes. Elle disoit que son pre toit
gentilhomme; sa mre menoit une vie assez gaillarde. Mademoiselle
Paulet avoit beaucoup de vivacit, toit jolie, avoit le teint
admirable, la taille fine, dansoit bien, jouoit du luth, et chantoit
mieux que personne de son temps[316]; mais elle avoit les cheveux si
dors qu'ils pouvoient passer pour roux. Le pre, qui vouloit se
prvaloir de la beaut de sa fille, et la mre, qui toit coquette,
reurent toute la cour chez eux. M. de Guise fut celui dont on parla
le premier avec elle. On disoit qu'il avoit laiss une galoche en
descendant par une fentre. Il disoit qu'il lui sembloit avoir
toujours le petit _chose_ de la petite Paulet devant les yeux. M. de
Chevreuse suivit son an, et ce fut ce qui la dcria le plus, car il
lui avoit donn pour vingt mille cus de pierreries dans une cassette:
elle la confia  un nomm Descoudrais,  qui il la fit escamoter.

  [315] Charles Paulet, secrtaire de la chambre du Roi, a t
  l'inventeur et le premier fermier de cet impt, qui consistoit
  dans une somme que les officiers de judicature ou de finances
  payoient chaque anne aux parties casuelles, afin de conserver,
  en cas de mort, leurs charges  leurs veuves et  leurs
  hritiers; autrement elles auroient t dclares vacantes au
  profit du Roi. Ce droit, tabli par un dit du 12 septembre 1604,
  fut d'abord de quatre deniers pour livre, et depuis 1618, il
  toit du soixantime denier du tiers du prix de la charge.

  [316] On raconte que l'on trouva deux rossignols morts sur le
  bord d'une fontaine o elle avoit chant tout le jour. (T.)

Le ballet de la Reine-mre, dont nous avons parl dans l'_Historiette_
de madame la Princesse[317], se dansa en ce temps-l. Elle y chanta
des vers de Lingendes qui commenoient ainsi:

     Je suis cet Amphion, etc.

Or, quoique cela convnt mieux  Arion, elle toit pourtant sur un
dauphin, et ce fut sur cela qu'on fit ce vaudeville:

     Qui fit le mieux du ballet?
     Ce fut la petite Paulet
     Monte sur le dauphin,
     Qui monta sur elle enfin.

Mais cela a t un pauvre _monteur_ que ce monsieur le Dauphin. Son
pre y monta au lieu de lui. Henri IV,  ce ballet, eut envie de
coucher avec la belle chanteuse. Tout le monde tombe d'accord qu'il en
passa son envie. Il alloit chez elle le jour qu'il fut tu; c'toit
pour y mener M. de Vendme: il vouloit rendre ce prince galant;
peut-tre s'toit-il dj aperu que ce jeune monsieur n'aimoit pas
les femmes. M. de Vendme a toujours depuis t accus du ragot
d'Italie. On en a fait une chanson autrefois:

     Monsieur de Vendme           (_bis._)
     Va prendre Sodme;            (_bis._)
     Les Chalais, les Courtauraux[318],
     Seront des premiers  l'assaut.
     Ne sont-ils pas vaillants hommes?
     Chacun leur tourne le dos.

  [317] _Voyez_ plus haut, page 101 de ce volume.

  [318] Depuis M. de Souvray. (T.)

J'ai ou conter qu'en une partie de chasse, un bon gentilhomme, oyant
chanter cette chanson, dit: Ah! que mon cousin un tel, qui est  M.
le Prince, verra de belles occasions  ce sige!--Mais vous, lui
dit-on, n'y voulez-vous point aller? On le piqua d'honneur, et on lui
fit acheter un cheval pour la guerre de Sodme.

Le chevalier de Guise fut aussi amoureux de mademoiselle Paulet. M.
Patru, dont le pre toit tuteur de mademoiselle Paulet, car alors le
sien toit mort, m'a dit qu'un frre qu'elle avoit, qui venoit chez le
pre de M. Patru pour apprendre la pratique, y apporta le cartel du
baron de Luz au chevalier de Guise. Il falloit que le chevalier ft
bien familier chez la demoiselle. On disoit alors en goguenardant:
_Un bon concert  trois._ M. de Bellegarde, M. de Termes et M. de
Montmorency en furent aussi pris. M. de Termes traitoit son amour en
badinant, mais il toit effectivement amoureux; son frre ne l'toit
pas autrement, mais il auroit t fch que son frre eut t mieux
que lui avec elle. Ce M. de Termes fit un vilain tour  mademoiselle
Paulet. Un garon de bon lieu, de Bordeaux, et  son aise, nomm
Pontac, la vouloit,  ce qu'on dit, pouser. Termes, sans dire gare,
lui donna des coups de bton. Lui se retira  Bordeaux, et elle ne
voulut jamais depuis voir un amant qui traitoit si cruellement ses
rivaux.

Quelque temps aprs elle se spara de sa mre, et se retira pour
quelques jours  Chtillon[319] avec une honnte femme, nomme madame
Du Jardin, chez qui elle demeuroit  Paris. Elle avoit dj donn
cong  M. de Montmorency qui toit alors fort jeune. Lui, qui
s'imagina pouvoir entrer plus aisment chez elle  la campagne qu'
Paris, part seul  cheval pour y aller. Des charbonniers en assez bon
nombre, car c'est le chemin de Chevreuse, o il se fait beaucoup de
charbon, voyant ce jeune homme si bien fait, tout seul, se mirent en
tte qu'il s'alloit battre, l'entourrent et lui firent promettre
qu'il ne passeroit pas outre. C'toit si prs de Chtillon que
mademoiselle Paulet le reconnut, et pensa mourir de rire de cette
aventure. Il y a apparence que, de peur d'tre reconnu, il aima mieux
s'en retourner. Cette madame Du Jardin, qui toit dvote, se retira
bientt  la Ville-L'vque, o elle toit comme en religion. Cela
obligea mademoiselle Paulet  prendre une maison en particulier. Ce
fut en ce temps-l que sa mre vint  mourir.

  [319] Village par-del Mont-Rouge,  une lieue de Paris. (T.)

Madame de Rambouillet, qui avoit eu de l'inclination pour cette jeune
fille ds le ballet de la Reine-mre, aprs avoir laiss passer bien
du temps pour purger sa rputation, et voyant que dans sa retraite on
n'en avoit point mdit, commena  souffrir,  la prire de madame de
Clermont-d'Entragues, femme de grande vertu et sa bonne amie, que
mademoiselle Paulet la vt quelquefois. Pour madame de Clermont, elle
avoit tellement pris cette fille en amiti qu'elle n'eut jamais de
repos que mademoiselle Paulet ne vnt loger avec elle. Le mari, fort
sot homme du reste, soit qu'il craignt la rputation qu'avoit eue
cette fille, soit, comme il y a plus d'apparence, car madame de
Clermont n'toit point jolie, qu'il crt que sa femme donnoit 
mademoiselle Paulet, qui alors pour ravoir son bien plaidoit contre
diverses personnes, le mari, dis-je, avoit travers longuement leur
amiti, mais enfin on en vint  bout. Ce fut ce qui servit la plus 
mademoiselle Paulet pour la remettre en bonne rputation, car aprs
cela madame de Rambouillet la reut pour son amie, et la grande vertu
de cette dame purifia, pour ainsi dire, mademoiselle Paulet, qui
depuis fut chrie et estime de tout le monde.

Elle retira environ vingt mille cus de son bien, avec quoi elle a
fait de grandes charits. Nous en verrons des preuves en
l'_Historiette_ suivante. Elle nourrissoit une vieille parente chez
elle.

L'ardeur avec laquelle elle aimoit, son courage, sa fiert, ses yeux
vifs et ses cheveux trop dors lui firent donner le surnom de
_Lionne_. Elle avoit une chose qui ne tmoignoit pas un grand
jugement, c'est qu'elle affectoit une pruderie insupportable. Elle fit
mettre aux Madelonettes une fille qu'elle avoit, qui se trouva grosse.
Depuis, je ne sais quel petit commis l'pousa et devint aprs un grand
partisan. Aprs elle en prit une si laide que le diable en auroit eu
peur. Je lui ai ou dire qu'elle voudroit que toutes celles qui
avoient fait galanterie fussent marques au visage. Elle n'crivoit
nullement bien, et quelquefois elle avoit la langue un peu
longue[320]. Elle aimoit et hassoit fortement, nous le verrons dans
l'_Historiette_ de Voiture. Ce furent madame de Clermont et elle qui
introduisirent M. Godeau, depuis vque de Grasse,  l'htel de
Rambouillet. Il toit de Dreux, et madame de Clermont avoit Mzires
l tout auprs. Enfin il logea avec elles, et l'abb de La
Victoire[321] appeloit mademoiselle Paulet madame de Grasse. Un soir
elle alla, dguise en _oublieuse_,  l'htel de Rambouillet. Son
corbillon toit de ces corbillons de Flandre avec des rubans couleur
de rose; son habit de toile tout couvert de rubans avec une calle[322]
de mme. Elle joua des oublies, et on ne la reconnut que quand elle
chanta la chanson.

  [320] Porte  la mdisance.

  [321] Claude Duval, sieur de Coupeauville, abb de La Victoire,
  auprs de Senlis. Tallemant en parle plus bas.

  [322] Bonnet aplati qui couvre les oreilles et est chancr
  par-devant. (_Dict. de Trvoux._)

Elle ne laissa pas d'avoir des amants depuis sa conversion, mais on
n'a mdit de pas un. Voiture dit qu'elle avoit pour serviteurs un
cardinal, car le cardinal de La Valette l'appeloit, en riant, ma
matresse; un docteur en thologie[323]; un marchand de la rue
Aubry-Boucher[324]; un commandeur de Malte[325]; un conseiller de la
cour[326]; un pote[327], et un prvt de la ville[328]. Ce monsieur
de la rue Aubry-Boucher toit un original. Il prit  cet homme une
grande amiti pour madame de Rambouillet, mais celle qu'il avoit pour
mademoiselle Paulet se pouvoit appeler _amour_. A l'entre qu'on fit
au feu Roi, au retour de La Rochelle, il s'avisa, car il toit
capitaine de son quartier, d'habiller tous ses soldats de vert, parce
que c'toit la couleur de la belle. Tous ses verts-galants firent une
salve devant la maison o elle toit avec madame de Rambouillet,
madame de Clermont et d'autres. La _Lionne_, qui ne prenoit pas
plaisir  tre aime de cet animal-l, en rugit une bonne heure.
Cependant il se fallut apaiser et aller avec ces dames au jardin du
galant, dans le faubourg Saint-Victor, o il leur donna la collation.
Sa femme vint  mourir; il se remaria avec une personne qu'il voulut 
toute force, parce qu'elle avoit de l'air de mademoiselle Paulet. A
soixante ans il alla par dvotion  Rome. Si la _Lionne_ et t
encore au monde quand la fille de cet homme fit tant l'acaritre
contre madame de Saint-Etienne[329], comme elle l'auroit dvore[330]!

  [323] C'toit un impertinent nomm Dubois. (T).

  [324] Bodeau, marchand linger. (T.)

  [325] Le commandeur de Sillery. (T.)

  [326] C'est pour augmenter les diverses conditions. (T.)

  [327] Bordier, pote royal pour les ballets, un impertinent qui
  la pensa faire devenir folle. (T.)

  [328] Saint-Brisson Sguier, un gros dada qui tous les matins
  demandoit _l'avoine_: son valet de chambre s'appeloit ainsi. Il y
  avoit un vaudeville:

     Et le gros Saint-Brisson
     Dpense plus en son
     Que Guillaume en farine. (T.)

  [329] L'abbesse de Saint-tienne de Reims toit une demoiselle
  d'Angennes. (_Voyez_ plus loin son article  la suite de celui de
  madame de Rambouillet, sa mre.)

  [330] _Voyez_, sur une pice de vers intitule le _Rcit de la
  Lionne_, une note de l'article CHAPELAIN dans le volume suivant.

J'oubliois une galanterie que madame de Rambouillet fit 
mademoiselle Paulet, la premire fois qu'elle vint  Rambouillet. Elle
la fit recevoir  l'entre du bourg par les plus jolies filles du
lieu, et par celles de la maison, toutes couronnes de fleurs, et fort
proprement vtues. Une d'entre elles, qui toit plus pare que ses
compagnes, lui prsenta les clefs du chteau, et quand elle vint 
passer sur le pont, on tira deux petites pices d'artillerie qui sont
sur une des tours.

Mademoiselle Paulet mourut, en 1651, chez madame de Clermont, en
Gascogne, o elle toit alle pour lui tenir compagnie. M. de Grasse
(Godeau) y alla exprs de Provence pour l'assister  la mort. Elle ne
paroissoit gure que quarante ans et en avoit cinquante-neuf. Tout le
monde vouloit qu'elle ft beaucoup plus vieille qu'elle n'toit. Cela
venoit de ce qu'elle avoit fait du bruit de bonne heure.




LA VICOMTESSE D'AUCHY[331].


La vicomtesse d'Auchy toit de la maison des Ursins, mais non de la
branche du marquis de Tresnel[332]. Son mari toit de la maison de
Conflans. Cette femme se pouvoit vanter qu'en tous ges elle avoit
fait bien des sottises. D'abord elle se mit en tte de passer pour
belle, et de se fourrer bien avant dans la cour. L'un et l'autre lui
russit assez mal, car elle n'avoit rien de beau que la gorge et le
tour du visage. Elle avoit un teint de malade, et ses yeux furent
toujours les moins brillants et les moins clairvoyants du monde.

  [331] Matresse de Malherbe. Voir prcdemment, page 188.

  [332] Elle s'appeloit Charlotte des Ursins, vicomtesse d'Auchy,
  ou Ochy. Ce dernier nom parot tre altr. (_Voir_ la Ddicace 
  elle adresse du _Recueil des plus beaux vers de ce temps_;
  Paris, Toussaint Du Bray, 1609, in-8.)

Il y a des vers de Malherbe pour elle o il dit:

     Amour est dans ses yeux, il y trempe ses dards[333].

  [333] Ce vers se trouve dans un sonnet pour la vicomtesse
  d'Auchy, sous le nom de Caliste, 1608. (_OEuvres de Malherbe_,
  Paris, Barbou, 1764, in-8, pag. 120.)

Madame de Rambouillet disoit qu'il avoit raison, car ses yeux
pleuroient presque toujours, et l'Amour y pouvoit trouver de quoi
tremper ses dards tout  son aise. Je dirai en passant,  propos de
cela, que sur ses vieux jours elle disoit, pour faire accroire aux
gens qu'elle voyoit fort bien: J'ai fait venir Thvenin[334], il m'a
dit qu'il n'y avoit rien  faire  mes yeux. Thvenin disoit vrai,
car elle n'toit plus bonne qu' envoyer aux Quinze-Vingts. En
rcompense, elle toit toujours fort proprement et fort pare. Pour la
cour, on s'y moqua toujours d'elle. Son mari ne laissa pas d'en
prendre du soupon, car une jeune femme trouve facilement des galants,
et une vicomtesse n'en chme pas  Paris. Il la mena donc  la
campagne et l'y tint durant dix ans comme prisonnire, et s'il et
vcu davantage, elle y ft demeure davantage aussi, car il avoit
bonne intention de la tenir l toute sa vie. Voyez quelle dlivrance!
la voil en pleine libert encore jeune.

  [334] Oculiste du temps.

Comme elle toit fort vaine, tous les auteurs et principalement les
potes toient reus  lui en conter. Lingendes fit des vers sur sa
voix[335], mais il ne faut prendre cela que potiquement, car elle n'a
jamais eu la rputation de bien chanter. Malherbe, nouvellement arriv
 la cour, comme le matre de tous, toit le mieux avec elle. J'ai dit
dans son _Historiette_ comment il la traita un jour, et comme il se
raccommoda avec elle[336]. Aprs ces dix ans de prison et tout ce que
je viens de dire, ne trouvez-vous pas que c'toit avec grande raison
que quand elle parloit du temps d'Henri IV, elle disoit: _J'ai ou
dire?_ Non contente d'tre chante par les autres, elle voulut se
chanter elle-mme, et passer dans les sicles  venir pour une
personne savante. En ce beau dessein, elle achte d'un docteur en
thologie, nomm Maucors, des homlies sur les ptres de saint Paul,
qu'elle fit imprimer soigneusement avec son portrait. Elle en eut tant
de joie qu'elle donna presque tous les exemplaires pour rien au
libraire, qui y trouva fort bien son compte, car la nouveaut de voir
une dame de la commenter le plus obscur des aptres, faisoit que tout
le monde achetoit ce livre. Un jour Gombauld, par plaisir, lui demanda
comment elle avoit entendu un passage de saint Paul qu'il-lui disoit:
H, rpondit-elle, cela y est-il?

  [335] Cette pice, compose de cinq stances, se trouve dans le
  Recueil intitule: _le Sjour des Muses, ou la Cresme des bons
  vers_, Rouen, 1626, in-12, pag. 57. Elle existe aussi dans le
  Recueil de Toussaint Du Bray, 1609, pag. 367.

  [336] _Voyez_ prcdemment, pag. 188 de ce volume.

Quand le Pre Campanelli vint  Paris, avant la guerre dclare, elle
fit tant que ce Pre fut quelques jours chez elle  Saint-Cloud, et
cela parce que c'toit un homme de grande rputation. Cependant elle
ne l'entendoit point, peut-tre imaginoit-elle l'entendre, car, 
cause que sa maison toit originaire d'Italie, elle croyoit en devoir
entendre la langue, et sur ce fondement elle alloit au sermon italien.
Jamais personne n'a t si avide de lectures de comdies, de lettres,
de harangues, de discours, de sermons mme, quoique ce soit tout ce
qu'on peut que de les entendre dans la chaire. Elle prtoit son logis
avec un extrme plaisir pour de telles assembles. Enfin, pour s'en
donner au coeur-joie et se rassasier de ces viandes creuses, elle
s'avisa de faire une certaine acadmie o tour  tour chacun liroit
quelque ouvrage. L'abb de Cerisy, pour contrecarrer Boisrobert, fit
cette acadmie, croyant qu'elle subsisteroit comme celle du cardinal.
Au commencement c'toit une vraie cohue. J'y fus une fois par
curiosit. Pagan, parent de M. de Luynes, y lut une harangue, o,
voulant s'excuser sur ce qu'il s'toit plus adonn aux armes qu'aux
lettres, il parla comme auroit fait feu Csar, et traita fort les
autres du haut en bas. Habert l'an, l'avocat au conseil, dit assez
plaisamment: Cet homme a dclar qu'il ne savoit pas le latin, je
trouve pourtant qu'il n'a pas trop mal traduit le _miles gloriosus de
Plaute_. Or le bon, c'est qu'on disoit que Pagan n'avoit pas fait
cette harangue, et que c'toit un nomme Montholon, petit-fils du
garde-des-sceaux. Cet homme toit un des plus grands, faiseurs de
galimatias du monde. Le cardinal de Retz m'a pourtant dit, mais je ne
m'en fie gure  lui, que l'ayant trouv en Avignon, l'anne de la
naissance du Roi[337], il lui montra bon nombre de belles lettres 
toute la cour sur la naissance de M. le Dauphin, qu'il avoit faites
pour M. le vice-lgat. Ce Montholon toit ruin et s'toit retir l
pour y tudier l'art militaire. Il disoit qu'avant, qu'il ft trois
mois, il seroit le plus grand capitaine du monde en thorie. Il n'alla
 l'arme pourtant qu'au sige d'Arras, o il fut tu; il n'avoit plus
de quarante ans.

  [337] En 1638.

Pagan, quoiqu'on l'ait accus de s'tre fait faire sa harangue, a fait
un livre. Il est vrai que c'est un livre de cavalier, car il s'appelle
_Les Fortifications du comte de Pagan_[338], qu'il a ddi  don
Hugues de Pagan, duc de Terranove au royaume de Naples; il se dit de
cette maison-l. Au bout de chaque livre il y a,  la manire de
Thucydide, _fin du premier livre des Fortifications du comte de
Pagan_, et bien des couronnes de comte aux vignettes et partout.
L'abb d'Aubignac[339], qui a toujours de la bile de reste, entreprit
 la premire assemble le pauvre Pagan, car il harangua contre les
orgueilleux; et pour le dsigner, il disoit en un endroit qu'il
falloit avoir deux bons yeux, car Pagan toit borgne, et depuis il est
devenu aveugle: il avoit perdu cet oeil aux guerres de M. de Rohan. Il
fallut y mettre le hol, car les gens s'chauffoient dj dans leur
harnois. L'abb lui-mme en avoit deux fort mchants, et enfin il est
devenu quasi aveugle.

  [338] _Trait des fortifications_, 1645, in-folio, ouvrage
  estim, rimprim en 1689, in-12. Pagan, n en 1604, mourut le 18
  novembre 1665.

  [339] Franois Hdelin, abb d'Aubignac, auteur de la _Pratique
  du thtre_, et de beaucoup d'autres ouvrages peu estims, mourut
  en 1676.

Il y avoit plus d'un comte pour rire  cette vnrable acadmie. Le
comte de Bruslon, le bon homme, qui toit un comte pour rire en la
manire la plus dsavantageuse, car ce n'toit pas manque de
qualit[340], se mit aussi  haranguer  son tour, et ayant trouv
Mardoche en son chemin, il dcrivit si prolixement la broderie du
hocqueton du hraut qui alloit devant lui, que jamais il n'y eut tant
de choses dans le bouclier d'Achille. C'est de lui qu' la guerre de
Lorraine on fit un couplet qui disoit:

     Ce grand foudre de guerre,
     Le comte de Bruslon,
     toit comme un tonnerre,
     Avec son bataillon,

     Compos de cinq hommes
     Et de quatre tambours,
     Criant: Hlas! nous sommes
     A la fin de nos jours.

  [340] Il toit introducteur des ambassadeurs. (T.)

Maugars[341], clbre joueur de viole, mais qui toit un fou de bel
esprit, avoit t au commencement de cette acadmie, et en fit des
contes au cardinal de Richelieu,  qui il toit. Pour se venger de
lui, on lui fit refuser la porte. Il toit enrag de cela, et un jour
qu'il jouoit chez la comtesse de Tonnerre, la vicomtesse d'Auchy y
vint. Il quitta aussitt ce qu'il avoit commenc, et quoiqu'il ne
chantt pas autrement, tant qu'elle fut l, il ne fit que chanter et
jouer sur sa viole une chanson dont la reprise est:

     Requinquez-vous, vieille,
     Requinquez-vous donc[342].

  [341] Tallemant lui consacre plus loin une _Historiette_ dans ces
  _Mmoires_.

  [342] C'est le refrain de la quatorzime chanson de Gaulthier
  Garguille (pag. 26 de l'dition de 1641, et 27 de la rimpression
  de 1758).

Pour achever l'histoire de l'acadmie de la vicomtesse d'Auchy, je
dirai que L'Esclache, qui montre la philosophie en franois, y parloit
souvent. Cela fit envie  un nomm Saint-Ange, qui prouvoit,  ce
qu'il disoit, la Trinit par raison naturelle, et qui siffloit de
jeunes enfants sur la philosophie et la thologie, et les en faisoit
rpondre en franois, de s'introduire aussi chez la vicomtesse.
Plusieurs personnes, hommes et femmes, alloient entendre ces
perroquets.

Mais M. de Paris[343], ayant par hasard quelque affaire avec la
vicomtesse, s'y rencontra un jour que Saint-Ange et ses petits
disciples babilloient. L'Esclache, un peu jaloux, se prit de paroles
avec cet homme; cela ne plut gure  l'archevque,  qui quelqu'un fit
remarquer, car de lui-mme je suis sr qu'il n'en et rien vu, qu'en
disputant, on avoit avanc quelques erreurs touchant la religion, et
que d'ailleurs cela n'toit gure de la biensance. Il dit donc, en
s'en allant,  la vicomtesse, qu'il lui conseilloit de laisser la
thologie  la Sorbonne, et de se contenter d'autres confrences, et
la vicomtesse lui ayant tmoign que cela la surprenoit, M. de Paris,
aprs l'avoir fort prie de faire cesser ces disputes, voyant qu'il ne
la pouvoit mettre  la raison, fut contraint de dfendre  l'avenir de
telles assembles. Il fallut donc se contenter de petites compagnies
particulires.

  [343] C'toit le cardinal de Retz, oncle et prdcesseur du
  fameux coadjuteur.

Au reste, c'toit la plus grande complimenteuse du monde aprs madame
de Villesavin, qu'on appelle vulgairement _la servante trs-humble du
genre humain_. Pour attirer le monde, elle faisoit belle dpense, et
traitoit fort bien les auteurs; car son frre, M. d'Armantires, tant
mort, tandis qu'elle toit en prison, elle devint hritire et ne
donna  son fils durant sa vie que le bien du pre.

Elle chassa une fois son matre d'htel. Cet homme alla servir je ne
sais quel duc, o il ne trouva pas bien son compte. Etant all voir la
vicomtesse, il se mit  lui conter comme il servoit chez son matre,
l'pe au ct et le manteau sur les paules: Si vous vouliez me
reprendre, ajouta-t-il, madame, je vous servirois ainsi. Cela lui
sembla beau, et elle le reprit pour tre servie comme une duchesse. Je
m'tonne qu'elle ne prt aussi un dais et un cadenas[344], car son
matre-d'htel lui et aussi bien donn cela que le reste.

  [344] Le _cadenas_ toit une espce de coffret d'or ou de
  vermeil, o l'on mettoit le couteau, la cuillre, la fourchette,
  etc., dont on se servoit  la table des rois et des princes.
  (_Dict. de Trvoux._)

Elle vouloit avoir bien des connoissances et les entretenoit
soigneusement; aussi vouloit-elle qu'on lui rendt la pareille. Un
jour qu'elle avoit pris l'extrme-onction (car elle la prenoit assez
brusquement) et n'toit pas trop malade, tout--coup elle appelle une
de ses femmes, et lui demande si madame la marquise de Rambouillet
avoit envoy savoir de ses nouvelles durant sa maladie; regardez si
cela s'accorde avec l'extrme-onction.

A propos de cela, on m'a dit qu'un cavalier, je pense que c'est
Grillon[345], comme on lui vouloit donner l'extrme-onction, dit qu'il
n'en vouloit point; que c'toit un sacrement de bourgeois.

  [345] Ou _Crillon_.

Le cardinal de Sourdis (frre du marquis), en courant la poste, prit
l'extrme-onction  Tours, et repartit l'aprs-dner. Cette fois-l,
on eut raison, de dire qu'on lui avoit graiss ses bottes[346]. Une
bonne femme, dans la rue Quincampoix, comme on la lui donnoit, dit 
sa servante: Une telle, ayez soin de faire boire ces messieurs.

  [346] Il avoit t fait cardinal par la faveur de madame de
  Beaufort, en la place du marchal d'Estres. (T.)

Un jour que la vicomtesse d'Auchy toit chez madame de Rambouillet,
Voiture se mit en un coin de la chambre  rver, et puis tout d'un
coup, pour se moquer de cette femme qui faisoit la savante, il lui dit
srieusement: Madame, lequel estimez-vous le plus de saint Augustin
ou de saint Thomas? Elle rpondit de sang-froid qu'elle estimoit plus
saint Thomas. Madame de Rambouillet pensa clater de rire.




M. DES YVETAUX[347].


M. Des Yvetaux se nommoit Vauquelin, et toit d'une bonne famille de
Caen. Il y a exerc la charge de lieutenant-gnral, dont il fut
interdit par arrt du parlement de Rouen[348]. Il vint  la cour et
fut port par Desportes, et aprs par le cardinal du Perron. Ses vers
toient mdiocres, mais il avoit assez de feu; sa prose,  tout
prendre, valoit mieux. Il savoit, et avoit de l'esprit; il a eu en un
temps toute la vogue qu'on sauroit avoir.

  [347] Nicolas Vauquelin, seigneur Des Yvetaux, mort le 9 mars
  1649, g de quatre-vingt-dix ans.

  [348] Suivant la _Biographie universelle_, on a dit par erreur,
  que Des Yvetaux avoit t lieutenant-gnral, et on l'auroit
  ainsi confondu avec son frre qui a rempli cette charge. La
  _Biographie_ s'est trompe; Huet, dans ses _Origines de Caen_
  (Rouen, 1706, p. 355) dit positivement que Jean Vauquelin, pre
  de Des Yvetaux, l'adopta  son tribunal, et lui rsigna sa
  charge de lieutenant-gnral. Il ajoute que le marchal
  d'Estres l'exhorta de venir  la cour et de ne pas passer sa
  vie  donner des sentences; que Des Yvetaux fut dtermin 
  suivre ce conseil par une disgrce qui lui arriva, ayant t
  cit au parlement de Rouen pour rendre raison de l'irrgularit
  de quelque sentence; qu'alors il vendit sa charge  Guillaume
  Vauquelin, son frre cadet. On voit par l que Tallemant a t
  bien instruit de ce qui concernoit le pote Des Yvetaux.

Henri IV le fit prcepteur de M. le Dauphin, aprs qu'il eut t
prcepteur de M. de Vendme[349]. Il s'est plaint qu'on ne vouloit pas
qu'il ft du feu Roi[350] un grand personnage. Durant la rgence on
lui ta cette place par intrigue; peut-tre la plainte que le clerg
fit contre lui, et qui est imprime dans les _Mmoires_ ensuite de
ceux de M. de Villeroi, y servit-elle[351].

  [349] Il fit pour celui-ci l'_Institution du Prince_ en vers
  (T.). Cette pice a d tre imprime sparment avant 1612; car,
  cite dans le discours adress  la Reine, dont il va tre
  question, elle a t ensuite insre dans les _Dlices de la
  Posie franoise_; Paris, Toussainct Du Bray, 1615, p. 417.

  [350] Louis XIII.

  [351] _Voyez_ le Discours prsent  la Reine-mre du Roi, en
  l'anne 1612,  la suite des _Mmoires d'tat_, par M. de
  Villeroi, tom. 5, pag. 199, Amsterdam, 1725.

On l'a accus de ne croire que mdiocrement en Dieu. Je ne lui ai
pourtant jamais ou dire d'impits. Il est vrai que je ne l'ai connu
que deux ans avant qu'il mourt. On l'accusoit aussi d'aimer les
garons. Pour les femmes, il les a aimes jusqu' la fin, et a
toujours men une vie peu exemplaire. Il passoit pour mdisant, et
pour aimer le vin. Quelquefois il toit long-temps sans parler. On dit
que Pluvinel et lui firent un voyage de Paris  Nantes et en
revinrent, jouant toujours aux checs sans se dire mot pour cela. Ils
avoient une machine dans le carrosse.

Il disoit que les courtisans appeloient _bon temps_ le temps o les
pensions toient bien payes.

Etant disgraci, il acheta une maison rue des Marais, au faubourg
Saint-Germain, vers les Petits-Augustins. En ce temps-l, il n'y avoit
rien de bti au-del dans le faubourg; on l'appeloit,  cause de cela,
_le dernier des hommes_. Cette maison a l'honneur d'tre aussi
extravagamment dispose que maison de France. Le grand jardin qu'il y
joignit, et auquel on va par une vote sous terre, est  peu prs fait
de mme. Il se mit  faire l dedans une vie voluptueuse, mais cache:
c'toit comme une espce de Grand-Seigneur dans son srail. En
pensions, en bnfices et en argent, il avoit beaucoup de bien et
pouvoit vivre fort  son aise.

A son ordinaire, il s'habilloit fort bizarrement. Madame de
Rambouillet dit que la premire fois qu'elle le vit, il avoit des
chausses  bandes, comme celles des Suisses du Roi, rattaches avec
des brides; des manches de satin de la Chine, un pourpoint et un
chapeau de peaux de senteurs, et une chane de paille  son cou; et il
sortoit en cet habit-l. Il est vrai qu'il ne sortoit pas souvent;
mais quelquefois, selon les visions qui lui prenoient, tantt il toit
vtu en satyre, tantt en berger, tantt en dieu, et obligeoit sa
nymphe  s'habiller comme lui. Il reprsentoit quelquefois Apollon qui
court aprs Daphn, et quelquefois Pan et Syrinx. A cause qu'il devint
amoureux de madame Du Pin[352], mre de madame d'Estrades, au lieu de
culs-de-lampes, il fit mettre des pommes de pin dores  son plancher.
Il y a des festons et des lacs d'amour de paille, en je ne sais
combien d'endroits, avec des chiffres de la mme toffe. Je ne sais
quelle amiti il avoit pour la paille, mais il n'aimoit pas moins le
vieux cuir dor[353], et n'avoit point d'autre tapisserie en t ni
hiver.

  [352] Marguerite de Burtio de la Tour, femme de Jacques de
  Lallier, seigneur Du Pin. Marie de Lallier, sa fille, pousa en
  1637 le comte d'Estrades, qui fut cr marchal de France en
  1675.

  [353] On appeloit ainsi des peaux de mouton passes en basanes,
  sur lesquelles toient reprsentes en relief diverses sortes de
  grotesques releves d'or ou d'argent, de vermillon ou autres
  couleurs (_Dictionnaire de Trvoux_). _Voyez_ aussi les
  _Recherches sur le cuir dor_, par M. de La Querire; Rouen,
  Baudry, 1830, in-8.

Il fut un peu pris d'une de mes parentes, madame d'Harambure, qui
toit alle voir son jardin. Un jour il lui crivit une lettre fort
longue, o en un endroit il se fondoit furieusement en raison, car il
lui disoit: Encore que vous n'aimiez point les figues (elle n'en
mangeoit point), elles ne laissent pas d'tre friandes; de mme mon
amour, quoique vous n'en fassiez point de cas, n'est pas pourtant
mprisable; et au bas il y avoit: Renvoyez-moi cette lettre, s'il
vous plat, car je n'en ai point de double. N'toit-ce pas l une
bonne lettre  garder?

Madame de Saint-Germain-Prvost, dont le fils se vantoit d'tre le
fils de M. le marchal de Biron, est celle de qui on a le plus parl
avec le bonhomme. Elle sut un jour qu'il devoit donner la collation
chez lui  des dames. Elle trouve moyen d'y entrer justement comme on
venoit de servir, et que les gens toient alls avertir la compagnie,
et prenant la nappe par un bout, elle jeta tout  terre. Quand il vit
cela, il se mit  rire et dit: Il faut que madame de Saint-Germain
soit venue ici.

Mais l'amourette qui a fait le plus de bruit, est celle qu'il a eue
jusqu' la fin de sa vie. Voici comme cela arriva. Vers la prise de La
Rochelle, un jour que la porte de son grand jardin, qui rpond dans la
rue du Colombier[354], toit entr'ouverte, une jeune femme, grosse
d'enfant, assez bien faite, mais fort triste, mit le nez dedans; il
s'y rencontra par hasard, et comme il toit civil, principalement aux
dames, il la pria d'y entrer. Il apprit d'elle-mme qu'elle toit
fille d'un homme qui jouoit, et a jou jusqu' sa mort, de la harpe
dans les htelleries d'tampes (prsentement son fils fait le mme
mtier); elle lui dit qu'elle en jouoit aussi (effectivement elle en
joue aussi bien que personne); qu'un jeune homme de Meaux, nomm
Dupuis, qui est de la meilleure maison de la ville, l'avoit pouse
par amour, et qu'il toit malade dans la rue des Marais. Cette femme
avoit l'air fort doux; il en fut touch; il lui offre tout ce qu'il
avoit, les assiste, car Dupuis toit fort pauvre, et quand elle
accoucha il en eut tout le soin imaginable. Releve, elle le va
remercier; lui, la cajole; elle prend le soin de le blanchir, elle le
visite souvent, et peu  peu se mle de son mnage. Il se plaint 
elle de ses valets, la prie d'avoir l'oeil sur eux. Ds qu'elle toit
habille, elle venoit passer la journe avec lui: enfin il lui proposa
de prendre avec son mari un appartement dans sa maison. Elle accepta
ce parti. Quand elle y fut une fois tablie, il prit une entire
confiance en elle. Elle recevoit tout son revenu, faisoit la dpense
telle qu'il l'avoit ordonne, et le reste toit pour elle. J'oubliois
de dire que ce qui avoit achev de le charmer, c'est qu'tant tomb
malade, avant qu'elle loget avec lui, cette femme fut quarante jours
sans se dshabiller. Croyez pourtant qu'elle achetoit bien son
bonheur. Il falloit savoir du bon homme tous les matins comment elle
se coifferoit,  la grecque,  l'espagnole,  la romaine,  la
franoise, etc.; quel habit elle prendroit; si elle seroit reine,
desse, nymphe ou bergre. Elle accoucha dans sa maison de deux
enfants, car celui dont elle toit grosse quand ils firent
connoissance n'a pas vcu. Le plus g de ces deux enfants est une
fille, et l'autre un garon; nous parlerons d'elle ensuite, car le
pauvre homme eut de grands procs  cause d'elle[355].

  [354] Le Pr-aux-Clerc se terminoit  cette rue qui en a port le
  nom jusqu' la fin du seizime sicle. (_Recherches sur Paris_,
  par Sauval, quartier de Saint-Germain-des-Prs, pag. 37.)

  [355] Des Yvetaux, dit Sgrais, avoit pous une mademoiselle
  Dupuis, joueuse de harpe, qui toit d'Etampes, et qui avoit son
  frre qui en jouoit par les cabarets. Souvent ils prenoient la
  houlette avec le chapeau et l'habillement de bergers, et
  chantoient ensemble des vers que Des Yvetaux lui-mme avoit
  composs. Il toit encore vivant quand j'arrivai  Paris, mais je
  ne le vis pas; il demeuroit au faubourg Saint-Germain, o il
  recevoit grande compagnie sans aller voir personne. (_Mmoires
  anecdotes de Sgrais_; Amsterdam, 1723, p. 115.) Tallemant entre
  dans des dtails beaucoup plus tendus, et ayant connu
  personnellement Des Yvetaux, il mrite plus de confiance que
  Sgrais.

M. Des Yvetaux avoit un frre qui toit lieutenant-gnral  Caen. Ce
frre fit son fils conseiller, et puis matre des requtes[356]. Ce M.
le matre des requtes prtendoit tre seul hritier du bon homme, car
il y avoit assez  esprer. Madame de Liancourt[357] lui avoit voulu
donner deux cent mille livres de sa maison et de ses deux jardins, 
condition de l'en laisser jouir sa vie durant[358]. Autrefois M. le
cardinal de Richelieu eut quelque pense d'y btir, mais il trouva que
cela toit trop loin du Louvre.

  [356] Hercule Vauquelin, fils de Guillaume, devint intendant de
  Languedoc. (_Voyez_ les _Origines de Caen_, par Huet, au lieu
  dj cit.)

  [357] Jeanne de Schomberg, marie en secondes noces en 1620 
  Roger Du Plessis de Liancourt, duc de La Roche-Guyon. Sa fille,
  Jeanne Charlotte Du Plessis Liancourt pousa en 1659 Franois
  VII, duc de La Rochefoucauld, prince de Marsillac, fils de
  l'auteur des _Maximes_. C'est par ce mariage que la terre de
  Liancourt ainsi que l'htel de ce nom passrent dans la maison
  des La Rochefoucauld.

  [358] L'htel de Liancourt y touche. (T.)--L'htel de La
  Rochefoucauld, sur l'emplacement duquel la rue des Beaux-Arts a
  t perce en 1828.

Le neveu enrageoit donc de voir la Dupuis gouverner si absolument son
oncle, et, par la faute que font presque toujours les hritiers d'un
vieux garon ou d'un homme veuf, au lieu d'tre complaisant, il
s'amusa  l'aller chicaner sur cette femme. Il en fit tant que le bon
homme, pour le faire crever, maria la fille de la Dupuis avec un autre
neveu, fils d'un autre frre, nomm Sacy, du nom d'une terre. C'toit
une plaisante chose  voir que cette petite marie,  qui son propre
frre, qui toit page du bon homme, portoit la queue; car il a
toujours eu un page jusqu' son grand procs.

Le matre des requtes, au dsespoir, jette feu et flamme, dit que
cette fille toit fille de M. Des Yvetaux. Dupuis vivoit pourtant, et
vit mme, je pense, encore. Il suborne un nomm Lerinire, frre de la
Dupuis. Cet homme, qui disoit qu'on traitoit sa soeur comme une g....,
appelle Sacy en duel. Sacy se bat et le dsarme. Lerinire, non
content de cela, entre dans la maison avec un pistolet, tire sur Sacy
et le manque. Un laquais de Sacy le tue. La veuve du mort fait
informer. Le bailli du faubourg, un fripon nomm Lhermitire, gagn
par le matre des requtes, condamne fort brusquement Sacy  tre rou
et la Dupuis  tre pendue. Depuis ils en ont t absous. On fit des
factums ou lettres de part et d'autre qui sont bien faits. Le bon
homme fit le sien lui-mme; il s'y moque plaisamment de ce neveu, et
il y montre bien de la vigueur; il avoit pourtant prs de
quatre-vingts ans. Ses amis le servirent puissamment, entre autres le
marchal de Gramont. Ce fut chez lui que le mariage se fit,  cause
des oppositions d'un homme qui disoit avoir promesse de la fille
(notez que ce n'toit qu'une enfant qui n'avoit jamais vu personne),
et d'un cousin germain de Sacy, qui disoit qu'elle toit btarde. Pour
finir tous ces diffrends, on fit une transaction par laquelle,
moyennant quatre-vingt mille livres, Sacy et sa femme renonoient  la
maison. Ils s'en sont fait relever depuis, aprs avoir reclbr leur
mariage, car cette opposition, qui n'avoit point t leve, toit une
espce de nullit. Pour la btardise, c'toit une sottise que d'y
insister, aussi bien que de dire que c'toit pour couvrir l'honneur de
M. Des Yvetaux qu'ils vouloient montrer qu'il n'y avoit point de
mariage parce qu'il seroit incestueux, et que cette madame de Sacy
toit sa fille[359]. Le matre des requtes fut hu  l'audience et
passa pour un grand coquin. Il avoit quelques gentilshommes avec lui
qui se retirrent quand ils virent M. de Turenne de l'autre ct[360].
La jeune femme parla et parla fort hardiment, car, Dieu merci, elle
n'a pas le caquet mal emmanch. Ils retournrent dans leurs
prtentions, et la maison leur est demeure.

  [359] Le cur de Saint-Sulpice tant all voir Des Yvetaux et lui
  faisant des rprimandes sur sa conduite si peu chrtienne, il lui
  rpondit sans s'mouvoir: M. le cur, il ne faut pas croire tout
  ce que l'on dit, il y a bien de la mdisance; l'on me disoit
  l'autre jour que vous aimiez les garons, mais je n'en voulois
  rien croire. Le cur, offens d'un tel compliment, ne jugea pas
   propos de lui parler davantage et s'en alla. (_Extrait d'un
  manuscrit du mme temps._)

  [360] Ce fut Tambonneau, le prsident, en ce temps-l amoureux de
  la Sacy, qui l'y fit aller. (T.)

Durant ce grand procs le bon homme s'accoutuma  s'habiller comme les
autres. A quatre-vingts ans il se portoit encore fort bien. Il m'a
quelquefois lass  force de me promener dans son jardin. C'toit un
petit homme sec,  yeux de cochon. Il a toujours eu l'esprit prsent,
et,  sa mode, il disoit de jolies choses. Un jour que madame
d'Hautefort[361] vint dans son jardin, il lui dit, d'un ton assez
srieux: Madame, voulez-vous bien faire parler de vous? aprs avoir
maltrait des rois, aimez un petit _bonhommet_ comme moi.

  [361] Marie d'Hautefort fut aime de Louis XIII, aprs la
  retraite de mademoiselle de La Fayette. Elle pousa en 1646
  Charles, depuis marchal de Schomberg.

Des Yvetaux avoit de la gnrosit et de la bont. J'ai ou dire au
comte de Brionne, grand seigneur de Lorraine, que, s'tant retir 
Paris aprs la prise de Nancy, M. des Yvetaux le vouloit loger chez
lui, et lui disoit pour raison: Monsieur, vous avez si bien reu
autrefois les Franois en Lorraine, qu'il faut bien vous rendre la
pareille aujourd'hui. Ce M. de Brionne n'avoit qu'un cheval de
carrosse, l'autre toit mort; il en emprunta un au bon homme, qui ne
vouloit pas le reprendre, et disoit: Vous m'en rendrez un quand vos
affaires seront en meilleur tat.

Un an devant que de mourir, Ninon, qui alloit quelquefois jouer du
luth chez lui, car il aimoit fort la musique et faisoit souvent des
concerts, lui demanda un jour de fte s'il avoit t  la messe. Il y
auroit, rpondit-il, plus de honte  mon ge de mentir, que de
n'avoir point t  la messe. Je n'y ai point t aujourd'hui. Elle
lui donna un ruban jaune qu'il porta je ne sais combien de jours  son
chapeau.

Il fut se promener  Rambouillet au faubourg Saint-Antoine[362], et de
si loin qu'il put tre ou du matre du logis, il lui cria: Monsieur,
je vous rvre, je vous adore; mais il ne fait point chaud
aujourd'hui, je vous prie, n'tons point notre chapeau.

  [362] A la maison du financier Rambouillet.

Sa plus grande, ou plutt sa seule incommodit, toit une rtention
d'urine. Ce fut ce qui le tua; car voyant, en 1649, le Roi sorti de
Paris et le blocus se former, par une complaisance hors de propos pour
la cour, il en sortit aussi. Peut-tre cette tourdie de madame de
Sacy le lui fit-elle faire. Comme il n'avoit point son chirurgien
ordinaire, sa rtention l'incommodant, il fallut se faire sonder par
le premier chirurgien de village, qui le blessa, et la gangrne s'y
mit. Ce fut auprs de Meaux, dans une petite maison de ce M. Dupuis.
Il se rsolut fort constamment  la mort, et fit tout ce qu'on a
accoutum de faire.

Une heure avant que de mourir, il se promena par la chambre, et pria
la Dupuis de lui fermer les yeux et la bouche, et de lui mettre un
mouchoir sur le visage, ds qu'il commenceroit  agoniser, afin qu'on
ne vt point les grimaces qu'il feroit.

Il ne fut pas plus tt mort, que madame de Sacy ne vcut plus bien
avec sa mre. Pour son mari, elle le traita comme un je ne sais qui;
aussi est-ce un fort sot homme[363]. On l'a vu autrefois sur un bidet,
suivi pour tout train de son beau-frre le page. Il alla une fois
chez madame de Montausier qui logeoit alors en ce quartier-l, en
habit de taffetas noir, avec une grande estocade et de grosses bottes.
Je lui ai ou dire que le bailli du faubourg, qui toit fort mal quand
le bon homme mourut, eut une si grande apprhension de ne lui survivre
pas pour perscuter les siens, que sa fivre en redoubla, et qu'il en
fut expdi quelques jours plus tt.

  [363] Elle le connoissoit bien,  ce qu'elle dit, mais elle ne
  put viter de l'pouser: il a bien eu sa revanche depuis. (T.)

Madame de Sacy a t leve comme vous pouvez penser: elle n'est point
jolie; mais comme elle a l'esprit vif, et qu'elle est fort mdisante,
les vieux dbauchs, comme le marchal de Gramont, le marquis de
Mortemart[364] et M. de Turenne mme, la trouvoient fort  leur got.
Le seul Mortemart a persvr: il lui a montr  chanter[365]; elle
russit assez bien aux airs italiens. On dit pourtant qu'Ondedei toit
l'effectif, mme sur la fin de la vie du bon homme; mais le marquis
(car nonobstant son brevet, M. de Mortemart c'est _M. le marquis_ sans
queue[366]), est encore aujourd'hui celui dont on parle.

  [364] Gabriel de Rochechouart, marquis de Mortemart, cr duc de
  Mortemart par lettres-patentes de dcembre 1650, enregistres au
  parlement le 15 dcembre 1663. C'est le pre de madame de
  Montespan.

  [365] Il chante aussi bien que qui que ce soit, et s'en pique.
  Cela est pourtant ridicule  son ge, et avec son cordon bleu et
  son brevet de duc. Il compose mme et fait des airs. (T.)

  [366] C'est--dire que chez madame de Sacy on appeloit M. de
  Mortemart, _M. le Marquis_, nonobstant son brevet de duc. Quand
  on dit _monsieur_, sans queue, on entend le matre de la maison.
  (_Dict. de Trvoux._)

A la seconde guerre de Paris, il ne suivit point la cour, et sa femme
fut contrainte de dclarer  la Reine que c'toit pour une madame de
Sacy qu'il toit demeur. Elle vit le plus plaisamment du monde avec
lui, lui parle comme  un je ne sais qui. Il y fut un jour; elle toit
seule: Je viens, dit-il, dner avec vous.--Je n'ai rien  vous
donner, rpondit-elle; voyez si cette poule qui est dans ce pot est
cuite. Il y regarde avec un bton; elle la lui fait tirer, et ils se
mettent l  manger tous deux fort malproprement. Elle dit qu'il ne
faut point avoir de cuisinier; que pour elle, si sa demoiselle plumoit
mieux une volaille que ses autres gens, elle la lui feroit plumer, et
qu'il faut que chacun fasse ce qu'il fait le mieux. Je ne crois pas
que le marquis donne grand'chose, car il a la rputation d'tre fort
avare.

Depuis deux ans cette jeune femme a un ulcre; elle souffre comme un
rou. Mortemart lui a rendu et lui rend encore tous les soins dont il
peut s'aviser. Un certain abb de Villiers, voisin de la dame, lui a
donn de la jalousie, et tous deux ont fait  l'envi. Ils y vont tous
les jours. Ce qui a fait tant parler, c'est que Sacy, qui aime 
_chopiner_, chassoit tout le monde, hors ces deux hommes. C'est un
fripon fieff, un flon, un ridicule. En prsence de cette femme il
dit ce qu'il fera quand elle sera morte; il querelle dj la mre. On
dit qu'il n'y a eu que de l'imprudence  la vie de cette femme;
Mortemart n'en a rien eu,  ce que disent ses gens, qui en savent bien
des nouvelles. Ce qu'il y a  dire contre elle, c'est qu'encore
moribonde comme elle est, elle se mle de changer les officiers de
Mortemart, et entretient toujours la discorde entre le mari et la
femme, car elle lui a fait ter toute la conduite de la maison. On dit
que Mortemart lui a donn, mais moins que l'abb de Villiers.
Mortemart fut prs de cinq ans amoureux de sa femme comme il l'toit
avant que de l'pouser. C'toit une fille de la Reine qu'il prit par
amour[367]. Aprs il s'enflamma d'une femme-de-chambre de la Reine,
qui est aujourd'hui madame de Niert. Une autre, nomme Villeflin, lui
succda: elle chantoit; et ensuite est venue madame de Sacy. Il y a
douze ans que cela dure. Il lui rend tous les soins imaginables.

  [367] Diane de Grandseigne, duchesse de Mortemart. Elle mourut 
  Poitiers en 1666.




M. DE GUISE, FILS DU BALAFR[368].


Quand M. de Guise eut le gouvernement de Provence, aprs la mort du
Grand Prieur, btard de Henri II, il trouva  Marseille une fille dont
il devint amoureux. C'toit la fille de cette belle Chteauneuf de
Rieux, qui avoit t aime par Charles IX[369], qu'Henri III avoit eu
quelque envie d'pouser, et qui, aprs n'avoir pas voulu pouser le
prince de Transylvanie (car il avoit envoy demander une fille de la
cour de France), pousa Altoviti-Castellane, capitaine de galres. Les
Altoviti sont une famille de Florence, dont une branche a t
transplante dans le Comtat d'Avignon. Or, cette madame de Castellane
tant accouche  Marseille, elle fit tenir sa fille sur les fonts par
la ville de Marseille mme. On lui donna le nom de Marcelle, une de
leurs saintes, et aussi peut-tre parce que ce nom approchoit de celui
de la ville. Insensiblement, quand cette fille, n'ayant plus ni pre
ni mre, vint demeurer  Marseille avec une de ses tantes, le peuple
l'appela _mademoiselle de Marseille_, au lieu de mademoiselle
Marcelle. C'tait une personne de la meilleure grce du monde, de
belle taille, blanche, les cheveux chtains, qui dansoit bien, qui
chantoit, qui savoit la musique jusqu' composer, qui faisoit des
vers, et dont l'esprit toit extrmement adroit, fire, mais civile;
c'toit l'amour de tout le pays. Le Grand prieur en avoit t pris;
plusieurs, personnes de qualit l'eussent pouse; elle quitta tout
cela pour M. de Guise.

  [368] Charles de Lorraine, duc de Guise, n le 20 aot 1571, mort
  en 1640.

  [369] Le comte de Tonnerre avoit fait peindre la belle de
  Chteauneuf sur un trne, et lui humili devant elle qui lui
  mettoit le pied sur la gorge. (T.)

  Cette belle Chteauneuf ne seroit-elle pas la matresse de Charles
  IX dont Dreux du Radier a vainement cherch le nom? (_Voyez_ les
  _Anecdotes des Reines et Rgentes_, Paris, 1808, tom. 5, pag. 30.)

Sa naissance, sa grandeur, son air agrable, car il toit, quoique
camus et petit, de fort bonne mine et fort aimable, la charmrent.
Cette galanterie dura quelques annes; mais quoiqu'on crt qu'elle lui
avoit accord les dernires faveurs, elle vivoit pourtant d'un air si
noble, qu'on pouvoit croire qu'elle prtendoit  l'pouser, car il
toit encore  marier. Elle eut enfin quelque soupon, et lui du
dgot. Elle eut assez de fiert pour le prvenir et pour rompre la
premire. Il part et vient  la cour. Elle fit ces deux couplets de
chanson, et y mit un air:

     Il s'en va ce cruel vainqueur,
     Il s'en va plein de gloire;
     Il s'en va mprisant mon coeur,
     Sa plus noble victoire;
     Et malgr toute sa rigueur,
     J'en garde la mmoire.

     Je m'imagine qu'il prendra,
     Quelque nouvelle amante;
     Mais qu'il fasse ce qu'il voudra,
     Je suis la plus galante.
     Le coeur me dit qu'il reviendra,
     C'est ce qui me contente.

Pour le temps, je ne crois pas qu'on en pt trouver de meilleurs, et
mme aujourd'hui on ne voit gure rien de plus achev. Voyant qu'il ne
revenoit point, le chagrin la prit, elle tomba malade, et cette
maladie dura un an. Elle vendit, car elle n'avoit point de bien, tout
ce qu'elle avoit de bijoux; M. de Guise en fut averti, et qu'elle
cachoit sa ncessit  tout le monde; il lui envoya offrir dix mille
cus. Elle dit au gentilhomme qui disoit les avoir tout prts, qu'elle
remercioit M. de Guise, qu'elle ne vouloit rien prendre de personne,
et encore moins de lui que d'un autre; qu'elle n'avoit gure  vivre,
et qu'en cet tat-l elle se pouvoit passer de tout le monde. Il y a
apparence que cela augmenta son mal; elle mourut la nuit suivante, et
on ne lui trouva qu'un sou de reste. La ville la fit enterrer  ses
dpens dans l'abbaye de Saint-Victor. Vingt-cinq ou trente ans aprs,
comme on regarda dans le tombeau o on l'avoit mise, on y trouva son
corps tout entier; le peuple vouloit que ce ft une sainte, quand un
vieux religieux alla regarder le registre, et trouva que c'toit la
matresse de M. de Guise.

Au combat contre les Rochellois, le feu se prit au vaisseau de M. de
Guise. Feu M. de La Rochefoucauld lui vint dire: Ah! monsieur, tout
est perdu.--Tourne, tourne, dit-il au pilote, autant vaut rti que
bouilli.

On conte des choses assez plaisantes de ses amourettes[370]. Il toit
couch avec la femme d'un conseiller du parlement, quand le mari
arriva de grand matin  l'improviste. Le galant se sauve dans un
cabinet, mais il oublie ses habits. La femme te vite le collet du
pourpoint et ce qu'il y avoit dans les pochettes. Le mari demande 
qui toient ces habits. Une revendeuse, lui dit-elle, les a apports,
elle dit qu'on les aura  bon march; regardez s'ils vous sont bons;
ils vous serviront  la campagne. Il met l'habit, et tant press
d'aller au palais, il prend sa soutane par-dessus et s'en va. Le
galant prend ceux du mari et s'en va au Louvre. Henri IV le regarde,
et M. de Guise lui conte l'histoire. Le Roi envoie un exempt ordonner
au conseiller de le venir trouver. Le conseiller, bien tonn, vient;
le Roi le tire  part, lui parle de cent choses, et en causant lui
dboutonnoit sa soutane sans faire semblant de rien. L'autre n'osoit
rien dire; enfin tout d'un coup le Roi s'crie: Ventre saint-gris!
voil l'habit de mon cousin de Guise.

  [370] Je sais cela d'un parent de la dame, mais il ne l'a jamais
  voulu nommer. (T.)

Une autre fois il dit  feu M. de Gramont qu'il avoit eu les dernires
faveurs d'une dame qu'il lui nomma (le fils lui ressemble bien). M. de
Gramont, quoique grand causeur, n'en dit rien. Quelques jours aprs
M. de Guise l'ayant rencontr, lui dit: Monsieur, il me semble que
vous ne m'aimez plus tant; je ne vous avois dit que j'avois eu tout ce
que je voulois d'une telle, qu'afin que vous l'allassiez dire, et vous
n'en avez pas dit un mot.

Une autre fois il fit bien pis, car ayant recherch une dame fort
long-temps, et enfin tant couch avec elle, le matin de bonne heure
il avoit de l'inquitude et ne faisoit que se tourner de ct et
d'autre; elle lui demanda ce qu'il avoit: C'est, dit-il, que je
voudrois dj tre lev pour l'aller dire.

Il contoit qu'un soir M. de Crqui lui donna une haquene pour se
retirer, et que cette haquene, qui avoit accoutum de porter son
matre chez une dame, ne manqua pas d'y aller; que l on le prit pour
M. de Crqui, et que, sans trop de lumire, on le mena, son manteau
sur le nez, par un escalier drob, dans une chambre o on le laissa;
puis que la dame y vint et qu'il profita de l'occasion. Il en donnoit
un peu  garder.

Il avoit pous la fille de M. Du Bouchage, frre de M. de Joyeuse, le
favori. Elle toit veuve de M. de Montpensier[371], dont elle n'avoit
eu que feue Madame[372]. Cette madame de Guise toit une fort honnte
femme et fort dvote. Or le feu comte de Fiesque toit un grand dvot
et l'ami de madame de Guise. On demandoit un jour  M. de Guise: Que
feriez-vous si vous les trouviez couchs ensemble?--Je ferois sonner,
dit-il, toutes les cloches des environs de l'htel de Guise, comme si
les _pardons_ toient chez nous.

  [371] Un M. de Montpensier, an du pre de celui-ci, mais qui
  n'eut point d'enfants, par je ne sais quelle bizarrerie, tant
  prince et mari, alloit toujours vtu de long. (T.) C'est--dire
  en habit long, en robe et simarre.

  [372] Premire femme de Gaston, duc d'Orlans, et mre de
  mademoiselle de Montpensier.

De Florence, o il s'toit retir du temps du cardinal de Richelieu,
il crivoit au marchal de Bassompierre dans la Bastille: Je suis
_ici_ pour n'tre pas _l_.

Le comte de Fiesque d'aujourd'hui passant  Florence, M. de Guise lui
dit: Comte, dis un peu  M. le Grand-Duc (c'tait en sa prsence)
combien il y a de lapins dans la garenne de Saint-Germain, car il ne
me veut pas croire.--Mais, monsieur, dit le comte, le moyen de dire
cela?--Eh! reprit M. de Guise,  cinq ou six prs, cela n'importe.

Il toit grand rveur et grand menteur. Boisrobert soutient pourtant
qu'il y avoit de l'affectation, et qu'il l'y avoit surpris: en voici
un exemple qui pourroit bien tre de ce nombre, mais qui ne laisse pas
d'tre fort joli et fort obligeant. Le Fouilloux[373] avoit dit  M.
de Guise une pigramme de Gombauld qui lui avoit plu extrmement. Le
duc se promne quelque temps, et puis tout--coup appelant le
gentilhomme: N'y auroit-il point moyen, lui dit-il, de faire en sorte
que j'eusse fait cette pigramme?

  [373] On conte de ce Fouilloux qu'tant nouveau venu de sa
  province de Saintonge, les filles de la Reine le prirent pour un
  bon campagnard; il n'toit pourtant pas si niais. Elles lui
  demandrent bien des choses  quoi il rpondit en innocent. Eh!
  ma compagne, qu'il est bon! se disoient-elles l'une 
  l'autre.--Mais  quoi vous divertissez-vous dans votre
  voisinage?--Eh! dit-il, je nous entre-f..... Les voil toutes 
  fuir: depuis elles ne se jourent plus  lui. (T.)

Il avoit pourtant de qui tenir pour tre rveur, car sa mre l'toit
honntement. Un jour elle entendit fort louer les ouvrages de
Malherbe, qui toit nouvellement arriv  la cour. Quelque temps
aprs, elle vit un homme en quelque lieu qu'elle prit pour Malherbe,
et le pria extrmement de la venir voir. C'toit un orfvre qui crut
qu'elle vouloit quelques pierreries, et lui dit qu'il lui apporteroit
donc de ses ouvrages. Monsieur, je vous en prie, ajouta-t-elle, et
lui fit bien des civilits. Cet homme va le lendemain  l'htel de
Guise, mais il ne fut pas plus tt dans la chambre qu'elle reconnut sa
bvue.

M. de Guise dit un jour  son cocher: Mne-moi partout o tu voudras,
pourvu que j'aille chez M. le Nonce et chez M. de Lomenie. Il alla
d'abord chez le dernier, qu'il prit toujours pour M. le Nonce, et il
ne vouloit pas souffrir que M. de Lomenie le conduist.

Il mentoit, et souvent  force de dire un mensonge, il croyoit ce
qu'il disoit. Un jour lui, M. d'Angoulme et M. de Bassompierre
jouoient  qui diroit la plus grande menterie. M. de Guise dit:
J'avois une levrette qui, courant aprs un livre, se jeta dans des
ronces; une ronce coupa le corps de la levrette par le milieu, et la
partie de devant alla happer le livre. M. d'Angoulme dit qu'il
avoit un chien courant qui arrtoit les hrons, puis qu'on les
terrassoit, et que des masses il avoit fait btir Gros-Bois. Pour
moi, dit M. de Bassompierre, je me donne au diable si ces messieurs ne
disent vrai.

M. de Guise toit libral. Le prsident de Chevry lui envoya par
Corbinelli[374], son commis, cinquante mille livres qu'il lui avoit
gagnes. Il y avoit dix mille livres en cus d'or. Quand tout fut
compt, il voulut donner quelque chose  Corbinelli, et il lui donna
le plus petit sac, sans songer que c'toit l'or. Corbinelli,
sur-le-champ, n'y fait pas non plus de rflexion; mais, arriv chez
lui, il fut surpris en voyant ces cus d'or. Il retourne auprs de M.
de Guise, et lui dit qu'il s'est tromp. M. de Guise lui rpondit: Je
voudrois qu'il y en et davantage; il ne sera pas dit que le duc de
Guise vous a t ce que la fortune vous avoit donn[375].

  [374] Raphal Corbinelli, pre de Jean Corbinelli, qui a t plus
  clbre par l'amiti que lui portoit madame de Svign, que par
  les ouvrages qu'il a laisss. Raphal, secrtaire du marchal
  d'Ancre, fut envelopp dans sa disgrce. (_Voyez_ le _Mercure
  franais_, tom. 4, deuxime partie, pag. 205.)

  [375] _Variante du manuscrit_: Les gens de notre maison ne se
  repentent jamais de leurs libralits.




LE CHEVALIER DE GUISE,

FRRE DU PRCDENT.


On dit que le chevalier de Guise allant un jour voir une dame  qui il
demanda s'il ne l'incommodoit point: Non dit-elle, monsieur, je
m'entretenois avec mon _individu_. Voil un trange style! Peu de
temps aprs, il se leva, et croyant que c'toit quelque homme
d'affaires avec qui elle s'entretenoit: Madame, lui dit-il, je ne
veux pas vous interrompre, vous pourrez, quand il vous plaira,
reprendre o vous en tiez avec votre _individu_.

On dit qu'une fois qu'il vouloit entrer dans une chambre, et qu'il eut
dit que c'toit le chevalier de Guise: Mais il y a encore quelqu'un
avec vous.--Non, dit-il, je vous jure, nous ne sommes qu'un.

Le chevalier se confessa une fois d'aimer une femme et d'en jouir. Le
confesseur, qui toit un jsuite, dit qu'il ne lui donneroit point
l'absolution, s'il ne promettoit de la quitter. Je n'en ferai rien,
dit-il. Il s'obstina tant, que le Jsuite dit qu'il falloit donc aller
devant le Saint-Sacrement demander  Dieu qu'il lui tt cette
obstination; et, comme ce bon Pre conjuroit le bon Dieu, avec le plus
grand zle du monde, de draciner cet amour du coeur du jeune prince,
le chevalier s'enfuyant le tira par la robe: Mon pre, mon pre, lui
dit-il, n'y allez pas si chaudement; j'ai peur que Dieu ne vous
accorde ce que vous lui demandez.

Le chevalier rpondit pourtant fort bien  feu M. de Rohan, qui,
parlant de livres devant la Reine, dit que pour M. le chevalier de
Guise, il n'avoit pour tout livre que les Quatrains de Pibrac. Il a
raison, dit-il, madame, c'est qu'il sait bien que je suis _juste et
droit et en toute saison_[376].

  [376] Il y a dans les Quatrains:

     Sois juste et droit et en toute saison;
     De l'innocence prends en mais la raison.

Il toit brave, beau, bien fait, et d'une bonne mine; et quoiqu'il et
l'esprit fort court, sa maison, son air agrable, sa valeur et sa
bont (car il toit bienfaisant) le faisoient aimer de tout le monde.

Vritablement il tua un peu en prince, et  la manire de son frre
an[377], le baron de Lux[378] le pre; car il ne lui donna pas le
temps de descendre de son carrosse, et ce bon homme avoit encore un
pied dans la portire. Il disoit que le baron s'toit vant d'avoir su
le dessein qu'avoit le Roi de faire tuer M. de Guise  Blois[379]. La
Reine-mre en fut terriblement irrite, et ne vouloit voir pas un de
sa race. Le baron toit bien avec le marchal d'Ancre, et de plus il
sembloit que messieurs de Guise voulussent faire entendre aux gens
qu'il n'toit pas permis d'tre participant d'aucun dessein contre la
grandeur de leur maison. Enfin cela s'apaisa. Pour le fils du baron de
Lux, il le tua de galant homme.

  [377] M. de Guise ne donna pas loisir  Saint-Paul de mettre
  l'pe  la main. (T.) C'est ce qu'on appelle un assassinat.

  [378] Edme de Malain, baron de Lux, lieutenant du Roi en
  Bourgogne.

  [379] Ce n'toit qu'un prtexte; on vouloit se dfaire  tout
  prix du baron de Lux. On lit de trs-curieux dtails sur cette
  affaire dans les _Mmoires de Fontenay-Mareuil_, tom. 50, pag.
  199 de la premire srie de la Collection des Mmoires relatifs 
  l'histoire de France.

Il se mit tourdiment sur un canon qu'on prouvoit; le canon creva et
le tua.




LE BARON DU TOUR.


Le baron Du Tour n'toit pas de si bonne maison qu'il le vouloit faire
accroire. Son grand-pre ou son bisaeul avoit chang le nom de
_Cochon_[380], qui toit le nom d'un bourgeois de Reims dont il
sortoit, en celui de Maupas. Il a t ambassadeur en Angleterre. Mais
comme c'tait un homme fort dvot, il en partit un jour _incognito_
pour se trouver  une dvotion de sa famille, et s'en retourna de
mme. Il toit grand aumnier. Tous les jours on lui mettoit cent sols
dans sa pochette, et quand il avoit tout donn, s'il rencontroit un
pauvre, il lui donnoit ou ses gants, ou son mouchoir, ou son cordon.
Il mourut dans l'habit de Saint-Franois, aprs avoir t surnomm _le
pre des pauvres_, qui lui firent faire un tombeau  leurs dpens.
Cependant un homme comme je viens de le reprsenter se battoit en duel
 dpche-compagnon. Il toit brave au dernier point. Au sige
d'Amiens, je ne sais quel rodomont d'Espagnol envoya demander  faire
le coup de pistolet en prsence du Roi. Le baron Du Tour se trouva l
tout arm et la visire baisse, et comme chacun se regardoit pour
attendre l'ordre du Roi, il monta  cheval, sans toucher les triers,
et avant qu'on l'et reconnu, l'Espagnol toit  bas. Avant cela, il
fit belle peur  feu M. de Guise  Reims, car il mit l'pe  la main
pour dfendre Saint-Paul, et sans quelqu'un qui l'arrta, il alloit
venger son ami. L'vque du Puy, ci-devant premier aumnier de la
Reine[381], et madame de Joyeuse de Champagne, dont nous parlerons
ailleurs, toient ses enfants.

  [380] Il s'appeloit Cauchon, et il prit un surnom, comme c'toit
  alors l'usage. Charles Cauchon de Maupas, baron Du Tour, toit n
  en 1566. Son pre toit grand-fauconnier de Henri IV, lorsque ce
  prince n'toit que roi de Navarre. Il devint conseiller d'tat,
  et fut charg de plusieurs ambassades. On a publi  Reims, en
  1638, quelque posies du baron Du Tour.

  [381] Henri de Cauchon de Maupas Du Tour, vque du Puy en 1641,
  fut transfr en 1661  l'vch d'vreux. On a de lui une _Vie_
  de saint Franois de Sales et d'autres ouvrages.




M. DE VAUBECOURT.


Voici un homme qui ne ressemble pas trop au baron Du Tour. M. de
Vaubecourt de Champagne, grand-pre de celui d'aujourd'hui, toit
brave, mais cruel. Quand il prenoit des prisonniers, il les faisoit
tuer par son fils[382] qui n'avoit que dix ans, pour l'accoutumer de
bonne heure au sang et au carnage. Cela me fait souvenir d'un
gentilhomme d'auprs de Saumur, qui, quand il est bien en colre
contre quelque paysan, lui dit: Je ne te veux pas battre, je ne te
battrois pas assez, mais je te veux faire battre par mon fils. Ce
fils de M. de Vaubecourt en fut pay, car il eut une jambe emporte
devant Javarin en Hongrie.

  [382] Qui est gouverneur de Chlons et l'a t de Perpignan, et
  qui est lieutenant de roi des Trois-vchs. (T.)

Celui dont nous parlons toit gouverneur de Chlons. Il ranonnoit
tous les villages et prenoit tant de chacun pour les exempter de gens
de guerre. Il mettoit familirement des tiquettes sur des sacs qui
portoient le nom de chaque paroisse, avec un bordereau de ce qui lui
toit encore d. La maison-de-ville lui emprunta de l'argent, il
l'envoya, sans daigner ter ces tiquettes. Le lieutenant de Chlons,
parlant un jour avec lui des dsordres des gens de guerre, lui disoit
bonnement: Monsieur, il y a long-temps qu'on en use ainsi. Vous
souvient-il d'un rgiment que vous aviez en votre jeunesse, qu'on
appeloit _happe-tout_? Il aimoit si fort l'argent, qu'un peu avant de
mourir, il se fit apporter tout son or sur son lit, et disoit en
passant les mains dedans: Hlas! faut-il que je vous quitte[383]! Sa
femme toit dvote, et, croyant faire quelque chose pour le salut de
son mari, comme il toit en pamoison, elle lui fit vtir l'habit de
Saint-Franois. Quand il revint et qu'il se trouva en cet habit, il se
mit  renier comme un diable, et disoit: Voulez-vous que j'aille en
paradis en masque? et trpassa en ce bon tat.

  [383] Ceci rappelle les regrets que Brienne fait si bien exprimer
  au cardinal Mazarin dans sa dernire maladie. (_Mmoires de
  Brienne_, 1828, tom. 2, pag. 127.)




ROCHER PORTAIL.


Rocher Portail s'appeloit en son nom Gilles Ruelland; il toit natif
d'Antrain, village distant de six lieues de Saint-Malo. Il servoit un
nomm Ferrire, marchand de toiles  faire des voiles de navires[384],
et ne faisoit autre chose que de conduire deux chevaux qui portoient
ces voiles  une veuve de Saint-Malo, associe  Ferrire.

Il disoit que la premire fois qu'il mit des souliers  ses pieds (il
avoit pourtant de l'ge), il en toit si embarrass qu'il ne savoit
comment marcher. Comme il toit naturellement mnager, il pargnoit
toujours quelque chose, et son matre ayant pris une sous-ferme des
impts et billons de quelque partie de l'vch de Saint-Malo, lui et
quelques-uns de ses camarades sous-affermrent quelques hameaux. Il
n'avoit garde de se tromper, car il savoit,  une pinte prs, ce qu'on
buvoit en chaque village de cette sous-ferme, soit de cidre, soit de
vin.

Son matre vint  mourir. Lui se maria en ce temps-l avec la fille
d'une fruitire de Fougres, femme-de-chambre de madame d'Antrain. La
veuve associe de son matre, considrant que M. de Mercoeur tenoit
encore la Bretagne et que M. de Montgommery, qui toit du parti du
Roi, avait Pontorson, conseille  Gilles Ruelland de faire trafic
d'armes et de tcher d'avoir passe-ports des deux partis. Elle prend
trois cents cus qu'il avoit amasss et lui donne des armes pour cela.
En peu de temps il y gagna quatre mille cus; mais la paix s'tant
faite, il fallut changer de mtier. Il disoit en contant sa fortune,
car il n'toit point glorieux, que quand il se vit ces quatre mille
cus, il croyoit, tant il toit aise, que le Roi n'toit pas son
cousin.

  [384] On appelle ces toiles de la noyale. (T.) Elles prennent
  leur nom de Noyal-sur-Vilaine, bourg situ auprs de Vitr, o on
  les fabrique.

Il arriva en ce temps-l que des gens de Paris ayant pris la ferme des
impts et billons, on leur donna avis qu'il y falloit intresser
Rocher Portail, qu'il connoissoit jusques aux moindres hameaux des
neufs vchs. Pour lui, il a avou depuis ingnument qu'on lui
faisoit bien de l'honneur; qu' la vrit, pour Rennes et Saint-Malo,
il en savoit tout ce qu'on peut en savoir, et un peu de Nantes; mais
que pour le reste il n'en avoit connaissance aucune. Il s'abouche avec
ces gens-l: Vous tes quatre, leur dit-il, je veux un cinquime au
profit et non  la perte, mais je ferai toutes les poursuites  mes
dpens. Ils en tombrent d'accord. En moins de quatre ans, il les
dsintressa tous et demeura seul. Il eut ces fermes-l vingt-quatre
ans durant, au mme prix, et, au bout de ces vingt-quatre ans, on y
mit six cent mille livres d'enchre, qui fut couverte par lui.
Regardez quel gain il pouvoit y avoir fait. Il fit encore plusieurs
autres bonnes affaires, car il toit aussi de tout. Il portoit
toujours beaucoup d'or sur lui, et avoit toujours quatre pochettes. Il
rcompensoit libralement tous ceux qui lui donnoient avis de quelque
chose.

Avec cela il toit heureux. En voici une marque. Il alla  Tours, o
le Roi toit. A peine y fut-il que des gens de Lyon le viennent
trouver, lui disent qu'ils pensoient  une telle affaire, qu'ils
n'ignoroient pas que, s'il vouloit y penser, il l'empcheroit, mais
qu'il leur feroit un grand prjudice, et, pour le ddommager, ils lui
offroient dix mille cus. La vrit est qu'il n'y pensoit pas, mais il
feignit d'tre venu pour cela  la cour, et ne les en quitta pas 
moins de trente mille cus.

On l'appela Rocher Portail, du nom de la petite terre qu'il acheta et
o il fit btir. Il acquit encore la baronie de Tressan et la terre de
Montaurin. Il laissa deux garons, et plusieurs filles toutes bien
maries. La dernire eut cinq cent mille livre en mariage, et pousa
M. de Brissac, dont nous parlerons ailleurs[385]. Il mourut un peu
avant le sige de La Rochelle. C'toit un homme de bonne chre et aim
de tout le monde. Le Pailleur[386],  qui Rocher Portail a cont tout
ce que je viens d'crire, dit que cet homme, malgr toute son
opulence, avoit encore quelques bassesses qui lui toient restes de
sa premire fortune; car, dans une lettre qu'il crivoit  sa femme,
qu'elle donna  lire au Pailleur (Rocher Portail n'avoit appris  lire
et  crire que fort tard, et il faisoit l'un et l'autre
pitoyablement), il parloit d'un veau qu'il vouloit vendre et d'autres
petites choses indignes de lui.

  [385] Franois de Coss, duc de Brissac, mort le 3 dcembre 1651,
  avoit pous Guyonne Ruelan, fille de Gilles, sieur du Rocher
  Portail, et de Franoise de Miolaix. De ce mariage sont sortis
  les ducs de Brissac et les comtes de Coss.

  [386] _Voyez_ dans l'article de la marchale de Thmines, des
  dtails curieux sur Le Pailleur.

Il y avoit en ce temps un tanneur, Le Clerc,  Meulan, o il y a
d'excellentes tanneries, qui devint aussi prodigieusement riche, sans
prendre aucune ferme du Roi, car il ne se mla jamais que de son
mtier et de vendre des bestiaux.

Il se nommait Nicolas Le Clerc, et, quoiqu'il se ft fait enfin
secrtaire du Roi, on ne l'appela jamais autrement. Il maria une de
ses filles  M. de Sanceville, prsident  mortier au parlement de
Paris; une autre  M. Des Hameaux, premier prsident de la chambre des
comptes de Rouen; et les autres de mme. Il laissa un fils fort riche,
qu'on appela M. de Lesseville, d'une terre auprs de Meulan, que le
pre avoit achete. Il toit matre des comptes,  Paris, et est mort
depuis peu; il avoit soixante mille livres de rente.




LE CONNTABLE DE LUYNES[387],

M. ET MADAME DE CHEVREUSE ET M. DE LUYNES.


M. le conntable de Luynes toit d'une naissance fort mdiocre. Voici
ce qu'on en disoit de son temps[388]. En une petite ville du Comtat
d'Avignon, il y avoit un chanoine nomm Aubert[389]. Ce chanoine eut
un btard qui porta les armes durant les troubles. On l'appeloit le
capitaine Luynes,  cause peut-tre de quelque chaumire qui se
nommoit ainsi. Ce capitaine Luynes toit homme de service. Il eut le
gouvernement du Pont-Saint-Esprit, puis de Beaucaire, et mena deux
mille hommes des Cvennes  M. d'Alenon en Flandre. Au lieu de
_Aubert_, il signa _d'Albert_. Il fit amiti avec un gentilhomme de
ces pays-l nomm Contade, qui connoissoit M. le comte Du Lude[390],
grand-pre de celui d'aujourd'hui, fit en sorte que le fils an de ce
capitaine Luynes fut reu page de la chambre, sous M. de Bellegarde.
Aprs avoir quitt la livre, ce jeune garon fut ordinaire[391] chez
le Roi. C'tait quelque chose de plus alors que ce n'est  cette
heure. Il aimoit les oiseaux et s'y entendoit. Il s'attachoit fort au
Roi, et commena  lui plaire en dressant des pies-griches.

  [387] Charles d'Albert, duc de Luynes, n le 5 aot 1578, mort le
  14 dcembre 1621.

  [388] On lit des dtails analogues  ceux que donne Tallemant,
  dans les Mmoires du cardinal de Richelieu, sous l'anne 1614.
  (V. ces _Mmoires_, t. 10, pag. 354 et tom. 21 _bis_, pag. 212,
  de la 2e srie de la Collection des Mmoires relatifs 
  l'histoire de France.) Cette partie de Mmoires, sous le titre de
  l'_Histoire de la mre et du fils_, a t publie  Amsterdam,
  comme l'ouvrage de Mzerai. M. Monmerqu possde un manuscrit de
  ce dernier ouvrage en 2 vol. in-4, qui porte de nombreuses
  corrections de la main du cardinal. Il est intitul: _l'Histoire
  de la mre et du fils, c'est--dire de Marie de Mdicis, femme du
  grand Henri et mre de Louis XIII_. La maison de Luynes a la
  prtention de descendre d'une famille Alberti de Florence. On
  peut voir dans le Moreri tout l'chafaudage gnalogique qui a
  t dress pour tablir les temps fabuleux de cette maison.
  L'opinion commune, conforme  celle des contemporains, est que le
  conntable de Luynes toit un fort petit gentilhomme. On peut
  voir aussi, sur les commencements de sa fortune, les Mmoires de
  Fontenay-Mareuil, tom. 50, p. 131, de la 1re srie des Mmoires
  relatifs  l'histoire de France.

  [389] Suivant le cardinal Richelieu, ce chanoine s'appeloit
  Guillaume Sgur, et _Aubert_ ou _Albert_ toit le nom de la
  concubine.

  [390] C'est ce qui fut cause que le comte Du Lude, aprs M. de
  Brves, fut gouverneur de M. d'Orlans; puis le marchal d'Ornano
  le fut, et ensuite M. de Bellegarde eut soin de sa conduite, sans
  qualit de gouverneur. (T.)

  [391] Ordinaire, c'est--dire gentilhomme ordinaire de la chambre
  du Roi.

La Reine-mre et le marchal d'Ancre, qui avoient loign le grand
prieur de Vendme, et ensuite le commandeur de Souvr[392]
d'aujourd'hui, puis Montpouillun, fils du marchal de La Force, parce
que le Roi leur avoit tmoign de la bonne volont, ne se dfirent
point de ce jeune homme qui n'toit point de naissance.

  [392] Jacques de Souvr, fils de Gilles de Souvr, marchal de
  France. Il devint grand-prieur de France, en 1667. C'est lui qui
  a fait btir le palais du Temple. Le nom de cette maison
  s'crivoit _Souvr_, nous avons sous les yeux une quittance
  signe par le marchal; mais il est souvent crit _Souvray_ dans
  les Mmoires du temps.

Il avoit deux frres avec lui. L'un se nommoit Brante, et l'autre
Cadenet. Ils toient tous trois beaux garons. Cadenet, depuis duc de
Chaulnes et marchal de France, avoit la tte belle et portoit une
moustache que l'on a depuis appele une _cadenette_. On disoit qu'
tous trois ils n'avoient qu'un bel habit qu'ils prenoient tour  tour
pour aller au Louvre, et qu'ils n'avoient aussi qu'un bidet. Leur
union cependant a fort servi  leur fortune.

M. de Luynes fit entreprendre au Roi de se dfaire du marchal
d'Ancre, afin de l'engager  pousser la Reine sa mre; mais le Roi
avoit si peur, et peut-tre son favori aussi, car on ne l'accusoit pas
d'tre trop vaillant, ni ses frres non plus, qu'on fit tenir des
chevaux prts pour s'enfuir  Soissons, en cas qu'on manqut le coup.

On chantoit entre autres couplets celui-ci contre eux:

     D'enfer le chien  trois ttes
     Garde l'huis avec effroi,
     En France trois grosses btes
     Gardent d'approcher le Roi.

De Luynes, tout puissant, pouse mademoiselle de Montbazon, depuis
madame de Chevreuse[393]: Le vidame d'Amiens, qui pouvoit faire
pouser  sa fille, hritire de Pequigny, M. le duc de Fronsac, fils
du comte de Saint-Paul, aima mieux, par une ridicule ambition, la
donner  Cadenet, et le prince de Tingry donna sa fille  Brante,
qu'on appela depuis cela M. de Luxembourg. Il mourut jeune.

  [393] Marie de Rohan, morte le 12 aot 1679.

On dit que le conntable disoit, allant faire la guerre aux Huguenots,
qu'au retour il apprendroit l'art militaire de la guerre. M. de
Chaulnes,  Saint-Jean-d'Angeli, s'arma d'armes si pesantes qu'on
disoit qu'il lui avoit fallu donner des potences pour marcher.

Le conntable logeoit au Louvre, et sa femme aussi. Le Roi toit fort
familier avec elle, et ils badinoient assez ensemble; mais il n'eut
jamais l'esprit de faire le conntable cocu. Il et pourtant fait
grand plaisir  toute la cour, et elle en valoit bien la peine. Elle
toit jolie, friponne, veille, et qui ne demandoit pas mieux. Une
fois elle fit une grande malice  la Reine. Ce fut durant les guerres
de la religion,  un lieu nomm Moissac, o la Reine ni elle n'avoient
pu loger,  cause de la petitesse du chteau. Madame la conntable,
qui prenoit plaisir  mettre martel en tte  madame la Reine, un jour
qu'elle y toit alle avec elle, dit qu'elle vouloit y demeurer 
coucher. Mais il n'y a point de lits, dit la Reine.--H! le Roi n'en
a-t-il pas un, rpondit-elle, et M. le conntable un autre? En effet,
elle y demeura, et la Reine non. Et quand la Reine passa sous les
fentres du chteau, en s'en allant, car on faisoit un grand tour
autour de la montagne o ce chteau est situ, elle lui cria: Adieu,
madame, adieu, pour moi je me trouve fort bien ici[394].

  [394] Marie de Rohan, duchesse de Luynes, toit surintendante de
  la maison de la Reine; devenue veuve en 1621, elle se remaria
  avec le duc de Chevreuse, sous le nom duquel elle est clbre par
  ses intrigues, et surtout par l'amiti dont Anne d'Autriche
  l'honora. Celle-ci pouvoit bien avoir ses motifs de ne concevoir
  aucune inquitude des empressements du Roi pour la belle
  conntable. Nous lisons, t. 13, p. 633, du Recueil manuscrit de
  Conrart (Bibliothque de l'Arsenal, 902, in-fol.), que Louis XIII
  disant  madame de Chevreuse qu'il aimoit ses matresses de la
  ceinture en haut, elle lui rpondit: Sire, elles se ceindront
  donc comme Gros Guillaume: au milieu des cuisses.

Le conntable avoit fait venir de son pays un jeune homme, fils d'un
je ne sais qui, nomm d'Esplan, qui servoit  porter l'arbalte au
Roi. Enfin il fit si bien qu'il devint marquis de Grimault. C'est une
terre de considration du domaine du Roi en Provence. Il pousa
mademoiselle de Mauran de La Baulme, dont il n'eut point d'enfants. Il
toit quasi aussi bien que les Luynes avec le Roi. Ils firent aussi
venir Modne et Des Hagens. Le conntable eut deux enfants, M. de
Luynes d'aujourd'hui, et une fille qui est fort avant dans la
dvotion[395].

  [395] Anne-Marie de Luynes, morte sans alliance.

Au bout d'un an et demi, madame la conntable se maria avec M. de
Chevreuse[396]. C'tait le second de messieurs de Guise et le mieux
fait de tous les quatre. Le cardinal toit plus beau, mais M. de
Chevreuse toit l'homme de la meilleure mine qu'on pouvoit voir; il
avoit de l'esprit passablement, et on dit que pour la valeur on n'en a
jamais vu une plus de sang-froid. Il ne cherchoit point le pril,
mais, quand il y toit, il y faisoit tout ce qu'on y pouvoit faire. Au
sige d'Amiens, comme il n'toit encore que prince de Joinville, son
gouverneur ayant t tu dans la tranche, il se mit sur le lieu  le
fouiller, et prit ce qu'il avoit dans ses pochettes.

  [396] Claude de Lorraine, n le 5 juin 1578, mort le 24 janvier
  1657.

Il gagna bien plus avec la marchale de Fervaques[397]. Cette dame
toit veuve, sans enfants, et riche de deux cent mille cus. M. de
Chevreuse fit semblant de la vouloir pouser; elle en devint amoureuse
sur cette esprance, car c'toit une honnte femme, et s'en laissa
tellement empaulmer, qu'elle lui donnoit tantt une chose, tantt une
autre, et enfin elle le fit son hritier. Il envoya son corps par le
messager au lieu de sa spulture.

  [397] Le mari de cette dame, pour gurir une religieuse possde,
  lui fit donner un lavement d'eau-bnite. Elle toit d'Allgre.
  (T.)

Quand on fit le mariage de la reine d'Angleterre[398], on choisit M.
de Chevreuse pour reprsenter le roi de la Grande-Bretagne, parce
qu'il toit son parent fort proche, qu'il avoit, comme j'ai dit, fort
bonne mine, et que madame de Chevreuse avoit toutes les pierreries de
la marchale d'Ancre. Elle accompagna la Reine en Angleterre; Milord
Rich, depuis comte Holland, l'avoit cajole ici en traitant du
mariage. C'tait un fort bel homme, mais sa beaut avoit je ne sais
quoi de fade. Elle disoit des douceurs de son galant et de celles de
Buckingham pour la Reine, que ce n'toit pas qu'ils parlassent
d'amour, et qu'on parloit ainsi en leur pays  toutes sortes de
personnes. Quand elle fut de retour d'Angleterre, le cardinal de
Richelieu s'adressa  elle dans le dessein qu'il avoit d'en conter 
la Reine; mais elle s'en divertissoit. J'ai ou dire qu'une fois elle
lui dit que la Reine seroit ravie de le voir vtu de toile d'argent
gris de lin[399]. Il s'loigna, voyant qu'elle se moquoit de lui.
Aprs elle revint, et Monsieur disoit qu'on l'avoit fait venir pour
donner plus de moyens  la Reine de faire un enfant.

  [398] Henriette-Marie de France, fille de Henri IV, qui pousa
  Charles Ier.

  [399] Suivant le comte de Brienne, les caprices de la Reine
  allrent plus loin que de vouloir voir le cardinal _vtu de toile
  d'argent gris de lin_. La princesse, dit-il, et sa confidente
  (_madame de Chevreuse sans aucun doute_) avoient en ce temps
  l'esprit tourn  la joie pour le moins autant qu' l'intrigue.
  Un jour qu'elles causoient ensemble et qu'elles ne pensoient qu'
  rire aux dpens de l'amoureux cardinal: Il est passionnment
  pris, madame, dit la confidente, je ne sache rien qu'il ne ft
  pour plaire  Votre Majest. Voulez-vous que je vous l'envoie un
  soir, dans votre chambre, vtu en baladin; que je l'oblige 
  danser ainsi une sarabande; le voulez-vous? il y viendra.--Quelle
  folie! dit la princesse. Elle toit jeune, elle toit femme,
  elle toit vive et gaie; l'ide d'un pareil spectacle lui parut
  divertissante. Elle prit au mot sa confidente, qui fut, du mme
  pas, trouver le cardinal. Ce grand ministre, quoiqu'il et dans
  la tte toutes les affaires de l'Europe, ne laissoit pas en mme
  temps de livrer son coeur  l'amour. Il accepta ce singulier
  rendez-vous: il se croyoit dj matre de sa conqute; mais il en
  arriva autrement. Boccau, qui toit le Baptiste d'alors, et
  jouoit admirablement du violon, fut appel. On lui recommanda le
  secret: de tels secrets se gardent-ils? c'est donc de lui qu'on a
  tout su. Richelieu toit vtu d'un pantalon de velours vert: il
  avoit  ses jarretires des sonnettes d'argent; il tenoit en
  mains des castagnettes, et dansa la sarabande que joua Boccau.
  Les spectatrices et le violon toient cachs, avec Vautier et
  Beringhen, derrire un paravent d'o l'on voyoit les gestes du
  danseur. On rioit  gorge dploye; et qui pourroit s'en
  empcher, puisqu'aprs cinquante ans, j'en ris encore moi-mme?
  (_Mmoires de Brienne_, 1828, t. 1, p. 274-6.)

Elle se mit aussi  cabaler avec M. de Chteauneuf, qui toit amoureux
d'elle. C'toit un homme tout confit en galanterie. Il avoit bien fait
des folies avec madame de Pisieux. Il devoit beaucoup. Il n'en fit pas
moins pour madame de Chevreuse. En voyage, on le voyoit  la portire
du carrosse de la Reine, o elle toit,  cheval, en robe de satin, et
faisant mange. Il n'y avoit rien de plus ridicule. Le cardinal en
avoit des jalousies tranges, car il le souponnoit d'en vouloir aussi
 la Reine, et ce fut cela plutt qu'autre chose, qui le fit mener
prisonnier  Angoulme, o il ne fut gure mieux trait que son
prdcesseur, le garde-des-sceaux de Marillac. Madame de Chevreuse fut
relgue  Dampierre, d'o elle venoit dguise, comme une demoiselle
crotte, chez la Reine, entre chien et loup. La Reine se retiroit dans
son oratoire; je pense qu'elles en contoient bien du cardinal et de
ses galanteries. Enfin elle en fit tant que M. le cardinal l'envoya 
Tours, ou le vieil archevque, Bertrand de Chaux, devint amoureux
d'elle. Il toit d'une maison de Basque. Ce bon homme disoit toujours
_ainsin_ comme cela. Il n'toit pas ignorant. Il aimoit fort le jeu.
Son anagramme toit chaud brelandier[400]. Madame de Chevreuse dit
qu'un jour,  la reprsentation de la _Marianne_ de Tristan, elle lui
dit: Mais, monseigneur, il me semble que nous ne sommes point touchs
de la Passion comme de cette comdie.--Je crois bien, madame,
rpondit-il; c'est histoire ceci, c'est histoire. Je l'ai lu dans
Josphe.

  [400] C'est un sobriquet jouant sur le nom de l'archevque; mais
  comme anagramme, il seroit inexact.

Elle souffroit qu'il lui donnt sa chemise quand il se trouvoit  son
lever. Un jour qu'elle avoit  lui demander quelque chose: Vous
verrez qu'il fera tout ce que je voudrai, je n'ai, disoit-elle, qu'
lui laisser toucher ma cuisse  table. Il avoit prs de quatre-vingts
ans. Il dit quand elle fut partie, car il parloit fort mal: Voil o
elle _s'assisa_ en me disant adieu, et o elle me dit quatre paroles
qui _m'assommrent_. On trouva aprs sa mort dans ses papiers un
billet dchir de madame de Chevreuse, de vingt-cinq mille livres
qu'il lui avoit prtes.

Ce bon homme pensa tre cardinal; mais le cardinal de Richelieu
l'empcha. Il disoit: Si le Roi et t en faveur, j'tois cardinal.

Comme madame de Chevreuse toit  Tours, quelqu'un, en la regardant,
dit: Oh! la belle femme! je voudrois bien l'avoir......! Elle se mit
 rire, et dit: Voil de ces gens qui aiment besogne faite. Un jour,
environ vers ce temps-l, elle toit sur son lit en goguettes, et
elle demanda  un honnte homme de la ville: Or , en conscience,
n'avez-vous jamais fait faux-bond  votre femme?--Madame, lui dit cet
homme, quand vous m'aurez dit si vous ne l'avez point fait  monsieur
votre mari, je verrai ce que j'aurai  vous rpondre. Elle se mit 
jouer du tambour sur le dossier de son lit, et n'eut pas le mot 
dire. J'ai ou conter, mais je ne voudrois pas l'assurer, que par
gaillardise elle se dguisa un jour de fte en paysanne, et s'alla
promener toute seule dans les prairies. Je ne sais quel ouvrier en
soie la rencontra. Pour rire elle s'arrte  lui parler, faisant
semblant de le trouver fort  son got; mais ce rustre, qui
n'entendoit point de finesse, la culbuta fort bien, et on dit qu'elle
passa le pas, sans qu'il en soit arriv jamais autre chose.

Le cardinal de Richelieu demanda  M. de Chevreuse s'il rpondoit de
sa femme: Non, dit-il, tandis qu'elle sera entre les mains du
lieutenant criminel de Tours, Saint-Julien. C'toit celui qui l'avoit
porte  se sparer de biens d'avec son mari; car M. de Chevreuse
faisoit tant de dpenses qu'il a fait faire une fois jusqu' quinze
carrosses pour voir celui qui seroit le plus doux.

Le cardinal envoya donc un exempt pour la mener dans la tour de
Loches. Elle le reut fort bien, lui fit bonne chre, et lui dit
qu'ils partiroient le lendemain. Cependant la nuit elle eut des habits
d'homme pour elle et pour une demoiselle, et se sauva avant jour 
cheval. Le prince de Marsillac, aujourd'hui M. de La Rochefoucauld,
fut mis dans la Bastille pour l'avoir reue une nuit chez lui. M.
d'Epernon lui donna un vieux gentilhomme pour la conduire jusqu' la
frontire d'Espagne[401]. Dans les informations qu'en fit faire le
prsident Vigner, il y a, entre autres choses, que les femmes de
Gascogne devenoient amoureuses de madame de Chevreuse[402]. Une fois
dans une htellerie, la servante la surprit sans perruque. Cela la fit
partir avant jour. Ses _drogues_ lui prirent un jour, on fit accroire
que c'toit un gentilhomme bless en duel. Un Anglois nomm Craft,
qu'elle avoit toujours eu avec elle depuis le voyage d'Angleterre,
parut quelques jours aprs son vasion  Tours. On croyoit qu'il
l'avoit accompagne, car cet homme avoit de grandes privauts avec
elle, et on ne comprenoit pas quels charmes elle y trouvoit. Elle
passa ainsi en Espagne. On fit un couplet de chanson o on la faisoit
parler  son cuyer[403]:

          La Boissire, dis-moi,
          Vas-je pas bien en homme?
          Vous chevauchez, ma foi,
          Mieux que tant que nous sommes.
              Elle est
          Au rgiment des gardes,
            Comme un cadet.

  [401] Ceci se passoit en 1687, poque  laquelle La Porte,
  porte-manteau de la Reine, souponn d'avoir servi
  d'intermdiaire aux correspondances de cette princesse, fut mis 
  la Bastille. (_Voyez_ les _Mmoires de La Porte_, tom. 59 de la
  deuxime srie des Mmoires relatifs  l'histoire de France.)

  [402] Nous lisons l'pisode suivant de la fuite de la duchesse
  dans le Recueil prcit de Conrart: tant arrive un soir proche
  des Pyrnes, en un lieu o il n'y avoit de logement que chez le
  cur, qui encore n'avoit que son lit, elle lui dit qu'elle toit
  si lasse qu'il falloit qu'elle se coucht pour se reposer:
  parlant nanmoins comme si elle et t un cavalier; et le cur
  contestant et disant qu'il ne quitteroit point son lit; enfin ils
  convinrent qu'ils s'y coucheroient tous trois ensemble, ce qui se
  fit en effet. Le matin les deux cavaliers remontrent  cheval,
  et la duchesse de Chevreuse, en partant, donna au cur un billet
  par lequel elle l'avertissoit qu'il avoit couch la nuit avec la
  duchesse de Chevreuse et sa fille, et qu'il se souvnt que s'il
  n'avoit pas us de son avantage, ce n'toit pas  elles qu'il
  avoit tenu.

  [403] Sur l'air de la belle Pimontaise dont la reprise est:

           Elle est
     Au rgiment des gardes
       Comme un cadet. (T.)

Avant ce voyage d'Espagne, elle en avoit fait un en Lorraine. En moins
de rien elle brouilla toute la cour, et ce fut elle qui donna
commencement au mauvais mnage du duc Charles[404] et de la duchesse
sa femme, car le duc tant devenu amoureux d'elle, et lui ayant donn
un diamant qui venoit de sa femme, et que sa femme connoissoit fort
bien, elle l'envoya le lendemain  la duchesse.

  [404] Charles de Lorraine, duc de Guise.

Revenons  M. de Chevreuse. Quoique endett, sa table, son curie, ses
gens ont toujours t en bon tat. Il a toujours t propre. Il toit
devenu fort sourd et ptoit  table, mme sans s'en apercevoir. Quand
il fit ce grand parc  Dampierre, il le fit  la manire du bonhomme
d'Angoulme; il enferma les terres du tiers et du quart: il est vrai
que ce ne sont pas trop bonnes terres; et, pour apaiser les
propritaires, il leur promit qu'il leur en donneroit  chacun une
clef, qu'il est encore  leur donner.

Il avoit l un petit srail;  Pques, quand il falloit se confesser,
le mme carrosse qui alloit qurir le confesseur, emmenoit les
mignonnes et les reprenoit en ramenant le confesseur. Il avoit je ne
sais quel brasselet o il y avoit, je pense, dedans quelque petite
toison. Il le montroit  tout le monde, et disoit: J'ai si bien fait
 ces pques, que j'ai conserv mon brasselet. Il avoit soixante-dix
ans quand il faisoit cette jolie petite vie, qu'il a continue
jusqu' la mort.

Je ne sais quel homme d'affaires d'auprs Saint-Thomas-du-Louvre ayant
t rencontr par des voleurs, leur promit, parce qu'il n'avoit point
d'argent sur lui, de leur donner vingt pistoles. Ils y envoyrent,
mais il leur donna plus d'or faux que de bon. Or, M. de Chevreuse,
dont l'htel est dans la rue Saint-Thomas, un soir, aprs souper,
allant seul  pied avec un page chez je ne sais quelle crature, l
auprs, o il avoit accoutum d'aller, prit, sans y songer, une porte
pour l'autre, et heurta chez cet homme, qui, craignant que ce ne
fussent ses filoux, se mit  crier: Aux voleurs! Le bourgeois sort; on
alloit charger M. de Chevreuse, s'il n'et eu son ordre. Quelques-uns
pourtant veulent qu' la chaude il ait eu quelque horion. Pour moi, je
doute fort de ce conte.

Comme il se portoit fort bien, quoiqu'il et quatre-vingts ans, il
disoit toujours qu'il vivroit cent ans pour le moins. Il eut pourtant
une grande maladie bientt aprs, dans laquelle il fut attaqu
d'apoplexie. Au sortir de ce mal, il disoit qu'il en toit revenu
aussi gaillard qu' vingt-cinq ans. Il traita en ce temps-l avec M.
de Luynes, fils de sa femme, et lui cda tout son bien,  condition
qu'il lui donneroit tant de pension par an, de lui fournir tant pour
payer ses dettes, et il voulut avoir une somme de dix mille livres
tous les ans pour ses mignonnes. Il aimoit plus la bonne chre que
jamais. Sa fille de Jouarre ayant envoy savoir de ses nouvelles, il
lui manda que sur toutes choses il lui recommandoit de faire bonne
chre et de la faire faire aussi  ses religieuses[405]. Il
n'attendoit, disoit-il, que le bout de l'an pour traiter ses mdecins
qui l'avoient menac d'une rechute, en ce temps-l, comme c'est
l'ordinaire. Mais il ne fut pas en peine de les convier, car il mourut
comme on le lui avoit prdit.

  [405] Henriette de Lorraine-Chevreuse, abbesse de Jouarre, ne en
  1631, morte en 1694. Elle avoit servi d'intermdiaire  Anne
  d'Autriche pour les correspondances que cette Reine entretenoit
  avec la maison de Lorraine. (_Voyez_ les _Mmoires de La Porte_,
  tom. 59, pag. 335 de la deuxime srie de la Collection des
  Mmoires relatifs  L'histoire de France.)




M. LE DUC DE LUYNES[406].


M. le duc de Luynes ne ressemble  sa mre en aucune chose. Il a
furieusement dgnr. Il fut mari de bonne heure avec la fille d'un
Seguier[407], qui portoit le nom de Soret, d'une terre auprs d'Anet,
et madame de Rambouillet disoit, voyant la fille unique de cet homme
pouser le duc de Luynes: Faut-il que le conntable de Luynes n'ait
fait tout ce qu'il a fait que pour la fille de Soret[408]?

  [406] Louis-Charles d'Albert, duc de Luynes, n le 25 dcembre
  1620, mort le 10 octobre 1690. On a de lui beaucoup d'ouvrages
  asctiques, dont on trouve l'indication dans le _Dictionnaire des
  ouvrages anonymes_ de Barbier, tom. 4, _tables_, pag. 379, Paris,
  1827.

  [407] Louise-Marie Seguier, marquise d'O, fille unique de Pierre
  Seguier, matre des requtes, marquis de Soret.

  [408] Elle avoit raison de parler ainsi, car cet homme toit le
  plus indigne de vivre qui fut jamais. Il avoit t conseiller au
  parlement. Son pre toit mort prsident  mortier; mais il
  quitta la robe et prit l'pe, lui qui n'toit qu'un poltron. Il
  pousa la fille du procureur-gnral de La Guesle, de cet homme
  qui pensa mourir de regret d'avoir introduit, quoique
  innocemment, le moine qui tua Henri III[408-A]. Or, M. de La Guesle
  toit gentilhomme et avoit un frre qui parvint  commander le
  rgiment de Champagne. C'toit beaucoup en ce temps-l. Cet homme
  fit quelque fortune et acheta le marquisat d'O. Il n'avoit point
  d'enfants. Madame de Soret toit une de ses hritires, car elle
  avoit une soeur. Soret, d'impatience d'avoir le bien de cet
  homme, le chicana en toutes choses, et enfin lui fit tirer un
  coup d'arquebuse, comme il revenoit de Saint-Andr, dont un
  gentilhomme qui toit avec lui fut tu. On avra que Soret avoit
  fait le coup. Mais l'oncle de sa femme ne le voulut pas perdre,
  et mme, Soret tant mort, il fit madame de Soret son hritire,
  et la terre d'O lui vint. Depuis on l'appela la marquise d'O.
  (T.)

    [408-A] Voyez la _Lettre d'un des premiers officiers de la cour
    du Parlement, crite  un de ses amis sur le sujet de la mort du
    Roi, dans le Recueil de pices servant  l'histoire de Henri
    III_; Cologne, P. du Marteau, 1663, page 141. On regrette de ne
    point trouver cette lettre  la suite du _Journal de Henri III_
    dans la Collection des Mmoires relatifs  l'Histoire de France.

J'ai vu un roman de la faon de cette femme. Madame de Luynes ne vcut
gure: elle mourut en couches (en 1651). Elle et son mari toient
galement dvots. Ils donnoient beaucoup aux pauvres. Les Jansnistes
faisoient tout chez eux. Il y a eu un Pre Magneux,  Luynes-Maill,
auprs de Tours, qui faisoit enrager tout le monde. Madame de Luynes
envoya un jour ordre aux officiers de faire vider de la duch toutes
les femmes de mauvaise vie. Les officiers lui mandrent que pour eux,
ils ne les discernoient point d'avec les autres, et que, si elle
savoit quelque marque pour les connotre, qu'elle prt la peine de le
leur mander. Il a couru le bruit qu'il se faisoit des miracles  son
tombeau; que son mari et elle se levoient la nuit pour prier Dieu.
Depuis la mort de sa femme, M. de Luynes a mis ses enfants entre les
mains d'une mademoiselle Richer, grande Jansniste, et a pris le
mari, avocat au parlement, pour son intendant. Lui est comme hors du
monde, et a achet une maison proche de Port-Royal-des-Champs, o il
est presque toujours[409].

  [409] Le duc de Luynes, sans doute aprs que Tallemant eut crit
  cet article, convola en secondes noces avec Anne de Rohan, dont
  il eut, comme de sa premire femme, un trs-grand nombre
  d'enfants; et aprs la mort de celle-ci, il pousa en troisimes
  noces Marguerite d'Aligre.




LE MARCHAL D'ESTRES[410].


Le marchal d'Estres est le digne frre de ses six soeurs, car a
toujours t un homme dissolu et qui n'a jamais eu aucun scrupule. On
dit mme qu'il avoit couch avec toutes six. tant encore marquis de
Coeuvres, il pensa tre assassin  la croix du Trahoir[411] par le
chevalier de Guise, qui toit accompagn de quatre hommes. Le marquis
sauta du carrosse et mit l'pe  la main. On y courut, et il ne fut
point bless. On lui donna  commander quelques troupes dans la
Valteline; je crois qu'il toit en Italie en ce temps-l, et que, le
trouvant tout port, on se servit de lui. Il battit le comte Bagni,
qui commandoit les troupes du pape. C'est ce Bagni qui toit encore
nonce ici, il n'y a que deux ans. Pour cet exploit, la Reine-mre le
fit marchal de France. Un peu devant, on n'avoit pas voulu le faire
chevalier de l'Ordre. Aprs il alla chouer contre une htellerie
fortifie. Ce n'est pas un grand guerrier. Son grand-pre toit
huguenot, et comme Catherine de Mdicis faisoit difficult de lui
donner emploi  cause de cela, il lui fit dire que son... et son
honneur n'avoient point de religion.

  [410] Franois Annibal d'Estres, duc, pair et marchal de
  France, n en 1573, mort le 5 mai 1670. On a de lui: _Mmoires de
  la rgence de Marie de Mdicis_, 1666, in-12. Ils font partie du
  tom. 16 de la deuxime srie de la Collection des _Mmoires
  relatifs  l'Histoire de France_.

  [411] On appeloit ainsi le carrefour form par les rues du Four
  et de l'Arbre-Sec, dans la rue Saint-Honor.

Il avoit t ambassadeur  Rome du temps de Paul V. Il fit assez de
bruit, et le pape tant mort, ce fut par sa cabale et par ses
violences que Grgoire XV fut lu. Ce pape, quand il l'alla voir, lui
dit: Vous voyez votre ouvrage, demandez ce que vous voulez:
voulez-vous un chapeau de cardinal? je vous le donnerai en mme temps
qu' mon neveu. Le marquis, tant an de la maison, le refusa[412].
Depuis, Bautru le voyant fort vieux, et jouer sans lunettes, lui
disoit: Monsieur le marchal, vous avez eu grand tort, vous deviez
prendre le chapeau; ce seroit une chose de grande dification de voir
le doyen du sacr collge livrer chance sans lunettes. Il a toujours
jou dsordonnment. Quelquefois son train toit magnifique;
quelquefois ses gens n'avoient pas de souliers. Comme il a l'honneur
d'avoir t toujours brutal, il vouloit tout tuer, quand il avoit
perdu, et encore  cette heure, il lui arrive de rompre des vitres. On
dit qu'un jour ayant perdu cent mille livres, il fit teindre chez lui
une chandelle et cria fort contre son sommelier, de n'tre pas
meilleur mnager que cela; que cette chandelle toit de trop, et qu'il
ne s'tonnoit pas si on le ruinoit. C'est un grand tyran, et qui fait
valoir son gouvernement de l'Ile de France autant que gouverneur
puisse jamais faire. Quand il y envoie son train, il le fait vivre par
tapes. Il  presque toutes les malttes et fait tous les prts. Son
fils, le marquis de Coeuvres, s'en acquittera aussi fort dignement.

  [412] Son an fut tu au sige de Laon, et lui, qui toit nomm
   l'vch de Noyon et au cardinalat, prit l'pe; le chapeau fut
  pour son cousin de Sourdis. (T.)

Le marchal a t mari en premires noces avec mademoiselle de
Bthune, soeur du comte de Bthune et du comte de Charrost. Il en a eu
trois garons: le marquis de Coeuvres, le comte d'Estres et l'vque
de Laon.

En secondes noces, il pousa la veuve de Lauzires, fils du marchal
de Thmines. Depuis, on l'appela le marquis de Thmines. Il en a eu un
fils qui fut tu  Valenciennes en 1636. On l'appeloit le marquis
d'Estres. Bautru disoit qu'il n'y avoit pas au monde une seigneurie
qui et tant de seigneurs, car il y avoit un marchal d'Estres, un
comte d'Estres et un marquis d'Estres.

Le marchal, qui en toute autre chose est un homme avec lequel il n'y
a point de quartier, est pourtant fort bon mari, a bien vcu avec sa
premire femme et vit bien avec sa seconde. Son fils an lui
ressemble en cela, car il a support avec beaucoup d'affliction la
mort de la sienne, quoiqu'elle ne ft point jolie; c'toit la fille de
sa belle-mre.

Le marchal d'Estres a une bonne qualit, c'est qu'il ne s'tonne pas
aisment. Il est assez ferme et voit assez clair dans les affaires.
Quand Le Coudray-Genier, peut-tre pour se faire de fte, s'avisa de
donner avis au feu Roi qu' un baptme d'un des enfants de M. de
Vendme on le devoit empoisonner par le moyen d'une fourchette creuse
dans laquelle il y auroit du poison qui couleroit dans le morceau
qu'on lui serviroit, M. de Vendme se voulut retirer. Le marchal le
retint, et lui dit que, puisqu'il toit innocent, il falloit demeurer
et demander justice. Effectivement, Le Coudray-Genier eut la tte
coupe[413].

  [413] Cet vnement eut lieu en 1617; on en trouve le dtail dans
  les _Mmoires de Dageant_; Grenoble, 1668, in-12, pag. 74 et
  suiv. Le gentilhomme y est appel Gignier. Levassor a suivi le
  rcit de Dageant dans son _Histoire de Louis_ XIII, liv. 2e;
  Amsterdam, 1757, in-4, tom. 1er, pag. 681. Les Mmoires de
  Dageant n'ont pas t rimprims dans la Collection des Mmoires
  relatifs  l'histoire de France, mais on les trouve dans le tom.
  3 des _Mmoires particuliers_, publis en 1756 en 4 vol. in-12.

Le marchal a fait quelques bonnes actions en sa vie. Quand le
cardinal de Richelieu fit faire le procs  M. de La Vieuville, M. le
marchal d'Estres demanda la confiscation de trois terres de M. de La
Vieuville et les lui conserva, aprs lui en avoir envoy le brevet. M.
de Saint-Simon, qui eut les autres, n'en usa pas ainsi, et depuis il y
a eu procs pour les dgradations qu'il y avoit faites.

Il ne voulut point commander en Provence je ne sais quelles troupes
que le cardinal de Richelieu y envoyoit, que conjointement avec M. de
Guise. Il refusa de prendre le gouvernement de Provence sur lui. M. le
marchal de Vitry le prit.

Ambassadeur  Rome avant la naissance du Roi (Louis XIV), il y demeura
encore jusqu' la grande querelle qu'il eut avec les Barberins.

Le marchal avoit un cuyer nomm Le Rouvray. C'toit un vieux
dbauch, tout pourri de v.....; d'une piqre d'pingle on lui faisoit
venir un ulcre. Jamais je ne vis un si grand brutal. Une fois, pour
ne pas perdre une mdecine qu'il avoit prpare pour un cheval de
carrosse qui n'en eut pas besoin, il la prit et en pensa crever. Cet
homme avoit un valet qui tenoit acadmie de jeu. C'est le privilge
des cuyers des ambassadeurs. Ce valet fit quelque chose. Le
barisel[414] le prit, il fut condamn aux galres. Comme on l'y menoit
avec beaucoup d'autres, Le Rouvray, avec, un valet-de-chambre du
marchal, n'ayant chacun qu'un fusil et leurs pes, mettent en fuite
vingt-cinq ou trente sbires, qui avoient chacun deux ou trois coups 
tirer, car ils ont, outre leur carabine, des pistolets  leurs
ceintures, et outre cela ils sont munis de bonnes jacques de maille.
Le Rouvray, victorieux, met tous les forats en libert. Voil un
grand affront aux Barberins. Le marchal fait sauver son homme, et lui
donne, pour le garder  la campagne, huit ou dix soldats franois des
troupes des Vnitiens, car il eut peur qu'on ne lui ft chez lui
quelque violence. Les Barberins emploient un clbre bandit, nomm
Julio Pezzola, qui met des gens aux environs du lieu o toit Le
Rouvray: je pense que c'toit sur les terres du duc de Parme, 
Caprarole ou  Castro. Le Rouvray, comme il toit fort brutal, s'vade
et s'en va  la chasse sans ses soldats.

  [414] Le barisel, en italien _barigello_, est un officier charg
  de veiller  la sret publique et d'arrter les malfaiteurs. Il
  est le chef des sbires. Ses fonctions correspondent  celle que
  le chevalier-du-guet remplissait autrefois  Paris.

Les bandits ne le manquent point, et de derrire une haie le tuent et
en apportent la tte au cardinal Barberin. Le marchal jette feu et
flammes. Pour l'apaiser, Julio Pezzola, qui ne faisoit pas semblant de
s'tre ml de rien, va trouver Guillet, garon d'esprit, qui toit au
marchal, et lui offre de lui apporter la tte des sept bandits qui
avoient fait le coup, et lui dit: _Patron mi,  un povero regalato
un piatto de sette teste? Non se c' mai servito un tale a nessun'
principe._

Enfin, la chose alla si avant que le marchal sortit de Rome et s'en
alla  Parme, o il excita le duc de Parme, dj fort brouill avec le
Pape,  faire tout ce qu'il fit. Dans la belle expdition qu'ils
poussrent ensemble jusque dans la campagne de Rome, j'ai ou dire 
Guillet que leurs dragons firent honntement de violences, et que les
paysans leur disoient: _Illustrissime signor dragon, habbiate piet
di me._ Dans les crits que le Pape fit faire contre le marchal, je
trouve qu'il lui faisait bien de l'honneur, car,  cause qu'il
s'appeloit Annibal d'stres[415], on y disoit que c'toit _Annibal ad
portas_, et ce nom leur fit dire bien des sottises.

  [415] Il s'appeloit Franois-Annibal. (T.)

Le marchal fut long-temps qu'il n'osoit revenir, car le cardinal de
Richelieu n'avoit pas trop approuv sa conduite. Enfin il fit sa paix.
Le reste se retrouvera dans les Mmoires de la Rgence.

A l'ge de soixante-dix ans, ou peu s'en falloit, il alla voir madame
Cornuel, qui, pour aller  quelqu'un, le laissa avec feu mademoiselle
de Belesbat. Elle revint, et trouva le bon homme qui vouloit caresser
cette fille: Eh! lui dit-elle en riant, monsieur le marchal, que
voulez-vous faire?--Dame, rpondit-il, vous m'avez laiss seul avec
mademoiselle: je ne la connois point; je ne savois que lui dire.




LE PRSIDENT DE CHEVRY[416],

DURET, LE MDECIN, SON FRRE.


Le prsident de Chevry se nommoit Duret, et toit frre de Duret le
mdecin. Il disoit: Si un homme me trompe une fois, Dieu le maudisse;
s'il me trompe deux, Dieu le maudisse et moi aussi; mais s'il me
trompe trois, Dieu me maudisse tout seul!

  [416] Charles Duret, seigneur de Chevry, conseiller d'Etat,
  intendant et contrleur-gnral des finances, prsident  la
  Chambre des comptes de Paris.

Par ses bouffonneries et par sa danse, il se mit bien avec M. de
Sully, comme nous ayons dit ailleurs[417]. Ce fut lui qui montra  la
Reine et aux dames les pas du ballet dont nous avons parl 
l'_Historiette_ d'Henri IV. Ce fut avec M. de Sully qu'il commena 
faire fortune. Il ne fut pourtant intendant des finances que du temps
du marchal d'Ancre, et il se conserva dans l'intendance, quand le
marchal fut tu, en donnant dix mille cus  la Clinchamp, que M. de
Brantes[418] entretenoit.

  [417] Voir prcdemment, page 72.

  [418] Lon Albert, seigneur de Brantes, duc de Luxembourg et de
  Piney, frre du conntable de Luynes.

C'toient ses deux principales folies que la faveur et la bravoure. Il
disoit qu'il falloit tenir le bassin de la chaise perce  un favori,
pour l'en coiffer aprs, s'il venoit  tre disgraci. Le voil donc
du ct des plus forts. Madame Pilou[419], qui le connoissoit de
longue main, l'alla voir  La Grange du Milieu, auprs de Grosbois;
c'est une belle maison qu'il a fait btir depuis. Elle lui parla de
l'excution de la marchale d'Ancre, et disoit que c'toit une grande
vilainie que d'avoir fait couper le cou  cette pauvre femme. _Ta,
ta, ta!_ lui va-t-il dire brusquement; vous parlez, vous parlez, sans
savoir ce que vous dites. C'est le commissaire Canto, votre voisin,
qui vous dit toutes ces belles choses-l; c'est de lui que vous tenez
toutes vos nouvelles; je l'eusse tu, moi, le marchal d'Ancre: M.
d'Angoulme et moi le devions dpcher  la rue des Lombards. En
disant cela il lui porte trois ou quatre coups de pouce de toute sa
force dans le ct, qui lui firent si grand mal qu'elle en cria. Le
voil mort, dit-il  haute voix, le voil mort, le poltron; je n'aime
point les poltrons: je le voulois faire sauter une fois avec une
saucisse, quand il seroit au conseil chez Barbin le surintendant.
J'avois bien, ajoute-t-il, une plus belle invention: j'eusse port une
pe couverte de crpe le long de ma cuisse, et, dans la presse, je
lui en eusse donn dans le ventre en faisant semblant de regarder
ailleurs. Le cardinal de Richelieu fit prier madame Pilou de lui
venir faire tous les contes qu'elle savoit du prsident de Chevry, qui
vivoit encore; elle ne le voulut jamais.

  [419] On trouvera ci-aprs l'_Historiette_ de cette femme
  singulire.

Cette humeur martiale le prenoit quelquefois au milieu d'un compte de
finance. Un trsorier de France, de mes amis[420], m'a dit qu'un jour,
travaillant avec lui, il appela Corbinelli, son premier commis, et lui
dit d'un ton srieux: Monsieur Corbinelli[421], faites ter ces corps
de cette cour. Ce trsorier fut bien tonn; mais Corbinelli,
s'approchant, lui dit: Ce sont de ses visions ordinaires, ne laissez
pas de continuer.

  [420] Perreau, trsorier  Soissons. (T.)

  [421] Raphal Corbinelli. (_Voy._ la note sur lui plus haut, sous
  l'article du duc de Guise, fils du Balafr.)

Un jour les cochers firent insulte dans la Place-Royale  la marquise
d'Uxelles, dont le cocher avait t tu, d'un coup de fourche par la
tempe, par son cuyer, comme il le vouloit chtier. Ils furent aussi
braver madame de Rohan,  cause qu'elle avoit chass le sien. Mais M.
de Candale y survint qui chargea son propre cocher et dissipa les
autres. Madame Pilou, qui avoit vu cela, le conta au prsident. Il se
mit  pester de ce qu'on ne l'avoit pas averti, lui qui toit colonel
du quartier, mais qu'elle n'avoit recours qu' son commissaire
Canto. Voyez la belle occasion que vous m'avez fait perdre,
j'eusse.......... Le voil  dire tous les exploits qu'il auroit
faits.

Comme il toit contrleur-gnral des finances, prsident des comptes
et officier de l'ordre du Saint-Esprit[422], je ne sais quel flatteur
lui apporta une gnalogie o il le faisoit descendre d'un certain
Duretius, qu'il avoit trouv du temps de Philippe-Auguste. Mon ami,
lui dit le prsident, j'ai de meilleurs parens que lui; mon pre et
mon grand-pre toient mdecins, et par-del je n'y vois goutte. Si je
te trouve jamais cans, je te ferai triller de sorte que tu ne
t'avisera de ta vie de faire des flatteries comme celle-l, pour qu'il
t'en souvienne.

  [422] Le prsident de Chevry fut pourvu de la charge de greffier
  des ordres du Roi, le 6 mars 1621.

Un homme lui avoit gagn trente pistoles; il ne vouloit pas les lui
payer. Il m'a tromp, disoit-il; et il donne ordre  ses gens de le
frotter s'il revenoit. Cet homme revint; voil ses gens aprs, et lui
aussi; mais il ne partit que long-temps aprs eux; il trouve madame
Pilou, qui avoit vu cet homme se sauver. Eh bien! lui dit-il, ma
bonne amie, n'avez-vous pas vu comme je l'ai frott? Il ne s'en toit
pas approch de cent pas. Une autre fois cet homme s'tant vant de
battre les gens du prsident, celui-ci l'attendoit, et, accompagn de
son domestique, il se promenoit  grands pas avec des pistolets le
long de sa porte de derrire. Madame Pilou, qui logeoit en son
quartier, vient  parotre; c'toit l't aprs souper; il va  elle
le pistolet  la main. Jsus! s'cria-t-elle!--Ah! ma bonne amie, lui
dit-il, tu as bien fait de parler, je te prenois pour ce coquin. En
cet quipage; il l'accompagna jusque chez elle; ils trouvrent un
charivari, il ne dit mot; mais, quand le charivari fut pass, il les
appela _canailles_. Et eux et lui se dirent bien des injures de loin.

J'ai ou dire qu'un homme de la cour n'tant pas satisfait de lui, et
s'en plaignant assez haut, il le tira  part et lui dit: Monsieur, si
vous n'tes pas content, je vous satisferai seul  seul quand il vous
plaira. L'autre fut un peu surpris; mais,  quelques jours de l,
l'autre n'en ayant pu avoir plus de contentement que par le pass, il
voulut voir ce que ce fou avoit dans le ventre, et l'ayant rencontr
seul, il lui demanda s'il se souvenoit qu'il lui avoit promis de le
satisfaire par les voies d'honneur. Le prsident lui rpondit en
riant: Mon brave, vous deviez me prendre au mot, cette-humeur l
m'est passe; mais si vous voulez vous battre, allez vous-en arracher
un poil de la barbe  Bouteville, il vous en fera passer votre envie.

En parlant, il disoit sans cesse  tort et  travers: _Mange mon
loup, mange mon chien._ Voiture en a fait une ballade[423]. En
parlant  une dame, il l'appeloit quelquefois _mon petit pre_.

  [423] Nous n'avons pas trouv cette ballade dans les _OEuvres_ de
  Voiture.

La plus grande folie qu'il ait faite, ce fut qu'tant un jour  causer
avec feu M. le comte de Moret, avec lequel il se plaisoit fort, un
ambassadeur d'Espagne vint visiter ce prince. Ah! je voudrois, dit le
prsident, lui avoir fait un pet au nez.--Vous n'oseriez, dit le
comte.--Vous verrez, rpond Chevry; et comme l'ambassadeur faisoit la
rvrence gravement, le prsident pte dans sa main et la porte au nez
de Son Excellence, qui en fit de grandes plaintes; mais on fit passer
l'autre pour un fou[424].

  [424] J'en doute. (T.)--Cette action, si elle toit vraie, seroit
  digne d'Angoulevent, l'archipote des pois pils, ou d'un
  saltimbanque des boulevards.

Il toit de fort amoureuse manire, et faisoit si fort le coq dans son
quartier, que le cardinal de La Valette y venant fort souvent voir une
certaine dame, il disoit srieusement qu'il ne trouvoit point bon que
ce cardinal vnt cajoler ses voisines, sans lui en demander
permission, et qu'il l'en avertiroit afin qu'il ne trouvt pas
mauvais, s'il le couchoit sur le carreau malgr son cardinalat.

Une fois pour se ragoter, il pria une m......... de lui faire voir
quelque bavolette[425] toute frache venue de la valle de
Montmorency. On fait habiller une petite garce en bavolette, et on la
mne au prsident, qui coucha toute la nuit avec elle. Le lendemain il
la fit lever pour aller voir quel temps il faisoit. Elle lui vint dire
que le temps toit nbuleux. _Nbuleux!_ s'cria-t-il, ah!
vertu-choux, j'ai la v.... Eh! qu'on me donne vite mes chausses.

  [425] Jeune paysanne des environs de Paris. On les appeloit ainsi
  du nom de leur coiffure. Elle toit forme d'un linge fin empes
  qui avoit une longue queue pendante sur les paules.
  (_Dictionnaire de Trvoux_.)

Il mourut contrleur-gnral des finances et prsident des comptes. Sa
femme avoit eu beaucoup de bien; lui n'toit pas gueux et avoit
quelque chose de patrimoine. Au prix de ce temps-ci, il ne fit pas une
grande fortune. Son fils a vendu La Grange et sa charge de prsident
des comptes. Il a de l'esprit, mais peu de cervelle; il se ruine. Le
prsident a fait btir le palais Mazarin.

Les _Mmoires_ de Sully nous apprennent que son frre Duret[426], le
mdecin, qui a fait btir la maison du prsident Le Bailleul prs
l'htel de Guise, toit un matre visionnnaire, en un mot, un digne
frre du prsident de Chevry. Il disoit que l'air de Paris toit
malsain, et il fit nourrir son fils unique dans une loge de verre o
il ne laissa pas de mourir, peut-tre pour y faire trop de faons. Il
ne prenoit  dner que des pressis de viande et autres choses
semblables, parce que, disoit-il, l'agitation du carrosse troubloit la
digestion; mais il soupoit fort bien. Il se mit dans la fantaisie que
le feu lui toit contraire, et n'en vouloit point voir. Il savoit
pourtant son mtier, et s'y fit riche. Les apothicaires le faisoient
passer pour fou, parce qu'il s'avisa que le jene toit admirable aux
malades, et que bien souvent il ne leur ordonnoit que de l'eau claire
et une pomme cuite.

  [426] Les _Mmoires_ de Sully nous apprennent que le mdecin
  Duret fut un des confidents de Marie de Mdicis, et fit quelque
  temps partie de son conseil priv de rgence.




M. D'AUMONT[427].


M. d'Aumont, fils du marchal d'Aumont, du temps d'Henri IV,
gouverneur de Bologne-sur-Mer, et chevalier de l'Ordre, en son jeune
temps, fut une vraie peste de cour. Il a eu les plus plaisantes
visions du monde. Il disoit de madame de Beaumarchais[428], belle-mre
du marchal de Vitry, et femme de ce trsorier de l'Epargne que la
Reine-mre fit tant perscuter,  cause que son gendre avoit tu le
marchal d'Ancre; il disoit donc de cette madame de Beaumarchais,
qu'elle ressembloit  un tabouret de point de Hongrie. En effet, elle
avoit le visage carr, et tout plein de marques rouges. Cela
n'empchoit pas que, pour son argent, elle n'eut des galants et de
bonne maison, car M. de Mayenne le dernier de ce nom en fut un. La
vision qu'il eut pour la marchale d'Estres[429] est encore plus
plaisante. C'toit et c'est encore une petite femme sche et qui a le
nez fort grand, mais extrmement propre. Elle toit en sa jeunesse
toute faite comme une poupe. Ne croyez-vous pas, disoit-il
srieusement, car il ne rioit jamais, qu'on la pend tous les soirs,
tout habille, par le nez  un clou  crochet dans une armoire? Il
disoit d'une dame qui avoit le teint fort luisant, qu'on lui avoit mis
un vernis comme aux portraits.

  [427] Antoine d'Aumont, marquis de Nolai, baron d'Estrabonne,
  chevalier des Ordres, gouverneur de Boulogne-sur-Mer, mourut 
  l'ge de soixante-treize ans, en 1635.

  [428] Marie Hotman, femme de Vincent Bouhier, seigneur de
  Beaumarchais, trsorier de l'Epargne.

  [429] Fille de Montmor, homme d'affaires. (T.)

Un jour qu'il toit  l'htel de Rambouillet, madame de Bonneuil, dont
nous parlerons ailleurs, y vint. Elle toit grosse, et en entrant elle
se laissa tomber et se fit grand mal  un genou, et pensa accoucher de
sa chute. Le voil qui se met  rver: Nous sommes bien mal btis,
dit-il, nous avons des os en tous les endroits sur lesquels nous
tombons d'ordinaire; il vaudrait bien mieux que nous eussions des
ballons de chair aux genoux, aux coudes, au haut des joues et aux
quatre cts de la tte. Quel plaisir ne seroit-ce point? ajouta-t-il;
un homme sauteroit par une fentre sans se blesser, il passeroit
par-dessus les murs d'une ville. Et puis, s'engageant plus avant dans
sa rverie, il mena cet homme avec ces ballons de chair de ville en
ville, jusqu' La Haie en Hollande.

Une autre fois Gombauld contoit en sa prsence,  l'htel de
Rambouillet, qu'ayant t pris pour un grand dbauch, nomm Combauld,
pre du baron d'Auteuil, il fut maltrait par un commissaire et des
agents qui le vouloient mener en prison, jusque l que, quoiqu'il soit
assez patient, il fut pourtant contraint de lever la main pour frapper
ce commissaire. M. D'Aumont, aprs avoir tout cout, se lve de son
sige, et commence  faire la posture d'un bourreau qui danse sur les
paules d'un pendu, et qui tire en mme temps la corde pour
l'trangler, et disoit: Monsieur le commissaire, je vous pendrai, je
vous pendrai, monsieur le commissaire.

A propos de cela, comme il faisoit pendre quelques soldats  Bologne,
un d'eux cria qu'il toit gentilhomme: Je le crois, lui dit-il, mais
je vous prie d'excuser, mon bourreau ne sait que pendre.

En mangeant des andouilles mal laves, il dit: Ces andouilles sont
bonnes, mais elles sentent un peu le terroir.

Il disoit du marquis de Sourdis, qui faisoit fort l'empress chez le
cardinal de Richelieu, de la maison duquel il toit depuis peu
intendant, et qui regardoit aux meubles et  toutes choses, il disoit
qu'il lui sembloit le voir tirer de dessous son manteau un petit sac
de tapissier avec un petit marteau, et recogner quelque clou dor 
une chaise.

Je crois que ce fut lui qui dit, voyant une personne fort maussade,
qu'elle avoit la mine d'avoir t faite dans une garde-robe sur un
paquet de linge sale.

Une de ses meilleures visions, ce fut celle qu'il eut pour M.
l'archevque de Rouen, qui, quoique jeune, portoit une grande barbe.
Il dit qu'il ressembloit  Dieu le Pre, quand il toit jeune.

Il avoit t fort galant. Une fois sa belle-soeur, madame de Chappes,
le trouva dguis en Minime sur le chemin de Picardie; elle le
reconnut, parce qu'il toit admirablement bien  cheval et que son
cheval toit trop beau. Il alloit en Flandre voir une dame. Sur ses
vieux jours, il toit plus ajust qu'un galant de vingt ans. Il se
peignoit la barbe, et il toit si curieux d'tre bien bott qu'il se
tenoit les pieds dans l'eau pour se pouvoir botter plus troit.
C'toit de ce temps que tout le monde toit bott; on dit qu'un
Espagnol vint ici et s'en retourna aussitt. Comme on lui demandoit
des nouvelles de Paris, il dit: J'y ai vu bien des gens, mais je
crois qu'il n'y a plus personne  cette heure, car ils toient tous
botts, et je pense qu'ils toient prts  partir. Maintenant tout le
monde n'a plus que des souliers, non pas mme des bottines. Il n'y a
plus que La Mothe-Le-Vayer[430], prcepteur de M. d'Anjou, qui ait
tantt des bottes, tantt des bottines; mais ce n'a jamais t un
homme comme les autres.

  [430] Franois de La Mothe-le-Vayer, membre de l'Acadmie
  franaise, mourut  l'ge de quatre-vingt-cinq ans, en 1672. On a
  de lui un grand nombre d'ouvrages, dont plusieurs jouissent d'une
  estime mrite.

M. d'Aumont avoit pous une fille de Maintenon, de la maison
d'Angennes[431], cousine-germaine de M. le marquis de Rambouillet. Il
n'en a point eu d'enfants. Cette madame d'Aumont est une honnte
femme, mais fort aigre. Aprs la mort de son mari, elle se piqua
d'honneur en une plaisante rencontre. Elle a une chapelle dans les
Minimes de la Place-Royale, o M. d'Aumont est enterr. Or, un neveu
de son mari, nomm Hurault de Chiverny[432], tant mort, sa veuve, qui
est aussi une honnte femme, mais sage  peu prs comme l'autre sur ce
chapitre-l, la pria de trouver bon qu'on mt le corps embaum dans
cette chapelle. Depuis, cette femme, s'tant retire en une religion,
obtint des Minimes qu'ils lui laisseraient prendre le coeur de son
mari. Madame d'Aumont alla prendre cela au point d'honneur. Il y en a
eu de grands procs. Enfin des curs de Paris les raccommodrent, et
cette nice eut le coeur de son mari.

  [431] Louise-Isabelle d'Angennes-Maintenon, veuve d'Aumont,
  mourut en 1666,  l'ge de soixante-dix-neuf ans.

  [432] Antoine d'Aumont avoit pous en premires noces Catherine
  Hurault de Chiverny, fille du chancelier.




Mme DE RENIEZ.


Madame de Reniez toit de la maison de Castelpers en Languedoc, soeur
du baron de Panat, dont nous parlerons en suite. Avant que d'tre
marie au baron de Reniez, elle toit engage d'inclination avec le
vicomte de Paulin. Cette amourette dura aprs qu'elle fut marie, et
le baron de Panat toit le confident de leurs amours. Ils en vinrent
si avant qu'ils se firent une promesse de mariage rciproque. Ils se
promettoient de s'pouser en cas de viduit; en foi de quoi,
disoient-ils, nous avons consomm le mariage. Un tailleur rendoit les
lettres du galant et lui en apportoit rponse. Par l'entremise de cet
homme, ces amants se virent plusieurs fois, tantt dans le village de
Reniez mme, tantt ailleurs, o le vicomte venoit toujours dguiss.
Un jour ils se virent dans le chteau mme de Reniez et presqu'aux
yeux du mari. Madame de Reniez avoit feint d'tre incommode, et
s'toit fait ordonner le bain, et le vicomte se mit dans la cuve qu'on
lui apporta. Enfin ils en firent tant que le mari scut toute
l'histoire, et, pour les attraper, il fit semblant de partir pour un
assez long voyage, puis, revenant sur ses pas, il entra dans la
chambre de sa femme et trouva le vicomte couch avec elle. Il le tua
de sa propre main, non sans quelque rsistance, car il prit son pe;
mais le baron avoit deux valets avec lui. Le baron de Panat, qui
couchoit au-dessus, accourut aux cris de sa soeur, et fut tu  la
porte de la chambre. Pour la femme, elle se cacha sous le lit, tenant
entre ses bras une fille de trois  quatre ans, qu'elle avoit eue du
baron son mari. Il lui fit arracher cette enfant, et aprs la fit tuer
par ses valets; elle se dfendit du mieux qu'elle put, et eut les
doigts coups. Le baron de Reniez eut son abolition.

Cette enfant qu'on ta d'entre les bras de madame de Reniez fut,
aprs, cette madame de Gironde, dont nous allons conter l'histoire.
Mais, avant cela, il est  propos de dire ce que nous avons appris du
baron de Panat.




LE BARON DE PANAT.


Le baron de Panat toit un gentilhomme huguenot d'auprs de
Montpellier, de qui on disoit: _Lou baron de Panat puteau mort que
nat_, c'est--dire plutt mort que n; car on dit que sa mre, grosse
depuis prs de neuf mois, mangeant du hachis, avala un petit os qui,
lui ayant bouch le conduit de la respiration, la fit passer pour
morte; qu'elle fut enterre avec des bagues aux doigts; qu'une
servante et un valet la dterrrent de nuit pour avoir ses bagues, et
que la servante, se ressouvenant d'en avoir t maltraite, lui donna
quelques coups de poing, par hasard, sur la nuque du cou, et que les
coups ayant dbouch son gosier, elle commena  respirer, et que
quelque temps aprs elle accoucha de lui, qui, pour avoir t si
miraculeusement sauv, n'en fut pas plus homme de bien. Au contraire,
il fut des disciples de Lucilio Vanini, qui fut brl  Toulouse pour
blasphmes contre Jsus-Christ[433]. Il retira Thophile[434], et
pensa lui-mme tre pris par le prvt. C'tait un fort bel homme.
Madame de Sully, qui vit encore, en devint amoureuse et lui demanda
_la courtoisie_. On dit qu'il rpondit qu'il toit impuissant.
Cependant il toit mari; mais madame de Sully, qui n'toit pas belle,
ne le tenta pas, et il s'en dfit de cette sorte.

  [433] Vanini fut excut  Toulouse, le 19 fvrier 1619.

  [434] Thophile Viaud, poursuivi pour la part qu'on l'accusoit
  d'avoir prise au _Parnasse des vers satiriques_, fut condamn au
  feu, par contumace, suivant un arrt du parlement de Paris, du 19
  aot 1623. Arrt ultrieurement, il subit un long procs, par
  suite duquel il ne fut condamn qu'au bannissement. Il est
  trs-douteux que Thophile ait contribu  la publication du
  recueil des posies obscnes pour lequel il a t poursuivi.

A propos de femmes qui sont revenues, on conte qu'une femme tant
tombe en lthargie, on la crut morte, et comme on la portoit en
terre, au tournant d'une rue, les prtres donnrent de la bire contre
une borne, et la femme se rveilla de ce coup. Quelques annes aprs,
elle mourut tout de bon, et le mari, qui en toit bien aise, dit aux
prtres: Je vous prie, prenez bien garde au tournant de la rue.




MADAME DE GIRONDE.


Revenons  la petite de Reniez. Son pre, pour ter cet objet de
devant ses yeux, la donna  madame de Castel-Sagrat, sa soeur. Cette
fille, ds l'ge de dix ans, fut admire pour sa beaut et pour la
vivacit de son esprit. Madame de Castel-Sagrat rsolut de ne laisser
point chapper un si bon parti, et de la marier  son second fils,
qu'on appeloit le Baron de Gironde, et elle les fit pouser que la
fille n'avoit encore que onze ans, aprs avoir obtenu des dispenses du
Roi, car ils toient cousins-germains et huguenots. On dit que madame
de Gironde eut de tous temps de l'aversion pour son mari, qui toit un
gros homme assez mal bti; mais cette aversion s'augmenta trs-fort
lorsqu'elle se vit cajole des principaux et des mieux faits de la
province; car son mari l'ayant mene  Montauban, aprs les guerres de
la religion, feu M. d'Epernon et M. de La Vallette, son fils, s'y
rencontrrent. Il y avoit aussi alors une autre dame, nomme madame
d'Islemade, qui seule pouvoit disputer de beaut avec madame de
Gironde. Le pre se donna  celle-ci et le fils  l'autre, et toute la
ville avec la noblesse des environs se partageant  leur exemple, ce
fut comme une petite guerre civile, bien diffrente de celle dont on
venoit de sortir. On dit pourtant que M. d'pernon n'en eut aucune
faveur que de biensance.

La peste vint l-dessus qui interrompit toutes les galanteries, et
madame de Gironde fut contrainte de se retirer  Reniez. Par malheur
pour elle, un avocat du prsidial de Montauban, nomm Crimel, se
retira dans le village de Reniez. Cet homme toit mchant, mais il
avoit de l'esprit. Il fut bientt familier avec madame de Gironde, qui
en temps de peste ne pouvoit pas avoir beaucoup de compagnie; et comme
elle se plaignit  lui de son mariage, on dit qu'il lui mit dans la
tte qu'elle se pouvoit dmarier, et que l'esprance qu'il lui en
donna la charma, de sorte que, pour le rcompenser d'un si bon avis,
elle lui donna tout ce que peut donner une dame.

La peste ayant cess, elle revint  Montauban, o elle fut plus
admire et plus cajole que jamais. Le marquis de Flamarens, le baron
d'Aubais, le vicomte de Montpeiroux, et plusieurs autres gentilshommes
de qualit, y accoururent et y demeurrent long-temps pour l'amour
d'elle. Ce fut alors qu'un de ces messieurs lui ayant donn les
violons, comme il n'y avoit point de lieu commode chez elle, elle alla
d'autorit, avec toute cette noblesse, se mettre en possession de la
salle d'un des principaux de Montauban, quoiqu'il la lui et refuse,
en disant pour toutes raisons que cet homme lui avoit bien de
l'obligation, et qu'elle faisoit tout ce qu'elle pouvoit pour le
rendre honnte homme.

Cependant l'envie de se dmarier s'accroissoit de jour en jour. Pour
cela elle s'avise, pour n'tre plus sous la puissance de son mari, de
proposer  Gironde de la laisser aller voir ses oncles maternels pour
leur demander qu'ils lui fissent raison des droits que sa mre avoit
sur la maison de Panat. Elle y fut, et Cadaret, un des frres de sa
mre, devint passionnment amoureux d'elle. Cet oncle la porta, plus
que personne,  demander la dissolution de son mariage, et lui fit
raison de ce qu'elle prtendoit. Aprs, le procs tant commenc, il
l'accompagna  Castres, o on reconnut bientt qu'il en toit fort
jaloux. Il falloit pourtant bien qu'il souffrt qu'elle ft cajole,
car elle ne s'en pouvoit passer, et ne marchoit point sans une foule
d'amants, entre lesquels il y en avoit trois plus assidus que les
autres: le baron de Marcellus, jeune gentilhomme de qualit, de la
basse Guyenne, qui toit  Castres pour un procs; Rapin, jeune avocat
plein d'esprit, et Ranchin, aujourd'hui conseiller  la chambre. Ce
Ranchin a fait beaucoup de vers[435].

  [435] Ranchin toit conseiller  la chambre de l'dit. Ses
  posies, ngliges, mais faciles, n'ont pas t runies. On lui
  attribue le joli triolet qui commence par ces vers:

     Le premier jour du mois de mai
     Fut le plus heureux de ma vie.

Elle parloit avec une libert extraordinaire de sa beaut et de ses
_mourants_[436]; on la voyoit aller par la ville bizarrement habille;
car quelquefois on lui a vu un habit de gaze, dans laquelle elle
faisait passer toutes sortes de fleurs, depuis le haut jusqu'au bas,
et je vous laisse  penser si son _mourant_ Ranchin manquoit 
l'appeler Flore. Elle dit assez plaisamment  un garon nomm
Cayrol[437], qui lui promettoit de faire des vers sur elle, qu'elle ne
prtendoit pas lui servir de porte-feuille. Elle disoit les choses
fort agrablement; mais ses lettres ne rpondoient pas  sa
conversation: sa mre crivoit bien mieux.

  [436] Ses _amants_; se _mourant_ d'amour.

  [437] Ce Cayrol est ici, et fait des vers pour attraper quelque
  chose du cardinal. (T.)

Comme son procs tiroit en longueur, elle alla pour quelque temps 
une terre de Belaire, que Cadaret lui avoit donne pour ses
prtentions. L, Marcellus et Rapin l'allrent voir. Ils arrivrent
assez tard; mais  peine l'eurent-ils salue, qu'on entendit heurter
avec violence. C'tait un gentilhomme du voisinage, qui venoit
l'avertir que son mari s'avanoit avec vingt ou trente de ses amis
pour l'enlever. Ils se mettent  tenir conseil. Le gentilhomme toit
d'avis qu'on se sauvt, parce que la maison ne valoit rien. Mais
Rapin, qui ne connoissoit point ce gentilhomme, et qui esproit qu'on
ne les forceroit pas si aisment, fut d'avis de demeurer. Le baron,
ayant su qu'il y avoit compagnie et qu'on toit rsolu de se dfendre,
ne voulut point exposer la vie de ses amis, et s'en retourna.

Cependant Marcellus, qui n'avoit eu qu'un amour de galanterie,
commena  s'engager tout de bon. Elle le repaissoit de belles
paroles; car, en fine coquette, elle faisoit que chacun de ses amants
croyait tre le plus heureux. Pour Rapin (il est gentilhomme), qu'elle
voyoit cadet et d'assez bon sens pour conduire une entreprise, elle
lui promit plusieurs fois de l'pouser s'il pouvoit la dfaire de
Gironde. Mais il lui rpondit que quand avec sa beaut elle auroit une
couronne  lui donner, elle ne l'obligeroit pas  faire une mauvaise
action.

Afin de contenter en quelque sorte Marcellus, qui toit fort alarm de
ce qu'elle sembloit favoriser plus que lui un certain chevalier de
Verdelin, elle lui fit une promesse en ces termes: Je promets au
baron Marcellus de ne me remarier jamais, si je suis une fois libre;
et, si je change de rsolution, que ce ne sera qu'en sa faveur. En
mme temps cependant elle crivoit au chevalier qu'il et bonne
esprance, et que pour ce misrable (parlant de Marcellus), il
n'auroit qu'un morceau de papier pour son quartier d'hiver. Mais
toutes ces coquetteries ne plaisoient point  son oncle de Cadaret,
qui, par jalousie ou pour tre las de la dame, comme quelques-uns ont
dit, se joignit  Gironde et lui aida  l'enlever.

La voil donc en la puissance de son mari, et prisonnire dans une
tour de Castel-Sagrat. L, ne trouvant point d'autre moyen d'en
sortir, elle cajole madame de Castel-Sagrat, femme du frre an de
Gironde, lui reprsente le tort qu'on lui a fait de la contraindre, 
onze ans,  se marier avec un homme pour qui on savoit bien qu'elle
avoit de l'aversion; que sans doute le mariage seroit dclar nul, et
que si elle voulait la mettre en libert, elle pouseroit aprs M. de
Gasques, son frre, qui peut-tre ne trouveroit pas ailleurs un
meilleur parti. Madame de Castel-Sagrat, gagne, la fait vader; mais
les maris la suivirent et l'assigrent dans un chteau, nomm de
Bze, o, aprs avoir rsist quelques jours, elle fut contrainte de
se rendre, et fut ramene  Castel-Sagrat, o Gironde, peut-tre las
de se donner tant de peines pour une coureuse, ou peut-tre dj
amoureux d'une autre personne, comme vous le verrez par la suite,
consentit  la dissolution du mariage moyennant deux mille cus pour
les frais qu'il avoit faits.

Pour trouver cette somme, la dame a recours  son fidle Marcellus, et
lui promet de l'pouser, ds que l'affaire sera acheve. Marcellus en
tombe d'accord, mais pour assurance il demande d'tre saisi cependant
de la dispense de mariage, dont la suppression devoit faire dissoudre
le mariage. On la lui met entre les mains, et il part aussitt pour
aller faire cette somme. A peine fut-il en son pays que sa matresse
lui crit de le venir retrouver en diligence, et de n'oublier pas
d'apporter la dispense dont dpendoit toute l'affaire. Marcellus la va
retrouver  Belaire; aussitt elle tche par toutes les caresses
imaginables de retirer sa dispense. Il n'y veut point entendre, et va
loger dans une maison du village. Elle le fait suivre par une
femme-de-chambre et par un garon de dix  douze ans, qui le prient de
souffrir au moins pour toute grce que ce garon puisse faire une
copie de la dispense. Il y consentit enfin de peur de rompre. Mais
comme ce garon commenoit  copier, cinq ou six hommes arms entrent
dans la chambre en criant: _Tue, tue!_ ils tirent leurs pistolets, qui
apparemment n'toient chargs que de poudre. Dans ce dsordre, le
garon avec la femme-de-chambre se sauvent avec la dispense. Ces
hommes se retirrent aussi bientt aprs, et laissrent notre baron
bien camus. A la chaude, il va rendre sa plainte, et, d'amant de
madame de Gironde, devient son plus irrconciliable ennemi. Il la fait
condamner  trois mille livres d'amende. Elle cependant, croyoit avoir
fait d'une pierre deux coups: s'tre dfaite de Marcellus, et avoir
trouv le moyen de rompre le mariage, sous le consentement de Gironde
et sans lui donner de l'argent. Pour cet effet, elle change de
religion, et sur l'exposition qu'elle fait au pape qu'elle a t
marie avec un cousin-germain sans dispense, et mme avant l'ge
port par les lois, elle obtient un rescrit pour la dissolution du
mariage, adress  l'official de Montauban; mais il se trouva que
cette dispense, dont elle avoit l'original, toit enregistre au
prsidial d'Agen, de sorte qu'il fallut encore revenir capituler avec
Gironde qui avoit aussi chang de religion; lui s'en tint toujours 
ses deux mille cus. Alors il fallut avoir recours  Gasques, frre,
comme nous avons dit, de madame de Castel-Sagrat, qui voulut coucher
avec elle avant que de donner son argent. Gironde se maria quelque
temps aprs  la fille d'un chandelier de Castel-Sagrat, dont il toit
amoureux. Pour elle, bien qu'elle et couch avec Gasques, elle toit
encore en doute si elle l'pouseroit, car Rapin lui ayant demand un
jour si tout de bon elle toit marie avec Gasques, elle rpondit:
_Selon_; c'est--dire que si elle toit grosse, elle l'pouseroit,
mais qu'autrement elle tcheroit  s'en dfendre. Elle se trouva
grosse, pousa Gasques, et peu aprs mourut en travail d'enfant.




M. DE TURIN.


M. de Turin toit un conseiller au parlement de Paris, grand
justicier, mais de qui on contoit de plaisantes choses. Il appeloit
son clerc _cheval_, son laquais _mulet_, et sa femme _p....._.

Un gentilhomme, dont il toit rapporteur, alla une fois pour parler 
lui; il le rencontra en habit court, fait comme un cuistre, qui
revenoit de la cave, avec son martinet  la main. Il ne l'avoit
peut-tre jamais vu, ou il ne le reconnut pas, et il lui dit: Mon
ami, o est M. de Turin?--_Mon ami!_ dit M. de Turin, quel impertinent
est-ce l? Le cavalier peu accoutum  souffrir des injures, lui
donne un soufflet et se retire. Il sut aprs que c'toit M. de Turin,
et le voil en belle peine. Le bon homme rapporta le procs comme si
de rien n'toit, et dit  son clerc: _Cheval_, apporte-moi le procs
de ce _batteur_. Il le voit, et trouvant que le cavalier avoit bon
droit, il le lui fait gagner, et l'ayant rencontr sur les degrs du
Palais, il lui donne un petit coup sur la joue en riant, et lui dit:
Apprenez  ne battre plus les gens: vous avez gagn votre procs.
L'autre, qui croyoit tout perdu, se pensa mettre  genoux.

Il se trouva charg du procs d'entre feu M. de Bouillon et M. de
Bouillon La Marck, pour Sdan. Henri IV l'envoya qurir, et lui dit:
Monsieur de Turin, je veux que M. de Bouillon gagne son procs.--H
bien, Sire, lui rpondit le bon homme, il n'y a rien plus ais; je
vous l'enverrai, vous le jugerez vous-mme. Quand il fut parti,
quelqu'un dit au Roi: Sire, vous ne connoissez pas le personnage, il
est homme  faire ce qu'il vous vient de dire. Le Roi sur cela y
envoya, et on trouva le bon homme qui chargeoit les sacs sur un
crocheteur. Le Roi accommoda cette affaire.

Madame de Guise et mademoiselle de Guise, sa fille, depuis princesse
de Conti, le furent solliciter une fois. Il les fit attendre assez
long-temps, et aprs il se mit  crier tout haut: _Cheval_, ces
p...... sont-elles encore l-bas?

Un seigneur qui avoit gagn une grande affaire  son rapport, lui
envoya un mulet qui alloit fort bien le pas. M. de Turin trouva ce
mulet  son retour du Palais; il ne fit autre chose que de prendre un
bton, et d'en frapper le mulet jusqu' ce qu'il le vit hors de chez
lui.

On dit qu'un gentilhomme lui fit une fois un grand prsent de gibier.
Il laissa descendre cet homme, mais comme il sortoit dans la rue, il
lui jeta ce gros paquet de gibier fort rudement sur la tte, en lui
disant qu'il apprt  ne pas corrompre ses juges.




M. DE PORTAIL, M. HILERIN.


M. de Portail toit aussi un conseiller au parlement de Paris, fort
homme de bien, mais fort visionnaire. Il avoit retranch son grenier,
y avoit fait son cabinet, et ne parloit aux gens que par la fentre de
ce grenier[438]. Un jour qu'il avoit rapport une affaire pour la
communaut des ptissiers, et qu'il la leur avoit fait gagner, parce
qu'ils avoient bonne cause, les ptissiers lui voulurent donner un
plat de leur mtier, et firent un pt o ils mirent toute leur
science. Ils heurtent, les voil dans la cour, et lui, la tte  la
lucarne, leur demande ce qu'ils veulent, et que leur affaire est
juge. Ils disent qu'ils l'en viennent remercier. Montez, leur
dit-il. Les voil en haut. Ils lui prsentent leur pt; il regarde ce
pt, et puis il dit entre ses dents: M. Portail a rapport un procs
pour la communaut des ptissiers, ils l'ont gagn, et ils font
prsent d'un grand pt  M. Portail. Cela dit, il met ce pt sur sa
fentre, et le laisse tomber dans la rue.

  [438] Racine avoit sans doute entendu conter cette anecdote quand
  il a fait donner audience  son Dandin, des _Plaideurs_, par une
  lucarne du toit.

Une autre fois, un procureur qu'il hassoit, parce que c'toit un
chicaneur, fut pour lui parler. Il lui demanda par sa lucarne ce qu'il
vouloit. C'est, monsieur, dit le procureur, une requte que je vous
apporte pour la rpondre, s'il vous plat.--Lisez, lisez-la, dit M.
Portail. Ce procureur se met  lire nu-tte, comme vous pouvez penser.
La requte toit longue, et il faisoit trs-grand froid, et le bon
homme, par malice, lui faisoit  toute heure des difficults.

A propos de conseiller au parlement, je mettrai ici un conte de M.
Hilerin, conseiller d'Eglise. Ce bon homme a fait imprimer un livre de
thologie qu'il ddie  la Trinit, et commence l'ptre par:
_Madame._ En un endroit, il prouve la Trinit par un arrt rendu 
son rapport.




LE COMTE DE VILLA-MEDINA.


Le comte de Villa-Medina, de la maison de Taxis, toit gnral des
postes d'Espagne[439]. Cette charge y est tenue par des gens de
qualit, et vaut cent mille cus de rente. C'toit un homme bien fait,
galant, libral, vaillant et spirituel. Il crivoit mme en vers et en
prose, mais c'toit l'un des hommes du monde les plus emports en
amour. Durant la faveur du duc de Lerme, du vivant de Philippe III,
pre du Roi qui rgne aujourd'hui[440], il devint amoureux d'une dame
de la cour, et il avoit pour rival le duc d'Uceda, fils du favori. Un
jour il prit une telle jalousie de ce que cette dame avoit parl  son
rival durant la comdie chez le Roi, qu'au sortir il se mit dans son
carrosse et la battit jusqu' lui en laisser des marques. Non content
de cela, il lui ta des pendants de grand prix et des perles qu'il
disoit lui avoir donns. Il fit bien pis, car, en plein thtre
public, il donna ces pendants et ces perles  une comdienne nomme
_Gentilezza_, grande courtisane, en lui disant: Tiens, Gentilezza, je
les viens d'ter  une telle, la plus grande p..... de Madrid, pour
les donner  la plus honnte femme qui y soit. Le Roi et le favori
furent outrs de cette insolence, et le comte eut ordre de se retirer.
Il s'en alla  Naples. Pour la dame, elle eut un tel crve-coeur de
l'affront qu'on lui avoit fait, que son mari, par la faveur du duc
d'Uceda, ayant t fait vice-roi des Indes, elle y alla avec lui pour
ne plus paratre  la cour.

  [439] Les Taxis sont gnraux des postes aussi dans les Etats de
  l'Empereur. (T.)

  [440] Philippe IV.

Le comte revint aprs la mort de Philippe III, et, toujours fou en
amour, se mit  galantiser une dame que le jeune Roi aimoit, et toit
bien mieux avec elle que le Roi mme. Un jour qu'elle avoit t
saigne, le Roi lui envoya une charpe violette avec des aiguillettes
de diamans qui pouvoient bien valoir quatre mille cus. C'est la
galanterie d'Espagne: on y fait des prsents aux dames quand elles se
font saigner. Le comte connut aussitt,  la richesse de l'charpe,
qu'elle ne pouvoit venir que du Roi, et en ayant tmoign de la
jalousie, la dame lui dit qu'elle la lui donnoit de tout son coeur.
Je la prends, rpondit le comte, et je la porterai pour l'amour de
vous. En effet, il se la met, et va en cet quipage chez le Roi. Le
Roi conclut par l que le comte avoit les dernires faveurs de cette
belle, et afin de s'en claircir, il alla travesti pour l'y
surprendre. Le comte y toit effectivement, qui le reconnut et qui le
frotta, quoiqu'il fut vtu en personne de condition. Pour se pouvoir
vanter d'avoir eu du sang d'Autriche, il lui donna un coup de
poignard, mais ce ne fut qu'en effleurant la peau vers les reins. Le
Roi, le lendemain, sans se vanter d'avoir t bless, lui envoya ordre
de se retirer. Au lieu de suivre l'ordre du Roi, le comte va au palais
avec une enseigne  son chapeau, o il y avoit un diable dans les
flammes avec ce mot, qui se rapportoit  lui:

       Mas pinada
     Minos arreperiado[441].

Le Roi, irrit de cela, le fit tuer dans le Prado, d'un coup de
mousquet, qu'on lui tira dans son carrosse, et puis on cria: _E por
mandamiento del Rey._

  [441] Plus elle s'lve, moins on peut la retrouver.

On conte sa mort diversement; d'autres disent que le Roi, en passant
devant la maison d'un grand seigneur de la cour, qui avoit fait
assassiner le galant de sa femme, dit au comte de Villa-Medina, qui
toit dans le carrosse de S.M.: _Escarmentar cond_[442], et que le
comte lui ayant rpondu: _Sagradissima majestad, en amor no aye
scarmiento_, le Roi, le voyant si obstin, avoit rsolu de s'en
dfaire.

  [442] Profitez de l'exemple d'autrui. (T.)

On a une pice imprime qui s'appelle la _Gloria di niquea_[443]. Elle
est de la faon du comte de Villa-Medina, mais d'un style qu'ils
appellent _parlar culto_, c'est--dire Phbus. On dit que le comte la
fit jouer  ses dpens  Aranjuez. La Reine et les seules dames de la
cour la reprsentrent. Le comte en toit amoureux, ou du moins par
vanit il vouloit qu'on le crt, et, par une galanterie bien
espagnole, il fit mettre le feu  la machine o toit la Reine, afin
de pouvoir l'embrasser impunment. En la sauvant comme il la tenoit
entre ses bras, il lui dclara sa passion et l'invention qu'il avoit
trouve pour cela[444].

  [443] Le sujet de cette pice est emprunt de l'Amadis de Gaule.

  [444] C'est Elisabeth de France, fille de Henri IV, pouse de
  Philippe IV, qui fit natre chez le comte cette passion si
  espagnole. C'est dans son propre palais que ce seigneur, que
  Tallemant nous fait, le premier, bien connotre, avoit reu la
  reine et la cour. C'est sa propre habitation et les riches
  ornements qui la dcoroient que Villa-Medina livra aux flammes
  pour tenir la Reine embrasse. La Fontaine a dit  son sujet
  (liv. IX, fable 15):

       J'aime assez cet emportement;
     Le conte m'en a plus toujours infiniment:
       Il est bien d'une me espagnole,
       Et plus grande encore que folle.

On m'a cont (et cela vient d'une demoiselle Bertaut, mre de madame
de Mauteville[445], qui fut fort jeune en Espagne, quand on y mena
madame Elisabeth de France), on m'a cont qu'un grand seigneur
d'Espagne traita le Roi et la Reine sous des tentes magnifiques, et
tapisses par dedans des plus belles tapisseries du monde, en un
vallon fort agrable o la cour devoit passer, et qu'aprs que le Roi
et la Reine furent partis, on entendit un grand bruit. C'toit qu'on
crioit au feu, car ce seigneur avoit mis le feu  tout ce qui avoit
servi  cette magnificence, comme s'il et cru profaner les mmes
choses en les faisant servir  d'autres. Philippe II, qui avoit une
jeune femme et qui toit fort souponneux, crut aussitt qu'il y avoit
de l'amour sur le jeu. Pour s'en claircir,  un jeu de canes, il
demanda  la Reine, quel de tous les seigneurs de sa cour qui
s'exeroient  ce jeu, lui sembloit faire le mieux. C'est, lui
dit-elle, celui qui a de si grandes plumes. C'toit le mme. Le Roi
rpondit: _Pue de ben tener alas, per que buela muy alto_[446]. Cela
servit apparemment, avec autre chose,  la faire empoisonner.

  [445] Vritable orthographe du nom de l'auteur des _Mmoires pour
  servir  l'histoire d'Anne d'Autriche_, qu'on crit plus souvent
  MOTTEVILLE (Voir la _Biographie universelle_, tom. XXX, p. 293.)

  [446] Il peut bien avoir des ailes puisqu'il vole si haut.




M. VITE[447].


M. Vite toit un matre des requtes, natif de Fontenay-le-Comte en
Bas-Poitou. Jamais homme ne fut plus n aux mathmatiques; il les
apprit tout seul; car, avant lui, il n'y avoit personne en France qui
s'en mlt. Il en fit mme plusieurs traits d'un si haut savoir qu'on
a eu bien de la peine  les entendre, entre autres, son _Isagog_, ou
_Introduction aux mathmatiques_[448]. Un Allemand, nomm
Landsbergius, si je ne me trompe, en dchiffra une partie, et depuis
on a entendu le reste. Voici ce que j'ai appris touchant ce grand
homme. Du temps d'Henri IV, un Hollandois, nomm Adrianus Romanus,
savant aux mathmatiques, mais non pas tant qu'il croyoit, fit un
livre o il mit une proposition qu'il donnoit  rsoudre  tous les
mathmaticiens de l'Europe; or en un endroit de son livre il nommoit
tous les mathmaticiens de l'Europe, et n'en donnoit pas un  la
France. Il arriva, peu de temps aprs, qu'un ambassadeur des Etats
vint trouver le Roi  Fontainebleau. Le Roi prit plaisir  lui en
montrer toutes ses curiosits, et lui disoit les gens excellents
qu'il y avoit en chaque profession dans son royaume. Mais, Sire, lui
dit l'ambassadeur, vous n'avez point de mathmaticiens, car Adrianus
Romanus n'en nomme pas un franois dans le catalogue qu'il en
fait.--Si fait, si fait, dit le Roi, j'ai un excellent, homme: qu'on
m'aille qurir M. Vite. M. Vite avoit suivi le Conseil, il toit 
Fontainebleau; il vient. L'ambassadeur avoit envoy chercher le livre
d'Adrianus Romanus. On montre la proposition  M. Vite, qui se met 
une des fentres de la galerie o ils toient alors, et avant que le
Roi en sortt, il crivit deux solutions avec du crayon. Le soir il en
envoya plusieurs  cet ambassadeur, et ajouta qu'il lui en donneroit
tant qu'il lui plairoit, car c'tait une de ces propositions dont les
solutions sont infinies. L'ambassadeur envoie ces solutions  Adrianus
Romanus, qui, sur l'heure, se prpare pour venir voir M. Vite. Arriv
 Paris, il trouva que M. Vite toit all  Fontenay. A Fontenay, on
lui dit que M. Vite est  sa maison des champs. Il attend quelques
jours et retourne le redemander; on lui dit qu'il toit en ville. Il
fait comme Apelles qui tira une ligne. Il laisse une proposition;
Vite rsout cette proposition. Le Hollandois revient; on la lui
donne, le voil bien tonn; il prend son parti d'attendre jusqu'
l'heure du dner. Le matre des requtes revient; le Hollandois lui
embrasse les genoux; M. Vite, tout honteux, le relve, lui fait un
million d'amitis; ils dnent ensemble, et aprs il le mne dans son
cabinet. Adrianus fut six semaines sans le pouvoir quitter. Un autre
tranger, nomm Galtade[449], gentilhomme de Raguse, se fit faire
rsident de sa rpublique en France pour confrer avec M. Vite. Vite
mourut jeune, car il se tua  force d'tudier[450].

  [447] Franois Vite, n en 1540, mort en 1603. Un de nos plus
  clbres mathmaticiens.

  [448] _Isagoge in artem analyticam._

  [449] C'est plutt Marin Getkalde, de Raguse, qui a publi
  _l'Apolonius ressuscit_.

  [450] On lit dans la _Biographie universelle_ de Michaud un
  article trs bien fait sur Franois Vite.




LE CHANCELIER DE BELLIVRE[451],

LE CHANCELIER DE SILLERY[452],

M. ET Mme DE PISIEUX, M. ET Mme DE MAULNY.


Pomponne de Bellivre fut envoy ambassadeur en Suisse. Il faut boire
en dpit qu'on en ait. On l'enivra. C'toit dans un lieu public; en
sortant, il saluoit les piliers. Monsieur, ce sont des piliers, lui
dit-on. Il ne laissoit pas toujours de saluer, et disoit: A tous
seigneurs tous honneurs.

  [451] Pomponne de Bellivre, n en 1529, mort le 5 septembre
  1607.

  [452] Nicolas Brulart de Sillery, mort en 1624, g de
  quatre-vingts ans.

Un peu aprs qu'il eut t fait garde-des-sceaux, quelqu'un, qui ne
savoit pas son logis, le demanda  un savetier. Ce savetier dit: Je
ne sais o c'est. Cet homme va plus bas, on lui dit: C'est vis--vis
ce savetier. Oh h! compre, dit-il au savetier, vous ne connoissez
donc pas vos voisins?--Je ne connois point, rpondit le savetier, les
gens avec qui je n'ai point bu. Cet homme conta cela au
garde-des-sceaux, qui envoya convier le savetier  souper. Le galant
dit qu'il ne manqueroit pas. En effet, il prend ses habits des
dimanches, et avec une bouteille de vin et un chapon tout cuit, dont
il avoit rompu un pied, il va chez le garde-des-sceaux, il met son vin
 l'office et y laisse son chapon aussi entre deux plats. Comme on eut
servi le second: Oh h! dit-il, monsieur, je ne vois point mon
chapon. M. de Bellivre demande ce qu'il vouloit dire; il le lui
conte et ajoute: En voil le pied que j'ai rompu de peur qu'on ne me
le changet. Il vaudra bien tout ce que vous avez l, et mon vin est
bien aussi bon que le vtre; nous en usons ainsi entre nous. On
apporta la bouteille et le chapon. Le garde-des-sceaux ne but plus et
ne mangea plus que de ce qu'avoit apport le savetier, et ils firent
la plus grande amiti du monde.

Un jour, tant chancelier, qu'il tenoit un enfant sur les fonts, le
cur lui demanda le nom. Il rpondit avec une gravit de chef de la
justice: _Pomponne._ Le cur, qui n'avoit jamais t rgal de ce
nom-l, le lui fit rpter. Il dit une seconde fois et aussi
srieusement: _Pomponne._--Ha! monsieur, reprit le cur, ce n'est pas
une cloche que nous baptisons; c'est un enfant.

C'toit un homme d'une grande douceur. On dit qu'il ne s'est jamais
mis en colre. Pour prouver sa patience, ou plutt son flegme, on
alluma derrire lui un grand feu durant les grandes chaleurs pendant
qu'il dnoit. Il ne dit autre chose sinon: On est cans de l'avis de
ceux qui disent que le feu est bon en tout temps.

Pour les accommoder lui et M. de Sillery,  qui on donnoit les sceaux,
on fit un mariage. Le fils du chancelier pousa la fille du
garde-des-sceaux, qui toit une demoiselle fort galante, et dans les
_visions de la cour_, on mit que pour les mettre d'accord on avoit
pris une fourche.

M. de Sillery Brulart fut chancelier aprs lui. On conte de lui une
chose qui marque une grande douceur et une grande patience. Un jour,
je ne sais quelle femme l'attendit  sa porte et lui chanta pouille.
Il appela un homme qui toit avec elle, et lui demanda s'il la
connoissoit. Oui, monsieur, lui rpondit cet homme, c'est ma
femme.--Et combien y a-t-il que vous tes avec elle?--Il y a dix ans,
monsieur.--Vous devez, reprit-il, vous tre bien ennuy, car il n'y a
qu'une demi-heure que j'y suis, et j'en suis dj bien las.

C'est lui qui a bti Berny; M. de Gvres, secrtaire d'Etat, pre de
M. de Fresne, btissoit en mme temps Sceaux, et chacun vouloit
accrotre sa terre. Henri IV leur dfendit  tous deux d'acheter des
hritages par-del le chemin d'Orlans qui les spare[453].

  [453] Le chteau de Berny toit en effet plac  l'autre ct du
  chemin d'Orlans, sur la paroisse d'Antony. Il ne reste plus de
  cette terre que quelques murs du parc.

Le chancelier de Sillery maria son fils, M. de Pisieux, en secondes
noces  mademoiselle de Valenay d'Etampes, soeur de feu M.
l'archevque de Reims dont nous parlerons ailleurs. Ce fils toit un
pauvre homme, mais il a gouvern quelque temps, tant secrtaire
d'Etat.

M. de Pisieux n'ayant point eu d'enfants de son premier mariage, le
chancelier ne souhaitoit rien tant que de voir sa belle-fille grosse.
Elle fut quelque temps sans le devenir, et enfin elle s'avisa de
feindre qu'elle l'toit, peut-tre pour tirer quelque chose du bon
homme. Car, comme vous verrez, c'tait et c'est encore une assez
plaisante crature. On fit toutes les faons imaginables de peur
qu'elle ne se blesst, et comme elle fut au neuvime mois, on dit tout
d'un coup: Madame de Pisieux n'est plus grosse, mais madame de
Clermont d'Entragues, qu'on ne disoit point tre grosse, est
accouche. Voil une assez plaisante rencontre. Effectivement, cette
dernire ne s'en douta point, jusqu' ce que, sentant les tranches
(c'tait d'un premier enfant), elle crut avoir la colique, et envoya
qurir un apothicaire pour se faire donner un lavement. Mais, cet
homme ayant voulu savoir o tait son mal, reconnut ce que c'toit.
Elle se moquoit de lui, le mari arrive; l'apothicaire lui dit que sa
femme toit prte  accoucher. Le voil bien tonn; il envoie qurir
une sage-femme, et madame de Clermont accouche d'un enfant bien form
et bien venu.

Madame de Pisieux a t belle, mais toujours extravagante. Son
beau-pre et son mari ont t tous deux ministres d'Etat, et quoiqu'on
ce temps-l on ne ft pas de si prodigieuses fortunes qu'on a fait
depuis, leur maison ne laissa pas de devenir puissante. Cette femme
cependant ne put s'abstenir de faire l'amour par intrt. Elle se
donna  Morand, trsorier de l'pargne. Cet homme toit fils d'un
sergent de Caen. Elle le porta  acheter la charge de trsorier de
l'ordre qu'avoit M. de Pisieux[454], et ce bon homme disoit: M.
Morand n'en vouloit donner que tant; mais ma femme l'a tant fait
monter, l'a tant fait monter, qu'il est venu jusqu' ce que j'en
voulois. Elle a fait cent folies  Berny avec cet homme. On, dit
qu'elle l'enchanoit et qu'elle lui faisoit tirer un petit char de
triomphe le long des alles. Elle avoit des ragots en mangeaille que
personne n'a jamais eus qu'elle. On m'a assur qu'elle mangeoit du
point coup. Alors les points de Gnes, ni de Raguse, ni d'Aurillac,
ni de Venise, n'toient point connus; et on dit qu'au sermon elle
mangea tout le derrire du collet d'un homme qui toit assis devant
elle.

  [454] Le cordon demeura  Pisieux. (T.)

M. de Chteauneuf recherchoit madame d'Achres, alors mademoiselle de
Valenay. Mais, durant cette recherche, madame d'Achres dcouvrit
qu'il y avoit grande galanterie entre M. de Chteauneuf et madame de
Pisieux. Elle vit par-dessus l'paule de sa soeur quelques mots assez
doux dans une lettre; cela lui donna du soupon. Elle te au laquais
de M. de Chteauneuf la rponse de madame de Pisieux. C'toit un
billet qui parloit fort clairement. Depuis, elle ne voulut plus
entendre au mariage, et quand madame de Pisieux l'en pressa, elle lui
dit: Ma soeur, connoissez-vous votre criture? et en mme temps lui
donna sa lettre. Aprs cela, on ne parla plus de cette affaire.

Elle fit une amiti troite avec madame du Vigean, qui alors logeoit 
l'htel de Sully, que son mari avoit achet de Gallet qui le fit
btir. Madame de Pisieux demeuroit bien loin de l; aprs avoir t
tout le jour ensemble, elles s'crivoient le soir; et madame de
Pisieux obligeoit l'autre  ne voir personne l'aprs-souper en son
quartier, et cela par jalousie. Enfin madame d'Aiguillon l'emporta sur
elle.

Quand M. de Pisieux mourut, elle joua plaisamment la comdie. Il n'y
avoit pas long-temps qu'il lui avoit donn un soufflet. Cependant elle
fit l'Artemise, et d'une telle force, que tout le monde y alloit comme
 la farce. Le marquis de Sabl mourut peu de temps aprs. On crut que
sa femme, qui l'aimoit encore moins que celle-ci n'avoit aim le sien,
en feroit de mme; mais on fut bien attrap, car elle ne dit pas un
mot de son mari.

Madame de Pisieux n'est pas bte. Jamais il n'y a eu une si grande
friande. Depuis Pques jusqu' la Pentecte elle mangea, il n'y a que
cinq o six ans, pour dix-sept cents livres de ce veau de Normandie
que l'on nourrit d'oeufs[455]; car, outre le lait de la mre, on leur
donne dix-huit oeufs par jour. Elle avoit t contrainte de vendre
Berny  feu M. le premier prsident de Bellivre; mais il lui reste
encore une belle maison en Touraine, qu'on appelle le Grand Pressigny.
Il y a des meubles pour toutes les quatre saisons[456]. M. de Chavigny
y passa. Le marquis de Sillery pria sa mre de le recevoir de son
mieux. Elle lui fit une chre admirable; elle lui changea mme de
meubles  son appartement. Je voulois, lui dit-elle, vous montrer
qu'il m'en est encore demeur un peu.

  [455] On appelle le lieu o l'on le nourrit _Rivire_. (T.)

  [456] Depuis Cazindre a achet cette terre, et elle a vcu de six
  mille livres que le Roi (1647) lui donna. (T.)

Son fils, le marquis de Sillery, dit qu'elle a un mari de conscience.
C'est un certain grand nez. Elle a voulu, dit le marquis, tter d'un
grand nez aprs un camus. M. de Pisieux avoit le nez court, mais je
pense que la bonne dame en avoit tt de toutes les faons. C'est une
grande hbleuse. Elle a eu pourtant le sens de s'habiller modestement,
quoiqu'elle ft encore frache.

Elle a une fille marie avec le marquis de Maulny, fils du marchal
d'tampes, son proche parent. C'est une fort jolie personne, mais il
falloit tre bien hardi pour l'pouser: c'toit une terrible veille.

On en fait un conte assez gaillard. Sa mre lui faisoit apprendre en
mme temps  crire,  dessiner,  danser,  chanter,  jouer du luth,
et mme  jouer des gobelets. On lui montroit l'italien, l'espagnol et
l'allemand. Or ils menrent un jeune Allemand au Grand-Pressigny, qui
toit beau garon, mais fort innocent. Un jour que la demoiselle toit
sur son lit, elle lui dit en allemand: Un tel, mettez-vous l, auprs
de moi. Il s'y met..... Ah! mademoiselle, lui dit cet adolescent,
vous me perdez.--Voire, voire, rpondit-elle, vous vous moquez... Je
dirai que vous m'en avez prie. On dit que l'Allemand ne fit pas
comme Joseph. On dit qu'un jour le cardinal de Richelieu pria madame
de Pisieux de la faire chanter. Elle toit encore fille; elle,
peut-tre par bizarrerie, ou bien ne prenant point de plaisir  faire
la chanteuse, aprs s'tre bien fait prier, se mit  chanter une
chanson de laquais, o il y a  la fin:

     J'ai grand mal au _vistannoire_,
       J'ai grand mal au doigt.

Le cardinal trouva cela assez ridicule, et dit  la mre: Madame, je
vous conseille de bien prendre garde au _vistannoire_ de mademoiselle
votre fille.

M. le marquis de Maulny a pourtant si bien fait qu'on n'a point parl
de sa femme. On dit qu'il l'a soufflete quelquefois. Il ne l'a gure
perdue de vue au commencement. L'abb de Gramont, depuis le chevalier,
en fit un vaudeville o il y avoit:

     Je laisserai madame de Maulny
       Avecque son mari.

On dit que d'abord elle s'en est donn au coeur joie, quand elle l'a
pu, mais sans galanterie, en partie pour faire enrager son mari; mais
qu'enfin, lasse d'tre pie et peu estime, elle a pris le frein aux
dents, est devenue une bonne mnagre, fait fort bien aller toute sa
maison, et ne laisse pas de se mettre toujours proprement.

Je ne sais quel sot galant de Champagne s'avisa de lui crire un assez
ridicule _poulet_. Elle l'attacha  la tapisserie, et tous ceux qui
vinrent le lurent. Jamais pauvre galant ne fut tant moqu.

Il a pris quelquefois des visions  son mari de quitter l'arme et de
s'en aller au galop pour coucher une nuit avec elle. Ce n'toit point
pour la surprendre, car quand il l'a pu il l'en a avertie. Ce n'est
point aussi qu'il l'aime fort, car on dit qu'il ne l'aime pas; il faut
donc dire qu'il aime la chair, et qu'il y a de la sensualit en son
fait, car c'est un grand abatteur de bois. Il y a cinq ou six ans
qu'elle devint grosse: J'en tiens, ce dit-elle, mais je l'ai bien
gagn.

Maulny a l'honneur d'tre un des plus grands brutaux qui soient au
monde. Depuis peu (mai 1658) il l'a bien fait voir. Il a une terre en
Bourgogne auprs de Brinon-l'Archevque, chteau dpendant de
l'archevque de Sens. Un jour il envoya ses gens pour acheter au
march de Brinon des oeufs et du beurre. Le march n'toit point
encore ouvert; on leur dit qu'ils attendissent. Ces gens vont
rapporter  Maulny qu'on a refus de leur vendre, etc. Je crois qu'il
y avoit dj eu quelque petite chose entre l'archevque et lui,
peut-tre un peu de jalousie, car l'archevque est galant. Quoi qu'il
en soit, Maulny, lui huitime, va  Brinon, n'y trouve point
l'archevque, qui toit all  une paroisse l auprs, appele
Saint-Florentin, tenir son synode. Il rencontre un fermier  la petite
porte du chteau qu'il maltraite. Un Suisse vient, et un autre homme;
il donne un coup d'pe  l'un au travers du corps, et un coup de
pistolet  l'autre: je pense qu'ils en sont morts. L'abb de Nesmond,
 ce qu'on m'a dit, y survint; il toit l pour ce synode; il lui
voulut faire quelque remontrance. Maulny le maltraite de paroles.
L'abb ne s'effarouche point de cela, et lui persuade de s'en
retourner et d'crire  M. de Sens. Maulny crit; mais  peine l
lettre est-elle partie, qu'il monte  cheval et va faire mille
insolences,  l'archevque tenant son synode. On dit qu'il lui proposa
de se battre en lui disant: Vous tes gentilhomme et d'une race assez
vaillante. On se mit entre eux. Voil tous les Montespan, tous les
Bellegarde, tous les Terme, tous les Gondrin, tous les d'Antin 
cheval, et le marchal d'Albret, leur parent, aussi. L'autre assemble
ses amis de son ct, mais en petit nombre. Enfin on l'obligea,
prenant la chose du ct de la conscience,  venir dans la cathdrale
de Sens sur un chafaud, sans manteau, chapeau, pe, ni gants,
entendre la messe, et aprs, demander pardon  son archevque. Ce
qu'il fit _di muy mal gan_.




LE CAMUS[457],

MAITRE DES REQUTES.


Le Camus, le riche, tant petit garon, alla voir un lion que l'on
montroit dans un jeu de paume sur un thtre. Il n'toit pas bien  sa
fantaisie. Il voulut passer par un bout du thtre, et montoit avec
une chelle, quand le lion, qui toit  l'autre bout (et le thtre
avoit toute la largeur du jeu de paume), en un saut fut  cet enfant,
et avec sa queue l'amne de l'chelle sur le thtre, le manteau
entortill autour de la tte. Il le tenoit dj sous lui, quand d'en
bas un page, peut-tre plutt pour faire niche au lion que pour
secourir l'enfant, lui donna un coup de gaule. Le lion saute vers le
page, et on tira le petit garon en bas en danger de lui rompre le
col; il en fut quitte pour une saigne.

  [457] C'est celui qu'on appelle _Patte-Blanche_. Il se pique
  d'avoir de belles mains.

M. d'Aubigny, de la maison des Stuarts, cadet du duc de Lenox[458],
logeant au faubourg Saint-Germain dans une maison des Jacobins
rforms, qui avoit une entre dans leur jardin, l't, un soir, sans
savoir que deux dogues d'Angleterre, qui gardent leur enclos, eussent
t lchs une demi-heure plus tt que de coutume, il entre sous un
berceau qui n'toit pas loin de son logement. Les chiens le sentent et
lui coupent chemin. Il ne perdit point pourtant le jugement, et,
sachant que cette sorte de chiens principalement ne se jettent point
sur ceux qui ne tmoignent point de peur, il ne fuit point, et avertit
un homme qui toit avec lui, puis il se met  les caresser en anglais.
Il y en eut un qui s'apprivoisa aussitt; l'autre gronda toujours,
cependant il eut le loisir de gagner la porte. Ces mmes chiens
attraprent la jambe d'un voleur de fruits qui se sauvoit par-dessus
le mur, le tirrent  bas et l'tranglrent. Les moines jetrent le
corps par-dessus le mur dans la rue: il n'en fut autre chose (1650).

  [458] Il a le bien de France, et s'est fait d'glise. Il est 
  cette heure chanoine de Notre-Dame, et bon ami des jansnistes.
  (T).

Un homme de Marseille reut en bonne compagnie une cassette. Il crut
que c'toit des essences, et ne la voulut point ouvrir devant je ne
sais combien de femmes qui toient chez lui, de peur d'tre oblig
d'en trop donner. Il se retire sur un balcon qui donnoit sur un
jardin. En ouvrant, le feu prend  une fuse qui eut assez de force
pour faire tomber la cassette dans le jardin, o tout l'artifice et
tous les pistolets qui toient dedans jourent sans faire mal 
personne. Voyez quel fracas cela auroit fait, s'il et ouvert devant
ces dames.

On dit qu'un chanoine de Notre-Dame de Paris tant  l'extrmit, ses
gens s'emparoient de tout ce qu'ils pouvoient attraper. Un singe qu'il
avoit se saisit  l'instant du bonnet carr du chanoine et se le mit
sur la tte. Le malade, qui voyoit cela, se mit tellement  rire,
qu'il se creva un abcs qu'il avoit dans la gorge, et il en gurit.

L'abb de Beauveau, vque de Nantes, poursuivit un jour, en caleon,
ses tenailles  la main, un cordelier contre lequel il s'toit mis en
colre, jusque dans le march de Nantes, qui est proche de l'vch.

Une fois qu'il partoit, tous les ouvriers  qui il devoit vouloient
avoir de l'argent. Son cordonnier lui alla prsenter ses comptes. Je
n'ai point d'argent, lui dit-il.--Mais, monseigneur, de quoi
nourrirai-je mes enfans?--Je n'ai point d'argent, rpta-t-il. Le
cordonnier rognonnoit. L'vque prend la pelle du feu et lui en donne
sur le dos plus de quatre coups. Au sortir de l, le cordonnier trouve
le menuisier,  qui il dit qu'il venoit d'tre pay. Je m'y en vais
donc, dit l'autre.--Oui, oui, reprit-il, il y fait bon. Le menuisier
va. Je n'ai point d'argent.--Mais monseigneur, vous avez bien pay le
cordonnier.--Veux-tu que je te paie en mme monnoie?--Je ne demande
pas mieux? Il le battit tout comme l'autre. Il ne craint que le
marchal de La Meilleraie.




MADAME D'ALINCOURT[459].


Un garon de Paris, nomm M. de Marcognet, fils d'un matre des
requtes appel Langlois, fit amiti avec feu M. d'Alincourt, pre de
M. le marchal de Villeroi, et devint en mme temps amoureux de madame
d'Alincourt, qui toit belle, et dont jusque l on n'avoit encore rien
dit. Il la servit fort long-temps sans en avoir la moindre faveur, et
il ne se pouvoit vanter que d'tre un peu plus obstin que ses rivaux.
Las de cette vaine recherche, il rsolut de tout hasarder, et ayant
remarqu plusieurs fois que la dame, qui toit alors  Lyon, dont son
mari toit gouverneur, se retiroit fort souvent toute seule dans un
cabinet qui toit tout au bout d'un assez grand appartement, et que
ses femmes se tenoient dans un lieu assez loign, ayant remarqu tout
cela, il rsolut de l'y surprendre pour voir s'il ne trouveroit point
l'heure du berger. Dans ce dessein, tant  la chasse avec M.
d'Alincourt, il se laisse tout exprs tomber dans un bourbier afin
d'avoir prtexte de se retirer. M. d'Alincourt continue sa chasse;
Marcognet, de retour, change d'habit, va chez madame d'Alincourt, et
la trouve o il vouloit. Aprs lui avoir cont son accident, il lui
dit  quel dessein il s'toit laiss tomber dans le bourbier, et qu'il
toit rsolu de jouer de son reste. Aprs cela, il va fermer toutes
les portes. Je vous laisse  penser si cette femme fut tonne. Il la
jeta sur un lit de repos; elle se dfendit autant qu'on se peut
dfendre; mais comme il toit beaucoup plus fort qu'elle,  la fin il
en vint  bout, moiti figue, moiti raisin; elle n'avoit os crier de
peur de scandale; peut-tre aussi que le dessein de cet homme lui
avoit sembl une grande marque d'amour. Il lui fit aprs toutes les
satisfactions imaginables. Elle le menaoit de le faire poignarder.
Il ne faut point d'autre main que la vtre pour cela, lui dit-il,
madame; et lui prsentant un poignard: Vengez-vous vous-mme, et je
vous jure que je mourrai trs-content.

  [459] Jacqueline de Harlay, fille du baron de Sancy, marie 
  Charles de Neufville, marquis d'Alincourt, gouverneur de Lyon,
  etc., le 11 fvrier 1596.

Depuis, elle ne fut pas si cruelle, et ses autres galants n'eurent pas
tant de peine que celui-ci.




M. D'ALINCOURT.


Pour M. d'Alincourt, ce n'toit pas un grand personnage. Il s'amusoit,
 la mode de certains gouverneurs de frontires,  vouloir que tous
les courriers fussent lui parler. Une fois, le comte de
Clermont-Lodve, grand seigneur du Rouergue, autrefois assez connu 
la cour sous le nom de marquis de Cessac, couroit la poste sur la
route de Languedoc. Il fallut aller chez M. d'Alincourt  Lyon, car
les matres de la poste ne donnent point de chevaux autrement, et on
les chtiroit s'ils y avoient manqu. Le comte n'toit point connu du
gouverneur, qui, faisant le grand seigneur, demanda ce qu'on disoit 
Paris: On y disoit vpres, monsieur, quand je suis parti. Voyant
qu'on ne parloit pas autrement de s'asseoir, il prend un fauteuil
qu'il gta un peu avec ses bottes crottes; il en donne un autre  un
gentilhomme qui toit avec lui, se couvre, et se met  se chauffer:
c'toit l'hiver. Il cause avec son compagnon, comme s'il n'y et
qu'eux dans la chambre, et quand il eut bien chaud, il fait la
rvrence  M. le gouverneur, qui toit si surpris qu'il n'eut pas le
mot  dire. Il le fut encore bien plus quand, en Languedoc, il vit que
M. de Montmorency faisoit mettre  table ce gentilhomme-l, mme
beaucoup au-dessus de lui: alors il apprit qui il toit.

Une fois ce M. d'Alincourt s'avisa de vouloir tter mademoiselle de La
Moussaye, une grande, vieille et vilaine fille. Elle lui donna un beau
soufflet. C'toit une originale que cette mademoiselle de La Moussaye,
tante de La Moussaye, petit-matre. Jamais il n'y eut une crature
plus mal btie, si malpropre: vous eussiez dit une Bohmienne; de
grands vilains cheveux noirs gras. Elle avoit pour toute
femme-de-chambre un grand laquais. Avec tout cela elle ne manquoit pas
d'esprit et disoit les choses assez plaisamment. Une jolie femme, feu
madame d'Harambure, disoit que de toutes les vilaines btes, elle ne
pouvoit souffrir que La Moussaye. Elle demeuroit avec mademoiselle
Anne de Rohan.




FAURE, PRE ET FILS.


M. Faure toit un bourgeois de Paris, riche de deux cent mille cus.
C'toit un des plus grands avares qu'on ait jamais vus. Il y avoit
trois bches dans la chemine de sa belle chambre. Ces bches avoient
tremp dans l'eau, de sorte que le fagot qu'on mettoit dessous brloit
tout seul et ne faisoit que les faire suer seulement. La compagnie
tant retire, si le feu du fagot les avoit un peu trop sches, on
les remettoit dans l'eau.

Je l'ai vu venir, un jour d't, par le plus beau temps du monde, chez
M. Conrart, son parent, avec son chapeau de pluie: Eh quoi! mon
cousin, lui dit M. Conrart, avez-vous eu peur de la pluie
aujourd'hui?--Je vous assure, dit le bon homme, que j'ai regard 
l'almanach, et il nous menaoit d'orage. Pour moi jamais en ma vie je
n'ai vu un tel chapeau de cocu qu'toit le sien. Le plus beau qu'il
et toit  peu prs comme ceux de ces crieuses de vieux chapeaux. Cet
homme, mal satisfait du sicle, comme toutes les vieilles gens, se mit
 dclamer contre la vnalit des charges, lui qui a un fils qui, avec
son argent, avoit eu bien de la peine  entrer au Parlement, tant il
avoit mal rpondu.

Notre bourgeois, devenu veuf, prit la peine de se jouer  sa servante.
Elle devint grosse, et accoucha d'un enfant qui vcut, au grand regret
du bon homme; car, quand il fut question de fournir pour la
nourriture, il dit que son valet y avoit travaill aussi bien que lui;
le valet fut assez sincre pour l'avouer, et le matre lui retranchoit
tant de ses gages pour donner  la mre de l'enfant. On a mme dit
qu'ils le faisoient lever par moiti.

Le fils devint amoureux de la veuve d'un lieutenant de l'artillerie,
nomm La Barre: cette femme n'avoit que quarante ou cinquante mille
livres de bien, mais elle toit belle et jeune et n'avoit point eu
d'enfants. En rcompense elle est si capricieuse, qu'elle pourroit
quasi passer pour folle. Son premier mari en avoit t si jaloux
qu'il la faisoit garder quand il toit  l'arme. Elle ne sortoit
point, et ne faisoit tout le jour que donner des chaises, comme s'il
ft venu compagnie, et puis elle les remettait comme si la compagnie
toit sortie; et en rangeant et drangeant des siges, elle passoit
toute la journe. Cela a peut-tre contribu  la rendre si peu
raisonnable.

Faure l'pousa clandestinement. Son pre en fit du bruit, mais enfin
on l'apaisa et on confirma le mariage. Ce ne fut pas sans donner
auparavant de bien mauvaises heures  la pauvre femme; car cet homme
alla  la Pissotte[460], o ils avoient t maris, et trouva moyen de
dchirer du registre du cur le feuillet o toit l'acte de la
clbration de leur mariage, et l'ayant en son pouvoir, il lui faisoit
tous les jours des frayeurs pouvantables. Pour se rcompenser du peu
de bien qu'il avoit eu de sa femme, il lui fit porter quatre ans
durant la robe du deuil de son premier mari, car il n'attendit pas le
bout de l'an pour l'pouser. Depuis, elle a toujours t fagote  peu
prs de mme. Il la tient comme prisonnire, et elle n'est gure mieux
en secondes qu'en premires noces.

  [460] On appeloit alors de ce nom le village de Vincennes, qui
  n'a t pendant long-temps qu'un hameau dpendant de la paroisse
  de Montreuil. Il y avoit une chapelle qui fut rige en
  succursale, en 1547, et ne devint paroisse que vers l'anne 1669.
  On n'y comptoit encore en 1709, que cinquante feux et deux cent
  vingt-huit habitants. (Voyez l'_Histoire du diocse de Paris_,
  par l'abb Lebeuf, Paris, 1755, tom. 5, pag. 94 et suivantes)




VANIT DES NATIONS.


Un Espagnol, voyant le feu roi Louis XIII ter son chapeau  plusieurs
personnes qui toient dans la cour du Louvre, dit  l'archevque de
Rouen, avec qui il toit: H quoi! votre roi te son chapeau  ses
sujets?--Oui, dit l'archevque, il est fort civil.--Oh! le Roi mon
matre tient bien mieux son rang; il n'te son chapeau qu'au
Saint-Sacrement; _y de muy mala gana_.[461]

  [461] Et mme mal volontiers. (T.)

Dans la suite des ambassadeurs que le feu roi de Portugal envoya au
feu roi d'Angleterre, il y avoit un homme qui trouvoit le prince de
Galles, aujourd'hui le roi d'Angleterre en titre, fort  son got. Eh
bien! que vous en semble? lui dit quelqu'un.--_Por Dios_, rpondit-il,
_que parece un Portughez._

Les Italiens croient qu'il n'y a qu'eux de sages, et pour dire les
gens de de les monts, ils disent: _delle bestie oltramontane_. Un
Italien regardoit une fois dner le roi Jacques d'Angleterre, et
voyant que ce Roi avoit Buckingham, beau garon, auprs de sa chaise
et lui faisoit force caresses, il va dire d'un ton srieux  un autre
Italien: _Signor mio, sta gente non e mica barbara._

Les Barnois, pour venir  quelque chose de moins gnral, se
ressentent un peu du voisinage des Espagnols, et ils ont plusieurs
proverbes qui font assez voir la bonne opinion qu'ils ont d'eux-mmes.
En voici quelques-uns:

     Lous Biarnez sount su l'autre gent
     Comme l'or el su l'argent.

     Qui a bist Pau
     N'a maj bist un tau.
     Qui a bist Oleron
     A bist tout lou mond[462].
           Ortez
       Grand cose es.
     Qui a bist Morlas
     Po ben dire hlas!

  [462] Notez que ce sont toutes bicoques. (T.)

Feu Galant le pre, avocat fameux, soutenoit  feu M. de Chteauneuf
que tous les Barnois toient fous. En ce temps-l, un M. de Lescun
fut dput  la cour par les glises de Barn; cet homme avoit
beaucoup de vivacit et parloit facilement; le conseil en fut charm.
Ah! dit M. de Chteauneuf  Galant, vous ne sauriez que dire cette
fois-l.--Attendez, monsieur, attendez, rpondit Galant. Or, s'en
allant en poste, ce Lescun se battit avec son postillon; Galant le
sut, et alla trouver M. de Chteauneuf. Eh bien! monsieur, n'avois-je
pas raison de dire: _attendez_?




AVOCATS.


Filleau, aujourd'hui avocat du Roi  Poitiers, plaidant ici pour je ne
sais quelle confrrie du Rosaire, dit que les grains de chapelet
toient autant de boulets de canon qu'on tiroit pour prendre le ciel.

Lambin et Massac, en leur jeunesse, allant se promener, rencontrrent
une vieille qui chassoit des nes; et se voulant railler d'elle:
Adieu, lui disent-ils, la mre aux nes.--Adieu, dit-elle, mes
enfants.

Un avocat huguenot, nomm Perreaux, qui a fait cette ridicule prface
au-devant du livre de M. de Rohan, _Des Intrts des Princes_[463],
plaida une fois pour des marchands portugais; c'toit avant la rvolte
du Portugal, et commena ainsi son plaidoyer: Messieurs, je parle
pour haut et puissant prince roi des Espagnes... et dit tous les
titres de Sa Majest Catholique. Depuis, on l'appela l'avocat du roi
d'Espagne.

  [463] Il y a plusieurs ditions de ce livre. La plus recherche
  est celle que les Elzvirs ont donne en 1641.

La Martellire ne plaidoit gure bien non plus, mais il avoit bonne
tte pour les affaires. Il commena le plaidoyer pour l'Universit
contre les Jsuites par la bataille de Cannes. Cela fit un plaisant
effet, car Dempster, professeur en loquence, avoit publi, un jour
devant, une pigramme latine o il disoit que La Martellire, leur
avocat, n'toit point de ces orateurs qui parlent de la bataille de
Cannes. Il en cota vingt cus  La Martellire pour supprimer cette
pigramme.

Un jour il avoit cit toutes les coutumes du royaume; et quoiqu'il et
harangu fort longuement, il continuoit encore. Le prsident de Harlay
lui dit La Martellire, n'tes-vous pas las? Vous vous tes promen
par toutes les provinces de France.

Un jeune avocat nomm Crtau plaidait pour son pre, aussi avocat:
Messieurs, dit-il, je parle pour monsieur mon pre, matre Pierre
Crtau, avocat en la cour.--Couvrez-vous, dit M. de Harlay, le fils de
M. Crtau.. Ce jeune homme dit bien des sottises. Taisez-vous, lui
dit-il, le fils de M. Crtau; laissez parler votre pre, il en sait
bien autant que vous.

A Toulouse, un jeune avocat commena son plaidoyer par le roi Pyrrhus.
Il y avoit alors un prsident fort rbarbatif qui lui dit: Au fait,
au fait. Quelqu'un eut piti du pauvre garon, et reprsenta que
c'toit une premire cause. Eh bien! dit le prsident, parlez donc,
l'avocat du roi Pyrrhus.

Une fois Langlois plaida fort bien je ne sais quelle requte civile.
Patru, qui l'avoit ou, lui dit: On ne pouvoit mieux plaider cette
requte.--Oh! lui rpondit-il, nous sommes malheureux, nous autres,
nous n'avons point de loisir. Si j'en eusse eu le temps, j'eusse fait
voir que les requtes civiles toient fondes dans saint
Augustin.--Vous avez raison, lui rpliqua Patru en se moquant, c'est
grand dommage que vous n'ayez pu instruire le barreau d'une si belle
chose et si utile. Cet homme ne plaide bien qu' cause qu'il n'a pas
le loisir de mal plaider. Quand il a fait un exorde bien ennuyeux, il
dit qu'il a fait un exorde _ la cicronienne_. Il se croit le plus
loquent ou plutt le seul loquent homme du monde.

Le prsident de Verdun tourmentoit une fois Desnoyers, afin qu'il
abrget, et il n'avoit encore rien dit, sinon: Messieurs, je suis
appelant d'une sentence du juge de Chauleraut...--Qu'est-ce que
Chauleraut? dit le prsident.--Messieurs, c'est pour abrger,
rpondit-il, c'est--dire Chtellerault. On abrge ainsi en crivant.

Comme on plaidoit une cause de mariage, dans la dduction du fait on
trouva des choses capables d'envoyer en bas celui qui toit poursuivi.
Sut l'heure, selon la coutume, on lui donna un avocat pour conseil; ce
fut Desnoyers. Ensuite on trouva  propos d'envoyer cet homme en
prison; mais quand on s'en voulut saisir, on ne le trouva plus. Le
premier prsident demande  Desnoyers o il toit: Il s'en est en
all, messieurs, rpondit Desnoyers.--Et pourquoi?--Parce que je le
lui ai conseill. Vous m'aviez donn pour conseil  cet homme; je lui
ai donn le meilleur conseil que je lui pouvois donner.

Une fois il toit charg d'une cause  la grand'chambre contre
l'avocat du Roi des eaux-et-forts, qui n'toit qu'un jeune fou; mais,
pour faire l'entendu, il avoit pris une requte civile contre des
arrts rendus, il y avoit soixante ou quatre-vingts ans. Quand ce fut
donc  Desnoyers  parler, il dit: Messieurs, depuis soixante ou
quatre-vingts ans que ces arrts sont rendus, personne ne s'est avis
de prendre requte civile  l'encontre; et pourtant voyons quels gens
ont t avocats du Roi depuis ce temps-l. Il y a eu M. Marion, M.
etc., etc. _Ago tibi gratias, Domine_, continua-t-il, _qui ista
abscondisti sapientibus, et revelasti parvulis._ Tout le monde se mit
si fort  rire, qu'il lui fut impossible de poursuivre, et il fallut
remettre la cause au lendemain.

Un autre avocat plaidoit pour la veuve d'un homme qui avoit t tu
d'un coup d'arquebuse, et dans sa narration il fit la posture d'un
homme qui en couche un autre en joue. Le premier prsident de Harlay
lui dit: Avocat, haut le bois, vous blesserez la cour.

Un avocat en plaidant se mit  parler d'Annibal, et toit fort
long-temps  lui faire passer les Alpes: H, avocat, lui dit-il,
faites avancer vos troupes.

A un autre, qui parloit de la multitude de chevaux qu'avoit Xercs:
Dpchez-vous, lui dit-il, avocat, cette cavalerie fourragera tout le
pays.

J'ajouterai quelque chose du prsident de Harlay.

M. Fortia ne vouloit pas qu'il ft de ses juges en une certaine
affaire, et, par l'avis de M. Forget, lui alla chanter des injures,
afin qu'il lui en dt aussi, et qu'on et lieu de le rcuser. Le
prsident le laissa dire, et ne dit jamais autre chose, sinon:
Jsus-Christ! Fortia de retour, Forget lui demande le succs. Il
n'a rien fait, dit-il, que dire Jsus-Christ! Jsus-Christ!--T'es le
diable, dit Forget; il te connot bien. On disoit que Fortia toit de
race de Juifs.

Une fois Fortia avoit vendu du bien d'Eglise. Le premier prsident
lui dit: Puisque vous avez vendu le corps, vous pouvez bien vendre
les biens[464].

  [464] Cette erreur a dj t rfute. (_Voyez_ la note page 193
  de ce volume.)

Le Clerc, surnomm _Torticoli_, conseiller aux requtes, toit fort
son ami, et pria qu'on le voult our en un procs qu'il avoit. Tu
diras quelque sottise, lui dit le prsident. Il vient. Messieurs,
dit-il, mon grand-pre, mon pre et moi sommes dcids  la poursuite
de cette affaire.--Monsieur Le Clerc, dit le prsident, Dieu vous
fasse paix; je le disois bien que vous diriez quelque sottise.

M. de Kerveno, gentilhomme breton, dit au feu Roi: Sire, mes anctres
et moi sommes tous morts au service de Votre Majest.

M. de Harlay ouvroit toujours l'audience  sept heures en t, et
l'hiver avant huit. Il renvoyoit  l'expdient[465] toutes les causes
qu'il pouvoit y renvoyer, et pour le reste il en paraphoit deux pages,
et faisoit dire aux procureurs des communauts: Chargez vos avocats,
car je prendrai ces feuilles, tantt par le bout, tantt par le
milieu. C'toit un grand justicier.

  [465] _L'expdient_ toit un arbitrage sommaire auquel on
  renvoyoit les causes d'une lgre discussion. On obligeoit ainsi
  les avocats  en passer par l'avis d'un confrre plus ancien.

Martinet, plaidant pour une mre, la comparoit  la brebis d'Esope que
le loup, qui toit au-dessus d'elle, accusoit de troubler l'eau.
Gaultier, en lui rpliquant, commena ainsi: Messieurs, on nous vient
faire ici des contes au vieux loup. Ce Gaultier dit que, pour se
rendre immortel, il veut faire imprimer deux cents de ses plaidoyers.
Il a quelque chose de bon quand il ne plaide qu'en procureur[466].

  [466] Cet avocat toit si mordant qu'on l'appeloit _Gaultier la
  Gueule_. C'est de lui que Despraux a dit:

     Je ris quand je vous vois, si foible et si strile,
     Prendre sur vous le soin de rformer la ville,
     Dans vos discours chagrins plus aigre et plus mordant
     Qu'une femme en furie, ou Gaultier en plaidant.    (_Satire_ IX.)

On plaida, il y a dix ans, une cause  la Tournelle, dont voici le
fait. Un tailleur de Coulommiers pousa une fille qui prit la peine
d'accoucher le soir de ses noces. Cet homme la presse de dire qui
toit le pre de cet enfant; elle confesse que c'est son propre
cousin-germain. Le mari rend sa plainte, et le procureur du Roi se
rend partie. Depuis, cet enfant meurt. On conseille au mari, puisque
aussi bien il ne pouvoit pas faire rompre le mariage (et cela me fait
croire qu'il avoit couch avec elle, et qu'elle ne se dlivra qu'aprs
que le mariage eut t consomm), on lui conseille donc d'exposer par
une requte qu'il confesse qu'il s'est jou avec sa femme six mois
avant que de l'pouser, mais que comme il pensoit que les enfants ne
pouvoient venir  bien  ce terme-l, il n'avoit pas cru que ce ft de
lui; que depuis, l'enfant tant mort, il avoit bien vu que c'toit
qu'il ne pouvoit vivre, tant venu avant le temps, et qu'il
reconnoissoit qu'il toit produit de ses oeuvres, qu'il se contentoit
de sa femme, et qu'il demandoit que silence ft impos aux autres
parties, car, outre le procureur du Roi, le pre de la fille s'toit
joint  son gendre. Martin, surnomm _Cochon_, il y en a un autre,
surnomm _Dindon_, plaida cette cause pour le tailleur, car le
procureur du Roi ne voulut pas donner les mains; et sur appel, le
Parlement en fut saisi. En dduisant le fait, il dit qu'on ne devoit
pas trouver trange qu'un homme qui voit accoucher sa femme le premier
soir de ses noces, se laisse emporter  ses premiers mouvements, et
principalement tant persuad qu'un autre toit le pre de cet enfant;
car, ajouta-t-il, messieurs, on lui mit cela si avant dans la tte,
et en disant cela il faisoit les cornes avec les deux doigts du milieu
et les porta vers sa tte, comme on fait pour marquer l'endroit du
corps dont on parle. L'audience se mit  rire, mais le prsident de
Nesmond s'en mit en colre. L'avocat dit encore quelque gaillardise,
dont le prsident s'irritoit de plus en plus. Enfin, dit-il,
messieurs, que voulez-vous? c'est un pauvre tailleur qui a mal pris
ses mesures. Alors le prsident fut contraint de rire lui-mme.
Cependant, admirez le jugement de l'avocat: il faisoit rire  la
vrit, mais c'toit de sa partie. M. Talon, avocat-gnral, se leva
et dit qu'il n'y avoit aucune difficult; que, puisque le mari se
contentoit, les autres n'avoient rien  dire; et que, pour la femme,
on ne devoit point avoir gard  l'aveu qu'elle avoit fait, car les
femmes ne sont comptes pour rien[467]; et cela est si vrai,
ajouta-t-il, que les rabbins disent, pour montrer qu'elles ne doivent
point tre considres, qu'au jour du jugement les femmes
ressusciteront dans le corps de leurs maris, et les filles dans le
corps de leurs pres, et partant je conclus que les parties soient
mises hors de cour et de procs. Ces conclusions furent suivies.

  [467] La sienne pouvoit compter pour quelque chose, car elle le
  faisoit souvent enrager. (T.)

Un autre avocat, nomm Rose, dit au prsident, qui lui disoit:
Rose, il faudra rpondre  tout cela.--Monsieur, la mche est sur le
serpentin.

Cet homme a une maison  Vaugirard; des dames y allrent pour lui
parler d'une affaire qui pressoit; il en trouva une  sa fantaisie, et
lui dit qu'elle avoit des yeux de velours et des joues de satin. Elles
lui demandrent pourquoi il ne faisoit pas faire des alles plus
larges. Il leur rpondit que c'toit bien assez qu'on s'y pt promener
trois. Mais nous n'y pouvons passer deux de front.--Cela m'arrive
tous les jours, reprit-il, car j'ai  ma main droite l'appelant, et 
ma main gauche l'intim[468].

  [468] Les sacs du procs. (T.)

M. Lout, depuis conseiller au parlement de Paris, tant lieutenant
particulier  Angers, allant en habit dcent recevoir le prsident
Barillon, pre du dernier mort, le trouva  sa fentre jouant du
flageolet. Le prsident ne le voyant point, M. Lout quitte sa robe et
se met  danser; le prsident se retourne et lui demande ce que cela
vouloit dire: C'est, lui dit-il, monsieur, que je danse  la note
qu'il vous plat de me sonner.




LE MARQUIS D'ASSIGNY[469].


Le marquis d'Assigny toit frre de feu M. le duc de Brissac. C'toit
un Don Quichotte d'une nouvelle manire. Il lui est arriv plusieurs
fois d'envoyer dans les forts de Bretagne pour l'avertir, quand il
viendroit en certains endroits, o il passoit exprs, qu'une dame
toit retenue par force dans un chteau, ou quelqu'autre aventure de
chevalerie; et content d'avoir fait semblant d'y aller, il retournoit
par un autre chemin  sa maison.

  [469] Charles de Coss, marquis d'Acign.

Il dpchoit quelquefois des gentilshommes  M. le cardinal de
Richelieu, ou du moins on les voyoit partir, afin de faire accroire
qu'il avoit part aux affaires. Une fois Le Pailleur en rencontra un
sur le chemin de Paris, qui avoit t nourri page de notre marquis.
Cet homme, qui n'toit pas moins fou que son matre, lui disoit: Ah!
monsieur, l'admirable homme que M. le marquis! au retour de la chasse,
il ne m'a pas permis de rentrer dans le chteau; il m'a donn ce
paquet que vous voyez; et, en disant cela, il lui montra un paquet de
lettres gros comme la tte. Faites diligence, m'a-t-il dit, car il y
va du service du Roi. Il faut avouer, ajouta ce pauvre fou, qu'on
apprend bien  vivre chez Monsieur. Que penseriez qu'il fait pour nous
aguerrir? Il fait que quelqu'un, comme nous venons de nous mettre 
table, vient crier: _Aux armes, les ennemis approchent._ Aussitt
chacun court  ses armes, et nous courons quelquefois une demi-lieue
jusqu' ce qu'on nous vient dire qu'ils se sont retirs. Deux autres
gentilshommes et moi sommes toujours auprs de Monsieur, de peur qu'il
ne s'engage trop avant parmi les ennemis; aussi nous tient-il pour les
plus vaillants. Aprs, nous retournons dner. Le Pailleur disoit que
ce bon gentilhomme parloit si srieusement, qu'on ne savoit s'il
croyoit qu'effectivement les ennemis parussent, quand on venoit donner
l'alarme.

Ce monsieur le marquis traitoit un jour bon nombre de gentilshommes.
Ses propos de table toient toujours de quelque bel exploit de guerre.
Ce jour-l on parla fort des neuf preux, et entre autres d'Alexandre,
d'Annibal et de Csar[470]. Un de la troupe, plus veill que les
autres, et peut-tre, aussi, las d'entendre tant de fariboles, se mit
 dire qu'on faisoit trop d'honneur  ces gens de ne parler point de
leurs vices; qu'Alexandre toit un ivrogne, qu'il avoit tu Clytus,
etc. etc.; Csar un dbauch, un tyran, et Annibal un f.... borgne. A
peine eut-il prononc ces blasphmes, que le marquis se lve et lui
fit signe de le suivre dans un coin de la salle; l, il lui dit: Je
ne sais pas de quoi vous vous avisez de m'offenser de gat de coeur
comme cela. L'autre, le voyant parler si srieusement, eut quelque
frayeur, et crut que c'toit tout de bon. Il lui rpond qu'il n'a
jamais eu intention de le fcher, et qu'il ne sait pas en quoi il lui
peut avoir dplu. Pourquoi est-ce donc, continua le marquis, que vous
dites du mal d'Alexandre, d'Annibal et de Csar?--Ah, monsieur, dit le
gentilhomme qui entendoit raillerie, je ne savois pas, ou Dieu me
damne! qu'ils fussent ni de vos parents ni de vos amis; mais je
rparerai bien le tort que je leur ai fait; et tout d'un temps, avant
que de se remettre  table, il se fait apporter  boire, et boit 
Alexandre et  tous les autres, et se fit faire raison.

  [470] Les autres sont: Josu, David, Charlemagne, Artus, Godefroi
  de Bouillon. (T.)

Ce M. d'Assigny et sa femme[471] ont fait le plus chien de mnage
qu'on ait jamais fait. Il l'a accuse de supposition, et elle, lui,
d'impuissance. Messieurs de Brissac ont hrit de ce fou-l.

  [471] Hlne de Beaumanoir, marquise d'Acign.




LE DUC DE BRISSAC[472].


Son an, le feu duc de Brissac, toit une grosse bte. On appeloit sa
femme le duc _Guyon_: elle se nommoit Guyonne[473]; c'toit elle qui
faisoit tout. Il aimoit tant les pommes de reinette, que, pour bien
louer quelque chose, il ajoutoit toujours _de reinette_ au bout,
tellement qu'on lui a ou dire quelquefois: C'est un honnte homme
_de reinette_.

  [472] Franois de Coss, duc de Brissac, mourut  l'ge d'environ
  soixante-dix ans, le 3 dcembre 1651.

  [473] Guyonne Ruelan. (_Voyez_ ci-dessus l'article de
  Rocher-Portail, son pre, pag. 237 de ce volume.)




BIZARRERIES ET VISIONS

DE QUELQUES FEMMES.


Une fille de Paris fut long-temps recherche par un homme qui la
vouloit pouser; mais quoique ce ft son avantage, elle ne s'y put
jamais rsoudre, et le lui dclara  lui-mme plusieurs fois. Cet
homme ne se rebutoit point pour cela, et continuoit de la voir. Un
jour il la trouve seule, il la presse, et ayant rencontr l'heure du
berger, il en obtint plus d'une fois ce qu'elle avoit rsolu de ne lui
jamais accorder. Elle devient grosse; il la va voir, et lui dit qu'il
est tout prt  l'pouser. Cette fille lui rpond qu'il est vrai
qu'elle est en danger de se perdre, mais qu'elle le hait plus que
jamais; qu'elle ne comprend point comme quoi elle l'avait laiss
faire, et qu'elle n'en sauroit dire de raison; enfin il n'en put venir
 bout, et cessa de l'importuner. Je n'ai jamais pu savoir le nom de
la fille ni de l'homme, car on ne me les a pas voulu dire, mais la
chose est vritable.

Au commencement de la rgence de la feue reine Marie de Mdicis, une
mademoiselle Violan devint si folle d'un cavalier, que, sans se
soucier de toute la parent qui s'en remua, elle prit ce qu'elle put 
son mari, et alla chez cet homme, qui fut si sot que de la garder
trois jours dans son logis. On informe contre lui, on obtient prise de
corps. M. d'Humires, avec quatre cents chevaux, le sauve et le tire
hors de Paris. On dcrte contre M. d'Humires. Enfin cette femme
revint, et depuis elle fut aussi folle de son mari qu'elle l'avoit t
du cavalier, et cela a dur tant qu'elle a vcu.

Un garon de fort mdiocre condition de Paris, qui tranoit toujours
une pe, badinoit fort avec les filles de son quartier, et en mettoit
quelques-unes  mal. Un jour, amoureux de la fille d'un mercier, il
trouve moyen, sous de faux donner--entendre, de la mener promener au
bois de Vincennes, et lui fait faire bonne collation. On ne fait pas
tant de faons parmi ce petit monde; aprs il lui dit son besoin et la
presse fort; elle rsiste et lui arrache quelques cheveux. Lui,
enrag, met l'pe  la main et la menace de la tuer: Ah! lche, lui
dit-elle, mettre l'pe  la main contre une fille! Ce garon,
surpris et confus, laisse tomber son pe. Elle fut si touche de son
tonnement et le prit si fort pour une marque d'amour, qu'aprs elle
lui laissa tout faire.

Une Italienne, qui est marie  un gentilhomme en Champagne, eut une
fantaisie de se faire jeter du pltre sur le visage, comme on fait 
une personne morte pour avoir sa figure en pltre. Elle crut qu'en se
mettant une canule  la bouche pour respirer, cela ne lui pourroit
faire du mal; elle en pensa pourtant touffer. Cela fut fait
secrtement. On tire sa figure en cire; elle se fait faire des bras et
des mains, et habille cette figure d'une de ses robes. Aprs, il lui
vient une autre vision. Elle prend son temps que tout le monde toit
hors du logis, pour feindre qu'elle se trouvoit fort mal. On met la
figure sur le lit, les rideaux tirs. On va qurir ses beaux-frres,
car elle toit veuve. Il y en avoit un qui l'aimoit tendrement. Le
mdecin qu'ils avoient amen la trouva froide: ce beau-frre est au
dsespoir, il croit qu'elle se meurt, quand tout d'un coup il la voit
sortir de sa garde-robe. Cet homme en fut si fort en colre qu'il mit
la figure en mille pices.




GENS GURIS OU SAUVS

PAR MOYENS EXTRAORDINAIRES.


Feu M. le prince de Cond, passant  Saint-Pierre-le-Moutier, prs
Nevers, comme le prvt alloit faire pendre un homme, le pendart eut
assez de jugement pour dire qu'il avoit quelque chose d'importance 
dcouvrir  M. le duc pour le service du Roi. M. le Prince voulut bien
l'entendre. On fait retirer tout le monde: Monseigneur dit-il  M. le
Prince, dites, s'il vous plat,  Sa Majest que vous avez trouv ici
un pauvre homme bien empch. M. le Prince se mit  sourire, et dit
au prvt: Monsieur le prvt, gardez-vous bien de faire excuter cet
homme-l que vous n'ayez de mes nouvelles. Il en fit le conte au Roi
et obtint sa grce.

Un soldat franois qui toit au service des Etats des Provinces-Unies,
s'tant trouv engag avec quelques autres en je ne sais quel crime,
il fut condamn  tirer au billet avec eux  qui seroit pendu; mais il
ne voulut jamais tirer, et l'officier, selon la coutume, fut oblig de
tirer pour lui, et tira le billet o il y avoit crit _Potence_. Le
soldat en appelle, dit qu'il n'avoit point donn ordre  l'officier de
tirer pour lui, que ce n'avoit point t de son consentement, et fit
tant de bruit que cela vint aux oreilles de feu M. de Coligny, fils
an du marchal de Chtillon, qui commandoit alors le rgiment de son
pre, et ce soldat toit de ce rgiment. Cela lui sembla plaisant; il
l'alla conter au prince d'Orange[474], qui, aprs en avoir bien ri,
fit grce  ce soldat, qui avoit si bonne envie de vivre.

  [474] Henri, pre du dernier mort. (T.)

On conte qu'un autre soldat qui servoit aussi les Etats, ayant t
condamn  tre pendu, fit demander au mme prince d'Orange qu'il lui
ft permis de faire publier par toutes les troupes que s'il y avoit
quelqu'un qui voult tre pendu pour lui, il lui donneroit quatre
cents cus qu'il avoit. La proposition sembla si extravagante, que,
pour en rire, on ne voulut pas refuser ce qu'il demandoit; mais on fut
bien surpris quand un vieux soldat anglois se prsenta pour tre pendu
au lieu de l'autre. Le prince d'Orange lui demanda de quoi il
s'avisoit. Le soldat lui dit que depuis trente ou quarante ans qu'il
servoit messieurs les Etats, il n'en toit pas plus  son aise; qu'il
avoit une femme et des enfants, et que, s'il venoit  tre tu, il ne
leur laisseroit rien; au lieu que, s'il toit pendu pour cet autre, il
leur laisseroit quatre cents cus pour leur aider  vivre. Le prince
fut touch de cet excs d'amour paternel. Il donna la vie au criminel,
 condition qu'il laisseroit les quatre cents cus  ce vieux soldat,
qui gagna par cette gnrosit de l'argent et de l'estime.

Les Anglois sont fort sujets  se pendre. Un homme  Londres se laissa
gagner par un crancier d'un de ses amis qui avoit une prise de corps
contre son dbiteur, mais ce dbiteur ne sortoit point de chez lui.
Que fait cet homme? Pour le faire sortir, il s'avise de faire
semblant de se pendre  un arbre qui toit devant la porte de ce
dbiteur. L'autre, qui toit  la fentre, court pour l'en empcher.
Les sergents cachs sortent et le prennent. Celui qui faisoit semblant
de se pendre s'amusa un peu trop  regarder ce qui se faisoit; il
avoit dj la corde au col; en se tournant, il fait tomber le
tabouret, et demeure pendu. C'toit de bon matin, et en un quartier
fort recul; de sorte que ce coquin fut pendu comme il le mritoit. M.
de Fontenay-Mareuil me l'a cont: il toit alors ambassadeur en
Angleterre.

Henri IV allant  Sdan, M. de Bassompierre, M. de Bellegarde et
autres rencontrrent un homme de la ville, et lui demandrent s'il n'y
avoit point de filles de joie  Sdan. Il n'y en avoit qu'une, dit
cet homme, mais on la doit pendre demain, car on les punit de mort
quand elles sont convaincues. Nos cavaliers, touchs de compassion,
donnent l'un une bague, l'autre de l'argent  ce bourgeois, 
condition qu'il iroit de leur part prier M. de Bouillon de diffrer
l'excution d'un jour seulement. Il le fit. Le lendemain, le Roi y
entra; voil tous les galants  ses genoux pour demander la grce de
cette pauvre pcheresse. Le Roi les renvoya  M. de Bouillon, et
l'appelant, lui dit: Mon cousin, cela dpend de vous; nous ne sommes
plus en France. M. de Bouillon l'accorda, non sans quelque
difficult, et mit au bas de la grce: Grce signe en prsence du
roi de France.

Henri III passa  la Croix-du-Trahoir comme on pendoit un homme. Ce
pauvre diable cria: Grce, Sire, grce. Le Roi, ayant su du greffier
que le crime toit grand, dit en riant: Eh bien, qu'on ne le pende
point qu'il n'ait dit son _In manus_. Le galant homme, quand on en
vint l, jura qu'il ne le diroit de sa vie; qu'il s'en garderoit bien,
puisque le Roi avoit ordonn qu'on ne le pendt point qu'il n'et dit
son _In manus_. Il s'y obstina si bien, qu'il fallut aller au Roi,
qui, voyant que c'toit un bon compagnon, lui donna sa grce.

Feu M. le Prince, ayant pris une petite ville en Languedoc durant les
guerres de la religion, choisit soixante-quatre personnes pour tre
pendues. Un jeune homme qui avoit dj la corde au col, entendant dire
qu'un seigneur avoit t fort bless, et de quelle manire on le
traitait, dit: On le tuera; je le gurirois en trois semaines. M.
Annibal, frre naturel de M. de Montmorency, oyant cela, demanda s'il
toit chirurgien. Il dit que oui, et obtint qu'on lui donnt la vie, 
condition qu'il guriroit le bless. Le jeune homme n'avoit garde de
ne point accepter la condition; mais en effet il le gurit. Annibal,
quoique ce garon ft huguenot, le fait chirurgien de son rgiment. Ce
rgiment est envoy en garnison dans les Cvennes, en une place que M.
de Rohan prit  discrtion. Il choisit mme nombre de soixante-quatre
pour tre pendus. Ce garon s'y trouve encore; comme on le menoit, il
reconnot un ministre qu'il avoit vu  Annonay en Vivarais, lieu de sa
naissance, avec un autre ministre assez clbre, nomm M. Le Faucheur,
qui demeuroit chez le pre de ce jeune homme[475], en cette petite
ville-l, lorsqu'il y toit ministre. Ce ministre se souvint de
l'avoir vu, et dit  M. de Rohan qui il toit, et en obtint la grce.
Ce garon va en conter l'histoire  M. Le Faucheur, qui lui conseilla
de se retirer chez son pre, de peur du _tertia solvet_; ce qu'il fit.

  [475] Il a fait le _Trait de l'action et de la prononciation de
  l'Orateur_. (T.)



LA PRINCESSE D'ORANGE, LA MRE[476].


Elle est de la maison de Solms, une fort bonne maison d'Allemagne.
Elle vint en Hollande avec la reine de Bohme, non pas en qualit de
fille d'honneur, mais toutefois nourrie  ses dpens. M. d'Hauterive
de l'Aubespine[477], frre de feu M. de Chteauneuf, depuis gouverneur
de Brda, se mit  lui en conter[478], et en dit beaucoup de bien au
prince Maurice, qui, craignant que son frre ne s'allit  quelque
maison qui lui ft  charge, et qui l'engaget dans quelque parti,
lui dit qu'il falloit qu'il l'poust ou qu'il l'pouseroit lui-mme.
Le prince Maurice avoit raison, car il toit bien las de ses cousins,
les Chtillon, qu'il avoit sur les bras. Ainsi, la voil femme de
celui qui devoit succder au prince Maurice, elle qui n'avoit pas sept
mille cus pour tout bien, qui toit petite et mdiocrement jolie.
Elle ne fut pas long-temps  apprendre  faire la princesse, car
Maurice mourut bientt aprs[479]. On conte une chose assez notable de
la fin de ce grand homme. Etant  l'extrmit, il fit venir un
ministre et un prtre, et les fit disputer de la religion; et aprs
les avoir ous assez long-temps: Je vois bien, dit-il, qu'il n'y a
rien de certain que les mathmatiques[480]. Et ayant dit cela, se
tourna de l'autre ct et expira.

  [476] milie de Solms, fille de Jean-Albert, comte de
  Solms-Brunsfelds, femme de Henri-Frdric de Nassau, prince
  d'Orange, mourut en 1675.

  [477] Franois de l'Aubespine, marquis d'Hauterive, gouverneur de
  Brda, mourut en 1670.

  [478] On fait deux ou trois plaisants contes de ce M.
  d'Hauterive. Il avoit un cuisinier qui pioit toujours trop. Il
  le menaa long-temps de l'envoyer aux Moluques chercher des
  piceries, puisqu'il aimoit tant  picer. Enfin cet homme ne se
  corrigeant point pour tout cela, il lui commanda de faire des
  pts et de les porter dans un vaisseau qui alloit aux Indes
  orientales. Il feignoit que c'toit un prsent qu'il faisoit 
  quelqu'un de ce navire. Cependant il avoit donn le mot au
  capitaine de faire boire le cuisinier et de lever pendant ce
  temps-l les ancres. Ainsi le pauvre cuisinier fit le voyage, et
  aprs il faisoit tout trop doux, tant il avoit peur d'y
  retourner.

  Une fois il avoit un valet  tte frise qui ne faisoit que
  coqueter tout le jour. Il le menaa de le faire tondre, s'il ne se
  tenoit davantage au logis. Enfin ce garon ne se pouvant captiver,
  un beau matin il fit venir un barbier, et fit tondre le galant si
  ras que de six mois il ne sortt de sa garde-robe.

  La maison de l'Aubespine, dont est ce M. d'Hauterive, est, je
  pense, la meilleure de Paris. L'oncle de M. d'Hauterive et de M.
  de Chteauneuf toit secrtaire d'tat, et portoit l'pe. Il
  mourut sans enfants. Son frre, qui toit un vieux conseiller
  d'tat fut son hritier. D'Hauterive prit l'pe et l'autre la
  robe. tant venu  Paris pour la succession de M. de Chteauneuf,
  il donna un jour  dner  M. de Turenne, et comme on toit 
  table, au lieu de se moucher avec son mouchoir, il se presse une
  narine et fait autant de bruit qu'un pistolet. Rumigny, qui toit
  auprs de M. de Turenne, s'cria  ce bruit: Monsieur,
  n'tes-vous point bless? Ce fut un clat de rire le plus grand
  du monde. (T.)

  [479] Le prince Maurice mourut le 23 avril 1625.

  [480] On conte d'un prince d'Allemagne fort adonn aux
  mathmatiques, qui, interrog  l'article de la mort par un
  confesseur s'il ne croyoit pas, etc.: Nous autres
  mathmaticiens, lui dit-il, croyons que 2 et 2 sont 4, et 4 et 4
  sont 8. (T). C'est mot pour mot ce que dit Sganarelle de Don
  Juan, acte 3, scne 2 du _Festin de Pierre_, dans les exemplaires
  non cartonns de l'dition des _OEuvres de Molire_ de 1682.

Notre princesse gouverna enfin son mari, et se mconnut tellement
qu'elle traita avec une ingratitude trange la reine de Bohme, sans
qui elle seroit morte de faim, et qui avoit travaill  son mariage
comme si c'et t sa fille. Mais la feue Reine-mre[481], qui toit
la plus glorieuse personne du monde, vengea un peu cette pauvre reine,
car elle ne se dmasqua ni pour le prince d'Orange ni pour la
princesse. Il est vrai qu'elle ne traita pas trop bien cette reine
mme, car elle ne baisa point ses filles. La reine de Bohme en eut un
dpit trange, et ne la reconduisit que jusqu' la porte de son
antichambre. La Reine-mre fut si sottement fire, qu' Anvers, o on
la reut admirablement bien, elle ne daigna se dmasquer que dans la
grande glise. Ce fut pourtant elle qui fit le mariage de la princesse
d'Angleterre avec le feu prince d'Orange[482]. Il est vrai qu'elle ne
leur fit pas l un grand service.

  [481] Marie de Mdicis.

  [482] Henriette-Marie Stuart, fille de Charles Ier, pousa
  Guillaume, fils de la princesse d'Orange et de Frdric-Henri
  dont l'_Historiette_ suit celle-ci. Ce prince mourut en 1650,
  laissant sa femme enceinte d'un fils qui rgna en Angleterre sous
  le nom de Guillaume _III_.

Pour revenir  la princesse d'Orange, elle traita fort mal son fils,
aprs la mort de son mari, et elle fut cause que sa belle-fille et sa
fille, qu'elle avoit marie avec l'Electeur de Brandebourg, ne se
voyoient point quand elles taient toutes deux en Hollande, car elle
vouloit que l'lectrice passt la premire, parce qu'un lecteur est
plus qu'un prince d'Orange, et n'avoit point gard  une royaut
abattue, ou du moins qu'on alloit abattre. On n'a jamais vu une femme
si avare; ni elle ni son mari autrefois n'ont jamais assist ni le feu
roi d'Angleterre[483], ni celui-ci[484], ou du moins 'a t si peu de
chose que cela ne vaut pas la peine qu'on en fasse mention. Durant la
vie de son fils, elle a pris  toutes mains. Elle tire du roi
d'Espagne, elle tire du roi de France, et est  qui plus lui donne.
Elle, Kunt et Pauw gouvernoient tout.

  [483] Charles Ier.

  [484] Charles II.

Depuis la mort de son fils, elle et sa belle-fille sont plus mal que
jamais. Il semble qu'elle s'attache entirement  l'Electeur de
Brandebourg, car elle laisse ruiner le petit prince d'Orange. Quatre
ou cinq Anglois affams pillent la mre, qui est tutrice. Les tats,
et surtout la province de Hollande, ne sont pas fchs que la maison
de Nassau ne soit plus si puissante[485]. Si cela continue, il sera
gueux, lui qui avoit douze cent mille livres de rente.

  [485] A cause de l'entreprise du dernier mort sur Amsterdam;
  apparemment il se vouloit faire souverain. On a cru mme qu'il
  avoit t empoisonn dans sa petite-vrole, d'autres disent que
  la limonade l'a tu. (T.)




LE PRINCE D'ORANGE, LE PRE[486].


Pour se rendre plus puissant envers les gens de guerre, il laissa,
contre l'ordre, traiter des charges. La premire qui fut vendue fut
une enseigne qu'un nomm Chenevy, fils d'un Huguenot, marchand drapier
 Paris, acheta cinq cents cus. Le capitaine qui la lui avoit vendue
se fit habiller d'carlate lui et ses enfants, et on disoit que
Chenevy l'avoit pay en carlate.

  [486] Frdric-Henri de Nassau, prince d'Orange, stathouder de
  Hollande, frre du clbre Maurice de Nassau, n  Delft le 28
  fvrier 1584, mort  Munster le 14 mars 1647. Il a laiss des
  _Mmoires_ (de 1621  1646); Amsterdam, 1733, in-4.

Le feu cardinal de Richelieu et lui se hassoient  cause d'Orange;
car le cardinal, pour mettre cette part dans sa maison et se faire
prince, fit surprendre la citadelle, ou pour mieux dire, gagna
Walkembourg qui y commandoit. Le prince d'Orange, moyennant quarante
mille cus que cela lui cota, fit tuer Walkembourg dans la ville,
chez sa matresse, et remit la citadelle en sa puissance. Le cardinal
et pu la lui ter par justice,  cause de M. de Longueville, qui tous
les ans fait un acte pour viter prescription. Il y a de grandes
prtentions; cela vient de la maison de Chlons; mais il et fallu un
sige, et durant un sige on a le loisir de remuer bien des machines.
Depuis, ils se firent le pis qu'ils purent l'un  l'autre.

Le cardinal lui donna de l'altesse pour le rendre suspect aux
tats[487]. L'Angleterre lui en donna sans penser plus loin; lui,
mordit  la grappe, et fit prier Dieu pour lui dans les prires
publiques.

  [487] Il ne recevoit auparavant que la qualification
  d'_Excellence_.

Les tats voulurent qu'on dclart la guerre  l'Espagne, parce
qu'encore que nous les assistassions, leur pays ne laissoit pas d'tre
le thtre de la guerre. Puis la bataille de Nertlingue avoit fort
affoibli les Sudois. On gagna la bataille d'Avein, et au lieu d'aller
 Namur qu'on et pris (car l'pouvante toit si grande qu'on a dit
que le cardinal-infant faisoit tenir un vaisseau prt pour s'en
aller), on s'en alla pour joindre le prince d'Orange,  qui on avoit
crit qu'on lui envoyoit les marchaux de Chtillon et de Brez pour
faire ce qu'il jugeroit  propos. Lui les fit languir long-temps dans
le sige, et ne se hta point de sortir. Quand il fut joint, on prend
Diest, qu'il fait traiter de rebelle, disant qu'il toit baron de
Diest. Aprs on va  Tillemont. Il y avoit l-dedans des vivres pour
nourrir notre arme toute la campagne. M. de Chtillon,  cause de
cela, fit tout ce qu'il put pour empcher de la faire emporter
d'assaut, et durant qu'ils disputoient, les Anglois d'un ct, et les
Franois,  leur exemple, de l'autre, ces derniers la prirent de
force. On saccagea tout, on vola dans les glises mmes, et depuis,
dans les libelles imprims durant la ngociation de Munster, on 
reproch aux Franois qu'une abbesse ayant dit qu'elle toit pouse de
Jsus-Christ, un Franois avoit rpondu en riant: Eh bien, nous
ferons Dieu cocu. Il y eut en rcompense un Franais qui fit une
action de vertu. C'est le fils d'un ministre de Sdan, nomm de Vesne.
Il toit alors secrtaire de feu M. de Bouillon. Une fille de qualit,
jugeant  sa mine qu'il toit homme d'honneur, se mit en sa
protection. Il la fit marcher devant lui et la suivit le pistolet  la
main. Le prince d'Orange, M. de Bouillon et d'autres le rencontrrent
et lui dirent en riant qu'il lui en falloit des plus belles. Il les
laisse dire et la mne en lieu de sret. Depuis, de temps en temps,
il reoit des civilits des parens de cette fille.

Pour affamer notre arme, le prince d'Orange la fit aller  Louvain.
Il avoit vingt mille hommes et nous trente mille. On ne l'attaqua
point de force, exprs pour nous faire consumer nos vivres, comme il
fit.

Tant que le cardinal de Richelieu a vcu, le prince d'Orange n'a rien
voulu faire. Il y en a qui croient qu'il ne vouloit point s'exposer
que son fils ne ft en ge de lui succder. Mme depuis la rgence, il
n'a contribu qu'en dpit de lui  nos conqutes. Il est vrai qu'en
cela il pouvoit alors tre d'accord avec les Etats, qui craignoient de
nous avoir pour voisins.

Quand ils envoyrent leurs vaisseaux  Gravelines, ils ne croyoient
pas que nous les prendrions. Pour Dunkerque, il affoiblit notre arme
en nous obligeant  lui envoyer six mille hommes avec le marchal de
Gramont; et quant  Hulst, il ne vouloir point passer si le marchal
de Gassion ne lui et fait le chemin avec deux mille hommes. Le Sas de
Gand ne fut pris qu' cause que dix-huit ou vingt Franois, qui  la
vrit toient de leurs troupes, passrent le canal  la nage, tirant
un pont de jonc aprs eux.

Lorsqu'il fut matre du fort de la Perle, auprs d'Anvers, ceux
d'Anvers se croyoient perdus. Mais les Etats, ou du moins la province
de Hollande, ne voulut pas qu'on prt cette ville  cause d'Amsterdam,
dont la rade est mal assure, et qu'on quitteroit volontiers pour
transporter tout le commerce  Anvers, comme autrefois, car l'Escaut,
le long du quai d'Anvers, a soixante brasses de profondeur, au lieu
que les grands vaisseaux n'approchent point plus prs d'Amsterdam que
de la distance qu'il y a de l au Texel, o il s'en est perdu grand
nombre.

A sa dernire campagne, on lui proposa de donner le commandement  son
fils. Il le fit, mais il s'en repentit aussitt. C'toit un grand
fourbe; mais il fit un grand pas de clerc de s'allier avec le roi
d'Angleterre.




M. DE MAYENNE[488].


Le dernier duc de Mayenne, fils du duc de Mayenne de la Ligue, toit
un homme fort bien fait, plein de coeur, plein d'honneur, et sur la
parole duquel on auroit tout hasarde. Il toit en grande rputation.
Ce n'toit pas un homme d'une grande vivacit d'esprit, mais il avoit
un grand sens. Il a t galant. Le tour que fait Hilas dans
l'_Astre_, par le moyen d'un miroir o il avoit mis son portrait, est
une malice que M. de Mayenne fit  son frre, le comte de Sommerive,
et que le comte de Sommerive ne lui voulut jamais pardonner. Cela
arriva  Soissons, et Dorinde en cet endroit-l est une madame Payot,
femme d'un trsorier de France, au bureau de cette ville-l.

  [488] Henri de Lorraine, duc de Mayenne, grand-chambellan de
  France, gouverneur de Guienne, fils du ligueur, mort sans
  postrit en 1621,  l'ge de quarante-trois ans, au sige de
  Montauban.

J'ai vu  Bordeaux une dame qu'on appeloit madame de Tastes, qui avoit
un fils fort bien fait. On disoit qu'il toit fils de M. de Mayenne.
Ce garon mourut fort jeune. Je me souviens que comme nous tions
enfants, on joua  Bordeaux une tragdie d'_Ixion_, o l'on
reprsentoit les enfers. Les autres enfants qui allrent sur le
thtre ne vouloient point approcher de ces enfers; celui-l seul alla
hardiment partout. On disoit tout haut: Voyez, il ne se dment
point. Cette femme,  ce qu'on m'a dit, quelquefois en l'embrassant,
ne pouvoit s'empcher de l'appeler _mon petit prince_.

M. de Mayenne a t regard du peuple comme descendu de ces dfenseurs
de la foi catholique; de sorte que quand il fut tu  Montauban d'un
coup de mousquet dans l'oeil, comme il regardoit entre des gabions, le
peuple de Paris s'mut, et alla brler le temple de Charenton. Celui
qui l'avoit tu fut pendu par sa faute. Cet homme fut pris comme il se
sauvoit de la ville avec une fille qui toit amoureuse de lui. Elle
offrit mille livres de ranon pour eux deux; et comme elle les alloit
qurir, cet impertinent s'alla vanter tourdiment qu'il avoit tu M.
de Mayenne. Quand sa matresse revint, elle le trouva pendu. On lui
dit pour raison que le trait de la ranon n'tant point conclu, et
elle ayant dit seulement qu'elle alloit qurir de quoi se racheter, on
avoit pu le traiter comme on avoit fait. La vrit est que le plus
fort fit la loi au plus foible.

M. de Mayenne n'toit point mari. On parloit de le marier, mais on ne
sait, fier comme il l'toit, s'il y et consenti: c'toit  une soeur
de Combalet. Combalet toit cadet, mais gentilhomme. Cette fille,
voyant M. de Mayenne mort et M. de Luynes ensuite, eut assez de coeur
pour se faire carmlite; elle vit encore.




MARIS COCUS PAR LEUR FAUTE.


Un marchand de Bordeaux, dont je n'ai pu savoir le nom, toit amoureux
de la servante de sa femme, et afin de pouvoir coucher avec cette
fille, sans que sa femme s'en apert, il obligea l'un des garons de
la boutique  tenir sa place pour une nuit, aprs lui avoir bien fait
promettre qu'il ne toucheroit point  madame. Ce garon, qui toit
jeune, ne se put contenir et fit quelque chose de plus que le mari
n'avoit accoutum de faire. Le lendemain, la femme croyant que 'avoit
t son mari, car il s'toit revenu coucher auprs d'elle un peu
devant le jour, lui alla porter un bouillon et un couple d'oeufs
frais. Le marchand s'tonne de cet extraordinaire: Eh! lui dit-elle
en rougissant, vous l'avez-bien gagn. Par l il dcouvrit le pot aux
roses. Depuis, il accusa ce garon de l'avoir vol, et le mit en
procs. Ce garon dit le sujet de la haine de son matre, et, par
arrt du parlement de Bordeaux, la femme fut dclare femme de bien,
et le mari cocu  trs-juste titre.

Voici une autre histoire un peu plus tragique. Un gentilhomme de
Beauce, entre Dourdan et Etampes, nomm Baye-Saint-Lger, avoit une
fort belle femme, et cette femme avoit une femme-de-chambre aussi
belle qu'elle. Le mari, comme on se lasse de tout, devint amoureux de
cette fille, la presse; elle rsiste, et enfin le dit  sa matresse.
La femme dit: Il faut l'attraper. Dans quelque temps faites semblant
de consentir et lui donnez un rendez-vous. Or, il arriva que le
propre soir que Saint-Lger avoit rendez-vous de cette fille, un de
ses meilleurs amis vient chez lui. Pour s'en dfaire, il le mne
coucher bien plus tt que de coutume. L'ami en a du soupon, veut
savoir ce que c'est; il le lui avoue. Ce gentilhomme lui en fait
honte, et lui persuade de lui donner sa place; il va au rendez-vous au
lieu de Saint-Lger. Il y trouve la femme de son ami, qui, pour se
moquer de son mari, avoit jou tout ce jeu-l. Il fait ce pourquoi il
toit venu. Elle a cont depuis que, de peur de rire, elle se mordoit
les lvres. C'toit dans un jardin, et il ne faisoit point clair de
lune. L'ami revient bien satisfait, et le mari se couche auprs de sa
femme. Le rcit que lui avoit fait son ami lui avoit fait venir l'eau
 la bouche; il veut en passer son envie. Sa femme lui dit en riant:
Seigneur Dieu! vous tes de belle humeur ce soir.--Que voulez-vous
dire? lui dit-il.--Eh! rpondit-elle, ne vous souvenez-vous plus du
jardin? Le pauvre homme devina incontinent ce que c'toit. Il ne fit
semblant de rien; mais il en fut si saisi, qu'il en mourut. Elle,
depuis, a t fort abandonne et est morte de la v......




COCUS PRUDENTS OU INSENSIBLES.


Un prsident de Paris, dont on n'a jamais voulu me dire le nom, ni la
cour dont il toit prsident, ni mme s'il vivoit ou s'il toit mort,
tant on avoit peur que je ne dcouvrisse qui c'est, un prsident donc
fut averti par son clerc que sa femme couchoit avec un cavalier.
Prenez bien garde, dit-il  ce clerc,  ce que vous dites.--Monsieur,
rpondit l'autre, si vous voulez venir du Palais quand je vous irai
qurir, je vous les ferai surprendre ensemble. En effet, le clerc n'y
manqua pas, et le mari, entr seul dans la chambre, les surprend. Il
enferme le galant dans un cabinet dont il prend la clef, et retourne 
son clerc. Un tel, lui dit-il, je n'ai trouv personne; voyez
vous-mme. Le clerc regarde et ne trouve point son cavalier. Vous
tes un mchant homme, lui dit le prsident; tenez, voil ce que je
vous dois, allez-vous-en, que je ne vous voie jamais. Il le met
dehors; aprs il revient auprs du cavalier: Monsieur, c'est ma femme
qui a tort; pour vous, vous cherchez votre fortune, allez-vous-en;
mais si je vous rattrape, je vous ferai sauter les fentres. Pour sa
femme, quand elle fut seule, il lui dit qu'il ne savoit pas de quoi
elle pouvoit se plaindre; qu' son avis, elle avoit toutes les choses
ncessaires. Elle pleura, elle se jeta  ses pieds, lui demanda
pardon, et lui promit,  l'avenir, d'tre la meilleure enfant du
monde. Il le lui pardonna, et depuis elle lui a rendu tous les
devoirs imaginables.

Un conseiller d'tat de l'infante Claire-Eugnie avoit une belle
femme, et quoiqu'ils n'eussent gure de bien, leur maison alloit
pourtant comme il falloit, et ils faisoient fort bonne chre, car la
galante en gagnoit. Cela dura assez long-temps sans que le mari
s'informt d'o venoit cette abondance. La femme, tonne d'une si
grande stupidit, peu  peu, pour voir s'il s'apercevoit de quelque
chose, diminua l'ordinaire. Il ne disoit rien, il faisoit semblant de
ne le pas voir. Enfin, elle retrancha tant, qu'elle le rduisit  un
couple d'oeufs. Alors la patience lui chappa; il prit les deux oeufs
et les jeta contre la muraille, en disant: Est-ce l le dner d'un
cocu? Elle, voyant qu'il entendoit raillerie, remit ds le lendemain
les choses en leur premier tat. J'ai ou faire ce conte d'un
Franois, et je pense qu'il est de tout pays; mais il n'en est pas
moins bon pour cela.

M. Guy, clbre traiteur  Paris, ne trouvant ni sa femme, ni un des
principaux garons, une fois qu'il avoit bien des gens chez lui, alla
fureter partout, et les rencontra aux prises: H! Vertu-Dieu! ce
dit-il, c'est bien se moquer des gens que de prendre si mal son temps,
et ne pouviez-vous pas attendre que nous eussions un peu moins
d'affaires?




LE COMTE DE CRAMAIL[489].


On a dit _Cramail_ au lieu de _Carmain_. Il toit petit-fils du
marchal de Montluc, fils de son fils. Il n'a laiss qu'une fille
marie au marquis de Sourdis. Il avoit pous l'hritire de Carmain,
grande maison de Gascogne. Sa femme toit de Foix par les femmes. 'a
t une crature bien bizarre. Elle avoit pens tre marie  un comte
de Clermont de Lodve, qui toit un fort pauvre homme. Cependant elle
eut un tel chagrin d'avoir pous Cramail au lieu de lui, qu'en douze
ans de mariage elle ne lui dit jamais que oui et non; et de chagrin
elle se mit au lit, et on ne lui changeait de draps que quand ils
toient uss. Elle est morte de mlancolie.

  [489] Adrien de Montluc, comte de Cramail, prince de Chabannais,
  n en 1568. Mis  la Bastille aprs la _Journe des Dupes_, il y
  demeura enferm pendant douze ans. Il n'en sortit qu'en 1642, et
  mourut le 22 janvier 1646. Il est auteur, entre autres ouvrages,
  de la _Comdie des Proverbes_, farce trs-gaie, souvent
  rimprime.

Le comte de Cramail vint en un temps o il ne falloit pas grand'chose
pour passer pour un bel esprit. Il faisoit des vers et de la prose
assez mdiocres. Un livre intitul _les Jeux de l'Inconnu_[490] est de
lui, mais ma foi ce n'est pas grand'chose. Il fut un des disciples de
Lucilio Vanini. Il disoit une assez plaisante chose: Pour accorder
les deux religions, il ne faut, disoit-il, que mettre vis--vis les
uns des autres les articles dont nous convenons, et s'en tenir l, et
je donnerai caution bourgeoise  Paris, que quiconque les observera
bien sera sauv.

  [490] Publi sous le pseudonyme de _Devaux_; Paris, 1630.

A l'arrire-ban, comme on lui eut ordonn de parler aux Gascons pour
les faire demeurer, il commenoit  les mouvoir, quand un d'entre eux
dit brusquement: Diavle, vous vous amusez  escouter un homme qui
fait de libres. Et il les emmena tous.

Il a toujours t galant: il toit propre, dansoit bien, et toit bien
 cheval. C'toit un des dix-sept seigneurs[491]. Il fut quinze ans
tout entiers  Paris, en disant toujours qu'il s'en alloit. Pour un
camus, 'a t un homme de fort bonne mine. J'oubliois qu'une de ses
plus fortes inclinations a t madame Guelin. Il l'aima devant et
aprs la mort de Henri _IV_. Cela a dur plus de dix ans. Il passoit
pour un honnte homme. On l'avoit souhait pour gouverneur du Roi,
mais il n'a pas assez vcu pour cela. Je crois qu'il ne l'et pas t,
quand il et vcu jusqu' cette heure[492]. Il fut quinze ans  dire
qu'il s'en alloit. Un de ses amis, nomm Forsais, gentilhomme
huguenot, fut onze ans entiers  faire ses adieux tous les jours.

  [491] Voir ci-aprs l'explication que Tallemant donne de cette
  dnomination au commencement de l'_Historiette_ du cardinal de
  Richelieu.

  [492] Le valet de chambre La Porte dit dans ses _Mmoires_, en
  parlant du comte de Cramail: C'toit un fort honnte homme,
  trs-sage, qui avoit si bien acquis l'estime de la Reine, que
  j'ai ou dire  Sa Majest long-temps auparavant, que si elle
  avoit des enfants dont elle ft la matresse, il en seroit le
  gouverneur.

Le comte de Cramail avoit un ami qu'on appeloit Lioterais, homme
d'esprit. Quand il fut vieux, et que la vie commena  lui tre 
charge, il fut six mois  dlibrer tout ouvertement de quelle mort il
se feroit mourir; et un beau matin, en lisant Snque, il se donne un
coup de rasoir et se coupe la gorge. Il tombe; sa garce monte au
bruit: Ah! dit-elle, on dira que je vous ai tu. Il y avoit du
papier et de l'encre sur la table, il prend une plume et crit: C'est
moi qui me suis tu, et signe _Lioterais_.




NAINS, NAINES.


L'infante Claire-Eugnie envoya une naine  la Reine dans une cage. Le
gentilhomme qui la lui prsenta dit que c'toit un perroquet, et
offrit  la Reine, pourvu qu'on n'tt point la couverture, de peur de
l'effaroucher, de lui faire faire par ce perroquet un compliment en
cinq ou six langues diffrentes. En effet, elle en fit un en espagnol,
en italien, en franois, en anglois et en hollandois. On dit aussitt:
a ne sauroit tre un perroquet. Il ta la couverture et on trouva
la naine. Elle crut assez pour tre une fort petite femme, et on la
maria  un assez grand homme, nomm Lavau, Irlandois, qui toit  la
Reine. Elle fut femme-de-chambre et mourut au bout de quelques annes
en mal d'enfant.

Mademoiselle a eu une naine qui toit la plus petite qu'on et jamais
vue. Elle n'avoit pas deux pieds de haut, bien proportionne, hors
qu'elle avoit le nez trop grand. Elle faisoit peur. Les mdiocres
poupes toient aussi grandes. Je crois qu'elle est morte.

Le feu Roi[493] avoit un fort petit nain[494], nomm Geoffroy, mais
fort bien proportionn. Il avoit un portier qui avoit huit pieds de
haut, et on trouva en ce temps-l un paysan qui avoit cent trente-sept
ans, de sorte que ce prince se vantoit d'avoir parmi ses sujets, le
plus grand, le plus petit et le plus vieil homme de l'Europe.

  [493] Louis XIII.

  [494] La charge et le titre de Nain du Roi ne furent supprims
  qu'en 1662, par Louis XIV. Le 28 aot 1660, un musicien nomm
  Pierre Piche reut du Roi le brevet d'intendant des instruments
  musicaux servant au divertissement du Roi. Deux ans aprs, le 3
  mars 1662, le mme Pierre Piche fut nomm musicien et garde des
  instruments de la musique de la chambre du Roi: Et, dit son
  brevet pour cette nouvelle charge, lequel se trouve aux archives
  gnrales du royaume, affin de n'estre point oblig d'ordonner
  un nouveau fonds pour l'appoinctement que Sa Majest desire estre
  affect  ladicte charge, elle entend que les gages qu'a ledict
  Piche par la mort de Baltazard Pinson, nain, ne soient plus
  receus soubs le tiltre de nain, mais qu'ils luy soient dellivrez
  soubs le tiltre de musicien et garde des instruments de la
  musique de sa chambre, qui, pour cet effect, sera dsormais
  employ dans les estats de sa maison au lieu dudict tiltre de
  nain.




LE CARDINAL DE RICHELIEU[495].


Le pre du cardinal de Richelieu, toit fort bon gentilhomme. Il fut
grand prvt de l'htel et chevalier de l'Ordre; mais il embrouilla
furieusement sa maison. Il eut trois fils et deux filles; l'ane fut
marie  un gentilhomme de Poitou, nomm Ren de Vignerot, seigneur de
Pont-Courlay, qui toit un homme _dubi nobilitatis_. Il se poussoit
pourtant  la cour, et toit toujours avec les grands seigneurs. Il
jouoit avec M. de Crqui et M. de Bassompierre. L'autre pousa Urbain
de Maill, marquis de Brz, depuis marchal de France. L'an des
garons toit un homme bien fait et qui ne manquoit pas d'esprit. Il
avoit de l'ambition et vouloit plus dpenser qu'il ne pouvoit. Il
affectoit de passer pour un des dix-sept seigneurs. En ce temps-l on
appela ainsi les dix-sept de la cour qui paroissoient le plus. On dit
que sa femme, comme un tailleur lui demandoit de quelle faon il lui
feroit une robe: Faites-la, dit-elle, comme pour la femme d'un des
dix-sept seigneurs. Mais, quoiqu'il ft fort le seigneur, et
qu'effectivement il ft de bonne naissance, il ne passoit pas pourtant
pour un homme de qualit. C'est ce qui est cause que le cardinal de
Richelieu a eu tant de foiblesses sur sa noblesse et sur sa
naissance. Ce M. de Richelieu se mit bien auprs d'Henri IV, qui
vouloit tout savoir, en lui contant ce qui se passoit  la cour et 
la ville, car il prenoit un soin particulier de s'en informer. Il fut
tu en duel par le marquis de Thmines, fils du marchal,  Angoulme,
quand la Reine-mre y toit[496], et ne laissa point d'enfants. Le
deuxime a t le cardinal de Lyon, et le dernier le cardinal de
Richelieu.

  [495] Armand-Jean Du Plessis, cardinal, duc de Richelieu, n 
  Paris le 5 septembre 1585, mort dans cette ville le 4 dcembre
  1642.

  [496] Aprs son vasion du chteau de Blois, o Louis XIII
  l'avoit relgue, dans la nuit du 21 au 22 fvrier 1619.

Le pre avoit fait donner l'vch de Luon  son second fils, qui le
quitta pour se faire chartreux. Le troisime fut destin  l'Eglise,
et eut cet vch au lieu de son frre. tant sur les bancs de
Sorbonne, il eut l'ambition de faire un acte sans prsident; il ddia
ses thses au roi Henri IV; et, quoiqu'il ft fort jeune, il lui
promettoit dans cette lettre de rendre de grands services, s'il toit
jamais employ. On a remarqu que de tout temps il a tch  se
pousser, et qu'il a prtendu au maniement des affaires.

Il alla  Rome et y fut sacr vque (en 1607). Le Pape[497] lui
demanda s'il avoit l'ge; il dit que ou, et aprs il lui demanda
l'absolution de lui avoir dit qu'il avoit l'ge, quoiqu'il ne l'et
pas. Le Pape dit: _Questo giovane sara un gran furbo._

  [497] Paul V (Camille Borghse), lu pape le 16 mai 1605, mort le
  19 janvier 1621.

Les tats-gnraux (de 1614), o il fut dput du clerg du Poitou,
lui donnrent lieu d'acqurir de la rputation. Il fit quelques
harangues qu'on trouva admirables; on ne s'y connoissoit gure alors.

Aprs la mort d'Henri IV, Barbin, surintendant des finances, qui
toit son ami, le fit faire (en 1616) secrtaire d'tat de la guerre
et des affaires trangres par le marchal d'Ancre. Il y a un assez
mchant historien, nomm Toussaint Legrain, qui a mis dans l'histoire
de la rgence de Marie de Mdicis[498] que le Roi dit  M. de Luon,
qu'il rencontra le premier dans la galerie aprs que le marchal
d'Ancre eut t tu: Me voil dlivr de votre tyrannie, monsieur de
Luon. Le cardinal de Richelieu, quand il fut tout-puissant, ayant eu
avis de cela, crut qu'il lui importoit de faire supprimer cette
histoire. Il en fit rechercher avec soin les exemplaires, et cette
recherche fut cause que tout le monde acheta ce livre, et qu'on a su
ce qu'on n'auroit peut-tre jamais appris sans cela[499].

  [498] Jean-Baptiste (et non Toussaint) Legrain, auteur de la
  _Dcade contenant l'Histoire de Louis XIII_, depuis l'an 1610
  jusqu'en 1617; Paris, 1619, in-folio.

  [499] Voici ce que dit du livre de Legrain, et de manire  le
  confirmer en ceci, l'auteur de la _Bibliothque franoise_,
  Sorel, qui bien qu'crivant aprs la mort du cardinal, semble ne
  pouvoir user de trop de mnagements: Le marchal d'Ancre et ceux
  de son parti y sont trs-maltraits. Les bons serviteurs de la
  Reine-mre n'y sont pas mme pargns, tellement qu'autrefois
  cela faisoit fort rechercher ce livre, que les uns vouloient
  garder par curiosit, et les autres avoient dessein de faire
  supprimer. On remarque principalement qu'en ce qui touche
  l'vque de Luon, qui depuis a t le cardinal de Richelieu, cet
  auteur rapporte de lui une lettre adresse au marchal d'Ancre,
  laquelle on prtend tre en termes fort soumis, et que cela
  montroit bien les dfrences qu'on rendoit  un homme duquel
  plusieurs attendoient un grand avancement; mais les termes n'en
  sont point si bas, que cela pt faire tort  celui qui les
  crivoit, puisqu'on sait bien le langage ordinaire des cours, et
  ce que les lois de la biensance obligent de dire aux personnes
  leves en crdit. On s'est encore arrt  ce que l'historien
  raconte que quand le feu Roi aperut l'vque de Luon dans sa
  chambre, quelque temps aprs la mort du marchal, il lui dit
  quelques paroles fcheuses qui l'obligrent  se retirer. Mais
  pour ce qu'il n'y a que cet auteur qui en fasse le rapport, on
  n'est pas oblig d'y ajouter foi. _De plus on sait que s'il est
  vrai que le feu Roi ait dit quelque chose de semblable, ce
  n'toit que selon les impressions qu'on lui avoit suggres._ Il
  a bien reconnu depuis combien les conseils de ce fidle ministre
  lui toient utiles. Je crois aussi que comme le cardinal de
  Richelieu a triomph de son vivant de la haine et de l'envie, il
  toit fort au-dessus de ces choses, et se soucioit peu de ce qui
  toit dans ce livre, en voyant tant d'autres qui toient  sa
  gloire. (Edition de 1664, p. 320.)

  Du reste, bien que Richelieu dt au marchal d'Ancre la position
  o il se trouvoit dj, Louis XIII souponnoit bien  tort qu'il
  en et quelque reconnoissance  celui-ci. C'est ce que prouve plus
  que suffisamment le passage suivant des _Mmoires du comte de
  Brienne_: Le Roi pouss secrtement, par de Luynes son favori, et
  depuis long-temps las du joug du marchal, rsolut de s'en
  dfaire. L'entreprise, quoique toujours trs-mystrieusement
  conduite, avoit chou dj plusieurs fois. Richelieu..., vque
  de Luon..., toit log chez le doyen de Luon, lorsque Fvrier
  remit au doyen un paquet de lettres, en lui recommandant de le
  porter  l'instant  son vque. Il toit plus de onze heures du
  soir. Richelieu venoit de se mettre au lit quand le paquet lui fut
  rendu; il l'ouvrit, et parmi ces lettres s'en trouvoit une dans
  laquelle on lui donnoit avis que le marchal d'Ancre seroit
  assassin le lendemain. Le lieu, l'heure, le nom des complices, et
  toute l'entreprise, s'y trouvoient si bien circonstancis, que
  l'avis venoit assurment de gens bien instruits: un des conjurs
  pouvoit seul avoir crit ce billet. L'vque de Luon ne parut pas
  y ajouter foi. Il tomba dans une mditation profonde qui dura
  quelques minutes, puis, mettant le paquet sous son chevet: _Rien
  ne presse_, dit-il au doyen de son glise, _la nuit portera
  conseil_. Cela dit, il se recoucha et s'endormit. Le lendemain, 
  son rveil, il apprit l'assassinat de son bienfaiteur, et se
  repentit, mais trop tard, de l'avoir laiss gorger. Le doyen de
  Luon ne put s'empcher de lui en faire le reproche. Richelieu
  s'excusa mal: comment l'et-il pu faire? n'toit-il pas coupable,
  en quelque sorte, de la mort du marchal? (1828, I, 250-1.)

La Reine-mre ayant t relgue  Blois, M. de Luon fut relgu 
Avignon, afin qu'ils n'eussent aucune communication ensemble. Mais
quand feu M. d'Epernon mena la Reine  Angoulme, M. de Luon l'y fut
trouver. Ce fut l que l'abb de Rusceilla, Florentin, et lui,
disputrent dix ou douze jours de la faveur auprs de la Reine-mre,
et l'abb l'alloit emporter sur l'vque, si M. d'Epernon, tout
puissant en cette petite cour, n'et combattu de toute sa force
l'inclination de la Reine. La drlerie du Pont-de-C vint
ensuite[500]; le baron de Foeneste[501] s'en moque assez plaisamment,
et le nom qu'on a donn  cette belle expdition tmoigne assez que ce
ne fut qu'un feu de paille. Bautru, dont nous parlerons plus d'une
fois, y avoit un rgiment d'infanterie au service de la Reine-mre, et
il lui disoit un jour: Pour des gens de pr, madame, en voil assez;
pour des gens de coeur, c'est une autre affaire. Il dit encore,
quand, pour assurance d'amiti entre messieurs de Luynes et M. de
Luon, on fit le mariage de mademoiselle de Pont-Courlay avec
Combalet[502], que les canons du ct du Roi disoient Combalet, et
ceux du ct de la Reine-mre, Pont-Courlay[503].

  [500] Le Pont-de-C fut attaqu et pris par les troupes du Roi
  sur les troupes de la Reine-mre, le 8 aot 1620 selon quelques
  historiens, le 7 selon d'autres.

  [501] _Les Aventures du baron de Foeneste divises en quatre
  parties_, par d'Aubign, 1630, in-8. L'dition la plus estime
  est celle de Cologne, chez les hritiers de Pierre Marteau. 1729,
  2 vol. in-8.

  [502] C'est aujourd'hui madame d'Aiguillon. (T.)

  [503] M. de Luynes voulut obliger le Pre Arnould  lui rvler
  la confession du Roi; le Pre n'y voulut jamais consentir,
  quoique sa Socit l'y voult obliger; enfin on fit prendre un
  autre confesseur au Roi. (T.)

M. de Luynes,  qui le Pre Arnould, Jsuite, confesseur du Roi[504],
commenoit  rendre de mauvais offices auprs du Roi, tant mort, le
Pre Suffren, autre Jsuite, confesseur de la Reine-mre, fit une
telle peur au Roi du traitement qu'on avoit fait  la Reine-mre,
qu'il croyoit dj que le diable le tenoit au collet, car jamais homme
n'a moins aim Dieu et plus craint le diable que le feu Roi. Ces deux
confesseurs remirent donc bien ensemble la mre et le fils, et par ce
moyen, M. de Luon se rendit insensiblement le matre des affaires et
eut le chapeau de cardinal (en 1622).

  [504] Allusion au mariage de mademoiselle de Vignerot
  Pont-Courlay, nice du cardinal de Richelieu, avec Antoine de
  Beauvoir Du Roure, seigneur de Combalet, neveu du duc de Luynes.
  Cette union fut en effet le principal rsultat de l'affaire du
  Pont-de-C.

Quand il fit arrter  Fontainebleau le marchal d'Ornano, qui
empchoit Monsieur de se marier, parce qu'il voyoit bien que la maison
de Guise l'emporteroit sur lui et qu'il n'auroit plus de crdit,
Monsieur, dont ce marchal toit gouverneur, alla  dix heures du soir
pester dans la chambre du Roi  qui il fit peur, et lui dit qu'il
vouloit savoir qui le lui avoit conseill. Le Roi dit que 'avoit t
son conseil. Monsieur fut trouver le chancelier d'Aligre[505], qui lui
rpondit en tremblant que ce n'toit pas lui. Monsieur revint et pesta
tout de nouveau. Le Roi, ne sachant que lui dire, envoya qurir le
cardinal, qui dit assurment et sans hsiter, que c'toit lui qui
avoit conseill au Roi de faire arrter M. le marchal d'Ornano, et
qu'un jour Monsieur l'en remercieroit. Monsieur lui dit: Vous tes un
j... f....., et s'en alla aprs ces belles paroles.

  [505] Je mettrai en passant ce que c'toit que le chancelier
  d'Aligre. Il toit de Chartres et d'assez mdiocre naissance. Il
  fut du conseil de M. le comte de Soissons le pre. C'toit un
  homme fort laborieux, un vrai cul de plomb, et un esprit assez
  doux et assez timide. Aprs la mort de son matre, insensiblement
  on le mit du nombre de ceux  qui on pourroit donner les sceaux,
  et en effet on les lui donna. Le cardinal de Richelieu ne le
  gota pas, et l'envoya  sa maison de La Rivire, auprs de
  Chartres. Comme ce n'toit pas un grand gnie, on disoit qu'on
  l'avoit envoy  la rivire. M. de Marillac eut les sceaux. (T.)

Le cardinal hassoit Monsieur; et craignant, vu le peu de sant que le
Roi avoit, qu'il ne parvnt  la couronne, il fit dessein de gagner la
Reine, et de lui aider  faire un dauphin. Pour parvenir  son but, il
la mit, sans qu'elle st d'o cela venoit, fort mal avec le Roi et la
Reine-mre, jusque-l qu'elle toit trs-maltraite de l'un et de
l'autre. Aprs il lui fit dire par madame Du Fargis, dame d'atour, que
si elle vouloit, il la tireroit bientt de la misre dans laquelle
elle vivoit. La Reine, qui ne croyoit point que ce ft lui qui la ft
maltraiter, pensa d'abord que c'toit par compassion qu'il lui offroit
son assistance, souffrit qu'il lui crivt, et lui fit mme rponse,
car elle ne s'imaginoit pas que ce commerce produist autre chose
qu'une simple galanterie.

Le cardinal, qui voyoit quelque acheminement  son affaire, lui fit
proposer par la mme madame Du Fargis[506] de consentir qu'il tnt
auprs d'elle la place du Roi; que si elle n'avoit point d'enfants,
elle seroit toujours mprise, et que le Roi, malsain comme il toit,
ne pouvant pas vivre long-temps, on la renverroit en Espagne; au lieu
que si elle avoit un fils du cardinal, et le roi venant  mourir
bientt, comme cela toit infaillible, elle gouverneroit avec lui, car
il ne pourroit avoir que les mmes intrts, tant pre de son enfant;
que pour la Reine-mre, il l'loigneroit ds qu'il auroit reu la
faveur qu'il demandoit.

  [506] Le cardinal donnoit des rendez-vous  madame Du Fargis chez
  le cardinal de Brulle  Fontainebleau et ailleurs, de peur de
  faire trop d'clat, si c'toit chez lui-mme, et aussi  cause
  que ce cardinal passoit pour un bat. Brulle croyoit que c'toit
  pour quelque autre chose; il parla aussi d'amour  madame Du
  Fargis, et lui mit le march au poing.

  Ce fut la cabale des Marillac qui fit Brulle, leur ami, cardinal
  et ministre. Le feu Roi disoit que c'toit le plus vilain homme
  bott de tout le royaume. Malleville disoit qu'en trois semaines,
  qu'il fut au cardinal de Brulle  l'Oratoire, il apprit plus de
  fourberies qu'en tout le reste de sa vie. Il avoit bien de
  l'hypocrisie; on l'a vu passer dans le fond d'un carrosse, par le
  milieu du Cours, son Brviaire  la main, lui qui ne pouvoit quasi
  lire au grand soleil, tant il avoit la vue courte. (T.)

La Reine rejeta bien loin cette proposition; mais on ne voulut pas le
rebuter. Le cardinal fit tout ce qu'il put pour la voir une fois dans
le lit, mais il n'en put venir  bout. Il ne laissa pas d'avoir
toujours quelque petite galanterie avec elle. Mais enfin tout fut
rompu quand il dcouvrit que La Porte, un des officiers de la Reine,
alloit recevoir les lettres qui venoient d'Espagne, et que le duc de
Lorraine avoit parl  elle, dguis, au Val-de-Grce. Il y avoit un
peu de galanterie parmi. On accusoit aussi la Reine d'intelligence
avec le marquis de Mirabel, ambassadeur d'Espagne. Le cardinal fit
arrter La Porte, et le garde-des-sceaux Seguier interrogea
non-seulement la Reine au Val-de-Grce, mais mme il la fouilla en
quelque sorte, car il lui mit la main dans son corps, pour voir s'il
n'y avoit point de lettres, ou du moins y regarda-t-il, et approcha sa
main de ses ttons[507]. M. de La Rochefoucauld dit que le cardinal
toit fort amoureux de la Reine, et que, de rage, il vouloit la faire
rpudier.

  [507] Les Mmoires de madame de Motteville, ceux du duc de La
  Rochefoucauld (premire partie), et ceux de La Porte, offrent
  beaucoup de dtails sur cette affaire. Les pices de ce singulier
  procs, acquises tout rcemment par la Socit des Bibliophiles
  franois, vont bientt tre rendues publiques.

De dsespoir, elle avoit une fois rsolu de s'enfuir  Bruxelles. Le
prince de Marsillac, jeune homme de vingt ans, depuis M. de La
Rochefoucauld de la Fronde, la devoit mener en croupe. Madame de
Hautefort toit de la partie; madame de Chevreuse, dj exile 
Tours, devoit se sauver en Espagne, si on lui envoyoit des Heures
relies de rouge; et si on lui en envoyoit de vertes, elle ne devoit
bouger. La Reine rsolut de ne point partir. Madame de Hautefort, par
mgarde, ou ayant oubli ce dont elles toient convenues, envoya les
Heures rouges. Cela fut cause que madame de Chevreuse se dguisa en
homme, et alla chez le prince de Marsillac, qui lui donna des gens
pour la conduire. Cela fut cause aussi qu'on le tint quelque temps en
prison. Depuis, le cardinal le prit en amiti, et lui offrit de le
recevoir au nombre de ses amis. Le prince de Marsillac n'osa
l'accepter sans le consentement de la Reine, qui ne le lui voulut pas
permettre.

Depuis, le cardinal a toujours perscut la Reine, et, pour la faire
enrager, il fit jouer une pice appele _Mirame_, o l'on voit
Buckingham plus aim que lui, et le hros, qui est Buckingham, battu
par le cardinal. Desmarets fit tout cela par son ordre, et, contre les
rgles, il la fora de venir voir cette pice[508].

  [508] _Mirame_ fut reprsente en 1641,  l'ouverture de la
  grande salle du Palais-Cardinal. Mirame, hrone de la pice,
  mprise l'hommage du roi de Phrygie, et lui prfre Arimant,
  favori du roi de Colchos. Cette allusion  la reine Anne
  d'Autriche et aux sentiments que le comte de Buckingham avoit os
  tmoigner ne nous semble pas avoir t indique jusqu' prsent.

La Reine-mre, durant cette intrigue, eut une telle jalousie de la
Reine, qu'elle rompit hautement avec le cardinal, et chassa madame
d'Aiguillon et M. de La Meilleraye, qui toit son capitaine des
gardes[509]. La Reine-mre, qui vouloit dominer, et qui avoit fait
lever le Roi,  dessein de le rendre incapable de faire son mtier
lui-mme[510], avoit eu peur que la Reine n'et du pouvoir sur son
esprit; et pour empcher cette princesse de s'appliquer  gagner
l'affection de son mari, elle mit auprs d'elle madame de Chevreuse et
madame de La Valette[511], deux aussi folles ttes qu'il y en eut  la
cour. La princesse de Conti avoit eu aussi ordre de la Reine-mre de
prendre garde  tout ce qu'on feroit chez la Reine; et celle-ci, qui,
quoique vieille, avoit encore l'amour en tte, toit bien aise qu'on
ft galanterie. Ce fut elle qui apprit  la Reine  tre coquette.

  [509] Il arriva une chose assez bizarre en ce temps-l. Le jour
  que le cardinal alla  Luxembourg, o la Reine et lui rompirent,
  le procureur-gnral Mol, qu'il avoit dessein de faire premier
  prsident, n'ayant pas trouv M. le cardinal chez lui, alla le
  chercher  Luxembourg. Par malheur le cardinal, descendant par le
  grand escalier, le vit qui montoit par le petit. Il crut que cet
  homme venoit offrir son service  la Reine-mre, et il ne s'en
  dsabusa que long-temps aprs, qu'il le fit premier prsident. Il
  fut tromp au jugement qu'il fit de lui et du prsident Mlian.
  Ce Mlian, prsident des enqutes, avoit plus de rputation qu'il
  n'en mritoit. Le cardinal le fit procureur-gnral, et il se
  trouva que ce n'toit nullement un habile homme, et au contraire,
  le procureur-gnral qui fut premier prsident, parce qu'il ne
  passoit pas pour un grand clerc, se trouva plus habile qu'on ne
  croyoit. (T.)

  [510] Elle ne baisa pas une fois le Roi en toute la rgence. (T.)

  [511] Mademoiselle de Verneuil, soeur de M. de Metz. Cette madame
  de La Valette toit fort bien avec la Reine-mre. La Verneuil, sa
  mre, dit un jour  la Reine: Madame, mais qu'est-ce que ma
  fille a donc pour vous plaire? Cela me surprend, car le feu Roi
  toit un fort bon homme, mais il a bien fait les plus sots
  enfants du monde. Madame de Verneuil devint si grosse, que
  Bautru, en l'allant voir, vouloit payer  la porte comme pour
  voir la baleine. Elle ne s'amusa plus qu' faire des ragots
  quand elle vit Henri IV mort. Elle ne lui a pas t infidle:
  c'est la seule. (T.)

En ce temps-l on parla du mariage de la reine d'Angleterre. Le comte
de Carlisle et le comte d'Holland, qui furent envoys ici pour en
traiter, donnrent avis  Buckingham, favori du Roi, qui avait le
roman en tte, qu'il y avoit en France une jeune reine galante, et que
ce seroit une belle conqute  faire; ds-lors il y eut quelque
commerce entre eux par le moyen de madame de Chevreuse,  qui le comte
d'Holland en contoit; de sorte que quand Buckingham arriva pour
pouser la reine d'Angleterre, la Reine rgnante toit toute dispose
 le bien recevoir. Il y eut bien des galanteries; mais ce qui fit le
plus de bruit, ce fut que quand la cour alla  Amiens, pour
s'approcher d'autant plus de la mer, Buckingham tint la Reine toute
seule dans un jardin; au moins il n'y avoit qu'une madame Du
Vernet[512], soeur de feu M. de Luynes, dame d'atour de la Reine, mais
elle toit d'intelligence, et s'toit assez loigne. Le galant
culbuta la Reine, et lui corcha les cuisses avec ses chausses en
broderies; mais ce fut en vain, car elle appela tant de fois, que la
dame d'atour, qui faisoit la sourde oreille, fut contrainte de venir
au secours. Quelques jours aprs, la Reine rgnante tant demeure 
Amiens, soit qu'elle se trouvt mal, soit qu'elle ne ft pas
ncessaire pour accompagner la reine d'Angleterre  la mer, car cela
n'et fait que de l'embarras, Buckingham, qui avoit pris cong de la
Reine comme les autres, retourna quand il eut fait trois lieues; et
comme la Reine ne songeoit  rien, elle le voit  genoux au chevet de
son lit. Il y fut quelque temps, baise le bout des draps, et s'en va.

  [512] Cette madame Du Vernet fut chasse pour cela; mais comme
  elle avoit gagn du bien, feu M. de Bouillon La Marck l'pousa.
  On disoit que ce Du Vernet avoit t violon, et avoit montr 
  danser aux pages du conntable de Montmorency en Languedoc.
  Cependant ils le firent gouverneur de Calais. (T.)

Le cardinal prit soupon de toutes les galanteries de Buckingham, et
empcha qu'il ne revnt en France ambassadeur extraordinaire, comme
c'toit son dessein; ne pouvant faire mieux, il y vint avec une arme
navale attaquer l'le de R[513]. A son arrive, il prit un
gentilhomme de Saintonge, nomm Saint-Surin, homme adroit et
intelligent, et qui savoit fort bien la cour. Il lui fit mille
civilits; et lui ayant dcouvert son amour, il le mena dans la plus
belle chambre de son vaisseau. Cette chambre toit fort dore; le
plancher toit couvert de tapis de Perse, et il y avoit comme une
espce d'autel o toit le portrait de la Reine avec plusieurs
flambeaux allums. Aprs, il lui donna la libert,  condition
d'aller dire  M. le cardinal qu'il se retireroit, et livreroit La
Rochelle, en un mot, qu'il offroit la carte blanche, pourvu qu'on lui
permt de le recevoir comme ambassadeur en France. Il lui donna aussi
ordre de parler  la Reine de sa part. Saint-Surin vint  Paris, et
fit ce qu'il avoit promis. Il parla au cardinal, qui le menaa de lui
couper le cou s'il en parloit davantage. Depuis, quand la Reine apprit
la mort de Buckingham, elle en fut sensiblement touche. Au
commencement elle n'en vouloit rien croire, et disoit: Je viens de
recevoir de ses lettres.

  [513] On a su du cardinal Spada, alors nonce en France (il l'a
  dit  M. de Fontenay-Mareuil, quand celui-ci toit ambassadeur 
  Rome), que la France et l'Espagne toient sur le point de se
  liguer pour attaquer l'Angleterre. C'toit le cardinal de
  Brulle, alors gnral de l'Oratoire, et non encore cardinal, qui
  pressoit cette alliance. Le comte d'Olivars avertit le duc de
  Buckingham du dessein, et cela le fit venir dans l'le une
  campagne plus tt qu'il n'avoit rsolu. L'Espagne vouloit que les
  Huguenots brouillassent toujours la France. (T.)

Durant le sige de La Rochelle, feu M. le Prince, comme on toit en
peine de dchiffrer des lettres en chiffres, se ressouvint qu'il avoit
vu  Alby un jeune homme appel Rossignol, qui avoit du talent pour
cela. Il en donna avis au cardinal, qui le fit venir. Il rencontra
d'abord, et dit  Son Eminence: L'esprance des Rochellois n'est que
du vent: ils s'attendent  un secours par mer. Les Anglais leur en
promettoient. Le cardinal fit fort valoir cette science, et il tcha
le plus qu'il put de faire croire qu'il n'y avoit point de chiffres
que Rossignol ne dchiffrt. Cela ne lui fut pas inutile contre les
cabales.

A ce mme sige, M. de La Rochefoucauld, alors gouverneur du Poitou,
eut ordre d'assembler la noblesse de son gouvernement. En quatre jours
il assembla quinze cents gentilshommes, et dit au Roi: Sire, il n'y
en a pas un qui ne soit mon parent. M. d'Estissac, son cadet, lui
dit: Vous avez fait l un pas de clerc; les neveux du cardinal ne
sont encore que des gredins, et vous allez faire claquer votre fouet;
gare votre gouvernement. Ds l't suivant, le cardinal le lui fit
ter pour le donner  un homme qui n'et pas tant de crdit, ce fut 
Parabelle.

Le cardinal apparemment avoit dj en tte ce que je vais rapporter.
Au voyage de Lyon, o le Roi fut si mal, la Reine-mre demanda en
grce au Roi qu'il chasst le cardinal. Il lui promit de le chasser
ds que la paix d'Allemagne seroit faite, mais qu'il avoit affaire de
lui jusque l. Le Roi, tant guri, part et va  Rouane. La Reine-mre
toit demeure  Lyon,  cause qu'elle avoit mal  un pied. De Rouane,
le Roi lui crivit qu'elle se gurt, qu'il lui donneroit bientt
contentement, que la paix d'Allemagne toit faite, et qu'il en
envoyoit la ratification.

La Reine-mre fut si aise de cette nouvelle, qu' la chaude elle fit
brler quelques fagots comme pour faire une espce de feu de joie. Le
cardinal sut qu'elle avoit fait ce feu, et il se douta de quelque
chose. Il presse le Roi. Le Roi lui confesse tout; la Reine-mre vient
 Rouane. Le cardinal, comme elle communioit  l'glise, s'approcha
d'elle, et fit signe  Saint-Germain qui, comme aumnier, toit auprs
d'elle, de se retirer. Il la conjura de lui pardonner: elle le rebuta:
Madame, lui dit-il, j'en ferai bien prir avec moi. C'est de l
qu'est venue la rupture sans rime ni raison de la paix de Ratisbonne.
A Lyon, tout le monde, c'est--dire toutes les cabales, toient contre
le cardinal. Au retour, il fit arrter le marchal de Marillac, et le
garde-des-sceaux fut men  Angoulme, et M. de Chteauneuf eut les
sceaux. Cela irrita furieusement la Reine-mre. Le cardinal lui fit
parler plusieurs fois, et comme le premier prsident de Verdun lui
eut dit que Son Eminence en avoit pleur cinq fois diffrentes: Je ne
m'en tonne pas, dit-elle, il pleure quand il veut. Bonneuil,
introducteur des ambassadeurs, homme dvot, mais qui toit toujours
dans l'adoration du ministre, et qu'on appeloit vulgairement _le
dvot de la cour_, dit aussi  la Reine-mre qu'il avoit vu le
cardinal si abattu et si chang, qu'on ne le connoissoit plus. Elle
dit qu'il se changeoit comme il vouloit, et qu'aprs avoir paru gai,
en un instant il paroissoit demi-mort. Il y eut pourtant je ne sais
quelle rconciliation. Peu de temps aprs se fit la grande cabale des
deux reines, de Monsieur et de toute la maison de Guise. Le cardinal,
dsespr, se vouloit retirer, mais, le cardinal de La Valette lui
remit le coeur au ventre. M. de Rambouillet gagna Monsieur, et comme
on croyoit le cardinal perdu, le Roi se dclara pour lui. C'est ce
qu'on a appel la _Journe des dupes_. Ce fut  la Saint-Martin, au
retour de La Rochelle.

Madame Du Fargis fut chasse  cause de ses cabales, et non  cause de
ses galanteries. Elle s'toit jointe  Vaultier et  Beringhen,
aujourd'hui premier cuyer de la petite curie. Elle fut quelque temps
cache aux environs de Paris, mais on la dcouvrit bientt, et il
fallut aller plus loin[514].

  [514] La Reine rgnante avoua qu'on lui pouvoit faire un mchant
  tour en cette occasion; car elle avoit t au Val-de-Grce, o
  l'ambassadeur d'Espagne, Mirabel (contre la dfense qu'on lui
  avoit faite d'aller plus au Louvre comme il faisoit, car il y
  alloit sans cesse, et auparavant la Reine-mre l'admettoit au
  conseil), avoit t parler  elle, et elle en avoit quelque
  reconnoissance. Sur cette affaire de l'ambassadeur d'Espagne, au
  commencement elle dit bien des sottises: que son frre la
  vengeroit, etc., et a toujours eu intelligence avec lui. Elle ne
  pouvoit cacher le chagrin qu'elle avoit des prosprits de la
  France, quand c'toit au prjudice de sa maison. (T.)

Je mettrai ici ce que j'ai appris de Vaultier. Un Cordelier, nomm le
Pre Trochard, qui suivoit partout M. de La Rocheguyon, l'avoit pour
domestique, comme un pauvre garon; madame de Guercheville le fit
mdecin du commun chez la Reine-mre,  trois cents livres de gages.
Or, quand elle fut  Angoulme, et que Delorme l'eut quitte 
Aigre[515], aux enseignes qu'il disoit en son style qu'elle lui avoit
dit des paroles plus _aigres_ que le lieu o elles avoient t dites,
elle eut besoin d'un mdecin. Il ne se trouva que Vaultier, que
quelqu'un, qui en avoit t bien trait, lui loua fort. Il la gurit
d'un rysiple, et ensuite il russit si bien et se mit si bien dans
son esprit, qu'il toit mieux avec elle que personne. D'o vint la
grande haine du cardinal contre lui.

  [515] Aigre est un bourg de la province de Saintonge, qui fait
  aujourd'hui partie du dpartement de la Charente.

On a fort mdit du cardinal de Richelieu, qui toit bel homme, avec la
Reine-mre. Durant cette galanterie, elle s'avisa, quoiqu'elle et
dj de l'ge, de se remettre  jouer du luth. Elle en avoit jou un
peu autrefois. Elle prend Gaultier chez elle: voil tout le monde 
jouer du luth. Le cardinal en apprit aussi, et c'toit la plus
ridicule chose qu'on pt imaginer, que de le voir prendre des leons
de Gaultier. Ce Gaultier toit un grand homme, bien fait, mais qui
avoit de grosses paules; il faisoit fort l'entendu. Il toit d'Arles;
sa mre gagnoit sa vie  filer; et on disoit qu'il ne l'assistoit
point.

Le cardinal de Richelieu, dans le dessein qu'il feignoit d'avoir de se
rconcilier avec la Reine-mre encore une fois, envoya qurir
Vitray[516], aujourd'hui imprimeur du clerg, homme de bon sens et qui
faisoit profession d'amiti avec Vaultier, et lui dit qu'il le prioit
de porter les paroles de part et d'autre. Vitray lui dit qu'il le
prioit de l'en dispenser; que souvent on sacrifioit de petits
compagnons pour apaiser les puissances. Non, reprit le cardinal, ne
craignez rien.--Puisque vous voulez donc, dit Vitray, que j'aie cet
honneur, ne me donnez point  deviner; dites-moi les choses
sincrement.--Allez dire  Vaultier cela et cela, ajouta le cardinal.
Il y eut bien des alles et des venues; enfin la chose en vint  ce
point que le cardinal fit dire  Vaultier, par Vitray, qu'il falloit
faire une entrevue chez Vitray mme, et que, de peur de trop d'clat,
le Pre Joseph iroit au lieu de lui. Vaultier rpondit: C'est un
pige; aprs, le cardinal ne manquera pas d'avertir la Reine-mre de
cette confrence, et de lui dire que j'ai commerce avec lui ou avec
ses gens. Je ne saurois, ajouta-t-il, empcher la Reine d'aller 
Compigne. Or, le cardinal ne demandoit pas mieux que la Reine ft la
sottise d'aller  Compigne, quoiqu'il ft semblant du contraire,
qu'il et offert toutes choses  Vaultier, et qu'il et rsolu d'aller
jusqu'au chapeau de cardinal. Car la Reine-mre vouloit rgner, et ne
se contentoit pas de donner des charges et bnfices, et d'avoir
autant d'argent qu'elle en vouloit. La princesse de Conti, et par elle
toute la maison de Guise et M. de Bellegarde, la portoient sans cesse
 perdre le cardinal. Elle va donc  Compigne; on l'y arrte, et on
ordonne  Vaultier de retourner  Paris. En chemin on le prend et on
le mne  la Bastille. Le cardinal fait dire  Vitray qu'il toit fort
content de son entremise; qu'il n'avoit qu' voir son ami tant qu'il
voudroit. Vitray rpondit: Je m'en garderai bien, c'est un homme qui
a eu le malheur de tomber dans la disgrce du Prince: je le servirai
assez sans le visiter. Le cardinal lui manda qu'il y allt librement,
qu'il n'y avoit rien  craindre pour lui. Il y fut donc. Vaultier lui
dit: Me voil bien bas, mais je serai quelque jour le premier mdecin
du Roi. Cela est arriv, mais non pas comme il l'entendoit, car il
croyoit que ce seroit du feu Roi, et 'a t d'un roi qui n'toit pas
encore au monde. Nous l'avons vu, riche de vingt mille cus de rente,
vivre comme un gredin et prendre de l'argent des malades qu'il voyoit.
A la fin, il en eut honte et n'en prit plus.

  [516] Son nom s'crit ordinairement _Vitr_.

Pour achever ce que je sais de la Reine-mre, j'ajouterai qu'elle ne
se put garantir  Bruxelles mme des finesses du cardinal pour
l'loigner de l, car elle toit assez prs pour faire toujours des
cabales contre lui. Il lui fit accroire que si elle rompoit avec les
Espagnols, il la feroit revenir. Elle feignit donc d'aller  Spa, et
deux mille chevaux hollandois la vinrent prendre. Aprs, il ne se
soucia plus d'elle. On dit qu'en ce temps-l elle n'avoit autre but
que de jouir de Luxembourg et du Cours qu'elle avoit fait
planter[517], sans se mler de rien. Ainsi elle sortit sottement de
Bruxelles, o elle toit bien traite par les Espagnols qui lui
donnoient douze mille cus par mois, dont elle toit fort bien paye,
et depuis cela ne fit qu'errer et vivoter misrablement.
Saint-Germain[518] ne savoit rien du dessein de la Reine-mre. Le
cardinal-infant en toit persuad, et lui donna pour vivre une prvt
de douze mille livres de rente; peut-tre vouloit-il l'avoir pour le
faire crire contre le cardinal. Cet homme revint  Paris  la mort du
cardinal de Richelieu, car il avoit autant de revenu que cela en une
autre prvt en Provence, et n'a point voulu jouir de celle de
Flandre, afin qu'on ne le pt pas accuser de commerce avec l'ennemi.
Il vit ici chez sa soeur,  qui il donne douze mille livres de
pension. Il a encore trois mille livres de rente d'ailleurs, et quand
il tire quelque chose de ses appointements, car il a je ne sais quel
emploi ou quelque pension, il le distribue aux deux filles de cette
soeur. Il ne veut point disposer de ses deux prvts, parce qu'il dit
que c'est usurper le droit des collateurs.

  [517] Le Cours-la-Reine, aux Champs-lyses.

  [518] Celui qui a tant crit contre le cardinal. Il s'appelle de
  Mourgus, et est de Paris. (T.)

Le cardinal, pour avoir l'amiraut et tre absolu aussi bien sur mer
que sur terre, fit courir le bruit que quelques galions d'Espagne de
la flotte des Indes s'toient perdus vers Bayonne, et fit savoir cette
nouvelle au Roi. Au mme temps plusieurs personnes apostes disoient 
Sa Majest que, faute d'avoir quelqu'un qui prt soin des naufrages,
on perdroit toute la charge de ces galions, et qu'il seroit ncessaire
de faire un matre et surintendant de la navigation, et tout d'un
trait ils se mirent  examiner qui pourroit bien s'acquitter comme il
faut de cet emploi; et aprs avoir nomm bien des gens, ils ne
trouvoient que M. le cardinal capable de cette charge; de sorte qu'ils
persuadrent au Roi de lui en parler. Sa Majest le proposa au
cardinal, qui d'abord dit qu'il n'toit dj que trop occup, qu'il
succomberoit sous le faix, et se fit bien prier pour la prendre. Cette
charge rendoit celle d'amiral inutile ou superflue: aussi M. de
Montmorency fut bien aise de traiter de celle d'amiral de Ponent. M.
de Guise, pour celle de Levant, fit plus de crmonies, et enfin on
lui ta et l'amiraut et le gouvernement de Provence.

Pour montrer la grande puissance du cardinal, on faisoit un conte dont
Boisrobert divertit Son Eminence[519]. Le colonel Hailbrun, Ecossois,
homme qui toit considr, passant  cheval dans la rue Tiquetonne, se
sentit press. Il entre dans la maison d'un bourgeois, et dcharge son
paquet dans l'alle. Le bourgeois se trouve l, et fait du bruit; ce
bon homme toit bien empch. Son valet dit au bourgeois: Mon matre
est  M. le cardinal.--Ah! monsieur, dit le bourgeois, vous pouvez
ch... partout, puisque vous tes  Son Eminence. C'est ce colonel qui
disoit en son baragouin que quand la balle avoit sa commission, il n'y
avoit pas moyen de l'chapper.

  [519] Il lui prenoit assez souvent des mlancolies si fortes
  qu'il envoyoit chercher Bois-Robert, et les autres qui le
  pouvoient divertir, et il leur disoit: Rjouissez-moi, si vous
  en savez le secret. Alors chacun bouffonnoit, et, quand il toit
  soulag, il se remettoit aux affaires. (T.)

Le bon homme d'Epernon avoit t un des plus fermes, mais il fut
enfin contraint de boucquer, et vint  cheval  Montauban voir le
cardinal. Vous voyez, lui dit-il, ce pauvre vieillard. Le cardinal
lui en vouloit, parce que, durant le sige de la Rochelle, quelqu'un
l'ayant trouv avec un Brviaire, il dit: Il faut bien que nous
fassions le mtier des autres, puisque les autres font le ntre. Il
appeloit son fils le cardinal _valet_. En revanche, il fit grand'peur
au cardinal  Bordeaux, car il l'alla voir suivi de deux cents
gentilshommes, et le cardinal toit seul au lit. Le cardinal ne lui a
jamais pardonn depuis. Ce bon homme dit plaisamment, quand le
cardinal fut fait gnralissime en Italie, que le Roi ne s'toit
conserv que la vertu de gurir les crouelles; et quand M. d'Effiat
fut fait marchal de France, il lui dit: Eh bien, monsieur d'Effiat,
vous voil marchal de France. De mon temps on en faisoit peu, mais on
les faisoit bons.

Monsieur, par les cabales de la maison de Guise, du duc de Lorraine et
de la Reine-mre, et principalement parce qu'on n'avoit pas tenu
parole  Le Coigneux, son chancelier, et  Puy-Laurens, prit le parti
de sortir de France. M. de Rambouillet avoit promis  Le Coigneux une
charge de prsident  mortier, qu'il eut, et un chapeau de cardinal;
et  Puy-Laurens un brevet de duc. On n'crivoit point  Rome pour le
chapeau; le brevet ne s'expdioit point. Ces deux hommes aigrissent
leur matre, et le font partir. Puy-Laurens croyoit pouser madame de
Phalsbourg ou sa fille, qui toit veuve. Saint-Chaumont, qui faisoit
le sige de Nancy, que M. de Phalsbourg dfendoit, laisse chapper la
princesse Marguerite  cheval, et fut disgraci pour cela. Depuis,
elle pousa Monsieur en Flandre.

Le cardinal ngocia si bien, qu'il fit revenir Monsieur. Il maria peu
de temps aprs trois de ses parentes  M. de La Valette[520], 
Puy-Laurens et au comte de Guiche.

  [520] Ce fut pour l'attraper qu'il lui fit pouser sa parente.

  M. d'pernon, pour avoir mal vcu avec sa femme, s'est attir
  toutes les calamits qu'il a eues.

  On a dit que Puy-Laurens avoit t empoisonn avec des
  champignons, et on disoit que les champignons du bois de Vincennes
  toient bien dangereux. Mais il mourut comme le grand prieur de
  Vendme et le marchal d'Ornano,  cause de l'humidit d'une
  chambre vote, et qui a si peu d'air que le salptre s'y forme.
  Madame de Rambouillet disoit plaisamment que cette chambre valoit
  son pesant d'arsenic, comme on dit son pesant d'or. Le cardinal de
  La Valette lui redisoit toujours cela. (T.)

Le cardinal fit en sorte que le Roi jeta les yeux sur La Folone,
gentilhomme de Touraine, pour lui donner ordre, sans qu'il part que
le cardinal en st rien, de se tenir auprs de Son Eminence, afin
d'empcher qu'on ne l'accablt, et qu'on ne lui parlt que lorsque
l'on auroit quelque chose d'important  lui dire. C'toit avant qu'il
et un matre de chambre et des gardes.

Ce La Folone toit le plus beau mangeur de la cour. Quand les autres
disoient: Ah! qu'il feroit beau chasser aujourd'hui!--Ah! qu'il
feroit beau se promener!--Ah! qu'il feroit beau jouer  la paume,
danser! etc., lui disoit: Ah! qu'il feroit beau manger aujourd'hui!
En sortant de table, ses grces toient: Seigneur, fais-moi la grce
de bien digrer ce que j'ai mang.

Le cardinal ne pouvoit digrer qu'on lui reprocht qu'il n'toit pas
de bonne maison, et rien ne lui a tant tenu  l'esprit que cela. Les
pices qu'on imprimoit[521]  Bruxelles contre lui le chagrinoient
terriblement. Il en eut un tel dpit, que cela ne contribua pas peu 
dclarer la guerre  l'Espagne. Mais ce fut principalement pour se
rendre ncessaire. L'anne que les ennemis prirent Corbie, quoiqu'il y
et toujours une petite pargne de cinq cent mille cus chez Mauroy
l'intendant, le cardinal toit pourtant bien empch. Le bon homme
Bullion, surintendant des finances, l'alla voir: Qu'avez-vous,
monseigneur[522]? je vous trouve triste. Il avoit un ton de vieillard
un peu grondeur, mais ferme. H, n'en ai-je pas assez de sujet? dit
le cardinal, les Espagnols sont entrs, ils ont pris des villes; M. le
comte de Soissons a t pouss en-de l'Oise, et nous n'avons plus
d'arme.--Il en faut lever une autre, monseigneur.--Et avec
quoi?--Avec quoi? je vous donnerai de quoi lever cinquante mille
hommes et un million d'or en croupe (ce sont ses termes). Le cardinal
l'embrassa. Bullion avoit toujours six millions chez le trsorier de
l'Epargne Fieubet, car c'toit celui-l  qui il se fioit le plus. De
l vient la prodigieuse fortune de Lambert[523], le commis du comptant
de Fieubet, car il faisoit profiter cet argent; et tel  qui il
prtoit cinquante mille livres, quand il le pressoit de payer, comme
il faisoit exprs, lui jetoit un sac de mille livres pour avoir rpit.
Le cardinal pourtant n'toit gure bien inform des choses, puisqu'il
ne savoit pas ce qu'on faisoit de l'argent, ni s'il y en avoit de
rserv; mais c'est qu'il vouloit voler, et laissoit voler les autres.

  [521] L'crit qui l'a le plus fait enrager depuis cela, a t
  cette satire de mille vers, o il y a du feu, mais c'est tout. Il
  fit emprisonner bien des gens pour cela: mais il n'en pu rien
  dcouvrir. Je me souviens qu'on fermoit la porte sur soi pour la
  lire. Ce tyran-l toit furieusement redout. Je crois qu'elle
  vient de chez le cardinal de Retz; on n'en sait pourtant rien de
  certain. (T.)--Cette pice est connue sous le nom de la
  _Milliade_, parce qu'elle se compose de mille vers. Son vritable
  titre est: _le Gouvernement prsent, ou loge de Son minence_.
  Barbier, qui, dans son _Dictionnaire des Anonymes_, en indique
  une dition de Paris, 1643, in-8, dit  l'occasion de cet
  ouvrage: Cette satire, publie vers 1633, existe aussi sans
  indication de ville, sans nom d'imprimeur et sans date. On n'est
  pas bien certain du nom de son auteur: les uns l'attribuent 
  Favereau, conseiller  la cour des aides; les autres  d'Estelan,
  fils du marchal de Saint-Luc; d'autres au sieur Brys, bon pote
  du temps. Cette dernire opinion parot la plus fonde. (Voyez
  _la Bibliothque historique de la France_, t. 2, n 32485.)

  [522] Le cardinal a affect de se faire appeler _Monseigneur_.
  (T.)

  [523] Lambert le riche. Ce Lambert est mort, et se tua tellement
   amasser du bien qu'il n'en a point joui. Il laissa cent mille
  livres de rente  son frre. Ce sont les fils d'un procureur des
  comptes. (T.)

En ce temps-l, il alla par Paris sans gardes; mais il avoit du fer 
l'preuve dans les mantelets et dans les cuirs du devant et du
derrire de son carrosse, et toujours quelqu'un en la place des
laquais. Il menoit toujours le marchal de La Force avec lui, parce
que le peuple l'aimoit. Le Roi alla  Chantilly, et envoya le marchal
de Chtillon pour faire rompre les ponts de l'Oise. Montatre,
gentilhomme d'auprs de Liancourt, rencontre le marchal, et lui dit:
Que ferons-nous donc, nous autres de del la rivire? Il semble que
vous nous abandonniez au pillage.--Envoyez, dit le marchal, demander
des gardes  M. Picolomini; je vous donnerai des lettres, il est de
mes amis; nous en usmes ainsi en Flandre aprs la bataille d'Anzin.
M. de Liancourt et M. d'Humires, ayant appris cela, se joignent 
Montatre. Le marchal crit. Picolomini envoie trois gardes, et mande
au marchal que si c'et t le marchal de Brz, il ne les auroit
pas eus. Picolomini toit homme d'ordre; car ayant log chez un
gentilhomme, il conserva jusqu'aux espaliers, et fit donner le fouet 
un page qui y toit entr par-dessus les murs. M. de Saint-Simon,
chevalier de l'ordre, et capitaine de Chantilly, pour faire le bon
valet, alla dire au Roi qu'il y avoit un garde  Montatre, que
c'toit un lieu fort haut, que de l on pouvoit dcouvrir quand le Roi
ne seroit pas bien accompagn, et le venir enlever avec cinq cents
chevaux, car il y avoit, disoit-il, des gus  la rivire. Voil la
frayeur qui saisit le Roi; il se met  pester contre Montatre, et dit
qu'il vouloit que dans trois jours il et la tte coupe, et que
c'toit lui qui avoit donn ce bel exemple aux autres. Montatre ne se
montre point, quoique ce ft au marchal de Chtillon qu'il s'en
fallt prendre. Le Roi lui-mme avoit donn lieu  la terreur qu'on
avoit dans le pays, car il avoit fait dmeubler Chantilly, qui a de
bons fosss, et qui est en-de de la rivire. Cette colre dura deux
jours, au bout desquels Sanguin, matre-d'htel ordinaire, servit au
Roi des poires qu'il avoit eues de Montatre. Le Roi les trouva
bonnes, et demanda d'o elles venoient. Sire, lui dit-il en riant, si
vous saviez d'o elles viennent, vous n'en voudriez peut-tre plus
manger; mangez, mangez, puis je vous le dirai. Aprs il lui dit:
C'est cet homme contre qui vous pestiez tant hier qui me les a
donnes pour vous les servir. Il se mit  rire, et dit qu'il en
vouloit avoir des greffes. Enfin M. d'Angoulme fit la paix de
Montatre,  condition qu'il ne parleroit point. En effet, le Roi lui
dit: Montatre, je te pardonne, mais point d'claircissement, et lui
tourna le dos. Il et bien mieux fait, ou le cardinal pour lui, de
chtier ceux qui s'enfuirent si vilainement de Paris; car en ce
temps-l le chemin d'Orlans toit tout couvert des carrosses des gens
qui croyoient n'tre pas en sret  Paris. Barentin de Charonne en
fut un. Il falloit en faire un exemple, et le condamner  une grosse
amende, riche comme il toit et sans enfants.

On a su du marchal de La Meilleraye qu'un homme vtu  l'espagnole
vint demander  parler au cardinal de Richelieu tte  tte, et, aprs
bien des alles et bien des venues, voyant qu'il s'obstinoit  parler
sans tmoins, on fut oblig de le fouiller. Il lui proposa, moyennant
douze mille cus par mois, de lui faire savoir tout ce qui se
passerait dans le conseil d'Espagne. Le cardinal accepta le parti,
rsolu de hasarder le premier mois; depuis il continua. On portoit
l'argent dans un certain got vers Fontarabie o l'on trouvoit des
relations de tout ce qui s'toit pass. Je ne sais pas prcisment
quand cela a commenc et combien cela a dur.

Quand le duc Weimar vint[524]  Paris, le comte de Parabelle, assez
sot homme, l'alla voir comme un autre, et fut si impertinent que de
lui aller demander pourquoi il avoit donn la bataille de
Nordlingen[525]. Le duc dit  l'oreille au marchal de La Meilleraye:
Qui est ce fat de cordon bleu? Le marchal lui dit: C'est une espce
de fou, ne vous arrtez pas  ce qu'il dit.--Pourquoi l'a-t-on donc
fait cordon bleu?--Il n'toit pas si extravagant en ce temps-l.

  [524] Bernard de Saxe, duc de Weimar.

  [525] O il fut battu le 7 septembre 1654 par les Impriaux; il
  commandoit l'arme sudoise.

Le cardinal, qui avoit alors besoin de la cour de Rome, envoya
l'vque de Chartres, Valanay, trouver un vieux docteur de Sorbonne
nomm Filesac[526], et lui dit, de la part de Son Eminence, qu'on le
prioit d'examiner telle et telle affaire, et de voir en quoi on
pouvoit gratifier le pape. Ce bon homme lui rpondit: Monsieur, j'ai
pass quatre-vingts ans pour examiner ce que vous me proposez: il me
faut six mois, car je serai oblig de revoir six gros volumes de
recueils que voil!--Bien, dit le prlat, je reviendrai dans le temps
que vous me marquez. Ce terme chu, M. de Chartres retourne: le
vieillard lui dit: On a bien des incommodits  mon ge; je n'ai pu
lire encore que la moiti de mes recueils. Le prlat voulut gronder
et l'intimider. Voyez-vous, lui rpondit-il, monsieur, je ne crains
rien. Il n'y a pas plus loin de la Bastille au paradis que de la
Sorbonne: vous faites un mtier bien indigne de votre rang et de votre
naissance; vous en devriez mourir de honte. Allez, et ne remettez
jamais le pied dans ma chambre. Un autre, nomm Richer[527],
professeur du collge du cardinal Le Moine, fut plus tourment. On
lui dfendit de sortir de son collge; on le lui donna pour prison.
Aprs, on l'obligea, dans la chambre du Pre Joseph, chez le cardinal
de Richelieu, de signer des choses qu'il ne vouloit point signer. On
le vouloit ensuite renvoyer en carrosse, comme on l'avoit amen: il
dit qu'il vouloit faire exercice, mais c'toit qu'il vouloit entrer,
comme il fit, chez le premier notaire, et il y signa des protestations
contre la violence qu'on lui avoit faite.

  [526] Jean Filesac, docteur de Sorbonne, et cur de Saint-Jean en
  Grve, mourut en 1638. Il a laiss un assez grand nombre
  d'ouvrages, crit sans mthode, mais pleins de recherches.

  [527] Edmond Richer, docteur de Sorbonne, principal et suprieur
  du collge du cardinal Le Moine, a t un des plus zls
  dfenseurs de nos liberts gallicanes; il rsista courageusement
  au nonce Ubaldini et au cardinal Du Perron, qui voulurent, en
  1611, faire soutenir chez les Dominicains des thses sur
  l'infaillibilit du pape, et sa supriorit sur le concile. Son
  livre, _de Ecclesiastic apostolic potestate_, compos pour le
  premier prsident de Verdun, a donn lieu  bien des disputes.

Dans le dessein de faire un duch  Richelieu, il voulut avoir
l'Isle-Bouchard, qui toit  M. de La Trmouille; et, pour le faire
donner dans le panneau, il envoya des mouchards, qui dirent que le
cardinal en donneroit tant; c'toit plus que cette terre ne valoit: le
duc le crut. Le cardinal lui demande s'il la lui vouloit vendre.
L'autre dit que oui, et qu'il lui en donnoit sa parole. Et moi, dit
le cardinal, je vous donne aussi la mienne de l'acheter: il faut donc
voir, ajoute-t-il, combien elle sera estime, car vous ne voudriez pas
me survendre.--Ah! on m'avoit dit, rpondit le duc, que vous en
donneriez tout ce qu'on voudroit. Cependant il fallut en passer par
l. La fort seule valoit les cent mille cus qu'il en donna. M. de La
Trmouille a bien fait de plus fous marchs que celui-l. La Moussaye,
son beau-frre, a tir de la fort de Quintin, qu'il lui vendit avec
la terre de Quintin, les cinq cent mille francs qu'a cot le tout.
Il a donn une fort avec le fonds pour moins que le bois ne vaut. Le
cardinal changea le domaine de Chinon avec le Roi; et, pour n'avoir
pas une belle maison dans son voisinage, et qui ne pouvoit pas manquer
d'tre  un prince, puisqu'elle appartenoit  Mademoiselle, il obligea
M. d'Orlans, comme tuteur,  faire l'change de Champigny contre le
Bois-le-Vicomte, et de raser le chteau. Il voulut aussi faire raser
la sainte chapelle qui y est, et o sont les tombeaux de MM. de
Montpensier. Pour cela, il avoit expos au pape (car une sainte
chapelle dpend directement du pape) qu'elle menaoit ruine. Innocent
X, alors dataire du cardinal Barberin, lgat en France, fut dlgu
pour faire une descente sur les lieux. Il trouva que la chapelle toit
magnifique et en font bon tat, et son rapport fut contraire au
cardinal, qui n'osa faire une mine sous la chapelle, et dire que
c'toit le feu du ciel. Depuis, c'est ce qui est cause que
Mademoiselle a voulu rentrer dans Champigny, comme nous dirons dans
les Mmoires de la rgence, et qu'elle y est rentre. Regardez quelle
foiblesse a cet homme, qui et pu rendre illustre le lieu le plus
obscur de France, de croire qu'un grand btiment ajout  la maison de
son pre feroit beaucoup pour sa gloire, sans considrer, outre tous
les embarras de ce domaine du Roi et de Champigny, que le lieu n'toit
ni beau ni sain; car avec tous les privilges qu'il y a mis, on ne s'y
habitue point. Il y a fait des fautes considrables (le principal
corps-de-logis est trop petit et trop troit), par la vision qu'il a
eue de conserver une partie de la maison de son pre, o l'on montre
la chambre dans laquelle le cardinal est n, et cela pour faire voir
que son pre avoit une maison de pierres de taille, couverte
d'ardoise, en un pays o les maisons des paysans sont de mme. Il a
encore affect de laisser, au coin de son parterre, une glise assez
grande,  cause que ses anctres y sont enterrs. La cour est fort
agrable et fort orne de statues. Il n'y a rien de plus orn ni de
plus embelli de tableaux que les dedans; mais du ct du jardin, la
face du logis est ridicule. On y a fait venir des eaux jaillissantes
en assez grande quantit. Les canaux sont de belle eau. C'est une
petite rivire qui les fournit, et les fosss sont aussi pleins qu'ils
sauroient l'tre. Le parc et les jardins sont beaux. Dans le chteau
ni dans la ville on ne sauroit faire une cave. On en a fait au bout du
jardin[528]. La basse-cour est belle, la ville riante, car c'est une
ville de cartes; l'glise est fort agrable; les maisons de la ville
sont toutes d'une mme structure, et toutes de pierres de taille.
Elles ont t bties par ceux qui toient dans les finances, dans les
partis et dans la maison du cardinal. Il n'a pas eu la satisfaction de
voir Richelieu; il avoit trop d'affaires  Paris; il s'est amus 
garder une chambre de l'htel de Rambouillet[529], et par cette
fantaisie il a gt son principal corps-de-logis[530]. Il a bti  la
ville et aux champs en avaricieux. Il faut dire aussi, comme il est
vrai, que d'abord il n'a pas eu un si grand dessein, et que tout n'a
t fait qu' btons rompus. Pour avoir la place ncessaire, il voulut
acheter la maison o pendoit l'enseigne des _Trois-Pucelles_. Au
commencement, il y alla par la douceur, et Se mit  la raison; mais le
bourgeois  qui elle appartenoit disoit sottement que c'toit
l'hritage de ses pres. Le cardinal s'irrita enfin, et le fit mettre,
par une vengeance honteuse,  la taxe des _aiss_. Aprs, il eut sa
maison comme il voulut. Il laissa mettre  cette taxe Barentin de
Charonne[531], qui avoit t son hte tant de fois dans sa maison de
Charonne. Ce n'est pas qu'il le mritt bien, car il toit fort riche,
et lui avoit fait une sottise en criaillant pour un bout de chandelles
qu'on avoit mis contre une muraille, qui noircit quelques meubles.
Pensez que ce n'toit point du consentement du cardinal, qui tait
fort propre, et qui ne gtoit jamais rien. On n'a point vu de maison
mieux tenue ni mieux rgle que la sienne. Barentin fut si sot qu'il
en mourut d'affliction, tant il toit vilain et intress. Pour
excuser le cardinal, on disoit que deux ou trois petits dsordres
comme cela qui toient arrivs  Charonne, et le peu de civilit de
ces gens-l, qui ne lui cdoient pas toute leur maison, quoiqu'elle ne
ft pas trop grande, le dispensoient de les exempter de la taxe, et
qu'il avoit peur qu'on ne crit contre lui d'pargner Barentin, quand
des gens mdiocrement aiss toient taxs. Cependant cela ne sonna
point bien dans le monde.

  [528] Voyez la description que fait La Fontaine du chteau de
  Richelieu dans une lettre adresse  sa femme le 27 septembre
  1663. Cette lettre a t publie en 1820, pour la premire fois,
  par l'un des trois diteurs  la suite des Mmoires de Coulanges.

  [529] L'htel de Rambouillet d'aujourd'hui toit  M. de Pisani.
  Madame de Rambouillet disoit  madame d'Aiguillon: Madame, s'il
  plaisoit  M. le cardinal de traiter M. Rambouillet comme son
  htel, il l'agrandiroit honntement. Le service qu'il lui a
  rendu en gagnant Monsieur  la Journe des dupes le mritoit
  bien. (T.)

  Le vieux htel de Rambouillet, achet par le cardinal de
  Richelieu, est devenu le Palais-Cardinal. (_Voyez_ l'article de M.
  et de madame de Rambouillet.)

  [530] Il laissa le Palais-Cardinal, comme on le voit par son
  testament, au dauphin, pour loger le dauphin, ou du moins
  l'hritier prsomptif de la couronne. Quand la cour y alla loger,
  peu de temps aprs la mort du feu Roi, on fit mettre:
  _Palais-Royal_. Cela fut fort ridicule de changer cette
  inscription. En 1647, madame d'Aiguillon prit son temps, et ayant
  reprsent le tort que cela faisoit  son oncle, on lui permit de
  remettre: _Palais-Cardinal_. Le peuple disoit que c'toit que la
  Reine l'avoit donn au cardinal Mazarin. (T.)

  [531] Honor Barentin, matre de la chambre aux deniers. Voyez
  _la Chasse aux larrons_, par Jean Bourgoin, sans date, in-8, p.
  88. Cest un livre curieux, crit sous le rgne de Louis XIII, o
  l'on voit les commencements de bien des gens devenus depuis de
  grands personnages.

A Ruel, pour parler tout de suite de ses btiments, on ne trouvera pas
non plus grand'chose, mais il tenoit  tre prs de Saint-Germain.
Pour la Sorbonne, c'est sans doute une belle pice, mais sa nice ne
fait point relever l'autel, quoiqu'elle y soit oblige, aussi bien
qu' faire faire son tombeau[532].

  [532] L'glise de la Sorbonne a depuis t orne du mausole du
  cardinal de Richelieu, par Girardin. Ce bel ouvrage, conserv
  pendant la rvolution au Muse des Petits-Augustins, par les
  soins de M. Alexandre Le Noir, a t replac dans la Sorbonne,
  quand cette glise restaure a t rendue au culte pour quelques
  annes.

Le Pre Caussin, jsuite, qui avoit eu la place du Pre Arnoux,
s'avisa de faire une cabale contre le cardinal avec La Fayette, fille
de la Reine, dont le Roi toit amoureux  sa mode. M. de Limoges,
oncle de la demoiselle, y entroit aussi; et madame de Senecey, qui
toit sa bonne amie, en fut chasse, et La Fayette se fit religieuse.
Voici comme cela se dcouvrit:

M. d'Angoulme, alors veuf (c'est le btard de Charles IX), toit all
prier le cardinal de souffrir qu'une Ventadour, abbesse de...[533] en
basse Normandie,  qui le cardinal avoit fait ter son abbaye pour des
libelles qu'elle avoit faits contre lui[534], pt tre reue dans
quelque religion  Paris, afin qu'elle ne ft pas sur le pav. Le
cardinal le lui accorda. En s'en retournant, il fut aux Jsuites de la
rue Saint-Antoine, o le Pre Caussin lui dit que le Roi, touch de
compassion pour son peuple, avoit rsolu de chasser le cardinal de
Richelieu; que c'toit le plus sclrat des humains, et qu'il avait
jet les yeux sur lui pour le faire cardinal, et le mettre en la place
de l'autre. Voyez l'homme de bien qu'il prenoit. Le bon homme, qui
connoissoit bien le Roi, remercia le Pre Caussin. Il part, et se met
 rver  ce qu'il avoit  faire. Il conclut de parler sur l'heure 
M. de Chavigny. Chavigny l'embrasse, et lui dit: Vous nous donnez la
vie! il y a six mois qu'on ne peut deviner ce qu'a le Roi.

  [533] Le nom est rest en blanc au manuscrit; ce doit tre Marie
  de Levis, abbesse d'Avenai, puis de Saint-Pierre de Lyon, fille
  de Anne de Levis, duc de Ventadour.

  [534] J'ai appris que ce qui donna le plus occasion  la rforme
  de quelques monastres de dames, fut la folie d'une madame
  Frontenac, fille de M. de Frontenac, premier matre d'htel,
  religieuse  Poissy, qui, non contente de faire l'amour, s'avisa,
  avec cinq autres religieuses et leurs six galants, de venir
  danser une entre de ballet  Saint-Germain devant le Roi. On
  crut d'abord que ce ballet venoit de Paris; mais ds le lendemain
  on sut l'affaire, et le jour mme les six religieuses furent
  envoyes en exil. Avant cela elles avoient chacune leur logement
   part et leur jardin, et mangeoient en leur particulier si elles
  vouloient. Elles ne purent jamais obtenir de la prieure qu'elle
  leur pardonnt et les ret  faire pnitence, disant qu'elles
  gteroient les autres. (T.).

Chavigny, sans attendre davantage, court vite  Ruel. Le lendemain M.
d'Angoulme s'y rend, et ils vont tous ensemble trouver le Roi. Le
cardinal, en riant, dit: Sire, voyez ce mchant, ce perfide, ce
sclrat; il faut mettre M. d'Angoulme en sa place. Le Roi se mit 
rire avec eux, mais du bout des dents, et dit: Il y a quelque temps
que je m'aperois que le pauvre Pre Caussin s'affoiblit. M. le comte
d'Alais[535] eut pour cela le gouvernement de Provence.

  [535] Louis de Valois, comte de Lauraguais, d'Alais, etc., duc
  d'Angoulme aprs son pre, obtint en 1637 la charge de colonel
  gnral de la cavalerie lgre, et le gouvernement de Provence.

Un peu aprs cela, comme M. d'Angoulme couroit un daim avec le Roi
dans le bois de Vincennes, le Roi lui dit: Bon homme, voyez-vous ce
donjon? il n'a pas tenu  M. le cardinal qu'on ne vous y ait mis.--Par
le corps-dieu, Sire, dit le bon homme, je l'avois donc mrit, car il
ne vous l'auroit pas conseill autrement.

Le Pre Caussin est mort d'une bizarre manire[536]. Il se mloit
d'astrologie et trouva qu'il devoit mourir un certain jour; et ce
jour-l, sans autre mal, il se met en son lit et meurt. La Reine-mre
croyoit aussi trs fort aux prdictions, et elle pensa enrager quand
on l'assura que le cardinal prospreroit et vivroit long-temps. La
Reine-mre croyoit aussi que ces grosses mouches qui bourdonnent
entendent ce qu'on dit et le vont redire, et quand elle en voyoit
quelques-unes, elle ne disoit plus rien de secret.

  [536] Le Pre Caussin fut exil  Quimper-Corentin. (Voyez
  l'_Histoire du ministre du cardinal Richelieu_, par M. Jay, tom.
  2, pag. 71 et suiv.) On trouve dans le mme volume, pag. 307, une
  lettre trs-curieuse du Pre Caussin  madame Louise-Anglique de
  La Fayette, qui contient le rcit des circonstances qui avoient
  dtermin celle-ci  se faire religieuse.

Hocquincourt le pre, grand-prvt, ayant demand  tre chevalier de
l'Ordre, le cardinal lui dit: Vraiment, voil une belle
dignit!--C'est cependant cette dignit qui fait votre pre
chevalier.--Il n'en fut pas mieux  la cour pour cela.

Le cabinet assurment donnoit de l'exercice au cardinal, aussi
dpensoit-il fort en espions. Le Roi toit foible et n'osoit rien
faire de lui-mme. Une fois on trouva qu'il avoit t bien hardi de
donner un vch. Ce fut celui du Mans, vacant par la mort d'un
Lavardin. Le Roi le sut avant que le cardinal en et eu avis, et dit 
un de ses aumniers nomm La Fert qu'il le lui donnoit. La Fert alla
trouver le cardinal, et lui dit en tremblant que le Roi lui avoit
donn l'vch du Mans sans qu'il le lui et demand. Oh! voire! dit
le Cardinal, le Roi vous a donn l'vch du Mans, il y a grande
apparence  cela. Ce garon croyoit qu'on le lui teroit, et qu'on
lui donneroit quelque petite chose en place. Mais le Roi dit au
cardinal, la premire fois qu'il le vit: J'ai donn l'vch du Mans
 La Fert. Le cardinal, voyant cela, porta ce respect au Roi que de
ne pas dfaire ce qu'il avoit fait. La Fert toit fils d'un
conseiller de Rouen, qui ne le put pas faire conseiller d'glise dans
son parlement, car il toit cadet. A Paris, il trouva une charge
d'aumnier pour vingt mille livres. Le pre, quoiqu'assez mal
intentionn pour lui, y consentit. Une soeur qu'il avoit  Paris le
nourrissoit. Il se rendit fort assidu, et le Roi l'aimoit sans le
tmoigner.

La premire conqute qu'on fit en Flandre, ce fut celle de
Hesdin[537]. Le grand-matre de La Meilleraye commandoit une attaque,
et Lambert l'autre; Lambert avoit un ingnieur qui avoit servi les
tats: cet homme fit les choses dans l'ordre et comme il falloit
faire. Le grand-matre ne voulut pas avoir la patience. Il fit tuer
bien des gens et avanoit moins que l'autre. Il envoie qurir cet
ingnieur. Combien me demandez-vous de jours?--Monsieur, ni plus ni
moins qu' l'autre attaque. Il faut tant de temps pour passer le
foss. Il fallut, afin que le grand-matre et l'honneur de la prise,
et qu'on le ft marchal de France sur la brche, retarder l'attaque
de Lambert[538]. Ce fut l que le grand-matre, dans une disette
d'argent, proposa au cardinal de faire quatre autres intendants des
finances  deux cent mille livres pice. Le cardinal lui dit:
Monsieur le grand-matre, si on vous disoit: Vous avez un
matre-d'htel qui vous vole, mais vous tes trop grand seigneur pour
n'tre vol que par un homme, prenez-en encore quatre; le
feriez-vous? Une autre fois il lui dit, du temps que Laffemas faisoit
la charge de lieutenant civil par commission, qu'il connoissoit un
homme qui donneroit huit cent mille livres de cette charge. Ne me le
nommez pas, dit le cardinal, il faut que ce soit un voleur.

  [537] En 1639.

  [538] Au sujet de ce sige d'Hesdin, je me rappelle qu'un baron
  de Languedoc dont j'ai oubli le nom, parent de madame de Cavoye,
  avoit trouv une sorte de boulets creux qu'on emplissoit de
  poudre  canon, et qui, avec une certaine mche qui s'allumoit
  quand on tiroit, crevoit en terre et faisoit quasi autant d'effet
  qu'une mine. Le feu Roi Louis XIII en fit l'preuve  Versailles,
  o on fit construire exprs une demi-lune de terre. Saint-Aoust,
  lieutenant-gnral de l'artillerie, envoya par malice de mchante
  poudre; le baron s'en plaignit, le Roi se fcha. Saint-Aoust vint
  et en apporta de la bonne. L'effet fut grand; le Roi prsenta le
  baron au cardinal  Ruel; le cardinal feignit d'en tre ravi;
  mais  cause que cela toit un grand profit  l'artillerie, en
  rduisant l'quipage au quart des charrettes, il fit si bien
  qu'on ordonna  cet homme de se retirer. Rien n'toit plus utile
  pour les ouvrages de terre. (T.)--On attribue l'invention de la
  bombe  un ingnieur italien qui s'en servit contre la ville de
  Berg-op-Zoom; cependant, selon quelques historiens, des bombes
  furent employes en 1495  l'attaque d'une forteresse du royaume
  de Naples; selon d'autres le comte de Mansfeld lana les
  premires bombes en 1588 dans Walhtendonck, ville de Gueldre. Les
  bombes furent employes pour la premire fois en France au sige
  de Mzires en 1521; le marchal de la Force s'en servit en 1634,
  au sige de la Motte, sous Louis XIII. (_Mmorial portatif de
  chronologie_; Paris, 1829, t. 1, p. 476.)

Hesdin se rendit huit jours plus tt qu'il n'auroit fait,  cause
d'une lettre en chiffres qu'on intercepta, par laquelle ceux de dedans
demandaient secours. Rossignol la dchiffra et fit rponse en mme
chiffre, au nom du cardinal infant, qu'on ne les pouvoit secourir, et
qu'ils traitassent.

Ce Rossignol toit un pauvre garon d'Alby, qui n'toit pas mal habile
 dchiffrer. Le cardinal le gardoit bien autant pour faire peur aux
gens que pour autre chose. Il a fait fortune, et est aujourd'hui
matre des comptes  Poitiers. Il toit devenu dvot jusqu' se donner
la discipline. En 1653, il reut quatorze mille cus pour trois ans de
pension. Le cardinal Mazarin a cru qu'il lui toit utile pour les
chiffres mentaux. Ni lui ni tte d'homme ne les savoit dchiffrer que
par hasard. On dit qu'il n'en a jamais dchiffr qu'un. Au reste,
c'tait une pauvre espce d'homme. Il comptoit familirement au
cardinal de Richelieu les honneurs qu'on lui avoit faits  Alby:
Monseigneur, disoit-il, ils n'osoient m'approcher. Ils me regardoient
comme un favori, moi je vivois avec eux comme auparavant. Ils toient
tout tonns de ma civilit. Le cardinal levoit les paules, et dit 
Desmarest, aprs que l'autre fut sorti: Je vous prie, tirez-lui les
vers du nez. Desmarest l'accoste et lui dit: Vous en avez tantt
bien donn  garder  Monseigneur.--Pardieu, dit Rossignol, point du
tout, je ne lui en ai pas dit la moiti, mais je vous veux tout conter
 vous. L-dessus, il hable tout son sol. Mais il faut,
ajouta-t-il, que je vous dise quelques-uns de mes bons mots. Il y
avoit un juge qui n'osoit quasi m'approcher; je l'embrasse, et lui dis
en riant: Souvenez-vous de l'Albergat. C'toit un cabaret o ils
avoient bu ensemble.

Quand le duc de Lorraine manqua au trait qu'il avoit fait 
Saint-Germain avec le Roi, le cardinal, pour consoler Sa Majest par
quelque pargne, car rien ne le consoloit tant, se doutant que dix
mille pistoles que le duc avoit reues toient encore  Paris, mit le
commissaire Coiffier en qute et lui en promit six cents. Coiffier,
par hasard, connoissoit un Lorrain qui toit assez bien avec le duc;
il va chez cet homme, et lui dit: On veut vous arrter pour telle
chose. Le Lorrain lui avoue qu'il avoit cet argent: Eh bien!
donnez-le-moi, et on ne vous arrtera pas, je vous en donne ma
parole. Le Lorrain le lui donne; Coiffier le porte au cardinal, et le
cardinal au Roi. Les six cents pistoles promises furent payes. Le
cardinal tenoit parole; on le verra en ce que je vais conter. Il y
avoit un ingnieur nomm de Meuves, qui, un jour, avoit dit
tourdiment: Il ne faut qu'acheter deux maisons vis--vis dans la rue
Saint-Honor, et par-dessous la rue faire une mine et y mettre le feu
quand le cardinal passera. Jugez si cela est fort faisable. Le
cardinal a avis de cela et que cet homme avoit un secret pour rompre
le fer avec une certaine liqueur. Cela lui fait peur, il rsout de se
dfaire de cet homme. Ce de Meuves avoit entre  l'Arsenal, et le
grand-matre prtendoit tirer de grands avantages de ce secret en
surprenant des villes o il y a des grilles de fer pour donner passage
 quelque ruisseau. Un soir, cet homme avoit promis  quelqu'un
d'aller coucher  Saint-Cloud; il toit tard; il s'avise d'aller
rompre la chane de quelque bateau avec sa drogue, prend son laquais
avec un flambeau allum pour passer sous les ponts. Cette mme nuit-l
le feu se prit au Pont-au-Change. Voil un beau prtexte. On accuse de
Meuves d'y avoir mis le feu et par malice. Le cardinal nomme pour chef
de ses commissaires (tous conseillers au Chtelet qui jugent
prvtalement les incendiaires), M. de Cordes, un homme qui a mrit
qu'on crivt sa vie[539], afin que ce juge incorruptible ne
l'emportant pas sur les autres, on pt dire cependant: Il a t
condamn par M. de Cordes. Le cardinal songea  avoir le secret. Il
envoie qurir le clerc de M. de Cordes, nomm de Niesl, de qui nous
tenons cette histoire. De Niesl lui apporta de la drogue, car on en
avoit trouv chez de Meuves, quand on le prit. Le cardinal en voulut
voir l'exprience. On en frotta les fiches d'une armoire. Au bout d'un
demi-quart d'heure, les ais tombent  terre. Le cardinal voyant cela,
ne s'obstina plus  vouloir avoir ce secret comme il avoit fait,
parce, dit il, qu'il n'y auroit plus rien de sr. Avant cela, il
l'avoit fait demander  de Meuves, qui rpondit qu'il ne le donneroit
point, si on ne lui promettait la vie. Je ne la lui promettrai point,
dit le cardinal; car il lui faudroit tenir parole, et je veux qu'il
meure. En effet, il fut pendu. Voyez le plaisant scrupule! il ne veut
pas manquer de parole, et fait mourir un innocent. Un politique, ou
plutt un tyran comme lui, regarde que manquer de parole dcrie, au
lieu que peu de gens sauront qu'on a fait mourir cet homme injustement
par ambition.

  [539] Elle a t publie sous ce titre: _L'Ide d'un bon
  magistrat en la vie et en la mort de M. de Cordes, conseiller au
  Chtelet de Paris_, par A.G.E.D.V. (Antoine Godeau, vque de
  Vence, Paris, 1645, in-12.) Il s'appeloit Denis de Cordes; il
  mourut en novembre 1642, et fut enterr  Saint-Mry.

Le cardinal vouloit accommoder les religions, et mditoit cela de
longue main. Il avoit dj corrompu quelques ministres en Languedoc:
ceux qui toient maris, avec de l'argent, et ceux qui ne l'toient
pas, en leur promettant des bnfices. Il avoit dessein de faire faire
une confrence, et d'y faire dputer ceux qu'il avoit gagns, qui,
donnant les mains, engageroient le reste  faire de mme. En cette
intention, il jette les yeux sur l'abb de Saint-Cyran, homme de
grande rputation et de grande probit, pour le faire le chef des
docteurs qui disputeroient contre les ministres. Saint-Cyran lui dit
qu'il lui avoit fait beaucoup d'honneur de le croire digne d'tre  la
tte de tant d'habiles gens, mais qu'il toit oblig en conscience de
lui dire que ce n'toit point la voie du Saint-Esprit, que c'toit
plutt la voie de la chair et du sang, et qu'il ne falloit convertir
les hrtiques que par les bons exemples qu'on leur donneroit. Le
cardinal ne gota nullement cette remontrance, et ce fut la vritable
cause de la prison de Saint-Cyran[540].

  [540] Jean Duvergier de Haurane, abb de Saint-Cyran, fut mis 
  la Bastille le 14 mai 1638, et il mourut en 1643, peu de temps
  aprs tre sorti de prison. Sa captivit fut gnralement
  attribue  ce qu'il n'avoit pas voulu opiner pour la nullit du
  mariage de Gaston avec Marguerite de Lorraine.

En Languedoc, le cardinal envoya qurir un des ministres de
Montpellier, nomm Le Fauscheur, natif de Genve. Il vouloit le gagner
 cause de sa rputation. Il lui envoya dix mille francs. Ce bon homme
fut fort surpris. H! pourquoi m'envoyer cela? dit-il  celui qui le
lui apportoit.--M. le cardinal, dit cet homme, vous prie de prendre
cette somme comme un bienfait du Roi. Le Fauscheur n'y voulut point
entendre. Le cardinal le trouva mauvais, et le pauvre ministre fut
interdit fort long-temps, jusqu' ce qu'il et permission de prcher 
Paris. Un de ses confrres, nomm Mestrezat, rapporta dix mille cus
aux hritiers d'un homme qui les lui avoit donns en dpt, sans
qu'eux ni qui que ce soit au monde en st rien.

Le cardinal a eu quelquefois bien autant de bonheur que de science,
car, aprs avoir pouss M. le comte de Soissons  bout[541], il lui
oppose  la vrit un bon chef, mais une trs-foible arme. Lamboy
n'eut pas de peine  dfaire le marchal de Chtillon. En conscience,
n'importoit-il pas au moins autant au cardinal que le grand-matre et
la gloire de prendre Aire, que de battre M. le comte? On a cru sur
cela qu'il toit assur de le faire tuer dans le combat. C'est une
chanson, cela se seroit dcouvert avec le temps. Tout le monde croit
que M. le comte, en voulant lever sa visire avec le bout de son
pistolet, se tua lui-mme[542]; et s'il ne se ft point tu, o en
toit l'minentissime? Toute la Champagne, dont M. le comte toit
gouverneur, et ouvert les portes aux victorieux. Tous les malcontents
se fussent joints  lui; le Roi mme et peut-tre t bien aise de se
dfaire d'un ministre qui lui toit  charge, et qu'il craignoit.
Quand on apprit la nouvelle de la dfaite de M. de Chtillon, le
cardinal fut cinq heures de temps au dsespoir. Il envoya ordre au
marchal de La Meilleraye de laisser l'arme au marchal de Guiche, et
de l'aller trouver avec son rgiment de cavalerie, celui de La
Meilleraye, et ne se remit que quand on lui vint dire la mort de M. le
comte. M. le comte avoit mis dans ses enseignes: _Pour le Roi, contre
le cardinal_; M. de Bouillon: _Ami du Roi, ennemi du cardinal_; M. de
Guise, une chaise renverse et un chapeau rouge dessous, avec ces
mots: _Deposuit potestatem de sede_. Depuis, le marchal fut
contremand. Dans ce combat, le marquis de Praslin, fils du marchal,
eut cent coups aprs sa mort. On croit qu'il avoit donn parole  M.
le comte, et puis lui avoit manqu; c'toit un homme de service, mais
un mchant homme. Il avoit fait long-temps l'impie; et pour se
remettre en bonne rputation de ce ct-l, il feignit une
apparition. Mais le cardinal de Richelieu s'en moqua[543]. M. de
Bouillon, aprs cela, fit une paix de pair  pair avec le Roi. Le
cardinal, en achevant le trait, dit: Il y a encore une condition 
ajouter, c'est que M. de Bouillon croira que je suis son trs-humble
serviteur. Aprs cela, M. de Bouillon se va sottement engager avec M.
d'Orlans et M. Le Grand. Son pre lui avoit tant recommand de se
tenir dans son petit corps-de-garde, et il va cabaler quand il
commande en Pimont. On le prit  la tte de son arme, et sa femme
fut contrainte de rendre Sdan pour lui sauver la vie. Il ne tmoigna
pas grande constance dans la prison.

  [541] Saint-Ibal a t cause du malheur de M. le comte, car il
  lui mit dans la tte de faire le fier et de terrasser le
  cardinal. (T.)

  [542] Le prince de Simmeren, de la maison palatine, toit 
  Sdan, lorsque M. le comte s'y retira. tant retourn en son
  pays, quand la bataille de Sdan fut donne, il crivit navement
  cette lettre  M. le comte de Soissons: Le bruit court ici que
  vous avez gagn la bataille, mais que vous y avez t tu.
  Mandez-moi ce qui en est, car je serois trs-fch de votre
  mort. M. le comte de Roussi m'a dit avoir vu la lettre. (T.)

  [543] Cela me fait souvenir d'un savant mdecin de la Facult,
  nomm Patin, qui tout de mme a feint qu'un de ses malades  qui
  il fit promettre  l'article de la mort de lui venir dire s'il y
  avoit un purgatoire, lui toit apparu un matin, mais sans lui
  rien dire, car ces gens qui reviennent de l'autre monde ne
  parlent jamais. (T.)

Le cardinal, mal inform de la disposition o toient les Catalans,
leur donna la carte blanche au lieu qu'eux la lui eussent donne; car
ils toient rsolus d'appeler le Turc, s'il faut ainsi dire, plutt
que se soumettre  l'Espagne. Cette faute a horriblement cot  la
France, car la Catalogne a tir bien de l'argent. On a pay tout comme
dans une htellerie, et cette principaut, par consquent l'Espagne,
s'enrichissoit  nos dpens.

Le cardinal toit rude  ses gens, et toujours en mauvaise humeur; il
a, dit-on, frapp quelquefois Cavoye, son capitaine des gardes, et
autres, transport de colre. On raconte que le Mazarin en a fait
autant  Noailles quand celui-ci toit son capitaine des gardes.

La Rivire, qui est mort vque de Langres, disoit que le cardinal de
Richelieu toit sujet  battre les gens, qu'il a plus d'une fois battu
le chancelier Sguier et Bullion. Un jour que ce surintendant des
finances se refusoit de signer une chose qui suffisoit pour lui faire
son procs, il prit les tenailles du feu, et lui serroit le cou en lui
disant: Petit ladre, je t'tranglerai. Et l'autre rpondit:
Etranglez, je n'en ferai rien. Enfin il le lcha, et le lendemain
Bullion,  la persuasion de ses amis, qui lui remontrrent qu'il toit
perdu, signa tout ce que le cardinal voulut.

Le cardinal toit avare; ce n'est pas qu'il ne ft bien de la dpense,
mais il aimoit le bien. M. de Crqui ayant t tu d'un coup de canon
en Italie, il alla voir ses tableaux, prit tout le meilleur au prix de
l'inventaire, et n'en a jamais pay un sol. Il fit pis, car Gilliers,
intendant de M. de Crqui, lui en ayant apport trois des siens par
son ordre, et lui en ayant prsent un qu'il le prioit d'accepter, le
cardinal dit: Je les veux tous trois, et les doit encore.

Il ne payoit gure mieux les demoiselles que les tableaux. Marion de
l'Orme alla deux fois chez lui. A la premire visite, il la reut en
habit de satin gris de lin, en broderie d'or et d'argent, bott et
avec des plumes. Elle a dit que cette barbe en pointe et ces cheveux
au-dessus de l'oreille faisoient le plus plaisant effet du monde. J'ai
ou dire qu'une autre fois elle y entra en homme: on dit que c'toit
en courrier; elle-mme l'a cont. Aprs ces deux visites, il lui fit
prsenter cent pistoles par Des Bournais, son valet-de-chambre, qui
avoit fait le m......... Elle les jeta, et se moqua du cardinal. On
l'a vu plusieurs fois avec des mouches, mais il n'en mettoit pas pour
une. Une fois il voulut dbaucher la princesse Marie, aujourd'hui la
reine de Pologne. Elle lui avoit envoy demander audience. Il se tint
au lit; on la fit entrer toute seule, et le capitaine des gardes fit
sortir tout le monde. Monsieur, lui dit-elle, j'tois venue pour...
Il l'interrompit: Madame, lui dit-il, je vous promets toute chose, je
ne veux point savoir ce que c'est. Mais, madame, que vous voil
propre! jamais vous ne ftes si bien! Pour moi, j'ai toujours eu une
l'inclination particulire  vous servir. En disant cela, il lui
prend la main... Elle la retire, et lui veut conter son affaire. Il
recommence, et lui veut prendre encore la main. Elle se lve, et s'en
va. Pour madame d'Aiguillon et madame de Chaulnes, nous dirons cela
ensuite quand nous viendrons  l'_Historiette_ de madame d'Aiguillon.
Le cardinal aimoit les femmes; mais il craignoit le Roi, qui toit
mdisant.

M. de Chavigny dlibra de faire appeler l'htel de Saint-Paul l'htel
de Bouteiller, et de le mettre sur la porte. Le cardinal de Richelieu
s'en moqua, et lui dit: Tous les Suisses y voudront aller boire: ils
liront l'_htel de la bouteille_. L'archevque de Tours signoit
toujours Le Bouteiller; il prtendoit venir des comtes de Senlis. Dans
la vrit, ils sont venus d'un paysan de Touraine qui se transplanta 
Angoulme; son fils eut quelque charge. Du ct des femmes, ils
viennent de Ravaillac, c'est--dire d'une soeur de Ravaillac: au moins
en sont-ils bien proches. Le pre de l'archevque et du surintendant
toit avocat  Paris, et avoit crit l'histoire de Marthe
Brossier[544], cette fille qui faisoit la possde; ils l'ont
supprime autant qu'ils ont pu.

  [544] Marthe Brossier toit fille d'un tisserand de Romorantin;
  elle fut renvoye dans son pays par arrt du 23 juin 1599, avec
  dfense d'en sortir. _Le Discours vritable sur le fait de Marthe
  Brossier_, Paris, 1599, in-8, a t attribu au mdecin
  Marescot. (Voyez la _Biographie universelle_.) Il parotroit,
  d'aprs Tallemant, que cet ouvrage pourroit tre de Le
  Bouthilier.

Le cardinal railloit quelquefois assez fortement et sans grand
fondement. Durant le sige d'Arras, il m'arriva d'crire une ptre en
vers au petit Quillet[545], mdecin du marchal d'Estres. Il toit
alors  la cour d'Amiens pour cette belle guerre de Parme. Le paquet
toit adress chez Bautru, ami de Quillet. Par hasard on le porta 
Nogent, son frre, qui voulut avoir le plaisir de l'ouvrir, puisqu'il
lui avoit cot un quart d'cu, car c'est le plus avare des humains.
Nogent porta cette bagatelle chez le cardinal pour l'en faire rire.
Son Eminence prit occasion de railler,  cause qu'il y avoit quelques
endroits qui pouvoient convenir  M. de Bullion[546], qui toit, aussi
bien que Quillet, petit, gros, rouge, et aimant la bonne chre. Il
prit occasion de railler Senectre, qui toit le courtisan de Bullion;
et Senectre lui ayant remontr que le nom de Quillet y toit:
Qu'importe, dit-il, que ce soit pour M. de Bullion ou pour le mdecin
de votre ami? c'est  vous  faire faire rponse, et lui mit la
lettre entre les mains. Il la rendit depuis  Quillet, et lui dit d'un
air fort chagrin, car il avoit peur que Bullion ne le st, qu'il
recommandt bien  ses amis de n'crire jamais au lieu o seroit la
cour des choses qui pussent s'appliquer  plusieurs personnes. Si mon
pre et su cela, et qu'aprs il lui ft arriv quelque dsordre dans
ses affaires, il m'et voulu faire accroire que ma posie en et t
cause.

  [545] Claude Quillet, l'un de nos meilleurs potes latins
  modernes, auteur du pome de _la Callipdie_. Il mourut en
  septembre 1661.

  [546] On appeloit Bullion _le Gros Guillaume raccourci_. Les gens
  de lettres le hassoient, car il faisoit profession de les
  mpriser. (T.)

En ce temps-l le cardinal dit en riant  Quillet, qui est de Chinon:
Voyez-vous ce petit homme-l? il est parent de Rabelais, et mdecin
comme lui.--Je n'ai pas l'honneur, dit Quillet, d'tre parent de
Rabelais.--Mais, ajouta le cardinal, vous ne nierez pas que vous ne
soyez du mme pays que Rabelais.--J'avoue, monseigneur, que je suis du
pays de Rabelais, reprit Quillet, mais le pays de Rabelais a l'honneur
d'appartenir  Votre Eminence. Cela toit assez hardi; mais un M.
Mulot de Paris, qu'il avoit fait chanoine de la Sainte-Chapelle, lui
parloit bien encore plus hardiment. Il est vrai que le cardinal avoit
bien de l'obligation  cet homme; car lorsqu'il fut relgu  Avignon,
Mulot vendit tout ce qu'il avoit, et lui porta trois ou quatre mille
cus, dont il avoit fort grand besoin. Ce M. Mulot n'avoit rien tant 
contre-coeur que d'tre appel aumnier de Son Eminence. Une fois le
cardinal, pour se divertir, car il se chatouilloit souvent pour se
faire rire, fit semblant d'avoir reu une lettre o il y avoit: _A
monsieur, monsieur Mulot, aumnier de Son Eminence_, et la lui donna.
Cela le mit en colre, et il dit tout haut que c'toient des sots qui
avoient fait cela. Ouais! dit le cardinal, et si c'tait moi?--Quand
ce seroit vous, rpondit Mulot, ce ne seroit pas la premire sottise
que vous auriez faite. Une autre fois il lui reprocha qu'il ne
croyoit point en Dieu, et qu'il s'en toit confess  lui. Le
cardinal fit mettre un jour des pines sous la selle de son cheval. Le
pauvre M. Mulot ne fut pas plus tt dessus, que la selle pressant les
pines, le cheval se sentit piqu, et se mit  regimber d'une telle
force, que le bon chanoine se pensa rompre le col. Le cardinal rioit
comme un fou. Mulot trouve moyen de descendre, et s'en va  lui tout
bouillant de colre: Vous tes un mchant homme.--Taisez-vous,
taisez-vous, lui dit l'Eminence; je vous ferai pendre, vous rvlez ma
confession. Ce M. Mulot avoit un nez qui faisoit voir qu'il ne
hassoit pas le vin. En effet, il l'aimoit tant, qu'il ne pouvoit
s'empcher de faire une aigre rprimande  tous ceux qui n'en avoient
pas de bon; et quelquefois, quand il avoit dn chez quelqu'un qui ne
lui avoit pas fait boire de bon vin, il faisoit venir les valets, et
leur disoit: Or , n'tes-vous pas bien malheureux de n'avertir pas
votre matre, qui peut-tre ne s'y connot pas, qu'il se fait tort de
n'avoir pas de bon vin  donner  ses amis? Il avoit beaucoup
d'amiti pour madame de Rambouillet; et ayant dcouvert que M. de
Lizieux, quoiqu'il et du bien de reste, jouissoit toujours d'une
petite terre qui lui avoit t donne autrefois par le beau-pre de
cette dame pour en jouir sa vie durant, il ne le pouvoit souffrir, et
 tout bout de champ il le lui vouloit aller dire; et toutes les fois
qu'il voyoit madame de Rambouillet, la premire chose qu'il lui
disoit, c'toit: Madame, M. de Lizieux a-t-il rendu cette terre?
Enfin il falloit que madame de Rambouillet se mt  genoux devant lui
pour obtenir qu'il n'en parleroit jamais. M. de Lizieux avoit oubli
d'o lui venoit cette terre, ou, pour mieux dire, il avoit oubli
qu'il l'avoit. Jamais homme n'a moins su ses affaires que celui-l.

Le cardinal avoit deux petits pages, dont l'un s'appeloit Meniquet, et
l'autre Saint.... J'ai oubli le nom de ce saint-l. Ils rencontroient
admirablement  faire des quivoques sur-le-champ. Le cardinal s'en
divertissoit. Un jour M. de Lansac entre; Son Eminence dit: Meniquet,
une quivoque sur M. de Lansac.--Monseigneur, il me faut une pistole,
sans cela je ne saurois quivoquer.--Comment, une pistole? dit le
cardinal.--Oui, monseigneur, il m'en faut une, et si je n'quivoque
bien, je me soumets  avoir le fouet... Le cardinal lui en donne donc
une. Le petit page la met dans sa poche et dit: _Pistole Lansac_
(pistole en sac). Le cardinal la trouva si plaisante qu'il lui en fit
donner dix.

On a remarqu que le cardinal de Richelieu avoit puni fort svrement
la sdition des _pieds-nus_ en Normandie, parce que cette province a
eu des souverains autrefois, qu'elle le porte plus haut qu'une autre
province, qu'elle est voisine des Anglois, et qu'elle a peut-tre
encore quelque inclination  avoir un duc.

On a remarqu aussi que ce fut une grande bvue que de dfendre de
peser les pistoles, car on rogna si bien qu'elles ne pesoient plus que
six livres, et que le Roi se ruinoit quand il fallut porter de l'or
hors de France; enfin cela fit ouvrir les yeux au cardinal. Il est
vrai qu'il prit le chemin qu'il falloit pour arrter ce dsordre, car
il les dcria tout d'un coup. Il fallut aprs tirer parti des
rogneurs. Montauron en donnoit tant au Roi et les faisoit condamner 
la plus grosse somme qu'il pouvoit. Il y en avoit tant que toute la
corde du royaume n'et pas suffi pour les pendre. Quelques
particuliers du conseil, qui avoient de l'or lger, furent cause qu'on
donna ce ridicule arrt qui dfendoit de peser les pistoles. Cela
obligea  faire les louis d'or[547].

  [547] Voyez _le Trait historique des monnoies de France_ de Le
  Blanc; Amsterdam, 1692, p. 298 et suiv.

Le cardinal de Richelieu ayant harangu au parlement en prsence du
Roi, sa harangue, qui fut assez longue, fit bien du bruit,  cause de
l'orateur probablement, car au fond ce n'toit pas grand'chose[548].
On parla de la faire imprimer. Il pria le cardinal de La Valette
d'assembler quelques personnes intelligentes. Ce fut chez Bautru. M.
Godeau, M. Chapelain, M. Gombauld, M. Guyet, M. Desmarest que Bautru y
mit de son chef, en toient. On la lut fort exactement, car le
cardinal le souhaitoit. Ils furent depuis dix heures du matin jusqu'au
soir  ne marquer que le plus gros; ds qu'il sut qu'on avoit t si
long-temps  l'examiner, il rengana et ne pensa plus  la faire
imprimer. Bautru ne fut pas d'avis qu'on lui montrt les marques qu'on
avoit faites, car il y en avoit trop, et cela l'auroit fch. Elle
toit pleine de fautes contre la langue, aussi bien que son Catchisme
ou Instruction chrtienne[549]. Il voyoit bien les choses, mais il ne
les entendoit pas bien. A parler succinctement, il toit admirable et
dlicat. Il n'y a que l'_Instruction des curs_ qui soit de lui;
encore a-t-il pris des uns et des autres; pour le reste, la matire
est de Lescot, et le franois de Desmarest[550]. Il avoit fait une
comdie qui toit fort ridicule, et il la vouloit faire jouer. Madame
d'Aiguillon et le marchal de La Meilleraye firent agir Boisrobert
pour l'en dtourner. Le pauvre homme en fut disgraci quinze jours.
Desmarest avoit des peines enrages avec lui. Il falloit se servir de
ses penses ou du moins les dguiser. Depuis, il ne fut pas si docile;
il croyoit crire mieux en prose que tout le reste du monde, mais il
ne faisoit tat que des vers. Il a crit en un endroit de son
Catchisme ces mots: C'est comme qui entreprendroit d'entendre _le
More de Trence_ sans commentaire. C'est signe qu'il avoit bien lu
Trence[551]. Il y a encore deux autres livres de lui; le premier
s'appelle _la Perfection du chrtien_[552]. Dans la prface il dit
qu'il a fait le livre pendant les dsordres de Corbie. C'est une
vanit ridicule. Quand cela seroit,  quoi il n'y a nulle apparence,
car il n'en avoit pas le loisir et avoit assez d'autres choses dans la
tte, il ne faudroit pas le dire. M. Desmarest, par l'ordre de madame
d'Aiguillon, et M. de Chartres (Lescot), qui avoit t son confesseur,
ont un peu revu cet ouvrage. L'autre est intitul: _Trait enseignant
la mthode la plus aise et la plus assure de convertir ceux qui se
sont spars de l'Eglise_[553]. M. de Chartres et M. l'abb de
Boursis l'ont revu. Aprs eux, madame d'Aiguillon pria M. Chapelain
de refondre une Invocation  la Vierge: il le fit; mais elle n'y
changea rien par scrupule ou par vnration pour son oncle. Beaucoup
de gens croient que ce dernier ouvrage est de M. de Chartres, car le
style est assez conforme, autant qu'on en peut juger par un
chantillon,  l'approbation que ce prlat a mise au-devant du livre.
Le cardinal faisoit travailler plusieurs personnes aux matires, et
puis il les choisissoit, et choisissoit passablement bien.

  [548] Talon l'an, avocat-gnral, homme de petite cervelle,
  alla sottement en prsence du Roi au parlement louer le cardinal
  de Richelieu par-dessus les maisons. En sortant le cardinal lui
  dit: Monsieur Talon, vous n'avez rien fait aujourd'hui, ni pour
  vous ni pour moi. (T.)

  [549] _Instruction du Chrtien._ La premire dition de ce livre,
  qui en compte au moins vingt-quatre, est de Poitiers, 1621,
  in-8.

  [550] Le Catchisme a t corrig depuis par Desmarest, qui l'a
  mis en l'tat o on le voit aujourd'hui. (T.)

  [551] Ce n'est pas dans son Catchisme intitul: _Instruction du
  chrtien_, que le cardinal commit la singulire erreur que
  Tallemant signale ici. C'est dans _les Principaux points de la
  Foi catholique, dfendus contre l'crit adress au Roi par les
  ministres de Charenton_; Poitiers, 1617, in-8. Il y traduit
  _Terentianus Maurus_, qui est le nom d'un grammairien, par _le
  Maure de Trence_, croyant que cet auteur avoit laiss une pice
  de ce titre dont il toit question dans le passage qu'il avoit 
  traduire.

  [552] Paris, 1646, in-4.

  [553] Paris, 1651, in-folio.

Une chose m'a encore surpris de cet homme, c'est qu'il n'avoit jamais
lu les Mmoires de Charles IX[554]. En voici une preuve convaincante.
Quelqu'un lui ayant parl de _la Servitude volontaire_ d'Etienne de La
Botie, c'est un des Traits de ces Mmoires, et un Trait, pour dire
ce que j'en pense, qui n'est qu'une amplification de collge, et qui a
eu bien plus de rputation qu'il n'en mrite; il eut envie de voir
cette pice: il envoie un de ses gentilshommes par toute la rue
Saint-Jacques demander _la Servitude volontaire_. Les libraires
disoient tous: Nous ne savons ce que c'est. Ils ne se ressouvenoient
point que cela toit dans les Mmoires de Charles IX. Enfin le fils
de Blaise, un libraire assez clbre, s'en ressouvint et le dit  son
pre; et quand le gentilhomme repassa: Monsieur, lui dit-il, il y a
un curieux qui a ce que vous cherchez, mais sans tre reli, et il en
veut avoir cinq pistoles.--N'importe, dit le gentilhomme. Le galant
sort par la porte de derrire et revient avec les cahiers qu'il avoit
dcousus, et eut les cinq pistoles.

  [554] _Mmoires de l'tat de la France sous Charles_ IX. Le
  _Trait de la servitude volontaire_ a t imprim pour la
  premire fois, en 1578, dans le tome 3 de ce Recueil, folio 116.

Le cardinal a aussi laiss des Mmoires pour crire l'histoire de son
temps[555]. Madame d'Aiguillon s'informa depuis de madame de
Rambouillet, de qui elle se pouvoit servir pour crire cette histoire.
Madame de Rambouillet en voulut avoir l'avis de M. de Vaugelas, qui
lui nomma M. d'Ablancourt et M. Patru. Elle ne voulut pas du premier 
cause de sa religion. Pour Patru,  qui elle en fit parler par M.
Desmarest, il lui fit dire que, pour bien crire cette histoire, il
falloit renoncer  toute autre chose; qu'ainsi, il seroit oblig de
quitter le palais; qu'elle lui ft donc donner un bnfice de mille
cus de rente ou une somme une fois paye. Elle lui envoya offrir la
charge de lieutenant-gnral de Richelieu. Il lui rpondit que pour
cent mille cus il ne quitteroit pas la conversation de ses amis de
Paris. Depuis, il m'a jur qu'il toit ravi de n'avoir pas t pris au
mot, et qu'il auroit enrag d'tre oblig de louer un tyran qui avoit
aboli toutes les lois et qui avoit mis la France sous un joug
insupportable. Il n'y a pas plus de quatre ans que M. de Montausier
croyoit avoir fait quelque chose pour faire avoir cet emploi  M.
d'Ablancourt, car madame Du Vignan,  qui lui et Chapelain en avoient
parl par rencontre, s'en alla persuade que la religion n'toit
d'aucun obstacle  cela, et que madame d'Aiguillon ne pouvoit mieux
faire. Mais cela n'a rien produit, quoiqu'on l'en quittt pour deux
mille livres de pension. On a dit que l'vque de Saint-Malo, Sancy,
travailloit  l'histoire sur les Mmoires du cardinal de Richelieu,
mais cela n'a point paru. Ce M. de Saint-Malo toit ambassadeur  la
Porte. Son secrtaire, nomm Martin, trouva le moyen de faire chapper
des Sept-Tours de grands seigneurs polonais et une dame qui lui avoit
promis de l'pouser. Il se sauva avec eux. Sancy en eut cent coups de
latte sous la plante des pieds. Il n'toit pas vque alors. On
trouva, aprs la mort du cardinal, ce qu'on a appel son _Journal_. Il
est imprim. L on voit que beaucoup de ceux qu'on croyoit ses ennemis
lui donnrent des avis contre leurs propres amis.

  [555] On publia d'abord du cardinal l'_Histoire de la mre et du
  fils_, qui fut mal  propos attribue  Mzerai. Ce n'est qu'en
  1823 que M. Petitot donna, d'aprs le manuscrit du dpt des
  Affaires trangres, les _Mmoires du cardinal de Richelieu_,
  compris dans la deuxime srie des _Mmoires relatifs 
  l'histoire de France_.

Pour l'Acadmie, que Saint-Germain appeloit assez plaisamment _la
volire de Psaphon_[556], je n'ai rien  ajouter  ce qu'en a dit M.
Pellisson dans l'_Histoire_ qu'il en a faite[557]. Je dirai seulement
que le cardinal toit ravi quand on lui remettoit la dcision de
quelque difficult. Il en faisoit faire compliment aux acadmiciens,
et les prioit de lui en envoyer souvent de mme. Mais son avarice en
ceci n'a-t-elle pas t ridicule? S'il et donn  Vaugelas de quoi
subsister honorablement[558], sans s'occuper  autre chose qu'au
Dictionnaire, le Dictionnaire et t fini de son vivant, car aprs on
en et t quitte pour nommer des commissaires qui eussent revu chaque
lettre avec lui. Il et fallu aussi payer ces commissaires. Mais cela
lui cotoit-il rien? toit-ce de son fonds qu'il payoit les gens? Cela
et t utile et honorable  la France[559]. Il a nglig aussi de
faire un btiment pour cette pauvre Acadmie.

  [556] Psaphon, habitant de la Lybie, voulant tre reconnu pour un
  dieu, runit un grand nombre d'oiseaux, et leur apprit  rpter:
  _Psaphon est un grand dieu_. Leur ducation termine, il les
  rendit  la libert, et les Lybiens, frapps de ce prodige,
  dcernrent  Psaphon les honneurs divins.

  [557] La premire dition de l'ouvrage de Pellisson parut en 1653
  (Paris, in-8), sous le titre de _Relation contenant l'Histoire
  de l'Acadmie franoise_.

  [558] Il rtablit la pension de Vaugelas, qui toit de douze
  cents cus; mais Vaugelas n'en fut point pay. (T.)

  [559] Il y avoit  Vitr, en Bretagne, un avocat peu employ,
  nomm Des Valles. Cet homme toit si n aux langues, qu'en moins
  de rien il les devinoit, en faisoit la syntaxe et le
  dictionnaire. En cinq ou six leons il montroit l'hbreu. Il
  prtendoit avoir trouv une langue-matrice qui lui faisoit
  entendre toutes les autres. Le cardinal de Richelieu le fit venir
  ici; mais Des Valles se brouilla avec Demuys, le professeur en
  langue hbraque, et avec un autre; cet autre toit peut-tre
  Sionita, cet homme du Liban, qui travailloit  sa Bible de
  Legeay. Le Pailleur, qui toit de ses amis, lui avoit demand sur
  toutes choses de ne les point choquer. Un jour que Le Pailleur,
  en voyant quelques preuves, demanda si cela toit corrig, Des
  Valles dit: Voire, ce ne sont que des ignorants. Demuys sut
  cela, et le dcria. Le cardinal vouloit cependant qu'il ft
  imprimer ce qu'il savoit de cette langue-matrice: Mais vous me
  faites divulguer mon secret, donnez-moi donc de quoi vivre. Le
  cardinal le ngligea, et le secret a t enterr avec Des
  Valles. (T.)

Il toit avide de louanges. On m'a assur que dans une ptre
liminaire d'un livre qu'on lui ddioit, il avoit ray _hros_ pour
mettre _demi-dieu_. Une espce de fou, nomm La Peyre, s'avisa de
mettre au-devant d'un livre un grand soleil, dans le milieu duquel le
cardinal toit reprsent. Il en sortoit quarante rayons, au bout
desquels toient les noms des quarante acadmiciens. M. le chancelier,
comme le plus qualifi, avoit un rayon vert. Je pense que M. Servien,
alors secrtaire d'Etat, avoit l'autre; Bautru ensuite, et les autres
_au prorata_ de leurs qualits, pour user des termes du prsident de
La Vieuville. Il y mit Cherelles-Bautru, qui n'en toit point, au lieu
du commissaire Hubert. C'toit un Auvergnat qui a fait de ridicules
traits de chronologie.

J'ai dj dit que le cardinal n'aimoit que les vers. Un jour qu'il
toit enferm avec Desmarets, que Bautru avoit introduit chez lui, il
lui demanda: A quoi pensez-vous que je prenne le plus du plaisir?--A
faire le bonheur de la France, lui rpondit Desmarets.--Point du tout,
rpliqua-t-il, c'est  faire des vers. Il eut une jalousie enrage
contre _le Cid_,  cause que ses pices des Cinq-Auteurs[560]
n'avoient pas trop bien russi. Il ne faisoit que des tirades pour des
pices de thtre. Mais quand il travailloit, il ne donnoit audience 
personne. D'ailleurs, il ne vouloit pas qu'on le reprt. Une fois
L'Etoile, moins complaisant que les autres, lui dit le plus doucement
qu'il put qu'il y avoit quelque chose  refaire  un vers. Ce vers
n'avoit seulement que trois syllabes de plus qu'il ne lui falloit. L
l, monsieur de L'Etoile, lui dit-il, comme s'il et t question
d'un dit, nous le ferons bien passer[561].

  [560] Les pices dont il fournissoit le sujet  Bois-Robert,
  Colletet, L'Estoile, Corneille et Rotrou,  chacun desquels il
  distribuoit un acte  faire, et que pour cette raison on appeloit
  _les pices des Cinq-Auteurs_.

  [561] Il avoit assez mchant got. On lui a vu se faire rejouer
  plus de trois fois une ridicule pice en prose que La Serre avoit
  faite. C'est _Thomas Morus_. En un endroit Anne de Boulen disoit
  au roi Henri VIII, qui lui offroit une promesse de mariage:
  Sire, des promesses de mariage, les petites filles s'en
  moquent. En un autre, elle moralisoit sur la fragilit des
  choses humaines, et disoit au Roi que le trne des rois toit un
  trne de paille: C'est donc, disoit le Roi, de paille de
  diamant. On appelle une paille certaine marque dans les diamants
  qui est un dfaut. (T.)

Il fit une fois un dessein de pice de thtre avec toutes les
penses; il le donna  Boisrobert en prsence de madame d'Aiguillon,
qui suivit Boisrobert quand il sortit, pour lui dire qu'il trouvt le
moyen d'empcher que cela ne part, car il n'y avoit rien de plus
ridicule. Boisrobert, quelques jours aprs, voulut prendre ses biais
pour cela. Le cardinal, qui s'en aperut, dit: Apportez une chaise 
Du Bois (je dirai pourquoi il l'appeloit ainsi), il veut prcher. M.
Chapelain aprs fit des remarques sur ce dessein par l'ordre du
cardinal. Elles toient les plus douces qu'il se pouvoit.
L'Eminentissime dchire la pice, puis il fit recoller les dchirures,
le tout dans son lit, la nuit, et enfin conclut de n'en plus parler.

Pour l'ordinaire il traitoit les gens de lettres fort civilement. Il
ne voulut jamais se couvrir parce que Gombauld voulut demeurer
nu-tte; et mettant son chapeau sur la table, il dit: Nous nous
incommoderons l'un et l'autre. Cependant, regardez si cela s'accorde,
il s'assit, et le laissa lire une comdie tout de bout, sans
considrer que la bougie qui toit sur la table, car c'toit la nuit,
toit plus basse que lui. Cela s'appelle obliger et dsobliger en
mme temps. Cela ne lui arrivoit gure. Vingt fois il a fait couvrir
et asseoir Desmarets dans un fauteuil comme lui, et vouloit qu'il ne
l'appelt que _monsieur_.

On l'a pourtant lou de savoir obliger de bonne grce quand il le
vouloit. Il avoit,  ce que dit La Mnardire, dessein de faire 
Paris un grand collge avec cent mille livres de rente, o il
prtendoit attirer les plus grands hommes du sicle. L il y et eu un
logement pour l'Acadmie, qui et t la directrice de ce collge.
C'toit  Narbonne, un peu devant sa mort, que La Mnardire dit qu'il
le fit venir sept ou huit fois pour lui en parler; et il avoit cela si
fort dans la tte, que, malgr son mal et toutes les affaires qu'il
avoit alors sur les paules, il y pensoit fort souvent. Il avoit,
ajoute La Mnardire, dj achet quelque collge. Il laissa une assez
belle bibliothque; mais l'avarice de madame d'Aiguillon, et le peu de
soin qu'elle en a eu, la laisse fort dprir. Feu Tourville,
grand-marchal-des-logis, quand le Roi alla loger au palais, voulut 
toute force en avoir la clef. Aprs on y trouva pour sept  huit mille
livres de livres  dire. Ce fat de La Serre y loge prsentement, et y
a fait je ne sais quel taudis.

Le cardinal faisoit crire la nuit quand il se rveilloit. Pour cela
on lui donna un pauvre petit garon de Nogent-le-Rotrou, nomm Chret.
Ce garon plut au cardinal, parce qu'il toit secret et assidu. Il
arriva quelques annes aprs qu'un certain homme ayant t mis  la
Bastille, Laffemas, qui fut commis pour l'interroger, trouva dans ses
papiers quatre lettres de Chret, dans l'une desquelles il disoit 
cet homme: Je ne puis vous aller trouver, car nous vivons ici dans
la plus trange servitude du monde, et nous avons affaire au plus
grand tyran qui fut jamais. Laffemas porte ces lettres au cardinal,
qui aussitt fait appeler Chret. Chret, lui dit-il, qu'aviez-vous
quand vous tes venu  mon service?--Rien, monseigneur.--Ecrivez cela.
Qu'avez-vous maintenant?--Monseigneur, rpondit le pauvre garon bien
tonn, il faut que j'y pense un peu.--Y avez-vous pens? dit le
cardinal aprs quelque temps.--Oui, monseigneur, j'ai tant en cela,
tant en telle chose, etc., etc.--Ecrivez. Quand cela fut crit:
Est-ce tout?--Oui, monseigneur.--Vous oubliez, ajouta le cardinal,
une partie de cinquante mille livres.--Monseigneur, je n'ai pas touch
l'argent.--Je vous le ferai toucher; c'est moi qui vous ai fait faire
cette affaire. Somme toute, il se trouva six vingt mille cus de
bien. Alors il lui montra ses lettres. Tenez, n'est-ce pas l votre
criture? lisez. Allez, vous tes un coquin; que je ne vous voie
jamais. Madame d'Aiguillon et le grand-matre le firent reprendre au
cardinal. Peut-tre savoit-il des choses qu'ils craignoient qu'il
divulgut. Ce n'est pas que le cardinal ne ft pas terriblement
redout. Pour moi, je trouve que l'Eminentissime, cette fois-l, fut
assez clment. Ce Chret est matre des comptes. Il avoit plac un de
ses frres chez le grand-matre, qui, je crois, a fait aussi quelque
chose.

Il est temps de parler de M. le Grand[562]. Le cardinal, qui ne
s'toit pas bien trouv de La Fayette, et qui voyoit bien qu'il
falloit quelque amusement au Roi, jeta les yeux sur Cinq-Mars, second
fils du feu marchal d'Effiat. Il avoit remarqu que le Roi avoit dj
un peu d'inclination pour ce jeune seigneur, qui toit beau et bien
fait, et il crut qu'tant le fils d'un homme qui toit sa crature, il
seroit plus soumis  ses volonts qu'un autre. Cinq-Mars fut un an et
demi  s'en dfendre; il aimoit ses plaisirs, et connoissoit assez
bien le Roi; enfin son destin l'y entrana. Le Roi n'a jamais aim
personne si chaudement; il l'appeloit _cher ami_. Au sige d'Arras,
quand Cinq-Mars y fut avec le marchal de L'Hpital mener le convoi,
il falloit que M. le Grand crivt deux fois le jour au Roi; et le bon
sire se mit  pleurer une fois qu'il tarda trop  lui faire savoir de
ses nouvelles. Le cardinal vouloit qu'il lui dt jusqu'aux bagatelles.
Lui ne vouloit dire que ce qui importoit au cardinal; leur
msintelligence commena  clater quand M. le Grand prtendit entrer
au conseil.

  [562] Henri Coiffier, dit Ruz, marquis de Cinq-Mars,
  grand-cuyer de France.

Le cardinal ne trouva pas bon non plus que Cinq-Mars et voulu tre
grand-cuyer au lieu de premier cuyer de la petite curie. Le Roi
disoit tout en sa prsence; il savoit toutes les affaires. Le cardinal
en reprsenta tous les inconvnients au Roi, et que c'toit un trop
jeune homme. Cela outra le grand-cuyer, qui fit maltraiter son
espion, La Chenaye, premier valet-de-chambre, par le Roi, qui le
chassa honteusement. Le Roi, en maltraitant La Chenaye, disoit aux
assistans: Il n'est pas gentilhomme, au moins. Il l'appeloit coquin,
et le menaoit de coups de bton. Cinq-Mars s'en lava comme il put
auprs du cardinal, en lui disant que cet homme, le mettant mal avec
le Roi, l'et empch de rendre  Son Eminence ce qu'il lui devoit. La
Meilleraye, son beau-frre, lui proposa  Ruel, o il fit son
apologie, de donner un crit sign de sa main, par lequel il
s'obligeroit de dire au cardinal tout ce que le Roi lui diroit. Il
rpondit que ce seroit signer sa condamnation.

C'est apparemment Fontrailles[563] qui irrita le plus Cinq-Mars contre
l'minentissime, car il toit enrag contre le cardinal, et voici
pourquoi. Fontrailles et autres toient  Ruel dans l'antichambre du
cardinal; on vint dire que je ne sais quel ambassadeur venoit; le
cardinal sort au-devant de lui dans l'antichambre, et ayant trouv
Fontrailles, il lui dit, le raillant un peu fortement: Rangez-vous,
rangez-vous, monsieur de Fontrailles, ne vous montrez point, cet
ambassadeur n'aime point les monstres. Fontrailles grina les dents,
et dit en lui-mme: Ah! sclrat, tu me viens de mettre le poignard
dans le sein, mais je te l'y mettrai  mon tour, o je ne pourrai.
Aprs, le cardinal le fit entrer, et goguenarda avec lui pour
raccommoder ce qu'il avoit dit. Mais l'autre ne lui a jamais pardonn.
Cette parole-l a peut-tre fait faire la grande conjuration qui pensa
ruiner le cardinal.

  [563] Fontrailles, homme de qualit de Languedoc, bossu devant et
  derrire, et fort laid de visage, mais qui n'a pas la mine d'un
  sot. Il est fort petit et gros. (T.)--Il s'appeloit Louis
  d'Astarac, vicomte de Fontrailles. On a de lui une relation des
  choses qui se sont passes  la cour pendant la faveur de
  Cinq-Mars. Elle a t publie avec les Mmoires de Montresor.
  (_Voyez_ cette relation dans la deuxime srie de la _Collection
  des Mmoires relatifs  l'histoire de France_, tom. 54, pag.
  409.)

Avant que de dire le reste, il faut parler de la Catalogne et du
Roussillon, puisqu'aussi bien fut-ce  Perpignan que la catastrophe
arriva. Au commencement le cardinal fit peu d'tat de la Catalogne,
car je crois qu'il n'avoit pas lu les Mmoires de la Ligue, non plus
que ceux de Charles IX, et qu'il ne savoit pas que c'toit par les
Pyrnes, et non par les Alpes, qu'il falloit chasser les Espagnols
d'Italie et des Pays-Bas. Peut-tre le savoit-il, mais il vouloit
faire durer la guerre. Quoi que c'en soit, La Motte-Houdancourt lui
ayant envoy par La Valle, qui toit l'homme du Roi en l'arme de
Catalogne, des mmoires par lesquels il lui montroit clairement qu'il
avoit de grandes intelligences dans l'Aragon et dans la Valence, le
cardinal, touchant dans la main de cet envoy, lui dit: Assurez M. de
La Motte que dans peu de temps je mnerai le Roi en personne en
Espagne. Je pense que, le Roi tant las de la guerre, le cardinal y
et t tout de bon cette fois-l; pour cet effet il fit faire au Roi
le voyage de Perpignan. Durant ce sige, les plus riches de Sarragosse
se retirrent dans la Castille et ailleurs. Le dessein du cardinal
toit de mener le Roi  Barcelone avec une arme de quarante mille
hommes, d'envoyer un des meilleurs gnraux avec quelques troupes en
Portugal, et de faire attaquer en mme temps Fontarabie, qui tant
prise (car apparemment le roi d'Espagne n'et pu couvrir ce
momon)[564], l'arme et pass le long des Pyrnes pour se venir
joindre aprs  celle du Roi. Il n'y avoit que Pampelune dans toute la
Navarre  assiger. Le Roi gotoit assez cette entreprise, et avoit
ordonn  La Valle de faire accommoder le chemin de Notre-Dame de
Mont-Serrat. En effet, on y dpensa huit mille livres, mais on y fit
de l'ouvrage pour plus de cent mille francs, car les paysans, sachant
que c'toit pour le roi de France, ne vouloient point prendre
d'argent. On prit Colioure avant Perpignan, mais ce fut par le plus
grand hasard du monde. Le chteau, qui est sur le roc, et qui a des
murs d'une paisseur effroyable, ne craint ni le canon ni la mine. Le
marchal de La Meilleraye fit pourtant jouer un fourneau sans rime ni
raison, et ce fourneau combla le seul puits qu'ils eussent. Ainsi il
se fallut rendre pour ne pas mourir de soif.

  [564] _Momon_, expression emprunte d'un jeu de ds, dont les
  acteurs toient masqus. _Couvrir ce momon_, parot signifier ici
  accepter le dfi. (_Voyez_ le _Dict. de Trvoux_.)

Salses vaut beaucoup mieux. Feu M. le Prince la prit. Bautru disoit
qu'on en feroit un extraordinaire, car il avoit manqu Dole et
Fontarabie. Un homme qui saura son mtier, avec cinq cents hommes y
fera prir une arme de quarante mille. Espenan y alla mettre trois
mille hommes qui s'affamrent l'un l'autre. Depuis elle fut surprise
comme on alloit  Perpignan. Cet Espenan toit un grand ignorant. Il
alla mettre de la cavalerie en grand nombre dans Tarragone, et aprs
se rendit on ne sait comment. Il est mort gouverneur de Philipsbourg.
Au commencement de la guerre il toit ais de faire fortune; pour peu
qu'on et ou parler du mtier, on toit recherch, car personne ne le
savoit.

En allant au Roussillon, le cardinal apprit  Tarascon que Machault,
matre des requtes, avoit fait pendre fort lgrement des marchands
de bl  Narbonne. Il voulut savoir le dtail de cette affaire. On lui
dit qu'il y avoit dans la ville un avocat de Paris qui s'appeloit
Langlois (au Palais on l'appeloit _Langlois tireur d'armes_, parce que
son pre toit de ce mtier-l, afin de le distinguer des autres qui
s'appeloient comme lui). Cet avocat avoit t procureur du roi de
l'intendance de Machault. Langlois vint, et en contant l'affaire, il
ne disoit jamais que _monsieur_. Tous ceux qui toient l lui disoient
tout bas: Dites _monseigneur_. L'autre continuoit toujours  dire
_monsieur_. Le cardinal se crevoit de rire de l'empressement de tous
ses flatteurs, et couta Langlois fort attentivement. L'avocat, quand
il fut hors de l, dit: Nous ne parlons au Palais que par _monsieur_;
je suis du Palais et ne sais point d'autre langage.

Pour en revenir  M. le Grand, l'amiral de Brez ne faisoit que
d'arriver; c'toit vers l'Avent 1641, quand le cardinal, qui vouloit
partir  la fin de janvier pour Perpignan, lui dit qu'il falloit se
prparer pour armer les vaisseaux  Brest, et puis passer le dtroit
pour s'aller planter devant Barcelonne, afin d'empcher le secours de
Perpignan. Quelques jours aprs, Brez entra dans la chambre du Roi.
Pensez que l'huissier ne le laissoit pas gratter deux fois. Le Roi et
M. le Grand parloient dans la ruelle. Brez entend, sans tre vu, que
M. le Grand disoit le diable du cardinal[565]. Il se retire; il
consulte en lui-mme. Il n'avoit pas encore vingt-deux ans. Il avoit
peur de n'tre pas cru; il se rsout de suivre le Roi  la chasse le
plus souvent qu'il pourroit, et s'il trouvoit M. le Grand  l'cart,
de lui faire mettre l'pe  la main. Une fois il le trouva assez 
propos; mais, voyant venir un chien, il crut qu'il y avoit des gens
aprs. Le lendemain le cardinal lui ordonna de partir le jour suivant.
Il fut deux jours cach, faisant travailler  son quipage.
L'minentissime le sut, l'envoya qurir et le malmena. Enfin, le jeune
homme, ne sachant plus que faire, va trouver M. de Noyers, et lui dit
ce qu'il avoit entendu, et ce qu'il avoit eu dessein de faire. M. de
Noyers lui dit: Monsieur, ne partez point encore demain. Le
cardinal, averti de tout, le mande, le remercie de son zle, et le
fait partir aprs avoir dit qu'il y mettroit ordre.

  [565] Le bruit ayant couru qu'il avoit fait venir des gens pour
  assassiner le cardinal, M. le duc d'Enghien offrit  Son minence
  de le tuer. Le marquis de Pienne le sut et le dit  Rumigny, qui
  conseilla  M. le Grand de le dire au Roi. Il dit le lendemain 
  Rumigny: Le Roi m'a dit: Prends de mes gardes, cher ami.--Et
  pourquoi n'en avez-vous pas pris? lui dit Rumigny en le regardant
  entre les deux yeux. Vous ne me dites pas vrai. Le jeune homme
  rougit. Au moins, ajouta Rumigny, allez chez M. le duc
  accompagn de trois ou quatre de vos amis, pour lui faire voir
  que vous n'avez point de peur. Il y fut. M. le duc jouoit; on le
  reut fort bien, et on causa fort gament. Rumigny l'y
  accompagna. (T.)

Dans le voyage les choses s'aigrirent. Le cardinal vouloit qu'on
chasst M. le Grand. Le Roi ne le vouloit pas,  cause que le cardinal
le vouloit; non, comme vous allez voir, qu'il aimt encore M. le
Grand. L'minentissime se retire  Narbonne[566] sous prtexte de son
mal, et laisse Fabert[567], capitaine aux gardes, mais qui toit bien
dans l'esprit du Roi, et  qui le Roi avoit mme dit un jour qu'il se
vouloit servir de lui pour se dfaire du cardinal. On l'avoit choisi
comme un homme de coeur et un homme de sens. M. de Thou sonda un jour
Fabert pour lui faire prendre le parti de M. le Grand. Fabert lui fit
sentir qu'il en savoit bien des choses, et le pria de ne lui rien dire
qu'il ft oblig de dcouvrir. Mais vous n'avez, lui dit l'autre,
aucune rcompense; vous avez achet votre compagnie aux gardes.--Et
vous, rpondit Fabert, n'avez-vous point de honte d'tre comme le
suivant d'un jeune homme qui ne fait que sortir de page? Vous tes
dans un plus mauvais pas que vous ne pensez.

  [566] Le marchal de La Motte, sous prtexte d'empcher le
  secours de Perpignan, car exprs il faisoit courir le bruit que
  les ennemis avoient ce dessein-l, s'avana  trente lieues de la
  ville. Le marchal manda au cardinal qu'il s'toit avanc pour le
  servir, et qu'il lui donnoit sa parole de le dgager quand il
  voudroit, et de le venir enlever  la porte du logis du Roi;
  qu'il avoit mille hommes dont il lui rpondoit comme de lui-mme.
  Le cardinal dit qu'il admirait l'adresse qu'avoit eue le
  marchal, et lui manda qu'il n'avant pas davantage. M. le
  Grand, qui avoit plus d'esprit que de cervelle, se douta du
  dessein du marchal, et en avertit le Roi.

  [567] Abraham Fabert, qui fut depuis cr marchal de France.

Or, voici comment on dcouvrit que le Roi n'aimoit plus M. le Grand.
Un jour, en prsence du Roi, on vint  parler de fortifications et de
siges. M. le Grand disputa long-temps contre Fabert, qui en savoit un
peu plus que lui. Le feu Roi lui dit: Monsieur le Grand, vous avez
tort, vous qui n'avez jamais rien vu, de vouloir l'emporter sur un
homme d'exprience qui fait la guerre depuis si long-temps; et
ensuite dit assez de choses  M. le Grand sur sa prsomption[568],
puis s'assit. M. le Grand lui alla dire sottement: Votre Majest se
seroit bien passe de me dire tout ce qu'elle m'a dit. Alors le Roi
s'emporta tout--fait. M. le Grand sort, et en s'en allant il dit tout
bas  Fabert: Je vous remercie, monsieur Fabert, comme l'accusant de
tout cela. Le Roi vouloit savoir ce que c'toit; Fabert ne le lui
voulut jamais dire. Il vous menace peut-tre? dit le Roi.--Sire? on
ne fait point de menaces en votre prsence, et ailleurs on ne le
souffriroit pas.--Il faut vous dire tout, monsieur Fabert, il y a six
mois que je le vomis (ce sont les propres termes du Roi). Mais pour
faire accroire le contraire, et qu'on penst qu'il m'entretenoit
encore aprs que tout le monde toit retir, continua le Roi, il
demeuroit une heure et demie dans la garde-robe  lire l'Arioste. Les
deux premiers valets de garde-robe toient  sa dvotion. Il n'y a
point d'homme plus perdu de vices, ni si peu complaisant. C'est le
plus grand ingrat du monde. Il m'a fait attendre quelquefois des
heures entires dans mon carrosse, tandis qu'il crapuloit. Un royaume
ne suffiroit pas  ses dpenses. Il a,  l'heure que je vous parle,
jusqu' trois cents paires de bottes. La vrit est que M. Le Grand
toit las de la ridicule vie que le Roi menoit, et peut-tre encore
plus de ses caresses[569]. Fabert donna avis de tout cela au cardinal.
M. de Chavigny, qu'il envoya trouver Fabert, ne pouvoit croire ce
qu'il entendoit. Cela donna courage au cardinal, qui, voyant qu'aprs
cela M. le Grand faisoit toujours bonne mine, conjectura qu'il y avoit
quelque grande cabale qui le soutenoit; c'tait ce Trait d'Espagne.
Avant que de dire mes conjectures comme il l'eut, je dirai quelle
toit la rsolution du cardinal. Le cardinal, un peu devant, dictoit
un manifeste dont les cahiers ont t brls. Il parloit de se retirer
en Provence,  cause du comte d'Alais. Il esproit que ses amis l'y
viendroient joindre. Il partit effectivement, aprs s'tre fait dire
par les mdecins que l'air de la mer lui toit si contraire, qu'il ne
guriroit jamais s'il ne s'en loignoit davantage. Et au lieu d'aller
par terre pour plus grande sret, il se mit sur le lac pour aller 
Tarascon, disant que le branle de la litire lui faisoit mal. Comme il
toit prs de passer le Rhne, on dit qu'un courrier, qui ne l'avoit
point trouv  Narbonne, arriva avec un paquet du marchal de Brez,
vice-roi de Catalogne, qui, en quatre lignes, lui mandoit qu'une
barque ayant chou  la cte, on y avoit trouv le Trait de M. le
Grand, ou plutt le Trait de M. d'Orlans avec l'Espagne, et qu'il le
lui envoyoit.

  [568] Un jour il contesta sur la guerre contre le marchal de La
  Meilleraye. Le Roi lui dit que c'toit bien  lui, qui n'avoit
  rien vu,  disputer contre un homme qui faisoit la guerre depuis
  si long-temps.--Sire, rpondit-il, quand on a du sens et de la
  lumire, on sait les choses sans les avoir vues. (T.)

  [569] Quoi que Rumigny pt dire  M. le Grand, il ngligea de se
  remettre bien avec le Roi; il se fioit sur son Trait avec
  l'Espagne. Il avoit envoy Montmort, parent de Fontrailles, au
  comte de Brion, car on n'osoit,  cause de La Rivire, s'adresser
   Monsieur directement. Par malheur pour lui, M. de Brion toit 
  Paris aux noces de mademoiselle de Bourbon et de M. de
  Longueville. Cela empcha qu'il n'et rponse, et donna le temps
  d'avoir le Trait d'Espagne. La princesse Marie avoit promis 
  Cinq-Mars de l'pouser quand il se serait plus lev: cela avoit
  contribu  lui faire tourner la tte. (T.)

Voil le bruit qu'on fit courir, mais ce n'est pas la vrit, comme
nous dirons ensuite. Aussi n'y a-t-il gure d'apparence  ce qu'on
disoit l, et ceux qui l'ont cru sont de facile croyance. Le cardinal
( ce qu'a dit Charpentier, son premier secrtaire, qui peut avoir t
tromp comme un autre, et qui a cont l'aventure de la barque), fort
surpris, commanda que tout le monde se retirt, except Charpentier.
Faites-moi apporter un bouillon, je suis tout troubl. Charpentier
le va prendre  la porte de la chambre, qu'on ferme ensuite au verrou.
Alors le cardinal, levant les mains au ciel, dit: O Dieu! il faut que
tu aies bien du soin de ce royaume et de ma personne! Lisez cela,
dit-il  Charpentier, et faites-en des copies. Aussitt il envoya un
exprs  M. de Chavigny, avec ordre de le venir trouver, quelque part
qu'il ft. Chavigny le vint trouver  Tarascon, car il jugea  propos
de passer le Rhne. Chavigny, charg d'une copie du Trait, va trouver
le Roi. Le cardinal l'avoit bien instruit. Le Roi vous dira que c'est
une fausset, mais proposez-lui d'arrter M. le Grand, et qu'aprs il
sera bien ais de le dlivrer si la chose est fausse; mais que si une
fois l'ennemi entre en Champagne, il ne sera pas si ais d'y
remdier. Le Roi n'y manqua pas; il se mit en une colre horrible
contre M. de Noyers et M. de Chavigny, et dit que c'toit une
mchancet du cardinal, qui vouloit perdre M. le Grand. Ils eurent
bien de la peine  le ramener; enfin pourtant il fit arrter M. le
Grand, et puis alla  Tarascon s'claircir de tout avec le cardinal.

Or, comme Fontrailles vit que le Roi toit si long-temps avec M. de
Noyers et M. de Chavigny sans qu'on et appel M. le Grand, il lui
dit: Monsieur, il est temps de se retirer. M. le Grand ne le voulut
pas. Pour vous, lui dit-il, monsieur, vous serez encore d'assez belle
taille quand on vous aura t la tte de dessus les paules, mais en
vrit je suis trop petit pour cela[570]. Il se sauva en habit de
capucin, comme il toit all faire le Trait en Espagne[571].

  [570] Avant que de se mler d'intrigue, Fontrailles avoit mis
  tout son bien  couvert. Il a vingt-deux mille livres de rente en
  fonds de terre, sans un sou de dettes. Il dit une plaisante chose
  au feu Roi qui lui montroit des louis: Sire, lui dit-il, j'aime
  les vieux amis et les vieux cus. Il ne veut point qu'on raille
  de sa bosse; sur tout le reste il entend raillerie. Il toit des
  esprits forts du Marais. Ces messieurs se mirent, il y a prs de
  vingt ans,  porter des bottes qui avoient de fort longs pieds,
  mais non pas si longs qu'on les a ports depuis. Quelques
  capitaines aux gardes dansrent un ballet des longs pieds.
  Fontrailles alla prendre cela pour eux, et engagea le comte de
  Fiesque et Rumigny  se battre. Le comte et son homme se
  blessrent. Fontrailles fut culbut par le sien, et Rumigny
  dsarma le troisime. Ces messieurs du Marais chargrent les
  filous, et leur enjoignirent de ne voler plus dans le Marais.
  Ainsi le Marais fut quelque temps un lieu de sret en dpit de
  lui. Espenan, soldat de fortune, qui avoit t garde de M.
  d'pernon, pousa sa soeur. Il avoit gagn la mre et le cadet de
  Fontrailles. Cet Espenan avoit t en crdit pour avoir dpos
  contre M. de La Valette  l'assemble de Fontarabie. Fontrailles
  le fit appeler en vain plusieurs fois en duel. Le cadet se mit si
  fort contre l'an qu'il lui envoya un cartel. Fontrailles en eut
  horreur, et, par l'avis de Rumigny, conta cela  tout le monde.
  Le cadet ft blm. Il est mort  la guerre en Catalogne. (T.)

  [571] Fontrailles essaya de passer en Espagne; mais, n'y tant
  pas parvenu, il se retira en Angleterre, o il resta jusqu'aprs
  la mort du cardinal. (_Relation de Fontrailles_, au lieu dj
  cit, p. 443.)

Voici ce que j'ai appris de M. Esprit l'acadmicien, qui dans ce temps
toit domestique de M. le chancelier, sur la manire dont M. le Grand
fut arrt. Huit jours aprs le dpart de Fontrailles, M. le Grand se
dcide  se cacher  Narbonne chez un bourgeois dont la fille toit
bien avec son valet-de-chambre Belet, qui l'y conduisit. Le soir, il
dit  un de ses gens: Va voir si par hasard il n'y auroit point
quelque porte de la ville ouverte. Le valet ngligea d'y aller, parce
qu'on toit soigneux de les fermer de bonne heure; cependant, voyez
quel malheur, une porte avoit t ouverte toute la nuit pour faire
entrer le train du marchal de La Meilleraye. Alors, comme on avoit
publi  son de trompe que quiconque dcouvriroit M. le Grand auroit
tant de rcompense, et que quiconque le cacheroit seroit puni de mort,
etc., son hte le dcouvrit, de peur d'encourir la peine annonce. Si
M. le Grand n'et point t aussi paresseux, et qu'au lieu d'envoyer
un de ses gens voir si une porte de la ville toit ouverte, il y et
t lui-mme, il se sauvoit.

La vrit touchant le moyen qu'on a tenu pour avoir le Trait n'est
point encore divulgue. Fabert a dit que le feu Roi l'avoit su ainsi
que M. de Chavigny et M. de Noyers, et qu'il n'y avoit plus que la
Reine, M. d'Orlans, M. le cardinal Mazarin et lui qui le sussent;
mais qu'il se gardera bien de le dire. Un jour quelqu'un demanda  M.
le Prince par quelle invention on avoit dcouvert ce Trait? M. le
Prince dit quelque chose tout bas  cet homme; Voiture, qui avoit vu
cela, dit  M. de Chavigny: Vous faites tant le fin de ce grand
secret, cependant M. le Prince l'a dit  un tel.--M. le Prince ne le
sait pas, dit Chavigny; puis, quand il le sauroit, il n'oseroit le
dire. De l, Voiture conjecturoit que cela venoit de la Reine, et
pour preuve de cela, on remarquoit qu'aprs avoir long-temps parl de
lui ter ses enfants, on cessa tout--coup d'en parler. On dira 
cela, que si la chose avoit t ainsi, madame de Lansac, qui tenoit la
place de madame de Senecey, et qui toit en mme temps gouvernante de
M. le Dauphin, n'et pas tir le rideau de la Reine si brusquement
pour lui insulter, en lui disant d'un ton aigre que M. le Grand toit
arrt. Cela n'y fait rien, car, pour donner le change, on laissa
apparemment faire tout cela  madame de Lansac, et peut-tre le lui
fit-on faire exprs. Le temps nous en apprendra davantage. Le cardinal
Mazarin, au retour de Narbonne, passa le premier  Lyon, et alla voir
M. de Bouillon  Pierre-en-Cize, et lui dit: Votre Trait est
dcouvert; et en mme temps il lui en cita par coeur quelques
articles. Cela tonna fort M. de Bouillon, qui crut que M. d'Orlans
avoit tout dit; il confessa tout, quand on lui assura la vie.

Comme on menoit M. le Grand  Lyon, un petit laquais catalan lui jeta
une boulette de cire dans laquelle il y avoit un petit papier avec
quelques avis assez mal digrs. Ce petit garon, qui toit  lui,
s'toit mis en ce hasard et venoit de la part de la princesse Marie.

A Lyon, le chancelier Seguier dit tant  M. le Grand que le Roi
l'aimoit trop pour le perdre, que cela n'iroit qu' quelque temps de
prison, que Sa Majest auroit gard  sa jeunesse, que le pauvre M. le
Grand en crut quelque chose. Il se persuada que le Roi ne souffriroit
jamais qu'on le ft mourir; qu'tant si jeune, il avoit le temps
d'attendre la mort du cardinal, et qu'aprs il reviendroit  la cour.
D'abord il confessa tout en secret  M. le chancelier seul[572]. Le
chancelier dit alors au cardinal: Pour M. le Grand, cela va assez
bien, mais pour l'autre, je ne sais comment nous ferons. M. le
Grand, aprs divers interrogatoires, fut conduit enfin au palais de
Lyon. On le fit comparotre devant les commissaires; car il ne pensa
pas, non plus que M. de Thou, qui cependant devoit savoir cela, 
dcliner, dans l'opinion qu'il avoit que le Roi ne demandoit d'autre
satisfaction, sinon qu'il avout publiquement son crime. Il fit d'une
manire tout--fait aise, et en termes dignes d'un cavalier,
l'histoire de sa faveur. Ce fut l qu'il avoua que M. de Thou savoit
le Trait, mais qu'il l'en avoit toujours dtourn, et persista dans
cette dclaration jusqu' la mort. On le confronta aprs  M. de Thou,
qui ne fit que lever les paules comme en le plaignant, mais ne lui
reprocha point de l'avoir trahi. M. de Thou allgua la loi
_Conscii_[573], sur laquelle a t faite l'ordonnance de Louis XIII,
qui n'a jamais t excute; mais il expliqua mal cette loi, prenant
toujours _conscii_ pour complices. M. de Miromnil eut le courage
d'ouvrir l'avis de l'absolution pour lui. Le cardinal, s'il et vcu
plus long-temps, ne lui en et pas voulu de bien. Un exemple qu'on
allgua d'un homme de qualit, nomm.....[574], que le premier
prsident de Thou fit mourir pour la mme chose, nuisit fort  son
petit-fils.

  [572] Le Roi,  son passage  Lyon, dit cent purilits au
  chancelier, et entre autres qu'il n'avoit jamais pu habituer ce
  mchant garon  dire tous les jours son _Pater_. Une autre fois,
  en faisant des confitures, le Roi dit: L'me de Cinq-Mars toit
  aussi noire que le cul de ce polon. (T.)

  [573] Voici le texte de cette loi: _Utrum, qui occiderunt
  parentes, an etiam conscii, poen parricidii adficiantur, quri
  potest? Et ait Macianus, etiam conscios edem poen adficiendos,
  non solum parricidas._ (L. 6, au Digeste _de lege Pompei, de
  parricidiis_.) Toute la loi est dans l'interprtation du mot
  _conscius_, qui signifie tout  la fois, celui qui a connoissance
  du crime, et le complice du crime. La premire interprtation est
  d'une atrocit qui auroit toujours d la faire repousser.

  [574] Le nom est rest en blanc au manuscrit.

M. le Grand[575] croyoit si peu mourir, que comme on le vouloit faire
manger pour lui prononcer aprs sa sentence, il dit: Je ne veux point
manger; on m'a ordonn des pilules, j'ai besoin de me purger, il faut
que je les aille prendre. Il mangea peu. Aprs on leur pronona leur
sentence. Une chose si dure et aussi peu attendue ne fit cependant
tmoigner aucune surprise  M. le Grand. Il fut ferme, et le combat
qu'il souffroit en lui-mme ne parut point au dehors. Quoiqu'on et
rsolu de ne point lui donner la question, comme portoit la sentence,
on ne laissa pas de la lui prsenter; cela le toucha, mais ne lui fit
rien faire qui le dmentt, et il dfaisoit dj son pourpoint, quand
on lui fit lever la main pour dire vrit. Il persvra, et dit qu'il
n'avoit plus rien  ajouter. Il mourut avec une grandeur de courage
tonnante, ne s'amusa point  haranguer, salua seulement ceux qu'il
reconnut aux fentres, se dpcha, et quand le bourreau lui voulut
couper les cheveux, il lui ta les ciseaux et les donna au frre du
Jsuite. Il vouloit qu'on ne lui en coupt qu'un peu par-derrire; il
retira le reste en devant. Il ne voulut point qu'on le bandt. Il
avoit les yeux ouverts quand on le frappa, et tenoit le billot si
ferme qu'on eut de la peine  en retirer ses bras. On lui coupa la
tte du premier coup. M. le Grand toit plein de coeur; il ne fut
point branl par un si grand revers. Au contraire, il avoit crit de
fort bon sens et mme lgamment  la marchale d'Effiat, sa mre.

  [575] Quelques-uns des faits relatifs  Cinq-Mars sont placs,
  dans le manuscrit original,  l'article de Louis XIII; on a cru
  devoir les runir tous ici, pour viter la confusion et les
  redites.

On trouva la piste de toutes les menes de M. de Thou. C'toit le plus
inquiet de tous les hommes. M. le Grand l'avoit appel _Son
Inquitude_. Quand il sortoit, il toit quelquefois une heure sans
pouvoir dterminer o il iroit. Par une ridicule affectation de
gnrosit, ds qu'un homme toit disgraci, il le vouloit connotre,
et lui alloit faire offre de services. Etant conseiller, ou matre des
requtes, il alla voir le cardinal de La Valette  Mayence, et fut 
la guerre, d'o il revint avec un bras cass. On se moqua de lui. Si
M. le Grand mourut en galant homme, M. de Thou fit le cagot. Il
composa des inscriptions pour mettre  des offrandes qu'il faisoit. Il
fit des voeux, des fondations et autres choses semblables. Il
demandoit sans cesse s'il n'y avoit point de vanit dans son humilit.
Enfin, il paillarda furieusement son vin, comme on dit, et il sembloit
avec ses longs propos qu'il voult se familiariser avec la mort. Je
trouve qu'il mourut en pdant, lui qui avoit toujours vcu en
cavalier, car sa soutane ne tenoit  rien. Il faisoit le coup de
pistolet tant intendant de l'arme. Il toit amoureux de madame de
Gumene. On dit qu'il lui crivit aprs avoir t condamn. Au moins
crivit-il  une dame. C'toit un vilain rousseau. Les grands
seigneurs et les grandes dames l'avoient gt, et aussi l'opinion
d'tre descendu des comtes de Toul, lui qui se devoit contenter d'tre
d'une maison illustre par de belles charges et des crits
clbres[576].

  [576] Cyprien Perrot, conseiller de la grand'chambre, pre du
  prsident Perrot, et ami intime du prsident de Thou l'historien,
  trouva un jour par hasard un acte par lequel il parossoit que
  l'avocat de Thou, de qui venoit ce prsident et le premier
  prsident du Parlement, toit fils d'un habitant d'Atis, village
  qui est  une journe de Paris; cela le fit rire. Il l'envoya au
  prsident, et lui manda que par cette pice il prouveroit bien
  nettement qu'il venoit des comtes de Toul. C'toit la chimre de
  la famille. Le prsident prit cela comme il devoit: il n'en fit
  que rire, et M. Perrot fut un de ses excuteurs testamentaires.
  Perrot, sieur d'Ablancourt, y toit quand on trouva cette pice;
  c'est de lui que nous tenons ce fait. (T.)

Le cardinal, qui avoit tran M. de Thou aprs lui sur le Rhne, eut
bien de la peine  gagner la Loire. On le portoit dans une machine, et
pour ne le pas incommoder, on rompoit les murailles des maisons o il
logeoit, et si c'toit par haut, on faisoit une rampe ds la cour, o
il entroit par une fentre dont on avoit t la croise. Vingt-quatre
hommes le portoient en se relayant. Une fois qu'il eut attrap la
Loire, on n'avoit que la peine de le porter du bateau  son logis.
Madame d'Aiguillon le suivoit dans un bateau  part; bien d'autres
gens en firent de mme. C'toit comme une petite flotte. Deux
compagnies de cavalerie, l'une de , l'autre de l la rivire,
l'escortoient. On eut soin de faire des routes pour runir les eaux
qui toient basses, et pour le canal de Briare, qui toit presque
tari, on y lcha les cluses. M. d'Enghien eut ce bel emploi. Il passa
aux bains de Bourbon-Lancy; mais ce remde ne lui servit gure. On
trouva dans Pline que deux consuls romains toient morts de fivres
qu'ils prirent, comme lui, dans la Gaule narbonnaise. Le cardinal
toit sujet aux hmorrodes, et Suif[577] l'avoit une fois charcut 
bon escient.

Quand il fut de retour  Paris, il fit ajouter  _l'Europe_[578] la
prise de Sedan, qu'il appeloit dans la pice: _l'Antre des monstres_.
Cette vision lui toit venue dans le dessein qu'il avoit de dtruire
la monarchie d'Espagne. C'toit comme une espce de manifeste. M.
Desmarets en fit les vers et en disposa le sujet.

  [577] Chirurgien clbre de ce temps.

  [578] Tragi-comdie en cinq actes en vers, avec un prologue,
  attribue au cardinal, mais bien plutt faite par Desmarets,
  d'aprs un plan fourni par l'minence, et sous ses yeux. Elle fut
  reprsente sur le thtre de l'htel de Bourgogne, avec une
  grande magnificence, et, malgr son peu de succs, elle fut
  imprime en 1643, in-4.

Le cardinal, s'il et voulu, dans la puissance qu'il avoit, faire le
bien qu'il pouvoit faire, auroit t un homme dont la mmoire et t
bnie  jamais. Il est vrai que le cabinet lui donnoit bien de la
peine[579]. On a bien perdu  sa mort, car il choyoit toujours Paris,
et puisqu'il en toit venu si avant, il toit  souhaiter qu'il durt
assez pour abattre la maison d'Autriche. La grandeur de sa maison a
t sa plus grande folie. Pour montrer combien le cabinet lui donnoit
de peine, il ne faut que dire combien Trville[580] lui causa de
mauvaises heures. Il avoit su, peut-tre par la dposition de M. le
Grand, que le Roi, en lui montrant Trville, avoit dit: Monsieur le
Grand, voil un homme qui me dfera du cardinal quand je voudrai.
Trville commandoit les mousquetaires  cheval que le Roi avoit mis
sur pied pour en tre accompagn partout,  la chasse et ailleurs, et
il en choisissoit lui-mme les soldats. On y a vu des fils de M. le
duc d'Uzs. On faisoit sa cour par ce moyen-l. Trville est un
Barnais, soldat de fortune. Le cardinal avoit gagn sa cuisinire; on
dit qu'elle avoit quatre cents livres de pension. Le cardinal ne
vouloit point laisser auprs du Roi un homme en qui le Roi avoit tant
de confiance. M. de Chavigny fut, de la part du cardinal, presser le
Roi de le chasser. Le Roi bien humblement lui dit: Mais, monsieur de
Chavigny, que l'on considre que l'on me perd de rputation, que
Trville m'a bien servi, qu'il en porte des marques, qu'il est
fidle.--Mais, Sire, dit M. de Chavigny, vous devez aussi considrer
que M. le cardinal vous a bien servi, qu'il est fidle, qu'il est
ncessaire  votre Etat, et que vous ne devez point mettre Trville et
lui dans la balance.--Quoi, monsieur de Chavigny, dit le cardinal 
qui il faisoit ce rapport, vous n'avez pas plus press le Roi que
cela? vous ne lui avez pas dit qu'il le falloit? La tte vous a
tourn, monsieur de Chavigny, la tte vous a tourn. Chavigny ensuite
lui jura qu'il avoit dit au Roi: Sire, il faut que vous le fassiez.
Le cardinal savoit bien  qui il avoit affaire. Le Roi craignoit le
fardeau, et de plus il avoit peur que le cardinal, qui tenoit presque
toutes les places, ne lui ft un mchant tour; enfin il fallut chasser
Trville.

  [579] Par grimace il composa un conseil, et fit Saint-Chaumont
  ministre d'tat; car il ne vouloit pas des gens bien forts.
  Saint-Chaumont, qui croyoit qu'on donnoit cela  son mrite, en
  eut bien de la joie. Il rencontra Gordes, capitaine des
  gardes-du-corps,  qui il le dit: Oh! oh! dit Gordes, tu te
  moques. Il entre en riant  gorge dploye, et dit au Roi:
  Sire, Saint-Chaumont dit que Votre Majest l'a fait ministre
  d'tat; quelque sot croirait cela. (T.)

  [580] Henri-Joseph de Peyre, comte de Troisville (on prononait
  _Trville_), homme de l'esprit le plus juste et du got le plus
  dlicat. Il se retira du monde aprs la mort de Henriette
  d'Angleterre, duchesse d'Orlans.

L'Eminentissime croyoit revenir de sa maladie; toutes les dclarations
contre M. d'Orlans en sont une marque. Il le hassoit et le
mprisoit, et il le vouloit faire dclarer incapable de la couronne,
afin que le Roi, qui ne pouvoit pas vivre long-temps, venant 
mourir, ce prince ne pt avoir part au gouvernement. Il y en a qui ont
cru que le cardinal avoit fait dessein de gouverner la Reine par le
cardinal Mazarin; qu'il l'avoit fait exprs cardinal. Il est vrai que
M. de Chavigny y servit fort pour empcher M. de Noyers de l'tre. On
a mme cru qu'il y avoit dj de l'intelligence entre la Reine et le
cardinal de Richelieu, et qu'elle avoit commenc ds le temps qu'il
eut d'elle le Trait d'Espagne. J'ai ou dire  Lyonne que la premire
fois que le cardinal de Richelieu prsenta le Mazarin  la Reine
(c'toit aprs le Trait de Cazal), il lui dit: Madame, vous
l'aimerez bien, il a de l'air de Buckingham. Je ne sais si cela y a
servi, mais on croit que la Reine avoit de l'inclination pour lui de
longue main, et que le cardinal de Richelieu s'en toit aperu, ou que
cette ressemblance lui donnoit lieu de l'esprer.

Quand on joua _l'Europe_, il n'y toit pas; il l'avoit bien vu rpter
plusieurs fois avec les habits qu'il fit faire  ses dpens; son bras
ne lui permit pas d'y aller. Au retour, il dit  sa nice, lui
montrant le cardinal Mazarin: Ma nice, j'instruisois un ministre
d'Etat, tandis que vous tiez  la comdie. Et on dit qu'il le nomma
au feu Roi, et qu'une autre fois il dit: Je ne sache qu'un homme qui
me puisse succder, encore est-il tranger. D'autres pensent que
c'est trop subtiliser que de dire ce que j'ai dit du dessein de
gouverner la Reine par le cardinal Mazarin, et croient que son
intention n'a t autre que de mettre dans les affaires un homme qui,
tant tranger et sa crature, par gratitude et par le besoin qu'il
avoit d'appui, s'attacheroit apparemment  ses hritiers et  ses
proches[581]; mais ce n'est pas la premire fois qu'il s'est tromp.
Il prenoit M. de Chavigny pour le plus grand esprit du monde, et
Morand, matre des requtes, pour le premier homme de la robe. On
parlera ailleurs de l'un et de l'autre.

  [581] Arnoul, qui travailloit  la marine, dit que le dessein du
  cardinal de Richelieu toit d'envoyer le cardinal Mazarin  Rome
  pour y servir le Roi; et qu'il lui dit en sa prsence: Monsieur
  Arnoul, dans combien de temps pouvez-vous apprter un vaisseau
  pour passer M. le cardinal Mazarin en Italie?--Monseigneur, dit
  Arnoul, il y en aura un de prt au premier jour. Le Mazarin alla
  supplier Arnoul de diffrer, et cependant le cardinal se porta
  plus mal. Jamais le Mazarin n'a reconnu ce service. (T.)

Le Roi ne fut voir le cardinal qu'un peu avant qu'il mourt, et
l'ayant trouv fort mal, en sortit fort gai[582]. Le cur de
Saint-Eustache vint pour l'assister. On assure qu'il lui dit qu'il
n'avoit d'ennemis que ceux de l'Etat, et que madame d'Aiguillon tant
entre tout chauffe, et lui ayant dit: Monsieur, vous ne mourrez
point, une sainte fille, une brave Carmlite, en a eu une
rvlation:--Allez, allez, lui dit-il, ma nice, il faut se moquer de
tout cela, il ne faut croire qu' l'Evangile.

  [582] Il se fit fermer son cautre, parce que son bras
  maigrissoit trop. Cela pourroit bien l'avoir tu; il ne vcut
  plus gure aprs. (T.)

On a dit qu'il toit mort fort constant. Mais Boisrobert dit que les
deux dernires annes de sa vie, le cardinal toit devenu tout
scrupuleux, et ne vouloit point souffrir le moindre mot  double
entente. Il ajoute que le cur de Saint-Eustache,  qui il en avoit
parl, ne lui avoit point dit que le cardinal ft mort si constamment
qu'on l'avoit chant. M. de Chartres (Lescot) a dit plusieurs fois
qu'il ne connoissoit pas le moindre pch  M. le cardinal. Par ma
foi! qui croira cela pourra bien croire autre chose!

Le livre intitul _Optatus gallus_ fut fait par le docteur Arsent, de
concert avec le nonce du Pape, pour montrer que le cardinal de
Richelieu tendoit  faire un schisme en France.

FIN DU TOME PREMIER.




TABLE DES MATIRES

CONTENUES DANS LE PREMIER VOLUME.

                                                                  Pages.

          Henri IV                                                     3

          Le Marchal de Biron le fils.                               20

          Le marchal de Roquelaure.                                  22

          Le marquis de Pisani.                                       26

          M. de Bellegarde, et beaucoup de choses de Henri III.       34

          M. de Termes.                                               43

          La princesse de Conti.                                      45

          Philippe Desportes.                                         52

          Le cardinal Du Perron.                                      59

          L'archevque de Sens, frre du prcdent.                   61

          Le duc de Sully.                                            63

          Le conntable de Lesdiguires. M. de Crqui.                76

          La reine Marguerite de Valois.                              87

          La comtesse de Moret. M. de Cesy.                           92

          Le conntable de Montmorency.                               97

          Madame la princesse de Cond.                              100

          Mademoiselle Du Tillet.                                    110

          Le marchal d'Ancre.                                       114

          Lisette.                                                   119

          Madame de Villars.                                         122

          Madame la comtesse de Soissons.                            127

          Mademoiselle de Senecterre.                                129

          M. de Senecterre.                                          131

          M. d'Angoulme.                                            138

          Le marchal de La Force.                                   143

          Malherbe.                                                  155

          Mademoiselle Paulet[583].                                  196

          La vicomtesse d'Auchy.                                     204

          M. Des Yvetaux.                                            212

          M. de Guise, fils du Balafr.                              224

          Le chevalier de Guise, frre du prcdent.                 231

          Le baron Du Tour.                                          234

          M. de Vaubecourt.                                          235

          Rocher-Portail.                                            237

          Le conntable de Luynes, M. et madame de Chevreuse et M.
          de Luynes.                                                 241

          M. le duc de Luynes.                                       253

          Le marchal d'Estres.                                     255

          Le prsident de Chevry. Duret, le mdecin, son frre.      261

          M. d'Aumont.                                               267

          Madame de Reniez.                                          272

          Le baron de Panat.                                         273

          Madame de Gironde.                                         275

          M. de Turin.                                               281

          M. de Portail, M. Hilerin.                                 283

          Le comte de Villa-Medina.                                  285

          M. Vite.                                                  289

          Le chancelier de Bellivre, le chancelier de Sillery, M.
          et madame de Pisieux, M. et madame de Maulny.              291

          Le Camus, matre des requtes.                             300

          Madame d'Alincourt.                                        302

          M. d'Alincourt.                                            304

          Faure, pre et fils.                                       305

          Vanit des nations.                                        308

          Avocats.                                                   310

          Le marquis d'Assigny.                                      317

          Le duc de Brissac.                                         320

          Bizarreries et Visions de quelques femmes.                _Ib._

          Gens guris ou sauvs par moyens extraordinaires.          323

          La princesse d'Orange, la mre.                            327

          Le prince d'Orange, le pre.                               330

          M. de Mayenne.                                             334

          Maris cocus par leur faute.                                336

          Cocus prudents ou insensibles.                             338

          Le comte de Cramail.                                       340

          Nains, Naines.                                             342

          Le cardinal de Richelieu.                                  344

  [583] C'est par erreur que cet article a t class ici. Il
  n'auroit d trouver place que dans le volume suivant, parmi les
  articles des habitus de l'htel Rambouillet.





End of the Project Gutenberg EBook of Les historiettes de Tallemant des
Raux (Tome Premier), by Gdon Tallemant des Raux

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTORIETTES DE TALLEMANT (TOME PREMIER) ***

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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
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permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

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     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


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Literary Archive Foundation

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