Project Gutenberg's Napolon et Alexandre Ier (3/3), by Albert Vandal

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Title: Napolon et Alexandre Ier (3/3)
       L'alliance russe sous le premier Empire

Author: Albert Vandal

Release Date: May 31, 2010 [EBook #32621]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NAPOLON ET ALEXANDRE IER (3/3) ***




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de France (BnF/Gallica)







NAPOLON
ET
ALEXANDRE Ier



TOME TROISIME



L'auteur et les diteurs dclarent rserver leurs droits de reproduction
et de traduction en France et dans tous les pays trangers, y compris la
Sude et la Norvge.

Ce volume a t dpos au ministre de l'intrieur (section de la
librairie) en janvier 1896.



DU MME AUTEUR:

Napolon et Alexandre Ier. L'alliance russe sous le premier Empire.

I. _De Tilsit  Erfurt. 3e dition_. Un volume in-8 avec portraits.
Prix. 8 fr.

II. 1809. _Le second mariage de Napolon; Dclin de l'alliance. 3e
dition_. Un volume in-8. Prix 8 fr.
(Couronn _deux fois par l'Acadmie franaise_, _grand prix Gobert_.)

Louis XV et lisabeth de Russie. 2e dition. Un volume in-8. Prix. 8
Fr.
(Couronn par _l'Acadmie franaise_, _prix Bordin_.)

Une Ambassade franaise en Orient sous Louis XV: _La Mission du marquis
de Villeneuve_ (1728-1741). _2e dition_. Un volume in-8.
Prix. 8 fr.



PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, 8, RUE
GARANCIRE.----957.




NAPOLON
ET
ALEXANDRE Ier
L'ALLIANCE RUSSE SOUS LE PREMIER EMPIRE


III


LA RUPTURE

PAR

ALBERT VANDAL

OUVRAGE COURONN DEUX FOIS PAR L'ACADMIE FRANAISE
GRAND PRIX GOBERT, 1893 ET 1894



PARIS
LIBRAIRIE PLON
E. PLON, NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-DITEURS
RUE GARANCIRE, 10

1896




NAPOLON ET ALEXANDRE Ier




CHAPITRE PREMIER

LA RUSSIE SE PRPARE  ATTAQUER.


Sous le voile de l'alliance officiellement maintenue, Alexandre Ier
prpare contre Napolon une campagne offensive.--Son grief
apparent.--Son grief rel.--Appel secret aux Varsoviens par
l'intermdiaire du prince Adam Czartoryski; Alexandre veut restaurer la
Pologne  son profit et se faire le librateur de
l'Europe.--Encouragements qu'il puise dans le spectacle de l'oppression
gnrale.--Aspect des diffrents tats.--Le duch de Varsovie.--Misre
dore.--Napolon a mis partout contre lui les intrts matriels.--La
Prusse: le Roi, le cabinet, les partis, l'arme, l'esprit public.--La
Sude: dbuts de Bernadotte comme prince royal: traits
caractristiques.--Le Roi et les deux ministres dirigeants.--L'intrt
conomique rapproche la Sude de l'Angleterre.--Situation sur le Danube:
la paix des Russes avec la Porte parat prochaine.--L'Autriche:
l'Empereur, l'Impratrice, l'opinion publique, l'arme.--Puissance de la
socit.--La coalition des femmes.--Influence et prestige de la colonie
russe.--Metternich craint d'encourir la disgrce des salons.--L'empereur
orthodoxe et les Slaves d'Autriche.--L'Allemagne franaise.--Le
vice-empereur.--Rigueurs du blocus.--Exaspration croissante.--Rveil et
progrs de l'esprit national.--Socits secrtes.--Autres foyers
d'agitation.--Alexandre fait prendre des renseignements sur l'tat des
esprits en Italie.--La France: splendeur et malaise.--Crise
conomique.--Fidlit des masses  l'Empereur.--L'imagination populaire
reste possde de lui et esclave de son prestige.--Les classes moyennes
et leves se dtachent.--Conspiration
latente.--L'Espagne.--L'Angleterre.--Alexandre mdite de consommer son
rapprochement conomique avec nos ennemis.--Rponse de Czartoryski par
voies mystrieuses.--Objections du prince; ses mfiances.--Garanties
rclames et questions poses.--Seconde lettre d'Alexandre.--Il promet 
la Pologne autonomie et rgime constitutionnel.--Il fait l'numration
dtaille de ses forces.--Raisonnements qu'il emploie pour convaincre et
sduire les Polonais.--Condition  laquelle il subordonne son entre en
campagne.--Efforts pour gagner ou neutraliser l'Autriche.--La diplomatie
secrte d'Alexandre Ier.--Il offre  l'Autriche la Valachie et la moiti
de la Moldavie en change de la Galicie.--Tentatives auprs de la Prusse
et de la Sude.--Travail en Allemagne.--Tchernitchef 
Paris.--Galanterie et espionnage.--Le Tsar accrdite un envoy spcial
auprs de Talleyrand.--Autre branche de la correspondance
secrte.--Affaire Jomini.--Projet de former en Russie un corps d'migrs
allemands.--Ensemble de manoeuvres.--Rapports d'Alexandre avec le duc de
Vicence.--Il donne le change  cet ambassadeur sur ses desseins et ses
armements.--Comment il accueille l'annexion des villes hansatiques et
la saisie de l'Oldenbourg.--Le canal de la Baltique projet par
l'Empereur.--Alexandre affirme et rpte qu'il n'attaquera
jamais.--Langage des salons.--L'ambassade russe en France.--Occupations
extra-diplomatiques du prince Kourakine.--Cet ambassadeur maintenu  son
poste en raison de sa nullit.--Protestation officielle au sujet de
l'Oldenbourg.--Coalition d'influences hostiles autour
d'Alexandre.--Continuit du plan poursuivi par nos ennemis  travers
toute la priode de la Rvolution et de l'Empire: ils ne renoncent
jamais  l'espoir de renverser intgralement la puissance franaise et
de tout reprendre.



I

Au commencement de 1811, Alexandre Ier se disposait  marcher contre
Napolon sans avoir dnonc l'alliance qui unissait officiellement leurs
destines. Pour prparer cette surprise, il s'autorisait d'un grief et
d'une prsomption. Le grief tait prcis, patent, brutal: c'tait
l'incorporation  l'empire franais de l'Oldenbourg, apanage d'un prince
troitement apparent  la maison de Russie. Cette spoliation sans
excuse, tmrit ou inadvertance de despote, donnait droit au Tsar
d'ouvrir les hostilits, mais n'et pas suffi  l'y rsoudre. Il se
laissait emporter  la guerre par la persuasion o il tait que
Napolon, ayant cr et agrandi le duch de Varsovie, voulait en faire
une Pologne nouvelle, qui attirerait  soi les provinces chues  la
Russie lors du triple partage et finirait par dsagrger cet empire. L
tait le motif inavou, la blessure intime, l'objet profond du litige:
La vritable cause qui engage deux hommes  se couper la gorge,
crivait Joseph de Maistre, n'est presque jamais celle qu'on laisse
voir[1].

[Note 1: _Oeuvres compltes_, XI, 513.]

Sans doute, ce serait rtrcir la grande querelle que de l'enfermer dans
les limites de l'tat varsovien: elle tait partout et embrassait
l'Europe. Le dveloppement monstrueux de la puissance franaise, le
progrs d'une frontire mobile qui se dplaait et avanait sans cesse,
la saisie rcente de la Hollande et des villes hansatiques,
l'allongement du territoire d'empire jusqu'au seuil de la Baltique,
l'esclavage impos  la Prusse, les exigences croissantes du blocus
continental, dnotaient un plan d'universel asservissement contre lequel
Alexandre se sentait tenu de ragir; mais le duch de Varsovie tait
l'avant-garde dans le Nord de cette France en marche continue, la tte
de colonne, la pointe acre qui effleurait le flanc de la Russie et
menaait de le dchirer.  ce contact torturant, Alexandre avait fini
par perdre patience: il se jetait au pril pour n'avoir plus 
l'attendre, prtendait restaurer  son profit la Pologne de peur que
Napolon ne la reft contre lui, et c'tait dans ce but qu'il venait
d'offrir trs secrtement aux Varsoviens,  l'insu de son chancelier et
par l'intermdiaire du prince Adam Czartoryski, de transformer leur
troit duch en royaume uni  son empire, s'ils voulaient se joindre aux
deux cent mille Russes qu'il avait silencieusement rassembls et
s'lancer avec eux  la dlivrance de l'Europe.

Dans les semaines qui suivirent cet appel mystrieux, sa pense mrit et
se prcisa: toutes ses dmarches, tous ses mouvements se fondrent sur
l'hypothse d'une guerre offensive. Certes, l'audace tait grande de
s'attaquer au conqurant qui avait bris cinq coalitions, et qui,
dbarrass depuis deux ans de toutes guerres continentales hormis celle
d'Espagne, semblait pour la premire fois s'affermir et s'installer dans
sa toute-puissance. Mais cette guerre d'Espagne, implacable et
vengeresse, absorbait la majeure partie de ses forces: elle l'avait
oblig  dgarnir l'Allemagne. L, l'empereur Alexandre ne rencontrera
devant lui que quarante-six mille Franais d'abord, soixante mille
ensuite. Napolon, il est vrai, semble n'avoir qu'un signe  faire pour
que trente mille Saxons, trente mille Bavarois, vingt mille
Wurtembergeois, quinze mille Westphaliens et autres troupes
allemandes[2] se joignent  ses Franais: de tous les points de
l'horizon, d'autres corps viendront  la rescousse; depuis l'Elbe
jusqu'au Tage, depuis la mer du Nord jusqu' la mer Ionienne, l'Empereur
dispose de toutes les armes rgulires et prlve sur chaque peuple un
tribut de soldats. Cependant, lorsque Alexandre regarde  la base de
cette puissance sans prcdent dans l'histoire, lorsque sa vue plonge
dans les dessous de l'Europe en apparence immobilise et soumise, il
discerne en beaucoup de lieux un mcontentement qui s'exaspre, une
disposition  la rvolte qui lui promet des allis;  considrer
successivement les tats qui s'chelonnent depuis ses frontires jusqu'
l'Atlantique, il se dcouvre partout des motifs d'entreprendre et
d'oser.

[Note 2: _Note des forces qui peuvent se trouver en prsence_,
jointe par Alexandre  sa lettre au prince Adam. _Mmoires de
Czartoryski_, II, 254.]

En face de lui,  porte de sa main, le duch de Varsovie s'offre
d'abord; c'est l que doit s'amorcer l'entreprise et s'appliquer le
levier; c'est l aussi que se rencontre le principal obstacle. Non qu'il
s'agisse de difficults matrielles et militaires. Les deux cent mille
Russes n'ont qu'un pas  faire pour enlever de vive force le duch et
craser ses cinquante mille soldats. Les places de la Vistule ne sont
que d'archaques forteresses, sans dfense contre l'artillerie moderne.
Dantzick, il est vrai, soutient et flanque le duch, mais Napolon a
rduit la garnison de cette place  quinze cents Franais, dtachement
laiss dans le Nord en sentinelle perdue. Cependant, la rsistance du
grand-duch, si courte qu'on la suppose, ralentirait l'invasion,
dtruirait l'effet moral qu'Alexandre attend d'une descente inopine en
Allemagne. Il importe que l'obstacle s'abaisse de lui-mme, par un
soudain coup de thtre; que les Varsoviens viennent  la Russie
librement, imptueusement, et donnent  nos autres vassaux le signal de
la rvolte.

Or,  Varsovie, tout semble franais, lois, institutions, habitudes,
sentiments, inclinations. Ailleurs, Napolon domine par la contrainte et
ne dispose que des corps;  Varsovie, il rgne sur les coeurs. Les
habitants clbrent avec enthousiasme le culte du hros: ils l'aiment
pour ses bienfaits,  raison mme des preuves de dvouement qu'ils lui
ont prodigues: ils le vnrent surtout parce qu'ils voient en lui le
restaurateur dsign de l'unit nationale. Comment, en un instant et par
un coup de baguette, changer la religion de quatre millions d'hommes?

Alexandre ne dsespre pas d'oprer ce miracle. L'unanimit apparente
des Varsoviens recouvre un fond de divisions. Le parti russe n'a jamais
renonc  la lutte et mine le terrain: il compte dans ses rangs des
personnages dont le nom seul est une force; il se ramifie au sein de
maisons illustres qui passent pour entirement dvoues  la France:
Souvent les pres et les enfants, crit un agent, ont dans ce pays-ci
des opinions fort opposes[3]. L'espoir d'un grand secours extrieur
suffira peut-tre  intervertir la situation respective des partis et 
dplacer l'influence.

[Note 3: Bignon, ministre rsident de France  Varsovie, 
Champagny, 9 mai 1811. Tous les extraits que nous citons dans ce volume
de la correspondance entre nos agents  l'tranger et le ministre des
relations extrieures sont tirs des archives des affaires trangres.]

Puis, les souffrances matrielles des Varsoviens offrent matire 
exploiter. Ce peuple exubrant et vantard, qui se campe en crne
attitude et le poing sur la hanche, est au fond malheureux et dnu
entre tous. Le luxe des tats-majors, les uniformes chamarrs qu'ils
arborent, ne sont que de brillants oripeaux dorant la misre. 
Varsovie, tout est sacrifi  l'arme et surtout  l'aspect extrieur de
l'arme,  ses embellissements,  la passion du panache; dans le duch,
deux rgiments de hussards cotent autant  quiper et  entretenir que
quatre ailleurs[4]. L'arme dvore l'tat, et l'tat, dplorablement
administr, ne russit qu'imparfaitement  faire vivre les troupes; le
payement de la solde est en retard de sept mois. Autre cause de pnurie:
le duch, exclusivement continental, resserr entre la Russie, la Prusse
et l'Autriche, manque des dbouchs maritimes dont jouissait l'ancienne
Pologne. Les nobles, possesseurs du sol, ne peuvent plus exporter par
Riga ou par Odessa les fruits de leurs terres, vendre leurs crales et
faire en grand le commerce des bls. La source de leurs revenus s'est
tarie; ces seigneurs marchands de grains[5] s'endettent, et l'usure
les dvore, au sein d'improductives richesses. Partout, la dtresse est
extrme, la disette de numraire effrayante[6]. Si les Varsoviens
supportent ces maux, c'est qu'ils y voient un tat essentiellement
transitoire, un acheminement  des jours meilleurs, o la Pologne
respirera plus librement dans ses frontires largies. Sans argent et
presque sans pain, ils vivent littralement d'esprances: malgr le
stocisme qu'ils affectent, ils trouvent ce rgime dur, se plaignent
parfois que Napolon tarde  exaucer leurs voeux et les fasse
cruellement attendre, et l'empereur Alexandre se dit que cette nation
impulsive et de premier mouvement ne rsistera pas  ses avances
lorsqu'il prsentera aux Polonais leur idal tout ralis, en mme temps
qu'il leur promettra plus de bien-tre sous un rgime dfinitif. Si leur
dfection s'opre, tout devient relativement facile. La ligne de la
Vistule est immdiatement atteinte, occupe, franchie, et les Russes,
laissant Dantzick  leur droite, pntrent en Allemagne sans avoir
rencontr un ennemi ni fait usage de leurs armes.

[Note 4: Bignon  Champagny, 23 juillet 1811.]

[Note 5: Bignon  Champagny, 27 avril 1811.]

[Note 6: Correspondance du ministre de France  Varsovie en 1811 et
1812. Lettres de Davout et de Rapp  l'Empereur durant la mme priode;
archives nationales, AF, IV, 1653, 1654, 1655. _Mmoires de Michel
Oginski_, III, 23-24.]

En Allemagne, ils trouveront tout de suite un alli, un auxiliaire
ardent. La Vistule dpasse, ils toucheront au territoire prussien, et
nulle part le joug ne pse plus intolrablement qu'en Prusse. Depuis
quatre ans, Napolon tient cet tat  la torture: il le tenaille
d'exigences politiques, militaires, financires, commerciales, et les
projets de destruction totale qu'on lui suppose font prvoir et accepter
gnralement en Prusse l'ide d'une lutte pour la vie. Sans doute, il
faut distinguer entre le gouvernement et la nation. Le gouvernement est
faible et lche: la Reine n'est plus l pour inspirer des rsolutions
nergiques; elle est morte consume de regrets, mine par le chagrin, et
ses serviteurs dsols ont cru voir la patrie elle-mme descendre au
tombeau sous les traits de leur reine aime, moralement assassine. Chez
le Roi, l'excs du malheur a bris tout ressort; il vit  Potsdam dans
une morne stupeur, et des factions en lutte s'agitent autour de ses
incertitudes. Le chancelier Hardenberg suit une politique quivoque;
pour obtenir l'acquiescement de Napolon  son retour au pouvoir, il a
fait amende honorable et s'est courb bien bas. Dans le conseil, il ne
manque pas d'hommes pour recommander une alliance avec le vainqueur: ils
voudraient que l'on mritt ses bonnes grces  force de soumission et
de repentir. Le Roi ne repousse pas tout  fait ces avis et pourtant
reste de coeur avec la Russie; il correspond avec Alexandre, supplie le
Tsar de ne point l'abandonner: il lui fait signe et parfois semble
l'appeler. On peut craindre, nanmoins, qu' l'instant dcisif il
n'hsite et faiblisse, mais la nation montrera plus de coeur et saura le
contraindre.

En Prusse, sous le coup des souffrances et des humiliations, par
l'ardent travail des socits secrtes, un esprit public s'est form,
compos d'aspirations librales et de rancunes patriotiques: la haine de
la France, exalte jusqu'au fanatisme, sert de lien entre toutes les
classes: dsormais, la nation pense, vit et peut agir par elle-mme:
elle a ses chefs, ses meneurs, Scharnhorst, Gneisenau, Blcher, d'autres
encore, qui forment  Berlin le parti de l'audace: placs tout prs du
pouvoir, pourvus de postes importants dans l'administration et l'arme,
se tenant en communication avec Ptersbourg, ils n'attendent que
l'apparition des Russes  proximit de l'Oder pour livrer un assaut
violent aux hsitations du souverain: suivant toutes probabilits, ils
l'emporteront alors sur les hommes qui prtendent riger la
pusillanimit en rgle d'tat.

La Prusse souleve fournira-t-elle une aide efficace? Au premier abord,
on pourrait en douter. Qu'attendre de ce royaume amput, de cet tat
invalide, encore saignant de ses blessures, puis par la ranon norme
qu'il paye au vainqueur, bloqu et surveill de toutes parts?  l'est,
les places de l'Oder, Stettin, Custrin, Glogau, retenues en gage par
Napolon, gardes par quelques rgiments franais et polonais,
contiennent et brident la Prusse; au nord, Hambourg fortement occup
pse sur elle;  l'ouest, Magdebourg est une arme de prcision braque
contre Berlin;  l'ouest encore et au sud, les Westphaliens et les
Saxons observent la Prusse et la couvent comme une proie; enfin, la
surface du royaume est sillonne et raye de routes militaires o la
France s'est rserv droit de passage pour ses troupes, o circulent des
dtachements inquisiteurs. C'est toutefois sous cet opprimant rseau que
se continue en Prusse la rforme administrative et sociale, commence
par Stein, et que s'achve la rorganisation de l'arme.

Dans son affaissement, le Roi a eu le mrite de ne jamais rpudier les
traditions militaires de sa maison: Ina ne l'a point dgot du mtier
de ses pres; il est rest roi-soldat, amoureux de son arme et lui
donnant tous ses soins. S'il a d, par manque d'argent et pour obir 
la convention qui limite ses forces  quarante-deux mille hommes,
congdier une grande partie de ses troupes, il a gard les cadres. La
rparation des places, la rfection du matriel et de l'armement se
poursuivent sans relche. Les hommes congdis demeurent  la
disposition de l'autorit, qui sait o les retrouver; la Prusse s'est
conserv malgr tout une arme de soldats de mtier, invisible,
dissmine dans les rangs de la nation, mais prte  rpondre au premier
appel. Puis, le systme des _krumpers_ ou jeunes soldats qui passent 
tour de rle quelques semaines sous les drapeaux et restent assujettis
ensuite  des exercices priodiques, permet d'ajouter aux effectifs, en
cas de besoin, des lments peu redoutables par eux-mmes, mais
susceptibles de bien se battre ds qu'ils se trouveront soutenus et
encadrs.  force de dissimulation et de mensonge, la Prusse s'est mise
en tat de runir rapidement cent mille hommes, et l'empereur Alexandre
demeure au-dessous de la vrit lorsqu'il fixe  cinquante mille le
nombre des Prussiens qui combattront tout de suite avec ses Russes. Il
compte aussi sur des soulvements populaires, sur des explosions
spontanes, sur la leve en masse que Scharnhorst travaille  organiser.
Les garnisons franaises de l'Oder, bloques par l'insurrection, ne
pourront empcher les troupes rgulires de s'unir aux masses
moscovites: l'arme d'invasion, forte maintenant de trois cent mille
hommes par l'adjonction successive des Polonais et des Prussiens,
arrivera sans coup frir  Berlin, porte et soutenue par l'lan de tout
un peuple[7].

[Note 7: Sur l'tat de la Prusse, voyez spcialement, parmi les
ouvrages allemands, HASSEr, _Deutsche Geschichte_, III,
485-526;--DUNCKER, _Aus der Zeit Friedrichs der Grossen und
Friedrich-Wilhelms III_, partie intitule: _Preussen whrend der
franzsischen Occupation_;--le tome II de l'histoire de _Scharnhorst_,
par LEHMANN;--les _Mmoires de Hardenberg_, publis par RANKE, V. Cf.
LEFEBVRE, _Histoire des cabinets de l'Europe_, IV; la correspondance de
Prusse aux archives des affaires trangres, les lettres, rapports et
documents de toute nature conservs aux archives nationales, AF, IV,
1653  1656.]

Cette pointe audacieuse ne pourrait toutefois s'accomplir qu' la
condition pour la Russie de se garder ses flancs libres, de n'avoir 
craindre sur sa droite et sur sa gauche aucune diversion. Deux tats, la
Sude et la Turquie, se faisaient pendant sur les cts du vaste empire:
il tait essentiel que l'un et l'autre fussent immobiliss. En
particulier, il importait que le Tsar, quand il appellerait  lui toutes
ses forces pour les jeter sur la Vistule, pt dgarnir de troupes la
Finlande rcemment conquise et mal assimile, sans l'exposer  un retour
offensif de la Sude. tait-il assez sr des Sudois pour abandonner 
leur loyaut la province qu'il leur avait ravie? Sur quoi reposait sa
confiance?

En dcembre 1810, Bernadotte avait donn trois fois sa parole d'honneur
de ne jamais se dclarer contre la Russie, et la haine qu'il portait 
Napolon semblait le garant de sa sincrit Mais Bernadotte n'tait pas
matre absolu en Sude et n'avait pas russi du premier coup  s'emparer
de l'tat. En cet hiver de 1811, on le voyait plus occup  se faire une
popularit facile qu' tablir son influence dans les conseils de la
couronne. Il avait appel  lui sa femme, son fils, montrait aux Sudois
toutes leurs esprances runies, dans un touchant tableau de famille:
chaque jour, c'taient des politesses reues et rendues, des ftes, des
runions o Bernadotte accueillait complaisamment les hommages et ne
s'effrayait pas des adulations un peu fortes, se contentant de prendre
un air modeste quand on faisait figurer Austerlitz, dans une srie
d'inscriptions flatteuses, sur la liste des batailles qu'il avait
gagnes[8]. Il se montrait beaucoup en public, passait les troupes en
revue et visitait les provinces, voyageait et paradait, plaisant aux
foules par sa tournure de bel homme et son exubrante cordialit. Le
malheur tait que cette prodigalit de soi-mme nuisait  son prestige
auprs des classes leves et le dtournait d'occupations plus
srieuses. Il parlait intarissablement, agissait peu: dans son cabinet
ouvert  tout venant, il coutait chacun et ne dcourageait personne:
Ses journes sont des audiences sans fin, dans lesquelles il parcourt
un cercle de phrases qui s'adaptent  tout, aux plans de guerre, de
finance, d'administration, de police, qu'on vient lui offrir et dont il
s'entretient avec un abandon et une bont vritablement
inpuisables[9]. Il n'est pas jusqu'aux formes de son affabilit qui ne
choquent les Sudois de haut rang, habitus  trouver chez leurs princes
plus de dignit et de rserve: Par exemple, il a le tic de prendre et
de secouer fortement la main de quiconque a l'honneur de
l'approcher[10]. Quand on lui soumet quelques observations au sujet de
ces familiarits dplaces, il rpond que la nature l'a fait
irrmdiablement aimable, expansif, accueillant; que c'est en lui
propension hrditaire et trait de famille: Je tiens cela de ma
mre[11], dit-il. Ses amis lui voudraient une bienveillance moins
universelle et moins banale, plus de correction dans la tenue, plus
d'application aux affaires, surtout plus de fermet et de dcision. On
se rpte qu'il n'a pas su profiter de l'enthousiasme soulev par sa
venue pour imposer partout le respect et l'obissance, qu'il a manqu
l'occasion de donner un chef  la Sude et de ressusciter l'autorit.

[Note 8: Alquier, ministre de France,  Champagny, 24 janvier 1811.]

[Note 9: Alquier  Champagny, 18 janvier 1811.]

[Note 10: _Id._]

[Note 11: Alquier  Champagny, 18 janvier 1811.]

O donc trouver,  dfaut d'un pouvoir incontest, l'influence
effective? Avec qui l'empereur Alexandre peut-il, en dehors de
Bernadotte, traiter et s'entendre? Le Roi touche au dernier degr de
l'affaiblissement snile; sa parole n'est plus qu'un balbutiement
confus, et le seul sentiment qui paraisse subsister en lui est une
admiration tremblante pour l'empereur des Franais. La Reine est en
horreur  la nation et universellement dcrie. Parmi les membres du
conseil, deux seulement possdent la confiance du Roi et disposent de
cette machine  signer: le premier est l'adjudant gnral Adlercreutz,
auteur de la rvolution qui a plac la couronne sur le front de Charles
XIII; le second est un parent du premier, le baron d'Engestrm, charg
du dpartement de l'extrieur: On n'est pas  ce point,--dit de lui un
rapport  l'emporte-pice,--dnu d'esprit, de talent et de caractre.
Mais, indpendamment du crdit de l'adjudant gnral, il a pour garant
de sa stabilit l'impuissance dans laquelle est le Roi dsormais de
juger de l'incapacit de son ministre et de revenir sur un aussi mauvais
choix. M. d'Engestrm s'est aussi tay d'un moyen toujours sr auprs
d'un vieillard dbile, celui d'une complaisance assidue et d'une
domesticit officieuse qui s'tend  tous les dtails dans l'intrieur
du monarque. D'ailleurs, il possde un don qui doit rendre plus intimes
ses rapports avec le Roi. Ce malheureux prince est dans un tel
affaiblissement moral qu'il ne parle point, mme d'objets d'une
indiffrence assez notoire, sans verser des larmes. Le ministre pleure
avec lui, car il a pour pleurer une facilit que je n'ai vue 
personne, et qui, contrastant avec sa taille gigantesque et ses formes
d'Hercule, en fait un homme compltement ridicule[12].--C'est au
_duumvirat_ compos d'Engestrm et d'Adlercreutz,--ajoute le diplomate
auquel nous empruntons ces traits,--que le prince royal a bien voulu
abandonner une autorit qui devrait rsider dans ses mains.  dire plus
vrai, les ministres matres du Roi ne possdent eux-mmes qu'une ombre
d'autorit: ils se font les serviteurs de l'opinion et suivent ce feu
follet[13] dans ses divagations capricieuses. Les vices d'une
constitution qui a ruin systmatiquement l'action de l'excutif, la
priodicit d'assembles o la vnalit s'tale au grand jour, les excs
d'une presse licencieuse et corrompue, le relchement de tous les
ressorts administratifs, tiennent la Sude dans un tat d'anarchie
lgale et ne laissent place qu'au rgne turbulent des partis.

[Note 12: Alquier  Champagny, 18 janvier 1811.]

[Note 13: Parole cite dans l'ouvrage de M. TEGNER sur _Le baron
d'Armfeldt_, III.]

Il existe un parti russe, recrut principalement dans la noblesse,
riche, assez puissant, mais ne formant qu'une minorit dans la nation:
beaucoup de Sudois sentent encore leur coeur dborder d'amertume au
souvenir de la Finlande et aspirent  la reconqurir. Ce qui rassure
Alexandre, ce qui fonde en dfinitive son espoir, c'est que le jeu des
intrts matriels, suprme rgulateur des mouvements d'un peuple,
dtache de plus en plus la Sude de Napolon et l'amne  ses ennemis.
En Sude, la noblesse et le haut commerce dtiennent en commun
l'influence, ou plutt ces deux classes n'en font qu'une, car elles
s'allient frquemment par des mariages, jouissent des mmes
prrogatives, vivent  peu prs sur un pied d'galit et se sentent
solidaires. Les nobles, les grands propritaires, dont la richesse
consiste en forts et en mines, ont besoin de la classe marchande pour
exporter leurs bois, leurs fers, leurs cuivres, pour les transformer en
argent, et le commerce, entranant  sa suite une aristocratie
mercantile, tend invinciblement  se rapprocher de l'Angleterre,
centre des grandes affaires et des transactions profitables[14]. La
dclaration de guerre aux Anglais, extorque par Napolon au
gouvernement sudois, n'a t qu'un simulacre; elle a suffi nanmoins
pour mettre la nation en moi, pour dterminer un courant d'opinion
nettement antifranais. Donc, au moment o la Russie et l'Angleterre se
rapprocheront, o la jonction des deux puissances s'oprera, il est 
croire que les Sudois mnageront la premire par gard et sympathie
pour la seconde.

[Note 14: Alquier  Champagny, 18 janvier 1811; cette dpche
contient un tableau trs frappant de la situation en Sude.]

Ds  prsent, il y aurait peut-tre un moyen de les gagner; ce serait
de leur dsigner la Norvge comme compensation  la Finlande et de la
leur laisser prendre. Alexandre recule encore devant ce parti, parce
qu'il tient  mnager le Danemark, possesseur de la Norvge; tromp par
la partialit de certains tmoignages, il croit que cet incorruptible
alli de la France aspire  s'manciper d'une protection tyrannique:
dans la supputation des forces qu'il se juge en mesure de nous opposer,
il porte en compte un corps de trente mille Danois. Au pis aller, il
pense que le Danemark se tiendra tranquille et inerte comme la Sude,
les deux tats se contenant l'un par l'autre: le Nord scandinave lui
apparat, dans ses diffrentes parties, neutre ou ralli.

La situation tait diffrente sur l'autre flanc de la Russie, en Orient,
o la guerre avec les Turcs continuait: guerre molle, il est vrai,
languissante, qui repassait alternativement d'une rive  l'autre du
Danube. L'empire turc, puis d'hommes et d'argent,  demi disloqu par
l'insubordination des pachas provinciaux et leurs vellits
d'indpendance, paraissait hors d'tat d'excuter une srieuse
diversion: il continuait nanmoins  occuper une partie des forces
russes, et Alexandre avait hte de se dbarrasser de cet ennemi moins
dangereux qu'incommode. Depuis 1808, les ngociations ont t plusieurs
fois entames, rompues, reprises: aujourd'hui, elles se poursuivent
officiellement en Moldavie et secrtement  Constantinople, o Pozzo di
Borgo s'efforce d'intresser la diplomatie anglaise  la cause
moscovite; elles aboutiront vraisemblablement dans le cours de l'anne.
Alexandre pourrait mme s'accommoder tout de suite avec les Turcs, s'il
consentait  leur restituer les Principauts moldo-valaques,  leur
abandonner cet enjeu de la lutte; mais ce sacrifice ne concorde pas
encore avec l'ensemble de sa politique. Non qu'il persiste 
s'approprier intgralement les Principauts: s'il s'obstine  les
arracher au Sultan, c'est pour s'en faire avec l'Autriche objet de
trafic et d'change.

Sans la complicit dclare ou secrte de l'Autriche, la grande
entreprise restait une aventure. Lorsque les Russes s'avanceraient en
Prusse, ils tendraient le flanc  l'Autriche, dont les troupes
n'auraient qu' dboucher de la Bohme pour tomber sur l'envahisseur et
lui infliger un dsastre. Or, depuis 1810, les relations de l'Autriche
avec Napolon faisaient l'tonnement et le scandale de l'Europe.
L'empereur Franois Ier lui avait donn sa fille; Metternich avait vcu
cinq mois prs de lui, se plaisant dans sa socit et se livrant sans
doute  de louches compromissions. Revenu  Vienne, il avait ferm
l'oreille  toutes les paroles de la Russie: il venait d'conduire
Schouvalof et d'autres porteurs de propositions. Cependant, fallait-il
dsesprer, en revenant  la charge, en recourant aux grands moyens, de
surprendre le consentement de l'Autriche  la combinaison projete et de
l'attirer dans l'affaire, d'obtenir qu'elle contribut  rdifier la
Pologne par l'change de la Galicie contre des territoires bien
autrement utiles et intressants pour elle?

L'Autriche devait peu tenir  la Galicie; le trait de Vienne lui en
avait enlev la meilleure part: les districts qu'elle avait conservs
semblaient destins tt ou tard  rejoindre les autres,  se laisser
entraner dans l'orbite d'une Pologne indpendante. La Galicie ne se
rattachait plus que par un fil au corps de la monarchie: la cour de
Vienne refuserait-elle de le couper, si on lui offrait ailleurs des
avantages prcis, certains, magnifiques? Et c'est ici que les
Principauts trouvaient merveilleusement leur emploi. Alexandre s'tait
dcid  n'en garder pour lui-mme qu'une portion: la Bessarabie,
c'est--dire la bordure orientale et extrieure de la Moldavie, et de
plus la moiti de la Moldavie elle-mme, les territoires s'tendant
jusqu'au fleuve Sereth, affluent septentrional du Danube: le gros
morceau, comprenant l'autre moiti de la Moldavie et la Valachie
entire, serait abandonn ds  prsent  l'empereur Franois et
servirait  payer son concours, sans prjudice des perspectives
illimites qu'une guerre heureuse contre la France rouvrirait  ses
ambitions. L'Autriche repousserait-elle ce march, si l'on savait 
propos faire jouer auprs d'elle tous les ressorts de la politique et de
l'intrigue?

Que de prises offre encore cette monarchie!  Vienne, ce n'est pas une
volont unique et raisonne qui rgit l'tat: c'est une oligarchie
d'influences diverses, de passions et de prjugs, qui fait mouvoir et
tiraille en tous sens cette pesante machine. L'Empereur est faible,
timide, born, livr aux subalternes, adonn aux minuties; quand ses
ministres s'efforcent tant bien que mal de rparer l'difice branlant de
la monarchie, de rformer l'administration et d'assurer le crdit
public, il s'amuse  des purilits ou s'imagine restaurer les finances
en rognant sur ses dpenses d'intrieur et en conomisant sur sa
cave[15]. En politique, il a peu d'ides, mais des regrets, des
souvenirs, des rancunes; malgr la dfrence craintive qu'il tmoigne au
mari de sa fille, il n'a perdu de vue ni les Pays-Bas, ni le Milanais,
ni l'empire d'Allemagne, ni le titre fastueux d'empereur romain[16]. La
crue incessante de la puissance franaise l'pouvante, et il rpte ce
mot qui est sur toutes les lvres: O est-ce que cela finira[17]?
L'Impratrice, Marie-Louise-Batrice d'Este, vit dans la socit des
personnes les plus exaspres contre la France[18]. Continuellement
souffrante, elle s'agite nanmoins, intrigue, tracasse, comme si la
surexcitation de ses nerfs et son mal mme lui faisaient un besoin du
mouvement sans trve, et on la voit, de sa main preste et maigre, tisser
infatigablement contre Napolon la coalition des femmes. A la cour, dans
les administrations, dans le public, l'accs de ferveur napolonienne
qu'avait suscit le mariage avec Marie-Louise est tomb, les esprances
qu'avait fait natre cet vnement ne s'tant pas ralises. On
s'attendait  des avantages solides,  des restitutions de provinces, on
n'a obtenu que des gards, mls d'imprieuses exigences, et le
dsappointement qui s'en est suivi a produit une raction. L'arme  peu
prs reconstitue sent renatre ses haines: un indestructible espoir de
revanche la ressaisit. Dans la dernire guerre, elle a t moins battue
qu' l'ordinaire; cela suffit pour lui faire croire qu'elle a t
presque victorieuse;  entendre certains officiers, l'archiduc Charles
a manqu d'tablir son quartier gnral  Saint-Cloud, d'ajouter  la
monarchie la Lombardie, l'Alsace et la Lorraine[19]. Aux yeux des
soldats, le Franais redevient l'adversaire dsign, celui sur lequel on
voudrait essayer sa force et frapper: quand les officiers leur
demandent: Voulez-vous faire la guerre contre les Russes?--Non,
rpondent-ils.--Contre les Prussiens?--Non.--Contre les
Anglais?--Non.--Contre les Franais?--Oh! trs volontiers[20].

[Note 15: Otto  Maret, 3 juillet 1811: Il a dit avant-hier  un
homme de la cour: Vous ne trouverez pas dans ma cave une seule
bouteille de bourgogne ni de champagne.]

[Note 16: _Id._, 20 octobre.]

[Note 17: _Id._, 9 janvier.]

[Note 18: _Id._, 14 avril 1812.]

[Note 19: Otto  Champagny, 2 fvrier 1811. En relatant ce propos,
Otto ajoute: Le gnral Kerpen m'a dit, il y a quelques jours: Il faut
avouer que l'arme autrichienne est la premire arme du monde.--Vous
nous rendez bien fiers, monsieur le baron.]

[Note 20: Le baron de Bourgoing, ministre de France en Saxe, 
Champagny, 29 septembre 1810.]

Cependant, ce n'est  Vienne ni l'arme, ni le grand public, ni la cour,
qui impriment le mouvement et suggrent les dcisions. La grande
puissance, celle devant qui tout le monde s'efface et s'incline, c'est
la socit: un compos de coteries aristocratiques, auxquelles se joint
une brillante colonie d'trangers. Nul n'chappe  l'influence des
rapports de socit,  l'empire des convenances,  la tyrannie des
prjugs mondains. Le gouvernement de l'Autriche ressemble  un salon,
de haute et aristocratique compagnie; il en a l'aspect lgant, les
corruptions, la frivolit et les ddains. La galanterie s'y mle  tout,
les affaires se mnent au son des orchestres, se traitent sous
l'ventail, et l, comme en tout salon bien ordonn, ce sont les femmes
qui donnent le ton et prsident: Malgr la grande austrit de moeurs
du souverain,--crit un diplomate,--elles ont plus d'influence qu'elles
n'en eurent autrefois  Versailles[21]. Les unes dirigent l'opinion par
leurs charmes et leur complaisance, les autres par la force des
situations acquises: derrire la milice des jeunes et jolies femmes
apparat la rserve imposante des douairires, qui joignent au souvenir
de leurs anciens exploits un grand nom, beaucoup de caractre et l'art
de faire et de dfaire les rputations[22].

[Note 21: Otto  Champagny, 24 juillet 1811.]

[Note 22: _Id._, 2 fvrier.]

Or,  Vienne plus qu'en aucun lieu du monde, les femmes ont la France et
son gouvernement en excration. Les triomphes du peuple rvolutionnaire
ont froiss leurs intrts, diminu leur bien-tre, meurtri leur
orgueil: elles les jugent une calamit et plus encore une inconvenance;
elles s'honorent d'une hostilit irrconciliable parce que la France a
oubli son pass de grande dame pour se jeter aux bras d'un parvenu, et
que Bonaparte n'est pas du monde. Au contraire, elles aiment et suivent
la Russie, parce qu'elles y voient la puissance libratrice et
vengeresse, parce que les Russes de Vienne, c'est--dire le groupe dont
le comte Razoumovski est le chef, rgentent la mode et gouvernent les
vanits. Dans une ville o la cour se montre peu et vit mesquinement, o
la noblesse est appauvrie d'argent et folle de plaisirs, la maison
toujours ouverte de Razoumovski, cet htel qui ressemble au palais d'un
souverain[23], le salon de la princesse Bagration et celui de ses
mules donnent  la socit un centre et un point de ralliement: la
coterie russe domine et entrane toutes les autres par le prestige de
son faste et sa remuante activit.

[Note 23: _Id._, 30 janvier.]

Metternich, malgr les attaches qu'on lui prte avec la cour des
Tuileries, est oblig de composer avec ces puissances, et c'est
merveille que de voir cet homme d'tat quilibriste pencher
alternativement des deux cts, sans jamais perdre pied, et donner de
l'espoir  tout le monde. Il sait, suivant les heures, changer de milieu
et de langage: on le voit successivement en affaires avec la France et
en coquetterie avec la Russie. Aprs avoir confr le matin avec le
comte Otto, reprsentant de l'Empereur, il dne chez Razoumovski: le
matin mme,  ct du cabinet o il donne ses audiences, il fait rpter
le ballet qui se dansera le soir  l'htel Razoumovski et o sa fille
doit jouer le principal rle; les diplomates qui viennent de
l'entretenir n'en peuvent croire leurs oreilles, quand les chos de la
chancellerie leur apportent le soupir mlodieux des violons ou le rythme
entranant d'un air de valse[24]. Metternich participe lui-mme aux
divertissements qu'organise la colonie russe, et figure dans des
tableaux vivants. Cette frivolit est en partie chez lui calcul
politique, mais aussi le got et le besoin de la socit, la passion de
la femme, l'attirent invariablement o l'on s'amuse et o l'on aime:
Otto reconnat lui-mme que ses remontrances ne tiendront pas devant un
regard de la princesse Bagration[25]. Sans parler de tous les arguments
qui peuvent agir sur un ministre peu considr et besogneux, Metternich
rsistera-t-il aux influences mondaines, quand elles s'uniront pour
faire valoir auprs de lui l'appt tentateur que l'empereur de Russie
compte prsenter  l'Autriche?

[Note 24: Otto  Champagny, 30 janvier et 2 fvrier 1811.]

[Note 25: Otto  Champagny, 6 fvrier 1811. La princesse Bagration,
crivait le 2 fvrier notre ambassadeur, se livre avec tant d'ardeur 
la politique qu'elle a t successivement la bonne amie de trois
ministres des affaires trangres.]

Si l'Autriche se montre rfractaire  la tentation, on l'immobilisera
par la terreur. La Russie peut lui faire beaucoup de mal et lui crer
dans son intrieur de graves embarras. Les Hongrois, en dmls
constants avec leur souverain, cherchent un point d'appui au dehors pour
rsister  l'arbitraire autrichien, et leurs regards se tournent vers
le Nord. Parmi les millions de Slaves qui peuplent la monarchie,
beaucoup pratiquent la religion grecque: la similitude de croyance est
un lien qui les rattache au Tsar de Moscou[26]. Pre commun de tous les
orthodoxes, Alexandre n'a qu' lever la voix pour provoquer contre
l'Autriche des soulvements nationaux et l'envelopper d'insurrections.
Mais il est probable que l'Autriche n'obligera pas  user contre elle de
ces moyens extrmes et peu sants entre monarchies lgitimes: elle
prfrera s'entendre  l'amiable, accepter le troc qui lui sera offert.
A supposer qu'elle rpugne  se jeter d'emble dans une nouvelle
coalition, elle s'engagera tout au moins  une neutralit bienveillante;
ses troupes, ranges au bord de ses frontires, resteront l'arme au pied
et feront la haie sur le passage des Russes, quand ceux-ci traverseront
l'Allemagne du Nord pour achever la libration de la Prusse et
acclreront le pas jusqu' l'Elbe.

[Note 26: Jusque dans les cabanes des paysans grecs, crit Otto le
17 juillet 1811, on trouve les images de Catherine et d'Alexandre,
devant lesquelles on a soin d'allumer tous les samedis une petite bougie
et, en cas de ncessit, un copeau de bois rsin.]

Sur l'Elbe, un corps franais apparat enfin et se tient en faction,
appuyant sa gauche  la mer, son centre  Hambourg, sa droite 
Magdebourg; c'est le 1er corps, celui de Davout, avec ses trois
divisions, ses quinze rgiments d'infanterie, ses huit rgiments de
cavalerie, ses quatre-vingts pices d'artillerie. Derrire ce rempart de
troupes commence l'Allemagne proprement franaise: les dpartements
runis, c'est--dire le littoral hansatique et ses annexes, le royaume
de Jrme-Napolon, le duch de Berg, administr directement au nom de
l'Empereur, un chaos de seigneuries et de villes humblement soumises;
plus bas, en tirant vers le sud, les principaux tats de la
Confdration, la Bavire, le Wurtemberg, le duch de Bade, les grands
fiefs de l'Empire. Dans tous ces pays, les forces organises, les
ressources de l'tat sont sous la main du matre: les rois obissent 
ses agents diplomatiques ou  ses commandants militaires: entre la mer
du Nord et le Mein, la grande autorit est Davout, revenu depuis peu 
son quartier gnral de Hambourg: il commande, avec le 1er corps, la 32e
division militaire, comprenant tous les territoires annexs: en fait,
c'est un gouverneur gnral des pays au del du Rhin et un vice-empereur
d'Allemagne. Sous sa main rude et ferme, les peuples n'osent bouger,
mais conspirent sourdement, car leurs souffrances augmentent sans cesse,
et la mesure parat comble.

En quelque endroit que l'on jette les yeux, ce n'est que dtresse et
langueur. Hambourg vivait de son port: la fermeture de l'Elbe a ruin
cette grande maison de commerce: les magasins sont vides ou inutilement
encombrs, les comptoirs dserts, les banques et les tablissements de
crdit s'croulent avec fracas: symptme caractristique, le nombre des
proprits mises en vente et qui ne trouvent pas acqureur s'accrot
tous les jours, suivant une proportion rgulire et dsolante[27].
Ailleurs, sur le littoral et dans l'intrieur des terres, en Westphalie,
en Hanovre, en Hesse, en Saxe, l'interruption du commerce, les entraves
apportes  la circulation des denres, l'accumulation des rglements
prohibitifs ont suspendu la vie conomique. Les douanes et la fiscalit
franaises, introduites ou imites de tous cts pour assurer
l'observation du blocus, font le tourment des peuples. C'est une
Inquisition nouvelle, qui frappe les intrts et s'attaque  la bourse:
elle a ses procds d'investigation minutieux et vexatoires, ses
espions, ses dlateurs, ses jugements sommaires, ses autodafs:
priodiquement,  Hambourg,  Francfort, elle brle par grandes masses
les marchandises suspectes, en prsence des habitants que consterne
cette destruction de richesses.

[Note 27: _Bulletins de police_, janvier  mars 1811. Archives
nationales, AF, IV, 1513-1514.]

Ces vexations matrielles acclrent la renaissance de l'esprit
national. L'Allemagne s'est rveille sous la douleur: les meurtrissures
de sa chair lui ont rendu le sentiment et la conscience d'elle-mme.
Maintenant, il y a de sa part effort continu pour remonter  ses
origines et  ses traditions, pour runir tous ses enfants par des
souvenirs et des espoirs communs, pour crer l'unit morale de la
nation, pour refaire une me  la patrie, avant de lui restituer un
corps. C'est le travail des Universits et des salons, des milieux
intellectuels et pensants, de la littrature et de la philosophie, du
livre et du journal. La presse, quoique troitement surveille, vante le
pass pour faire ressortir les humiliations du prsent, commence une
guerre d'allusions: reprenant les formules franaises, elle proclame 
mots couverts l'unit et l'indivisibilit de la Germanie[28], et ses
appels voils, se rpondant de Berlin  Augsbourg, d'Altona  Nuremberg,
montrent que partout les haines se comprennent et s'entendent. Les
socits secrtes, nes en Prusse, se ramifient au dehors, envahissent
la Saxe et la Westphalie, remontent le cours du Rhin, pntrent jusqu'en
Souabe: elles portent en tous lieux leurs initiations occultes, leurs
signes de ralliement, le symbolisme de leurs formules et de leurs rites,
qui tendent  susciter une horreur mystique de l'tranger et qui
instituent en Allemagne une religion de la Haine. Ainsi se prparent les
esprits  l'ide d'un soulvement gnral. Sans doute,--c'est un agent
russe qui en fait justement la remarque[29],--la Germanie ne sera jamais
une Espagne: cette lourde et patiente nation n'ira pas, comme la sche
et colrique Espagne, s'insurger d'elle-mme et s'attaquer 
l'usurpateur d'un lan frntique. La nature de son sol, son temprament
s'y opposent. L'Allemagne ne prendra pas l'initiative: elle peut
recevoir l'impulsion. Au contact des armes russes et prussiennes, les
tentatives de 1809 se renouvelleront sans doute, se multiplieront; des
Schill, des Brunswick-Oels vont renatre et se lever en foule, organiser
des bandes qui inquiteront les flancs et les derrires de l'arme
franaise: par les cheminements souterrains qu'ont pratiqus les
socits secrtes, on verra se rpandre au loin et fuser
l'insurrection[30].

[Note 28: Otto  Maret, 10 fvrier 1811.]

[Note 29: _Recueil de la Socit impriale d'histoire de Russie_,
XXI, 113-114.]

[Note 30: Sur l'tat de l'Allemagne, voy., outre les ouvrages
prcdemment cits pour la Prusse, KLEINSCHMIDT, _Geschichte des
Koenigreichs Westphalen_, 340-366; RAMBAUD, _L'Allemagne sous Napolon
1er_, 425-479; les correspondances de Saxe, Westphalie, Bavire,
Wurtemberg, aux archives des affaires trangres. Aux archives
nationales, AF, IV, 1653-1656, les lettres de Davout et de Rapp, avec
leurs annexes, sont une prcieuse source d'informations.]

Les gouvernements,  l'exception des pouvoirs purement franais,
rsisteront difficilement  la pousse des peuples. Ils semblent
eux-mmes  bout de rsignation. Chez les rois et princes du Sud, 
Munich,  Stuttgard,  Carlsruhe, le souvenir des bienfaits reus, des
agrandissements obtenus, s'efface de plus en plus; ces princes
voudraient moins de territoires et plus d'indpendance: la continuit
d'exigences perscutrices, l'horreur de descendre peu  peu au rang de
prfets franais, peut les jeter  tout moment en des rsolutions
extrmes: parmi ces souverains, il en est un tout au moins, celui de
Bavire, qui parle de faire comme Louis de Hollande et de quitter la
place, de dserter ses tats, de fuir pour chapper  l'homme qui rend
intenable le mtier de roi et de mettre la clef sous la porte[31].

[Note 31: Rapport de l'agent franais Marcel de Serres, transmis par
Davout le 30 septembre 1810. Archives nationales, AF, IV, 1653. Cf. les
_Mmoires de Rapp_, nouvelle dition, 154.]

Le mcontentement ne s'arrte pas aux limites de l'Allemagne: il les
dpasse de toutes parts. Sur le littoral, il se prolonge et redouble
d'intensit en Hollande; l, une nationalit tenace rsiste 
l'absorption et ne veut pas mourir. Au sud de l'Allemagne, les valles
des Alpes reclent un brasier de haines, l'ardent Tyrol, qui a eu en
1809 ses hros et ses martyrs. Les Alpes franchies, si l'observateur
descend dans les plaines lombardes, s'il parcourt cette Italie que
Bonaparte a nagure transporte et ravie, il constate que l'enthousiasme
est mort et l'affection teinte. Le pouvoir nouveau, par ses rigueurs
mthodiques, fait regretter parfois les abus qu'il a dtruits: il pse
trop lourdement sur le prsent pour qu'on s'aperoive du travail
initiateur et fcond par lequel il jette les semences de l'avenir. Ds
l'automne de 1810, Alexandre a fait prendre des renseignements sur
l'tat des esprits en Italie[32]; il a pu constater l'impopularit du
rgime franais, la rsistance  la leve des impts, au systme
continental,  la conscription surtout, et s'ajoutant aux atteintes du
mal universel, l'indignation des consciences catholiques contre le
monarque tyran du Pape et tourmenteur de prtres. A l'extrmit de la
Pninsule, Murat s'irrite du joug: il s'chappe en propos suspects et
commence  regarder du ct de l'Autriche[33]. D'un bout  l'autre de
l'Europe centrale, Napolon a perdu l'empire des mes; son pouvoir
universellement subi, illimit, crasant, est pourtant prcaire, car il
ne repose plus que sur la force.

[Note 32: Archives de Saint-Ptersbourg.]

[Note 33: Voy. spcialement  ce sujet la lettre crite le 30 aot
1811 par le duc de Bassano au comte Otto. Archives des affaires
trangres, Vienne, 389.]

Au del de l'Italie et de l'Allemagne, derrire un glacis compos
d'tats feudataires et de dpartements annexs, la France elle-mme
apparat. Au premier abord, elle prsente un aspect incomparable de
splendeur et de force, cette France admire et hae: ce qu'on voit en
elle, c'est une nation merveilleusement discipline, superbement
aligne, manoeuvrant comme un rgiment, dresse et entrane aux tches
hroques: une administration ponctuelle, sre d'elle-mme et se sentant
soutenue: de grandes institutions se consolidant ou s'bauchant et
dessinant sur l'horizon leurs lignes majestueuses; des oeuvres d'utilit
publique ou de magnificence partout entreprises; nulle initiative
individuelle, mais l'impulsion donne d'en haut aux talents, aux
dvouements, aux arts de la paix comme aux travaux de la guerre:
l'mulation continuellement suscite et entretenue, devenue le principal
moyen de gouvernement: la vie publique organise comme un grand
concours, avec distribution priodique de palmes et de rcompenses, qui
stimulent l'ambition de se distinguer et l'ardeur  servir.

Cependant, sous cette magnifique ordonnance, un sourd et profond malaise
se dcouvre. D'abord, la France souffre matriellement: les impts sont
lourds, s'aggravent d'anne en anne, s'attaquant  toutes les formes de
la richesse et surtout de la consommation: le plus dur de tous, l'impt
du sang, puise les gnrations et en tarit la sve. Le commerce se
meurt: l'industrie, qui s'est crue matresse du march europen par la
suppression de la concurrence anglaise, a pris quelque temps un fivreux
essor; puis l'excs de la production et une folie de spculations
hasardeuses ont amen une crise. Aujourd'hui,  Paris et dans les
principales villes, les faillites se succdent, les maisons les plus
solides manquent tour  tour: c'est l'effondrement du march et la
panique des capitaux[34]. Les manufactures, les grands tablissements
mtallurgiques ferment leurs ateliers: l'industrie lyonnaise est dans la
dsolation;  Avignon,  Rive-de-Gier, on craint des troubles;  Nmes,
les rapports de police signalent trente mille ouvriers sans travail[35];
il y en aura tout  l'heure vingt mille au faubourg Saint-Antoine. A
ct de la dtresse matrielle, c'est la gne et la compression morales:
toute spontanit de pense et d'expression interdite, un silence
touffant, une nation entire qui parle bas, par crainte d'une police
ombrageuse, tracassire, tombant dans l'ineptie par excs de mfiance et
faux zle. C'est sur ce fond de mcontentements et d'angoisses que
s'lve l'difice blouissant de l'administration et de la cour: le
monde officiel et militaire, anim, brillant, gorg d'or qu'il dpense 
pleines mains, dans une fivre de jouir: le luxe et les embellissements
de la capitale, les grands corps de l'tat se superposant dans une
gradation imposante, les deux noblesses, l'ancienne et la nouvelle,
groupes autour du trne: enfin, dominant tous ces sommets, l'Empereur
dans son Paris, moins accessible que par le pass, s'entourant d'hommes
d'ancien rgime, aimant  avoir des courtisans de naissance pour le
servir et l'encenser, s'immobilisant parfois dans une attitude
hiratique, s'isolant matriellement de son peuple de mme que sa pense
s'isole dans le dsert de ses conceptions surhumaines. Sa svrit
croissante, son despotisme inquiet, son front orageux indisposent et
loignent: le temps est proche o un agent russe crira: Tout le monde
le redoute: personne ne l'aime[36].

[Note 34: Sur ce _krach_ de 1811, voy., indpendamment de la
_Correspondance impriale_ (XXVIII, _passim_) et des _Mmoires de
Mollien_, III, 288-289, la collection des _Bulletins de police_,
archives nationales, AF, IV, 1513 et suiv. _Bulletin_ du 18 janvier
1811: Les gens les plus sages dans le commerce sont effrays de
l'avenir. La crise est telle que chaque jour tout banquier qui arrive 
quatre heures sans malheur s'crie: _En voil encore un de pass!_]

[Note 35: _Bulletin_ du 16 mars.]

[Note 36: _Recueil de la Socit impriale d'histoire de Russie_,
XXI, 271.]

Parole dicte par la haine et souverainement injuste, si on prtend
l'appliquer  l'ensemble de la nation. Malgr tout, les masses urbaines
et rurales, dans leur plus grande partie, demeurent inviolablement
fidles  l'homme qui leur est apparu au lendemain de la Rvolution
comme le grand pacificateur, qui a surexcit en mme temps leurs plus
nobles instincts et leur a largement dispens l'idal. La France
populaire reste  celui qui l'a prise, fascine, merveille: elle ne
comprend pas le prsent et l'avenir sans Napolon: elle souffre par lui
et ne l'accuse point. Ce qui est vrai, c'est que les classes moyennes et
leves se dtachent.  mesure qu'elles s'loignent de la Rvolution,
elles gotent moins le bienfait de l'ordre rtabli et se prennent 
regretter la libert proscrite: elles s'affligent de voir la paix
religieuse, cette grande oeuvre du Consulat, compromise  nouveau,
l'arbitraire se dveloppant  outrance et renaissant sous mille formes.
Ce qui est plus vrai encore, c'est que ces classes, inquites
d'excessifs triomphes, ont la sensation de vivre en plein rve, sous le
coup de l'invitable rveil, et que dj les habiles, les aviss,
songent  se mnager l'avenir par une infidlit prvoyante. Depuis deux
ans et demi, il existe une conspiration latente de quelques grands
contre le matre, prte  saisir l'occasion d'un revers au dehors, d'un
malheur national, pour excuter le geste imperceptible et flon qui
prcipitera le colosse branl. Alexandre le sait, car il entretient
depuis 1809 une correspondance tour  tour directe et indirecte avec
Talleyrand, l'un des moteurs de l'intrigue[37]. Il sait que la famille
impriale compte ses mcontents et ses rvolts, car il possde dans son
dossier de renseignements une lettre que lui a crite le roi Louis et
qui surpasse en amertume contre l'Empereur les plus pres pamphlets[38].
Par des propos recueillis, par des lettres interceptes, il connat les
allures sourdement frondeuses des classes claires, la fatigue des
fonctionnaires, la lassitude des populations, l'atonie et l'puisement
du corps social tout entier. Puis, derrire la France pliant sous le
poids de sa propre grandeur, derrire cette nation surmene, il voit
l'Espagne qui s'attache  elle et la ronge, l'Espagne atroce et sublime,
dfendant pied  pied son sol imprgn de sang et gonfl de cadavres,
ses villes en ruine, ses sanctuaires dvasts, massacrant en dtail les
troupes d'occupation et s'exterminant elle-mme dans une guerre
affreuse. Il sait que Napolon a cinq armes en Espagne et n'en peut
venir  bout: enfin, au fond de la Pninsule, au sud du Portugal, il
aperoit Wellesley et ses Anglais toujours debout, couvrant Lisbonne,
immobilisant Massna, et l'opinitret britanique, retranche et terre
dans les ouvrages de Torres-Vedras, mettant des bornes  l'imptuosit
franaise.

[Note 37: Voy. le tome II, p. 46.]

[Note 38: Archives de Saint-Ptersbourg.]

Si Napolon dtient matriellement l'Europe  l'exception de ses
extrmits, l'Ocan lui chappe: l'Angleterre entoure les ctes de ses
flottes, emprisonne les escadres franaises dans leurs ports, oppose au
blocus dcrt  Berlin et  Milan un contre-blocus, et cerne l'immense
empire de mers ennemies. Le continent ne lui est ferm qu'en apparence:
son commerce, djouant les svrits du blocus, s'infiltre toujours en
Europe par le Nord, par la Russie qui lui reste entr'ouverte. Les
denres coloniales dont l'Angleterre s'est fait l'unique acqureur, sont
reues dans les ports russes, pourvu qu'elles s'y prsentent  bord de
btiments amricains, employs et assujettis  ce service. Parmi ces
produits, les uns se dbitent sur place, les autres traversent le vaste
empire: aprs qu'ils ont paru s'y absorber et s'y perdre, on les voit
rapparatre sur la frontire occidentale, ressortir par Brody, devenu
un vaste centre de contrebande, et se rpandre clandestinement en
Allemagne. Alexandre continue  favoriser ce commerce et ce transit
interlopes. Bien plus, il a dessein, dans tous les cas, de dvelopper
encore et de rgulariser ses relations conomiques avec l'Angleterre,
car il y voit le seul moyen de mettre fin  la crise conomique dont
souffrent ses peuples et de recrer la fortune publique. Que la guerre
clate ou non, il est rsolu, ds que l'occasion lui paratra propice, 
ouvrir ses ports aux btiments anglais eux-mmes,  l'invasion en masse
des produits britanniques, et dsormais cette intention demeurera
constamment  l'arrire-plan de sa pense[39].

[Note 39: Nous en trouverons l'aveu dans un rapport rdig par le
comte de Nesselrode  la suite d'une conversation avec l'empereur
Alexandre, rapport analys par nous et cit au chapitre VIII.]

Quant au rapprochement politique avec Londres, il juge inutile de le
prcipiter; pourquoi se dmasquer trop tt, pourquoi brusquer la paix
officielle et l'alliance, alors qu'il existe entre les parties les plus
actives des deux nations un accord spontan et virtuel? Les
reprsentants du Tsar dans la plupart des capitales, les Russes tablis
 l'tranger, les membres de cette socit nomade qui s'est disperse
aux quatre coins de l'Europe, s'associent d'eux-mmes aux agents secrets
que l'Angleterre entretient auprs des diffrentes cours, et c'est ce
travail en commun qui prpare, dispose et runit les lments d'une
sixime coalition. Sans doute, la terreur qu'inspire Napolon est si
grande qu'elle peut empcher l'effet de ce concert. Tous ces chefs
d'tat, tous ces ministres qui parlent de se lever contre lui, tremblent
devant sa face: ds qu'il se montre, ds qu'il gronde et menace, une
pouvante atroce les serre aux entrailles: le spectacle qu'offre partout
l'Europe,  ce moment de l'histoire, c'est le combat de la haine et de
la peur, et bien hardi serait celui qui affirmerait ds  prsent
laquelle des deux doit l'emporter sur l'autre. Cependant, Alexandre
s'est dit qu'un seul coup, rapidement et audacieusement port,
dtruirait le prestige du conqurant, anantirait l'ide qu'on se fait
de son pouvoir, produirait dans les esprits une rvolution qui se
traduirait par l'universelle prise d'armes. Napolon sera vaincu ds
l'instant o chacun aura la certitude qu'il peut l'tre. L'enlvement du
grand-duch, la transformation en ennemi de cette vedette fidle,
l'crasement des postes franais entre la Vistule et l'Elbe,
l'apparition des Russes au coeur de l'Allemagne, peuvent fournir cette
dmonstration, et c'est pourquoi Alexandre attend avec la plus vive
impatience, suivant sa propre expression[40], la rponse de
Czartoryski, qui va lui ouvrir ou lui fermer les chemins. Il espre, il
croit que, s'il russit dans son effort pour tirer  soi la Pologne,
pour dtourner l'Autriche de Napolon et lui soustraire dfinitivement
la Sude, ces clatantes dsertions entraneront tout  leur suite; que
les rois, les ministres, les peuples, les armes, s'insurgeant contre le
despote qui pse insupportablement sur l'Europe, voleront au-devant du
Tsar librateur.

[Note 40: Lettre insre dans les _Mmoires de Czartoryski_, II,
253.]



II

A l'extrme fin de janvier, un agent dguis quittait Pulawi, rsidence
des Czartoryski dans le duch de Varsovie, et se dirigeait vers la
frontire russe. Il la franchit avec mille prcautions, vitant les
chemins frquents, les endroits surveills[41], et arriva  Grodno.
L, il remit un pli au gouverneur de la ville, M. Lansko; cette lettre
en contenait une autre, adresse  l'empereur de toutes les Russies:
c'tait la rponse de Czartoryski aux premires ouvertures d'Alexandre:
elle fut transmise trs mystrieusement au Palais d'hiver. L'effroi
inspir par Napolon  tous les souverains obligeait les plus puissants,
comme les plus humbles,  tramer leurs rvoltes dans l'ombre et  se
faire conspirateurs[42].

[Note 41: _Mmoires de Czartoryski_, II, 270.]

[Note 42: La rponse de Czartoryski et la seconde lettre
d'Alexandre, dont nous citons ci-aprs de nombreux extraits, ont t
publies  la suite des _Mmoires du prince Adam Czartoryski_, II, 255 
278.]

La rponse de Czartoryski abondait en objections. Le projet actuellement
en cause tait pourtant celui dont il avait fait l'espoir et le but de
sa vie. Suivant une tradition, en 1805,  Pulawi, lui et les siens
s'taient jets aux pieds d'Alexandre et l'avaient suppli  genoux de
leur rendre une patrie. Mais en 1805 la Pologne inerte et partage,
isole de tout secours, ne pouvait attendre sa renaissance que d'un
mouvement spontan et d'une inspiration misricordieuse d'Alexandre.
Depuis lors, un grand espoir s'tait lev pour elle du ct de
l'Occident; Napolon l'avait atteinte et touche: il l'avait tire 
demi du tombeau; il avait fait du duch la pierre d'attente d'une
reconstitution totale. Les habitants des provinces varsoviennes, en se
dtournant de lui pour rpondre aux appels de la Russie, n'allaient-ils
pas compromettre leur destine au lieu de l'assurer? Se dtacher de
Napolon, n'tait-ce point jeter un dfi  la fortune? Puis, les offres
d'Alexandre taient-elles sincres? Fallait-il y voir autre chose qu'un
moyen de circonstance et un appt trompeur? Le Tsar tiendrait-il ses
engagements au lendemain du succs, en admettant qu'il pt vaincre?
Toutes ces craintes percent chez Czartoryski,  travers les rticences
et les ambiguts de son langage; on sent en lui de douloureux combats,
une lutte entre le patriotisme et la reconnaissance: lorsqu'il raisonne
ses convictions et ses esprances, elles le poussent vers Napolon, mais
son coeur le ramne et le retient du ct d'Alexandre.

Sans repousser le projet, sans l'accueillir d'emble, il le discute: il
indique comment, selon lui, l'entreprise peut devenir moins
irralisable. Il ne repousse pas en principe le raisonnement fondamental
d'Alexandre: aprs avoir constat l'attachement enthousiaste et trs
naturel que les Varsoviens ont vou  l'empereur des Franais, il
convient que tout sentiment cde dans leurs coeurs au dsir passionn de
recouvrer une patrie complte et viable; peut-tre se donneront-ils au
premier qui leur offrira tout de suite ce que Napolon leur laisse
entrevoir dans un nuageux avenir, mais encore faut-il qu'aucun doute ne
subsiste en eux sur la sincrit et l'tendue de ces offres, sur
l'entire satisfaction de leurs voeux. En consquence, il ne suffit pas
que l'empereur Alexandre promette et mme dcrte en principe le
rtablissement du royaume; il est de toute ncessit que ce prince fasse
savoir de quoi se composera le royaume restaur, quel sera son sort,
quels seront ses rapports avec la Russie, et qu'il prenne des
engagements dtaills. Czartoryski revient plusieurs fois sur cette
ide, en termes dnotant une persistante mfiance: se rendant compte que
le duch peut aujourd'hui jeter entre les deux empereurs le poids qui
emportera la balance, il pose nettement des conditions et rclame des
garanties.

Sur trois points, il dsire que l'empereur de Russie daigne s'expliquer
et prcise ses intentions magnanimes. Ce gnreux bienfaiteur est-il
dispos  reconstituer la Pologne telle qu'elle existait avant les
partages, avec toutes ses provinces? Garantira-t-il aux Polonais non
seulement l'autonomie sous son sceptre, mais la libert politique, un
rgime reprsentatif et constitutionnel? La constitution du 3 mai 1791
est grave dans leurs coeurs en caractres ineffaables. En effet,
elle a marqu un grand effort de la Pologne sur elle-mme, une tentative
de sa part pour se rgnrer et supprimer les vices mortels de son
ancien tat politique: en dcrtant le statut qui organisait la libert
tout en rprimant l'anarchie, la Pologne s'est montre digne de vivre,
au moment mme o les trois puissances copartageantes s'apprtaient 
lui porter les derniers coups. La remise en vigueur de la constitution
du 3 mai semble la seconde des garanties  solliciter. En troisime et
dernier lieu, il parat indispensable d'assurer  la Pologne ressuscite
des dbouchs commerciaux, un rgime conomique qui procure  ce peuple
extnu par les privations, inerte et languissant, un peu de soulagement
matriel et d'air respirable. Sous ces trois conditions, il n'est pas
interdit d'esprer que les Varsoviens sacrifieront les devoirs de la
reconnaissance  l'intrt suprieur de la restauration nationale.

A supposer ce rsultat acquis, le succs de l'entreprise n'en
demeurerait pas moins problmatique, car elle se heurterait  l'homme
qui possde le gnie et la force,  celui qui, depuis quinze ans,
commande  la victoire. Parmi les chances de russite qu'Alexandre
numre, Czartoryski en relve plus d'une qui lui semble douteuse.
Est-il si facile d'assaillir brusquement Napolon et de le surprendre?
S'il fait le mort aujourd'hui, n'est-ce pas avec intention et pour
tendre un pige  ses ennemis? En admettant que sa lthargie soit
relle, sera-t-il possible de mettre jusqu'au bout son attention en
dfaut? Son ambassadeur en Russie, le gnral de Caulaincourt, ne
possde-t-il pas de multiples moyens d'investigation et de surveillance?
L'empereur Alexandre a-t-il song  se prcautionner du ct de
l'Autriche,  s'assurer de cet indispensable facteur? Est-il sr de
retrouver sur le champ de bataille toutes les forces que ses gnraux et
ses administrateurs font figurer dans leurs rapports? S'est-il mis 
l'abri de tout mcompte? J'ai vu si souvent en Russie cent mille hommes
inscrits sur le papier, et n'en faisant, au dire de tout le monde, que
soixante mille effectifs!... Le temps des marches, la possibilit de
distraire les troupes des endroits menacs, de les faire arriver au jour
et aux lieux marqus, auront-ils t exactement calculs? Votre Majest
Impriale aura affaire  un homme vis--vis duquel on ne se trompe pas
impunment.

Au lieu de simples assurances, Czartoryski voudrait des explications,
des claircissements, des certitudes: il les demande avec une hardiesse
respectueuse, enveloppant son questionnaire de remerciements attendris,
de compliments et d'hommages. Finalement, sous les rserves indiques,
il se dclare prt  servir la grande ide; il va se rendre  Varsovie,
voir quelques personnes, procder par ttonnements discrets, en
attendant de nouvelles directions. Mais les dernires lignes de sa
lettre trahissent encore une fois le trouble de son me, montrent que la
confidence inattendue dont il a t honor a jet en lui plus d'motion
que de ravissement: Je ne saurais exprimer, dit-il, tout ce qui se
passe en moi, de combien d'esprances et de craintes je suis
continuellement agit. Quel bonheur ce serait de travailler  la fois 
la dlivrance de tant de nations souffrantes,  la flicit de ma patrie
et  la gloire de Votre Majest! Quel bonheur de voir runis tous ces
diffrents intrts que le sort avait paru rendre  jamais contraires!
Mais souvent il me parat que c'est trop beau, trop heureux pour pouvoir
arriver, et que le gnie du mal, qui semble toujours veiller pour rompre
des combinaisons trop fortunes pour l'humanit, parviendra aussi 
dranger celle-ci.

       *       *       *       *       *

Si peu encourageante que ft cette rponse, Alexandre n'y trouva
nullement motif  dsesprer. Sa rsolution tait trop ferme pour
reculer devant le premier obstacle. Aprs un jour et deux nuits de
rflexions, il reprend la plume, fait une seconde lettre  Czartoryski
et s'y montre dcid, tant que l'impossibilit ne lui en sera pas
clairement dmontre,  aller de l'avant: C'est avant-hier soir,
crit-il, que j'ai reu, mon cher ami, votre intressante lettre du
18/30 janvier, et je m'empresse de vous rpondre tout de suite. Les
difficults qu'elle me prsente sont trs grandes, j'en conviens: mais,
comme je les avais prvues en grande partie, et que les rsultats sont
si majeurs, s'arrter en chemin serait le plus mauvais parti.

Ceci pos, il s'attaque successivement aux objections de Czartoryski et
s'efforce de les dtruire. En fait de garanties, il les accorde toutes.
Les proclamations sur le rtablissement de la Pologne doivent prcder
toute chose, et c'est par cette oeuvre que l'excution du plan doit
commencer. La Pologne nouvelle comprendra, avec le duch, les provinces
livres  la Russie par les trois partages et mme, s'il est possible,
la Galicie autrichienne: ses limites  l'est seront la Dwina, la
Brzina et le Dnieper. Alexandre ne craint pas d'entailler largement
les frontires de la Russie pour refaire place  une vaste Pologne,
hardiment dessine. Il lui promet autonomie complte, gouvernement,
arme, administration indignes: sans se prononcer positivement sur la
constitution du 3 mai, dont le texte lui est mal connu, il offre dans
tous les cas une constitution librale telle  contenter les dsirs des
habitants. L'union avec l'empire voisin sera purement personnelle: le
souverain changera suivant les lieux de prrogatives et d'attributions,
autocrate en Russie, roi constitutionnel  Varsovie.

Passant aux probabilits de succs que comporte actuellement une guerre
contre la France, Alexandre prtend les faire reposer sur des donnes
certaines, prcises, nullement hypothtiques. Dans sa premire lettre,
il s'est born  dire: Le succs n'est pas douteux avec l'aide de Dieu,
car il est bas, non sur un espoir de contre-balancer les talents de
Napolon, mais uniquement sur le manque de forces dans lequel il se
trouvera, joint  l'exaspration gnrale des esprits dans toute
l'Allemagne contre lui. Et il a oppos dans une sorte de tableau
synoptique, aux cent cinquante mille Franais ou allis que Napolon
runira avec peine en Allemagne, deux cent mille Russes, cent trente
mille Polonais, Prussiens et Danois, sans compter deux cent mille
Autrichiens, cits pour mmoire. Maintenant, puisque Czartoryski ne se
contente pas d'une affirmation gnrale et rclame des dtails
convaincants, on va les lui fournir. Alexandre s'ouvre plus compltement
et se livre  d'instructifs aveux, qui montrent  quel point le projet
d'attaque a t tudi et creus. Il tablit, pices en main, qu'il est
demeur au-dessous de la vrit quand il a parl de deux cent mille
Russes en chiffres ronds, qu'il en possde deux cent quarante mille cinq
cents bien compts, prts  entrer en campagne, appuys par une rserve
de cent vingt-quatre mille hommes. Il fait passer sous les yeux de
Czartoryski les trois armes qu'il a ranges l'une derrire l'autre; il
en dcompose devant lui les lments constitutifs et les lui fait
toucher du doigt, chacun se prsentant  tour de rle et rpondant 
l'appel:

L'arme, dit-il, qui doit appuyer et combattre avec les Polonais, est
tout organise et se trouve compose de huit divisions d'infanterie
faisant chacune 10,000 hommes, entirement compltes: ce sont les
divisions nos. 2, 3, 4, 5, 14, 17, 23, et une division de grenadiers;
quatre divisions de cavalerie, formant chacune 4,000 chevaux: ce sont
les divisions nos 1, 2, 3 et 2e de cuirassiers; ce qui fait un total de
96,000 hommes; de plus, quinze rgiments de Cosaques qui forment 7,500
chevaux; en tout, 106,500.

Tout ce qui est non combattant en est dcompt.

Cette arme sera soutenue par une autre compose de onze divisions
d'infanterie, nos 1, 7, 9, 11, 12, 15, 18, 24, 26, une division de
grenadiers et la division des gardes, et de quatre divisions de
cavalerie, nommment nos 4, 5, 1re des cuirassiers et celle de la
cavalerie de la garde. En sus, dix-sept rgiments de Cosaques. Total,
134,000 hommes.

Enfin, une troisime arme, compose des bataillons et escadrons de
rserve, est forte de 44,000 combattants, renforce de 80,000 recrues,
tous habills et exercs depuis plusieurs mois aux dpts.

Aprs avoir expos ses ressources militaires, le Tsar dvoile son plan
diplomatique. Il livre le secret de la manoeuvre par laquelle il compte
gagner ou au moins neutraliser l'Autriche: Je suis dcid, dit-il, 
lui offrir la Valachie et la Moldavie jusqu'au Sereth, comme change de
la Galicie.--Il ne me reste plus, ajoute-t-il, qu' vous parler des
craintes que vous avez leves que Caulaincourt n'ait perc le mystre
dont il s'agit. L'avoir pntr est impossible, car mme le
chancelier[43] ignore notre correspondance. La question a t plus d'une
fois dbattue avec ce dernier, mais je n'ai pas voulu que personne st
que je m'occupe dj de ces mesures. Quant aux apprts militaires, 
supposer que Caulaincourt en surprenne quelque chose, Alexandre leur
attribuera un caractre purement dfensif: il saura d'ailleurs en
attnuer et en dissimuler l'importance.

[Note 43: Le comte Roumiantsof, ministre des affaires trangres
depuis 1807 et chancelier depuis 1809.]

Ainsi, tout a t de sa part prvu, calcul, combin: toutes les chances
ont t tournes en sa faveur. C'est maintenant aux Varsoviens 
dcider s'ils veulent ou non permettre l'accomplissement du projet. Pour
enlever leur adhsion, Alexandre s'efforce de leur dmontrer
mathmatiquement que leur intrt est de marcher avec lui et de dserter
la cause franaise. A cet effet, dans une suite d'alinas placs en
regard et en opposition, il met en parallle les deux hypothses, celle
o les soldats et les habitants du duch resteront fidles  la France,
celle o ils embrasseront le parti contraire.

Dans le premier cas, leur immobilit obligera les Russes  se tenir sur
la dfensive: Cela tant, il se peut que Napolon ne veuille pas
commencer, du moins tant que les affaires d'Espagne l'occuperont et
qu'une grande partie de ses moyens s'y trouve. Alors les choses
continueront  rester sur le pied sur lequel elles se trouvent
maintenant, et la rgnration de la Pologne consquemment se trouvera
ajourne  une poque plus loigne et trs indtermine. A supposer
mme que Napolon prenne l'initiative des hostilits et proclame le
rtablissement du royaume, cette reconstitution sera tout d'abord
incomplte, puisqu'il faudra arracher les provinces polonaises de Russie
 la puissance qui les dtient actuellement et qui les dfendra jusqu'
la mort. Par suite, ces provinces et le duch deviendront le thtre
d'une lutte furieuse, dvastatrice, qui les couvrira de sang et de
ruines, qui en fera un champ de dsolation, et ces guerres reprendront
avec plus d'acharnement  la mort de Napolon, qui n'est pourtant pas
ternel.--Quelle source de maux pour la pauvre humanit, pour la
postrit!

Qu'on suppose maintenant la seconde hypothse, qu'on en suive le
dveloppement. La volte-face des Varsoviens permet  l'empereur russe
d'agir et de prendre les devants sur son adversaire. Aprs avoir dclar
trs nettement que, dans l'tat actuel des choses, il ne se fera pas
l'agresseur et ne commettra pas cette faute, Alexandre ajoute: Mais
tout change de face si les Polonais veulent se joindre  moi. Renforc
par les 50,000 hommes que je leur devrai, par les 50,000 Prussiens qui
alors peuvent, sans risquer, s'y joindre de mme, et par la rvolution
morale qui en sera le rsultat immanquable en Europe, je puis me porter
jusqu' l'Oder sans coup frir. Par consquent, le thtre de la guerre
se trouvera report du premier coup au del de la Pologne; la
renaissance de ce peuple s'oprera instantanment, sans secousse, sans
dommage pour son territoire. Tels seront les rsultats certains de la
jonction entre les deux peuples slaves; au nombre des rsultats
probables, on doit compter la subversion totale de la puissance
franaise, l'universelle dlivrance, la reconstitution d'une Europe dans
laquelle la Pologne reprendra pacifiquement sa place. A cette nation si
durement prouve, Alexandre fait entrevoir un avenir de calme et de
prosprit, la possibilit de gurir ses blessures, de dvelopper ses
ressources, de refleurir sous l'gide d'un puissant empire qui la
protgera sans l'opprimer; il multiplie les retouches pour orner des
plus riantes couleurs le tableau qu'il compose. Seulement, en change
des merveilles promises, il demande  son tour des garanties et des
gages, n'entend pas s'aventurer  la lgre: Si cette coopration des
Polonais avec la Russie doit avoir lieu, il tient  en recevoir des
assurances et des preuves _indubitables_: c'est  Czartoryski de les lui
fournir, de recueillir des engagements, de colliger des signatures parmi
les chefs de l'arme, parmi les principaux personnages que leur
naissance ou leurs services placent  la tte de la nation. En
l'excitant  cette oeuvre d'enrlement, Alexandre lui recommande encore
de procder avec prcaution et mystre, de dpister les soupons de la
police franaise, et sa lettre se termine par cette effusion: Tout 
vous de coeur et d'me pour la vie. Mille choses, je vous prie, de ma
part  vos parents,  vos frres et soeurs.



III

Aprs avoir ritr ses avances et pos ses conditions  la Pologne,
Alexandre commena ses tentatives auprs de l'Autriche. A Vienne, la
marche qu'il suivit rappelle un prcdent fameux: il semble voir
rapparatre la diplomatie secrte de Louis XV, de clbre et piquante
mmoire. Pendant toute une partie de son rgne, Louis XV avait
correspondu avec ses envoys auprs de diffrentes cours,  l'insu de
ses ministres mystifis, par l'intermdiaire du premier commis Tercier;
Alexandre trouve son Tercier en la personne d'un certain Koschelef,
snateur et membre du dpartement des affaires trangres: c'est ce
fonctionnaire qu'il dsigne pour faire passer ses directions
personnelles  son ambassade en Autriche et pour recevoir les rponses;
il l'accrdite en cette qualit par lettre autographe au comte
Stackelberg, son ministre  Vienne: Vous correspondrez avec moi
directement, lui dit-il, et vous adresserez vos lettres et courriers,
dans les occasions dlicates,  M. de Koschelef, qui jouit de toute ma
confiance. Le chancelier ne saura rien de leur contenu[44]. Le
chancelier Roumiantsof, il est vrai, sentait comme son matre la
ncessit de renouer avec l'Autriche pour le cas d'une guerre contre la
France. Seulement, dsirant autant que possible viter ce conflit,
rpugnant  toute ide d'agression, il entendait donner aux accords avec
Vienne un caractre purement dfensif et se contenterait mme d'une
assurance de neutralit. Alexandre veut plus: c'est pourquoi, par ses
dmarches occultes, il va tout  la fois doubler et dpasser l'action de
sa diplomatie officielle.

[Note 44: _Mmoires de Metternich_, II, 419.]

Le 11 fvrier, Roumiantsof adressait  Stackelberg, avec l'approbation
apparente du Tsar, une longue instruction. Il signalait avec angoisse
les empitements continus de la puissance napolonienne; suivant lui, le
seul moyen d'y mettre un terme serait que l'Autriche prt l'engagement
de ne jamais se dclarer contre la Russie, si celle-ci avait  soutenir
une lutte contre la France. Pour dterminer la cour de Vienne, le
chancelier ne jugeait pas  propos de lui offrir des territoires sur le
bas Danube; acharn  la poursuite de son rve oriental, le vieil homme
d'tat ne se rsignait pas  sacrifier les rsultats si pniblement
acquis, si chrement achets; puis, ignorant le projet de reconstitution
polonaise, il ne savait pas que son matre aurait besoin de la Galicie
et devrait indemniser les dtenteurs actuels de cette province; il se
contentait de faire esprer  l'Autriche, dans l'hypothse o Napolon
provoquerait la guerre et serait vaincu, de fructueuses reprises en
Italie et en Allemagne[45].

[Note 45: MARTENS, _Traits de la Russie_, III, 80.--BEER,
_Orientalische Politik Oesterreich's_, 250.]

Toute diffrente est une contre-instruction crite d'un bout  l'autre
de la main de l'Empereur[46] et destine  s'acheminer secrtement vers
Vienne, sans passer sous les yeux du chancelier[47]. En termes voils,
mais suffisamment expressifs, elle rvle la combinaison polonaise et
s'efforce de prouver que l'intrt de l'Autriche lui commande de s'y
prter. Le raisonnement employ est celui-ci: l'empereur Napolon, si on
ne le prvient, proclamera lui-mme tt ou tard le rtablissement
intgral de la Pologne; par consquent, l'Autriche perdra dans tous les
cas ses possessions galiciennes; mieux vaut pour elle les sacrifier 
l'intrt europen qu'aux convenances d'un despote, s'entendre  leur
sujet avec le gouvernement russe, qui lui fournira d'amples
ddommagements. Ces compensations sont ds  prsent indiques: ce
seront les Principauts moldo-valaques dans leurs plus belles parties.
Sur ces bases, on pourra conclure un trait. Il n'emportera pas de soi
et immdiatement rupture avec la France. Toutefois, une disposition
spciale reconnatrait  la Russie le droit de fixer l'instant o la
guerre devrait clater. En proposant cette clause, Alexandre marquait
bien son intention de se rserver l'initiative; il cherchait  obtenir
de l'Autriche l'engagement de marcher  sa suite, quoi qu'il ft, et
d'obir  son signal[48].

[Note 46: MARTENS, III, 79.]

[Note 47: Stackelberg disait  Metternich que l'empereur Alexandre
aurait dj loign son chancelier, si cette dmarche n'tait pas une
dclaration de guerre contre la France. (_Mmoires de Metternich_, II,
418.) Roumiantsof nous ayant donn des gages et restant partisan de
l'alliance, son maintien en fonction servait  mieux cacher le projet de
rupture.]

[Note 48: MARTENS, III, 78-79.]

L'instruction occulte fut signe le 13 fvrier. Quelques jours aprs,
l'agent des transmissions secrtes, Koschelef, s'ouvrait verbalement au
comte de Saint-Julien, ministre  Ptersbourg de l'empereur Franois. Au
nom du Tsar, il mettait la Moldavie jusqu'au Sereth et la Valachie
entire  la disposition de l'Autriche, en y ajoutant tout ce que cette
puissance voudrait s'approprier en Serbie[49]; ces offres positives,
ralisant l'une des promesses faites  Czartoryski et supposant
l'abandon de la Galicie par l'Autriche, constituaient irrcusablement
pour le grand projet une tentative d'excution.

Comme prliminaires indispensables de l'entreprise, il ne restait plus
qu' affermir les rsolutions de la Prusse et  entretenir la neutralit
bienveillante de la Sude. Ds janvier, le ministre de Russie  Berlin,
Lieven, se mit en devoir de lier plus troitement les deux cours[50]. Le
mois suivant, il fut charg de choisir une personne sre, telle que
madame de Voss, grande matresse de la cour, ou l'aide de camp Wrangel,
pour faire passer une lettre toute confidentielle du Tsar au roi
Frdric-Guillaume. Alexandre y dmontrait par les arguments les plus
forts la ncessit pour la Prusse de s'unir  la Russie et non pas  la
France[51].

[Note 49: BEER, 250, d'aprs le rapport de Saint-Julien du 10/22
fvrier 1811.]

[Note 50: MARTENS, _Traits de la Russie avec les puissances
trangres_, VII, 16 et suiv.]

[Note 51: _Id._]

 la Sude, il n'en demandait pas tant: il ne voulait que la prparer au
spectacle de grands vnements dont elle n'aurait rien  craindre et
pourrait tirer avantage. Sa confiance en Bernadotte n'tait pas
suffisamment tablie pour qu'il s'ouvrt  lui du projet: il cherchait
seulement  cultiver les bonnes dispositions du prince par une
correspondance directe,  intresser ses haines et ses ambitions par des
demi-aveux, par des appels voils: Observez, disait-il au ministre de
Sude Stedingk en parlant de Napolon, comme l'opinion qui l'a lev et
soutenu jusqu' prsent est change, comme tous les esprits sont
exasprs, en Allemagne surtout. S'il avait quelque revers, vous le
verriez tomber. Les grands succs sont suivis souvent de grandes
infortunes. Il sortit autrefois de la Sude un Gustave-Adolphe pour
affranchir l'Allemagne; qui sait s'il n'en sortira pas un second?

Stedingk rpondit que la Sude avait surtout besoin, aprs ses malheurs,
de calme et de paix. Alexandre se garda de le contredire, mais fit
observer que la guerre contre Napolon pourrait s'imposer  tous les
gouvernements soucieux de leur indpendance. L-dessus, il avoua qu'il
mettait son arme au complet, donna des dtails sur ses prparatifs,
numra ses chances de succs; puis, craignant peut-tre d'en avoir trop
dit, il ajouta: Au reste, je suis entirement de votre avis de ne rien
entreprendre lgrement et de se tenir tranquille tant que Napolon
voudra bien le permettre; mais en tous les cas il me parat du plus
grand intrt pour nous dans le Nord d'tre bons amis, et je vous prie
de tmoigner au Roi et au prince royal que c'est mon projet et que je
ferai tout pour cela[52].

[Note 52: Dpche de Stedingk du 18/30 janvier 1812. Archives du
royaume de Sude. Une partie des rapports de Stedingk a t publie  la
suite de ses _Mmoires_.]

Dans les tats officiellement unis  la France et infods  son
systme, on ne pouvait procder que par un sourd travail de dtachement:
on agissait sur les rois par leurs entours, sur les ministres par leurs
femmes, sur les pouvoirs par l'opinion. Ce n'tait pas seulement 
Berlin que le ministre de Russie s'environnait de nos ennemis et leur
donnait le mot d'ordre; dans les cours secondaires de l'Allemagne, dans
les royaumes de la Confdration, mme jeu, mmes incitations: en
Bavire, selon le rapport d'un voyageur, le ministre de Russie
Bariatinski s'est fait le chef d'un parti anglo-russe, dans lequel il a
fait entrer madame de Montgelas (femme du premier ministre). On cherche
 jeter tous les soupons possibles dans l'esprit du Roi, par rapport
aux dispositions qu'on suppose  la France contre lui...... on travaille
le peuple pour lui faire croire que la Bavire n'a pas un si grand
besoin de l'alliance de la France, et qu'avec la protection de la Russie
et de l'Angleterre elle peut se passer d'autres secours[53]. En se
livrant  ce mange, les agents russes n'obissaient pas aux
instructions officielles de leur cour, dictes par Roumiantsof et
toujours prudentes: ils cdaient  leurs propres inspirations,  leurs
haines invtres, et l'empereur Alexandre n'avait qu' les laisser
faire pour tre servi selon ses intimes dsirs. D'ailleurs, Koschelef
tait l pour les aiguillonner au besoin, pour faire signe  tous les
gouvernements qui aspiraient  secouer le joug ou rsistaient
ouvertement  nos armes: c'est lui qui va mnager les premiers rapports
entre son matre et les Corts insurrectionnelles de Cadix, qui
encouragera la rsistance des Espagnols par l'espoir d'une grande
diversion[54].

[Note 53: Rapport cit de Marcel de Serres.]

[Note 54: En mars 1812, Alexandre avouait au Sudois Loewenhielm
qu'il tait depuis longtemps en relations secrtes avec le conseil de
rgence de Cadix. Loewenhielm surprenait en mme temps un autre fait de
diplomatie occulte et le signalait ainsi dans sa correspondance: Depuis
le dpart du gnral de Suchtelen (envoy de Russie en Sude), j'ai
appris que, par suite des dfiances de l'Empereur, il se trouve muni de
deux instructions, une de la main mme de l'Empereur, et l'autre du
chancelier, qui ignore l'existence de la premire. C'tait toujours le
mme agent qui servait d'intermdiaire  la plupart des ngociations
secrtes. Toutefois, lorsque Alexandre employait Koschelef  tromper
Roumiantsof, l'ombrageux monarque n'accordait  Koschelef lui-mme
qu'une portion de sa confiance. Dpches de Loewenhielm en date du 12
mars 1812; archives du royaume de Sude.]

A Paris mme, au sige de la puissance franaise, tait-il impossible de
s'ouvrir des accs? Derrire l'ambassadeur Kourakine dont l'intelligence
baissait tous les jours sous le poids de l'ge et des infirmits,
derrire ce fantme de reprsentant, Alexandre entretenait un mystrieux
charg d'affaires, dpourvu de tout titre dans la hirarchie
diplomatique. C'tait ce jeune comte Tchernitchef, colonel aux gardes,
que nous avons vu servir en 1809 et 1810 d'intermdiaire  la
correspondance directe des deux empereurs et commencer en France un
travail d'espionnage. Le 4 janvier 1811, aprs une mission quivoque en
Sude, il s'tait gliss de nouveau  Paris sous couleur d'apporter 
l'Empereur une lettre de son matre, en ralit pour s'enqurir et
observer.  Paris, il avait trouv toute une agence de renseignements
militaires monte de longue date par les secrtaires de l'ambassade, 
l'aide d'employs subalternes de l'administration franaise, d'infimes
commis, achets  prix d'argent. Tchernitchef devait reprendre  son
compte et dvelopper ce service, mais un peu plus tard: actuellement, sa
grande affaire tait toujours l'espionnage mondain; il s'y livrait avec
ardeur, bien que la police et l'oeil sur lui et souponnt ses menes.

Il s'tait install en plein centre du Paris vivant et bruyant, dans un
htel garni de la rue Taitbout,  deux pas du boulevard et de Tortoni,
rendez-vous des nouvellistes et des oisifs. Il vivait en garon, sans
tat de maison, servi par un domestique allemand et un moujik qui le
suivait comme son ombre, mais sortant beaucoup, fort rpandu dans le
monde, sachant se faufiler dans tous les milieux et y prendre pied.
Comme Paris a eu de tout temps le got des personnalits exotiques et
l'amour du clinquant, la vogue dont bnficiait le brillant tranger,
lors de ses prcdents voyages, ne faisait que s'accrotre. Sans doute,
son lgance n'tait pas du meilleur aloi. Ce jeune homme trop bien mis,
par et parfum  outrance, gardait en lui je ne sais quoi d'apprt et
de mielleux qui repoussait certaines intimits; mais ses regards
langoureux, ses manires tour  tour doucereuses et entreprenantes
continuaient  lui russir auprs des femmes: ses bonnes fortunes
n'taient plus  compter, et, s'il faut en croire la chronique, l'une
des princesses de la famille impriale, la belle Pauline Borghse, ne se
montrait nullement insensible  ses hommages.

Sachant parler aux femmes, il savait les faire parler et en tirait
d'utiles renseignements: c'tait l'une de ses principales sources
d'informations. Puis il avait le don de flairer, dans le monde et la
haute administration, les consciences d'accs facile, les hommes chez
lesquels nos vicissitudes politiques avaient dsorient ou dtruit le
sens moral, et qui formaient le rsidu impur de la Rvolution; il
s'adressait  eux de prfrence, frquentant aussi les salons de la
colonie trangre, o se rencontraient bon nombre d'individus qui
servaient la France par ncessit ou par intrt, sans que leur coeur
et chang de patrie. Les membres du corps diplomatique le traitaient en
collgue, et lorsqu'il russissait  se faire admettre dans l'intimit
de leur cabinet, il louchait adroitement sur les papiers dont le
bureau tait couvert, surprenait  la drobe quelques bribes de
correspondance[55]. Enfin, dans ses volutions  travers la socit
parisienne, on le voyait tourner autour des jeunes gens qui sortaient
des coles militaires pour entrer dans les rgiments; il cherchait  se
lier avec nos officiers de demain,  gagner leur amiti,  s'ouvrir
ainsi des vues sur toutes les parties de l'arme. En un mot, il tait
devenu  Paris l'oeil du Tsar, un oeil vigilant, indiscret, au regard
aigu et plongeant: il se faisait aussi la main de son matre, qui
l'employait  nouer des rapports plus troits avec certains personnages
de particulire importance[56].

[Note 55: Il se vante lui-mme d'un exploit de ce genre dans son
rapport du 10 mai 1811, t. XXI du _Recueil de la Socit impriale
d'histoire de Russie_, p. 170. Tous les rapports adresss par
Tchernitchef tant  l'Empereur qu'au chancelier ont t publis dans ce
volume.]

[Note 56: Sur les faits et gestes de Tchernitchef, voy. le dossier
spcial que conservent les archives nationales, F, 7, 6575, et les
pices publies du procs de l'employ Michel et de ses complices,
Paris, 1812.]

Depuis que Talleyrand s'tait mis  Erfurt en relations mystrieuses
avec l'empereur Alexandre et avait salu en lui l'espoir de l'Europe, le
Tsar avait jug  propos d'instituer auprs de cette puissance un
reprsentant spcial: ce rle avait t dvolu  un jeune diplomate de
grand avenir, le comte de Nesselrode, secrtaire de l'ambassade russe en
France. Peu de temps aprs l'entrevue, Nesselrode s'tait prsent 
Talleyrand et lui avait dit en propres termes: Je suis officiellement
employ auprs du prince Kourakine, mais c'est auprs de vous que je
suis accrdit. J'ai une correspondance particulire avec l'Empereur, et
je vous apporte une lettre de lui[57]. Depuis lors, il voyait
rgulirement Talleyrand, obtenait de lui des rvlations prcieuses
sur l'tat des esprits en France, sur les projets de Napolon, et
transmettait ces notions,  l'insu de ses chefs hirarchiques, au
secrtaire d'empire Speranski, qui en faisait profiter son matre: cette
correspondance tait encore une branche de la diplomatie secrte.

[Note 57: Ce texte est emprunt  une importante tude que M. le
gnral Schildner doit publier prochainement sur Alexandre Ier. Nous
avons d la communication de l'ouvrage  la gracieuse obligeance de
l'auteur et de M. Serge de Tatistchef.]

Au commencement de 1811, Alexandre crut devoir stimuler  nouveau le
zle informateur de Talleyrand par un appel direct: Nesselrode tait
auprs de lui ambassadeur en titre: Tchernitchef fut choisi comme envoy
extraordinaire: il eut  remettre au prince de Bnvent une lettre
personnelle de l'empereur Alexandre. Le contenu n'en a pas t divulgu:
on sait toutefois que Talleyrand parut grandement satisfait du message,
et qu'il paya sa dette de reconnaissance par un bon conseil: Son
Altesse, crivait Tchernitchef, s'expliqua gnralement avec moi en vrai
ami de la Russie, appuyant surtout sur le dsir qu'elle avait de nous
voir, dans les circonstances actuelles, faire notre paix avec les Turcs
le plus promptement possible: reste  savoir si elle a t sincre[58].

[Note 58: Rapport du 9/21 janvier 1811, volume cit, 59.]

Tchernitchef pratiquait aussi certains membres du haut tat-major. Ds
l'automne prcdent, c'tait lui qui avait fait dire par quelques
femmes[59]  Bernadotte, avant le dpart de ce dernier pour la Sude,
que l'empereur de Russie voyait de bon oeil son lvation et le tenait
en spciale estime: il avait ainsi jet les premires semences du
rapprochement. Aujourd'hui, il menait un sige en rgle autour d'un
gnral fort rput pour ses connaissances techniques, le Suisse Jomini,
trs imprudemment froiss par une suite de passe-droits: il s'agissait
de l'enlever subrepticement  la France, de l'attirer au service de la
Russie et de subtiliser ainsi  l'Empereur un de ses plus savants
spcialistes.

[Note 59: Alquier  Champagny, 18 janvier 1811, d'aprs l'aveu de
Bernadotte lui-mme.]

Dans les intervalles de loisir que lui laissaient ses oprations en
France, Tchernitchef reportait ses regards sur l'Allemagne, qu'il avait
traverse tant de fois et qu'il connaissait  fond. Il songeait  y
tirer parti des mcontentements individuels et mditait un projet qu'il
ferait agrer en principe  l'empereur Alexandre. L'ide matresse de ce
plan tait d'appeler en Russie un grand nombre d'officiers allemands
actuellement sans emploi, impatients de porter les armes contre Napolon
et avides de revanche. On les tirerait des pays o ils languissaient
dsoeuvrs: en leur adjoignant d'autres lments cosmopolites, on
composerait une lgion trangre  la solde du Tsar, un corps d'migrs
de toute provenance, une arme de Cond europenne. Au moment de la
rupture, cette troupe s'embarquerait  bord de vaisseaux anglais, se
ferait jeter  Hambourg ou  Lubeck, avec des armes, des munitions, des
chevaux, et viendrait rvolutionner l'Allemagne. Tchernitchef traitait
cette affaire par correspondance avec le comte de Walmoden, Hanovrien
rfugi  Vienne, homme de tte et de main, prt  guerroyer partout et
avec tout le monde, pourvu que ce ft contre la France. Employ en 1809
par les Autrichiens  prparer des soulvements en Allemagne, Walmoden
s'tait gard dans ce pays de nombreuses relations et offrait maintenant
de mettre au service de la Russie ces lments d'agitation tout forms;
son intermdiaire avec Tchernitchef tait un baron de Tettenborn[60].
Ainsi, les menes qui se poursuivent sur les points les plus divers se
tiennent toutes, se relient par des fils tendus  travers l'Europe, par
la correspondance et les voyages d'missaires dont le travail souterrain
se laisse reconnatre  certains affleurements, et que de connivences
secrtes, que de compromissions occultes on dcouvrirait encore, s'il
tait permis de soulever ds  prsent tous les voiles et de scruter
toutes les consciences! En somme, des agents de toute sorte, officiels
ou officieux, dment ou tacitement autoriss, recevant de Ptersbourg le
mot d'ordre ou le devanant, avivent sans relche contre l'Empereur
l'exaspration des peuples, tentent la fidlit de ses gnraux et de
ses ministres, surprennent le secret de ses bureaux, exploitent  ses
dpens des colres lgitimes et de criminelles dfaillances, des haines
saintes et des passions inavouables: tous s'efforcent, en prvision de
l'heure o il devra faire face aux armes russes projetes hors de leurs
frontires,  organiser derrire lui, dans son dos, des rvoltes, des
diversions, des intrigues, et  l'enlacer de trahisons.

[Note 60: Rapport de Tchernitchef du 5/17 avril 1811, volume cit,
110  125.]



IV

Pour que ce grand complot russt, il importait que le secret ft gard
jusqu'au dernier jour, que Napolon ft entretenu dans une trompeuse
quitude. Il n'tait gure possible de dissimuler l'hostilit des
diplomates russes dans presque toutes les parties de l'Europe; mais,
comme elle avait exist de tout temps et s'tait manifeste sans
vergogne au lendemain mme de Tilsit, il n'y avait l rien de bien
nouveau et de particulirement significatif; Alexandre mettait ces
carts sur le compte d'agents qui mconnaissaient leur devoir et
cdaient  de vieilles habitudes d'opposition. Dans les rapports qui
subsistaient entre les deux souverains par l'intermdiaire de leurs
ambassades, il avait soin de conserver une apparence de srnit et de
grands mnagements. S'tant fait fort de donner le change au duc de
Vicence[61], il s'acquittait merveilleusement de cette tche, d'aprs la
connaissance qu'il s'tait acquise du caractre de notre ambassadeur au
cours d'une longue intimit. Ayant eu pendant trois ans le loisir de
l'tudier, il le savait plein de zle et de dvouement, mais n'ignorait
pas que ses qualits mmes faisaient parfois tort  sa clairvoyance:
cette me chevaleresque croyait difficilement au mal: ce coeur noble et
aimant attribuait volontiers aux autres la belle loyaut qu'il portait
en lui-mme.

[Note 61: On sait que Caulaincourt avait reu en 1808 le titre de
duc de Vicence.]

En dcembre 1810, dans les jours qui prcdrent la publication de
l'ukase destructif du commerce franais en Russie, Caulaincourt fut
l'objet d'attentions et de prvenances redoubles. A un bal chez
l'Impratrice mre, Alexandre le distingua particulirement. Aprs
l'avoir entretenu avec bienveillance, il appela--raconte l'ambassadeur
dans son rapport  Napolon--le comte de Romanzof[62] qui passait par
l. Je voulus me retirer. L'Empereur dit: Restez, gnral,
l'ambassadeur de France n'est jamais de trop entre nous. La
conversation continua: l'Empereur tait fort gai et causant. Comme elle
avait dur fort longtemps, soit avec moi, soit avec le chancelier en
tiers, celui-ci fit la plaisanterie de dire, en voyant le ministre
d'Autriche et quelques autres qui taient prs de l et nous
observaient, qu'ils auraient pour rien matire  une longue dpche de
conjectures. M. de Saint-Julien n'ayant pas dsempar de l depuis une
heure et paraissant fort attentif, je continuai la plaisanterie en
disant qu'il y en avait qui gagnaient d'autant mieux leur argent qu'ils
n'avaient pas mme une distraction. L'Empereur reprit chaudement et d'un
ton fort amical qu'il tait bien aise qu'on vt le prix qu'il mettait 
l'alliance de Votre Majest et qu'on st qu'il n'en voulait pas
d'autre[63].

[Note 62: Dans les documents cits, nous maintenons la forme donne
au nom du comte Roumiantsof.]

[Note 63: 116e rapport, envoi du 17 janvier 1811. Tous les rapports
de Caulaincourt  l'Empereur cits dans ce volume sont conservs aux
archives nationales, AF, IV, 1699.]

Au commencement de janvier, le snatus-consulte prononant la runion du
littoral hansatique et faisant pressentir celle de l'Oldenbourg, fut
connu en Russie. Le jour o la nouvelle arriva, Caulaincourt dnait au
palais: Savez-vous que vous avez encore de nouveaux dpartements? lui
dit simplement l'Empereur. Caulaincourt alla au-devant des objections:
conformment  ses instructions, il essaya de justifier le fait
accompli par la ncessit o s'tait trouv l'Empereur de fermer
hermtiquement au commerce anglais les principaux ports de l'Allemagne:
au reste, cette extension de nos frontires tournerait finalement 
l'avantage de tout le monde et surtout de la Russie. Dans les pays
annexs, la France allait accomplir une grande oeuvre d'utilit
internationale: entre Lubeck et Hambourg,  la base du Holstein,
l'Empereur ferait ouvrir un canal de jonction entre les deux mers, le
canal de la Baltique  la mer du Nord: grce  ce couloir de
communication, les navires sortant de la Baltique ou y entrant
n'auraient plus  doubler la presqu'le du Jutland et l'archipel danois:
ils pourraient s'pargner les lenteurs et les prils d'un long circuit;
le commerce de la Russie avec l'Occident et en particulier avec la
France s'en trouverait grandement facilit[64]. Certes,--rpondit
Alexandre sans ajouter d'autre rflexion,--ce ne sera pas la Russie qui
rompra les relations amicales entre les deux pays[65].

[Note 64: Champagny  Caulaincourt, 14 dcembre 1810.]

[Note 65: 119e rapport de Caulaincourt, envoi du 17 janvier.]

Peu de jours aprs, il apprit positivement la saisie de l'Oldenbourg.
Aprs avoir offert au prince rgnant de conserver ses tats enclavs
dsormais dans l'Empire ou d'accepter Erfurt en change, Napolon avait
brutalement prjug sa dcision: nos troupes avaient occup le pays
d'Oldenbourg et pouss dehors l'administration ducale. Cette fois,
l'irrgularit inoue du procd ne permettait plus au Tsar de garder le
silence: son honneur lui commandait de protester. Il le fit trs
nettement, en termes pleins de convenance et de dignit, mais sut donner
 ses plaintes une conclusion pacifique. On vient d'attenter, dit-il, au
trait de Tilsit,  l'article qui a remis en possession de leurs
domaines les princes d'Allemagne allis  la famille impriale de
Russie. Pourquoi ce coup d'arbitraire? pourquoi cette violence
caractrise et gratuite? Il est vident que c'est  dessein de faire
une chose offensante pour la Russie. Est-ce pour me forcer  changer de
route? On se trompe bien: d'autres circonstances aussi peu agrables
pour mon empire ne m'ont pas fait dvier du systme et de mes principes:
celle-ci ne me fera pas donner plus  gauche que les autres. Si la
tranquillit du monde est trouble, on ne pourra m'en accuser, car j'ai
tout fait et je ferai tout pour la conserver[66].

[Note 66: 120e rapport de Caulaincourt, envoi du 27 janvier.]

L'offense qu'il avait reue l'obligeait de tmoigner  l'ambassadeur de
France quelque froideur: il cessa de l'inviter  dner pendant quinze
jours. Au bout de ce laps, il jugea que l'exclusion avait assez dur et
qu'il pouvait dcemment reprendre avec Caulaincourt des relations
intimes et familires, qui lui serviraient  mieux dissimuler ses plans.
L'ambassadeur reparut au palais: on le vit, comme par le pass,
s'asseoir frquemment  la table impriale, en hte de fondation.
Pendant le repas, Alexandre parlait de la France avec intrt, mettait
la conversation sur Paris, ses embellissements; il disait en connatre
si bien les difices par les descriptions que, s'il y faisait un jour un
voyage, il s'y reconnatrait. Aprs dner, il emmenait l'ambassadeur
dans son cabinet; l, il se plaignait doucement, comparant aux procds
dont il tait victime la conduite qu'il avait toujours tenue et qu'il
voulait invariablement suivre: Ce ne sera pas moi qui manquerai en rien
aux traits, qui drogerai au systme continental. Si l'empereur
Napolon vient sur mes frontires, s'il veut par consquent la guerre,
il la fera, mais sans avoir un grief contre la Russie. Son premier coup
de canon me trouvera aussi fidlement dans le systme, aussi loign de
l'Angleterre que je l'ai t depuis trois ans. Je vous en donne ma
parole, gnral. S'il veut sacrifier les avantages rels de l'alliance,
la tranquillit du monde  d'autres calculs qui, certes, ne valent pas
ces avantages, nous nous dfendrons, et il trouvera que le dvouement de
la Russie  la cause du continent tenait  son dsir de maintenir la
tranquillit de tous, autant qu' l'intrt gnral, qui me porte encore
vers ce but, et nullement  la faiblesse[67].

[Note 67: 121e rapport de Caulaincourt, envoi du 4 fvrier.]

Au bout de quelque temps, il affirmait de nouveau que si nous rompions
la paix, ce ne serait pas lui qui y aurait donn lieu, et que l'Europe
ne lui reprocherait pas d'avoir manqu  ses engagements et trahi la
cause du continent. Dans un autre entretien, il se montrait plus
prcis, plus explicite encore: Mandez  l'Empereur, disait-il, que je
tiens toujours  lui et  l'alliance, s'il tient aussi  cette alliance
et  moi. Mandez-lui bien que ce ne sont pas les Russes qui veulent la
guerre, qui veulent aller  Paris, puisque ce ne sont pas eux qui
marchent et qui sont sortis de leurs frontires. Ici, nous ne voulons
que paix et tranquillit, et si l'Empereur, comme il l'assure, ne vient
pas nous chercher, il peut compter que la paix du monde ne sera pas
trouble, car je ne sortirai pas de chez moi et je serai fidle  mes
engagements jusqu'au dernier moment[68].

[Note 68: 123e rapport, envoi du 10 fvrier.]

Quant aux griefs qu'allguait la France, il les traitait de pures
chicanes. D'aprs lui, l'ukase du 31 dcembre 1811, dont Caulaincourt se
plaignait avec quelque vivacit, tait une mesure d'ordre purement
intrieur, un acte parfaitement licite; c'tait une sorte de loi
somptuaire, destine  empcher la noblesse russe de se ruiner en achats
de productions trangres: il fallait viter que l'argent des
particuliers ft tir et drain au dehors. En tout, d'ailleurs, la
Russie ne faisait qu'user de ses droits. C'tait son droit et mme son
devoir que de prendre certaines prcautions militaires, quelques mesures
de dfense, quand elle voyait l'empereur Napolon entretenir  ct
d'elle l'agitation polonaise, faire voiturer  travers l'Allemagne des
caisses de fusils  destination de Varsovie. Alexandre ne disconvenait
pas qu'en prsence de ces menaces il avait ordonn de fortifier les
lignes de la Dwina et du Dnieper, mais il montrait ces ouvrages aussi
loigns de la frontire que Paris l'tait de Strasbourg: Si l'Empereur
fortifiait Paris, l'accuserait-on avec fondement de faire des ouvrages
offensifs[69]?

[Note 69: 129e rapport, envoi du 21 mars.]

Quant  l'activit qui se manifestait au ministre de la guerre, il
fallait y voir un travail tendant  rorganiser certains corps, sans
accrotre leurs effectifs. A l'heure o il avouait au ministre de Sude
qu'il venait de crer treize rgiments nouveaux, Alexandre jurait 
Caulaincourt qu'il n'avait pas une baonnette de plus dans les
rangs[70]. Et il revenait  son thme favori: S'il faut enfin se
dfendre contre _lui_, nous nous battrons avec regret, mais moi et tous
les Russes nous mourrons les armes  la main pour dfendre notre
indpendance. Je ne puis trop le rpter, il ne tient qu' l'Empereur
que les choses reprennent leur cours accoutum, puisque rien n'est
chang ici et qu'on y a toujours le mme dsir de vivre en bonne
intelligence avec ses voisins et surtout en alliance avec vous[71].

[Note 70: Dpche de Stedingk, 30 janvier 1811, archives de
Stockholm, et 125e rapport de Caulaincourt, envoi du 4 mars.]

[Note 71: 123e rapport, envoi du 10 fvrier.]

Ces assurances, il ne se bornait plus  les renouveler priodiquement,
il en faisait le sujet constant et le fond de ses entretiens avec
l'ambassadeur: il les replaait  chaque rencontre,  tout propos: en
quelques semaines, il les rpta jusqu' douze fois bien comptes, et
toujours avec une abondance et une recherche d'expressions heureuses,
pittoresques, frappantes, avec des mines mues et des caresses de
langage, avec un charme incomparable de geste et de diction.

Caulaincourt se laissait prendre  la musique de cette voix qui savait
moduler sur le mme air des variations infinies. Il ajoutait foi aux
paroles que lui prodiguait cette bouche dont le sourire avait une grce
ineffable, et il ne s'apercevait pas que le haut du visage dmentait
involontairement l'expression des lvres: que les yeux ne souriaient
jamais, ces yeux d'un bleu terne et voil: que le regard immobile,
presque effrayant par sa fixit, ne se posait jamais sur l'interlocuteur
et semblait s'absorber dans la contemplation d'un mystrieux
fantme[72]. Ainsi, avec je ne sais quoi de douloureux et d'inquiet,
Alexandre se livrait  l'obsession du grand projet qu'avaient mis en lui
des terreurs et des ressentiments trop justifis, de ce projet qui
rpondait  ses profondes mfiances et aussi  quelques-uns des
instincts les plus gnreux de sa nature, qui conciliait ses ambitions
avec sa magnanimit, et c'tait au moment o il s'en occupait le plus
qu'il se proclamait pur de toute arrire-pense. Sa politique,
disait-il, tait au grand jour; nul plus que lui n'avait l'horreur des
chemins dtourns, des sentiers tortueux: Je ne cache rien, gnral, et
je n'ai rien  cacher[73], rptait-il  satit; mais cette insistance
mme et d avertir l'ambassadeur et le tenir sur ses gardes: il est bon
de se mfier de qui vante  tout propos sa droiture et sa franchise.

[Note 72: _Mmoires de la comtesse Trembicka_, I, 261.]

[Note 73: 124e rapport de Caulaincourt, envoi du 4 mars.]

Pour mieux duper, Alexandre consentait  passer pour dupe. Il laissait
dire autour de lui, par la partie la plus ardente de la socit, que sa
patience et son aveuglement passaient toutes bornes; qu'il se prparait
par son inertie somnolente un amer rveil. Qu'attend-il, rptaient 
l'envi les salons, pour ouvrir les yeux sur les desseins de Napolon,
pour rpudier une alliance perfide, pour rpondre aux sollicitations,
aux offres de concours qui lui viennent d'Angleterre? Il faudra qu'un
boulet franais tombe dans la Nva pour que cet entt d'empereur et ce
sot de chancelier voient qu'on ne peut se sauver que par
l'Angleterre[74]. Alexandre se mettait peu en peine de ces propos et y
trouvait son compte. Par son ordre, les personnes attaches au
gouvernement s'exprimaient en termes discrets, mesurs, conciliants: les
bruits de guerre qui circulaient priodiquement ne trouvaient aucun cho
au palais et  la chancellerie; dans ces milieux soigneusement dpourvus
de toute sonorit et comme toups, ils venaient s'amortir et
s'teindre.

[Note 74: Feuille de _Nouvelles et On dit_, jointe par Caulaincourt
 son envoi du 27 mars.]

Le langage de la mission russe  Paris rpondait  ces prcautions.
L'agent de confiance, Tchernitchef, comprenait et secondait  merveille
les intentions de son matre; s'il croyait fermement  la ncessit de
prendre les devants sur l'adversaire, il n'en rptait pas moins 
Napolon que le constant dsir de Sa Majest Russe tait de conserver
et de resserrer de plus en plus l'alliance et l'amiti qui existaient
entre les deux empires....; qu'elle tait fermement rsolue de
persvrer dans le systme continental[75]. Quant  Kourakine, il avait
paru superflu de l'initier au secret et de lui recommander la prudence:
pour qu'il ne donnt point l'veil par de tmraires paroles, on n'avait
qu' le laisser  ses inclinations pacifiques,  sa pesante inertie.

[Note 75: Rapport du 9/21 janvier 1811 (date rtablie), volume cit,
54.]

La chronique de Paris, qui revenait  Ptersbourg sous forme de
nouvelles  la main, continuait  s'occuper de lui, mais le montrait se
confinant de plus en plus dans la partie honorifique de ses fonctions,
gayant toujours le public par la mise en scne ridiculement fastueuse
qu'il organisait autour de ses moindres actions, par son got pour les
minuties de l'tiquette, par sa vanit colossale et nave, par la manie
qu'il avait de se faire peindre  tout propos et reprsenter en pied,
entour d'attributs et d'emblmes destins  symboliser ses exploits
diplomatiques. Dans les intervalles de rpit que lui laissait sa goutte,
il prsidait  des rceptions et  des ftes, se posait en protecteur
des arts, visitait les ateliers de peinture, intervenait  la Comdie
franaise et jugeait les diffrends entre mesdemoiselles Bourgoing et
Volnay pour les rles de mme emploi qu'elles se disputaient[76]. La
surveillance de son ambassade absorbait le reste de son temps: il la
gouvernait comme une famille, bourru et paternel tour  tour avec ses
subordonns, affectant beaucoup de rigueur sur le chapitre des moeurs
sans prcher d'exemple, grondant fort les jeunes secrtaires qui
cdaient aux entranements de Paris et finissant par payer leurs
dettes[77]. A le voir occup de tels soins, qui croirait  Paris qu'une
cour reprsente par cet ambassadeur dbonnaire pt penser  mal et
nourrir d'agressifs desseins? Par son insignifiance mme, le vieux
prince tait prcieux: c'tait une sorte de mannequin dor,  figure
souriante et bate, bon  prsenter au gouvernement franais comme un
trompe-l'oeil pour cacher les projets qui se machinaient par derrire.
Alexandre disait de lui, assez haut pour que ses paroles revinssent au
duc de Vicence: Kourakine est un vieil imbcile, mais l'empereur
Napolon sait qu'il veut l'alliance. Tout autre  sa place, il croira
qu'il vient pour finasser. Comme mes intentions sont droites, j'aime
mieux une bte qui ne se conduit pas de manire  en faire douter qu'un
homme d'esprit qui les ferait souponner[78].

[Note 76: _Nouvelles et On dit de Ptersbourg_, envoi du 4 mars
1811.]

[Note 77: _Bulletins de police_. Archives nationales, F, 7, 3719.]

[Note 78: Feuille de _Nouvelles et On dit_, envoi du 27 mars.]

Cependant, comme Kourakine tait charg de transmettre les
communications officielles, les notes de cabinet  cabinet, il parut
indispensable de le mettre quelque peu en mouvement  propos de
l'Oldenbourg: Alexandre tenait  ce que sa protestation laisst trace
crite. D'abord, Kourakine fut charg de voir le ministre des relations
extrieures et de rclamer verbalement. M. de Champagny se montra assez
embarrass pour dfendre l'injustifiable; il soutint que le duc
d'Oldenbourg avait t l'objet d'un traitement de faveur, puisqu'on lui
avait propos un transfert de souverainet, au lieu de le mdiatiser
comme ses voisins. En fin de compte, Champagny allgua la ncessit
politique et la raison d'Empire: successeur de Charlemagne, l'empereur
Napolon possdait un droit de haute souverainet sur tous les
territoires germaniques et les rpartissait au gr de ses conceptions
profondes. Devant un argument de cette force, le gouvernement russe
prescrivit  Kourakine de dposer une note de protestation, conue en
termes trs mesurs. Champagny refusa par ordre de la recevoir, et une
scne trange s'engagea entre l'ambassadeur et le ministre, le premier
voulant  toute force que le second ouvrt l'enveloppe et lt la pice,
l'autre repoussant le papier avec une gale nergie et se dfendant d'y
toucher. De guerre lasse, Kourakine finit par laisser le pli tout
cachet sur le bureau ministriel[79]. Sa cour jugea alors  propos de
communiquer la protestation  toutes les puissances et de lui donner une
publicit europenne: c'tait pour elle un moyen d'affirmer  la fois
son droit et la modration qu'elle mettait  le soutenir.

[Note 79: BOGDANOVITCH, _Histoire de la guerre patriotique_ (1812),
traduction allemande de Baumgarten, I, 12  17. Cf. BERNHARDI,
_Geschichte Russlands_, t. II, et POPOF, _Relations de la Russie avec
les puissances europennes avant la guerre de 1812_, _Revue du ministre
de l'instruction publique russe_, CLXXVII.]

La note rappelait que la suppression de l'tat d'Oldenbourg n'avait pu
s'oprer sans blesser toute justice, sans porter atteinte aux droits
les mieux tablis de la Russie, qui se croyait tenue d'en faire
expressment rserve. Aprs ces phrases hardies, la protestation
tournait court et finissait par un loge de l'alliance[80]. Rdige en
ces termes, la pice tait  double fin: elle pouvait, suivant les
circonstances, servir de prliminaire  la rupture ou  une ngociation.
Pour le cas o l'empereur Alexandre surprendrait la fidlit des
Polonais, o il donnerait suite  son projet d'attaque, la notification
pralable de ses griefs l'aurait mis en rgle vis--vis de l'opinion;
l'Europe s'tonnerait moins de lui voir donner pour sanction  sa
plainte l'ouverture des hostilits. Si les Polonais refusaient de le
suivre et l'obligeaient  rester en paix, il pourrait invoquer les
phrases de la fin pour entrer avec Napolon en accommodement, pour
rclamer une indemnit et s'assurer peut-tre des garanties d'avenir.

[Note 80: Le texte de la protestation a t publi par BIGNON, dans
son _Histoire de France depuis le dix-huit brumaire_, X, 52-54.]

Actuellement, c'est toujours le premier parti qui prvaut dans sa
pense. Ses confidences familires montrent  quel point persiste en lui
la colre provoque par les actes rcents et les dernires arrogances de
la politique franaise[81]. De plus, des influences hostiles le
circonviennent et l'entranent. Depuis quelque temps, un grand effort se
poursuit pour l'arracher plus compltement  l'ascendant modrateur de
Speranski, aux conseils pacifiques du chancelier. Cette oeuvre runit
les personnages et les partis les plus divers: la mre de l'Empereur,
plusieurs de ses proches, les amis d'ancienne date auxquels il rend
progressivement sa confiance, les Russes de vieille roche qui aspirent 
manciper moralement leur pays et  secouer la tutelle de l'esprit
franais, les membres de l'migration allemande et les missionnaires des
socits secrtes, les absolutistes et les rvolutionnaires, les adeptes
d'un patriotisme troit et les cosmopolites, les hommes qui veulent
rendre la Russie  elle-mme et ceux qui veulent en faire l'instrument
de la libration universelle[82]. Dans la guerre  entreprendre, les
premiers montrent la fin d'un systme de faiblesse et une rsurrection
de la fiert nationale. Les seconds rappellent au Tsar que l'Europe
l'attend et le dsire, que tous les opprims esprent en lui:  ce
prince d'esprit mobile et d'imagination ardente, ils proposent un rle
nouveau et grandiose: ils sont arrivs  lui faire croire,  lui faire
dire dans ses panchements intimes que sa mission consiste  protger
l'humanit souffrante contre les envahissements de la barbarie[83]. Et
tous s'accordent  lui rpter que l'instant est venu, que les
circonstances permettent de porter enfin la guerre chez l'ternel
agresseur, qu'un moment pareil ne se prsente qu'une fois[84]. C'est 
cette conclusion qu'aboutissent l'Allemand Parrot et l'migr franais
d'Allonville, le premier s'autorisant d'une longue intimit d'me avec
Alexandre pour s'adresser  sa conscience et  son coeur, le second
s'armant de considrations purement militaires et techniques[85]. Tous
les donneurs d'avis, tous les faiseurs de mmoires abondent dans le mme
sens. L'exprience n'a pas instruit ces hommes, le malheur ne les a pas
assagis: ce qu'ils conseillent encore une fois, dans l'impatience et
l'enivrement de leurs haines, c'est l'ternelle manoeuvre qu'ils ont vue
aboutir en 1805  Austerlitz, en 1809  Wagram: c'est de saisir le
moment o Napolon dtourne son attention de l'Europe centrale et
regarde ailleurs pour jeter contre lui une masse d'assaillants, et la
disproportion entre les forces respectivement en ligne, l'aspect de
l'Allemagne o les Franais n'auront  opposer qu'un corps  une arme,
encourage toujours Alexandre  prvenir Napolon,  marcher hardiment
pour le surprendre.

[Note 81: Stedingk crivait le 28 janvier: Je connais quelqu'un
auquel il a dit: Je suis las des vexations continuelles de Napolon.
J'ai deux cent mille hommes de bonnes troupes et trois cent mille de
milices  lui offrir, et nous verrons. On m'a assur, et je n'en doute
pas, que des propos pareils lui chappent dans ses socits
particulires qui ne sont pas composes des personnes les plus
discrtes. Archives du royaume de Sude.]

[Note 82: SCHILDNER, 236.]

[Note 83: _Id._]

[Note 84: Paroles d'Alexandre lui-mme  Czartoryski, _Mmoires du
prince_, II, 252.]

[Note 85: La _Correspondance de Parrot avec Alexandre_ a t publie
dans la _Deutsche Revue_, 1894-1895. Pour d'Allonville, voyez
BOGDANOVITCH, I, 73.]




CHAPITRE II

PROJETS DE L'EMPEREUR.


Napolon au commencement de 1811.--Matre de tout en apparence, il sent
l'inefficacit des moyens employs jusqu' ce jour pour rduire
l'Angleterre et conqurir la paix gnrale.--Le blocus demeure inutile
tant qu'il ne sera pas universel et complet.--Impuissance de Massna
devant Torres-Vedras.--Le Nord proccupe Napolon et l'empche de porter
un coup dcisif en Espagne.--Crainte d'un rapprochement entre la Russie
et l'Angleterre.--Mfiance progressive: indices rvlateurs: l'ukase
prohibitif.--Colre de Napolon: paroles caractristiques.--Les Polonais
de Paris.--Mme Walewska et Mme Narischkine.--Napolon dcide de prparer
lentement et mystrieusement une campagne en Russie.--Comment il conoit
cette gigantesque entreprise.--Quelle est  ses yeux la condition du
succs.--Dix-huit mois de prparation.--Projet pour 1811; projet pour
1812.--Mode employ pour recrer en Allemagne une force
imposante.--L'arme de couverture.--Envoi de troupes 
Dantzick.--Prcautions prises pour dissimuler l'importance et le but de
ces prparatifs.--Napolon reste militairement et diplomatiquement en
retard sur Alexandre.--Les puissances que l'on se dispute.--Rapports
avec la Prusse.--L'Autriche et les Principauts.--Rapports avec la
Turquie.--Premire brouille entre Napolon et le prince royal de
Sude.--Bernadotte se rapproche de la France.--Raisons intimes de ce
retour.--Demande de la Norvge.--Protestations simultanes  l'empereur
de Russie.--Bernadotte sera  qui le payera le mieux, sans tre jamais
compltement  personne.--L'Empereur dcline toute conversation au sujet
de la Norvge.--Audience donne  l'aide de camp du prince.--Bernadotte
ritre ses instances et ses promesses.--Napolon refuse de s'allier
prmaturment  la Sude.--Ses rapports avec la Russie durant cette
priode.--Mlange de dissimulation et de franchise.--Offre d'indemniser
le duc d'Oldenbourg.--Rquisitoire violent et emphatique contre
l'ukase.--Pourquoi Napolon affecte de prendre au tragique cette mesure
purement commerciale.--Demande d'un trait de commerce.--Grief secret et
prtention fondamentale de l'Empereur: la question des neutres et du
blocus domine  ses yeux toutes les autres: il vite encore de la
soulever.--Sa longue et remarquable lettre  l'empereur
Alexandre.--Contre-partie; lettre au roi de Wurtemberg.--Raisons
profondes qui portent l'Empereur  envisager comme probable une guerre
dans le Nord et  y voir le couronnement de son oeuvre.--Napolon gar
par le souvenir de Rome et de Charlemagne.--Il renoncerait pourtant  la
guerre si la Russie rentrait dans le systme continental, mais il
n'admet pas la paix sans l'alliance.--Alexandre et Napolon cherchent
respectivement  s'assurer, le premier pour 1811, le second pour 1812,
l'avantage du choc offensif.



I

Dans le comble de puissance o quinze ans de triomphes ininterrompus
l'avaient mis, Napolon ne jouissait pas de sa prosprit et de sa
gloire. L'anne nouvelle se levait pour lui radieuse de promesses; la
dlivrance attendue de l'Impratrice lui faisait esprer un fils; jamais
les rois n'avaient montr autant de soumission apparente, et pourtant
lui-mme prouvait les atteintes de l'universel malaise. Un danger vague
lui semblait peser sur l'avenir: dans l'air encore immobile et calme, il
sentait passer la lourdeur des orages prochains.

Son grand esprit ne s'abusait point sur les dangers que crait la
prolongation de la guerre maritime, sur les charges, les vexations, les
maux horribles dont elle accablait les peuples. D'aprs son propre aveu,
tout l'esprit de son gouvernement s'en trouvait fauss: nul ne possda 
un gal degr l'instinct des principes de modration ferme et de justice
qui seuls assurent sur les hommes un empire durable, et il se voyait
jet hors de ses voies par les entranements de son systme extrieur,
pouss dans la tyrannie, oblig de mettre partout le despotisme  la
place de l'autorit. Il ne lui chappait pas qu'un monde de haines et de
souffrances s'amassait autour de lui, que le nombre de ses ennemis
grossissait sans cesse et qu'ils ne dsespraient jamais de l'abattre,
tant que l'Angleterre resterait en armes. Or, cette guerre qui
entretenait le mal d'inscurit dont avait toujours souffert sa
grandeur, il ne savait plus comment la finir: il se demandait en vain o
trouver, o chercher cette paix dont il avait besoin autant que le plus
humble de ses sujets, et parfois on l'entendait dire trs vite,  voix
basse et avec une sorte d'impatience, que si les Anglais tenaient encore
quelque temps, il ne savait plus ce que cela deviendrait, ni que
faire[86].

[Note 86: Rapport de Tchernitchef, 9/21 janvier 1811, volume cit,
54.]

Les moyens qu'il avait imagins pour rduire sa rivale, malgr leur
colossal dveloppement, malgr leur rigueur et leur prcision,
n'avanaient plus  rien: aux deux extrmits de l'horizon, cette
puissance dmesurment accrue rencontrait enfin sa limite. Le Nord ne se
fermait pas aux produits britanniques, et cette brche au blocus en
annulait tous les effets: l'Angleterre souffrait sans prir. Au sud, en
Portugal, l'Angleterre ne se laissait pas arracher de cette pointe
extrme du continent o elle avait pris terre et s'tait
inbranlablement fixe. Massna ttait en vain les lignes de
Torres-Vedras, ne russissait pas  dcouvrir le point faible, le ct
vulnrable de la position ennemie; il envoyait le gnral Foy  Paris
rclamer du secours, exposer la situation, demander aide et conseil: il
s'avouait impuissant, et le succs plusieurs fois annonc, attendu,
escompt, se drobait toujours.

On s'est demand pourquoi, en ce temps o l'Empereur ignorait les
intentions offensives d'Alexandre, il n'avait point fait masse de ses
armes et port un grand effort en Espagne, pourquoi il n'avait pas
donn assez d'hommes au prince d'Essling pour jeter les Anglais  la mer
et terminer au moins cette partie de la tche. C'est que, sans lui
montrer encore le pril tout form, le Nord le proccupait dj et le
paralysait. Il savait qu'une rconciliation de la Russie avec nos
ennemis amnerait tt ou tard une prise d'armes en leur faveur, crerait
une diversion bien autrement redoutable pour lui que la prolongation de
la guerre espagnole, l'obligerait  prparer une grande expdition dans
le Nord,  frapper de ce ct le coup suprme et  vaincre les Anglais
dans Moscou. Or, si les desseins du Tsar sur la Pologne lui chappaient,
il lui semblait bien que la Russie, aprs l'avoir suivi quelque temps et
s'tre achemine dans son sillage, aprs s'tre ensuite arrte et
immobilise, virait de bord maintenant, s'loignait de lui
insensiblement et s'orientait vers l'Angleterre.

Le refus de frapper les marchandises coloniales d'un tarif crasant et
de confisquer les btiments fraudeurs lui tait apparu comme un premier
indice. Peu aprs, sans apercevoir le groupement d'armes qui s'opre
par ordre d'Alexandre, il apprend que les Russes construisent beaucoup
d'ouvrages sur la Dwina et le Dniester. Travaux de dfense, sans doute,
et parfaitement licites; nanmoins, si les Russes mettent tant de soin 
couvrir leur frontire, n'est-ce point pour se prmunir contre les
consquences d'une dfection qu'ils prmditent? Aprs qu'ils auront
fait la paix avec la Turquie, voudraient-ils la faire avec
l'Angleterre? Ce serait incontinent la cause de la guerre[87]. Si
Napolon s'empare  ce moment de l'Oldenbourg, c'est peut-tre  dessein
d'prouver et de tter la Russie, de voir si elle ne saisira point le
premier prtexte pour rompre. En attendant que le mystre s'claircisse,
il n'augmente pas encore ses forces en Allemagne, laisse Davout isol,
se borne  rorganiser le premier corps sans y ajouter un homme, 
acclrer les envois d'armes dans le duch de Varsovie[88]. Il continue
toujours  s'occuper de l'Espagne, presse Massna d'en finir, ordonne
aux autres chefs de corps de lui prter main-forte et de l'aider 
briser l'obstacle. Il reporte alternativement sa pense du nord au sud
et des Pyrnes vers la Vistule, ne sait de quel ct il dirigera les
troupes que l'appel d'une nouvelle conscription va rendre disponibles.

[Note 87: _Corresp._, 17187.]

[Note 88: _Id._, 16994, 16995, 17283.]

Dans cet tat de doute et d'expectative, la nouvelle de l'ukase
prohibitif lui arrive soudain et l'avertit: c'est pour lui le signal
d'alarme. L'ukase est spcialement dirig contre le commerce franais:
il ferme le march russe  nos produits et ordonne de brler ceux qui
russiraient  s'y introduire: c'est une rupture clatante sur ce
terrain conomique o devait surtout s'affirmer l'alliance. Nos ennemis
vont accueillir cet acte comme une avance indirecte de la Russie, comme
un premier gage;  cette heure, sans doute, on exulte  Londres, et la
colre de l'Empereur clate. Il profite d'une audience donne au corps
diplomatique pour tmoigner aux reprsentants de la Russie, 
Tchernitchef surtout, une froideur presque insultante: Au lieu de
Russie, dit-il le soir, j'ai beaucoup parl Pologne aujourd'hui[89].
Les membres de la colonie polonaise de Paris poussent aussitt des cris
de joie: ils affichent leurs esprances dans le salon de madame
Walewska, qui les laisse se grouper autour d'elle:  cet instant, par
une concidence singulire, deux Polonaises, Marie-Antonovna Narishkine
et Marie Walewska, exeraient dans le mme sens sur les deux empereurs
l'ascendant de leur charme, le pouvoir de leur douceur, et plaidaient
tendrement la cause de leur patrie[90].

[Note 89: Rapport de Tchernitchef du 9/21 fvrier 1811, volume cit,
147.]

[Note 90: Rapport de Tchernitchef du 9/21 fvrier 1811: Les femmes
aussi jouent un grand rle dans ce moment, surtout depuis l'arrive de
madame Walewska que Napolon a beaucoup connue pendant la dernire
campagne; la faveur de cette dame se soutient beaucoup; elle a eu les
petites entres  la cour, distinction qu'aucune autre trangre n'a
reue; elle a amen avec elle un petit enfant que l'on dit tre provenu
des frquents voyages qu'elle faisait de Vienne  Schoenbrunn: aussi en
prend-on un soin infini. Volume cit, 149.

Envoi de Caulaincourt du 17 janvier: Madame N... est plus que jamais la
dame des penses: l'Empereur y passe au moins une heure tous les soirs:
en un mot, elle est mieux traite que jamais. Le retour du prince
Gagarine, qui est revenu de Moscou et que le public dsigne comme son
amant, n'a rien chang.]

Mais Napolon, s'il se dcide  se faire arme de la Pologne contre la
Russie, se rsoudra par d'autres motifs. En ce moment mme, on procde
d'aprs ses ordres, au dpartement de l'extrieur,  un travail qui doit
tablir, par la vrification et le rapprochement des dates, si l'ukase a
prcd ou suivi l'instant o la nouvelle du snatus-consulte portant
runion du littoral germanique est parvenue en Russie. Le rsultat de
cette enqute est concluant[91]; le snatus-consulte a t connu le 2
janvier: l'ukase, longuement et mystrieusement labor, a t sign le
31 dcembre; ce n'est donc pas une rponse  un acte dont la Russie
pouvait s'offusquer: c'est une mesure d'hostilit spontane et
prconue. Quelque temps aprs, l'clat donn par les Russes  leur
protestation au sujet de l'Oldenbourg, cette manire de saisir l'Europe
et de la faire juge de leur cause, confirme et aggrave les soupons de
l'Empereur. Plus de doute, la Russie tend chaque jour davantage  se
sparer de lui et  s'chapper de l'alliance: Voici, se dit-il en
propres termes, une grande plante qui prend une fausse direction, je ne
comprends plus rien  sa marche; elle ne peut agir ainsi que dans le
dessein de nous quitter; tenons-nous sur nos gardes et prenons les
prcautions commandes par la prudence[92]. Alors, aprs trois nuits
sans sommeil, trois nuits de rflexion profonde, durant lesquelles il
met en balance les frais qu'occasionnera un grand armement et
l'opportunit de l'effectuer, il dcide de dpenser cent millions
d'extraordinaire et de se mettre en mesure[93].

[Note 91: Il figure aux archives nationales sous forme de lettre
adresse par Champagny  l'Empereur, AF, IV, 1699.]

[Note 92: Rapport de Tchernitchef, 5/17 avril (date rtablie) 1811,
volume cit, 70.]

[Note 93: Ce fait fut rvl par Napolon lui-mme au prince de
Schwartzenberg, dans une conversation cite par HELFERT, _Maria Louise_,
p. 199.]

Ce n'est pas qu'il juge ncessaire de pousser htivement ses prparatifs
et de parer  des ventualits urgentes. D'aprs ses prvisions, rien ne
presse: il faut que tout commence, mais tout doit s'oprer posment,
tranquillement, avec prcaution et surtout avec mystre. L'volution de
la Russie vers l'Angleterre se poursuivra vraisemblablement comme elle a
commenc, c'est--dire pas  pas, par successives tapes; elle ne
s'achvera gure avant le milieu ou la fin de l'anne, et il sera facile
d'ajourner le conflit jusqu'en 1812. La guerre au Nord n'apparat pas 
Napolon imminente, mais plus probable dans l'avenir, plus difficilement
vitable. L'ide qu'il s'en fait, vague jusqu'alors et imprcise, se
formule nettement; les contours se dterminent, les artes principales
s'accusent, les grandes lignes se dgagent, et tout un plan d'action
surgit dans sa pense, subtil, profond, colossal, excutable  distance
d'une anne.

S'il doit faire cette guerre, il entend la porter et mme la commencer
en territoire ennemi; c'est  ce prix seulement qu'elle est susceptible
de rsultats grandioses et mrite d'tre faite. Les dsastres infligs
aux Russes en Allemagne ou en Pologne, Austerlitz et Friedland par
exemple, ont humili l'orgueil du Tsar et de sa noblesse: ils n'ont pas
atteint la puissance moscovite dans ses oeuvres vives et limit vraiment
sa force d'expansion. Ce qu'il faut aujourd'hui, c'est un Austerlitz ou
un Friedland en Russie, un coup port assez profondment pour permettre
d'imposer aux vaincus, comme conditions de la paix, l'abandon de leurs
facults offensives, le recul de leurs frontires, un dplacement vers
l'Est, un exil aux confins de l'Asie. Comment Napolon obtiendra-t-il ce
succs dcisif, une fois entr en Russie? Quel sera sur place son plan
d'oprations et de manoeuvres? Sa pense ne sonde pas encore cet avenir.
Confiant dans ses inspirations stratgiques et tactiques, il se croit
sr de vaincre en Russie pourvu qu'il russisse  y entrer,  y insrer
d'emble quatre ou cinq cent mille hommes, et pourvu que ces masses
soient suffisamment munies, quipes, outilles, approvisionnes, pour
qu'elles puissent vivre et agir plusieurs mois dans un pays fait de
vastes espaces peu peupls et d'obscures immensits. Du premier coup, il
va droit  la grande difficult, celle de pousser par un glissement
insensible la puissance franaise jusqu'aux abords de la Russie, de l'y
prcipiter ensuite avec tout son attirail, avec toutes ses ressources,
de faire en sorte que nos armes dbouchent en Lithuanie aussi fraches
et bien pourvues que si elles sortaient de Strasbourg ou de Mayence,
d'assurer les subsistances, les transports, le ravitaillement, dans une
rgion o il faudra tout amener avec soi et dont l'accs s'ouvre  huit
cents lieues de nos frontires. S'il parvient  rsoudre ce problme par
un miracle d'organisation et de prvoyance, il considre qu'il aura tout
gagn:  ses yeux, ds qu'il s'agit de s'attaquer  la Russie, le secret
de la victoire rside intgralement dans l'art des prparations, et lui
qui a improvis tant de guerres avec des lments crs d'urgence, croit
n'avoir pas trop d'une anne, de dix-huit mois peut-tre, pour
rassembler cette fois ses moyens, pour les lever  un degr de
perfection sans exemple, pour les porter sur place, pour les faire
arriver  pied d'oeuvre intacts et tout monts, pour prparer
mthodiquement et mticuleusement l'invasion.

Mais les Russes le laisseront-ils poursuivre jusqu' complet achvement
cette oeuvre de persvrance et de longueur? Pourquoi ne
chercheraient-ils pas  nous prvenir,  se jeter avant nous sur la
Pologne et l'Allemagne encore inoccupes? A cet gard, Napolon n'a pas
de craintes immdiates, et voici comment il envisage l'avenir. Ignorant
totalement ce qui se passe en face de la frontire varsovienne, il croit
que les seules forces mobiles et vritablement actives dont dispose la
Russie sont retenues sur le Danube: il estime qu'Alexandre, occup par
la Turquie comme lui-mme l'est par l'Espagne, ne songera  consommer sa
dfection qu'aprs s'tre dbarrass de cette entrave. Mais la paix avec
les Turcs parat assez prochaine: au point o en sont les choses, il
semble que ce soit affaire de quelques mois: la paix peut se conclure
ds que l'ouverture de la prochaine campagne aura fourni aux Russes
l'occasion d'un succs marqu, c'est--dire au printemps; dans le
courant de l't, les troupes russes reflueront probablement vers les
frontires occidentales de l'empire, occuperont les lignes de dfense,
les camps retranchs qui s'y bauchent, et se placeront ainsi en
imposante posture. C'est sans doute l'instant que s'est dsign le Tsar
pour renouer avec l'Angleterre et nous fausser dfinitivement compagnie.
Si Napolon attend de son ct cette poque pour porter ses troupes en
Allemagne et commencer les apprts d'une guerre vengeresse, il est 
craindre que les Russes,  l'aspect de nos mouvements, ne rsistent pas
 la tentation de mettre  profit leur avantage momentan, de franchir
leurs frontires, de briser ou au moins de fausser le grand appareil
militaire qu'ils verront s'avancer contre eux. Donc il est indispensable
que pour l'poque prvue nos premiers mouvements soient excuts, que la
France ait dans l'Allemagne du Nord des forces suffisantes non pour
attaquer les Russes, mais pour leur interdire toute attaque, pour les
empcher de rien entreprendre, pour les dominer et les barrer. Napolon
dcide qu'avant la fin du printemps le corps de Davout se sera
transform sans bruit en une arme de quatre-vingt mille hommes,
compose de ses meilleures troupes; que cette arme, place sous le plus
sr et le plus solide des chefs, renforce des contingents allemands,
aura allong ses colonnes jusqu'aux approches de Stettin et de l'Oder,
afin de pouvoir,  la premire alerte, arriver sur la Vistule avant les
Russes. Il dcide que Dantzick, abondamment pourvu d'hommes et de
munitions, sera devenu un premier centre de rsistance et une grande
forteresse d'arrt. Par consquent, lorsque les Russes remonteront du
sud au nord-ouest et se tourneront vers l'Allemagne franaise, ils
apercevront devant eux un double obstacle, qui se sera insensiblement
redress: Dantzick d'abord, donnant un point d'appui  la Pologne
varsovienne; plus loin l'arme de Davout poste sur les deux rives de
l'Elbe: ils retrouveront en face d'eux une partie importante de la
puissance franaise, alors qu'ils la croient tout entire dtourne vers
l'Espagne et engouffre dans la Pninsule. Cette reprise par leur
adversaire de l'avantage stratgique les emprisonnera  l'intrieur de
leurs frontires: Napolon les immobilisera sur la pointe de son pe,
tendue au travers de l'Allemagne et insinue jusqu' la Vistule[94].

[Note 94: Ce plan est expos dans une lettre de l'Empereur  Davout,
24 mars 1811, _Corresp._, 17516.]

Ainsi tenue en respect, la Russie n'osera vraisemblablement dmasquer
ses projets et jeter bas un simulacre d'alliance. L'empereur Alexandre
va se troubler, hsiter, quivoquer; il ouvrira des ngociations:
Napolon en fera autant de son ct: Il est probable, crit-il 
Davout, que nous nous expliquerons et que nous gagnerons du temps de
part et d'autre[95]. Pendant ce temps,  l'abri de nos troupes
d'Allemagne dployes en rideau protecteur, nos forces de seconde et de
troisime ligne se formeront; derrire les quatre-vingt mille hommes de
Davout, l'Empereur en runira quatre fois autant; sur le Rhin, en
Hollande, dans la France du Nord,  Mayence,  Wesel,  Utrecht, 
Boulogne, derrire les Alpes, dans la haute Italie, des camps
s'tabliront, d'normes rceptacles d'hommes et de munitions, dont le
contenu se rpandra peu  peu sur l'Allemagne. Ces masses rejoindront en
temps voulu l'arme de Davout, se grouperont derrire elle et  ses
cts, referont la Grande Arme sur des proportions formidablement
accrues, se prpareront elles-mmes  attaquer, et la position de
dfense prise dans le nord de l'Allemagne se transformera en base
d'offensive. En mme temps, non content de lever tous ses vassaux,
Allemands du Nord et du Sud, Suisses, Italiens, Illyriens, Espagnols,
Portugais, l'Empereur s'adressera aux tats qui conservent une
indpendance nominale, Prusse, Autriche, Turquie et Sude. Tandis
qu'Alexandre se flatte d'immobiliser deux de ces puissances et de
s'attacher les autres, Napolon se croit sr de les enrgimenter toutes
quatre. Ainsi, au commencement de 1812, en admettant que ses
ngociations avec Alexandre n'aient point abouti et qu'il n'ait pas
obtenu de la Russie des garanties expresses de fidlit, il se trouvera
disposer contre elle de toute l'ancienne Europe, mais de l'Europe mise
sur pied d'avance et militairement organise, discipline, embrigade,
mobilise, concentre, forme en une seule et immense colonne d'assaut.

[Note 95: _Corresp._, 17516.]



II

Les premiers ordres pour renforcer le corps de Davout furent donns  la
fin de janvier et complts ensuite par une srie de dispositions.
L'opration n'allait pas s'accomplir brusquement, brutalement: il ne
s'agissait pas de jeter d'un coup au del du Rhin une force
considrable, qui attirerait l'attention. C'est par une infiltration
continue d'hommes et de matriel dans les cadres dj existants que se
recrera notre arme d'Allemagne. Le premier corps s'accrotra
insensiblement, sans que sa forme extrieure et ses lments
constitutifs soient d'abord modifis. Les units qui le composent,
divisions, rgiments, bataillons, vont simultanment grossir, par lente
addition de substance; puis, lorsqu'elles seront parvenues  une
surabondance d'effectifs, elles vont se ddoubler, se multiplier,
essaimer autour d'elles d'autres groupes, d'autres units, et peu  peu,
au lieu d'un simple corps, l'arme de quatre-vingt mille hommes
apparatra, munie de tous ses organes.

Le 21 janvier, l'Empereur annonce  Davout un seul rgiment franais et
quatre rgiments hollandais: cette infanterie sera rpartie entre les
trois divisions du 1er corps, les divisions incomparables, celles de
Friant, Morand et Gudin, que l'on dchargera ensuite de leur trop-plein
par la formation d'une quatrime, confie au gnral Dessaix[96]. En
mme temps, comme la conscription de 1812 aura vers dans les dpts
cent mille recrues, les bataillons actuels de dpt, dont l'instruction
s'achve, pourront se mettre en route et rejoindre les rgiments
d'Allemagne. Les rgiments un peu maigres prendront ainsi du corps,
comprendront quatre bataillons, puis cinq, au lieu de trois, et dans le
courant de l't, par suite de cette plthore, l'arme se formera  cinq
divisions, de quatre rgiments chacune et de deux brigades. La cavalerie
se sera antrieurement augmente par l'envoi aux escadrons de guerre de
dtachements puiss dans tous les dpts de mme arme, sans cration de
rgiments nouveaux: elle se sera complte en chevaux par des remontes
opres sur place.

[Note 96: _Corresp._, 17289.]

Quant au matriel, Napolon s'occupe dj  l'expdier, en prenant pour
base de ses calculs ce que sera l'arme de l'Elbe dans six mois, non ce
qu'elle est actuellement. Il fait partir l'artillerie rgimentaire et
divisionnaire, les parcs de rserve, au total cent quatre-vingts bouches
 feu. Il organise le gnie et lui fournit quinze mille outils;
s'absorbant dans de minutieuses supputations, il compte que Davout aura
besoin de six cents voitures d'artillerie et de deux cent vingt-quatre
caissons d'infanterie, pour porter avec soi cinq cent
quatre-vingt-quatre mille cartouches, tandis qu'une rserve de trois
millions de cartouches s'entassera dans les magasins de Hambourg et de
Magdebourg. Avec une sollicitude particulire, il perfectionne le
service du train, celui des quipages militaires, car il y voit, dans
une guerre lointaine, les auxiliaires indispensables de la victoire. Ces
lments divers vont se former par prlvements oprs sur toutes les
ressources de l'intrieur, franchir le Rhin par groupes isols, par
dtachements  peine visibles, et s'introduire furtivement en
Allemagne[97].

[Note 97: _Corresp._, 17289, 17336, 17355, 17372, 17382, 17384,
17414, 17441, 17469, 17493, 17494, 17503, 17512, 17513, 17519, 17533.
Cf. la rponse de Davout et autres pices conserves aux archives
nationales, AF, IV, 1653.]

Pour faciliter leur marche, Napolon fait reconnatre par des officiers
d'tat-major et amnager les voies de communication. En Allemagne, les
chemins sont gnralement mauvais: n'importe, on en crera d'autres.
Entre Wesel et Hambourg,  travers la Westphalie et le Hanovre, une
large route militaire va s'ouvrir, une sorte de voie romaine, qui
attestera aux gnrations futures le passage des Franais et la grandeur
de leurs oeuvres. Les autorits de la Westphalie et du grand-duch de
Berg procderont  ce travail. Davout est charg de pourvoir au
placement de ses effectifs futurs, d'assurer par avance les vivres,
l'habillement, la solde, de rgler son budget, de fortifier Hambourg, de
convertir cette ville ouverte en une vaste place d'armes. Qu'il se mette
en mesure de toutes faons, mais que ces prparatifs s'oprent dans le
plus absolu silence: agir sans parler, telle est la recommandation qui
accompagne invariablement les ordres donns et accuse  chaque instant
la pense dominante de l'Empereur.

Il couvre d'une ombre encore plus paisse les mouvements destins 
recomposer la garnison de Dantzick et  en dcupler l'effectif. D'abord,
il fait rejoindre les quinze cents soldats qu'il a dans la place par
six bataillons polonais, par deux bataillons saxons, par le rgiment
franais qui occupe Stettin; Davout l'y remplacera par un trs beau
rgiment de la division Friant, en ayant soin de tenir le meilleur
langage envers la Russie[98], en s'abstenant de la moindre confidence
au gouvernement de Varsovie: Tout ce qu'on dit aux Polonais, ils le
rptent et le publient de toutes les manires[99]. Un peu plus tard,
l'Empereur fait filer sur Dantzick, par Magdebourg et la Prusse, des
compagnies de canonniers, de mineurs, de sapeurs, puis un rgiment
westphalien de deux mille quatre cents hommes, un rgiment de Berg; il
demande pour la mme destination un rgiment  la Bavire, un autre au
Wurtemberg, et de tous les points de l'Allemagne des dtachements se
dirigent vers le poste  roccuper, mais ils s'y rendent sans
prcipitation, en amortissant le bruit de leurs pas. Avec eux,
l'Empereur fait affluer  Dantzick des canons, des mortiers, des affts,
des fusils, tous les engins de rsistance, et de plus un quipage de
ponts, matriel d'attaque qu'il dispose l pour l'avenir et par
provision[100]. Mais le gouverneur Rapp reoit imprativement l'ordre de
surveiller ses propos, de couper sa langue[101]: il devra ne faire
aucun talage des ressources de tout genre qui vont lui arriver et
s'entasser dans la place.

[Note 98: _Corresp._, 17415.]

[Note 99: _Id._]

[Note 100: _Id._, 17212, 17323, 17415, 17488, 17490, 17491, 17505,
17510, 17515, 17520.]

[Note 101: _Id._, 17516.]

Cependant, Napolon sent l'impossibilit de dissimuler compltement aux
Russes cette agglomration de forces  proximit de leur frontire;
renonant  nier le fait, il travestit l'intention. Il ordonne de
prparer pour Kourakine une note explicative, nourrie d'allgations
spcieuses et de contre-vrits: elle dira qu'une grande escadre
anglaise s'avance dans la Baltique, qu'on lui suppose le dessein
d'attaquer Dantzick; en consquence, l'Empereur se juge oblig de
mettre la place en tat de dfense, d'y runir quelques milliers
d'hommes, et se fait un devoir d'en prvenir la Russie, afin que
celle-ci ne s'alarme point d'un armement dirig contre l'ennemi
commun[102].

[Note 102: _Corresp._, 17492, 17523. Cf. les lettres de Champagny 
l'Empereur en date des 19 et 28 mars. Archives nationales, AF, IV,
1699.]

La mme note avoue que des fusils ont t achets en France pour le
compte du roi de Saxe, souverain de Varsovie, agissant dans la plnitude
de ses droits; mais le nombre n'en est que de vingt mille, au lieu de
soixante mille qu'on a suppos. Dans la ralit, les amas d'armes que
Napolon dispose  l'usage des paysans polonais, destins au besoin  se
lever en masse, sont autrement considrables. Ses agents lui ont
dcouvert  Vienne cinquante-quatre mille fusils, que l'Autriche est
prte  cder: le roi de Saxe reoit avis de les acheter et de les
attirer  Dresde; c'est l'Empereur qui les payera. L'Empereur forme
lui-mme sur le Rhin deux dpts d'armes, runit  Wesel trente-quatre
mille fusils, tirs de Hollande,  Mayence cinquante-cinq mille, tirs
de France; sans les porter encore au del du fleuve, il les fait mettre
en magasin, en caisses, emballs et prts  partir.--Ordonnez,
crit-il au ministre de la guerre, que cette opration se fasse avec le
plus de mystre possible, de sorte qu'aux premiers jours de mai, si
j'avais besoin d'avoir ces soixante-seize mille armes, elles pussent
partir vingt-quatre heures aprs que je l'aurais ordonn[103], ce qui
les ferait arriver  destination au bout de quelques semaines. Napolon
ne suppose jamais qu'avant l't il puisse avoir besoin d'armer la
population varsovienne et mme de mettre sur pied, dans le duch, les
troupes rgulires, non plus que de possder  Dantzick les quinze mille
hommes auxquels il donne sourdement l'impulsion.

[Note 103: _Corresp._, 17371.]

Son activit diplomatique retardait encore sur ses mouvements
militaires. Les quatre puissances qui lui semblaient ses auxiliaires
dsigns, Prusse, Autriche, Turquie et Sude, n'avaient pas, comme nos
armes, de grands espaces  parcourir pour entrer en ligne: elles
taient toutes portes, limitrophes de l'ennemi  atteindre: il tait
inutile et mme dangereux d'engager avec elles des ngociations dont
l'cho pourrait retentir  Ptersbourg et prcipiter la rupture.
D'ailleurs, Napolon tait persuad que ces alliances se feraient
presque d'elles-mmes et par la force des choses; que la Prusse et
l'Autriche, domines par son prestige, viendraient docilement  son
appel; qu'une sorte de fascination les lui amnerait; que la tradition
lui ramnerait la Turquie et la Sude. Aujourd'hui, il essayait
simplement, par une pression plus ou moins forte sur les quatre
puissances, de composer  chacune une attitude conforme  ses desseins.

A la Prusse, il ne demandait que l'immobilit. La Prusse tait sur le
chemin entre la France et la Russie: si elle s'agitait et armait, on
pourrait croire  Ptersbourg qu'elle se levait  notre instigation et
que Napolon voulait s'en faire une avant-garde; il importait donc
qu'elle s'effat de la scne le plus longtemps possible et se ft
oublier. Mais les convenances de notre politique cadraient mal avec les
angoisses de la Prusse. La cour de Potsdam, avertie par les appels
d'Alexandre que la rupture entre les deux empereurs approchait et mieux
instruite  cet gard que Napolon lui-mme, vivait dans l'pouvante:
elle craignait de devenir la premire victime de la guerre, quelque
parti qu'elle prt, et de prir broye dans le choc qui se prparait.
Pour dfendre sa misrable existence, elle armait frauduleusement et en
cachette, rappelait en partie les rserves. Au service de qui
emploierait-elle ces forces? Irait-elle o l'appelaient ses voeux et ses
haines? S'lancerait-elle vers la Russie? Au contraire, cdant 
d'inluctables ncessits, se laisserait-elle driver vers la France?
C'tait ce qu'elle ignorait elle-mme. Le chancelier Hardenberg passait
par des alternatives diverses: ngociant simultanment avec Napolon et
Alexandre, il tait tour  tour sincre et faux dans ses protestations 
l'un et  l'autre; il trompait toujours quelqu'un, mais ce n'tait pas
la mme puissance; il y avait des volutions dans sa duplicit[104]. En
tout cas, il jugeait indispensable de renouveler frquemment  Paris
d'humbles demandes d'alliance, des offres de concours, pour mriter
l'indulgence de l'Empereur et l'amener  fermer les yeux sur des
armements illicites. Mais l'Empereur ddaignait encore de prter
l'oreille aux sollicitations de la Prusse; d'autre part, ds qu'il
remarquait chez elle quelque mouvement suspect, quelque leve excdant
le chiffre rglementaire, il la rabrouait durement et, d'un ton
courrouc, lui enjoignait de rentrer dans l'ordre, se bornant  lui
faire entrevoir, pour prix de sa sagesse, la perspective d'un accord
futur et ventuel.

[Note 104: DUNCKER, ouvrage cit, 343-365. MARTENS, _Traits de la
Russie_, VII, 15 et suiv. Correspondance de Prusse, aux archives des
affaires trangres, janvier  avril 1811.]

Il vitait galement de brusquer son alliance avec l'Autriche, mais
croyait ncessaire d'imprimer  cet tat un mouvement propre  inquiter
les Russes sur le Danube,  leur donner plus d'occupation en Orient et 
les y enfoncer davantage. Partant de ce principe que la cour de Vienne
voyait avec chagrin l'annexion imminente des Principauts et y mettrait
volontiers obstacle, pourvu qu'elle ft quelque peu soutenue et
encourage, il provoquait avec elle  ce sujet un change de vues: il
tmoignait le regret d'avoir souscrit nagure  un tel accroissement de
l'empire russe, se montrait aujourd'hui dans des dispositions
diffrentes, demandait  Metternich et  l'empereur Franois ce qu'ils
comptaient faire, jusqu'o ils oseraient aller pour empcher un rsultat
funeste  leurs intrts, et ne leur mnageait pas les expressions de sa
bienveillance. Son jeu tait clair: il voulait que l'Autriche se mt en
avant et prt une initiative que les stricts engagements d'Erfurt lui
interdisaient  lui-mme: il voulait qu'elle protestt contre la
conqute des Principauts et appuyt au besoin ses notes diplomatiques
par quelques dmonstrations militaires. Ces dmarches auraient pour
rsultat de ranimer le courage des Ottomans par l'esprance d'un
secours, de les inciter  mieux dfendre leurs provinces,  refuser la
paix,  prolonger une guerre destine, d'aprs les calculs de Napolon,
 retenir les Russes loin de lui et  retarder leur rapparition en
masse sur les frontires de la Pologne[105].

[Note 105: _Corresp._, 17387, 17388. Cf. la lettre du 26 mars au
sujet de la Serbie, o les Russes venaient d'occuper Belgrade.
_Corresp._, 17518.]

Avec la Turquie elle-mme, il vitait de passer des accords destructifs
de ceux qui le liaient toujours  la Russie, de garantir au Sultan
l'intgrit de son empire et la rcupration des Principauts. Ses
efforts tendaient simplement  faire succder entre les deux tats, 
une froideur marque, une reprise de confiance. Il crivait au ministre
des relations extrieures: Mandez  M. de Latour-Maubourg--c'tait
notre charg d'affaires  Constantinople--de se rapprocher le plus
possible de la Porte, de faire en sorte, sans se compromettre, que le
nouveau Sultan m'crive et m'envoie un ministre: de mon ct, je lui
rpondrai, je renouerai mes relations et j'enverrai un ministre[106].
Ainsi, les voies s'ouvriront  un rapprochement. Sans rappeler encore 
lui la Turquie, Napolon s'occupe  la placer sur le chemin du retour;
ce qu'il cherche  obtenir des Ottomans, c'est qu'ils se mettent  sa
disposition, sans lui demander ds  prsent d'engagements formels, et
attendent son bon plaisir.

[Note 106: _Corresp._, 17365.]

Il et voulu agir de mme avec la puissance qui correspondait  la
Turquie dans la partie oppose de l'Europe, avec cette Sude qui devait
son importance  sa position topographique plus qu' ses forces.
Actuellement, il n'exigeait d'elle qu'un service plus exact contre
l'Angleterre, une soumission absolue, sans prjuger ce qu'il aurait
peut-tre  lui demander contre les Russes et  faire pour elle. Mais
les intrts contradictoires entre lesquels se dbattait la Sude, ses
passions, ses souffrances, ne lui permettaient point une obissance
purement gratuite, une attente rsigne. Chaque jour, son indiscipline
cause  Napolon de nouvelles impatiences: il lui faut en mme temps se
dfendre contre des empressements intempestifs, contre d'importunes
sollicitations. Le caractre de l'homme qu'il a laiss se placer 
Stockholm sur les marches du trne complique singulirement le problme
des relations. Dsireux de ne pas se brouiller compltement avec la
Sude et de ne point s'allier prmaturment  elle, il aura fort  faire
pour atteindre ce double but, et ses rapports avec Bernadotte, assez
accidents durant cette priode, donnent plus particulirement la mesure
de ses intentions actuelles  l'gard de la Russie.



III

Parti de Paris avec la trahison au coeur, Bernadotte n'avait pas rsist
 mal parler de son ancien chef, ds qu'il s'tait trouv en prsence de
l'missaire charg par la Russie de provoquer ses confidences: la
profession d'ingratitude qu'il avait faite devant Tchernitchef[107], en
dcembre 1811, avait t l'explosion de ses vritables sentiments. En
prenant l'engagement d'honneur de ne jamais nuire  la Russie, il avait
obi aussi  une pense politique,  un instinct sagace, qui lui
montrait la scurit future de la Sude lie  une rconciliation avec
sa grande voisine de l'Est et qui la dtournait de toute tentative
contre la Finlande pour lui faire reporter ses ambitions sur la Norvge.
Toutefois, m par le dsir de plaire au Tsar et de prvenir chez lui
tout retour d'hostilit, entran d'ailleurs par le torrent de son
imagination, il avait laiss son expression dpasser sa pense: il avait
prsent comme une volont ferme ce qui n'tait en lui qu'une tendance.
Au fond, son systme n'tait pas fait: son esprit mobile et fantasque
demeurait sujet  de brusques oscillations. S'il avait touch du premier
coup au point o l'empereur russe voulait l'amener, il ne s'y tait pas
fix encore: il allait s'en loigner bientt et n'y reviendrait que par
un long circuit.

[Note 107: Voy. le tome II, 514-519.]

Dans les semaines qui avaient suivi ses premiers panchements avec la
Russie, fatigu de nos exigences en matire de blocus, outr du ton
autoritaire et tranchant sur lequel notre reprsentant  Stockholm,
l'ex-conventionnel Alquier, formulait ces rquisitions, il l'avait pris
d'assez haut avec son ancienne patrie. Que la contrebande s'organist de
toutes parts, que la guerre avec les Anglais demeurt une misrable
jonglerie[108], c'tait, disait-il,  quoi nul ne pouvait remdier. A
la moindre demande nouvelle, il se rebiffait; parlait-on au gouvernement
royal de prter  la France quelques marins ou bien un rgiment qui
servirait dans notre arme, conformment  une tradition datant de
l'ancien rgime, il refusait d'appuyer ces propositions: Quel avantage,
disait-il au baron Alquier, trouverais-je  envoyer un rgiment se
mettre en ligne avec ceux de la France?--Mais celui de former des
officiers  la premire cole de l'Europe.--Apprenez, monsieur, que
l'homme qui a form par ses leons et son exemple une multitude
d'officiers particuliers et gnraux en France peut suffire 
l'instruction et au perfectionnement de ses armes[109].

[Note 108: Expression d'Alquier, lettre  Champagny du 19 novembre
1810.]

[Note 109: Alquier  Champagny, 6 janvier 1811.]

A ces rodomontades, la rponse de l'Empereur ne s'tait pas fait
attendre. Retrouvant Bernadotte tel qu'il l'avait toujours connu,
c'est--dire effrontment hbleur, rtif et peu maniable, il s'tait
dtourn de lui, se refusait  toute correspondance directe, rappelait
les aides de camp franais du prince et le mettait en quarantaine[110].
En janvier 1811, les rapports ne tenaient plus qu' un fil, lorsqu'on
vit Bernadotte, par une de ces volte-faces dont il tait coutumier, se
rejeter imptueusement vers la France.

[Note 110: _Corresp._, 17218 et 17229. Correspondance de Sude, aux
archives des affaires trangres, dcembre 1810 et janvier 1811.]

Chez lui, ce revirement peut s'expliquer d'abord par un vulgaire intrt
d'argent. Dans son tablissement nouveau, il avait d faire abandon des
dotations constitues au marchal d'Empire et au prince de Ponte-Corvo.
D'autre part, le million que l'Empereur lui avait fait remettre
comptant, lors de son dpart, s'tait promptement fondu, et les tats de
Sude, vu la pnurie du royaume, n'avaient allou  l'hritier
prsomptif de la couronne,  sa femme et  son fils, que de maigres
pensions. Voyant arriver la fin de ses ressources, Bernadotte se prenait
 regretter d'avoir trop peu mnag le monarque  la main large dont la
munificence pourrait utilement l'assister, et il est  remarquer que ses
premires offres de soumission concidrent avec une lettre dans
laquelle il se recommandait  la gnrosit impriale et sollicitait une
indemnit pour ses dotations perdues.

Puis, l'influence de la princesse royale, qui avait alors rejoint son
mari, s'exerait au profit de la France. A mesure qu'elle s'tait
avance dans le Nord, Dsire Clary s'tait senti envahir par un
insupportable ennui. Sans cesse sa pense se reportait vers ce Paris
brillant et aim, vers ce milieu de prdilection o elle voulait se
garder la facult de revenir et de se retremper, et ses efforts
tendaient  empcher une rupture qui l'et confine dans son royal
exil[111]. Enfin, Bernadotte lui-mme, malgr toutes les peines qu'il se
donnait pour plaire aux Sudois, avait le sentiment d'avoir
incompltement rpondu  leur attente: s'ils l'avaient lu, c'tait avec
l'espoir d'obtenir par ce choix et tout de suite un bienfait minent, un
avantage insigne, tel que l'appui de la France pour reprendre la
Finlande ou se saisir d'un quivalent. Or, comme prsent d'arrive,
Bernadotte ne leur avait apport jusqu' ce jour que la dclaration de
guerre aux Anglais, mesure essentiellement impopulaire. Voyant s'puiser
le crdit que lui avait ouvert la confiance publique, il prouvait le
besoin de ne plus retarder la satisfaction des Sudois, de leur payer sa
bienvenue, et il se rendait compte que seul l'empereur des Franais
pouvait lui en fournir les moyens.

[Note 111: Correspondance de Tarrach, ministre de Prusse en Sude,
avec son gouvernement. Cette correspondance, dcachete probablement par
la poste franaise des villes hansatiques, figure  moiti dchiffre
aux archives des affaires trangres.]

Ce n'tait pas que l'objet de ses convoitises se ft dplac. Si
incohrents et dsordonns que parussent ces mouvements, ils tendaient
invariablement au mme but: sa politique tourbillonnait autour d'une
ide fixe. S'interdisant par principe de songer  la Finlande, il
pensait de plus en plus  la Norvge. Il en avait dj touch mot 
Ptersbourg, mais il savait que la Russie,  supposer qu'elle favorist
jamais la spoliation du Danemark, ne s'excuterait que plus tard et 
chance assez longue,  l'approche ou  la suite d'un grand
bouleversement. Au contraire, Napolon disposait du prsent: il n'avait
qu'un geste  faire pour que la cour de Copenhague, faible et soumise,
s'inclint devant sa volont et cdt aux Sudois la Norvge au prix de
quelque ddommagement en Allemagne. Justement, la Norvge s'agitait et
paraissait lasse du joug danois. Profitant de l'occasion, Bernadotte ne
tarda pas davantage  s'ouvrir au reprsentant de l'Empereur.

Le 6 fvrier, au cours d'une conversation avec Alquier, il lui mit
brusquement sous les yeux une carte: Voyez, dit-il, ce qui nous
manque.--Je vois, rpondit Alquier, la Sude arrondie de toutes parts,
except du ct de la Norvge: est-ce donc de la Norvge que Votre
Altesse veut parler?--Eh bien, oui, c'est de la Norvge, qui veut se
donner  nous, qui nous tend les bras et que nous calmons en ce moment.
Nous pourrions, je vous en prviens, l'obtenir d'une autre puissance que
de la France.--Peut-tre de l'Angleterre?--Eh bien, oui, de
l'Angleterre; mais quant  moi, je proteste que je ne veux la tenir que
de l'Empereur. Que Sa Majest nous la donne, que la nation puisse croire
que j'ai obtenu pour elle cette marque de protection, alors je deviens
fort, je fais dans le systme du gouvernement le changement qu'il faut
ncessairement oprer, je commanderai sous le nom du roi et je suis aux
ordres de l'Empereur[112]. Puis, ce furent des serments: Bernadotte
jura sur son honneur de fermer le royaume au commerce des Anglais; au
besoin, il irait chercher et vaincre chez elle cette orgueilleuse
nation; contre la Russie, il offrait cinquante mille hommes au
printemps, soixante mille en juillet,  condition de les commander en
personne.

[Note 112: Alquier  Champagny, 7 fvrier 1811. Cette dpche a t
publie en partie par le regrett M. Geffroy dans ses tudes sur _Les
intrts du Nord scandinave pendant la guerre d'Orient. Revue des Deux
Mondes_, 1er novembre 1835.]

Ces propositions formelles ne l'empchaient nullement,  la mme poque,
 quelques jours d'intervalle, de renouveler au Tsar ses assurances de
sympathie et de bon vouloir. En rponse  une lettre dans laquelle
Alexandre rclamait son amiti, il lui crivait: Oui, Sire, je
deviendrai l'ami de Votre Majest, puisqu'elle veut bien me dire que
c'est d'me qu'elle veut l'tre[113]. Soyons unis, faisons pacte
d'ternelle concorde et de bon voisinage, disait-il au Tsar,  l'heure
mme o il offrait  Napolon de reconnatre pour ennemis tous les
adversaires prsents et futurs de la France.

[Note 113: Voy. l'_tude sur la Sude et la Norvge_, publie
d'aprs des documents authentiques, dans l'_Univers pittoresque_, 1838.]

Qui trompait-il alors? Qui se rservait-il de trahir en fin de compte?
Son ancien matre ou son rcent ami? En faisant droit  sa demande et en
acceptant sa parole, Napolon et-il obtenu de sa part, en cas de guerre
avec la Russie, une obissance absolue? C'est au moins trs douteux:
Bernadotte avait le gnie de l'indiscipline; il l'avait prouv dans tout
le cours de sa carrire, o Napolon l'avait trouv  chaque occasion
cooprateur tide et lieutenant infidle. S'il tenait tant  la Norvge,
c'tait prcisment parce que cette facile conqute, en consolant
l'amour-propre national, le dispenserait de marcher en Finlande, de
rouvrir ainsi et de perptuer le conflit avec la Russie, de s'engager 
fond contre elle. Tout ce que l'on peut prsumer, c'est que Napolon, en
lui livrant la Norvge, et conjur en partie l'effet de ses mauvais
sentiments, gagn sa neutralit et peut-tre une apparence de concours.
Dans ses apprciations sur la politique actuelle du prince, Alquier
allait plus loin: cet agent zl, mais ardent et passionn, ne sut
presque jamais dmler les vritables intentions de Bernadotte 
travers la dconcertante varit de ses attitudes et de ses poses; aprs
l'avoir signal comme capable de toutes les flonies, il le croyait
aujourd'hui dispos  nous revenir de bonne foi et montrait l'occasion
unique pour reprendre possession de la Sude.

Napolon en jugea autrement. D'abord, cette faon de rclamer 
brle-pourpoint un accord positif et de lui forcer la main, ne fut
nullement de son got; il voulait que Bernadotte attendt notre heure,
au lieu de nous imposer la sienne. Quant  la condition mme de
l'arrangement, l'ide de spolier le Danemark, dans les termes absolus o
elle tait exprime, rvolta ses sentiments de justice, de
reconnaissance et d'honneur: ce tout-puissant avait le respect des
faibles, quand il trouvait en eux honntet et droiture. D'ailleurs, et
jusqu' plus ample inform, il se refusait  voir dans la requte du
prince l'expression d'une pense raisonne et mrie,  laquelle la
majorit des Sudois se rallierait peu  peu et qui deviendrait un
systme national. Demeurant dans ses rapports avec la Sude sous
l'empire d'une erreur fondamentale, il estimait que cet tat ne pouvait
avoir qu'une politique, la politique d'hostilit et de revanche contre
la Russie: il se figurait que s'il en venait lui-mme  rompre avec
Alexandre, il n'aurait qu' montrer aux Sudois la Finlande et  la leur
dsigner du bout de son pe, pour les voir s'lancer sur cette proie et
se jeter dans la mle, quels que pussent tre les sentiments personnels
de Bernadotte. Par consquent, il jugeait parfaitement inutile de
s'arrter quant  prsent aux ides plus ou moins folles qui pouvaient
clore dans l'esprit du prince et traverser ce cerveau mal quilibr, de
prendre au srieux ses divagations, de discuter avec ses lubies: ce
n'tait pas l un lment  faire entrer dans nos calculs.

Monsieur le duc de Cadore, crivit Napolon  Champagny, j'ai lu avec
attention les lettres de Stockholm. Il y a tant d'effervescence et de
dcousu dans la tte du prince de Sude que je n'attache aucune espce
d'importance  la communication qu'il a faite au baron Alquier. Je
dsire donc qu'il n'en soit parl ni au ministre de Danemark ni au
ministre de Sude, et je veux l'ignorer jusqu' nouvel ordre[114].

[Note 114: _Corresp._, 17386. Cf. la lettre de Champagny  Alquier
en date du 26 fvrier 1811.]

Il prvint seulement le Danemark, sans lui dire pourquoi, de mettre la
Norvge  l'abri d'une surprise. En mme temps, il traait pour Alquier
toute une ligne de conduite. Ce ministre ne ferait point de rponse
immdiate  l'ouverture du prince et serait cens n'avoir reu  ce
sujet aucune direction. Au bout de quelque temps, il pourrait glisser
dans la conversation trs doucement, sans que cela et l'air de venir
de Paris[115], que l'ide de s'approprier la Norvge tait purement
chimrique et tout  fait en dehors de la tradition nationale, qu'il y
avait l un contresens politique, que l'intrt de la Sude tait
ailleurs: C'est par ces considrations gnrales que le baron Alquier
doit rpondre, disait l'Empereur, et aussi par des considrations tires
de mon caractre et de mon honneur, qui ne me feront jamais permettre
qu'un de mes allis perde quelque chose  mon alliance[116]. A
l'avenir, le mieux serait que notre ministre se drobt  de trop
frquents contacts avec l'Altesse sudoise, qu'il ne s'expost plus 
d'embarrassantes confidences et  des discussions fcheuses. On ne peut
acquiescer aux demandes du prince, et d'autre part la contradiction ne
ferait qu'irriter ses dsirs. Au contraire, cet esprit drgl, si on
l'abandonne  lui-mme, finira peut-tre, aprs s'tre agit dans le
vide, par se poser et s'assagir.

[Note 115: _Corresp._, 17386.]

[Note 116: _Id._]

Vers le mme temps, Napolon permit  l'un des aides de camp franais de
Bernadotte, le chef d'escadron Genty de Saint-Alphonse, rappel comme
les autres, de retourner en Sude, et il le reut avant son dpart. Dans
cette audience, il s'exprima en homme qui savait  quoi s'en tenir sur
les vritables sentiments du prince, mais son langage fut empreint de
tristesse et de regret plus que de colre, conserva le ton d'une
remontrance paternelle: Croyez-vous, dit-il, que j'ignore qu'il dit 
qui veut l'entendre: Dieu merci, je ne suis plus sous sa patte, et
mille autres extravagances que je ne veux pas rpter? Il ne sait pas
que cela retombe sur lui, et qu'il y a des gens toujours prts  tirer
parti de ses inconsquences. Assurment, il m'a assez fait enrager
pendant qu'il tait ici: vous en savez quelque chose, puisque vous tes
son confident. Mais enfin tout cela est pass: j'avais cru que dans la
nouvelle sphre o il se trouve plac, sa tte se serait calme et qu'il
se serait conduit plus prudemment.

Genty de Saint-Alphonse,  qui la leon avait t faite, ne manqua pas
de dfendre chaleureusement son prince; il s'tendit sur les services
que la Sude tait prte  nous rendre en toute occurrence, et notamment
contre la Russie. Mais ce zle de frache date parut suspect 
l'Empereur,  tout le moins intempestif: Vous me parlez toujours des
Russes, disait-il; mais moi, je ne suis pas en guerre avec les Russes:
si cela arrivait, eh bien, nous verrions alors: aujourd'hui ce n'est
qu' l'Angleterre qu'il faut faire la guerre.

Il posa pourtant beaucoup de questions sur l'arme sudoise, s'enquit de
son organisation, de sa valeur; il finit par indiquer le plan de
conduite qui, suivant lui, s'imposait au prince:  l'extrieur comme au
dedans, ne point se compromettre en d'inutiles intrigues, attendre
l'heure propice et se rserver: Il faut qu'il aille droit son chemin,
et qu' la premire occasion il donne de la gloire militaire  son pays.
Tous les partis se tairont et se rallieront autour d'un prince qui
rehausse la gloire de son pays. Or, le prince a tout ce qu'il faut pour
cela; il sait commander une arme, il pourra faire de belles
choses[117]. C'tait lui prsenter  mots couverts, comme le meilleur
moyen de fixer sa popularit et de consolider sa position, une brillante
entreprise au del de la Baltique, contre l'ennemi traditionnel: 
Bernadotte qui dsirait s'approprier frauduleusement la Norvge, il
montrait la Finlande  reconqurir de haute lutte, mais ne lui faisait
entrevoir ce but que dans une lointaine et brumeuse perspective.

[Note 117: Le compte rendu de la conversation se trouve dans une
lettre adresse le 19 fvrier 1811 par Genty de Saint-Alphonse 
Bernadotte, et dont copie figure aux Archives nationales avec la mention
suivante: Cette lettre est crite au prince royal de Sude par son aide
de camp, M. Genty. La personne qui en tait charge ne devant partir que
samedi (demain), on a eu le temps de la soustraire, d'en tirer une copie
et de la recacheter et remettre en place sans qu'il y part en rien.
AF, IV, 1799.]

Ces fins de non-recevoir durent Bernadotte, sans le dcourager. Il
crut devoir insister, s'acharner, d'autant plus qu'un vnement
intrieur venait de mettre effectivement  sa charge les destines de la
Sude. Le Roi, plus malade et plus faible, l'avait institu rgent.
Investi dsormais des prrogatives souveraines, sentant crotre sa
responsabilit en mme temps que son pouvoir, Charles-Jean se rattachait
plus anxieusement  l'ide de procurer aux Sudois quelque bnfice
immdiat qui ft taire toute opposition; pour obtenir de quoi les
contenter, il s'adressait  l'Empereur, suprme dispensateur des biens
de ce monde, le priait, le sollicitait de toutes manires, se retournait
vers lui sans cesse, la main obstinment tendue.

Pour faire admettre ses prtentions, il n'tait sorte de moyens auxquels
il n'et recours. Afin de les rendre plus acceptables, il les rduisit.
Aprs avoir demand la Norvge entire, il n'en rclama plus que la
partie septentrionale, l'vch de Trondjem avec ses dpendances. Puis,
c'taient des prvenances, des cajoleries, des attentions sans nombre.
Il offrit des marins, un rgiment tout quip: il promit de faire
squestrer les marchandises anglaises; il promit contre le commerce
interlope des rigueurs exemplaires: pendant prs de trois mois, il ne
s'arrta pas de promettre[118]. Entre temps, il laissait entendre que la
Russie mettait tout en oeuvre pour l'attirer  elle: il faisait dire 
M. Alquier que l'empereur Alexandre lui offrait une rtrocession
partielle de la Finlande, ce qui tait faux[119]: en se montrant
assailli de propositions qu'il n'avait pas reues, il esprait piquer la
France d'mulation et provoquer une surenchre.

[Note 118: Alquier  Champagny, 12, 20, 22 et 27 mars, 30 mai.]

[Note 119: La correspondance du ministre sudois en Russie,
conserve aux archives de Stockholm et dont nous avons eu connaissance,
ne mentionne aucune proposition de ce genre.]

Mais ce mange laissait l'Empereur parfaitement insensible. Les
stimulants employs par le prince n'avaient pas plus le don de
l'mouvoir que ses verbeuses protestations. Il rpugnait toujours  lui
octroyer la Norvge; surtout, tant qu'il aurait intrt  mnager la
Russie et  temporiser avec elle, il tait rsolu  ne point traiter
avec Bernadotte. Se dfiant d'un homme aussi peu matre de sa pense et
de sa langue, il l'et considr aujourd'hui comme le plus compromettant
des allis: entre eux, il y avait dissentiment sur l'poque plus encore
que sur l'objet de l'entente  conclure. Dans ses instructions  son
reprsentant en Sude, Napolon dfend toujours de rien accorder dans le
prsent, sans rien refuser positivement pour l'avenir. Il recommande
d'entretenir les esprances des Sudois en les tournant du bon ct,
c'est--dire vers la Finlande; mais Alquier ne saurait apporter  cette
oeuvre trop de discrtion et de mesure. L'essentiel est actuellement de
ne fournir  la Russie aucun sujet d'alarme: que notre ministre dmente
tout bruit de rupture entre les deux empereurs: qu'il vive bien avec son
collgue russe. Sans prcher aux Sudois l'oubli et le pardon des
injures, qu'il les dtourne de toute revendication prcipite, de toute
initiative hors de saison: Calmer au lieu d'exciter, dsarmer au lieu
d'armer[120], voil quelle doit tre sa tche.

[Note 120: _Corresp._, 17386.]



IV

S'abstenant encore de tout engagement latral, Napolon pouvait se
retourner vers la Russie et se montrer  elle, avec une apparence de
vrit, invariable dans sa ligne, constant dans ses voies, libre de
toute alliance,  l'exception de celle qu'il avait contracte aux jours
heureux de Tilsit et d'Erfurt[121]. Cette alliance, il exprime
continuellement le dsir de la maintenir, de la restaurer, de lui rendre
sa force et sa splendeur premires. Ceci pos, il ne craint pas de
s'attaquer hardiment aux diffrends soulevs et en fait l'objet d'une
ardente controverse. Offrant d'indemniser le duc d'Oldenbourg et
demandant  la Russie, si elle ne juge pas qu'Erfurt soit un quivalent
acceptable, d'en dsigner un autre, il s'arme en mme temps de ses
propres griefs et en signale prement la gravit. Ce qui caractrise son
langage, c'est un mlange de droiture et de rouerie, ce sont des aveux
d'une brutale franchise clatant au milieu des artifices d'une politique
d'assoupissement. Cachant ses apprts militaires, cherchant par tous les
moyens  accrditer l'opinion qu'il ne se prpare pas encore  la
guerre, il dclare pourtant et trs haut qu'il la fera, qu'il la fera
sur-le-champ, si l'empereur Alexandre signe la paix avec les Anglais, et
il ne dissimule pas que tous les symptmes relevs depuis quelques mois
sont de nature  lui faire craindre cette infraction aux lois de
l'alliance. Par ces avertissements, par ces menaces, il espre intimider
la Russie, ralentir ou mme suspendre sa marche vers l'Angleterre et
peut-tre la ramener dans le droit chemin.

[Note 121: Voy. notamment son instruction du 17 fvrier pour le duc
de Vicence. _Corresp._, 17366.]

C'est surtout l'ukase qui lui fournit matire  dclamations
passionnes. A l'entendre, cette mesure l'a atteint dans ses parties les
plus sensibles, dans sa sollicitude pour le bien-tre de ses sujets,
pour leur honneur surtout et leur dignit. On peut mme croire qu'il
exagre  dessein un mcontentement trs rel, qu'il outre l'expression
de sa colre: c'est un moyen d'chapper aux reproches que la Russie est
en droit de lui adresser  propos de l'Oldenbourg[122]. Pour rejeter
dans l'ombre l'affaire o il s'est mis et se sent dans son tort, il
tire avec violence au premier plan celle o il a incontestablement
raison; il la grossit et l'amplifie, force la note, enfle la voix: il
attaque pour n'avoir pas  se dfendre; pour touffer les plaintes de la
Russie, il se plaint et crie plus fort qu'elle. En mars, il fait envoyer
au duc de Vicence,  l'adresse du cabinet de Ptersbourg, un fulminant
rquisitoire contre l'ukase, dont il a fourni lui-mme les lments: il
y a multipli les interjections sonores, les exclamations emphatiques,
les phrases  effet, et semble avoir pris, pour composer cette tirade
diplomatique, les leons de Talma.

[Note 122: Cette ide se montre trs nettement dans un projet
d'instruction rdig le 12 fvrier 1811 pour le duc de Vicence. Archives
nationales, AF, IV, 1699.]

Plaignez-vous, Monsieur,--crit par ordre Champagny  Caulaincourt,--de
la conduite de la Russie et surtout de cet ukase si peu amical du 19/31
dcembre. Peut-on en effet concevoir un tat de paix et surtout un tat
d'alliance pendant lequel une des deux nations allies brle tous les
produits de l'autre qui lui parviennent? Quel effet un pareil _autodaf_
peut-il produire? Nous prend-on donc pour une nation sourde  la voix de
l'honneur? Ceux qui conseillent ces mesures  l'empereur de Russie sont
des hommes perfides qui abusent de son caractre. Ils savent bien que
brler les toffes de Lyon, c'est aliner les deux nations l'une de
l'autre, et que la guerre ne tiendra plus qu' un souffle.

... Ainsi, plus de relations commerciales entre les deux empires.
Est-ce l un tat de paix et d'alliance? tait-ce ainsi que pensait
l'empereur de Russie  Tilsit? Sont-ce l les sentiments qui l'ont
conduit  Erfurt? L'empereur Alexandre sait bien ce qui peut plaire et
russir en France. Il n'a t port aux mesures qu'il a prises que parce
qu'on l'a aigri en le trompant. Que de mal peut faire cet ukase! Partout
il a t considr comme une mesure hostile. Qu'on ne le dfende pas en
disant que chacun a le droit de faire chez soi ce qui lui plat. Si on
insultait les Russes  Paris, si on bernait cette nation sur nos
thtres, si de part et d'autre on travaillait avec acharnement 
dtruire tout ce qu'il peut y avoir dans l'un et l'autre pays de
commerce et d'industrie, dira-t-on qu'on ne fait qu'user d'un droit
lgitime? Et ce n'est pas seulement pendant la paix, mais au sein d'une
intime alliance, qu'on se porte  de pareils excs! L'Empereur me disait
qu'il aimerait mieux qu'on lui donnt un soufflet sur la joue, que de
voir brler les produits de l'industrie et du travail de ses sujets.
Non, la haine seule a conseill de tels procds. La nation franaise
est fibreuse et ardente; elle est dlicate sur l'honneur; elle se croira
dshonore lorsqu'on brlera ce qui vient d'elle[123].

[Note 123: Archives des affaires trangres, Russie, 152.]

L'instruction ajoute que l'Empereur, fortement irrit, ne fera pourtant
pas la guerre  raison de l'ukase. Il se contentera d'appliquer aux
Russes la loi du talion et de brler leurs marchandises, sans toucher
aux rapports politiques. Mais pourra-t-il soutenir l'alliance dans
l'esprit de ses peuples justement exasprs? Pourra-t-il rsister au
soulvement et aux temptes de l'opinion? Les grandes puissances et
surtout les grandes nations sont plus promptement entranes par des
motifs d'honneur que par des motifs d'intrt. Aussi l'Empereur est-il
surtout alarm de cette animosit rciproque qui doit natre du simple
spectacle des marchandises franaises qu'on brlera en Russie et des
marchandises russes qu'on brlera en France. Quoi de plus propre 
exciter les deux nations l'une contre l'autre, et serait-il au pouvoir
de ceux qui les gouvernent d'arrter les effets d'une aveugle
indignation? Sous la pression du sentiment public, l'Empereur se
verra-t-il dans la ncessit de rompre avec un tat qu'il croyait s'tre
indissolublement attach, qu'il s'tait plu  fortifier de ses mains?
Le prix de cet minent service serait-il donc pour l'Empereur d'tre
forc de faire la guerre  la Russie pour sauver son honneur et pour
viter le reproche d'avoir souffert, dans ce haut point de gloire o il
s'est lev, ce que Louis XV endormi dans les bras de madame Dubarry
n'aurait pas support!

Malgr cette indignation grandiloquente, Napolon connaissait trop son
intrt et ses facults actuelles pour demander l'abrogation de
l'ukase. Il sentait que l'empereur Alexandre ne se soumettrait jamais,
sur une injonction venue de l'tranger,  rapporter une mesure de
lgislation intrieure, que cette exigence acclrerait inopportunment
la rupture. Il ne demande donc qu'une chose, c'est que les prescriptions
de l'ukase demeurent inobserves en ce qu'elles ont de plus rvoltant,
c'est que l'ordre donn de brler nos marchandises reste  l'tat de
lettre morte: Obtenez, Monsieur, continue l'instruction, l'assurance
secrte que ce brlement ne sera pas excut sur les marchandises
franaises. L'Empereur a besoin d'tre tranquillis sur ce point, pour
asseoir sur une base fixe sa politique fortement branle par un acte
aussi peu amical.

La Russie veut-elle nous donner une satisfaction plus complte? Elle le
peut sans recourir  une rtractation humiliante. Le pacte de Tilsit
avait rtabli les rapports conomiques sur le pied o ils existaient
avant la guerre, en attendant la confection d'un trait de commerce qui
les fixerait dfinitivement. C'est  cette clause que l'ukase a
contrevenu en prohibant les importations franaises, mais il dpend
d'Alexandre de rentrer dans la lgalit en se prtant  ngocier enfin
et  conclure le trait de commerce expressment prvu. Ce trait
entranera de part et d'autre un remaniement des tarifs en vigueur, sans
que le gouvernement russe ait  revenir par mesure individuelle et
spciale sur les dispositions de l'ukase. L'Empereur se montrera facile
sur le trait de commerce. Il admettra, par exemple, cette clause: les
draps, soieries, bijouteries et objets de luxe pourront tre introduits
en Russie: 1 s'ils sont de fabrique franaise; 2  la condition
d'exporter une pareille valeur en bois, chanvre, fer, or et autres
productions de la Russie. Quelques-unes de nos industries retrouveront
ainsi un dbouch dans le Nord, sans que les deux nations, prises dans
leur ensemble, fassent aucun gain l'une sur l'autre, le chiffre des
importations restant rigoureusement proportionn  celui des
exportations; la balance du commerce ne se rompra jamais au dtriment de
la Russie, mais la France ne demeurera plus sous le coup d'une
injurieuse exclusion.

C'est  entamer la ngociation commerciale que doivent tendre
pratiquement les efforts de l'ambassadeur. Qu'il insiste  la fois prs
du ministre et du souverain, en termes diffrents: avec le premier, il
ne saurait faire usage avec trop de vhmence des arguments et des
termes que lui fournit l'instruction; avec le Tsar, il doit se placer
sur un autre terrain, montrer une indignation contenue, mais surtout
faire appel aux sentiments, aux souvenirs qui peuvent avoir conserv
quelque empire sur l'esprit de ce monarque: En conversant avec
l'empereur Alexandre, parlez aussi  son coeur, intressez son honneur
et sa sensibilit. Dites-lui que le souverain qu'il place dans une
position pnible est celui qui, de son propre aveu, l'a si bien servi,
celui  qui il a dit  Tilsit et dans ce jour qu'il regardait comme
l'anniversaire de Pultava: Vous avez sauv l'empire russe.

La corde sentimentale est toujours celle que Napolon cherche  faire
vibrer dans ses rapports personnels avec Alexandre. Il n'entend pas
interrompre sa correspondance directe avec lui, et le 28 fvrier charge
Tchernitchef de lui porter une longue lettre: elle est conue avec un
art d'autant plus profond qu'il se dissimule sous des apparences de
rondeur. Tout en prodiguant les assurances et les raisonnements propres
 tranquilliser, Napolon articule nettement ses griefs et ne fait nul
mystre des consquences qu'entranerait un rapprochement avec les
Anglais; mais tout est dit si simplement, avec tant de naturel, avec un
mlange si heureux de douceur et de fermet, qu'il faudrait tre bien
port au doute et  la mfiance pour chercher des intentions suspectes
au del de ces paroles.

La lettre dbute sur un ton d'affectueuse tristesse: Je charge le comte
de Tchernitchef de parler  Votre Majest de mes sentiments pour elle.
Ces sentiments ne changeront pas, quoique je ne puisse me dissimuler que
Votre Majest n'a plus d'amiti pour moi. Elle me fait faire des
protestations et toute espce de difficults pour l'Oldenbourg, lorsque
je ne me refuse pas  donner une indemnit quivalente et que la
situation de ce pays, qui a toujours t le centre de la contrebande
avec l'Angleterre, me fait un devoir indispensable, pour l'intrt de
mon empire et pour le succs de la lutte o je suis engag, de la
runion de l'Oldenbourg  mes tats. Le dernier ukase de Votre Majest,
dans le fond, mais surtout dans la forme, est spcialement dirig contre
la France... Toute l'Europe l'a envisag ainsi, et dj notre alliance
n'existe plus dans l'opinion de l'Angleterre et de l'Europe: ft-elle
aussi entire dans le coeur de Votre Majest qu'elle l'est dans le mien,
cette opinion gnrale n'en serait pas moins un grand mal.

Que Votre Majest me permette de le lui dire avec franchise: elle a
oubli le bien qu'elle a retir de l'alliance; et cependant qu'elle voie
ce qui s'est pass depuis Tilsit... Ici, Napolon rappelle avec force
comment il a sacrifi  la Russie nos plus anciens allis, comment il
lui a livr la plus belle province de la Sude, livr la Valachie et la
Moldavie, acquisition immense, le tiers de la Turquie d'Europe.--Des
hommes insinuants et suscits par l'Angleterre, continue-t-il, fatiguent
les oreilles de Votre Majest de propos calomnieux. Je veux, disent-ils,
rtablir la Pologne. J'tais matre de le faire  Tilsit: douze jours
aprs la bataille de Friedland, je pouvais tre  Vilna. Si j'eusse
voulu rtablir la Pologne, j'eusse dsintress l'Autriche  Vienne;
elle demandait  conserver ses anciennes provinces et ses communications
avec la mer, en faisant porter ses sacrifices sur ses possessions de
Pologne. Je le pouvais en 1810, au moment o toutes les troupes russes
taient engages contre la Porte. Je le pourrais dans ce moment encore,
sans attendre que Votre Majest termint avec la Porte un arrangement
qui sera conclu probablement dans le cours de cet t. Puisque je ne
l'ai fait dans aucune de ces circonstances, c'est donc que le
rtablissement de la Pologne n'tait pas dans mes intentions. Mais si je
ne veux rien changer  l'tat de la Pologne, j'ai le droit aussi
d'exiger que personne ne se mle de ce que je fais en de de l'Elbe.
Toutefois, il est vrai que nos ennemis ont russi. Les fortifications
que Votre Majest fait lever sur vingt points de la Dwina, les
protestations dont le prince Kourakine a parl pour l'Oldenbourg et
l'ukase le prouvent assez. Moi, je suis le mme pour elle, mais je suis
frapp de l'vidence de ces faits et de la pense que Votre Majest est
toute dispose, aussitt que les circonstances le voudront,  s'arranger
avec l'Angleterre, ce qui est la mme chose que d'allumer la guerre
entre les deux empires. Votre Majest abandonnant une fois l'alliance et
brlant les conventions de Tilsit, il serait vident que la guerre
s'ensuivrait quelques mois plus tt ou quelques mois plus tard. Le
rsultat doit tre, de part et d'autre, de tendre les ressorts des deux
empires pour nous mettre en mesure. Tout cela est sans doute bien
fcheux. Si Votre Majest n'a pas l'intention de se remettre avec
l'Angleterre, elle sentira la ncessit pour elle et pour moi de
dissiper tous ces nuages.... Je prie Votre Majest de lire cette lettre
dans un bon esprit, de n'y voir rien qui ne soit conciliant et propre 
faire disparatre de part et d'autre toute espce de mfiance et 
rtablir les deux nations, sous tous les points de vue, dans l'intimit
d'une alliance qui depuis prs de quatre ans est si heureuse[124].

[Note 124: _Corresp._, 17395.]

Ainsi, retour au pass par un accord sur les points en litige, telle
tait l'oeuvre  laquelle Napolon invitait Alexandre. Cependant, 
supposer qu'on lui et concd un trait de commerce et que l'on et
termin l'affaire d'Oldenbourg par l'acceptation d'une indemnit, se
ft-il dclar et estim pleinement satisfait? Ne tenait-il pas en
rserve une prtention secrte et persistante? N'avait-il pas, comme
Alexandre, son grief cach, plus grave que tous les autres? On le
retrouve en lui, pour peu que l'on pntre dans les replis de sa pense
et les profondeurs de sa politique.

Ce qu'il reprochait aux Russes dans son for intrieur, c'tait moins de
fermer leurs frontires  nos articles que d'ouvrir leurs ports aux
marchandises britanniques,  ces produits coloniaux que leur
apportaient de prtendus neutres et dont l'Angleterre devait se dfaire
 tout prix, sous peine de banqueroute et d'ignominieux dsastre.
Seulement, en sauvant nos ennemis par cette tolrance, Alexandre ludait
plutt qu'il n'enfreignait ouvertement les stipulations de l'alliance.
Celles-ci, en le constituant ennemi de nos rivaux, l'avaient astreint 
proscrire leurs btiments; elles ne lui interdisaient point de recevoir
les neutres. Napolon, il est vrai, avait raison et cent fois raison
d'affirmer qu'il n'existait plus de neutres, depuis que l'Angleterre ne
dlivrait ses permis de circulation qu'aux btiments rsigns  naviguer
pour son compte,  exporter les denres lui appartenant,  devenir ses
agents, ses auxiliaires et ses complices: cette thse s'appuyait sur
l'exacte apprciation des faits, mais ne pouvait s'autoriser d'un texte
formel. Comme l'Empereur n'avait point russi l'anne prcdente  la
faire admettre d'Alexandre par la persuasion et le raisonnement, il
s'abstenait aujourd'hui d'y revenir; il ne voulait pas exiger encore ce
qu'il ne se sentait pas en tat d'imposer[125]. Il ne dcouvrirait sa
prtention suprme qu'aprs avoir regagn assez de terrain en Allemagne,
aprs avoir repris position assez fortement en face de la Russie, pour
que cette cour pt envisager toutes les consquences d'un refus et ne
point le risquer  la lgre. Actuellement, en prolongeant la discussion
sur des objets d'importance secondaire, il se donnait le temps
d'excuter ses armements: il prparait aussi les voies, par une
ngociation prliminaire,  un arrangement plus complet, pour le cas o
les rflexions et les dispositions futures d'Alexandre le rendraient
possible.

[Note 125: Voy. notamment  ce sujet la lettre confidentielle du
ministre des relations extrieures  notre ambassadeur en Russie, date
du 19 novembre 1811.]

On ne saurait donc dire que toute bonne foi soit encore bannie de ses
rapports avec la Russie. Il ngocie avec quelque sincrit, mais il
ngocie sans conviction. Il se doute bien que le Tsar s'est trop dtach
de lui pour lui revenir jamais de plein coeur, entirement, rsolument,
et pour s'assujettir aux servitudes que comporterait le renouvellement
de l'alliance. Puis il se rend compte que l'Angleterre continue malgr
tout  partager et  lui disputer l'Europe: il la sait doue d'un
pouvoir occulte et comme magntique, cette grande et odieuse Angleterre;
il sent l l'irrsistible aimant qui ramne  soi et attire toutes les
puissances l'une aprs l'autre, aussitt que lui-mme cesse de les tenir
sous sa dpendance matrielle ou morale. La Russie ne lui appartient
plus; il en conclut qu'elle est bien prs de passer  l'ennemi, de
s'unir  nos adversaires; qu'il en sera d'elle finalement comme de la
Prusse en 1806 et plus tard de l'Autriche. Qu'on lise sa lettre du 2
avril au roi de Wurtemberg, on y trouvera cette ide dduite des
circonstances et suprieurement dveloppe.

Instruit de nos armements, requis d'y participer, le roi de Wurtemberg
avait formul hardiment quelques objections et signal le pril d'un
nouveau conflit. Napolon le tient en assez haute estime pour
condescendre  s'expliquer avec lui,  lui ouvrir en partie sa pense.
Il rappelle que l'Empereur seul, en Russie, tenait  l'alliance contre
l'Angleterre. Or, il rsulte d'indices significatifs que ce souverain
ne rsiste plus aux passions hostiles qui l'enveloppent,  la pression
de l'air ambiant, et peut-tre a-t-il trop cd dj pour qu'il puisse
se reprendre,  supposer que ses yeux se dessillent un jour et
peroivent le danger: Entre grandes nations, ce sont les faits qui
parlent, c'est la direction de l'esprit public qui entrane. Le roi de
Prusse laissait aller  la guerre, quand la guerre tait loin: il aurait
voulu la retarder quand il n'en tait plus le matre, et il pleurait
avec le pressentiment de ce qui allait arriver. Il en a t de mme de
l'empereur d'Autriche; il a laiss s'armer la landwehr, et la landwehr
n'a pas t plus tt arme qu'elle l'a entran  la guerre. Je ne suis
pas loign de penser qu'il en arrivera de mme  l'empereur Alexandre.
Ce prince est dj loin de l'esprit de Tilsit: toutes les ides de
guerre viennent de la Russie. Si l'Empereur veut la guerre, la direction
de l'esprit public est conforme  ses intentions: s'il ne la veut pas et
qu'il n'arrte pas promptement cette impulsion, il y sera entran
l'anne prochaine malgr lui; et ainsi la guerre aura lieu malgr moi,
malgr lui, malgr les intrts de la France et ceux de la Russie. J'ai
dj vu cela si souvent que c'est mon exprience du pass qui me dvoile
cet avenir. Tout cela est une scne d'opra, et ce sont les Anglais qui
tiennent les machines. Si quelque chose peut remdier  cette situation,
c'est la franchise que j'ai mise  m'en expliquer avec la Russie.... Si
je ne veux pas la guerre et surtout si je suis trs loin de vouloir tre
le Don Quichotte de la Pologne, j'ai du moins le droit d'exiger que la
Russie reste fidle  l'alliance, et je dois tre en mesure de ne pas
permettre que, finissant la guerre de Turquie, ce qui probablement aura
lieu cet t, elle vienne me dire: Je quitte le systme de l'alliance,
et je fais ma paix avec l'Angleterre. Ce serait, de la part de
l'Empereur, la mme chose que me dclarer la guerre, car, si je ne
dclare pas moi-mme la rupture, les Anglais, qui auront trouv le moyen
de changer l'alliance en neutralit, trouveraient bien celui de changer
la neutralit en guerre. Conserverons-nous la paix? J'espre encore que
oui; mais il est ncessaire de s'armer[126]...

[Note 126: _Corresp._, 17553.]

Au fond et quoi qu'il en dise, dsire-t-il que cette crise puisse tre
vite? Il est loin d'en mconnatre la gravit et les dangers: il ne
ressent plus l'attrait de la guerre et de ses grandes tragdies: il juge
qu'il a couru assez de risques, cueilli assez de lauriers, et prouve
parfois comme une crainte de compromettre ce trsor de gloire. Mais il
se dit que nul arrangement, si satisfaisant qu'on le suppose, ne vaudra
pour les fins suprmes de sa politique une campagne victorieuse qui
rejettera les Russes au loin et les retranchera de l'Europe, qui l'y
laissera par consquent matre de tout, sans contestation et pour
toujours. Alors, dsesprant de retrouver des allis sur le continent et
d'y rallumer la discorde, l'Angleterre sentira l'inutilit de prolonger
la lutte et s'inclinera dompte. La source des guerres se sera tarie; la
paix du monde en sera la suite; la France se reposera enfin dans son
omnipotence et sa gloire.

A l'appui de ces motifs de circonstance, Napolon se dcouvre aussi et
se cre des raisons permanentes, invoque des ncessits d'avenir. Comme
toujours, son imagination construit une thorie  l'appui des exigences
momentanes de son systme; il l'difie belle et somptueuse, faite de
donnes relles et d'intuitions prophtiques, et il en subit lui-mme
les sductions. Il sent que l'avenir est aux grands empires, aux
agglomrations normes. Il a vu, tandis qu'il s'emparait de l'Europe,
l'Angleterre se ddommager sur le monde, conqurir et gouverner les
mers, faire main basse sur toutes les colonies, se donner prise sur les
plus lointains continents. En mme temps, la Russie se renforce chaque
anne des cinq cent mille mes dont le nombre de ses habitants
s'augmente, et peu  peu monte sur l'horizon cet Ocan de populations
rudes et pauvres, cette inpuisable rserve d'hommes, qui peut un jour
se dverser sur l'Europe et la submerger. Si fire qu'elle soit de sa
civilisation raffine et de son antique primaut, l'Europe se sentira
petite un jour, humble et menace, entre les deux colosses qui
grandissent  ses cts. Pour refouler l'un et abattre l'autre, ne
doit-elle point profiter de l'instant o le destin des combats l'a
place sous un chef unique et lui a impos le remde de la dictature?
Hritier des Csars, Napolon n'est-il pas tenu de reprendre et
d'assumer leur fonction, de rprimer  la tte de ses lgions les
barbares du Nord, d'lever contre eux des barrires, sous forme d'tats
tout guerriers, constitus gardiens des frontires, et de recrer les
confins militaires de l'Europe? N'est-ce point l pour lui l'oeuvre
finale, le couronnement de l'difice, la tche de prvoyance suprme,
celle qui assurera la scurit des gnrations  venir et le rgne
paisible de son fils[127]?

[Note 127: _Documents indits._ Cf. au tome VI des _Commentaires de
Napolon Ier_ la note XII, 117-118.]

Tout l'y porte: son temprament de Mridional, qui lui fait assimiler le
Nord  la barbarie; sa conception  la fois latine et carlovingienne de
ses devoirs d'empereur, jusqu' ce retour  la politique d'ancien rgime
qui tente depuis quelques annes son esprit et flatte son orgueil. Pour
faire comme les Bourbons, il a contract en 1810 alliance matrimoniale
avec l'Autriche: il a pris femme  Vienne et ne s'est pas aperu que
s'unir par le sang, lui soldat couronn,  l'Autriche humilie et
meurtrie, c'tait pouser la trahison. Maintenant, la tradition du
cabinet de Versailles, venue jusqu' lui au travers de la Rvolution et
reprenant empire sur son esprit, lui conseille d'carter cette Russie
dont l'intrusion dans le cercle des grandes puissances a drang
l'ancien systme de l'Europe, tel que l'avait combin la prudence de nos
rois et de nos ministres. Louis XV pendant la plus grande partie de son
rgne, Louis XVI  certains moments, leurs conseillers les plus rputs,
ont cru  la ncessit de mettre des bornes  la pousse moscovite, de
lui opposer un faisceau d'tats, de l'endiguer avec la Sude, la Pologne
et la Turquie, remises sur pied et troitement associes. Ils se sont
obstins vainement  cette oeuvre, mais Napolon se croit sr de russir
l o ils ont chou: il se juge assez fort pour ressusciter des
cadavres et jeter sur des tats inertes ou dcomposs le souffle de vie.
Sa politique, dont les prvisions plongent au plus profond de l'avenir,
rtrograde ainsi par ses moyens et se propose d'impossibles
restaurations: elle obit au mirage romain, qui l'abuse et l'gare, et
s'inspire en mme temps de la tradition des derniers Bourbons dans ce
qu'elle a de plus us: sa grande entreprise se fonde sur la combinaison
de deux anachronismes: Il est des temps et des cas, crivait un de ses
ministres, le sage Mollien, o l'anachronisme est mortel[128].

[Note 128: _Mmoires de Mollien_, III, 290.]

Tel tait le travail d'esprit qui le poussait, ds les premiers mois de
1811,  considrer une lutte probable avec la Russie comme sa grande et
sa suprme affaire,  diriger vers ce but tous ses calculs, toutes ses
penses,  reporter insensiblement du sud-ouest au nord-est l'appareil
de ses forces. Cependant, comme il se subordonnait toujours  des
considrations pratiques et savait refrner au besoin le vol de son
imagination, il se ft arrt si l'empereur Alexandre et recommenc 
lui prter une aide efficace contre l'Angleterre. Au fond, il ne demande
rien qu'il ne soit en droit d'exiger d'aprs le pacte convenu, rien qui
ne soit conforme  la lettre ou  l'esprit des traits. Seulement, ce
droit trs rel qu'il invoque, il se l'est cr  lui-mme, il se l'est
forg  coups d'pe: les traits d'alliance, les obligations de
concours qu'il a imposes, ont t pour les vaincus une consquence de
la dfaite, une forme de la contrainte, et la contrainte ne maintient
ses effets qu' condition d'agir sans cesse et de renouveler ses prises.
Il y a conflit insoluble entre le droit napolonien et le droit naturel
des tats  s'orienter suivant leurs intrts momentans ou leurs
inclinations, et le premier, fond uniquement sur la victoire, portant
en lui ce vice irrmissible, ne peut se soutenir que par la permanence
et la continuit de la victoire. Napolon redemande aujourd'hui ce qu'il
a obtenu en 1807, au lendemain de Friedland, et il est rsolu 
reprendre la guerre s'il ne peut se conserver autrement les avantages et
les srets qu'elle lui a valu: il reste ainsi consquent avec lui-mme,
droit et sincre dans les grandes lignes de sa politique, mais varie ses
procds d'aprs les circonstances, s'y montre tantt imptueux et
violent, tantt caressant et sducteur, souvent astucieux, rus, et
d'une dissimulation profonde. Comme il souponne avec raison
qu'Alexandre le trompe et ne rentrera jamais de bonne foi dans
l'alliance, il se prpare  marcher dans le Nord l'anne prochaine,
lentement, insidieusement,  se glisser avec toutes ses forces et  se
raser jusqu'aux frontires de la Russie, pour se dresser subitement
contre elle, s'lancer et frapper. Tous ses efforts tendent  s'assurer
la facult et l'avantage du choc offensif, et il ne se doute pas que le
Tsar, plus engag qu'il ne le croit dans les voies de la rvolte, a
form le mme dessein et se juge ds  prsent en mesure de le raliser.
Il veut prvenir l'adversaire; en fait, il est prvenu. Cette guerre
avec la Russie qu'il prvoit  l'chance de douze ou quinze mois, elle
est devant lui, menaante, prte  le saisir, et il ne la voit pas: il
ignore qu'Alexandre est en avance sur lui d'une anne et d'une arme.




CHAPITRE III

LE MOYEN DE TRANSACTION.


Les armes russes se rapprochent de la frontire.--Marche vers le duch
de Varsovie.--Points de concentration.--L'arme du Danube dtache
plusieurs de ses divisions.--Prcautions prises pour assurer le secret
de ces prparatifs.--La frontire troitement garde.--Les
rserves.--Bruits rpandus  Ptersbourg et dans les provinces
polonaises.--Avis dcourageants de Czartoryski.--La fidlit des chefs
varsoviens ne se laisse pas entamer.--L'Autriche se drobe a une
alliance et mme  une promesse de neutralit.--L'influence de
l'archiduc Charles s'exerce dans un sens hostile  la Russie: moyen
imagin pour le convertir ou le neutraliser.--Diplomatie
fminine.--Insinuation de Stackelberg au sujet d'une entre possible des
Russes en Galicie.--Metternich se fait autoriser  formuler une rponse
comminatoire.--Dceptions successives d'Alexandre.--Il suspend
l'excution de son projet.--Incertitudes, tendances diverses.--Le
chancelier Roumiantsof prconise une politique de rapprochement avec la
France.--Il croit avoir trouv un moyen de solution.--Ide de demander 
Napolon, en compensation de l'Oldenbourg, quelques parties du
territoire varsovien.--Alexandre se prte  un essai de conciliation sur
cette base.--Caractre insolite de la ngociation qui va s'ouvrir.--Le
souverain et le ministre russe ne veulent s'exprimer qu' demi-mot et
par priphrases.--On propose une nigme  Caulaincourt, en lui
fournissant quelques moyens de la dchiffrer.--Le Tsar confie 
Tchernitchef une lettre pour l'Empereur: dignit et habilet de son
langage.--La mtaphore du comte Roumiantsof.--Caulaincourt obtient son
rappel et reste  Ptersbourg en attendant l'arrive de son successeur,
le gnral comte de Lauriston.--Jeu caressant d'Alexandre.--Dpart de
Tchernitchef pour Paris.



En mars, les troupes russes se mirent en position d'excuter le grand
projet et de recueillir, si elle venait  eux, la Pologne transfuge.
L'arme destine  entrer la premire en action se tenait sur la Dwina,
prcde de fortes avant-gardes: elle s'branla vers le sud-ouest, vers
les provinces de Lithuanie et de Podolie, contigus au duch de
Varsovie: elle venait  grandes tapes, largement dploye, cheminant
sous le couvert des forts paisses et des collines sablonneuses. En
arrire, les troupes de Finlande suivaient le mouvement, quittaient peu
 peu leurs garnisons, filaient le long du littoral pour se rapprocher
de la Courlande et passer de l en Pologne. A proximit de la frontire,
des points de concentration avaient t indiqus: Wilna, Grodno, Brzesc,
Bialystock[129]. Des magasins, des dpts d'approvisionnements et de
munitions se formaient, les autorits prparaient des logements et des
vivres pour les masses annonces. Sur le Nimen et le Bug, on runissait
des embarcations, des bateaux plats, tout un matriel propre  faciliter
le passage[130]. Le quartier gnral paraissait devoir s'tablir 
Slonim, au sud de Wilna: les gnraux Essen, Doctorof, Kamenski,
commanderaient les corps principaux: ils avaient t au pralable mands
 Ptersbourg et y avaient reu des instructions[131].

[Note 129: Correspondance du rsident de France  Varsovie, mars et
avril 1811, _passim_; correspondance de Sude, mmes mois; dpches de
Stedingk, janvier  juin 1811, archives du royaume de Sude;
renseignements transmis par Davout et Rapp, archives nationales, AF, IV,
1653.]

[Note 130: Feuille de renseignements transmise par Davout le 31
mars. Archives nationales, AF, IV, 1653.]

[Note 131: Dpche de Stedingk, 16/28 janvier. Alquier crivait de
Stockholm le 25 fvrier, d'aprs un rcit venu de Russie: Il y a des
indices (je cite les propres mots du narrateur) que depuis quelque temps
il a t fait au gnral Moreau des propositions pour l'engager  venir
prendre le commandement de l'arme russe. Le fait pouvait tre
controuv et tait au moins fort exagr; il n'en est pas moins curieux
de voir mises en circulation, ds 1811, toutes les ides qui devaient se
raliser en 1813.]

En mme temps que cette grande descente vers le sud, un mouvement
s'oprait du sud au nord, concordant avec le premier et venant  sa
rencontre. L'arme du Danube, tourne jusqu'alors contre les Turcs,
hivernait en Moldavie; plusieurs de ses divisions levrent leurs
cantonnements, et, pivotant sur elles-mmes, faisant face en arrire, se
mirent  remonter vers la Podolie et la Volhynie, pour se joindre aux
forces qui arrivaient du nord et se placer  leur gauche. Dans ses
lettres  Czartoryski, Alexandre n'avait parl qu' titre ventuel du
prlvement  oprer sur les troupes d'Orient: L'arme de Moldavie,
avait-il dit, pourra dtacher aussi quelques divisions, sans pour cela
tre empche de se tenir sur la dfensive[132]. Dpassant ses
promesses, il s'affaiblissait sur ses ailes pour se fortifier au centre,
quitte  compromettre la Finlande et  retarder sa paix avec les Turcs.
L'arme destine  combattre avec les Polonais s'augmentait de corps
supplmentaires, d'effectifs imposants, et, se rangeant par divisions
depuis la Baltique jusqu'au Dniester, se mettait en ligne.

[Note 132: _Mmoires de Czartoryski_, II, 273.]

Toutes ces oprations s'entouraient du plus profond mystre. Souvent,
les troupes ne suivaient pas les routes ordinaires, les grandes voies de
communication: marchant par bataillons ou mme par compagnies, divises
en dtachements innombrables, parpilles sur de vastes espaces, elles
se glissaient par des chemins dtourns qui n'avaient jamais t des
routes militaires[133]. Les prcautions les plus rigoureuses avaient
t prises pour clore hermtiquement et murer la frontire, pour fermer
les accs et barricader les issues, pour se dfendre contre tout
espionnage. Sous couleur de renforcer le cordon des douanes et de mieux
assurer l'observation des rglements prohibitifs, des corps de Cosaques
avaient t disposs le long des limites. Ils exeraient une
surveillance continuelle: des piquets de cavalerie gardaient toutes les
entres, relis entre eux par des patrouilles qui circulaient nuit et
jour: jusqu' une distance assez grande dans l'intrieur des terres, des
postes s'chelonnaient sur les routes de verste en verste, examinant
et arrtant les passants, compulsant leurs papiers, vrifiant leur
qualit[134]: c'tait  l'abri de cet pais rideau que la Lithuanie, la
Volhynie et la Podolie se remplissaient de troupes.

[Note 133: Dpche de Bignon, rsident de France  Varsovie, 11
mai.]

[Note 134: Dpche du mme, 5 juin, d'aprs un tmoin oculaire.]

En arrire de ces provinces, l'arme de soutien se compltait et
s'apprtait  marcher. Aucun moyen n'tait nglig pour renforcer ses
effectifs: les troupes sdentaires se transformaient en contingents
mobiles, les bataillons de forteresse en bataillons de ligne. Du fond
de l'empire, d'autres masses surgissaient, des rserves se levaient.
Dans les dpts, il y avait affluence prodigieuse de recrues, effort
incessant pour les dgrossir et les former, pour faire des soldats.
Bientt, malgr le secret ordonn, des bruits  sensation commencrent 
circuler dans la capitale: les rgiments des gardes, disait-on,
n'attendaient plus qu'un signal pour se mettre en route et devaient
marcher avec la deuxime arme: le grand-duc Constantin se rendait en
Finlande pour inspecter les troupes en partance; enfin, l'Empereur
lui-mme allait se porter sur la frontire, relever et poser sur son
front la couronne de Pologne. Le public de Ptersbourg se prononait
hautement en faveur de cette solution, qui rpondait aussi aux
esprances suscites en Lithuanie: l, beaucoup de grands propritaires
dsiraient une rconciliation entre la Pologne et la Russie: plusieurs
d'entre eux, des membres de familles illustres, des patriotes prouvs,
avaient t appels  Ptersbourg, bien traits, caresss,  demi
prvenus[135]. Leur tte se montait, leur imagination s'exaltait en
faveur du projet; quelques-uns allaient jusqu' fixer la date de
l'excution: l'Empereur choisirait le 3 mai, anniversaire du jour o,
vingt ans plus tt, la Pologne mourante s'tait donn le statut libral
et sens sous lequel elle aspirait  revivre[136].

[Note 135: Dpche de Bignon, 27 avril.]

[Note 136: _Id._]

Ce fut au moment o cette effervescence se manifestait  l'intrieur de
l'empire qu'arrivrent du dehors les plus dcourageantes nouvelles. Les
rponses de Czartoryski  la seconde lettre du Tsar ne se bornaient pas
 poser des objections et  prvoir des difficults: elles taient
purement ngatives. D'aprs leur contenu, d'aprs les rsultats de
l'enqute opre par le prince, les commandants de l'arme varsovienne,
les principaux magnats, ceux dont l'opinion entranerait la masse,
demeuraient rfractaires  la sduction et se montraient incorruptibles:
leur fidlit  Napolon ne se laissait pas entamer. Le texte de ces
rponses ne nous est point parvenu, mais Alexandre y fait allusion dans
une communication ultrieure  Czartoryski: Vos prcdentes lettres,
dit-il, m'ont laiss trop peu d'espoir de russite pour m'autoriser 
agir,  quoi je n'aurais pu me rsoudre raisonnablement qu'ayant quelque
probabilit de succs[137].

[Note 137: Lettre du 1er avril 1812. _Mmoires et Correspondance de
Czartoryski_, II, 279.]

L'imprudence d'agir lui fut concurremment dmontre par l'attitude de
l'Autriche. A Ptersbourg, on s'tait aperu trs vite que cet empire se
drobait  une alliance: il n'est mme pas certain que l'instruction
secrte du mois de fvrier, tendant  ce but, ait t expdie, les
dispositions de Metternich et de son gouvernement la rendant
inutile[138]. Alexandre s'tait rabattu alors sur un autre plan. Il ne
solliciterait plus de l'Autriche qu'une connivence passive et lui
demanderait uniquement d'assister indiffrente  ce qui se passerait
autour d'elle, de se laisser faire au besoin une douce violence, de ne
point refuser les Principauts, si le gouvernement russe les lui mettait
dans la main en mme temps qu'il ferait occuper la Galicie pour le
compte de la Pologne restaure. Au nom du Tsar, Koschelef maintenait
l'offre de la Moldavie jusqu'au Sereth et de la Valachie entire.
Alexandre ayant crit une lettre personnelle  l'empereur Franois pour
obtenir de lui une promesse de neutralit et sonder ses dispositions,
Stackelberg fut charg d'en fournir verbalement le commentaire[139].

[Note 138: Voyez sur ce point MARTENS, volume cit, 79.]

[Note 139: BEER, _Orientalische Politik Oesterreich's_, p. 250.
_Mmoires de Metternich_, II, 417. MARTENS, 78.]

La colonie russe de Vienne appuyait ces dmarches de toute son nergie.
La milice des femmes avait t mise sur pied, et un objet spcial
s'offrait  son activit. Le grand ennemi de la Russie  Vienne tait
l'archiduc Charles, qui jouissait dans le public et dans l'arme d'une
considration hors ligne: le glorieux vaincu de Wagram s'tait
sincrement rconcili avec son vainqueur et poussait l'Autriche vers la
France. Pour changer ses dispositions ou au moins le neutraliser, on
entreprit de le marier, en lui donnant pour femme une princesse toute
dvoue  la Russie. L'impratrice lisabeth Alexievna, femme
d'Alexandre Ier, avait une soeur qui vivait auprs d'elle, la princesse
Amlie de Bade. Ce fut cette Allemande adopte par la Russie que les
meneurs de l'intrigue destinrent  oprer la conversion de l'archiduc,
et aussitt des influences de toute sorte se mirent en mouvement pour
enchaner cet Hercule aux pieds d'une Omphale un peu mre.

L'impratrice de Russie lia partie avec l'impratrice d'Autriche:
celle-ci, qui avait la passion de faire des mariages[140], entra de
grand coeur dans l'affaire,  laquelle on sut intresser galement la
landgrave de Bade et la reine de Bavire. Cette ligue de femmes fit
reprsenter  l'archiduc Charles par son confesseur qu'il avait besoin
d'une compagne pour gayer son intrieur morose et rompre l'ennui d'un
clibat prolong. La grande difficult tait d'obtenir le consentement
de l'empereur Franois  un mariage dont son terrible gendre pourrait
s'offusquer. Pour triompher de ses craintes, on le prit par les
sentiments: on lui affirma que l'archiduc Charles avait conu pour la
princesse Amlie une passion violente, et l'excellent prince se laissa
convaincre qu'il ferait le malheur de son cousin en s'opposant  l'union
projete. Il promit de consentir, mais  une condition, c'tait que l'on
trouverait moyen d'assurer aux futurs conjoints, peu fortuns l'un et
l'autre, une situation matrielle en rapport avec leur rang: lui-mme ne
pouvait s'en charger, ayant trop d'enfants  tablir[141]. Il n'y
avait qu'une chance de le satisfaire, c'tait un recours au duc Albert
de Saxe, dont le prince Charles tait le neveu et l'hritier. Le duc
Albert tait vieux et riche: il avait une matresse qui le gouvernait;
on fit agir cette dame, aprs s'tre adress  elle par l'intermdiaire
d'un officier pour qui elle avait eu autrefois des bonts, et le
rsultat de ces oprations diverses fut que le duc promit d'assurer le
sort de son neveu par un avancement d'hoirie. Ainsi, les obstacles
s'aplanissaient l'un aprs l'autre, et l'affaire semblait en bon chemin;
mais dj, avant que le gouvernement autrichien se ft dcid  la
rompre sur un mot venu des Tuileries, une rponse fort sche de
Metternich aux ouvertures politiques de la Russie l'avait rendue
actuellement sans objet[142].

[Note 140: J'aime, disait-elle, que tout le monde se marie. Otto 
Champagny, 17 avril.]

[Note 141: Otto  Maret, 8 mai.]

[Note 142: Sur l'ensemble de l'affaire, voyez la correspondance
d'Otto, mars  juillet 1811.]

Les propositions de Koschelef, la lettre du Tsar, avaient mis Metternich
en veil:  quelques jours de l, il eut avec Stackelberg une
conversation qui le laissa rveur. L'envoy russe, aprs lui avoir
confi qu'il possdait le secret de son matre et montr comme preuve
une lettre crite en entier de la main d'Alexandre, fit allusion 
certaines ventualits: Dans le cours de mon entretien avec lui,
crivait Metternich  son souverain, j'ai remarqu certaines tournures
de phrases qui me firent supposer qu'un jour, tant donnes certaines
circonstances, l'occupation de la Galicie pourrait bien s'effectuer sans
notre consentement[143]. Cette trange rvlation mut d'autant plus
Metternich qu'elle voqua en lui un souvenir. Il se rappela qu'en 1805
l'empereur Alexandre, dsesprant d'entraner la Prusse dans la
troisime coalition, avait eu l'ide d'assaillir inopinment cette
puissance, avec laquelle il entretenait les meilleurs rapports: il et
march sur Varsovie, chef-lieu alors de province prussienne, et restaur
 son profit la Pologne, avant de se porter en Moravie contre l'arme
franaise. Ce prcdent clairait d'une lueur singulire les
insinuations actuelles, donnait tout lieu de supposer que l'empereur
Alexandre caressait aujourd'hui un projet du mme genre et nourrissait
l'espoir d'y entraner l'Autriche, dt-il au besoin lui forcer la main:
c'tait l un de ces brusques carts de pense, une de ces fugues
d'imagination dont l'histoire du mobile souverain offrait trop
d'exemples: La marche excentrique du cabinet russe, crivait
Metternich, ne nous autorise-t-elle pas  admettre _comme possible ce
qui parat l'impossibilit mme_[144]?

[Note 143: _Mmoires de Metternich_, II, 418.]

[Note 144: _Id._, 419.]

Metternich ne crut pouvoir se mettre trop rsolument en travers d'une
aventure dont l'Autriche prouverait un dommage sensible, immdiat,
direct, et n'aurait  tirer que de problmatiques avantages; il se fit
autoriser  prvenir Stackelberg que toute violation de territoire
serait considre comme une dclaration de guerre,  signifier au
besoin que la concentration des troupes russes prs de la Galicie et de
la Bukovine, dont le bruit arrivait  Vienne, finirait par obliger
l'empereur d'Autriche  mobiliser lui-mme ses armes et  les mettre
sur le pied de guerre[145].

[Note 145: _Mmoires de Metternich_, II, 418-419.]

Ainsi, en se hasardant d'attaquer, Alexandre se ft heurt aux forces de
l'Autriche en mme temps qu' l'arme varsovienne. Il n'tait pas au
bout de ses mcomptes. A la mme poque, il aperut distinctement au
nord l'volution de Bernadotte, qui semblait lui tourner le dos et
s'orienter vers la France: les agaceries du prince royal  l'adresse de
son ancien chef, ses mines provocantes, son intimit avec Alquier, le
mot d'ordre donn partout aux diplomates sudois de se mettre au mieux
avec leurs collgues franais, ne pouvaient chapper  la perspicacit
des agents russes. Alexandre en conut un assez vif dpit, qui se
manifesta par des communications aigres-douces au cabinet de Stockholm,
et il cessa momentanment de compter sur la Sude[146].

[Note 146: TEGNER, _Le baron d'Armfeldt_, III, 306.]

En Prusse, o le cabinet persistait dans son double jeu, le Roi montrait
plus de bon vouloir que d'nergie: le fond de sa pense tait qu'il se
perdrait irrvocablement en risquant une prise d'armes,  moins que la
Prusse, soutenue en arrire par les Russes, ne ft en mme temps appuye
et paule sur sa gauche par l'Autriche. Or, il savait que l'Autriche
rpugnait essentiellement  entrer dans une coalition nouvelle: mme,
sur la foi de rapports exagrs, il croyait que Metternich et son matre
s'taient livrs sans rserve  Napolon et ne demandaient qu' trahir
activement la cause europenne; il le faisait dire  Ptersbourg par des
intermdiaires secrets, conseillait instamment la prudence[147]. Dans
plusieurs parties de l'Allemagne,  ct des haines persistantes contre
la France, il tait facile de dmler un contre-courant d'opinion
dfavorable  la Russie. L'ukase prohibitif en tait la cause; en
fermant l'empire  toutes les importations par terre, cet acte rigoureux
n'avait pas seulement ls la France: il prjudiciait gravement au
commerce et  l'industrie germaniques, qui perdaient un de leurs
principaux dbouchs. Dans les rgions industrielles, comme la Saxe,
cette rupture conomique avait t accueillie avec colre: elle
suscitait des plaintes, des rcriminations vives, et attirait au Tsar
une sorte d'impopularit[148]. De tous cts, Alexandre voyait se lever
des rsistances imprvues et apercevait des obstacles qui lui barraient
la route.

[Note 147: MARTENS, VII, 15.]

[Note 148: Le bulletin de police du 18 juin 1811 contient l'extrait
suivant d'une correspondance d'Allemagne: Les manufacturiers de la Saxe
sont forcs de congdier des centaines d'ouvriers  la fois. Les
btiments o sont tablies les fabriques deviendront des hospices pour y
nourrir les pauvres aux frais de l'tat ou des maisons de force pour les
infortuns qui deviendront voleurs par ncessit. Les Saxons pouvaient
devenir les rivaux des manufacturiers anglais, mais cet espoir a
disparu, et nous ne pouvons nous relever qu'autant que l'ukase russe,
qui dfend l'introduction des marchandises de fabrique trangre, serait
rapport.]

Sous le coup de ces dceptions simultanes, il y eut dans le mouvement
de sa pense arrt et recul:  un brusque lan vers l'offensive succda
une reprise de fluctuations et d'incertitudes. Sans renoncer  son
projet, il en suspendit l'excution, quitte  y revenir en meilleure
occurrence. Ses communications avec Czartoryski s'interrompirent ou au
moins s'espacrent: le prince reut avis de n'avoir plus  compter sur
une explosion immdiate. J'ai d, lui crivait plus tard Alexandre, me
rsigner  voir venir les vnements et  ne pas provoquer par mes
dmarches une lutte dont j'apprcie toute l'importance et les
dangers[149].... Il ajoutait cependant que ni les ides qui l'avaient
occup, ni la rsolution de les mettre en oeuvre quand les
circonstances s'y prteront[150], ne l'avaient abandonn. Les
dispositions militaires ne furent point rvoques: l'arme continua  se
dployer en ordre de bataille; la Russie resta le bras lev, sans
frapper, et s'immobilisa dans cette attitude.

[Note 149: 1er avril 1812. _Mmoires et Correspondance de
Czartoryski_, II, 279.]

[Note 150: _Id._, 280.]

Ayant rassembl ses forces, Alexandre y trouvait l'avantage de s'tre
mis  couvert contre une agression et une surprise, pour le cas o il
prendrait envie  Napolon d'excuter ce que lui-mme avait rv. Les
armements oprs, lorsqu'ils seraient connus de l'Empereur, le
rendraient moins prompt peut-tre  risquer une attaque; par ce fait,
n'taient-ils point susceptibles de procurer ds  prsent  la Russie
un certain bnfice, une plus grande libert d'allures? A l'abri de ses
armes fortement tablies sur la frontire, Alexandre ne pourrait-il
donner suite  l'une de ses ides favorites, rouvrir entirement ses
ports aux navires et aux importations britanniques, et, dans le duel
engag entre la France et l'Angleterre, proclamer officiellement sa
neutralit? Suivant certains tmoignages, il en eut la vellit, et
songea  s'affranchir d'un reste d'alliance, sans commencer la
guerre[151].

[Note 151: Voy.  ce sujet les dpches du rsident de France 
Varsovie, en date des 30 et 31 mars 1811.]

Son chancelier cherchait cependant  le ramener dans d'autres voies, qui
le rapprocheraient de la France. Ignorant toujours jusqu'au premier mot
du roman bauch entre Alexandre et Czartoryski, Roumiantsof voyait avec
peine l'volution vers l'Angleterre, qui se poursuivait sous ses yeux;
il blmait les infractions commises  la rgle continentale,
s'affligeait de ce relchement progressif et aspirait de toutes ses
forces  une rconciliation avec l'empereur des Franais,  une reprise
de cette alliance qui existait toujours sur le papier, qui avait valu 
la Russie la Finlande et qui lui permettrait de garder les Principauts.
Il suppliait son matre de ne point se drober systmatiquement  tout
accord, de tenter quelque chose, et l'avortement du projet conu en
dehors de lui,  son insu, rendait autorit  ses conseils.

Quel serait, suivant lui, le terrain d'entente? Comment faire droit aux
griefs respectifs? Le principal de ceux qu'allguait la France tait
l'ukase du 31 dcembre 1810: sur ce point, il ne serait pas trs
difficile d'accorder quelques satisfactions de forme  Napolon, qui
paraissait dispos  s'en contenter, et d'admettre certains
adoucissements qui teraient  la mesure le caractre d'une
dmonstration hostile, sans porter atteinte au rgime conomique de
l'empire. D'autre part, comme Napolon n'insistait plus sur la saisie
des btiments qui naviguaient sous pavillon amricain pour le compte de
l'Angleterre, cette question ne se posait pas actuellement; il n'y avait
qu' la laisser dormir. Quant aux griefs de la Russie, le dbat trs
lgitimement soulev par elle au sujet de l'Oldenbourg servait  masquer
le grand reproche: l'extension menaante et les encouragements donns
par Napolon au duch de Varsovie. Roumiantsof tait le premier 
reconnatre et  proclamer l'importance de la question polonaise. Il
l'avait vue, par ses dveloppements successifs, brouiller les deux
empires: il savait que tous les efforts tents en 1809 et en 1810 pour
la rsoudre  l'amiable n'avaient fait que la compliquer,  tel point
que la chancellerie russe s'tait abstenue depuis lors d'y revenir et
d'y toucher. Roumiantsof jugeait que ce silence avait assez dur, que la
crise actuelle permettait de le rompre: c'tait le ct avantageux d'une
situation dplorable: le bien nat quelquefois du mal port  l'extrme.
Dans le cas prsent, l'injustifiable procd dont le Tsar avait eu 
souffrir ne lui offrait-il pas un moyen providentiel de rintroduire au
dbat la question de Pologne et peut-tre de la trancher  son profit?
En s'emparant de l'Oldenbourg, Napolon s'tait donn un tort
incontestable et public vis--vis de son alli: celui-ci tait
essentiellement fond  exiger une rparation. Napolon semblait
d'ailleurs le reconnatre, puisqu'il se montrait dispos  octroyer au
duc une compensation territoriale, invitant seulement la Russie  la
dsigner et  la spcifier. Cette indemnit offerte en principe,
pourquoi ne lui demanderait-on pas de la dcouper en territoire
polonais, de dtacher une portion de l'tat varsovien pour en composer
un nouvel apanage au prince dpossd, qui s'y ferait le prte-nom de la
Russie, et d'accorder ainsi une garantie effective contre le
rtablissement de la Pologne? L tait, suivant Roumiantsof, le vrai
moyen de transaction, le noeud de l'accord  conclure et le gage pour
son gouvernement d'une scurit durable.

En effet, tout pas rtrograde impos au duch, toute atteinte porte 
son intgrit, toute distraction de territoire opre  ses dpens, si
minime qu'elle ft, dtruirait sa force d'expansion et de rayonnement,
marquerait pour lui le signal d'une irrmdiable dcadence. Ce qui
faisait le prestige de cet tat d'occasion et de rencontre, ce qui
groupait autour de lui tant de dvouements et d'enthousiasmes, c'tait
qu'il apparaissait  tous comme destin  s'accrotre et  s'tendre,
comme une Pologne en voie de reconstitution progressive. Si Napolon
consentait  le diminuer au lieu de l'agrandir, il infligerait  ces
esprances un crasant dmenti: il enlverait  la principaut
varsovienne l'unique soutien de son existence. Le mouvement de
dcroissance imprim au duch ne s'arrterait plus: il irait se
continuant, s'acclrant, et aboutirait finalement  rejeter dans le
nant une cration phmre: toute pierre te  cet difice suffirait 
en rompre l'quilibre instable et en dterminerait tt ou tard
l'croulement. Quand le duch succomberait, au milieu des rvolutions
dont l'avenir tait gros, la Russie serait l pour en recueillir les
dbris; s'tant donn prise sur lui en se faisant adjuger ds  prsent
quelques parcelles de son territoire, elle se trouverait en mesure de
tirer  soi et d'absorber le reste.

Alexandre ne mconnut point les avantages de cette combinaison. S'il
russissait  carter le pril polonais, ce rsultat ne serait pas trop
chrement pay de quelque sursis  l'excution d'autres projets, de
quelque ralentissement dans sa marche vers l'Angleterre. Mais
russirait-il  obtenir de Napolon une concession aussi fconde en
consquences? S'il se prta  la solliciter, on peut croire que ce fut
surtout par acquit de conscience. Tenant  se dire qu'il n'avait rien
nglig pour s'pargner une lutte avec le plus formidable adversaire que
la Russie et jamais rencontr devant elle, il permit  Roumiantsof
d'entamer l'affaire, se rservant d'y mettre au besoin et trs
discrtement la main.

Aussi bien, la ngociation  mener ne pouvait ressembler  aucune autre.
En suivant la mthode ordinaire, en nonant nettement ses dsirs, la
Russie s'exposerait  un grave pril. Il tait  craindre que Napolon,
malgr les sentiments conciliateurs qu'il affectait, ne nourrt au fond
de l'me de mauvais et perfides desseins. En ce cas, le despote sans
scrupules s'emparerait de demandes trop clairement articules pour
accuser la Russie  la face du monde de vises spoliatrices, de
prtentions attentatoires  l'intgrit et  l'existence d'un tat
indpendant: il la mettrait dans son tort aux yeux de l'Europe; tout au
moins la perdrait-il irrvocablement dans l'esprit des Varsoviens, et
l'empereur Alexandre, malgr ses dboires, ne renonait jamais
compltement  capter ce peuple. Par consquent, on ne crut 
Ptersbourg pouvoir procder avec trop de prudence, de circonspection et
de mystre. On jugea indispensable de ne s'exprimer qu' demi-mot, par
un murmure  peine intelligible, pour se garder la facult de dmentir
au besoin ses propres paroles et d'affirmer qu'on n'avait rien dit. Tout
se passera donc par insinuations lgres, par sous-entendus et
rticences, le but de la Russie tant de suggrer un mode de solution,
sans l'indiquer positivement, et de se faire proposer ce qu'elle
n'entend point demander. Dans le fatras de documents que nous livre 
cette poque la correspondance des deux cours, il faut s'attacher  un
tout petit mot noy  et l dans des flots de rhtorique,  quelques
incidentes,  quelques tournures de phrase rvlatrices, pour dcouvrir
le secret d'Alexandre ou plutt de son ministre, pour comprendre  quoi
vise et tend leur politique. La ngociation qui porte en elle le sort
futur des deux empires se fait humble et cache, se glisse furtivement
parmi des discussions de pure forme, longuement et fastidieusement
entretenues; nous la verrons se faufiler  travers un amoncellement de
paroles creuses et de dissertations striles.

D'abord, des insinuations prparatoires furent faites au duc de Vicence.
Lorsqu'il se plaignait de l'ukase, on lui rpondait sur un ton modr et
conciliant, mais Roumiantsof et mme l'Empereur faisaient observer
qu'il faudrait s'entendre en mme temps, ou peut-tre avant, sur
d'autres points... qu'il fallait faire la part de la politique avant
celle du commerce[152]. L'ambassadeur, s'autorisant de ces
dclarations, abordait-il le diffrend politique, pressait-il les Russes
d'accepter Erfurt en change de l'Oldenbourg ou d'indiquer un autre
quivalent, Alexandre restait dans le vague, se bornant  demander
justice, rparation, scurit, soutenant que c'tait  la France de
parler et d'offrir; mais Roumiantsof s'avanait un peu plus. Suivant
lui, la porte tait toujours ouverte pour s'entendre quand on voudrait
proposer une indemnit convenable et juste tant pour le duc d'Oldenbourg
que pour la Russie, avec laquelle cette affaire paraissait maintenant
devoir se traiter directement... Erfurt n'tait une indemnit relle
sous aucun rapport et ne pouvait convenir ni au prince, ni  la Russie,
_qui ne pouvait en dsirer une et en accepter qu'une qui et dans sa
situation mme la garantie de sa tranquillit et qui pt tre protge
et assure pour l'avenir_[153]. Pour que le nouvel tablissement du
prince trouvt sa scurit dans sa position, il devait ncessairement
toucher et s'appuyer au seul empire intress  le dfendre: or, parmi
les innombrables territoires dont Napolon disposait, il n'en tait
qu'un qui confint  la Russie: c'tait le duch de Varsovie.

[Note 152: Caulaincourt  Champagny, 27 mars.]

[Note 153: _Id._, 6 avril.]

Le cabinet de Ptersbourg mettait ainsi notre ambassadeur sur la voie et
lui fournissait quelques moyens de dchiffrer l'nigme. Dans le mme
temps, l'occasion s'offrit de s'adresser directement  l'empereur des
Franais. Sa lettre au Tsar en date du 28 fvrier, confie 
Tchernitchef, venait d'arriver et ncessitait un retour. Alexandre
prpara immdiatement sa rponse: il la ferait naturellement rapporter
par Tchernitchef, n'ayant que de trop bonnes raisons pour rintroduire 
Paris ce fin observateur, cet agent perspicace et fut. Dans sa
communication  l'Empereur, il n'entendait se permettre aucune allusion
 un morcellement de l'tat polonais, mais une rdaction habilement
nuance ne pourrait-elle induire Napolon  y penser et lui en faire
venir l'ide?

Alexandre rdigea trs soigneusement sa lettre, d'aprs un brouillon
crit de sa main et plusieurs fois remani[154]. Sur tous les points en
contestation, il acceptait et soutenait vaillamment la controverse,
attaquait au besoin pour se mieux dfendre, sans se dpartir jamais
d'une exquise courtoisie, et, dans la polmique engage entre les deux
souverains, ne se montrait nullement infrieur  son rival. Avec
beaucoup de dignit, il ritrait ses plaintes au sujet de l'Oldenbourg,
se justifiait de l'ukase, rappelait les services rendus par lui  la
cause commune, indiquait en passant que les travaux de fortifications et
les armements oprs dans le duch exigeaient de sa part certaines
mesures de mme ordre. Enfin, aprs s'tre montr en tout fidle
observateur des traits, il terminait ainsi: Loin d'tre frapp de la
pense que je n'attends que le moment de changer de systme, Votre
Majest, si elle veut tre juste, reconnatra qu'on ne peut pas tre
plus scrupuleux que je l'ai t dans le maintien du systme que j'ai
adopt. Au reste, ne convoitant rien  mes voisins, aimant la France,
quel intrt aurais-je  vouloir la guerre? La Russie n'a pas besoin de
conqutes et peut-tre ne possde que trop de terrain. Le gnie
suprieur que je reconnais  Votre Majest pour la guerre, ne me laisse
aucune illusion sur la difficult de la lutte qui pourrait s'lever
entre nous. D'ailleurs, mon amour-propre est attach au systme d'union
avec la France. L'ayant tabli comme un principe de politique pour la
Russie, ayant d combattre assez longtemps les anciennes opinions qui y
taient contraires, il n'est pas raisonnable de me supposer l'envie de
dtruire mon ouvrage et de faire la guerre  Votre Majest, et si elle
la dsire aussi peu que moi, trs certainement elle ne se fera pas. Pour
lui en donner encore une preuve, j'offre  Votre Majest de m'en
remettre  elle-mme sur la rparation dans l'affaire d'Oldenbourg;
qu'elle se mette  ma place et que Votre Majest fixe elle-mme ce
qu'elle aurait dsir en pareil cas. Votre Majest a tous les moyens
d'arranger les choses de manire  unir encore plus troitement les deux
empires et  rendre la rupture impossible pour toujours. De mon ct, je
suis prt  la seconder dans une intention pareille. Je rpte que si la
guerre a lieu, c'est que Votre Majest l'aura voulue, et, ayant tout
fait pour l'viter, je saurai alors combattre et vendre chrement mon
existence. Veut-elle, au lieu de cela, reconnatre en moi un ami et un
alli? Elle me retrouvera avec les mmes sentiments d'attachement et
d'amiti qu'elle m'a toujours connus[155].

[Note 154: Archives de Saint-Ptersbourg.]

[Note 155: Lettre publie par Tatistchef, _Alexandre Ier et
Napolon_, 547-552.]

Ainsi, Alexandre disait en substance  Napolon: J'accepte d'avance ce
que vous m'offrirez, si vous consentez  vous mettre  ma place et 
faire ma part en consquence. Il tait impossible d'apporter, dans le
rglement d'une affaire pineuse, plus d'abandon apparent et de
dlicatesse. Au fond, la manoeuvre tait des plus adroites. Que
dsirerait en effet Napolon s'il se trouvait  la place d'Alexandre,
c'est--dire s'il voyait en face de lui un tat agressif et militant,
dress contre ses frontires comme une perptuelle menace? Son voeu
serait indubitablement que cette cause d'angoisse ft carte, que ce
brandon de discorde ft supprim; c'tait donc l'inquitant duch qu'il
convenait de sacrifier en partie  de justes apprhensions.

Se bornant  susciter chez Napolon ce raisonnement, Alexandre n'en
disait pas davantage. Il fallait pourtant, si l'on voulait enlever 
Napolon un prtexte trop commode pour se refuser  comprendre, que l'on
s'exprimt de faon un peu moins obscure et qu'en fin de compte
quelqu'un pronont  Paris le nom du duch, en l'accolant  celui de
l'Oldenbourg. Tchernitchef fut charg de risquer le mot dans les
conversations qu'il ne manquerait point d'avoir avec l'empereur des
Franais. Ce ne fut pas Alexandre, ce fut Roumiantsof qui lui en donna
commission, et encore le ministre vita-t-il de se dcouvrir
entirement. Sachant qu'il avait affaire  un jeune homme d'entendement
prompt et d'esprit veill, il se servit d'une comparaison, sans
dfendre  Tchernitchef de la replacer: aprs lui avoir expliqu que le
dsir de l'Empereur tait d'associer dans une convention gnrale les
affaires d'Oldenbourg et de Pologne, ainsi qu'un nouveau trait de
commerce avec la France, il ajouta: Si l'on pouvait parvenir  mettre
les affaires de la Pologne ainsi que celles de l'Oldenbourg dans un mme
sac, les y bien mler ensemble et puis le vider, l'alliance entre les
deux empires en deviendrait bien solide, plus intime et plus sincre
qu'autrefois, et cela en dpit des Anglais et mme des Allemands[156].

[Note 156: _Recueil de la Socit impriale d'histoire de Russie_,
XXI, 84.]

Dans les jours qui prcdrent et suivirent cette confidence, Alexandre
reprit de plus belle avec Caulaincourt son systme de prvenances et de
cajoleries. L'ambassadeur avait enfin obtenu son rappel, aprs trois ans
d'puisant labeur, et devait partir dans deux mois; il serait remplac
par le gnral comte de Lauriston, aide de camp de l'Empereur et Roi. En
termes charmants, Alexandre lui tmoigna un vif regret de le perdre,
tout en faisant l'loge de son successeur, qu'il avait connu et apprci
 Erfurt. Dans sa lettre du 28 fvrier, Napolon lui avait dit: J'ai
cherch prs de moi la personne que j'ai suppos pouvoir tre la plus
agrable  Votre Majest et la plus propre  maintenir la paix et
l'alliance entre nous[157]... Je suis fort empress d'apprendre si j'ai
rencontr juste. A cette question, Alexandre rpondait affirmativement
et de la meilleure grce.

[Note 157: _Corresp._, 17935.]

Lorsqu'il parlait de l'Empereur, il relevait maintenant d'un ton ses
protestations ordinaires, ses assurances d'un attachement mal apprci
et d'une tendresse mconnue: J'ai pu remarquer, crivait le duc de
Vicence, le retour pour Sa Majest de ce ton affectueux, de ces
expressions amicales, je puis mme dire de cette effusion de coeur qui
se montrait si frquemment autrefois.--Donnez-moi de la scurit,
rptait Alexandre, montrez-moi amiti autant que j'en ai tmoign et
que je dsire en tmoigner, jamais l'Empereur ni ses allis n'auront 
se plaindre de moi.--Le mme jour, ajoute le duc dans son rapport,
l'Empereur me rencontra  pied au Cours dans le moment o toute la ville
s'y promenait. Il m'accosta et m'engagea comme de coutume 
l'accompagner. Il ne causa que de choses indiffrentes. Comme le public
nous remarquait beaucoup, il me dit en riant: Aujourd'hui les
diplomates et les marchands ne parleront, j'espre, que de paix. Elle
est, votre matre doit le savoir, gnral, mon premier voeu[158].

[Note 158: 134e rapport de Caulaincourt  l'Empereur, envoi du 23
avril.]

Tandis qu'Alexandre dmentait ainsi les bruits de rupture et
d'inconciliable dissentiment, Tchernitchef s'loignait de Ptersbourg au
galop de son leste quipage: l'ternel postillon, ainsi que l'appelait
Joseph de Maistre[159], s'tait si bien habitu aux courses rapides que
la traverse de l'Europe en deux semaines n'excdait pas ses forces. Il
retournait  Paris plein de zle et d'entrain, avec mission de dsigner
en termes allgoriques une base d'accommodement et de ngocier par
mtaphores. Malheureusement,  l'heure o la pense d'Alexandre oprait
cette rgression, o il ne se refusait plus  un dnouement pacifique,
ses troupes continuaient d'avancer vers la frontire, en vertu d'ordres
antrieurs: l'impulsion, qui s'arrtait au centre, se faisait sentir aux
extrmits et y plaait tout en attitude hostile. Forcment, le bruit de
cette marche finirait par clater au dehors, se propagerait en Europe et
se rpercuterait jusqu' Paris, o il exasprerait les dfiances de
l'Empereur et le mettrait en alarme. A l'instant o le pril s'loigne,
Napolon va l'apercevoir: il va se le figurer immdiat et pressant, se
croire sous le coup d'une attaque, rpondre instantanment au dfi et
prcipiter le mouvement de ses troupes: par une concidence fatale, il
va en mme temps recevoir l'offre conciliatrice et sentir la menace.

[Note 159: _Oeuvres compltes_, t. IV de la _Correspondance_, p.
9.]




CHAPITRE IV

L'ALERTE.


Naissance du roi de Rome.--Anxit de la population.--Explosion
d'allgresse.--Emotion de l'Empereur.--Premiers bruits de guerre.--Les
Varsoviens signalent au del de leur frontire quelques mouvements
suspects.--Incrdulit de Davout.--Renseignements venus de Sude et de
Turquie.--Scepticisme de l'Empereur.--Il croit que la Russie arme par
peur et tche de la rassurer.--En apprenant que plusieurs divisions de
l'arme d'Orient remontent vers la Pologne, il commence 
s'mouvoir.--Mesures de prcaution.--Napolon aimerait mieux viter la
guerre que d'avoir  la faire tout de suite.--Il se rsigne  l'ide
d'une transaction.--Dpart de Lauriston.--Nouvelle lettre  l'empereur
Alexandre: appel  la confiance.--Arrive de Tchernitchef: l'Empereur le
reoit aussitt.--Quatre heures de conversation.--Vivement press,
Tchernitchef finit par rpter la mtaphore du comte
Roumiantsof.--Napolon se figure d'abord que la Russie lui demande le
duch tout entier.--Mouvement de rvolte et de colre.--Dantzick ou
Varsovie.--Contre-propositions de l'Empereur.--Systme de
mnagements.--Tchernitchef combl d'attentions et de gteries.--Savary
s'avise spontanment de couper court aux investigations de cet
observateur.--Aplomb de Tchernitchef.--Savary joue de la presse.--Le
_Journal de l'Empire_.--Article du 12 avril.--_Les
nouvellistes._--Esmnard.--Courroux de l'Empereur; reproches au ministre
de la police; mesures prises contre l'auteur de l'article et le
rdacteur du journal.--Arrive de Bignon  Varsovie.--Tumulte d'avis
contradictoires.--Poniatowski reoit communication _par miracle_ des
lettres crites  Czartoryski par l'empereur Alexandre.--Le projet
d'invasion surpris et vent.--Les dcouvertes de Poniatowski confirmes
par l'approche des troupes russes.--Affolement des Polonais.--Alarme
gnrale.--La guerre en vue.--Activit de l'Empereur.--Les ftes de
Pques 1811.--Napolon prpare l'vacuation du duch et reporte sur
l'Oder sa ligne de dfense.--Davout invit  se diriger entuellement sur
ce fleuve.--Mesures prises pour le renforcer et le
soutenir.--Ngociations avec l'Autriche, la Prusse, la Sude et la
Turquie.--Napolon ne renonce pas  viter la guerre.--Ses efforts
persvrants pour s'clairer sur les dsirs et les prtentions
d'Alexandre.--Lettre indite  Caulaincourt.--On cherche  faire parler
Tchernitchef.--Chasse du 16 avril.--Visite matinale de Duroc.
--Tchernitchef ne se laisse tirer aucune parole positive.--Changement
dans le ministre.--Le duc de Bassano substitu au duc de
Cadore.--Seconde lettre  Caulaincourt: _si ce que les Russes dsirent
est faisable, cela sera fait_.--Napolon reste en garde: la Prusse et
la frontire russe en observation.--Avis plus rassurants: phnomne
d'optique: l'agitation des Polonais s'apaise.--Napolon interrompt ses
ngociations avec l'Autriche, la Prusse, la Sude et la Turquie.--Il
modre ses prparatifs militaires sans les discontinuer.--Doutes qu'il
conserve sur les causes de l'alerte: il tient passionnment  pntrer
le secret de la Russie.



I

Depuis quelques jours, l'attente d'un grand vnement tenait en moi
Paris et la France: la grossesse de l'Impratrice touchait  son terme.
Quand le moment parut tout  fait prochain, la vie de la capitale
s'interrompit; les affaires furent suspendues, les ateliers chmrent,
chacun quitta son travail ou ses plaisirs; inoccupe et dsoeuvre, la
population cherchait  distraire son impatience par des prvisions, des
pronostics, des gageures. A la Bourse, o les sentiments sont les
intrts[160], les transactions ordinaires avaient cess, mais la
spculation aventurait de grosses sommes sur le sexe de l'enfant 
natre.

[Note 160: _Bulletins de police_, 7 mars 1811. Archives nationales,
AF, IV, 1514.]

Le 19 mars au soir, l'Impratrice commena  souffrir; le lendemain
matin, la ville entire tait sur pied, la foule encombrait les rues,
les places, les quais, les abords des Tuileries, compacte et muette. A
dix heures, le canon se mit  tonner, annonant l'accouchement: il
devait tirer vingt et une fois pour une fille, cent une fois pour un
fils. Au premier coup, la circulation s'arrta dans les rues: chacun
resta immobile, fig dans l'attitude prise, dans le geste commenc, et 
chaque dtonation nouvelle rpondait un battement de coeur de la grande
cit. Les secondes qui s'coulrent aprs le vingt et unime coup
parurent un sicle: enfin, le vingt-deuxime retentit, lana dans l'air
la triomphante nouvelle, annona  la ville et au monde la naissance
d'un fils de France qui trouvait dans son berceau une couronne de roi et
la promesse de l'Empire. Alors, un formidable cri de Vive l'Empereur!
s'chappa d'un million de poitrines. Bientt, d'un bout  l'autre du
pays, ce furent un enthousiasme presque unanime, une effusion gnrale.
Pour quelques jours, les dissidences se turent, les querelles
s'apaisrent, les ennemis cessrent de se har[161]: la confiance se
releva: la majorit des Franais croyait encore en l'Empereur, elle se
mit  croire en l'Empire. Tandis que la joie et l'obsquiosit se
manifestaient sous mille formes, par des illuminations spontanes, par
des pices de circonstance improvises dans tous les thtres, par un
dluge d'odes et de cantates, tandis que les congratulations officielles
se succdaient, tandis que l'tiquette obligeait les dames prsentes 
la cour  venir chaque matin en grande toilette prendre des nouvelles de
l'Impratrice et s'inscrire au chteau, tandis que les corps constitus
traversaient Paris en quipages de gala pour porter au matre leurs
flicitations ampoules, lui, le front rayonnant, les yeux humides, le
verbe familier et vibrant, se montrait largement et simplement heureux.
Il tait heureux comme homme, heureux comme chef et fondateur d'tat.
Son coeur s'attendrissait devant ce petit tre vers qui allaient d'un
lan passionn les tendresses de son me, faite pour prouver  un degr
extraordinaire tous les sentiments humains. Puis, en ce berceau sur
lequel l'aigle veillait, il croyait trouver pour sa race et son oeuvre
un gage de perptuit. Par des largesses, des bienfaits, des pardons, il
ajoutait au bonheur des humbles, augmentait l'allgresse de ces instants
qui tiraient momentanment la France de ses incertitudes et de ses
souffrances, qui l'arrachaient du prsent pour la faire vivre dans
l'avenir, un avenir qu'elle voulait se figurer radieux et calme.

[Note 161: Bulletin de police du 20 mars:  A la Halle, deux
portefaix s'taient pris de querelle et allaient se battre, lorsque le
premier coup de canon a t entendu; ils ont suspendu leur querelle pour
compter les coups, et au vingt-deuxime ils se sont embrasss. Archives
nationales, AF, IV, 1514.]

Ce fut en ces jours qu'arrivrent du Nord les premiers bruits
inquitants. L'ennemi reparaissait  l'horizon: l'ennemi, c'est--dire
la guerre, qui avait fait des Franais le peuple-roi, et qui leur
apparaissait aujourd'hui, par ses reprises continuelles et ses cruauts
croissantes, comme le principe de leurs maux. La menace tait encore 
peine sensible: ce n'tait qu'un avertissement lointain, un murmure
d'alarme, venant de ces rgions de la Vistule qui marquaient la
frontire stratgique de l'Empire. Les Polonais de Varsovie, malgr le
soin que mettaient leurs voisins  se cacher d'eux, commenaient 
remarquer quelques mouvements suspects. Leurs regards dpassaient avec
peine la frontire troitement garde: nanmoins, derrire ce voile, ils
voyaient passer et repasser des ombres menaantes, des formes d'armes
se dessiner confusment et grandir. Avertis par l'instinct de
conservation, ils sentaient qu'un pril se levait en face d'eux et
appelaient  l'aide. Les autorits ducales s'adressaient  tout le
monde, crivaient  Dresde,  Dantzick,  Hambourg, informaient la cour
suzeraine, le gnral Rapp, le marchal Davout. Le prince Poniatowski,
ministre de la guerre et gnral en chef de l'arme, envoyait un de ses
aides de camp  Paris prvenir l'Empereur[162].

[Note 162: Correspondance de Serra, rsident de France  Varsovie,
fvrier et mars 1811, _passim_. Lettres de Poniatowski, lettres de Rapp,
feuilles de renseignements, avis divers transmis par Davout avec ses
lettres  l'Empereur des 17, 24 et 31 mars. Archives nationales, AF, IV,
carton n 1653: ce carton contient un volumineux dossier de pices
relatives  l'alerte d'avril 1811.]

Mais les Polonais avaient tant de fois dnonc d'irrels prils qu'ils
avaient puis l'intrt et lass l'attention. On connaissait leur
temprament impressionnable et nerveux, leur esprit exalt; on savait
que leur imagination se crait volontiers des fantmes, et que ce verre
grossissant dcuplait tout  leurs yeux: pour une fois qu'ils voyaient
juste et disaient vrai, ils n'arrivaient plus  se faire croire. Par
acquit de conscience, Davout prescrivait  Rapp, plus rapproch que lui
de la frontire, de s'clairer et d'envoyer discrtement des officiers
en reconnaissance; mais il se refusait, jusqu' plus ample inform, 
prendre l'alarme. Il reprochait un manque total de discernement aux
divers chefs varsoviens,  Poniatowski comme aux autres: Lorsque
j'tais  Varsovie, crivait-il en invoquant d'anciens souvenirs, on se
servait de lui pour me faire les rapports les plus extravagants[163].
Malgr l'estime qu'inspirait leur bravoure, les Polonais n'avaient pas
russi  se rendre populaires dans notre arme; leurs revendications
tapageuses, leur manie de se plaindre  tout propos, leurs continuelles
demandes d'argent importunaient: on avait peine  les prendre au
srieux, en dehors du champ de bataille.

[Note 163: Davout  l'Empereur, 31 mars 1811. Archives nationales,
AF, IV, 1653.]

Peu  peu, d'autres avis vinrent jusqu' un certain point corroborer
leurs dires. Ces nouvelles arrivaient  la fois du Nord et du Sud, des
deux pays le mieux placs pour observer ce qui se passait dans l'empire
russe. Notre ministre en Sude signalait sur le bord oppos de la
Baltique, en Finlande, des dplacements de troupes, un dfil d'hommes
et de matriel se dirigeant vers le Sud: il croyait  la reprise de
relations entre la Russie et l'Angleterre,  un va-et-vient
d'missaires. A la vrit, notre lgation de Stockholm ne parlait que
par ou-dire, d'aprs des renseignements dtaills et romanesques que
Bernadotte lui faisait complaisamment passer, et il tait fort possible
que le prince royal prtt au Tsar d'agressifs desseins pour se rendre
plus utile  l'Empereur et se vendre plus cher. En Orient, nos agents
invoquaient le tmoignage de leurs propres yeux. Notre consul de
Bucharest, qui rsidait dans un pays occup par les Russes et vivait au
milieu d'eux, voyait chaque jour des rgiments, des brigades, des
divisions quitter les bords du Danube et se reporter vers les provinces
polonaises. Pour que la Russie s'tt ainsi les moyens d'arracher aux
Turcs la cession des Principauts, pour qu'elle renont  ses
esprances et  ses poursuites en Orient, il fallait qu'elle se crt
elle-mme menace ou qu'elle et brusquement dplac ses ambitions,
qu'elle nourrt d'insidieux projets ou qu'elle et bien peur.

Cette dernire hypothse est la seule qui paraisse d'abord
vraisemblable  l'Empereur. Quand on lui parle de projets sur le duch
et de brusque invasion, il accueille ces propos avec un haussement
d'paules, avec un sourire d'incrdulit: le souverain et le cabinet de
Russie ne l'ont point habitu  de pareils coups de tte: Ils
n'oseraient, semble-t-il dire. Si la Russie arme, c'est sans doute
qu'elle a eu vent de nos propres prparatifs militaires, si discrets et
rudimentaires qu'ils soient. Observant le grossissement graduel du
premier corps, l'envoi  Dantzick de renforts divers, elle se croit plus
prs d'tre attaque et prend prcipitamment quelques mesures. Pour
dissiper cette alarme, Napolon ordonne  Champagny de mentir plus
soigneusement  Kourakine, de rpter avec un grand luxe de dtails que
la nouvelle garnison de Dantzick est destine  empcher un dbarquement
des Anglais[164]. Caulaincourt est charg de tenir un langage des plus
pacifiques, en attendant que son successeur Lauriston vienne renouveler
les mmes assurances avec l'autorit d'un homme muni d'instructions
toutes fraches. Par quelques explications mollientes, Napolon
s'efforce de calmer une fermentation qu'il juge regrettable, mais encore
superficielle et peu grave.

[Note 164: _Corresp._, 17523.]

Dans les premiers jours d'avril, les armements de la Russie retentirent
si haut qu'il devint impossible d'en mconnatre l'importance. L'cho
nous en arrivait de toutes parts, plus net, plus distinct, forant
l'attention. Tandis que les Polonais vivaient dans les transes et
renouvelaient leurs signaux de dtresse, on voyait clairement de
Stockholm la Finlande se vider de soldats. En Orient, au dire de nos
agents, c'est maintenant le gros de l'arme russe, ce sont cinq
divisions sur neuf, cinq divisions portes au del de leurs effectifs
rglementaires par des prlvements oprs sur les autres, qui font
demi-tour, qui reviennent  marches forces vers la frontire
occidentale de l'empire: et cette volte-face militaire, indice d'un
changement de front politique, apparat  Napolon comme le fait
significatif entre tous et suspect.

D'ailleurs, l'Europe entire commence  parler d'une guerre dont la
Russie prendrait l'initiative: nos amis, nos agents s'meuvent et se
croient tenus d'avertir.  Paris, le ministre de la police passe ses
soires et brle ses yeux  lire des rapports inquitants; le ministre
des relations extrieures trouve dans les correspondances de Dresde, de
Vienne, de Berlin, de Copenhague, la confirmation des faits signals par
celles du Nord et de l'Orient. Les bruits de guerre transpirent mme
dans le public: la Bourse s'meut, les cours baissent: chacun s'aperoit
qu'un orage se forme au Nord et monte sur l'horizon. Seule, l'ambassade
franaise  Ptersbourg conserve une impassible srnit: elle ne voit
rien, n'entend rien, vit dans un nuage: elle ignore qu'autour d'elle,
dans le vaste empire dont elle a la surveillance, tout se lve et
marche, qu'une impulsion continue se fait sentir, que la Russie porte et
groupe toutes ses forces sur un point de sa frontire, celui qui confine
 la Pologne varsovienne.

Dans ces conditions, une surprise du grand-duch devenait moins
impossible.  supposer toujours que l'empereur Alexandre n'obit 
aucune intention prmdite d'offensive, rsisterait-il  se servir de
ses troupes lorsqu'il les tiendrait sous sa main, lorsqu'il les verrait
toutes rassembles, ranges en bel ordre, effleurant la faible arme du
duch, qui s'offre comme une proie? La guerre est proche ds que les
armes sont en prsence: elle nat alors du moindre incident, d'un heurt
fortuit d'o jaillit l'tincelle incendiaire. Depuis plusieurs mois, on
allait incontestablement  la guerre; on y court aujourd'hui.

Napolon se dcide enfin  prendre quelques mesures de prcaution
immdiate. Il acclre la marche des contingents allemands dirigs sur
Dantzick, stimule l'activit des princes appels  les fournir,
gourmande les retardataires. Davout devra, si les circonstances
l'exigent, se porter  tire-d'aile vers l'Oder et la Vistule, par
Stettin, le Mecklembourg et la Pomranie: le premier corps traverserait
tout cet espace en masse et avec rapidit, marchant comme en temps de
guerre et sur trois colonnes[165].--Mais nous n'en sommes pas encore
l, se hte d'ajouter l'Empereur. Nanmoins, il songe  oprer
d'urgence quelques rassemblements derrire le Rhin et les Alpes.

[Note 165: _Corresp._, 17566.]

Puis, par une rpercussion naturelle, les inquitudes que lui donne la
Russie se traduisent en avances un peu plus marques aux tats qui
peuvent le servir contre elle. Le 5 avril, dans une conversation avec le
prince de Schwartzenberg, ambassadeur d'Autriche, il prononce pour la
premire fois le mot d'alliance positive et exprime le dsir d'avoir 
sa disposition, en cas de besoin, un corps auxiliaire[166]. Il ddaigne
moins les avances de la Prusse et permet  Saint-Marsan, son
reprsentant auprs d'elle, d'entrer en conversation[167]. Dans le Nord,
Alquier est invit  prter une oreille plus attentive aux propositions
de Bernadotte et  dcouvrir positivement ce que l'on veut[168].
Champagny prpare un projet de dpche pour Latour-Maubourg, notre
charg d'affaires  Constantinople: cet agent devra s'ouvrir un peu plus
aux ministres de la Porte, en y mettant toujours beaucoup de prudence:
Nous ne sommes pas en guerre avec la Russie, dit le projet. L'Empereur
ne veut pas cette guerre nouvelle; la Russie la craint srement, bien
loin de la dsirer. L'alliance existe encore entre les deux
gouvernements, l'apparence doit en tre soigneusement conserve. Vous
devez donc bien vous garder d'aucune dmarche patente que la Russie
pourrait regarder comme dirige contre elle. Cependant, prparez le lien
qui devrait unir la France et la Turquie, si la guerre venait  clater,
et aplanissez dans le silence tous les obstacles qui pourraient
s'opposer  l'intime union des deux puissances [169]. Napolon veut se
mettre  mme de jeter la Turquie, comme la Sude, sur le flanc des
armes russes, s'il leur prend fantaisie de marcher sur Varsovie.

[Note 166: HELFERT, 197-200.]

[Note 167: _Corresp._, 17581.]

[Note 168: _Id._]

[Note 169: Archives des affaires trangres, Turquie, 221.]

Cette irruption n'en serait pas moins pour lui le pire des contretemps:
elle drangerait tout l'avenir tel qu'il le compose dans sa pense, et
la dplaisance qu'il prouverait  improviser une guerre le pousse 
traiter plus srieusement avec la Russie. Tant qu'il a cru  la
possibilit de reporter la crise  l'anne suivante, c'est--dire  une
poque o il aurait en main l'ensemble de ses moyens, il n'a gure admis
qu'une solution radicale et tout  son avantage, une guerre qui
jetterait la Russie  ses pieds ou une capitulation de cette puissance
devant le simple dploiement de nos forces. Aujourd'hui, comme la crise
se produit prmaturment et le prend au dpourvu, il ne repousse plus
l'ide d'un dnouement  l'amiable; il incline de son ct  transiger,
 faire droit dans une certaine mesure aux demandes de l'adversaire,
pourvu qu'il n'en cote pas trop  son orgueil et  sa politique. Ces
aspirations allaient-elles s'accorder avec les vellits de mme ordre
nes un peu plus tt dans l'esprit d'Alexandre, interrompre le conflit
et sauver la paix?



II

Notre nouvel ambassadeur en Russie, le gnral de Lauriston, avait reu
le 1er avril ordre de quitter Paris et de se rendre  son poste. Ses
instructions l'autorisaient  dire que l'Empereur ne ferait la guerre
que dans deux cas, si la Russie signait la paix avec les Anglais ou
rclamait des Turcs une extension de territoire au del du Danube[170].
 peine parti, Lauriston fut rejoint par une lettre que Napolon lui
donnait mission de prsenter  l'empereur Alexandre: c'tait un appel
plus pressant  un mouvement d'expansion et de confiance,  une franche
explication o l'on se dirait tout des deux parts, o les prtentions
pourraient se concilier. Napolon avoue maintenant qu'il arme et
soutient qu'il en a le droit, car les nouvelles de Russie ne sont pas
pacifiques.--Ce qui se passe, ajoute-t-il, est une nouvelle preuve que
la rptition est la plus puissante figure de rhtorique: on a tant
rpt  Votre Majest que je lui en voulais que sa confiance en a t
branle. Les Russes quittent une frontire o ils sont ncessaires,
pour se rendre sur un point o Votre Majest n'a que des amis.
Cependant, j'ai d penser aussi  mes affaires et j'ai d me mettre en
mesure. Le contre-coup de mes prparatifs portera Votre Majest 
accrotre les siens; et ce qu'elle fera, retentissant ici, me fera faire
de nouvelles leves; et tout cela pour des fantmes. Ceci est la
rptition de ce que j'ai vu, en 1807[171], en Prusse, et en 1809, en
Autriche. Pour moi, je resterai l'ami de la personne de Votre Majest,
mme quand cette fatalit qui entrane l'Europe devrait un jour mettre
les armes  la main  nos deux nations. Je ne me rglerai pas sur ce que
fera Votre Majest: je n'attaquerai jamais, et mes troupes ne
s'avanceront que lorsque Votre Majest aura dchir le trait de Tilsit.
Je serai le premier  dsarmer et  tout remettre dans la situation o
taient les choses il y a un an, si Votre Majest veut revenir  la mme
confiance. A-t-elle jamais eu  se repentir de la confiance qu'elle m'a
tmoigne[172]?.....

[Note 170: _Corresp._, 17571.]

[Note 171: Il voulait dire 1806.]

[Note 172: _Corresp._, 17579.]

Porteur de cette lettre, Lauriston croisa sur les routes d'Allemagne le
colonel Tchernitchef, qui courait en sens inverse. Le 9 avril, le
tlgraphe arien signalait le passage  Metz de l'alerte officier.
Napolon en fut charm: Tchernitchef apportait sans doute une rponse 
la lettre du 28 fvrier, et son arrive pourrait tout claircir. On
l'attendait pour le surlendemain, mais sa clrit dpassait toujours
les prvisions: le 10 au matin, il tombait  Paris. Tout en arrivant et
presque au dbott, il se rendit aux Tuileries. L, il n'eut pas  faire
halte longuement dans le salon d'attente:  peine se fut-il nomm que le
chambellan de service l'introduisit chez Sa Majest.

Averti par le ministre de la police, l'Empereur savait que ce messager
tait aussi un espion. Nanmoins, ayant d'imprieuses raisons pour le
bien accueillir, il vint  lui d'un air riant, tmoigna une joyeuse
surprise de le revoir sitt et le flicita pour ses prodiges d'activit.
Eh bien,--dit-il ensuite,-- quoi croit-on chez vous,  la paix ou  la
guerre[173]?

[Note 173: Toutes les citations qui suivent, jusqu' la page 134,
sont tires du rapport de Tchernitchef publi dans le tome XXI du
_Recueil de la Socit impriale d'histoire_ de Russie, p. 66  109. Le
rapport figure dans cette publication sous une date errone: il est du
mois d'avril.]

Pour rponse, Tchernitchef lui prsenta la lettre de l'empereur
Alexandre en date du 25 mars et ajouta que son matre conservait
l'inbranlable dsir de restaurer l'alliance. Une longue discussion
s'engagea aussitt sur les griefs respectifs, aprs quoi Napolon
dclara qu'ayant la ferme conviction qu'il n'aurait rien  gagner que
des coups dans une guerre avec la Russie, il n'avait rien tant  coeur
que de s'arranger  l'amiable avec elle: il allait donc voir si la
lettre de l'empereur Alexandre lui en fournissait les moyens.

Il rompit alors le cachet.  mesure qu'il parcourait la lettre, le
dsappointement perait sur ses traits; dans tout ce que lui disait
Alexandre, il ne trouvait rien de prcis et de concluant. En effet, il
tait difficile de deviner le sens cach de la lettre,  dfaut du
commentaire que Tchernitchef tait autoris  en donner. Arriv au
passage o le Tsar se plaignait d'un dfaut de scurit, Napolon
s'cria avec humeur: Qui est-ce qui en veut  votre existence? Qui
est-ce qui a le projet de vous attaquer? Il avait dj dit que le
rtablissement de la Pologne tait le cadet de ses soucis.

Il partit de l pour dplorer les terreurs de la Russie, ses vaines
agitations, qui la portaient  des mouvements mal combins et
incohrents: ennemis de l'Angleterre, les Russes faisaient son jeu;
ennemis des Turcs, ils suspendaient les hostilits sans signer la paix,
se plaant vis--vis de la Porte et aussi de l'Autriche dans une
situation fausse, bizarre, mal dfinie; portant intrt  la Prusse,
ils la compromettaient et l'exposaient au pire destin: enfin, allis de
la France, ils se mettaient dans le cas de se trouver inopinment en
guerre avec elle. Et se rendait-on compte  Ptersbourg de ce que serait
cette guerre? Je crois,--dit Napolon,--que l'empereur Alexandre est
dans l'erreur sur nos moyens: en nous croyant faibles dans ce moment, il
se trompe; j'ai sur lui l'avantage de pouvoir lui faire la guerre sans
retirer un seul homme de mes armes d'Espagne... Cela arrtera mes
projets pour la marine et me cotera de l'argent. Mais les six cents
millions qui se trouvent dans mon trsor pourront y suffire... Si vous
ne m'en croyez pas, je suis capable de vous faire conduire sur-le-champ
dans l'aile de mon chteau qui contient le trsor pour le compter.
Ainsi, la France est en mesure de soutenir la guerre, mais elle n'a ni
les moyens ni l'envie de la commencer: elle ne prendra jamais
l'offensive: Je donne ma parole d'honneur,--dit Napolon,-- moins que
vous ne commenciez vous-mme, de ne pas vous attaquer de quatre ans. Il
ne tiendrait qu' lui pourtant de runir en peu de mois trois cent mille
Franais, d'innombrables allis: et subitement il fait surgir aux yeux
de Tchernitchef un terrifiant appareil: des camps de cent mille hommes
chacun tout prts  se former, cent quarante-quatre rgiments dont
soixante-dix seulement sont occups en Espagne, une arme immense,
gigantesque, sur le point de s'acheminer vers le Nord avec huit cents
pices d'artillerie. C'est ainsi que tour  tour, par un jeu altern, il
cherche  rassurer sur ses intentions et  effrayer sur ses moyens, afin
de prouver  la Russie qu'un arrangement reste possible et qu'elle doit
le prfrer  la guerre.

Mais, reprend-il en faisant allusion  cet arrangement, la lettre de
l'Empereur votre matre ne m'indique nul moyen pour y arriver: j'aime
garder mon argent en poche, et j'avoue que je vous attendais avec
impatience, esprant que votre arrive dissiperait tous les diffrends
survenus et permettrait de suspendre et d'pargner les frais immenses
que nous cotent les prparatifs que nous faisons de part et d'autre.
Cependant je vois d'aprs tout, _mon cher ami_, que malgr la clrit
de vos deux courses, toute votre mission se borne  m'adresser quelques
reproches; nous voil donc aussi avancs qu'avant votre dpart. Comme
Tchernitchef ritrait ses protestations pacifiques: C'est trs bien,
continua-t-il, cela ne me fait pourtant pas deviner quel peut tre le
dsir de la Russie. Sur ce, prenant Tchernitchef par l'oreille,
dmonstration qui prouvait une grande caresse de la part de Sa
Majest, il lui dit, en appuyant ses paroles de ce geste imprieusement
amical: Parlons maintenant en vrais soldats, l, sans verbiage
diplomatique. Et fixant sur le jeune homme un regard interrogateur et
plongeant, il cherchait  lire jusqu'au fond de son me,  lui arracher
le secret de sa cour.

Quoique tenu en assez gnante posture, Tchernitchef ne livra pas
immdiatement ce secret, ne voulut point rvler  premire sommation
les prtentions de la Russie sur l'tat varsovien. Comme ce qu'il avait
 dire tait grave et risquait d'tre mal pris, il ne s'en ouvrirait
qu'aprs une longue contrainte. Il se rcusa d'abord, fit des faons, se
laissa prier:  la fin, jugeant le moment venu de placer l'insinuation
dcisive, il l'exprima au figur et rpta mot pour mot la mtaphore de
Roumiantsof: Comme M. le chancelier, dit-il, m'a constamment tmoign
beaucoup de bont et de confiance, j'oserai, si Sa Majest le permet,
lui rapporter le discours qu'il me tint, en conservant mme une de ses
expressions, qui tait que si l'on pouvait parvenir  mettre les
affaires de la Pologne ainsi que celles d'Oldenbourg dans un mme sac,
les y bien mler ensemble et puis le vider, M. le comte tait fermement
persuad que l'alliance entre les deux empires en deviendrait bien
solide, plus intime et plus sincre qu'autrefois, et cela en dpit des
Anglais et mme des Allemands.

Le mot tait lch. La lumire se fit dans l'esprit de l'Empereur,
instantane et violente. Il crut mme d'abord que la Russie lui
demandait le duch tout entier, qu'elle voulait en change de
l'Oldenbourg se faire livrer l'ouvrage avanc qui formait la tte de
notre systme dfensif et la clef de l'Allemagne. A cela, il ne
consentirait jamais! Abandonner le duch! L'imprudence serait grande, la
honte plus grande; plutt mille fois la guerre, la guerre immdiate,
avec ses chances et ses prils, que de souscrire  une telle exigence!
Ce furent l'orgueil offens de l'Empereur, sa mfiance en rvolte, qui
firent la rponse.

Il s'tait lev et marchait maintenant  grands pas, secou de colre,
et tout en marchant jetait violemment ces paroles: Non, monsieur,
heureusement nous ne sommes pas encore rduits  cette extrmit; donner
le duch de Varsovie pour l'Oldenbourg serait le comble de la dmence.
Quel effet produirait sur les Polonais la cession d'un pouce de leur
territoire au moment o la Russie nous menace! Tous les jours, monsieur,
l'on me rpte de toutes parts que votre projet est d'envahir le duch.
Eh bien, nous ne sommes pas encore tous morts; je ne suis pas plus
fanfaron qu'un autre, je sais que vos moyens sont grands, que votre
arme est aussi belle que brave, et j'ai trop livr de batailles pour ne
pas connatre  combien peu de chose tient leur sort; mais, comme les
chances sont gales, dans le cas que le Dieu de la victoire se range de
notre ct, je ferai repentir la Russie, et c'est alors qu'elle pourra
perdre non seulement ses provinces polonaises, mais aussi la Crime.

Tchernitchef laissa passer cette bourrasque. Ds qu'il trouva occasion
de placer un mot, ce fut pour donner  ses prcdentes paroles une
interprtation restrictive: il s'excusa d'avoir rpt  la lgre une
rflexion chappe au chancelier: peut-tre avait-il mal compris la
pense de ce ministre, peut-tre l'avait-il mal rendue?

Voyant ce recul, Napolon en conclut que Tchernitchef avait pouvoir de
modifier et d'attnuer la demande:  dfaut de l'tat polonais, la
Russie voulait tout au moins un territoire adjacent qui mettrait
Varsovie sous sa dpendance, l'importante place qui dominait la Vistule:
A prsent, dit-il d'un ton plus calme, je vous devine; c'est Dantzick
que vous dsirez avoir en change. Il y a de cela un an, seulement six
mois, je vous l'aurais donn; maintenant que j'ai de la mfiance, que je
suis menac, comment voulez-vous que je vous livre l'unique place sur
laquelle je puisse, dans le cas d'une guerre contre vous, appuyer toutes
mes oprations sur la Vistule? Il faudrait donc que je les reporte
volontairement sur l'Oder, dans le cas que je sois menac
postrieurement.

Ainsi, sans juger la seconde ide aussi rvoltante que la premire, il
avouait trs haut les raisons qui la lui faisaient rejeter. Il ne rompit
pas pour cela l'entretien. Tenant  savoir si la crainte d'une
renaissance polonaise restait bien la proccupation essentielle et le
tourment de la Russie, s'il fallait chercher l le noeud du problme et
la difficult  rsoudre, il s'y prit pour se renseigner d'originale
faon, et le rcit de Tchernitchef nous fait assister  un curieux jeu
de scne.

Napolon--raconte l'officier dans son rapport au Tsar--me dit l-dessus
avec cet air de rondeur et de bonhomie que Votre Majest Impriale lui
connat: Dites-moi franchement, l'empereur Alexandre et le comte de
Roumianzoff croient-ils srieusement que j'ai le dsir de rtablir la
Pologne? Je rpondis que je ne pouvais pas dire positivement si Votre
Majest lui supposait cette intention, mais que nanmoins ce qui s'tait
pass dans le duch de Varsovie depuis la campagne de 1809 tait fait
pour lui donner de l'inquitude. Me prenant de nouveau par l'oreille, il
me dit alors qu'il voulait absolument connatre ce que j'en pensais,
moi, ajoutant: N'est-ce pas, vous croyez que je n'attends que la fin de
mes affaires d'Espagne pour effectuer ce projet? Je rpondis que
j'tais trop jeune et trop inexpriment pour avoir une opinion  moi,
que de plus mon devoir tait de ne juger que par les yeux de l'Empereur
mon matre. Pour lors, me pressant toujours de rpondre, Napolon
s'amusa tout en riant  me tirer l'oreille avec force, en m'assurant
qu'il ne la lcherait point avant que je l'aie satisfait. Cette
plaisanterie commenant  m'impatienter parce qu'elle me faisait un peu
mal, je lui dis: Eh bien, Sire, puisque Votre Majest veut absolument
une rponse, je lui dirai que je ne saurais dterminer si l'excution
d'un tel projet serait dans ses intrts ou non; cependant, dans le cas
qu'elle lui part avantageuse, malgr son alliance avec la Russie, je
n'hsiterai pas  supposer le rtablissement de la Pologne tre une de
ses arrire-penses une fois qu'elle serait libre de toute autre
guerre.

Devant cet aveu, Napolon manifesta une sorte de stupfaction
douloureuse: Il est inconcevable, dit-il, que l'on persiste 
m'attribuer pareil dessein: c'est mme une grande gaucherie;  force
de me rpter que j'ai cette ide, on finira peut-tre par me la faire
venir, on me poussera  tenter l'entreprise. Alors, si je suis bien
ross et oblig de rentrer chez moi, au moins la question sera-t-elle
dcide une fois pour toutes; elle le sera aussi dans un autre sens, si
la guerre tourne  mon avantage. Cependant, fallait-il renoncer  tout
espoir de prvenir cette extrmit? N'existait-il pas quelque moyen de
dissiper le malentendu, en dehors des sacrifices territoriaux auxquels
Tchernitchef avait fait allusion en termes sibyllins? A l'nigme qui lui
avait t propose par deux fois et qu'il craignait d'avoir trop
devine, Napolon finit par opposer une srie de contre-propositions
fermes: offre d'ajouter  Erfurt autant de territoire allemand qu'il en
faudrait pour constituer au duc d'Oldenbourg un apanage pleinement gal
 la principaut confisque; offre de reprendre et de signer la
convention portant garantie contre le rtablissement de la Pologne, dans
les termes o elle avait t nagure propose par la France. En change
de cette grave concession, Napolon ne demandait qu'une chose, c'tait
que la Russie renont  brler nos produits; aprs quoi, il proposerait
un dsarmement simultan. Il pria Tchernitchef de communiquer ses offres
 qui de droit, sans perdre un instant, et comme il tait loin
d'accorder tout ce que la Russie paraissait rclamer, il essaya de
combler la diffrence par de grands mnagements dans la forme. Jusqu'
la fin de l'entretien, qui dura en tout quatre heures et demie, il
combla Tchernitchef de paroles amicales et flatteuses, honorant le Tsar
dans la personne de son missaire.

Les jours suivants, il sembla qu'un mot d'ordre ft tomb de haut dans
les milieux officiels, recommandant de bien traiter l'aide de camp
voyageur, de lui rendre son sjour  Paris agrable et plaisant. Ce fut
ds lors, chez la plupart des personnages appartenant  la cour, un
empressement  lui faire fte. Chacun se mit  l'attirer,  le choyer;
le prince de Neufchtel le pria d'assister  un concert intime, donn
devant une vingtaine d'lus: la princesse Pauline eut permission de
l'inviter, comme autrefois,  ses petites soires.

Ce jeu souple et clin allait tre brusquement drang par
l'intervention inopportune d'un ministre. On sait  quel point la
curiosit remuante de Tchernitchef et ses allures de furet inquitaient
le gnral Savary, duc de Rovigo. Ce grand matre de la police avait
respir en voyant Tchernitchef repartir pour la Russie, mais son
soulagement avait t de courte dure: quels n'avaient pas t son moi,
son indignation, en apprenant que l'officier suspect n'avait fait que
toucher barres  Ptersbourg, comme s'il y ft all uniquement pour
changer de chevaux[174], et qu'il revenait effrontment  Paris
poursuivre ses manoeuvres! La manire dont il y tait accueilli, le
bruit fait autour de son arrive, la bienveillance qu'on lui tmoignait
et dont il ne manquerait pas d'abuser, achevrent de dsoler et de
scandaliser l'ombrageux ministre, qui ne connaissait point les dessous
de la politique impriale. Ragissant contre l'universelle faiblesse, il
crut devoir montrer les dents et faire autour de nos secrets militaires
le bon chien de garde.

[Note 174: _Mmoires de Rovigo_, V, 129.]

Tchernitchef fut averti de sa part que trop de curiosit pourrait lui
nuire: qu'il s'amust de son mieux  Paris, sans se mler d'autre chose,
tel tait le conseil qu'on avait  lui donner. Sentant la pointe,
Tchernitchef paya d'audace, commena par le ministre de la police sa
tourne de visites et se montra  lui fort affect d'injurieux soupons.
Pour mettre dsormais sa conduite  l'abri de toute interprtation
fcheuse, il demanda  Savary, avec un air de candeur, de lui tracer un
plan de conduite et de lui indiquer les maisons  frquenter.

Jouant au plus fin, Savary feignit d'accueillir ses protestations avec
une crdulit dbonnaire, prodigua au visiteur caresses et attentions,
l'embrassa  plusieurs reprises[175], mais ds le lendemain lui
dcocha un nouveau trait de sa faon. Cette fois, l'arme qu'il employa
fut la presse. Pour dissiper l'engouement qui se dclarait de plus belle
en faveur du jeune tranger et qui lui rouvrait toutes les portes, pour
rabattre son assurance et le ramener au simple rle de courrier, il
imagina, par un persiflage insr en bon lieu, de le disqualifier en
quelque sorte et de le ridiculiser aux yeux du public.

[Note 175: Rapport cit aux pages 128 et suiv.]

L'ex-_Journal des Dbats_, transform en _Journal de l'Empire_, devenait
de plus en plus un _Moniteur_ officieux, moins solennel que l'autre et
plus littraire. C'tait l que l'administration faisait passer des
notes, des allusions propres  orienter l'esprit public; l'expression de
toute pense libre s'y tait efface devant ce journalisme d'tat. Le 12
avril, on put lire en deuxime page un article d'une colonne et demie,
non sign, intitul: _les Nouvellistes_. Le ton en tait humoristique et
plaisant: l'auteur anonyme citait un passage fort piquant des _Lettres
persanes_ sur les nouvellistes du dernier sicle et en faisait
l'application  ceux du temps prsent: ces derniers ne se montraient-ils
point les dignes mules de leurs devanciers par leur tendance  mouvoir
inconsidrment l'opinion, par leur manie de tout grossir, choses et
hommes, de pronostiquer sans cesse des vnements formidables et de
transformer en personnage de haute marque le plus mince porteur de
lettres?

Aprs avoir vingt fois prcipit le Nord sur le Midi, ou l'Europe sur
l'Asie, aprs avoir assembl plus d'armes en Pologne que toutes les
puissances de la terre n'ont de bataillons, aprs avoir fait venir de
l'artillerie du Kamtchatka et lev des escadrons de rennes en Laponie,
ils passent de ces prodiges  l'exagration des vnements les plus
vulgaires: ils les travestissent de la manire la plus ridicule... Il y
a tel officier tranger dont ils ont mesur l'importance sur le nombre
de postes qu'il a parcourues depuis six mois; ils ont calcul savamment
que le chemin qu'il a fait en moins d'une anne pourrait embrasser deux
ou trois fois le tour du monde; d'o ces messieurs concluent que le
prsent est gros de l'avenir, et qu'on ne voyage pas si vite, si loin et
si souvent, sans tre charg de la destine de deux empires et de cinq
ou six royaumes.

On pourrait cependant les tranquilliser en leur rappelant une anecdote
connue. Le prince Potemkin, qui, de son temps, donnait aussi de
l'exercice  l'imagination des nouvellistes, avait parmi ses officiers
un major nomm Bawer, l'un des hommes du dernier sicle qui ont le plus
occup les gazetiers d'Allemagne et les postillons de Russie. On le
voyait sans cesse sur les routes les plus opposes, courant de
l'embouchure du Danube  celle de la Nva, et de Paris aux confins de la
Tartarie. Les politiques de caf, tmoins de tous ces mouvements,
rvaient dj la renaissance de l'ancienne Grce, le rtablissement du
royaume de Tauride, la conqute de Constantinople, ou mme quelques-unes
de ces grandes migrations du Nord qui jadis couvraient de ruines
l'occident et le midi de l'Europe. Veut-on savoir quelles taient les
missions secrtes du major Bawer? De retour de Paris, o il venait de
choisir un danseur, le prince l'envoyait chercher de la boutargue[176]
en Albanie, des melons d'eau  Astrakan ou des raisins en Crime. Cet
officier, passant sa vie sur les grands chemins, craignait de s'y rompre
le cou et demandait une pitaphe: un de ses amis lui fit celle-ci, qui
pourra servir  quelques-uns de ses successeurs:

      Ci-gt Bawer, sous ce rocher;
          Fouette, cocher.

[Note 176: Sorte de _caviar_ prpar avec des oeufs de poisson
sal.]

L'article fit grand tapage. Cette manire de prsenter l'envoy d'un
souverain officiellement alli, un colonel en mission, sous les traits
d'un postillon qui s'en faisait accroire, toujours allant, toujours
courant, passant dans un claquement de fouet et un bruit de grelots, fut
juge en gnral le comble du mauvais got et de l'irrvrence. Mais nul
n'en fut plus courrouc que l'Empereur. Ainsi, c'tait le chef de sa
police qui prenait sur lui de contrecarrer sa politique de mnagements
et d'exasprer des susceptibilits dj trop en veil. Cette guerre que
tous ses efforts tendaient  loigner, il allait peut-tre l'avoir tout
de suite sur les bras, par la faute et l'ineptie d'un de ses ministres.

Il manda le duc de Rovigo et le tana furieusement: Voudriez-vous me
faire faire la guerre? lui disait-il. Mais vous savez que je ne la veux
pas, que je n'ai rien de prt pour la faire[177]. Et derechef ordre fut
donn au duc, en termes absolus cette fois et premptoires, de rentrer
ses crocs, de laisser Tchernitchef parfaitement tranquille, libre
d'aller, venir, voir, couter.--Il n'y manquait que l'ordre de le
faire informer moi-mme, ajoutait plus tard Savary d'un ton boudeur, au
souvenir de sa msaventure[178].

[Note 177: _Mmoires de Rovigo_, V, 132-135.]

[Note 178: _Id._, 133.]

L'Empereur ne se borna pas  des vhmences de parole et  de
rigoureuses prescriptions pour l'avenir. Au-dessous du ministre qu'il
n'entendait point dcouvrir aux yeux du public et sacrifier, il voulut
trouver des coupables  punir. Il tint  savoir qui avait rdig
l'article: on lui nomma Esmenard, aventurier de lettres, retrait dans
l'administration de la police, o il exerait les fonctions de censeur:
c'tait la plume habitue  biffer impitoyablement chez autrui tout
passage suspect qui s'tait risque  tracer, dans une feuille
officieuse, de suprmes inconvenances. Un fait plus singulier, rest
dans l'ombre  cette poque, achve de caractriser et de juger le
personnage. Esmenard s'employait  dmasquer les espions, mais ne
ngligeait pas  l'occasion de les servir. Il entretenait des relations
plus que suspectes avec certaines lgations et faisait volontiers
commerce de papiers d'tat: il parat avoir conclu avec Tchernitchef
lui-mme quelques affaires de ce genre. Seulement, trompant l'agent
russe sur la qualit de la marchandise vendue, il lui annonait des
documents authentiques et les lui produisait faux[179]. Il vivait ainsi
de mfaits divers, dans une impunit tranquille: ce fut un excs de zle
qui le perdit, et l'article du 12 avril lui fut fatal. L'Empereur le
cassa aux gages et l'envoya rflchir  quarante lieues de Paris sur
l'inconvnient de trop bien servir les rancunes ministrielles[180]. Le
rdacteur en chef du journal, tienne, fut pour trois mois suspendu de
ses fonctions.

[Note 179: On verra plus loin, au ch. VIII, un exemple de ce genre
de trafic.]

[Note 180: Il profita de son exil pour faire un voyage en Italie et
y prit d'un accident de voiture.]

Par ces mesures prises avec clat, Napolon comptait attnuer l'effet
que produirait en Russie l'article malencontreux, assurer davantage
celui de ses contre-propositions: il esprait viter toute altration
plus profonde des rapports, tandis qu'il rflchirait  tte repose aux
vagues ouvertures de Tchernitchef et prparerait pour son nouvel
ambassadeur en Russie des instructions appropries.

Il n'en eut pas le temps. Encore une fois, les vnements vinrent le
surprendre et le saisir. Brusquement, il fut assailli par une nue de
nouvelles plus inquitantes les unes que les autres; pendant quatre ou
cinq jours, correspondant au milieu d'avril 1811, elles se succdrent
sans relche et d'heure en heure, se pressant, s'accumulant, arrivant de
tous les points de l'horizon. En particulier, la correspondance de
Varsovie prenait une gravit inattendue. Notre lgation ne se bornait
plus  recueillir des rumeurs grossissantes: elle avait obtenu des
notions dcisives, reu de stupfiantes confidences, et ses rapports,
concordant avec les mille cris d'alarme qui montaient vers l'Empereur
dans un formidable unisson, portrent la crise  son point culminant.



III

Depuis un mois, un nouvel agent reprsentait la France  Varsovie, en
qualit de ministre rsident: M. Bignon, prcdemment employ  Bade,
avait t dsign pour occuper ce poste d'observation. C'tait un petit
homme singulirement actif, remuant, fureteur, plein d'intelligence et
de zle, passionn pour le service et la gloire de l'Empereur. En
arrivant dans le pays, il avait t d'abord comme tourdi par un tumulte
de voix confuses et discordantes. Tout le monde lui parlait  la fois:
dans les salons, dans les bureaux, dans les tats-majors, chacun
prtendait le mettre au courant des projets russes, mais ces avis
diffraient essentiellement. Au milieu de cet assourdissant vacarme,
parmi tant de renseignements contradictoires, M. Bignon avait peine  se
reconnatre, lorsque le premier personnage de l'tat, le prince Joseph
Poniatowski en personne, lui fournit des donnes d'une importance et
d'une prcision telles qu'il tait impossible  un agent franais de ne
s'en point mouvoir.

Le 29 et le 30, deux longues conversations s'taient engages entre
Poniatowski et le ministre de France. D'abord, le prince Joseph
s'attacha  bien tablir qu'il demeurait en pleine possession de son
sang-froid, qu'il se dfendait contre l'exaltation propre  ses
compatriotes et souvent nuisible  la rectitude de leur jugement:
suivant lui, on ne devait point attribuer ses paroles  ce zle
indiscret qui grossit le danger pour acclrer le secours et qui,
peut-tre, veut amener un clat en ayant l'air de le craindre[181].
Cette prcaution prise, il entra en matire. D'un ton calme et pntr,
avec l'accent d'une conviction indracinable, il dit que le duch avait
t tout rcemment  deux doigts de sa perte: que l'empereur Alexandre
avait eu l'intention de l'assaillir, d'y jeter une arme, d'appeler cet
tat  se fondre dans une Pologne unie et rive  la Russie; cette
absorption et t le premier acte d'une grande guerre contre la France.
Et Poniatowski d'ajouter qu'il ne parlait point par ou-dire, d'aprs de
simples prsomptions, d'aprs des indices plus ou moins srs: il avait
eu la preuve matrielle de ce qu'il avanait: il l'avait vue et touche,
tenue entre ses mains. Il savait les desseins de l'empereur Alexandre
avec la mme certitude qu'il connatrait les intentions de l'empereur
Napolon s'il avait lu les lettres de Sa Majest[182]: impossible de
faire entendre plus clairement,  moins de le dire en propres termes,
que les instructions donnes par Alexandre  ses partisans en Pologne
lui avaient t communiques mot pour mot, et que l'criture mme du
Tsar avait pass sous ses yeux.

[Note 181: Bignon  Champagny, 29 mars 1811.]

[Note 182: Bignon  Champagny, 29 mars 1811.]

Sur l'origine de la dcouverte, il demeurait aussi rserv qu'il se
montrait affirmatif sur le fait en lui-mme. On sentait qu'il ne voulait
point nommer et compromettre l'auteur de ces poignantes rvlations. Il
parlait de circonstances providentielles, d'un miracle[183], qui
l'avait clair sur le pril national. Par qui s'tait opr ce miracle?
On doit se rappeler que les instructions d'Alexandre  l'homme de
confiance charg de prparer l'entreprise, c'est--dire au prince Adam
Czartoryski, comportaient et ncessitaient une certaine dose
d'indiscrtion: le prince Adam avait d pressentir quelques membres
minents de la noblesse et de l'arme, puisque tout dpendait de leur
assentiment. Avait-il jug indispensable de s'ouvrir  Poniatowski
lui-mme et de sonder ses dispositions, au risque de tout compromettre?
Avait-il pens que l'intrt suprieur de la patrie, dont les destines
allaient se jouer, lui commandait de consulter l'homme qui en semblait
l'incarnation vivante? La communication avait-elle t volontaire ou
fortuite, directe ou indirecte? Autant de points qui restent dans
l'ombre. Il n'en est pas moins certain que les pices auxquelles
Poniatowski faisait allusion et dont il avait eu connaissance, taient
les propres lettres de l'empereur Alexandre  Czartoryski, les deux
lettres en date des 25 dcembre et 30 janvier, celles dont le Tsar avait
fait pendant prs de trois mois la base et le pivot de sa politique.

[Note 183: _Id._, 30 mars 1811.]

Ce qui ne permet aucun doute, c'est la concordance qui existe entre les
rvlations de Poniatowski  Bignon, telles qu'elles se trouvent
relates dans la correspondance de ce dernier[184], et le contenu des
lettres: il suffit de collationner les deux textes pour que l'analogie
se manifeste en toute vidence:  quelques variantes prs, ce sont mmes
penses, mmes expressions. Dans le langage de Poniatowski, tout se
retrouve de ce qu'Alexandre avait indiqu et dtaill au prince Adam:
promesse d'accorder aux Polonais la plus large autonomie et une
constitution librale, espoir fond sur la coopration de la Prusse,
perspective d'un soulvement universel en Europe contre le despotisme
imprial, mise en mouvement de deux armes russes destines  s'branler
l'une aprs l'autre; enfin, ncessit d'une adhsion pralable et
formelle des chefs varsoviens  leur changement de condition. Au dire de
Poniatowski, cette rserve ressortait des termes de la seconde lettre,
et nous avons vu qu'elle tait en effet particulirement explicite et
comme interprtative de la premire: Alexandre, s'y faisant mieux
comprendre, se dclarait prt  entrer en campagne, mais exigeait que
les Varsoviens lui adressassent au pralable une sorte d'invitation 
venir et  les recevoir sous ses lois.

[Note 184: Dpches des 29, 30 et 31 mars 1811, avec les pices
jointes.]

Poniatowski savait que cet appel ne s'tait nullement produit, que le
concours espr par les Russes leur avait fait dfaut, que ce mcompte
avait empch l'excution immdiate de l'entreprise. Actuellement,
d'aprs des informations plus rcentes, les dispositions d'Alexandre
demeuraient problmatiques: il semblait incliner  une politique
d'expectative et d'inertie arme, mais rien n'indiquait qu'il s'y ft
fix. Le danger, qui avait certainement exist, n'avait pas disparu et
s'tait tout au plus loign: il pouvait se rapprocher d'un instant 
l'autre et fondre sur Varsovie[185].

[Note 185: Bignon  Champagny, 30 et 31 mars.]

Tout concourait  donner cette impression, la prsence dans le pays de
nombreux missaires lancs par la Russie en avant-garde, un effort
visible pour travailler et garer l'opinion, le bruit rpandu d'une
reconstitution nationale par le bienfait de l'autocrate, enfin et
surtout l'accumulation progressive des forces russes en avant du
grand-duch. Les officiers et chefs de poste qui faisaient sentinelle
sur la frontire, les agents dguiss qui se hasardaient  la franchir,
envoyaient des bulletins terrifiants:  Varsovie, les pouvoirs publics,
le ministre de la guerre, la lgation de France taient assigs de ces
avis; Poniatowski passait ses jours et ses nuits  en oprer le
dpouillement: il communiquait ensuite  Bignon les pices mmes ou leur
analyse. Sans doute, beaucoup de ces rcits variaient entre eux et
portaient la trace de l'exagration polonaise: le temprament mme de
la nation s'opposait  toute constatation prcise: Il n'est pas,
crivait judicieusement Bignon, jusqu' l'espion le plus vulgaire qui,
au lieu de donner simplement la note de ce qu'il a vu, ne fasse un roman
d'arme  sa faon[186]. Nanmoins, comme tous les rapports
s'accordaient en certains points, il tait possible de dgager quelques
certitudes approximatives. Suivant toutes probabilits, on avait en face
de soi cent soixante mille hommes, peut-tre deux cent mille,--tel tait
en ralit le chiffre exact, d'aprs les aveux mmes d'Alexandre. Une
partie de ces masses s'tait rapproche de la frontire. Dans les
districts les plus avancs de la Lithuanie, de la Volhynie et de la
Podolie, sur toute la lisire occidentale de ces provinces, les routes
se couvraient de rgiments en marche, les moindres hameaux regorgeaient
de troupes, des divisions parcouraient le pays, voluaient, passaient
d'un point  l'autre, changeant continuellement de place, comme si elles
eussent voulu dconcerter l'observateur par cette mobilit et chapper 
tout dnombrement. Et ces mouvements divers, ondoyants, difficiles 
suivre, surgissant par intervalles de l'obscurit, se confondaient aux
yeux des Polonais dans une vision d'pouvante. Vivant dans un cauchemar,
il leur semblait qu'une ombre menaante s'tait dresse devant eux et
les opprimait; ils la voyaient s'allonger dmesurment, s'lever
au-dessus de leur tte, se rapprocher, prendre les traits d'un colosse
qui se laissait tomber sur eux de toute sa hauteur, pour les craser de
sa masse.

[Note 186: _Id._, 30 avril.]

Par des dpches presque quotidiennes, Bignon signalait  son
gouvernement ces angoisses et les notait au jour le jour; il
transmettait tous les documents en bloc, sans prendre le temps d'oprer
dans ce fatras un triage et de dmler le vrai du faux, hsitant encore
 formuler une apprciation d'ensemble et  porter un jugement[187].
Quant  Poniatowski, voyant les semaines s'couler sans amener de
dtente, effray de sa responsabilit, il ne se bornait plus  informer
notre lgation: c'tait  l'Empereur mme qu'il voulait aller et parler,
dt-il quitter un instant son poste pour chercher du renfort. Il venait
de se faire dsigner comme envoy extraordinaire et complimenteur
officiel  l'occasion de la naissance du roi de Rome; cette mission lui
serait un prtexte pour accomplir  Paris un rapide voyage. En
attendant, il rpandait partout l'alarme, et, depuis Varsovie jusqu'
l'Elbe, l'inquitude gagnait de proche en proche: la cour de Dresde
s'affolait:  Vienne, il n'tait bruit que de l'apparition imminente des
Russes au bord de la Vistule;  Hambourg, l'imperturbable Davout
n'chappait plus aux atteintes de l'motion ambiante. Il admettait
maintenant la possibilit d'un vnement[188], demandait des ordres,
traitait moins les craintes des Polonais d'hallucinations et de
rveries. Au reste, des renseignements de toute provenance s'accordent 
prouver que ces fous ont mieux vu que les sages, que la Russie a runi
et persiste  diriger contre eux toutes ses forces. Il rsulte d'avis
multiples que les troupes rappeles de Finlande et de Turquie ont
rejoint sur le Bug et le Dniester la masse principale, que celles
d'Odessa et de Crime refluent maintenant dans la mme direction: il
n'est pas, suivant quelques rapports, jusqu' la Sibrie qui n'envoie
ses lointaines rserves[189]. A l'aspect de la puissance russe
continuant  se replier et  se ramasser sur elle-mme comme pour
prendre un subit lan, qui pourrait affirmer que l'empereur Alexandre a
totalement abandonn ses projets, qu'il n'est pas  la veille d'un
nouvel entranement? Le duch et ses entours, les deux rives de la
Vistule, les approches de Dantzick, tous les pays dont se compose notre
premire ligne de dfense, restent en pril d'invasion.

[Note 187: Bignon  Champagny, 5, 6, 8, 9, 10, 11, 13, 15, 17, 20
avril 1811.]

[Note 188: Davout  l'Empereur, 11 avril. Archives nationales, AF,
IV, 1653.]

[Note 189: Correspondances de Sude et de Turquie, avril 1811:
lettres de Davout, 31 mars, 11, 14, 16, 25, 28, 30 avril, lettres
jointes de Poniatowski, rapport  la cour de Saxe, rapport venu de
Stockholm. Archives nationales, AF, IV, 1653.]



IV

Napolon prit immdiatement ses dispositions de combat, comme si la
guerre et d clater le lendemain. Trois jours de suite, le lundi de
Pques 15 avril, le 16, le 17, sans qu'il cesse de vaquer aux devoirs
extrieurs de la souverainet, de recevoir les ambassadeurs et les
dputations qui viennent le fliciter pour la naissance de son fils, il
impose  sa pense un travail ininterrompu: il prvoit, calcule,
combine, ordonne. En ces jours de fte et de loisir o la population de
Paris se rpand dans les rues et jouit du printemps, o la foule
s'amasse aux abords des Tuileries pour apercevoir et saluer
l'Impratrice qui fait sur la terrasse du bord de l'eau sa premire
sortie, o les conversations du public roulent sur les solennits
annonces  l'occasion du baptme, une agitation invisible au dehors,
une fivre de travail rgne dans les ministres et les bureaux. Le
personnel de la guerre et des affaires trangres est sur pied, occup
jour et nuit  rdiger des ordres de marche,  prparer des dcrets:
d'heure en heure des instructions partent du cabinet imprial, des
courriers s'envolent dans toutes les directions, vers Dantzick,
Varsovie, Hambourg, Dresde et Milan.

Le plus pressant des soins  prendre tait de mobiliser et de concentrer
l'arme varsovienne. Il faut que vingt-quatre heures aprs l'arrive du
premier courrier tous les ordres soient donns pour runir les troupes,
complter les effectifs, monter la cavalerie, atteler l'artillerie,
mettre les places en tat de dfense; il faut que l'arme se rassemble
rapidement sur une position bien choisie, en vitant de s'parpiller et
de s'offrir disperse aux atteintes de l'adversaire. Que l'on se mette
donc  l'oeuvre, rsolument, sans tarder d'un instant, sans s'inquiter
de la dpense: Ce n'est pas le moment, crit Napolon au roi de Saxe,
o Votre Majest doit regarder  un million[190]. Surtout, que chacun
conserve son sang-froid et se pntre bien de cette ide que rien n'est
perdu, quand mme les Russes arriveraient  Varsovie: en 1809, les
Autrichiens ont occup Munich, et la Bavire n'en est pas moins sortie
intacte de cette preuve.

[Note 190: _Corresp._, 17612.]

Aussi bien, l'Empereur ne se paye point d'illusions: il sait que les
cinquante mille hommes de Poniatowski, appuys sur des forteresses en
ruine ou sur des ouvrages  peine bauchs, ne sauraient arrter
longtemps les masses moscovites: il sait galement que Davout ne peut
plus arriver  temps sur la Vistule et couvrir le duch. Au point o en
sont les choses, la ligne de la Vistule est perdue, si l'attaque se
prononce; il convient donc de reporter en arrire notre vritable base
d'oprations, et Napolon, tout en ordonnant la rsistance, prvoit et
prpare l'vacuation de la principaut varsovienne.

L'essentiel est de ne cder que le terrain, de sauver les armes, les
munitions, les administrations, les archives, et de faire en sorte que
l'tat tout entier migr avec l'arme.  mesure que les Russes
avanceront, la grosse artillerie, les objets les plus importants, seront
mis sur bateaux et expdis  Dantzick par la Vistule. Avec son vaste
systme de fortifications et sa garnison dj imposante, Dantzick leur
ouvre un refuge. Ds  prsent, l'Empereur arrte sur l'Oder les convois
d'armes destins au duch, afin que ce prcieux outillage n'aille point
tomber aux mains de l'envahisseur. Quant  l'arme varsovienne, il lui
prescrit de se mnager une ligne de retraite vers l'Allemagne, d'y
chelonner des poudres et des subsistances, afin qu'elle puisse, aprs
avoir honorablement tenu tte en avant et autour de la capitale, se
replier  pas mesurs et en fire contenance jusqu' l'Oder: c'est l
que doit commencer rellement et s'asseoir la rsistance.

Au premier avis de l'invasion, Davout se portera sur l'Oder avec tout
son monde: il dploiera ses divisions en arrire du fleuve, en les
appuyant aux places de Stettin, Custrin et Glogau: il recueillera
l'arme varsovienne, qui prendra rang dans la sienne et grossira ses
effectifs:  sa droite, deux divisions saxonnes, rapidement mobilises
et accourues de Dresde, viendront appuyer et prolonger sa ligne;  sa
gauche, la garnison de Dantzick, avec laquelle il aura  se tenir en
communication, lui servira de poste avanc; il pourra ainsi, ds le 1er
juin, opposer prs de cent cinquante mille soldats aux deux cent mille
Russes dont les baonnettes scintillent au bord de la frontire. Pour
des hommes commands par le duc d'Auerstdt, prince d'Eckmhl, se
trouver trois contre quatre, c'est avoir presque la certitude de
vaincre.

D'ailleurs, Davout sera promptement secouru. Les quatrimes et siximes
bataillons de ses rgiments, dj mis en route, vont lui arriver: des
divisions de cuirassiers s'lanceront  toute bride au del du Rhin et
de l'Elbe. Dans les valles du Tyrol et de la haute Italie, un corps de
quarante  cinquante mille hommes, demand d'urgence  Eugne, va se
former, se tenir prt  passer les Alpes au 15 mai,  traverser
l'Allemagne du sud-ouest au nord-est,  s'lever rapidement jusqu'
l'Oder par cette marche oblique. En mme temps, l'Empereur lui-mme
apparatra en Allemagne, amenant un corps qui se rassemble en Hollande,
amenant sa garde, amenant toutes ses forces disponibles, et poussera
droit  l'Oder; l, joignant Davout et le relevant de faction, prenant
le commandement en chef, il franchira le fleuve pour reconqurir le
terrain abandonn, rejeter les Russes en de de leurs limites et
chtier leur audace[191].

[Note 191: _Corresp._, 17607  17609, 17611  17613, 17617, 17619 
17623.]

Malgr la lucidit d'esprit merveilleuse avec laquelle il concevait tous
ces mouvements, malgr l'aisance souveraine avec laquelle il gouvernait
ses prparatifs, malgr la confiance qu'il essayait d'inspirer aux
autres, Napolon n'en restait pas moins violemment proccup et dans une
certaine mesure dconcert. Ses projets renverss, la guerre anticipant
d'une anne sur ses prvisions, l'avantage et le prestige de l'offensive
passant  l'adversaire, la campagne de 1809  recommencer dans de pires
conditions et contre un ennemi plus redoutable, voil ce qu'il
apercevait nettement dans les bulletins d'alarme qui envahissaient son
cabinet. Et cette guerre  brve chance, en temps et lieu inopportuns,
lui est tellement odieuse qu'il s'obstine encore et plus fortement 
l'espoir de la prvenir, tout en se prparant  y faire face. En dpit
des tmoignages qui clatent  sa vue, il a peine toujours  croire ce
qu'on lui rapporte de l'empereur Alexandre: tant de hardiesse le confond
chez un prince qu'il s'est habitu  considrer comme faible et
irrsolu: Si la Russie,--se dit-il,--n'avait affaire qu'au grand-duch,
je suppose qu'elle pourrait se divertir d'un coup de main; mais, dans
l'tat actuel des choses, elle doit voir cette entreprise sous un point
de vue plus srieux[192]. Aprs tout, si l'empereur Alexandre a failli
se jeter sur le duch, c'tait peut-tre l'excs de la peur qui le
prcipitait  cette audace. Le fait qu'au lieu de donner suite  son
extraordinaire projet, il a envoy Tchernitchef  Paris avec mission
d'entamer quelques pourparlers, prouve qu'il prfrerait  la guerre une
garantie de scurit. Mais en quoi peut consister cette garantie? Que
veut la Russie, que rclame-t-elle en fin de compte? Les timides
nonciations de Tchernitchef sont-elles le premier ou le dernier mot de
sa cour? Alexandre prtend-il rellement se faire cder le duch en
totalit ou en partie? En ce cas, aucun accord n'est possible, et il
faudra se battre. Mais peut-tre le Tsar se contenterait-il d'un gage
moins onreux pour la France? C'est ce qu'il importe d'claircir  tout
prix, au plus vite. Et prcipitamment, avec une ardeur un peu fbrile,
Napolon cherche  s'enqurir. Pendant les trois jours o il accumule
sans relche des dispositions militaires, il tente paralllement des
dmarches interrogatrices, pousse de tous cts des reconnaissances,
afin de savoir o, comment et sur quelle base il pourra ngocier.

[Note 192: Lettre au roi de Saxe. _Corresp._, 17612.]

Ds le dbut de la crise, le 15 avril, il trace le canevas d'une dpche
pour son ambassadeur en Russie. Caulaincourt n'a pas encore t dcharg
de ses fonctions par l'arrive de son successeur: c'est  lui que
s'adressent ces lignes indites. Il est de toute ncessit que cet
ambassadeur soit tir de sa quitude, instruit du danger, et qu'il tire
au clair les vritables dsirs de la Russie, afin que l'on puisse, s'il
y a lieu, traiter, s'entendre et ramener le calme.

Monsieur le duc de Cadore,--crit Napolon en revenant premirement sur
l'incident de presse,--je dsire que vous expdiiez aujourd'hui pour la
Russie un courrier par lequel vous ferez connatre au duc de Vicence que
j'ai vu avec indignation l'article du _Journal de l'Empire_ qui semblait
singer M. de Tchernitchef, qu'on assure que cet article a t fait avant
l'arrive de cet officier, et que l'insertion n'en avait t retarde
que par des circonstances du journal; mais je n'en ai pas moins fait
destituer le sieur Esmnard, qui tait charg de la surveillance des
journaux; que je l'ai envoy  quarante lieues de Paris; qu'il (le duc
de Vicence) pourra donner connaissance de cette notification au grand
chancelier, cependant indirectement et comme une nouvelle. Vous ferez
connatre au duc de Vicence qu'il est mal instruit des nouvelles de
Russie, que de Moldavie et de Finlande les troupes affluent sur la
frontire de Pologne, et qu'il parat qu'on lui fait mystre de tous ces
mouvements; que cependant il est ncessaire de savoir ce que l'on veut,
parce que cet tat de choses qui nous oblige  armer est fort coteux;
que dans ses dpches il n'y a rien de positif; que, quant  moi, je ne
me plains en rien de la Russie et je ne veux rien. Aussi je n'ai point
arm comme elle; qu'il faudrait donc savoir ce qu'elle veut pour faire
tant d'armements; que je dsire qu'avant de revenir il ait quelques
explications l-dessus et puisse savoir quels moyens il y a de faire
renatre la confiance[193].

[Note 193: Archives nationales, AF, IV, 910.]

La rponse de Caulaincourt,  la supposer rapide et concluante,
n'arriverait que dans un mois au plus tt ou six semaines. Un mois,
c'est un dlai bien long pour l'impatience de l'Empereur, en ces jours
d'motion et d'alarme o toute heure perdue risque d'entraner
d'irrparables consquences. Est-il ncessaire d'aller chercher si loin
le secret de la Russie?  Paris, quelqu'un le possde suivant toutes
probabilits, mais hsite peut-tre  le livrer. Peut-tre Tchernitchef,
effray de l'accueil fait  ses allusions concernant le duch et
Dantzick, n'a-t-il point os, dans sa conversation avec l'Empereur,
indiquer ce qu'accepterait finalement son matre, quel serait le minimum
indispensable de concessions et de garanties. En revenant  lui, on
arrivera sans doute,  force de cajoleries et de sollicitations,  lui
tirer des lvres une proposition  la fois rduite et ferme, qu'il a
reu ordre apparemment de tenir en rserve et de ne prsenter qu'aprs
beaucoup d'instances.

En ce mme jour du 15 avril, Tchernitchef tait invit  un dner
d'apparat au ministre des relations extrieures. Rentrant chez lui  la
fin de la soire, il fut tonn d'apprendre qu'en son absence le grand
marchal du palais, le gnral Duroc, duc de Frioul, avait pass par
deux fois  sa porte. Ce haut missaire tait venu, lui dit-on, d'abord
pour l'inviter  chasser le jour d'aprs avec Sa Majest, ensuite pour
lui parler d'affaires. La chasse du lendemain devait avoir lieu dans la
fort de Saint-Germain et serait particulirement brillante: on y
verrait figurer le grand-duc de Wurtzbourg, le roi de Naples, le prince
Borghse, le prince vice-roi, plusieurs marchaux et gnraux, plusieurs
dames de la cour[194]. Convier Tchernitchef  cette runion, c'tait le
distinguer et lui faire honneur; c'tait aussi se mnager avec lui
l'occasion d'entretiens familiers[195].

[Note 194: _Journal de l'Empire_, 19 avril 1811.]

[Note 195: Les dtails et extraits qui suivent, jusqu' la page 152,
sont tirs du rapport de Tchernitchef prcdemment mentionn.]

Le lendemain, Tchernitchef fut l'un des premiers au rendez-vous de
chasse, indiqu comme d'habitude dans un pavillon situ en plein milieu
des bois. Les invits, les quipages, la vnerie commenaient  se
rassembler. Le grand marchal arriva de bonne heure et essaya de remplir
auprs de Tchernitchef la commission dont il n'avait pu s'acquitter la
veille. Il lui dit que l'empereur Napolon, supposant ne pas lui avoir
laiss le temps de s'acquitter de toutes les communications que Sa
Majest Russe avait pu le charger de faire, avait donn l'ordre de
reprendre avec lui la discussion des mmes objets et d'couter s'il
n'avait pas quelque proposition  faire. Les vains efforts de Duroc
pour obtenir une rponse furent interrompus par l'arrive de l'Empereur,
venant  la rescousse: il parut enchant de revoir Tchernitchef et, pour
commencer, se mit  l'entourer d'une sollicitude quasi paternelle.

Je fus d'abord dsign--crivait quelques jours aprs le jeune
officier--pour tre du petit nombre des personnes admises  djeuner
avec Sa Majest.  table, me trouvant trs ple, elle me questionna avec
beaucoup d'intrt sur ma sant, me recommanda de me soigner et en
gnral m'adressa fort souvent la parole. Aprs le djeuner, on monta 
cheval, les chiens furent dcoupls, la bte lance, les appels du cor,
clatant en joyeuses fanfares, annoncrent l'attaque, et la compagnie
des chasseurs, souverains, grands dignitaires franais et trangers,
cavaliers en habit vert galonn d'or, dames en lgantes calches de
poste, se lana dans les profondeurs de la fort, sous les arceaux de
verdure naissante.

Pendant la chasse, Napolon interrompit plusieurs fois ses galops
effrns pour se rapprocher du groupe de cavaliers o se tenait le jeune
Russe et placer avec affectation des remarques qui devaient lui tre
agrables. Je l'entendais--continue celui-ci dans son rapport au
Tsar--dire  trs haute voix aux personnes de sa suite qu'on lui avait
prpar un bien grand plaisir pour la journe: c'tait de lui faire
monter deux chevaux que Votre Majest lui avait donns, prnant fort
longuement leurs qualits et leur bont. Feignant alors de m'apercevoir,
il vint  moi pour m'en parler et me demanda ce que Votre Majest avait
fait de ceux qu'il lui avait offerts: sur ma rponse qu'ils se
trouvaient aux haras, il me dit qu'il aurait mieux aim qu'elle les
montt, parce que cela l'aurait rappel  son souvenir.

Peu de temps aprs cette digression sentimentale, l'Empereur fit de
nouveau halte et, laissant la meute et les piqueurs continuer sans lui
la poursuite, permit  ses invits quelque repos. Tandis qu' distance
plus ou moins grande, dans les bois environnants, les pripties de la
chasse se continuaient et se dplaaient, tandis que tour  tour
retentissaient toutes proches ou mouraient au loin les errantes
sonneries, il piqua droit sur Tchernitchef, qui causait  ce moment avec
le comte de Wrde, et interrompit ce colloque par une brusque et franche
apostrophe: Ils ont furieusement peur de vous dans le duch,
s'cria-t-il; ils ont la mme peur que la Bavire en 1809. On me dit que
vous avez rassembl cent cinquante mille hommes au bas mot, que chaque
jour une de vos divisions revient de Turquie, que vous prparez un coup
de main; pensez-vous qu'entre grandes puissances on se surprenne comme
on enlve une place? Sans doute, il vous est facile d'envahir le duch;
mais il n'en faudra pas moins ensuite risquer le sort des batailles.

Puis, coupant court aux dngations respectueuses de Tchernitchef:
Pourquoi l'empereur Alexandre ne s'est-il pas d'abord
expliqu?--continua-t-il vivement,--pourquoi a-t-il commenc  armer?...
Maintenant il a rassembl deux cent mille hommes, j'en mettrai deux cent
mille de mon ct, et voil certes une nouvelle mthode de ngocier un
peu ruineuse... Il est donc grand temps que tout cela cesse, que
l'empereur Alexandre se dcide  entrer en matire et  faire connatre
ses prtentions: Je ne sais pas ce qui peut vous convenir, c'est  vous
 demander. Tchernitchef soutint le thme oppos, et la conversation
n'aboutit qu' une reprise de controverse. Un vnement de la chasse
la rompit; sans doute, la poursuite se rapprochait, la bte passait 
proximit; et Napolon, voyant arriver l'hallali, retourne
imptueusement  cette lutte. Dans la suite, il revient encore deux ou
trois fois  Tchernitchef; il lui lance des questions entrecoupes de
mots aimables, de clignements d'oeil souriants, reprend la conversation
par -coups, par saccades, se rejette ensuite  travers bois, fournit
d'un seul trait des courses  perdre haleine, abat par cet exercice
violent la surexcitation de ses nerfs et rompt le travail de sa pense.

En somme, durant cette journe de libert et de plein air, favorable aux
panchements, on n'avait pu surprendre  Tchernitchef aucune parole
positive. L'Empereur ne se dcouragea point et revint  la charge, sinon
en personne, au moins par procuration. Le lendemain matin, Tchernitchef
se reposait chez lui, lorsque le grand marchal se prsenta inopinment.
Il lui dit que l'Empereur, ayant vu avec inquitude qu'il n'tait pas
trs bien portant, dsirait savoir si d'abord aprs des voyages aussi
fatigants une chasse  courre de dix-huit lieues ne lui avait pas fait
de mal. Aprs s'tre enquis  ce sujet avec une touchante sollicitude,
Duroc aborda le vritable objet de sa visite; il pria Tchernitchef, en y
mettant encore plus d'insistance que la veille, il l'adjura d'noncer
les demandes que Sa Majest Russe l'avait peut-tre charg de ne faire
qu'aprs des exhortations pressantes.

 cette amicale mise en demeure, Tchernitchef ne pouvait rpondre,
puisqu'il avait reu dfense expresse de compromettre son gouvernement
par de trop claires ouvertures. Ayant touch mot  l'Empereur de
sacrifices territoriaux en Pologne, il avait puis son mandat et
n'avait plus pouvoir de revenir  l'objet lgrement effleur; son
second entretien avec le grand marchal, comme le premier, se fondit en
discussions vagues.

Voyant que Tchernitchef persiste dfinitivement dans la rserve dont il
n'est sorti qu'un instant, Napolon se retourne vers son ambassadeur en
Russie, juge opportun d'adresser  la perspicacit de Caulaincourt un
second, un plus pressant appel. Seulement, la main qu'il emploiera pour
lui crire ne sera plus la mme: il confiera ce soin  un rdacteur
nouveau, transfr subitement d'un poste  un autre dans la haute
administration de l'tat. Depuis quelques heures, un coup de thtre se
prparait dans les rgions gouvernementales, et, par un fait sans
exemple dans l'histoire de l'Empire, la crise extrieure aboutissait 
un changement dans le ministre.

Depuis trois ans et demi, Napolon avait pu exprimenter le zle,
l'assiduit, les qualits d'esprit du comte de Champagny, duc de Cadore.
Cependant, chez ce ministre surmen, quelques symptmes de lassitude,
quelques dfaillances commenaient  se manifester. L'anne prcdente,
dans le maniement d'affaires aussi dlicates que celles de Pologne et de
Sude, Napolon l'avait jug au-dessous de sa tche. Peut-tre aussi,
fch et humili d'avoir t surpris par les prparatifs militaires de
la Russie, reprochait-il au chef de sa diplomatie d'avoir insuffisamment
stimul la vigilance de notre ambassade en cet obscur pays. Conservant
pour Champagny beaucoup d'estime et de reconnaissance, il avait cess
d'apprcier ses services et ne voyait pas en lui le ministre des temps
difficiles. Il rsolut de le dplacer sans le disgracier, de lui
rserver l'administration de sa maison, dont la direction moins
absorbante lui serait un repos. En ces instants o la guerre menaait,
o notre diplomatie aurait peut-tre  se faire l'auxiliaire de nos
armes,  rchauffer le zle de nos allis,  surveiller,  diriger, 
coordonner leurs mouvements militaires, ce qu'il fallait  l'Empereur
aux affaires trangres, c'tait une sorte de chef d'tat-major civil,
un agent de transmission ponctuel et impeccable. Son choix devait se
porter sur l'homme le plus familiaris avec ses habitudes d'esprit et de
travail, sur celui qui l'assistait depuis tant d'annes dans sa besogne
administrative et politique, sur le secrtaire d'tat Maret, duc de
Bassano, dont le nom est rest  toutes les poques synonyme de
fidlit.

Les sympathies de M. de Bassano pour les Polonais et leur cause taient
notoires; aux yeux de ce peuple, dont le dvouement et le loyalisme
pouvaient tre mis bientt  redoutable preuve, sa nomination
apparatrait comme une marque d'intrt, un encouragement et presque un
gage, sans tre un dfi jet  la Russie, car le duc savait  propos
exprimer des sentiments hautement pacifiques. En fait, habitu  taire
ses prfrences personnelles, doutant de lui-mme plutt que du matre,
il fournirait moins  celui-ci un conseil qu'un service, le plus
constant, le plus actif, le plus infatigable des services. Sa dvotion 
l'Empereur, sa foi profonde en l'infaillibilit du grand homme, taient
un sr garant qu'il n'hsiterait et ne faiblirait jamais dans
l'excution des ordres reus, que son langage et ses crits se
mouleraient exactement sur la pense souveraine, qu'ils en sauraient
rendre toute l'intensit et aussi en reflter les moindres nuances. Sa
remarquable facilit de rdaction permettait de lui imposer un labeur
surhumain sans l'craser sous le fardeau. Enfin, par le charme et
l'agrment de sa personne, par l'amnit qui s'alliait en lui  une
sereine assurance, par la belle harmonie de son existence partage entre
le travail et la reprsentation, il ajouterait  l'clat extrieur et au
prestige de la fonction.

La transmission des pouvoirs s'opra en l'espace d'une matine. Le 17,
au commencement du jour, aprs avoir prescrit  Champagny quelques
envois urgents, Napolon lui notifia sa dtermination par une lettre
personnelle, chef-d'oeuvre de tact et de dlicatesse, destin  panser
la blessure qu'il allait faire: Monsieur le duc de
Cadore,--disait-il,--je n'ai eu qu' me louer des services que vous
m'avez rendus dans les diffrents ministres que je vous ai confis;
mais les affaires extrieures sont dans une telle circonstance que j'ai
cru ncessaire au bien de mon service de vous employer ailleurs. J'ai
voulu cependant, en vous faisant demander votre portefeuille, vous
donner moi-mme ce tmoignage, afin d'empcher qu'il reste aucun doute
dans votre esprit sur l'opinion que j'ai du zle et de l'attachement que
vous m'avez montrs dans le cours de votre ministre[196]. Peu aprs
l'envoi de cette lettre, la mutation s'oprait: M. Maret recevait le
service des mains de son prdcesseur et prenait possession avec aisance
du cabinet ministriel.

[Note 196: _Corresp._, 17614.]

Sur le bureau, il trouva la lettre commande l'avant-veille pour le duc
de Vicence, rdige la veille et prte  partir. Le nouveau ministre la
soumit  l'Empereur: celui-ci en autorisa l'expdition, mais prescrivit
de la confirmer et d'en accentuer la porte par une autre, qui servirait
de _post-scriptum_  la premire.

Cette seconde lettre, le duc de Bassano la fit brve et nette; il la
rdigea sous l'impression immdiate de la conversation qu'il venait
d'avoir avec Sa Majest et qui l'avait laiss tout imprgn de sa
pense: en ces lignes,  travers une imperturbabilit voulue et des
affirmations de toute puissance, perce plus manifestement chez
l'Empereur le dsir de s'arranger avec la Russie, pourvu qu'elle ne lui
demande point d'insupportables sacrifices: Il parat,--crit le
ministre,--que la cour de Ptersbourg est occupe de deux griefs,
relatifs, l'un  l'affaire du duch d'Oldenbourg, l'autre aux
inquitudes qu'elle a conues sur la Pologne. Que faut-il faire pour
rassurer la Russie? Une explication franche aurait mieux valu que des
armements; une explication prompte vaudrait mieux que des prparatifs
ruineux. Vous connaissez assez, Monsieur le duc, la situation de la
France et des armes de l'Empereur pour juger combien peu elle a 
craindre, mais l'Empereur ne peut que s'affliger de voir la bonne
intelligence menace pour des bagatelles et l'empereur de Russie
abandonner des ralits pour des chimres et se prparer  rompre une
alliance qu'on devait croire  l'abri de toutes les vicissitudes. _Si ce
que dsirent les Russes est faisable, j'ai ordre de vous le dire,
Monsieur le duc, cela sera fait_.

Ayant lanc cette assurance formelle, Napolon n'avait plus qu' laisser
venir la rponse et en attendant  rester en garde, tout prt, si les
Russes prononaient une attaque,  les recevoir sur la pointe de son
pe. Pendant les semaines suivantes, pendant un mois environ, il
demeura et tint tout le monde sur le qui-vive. Mme, l'arrive  Paris
de Poniatowski, ses confidences directes sur le projet d'offensive,
parurent ncessiter un surcrot de prcautions. Les autorits franaises
ou allies dans le Nord furent invites  presser l'armement de
Dantzick,  observer continuellement la frontire de Russie et  se
mfier de la Prusse. Ayez un chiffre avec le gouverneur de
Dantzick,--crivait l'Empereur  Davout... Il faut qu'il soit trs
alerte, qu'il monte une police secrte et sache ce qui se passe du ct
de Tilsit, Riga, sur la frontire, et vous tienne inform de tout. Il
faut surtout qu'il fasse faire le service de sa place avec rigueur, pour
viter toute surprise[197]. Les officiers d'tat-major placs 
Stettin, Glogau, Custrin, en pays suspect, doivent avoir l'oeil sur
tout; leur vigilance ne doit pas se relcher une minute: ils doivent
dormir le jour et rester debout toute la nuit[198].

[Note 197: _Corresp._, 17621.]

[Note 198: _Id._, 17622.]

En arrire de ces postes, l'Empereur dveloppe et multiplie ses moyens
de guerre, par l'action combine de mouvements militaires et
diplomatiques. Sans cesse, il s'efforce de complter le corps de Davout,
de former ceux qui devront, en cas de besoin, rallier et soutenir cette
puissante avant-garde, et  l'arme de deux cent trente mille hommes
qu'il se met en mesure de runir avant juillet dans l'Allemagne du
Nord, il s'occupe de composer une aile gauche avec la Sude, une aile
droite avec la Turquie. Ses envois  Stockholm et  Constantinople,
pendant la seconde quinzaine d'avril, si on les compare aux dpches de
la priode prcdente, montrent qu'il se sent plus prs d'ventualits
extrmes, signalent le progrs de la crise.

En Sude, il ne s'agit plus de tter le terrain, mais d'y prendre
position. Alquier reoit ordre de proposer carrment et de ngocier une
alliance, sans la conclure encore: vitant toute allusion  la Norvge,
passant sous silence cet objet cher  Bernadotte, il prsentera aux
Sudois la Finlande comme le prix naturel de leur concours dans une
guerre contre la Russie. Au besoin, pour les mieux mettre en tat de
faire diversion, la France fournira des subsides: c'est l'Empereur qui
le dit lui-mme dans une note jete en marge de l'instruction[199]. En
ce qui concerne la Turquie, le projet de dpche prpar le 12 avril par
Champagny et non encore approuv par l'Empereur, est abandonn comme
insuffisant: M. de Bassano lui en substitue un autre, plus net, plus
prcis, plus nerveux. Latour-Maubourg devra rclamer l'envoi  Paris
d'un ambassadeur turc, ayant mission et pouvoir de passer des accords:
Il est convenable que, ddaignant la pompe orientale, cet ambassadeur
parte sur-le-champ. Il faut qu'il soit autoris  signer un trait en
forme, avec toutes les dispositions qui lient les gouvernements.
Napolon veut avoir  sa porte et sous sa main l'alliance de la
Turquie, afin de la saisir quand il lui plaira. Le trait  signer
serait trs avantageux au Sultan: La France garantirait la Moldavie et
la Valachie  la Porte, et en cas de succs, ce qui n'est pas douteux,
les deux armes se combineraient pour faire rendre la Crime  la
Porte...--Tout cela, ajoute la dpche du 27 avril, doit tre dit avec
prudence et sans rien compromettre, car l'alliance avec la Russie n'est
pas rompue, et les difficults peuvent s'aplanir. Mais, avant que le
ministre qu'enverra la Porte arrive, tout sera dcid[200].

[Note 199: Archives des affaires trangres, Sude, 295. Cf. la
lettre de Maret  l'Empereur du 20 avril 1811, insre dans la
correspondance de Turquie, vol. 221.]

[Note 200: Maret  Latour-Maubourg, 27 avril 1811.]

Ces derniers mots prouvent que l'Empereur croyait alors  un dnouement
trs bref, qui serait la guerre ou la consolidation de la paix. Ni l'une
ni l'autre de ces deux hypothses ne se ralisa. Alexandre se montrait
peu press de dlier la langue de Tchernitchef, et aucune communication
nouvelle n'arrivait du Nord. Par contre, ds le mois de mai, les
nouvelles de la frontire prirent un caractre beaucoup moins alarmant.
 Varsovie, quand tait arriv l'ordre de mobiliser l'arme, l'motion
avait atteint  son paroxysme: chacun croyait apprendre  tout instant
l'entre des Russes, s'imaginait dj entendre leur canon[201].
Aujourd'hui, si les bruits d'une restauration de la Pologne par la main
du Tsar continuaient  circuler, l'tat des forces opposes au duch ne
faisait plus croire  l'imminence de l'entreprise. Les agents
d'observation, les guetteurs aposts, ne retrouvaient plus les masses
ennemies sur les points o ils avaient cru les discerner: elles
semblaient s'tre dissipes et vanouies: on n'tait plus bien sr
maintenant de les avoir vues, et c'tait  se demander si un peuple
entier n'avait pas t le jouet d'une illusion d'optique. Entre Riga et
Brzesc, on continuait  dcouvrir une ligne de troupes, des divisions
chelonnes, dont il tait trs difficile de dterminer avec exactitude
la composition, le numro d'ordre et l'emplacement, mais la frontire
mme paraissait se dgager.  Wilna,  Grodno, plus de concentration
menaante;  Bialystock, o une force imposante avait t signale, on
constatait, vrification faite, l'existence d'un bataillon. Bignon,
ayant contrl les premiers avis  l'aide d'informateurs plus
sages[202], ayant procd trs soigneusement  une contre-enqute, en
venait  penser que les Polonais avaient t une fois de plus dupes
d'eux-mmes, que le pril avait exist surtout dans leur imagination:
Davout arrivait  sa mme conclusion, se reprochant d'avoir cd  un
pessimisme exagr[203].

[Note 201: Bignon  Maret, 4 mai 1811.]

[Note 202: Dpche du 28 avril 1811.]

[Note 203: Davout  l'Empereur, 23 avril, 2, 12 et 17 mai. Archives
nationales, AF, IV, 1653.]

En fait, le gros des armes russes restait  proximit du territoire
varsovien. Seulement, comme Alexandre persistait dans les hsitations
dont nous avons montr le dbut, quelques divisions avaient t
reportes en arrire, loignes des limites. Puis, chez les troupes qui
s'taient accumules dans les provinces frontires, une sorte de
tassement s'tait opr: les corps, ayant pris leurs positions, s'y
tenaient maintenant immobiles, replis sur eux-mmes: ils offraient
ainsi moins de prise  l'observation qu' l'tat de mouvement et de
marche. Les Varsoviens, n'apercevant plus en face d'eux un remuement
d'hommes et de matriel qui multipliait les objets  leurs yeux et
prtait  des grossissements fantastiques, se sentaient quelque peu
dlivrs de leurs angoisses: ils respiraient plus librement:
l'oppression diminuait, la fivre des esprits s'apaisait: l'alerte tait
passe[204].

[Note 204: Bignon  Champagny et  Maret, 20, 24, 25, 27, 28, 30
avril, 2, 4, 7, 8, 9, 10, 11, 15, 22 et 27 mai.]

Le premier effet de cette accalmie fut d'arrter les ngociations que
menait l'Empereur  titre de prcautions contre la Russie. Il cesse de
rpondre aux assurances douteuses de la Prusse: il tient l'Autriche en
suspens. Ayant tendu le bras vers la Sude et la Turquie pour les
reprendre et les tirer  lui, il interrompt son geste, ds que le besoin
immdiat de ces compromettantes alliances ne se fait plus sentir. Il
laisse ses reprsentants sans ordres, sans instructions, et son silence
leur prescrit tacitement l'inaction.

 Stockholm, nos offres avaient t accueillies avec un enthousiasme
plus apparent que rel: l'objet propos  Bernadotte ne correspondait
pas  ses vritables dsirs, et lorsque le baron Alquier l'avait
provoqu  discuter un plan de diversion en Finlande, il l'avait trouv
mal prpar sur le sujet, s'exprimant avec gne, demandant  rflchir.
Cependant, comme il importait de ne pas dcourager la bonne volont de
l'Empereur, comme une partie du conseil tenait encore pour l'ancienne
politique et regrettait la Finlande, le ministre Engestrm avait d'abord
suivi les pourparlers avec une sorte d'ardeur. Au bout de quelques
semaines, voyant que son interlocuteur n'insistait plus, il cessa
lui-mme de nourrir la conversation et laissa tomber l'affaire[205].
Avec les Turcs, on s'en tint pareillement aux premires ouvertures:
notre lgation n'ayant pas renouvel ses instances pour l'envoi  Paris
d'un plnipotentiaire, cet ambassadeur ne partit point: les deux
gouvernements restrent l'un vis--vis de l'autre dans une situation mal
dfinie et sur un pied de demi-confiance.

[Note 205: Correspondance d'Alquier, mai  juin 1811.]

Quant  ses armements, Napolon ne contremande aucune mesure, mais
informe ses lieutenants qu'il y a lieu de procder un peu moins
prcipitamment, avec plus de mystre et surtout  moins de frais:
Lorsque vous trouverez de l'conomie,--crit-il  Davout,-- mettre
douze ou quinze jours de plus  faire faire une chose, je pense qu'il
faut adopter ce parti de prfrence[206]. Il veut que les corps en
formation s'augmentent incessamment, mais qu'ils se munissent de leurs
organes sur place, les uns en Allemagne, les autres en Italie ou en
France, sans excuter aucun mouvement qui veille l'attention[207].

[Note 206: _Corresp._, 17702.]

[Note 207: _Id._, 17726.]

En somme, l'impulsion donne soudainement aux prparatifs se modre,
mais continue  se faire sentir, mthodique et rgle. Par suite de
l'alerte survenue, un grand pas avait t franchi dans la voie des
mesures guerrires, et il n'tait point dans le temprament et l'humeur
de Napolon de s'arrter en ce chemin, ds que les circonstances l'y
avaient engag  fond. Vis--vis de la Russie, il demeure sous une
impression plus prononce de mfiance et de colre: il en veut amrement
 cette puissance de lui avoir presque fait peur, sans qu'il se rende un
compte exact de ce qui s'est pass dans l'esprit d'Alexandre. Il n'est
pas loign de croire que ce prince a voulu simplement diriger contre
lui une grande dmonstration militaire, avec l'espoir de lui forcer la
main par cette pression et de lui arracher un lambeau de la Pologne.
Mais cette hypothse suffit  le rvolter: est-il homme  qui l'on dicte
des conditions  la pointe de l'pe? Si l'on veut ngocier, pourquoi
venir le casque en tte au lieu d'un bton blanc  la main[208]? Et
l'apaisement actuel, loin de le confirmer dans la volont de mettre fin
au litige, l'en dtourne au contraire, en lui rendant le loisir de
prparer sa revanche: se reprenant  l'esprance de gagner du temps et
de pouvoir donner  ses prparatifs une formidable ampleur, il revient
progressivement  l'ide de faire la guerre au lieu de l'viter, de la
faire en 1812, de mener alors une campagne offensive,  la tte de
l'Europe, et de trancher violemment le conflit par la plus grande
expdition des temps modernes. Son ardeur  traiter dcrot  mesure que
le danger s'loigne.

[Note 208: Paroles rptes par Alexandre  Lauriston, d'aprs un
rapport de Kourakine; lettre particulire de Lauriston au ministre, 1er
juin 1811.]

Cependant, ayant senti l'embarras o le jetterait une rupture trop
prompte avec la Russie, sachant que cette ventualit peut se
reproduire, frapp parfois des risques immenses o l'entranerait une
entreprise au Nord mme longuement et minutieusement prpare, il reste
encore indcis, perplexe, et ne rejette pas tout  fait l'ide d'une
transaction. Sincrement, il voudrait carter la question polonaise et
chasser ce fantme: il le dit  Kourakine, avec un luxe de paroles
obligeantes qui donne au vieil ambassadeur la force de se promener avec
Sa Majest pendant deux heures malgr sa goutte[209]. Il le rpte avec
une sorte d'impatience  un diplomate russe de passage  Paris, au comte
Schouvalof: Que me veut l'empereur Alexandre?--lui dit-il.--Qu'il me
laisse tranquille! Croit-on que j'irai sacrifier peut-tre deux cent
mille Franais pour rtablir la Pologne[210]? Et il fait justement
observer que le duch dans son tat actuel, c'est--dire faible et
soumis, lui est plus avantageux qu'une Pologne indpendante et forte,
qui se soustrairait tt ou tard  sa tutelle. Mais est-il possible de
rassurer la Russie  moins d'un dpcement du duch, condition
inacceptable et dshonorante? Puis, il est une autre question que
Napolon ne renonce jamais au fond de l'me  rveiller et  reprendre:
c'est celle des neutres et du blocus.  supposer que l'on trouve moyen
d'aplanir les difficults prsentes, Alexandre consentira-t-il 
dcrter des mesures plus efficaces contre les Anglais et suppressives
de leur commerce? Telle est la question d'importance capitale qui
complique toujours aux yeux de l'Empereur et aggrave le problme. Sur
tous les points en suspens, il espre que le duc de Vicence, soit par
rponse aux deux lettres qui lui ont t adresses, soit de vive voix
aprs son retour, va lui fournir enfin des notions prcises: il a hte
de savoir  quel prix au juste il pourrait s'pargner une guerre avec la
Russie et s'assurer un renouvellement de concours contre l'ternelle
ennemie.

[Note 209: Rapport cit dans la lettre de Lauriston du 1er juin.]

[Note 210: _Recueil de la Socit impriale d'histoire de Russie_,
XXI, 415.]




CHAPITRE V

RETOUR DU DUC DE VICENCE.


Contre-coup  Ptersbourg de l'motion suscite en Allemagne et en
France.--Alexandre est instruit de nos mouvements militaires et craint
que Napolon ne prenne l'offensive.--Il se demande encore si une attaque
n'est pas la meilleure des parades.--Mouvement de l'opinion en sens
contraire.--Wellesley donne  l'Europe des leons de guerre
dfensive.--Il fait cole.--Le gnral Pfuhl et son plan.--Peu  peu,
Alexandre incline vers un systme purement dfensif.--Il voudrait viter
la guerre sans rentrer dans l'alliance.--Encore le duch de
Varsovie.--Confidence au ministre d'Autriche.--Rponse par allusions et
sous-entendus, aux interrogations du duc de Vicence.--L'empereur
Alexandre et le roi de Rome.--Arrive de Lauriston.--Gracieux
accueil.--Alexandre compte sur Caulaincourt pour dterminer Napolon 
lui offrir ce qu'il n'entend pas demander.--Il annonce la rsolution de
se dfendre  toute extrmit: solennit et sincrit de cette
dclaration.--motion de Caulaincourt: ses tristes pressentiments.--Son
retour en France.--Il va trouver l'Empereur  Saint-Cloud.--Sept heures
de conversation.--Caulaincourt se porte garant des intentions pacifiques
d'Alexandre.--Un quart d'heure de silence.--Les deux questions
corrlatives.--Napolon repousse l'ide de diminuer la garnison de
Dantzick.--Caulaincourt insiste sur la ncessit d'opter entre la
Pologne et la Russie.--La pense de l'Empereur passe par des
alternatives diverses.--L'infranchissable obstacle.--Caulaincourt
signale les dangers d'une lutte contre le climat du Nord, la nature et
les espaces; il affirme qu'Alexandre se retirera au plus profond de la
Russie et cite les propres paroles de ce monarque.--L'Empereur branl;
son interlocuteur croit avoir cause gagne.--Napolon fait le
dnombrement de ses forces; un vertige d'orgueil lui monte au
cerveau.--Il croit que tout se rglera par une bataille.--Suite de la
conversation.--Retour sur l'affaire du mariage.--Dernier mot de
Caulaincourt.--Juste raisonnement et illusions fatales.



I

Alexandre flottait toujours entre plusieurs partis, indcis et troubl.
Les rapports de Tchernitchef et d'autres avis lui avaient appris l'lan
donn  nos prparatifs: il voyait les armes varsovienne et saxonne se
mobiliser  la hte: il voyait se lever derrire elles la puissance
franaise. Effray en outre de paroles violentes que Napolon s'tait
permises devant le conseil de commerce  l'adresse des tats
contrebandiers, il craignait que le conqurant ne fondt  bref dlai
sur ses frontires, pour le punir d'avoir arm. Autour de lui, on
croyait  la guerre pour la fin du printemps, pour l't au plus tard:
l'alarme avait repass de Paris  Ptersbourg, et le Tsar se demandait
parfois s'il ne ferait pas bien de mettre  profit ce qui lui restait
d'avance, de marcher  la rencontre de l'envahisseur[211].

[Note 211: Dans son grand rapport d'avril, Tchernitchef avait
continu, tout en reconnaissant que la Russie pouvait actuellement
traiter avec l'Empereur,  dvelopper des plans d'agression et de
surprise, celui-ci entre autres: Prodiguer toutes les assurances et en
gnral toutes les dmonstrations qui tendraient  tranquilliser
Napolon  notre gard, consentir  dsarmer simultanment et faire
faire mme quelques marches rtrogrades  nos divisions, sans toutefois
trop les loigner; enfin l'endormir et l'engager  diriger de nouveaux
efforts sur l'Espagne, ce qui, en le rendant moins redoutable, nous
permettrait d'attendre qu'il ft compltement engag dans cette nouvelle
lutte pour profiter de la diversion. En marge du rapport, on trouve
cette annotation de la main d'Alexandre: Pourquoi n'ai-je pas beaucoup
de ministres comme ce jeune homme? Vol. cit, 109.]

En avril, un agent prussien qui l'approchait souvent, le
lieutenant-colonel Schler, ne considrait pas qu'il et cart toute
ide d'offensive[212]. Un peu plus tard, le Sudois Armfeldt prouvait
la mme impression. Cet adversaire implacable de Napolon, cet homme qui
semble n'avoir vcu que pour har, tait arriv rcemment de Stockholm,
d'o Bernadotte l'avait chass par crainte de ses intrigues et aussi
pour plaire  l'Empereur. Parfaitement accueilli  Ptersbourg, Armfeldt
tchait d'y dmontrer que tout tait perdu si on se laissait prvenir
par Bonaparte[213], et constatait avec joie que ses paroles trouvaient
de l'cho: Alexandre lui parlait de l'envoyer prochainement  Londres
ngocier la paix et l'alliance avec l'Angleterre, ce qui quivaudrait 
une rupture avec la France[214].

[Note 212: Voyez les rapports de Schler en date des 30 mars, 5 et
18 avril, mentionns ou cits par DUNCKER, 353-354.]

[Note 213: TEGNER, _Le baron d'Armfeldt_, III, 300.]

[Note 214: _Id._, 301.]

Ainsi, Alexandre ne dcourageait pas totalement les partisans de
l'offensive. Cependant, il en sentait mieux chaque jour les
inconvnients et le danger. Il savait que son projet, vaguement
souponn dans les diffrentes cours, avait suscit partout un blme
universel, et que l'opinion europenne ne le suivrait pas dans cette
aventure. S'essayant encore par moments  gagner,  convertir
l'Autriche, dont il jugeait la bienveillance indispensable[215], il
n'obtenait que de froides et vasives paroles. De plus, des raisons
purement stratgiques, dveloppes autour de lui avec une vhmence
croissante, l'inclinaient  chercher le salut dans une dfensive
prmdite et systmatique.

[Note 215: Dpche  Stackelberg, 2 juin 1811. Archives de
Saint-Ptersbourg.]

L'ide de faire aux Franais une guerre  la Fabius, de se drober 
leur choc, d'attendre pour les combattre qu'ils fussent puiss par les
marches et les privations, de leur opposer alors un terrain hriss de
dfenses, des remparts plutt que des hommes et derrire ces remparts
d'inaccessibles espaces, hantait depuis longtemps certains esprits: elle
avait t prconise auprs d'Alexandre par des Allemands, comme
Wolzogen; par des Russes, comme Barclay de Tolly, le futur ministre de
la guerre: au lendemain d'Eylau, Barclay avait dit: Si je commandais en
chef, j'viterais une bataille dcisive et je me retirerais, de sorte
que les Franais, au lieu de trouver la victoire, finiraient par trouver
un second Poltawa[216]. Ces conseils taient demeurs toutefois isols
et timides, jusqu'au jour o un grand vnement de guerre en avait
dmontr la valeur. En ce printemps de 1811, la campagne de Portugal
s'achevait, et l'on commenait  bien connatre les dtails de ce duel
poursuivi aux extrmits de l'Europe occidentale entre Massna et
Wellesley. Massna n'avait rien fait de grand, parce que le gnral
anglais, aprs avoir recul devant lui, aprs avoir laiss les Franais
s'aventurer dans les dserts rocheux du Portugal et les _sierras_
brlantes, avait fini par leur opposer, au bout de cette voie
douloureuse, un front couvert d'ouvrages et de redoutes, contre lequel
s'tait bris l'lan affaibli de nos troupes. En art militaire, la manie
d'imitation est plus frquente que partout ailleurs, la mode plus
imprieuse. Dsormais, il n'y avait plus qu'une voix dans les
tats-majors europens pour dclarer que Wellesley avait trouv le
secret de rsistance si longtemps cherch, la recette de victoire, et
qu'il convenait d'appliquer en tous lieux sa mthode.

[Note 216: BOGDANOVITCH, I, 93.]

 Ptersbourg, cette doctrine se formulait sous la plume d'un Allemand
au service de la Russie, le gnral Pfuhl, officier studieux et rudit,
stratgiste de cabinet, qui brillait dans la thorie et faiblissait dans
la pratique. Pfuhl avait rdig un plan de campagne fond sur les
donnes fournies par la guerre de Portugal, combines avec certaines
rgles classiques. Il s'agirait d'attirer les Franais le plus loin
possible de leur base d'oprations et de les recevoir dans des lignes de
dfense fortement tablies. En particulier, dans l'espace vide qui
s'ouvre entre le Dnieper et la Dwina et spare ces deux fleuves
protecteurs, une sorte de rduit central, un camp retranch de
dimensions colossales, un Torres-Vedras russe, s'lverait et boucherait
la troue. La principale arme de l'empire reculerait peu  peu jusqu'
ce poste, viendrait s'y immobiliser et s'y dfendrait obstinment,
tandis qu'une seconde arme, moins nombreuse et plus mobile,
inquiterait et harclerait l'adversaire. Ce n'tait pas encore le
systme de la retraite  outrance, du recul continu; c'tait le systme
de la dfensive sur le front de bataille combin avec celui des attaques
de flanc. Quant  la Prusse, on ne lui demanderait qu'une coopration
passive: elle aurait  livrer sans combat sa capitale et ses provinces,
 s'effacer devant l'invasion,  se retirer et  s'enfermer tout
entire, arme, gouvernement, administration, dans celles de ses places
qui avoisinaient la mer. Transformes en camps retranchs, ces places
immobiliseraient une partie des troupes franaises: ce seraient autant
de Torres-Vedras prussiens, appuyant de loin celui que les Russes
feraient surgir en avant de leurs deux capitales,  grande distance de
leur frontire[217]. Le principal inconvnient du plan propos par Pfuhl
tait de diviser les forces de la rsistance et d'offrir notamment les
armes russes en deux masses spares aux coups de l'envahisseur.
Nanmoins, Alexandre sentait quelque disposition  l'adopter, parce que
ce plan donnait une forme prcise et presque scientifique  la
conception dfensive qui commenait de prvaloir en lui. Ds la fin de
mai, il cdait visiblement  l'instinct sauveur qui lui montrait la
Russie inexpugnable chez elle et hors d'atteinte[218].

[Note 217: BOGDANOVITCH, I, 72-95. _Mmoires de Wolzogen_, 55 et
suiv.]

[Note 218: Voyez sa lettre au roi de Prusse, arrive  Berlin du 26
au 28 mai, cite par DUNCKER, 361-362.]

Il tenait, d'autre part,  rester en conversation avec la France,  ne
pas interrompre les pourparlers. Au fond, voyant la guerre de plus prs,
il en sentait mieux l'horreur et ne voulait point rejeter toute ide
d'apaisement. Il s'estimerait satisfait si Napolon, au prix de quelques
mouvements rtrogrades des Russes, consentait  loigner le danger de
ses frontires,  dsarmer Dantzick, le duch de Varsovie et la ligne de
l'Oder, sans trop le presser pour la terminaison des diffrends: il
s'accommoderait d'un tat mal dfini qui lui pargnerait les risques
formidables d'une lutte et qui le dispenserait en mme temps de remplir
les obligations contractes, qui lui fournirait prtexte pour consommer
plus tard son rapprochement conomique avec l'Angleterre.

Quant  finir totalement la querelle avec la France,  supposer que la
chose ft souhaitable, o en tait le moyen? Les contre-propositions
transmises par Tchernitchef paraissaient d'inefficaces palliatifs.
Restait, il est vrai, la solution chre  Roumiantsof, celle qui
consistait  morceler le duch de Varsovie. Alexandre n'en admettait pas
d'autre, mais il continuait  admettre celle-l, et certaines de ses
confidences en font preuve. Parlant un jour au comte de Saint-Julien,
ministre d'Autriche, de l'Oldenbourg et du ddommagement  trouver, il
finissait par lui dire d'un air de rticence:--Je sais bien un
quivalent qui pourrait nous convenir[219];--et Saint-Julien, aprs
avoir cherch  bonne source l'explication de ce propos, crivait  sa
cour que le Tsar ne ferait point difficult d'accepter la partie du
duch de Varsovie situe sur la rive droite de la Vistule.

[Note 219: ONCKEN, _Oesterreich und Preussen im Befreiungskriege,
II, 611_.]

Alexandre, il est vrai, se htait d'ajouter, au sujet du mystrieux
quivalent: Il n'en peut pas tre question encore. En effet, aprs
l'accueil qu'avaient reu les insinuations de Tchernitchef, il jugeait
plus inopportun que jamais de notifier trop clairement des prtentions
dont Napolon pourrait se faire contre lui une arme empoisonne. Dans
ses entretiens avec notre ambassadeur, il va ritrer vaguement sa
demande, mais il cherchera moins  se faire comprendre qu' ne pas se
compromettre: il continuera  s'exprimer par allusions  peine
formules,  ngocier du bout des lvres: il couvrira sa pense d'un
voile assez transparent pour qu'elle se laisse entrevoir, assez pais
pour que nul ne puisse la distinguer pleinement et la dnoncer.

Le 5 mai, Caulaincourt le pressa de s'expliquer, conformment aux ordres
expdis de Paris les 15 et 17 avril: reprenant les paroles mmes du
ministre franais, l'ambassadeur dit en propres termes: Si ce que les
Russes dsirent est faisable, cela sera fait. Alexandre rpondit
d'abord en protestant de sa modration: Quant au dsir de s'expliquer
et de s'entendre, cette tche avait depuis longtemps t remplie par
lui: c'tait nous qui ne rpondions  rien et qui demandions chaque jour
la mme chose, comme si lui n'avait pas dj rpondu sur tout depuis
trois mois, depuis un an, comme si quelque chose dans tout cela
dpendait de lui, tandis que tout dpend de l'empereur
Napolon.--Personne, reprenait-il, n'a servi aussi loyalement que moi
ses intrts, personne n'a aim aussi franchement sa gloire, et personne
ne peut encore lui tmoigner une plus franche, une plus utile amiti. Le
temps est venu de le reconnatre: j'ai t tout coeur pour lui, quelles
que fussent les circonstances: qu'il soit enfin juste pour moi[220].

[Note 220: Caulaincourt  Maret, 7 mai 1811.]

Caulaincourt rpta que l'Empereur et Roi tait sincrement dispos 
satisfaire la Russie, mais qu'encore fallait-il savoir comment et o:
qu'on ne s'tait jamais expliqu l-dessus. Alexandre commena alors
par rclamer l'observation pure et simple des traits, ce qui et
impliqu le retour du prince dpossd dans ses tats, prtention de
pure forme et que nul ne prenait au srieux. Au bout de quelque temps,
comme s'il se ft laiss graduellement forcer la main, il admit le
principe d'une indemnit juste et convenable. Pour indiquer celle
qu'il avait en vue, sans avoir  la dsigner, il procda par voie
d'limination. Erfurt tout seul, disait-il, tait notoirement
insuffisant. D'autre part, ce qu'on voudrait y ajouter devant tre
pris sur des tats qui tous taient sous la protection de la France, ce
n'tait pas  lui  les spolier. Enfin, la Russie ne pouvait
certainement prendre cet quivalent sur la Prusse, parce qu'il n'y
aurait ni justice ni raison  rendre, pour l'amour du duc d'Oldenbourg,
ce pays encore plus malheureux qu'il ne l'tait, et qu'il ne pouvait
tre de l'intrt de la Russie d'augmenter encore la faiblesse de la
Prusse. La Prusse et les tats secondaires de l'Allemagne ainsi
carts, restait le grand-duch: Alexandre se garda bien d'en prononcer
le nom, si ce n'est pour dire qu'il n'enviait rien  cet tat pas plus
qu' ses autres voisins; c'tait jouer sur les mots, car on et livr
le duch  la Russie en le concdant partiellement au duc d'Oldenbourg.
Aprs avoir ainsi quivoqu, aprs avoir dclar encore une fois qu'il
attendait justice pour son proche parent, pour l'oncle d'un alli tel
que lui, Alexandre sauta de l aux affaires de Pologne, insistant sur
l'urgence de mettre fin aux agitations et aux esprances de ce peuple,
cherchant videmment  rapprocher et  lier les questions. La plupart de
ses paroles, il est vrai, taient accompagnes de telles circonlocutions
et de si pudiques rticences, il se dfendait si bien de vouloir dicter
le choix de l'Empereur, que Caulaincourt ne parat pas avoir
expressment compris que la garantie sollicite contre la Pologne se
confondait et s'identifiait avec l'indemnit rclame pour le duc
d'Oldenbourg. Il emporta seulement de cet entretien et de plusieurs
causeries avec le chancelier la conviction absolue, profonde, que les
deux questions devaient se trancher concurremment, sinon l'une par
l'autre; que la solution de la premire emporterait par elle-mme ou au
moins dgagerait de toute difficult le rglement de la seconde.

Durant toute cette priode, Alexandre sut garder, avec un tact parfait,
l'attitude convenable  un ami justement froiss, mconnu et menac, qui
se tient  l'cart par dignit et nanmoins ne demande qu' revenir,
pourvu qu'on fasse vers lui le premier pas. Il traitait notre
ambassadeur avec gards, avec distinction, mais ne dissimulait point que
les attaques de la presse franaise contre Tchernitchef, que les paroles
de l'Empereur au conseil de commerce l'avaient bless au coeur. Il
s'exprima en fort bons termes sur la naissance du roi de Rome, manifesta
la part qu'il prenait au bonheur de la France, sans dpasser certaines
limites. Pour clbrer l'vnement, Caulaincourt avait eu l'ide de
donner un grand bal, une fte qui ferait poque dans les fastes de
Ptersbourg, et de runir toute la socit dans son htel splendidement
dcor  l'intrieur et  l'extrieur. L'autorit russe lui prta
obligeamment son concours pour les dispositions  prendre, mais le Tsar
fit savoir qu'il ne pourrait assister  la fte dans les circonstances
prsentes: si on le priait officiellement, il accepterait l'invitation,
mais,  moins qu'il ne vnt d'ici l quelque chose d'amical et de
rassurant, il serait malade le jour de la fte. Quelle figure
ferais-je, disait-il  Caulaincourt, aux yeux de l'Europe, de ma propre
nation, en allant danser chez l'ambassadeur de France pendant que les
troupes franaises marchent de toutes parts?... Donnez la fte sans moi,
ne me priez pas. Toutes les facilits pour qu'elle soit belle et
au-dessus de tout ce qui a t fait et de ce que les trangers peuvent
faire, vous les avez eues. Ou bien attendez quelques jours. Que
l'Empereur me prouve par ce qu'il dira  Kourakine ou  Tchernitchef,
par ce qu'il fera, qu'il tient rellement  moi et  l'alliance, et
j'irai avec un grand empressement chez vous, car je n'ai d'autre dsir
que de donner  l'Empereur et  votre pays des marques d'amiti. De mon
ct, je vous assure qu'il ne me restera pas une arrire-pense, pas un
souvenir sur les circonstances actuelles, et que je replacerai tout, ds
que vous le voudrez franchement, dans l'tat d'alliance et
d'amiti[221].

[Note 221: 135[e] rapport de Caulaincourt  l'Empereur, envoi du 8
mai 1811.]

Sur ces entrefaites, M. de Lauriston arriva  Ptersbourg. Il fut
grandement, magnifiquement reu. En lui donnant audience pour la
premire fois, Alexandre se plaignit avec quelque vivacit de
l'effervescence guerrire qu'on signalait en Saxe, mais il entremla ses
dolances de paroles flatteuses: galamment, il exprima le dsir de voir
madame de Lauriston rejoindre son mari et prendre sjour en Russie: son
arrive prouverait que l'ambassadeur avait l'espoir de se fixer pour
longtemps dans le pays et apparatrait comme un signe de paix[222].

[Note 222: Lauriston  Maret, 12 mai 1811.]

Les jours suivants, tandis que le duc de Vicence faisait ses prparatifs
de dpart, Alexandre vit plusieurs fois les deux ambassadeurs, celui qui
entrait en charge et celui dont la mission s'achevait: il les reut
ensemble ou sparment.  Lauriston, il rpta ce qu'il avait dit 
Caulaincourt, et mme le nouveau reprsentant semble avoir mieux compris
que l'ancien,  certaines nuances d'expression,  certains jeux de
physionomie, qu'on en voulait  l'intgrit de l'tat varsovien: faisant
timidement allusion  l'opportunit de cder quelques terres en Pologne,
il crivait: Je pense que si l'empereur Napolon a cette intention,
cela remplirait le double but de la compensation et de la convention
pour la Pologne[223].

[Note 223: Lettre particulire  Maret, 1er juin 1811.]

Tandis qu'Alexandre ttait ainsi M. de Lauriston et lui laissait
souponner ses dsirs, il le comblait de menues faveurs: invitations 
la parade du dimanche, invitations frquentes  dner, conversations en
tte  tte. De son ct, comme si elle et saisi et voulu servir les
intentions du matre, la socit ne montrait  l'ambassadeur de France
que souriants visages[224]. Et tout de suite le charme opra: la grce
de cet accueil, la simplicit enjoue du monarque, son parler plaisant
et joli, le talent avec lequel il savait faire couler la conviction dans
l'esprit de son interlocuteur, produisirent sur Lauriston leur effet
accoutum. Nouveau venu dans la politique, cet officier gnral se prit
 croire Alexandre beaucoup moins dtach de la France et de son
empereur qu'il ne l'tait en ralit.

[Note 224: Lauriston crivait  Maret le 17 juin: Je ne peux assez
me louer de la manire affable avec laquelle je suis reu et trait dans
toutes les maisons o je vais. La saison de la campagne disperse la
socit; nanmoins, en parcourant les maisons de campagne, je pourrai
faire, pour ainsi dire, une provision de connaissances pour l'hiver.]

Son premier mouvement avait t d'crire  Paris: L'empereur Alexandre
ne veut pas la guerre, il ne la fera que si on l'attaque[225]; et cette
assertion devenait de jour en jour plus exacte. Mais Lauriston allait
plus loin, n'admettait pas que la Russie et jamais nourri des
intentions agressives. Parti de Paris avant que les dcouvertes de
Poniatowski y fussent connues, il ne lui en tait revenu que de faibles
chos. Puis, quel moyen de rsister aux preuves d'innocence et de
candeur qu'Alexandre lui plaait ingnieusement sous les yeux? On avait
l'air de l'initier  tous les secrets de l'tat-major: on lui montrait
une carte o l'emplacement des corps russes tait marqu  une assez
grande distance de la frontire; on lui proposait d'envoyer son aide de
camp procder  une vrification sur les lieux. Au reste, Alexandre
convenait parfaitement qu'il avait fait appel  toutes ses forces
disponibles, qu'il avait voulu se mettre  l'abri d'une surprise, qu'il
se trouvait en mesure depuis plus longtemps que nous d'ouvrir la
campagne; mais le fait d'avoir laiss passer le moment o il aurait pu
attaquer avec avantage ne constituait-il pas sa meilleure justification,
n'apportait-il pas  l'appui de ses intentions purement dfensives un
tmoignage irrfragable? Je suis prt, disait-il, je n'ai plus de
mouvements  faire, et cependant je n'attaque pas. Pourquoi? Parce que
je ne veux pas la guerre. Je me mets seulement en tat de dfense.
J'arme Bobruisk, Riga, Dunabourg: est-ce l une agression? N'est-ce pas
dclarer positivement que je veux me dfendre, et rien que cela[226]?

[Note 225: Lauriston  Maret, 29 mai.]

[Note 226: Lauriston  Maret, 29 mai.]

Quant  se dfendre, il le ferait, disait-il, avec toute l'opinitret
dont il tait capable, avec l'nergie du dsespoir, et cette partie de
ses discours n'tait pas seulement un jeu de scne, un procd de
politique et de diplomatie: elle s'inspirait d'une conviction rflchie
et profonde.  mesure qu'Alexandre s'affermissait dans la volont de ne
point provoquer la lutte, il s'tablissait inbranlablement dans la
rsolution qui devait faire sa grandeur morale et sa gloire, dans
l'intention de soutenir la guerre jusqu'au bout, jusqu' complet
puisement de ses forces, si on lui imposait cette preuve. Il se
battrait alors  toute outrance[227], bien dcid, si la fortune
trahissait ses premiers efforts,  se retirer jusque dans les provinces
les plus recules de la Russie pour continuer la rsistance, 
s'ensevelir au besoin sous les ruines de son empire. Mais l'annonce de
ces stoques dterminations ne russirait-elle pas  impressionner
l'Empereur,  lui arracher un grand acte de condescendance en Pologne ou
au moins un ensemble de mesures pacificatrices? Alexandre s'en ouvrit
donc, avec une force singulire d'expressions,  M. de Lauriston et
surtout au duc de Vicence. Ce dernier allait rentrer  Paris et y
reprendre auprs de son matre son service de grand cuyer: il aurait
occasion de l'approcher  toute heure, de l'entretenir, de le
convaincre. Ds  prsent, il avait dpouill son caractre
d'ambassadeur: ce n'tait plus qu'un ami commun des deux souverains; nul
ne semblait mieux dsign pour porter de l'un  l'autre un message  la
fois intime et solennel. Les termes dans lesquels Alexandre le fit
dpositaire de ses suprmes confidences le frapprent et l'murent
profondment.

[Note 227: Lettre  Czartoryski, 1er avril 1812. _Mmoires et
Correspondance de Czartoryski_, II, 282.]

Sans les confier au papier, il les enferma et les grava dans sa mmoire,
afin de les rpter textuellement  l'Empereur, lorsqu'il lui rendrait
compte de sa mission, et nous les trouverons alors dans sa bouche.

Il quitta Ptersbourg le 15 mai. Lorsqu'il parut pour la dernire fois 
la cour et fit ses visites d'adieu, chacun put remarquer sur son visage
pli, sur ses traits fatigus et creuss, une expression de mlancolie
profonde[228]. Bien que son ambassade lui et valu  la fin de pnibles
dboires, bien que le climat de Ptersbourg et altr sa sant, il
s'tait pris d'affection pour cette Russie o il avait  la fois got
de hautes satisfactions et travers de multiples preuves; c'est un
penchant de l'me humaine que de s'attacher aux lieux o elle a connu la
souffrance et la joie, o elle a beaucoup agi, beaucoup lutt,
c'est--dire, en somme, beaucoup vcu. Caulaincourt aimait Alexandre
pour les bonts qu'il en avait reues, et il lui avait vou une
reconnaissance sincre: il aimait les lgances de la vie russe et
regrettait cette socit de hautes allures et d'esprit affin,
intressante et charmeresse, dont il avait peu  peu conquis l'estime et
forc les sympathies. Puis, ayant fait de l'alliance l'oeuvre matresse
et l'honneur de sa vie, il la voyait avec douleur se dissoudre et
s'anantir, pour cder la place  un inconnu plein de prils: le
pressentiment de l'avenir, le regret de tant d'efforts dpenss en pure
perte, l'assombrissaient au moment du dpart: il en fut obsd durant
les journes et les nuits sans fin de l'interminable trajet. Il se
gardait cependant de penses par trop dcourageantes, qui dbiliteraient
son nergie. Sa mission n'tait pas termine: un dernier devoir lui
restait  remplir: ce serait de dire  l'Empereur la vrit tout entire
telle qu'elle lui apparaissait, de l'informer, de l'clairer, de
l'avertir: il ne faillirait pas  cette obligation, au risque de
dplaire, et sacrifierait au besoin sa fortune  sa conscience.

[Note 228: La comtesse Edling crit dans ses _Mmoires_:
Caulaincourt, en recevant son audience de cong, prouva une motion si
extraordinaire que tout le monde en fut tonn. P. 50.]



II

Il arriva  Paris le 5 juin au matin. Il trouva une ville tout entire
aux apprts des rjouissances publiques qui allaient accompagner la
clbration du baptme: les maisons se pavoisaient, s'enguirlandaient de
feuillage, se paraient d'emblmes. On nettoyait et on dbarrassait les
rues par lesquelles passerait le cortge: Paris faisait sa toilette des
grands jours. Aux Tuileries, aux Champs-lyses, sur la Seine, des jeux,
des feux d'artifice, des illuminations se prparaient. Caulaincourt ne
fit que traverser ce dcor de fte et se rendit immdiatement 
Saint-Cloud, o Leurs Majests avaient pris rsidence pour quelques
semaines; il y tait avant onze heures.

L'Empereur, qui achevait de djeuner, le fit entrer dans son cabinet,
l'y rejoignit bientt et l'accueillit frachement. Sans lui adresser de
reproches ni d'loges, il reprit immdiatement ses griefs contre
Alexandre: il les recensa avec amertume, rappela l'abandon o les Russes
l'avaient laiss en 1809, leurs exigences tracassires en 1810, les
infractions au blocus, les armements commencs de longue date, enfin les
faits rcents, les faits d'hier, l'ensemble de mouvements qui dnotaient
un plan d'hostilit et d'agression: Alexandre est faux, finit-il par
dire en clatant, il arme pour me faire la guerre[229].

[Note 229: Le rcit de la conversation entre l'Empereur et
Caulaincourt, ainsi que le texte mme des paroles reproduites, est
intgralement tir de la prcieuse collection de documents indits et
privs auxquels nous avons dj fait de larges emprunts dans les tomes I
et II. On en reconnatra facilement la provenance, que nous ne sommes
pas autoris  indiquer prcisment.]

Avec un grand courage, Caulaincourt plaida l'innocence d'Alexandre et la
loyaut de ses intentions. Il arrivait tout imbu des raisonnements que
le sduisant monarque lui avait prsents avec art, en les enveloppant
d'effusions flatteuses et de paroles enchanteresses: sur tous les
points, il opposa la thorie russe  la thorie franaise. Il numra
les services rendus par Alexandre et les dnis de justice, les
provocations directes ou indirectes, les offenses caractrises et les
coups d'pingle dont ce prince  l'me chevaleresque avait eu 
souffrir.

Napolon coutait tout, sans dissimuler une impatience croissante.
Parfois, quand la rponse tait trop facile, il la jetait en manire de
vive interruption. Il ne permit pas  Caulaincourt de dire que la Russie
avait t insuffisamment paye de son concours illusoire pendant la
guerre d'Autriche. Enfin, lorsque l'ancien ambassadeur traita de conte
ridicule, imagin par les Polonais, le plan d'offensive qui avait
certainement exist et qu'il n'avait pas pntr, l'Empereur devint tout
 fait aigre et cassant: Vous tes dupe, dit-il, d'Alexandre et des
Russes: vous n'avez pas su ce qui se passait. Davout et Rapp me tenaient
mieux au courant. Sans se laisser dcontenancer par cette apostrophe,
Caulaincourt continua et acheva son expos: sa conclusion, qui et t
errone de tous points quatre mois auparavant, tait aujourd'hui fonde.
Jugeant mieux le prsent que le pass, il put affirmer avec vrit que
l'empereur Alexandre ne commencerait pas la guerre et dsirait l'viter.
En termes catgoriques, il se porta garant et caution de cette
disposition: s'animant lui-mme, il alla jusqu' dire: Je suis prt 
me constituer prisonnier et  porter ma tte sur le billot, si les
vnements ne me justifient pas.

Ces paroles furent dites avec un tel accent de conviction qu'elles
portrent le trouble et l'incertitude dans l'esprit de l'Empereur. Il ne
rpondit point, s'arrta de parler et se mit  arpenter son cabinet,
rflchissant et songeant. Caulaincourt le voyait aller et venir, en
proie  une proccupation profonde; il voyait s'loigner dans
l'enfoncement de la pice ses paules carres, revenir et repasser son
front large, dvor de penses. Quel flot de sentiments contradictoires
s'agitait alors et battait dans son me? Songeait-il qu'il vivait l'une
des heures dcisives de son rgne? Il marchait toujours, tranger 
tout objet extrieur, absorb en lui-mme, et les minutes s'coulaient,
interminables et pesantes.

Un quart d'heure se passa ainsi, dans un complet silence.  la fin,
sortant de sa rverie, Napolon se rapprocha de son interlocuteur et lui
dit ces mots qui posaient nettement le problme, dans ses deux termes
essentiels et corrlatifs: Vous croyez donc que la Russie ne veut pas
la guerre, qu'elle resterait dans l'alliance et rentrerait dans le
systme continental, si je la satisfaisais sur la Pologne?

Caulaincourt rpta ce qu'avaient exprim ses dpches,  savoir qu'un
grand sacrifice aux dpens de la Pologne assurerait la paix et
contribuerait  revivifier l'alliance, s'il tait soutenu par toute une
politique de modration. En quoi devait consister ce sacrifice?
Caulaincourt, qui ne l'avait qu'imparfaitement dml  travers les
confidences trs vagues d'Alexandre, ne put le dire avec prcision et se
contenta de poser le principe. Il ajouta qu' son avis l'vacuation
partielle de Dantzick et des places prussiennes causerait  Ptersbourg
un premier soulagement et provoquerait une dtente. Mais l'ide de
diminuer ds  prsent nos moyens de dfense et de guerre, avant tout
accord dfinitif, ne fut nullement du got de l'Empereur. Il la releva
vertement, et aussitt s'engagea entre lui et son contradicteur un
dialogue anim, par brves attaques et fermes ripostes.

Les Russes ont donc peur? dit Napolon, comme si la terreur inspire
par le seul aspect de ses armes flattait et dlectait son orgueil: les
Russes ont donc peur?--Non, mais ils prfrent la guerre  une
situation qui n'est plus la paix.--Croient-ils me faire la
loi?--Non.--Cependant, c'est me la dicter que d'exiger que j'vacue
Dantzick, pour le bon plaisir d'Alexandre.--Alexandre ne dsigne rien
sans doute pour qu'on ne dise pas qu'il menace; cependant il numre
tout ce qui s'est pass depuis Tilsit. J'ai pu voir ce qui inquitait,
je puis donc dire ce qui tranquilliserait.--Bientt il faudra que je
demande  Alexandre la permission de faire dfiler la parade 
Mayence?--Non, mais celle qui dfile  Dantzick l'offusque.....--Les
Russes sont devenus bien fiers: on veut me faire la guerre?--Non, ni
la guerre, ni la loi; mais on ne veut pas la recevoir.--Les Russes
croient-ils me mener comme ils menaient sous Catherine II leur roi de
Pologne? Je ne suis pas Louis XV; le peuple franais ne souffrirait pas
cette humiliation.

Ce n'tait pas la premire fois qu'il voquait,  propos de la Pologne,
la figure de l'indolent monarque qui avait laiss s'accomplir sous ses
yeux le crime du partage et qui en portait la peine devant l'histoire:
on et dit que ce souvenir de honte l'obsdait, le hantait. Il rpta
deux ou trois fois sa phrase sur Louis XV, avec une animation
grandissante: puis, allant droit  Caulaincourt et le serrant de prs,
dardant sur lui le double jet de flamme de ses yeux: Vous voudriez donc
m'humilier? dit-il.--Votre Majest, rpliqua tranquillement l'autre,
me demande les moyens de maintenir l'alliance, je les lui indique. Il
faut se replacer autant que possible dans la situation o l'on tait au
lendemain d'Erfurt. Si vous voulez rtablir la Pologne, alors, c'est une
autre affaire.--Je vous ai dj dit que je ne voulais pas rtablir la
Pologne.--Alors, je ne comprends pas  quoi Votre Majest a sacrifi
l'alliance avec la Russie.--C'est elle qui l'a rompue parce que le
systme continental la gnait. Caulaincourt fit observer que l'Empereur
avait donn le premier l'exemple d'une infraction aux lois du blocus, en
organisant le systme des licences.  cette riposte, qui atteignait le
point faible de son argumentation, l'Empereur se sentit touch et jugea
le coup adroitement port; il sourit, et prenant Caulaincourt par
l'oreille: Vous tes donc amoureux d'Alexandre? lui dit-il.--Non,
mais je le suis de la paix.--Et moi aussi, mais je ne veux pas que les
Russes m'ordonnent d'vacuer Dantzick.--Aussi n'en parlent-ils point:
mais autre chose est d'exprimer un voeu et de formuler une exigence.

En disputant sur Dantzick, on restait  ct du point essentiel et
brlant. Napolon se rendait compte que l'empereur Alexandre, sous ses
phrases nigmatiques et ses rticences, cachait une arrire-pense
persistante, une ambition inexprime; qu'il y avait un dessous 
l'affaire: Vous tes dupe, dit-il  Caulaincourt; je suis un vieux
renard; je connais les Grecs. _Caulaincourt_: Votre Majest me
permet-elle une dernire observation? _L'Empereur_: Parlez... (avec
impatience) mais parlez donc! Et son geste, sa voix, l'interrogation de
son regard commandaient une rponse franche et nette.

Reprenant alors la question principale, Caulaincourt la prsenta avec
plus de force et d'ampleur, quoique toujours en termes gnraux: il la
montra telle qu'il la discernait. D'aprs lui, l'instant tait arriv o
l'Empereur devait opter entre deux partis bien tranchs, galement
soutenables, mais exclusifs l'un de l'autre.

Le premier consistait  rassurer la Russie,  reconqurir cette allie
de premier ordre en lui accordant un gage effectif et public contre le
rtablissement de la Pologne, quitte  dsesprer les habitants de ce
pays et  nous les aliner sans retour; il appartenait  l'Empereur, en
sa sagesse, de dcider quelle serait la garantie  fournir. Un second
parti pouvait tre adopt: ce serait, au contraire, de reprendre et de
pousser  bout l'oeuvre de restauration  demi accomplie en 1807 et en
1809, de reconstituer entirement la Pologne. On ferait en ce cas la
guerre aux Russes, mais on la leur ferait avec un but, pour un objet
parfaitement dfini et qui en vaudrait la peine. Rintgre dans ses
anciennes limites, remise au rang de grande puissance, la Pologne
deviendrait notre point d'appui dans le Nord et y modifierait  notre
profit la distribution gnrale des forces. Chacun de ces systmes avait
ses avantages et ses inconvnients, mais l'heure avait sonn o il
fallait embrasser franchement l'un ou l'autre et s'y fixer; entre eux,
il n'tait plus de place pour une solution intermdiaire et quivoque.
Cette alternative rigoureuse, Caulaincourt l'avait dj pose au cours
de sa correspondance, et ses paroles ne furent que la paraphrase de ces
lignes remarquables crites dans l'une de ses dernires dpches: Il
faut que l'Empereur choisisse entre la Pologne et la Russie, car les
choses en sont venues au point que ne pas dsenchanter l'une, c'est
perdre l'autre[230].

[Note 230: Caulaincourt  Maret, 8 mai 1811.]

Quel parti prendriez-vous? dit l'Empereur.--Alliance, prudence et
paix.--La paix! il faut qu'elle soit durable et honorable. Je ne veux
pas d'une paix qui ruine mon commerce comme celle d'Amiens. Pour que la
paix soit possible et durable, il faut que l'Angleterre soit convaincue
qu'elle ne retrouvera plus d'auxiliaires sur le continent... Il faut que
le colosse russe et ses hordes ne puissent plus menacer le Midi d'une
irruption. Et l'Empereur suivit avec feu ce raisonnement, qui
l'emportait  la guerre et l'entranait au Nord, pour y retrouver et y
reconstituer les frontires de l'ancienne Europe.

Votre Majest penche donc pour la Pologne? dit simplement
Caulaincourt. Ces paroles arrtrent net l'Empereur dans son belliqueux
essor et le rejetrent dans ses perplexits. En effet, cette barrire
qu'il songeait  relever contre la Russie, ce ne pouvait tre que la
Pologne: dbile et inconsistante barrire, rempart de sable, puisqu'il
s'agissait d'un peuple auquel avaient manqu toujours la stabilit et la
cohsion: tait-ce sur cette base fragile qu'il convenait d'chafauder
une combinaison gigantesque? L'Empereur se reprit donc avec vivacit,
comme si sa pense et opr un mouvement de recul: Je ne veux pas la
guerre, dit-il, je ne veux pas la Pologne, mais je veux que l'alliance
me soit utile. Elle ne l'est plus depuis qu'on reoit les neutres; elle
ne l'a jamais t. Caulaincourt recommena son plaidoyer en faveur
d'Alexandre; il affirma de nouveau la sincrit de ce prince, la
noblesse de ses sentiments; il le fit avec tant de conviction et de
chaleur que l'Empereur finit par lui dire, moiti souriant, moiti
fch: Si les dames de Paris vous entendaient, elles raffoleraient
encore plus de l'empereur Alexandre. Ce qu'on leur a racont de ses
manires, de ses galanteries  Erfurt, leur a tourn la tte: avec tout
ce que vous dites, on ferait de beaux contes aux Parisiens.

Ces loges donns  son rival l'agaaient visiblement; il se contenait
pourtant, et ses hsitations ne semblaient pas prendre fin.
L'ambassadeur se crut autoris  poursuivre l'oeuvre de raison et de
salut  laquelle il s'tait vou. Longuement, il expliqua que tous les
actes de l'Empereur depuis 1808 faisaient craindre  la Russie de
nouveaux bouleversements: Mais quoi! s'cria Napolon, quels desseins
me suppose-t-on? Que puis-je dsirer? La France n'est-elle pas assez
grande? D'ailleurs, n'avait-il pas donn aux Russes des preuves non
quivoques de son bon vouloir et de sa munificence? N'tait-ce rien que
toutes ces provinces, tous ces territoires runis  leur empire par la
vertu et le bienfait de son amiti? Caulaincourt rpliqua que ces
cadeaux n'avaient pas t assez dsintresss ni bnvoles pour qu'on
nous en st beaucoup de gr: On ne tient pas compte des choses que
commande la ncessit. La conversation s'gara ainsi en discussions
rtrospectives, se prolongea pendant des heures, s'parpilla sur tous
les objets qui tenaient de prs ou de loin  la politique des dernires
annes; mais une pente irrsistible la ramenait toujours  la difficult
centrale.

Napolon voulut prouver qu'il avait tout fait pour rassurer Alexandre au
sujet de la Pologne, que les objections systmatiques ou captieuses
taient venues de l'autre ct. Il fit allusion au trait de garantie
ngoci en 1810: On n'a discut que sur les mots: je n'ai voulu changer
que la rdaction.--Mieux et valu rejeter la convention, rpondit
Caulaincourt, que de proposer des changements qui avaient trop prouv
qu'aprs avoir voulu donner cette scurit, on avait, dans l'intervalle
d'un courrier  l'autre, chang de politique et qu'on avait d'autres
projets.--Alexandre a fait le fier, il n'a plus voulu de la convention,
c'est lui qui l'a refuse. Convenez franchement que c'est lui qui veut
faire la guerre.--Non, Sire, j'engagerai ma tte  couper qu'il ne
tirera pas le premier coup de canon et ne dpassera jamais ses
frontires.--Alors nous sommes d'accord, car je n'irai pas le
chercher.--Soit, mais il faut s'expliquer et trouver un moyen de faire
revivre la confiance. C'tait ce moyen que Caulaincourt ne pouvait ou
n'osait noncer positivement, que Napolon devinait et ne voulait
admettre. La conversation se replaait ainsi au point qu'il lui semblait
interdit de dpasser, o elle tournait interminablement sur elle-mme,
sans avancer d'une ligne.

S'cartant  nouveau de l'obstacle, Napolon se mit  parler des Russes,
de la nation et des diffrentes classes. Il parut croire que la
noblesse, corrompue et goste, incapable d'abngation et de discipline,
obligerait le souverain  signer la paix aprs une ou deux batailles
perdues et ds que l'invasion l'aurait touche: Votre Majest est dans
l'erreur, interrompit hardiment Caulaincourt, et il indiqua que le
patriotisme des Russes primait en eux tout autre sentiment, qu'il les
runirait contre nous en masse compacte et les exalterait jusqu'
l'hrosme.

Plac sur ce terrain, il s'y tint opinitrement, refusant de le quitter
avant de l'avoir parcouru en tous sens et puis; ses paroles prirent
alors une gravit exceptionnelle, la valeur d'un avertissement
prophtique. Il osa dire que Napolon s'abusait dangereusement sur la
Russie et mconnaissait les facults dfensives de ce peuple. Avec un
bon sens et une fermet vraiment dignes de mmoire, il montra ce que
serait une guerre dans le Nord, et il en dvoila  l'avance les sombres
horreurs. En Russie, dit-il, on ne se fait aucune illusion sur le gnie
de l'adversaire et ses prodigieuses ressources; on sait que l'on aura
affaire au grand gagneur de batailles, mais on sait aussi que le pays
est vaste, qu'il offre de la marge pour se retirer et cder du terrain;
on sait, Sire, que ce sera dj vous combattre avec avantage que de vous
attirer dans l'intrieur et de vous loigner de la France et de vos
moyens. Votre Majest ne peut tre partout; on ne frappera que l o
elle ne sera pas. Ce ne sera point une guerre d'un jour. Votre Majest
sera oblige au bout de quelque temps de revenir en France, et tous les
avantages passeront alors de l'autre ct. Il faut compter de plus avec
l'hiver, avec un climat de fer, par-dessus tout avec le parti pris de ne
jamais cder.

Sur ce dernier point, tout ce que Caulaincourt avait vu et entendu, tout
ce qu'il avait recueilli et appris ne lui laissait aucun doute: il put
se montrer inbranlablement affirmatif. Comme suprme argument, il cita
les paroles mmes que l'empereur Alexandre lui avait laisses pour
adieu. Voici ce que ce prince lui avait dit: Si l'empereur Napolon me
fait la guerre, il est possible, probable mme qu'il nous battra si nous
acceptons le combat, mais cela ne lui donnera pas la paix. Les Espagnols
ont t souvent battus; ils ne sont pour cela ni vaincus ni soumis; ils
ne sont pourtant pas si loigns de Paris, et ils n'ont ni notre climat
ni nos ressources. Nous ne nous compromettrons pas, nous avons de
l'espace derrire nous, et nous conserverons une arme bien organise.
Avec cela, on n'est jamais forc, quelque revers que l'on prouve, de
recevoir la paix; on force son vainqueur  l'accepter. L'empereur
Napolon a fait cette rflexion  Tchernitchef aprs Wagram; il a
reconnu lui-mme qu'il n'et jamais consenti  traiter avec l'Autriche,
si celle-ci n'avait su se conserver une arme: avec plus de
persvrance, les Autrichiens eussent obtenu de meilleures conditions.
Il faut  l'Empereur des rsultats aussi prompts que ses penses sont
rapides: il ne les obtiendra pas avec nous. Je profiterai de ses leons:
ce sont celles d'un matre. Nous laisserons notre climat, notre hiver
faire la guerre pour nous. Les Franais sont braves, mais moins
endurants que les ntres; ils se dcouragent plus facilement. Les
prodiges ne s'oprent que l o est l'Empereur: il ne peut tre partout;
d'ailleurs, il sera ncessairement press de s'en retourner dans ses
tats. Je ne tirerai pas l'pe le premier, mais je ne la remettrai que
le dernier au fourreau. Je me retirerai au Kamtchatka plutt que de
cder des provinces ou de signer dans ma capitale conquise une paix qui
ne serait qu'une trve.

 mesure que Caulaincourt parlait, une attention tonne et croissante
se peignait sur les traits de l'Empereur: il couta jusqu'au bout, sans
perdre un mot;  la fin, comme si le voile de l'avenir se ft dchir
devant ses yeux, comme si un rapide clair et illumin le prcipice
ouvert sous ses pas, il parut mu, frapp jusqu'au fond de l'me.
Caulaincourt eut le sentiment d'avoir produit un grand effet et crut
avoir cause gagne. Loin d'en vouloir  qui lui disait si crment la
vrit, l'Empereur semblait au contraire apprcier cette franchise. Son
attitude avait chang: son visage, dur jusqu'alors et ferm, devenait
ouvert, bienveillant. Malgr l'heure avance, bien que le milieu de la
journe ft dj largement dpass, il incita Caulaincourt  parler
encore; il voulait en savoir davantage; il posa mille questions sur
l'arme russe, sur l'administration, sur la socit; il se fit conter
les intrigues de salon, les amours, et sa curiosit s'amusait de ces
dtails, comme si son esprit et eu besoin de se dlasser avant de se
reprendre au grand problme et de l'attaquer encore. Pour la premire
fois, il remercia Caulaincourt de son zle, de son dvouement; il eut
pour lui des paroles aimables et familires.

Profitant de cet panchement, infatigable au bien, le duc renouvela ses
efforts avec plus d'insistance: il supplia l'Empereur d'couter les
conseils de la sagesse: Vous vous trompez, Sire, lui dit-il, sur
Alexandre et les Russes: ne jugez pas la Russie d'aprs ce que d'autres
vous en disent; ne jugez pas l'arme d'aprs ce que vous l'avez vue
aprs Friedland, effondre et dsempare; menacs depuis un an, les
Russes se sont prpars et affermis: ils ont calcul toutes les chances,
mme celles de grands revers; ils se sont mis en mesure d'y parer et de
rsister  outrance.

Napolon convint que les ressources de la Russie taient grandes, mais
il ajouta que ses forces  lui taient immenses. Peu  peu, il se mit 
en faire l'numration. Il les montra couvrant l'Europe depuis la
Vistule jusqu'au Tage, rparties sur tous les points stratgiques,
prtes  s'agglomrer; il montra l'Empire inpuisable en hommes, cent
vingt dpartements versant annuellement leurs contingents dans des
cadres sans cesse largis, les dpts se remplissant de recrues  mesure
qu'ils se vidaient pour fournir de nouveaux bataillons de guerre: puis,
au centre de ces masses continuellement augmentes, il montra ce qui lui
restait de ses anciens rgiments, ses premiers compagnons, les vieux,
les invincibles, ceux d'Italie et d'gypte, ceux d'Austerlitz et d'Ina,
ces soldats  toute preuve, cet acier humain, tremp au feu de cent
batailles, cette phalange sacre d'o rayonnaient l'ardeur  bien faire
et la contagion de l'hrosme. Enfin, autour de ses Franais, il appela
en imagination tous ses allis, tous ses peuples, il les fit accourir de
tous les points de l'horizon: il appela les Lombards d'Eugne et les
Napolitains de Murat, les Espagnols et les Portugais, Marmont avec ses
Croates, l'Allemagne et ses dix-huit contingents, Jrme avec ses
Westphaliens, les rgiments de Hanovriens et de Hansates qui se
formaient sous Davout, Poniatowski et ses Polonais; il se composait
ainsi une arme sans pareille dans l'histoire, il la faisait dfiler
devant lui et la passait en revue, calculant les effectifs, comptant les
bataillons, les escadrons, les batteries, les divisions, les corps, et,
 mesure qu'il poursuivait ce prodigieux dnombrement, le sentiment de
sa force l'envahissait et l'enivrait, un vertige d'orgueil lui montait
au cerveau. Sa parole vibrait, ses yeux tincelaient, et son regard, son
geste semblaient dire: Qu'est-il d'impossible avec tant d'hommes et de
tels hommes? Devant cette pousse graduelle et cette explosion de
triomphante confiance, Caulaincourt sentit s'crouler son espoir: il eut
conscience d'avoir reperdu le terrain pniblement gagn: il vit se
rapprocher cette guerre qu'il croyait avoir loigne, dont il
apprhendait l'issue fatale, et une angoisse patriotique lui serra le
coeur.

En effet, l'Empereur lui dit au bout de quelque temps: Bah! une bonne
bataille fera raison des belles dterminations de votre ami Alexandre et
de ses fortifications de sable. Ces derniers mots taient une allusion
aux dunes du Dnieper et de la Dwina que les Russes faonnaient en
ouvrages dfensifs. Napolon ajouta qu'au reste il n'entreprendrait
point la guerre, mais qu'Alexandre la provoquerait certainement; ce
versatile monarque avait rouvert son esprit aux suggestions de
l'Angleterre; on lui avait mis en tte des ides de conqute et de
prminence qui flattaient sa vanit, des ambitions sournoises: Il est
faux et faible.--_Caulaincourt_: Il est opinitre, il cde facilement
sur certaines choses, mais il se trace en mme temps un cercle qu'il ne
dpasse point.--_L'Empereur_: Il est faux: il a le caractre
grec.--_Caulaincourt_: Sans doute, il ne m'a pas toujours dit tout ce
qu'il pensait; mais ce qu'il m'a dit s'est toujours vrifi, et ce qu'il
m'a promis pour Votre Majest, il l'a toujours tenu.--_L'Empereur_:
Alexandre est ambitieux: il a un but dissimul en voulant la guerre; il
la veut, vous dis-je, puisqu'il se refuse  tous les arrangements que je
propose. Il a un motif secret; n'avez-vous pas pu le pntrer? Je vous
dis qu'il a d'autres motifs que ses craintes au sujet de la Pologne et
que l'affaire de l'Oldenbourg.--Cela et votre arme  Dantzick
suffiraient  expliquer ses alarmes; il partage d'ailleurs les
inquitudes que donnent  tous les cabinets les changements qu'a faits
Votre Majest depuis Tilsit et notamment depuis la paix de
Vienne.--Qu'importe  Alexandre? Cela n'est pas chez lui. Ne l'ai-je pas
engag  prendre de son ct? Ne lui ai-je pas dit de prendre la
Finlande, la Valachie, la Moldavie? Ne lui ai-je pas propos de partager
la Turquie? Ne lui ai-je pas donn trois cent mille mes en Pologne
aprs la guerre d'Autriche?--Oui, mais ces appts ne l'ont pas empch
de voir que Votre Majest a plac depuis lors des jalons pour des
changements en Pologne, ce qui est chez lui.--Vous rvez comme lui. Je
n'ai fait de changements que loin de ses frontires. Quels sont donc ces
changements en Europe qui l'effrayent tant? Que font-ils  la Russie qui
est au bout du monde? Ce sont ces mesures que vous blmez qui teront
tout espoir aux Anglais et les forceront  la paix.

Il exprima ces ides sous vingt formes diverses, abondant, prolixe,
s'abandonnant  sa passion et  sa verve, comme s'il et perdu la notion
du temps. Le jour tombait; au dehors, dans le parc, les feux mourants du
soir doraient encore la cime des grands arbres, mais l'obscurit
envahissait la salle, et l'Empereur parlait toujours, esquissant 
larges traits toute sa politique, montrant le but  atteindre,
l'Angleterre  frapper au travers de toute puissance qui reprendrait
parti pour elle et lui ferait un rempart. Il revenait aussi aux
questions qui formaient plus spcialement l'objet de l'entretien; il les
traitait ple-mle et sans ordre, sautait de l'une  l'autre, pressait
et ttait Caulaincourt de toutes manires, rptant les mmes questions
pour voir s'il obtiendrait les mmes rponses, cherchant  saisir son
interlocuteur en flagrant dlit de contradiction ou d'erreur. Parfois,
devant une objection vivement prsente, il s'interrompait, retombait
dans ses rflexions, gardait le silence pendant plusieurs minutes. Il y
avait dans son argumentation des arrts et des reprises, des reculs et
de brusques lans, qui trahissaient le va-et-vient de sa pense. Il
cherchait  envisager le diffrend sous toutes ses faces, remontait 
ses origines, comme pour en mieux pntrer le caractre et en dcouvrir
l'issue.

Il dit tout d'un coup, aprs une pause prolonge: C'est le mariage
autrichien qui nous a brouills: Alexandre a t fch que je n'aie pas
pous sa soeur. trange assertion, puisque la cour de Russie avait
dclin la proposition d'alliance matrimoniale, et que Caulaincourt le
savait mieux que personne, ayant t charg de transmettre le refus.
Vis--vis mme de cet intermdiaire et de ce confident, Napolon
voulait-il se donner l'air, par un raffinement d'amour-propre, d'avoir
prfr spontanment l'Autrichienne  la Russe? En quelques mots,
Caulaincourt lui remmora les faits: J'avais oubli ces dtails, dit
l'Empereur d'un ton dgag; et il ajouta cette observation trs juste:
Il n'en est pas moins certain qu'on a t fch  Ptersbourg du
rapprochement avec l'Autriche.

Quand tout eut t rappel et dit de part et d'autre, l'Empereur se
rsuma et essaya encore une fois de conclure: Je ne veux ni la guerre
ni le rtablissement de la Pologne, rpta-t-il pour la dixime fois,
mais il faut s'entendre sur les neutres et sur les autres
diffrends.--_Caulaincourt_: Si Votre Majest le veut rellement, cela
ne sera pas difficile.--_L'Empereur_: En tes-vous
sr?--_Caulaincourt_: Certain; mais il faut des choses
proposables.--_L'Empereur_: Mais quoi encore?--_Caulaincourt_: Votre
Majest sait aussi bien que moi et depuis longtemps quelles sont les
causes du refroidissement; elle sait mieux que moi ce qu'elle peut faire
pour y remdier.--_L'Empereur_: Mais quoi? que propose-t-on?

Caulaincourt expliqua, en ce qui concernait le commerce, qu'il fallait
prendre en considration les intrts conomiques de la Russie, se
contenter de quelques adoucissements au tarif, tolrer l'admission des
neutres, tablir en commun un systme de licences. Il fallait aussi
s'entendre sur Dantzick, amliorer et garantir la situation de la
Prusse; il fallait enfin faire au duc d'Oldenbourg un sort qui ne le mt
pas sous notre dpendance, qui n'en ft pas, comme il l'et t 
Erfurt, un prfet franais... Mais Napolon jugea inutile d'en couter
davantage. Il s'tait aperu que Caulaincourt tranchait toutes les
questions dans le sens russe et le jugeait dfinitivement endoctrin par
Alexandre. Ce qu'on lui soumettait, c'tait moins le plan d'un
arrangement transactionnel qu'une liste de concessions. Il dit 
Caulaincourt que son successeur Lauriston tait charg de traiter en
dtail et de rgler, s'il tait possible, les questions pendantes; que
lui-mme devait avoir besoin de repos.

Malgr ce cong, Caulaincourt voulut insister encore et demanda la
permission de prsenter une suprme observation.

--Parlez! lui fut-il rpondu.

--La guerre et la paix sont entre les mains de Votre Majest. Je la
supplie de rflchir pour son propre bonheur et pour le bien de la
France qu'elle va choisir entre les inconvnients de l'une et les
avantages bien certains de l'autre.

--Vous parlez comme un Russe, dit Napolon, redevenu svre.

--Non, Sire, comme un bon Franais, comme un fidle serviteur de Votre
Majest.

--Je ne veux pas la guerre, mais je ne puis pas empcher les Polonais
de me dsirer et de m'appeler.

Il ajouta que les Polonais des provinces russes, les Lithuaniens en
particulier, partageaient l'impatience de leurs compatriotes varsoviens:
ils le sollicitaient, lui faisaient signe de loin, prts  lui donner
pour alli, si la guerre s'engageait, tout un peuple en rvolte. Dans ce
tableau, Caulaincourt vit une illusion de plus et s'attacha  la
dissiper. Avec une assurance que l'vnement devait trop justifier, il
dclara que les Polonais de Lithuanie s'taient pour la plupart
accommods du rgime russe; ils hsiteraient  se compromettre avec
nous,  se livrer aux chances et aux vicissitudes d'un avenir incertain,
 se remettre en loterie--D'ailleurs, continua audacieusement
Caulaincourt, Votre Majest ne peut se dissimuler qu'on sait trop
maintenant en Europe qu'elle veut des pays plus pour elle que pour leur
intrt propre.

--Vous croyez cela, monsieur?

--Oui, Sire.

--Vous ne me gtez pas, rpondit l'Empereur d'un ton piqu; il est
temps d'aller dner. Et il se retira.

L'entretien avait dur sept heures. Jamais Napolon n'avait entendu un
tel langage; jamais le danger vers lequel il marchait ne lui avait t
si clairement signal. Cependant, dans les apprciations de
Caulaincourt, il faut faire la part de l'erreur et de la vrit.
L'ancien ambassadeur s'abusait gravement lorsqu'il montrait l'empereur
russe prt  rentrer de bonne foi dans le systme inaugur  l'poque
des entrevues. Lui-mme tait oblig de convenir qu'Alexandre
n'exclurait jamais de ses ports le commerce anglais sous pavillon
amricain, ce qui tait pour Napolon le point essentiel  obtenir. Le
sacrifice mme de la Pologne n'et pas dtermin chez Alexandre un lan
de coeur, un rappel de confiance qui se ft traduit par une reprise de
coopration effective contre les Anglais et que Napolon avait
d'ailleurs rendu bien difficile par les excs, les audaces, les
frnsies de sa politique.  plus forte raison l'Empereur ne ft-il
point parvenu  ses fins par des concessions moins radicales; nanmoins,
il et vit le conflit violent, la collision fatale, s'il et consenti
 ployer son orgueil et  modrer les exigences de son systme, s'il et
admis la paix sans l'alliance, car  cette poque l'empereur Alexandre,
qui ne voulait plus l'alliance, ne voulait certainement pas la guerre. 
la vrit, comme Napolon n'avait point la facult de lire dans l'me de
l'autre empereur, il pouvait objecter  Caulaincourt que le pass ne lui
rpondait gure de l'avenir; il pouvait raisonner ainsi: On m'assure, on
me rpte de tous cts,--et des faits matriels viennent  l'appui de
cette assertion,--que l'empereur Alexandre a nourri contre moi des
projets d'attaque, qu'il n'y a renonc que devant d'imprvues
difficults d'excution; qui me garantit qu'il ne retombera pas dans les
mmes errements si je lui en rouvre l'occasion, si je dmantelle ma
frontire par la destruction de la Pologne varsovienne, si mme je
retire mes avant-gardes du Nord et si je ramne mes troupes en Espagne?
Toutefois,  supposer que le mouvement trs rel qui entranait la
Russie vers l'Angleterre l'et port tt ou tard  lier partie avec nos
rivaux, mieux et valu cent fois pour nous attendre la guerre, laisser
l'ennemi sortir de ses frontires et s'enferrer, que de l'aller chercher
dans ces dserts du Nord o plus d'une fortune illustre avait dj
trouv son tombeau. O Caulaincourt s'tait montr admirable de haute
sagesse et de clairvoyance, c'tait lorsqu'il avait montr les
difficults et les dangers d'une campagne offensive, les dsastres qui
nous attendaient dans cette voie, et cet intrpide avertissement
suffirait  fonder sa gloire. L'Empereur avait souvent raison contre lui
sur le terrain politique: il avait tort sur le terrain militaire, o le
sentiment de sa puissance, exalt jusqu'au dlire, obscurcissait son
jugement et troublait sa vue. S'il tait autoris  croire qu'une
guerre avec la Russie rsultait presque ncessairement de la situation
anormale et violente o les deux empires s'taient respectivement
placs, son malheur, son garement furent de ne pas voir que, parmi tous
les prils auxquels pouvaient se trouver exposes sa fortune et la
grandeur de la France, il n'en tait point de plus terrible qu'une
guerre en Russie.




CHAPITRE VI

L'AUDIENCE DU 15 AOT 1811.


Conclusions que tire l'Empereur de son entretien avec le duc de
Vicence.--Il ne croit plus  l'imminence des hostilits et ralentit ses
prparatifs.--Il souponne plus fortement Alexandre de vouloir un
lambeau de la Pologne, mais rserve jusqu' plus ample inform ses
dterminations finales.--Baptme du roi de Rome.--Coups de sifflet au
Carrousel: placards sditieux.--Tchernitchef relve ces
symptmes.--L'Empereur  Notre-Dame.--Discours au Corps lgislatif:
allusions  la Pologne.--Lauriston rappel  la fermet.--Difficult de
trouver un moyen de se rapprocher et de s'entendre.--Les prparatifs de
guerre se dveloppent en silence.--L'Europe moins inquite.--La
diplomatie et la socit en villgiature.--Stations thermales de la
Bohme.--Tableau de Carlsbad.--Madame de Recke et son barde.--Oprations
de Razoumowski.--La discussion continue  Ptersbourg.--Le dissentiment
entre les deux empereurs devient moins aigu et plus profond.--Influence
d'Armfeldt.--Alexandre prend le parti de ne plus traiter: il adopte  la
mme poque le plan militaire de Pfuhl.--Ses raisons pour se drober 
tout arrangement et perptuer le conflit.--Il dcline la mdiation
autrichienne et prussienne.--Procds vasifs et dilatoires.--Napolon
s'aperoit de ce jeu et constate en mme temps de nouvelles infractions
au blocus.--Explosion de colre.--La journe du 15 aot aux
Tuileries.--Audience diplomatique: la salle du Trne.--Prise  partie de
Kourakine.--Napolon dclare qu'il ne cdera jamais un pouce du
territoire varsovien.--Son langage color et vibrant: ses comparaisons,
ses menaces.--Kourakine tenu longtemps dans l'impossibilit de placer un
mot.--Coup droit.--Trois quarts d'heure de torture.--_Travail avec Sa
Majest_.--Napolon fait composer sous ses yeux un mmoire justificatif
de sa future campagne: importance de cette pice: elle fait l'historique
du conflit et met suprieurement en relief le noeud du
litige.--Pernicieuse logique.--Raisons qui empchent Napolon de faire
droit aux dsirs souponns de la Russie.--Le duch de Varsovie et le
blocus.--La guerre est  la fois dcide et ajourne.--Napolon se fait
une rgle de prolonger avec Alexandre des ngociations fictives, de
prparer lentement ses alliances de guerre et de donner  ses armements
des proportions formidables: il fixe au mois de juin 1812 le moment de
l'irruption en Russie.



I

Sans produire le rsultat dsir par le duc de Vicence, le mmorable
entretien du 5 juin ne fut pas dpourvu d'effet. Si l'Empereur avait
ragi avec violence contre le trouble passager o l'avaient jet les
paroles de son grand cuyer, il n'arrivait pas  s'en dgager
totalement. On le vit quelque temps pensif, proccup, partag entre des
impulsions contradictoires. En somme, sur le point essentiel, sur la
question de savoir  quel prix pourrait se rtablir l'entente, la
conversation ne l'avait pas tout  fait clair. Il croyait de plus en
plus que la Russie exigeait, comme condition _sine qu non_ d'un
arrangement, l'abandon partiel du grand-duch, mais il n'en tait pas
absolument sr[231]. Tant qu'il n'aurait pas  cet gard une certitude,
il rserverait ses dterminations finales. Sans relever les insinuations
faites  Caulaincourt et  son successeur, il attend qu'elles se
reproduisent ou se modifient.

[Note 231: Voy. sa lettre  Maret, du 22 juin 1811. _Corresp._,
17839.]

Sur un point, il tirait ds  prsent de l'entretien une conclusion
formelle: les affirmations de Caulaincourt l'avaient  peu prs
convaincu que la Russie n'attaquerait pas dans le courant de cette
anne. Par consquent, il avait plus de temps devant lui pour s'apprter
 la guerre, si elle devait ncessairement avoir lieu, pour runir aussi
et peser tous les lments d'apprciation. Jugeant que les circonstances
dcidment moins urgentes[232] laissent plus de latitude  ses
mouvements et de jeu  sa pense, il s'abstient de tout acte irrvocable
et mme ralentit lgrement ses prparatifs militaires. Ds le 5 juin,
c'est--dire au lendemain du jour o il a reu le duc de Vicence, il
expdie certains contre-ordres, retient en France plusieurs dtachements
dirigs vers l'Allemagne. Les jours suivants, il rvoque quelques
commandes de troupes faites  ses confdrs, reporte sur l'Espagne une
partie de son attention, envisage le Nord d'un oeil moins hostile[233].
Cette dtente n'chappa pas  son entourage: elle rendit  Caulaincourt,
qui se voyait traiter avec des alternatives de bienveillance et de
froideur, un douteux et fugitif espoir[234].

[Note 232: _Corresp._, 17774.]

[Note 233: _Id._, 17783.]

[Note 234: _Documents indits_.]

Ce fut durant cette accalmie que s'accomplit la crmonie du baptme;
elle devait concorder avec l'ouverture de la session lgislative,
retarde  cause des ftes, et avec la runion du concile national,
destin  consacrer la mainmise de l'tat sur le gouvernement de
l'glise. L'Europe attendait avec anxit ces divers vnements, car ils
fourniraient  l'Empereur l'occasion de parler publiquement et de lancer
quelques-unes de ces paroles qui clairaient l'avenir.

Le baptme se fit le 9 juin.  cinq heures du soir, le roi de Rome fut
conduit solennellement  l'glise mtropolitaine, o l'attendaient les
grands corps de l'tat, les autorits de la capitale, les dputations,
cent archevques et vques. L'Empereur se rendit lui-mme  Notre-Dame
avec l'Impratrice dans la voiture du sacre, prcd et suivi de ses
grands officiers et officiers. La foule contemplait ce spectacle avec
curiosit, avec admiration; mais l'enthousiasme suscit par la naissance
du prince commenait  tomber. Depuis quelque temps, la crise conomique
svissait sur Paris avec un redoublement d'intensit: plus de travail au
faubourg Saint-Antoine, des ateliers dserts, des mtiers abandonns,
des groupes d'ouvriers errants par les rues, dsoeuvrs et sombres. Le
contraste de ces misres avec le dploiement des splendeurs officielles,
avec l'or et l'argent inutiles qui brillaient  profusion sur les
costumes et les livres, sur les harnais et les voitures, clatait trop
vivement pour ne point provoquer des rflexions haineuses et des
murmures de colre. Depuis plusieurs jours, la police avait  arracher
des placards sditieux apposs la nuit dans les quartiers
populaires[235]. Le 9, quand le cortge imprial quitta les Tuileries et
dboucha sur la place du Carrousel en passant sous l'Arc de triomphe,
les acclamations furent beaucoup moins nourries qu' l'ordinaire; mme,
deux ou trois coups de sifflet partirent stridents. C'est du moins ce
que nous apprend Tchernitchef dans un venimeux rapport[236]: le jeune
Russe, se tenant  l'afft des mauvaises nouvelles, attentif  instruire
son matre de tous les indices qui pourraient encourager ou rveiller
ses dispositions hostiles, prenait plaisir  lui faire savoir que
l'exaspration contre le despote gagnait en profondeur, et que Napolon
tait moins sr de Paris.

[Note 235: Bulletins de police, 17 et 28 mai. Archives nationales,
AF, IV, 1515.]

[Note 236: 17 juin, volume cit, p. 178.]

Est-ce  cet accueil de la population qu'il faut attribuer la tristesse
de l'Empereur en ces jours de triomphe? Pendant toute la crmonie du 9,
on le vit sombre, distrait, taciturne, et ce fut seulement  la fin de
l'office qu'un clair pera ces nuages. Aprs l'accomplissement des
pratiques rituelles, l'Empereur prit des bras de l'Impratrice l'enfant
de France, envelopp de ses voiles, pour le prsenter au peuple. Le jour
tombait; dans l'obscurit croissante, les lustres du choeur, les gerbes
de lumire, les milliers de cierges brillaient d'un clat plus intense,
mettaient au fond de la nef un amoncellement d'toiles, et soudain
l'Empereur apparut dans cette gloire, debout, surhumain, tenant et
exaltant dans ses bras son blanc fardeau.  cet instant, une subite
motion l'envahit, un resplendissement de joie et d'orgueil transfigura
sa face, tandis que le chef des hrauts d'armes entonnait le: _Vive
l'Empereur!--Vive le roi de Rome!_ et que toute l'assistance officielle
rptait ce cri frntiquement, faisant passer dans l'immense vaisseau
un ouragan d'acclamations[237]. Une semaine fut ensuite consacre aux
ftes donnes par la ville, aux divertissements populaires. Le 16, trois
jours avant la runion du concile, l'Empereur prsida la sance
d'ouverture du Corps lgislatif. Son discours fut comme  l'ordinaire un
expos de sa politique: l'Angleterre en faisait naturellement les frais:
c'tait elle, c'taient ses suggestions perfides qui avaient occasionn
les bruits de guerre dont l'Europe avait t rcemment trouble, dont la
prosprit publique avait eu  gmir:

Les Anglais, disait l'Empereur, mettent en jeu toutes les passions.
Tantt ils supposent  la France tous les projets qui peuvent alarmer
les autres puissances, projets qu'elle aurait pu mettre  excution
s'ils taient entrs dans sa politique: tantt ils font un appel 
l'amour-propre des nations pour exciter leur jalousie: ils saisissent
toutes les circonstances qui font natre les vnements inattendus des
temps o nous nous trouvons: c'est la guerre sur toutes les parties du
continent qui peut seule assurer leur prosprit. _Je ne veux rien qui
ne soit dans les traits que j'ai conclus. Je ne sacrifierai jamais le
sang de mes peuples pour des intrts qui ne sont pas immdiatement ceux
de mon empire._ Je me flatte que la paix du continent ne sera pas
trouble[238].

[Note 237: Rapport cit de Tchernitchef, p. 178. Cf. THIERS, XIII,
106, et le _Moniteur_ du 11 juin, rendant compte de la crmonie.]

[Note 238: _Corresp._, 17813.]

Les phrases prcdant l'expression de ce voeu s'appliquaient  la
Pologne et promettaient implicitement que la France ne partirait pas en
guerre pour la gloire et le plaisir de librer un peuple. C'tait comme
un cho trs affaibli des paroles que l'Empereur avait prononces
solennellement en 1809, alors qu'il dsirait pouser la soeur
d'Alexandre[239]. Pour le cas peu probable o la Russie se contenterait
aujourd'hui de telles satisfactions, il n'entendait pas les lui refuser.

[Note 239: Voy. t. II, 195.]

Lauriston fut charg de faire ressortir en Russie le caractre pacifique
du discours, concordant avec un ensemble de symptmes rassurants, et
d'insister sur l'urgence d'un arrangement: Faites comprendre 
Lauriston,--crivait l'Empereur au duc de Bassano,--que je dsire la
paix, et qu'il est bien temps que tout cela finisse promptement.
Mandez-lui que, l'arrive de Caulaincourt et ses dernires lettres
faisant esprer que l'Empereur revient  des dispositions diffrentes,
et que tout ceci n'est que le rsultat d'un malentendu, si la Russie ne
fait plus de mouvements, je n'en ferai plus; que j'avais demand  la
Bavire et  Bade de nouveaux rgiments, et que je viens de contremander
cette demande; que j'ai arrt le dpart de canons qui taient destins
pour les places de l'Oder; que, quant aux convois en ce moment en chemin
et dont on pourrait apprendre l'arrive  Dantzick, il faut qu'on
remarque la distance, qui explique que ce sont des mouvements effectus
d'aprs des ordres donns il y a deux mois[240].

[Note 240: _Corresp._, 17832]

Ces mouvements, Napolon n'admet pas un instant qu'on les lui reproche,
car ils ont t la consquence de l'attitude adopte au printemps par la
Russie.  l'aspect des colonnes s'avanant vers le duch en masses
profondes, la France s'est trouve dans le cas de lgitime dfense: son
droit d'armer tait positif, indniable, et il ne semble pas que
Lauriston l'ait suffisamment fait valoir. Lisant les premires dpches
de cet envoy, Napolon s'aperoit qu'il a du premier coup subi
l'ascendant d'Alexandre et mal rsist  la sduction: dans la
controverse, il s'est montr faible et mou, il n'a pas us de ses
avantages, il n'a pas su faire justice de raisonnements captieux: lui
aussi, si l'on n'y met ordre, va se laisser enjler, enguirlander, et
tout de suite Napolon lui fait adresser par le duc de Bassano un svre
rappel  la fermet, l'injonction d'avouer trs haut et de justifier nos
armements, au lieu de se jeter dans des dngations vagues, embarrasses
et d'ailleurs contraires  l'vidence: Dites  Lauriston,--crit
l'Empereur au ministre,--qu'il comprend mal ma position, que la Russie
sait tout cela; que je l'ai dit  tous les Russes, parce qu'il faudrait
tre bien aveugle pour ne pas voir toutes mes routes charges de
convois, de dtachements en marche, de convois militaires, et qu'on ne
peut pas dpenser vingt-cinq millions par mois sans que tout soit en
mouvement dans un pays; mais que ces mouvements, je ne les ai ordonns
qu'aprs que la Russie m'eut fait connatre qu'elle pouvait changer et
saisir le premier moment favorable pour commencer les hostilits.

Dans votre lettre  Lauriston, ajoutez: L'Empereur trouve fort
extraordinaire que vous vous soyez trouv si  court de discussion dans
cette circonstance...... L'Empereur n'a pas arm lorsque la Russie
armait en secret: il a arm publiquement et lorsque la Russie tait
prte, d'aprs ce que dit l'empereur Alexandre lui-mme. L'Empereur n'a
pas fait de manifeste[241] ni de querelle aux yeux des cours de
l'Europe; il n'a pas mme fait de rponse; enfin l'Empereur ne demande
pas mieux que de remettre les choses dans l'tat o elles taient. Il
l'a propos; mais au lieu d'envoyer quelqu'un pour ngocier, on dit des
choses peu solides. L'intention de l'Empereur n'est donc pas que vous
niiez les armements et que vous mettiez la Saxe dans une position
embarrassante, mais que vous demandiez avec instance qu'on fasse cesser
cet tat violent, non par des rcriminations, mais par des explications
sincres et en cherchant des moyens d'arrangement, _si on peut en
trouver_[242].

[Note 241: Allusion  la protestation publique des Russes au sujet
de l'Oldenbourg.]

[Note 242: _Corresp._, 17832.]

Cette restriction, cette formule essentiellement dubitative livre la
pense vraie de l'Empereur. Il ne dsire point la guerre par dessein
prconu: au fond, il ne demanderait pas mieux que de l'viter et
saurait gr  qui la lui pargnerait. Seulement, il entrevoit de moins
en moins la possibilit d'chapper  la rupture par un accord
transactionnel. La pense de faire droit pleinement aux dsirs de la
Russie et de dmembrer le duch lui demeure odieuse: Partez bien de ce
principe, fait-il crire  Lauriston, qu'il faudrait que les armes
russes nous eussent ramens sur le Rhin pour nous faire souscrire  un
dmembrement aussi dshonorant[243].--Cela serait dshonorant,
reprend-il avec force, et pour l'Empereur l'honneur est plus cher que la
vie. Mais il se rend compte galement qu' dfaut de cette satisfaction
impossible, la Russie ne reprendra jamais confiance, qu'il reste bien
peu d'espoir de tourner la difficult et de trouver un biais: qu'en un
mot, en dehors de ce qu'il ne veut pas faire, il n'y a rien de
praticable. C'est pourquoi, malgr ses assurances pacifiques, malgr ses
protestations relativement sincres, l'obsession de la guerre invitable
pour l'anne prochaine le possde toujours et le domine, continue 
inspirer la plupart de ses actes. Aprs avoir un instant suspendu les
envois de troupes en Allemagne, il les reprend trs vite. Sans doute,
il diminue plutt qu'il n'augmente ses forces de premire ligne: pour
rpondre  l'une des proccupations d'Alexandre, il cesse d'accrotre la
garnison de Dantzick, arrte sur l'Oder un des rgiments destins 
occuper cette place, fait oprer quelques marches rtrogrades  une
portion de la brigade westphalienne commande pour le mme service; mais
ces prcautions ont pour but de masquer des mouvements plus importants
qui s'accomplissent en arrire. Les bataillons de dpt rejoignent
dfinitivement l'arme de Davout et y insinuent trente mille hommes de
plus: autour de l'Allemagne, Napolon organise avec plus de soin et sur
des proportions plus vastes les masses de renfort. Sur la rive gauche du
Rhin, sur le versant mridional des Alpes, il substitue de vritables
armes  des formations htives et partant incompltes[244]. Il veut se
mettre en mesure,  l'heure opportune, de verser sur l'Allemagne un
dluge de soldats et de le pousser en torrent jusqu'aux frontires de la
Russie.

[Note 243: _Id._]

[Note 244: _Corresp._, juin et juillet 1811, _passim_.]



II

Cette prparation lente et mthodique frappait moins les regards que le
fivreux travail de la priode prcdente. En Allemagne, en Autriche, en
Pologne mme, dans tous les pays qui avaient craint de devenir le
thtre et l'enjeu de la lutte, on crut que dcidment la guerre
s'loignait. Dans les chancelleries, dans le conseil des souverains, 
l'affolement produit par l'imminence de la crise et l'embarras des
rsolutions  prendre, succdait un calme relatif. La politique chmait;
la diplomatie prenait ses vacances: le grand monde se rpandait dans les
villes d'eaux de la Bohme, pour y jouir des splendeurs d'un merveilleux
t. Il n'tait pas jusqu'aux Russes de Vienne, jusqu' ces infatigables
artisans de discorde qui ne parussent dsesprer d'une rupture
immdiate. Aprs avoir pendant tout le printemps pouss furieusement 
la guerre et cherch  y entraner l'Autriche, ils quittaient
momentanment la place et s'en allaient, suivant le mot de notre
ambassadeur, noyer leur amertume dans les eaux de Baden, de Carlsbad et
de Toeplitz[245]. Mais ce dplacement ne suspendait pas leur activit;
il leur permettait au contraire,  l'aide de nombreux renforts arrivs
de Russie et d'auxiliaires trouvs sur place, de renouveler leur guerre
de partisans, d'ouvrir une campagne d't, propre  rveiller et 
nourrir le mcontentement de l'Empereur.

[Note 245: Otto  Maret, 1er juin 1811.]

La Bohme se trouvait sur le chemin de toutes les nouvelles et de toutes
les intrigues. Depuis le mariage de Marie-Louise, la partie
intransigeante de la noblesse autrichienne avait migr  Prague: elle
avait fait de cette ville son refuge et son retranchement. Puis, les
agents secrets que l'Angleterre versait continuellement sur l'Europe,
aprs avoir atterri en Sude, aprs s'tre faufils en Prusse,
cheminaient  travers la Saxe et la Bohme pour gagner Vienne, o ils
allaient travailler la socit et pervertir l'opinion: avant de pousser
jusqu' ce terme de leur voyage, ils prenaient langue  Carlsbad ou 
Toeplitz. C'tait l aussi qu'affluaient des divers pays germaniques,
comme en un point central, comme en un parloir priodiquement ouvert,
les missaires du _Tugendbund_, les dpositaires du secret patriotique,
les membres de ces mystrieuses confrries qui composaient en Allemagne,
parmi l'affaissement de tous les pouvoirs constitus, la seule force
active et belligrante.

Nos reprsentants en Autriche et en Saxe, observateurs dsigns,
traaient alors un tableau assez piquant des stations thermales de la
Bohme, de ces rendez-vous d'lgance et d'intrigue, o l'opposition
contre nous prenait toutes les formes, depuis les plus violentes
jusqu'aux plus puriles, et s'amusait de satisfactions sentimentales, en
attendant mieux: Depuis la fcheuse aventure de Schill, crivait un
agent de surveillance, les chevaliers et chevalires _de la Vertu_ ont
continu  travailler  la restauration de l'antique Germanie; et comme
rien ne doit tre nglig pour faire le bien, ils ont envoy dans les
diverses parties de l'Allemagne des missionnaires habiles qui, tantt
par leur loquence, tantt par des ouvrages mystiques, s'efforcent de
faire germer les graines rpandues pendant la dernire guerre. Les dames
mmes se chargent de ces missions honorables, et la comtesse de Recke
s'est achemine  Carlsbad pour y prsider le _club de la Vertu_ et
relever la colonne d'Arminius. Les membres de cette socit se
reconnaissent par des signes convenus, et ont, principalement dans le
Nord, des moyens de communication. Pour conserver les formes antiques de
son pays, Mme de Recke est accompagne d'un _barde_, qui, suivant le
sentiment unanime du club, est l'homme le plus loquent et le plus grand
pote de son sicle. Issu de la colonie franaise de Berlin, il n'a
contre lui que son nom; il s'appelle _Didier_, ci-devant chanoine de
Magdebourg. Le gnie fcond de ce nouveau Tyrte enchante, transporte et
enivre tous ceux qui ont la permission d'assister aux sances.

Des odes, des apologues, des chants de guerre varient les plaisirs des
auditeurs. Pour donner une juste ide de la finesse de ses allusions, on
se borne  citer ici la fable du _Tigre_, o, aprs mille incidents plus
ingnieux les uns que les autres, le tigre finit par manger le lion,
l'lphant, les lopards et les ours. L'auteur fait entendre que ce
tigre n'est autre chose que l'empereur Napolon lui-mme. Communment la
sance se termine par un chant de guerre de la composition de M. le
chanoine. La dernire ode, le martyre de la bienheureuse reine de
Prusse, ayant t applaudie avec extase, il s'est cri: Que ne puis-je
la chanter  la tte de deux cent mille hommes! Mme de Recke a une
telle horreur de tout ce qui est franais, qu'elle a fait voeu, dit-on,
de ne plus parler notre langue[246].

[Note 246: Archives des affaires trangres, correspondance de
Vienne, 390.]

Autour de ce singulier cnacle se groupaient des officiers prussiens,
prts  tout sacrifier aux mnes de leur reine, des mouchards
anglais, des migrs franais, d'anciens chefs de chouans, tous
s'animant les uns les autres, chuchotant et gesticulant, s'insurgeant en
paroles contre le puissant dominateur de l'Europe. Leur horreur de la
France tait telle que la venue annonce d'un de nos diplomates, du
respectable baron de Bourgoing, ministre imprial  Dresde, faisait
s'envoler toute une partie de cette bande, comme  l'approche d'un
pestifr. La prsence d'un de nos officiers provoquait des
manifestations scandaleuses: Sa dcoration de la Lgion d'honneur
donnait des vapeurs aux femmes qui se vantaient d'avoir montr du
caractre, c'est--dire d'avoir t  son gard aussi grossires qu'il
est possible[247]. Dans ce milieu o bouillonnaient tant de passions,
on juge si l'arrive du comte Razoumowski, chef de la faction russe 
Vienne, fit sensation, lorsqu'il parut avec ses amis comme un gnral au
milieu de ses troupes, plein d'audace et de jactance, se donnant pour
mission de coaliser tous les mcontentements et de les mener haut la
main  une action commune.

[Note 247: Otto  Maret, 3 aot 1811.]

Il arriva avec une suite et un quipage de souverain, s'tablit 
Franzbrunn, prs d'Egra, poste dominant d'o il surveillerait toutes les
stations de la Bohme et centraliserait les intrigues[248]. Ses
oprations commencrent aussitt, rgulirement organises. Tout un
personnel d'agents secondaires travaillait sous ses ordres; il eut ses
employs, ses bureaux: deux secrtaires  cheval taient occups
journellement  porter sa volumineuse correspondance; dans chacun des
bains du voisinage, il avait tabli un homme  lui, un distributeur de
paroles, et aucun voyageur ne quittait la Bohme sans rapporter dans son
pays ce mot d'ordre: agir sur les gouvernements par l'opinion et les
disposer  de prochaines prises d'armes, la guerre contre la France
devant tre l'tat habituel de tout gouvernement bien ordonn[249]. Des
princes et princesses de sang royal, des souverains en disponibilit, ne
ddaignaient point d'assister Razoumowski dans son oeuvre de propagande
fanatique. Ses principaux coadjuteurs taient l'lecteur de Hesse,
dpossd de ses tats et rfugi en Bohme, le prince Ferdinand de
Prusse, et les jeunes duchesses de Courlande, qui savaient allier avec
beaucoup d'abandon la galanterie  la politique[250].

[Note 248: Il amenait avec lui, ajoute le rapport prcit, deux
secrtaires, quatre cuisiniers, de nombreux domestiques, vingt-deux
chevaux et quatre fourgons chargs d'quipages. Les habitants, peu
habitus  cette magnificence, auraient dsir lui donner une garde
d'honneur; mais, faute de mieux, ils ont plac aux deux portes de sa
maison quatre superbes sentinelles en peinture, dont deux Russes et deux
Cosaques.]

[Note 249: Otto  Maret, 1er juin]

[Note 250: _Id._, 3 aot 1811.]

Pendant quelques semaines, l'audace entreprenante de ces personnages fut
telle que nos agents crurent voir se former  Carlsbad un vritable
congrs de mcontents, d'o pourrait sortir le feu d'une nouvelle
coalition[251]. Ce qui les rassurait relativement, c'tait le manque
d'accord entre les divers groupes d'trangers. La plupart abhorraient la
France, mais tous se dtestaient entre eux. Les Prussiens mprisaient
les Saxons; ceux-ci faisaient bande  part, se distinguaient par leur
tideur pour la cause commune et chappaient  peu prs aux atteintes de
la fivre germanique[252]. Les Russes frquentaient de prfrence les
membres de l'aristocratie viennoise, et cet exclusivisme leur faisait
tort auprs des autres Allemands. Nanmoins, leurs exhortations, leurs
pronostics, tenaient en haleine les esprances et les colres,
encourageaient le zle guerroyant des socits secrtes, maintenaient
parmi les peuples d'Allemagne un levain d'agitation et de rvolte.

[Note 251: _Id._, 10 juillet.]

[Note 252: _Id._, 3 aot.]

 Ptersbourg, les bruits de guerre immdiate s'taient  peu prs
dissips: la discussion avec la France baissait d'un ton, mais
continuait, s'ternisait, monotone et strile. C'tait toujours de part
et d'autre reprise des mmes plaintes, rptition des mmes arguments.
Parfois, on variait, on renforait un peu les expressions, sans changer
le fond et la substance des raisonnements, et deux grands gouvernements
semblaient se livrer  cet exercice de rhtorique qui consiste  rpter
interminablement les mmes choses sous des formes diffrentes. Seul, par
dsir de conciliation, Roumiantsof s'efforait d'introduire dans le
dbat quelques lments nouveaux, cherchait toujours une base d'accord.
Envisageant la question du duch sous un point de vue nouveau, il
laissait entendre  Lauriston que, sans toucher  l'intgrit matrielle
de cet tat, on pourrait le transformer et anantir en lui tout esprit
d'expansion: on pourrait lui enlever son autonomie, son gouvernement et
ses institutions propres, son administration indigne, le dnationaliser
en quelque sorte et le rduire  la condition de simple province
saxonne[253].

[Note 253: Lauriston  Maret, 18 juillet 1811.]

Mais Alexandre ne parlait plus de la Pologne. Il laissait le chancelier
s'puiser  la recherche de vains expdients et ne le suivait plus dans
cette voie: moins pacifique, plus entier et plus exigeant sous son
masque d'impassible douceur, il s'tait jur de ne fermer le conflit
qu'au cas o Napolon lui accorderait le gage clatant qu'il avait en
vue. Ce rsultat vainement attendu de la mission Tchernitchef, il avait
pens que le retour du duc de Vicence  Paris et ses instances
pourraient le produire. Aprs le dpart de l'ambassadeur, on l'avait vu
en proie  une impatience et  une motion mal dissimules, calculant la
dure du voyage et le temps ncessaire pour le retour d'un courrier,
comptant les jours, presque les heures. Au commencement de juin, il
avait compris que Caulaincourt arrivait  Paris et s'tait senti au
moment dcisif. Depuis, plusieurs semaines s'taient coules, sans
apporter de rponse satisfaisante, et rapprochant ce silence d'autres
indices, Alexandre l'interprtait comme un refus[254]. Voyant que
Napolon n'entrait pas dans la voie des concessions caractrises, il ne
voulait plus traiter, renonait  prsenter des moyens d'apaisement et
de concorde: la dmarche  la fois nigmatique et pressante qu'il avait
tente par l'intermdiaire de Caulaincourt avait puis sa bonne
volont.

[Note 254: Napolon avait dit  Kourakine qu'il aurait cd deux
districts du duch de Varsovie, en donnant une compensation au roi de
Saxe, et mme la ville de Dantzick et son territoire, si l'empereur
Alexandre l'et demand et n'et pas fait des armements menaants.
Alexandre cita ce propos  Lauriston, en ajoutant que ce _si_ voulait
tout dire et qu'il le comprenait. Lettre particulire de Lauriston 
Maret, 1er juin 1811. D'autre part, _une personne_ haut place en France
et se disant bien informe faisait avertir par Tchernitchef Sa Majest
Russe que Napolon n'avait nul dessein de se raccommoder sincrement
avec elle. Rapport du 17 juin, vol. cit, 175. La _personne_ en
question n'tait-elle pas celle  qui le Tsar avait fait remettre une
lettre autographe au commencement de l'anne?]

Une influence trangre contribuait  dissiper ses dernires
hsitations. Tous les tmoignages de premire main s'accordent 
signaler durant cette priode la faveur croissante du Sudois Armfeldt
et son rle dans les vnements. Peu  peu, les bienfaits, les
encouragements, les marques d'intrt venaient le trouver et le
mettaient hors de pair: son crdit tout intime ne laissait plus de place
aux conseils officiels de Roumiantsof et relguait au second rang
Speranski lui-mme.

Le Sudois avait gagn la confiance du matre par l'indpendance mme de
ses allures: Alexandre se piquait de dtester les flatteurs, et le
meilleur moyen de lui faire agrer un avis tait de le lui prsenter
avec quelque rudesse; on donnait ainsi  cet autocrate, qui rougissait
de l'tre, l'illusion de commander  des hommes libres. Armfeldt lui
parlait haut et ferme: Trs loign, dira de lui bientt un observateur
perspicace[255], de ce caractre et de ce langage serviles qui
caractrisent le peuple esclave, le baron d'Armfeldt a surtout frapp et
conquis l'Empereur par sa franchise et sa hardiesse  lui opposer le
tableau de ce qu'il pouvait tre  celui de ce qu'il tait. Avec une
insistance presque cruelle, il faisait sentir au Tsar l'infriorit de
sa position prsente, les dgots dont Napolon l'abreuvait,
l'humiliation et le danger de cder toujours, la ncessit de se
reprendre et de rsister, sous peine de n'tre plus qu'un fantme
d'empereur: il lui adressa un long mmoire portant cette pigraphe _To
be or not to be_[256].

[Note 255: Le comte de Loewenhielm, 5 avril 1812; archives du
royaume de Sude.]

[Note 256: TEGNER, III, 301.]

Sensible  ces pres mises en demeure, Alexandre s'imprgnait des ides
qu'on lui versait dans l'esprit, mais il les appliquait conformment 
son caractre et  son gnie propres, plus ports d'ordinaire aux
tnacits inertes qu'aux brusques initiatives. Il se fixait  une
politique toute de dngations,  un systme vasif et dilatoire,  une
intransigeance voile, sans se dissimuler qu'il provoquait ainsi et
finirait par s'attirer la guerre. Aprs s'y tre prpar le premier,
aprs avoir t sur le point de la commencer, aprs s'tre prt ensuite
 quelques tentatives pour l'viter, il revenait  y voir, comme au
printemps, le dnouement certain et oblig du conflit, avec cette
diffrence qu'il entendait dsormais se faire attaquer au lieu
d'attaquer, laisser venir  lui l'adversaire, au lieu de le devancer.

En effet,  l'instant mme o il cde en politique aux suggestions
belliqueuses d'Armfeldt, il choisit dfinitivement, comme guide et
conseiller militaire, Pfuhl le temporisateur. Il adopte officiellement
son plan: il prescrit d'organiser des lignes de dfense conformment aux
donnes admises et charge l'Allemand Wolzogen de prparer cette
oeuvre[257]. S'il incline encore  faire prcder le grand recul par une
pointe en Pologne, c'est  seule fin de dsorganiser autant que possible
les moyens de l'envahisseur: il ne s'agit plus l que d'une offensive
strictement limite, destine  faire commencer de plus loin la retraite
dvastatrice et la rsistance fuyante: il s'agit surtout d'une offensive
purement stratgique. Politiquement, Alexandre est rsolu  viter toute
mesure violente, tout clat, jusqu' ce que les Franais se soient
avancs assez loin en Allemagne, assez prs de ses frontires, pour le
mettre en tat de lgitime dfense. Ce qu'il veut avant tout, c'est se
donner aux yeux de l'Europe l'apparence du droit et les dehors de la
longanimit. Tous ses efforts vont tendre  perptuer le conflit, mais 
le perptuer sans en avoir l'air, en rejetant sur son rival la
responsabilit et l'odieux de la rupture.

[Note 257: _Mmoires de Wolzogen_, 57. Une note publie dans la
collection des archives Woronzof, XVI, 390, fixe galement au mois de
juin l'adoption du plan dfensif. Loewenhielm dfinira ainsi les
rsolutions d'Alexandre: Ne rien accorder  la France et attirer
l'ennemi dans des lignes de dfense tablies. Dpche du 3 mars 1812,
archives du royaume de Sude. Armfeldt crivait qu'il esprait bien que
Bonaparte viendrait donner dans le pige. TEGNER, III, 384.]

Dans ce but, il vite dsormais toute allusion au duch de Varsovie;
celant au plus profond de son me le grief rel, il n'allgue que le
grief apparent, la runion de l'Oldenbourg, et joue avec un art consomm
de cette affaire, o il a incontestablement le beau rle et peut se dire
l'offens. D'un ton triste et doux, il continue  se plaindre de
l'outrage: il rclame vaguement une satisfaction. Si la France le serre
de plus prs et le conjure d'noncer ses dsirs, il se borne  demander
la rparation du prjudice caus, la rintgration du duc dans le
patrimoine familial. Lui parle-t-on d'quivalent et de compensation, il
ne dit ni oui ni non: il promet d'expdier  Kourakine les pouvoirs
ncessaires pour conclure un accord et se garde de les envoyer: il se
dit invariablement prt  terminer l'affaire et n'en fournit jamais les
moyens[258]. En mme temps, il a soin d'affirmer trs haut, de publier
que la saisie de l'Oldenbourg, si pnible qu'elle lui ait t, ne
constitue pas  ses yeux un _casus belli_, qu'il ne revendiquera jamais
les armes  la main les droits de sa maison. Par consquent, si Napolon
renforce ses effectifs, glisse de nouvelles troupes en Allemagne,
prpare ses instruments d'agression, c'est sans cause valable, c'est par
pur dlire d'ambition et d'orgueil, c'est pour soumettre au joug un
empire qui ne demande qu' vivre en paix avec lui et  demeurer son
alli.

[Note 258: Correspondance de Lauriston, juillet et aot 1811.]

En prenant cette attitude, le Tsar gagnait aussi l'avantage de pouvoir
conduire les puissances intresses  empcher le conflit et  proposer
leur entremise pacificatrice, car, ne voulant pas d'accord, il ne
voulait point de mdiateur. Lorsque tour  tour la Prusse et l'Autriche,
sortant d'une quitude momentane et reprenant l'alarme, le conjurent
d'accepter leurs offices, il feint l'tonnement: il ne sait de quoi on
lui parle: qu'est-il besoin de conciliateurs, puisqu'il n'est pas
question de guerre? Sa Majest Impriale,--fait-il crire  Vienne,--a
cru d'autant plus devoir dcliner l'intervention d'une puissance tierce
qu'en l'acceptant elle aurait ncessairement fait supposer un tat de
msintelligence entre les cours de Ptersbourg et des Tuileries,
msintelligence qui n'existe pas, puisque Sa Majest Impriale persiste
invariablement dans ses anciens sentiments et ses relations politiques
avec la France, qui de son ct ne cesse de lui donner l'assurance de
son amiti[259].

[Note 259: Dpche  Stackelberg, 27 octobre 1811. Archives de
Saint-Ptersbourg.]

Cependant, le litige discrtement entretenu fournira motif au Tsar pour
fermer les yeux de plus en plus sur la contrebande et rouvrir finalement
ses ports au commerce rgulier de l'Angleterre: c'est l'une de ses
grandes raisons pour se soustraire  un arrangement qui l'emprisonnerait
 nouveau dans l'alliance[260]. Si Napolon supporte ce dtachement plus
complet et, voyant que les Russes ne bougent de leurs positions
dfensives, arrte lui-mme et rappelle ses armes, Alexandre ne l'ira
pas chercher: mais il est infiniment plus probable que le conqurant
poussera  bout ses projets destructeurs, commencera la guerre et
l'invasion. Cette guerre, Alexandre l'acceptera alors avec une
tranquille vaillance, rsolu  la faire acharne, terrible, ternelle,
en s'aidant du climat et de la nature, et il se dit qu'il aura
pralablement remport un grand avantage moral et gagn son procs
devant l'opinion europenne. Son calcul tait juste, puisque son jeu
subtil et patient, sans faire illusion totalement aux contemporains, a
tromp pendant quatre-vingts ans la postrit et l'histoire.

[Note 260: Nous en trouverons plus loin l'aveu dans sa bouche mme.]

Il ne trompa pas Napolon. En voyant la Russie se drober  toute
explication, l'Empereur en conclut qu'elle ne voulait point
d'accommodement, parce qu'elle dsesprait d'obtenir l'objet rel de ses
convoitises. Ainsi, il a vu clair, il a devin juste: comme compensation
 l'Oldenbourg, on tenait  obtenir une fraction du duch et on n'admet
pas autre chose. Ce qu'on attendait de lui, c'tait qu'il livrt sa
premire ligne de dfense, qu'il frappt lui-mme ce peuple polonais
dont il avait prouv le dvouement, qu'il lui infliget une nouvelle
mutilation. L'an pass, en lui proposant le fameux trait, on ne lui
avait demand que de ratifier le partage: on voudrait aujourd'hui le lui
faire recommencer, et cette prtention le courrouce. En mme temps, les
nouvelles du Nord lui apprennent qu'avec la belle saison le commerce
anglais dans la Baltique,  peine dguis sous pavillon amricain,
reprend sur des proportions infiniment accrues. Les navires fraudeurs ne
se bornent plus  se glisser un  un et subrepticement  Riga ou 
Ptersbourg: ce sont de vritables flottes marchandes, des convois de
cent cinquante btiments  la fois, qui abordent aux ports de Russie: on
les y reoit impudemment, on les laisse dverser sur le littoral
d'opulentes cargaisons, et ce trafic, en permettant  l'Angleterre
d'couler une partie des produits qui l'encombrent et l'oppressent,
l'empche de prir de surabondance et de plthore[261]. Voil donc 
quoi tendaient les prtendues alarmes de la Russie, ses terreurs
simules, ses plaintes, les querelles qu'elle nous cherchait: en
admettant qu'elle n'ait pas eu l'intention formelle de faire la guerre,
elle voulait se mnager un prtexte pour reprendre avec les Anglais des
relations profitables, tout en nous arrachant une concession humiliante
et funeste. Son jeu est clair dsormais, son systme se droule[262],
et ces constatations achvent de dcider l'Empereur. Cdant  une
brusque colre, obissant aussi  une pense politique et au dsir de se
rallier l'opinion, il prouve le besoin de dnoncer publiquement ses
griefs, de dmasquer aux yeux de toute l'Europe les intentions
d'Alexandre, de proclamer que les Russes veulent un lambeau de la
Pologne et ne l'obtiendront jamais.

[Note 261: _Corresp._, 18082.]

[Note 262: _Id._ Cette ide ressort en outre trs clairement de la
dpche de Maret  Lauriston en date du 30 aot 1811 et de sa lettre
confidentielle du 19 novembre.]

L'occasion lui en fut fournie le 15 aot, jour de sa fte. Chaque anne,
il faisait clbrer cette date par des rjouissances populaires et par
la tenue aux Tuileries d'une grande assemble. Le crmonial habituel du
dimanche s'observait en cette occasion avec un surcrot de solennit, et
l'Empereur prsidait en personne  ces reprsentations grandioses, qu'il
machinait comme des scnes d'opra, avec cortge, dfil, figurations
somptueuses, et qui remettaient priodiquement sous les yeux du public
l'apothose de sa puissance. C'tait une srie de spectacles
magnifiquement et ponctuellement rgls:  l'heure de la messe, la
sortie des grands appartements, l'apparition successive des pages, aides
et matres des crmonies, cuyers, prfet du palais et chambellans, de
l'aide de camp de service, des cinq grands officiers de la couronne, de
l'Empereur enfin, suivi du grand aumnier, des princes et colonels
gnraux: c'tait l'Impratrice s'acheminant de son ct avec les
princesses et tous ses services; parfois, la conjonction des deux
cortges, leur dploiement sur le grand escalier, la traverse lente des
salons et des galeries, l'arrive  la chapelle, o le peuple tait
admis  contempler Leurs Majests: sur les divers points du parcours,
des dtachements de la garde chelonns, des grenadiers prsentant les
armes, des tambours battant aux champs, des ranges d'uniformes et de
costumes de cour se dtachant sur le dcor luxueux des appartements, sur
les ors et les marbres, sur la pourpre des tentures: l'appareil le plus
propre  frapper les yeux,  mouvoir les esprits,  rehausser de faste
et de splendeur le culte tout viril qui se rendait au souverain[263].
Aprs la messe, il y avait souvent parade militaire dans la cour du
chteau: avant ou aprs la messe, il y avait invariablement audience
dans les grands appartements et rception du corps diplomatique. Les
ambassadeurs et ministres trangers taient introduits dans la salle du
Trne; eux seuls avaient droit d'y venir, avec les ministres secrtaires
d'tat, avec un certain nombre de privilgis, et c'tait dans cette
partie du chteau auguste entre toutes que Napolon, aprs s'tre montr
 eux dans l'environnement de sa pompe impriale, accueillait leurs
hommages.

[Note 263: Voy. le tableau si frappant et d'une si rigoureuse
exactitude que M. Frdric Masson a trac de ces scnes dans un article
de la _Vie contemporaine_, 1er fvrier 1894.]

Le 15 aot 1811, l'audience diplomatique eut lieu avant la messe. 
midi, tandis qu'au dehors des salves d'artillerie signalaient la
solennit du jour, l'Empereur fit son entre dans la salle et prit place
sur le trne. Successivement, les princes grands dignitaires, les
cardinaux et les ministres, les grands officiers de l'Empire, les grands
aigles de la Lgion d'honneur et autres dignitaires furent admis  lui
prsenter leurs voeux[264]. Aprs eux, le corps diplomatique parut,
prcd par un matre et un aide des crmonies, introduit par le grand
chambellan. Il se dploya en cercle autour du trne, ses membres se
plaant par ordre d'anciennet dans leur poste. Le prince Kourakine
figurait  son rang, moins mal portant qu' l'ordinaire, resplendissant
comme un soleil dans ses habits constells de dcorations et de
pierreries, formant groupe avec le prince de Schwartzenberg et
l'ambassadeur d'Espagne.

[Note 264: _Moniteur_ du 17 aot.]

L'Empereur descendit du trne. Lentement et par deux fois, il fit le
tour du cercle, s'arrtant  et l pour jeter un mot, une question,
pour se faire nommer les trangers qui avaient sollicit l'honneur de
l'approcher: ce jour-l, la liste des prsentations comprenait, avec un
gnral bavarois et un colonel suisse, trois citoyens des
tats-Unis[265]. Ces diverses oprations prirent un certain temps. Dans
la salle, la chaleur tait touffante: par cette radieuse journe
d'aot, une lumire blanche et crue tombait des hautes fentres, faisait
flamber d'un clat aveuglant les broderies massives des uniformes,
ajoutait au malaise que causaient  chacun la longueur de la sance, la
foule et la presse, l'angoisse de la comparution devant l'arbitre de
toutes les destines, devant le matre et le juge. Quand les formalits
d'usage eurent t entirement accomplies, il parut que le cercle
touchait  sa fin: une grande partie de l'assemble s'tait coule dj
dans les salons voisins: il ne restait dans la salle du Trne, avec le
corps diplomatique, que quelques ministres et cordons rouges; on
attendait le moment o l'Empereur allait faire prvenir l'Impratrice et
se rendre  la chapelle, pour entendre la messe et le chant du _Te
Deum_, lorsqu'on le vit se rapprocher du groupe dont faisait partie
Kourakine[266].

[Note 265: _Id._]

[Note 266: Les lments du rcit qui suit ont t puiss 
diffrentes sources: lettre de Maret  Lauriston, 25 aot 1811; pices
conserves aux archives des affaires trangres (Russie, 153), sous le
titre: _Relation tire des notes de l'ambassadeur d'Autriche_ et
_Rapport d'un ministre d'un prince de la Confdration_; extraits du
rapport de Kourakine, cits par Bogdanovitch, I, p. 31 et suiv.; rapport
du ministre prussien Krusemarck, analys et publi en partie par
Duncker, 374-375, d'aprs les archives de Berlin. Tous ces documents
concordent sur les points essentiels.]

Vous nous avez donn des nouvelles, prince, dit-il d'un air avenant.
Il s'agissait de bulletins rcemment communiqus par l'ambassade russe
et portant avis d'une rencontre en Orient, aux environs de Rouchtchouk,
entre les troupes que la Russie avait laisses sur le Danube, sous le
commandement de Kutusof, et l'arme ottomane. L'affaire avait t chaude
et indcise: les deux partis s'attribuaient la victoire. Kourakine vanta
la valeur de ses compatriotes: Napolon rendit hommage  ces braves
gens, mais fit observer que les Russes n'en avaient pas moins t forcs
d'vacuer Rouchtchouk, leur tte de pont au del du Danube, et qu'ils
avaient ainsi perdu la ligne du fleuve. En effet, suivant lui, on ne
pouvait se servir dfensivement d'un fleuve qu' la condition de se
garder le moyen d'oprer sur les deux rives:  Essling, il s'tait
estim vainqueur parce qu'il avait conserv Lobau, qui lui donnait accs
sur la rive gauche et prise sur l'arme autrichienne. Il dveloppa ce
thme avec abondance, avec sa matrise habituelle, et fit, devant ses
auditeurs merveills, tout un cours de tactique.

Renonant  lui disputer l'avantage sur ce terrain, Kourakine convint
que les Russes avaient d reculer, faute d'effectifs suffisants pour
maintenir leur position, et il attribua cette pnurie d'hommes  un
manque d'argent, qui avait oblig le Tsar  rappeler dans l'intrieur
de ses tats une partie des troupes employes contre la Turquie. C'tait
l que l'attendait l'Empereur, qui lui dit aussitt, avec une bonhomie
narquoise: Mon cher ami, si vous me parlez officiellement, je dois
faire semblant de vous croire ou ne pas vous rpondre du tout: mais si
nous parlons confidentiellement, je vous dirai que vous avez t battus,
que vous l'avez t parce que vous manquiez de troupes, et que vous en
manquiez parce que vous avez envoy cinq divisions de l'arme du Danube
 celle de Pologne, et cela, non par embarras de vos finances, qui s'en
seraient mieux trouves de nourrir ces troupes aux dpens de l'ennemi,
mais pour me menacer.

Les mouvements oprs par les Russes en avant de Varsovie devinrent
alors le sujet de la conversation. Avec vivacit, Napolon fit sentir
que ces marches prcipites l'avaient d'autant plus mu qu'elles lui
avaient paru inexplicables: Je suis comme l'homme de la nature, dit-il,
ce que je ne comprends pas excite ma dfiance. Il s'est donc vu dans
l'obligation de se mettre lui-mme sur ses gardes; des deux cts, on
s'est piqu, on s'est arm, on s'est livr  de vastes dplacements de
troupes qui continuent encore, et voil les deux nations sur pied, en
face l'une de l'autre, prtes  s'entr'gorger, sans s'tre jamais dit
pourquoi.

En effet,  qui fera-t-on croire que l'Oldenbourg soit le vrai motif de
la querelle? Entre grandes puissances, on ne se bat pas pour
l'Oldenbourg. D'ailleurs, la France a offert une indemnit; elle l'a
offerte entire et complte, elle a ritr  dix reprises ses
propositions, sans obtenir de rponse. Il y a donc autre chose: il y a
chez les Russes une arrire-pense, et brusquement, violemment, Napolon
tire le voile, met  dcouvert le fond mystrieux du litige. Il dit: Je
ne suis pas assez bte pour croire que ce soit l'Oldenbourg qui vous
occupe: je vois clairement qu'il s'agit de la Pologne. Vous me supposez
des projets en faveur de la Pologne; moi, je commence  croire que c'est
vous qui voulez vous en emparer, pensant peut-tre qu'il n'y a pas
d'autre moyen d'assurer de ce ct vos frontires. Mais il importe
qu' cet gard toute illusion cesse, que la Russie sache  quoi s'en
tenir, et ici l'Empereur s'anime terriblement. Ne vous flattez pas,
s'crie-t-il, que je ddommage jamais le duc du ct de Varsovie. Non,
quand mme vos armes camperaient sur les hauteurs de Montmartre, je ne
cderai pas un pouce du territoire varsovien: j'en ai garanti
l'intgrit. Demandez un ddommagement pour l'Oldenbourg, mais ne
demandez pas cent mille mes pour cinquante mille, et surtout ne
demandez rien du grand-duch. Vous n'en aurez pas un village, vous n'en
aurez pas un moulin. Je ne pense pas  reconstituer la Pologne;
l'intrt de mes peuples n'est pas li  ce pays. Mais si vous me forcez
 la guerre, je me servirai de la Pologne comme d'un moyen contre vous.
Je vous dclare que je ne veux pas la guerre et que je ne vous la ferai
pas cette anne,  moins que vous ne m'attaquiez. Je n'ai pas de got 
faire la guerre dans le Nord; mais si la crise n'est point passe au
mois de novembre, je lverai cent vingt mille hommes de plus: je
continuerai ainsi deux ou trois ans, et si je vois que ce systme est
plus fatigant que la guerre, je vous la ferai... et vous perdrez toutes
vos provinces polonaises.

Ainsi, en s'acharnant  une prtention inadmissible, la Russie s'expose
 une lutte aussi dsastreuse que celles o ont succomb la Prusse et
l'Autriche: faut-il donc que le mme esprit d'aveuglement et de vertige
s'empare successivement de tous les tats et les entrane aux abmes?
Car, poursuit l'Empereur en changeant subitement de ton et en
affectant une modestie pleine d'impertinence, soit bonheur, soit
bravoure de mes troupes, soit parce que j'entends un peu le mtier, j'ai
toujours eu des succs, et j'espre en avoir encore, si vous me forcez 
la guerre.--Vous savez, ajoute-t-il, que j'ai de l'argent et des
hommes. Et aussitt des visions  faire frmir, une fantasmagorie de
chiffres, un concours prodigieux d'armes s'voquent  sa voix: Vous
savez que j'ai huit cent mille hommes, que chaque anne met  ma
disposition 250,000 conscrits, et que je puis par consquent augmenter
mon arme en trois ans de sept cent mille hommes qui suffiront pour
continuer la guerre en Espagne et pour vous la faire. Je ne sais pas si
je vous battrai, mais nous nous battrons. Vous comptez sur des allis:
o sont-ils? Est-ce l'Autriche,  qui vous avez ravi trois cent mille
mes en Galicie? Est-ce la Prusse? La Prusse se souviendra qu' Tilsit
l'empereur Alexandre, son bon alli, lui a enlev le district de
Bialystock. Est-ce la Sude? Elle se souviendra que vous l'avez  moiti
dtruite en lui prenant la Finlande. Tous ces griefs ne sauraient
s'oublier: toutes ces injures se payent: vous aurez le continent contre
vous.

Devant ce dbordement d'effrayantes paroles, Kourakine restait
interloqu, douloureusement mu de cette prise  partie qui le mettait
en cause et en spectacle. Il s'essayait pourtant  remplir son devoir, 
dfendre de son mieux son pays et son matre. Mais comment parler devant
un prince qui transformait toute conversation en monologue? On voyait
l'ambassadeur s'puiser en vains efforts pour placer quelques mots: on
le vit pendant prs d'un quart d'heure rester la bouche ouverte, sans
que l'intarissable verve de son interlocuteur lui permt de commencer la
phrase qu'il avait sur les lvres[267].

[Note 267: _Documents indits_.]

 la fin, il profita d'un moment o Napolon reprenait haleine pour
sortir de cette position ridicule, pour affirmer que l'empereur de
Russie restait l'alli le plus fidle de la France et mme l'ami de son
souverain.--C'est le mme langage, interrompit Napolon, que vous
tenez  Ptersbourg  mon ambassadeur; mais que me servent des paroles
que les faits dmentent et que vous dmentez vous-mme par la
protestation contre l'incorporation de l'Oldenbourg?--Est-ce donc,
continua-t-il, pour plaire aux Anglais que vous l'avez faite? Et il
montra au loin l'Angleterre dominant l'horizon, tenant le fil de toutes
les intrigues, tirant et ramenant  elle la Russie.  l'appui de ce
tableau, il rappela les facilits rendues au commerce britannique, le
dveloppement inou de la contrebande, et fortement il insista sur ces
griefs, qui le remplissaient d'amertume.

Dans les rares instants de rpit que lui laissait l'Empereur, Kourakine
se bornait  dire que son matre n'avait rien tant  coeur que de
terminer le litige. Pour faire justice de ces allgations sans preuve,
Napolon lui lana tout  coup une question catgorique et le mit au
pied du mur: Quant  s'arranger, dit-il, j'y suis prt: avez-vous les
pouvoirs ncessaires pour traiter? Si oui, j'autorise de suite une
ngociation.

Force fut  l'ambassadeur d'avouer qu'il n'avait point la latitude
ncessaire pour conclure un arrangement; il se hterait toutefois de
faire connatre  Ptersbourg les dsirs exprims par Sa Majest et ne
doutait point qu'ils ne fissent faire un grand pas  l'entente. Mais le
vague et l'embarras de cette rponse avaient une fois de plus clair
l'Empereur: crivez, reprit-il avec scepticisme, je n'ai rien contre,
mais votre cour sait depuis longtemps ce que je viens de vous dire: je
l'ai dit  Tchernitchef, au gnral Schouvalof, et mes ambassadeurs
n'ont cess depuis quatre mois de vous le rpter.

Il le rpta encore lui-mme, longuement, insatiablement, avec des
expressions  effet subitement dardes, avec un grand luxe d'images et
de mtaphores. Pourquoi, disait-il, au moment o la Russie se trouvait
le plus fortement engage sur le Danube, s'est-elle retourne et dresse
contre la Pologne? Vous faites comme le livre qui a reu du plomb; il
se lve sur ses pattes et s'agite affol, s'exposant  recevoir en plein
corps une nouvelle dcharge. Pourquoi prolonger un tat incertain, qui
n'est ni la guerre ni la paix? Quand deux gentilshommes se querellent,
quand l'un, par exemple, a donn un soufflet  l'autre, ils se battent
et puis ensuite se rconcilient: les gouvernements devraient agir de
mme, faire carrment la guerre ou la paix. Mais non, la Russie prfre
se drober  toute solution, elle semble vouloir terniser le malaise
gnral, et c'est ce que l'Empereur,  grands coups d'arguments et de
rptitions, s'efforce de faire sentir  tous les diplomates qui
l'coutent, au public europen qui l'entoure. Conservant une certaine
modration dans les termes et affectant le calme de la force, traitant
l'ambassadeur avec une sorte de bienveillante piti, il continue 
frapper son gouvernement par-dessus sa tte: tout en rendant justice 
la bonne volont de Kourakine, il l'accable d'une dialectique
inexorable. Enfin, aprs l'avoir tenu trois quarts d'heure  la torture,
il le laissa aller, et le pauvre prince se retira constern, rouge et
suant  grosses gouttes, suffoquant d'motion, touffant dans son bel
habit dor, rptant qu'il faisait bien chaud chez Sa Majest.
Cependant, comme il faut que tout entretien diplomatique se termine par
un appel  la concorde, les dernires paroles de l'Empereur avaient t
pacifiques: il avait exprim l'espoir que la guerre et ses calamits
pourraient encore tre vites, si la Russie voulait s'expliquer
autrement que par nigmes. Mais que pouvaient ces vagues tempraments
contre l'pret belliqueuse de toute son argumentation, contre l'clat
menaant de ses discours et cette subite dcharge de sa colre?



III

Le lendemain 16 aot, retourn  Saint-Cloud, Napolon se fit apporter
toutes les pices de la correspondance avec la Russie, depuis l'entrevue
du Nimen. En mme temps, le ministre secrtaire d'tat au dpartement
des relations extrieures, le duc de Bassano, tait appel  un _travail
avec Sa Majest_: cela consistait  recueillir par crit les rflexions
que suggrait  l'Empereur telle ou telle question, d'aprs ses lments
et ses pices,  enregistrer ensuite la dcision prise. Le ministre
tenait la plume, arrondissait la phrase, temprait parfois l'expression:
la pense venait du matre. Il prouvait le besoin de la mettre ainsi en
forme positive et dogmatique, afin de voir plus clair dans ses propres
ides, dans les raisons qui le dterminaient; c'tait comme un rapport
qu'il se faisait  lui-mme et dont les conclusions fixaient sa
volont[268].

Cette fois, le problme  rsoudre tait celui-ci: La situation de la
France avec la Russie est-elle de nature  ce qu'on doive craindre une
guerre, qu'il faille lever une nouvelle conscription et autoriser les
dpenses que les ministres de la guerre proposent[269]?

[Note 268: Voy. plusieurs exemples de _Travail avec l'Empereur_ dans
ROEDERER, t. III, p. 562 et suiv.]

[Note 269: Le rsultat du _Travail avec l'Empereur_ figure, sous
forme de volumineux mmoire, aux archives des affaires trangres,
Russie, 153. BIGNON, X, 89 et suiv., et ERNOUF, 301-305, en ont publi
des extraits.]

La veille, parlant  Kourakine, Napolon avait dclar _ab irato_ qu'il
connaissait les exigences de la Russie et ne s'y prterait jamais.
Maintenant, il reprend la question et en dlibre avec lui-mme, de
sang-froid et  tte repose. Avec son habituelle acuit de perception,
il va droit au noeud de l'affaire; il le dbarrasse de toute ambigut,
l'extrait des incidents entasss  plaisir pour le couvrir et le
masquer: il le dgage et l'isole, le fait saillir en plein relief.
Longuement, mthodiquement, il reprend toutes les dductions qui
l'amnent  croire que la Russie en veut  l'intgrit de l'tat
varsovien. Doit-il ou non souscrire  cette prtention? C'est ce qu'il
examine ensuite. Il pse le pour et le contre, met en balance les
arguments qui militent en faveur de l'un et de l'autre parti; aveugle et
rigoureux logicien, il aboutit enfin, par une suite de raisonnements
serrs,  se prononcer pour la ngative,  prfrer le conflit violent
et la guerre, et nous avons ainsi un mmoire justificatif de sa campagne
de 1812, dict par lui-mme.

Tout d'abord, il pose en principe qu'une guerre avec la Russie serait
chose inopportune et fcheuse; elle dtournerait nos forces de l'Espagne
et nous obligerait  y laisser tout inachev; elle occasionnerait une
effroyable consommation d'hommes, d'argent, et ne produirait jamais des
avantages gaux aux sacrifices qu'elle aurait exigs. Il est donc 
dsirer qu'elle puisse tre vite. Peut-elle l'tre? Pour rpondre 
cette question, l'Empereur retrace  grands traits l'historique de ses
rapports avec Alexandre Ier depuis l'alliance, se reporte par la pense
 Tilsit, repasse par Erfurt, saisit ds 1809 le conflit en germe et
dmontre irrfutablement que la vritable difficult de la position
actuelle provient de la conduite tenue par les Russes avant et pendant
la dernire campagne contre l'Autriche, de leurs dfaillances
diplomatiques et militaires.

Si l'empereur Alexandre, comme Napolon l'en avait conjur, avait parl
ferme  Erfurt et menac l'Autriche, celle-ci et senti la ralit de
l'alliance franco-russe: elle et craint d'affronter en mme temps les
deux grandes monarchies et et renonc  la guerre: aucun changement ne
se serait opr sur les frontires de la Russie; la Galicie n'et pas
chang de matre. Si, la guerre ayant eu lieu, la Russie y avait pris
part, comme elle le devait, au moment mme et en y employant des forces
considrables, elle serait entre la premire dans cette province, et
les troupes du duch de Varsovie n'y auraient paru qu'en auxiliaires. Le
contraire arriva. Les troupes du duch de Varsovie firent la conqute de
la Galicie orientale, les habitants de cette province prirent les armes
contre l'ennemi, et elle se trouva  la paix dans une telle situation
qu'elle ne pouvait tre rendue  l'Autriche et que Sa Majest fut
oblige de stipuler sa runion au duch de Varsovie. La Russie s'est
donc trouve en prsence d'une Pologne  demi reconstitue, qui excitait
ses inquitudes. Les garanties donnes ou offertes--cession d'un
district de la Galicie, envoi des troupes varsoviennes en Espagne,
trait stipulant le non-rtablissement du royaume de Pologne--ont paru
insuffisantes, et la Russie est reste en alarme, prte  saisir la
premire occasion pour porter atteinte  un ordre de choses dont elle
tait responsable et qu'elle jugeait nanmoins incompatible avec sa
scurit.

Le prtexte dont elle s'est empare a t l'incorporation de
l'Oldenbourg  l'empire franais. Les arrts du conseil britannique
forcrent Sa Majest  runir  la France les villes hansatiques, pour
fermer les ports du Nord au commerce de l'Angleterre. Le duch
d'Oldenbourg fut compris dans cette runion. La Russie intervint pour le
duc d'Oldenbourg. Le pays d'Erfurt fut offert en indemnit. La Russie la
refusa; au lieu d'en demander une autre, elle fit une protestation,
procd sans exemple dans l'histoire des puissances allies. Elle
commena sa protestation par des rserves, et elle la finit par
l'expression du dsir de conserver l'alliance: ce qui signifiait assez
clairement qu'elle voulait faire beaucoup de bruit de l'affaire de
l'Oldenbourg sans pousser les choses  bout et en laissant un moyen
d'arrangement.

Ses projets commenaient  se dvelopper. On vit qu'ils se dirigeaient
contre le duch de Varsovie, dont l'existence et l'agrandissement
l'alarmaient, et qu'ils tendaient, sinon  une runion totale du duch
aux provinces polonaises russes, du moins  une runion partielle qui
conduirait incessamment  son entire destruction. Le refus d'accepter
Erfurt comme indemnit avait t motiv sur ce que ce pays n'tait pas
contigu  la Russie: or, le seul pays contigu  la Russie sur lequel Sa
Majest pouvait avoir quelque influence est le duch de Varsovie. Des
insinuations verbales faites par le colonel Tchernitchef et par le comte
Roumiantsof avaient fait comprendre que l'affaire d'Oldenbourg
s'arrangerait, lorsque l'on s'entendrait sur les affaires de la Pologne.
On conut trs bien alors comment la Russie tait intervenue dans
l'affaire d'Oldenbourg; comment, en faisant sa protestation, elle avait
exprim de nouveau son attachement  l'alliance; comment enfin, en
refusant Erfurt, elle n'avait pas fait connatre ce qu'elle dsirait.

Si elle se trouvait blesse, pourquoi ne faisait-elle pas la guerre? Si
elle voulait des indemnits plus ou moins considrables, pourquoi
n'ouvrait-elle pas des ngociations? Toute discussion entre des
gouvernements ne peut cependant finir que de l'une ou l'autre de ces
manires; mais la Russie voulait des choses qu'elle n'osait pas avouer.
Elle voulait la cession de 5  600,000 habitants du duch en indemnit
de l'Oldenbourg. Cette consquence de la protestation, des insinuations,
du silence mme de la Russie, est vidente.

Tout porte donc  penser que la paix pourrait tre maintenue, si l'on
voulait cder 5  600,000 mes du duch de Varsovie  l'empire russe, et
Sa Majest est dans l'opinion que s'il existait dans le duch une nation
 part de 5  600,000 mes dont elle et le droit de disposer, et
qu'elle pt, sans manquer  l'honneur, runir  la Russie, cette cession
serait prfrable  la guerre. Mais toutes les parties du duch ont la
mme origine, sont composes des mmes lments. Elles appartiennent
toutes au mme peuple, qui, quoique partag, existe toujours dans ses
droits.  mesure qu'un des membres qui en avait t spar est runi 
un autre, il se confond avec lui pour faire un corps de nation. Telle
est l'existence actuelle du duch de Varsovie. Ce qui tendrait  le
diviser tendrait  le dtruire; la Russie ne l'ignore point; elle sait
trs bien que si elle parvenait  faire faire une marche rtrograde au
duch, il n'en resterait pas l; que lorsqu'il aurait perdu 5  600,000
habitants, sa perte totale s'ensuivrait  la premire circonstance
favorable: que lorsqu'il verrait ses intrts abandonns par celui qui
lui donna l'existence, elle pourrait esprer de l'attirer  elle; que
quoique les Polonais ne puissent quitter sans regret les lois
paternelles et librales du roi de Saxe, ils seraient ports  faire ce
sacrifice pour acqurir une situation dfinitive, car le plus grand
malheur pour une nation, c'est l'incertitude sur son avenir; qu'enfin il
suffirait que l'existence du duch de Varsovie ft attaque dans un de
ses lments quelconques et qu'il cesst de compter sur la protection de
la main puissante par laquelle il existe, pour porter tout ce qui reste
de la Pologne vers la Russie.

Ces raisonnements sont justes. Il est constant que la cession de 5 
600,000 habitants entranerait celle de tout le duch. La question doit
donc tre pose d'une autre manire. Il faut examiner s'il convient  la
France d'agrandir la Russie du duch tout entier.

Cet agrandissement porterait les frontires de la Russie sur l'Oder et
sur les limites de la Silsie. Cette puissance que l'Europe, pendant un
sicle, s'est vainement attache  contenir dans le Nord, et qui s'est
dj porte par tant d'envahissements si loin de ses bornes naturelles,
deviendrait puissance du midi de l'Allemagne; elle entrerait avec le
reste de l'Europe dans des rapports que la saine politique ne peut pas
permettre, et en mme temps qu'elle obtiendrait de si dangereux
avantages par sa nouvelle position gographique, elle aurait acquis en
peu d'annes, par la possession de la Finlande, de la Moldavie, de la
Valachie et du duch de Varsovie, une augmentation de 7  8 millions de
population, et un accroissement de force qui dtruirait toute proportion
entre elle et les autres grandes puissances. Ainsi se prparerait une
rvolution qui menacerait tous les tats du Midi, que l'Europe entire
n'a jamais prvue sans effroi et que la gnration qui s'lve verrait
peut-tre accomplir.

Sa Majest est donc dcide  soutenir par les armes l'existence du
duch de Varsovie, qui est insparable de son intgrit. L'intrt de la
France, celui de l'Allemagne, celui de l'Europe, l'exigent; la politique
le commande, en mme temps que l'honneur en ferait plus particulirement
un devoir  Sa Majest.

La seconde partie du mmoire traite du litige commercial et conomique.
L'Empereur rappelle l'ukase prohibitif du commerce franais. Il insiste
sur l'ouverture des ports russes aux marchandises coloniales et y voit
la ngation mme des rgles du blocus. Si graves que soient ces mesures,
elles ne sauraient pourtant, prises en elles-mmes, constituer un motif
valable de rupture: il faudrait plaindre les tats qui se battraient
pour des intrts partiels du commerce. Mais les faits incrimins ont
une valeur essentielle  titre d'indications et de symptmes; ils
marquent une volution progressive de la Russie vers l'Angleterre, ils
trahissent chez elle une partialit pour nos ennemis, un dsir de
rapprochement qui conduira peu  peu les deux tats  une runion
complte, et l'Empereur est rsolu  ne pas attendre cet aboutissement
invitable de la politique russe pour soutenir ses droits par les
armes. Si la France, pour viter la guerre, prfrait laisser la Russie
faire la paix avec l'Angleterre, elle ne parviendrait point  son but.
Une paix faite par un alli avec l'ennemi commun, non seulement sans un
accord pralable, mais en violation des traits, amnerait promptement
une msintelligence ouverte qui porterait bientt la Russie 
s'abandonner sans rserve  l'Angleterre. Nous la verrions mle dans
ses intrigues, et la guerre serait le rsultat invitable et prochain
d'une position si singulire.

Ainsi, sous quelque point de vue que l'on envisage le diffrend, la
guerre est au bout: tous les raisonnements de l'Empereur, toutes les
parties de son discours, comme autant d'avenues convergentes, ramnent 
la mme conclusion: ncessit de la guerre. Cette guerre, Napolon
entend plus que jamais la faire offensive. Mais l'tat actuel de ses
prparatifs, retards par leur grandeur mme, s'oppose encore  cette
initiative. Puis, les ngociations avec l'Autriche, avec la Prusse, avec
toutes les puissances qu'il importe d'enrler dans nos rangs, sont
restes  l'tat d'bauche. Enfin, la saison est trop avance pour
permettre en 1811 une srie d'oprations fructueuses. Dans le Nord, o
la grande difficult pour l'envahisseur est de se pourvoir en
subsistances et surtout en fourrages, la saison propice aux hostilits
est la fin du printemps: alors, l'panouissement d'une vgtation
tardive, mais exubrante, fait natre le fourrage sous les pieds des
chevaux[270]: la cavalerie, l'artillerie, les quipages militaires
trouvent sur place  se ravitailler, sans recourir  de difficiles et
dispendieux transports. C'est  cette poque que la Prusse orientale et
la Pologne, avec leurs plaines fertiles et leurs vastes prairies, se
formeront pour nous en dpt d'approvisionnements cr par la nature, en
grenier d'abondance.

[Note 270: Paroles de Napolon lui-mme. _Recueil de la Socit
impriale d'histoire de Russie_, XXI, 374.]

Par tous ces motifs, dcidant la guerre, Napolon dcide en mme temps
et encore une fois de la diffrer: il en fixe l'poque au mois de juin
1812. Tous ses efforts d'ici l ne tendront plus qu' gagner du temps.
Mettant une sourdine  sa colre, il va exprimer de nouveau et sans
relche  la Russie le dsir de traiter, bien certain qu'on ne le
prendra pas au mot et qu'il peut impunment multiplier ses invites. Sous
le couvert de ces dmonstrations pacifiques, il poussera  fond ses
armements et ses leves. Simultanment, sa diplomatie reprendra contact
avec l'Autriche et la Prusse, avec la Sude et la Turquie, afin qu'il
n'ait plus, au moment dcisif, qu' cueillir des alliances parvenues 
maturit. Ainsi, sans bruit et sans clat, tout se prparera pour la
grande entreprise. Enfin, lorsque toutes nos forces seront en ligne,
lorsque nos alliances seront formes, lorsque Napolon verra arriver
l'heure marque dans ses profonds calculs, il donnera brusquement le
signal: aprs avoir mis prs d'un an  tendre et  bander les ressorts
de sa puissance, il les lchera brusquement, donnera l'impulsion aux
cinq cent mille hommes runis sous sa main, viendra  leur tte aborder
imptueusement la Russie. Voil le plan grandiose et flin qui s'est
esquiss dans son esprit ds le dbut de l'anne et auquel il s'arrte
dfinitivement en aot 1811; il le fixe alors sur le papier: il
l'indique en quelques mots dans le mmoire du 16 aot, avec les actions
diverses que ce plan comporte et le dnouement foudroyant auquel elles
doivent aboutir: c'est comme une rgle de conduite qu'il se trace par
crit, pour plus de mthode, et  laquelle nous le verrons
rigoureusement s'astreindre.

Les considrations dveloppes, dit le mmoire, n'ont laiss aucun
doute  Sa Majest sur la question dont elle cherchait la solution. En
consquence, elle a prescrit trois sries d'oprations parallles. Elle
a ordonn de continuer les ngociations avec la Russie; elle a ordonn
que des ngociations soient ouvertes avec l'Autriche et avec la Prusse,
afin que, si d'ici  six mois la Russie persiste dans son systme
ironique de se plaindre sans cesse et de ne s'expliquer sur rien, Sa
Majest puisse tablir un nouveau systme d'alliances par des traits
qui ne seraient signs qu' l'expiration de ce terme. Enfin, Sa Majest
a ordonn que ds  prsent les armes soient mises sur le pied de
guerre, afin que le mois de juin arrivant, poque o la saison devient
favorable aux oprations militaires dans les pays o Sa Majest devrait
porter ses armes, elle soit en mesure, si elle est force  la guerre,
de venger la foi des traits qu'on ne jura jamais en vain, de dfendre
le duch de Varsovie et de le consolider en ajoutant  son tendue et 
sa puissance.

On remarquera que l'Empereur, dans cette dernire partie du mmoire,
affecte encore de s'exprimer sur la guerre en termes dubitatifs; il
termine mme en paraphrasant la maxime qu'il qualifie de banale: _Si
vis pacem, para bellum._ Mais quelques rticences voulues, quelques
phrases de pure forme sauraient-elles prvaloir contre l'ensemble du
texte et l'orientation gnrale des ides? Dans un document destin 
rester, un souverain n'avoue jamais qu'il va dlibrment et de parti
pris  la guerre, lors mme qu'il la veut et la dcrte intimement. Au
reste, tout projet humain, ft-il conu par le plus volontaire des
hommes, laisse une part  l'inconnu et aux contingences de l'avenir.
Napolon ne jugeait pas tout  fait impossible que la Russie, pouvante
par nos prparatifs, consentt au dernier moment  rentrer dans
l'alliance sans conditions ni garanties. Seulement, il se rservait en
ce cas d'exiger des sacrifices proportionns aux efforts et aux dpenses
que les Russes lui auraient occasionns: il n'entendait pas faire pour
rien une immense et coteuse expdition jusqu'au seuil de leur empire.
Non content de les assujettir  ses volonts sur tous les points en
litige, il leur retirerait les avantages concds  Erfurt, les
priverait de la Moldavie et de la Valachie, les rduirait pour longtemps
 un tat d'impuissance et de nullit, et certains passages de son
mmoire ne laissent aucun doute sur cette intention de les traiter en
vaincus, lors mme qu'ils viendraient  lui et s'humilieraient au seul
contact du fer. Au fond, il n'admet plus qu'une solution par les armes,
une capitulation de l'adversaire sous le coup ou sous la menace
immdiate de la dfaite. C'est en ce sens que les journes des 15 et 16
aot 1811 inscrivent une date dcisive dans l'histoire de la rupture:
elles marquent l'instant o Napolon renonce  toute ide de
transaction, o il se promet d'imposer purement et simplement la loi par
la pression de ses armes, et ajourne en mme temps  l'chance de dix
mois cette grande contrainte.




CHAPITRE VII

SUITE DES PRPARATIFS.


Rponse d'Alexandre aux paroles de l'Empereur.--Nouvelles demandes
d'explications.--Instances  la fois pressantes et vagues.--Ce que ni
l'un ni l'autre des deux empereurs ne veulent dire.--Coup d'oeil sur nos
prparatifs et nos positions militaires.--Dantzick.--L'arme
varsovienne.--Les contingents allemands.--L'arme de Davout.--L'arme
des ctes.--Camps de Hollande et de Boulogne.--Oudinot et Ney.--L'arme
d'Italie.--La garde.--Entassement d'hommes et de matriel.--Minutieux
efforts de l'Empereur pour assurer les vivres, le ravitaillement, les
transports: moyens employs pour vaincre la nature et les
espaces.--Universelle prvoyance.--Napolon excessif en tout.--Il ruse
tour  tour et menace.--Il se laisse volontairement espionner.--Travail
parallle d'Alexandre.--Formation des armes russes en deux groupes
principaux.--Barclay de Tolly et Bagration.--Alexandre cherche 
reprendre la libre disposition de son arme d'Orient en htant sa paix
avec la Porte.--Service demand  l'Angleterre.--Napolon incite les
Turcs  continuer la guerre.--Causes de sa lenteur  s'assurer de
l'Autriche, de la Prusse et de la Sude.--Dangers de cette
politique.--Bernadotte rentre en scne.--Dpart de la princesse
royale.--L't  Drottningholm.--Contrebande effrne; rapports avec
l'Angleterre.--Langage de la France: modration relative.--Le baron
Alquier part spontanment en guerre contre la Sude.--Note
injurieuse.--Rplique sur le mme ton.--Scne extraordinaire entre
Alquier et Bernadotte.--Dplacement de l'irascible ministre.--Mise en
interdit de Bernadotte.--Il reprend sa marche vers la Russie.--Erreur de
Napolon sur la Sude.--Alternatives de rigueur et de longanimit.--Une
crise s'annonce en Allemagne; elle peut avancer la guerre et en changer
les conditions.



I

 l'apostrophe lance au prince Kourakine, Alexandre fit le 25
septembre, par communication diplomatique, une rponse calme et digne,
o il se dfendait nergiquement d'avoir jet un regard de convoitise
sur aucune partie de la Pologne varsovienne[271]. Mettant  profit le
vague et l'obscur de ses insinuations antrieures, il protestait contre
l'interprtation qu'on prtendait leur donner; il affectait de n'avoir
jamais dsir ce qu'il n'avait pu obtenir.

[Note 271: BOGDANOVITCH, I, 33.]

Napolon prit acte de ces dclarations, mais rpliqua aussitt: Puisque
vous ne voulez rien de la Pologne, que voulez-vous? Entrez en matire
sur les intrts de la maison d'Oldenbourg, parlez net; nous sommes
prts  vous couter. Et priodiquement, de mois en mois, il invitait le
cabinet de Ptersbourg  sortir de sa rserve,  lui envoyer un
ngociateur spcial ou  munir Kourakine des pouvoirs ncessaires pour
faire un arrangement[272].  ces demandes, Alexandre rpondait par ses
plaintes ordinaires, par des dolances sans conclusion, et dlayait en
phrases vasives ses refus de traiter. Ces fins de non-recevoir prvues
n'empchaient nullement l'Empereur de renouveler ses avances en vue d'un
accord dont il ne spcifiait pas les bases. Ainsi se maintenait entre
les deux souverains un conflit stagnant. Tous deux vitaient de se
dvoiler et de trancher la grande quivoque. La vritable question en
jeu tait maintenant celle du blocus, mais Alexandre n'en parlerait
jamais le premier, et Napolon tait rsolu  n'en parler qu' la tte
de cinq cent mille hommes. Le duc de Bassano faisait  Lauriston cet
aveu: Je vous le dis encore pour vous seul, Monsieur, l'affaire
d'Oldenbourg est peu de chose pour la Russie et pour nous. Les intrts
du commerce et du systme continental sont tout... Cette explication ne
vous autorise point  aborder ces questions et  sortir de la mesure qui
vous est prescrite[273]. Le ministre recommandait  l'ambassadeur, il
est vrai, de s'clairer discrtement sur les dispositions que
tmoignerait le cabinet de Ptersbourg si ces questions taient
abordes[274]; mais l'Empereur, malgr cette formule interrogative, se
rendait parfaitement compte que la Russie, ayant rpudi presque
ouvertement et trahi le systme continental, n'y rentrerait jamais de
plein gr, qu'il faudrait l'y ramener d'autorit, et il rassemblait sans
relche, coordonnait, multipliait  l'infini ses moyens d'invasion.

[Note 272: _Corresp._, 17394, 18242, 18245.]

[Note 273: Lettre confidentielle du 19 novembre 1811.]

[Note 274: _Id._]

Ce travail se poursuit d'un bout  l'autre de l'Europe franaise. Au
nord, l'avant-poste de Dantzick devient presque une arme, compose de
bataillons franais, polonais, westphaliens, hessois et badois. Dantzick
n'est plus seulement une place munie de toutes ses dfenses et se
suffisant  elle-mme: c'est le grand dpt pour toute la guerre du
Nord[275], un magasin abondamment pourvu, un atelier de construction et
de rparation. Il y a l des fonderies, des usines, des chantiers en
activit, car il importe que la Grande Arme, lorsqu'elle passera sous
Dantzick pour entrer en Russie, trouve dans la ville de quoi complter
ses munitions et refaire son matriel. Sur la droite de Dantzick,
Napolon augmente l'arme varsovienne, n'admet plus de diffrence entre
les tats ports sur le papier et les effectifs rels: il vient en aide
 l'administration locale et lui fait passer des subsides, tout en lui
reprochant de msuser de ses ressources[276].

[Note 275: _Corresp._, 18140.]

[Note 276: _Id._, 18300, 18477.]

En arrire de la Vistule, les garnisons de l'Oder reoivent des renforts
et se composent dsormais de troupes exclusivement franaises. Dans la
rgion de l'Elbe, Davout commande maintenant  quatre divisions.
Napolon lui en forme peu  peu une cinquime. Surtout, fidle  ses
procds, il grossit les divisions dj existantes par une lente
infusion de dtachements divers: dans ces moules tout forms, il fait
couler insensiblement la matire humaine. Davout a 72,000 hommes
d'infanterie; 13,000 sont en route pour le rejoindre: ils porteront les
compagnies  l'effectif de 150 hommes, les bataillons  900, les
rgiments  4,500[277]. Autour de Davout et en arrire, les princes de
la Confdration sont invits  remonter leur cavalerie et  prparer
leur contingent[278]. L'Empereur donne une attention particulire aux
troupes saxonnes, aux divisions westphaliennes, et les tient prtes 
marcher aux cts de notre arme d'Allemagne.

[Note 277: _Id._, 18170, 18175, 18187, 18208, 18215, 18226. Cf. les
rponses de Davout, aux Archives nationales, AF, IV, 1654-1656.]

[Note 278: _Corresp._, 18333.]

En Hollande et dans la France du Nord, une autre arme de quatre
divisions tait en train de se former. chelonne sur le littoral depuis
le pas de Calais jusqu' l'Ost-Frise, s'appuyant aux camps de Boulogne
et d'Utrecht, elle regardait la mer et semblait faire face aux Anglais:
pour mieux donner le change, Napolon l'avait nomme: _corps
d'observation des ctes de l'Ocan_. En ralit, elle tait destine 
passer en Allemagne par un changement de front, par une conversion 
droite, et  former deux corps de la Grande Arme. Vers la fin de
l'anne, les troupes masses autour d'Utrecht et de Nimgue viendront se
poster entre Munster et Osnabrck et y attendront de nouveaux ordres:
celles de Boulogne se dirigeront sur Mayence.

L'Empereur songe d'abord  relier les premires, lors de leur entre en
Allemagne, au corps de Davout, et  constituer au marchal une arme de
deux cent mille hommes, comprenant neuf divisions[279]. Mais Davout
s'alarme de ce surcrot de charge et de responsabilit: dans une lettre
remarquable, qui fait honneur  sa modestie autant qu' sa connaissance
profonde des vrais principes du commandement, il rappelle  l'Empereur
que le maniement direct de neuf divisions excde les forces d'un seul
homme[280]. Napolon se rend  ces raisons; il dcide de donner aux
troupes de Hollande un commandant en chef spcial et d'en faire une
puissante unit sous les ordres d'Oudinot, duc de Reggio; il confiera 
Ney, duc d'Elchingen, les masses qui arriveront de Boulogne.

[Note 279: _Id._, 18218, 18285.]

[Note 280: Lettre du 4 novembre 1811. Archives nationales, AF, IV,
1656.]

Ds  prsent, de tous les points du territoire, les conscrits
rapidement duqus affluent dans les camps des Pays-Bas, s'y mlent 
de vieux soldats, achvent de se former  leur contact. Le matriel se
runit  la Fre, Metz, Mayence, Wesel, Mastricht, afin que les deux
corps le prennent en passant. D'un mouvement analogue, toutes les forces
disponibles de l'Italie remontent vers le centre de formation tabli au
pied des Alpes, entre Brescia et Vrone: l s'tablit, sous Eugne, une
troisime arme, destine  dboucher en Allemagne par Ratisbonne et 
prendre rang dans la grande colonne d'invasion. Chaque corps se compose
individuellement ses tats-majors, son personnel administratif, ses
services auxiliaires, ses parcs, se complte en munitions et en chevaux.
Indpendamment des cinq brigades de cavalerie lgre affectes aux corps
d'Allemagne, Napolon en cre huit autres, sans fixer encore leur
destination: il cre cinq divisions de grosse cavalerie, deux en
Hanovre, une  Bonn, une  Mayence, une  Erfurt, la dernire sur le
Mincio. Quant  la rserve gnrale de l'arme, elle est tout indique;
ce sera la garde. Rpartie dans le triangle compris entre Paris,
Bruxelles et Metz, la garde rappelle  soi les dtachements et les
cadres envoys en Espagne, grossit et enfle sur place, arrive  un
complet et magnifique panouissement. Avec ses grenadiers, voltigeurs,
tirailleurs, fusiliers, chasseurs, flanqueurs, avec ses vlites royaux
et ses bataillons italiens, l'infanterie comprend maintenant quatre
divisions; la cavalerie en forme deux, l'artillerie possde deux cent
huit pices[281], mais les rgiments ne quittent pas encore leurs
garnisons ordinaires et leurs quartiers de paix. Ainsi, sur des points
divers, sous des dnominations diffrentes, se constituent toutes les
parties de la Grande Arme future: Napolon confectionne sparment les
pices de l'organisme, en attendant qu'il les ajuste, qu'il les soude
les unes aux autres, qu'il les monte et les dresse en un formidable
appareil[282].

[Note 281: _Corresp._, 18281, 18333, 18365, 18400, et en gnral
toute la _Correspondance impriale_ depuis aot 1811 jusqu' fvrier
1812. Dsormais, il n'est presque plus de jour qui s'coule sans tre
marqu par l'expdition d'un ou de plusieurs ordres.]

[Note 282: _Corresp._, 18337, 18355-18356.]

Comme les guerres prcdentes et surtout celle d'Espagne ont dvor en
partie ses meilleurs rgiments, il veut suppler  la qualit par la
quantit, vaincre et craser par le nombre. Sur tous les points de
runion, il entasse rgiments sur rgiments, fait des brigades et des
divisions avec des lments de toute sorte, puissamment amalgams et
ptris; il croit n'avoir jamais assez d'hommes, assez de contingents: il
attire ses plus lointaines ressources, envoie au prince Eugne des
Dalmates et des Croates, promet  Oudinot d'autres Croates, qui
combattront  ct de bataillons suisses, fait venir  Paris et passe en
revue deux rgiments de Slaves  demi sauvages, de _haydoucks_ qui
guerroyaient nagure contre le Turc sur les confins de l'Autriche. Il
jette en Allemagne des bataillons portugais, d'autres en Hollande, et 
et l, dans les diffrents corps, des rgiments espagnols apparaissent,
dcims par la dsertion et grelottant de fivre, dpayss et
emprisonns dans nos rangs.

Puis, c'est une accumulation d'artillerie. Comptant moins sur les
hommes, Napolon veut avoir plus de canons; il en a dj six cent
quatre-vingt-huit, avec quatre mille cent quarante-deux voitures
d'artillerie[283]; il en aura davantage. Sachant aussi qu'en Russie son
grand ennemi sera la nature, qu'il engage contre elle un duel
redoutable, il tient  munir ses soldats de tout ce qu'il faut pour la
vaincre, pour s'ouvrir des chemins, aplanir les routes, supprimer les
espaces, crer des communications, franchir les fleuves. Il donne au
corps du gnie des proportions inusites: il tient  possder trois
quipages de ponts, servis par un corps spcial et par les marins de la
garde: il en fait rassembler lui-mme les diffrentes pices, les
numrant et les citant par leur nom, afin que l'on n'en oublie aucune:
par ses soins, chaque quipage devient un mcanisme parfait et dlicat
comme un ressort d'horlogerie. Pour mieux assurer le bien-tre et
l'endurance de ses troupes, pour les mettre  l'abri du dnuement et des
intempries, il leur compose des rserves d'habillement, un rechange
complet d'habits, de linge et de chaussures. Il n'oublie pas de
commander vingt-huit millions de bouteilles de vin, deux millions de
bouteilles d'eau-de-vie: total, trente millions de liquide, ce qui
abreuverait toute une arme pendant une anne[284] Enfin, pour voiturer
l'effrayant fardeau d'approvisionnements que l'arme doit traner  sa
suite, il recourt  tous les modes connus de transport et de locomotion:
il multiplie le nombre des vhicules; il en invente de nouveaux,
commande des caissons d'un modle perfectionn, recrute des chevaux de
trait par milliers, lve des bataillons de boeufs, organise un immense
matriel roulant, destin  suivre nos colonnes,  s'enfoncer avec elles
dans les profondeurs de l'Est.

[Note 283: _Corresp._, 18281.]

[Note 284: _Corresp._, 18386. Cf. le n 18404.]

Jamais sa pense n'a tant embrass, ne s'est montre  ce point fconde
et cratrice: jamais il n'a ml une science aussi raffine du dtail 
d'aussi larges conceptions d'ensemble, et c'tait pourtant cette
universelle prvoyance qui l'acheminait plus srement aux dsastres. Son
tort, si invraisemblable que le fait paraisse, fut l'excs mme de ses
prcautions: ce fut de ne vouloir rien laisser aux chances de l'imprvu
dans l'expdition qui en comportait le plus, de mettre trop de prudence
dans sa grande aventure, de raisonner  outrance ses tmrits et de
prtendre en assurer mathmatiquement le succs. Il donnait ainsi 
l'oeuvre gante une complexit qui la disproportionnait encore davantage
aux facults humaines. L'arme qu'il se composait, norme, surcharge et
paissie d'lments htrognes, lourde d'impdiments, russirait moins
aux tches d'lan et d'entrain o excellaient nagure ses souples
armes: elle offrirait plus de prise aux accidents de guerre ou de
climat qui pourraient la dsagrger ds le dbut ou la frapper
d'impotence: l'une des raisons qui firent chouer l'entreprise fut la
grandeur mme et la perfection des prparatifs.

Par un jeu double et fortement calcul, Napolon dissimulait certains
de ces prparatifs et montrait les autres. On a vu avec quel soin il
cachait l'introduction de nouveaux groupes en Allemagne et celait ses
efforts pour loger des instruments d'agression aux portes mmes de la
Russie. Il voulait faire croire qu'il ne donnait encore  aucune partie
de ses troupes une direction offensive, qu'il ne marquait point par des
jalonnements dj imposants ses futures positions d'attaque. Par contre,
il avouait hautement qu'en prsence de l'attitude inexplicable
d'Alexandre, il se croyait tenu d'armer, qu'il armait  force, que tout
se levait dans l'intrieur de ses tats, et que la France, s'il fallait
en venir finalement  la guerre, l'engagerait avec un ensemble de moyens
dont elle n'avait jamais dispos. L'Empereur ne veut point la guerre,
il fait tout pour l'viter, mais il a d se mettre en tat de ne point
la craindre[285]: tel tait le langage prescrit  sa diplomatie.
Lui-mme citait des chiffres  effrayer l'imagination: il disait  des
auditeurs bien placs pour transmettre au loin ses paroles: Non, je
suis sr que l'empereur Alexandre ne se fait aucune ide de toutes les
forces que je puis employer contre lui; l'ayant connu personnellement et
ne pouvant m'empcher de l'aimer et de rendre justice  ses bonnes
qualits, j'en suis rellement trs fch pour lui[286]. L'effet de ces
menaces indirectes serait peut-tre de faire trembler la Russie et de
vaincre son obstination: peut-tre la verrait-on,  l'instant o nos
armes s'branleraient, s'abattre misrablement devant elles et se plier
aux plus dures exigences. Dans tous les cas, ainsi avertie, elle se
sentirait moins dispose  risquer une attaque,  nous prvenir sur la
Vistule.

[Note 285: Lettre de Maret  Latour-Maubourg, 14 septembre 1811.]

[Note 286: Conversation avec le ministre de Prusse, rapporte par
Tchernitchef le 12 janvier 1812, volume cit, 282.]

C'tait dans le mme but que l'Empereur continuait  fermer
systmatiquement les yeux sur les intrigues de Tchernitchef, dont il
ignorait d'ailleurs toute l'tendue. Il se doutait bien que le jeune
officier, rest depuis le mois d'avril  Paris o il semblait avoir lu
dfinitivement domicile, rdait autour des bureaux de la guerre: mais o
serait le mal s'il attrapait au passage quelques renseignements,
quelques tats de situation, propres  lui faire vaguement connatre
l'immensit de nos moyens? Les notions qu'il transmettrait  sa cour, 
la suite de ces dcouvertes, ne la porteraient gure aux aventures.
Malgr les airs inquiets et les mines dconfites de Savary, Napolon
laissait agir Tchernitchef, quitte  l'arrter lorsque les choses
iraient trop loin et  le prendre sur le fait.

 demi instruit de nos apprts, Alexandre ne restait pas inactif.  vrai
dire, il ne pouvait plus gure augmenter ses armes, ayant fait appel
depuis longtemps  tous ses effectifs disponibles: il venait encore
d'avouer  l'ambassadeur d'Autriche que les corps taient au parfait
complet[287]. Il se reposait avec quelque confiance sur ses vingt-sept
divisions, ses cinq cent quatorze bataillons, ses quatre cent dix
escadrons, ses cent cinquante-neuf compagnies d'artillerie, ses seize
cents bouches  feu[288]: mais, disait-il, il ne faut pas s'endormir
pour cela: je mets  profit le temps qu'on me laisse[289].

[Note 287: ONGKEN, rapport de Saint-Julien publi  la suite du tome
II, p. 611 et suiv.]

[Note 288: BOGDANOVITCH, I, 37.]

[Note 289: ONGKEN, _loco citato_.]

Il essayait d'amliorer l'organisation militaire de l'empire, de
simplifier et d'assouplir les rouages, de renforcer les rserves. Par
ses ordres, on prparait de nouveaux appels, la leve de quatre hommes
sur cinq cents parmi les jeunes gens en ge de servir; mais ces
contingents ne seraient en tat de paratre devant l'ennemi qu'aprs de
longs mois d'instruction. Actuellement, l'tat-major s'occupait surtout
 disposer, conformment au plan imagin par Pfuhl, les troupes sur
pied. Les armes de la frontire, ranges jusqu'alors l'une derrire
l'autre, se mlaient pour se distribuer ensuite en deux groupes
principaux, placs sur la mme ligne. Le premier se formait autour de
Wilna, en arrire du Nimen: il composerait l'arme principale, celle
qui reculerait vers le camp retranch de Drissa et en ferait le centre
de la rsistance; le ministre de la guerre, Barclay de Tolly, prendrait
sous sa direction immdiate ce grand rassemblement. Le second groupe se
formait au sud de Wilna, prs de Prouzany, derrire le Bug; ce serait
l'arme charge de tenir la campagne et de harceler l'ennemi,
d'effleurer continuellement son flanc droit, de fatiguer les Franais
par une guerre d'escarmouches et de surprises, de les obliger 
combattre toujours, sans jamais leur offrir l'occasion de vaincre. Le
commandement de cette deuxime arme, rserv d'abord au gnral Lavrof,
serait confi finalement  l'imptueux Bagration; une troisime, sous
Tormassof, se tiendrait en rserve et serait utilise suivant les
circonstances. C'tait dans cet ordre que l'on comptait affronter la
guerre dfensive, sans prjudice des efforts  tenter, au dbut des
hostilits, pour entamer momentanment le duch de Varsovie ou la Prusse
orientale et dconcerter l'adversaire par cette rapide incursion[290].

[Note 290: _Mmoires de Wolzogen_, 77-79.]

Dans leur groupement nouveau, les armes russes remettaient en ligne
sous une autre forme les deux cent cinquante  deux cent quatre-vingt
mille hommes que le Tsar avait mobiliss ds le dbut de l'anne.
C'tait  peu prs tout ce qu'il pouvait opposer  l'invasion, oblig
qu'il tait de maintenir des corps assez importants en face de la Perse,
dans le Caucase, sur le littoral de la mer Noire, dans le pays des
Cosaques et en Finlande. Pour accrotre les forces disponibles, il n'y
avait qu'un moyen: achever la guerre de Turquie, reprendre ainsi la
libre disposition des troupes que Kutusof commandait sur le Danube et
qui se montaient encore, malgr les distractions opres,  plus de
quarante mille hommes. Alexandre s'y employait activement, s'efforait
de prcipiter  leur terme les ngociations avec la Porte et voyait dans
cette oeuvre de diplomatie le complment indispensable de ses mesures
stratgiques.

Pour amener les Turcs  la paix, il se rsignait  de nouveaux
sacrifices. En janvier et fvrier, il avait voulu se faire cder les
Principauts entires pour en repasser la majeure partie  l'Autriche,
qu'il esprait sduire. conduit  Vienne, il renonait  trafiquer des
deux provinces, consentait  restituer aux Turcs ce qu'il avait offert
aux Autrichiens, c'est--dire la Valachie entire et une moiti de la
Moldavie, en gardant toujours pour lui la Bessarabie et la portion du
territoire moldave comprise entre le Pruth et le Sereth. Rsolu 
ngocier sur ses bases, il se mit en qute d'un intermdiaire qui pt
instruire officieusement la Porte de ses concessions et les faire
valoir, prparer et mnager un accord. L'ide lui vint de s'adresser 
l'Angleterre: prjugeant son rapprochement avec elle, il lui fit
demander par communication secrte de le traiter d'avance en alli et de
le servir  Constantinople, o Pozzo di Borgo travaillait dj depuis
une anne  lui assurer le bon vouloir de la mission britannique. Le
cabinet de Londres se prparait  accrditer auprs du Sultan un
ministre, M. Liston, en place d'un simple charg d'affaires;  la
sollicitation d'Alexandre, Liston fut charg de transmettre et d'appuyer
les propositions de la Russie[291]. Il devait arriver  son poste vers
la fin d'octobre; c'tait alors que la ngociation s'entamerait,
aboutirait peut-tre, et dbarrasserait le Tsar de l'importune
diversion. La paix avec les Turcs aurait en outre l'avantage d'amliorer
les relations avec l'Autriche et conduirait peut-tre  obtenir de cette
puissance,  dfaut d'un concours sur lequel il ne fallait plus compter,
une neutralit strictement garantie.

[Note 291: Ce fait a t rvl par Alexandre lui-mme  l'envoy
sudois Loewenhielm. Correspondance indite de Loewenhielm, mars  mai
1812; archives du royaume de Sude.]

Sentant que le principal effort de la diplomatie russe se tournait vers
l'Orient, Napolon s'appliquait  le contrecarrer. Ds le 14 septembre,
il faisait insinuer aux Turcs qu'un accommodement avec leur ennemi
serait dsormais une dfaillance sans excuse, car le secours tait
proche. Sans leur dire encore que sa rupture avec Alexandre devenait
invitable, il ne leur dfendait pas de le croire: Si le Divan,
crivait Maret  Latour-Maubourg, tait persuad que la guerre aura
lieu, et s'il faisait, d'aprs cette opinion, de nouveaux efforts pour
la continuer lui-mme avec vigueur, ne dtruisez point ses dispositions
et laissez-lui penser tout ce qui pourra donner plus d'nergie  ses
oprations militaires. Le 21 septembre, Latour-Maubourg tait invit 
renouveler la demande faite au printemps,  rclamer l'envoi en France
d'un plnipotentiaire ottoman, avec mission de ngocier un arrangement
et un accord d'oprations.

Pour effacer toute trace de msintelligence, Napolon descend aux plus
petits moyens. Au temps de l'intimit avec Alexandre, il avait nglig
de rpondre  la lettre par laquelle le sultan Mahmoud lui avait notifi
son avnement, et ce manque de procds avait fait  l'orgueil musulman
une cuisante blessure. Aujourd'hui, si l'on revient  Constantinople sur
cet incident, Latour-Maubourg pourra dire que l'Empereur a parfaitement
rpondu au message du Sultan, qu'il lui a crit de Vienne pendant la
dernire campagne, mais que la lettre est tombe sans doute aux mains de
partis ennemis ou s'est gare au milieu du dsordre insparable d'une
grande guerre.  l'appui de cette fable, le charg d'affaires prsentera
un duplicata de la lettre soi-disant perdue, une pice qu'on lui expdie
de Paris pour les besoins de la cause. Dans cette copie d'un original
qui n'a jamais exist, l'Empereur s'astreint  toutes les formules de la
phrasologie orientale; il dit  Mahmoud: Je prie Dieu, trs haut, trs
excellent, trs puissant, trs magnanime et invincible empereur, notre
trs cher et parfait ami, qu'il augmente les jours de Votre Hautesse et
les remplisse de gloire et de prosprit, avec fin trs heureuse[292];
et il exprime le voeu de voir l'union des deux empires, qui fut
l'ouvrage des sicles, redevenir inaltrable.

[Note 292: Archives des affaires trangres, Turquie, 222.]

S'tant promis pareillement de reprendre les pourparlers avec
l'Autriche, la Prusse et la Sude, il n'y mettait aucune prcipitation,
car il craignait toujours que des liaisons positives et difficiles 
cacher n'avertissent la Russie de ses volonts hostiles. Ayant dcid en
principe de faire traner jusqu'en janvier 1812 la conclusion de ses
alliances avec les deux cours germaniques, il ne recommenait pas mme 
poser des jalons, s'en tenait avec l'Autriche aux paroles changes
pendant les premiers mois de l'anne, dfendait toujours  la Prusse
d'armer, ft-ce mme en sa faveur, l'invitait durement  n'attirer
l'attention sur elle par aucune dmarche inconsidre,  ne point se
mler, humble et faible qu'elle tait,  la querelle des grands. Quant 
la Sude, dont il craignait encore plus les emportements, il entendait
ne la mander qu' la dernire heure; apprenant que Bernadotte continuait
 rassembler des troupes par provision et  tout vnement, il blmait
ces mesures, conseillait imprieusement de les suspendre[293]. Il
voulait que depuis la Baltique jusqu'au Danube, personne ne bouget qu'
son commandement:  Vienne,  Berlin,  Stockholm, on devait attendre
patiemment l'heure de sa bienveillance, sans chercher  la devancer,
sans donner l'alarme  Ptersbourg par un empressement inopportun. Mais
ce systme de mnagements perfides envers la Russie lui prparait
d'assez srieux mcomptes, l'exposerait  manquer des alliances
insuffisamment prpares. Si l'Autriche montrait un calme relatif, les
deux autres tats s'agitaient, l'un par ambition et malaise, l'autre par
peur, et ne se jugeaient plus en position d'attendre. Les nonchalances
voulues de notre politique, ses lenteurs calcules, vont nous mettre en
pril de perdre la Prusse; dj, elles nous ont alin de nouveau la
Sude, qui recommence  se dtacher de nous et  s'chapper de notre
orbite.

[Note 293: _Corresp._, 17916.]



II

Depuis l'arrt de la ngociation entame avec la Sude au printemps et
dans laquelle Napolon avait offert la Finlande  qui lui demandait la
Norvge, Bernadotte avait renouvel quelques allusions  l'objet de ses
rves. Comme l'Empereur continuait  faire la sourde oreille, il s'tait
tu: dsesprant  peu prs d'obtenir de la France ce qui lui tenait au
coeur, comprenant que dans tous les cas Napolon ne lui laisserait
jamais dicter les conditions de l'alliance, se jugeant par cela mme
mconnu et dlaiss, il revenait insensiblement  l'ide qui rpondait
le mieux  ses rancunes personnelles, celle de demander la Norvge au
Tsar et d'en faire le prix d'un accord actif avec la Russie.

Une circonstance d'ordre intime contribuait alors  l'isoler de la
France. La princesse royale allait le quitter, n'ayant pu s'habituer 
vivre dans le pays o elle devait rgner. Son Altesse prit d'ennui,
crivait un diplomate[294].  Stockholm, elle n'avait su ni s'occuper,
ni plaire; ses journes s'coulaient dans une oisivet boudeuse, et les
soires, o les dames de la cour avaient conserv l'habitude de filer en
devisant paisiblement, lui paraissaient d'une insupportable longueur. Sa
seule ressource tait la compagnie d'une dame franaise, sa grande
matresse et sa confidente, madame de Flotte, qui s'ennuyait plus
qu'elle, et dont les dolances achevaient d'assombrir son humeur. Puis,
il y avait entre elle et le couple royal des froissements, des heurts:
la jeune femme ne pouvait comprendre qu'il existt encore dans le monde
une cour o l'on n'et pas adopt, en ce qui concernait la manire de
passer le temps, le train de vie et jusqu'aux heures des repas, la mode
de Paris, et la violence qu'on lui demandait de faire  ses gots,  ses
usages, achevait de lui faire prendre en horreur le sjour de
Stockholm[295].  la fin, n'y pouvant plus tenir, elle allgua une
raison de sant pour s'loigner, annona l'intention de faire une cure 
Plombires et partit pour la France en dplacement d't. Cette
villgiature devait durer douze ans[296]. Privant Bernadotte de la
compagne qui mettait auprs de lui un rappel vivant de la patrie, elle
le laissait plus expos aux influences ennemies.

[Note 294: Alquier  Champagny, 20 mars 1811.]

[Note 295: Correspondance de Tarrach, 31 mai.]

[Note 296: Voy. l'ouvrage sur _Dsire, reine de Sude et de
Norvge_, par le baron HOSCHILD, p. 62.]

Nanmoins, si sa pense recommenait  incliner vers la Russie, cette
volution ne se manifestait encore par aucun signe extrieur: entre les
deux courants qui se la disputaient, sa politique restait en apparence
stationnaire.  cette heure, il semblait que sa grande occupation ft
toujours de soigner sa popularit; jamais on ne l'avait vu plus affable,
plus port  riger la banalit en systme. Pour attnuer le fcheux
effet produit sur les dames de la socit par le dpart de la princesse,
il leur faisait la cour  toutes, rparait par ses empressements les
ddains de sa femme et se montrait aimable pour deux[297]. Il continuait
aussi  visiter les provinces et ne perdait pas une occasion d'prouver
son prestige. Des troubles clataient-ils quelque part, il accourait au
plus vite, et  sa vue tout rentrait dans l'ordre: il stupfiait et
domptait la rvolte par ce qu'il appelait lui-mme son loquence
fulminante[298].

[Note 297: Correspondance de Tarrach, 7 juin.]

[Note 298: Alquier  Maret, 25 juin 1811.]

Lorsque aprs ces exploits il retournait au chteau de Drottningholm, o
la cour passait l't, il faisait les dlices[299] du vieux roi, qu'il
honorait dans sa dcrpitude; la Reine raffolait de lui: sa verve, ses
beaux contes amusaient tout le monde; sa prsence mettait l'entrain,
l'animation, dans le noble et froid palais o la vie se passait
maintenant en socit depuis le matin jusqu'au soir[300]. Cependant,
sous cette apparence de srnit, d'enjouement mme, son esprit inquiet
et toujours en travail fermentait de plus en plus; ses convoitises
dues s'exaspraient, se tournaient contre la France en une aigreur qui
finirait tt ou tard par dborder.

[Note 299: Correspondance de Tarrach, 19 juin.]

[Note 300: Correspondance de Tarrach, 19 juin.]

Il se contraignait encore,  la vrit, avec notre envoy, et mme
raffinait envers lui ses prvenances; il avait offert au baron Alquier
une maison de campagne tout prs de Drottningholm, afin que l'on pt se
voir plus facilement et voisiner; il le visitait souvent, s'invita un
jour  dner chez lui, et cette runion, pleine de gaiet et d'accord,
fit vnement dans la socit de Stockholm[301]. Mais ces fallacieuses
attentions, par lesquelles le ministre franais se laissait encore
blouir et leurrer, n'taient qu'un moyen d'endormir sa vigilance, de
lui faire oublier les infractions  la rgle continentale qui se
commettaient de toutes parts.

[Note 301: _Id._]

N'attendant plus grand'chose de la France, Bernadotte tait plus rsolu
que jamais  ne point faire violence, pour nous complaire, aux intrts
et aux commodits de son peuple. En ralit, malgr ses promesses cent
fois ritres, aucune mesure srieuse n'avait t prise contre le
commerce anglais. Si l'hiver, en suspendant la navigation, avait quelque
peu ralenti les rapports, le retour de la belle saison, en rouvrant la
Baltique, facilitait de nouveau les transactions prohibes et leur
rendait libre cours. Sur vingt points de la cte, la contrebande se
pratiquait au grand jour: la Sude se rendait de plus en plus accessible
et permable aux produits anglais, qui la traversaient pour s'couler en
Russie ou s'infiltrer en Allemagne. Entre les deux tats officiellement
en guerre, pas un coup de canon n'avait t chang. L'escadre
britannique, qui faisait sa tourne annuelle dans la Baltique, trouvait
dans les les sudoises toute espce de facilits pour se rafrachir et
se ravitailler. Entre elle et le grand port de Gothenbourg, devant
lequel elle croisait de prfrence, c'taient d'tranges contacts, un
change continuel de messages: les officiers anglais venaient  terre et
se dguisaient  peine pour paratre dans la ville. Tout dnotait chez
les autorits sudoises une connivence avec nos ennemis ou du moins une
scandaleuse tolrance.

Instruit de ces faits, Napolon s'en plaignit vivement. Bien qu'il n'et
jamais attendu de la Sude une docilit exemplaire, l'insubordination de
cet tat lui semblait passer toute limite: Cette cour va trop loin,
inscrivait-il en marge d'un rapport[302]. Plusieurs notes furent
rdiges sous ses yeux et adresses au charg d'affaires sudois; elles
taient pres, svres, rcapitulaient fortement nos griefs, demandaient
rparation pour le pass et garantie pour l'avenir[303].
Indpendamment des relations avec l'ennemi, elles se plaignaient de
svices exercs sur des matelots franais en Pomranie: ce coin de
terre, o l'Angleterre pourrait reprendre pied en Allemagne, attirait
spcialement l'attention de l'Empereur. Toutefois, si acerbe que ft
l'expression de son mcontentement, il avait soin d'y conserver certaine
mesure. Trop inflexible sur son systme, trop jaloux de ses droits pour
fermer les yeux sur d'incessantes contraventions, il tenait cependant 
ne pas rompre avec la Sude,  ne point l'loigner de lui
dfinitivement, afin de pouvoir la ressaisir  temps et la tourner
contre la Russie. Il gardait donc, jusqu'en ses colres, quelque
retenue, et vitait de jeter entre les deux cours l'irrparable.

[Note 302: Archives des affaires trangres, Sude, 296.]

[Note 303: Note du 19 juillet 1811. Archives des affaires
trangres, Sude, 296.]

Malheureusement, le ministre imprial  Stockholm, rappel enfin  la
clairvoyance et subitement revenu de son optimisme, ne devait pas imiter
cette modration relative; le serviteur allait se montrer plus dur, plus
exigeant que le matre. Lorsque M. Alquier eut appris par les rapports
des consuls et par de multiples renseignements qu'on s'tait jou de
lui, lorsqu'il sut,  n'en pouvoir douter, que partout les lois de
blocus taient effrontment violes, sa colre fut d'autant plus vive
que ses illusions tombaient de plus haut: furieux d'avoir t pris pour
dupe, il fit de nos dmls avec la Sude sa querelle personnelle. Non
content de tmoigner par un brusque changement d'attitude, par des
manires impolies et grossires, son mpris et sa colre, il fit plus et
se dcida spontanment  une dmarche d'une extrme gravit. De son
chef, sans y avoir t invit ou autoris par son gouvernement, il
rdigea et adressa au baron d'Engestrm une note crite, une missive
furibonde, o nos griefs taient repris et comments avec une virulence
tout  fait en dehors du ton diplomatique. Ce rquisitoire ne se bornait
pas  taxer de fourberie et de mensonge les gouvernants actuels de la
Sude; il les accusait de trahir l'intrt public et leur prsageait le
pire destin: une rvolution vengeresse avait chti les fautes de leurs
prdcesseurs; le retour  une politique misrable aurait pour
infaillible effet de replacer le gouvernement sudois dans la situation
qui a produit la catastrophe du dernier Gustave[304].

[Note 304: Archives des affaires trangres, Sude, 296.]

Aucun homme de coeur, aucun ministre soucieux de la dignit nationale
n'et tolr ces menaces. M. d'Engestrm, sortant de son naturel placide
et larmoyant, rendit outrage pour outrage.  la diatribe franaise, il
rpondit par une note dans laquelle il prenait violemment  partie notre
ministre et l'accusait, dans les termes les moins mnags, de brouiller
 dessein les deux cours, pour quitter une rsidence qui lui dplaisait.
Le climat de ce pays-ci, lui disait-il, peut bien vous tre contraire,
vous pouvez former des voeux pour avoir une autre destination, mais il
n'y aurait pas de loyaut  provoquer votre changement par des
assertions dnues de preuves... Ceux qui pourraient avoir la coupable
pense de provoquer la discorde finiraient toujours par tre dmasqus.
En terminant, il protestait contre un crit qui, en attaquant l'honneur
national, offrait l'exemple de la violation la plus inoue du droit des
gens[305].

[Note 305: _Id._]

Devant cette rplique, l'indignation et la colre d'Alquier n'eurent
plus de bornes; il refusa de recevoir la note sudoise, la renvoya 
son auteur et rompit avec lui toutes relations. Quelques jours aprs, le
25 aot, il provoquait une explication avec le prince royal. Celui-ci ne
la lui refusa point: il cherchait lui-mme une occasion de dire au
reprsentant de la France tout ce qu'il avait sur le coeur, de publier
et de crier ses griefs: la rencontre de ces deux hommes, galement
enfivrs de passion et de haine, devait invitablement aboutir  un
choc violent: ce fut l'explosion de l'orage.

La conversation dbuta pourtant sur un mode assez doux. Bernadotte
convint que la rponse de M. d'Engestrm tait raide; il ajouta mme,
par un aveu inattendu, qu' la place de M. Alquier il et fait comme lui
et refus de recevoir la pice. Mais bientt, avec acrimonie, il se
plaignit de tous les agents franais, consuls ou autres, tablis en
Sude;  l'entendre, parmi ces hommes passionns ou calomnieux, il
n'en tait pas un qui ne chercht, par des motifs plus ou moins
avouables,  envenimer les discussions,  tendre les rapports,  le
dnigrer personnellement aux yeux de l'Empereur; c'tait d'eux que lui
venaient tous les traits dont il tait continuellement harcel, qui ne
lui laissaient aucun repos et lui faisaient l'existence insupportable:
Il est bien extraordinaire, dit-il, qu'aprs avoir rendu d'aussi grands
services  cette France, j'aie continuellement  me plaindre de ses
agents.

Alquier commenait de son ct  s'chauffer; il finit par dire: Vous
vous plaignez trangement de cette France, Monseigneur; si vous l'avez
bien servie, il me semble qu'elle vous a bien rcompens, et j'oserai
maintenant vous demander ce que vous avez fait pour elle depuis votre
arrive en Sude, si l'influence de la France s'est accrue par votre
avnement, quelle preuve d'intrt ou de dvouement vous avez donne 
l'Empereur depuis prs d'une anne... Vous prodiguez aux Anglais toutes
les ressources que votre pays peut offrir, et vous n'avez rien voulu
faire en faveur de la France.

Bernadotte essaya d'abord assez faiblement de dfendre sa conduite. Tout
 coup, ddaignant de se justifier et dcouvrant le fond de sa pense,
il s'cria: Au reste, je ne ferai rien pour la France, tant que je ne
saurai pas ce que l'Empereur veut faire pour moi, et je n'adopterai
ouvertement son parti que lorsqu'il se sera li avec nous par un trait;
alors je ferai mon devoir. Au surplus, je trouve un ddommagement et ma
consolation dans les sentiments que m'a vous le peuple sudois. Le
souvenir du voyage que je viens de faire ne s'effacera jamais de mon
coeur. Sachez, monsieur, que j'ai vu des peuples qui ont voulu dtacher
mes chevaux et s'atteler  ma voiture. En recevant cette preuve de leur
amour, je me suis presque trouv mal. J'avais  peine la force de dire
aux personnes de ma suite: Mais, mon Dieu! qu'ai-je fait pour mriter
les transports de cette nation, et que fera-t-elle donc pour moi
lorsqu'elle me sera redevable de son bonheur? J'ai vu des troupes
invincibles dont les hourras s'levaient jusqu'aux nues, qui excutent
leurs manoeuvres avec une prcision et une clrit bien suprieures 
celles des rgiments franais, des troupes avec lesquelles je ne serai
pas oblig de tirer un seul coup de fusil,  qui je n'aurai qu' dire:
En avant, marche! des masses, des colosses qui culbuteront tout ce qui
sera devant eux.

--Ah! c'en est trop, interrompit Alquier; si jamais ces troupes-l ont
devant elles des corps franais, il faudra bien qu'elles nous fassent
l'honneur de tirer des coups de fusil, car assurment elles ne nous
renverseront pas aussi facilement que vous paraissez le croire.
_Bernadotte_: Je sais fort bien ce que je dis, je ferai des troupes
sudoises ce que j'ai fait des Saxons, qui, commands par moi, sont
devenus les meilleurs soldats de la dernire guerre.

Sans relever cette normit, Alquier glissa quelques observations sur
l'inutilit qu'il y avait pour la Sude  armer prsentement: Je suis
au contraire, lui dit le prince, plus rsolu que jamais  lever de
nouvelles troupes. Le Danemark a cent mille hommes sous les armes, et
j'ignore s'il n'a pas quelque dessein contre moi. D'ailleurs, je dois me
prmunir contre l'excution du projet entam par l'Empereur aux
confrences d'Erfurt pour le partage de la Sude entre le Danemark et
la Russie. Il ajouta que cet avis lui avait t donn de Ptersbourg
par des femmes, qui savaient et lui crivaient tout....--Mais je
saurai me dfendre, reprenait-il avec exaltation; _il_ me connat assez
pour savoir que j'en ai les moyens. Les Anglais ont voulu se montrer
exigeants avec moi; eh bien, je les ai menacs de mettre cent corsaires
en mer, et  l'instant ils ont baiss le ton.

Ces fanfaronnades n'taient que le dbut d'une sortie plus
extraordinaire que tout le reste. Au surplus, dit le prince, quels que
soient mes sujets de plainte contre la France, je suis nanmoins dispos
 faire tout pour elle dans l'occasion, quoique les peuples que je viens
de voir ne m'aient demand que de conserver la paix,  quelque prix que
ce pt tre, et de rejeter tout motif de guerre, ft-ce mme pour
recouvrer la Finlande, dont ils m'ont dclar qu'ils ne voulaient pas.
Mais, monsieur, qu'on ne m'avilisse pas, je ne veux pas tre avili,
j'aimerais mieux aller chercher la mort  la tte de mes grenadiers, me
plonger un poignard dans le sein, me jeter dans la mer la tte la
premire, ou plutt me mettre  cheval sur un baril de poudre et me
faire sauter en l'air!

Tandis que le prince, roulant des regards furibonds, profrait ces
extravagances, la porte de son cabinet s'tait ouverte; son jeune fils,
g de douze ans, avait franchi le seuil et fait quelques pas dans la
pice. S'apercevant de cette entre, mnage ou non, Bernadotte y vit
l'occasion d'un grand jeu de scne; il s'lana vers l'enfant, et
s'emparant de lui d'un geste thtral: Voil mon fils, dit-il, qui
suivra mon exemple; le feras-tu, Oscar?--Oui, mon papa.--Viens que je
t'embrasse, tu es vritablement mon fils. Alquier ajoute dans son
rapport: Pendant cette scne si honteuse et si folle, le prince, agit
par la plus forte motion, avait tous les dehors d'un homme en dmence.
J'avais tent plusieurs fois de me retirer, et toujours il m'avait
retenu. J'tais enfin parvenu  la porte du cabinet, lorsqu'il me dit:
J'exige de vous une promesse, c'est que vous rendrez compte exactement
 l'Empereur de cette conversation.--Je m'y engage, puisque Votre
Altesse Royale le veut absolument. Je viens de le faire, Monseigneur,
et je prie Votre Excellence de croire que j'ai fidlement tenu
parole[306].

[Note 306: Alquier  Maret, 26 aot 1811. Cette dpche est
consacre au compte rendu de la conversation et aux conclusions qu'en
tire notre ministre. Divers extraits en ont t cits et analyss par
BIGNON, X, 177-179; GEFFROY, _Revue des Deux Mondes_ du 1er novembre
1855, et THIERS, XIII, 217-219.]

Les derniers mots du prince n'taient-ils qu'une suprme bravade? 
l'encontre de ce qu'il paraissait dsirer, esprait-il qu'Alquier
tairait une partie de la conversation et ne le montrerait pas dans
l'garement de sa colre? Au contraire, nourrissait-il encore le fol
espoir d'arracher  l'Empereur, par la violence et la menace, cette
promesse d'un grand avantage territorial, ce don de la Norwge qui
tardait tant  venir? Quoi qu'il en soit, ses allusions ritres ne
permettent aucun doute sur la cause primordiale du ressentiment qui
avait dtermin en lui cet accs de dlirante fureur. Si nos exigences
en matire commerciale, si les tracasseries d'Alquier l'avaient
fortement irrit, c'tait surtout le ddaigneux silence oppos par
l'Empereur  ses requtes,  ses avances, c'tait cette manire de le
traiter en personnage suspect et ngligeable, qui avait particulirement
ulcr son amour-propre et du ses convoitises: il reprochait moins 
la France de lui trop demander que de ne lui avoir rien accord encore:
sa rage tait surtout celle du solliciteur conduit ou du moins
indfiniment ajourn.

Dans l'esclandre survenu  Stockholm, Napolon sut faire la part des
responsabilits respectives. Engestrm dans sa note, Bernadotte dans son
langage avaient port un dfi  toutes les convenances, mais Alquier
s'tait attir ces rpliques par son attitude agressive; c'tait lui qui
avait pris l'initiative d'un scandaleux dbat. Napolon ne voulut pas le
dsavouer publiquement et le disgracier, car la note ministrielle
sudoise avait en quelque sorte interverti les torts; il comprit
toutefois que le maintien de ce ministre  Stockholm devenait
impossible; il l'en fit prestement et discrtement dguerpir.

Au reu du rapport relatant la conversation du 25 aot, le duc de
Bassano invita le baron par retour du courrier  remettre le service
entre les mains d'un charg d'affaires,  plier bagage,  quitter son
poste sans prendre cong ni voir personne,  repasser le Sund et 
changer la lgation de Stockholm contre celle de Copenhague: ce
transfert tait une demi-satisfaction donne  la Sude, outrage dans
la personne d'un de ses ministres.

Quant  Bernadotte, si las que ft l'Empereur de ses incartades, si
dgot qu'il ft du personnage, il ddaigna de relever ses paroles et
le jugea au-dessous de sa colre. Une fois de plus, il se borna  se
dtourner de lui comme d'un esprit incohrent, troubl de vaines
agitations, malade d'ambition et d'orgueil,  traiter par l'isolement.
Il fit mander au charg d'affaires, M. Sabatier de Cabre, de se
conformer au systme qui avait t recommand en vain  Alquier et qui
consistait  viter avec le prince toute conversation politique.
Quelques semaines aprs, formulant plus rigoureusement l'interdit, il
crivait au ministre des relations extrieures: Vous ferez connatre au
charg d'affaires, dans ses instructions, que je lui dfends de parler
au prince royal; que, si le prince l'envoie chercher, il doit rpondre
que c'est avec le ministre qu'il est charg de traiter. Il doit garder
avec le prince royal le plus absolu silence, ne pas mme ouvrir la
bouche. Seulement, si le prince se permettait de s'chapper en menaces
contre la France, comme cela lui est dj arriv, le charg d'affaires
doit dire alors qu'il n'est pas venu pour couter de pareils outrages et
qu'il se retire[307].

[Note 307: _Corresp._, 18233.]

M. de Cabre ne se trouva pas dans le cas de pousser les choses aussi
loin, et mme Bernadotte lui fit au sujet d'une entente possible, d'un
gage qui le rassurerait sur les intentions de l'Empereur, quelques
insinuations laisses sans rponse; mais on peut croire qu'elles ne
trahissaient plus chez leur auteur que de fugitives hsitations. En
fait, c'tait vers Alexandre que ses regards se tournaient dsormais:
sans entrer encore en matire avec lui et sans parler d'alliance, il lui
adressait de plus significatifs sourires, cajolait davantage son
envoy[308]; il se rouvrait ainsi le chemin de Ptersbourg; pour s'y
jeter dlibrment, il attendait qu'un acte de violence trop facile 
prvoir de la part de l'Empereur lui servt d'excuse auprs de ses
futurs sujets et levt les derniers scrupules de la nation.

[Note 308: Voy. les dpches du baron de Nicolay, charg d'affaires
russe; archives Woronzof, t. XXII, pages 427 et suiv.]

Napolon apercevait ce changement de direction, mais ne s'en inquitait
pas outre mesure. Son illusion tait toujours de croire qu'il n'aurait
pas besoin de s'entendre avec le prince pour disposer de la Sude; que
celle-ci lui reviendrait spontanment, au jour de la grande explosion;
qu'alors l'espoir de reconqurir la Finlande porterait la nation tout
entire au-devant des intentions du gouvernement[309], et que
Bernadotte, entran malgr lui, n'aurait plus qu' se faire le soldat
de l'ide nationale. En un mot, Napolon s'imaginait que s'il
rencontrait aujourd'hui les Sudois contre lui avec l'Angleterre, il les
retrouverait avec lui contre la Russie, pourvu qu'il ne leur rendt pas
ce retour trop difficile par une scission clatante. De l, dans ses
rapports officiels avec leur gouvernement, de nouvelles alternatives de
rigueur et de longanimit. Parfois, en prsence d'actes attestant une
partialit honte pour le commerce et la cause britanniques, la
patience lui chappe: il songe  svir,  faire occuper la Pomranie,
thtre des principales infractions,  lancer des notes fulminantes qui
constitueront l'tat de guerre[310]: puis, il se ravise, impose silence
 ses ressentiments, laisse s'accumuler ses griefs, se rservant d'en
faire masse plus tard et de demander aux Sudois  titre de rparation,
en mme temps qu'il leur offrira son alliance et leur promettra la
Finlande, le droit d'occuper la Pomranie et d'y faire lui-mme la
police.

[Note 309: Maret  Alquier, 17 juillet 1811.]

[Note 310: _Corresp._, 18233.]

Sa querelle avec eux ne dgnrait donc pas en rupture ouverte,
n'augmentait pas ostensiblement les complications de l'heure prsente et
passait  peu prs inaperue. Il en tait autrement d'une crise survenue
soudain en Allemagne. L, un bruit d'armes retentissait, grossissait
sans cesse, mettait l'Europe en moi; la Prusse se levait d'un subit
lan; folle de terreur, croyant qu'on en voulait  son existence, elle
semblait saisie d'un vertige de guerre, et ce belliqueux coup de tte
jetait le trouble dans le jeu des deux empereurs, en risquant de les
mettre prmaturment aux prises.




CHAPITRE VIII

LES TRIBULATIONS DE LA PRUSSE.


Affolement de la Prusse: projet d'extermination qu'elle suppose 
l'Empereur.--Pice fausse.--Hardenberg se jette dans les bras de la
Russie et cherche  l'attirer en Allemagne.--Lettre au Tsar.--Envoi de
Scharnhorst.--Armements illicites et prcipits: explication donne 
l'Empereur.--Napolon ne veut pas dtruire la Prusse; caractre spcial
de l'alliance qu'il compte lui imposer.--L'insoumission de la Prusse
drange toutes ses combinaisons.--Premires remontrances.--Napolon
dtruira la Prusse s'il ne peut obtenir d'elle un dsarmement complet et
une obissance sans rserve.--Continuation des armements.--Mobilisation
dguise.--Ouvriers-soldats.--Mise en demeure catgorique.--Soumission
apparente.--Crdulit de Saint-Marsan.--Tout le monde ment 
l'Empereur.--La Prusse en surveillance.--Rapports attestant la
continuation des travaux et des appels.--Nouvelles sommations.--La
Prusse  la torture.--Incident Blcher.--Suprme exigence.--Napolon
fait en mme temps ses propositions d'alliance.--Affres de la
Prusse.--Retour de Scharnhorst: rsultats de sa mission.--Entrevues
mystrieuses de Tsarsko-Selo; Alexandre blme les agitations et les
imprudences de la Prusse.--Modification du plan russe.--La convention
militaire.--Affreuses perplexits de Frdric-Guillaume.--Motifs qui le
poussent  subir l'alliance franaise.--Suprme espoir du parti de la
guerre.--L'ide fixe du Roi.--Recours  l'Autriche.--Scharnhorst part
pour Vienne sous un dguisement et un faux nom.--Mission
Lefebvre.--Napolon perd patience; il incline plus fortement  dtruire
la Prusse et  faire un terrible exemple.--Victoire des Russes sur le
Danube.--Projet demand au prince d'Eckmhl.--Plan
d'crasement.--Napolon laisse vivre la Prusse parce qu'il constate chez
elle quelque disposition  se soumettre.--La ngociation d'alliance fait
un second pas.--Scharnhorst  Vienne.--Metternich le trompe d'abord et
l'conduit ensuite.--Dception finale.--La Prusse aux pieds de
l'Empereur.--Ouvertures de Napolon  Schwartzenberg.--Raisons subtiles
qui dterminent Metternich  hter ses accords avec la France.--Le
partage de la Prusse.--Ractions successives.--Alexandre revient au
systme de la dfensive.--Nesselrode en cong.--Son plan de
pacification.--_La clef de vote_: rle rserv  l'Autriche.--La paix
double d'une coalition latente.--Nesselrode est le reflet de
Talleyrand.--Alexandre livre  Nesselrode le secret de son
inflexibilit.--Il comprend l'avantage de tenter ou au moins de simuler
une dmarche de conciliation.--Paix imminente sur le Danube: ncessit
de temporiser.--L'envoi de Nesselrode est annonc et perptuellement
ajourn.--Fausse interprtation de certaines paroles de
l'Empereur.--Mauvaise foi rciproque.--Le frre d'armes
d'Alexandre.--Napolon avoue ses projets belliqueux  l'ambassadeur
d'Autriche.--L'assujettissement de l'Allemagne lui assure le chemin
libre jusqu'en Russie: fatal succs.



I

Avec des alternatives de bonne et de mauvaise foi, la Prusse avait
implor pendant six mois l'alliance franaise. Depuis que l'Empereur
avait cess de lui rpondre, la jugeant trop presse, elle croyait
reconnatre dans ce silence un refus de traiter, l'indice d'une mfiance
impossible  vaincre et de desseins sinistres. L'audace d'un faussaire
l'affermit dans cette erreur. Sa diplomatie avait acquis du
policier-auteur Esmnard, dont nous avons signal les louches trafics et
cont la msaventure, un prtendu mmoire portant la date du 16 novembre
1810 et attribu au duc de Cadore, alors ministre des relations
extrieures; ce mmoire concluait  la ncessit d'anantir totalement
la Prusse, prsente comme dangereuse et incorrigible ennemie. Un examen
attentif de la pice en et dmontr facilement la fausset. Il n'est
pas certain, au reste, que la chancellerie de Berlin l'ait tenue pour
pleinement authentique, mais sans doute l'accueillit-elle comme un cho
des projets qui se tramaient aux Tuileries, comme une pice apocryphe
fabrique sur documents vrais[311]. Rapprochant cette dcouverte du
mutisme dsesprant de l'Empereur, elle arriva  l'affolante conviction
que Napolon avait jug et condamn dfinitivement la Prusse, qu'il
avait rendu contre elle, dans le secret de sa pense, une sentence sans
appel, et qu'il tait rsolu  l'effacer de la carte avant de se porter
contre la Russie.

[Note 311: Voyez sur cette affaire la savante dissertation de M.
Alfred STERN, _Abhandlungen und Ackenstcke zur geschichte der
Preussischer Reformzeit_ (1807-1815), p. 93-113, avec textes  l'appui.
La pice avait t galement livre  Tchernitchef et communique par
lui  sa cour. Volume cit, p. 213-214.]

Pour sauver leur pays, les ministres prussiens ne virent qu'un moyen:
appeler les Russes en Allemagne, en mettant  leur disposition toutes
les ressources de la monarchie, et affronter avec leur assistance une
lutte dsespre. Le parti antifranais l'emporta compltement  Berlin.
Le chancelier Hardenberg, qui avait hsit jusqu'alors et oscill, se
jeta  corps perdu dans l'alliance russe. Il obtint que le Roi crivt
au Tsar, le 16 juillet, pour lui offrir un pacte formel sous la
condition que les armes moscovites s'avanceraient jusqu'au centre de la
Prusse, au moindre signe de danger pour elle:  cet gard, on ne se
contenterait pas d'une esprance, on voulait une certitude: la Prusse
promettait et exigeait des engagements positifs. Le rorganisateur de
l'arme, l'illustre gnral Scharnhorst, partit furtivement pour la
frontire russe: le Tsar fut prvenu de son approche, pri de lui ouvrir
ses tats, de l'appeler  Ptersbourg et d'arrter avec lui un plan de
campagne commun[312].

[Note 312: DUNCKER, _Aus der Zeit Friedrichs der Grossen und
Friedrich-Wilhelms_, III, 365-369.--Voyez aussi l'important ouvrage de
LEHMANN sur _Scharnhorst_, t. II, 350-352.]

En mme temps, pour se mettre en mesure de soutenir l'assaut ou au moins
de succomber avec gloire, le gouvernement prussien donna une impulsion
subite et fivreuse aux armements commencs de longue date: ne tenant
plus aucun compte de la convention limitative de ses forces, il rappela
tous les soldats en cong, tous les _krumpers_ ou jeunes gens qu'une
courte priode de service avait dgrossis et prpars au mtier des
armes: cent mille hommes environ furent runis, le matriel et les
approvisionnements rassembls, les travaux de fortification pousss  la
hte. Tandis que les places du littoral s'entouraient de camps
retranchs, les principaux corps se groupaient  proximit de ces points
d'appui: il y eut  la fois mobilisation et concentration[313].

[Note 313: DUNCKER, 369-370. LEHMANN, 380-84. STERN, _Abhandlungen
und Ackenstcke_, etc., 93-94.]

Comme il fallait gagner du temps et que l'excution du plan belliqueux
demeurait subordonne aux rponses de la Russie, on tchait de
dissimuler ces mesures  l'aide de savants subterfuges. Nanmoins, le
Roi et ses ministres sentaient qu'un si grand mouvement n'chapperait
pas longtemps au regard de l'Empereur; ils essayrent donc de le
justifier provisoirement  ses yeux, en lui donnant pour explication le
contraire de la vrit. Le 26 aot, Hardenberg dit  Saint-Marsan, notre
ministre en Prusse, que le Roi, croyant depuis l'audience du 15 aot 
une rupture entre la France et la Russie et se considrant comme l'alli
dsign de la premire, augmentait ses forces pour nous prter une aide
plus efficace[314]. Ce demi-aveu, doubl d'un hardi mensonge, fut
transmis  Paris dans les premiers jours de septembre: dj, d'autres
avis avaient fait connatre  Napolon l'appel des rserves et
l'acclration des travaux.

[Note 314: DUNCKER, 378. Cf. LEFEBVRE, _Histoire des cabinets de
l'Europe_, V, 139-140.]

De tous les vnements susceptibles de se produire avant son duel avec
la Russie, aucun ne pouvait lui tre plus dplaisant qu'une rsurrection
de la puissance prussienne, se dressant entre lui et l'ennemi 
atteindre. Satisfait de la nullit absolue  laquelle il croyait avoir
rduit la Prusse, il ne songeait point  la dtruire, et le plan qu'il
s'tait trac  lui-mme le 16 aot porte tmoignage de son intention
d'couter cette cour, lorsqu'il jugerait le moment opportun, et de
l'admettre  son service. L'alliance qu'il comptait lui accorder et lui
imposer serait toutefois d'un genre particulier. Il ne demanderait pas 
Frdric-Guillaume une coopration active, la mise  sa disposition
d'armes nombreuses: il se contenterait d'un contingent modeste qu'il
entranerait dans le Nord moins  titre d'auxiliaire que d'otage. Ce
qu'il voulait de la Prusse, c'tait un concours passif, une docilit
inerte. Il lui demanderait de s'ouvrir et de se livrer intgralement 
nos troupes, de se laisser passer sur le corps, de nous abandonner ses
places, ses provinces, ses routes, ses moyens de communication et de
transport, ses ressources de tout genre, avec facult d'en disposer
librement. Sans prtendre  une dpossession dfinitive, Napolon
jugeait qu'une expropriation temporaire importait  la scurit de sa
marche et de ses oprations. En supprimant momentanment la Prusse, il
se mnagerait une surface parfaitement plane et unie, libre d'obstacles
et d'embches, pour aller  la Russie et faire couler jusqu'au Nimen,
comme un fleuve rapide[315], le torrent de ses troupes.

[Note 315: Instructions  Saint-Marsan, DUNCKER, 401.]

En se remettant sur pied, en reprenant consistance et relief, la Prusse
traversait essentiellement ce projet. Napolon ne savait  quoi
attribuer cette audace, mais il jugeait que l'effet en serait
souverainement fcheux, quelle qu'en ft la cause. La Prusse armait-elle
par suite d'un accord avec la Russie et au profit de cet empire: en ce
cas, si nous lui laissions le temps d'achever ses prparatifs, nous
aurions  la combattre l'anne prochaine avant d'aborder l'ennemi
principal, et Napolon, qui mditait une campagne de Russie, et t
dsol d'avoir  recommencer une campagne de Prusse. La cour de Potsdam
armait-elle sans s'tre au pralable concerte avec celle de Russie;
armait-elle simplement par peur, par crainte d'une brusque et tratresse
surprise; tait-elle de bonne foi lorsqu'elle nous offrait ses armes au
prix d'un pacte qui garantirait son existence? En ce cas mme, sa
conduite restait pour nous source d'embarras. Napolon n'aurait que
faire de ces armes qu'on affectait de mettre  ses ordres et dont il
suspecterait toujours la fidlit: elles lui seraient moins un secours
qu'une gne. De plus, si les Prussiens armaient sans s'tre entendus
avec la Russie, celle-ci, en les voyant faire, aurait toutes raisons de
croire qu'ils armaient contre elle et  notre instigation: dans leurs
mouvements, elle verrait l'indice et la preuve de nos dispositions
hostiles: le voile que Napolon s'efforait de tendre devant elle se
dchirerait brusquement, et l'empereur Alexandre ouvrirait probablement
le feu, jetterait ses troupes en Allemagne pour y surprendre les ntres
et celles de nos allis en flagrant dlit de formation. Donc, en
attribuant mme  la conduite des Prussiens l'explication la moins
dfavorable, leur imprudence attaquait doublement les combinaisons de
l'Empereur: elle risquait d'avancer les hostilits et de les reporter en
Allemagne, alors que Napolon tenait  les ajourner et par-dessus tout 
les confiner en Russie.

Mesurant le pril d'un rapide coup d'oeil, il rsolut d'y couper court
par tous les moyens que lui livrait sa puissance. Il sommerait la Prusse
de dsarmer, de se rduire aux effectifs permis; en mme temps, pour la
rassurer, il se rsignerait  entamer plus tt qu'il ne l'et voulu la
ngociation d'alliance. Si la Prusse obissait et mettait bas les armes,
il se conformerait vis--vis d'elle  son plan primitif, lui permettrait
de vivre et l'approprierait  ses desseins. Si elle osait lui rsister
ou essayait de le tromper, il ne lui laisserait pas le temps de
reconstituer ses forces et d'lever au devant de la Russie une premire
ligne de dfense: changeant de systme, il fondrait instantanment sur
elle et la dtruirait; pour se garder un libre passage  travers
l'Allemagne, il arracherait du sol les dbris de la monarchie prussienne
et ferait place nette.

Cet enlvement lui tait facile: l'arme de Davout, les garnisons de
Dantzick, Stettin, Custrin et Glogau, les troupes mobilises du
grand-duch de Varsovie, celles de Saxe et de Westphalie, tenaient plus
troitement bloqu que jamais le royaume suspect: il suffirait d'un
ordre, d'un geste, pour que ce cercle de fer, se rtrcissant
subitement, broyt la Prusse dans une mortelle treinte. Sans doute, ce
serait la guerre avec la Russie, la guerre immdiate et furieuse; mais
l'excution de la Prusse s'oprerait si aisment et avec une telle
promptitude que nos troupes, aprs avoir accompli ce coup de main,
auraient encore le temps de courir sur la Vistule, de s'y dployer avant
que les Russes aient pu sortir de leurs frontires et forcer l'entre de
l'Allemagne: la grande lutte s'engagerait plus tt que ne le souhaitait
l'Empereur, mais au moins le thtre n'en serait-il pas dplac.
Napolon admet maintenant,  titre ventuel et comme pis aller, une
extermination prventive de la Prusse, pour le cas o elle se droberait
aux injonctions qu'il va lui lancer.

Il s'tait transport avec sa cour  Compigne, o il prparait un
voyage en Hollande et dans ses possessions d'outre-Rhin. Le 4 septembre,
le baron de Krusemarck, ministre de Prusse auprs de lui, tait mand
d'urgence  Compigne. D'un ton grave et pntr, le duc de Bassano lui
tint ce langage: L'Empereur dsire sincrement s'unir  la Prusse; il la
veut pour allie, mais rien n'est plus propre  altrer ces heureuses
dispositions que les mesures inconsidres auxquelles on se livre 
Berlin et que Sa Majest ne saurait tolrer. La Prusse commettrait un
vritable suicide si elle provoquait chez l'Empereur une dfiance qui ne
resterait pas inactive. Il n'est qu'un moyen pour elle de se conserver,
c'est de renoncer  tous armements extraordinaires, de regagner ainsi la
bienveillance de l'Empereur et d'en attendre les effets dans une
immobilit absolue.  la mme date, M. de Bassano crivait 
Saint-Marsan de conformer son langage  ces menaantes
remontrances[316].

[Note 316: Maret  Saint-Marsan, 4 septembre. Dans cette dpche, le
ministre des relations extrieures fait le rcit de sa conversation avec
Krusemarck.]

Sept jours aprs, le 13 septembre, sur le vu de nouveaux avis qui lui
montrent la Prusse en pleine activit militaire, Napolon fait expdier
 Saint-Marsan des instructions dcisives. Ce ministre devra mettre le
gouvernement royal en demeure de cesser les travaux de fortification et
de rendre  leurs foyers les soldats rappels; il fournira en mme
temps, comme preuve de nos bonnes intentions, l'assurance formelle que
des pouvoirs vont lui tre expdis  l'effet de commencer la
ngociation d'alliance. Mais il ne donnera  la Prusse que trois jours
pour se replacer en posture pacifique: tout au plus pourra-t-il accorder
quarante-huit heures de grce. Pass ce dlai, s'il n'a pas obtenu
pleine et entire satisfaction, il quittera Berlin et prviendra de son
dpart le marchal prince d'Eckmhl.  ce signal, l'arme de Davout
s'branlera sur-le-champ et tombera de tout son poids sur la capitale et
les provinces prussiennes: Westphaliens, Saxons, Polonais passeront la
frontire en mme temps, s'avanceront sur Berlin par mouvements
concentriques, tandis que nos garnisons de l'Oder, se reliant l'une 
l'autre et faisant chane, fermeront toute retraite au gouvernement
royal, l'empcheront de fuir, l'obligeront  se rendre, et ainsi, sans
que la victime ait eu le temps de jeter un cri et d'appeler  l'aide,
elle prira sur place, et la monarchie du grand Frdric aura cess
d'exister.

Des ordres ventuels furent expdis  Davout,  Jrme; mais en mme
temps une lettre confidentielle de Maret  Saint-Marsan indiquait avec
nettet que l'Empereur, bien rsolu  dtruire la Prusse si elle l'y
obligeait par une attitude quivoque, n'en souhaitait pas moins et trs
vivement que cette extrmit pt tre vite: Vous devez bien
comprendre, disait-elle, que le dsir sincre de l'Empereur est que le
dsarmement soit consenti, que des pouvoirs soient donns pour que la
ngociation de l'alliance s'ouvre, soit  Berlin, soit  Paris; que vous
soyez dans le cas de rester  votre poste et que la Prusse fasse
connatre  la Russie qu'elle dsarme parce qu'elle n'a plus
d'inquitudes sur le maintien de la paix. Cette dclaration de la Prusse
est ncessaire parce que l'un des inconvnients les plus graves du parti
pris par cette puissance est, dans les circonstances actuelles, que la
Russie puisse penser que les armements se sont faits d'accord avec la
France. Il faut que dans trois jours les impressions que les armements
ont pu donner  la Russie soient dissipes, et elles ne peuvent l'tre
que par le dsarmement[317].

[Note 317: Maret  Saint-Marsan, 13 septembre. Divers extraits de la
correspondance de Berlin, conserve aux archives des affaires
trangres, ont t publis par M. STERN, _Abhandlungen und
Acktenstcke_, etc.]

 l'heure o le secrtaire d'tat traait ces lignes, on connaissait
dj  Berlin les observations prsentes  Krusemarck. D'autre part, on
n'avait pas encore reu la rponse d'Alexandre  la demande d'alliance
et de secours effectif. On savait que ce prince avait lu avec motion la
lettre du Roi, mais Scharnhorst attendait toujours sur la frontire,
avec un frmissement d'impatience, un mot qui lui permettrait de se
glisser en Russie. On ignorait si le Tsar allait lui faire signe et le
mander, rgler avec lui l'action commune. Dans cette incertitude, la
Prusse voulut gagner du temps et essaya de ruser; elle rsolut
d'annoncer le dsarmement tout en continuant d'armer.

Par lettre autographe, Frdric-Guillaume fit connatre  Napolon qu'il
renonait  crer quarante-huit bataillons nouveaux et  renforcer les
rgiments de seize hommes par compagnie. Effectivement, cette mesure fut
contremande, mais la mobilisation se poursuivit sous une autre forme.
Les ouvriers employs aux travaux des places,  la cration des camps
retranchs, taient presque tous d'anciens militaires ou de jeunes
soldats non encore rincorpors; on les avait requis pour ce service
d'tat; c'tait un moyen de les avoir sous la main et de pouvoir les
enrgimenter au premier signal. Ce mode d'appel fut maintenu. Tout un
monde de paysans, d'hommes du peuple, continua  s'agglomrer autour des
places,  fourmiller sous les murs de Spandau, de Colberg, de Graudentz
et de Neisse; on les y occupait  rparer les ouvrages,  en construire
de nouveaux,  remuer des terres,  lever des remparts, en les
soumettant dj  la discipline militaire et en les astreignant  des
exercices. La Prusse ressemblait  un vaste atelier, en attendant
qu'elle devnt un camp. Pour se changer en soldats, les travailleurs
n'auraient qu' jeter la pelle et la pioche,  prendre le fusil, 
changer leur blouse contre la capote d'uniforme; en un clin d'oeil,
leurs innombrables quipes se transformeraient en escouades, en
compagnies, en bataillons, et feraient une arme, destine  doubler
celle que la Prusse tait lgalement autorise  tenir sous les
drapeaux[318].

[Note 318: Saint-Marsan  Maret, 26 septembre et 16 octobre 1811;
Saint-Marsan  Davout, 4 octobre 1811, archives des affaires trangres.
Cf. LEUMANN, II, 392-397.]

Cependant la dpche du 13 septembre arrivait  Saint-Marsan et
stimulait son zle. Avec clat, il rclama des mesures efficaces et
compltes, insistant sur la ncessit de cesser les travaux et de
renvoyer les ouvriers, ce qui arrterait effectivement la mobilisation.
Il ne dissimula pas que la Prusse, en dclinant nos demandes,
s'exposerait  prir[319].

[Note 319: Maret  Saint-Marsan, 13 septembre 1811. Cf. STERN,
340-342.]

La crise devenait aigu, l'embarras des Prussiens horrible. Ils avaient
appris depuis peu de jours que Scharnhorst avait enfin reu
l'autorisation de franchir la frontire et de s'acheminer trs
mystrieusement vers Ptersbourg;  cette heure, il confrait sans doute
avec le Tsar, il emportait peut-tre la promesse d'une coopration sans
rserve. Quand on semblait si prs de s'entendre avec les Russes et de
pouvoir compter sur leur arrive, il en et par trop cot au Roi et 
Hardenberg de se livrer  discrtion; ils prolongrent le jeu infiniment
dangereux qui consistait  promettre sans tenir. Hardenberg dclara que
le Roi se soumettait  tout; on raconta  Saint-Marsan, on publia
qu'ordre avait t donn pour l'abandon des travaux et le licenciement
des hommes. En fait, les travaux furent suspendus  Spandau, ville
situe aux portes de Berlin et sous l'oeil de la lgation franaise; sur
tous les points o la vue de notre reprsentant ne pouvait s'tendre,
ils continurent avec un redoublement d'ardeur, par la main
d'ouvriers-soldats. Mais Saint-Marsan avait la confiance facile et la
crdulit opinitre; charm de ce qui se passait  Spandau, il conclut
d'un fait isol  une mesure d'ensemble, annona que la Prusse rentrait
dans l'ordre, resta  son poste, reprit avec Hardenberg et le comte de
Goltz, ministre des affaires trangres, de cordiaux rapports. Le public
de Berlin, qui avait senti planer dans l'air un grand danger, vit avec
joie s'loigner l'orage, et la capitale prussienne, aprs quelques jours
d'angoisse et de fivre, retomba  sa morne langueur[320].

[Note 320: Saint-Marsan  Maret, 21, 24 et 26 septembre. Cf STERN,
342-346.]

 Berlin comme  Ptersbourg, comme partout, notre diplomatie se
laissait abuser: il tait moins facile de tromper l'Empereur. Tenant 
savoir si les actes rpondaient aux paroles, il mit la Prusse en
surveillance. Pour l'pier, il disposait de multiples moyens. Stettin,
Custrin, Glogau, taient trois observatoires dsigns: les commandants
de ces places furent invits  s'armer de vigilance,  examiner
minutieusement ce qui se passait autour d'eux. Une dpche circulaire
prescrivit  nos consuls de Colberg, Stettin, Dantzick et Koenigsberg,
de s'enqurir chacun dans son ressort[321]. Davout eut  couvrir la
Prusse entire d'un rseau d'espionnage,  centraliser les
renseignements,  en contrler l'exactitude,  y ajouter ses
observations personnelles, et l'on pouvait compter sur l'impeccable
soldat, dfiant par principe, pour regarder  fond et ne point se payer
d'apparences.

[Note 321: Dpches identiques du 1er octobre. Archives des affaires
trangres, Prusse, 248.]

Napolon part lui-mme pour les Pays-Bas, se rapprochant du Nord: il
commence sa tourne par les camps de Boulogne et d'Utrecht, passe aux
embouchures de l'Escaut la revue de sa flotte, s'arrte plusieurs jours
dans la grande place d'Anvers: ensuite, il visite avec l'Impratrice
Amsterdam, Rotterdam, Nimgue, reoit les hommages contraints des
Hollandais; mais au milieu des pompes officielles, au milieu de journes
que les ftes et de minutieuses inspections semblent entirement
remplir, il trouve le temps de se retourner vers la Prusse, jette 
chaque instant sur elle un regard inquisiteur, prte l'oreille  tous
les bruits qui lui viennent de ce ct, attend avec impatience les
rsultats de l'enqute ordonne. Et bientt, aux diverses tapes de sa
route, des courriers le rejoignent, lui apportant des avis de toute
provenance, lettres du marchal, rapports militaires, rapports des
consuls, interrogatoires de courriers, bulletins de police, chiffons de
papier noircis  la hte par les espions qui de toutes parts se tiennent
aux aguets. D'importance et de valeur ingales, ces renseignements
s'accordent tous en un point; c'est que nulle part, sauf  Spandau, les
travaux aux places n'ont cess et les rassemblements d'hommes n'ont
disparu.  Colberg, on travaille toujours, on travaille  force, comme
si l'on avait hte de pousser l'oeuvre  terme et de nous mettre en
prsence du fait accompli; sur les autres points du littoral, mme
activit; en Silsie, o l'on se croit plus loin de nous, des corps
nouvellement forms s'exercent au grand jour: la Prusse lude
videmment ou suspend l'excution de ses promesses[322].

[Note 322: Archives des affaires trangres, _Documents divers_,
Prusse, 248.]

Aussitt, le duc de Bassano, qui accompagne l'Empereur et le suit comme
son ombre, dpche  Saint-Marsan courriers sur courriers; il lui crit
longuement d'Anvers, le 2 octobre: d'Amsterdam, il lui envoie trois
lettres, dont deux le mme jour, et dans chacune il adresse  notre
agent de svres rappels  la clairvoyance, met la Prusse en
contradiction avec elle-mme, oppose ses actes  son langage. Quel est
le motif de cette discordance? Est-ce parti-pris de nous induire en
erreur, arrire-pense perfide? Est-ce simplement incohrence et
faiblesse, impuissance  se dcider, hsitation persistante, susceptible
toutefois de cder  une prompte et vigoureuse pression? Il y a dans
toute la conduite de la Prusse en gnral et dans celle que tient
particulirement le cabinet avec vous, une obscurit, un mystre qu'il
est de votre devoir de pntrer. Ne ngligez aucun moyen pour y
parvenir, mais surtout montrez bien qu'on esprerait vainement de nous
abuser et que ce ne sont point des discours, des manifestations qu'on
demande, mais des faits positifs, un dsarmement complet, absolu, sans
modifications ni rserves[323]. Si M. de Saint-Marsan obtient ce
rsultat, il aura rendu  son matre un signal service: s'il acquiert
la conviction que la cour de Berlin est systmatiquement de mauvaise
foi, au moins l'Empereur saura-t-il  quoi s'en tenir, et la Prusse
subira le sort qu'elle se sera prpar. Mais surtout que notre ministre
cherche et saisisse la ralit sous de vains simulacres, qu'il ne
craigne point de se montrer trop souponneux, trop dfiant: un nouvel
excs d'optimisme engagerait gravement sa responsabilit, en
compromettant des intrts essentiels.

[Note 323: Maret  Saint-Marsan, 13 octobre.]

Aiguillonn par ces avertissements et ces reproches, branl dans sa
confiance par d'irrcusables indices, Saint-Marsan se remet en activit.
Il s'est jur de ne plus discontinuer ses rquisitions jusqu' ce que le
cabinet prussien se soit mis en rgle, de ne lui laisser ni trve ni
repos. Alors commence pour la Prusse un supplice sans nom. Attendant de
jour en jour une lettre de Scharnhorst et un engagement d'Alexandre,
elle ne se rsigne pas encore  nous cder franchement, tout en trouvant
que la Russie met bien du temps  se dcider et la laisse cruellement 
la gueule du lion. D'autre part, serre de plus prs par nos exigences
et prise  la gorge, elle se dbat lamentablement sous l'treinte: elle
cherche  se dgager en balbutiant des excuses, en allguant de faux
prtextes, en puisant toutes les formes et toutes les varits du
mensonge.

Hardenberg vient dire  Saint-Marsan que le Roi est plus dcid que
jamais  loigner les ouvriers des forteresses: seulement, il rpugne 
priver brusquement de tout travail ces masses d'hommes, arraches 
leurs occupations habituelles, et craint de les jeter  la misre: en
monarque philanthrope, il voudrait les employer aux travaux de la paix,
 de grands ouvrages d'utilit publique: il songe  leur faire rparer
les chausses, construire des ponts et creuser des canaux: c'est un
nouveau moyen de les tenir rassembls et disponibles[324]. Saint-Marsan
rpond que ses instructions ne lui permettent pas de concder un seul
travailleur, que les ouvriers doivent tre renvoys jusqu'au dernier.

[Note 324: Saint-Marsan  Davout, 4 octobre 1811. Archives des
affaires trangres, volume cit.]

Hardenberg n'insiste pas et change de systme. Pour pallier les
infractions commises  Colberg, il rejette la faute sur le gnral
Blcher, qui commande dans cette place et n'en fait qu' sa tte; ce
vieil enrag a continu les travaux malgr la dfense formelle du Roi,
sacrifiant son devoir  ses passions; mais on l'a relev de ses
fonctions et mand  Berlin, o il sera svrement admonest.

Saint-Marsan s'applaudit de voir mettre  bas un de nos adversaires
implacables: l'Empereur lui-mme enregistre avec quelque satisfaction le
rappel de Blcher: mais qu'apprend-il bientt? Suivant les avis que
fournit au duc de Bassano sa police particulire, la disgrce de Blcher
n'est que de pure apparence.  son arrive dans la capitale, le Roi l'a
parfaitement accueilli et l'a invit plusieurs fois  diner: on laisse
la populace organiser en sa faveur des manifestations scandaleuses;
quand il a paru sous les Tilleuls et s'est montr sur cette promenade
chre aux Berlinois, il a t accueilli par des bravos, des
acclamations, sous l'oeil complaisant de la police: tout ceci n'est sans
doute que le prlude de sa rentre en scne, de sa promotion  un
commandement suprieur. Et Napolon fulmine le billet suivant, dat de
Dsseldorf et adress au duc de Bassano: crivez au comte Saint-Marsan
qu'il doit empcher le gnral Blcher d'tre employ, et qu'il ne faut
pas, puisqu'on nous a donn cette raison, le justifier ensuite et
montrer par l de la mauvaise foi[325]. En vain Saint-Marsan
explique-t-il que les renseignements fournis au duc sont fort exagrs,
que Blcher a dn une seule fois chez le Roi, que l'ovation sous les
Tilleuls s'est rduite au salut rglementaire de quelques officiers, que
le gnral se montre peu et passe ses journes au Casino  jouer au
whist et  jouer petit jeu[326], Napolon n'en persiste pas moins et
avec toute raison  se dfier de la Prusse et de ses hypocrites
complaisances.

[Note 325: _Corresp_., 18234.]

[Note 326: Saint-Marsan  Maret, 10 novembre. STERN, 369.]

Il vient d'apprendre,  la vrit, que les travaux ont rellement cess
sur plusieurs points: les ouvriers ont quitt les chantiers, mais nul ne
les a vus rentrer dans leurs foyers. Que sont-ils devenus? Un de nos
consuls, celui de Stettin, fournit le mot de l'nigme: il a dcouvert
que les ouvriers loigns de Colberg, au lieu d'tre renvoys chez eux,
ont t simplement dissmins dans un rayon de quelques milles autour de
la ville: l, on les tient cantonns dans les villages, dissimuls dans
les bois, tout prts  se runir de nouveau: Ainsi, d'un coup de
sifflet, le gouvernement prussien est encore le matre d'avoir  Colberg
le mme nombre d'hommes qu'auparavant[327]. Comme d'autres
renseignements ne sont ni moins prcis ni moins accusateurs, comme il en
est aussi de plus vagues et mme de contradictoires, Napolon veut en
avoir le coeur net, pouvoir condamner la Prusse en pleine connaissance
de cause, s'il la trouve en faute: il fait demander par Saint-Marsan que
le secrtaire de notre lgation, M. Lefebvre, soit autoris  parcourir
toutes les provinces et  visiter toutes les places,  voir de ses yeux
ce qui s'y passe.

[Note 327: Rapport du 20 octobre, archives des affaires trangres,
volume cit. Cf. DUNCKER, 392.]

Devant ce comble d'exigence, Frdric-Guillaume eut un mouvement de
rvolte. Il tressaillit sous l'outrage et se retrouva pour quelques
heures une me de roi: se prter  la vrification demande, c'tait
admettre que l'on pt rvoquer en doute sa parole de Hohenzollern et le
souponner de parjure: plutt mourir que d'accepter cette honte! Il
dclara qu'il ne voulait point se dgrader aux yeux de son peuple, aux
yeux de ses troupes, et Hardenberg notifia ce refus par un billet assez
sec[328].

[Note 328: Archives des affaires trangres, volume cit.]

La nuit passa ensuite sur ce coup de tte, avec son cortge de
rflexions sinistres: le Roi sentait peser sur lui l'arme de Davout:
autour de lui, il apercevait la meute de nos allis, prts  la cure:
dans huit jours, s'il rsistait, les sonneries franaises retentiraient
 son oreille, et les canons ennemis rouleraient lourdement sur le pav
de sa capitale. Hardenberg, moins fier encore que lui et plus faux, le
conjura de plier une fois de plus, pour mieux se redresser ensuite; et
le misrable monarque cda, s'humilia, vint  rsipiscence. M. Lefebvre
reut licence d'aller o il voudrait, avec des passeports prussiens,
sous couleur d'inspecter nos consulats; on prit seulement de sournoises
prcautions pour lui laisser voir le moins de choses possible, en ayant
l'air de tout lui montrer. Hardenberg redemanda piteusement 
Saint-Marsan son billet et le pria de taire  l'Empereur sa vellit de
dsobissance[329].

[Note 329: Saint-Marsan  Maret, dpche du 20 octobre, lettre
confidentielle du 23.]

Tandis que le commissaire franais commenait sa tourne,
Frdric-Guillaume errait entre Charlottenbourg et Potsdam, tournant
autour de sa capitale ou pitinant sur place, dvorant ses humiliations,
abreuv de dgots et rong d'impatience. Hardenberg crivait 
Ptersbourg, demandant, implorant, rclamant une rponse: pour Dieu, que
l'on consente enfin  parler,  faire connatre si la Prusse peut
compter sur l'entre des Russes en Allemagne; au contraire, le Roi
doit-il se considrer comme dlaiss et s'asservir  des ncessits
cruelles? Quelle que soit la dcision  prendre, elle ne saurait tarder
davantage: la Prusse se meurt d'anxit: l'incertitude nous tue[330].

[Note 330: DUNCKER, 391.]

Ce qui ajoutait aux complications et aux prils de l'heure prsente,
c'tait que Napolon, afin de mieux prouver la Prusse et de voir plus
clair dans son coeur, avait enfin expdi  Saint-Marsan les pouvoirs
ncessaires pour traiter de l'alliance: son systme consistait toujours
 tranquilliser d'une part, tandis qu'il menaait de l'autre. Le
ministre prussien tait intimement rsolu  ne point s'engager avec
nous, tant qu'il lui resterait espoir de signer le pacte en prparation
avec Alexandre. Mais comment luder nos offres, aprs les avoir
sollicites  genoux? comment traner en longueur une ngociation si
ardemment rclame, sans se condamner soi-mme et se convaincre
d'imposture?

 l'annonce des pouvoirs, Hardenberg se fit un masque d'homme satisfait:
enfin, disait-il, l'Empereur consentait  accepter la Prusse pour allie
et  la tirer d'inquitude: et l'air de soulagement avec lequel il
prononait ces paroles, son visage panoui, son gros rire, contrastaient
avec l'humeur sombre des jours prcdents: son contentement allait
jusqu' l'hilarit[331]. Le 29 octobre, Goltz et lui se runirent en
confrence avec Saint-Marsan pour couter les propositions de la France.
Napolon offrait  la Prusse de l'admettre dans la ligue du Rhin ou de
signer avec elle une alliance particulire: on y joindrait trs
secrtement une convention pour le cas de guerre avec la Russie, et dj
le cabinet franais en traait les principales lignes. Tout le
territoire prussien serait ouvert  nos troupes et pris par elles en
dpt,  l'exception de la Silsie, o le Roi pourrait se retirer: ses
troupes disparatraient des espaces occups et se laisseraient consigner
dans deux ou trois places: le contingent auxiliaire serait fix  vingt
mille hommes, que Napolon emploierait  sa guise[332].

[Note 331: Saint-Marsan  Maret, 27 octobre.]

[Note 332: Instructions gnrales et particulires pour le comte de
Saint-Marsan, en date du 22 octobre 1811, publies par STERN, 350-366.]

Ces conditions furent transmises au Roi, qui ne les jugea pas absolument
inacceptables: il s'tait attendu  pis, et ds lors l'ide de subir
l'alliance franaise lui fit un peu moins horreur. Mais Scharnhorst
annonait enfin des rsultats et prvenait en mme temps de son retour
imminent. On rsolut de l'attendre pour se dcider. Sous divers
prtextes, les confrences avec Saint-Marsan furent suspendues: on gagna
successivement quatre jours, puis deux, vingt-quatre heures enfin.
Pendant ce temps, Scharnhorst se rapprochait de la capitale, s'y faisait
prcder par un rapport et par le texte d'une convention qu'il avait
conclue avec le Tsar sous rserve de la ratification royale, arrivait
enfin lui-mme pour rendre compte de sa mission: dans l'acte qu'il avait
sign, dans ses crits, dans ses paroles, le Roi allait-il trouver une
indication dterminante, une rgle et une sret pour l'avenir?



II

Scharnhorst avait mis  remplir sa tche tout son zle, tout son coeur,
toute son indomptable nergie. Fatigues, dgots, misres physiques et
angoisses morales, rien ne l'avait rebut. S'tant jet en Russie sous
un nom d'emprunt, il lui avait fallu, pour se mieux dissimuler,
s'carter des grandes routes, viter d'employer la poste; il n'avait
atteint Ptersbourg qu'au bout de deux semaines, bien qu'il voyaget
nuit et jour, durement cahot sur de lourds chariots de paysan. 
Ptersbourg, il tait descendu ou plutt s'tait cach chez un ancien
valet de chambre de l'Empereur. L, il avait eu  attendre huit jours
une audience. Enfin, le 4 octobre, on l'avait men par des chemins de
traverse au chteau de Tsarsko-Selo, o l'Empereur s'tait rendu de son
ct mystrieusement. Il y avait eu entre eux plusieurs rencontres,
change de communications verbales et crites[333].

[Note 333: Le rcit de la mission de Scharnhorst figure dans
DUNCKER, 418-423, et avec plus de dtails dans LEHMANN, 402-415.]

Au dbut, Alexandre s'tait montr froid, rserv, peu accessible aux
raisonnements et aux instances. Comme il tenait essentiellement 
retarder sa rupture avec la France jusqu'aprs conclusion de sa paix
avec les Turcs, les empressements de la Prusse, cette alliance qui lui
venait trop tt et le tirait au combat, drangeaient ses calculs. Dj,
 l'annonce des premiers armements, il avait suppli le Roi et son
conseil de les discontinuer, de ne pas s'exposer tmrairement, de ne
point attirer la foudre; il leur conseillait encore d'viter toute
apparence de concert avec lui, de montrer quelque dfrence aux volonts
de l'Empereur. Tout autant qu' Napolon, la Prusse lui semblait
incommode et gnante:  l'un et  l'autre, cette malheureuse nation se
rendait  charge par ses agitations, ses mouvements dsordonns, ses
affolements: tous deux cherchaient actuellement  l'immobiliser, en se
rservant de l'employer dans l'avenir.

Alexandre convenait avec Scharnhorst que la guerre tait invitable:
elle serait terrible et dciderait de tout: raison de plus, suivant lui,
pour ne pas engager  contretemps cette suprme partie. Il tmoignait
toujours pour le Roi d'une tendre compassion, offrait un trait secret,
promettait de considrer toute invasion du territoire prussien comme une
attaque contre lui-mme: seulement, ds que Scharnhorst le pressait de
concerter pratiquement l'action  deux, il se montrait plus dispos 
soulever des difficults qu' les rsoudre. Il permit pourtant 
Scharnhorst de lui communiquer les ides conues  Berlin, relativement
 la conduite de la guerre, et dveloppa ensuite celles que Pfhl lui
avait suggres: le plan prussien et le plan russe furent exposs et
compars.

D'aprs le premier, ds que la Prusse serait attaque, les armes russes
auraient  s'lancer de leurs frontires et  courir sur la Vistule:
elles ne s'arrteraient pas  ce fleuve, mais le franchiraient: se
dployant entre la Vistule et l'Oder, se liant par leur droite et leur
gauche aux positions prussiennes de Pomranie et de Silsie, appuyant
leurs ailes  deux groupes de forteresses et de troupes allies, elles
feraient front  l'ennemi et tenteraient hardiment le sort des
batailles: l'exemple du pass les montrait capables de se mesurer en
ligne avec Napolon,  condition de bien choisir leur terrain et de ne
point retomber dans certaines erreurs de tactique: elles tcheraient de
recommencer Eylau et d'viter Friedland. Quant au plan russe, tel qu'il
avait t arrt en juin, on se rappelle qu'il ne comportait
qu'accessoirement une pointe pralable dans la Prusse orientale et en
Pologne, une sorte de reconnaissance renforce,  laquelle succderait
un recul volontaire, un repliement progressif jusqu'aux positions o
l'on attendrait l'ennemi, dj affaibli par une marche puisante et
harcele. Il n'tait pas question,  moins de circonstances
exceptionnellement favorables, de jonction entre les armes russes et
prussiennes, celles-ci devant se renfermer dans les places du royaume,
s'y dfendre le plus longtemps possible et maintenir sur les cts de la
route que suivrait la Grande Arme quelques postes hostiles.

Scharnhorst soumit ce plan  une critique raisonne. En particulier, il
fit sentir qu'accepter _ priori_ la ncessit de la retraite 
l'approche des Franais, ce serait leur abandonner tout le plat pays
prussien, avec ses ressources fort apprciables. Quant aux troupes
prussiennes, confines dans quelques forteresses, isoles et
immobilises, elles succomberaient tt ou tard, et la monarchie, aprs
s'tre inutilement dvoue pour la cause commune, n'aurait plus qu' se
constituer prisonnire. En termes audacieusement nets, Scharnhorst
expliqua que la Prusse ne pouvait se condamner  ce rle ingrat et
sacrifi, s'assimiler  un poste perdu que l'on abandonne au milieu des
masses ennemies pour retarder leur marche en se laissant dtruire. Si le
Tsar persistait dans ses intentions, le Roi n'aurait plus qu' tenter la
seule voie de salut qui lui resterait ouverte,  couter les offres de
la France.

 ce langage, Alexandre comprit que la Prusse lui mettait le march  la
main et ne lui laissait d'autre alternative que de venir  elle ou de
l'avoir pour ennemie. Or, dans la guerre future, o Napolon disposerait
de masses normes et possderait incontestablement l'avantage du nombre,
quatre-vingt  cent mille Prussiens, bien arms, bien munis, enflamms
de patriotisme et de haine, n'taient nullement pour les Russes un
appoint  ddaigner. Puis, si le Tsar laissait cette force passer 
l'ennemi, cette dfection serait d'un fcheux exemple et pourrait en
entraner d'autres; elle faciliterait la coalition dont Napolon
cherchait  envelopper son rival. Devant ces perspectives redoutables,
Alexandre se sentit mu et flchit; peu  peu, avec hsitation et
regret, il consentit  modifier son plan encore une fois, se laissa
ramener  l'ide de la marche en avant, en se rservant de ne point
dpasser certaines limites. Il ne se refusa plus  signer avec la Prusse
une convention militaire qui lierait les deux armes et associerait dans
une certaine mesure leur fortune. Scharnhorst fut mis en rapport avec le
ministre de la guerre Barclay de Tolly, avec le chancelier Roumiantsof;
dans une srie de laborieuses confrences, la convention fut longuement
discute, tablie article par article et, le 17 octobre, enfin
signe[334].

[Note 334: Le texte en a t publi par MARTENS, _Traits de la
Russie_, VII, 24-37. Cf. LEHMANN, 412-415.]

D'aprs cet acte, si Napolon, malgr l'attitude correcte et rserve
qu'observeraient les deux puissances, faisait mine d'occuper une partie
quelconque du territoire prussien ou prenait une attitude par trop
menaante, les armes russes s'branleraient et, avec toute la clrit
possible, s'avanceraient sur la Vistule. Elles chercheraient mme,
autant que les circonstances s'y prteraient,  franchir ce fleuve,
mais Alexandre ne prenait  cet gard aucun engagement positif: il avait
fait supprimer de la convention un article qui l'et oblig  pousser
jusqu'en Silsie une partie de ses troupes. Les Prussiens, fuyant devant
l'envahisseur, se glissant entre ses colonnes, courraient au-devant de
leurs auxiliaires et chercheraient  les joindre: si la rapidit de
l'invasion ne permettait point ce rapprochement, ils se rejetteraient
alors dans les places de la Pomranie ou de la Silsie, o leur
rsistance serait facilite par la proximit des Russes, tablis sur la
Vistule.

Afin que ces derniers atteignissent plus rapidement le fleuve,
Scharnhorst avait demand que les armes du Tsar, actuellement ranges 
cinq marches de la frontire, reussent d'avance et ventuellement
l'ordre d'entrer en Pologne et en Allemagne, ds que les autorits
prussiennes leur feraient signe et rclameraient leur prsence.
Alexandre n'avait jamais voulu reconnatre  des autorits trangres le
droit de rquisitionner ses troupes: il avait t convenu seulement que
celles-ci se mettraient en marche huit jours au plus tard aprs que leur
gouvernement aurait t prvenu du danger par le roi de Prusse ou ses
gnraux. Une seule portion des tats prussiens serait immdiatement
sauvegarde. Ds  prsent, un corps de douze bataillons et huit
escadrons serait plac en avant et en dehors de l'alignement, post sur
l'extrme bord de la frontire, prs de l'endroit o la pointe de la
Prusse orientale s'allonge entre la mer et les possessions moscovites.
Aussitt que les hostilits auraient commenc, ce corps franchirait les
limites, viendrait couvrir Koenigsberg et protgerait contre un coup de
main cette ville importante, menace  la fois par la garnison franaise
de Dantzick et les Polonais de Varsovie.  dfaut de Berlin, qui serait
abandonn ds le premier moment, Alexandre s'engageait  conserver au
Roi une autre capitale, le berceau de la Prusse, o il pourrait
transfrer sa rsidence, son gouvernement, et s'abriter de l'invasion.

Telles taient les concessions que Scharnhorst avait arraches au
gouvernement russe. Si la convention de Ptersbourg,  laquelle devait
se joindre un trait d'alliance, et t ratifie  Berlin, comme
Napolon aurait incontestablement fonc sur la Prusse reste en armes,
la guerre aurait t avance de sept mois: les oprations se fussent
engages sur la basse Vistule: l'Empereur aurait eu  recommencer vers
la fin de 1811 sa campagne de 1807, au lieu de voir l'anne suivante
s'ouvrir devant lui les profondeurs de la Russie: ce qu'il craignait
l'et vraisemblablement sauv.



III

La convention militaire de Ptersbourg, avec ses rticences et ses
rserves, ne fit pas cesser les hsitations du Roi: elle le jeta au
contraire dans d'affreuses perplexits. En aot, s'il s'tait jet vers
Ptersbourg avec quelque rsolution, au lieu de se tourner vers la
France, c'tait que les dispositions prsumes de Napolon ne lui
laissaient plus le choix. Supposant que l'Empereur ne le voulait point
pour alli et mditait de le dtrner, il n'avait vu d'autre parti 
prendre qu'un recours dsespr  la Russie. Maintenant, les offres
assez prcises de la France, en lui rendant l'option, renouvelaient son
embarras: retrouvant la libert de ses dcisions, il semblait incapable
d'en user, et l'on et dit que choisir entre les deux voies qui
s'ouvraient devant lui,  ce tournant suprme de sa destine, excdt
ses forces. Il ne croyait gure, il n'avait jamais cru  la possibilit
de rsister au vainqueur d'Ina avec de srieuses chances de succs.
S'insurger contre l'invincible capitaine, avec l'appui mme de quelques
forces russes, ne serait-ce point courir  la mort? D'autre part,
s'assujettir  Napolon, ne serait-ce point la mort aussi, moins rapide
sans doute, mais lente et ignominieuse? Les propositions de l'Empereur
ne cachaient-elles point un pige, l'intention abominable de se faire
livrer la Prusse pour la frapper ensuite sans dfense, aprs s'tre
servi d'elle et l'avoir courbe  une avilissante besogne? N'apercevant
dans chaque direction que sujets d'pouvante, Frdric-Guillaume
n'arrivait pas  distinguer de quel ct le pril tait moindre,  se
faire une opinion,  prendre un parti: Ce serait presque  tirer au
sort,--disait-il perdu,-- moins que la Providence ne nous claire
particulirement[335]. Au milieu des combats intrieurs qui le
dchiraient, sa tte se perdait, un vertige le prenait. Tandis que
Saint-Marsan, sur la foi de renseignements trompeurs, le croyait
rassrn, confiant et fort gai[336], l'infortun monarque crivait 
Hardenberg, le 31 octobre: Il me semble que je suis dans un accs de
fivre chaude: autour de moi, je vois de tous cts s'ouvrir des
abmes[337].

[Note 335: DUNCKER, 402.]

[Note 336: Lettre  Maret, 1er novembre 1811.]

[Note 337: DUNCKER, 402.]

 la fin, malgr les efforts de Hardenberg, qui montrait plus de fermet
et de suite dans les ides, il laissa entendre qu'il se jugeait condamn
 l'alliance franaise[338]. Les rponses de la Russie, disait-il,
n'taient que relativement rconfortantes: cette puissance s'engageait 
couvrir une moiti  peine de la monarchie. Ses troupes marcheraient
sans doute sur la Vistule: marcheraient-elles avec l'activit dsirable?
Alexandre s'tait laiss forcer la main: ne saisirait-il pas la premire
occasion pour se replacer sur le terrain strictement dfensif qu'il
avait quitt  son corps dfendant? Frdric-Guillaume faisait valoir
toutes ces considrations, qui taient assurment d'un grand poids: au
fond, peut-tre et-il t fch que les Russes se fussent montrs par
trop rassurants et eussent enlev ainsi toute excuse  sa timidit. 
cet instant critique, c'est surtout dans un vice irrmdiable de son
caractre qu'il faut chercher son principal mobile. Un penchant naturel
porte les esprits faibles et irrsolus, en temps de crise,  prfrer le
parti qui leur offre un peu de scurit immdiate: ils s'estiment
heureux d'obtenir un sursis au pril, un rpit dans l'angoisse, et ne
regardent pas plus loin; ils se cherchent un lendemain plutt qu'un
avenir. L'alliance de Napolon offrait au Roi cet avantage phmre, car
il tait vident que l'Empereur, aprs avoir reu la soumission de la
Prusse, la laisserait vivre ou au moins vgter quelque temps:
Frdric-Guillaume verrait s'ouvrir devant lui une priode de
tranquillit relative. Par ce motif,  l'instant o les plus audacieux
d'entre ses gnraux et ses ministres, nantis des engagements russes, se
flattaient de l'amener au but de leurs efforts, il leur glissait des
mains; hiss pniblement par eux jusqu' un parti d'nergie et de
vigueur, il ne parvenait plus  s'y tenir, retombait au plus bas de la
faiblesse et se laissait choir dans l'alliance franaise. Le parti de
l'action avait  peu prs gagn sa cause  Ptersbourg: il la reperdait
 Berlin.

[Note 338: _Id._, 413-414.]

Ce parti ne se tint pas pour battu et se rattacha  un dernier espoir.
En expliquant les raisons qui le faisaient incliner vers la France, le
Roi avait formul une rserve; reprenant un de ses thmes favoris, il
laissait entendre que tout changerait de face  ses yeux si l'Autriche,
 l'exemple du Tsar, consentait  le protger contre une attaque,  le
soutenir sur sa gauche, et mettait un second tai  sa monarchie
branlante. Hardenberg, qui se croyait des raisons pour ne point
dsesprer de l'Autriche, le prit au mot: il proposa d'adresser  Vienne
un suprme appel, et le rsultat de fivreuses controverses fut en somme
l'adoption d'un parti qui laissait tout en suspens, ne prjugeait rien
et retardait encore la dcision finale. Les confrences avec
Saint-Marsan furent reprises le 6 novembre. Afin de pouvoir conclure
avec la France, si le besoin s'en faisait absolument sentir, on entama
une discussion plus srieuse. En mme temps, Scharnhorst dut se remettre
en route et filer par la Silsie vers la frontire autrichienne.
Voyageant avec plus de mystre encore que durant sa course prcdente,
vitant de s'acheminer directement  son but, djouant l'espionnage
franais par des dtours et des crochets, s'affublant d'un faux nom, se
travestissant, se grimant de son mieux, il se glisserait subrepticement
jusqu' Vienne: l, il dvoilerait franchement aux Autrichiens
l'embarras de la Prusse et l'horreur de sa position, confierait  leur
discrtion les offres russes, dont il ferait sentir  la fois la valeur
et l'insuffisance, et supplierait l'empereur Franois de consentir  un
pacte de dfense mutuelle entre les deux cours germaniques. La solution
n'tait plus  Ptersbourg, elle tait  Vienne: c'est l que le
chevalier errant de la bonne cause l'irait chercher[339].

[Note 339: LEHMANN, 429-435. DUNCKER, 418-423.]

Frdric-Guillaume s'tait prt  cette dmarche par acquit de
conscience, afin de prouver qu'il n'avait nglig aucun moyen de se
soustraire  l'odieuse alliance. Au fond de l'me, il n'attendait plus
rien de l'Autriche ni de personne. Son noir pessimisme voyait plus clair
que l'ardeur et l'exaltation de ses entours: il avait trop expriment 
ses dpens l'gosme des cabinets pour croire que la Prusse, dans sa
profonde dtresse, recueillerait autre chose  Vienne que de vaines
condolances: d'une faon gnrale, les cruauts du sort l'avaient
dshabitu de croire au bonheur: en tout ce qu'il entreprenait, il se
jugeait poursuivi par un destin contraire et prsageait l'issue la moins
favorable.

Si sombres que fussent ses prvisions, elles n'allaient pas jusqu' lui
faire discerner le pril suspendu depuis quelques jours sur sa tte, le
plus grand, le plus terrible qui et jamais menac sa couronne et sa
dynastie. Napolon, ayant acquis de plus en plus la preuve que la Prusse
le trompait et continuait ses prparatifs militaires, venait enfin de
perdre patience: il s'occupait  raliser ses menaces.

Les premiers rapports de M. Lefebvre ne l'avaient nullement satisfait.
Arriv  Colberg, l'inspecteur franais avait remarqu chez les
autorits une tendance vidente  se cacher de lui; malgr de savantes
prcautions, il avait aperu des ouvriers au travail, des soldats en
grand nombre, un entassement d'hommes et de matriel, des redoutes
continuant  pousser du sol autour de l'enceinte[340]. Nos agents du
littoral signalaient un effort ininterrompu pour approvisionner et armer
les places. L'un d'eux dnonait le passage de pesants chariots, trans
 neuf chevaux; ces vhicules, allant vers Colberg, portaient chacun une
caisse norme, soi-disant remplie de marchandises, et ces caisses--on en
avait acquis la preuve--contenaient chacune un canon, soigneusement
emball et rendu invisible sous son enveloppe de bois[341]: ainsi, tout
regard jet sur la Prusse la surprenait en flagrant dlit de fourberie.
De plus, l'empereur Napolon, qui avait appris la suspension des
pourparlers avec Saint-Marsan et ignorait encore leur reprise, avait
reu de ces lenteurs une impression parfaitement justifie d'irritation
et de mfiance. Pour achever de l'exasprer, la nouvelle d'un important
succs des Russes sur le Danube, en avant de Rouchtchouk, lui arrivait
au mme moment: sa colre clatait en exclamations furibondes contre ces
chiens, ces gredins de Turcs[342], qui s'taient laiss battre; mais
elle tendait  se dtourner contre la Prusse, sous l'empire d'un
raisonnement prvoyant. Croyant les Turcs plus battus encore et plus
dcourags qu'ils ne l'taient, jugeant impossible d'empcher dsormais
leur paix avec le Tsar, il craignait que les Russes, dbarrasss de la
diversion orientale, ne s'enhardissent  se jeter en Allemagne et 
commencer la guerre en soulevant la Prusse, qui leur tendait
frauduleusement la main. Pour leur enlever ce point d'appui, il songeait
 le supprimer radicalement,  en finir avec la Prusse, puisqu'elle
voulait absolument se perdre: Je vois, disait-il, tant de mauvaise foi
et d'incertitude dans ce cabinet que je crois qu'il sera impossible
d'empcher sa ruine[343]. Et, sans s'arrter encore  une dtermination
ferme, il se mettait en mesure de frapper. Comme la Prusse, mieux arme
que deux mois auparavant, opposerait peut-tre une rsistance un peu
plus srieuse, il ne voulait plus abandonner l'entreprise aux libres
inspirations de Davout: le 14 novembre, revenu de son voyage, il
invitait le marchal  prparer d'avance et  lui soumettre un projet
d'oprations dont le but serait d'envahir brusquement la Prusse et de
tout enlever, roi, cour, gouvernement, administration, arme, en un seul
coup de filet[344].

[Note 340:  peine nous venions de rentrer dans les dunes,--crit
Lefebvre le 27 octobre,--que nous nous trouvmes au milieu d'une espce
de fort de bois coup: des ouvriers travaillaient  faire des fascines:
ils taient en assez grand nombre. Le gnral Tauenzien (gouverneur de
la place) me parut extrmement embarrass de cette dcouverte. Nous
poussmes plus loin et nous dcouvrmes bientt d'autres travailleurs
occups, en assez grand nombre,  former une chausse qui doit aboutir
d'un ct  la grande route de Colberg, et de l'autre au fort dont j'ai
parl plus haut... Elle est visiblement destine au service de cette
redoute... M. le comte de Tauenzien, qui, si j'en ai bien jug, ne
s'attendait pas  cette dcouverte, en demeura fort embarrass. Il dit
quelques mots pour justifier la construction de cet ouvrage; les
expressions ne vinrent pas: il paraissait tre  la torture. Nous
traversmes d'un bout  l'autre cette chausse fort silencieusement, et
nous rentrmes  la nuit tombante. J'avais vu tous les travaux
extrieurs, non en dtail, car je dois observer que nous n'approchions
qu' une certaine distance des redoutes. Lorsque les objets commenaient
 tre trop visibles et distincts, l'ordre tait bien vite donn au
cocher de rebrousser chemin. Archives des affaires trangres, Prusse,
249.]

[Note 341: Rapport du consul de Stettin, 28 octobre. Archives des
affaires trangres, volume cit. Cf. _Corresp._, 18241.]

[Note 342: Rapport de Tchernitchef, 18 dcembre, volume cit, p.
266. Napolon crivait  Davout: Les Russes ont eu de grands succs sur
les Turcs, qui se sont comports comme des btes brutes. Je vois la paix
sur le point de se conclure. _Corresp._, 18259.]

[Note 343: _Corresp._, 18259.]

[Note 344: _Id._]

Le marchal ne connaissait que sa consigne. Celle-ci tant actuellement
d'aviser aux moyens de dtruire un tat, cette Prusse qu'il sentait
menteuse, perfide et toujours prte  profiter du moindre insuccs de
nos armes pour nous sauter  la gorge, il appliqua  la tche prescrite
toutes les forces d'un esprit familiaris de longue date avec les
violences et les ruses de la guerre. Aucun scrupule ne l'arrta dans la
poursuite du but propos  son dvouement et  son patriotisme, et ce
doit tre pour nous un sujet d'affliction que l'atrocit des moyens 
employer n'ait point rvolt et fait hsiter sa grande me. Il conut,
labora minutieusement et adressa  l'Empereur, le 25 novembre, tout un
plan pour la surprise et l'anantissement de la Prusse: ce plan tait
effroyable.

Au jour fix, la division Friant avec les chasseurs  cheval de
Bordesoulle, la division Gudin entranant  sa suite deux divisions de
cuirassiers et plusieurs corps de rserve, les divisions Morand et
Compans avec leurs annexes, entameraient circulairement le territoire
prussien: la premire, descendant du Mecklenbourg o elle tait
cantonne, se jetterait sur Stettin et la ligne de l'Oder; la seconde
dboucherait de Magdebourg, cernerait Spandau et ferait main basse sur
Berlin; les deux autres agiraient dans l'espace intermdiaire, des
dtachements westphaliens cooprant  tous ces mouvements. Afin de ne
point donner tout de suite trop d'alarme, on ferait dire  Berlin que
les Russes avaient envahi la Pologne, et qu'en consquence les troupes
franaises empruntaient le sol prussien pour marcher contre eux. On
chargerait mme un officier intelligent de donner verbalement ces
assurances, et, pour mieux y faire croire, cet officier serait tromp
lui-mme[345].

[Note 345: Le projet de Davout, dont nous donnons de larges
extraits, figure aux archives nationales, AF, IV, 1656.]

Le marchal arriverait alors de sa personne  Stettin, avec une partie
de sa 5e division, celle de Desaix, et prsiderait  l'oeuvre de
destruction. On empcherait les Prussiens de se rallier. On dsarmerait
toutes les troupes, les dtachements isols, et on arrterait les
convois. Des ordres svres seraient donns aux autorits pour empcher
les congs (les hommes en cong), les recrues et les travailleurs de
rejoindre. En mme temps, le jour mme ou le lendemain de notre entre,
Poniatowski partirait de Thorn avec tous ses rgiments, s'lverait le
long de la basse Vistule et viendrait s'y joindre  la division
Grandjean sortie de Dantzick, de manire  fermer le cercle,  empcher
toute fuite,  intercepter toute communication entre le centre de la
monarchie, pris et cras dans l'tau, et les provinces orientales.

Jusqu'au moment de l'excution, le plus grand secret serait observ: Il
ne serait confi qu' la dernire extrmit, poursuit le marchal, et 
ceux qui doivent le connatre. Je prendrais la prcaution de tromper
mme les divisions Friant, Morand, Gudin, Compans, etc., sur le but de
la marche. Ce ne serait que le jour o tout concourrait au plan pour
dsorganiser l'arme prussienne, que les troupes connatraient le
vritable objet... Les Saxons ne recevraient l'ordre de se mettre en
mouvement pour se porter sur Glogau que le jour  peu prs o nous
arriverions sur l'Oder. Jusque-l, tout serait dans le plus grand calme,
et ce calme contribuera beaucoup  faire prendre le change aux
Prussiens. Je proposerais de prendre deux ou trois rgiments de
cavalerie saxonne, un ou deux rgiments d'infanterie et une ou deux
batteries d'artillerie lgre de cette nation pour garder les routes de
Berlin en Saxe, et arrter tout ce qui voudrait se sauver par l, mme
les individus, dont on saisirait les papiers avec le plus grand soin. On
s'emparera de beaucoup de boute-feux, et on saisira des papiers qui
donneront de bons renseignements sur leurs projets. Cette troupe se
mettrait le plus tt possible en communication avec la colonne du
gnral Gudin et agirait suivant les circonstances, s'emparerait de
Crossen, etc.

Je dois poser l'hypothse o le Roi pourrait tre surpris dans Berlin:
sa prise serait si importante que je suppose qu'il ne faudrait pas la
manquer.

Je demanderai aussi l'intention de Votre Majest sur tous les ministres
trangers qui seraient  Berlin: la prsence de ces gens-l y est
toujours trs nuisible.

Je propose d'arrter tous les courriers trangers venant de ou allant 
Ptersbourg et de saisir leurs dpches, en y mettant toutes les
convenances possibles.

Par ce projet, Sire, j'vite de mettre qui que ce soit dans la
confidence; ainsi le prince Poniatowski lui-mme n'y serait qu'en
recevant des ordres. Ce n'est pas que je me mfie de lui; je le regarde
comme un homme d'honneur et dvou  Votre Majest, mais une lettre peut
traner, et il y a dans ce pays-l des femmes bien adroites.

On peut esprer que le rsultat sera une dsorganisation parfaite, et
que personne en Prusse ne saura ce qu'il a  faire ni l'tat des choses,
puisque les courriers seront presque tous intercepts.

Au besoin, pour viter de la part des garnisons toute vellit de
rsistance, on fabriquerait avec beaucoup de soin un faux trait,
portant que le Roi, dcid  faire troitement cause commune avec la
France, consentait  nous livrer momentanment les places de sa
monarchie, les ouvrages, les points fortifis. Sur la prsentation de
cette pice, toutes les portes s'ouvriraient devant nous, toutes les
ressources nous seraient livres. On ferait croire aux troupes
prussiennes qu'elles allaient tre conduites en Silsie et l restitues
 leur matre; ce ne serait qu'aprs s'tre remises entre nos mains
qu'elles connatraient leur sort et se sentiraient prisonnires.

Je sais bien, ajoute le marchal, qu'aucun mot de ce projet n'a le
cachet de la bonne foi; mais on ne ferait qu'user de reprsailles envers
le gouvernement prussien. C'est par ce motif que je le propose, et parce
qu'il remplirait les intentions de Votre Majest, de rendre, le plus
possible, l'initiative profitable. Il peut se faire que Votre Majest
rejette la plus grande partie des ides comprises dans ce projet,
surtout celles relatives  un faux trait; mais cela peut se modifier.
Ce qui m'a fait natre cette ide, c'est une ruse de cette nature que
les Prussiens ont employe  Mayence: ils ont fabriqu un ordre du
gnral Custine au commandant de la place de se rendre et de capituler
aux meilleurs conditions, n'ayant plus de secours  attendre. Je sens
que la reprsaille est un peu forte, mais on peut la modifier dans
l'excution.



IV

Par bonheur pour sa gloire, Napolon carta ce projet. Peu de jours
aprs avoir demand  Davout de lui communiquer ses ides, il avait
appris que le cabinet de Berlin rouvrait les confrences et paraissait
accepter en principe nos conditions; c'tait une meilleure note  son
actif. M. Lefebvre, continuant sa tourne, visitant Pillau et Gnudentz
aprs Colberg, constatait un ralentissement des travaux, moins d'ardeur
 rassembler et  exercer des hommes; il avait mme cru remarquer un
affaissement de l'opinion, une disposition des esprits  ne plus
s'insurger contre l'invitable et  admettre l'ide d'un abandon total 
la France[346]. Pour la premire fois, Napolon trouvait--c'tait son
expression mme au prince de Schwartzenberg--que la Prusse semblait
vouloir se bien conduire[347], et il crivait  son frre Jrme qu'en
cas de guerre elle marcherait sans doute avec nous[348]. Il se rsolut
donc encore une fois  ne rien brusquer en Allemagne,  pargner la
Prusse, sans cesser d'avoir l'oeil sur elle; toujours prt  l'accabler
au moindre mouvement suspect, il reprit ses efforts pour se l'attirer
pacifiquement et fit franchir un deuxime pas  la ngociation
d'alliance.

[Note 346: Rapport d'ensemble de Lefebvre, dat de Breslau le 24
novembre 1811. Archives des affaires trangres, Prusse, 248.]

[Note 347: DUNCKER, 424, d'aprs le rapport de Schwartzenberg.]

[Note 348: _Corresp._, 18341.]

Le 15 dcembre, dans une nouvelle srie d'instructions  Saint-Marsan,
le duc de Bassano prcisait mieux les conditions de l'entente et la
forme  leur donner. Comme l'Empereur affectait toujours de se
considrer en tat d'alliance avec Alexandre et se piquait de ne point
droger ostensiblement au pacte de Tilsit, les arrangements avec la
Prusse seraient en apparence dirigs contre l'Angleterre. Un trait
spcifierait mieux les devoirs respectifs des deux parties dans la
guerre maritime: cet accord public en dissimulerait un autre, conclu
secrtement, un trait d'alliance ventuelle contre les puissances
limitrophes de la France et de la Prusse: enfin, ce second acte en
recouvrirait un troisime, plus mystrieux encore, celui qui rglerait
la coopration prussienne contre la Russie.

 cet gard, Napolon admettait certains adoucissements: le contingent
auxiliaire, au lieu d'tre dispers dans les rangs de la Grande Arme,
conserverait autant que possible son individualit: une trs faible
garnison prussienne serait tolre  Potsdam, o le Roi pourrait
maintenir sa rsidence. Saint-Marsan devait traiter avec les ministres
prussiens sur ces bases, couter leurs objections, leur cder au besoin
sur quelques points de dtail, et peu  peu, sans y mettre trop de
prcipitation, tablir avec eux le texte des diffrents actes qui
seraient soumis ensuite  l'approbation de l'Empereur. Ds  prsent,
l'Empereur appela Krusemarck aux Tuileries et lui tint un langage
solennel, dfinitif, o il dvoilait les deux faces de sa pense, son
dsir sincre de s'entendre avec la Prusse et sa rsolution de la
frapper sans piti, s'il ne pouvait obtenir d'elle un dvouement absolu
et une obissance ponctuelle. Jamais, dit-il avec force, il n'avait
song par principe  dtruire cet tat,  dtrner la dynastie: J'aime
mieux voir le Roi  Berlin que d'y voir mon propre frre[349]. Les
conditions transmises de sa part taient l'expression relle de ses
voeux, mais il ne tolrerait, une fois que la Prusse se serait engage 
lui, aucune arrire-pense, aucune dfaillance, aucune infraction aux
devoirs contracts. Il n'est pas de ces allis que l'on quitte et que
l'on reprend, suivant les oscillations de la fortune, et le Roi
s'abuserait dangereusement s'il croyait pouvoir prendre pour modle
Frdric II, passant et repassant d'un camp dans l'autre pendant la
guerre de la Succession d'Autriche: malheur  la Prusse si elle
retombait dans un jeu misrable et louche, dans ces errements funestes
qui perdent les royaumes!

[Note 349: DUNCKER, 425, d'aprs le rapport de Krusemarck.]

Tandis que ce suprme avertissement retentissait  Berlin, o
Saint-Marsan poussait les ngociations, la mission de Scharnhorst 
Vienne tranait sans aboutir. Metternich avait d'abord oppos quelques
objections au choix de cet missaire: Scharnhorst passait pour affili
aux sectes rvolutionnaires qui dissimulaient sous le voile du
patriotisme leurs tendances subversives: la pruderie autrichienne
s'effarouchait de ce contact. Sharnhorst tant tomb  Vienne sur ces
entrefaites, il ne dut qu'au crdit des agents britanniques de pouvoir
aborder le ministre des affaires trangres. Metternich, ayant tant
fait que de le recevoir, l'accueillit bien au dbut et crut devoir lui
fournir quelque sujet d'esprance; il avait ses raisons--on verra
lesquelles--pour ne pas dcourager trop tt la Prusse et pour la tenir
en suspens. Il promit d'tudier la question, amusa Scharnhorst pendant
quelques semaines par de doucereuses paroles. Puis, les communications
du gouvernement autrichien se ralentirent, s'espacrent, et la dernire,
portant la date du 26 dcembre, fut une fin de non-recevoir qui rendit
le Prussien inexprimablement malheureux: Sa Majest Impriale
s'excusait sur le dlabrement de ses finances et ses embarras intrieurs
de ne pouvoir se compromettre en aucune faon au profit de la
Prusse[350].

[Note 350: DUNCKER, 427. Cf. LEHMANN, II, 434.]

La correspondance que Scharnhorst entretenait avec son gouvernement en
termes convenus avait dj fait prvoir  Berlin cette suprme
dception. L'vnement donnait raison au Roi contre son ministre, et
Hardenberg ne se trouvait plus d'argument contre l'alliance franaise.
Nanmoins, si grande tait l'horreur des Prussiens de s'enrler sous le
drapeau dtest et de combattre pour l'oppresseur que le premier mois de
1812 s'coula presque entirement sans qu'ils se fussent rsigns 
franchir le pas. Hardenberg continuait  regarder du ct de Vienne,
attendant, sollicitant un signe qui lui dirait d'esprer: il
ralentissait, interrompait les confrences avec Saint-Marsan, et en mme
temps, craignant de lasser la patience de notre ministre, il lui
crivait des lettres tremblantes, pour l'assurer que ces retards ne
tenaient  aucune mauvaise volont.

Enfin, aprs le retour de Scharnhorst, quand l'insensibilit de
l'Autriche se fut clairement dmontre, quand il fut de toute vidence
que l'on avait en vain frapp  cette dernire porte, la Prusse se
soumit, courba le front et accepta le joug. Le 29 janvier 1812,
Saint-Marsan fut prvenu que le Roi et ses ministres renonaient 
discuter nos exigences: ils admettraient les conditions qu'il plairait 
l'Empereur de leur imposer, esprant toutefois que le magnanime
monarque, dans sa gnrosit, leur accorderait par mesure spontane et
gracieuse quelque soulagement. Le Roi dsirait que l'effectif de ses
forces militaires ne ft plus limit au chiffre de quarante-deux mille
hommes; que la France, tout en mettant garnison dans Berlin, vitt d'y
faire passer les corps qui marcheraient contre la Russie et pargnt 
la capitale ce surcrot de charge; par-dessus tout, il tenait  obtenir
certaines facilits pour le payement des contributions de guerre restant
 acquitter. Toutefois, aucun de ces avantages n'tait rclam comme la
condition de l'alliance, qui tait accorde dans tous les cas; la Prusse
ne ngociait plus, elle sollicitait et implorait[351]. Dans les premiers
jours de fvrier, Napolon la sentit s'abandonner  lui comme matire
inerte et molle; il n'avait plus qu' tendre la main pour la saisir.

[Note 351: Saint-Marsan  Maret, 29 janvier 1812.]

Il s'occupait alors  s'emparer dfinitivement de l'Autriche. Avec elle,
les grandes lignes de l'accord avaient t esquisses depuis prs d'une
anne, mais l'on s'tait content jusqu' prsent de cette entente 
demi-mot et par clignement d'oeil. Aujourd'hui, Napolon jugeait
l'instant venu de fixer les relations et d'assurer l'alliance, sans la
signer encore. Le 17 dcembre, il s'ouvrit  Schwartzenberg; on avait
assez caus, dit-il  cet ambassadeur: il tait temps de traiter, de
formuler avec nettet les engagements respectifs, de faire succder au
verbiage[352] des faits et des conclusions.

[Note 352: Rapport de Metternich  son souverain, 15 janvier 1812.
_Mmoires de Metternich_, II, 442.]

Cette invite  s'expliquer n'tait point pour embarrasser
Schwartzenberg, car sa cour venait de le mettre prcisment en tat de
rpondre  nos avances et au besoin de les prvenir:  l'instant o
l'Empereur faisait vers elle un pas plus marqu, elle s'tait dj mise
en chemin pour se rapprocher de lui, et, par un effet bien inattendu de
la misrable Prusse, c'tait la mission de Scharnhorst qui avait
acclr ce mouvement.

 l'invocation suprme qui lui tait venue de Berlin,  ce cri de
dtresse, Metternich avait pu mesurer l'effroi et le pril de la Prusse:
il avait compris que cette puissance touchait aux rsolutions extrmes:
tiraille entre les deux empereurs rivaux, elle allait se jeter vers
l'un ou vers l'autre. Or, il importait essentiellement aux Autrichiens
de ne point se laisser surprendre par cette volution, en quelque sens
qu'elle se ft. Si la Prusse consommait son accord avec la Russie et se
serrait contre elle pour rsister  nos exigences, Napolon
l'attaquerait infailliblement; suivant toutes probabilits, il
l'craserait du premier coup et la mettrait en pices. En ce cas,
l'Autriche prouverait une juste commisration et se trouverait des
larmes pour cette grande infortune; toutefois, aprs avoir pay ce
tribut aux convenances, n'aurait-elle pas  exercer des reprises sur la
succession de sa voisine? Depuis un sicle, la Prusse s'tait forme et
arrondie aux dpens de tout le monde: dans les dpouilles de cet tat
fait de rapines, chacun reconnatrait et retrouverait son bien:
l'Autriche en particulier ne serait-elle pas fonde  rappeler que la
Silsie lui avait t indment soustraite par Frdric II et revenait de
droit  son ancien possesseur? Seulement, pour qu'elle levt avec
succs cette revendication, il tait ncessaire qu'elle se ft place
auparavant dans les bonnes grces du suprme distributeur des
territoires et des provinces; un trait d'alliance avec l'Empereur lui
serait un titre pour se prsenter au partage de la Prusse. Que si la
Prusse, au contraire, cherchait son salut dans la soumission et
s'unissait  la France, avant que l'Autriche et pris le mme parti,
l'empereur Napolon, assur de l'une des deux puissances germaniques,
aurait moins besoin de l'autre et lui ferait des conditions moins
douces: la concurrence prussienne mettrait  plus bas prix l'alliance de
l'Autriche: cette cour se trouverait distance et prvenue, et c'est
pourquoi, dans la seconde hypothse autant que dans la premire, elle ne
pouvait trop tt s'accorder avec Napolon et se mettre en rgle aux
Tuileries[353]. Donc, ds le 28 novembre, tandis que Metternich se
prparait  nourrir quelque temps les illusions de Scharnhorst et 
prolonger les incertitudes de la Prusse, il avait invit Schwartzenberg
 prendre les devants auprs de l'Empereur,  entrer franchement en
matire, et c'est ainsi que Napolon, quand il aborda avec l'ambassadeur
la question de l'alliance, trouva un homme qui se disposait  lui en
parler.

[Note 353: Rapport de Metternich publi dans ses _Mmoires_,
422-435. Cette pice a t inscrite par erreur sous la date du 28
dcembre, mais Metternich lui-mme, dans une allusion ultrieure  son
travail, lui attribue celle du 28 novembre.]

Dans la confrence du 17 dcembre, on se mit assez facilement d'accord.
L'Autriche ferait cause commune avec nous contre la Russie: elle
fournirait un corps auxiliaire;  ce prix, Napolon lui garantirait
l'change facultatif de la Galicie contre les provinces illyriennes,
dans le cas o la renaissance de la Pologne rsulterait de la guerre. Il
lui faisait esprer en outre un agrandissement sur le Danube, dans ces
principauts roumaines qu'il considrait comme perdues pour la Turquie,
et plus vaguement une meilleure frontire du ct de l'Allemagne. Quant
 la Silsie, dont le nom avait t lgrement prononc, elle
reviendrait  l'Autriche, si la Prusse commettait le moindre cart et se
prcipitait ainsi dans l'abme[354]. Inform de cette confrence et de
ses rsultats, Metternich laissa  Schwartzenberg toute latitude pour
conclure et le munit de pouvoirs. Napolon apprit trs promptement que
la cour de Vienne, comme celle de Berlin, n'attendait plus pour signer
que son bon plaisir et l'heure marque par ses convenances.

[Note 354: Rapport de Metternich d'aprs le compte rendu de
Schwartzenberg, 15 janvier 1812; _Mmoires_, II, 435-440.]

Ainsi, sur ce vaste chiquier de l'Europe centrale o le jeu des
diffrentes pices se commandait, tout s'tait opr par ractions
successives. Comme l'empereur de Russie, m par des considrations
politiques et stratgiques, n'avait os fournir  la Prusse des
assurances pleinement satisfaisantes et s'aventurer trop loin en
Allemagne, la Prusse aux abois s'tait porte vers l'Autriche, en lui
demandant conseil et secours, en cherchant prs d'elle le point d'appui
de sa dbilit: l'Autriche avait craint aussitt de la part de ses
voisins un coup de tte qui la mettrait elle-mme en fcheuse posture:
voyant les vnements se prcipiter et tenant  en profiter, elle
n'avait trouv d'autre moyen que de s'entendre avec celui qui paraissait
destin  les gouverner: elle avait press le pas vers l'Empereur et
s'offrait  lui humblement.



V

En ne voyant point revenir de Berlin la convention du 17 octobre avec la
ratification royale, Alexandre avait compris que le courage manquait 
Frdric-Guillaume pour persister dans son projet de rvolte et tenter
la fortune des armes. Il ne fit rien pour peser sur les dernires
dterminations de la Prusse. Sans croire encore  une dfection
complte, il prenait assez facilement son parti d'une dfaillance qui
lui permettait de revenir  son plan prfr,  cette dfensive sur
laquelle il fondait tant d'espoir. Il se replaait  la position
d'immobilit absolue, se bornant  tenir ferme contre les instances
suspectes de Napolon et  le braver par son mutisme. Cependant, tout le
monde autour de lui ne se rsignait pas aussi aisment  l'ide d'une
lutte o la Russie jouerait ses destines: les suprmes angoisses de la
Prusse concidrent avec une tentative fort remarquable pour mnager
entre les deux empereurs une reprise d'entretien et faire natre une
chance d'accommodement. Ce fut l'oeuvre individuelle d'un Russe;
l'honneur en revient  ce comte de Nesselrode dont les dbuts fort
remarqus montraient l'aurore d'une grande fortune.

Le 23 octobre, Nesselrode tait arriv de Paris  Ptersbourg. Il avait
obtenu permission de quitter pour quelques semaines son poste de
secrtaire et venait en cong. L'emploi occulte qu'il remplissait en
France  ct de ses fonctions officielles, la correspondance qu'il
entretenait avec le favori du Tsar, la nullit mme de son chef lui
donnaient une autorit et une importance trs suprieures  son grade.
L'empereur Alexandre commenait  voir en lui une rserve pour l'avenir,
un ministre de demain. De son ct, Napolon lui avait dcern pendant
l'audience du 15 aot de publics loges. Ce concert des deux empereurs
pour apprcier ses talents lui inspira l'ambition d'un grand rle, le
dsir lgitime de se placer hors de pair en pargnant  son pays
l'preuve d'une guerre terrible.

Malgr le loyalisme de ses sentiments, il ne pouvait s'empcher de
blmer et de dplorer la conduite d'Alexandre: il sentait que ce prince,
en refusant d'abord de s'expliquer autrement que par nigmes et par
priphrases, en se drobant ensuite  toute ngociation, avait contribu
pour une grande part  crer l'tat de choses actuel et engag gravement
sa responsabilit. Persvrer dans ce systme, c'tait s'attirer
immanquablement la guerre. Nesselrode en redoutait l'issue. Moins hardi
que son matre, il estimait qu'aucune puissance n'tait de force, seule
et sans allis,  se mesurer contre le colosse. Tandis qu'Alexandre,
clair par une intuition prophtique, voyait le salut de la Russie dans
son isolement mme, tandis qu'il avait su discerner  merveille ses
vritables et tout-puissants allis, le temps, le climat, la nature,
l'infini des steppes, Nesselrode ne croyait qu' l'efficacit des
coalitions europennes et s'en tenait  ce remde us. Or, bien qu'
cette poque la Prusse et l'Autriche ne se fussent pas encore remises
aux mains de la France, il se rendait compte qu'actuellement la Russie
n'en pouvait attendre aucun secours: par consquent, il jugeait de toute
ncessit d'viter la guerre. Selon lui, puisque Napolon rclamait
depuis huit mois et avec une persvrance infatigable l'ouverture d'une
ngociation, il fallait le prendre au mot, ne serait-ce que pour
vrifier ses intentions et en avoir le coeur net: il fallait traiter
pendant qu'il en tait temps encore, traiter tout de suite, en y mettant
quelque bonne grce, et envoyer  Paris un agent charg de terminer la
querelle. Nesselrode s'offrait implicitement  remplir ce rle, 
ngocier un trait de rapprochement, un acte de pacification, sur des
bases que les deux empereurs pourraient honorablement accepter.

Quelles seraient ces bases?  ce sujet, Nesselrode dveloppa ses ides
de vive voix devant l'empereur Alexandre et les consigna ensuite dans un
rapport fort intressant, o l'homme d'tat  vues lointaines perce dj
sous l'ambitieux secrtaire[355]. Passant en revue toutes les parties du
litige, il indiquait en quoi pourraient consister, d'aprs lui, les
sacrifices  faire et les garanties  obtenir.

[Note 355: C'est le rapport que nous publions  l'Appendice, sous le
chiffre II. Toutes les citations suivantes, jusqu' la page 293, sont
tires de cette pice, o Nesselrode se rfre constamment  sa
conversation pralable avec le Tsar.]

Sur la question des neutres, il n'admettait aucune concession: l'honneur
et l'intrt de la Russie, disait-il, l'obligeaient galement  se
conserver une libert de commerce relative: cela seul la distinguerait
de cette foule de faibles allis, aveuglment soumis aux volonts
arbitraires et capricieuses de la France. Par contre, il estimait que
la Russie devait passer condamnation sur l'affaire de l'Oldenbourg et
abandonner formellement le principe d'une indemnit territoriale. Quant
 la Pologne, on pourrait, en s'autorisant des offres de Napolon
lui-mme, faire insrer dans le trait, sous une forme quelconque, la
clause fameuse de non-rtablissement. Mais Nesselrode, esprit positif,
n'attachait pas plus d'importance qu'il ne convenait  cette
satisfaction platonique. Suivant lui, la Russie devait chercher ailleurs
ses srets. Ce qu'il fallait demander  Napolon, c'tait de limiter
matriellement ses facults offensives: il devrait rduire  un chiffre
d'hommes dtermin l'arme de Poniatowski et la garnison de Dantzick,
s'interdire tout envoi de troupes franaises dans le duch de Varsovie,
vacuer graduellement les places de l'Oder et librer la Prusse, qui
ferait dsormais barrire entre les deux empires. En change de ce recul
de la puissance franaise, la Russie consentirait  quelques mesures de
dsarmement: point d'inconvnient pour elle  loigner lgrement ses
armes de la frontire, et Nesselrode conseillait de ne pas lever  ce
sujet trop de difficults. Mais voici o se montre sa pense dominante:
Il y a encore, crit-il, un point capital qui est presque  envisager
comme la clef de la vote: c'est que d'un commun accord entre les deux
souverains l'Autriche soit invite  entrer dans leur arrangement et 
en garantir les clauses.

Croyant toujours  la vertu des ligues internationales et ignorant que
l'Autriche avait pris son parti de s'abandonner  l'Empereur, Nesselrode
ne voyait de scurit et d'avenir pour la Russie que dans un
rapprochement avec elle. Or, l'accession de l'Autriche au compromis
franco-russe produirait vraisemblablement ce rsultat: elle rtablirait
entre les deux cours une solidarit d'engagements, d'intrts et de
droits, d'o natrait  coup sr un renouvellement de confiance: on
reprendrait l'habitude de penser et d'agir en commun: au sein de
l'entente  trois se formerait une liaison intime  deux, et la Russie
trouverait tout  la fois, dans la combinaison propose, l'avantage
d'viter actuellement la guerre et de prparer pour l'avenir une
coalition nouvelle, qui suivant les cas resterait  l'tat latent ou se
manifesterait activement. Si Napolon contrevenait  l'arrangement,
l'Autriche, qui en aurait garanti le maintien, ne laisserait point sans
doute protester sa signature: elle se sentirait engage d'honneur 
marcher aux cts de la Russie: mais peut-tre le seul aspect de ces
deux cours fermement unies suffirait-il  faire rflchir le conqurant
et  le tenir en respect. Le jour o ces deux puissances oseront pour
la premire fois avouer les mmes principes et faire entendre le mme
langage au gouvernement franais, sera celui o la libert de l'Europe
renatra de ces cendres; ce sera l'avant-coureur de la rsurrection d'un
quilibre politique sans lequel, quoi qu'on fasse, la dignit des
souverains, l'indpendance des tats et la prosprit des peuples ne
seront que de tristes souvenirs. C'est ainsi que d'une mesure bien
calcule rsulteraient une foule d'avantages, et que Votre Majest, en
conjurant l'orage, verrait sortir des fruits de sa sagesse les germes
d'un vritable tat de paix, qui, s'il est compatible avec l'existence
de l'empereur Napolon, ne pourrait, dans l'tat dplorable o se
trouvent toutes les puissances tant sous le rapport moral que sous celui
de leurs moyens physiques, tre obtenu que de cette manire.

 lire cette partie du rapport, il est impossible d'chapper  un
souvenir: un rapprochement s'impose. Les ides exprimes sont exactement
celles que Talleyrand dveloppait nagure  l'empereur Alexandre pendant
les soires d'Erfurt et qu'il insinuait  Metternich au lendemain de
l'entrevue. Depuis qu'il avait pris le parti de l'tranger contre
l'ambition napolonienne, Talleyrand ne voyait d'autre frein  opposer
au grand destructeur qu'une ligue entre les deux empires dont la
puissance avait plus ou moins survcu  l'croulement de l'Europe. Plus
son matre avait cherch  les dsunir, plus il s'tait efforc de les
rapprocher. Dans les rapports qui pourraient se rtablir entre
Ptersbourg et Vienne, l'un et l'autre dcouvraient, avec une gale
sagacit, le noeud de toute coalition srieuse; Napolon cherchait  le
trancher, Talleyrand travaillait sourdement  le reformer, et Nesselrode
fut sans doute l'instrument qu'il se choisit pour une suprme tentative.
L'hypothse d'une rencontre fortuite de pense entre ces deux hommes
tombe d'elle-mme, si l'on se rappelle les relations troites que
Nesselrode entretenait par ordre avec le prince de Bnvent, les avis,
les confidences, les enseignements qu'il en recevait: les ides exposes
dans son mmoire prouvent qu'il avait su mettre  profit les leons de
ce matre et montrent Talleyrand derrire Nesselrode.

Alexandre discuta vivement ces ides et fit difficult de les agrer. Il
montrait une extrme rpugnance  rentrer en ngociation. Nesselrode
insista: avec l'audace d'une conviction ardente, il rappela que le
silence d'Alexandre le mettait en fausse et dsavantageuse posture, que
l'Europe en comprendrait mal les motifs, que la Russie donnait beau jeu
 Napolon pour lui faire la guerre, en s'opinitrant  ne point
traiter: Continuer  nous y refuser, dit-il, serait, en mettant les
torts apparents de notre ct, autoriser en quelque sorte ses
prparatifs contre nous.

Alexandre ne mconnaissait point la valeur de cette argumentation, mais
il nona en dernier lieu sa grande et secrte objection, sa pense de
derrire la tte, celle qui depuis un an inspirait en partie sa
conduite: En vidant, dit-il, les diffrends actuels par un arrangement,
le grief que la France nous a donn par la runion de l'Oldenbourg
disparatrait. Or, il tenait  se garder un grief contre la France: il
voudrait s'en rserver un afin d'en profiter pour rouvrir ses ports
dans telle circonstance o l'empereur Napolon se trouverait hors d'tat
de nous faire la guerre pour cette seule raison.

Nesselrode lui fit cette rponse: Je pense qu' cet gard Votre Majest
pourrait s'en remettre au caractre connu de ce souverain, qui
certainement ne tarderait pas  lui fournir de nouveaux sujets de
plainte et de rcrimination. D'ailleurs, ses engagements avec lui ne
sont pas ternels, et si d'ici  quelque temps ils ne produisent pas sur
l'Angleterre l'effet qu'il se flatte vainement d'en obtenir, Votre
Majest aurait toujours le droit de dclarer  la France qu'elle ne
saurait sacrifier davantage les intrts de son empire  une ide qu'une
exprience de six ans a prouv n'tre qu'une chimre. Personne ne
saurait voir dans cette dclaration une violation des traits, et si
d'ici  cette poque nous sommes parvenus  consolider nos mesures de
dfense et  leur donner l'tendue et la perfection qu'elles doivent
avoir tant que vivra Napolon, je doute mme qu'elle puisse amener la
guerre.

Finalement, Alexandre fut ou parut convaincu. Il avait alors un motif
particulier et trs srieux pour surmonter ses rpulsions, pour
esquisser un geste pacifique, pour entamer ou simuler une ngociation,
et Nesselrode avait habilement fait valoir auprs de lui cette raison de
circonstance.

La victoire remporte par les Russes sur le Danube semblait produire
l'effet prvu par Napolon: le grand vizir, chapp presque seul du
dsastre et rfugi  Rouchtchouk, avait fait porter aussitt  Kutusof
des paroles de paix: il avait ouvert des confrences, tandis qu'il
demandait  Constantinople instructions et pouvoirs. Cette paix que les
Russes avaient espr surprendre discrtement par l'entremise de
l'Angleterre, elle leur venait ainsi avec clat: elle leur arrivait
presque assure, mais l'vidence mme de cette solution n'tait-elle
point pour la compromettre? Alexandre savait de quel oeil vigilant et
anxieux Napolon suivait les pripties de la campagne, quel prix il
attachait  la prolongation d'une lutte qui divisait les forces de la
Russie. En voyant les Turcs s'affoler sous le coup de la dfaite et se
jeter perdument  une ngociation,  quelles violences ne se
laisserait-il point emporter pour les dtourner de conclure, pour leur
rendre du coeur, pour empcher une paix minemment prjudiciable  sa
politique! Il allait peut-tre pousser en Allemagne le gros de ses
forces, occuper la Prusse, attaquer ou menacer ouvertement la Russie et,
par ce secours indirect aux Ottomans, dranger gravement les oprations
de la diplomatie moscovite sur le Danube. Ce fut vraisemblablement pour
l'immobiliser, pour prvenir de sa part des dmonstrations
prmatures[356], pour le mettre dans l'impossibilit morale de marquer
ds  prsent un pas de plus vers le Nord, que l'empereur Alexandre se
disposa  un essai de conciliation,  une rouverture des pourparlers:
quel qu'en dt tre le rsultat, il gagnerait au moins le temps de
terminer sa querelle avec les Turcs et d'assurer son flanc gauche.

[Note 356: Rapport de Tchernitchef en date du 10/22 octobre, volume
cit, 260.]

Nesselrode fut averti que son matre le renverrait prochainement 
Paris, en mission spciale. Afin qu'il pt se prsenter plus dignement
aux Tuileries, on l'avana d'un grade: on lui mit un galon de plus sur
son habit[357]; on le nomma secrtaire du cabinet, ce qui lui donnait
rang de ministre plnipotentiaire. En mme temps, Alexandre annonait 
Lauriston que, voulant en finir et mettant de ct toute fausse honte,
il se dcidait  parler: il s'expliquerait par la bouche de Nesselrode,
clairement, franchement, articulerait ses demandes de la faon la plus
nette, sans se montrer bien exigeant: Je veux terminer et je ne serai
point difficile[358], telles taient ses expressions. Nesselrode aurait
pouvoir de traiter toutes les questions ensemble ou sparment: Il aura
toute ma pense, disait Alexandre; ses instructions seront trs
dtailles; on est en train d'y travailler[359]. En effet, Nesselrode
avait reu ordre de se prparer  soi-mme un commencement
d'instructions, dans le sens de son mmoire[360].

[Note 357: Paroles d'Alexandre  Lauriston, d'aprs la lettre de ce
dernier en date du 10 janvier 1812.]

[Note 358: Lauriston  Maret, 18 et 27 novembre 1811.]

[Note 359: _Id._, 16 et 22 novembre 1811.]

[Note 360: Archives de Saint-Ptersbourg.]

Si ingnieux que ft son plan de pacification, il n'en tait pas moins
chimrique. Napolon n'aurait jamais souscrit  un accord qui n'et pas
ramen et emprisonn la Russie dans le systme continental. De plus,
tenant l'Autriche, il se ft estim bien naf de la remettre lui-mme en
rapport avec Alexandre. Mais il n'eut pas  dcliner les propositions de
Nesselrode.  supposer qu'il y ait eu un instant chez le Tsar dsir rel
de traiter, ce ne fut qu'une fugitive vellit. Les influences les plus
opposes concoururent d'ailleurs  la dissiper. Armfeldt et son groupe
la taxaient d'insigne faiblesse. Roumiantsof aspirait de tout son coeur
 la paix, mais n'admettait pas que la rconciliation s'oprt par un
autre intermdiaire que lui-mme: jaloux de Nesselrode, en qui il
flairait un aspirant ministre, un candidat  sa succession, il parat
avoir dconseill son envoi. Alexandre se laissa facilement dtourner
d'une tentative  laquelle il se prtait  contre-coeur. Trs vite, il
devint de toute vidence que l'annonce de la ngociation n'tait plus
qu'un leurre, un vain simulacre, destin  empcher une diversion
franaise au profit de la Turquie. En novembre et en dcembre, on
continua d'entretenir continuellement Lauriston de la mission projete;
on la lui prsentait comme chose dcide et certaine; seulement, on la
retardait sans cesse, on l'ajournait sous divers prtextes. Nesselrode
semblait toujours  la veille de partir et ne partait jamais[361].

[Note 361: Correspondance de Lauriston, novembre et dcembre 1811,
janvier 1812, _passim_.]

Pendant plus de deux mois, Alexandre amusa ainsi notre ambassadeur,
esprant apprendre  tout moment la conclusion de la paix sur le Danube
et le succs de sa manoeuvre. Cependant la paix ne se fit point, le
sultan Mahmoud et son Divan ayant montr une fermet inattendue et
s'tant refus  cder la partie orientale des Principauts. L'affaire
manquant d'elle-mme, le jeu imagin pour empcher Napolon de la
traverser devenait sans objet: le Tsar chercha et trouva un prtexte
pour retirer sa promesse de traiter.

Dans une conversation tenue aux Tuileries avec le Prussien Krusemarck et
dont l'cho revint en Russie, Napolon avait dit, le 16 dcembre[362],
qu'il verrait arriver Nesselrode avec plaisir: seulement, avait-il
ajout, il considrait qu'une mission d'apparat serait une faute. Ce
langage rpondait parfaitement  sa pense. Il dsirait que Nesselrode
revnt auprs de lui en parlementaire officieux, en causeur, afin de
pouvoir entamer par son intermdiaire une ngociation tranante qui
aiderait  passer l'hiver et faciliterait l'ajournement des hostilits
jusqu' l'poque marque pour l'explosion: il ne voulait point qu'une
ambassade solennelle vnt lui prsenter une sorte d'ultimatum dont le
rejet prcipiterait la guerre. Sa rserve n'avait port que sur la forme
de la mission: Alexandre affecta de croire qu'elle avait port sur le
fond; s'autorisant de cette interprtation fausse, il dclara aussitt
que sa dignit lui interdisait d'envoyer un messager de paix auprs d'un
souverain mal dispos  le recevoir: il ajouta avec vrit que ses
agents lui signalaient le redoublement de nos prparatifs, l'branlement
prochain de nos troupes, qu'en consquence il ne s'abaisserait pas 
demander la paix sous le coup d'une menace grossissante et qu'il
renonait  envoyer Nesselrode.

[Note 362: Voy. le rapport de Tchernitchef en date du 31 dcembre/12
janvier, volume cit, p. 280-287. Cf. THIERS, XIII, 306, et ERNOUF,
307-308. Ces deux auteurs interprtent les paroles de l'Empereur chacun
suivant un systme prconu.]

De son ct, Napolon avait compris depuis longtemps qu'Alexandre
n'avait plus l'intention de faire partir le jeune diplomate, qu'il ne
l'avait peut-tre jamais eue: une fois de plus, les deux empereurs en
vinrent  se convaincre respectivement de leur mauvaise foi et
s'affermirent dans la volont de combattre. Alexandre donnait sa parole
de chevalier au baron d'Armfeldt de ne jamais composer avec Bonaparte:
il prsentait le Sudois  l'Impratrice comme son futur compagnon de
guerre, son frre d'armes: J'espre, disait-il, me rendre digne de
lui[363]. Napolon disait  Schwartzenberg, en parlant des Russes: Ces
fous veulent me faire la guerre; je la leur ferai au printemps avec cinq
cent mille hommes[364]. Et l'instant tait venu o il lui fallait
enfin, pour se mettre en tat d'agir au printemps, grouper ses armes,
battre le rappel de ses allis et pousser vers le Nord la totalit de
ses forces. Les voies lui sont ouvertes: l'assujettissement complet de
l'Allemagne lui donne la route entre le Rhin et le Nimen, entre Mayence
et Wilna: il peut accder librement au territoire russe et s'y enfoncer.
C'est en vue de ce rsultat qu'il nous a fait assister pendant six mois
 de savantes temporisations et  des manoeuvres profondment calcules,
qu'il a tour  tour calm et violent la Prusse, circonvenu lentement
l'Autriche, rus partout, rus toujours, avec une tenace opinitret:
trange et douloureux spectacle que de le voir s'acharnant  la
poursuite d'un avantage qui le perdra, dpensant  l'obtenir une somme
incroyable d'efforts, se frayant patiemment passage jusqu'au bord de
cette Russie o doit s'engloutir sa fortune et assurant avec une
incomparable habilet sa marche  l'abme.

[Note 363: TEGNER, III, 389.]

[Note 364: DUNCKER, 424, d'aprs le rapport de Schwartzenberg.]




CHAPITRE IX

MARCHE DE LA GRANDE ARME.


La Grande Arme doit se composer d'une agglomration d'armes.--Position
des diffrentes units.--Proportions colossales.--Concentration 
oprer: pril  viter.--Plan de l'Empereur pour runir ses forces et
les pousser graduellement vers la Russie.--Ses efforts minutieux pour
assurer le secret des premiers mouvements.--Marches de
nuit.--Instruction caractristique  Lauriston.--Systme de
dissimulation renforce et progressive.--Accumulation de
stratagmes.--Tchernitchef devient gnant: sa mise en
observation.--Conversation et message de l'lyse.--Napolon formule
enfin ses exigences en matire de blocus.--Sincrit relative de ses
propositions: leur but principal.--Dpart de
Tchernitchef.--Perquisition.--Le billet accusateur.--Concurrence entre
le ministre de la police et celui des relations extrieures: rle du
prfet de police.--Dcouverte et arrestation des coupables.--Dix ans
d'espionnage et de trahison.--Procs en perspective.--Napolon refrne
sa colre.--Effarement de Kourakine: comment on s'y prend pour
l'empcher de donner l'alarme.--Passage des Alpes par l'arme
d'Italie.--Universel branlement.--Trait dict  la Prusse.--Alarme 
Berlin; arrive des Franais.--Prise de possession.--Le pays de la
haine.--Marche au Nord.--chelons successifs.--Rle rserv au
contingent prussien.--Trait avec l'Autriche.--Appel  la Turquie:
Napolon espre revivifier et soulever l'Islam.--Rle rserv  la
cavalerie ottomane.--L'Empereur se rsigne  ngocier avec
Bernadotte.--Ouvertures  la princesse royale.--Saisie antrieure de la
Pomranie sudoise: consquences de cet acte.--Premiers
mcomptes.--Arrive et dploiement de nos armes sur la Vistule.--Dpart
projet et diffr.--Lutte contre la famine.--Conversation avec
l'archichancelier.--Opposition de Caulaincourt  la guerre: efforts
persistants et infructueux de Napolon pour le ramener et le
convaincre.--tat d'esprit de l'Empereur.--Son langage  Savary et 
Pasquier.--Les deux plans de campagne: Napolon subit dj l'attraction
de Moscou.--Sa raison victime de son imagination.--Rves
vertigineux.--Au del de Moscou.--L'Orient.--L'gypte.--Les
Indes.--Conversation avec Narbonne.--Vision d'une lointaine et suprme
apothose.



I

En fvrier 1811, les lments destins  constituer la Grande Arme se
trouvaient forms, sans tre encore runis. Ils s'tendaient de
Dantzick  Paris, du Texel  Vienne, rpartis entre l'Allemagne, le nord
de la France et de l'Italie. Tandis qu' l'angle nord-ouest de cet
immense carr la garnison de Dantzick atteignait au chiffre de
vingt-cinq mille hommes, tandis que le duch de Varsovie s'puisait 
mettre sur pied soixante mille combattants, l'arme de Davout, tablie 
la base de la pninsule danoise, comptait cent mille Franais, soldats
d'lite, renforcs par plusieurs groupes d'Allemands divers: elle allait
devenir le premier corps de la Grande Arme. Entre l'Elbe et le Rhin, la
Confdration avait lev cent vingt-deux mille hommes: avec les Saxons,
les Bavarois, les Wurtembergeois, les Westphaliens, avec les brigades de
Berg, de Hesse et de Bade, avec les troupes fournies par le collge des
rois et celui des princes, Napolon avait matire  former trois corps
entiers, les 6e, 7e et 8e, ainsi que plusieurs divisions et brigades
auxiliaires. Le 2e corps se composerait avec les trois divisions
d'Oudinot et ses deux brigades de cavalerie, masses  l'entre de la
Westphalie; le 3e, avec les cinquante mille hommes de Ney, groups
autour de Mayence. Au sud de l'Allemagne, derrire le rideau des Alpes,
l'arme d'Italie, qui s'intitulerait le 4e corps, se tenait range: il y
avait l, avec plusieurs divisions franaises, la garde royale
italienne, les troupes de ligne et lgres du royaume cisalpin, le
rgiment croate, le rgiment espagnol Joseph-Napolon, le rgiment
dalmate, des chasseurs franais et italiens, en tout quatre-vingt mille
hommes sous les ordres d'Eugne,  qui Junot servirait de guide et de
conseiller.  l'intrieur de la France, la Garde, les grands parcs
d'artillerie, les rserves de matriel et les neuf mille chariots
destins au transport des vivres, n'attendaient qu'un ordre pour partir.
Dans l'intervalle des diffrents groupes, de grandes masses de cavalerie
flottaient: elles se formeraient en units spciales, essentiellement
mobiles et maniables.

Il s'agissait maintenant, par un mouvement de concentration qui
porterait sur les forces d'un continent presque entier, de fondre et
d'amalgamer en un tous ces lments divers, d'en faire une seule et
prodigieuse arme, de ranger cette arme entre le Rhin et l'Elbe, en
face de la Russie, et de la pousser ensuite jusqu'au seuil de cet empire
en une ligne mouvante qui roulerait transversalement sur l'Allemagne.
Travail sans prcdent, qui exigeait de l'Empereur un effort presque
surhumain de calcul, d'ordre et de combinaison. La conjonction des
diffrents corps devait s'oprer avec une prcision infaillible, tous
les moyens d'acheminement et de subsistance devaient tre prpars et
assurs  l'avance, car la moindre erreur, le plus petit mcompte,
suffirait  crer partout l'encombrement, la confusion, le dsarroi, et
 remplacer cette affluence de foules disciplines par une Babel en
armes. Et ce qui mettait le comble aux difficults de l'entreprise,
c'tait qu'elle devait s'accomplir  aussi petit bruit que possible et
en sourdine. En effet, il dpendait encore des Russes, s'ils pntraient
 temps nos projets, de fondre avec l'avantage du nombre sur nos
avant-postes de la Vistule, de dvaster le pays destin  fournir notre
approvisionnement d'entre en campagne et de refouler l'invasion
approchante.

La crainte de ce contretemps hantait Napolon  toute heure. Pour le
prvenir, il rsolut d'envelopper du plus profond mystre les
prparatifs et les dbuts de l'opration. Quatre cent mille hommes
allaient se lever et commencer leur marche en quelque sorte sur la
pointe des pieds. Toutes les mesures seraient prises pour organiser le
silence: on aurait soin d'assourdir et d'ouater tous les ressorts prts
 entrer en jeu. Le mouvement de concentration une fois dmasqu, on le
poursuivrait avec une rapidit foudroyante, afin de mettre l'ennemi le
plus tt possible en prsence du fait accompli. Puis,  mesure que nos
troupes avanceraient vers le Nord, l'Empereur s'efforcerait d'attnuer
par son langage le caractre menaant de cette approche. Il ferait dire
 Ptersbourg que l'attitude suspecte et incomprhensible de la Russie
l'obligeait  branler lui-mme ses forces et  les porter en ligne,
mais qu'il n'en restait pas moins rsolu  couter toute proposition
dicte par un esprit d'apaisement: il affecterait de plus en plus un
ardent dsir de ngocier, et ses dclarations, ses instances pacifiques
suivraient la mme progression que le mouvement de ses armes.

Le plan adopt pour la concentration et la marche en avant fut le
suivant. L'arme d'Italie, tant la plus loigne, partirait la
premire, franchirait les Alpes, et, s'levant  travers la Bavire,
pousserait droit devant elle jusqu' Bamberg, au centre de l'Allemagne,
 mi-chemin entre le Rhin et l'Elbe: l, elle obliquerait  droite pour
continuer sa route vers le Nord-Est et la Russie. Les 2e et 3e corps, le
6e (Bavarois), le 7e (Saxons), le 8e (Westphaliens), rglant leur
mouvement sur celui de l'arme d'Italie, arriveraient  hauteur sur sa
gauche et se mettraient en ligne avec elle, tandis que le 1er corps,
celui de Davout, s'lancerait rapidement jusqu' l'Oder, afin que les
Russes, s'ils prenaient l'offensive, vinssent immdiatement butter
contre cet obstacle. La liaison des autres colonnes opre, elles se
dirigeraient d'ensemble vers la frontire ennemie, allant plus ou moins
vite, suivant les circonstances, mais toujours graduellement et par
chelons, se portant d'abord sur l'Elbe, s'avanant ensuite de l'Elbe 
l'Oder, s'acheminant enfin  pas sourds vers la Vistule, faisant halte
autant que possible sur chacun de ces grands fleuves pour reprendre
haleine et rectifier leurs distances, se servant d'eux comme d'assises
superposes pour affermir et rgulariser leur marche ascensionnelle vers
le Nord. Le corps de Davout continuerait  les prcder et  les
couvrir: il se tiendrait toujours en avance d'un chelon, c'est--dire
d'un fleuve, pareil  un rempart mobile  l'abri duquel s'accomplirait
l'ensemble du mouvement. Notre diplomatie seconderait pendant ce temps
les oprations militaires: elle terminerait nos accords avec la Prusse
et l'Autriche au moment prcis o l'arme traverserait la premire et
passerait devant la seconde, afin que les deux puissances s'incorporent
 un point nomm du grand parcours. Nos forces se complteraient ainsi
tout en marchant, et, aprs s'tre alignes enfin  la gauche de Davout
sur la Vistule, elles n'auraient plus qu' attendre l'apparition de
l'Empereur et la belle saison pour franchir le dernier pas, atteindre
le Nimen, toucher la Russie et dresser contre elle un amoncellement
d'armes[365].

[Note 365: Voy. la _Correspondance impriale_, fvrier, mars et
avril 1811, et le lucide expos de Thiers, t. XIII, liv. XLIII.]

Les premiers ordres furent expdis du 8 au 10 fvrier, soit par
l'Empereur lui-mme, soit par le prince major gnral. Pour assurer le
secret, il n'est sorte de prcautions auxquelles Napolon n'ait recours.
Les voltigeurs, tirailleurs et canonniers de la Garde, qui tiennent
garnison aux environs de Paris et doivent se rendre  Bruxelles pour s'y
former en division avec d'autres dtachements, se mettront en route de
nuit et sans traverser la ville[366]; ces braves vont partir pour la
plus grande expdition du sicle comme pour une furtive quipe. Le
gnral Colbert, qui ira prendre en Belgique le commandement de ses
chevau-lgers, disparatra sans faire d'adieux  personne[367]. Les
grenadiers de la Garde seront dirigs nuitamment de Compigne sur Metz,
sans connatre le but de leur marche. Procder avec une muette activit,
tel est le mot d'ordre qui, dpassant la France, court d'un bout de
l'Allemagne  l'autre, arrive jusqu' l'Elbe, o il avertit Davout de se
mettre en garde contre toute indiscrtion[368].

[Note 366: _Corresp._, 18490.]

[Note 367: _Id._]

[Note 368: _Id._, 18494.]

C'est surtout en ce qui concerne l'arme d'Italie que le systme adopt
se prcise et se raffine. Junot, charg d'aller prendre cette arme 
Vrone pour la conduire au del des Alpes, est invit  s'chapper de
Paris en gardant le plus profond mystre sur son dpart et sur sa
destination, de sorte que ses aides de camp mmes et ses domestiques ne
sachent pas o il va[369]. Le mouvement commencera le 20 au plus tard,
le 18, s'il est possible: d'ici l, les troupes se tiendront caches et
blotties dans les valles du Trentin et de la haute Lombardie; mais des
dtachements de sapeurs, des quipes de montagnards, iront en avant
dblayer les cols encombrs de neige, tenir les voies toutes prtes,
afin que, l'arme une fois lance, rien n'arrte son mouvement et
qu'elle tombe en Allemagne en mme temps que le bruit de son
approche[370].

[Note 369: _Id._, 18489.]

[Note 370: _Corresp._, 18488, 18492, 18495.]

Grce  cette clrit discrte, la concentration sera fort avance,
lorsque l'cho de nos premiers pas retentira en Russie. Il importe que
pour cette poque notre ambassadeur  Ptersbourg soit en mesure de
rfuter jour par jour les craintes que l'on ne manquera pas d'exprimer,
qu'il ait rponse  tout et ne reste jamais  court d'explications,
qu'il soit fourni en abondance d'arguments spcieux, bien imagins,
propres  faire illusion. Le 18 fvrier, une longue instruction
ministrielle lui est adresse. Cette pice dnote chez le gouvernement
franais une fcondit d'artifices inpuisable; elle suggre  Lauriston
des expdients divers, suivant que nos troupes parcourront tel ou tel
stade de leur carrire, met une gradation dans la duplicit: c'est tout
un cours de dissimulation progressive, se droulant  travers quinze
pages d'une fine criture: jamais la diplomatie n'aurait t plus
audacieusement rduite  l'art de farder la vrit, si cette fausset
n'avait trouv  l'avance son pendant dans l'hypocrisie caressante avec
laquelle Alexandre avait prpar en 1811 la surprise de Varsovie et
l'envahissement de l'Allemagne[371].

[Note 371: Le systme du baron Fain, dans son _Manuscrit de_ 1812,
de Bignon et d'Ernouf, attribuant jusqu'au bout  l'Empereur un dsir
sincre de traiter et d'viter la guerre, est aussi insoutenable que
celui de Thiers, tendant  rejeter sur Napolon tous les torts et 
dgager la responsabilit d'Alexandre.]

Au dbut, lorsque la nouvelle de nos marches se rpandra  l'tat de
vague rumeur, Lauriston commencera par tout nier, par nier
imperturbablement: Vous devez, lui crit le ministre, ignorer
absolument le mouvement du Vice-Roi jusqu' ce qu'on annonce
positivement que son arme est  Ratisbonne. Vous direz alors que vous
ne le croyez pas possible, que vous supposez qu'il s'agit de quelques
bataillons composs des conscrits des dpartements romains et de la
Toscane, qui traversent la Bavire et vont  Dresde. Vous pourrez
ajouter que vous aviez en effet connaissance d'un mouvement de cette
espce de cinq  six mille hommes. Vous vous expliquerez de manire  ne
pas vous compromettre. Il est probable que vous pourrez ainsi gagner
cinq  six jours et peut-tre davantage.

Quand on parlera du mouvement des troupes qui sont  Mayence et 
Mnster, vous n'en conviendrez pas d'abord et vous pourrez aussi gagner
plusieurs jours. Vous direz ensuite qu'il est ncessaire d'avoir une
rserve dans le Nord, et que, dans un moment o le bl est cher, on a
jug utile d'loigner un certain nombre de consommateurs des environs de
Paris pour les envoyer dans des pays o les grains sont abondants. Vous
pourrez aprs cela faire entendre que tant qu'on ne passe pas l'Oder,
dont les places sont occupes par les troupes franaises, il n'y a lieu
 aucune observation: que ces mouvements sont des mouvements intrieurs,
et non pas des mouvements hostiles.

Lorsqu'il ne sera plus possible de nier le mouvement du Vice-Roi, vous
direz encore que Sa Majest centralise ses forces, que la Russie a
depuis longtemps centralis les siennes, en ngociant et sans vouloir la
guerre; que Sa Majest ne veut pas la guerre davantage, mais qu'elle
ngocie dans la mme attitude que la Russie.

Vous devez mesurer vos paroles de manire  gagner du temps, avoir
chaque jour un langage diffrent, et n'avouer une chose que quand, par
les dpches qui vous seront communiques, on vous prouvera qu'elle est
connue.

Sa Majest a le droit de runir ses troupes et son artillerie sur la
ligne de l'Oder, de mme que l'empereur Alexandre a eu le droit de
runir les siennes sur les bords du Nimen et du Borysthne et sur les
limites du duch de Varsovie. Les armes russes sont depuis un an sur
les frontires de la Confdration, c'est--dire sur celles de l'Empire,
tandis que les armes de l'Empereur sont encore bien loin des frontires
russes.

C'est au moment o nos colonnes de tte franchiront l'Oder pour se
couler dans les rgions de la Vistule, que les soins devront redoubler
en vue de prvenir une irruption ennemie. Aprs avoir bien tabli que
les Franais ne dpassent pas leur droit en occupant des contres
soumises  leur protectorat et qu'ils restent chez eux  Varsovie,
l'ambassadeur pourra dire qu'au contraire les Russes, s'ils faisaient un
pas en dehors de leurs frontires, s'ils envahissaient le sol de nos
allis, commettraient un acte d'hostilit flagrante et anantiraient
tout espoir de paix: Le jour o un seul Cosaque mettrait le pied sur le
territoire de la Confdration, la guerre serait dclare. Mais que
Lauriston soit avare de ces avertissements: la menace ne doit percer
que trs discrtement dans son langage; mieux vaut recourir encore, s'il
est possible, au miel de la persuasion. Ce qu'il faut dire et rpter
avec une persvrance inlassable, sur tous les tons, sous les formes les
plus varies, c'est que l'Empereur veut le maintien de la paix et le
raffermissement de l'alliance, c'est qu'il conservera jusqu'au bout
l'intention et l'espoir de traiter.

 l'appui de ces allgations, Lauriston rclamera de nouveau l'envoi de
Nesselrode, afin que ds  prsent la ngociation s'amorce: il promettra
au besoin que nos troupes ne traverseront pas la Vistule; enfin, comme
suprme expdient, il pourra parler et convenir d'une entrevue des deux
souverains, en se donnant toutefois l'air d'agir par inspiration
spontane et sans ordres, en rservant ainsi  l'Empereur la facult
d'esquiver la rencontre: Cette dernire ressource, dit l'instruction,
ne doit tre employe qu' la dernire extrmit et au moment o les
Russes marcheraient sur la Vistule; c'est ce mouvement qu'il faut tcher
d'empcher ou de retarder en proposant une entrevue, sans engager
l'Empereur en rien. En un mot, pourvu que l'ambassadeur ne compromette
que lui-mme et ne lie pas son gouvernement, toute latitude lui est
laisse dans l'accomplissement de sa tche temporisatrice. Gagner du
temps, telle est l'expression qui revient  chaque instant sous la
plume du ministre: il la rpte  satit, jusqu' cinq fois en
quelques lignes; il l'ajoute sur le texte recopi par surcharges de sa
main; il croit n'avoir jamais assez fait comprendre que l'ambassadeur ne
doit reculer devant aucun moyen, devant aucune supercherie, pour
faciliter la marche silencieuse et rampante de nos troupes jusqu' leur
indispensable base d'offensive, jusqu' ces pays de la Prusse orientale
et de la basse Pologne dont l'Empereur veut se faire un tremplin pour
s'lancer en Russie.



II

tant donne cette accumulation de stratagmes, la prsence  Paris d'un
agent russe  l'oeil trop bien ouvert, d'un informateur trop zl,
prsentait des dangers: Tchernitchef devenait gnant. L'Empereur se
dcida  le faire mettre en observation. Comme il craignait toujours le
zle impatient de Savary et sa lourdeur de main, il prfra confier ce
soin au ministre des relations extrieures,  son fidle Maret, familier
par tat avec les mnagements diplomatiques. Maret s'adressa  son ami
le baron Pasquier, prfet de police; celui-ci prta l'un de ses plus
habiles dcouvreurs, l'officier de paix Foudras, qui organisa tout un
service de surveillance, dont les rapports taient transmis aux
relations extrieures. Seulement, le duc de Rovigo, sentant que
l'affaire venait  maturit et ne voulant pas qu'elle lui chappt lors
de son closion, continua malgr tout  l'envelopper d'une ombrageuse
sollicitude,  la couver; il fit passer de son ct des directions et
des ordres  la prfecture de police, si bien que cette administration
eut  surveiller Tchernitchef  la fois pour le compte de deux
ministres. Tous les procds d'investigation policire furent employs
contre lui: on installa dans l'htel o il logeait un pseudo-locataire,
charg de l'pier jour et nuit; un homme expert dans l'art de
dbrouiller le mystre des serrures  secret eut  explorer son
coffre-fort[372].

[Note 372: _Mmoires de Pasquier_, I, 518; _Mmoires de Rovigo_, V,
208-220.]

Au bout de quelques jours, on acquit la conviction qu'il venait de se
procurer un tableau retraant avec une prcision effrayante toute
l'organisation nouvelle de l'arme. Devant ce rapt audacieux, Napolon
se sentit indignement et impudemment trahi: on ne se trouvait plus en
prsence de quelques indiscrtions coupables, mais partielles; il y
avait quelque part un homme, un Franais, un misrable, qui instruisait
de tout l'ennemi de demain et faisait march de son pays.

Napolon se dcida  svir,  chercher et  punir le tratre. Rendant la
main  Savary, il lui donna toute permission d'agir, sans retirer 
Maret le droit de poursuivre son enqute, et laissa ainsi s'tablir
entre les deux ministres une sorte d'mulation et de concurrence.
Toutefois, il n'entendait frapper les complices de Tchernitchef qu'aprs
le dpart de ce dernier, afin de n'avoir pas  le comprendre dans les
poursuites, ce qui et prmaturment compliqu nos dmls avec la
Russie. Pour le faire dguerpir, il s'avisa d'un moyen destin 
renforcer encore son systme de dissimulation. Il rexpdierait
Tchernitchef  Ptersbourg avec un message intime et direct pour
l'empereur Alexandre. Par un de ces jeux o se complaisait sa finesse
madre, il emploierait l'espion russe  mieux tromper la Russie, 
porter une proposition de ngocier plus prcise, plus dveloppe que les
prcdentes, et qui nanmoins serait surtout une ruse de guerre.

Le 25 fvrier, il se le fit amener par le duc de Bassano au palais de
l'lyse. L, pendant deux heures, il parla posment, modrment, comme
s'il et tudi  l'avance ses expressions[373]. Traitant bien
Tchernitchef, il lui fit pourtant comprendre, par certaines allusions,
qu'il n'ignorait rien de ses pratiques et qu'on n'avait pas russi  lui
en imposer. Sachant aussi que nos prparatifs d'action seraient connus 
Ptersbourg lorsque le jeune officier arriverait dans cette capitale, il
ne chercha pas  les nier: il les avoua trs haut, mais mit un art
consomm  tablir que la guerre n'en rsulterait pas ncessairement.

[Note 373: Le compte rendu trs dtaill de la conversation, avec
les paroles mmes de l'Empereur, se trouve dans le rapport de
Tchernitchef publi sans date par la _Socit impriale d'histoire de
Russie_, volume cit, 125-144.]

Encore une fois et dans les termes les plus nergiques, les plus
solennels, il affirma qu'il n'avait nullement le dessein prconu de
restaurer la Pologne. Ce qui l'avait mis dans la ncessit d'armer,
c'taient les justes motifs de dfiance qu'on lui avait fournis, c'tait
surtout le silence systmatique que l'on opposait  toutes ses demandes
d'explications et de pourparlers. Il y a plus de quinze mois, dit-il,
que je me tue  demander que l'on envoie des instructions au prince
Kourakine; mais, comme on n'en a rien fait parce qu'il parat ne point
jouir de la confiance de son gouvernement, pourquoi ne voit-on pas
arriver le comte de Nesselrode? J'ai appris son envoi  Paris avec
plaisir, j'esprais que nous commencerions enfin  nous occuper
srieusement  terminer nos diffrends; voici cependant quatre mois
qu'on nous l'annonce, et il n'arrive pas. Pourquoi est-ce qu'il y a de
cela un an, lorsque l'empereur Alexandre vous envoya ici pour la
dernire fois, ne vous a-t-on point muni de pouvoirs? _Malgr que vous
ne soyez ici que pour les renseignements militaires_, vous connaissez
assez la marche des affaires, vous aviez montr de l'intelligence, et 
cette poque les choses taient si simples qu'elles auraient pu tre
arranges sur-le-champ. Ma politique est si ronde, je mets si peu de
dissimulation dans ma conduite, que dans le fond peu m'importe le choix
du ngociateur, et si l'on veut, on peut m'envoyer M. de Markof mme
(c'tait le diplomate qui sous le Consulat s'tait pos en ennemi
personnel du gnral Bonaparte), pourvu qu'on veuille bien dlier la
langue et entamer les ngociations. Pour dterminer la Russie  parler,
il a tout essay, il n'a laiss chapper aucune occasion: sa
conversation de l'an pass avec le comte Schouvalof qu'il a saisi au
passage, son discours du 15 aot au prince Kourakine n'avaient point
d'autre but. Il esprait que tant et de si pressants efforts auraient
enfin raison d'un parti pris d'inertie, d'une inconcevable rserve. Mais
non: rien ne lui a russi: on a persist  se draper dans un ddaigneux
silence; on a continu  se taire, en continuant d'armer. Alors, oblig
de supposer des prtentions inavoues ou des desseins hostiles, il a d
mettre en mouvement les masses dont il dispose. Il est en train
actuellement de couvrir l'Allemagne de ses troupes, de roccuper des
positions depuis longtemps dgarnies: efforts immenses, coteux, mais
non disproportionns  ses ressources, car il possde encore dans ses
caisses trois cents millions intacts. Cependant, cette surabondance de
moyens, qui fait sa scurit, ne le pousse nullement  dsirer la
guerre: il ne fera rien pour la prcipiter. Donc, si les Russes de leur
ct ne la veulent point par intention prmdite, si leurs mouvements
suspects ont t uniquement inspirs par les craintes qu'ils ont conues
au sujet de la Pologne et que ses franches explications doivent
dissiper, tout peut tre encore rpar ou prvenu, et Napolon,
aboutissant  des conclusions fermes, propose un accord sur les trois
bases suivantes:

1 Stricte observation par la Russie du blocus continental et exclusion
des neutres, mitige par un systme de licences analogue  celui qui se
pratique en France;

2 Trait de commerce respectant le tarif russe dans ses dispositions
essentielles, mais faisant disparatre ce que cet acte renferme de
choquant et de dsagrable pour le gouvernement franais;

3 Arrangement par lequel la Russie finirait l'affaire d'Oldenbourg et
effacerait le fcheux effet de sa protestation, soit en dclarant
qu'elle ne veut rien pour le prince mdiatis, soit en acceptant une
indemnit qui ne pourrait en aucun cas se composer de Dantzick ou d'une
fraction quelconque du territoire varsovien.

Suivant Napolon, il serait facile de s'entendre sur ces bases. La
rentre de la Russie dans le systme continental ne serait qu'un retour
au devoir primordial de l'alliance. Quant aux questions de l'Oldenbourg
et du tarif, les griefs allgus, s'il n'existait pas derrire eux autre
chose, taient-ils de nature  motiver une guerre qui ferait couler des
torrents de sang et renouvellerait le deuil de l'humanit? L'Empereur
verrait avec une profonde douleur se rompre pour de telles chicanes une
alliance qui lui avait t dicte par son coeur autant que par sa
raison, par un penchant dtermin pour Alexandre, par une sympathie
qu'il ne peut malgr tout arracher de son me, qu'il aimait  croire
partage et qui lui semblait devoir assurer la perptuit de l'accord.
J'avoue, disait-il, qu'il y a de cela deux ans, je n'aurais jamais cru
 la possibilit d'une rupture entre la Russie et la France, du moins de
notre vivant, et comme l'empereur Alexandre est jeune et moi je dois
vivre longtemps, je plaais la garantie du repos de l'Europe dans nos
sentiments rciproques: ceux que je lui ai vous sont toujours rests
les mmes; vous pourrez l'en assurer de ma part et lui dire que, si la
fatalit veut que les deux plus grandes puissances de la terre se
battent pour des peccadilles de demoiselle, je la ferai (la guerre) en
galant chevalier, sans aucune haine, sans nulle animosit, et, si les
circonstances le permettent, je lui offrirai mme  djeuner ensemble
aux avant-postes. La dmarche  laquelle je me suis dcid aujourd'hui
sera encore marque sur mes tablettes  la dcharge de ma conscience;
vous ayant fait connatre mes vritables sentiments, je vous envoie vers
l'empereur Alexandre comme mon plnipotentiaire et dans l'espoir que
l'on pourrait encore s'entendre et se dispenser de verser le sang d'une
centaine de mille braves, parce que nous ne sommes pas d'accord sur la
couleur d'un ruban.

Cette affectation de dsinvolture et de lgret lui servait  masquer
la gravit des prtentions qu'il avait mises; elles taient bien cette
fois l'expression relle de ses dsirs et faisaient apparatre un clair
de sincrit  travers tous ses subterfuges. Enfin, il venait de sortir
et de formuler son exigence fondamentale, celle qui portait sur
l'exclusion des neutres.  supposer que la Russie y et fait droit et
et accept l'ensemble de ses propositions, aurait-il renonc  son
expdition et dcommand la guerre? On peut le croire, car Alexandre et
cd alors sur tous les points essentiels, moyennant quelques
satisfactions de pure forme: il et adhr pleinement au blocus et se
ft remis au service de notre cause, sans compensation pour lui-mme ni
sret.

Napolon aurait agr cette soumission pure et simple,  condition
qu'elle et t entoure des plus expresses garanties; mais  son dfaut
il n'admettait d'autre issue au conflit que la guerre. C'est ce
qu'indiquait le duc de Bassano  Lauriston, dans une nouvelle dpche:
L'Empereur, disait-il, ne se soucie pas d'une entrevue. Il se soucie
mme fort peu d'une ngociation qui n'aurait pas lieu  Paris. Il ne met
aucune confiance dans une ngociation quelconque,  moins que les quatre
cent cinquante mille hommes que Sa Majest a mis en mouvement et leur
immense attirail ne fassent faire de srieuses rflexions au cabinet de
Ptersbourg, ne le ramnent sincrement au systme qui fut tabli 
Tilsit, et ne replacent la Russie dans l'tat d'infriorit o elle
tait alors[374]. Cet aveu superbe et brutal ne voulait pas dire que
l'Empereur tenait  viter une ngociation, puisque l'envoi de
Tchernitchef avait prcisment pour but d'en provoquer une: il
signifiait que cette ngociation ne serait jamais aux yeux de l'Empereur
chose srieuse et susceptible de rsultats,  moins que la Russie ne
reprt ds  prsent son rle de vaincue et ne se replat dans la
position o elle tait au lendemain de Friedland, alors qu'elle
s'estimait heureuse d'acheter la paix au prix d'une alliance empresse
et dfrente. Napolon n'excluait pas absolument cette hypothse, mais
ne lui laissait dans ses prvisions qu'une part minime. Jugeant
Alexandre trop fier, trop rvolt, pour s'humilier avant d'avoir subi de
nouveaux dsastres, il esprait seulement que ce prince, sans accepter
toutes nos conditions, n'oserait rpondre  une proposition formelle et
enveloppe de moelleuses paroles, par une rupture et une agression
immdiates. Sans doute allait-il par respect humain, peut-tre aussi par
espoir d'arriver  un compromis, rouvrir le dbat, formuler des
contre-propositions: ainsi s'engagerait et se prolongerait une vague
controverse, une sorte de ngociation[375],  la faveur de laquelle
nos armes se glisseraient jusqu' leurs positions d'attaque et y
attendraient la saison propice  l'offensive. C'est en ce sens que les
ouvertures faites  Tchernitchef, sans tre par elles-mmes mensongres
et fictives, avaient moins pour objet d'viter que d'ajourner la guerre.

[Note 374: Maret  Lauriston, 25 fvrier.]

[Note 375: Maret  Otto, 3 avril.]

Afin de mieux accrditer le jeune homme comme son porte-parole, Napolon
lui fit remettre une lettre pour l'empereur Alexandre, lettre courte,
simplement polie, mais dans laquelle il se rfrait expressment  ses
assurances verbales: J'ai pris le parti, disait-il, de causer avec le
colonel Tchernitchef sur les affaires fcheuses survenues depuis quinze
mois. Il ne dpend que de Votre Majest de tout terminer. Je prie Votre
Majest de ne jamais douter de mon dsir de lui donner des preuves de la
considration distingue que j'ai pour sa personne[376].

[Note 376: _Corresp._, 18523.]

Muni de la lettre impriale, qui quivalait  un cong, Tchernitchef fit
ses prparatifs de dpart et ne resta plus que quelques heures  Paris,
juste le temps de se procurer l'tat de situation de la Garde, achet
comptant. Le 26 fvrier, il montait dans sa chaise de poste. Avant de
s'loigner, mis en dfiance par les allusions de l'Empereur et se
sentant surveill, il avait cru devoir dtruire un grand nombre de
papiers. Cette prcaution n'tait pas superflue; en effet,  peine
avait-il quitt son appartement que la police y faisait irruption, sous
la conduite de l'officier de paix prpos en chef  sa surveillance, et
procdait  une visite domiciliaire. En explorant, en sondant tous les
recoins, on ne dcouvrit que des lambeaux de lettres, des chiffons
lacrs; mis bout  bout, ces dbris ne prsentrent aucun sens suivi ou
ne rvlrent que d'insignifiantes correspondances. Dans la chemine de
la chambre  coucher, un monceau de cendres s'levait, provenant de
papiers brls. Pour fouiller ces cendres, on eut  dplacer un tapis
de pied pos devant le foyer; sous l'toffe, un billet apparut, s'tant
gliss l au moment de l'holocauste et ayant chapp aux flammes; il
portait ces lignes:

Monsieur le comte, vous m'accablez par vos sollicitations. Puis-je
faire plus que je ne fais pour vous? Que de dsagrments j'prouve pour
mriter une rcompense fugitive! Vous serez surpris, demain, de ce que
je vous donnerai; soyez chez vous  sept heures du matin. Il est dix
heures, je quitte ma plume pour avoir la situation de la grande arme
d'Allemagne, en rsum,  l'poque de ce jour. Il se forme un quatrime
corps qui est tout connu, mais le temps ne me permet pas de vous le
donner en dtail. La garde impriale fera partie intgrante de la Grande
Arme.  demain,  sept heures du matin. _Sign_ M. [377].

[Note 377: Cette pice, les particularits et citations suivantes
sont tires du dossier de l'affaire, conserv aux archives nationales,
F7, 6575, et du compte rendu des dbats devant la cour d'assises.]

Ce billet renouvelait la preuve de la trahison et mettait sur la trace
du coupable: c'tait le fragment accusateur avec lequel une police qui
sait son mtier arrive  reconstituer tout l'ensemble d'un crime.

Les agents portrent leur capture au prfet de police. Celui-ci, se
souvenant que l'affaire lui avait t originairement recommande par le
ministre des relations extrieures, crut devoir au duc de Bassano la
primeur des rsultats obtenus; il se disposa  lui envoyer les originaux
des pices saisies. Toutefois, par prudence et sentiment des convenances
hirarchiques, il voulut se mettre  couvert du ct de son suprieur
direct, le duc de Rovigo, et se rserva de lui envoyer des copies. Le 28
fvrier, M. Pasquier prparait cette double expdition, lorsqu'il fut
surpris par le ministre de la police en personne, entrant dans son
cabinet sous couleur de lui faire une visite d'amiti. En fait, ayant
eu vent des saisies opres, Savary venait rclamer les pices comme son
bien et confisquer la dcouverte.

Dans cette occurrence dlicate, M. Pasquier se conduisit en
fonctionnaire correct et en habile homme: il remit les originaux 
Savary, qui avait droit de les revendiquer, mais ne sacrifia pas tout 
fait l'autre ministre et lui fit passer les copies, par une interversion
des plis prpars. Et le soir, lorsque Savary se prsenta d'un air
triomphant  l'lyse, o il y avait cercle de cour, pour rendre compte
 l'Empereur, il trouva Sa Majest dj prvenue par le ministre des
relations extrieures, qui lui avait transmis, sans perdre un instant,
les copies reues de la prfecture. L'Empereur prsenta le paquet au duc
de Rovigo: Tenez, lui dit-il d'un ton narquois, voyez cela; vous
n'eussiez pas trouv cette cachotterie de l'officier russe; les
relations extrieures ne l'ont pas manqu[378].

[Note 378: _Mmoires de Rovigo_, V, 213. Cf. les _Mmoires de
Pasquier_, I, 518-519, et ERNOUF, 345-347.]

Fort dpit, mais ne perdant pas contenance, Savary rpliqua qu'il
possdait mieux que les copies,  savoir les originaux, et qu'il les
tenait  la disposition de Sa Majest. Puis, ardent  saisir sa
revanche,  rejoindre et  distancer son collgue dans la lutte de
vitesse qui s'tait engage entre eux, il remit aussitt et pour son
compte les agents de la police en qute, en chasse, prit en main
l'instruction et la poussa avec une extrme clrit; ayant annonc 
l'Empereur les pices authentiques de l'affaire, il s'tait jur de lui
transmettre en mme temps des noms et de lui dsigner les coupables.

Le billet saisi ne fournissait qu'une initiale, la lettre M. Derrire
cet M... mystrieux, qui lui servait de signature, quel nom, quelle
personnalit se cachait? Ce ne pouvait tre qu'un homme initi
professionnellement aux secrets de notre situation militaire. Les
premires recherches faites aux bureaux de la guerre et 
l'administration de la guerre--ces services formaient sous l'Empire deux
dpartements ministriels spars--n'aboutirent  aucun rsultat. On eut
alors l'ide de recourir au prince major gnral, qui avait eu entre les
mains les tats de situation et chez lequel on avait pu les copier. L'un
de ses principaux collaborateurs civils dirigea les soupons sur un
nomm Michel, qu'il avait nagure employ.

Ce Michel fut retrouv  l'administration de la guerre, o il occupait
une place de commis crivain  la direction de l'habillement: c'tait la
plus belle main du ministre, mais un homme de rputation quivoque,
adonn au vin et menant une existence au-dessus de ses ressources
connues. On se procura adroitement une page de son criture, et la
comparaison de cette pice avec le billet ne laissa plus de doute sur
l'identit de l'auteur. Une heure aprs, Michel tait amen au ministre
de la police; terrass par l'vidence, il reconnut son billet et ne nia
point avoir entretenu des relations avec Tchernitchef par
l'intermdiaire d'un nomm Wustinger, Viennois d'origine, suisse et
concierge de profession, employ en cette qualit  l'htel Thlusson,
o rsidait l'ambassade russe.

Pour aller au fond du mystre, il restait  s'assurer de cet homme; mais
on ne pouvait l'arrter chez lui,  l'ambassade, o il tait couvert par
le droit des gens et participait au bnfice de l'exterritorialit. Pour
l'attirer hors de cet inviolable asile, la police lui tendit un pige.
Par une ruse classique, elle obligea Michel  lui crire de sa prison,
comme s'il et t encore en libert, pour lui donner rendez-vous dans
un caf o ils avaient habitude de se rencontrer. L'Allemand obit sans
dfiance  cet appel;  peine eut-il mis le pied dans le caf dsign
qu'il fut apprhend au corps et conduit  la Force. En mme temps, les
aveux progressifs de Michel, les perquisitions opres chez lui
amenaient l'emprisonnement de plusieurs autres employs, souponns de
l'avoir aid dans ses crimes. Les dclarations des individus arrts, se
corroborant et s'clairant l'une l'autre, mirent au jour toute la trame,
dcouvrirent le travail de corruption organis de longue date par les
agents russes dans les principales administrations de l'tat.

L'origine de ces pratiques remontait  huit ou neuf ans. Sous le
Consulat, le charg d'affaires d'Oubril, s'tant trouv fortuitement en
rapport avec Michel, qui tait employ alors au bureau des mouvements,
avait flair en lui une me vile et une conscience  vendre. Aprs
l'avoir bloui par un don d'argent, il l'avait circonvenu, tent,
perverti, et finalement avait tir de lui quelques renseignements
militaires. La rupture de 1804, la guerre qui s'en tait suivie, avaient
suspendu ces intelligences, mais les agents russes avaient mis  profit
chaque paix, chaque reprise des relations, pour renouer le fil bris, et
l'alliance mme de 1807 n'avait pas interrompu cette tradition. Au cours
des deux missions qui s'taient succd depuis lors, celle du comte
Tolsto et celle du prince Kourakine, on s'tait souvenu de Michel; pour
le retrouver, le moyen tait des plus simples: si les ambassadeurs et
les secrtaires passaient, le suisse de l'ambassade restait, Wustinger
demeurait  son poste, et l'une des fonctions de l'inamovible concierge
tait de rtablir priodiquement le contact avec Michel, qu'il ne
perdait jamais de vue. Les ambassadeurs n'avaient point particip en
personne  ce commerce, semblaient mme l'avoir ignor; mais toujours
quelqu'un s'tait trouv auprs d'eux pour le prendre  son compte:
d'abord Nesselrode, puis un autre agent du nom de Kraft. Enfin,
Tchernitchef tait survenu. Jaloux de se distinguer et de faire mieux
que les autres, il avait cru devoir,  ct de l'espionnage en quelque
sorte officiel qui fonctionnait par les soins de l'ambassade, organiser
le sien, monter sa contre-police: il s'tait fait mettre en relation
avec Michel et, renouvelant le systme suivi jusqu'alors, l'avait port
 la perfection du genre.

Michel, pass  la direction de l'habillement, ne savait plus
grand'chose par lui-mme, mais il avait port la corruption dans
d'autres bureaux et s'tait mnag des accs indirects  la source des
renseignements. Dans l'ordre du crime, il s'tait mme signal par un
coup de matre. Deux fois par mois, on dressait au ministre de la
guerre,  l'intention de l'Empereur seul, un livret indiquant en grand
dtail la force et l'emplacement de toutes les armes, de tous les
corps, jusqu'au plus infime dtachement et  la dernire compagnie. Ce
document mystrieux et sacro-saint, qui portait la fortune de la France,
Michel avait russi  en prendre connaissance avant l'Empereur. Le
livret une fois prpar, un garon de bureau du ministre, le nomm
Moss, tait charg de le porter chez un relieur et de l'y faire
cartonner, afin que Sa Majest,  qui on le prsenterait ensuite, pt le
feuilleter commodment. Cette course devait s'accomplir dans un dlai
rigoureusement mesur. Sduit par quelques cus de cinq francs, Moss
pressait le pas et gagnait le temps de faire une station chez Michel,
auquel il communiquait le volume.

Michel avait aussi dtourn de ses devoirs le commis Saget, attach au
bureau des mouvements, et un jeune expditionnaire du nom de Salmon.
Saget fournissait la matire des documents destins  l'officier russe,
Salmon tait employ  les copier, et ainsi s'tait tablie au profit de
l'tranger, sous la direction de Michel, toute une officine de
soustractions frauduleuses.

Tchernitchef payait le procureur de renseignements par sommes plus ou
moins fortes, assez irrgulirement verses: il le payait surtout
d'esprances, osant lui promettre la bienveillance personnelle du Tsar
et une pension qui le mettrait pour toujours  l'abri du besoin, mlant
 ces vilenies un nom auguste. Parfois, Michel se montrait assailli de
remords et d'angoisses: sentant la gravit de ses forfaits et redoutant
les suites, il cherchait  se dgager. L'autre renforait alors ses
moyens de sduction, ou bien, dcouvrant le fonds de brutalit et de
violence qui se cachait en lui sous de mielleux dehors, il le prenait de
trs haut avec l'employ, rappelait durement que le malheureux ne
s'appartenait plus et dpendait de qui pouvait le perdre; de hautaines
menaces, des exigences torturantes commenaient le supplice du tratre,
prisonnier de son crime. Si les renseignements ne venaient pas assez
vite  son gr, Tchernitchef relanait Michel jusque dans son lointain
domicile, rue de la Planche; mais les rendez-vous avaient lieu
d'ordinaire  l'ambassade, chez Wustinger: c'tait dans une chambre de
domestique que l'lgant officier se rencontrait avec le sordide
plumitif et prolongeait de bas marchandages.

Au sortir de ces rpugnantes confrences, il visait plus haut; aprs
s'tre attaqu aux membres subalternes de l'administration, il tchait
de savoir quels taient, parmi les fonctionnaires d'un ordre lev, ceux
qui faisaient d'excessives dpenses et prouvaient des besoins d'argent.
Il avait offert sans succs quatre cent mille francs  un chef de
division; il s'tait efforc de glisser des espions au quartier gnral
de la Grande Arme. Au ministre de l'intrieur, au ministre des
manufactures et du commerce, on releva la trace de semblables
tentatives, et plus la police dveloppait ses recherches, plus on
s'apercevait que la trame s'tendait loin, qu'elle avait pouss en tous
sens ses mystrieuses ramifications.

Ces faits furent consigns dans deux rapports prsents  l'Empereur par
le ministre de la police, en date des 1er et 7 mars, avec pices 
l'appui[379]: Savary avait centralis tous les documents entre ses mains
et rclam, en vertu de ses prrogatives professionnelles, jusqu'
quelques bribes antrieurement recueillies par le ministre des
relations extrieures. Sa crainte tait toujours que le chef de ce
dpartement ne s'attribut en haut lieu le mrite de la dcouverte
initiale et ne prtendt l'avoir opre par des moyens spciaux et
personnels, en dehors de ceux dont disposait la police ordinaire. Pour
parer  ce danger, Savary prouva le besoin de bien tablir dans l'un de
ses rapports que les premiers rsultats taient exclusivement dus  la
prfecture de police, c'est--dire  une administration dpendant de lui
et place sous son autorit. Ainsi fut-il amen  louer l'activit du
prfet et son zle mritoire,  vanter ses succs,  le couvrir de
fleurs, quoiqu'il lui gardt un peu de rancune pour ses complaisances
extra-hirarchiques, et ce fut en fin de compte M. Pasquier qui
recueillit le principal profit de l'affaire: il obtenait de son chef
direct des loges intresss, sans prjudice des droits qu'il s'tait
mnags  la reconnaissance d'un autre ministre, favori et confident de
l'Empereur.

[Note 379: Archives nationales, F7, 6375.]

Napolon tenait dsormais de quoi prouver que la Russie, au temps mme
de leur apparente intimit, l'avait trait en suspect et en ennemi,
qu'elle avait perptu contre lui une sourde et injurieuse hostilit. Il
s'armerait de cette dcouverte en temps opportun et s'en ferait un grief
de plus contre Alexandre. Il voulait un scandale retentissant, dont
toute l'Europe s'entretiendrait: point de procdure expditive, point de
commission militaire sigeant  huis clos; un grand appareil judiciaire,
des magistrats, des jurs, des pices  conviction largement tales, la
lumire d'un dbat public et contradictoire, le grand jour des assises.
Le parquet de Paris fut saisi et invit  procder rgulirement. Pour
placer Michel sous le coup d'une condamnation capitale, on le
poursuivrait en vertu de l'article 76 du code pnal, prononant la peine
de mort contre quiconque aura pratiqu des machinations ou entretenu
des intelligences avec les puissances trangres, pour leur procurer les
moyens d'entreprendre la guerre contre la France[380]. Ses complices
seraient prvenus de participation au mme crime et punis suivant leur
degr de culpabilit.

[Note 380: L'abolition de la peine de mort en matire politique est
venue en 1848 modifier cet article.]

Vu la lenteur des formalits judiciaires, la cour d'assises n'aurait 
prononcer sur Michel et ses coaccuss que dans un mois ou six semaines,
au milieu d'avril, et c'tait bien ce que voulait l'Empereur. Dsirant
un clat, il entendait le retarder jusqu'au moment o ses troupes
auraient atteint la Vistule et s'y seraient fortement tablies, o il
aurait moins besoin de mnager la Russie. Actuellement, toute
divulgation dans le public fut vite: les journaux se turent; le bruit
de l'affaire ne dpassa pas les milieux politiques et administratifs, o
l'on en causa avec indignation, mais  voix basse.

Ce demi-silence fut perc tout  coup par une plainte larmoyante.
L'ambassadeur Kourakine, dont la candeur avait ignor les trames ourdies
sous son toit et que nul n'avait averti des captures opres par la
police, ne comprenait rien  la disparition de son concierge; il se
demandait pourquoi Wustinger, sorti de l'htel dans la journe du 1er
mars, n'tait pas rentr: il n'tait point loign de croire  quelque
crime d'ordre priv,  un enlvement,  une squestration,  un drame
noir dont son fidle serviteur aurait t victime.  grands cris, il
rclamait cet accessoire indispensable de son htel, et son effarement,
son agitation, mlaient  de douloureux incidents un pisode burlesque.
Dans une note plore, il suppliait M. de Bassano d'avertir la police et
de la mettre en mouvement, afin qu'elle procdt aux recherches
ncessaires; il envoyait le signalement de l'absent, pressait le duc de
commencer sans retard ses dmarches et ds  prsent, prjugeant son
concours, lui en rendait grce[381].

[Note 381: Note du 2 mars, archives des affaires trangres, Russie,
154.]

Impatient de ces dolances, Napolon se sentit tent d'abord de fermer
la bouche  Kourakine en lui mettant brusquement sous les yeux toute
l'affaire. En rplique  l'ambassadeur, il ordonna de prparer une note
portant plainte officielle contre Tchernitchef et stigmatisant sa
conduite. Il dicta lui-mme cette note, la fit pre et trs belle,
vibrante d'une indignation justifie. Sa Majest, crivit-il, a t
pniblement affecte de la conduite de M. le comte Tchernitchef; elle a
vu avec tonnement qu'un homme qu'elle a toujours bien trait, qui se
trouvait  Paris, non comme un agent politique, mais comme un aide de
camp de l'empereur de Russie, accrdit par une lettre auprs de
l'Empereur, ayant un caractre de confiance plus intime mme que celui
d'un ambassadeur, ait profit de ce caractre pour abuser de ce qu'il y
a de plus sacr parmi les hommes. Sa Majest se flatte que l'empereur
Alexandre sera aussi pniblement affect qu'elle de reconnatre dans la
conduite de M. de Tchernitchef le rle d'un agent de corruption,
galement condamn par le droit des gens et par les lois de l'honneur.
Sa Majest l'Empereur se plaint que, sous un titre qui appelait la
confiance, on ait plac des espions auprs de lui et en temps de paix,
ce qui n'est permis qu' l'gard d'un ennemi et en temps de guerre; il
se plaint que les espions aient t choisis, non dans la dernire classe
de la socit, mais parmi les hommes que leur position attache aussi
prs du souverain[382].

[Note 382: _Corresp._, 18541.]

Aprs avoir jet sur le papier ces virulentes paroles, Napolon
rflchit. Un tel langage sentait la poudre: il risquait de dnoncer
l'imminence des hostilits et de contrarier l'oeuvre d'ensommeillement 
laquelle l'Empereur vouait tous ses soins, et l'on sait avec quelle
incroyable intensit d'attention, lorsqu'il s'tait propos un but, il
lui rapportait et lui sacrifiait tout. Il se ravisa donc et se retint,
suspendit l'expression de sa colre: la note ne fut pas remise et resta
en portefeuille. Le duc de Bassano, assig par Kourakine de visites et
de questions, affecta d'abord de ne rien savoir quant au sort de
Wustinger. Aprs quelques jours, prenant un air de confidence et de
gravit, posant un doigt sur ses lvres, il dit au prince en substance:
Votre concierge n'est pas perdu; on a d l'arrter, parce qu'il se
trouve impliqu dans un complot dirig contre la sret de l'tat et
qu'il a t pris en flagrant dlit. La justice est saisie et informe;
ses oprations se poursuivent mthodiquement, silencieusement, avec la
discrtion convenable; respectons ce mystre: aussitt que j'aurai des
renseignements srs, je ne manquerai pas  vous les communiquer[383].

[Note 383: Rapport de Kourakine  Roumiantsof, 6 mars, Archives des
affaires trangres, Russie, 154.]

En entendant ces paroles, Kourakine faillit tomber de son haut.
pouvant  l'ide d'avoir recl chez lui un conspirateur, il n'osa
insister et rpondit par des considrations de philosophie domestique
qui taient presque des excuses[384]. Un peu plus tard, le duc de
Bassano lui glissa en douceur que le nom de Tchernitchef se trouvait
fcheusement ml  l'affaire, que certaines charges avaient t
releves contre lui; le ministre franais ajoutait qu'il n'admettait que
difficilement chez un homme portant l'paulette un tel oubli de ses
devoirs: jusqu' plus ample inform, il voulait croire  une erreur.
Ainsi se gardait-on de livrer  Kourakine la vrit d'un seul coup et
tout entire; on la lui versait goutte  goutte, avec d'infinis
mnagements; on vitait au vieillard une motion trop vive, un choc qui
se rpercuterait  Ptersbourg et pourrait avancer la rupture. Grce 
ces soins, les avertissements de l'ambassadeur ne viendraient pas
troubler l'impression apaisante que devaient produire, s'ajoutant aux
paroles lnitives de Lauriston, le message apport par Tchernitchef et
la lettre de l'Empereur.

[Note 384: Je fis  ce sujet, crivait-il dans le rapport prcit,
des rflexions que le ministre franais trouva justes parce qu'il a
aussi une maison nombreuse, c'est qu'il est bien difficile de pouvoir
compter sur la fidlit de tous les gens dont on se sert et qui sont
sans cesse autour de nous.]



III

Tandis que cette suprme adjuration s'levait vers la Russie, les
mouvements militaires commenaient  s'excuter, et de toutes parts
l'impulsion donne oprait. Le 23 fvrier, l'arme d'Italie prend son
lan et monte  l'assaut des Alpes: elle s'engage au milieu des neiges
o la hache des sapeurs a fait brche, franchit les cols, et en neuf
colonnes, neuf torrents, dvale du haut des monts. Junot conduit en
personne par le Brenner la colonne du centre, la brigade Delzons, et
entre  Inspruck au milieu de ces rgiments de choix, magnifiques et
bien disposs[385]. Il presse en mme temps la marche des autres
colonnes, les fait passer rapidement sur la Bavire, force les tapes,
abrge les haltes, et en quelques journes pousse ses avant-gardes
jusqu'auprs de Ratisbonne.

[Note 385: Le duc d'Abrants au major gnral, 3 mars. Archives
nationales, AF, IV, 1642.]

Cette descente en Allemagne devient le signal de l'universel
branlement. Tout s'anime, tout se lve  la fois et marche. Au nord,
l'arme de Davout, aprs s'tre ramasse sur elle-mme et pelotonne,
se jette sur l'Oder, avec le 1er corps de cavalerie; plus bas, les
Wurtembergeois, commands par leur prince royal, les Westphaliens, sous
Jrme, les Bavarois, sous Vandamme, quittent ensemble leur place et
commencent  se mouvoir, en un fourmillement de peuples. Oudinot
chelonne son corps sur les chemins qui de Mnster conduisent 
Magdebourg; Ney pousse le sien sur Erfurt et Leipsick, et ds cette mise
en route, malgr l'entrain du dpart, l'ingalit de valeur entre les
lments qui composent la Grande Arme se rvle, les disparates
s'accusent. Ney s'enorgueillit dans un rapport de ses vieux bataillons:
chez d'autres, il trouve que la prsence de recrues trop nombreuses nuit
 l'aspect d'ensemble. Oudinot signale des rgiments alanguis et
faibles, un rgiment suisse qui compte trois cent quatre-vingt-trois
malades, d'autres rongs de fivre, et attribue ces maux  l'tat
d'atroce dtresse dans lequel lui sont arrivs les conscrits
rfractaires, amens dans les rangs en prisonniers, la chane aux pieds.
Ds qu'Oudinot et Ney ont pris leur direction, d'autres corps se mettent
 leur suite et embotent le pas: le 2e de cavalerie, les divisions de
cuirassiers faisant partie du 3e, commencent  dpasser le Rhin. Sur
toute la ligne du fleuve,  Wesel,  Cologne,  Bonn,  Coblentz, 
Mayence surtout, grand centre de ralliement, vaste entrept d'hommes et
de matriel, l'affluence et la presse augmentent. Sur le pont de Castel,
au devant de Mayence, c'est un dfil continuel de corps se poussant les
uns les autres, un roulement ininterrompu de canons et de caissons.
Aprs le dversement des premires masses sur la rive gauche, d'autres
s'annoncent: dj les colonnes de la Garde paraissent  l'horizon, la
1re division de la jeune Garde devant passer  Dsseldorf, la 2e 
Mayence. Et soudain le grand quartier gnral, runi  Mayence,
s'branle  son tour et part; le 29 fvrier, le prince de Neufchtel a
expdi l'ordre  tout ce qui le compose, officiers de l'tat-major
gnral, officiers et troupes de l'artillerie et du gnie, parc, train
d'artillerie, train des quipages, administrations, inspecteurs et
sous-inspecteurs aux revues, ordonnateurs et commissaires des guerres,
payeur gnral, services administratifs, compagnie d'lite du quartier
gnral, gendarmerie, compagnies d'ambulances, etc., de se porter le 5
mars sur Fulda, en une seule colonne dont le gnral Guilleminot reoit
le commandement[386]. Sur d'autres points, les rserves d'artillerie, le
grand parc avec ses soixante bouches  feu, entament  leur tour
l'Allemagne. Derrire les diffrents corps en marche, ce sont des
fractions de corps retardataires qui pressent le pas sur les chemins
fatigus et s'efforcent de rejoindre, le 3e rgiment portugais qui court
aprs la division Legrand, un rgiment illyrien et un rgiment suisse
errant  la recherche du duc d'Elchingen, un va-et-vient de dtachements
allant prendre et ramener des convois arrirs, trois cent trente
voitures d'artillerie passant au grand trot, le service des estafettes
qui s'organise et transmet journellement  l'Empereur les nouvelles de
l'arme, des hpitaux qui se forment et dj regorgent de malades, des
dpts de remonte qui rquisitionnent les chevaux par milliers, des
officiers courant la poste pour regagner leur troupe et faisant la nuit
le coup de pistolet avec les maraudeurs et les brigands embusqus sur la
route, et dj des tranards, des isols, par bandes grossissantes, se
mlant  la cohue des chariots et  l'enchevtrement des convois. Autour
des places, des maisons s'abattent, des faubourgs entiers s'croulent,
dmolis par le gnie pour dmasquer les remparts et mieux assurer le tir
des batteries, car Napolon a tout prvu, mme une retraite et une
guerre dfensive. Cependant, les corps de premire ligne marchent
maintenant en se serrant les coudes, et l'immense bande va son train,
s'augmentant de tout ce qu'elle rencontre devant elle, englobant au
passage les contingents allemands. Les Wurtembergeois se placent sous
les ordres de Ney; les Westphaliens s'intercalent entre le 2e et le 3e
corps; les Bavarois prennent rang  la gauche de l'arme d'Italie; les
Saxons, posts autour de Dresde sous le commandement de Reynier, iront 
leur tour au flot qui passe. Et ce concours d'armes s'coule par toutes
les routes, dborde sur les campagnes, envahit les villes, les villages,
les foyers, effare et dsole les populations, fait retentir depuis le
littoral hansatique jusqu' la Bohme la rumeur d'une mer montante et
emplit l'Allemagne antrieure tout entire[387].

[Note 386: Archives nationales, AF, IV, 1642.]

[Note 387: Rapports de Berthier  l'Empereur, correspondance de
Berthier avec les chefs de corps, fvrier et mars 1812. Archives
nationales, AF, IV, 1642. Ces documents donnent tout le dtail de la
marche.]

La ligne de l'Elbe, largement dpasse par Davout, fut bientt atteinte
par les autres corps. Oudinot prit contact avec elle  Magdebourg, Ney 
Torgau; les Westphaliens y arrivaient par Halle, l'arme d'Italie et ses
annexes s'en approchaient de biais, par la basse Bavire. Pour aller
plus loin, on devait dsormais traverser la Prusse: il convenait que
tout ft officiellement rgl avec elle.

Napolon avait retard jusqu'au dernier moment la conclusion de
l'alliance, certain de mieux dicter la loi  la Prusse quand il la
tiendrait resserre entre toutes ses annes et plus troitement
garrotte. Le 23 fvrier, le duc de Bassano manda enfin le baron de
Krusemarck et, lui prsentant le trait, l'invita  signer. Krusemarck
savait que sa cour accdait en principe  toutes nos exigences, mais il
n'avait point reu de pouvoirs spciaux  l'effet de conclure: il en fit
l'observation. Le duc rpondit que Sa Majest Impriale, peu formaliste
de sa nature, ne saurait admettre une objection de ce genre; la
situation ne souffrait aucun retard: nos troupes avaient pris leur
essor, et nulle considration n'tait capable de les arrter; elles
allaient entrer en Prusse de gr ou de force: mieux valait pour la
Prusse se laisser occuper de bonne grce et en vertu d'un trait que
d'avoir  subir une contrainte. Tortur d'hsitations, Krusemarck se
dbattit faiblement, puis cda: le 24 fvrier, aprs une nuit passe en
confrence, le trait fut sign  cinq heures du matin[388]. Il
contenait toutes les stipulations rclames par l'Empereur,  de trs
lgres modifications prs. Les objets  rquisitionner par nos troupes,
valus de gr  gr, viendraient en dduction des sommes restant 
acquitter sur l'ancienne contribution de guerre et diminueraient
d'autant la dette du royaume.

[Note 388: DUNCKER, 439-440.]

Le 2 mars, avant que ce dnouement ft connu  Berlin, le roi
Frdric-Guillaume, tant en train de dner, reut avis que la division
Gudin, formant la droite du 1er corps, envahissait le territoire
prussien. En prsence de cette irruption qu'aucun arrangement ne
semblait autoriser encore, le Roi et son conseil crurent un instant
qu'ils s'taient humilis en pure perte, que Napolon n'avait pas
accept leur soumission et allait broyer la Prusse. Dans un accs de
dsespoir, ils songrent  essayer un semblant de rsistance,  prir
avec honneur. Des mesures furent prises pour appeler aux armes la
garnison de la capitale, celles de Spandau et de Potsdam:  six heures,
on devait battre la gnrale dans les rues de Berlin;  cinq heures, la
nouvelle du trait arriva[389]. Cet acte sauvait aprs coup et pour la
forme la dignit prussienne: la cour de Berlin fut heureuse d'avoir un
motif pour revenir  une humble et plate rsignation. Le 5 mars, le
trait fut ratifi, malgr la rigueur de ses clauses, car chacun sentait
qu'il fallait en passer par l ou par la fentre[390].

[Note 389: DUNCKER, 442-443.]

[Note 390: Correspondance intercepte de Tarrach.]

Un grand bruit d'hommes en marche, un fracas d'armes et de sonneries,
clataient dj  l'horizon: le corps d'Oudinot, dbouchant de
Magdebourg, s'enfonait en plein coeur de la monarchie, et le 28 mars sa
plus belle division, choisie  dessein pour en imposer, arrivait sur
Berlin avec quatre mille hommes de cavalerie. Le Roi vint recevoir le
marchal  Charlottenbourg et accepta d'assister  une revue de nos
troupes, commande pour le jour mme. Les rgiments eurent  s'aligner
sur le terrain tout en arrivant; pour beaucoup d'entre eux, l'tape
avait t rude; quelques-uns avaient fait dix lieues dans la matine:
nanmoins, l'Empereur ayant recommand au 2e corps de se faire honneur
devant les Prussiens par sa belle tenue, chacun prit  coeur de se
conformer  cet ordre. D'un mouvement unanime, les dos courbs par la
fatigue se redressent, les poitrines se bombent, les armes rapidement
astiques reluisent; bataillons et escadrons se prsentent superbes,
dans une tenue irrprochable, comme  une parade prpare depuis une
semaine[391], et donnent  la cour,  la population prussienne,
l'merveillement d'un incomparable spectacle de discipline et de
force[392].

[Note 391: Saint-Marsan  Maret, 31 mars.]

[Note 392: _Id._ Cf. _Le marchal Oudinot, duc de Reggio, d'aprs
les Souvenirs indits de la marchale_, 153-154.]

L'entre  Berlin eut lieu le soir mme, tandis que le Roi, aprs avoir
reu  sa table le marchal et l'tat-major, retournait  Potsdam; on
lui avait permis de conserver dans cette rsidence quinze cents
Prussiens, et, par grce supplmentaire, quatre-vingts invalides 
Spandau.  Berlin, la dpossession fut complte. Oudinot et son corps ne
firent que passer, mais aprs eux vinrent des troupes d'occupation:
elles relevrent tous les postes, s'tablirent dans tous les btiments
publics,  l'exception du palais royal: dans les rues, on ne voyait que
nos uniformes, on n'entendait que notre langue; franaises devenaient
l'administration, la police, et Berlin apparut bientt comme une ville
trangre  la Prusse[393].

[Note 393: Saint-Marsan  Maret, 5 mai.]

Le corps d'Oudinot poursuivait sa route vers Francfort-sur-l'Oder, sans
commettre de dsordre marquant[394], celui de Davout continuant 
s'allonger sur le littoral.  droite, le 3e corps et les Westphaliens
s'taient prcipits sur le Brandebourg et la Marche; l'arme d'Eugne
atteignait la Silsie,  travers le royaume saxon, en sorte que la
Prusse eut un instant sur le corps tout le poids de l'arme. La liste
des objets  fournir par elle en nature tait crasante: aux termes
d'une convention annexe au trait, elle devait quatre cent mille
quintaux de froment, deux cent mille de seigle, douze mille cinq cents
de riz, dix mille de lgumes secs, deux millions deux cent mille
quintaux de viande, deux millions de bouteilles d'eau-de-vie, deux
millions de bouteilles de bire, six cent cinquante mille quintaux de
foin, trois cent cinquante mille de paille, dix mille boisseaux
d'avoine, six mille chevaux de cavalerie lgre, trois mille de
cuirassiers, six mille d'artillerie ou d'quipages, plus trois mille six
cents voitures atteles et des hpitaux pour quinze mille malades[395].
C'tait la mise en coupe rgle de toutes les ressources d'un pays, et
le prlvement de ce tribut vint augmenter l'exaspration sourde qui
nous avait accueillis en Prusse.

[Note 394: _Id._, 31 mars.]

[Note 395: DE CLERCQ, II, 359-362.]

L, ds ses premiers pas, l'arme avait rencontr une population plus
foncirement hostile, s'tait sentie enveloppe d'une atmosphre de
haine. En Westphalie et en Hanovre, l'esprit public distinguait encore
entre les Franais et leur gouvernement: on dtestait la politique de
l'Empereur et son administration, on pardonnait beaucoup  la verve
joviale de nos troupiers,  l'humeur sociable de nos officiers, et
souvent ceux-ci taient reus dans l'intrieur des familles en htes
moins subis qu'agrs[396]. En Prusse, rien de pareil. Le nom seul de
Franais y tait un titre  l'excration. Dans les chteaux o les
conduisait leur billet de logement, nos officiers n'arrivaient pas 
drider les visages: les propritaires obligs de les recevoir, des
nobles pour la plupart, ruins par la guerre prcdente, se refusaient 
entrer en communication avec eux, et si parfois les langues se
dliaient, c'tait pour exprimer l'pre espoir de revanche qui couvait
au fond des coeurs. Chez le peuple, la haine perait sous la peur.
Tandis qu' Berlin les autorits s'puisaient en bassesses, aucun de nos
soldats ne pouvait s'aventurer aux environs de la ville sans tre
assailli d'outrages, poursuivi d'pithtes ignobles, frapp parfois et
attaqu. Les dtachements qui traversaient les villages voyaient se
fixer sur eux des regards lourds de haine; sur leur passage, les poings
se levaient  demi, les bouches crachaient l'injure[397]. En Pomranie,
les paysans remarqurent dans les rangs du 1er corps des rgiments de
Hansates, Allemands comme eux et marchant  contre-coeur: ils se mirent
aussitt  faciliter parmi ces troupes,  provoquer la dsertion: tout
fuyard tait sr de trouver chez eux un asile et du pain. Ainsi tent,
l'un des rgiments allemands fondit  tel point qu'il fallut le placer
chaque soir, au lieu d'tape, dans un cercle de patrouilles franaises
et d'embuscades, le traner dans cette gele mouvante[398]. Davout fit
des exemples terribles, fora le sens et exagra la rigueur des lois
martiales. On fusillait sur un soupon; quiconque s'cartait des rangs
s'exposait  prir. Un homme fut condamn  mort et excut sur place
pour tre rest quelques heures en arrire, le marchal ayant pens
qu'il tait trs prsumable que cet homme avait voulu dserter[399].

[Note 396: Les _Souvenirs manuscrits du gnral Lyautey_, qu'il nous
a t permis de consulter, donnent  ce sujet de curieux dtails.]

[Note 397: Archives nationales, AF, IV, 1691.]

[Note 398: Davout  Berthier, 23 mars. Archives nationales, AF, IV,
1642.]

[Note 399: Lettre prcite du 23 mars.]

Ainsi passait la Grande Arme, retenant violemment  soi les lments
une fois pris dans cet engrenage de fer, mais retenant aussi la plupart
d'entre eux par un lien plus puissant que la force matrielle, par
l'irrsistible prestige qui se dgageait d'elle et du nom rayonnant  sa
tte, par le sentiment inspir  tant d'hommes si violemment divers de
participer ensemble  quelque chose de grand et de figurer sous le plus
glorieux drapeau qui et flott sur le monde. Et en dpit de tout ces
hommes marchaient, marchaient toujours, et la monte vers le Nord
continuait, s'acclrait, malgr la saison rigoureuse, malgr les
chemins plus mauvais, malgr la difficult d'avancer  travers les
sables et les tourbires de la Prusse. Au commencement d'avril, tandis
que Davout projetait ses avant-gardes jusqu' mi-chemin entre l'Oder et
la Vistule, le gros de l'arme se posait sur le premier de ces fleuves
et venait le border depuis Stettin jusqu' la haute Silsie.

Il fallait maintenant, pour se conformer au trac gnral du mouvement,
pousser Davout trs doucement sur la Vistule et l'y relier aux forces
d'avant-garde, en vitant autant que possible de donner l'alarme. Il
n'tait pas moins important que le marchal, s'aventurant dans la zone
essentiellement prilleuse, s'tablt de suite et fortement sur les deux
rives du fleuve, qu'il prt tous ses avantages stratgiques, qu'en mme
temps d'autres corps fussent mis  porte de le secourir. En
consquence, dans le courant de mars, Davout reut l'ordre d'atteindre
le cours infrieur de la Vistule  Thorn, d'appuyer sa gauche 
Dantzick, de lui faire occuper solidement le delta du fleuve, l'le de
Nogat et le fertile district d'Elbing, de se lier par sa droite aux
Polonais de Poniatowski, concentrs eux-mmes entre Varsovie et Plock et
adosss  ces deux places: de dvelopper du premier coup une ligne de
bataille imposante. D'autre part, la masse principale, qui le suivait,
fut ddouble: les corps westphaliens, bavarois et saxons, moins
fatigus que les ntres, parce qu'ils taient partis de moins loin,
durent les devancer, presser le pas, se porter sur l'espace compris
entre l'Oder et la Vistule, accompagns par les corps de cavalerie
indpendante qui de toutes parts prenaient la tte; les Bavarois
s'tabliraient  Posen, les Saxons et les Westphaliens  Kalisch; ces
trois contingents composeraient une seconde ligne en arrire de Davout
et des Polonais, ligne de soutien: quant aux corps de Ney, d'Oudinot et
d'Eugne, ils resteraient actuellement en troisime ligne sur l'Oder, o
ils seraient rejoints par les divisions de la Garde et les
rserves[400].

[Note 400: _Corresp._, 18584, 18587, 18588, 18593, 18599, 18605,
18608.]

Les divers mouvements prescrits se trouveraient excuts aux environs du
15 avril.  ce moment, si les Russes se jetaient en avant de leurs
frontires, Davout serait en tat de tenir tte. En mme temps, au
premier signal d'alarme, les trois corps allemands s'lanceraient  la
rescousse sur la Vistule, o ils composeraient avec les Polonais un
grand groupement, sous les ordres du roi Jrme: Ney, Oudinot, Eugne et
la Garde arriveraient de leur ct  toute vitesse,  marches forces,
et en peu de jours l'arme entire se trouverait agglomre sur la
Vistule, faisant corps et faisant front. Si les Russes n'excutaient
aucun mouvement, les diffrentes units resteraient jusqu'en mai sur les
positions qui leur taient actuellement assignes; elles s'y
occuperaient  se reposer et  se refaire. Dans la premire quinzaine de
mai, la seconde ligne, forme par les corps allemands, puis la
troisime, compose des corps tirs de France et d'Italie, se
serreraient insensiblement sur la premire, comprenant Davout et les
Polonais, viendraient la doubler, la tripler, rangeraient enfin sur la
Vistule et opposeraient aux Russes, dont ils ne seraient plus spars
que par l'troit territoire d'entre Vistule et Nimen, l'ensemble de
leurs effectifs actuels: neuf corps, trois cent quatre-vingt-douze
bataillons, trois cent quarante-sept escadrons, dix mille soixante-huit
officiers, six mille cinq cent soixante-cinq chevaux d'officiers,
soixante-cinq mille huit cent quarante-trois chevaux de troupe,
vingt-cinq mille neuf cent trois chevaux du train, au total trois cent
quatre-vingt-sept mille trois cent quarante-trois hommes,
quatre-vingt-dix-huit mille trois cent onze chevaux, avec neuf cent
vingt-quatre canons, non compris les grands parcs de l'arme et
dduction faite de toutes non-valeurs[401].

[Note 401: Tableau rcapitulatif prsent le 10 mars  l'Empereur
par le major gnral. Archives nationales, AF, IV, 1642.]

 l'extrmit gauche de la ligne, le contingent prussien se tiendrait
prt  entrer dans le rang. Les troupes qui le composaient avaient t
pousses jusqu'au bout de la Prusse orientale, entre Dantzick et
Koenisberg; soutenues et surveilles par Davout, elles garderaient pour
nous ce coin de terre si prcieux par son importance stratgique, sans
que Napolon ait trop tt  y montrer des Franais[402]. Lors de
l'branlement final, la Grande Arme prendrait les Prussiens en passant
et s'agrgerait ces vingt mille hommes. Avec eux et la division
Grandjean, qui formait actuellement la garnison de Dantzick, l'Empereur
crerait un dixime corps, rserv au duc de Tarente.

[Note 402: _Corresp._, 18608.]

Pour renforcer la droite et donner plus d'ampleur au front de bataille,
il venait de faire signe  l'Autriche et de l'appeler en ligne. Les
arrangements dfinitifs furent passs  Paris avec Metternich, sans
discussion srieuse: le trait d'alliance, sign le 14 mars, mettait 
notre disposition trente mille Autrichiens, confrait  leur
gouvernement le droit de troquer ce qui lui restait de la Galicie contre
partie gale des provinces illyriennes, lui faisait entrevoir de plus
notables avantages, non spcifis encore, et garantissait l'intgrit de
l'empire ottoman: le but de cette dernire clause tait surtout de
rvoquer formellement la donation d'Erfurt, d'interdire aux Russes toute
conqute dans les Principauts et de donner cette satisfaction 
l'intrt autrichien[403]. Le trait sign, les deux cours se mirent en
troite confidence. Napolon en profitait pour faire passer  Vienne des
instructions militaires, pour surveiller l'acheminement vers Lemberg des
effectifs promis. Le commandement des Autrichiens tait rserv au
prince de Schwartzenberg,  cet officier gnral qui depuis deux ans et
demi faisait fonction d'ambassadeur en France. Restant actuellement prs
de l'Empereur, Schwartzenberg recevrait de lui en temps opportun le mot
d'ordre, le signal du dpart: il courrait alors rejoindre ses troupes
et, bien styl, bien averti, prendrait toutes ses mesures pour qu'au
moment o la Grande Arme dboucherait en avant de la Vistule, les
Autrichiens vinssent se serrer contre elle, s'opposant aux provinces
ennemies de Volhynie et de Podolie. Par l'adjonction des contingents
prussien et autrichien, Napolon complterait le corps de bataille 
quatre cent cinquante mille hommes et  onze cents bouches  feu.

[Note 403: Voy. le texte du trait dans DE CLERCQ, II, 369-372.]

largissant encore son treinte, dployant son action depuis l'extrme
nord jusqu' la pointe sud-orientale de l'Europe, il jugeait le moment
venu de ressaisir enfin la Sude et de s'attacher troitement la
Turquie: l'une et l'autre devaient cooprer aux mouvements de la Grande
Arme  la faon de deux ailes spares, qui agiraient par diversions
indpendantes et se jetteraient sur les flancs de la Russie. Ds
janvier, notre diplomatie avait accentu son langage  Constantinople. 
partir de fvrier, Napolon se dmasque compltement aux yeux des
Osmanlis: il leur avoue ses projets, propose des engagements respectifs
et irrvocables. Le 15 fvrier, des instructions pressantes sont
adresses  Latour-Maubourg, ritres en mars et en avril; on lui
expdie des pouvoirs, un projet de trait, des articles secrets. Ce que
l'Empereur attend des Turcs contre la Russie, c'est plus qu'une guerre
ordinaire: c'est une guerre nationale et religieuse, une leve et une
irruption en masse, un appel  toutes les forces et  toutes les
rserves de l'Orient; ce qu'il veut dterminer  sa droite, c'est
l'branlement d'un monde. Il espre qu' sa voix la puissance ottomane
va ressusciter, revenir  l'ge hroque o les sultans conduisaient
eux-mmes leurs peuples au combat et jetaient priodiquement l'Asie sur
une partie de l'Europe. Il faut que le sultan Mahmoud s'oblige
formellement  sortir de Constantinople et  prendre le commandement de
ses troupes; il faut que l'tendard du Prophte soit dploy, que cent
mille hommes au moins soient avant le 15 mai jets sur le Danube.

Le gros de cette masse, aprs avoir franchi le fleuve et roccup les
Principauts, poussera droit devant soi en territoire ennemi, tandis
qu'un corps de quarante mille hommes, compos surtout de cavalerie, se
dtachera vers le nord et viendra rejoindre notre arme au centre de la
Russie. Et dj l'imagination de l'Empereur lui fait apercevoir, au
cours de son expdition, un nuage de cavalerie s'levant  sa droite et
rasant la steppe, le scintillement des lances illuminant l'horizon,
l'clat des cimeterres, l'envole des burnous, et l'avant-garde de
l'Islam se ralliant  lui dans une charge imptueuse. Les spahis, les
Arabes, les agiles cavaliers du dsert, ajouteront avantageusement 
l'universalit et  la bigarrure de ses armes; il les emploiera au
service d'avant-postes,  la guerre d'escarmouches. La cavalerie
ottomane, crit-on de sa part  Constantinople, pourra utilement
s'opposer aux Cosaques. Sa Majest fait cas de sa valeur, et l'appel
qu'il lui adresse est un signal tmoignage de sa confiance[404].

[Note 404: Maret  Latour-Maubourg, 8 avril.]

Au prix d'une coopration ardente et effrne, Napolon promet aux Turcs
de leur faire restituer, avec les Principauts, la Crime, le littoral
de la mer Noire, tout ce qu'ils ont perdu depuis un sicle. Pour les
mieux animer, il crit  leur sultan, il leur annonce l'envoi d'un
ambassadeur, le gnral Androssy, qui leur sera un second Sbastiani.
Il reprend contact avec eux par tous les moyens possibles: dans un
langage de feu, il leur montre l'occasion unique pour venger en une fois
toutes les injures de leur race.

Avec la Sude, la difficult de s'aboucher tait plus grande, puisque
d'pres dissentiments n'avaient laiss subsister qu'un simulacre de
relations, par l'intermdiaire de chargs d'affaires passifs et muets.
Comme la Sude ne lui revenait pas d'elle-mme, Napolon sentit enfin la
ncessit de provoquer chez Bernadotte un retour et un repentir; il fit
tenter auprs de lui une dmarche d'ordre intime. La princesse royale de
Sude, aprs avoir pass l't  Plombires, tait venue  Paris et
s'tait installe au Luxembourg, chez sa soeur Julie, reine d'Espagne. 
plusieurs reprises, lors de ses grandes colres contre la Sude,
Napolon avait jug ce sjour inconvenant et fait dire  la princesse de
s'en retourner[405]. Chaque fois, elle s'tait obstine  rester; chaque
fois aussi, sa colre un peu calme, l'Empereur avait ferm les yeux sur
l'inexcution de ses ordres, indulgent  celle qui lui rappelait un doux
roman de sa jeunesse[406]. En fvrier 1812, la retrouvant  Paris, il
songea  s'en servir. Le duc de Bassano la vit, lui confia un ensemble
de demandes et d'offres: demande  la Sude d'une arme contre la
Russie, offre de la Finlande et d'un subside de douze millions, sous
forme d'un achat de marchandises coloniales[407]. La princesse s'engagea
 transmettre ces propositions et prit  coeur de les faire agrer.

[Note 405: _Corresp._, 18230.]

[Note 406: Voy. Fr. MASSON, _Napolon et les femmes_, 13-24.]

[Note 407: Archives des affaires trangres, Sude, 297. Cf. ERNOUF,
337.]

Malheureusement, peu de jours avant cet essai de conciliation, Napolon
s'tait rsolu  l'acte le plus propre  en contrarier l'effet.
Lorsqu'il avait entrepris de pousser ses troupes en Allemagne, il avait
appris que les habitants, les autorits de la Pomranie sudoise
pactisaient toujours avec les Anglais et favorisaient leur commerce. Au
moment de nous aventurer si loin, tait-il prudent de laisser derrire
nous ce coin de territoire hostile, cet troit passage, cette poterne
par o nos ennemis pourraient se rintroduire en Allemagne? Cdant  ses
mfiances, cdant aussi  un de ces mouvements d'exaspration qu'il ne
savait plus matriser, Napolon avait voulu se garantir avant tout
contre le mauvais vouloir de la Sude, quitte  lui proposer ensuite
amiti et pardon. Le 19 janvier, il avait donn ordre  Davout d'occuper
la Pomranie aussitt qu'on serait assur d'y saisir une grande
quantit de marchandises coloniales[408]. Davout avait excut
sur-le-champ cet ordre  chance indtermine et mis la main sur la
province suspecte.

[Note 408: _Corresp._, 18447.]

Cette saisie n'excdait pas nos droits, rigoureusement interprts. En
1810, la Sude n'avait obtenu la restitution de la Pomranie qu' la
condition de se fermer hermtiquement aux produits anglais; par la
violation de ses promesses, elle avait aboli les obligations contractes
vis--vis d'elle. La confiscation de la Pomranie n'en tait pas moins
une mesure impolitique et souverainement regrettable: elle provoqua 
Stockholm un sursaut d'indignation, acheva de nous aliner les esprits,
fournit  Bernadotte l'occasion de consommer et de publier la dfection
dj rsolue au fond de son me. Pour se dtacher avec clat de la
France, il se ft content d'un prtexte; on lui fournissait un motif,
et la raison  faire valoir tait trop bonne, l'injure inflige  son
peuple trop flagrante pour qu'il tardt  s'en armer. Avant que le
message de la princesse ft parvenu  Stockholm, on apprenait  Paris
que le gouvernement sudois, en rponse  l'occupation de la Pomranie,
dclarait sa neutralit, ce qui impliquait reprise des rapports
officiels avec l'Angleterre et abandon public du systme franais. Peu
aprs, on fut inform qu'un envoy sudois venait de partir pour
Ptersbourg en mission extraordinaire; l'annonce de la neutralit
n'tait qu'un voile  l'abri duquel Bernadotte poussait  terme son
volution hostile et passait  l'ennemi.

Cette dsertion tait pour l'Empereur un premier mcompte:
l'affaissement de la Turquie en faisait craindre un second. Les Ottomans
montraient peu d'empressement  nous obir: depuis qu' Tilsit
l'Empereur les avait abandonns et renis, ils n'avaient plus foi en
lui, et les atermoiements dont sa diplomatie avait us depuis un an
vis--vis d'eux n'taient pas pour relever leur confiance. D'aprs les
dpches de Latour-Maubourg, on craignait que la reprise signale des
pourparlers avec la Russie, la rouverture d'un congrs  Bucharest,
n'aboutissent  la paix; on n'osait faire partir Androssy, dans la
crainte qu'il n'arrivt  Constantinople que pour assister  cette
dfaite diplomatique. Napolon recueillait ainsi les fruits d'un systme
o il avait prtendu allier les contraires, mnager la Russie jusqu'au
bout tout en se cherchant des points d'appui contre elle. Reconnaissant
que les voies nous avaient t mal prpares  Stockholm et 
Constantinople, il aimait mieux s'en prendre  son ministre qu'
lui-mme: Ma diplomatie, disait-il, et d faire pour moi la moiti de
la campagne, et  peine y a-t-elle song[409]. Il ne jugeait pas
pourtant le mal irrparable: il esprait encore que les Sudois
reviendraient de leur aveuglement, que nos appels galvaniseraient la
Turquie, que cette puissance pousserait une arme au del du Danube,
enverrait sa flotte contre la Crime, pserait mme sur la Perse,
toujours en guerre avec Alexandre, pour la disposer  plus d'activit:
qu'en un mot, tous les peuples qui avaient souffert de l'ambition des
Tsars, sentant leur intrt et s'armant pour la revanche, viendraient
complter, depuis le cercle polaire jusqu' la Caspienne,
l'investissement de la Russie.

[Note 409: _Documents indits_.]

En attendant, pench sur ses cartes, entour de rapports, il suivait de
loin la progression de ses armes, dirigeait de Paris leur mouvement
jour par jour, tape par tape: il les voyait arriver sur la Vistule par
grandes ondes successives, s'tendre d'un bout  l'autre des
emplacements dsigns. Derrire ce dploiement, il formait une immense
colonne de rserves, dont la tte touchait  l'Oder et dont la base
s'appuyait au centre de la France: entre l'Oder et l'Elbe, un corps ou
plutt une arme de soixante mille hommes, confie au duc de Bellune, un
autre corps pour Augereau, un contingent danois, prpos  la garde des
ctes; entre l'Elbe et le Rhin, une seconde masse, compose avec la
conscription de 1812; enfin, dans l'intrieur de l'Empire, outre cent
trente bataillons de dpt, des cohortes de garde nationale
militairement organises, un arrire-ban de cent vingt mille hommes
chapps  la conscription et pris  leurs foyers pour un service
rgional[410]. En y joignant les trois cent mille Franais ou allis que
l'Empereur conservait en Espagne, les leves supplmentaires qu'il
exigeait des princes allemands et de la Suisse, il arrivait  disposer
de douze cent mille soldats et  mettre en armes une humanit tout
entire.

[Note 410: THIERS, XIII, 433, 452-453.]



IV

Il avait song d'abord  quitter Paris dans la premire quinzaine
d'avril[411]: il se ferait accompagner de l'Impratrice jusqu' Dresde,
o rendez-vous serait pris avec Leurs Majests Autrichiennes; aprs une
courte entrevue, qui resserrerait les liens entre les deux familles
impriales, il arriverait en mai sur la Vistule et s'y tiendrait prt 
ouvrir la campagne, bien que son dsir ft toujours de retarder les
hostilits jusqu'en juin, jusqu' l'poque o l'panouissement de la
vgtation septentrionale assurerait la subsistance des cent mille
chevaux qui marchaient avec l'arme.

[Note 411: Maret  Otto, 16 mars. Aprs la signature de l'alliance
avec l'Autriche, la correspondance entre le ministre des relations
extrieures et notre ambassadeur  Vienne prend une activit et une
ampleur qui en font une importante source d'informations.]

 la fin de mars, sans recevoir encore de rponse au message de
l'lyse, il apprit par voies indirectes que l'empereur Alexandre
annonait l'intention de ne faire aucun mouvement hostile jusqu' ce
que le premier coup de canon et t tir sur ses frontires[412].
L'aspect de la ligne du Nimen o rien ne bougeait, o les troupes
russes restaient inertes et comme figes, confirmait cet avis. Napolon
en conclut qu'il avait plus de temps devant lui: il rsolut de passer 
Dresde deux ou trois semaines, au lieu de quelques jours, d'y runir un
vritable congrs de souverains o il prsiderait l'Europe. En
attendant, il pouvait prolonger son sjour  Paris jusqu'en mai, et
cette facult lui parut une bonne fortune: un mois lui suffisait  peine
pour en finir avec certaines difficults d'ordre intrieur qui le
retenaient en arrire.

[Note 412: Maret  Otto, 1er avril.]

 Paris, l'hiver tait exceptionnellement anim et brillant. L'Empereur
l'ayant dsir tel, chacun s'tait conform  ce voeu interprt comme
un ordre; chez les dignitaires, c'tait une mulation  recevoir: les
ftes se succdaient, soires, concerts, bals chez l'archichancelier et
le prince de Neufchtel, bals masqus chez le comte Marescalchi, bals
dans les ministres et les ambassades[413]. L'imminence des hostilits
ne faisait qu'accrotre dans certains milieux cette animation. Chez
l'aristocratie rallie, chez la jeunesse du faubourg Saint-Germain, la
guerre tait populaire: cette brillante lite, entre depuis peu au
service et commenant  peupler les tats-majors, voyait avec plaisir
s'annoncer une campagne qui lui donnerait sa part de gloire, qui lui
permettrait d'galer les vieux soldats de la Rvolution, les hros
plbiens: ce serait sa guerre  elle: s'y prparant ouvertement, elle
voulait la faire commodment et avec luxe, se commandait de somptueux
quipages qui encombraient les routes d'Allemagne et se figurait
l'expdition de Russie comme une grande partie de chasse de six
mois[414]. Quel contraste entre cette ardeur et la dsolation des
autres classes! L, c'taient de plus pesantes angoisses, un
redoublement de maux: la disette dclare dans plusieurs provinces: 
Paris, le pain rare et hors de prix; en Normandie, des sditions
d'affams, o le sang avait coul. Les leves nouvelles suscitaient des
rsistances plus marques, des mutineries, des dsordres: dans chacun
des cent vingt dpartements, des colonnes de gendarmerie mobile
poursuivaient les conscrits rfractaires et faisaient la chasse aux
hommes: de tous les points du territoire,  travers les adulations
officielles, montaient vers l'Empereur le sourd murmure des gnrations
extnues et la plainte des mres.

[Note 413: _Mmoires de Pasquier_, I, 516.]

[Note 414: PRADT, _Ambassade dans le grand-duch de Varsovie_, 64.]

Parmi tant de causes de souffrance, la disette le proccupait surtout.
Il la redoutait, l'ayant vue nagure, au temps de la Rvolution, pousser
dans la rue et jeter  la rvolte un peuple de dsesprs. Pendant les
mois de mars et d'avril, il batailla contre elle  coups de
prescriptions et de dcrets, limita enfin d'autorit le prix du bl et
fit sa loi du _maximum_[415]. Quant aux autres maux de la France, il ne
s'aveuglait pas sur leur gravit, mais comptait leur appliquer son
remde habituel, la victoire. Il se disait qu'une guerre heureuse au
Nord serait la fin des guerres, le terme d'un tat contre nature,
critique, violent, impossible  soutenir longtemps: qu'elle lui
permettrait, en procurant la paix gnrale, de laisser respirer la
France et le monde.

[Note 415: Voy. PASQUIER, I, 497-509.]

C'est ainsi qu'il la prsentait aux hommes dont il aimait  prendre
l'avis ou du moins  se rallier l'opinion. Devant Cambacrs, qui
produisait timidement quelques objections, il dveloppa tous ses
arguments en faveur de la guerre: la Russie dtache de nous opprimait
tout le systme europen: tt ou tard, elle fondrait sur l'Empire: mieux
valait la prvenir que de l'attendre: mieux valait pour la France et
pour l'Empereur, alors qu'il tait en pleine vigueur de corps et d'me,
en plein bonheur, tenter l'effort dcisif et suprme, plutt que de
s'abandonner aux lches douceurs d'une paix prcaire. Par ces raisons,
il rduisit l'archichancelier au silence, sans emporter sa
conviction[416].

[Note 416: THIERS, XIII, 458-461.]

Avec Caulaincourt, il s'entretenait priodiquement. Le blme de ce
galant homme qu'il aimait et estimait, cette opposition qui n'intriguait
point et ne se manifestait que devant lui, mais s'exprimait alors avec
une verte franchise, le gnait et le troublait. Sachant apprcier  leur
valeur les forces morales, il n'aimait pas  sentir auprs de lui cette
conscience en rvolte: son dsir et t de la ramener non par la
contrainte, mais par la discussion et le raisonnement: c'tait  ses
yeux comme une puissance qu'il aurait eu grand intrt 
convaincre[417].

[Note 417: _Documents indits_.]

Il appelait Caulaincourt, l'invitait  parler,  parler librement, 
produire toutes ses objections, afin de pouvoir les saisir corps  corps
et les rfuter. Si l'autre lui reprochait de ne plus vouloir en Europe
que des vassaux et de tout sacrifier  sa chre passion,--la guerre,
il ne se fchait pas trop, se contentant de tirer l'oreille 
l'audacieux ou de lui donner une petite tape sur la nuque, quand les
choses lui paraissaient un peu fortes[418]. Il prolongeait ensuite,
nourrissait la dispute, le combat de paroles, toute lutte lui semblant
une occasion de vaincre. Affirmant qu'il ne voulait pas la guerre et ne
dsesprait point de l'viter, il reconnaissait toutefois que des
intrts essentiels pourraient lui en faire une ncessit. C'taient
alors de profonds aperus sur sa politique et son systme. On le
mconnaissait, disait-il avec vrit, en lui supposant l'intention de
conqurir pour conqurir, d'ajouter sans cesse de nouveaux territoires 
son empire dj trop tendu. Toutes les runions qu'il avait opres,
toutes ses prises successives, toutes ses guerres n'avaient eu d'autre
but que de rduire l'Angleterre. Il n'avait qu'une ambition, mais
ardente, tenace, invariable, ncessaire: c'tait d'obliger les Anglais 
une capitulation qui rtablirait l'indpendance des mers et instituerait
la paix europenne. Pour obtenir cette paix, il ne devait reculer devant
aucune entreprise, si dmesure qu'elle part: que lui parlait-on de
modration, de sagesse, de gographie raisonnable! tait-elle faite
pour lui, la sagesse du vulgaire?  l'extraordinaire situation que le
pass lui avait lgue devaient s'appliquer des moyens sans analogues
dans l'histoire et le rgime ordinaire des peuples. Au point o en
taient les choses, il ne pouvait souffrir qu'aucune puissance favorist
nos ennemis sous le voile d'une alliance trompeuse ou d'une neutralit
partiale: chacun devait marcher avec lui ou s'attendre  un traitement
de rigueur: malheur  qui refusait de le comprendre et de le suivre!

[Note 418: _Id._]

Il s'expliquait ainsi longuement, intarissablement, dpensant toutes les
forces persuasives de son intelligence, recourant aussi aux moyens de
sduction et de grce, se faisant enjleur, captieux, charmant, avec des
ruses et des dlicatesses de femme. Jamais femme, crivait quelqu'un
qui le connaissait bien, n'eut plus d'art pour faire vouloir, pour faire
consentir  ce qu'elle dsirait, et nul succs ne le flattait autant
que ces conqutes d'mes. Caulaincourt cependant le laissait dire,
respectueux, mais ferme, et finalement un mot, une phrase hardie,
faisait sentir  Napolon qu'il n'avait rien gagn sur l'esprit de son
interlocuteur. Celui-ci rptait toujours que ce qui se prparait
serait un malheur pour la France, un sujet de regret et d'embarras pour
Sa Majest, et qu'il ne voulait pas avoir  se reprocher d'y avoir
contribu. L'Empereur alors, du et dpit, lui tournait le dos, lui
battait froid pendant quelques jours, sans aigreur pourtant et sans
colre; mais la foule servile des courtisans soulignait cette
demi-disgrce. Les pronostics de Caulaincourt taient signals par eux
comme les rves d'une imagination chagrine: le duc tait tax de tideur
et de modrantisme,  la faon de Talleyrand. Dans certains salons, on
reprsentait des tableaux vivants, o le sage avertisseur figurait sous
les traits d'un automate dont les ressorts taient mus par la main de
l'enchanteur boiteux.

Napolon n'approuvait pas cet optimisme bat, cette confiance frivole.
S'il allait dlibrment  la guerre o l'entranaient les fatalits de
son caractre et de sa destine, il ne l'envisageait pas moins comme la
plus formidable partie qu'il et encore risque: il se montrait grave et
srieux. Il dit  Savary: Celui qui m'aurait vit cette guerre
m'aurait rendu un grand service, mais enfin la voil; il faut s'en
tirer[419].  Pasquier, qui lui signalait les dangers de la situation
intrieure, il rpondit: C'est une difficult de plus ajoute  toutes
celles que je dois rencontrer dans l'entreprise la plus grande, la plus
difficile que j'aie encore tente: mais il faut bien achever ce qui est
commenc[420].

[Note 419: _Mmoires de Rovigo_, V, 226.]

[Note 420: _Mmoires de Pasquier_, I, 525.]

Pour dissiper certaines craintes, il promettait de conduire les
oprations avec prudence et lenteur, de ne pas s'aventurer trop vite et
trop loin. Au fond, sur la manire de conduire cette guerre, aprs qu'il
l'aurait commence par une soudaine irruption, il n'tait pas fix. Deux
plans se disputaient sa pense, et il les laissait alternativement
paratre dans son langage. Il comptait fermement trouver la principale
force militaire de la Russie en ligne derrire le Nimen, la disloquer
du premier coup et la saccager. Ce rsultat obtenu, que ferait-il si les
Russes prolongeaient leur rsistance? Aprs les avoir refouls au del
de la Dwina et du Dnieper, s'arrterait-il? Se bornerait-il  s'tablir
et  hiverner sur les positions conquises,  prparer mthodiquement une
seconde campagne, en se couvrant de la Pologne remise sur pied? Au
contraire, profiterait-il de l'lan imprim  ses troupes pour les
pousser jusqu' Moscou, pour atteindre ce coeur de la Russie et y
plonger le fer? Il l'ignorait encore, se dciderait sur les lieux,
selon les circonstances, suivant les vicissitudes de la campagne[421].
Il disait quelquefois avoir adopt le premier plan et se le figurait
peut-tre, mais dj une intime prdilection l'attirait vers le second,
car ce parti clatant et funeste fascinait son imagination, rpondait
mieux  son besoin de frapper vite, de frapper puissamment, et de hter
par une paix rapidement impose  la Russie la soumission de
l'Angleterre.

[Note 421: Voy. dans le premier sens ses conversations avec
Metternich  Dresde (_Mmoires de Metternich_, I, 122), avec Cambacrs,
d'aprs THIERS, XII, 459-460; dans le second sens, ses conversations
avec Narbonne (_Souvenirs contemporains d'histoire et de littrature_,
par VILLEMAIN, 175-176) et avec Pradt (_Histoire de l'ambassade dans le
grand-duch de Varsovie_, 154).]

L'Angleterre cependant,  l'aspect mme de la Russie tombe, pourrait ne
pas flchir tout de suite et prolonger sa rsistance. Soit: mais
l'Empereur alors ne trouverait plus d'obstacle  rien; tout lui
deviendrait facile; les voies se rouvriraient d'elles-mmes aux
extraordinaires projets qu'il avait conus nagure pour assaillir et
dompter sa rivale. Et parfois, plongeant par la pense au plus profond
des espaces, dpassant toutes limites, il en venait  regarder par del
la Russie,  chercher plus loin o poser ses colonnes d'Hercule. Pur
dlire d'imagination, rves d'une ambition dmente, dira-t-on, si l'on
mesure cet homme et son temps  la taille ordinaire de l'humanit. Mais
ne s'tait-il pas plac lui-mme et n'avait-il pas lev ses Franais au
niveau d'entreprises inaccessibles au commun des mortels? Ne les
avait-il pas habitus  vivre et  se mouvoir dans une atmosphre de
merveilles, mis de plain-pied avec le prodigieux et le surnaturel? Et
tous ne s'tonnaient pas lorsqu'il parlait de faire entrer encore une
fois et plus compltement le rve dans la ralit.

L'croulement de la puissance russe dcouvrirait l'Asie et nous rendrait
contact avec elle.  Moscou, Napolon retrouverait l'Orient, ce monde
qu'il avait touch nagure par un autre bout, et dont l'impression lui
tait reste profonde, inoubliable. En Orient, en Asie, il ne
rencontrerait devant lui qu'empires branlants et socits en
dcomposition:  travers ces ruines, serait-il impossible  l'une de ses
armes d'atteindre ou de menacer les Indes, par l'une ou l'autre des
voies qu'il avait en d'autres temps sondes du regard et marques?
tabli en Russie, il dominerait et surplomberait la mer Noire, la rgion
du Danube, l'empire ottoman, avec son prolongement asiatique. Si les
Turcs se refusaient aujourd'hui au rle prescrit, punirait-il cette
dfection en se reportant plus tard contre eux? Pour en finir avec cette
barbarie, descendrait-il de Moscou sur Constantinople? Reprendrait-il
librement les projets de conqute, de partage, de perce  travers
l'Asie, qu'il avait d en 1808 mesurer d'aprs les convenances et les
ambitions d'Alexandre[422]? Il n'avait jamais perdu de vue l'Orient
mditerranen, vers lequel un invincible attrait le ramenait toujours;
en 1811, alors qu'il semblait tout entier dtourn vers le Nord, des
voyageurs munis d'instructions lui envoyaient des renseignements
topographiques sur l'gypte et la Syrie, sur ces positions qu'il lui
faudrait ressaisir s'il voulait se frayer la route directe des
Indes[423]. Pour frapper ou menacer l'Inde anglaise, prfrerait-il la
voie que Paul Ier s'tait offert jadis  lui tracer? Aprs avoir vaincu
la Russie et l'avoir enchane de nouveau  sa fortune, ferait-il du
Caucase la base d'une expdition extra-europenne? Il disait  Narbonne:
Aujourd'hui, c'est d'une extrmit de l'Europe qu'il faut reprendre 
revers l'Asie, pour atteindre l'Angleterre. Vous savez la mission du
gnral Gardane et celle de Jaubert en Perse: rien de considrable n'en
est apparu, mais j'ai la carte et l'tat des populations  traverser,
pour aller d'rivan et de Tiflis jusqu'aux possessions anglaises dans
l'Inde. C'est une campagne peut-tre moins rude que celle qui nous
attend sous trois mois. Supposez Moscou pris, la Russie abattue, le Tsar
rconcili ou mort de quelque complot de palais, peut-tre un trne
nouveau et dpendant (la Pologne), et dites-moi si pour une grande arme
de Franais et d'auxiliaires partis de Tiflis, il n'y a pas d'accs
possible jusqu'au Gange, qu'il suffit de toucher d'une pe franaise
pour faire tomber dans toute l'Inde cet chafaudage de grandeur
mercantile[424].

[Note 422: Voyez  ce sujet le curieux entretien que le prince
Eugne eut pendant le congrs de Vienne avec la comtesse Edling, et que
celle-ci rapporte dans ses _Mmoires_, 175-176.]

[Note 423: Archives nationales, AF, IV, 1687. Cf. _Corresp._,
17037-38, 17191.]

[Note 424: _Souvenirs contemporains d'histoire et de littrature_,
175-176.]

Qu'aucun de ces projets ait pris en lui forme arrte et prcise, c'est
ce que l'on ne saurait admettre. Pratiquement, toutes ses volonts se
tendaient et se concentraient vers un but unique: entrer en Russie et y
faire la loi. Nul doute nanmoins que ces conceptions vertigineuses ne
l'aient hant: ses confidences ritres, les chos de son entourage,
son temprament mme et ses habitudes d'esprit en font foi; il tait
dans sa nature d'envisager toujours,  travers l'entreprise en cours, un
mystrieux au del, d'infinies perspectives; il ne se reposait de
l'action que dans le rve. Cependant, pour donner  l'expdition de
Russie un couronnement digne d'elle,  dfaut d'un coup de force, un
coup de thtre suffirait peut-tre. Suivant quelques tmoignages,
Napolon rservait  l'avenir d'extraordinaires surprises de mise en
scne et, ds  prsent, en disposait les accessoires. Dans la longue
file de voitures qui composaient son quipage personnel et
s'acheminaient vers l'Allemagne, aprs les deux cents chevaux de main et
les quarante mulets de bt, parmi les vingt calches ou berlines et les
soixante-dix caissons attels de huit chevaux[425], un mystrieux
fourgon aurait pris rang: l, invisibles aux regards, eussent repos les
ornements impriaux, la pourpre seme d'abeilles, la couronne et le
globe, le sceptre et l'pe. En quel lieu, en quelle scne de thtral
triomphe Napolon se ft-il propos de faire apparatre et figurer ces
insignes? Voulait-il, dans une crmonie grandiose, dcerner la couronne
de Pologne  l'un de ses proches, qui la tiendrait de lui en fief, et
aprs avoir soumis le Midi et le centre du continent, recevoir
solennellement l'hommage du Nord? Voulait-il prendre enfin le titre dont
ses soldats l'avaient salu plusieurs fois dans l'exaltation de la
victoire, chercher au seuil de l'Orient la couronne de Charlemagne et
faire surgir sur le Kremlin de Moscou, dans le dcor des basiliques
byzantines et des fantasques architectures, sur les degrs de
l'_Escalier rouge_ d'o les Tsars se montraient au peuple, un empereur
d'Occident, un empereur romain? Autant de suppositions que nul aveu de
sa part ne permet de vrifier; le fait mme dont on s'autorise pour lui
prter ces desseins n'est point tabli[426]. C'tait toutefois une
croyance rpandue que, dans le secret de son imagination, l'entreprise
commenante devait aboutir pour lui  une conscration suprme,  un
investissement nouveau qui l'lverait sans conteste au-dessus des chefs
de l'humanit et ferait apparatre  l'Europe du haut de la Russie
conquise, dans le grandissement d'une lointaine et magique apothose,
l'Empereur divinis.

[Note 425: Baron DENNIE, _Itinraire de l'empereur Napolon pendant
la campagne de 1812_, p. 15.]

[Note 426: Sur ce point obscur et mystrieux, voy. la note porte 
l'Appendice, sous le chiffre II.]




CHAPITRE X

ALEXANDRE ET BERNADOTTE.


Impassibilit d'Alexandre pendant nos premires marches.--Nos ennemis
craignent de sa part une dfaillance.--Ils dsirent un secours.--Arrive
 Ptersbourg d'un envoy extraordinaire de Sude.--Bernadotte veut se
faire l'artisan de la rupture dfinitive et le promoteur d'une dernire
coalition.--Son plan d'oprations diplomatiques et militaires; son
arrire-pense.--Le comte de Loewenhielm.--Demande de la
Norvge.--Scrupules passagers d'Alexandre: sa conscience
capitule.--Envoi de Suchtelen en Sude.--Ngociation en partie
double.--Dfiance rciproque.--La politique de l'Empereur; la politique
du chancelier.--Arrive du message de l'lyse.--Agitation mondaine:
lutte des partis.--Alexandre demeure inbranlable, mais il se sert des
propositions franaises auprs de Loewenhielm pour l'amener  rduire
ses exigences.--Bernadotte joue pareillement auprs de Suchtelen des
offres transmises par la princesse royale.--Bizarre incident.--Les deux
traits.--Duel de gnrosit.--L'accord conclu.--Alexandre fait sa
rponse aux propositions franaises et signifie ses
exigences.--Ultimatum du 8 avril.--Sommation d'vacuer la Prusse et les
pays situs au del de l'Elbe avant tout accord sur le fond du litige:
ce qu'offre la Russie en change.--Conciliation impossible.--Efforts de
nos ennemis pour se dbarrasser de Spranski.--Causes profondes et
motifs dterminants de sa disgrce.--La soire et la nuit du 17 mars;
l'exil.--Alexandre se livre compltement  l'migration
europenne.--Ardeur furieuse de nos adversaires.--Toujours
Armfeldt.--Oprations de Bernadotte.--Les soires au palais royal de
Stockholm.--Bernadotte presse Alexandre d'entamer les
hostilits.--Dpart d'Alexandre pour Wilna; sa dernire entrevue avec
Lauriston.--Il incline encore une fois  pousser ses troupes en avant;
incident fortuit qui le ramne et le fixe au systme de l'absolue
dfensive.--La fatalit pse dj sur l'Empereur.



I

Il ne faut pas se tromper soi-mme, disait Alexandre en apprenant la
marche de nos troupes en Allemagne: je serai probablement dans un mois
ou six semaines en guerre ouverte avec la France[427]. Et sans
forfanterie ni violence de langage, il attendait le choc, srieux,
triste parfois, mais impassible et calme, doucement intraitable. Malgr
cette attitude, nos adversaires, qui l'entouraient et le surveillaient 
toute heure, redoutaient l'instant o les prparatifs militaires de la
France apparatraient dans leur monstrueux dveloppement; que se
passerait-il alors dans l'me d'Alexandre?  l'aspect de tant d'armes
et de peuples unis contre lui, au bruit de l'Europe en marche, venant
contre ses frontires, ne cderait-il pas  un accs de dcouragement
pareil  celui qui l'avait jet une premire fois dans les bras de
Bonaparte? N'allait-il pas s'humilier, capituler, renouveler le scandale
de Tilsit, dont le souvenir hantait nos ennemis? Ce qui ajoutait  leurs
craintes, c'tait de retrouver auprs d'Alexandre un reprsentant
autoris des ides de paix et de conciliation. Roumiantsof tait
toujours l, se refusant  dsesprer d'un rapprochement. Dans les
milieux aristocratiques et mondains, l'opinion ne s'tait pas
dfinitivement affermie et se cherchait un guide. Chez beaucoup de
Russes, la haine qu'inspirait Napolon s'tait transforme en une sorte
de superstitieux effroi et d'horreur sacre: ils se demandaient si cet
tre apocalyptique n'tait point de ceux contre lesquels il est
interdit  l'homme de lutter. Puis, le systme inaugur en 1807, quelque
oppos qu'il ft au sentiment public, n'avait pu subsister plusieurs
annes sans se rattacher des intrts, des ambitions, des esprances; un
groupe de rallis, trs lent  se constituer, s'tait form pourtant
autour de notre ambassade et suivait ses impulsions. Les partisans de la
guerre ne se jugeaient pas entirement matres du terrain et dsiraient
un secours.

[Note 427: Dpche du comte de Loewenhielm, 21 fvrier 1812.
Archives de Stockholm.]

Ce renfort arriva sous la forme de l'envoy sudois dont le dpart avait
t signal en France. Le 18 fvrier, l'aide de camp gnral comte de
Loewenhielm se prsentait  Ptersbourg, apportant des lettres crites 
l'empereur par le roi Charles XIII[428] et le prince royal de Sude.
Bernadotte, levant hardiment le drapeau de la rvolte contre
l'omnipotence napolonienne, venait au Tsar; il voulait tre sa force et
son secours, son principal lieutenant, son conseiller, et lui soumettait
un vaste plan d'oprations diplomatiques et guerrires.

[Note 428: Charles XIII avait repris pour la forme l'exercice de la
souverainet.]

Avant tout, il demandait qu'un envoy russe partt sur-le-champ pour
Stockholm, avec mission de signer un pacte offensif et dfensif. Offrant
ainsi au Tsar l'alliance de la Sude, il se faisait fort de lui en
amener d'autres, de partager l'Europe, de ravir au conqurant une partie
de ses auxiliaires prsums et d'galiser tout au moins les chances de
la lutte. Le trait russo-sudois servirait de point de dpart  une
ligue destine  tenir en chec celle que Napolon tait en train de
former,  une contre-coalition. D'abord, Bernadotte se disait prt 
servir de trait d'union entre la Russie et l'Angleterre. En mme temps,
sa diplomatie se mettrait en campagne  Constantinople. Depuis le sicle
dernier, les Turcs reconnaissaient entre leur empire et la Sude un
paralllisme d'intrts qui les rendait spcialement accessibles aux
conseils de cette puissance. Profitant de cet avantage, le reprsentant
sudois auprs de la Porte s'emploierait  mnager la paix et mme une
alliance entre Ottomans et Russes. Par cet accord, on enserrerait toute
la partie sud-orientale de la monarchie autrichienne, dont les liaisons
avec Napolon taient encore inconnues: on tiendrait et on briderait
l'Autriche, en la menaant d'une diversion sur ses frontires
mridionales. Tandis que le sud-est du continent se trouverait ainsi
retourn contre nous ou au moins immobilis, tandis que dans le Nord les
troupes du Tsar soutiendraient l'attaque des Franais et mme la
devanceraient, vitant toutefois une action gnrale et se bornant 
user l'ennemi, Bernadotte se chargerait de fondre en Allemagne sur nos
lignes de communication, de prendre la Grande Arme  revers et de
dgager la Russie. Il lui suffirait de quatre-vingt  cent vingt mille
soldats aguerris pour oprer cette descente. En Allemagne, les peuples
du littoral semblaient particulirement las de souffrir: plus loin, la
Prusse n'attendait qu'une main secourable pour briser sa chane:  la
vue de Bernadotte, tous les opprims viendraient  lui et imiteraient
sa dfection: Le Roi, disait l'instruction remise  Loewenhielm, espre
que cet honorable exemple donn au monde rveillera enfin tant de
courages qui sont assoupis et qui n'attendent que le moment du rveil
pour dvelopper l'nergie dont ils sont capables[429].

[Note 429: Instruction secrte et particulire pour le comte de
Loewenhielm, 4 fvrier 1812. Archives de Stockholm.]

L'excution de ce plan demeurait subordonne toutefois  une condition
essentielle, sur laquelle Bernadotte ne pouvait flchir ni transiger,
car elle renfermait le secret et l'espoir invariable de sa politique; il
fallait que le Tsar garantt pralablement aux Sudois l'acquisition de
la Norvge. Mme, ce ne serait pas assez que les Sudois reussent
licence expresse de s'approprier cette province; il tait indispensable
qu'Alexandre les aidt matriellement  s'en emparer, qu'il leur prtt
main-forte. Bernadotte reliait habilement ce concours  la diversion
projete en Allemagne. Voici, d'aprs lui, comment on devait procder.
Ds que Franais et Russes seraient aux prises, Alexandre dtacherait de
ses troupes quinze  vingt-cinq mille hommes et les ferait passer en
Sude; l, ils se runiraient  trente-cinq ou quarante mille Sudois, 
un contingent britannique. Subitement, cette masse tomberait de tout son
poids sur le Danemark, envahirait l'le de Seeland, bloquerait
Copenhague. Par la menace et au besoin par la violence, le roi Frdric
VI serait contraint de livrer la Norvge; il serait du mme coup dtach
de l'alliance napolonienne, enrl de force dans la ligue
antifranaise, et c'est en prenant ses tats pour point de dpart que
Bernadotte se porterait  volont vers l'Elbe ou l'Oder, dboucherait
sur les derrires de la Grande Arme[430].

[Note 430: Instruction secrte et particulire du comte de
Loewenhielm.]

Au fond, tait-il intimement rsolu  excuter cette dernire partie de
son plan? Nanti de la Norvge, irait-il risquer une pointe aventureuse
en Allemagne, entamer contre Napolon une lutte directe et se rendre
tout retour impossible? On peut croire, d'aprs certains indices, qu'il
entendait se servir des Russes plutt que les servir sans rserve. Dans
l'acquisition de la Norvge, il voyait moins un moyen de se mler ds le
dbut et matriellement  la guerre que de s'en dsintresser tout
d'abord et de n'y intervenir qu' coup sr. Rfugie dsormais et
fortement tablie dans la pninsule Scandinave, sans autre point de
contact avec l'Europe continentale que les dserts de Laponie, la Sude
se trouverait  peu prs hors d'atteinte: protge par les flottes de
l'Angleterre, elle participerait  son invulnrabilit: elle pourrait
attendre commodment le rsultat du duel franco-russe et se faire
respecter du vainqueur, quel qu'il ft. Seulement, pour que l'empereur
Alexandre se prtt  ce dessein, il ne fallait rien moins que de lui
faire esprer un ensemble de mirifiques avantages. Ces promesses
auraient en outre pour effet de le disposer plus srement  la guerre,
de le rendre sourd aux derniers appels de Napolon; elles
prcipiteraient le dsordre gnral dont Bernadotte avait besoin pour
pcher en eau trouble et saisir sa proie. La rupture dfinitive entre la
France et la Russie tait indispensable au succs de son plan, et c'est
pourquoi il comptait s'en faire l'artisan le plus actif. Sur cette
intention perturbatrice, certaines paroles du chancelier de cour
Wetterstedt, son confident, ne laissent aucun doute: Dans l'tat actuel
des choses, disait Wetterstedt au conseil des ministres, le plus grand
malheur qui pt frapper la Sude ne serait pas de voir clater la
guerre, mais de trouver chez nos voisins une obissance continue aux
ordres de la France. Je rpte encore une fois que, quelle que soit la
rsolution qu'on ait  prendre, on ne doit compter sur la coopration de
la Russie qu'aprs que la guerre aura clat entre cette puissance et la
France[431]. Le comte de Loewenhielm, d'aprs ses instructions crites
et verbales, dfinissait ainsi le double objet de sa mission en Russie:
l'acquisition de la Norvge et l'loignement d'un rapprochement
inattendu avec la France[432].

[Note 431: _Souvenirs du comte Gustave de Wetterstedt_, publis par
M. H.-L. FORSELL, dans le _Recueil des actes de l'Acadmie de Stockholm_,
1886.]

[Note 432: Dpche du 23 mars 1812. La _Correspondance de
Loewenhielm_, conserve  Stockholm, est un des documents les plus
curieux de cette poque: nous en avons d la communication  M. Odhner,
le savant directeur des archives du royaume, grce  l'obligeante
entremise de M. R. Millet, alors ministre de France en Sude.]

Il se mit immdiatement  l'oeuvre. C'tait un habile homme, souple  la
fois et rsolu, sachant, suivant les cas, affecter une franchise et une
rondeur toutes militaires ou aller  son but par de sinueux dtours. Une
absence totale de scrupules le rendait particulirement apte  la
mission de haute immoralit qu'il avait  remplir, puisqu'il devait
dcider Alexandre  dpouiller un tat faible, inoffensif, ami et client
traditionnel de sa maison. Loewenhielm se doutait bien qu'il aurait 
combattre quelques rsistances,  triompher de certaines pudeurs; mais
sa pratique des cours lui avait appris que la conscience des souverains
rsiste rarement  qui sait l'acheter d'un bon prix: d'ailleurs, un
matre en fait de corruption et d'intrigues, Armfeldt, lui avait prpar
les voies[433].

[Note 433: Dpche de Loewenhielm, 22 fvrier 1812.]

Admis en prsence du monarque, Loewenhielm crut devoir user d'abord de
quelques formules prparatoires, de quelques circonlocutions; il
expliqua comment la Sude avait besoin de se refaire une existence
stable par une augmentation de forces et de territoire. Alexandre le
voyait venir et voulut brusquer ses aveux: il lui dit d'un ton
engageant: Parlez-moi avec franchise. Mes sentiments doivent vous tre
connus.--Sire, rpondit l'agent sudois, un soldat sait mal s'entendre
aux dtours de la diplomatie. Je n'ai que ma franchise et mon zle pour
le bien de ma patrie, qui dsormais marchera de pair avec les intrts
de votre empire.--Eh bien, tranchez le mot.--Sire, c'est donc la Norvge
qui fait l'objet des vues dont le Roi ne peut se dpartir sans oublier
le premier devoir de tout gouvernement, celui d'assurer l'indpendance
et la sret de l'tat[434]...

[Note 434: Dpche du 21 fvrier 1812.]

--Je verrai toujours avec plaisir ce qui fait le bonheur de la Sude,
dit l'Empereur, se bornant pour le moment  cette vague approbation.
Mme, lorsqu'on lui parla de porter ses armes contre le Danemark, il fit
des rserves; son esprit paraissait dans le trouble, sa conscience  la
torture: son agitation se trahissait par des alles et venues[435].
Sans trop insister pour cette fois, Loewenhielm dtailla tous les
avantages d'une coopration de la Sude contre la France, et ce qui lui
fit plaisir, ce fut de constater que l'ide de la guerre semblait ancre
 fond dans l'esprit de son interlocuteur. En cette disposition
belliqueuse, Alexandre devait mieux sentir le prix de l'alliance avec
Bernadotte et finirait par en subir les conditions.

[Note 435: Dpche du 21 fvrier 1812.]

En effet, les jours suivants, Loewenhielm reconnut,  divers indices,
que ses paroles tentatrices avaient port. Il sut que l'Empereur s'tait
exprim sur son compte dans les termes les plus gracieux; les familiers
du palais lui tmoignaient un empressement sans bornes, et nul prsage
n'tait plus encourageant que la politesse et les prvenances de ces
messieurs, qui sont autant de thermomtres ambulants de la faveur[436].
Le 23 fvrier, Loewenhielm fut averti officiellement que Sa Majest
adhrait en principe aux conditions poses: l'ancien ministre de Russie
en Sude, le gnral baron de Suchtelen, allait se rendre incessamment 
Stockholm, pour ngocier et signer le trait.

[Note 436: _Id._]

Cette marche, quoique conforme aux dsirs primitivement exprims par la
cour de Sude, ne rpondait gure  ceux de Loewenhielm. Ayant si
heureusement amorc la ngociation, il tenait  en accaparer l'honneur
jusqu'au bout et  la terminer de sa main. Puis, il craignait la lenteur
de Suchtelen, son manque d'entrain; c'tait un vieillard d'allures
pesantes, timide en affaires, nullement expditif, un savant et un
antiquaire gar dans la politique: entre ses mains, la conclusion ne
pouvait que languir[437]. Or, Loewenhielm sentait le besoin de battre le
fer pendant qu'il tait chaud et de ne pas laisser se refroidir les
dispositions d'Alexandre. Il prit sur lui de rester  Ptersbourg, se
fit envoyer des pouvoirs et offrit aux Russes d'ajuster avec eux les
termes de l'arrangement, sans prjudice des efforts que se donnerait
Suchtelen pour arriver aux mmes fins. Le Tsar agra cette ngociation
en partie double; ce fut alors entre les deux plnipotentiaires, dont
l'un agissait  Ptersbourg, l'autre  Stockholm, une lutte de vitesse:
mais Loewenhielm avait pris l'avance et entendait la garder.

[Note 437: Dpches des 24 et 25 fvrier.]

Il se heurtait pourtant  certaines difficults. La plus srieuse
provenait d'une suspicion mutuelle chez les deux contractants. C'est le
chtiment des complices qui s'associent pour une oeuvre douteuse que de
ne pouvoir s'accorder une pleine confiance, fortifie d'estime:
s'entendant pour molester autrui, ils craignent toujours d'tre
eux-mmes dupes de leur partenaire. En apparence, il n'tait tmoignage
d'attachement et de tendre amiti que ne se rendissent Alexandre et
Bernadotte. Lorsqu'ils parlaient l'un de l'autre devant leurs envoys
respectifs, les pithtes de noble, gnreux, magnanime, revenaient 
tout propos dans leur bouche. Charles-Jean vantait la belle loyaut de
l'empereur russe, sa franchise chevaleresque, les mles rsolutions qui
allaient faire de lui le sauveur de l'Europe; que ne donnerait-il pour
voir de prs l'objet de sa vnration? Une entrevue comblerait ses
voeux. Sans s'engager prmaturment  cette rencontre, Alexandre
s'attendrissait devant un portrait de Bernadotte que lui avait remis
Loewenhielm et le fixait avec ravissement, en attendant qu'il pt
contempler l'original[438]. Cependant, au travers de leurs effusions,
tous deux s'observaient en dessous et du coin de l'oeil avec une secrte
apprhension. Alexandre craignait toujours que l'ancien marchal ne se
laisst ramener  Napolon par un rappel de patriotisme et d'honneur ou
simplement par l'appt d'une surenchre. Bernadotte se souvenait
qu'Alexandre avait t l'alli et l'ami de Napolon: c'tait l'homme des
variations inattendues, des brusques revirements; n'allait-il point, 
la veille mme de la guerre, s'accommoder avec l'Empereur aux dpens de
ses voisins? Et Bernadotte se voyait dj reni, prestement sacrifi:
tout autant que le Tsar, il craignait de payer les frais d'une
rconciliation _in extremis_. Chacun d'eux cherchait donc  s'emparer de
l'autre,  le tenir le plus tt et le plus solidement possible, mais
hsitait  se livrer soi-mme; ce double sentiment leur inspirait  la
fois l'impatience et la peur de conclure, acclrait tour  tour et
ralentissait la ngociation.

[Note 438: Dpche de Loewenhielm, 25 fvrier.]

Alexandre consentait bien  procurer aux Sudois la Norvge; il dsirait
toutefois que cette conqute suivt et rmunrt leur descente en
Allemagne au lieu de la prcder, qu'elle ft la rcompense et non la
condition de leurs services. De son ct, Bernadotte tenait
essentiellement  se faire payer d'avance, et Loewenhielm dt se montrer
inflexible sur le principe qu'il avait pos, celui d'une coopration
pralable des Russes  l'entreprise contre Copenhague. Alexandre en
passa finalement par cette exigence; il promit d'agir contre le
Danemark, mais encore voulait-il y mettre quelques formes. Au lieu
d'entrer inopinment chez le roi Frdric et de lui soustraire une
province par brusque effraction, ne pourrait-on lui adresser un avis
pralable, essayer du raisonnement et de la douceur, persuader 
l'infortun souverain de se laisser dpouiller pour le bien de la cause
gnrale et le salut de l'Europe? On lui garantirait un ddommagement en
Allemagne, ds que ce pays serait dlivr du joug, et Alexandre montrait
sur la carte les tats qu'il destinait  la consolation du Danemark,
l'Oldenbourg entre autres, qu'il sacrifierait volontiers malgr la
parent[439]; quelle rvlation dans ce mot, et combien Napolon
avait-il raison de ne voir qu'un prtexte dans le zle obstin
d'Alexandre pour la cause de son oncle!

[Note 439: Dpches de Loewenhielm du 24 fvrier et du 3 mars 1812.]

Force fut  Loewenhielm de prendre en considration les scrupules du
Tsar et d'accder  la marche propose; il s'en excusa auprs de son
gouvernement en termes d'un hautain scepticisme. Il regrettait toutes
ces pruderies, disait-il, mais une sorte d'hommage platonique au droit
et  la justice tait une formalit dont les souverains n'avaient pas
encore su s'affranchir: Quelque peu que les principes de la justice
soient en gnral admis dans les stipulations des puissances, les
souverains ont toujours cherch  en colorer leurs vues, et il n'y a que
l'empereur des Franais dont la bonne foi plus audacieuse se soit mise
au-dessus de cet usage[440].

[Note 440: Dpche du 3 mars.]

Il y avait une autre cause de lenteur: c'tait l'opposition sournoise de
Roumiantsof  l'accord en prparation avec la Sude, au pacte qui
exclurait toute possibilit de rapprochement avec la France. Le
chancelier cajolait l'envoy sudois, se disait pleinement guri de ses
illusions, ralli de coeur au systme actuel de son souverain, aussi
ennemi que lui de Napolon et de la paix; mais Loewenhielm ne se mfiait
pas moins de ce nouveau converti,  chaque pas prs d'tre
relaps[441]. Mme, il reconnut bientt que la ferveur de frache date
dont Roumiantsof faisait talage n'tait rien moins que sincre, et que
ce ministre suivait toujours en secret son ancienne religion politique.
Dsign par ses fonctions pour discuter officiellement les termes du
trait, Roumiantsof soulevait des objections  chaque article et
trouvait moyen de rpondre  toute rquisition par quelque phrase vague
et trs entortille[442]. Heureusement pour Bernadotte, l'aide de camp
diplomate avait su se mnager des accs familiers auprs de l'Empereur,
le droit de s'adresser  lui directement, et chacun de ces recours
aboutissait pour l'pineuse affaire  un pas de plus en avant[443].
Alexandre Ier, voyant nos armes couvrir l'Allemagne, voyant nos
colonnes avancer toujours, dpasser l'Elbe, puis l'Oder, et s'allonger
jusqu' proximit de la Vistule, sentait mieux l'urgence d'un secours,
le besoin de saisir la main qu'on lui tendait, de prendre Bernadotte
pour guide et pour boussole dans la tourmente[444]. Il stimulait,
aiguillonnait son vieux ministre, multipliait les ordres prcis et
clairs[445], si bien que vers le milieu de mars la ngociation parvint
 maturit.

[Note 441: Dpche du 24 fvrier.]

[Note 442: _Id._]

[Note 443: _Id._]

[Note 444: Dpche de Loewenhielm du 11 mars.]

[Note 445: Dpche de Loewenhielm du 11 mars.]

Ce fut  ce moment qu'arrivrent les propositions formules par Napolon
le 25 fvrier et dont Tchernitchef tait porteur. Cet envoi fit
sensation et mut fortement Loewenhielm, qui y vit pour la constance
d'Alexandre l'preuve dcisive. Sans doute, le versatile souverain
semblait s'tre fait une me nouvelle, toute d'nergie et de fermet.
Nanmoins, le message confi  Tchernitchef pouvait faire renatre en
lui la tentation de traiter: ses rsolutions tiendraient-elles devant
une offre positive, assez modre dans la forme, prsente par son
adversaire sur la pointe de l'pe et appuye par la marche en Allemagne
de quatre cent mille hommes?

Alexandre commena par communiquer  Loewenhielm, en tmoignage de
confiance, les propositions franaises; il lui fit lire, avec des
annotations de sa main, le copieux rapport o Tchernitchef avait
reproduit textuellement la conversation de l'lyse; il ajouta, en
matire de commentaire, une profession d'incrdulit  l'gard des
sentiments exprims par Bonaparte: Je considre tout cela, dit-il fort
justement, comme des efforts pour gagner du temps parce qu'on n'est pas
encore prt, mais je ne me laisserai pas tromper[446].

[Note 446: Dpche de Loewenhielm du 25 mars.]

Si prcieuses qu'elles fussent, ces paroles n'eurent pas le don de
rassurer entirement Loewenhielm. Il croyait  la faiblesse des hommes
en gnral et  celle d'Alexandre en particulier; les antcdents de ce
prince lui faisaient peur. Puis il n'ignorait pas que les partisans de
la paix, profitant de la circonstance, se remettaient en mouvement. Dans
divers cercles, dans plusieurs salons, la fermentation tait extrme: on
cherchait tous les moyens d'arriver  l'Empereur et de le circonvenir;
des femmes aimables se dvouaient  cette oeuvre, se mettaient en frais
de sduction auprs du galant monarque et tchaient de l'amollir.
L'Empereur, crivait Loewenhielm avec angoisse, est assig de toutes
parts[447]. Lauriston, souriant et calme, annonant imperturbablement
la paix, dirigeait discrtement les travaux d'approche; le comte de
Bray, ministre de Bavire, s'tait institu son premier auxiliaire et
son aide de camp: l'appui plus ou moins dguis de Roumiantsof leur
mnageait des intelligences dans la place, et chaque jour les
assaillants devenaient plus hardis, leurs efforts plus pressants.

[Note 447: Dpche du 5 avril.]

Observant cette crise et la position volcanique de l'empire,
Loewenhielm crut devoir rveiller le zle du parti belliqueux et
soulever toute la partie bien pensante du public[448]. Sans souci de
son caractre diplomatique, il se jeta  corps perdu dans la mle des
intrigues; il n'hsita pas  prendre pour associs Armfeldt et sa bande,
les ternels fauteurs de troubles. En agissant ainsi, crivait-il  son
roi, il ne faisait que se conformer aux usages et aux moeurs politiques
de la Russie: Dans un pays livr comme celui-ci  l'intrigue et o le
champ est aussi vaste que les dsirs ambitieux de ceux qui sont en
scne, il est difficile de remplir sa tche sans suivre les affaires
dans leur marche la plus tortueuse, et si j'osais me livrer  un
proverbe populaire, je dirais qu'ici plus qu'ailleurs on est forc de
hurler avec les loups[449]. Conformment  ce principe, l'envoy de
Bernadotte se fit le moteur et le lien de toutes les menes
antifranaises, le principal ouvrier du parti de la guerre[450].

[Note 448: Dpches du 20 fvrier et du 3 mars.]

[Note 449: Dpche du 23 mars.]

[Note 450: _Id._]

Les instances de ce parti s'adressaient  un prince beaucoup moins
vacillant qu'on ne le supposait; elles prchaient un converti. Alexandre
ne se bornait pas  repousser l'ide d'un acquiescement pur et simple
aux volonts de l'Empereur; depuis longtemps, on l'a vu, il n'admettait
plus de transaction. Si Napolon voulait tout obtenir, Alexandre tait
intimement rsolu--il en avait fait plusieurs fois l'aveu-- ne rien
Accorder.

Seulement, avec son habituelle finesse, il comprit le parti qu'il
pourrait tirer des propositions franaises pour s'assurer  meilleur
compte l'alliance de la Sude. Tout en ritrant devant Loewenhielm ses
protestations d'nergie, il lui glissa qu'il diffrerait quelques jours
de rpondre au message. On veut, lui dit-il d'un ton dgag, me hter
de rpondre  la lettre de Napolon, mais je n'en suis pas si press et
je crois qu'il n'y a pas de mal  le faire attendre[451]. Ce retard
suffisait  entretenir dans l'esprit de Loewenhielm une inquitude
utile: tant que le refus n'aurait pas t officiellement signifi, le
Tsar pouvait se raviser, flchir et succomber. La menace d'un
accommodement avec la France demeurait suspendue sur la tte de
Loewenhielm et le dterminerait sans doute  baisser ses prtentions.

En effet, le Sudois n'eut plus qu'une pense: hter la signature. Il
cda sur plusieurs points assez importants, qui restaient en litige, et
le 28 mars on tombait d'accord. On s'occupait  polir la rdaction des
articles, lorsque Roumiantsof rentra fort inopportunment en scne, arm
d'une observation imprvue. Un devoir de convenance, disait-il, exigeait
que l'instrument prpar ft envoy  Stockholm et sign dans cette
ville par Suchtelen, dsign primitivement  cet effet; c'tait pour le
chancelier un moyen de gagner quelques jours, et ce retard pouvait tout
compromettre. Quelle dception amre, quelle msaventure pour
Loewenhielm, qui avait cru tenir son trait et voyait se rouvrir devant
lui d'inquitantes perspectives[452]!

Dans cette passe dangereuse, il paya d'audace: il connaissait le chemin
qui menait au cabinet de l'Empereur et le prit ds le lendemain. Aux
premiers mots du prince, ses apprhensions s'vanouirent: Du moment,
lui dit Alexandre, que vous avez les pleins pouvoirs ncessaires pour
conclure et signer, je signerai ici; personne n'est plus jaloux que moi
de terminer notre alliance[453]. Et il laissa entendre que l'expdient
dilatoire imagin par le chancelier n'tait nullement de son got. Il
affecta toutefois, avec un tact parfait, de ne pas mettre en doute le
bon vouloir de son ministre. Si Roumiantsof soulevait des difficults de
protocole, c'tait chez lui pur formalisme et habitude de carrire: Que
voulez-vous? Il a ses vieilles formes diplomatiques, qui m'ennuient
souvent. On reste toujours ce qu'on est. Un cordonnier reste cordonnier;
un diplomate, diplomate. Mais nous sommes militaires et nous aimons 
aller vite et loyalement en besogne. Loewenhielm s'en fut sur-le-champ
porter  Roumiantsof, avec le plus profond respect, l'expression de la
volont souveraine. L'Empereur est bien le matre, dit le ministre
d'un ton vex; mais il se ressaisit aussitt, reprit son masque officiel
et, faisant  mauvaise fortune bon visage, se rpandit en assurances sur
son dsir  lui de terminer avec toute la diligence possible. Le 5
avril, le trait tait mis au point et sign.

[Note 451: Dpche du 25 mars.]

[Note 452: Dpche du 28 mars.]

[Note 453: _Id._]

Loewenhielm s'applaudissait de ce dnouement et se croyait au bout de
ses tracas: il avait compt sans un incident bizarre qui allait encore
une fois tout remettre en question. Tandis qu'il se prcipitait  son
but, le vieux Suchtelen, arriv  Stockholm et gracieusement accueilli
par le prince royal, s'tait piqu au jeu; il avait rompu avec ses
habitudes de lenteur et dploy une activit inattendue. Il tait
parvenu de son ct  mettre rapidement sur pied un trait et l'avait
sign le 9 avril, presque au moment o Loewenhielm parachevait le sien,
 quatre jours d'intervalle. Dans leur ardeur  se saisir et leur
crainte de se manquer, Alexandre et Bernadotte s'taient enlacs d'un
double lien. Mais cette surabondance d'engagements n'allait-elle pas
nuire? Le texte des deux traits n'tait pas identique, et ce qu'il y
avait de plus trange dans cette disparit, c'tait que l'accord pass 
Stockholm par l'envoy russe d'aprs les pleins pouvoirs et les
instructions de son matre, tait beaucoup moins favorable  la Russie
que l'acte conclu  Ptersbourg par l'envoy extraordinaire de Sude.
Tandis que le premier obligeait le Tsar  payer l'entretien et le
transport des divisions russes destines  oprer contre Copenhague, le
second laissait ces dbours  la charge de la Sude.

Si surprenante que paraisse au premier abord cette diffrence, elle
s'explique aisment. Loewenhielm s'tait dsist de ses exigences sous
l'impression que lui avaient cause les ouvertures de Napolon  la
Russie. Suchtelen avait obi  un sentiment analogue. Il tait 
Stockholm quand Bernadotte avait reu de son ct les offres venues de
Paris par l'intermdiaire de la princesse royale. Bernadotte avait jou
de ces propositions vis--vis de Suchtelen avec autant d'habilet
qu'Alexandre en avait mis  exploiter auprs de l'agent sudois le
message de l'lyse: il avait obtenu le mme succs. Par crainte de voir
Bernadotte retomber dans les liens de la France, Suchtelen avait fait
les concessions auxquelles Loewenhielm avait souscrit par peur d'un
rapprochement entre les deux empereurs, et cette piquante similitude
donnait la mesure de la confiance que s'accordaient rciproquement les
nouveaux allis. Mais comment concilier dsormais des prtentions qui
s'appuyaient de part et d'autre d'un texte formel? Entre les deux
traits, lequel choisir? Lequel devait tre tenu pour bon et valable? La
difficult et t srieuse, si Bernadotte n'et senti que le comble de
l'adresse tait de fixer la reconnaissance d'Alexandre par un trait de
munificence. Il jugea  propos de se montrer grand, libral, magnifique;
il renona spontanment aux avantages que lui confrait le trait de
Stockholm pour s'en tenir au trait de Ptersbourg[454]. Touch de ce
beau mouvement, Alexandre ne voulut pas demeurer en reste de bons
procds avec un alli si dlicat. Il refusa le prsent de Bernadotte,
dclara que la Russie et la Sude subviendraient chacune  l'entretien
de leur contingent, et l'issue de ce duel de gnrosit fut que l'on
convint de spolier le Danemark  frais communs[455].

[Note 454: Communication de Loewenhielm au chancelier de l'empire,
14 mai.]

[Note 455: Communication du chancelier de l'empire  Loewenhielm, 31
mai. Archives de Stockholm.]

Alexandre ne se sentait plus seul en face de Napolon: son trait avec
la Sude l'enhardit  repousser plus firement nos exigences, 
signifier enfin les siennes. Il fit le 8 avril sa rponse au message de
l'lyse: ce fut l'objet d'une note qui devait tre expdie 
l'ambassadeur Kourakine et remise par lui au cabinet franais, avec une
lettre polie et brve pour l'empereur des Franais[456]. La note tait
cense exprimer les conditions auxquelles le Tsar, aprs s'tre drob
si longtemps  toute explication, se prterait aujourd'hui  traiter:
elle spcifiait que l'acceptation pure et simple de ces bases pourrait
seule rendre un arrangement encore possible. Si la Russie se dcidait
aprs quinze mois  rompre le silence, il tait entendu que ce premier
mot serait aussi le dernier; son envoi constituait au plus haut point un
ultimatum.

[Note 456: Cette pice figure aux archives des affaires trangres,
Russie, 154.]

Dans la note du 8 avril, Alexandre ne parlait point de la Pologne,
tenant toujours  couvrir d'un voile les intentions qu'il avait eues sur
l'tat de Varsovie. Dplaant et largissant le dbat, il substituait 
un grief personnel un grief gnral, europen, intressant ses voisins
autant que lui-mme: la roccupation par les Franais de l'Allemagne
septentrionale. Comme condition ncessaire et pralable de toute
entente, l'ultimatum exigeait l'vacuation intgrale de la Prusse,
l'vacuation de la Pomranie sudoise, la rduction de la garnison de
Dantzick, l'abandon de toutes les autres places, de tous les points
stratgiques occups par nos troupes au del de l'Elbe; il fallait que
la Grande Arme ft demi-tour, qu'elle dgaget l'Allemagne, qu'elle
cesst de peser sur le Nord et de tenir la Russie sous la menace de
l'invasion. Nulle prtention n'et t plus lgitime, si l'empereur
Alexandre se ft offert en mme temps  terminer les diffrends qui
depuis un an avaient ncessit les armements et les mouvements
respectifs. Ce que la Russie rclamait de Napolon, en le sommant
d'abandonner toutes les positions d'o il pouvait entreprendre la lutte
avec avantage, c'tait un vritable dsarmement. Or, entre tats prts 
en venir aux mains et pourtant dsireux de prvenir l'effusion du sang,
on ne dsarme qu'aprs avoir dtermin les conditions de l'accord et
s'tre li par des engagements formels. En change de l'vacuation
requise, la Russie nous offrait-elle de trancher ds  prsent et
dfinitivement les questions pendantes, consquemment d'assurer la paix?
En aucune faon. Qu'offrait-elle donc? Elle proposait, aprs que
Napolon aurait irrvocablement et par mesure prliminaire repli sa
puissance en de de l'Elbe, d'entrer en ngociation pour un trait de
commerce, d'examiner les moyens de nuire au commerce anglais, de
reconnatre la runion de l'Oldenbourg, moyennant une indemnit
territoriale pour le duc dpossd. Mais en quoi consisterait cet
quivalent? O serait-il situ? Quelles facilits seraient accordes 
notre commerce? Quelles mesures de rigueur seraient prises contre
l'Angleterre? Tous ces points, qui formaient le fond mme du dbat,
restaient en suspens; ils feraient l'objet de pourparlers ultrieurs
dans lesquels le cabinet de Ptersbourg se rservait une pleine libert
d'apprciation: que la France vacut d'abord, on verrait ensuite 
s'entendre. Sur une seule question, la Russie se prononait ds 
prsent et tout  notre dsavantage: elle dclarait qu'elle ne pourrait
en aucun cas considrer le commerce soi-disant neutre comme une
dpendance du commerce anglais et l'exclure de ses ports.

Ainsi, exiger de Napolon un engagement sans rciprocit, un recul
humiliant, indpendant de toute concession  faire par l'autre partie,
prsenter en retour de trs vagues esprances, accompagnes d'explicites
rserves, voil  quoi se rduisait l'offre conciliante d'Alexandre. Il
tait par trop vident que ce prince, rclamant  nouveau, et cette fois
dans les termes les plus imprieux, un gage de scurit, ne voulait rien
promettre en change. Il avait pos ces conditions en sachant qu'elles
n'avaient aucune chance d'tre agres, et que Napolon y rpondrait
vraisemblablement  coups de canon: mais, fatigu et nerv de
l'attente, jugeant ses prparatifs parvenus  un degr infranchissable
de maturit, il trouvait inutile de retarder plus longtemps l'explosion
de la crise. Sortant de sa rsistance inerte et passive, il en venait 
une dmarche d'clat; sous couleur de formuler des contre-propositions
pacifiques, il manifestait l'incompatibilit des exigences respectives
et provoquait la rupture ouverte.



II

L'ultimatum russe, succdant au trait avec la Sude, tait un succs
capital pour nos ennemis: ils venaient d'en remporter un autre dans
l'intrieur mme du gouvernement. S'ils n'avaient point russi  faire
renvoyer Roumiantsof auquel l'Empereur tenait par habitude, par l'effet
d'une longue accoutumance  sa personne et  ses services, ils taient
parvenus  carter le seul homme qui maintnt encore en haut lieu, avec
le chancelier, un reste de sympathies franaises et comme un souvenir du
pass.

Le rle de Michal Mikailovitch Spranski dans les prliminaires de la
guerre n'a pas t entirement clairci. Matre de l'administration
intrieure, il mettait aussi la main aux affaires du dehors: sa
correspondance avec Nesselrode en fait foi, et il parat bien que cet
homme de paix, tout entier  sa mission civilisatrice, avait conseill
jusqu'au bout une politique de mnagements. Aujourd'hui, il ne semblait
plus en son pouvoir d'empcher la guerre: on craignait qu'il ne la ft
tourner court, pour reprendre sa tche de rorganisation
intrieure[457]. Or, ce que voulait le parti dominant, c'tait la lutte
 outrance, sans trve ni merci.

[Note 457: TEGNER, III, 373.]

Pour atteindre Spranski, ce parti se trouvait les voies ouvertes.
Depuis qu'Alexandre s'tait dtach de l'alliance napolonienne, il
gotait moins les ides, les imitations franaises, dont Spranski se
faisait l'ardent promoteur: il coutait davantage ceux qui lui
montraient dans toutes ces nouveauts le poison de la Russie[458],
qui prtendaient le ramener  un troit absolutisme; il laissait les
passions rtrogrades se manifester avec plus de hardiesse, avec plus
d'imptuosit, et ce torrent de raction emporterait tt ou tard le
ministre innovateur. Puis, inflexible sur les principes, ne voyant que
son but et y allant avec un aveuglement d'aptre, Spranski avait
froiss sur son passage et ameut contre lui une foule d'intrts. Les
membres de la hirarchie officielle, les _tchinovniks_, excraient
l'homme qui avait tabli des concours  l'entre des carrires et fait
une part au mrite dans la distribution des emplois. Ce mme homme
voulait simplifier le chaos des lois, introduire dans l'administration
rgularit et mthode, et le dsordre, le laisser-aller taient choses
trop commodes, trop profitables, trop lucratives, pour qu'on ne
s'insurget pas violemment contre qui portait la main sur cette
institution nationale. Le mcontentement descendait jusqu'aux classes
d'ordinaire rsignes et muettes. L'embarras des finances ayant oblig 
surlever les impts, le peuple murmurait; sans pntrer la cause de ses
maux, il s'en prenait au parvenu, au fils de pope, qui changeait tout
et bouleversait les bases de l'tat, et l'impopularit du ministre
rejaillissait sur le souverain. Alexandre Ier, sentant le besoin  la
veille du grand combat de rallier autour de lui toutes les forces vives
de la Russie et de refaire l'unit morale d'une socit profondment
divise, se demandait quelquefois si le sacrifice de Spranski n'tait
pas ncessaire pour sceller entre son peuple et lui un pacte de
rconciliation. Il hsitait cependant, rsistait encore:  son me
ombrageuse, torture de doutes, souponnant tout le monde, il tait si
doux d'avoir trouv un ami en qui elle crt pouvoir se fier pleinement
et se reposer.

[Note 458: Joseph DE MAISTRE.]

Le crdit de Spranski n'tait qu'branl: pour l'abattre, une grande
intrigue fut combine. Armfeldt s'en fit naturellement le chef: il se
ligua avec des Russes en faveur croissante auprs du matre, le ministre
de la police Balachof, le violent Araktchef. On se procura des lettres
crites par Spranski: celui-ci avait le grand tort, dans sa
correspondance intime, de s'exprimer en termes dplacs et inconvenants
sur le monarque auquel il devait tout et qui l'honorait d'une affection
sincre: il le dpeignait frivole et vaniteux, amoureux de sa figure,
consacrant  de futiles occupations le temps qu'il devait au travail
d'tat: il lui donnait des sobriquets emprunts  Voltaire[459].
Spranski avait certainement trahi l'amiti: il n'avait pas trahi la
patrie. On l'en accusa pourtant: on prtendit qu'il entretenait avec
Lauriston des intelligences suspectes. L'opinion, qui s'enfivrait de
plus en plus  l'approche du pril et voyait partout des tratres,
accueillit, propagea ces bruits: des avis sinistres, des billets
dnonciateurs afflurent au palais; Spranski avait commis des fautes:
on lui prta des crimes[460].

[Note 459: SCHILDNER, 240. Cet auteur a consult des documents de
premire main qui jettent une lumire nouvelle sur les causes
dterminantes de la disgrce.]

[Note 460: TEGNER, III, 376-379.]

Tandis que l'orage s'amoncelait, il poursuivait son infatigable labeur,
passait dix-huit heures par jour  son bureau, frquentait peu le monde:
son dlassement tait de se faire lire le soir une tragdie de Corneille
ou de Racine, parfois un chapitre de _Don Quichotte_; il y avait
cependant, dans cette vie toute crbrale, une place pour le coeur;
Spranski avait une fille et l'adorait. Par moments, il sentait
vaguement le pril: pour chapper aux haines et aux jalousies qui le
guettaient, il demandait que ses attributions fussent diminues,
cherchait  se faire petit,  donner moins de prise; il avait exprim le
dsir de quitter volontairement le service.

On ne lui en laissa pas le temps. Quant on eut mis sous les yeux du Tsar
les lettres o Spranski s'tait permis sur sa personne des propos
outrageants, Alexandre crut tout, et son premier mouvement fut de
frapper sans piti. Toutefois, un scrupule qui l'honore le fit recourir
 celui qu'il considrait comme son directeur spirituel, au professeur
Parrot, dont il apprciait le sens droit, la belle franchise, le
dsintressement. Mand prs de lui le soir du 16 mars, Parrot le trouva
dans un tat d'exaspration violente, pleurant de rage et de douleur,
parlant de faire fusiller Spranski[461]. Parrot demanda vingt-quatre
heures pour rflchir sur le cas et prononcer un avis. Pendant ces
vingt-quatre heures, la destine du rformateur s'accomplit: Alexandre
s'tait tout  la fois dcid de lui-mme et repris: il avait senti que
des accusations n'taient pas des preuves, qu'il n'avait pas le droit,
pour venger ses injures personnelles, de traiter Spranski en criminel
d'tat: il se bornerait  le frapper de disgrce et d'exil[462].

[Note 461: SCHILDNER, 242.]

[Note 462: Les citations et dtails qui suivent sont emprunts
principalement  l'ouvrage de Korf sur Spranski et  un ensemble de
textes russes qui nous ont t communiqus par M. le vicomte E.-M. de
Vog, de l'Acadmie franaise.]

Le 17 mars au soir, Spranski fut mand comme  l'ordinaire au palais
pour travailler avec l'Empereur. On le vit traverser le salon d'attente,
o se tenait, avec l'aide de camp de service, le prince Nicolas
Galitsyne, et entrer chez Sa Majest. Trois heures se passrent. Quand
la porte du cabinet imprial se rouvrit, Spranski reparut ple et
dfait, les yeux pleins de larmes, avec des gestes prcipits et
incohrents qui trahissaient une sorte d'garement:  Galitsyne qui
cherchait  le retenir et  le rconforter, il dit seulement: Adieu,
prince, et sortit. Dans le mme moment, l'Empereur se montrait sur le
seuil de son cabinet, et profondment mu lui-mme, les traits altrs,
jetait ces mots: Adieu encore une fois, Michal Mikailovitch.

Que s'tait-il pass entre ces deux hommes? L'entretien resta longtemps
mystrieux; ce fut Alexandre qui plus tard souleva le voile: il dit 
Novossiltsof que Spranski n'avait jamais t tratre, mais seulement
coupable d'avoir pay sa confiance et son amiti par l'ingratitude la
plus noire, la plus abominable; qu'en mme temps ses carts et ses
imprudences l'avaient mis en suspicion grave auprs du public: aussi,
ajouta-t-il, lui ai-je dit en l'loignant de ma personne: En tout
autre temps, j'aurais employ deux annes pour vrifier avec la plus
grande attention tous les renseignements qui me sont parvenus concernant
votre conduite et vos actions. Mais le temps, les circonstances ne me le
permettent pas en ce moment. L'ennemi frappe  la porte de l'empire, et
dans la situation o vous ont plac les soupons que vous avez attirs
sur vous par votre conduite et les propos que vous vous tes permis, il
m'importe de ne pas paratre coupable aux yeux de mes sujets, en cas de
malheur, en continuant de vous accorder ma confiance, en vous conservant
mme la place que vous occupez. Votre situation est telle que je ne vous
conseillerai mme pas de rester  Ptersbourg ou dans la proximit de
cette ville. Je joue gros jeu, et plus il est gros, d'autant plus vous
risqueriez en cas de non-russite, vu le caractre du peuple auquel on a
inspir de la haine et de la mfiance pour vous[463]. Spranski avait
choisi pour lieu d'exil Nijni-Novgorod.

[Note 463: SCHILDNER, 243-244.]

Au sortir du palais, il passa chez l'employ Magnitzky, son ami et son
collaborateur intime, et ne trouva qu'une femme en pleurs, dont le mari
venait d'tre enlev par la police et expdi  Wologda. Il rentra chez
lui; le ministre de la police y tait dj, avec ses hommes, se
prparant  apposer les scells:  la porte, une voiture de poste propre
aux longs parcours, une _kibitka_, attendait le proscrit, pour l'emmener
 Nijni. Spranski obtint la permission de placer quelques papiers sous
une enveloppe  l'adresse de l'Empereur, ne voulut point rveiller sa
fille, fit seulement le signe de la croix sur la porte de la chambre o
elle dormait, et laissa pour elle un court billet. En pleine nuit, la
rapide voiture l'emporta, et le lendemain,  la premire heure,
Ptersbourg apprenait sa disparition.

Ce fut alors une explosion de joie furieuse et de haine: on s'abordait
en se flicitant, en s'embrassant: l'homme nfaste tait tomb: c'tait
une premire victoire sur les Franais[464].

[Note 464: _Id._, 244.]

Le public crut  la grande trahison de Michal Mikailovitch et s'imagina
qu'il avait voulu livrer  Napolon les secrets de la dfense: l'affaire
Spranski parut le pendant de l'affaire Michel. Cependant, comme un
drame plus poignant s'annonait  l'horizon, on oublia bientt le
disparu, les passions qui s'taient souleves autour de lui, la place
qu'il avait tenue; l'exil est souvent un tombeau. Pendant quelques
jours, Alexandre se montra triste, et comme dsempar: tes-vous
malade, Sire? lui demanda Galitsyne.--Non. Si on t'avait coup ta main
droite serais-tu tranquille? On l'entendit rpter plusieurs fois,
comme s'il et voulu refouler un doute par trop pnible  son coeur:
Non, Spranski n'est pas un tratre. Il l'avait sacrifi  des
ressentiments lgitimes et surtout aux exigences de l'opinion: c'tait
un gage qu'il avait voulu donner  sa noblesse,  son peuple; mais
lui-mme s'tait du mme coup livr plus compltement aux trangers qui
l'enfermaient dsormais dans un cercle ardent de haines:  Bernadotte, 
l'accusateur en chef Armfeldt,  Stein qui accourait de Prague, 
Loewenhielm, aux Italiens Paulucci et Serra-Capriola,  l'migr
Verngues,  tous ces affams de vengeance qui venaient faire la guerre
 Napolon avec le sang de la Russie.

L'audace de ces hommes ne connut plus de bornes, ds qu'ils furent
dbarrasss de Spranski, et ils se remirent  leur besogne de
machinations internationales avec une ardeur furibonde. Les passions,
les inimitis qui nous divisent actuellement paraissent ples et
mesquines  ct de ces haines forcenes,  ct de ces colres
grandioses qui absorbaient toute une vie. Armfeldt avait mont d'un bout
 l'autre de l'Europe une diplomatie occulte. Il faisait appel aux
patriotes allemands, aux Franais qu'une honorable fidlit au malheur
retenait loin de leur pays, aux irrconciliables de l'migration; mais
il s'adressait aussi  tous les dus,  tous les envieux, aux
aventuriers en disponibilit, aux tratres qui avaient manqu leur coup,
et, remue par lui, cette vermine recommenait  grouiller. Il crivait
 d'Antraigues et s'efforait de rveiller le zle de ce conspirateur
lass[465]; il crivait  Dumouriez, qui lui rpondait en proposant pour
modle de la lutte future la guerre des Scythes contre Darius[466]. Le
vieux Serra-Capriola, ministre  Ptersbourg de l'ex-roi des
Deux-Siciles, se chargeait d'agiter l'Italie. Loewenhielm obtenait 
l'envoy des Corts insurrectionnelles un accs officiel en Russie,
reliait les efforts de l'Espagne aux oprations du Nord[467]. Bernadotte
tait le plus enrag  nous nuire. Tout en faisant aux ouvertures de
Napolon une rponse vaguement conciliante, car il jugeait bon de lui
dbiter des phrases qui le laisseraient dans le doute[468], il
entreprenait contre nous les multiples oprations dont il avait par
avance trac le programme. Il pressait le rapprochement entre la Russie
et la Grande-Bretagne, tchait de moyenner  Constantinople une paix
d'o pourrait sortir une guerre des Turcs contre la France; il
travaillait  Berlin, travaillait  Vienne; pour agir sur l'Autriche, il
faisait crire  l'archiduc Charles, parlant  l'amour-propre de ce
prince et cherchant  tenter ses ambitions: Si les choses vont comme il
y a lieu de l'esprer, il y aura trois ou quatre trnes vacants ou 
crer...; celui de l'Italie parat fait pour fixer son
attention.--Enfin, disait Bernadotte, j'ai tch de le monter: je ne
sais quel en sera l'effet[469].

[Note 465: _Un agent secret sous la Rvolution et l'Empire, le comte
d'Antraigues_, par Lonce PINGAUD, p. 377.]

[Note 466: TEGNER, III, 383.]

[Note 467: Dpches de Loewenhielm, 24 mars, 5 avril.]

[Note 468: Rapport de Suchtelen, 30 mars 1812. _Recueil de la
Socit impriale d'histoire de Russie_, XXI, 433.]

[Note 469: Rapport de Suchtelen du 30 mars, volume cit, 434.]

Celui qu'il s'efforait encore plus de monter et d'exasprer, c'tait
Alexandre lui-mme. Il ne le trouvait jamais assez ardent contre
Napolon, cherchait  l'enflammer davantage, ne laissait s'couler aucun
jour sans attiser le feu. Suchtelen tait toujours  Stockholm,
parfaitement trait. Le prince se laissait voir, aborder par lui  toute
heure, sauf les jours o il faisait ses dvotions[470]. Le soir,
Suchtelen tait admis au cercle intime qui se tenait chez la Reine.
L'aspect de la runion tait simple et presque patriarcal. Autour d'une
table ronde, la Reine et quelques dames travaillaient. Le Russe avait sa
place marque entre le Roi et la Reine, qui l'entretenaient avec bont:
au bout de quelque temps, le prince arrivait, et la conversation prenait
un tour plus vif. Avec sa belle faconde, Bernadotte parlait de Napolon,
arrangeant  sa faon ses souvenirs personnels et les venimeux
commrages qui lui arrivaient de Paris: point de fables qu'il n'imagint
pour peindre l'homme dans sa perfidie, sa noirceur, son extravagance.
Il en faisait un furieux, un malade, parfois un assassin.  l'entendre,
des stylets s'aiguisaient dans l'ombre contre l'empereur Alexandre et
contre lui-mme: il prtendait savoir qu'on s'tait adress  la secte
des Illumins  Paris pour qu'ils travaillassent leurs confrres en
Russie, aussi bien qu'en Sude, afin que les deux coups fussent ports
en mme temps[471]; que le projet avait t dnonc par un membre de la
secte, saisi d'horreur. Et il faisait supplier l'empereur Alexandre de
veiller  la conservation de sa prcieuse existence. Quant  lui, il
tait bien au-dessus de la peur: il mourrait content pourvu qu'il et
pay sa dette  la Sude et contribu de sa part  sauver le Nord: il
consentait  tre frapp de la dernire balle qui partirait de l'arme
de Napolon dans sa retraite pour repasser le Rhin.

[Note 470: Id., 435.]

[Note 471: Dpche de Suchtelen, 10 avril, volume cit, 435.]

Peu aprs, mlant de colossales inventions  quelques bribes de vrit,
il prtait  Napolon des projets dont l'insanit devait encourager ses
ennemis: L'autre jour, disait-il  Suchtelen, je vous ai parl de ses
projets sur Constantinople et l'gypte. On m'en dit bien d'autres
aujourd'hui. On m'crit qu'il compte finir en deux mois avec la Russie,
qu'ensuite il va sur Constantinople, o il parle de transfrer son
sige, pour de l gouverner la Russie et l'Autriche, comme tout le
reste. Ensuite il veut attaquer la Perse, s'tablir  Ispahan, o il
n'aura pas affaire  des gens qui raisonnent, et en trois ans au plus,
enfin, marcher sur Delhy et attaquer les Anglais dans l'Inde. Voil ce
qu'on m'crit, et il n'y a aucune extravagance de sa part  laquelle je
ne puisse croire[472]. Plus pratiquement, il fournissait de temps 
autre sur le caractre de Napolon, sur les particularits de son
temprament, sur les moyens de le combattre et de le dconcerter, des
notions utiles, rsultat d'une observation sagace[473]: il montrait
aussi le fort et le faible de nos armes, signalait, avec leurs
terribles lans, leur impressionnabilit, leurs dcouragements soudains:
il suppliait de se battre en ligne le moins possible, d'affamer et
d'extnuer nos troupes, de les nerver par des surprises, des
embuscades, des escarmouches, de prendre les officiers, lorsque l'on
russirait  cerner quelque dtachement, et de massacrer les hommes, et
par des conseils proprement infmes ce Franais d'hier recommandait de
ne point faire quartier aux soldats de France[474].

[Note 472: Dpche de Suchtelen, 10 avril, volume cit, 444-445.]

[Note 473: Il disait, en parlant de l'Empereur, qu'il n'y avait
qu'un seul cas o l'on pourrait le trouver en dfaut, c'est quand il
tait bien battu; qu'alors il perdait la tte, et que, si on savait en
profiter, il serait capable de tout abandonner ou de se faire tuer; mais
qu'il fallait bien saisir le moment, puisqu'une fois revenu  lui, il
retrouve des ressources o personne ne les souponnerait. Vol. cit,
438. C'tait annoncer  l'avance, avec une remarquable perspicacit, les
dfaillances de Napolon en 1812 et 1813, les abattements subits de ce
grand nerveux et ses dpressions d'me: c'tait aussi prophtiser la
merveilleuse campagne de 1814.]

[Note 474: SOLOVIEF, 227.]

Malgr tant d'efforts pour porter Alexandre au paroxysme de
l'exaltation, pour fortifier sa confiance, nos ennemis ne s'estimeraient
absolument srs de lui qu'aprs le premier coup de canon, lorsque le
carnage aurait repris. Loewenhielm exprimait cette ide avec un cynisme
froce: On ne peut tre sr, disait-il, de la marche non interrompue
des choses que du jour o le sang aura derechef commenc  couler[475].
C'est pourquoi, d'accord avec Bernadotte et d'aprs ses instructions, il
poussait Alexandre  brusquer les hostilits,  ne pas attendre que les
Franais eussent touch la frontire russe,  les devancer dans la
Prusse orientale et la Pologne.

[Note 475: Dpche du 23 mars.]

Ce point tait le seul sur lequel Alexandre se montrt encore indcis et
perplexe. Il mettait en balance les avantages prsums de l'initiative
avec le prjudice moral qui pourrait en rsulter pour lui. Sa phrase
favorite tait toujours: Je ne veux pas tre l'agresseur. Il se
prparait seulement  quitter Ptersbourg pour se rendre  Wilna, o il
formerait son quartier gnral et prendrait le commandement de ses
troupes. Bientt, il considra que son dpart ne pouvait plus tre
diffr. Le 21 avril, aprs avoir assist  un service solennel dans
l'glise de Notre-Dame de Kazan, il traversa la ville  la tte d'un
tat-major cosmopolite et prit le chemin de Wilna, escort par les voeux
et les hommages de la population. Peu de jours auparavant, il avait
runi  sa table un grand nombre d'officiers et leur avait dit: Nous
avons pris part  des guerres contre les Franais comme allis d'autres
puissances, et il me semble que nous avons fait notre devoir. Le moment
est venu de dfendre nos propres droits, et non plus ceux d'autrui.
Voil pourquoi, croyant en Dieu, j'espre que chacun de vous accomplira
son devoir, et que nous ne diminuerons pas la gloire que nous avons
acquise[476].

[Note 476: SCHILDNER, 245.]

Ce langage tait simple et grand. Dans ses adieux  l'ambassadeur de
France, Alexandre montra moins de franchise. Le 10 avril, il avait
invit Lauriston  dner; il lui annona qu'il allait faire simplement
une tourne, prouvant le besoin de voir ses troupes[477]: il
esprait revenir bientt: d'ailleurs, en quelque lieu qu'il ft, 
Ptersbourg, sur la frontire ou bien  Tobolsk, on le trouverait
toujours prt  restaurer l'alliance, pourvu qu'on n'exiget de lui
aucun sacrifice incompatible avec l'honneur. Mais son motion en disait
plus que ses paroles: elle dnonait l'ide d'une sparation dfinitive
et trahissait en lui, malgr l'immutabilit de sa rsolution, l'angoisse
du redoutable avenir: sa voix tait entrecoupe et sourde: des larmes
lui roulaient dans les yeux[478]. Au moment de se mettre en route, il
fit annoncer officiellement  Lauriston qu' Wilna comme  Ptersbourg,
il serait toujours l'ami et l'alli le plus fidle de l'empereur
Napolon, qu'il partait avec la ferme intention et le dsir le plus
sincre de ne pas faire la guerre, et que si elle avait malheureusement
lieu, on ne pourrait lui en attribuer la faute[479]. Ces protestations
ne l'empchaient pas,  peu d'heures d'intervalle, de dclarer  ses
confidents trangers qu'elle s'engagerait certainement, cette lutte
ncessaire, car il n'tait pas homme  reculer au dernier moment et 
faire des excuses sur le terrain. Mme, cdant aux impatiences
belliqueuses qui bouillonnaient autour de lui, il parut enfin dispos 
mettre en mouvement ses troupes, ds que les ntres auraient moralement
fait acte de guerre contre lui en franchissant la Vistule: Si les
Franais, dit-il  Loewenhielm, passent un certain point (ce point est
la Vistule), je marche en avant de mon ct[480]. crivant 
Czartoryski, il n'excluait pas la possibilit d'une pointe au del mme
de la Vistule et d'une entre  Varsovie[481].

[Note 477: Lauriston  Maret, 11 avril.]

[Note 478: _Id._]

[Note 479: Lauriston  Maret, 11 avril.]

[Note 480: Dpche de Loewenhielm, 18 avril.]

[Note 481: _Mmoires de Czartoryski_, II, 281.]

Cette suprme vellit d'offensive stratgique ne tint gure: ce qui la
fit tomber, ce fut l'annonce de l'alliance franco-autrichienne. En
signant le trait du 12 mars, Napolon et Franois Ier s'taient promis
que cet acte demeurerait secret aussi longtemps que possible: une fausse
manoeuvre d'un agent autrichien en dcida autrement. L'empereur Franois
avait alors pour reprsentant  Stockholm le comte de Neipperg, celui-l
mme qui devait faire oublier Napolon  Marie-Louise et se glisser
ainsi dans l'histoire. Instruit du trait, Neipperg crut en devoir
communication officielle au gouvernement sudois: de Stockholm, la
nouvelle retentit en Russie, o elle produisit la plus douloureuse
impression. Il y avait longtemps qu'autour du Tsar on avait cess de
faire fonds sur la Prusse: on savait que cette monarchie en servage ne
s'appartenait plus: son assujettissement dfinitif  la France avait
caus moins de surprise et de colre que de piti. Au contraire, on
avait espr jusqu'au bout que l'Autriche, plus libre de ses
mouvements, n'irait pas s'enchaner d'elle-mme: le langage mielleux de
Metternich et de ses agents avait entretenu cette illusion. On avait
tout prvu, sauf la dfection de l'Autriche: le coup n'en fut que plus
sensible. Sans provoquer chez Alexandre aucune dfaillance, aucune ide
de capitulation et de paix, l'amre nouvelle lui fit craindre que ses
troupes, s'aventurant dans la Pologne varsovienne, ne fussent prises en
flanc par les Autrichiens, et elle le fixa au systme de l'absolue
dfensive: arriv  Wilna, il dcida de demeurer sur place et d'attendre
l'attaque que hterait vraisemblablement son ultimatum[482]. La
rsolution qui devait sauver la Russie--car une prise de contact sur la
Vistule avec des forces suprieures l'et jete  un dsastre--fut
arrte dfinitivement par Alexandre  la dernire heure,  raison d'une
circonstance indpendante de sa volont et que Napolon avait mnage:
tout ce qui devait, dans la pense du conqurant, rendre infaillible le
succs de sa grande entreprise, concourut  le perdre.

[Note 482: BOGDANOVITCH, I, 60; SCHILDNER, 246.]




CHAPITRE XI

L'ULTIMATUM RUSSE.


Bonne foi et candeur de Kourakine.--Il blme son gouvernement.--Il
continue  dsirer la paix et  clbrer l'alliance.--Procs de haute
trahison.--Discours du procureur gnral.--Interrogatoire des prvenus;
responsabilits ingales.--Le verdict.--Condamnation de Michel et de
Saget.--Protestation de Kourakine contre les termes de
l'accusation.--Arrive de l'ultimatum.--Kourakine  Saint-Cloud.--Colre
et inquitude de l'Empereur.--Alerte passagre.--Napolon veut  tout
prix dtourner les Russes de l'offensive pour la prendre lui-mme  son
heure.--Proposition d'armistice ventuel.--Envoi de Narbonne  Wilna;
caractre et but de cette mission.--Dmarche  effet auprs de
l'Angleterre.--Le gouvernement franais se donne l'air d'accepter une
ngociation avec Kourakine sur la base de l'ultimatum; l'ambassadeur est
ensuite remis de jour en jour, dup et mystifi de toutes manires.--Ses
yeux commencent  s'ouvrir.--Rquisitions pressantes.--Symptmes
alarmants.--Excution de Michel.--Nouvel enlvement de
Wustinger.--Dpart de Schwartzenberg.--Kourakine s'aperoit qu'on
l'abuse et qu'on le joue; un subit accs d'exaspration le jette hors de
son caractre.--Il rclame ses passeports; cette dmarche quivaut  une
dclaration de guerre.--Contre-temps galement fcheux pour les deux
empereurs.--Dpart de Napolon et de Marie-Louise pour Dresde.--Note du
_Moniteur_.--Napolon confie au duc de Bassano le soin d'apaiser
Kourakine et de lui faire retirer sa demande de passeports.--Nouvelle
confrence.--Crise de larmes.--Le duc feint d'entrer en matire; il
soulve une difficult de procdure: question des pouvoirs.--Le ministre
chappe  l'ambassadeur et part pour l'Allemagne.--Kourakine retenu 
son poste.--Napolon est parvenu  loigner momentanment la rupture.



I

Entre les deux gouvernements qui voulaient la guerre sans se l'avouer
l'un  l'autre et rivalisaient de duplicit, un homme restait de bonne
foi: c'tait l'ambassadeur russe en France, celui-l mme auquel allait
incomber la charge de produire l'ultimatum et de le maintenir dans toute
sa rigueur. Le prince Kourakine n'avait jamais cess de dsirer avec
ardeur la fin des diffrends. Souffrant de se voir priv d'ordres,
d'instructions, de lumires[483], il blmait, en son for intrieur, le
silence vasif dans lequel la chancellerie russe persistait depuis tant
de mois et rejetait sur elle une partie des torts. Depuis le dbut de
l'anne, il passait par des dcouragements profonds et de subits
rconforts. En fvrier, voyant s'branler nos armes, il en avait conclu
que Napolon avait irrvocablement dcid la guerre. Un peu plus tard,
il s'tait repris  l'esprance; apprenant le discours tenu par
l'Empereur  Tchernitchef et l'envoi de ce messager, il avait cru  la
sincrit de cette dmarche: il tait, qu'on nous passe l'expression,
tomb dans le panneau, et avait suppli son matre de ne point ngliger
cette suprme chance de paix, d'entamer la ngociation qui lui avait
t si souvent propose[484]. En attendant, il continuait  recevoir la
socit parisienne,  donner de beaux bals, de grands dners o il
buvait solennellement  l'alliance.

[Note 483: Rapport du 5 janvier 1812. _Recueil de la Socit
impriale d'histoire de Russie_, XXI, 354.]

[Note 484: Lettre particulire du 25 avril, volume cit, 360.]

Au milieu d'avril, un incident pnible vint le rejeter dans ses
angoisses et le blesser cruellement. Il prsumait, d'aprs ce qui lui
avait t dit, que l'affaire d'espionnage dans laquelle Tchernitchef se
trouvait impliqu n'aboutirait point  un clat, que le gouvernement
franais prendrait  coeur de l'touffer. Quelles ne furent pas sa
surprise, sa douloureuse stupeur, en apprenant un soir par la _Gazette
de France_, sans que personne et daign l'avertir au pralable,
l'ouverture d'un procs o la Russie tait en quelque sorte juge par
contumace!

La cour d'assises de la Seine s'tait assemble le 13 avril pour statuer
dans l'affaire de haute trahison: elle lui consacra trois audiences.
Quatre inculps seulement comparurent devant elle: Michel, Saget, Salmon
et Moss, dit Mirabeau: les autres employs arrts avaient bnfici
d'une ordonnance de non-lieu, faute de charges suffisantes. Quant 
Wustinger, bien qu'il et t le lien de toute l'intrigue, on avait
pens que sa qualit d'tranger et ses attaches avec l'ambassade russe
ne permettaient point de le faire passer en jugement; toutefois, comme
ses dclarations taient indispensables pour clairer la justice et
qu'il n'offrait point des garanties suffisantes de comparution, on
l'avait retenu en prison jusqu'au jour de l'audience; c'est en tat
d'arrestation qu'il allait dposer  titre de tmoin ncessaire. Au
banc de la dfense figuraient diverses illustrations du barreau. Le
procureur gnral Legoux occupait en personne le sige du ministre
public, assist de deux avocats gnraux.

Aprs lecture de l'acte d'accusation, le procureur gnral prit le
premier la parole: la procdure des assises l'y autorisait alors. Dans
un expos prliminaire, il mit en relief les principaux faits de la
cause. Son discours offre un exemple du genre emphatique et redondant
qui fleurissait en ces annes; l'poque des grandes actions tait aussi
celle des grandes phrases. M. Legoux rendit hommage au libralisme de
l'Empereur, qui et pu soustraire les accuss  leurs juges naturels, en
invoquant l'intrt suprieur de la dfense nationale, et qui n'avait
point us de cette facult. Faisant l'historique de la trahison, il ne
manqua pas d'en dramatiser les dbuts. Le premier corrupteur d'employs,
le charg d'affaires d'Oubril, fut reprsent sous les traits d'un dmon
tentateur, errant  travers Paris et cherchant sur qui exercer son
activit malfaisante. Un hasard met Michel en sa prsence: Un jour, ils
se rencontrent sur le boulevard, et M. d'Oubril remarque un papier que
Michel tenait  la main. L'agent de la Russie parat frapp de la beaut
de l'criture; lui-mme avait quelque chose  faire copier; il en charge
Michel, et, quoique ce travail soit peu considrable et son objet
insignifiant, le copiste en est rcompens magnifiquement et au del de
toute attente--par un billet de mille francs[485]! Allch par cette
gnrosit qui et d lui sembler suspecte, Michel prte l'oreille  des
suggestions captieuses et se laisse dire qu'il est en position de rendre
quelques services: premier crime, impardonnable crime chez un
fonctionnaire que d'couter ce langage! Michel met ainsi le pied dans la
voie sclrate et se condamne dsormais  y persvrer,  y marcher sans
relche,  la parcourir jusqu'au bout. Ces services qu'on lui demande,
il ne tarde pas  les rendre; il les renouvelle, il les multiplie, il
les accumule, et voici les divers agents de la Russie se repassant l'un
 l'autre ce vil instrument, l'employant tour  tour, et chacun d'eux,
avant de quitter Paris, lguant Michel  son successeur comme un
prcieux dpt.

[Note 485: Les extraits cits du discours sont emprunts au compte
rendu officiel du procs, publi dans les journaux et ensuite sous forme
d'opuscule spar.]

Moins fort en histoire qu'en jurisprudence, le procureur s'embrouille
dans ce va-et-vient compliqu d'ambassadeurs et de chargs d'affaires,
confond les noms et les dates, mais recouvre quelques inexactitudes
matrielles sous des flots d'loquence. Il a des mtaphores audacieuses
et des indignations fleuries, des antithses et des cliquetis de mots 
la Fontanes.  travers le droulement de ses priodes, on voit le
corrompu se faisant corrupteur, Michel dbauchant ses collgues et
organisant le trafic des consciences; on le voit s'levant peu  peu
jusqu'au comble de l'impudence, osant porter un regard sacrilge sur le
livret mystrieux et magique qui donne  l'Empereur le don d'ubiquit et
le transporte, pour ainsi dire, au milieu de ses camps. Derrire
l'employ sduit, Tchernitchef apparat constamment; c'est lui qui a
inspir et command cette longue srie d'infidlits; le solennel
magistrat se plat  lancer de mordantes pigrammes contre l'homme de
cour, qui n'a pas craint de se souiller  d'ignobles contacts; il
l'appelle le plus indiscret comme le plus entreprenant des diplomates,
et toujours, par habitude de mtier, en mme temps qu'il dsigne Michel
et ses coaccuss  la vindicte des lois, il met aussi la Russie en cause
et semble requrir contre elle.

Il fait allusion aux puissances jalouses, qui s'efforcent d'entraver
dans l'ombre l'essor du gnie et d'intercepter les destines du monde.
Vaines tentatives, machinations impuissantes! La Providence veille
visiblement sur l'Empereur et ses braves soldats: c'est elle qui a
permis que la trahison fint par se trahir elle-mme, par se livrer
avec une inconcevable tmrit, et le billet de Michel tourdiment
oubli par Tchernitchef est communiqu soudain  l'auditoire, lu dans
son entier, et fait surgir aux yeux l'infamie toute nue. Enfin, dans une
proraison chaleureuse, l'organe du ministre public exhorte les jurs,
si la suite du procs les met en prsence de faits indubitables et
prouvs,  faire leur devoir, tout leur devoir, car leur verdict
retentira  travers l'Europe et vengera la France d'indignes manoeuvres.

Foudroys par cette loquence, les prvenus rpondirent d'une voix
accable  l'interrogatoire du prsident. Les tmoins dfilrent
ensuite; Wustinger vint le premier, et, comme il gardait rancune 
Michel pour l'avoir attir dans un guet-apens, il le chargea de son
mieux. Au reste, le misrable commis tait abandonn de tout le monde;
son sort ne semblait pas faire question. Lorsque le procureur gnral
eut  requrir l'application des lois, lorsqu'il rpondit aux
plaidoiries des avocats, il prit tout au plus la peine de rclamer
contre Michel le chtiment suprme; prjugeant son supplice, il
n'offrait  son repentir que des consolations d'outre-tombe.

Au contraire, le sort des autres accuss fut vivement disput  la
prvention par la dfense. Les dbats n'tablirent pas premptoirement
qu'il y et eu chez Saget, Salmon et Moss trahison consciente, qu'ils
eussent connu l'usage parricide que Michel faisait des documents remis
par eux entre ses mains. En consquence,  la suite d'un verdict
pleinement affirmatif contre Michel, affirmatif contre Saget seulement
sur le fait d'avoir,  prix d'argent, accompli des actes de son emploi
non licites et non sujets  salaire[486], Michel fut condamn  mort,
avec confiscation de ses biens: la peine encore subsistante de
l'exposition et du carcan fut prononce contre Saget, avec adjonction
d'une amende: Salmon et Moss furent acquitts.

[Note 486: Art. 177 du code pnal.]

L'issue de ce triste procs, qui fit sensation dans tous les milieux
parisiens, acheva d'irriter le prince Kourakine, dj profondment
offusqu par les termes de l'accusation et la tournure donne aux
dbats.  mesure qu'il avait lu dans les journaux le compte rendu des
audiences, la colre et l'indignation s'taient peintes sur ses traits,
habituellement dbonnaires et placides.  la fin, aprs avoir pris
connaissance du verdict et de l'arrt, rcapitulant toutes les
particularits de l'odieuse affaire[487], il arriva  une conclusion
propre  le rvolter. Le parquet avait poursuivi Michel et la cour
l'avait condamn pour avoir procur  un tat tranger, l'empire de
Russie, les moyens d'entreprendre la guerre contre la France: c'tait
reconnatre et proclamer implicitement que la Russie avait cherch ses
moyens, qu'elle avait nourri des plans d'agression; l'ambassadeur de
cette puissance, commis au soin de veiller sur l'honneur et la
rputation de son pays, laisserait-il passer de telles assertions?
Kourakine estima qu'un devoir sacr l'obligeait  soulever un incident
diplomatique et  lancer une note de protestation; il la fit autant
qu'il put solide et vhmente[488]. L'imputation calomnieuse ayant t
publique, il jugeait que le dmenti devait l'tre et demandait  faire
passer dans les journaux une note rectificative. Naturellement, cette
satisfaction lui fut refuse, et le prince demeura fort embarrass de sa
personne et de son rle, partag entre le dsir de soutenir sa dignit
et la crainte de provoquer une irrparable scission, se demandant s'il
n'aurait point prochainement  quitter Paris, s'effrayant fort  l'ide
d'un voyage pnible et d'un rapatriement difficile, runissant nanmoins
des moyens de transport, songeant dj  faire filer en Allemagne une
partie de son personnel, prparant le dmnagement de sa maison, en
attendant qu'il oprt celui de sa volumineuse personne.

[Note 487: Lettre particulire du 23 avril, volume cit, 362.]

[Note 488: La note, qui porte la date du 14 avril, est conserve aux
archives des affaires trangres, Russie, 154.]

Il vaquait tristement  ces soins lorsque arriva le 24 avril  Paris un
jeune homme du nom de Serdobine, qu'on lui expdiait de Ptersbourg en
courrier et qui lui tenait de trs prs, tant l'un des enfants naturels
que le prolifique ambassadeur avait sems partout sur son passage. Celui
qu'il appelait paternellement son Serdobine[489] lui apportait le
texte de l'ultimatum  prsenter. Cette communication lui causa un vif
moi, ml de satisfaction et d'orgueil. Enfin, aprs l'avoir tenu si
longtemps dans une humiliante inertie, sa cour lui confiait une affaire
capitale  traiter: cette manire de le remettre en activit consolait
son amour-propre. De plus, sans rflchir  l'normit des prtentions
russes, il ne jugeait pas impossible de les faire accepter par la
France, qui s'tait toujours dclare prte  couter toute explication
catgorique. Prenant au srieux son rle de conciliateur, il rsolut d'y
consacrer ce qui lui restait de forces. Toutefois, puisque son
gouvernement lui enjoignait de parler haut et ferme, il se conformerait
ponctuellement  cet ordre. S'tant rendu chez le duc de Bassano, aprs
avoir fait provision d'nergie, il prsenta l'vacuation de la Prusse
comme une condition primordiale et essentielle, sur laquelle il n'y
avait mme point  discuter: C'tait seulement aprs que cette demande
aurait t accorde qu'il serait permis  l'ambassadeur de promettre que
l'arrangement pourrait contenir certaines concessions, dont tait
formellement except le commerce des neutres, auquel la Russie ne
pourrait jamais renoncer. Dans une note remise quelques jours aprs,
Kourakine rpta par crit ces expressions[490], mais dj Napolon,
instruit de ses communications verbales, l'avait appel en audience
particulire au chteau de Saint-Cloud, le 27 avril.

[Note 489: Lettre particulire du 23 avril, volume cit, 362.]

[Note 490: Archives des affaires trangres, Russie, 154.]

Dans cet entretien, Napolon suivit d'abord son premier mouvement, tout
d'indignation. Ainsi, c'est une retraite humiliante qu'on prtend lui
imposer d'emble et avant tout accord: la Russie l'a-t-elle dj battu
pour le traiter de la sorte? Lorsqu'elle daigne enfin parler, son
premier mot est une insulte. Il s'exprimait par phrases haches,
saccades, haletantes: Quelle est donc la manire dont vous voulez vous
arranger avec moi? Le duc de Bassano m'a dj dit que vous voulez me
faire avant tout vacuer la Prusse. Cela m'est impossible. Cette demande
est un outrage. C'est me mettre le couteau sur la gorge. Mon honneur ne
me permet pas de m'y prter. Vous tes gentilhomme, comment pouvez-vous
me faire une proposition pareille? O a-t-on eu la tte 
Ptersbourg?... J'ai autrement mnag l'empereur Alexandre, quand il est
venu me trouver  Tilsit, aprs ma victoire de Friedland... Vous agissez
comme la Prusse avant la bataille d'Ina: elle exigeait l'vacuation du
nord de l'Allemagne. Je ne puis aujourd'hui consentir davantage  celle
de la Prusse: il y va de mon honneur[491].

[Note 491: Toutes les citations jusqu' la page 393,  l'exception
de celles qui font l'objet d'une rfrence spciale, sont tire des
rapports de Kourakine en date des 27 et 28 avril, 2 et 9 mai 1812, t.
XXI du _Recueil de la Socit impriale d'histoire de Russie_, 362-410.]

Ce courroux se mlait d'une vive contrarit et d'une inquitude relle.
L'pret de l'ultimatum semblait en effet dnoncer chez les Russes
l'intention de brusquer la rupture. Un instant mme, d'aprs certains
avis, Napolon crut que l'empereur Alexandre, comme il en avait eu
effectivement la pense, avait donn ordre  ses troupes de passer le
Nimen et de marcher  la rencontre des ntres; que les hostilits
s'engageaient, que l'on se fusillait dj sur la Vistule et la Passarge.
Et il voyait avec dpit son plan d'offensive subitement travers, ses
combinaisons chouant au moment d'aboutir, l'ennemi ravissant  la
Grande Arme sa base d'oprations.

Il tait tellement mu de cet accident possible qu'il songea, pour
enrayer  tout prix le mouvement des Russes,  un moyen d'un empirisme
dsespr. Changeant de ton avec Kourakine et mettant une sourdine  sa
colre, il pronona devant lui le mot d'armistice. On signerait  Paris
une trve ventuelle, pour le cas o les hostilits auraient commenc;
elle sparerait les armes aux prises et neutraliserait le territoire
entre le Nimen et la Passarge, laissant aux gouvernements le temps de
se reconnatre et de ngocier encore. Kourakine, beaucoup moins
intrpide qu'il n'en avait l'air, accueillit avec joie cette ouverture.
Napolon n'en prenait pas moins  toute occurrence ses dispositions de
dpart et de combat: il n'attendait qu'un avis de Davout, un signe du
tlgraphe arien pour quitter immdiatement Paris; il traverserait
l'Allemagne d'un trait, ne s'arrterait nulle part, brlerait la
politesse aux souverains assembls sur son passage et, allant presque
aussi rapidement qu'un courrier[492], arriverait sur la Vistule pour
recevoir et rendre le choc.

[Note 492: Maret  Otto, 3 avril.]

Cette alerte ne dura gure: au bout de quelques jours, des nouvelles
plus rassurantes arrivrent du Nord. Nos agents, nos observateurs ne
pouvaient rpondre que les Russes n'attaqueraient point: ce qui tait
certain, c'tait qu'ils n'taient pas encore sortis de leur territoire
et s'y tenaient l'arme au pied: la Russie ne soutenait pas jusqu'
prsent par ses actes l'arrogance de ses discours.

Dans cette attitude, Napolon croit dcouvrir chez Alexandre un signe
d'hsitation et de trouble. Il continue  se mprendre sur les
intentions de son rival: tandis qu'Alexandre est inbranlablement rsolu
 la guerre, mais non moins rsolu dsormais  ne la faire que chez lui,
en de de ses frontires, Napolon le croit toujours partag entre des
vellits d'attaque et une secrte apprhension du combat. Et tout de
suite il se reprend  l'espoir de mettre  profit ces dispositions, de
ruser, d'atermoyer encore, de dtourner jusqu'au bout les Russes de
l'offensive, afin de la prendre lui-mme en temps voulu et de tomber sur
l'ennemi avec toutes ses forces. Aprs avoir t jusqu' proposer un
armistice pour suspendre les premires hostilits, il juge possible
maintenant de les retarder par une nouvelle et fausse ngociation.

Mais sur quelle base et par quel intermdiaire ngocier? La base
propose par la Russie,  savoir l'ultimatum, est inadmissible, et
d'ailleurs cette sommation catgorique ne laisse aucune prise  la
controverse. D'autre part, avec Kourakine, charg par sa cour d'une
commission positive et tout plein de son sujet, on ne peut parler que de
l'ultimatum et subsidiairement de l'armistice. Qu' cela ne tienne:
l'Empereur dplacera le lieu des pourparlers, afin d'en changer l'objet.
Il dirigera  toute vitesse sur Wilna, o il suppose que l'empereur
Alexandre va se placer, un envoy extraordinaire, un porteur de paroles
pacifiques, qui sera cens avoir reu son message avant l'arrive 
Paris de l'ultimatum. L'envoy pourra donc ignorer cette pice et
carter du vague dbat qu'il a mission de rouvrir, cet lment de
discorde. Napolon s'vite ainsi d'opposer aux paroles imprieuses de la
Russie une rponse ncessairement ngative et qui acclrerait la
guerre; pour n'avoir pas  se fcher, il feint de n'avoir rien entendu.

Par une faveur du hasard, l'agent le plus propre  faire agrablement
figure auprs d'Alexandre se trouvait dj port  mi-chemin de la
Russie. Napolon avait envoy  Berlin le plus brillant de ses aides de
camp, le comte de Narbonne, pour surveiller l'excution du trait avec
la Prusse. Parmi les recrues qu'il avait rcemment opres dans le
personnel de l'ancienne cour, il n'tait point d'acquisition plus
prcieuse que cet ancien ministre de Louis XVI, entr en 1810 dans la
maison de l'Empereur avec le grade de gnral. Ayant vcu en pleine
socit du dix-huitime sicle, M. de Narbonne en conservait, malgr ses
cinquante ans et son front chauve, les vives allures et la grce
cavalire; son esprit tait fin, agile, tout en traits et en saillies;
son rapide passage au pouvoir l'avait initi  la pratique des grandes
affaires, qu'il traitait lgamment, avec aisance et avec tact. Officier
par devoir de naissance et vocation premire, ministre par occasion, il
avait t et restait surtout homme du monde, le type de l'homme du monde
intelligent et cultiv, ayant sur tout des vues et des ouvertures,
excellant  effleurer brillamment les questions plutt qu' les
approfondir et  les matriser; nul n'tait plus propre que ce courtisan
expriment, que ce parfait et spirituel gentilhomme,  remplir une
mission o il y aurait moins  ngocier qu' causer et surtout  plaire.

Il reut immdiatement l'ordre de quitter Berlin pour se rendre  Wilna.
Sans lui avouer en toutes lettres que sa mission n'tait qu'une feinte,
ses instructions le lui laissaient trs suffisamment entrevoir. Arriv 
Wilna, il aurait  s'y faire garder le plus longtemps possible, en ayant
l'oeil ouvert sur les mouvements des armes russes et en se procurant
avec discrtion des renseignements militaires. Dans ses entretiens avec
l'empereur Alexandre, il dirait, rpterait que l'empereur Napolon
conservait le dsir et l'espoir d'un arrangement  l'amiable, et il s'en
tiendrait  ces gnralits; c'tait surtout l'ensemble de son attitude,
le tour et le ton de son langage qui devaient persuader, ramener un peu
de confiance, provoquer une dtente. Sans se hasarder sur le terrain des
discussions pratiques et serrer de trop prs les questions, il
prodiguerait les assurances propres  tenir la Russie inerte et
engourdie pendant nos derniers mouvements, calmerait au besoin l'ardeur
guerrire d'Alexandre par des propos charmeurs, par des paroles
assoupissantes, et doucement, insensiblement, lui verserait ce
narcotique.

Toutefois, afin de donner  sa mission plus d'apparence, le duc de
Bassano lui expdia un mmoire  l'adresse du chancelier Roumiantsof,
une note officielle[493]. Comme entre en matire, le ministre franais
faisait savoir que l'Empereur s'tait dcid  une suprme tentative
auprs de l'Angleterre et l'avait encore une fois mise en demeure de
traiter. En effet,  la veille d'une nouvelle guerre sur le continent,
Napolon avait jug que cette sorte d'invocation platonique  la paix
gnrale serait d'un effet utile et grandiose. En notifiant sa dmarche
 la Russie, ne donnait-il pas la preuve qu'il s'estimait toujours en
tat d'alliance avec elle, qu'il ne considrait nullement comme prim
l'article du trait de Tilsit interdisant aux deux puissances de
ngocier sparment avec l'Angleterre? Le reste de l'expos ministriel
reprenait nos griefs avec force, mais affirmait qu'il ne tenait qu' la
Russie de donner aux diffrends une terminaison pacifique: toute la
pense apparente du mmoire se rsume en cette phrase: Quelle que soit
la situation des choses, au moment o cette lettre parviendra  sa
destination, la paix dpendra encore des rsolutions du cabinet russe.

[Note 493: Cette pice, ainsi que l'instruction envoye  Narbonne,
figure aux archives des affaires trangres, Russie, 154.]

Comme suprme sanction  ces paroles, Napolon crivit au Tsar une
lettre  la fois ferme et courtoise, sans ngliger d'y mettre une pointe
de sentiment. Il ne mconnaissait pas la gravit de la situation, mais
affirmait son obstin dsir de paix, sa fidlit aux souvenirs du pass
et son intention de rester l'ami d'Alexandre, alors mme que le malheur
des temps l'obligerait  traiter en ennemi l'empereur de Russie: Votre
Majest, disait-il, me permettra de l'assurer que, si la fatalit devait
rendre une guerre invitable entre nous, elle ne changerait en rien les
sentiments que Votre Majest m'a inspirs et qui sont  l'abri de toute
vicissitude et de toute altration[494].

[Note 494: _Corresp._, 18669.]

La lettre pour Alexandre et la note pour Roumiantsof, crites  Paris le
3 mai, transmises aussitt  Narbonne, furent antidates avec intention
du 25 avril;  cette poque, il tait parfaitement admissible que le
texte portant expression des volonts russes ne ft pas encore parvenu 
Saint-Cloud: ainsi devenait plus vraisemblable cette ignorance voulue de
l'ultimatum sur laquelle l'Empereur fondait toute sa manoeuvre.



II

L'envoi de Narbonne ne faisait pas cesser tous les embarras que nous
avait causs la Russie en se dclarant  l'improviste. Aussi bien,
tandis que le gnral volerait  Wilna, que dire  Kourakine, qui
restait en face de nous, son ultimatum  la main, et rclamait  tout
instant une rponse? Assurment, si la mission de Narbonne russissait,
il tait  prsumer que le gouvernement russe temprerait le zle de son
reprsentant et lui recommanderait moins d'insistance; mais, jusqu'
l'arrive de ces instructions modratrices, comment faire prendre
patience  l'obstin questionneur? L'Empereur et son ministre se
rsolurent  un systme d'ajournements et de faux-fuyants: faisant fond
sur la faiblesse de Kourakine, sur le caractre de cet inoffensif
personnage, ils jugrent possible d'abuser impunment de sa candeur, de
le traner de jour en jour, d'heure en heure, sous les plus
invraisemblables prtextes, et aussitt allait commencer pour
l'infortun vieillard une longue srie de mystifications.

Dans ses entretiens avec lui, le duc de Bassano ne se plaait plus sur
le terrain d'une rsistance absolue  l'article premier de l'ultimatum.
L'Empereur lui-mme avait dclar qu'il ne se refusait pas en principe 
vacuer la Prusse, pourvu que la demande lui en ft faite sous une forme
compatible avec sa dignit, respectueuse de son honneur, pourvu que le
retrait de ses troupes lui ft prsent comme l'un des termes et non
comme la condition pralable de l'arrangement. Kourakine, toujours
intraitable sur le fond, se prta  chercher un temprament dans la
rdaction. Voici ce qu'il imagina: on signerait tout de suite une
convention prliminaire, qui servirait de base  une entente ultrieure
et dfinitive. Par le premier article de cette convention, l'empereur
des Franais s'engagerait ds  prsent et de la faon la plus formelle
 vacuer la Prusse,  rduire la garnison de Dantzick; par les articles
subsquents, la Russie s'obligerait  ngocier ultrieurement sur les
autres objets en litige. Ainsi, dans le dispositif matriel de
l'arrangement, se trouverait tablie, entre les concessions faites de
part et d'autre, une sorte de corrlation apparente et de balancement,
propre  en attnuer la disparit relle. Le duc de Bassano parut agrer
cette ide et pria Kourakine de prparer  tte repose une srie
d'articles.

Croyant tenir la solution pacifique  laquelle il aspirait de toute son
me, Kourakine se mit aussitt  l'oeuvre, prit la plume et rdigea de
son plus beau style un projet de convention.  son grand tonnement, un
jour, puis deux, puis trois s'coulrent, sans qu'il et  faire usage
de son chef-d'oeuvre. Lorsqu'il se rendait chez le ministre, celui-ci
tait invariablement absent: on et dit qu'il avait oubli la grande
affaire et l'existence de l'ambassadeur. Kourakine se prparait  lui
rafrachir la mmoire par une communication pressante, quand le 2 mai au
matin, se promenant dans son jardin et humant l'air frais des premires
heures, il vit se prsenter  lui un employ du ministre, venu pour lui
exprimer tout le plaisir que Son Excellence prouverait  le voir.
Rconfort par cet appel, le prince s'y rendit sur-le-champ: il accourut
tel qu'il tait, en bottes et en surtout, sans tre coiff, sans
prendre le temps de passer son uniforme constell d'ordres et
d'insignes, ce qui dnotait chez lui une prcipitation tout  fait
contraire  ses habitudes et une curiosit haletante.

Le duc l'accueillit de la manire la plus affable. Il avait dsir le
voir, disait-il, afin de lui communiquer d'excellentes nouvelles, reues
la veille de Ptersbourg, et il commena  lui lire la dpche par
laquelle Lauriston rendait compte de ses entretiens avec le Tsar, avant
le dpart pour Wilna. Afin de mieux prouver que rien ne pressait et que
l'on tait encore fort loin d'une rupture, M. de Bassano citait les
paroles du monarque russe, toutes de douceur et de conciliation, et il
se servait de cette monnaie libralement dispense par Alexandre  nos
agents pour payer lui-mme l'ambassadeur de ce prince: ce qui est
particulirement digne d'attention,--fit-il observer,--c'est que
l'Empereur n'a pas dit  notre reprsentant un seul mot concernant
l'vacuation de la Prusse.--Quoi d'tonnant  cela, reprit Kourakine,
puisque mon matre a fait de moi l'intermdiaire unique et le canal de
cette ngociation dcisive? Et il attendait avec impatience l'instant o
le dbat allait se rouvrir, o son projet de trait, qu'il portait
toujours dans sa poche, pourrait paratre au jour et s'exhiber.  son
vif dplaisir, le duc termina l'entretien sans avoir fait aucune
allusion  cette pice.

Trois jours passrent encore; il n'tait plus question du trait, et
Kourakine, branl dans son optimisme, moins crdule qu'on ne l'avait
suppos, se sentait envahi d'un trouble croissant: il en venait 
concevoir les doutes les plus forts sur la sincrit du gouvernement
franais, d'autant plus qu'il craignait maintenant que l'Empereur, en
partant pour l'arme, ne se drobt  toute reprise de discussion.

Renonant  la course prcipite que ne lui semblaient plus commander
les dispositions de la Russie, Napolon avait repris son projet
d'acheminement graduel vers le Nord, par l'Allemagne, par Dresde, o il
conduirait Marie-Louise  ses parents et convoquerait l'assemble des
souverains. Le temps que lui prendraient ces oprations, sa volont
d'arriver sur la Vistule et d'ouvrir la campagne en juin, ne lui
permettaient gure de prolonger son sjour  Paris au del du
commencement de mai. Une seule considration le retenait encore: il ne
voulait pas sortir de sa capitale le premier et attendait, pour partir,
d'avoir appris que l'empereur Alexandre s'tait rendu  Wilna et avait
pris position  proximit de la frontire. En prvision de cette
nouvelle, on procdait, au chteau de Saint-Cloud, aux prparatifs du
grand dplacement, et ces dispositions, malgr le secret ordonn,
commenaient  retentir au dehors.

 mesure que le bruit du dpart prend plus de consistance, Kourakine
s'meut davantage, sent mieux le besoin d'arracher une rponse. Le 6 mai
au matin, n'y pouvant plus tenir, il se rend  l'htel des relations
extrieures, rue du Bac, et n'est point reu: il revient  quatre heures
et demie, promne pniblement  travers les escaliers et les
antichambres sa lourde impotence, force enfin la porte du ministre et le
saisit.

De nouveau, il se vit opposer une bonne grce vasive: le duc lui avoua
qu'il tait encore sans ordres de l'Empereur, sans pouvoirs pour achever
la ngociation: mais, disait-il, pourquoi s'affecter si fort de ce
retard, pourquoi tant d'alarmes?

Rien ne presse, ajoutait-il sur un ton de nonchalance, nous avons le
temps et tous les moyens de nous entendre. Doucement, il plaisantait
l'ambassadeur sur son manque de sang-froid et tchait de le
tranquilliser. Embarrass par ce flux de molles et caressantes paroles,
Kourakine prouvait de grandes difficults  placer les vhmentes
objurgations qu'il avait prpares: comment se fcher avec un homme
aussi poli? Il finit pourtant par exprimer, avec toute la force dont il
tait capable, l'tonnement profond o le jetait la quitude du
ministre: celui-ci ignorait-il l'extrme pril de la situation? Les
troupes franaises continuaient d'avancer, les armes allaient se
trouver en prsence, et de ce contact natrait indubitablement la
guerre,  moins qu'on n'y mt obstacle par un accord urgent. Erreur que
tout cela, reprenait le duc avec une inaltrable srnit: nos troupes
sont encore sur la Vistule, les vtres n'ont pas dpass leurs
frontires.--Mais l'Empereur va partir.--Il est possible que le dpart
de l'Empereur ait lieu bientt: mais l'poque n'en est pas encore
fixe.

Kourakine releva avec terreur l'aveu du ministre: Quand l'Empereur sera
parti et que vous aurez galement quitt Paris  sa suite, que les
communications seront interrompues entre vous et moi, quel sera donc mon
destin  Paris, et  quel avenir dois-je m'attendre? Et l'angoisse se
peignait sur ses traits.--Vous tes toujours dans vos inquitudes,
reprit le duc de Bassano. Rien n'est encore dcid. L'Empereur votre
matre est  Ptersbourg, et ses troupes sont derrire les frontires.
L'Empereur Napolon est  Paris, et ses armes n'ont pas pass la
Vistule. Il y a du temps et l'on pourra s'arranger.--Mais voil plus
d'une semaine que vous attendez les ordres de l'Empereur. Je ne puis
rester dans une pareille incertitude sur vos rponses. Mettez-vous  ma
place. Considrez les responsabilits majeures o je me trouve envers
l'Empereur mon matre, envers ma patrie, envers le public clair et
impartial de tous les pays, qui juge les vnements politiques et la
conduite de ceux qui y contribuent. Je ne puis me contenter de
semblables dlais, et surtout lorsque nous avons  prvenir une guerre
tellement imminente. Quand verrez-vous donc l'Empereur?

--Demain, j'aurai avec lui un travail extraordinaire, avant et aprs le
conseil des ministres.

-- quelle heure serez-vous de retour chez vous?

--Pas avant huit heures du soir.

--En ce cas, je ne pourrai vous voir demain, mais au moins ce sera,
j'espre, aprs-demain jeudi.

--Non, ne venez pas jeudi. J'aurai ce jour-l mon travail ordinaire
avec l'Empereur, et il y aura spectacle  Saint-Cloud, o le corps
diplomatique sera invit.

--Ce sera donc vendredi, mais j'espre au moins que pour ce jour-l
vous aurez vos ordres et que je pourrai enfin de mon ct vous produire
mes deux projets de convention et d'armistice, que chaque jour je prends
avec moi et qui sont dj uss et trous dans ma poche... Donnez-moi des
rponses sur les articles que je vous ai proposs, quelles qu'elles
soient; mais que je puisse donner  ma cour un rsultat quelconque de la
communication que j'ai faite de ces articles.

Tout ce que put obtenir Kourakine, ce fut la promesse d'un nouvel
entretien pour le vendredi 9 mai, sans l'annonce positive d'une rponse.

Rentr chez lui, au sortir de cette dcevante confrence, l'ambassadeur
tomba dans un abme de rflexions amres. Quand il se fut remmor
toutes les preuves par lesquelles il avait pass depuis quinze jours,
ses dernires illusions tombrent. La lumire se fit pleinement dans son
esprit: la mauvaise foi du cabinet franais lui apparut insigne,
vidente, palpable: il se sentit outrageusement jou, en prsence de
gens bien dcids  ne pas traiter,  cacher sous une ombre de
ngociation des projets d'attaque et de surprise.

 cette constation dsolante, d'autres causes s'ajoutrent pour le
pousser  bout. Depuis quelque temps, son sjour  Paris ne lui valait
que mortifications. Il n'en avait pas fini avec les tracas que lui
avaient causs l'intrigue de Tchernitchef et le procs de ses
complices. Cette dplorable affaire avait une suite inattendue,
indpendamment de son pilogue naturel. Le 1er mai, l'chafaud s'tait
dress en place de Grve; Michel avait t conduit au supplice, et sa
tte tait tombe sous le couperet de la guillotine[495]. Saget avait
subi en mme temps sa peine infamante, mais cette double expiation
n'avait point puis la colre du gouvernement imprial et suspendu ses
rigueurs. Non seulement les deux acquitts, Salmon et Moss, aprs un
simulacre de mise en libert, avaient t arrts  nouveau par mesure
de haute police et rincarcrs comme prisonniers d'tat, mais Wustinger
avait prouv le mme sort, malgr sa qualit d'employ  l'ambassade
russe. Au sortir de l'audience o il avait figur comme simple tmoin,
on l'avait relax d'abord et rendu  son matre; celui-ci s'tait
applaudi de cette rparation tardive, tout en s'tonnant un peu que
Wustinger lui et t renvoy sans un mot d'excuse et que ce concierge
intermittent et reparu  l'htel Thlusson comme tomb des nues[496];
il s'apprtait  le congdier par gard pour la France, lorsque la
police lui avait pargn cette peine. Au bout de quelques jours,
l'largissement de Wustinger ne semblant pas compatible avec l'ordre
public, il avait t ressaisi, enlev par les agents en pleine rue de
Bourgogne, remis en lieu sr, et depuis lors Kourakine protestait en
vain contre cette rcidive dans l'arbitraire.

[Note 495: _Journal de l'Empire_, n du 2 mai 1812.]

[Note 496: Note du 6 mai, archives des affaires trangres, Russie,
154.]

De plus, par la faute du gouvernement franais, il prouvait maintenant
des difficults  remplir les devoirs les plus positifs de sa charge. On
retardait ses courriers, c'est--dire l'expdition de ses rapports: il y
avait,  n'en pas douter, un parti pris de l'isoler, de le mettre en
tat de blocus, afin qu'il ne pt signaler  son gouvernement la
situation relle et le mange perfide de la France. Enfin, chez toutes
les personnes tenant  la cour, chez les ministres des puissances
allies  l'Empereur, il remarquait des allures plus qu'quivoques, une
disposition  se cacher de lui,  lui faire mystre de tout. Le 30
avril,  Saint-Cloud, il s'tait rencontr  la table du duc de Frioul
avec le prince de Schwartzenberg: en cette occasion, l'ambassadeur
d'Autriche avait paru lui tmoigner une ouverture de coeur qu'expliquait
leur longue intimit; il n'avait jamais t plus prvenant, plus
affectueux, et voici qu'au lendemain de ces effusions Kourakine
apprenait le subit dpart de Schwartzenberg, allant prendre le
commandement du corps destin  oprer contre la Russie. Tout le monde
s'accordait donc  le duper,  le berner: c'tait un mot d'ordre donn
que de se faire un jouet de lui et de le tromper indignement. Alors,
sous l'impression de ces trop lgitimes griefs, sous le coup de
multiples et cuisantes blessures, l'amour-propre exaspr du pauvre
homme se rvolta, en mme temps qu'un sentiment plus haut, la passion de
venger son matre outrag en sa personne, envahissait son me. La colre
des faibles est souvent aveugle en ses mouvements et dconcertante par
ses effets: celle de Kourakine le porta  un belliqueux coup de tte.
Brusquement, le pusillanime vieillard se transforme en un foudre de
guerre. Jusqu'alors, l'ide seule d'une rupture avec Napolon le faisait
trembler de tous ses membres: maintenant, c'est lui qui va la prcipiter
et pousser les choses  l'extrme.

Le 7 mai, avant d'avoir revu le duc de Bassano,  la veille de la
confrence promise, il lance une note enflamme: il y fait connatre que
tout ajournement nouveau le mettra dans l'obligation de quitter Paris:
en vue de cette ventualit, il rclame ds  prsent ses
passeports[497]. De sa propre initiative, il se rsout  la dmarche la
plus grave dont un ambassadeur puisse assumer la responsabilit,  celle
qui prcde immdiatement et annonce le recours aux armes. Par un
affolement subit et trop explicable, l'adversaire convaincu de la guerre
se trouvait amen  la dclarer.

[Note 497: Archives des affaires trangres, Russie, 154.]

Cette bombe clatant  l'improviste avait de quoi troubler  l'gal les
gouvernements franais et russe dans leurs secrets calculs. La tactique
d'Alexandre tendait  provoquer la guerre, sans la dclarer, et  faire
prononcer par son adversaire l'irrparable signal. La dmarche inopine
de Kourakine, dont le public comprendrait mal les motifs, risquait
d'intervertir les rles: elle ne pouvait que compromettre et mcontenter
le Tsar. D'autre part, elle attaquait et mettait en pril tout le
systme de temporisation imagin par l'empereur des Franais. Si
Napolon avait rus avec Kourakine au lieu de repousser franchement son
ultimatum, c'tait  seule fin de retarder l'instant o les prtentions
apparatraient inconciliables et le conflit patent. Par malheur, en
mnageant trop peu la dignit et la patience de Kourakine, en le
soumettant  un rgime vraiment intolrable, on s'tait prcipit dans
l'inconvnient que l'on voulait viter; tendue  l'excs, la corde avait
cass: on s'tait attir un acte qui consommait et signalait la rupture.
Si Kourakine quittait Paris, l'empereur Alexandre aurait toutes raisons
pour conduire lui-mme Narbonne, s'estimer en tat de guerre, pousser
ses troupes en avant et les jeter sur le pays compris entre le Nimen et
la Vistule.

Le seul moyen pour Napolon d'obvier  ce danger tait d'apaiser
Kourakine, de l'amadouer, de lui faire rtracter sa demande de
passeports. Quelque indispensable que ft ce travail, l'Empereur n'y
pouvait procder en personne. Il venait enfin d'apprendre qu'Alexandre
avait quitt Ptersbourg pour Wilna, et cette rsolution commandait la
sienne. Il se dcida  partir, en laissant derrire lui son ministre des
relations extrieures pour faire entendre raison  Kourakine et l'amener
 rsipiscence.

Le 5 mai, il s'tait montr  l'Opra, avec l'Impratrice; c'taient ses
adieux aux Parisiens, qui ne devaient plus le revoir triomphant et
heureux. Le 9, de grand matin, le dpart se fit de Saint-Cloud: dans la
journe, des centaines, des milliers d'quipages sortirent bruyamment de
Paris, s'empressant  la suite de Leurs Majests et couvrant les routes.
Pendant plusieurs jours, entre Paris et la frontire, la circulation est
interrompue; tous les moyens ordinaires de transport sont monopoliss,
tous les chevaux de poste rquisitionns, un grand fracas met les
populations en moi: c'est l'Empereur qui passe, magnifiquement escort.
Mais il tient encore  faire croire qu'il entreprend un voyage de pur
apparat et de convenance, doubl d'une tourne militaire. Le 10 mai, le
_Moniteur_ publiait la note suivante, sous la date de la veille:
L'Empereur est parti aujourd'hui pour aller faire l'inspection de la
Grande Arme, runie sur la Vistule. Sa Majest l'Impratrice
accompagnera Sa Majest jusqu' Dresde, o elle espre jouir du bonheur
de voir son auguste famille. Napolon partait officiellement pour
Dresde, pour Varsovie, et subrepticement pour Moscou.

L'entretien convenu entre Maret et Kourakine eut lieu peu d'heures aprs
ce dpart, dans la journe du 9. L'ambassadeur se prsenta au
rendez-vous affermi dans ses rsolutions, fort de sa conscience en
repos, mais le coeur navr de ce que le soin de sa dignit l'avait
oblig  faire. En apercevant le duc: Vous voyez, dit-il,  quoi vous
m'avez rduit. Et il rappela sa demande de passeports.--Mais comment,
interrompit le ministre, avez-vous pu prendre une rsolution aussi
prcipite, une rsolution qui entrane sur vous la responsabilit de la
guerre? Avez-vous eu pour cela des ordres de l'Empereur votre
matre?--Non, je n'ai pu les avoir. L'Empereur mon matre ne pouvait
prvoir ni supposer tout ce qui m'est arriv et ces retards de plus de
quinze jours que vous avez laisss s'couler sans rpondre aux
communications dont j'tais charg. Alors, en termes tour  tour
affectueux et svres, le duc essaya de le raisonner, de le sermonner,
de lui faire comprendre la redoutable porte de son acte. La guerre
tait possible, disait-il, mais non certaine; il le savait mieux que
personne, comme ministre et confident de l'Empereur, et c'tait au
moment o l'on pouvait conserver les plus srieuses esprances de paix
que l'ambassadeur de Russie prenait sur lui de les anantir d'un trait
de plume. Avait-il donc song, cet ambassadeur si bien intentionn
jusqu'alors, au poids dont il allait charger sa conscience, aux
reproches que seraient en droit de lui adresser son souverain, son pays,
l'Europe, l'humanit? Ces rflexions, Kourakine se les tait faites et
avait pass outre; nanmoins,  l'aspect des effrayantes perspectives
que son interlocuteur dployait  ses yeux, le sentiment de sa
responsabilit l'treignit davantage et l'accabla. Ce surcrot d'preuve
excdait ses forces: sa face s'empourpra, des sanglots lui montrent 
la gorge, et il fondit en larmes[498].

[Note 498: Lettre du duc de Bassano  l'Empereur, en date du 10 mai.
Archives des affaires trangres, Russie, 154.]

Le duc, tmoin impassible de cette explosion, se prparait  en
profiter, lorsque Kourakine, par un suprme effort de volont, se roidit
contre son motion et se ressaisit. Il refusa de retirer sa demande de
passeports  moins que la France ne rompt un injurieux silence.
Rcapitulant ses griefs, numrant ses sujets de plainte, il serrait le
duc entre les deux termes de cette alternative: rpondre  ses notes ou
le laisser partir.

Si infranchissable que part le cercle o le ministre franais se voyait
enferm, il trouva moyen d'en sortir, dcouvrit une chappatoire. Il se
montra prt  discuter enfin l'arrangement. Seulement, avant de rpondre
sur le fond, il souleva une difficult de forme, posa une question
pralable: Vous offrez, dit-il  Kourakine, de signer un accord sur les
bases proposes par la Russie? Soit; l'Empereur ne s'y refuse point.
Mettons-nous donc  l'oeuvre, entrons en matire, et avant tout, pour
faire bonne et valable besogne, remplissons les formalits qu'exige en
pareil cas la procdure diplomatique. La premire et la plus
essentielle, entre ngociateurs prts  s'aboucher, est de se
communiquer respectivement leurs pouvoirs. tes-vous muni d'un acte
authentique et spcial qui vous autorise  conclure et signer un
arrangement? En ce cas, veuillez exhiber et me communiquer ces pouvoirs.

Kourakine dut confesser qu'il ne les possdait point: le duc s'en
doutait et prenait sciemment son adversaire au dpourvu. La cour de
Russie avait si peu la pense de traiter srieusement, elle avait si peu
prvu l'acceptation de ses exigences qu'elle avait nglig de confrer 
son reprsentant les pouvoirs ncessaires pour passer un acte qui
constaterait l'entente: elle s'tait borne  lui en annoncer
l'expdition ultrieure et ventuelle. La manoeuvre du gouvernement
franais tait donc habilement conue et dgageait sa position. On lui
reprochait un dfaut de sincrit; il ripostait en obligeant Kourakine 
dcouvrir chez son propre cabinet un manque de bonne foi ou tout au
moins d'empressement.

 la vrit, Kourakine pouvait rpondre--et il ne s'en fit pas faute ds
qu'il fut revenu de la stupfaction o l'avait jet cette diversion
inopine--que son caractre d'ambassadeur lui donnait essentiellement
qualit pour recevoir et constater l'adhsion de la France aux bases
proposes. S'il n'tait point investi des pouvoirs ncessaires pour
signer un contrat en forme, il s'offrait quand mme  le passer.
Supposant malgr tout la bonne foi de son gouvernement, jugeant les
autres d'aprs lui-mme, il ne mettait pas en doute et garantissait
l'approbation de son matre. Toujours sincre, mouvant  force
d'honntet, il supplia, il adjura le duc, avec l'accent d'une
conviction profonde, de ne plus s'arrter  de misrables arguties,  de
dangereuses chicanes: Puisqu'il en est temps encore, disait-il, ne
perdons pas un instant; ngocions  fond et franchement; arrtons un
projet d'arrangement, et je signerai sous rserve d'une ratification qui
viendra srement: en agissant ainsi, nous aurons bien servi nos matres
et nos pays.--Non pas, reprenait le duc, nous ne serions pas  deux de
jeu. J'ai mes pleins pouvoirs, vous n'avez pas les vtres. Plus d'une
anne nous avons demand que vous en fussiez revtu. Avant que vous le
soyez, comment voulez-vous que je puisse ngocier avec vous? Je ne puis
nullement accder  ce mode de procder. Et tenant tout en suspens, il
rejetait sur la Russie la responsabilit des retards dont se plaignait
l'ambassadeur, dniait  celui-ci le droit de s'en offusquer et de
rclamer ses passeports.

Cette controverse occupa la journe du 10 mai. Le soir, dsesprant de
vaincre un parti pris de dloyaut, revenant  l'ide de trancher dans
le vif, Kourakine se jura de retourner le lendemain chez le ministre, 
seule fin de rompre dfinitivement et d'exiger ses passeports. La nuit
passa sur cette rsolution sans la changer. Au matin, Kourakine se
prparait  prendre pour la dernire fois le chemin de l'htel de la rue
du Bac, lorsqu'il apprit par un billet assez embarrass du ministre que
celui-ci avait quitt Paris dans la nuit pour rejoindre l'Empereur.
Aprs avoir oppos une fin de non-recevoir qui lui avait permis d'luder
 la fois une rponse  l'ultimatum et la remise des passeports, le duc
avait jug opportun de se soustraire par un dpart  de nouvelles
rquisitions: entre l'ambassadeur et lui, il tait en train de mettre
deux cents lieues de pays. Et Kourakine restait en face du vide,
dsorient, accabl, une fois de plus mystifi, mais plac dans
l'impossibilit de se venger par le coup d'clat qu'il mditait, car
l'loignement allait permettre  l'Empereur de lui faire attendre
indfiniment son cong et les moyens matriels de partir. Pour le
moment, il se voyait condamn  rester, riv  son poste, ambassadeur
malgr lui. Il prit la rsolution d'abriter son chagrin et ses
humiliations dans une maison de plaisance qu'il avait loue pour la
belle saison: au lieu de partir pour la Russie, il partit pour la
campagne. tabli au pavillon de Coislin, prs de Saint-Cloud, il
apercevait de ses fentres l'impriale rsidence o il avait t combl
nagure de distinctions et d'honneurs, et une profonde mlancolie
s'emparait de lui lorsqu'il comparait  ce triomphant pass sa dtresse
actuelle[499].

[Note 499: Voy. aux archives des affaires trangres ses lettres
particulires au duc de Bassano.]

 travers de multiples pripties, Napolon tait parvenu  ses fins. Il
retardait le dnouement de la crise, sans chercher  le modifier: il
comprimait le cours des vnements, se rservant de le dchaner  son
heure. En retenant Kourakine, il sauvait l'apparence de la paix: il
rendait possible l'accalmie momentane qu'il esprait crer par l'envoi
de Narbonne: tandis qu'il s'essayait  renouer en Russie le fil de la
ngociation, il l'empchait de se briser  Paris: il vitait que le fait
brutal et matriel de la rupture n'clatt derrire lui, dans son dos,
tandis qu'il irait tenir  Dresde de solennelles assises, recevoir
l'hommage et le serment des rois, et gagnerait  pas compts les
frontires de la Russie. Pour obtenir ce rsultat, aucun scrupule ne
l'avait arrt: artifices, caresses, violences, procds despotiques et
raffinements de duplicit, tous les moyens lui avaient t bons: jamais
le jeu compliqu de la diplomatie, ses roueries et ses petites habilets
ne s'taient plus bizarrement enchevtrs aux conceptions d'une
politique effrne qui avait entrepris encore une fois de bouleverser
l'Europe et de la remanier  jour fixe.



CHAPITRE XII

DRESDE.


 travers l'Allemagne.--Arrive  Dresde.--Installation de
l'Empereur.--Tableau de la cour saxonne.--Affluence de souverains.--La
reine de Westphalie.--Arrive de l'empereur et de l'impratrice
d'Autriche.--Belle-mre et belle-fille.--Fte du 19 avril.--Aspect de
Dresde pendant le congrs.--Vie de famille.--L'Empereur se remet au
travail.--Lettre de Kourakine rclamant  nouveau ses
passeports.--Manoeuvre de la dernire heure.--Ordre expdi  Lauriston
de se rendre  Wilna et d'y entretenir un fallacieux espoir de paix.--La
journe des souverains  Dresde.--Le lever de l'Empereur.--La toilette
de l'Impratrice.--L'aprs-midi.--Gots et occupations de l'empereur
Franois.--Le dner.--Crmonial napolonien.--Napolon et Louis
XVI.--La soire.--Le jeu des souverains et le cercle de cour.--Jalousie
des dames autrichiennes.--Mme de Senft.--Le duc de
Bassano.--Caulaincourt.--Mots de l'Empereur.--Ses conversations avec
l'empereur Franois.--Il se met en frais de galanterie auprs de
l'impratrice d'Autriche et ne russit pas  la gagner.--Intimit
apparente.--Les cours au spectacle.--Parterre de rois.--Napolon compar
au soleil.--Le roi de Prusse.--Le _Kronprinz_.--Hirarchie tablie entre
les souverains.--Concours de bassesses.--Apoge de la puissance
impriale.--Spectacle sans pareil dans l'histoire.--Napolon se montre
davantage en public; promenade  cheval autour de Dresde.--Visite 
l'glise Notre-Dame.--L'empereur Alexandre dans une glise catholique de
Lithuanie.--La veille des armes.--Retour de Narbonne; il rend compte de
sa mission.--Explosion printanire; approche de la saison favorable aux
hostilits.--Dernier appel  la Sude et  la Turquie.--Napolon dcide
de soulever la Pologne.--Il songe  Talleyrand pour l'ambassade de
Varsovie; raisons qui le portent  ce choix, incidents qui l'y font
renoncer.--Nouvelle disgrce de Talleyrand.--L'abb de Pradt.--Choix
funeste.--Objets proposs au zle de l'ambassadeur.--Napolon cherche 
gagner encore quelques jours.--Son dpart de Dresde.--L'assemble des
souverains se disperse.--Propositions inattendues de Bernadotte: motif
et caractre de ce revirement.--Mauvaise foi du prince royal.--Il
s'efforce de mnager un accord entre la Russie et la Porte.--Congrs et
trait de Bucharest.--La paix sans l'alliance.--L'amiral
Tchitchagof.--Projet d'une grande diversion orientale.--Alexandre espre
branler le monde slave et le prcipiter sur l'Illyrie et l'Italie
franaises.--L'ide des nationalits se retourne contre la
France.--Demi-trahison de l'Autriche.--Duplicit de la Prusse et des
cours secondaires de l'Allemagne.--Universel mensonge.--Avertissements
de Jrme-Napolon, de Davout et de Rapp.--Pronostic de
Smonville.--Parmi les Franais, les grands se lassent et s'inquitent:
la confiance des humbles reste absolue et ardente.--Lettre d'un
soldat.--L'arme croit aller aux Indes.



I

Pour aller  Dresde, l'Empereur et l'Impratrice prirent par Chlons et
Metz, franchirent le Rhin  Mayence, puis, se dtournant lgrement vers
le sud, passrent  proximit du Wurtemberg et de la Bavire. Sur tout
leur parcours, l'Allemagne avait chelonn des princes, courbs dans une
attitude d'adoration. On trouva  Mayence ceux d'Anhalt et de
Hesse-Darmstadt;  Wurtzbourg, le roi de Wurtemberg et le grand-duc de
Bade obtinrent quelques instants d'entretien;  Bamberg, pendant qu'on
relayait, les ducs Guillaume et Pie de Bavire prsentrent leurs
hommages. Napolon voyageait avec le faste et l'appareil d'un potentat
d'Asie; des populations entires avaient t rquisitionnes pour
aplanir devant lui et rparer la route; pendant la nuit, de grands
bchers, dresss de place en place, s'allumaient  mesure qu'avanaient
les voitures impriales et rpandaient sur leur passage une clart
d'incendie.

Comme la longueur des tapes se rglait d'aprs les convenances et la
sant de l'Impratrice, le jour de l'arrive  Dresde n'avait pu tre
rigoureusement fix. Cette incertitude troublait fort le roi et la reine
de Saxe, qui craignaient d'tre surpris par leur visiteur et de ne
pouvoir  temps se porter  sa rencontre. Le 15 mai, ils prirent le
parti de s'tablir dans la petite ville de Freyberg, situe  huit
lieues en avant de Dresde[500]. Le soir venu, le Roi ne voulait point se
coucher; pour le dcider  prendre un peu de repos, il fallut que son
ministre des affaires trangres, le baron de Senft, passt la nuit sur
une haise  l'entre de son appartement, prt  l'avertir au premier
signal[501]. Pourtant, la nuit, puis la matine du lendemain,
s'coulrent sans alerte; dans l'aprs-midi seulement, les quipages
impriaux furent annoncs et presque aussitt arrivrent. Aprs de
rapides effusions, les deux cours se confondirent; Franais et Saxons se
rpartirent cte  cte dans les mmes voitures, la course fut reprise,
et l'entre  Dresde se fit le soir mme, aux flambeaux, au son de
toutes les cloches, au bruit des salves d'artillerie dont les montagnes
d'alentour se renvoyaient les chos en interminables roulements.

[Note 500: Serra, ministre de France  Dresde,  Maret, 15 mai
1812.]

[Note 501: _Mmoires du comte de Senft-Pilsach_, ministre des
affaires trangres de Saxe, p. 106.]

L'Empereur fut conduit au chteau royal,  la Rsidence, comme disent
les Allemands: l, tous les princes de la famille de Saxe se trouvrent
runis pour lui souhaiter la bienvenue. Sur l'escalier d'honneur, des
gardes suisses faisaient la haie, arms de hallebardes, portant le
tricorne  plume blanche et la perruque  trois marteaux, tout habills
de taffetas jaune et violet. Cette tenue plus galante que martiale fit
sourire nos jeunes officiers, qui trouvrent aux gardes de Sa Majest
Saxonne un air de scaramouches[502].  travers ce dcor, l'Empereur
fut conduit aux appartements qui lui avaient t rservs, les plus
beaux, les plus vastes du palais, ceux qu'avait nagure habits et
embellis Auguste II, l'lecteur-roi de fastueuse mmoire.

[Note 502: _Journal du marchal de Castellane_, I, 92.]

Le lendemain, on chanta un _Te Deum_ solennel pour remercier le ciel de
sa venue: il y eut prsentation de la cour et du corps diplomatique. Le
ministre de Russie, M. de Kanikof, parut avec ses collgues: comme
l'Empereur l'accueillit bien et affecta mme de le distinguer, quelques
assistants y virent un symptme de paix; d'autres, plus aviss, dirent
que le conqurant, tout en se prparant  l'attaque, rentrait encore ses
griffes et faisait patte de velours[503].

[Note 503: Sur le dtail des journes  Dresde, nous avons pu
consulter le _Journal indit_ du grand matre de la cour de Saxe, que M.
Frdric Masson a bien voulu nous communiquer.]

Dans la mme journe, l'Empereur revit ses htes saxons et put les
observer de plus prs. Il retrouva le Roi tel qu'il l'avait connu 
Dresde en 1807,  Paris en 1809, c'est--dire parfaitement docile, plein
de prvenances, et leur intimit sembla tout de suite reprendre et se
fortifier.  vrai dire, il et t difficile de dcouvrir la moindre
affinit de caractre entre le violent empereur et le monarque pacifique
qui le recevait  Dresde. Paternel et digne, bienveillant sans
familiarit, Frdric-Auguste s'tait concili  la fois le respect et
l'affection de ses peuples; n'ambitionnant point d'autre gloire, il se
ft content de rgner en paix sur des sujets faciles  gouverner. Il se
dchargeait volontiers du poids des affaires sur un favori doux et g
comme lui, le comte Marcolini; son bonheur et t de se livrer sans
contrainte aux exercices d'une dvotion minutieuse, entremls de
quelques distractions idylliques et champtres[504]. Mais il avait
compris que la scurit et l'avenir de son tat taient au prix d'un
accord troit avec le dominateur de l'Allemagne; il l'avait donc choisi
pour inspirateur et pour guide, et, sans l'interroger, sans chercher 
pntrer ses projets, suivait en tout ses impulsions avec une dfrence
discrte.

[Note 504: Il crivait  Marcolini, au cours d'un voyage: J'ai t
rgal du matin au soir par le chant des rossignols. Ils abondent, mme
dans les plus misrables villages. Ils seraient bien mieux placs dans
mon jardin de Pillnitz, o vous savez que nous n'avons jamais pu en
tablir. Bourgoing, ministre de France en Saxe,  Maret, 8 mai 1811.]

La Reine, d'un physique disgracieux et de rputation quivoque, aidait
son mari  organiser les rceptions, les ftes, et n'y apportait par
elle-mme aucun agrment. Les princes frres du Roi, tout entiers  leur
famille,  leurs pratiques de pit,  leurs jardins, offraient le
modle des vertus prives, sans aucune des qualits qu'et exiges leur
rang; Napolon les jugea du premier coup indignes de l'occuper: il se
borna  leur faire passer la parade, pour ainsi dire, et  leur adresser
quelques questions sur le degr d'avancement de leur instruction
militaire[505]. Quant aux autres membres de la cour, il les trouva
pleins d'une admiration craintive, empresss  lui faire fte autant que
le leur permettaient des ressources assez bornes.

[Note 505: _Mmoires de Senft_, 172.]

Foncirement attachs au pass, dont ils gardaient l'esprit, les usages
et la politesse, les Saxons cdaient nanmoins aux circonstances, se
livraient au glorieux parvenu sans l'aimer et se laissaient entraner
par lui, avec quelque effarement, dans un tourbillon d'occupations et de
plaisirs qui drangeait leurs habitudes tranquilles. Dans ce monde d'un
autre ge, aux tons effacs, aux nuances discrtes et fanes, Napolon
allait trancher plus que partout ailleurs par l'exubrance de son gnie,
l'clat cru de son esprit et de son langage, son luxe flambant et neuf.

Il avait accept l'hospitalit des souverains saxons, mais il voulait
tre chez lui dans leur palais, y tenir maison et table ouverte. C'tait
une cour entire qu'il avait emmene, les principaux dignitaires de son
tat-major, sa maison militaire, un service complet de chambellans,
d'cuyers et de pages, un prfet du palais, et de plus l'accompagnement
ordinaire de l'Impratrice aux jours de solennit, grande matresse et
grand chambellan, premier cuyer, chevalier d'honneur, trois
chambellans, trois cuyers, trois dames du palais. Les noms les plus
illustres de l'ancienne et de la nouvelle France figuraient ensemble
dans ce cortge, un Turenne, un Noailles, un Montesquiou,  ct d'une
Montebello. En mme temps, se faisant suivre d'un personnel dmesurment
nombreux, de tout un service d'appartement et de bouche, l'Empereur
avait ordonn de transporter  Dresde son argenterie, le splendide crin
de l'Impratrice, les joyaux de la couronne, tout ce qui pouvait
rehausser matriellement et parer le rang suprme. Dans son nouveau
sjour, il voulait devenir le centre rayonnant vers lequel se
tourneraient tous les regards, toutes les curiosits, et faire lui-mme
les honneurs de Dresde aux princes trangers qu'il y avait convis en
foule.

Les princes de la Confdration du Rhin commenaient  se prsenter, 
se succder dans un interminable dfil. Ds le matin du 17, on avait vu
arriver ceux de Weymar, de Cobourg, de Mecklembourg, et le grand-duc de
Wurtzbourg, primat de la Confdration. Dans la soire, la cour de Saxe
eut  recevoir la reine Catherine de Westphalie, appele par invitation
spciale de l'Empereur. Napolon avait pris en affection cette princesse
si charmante, si vivante, qui aimait si franchement son mari et faisait
une heureuse exception par ses allures prime-sautires, par la sincrit
de ses sentiments, dans le milieu compass des cours: l'attention qu'il
avait eue de la mander frappait d'autant plus qu'il avait cart de la
runion, avec un soin rigoureux, les autres membres de sa famille.

Eugne avait travers Dresde peu de jours auparavant, mais n'avait fait
qu'y paratre et y plaire: il avait reu ordre de rejoindre ses troupes
au plus vite. Jrme n'avait pas eu permission de quitter son quartier
gnral. Pour Murat, la prohibition avait t plus nette encore et plus
sensible. Bien que le roi de Naples, arrivant d'Italie, semblt
naturellement appel  passer par la Saxe pour se rendre en Pologne,
l'Empereur lui avait impos un itinraire dont le trac aboutissait
directement  Dantzick et s'loignait de la capitale saxonne. 
l'entendre, s'il avait agi de la sorte, c'tait par gard pour son
beau-pre: l'empereur d'Autriche regrettait toujours ses possessions
d'Italie: la vue d'un prince tabli en ce pays par nos armes pourrait
affliger ses yeux: pourquoi lui gter la joie qu'il prouverait  revoir
sa fille? Dans la ralit, le motif de l'exclusion tait tout autre, et
Napolon ne se privait pas de l'indiquer  ses familiers, lorsqu'il
voulait tre franc. Tel qu'il connaissait Murat, il jugeait dangereux
pour ce roi de promotion rcente tout contact avec des souverains
d'ancienne souche et particulirement avec la maison d'Autriche: Sa
tte va tourner, disait-il, si l'empereur Franois lui adresse quelques
paroles aimables[506]. Ravi de ces avances, flatt dans sa vanit de se
voir recherch par le descendant de quarante-deux empereurs, Murat se
laisserait aller sans doute, avec l'intemprance habituelle de sa
langue,  des confidences compromettantes,  des propos qui
l'engageraient: ainsi se crerait entre l'Autriche, aspirant au fond 
rentrer en Italie, et Murat, aspirant  s'y faire une position
indpendante, une intelligence suspecte, que Napolon tenait
essentiellement  empcher. Se dfiant  l'gal des souverains qu'il
avait placs sur le trne et de ceux qu'il y avait laisss, il
n'admettait pas que trop d'intimit s'tablt entre les uns et les
autres.

[Note 506: _Documents indits_.]

L'empereur et l'impratrice d'Autriche arrivrent dans l'aprs-midi du
19 et reurent les mmes honneurs que Napolon lui-mme, avec cette
diffrence que le couple saxon ne se porta point au-devant d'eux.
tablis au palais, ils se prparaient  visiter l'empereur des Franais,
quand celui-ci, les prvenant, se fit annoncer. Quelques instants aprs,
il arrivait avec Marie-Louise, avec toute sa suite, et les deux cours se
trouvrent en prsence.

Cette premire entrevue fut crmonieuse et guinde. Embarrass et
gauche, conscient de son infriorit, Franois Ier restait sur la
rserve et ne s'attendrit qu'en recevant dans ses bras celle qu'il
nommait sa chre Louise. L'air de sant et de bonheur qui brillait sur
les traits de Marie-Louise parut causer  l'impratrice autrichienne
plus de surprise que de satisfaction. Cette princesse s'tait prpare 
s'apitoyer sur le sort de sa belle-fille, marie au despote excr, et
prouvait une dception  ne pouvoir la plaindre. Quant  Napolon, il
constata avec dsappointement que les souverains autrichiens ne
s'taient fait accompagner d'aucun de leurs proches. Il et aim, durant
son sjour en Saxe,  marcher environn d'un cortge d'archiducs; il
avait fait exprimer  Vienne le plaisir qu'aurait Marie-Louise  se
retrouver avec ses frres et regretta qu'on et nglig d'obtemprer 
ce voeu. Il marqua surtout quelque tonnement de ne pas voir l'hritier
prsomptif de la couronne, l'archiduc Ferdinand, et comme sa belle-mre
s'excusait de ne l'avoir point amen en allguant les seize ans du jeune
prince, sa timidit d'adolescent craintif et un peu sauvage, son
loignement pour le monde: Vous n'avez qu' me le donner pendant un an,
dit vivement l'Empereur, et vous verrez comme je vous le
dgourdirai[507].

[Note 507: Bulletin transmis de Vienne le 3 juillet par le
secrtaire d'ambassade La Blanche. Tous les chos de l'entrevue
retentissaient  Vienne.]

Le soir, il y eut par extraordinaire grand couvert chez le roi de Saxe:
pour cette fois, Napolon avait voulu laisser  ses htes le plaisir de
recevoir  leur table et de fter les souverains. Aprs le repas, servi
par les grands officiers de la couronne de Saxe, l'illustre assemble se
rendit dans les appartements de la Reine, et l, se groupant autour des
fentres ouvertes, qui donnaient sur l'Elbe, put contempler le spectacle
de Dresde illumine. Forme de pylnes et d'arcs resplendissants,
l'illumination couvrait l'esplanade situe au devant du chteau et
prolongeait sur le beau pont qui vient y aboutir une flamboyante alle.
Un peu plus loin, un pont de radeaux, tabli pour la circonstance,
offrait une dcoration non moins brillante, qui se refltait sur le
fleuve et semblait poser  la surface des eaux une autre ligne de feux,
d'un clat discret et pli. Sur les quais, sur les terrasses, la foule
se pressait pour jouir du spectacle, et de la ville entire, o les rues
illumines traaient de clairs sillons, montait un bruit de peuple en
fte[508].

[Note 508: _Gazette universelle_ d'Augsbourg, 29 mai. _Journal de
l'Empire_, 2 juin.]

Depuis l'arrive des souverains, la charmante capitale de la Saxe ne se
reconnaissait plus. D'ordinaire, l'aspect en tait calme et reposant;
dans les rues s'ouvrant sur de fraches perspectives de verdure et de
montagnes, peu de monde, point de voitures: des chaises  porteurs,
doucement balances, o se laissaient entrevoir les dames de la ville,
poudres et attifes  la mode d'autrefois: le dimanche, pour gayer ces
solitudes, des choeurs d'coliers en manteau court, chantant des
cantiques[509]. En ce lieu privilgi de la nature, embelli par l'art, 
peu prs pargn par la guerre, la vie tait oisive et molle, les moeurs
retardaient sur le sicle, Dresde avait eu pourtant cette anne mme sa
rvolution: dans la toilette d'apparat des femmes, le manteau de cour
avait remplac les paniers[510]:  cela prs, on se serait cru de
cinquante ans en arrire, et le style ancien des monuments, leur grce
vieillie, les courbes onduleuses de leurs lignes, la profusion
d'ornements en rocaille qui s'enroulaient sur leurs faades,
compltaient l'illusion. Et voici que Napolon avait choisi cette ville
pour y donner l'une de ces pompeuses reprsentations qu'il excellait 
monter, pour y jeter une invasion de magnificences, un monde d'trangers
de tout ordre, de tout rang et de tout pays.

[Note 509: _Journal de Castellane_, I, 95.]

[Note 510: _Id._]

Peu de troupes,  la vrit: nos colonnes ctoyaient Dresde sans y
entrer: l'Empereur lui avait pargn le fardeau de trop nombreux
passages: seuls, quelques dtachements de la Garde promenaient par les
rues leur air vainqueur et leur splendide tenue, fraternisant avec les
beaux grenadiers de Saxe, en habit rouge  revers jaunes. Mais le fracas
des entres, les chaises de poste roulant sur le pav et amenant
d'insignes personnages, les carrosses dors sortant pour les visites de
crmonie, l'affluence et le luxe des quipages, des costumes, des
livres, mettaient partout un tumulte et un blouissement: c'taient des
arrives  sensation se succdant  toute heure, le comte de Metternich
prenant les devants sur ses matres, le prince de Hatzfeldt se
prsentant comme envoy extraordinaire de Prusse et sollicitant pour le
Roi la permission de venir, le duc de Bassano prenant possession de
l'htel Salmour avec sa chancellerie, le prince de Neufchtel
tablissant au palais Brhl les bureaux de la Grande Arme: sur les pas
de ces puissants, une irruption de suivants, de commis, de solliciteurs,
encombrant les antichambres, campant sur les escaliers: Dresde en proie
 une cohue affaire et brillante: un grand gouvernement et trois ou
quatre cours s'installant, s'entassant dans la calme cit.

Que de bruit, d'agitation, de mouvement! Partout des apprts de fte:
dans les rues, sur les places, des dcorations s'levant  la hte: six
cents ouvriers appropriant la salle de l'Opra italien  une
reprsentation de gala; et dominant le bruit de ces prparatifs,
dominant le bourdonnement des foules, retentissant  toute heure, la
voix du canon; cent coups pour l'arrive de Leurs Majests
Autrichiennes, cent coups au commencement du _Te Deum_ et encore trois
salves de douze coups pour marquer les diffrentes phases de la
crmonie, pendant que les gardes saxonnes, ranges autour de l'glise,
excutaient des feux de mousqueterie. Enfivr par ce fracas, par
l'clat et la diversit des spectacles, le peuple emplissait les rues,
se dplaait par brusques oscillations, suivant qu'un objet nouveau
attirait ou dtournait son attention. Il s'amassait aux abords des
palais, ds qu'un mouvement dans les cours, un signe quelconque semblait
annoncer la sortie ou la rentre d'un cortge et promettre la vue des
grands de ce monde. Parfois cette attente n'tait pas due: par les
grilles ouvertes de la Rsidence, une lgante calche sortait, prcde
de piqueurs, enveloppe de gardes; elle menait  la promenade les deux
impratrices, les deux Marie-Louise, la belle-fille et la belle-mre,
affectant un touchant accord: la premire panouie et radieuse, la
seconde gracieuse et frle, dissimulant sous un costume hongrois,  plis
bouffants et pais brandebourgs, la maigreur de sa taille et son buste
maci. La foule regardait passer avec ravissement ces souriantes
visions, sans que sa curiosit en ft pleinement satisfaite. On
cherchait des yeux, on dsirait voir l'tre extraordinaire qui tait
l'me de tous ces mouvements. Mais l'Empereur jusqu' prsent ne se
montrait gure en public; comme s'il et voulu laisser  la runion un
caractre d'intimit presque familiale, il vivait avec ses htes ou se
tenait enferm dans ses appartements: on le disait absorb par un labeur
incessant, en train de prparer avec ses ministres et ses allis les
destines de l'Europe: Sa Majest, crivait une correspondance de
Dresde, parat extrmement occupe[511].

[Note 511: Passage cit par le _Journal de l'Empire_, n du 31 mai.]

En effet, Napolon s'tait remis tout de suite  sa besogne de souverain
et de gnralissime. Affermissant la Grande Arme sur la Vistule,
pressant l'arrive des effectifs retardataires, il travaillait surtout 
organiser l'arme de seconde ligne, celle qui devait garder l'Allemagne
et fournir des renforts  l'invasion; il dterminait le nombre, la
composition, l'emplacement des corps. En mme temps, il stimulait son
ministre des relations extrieures  surveiller le fonctionnement de nos
alliances,  conclure celles qui n'taient pas encore formes, 
regagner le temps perdu auprs de la Sude et de la Turquie. Ds que
Berthier l'avait quitt, aprs lui avoir demand des centaines de
signatures, le duc de Bassano se prsentait et lui apportait des lettres
d'ambassadeurs, des rapports diplomatiques, des bulletins de
renseignements arrivs de toutes les parties de l'Europe.

Une de ces pices attira l'attention de l'Empereur et le contraria. Par
lettre en date du 11 mai, Kourakine renouvelait en termes pressants sa
demande de passeports et n'admettait point que le gouvernement franais
se ft soustrait, par un dpart impromptu, au devoir de lui
rpondre[512]. Napolon ne jugeait nullement le moment venu d'acquiescer
 sa requte. Afin de tromper l'impatience du vieux prince, il se borne
 lui faire expdier des passeports pour quelques membres de sa maison
et pour ses enfants naturels, non pour lui-mme. Puis, un peu mu de
ces instances perscutrices, il se retourne vers Alexandre et essaye
encore une fois de parlementer, dans sa proccupation constante
d'endormir et d'immobiliser la Russie. Tel avait t, on ne l'a pas
oubli, l'objet de la mission confie  Narbonne.  l'heure qu'il est,
cet aide de camp doit tre arriv  Wilna, mais il n'a pas encore donn
de ses nouvelles. On ignore s'il a t reu par l'empereur Alexandre,
s'il a russi  faire renatre dans l'esprit de ce prince un fallacieux
espoir de paix. Pour le cas o cette dmarche ne suffirait point,
Napolon se dcide  la doubler par une autre: c'est la quatrime qu'il
tente dans le mme but depuis le commencement de l'anne. Aprs avoir
employ d'abord Lauriston, c'est--dire son ambassadeur en titre, aprs
avoir eu recours ensuite  Tchernitchef, en troisime lieu  Narbonne,
il revient  Lauriston,  la voie ordinaire et officielle.

[Note 512: Archives des affaires trangres, Russie, 154.]

Le 20 mai, un courrier part de Dresde  destination de Ptersbourg, avec
une longue dpche pour l'ambassadeur. Au reu de ce message, M. de
Lauriston demandera  l'office russe des affaires trangres les moyens
de se rendre au quartier gnral du Tsar, pour lequel il se dira porteur
de communications graves et urgentes. Si ce recours direct au souverain,
qui est presque de droit pour un ambassadeur, ne lui est pas accord, il
prendra acte du refus et attendra de nouvelles directions. Si sa demande
est accueillie, il partira sur-le-champ pour Wilna et y entamera un
dernier semblant de ngociation. Le terrain sur lequel il doit se placer
lui est soigneusement indiqu.  cet instant, Napolon ne peut plus
feindre d'ignorer l'ultimatum blessant d'Alexandre, vu le temps coul
depuis l'envoi de cette pice. Il affecte seulement de croire que les
prtentions de la Russie lui ont t inexactement transmises, que
Kourakine a dnatur la pense de sa cour en lui donnant une forme
comminatoire, qu'il a t au del de ses instructions en demandant ses
passeports; ce sont les bvues de cet ambassadeur honnte homme, mais
trop born[513], qui ont cr un dangereux malentendu. Lauriston devra
demander des explications, sans insister pour qu'elles soient trop
nettes: il dira surtout qu'un accommodement reste possible, que tout
peut s'arranger encore, pourvu qu'on y mette un peu de bonne volont; en
consquence, la Russie doit s'abstenir de tout acte irrvocable et
prcipit. Par cette manoeuvre de la dernire heure, Napolon gagnerait
plus srement quelques semaines, le temps d'atteindre l'poque o les
progrs de la vgtation dans le Nord lui donneraient licence d'entrer
en campagne, le temps aussi d'organiser et de prsider sa cour de
souverains.

[Note 513: Paroles de Napolon dans ses entretiens ultrieurs avec
Balachof, cites par Tatistchef, 595.]



II

Il avait rgl sa vie  Dresde suivant un mode pompeux et strict. Le
matin,  neuf heures, il tenait d'ordinaire un lever; les princes
allemands y faisaient assidment acte de prsence et venaient  l'ordre.
L'Empereur passait ensuite chez l'Impratrice et assistait  la
Toilette. On sait quelle place occupait dans les usages des cours cette
reprsentation fastueuse, o la souveraine, entoure de ses femmes qui
achevaient de la parer, admettait en sa prsence quelques privilgis.
Aprs le lever de l'Empereur, la toilette de Marie-Louise offrait
l'occasion d'une seconde assemble. L'impratrice d'Autriche y venait
souvent, et la vue des merveilleux atours prpars pour sa belle-fille,
des crins ouverts, des coffrets dbordant de diamants et de perles,
excitait sa jalousie. Admirant ces trsors, elle souffrait de n'en pas
avoir de pareils, rduite qu'elle tait par le malheur des temps  une
pnible conomie. Marie-Louise, ds qu'un objet paraissait plaire
particulirement  sa belle-mre, se htait de le lui offrir, et l'autre
impratrice acceptait ces cadeaux avec un mlange de satisfaction et de
dpit, ravie de les possder, humilie de les recevoir[514].  deux pas
de l, Napolon causait avec la reine de Westphalie, avec les princes;
c'tait l'un des moments de la journe o il parlait et laissait parler
avec le plus d'abandon. Dans le fond de la salle, les courtisans
commentaient  voix basse ses moindres propos et en tiraient de grandes
consquences: ils se livraient  de discrets pronostics sur les
vnements  venir et signalaient les fortunes naissantes.

[Note 514: _Mmoires de Mme Durand_, 140. Cf. la lettre du duc de
Bassano  Otto en date du 27 mai 1812.]

Dans l'aprs-midi, Napolon rendait visite tous les deux ou trois jours
 son beau-pre et lui consacrait quelques instants. Lui parti, tandis
que les impratrices visitaient ensemble les muses de Dresde et les
sites ravissants du voisinage, l'empereur Franois, dpays et
dsoeuvr, atteignait difficilement la fin de la journe. Les
occupations d'tat le tentaient peu: la politique lui avait sembl de
tout temps une source de dgots; c'tait lui qui disait nagure  son
ministre Cobenzl: Lorsque je vous vois entrer dans mon cabinet, la
pense des affaires dont vous allez m'entretenir me serre le coeur.
D'autre part, il n'avait pas  Dresde ses familiers ordinaires, les
favoris de bas tage dont les plaisanteries paisses le rjouissaient et
qui s'ingniaient  lui trouver des distractions, des passe-temps, 
flatter les caprices de son imagination purile. Il ne pouvait, comme 
Vienne, employer de longues heures  imprimer soigneusement des cachets
sur une cire de choix ou  faire la cuisine[515]. Cherchant des objets
de curiosit et d'intrt  sa porte, il sortait  pied, flnait par
les rues, paterne et bienveillant avec la foule qui le saluait
dvotement: on le voyait tromper son ennui par de longues stations dans
les boutiques, faire bourgeoisement des emplettes[516].

[Note 515: Feuille de renseignements transmise par Otto le 22
dcembre 1811: On raconte qu' Schlosshof (rsidence impriale en
Hongrie) l'Empereur costum en cuisinier tait occup avec Stift (son
mdecin)  faire du sucre d'rable, quand la dputation officielle de la
Dite vint engager Sa Majest  se rendre  Presbourg.]

[Note 516: _Mmoires de Mme Durand_, 140.]

Le soir, les souverains se retrouvaient pour le dner, qui avait lieu de
fondation chez l'empereur des Franais. On se runissait  l'avance dans
ses appartements. L, s'il faut en croire une tradition, dans sa manire
d'oprer son entre et de se faire annoncer, Napolon affectait une
simplicit grandiose qui l'isolait de toutes les puissances accourues 
sa voix et l'levait au-dessus d'elles. Ses invits taient annoncs par
leurs titres et qualits: c'taient d'abord des Excellences et des
Altesses sans nombre, Altesses de tout parage et de toute provenance,
anciennes ou rcentes, Royales ou Srnissimes,--puis les Majests:
Leurs Majests le roi et la reine de Saxe, Leurs Majests Impriales et
Royales Apostoliques, Sa Majest l'impratrice des Franais, reine
d'Italie. Lorsque toutes ces appellations sonores avaient retenti 
travers les salons, l'auguste assemble se trouvait au complet et le
matre pouvait venir. Alors, aprs un lger intervalle de temps, la
porte s'ouvrait de nouveau  deux battants, et l'huissier disait
simplement: L'Empereur.

Il entrait gravement, le front panoui ou soucieux suivant les jours,
saluait  la ronde, distribuait quelques paroles, et l'on se formait en
cortge pour aller  table. Un officier de sa maison, dont l'appartement
donnait sur la galerie o passaient les souverains, vit plusieurs fois
le dfil et le dcrit ainsi: Napolon, son chapeau sur la tte,
marchait le premier;  quelques pas derrire lui s'avanait l'empereur
d'Autriche, donnant le bras  sa fille, l'impratrice Marie-Louise, ce
qui pourrait expliquer pourquoi ce monarque avait la tte nue; les
autres rois et princes qui faisaient partie de ce cortge, au milieu
duquel se trouvaient aussi la reine et les princesses de Saxe, suivaient
les deux empereurs chapeau bas[517]. Seule, l'impratrice d'Autriche
manquait  cette figuration; allguant sa faible sant, elle se faisait
d'ordinaire conduire directement  la salle du repas dans un fauteuil
roulant, et cette manire d'chapper au crmonial napolonien semblait
une protestation.

[Note 517: Lieutenant-colonel BAUDUS, _tudes sur Napolon_, 338.]

 table, les convives taient peu nombreux: en dehors des souverains,
quelques princes de la Confdration, quelques grands dignitaires
franais, invits  tour de rle. Le service tait magnifiquement rgl,
correct et rapide, la chre exquise[518]; sur la table, une
efflorescence de cristaux, de hautes pices d'orfvrerie d'un travail
rare, une architecture d'argent et de vermeil, le merveilleux service
dont la ville de Paris avait fait cadeau  Marie-Louise lors de ses
noces. L'empereur Napolon, servi par ses pages, prsidait au repas avec
amnit.  cette heure, ses traits se dridaient toujours: il devenait
expansif et causeur, se trouvant bien avec ses htes et savourant le
bonheur de vivre en famille avec la maison d'Autriche. Par ce contact,
il pensait se rattacher plus troitement aux dynasties lgitimes et
s'assimiler aux Bourbons,  la ligne de rois avec laquelle il se
dcouvrait maintenant des liens inattendus. C'est  Dresde, dit-on,
qu'voquant un jour les souvenirs de la Rvolution, il dclara que les
choses eussent pris un autre cours si _son pauvre oncle_ avait montr
plus de fermet. Le pauvre oncle, c'tait Louis XVI: Napolon tait
devenu son petit-neveu par alliance en pousant Marie-Louise et
s'honorait volontiers de cette parent rtrospective.

[Note 518: Bulletin de Vienne transmis le 3 juillet par La
Blanche.]

Aprs le dner, il y avait d'ordinaire grande rception. Les portes de
la Rsidence s'ouvraient aux personnes prsentes  la cour,  celles
qui composaient le service des souverains; elles arrivaient  la file,
emplissaient les appartements d'honneur, et l, dans les hautes salles
d'une ornementation massive, sous les plafonds aux peintures
allgoriques, sous les ors brunis par le temps, sous les constellations
de lustres, c'tait un rassemblement de toutes les grandeurs actuelles,
une tincelante diversit de costumes et d'uniformes, un luxe inou de
bijoux et de parures. Dans la galerie principale, des tables de jeu
taient dresses pour les souverains: ils s'y asseyaient tour  tour et
jouaient avec gravit, procdant  cet amusement d'apparat comme  une
fonction de leur rang. Autour d'eux, le cercle se formait: les
assistants se tenaient en attitude respectueuse, droits sur leurs pieds,
harasss bientt par la longueur de ces solennelles parades[519].

[Note 519: _Mmoires de Senft_, 169. Cf. BAUSSET, II, 60.]

On causait peu: on s'observait beaucoup. Les dames qui avaient
accompagn l'impratrice d'Autriche contemplaient avec curiosit nos
Franaises, examinaient leur maintien, notaient les dtails de leur
toilette, jalousaient l'lgance et la somptuosit de leur mise, car
Napolon voulait que les femmes de sa cour portassent sur elles en robes
de brocart lam d'or et d'argent, en corsages cuirasss de pierreries,
en multiples rangs de perles, en diadmes aux feux scintillants, les
richesses dont il comblait leurs maris: auprs d'elles, les nobles
Viennoises se jugeaient pauvrement vtues et se comparaient  des
Cendrillons[520]. Parfois, un mot murmur  mi-voix, une rflexion
aigre marquait leur dpit. Ce n'tait pourtant pas que les Franaises
fissent sentir leur avantage par aucune arrogance. Le personnel de cour
amen par Napolon se montrait d'une politesse grave, correct dans sa
tenue, mesur dans son langage; on le sentait styl et dress de main de
matre. Ce n'tait plus la grce pimpante de l'ancien rgime, cette
lgret aimable o se mlait souvent un peu de fatuit et de
suffisance. Napolon n'admettait pas qu'aucune vivacit d'allures
dranget l'uniformit majestueuse de ses entours et rompt
l'alignement.

[Note 520: Bulletin transmis le 6 juillet, de Vienne.]

Les seigneurs allemands imitaient cette rserve: les princes eux-mmes
cherchaient  se confondre dans la foule,  n'tre plus que courtisans.
Quelques personnages pourtant attiraient l'attention. Le grand-duc de
Wurtzbourg, honor par l'Empereur d'une amiti particulire, se faisait
remarquer par ses assiduits auprs de la duchesse de Montebello; le
bruit avait couru qu'il ne croirait pas droger en pousant cette
charmante Franaise. Le baron de Senft affichait bruyamment son zle
napolonien, et sa femme forait encore la note, avec un dlirant
enthousiasme. Cette dame s'tait rendue clbre par ses manques de tact.
Ayant habit Paris, o son mari avait t longtemps ministre de Saxe,
elle s'y tait prise d'un got exclusif pour nos moeurs, notre esprit,
nos modes, et depuis son retour exasprait les Allemands en tablissant
 tout propos des comparaisons  leur dsavantage. En acceptant le
portefeuille des affaires trangres, le baron avait mis pour condition
que le Roi pardonnerait  son pouse les propos souvent trs peu
mesurs qu'elle tait en possession de se permettre[521]. Mme de Senft
abusait largement de cette espce d'absolution anticipe[522].
Aujourd'hui, d'ailleurs, mari et femme semblaient d'accord pour
multiplier les formes de l'adulation et les varier  l'infini: ils en
inventaient de puriles. On racontait qu'ils avaient dress leur petite
fille, une enfant de huit ans,  embrasser avec rage le portrait de
l'Empereur, en s'criant: Je l'aime tant[523]! C'tait ce que
Napolon, coeur par tant de platitude, appelait depuis longtemps la
nigauderie allemande.

[Note 521: Bourgoing  Champagny, 11 aot 1810.]

[Note 522: Bourgoing  Champagny, 11 aot 1810.]

[Note 523: _Journal de Castellane_, I, 94.]

Ses ministres, ses grands officiers taient eux-mmes accabls
d'hommages, proportionns au degr de faveur o on les supposait auprs
du matre. Le duc de Bassano avait autour de lui une vritable cour:
c'tait  qui vanterait sa supriorit d'esprit, son inaltrable bonne
grce, et de fait ce ministre, naturellement aimable, s'attachait 
plaire quand il n'et eu qu' paratre pour obtenir tous les suffrages.
Caulaincourt, duc de Vicence, fixait les regards par sa haute taille, sa
belle prestance, son extrieur sympathique et ouvert: on lui tmoignait
toutefois plus de considration que d'empressement. Son opposition  la
guerre tait connue, et cet homme intrpide, qui ne craignait pas de
contredire le matre du monde, tait considr comme un phnomne rare,
curieux, un peu inquitant,  regarder de loin. Cependant, comme il
causait un soir dans l'embrasure d'une fentre avec le duc d'Istrie,
l'empereur d'Autriche s'approcha de lui et, sur un ton d'amicale
remontrance, se prit  lui expliquer que l'empereur Alexandre voulait
certainement la guerre, puisqu'il avait dclin la mdiation
autrichienne[524].

[Note 524: _Documents indits_.]

Mais soudain le murmure discret des conversations se taisait: Napolon
s'tait lev et commenait sa tourne.  son approche, une attente
anxieuse, un mlange indfinissable de curiosit et de terreur faisait
battre prcipitamment les coeurs et s'emparait surtout des femmes. Leurs
nerfs vibraient affols: leur motion se traduisait par des signes
physiques. Les hommes placs derrire elles voyaient leurs paules nues
s'empourprer toutes  la fois et cette ligne de blancheurs subitement
rougir.

Avec ce dandinement voulu qui lui servait  modrer l'imptuosit de sa
dmarche, Napolon passait devant les groupes, s'arrtant  et l,
distribuant le blme ou l'loge, traitant chacun suivant ses mrites. Un
soir, aprs une conversation qu'il eut avec Catherine de Westphalie, on
vit la pauvre reine s'loigner les yeux rougis de larmes: l'Empereur lui
avait dit  l'adresse de Jrme des paroles dures, reprochant  ce roi
commandant de corps des ngligences dans le service[525]. Aux
personnages autrichiens dont les passions antifranaises semblaient
irrductibles, il ne mnagea point les traits acrs, les reparties
cinglantes. Mais qu'il excellait  sduire et  enchanter ceux dont les
tendances amies ou les hsitations lui avaient t signales et dont il
voulait achever la conqute! Comme le feu de son regard s'teignait
soudain! Comme sa voix caressait et prenait un charme enjleur! Avec
quel art il savait trouver le mot juste, pntrant, flatteur, qui lui
attachait une me par les liens de la vanit comble! Quand on lui
prsenta la comtesse Lazanska, qui avait dirig l'ducation de
Marie-Louise, il la remercia de lui avoir form une pouse aussi
accomplie. Avec les militaires autrichiens, il eut des faons de
camaraderie, des gestes d'une brusquerie amicale qui les ravirent: Il
m'a frapp sur l'paule, disait le gnral Klenau, perdu de joie et de
reconnaissance[526].

[Note 525: Voy. la conversation dans le _Journal de la reine
Catherine_, publi par DU CASSE, _Revue historique_, XXXVI, 330-332.]

[Note 526: Bulletin transmis le 3 juillet, de Vienne.]

Aprs avoir fait le tour du cercle, Napolon s'emparait de son beau-pre
et l'emmenait au fond de la galerie. L, tandis que l'assemble se
tenait  distance, tandis que la rception se prolongeait en sa
splendeur morne, aux sons d'une musique grle que dirigeait le maestro
Par, lui, parleur infatigable, arpentait en causant la largeur de la
pice, recommenait vingt fois le mme tour, entranant dans sa marche,
dominant et crasant de sa supriorit celui qu'il avait appel jadis,
dans un jour de colre, le chtif Franois[527].

[Note 527: _Correspond._, 15500.]

D'abord, sa verve, sa fougue, ses brusques et triviales saillies,
avaient tourdi et glac Franois. Peu  peu,  force de soins et
d'apparente rondeur, Napolon arrivait  dissiper ce malaise. Abordant
dans la conversation tous les sujets, traitant de politique extrieure
et intrieure, il affectait de conseiller tout  la fois et de consulter
son beau-pre, de l'initier  ses plus intimes desseins, de tomber
d'accord avec lui sur des points importants, mystrieux, et de mettre
entre eux un secret. Et le monarque autrichien savait quelque gr au
grand homme de confidences qui le relevaient  ses propres yeux et
l'amenaient  moins douter de lui-mme: Nous sommes convenus, disait-il
tout fier aprs ces causeries, de plusieurs choses dont Metternich
lui-mme n'a aucune connaissance[528]. Sans renoncer  ses doutes, 
ses arrire-penses, il rpondait  son terrible gendre sur un ton moins
gn, avec une sorte d'expansion qui crait entre eux l'apparence d'une
intimit vraie.

[Note 528: Bulletin transmis le 18 juillet, de Vienne.]

L'impratrice d'Autriche se roidirait-elle davantage contre la
sduction? Depuis son arrive, elle n'avait pas dmenti sa rputation de
princesse intelligente et ambitieuse, de gots plus relevs que son mari
et d'esprit plus affin. Passionne d'art et de littrature, elle en
parlait avec agrment, plaait volontiers son mot sur les gros ouvrages
de mtaphysique qui se publiaient en Allemagne, sans ngliger la
politique. Petite, assez jolie, constamment malade, mais soutenue par
ses nerfs, elle s'intressait  tout, se mlait  tout, avec une
activit dont on ne l'et pas crue capable.  la voir, il semblait que
la moindre occupation dt l'puiser: ds qu'un objet excitait sa passion
ou seulement sa curiosit, elle devenait infatigable[529]. L'an pass,
elle avait dj visit Dresde, en se rendant aux eaux de Carlsbad, et
s'y tait attir de nombreuses sympathies. Dans la brillante assemble
d'aujourd'hui, elle faisait renatre les mmes sentiments de respectueux
intrt. On admirait ses connaissances varies, son enjouement; on lui
savait gr de se montrer aimable malgr ses maux: on la plaignait de
toujours souffrir, et lorsqu'au cours d'une conversation o elle
discutait avec feu ou s'abandonnait  une fbrile gaiet, une toux sche
brisait subitement sa voix, chacun s'attendrissait sur son sort et
craignait de la perdre[530]. L'empereur Franois l'aimait beaucoup et
l'coutait parfois, tout en la craignant un peu, car il trouvait que sa
femme avait trop d'esprit pour lui[531]. En somme, c'tait une
puissance que cette mignonne impratrice, une puissance qu'il importait
 Napolon de se concilier ou au moins de dsarmer. D'ailleurs, les
rsistances et les prventions qu'il sentait de ce ct le piquaient au
jeu: il s'tait jur de les vaincre: c'tait pour lui affaire de
politique et surtout d'amour-propre.

[Note 529: Notre reprsentant  Dresde citait d'elle le trait
suivant,  propos d'une visite qu'elle avait faite au muse dans son
fauteuil roulant: Au bout de quelque temps, elle s'est leve avec une
sorte de vivacit et a parcouru  pied prs des deux cts de la
galerie, examinant avec soin les principaux chefs-d'oeuvre qu'elle
renferme, sans paratre fatigue ni d'tre debout, ni d'entendre les
longues explications que lui donnait le verbeux vieillard qui prside 
la galerie. Bourgoing  Maret, 12 juillet 1811.]

[Note 530: Voy. la correspondance d'Otto et de Bourgoing, 1810 et
1811.]

[Note 531: Otto  Maret, 20 octobre 1811.]

Il eut pour Marie-Louise d'Este des attentions en dehors de son
caractre, des soins obstins, une recherche de prvenances. Lorsqu'elle
consentait  accepter sa main pour aller  table, il s'effaait devant
elle et donnait quelquefois en ces circonstances le pas  l'empereur
Franois. Assis  ses cts, on le voyait rapprocher son fauteuil pour
l'entretenir de plus prs. Il semblait prendre plaisir  sa prsence et
 sa conversation, cherchait les occasions de la rencontrer, se plaait
sur son passage, et parfois le chteau de Dresde offrait ce curieux
spectacle: la chaise  porteurs dans laquelle l'Impratrice se faisait
voiturer  travers l'interminable palais, arrte au dtour d'une
galerie; elle-mme accoude au rebord de la portire, et devant elle
l'Empereur, s'appuyant sur une canne  la manire de l'autre sicle,
arrondissant ses gestes et s'ingniant  trouver des mots aimables,
imitant les faons des hommes de Versailles qu'il avait appels  sa
cour, et faisant, selon sa propre expression, le petit Narbonne[532].

[Note 532: Abb DE PRADT, _Histoire de l'ambassade dans le
grand-duch de Varsovie_, p. 57.]

Il en fut pour ses frais d'amabilit auprs de l'Impratrice et manqua
cette conqute. Trop d'amers souvenirs cartaient de lui
Marie-Louise-Batrice pour qu'elle renont de coeur aux hostilits et
se rendt. Fille de la maison d'Este, pouvait-elle oublier sa parent
dtrne et son pays natal, cette douce Italie o il lui prenait envie
parfois de retourner et de chercher la sant, passe aux mains de
l'usurpateur? En Autriche, elle avait connu pendant la campagne de 1809
toutes les misres et toutes les humiliations de la dfaite, la fuite
prcipite, l'exil dans une ville de province, et ces disgrces avaient
ajout aux blessures de son me vindicative et ardente. Puis, s'tant
entoure  Vienne de nos ennemis notoires, elle tenait  honneur de ne
point renier ses affections.  Dresde, se pliant aux ncessits et aux
convenances de la situation, elle ne dpassa jamais cette limite. Aux
avances de l'Empereur, elle rpondit quelquefois par des mots d'une
dignit un peu haute, par des mouvements d'impatience  peine
perceptibles qui passrent pour des traits d'hrosme. Aprs l'entrevue,
il fut impossible de lui surprendre une parole impliquant adhsion au
systme franais: quand on lui parlait politique, elle rpondait
littrature[533].

[Note 533: Otto  Maret, 5 juin 1812.]

Cette sourde rvolte n'apparaissait qu'aux yeux exercs  dmler, sous
le masque impassible que la vie de cour impose aux visages, les moindres
nuances du sentiment. Aux autres, l'intimit entre les deux familles
souveraines paraissait parfaitement tablie. Les ministres respectifs ne
manquaient d'ailleurs aucune occasion de la proclamer. Le duc de Bassano
et le comte de Metternich faisaient savoir simultanment  Vienne que
leurs matres avaient appris  se connatre, par consquent  s'estimer
et  s'apprcier; que leur confiance rciproque ne laissait rien 
dsirer[534]. Les journaux enregistraient cet accord et en relevaient
avec attendrissement les symptmes. Lorsque les deux cours runies se
montrrent enfin au public et parurent au thtre, une feuille fort
rpandue clbra le spectacle auguste et touchant qu'offrait la
runion de tant de ttes couronnes ne formant qu'une seule
famille[535].

[Note 534: Maret  Otto, 27 mai; Metternich au mme, 23 mai.
Archives des affaires trangres.]

[Note 535: _Journal de l'Empire_, n du 7 juin.]

En cette occasion, le parterre de rois se retrouva au complet, tel qu'il
avait figur  Erfurt, avec cette diffrence que le couple autrichien se
partageait la place d'Alexandre. Derrire l'orchestre, une range de
fauteuils avait t dispose pour les souverains. Les deux impratrices
taient places au centre, l'empereur Napolon  la droite de
Marie-Louise d'Este, Franois Ier  la gauche de sa fille: sur les
cts, les rois et les princes, chelonns d'aprs l'ordre des
prsances: derrire eux, sur des banquettes, les dames du palais. Les
autres dames de la cour et de la ville, accompagnes des dignitaires,
chambellans et officiers, occupaient les premires loges, et leurs
claires toilettes, se dtachant sur un fond brillant d'uniformes,
ajoutaient  l'lgance et  la splendeur du tableau. Le 20, il y eut
reprsentation de gala, o six mille personnes avaient t convies. On
donna quelques scnes de l'opra  la mode, le _Sargines_ de Par, dont
la vogue survivrait  la fortune du conqurant. La reprsentation, qui
devait s'achever par une cantate en l'honneur de Napolon, dbuta par
une sorte d'apothose: la pice principale figurait le soleil, un soleil
d'opra, qui se mit  fulgurer et  tournoyer au fond du thtre,
accompagn de cette inscription: _Moins grand et moins beau que
lui._--Il faut que ces gens-l me croient bien bte, dit Napolon en
haussant les paules, cependant que l'empereur d'Autriche, d'un
hochement de tte bnin, approuvait l'allgorie et s'associait 
l'intention[536].

[Note 536: _Documents indits_. Cf. le _Journal de Castellane_, I,
94-95.]



III

Un dernier visiteur venait de s'annoncer: le roi de Prusse, inform que
l'Empereur le verrait volontiers, approchait de Dresde. Il arrivait en
mdiocre appareil, suivi de gens tristes, graves, compasss, d'autant
plus formalistes qu'ils sentaient l'infriorit de leur position,
extrmement ennuyeux, crivait la reine de Westphalie, et fous
d'tiquette[537].  la frontire, on avertit officieusement
Frdric-Guillaume de renoncer, pour son entre,  un traitement
d'galit avec Leurs Majests Franaises et Autrichiennes: une
hirarchie s'tablissait entre les souverains, et Frdric-Guillaume
n'tait que roi[538]. L'accueil qu'il reut de la population lui adoucit
cette amertume; elle lui fit une ovation discrte[539]. Dans cette
lamentable Prusse, tombe si bas, mais o couvait une flamme ardente de
patriotisme et de haine, beaucoup d'Allemands commenaient  distinguer
l'espoir et l'avenir de leur patrie.

[Note 537: _Journal de la Reine, Revue historique_, XXXVI, 334.]

[Note 538: _Mmoires de Senft_, 170.]

[Note 539: Serra, ministre de France en Saxe,  Maret, 8 juin 1812.
Serra avait remplac Bourgoing, mort en 1811.]

Depuis longtemps, Napolon n'avait pas d'expressions assez mprisantes
pour caractriser la cour de Prusse. Il la citait comme un type de
duplicit et d'ineptie. Quant au Roi, il le comparait  un sous-officier
ponctuel et born: le grand guerrier reprochait  Frdric-Guillaume sa
manie militaire, son got pour les minuties du mtier, cette passion du
dtail aux dpens de l'ensemble qui est un signe d'inintelligence: il
l'appelait, lorsqu'il parlait de lui, un sergent instructeur, une
bte[540]. Toutefois, ayant intrt  consoler un peu la Prusse et 
obtenir d'elle plus qu'un concours uniquement dict par la peur, il se
violenta pour bien recevoir le Roi, lui fit visite le premier, lui
accorda une demi-heure, et l'entrevue se passa convenablement.

[Note 540: _Documents indits_.]

Le prince royal tant arriv le lendemain, Napolon sut gr  son pre
de le lui prsenter et y vit une marque de dfrence. Le jeune prince
passait pour ennemi du _Tugendbund_ et hostile  toute agitation
rvolutionnaire: c'tait une note favorable  son actif. Napolon
l'accueillit avec affabilit, parut satisfait de lui, et le duc de
Bassano, dans une dpche officielle, dcerna au _Kronprinz_ un brevet
de bonne tenue: Ce prince, dit-il, qui pour la premire fois est entr
dans le monde, s'y conduit avec prudence et avec grce[541].

[Note 541: Otto  Maret, 27 mai.]

La prsence des Prussiens ne changea rien  la vie que l'on menait 
Dresde: c'taient toujours mmes occupations, mmes plaisirs  heure
fixe. Le 24, comme distraction extraordinaire, il y avait eu concert au
thtre du palais, avec nouvelle cantate.  Erfurt, o Napolon tait
chez lui et avait tout rgl suivant ses gots, il avait donn le pas 
la tragdie et l'avait impose quinze soirs de suite  ses htes. 
Dresde, conformment aux prfrences et aux habitudes de la cour
saxonne, la musique tenait le premier rang: la _chapelle_ du Roi
figurait aux rceptions et aux spectacles profanes comme  la Messe
solennelle du dimanche[542]: une musique grave, presque religieuse,
accompagnait en sourdine tous les mouvements des cours et le droulement
des crmonies.

[Note 542: _Journal de Castellane_, fragments indits.]

Sous ces apparences dcentes et dignes, sous les politesses d'apparat
qui s'changeaient entre les souverains, sous les tmoignages de
courtoisie que se rendaient leurs ministres, un fait brutal et
saisissant perait de plus en plus: c'tait un progrs continu dans la
servilit, un concours de bassesses, un empressement plus marqu 
s'incliner devant celui en qui les rois sentaient leur matre. On
cherche maintenant  lire dans ses yeux un dsir, une volont, pour s'y
conformer aussitt: chaque voeu qu'il exprime fait loi. Il n'a qu'
parler pour que la Prusse ouvre  nos troupes ses dernires places,
Pillau et Spandau, pour que l'Autriche promette l'abandon plus complet
de ses ressources. Les ministres auxquels ces exigences sont poliment
signifies ngocient pour la forme, rsolus d'avance  obir: il semble
que d'un tacite accord les souverains reconnaissent dsormais au-dessus
d'eux une autorit suprme, une dignit lgalement reconstitue, et
Napolon est vraiment en ces jours empereur d'Europe. C'est lui
l'hritier de Rome et de Charlemagne, l'empereur romain de nation
franaise, pour faire suite aux Csars de race germanique; mais la
prminence souvent honorifique de l'ancien empire s'est transforme
dans ses mains en une crasante ralit. Et plus l'entrevue se prolonge,
plus cette ralit ressort, se dgage, apparat et resplendit. Certes,
nous savons que cette magique rsurrection n'est qu'un miracle passager
du gnie, faisant violence aux lois de l'humanit et de l'histoire.
Dj, l'excs de la grandeur impriale en a prpar la chute. Les
dsastres sont proches; ils psent sur l'avenir. Nanmoins, qu'il nous
soit permis un instant de borner nos regards au prsent. Avant d'aller
plus loin, arrtons-nous sur cette cime et jouissons du spectacle. Car
c'est un pre et merveilleux plaisir que de voir ces empereurs et ces
rois levs  dtester la France, ces reprsentants des dynasties qui
l'ont  travers les sicles jalouse et hae, ces monarques fils et
petit-fils d'ennemis, ces descendants de Frdric et ces successeurs des
Ferdinand et des Lopold, s'abattant devant l'homme qui portait si haut
la gloire et les destins de notre race, et lui les tenant sous son pied,
humilis, prosterns, anantis, le front dans la poussire.

 terre, ils se disputaient encore les lambeaux d'un pouvoir qu'il leur
laissait par grce: ils prolongeaient leurs rivalits, leurs
comptitions, se dnonaient mutuellement, et chacun s'efforait de
tirer  soi quelque avantage aux dpens des autres. L'Autriche et la
Saxe prirent Napolon pour arbitre dans une querelle de frontires: il
pronona sur le litige et se fit juge des rois. Puis, c'taient
d'humbles suppliques, des recours  sa munificence, des demandes
d'argent. En cette matire, Napolon eut la main facile; il avana un
million de plus  la Saxe, accorda  la Prusse quelques licences
commerciales pour qu'elle se ft un peu d'argent, prit provisoirement 
son compte la solde du contingent autrichien: aux rois qu'il avait
ruins, il ne refusa pas ces aumnes.  leurs ministres,  leur suite,
il distribua des diamants, des portraits enrichis de pierreries, des
botes d'or et d'mail que la plupart des destinataires se htrent de
convertir en espces sonnantes: trois semaines durant, sur la foule
agenouille des courtisans, sur la plbe des princes, il laissa tomber
ses largesses.

Dans les derniers temps de son sjour, il s'offrit plus complaisamment 
la curiosit publique. Il traversa Dresde pour visiter l'un des muses
qui font l'ornement de cette capitale. Le 25, une battue de sangliers
ayant t organise dans le domaine royal de Moritzbourg, les souverains
s'y rendirent en voiture dcouverte, et Napolon attira seul
l'attention, bien qu'il ft en habit de chasse trs simple[543]--il
avait dcid que ses habits de chasse dureraient deux ans.--Un autre
jour, il sortit du palais  cheval, avec une suite brillante, passa sur
la rive droite de l'Elbe et fit le tour de Dresde par le dehors, par les
hauteurs qui ceignent et dominent la ville.

[Note 543: _Journal de l'Empire_, 7 juin.]

Il allait au pas, prcdant son tat-major aux resplendissantes
broderies, seul et bien en vue, sur son cheval blanc  housse carlate
charge d'or, et sa silhouette caractristique se dtachait du groupe.
Des cavaliers saxons, des cuirassiers blancs  cuirasse noire formaient
son escorte: une foule immense l'accompagnait, compose d'Allemands qui
sentaient l'avilissement de leur patrie, et tous cependant, quelque
haine qu'ils eussent cent fois jure  l'oppresseur, se laissaient
prendre et courber par ce qu'il y avait de grand, de magnifique et de
dominateur en cet homme. Lentement, il parcourut les crtes, contemplant
le spectacle qui s'offrait  ses regards, ces vallonnements gracieux et
ces souriantes campagnes, ces coteaux stris de vignobles, ces maisons
de plaisance pares de printanire verdure, ces domaines aux treilles
opulentes et aux terrasses fleuries, plus loin les sommets boiss des
Alpes saxonnes et leurs lignes dentelant l'horizon, tout ce cadre
harmonieux et pittoresque o repose Dresde, enlace de son fleuve,
pandue sur les deux rives, environne de jardins, de forts et de
montagnes. Il s'arrtait aux points de vue clbres, se laissant
approcher et contempler, prolongeant  loisir sa triomphale promenade. 
la fin, rencontrant un sanctuaire fort vnr, l'glise Notre-Dame, il y
entra et y demeura quelques instants, ce qui mut fortement le pieux
peuple de Saxe[544]. tait-ce l l'unique but de l'Empereur? Une
inspiration plus haute avait-elle guid ses pas? En ces heures qui
taient pour lui la veille des armes, sentait-il un instinctif besoin
de se recueillir et d'aller o l'on prie? Qui sondera jamais les
profondeurs de cette me?

[Note 544: Extrait d'un rapport communiqu  Serra par le gnral
chef de la police militaire  Dresde. Archives des affaires trangres,
Saxe, 82. Cf. le _Journal de l'Empire_, n du 8 juin.]

 la mme poque, dans l'glise catholique d'un village de Lithuanie, un
prtre clbrait la Messe de grand matin. En descendant de l'autel, il
vit au fond de l'glise un officier portant l'uniforme russe, qui
demeurait agenouill, appuyait son visage sur ses mains et semblait
s'absorber dans une mditation profonde. Le prtre s'approcha;
l'officier, relevant alors la tte, montra les traits d'Alexandre[545].
tabli depuis quelques semaines  Wilna, le Tsar parcourait frquemment
les campagnes environnantes et entrait parfois dans les glises, seul et
sans escorte. Que venait-il faire dans ces lieux de prire trangers 
son culte? Flatter les Polonais de Lithuanie qu'il s'efforait toujours
de regagner  sa cause? Tmoigner pour leur foi et leurs traditions une
dfrence qui leur plairait? Sans doute, mais pourquoi ne pas croire
aussi qu'il venait affermir et rconforter son me,  la veille des
suprmes preuves? lev  l'cole des philosophes, attach jusqu'alors
 un idal purement terrestre, il prouvait depuis quelque temps des
aspirations nouvelles, le besoin de porter plus haut ses regards, et
pensait peut-tre que les diffrences de culte sont des murailles
leves de main d'homme et qui ne montent pas jusqu'au ciel. Quoi qu'il
en ft, avant de risquer leur destine dans le jeu terrible des combats,
l'un et l'autre empereur cherchaient  mettre Dieu dans leur parti ou du
moins  se fortifier aux yeux des peuples d'un concours surhumain.

[Note 545: Comtesse DE CHOISEUL-GOUFFIER, _Rminiscences_, 27-28.]



IV

Le 26 mai, on vit arriver diligemment de Wilna  Dresde l'aide de camp
Narbonne, accourant pour rendre compte de sa mission. Il reprit son
service le soir mme et parut au cercle de cour: son grand air,
l'agrment de sa personne y firent sensation: son nom circula de bouche
en bouche, et les dtails de son voyage, dont il ne lui avait pas t
recommand de faire mystre, furent promptement connus.

Il n'tait rest  Wilna que deux jours. Arriv le 18 mai, il avait
trouv une ville regorgeant de troupes, entoure de camps; chez les
Russes, un ton rserv, mais parfaitement poli, de la dignit sans
jactance[546]. L'empereur Alexandre l'avait reu le jour mme et
patiemment cout. Aux vagues assurances que l'aide de camp avait  lui
donner, il avait rpondu par des affirmations galement gnrales, par
ses ternelles protestations. Il avait dit textuellement: Je ne tirerai
pas l'pe le premier, je ne veux pas avoir aux yeux de l'Europe la
responsabilit du sang que fera verser cette guerre. Il avait ajout
que les plus justes sujets de plainte n'avaient pu le dcider encore 
rompre ses engagements et  couter les Anglais: J'aurais dix agents
anglais pour un chez moi, si je l'avais voulu, et je n'ai encore rien
voulu entendre[547]. Quand je changerai de systme, je le ferai
ouvertement. Demandez  Caulaincourt. Trois cent mille Franais sont sur
ma frontire; l'Empereur vient d'appeler l'Autriche, la Prusse, toute
l'Europe aux armes contre la Russie, et je suis encore dans l'alliance,
j'y reste obstinment, tant ma raison se refuse  croire qu'il veuille
en sacrifier les avantages rels aux chances de cette guerre. Mais je ne
ferai rien de contraire  l'honneur de la nation que je gouverne. La
nation russe n'est pas de celles qui reculent devant le danger. Toutes
les baonnettes de l'Europe sur mes frontires ne me feront pas changer
de langage. Si j'ai t patient et modr, ce n'est point par faiblesse,
c'est parce que le devoir d'un souverain est de n'couter aucun
ressentiment, de ne voir que le repos et l'intrt de ses peuples.  la
fin, dployant une carte de la Russie et indiquant du doigt l'extrmit
la plus recule de son empire, celle qui se confond avec la pointe
orientale de l'Asie et confine au dtroit de Behring, il avait ajout:
Si l'empereur Napolon est dcid  la guerre et que la fortune ne
favorise point la cause juste, il lui faudra aller jusque-l pour
chercher la paix[548].

[Note 546: _Documents indits_.]

[Note 547: Trente-six jours avant, le 12 avril, il avait fait faire
 l'Angleterre, par l'intermdiaire de Suchtelen, de formelles
propositions de paix et d'alliance. Voy. ie t. XI de MARTENS, rcemment
paru, n 412.]

[Note 548: _Documents indits_. Tous les ouvrages et Mmoires
contemporains rapportent les paroles d'Alexandre en termes approchants.]

Tout cela avait t exprim gravement, posment, avec une douceur fire
qui avait vivement impressionn Narbonne. Quant  indiquer un moyen
quelconque d'viter cette guerre dont il se proclamait innocent, quant 
reprendre la ngociation sur de nouveaux frais, Alexandre s'y tait
formellement refus. D'aprs lui, la Russie avait parl; ses griefs
taient patents, publics, connus de toute l'Europe: C'tait se moquer
du monde que de prtendre qu'il y en avait de secrets: aujourd'hui, les
conversations ne menaient plus  rien: si l'on voulait rellement
ngocier, il fallait le faire par crit et dans les formes officielles.
C'tait une allusion  l'ultimatum, une faon discrte et dtourne de
maintenir cet acte imprieux.

Le mme jour, Narbonne se vit confier une lettre de Roumiantsof en
rponse  celle du secrtaire d'tat franais: le chancelier se rfrait
aux instructions donnes  Kourakine, sans s'expliquer sur leur teneur.
Le soir, Narbonne dna  la table du Tsar, qui lui fit remettre ensuite
son portrait, formalit en usage pour clturer une mission. Le
lendemain, sans qu'il et le moins du monde tmoign l'intention de
partir, un matre d'htel lui apporta, de la part de l'Empereur, les
provisions de voyage les plus recherches: les comtes Kotschoubey et
Nesselrode lui firent des visites d'adieu: enfin un courrier imprial
vint obligeamment lui annoncer que ses chevaux de poste taient
commands pour six heures du soir[549]. Il tait impossible de lui
signifier plus poliment et plus expressment son cong. En somme, on lui
avait laiss tout juste le temps de remplir son message et de rciter sa
leon: aprs quoi, avec une exquise douceur de formes, on l'avait remis
d'autorit en voiture et prestement conduit.

[Note 549: ERNOUF, 362, d'aprs les _Mmoires de la comtesse de
Choiseul-Gouffier_.]

Ainsi, Napolon n'avait point russi par l'intermdiaire de Narbonne 
entamer une ngociation uniquement destine  retarder les hostilits;
il n'tait gure  prvoir que Lauriston russirait mieux dans sa
tentative. Mais le rsultat espr par l'Empereur se produisait
spontanment, malgr l'insuccs de ses stratagmes, puisque les armes
russes se tenaient immobiles sur la frontire et attendaient l'invasion.
Pendant ce dlai suprme, le printemps du Nord, tardif et brusque,
faisait explosion: sur le sol encore dtremp par le dgel, la verdure
croissait rapidement. Encore deux ou trois semaines, et les seigles
commenant  monter en pis fourniront  la nourriture des
chevaux[550], et la nature nous donnera le signal d'agir. Napolon se
sent tout prs du but, et son impatience de le saisir augmente. Il a
hte maintenant de quitter Dresde, d'chapper  l'atmosphre
artificielle des cours, de respirer au milieu de ses troupes un air plus
pur, de donner l'essor  ses projets. Fixant son dpart au 28, il se
rapproche dj en esprit de la Grande Arme par un ensemble de
prescriptions minutieuses: il fait diriger sur Elbing, un peu au del de
la Vistule, l'quipage de pont qui lui servira  passer le Nimen: Tout
mon plan de campagne, crit-il le 26 mai  Davout, est fond sur
l'existence de cet quipage de pont aussi bien attel et mobile qu'une
pice de canon[551]. Il prend ses mesures pour que les forces dployes
sur la Vistule puissent, au moment de son apparition, passer
instantanment de l'ordre en bataille  l'ordre en colonne, se
concentrer pour l'attaque et lui mettre dans la main quatre cent mille
hommes, forms en un seul groupe o tous les corps se serreront coude 
coude. En mme temps, toujours mcontent et plus proccup de ce qui se
passe  droite et  gauche de sa ligne d'oprations, en Turquie et en
Sude, il mande  Latour-Maubourg d'empcher  tout prix la paix
d'Orient et permet, malgr ses rpugnances, que Maret active les
pourparlers auxquels Bernadotte  l'air de se prter:  ses deux ailes
qui restent en arrire, il fait encore une fois signe de rallier. En
dernier lieu, il songe  organiser la tumultueuse leve qui doit former
son avant-garde,  se servir de l'tat varsovien pour insurger la
Pologne russe. C'est l'opration qu'il a rserve pour la fin, sachant
qu'elle ferait clater ses desseins et ne lui permettrait plus de
dissimuler. Aprs avoir jusqu' prsent retenu de toutes ses forces
l'ardente Pologne, il va lui lcher la bride.

[Note 550: Maret  Latour-Maubourg, 25 mai 1812.]

[Note 551: _Corresp._, 18725.]

Sur sa demande, le roi de Saxe avait sign un dcret qui consacrait
l'autonomie du duch en dlguant les pouvoirs souverains au conseil des
ministres. Cette autorit dont le roi allemand se dmettait, il
importait qu'un reprsentant franais, un ambassadeur extraordinaire, un
lgat de l'Empire s'en saist, afin d'imprimer un grand mouvement 
toutes les parties de la population. La tche tait ardue, car Napolon
ne voulait pas encore prononcer les paroles fatidiques qui lui eussent
ralli toutes les nergies: La Pologne est rtablie dans l'intgrit de
ses droits et de ses limites. Se dfiant un peu des Polonais et de
leurs tendances anarchiques, dsirant mnager les Autrichiens qui
n'avaient pas formellement renonc  la Galicie, tenant mme  ne point
rendre trop difficile sa paix future avec la Russie, il ne savait pas
jusqu'o il pousserait l'oeuvre d'mancipation et n'entendait  cet
gard rien prjuger. Il s'agissait donc d'exciter chez les Polonais de
belliqueux transports au nom d'un idal mal dfini, d'introduire en mme
temps parmi eux un peu d'ordre, d'union et de discipline, de faire
marcher pour la premire fois d'ensemble et d'accord cette incohrente
nation.

O trouver l'homme propre  cette oeuvre? Un gnral ne conviendrait
pas: il aurait la vigueur et l'entrain: l'adresse, le tour de main lui
feraient dfaut. Un simple diplomate de carrire ne possderait pas
l'envergure et l'ampleur ncessaires. Il fallait un personnage qui
s'impost par son rang, son caractre, son prestige, qui st dominer les
factions de son autorit et aussi mettre le doigt avec dextrit sur les
ressorts les plus dlicats, jouer des femmes, flatter la vanit des
hommes de guerre, modrer leurs jalousies, donner partout l'impulsion
sans afficher son pouvoir: un homme possdant la pratique des grandes
affaires et rompu en mme temps  toutes les roueries du mtier
politique, un manipulateur habile de passions et de consciences, pour
tout dire en un mot, un intrigant de haute allure. Napolon avait pens
 Talleyrand. Confier au prince de Bnvent l'ambassade de Varsovie, ce
serait  la fois employer utilement une grande intelligence et loigner
de Paris une remuante ambition. Depuis 1808 et 1809, o Talleyrand avait
spcul d'accord avec Fouch sur la mort possible du matre au del des
Pyrnes, sur la balle espagnole, et prpar dans la coulisse un
gouvernement de rechange, Napolon n'aimait pas  laisser derrire lui,
durant ses absences, ce personnage trop prvoyant. Mieux vaudrait cette
fois le sauver autant que possible de lui-mme: une haute charge 
l'tranger, en satisfaisant le besoin d'activit et les apptits
matriels de ce grand besogneux, le mettrait peut-tre  l'abri de
dangereuses tentations. Il regrette de n'tre plus ministre, disait de
lui Napolon, et intrigue pour avoir de l'argent. Ses entours, comme
lui, en ont toujours besoin et sont capables de tout pour en
avoir[552]. Il prfrait en somme replacer Talleyrand dans le
gouvernement et l'y emprisonner, plutt que de le laisser en dehors,
inoccup, dsoeuvr, ctoyant et convoitant le pouvoir. Avant de quitter
Paris, il avait annonc au prince ses intentions sur lui, mais lui avait
fait un devoir de la plus stricte discrtion.

[Note 552: _Documents indits_.]

Talleyrand ne parla point: seulement, escomptant aussitt sa charge
future et les maniements de fonds qu'elle occasionnerait, sachant qu'il
n'y avait point de change direct entre Paris et Varsovie, il n'eut rien
de plus press que de se faire ouvrir de larges crdits sur certaine
banque de Vienne[553]. Le bruit s'en rpandit dans cette ville, o il
fit souponner le projet d'ambassade: il revint  Paris, arriva aux
oreilles de Napolon et le mit en fureur. Dans la prcaution prise par
le prince et exploite par ses ennemis, Napolon vit un manquement au
secret ordonn, une dsobissance indirecte, une infraction coupable,
peut-tre pis encore; il jugea que Talleyrand s'tait rendu
dfinitivement impossible. Renonant  l'emmener dans le Nord et
craignant de le laisser  Paris, il songea d'abord  trancher la
difficult en l'exilant: des influences s'entremirent et le firent
renoncer  ce dessein, mais ne l'empchrent point de frapper le prince
d'une nouvelle et plus complte disgrce.

[Note 553: _Id._ Cf. ERNOUF, 378.]

 dfaut de Talleyrand, il prit sa caricature. L'abb de Pradt,
archevque de Malines, avait accompagn Leurs Majests  Dresde, en
qualit de grand aumnier: on l'y voyait chaque dimanche officier
pontificalement dans l'glise catholique, tandis que l'Empereur, ayant 
ses cts la reine de Westphalie, assistait  la crmonie en correcte
attitude, sans songer que la prsence  l'autel de ce prlat indigne
outrageait la saintet du lieu. Il connaissait pourtant l'abb de
Pradt, en qui il n'avait jamais eu  rcompenser qu'une obsquiosit
turbulente, servie par un esprit brillant et un style  facettes. Il
l'avait vu perptuellement occup  chercher le vent, tournant avec la
fortune et se faisant gloire ensuite d'avoir prmdit ses tratrises:
plusieurs fois, il l'avait surpris la main dans de tnbreuses
machinations et lui avait prdit un jour que sa manie d'intriguer le
conduirait sur l'chafaud. Mais l'un de ses principes tait que les
dfauts d'un homme, aussi bien que ses qualits, peuvent tre utilement
employs.  Varsovie, l'abb trouverait occasion de dployer pour le bon
motif ses talents d'agitateur et d'intriguer en grand. De plus, hant 
cette poque par le souvenir des Bourbons, l'Empereur se rappelait que
nagure, sous la monarchie, des ambassadeurs d'glise avaient russi 
gouverner l'anarchie polonaise: en l'abb de Pradt, il voulut avoir et
crut trouver son abb de Polignac. Fort recommand par Duroc son parent,
l'archevque de Malines fut officiellement dclar ambassadeur 
Varsovie. Il eut  se composer prcipitamment une suite,  s'entourer
d'un personnel brillant,  se monter un train de maison fastueux et 
partir d'urgence. En fait, nul n'tait moins propre  remplir une
mission de haute confiance que ce prtre sans conscience, sachant
observer, dcrire et critiquer, mais totalement dpourvu de sens
pratique et d'esprit de conduite; agent infidle, brouillon, maladroit
et poltron, l'une des pires erreurs que Napolon ait commises dans le
choix et le discernement des hommes.

 titre d'instruction, on lui remit un long mmoire que l'Empereur avait
inspir et qu'il complta par de vives explications[554]. Divers objets
taient assigns  l'activit de l'ambassadeur: il aurait  employer en
partie les ressources du duch au ravitaillement de la Grande Arme, 
crer un service et une agence de renseignements militaires, mais
surtout  faire de Varsovie un point de ralliement pour les Polonais de
tout pays, un centre d'action et de propagande, un foyer
d'incandescentes passions dont la flamme porterait au loin et
dterminerait l'embrasement.

[Note 554: Cette pice figure sous le n 18734 de la
_Correspondance_.]

D'abord, il conviendrait qu'une proclamation  effet, suggre par
l'ambassadeur aux ministres, convoqut la reprsentation nationale, la
Dite, et donnt l'veil. Ds sa runion, la Dite mettra bruyamment 
l'ordre du jour la grande question, se fera adresser un rapport tendant
au rtablissement de l'ancien royaume. Sans s'approprier par un vote les
conclusions de ce rapport, elle s'y conformera en fait et, tenant la
runion des frres spars pour virtuellement accomplie, se constituera
en confdration gnrale de la Pologne, c'est--dire en association
pour le mouvement et la lutte, en grand conseil de la nation arme. 
son image, des sous-comits d'action, des foyers d'agitation locale, se
formeront de toutes parts: chaque palatinat aura le sien. On enverra une
dputation  l'Empereur: L'Empereur rpondra aux dputs en louant les
sentiments qui animent les Polonais. Elle (Sa Majest) leur dira que ce
n'est qu' leur zle,  leurs efforts,  leur patriotisme, qu'ils
peuvent devoir la renaissance de la patrie. Cette mesure, que l'Empereur
se propose de garder, indique assez  son ambassadeur l'attitude qu'il
doit avoir et la conduite qu'il doit tenir.

Mais l'ambassadeur, sans s'expliquer officiellement sur l'avenir, aura 
inspirer toutes les paroles, tous les actes destins  susciter une
immense esprance,  enfivrer l'opinion. C'est ici que l'instruction,
suivant un mot de l'abb, se transforme en cours de clubisme[555];
avec dtails, elle explique comment on s'y prend pour remuer un peuple
jusqu'en ses profondeurs, pour crer, entretenir et renouveler sans
cesse l'agitation, pour chauffer  blanc les esprits. Il faut des actes
multiplis. Il faut tout  la fois des proclamations, des rapports  la
Dite, des motions des dputs, et, s'il est possible, autant de
discours, de dclarations et manifestes particuliers qu'il y aura
d'adhsions individuelles  la Confdration. Il faut enfin qu'on ait 
publier chaque jour des pices de tous les caractres, de tous les
styles, tendant au mme but, mais s'adressant aux divers sentiments et
aux divers esprits. C'est ainsi qu'on parviendra  mettre la nation tout
entire dans une sorte d'ivresse.

[Note 555: _Ambassade dans le grand-duch de Varsovie_, p. 69.]

Ce patriotique dlire aura pour effet de faire courir aux armes tous les
habitants du duch, mais le but principal serait manqu si cette
effervescence s'arrtait aux frontires. Il importe essentiellement
qu'elle les dpasse, que les pays voisins prennent feu  son contact,
que la leve en masse se prolonge dans les provinces russes. Aussi
l'ambassadeur est-il invit  faire rpandre  profusion et colporter en
Lithuanie, en Podolie, en Volhynie, dans toutes les parties de
l'ancienne Pologne, la Galicie autrichienne excepte, les crits, les
proclamations, les libelles, toutes les pices incendiaires. Entrane
par ces appels, la noblesse polonaise de Russie se formera en bandes
guerroyantes, en une vaillante et agile cavalerie, en une sorte de
chouannerie  cheval, destine  oprer sur les flancs et les derrires
de l'ennemi,  le harceler sans cesse,  le placer dans une situation
semblable  celle o s'est trouve l'arme franaise en Espagne et
l'arme rpublicaine dans le temps de la Vende. Cette guerre de
partisans partout provoque, la tche de l'ambassadeur ne sera qu'
moiti remplie; il lui faut  la fois faire oeuvre de rvolutionnaire et
d'organisateur: aprs avoir dtermin l'universel soulvement, rgler ce
tumulte, discipliner, coordonner, administrer l'insurrection, faire
concorder ses rapides chevauches avec les mouvements de la Grande
Arme, assurer enfin l'unit d'impulsion et de manoeuvres sans laquelle
il n'est point d'effort fructueux et de coopration efficace.

Dans cette multiple besogne, tout devait s'entamer  la fois et se
poursuivre sans interruption, mais il importait que l'explosion n'et
pas lieu prmaturment et que la Pologne ne partt pas trop tt. Tant
qu'il resterait un espoir d'inspirer aux Russes un doute sur l'imminence
des hostilits, Napolon n'entendait point le ngliger. En consquence,
l'ambassadeur se bornerait d'abord  tablir fortement son crdit et
son influence,  s'attirer les hommes importants,  faire de sa maison
un centre o toutes les classes, tous les intrts viendraient
aboutir; il se mettrait ainsi en main tous les ressorts de la grande
entreprise, mais attendrait pour presser la dtente un signal ultrieur.
Par surcrot de prcaution, il fut convenu que le dcret royal, qui
instituait le conseil des ministres en comit excutif et annonait par
l de grandes nouveauts, ne serait point publi avant le 15 juin. 
cette date, l'Empereur serait sur la Vistule: alors, tandis qu'il
prendrait le commandement de ses troupes et les pousserait en avant, les
vnements prpars  Varsovie s'accompliraient et suivraient leur
cours: la mise en branle de la Pologne conciderait exactement avec les
premiers pas de la Grande Arme, sans les devancer d'un jour.

Dans l'aprs-midi du 28 mai, Napolon fit solennellement ses adieux aux
cours runies  Dresde. Pendant la nuit suivante, un grand bruit
retentit dans le palais; les membres de la maison militaire, aides de
camp, officiers d'ordonnance, cuyers, aides de camp des aides de camp,
dbouchaient de toutes parts dans le vestibule d'honneur et descendaient
les escaliers en hte. Napolon sortit de ses appartements, s'arrta un
instant dans la salle des gardes pour recevoir une dernire fois les
souhaits et les hommages de Frdric-Auguste, puis, aprs avoir embrass
tendrement Marie-Louise, brusqua sa mise en route. Avant cinq heures du
matin, sa berline de poste roulait sur le pav et une escorte toute
militaire s'lanait  sa suite, avec un fracas de chevaux et
d'armes[556].

[Note 556: _Journal_ du grand matre de la cour.]

Le roi de Prusse partit le 30 pour retourner  Potsdam, infiniment
satisfait--fit-il dire  toute l'Europe par circulaire
diplomatique--des journes prcieuses[557] qu'il avait passes 
Dresde. Marie-Louise resta jusqu'au 4 juillet, puis se rendit  Prague,
o l'Empereur lui avait permis de sjourner quelques semaines auprs de
ses parents. L, pour la consoler et la distraire, on donnerait en son
honneur des bals, des ftes, des rceptions brillantes: on la mnerait
en excursion  Carlsbad, on lui ferait visiter les mines de Frankenthal,
les galeries illumines pour la circonstance, les grottes endiamantes
de scintillements mtalliques[558]. L'Empereur son pre allait la
combler de bndictions, l'Impratrice lui prodiguerait des caresses un
peu forces, et finalement, aprs beaucoup d'effusions, on se
sparerait, entre belle-mre et belle-fille, plus frachement que l'on
ne s'tait retrouv. La reine de Westphalie avait quitt Dresde une
heure aprs l'Impratrice, pour retourner  Cassel; le grand-duc de
Wurtzbourg prit la route de Toeplitz, et la compagnie des souverains se
dispersa en peu de jours.  Dresde, le silence et l'apaisement se
firent, mais les yeux gardaient encore l'blouissement de ce qu'ils
avaient vu. Il semblait qu'un mtore et subitement travers l'espace,
laissant derrire lui une ardente trane de pourpre et de lumire.
Cependant, cet clat plissait peu  peu, s'teignait: la rflexion
succdait  l'extase, et quelques-uns en venaient  se demander si le
prodige entrevu tait autre chose qu'un fulgurant mirage: un beau
rve, soupirait le bon roi de Saxe, qui tremblait parfois pour la
fortune surhumaine  laquelle il avait attach la sienne, un beau rve,
mais trop court[559].

[Note 557: Archives des affaires trangres, Prusse, 250.]

[Note 558: Voy. sur ces ftes BAUSSET, II, 60 et suiv.]

[Note 559: Serra  Maret, 5 juin 1812.]



V

Le duc de Bassano resta  Dresde jusqu'au 30 mai.  la veille de
rejoindre l'Empereur sur la route du Nord, il reut une visite qui ne
laissa pas de lui tre agrable. C'tait celle du consul Signeul, choisi
pour intermdiaire des ngociations tranantes qui se poursuivaient avec
Bernadotte. Depuis prs de deux mois, Signeul faisait la navette entre
la Sude et le sige du gouvernement franais; reparaissant aujourd'hui
aprs une dernire course, il se disait en tat de nous satisfaire
pleinement. Comme si la fortune, avant d'abandonner Napolon, et tenu 
le combler de ses plus dcevantes faveurs, la seule rsistance qui se
ft leve contre lui, en dehors de la Russie, semblait plier et
s'anantir: Bernadotte venait  rsipiscence et demandait  rentrer dans
le rang. Signeul, s'autorisant d'une note autographe du prince,
indiquait des bases positives de rconciliation et d'entente. Fidle 
sa pense persistante, Bernadotte ne parlait pas de la Finlande et
dsirait seulement qu'on lui octroyt la Norvge, offrant de cder en
compensation aux Danois la Pomranie sudoise et de leur payer douze
millions. Si l'on accdait  ses voeux, il se dclarerait pour nous,
faisant bon march de tout engagement antrieur; il signerait un trait
d'alliance, pousserait contre la Russie cinquante mille hommes, se
mettrait aux ordres de Napolon et prendrait en tout ses directions: il
s'obligerait au besoin  ne jamais marier son fils sans la permission de
l'Empereur[560].

[Note 560: Lettre du duc de Bassano  l'Empereur, 30 mai 1812.
Archives des affaires trangres, Sude, 297.]

Chez tout autre que Bernadotte, cette volution inattendue aurait eu de
quoi surprendre. Elle a d'ailleurs intrigu les historiens: son
vritable caractre et ses motifs ont donn lieu  des apprciations
diverses. tait-elle sincre? Bernadotte revenait-il  nous de bonne
foi? Doit-on supposer, au contraire, qu'en rouvrant une ngociation avec
la France au lieu de tenir ses engagements avec la Russie, il voulait
simplement gagner du temps et se mettre en mesure d'attendre, pour
prendre effectivement parti, l'issue de la guerre ou au moins des
premires rencontres? Bien que cette explication soit beaucoup plus
vraisemblable que la premire, la vrit, telle qu'elle se dgage des
documents sudois, est un peu diffrente. Si Bernadotte se mnageait de
notre ct une porte de rentre, ce n'tait pas uniquement par suite des
apprhensions que lui inspiraient nos forces. Ces raisons ne l'avaient
pas empch, deux mois plus tt, de braver l'Empereur et de conclure
avec ses ennemis. Ce qu'il redoutait aujourd'hui, c'tait que la Russie
n'ost affronter la lutte et ne lui fausst compagnie, et cette terreur
venait de lui tre communique par son envoy  Ptersbourg, le comte de
Loewenhielm, d'aprs certaines prsomptions que l'vnement devait
dmentir, mais qui avaient jet dans l'esprit de cet envoy un trouble
subit: une dpche affole de Loewenhielm, en date du 17 avril, donne la
clef du mystre.

On a dj signal l'moi qu'avait caus au Tsar l'avis de l'alliance
franco-autrichienne. L'preuve lui avait t sensible, et Loewenhielm,
qui s'en aperut aussitt, crut devoir avertir son gouvernement; il
crivit d'urgence  son roi: L'Empereur est excessivement affect de la
nouvelle de l'alliance de l'Autriche. On s'attendait bien  lui voir
jouer un rle, mais on ne croyait point  une alliance offensive et
dfensive. L'Empereur parat plus rsign que jamais et plus dcid 
suivre le parti que lui dictent  la fois l'honneur et la sret; mais
il est intrieurement abattu de la ligue gnrale qu'il voit s'tablir
autour de lui et dont il commence  craindre les effets. Sous le coup
de ces inquitudes, la constance actuelle d'Alexandre ne finirait-elle
point par cder  l'influence dissolvante de Roumiantsof et  ses
conseils pusillanimes? Cette dfaillance, qui ne devait point se
produire, Loewenhielm avait l'air de l'admettre et semblait presque la
prdire: Il est hors de doute, continuait-il, que le chancelier va
reprendre le dessus en se voyant soutenu dans ses ides favorites de
ngociation avec la France, et il ne manquera pas de prvaloir sur la
marche infiniment plus noble et mle de l'Empereur[561].

[Note 561: Archives du royaume de Sude.]

D'ailleurs, dans certains cercles de Ptersbourg, la perturbation tait
grande: on se demandait si l'Empereur, en persistant dans une politique
guerrire, ne conduisait pas la Russie aux abmes, et si la noblesse ne
devait pas sauver l'tat par un recours aux moyens extrmes: Dans ce
moment encore,--reprenait Loewenhielm,--Votre Majest ne saurait qu'avec
peine s'imaginer jusqu' quel point va la libert du langage dans un
pays aussi despotique que celui-ci. Plus l'orage devient menaant, plus
on doute de l'habilet de celui qui tient le gouvernail... L'Empereur,
instruit de tout, ne peut manquer de savoir combien il a cess d'avoir
la confiance de sa nation. Il doit mme exister un parti en faveur de la
grande-duchesse Catherine, pouse du prince d'Oldenbourg,  la tte
duquel se trouve, dit-on, le comte Rostopschine. Voil, Sire, ce qu'on
croit tre le motif du chagrin de l'Empereur, d'autant plus que Sa
Majest aime cette princesse de prfrence. Avec la facilit qu'a eue
cette nation  se prter aux rvolutions, son penchant  tre gouverne
par des femmes, il ne serait pas tonnant qu'on profitt de la crise
actuelle de l'empire pour se porter  un changement.

Les bruits dont Loewenhielm se faisait l'cho arrivrent mme 
Stockholm par d'autres voies[562]: pendant quelques jours, dans la
capitale sudoise, on craignit  tout instant d'apprendre que l'empereur
Alexandre avait fait sa soumission ou qu'une crise intrieure avait
plong la Russie dans le chaos et la jetait sans dfense aux pieds de
son adversaire.

[Note 562: Tarrach  Goltz, Sabatier de Cabre  Maret, 21 avril
1812.]

Ces perspectives firent frmir Bernadotte et son conseil. Si la Russie
s'effondrait subitement et se rendait avant le combat, la Sude restait
en l'air, expose au pire destin: nul doute que Napolon ne se retournt
furieusement contre elle et ne lui ft payer cher sa dfection,
obligeant peut-tre les Russes  l'craser de leurs forces. Ajoutons que
l'Angleterre n'avait pas encore accd au trait russo-sudois et
levait des difficults[563]. Dans cette passe critique, o il en venait
 douter de tous ses allis, Bernadotte sentit le besoin de se mnager
un recours en grce auprs de Napolon, un prservatif contre sa colre,
et c'est ainsi que Signeul eut ordre de courir  Dresde avec des
propositions en apparence formelles.

[Note 563: Voy. ERNOUF, 338.]

Dans la ralit, cet empressement tait fictif; Bernadotte ne voulait en
aucune faon se rattacher  nous par des engagements immdiats et
irrvocables: son seul but tait de rserver l'avenir et de parer 
toutes les ventualits, jusqu' ce que l'horizon se ft clairci 
Ptersbourg. Ce qui le prouve, c'est que Signeul--il dut en faire l'aveu
au duc de Bassano--ne possdait pas de pouvoirs en rgle. Cet agent
aventureux et peu considr, interlope comme la ngociation dont il
tait charg, s'offrait bien  signer tout de suite un papier
quelconque, se disant sr d'obtenir la ratification du prince; mais
celui-ci avait vit de le munir d'une procuration formelle. Bernadotte
se mnageait ainsi la facult, suivant les cas, de dsavouer l'acte
conclu par Signeul ou de le faire valoir auprs de Napolon comme preuve
de son repentir. Il ne se dtachait pas effectivement de la Russie, mais
se donnait l'air devant nous de la renier et de la trahir, en prvision
du cas o cette puissance s'abandonnerait elle-mme.

Ce qui achve de montrer sa duplicit, c'est que le cours de ses
intrigues hostiles n'tait nullement suspendu; protestant de ses bonnes
intentions, il continuait  nous faire tout le mal possible. En
Allemagne, ses agents secondaient toujours les tentatives de la Russie
pour paralyser l'effet de nos alliances. Ayant promis au Tsar un plus
grand service et s'tant fait fort de disposer les Turcs  la paix, il
s'y employait avec un surcrot d'activit. L'un de ses aides de camp, le
gnral baron de Tavast, traversait la Baltique pour se rendre d'abord 
Wilna; aprs s'y tre concert avec l'empereur Alexandre, il devait se
diriger en toute hte vers l'Orient, courir  Bucharest, lieu des
ngociations, et leur donner l'impulsion dcisive qui aboutirait  un
accord[564].

[Note 564: Sabatier de Cabre  Maret, 21 avril. Suchtelen 
l'empereur Alexandre, 30 mars et 10 avril.]

Tavast arriva trop tard pour se faire honneur de ce rsultat; en Orient,
le dnouement tait proche. Pour annuler autant que possible les
consquences du trait franco-autrichien, Alexandre avait senti la
ncessit de s'accommoder cote que cote avec la Turquie et de
dsarmer cet ennemi, au moment o Napolon lui en suscitait un autre.
Par courrier prcipitamment expdi, Kutusof avait t invit  ne rien
ngliger pour conclure; il tait autoris  rduire encore ses
prtentions,  ne plus rclamer que la ligne du Pruth, c'est--dire la
Bessarabie, sans aucune parcelle de la Moldavie. Alexandre, il est vrai,
ne faisait pas gratuitement cette dernire concession; conformment au
voeu exprim par Bernadotte, par Armfeldt, par tous nos ennemis, il
dsirait que la paix ft double et fortifie d'une alliance, que la
Turquie s'unt  lui politiquement et militairement. Cet auxiliaire que
Napolon s'appropriait toujours en esprance, on esprait le retourner
contre lui et le rabattre sur le flanc droit de l'Empire[565].

[Note 565: SOLOVIEF, _Alexandre Ier_, 222, d'aprs la correspondance
entre l'Empereur et Kutusof.]

Le grand vizir suivait de prs les ngociations, tabli sur le Danube 
proximit de Bucharest et investi de pleins pouvoirs. Il n'avait plus
avec lui qu'un dbris d'arme; suivant quelques tmoignages, la misre,
les maladies, les dsertions avaient rduit ses troupes  quinze mille
hommes: la Turquie tait rellement  bout de forces.  ces justes
raisons de traiter s'en ajoutaient d'inavouables: la Russie et
l'Angleterre semaient l'or  pleines mains; le drogman de la Porte,
Moruzzi, s'tait mis  leur solde et exploitait habilement contre nous
les dfiances de la Turquie. Pour nous discrditer tout  fait auprs
d'elle, la chancellerie russe usa, dit-on, d'un dernier moyen: on assure
qu'elle tira de ses archives et fit produire au congrs, comme argument
final, la lettre du 2 fvrier 1808 par laquelle Napolon avait appel le
Tsar au partage de l'Orient[566]. La mission de Narbonne  Wilna
achevait d'ailleurs de dconcerter les ministres de la Porte. Vainement
notre diplomatie les avertissait-elle que cette dmarche tait de pure
forme; Napolon fut pris en cette occasion  son propre pige. Les Turcs
s'imaginrent qu'il n'tait pas dcid  rompre avec la Russie,
puisqu'il ngociait encore avec elle: craignant une brusque
rconciliation entre les deux empereurs, un second Tilsit dont ils
payeraient les frais, ils ne songrent plus qu' se mettre  couvert de
cette terrifiante ventualit en terminant leur querelle avec la
Russie[567].

[Note 566: ERNOUF, 323, d'aprs une note de Maret.]

[Note 567: Correspondance de Latour-Maubourg, mai 1812, _passim_.]

Kutusof profita de ces dispositions: pour aller plus vite, il n'insista
point sur l'alliance, disjoignit les deux questions et se borna 
conclure la paix; elle fut signe  Bucharest le 28 mai, sous rserve de
la ratification des souverains. Le trait rendait  la Turquie les deux
principauts, aprs en avoir dtach la Bessarabie, qu'il incorporait 
l'empire russe, auquel il accordait de plus quelques avantages
territoriaux en Asie; il consacrait vaguement l'autonomie des Serbes
sous la suzerainet du Sultan, renouvelait implicitement le protectorat
mal dfini du Tsar sur les principauts roumaines et mme sur l'ensemble
de la chrtient orthodoxe du Levant. En gnral, les articles portaient
la trace de la prcipitation avec laquelle ils avaient t dresss:
ambigus et mal rdigs, ils ouvraient une source de contestations pour
l'avenir; les plnipotentiaires russes s'taient moins proccups
d'tablir avec prcision les droits de leur matre que d'assurer
l'entire disponibilit de ses forces.

Cette paix bcle tait pour Napolon un chec grave, contre-balanant
ses triomphes diplomatiques. Toutefois, la paix sans l'alliance ne
satisfaisait qu' demi Alexandre et Bernadotte: Kutusof, crivait le
premier, a nglig un objet bien important[568]. Mais serait-il
impossible de reprendre en sous-oeuvre et par une autre main la tche
inacheve? Avant mme la signature du trait, Alexandre avait dsign
l'amiral Tchitchagof pour remplacer Kutusof  la tte de l'arme du
Danube. Tchitchagof tait un homme d'imagination et d'entreprise;
admirant Napolon, ayant tudi ses procds, allant jusqu' singer sa
tenue et ses gestes, il croyait  la ncessit de le combattre avec ses
propres armes,  coups de bouleversements. Avant de rejoindre le
quartier gnral de Jassy, il fit agrer au Tsar et au chancelier un
projet colossal et singulier, qui tendait  organiser contre nous, par
le moyen de l'Orient turc et surtout chrtien, une grande diversion.

[Note 568: SOLOVIEF, 223.]

Les pourparlers avec la Porte continuaient,  l'effet d'obtenir la
ratification du trait: ils s'taient transports de Bucharest 
Constantinople. Pourquoi n'en pas profiter et remettre sur le tapis la
question de l'alliance, en faisant luire aux yeux du Sultan l'espoir
d'acqurir la Dalmatie et les les Ioniennes?  dfaut d'une coopration
active, ne pourrait-on tout au moins obtenir des Turcs un concours
passif, une connivence inerte, un droit de passage sur leur territoire,
et se faire prter leurs sujets chrtiens pour les lancer sur nos
provinces d'Illyrie? Les chrtiens du Danube et des Balkans, Moldaves,
Valaques, Serbes, Bosniaques, Montngrins, surexcits par la lutte de
huit ans  laquelle ils venaient d'assister, restaient debout, en proie
 une fermentation belliqueuse. Tchitchagof demanderait au Sultan la
permission de recruter parmi eux des bandes d'auxiliaires, d'appeler 
lui ces tumultueuses leves, de les enrgimenter, de s'en faire une
arme de peuples  la tte de laquelle il franchirait le Danube comme
alli de la Porte, traverserait obliquement la Pninsule, tomberait du
haut des Alpes illyriennes sur la Dalmatie franaise et percerait
jusqu' l'Adriatique. Aprs avoir occup le littoral et surpris Trieste,
il contournerait par le nord le golfe de Venise, s'engagerait dans le
massif des Alpes, tendrait la main aux Tyroliens rvolts, aux Suisses
opprims, pendant qu'une flotte anglo-russe attaquerait l'Italie par le
sud et soulverait le royaume de Naples. En un mot, il s'agissait de
rejeter dans les tats du conqurant la guerre qu'il transportait  huit
cents lieues de ses frontires, et tandis que cet autre Annibal
s'lanait  de lointaines entreprises, d'excuter contre lui une
manoeuvre  la Scipion. L'amiral reut ordre positif d'agir d'aprs ces
donnes, de faire sentir et goter aux Turcs les beauts de son
plan[569]. Ce qu'il viterait de leur dire, c'tait qu'il tait
autoris, pour mieux animer les races chrtiennes et surtout les
peuplades slaves,  leur parler d'mancipation,  exalter les
aspirations qui commenaient  sourdre confusment en elles,  leur
faire entrevoir la cration d'un empire slave, sous la protection et
l'gide de la Russie. L'ide des grandes agglomrations nationales, ne
des vnements dchans sur le monde par la Rvolution franaise et
issue d'une transformation de ses propres principes, devenait ainsi, en
Orient comme en Allemagne, une arme aux mains de nos adversaires;
lorsque le panslavisme apparat pour la premire fois dans les
conceptions de la politique russe, c'est comme moyen de contre-battre la
puissance de Napolon et de dtourner le choc de ses armes.

[Note 569: _Mmoires de Tchitchagof_, publis dans la _Revue
contemporaine_ du 15 mars 1855. SOLOVIEF, 223. Dans une lettre
autographe du 12 avril, destine  l'agent anglais Thornton, qui se
trouvait en Sude, Alexandre dveloppait tout le plan de diversion, en
rclamant le concours des escadres et de l'argent britanniques. MARTENS,
XI, n 412.]

Il est douteux qu'Alexandre et Roumiantsof se soient fait totalement
illusion sur le ct chimrique et romanesque de l'entreprise, sur ses
chances de succs, sur la possibilit notamment d'organiser chez les
Turcs, avec leur adhsion et sous leurs yeux, une insurrection de leurs
sujets chrtiens. Mais la menace seule d'un tel soulvement ne
saurait-elle conduire  un rsultat pratique et fort dsirable, signal
plusieurs fois par Bernadotte? Les _rayas_ de la rgion danubienne
avaient en Autriche des frres par le sang; aux diverses races
chrtiennes de la Turquie septentrionale rpondaient, de l'autre ct de
la frontire, des groupes congnres; l'impulsion donne aux premires
se communiquerait aux seconds. Par les Moldo-Valaques, il serait facile
d'mouvoir les Roumains de Transylvanie; par les Slaves de Turquie, les
Slaves d'Autriche. En crant sur les flancs de l'Autriche de multiples
foyers d'agitation, en faisant courir sur le pourtour extrieur de ses
possessions orientales une trane de poudre, on se mettrait en mesure
de porter l'incendie dans l'intrieur de ses tats et de la faire
trembler pour son existence: on l'empcherait de prter  Napolon un
secours effectif.

Pendant la fin de mai et le courant de juin, les ngociations pour une
alliance russo-turque se poursuivirent  Constantinople, vivement
secondes par les agents sudois et anglais. Tchitchagof affermissait sa
position sur le Danube, base de ses oprations futures: tenant en
haleine les Serbes et les Montngrins, se mnageant des intelligences
avec les mcontents de Dalmatie en vue de la grande attaque contre les
possessions franaises, il armait en mme temps les Valaques, se
disposait  les jeter sur la Transylvanie avec une partie de ses Russes,
prparait contre l'Autriche un mouvement tournant[570].

[Note 570: Correspondance d'Otto, d'Androssy et de Latour-Maubourg,
juin et juillet 1812, _passim_.]

Mais dj le besoin de cette diversion se faisait moins sentir. Ds la
fin d'avril, une communication de bon augure tait arrive  Wilna.
Metternich, avant mme de conduire ses souverains au rendez-vous de
Napolon, avant les serments et les effusions de Dresde, avait pris soin
d'attester clandestinement le mensonge de ces scnes. S'tant dcid 
notifier au cabinet russe l'alliance franco-autrichienne, il avait
accompagn cet avis des commentaires les plus propres  en attnuer la
porte. Il laissait entendre que sa cour ne prendrait pas trop au
srieux les engagements contracts avec la France, que le corps
auxiliaire agirait le moins possible et ne dpasserait pas sensiblement
la frontire; si la Russie voulait comprendre la position de l'Autriche
et ne pas lui tenir rigueur, les deux puissances pourraient rester
secrtement amies, tout en ayant l'air de se combattre[571].

[Note 571: MARTENS, _Traits de la Russie avec l'Autriche_, III,
87.]

La chancellerie russe prit acte de ses paroles, mais demanda que
l'Autriche fournt un gage de ses intentions, une garantie, et
s'engaget expressment  limiter son action. Des pourparlers
s'entamrent trs mystrieusement dans ce but. Pendant leur dure, pour
peser sur les dterminations de l'Autriche, Alexandre laissa Tchitchagof
continuer dans le Sud sa campagne d'agitation et de propagande; il fit
savoir  Vienne qu'il possdait les moyens d'insurger les Magyars et
n'hsiterait pas  s'en servir, si on lui en faisait une ncessit. Ces
menaces, exploites par les salons et les coteries russes de Vienne,
agirent sur la socit et par elle sur le gouvernement; ce fut la raison
majeure qui dcida l'Autriche  entrer plus avant dans la voie des
compromissions occultes.

Par plusieurs communications successives, Metternich donna l'assurance
formelle que le corps auxiliaire ne serait renforc en aucun cas et ne
serait pas mme complt, qu'on trouverait moyen de ne fournir 
Napolon que vingt-six mille hommes au lieu de trente mille, que
l'Autriche ne s'engagerait jamais  fond dans la querelle et tiendrait
au repos le gros de ses forces, se rservant de l'employer  de
meilleurs usages. Pour prix de cette demi-trahison, l'Autriche exigeait
que la guerre ft strictement localise et qu'en dehors du point o les
troupes autrichiennes auraient malheureusement  entamer le territoire
russe,  la droite de la Grande Arme, il ne ft commis aucun acte
d'hostilit sur toute l'tendue des frontires respectives: c'tait
demander aux Russes de s'interdire toute contre-attaque du ct de la
Hongrie et de la Transylvanie. Alexandre admit ce second terme de
l'entente et renona  la diversion orientale, que d'ailleurs
l'imptuosit de l'attaque franaise et rendue impraticable. Entre
Vienne et Ptersbourg, un accord purement verbal, mais formel, fut
conclu sur ces bases; il y eut change de promesses, parole donne de
part et d'autre. Par un pacte semblable  celui qu'elles avaient pass 
demi-mot en 1809, les deux cours s'obligrent  se mnager mutuellement,
 mesurer leurs coups et  se tenir, au cours d'une guerre illusoire, en
secrte connivence[572].

[Note 572: MARTENS, III, 87, 89. SOLOVIEF, 223-224.]

Cette dfaillance de l'Autriche n'tait pas un fait isol: chez la
plupart de nos allis, la dfection couvait, attendant son heure. Le roi
de Prusse, aprs avoir sign l'alliance, avait crit au Tsar une lettre
d'excuses. Malgr la guerre, les rapports vont continuer, par
l'intermdiaire de reprsentants occultes, rgulirement accrdits:
C'est ainsi, dit la Prusse, que l'on doit procder entre tats
longtemps amis et destins  le redevenir[573]. Dans les royaumes de la
Confdration, crs et agrandis par Napolon, la duplicit est gale.
En Bavire, l'envoy russe Bariatinski constate que depuis le Roi
jusqu'au bourgeois, except quelques jeunes officiers qui croient tre
ou devenir des hros, toutes les classes rpugnent galement  une
guerre probable avec la Russie[574]. Le Roi se dit dans une position
atroce; le prince royal se fait honneur d'avoir dclin le commandement
des troupes; cette guerre, ajoute-t-il, est contre mes principes; voil
pourquoi je ne veux pas la faire, quoique j'aime avec passion mon
mtier[575]. Quand le Tsar rappellera ses agents de toutes les cours en
apparence francises[576], le ministre bavarois Montgelas refusera 
Bariatinski des passeports pour la Russie; si Bariatinski en veut pour
aller aux eaux et faire une cure, on va les lui donner; mais qu'il reste
 proximit,  Carlsbad par exemple, car on ne se spare que
transitoirement, avec l'espoir de se retrouver[577]. De tous les points
de l'Allemagne,  de rares exceptions prs, Alexandre reoit les mmes
assurances de secrte sympathie; on le blme pourtant, on juge qu'il
s'expose tmrairement et sans motifs, mais on ne peut s'empcher de
faire des voeux pour son succs.

[Note 573: SOLOVIEF, 215.]

[Note 574: MARTENS, VII, 112.]

[Note 575: _Id._]

[Note 576: Joseph DE MAISTRE, _Correspondance_.]

[Note 577: En Wurtemberg, le ministre Zeppelin dclare  M.
d'Alopus que Sa Majest ne se regarderait jamais comme tant en guerre
avec la Russie. MARTENS, VII, 124.]

Ainsi, dans le vaste circuit que nous venons d'oprer, en partant de
Stockholm, en suivant les intrigues sudoises  Constantinople, en
revenant par Vienne et Munich jusqu'au coeur de l'Europe, nous avons vu
se former autour de la Grande Arme un rseau d'hostilits latentes,
prtes  se manifester ds qu'clateront les tratrises du sort et les
rbellions de la fortune. C'est la contre-partie des adulations
prodigues au triomphateur de Dresde; c'est l'envers de ce rayonnant
tableau. Les rois ne prtent  Napolon qu'un concours forc: ils
renient tout bas des engagements arrachs par la violence; l'amour et le
dvouement s'affichent dans leur bouche, la trahison est dans leur
coeur; ils jurent d'tre amis et ne sont qu'esclaves; vienne l'occasion
de briser leurs chanes, ils la saisiront sans scrupules, certains de se
trouver avec leurs peuples en communaut de passions et de haines.

Les lieutenants de l'Empereur, les marchaux et chefs de corps, les
administrateurs et fonctionnaires qui suivaient l'arme, sentaient
vaguement le pril: en traversant l'Allemagne, ils s'taient aperus
qu'ils marchaient sur un sol min, o la moindre secousse dterminerait
l'explosion. Les commandants de place, les gouverneurs, jusqu'aux rois
franais que Napolon avait prposs  la garde de l'Allemagne, ne
cessaient depuis un an de l'avertir. Jrme lui avait crit pendant
l'automne de 1811 une lettre admirable de clairvoyance[578]. La
correspondance de Rapp, gouverneur de Dantzick, est pleine d'aveux
significatifs. Rapp s'inquite des haines qu'il sent s'amasser autour de
lui, bien qu'il ne fasse aux habitants que le mal ncessaire. Au bout
de quelque temps, il n'y tient plus et, dpassant ses attributions
militaires, envoie un rapport politique dont voici les conclusions:
Partout les esprits paraissent monts, et l'exaspration est gnrale:
c'est au point que si nous faisions une campagne malheureuse (ce qui ne
sera jamais  prsumer), depuis le Rhin jusqu'en Sibrie tout s'armerait
contre nous. Je ne suis pas alarmiste et je n'aime pas  passer pour
voir en noir, mais ce que j'avance est positif[579]. Davout lui-mme,
le stoque Davout, ne peut se dfendre de certaines apprhensions: il se
souvient qu'en 1809 tout a chancel et voudrait que l'on mditt cette
leon.

[Note 578: _Correspondance du roi Jrme_, V, 247-249.]

[Note 579: 18 novembre 1811. Archives nationales, AF, IV, 1656.]

Napolon s'impatiente et s'irrite de ces avis: il adresse  Rapp une
mercuriale svre et le renvoie  son rle de soldat. Il voit lui-mme
le danger, mais n'admet pas que les autres l'aperoivent et le
signalent, car il se juge certain de le surmonter, grce  son
invincible fortune, grce surtout aux mesures qu'il a si soigneusement
accumules pour assurer le succs de la campagne. Cependant, si dans ses
prparations tout a t merveilleusement combin et conu, l'excution
laisse  dsirer. Vu le nombre et l'extrme complication des moyens
qu'il met en oeuvre, il ne peut plus tenir la main en personne 
l'accomplissement de ses ordres: tant d'objets  embrasser dpassent son
treinte, toute prodigieuse qu'elle soit. Les intermdiaires qu'il
emploie ne possdent ni son autorit ni sa vigilance: l'inattention des
subalternes, l'insouciance des soldats, le dsordre et parfois
l'infidlit d'une administration qui chappe  la surveillance par son
immensit mme, occasionnent des mcomptes; sur certains points, c'est
dj l'encombrement, la cohue: la discipline se relche, les moyens de
transport et de ravitaillement se font attendre: l'arme ddaigne
d'entretenir en bon tat ceux qu'elle possde, les hommes ngligent leur
quipement et laissent dprir leur monture, et beaucoup de corps
arriveront devant l'ennemi avec des chevaux hors d'usage, des
approvisionnements incomplets, des services mal organiss, des effectifs
insuffisamment exercs[580].

[Note 580: Les _Mmoires indits de M. de Saint-Chamans_, qui
doivent prochainement paratre, contiennent  ce sujet des dtails
caractristiques.]

Dans le commandement, de fcheux tiraillements se produisent. Davout et
Berthier sont en querelle ouverte; Davout est aigri, Murat mcontent,
Junot extnu de corps et d'esprit. Combien d'autres, parmi les chefs,
marchent dsormais d'un pas alourdi et tranant, sans l'entrain et la
vigueur d'autrefois! Devenus trop riches et trop grands, ils ne
ressentent plus l'attrait des dvouements aveugles: ils rflchissent et
jugent. L'cho des sourdes oppositions de l'intrieur leur arrive,
altrant leur confiance. Ils savent que des hommes tels que Cambacrs,
Mollien, Decrs, Lavalette, blment l'entreprise: ils ont entendu dire
que non seulement Caulaincourt, mais d'autres officiers connaissant bien
la Russie, ont fait part  l'Empereur de leurs craintes, et que l'un
d'eux, le colonel de Ponthon, l'a suppli  genoux de s'arrter: ces
rcits courent les quartiers gnraux, confirment des doutes que le
simple bon sens suffit  faire natre. Jusque dans l'tat-major
imprial, des propos inquitants circulent: on se rpte bien bas un mot
de Smonville, de cet ex-conventionnel devenu snateur et si connu pour
son flair de l'avenir qu'un gouvernement parat condamn ds que
Smonville s'en dtache. Se trouvant  Genve, chez le prfet Capelle,
il avait dit, en voyant passer les soldats qui s'en allaient  l'arme:
Pas un n'en reviendra: ils vont  la boucherie[581]. Et calculant
qu'un seul dsastre serait l'croulement de tout et mettrait fin  la
grande aventure, il avait os ajouter que l'expdition de Russie rendait
des chances aux Bourbons.

[Note 581: _Documents indits_.]

Ces pressentiments et ces arrire-penses ne pntrent pas encore dans
la masse de nos troupes.  mesure qu'on descend des sommets, la
confiance, l'ardeur, l'inlassable dvouement reparaissent. D'un bout 
l'autre de l'innombrable arme que les ordres de l'Empereur retiennent
encore sur la Vistule, court dans les rangs infrieurs un frmissement
continu, une impatience d'agir. Officiers de fortune qui ont leur chemin
 faire, jeunes nobles qui ont leur rputation  tablir, tous
souhaitent galement que la campagne s'ouvre. Ils ont l'ambition des
grades, des distinctions, des exploits fructueux: ils ont soif
d'honneurs et de profits.

Puis, la prise de Napolon sur ces mes neuves est si forte qu'elle ne
laisse place  aucune rflexion, et c'est lui malgr tout, c'est son
prestige qui tient ensemble toutes les parties de cet assemblage
disparate, qui fait taire les dissidences et imprime par moments aux
coeurs un lan unanime. Mme les contingents les plus hostiles, ces
Prussiens, ces Espagnols, ces Slaves de l'Adriatique violemment
incorpors, subissent maintenant son ascendant; ils le hassent et
pourtant le suivent, car ils prouvent comme une fiert de combattre
sous un tel chef et savent qu'un mot approbatif de lui les marquera pour
jamais d'un signe d'honneur. Quant aux soldats de France, troupiers
chevronns ou conscrits d'hier, sortis du peuple, ils restent comme lui
inbranlablement fidles  l'homme qui a ensorcel leur imagination: en
change de leur sang, ils attendent tout de lui, rcompenses inoues,
avenir de triomphes et de flicits. C'est une croyance rpandue parmi
eux que la Russie n'est qu'un passage vers d'autres rgions, qu'on ira
plus loin, que Napolon va les mener jusqu'au fond de la fabuleuse Asie,
dans un monde ferique o ils n'auront qu' se baisser pour faire
provision de trsors et ramasser des couronnes. Et leur foi en ces
lendemains reste absolue, indestructible; elle s'exprime par de nafs
tmoignages. Aprs les rticences perfides des rois allis, aprs les
observations des ministres et des gnraux, aprs les rapports sombres
de certains chefs, aprs les pronostics des mcontents de haute marque,
voici la lettre d'un soldat: c'est un fusilier au 6e rgiment de la
Garde, premier bataillon, quatrime compagnie: il crit  ses parents:

Nous entrerons d'abord en Russie o nous devons nous taper un peu pour
avoir le passage pour aller plus avant. L'Empereur doit y tre arriv en
Russie pour lui dclarer la guerre,  ce petit empereur: oh! nous
l'aurons bientt arrang  la blanche sauce! Quand il n'y aurait que
nous, c'est assez. Ah! mon pre, il y a une fameuse prparation de
guerre: nos anciens soldats disent qu'ils n'en ont jamais vu une
pareille: c'est bien la vrit, car on y conduit des vives et grandes
forces, mais nous ne savons pas si c'est pour la Russie. L'un dit que
c'est pour aller aux Grandes Indes, l'autre dit que c'est pour aller en
_gippe_, on ne sait pas lequel croire. Pour moi, cela m'est bien gal:
je voudrais que nous _irions_  la fin du monde. Le mme soldat
crivait dans une autre lettre: Nous allons aux Grandes Indes: il y a
treize cents lieues de Paris[582].

[Note 582: Ces lettres nous ont t communiques par M. Maurice
Levert, qui les a publies en partie dans la _Revue de la France
moderne_.]

L'Inde, cet aimant magique qui jadis entranait  la conqute des mers
les grands chercheurs d'aventures, brille vaguement aujourd'hui aux yeux
de nos soldats et leur fait entrevoir, par del l'obscure et mystrieuse
Russie, un pays de lumire et d'or, des perspectives ensoleilles et de
lointains dens. Telles sont les visions qui les bercent dans leurs
campements de la Vistule, quand ils reposent sur la terre humide, sous
la bise d'un printemps triste comme nos hivers. Et le matin, quand le
rveil en musique clate sur le front de bandire des rgiments, avec
son fracas d'instruments et de sonneries, tous ces grands enfants
gaulois se relvent joyeux, avec une gaiet d'alouette. Vivement, ils se
mettent  la besogne du jour, aux occupations qui prparent et prcdent
le grand dpart annonc: ils vont  l'avenir pleins d'esprance,
insouciants du pril, persuads qu'un guide infaillible les mne  la
victoire et qu'un dieu les conduit.




CHAPITRE XIII

LE PASSAGE DU NIMEN.


PREMIRE PARTIE

L'IRRUPTION[583].


Napolon  Posen.--Enthousiasme de la population.--Rponse 
Bernadotte.--Sjour  Thorn.--Derniers prparatifs.--Proccupation
dominante de l'Empereur: la question du pain.--Dispositif
d'attaque.--Napolon met ses armes en campagne avant de dclarer la
guerre.--Son exaltation belliqueuse.--Le _Chant du dpart_.--Rencontre
avec Murat; comdie sentimentale.--Marche dvastatrice  travers la
Prusse orientale et la basse Pologne; encombrement des routes; premiers
dsordres.--Manifeste guerrier.--Supercherie de la dernire
minute.--Nouvelles de Ptersbourg.--L'empereur de Russie a refus de
recevoir l'ambassadeur de France.--Napolon rejoint la colonne de
tte.--Sa proclamation aux troupes.--Il s'lance aux avant-postes et
atteint le Nimen.--Il voit la Russie.--Dguisement.--Reconnaissance 
cheval.--Accident.--Sombres pressentiments.--Arrive des troupes.--La
journe du 23 juin.--La nuit.--Atterrissage silencieux.--Les premiers
coup de feu.--Lever du soleil.--Ferique spectacle.--Enthousiasme des
troupes; gaiet et activit de l'Empereur.--Incident de la
Wilya.--tablissement  Kowno.--Quarante-huit heures de
dfil.--L'invasion commence.

[Note 583: Les lments de notre rcit ont t puiss  des sources
indites, que nous indiquerons au fur et  mesure, ainsi que dans
l'innombrable quantit d'ouvrages et de _Mmoires_ laisss par les
contemporains: les principaux, aprs l'ouvrage clbre de Sgur, sont
ceux de Baudus, Berthezne, Boulard, Bourgoing, Castellane, Chambray,
Dennie, Dupuy, Fezensac, Grouchy, Gourgaud, Labaume, Marbot, Roguet et
Soltyk.]



I

De Dresde, Napolon courut d'un trait  Posen. Ds qu'il eut apparu sur
le sol polonais, l'enthousiasme naquit  sa vue et se propagea, comme si
l'image de la patrie ressuscite et march  ses cts.  Posen, ce fut
un dlire, une tempte de cris et de hourras, une population entire
acclamant son entre et clbrant par anticipation ses triomphes. Le
soir, une immense couronne de laurier, tout en feu, s'alluma sur la
flche de la principale glise et apparut comme un phare rayonnant, qui
portait au loin l'esprance et la lumire. Les soldats, les bourgeois,
les autorits, la noblesse, les femmes vinrent tour  tour complimenter
le librateur. Il accueillit ces hommages avec plus ou moins
d'affabilit, doux aux humbles, svre aux grands, qu'il menait d'une
main rude: Il n'a pas fait de progrs depuis 1806, dit une femme du
monde[584]. Ce fut  ce moment qu'il reut les dernires propositions de
Bernadotte. Le duc de Bassano s'tait ht de les lui transmettre et
semblait d'avis de ne les point ddaigner. Mais Napolon, qui observait
depuis un an les volutions de Bernadotte et le vagabondage de sa
politique, comprit une fois de plus que cet ambitieux voulait moins se
livrer que se rserver: Qu'il marche, dit-il, lorsque ses deux patries
le lui ordonnent; sinon, qu'on ne me parle plus de cet homme[585]!
Rencontrant une dernire fois sur son chemin l'ex-marchal d'Empire, qui
le sollicitait sans bonne foi et lui offrait un march quivoque, il
laissa tomber cette rponse et passa.

[Note 584: _Souvenirs d'un officier polonais_ (Brandt), publis par
le baron ERNOUF, p. 230.]

[Note 585: ERNOUF, 341, d'aprs les souvenirs personnels du duc de
Bassano.]

Il s'tait fait annoncer  Varsovie, sans avoir rellement l'intention
de visiter cette capitale. En y rpandant le bruit de sa venue, en
l'accrditant dans tout le Nord, il comptait lectriser de plus en plus
les Polonais, tenir en haleine et sur le qui-vive les corps franais et
allis placs dans le grand-duch. Surtout, il avait pour but de faire
croire aux Russes que la principale attaque s'oprerait en avant de
Varsovie, vers leurs provinces de Grodno et de Volhynie, afin d'attirer
de ce ct leur attention et leurs forces[586]. Tandis que ses ennemis,
prenant le change sur ses vritables desseins, accumuleraient fa plus
grande partie de leurs troupes en face de Varsovie et de notre droite,
il prononcerait son mouvement plus au nord, par sa gauche. Faisant
longer le littoral de la Baltique  la masse principale de l'arme, il
la porterait de la basse Vistule sur Koenigsberg, la pousserait ensuite
sur le Nimen, franchirait ce fleuve aux environs de Kowno, et
dboucherait subitement en Lithuanie. Wilna tait son premier objectif;
c'tait en ce point qu'il comptait oprer sa brche, percer la ligne
russe, la diviser en plusieurs tronons qu'il craserait les uns aprs
les autres, dcidant ou au moins prjugeant par ces coups de foudre le
sort de la campagne.

[Note 586: _Id._, 385. _Corresp._, 18769, 18780, 18800.]

Il incline donc  sa gauche, au sortir de Posen, et, quittant le chemin
de Varsovie, atteint la Vistule  Thorn. Dj son grand et son petit
quartier gnral, formant  eux seuls presque une arme, l'ont prcd
dans cette ville, qu'ils emplissent d'animation, de bruit et de
mouvement.  Thorn, Napolon est en un point stratgique important et au
centre de ses troupes; il les retrouve enfin et les voit, rparties
autour de lui dans d'innombrables cantonnements; tout prs de Thorn et
un peu en arrire est sa Garde; en avant de lui,  ses cts, sur sa
droite et sur sa gauche, partout, la Grande Arme.  gauche, les corps
de Ney, d'Oudinot, de Davout, le corps en formation de Macdonald,
occupent les deux rives de la basse Vistule et s'chelonnent jusqu' la
mer;  droite de Thorn,  sept heures de marche, Eugne est tabli avec
l'arme d'Italie et les Bavarois; il se relie aux Polonais de
Poniatowski, qui s'appuient eux-mmes aux trois corps placs sous le
commandement du roi Jrme et groups autour de Varsovie. Renforce par
quatre corps exclusivement composs de cavalerie, cette chane d'armes
se complte  ses deux extrmits par les contingents de Prusse et
d'Autriche, arrivs  leur poste; elle se prolonge sans interruption sur
deux cents lieues de terrain et oppose  l'ennemi un demi-million
d'hommes.

Sans mettre encore en mouvement aucune partie de ces masses, Napolon
avise aux mesures qui prcdent immdiatement l'entre en campagne, aux
prcautions dernires. Il rapproche ses rserves, porte au grand complet
ses effectifs et ses munitions. Il fait verser dans les caissons, puis
des caissons dans les gibernes, les millions de cartouches qu'il a
entasss dans les magasins de la Vistule. La question des subsistances
est toujours ce qui le proccupe le plus; il sent l l'extrme
difficult et le grand danger. Aussi dcide-t-il que toutes les troupes,
au moment de prendre contact avec l'ennemi, devront tre pourvues de
vivres pour vingt  vingt-cinq jours. Afin d'atteindre le chiffre
rglementaire, les chefs de corps sont invits  saisir dans le pays
occup tous les bls qu'il contient,  les convertir aussitt en
farines. Avec une activit mthodique, l'Empereur surveille lui-mme et
hte ce travail. Sur vingt points diffrents,  Plock,  Modlin, 
Varsovie, sur toute la ligne de la Vistule, il fait moudre, moudre 
force[587], et rpartit entre les corps les amas de farine ainsi
obtenus, sans prjudice des innombrables rserves de vivres que des
myriades de voitures traneront  la suite de l'arme.

[Note 587: _Corresp._, 18765.]

Quand commence la premire semaine de juin, ces suprmes prparatifs
s'achvent ou paraissent s'achever. D'autre part, dans les pays que nos
troupes auront  parcourir avant d'atteindre le Nimen, le printemps a
fait son oeuvre; l'herbe dj haute, paisse et drue, nous promet un
abondant approvisionnement de fourrages, et la Prusse orientale tend au
devant de nous une immense nappe de verdure. Ainsi, les temps sont
venus: voici l'heure propice pour agir, cette heure que Napolon s'est
fixe depuis dix mois et qu'il s'est mnage par un long effort de
patience, de ruse et d'activit discrte. Il a enfin atteint le but si
opinitrement poursuivi: il est parvenu, sans que les Russes aient
interrompu et drang son travail par une attaque intempestive, 
dresser contre eux,  porter sur place,  monter de toutes pices, 
pousser jusqu'au dernier degr de perfection un appareil guerrier qu'il
juge suffisant  briser tous les obstacles. Au point o il en est, il a
barres sur l'ennemi; il le domine partout de ses forces avantageusement
postes, successivement accrues; il peut fondre sur lui avec tous ses
moyens. Que les destins s'accomplissent donc! Que la Grande Arme
s'branle et prenne l'offensive! Aprs avoir longtemps contenu et brid
l'lan de ses troupes, l'Empereur leur rend la main; il a tout ralenti
jusqu' prsent: il prcipite tout dsormais.

Il arrte les dispositions suivantes: les corps de gauche, celui de
Davout en tte, vont se porter rapidement et se concentrer sur l'espace
compris entre le delta de la Vistule et le pays de Koenigsberg, marcher
ensuite au Nimen et le passer. Le centre, c'est--dire l'arme
d'Eugne, se joindra au mouvement de ces corps, suivra la mme direction
et fera masse avec eux. Projetant ainsi en avant sa gauche et son
centre, l'Empereur refusera sa droite et la tiendra momentanment
immobile. Poniatowski avec les Polonais, le roi de Westphalie avec ses
trois corps, donnant lui-mme la main aux Autrichiens de Schwartzenberg,
resteront aux environs de Varsovie, dans une position d'observation et
d'attente. Si l'arme de Bagration qui leur fait face, en voyant se
prononcer l'irruption de notre gauche, essaye de l'interrompre par une
diversion et opre une contre-attaque, si elle fonce sur Varsovie, les
troupes de Jrme seront l pour la recevoir et la contenir, tandis que
l'Empereur, la laissant s'enfourner[588], franchira le Nimen et
repoussera les autres forces russes, pour se rabattre ensuite sur elle,
tomber sur ses derrires, la prendre ou l'exterminer. Si l'arme de
Bagration, obissant  une autre inspiration, se met  remonter le
fleuve-frontire pour se joindre aux troupes qui nous en disputeront le
passage et couvriront Wilna, Jrme prendra lui-mme l'offensive ds que
cette volution se sera nettement dessine. Il franchira le Nimen prs
de Grodno, se jettera  la poursuite de Bagration, se mettra sur ses
talons, le prendra en queue ou en flanc, essayera de fermer le cercle o
l'Empereur veut envelopper la gauche des Russes, et, se liant au
mouvement d'ensemble avec la totalit de ses forces, viendra cooprer 
l'invasion.

[Note 588: _Corresp._, 18785.]

Les ordres de marche furent expdis aux chefs de corps par le prince
major gnral; l'Empereur y ajouta pour Davout, pour Eugne, pour
Jrme, des instructions qui dvoilaient pleinement sa pense[589]. 
cet instant o il tire irrvocablement l'pe, aucun incident nouveau
n'a surgi entre lui et la Russie; diplomatiquement, la situation n'a pas
chang depuis le retour de Narbonne. L'empereur Alexandre n'a pas fait
savoir s'il ratifiait on non le coup de tte du prince Kourakine, s'il
s'appropriait la dclaration de rupture mane de cet ambassadeur.
Napolon ignore encore comment a t accueilli  Wilna le comte de
Lauriston, si ce reprsentant a t reu et cout, si le Tsar a prt
l'oreille  ses insinuations pacifiques: preuve ultime et vidente que
cette dmarche avait pour but d'ajourner et non d'viter la guerre.
Napolon marche  l'ennemi parce qu'il est prt, parce qu'il se juge en
possession de tous ses avantages, en mesure de trancher victorieusement
le diffrend que lui et son adversaire ont de longue date renonc 
dnouer. Toutefois, ordonnant la guerre, il ne la dclare pas encore;
afin d'entretenir plus longtemps les Russes, s'il est possible, dans une
trompeuse scurit, afin de rendre plus accablante la surprise qu'il
leur mnage, il vitera jusqu'au moment final de s'avouer officiellement
en tat de rupture avec eux; avant de publier ses griefs et de lancer
son manifeste, il attendra que ses troupes aient gagn plusieurs
marches, qu'elles soient sur l'ennemi en quelque sorte et touchent la
frontire.

[Note 589: _Corresp._, 18768  18772.]

Il resta encore quelques jours  Thorn, inspectant les troupes en
partance, visitant les magasins, les hpitaux, amliorant l'organisation
des services, donnant partout le dernier coup d'oeil. Avant que la Garde
quittt ses cantonnements, il voulut en voir les diffrents corps et les
passa minutieusement en revue. Il aimait  retrouver ces mles figures
de soldats, ces poitrines de fer, ces braves qui brlaient devant lui
d'une ardeur contenue, immobiles  la parade, irrsistibles dans
l'assaut. Leur tenue et leur air lui firent plaisir: malgr les fatigues
et les misres de la route, l'enthousiasme clatait sur les visages; il
y avait un clair dans tous les yeux. Un commandant d'artillerie
s'approcha de Sa Majest et lui dit: Avec de pareilles troupes, Sire,
vous pouvez entreprendre la conqute des Indes[590]. L'Empereur parut
satisfait du compliment. Sobre de phrases, il fut en ces jours prodigue
de grces.

[Note 590: _Mmoires militaires du gnral baron Boulart_, 241.]

Il voulut donner de sa bouche aux rgiments de la Garde l'ordre de
marche, les mit en route et les vit partir[591]. Et cet incessant
dfil, ces fiers uniformes, ces roulements ininterrompus du tambour,
ces appels de fanfares, ces belles troupes qui l'acclamaient, ces
dparts d'officiers dont chacun portait un ordre destin  remuer et 
soulever des masses humaines, tout cet immense mouvement qui s'oprait
autour de lui, par lui, l'animaient et l'enfivraient.  prsent que le
sort en est irrvocablement jet, il se livre tout entier  ses
instincts guerriers; il se retrouve uniquement soldat, le plus grand et
le plus ardent soldat qui ait exist; il ne rve plus que victoires et
conqutes. Le soir, aprs avoir expdi des ordres tout le jour et
s'tre  peine repos, il ne dormait que par intervalles, passait une
partie de son temps  se promener dans les salles votes de l'ancien
couvent o il avait pris rsidence, activant par la marche le mouvement
et l'lan de sa pense, s'exaltant  l'ide de conduire tant d'hommes au
combat et de dterminer ce branle-bas des nations. Une nuit, les
officiers de service qui couchaient auprs de son appartement furent
stupfaits de l'entendre entonner  pleine voix un air appropri aux
circonstances, un de ces refrains rvolutionnaires qui avaient mis si
souvent les Franais dans le chemin de la victoire, la strophe fameuse
du _Chant du dpart_:

      Et du Nord au Midi la trompette guerrire
      A sonn l'heure des combats.
      Tremblez, ennemis de la France...[592].

[Note 591: _Id._, 240-241.]

[Note 592: _Souvenirs d'un officier polonais_, 232.]

Il quitta Thorn le 6 juin, tandis que de toutes parts les corps de
gauche se levaient et commenaient leur marche. Son impatience tait
telle qu'il anticipa sur l'heure fixe par lui-mme pour se mettre en
route; ses voitures n'tant pas prtes, il monta  cheval et fit  franc
trier une partie de l'tape, laissant sa maison militaire le suivre
comme elle pourrait, dans l'effarement d'un dpart prcipit. Les jours
d'aprs, comme il allait plus vite, en son rapide quipage de poste, que
ses lourdes colonnes, il jugea qu'il aurait le temps, sans se mettre en
retard sur elles, de visiter Dantzick, situ dsormais en arrire de
notre ligne d'oprations, et d'inspecter cette grande place d'armes; ce
crochet lui prendrait tout au plus la moiti d'une semaine. Avec les
autorits de Dantzick, avec les membres de l'tat-major, fidle  son
systme de dissimulation, il parla encore de ngociations, de paix
possible; plus franc avec Rapp, gouverneur de la ville, il lui avoua que
la guerre commenait et stimula son activit[593].

[Note 593: _Documents indits_. Cf. les _Mmoires de Rapp_,
169-173.]

 Dantzick, il retrouva Davout et ne rendit pas suffisamment justice 
cet admirable organisateur. Il se rencontra aussi avec Murat, et
l'entrevue des deux beaux-frres fut  ses dbuts froide et pnible.
Chacun d'eux avait contre l'autre des griefs justifis et ne se privait
point depuis quelque temps de les noncer. Mcontent de n'avoir pas t
appel au rendez-vous des souverains, Murat rptait qu'on se plaisait 
l'amoindrir et  l'humilier, qu'au reste on ne voulait en lui qu'un
vice-roi de Naples, un instrument de domination et de tyrannie, mais
qu'il saurait se soustraire  d'intolrables exigences. Napolon lui
reprochait un penchant de plus en plus marqu  dsobir, des carts de
conduite et de langage, des vellits et des accointances suspectes. Il
l'accueillit avec un visage svre, avec des paroles acerbes, et lui
tint tout d'abord rigueur; puis, changeant subitement de ton, il prit 
la fin le langage de l'amiti blesse et mconnue; il s'mut, se
plaignit, fit  l'ingrat une scne d'attendrissement, invoqua les
souvenirs de leur longue affection et de leur confraternit militaire.
Le Roi, qui avait le coeur sur la main, qui tait prompt  toutes les
gnrosits, ne sut point rsister  cet appel; il s'mut  son tour,
pleura presque, oublia tout pour quelque temps et fut reconquis. Et le
soir, devant ses intimes, l'Empereur s'applaudissait d'avoir
suprieurement jou la comdie: pour ressaisir Murat, il avait fait tour
 tour et fort  propos,--disait-il,--de la fcherie et du sentiment,
car il faut de tout cela avec ce _Pantaleone_ italien. Au
fond,--continuait-il,--c'est un bon coeur; il m'aime encore plus que ses
_lazaroni_: quand il me voit, il m'appartient; mais loin de moi, comme
les gens sans caractre, il est  qui le flatte et l'approche. Il subit
l'ascendant de sa femme, une ambitieuse; c'est elle qui lui met en tte
mille projets, mille sottises; il en est  rver la souverainet de
l'Italie entire, et c'est ce qui l'empche de vouloir tre roi de
Pologne. N'importe au reste! J'y mettrai Jrme, je lui ferai l un beau
royaume; mais il faudrait pour cela qu'il ft quelque chose, car les
Polonais aiment la gloire.

Donnant ensuite  la conversation un tour plus gnral, il se plaignit
de tous les rois qu'il avait faits, des faibles, disait-il, des
vaniteux, qui comprenaient mal leur rle. Ils ne recherchaient que les
agrments du rang suprme et en mconnaissaient les devoirs; ils
imitaient les princes lgitimes au lieu de les faire oublier. Pourquoi
ce besoin de briller, cette manie de viser au grand, cette passion de
luxe, d'ostentation et de dpense? Mes frres ne me secondent pas,
rptait l'Empereur avec amertume. Il leur donnait pourtant le bon
exemple. Son incessant labeur, sa stricte conomie devraient leur servir
de modle: l'avait-on jamais vu dtourner au profit de ses plaisirs une
seule parcelle des sommes que rclamaient les besoins de l'tat et
l'utilit gnrale? Il s'tendit beaucoup sur ce sujet et termina par
ces mots admirablement justes: Je suis le roi du peuple. Je ne dpense
que pour encourager les arts, pour laisser des souvenirs glorieux et
utiles  la nation. On ne dira pas que je dote des favoris et des
matresses: je rcompense les services rendus  la patrie, rien de
plus[594].

[Note 594: _Documents indits_.]



II

En avant de l'Empereur, entre Dantzick et Koenigsberg,  travers la
Prusse orientale et les districts septentrionaux de la Pologne, les sept
corps d'arme en marche cheminaient  longues tapes.  leur gauche, la
vaste lagune que forme  cet endroit la Baltique, le Frische Haff, tait
encombre de flottilles, car les plus pesants convois, les quipages de
pont, l'artillerie de sige, faisaient le trajet par eau. Le pays 
parcourir par nos troupes tait fertile et gras, mais fastidieux et
monotone;  perte de vue des landes vertes, coupes de bois et de
marcages, des prairies immenses, des forts de sapins et de bouleaux,
droulant indfiniment  l'horizon leurs lignes sombres; des rivires
aux bords incertains; des villages de bois, partout semblables. Malgr
la clrit ordonne, il y avait dans la marche des temps d'arrt, des
flottements et des reculs, car l'norme amas de bagages que l'arme
tirait aprs elle embarrassait ses mouvements. Les convois de vivres et
de munitions s'enchevtraient  chaque instant les uns dans les autres,
commenaient  mettre en arrire de nos colonnes un chaos roulant. Pour
complter l'approvisionnement d'entre en campagne, les troupes
fouillaient et puisaient la contre. L'Empereur avait voulu que tout se
ft rgulirement et par voie d'achats; les soldats n'y regardaient pas
de si prs et prenaient; ils vidaient les greniers, enlevaient le chaume
des toitures pour en faire la litire de leurs chevaux, traitant le pays
alli en pays conquis. Les fourrages taient saisis sans mnagement ni
mthode. La cavalerie, qui passait la premire, s'emparait de tous les
foins rcolts ou sur pied; l'artillerie et le train se voyaient rduits
 couper les bls, les orges et les avoines en herbe, ruinant la
population et fournissant aux animaux une nourriture dtestable.
Obligs une partie du jour  se disperser en fourrageurs, les hommes
prenaient des habitudes de dbandade et d'indiscipline, et du premier
coup se manifestait l'impossibilit de tenir en ordre et dans le rang
cette multitude de toutes races et de toutes langues, o chaque rgiment
menait avec soi un troupeau et tranait une queue interminable de
charrois, cette arme qui ressemblait  une migration.

Nos allis allemands s'cartaient des chemins et pillaient
outrageusement. En beaucoup d'endroits, c'taient dj des excs, des
viols d'habitations, des cultures dtruites, des villages mis  sac, des
familles jetes  la misre, sans abri et sans pain; avant la guerre,
toutes les abominations de la guerre. Le contingent wurtembergeois se
signalait entre tous par ses mfaits; il avait perdu sa direction, se
jetait de droite et de gauche, vagabondait entre les autres corps,
portant partout le ravage, le dsordre et l'obstruction, interrompant
tous les systmes de l'arme[595]. Il fallut faire un exemple, infliger
 cette troupe la fltrissure d'une citation svre  l'ordre du jour.
Nos Franais se montraient plus forts contre les preuves et les
tentations de la guerre, mais dj peraient chez les jeunes soldats des
symptmes de lassitude et d'ennui. Ils ne comprenaient pas pourquoi on
leur imposait l'obligation de porter sur eux tant de vivres et
murmuraient contre ce surcrot de charge. Ils s'irritaient aussi contre
un pays o tout fuyait et se cachait devant eux; ils trouvaient la
Prusse et surtout la Pologne laides, sales, misrables; ils supportaient
mal l'incommodit des gtes, la fracheur des nuits succdant  la
lourde chaleur des jours, l'humide brouillard des matins. Toutefois,
prompts  s'illusionner, ils se consolaient du prsent en se peignant
l'avenir sous de plus riantes couleurs; ils espraient encore trouver au
del du Nimen un sol meilleur, un monde diffrent, plus clment au
soldat, et ils souhaitaient la Russie comme une terre promise[596].

[Note 595: _Corresp._, 18809.]

[Note 596: _Mmoires de Boulart_, 240-241; _Souvenirs d'un officier
polonais_, 231-234; _Mes campagnes_, par PION DES LOCHES, 279-280;
PEYRUSSE, _Mmorial et Archives_, 77; _Souvenirs manuscrits du gnral
Lyautey_; _Mmoires indits de Saint-Chamans_; ces derniers sont
caractristiques pour cette partie de la marche.]

Le 13 juin, la tte de colonne, sous la conduite de Davout, dpassait
Koenigsberg et atteignait Insterbourg, situ  mi-chemin entre la
capitale de la Prusse orientale et le Nimen. Les autres corps
suivaient, retards par l'encombrement des routes. Le mme jour,
l'Empereur accourt de Dantzick  Koenigsberg, pour activer et
rgulariser le mouvement. En mme temps qu'il cherche  s'clairer sur
la position de l'ennemi, il ralentit un peu la marche de l'avant-garde
et presse celle des autres colonnes; il resserre et condense son arme,
afin de la mieux tenir en main et de rendre irrsistible le choc de
cette masse qu'il va prcipiter d'un seul coup sur les frontires de la
Russie. Enfin, sur le point de donner  ses troupes l'impulsion suprme,
celle qui les portera au del du Nimen, il fait rdiger les actes par
lesquels il va dcrter solennellement et promulguer la guerre.

La hautaine sommation d'vacuer la Prusse avant tout accord sur le fond
du litige, la demande de passeports prsente par Kourakine, lui
fournissaient des motifs trs suffisants. Aprs avoir volontairement
laiss dormir ses griefs, il les relve aujourd'hui, s'en empare, s'en
arme; il ramasse le gant et rpond au dfi. Mais sous quel prtexte,
aprs avoir considr  dessein les dmarches qu'il incrimine comme le
fait personnel d'un ambassadeur malavis, va-t-il les attribuer au
gouvernement russe lui-mme, sans que ce gouvernement se soit expliqu,
et les prendre pour l'expression prmdite d'une volont hostile? La
Russie venait de lui faciliter indirectement cette interprtation
nouvelle. Elle n'avait point fait mystre des conditions poses dans son
ultimatum; ses agents  l'tranger en avaient t instruits; ils en
avaient parl, sur un ton d'ostentation et de jactance; ils en avaient
prcis le sens et soulign la porte. La presse s'emparait de ces
dires; les journaux anglais reproduisaient, commentaient, approuvaient
les exigences d'Alexandre, et toute l'Europe savait que le Tsar
prtendait nous imposer, comme prliminaire indispensable d'une
ngociation, l'affranchissement de l'Allemagne et le retrait de nos
troupes. Cette publicit donne  l'injure la constate et l'aggrave, la
rend insupportable, et c'est ce que le duc de Bassano, qui a rejoint le
quartier gnral, doit faire ressortir dans une note de rupture,
adresse  la Russie et communique  tous les cabinets de
l'Europe[597].

[Note 597: Archives des affaires trangres, Russie, 154.]

En mme temps que ce manifeste de guerre, le duc signait un rapport,
mlange de sophismes et de vrits, qui rsumait nos dernires relations
avec la Russie et constituait contre elle un fulminant rquisitoire. Ce
rapport sera adress au Snat, lu en sance solennelle, insr au
_Moniteur_ avec pices justificatives, comment dans les journaux:
Napolon dnonce avec fracas ses raisons de combattre et fait la France,
comme l'Europe, juge de son droit. Dans des lettres destines galement
 la publicit, M. de Bassano crivait le mme jour  Kourakine que
l'Empereur accdait enfin  sa demande et permettait l'envoi de ses
passeports; il crivait  Lauriston de rclamer les siens et de quitter
le territoire russe.

Ces pices et ces lettres, signes  Koenigsberg le 16 juin, reurent
une date antrieure et fausse, celle du 12, et Thorn fut indiqu comme
le lieu de leur expdition. Cette supercherie de la dernire minute
avait pour but de faire croire que l'Empereur n'avait prononc son
mouvement au del de la Vistule qu'aprs avoir appris l'outrageant clat
donn par les Russes  leurs sommations, qu'il avait fallu ce surcrot
d'insulte pour le dterminer  la guerre et triompher de son obstination
pacifique. De plus, cette manire d'antidater les pices avait
l'avantage d'augmenter l'intervalle apparent entre l'annonce et le fait
mme de la guerre; elle masquerait aux yeux du public la fougueuse
prcipitation de notre offensive. En ralit, les Russes ne recevraient
nos communications qu' l'instant mme o l'Empereur paratrait en armes
sur leur territoire pour se faire justice; ils seraient frapps en mme
temps qu'avertis.

Quittant Koenigsberg, l'Empereur se jette alors au milieu de ses
colonnes, qui de toutes parts reprennent ou continuent leur marche. Il
les passe en revue au fur et  mesure qu'il les rencontre. Par son
ordre, les rgiments s'alignent devant lui dans les rues des villages,
les tambours battent aux champs, les musiques jouent, et ces scnes
toujours mouvantes ragaillardissent les coeurs[598]. L'Empereur arrive
ainsi jusqu' l'avant-garde, jusqu'au corps de Davout, que la Garde
vient de rejoindre et suit de prs. L, il se trouve avec la partie la
plus belle, la plus saine, la plus robuste de son arme, au milieu
d'incomparables troupes que l'indiscipline naissante des autres corps
n'a pas effleures. Mais le service des subsistances laisse encore 
dsirer, et ses dfectuosits causent quelques dsordres. Napolon
s'applique  l'amliorer,  le rendre parfait, et ce soin lui devient
une obsession: Dans ce pays-ci, crit-il  ses lieutenants, le pain est
la principale chose[599]. Pour assurer ds  prsent la rgularit des
distributions et se faire pour l'avenir une abondante provision de pain,
il multiplie les manutentions; par ses ordres, des fours de campagne se
construisent et s'allument de tous cts, servis par des lgions de
soldats-ouvriers; ils se dplacent avec les corps, les prcdent aux
lieux de bivouac, fonctionnent tout le jour et pendant la nuit
incendient l'horizon. L'Empereur dirige lui-mme l'tablissement de ces
ateliers mobiles, les visite, les inspecte, veille  ce qu'ils soient
constamment aliments. En mme temps, marchant dsormais avec les corps
d'avant-garde, prenant la tte du mouvement, il rgle et acclre
l'allure, force le pas. Il couche le 17  Insterbourg, le 19 
Gumbinnen, raccourcissant chaque jour de moiti la distance qui le
spare du Nimen.

[Note 598: _Notice sur la vie militaire et prive du gnral marquis
de Caraman_, contenant ses lettres  sa femme, p. 114.]

[Note 599: _Corresp._, 18818.]

 Gumbinnen, un courrier de notre ambassade en Russie se prsenta au
quartier gnral. Il venait en droite ligne de Ptersbourg et apportait
la nouvelle que l'empereur Alexandre, non content d'conduire Narbonne,
avait refus de recevoir Lauriston et lui avait interdit de venir 
Wilna; le Tsar avait ainsi viol les rgles de la politesse
internationale et le droit reconnu des ambassadeurs, en mme temps qu'il
attestait encore une fois sa volont d'chapper  toute reprise de
discussion. Napolon nota ce suprme grief et le mit en rserve, rsolu
de s'en servir  l'occasion, si les Russes, aprs le dbut des
hostilits, rouvraient la controverse et venaient  lui contester son
droit d'offens.

Il arriva le 21 de grand matin  Wilkowisky. L, il n'avait plus 
parcourir que sept lieues environ,  travers un pays de bois, de sables
et de collines, pour arriver au Nimen. Il fit halte quelques heures 
Wilkowisky, tandis qu'autour de lui les soixante-quinze mille hommes de
Davout couvraient le sol, et ce fut dans cette humble bourgade,
misrable amas de chaumires, qu'il dicta l'ardente proclamation par
laquelle il appelait ses soldats  la seconde guerre de Pologne[600].

[Note 600: _Corresp._, 1885, d'aprs l'original conserv au dpt de
la guerre.]

Cette proclamation fut envoye  tous les chefs de corps, avec ordre de
la faire lire sur le front des rgiments lorsque ceux-ci auraient
atteint le Nimen et s'branleraient pour le franchir: en cet instant
solennel, elle parlerait mieux aux imaginations et ferait passer dans
les rangs une flamme d'enthousiasme. Napolon employa le reste de la
journe  prendre les mesures ncessaires pour que le lendemain 23 son
arme ft tout entire tablie et masse derrire les ondulations
boises qui bordent la rive gauche. Il rgla minutieusement cette
suprme tape; il indiqua  Davout,  Oudinot,  Ney, au duc de Trvise,
qui commandait l'infanterie de la Garde, leur direction et leur
destination; le mouvement devait commencer au petit jour,  la premire
heure, et s'excuter rondement, afin que chacun arrivt successivement
au point indiqu et que tout le monde ft exact au grand rendez-vous.
Mais lui-mme, emport par son ardeur, n'attend pas pour partir que la
nuit se soit coule et que les troupes aient rompu leurs bivouacs. Il
ne marchera plus cette fois avec elles; il prend les devants et se
dtache.

Avant le soir, il s'engageait dans la vaste fort de pins qui couvre les
approches du cours d'eau. Il soupa au presbytre d'un petit village
perdu et interrogea le cur: Pour qui priez-vous, lui demanda-t-il,
pour moi ou pour les Russes?--Pour Votre Majest.--Vous le devez,
reprit-il, comme Polonais et comme catholique. Et il fit remettre au
prtre deux cents napolons[601].  onze heures, il remontait en
voiture, suivi de prs par ses compagnons habituels de voyage et de
guerre, Duroc, Caulaincourt, Bessires, mais laissant derrire lui le
reste de sa maison, son quartier gnral, ses quipages. Un seul
officier d'tat-major, le futur marchal de Castellane, aide de camp du
comte de Lobau, put accompagner cette course, en faisant vingt-huit
lieues sur le mme cheval. Entour d'une faible escorte, mais protg
par les divisions de cavalerie qui de toutes parts battent et explorent
le pays, l'Empereur dpasse les masses d'infanterie chelonnes sur la
route, dpasse les colonnes de tte, dpasse les grand'gardes, se porte
et se jette en avant, poussant droit au Nimen, impatient de voir le
fleuve et de marquer le point de passage.

[Note 601: _Journal de Castellane_, I, 104.]

Par son ordre exprs, aucun parti de cavalerie franaise, aucun
dtachement de nos troupes ne s'tait encore montr sur la rive mme.
Plusieurs officiers, entre autres le gnral Haxo, y avaient t envoys
pour en relever les contours, mais ils avaient d remplir cette mission
dans le plus grand secret et en se cachant. L'Empereur, esprant que les
Russes ne nous savaient pas si prs, se flattant toujours de tromper
leur vigilance jusqu'au moment du passage et d'excuter par surprise
cette gigantesque opration, ne voulait point que la vue de l'uniforme
franais leur rvlt intempestivement l'approche et l'imminence du
pril: Il faut, avait-il dit, que le premier homme d'infanterie que
verra l'ennemi soit un pontonnier[602]. Seuls, quelques escadrons de
lanciers et de chevau-lgers varsoviens se tenaient en vedettes sur la
rive gauche et la gardaient; leur prsence ne dcelait rien de suspect,
car ils se trouvaient sur leur propre territoire, ils occupaient ces
positions depuis plusieurs mois, et les officiers russes de Kowno, qui
inspectaient l'horizon du bout de leurs lorgnettes, s'taient de longue
date habitus  les voir.

[Note 602: _Corresp._, 18839.]

Dans la nuit du 22 au 23 juin, un de ces rgiments, le 3e de
chevau-lgers, bivouaquait  une lieue et demie en arrire du Nimen,
hors de vue, sur le bord de la route qui de Wilkowisky vient aboutir 
la rivire, en face mme de Kowno.  cette poque de l'anne et
particulirement sous cette latitude, la nuit est courte: c'est une
obscurit passagre entre deux longs crpuscules, qui voilent  peine la
nature d'une ombre transparente.  deux heures du matin, le jour
paraissait dj, indcis et blme, sans tirer de leur sommeil les
cavaliers qui dormaient pesamment  terre, auprs de leurs lances en
faisceaux. Soudain, un grand bruit de grelots et de roues se fait
entendre. Une berline de poste, attele de six chevaux fumants et
tremps de sueur, environne de quelques cavaliers, s'arrte sur la
route. Un voyageur en descend vivement, suivi d'un autre; c'est
l'Empereur avec Berthier, l'Empereur tout poudreux, le visage jauni et
les traits tirs par la fatigue du voyage. On le reconnat, on
l'entoure; les officiers polonais s'empressent, honteux d'avoir t
surpris dans leur sommeil. Lui met pied  terre, regarde, s'enquiert. 
quelques centaines de mtres en avant, on apercevait les premires
maisons d'un village polonais, celui d'Alexota, o s'arrtait la route;
derrire, c'taient le fleuve et l'ennemi. Situ sur une minence, le
village domine le Nimen et permet  la vue de plonger sur Kowno; c'est
l que l'Empereur ira tout d'abord en reconnaissance[603].

[Note 603: SOLTYK, _Napolon en_ 1812_, Mmoires historiques sur la
campagne de Russie_, 8-10. Soltyk tait officier dans la cavalerie
polonaise et fut dtach  partir de cette journe  l'tat-major
imprial.]

Mais son uniforme et ses paulettes, son chapeau  cocarde tricolore, ne
vont-ils pas attirer l'attention de l'ennemi et donner l'veil? Va-t-il,
en montrant prmaturment un Franais, enfreindre sa propre consigne?
Qu' cela ne tienne! Il ira _incognito_[604], comme il dit, et sous un
dguisement. Le voici qui te en plein champ son habit d'officier aux
chasseurs de la Garde et qui emprunte la redingote d'un colonel
polonais. Il demande ensuite une coiffure approprie  son nouveau
costume; on lui prsente un schapska de lancier; il l'examine, l'essaye,
le trouve trop lourd, prend simplement un bonnet de police, oblige
Berthier au mme travestissement, et ainsi affubls, tous deux se
dirigent vers le village avec le groupe des officiers. L'Empereur se fit
ouvrir la maison principale, dont les fentres donnaient sur le fleuve;
de cet observatoire, il put enfin contempler la masse lourde des eaux
qui roulait  ses pieds; il dcouvrit en mme temps la rive droite et
vit la Russie.

[Note 604: _Corresp._, 18755.]

La ville de Kowno, insignifiante et morne, flanque par les btiments
blancs d'un monastre catholique, n'offrait aucune apparence d'animation
et de vie; tout y semblait dsert, abandonn; aucun indice ne signalait
la prsence d'une troupe nombreuse, les prparatifs d'une dfense. 
droite et  gauche, la rive s'tendait, tour  tour verdoyante et
sablonneuse, et plus loin de molles ondulations, tachetes de bois et
semes de quelques btisses, fuyaient  l'horizon. Dans ce tableau
dploy sous ses yeux  travers la lueur de l'aube, Napolon lut comme
sur une carte; il releva les principaux reliefs du sol, le sens et
l'orientation de ses lignes.

Lorsqu'il se fut bien pntr de cet aspect et qu'il l'eut grav dans sa
mmoire, il revint  pied au campement des chevau-lgers, plus alerte,
plus frais et comme repos par l'action. Il demanda gaiement si le
costume polonais lui allait bien:  prsent, ajouta-t-il, il faut
rendre ce qui n'est pas  nous, et il ta son dguisement. Il mangea un
peu sur la route. Ses quipages, ses chevaux de selle, une partie de sa
maison commenaient  rejoindre. Le prince d'Eckmhl tait arriv; le
gnral Haxo, tabli sur les lieux depuis plusieurs jours, avait t
prvenu et se prsentait. Napolon monta alors  cheval et, accompagn
par les principaux membres de son tat-major, se mit  oprer une
seconde reconnaissance. Quittant la route, il prit  droite, tchant de
rejoindre le Nimen  travers champs et tenant  le voir en amont de
Kowno. Son intention n'tait pas de forcer le passage devant cette ville
et d'aborder de front la position russe; il la tournerait et la
prendrait en flanc. Il passerait donc un peu au-dessus,  quelques
lieues plus haut: c'tait de ce ct qu'il allait chercher une
disposition de lieux favorable  la jete des ponts.

Ayant atteint le rideau de collines qui s'tend le long du fleuve et le
masque  la vue, il mit pied  terre, laissa derrire lui tout son
monde,  l'exception d'Haxo, et seul avec cet officier gnral du gnie
se mit  parcourir les crtes, cheminant autant que possible sous bois,
se dissimulant avec soin, protg d'ailleurs contre les regards de
l'ennemi par le jour encore incertain. Il put ainsi examiner  peu de
distance et suivre le fleuve, mesurer de l'oeil sa largeur, tudier les
sinuosits et les particularits de son cours. Prs du village de
Ponimon, le fleuve forme une courbe trs prononce, une vritable
boucle dont la convexit est tourne vers l'ouest et qui s'enfonait
ainsi en terre polonaise. En ce point, la rive gauche enserre la rive
droite; elle la domine en mme temps d'un amphithtre de collines qui
se creuse et se dveloppe autour de la courbe. Postes sur ces hauteurs,
nos batteries couvriraient au besoin de leurs feux le bord oppos et le
rendraient intenable pour l'ennemi, assurant ainsi la scurit de
l'atterrissement. De plus, en prenant pied dans la boucle, nos colonnes
pourraient se dployer sans craindre une attaque sur leurs flancs,
appuyant leur droite et leur gauche au fleuve repli sur lui-mme, et
dboucheraient plus aisment. Napolon dcida que le passage
s'effectuerait le lendemain 24 en cet endroit, o le territoire russe
venait  sa rencontre et lui donnait prise.

Aprs sa mystrieuse exploration, il revint au lieu o il avait laiss
son tat-major. Les chevaux furent repris, et, tandis que le ciel
s'clairait lentement, on se mit  parcourir et  reconnatre le pays en
arrire des hauteurs. Maintenant, Napolon traversait des plateaux
cultivs, des champs de bl et de seigle, des espaces tour  tour unis
et accidents; il marquait par la pense les positions o il tablirait
ses troupes au fur et  mesure de leur arrive, les vallons o il les
tiendrait serres et tasses pendant la nuit, invisibles  l'ennemi,
tandis que les quipages de pont se mettraient  l'oeuvre et
prpareraient la grande opration du lendemain. Il allait toujours,
lanc comme d'habitude  toute bride, infatigable de corps et d'esprit,
arrtant son plan, songeant  ses dispositions; Duroc, Berthier,
Caulaincourt, Bessires, Davout, Haxo le suivaient et galopaient  peu
de distance. Ils virent tout  coup son cheval faire un brusque cart,
lui-mme tourner sur sa selle, tomber et disparatre.

On s'lana  l'endroit o il tait tomb. Il tait dj debout et
s'tait relev de lui-mme, sans autre mal qu'une contusion  la hanche;
il se tenait droit et immobile, prs de son cheval frmissant. Un livre
parti entre les jambes de l'animal avait occasionn le bond qui avait
dsaronn le cavalier, toujours ngligent  cheval et distrait. Ces
accidents arrivaient assez frquemment  l'Empereur au cours de ses
campagnes. En pareil cas, il se courrouait d'ordinaire, s'emportait
rageusement contre sa monture, contre ceux qui la lui avaient prpare,
contre son grand cuyer, s'en prenait  tout le monde de sa maladresse.
Cette fois, il ne profra pas une parole. Subitement assombri et comme
frapp, il se remit silencieusement en selle, et le petit groupe de
cavaliers reprit sa course  grande allure, dans la tristesse grise du
matin. Une subite apprhension avait saisi les coeurs, et chacun se
dfendait mal contre de lugubres pressentiments, car on est
superstitieux malgr soi, dans de si grandes circonstances et  la
veille de si grands vnements, a dit l'un des compagnons de
l'Empereur. Au bout de quelques instants, Caulaincourt se sentit prendre
la main par Berthier, qui galopait prs de lui et qui lui dit: Nous
ferions bien mieux de ne pas passer le Nimen; cette chute est d'un
mauvais augure[605].

[Note 605: _Documents indits_, manant de l'un des principaux
membres de l'tat-major. Ce sont ces documents, contrls  l'aide de
l'ouvrage trs minutieux de Soltyk et des autres _Mmoires_, qui nous
ont permis de reconstituer la vie de Napolon pendant les heures qui
prcdrent le passage.]

L'Empereur finit par s'arrter en un lieu o il avait rsolu de passer
la journe, o il serait au milieu de ses troupes qui allaient venir.
Dj ses tentes s'levaient, deux tentes bien connues des soldats, en
coutil  raies bleues et blanches, l'une pour lui, l'autre pour le
prince major gnral; devant la premire, un grenadier montait la garde
et se promenait de long en large. Ainsi install, l'Empereur fit
apporter ses cartes, ses tats de situation, ses instruments de travail,
et tandis que les jeunes officiers de sa suite s'tablissaient dans une
grange voisine, o l'esprit endiabl du comte de Narbonne les tenait en
verve, il se mit  dicter des ordres. Il dcida comment s'effectueraient
l'tablissement des ponts pendant la nuit et le passage aux premires
heures du lendemain. Il composa une longue instruction, admirable
d'ordre et de clart; tout y tait prvu, calcul, prescrit, et les
troupes n'auraient qu' excuter un mouvement rgl d'avance jusqu'en
ses moindres dtails[606].

[Note 606: _Ordre pour le passage du Nimen_, _Corresp._, 18857.]

Elles commenaient  arriver,  surgir de tous les points de l'horizon.
C'taient d'abord les avant-gardes, les tats-majors, les batteries
lgres accourant au grand trot pour couronner les hauteurs; puis les
masses profondes, infanterie, cavalerie, artillerie. Elles dbouchaient
par tous les chemins, s'levaient sur les pentes, emplissaient les
vallons, et rapidement montait cette inondation d'hommes. L'Empereur
considrait ce spectacle et donnait les ordres ncessaires pour le
placement des corps, mais sans entrain, sans animation, sans ce feu dans
le regard qui lui tait habituel. Lui, si gai d'ordinaire, si plein
d'ardeur dans les moments o ses troupes excutaient quelque grande
opration, fut pendant toute la journe trs srieux et trs
proccup[607]; il restait sous l'empire d'un malaise visible et d'une
impression fcheuse. Un peu courbatur, depuis sa chute de cheval, et
surtout attrist, il se retirait de temps  autre sous sa tente, pour y
trouver la fracheur et l'ombre, car l'air tait touffant, la chaleur
nervante, le ciel tour  tour ardent et lourd, avec des claircies
resplendissantes et de subits obscurcissements. Au bout de quelques
instants, il ressortait, s'asseyait sur un pliant plac devant sa tente,
feuilletait un gros registre rouge qui le renseignait sur les effectifs
russes, puis s'interrompait et songeait. Superstitieux comme Csar, il
pensait  son accident; il en parlait quelquefois, affectait d'en
plaisanter, mais son rire sonnait faux et s'arrtait court; il
s'irritait de lire sur plusieurs visages une inquitude qui
correspondait  la sienne, et malgr tous ses efforts pour paratre
imperturbablement confiant et gai, il sentait sourdre en lui une secrte
anxit.

[Note 607: _Documents indits_.]

Ce qui ajoutait  sa mauvaise humeur, c'tait de n'avoir aucune nouvelle
de la rive ennemie. Nul bruit ne venait de cette terre morte; nul
mouvement n'y paraissait. On voyait bien, sur la grve, rder quelques
Cosaques, passer quelques patrouilles de cavalerie, se glissant entre
les bouquets d'arbres; mais c'taient de furtives apparitions, disparues
aussitt qu'entrevues. O donc tait l'ennemi? Que faisait-il? Sans
doute, tabli  quelque distance du fleuve, commenant  souponner
notre arrive, il se prparait  tenir contre cette attaque: il allait,
en acceptant le combat, nous livrer la victoire, cette premire victoire
que Napolon voulait  tout prix et tout de suite.

Quant aux Polonais de la rive droite, aux habitants de la Lithuanie, ils
nous attendaient sans doute comme des librateurs. On les verrait se
lever  notre approche, venir  nous et nous frayer la voie. Napolon
attendait d'eux un signe d'intelligence et cherchait  le provoquer. Il
tmoignait d'une prdilection marque pour tout ce qui tait polonais;
ds le matin, il avait attach  sa personne plusieurs officiers de
cette nation, comptant s'en servir comme d'intermdiaires avec leurs
compatriotes de la rive droite, et s'tonnant qu'aucun de ces derniers
ne se ft encore prsent. On finit par lui amener trois Lithuaniens,
ramasss par hasard sur la rive gauche. C'taient de pauvres gens, des
serfs, d'aspect sordide et de visage obtus. Napolon les fit interroger:
savaient-ils que la libert avait t accorde aux paysans du
grand-duch? Espraient-ils pareil bienfait? Souffraient-ils du rgime
russe? Aspiraient-ils  s'en affranchir? Comme les rponses tardaient,
l'Empereur reprit vivement, en s'adressant aux interprtes:
Demandez-leur s'ils ont le coeur polonais[608]. Et pour se faire mieux
comprendre, il joignait le geste  la parole, mettait la main sur son
coeur. Interloqus et comme ptrifis, les paysans restaient  le
regarder, l'air hbt, sans mot dire. N'en pouvant rien tirer, il les
congdia avec de douces paroles.

[Note 608: SOLTYK, 16.]

Pour savoir ce qui se passait en face de nous, on avait employ toutes
les prcautions d'usage; une nue d'espions avait t lance. Pas un de
ces missaires ne revenait, ne reparaissait au quartier gnral. Davout
se plaignait en grommelant de ne rien savoir. Interrogs successivement,
les autres chefs de corps rpondaient qu'ils n'avaient aucun
renseignement, qu'aucun espion ne rentrait. On vit arriver seulement un
Juif de Marienpol, qui venait des provinces lithuaniennes et s'tait
faufil  travers les lignes ennemies. Il raconta que les Russes
repliaient partout leurs avant-postes, qu'ils vacuaient le pays, qu'un
grand mouvement de retraite se dessinait.  cette nouvelle, l'Empereur
frona le sourcil, mais il se hta de dire que l'ennemi se concentrait
srement autour de Wilna, pour livrer bataille en avant de cette ville.
Il n'admettait pas que les choses se passassent autrement; il cartait
violemment la possibilit d'un recul indfini et ne souffrait pas qu'il
en ft question, quoique cette hypothse comment  le proccuper.

Vers la fin de la journe, il manda Caulaincourt et le fit venir dans sa
tente, voulant causer. D'abord, ce furent des allusions  l'accident du
matin. L'Empereur demanda si l'on s'en tait mu au quartier gnral, si
l'on en parlait encore. Puis, il questionna longuement l'ancien
ambassadeur en Russie sur le pays, l'tat des routes, les moyens de
communication, les habitants: Les paysans ont-ils de l'nergie? dit-il.
Sont-ce gens  s'armer comme les Espagnols et  faire la guerre de
partisans? Pensez-vous que les Russes me livrent Wilna sans risquer une
bataille? Il paraissait dsirer extrmement cette bataille et pria le
duc de lui dire franchement son avis sur le projet de retraite que l'on
prtait aux ennemis. Caulaincourt rpliqua qu'il ne croyait point, pour
sa part,  des batailles ranges: Le terrain n'tait pas assez rare en
Russie pour qu'on ne nous en cdt pas beaucoup; on chercherait  nous
attirer dans l'intrieur,  diviser nos forces,  nous loigner de nos
ressources.--Alors j'ai la Pologne! reprit l'Empereur avec un clat de
voix. Quelle honte pour Alexandre, quelle honte ineffaable que de la
perdre sans combat! C'est se couvrir d'opprobre aux yeux des Polonais.
Il parlait avec une animation croissante, avec des paroles cinglantes,
comme s'il se ft adress  l'empereur Alexandre lui-mme, comme s'il
et voulu, en le piquant au vif par des outrages, le tirer de son
inertie, l'appeler, le dfier, le forcer au combat.

Il ajouta qu'une retraite ne sauverait pas les Russes: il allait tomber
sur eux comme la foudre, prendre  coup sr leur artillerie et leurs
quipages, probablement des corps entiers. De Wilna, o il couperait
leur ligne et diviserait leurs forces, il pourrait tourner et envelopper
au moins l'une de leurs armes. Il avait hte d'tre  Wilna pour
commencer ces mouvements destructeurs; il calculait le nombre d'heures
que mettraient ses troupes pour atteindre cette ville, comme s'il se
ft agi d'y aller en poste.--Avant deux mois, reprit-il en manire de
conclusion, Alexandre me demandera la paix: les grands propritaires l'y
forceront.

Il dveloppa cet espoir avec volubilit, procdant toujours par
questions, mais commenant lui-mme les rponses, comptant que son
interlocuteur allait continuer et abonder dans son sens, cherchant 
arracher,  surprendre une phrase approbative, un mot d'assentiment qui
raffermirait sa confiance, qui lui permettrait de s'illusionner encore
et donnerait raison  ses rves contre la ralit entrevue. Mais le duc
de Vicence se taisait, roidi dans sa loyaut chagrine, dans son
obstination honnte  ne point parler contre sa conscience. Irrit de
cette contradiction muette, l'Empereur le pressa  la fin de parler, de
s'expliquer; il s'entendit rpter alors qu'Alexandre avait lui-mme
dvoil et expos le plan de la dfense: ce prince viterait de se
mesurer en ligne contre un adversaire dont il connaissait le gnie; il
ferait une guerre de longueur et de persvrance, imiterait l'exemple
des Espagnols, souvent battus, jamais soumis; il se retirerait au
Kamtchatka plutt que de cder des provinces et de signer une paix
prcaire. Ces paroles de mauvais augure que Napolon avait dj
entendues, il les couta cette fois avec une attention plus marque,
avec une grande patience, comme si elles eussent plus profondment
frapp son esprit; il rompit ensuite l'entretien sans rpondre.



III

Le jour baissait, et chaque heure rapprochait l'instant fix pour les
prparatifs du passage. Avant la tombe de la nuit, l'Empereur monta
encore une fois  cheval, visita les campements; il retrouva noirs de
troupes, fourmillants d'hommes, les espaces qu'il avait vus le matin
inanims et dserts. Il fit rapprocher ses tentes du Nimen, afin de
mieux surveiller l'opration, et prit enfin quelque repos, tandis que
ses premiers ordres s'excutaient ponctuellement.

Ds huit heures du soir, aprs avoir mang la soupe, les troupes de
Davout prenaient les armes et venaient occuper les hauteurs; elles s'y
tablirent sur seize lignes formes par autant de rgiments, chaque
colonel plac devant le 1er bataillon, devant l'aigle, les gnraux au
centre de leur brigade ou de leur division. Cette arme d'avant-garde,
qui prcdait les autres, prit ainsi position pour la nuit, sans faire
aucun bruit, sans allumer de feux, se tenant immobile et comme rase sur
le sol, en attendant qu'elle se dresst d'un seul lan pour aller au
Nimen et faire irruption.  sa gauche, les divisions  cheval de Murat
s'alignaient sur les deux cts d'Alexota. Au-dessous du 1er corps, les
quipages de pont descendaient vers la rive, dirigs par le gnral
bl, accompagns par des sapeurs du gnie et des marins de la Garde:
l'obscurit croissante les drobait aux yeux. Quant la nuit fut  peu
prs complte, trois cents voltigeurs du 13e rgiment de ligne passrent
sur des batelets et gagnrent la rive oppose, qu'ils trouvrent
inoccupe; derrire eux, les pontons furent mis  l'eau, dans le plus
grand silence.

 minuit, le passage tait praticable. Au del du fleuve, les voltigeurs
continuaient d'avancer, bientt rejoints par quelques dtachements
d'infanterie lgre et de Polonais. Un bois s'tendait devant eux; ils
en reconnurent les abords, s'y engagrent. Ils entendirent alors dans
les fourrs des bruits de chevaux et d'armes; ils se sentirent
surveills et frls par d'invisibles ennemis;  et l, quelques lances
pointrent, des Cosaques furent aperus, passant d'un trot rapide, et
mme des hussards russes, reconnaissables dans la nuit  leurs grands
plumets blancs. Soudain, un Qui-vive! lanc  nos hommes...--France!
rpondent-ils. La voix qui leur avait parl, celle d'un officier russe,
reprit en franais: Que venez-vous faire ici?--F..., vous allez le
voir[609]! rpliqurent les ntres, et les carabines s'abattirent,
jetant leur clair  un ennemi dj vanoui, tirant sur une ombre.  la
sortie du bois, on atteignit un village situ dans la boucle du fleuve
et que l'Empereur avait prescrit d'occuper, de fortifier par des
coupures et des barricades, de convertir en rduit; en y pntrant, nos
soldats entendirent un galop prcipit; ils aperurent des Cosaques qui
dtalaient au plus vite et dont quelques-uns, se retournant sur leur
selle, dchargrent leurs armes. Sur plusieurs points  la fois, des
dtonations isoles retentirent profondment dans le silence de la nuit,
faisant tressaillir l'Empereur sous sa tente et l'irritant, car il avait
dsir qu'aucun bruit ne traht jusqu'au matin le mystre de ses
oprations: les premiers coups de feu de la grande guerre taient tirs.

[Note 609: SOLTYK, 21.]

La nuit passa, nuit de deux heures. Les ponts taient achevs, et dj
la division Morand, du 1er corps, s'tait glisse au del du fleuve,
pour appuyer et fortifier les avant-postes.  une heure et quart, le
ciel blanchit de nouveau. L'obscurit se retira peu  peu des sommets de
la rive gauche, o se distinguaient confusment et se remuaient des
masses; le voile d'ombre tendu sur la valle se levait lentement.
Soudain, le soleil brille, apparu sur l'horizon, et monte dans un ciel
pur; rasant le sol de sa rayonnante clart, il fait courir sur le front
de nos lignes un clair qui se rpte et se prolonge  l'infini, un
interminable scintillement de baonnettes, de lances, de sabres, de
casques et de cuirasses. Tout s'illumine, tout se discerne, et le
spectacle se dcouvre dans la magnificence de son ensemble et la
prcision de ses dtails; sur la large nappe des eaux, troue d'les,
trois ponts tablis; au del, la division Morand dploye en bataille,
barrant de ses lignes noires l'entre de la boucle; sur un escarpement
situ prs des ponts, l'artillerie de rserve du 1er corps en position,
les pices dresses vers le nord; sur la berge, d'autres batteries qui
s'alignent, des officiers qui passent au galop, des escadrons de
cavalerie polonaise au-dessus desquels voltigent et palpitent les
flammes multicolores des lances; enfin, sur l'amphithtre des collines,
un immense dploiement de troupes en marche, deux cent mille hommes qui
s'branlent et s'avancent  la fois, rgulirement, posment, d'un pas
gal et vaillant; partout l'aspect de l'action et de la force
disciplines, l'invasion coordonne et mthodique, dans son formidable
lan. L'arme de premire ligne est l tout entire, en grande tenue de
combat, avec ses innombrables tats-majors, ses uniformes de toutes
nuances, ses longues files de plumets rouges, ses aigles brillant au
soleil, ses drapeaux illustrs d'inscriptions glorieuses, l'arme
dbarrasse pour un jour de son lourd attirail de convois, allge et
libre, superbe d'entrain et d'animation, aspirant  se dvouer. Les
tristesses de la veille, l'ennui et la souffrance des longues marches ne
sont plus qu'un rve oubli; l'allgresse du matin a dissip cette
brume, elle dilate les coeurs et les rouvre aux magiques espoirs. Et les
colonnes dbordent des sommets, s'engagent sur les pentes o se creusent
trois sillons principaux, descendent par ces ravins en tincelantes
coules d'acier, se rapprochent, se ctoient sans se mler, convergent
toutes au point de passage, s'allongent et s'amincissent pour traverser
les ponts, puis reprennent leur ampleur, leurs distances,--et lentement
s'pandent sur la terre russe.

Les troupes de Davout passrent de grand matin: les divisions
d'infanterie d'abord, avec leurs batteries montes, avec les brigades de
cavalerie lgre, sans quipages, sans voitures; rien que du fer, des
chevaux et des hommes: l'Empereur avait permis le passage d'une seule
voiture, celle qui contenait les bagages du prince d'Eckmhl. Mais
bientt les ponts tremblent et retentissent sous des masses pesantes;
les divisions de grosse cavalerie, les cuirassiers, passent  leur tour,
avec un bruit d'orage: voici les guerriers gants, les ondoyantes
crinires et les cimiers romains. Aprs le 1er corps, la Garde, ses
rgiments jeunes et vieux, resplendissants d'or, chamarrs
d'aiguillettes et de brandebourgs, lite et parure de l'arme. L
surtout l'enthousiasme est au comble. Dans les rangs, dans les
tats-majors qui causent en chevauchant, de gaies rflexions
s'changent, des propos conqurants. Un major de la Garde dit que l'on
ftera le 15 aot  Saint-Ptersbourg, et ce mot fait fortune. Si
l'accord n'est pas unanime, si quelques mcontents, quelques officiers
d'armes spciales objectent les difficults de l'entreprise et discutent
les chances de la campagne, ces notes chagrines se perdent dans une
expression gnrale de contentement et de joie. Ce qui achve
d'lectriser tous ces hommes, c'est de se sentir sous l'oeil et dans la
main du chef habitu  vaincre; c'est de le sentir prs d'eux, avec eux,
les enveloppant de sa prsence; c'est d'entendre successivement de tous
cts, en haut sur les collines, en bas prs du fleuve, les vivats qui
signalent son arrive; c'est de reconnatre  chaque instant, sur des
points divers, dominant et dirigeant l'opration, sa silhouette
familire.

 cheval ds trois heures du matin, il tait venu tout surveiller, tout
animer. Afin qu'il pt commodment assister au dfil, les artilleurs de
la Garde lui avaient prpar, sur le chemin qui menait aux ponts, un
trne rustique, fait de branches et de gazon, avec un dais de feuillage.
Il ne resta qu'un moment  ce poste d'apparat, repris d'un besoin
d'activit, ne tenant pas en place. Il fut de bonne heure sur la rive
ennemie. Lorsque le 9e lanciers et le 7e hussards passrent, officiers
et soldats le reconnurent  l'extrmit du pont, debout sur le
terre-plein. Enivr par l'appareil qui se dployait  ses yeux, ressaisi
par le sentiment de sa toute-puissance, certain de son bonheur, il avait
retrouv son assurance, sa belle humeur, une jovialit expansive; il
jouait avec sa cravache et fredonnait l'air de _Marlborough s'en va-t-en
guerre_: Cet -propos, qui nous gaya quelques instants, ne se justifia
que trop bien, crit le commandant Dupuy[610].

[Note 610: _Souvenirs militaires_, 166.]

L'Empereur se porta bientt en avant du fleuve et rejoignit les
divisions dj passes. Prompt et affair, il galopait autour d'elles,
indiquait  chacune la route  suivre et les mettait dans leur chemin.
Il accompagna jusqu' distance de deux lieues et demie le mouvement de
l'avant-garde, s'arrtant parfois pour interroger les rares habitants du
pays et n'obtenant que des renseignements vagues. Il acquit pourtant la
certitude, par le retour de quelques espions, que les ennemis ne lui
opposaient qu'un simple rideau de cavalerie, qu'il n'aurait affaire
dans la journe  aucune rsistance srieuse. En effet, nos troupes
avanaient sans difficult, poussant devant elles quelques bandes de
Cosaques qui se dispersaient  leur approche et s'enfuyaient d'un vol
effarouch. Kowno fut occup sans coup frir, et l'arme put s'panouir
 l'aise autour de cette ville, se dployant sur les deux cts de la
route qui conduit  Wilna, s'clairant dans toutes les directions par de
fortes reconnaissances.

Sur la gauche, on rencontra tout de suite un second cours d'eau, la
Wilya, qui baigne Wilna et vient ensuite, par un long circuit, rejoindre
le Nimen, o elle se jette immdiatement au-dessous de Kowno. Il tait
indispensable de franchir cet affluent et de savoir ce qui se passait au
del, car une attaque des ennemis pourrait se prononcer de ce ct et
venir sur notre flanc, tandis que le gros de l'arme marcherait sur
Wilna. Le 13e d'infanterie de ligne fut charg de trouver un gu sous
les yeux mmes de l'Empereur. Comme la recherche se prolongeait, le
colonel de Guhneuc, qui commandait le rgiment, fatigu d'attendre,
demanda des hommes de bonne volont pour passer  la nage et reconnatre
la rive oppose.  cet appel, trois cents soldats sortent des rangs et
s'acquittent au mieux de leur dangereuse besogne. Aussitt leur succs
fait des jaloux, la tmrit devient contagieuse. Un certain nombre de
cavaliers franais et polonais se tenaient au bord de la Wilya; la
prsence de l'Empereur les excite  se distinguer, les exalte, les rend
fous d'intrpidit; et voici tous ces hommes  l'eau, avec leur monture,
leurs armes, leur quipement, s'efforant ainsi emptrs de gagner la
rive droite. Mais le courant tait rapide, imptueux; il les entrane et
les roule; on voit plusieurs de ces malheureux lutter pniblement contre
la violence du torrent, puis faiblir, s'puiser, s'abandonner, et enfin,
calmes et dsesprs, s'enfoncer dans l'abme en poussant un dernier
Vive l'Empereur! Au spectacle de cette dtresse, le colonel de
Guhneuc n'coute que son courage: sans ter son brillant uniforme, il
peronne lui-mme son cheval et le pousse dans les flots; il s'lance au
secours des cavaliers, et il est assez heureux pour ressaisir l'un
d'eux, qu'il ramne triomphalement sur la berge. L'Empereur l'accueillit
froidement aprs cet exploit; il trouva que son action, fort louable
chez un particulier, l'tait moins chez un chef de corps plac en face
de l'ennemi et ne devant plus qu' la patrie seule le sacrifice de son
existence. Tout en organisant lui-mme avec grand soin le sauvetage des
cavaliers, dont un seul fut perdu, il reprocha au colonel, comme un
gaspillage d'hrosme, son lan de bravoure et d'humanit[611].

[Note 611: On voit  quoi se rduit cet incident, amplifi et
travesti par Tolsto.]

Aprs avoir donn l'ordre de jeter un pont sur la Wilya et de faire
passer la division Legrand, avec quelques rgiments de cavalerie, pour
observer et tter certains dtachements ennemis, signals dans cette
direction, il finit la journe  Kowno, o il s'tablit dans le couvent
et se fit l'hte des moines. L, il prit encore diverses mesures,
appelant en toute hte les convois de vivres, organisant le service des
reconnaissances, multipliant les prcautions pour assurer sa gauche,
activant le mouvement d'ensemble, pressant l'arrive des troupes qui
dbouchaient toujours au del du Nimen par le triple passage.

L, l'envahissement continuait, incessant, interminable, les corps
succdant aux corps. Aprs les soixante-quinze mille hommes de Davout,
aprs les vingt mille cavaliers de Murat, aprs la Garde, c'taient les
vingt mille soldats d'Oudinot, le troisime corps au grand complet. Ces
masses coules, d'autres surviennent; les trois divisions de Ney,
venues de plus loin, rejoignent  marches forces. Aprs elles, encore
des troupes, de nouvelles avant-gardes, de nouveaux tats-majors, de
nouvelles colonnes compactes et serres; et toujours une bigarrure
d'uniformes, une extraordinaire diversit de races: des chevau-lgers
bavarois et saxons mls  nos cuirassiers, des Polonais rpartis dans
tous les corps de cavalerie, les brigades de Hesse et de Bade
reprsentant l'Allemagne dans la garde impriale, un rgiment hollandais
formant brigade avec des conscrits corses, florentins et romains,
l'infanterie des Wurtembergeois encadre par deux divisions franaises.
Malgr cette affluence de nations et l'encombrement du pays, l'opration
se poursuivait avec le mme ordre, avec la mme ardeur. Pourtant,  la
splendeur du matin,  la fracheur propice des premires heures, avait
succd une temprature accablante. Le ciel s'assombrissait; sur
l'horizon troubl couraient des lueurs livides et des frmissements
d'clairs. Bientt l'orage clata, et une trombe d'eau s'abattit sur nos
bataillons. Ceux-ci la reurent sans sourciller, et c'tait merveille
que de voir--crit dans ses souvenirs un officier de la Garde, un
fanatique de l'Empereur--ce dchanement inutile du ciel contre la
terre[612]. Au reste, l'orage ne tarda pas  se dissiper; cette
premire preuve fut de courte dure; le passage n'en fut pas un instant
interrompu, et sur les ponts solidement amarrs, des troupes de toutes
armes prolongrent le dfil. Il en passa pendant quarante-huit heures,
le 24 et le 25, jour et nuit. Le 26, on voyait encore arriver au fleuve
les cuirassiers et les dragons de Grouchy, compltant l'ensemble des
effectifs dverss sur la rive droite par l'Empereur lui-mme[613].

[Note 612: BOULART, 242.]

[Note 613: _Corresp._, 18863.]

Parvenus en terre ennemie, les corps recevaient chacun leur direction et
se portaient au poste plus ou moins lointain qui leur avait t assign.
L'tape reprenait, forte, pnible, imprieusement rgle, par une moite
chaleur qui faisait regretter  nos vtrans l'Espagne torride. Parfois,
pour tromper leur fatigue, les troupes se mettaient  chanter. Un
virtuose de rgiment entonnait quelque air du pays, quelque couplet
populaire, et les fantassins en choeur reprenaient le refrain, qui les
soutenait de sa cadence et les aidait  marcher. Les vieux airs de nos
provinces, les chansons bretonnes, provenales, picardes, normandes,
mlancoliques ou gaies, enlevantes ou plaintives, apportant  nos
soldats exils un cho de la patrie, un ressouvenir du foyer, arrivaient
avec eux sur ces bords lointains, qui n'avaient jamais vu les hommes
d'Occident. Eux s'en allaient dociles; ils allaient vers le nord, vers
l'inconnu, toujours confiants, mais observant avec surprise ce sol si
diffrent de nos vivantes campagnes, ce pays vide et muet, accident et
pourtant monotone, o les reliefs du terrain se rptent et se
reproduisent exactement pareils, o les mmes aspects se succdent avec
une invariable uniformit, cette terre o tout se ressemble et o rien
ne finit; et devant nos colonnes s'avanant par les chemins tour  tour
dtremps et poudreux, traversant les mornes forts de sapins et de
htres, gravissant les collines sablonneuses, commenant la longue
marche dont nul ne savait mesurer la dure, la Russie dployait ses
horizons bants.



DEUXIME PARTIE

ARRIVE  WILNA.--DERNIRE NGOCIATION.

Conseil militaire d'Alexandre.--Cacophonie.--Excursions aux environs de
Wilna.--Ascendant d'Alexandre sur les femmes.--Fte du 24 juin; accident
de mauvais augure.--La nouvelle de l'invasion arrive au Tsar pendant le
bal; son impassibilit.--La Fatalit et la Providence.--Recul
instinctif.--Mission de Balachof.--Offre d'une rconciliation _in
extremis_; causes et but rel de cette dmarche.--Balachof aux
avant-postes.--Rencontre avec le roi de Naples.--Accueil de
Davout.--Napolon ne veut recevoir l'envoy russe qu'au lendemain d'une
victoire.--Il apprend la retraite des Russes.--Son dsappointement.--Il
prcipite son arme sur Wilna.--Premiers symptmes de
dsagrgation.--Entre de Napolon  Wilna; accueil de glace: incendie
des magasins.--Ovations provoques et tardives.--L'Empereur s'acharne 
l'espoir de couper et de prendre une partie des armes
russes.--Succession d'orages: les lments se dchanent contre
nous.--Hcatombe de chevaux.--L'ennemi se drobe et s'vanouit.--Fausse
joie.--La colonne de Dorockhof en grand danger; son vasion.--Les dbuts
de la campagne manqus.--Froideur des Lithuaniens.--Napolon dcide de
recevoir Balachof.--Longue et remarquable conversation avec cet
envoy.--Paroles violentes.--Le but de l'Empereur est de faire trembler
Alexandre pour sa scurit personnelle et de l'amener  une prompte
capitulation.--Balachof  la table impriale.--Rponses clbres.--Mot
blessant de Napolon  Caulaincourt; ferme rplique.--Dpart de
Balachof.--Protestation indigne de Caulaincourt; il demande son
cong.--Patience de l'Empereur; comment il met fin  la scne.--Rupture
irrvocable de toutes relations entre les deux empereurs.--La guerre
succde sans transition au dchirement de l'alliance.



I

Le jour o Napolon franchissait le Nimen  la tte de deux cent mille
hommes, le comte Rostoptchine, nomm gouverneur de Moscou, crivait au
Tsar: Votre empire a deux dfenseurs puissants, son tendue et son
climat: l'empereur de Russie sera formidable  Moscou, terrible  Kazan,
invincible  Tobolsk[614].

[Note 614: SCHILDNER, 245.]

Tel n'tait pas l'avis de tous les hommes qui composaient le conseil
militaire d'Alexandre. Dans les semaines qui avaient prcd l'invasion,
de vives discussions avaient eu lieu. Les partisans de l'offensive
soutenaient leurs ides avec acharnement, avec rage. D'autres donneurs
d'avis voulaient au moins qu'on livrt bataille devant Wilna, qu'on ne
cdt pas sans lutte la Pologne. Tout le monde  peu prs s'accordait
pour blmer le plan officiellement adopt, celui de Pfuhl, mais personne
ne savait au juste par quoi le remplacer. Les conseils se succdaient
fivreusement, sans aboutir  rien, les intrigues s'entre-croisaient;
Armfeldt se dmenait et faisait le diable  quatre[615]; il traitait
Pfuhl d'homme nfaste, vomi par l'enfer;  l'entendre, le maudit
Allemand, qui se faisait le singe de Wellington, tait surtout un
compos de l'crevisse et du livre[616]. Wolzogen, ombre et reflet de
Pfuhl, rpondait en traitant Armfeldt d'intrigant mal fam[617];
Paulucci critiquait  tort et  travers; Bennigsen changeait  chaque
instant d'avis et se contredisait; l'intendant gnral Cancrine passait
pour un type d'incapacit; Barclay, qui se battait bien et parlait mal,
avait d'excellentes choses  dire et n'arrivait point  les exprimer, et
le vieux Roumiantsof,  peine remis d'une attaque d'apoplexie, la bouche
tordue par l'hmiplgie, assistait dsol et grimaant  la droute de
ses esprances pacifiques,  la ruine de son systme[618].

[Note 615: TEGNER, III, 397.]

[Note 616: _Id._, 396.]

[Note 617: _Id._, 394.]

[Note 618: TEGNER, III, 390-397; SCHILDNER, 246-247. Bulletins
transmis par Lauriston avec ses dernires dpches, mai 1812.]

Un afflux continuel d'trangers, qui accouraient de tous cts au
quartier gnral, ajoutait au dsordre et  la confusion de cette Babel;
Stein, l'ex-ministre prussien, le Sudois Tavast, l'agent anglais
Bentinck paraissaient tour  tour, mettaient leur mot dans le dbat,
augmentaient la cacophonie. L'arme tait belle et bien dispose,
l'administration corrompue, le commandement incertain, divis, dpourvu
de donnes prcises sur les projets et les forces de l'adversaire; il
semblait que cette guerre prvue et mdite depuis dix-huit mois prenait
tout l'tat-major au dpourvu. Quant  l'Empereur, sans considrer le
plan de Pfuhl comme la merveille du genre, il s'y tenait parce qu'il
fallait bien en avoir un et qu'on n'en avait pas trouv de meilleur 
lui substituer; au fond, il esprait vaincre malgr ses gnraux et quoi
qu'ils fissent; sa confiance se fondait sur sa volont de rsister
jusqu'au bout, obstinment, ternellement, dans un pays que la nature
semble avoir cr et dispos pour l'infinie rsistance.

Passant ses journes au milieu d'un tumulte d'intrigues et de
discordants conseils, il s'en allait le soir visiter les chteaux du
voisinage. L, il ravissait ses htes par son amnit clbre, par une
simplicit charmante, par des conversations pleines d'enjouement, o son
esprit vif et fin brillait d'un clat doux. On le voyait poli avec tout
le monde, dfrent envers les vieillards et les femmes. Aprs dner, il
priait les dames de se mettre au piano, coutait avec intrt leur
romance favorite et galamment leur tournait les pages. Il aimait aussi 
parcourir _incognito_ les campagnes,  s'asseoir au foyer des humbles, 
les faire causer,  ne se rvler qu'en partant, par quelque munificence
qui laissait derrire lui la fortune, et ces attentions pour ses sujets
de Lithuanie, cette sollicitude paternelle, lui paraissaient un moyen de
les rendre sourds aux appels du ravisseur[619].

[Note 619: _Mmoires de la comtesse de Choiseul-Gouffier_, 55-77.]

 Wilna, il convoquait frquemment la noblesse, attirait  lui les
femmes qu'il comblait de soins dlicats, les prenant par la vanit,
distinguant tour  tour les plus sduisantes, entretenant parmi elles
une concurrence et une mulation  lui plaire. L'imminence des
hostilits n'avait point interrompu autour de lui la vie de
reprsentation et de plaisirs, qui semblait alors l'accompagnement
ncessaire d'une cour, en quelque position qu'elle ft. Les assembles
brillantes, les rceptions se succdaient. Pour le 24 juin, les
officiers de la garnison et de l'tat-major avaient obtenu permission
d'organiser en l'honneur de Sa Majest un bal champtre, avec fte de
jour et de nuit, o toute la socit de la ville et des environs serait
convie. Le lieu choisi fut le domaine de Zakrety, prt pour la
circonstance par la comtesse Bennigsen. Zakrety tait une rsidence
d't  la mode polonaise, c'est--dire, autour d'une maison
d'habitation assez simple, un parc magnifique. Rien n'y avait t omis
pour enjoliver la nature: il y avait des terrasses fleuries, des
pelouses d'un vert d'meraude, des eaux vives, une le et une cascade
artificielles, des chappes mnages avec art sur les campagnes et les
fraches collines d'alentour. Quel cadre  souhait pour une lgante
runion d't! On leva sur les gazons, en face de la villa, une salle
de bal environne de portiques. L'avant-veille de la fte, la toiture
s'croula, et chacun frmit  la pense que cet accident, survenant deux
jours plus tard, et dgnr en catastrophe. Quelques-uns y virent un
sinistre prsage: Nous serons quittes, dit Alexandre avec calme, pour
danser  ciel ouvert[620].

[Note 620: SCHILDNER, 247.]

En effet, le bal commena sur la pelouse, entre les bosquets o se
dissimulaient des orchestres et des choeurs; puis, le jour baissant, on
se transporta  l'intrieur des appartements, et la longue file de
couples qui formait la _polonaise_, la danse nationale, aprs avoir
parcouru les jardins, gravit en cadence les escaliers et se mit 
serpenter au travers des galeries. L'empereur Alexandre, arriv de bonne
heure, animait et embellissait tout de sa prsence, lorsque au cours de
la soire le gnral Balachof, ministre de la police, s'approcha de lui
et murmura  son oreille quelques paroles, avec l'accent d'une motion
poignante: un message, expdi de Kowno, annonait que les Franais
franchissaient le fleuve en masses normes et que l'invasion
commenait[621].

[Note 621: BOGDANOVITCH, I, 113.]

Sous ce coup, Alexandre ne faiblit point et conserva la pleine matrise
de soi-mme; pas un muscle de sa physionomie ne bougea; il recommanda 
Balachof de tenir la nouvelle secrte, pour ne point troubler la
runion, et se remit  parcourir les groupes, toujours aimable et
galant. Il admira fort la fte de nuit, l'embrasement des bosquets, les
jeux de la lumire sur la cascade, et faisant remarquer la lune qui
brillait au ciel, mariant sa rayonnante pleur aux feux rpandus sur la
terre, il l'appela la plus belle pice de l'illumination[622]. Au bout
d'une heure environ il se retira;  peine tait-il parti que la
terrifiante nouvelle se rpandit; un vent d'effroi souffla sur la fte
et dispersa l'assistance.

[Note 622: _Mmoires de la comtesse de Choiseul-Gouffier_, 90.]

Rentr  Wilna, Alexandre passa au travail le reste de la nuit. Aprs
avoir expdi  Ptersbourg les lments d'une note diplomatique
destine  servir de rponse au manifeste franais,  le rfuter point
par point, il fit rdiger un ordre du jour aux armes, en termes levs
et dignes. Napolon avait dit dans sa harangue  ses troupes: La Russie
est entrane par la fatalit, ses destins doivent s'accomplir. Contre
la divinit aveugle qu'invoquait son rival, Alexandre se rclamait de la
Providence: Dieu, dit-il, est contre l'agresseur[623].

[Note 623: BOGDANOVITCH, I, 113.]

Autour de lui, l'tat-major gnral prenait les mesures ncessaires pour
commencer l'excution du fameux plan; la principale arme, celle de
Barclay, se retirerait de Wilna sur Swentsiany, sur Drissa ensuite,
tandis que Bagration,  la tte de la seconde arme, se jetterait sur le
flanc des Franais, en ayant soin de ne jamais s'aventurer contre des
forces suprieures. Un peu plus tard, quand l'avantage numrique des
Franais fut mieux connu, ordre fut donn  Bagration de se mettre
galement en retraite et de rallier comme il pourrait le gros de
l'arme[624]. Les rgles que l'on s'tait traces sur le papier cdrent
tout de suite  une inspiration spontane, qui montrait le salut et la
victoire derrire soi, dans l'immensit des espaces, et qui portait les
diffrents corps  reculer en se concentrant. Le bonheur des Russes, en
cette campagne, fut d'obir moins  un plan qu' un instinct.

[Note 624: BOGDANOVITCH, I, 113 et suiv.]

Alexandre se disposa lui-mme  quitter Wilna le 17 juin. Auparavant, il
procda  une suprme formalit, propre  le mettre en rgle, sinon avec
sa conscience, au moins avec l'opinion des hommes. Le 26, il fit appeler
Balachof, qui tait un de ses aides de camp en mme temps que son
ministre de la police, et il lui dit, avec le tutoiement en usage
frquent chez les souverains de Russie lorsqu'ils s'adressent  leurs
sujets: Tu ne sais sans doute pas pourquoi je t'ai fait venir; c'est
pour t'envoyer auprs de l'empereur Napolon[625]. Il expliqua alors
que cette mission devait consister  porter une offre dernire de
ngociation et de paix.

[Note 625: Ces paroles sont rappeles dans le rapport autographe et
trs circonstanci que Balachof a rdig sur sa mission. Thiers a eu
connaissance de cette pice; Bogdanovitch s'en est servi; elle a t
publie presque intgralement dans le _Recueil de l'Acadmie des
sciences de Saint-Ptersbourg_, 1882. M. de Tatistchef en a insr de
trs importants extraits dans son volume sur _Alexandre Ier et
Napolon_, 590-609.]

Certes, Alexandre n'avait ni l'espoir ni le dsir d'arrter la lutte; il
la savait aussi irrvocablement rsolue par son adversaire qu'elle
l'tait par lui-mme. Dans les propositions d'accommodement que Napolon
lui avait prodigues, il n'avait pas eu de peine  dmler de simples
ruses, destines  leurrer et  engourdir la Russie, tandis que
l'envahisseur prparerait ses moyens. Il n'en tait pas moins vrai qu'
considrer les apparences, Napolon avait ritr des instances
pacifiques, demeures sans rponse; ces efforts avaient t ports par
le public europen  l'actif et  la dcharge de l'empereur franais; on
en avait conclu que la Russie voulait la guerre, puisqu'elle laissait
systmatiquement chapper les dernires chances de paix. Pour dissiper
cette impression, il importait qu'Alexandre ne demeurt pas en reste de
spcieuses tentatives, qu'il rtablt sous ce rapport l'quilibre, et
ft mme pencher de son ct la balance. Napolon lui avait dpch
l'aide de camp Narbonne; il enverrait pareillement un aide de camp.
Napolon lui avait crit en exprimant le voeu d'puiser les voies de
conciliation, avant de recourir aux armes; aprs avoir suspendu sa
rponse, Alexandre la ferait dans le mme sens. Dj, pendant les jours
qui avaient prcd le passage du Nimen, il avait prpar un projet de
lettre pour Napolon; il y ritrait l'offre de traiter sur la base de
l'ultimatum et ajoutait, manifestant enfin son arrire-pense, _qu'il
ouvrirait ses ports aux navires de toutes les nations_, si Napolon
prolongeait l'incertitude actuelle[626]; c'tait rendre la paix plus
impossible que jamais en paraissant la vouloir. Cette lettre ne pouvant
plus servir aujourd'hui, Alexandre la remplaa par une autre, qu'il
confierait  Balachof. Il y dsavouait la demande de passeports forme
par Kourakine et qui avait servi de prtexte  l'attaque: Si Votre
Majest, disait-il, n'est pas intentionne de verser le sang de ses
peuples pour un msentendu de ce genre et qu'elle consente  retirer ses
forces du territoire russe, je regarderai ce qui s'est pass comme non
avenu, et un accommodement entre nous reste toujours possible[627].

[Note 626: SCHILDNER, 247.]

[Note 627: TATISTCHEF, 588.]

De la part d'Alexandre, une telle dmarche, destine  retentir au loin,
apparatrait d'autant plus mritoire qu'elle se produirait  l'instant
o son territoire tait viol, o un flot d'assaillants se prcipitait
sur ses frontires. Pouvait-il mieux manifester la candeur de ses
intentions, son dsir de mnager l'humanit et d'pargner le sang qu'en
parlant encore de paix au lendemain d'une brutale injure? Connaissant
trop son rival pour craindre que celui-ci le prt au mot, il esprait,
en se dcorant de modration et de patience, ramener  lui les esprits
hsitants et mettre dfinitivement de son ct la conscience europenne.

Dans la nuit du 27 au 28, il fit encore appeler Balachof, lui remit la
lettre, en l'accompagnant d'une paraphrase solennelle. Balachof devait
dire que les ngociations pourraient s'ouvrir sur-le-champ, si Napolon
le dsirait, mais sous la condition absolue, essentielle, immuable,
que l'arme franaise repasserait pralablement le Nimen: Tant qu'un
soldat resterait en armes sur le territoire russe, l'empereur
Alexandre--il en prenait l'engagement d'honneur--ne prononcerait ni
n'couterait une parole de paix[628].

[Note 628: Cette citation et les suivantes, jusqu' la page 498,
sont empruntes au rapport de Balachof.]

Balachof partit sur l'heure. Quand le soleil se leva, il tait dj 
quelques lieues de Wilna, au village de Rykonty, encore occup par les
Russes, mais prs duquel on lui signala la prsence de nos avant-postes.
Il prit alors avec lui un sous-officier aux Cosaques de la garde, un
Cosaque, un trompette, et continua d'avancer. Au bout d'une heure, on
vit se profiler sur l'horizon la silhouette de deux hussards franais,
posts en vedette, le pistolet haut. En apercevant le petit groupe
russe, les hussards le visrent avec leur arme et firent mine de tirer;
un appel de trompette les arrta; ils reconnurent la sonnerie en usage
pour annoncer les parlementaires. L'un des deux, en un temps de galop,
rejoignit aussitt Balachof et, lui appuyant son pistolet contre la
poitrine, le somma de faire halte; l'autre tait all prvenir le
colonel du rgiment, qui fit son rapport au roi de Naples, toujours 
proximit des avant-postes. Au bout de quelques instants, un aide de
camp du Roi se prsenta, avec mission de conduire Balachof au quartier
gnral du prince d'Eckmhl, situ un peu en arrire et plus prs de
l'Empereur.

Reprenant sa route avec une escorte d'officiers franais, Balachof
croisa bientt un brillant tat-major,  la tte duquel il n'eut pas de
peine  reconnatre Murat en personne,  son costume quelque peu
thtral. Voici de quoi se composait cette tenue d'une superlative
fantaisie: au-dessus d'un grand chapeau en forme de demi-cercle, une
envole de plumes roulant au vent, parmi lesquelles jaillissait et
montait trs haut une triomphante aigrette; un dolman  la hussarde en
velours vert, plastronn de tresses d'or; une pelisse jete en sautoir;
un pantalon cramoisi, brod et soutach d'or; des bottes en cuir jaune;
une profusion de bijoux, et, pour complter l'effet, des boucles
d'oreilles mettant aux deux cts du visage un scintillement de
pierreries. Lorsque Murat ainsi par passait devant nos campements, les
troupiers souriaient et le trouvaient habill en tambour-major. Au
feu, quand la poudre avait noirci ses dorures, quand le vent de la
bataille avait chevel ses panaches, quand la mousqueterie et le canon
l'environnaient d'clairs, il apparaissait comme le dieu mme des
combats, rutilant et invulnrable. Il mit pied  terre en apercevant
Balachof, qui en fit autant de son ct, et, tant son chapeau d'un
geste large, il vint  l'envoy des ennemis le sourire aux lvres, en
paladin gracieux: Je suis heureux de vous voir, gnral, lui dit-il;
mais commenons par nous couvrir.

La conversation s'engagea. On disputa quelque temps, avec une grande
courtoisie, sur la question de savoir qui avait voulu la rupture, qui
avait eu les premiers torts, qui avait commenc. Au fond, Murat n'aimait
pas cette guerre au bout du monde, qui l'arrachait au doux pays o il
avait pris got  vivre et  rgner; il souffrait de se voir loign de
ses tats, priv de sa famille; il dplorait la difficult des
communications, la raret des nouvelles, car ce hros de cent batailles
tait tendre et craintif pour les siens. Ce fut en toute sincrit qu'il
finit par dire: Je dsire beaucoup que les deux empereurs puissent
s'entendre et ne point prolonger la guerre qui vient d'tre commence
bien contre mon gr. Sur ce, retournant aux grands devoirs qui
l'appelaient, il prit cong avec une dsinvolture aimable, se remit en
selle, et l'on put voir quelque temps, sur le chemin de Wilna, onduler
la croupe de sa monture et s'loigner son panache.

Tout autre fut l'accueil dans la maison de pauvre mine o s'tait
install le prince d'Eckmhl. En campagne, l'illustre et rigide soldat,
tout entier  sa besogne, absorb et comme tortur par le sentiment de
sa responsabilit, montrait un visage svre, proccup, morose, avec
des clats de mauvaise humeur, et faisait amrement de grandes choses.
En ce moment, occup  expdier des ordres,  organiser mthodiquement
la marche en avant,  mouvoir ses 75,000 hommes, il se montra fort
contrari qu'on le dranget dans ce travail. Balachof s'tant dit
charg d'un message pour l'Empereur et ayant demand o se trouvait Sa
Majest: Je n'en sais rien, rpondit le marchal d'un ton rogue. Il
ajouta: Donnez-moi votre lettre, je la lui ferai parvenir. Balachof
fit observer que son matre lui avait expressment recommand de
remettre le message en mains propres. Devant ce formalisme, Davout
perdit tout  fait patience: C'est gal, dit-il en colre, ici vous
tes chez nous, il faut faire ce qu'on exige de vous. Balachof remit la
lettre, mais sut exprimer combien sa dignit se sentait froisse de
cette violence: Voici la lettre, monsieur le marchal, rpliqua-t-il en
levant lui-mme la voix; de plus, je vous supplierai d'oublier et ma
personne et ma figure, et de ne songer qu'au titre d'aide de camp
gnral de Sa Majest l'empereur Alexandre que j'ai l'honneur de
porter. Ces mots ramenrent Davout  un ton plus mesur. Monsieur,
reprit-il, on aura tous les gards qui vous sont dus.

En effet, tandis qu'il envoyait un officier porter la lettre 
l'Empereur, il retint auprs de lui, dans la mme pice, l'ennemi que
les usages de la guerre lui donnaient pour hte. Tous deux restrent
quelque temps  se regarder silencieusement, embarrasss de leur
contenance, cherchant un sujet d'entretien sans le trouver. Davout
demeurait sombre et distrait; Balachof, aprs ce qui s'tait pass, ne
pensait pas que ce ft  lui de faire les premiers frais. Le marchal
rompit enfin ce muet tte--tte, en appelant un aide de camp: Qu'on
nous serve, dit-il, et tout l'tat-major se mit  table. Pendant le
djeuner, Davout fit effort pour causer avec Balachof, pour entretenir
un semblant de conversation; mais toutes ces paroles trahissaient
d'pres dfiances; dans la tentative de ngociation, il ne voyait qu'un
stratagme imagin par les Russes pour gagner du temps et oprer
commodment leur retraite; il le dit crment  Balachof. Puis il
n'aimait pas que les regards de cet ennemi se promenassent sur nos
troupes, sur nos positions, sur nos ressources; flairant un espion dans
le parlementaire, il avait hte qu'on l'en dbarrasst et attendait avec
impatience les ordres de l'Empereur.



II

L'arrive d'un ngociateur russe fut promptement connue dans toutes les
parties de l'arme franaise; le bruit s'en rpandit comme l'clair et
fit sensation au quartier gnral, o il rveilla chez quelques membres
du haut tat-major, qui voyaient avec regret l'ouverture des hostilits,
un vague espoir de paix. Quant  l'Empereur, il triompha de cet envoi;
il y vit chez les Russes un premier signe de dsarroi et l'attribua 
l'pouvante qu'aurait cause au Tsar et  son conseil la rapidit de
notre invasion. Il dit  Berthier: Mon frre Alexandre, qui faisait
tant le fier avec Narbonne, voudrait dj s'arranger; il a peur. Mes
manoeuvres ont drout les Russes: avant deux mois, ils seront  mes
genoux[629].

[Note 629: _Documents indits_.]

En attendant, il ne se pressait point d'accueillir Balachof, invitant
Davout  le garder jusqu' nouvel ordre, rsolu  ne l'admettre en sa
prsence qu'aprs un premier succs et la prise de Wilna. Il ferait
alors ramener Balachof dans la ville mme o cet envoy avait reu les
instructions de son matre, et dont un clatant fait d'armes nous aurait
ouvert les portes. Constamment attentif  mnager ses effets, toujours
soigneux du dcor et de la mise en scne, il comptait frapper davantage
le Russe s'il se montrait  lui install dans le propre palais, dans le
cabinet mme de l'empereur Alexandre, o il apparatrait comme l'image
et l'incarnation de la conqute.  peine entr en guerre et dj
victorieux, il pourrait alors parler plus haut, prononcer plus prement
ses exigences, et peut-tre, par l'intermdiaire de Balachof, jeter les
premires bases de cette capitulation qu'il prtendait imposer  ses
ennemis et par laquelle il comptait clore rapidement la campagne.

Toutefois, avant de porter le coup qu'il mdite, avant de marcher sur
Wilna, il prend toutes les prcautions ncessaires pour assurer le
succs de cette entreprise. Sachant mettre une prudence raffine au
service de ses audaces, il passe deux jours encore  Kowno, le 25 et le
26, occup  se prparer,  se reconnatre,  se munir,  faire explorer
le pays. Il sait qu'il a devant lui la premire arme russe, commande
par Barclay de Tolly; il veut savoir comment les diffrents corps de
cette arme sont constitus et rpartis, se renseigner sur leur nombre,
leur force, leur emplacement, et avant tout, comme il dit, dbrouiller
l'chiquier. Davout et Murat sont chargs de s'clairer au loin; que
ces deux chefs de corps procdent par reconnaissances lestement
pousses, en vitant de compromettre de trop forts dtachements, en
tenant le gros de leurs troupes soigneusement rassembl, en ne donnant
sur eux aucune prise. Napolon modre l'ardeur de Murat, qui s'est jet
imptueusement en avant, et lui reproche d'aller un peu vite. Sa gauche
le proccupe toujours; c'est  ses yeux le point faible et expos. Il a
jet au del de la Wilya une partie des corps d'Oudinot et de Ney; il
leur recommande de dmler  tout prix ce qui se passe en face d'eux,
tablit aussi des communications avec les divisions de Macdonald, qui
viennent de franchir le Nimen entre Tilsit et Georgenbourg et doivent
oprer paralllement  l'arme principale. Sur la rive gauche du Nimen,
il presse les corps d'Eugne qui doivent passer  Preny et n'ont pas
encore atteint le fleuve[630]. C'est seulement lorsqu'il aura bien
assur ses flancs et compltement ralli ses troupes qu'il prononcera
son mouvement; alors, se mettant lui-mme  la tte des colonnes
destines  l'attaque principale, il les poussera vivement sur Wilna, o
il compte trouver l'ennemi en position, en ligne, offert  ses coups, et
o il a donn rendez-vous  la victoire.

[Note 630: _Corresp._, 18858-18873.]

Cet espoir de combattre et de vaincre sous Wilna fut promptement du.
Ds le 26, l'Empereur apprit que nos grand'gardes taient arrives
jusqu' cinq lieues de la capitale lithuanienne sans rencontrer de
rsistance. La ligne des avant-postes russes se retirait devant nous,
souple et flottante, ne tenant nulle part, cdant sous la moindre
pression. Le gros des forces ennemies quittait la belle position de
Troki, rempart de Wilna, pour traverser cette ville et s'loigner vers
le nord-est. Les corps de Wittgenstein et de Baggovouth, avec lesquels
Oudinot et Ney cherchaient  prendre contact, voluaient dans la mme
direction. Tout dnotait chez la premire arme russe un plan prmdit
de recul et d'abandon.

L'Empereur fut vivement contrari de ces nouvelles, auxquelles il refusa
d'abord d'ajouter foi, ne se rendant  l'vidence que sur le vu de
tmoignages ritrs et probants[631]. Mais son dpit se tourna aussitt
en un sursaut d'activit et d'nergie. Voyant les ennemis lui refuser le
combat, il se rattache violemment au projet de les surprendre dans le
dsordre d'une retraite prcipite, de couper et d'enlever plusieurs
corps.

[Note 631: _Documents indits_.]

Une partie des forces commandes par Barclay de Tolly, l'aile gauche,
sous Touchkof et Doctorof, se trouvait encore au sud de Wilna; pour
gagner le point gnral de ralliement, qui semblait indiqu  une assez
grande distance au nord-est, vers Dunabourg et le camp retranch de
Drissa, ces troupes auraient  ctoyer Wilna et  oprer un long
circuit: en se portant prcipitamment sur la ville et en la dpassant,
notre arme n'aurait-elle point chance de les devancer  leur point de
passage, de les intercepter, de leur couper la retraite, de leur
infliger un irrmdiable dsastre? Puis, la seconde arme russe, celle
de Bagration, range jusqu'alors sur les confins du duch de Varsovie,
devait certainement remonter elle-mme au nord, afin de rejoindre la
premire et de concourir  l'ensemble de la dfense. Ignorant notre
arrive  Wilna, les colonnes de Bagration viendraient donner dans nos
masses profondes, brusquement tablies en ce lieu; abordes de front par
l'Empereur, saisies en flanc par Eugne, prises en queue par les
Polonais de Poniatowski, par les Saxons et les Westphaliens de Jrme,
qui recevaient l'ordre de s'branler et d'entrer en Russie, elles
chapperaient difficilement  cette multiple treinte. Donc l'Empereur
peut encore obtenir de magnifiques rsultats, avant mme d'ouvrir le
message d'Alexandre et de rpondre  ses suprmes paroles. Si les
Russes ne se battent pas devant Wilna, dit-il, j'en prendrai une
partie[632]. Pour arriver  ce but, tout se rduit  une question de
temps et de vitesse; il ne faut qu'un ensemble de manoeuvres rapides,
prcises et concordantes. Dans la journe du 26, l'Empereur ordonne et
acclre le mouvement sur Wilna; il invite tous les corps  reprendre
leur lan,  marcher franchement, rondement, sans halte ni repos; il
stimule le zle et l'ardeur de chacun: Il et voulu, dit un tmoin,
donner des ailes  tout le monde[633].

[Note 632: _Documents indits_.]

[Note 633: _Id._]

Souleve par cette impulsion vigoureuse, l'arme franchit d'une seule
haleine les dix lieues environ qui la sparaient de Wilna, mais elle
rsista mal  l'preuve de cette marche prcipite. Beaucoup de nos
soldats, recruts trop jeunes, n'avaient pas acquis l'endurance
ncessaire; ils perdaient l'allure, s'attardaient, s'grenaient en
tranards le long des chemins; on en vit mourir sur la route de fatigue
et d'puisement, d'inanition aussi et de besoin. En effet, malgr
l'imprieuse sollicitude de l'Empereur, l'arme tait insuffisamment
pourvue de vivres: avant le passage, les hommes n'en avaient dans leur
sac que pour quelques jours, et ils se trouvaient maintenant au bout de
leurs consommations. Les convois qui amenaient le surplus de
l'approvisionnement, ralentis par leur nombre, par leur pesanteur, par
l'horrible encombrement qu'ils craient partout sur leur passage,
prouvaient d'extrmes difficults  rejoindre. La plupart des voitures
apportant le pain, la viande, le bois, restaient en arrire: les rares
caissons qui parvenaient  rallier les colonnes taient aussitt pris
d'assaut, dfoncs, vids, malgr les efforts de l'intendance, et
c'taient sur la route des scnes de confusion et de violence, des
temptes de jurons et de cris, des rassemblements tumultueux, qui
faisaient obstruction et retardaient indfiniment l'arrive des autres
convois.

Dnue et mourant de faim, la plus grande partie de l'arme dut vivre
aux dpens du pays, aux dpens de cette Pologne russe que Napolon
tenait essentiellement  mnager et  se concilier. Pauvre et mal
cultiv, le pays suffisait avec peine  ses propres besoins; les
habitations taient rares et clairsemes, les villages loigns de la
route et perdus dans les bois. Pour les atteindre, nos soldats devaient
s'carter des rangs, se dissminer, se perdre dans les profondeurs de la
rgion. Beaucoup d'entre eux, ds qu'ils apercevaient un groupe de
maisons ou une demeure isole, se formaient en bandes pour fondre sur
cette proie, arrachaient aux paysans leurs maigres ressources  force de
menaces et de coups; ils saccageaient les chaumires, emportaient les
meubles pour se faire du bois, ne laissant derrire eux que des dbris,
promenant partout la dvastation, se faisant excrer de ceux qu'ils
venaient affranchir. Le nombre de ces pillards, des isols, des
disperss, grossissait d'heure en heure; la maraude, cette plaie de nos
armes, prenait des proportions inconnues; des dtachements, des
rgiments entiers perdaient leur cohsion, s'effritaient, se
dissolvaient en une poussire humaine qui s'abattait sur le pays et le
ravageait. Et ces dsordres, ces signes d'indiscipline et de
dsagrgation, funeste prsage pour l'avenir, naissaient spontanment,
par la force mme des choses; trompant tous les calculs de la
prvoyance, djouant l'effort du gnie, ils accusaient le vice essentiel
de l'entreprise et le dfi port par Napolon aux possibilits humaines.
L'appareil de guerre  proportions inconnues dont il tait l'auteur,
gn par l'enchevtrement et l'incroyable multiplicit des ressorts,
fonctionnait mal; ses rouages compliqus se faussaient du premier coup
ou se refusaient  entrer en jeu;  peine mise en mouvement, l'norme
machine craquait et se dmontait.

Nos avant-gardes de cavalerie atteignirent Wilna dans la nuit du 27 au
28 juin; elles venaient d'occuper sans combat des positions dfensives
par excellence, un triple tage de hauteurs escarpes, formant camp
retranch, le pays le plus stratgique que l'on pt rencontrer, disait
Jomini en connaisseur[634]. Sans se laisser tenter par ce terrain si
bien appropri  la rsistance, la cavalerie et les troupes lgres de
l'ennemi continuaient  se replier, observes et serres de prs.
Parfois, quand la poursuite devenait trop pressante, elles faisaient
front et risquaient un court engagement, pour reprendre ensuite leur
marche rtrograde: il y eut aux abords de Wilna une escarmouche assez
vive qui ne tourna pas  notre avantage et o le frre du gnral de
Sgur fut fait prisonnier.

[Note 634: Lettre du duc de Bassano au ministre de la police, 21
juillet 1812. Archives nationales, AF, IV, 1648.]

Nanmoins, le 28 au matin, nos chasseurs et nos dragons pntraient dans
la ville. La population nous attendait et se prparait  nous faire
fte; sans qu'il y et chez les habitants unanimit d'opinion, la
ferveur patriotique tait trs prononce chez le plus grand nombre, la
haine du Russe exubrante, l'exaltation vive. Heureux de notre approche,
ils s'attendaient  voir paratre des mancipateurs qui les traiteraient
en allis et leur apporteraient l'ordre avec l'indpendance; ils virent
arriver une nue d'affams qui se prcipitrent sur les faubourgs,
forant les boutiques, pillant les auberges et les dpts de vivres,
faisant main basse sur tous les objets placs  leur porte.  cet
aspect, la terreur se rpandit; chacun ne songea plus qu' se renfermer
et  se barricader chez soi,  mettre en sret son avoir,  se cacher
et  se terrer. Le dsordre de notre entre arrta net l'lan national,
figea l'enthousiasme.

L'Empereur cependant arrivait au grand trot, suivant de prs
l'avant-garde, avec son escorte et une partie de son tat-major. Se
rappelant Posen, il se croyait sr de trouver  Wilna le mme accueil;
il s'attendait  des transports d'allgresse,  des arcs de triomphe, 
une pluie de fleurs jetes sur son passage par ces gracieuses Polonaises
qu'il avait vues, en d'autres lieux, aviver le feu des esprits et se
passionner pour l'oeuvre de la rgnration nationale. Il avait escompt
cette explosion du sentiment polonais et l'avait fait entrer dans ses
calculs; il esprait que la capitale de la Lithuanie, en se dclarant
pour lui, en se levant ds qu'elle l'apercevrait, allait donner
l'impulsion aux autres parties de la province; que la Pologne moscovite
tout entire, anime par cet exemple, viendrait se ranger sous ses
drapeaux et faciliter sa tche, en opposant  la Russie, aux cts de
notre arme, une nation ressuscite et vivante. Il entra dans Wilna 
neuf heures du matin. Au lieu de la cit en fte qu'il avait rve,
folle d'enthousiasme et d'amour, il trouva une ville morte: de longs
faubourgs d'abord, laids et dserts, portant des traces de dvastation;
dans les quartiers du centre, aux rues sombres et tortueuses, le silence
et la solitude; point de femmes aux fentres, peu d'habitants groups:
seuls, quelques hommes de la lie du peuple, surtout des Juifs, 
l'aspect sordide et craintif, se glissant le long des murs.

Cet accueil de glace n'affecta pas trop l'Empereur dans le premier
moment.  la rigueur, tout pouvait s'expliquer par la rapidit de son
apparition; suivant son habitude, il avait pris son monde 
l'improviste, sans se faire annoncer; ne devait-il point laisser aux
habitants le temps de se reconnatre, de venir  lui, de manifester leur
zle et d'organiser leur rception? Il parcourut la ville dans toute sa
longueur et parvint  l'autre extrmit, au pont de bois qui traverse la
Wilya et que les Russes avaient d franchir pour se retirer. L, une
nouvelle dception l'attendait. Le pont n'tait qu'une ruine fumante,
achevant de se consumer; l'arme ennemie l'avait incendi derrire elle
pour ralentir la poursuite. Sur les bords de la rivire, d'paisses
colonnes de fume montaient vers le ciel;  leur base, plusieurs lignes
de btiments s'croulaient dans un brasier: c'tait tout ce qui restait
des nombreux magasins o les Russes avaient entass pendant dix-huit
mois des approvisionnements de tout genre. Obligs d'abandonner ce riche
dpt, inestimable trsor pour notre arme dj dpourvue, ils nous
l'avaient soustrait en le livrant aux flammes.

Cette scne de destruction fit songer l'Empereur; il resta quelque temps
 la contempler. Des hommes du peuple s'taient amasss autour de lui;
il leur demanda un verre de bire et les remercia en leur disant: _Dobre
piwa_, bonne bire: il avait appris quelques mots de polonais et les
plaait  tout propos[635]. Il prit des mesures pour limiter l'incendie,
passa en revue une division, puis rentra dans l'intrieur de la ville et
se dirigea vers le palais, o il allait prendre logement.

[Note 635: _Rminiscences de la comtesse de Choiseul-Gouffier_, p.
63.]

 cette heure, il tait impossible que le bruit de son arrive ne se ft
point rpandu. On avait vu passer et entrer au palais le reste de son
tat-major, ses gens, ses quipages, sa maison, tout son accompagnement
habituel. Malgr tant de signes indicatifs de sa prsence, l'aspect de
la ville n'avait gure chang; les fentres ne s'taient point garnies
ni dcores; les rues demeuraient dsertes; nulle trace d'enthousiasme
ou mme de curiosit. Cette fois, l'Empereur ne sut point matriser son
motion, et son dsappointement pera. Lorsqu'il fut entr dans la cour
du palais et eut mis pied  terre, lorsqu'il s'installa dans les
appartements de l'empereur Alexandre, lorsqu'il prit possession des
pices o son rival en fuite avait vcu et habit, l'orgueil de cette
victorieuse substitution ne s'panouit point sur son visage. Par un
retour amer sur le pass, il comparait la froideur de Wilna aux
acclamations passionnes qui l'avaient accueilli dans les villes du
grand-duch et ne put s'empcher de dire: Ces Polonais-ci sont bien
diffrents de ceux de Posen[636].

[Note 636: _Documents indits_.]

Il rprima durement les dsordres qui lui avaient valu cette dconvenue,
porta des peines terribles contre l'indiscipline et la maraude, fit
parquer dans un enclos prs de la ville tous les tranards que l'on put
ramasser, n'pargna aucun moyen pour rassurer la population et
ressusciter la confiance[637]. Par les soins du major gnral, les
principaux habitants furent recherchs et prvenus; ils reurent des
appels plus ou moins discrets, s'entendirent inviter  sortir de leur
retraite,  paratre,  faire montre de leurs sentiments. On arriva
ainsi  provoquer quelques manifestations tardives de sympathie et de
joie; on parvint  crer une apparence d'enthousiasme,  susciter un
simulacre d'ovation, avec ses accessoires habituels, fleurs, couronnes,
dcors, sur le passage des corps qui continuaient  traverser la ville
et  se rpandre autour d'elle.

[Note 637: _Cahiers du capitaine de Coignet_, 192.]

Davout tait dj prsent, avec ses cinq divisions; Murat amenait son
flot de cavalerie, Ney et Oudinot arrivaient  hauteur sur la gauche, et
le reste de l'immense colonne, compos de la Garde et des rserves,
rejoignait un peu moins vite, encore chelonn sur la route qui conduit
de Kowno  Wilna. Du 28 au 30, Napolon prpara les mouvements
enveloppants qui avaient pour but de dborder les masses russes en
retraite et de lui en livrer une partie. Tandis que le roi de Naples,
appuy par quelques divisions d'infanterie, poussera droit devant lui et
s'enfoncera comme un coin entre les deux armes ennemies, Oudinot, Ney
et Macdonald continueront  s'lever vers le nord-est, suivant et
talonnant Barclay de Tolly; il est probable que l'arme de ce gnral,
ainsi harcele, ne saura s'esquiver sans dommage: J'en aurai pied ou
aile[638], dit l'Empereur. En mme temps, il prescrit  Davout de
prendre avec lui une partie de son infanterie, le plus de cavalerie
possible, et de se rabattre sur la droite, vers le sud; c'est de ce ct
principalement que l'occasion s'offre propice  de fructueux coups de
main.

[Note 638: _Documents indits_.]

 trs petite distance au sud-est de Wilna, vers Ochmiana, des forces
russes sont signales. Quels sont ces corps, aventurs si prs de nous
et qui semblent inconscients du pril? Sont-ce ceux de Doctorof et de
Touchkof, s'efforant perdument de rejoindre Barclay par le chemin le
plus court? Napolon incline  y voir plutt l'avant-garde de
Bagration[639]. Il croit toujours que l'arme commande par ce prince
remonte vers Wilna; il a appris d'autre part, par des estafettes
interceptes, que le bruit de notre rapide irruption  Wilna n'a pas
encore pntr dans l'intrieur de la Russie. En consquence, on peut
esprer que Bagration ne sera pas averti  temps; tout donne  penser
que son arme, ignorant le pril o elle court, va se jeter tte baisse
dans le filet tendu sous ses pas, qu'elle n'chappera point  un
anantissement total ou partiel. Pour la mettre entre deux feux,
Napolon fait inviter Eugne et Poniatowski  presser leur marche de
flanc; il les aiguillonne par d'imprieux messages. Lui-mme renforce
continuellement, en cavalerie surtout, les troupes sous les ordres de
Davout et destines  courir sus aux colonnes de tte. Successivement,
il fait partir de Wilna la division Dessaix, la division Saint-Germain,
les cuirassiers de Valence, les lanciers de la Garde; il charge Nansouty
et Grouchy, avec leurs corps entirement composs de divisions  cheval,
de cooprer aux mouvements du prince d'Eckmhl, afin que celui-ci puisse
faire de bonnes et belles choses[640]. S'enttant  l'espoir d'une
capture immdiate, mettant tous ses soins  la prparer, se levant
chaque jour  deux heures du matin pour expdier des ordres, se livrant
entirement  ses combinaisons de guerre, il nglige encore de recevoir
Balachof, semble oublier le messager de paix, toujours confi  Davout
et gard  vue.

[Note 639: _Corresp._, 18875, 18877.]

[Note 640: _Id._, 18880.]



III

L'Empereur avait compt sans un ennemi plus redoutable que les forces
russes, infrieures en nombre et dissmines; le climat du Nord lui
mnageait un premier et rude avertissement. Depuis quelques jours, le
temps tait variable, avec des alternatives de soleil et de pluie, avec
une tendance  se gter dfinitivement. Pendant l'aprs-midi du 29, un
amas d'orages s'amoncela au-dessus de la Grande Arme et fit explosion
sur tout l'espace occup par nos troupes. La Garde fut surprise en
marche sur Wilna, les autres corps de la droite pendant leur sjour et
leurs volutions autour de la ville, l'arme du prince Eugne encore sur
les rives du Nimen. Le dchanement des lments fut pouvantable; la
foudre sillonnait le ciel en tous sens, tombait  chaque instant,
frappant et labourant nos colonnes, tuant des soldats sur la route.
Aprs l'orage, la pluie s'tablit, une pluie du Nord, ininterrompue,
diluvienne, glaciale, accompagne par un subit refroidissement de
l'atmosphre; c'tait un bouleversement complet dans l'ordre et l'aspect
de la nature, un rappel de l'hiver au milieu des ardeurs de l't.

Les troupes passrent la nuit dans leurs bivouacs inonds, sans feu,
sans abri contre le vent qui soufflait en bourrasques, enveloppes dans
leurs manteaux ruisselants. Au jour, un spectacle dsolant s'offrit 
leur vue: les campements taient transforms en lacs de boue, tous les
objets ncessaires  la vie du soldat briss ou disperss, les voitures
jetes sur le flanc, tristement choues. Enfin, fait plus grave,
dommage irrparable, des chevaux gisaient  terre par centaines, par
milliers, les membres raidis, morts ou mourants. Nourris depuis
plusieurs semaines d'herbes vertes, privs d'avoine, extnus de
fatigue, ces animaux se trouvaient dans les pires conditions
hyginiques; ils n'avaient pu rsister  la chute soudaine de la
temprature, au froid qui les avait saisis, transis, abattus sur le sol:
par un phnomne sans exemple dans l'histoire des guerres, une nuit
avait fait l'oeuvre d'une pidmie, et nos soldats s'arrtaient
consterns devant cette hcatombe.

Chacun songeait avec dsespoir au surcrot de peine et d'embarras qui en
rsulterait pour lui; parmi les officiers, l'un pensait  son escadron
appauvri, l'autre  sa batterie dmonte, le troisime  ses quipages
en dtresse; plusieurs s'emportaient avec violence contre une guerre qui
dbutait si mal et contre celui qui les avait conduits en ce pays; le
gnral Sorbier, commandant l'artillerie de la Garde, criait qu'il
fallait tre fou pour tenter de pareilles entreprises[641]. Lorsqu'on
eut  peu prs supput le mal et chiffr les pertes, il fut reconnu que
le nombre des chevaux frapps s'levait  plusieurs milliers,-- dix
mille suivant quelques-uns--et ce dsastre affaiblissait
irrmdiablement la cavalerie et l'artillerie, retardait de nouveau
l'arrivage des vivres, dsorganisait en partie les transports, faisait
craindre  l'arme un long avenir de pnurie et de souffrances[642].

[Note 641: PION DES LOCHES, 282.]

[Note 642: Correspondances conserves aux archives nationales, AF,
IV, 1644. Cf. Boulart, Brandt, Chambray, Cogniet, Gourgaud, Labaume,
Sgur.]

Ds  prsent, la persistance du mauvais temps entravait tout,
contrariait les oprations. L'arme s'puisait en efforts inutiles pour
se remettre en route, pour se tirer du bourbier o elle tait prise et
englue. Tous les rapports arrivant au quartier gnral signalaient les
difficults de la marche; tous les chefs de corps se plaignaient  la
fois, en termes plus ou moins vifs, suivant leur temprament et leur
humeur. Le bouillant gnral Roguet, qui clairait avec sa division
l'arme d'Italie, maugrait et sacrait. Ney continuait d'avancer, mais
par quels miracles d'nergie! Encore ne pouvait-il cheminer qu' trs
petits pas et sans se dployer. Il crivait le 30  l'Empereur: La
pluie qui ne cesse de tomber depuis hier trois heures de l'aprs-midi,
met le corps d'arme dans la presque impossibilit de marcher autrement
que par la grande route, les chemins de traverse tant inonds et
prsentant des fondrires d'o l'infanterie ne peut se tirer et que la
cavalerie mme passe avec beaucoup de peine[643]. Murat voquait les
plus fcheux souvenirs de sa carrire militaire, ceux que lui avait
laisss la campagne d'hiver entreprise  la fin de 1806 dans les boues
de la Pologne: Les routes sont devenues bien mauvaises, disait-il; 
certains endroits, j'ai cru me retrouver  Pultusk. Eugne tait le
plus dcourag; sa correspondance dnotait plus d'apprhensions pour
l'avenir que d'esprances. Il crivait au prince major gnral: Plus
nous avanons, plus nous perdons de chevaux... Je ne puis pas dire 
Votre Altesse le nombre des chevaux de transport que nous avons perdus,
mais il est trs considrable. Je suis dsol d'avoir toujours 
entretenir Votre Altesse de notre fcheuse position de vivres et de
chevaux, mais il est pourtant de mon devoir de ne la lui cacher. Je n'ai
plus  esprer que dans les ressources que nous pourrons trouver devant
nous, car si le pays que nous allons parcourir est aussi dnu de
ressources que celui que nous venons de traverser, je ne sais rellement
pas  quel point nous serions rduits sous peu de temps.

[Note 643: Cet extrait de lettre et les suivants sont tirs des
archives nationales, AF, IV, 1644.]

Malgr cette misre et ces prvisions fcheuses, on cherchait l'ennemi,
on s'efforait de le rejoindre, car chacun le sentait prs de soi et 
porte. Dans la matine du 1er juillet, pendant une claircie, une
alerte eut lieu aux environs de Wilna. La veille, le gnral Pajol,
parvenu jusqu' Ochmiana, y avait rencontr des dragons de Sibrie, des
hussards bleus, des Cosaques; on s'tait vivement charg et sabr; la
ville avait t prise, perdue, reprise; non loin de l, Bordesoulle
annonait de son ct l'ennemi en forces. L'Empereur et tout le monde
au quartier gnral crurent que Bagration dbouchait sur Wilna, qu'il
allait tomber dans le rseau de troupes dploy autour de la ville et se
faire prendre au pige. Dans nos campements, le cri: _Aux armes!_
retentissait, et les soldats espraient le combat. Mais la pluie
recommena presque aussitt  tomber, brouillant l'horizon, recouvrant
tout de son voile gris, ramenant l'obscurit et l'incertitude. Au plus
fort de l'averse, les soldats reconnurent au milieu d'eux l'Empereur,
sur son cheval blanc; accompagn de Berthier, il tait venu tudier les
lieux dont il comptait faire la base d'une belle opration; il cherchait
 discerner les reliefs du sol, les approches de la position; on le
voyait braquer sa lorgnette sur les bois et les coteaux embrums de
pluie. Autour de lui, la rafale faisait rage; son uniforme ruisselait,
l'eau dgouttait par les bords avachis de son chapeau sur sa redingote
grise. Au bout de quelque temps, on l'entendit dire: Mais c'est une
pluie terrible[644]; et il tourna bride, revenant vers la ville.

[Note 644: _Souvenirs d'un officier polonais_, 229]

Les corps de cavalerie jets au sud de Wilna continuaient  apercevoir
l'ennemi par intervalles, puis le perdaient de vue, n'arrivaient pas 
se renseigner exactement sur la nature et la direction de ses forces, ne
savaient plus s'ils avaient affaire  Bagration ou  d'autres. En
ralit, Bagration ne s'tait jamais approch de Wilna. Quittant le haut
Nimen  la premire nouvelle du passage, au lieu de remonter vers le
nord, il s'tait jet dlibrment dans l'est, vers Minsk, vers
l'intrieur de l'empire; renonant momentanment  rejoindre la premire
arme, il n'esprait plus s'y runir qu' la faveur d'un immense dtour.
Il tait actuellement hors d'atteinte; pour essayer contre lui d'une
marche enveloppante, il faudrait largir le cercle de nos volutions,
pousser Davout sur Minsk, attendre que Poniatowski et Jrme fussent
compltement entrs en ligne: ce ne pouvait plus tre qu'une opration
de longue haleine et de chances problmatiques. Les Russes auxquels
Pajol s'tait heurt  Ochmiana appartenaient au corps de Doctorof, mais
ce gnral, vitant de s'exposer sous Wilna, contournait cette ville 
assez grande distance et prenait de l'espace. Nos dragons et nos
chasseurs n'avaient fait que tter et effleurer une colonne de cavalerie
qui flanquait et protgeait son aile gauche, tandis que le reste du
corps, ainsi couvert, filait  toute vitesse et dpassait la zone
dangereuse. On pouvait encore s'lancer  sa suite, l'atteindre et le
maltraiter dans sa retraite, non l'entourer et le prendre.

Une seule fraction des armes ennemies restait aventure, compromise, en
extrme pril; c'taient quelques rgiments d'infanterie et de cavalerie
appartenant au 6e corps de Barclay et commands par le gnral major
Dorockhof. N'ayant point reu en temps utile l'ordre de se joindre au
mouvement gnral de retraite, cette arrire-garde s'tait attarde au
sud de Wilna; elle s'y tait vue tout  coup environne de nos postes;
maintenant, elle errait affole, se heurtant  nous de tous cts,
changeant  chaque instant de direction, cherchant dsesprment une
issue; les hommes marchaient nuit et jour, affams, extnus, les pieds
meurtris, en sueur et en sang; quelques soldats portaient jusqu' trois
ou quatre fusils, chapps aux mains de leurs camarades dfaillants, et
cependant ils allaient toujours, fouetts par la voix imprieuse du chef
qui leur montrait les Franais accourant pour les prendre et qui leur
faisait peur de la captivit.

Heureusement pour eux, la nature du terrain facilitait leur vasion.
Ceux de nos corps qui suivaient Doctorof et Dorockhof avaient peine  se
reconnatre au milieu d'un pays bois, couvert, accident, coup de
ravins et de dfils; ils s'embrouillaient dans les renseignements
fournis par les habitants du pays, confondaient les localits et les
noms, prenaient Doctorof pour Dorockhof et rciproquement. Davout,
Pajol, Nansouty, Morand, Bordesoulle, touchaient  chaque instant
l'ennemi sans le saisir et le sentaient glisser entre leurs doigts. La
cavalerie lgre entrait dans les villages sur les pas des Cosaques;
elle trouvait des cantonnements encore chauds de leur prsence, empests
de leur odeur, infects de leur vermine; mais l'insaisissable ennemi
avait fui. Parfois, il semblait que cet ennemi voult tenir. Son
infanterie se montrait  la lisire des bois, ses tirailleurs ouvraient
le feu, nos grand'gardes taient ramenes; puis, lorsque nos commandants
avaient rassembl leurs troupes et reu des renforts, lorsqu'ils
poussaient contre l'adversaire, celui-ci avait dcamp; les masses
entrevues la veille n'taient plus que des formes indcises, se perdant
peu  peu dans le brouillard et l'loignement. Cette arme fantme,
vaguement surgie, s'vanouissait  notre approche, fondait sous notre
main, se drobait au contact[645].

[Note 645: Lettres de Davout, Pajol, Morand, Bordesoulle. Archives
nationales, AF, 1643 et 1644. Lettres de Berthier au roi Jrme cites
par DU CASSE, _Mmoires pour servir  l'histoire de la campagne de
1812_, p. 137 et suiv. BOGDANOVITCH, I, 132 et suiv., d'aprs les
rapports des gnraux russes.]

Il y eut pourtant au nord de Wilna, dans la rgion o Ney et Oudinot
opraient contre Baggovouth et Wittgenstein, o les corps opposs les
uns aux autres se frlaient sans se bien distinguer, quelques rencontres
partielles, d'assez rudes froissements. Les deux partis se battaient
alors avec vaillance, quoique sans acharnement. Franais et Russes, que
ne sparaient aucune inimiti traditionnelle, aucune injure de peuple 
peuple, ne s'taient pas encore anims mutuellement  la lutte et
n'avaient pas eu le temps de se har[646]. Ds le 28 juin, le marchal
duc de Reggio s'tait heurt au corps de Wittgenstein, arrt et tabli
aux environs de Wilkomir. Bien que le marchal n'et avec lui qu'une
division de fantassins et sa cavalerie, il avait abord l'ennemi avec
entrain; il lui avait tu ou pris quelques centaines d'hommes et l'avait
refoul assez loin, sans l'entamer srieusement. L'Empereur flicita le
commandant et les troupes du 2e corps; mais qu'tait cette brillante
affaire d'avant-garde pour lui qui avait rv de recommencer Austerlitz
ou Friedland, au moins Abensberg et Eckmhl?  tous les officiers qui
lui apportaient des nouvelles, sa premire question tait: Combien de
prisonniers[647]? Les rponses ne le satisfaisaient gure. On
recueillait des tranards, des dserteurs, quelques dtachements et
quelques convois gars: l se bornaient nos prises, et l'Empereur
attendait en vain ces colonnes d'ennemis dsarms, ces interminables
trains d'artillerie, ces brasses d'tendards captifs que lui
prsentaient jadis ses soldats au retour du champ le bataille.

[Note 646: Le gnral Lyautey, dans ses _Souvenirs indits_, raconte
 ce sujet une scne qui rappelle certains pisodes de la guerre de
Crime: Le combat qui avait commenc pour nous ds le point du jour
eut, vers le milieu de la journe, une heure ou deux de repos. Un ravin
avec un cours d'eau noire nous sparait des Russes. Le besoin de faire
boire les chevaux tait commun aux deux partis, et de chaque ct on
descendit dans le ravin. Les Russes buvaient d'un ct, nous de l'autre;
on se parlait sans trop se comprendre que par gestes; on se donnait la
goutte, du tabac; nous tions les plus riches et les plus gnreux.
Bientt aprs, ces si bons amis se tiraient des coups de canon. Je
trouvai un jeune officier parlant franais; nous changemes
courtoisement quelques paroles, en attendant mieux.]

[Note 647: _Documents indits_.]

Il et eu besoin pourtant de trophes, de bulletins triomphants, pour
retremper pleinement le moral de son arme, pour exciter surtout et
soulever les Polonais de Lithuanie. En effet, bien que l'on essayt de
toutes manires pour son compte  dterminer l'insurrection,  chauffer
l'enthousiasme, l'attitude de la population trompait toujours son
attente. Pour dcider les notables de Wilna  se mettre en avant, 
payer de leur nom et de leur personne, il avait fallu les relancer chez
eux, les entreprendre un  un, quter leur adhsion, forcer presque leur
concours. Dans les campagnes, chaque classe d'habitants avait ses motifs
de dfiance. Les excs de nos soldats, les brigandages de nos allis
allemands continuaient  dsoler les paysans, qui se sauvaient  notre
approche et se rfugiaient dans les bois. Pour les ramener et se les
concilier, Napolon leur annonait la libert, l'abolition du servage;
mais ces promesses indisposaient les seigneurs, les grands propritaires
ruraux, possesseurs d'esclaves. Si la majeure partie de la noblesse
restait malgr tout favorablement dispose, un doute persistant sur les
intentions relles de Napolon  l'gard de la Pologne, un doute
naissant sur le succs de ses armes, la crainte de reprsailles russes,
retardaient l'lan des coeurs[648]. Tout ce qui se faisait en
Lithuanie,--bauche d'une organisation nationale, formation d'un
gouvernement provisoire, leve de milices locales,--tait exclusivement
l'oeuvre de quelques seigneurs dvous de longue date  notre cause,
dj compromis aux yeux de l'ennemi; la masse suivait mollement
l'impulsion et ne la devanait jamais. L'Empereur voyait venir  lui des
empressements isols, point de mouvement collectif, des individus plutt
qu'une nation. Ses calculs se trouvaient doublement en dfaut; les
armes du Tsar avaient djou ses premiers plans et chapp  ses
atteintes; la Pologne russe ne se levait qu' demi et ne lui prtait
qu'un concours hsitant; aprs la dception militaire, la dception
politique.

[Note 648: Voy. spcialement  ce sujet CHAMBRAY, _Histoire de
l'expdition de Russie_, 45.]



IV

Napolon dcida alors de recevoir Balachof et le fit mander  son
quartier gnral; c'tait un trophe qu'il prsenterait aux Polonais, 
dfaut d'autres; l'arme et la population pourraient croire que l'envoy
du Tsar venait en suppliant, attestant par sa prsence que la Russie
s'avouait vaincue avant d'avoir tent la lutte. Le 30 juin, Balachof
avait t ramen  Wilna; on l'y logea dans la maison du prince de
Neufchtel, o celui-ci le fit prier de se considrer comme chez
lui[649], et il fut prvenu que l'Empereur allait incessamment lui
donner audience.

[Note 649: Rapport de Balachof.]

L'apparente ngociation dont Alexandre avait pris l'initiative ne
pouvait aboutir qu' une controverse rtrospective,  une altercation
vaine. En souscrivant  la condition pose par son rival en termes
absolus, en ramenant ses troupes en de du Nimen, Napolon n'et pas
seulement meurtri et supplici son orgueil; reconnaissant aux yeux de
tous son impuissance, signalant son erreur, il et dtruit son prestige,
rompu l'enchantement qui liait tant de peuples  sa fortune, encourag
les Russes  l'offensive et l'Europe  la rvolte. Il est hors de toute
vraisemblance que l'ide d'un recul l'ait mme effleur. Les dbuts
manqus de la campagne l'avaient incontestablement affect: on le voyait
parfois srieux, proccup, sombre[650]; mais les difficults
animaient son coeur de lion, loin de l'abattre, et la persistance avec
laquelle les Russes se drobaient l'excitait  continuer plus prement
la poursuite,  convoiter davantage cette proie.  supposer mme
qu'Alexandre, se dsistant de son exigence pralable, se ft rsign 
ngocier en prsence et sous la pression de nos troupes,  respecter
dsormais les lois du blocus continental et  s'employer contre les
Anglais, cet arrangement, que l'Empereur aurait accept en d'autres
temps, ne l'et plus satisfait. Il dit crment devant Berthier,
Caulaincourt et Bessires: Alexandre se f... de moi; croit-il que je
suis venu  Wilna pour ngocier des traits de commerce? Il faut en
finir avec le colosse du Nord, le refouler, mettre la Pologne entre la
civilisation et lui. Que les Russes reoivent les Anglais  Arkhangel,
j'y consens, mais la Baltique doit leur tre ferme... Le temps est
pass o Catherine faisait trembler Louis XV et se faisait prner en
mme temps par tous les chos de Paris. Depuis Erfurt, Alexandre a trop
fait le fier; l'acquisition de la Finlande lui a tourn la tte. S'il
lui faut des victoires, qu'il batte les Persans, mais qu'il ne se mle
plus de l'Europe; la civilisation repousse ces habitants du Nord[651].

[Note 650: _Documents indits_.]

[Note 651: _Id._]

Rsolu d'arracher aux Russes l'abandon total ou partiel de leurs
conqutes, il comptait toujours l'obtenir d'eux  bref dlai, par
quelques coups retentissants et hardis, dont il saurait retrouver
l'occasion. Son espoir tait encore qu'Alexandre, aussi prompt 
dsesprer qu'accessible  d'orgueilleuses illusions, s'humilierait et
viendrait  rsipiscence ds qu'il aurait rellement senti le fer. Pour
surprendre plus rapidement au Tsar cette soumission, il importait de ne
pas la lui rendre par trop pnible dans la forme, de laisser  cet
ancien alli le chemin du retour ouvert et mme facile. Napolon s'tait
donc rsolu, sans vouloir couter srieusement Balachof,  l'accueillir
avec politesse, afin d'encourager pour l'avenir de nouveaux envois; il
chercherait  maintenir entre les souverains, malgr la guerre, des
communications suivies, afin qu'Alexandre, au premier trouble qui
s'emparerait de son me, aprs une ou deux batailles perdues, st o
s'adresser pour capituler et faire parvenir des paroles de paix et de
repentir. Toutefois, dsireux de hter par d'autres moyens ce moment
d'abandon, il affecterait devant Balachof une assurance sans bornes, une
confiance imperturbable; se proposant d'pouvanter le Russe par
l'talage de ses forces et de ses ressources, il donnerait  sa
courtoisie un ton d'crasante supriorit.

Le 1er juillet,  dix heures du matin, il envoya chercher Balachof par
un chambellan. Amen au palais, l'aide de camp fut introduit dans la
salle o il avait vu Alexandre pour la dernire fois et qui servait
maintenant de cabinet  l'empereur des Franais; rien n'y tait chang,
sauf le matre. Dans la pice d' ct, Napolon finissait de djeuner;
aprs quelques minutes, Balachof entendit distinctement le bruit d'une
chaise que l'on repoussait; la porte s'ouvrit, et tranquillement,
posment, en conqurant qui se sent bien tabli en pays ennemi et y
prend ses aises, l'Empereur passa dans le cabinet, o il se fit servir
son caf.

Au salut de Balachof, il rpondit d'un ton aimable: Je suis bien aise,
gnral, de faire votre connaissance. J'ai entendu du bien de vous. Je
sais que vous tes attach srieusement  l'empereur Alexandre, que vous
tes un de ses amis dvous. Je veux vous parler avec franchise, et je
vous charge de rendre fidlement mes paroles  votre souverain[652].

[Note 652: Cette citation et toutes les suivantes jusqu' la page
527 sont empruntes au rapport de Balachof.]

Aprs cette dclaration, son premier mot fut: J'en suis bien fch,
mais l'empereur Alexandre est mal conseill; il aimait mieux s'en
prendre  l'entourage du souverain qu'au souverain lui-mme. Et pourquoi
cette guerre? Deux grands monarques poussaient leurs peuples au carnage
sans que l'objet de leur querelle et t nettement prcis. Balachof
rpliqua que son matre ne voulait pas la guerre, qu'il avait tout fait
pour l'viter; en tmoignage suprme, il invoqua la proposition de paix
dont il tait porteur. Napolon revint alors sur le pass, et l'on
discuta, on ergota sur les incidents qui avaient t la cause
occasionnelle de la rupture. Chacun des deux interlocuteurs rpta 
satit ses griefs, sans vouloir reconnatre et prendre en considration
ceux de l'adversaire.  mesure que l'Empereur rappelait les actes par
lesquels la Russie avait manifest l'intention de tenir contre la
puissance franaise et de la braver, de ne pas mme entrer en
composition avec elle, il parlait avec plus de chaleur, avec une
acrimonie croissante, s'animant au feu de ses propres discours. Sa
colre, feinte peut-tre au dbut, devenait relle, et il prenait au
srieux son rle d'offens.

Il marchait  grands pas dans la chambre, et l'on pouvait reconnatre, 
certains signes d'impatience qui clataient en lui, le frmissement de
tout son tre.  un moment, le vasistas d'une fentre, imparfaitement
ferm, s'ouvrit et laissa pntrer, par bouffes fraches, l'air du
dehors. L'Empereur le repoussa avec violence. Mais les bois joignaient
mal; au bout d'un instant, la mince clture, remise en branle par le
vent, se souleva de nouveau et recommena  battre. Dans l'tat de ses
nerfs, l'Empereur ne put supporter ce bruit agaant. D'un geste rageur,
il arracha le vasistas et le lana en dehors; on l'entendit s'abattre
sur le sol, avec un fracas de verre bris.

Napolon revint  son interlocuteur, se plaignant amrement de ce que la
Russie, en l'obligeant  se dtourner contre elle, l'et empch de
finir la guerre d'Espagne et de pacifier l'Europe. Puis, arrachant les
voiles, ddaignant les subtilits et les controverses diplomatiques o
il s'tait attard jusqu'alors, il alla au fond des choses.
Suprieurement, il mit en relief ce qu'avait eu depuis longtemps de
louche et de suspect la conduite d'Alexandre. Il fit sentir que ce
prince s'tait achemin irrsistiblement  la guerre du jour o il avait
laiss des personnages quivoques, notoirement connus pour nos
adversaires, se rapprocher de sa personne et surprendre sa confiance.
Autour de lui, dans sa socit intime, qui voyait-on? taient-ce des
Russes, possdant le sens et la tradition de la politique nationale?
Point; on ne voyait qu'un groupe d'trangers, un conseil cosmopolite, un
comit d'migrs et de proscrits, Stein le Prussien, Armfeldt le
Sudois, Wintzingerode, dserteur de nos armes, d'autres encore,
ternels artisans d'intrigue et de discorde. Avec raison, Napolon
montrait, abrits et embusqus derrire le prince qui lui avait jur
fidlit, ses ennemis personnels et acharns, ceux qu'il avait retrouvs
de tout temps en son chemin, ameutant les rois, fomentant la
conspiration europenne. Chasss par lui de tous les pays o s'exerait
son pouvoir, ces hommes taient alls en Russie lui ravir l'alli qu'il
croyait avoir subjugu par l'ascendant de son gnie, et sa colre
clatait contre ces sducteurs, contre le monarque faible qui s'tait
laiss reprendre et suborner.

En vain s'tait-il promis d'tre calme, de montrer plus de piti que de
courroux, de gronder amicalement et de haut. Emport par ses haines, il
manquait  l'engagement pris envers lui-mme, ne se contenait plus,
frappait et blessait. Sa voix devenait brve et stridente; ses phrases
taient autant de traits chargs de passion ou de venin; chaque mot
portait sa griffe.

L'empereur Alexandre, disait-il, se pique de sentiments levs; il veut
tre un chevalier sur le trne. Est-ce se conformer  cette rgle que de
s'entourer d'hommes vils, honte et rebut de l'Europe? Parmi les Russes
eux-mmes, quels sont ceux qu'il choisit pour leur confier le
commandement de ses armes et le sort du pays? Je ne connais pas le
Barclay de Tolly, mais Bennigsen!--Bennigsen, qui doit  ses crimes
une clbrit affreuse: en cherchant sur les mains de cet homme, on y
trouverait une tache de sang, et de quel sang! L'allusion  l'assassinat
de Paul Ier, au forfait o Bennigsen avait tremp et qui avait avanc le
rgne d'Alexandre, tait sur les lvres de l'Empereur; il la laissa plus
d'une fois percer dans son langage.

Si ardentes que fussent ses colres, il savait toujours les gouverner et
s'en servir pour atteindre son but. Ce qu'il veut aujourd'hui, c'est
moins offenser Alexandre que de le terrifier; il veut lui faire honte,
mais surtout lui faire peur. Son but est de prouver que le Tsar, en se
livrant  des trangers, en pousant leurs rancunes, s'aline le
sentiment national, qui s'insurgera contre lui  la premire occasion et
dont l'explosion peut mettre en pril sa couronne et sa vie. Depuis un
sicle, le mcontentement des hautes classes en Russie s'tait manifest
 plusieurs reprises par des complots, par des attentats, par des
rvolutions de palais ou de caserne. En soixante ans, ces crises
intrieures avaient abouti  quatre changements de rgne,  l'assassinat
de trois empereurs. Fonde sur ces prcdents, la croyance 
l'instabilit du pouvoir  Ptersbourg tait gnrale en Europe; c'tait
l'une des raisons qui donnaient toute confiance  Napolon dans le
succs de son entreprise et qui l'avaient engag  la risquer: il tenait
pour presque assur que, dans l'tat critique et violent o il allait
placer la Russie, une rvolte de nobles viendrait favoriser
indirectement l'invasion et couper court  la rsistance. Dans tous les
cas, il voulait consterner Alexandre par la crainte de cette diversion,
afin de l'avoir plus facilement  merci, et toutes ses paroles, toutes
ses insinuations tendaient  faire redouter au fils de Paul Ier le sort
de son pre,  voquer de lugubres visions, des spectres avertisseurs.

En Russie--laissait-il entendre--les souverains sont-ils si solidement
assis sur le trne qu'ils puissent impunment plonger leurs peuples dans
les calamits d'une guerre malheureuse et les rduire au dsespoir? Les
hommes auxquels Alexandre prostitue sa confiance seront les premiers 
se retourner contre lui, ds qu'ils y verront leur intrt,  le trahir
et  le vendre,  tirer la corde qui peut trancher sa vie. Ces mots
taient-ils une allusion  l'charpe qui avait serr le cou de Paul Ier
et touff ses cris, tandis qu'on lui dfonait le crne avec un pommeau
d'pe? Pour renouveler de pareilles horreurs, que fallait-il? Un grand
coup port du dehors qui branlerait l'opinion, l'annonce d'une bataille
perdue, d'un dsastre militaire! Or, ce dsastre tait imminent. Ici,
par une suite d'affirmations superbes et tranchantes, Napolon pose en
fait que la guerre doit ncessairement tourner au dtriment et  la
confusion des Russes. Il soutient qu'elle commence mal pour eux et que
la manire dont elle s'engage permet d'en prjuger l'issue; il s'acharne
 le prouver. Toutes les circonstances qui ont marqu le dbut des
hostilits et qui ont t pour lui autant de dceptions, il les tourne
en sa faveur, il s'en fait des avantages. Quant  la disproportion des
forces en hommes, en argent, en ressources de tout genre, n'est-elle pas
vidente, crasante? Napolon se targue de tout connatre des armes
russes, la composition de chacune d'elles, sa valeur, le nombre de ses
divisions, l'effectif moyen des bataillons; il cite des chiffres,
accumule des dtails, se livre  un retour complaisant sur sa propre
puissance, fait des calculs et des comparaisons, oppose avec habilet
les groupements respectifs de manire  se montrer partout le plus fort,
et excellant  donner aux assertions les plus hasardes l'aspect de
vrits rigoureusement dduites, il dmontre que le succs de la
campagne est pour lui un problme rsolu, qu'il est sr, absolument sr
de son fait, qu'il a la certitude mathmatique de vaincre.

Qui d'ailleurs en Europe, d'aprs lui, doute de ce rsultat? Les Anglais
eux-mmes regrettent cette guerre, car ils prvoient des malheurs pour
la Russie et peut-tre le comble des malheurs, c'est--dire une
rvolution. Quant  l'Europe continentale, elle marche avec nous et suit
notre toile. Les Russes se vantent,  la vrit, de nous avoir
soustrait certains de nos auxiliaires traditionnels: on parle d'une paix
qu'ils auraient conclue avec le Turc, et Napolon, fort mcontent au
fond et fort intrigu de ce trait, voudrait en savoir les conditions;
il soumet Balachof  un interrogatoire en rgle, auquel l'autre se
drobe. Il fait fi alors des Turcs et des Sudois, pauvres allis,
appoint insignifiant; on les verra d'ailleurs, ds que la fortune se
sera prononce en sa faveur, revenir  lui et se rattacher au vainqueur.
Il sait bien qu'on cherche  lui dbaucher,  lui voler ses allis
allemands; ses troupes ont intercept une lettre crite par un prince
apparent  la famille impriale de Russie pour exciter les Prussiens 
la dsertion. Tristes moyens! Sont-ce l jeux d'empereur? Que les
potentats se fassent la guerre, c'est leur droit, mais au moins
devraient-ils mettre dans leurs luttes la courtoisie et la hauteur d'me
qui conviennent  ces grands tournois. Au reste, en quoi espre-t-on lui
nuire par de semblables manoeuvres? On dbarrassera ses armes de
quelques coquins, on arrivera  lui ravir quelques centaines de
soldats: il en a 550,000,--oui, 550,000 bien compts,--contre 200,000
Russes: Dites  l'empereur Alexandre que je l'assure par ma parole
d'honneur que j'ai 550,000 hommes en de de la Vistule.

Aprs avoir assn ce dernier coup, il se radoucit, change de ton, et
lgrement, presque ngligemment, arrive au point o il veut en venir.
La conclusion qu'il laisse se dgager de tous ses discours, celle qu'il
sous-entend, celle qu'il exprime  demi-mot, c'est que l'empereur
Alexandre, certain d'tre battu, environn de prils, n'a qu'un parti 
prendre: interrompre promptement la lutte et subir la loi. Quant  lui,
il va faire la guerre, puisqu'on l'y oblige, mais il n'en est pas plus
belliqueux pour cela ni plus acharn: Il n'est ni contre les
ngociations ni contre la paix. Qu'on ne lui parle pas sans doute
d'vacuer Wilna et de faire reculer son arme; de semblables conditions
ne sauraient tre prises au srieux. Mais l'empereur Alexandre veut-il
se rendre compte de la situation et se rsoudre aux sacrifices
convenables, quiconque se prsentera de sa part sera le bienvenu.
Veut-il rappeler le comte de Lauriston, afin d'avoir toujours sous la
main un ngociateur? Il n'a qu' faire un signe, et l'ancien
ambassadeur reprendra le chemin de Ptersbourg. Veut-il ds  prsent
rgler les conditions du combat de manire  sauvegarder les droits de
l'humanit et de la civilisation, conclure un cartel sur les bases les
plus librales, assurer le sort des blesss et des prisonniers? Napolon
est prt  mener cette ngociation paralllement aux hostilits, et de
plus en plus sa pense intime se rvle: ce qu'il dsire, c'est de
garder le contact avec Alexandre, c'est de conserver sur lui une prise
par laquelle il puisse le ressaisir en temps opportun et le ramener 
lui, rsign et contrit. Il s'exprime maintenant sur le compte du Tsar
avec une commisration sympathique, comme on parle d'un ami gar, pour
lequel on conserve malgr tout un fonds d'indulgence et que l'on
voudrait voir revenir. Puis, quand il a jet dans le dbat toutes ces
ides sans y trop insister, laissant aux adversaires le soin de les
relever et d'en faire leur profit, il se met, avec une suprme
dsinvolture,  parler de choses indiffrentes.

Il interroge Balachof sur la cour de Russie, demande des nouvelles du
chancelier: Le comte Roumiantsof est malade? Il a eu un coup
d'apoplexie?... Dites-moi, je vous prie, pourquoi a-t-on loign...
celui que vous aviez  votre conseil d'tat... comment l'appelez-vous?
Spie... Sper... Il faisait allusion  Spranski, mais il n'avait pas la
mmoire des noms et s'amusait d'ailleurs  les dfigurer. Il veut
nanmoins savoir pourquoi on a disgraci l'homme qu'il a vu  Erfurt, se
complat  ces questions,  ces curiosits, comme si l'excellence de sa
position et une parfaite tranquillit d'esprit lui laissaient pleinement
le loisir de causer, jusqu' ce qu'enfin, tout  fait rassrn et
gracieux, il s'y prenne pour rompre l'entretien avec une politesse
presque excessive: Je ne veux plus vous drober votre temps, gnral.
Dans le cours de la journe, je vous prparerai une lettre pour
l'empereur Alexandre.



V

Le soir,  sept heures, Balachof fut invit  dner chez Sa Majest. Les
autres convives taient Berthier, Duroc, Bessires et Caulaincourt; ce
dernier avait t spcialement mand et s'tonna un peu de cet appel,
car son matre ne l'habituait plus depuis quelque temps  de pareilles
faveurs. Pendant tout le repas, l'Empereur entretint et domina
naturellement la conversation, mais il tait redevenu haut, entier,
agressif; s'adressant  un auditoire au lieu de parler  un seul
interlocuteur, il mesurait ses effets au nombre de personnes  frapper
et  convaincre. Son but vident tait d'embarrasser Balachof devant
tmoins, de le dcontenancer par des questions imprvues; on et dit
qu'il voulait confondre et humilier la Russie entire en sa personne.
Malheureusement pour lui, il avait affaire  un adversaire difficile 
dmonter, servi par un patriotisme avis et une rare prsence d'esprit;
l'avantage lui fut vivement disput dans ce combat de paroles.

Il affecta d'abord un ton de rondeur familire et de bonhomie narquoise,
abordant les sujets les plus frivoles, comme si son esprit et eu besoin
de se dtendre et de se reposer aprs les proccupations de la journe.
Il fit allusion  la vie prive de l'empereur Alexandre,  ses succs
fminins, aux occupations galantes qui semblaient l'absorber  l'heure
mme o nos troupes franchissaient la frontire:

--Est-ce vrai, dit-il, que l'empereur Alexandre allait tous les jours 
Wilna prendre le th chez une beaut d'ici? Et se tournant vers le
chambellan de service, M. de Turenne, qui se tenait debout derrire sa
chaise:--Comment l'appelez-vous, Turenne?

--Soulistrowska, Sire, rpondit le chambellan, dont le devoir tait
d'tre parfaitement inform en ces matires.

--Oui, Soulistrowska. Et Napolon adressait  Balachof un coup d'oeil
interrogateur.

--Sire, rpondit le Russe, l'empereur Alexandre est ordinairement
galant avec toutes les femmes, mais  Wilna je l'ai vu occup de tout
autre chose.

--Pourquoi pas? reprit l'Empereur. Au quartier gnral, c'est encore
permis.

Mais il reprochait  Alexandre des frquentations plus compromettantes.
tait-il donc vrai que ce monarque, non content d'accueillir  son
service des Stein et des Armfeldt, permt  de tels hommes de s'asseoir
 sa table et de manger son pain?

--Dites-moi, Stein a-t-il dn avec l'empereur de Russie?

--Sire, toutes les personnes de distinction sont admises  la grande
table de Sa Majest.

--Comment peut-on mettre un Stein  la table de l'empereur de Russie?
Si mme l'empereur Alexandre s'est dcid  l'couter, toujours ne
devait-il pas le mettre  sa table. Est-ce qu'il a pu s'imaginer que
Stein pouvait lui tre attach? L'ange et le diable ne doivent jamais se
trouver ensemble.

Il parla alors de la Russie avec une curiosit pleine d'assurance, comme
d'un pays qu'il allait visiter prochainement et parcourir en tous sens.
Le nom de Moscou tait dj venu sur ses lvres:

--Gnral, demanda-t-il, combien comptez-vous d'habitants  Moscou?

--Trois cent mille, Sire.

--Et de maisons?

--Dix mille, Sire.

--Et d'glises?

--Plus de trois cent quarante.

--Pourquoi tant?

--Notre peuple les frquente beaucoup.

--D'o vient cela?

--C'est que notre peuple est dvot.

--Bah! on n'est plus dvot de nos jours.

--Je vous demande pardon, Sire, cela n'est pas partout de mme. On
n'est peut-tre plus dvot en Allemagne et en Italie, mais on est encore
dvot en Espagne et en Russie.

L'allusion tait mordante et mrite; on ne pouvait dire plus
spirituellement  l'Empereur qu'un peuple croyant avait seul russi
jusqu' prsent  le tenir en chec, qu'une autre nation galement
inbranlable dans sa foi, confiante en Dieu, saurait imiter cet exemple,
et que la Russie lui serait une Espagne. Sous cette repartie, il se tut
un instant; puis, reprenant l'attaque, tendant le fer, il dit 
Balachof, en le regardant fixement:

--Quel est le chemin de Moscou?

 ce coup droit, la riposte se fit un instant attendre. Balachof prit
son temps, parut rflchir, puis:

--Sire, rpondit-il, cette question est faite pour m'embarrasser un
peu. Les Russes disent comme les Franais que tout chemin mne  Rome.
On prend le chemin de Moscou  volont; Charles XII l'avait pris par
Pultava.

En voquant subitement le nom et l'infortune du conqurant sudois, en
avertissant l'Empereur qu'au lieu d'aller  Moscou il risquait d'aller 
Pultava, Balachof rpondait  une bravade par une menace prophtique et
prenait finement sa revanche. Il ne parut pas toutefois que l'-propos
de ses paroles ait vivement impressionn les assistants; ses rponses
acquirent leur clbrit aprs coup, lorsque l'vnement fut venu les
mettre en relief et les souligner.

On sortit de table et l'on passa dans un salon voisin. L, l'Empereur se
mit  philosopher, dplorant l'aveuglement des princes et la folie des
hommes: Mon Dieu! que veulent donc les hommes? L'empereur Alexandre
avait obtenu de lui tout ce qu'il pouvait dsirer, tout ce que ses
prdcesseurs osaient  peine rver: la Finlande, la Moldavie, la
Valachie, un morceau de la Pologne: s'il et persvr dans l'alliance,
son rgne se ft inscrit en lettres d'or dans les fastes de son peuple:
Il a gt le plus beau rgne qui a jamais t en Russie... Il s'est
jet dans cette guerre pour son malheur, ou par de mauvais conseils, ou
par la fatalit de son sort. Et par quels moyens faisait-il cette
guerre?  ce sujet, s'chauffant de nouveau et temptant, Napolon
reprit toutes ses plaintes, tous ses motifs d'indignation, et toujours
l'argument direct et personnel, celui qui cherchait l'homme sous le
souverain, qui devait alarmer Alexandre pour sa scurit et le faire
trembler dans sa chair. L'empereur Alexandre, disait-il, en se plaant
lui-mme  la tte de ses armes, s'est dcouvert devant ses peuples; il
s'est offert en premire ligne, il s'est dsign  leur fureur, en cas
de revers: Il s'est rserv la responsabilit de la dfaite. La guerre
est mon milieu. J'y suis accoutum. Ce n'est pas la mme chose avec lui;
il est empereur par sa naissance. Il doit rgner et nommer un gnral
pour commander: s'il fait bien, le rcompenser; s'il fait mal, le punir.
Que le gnral ait une responsabilit devant lui plutt que lui-mme
devant la nation, car les souverains ont aussi une responsabilit; il ne
faut pas oublier cela.

Il continua ainsi longuement, prodiguant les avertissements sinistres,
les paroles acerbes, se promenant avec animation au milieu de ses
convives debout.  un moment, il avisa Caulaincourt, qui restait
silencieux et grave, sans donner aucun signe d'acquiescement, et lui
frappant lgrement la joue, il l'interpella en ces termes: Eh bien!
que ne dites-vous rien, vieux courtisan de la cour de
Saint-Ptersbourg? Trs haut, il ajouta: Ah! l'empereur Alexandre
traite bien les ambassadeurs: il croit faire de la politique avec des
cajoleries. Il a fait de vous un Russe[653].

[Note 653: _Documents indits._]

 ces mots, Caulaincourt plit, ses traits se contractrent. Il s'tait
entendu infliger maintes fois et mme publiquement,  la suite des
objections qu'il avait vaillamment produites contre la guerre, cette
pithte de Russe que dsavouait son patriotisme. Il en avait souffert,
mais il avait support jusque-l le jeu dplaisant o s'obstinait son
matre. Cette fois, c'en tait trop: rpter devant un tranger, un
ennemi, le reproche contre lequel protestait toute sa vie, c'tait
mettre en doute ses sentiments franais et sa loyaut; l'injustice
passait les bornes, la taquinerie tournait en insulte. Caulaincourt ne
put se contenir et rpliqua sur un ton que l'Empereur n'tait pas
habitu  entendre: C'est sans doute parce que ma franchise a trop
prouv  Votre Majest que je suis un trs bon Franais qu'elle veut
avoir l'air d'en douter. Les marques de bont de l'empereur Alexandre
taient  l'adresse de Votre Majest; comme votre fidle sujet, Sire, je
ne les oublierai jamais[654].

[Note 654: _Documents indits._]

 l'expression de visage qui accompagna ces paroles, chacun sentit que
le duc tait bless au coeur; un froid s'ensuivit; l'Empereur lui-mme
parut gn et presque dconcert. Il changea de conversation,
s'entretint encore avec Balachof, et finit par le congdier avec
amnit. Il lui fit pourtant remettre, comme adieu, avec la lettre
prpare pour l'empereur Alexandre et rsumant la querelle, un
exemplaire de la belliqueuse allocution qu'il avait adresse  ses
troupes en leur ordonnant de franchir le Nimen; c'tait sa rponse  la
demande de repasser le fleuve. S'adressant  Berthier et l'appelant
familirement par son prnom: Alexandre, lui dit-il, vous pouvez donner
la proclamation au gnral, ce n'est pas un secret[655].

[Note 655: _Rapport de Balachof._]

Tandis que Balachof quittait le palais et se prparait  monter en
voiture, pour rejoindre son empereur, un vif incident se passait chez
Napolon et formait l'pilogue de ces scnes[656]. Se retrouvant avec
les siens, l'Empereur s'tait rapproch de Caulaincourt, qui demeurait 
l'cart, le visage douloureux et amer. Fch et presque honteux d'avoir
afflig ce serviteur fidle, cet ami, il voulut finir leur brouille et
essaya de gurir la blessure qu'il avait faite. Il dit au duc, sur un
ton de bienveillante gronderie: Vous avez eu tort de vous courroucer,
et pour prouver qu'il n'avait fait qu'une plaisanterie, il affecta de la
continuer. Vous vous attristez sans doute, dit-il, du mal que je vais
faire  votre ami. Il rpta ensuite son ternelle phrase: Avant deux
mois, les seigneurs russes forceront Alexandre  me demander la paix.
Il prit aussi la peine d'expliquer une dernire fois au duc et aux
personnages prsents pourquoi il faisait cette guerre, mlant toujours
le vrai et le faux, rappelant avec raison que l'alliance de la Russie
n'avait t qu'un leurre, une ombre mensongre, et concluant  tort de
ce fait qu'une guerre d'invasion dans le Nord s'imposait, qu'elle tait
la plus utile et la plus politique de ses entreprises, qu'elle
conduirait ncessairement  la paix gnrale.

[Note 656: Le rcit de l'incident, dont Sgur parat avoir eu
connaissance, est entirement tir des _Documents indits_ que nous
citons constamment au cours de ce chapitre.]

Mais Caulaincourt ne l'coutait plus; tout entier  son outrage, au soin
de dfendre son honneur, il se mit avec une extrme vivacit  relever
le propos qui l'avait meurtri. Il dit, il cria presque qu'il s'estimait
meilleur Franais que les fauteurs de cette guerre: Il se faisait
gloire, puisque Sa Majest le publiait, de la dsapprouver: au reste,
puisqu'on suspectait son patriotisme et sa fidlit, il demandait  se
retirer du quartier gnral,  s'en aller tout de suite, le lendemain
mme; il sollicitait de Sa Majest un commandement en Espagne et la
permission de la servir loin de sa personne. En vain l'Empereur
s'efforait-il de le consoler par des paroles de bont, il allait
toujours, cdant  son indignation, perdant toute mesure; il ne semblait
plus matre de sa parole et de ses gestes. Les autres grands officiers
l'entouraient et tchaient de l'apaiser, consterns de cet clat,
pouvants de cette hardiesse, craignant pour leur ami une irrparable
disgrce. Mais l'Empereur restait trs calme, trs doux, se laissant
tout dire, et le colrique souverain tait redevenu le plus patient des
matres. C'est que cet admirable connaisseur d'hommes mesurait en
dernier lieu ses procds  son estime: sincrement attach  ceux qui
l'avaient conquise, s'il les faisait souffrir trop souvent par ses
emportements et ses dfauts de caractre, il leur revenait toujours et
leur rendait finalement justice; il savait  merveille discerner les
dvouements vrais et leur passait beaucoup. Au lieu d'imposer silence 
Caulaincourt, il se bornait  lui dire: Mais qu'est-ce qui vous prend?
Et qui met votre fidlit en doute? Je sais bien que vous tes un brave
homme. Je n'ai fait qu'une plaisanterie. Vous tes par trop susceptible.
Vous savez bien que je vous estime. Dans ce moment vous draisonnez: je
ne rpondrai plus  ce que vous dites. La scne se prolongeant, il prit
le parti d'y couper court en se retirant, passa et s'enferma dans son
cabinet. Caulaincourt voulait l'y rejoindre et exiger son cong: il
fallut que Duroc et Berthier le retinssent de force; il fallut ensuite
de nombreux efforts pour que cet honnte homme exaspr ft taire ses
griefs et reprt ses fonctions, pour qu'il consentt  partager jusqu'au
bout avec l'Empereur les preuves et les dangers de la campagne, aprs
avoir eu le courage plus rare de l'avertir loyalement et de lui montrer
l'abme.

Le message apport par Balachof et la rponse de Napolon furent les
dernires communications changes entre les allis de Tilsit et
d'Erfurt, diviss irrmdiablement. Aux avances comme aux menaces de
Napolon, Alexandre opposera dsormais un mur de glace. Cette guerre 
mort que son rival s'abstient de lui dclarer, c'est lui qui la veut; il
s'est jur de la soutenir et d'y persvrer, quelles qu'en soient les
pripties. Pour se prmunir contre toute vellit dcder, il a prvu
la dfaite, l'occupation de ses villes, la dvastation de ses provinces;
il s'est habitu  l'ide de sacrifier momentanment une moiti de son
empire, pour sauver l'autre; il s'est soustrait  cette seconde guerre
de Pologne que Napolon lui proposait comme une courte passe d'armes, et
voici la guerre de Russie qui commence, la guerre sans batailles, contre
la nature et les espaces. Le 16 juillet, Napolon dpassait Wilna; aprs
avoir dpens des trsors d'nergie  ravitailler et  rorganiser ses
troupes, il les poussait maintenant vers la Dwina et le Dniper,
cherchant toujours  isoler et  envelopper l'une ou l'autre des armes
russes, inventant des combinaisons multiples, ingnieuses, grandioses,
dignes de lui en tout point et qui eussent assur son triomphe, si
l'extrme dveloppement du thtre des oprations n'et permis 
l'ennemi de se dgager sans cesse et de dconcerter la poursuite. Et
Napolon, devant cette rsistance fuyante, irait plus loin, toujours
plus loin, s'enfonant dans l'infini, s'aventurant  travers le sombre
et mystrieux empire, se dirigeant instinctivement vers le point de
lumire qui brillait  l'horizon, au milieu d'universelles tnbres, et
qu'il fixait d'un regard hallucin. Ce qui l'entrane  Moscou, sans
qu'il ait dcid encore et irrvocablement de marcher sur cette
capitale, c'est la fatalit  laquelle il obit depuis le dbut de sa
carrire, cette fatalit qu'il subit et qu'il cre en mme temps, qui
l'oblige  se surpasser constamment lui-mme et qui ne lui permet de
tenir les peuples dans l'obissance qu'en les consternant par des
prodiges sans cesse renouvels et d'une splendeur croissante. Il subit
aussi l'attirance de Moscou, la cit trange et ferique, la cit de
rve, parce que cette conqute presque asiatique promet  son orgueil
des jouissances inconnues et le tente comme le viol d'un monde nouveau.
Enfin, il espre dterminer chez les Russes, par la prise de leur
sanctuaire national, un branlement d'me qui les jettera  ses pieds;
plus la guerre avec eux lui apparat difficile, pnible, hrisse
d'preuves et de dangers, plus il s'obstine  l'espoir de la terminer
rapidement en la poussant  fond; il a dit  Caulaincourt: Je signerai
la paix dans Moscou.




CONCLUSION


Soixante jours aprs, Napolon tait  Moscou. L'arme avait fourni sa
carrire et trac sur le sol russe un sanglant sillon. Les tapes de sa
route avaient t marques par des preuves, des souffrances, des succs
qui ne finissaient rien et de glorieuses dconvenues: les combats
d'Ostrowno d'abord et de Witepsk, contre Barclay qui reculait  pas
compts, sans se laisser entamer; Mohilef, o Bagration n'avait pas t
assez battu pour qu'il ne pt continuer sa marche circulaire et
rejoindre la premire arme; Smolensk, o l'infanterie russe s'tait
laiss hacher sur place et avait gard ses rangs dans la mort; 
Smolensk, une halte anxieuse, la constatation de pertes immenses, cent
mille hommes manquant  l'appel, pris  l'arme par la maladie et la
dsertion; plus loin, l'affreuse mle de Valoutina; plus loin encore,
la poursuite fivreuse et dcevante de la bataille dcisive: le combat
toujours offert, longtemps refus, impos enfin  Kutusof par le cri de
ses troupes; Borodino alors, l'infernale bataille, dont la canonnade
faisait trembler le sol  dix-huit verstes de distance[657] et qui avait
couch sur le sol un nombre d'hommes gal  la population adulte d'une
trs grande ville. Au bout de ce carnage, Moscou nous tait apparu, avec
l'enchevtrement de ses murailles blanches, avec ses dmes d'or, de
vermillon ou d'azur et ses constellations de coupoles, avec ses palais,
ses verdures, ses jardins, comme une grande oasis dans le dsert des
plaines vides. L'arme s'y tait jete, et aussitt la proie s'tait
drobe, s'tait vanouie dans un nuage de feu. Maintenant, install au
Kremlin, Napolon rgnait sur des ruines: autour de lui, onze mille
maisons brles: l'incendie continuant sourdement son oeuvre et rongeant
ces restes; seules, les trois cent quarante glises debout, mergeant
d'une mer de dcombres; l'arme repue de pillage, gorge d'inutiles
richesses qu'elle avait disputes aux flammes, s'affaissant lourdement
dans une pesanteur d'ivresse, sans oser regarder l'avenir; dans les
campagnes environnantes, quatre mille chteaux ou villages saccags;
dans les bois, une population de deux cent mille mes chasse de ses
foyers et jete  la vie sauvage; aux extrmits de l'horizon, des
bandes de moujiks se levant furieuses, attaquant nos convois, gorgeant
les soldats isols ou les enterrant vifs, commenant la guerre 
l'espagnole.

[Note 657: Joseph DE MAISTRE, _Correspondance_, IV, 219.]

Au milieu de cette dsolation, Napolon n'agissait plus et attendait. Il
avait fait porter au Tsar quelques paroles de paix et attendait de jour
en jour qu'Alexandre, par l'envoi d'un ngociateur, s'avout vaincu et
rendt son pe. Il viendrait sans doute, ce parlementaire impatiemment
dsir. Pourquoi ne viendrait-il pas? La chose tait dans l'ordre,
puisque les Russes avaient t vaincus partout, vaincus toujours; il en
serait d'eux  la fin comme des Autrichiens, comme des Prussiens et de
tant d'autres, avec lesquels tout s'tait rgl par une bataille et la
prise de leur capitale. La paix cependant tardait  venir, et Napolon,
tonn de l'incendie et des destructions systmatiques, se demandait 
quel peuple il avait affaire, quelle tait cette race qui croyait
accomplir oeuvre sainte en mettant elle-mme le feu  ses villes. Par
moments, il imaginait de trs belles combinaisons de guerre, auxquelles
la lassitude de ses lieutenants et de ses soldats l'obligeait de
renoncer. Il songeait aussi  user d'expdients gigantesques et
tranges,  se proclamer lui-mme roi de Pologne,  ressusciter la
principaut de Smolensk ou les rpubliques tatares,  tenter la noblesse
russe par l'appt d'une constitution et le peuple par l'abolition du
servage,  lancer la parole rvolutionnaire qui appellerait  son
secours une guerre sociale; n'arriverait-il pas  se donner prise morale
sur la Russie,  dcouvrir la fissure de ce bloc et  le dsagrger?
Finalement, il ne s'arrtait  rien, reconnaissait la chimre et le
nant de ses conceptions diverses, se sentait rellement  bout
d'inventions,  bout de facults,  bout de gnie, tombait alors  un
dsoeuvrement morne, cherchait  ne plus penser ou s'chappait de
lui-mme dans la fiction et lisait des romans. La nuit, il faisait poser
prs de sa fentre deux bougies allumes, afin que les soldats qui
passeraient devant le palais, en voyant luire cette toile, crussent
qu'il prolongeait une ardente veille et que sa pense toujours active,
toujours fconde, enfantait le salut[658].

[Note 658: _Journal de Castellane_, I, 161.]

Alexandre s'tait retir  Ptersbourg, reconnaissant que sa prsence 
l'arme gnait la libert des mouvements et ajoutait  la confusion. Il
tait revenu plein d'admiration pour ses soldats et mcontent de ses
gnraux, dgot de leurs rivalits, assourdi de leurs querelles,
sentant que tout allait mal et pourtant rsolu  ne pas se rendre, mais
navr de l'infortune publique. Il vivait maintenant aux portes de sa
capitale,  Kamenno-Ostrof, dans sa modeste rsidence d't; on le
rencontrait parfois dans les bois d'alentour, rveur solitaire; il
cherchait une source de force et d'esprance o rafrachir sa fivre; un
jour, il demanda une Bible, ouvrit pour la premire fois le livre de
consolation, trouva des passages qui s'appliquaient  sa destine et y
puisa des secours[659]; son me s'purait au contact de l'adversit,
grandissait avec son malheur.

[Note 659: _Mmoires de la comtesse Edling_, 77-78.]

Jusqu'au bout, Kutusof avait continu  lui mentir,  mentir
imperturbablement; aprs Borodino, le vieux gnralissime avait lanc
des bulletins de victoire, et voici qu'au lendemain de ce prtendu
triomphe la nouvelle s'tait rpandue que Moscou tait pris et brl.

De cette grande profanation, Alexandre avait ressenti encore plus de
courroux que de chagrin, une colre violente et froide, un dsir obstin
et une volont de vengeance; il avait le sentiment d'une injure
indlbile faite  lui-mme,  son peuple, et que la destruction totale
de l'ennemi suffirait seule  expier; aux yeux des Russes, avoir port
sur Moscou une main sacrilge, c'tait avoir frapp leur mre. D'un bout
 l'autre du pays, la secousse avait t profonde; mais que produirait
cette commotion? Se tournerait-elle en sursaut d'nergie, en fureur de
guerre? Dterminerait-elle, au contraire, la dfaillance finale,
l'effondrement des courages, qui terait au pouvoir tout moyen de
continuer la lutte? C'tait ce que nul ne savait dire. La socit de
Ptersbourg tenait un mauvais langage, rcapitulait aigrement les fautes
commises, accusait l'impritie des gnraux et faisait remonter plus
haut les responsabilits. Le peuple restait muet, sombre, farouche, et
la consternation des coeurs se lisait sur les visages. Puisqu'elle tait
tombe, la cit aime de la Vierge et garde des Anges, puisqu'un homme
tait entr au Kremlin sans la permission de l'Empereur, tait-ce donc
que Dieu avait dlaiss la Russie et maudit ses chefs? Pour la premire
fois, le peuple semblait douter du Tsar et douter de Dieu. Auprs
d'Alexandre, on vivait dans la crainte et presque dans l'attente d'une
catastrophe. On redoutait un complot de palais, un mouvement de la
noblesse, une sdition populaire. Arrivait-il enfin l'vnement que
Napolon avait prvu et annonc, sur lequel il fondait tant d'espoir?
Une rvolution devant l'ennemi allait-elle dsorganiser la rsistance?
La Russie allait-elle se livrer en se divisant?

La vie de cour continuait nanmoins, rgulire et comme machinale: le
crmonial et l'tiquette n'abdiquaient pas leurs droits. Le 18
septembre, il fallut clbrer l'anniversaire du couronnement; l'usage
voulait qu' cette date l'Empereur et sa famille se montrassent en
public et se rendissent solennellement  l'glise mtropolitaine, pour
assister  un service d'action de grces. Dans l'entourage du Tsar, on
craignait beaucoup cette preuve.  force d'instances, on obtint qu'il
ne traverserait pas la ville  cheval, selon sa coutume, et qu'il irait
 l'glise dans la voiture des impratrices. La foule laissa passer le
cortge sans le saluer de ses acclamations ordinaires; elle vit passer
les chevaliers-gardes dans leurs beaux uniformes, les quipages de gala,
les grands carrosses dors aux panneaux de glace; elle put distinguer
les dcorations et les insignes, la parure des princesses et de leurs
dames, les paules nues, les coiffures  la grecque, les diadmes de
pierreries, tout cet appareil de luxe et d'lgance qui contrastait avec
l'horreur des temps. Quand on fut prs de l'glise, les augustes
personnages mirent pied  terre, avec leur suite, et gravirent le perron
entre deux haies de peuple qui les touchait presque et les frlait. Pas
un cri, pas un murmure ne sortit de ces masses: le silence tait si
profond que l'on entendait distinctement sonner les perons, que l'on
percevait le bruissement des longues jupes de soie tranant sur les
degrs de marbre. La crmonie religieuse s'accomplit; le cortge
retourna au palais dans le mme ordre, au milieu toujours d'un tragique
silence, et chacun se flicita que cette journe ft passe[660].

[Note 660: _Mmoires de la comtesse Edling_, 79-80.]

Prs d'un mois s'coula ensuite; l'Empereur avait reu de meilleures
nouvelles, des avis rconfortants sur le moral de ses troupes, sur leur
obstination  se dfendre, sur le dnuement des Franais, et il
s'affermissait encore plus dans la rsolution de ne prter l'oreille 
aucune proposition de paix. Mais l'attitude de la population restait
troublante, nigmatique, insondable: personne n'arrivait  lire dans ces
mes obscures; chacun ignorait ce qui se passait dans ces profondeurs.
Et les jours d'attente, en s'accumulant, ajoutaient l'un aprs l'autre 
l'angoisse immense qui pesait sur la ville. Soudain, au milieu d'un de
ces jours, dans cette atmosphre de plomb, un coup de canon partit de la
forteresse de Saint-Pierre et de Saint-Paul, de la forteresse qui lve 
l'extrmit de Ptersbourg sa masse lourde et lance vers le ciel, comme
un mince jet de lumire, sa longue aiguille d'or; un coup, puis deux,
puis trois, des dtonations se succdant  intervalles rguliers, une
salve enfin, salve d'allgresse, orgueilleuse et triomphale, soulageant
les coeurs; Moscou tait libre, et l'arme franaise battait en
retraite.

En ces jours, la Russie avait vaincu Napolon. Victoire sans combat!
Autour de Moscou, les hostilits taient suspendues; il y avait trve
convenue sur certains points, armistice tacite sur d'autres. Les
avant-postes se rapprochaient et causaient: Murat, toujours empanach,
paradait tranquillement en face des Russes, et lorsqu'un Cosaque le
visait sournoisement et s'apprtait  faire feu, un sous-officier
relevait l'arme et dfendait de tuer le hros. La lutte tait entre deux
forces morales: le prestige de Napolon, qui pouvait lui livrer la
Russie matriellement vaincue, et d'autre part la foi des Russes en la
justice de leur cause, en l'immensit de leurs ressources, en
l'assistance providentielle, cette religion de la patrie qui se
confondait en eux avec le sentiment chrtien et leur interdisait malgr
tout de dsesprer. De ces deux forces, la plus noble, la plus sainte,
avait fini par l'emporter sur l'autre. Un moment branle et vacillante,
l'me de la Russie s'tait pourtant ressaisie et surmonte: la grande
preuve l'avait fait chanceler sans l'abattre. Atteinte dans ses biens,
dans ses terres, dans ses chteaux, la noblesse n'avait pas boug;
aucune voix ne s'tait leve de ses rangs pour exiger, pour imposer la
paix. Le peuple avait refoul ses doutes et refrn sa douleur; il avait
compris la pense de rsistance et de salut dont s'inspirait l'Empereur,
et s'y tait instinctivement associ: avec une rsignation morne, il
s'tait serr autour du matre, autour du pre; entre eux, il y avait eu
communion d'me en ces heures solennelles, communion dans le deuil et la
prire, renouvellement tacite du pacte qui les liait l'un  l'autre. Et
chacun, tristement, stoquement, avait gard son poste et fait son
devoir; frappe et meurtrie, la Russie tait reste debout, compacte,
indivisible, inbranlablement forte de foi et d'obissance. Et comme
notre arme tait au bout de son lan, comme elle ne pouvait aller plus
loin, comme l'hiver accourait au secours de l'ennemi, il avait fallu
rtrograder. Napolon s'y tait dcid trop tard; il essayait maintenant
de ruser avec la fortune, se flattait de maintenir une garnison au
Kremlin et d'hiverner sur des positions qui le laisseraient en contact
avec sa conqute, d'oprer moins une retraite qu'une manoeuvre. Il
cherchait  se tromper lui-mme et  tromper les autres, crivait
galamment  Marie-Louise qu'il quittait Moscou  seule fin de se
rapprocher d'elle[661], mettait dans ses bulletins que Moscou ne valait
pas la peine d'tre conserv, n'tant qu'un cadavre. Pour affirmer une
victoire qui n'existait plus, il ramassa htivement des trophes, spolia
les glises, dvasta le Kremlin, et l'arme lourde de rapines, tranant
 sa suite quinze mille voitures, tranant dans ses rangs une tourbe de
malheureux et de vagabonds, charriant toutes ces scories, s'coula par
les portes de Moscou comme un fleuve impur.

[Note 661: Lettre intercepte par les Russes; archives de
Saint-Ptersbourg.]

L'hiver transforma ce revers en dsastre. Napolon allait d'instinct
vers le sud, vers les provinces mridionales, vers les pays de chaleur
et d'abondance; prs de Malo-Jaroslawetz, Kutusof lui barra la route; il
y eut une bataille meurtrire, et l'arme puise ne se crut plus la
force d'emporter l'obstacle. Elle retomba sur elle-mme, pivota
lourdement et, entranant dsormais l'Empereur plutt qu'elle ne lui
obissait, s'en revint droit devant elle, par la route dj parcourue et
dvaste, par le chemin de misre, o l'on ne retrouverait que des
ruines et les morts des combats prcdents. On repassa prs de la
Moskowa, on revit les morts de la grande bataille, dpouills et nus,
couvrant les collines  perte de vue et moutonnant au loin comme
d'immenses troupeaux blancs[662]. Les jours d'aprs, les blesss, les
clops, qui ne peuvent plus suivre, s'grnent sur la route par
milliers, expirent  ct des prisonniers russes que le contingent
portugais assassine, pour n'avoir pas  les garder et  les nourrir: des
cadavres partout, de toute race et de toute provenance, frais ou
vieux[663], une mer de cadavres montant autour de l'arme, et celle-ci,
quelque habitue qu'elle soit au spectacle de la mort, s'impressionne
pourtant et s'meut. Soudain, l'hiver arrive, la gele survient; le ciel
s'abaisse, s'croule en torrents de neige, et la grande dbcle
commence. Les chevaux s'abattent sur le sol glissant: il faut les
sacrifier, faire sauter les caissons, abandonner les voitures,
abandonner les pices; plus de cavalerie,  peine d'artillerie, les
vivres rares, la faim s'ajoutant au froid, et la souffrance physique,
horrible et lancinante, fondant les coeurs et dissolvant les nergies,
suspendant le sentiment du devoir, rejetant l'homme  la barbarie
primitive,  l'instinct animal,  l'appel de la nature,  l'unique
proccupation de manger et de moins souffrir. L'indiscipline, le
dsordre progressent rapidement; les corps s'effritent, les divisions se
disloquent, les rgiments s'miettent; aucune heure ne s'coule sans
qu'un bataillon, une compagnie, une batterie, perde sa cohsion et tombe
au chaos,  l'affreux chaos de tranards et d'isols qui remplace peu 
peu l'arme. L'ennemi reparat et nous presse; en tte, en queue, de
tous les cts  la fois, des _hourras_ de Cosaques; leur cri d'abord,
si lugubre et si sourd qu'il se distingue  peine du sifflement de la
brise  travers les sapins[664], et tout de suite le galop enrag de
leurs btes, l'assaut des lances; des adversaires se jetant sur nous en
furieux, sentant que la fortune leur revient et hurlant la revanche, et
dj l'espoir de la revanche totale, de la poursuite  fond et jusqu'au
bout, s'allumant dans les coeurs russes, et des officiers venant
caracoler autour de nos bandes et dcharger sur elles leurs pistolets,
en criant: Paris, Paris[665]! L'arme de Kutusof s'allonge sur le flanc
de la colonne, l'effleure continuellement, la frappe, la brise en
tronons qui se rejoignent tour  tour et se sparent. Chaque jour est
marqu par un malheur: c'est le corps d'Eugne assailli sur le Vop et
mis en pices, Davout coup d'abord  Viasma, coup ensuite  Krasno,
l'Empereur et la Garde obligs de rebrousser chemin pour le dgager, Ney
envelopp d'ennemis, cern, somm, perdu, et tout  coup s'chappant par
un prodige d'nergie plus qu'humaine. Puis, tous les mcomptes, toutes
les malechances: les magasins de Smolensk moins pourvus qu'on l'avait
cru, ceux de Minsk surpris par l'ennemi, la ligne de la Dwina perdue par
Saint-Cyr, Oudinot et Victor tardant  rejoindre, la circonspection des
Autrichiens faisant pressentir les trahisons prochaines; et toujours
croissent,  chaque reprise de marche,  chaque pas,  chaque minute,
les hideurs de la retraite. Au sortir de Smolensk, on n'est plus que
trente-sept mille combattants  peine: la fire colonne de quatre cent
cinquante mille soldats qui s'est enfonce en Russie n'est plus qu'un
mince filet d'hommes coulant sur la neige, marquant sa route par une
longue trane de sang, par des dbris sans nom, tandis qu'autour d'elle
des multitudes dsarmes vont mourir dans les bois, mourir sous les
lances, ou peupler les espaces lointains de colonies d'esclaves.

[Note 662: _Souvenirs d'un officier polonais_, 306.]

[Note 663: _Journal de Castellane_, I, 180.]

[Note 664: _Souvenirs manuscrits du gnral Lyautey_.]

[Note 665: _Id._]

Sur ce qui reste de nous, le cercle de fer se rtrcit enfin et se
ferme. Devant nous, la Brsina charrie des glaons qui la rendent  peu
prs infranchissable; par derrire, Kutusof nous talonne; sur la droite,
Wittgenstein se rapproche;  gauche surgissent Tchitchagof et ses
divisions, l'arme de Moldavie, rendue  la Russie par la paix de
Bucharest. Est-ce la fin de tout, le dsastre irrmdiable et complet?
Les Russes se croient srs de tout prendre; les gnraux ont donn 
leurs troupes le signalement de l'Empereur, afin que les Cosaques ne le
tuent point, s'ils le capturent, et que la Russie puisse s'enorgueillir
de cette proie[666]. Cependant, une inspiration de l'Empereur prpare le
salut; un sublime effort de courage l'accomplit; soixante-douze heures
de travail  travers les glaces mouvantes assurent et maintiennent une
communication entre les deux rives; l'arme passe au prix d'une double
bataille contre Tchitchagof et Wittgenstein, au prix d'une lutte plus
atroce contre les parties dtaches d'elle-mme, contre l'amas des
tranards, et s'ouvre un chemin  travers une boue faite de membres
humains.

[Note 666: Voici ce signalement: La taille paisse et ramasse, les
cheveux noirs, plats et courts, la barbe noire et forte, rase
jusqu'au-dessus de l'oreille, les sourcils bien arqus, mais froncs sur
le nez, le regard atrabilaire ou fougueux, le nez aquilin avec des
traces continuelles de tabac, le menton trs saillant; toujours en petit
uniforme sans appareil et le plus souvent envelopp d'un petit surtout
gris pour n'tre point remarqu, et sans cesse accompagn d'un
mamelouk. Ordre du jour du 12 octobre 1812; archives des affaires
trangres, Russie, 154. Archives nationales, AF, IV, 1643. TATISTCHEF,
612. Henry HOUSSAYE, _1814_, 86-110. _Id._, 88. Sur le caractre
d'absolue authenticit des copies  nous remises, voy. l'tude que nous
avons publie dans la _Revue bleue_, 30 mars 1895. Pour tous les
vnements ou incidents auxquels il est fait allusion dans les lettres,
voy. le t. Ier et les trois premiers chapitres du t. II. Ce paragraphe
et le suivant, communiqus par ordre en copie au cabinet de
Saint-Ptersbourg et conservs dans ses archives, ont t publis par M.
TATISTCHEF, _Alexandre Ier et Napolon_, 309-311. Sur cette vellit de
ngociation avec l'Angleterre, voy. le rcent volume de MARTENS,
_Traits de la Russie_, XI, 150-51. Il s'agit d'un ouvrage paru en
Russie et que Caulaincourt s'tait procur.]

 Smorgoni, l'Empereur dsespre d'elle et la quitte, craignant que
l'Allemagne ne lui barre la route et que la France ne lui chappe. Aprs
son dpart, le Nord frappe les derniers coups, les grands coups; la
temprature tombe  vingt-quatre degrs Raumur,  vingt-cinq, 
vingt-sept; la souffrance atteint ses dernires limites, une intensit
telle que l'impression en est venue directement jusqu' nous, aigu et
perante,  travers trois gnrations, et retentit encore au plus intime
de notre tre. Les mains brles par le froid ne peuvent plus tenir les
fusils, les doigts se dtachent, les membres tombent en pourriture,
l'arme n'est plus qu'une plaie, affreuse  voir. Les troupes de renfort
envoyes pour la recueillir subissent tout de suite la contagion du
dsordre; la dfaite les aspire et le chaos les absorbe. Wilna nous
ouvre enfin un refuge, et l'informe cohue s'y engouffre; elle n'y trouve
que dnuement, incurie, hostilit, des toits pourtant, des abris o les
soldats se prcipitent comme un btail pourchass et s'endorment d'un
sommeil de brutes. Le lendemain, l'ennemi survient; ses masses se
montrent; ses boulets pleuvent, il faut partir ou mourir. Les moins
invalides partent, les autres restent, vous au massacre; les Juifs de
Wilna, qui nous dtestent par crainte de la conscription, sont l pour
devancer l'oeuvre des Cosaques, et cette engeance achve  coups de
botte les vainqueurs de l'Europe. Aprs l'entre des Russes, il faudra
brler vingt-cinq mille cadavres entasss dans ce lieu d'horreur et de
pestilence, pire que l'enfer de la Brsina. Au del de Wilna, une
muraille de verglas arrte les dbris de la colonne franaise, une
monte aux rampes glissantes que l'artillerie n'arrive pas  gravir;
elle s'lve un peu, retombe, s'efforce en vain et finalement renonce;
les dernires pices sont abandonnes, les dernires voitures livres et
brises; les fourgons ventrs rpandent leur contenu; fuyards et
Cosaques pillent ple-mle le trsor de l'arme. Un peu d'infanterie
pourtant a pass et se trane encore. Devant Kowno, les marchaux
reviennent  leur mtier d'origine: Ney se refait troupier, prend un
fusil et brle les dernires cartouches, sans empcher la dissolution
finale. C'en est fait: trois cent trente mille hommes sont morts ou
prisonniers, quelques milliers repassent le Nimen sur la glace,
isolment ou par bandes, sans armes, sans uniformes, couverts de loques
tranges, lamentables tout  la fois et grotesques. Et tout s'est
consomm en six semaines, si longues, si cruelles  passer, qu'elles
semblent enfermer en l'espace de cinquante jours une ternit de
douleurs. Berthier crit  l'Empereur: Il n'y a plus d'arme. Il se
trompait pourtant et se contredisait dans une autre lettre: il crivait
en effet qu'autour des aigles toujours debout et dresses, de trs
petits groupes d'officiers et de sous-officiers, galiss par le
malheur, se serraient encore: ils allrent ainsi jusqu'au bout de la
retraite, invincibles  la souffrance, plus forts que la nature, mettant
dans le dsert de neige un rayonnement d'hrosme et faisant survivre,
au milieu de la dcomposition totale de ce qui avait t notre force
matrielle, l'me de la Grande Arme.

Autour de ces glorieux restes, Napolon refit une arme, marcha  sa
tte contre l'ennemi qui avait envahi l'Allemagne et soulev la Prusse,
vainquit  Lutzen, vainquit  Bautzen. Aprs ces puisants succs, il y
eut  Dresde et  Prague un combat de diplomatie, o les allis
parlrent de paix sans intention de la conclure, o Metternich s'engagea
pour dissiper les scrupules de son matre et prouver l'intransigeance
de l'Empereur, o celui-ci donna raison  ses ennemis en refusant de
faire  temps des concessions qui n'eussent cot qu' son orgueil.
Entre Alexandre et lui, il reconnaissait que la fortune avait jug; il
consentait  payer au Tsar l'enjeu de la lutte et lui offrit des
concessions; il n'en voulut pas accordera la Prusse, qui l'avait trahi;
 l'Autriche, qui spculait sur ses malheurs. Il s'obstina aveuglment
dans l'espoir de diviser ses ennemis, d'apaiser, de ressaisir peut-tre
Alexandre et d'pouvanter l'Autriche. Lorsque les vnements l'eurent
dsabus de son erreur et pli  un ensemble de sacrifices, il tait
trop tard: l'Europe tout entire s'tait coalise pour l'abattre et se
levait furieuse; elle fut vaincue par lui d'abord et battit ses
lieutenants, le resserra peu  peu, l'treignit et finalement l'accabla
sous le nombre.

Alexandre poussa jusqu'au bout sa vengeance; il s'acharna sur le colosse
lev nagure au plus haut des nues et subitement prcipit. Aprs la
prise de Moscou, on lui avait prt ces mots: Plus de paix avec
Napolon: nous ne pouvons plus rgner ensemble; lui ou moi; moi ou lui.
Il se tint parole. Se proclamant  tout propos ami de l'humanit et de
la civilisation, il crut servir l'une et l'autre en assouvissant ses
rancunes; jamais monarque ne fit avec plus de sensibilit une guerre
plus haineuse. Aprs les confrences de Prague, c'est lui qui vient en
Bohme trouver l'empereur d'Autriche, qui le conjure de repousser les
concessions tardives de Napolon et de rompre, qui lui arrache
l'irrvocable signature et l'entrane dans la mle. Aprs Leipzick,
quand l'Europe victorieuse reflue sur la France et entame nos
frontires, il personnifie contre Napolon la politique de guerre 
outrance, l'esprit d'extermination. Au congrs de Chtillon, le recul de
la France dans ses anciennes limites, l'humiliation de l'Empereur ne lui
suffisent pas: il fait rompre les pourparlers au bout de six jours; s'il
consent  reprendre un dbat illusoire, c'est que Champaubert et
Montmirail ont jet le trouble parmi ses allis et les font douter de
leur fortune. Ds qu'il le peut, il ranime leur confiance; il se fait
l'me, l'nergie, l'audace de la coalition; ses actes, son langage
laissent  tout instant percer le dsir de ne plus traiter avec Napolon
et de le dtrner, de lui ravir la France, aprs lui avoir enlev
l'Europe. Ce qu'il veut surtout, c'est de venger Moscou dans Paris; il
veut  son tour entrer dans la capitale ennemie, s'y montrer dans sa
gloire et sa magnanimit; sa vengeance sera de conqurir Paris et de lui
pardonner. Au moment le plus critique de la campagne, il fait dcider le
coup droit, la marche sur l'insolente et merveilleuse cit, dteste de
l'Europe presque autant que Napolon, maudite tout  la fois et dsire.

Paris occup, l'Empereur abattu, Alexandre se retrouva des sentiments de
modration et de clmence; son instinct politique, que ses passions
n'obscurcissaient plus, lui fit comprendre qu'il fallait une France 
l'Europe et surtout  la Russie. Il prit  tche de l'apaiser et de la
consoler; en 1815, il lui pargna de trop cruelles mutilations, des
dmembrements trop profonds, et mit  nous rendre cet minent service un
tact discret qui en augmentait le prix. Sachons-lui gr de n'avoir pas
fait supporter  la France les consquences ultimes de sa lutte contre
Napolon, de ce duel  mort issu de l'alliance.

Quatre-vingts ans ont pass sur ces scnes; il est possible,
croyons-nous, d'en dgager impartialement la leon. Celle que nous avons
inscrite au frontispice de notre oeuvre nous parat ressortir avec clat
des vnements, tels que nous les avons longuement observs et scruts.
L'alliance, avons-nous dit, portait en soi un germe de mort, le principe
de sa destruction, parce que c'tait une alliance pour la guerre et la
conqute, une association spoliatrice et dvorante, et que ces pactes ne
se concluent jamais sans arrire-penses respectives, sans mfiances
rciproques, d'o renaissent  coup sr les rivalits et les haines. En
effet,  Tilsit, nous avons vu Napolon rveiller et stimuler les
ambitions territoriales d'Alexandre, en se promettant de ne les
satisfaire qu' doses strictement mesures. Lui-mme, assur de la
Russie, se crut libre dsormais de tout entreprendre, de bouleverser le
monde, de saisir, de courber violemment et d'assujettir les tats
rfractaires  son systme. Il ne parat pas que le nom de l'Espagne ait
t prononc dans l'entrevue du Nimen; il n'en est pas moins vrai que
l'entreprise d'Espagne, cause premire et gnratrice de tous nos
malheurs, se trouvait en puissance dans le pacte de Tilsit.  mesure que
Napolon multiplia et tendit ses prises, il sentit la ncessit
d'accorder aux cupidits de son alli, au lieu d'esprances illimites
et vagues, de plus substantiels aliments. Il vendit aux Russes la
Finlande contre l'Espagne; plus tard, pour se prmunir contre les
consquences de la guerre d'Espagne, il livra au Tsar les Principauts;
il acheta, avec un morceau de l'Orient, une promesse de concours contre
les rvoltes de l'Autriche. Mais dj la confiance d'Alexandre s'tait
retire de lui;  son tour, le Tsar voulait recevoir sans s'acquitter:
il accepta le march d'Erfurt et n'en remplit pas les conditions.
Continuant  prendre aux dpens de la Turquie, il ne nous prta contre
l'Autriche qu'une aide mensongre, et cette campagne de 1809, survenue
malgr l'Empereur et pourtant par sa faute, aboutit  de nouveaux
partages,  de nouveaux dmembrements, d'o les dfiances sortirent
exaspres et inapaisables. Mal secouru par Alexandre, Napolon dut se
rserver contre lui des srets, disproportionner les lots, rcompenser
le dvouement des Polonais au dtriment de la Russie; ds ce jour,
l'alliance fut blesse  mort. Napolon tenta quelques efforts pour lui
rendre la vie; Alexandre en fit pour viter la guerre; l'un et l'autre
ne pouvaient qu'chouer dans cette tche. Leur tort ne fut pas de se
dclarer la guerre; ce fut de s'tre mis dans une situation o elle
devait invitablement clater entre eux. Ils s'taient condamns  se
disputer l'empire du jour o ils avaient essay de se le partager, et
les rsultats de leur lutte, fatale  Napolon et  la France, furent de
sauver et de grandir l'Angleterre, de relever la Prusse, c'est--dire
de prparer  la Russie de redoutables adversaires, sans la faire
avancer d'un pas vers les fins normales de sa politique.

Dans le demi-sicle qui suivit, il y eut entre la France et la Russie
des tentatives de rapprochement, entrecoupes d'arrts et de reculs; 
plusieurs reprises, on s'aima et l'on crut s'entendre; les dceptions
prouves, en ne lassant pas les bonnes volonts, ne firent que mieux
prouver la force de l'impulsion qui ramenait les deux tats l'un vers
l'autre. Cependant, il a fallu que la Rvolution franaise produist en
Europe ses suprmes effets, il a fallu que la France et la Russie
subissent jusqu'au bout l'une et l'autre, quoique  des degrs bien
ingaux, les consquences de leurs fautes, pour que le paralllisme des
intrts appart vident, manifeste, indniable, pour que le sentiment
de cette solidarit s'imprimt des deux parts au plus profond de la
conscience nationale, se traduisit en un lan d'amour et ft succder 
l'accord phmre des souverains, tel qu'il avait exist en 1807 et
1808, le pacte des peuples. En mme temps, les conditions rationnelles
de l'entente se dgageaient pour la premire fois aux yeux des
gouvernants. Ils ont compris sans doute qu'en dehors d'une parfaite
rciprocit d'engagements modrateurs, tout serait illusion et pril.
Dans l'accord ainsi constitu, l'observateur qui ne cde pas aux
entranements de son coeur et garde son sang-froid au milieu des cris de
la multitude, reconnat  la fois un bonheur immense pour les deux
patries et un sacrifice; pour l'une et pour l'autre, une garantie
bienheureuse de scurit et de dignit; l'ajournement aussi d'ambitions
traditionnelles et d'indestructibles esprances; un sacrifice fait en
commun  la paix et  l'humanit. Fonde et affermie sur ces bases,
l'alliance pourrait s'approprier pour devise ces mots fiers: Je
maintiendrai. Aprs avoir restaur l'quilibre de l'Europe, renouvel
dsormais et simplifi, elle est l pour le maintenir; elle maintient le
rgime existant sans en mconnatre les imperfections et les dangers;
elle maintient les situations gardes ou prises; elle maintient
jusqu'aux injustices du pass pour en prvenir de plus grandes.
Conservatrice et dfensive, elle n'agira et ne peut agir que pour
refrner les ambitions perturbatrices, assurer la pondration des forces
et substituer  toute vise conqurante d'quitables partages
d'influence; c'est sa raison d'tre, sa grandeur et sa limite.




APPENDICE


I

CORRESPONDANCE INDITE DE NAPOLON IER AVEC LE GNRAL DE CAULAINCOURT,
DUC DE VICENCE (1808-1809).


Dans le premier volume, nous avons constat que les nombreuses lettres
crites par Napolon au gnral de Caulaincourt, duc de Vicence, pendant
l'ambassade de ce dernier en Russie, manquent dans la _Correspondance_
imprime et dans les manuscrits conservs aux archives nationales. Nous
avons ajout que les trs volumineuses rponses de l'ambassadeur nous
avaient permis de reconstituer, non le texte, mais le sens de ces
instructions. Depuis lors, les lettres elles-mmes, sous forme de copies
pleinement authentiques, ont t retrouves dans les papiers laisss par
le comte de La Ferronnays, ambassadeur de France en Russie sous la
Restauration. M. le marquis de Chabrillan, possesseur de ces papiers, et
M. le marquis Costa de Beauregard, qui en a opr le dpouillement, nous
ont gracieusement autoris  publier cette prcieuse srie de lettres:
elles forment le complment naturel de notre ouvrage et comblent la plus
importante des lacunes signales dans la Correspondance de Napolon Ier,
telle qu'elle a t publie sous le second empire.

Paris, le 2 fvrier 1808.

M. le gnral Caulaincourt, j'ai reu vos lettres. La dernire 
laquelle je rponds est du 13 janvier. Vous trouverez ci-joint une
lettre pour l'empereur Alexandre. Je ne doute pas que M. de Tolsto
n'crive bien des btises. C'est un homme qui est froid et rserv
devant moi, mais qui, comme la plupart des militaires, a l'habitude de
parler longuement sur ces matires, ce qui est un mauvais genre de
conversation. Il y a plusieurs jours qu' une chasse  Saint-Germain,
tant en voiture avec le marchal Ney, ils se prirent de propos et se
firent mme des dfis. On a remarqu trois choses chappes  M. de
Tolsto dans cette conversation: la premire, que nous aurions la guerre
avant peu; la deuxime, que l'empereur Alexandre toit trop faible et
que si lui Tolsto toit quinze jours empereur, les choses prendroient
une autre direction; enfin que, si l'on devoit partager l'Europe, il
faudroit que la droite de la Russie ft  l'Elbe et la gauche  Venise.
Je vous laisse  penser ce qu'a pu rpondre  cela le marchal Ney, qui
ne sait pas plus ce qui se passe et est aussi ignorant de mes projets
que le dernier tambour de l'arme. Quant  la guerre, il a dit  M. de
Tolsto que si on la faisoit bientt, il en toit enchant, qu'ils
avoient toujours t battus, qu'il s'ennuyoit  Paris  ne rien faire,
que quant  la prtention d'avoir la droite  l'Elbe et la gauche 
Venise, nous tions loin de compte; que son opinion  lui au contraire
toit de la rejeter derrire le Dniester. Le prince Borghse et le
prince de Saxe-Cobourg toient dans cette mme voiture: vous pouvez
juger de l'effet que peuvent produire des discussions aussi ridicules.
Tolsto a tenu de pareils propos  Savary et  d'autres individus. Il a
dit  Savary: Vous avez perdu la tte  Saint-Ptersbourg; au lieu des
dserts de la Moldavie et de la Valachie, c'est vers la Prusse qu'il
faut porter vos regards. Savary lui a rpondu ce qu'il avoit  lui
rpondre. Je fais semblant d'ignorer tout cela. Je traite trs bien
Tolsto, mais je ne lui parle pas d'affaires; il n'y entend rien et n'y
est pas propre. Tolsto est en un mot un gnral de division qui n'a
jamais approch de la direction des affaires et qui critique  tort et 
travers. Selon lui, l'Empereur a mal dirig les affaires de la guerre:
il falloit faire ceci, il falloit faire cela, etc., etc. Mais quand on
lui rpond: Dites donc les ministres, il rpond que les ministres
n'ont jamais tort en rien, puisque l'Empereur les prend o il veut; que
c'est  lui  les bien choisir. Ne faites aucun usage de ces dtails. Ce
seroit alarmer la cour de Saint-Ptersbourg et ne pourroit que produire
un mauvais effet. Je ne veux pas dgoter ce bon marchal (_sic_)
Tolsto, qui parat si attach  son matre. Je n'ai voulu vous
instruire de tout cela que pour votre gouverne; mais le fait est que la
Russie est mal servie. Tolsto n'est pas propre  son mtier, qu'il ne
sait pas et qui ne lui plat pas. Il parat cependant personnellement
attach  l'Empereur, mais les jeunes gens de sa lgation le sont
beaucoup moins; ils s'expriment d'ailleurs mme en secret de la manire
la plus convenable sur ma personne; ce pays n'est choqu que de celle
dont ils parlent de leur gouvernement et de leur matre.

Aussitt que j'ai reu votre lettre du 13, j'ai envoy un aide de camp 
Copenhague et j'ai fait donner l'ordre  Bernadotte de faire passer en
Scanie 14,000 Franais et Hollandais. M. de Dreyer en a crit  sa Cour
de son ct et gote fort cette ide.

Dites bien  l'Empereur que je veux tout ce qu'il veut; que mon systme
est attach au sien irrvocablement; que nous ne pouvons pas nous
rencontrer parce que le monde est assez grand pour nous deux; que je ne
le presse point d'vacuer la Moldavie ni la Valachie; qu'il ne me presse
point d'vacuer la Prusse; que la nouvelle de l'vacuation de la Prusse
avoit caus  Londres une vive joye, ce qui prouvoit assez qu'elle ne
peut que nous tre funeste.

Dites  Romanzoff et  l'Empereur que je ne suis pas loin de penser 
une expdition dans les Indes, au partage de l'Empire ottoman, et 
faire marcher  cet effet une arme de 20  25,000 Russes, de 8  10,000
Autrichiens et de 35  40,000 Franais en Asie et de l dans l'Inde; que
rien n'est facile comme cette opration; qu'il est certain qu'avant que
cette arme soit sur l'Euphrate la terreur sera en Angleterre; que je
sais bien que, pour arriver  ce rsultat, il faut partager l'Empire
turc; mais que cela demande que j'aye une entrevue avec l'Empereur; que
je ne pourrois pas d'ailleurs m'en ouvrir  M. de Tolsto, qui n'a pas
de pouvoirs de sa Cour et ne parot pas mme tre de cet avis.
Ouvrez-vous l-dessus  Romanzoff; parcourez avec lui la carte et
fournissez-moi vos renseignemens et vos ides communs. Une entrevue avec
l'Empereur dciderait sur-le-champ la question; mais si elle ne peut
avoir lieu, il faudroit que Romanzoff, aprs avoir rdig vos ides,
m'envoyt un homme bien dcid pour ce parti avec lequel je puisse bien
m'entendre; il est impossible de parler de ces choses  Tolsto.--Quant
 la Sude, je verrois sans difficult que l'empereur Alexandre s'en
empart, mme de Stockholm. Il faut mme l'engager  le faire, afin de
faire rendre au Danemark sa flotte et ses colonies. Jamais la Russie
n'aura une pareille occasion de placer Ptersbourg au centre et de se
dfaire du cet ennemi gographique. Vous ferez comprendre  Romanzoff
qu'en parlant ainsi je ne suis pas anim par une politique timide, mais
par le seul dsir de donner la paix au monde en tendant la
prpondrance des deux tats; que la nation russe a sans aucun doute
besoin de mouvement; que je ne me refuse  rien, mais qu'il faut
s'entendre sur tout. J'ai lev une conscription parce que j'ai besoin
d'tre fort partout. J'ai fait porter mon arme en Dalmatie  40,000
hommes; des rgiments sont en marche pour porter celle de Corfou 
15,000 hommes. Tout cela, joint aux forces que j'ai en Portugal, m'a
oblig  lever une nouvelle arme; que je verrai avec plaisir les
accroissemens que prendra la Russie et les leves qu'elle fera; que je
ne suis jaloux de rien; que je seconderai la Russie de tous mes moyens.
Si l'empereur Alexandre peut venir  Paris, il me fera grand plaisir.
S'il ne peut venir qu' moiti chemin, mettez le compas sur la carte, et
prenez le milieu entre Ptersbourg et Paris. Vous n'avez pas besoin
d'attendre une rponse pour prendre cet engagement; bien certainement je
serai au lieu du rendez-vous quand il le faudra. Si cette entrevue ne
peut avoir lieu d'aucune manire, que Romanzoff et vous rdigiez vos
ides aprs les avoir bien peses; qu'on m'envoye un homme dans
l'opinion de Romanzoff. Faites-lui voir comment l'Angleterre agit,
qu'elle prend de toute main. Le Portugal est son alli: elle lui prend
Madre. C'est donc avec de l'nergie et de la dcision que nous
porterons au plus haut point la grandeur de nos Empires, que la Russie
contentera ses sujets et assoira la prosprit de sa nation. C'est le
principal; qu'importe le reste?

L'Empereur est mal servi ici. Les deux vaisseaux russes qui sont 
Porto-Ferrajo depuis quatre mois ne veulent pas sortir de ce misrable
port, o ils dprissent, au lieu d'aller  Toulon, o ils auroient
abondamment de tout. Les vaisseaux russes qui sont  Trieste, qui
pourroient tre utiles  la cause commune, y sont inutiles; et je ne
rponds pas que, si les Anglais assigeoient Lisbonne, Siniavin ne
concourt pas  sa dfense et fint par se laisser prendre par eux. Il
faut que le ministre donne des ordres positifs  ces escadres et leur
dise si elles sont en paix ou en guerre. Ce _mezzo termine_ ne produit
rien et est indigne d'une grande puissance. Sur ce, je prie Dieu, etc.

_P. S._--_Le Moniteur_ vous fera connotre les dernires nouvelles
d'Angleterre si vous ne les avez pas.

Paris, le 6 fvrier.

M. le gnral Caulaincourt, je vous ai crit par le sieur d'Arberg le 2
fvrier. Le 5, ayant t chasser  Saint-Germain, j'ai fait inviter M.
de Tolsto et j'ai caus fort longtems avec lui. Il m'a parl des notes
du _Moniteur_, de la crainte que nous n'vacuions pas la Prusse, et m'a
laiss voir des choses ridicules. M. Dreyer, ministre de Danemark, qui
cause frquemment avec lui, a crit dans ce sens  sa cour. Cet homme a
des ides drgles de la puissance anglaise; il prtend qu'on ne peut
rien faire en Finlande, rien faire en Scanie: quand cela seroit,
pourquoi le dire? J'ai trouv dans sa conversation de la loyaut, mais
peu de vues, et une seule pense: la peur de la France. Je lui ai
observ que tous les propos de sa lgation avoient pour rsultat de
dcrditer l'empereur Alexandre et d'alarmer le pays, que pour
l'vacuation de la Prusse, nous n'en tions pas avec l'Empereur  nous
faire des conditions _sine qu non_; qu'il falloit marcher avec le tems;
que les affaires d'Autriche n'toient termines que depuis quinze jours
par l'vacuation de Braunau; que le trait de Tilsit ne fixoit pas
l'poque o seroit vacue la Prusse, pas plus que l'poque de
l'vacuation de la Moldavie et de la Valachie; que mon premier but toit
de marcher avec la Russie; qu'il ne falloit pas paratre frapp par la
peur de la France ni se mfier de ses intentions.

Paris, le 17 fvrier.

M. le gnral Caulaincourt, je reois votre lettre du 29 janvier. M. de
Champagny m'a mis sous les yeux vos dpches. Vous trouverez ci-jointe
une lettre intercepte de M. de Dreyer qui vous fera connotre le
mauvais esprit de Tolsto. Quand je reus vos lettres, j'crivis comme
je vous l'ai mand  Bernadotte de faire passer 12,000 hommes en Scanie,
et voil Tolsto qui est venu  la traverse et a donn des inquitudes 
Dreyer. Vous remarquerez que la lettre de Dreyer est du 12, ce qui
prouve que sa conversation avec Tolsto est du 12, et cependant, la
conversation que j'ai eue avec Tolsto  Saint-Germain est du 5,
conversation  la suite de laquelle il a crit et qui paraissoit avoir
dissip ses craintes. Vous ne ferez usage de la lettre de Dreyer
qu'autant que vous le jugerez convenable; Tolsto est peu dispos pour
Romanzoff. Si on ne le rappelle pas, ce qui est important, c'est que
l'Empereur lui crive ou lui fasse crire. Je suppose que je ne tarderai
pas  recevoir de vous une nouvelle lettre, mon courrier devant arriver
peu de jours aprs le dpart du vtre. Je dsire fort savoir ce que l'on
pense de la rponse du _Moniteur_  la dclaration angloise. On ne doit
avoir aucune inquitude sur l'escadre russe; mais il est convenable
qu'on lui fasse connotre si elle est en guerre ou en paix. Mon escadre
de Toulon, forte de 9 vaisseaux, est partie le 10 fvrier pour aller
ravitailler Corfou et lui porter des munitions et autres objets qui y
sont ncessaires, et de l balayer la Mditerrane. Mes escadres de
Brest et de Lorient sont galement parties pour donner chasse aux
Anglais et se runir sur un point donn  mon escadre de Toulon. Mais
les deux vaisseaux russes qui sont  l'isle d'Elbe ne veulent pas venir
 Toulon. S'ils avoient reu des ordres, cela auroit t utile pour la
cause commune, et ils en auroient retir l'avantage de se former  la
mer. J'aurois galement fait prendre l'escadre qui est  Trieste pour la
runir dans un de mes ports, si elle avoit reu des ordres, mais aucune
ne reoit d'ordres positifs, et l'ambassadeur qui est ici ne leur donne
pas l'impulsion convenable. J'ignore  quoi cela tient; je dis seulement
le fait. J'ai crit deux lettres  l'Empereur depuis votre dpche du 29
janvier. Je n'ai pas encore reu la sienne que vous m'annoncez, et que
sans doute M. de Tolsto me remettra demain. Quant aux affaires avec
l'Espagne, je ne vous en dis rien, mais vous devez sentir qu'il est
ncessaire que je remue cette puissance qui n'est d'aucune utilit pour
l'intrt gnral. Mes troupes sont entres  Rome; il est inutile d'en
parler, mais si l'on vous en parle, dites que le Pape tant le chef de
la religion de mon pays, il est convenable que je m'assure de la
direction du spirituel; ce n'est pas l un agrandissement de terrain;
c'est de la prudence.

_P. S.--Le 18 fvrier._--Je viens de voir M. de Tolsto, qui m'a remis
une lettre de l'Empereur. J'ai beaucoup caus avec lui. Je pense que si
on lui montre de la confiance et qu'on le dirige bien de
Saint-Ptersbourg, il y a autant d'avantage  l'avoir pour ambassadeur
ici qu'un autre. Mes lettres prcdentes vous l'auront assez peint;
mais, pour achever de le peindre en deux mots, c'est un gnral de
division qui ne sent pas l'indiscrtion de ce qu'il dit, qui est un peu
en opposition avec l'esprit de la Cour, mais qui du reste est assez
attach  l'Empereur.--Le prince de Ponte-Corvo m'crit du 11 qu'il doit
avoir une entrevue avec le Prince Royal  Kiel, et qu'immdiatement il
se met en marche. Vous sentez que je ne puis pas passer par l'isle de
Rgen, parce que je n'ai point de vaisseaux l pour protger mon
passage; mais j'cris aujourd'hui pour que des troupes y soyent
embarques pour menacer aussi de ce ct le roi de Sude.--Il n'est
point question de ngociations avec l'Angleterre, mais tous les bruits
qui reviennent de ce pays sont qu'on veut la paix gnrale et qu'on sent
la folie de la lutte actuelle. Dites bien au reste  l'Empereur qu'il ne
sera cout ni fait aucun pourparler sans m'tre entendu avec lui. Je
pense qu'il aura dans tous les cas la Finlande, ce qui sera toujours
avantageux pour lui, puisque les belles de Saint-Ptersbourg
n'entendront pas le canon.

Paris, le 6 mars 1808.

M. le gnral Caulaincourt, le Sr de Champagny vous a expdi
dernirement un courrier, par lequel je ne vous ai pas crit parce que
je n'avois rien  vous dire. Je reois vos lettres du 26 fvrier.
J'attendrai la rponse de l'Empereur et votre courrier pour vous crire.
Le prince de Ponte-Corvo est entr dans le Holstein le 3 mars. Je le
suppose arriv sur les bords de la Baltique. Il a avec lui plus de
20,000 hommes; ce qui, avec les 10,000 hommes que pourront lui fournir
les Danois, lui formera un corps de 30,000 hommes. Si le temps est
favorable, il sera bientt en Sude, et la diversion que dsire
l'Empereur sera bientt faite.--La reine Caroline a eu l'insolence de
dclarer la guerre  la Russie; elle s'est empare d'une frgate russe
qui toit dans le port de Palerme et y a arbor le pavillon sicilien. Le
ministre et le consul de Russie, avec une suite d'une soixantaine de
personnes, ont dbarqu  Civita-Vecchia et sont maintenant  Rome.--Le
duc de Mondragon est parti.--Je suppose que ma dernire lettre aura fait
vanouir toutes les inquitudes sur les leves de chevaux, sur la
conscription. S'il restoit encore quelques nuages, vous pourrez ajouter
que toute ma garde est rentre; que trente rgiments ont t rappels en
France; que plusieurs milliers d'hommes rforms comme invalides ou
clopps ont quitt l'arme et n'ont pas t remplacs; que tous les
auxiliaires, formant une centaine de mille hommes, sont rentrs chez
eux; qu'un gros corps, sous les ordres du prince de Ponte-Corvo, marche
en Sude, et qu'en ralit la Grande Arme est diminue de plus de la
moiti de ce qu'elle toit.--On ne vous parlera pas sans doute des
affaires d'Espagne; mais si on vous en parloit, vous pourriez dire que
l'anarchie qui rgne dans cette Cour et dans le gouvernement exige que
je me mle de ses affaires; que le bruit public depuis trois mois est
que j'y vais; mais que cela ne doit pas empcher notre entrevue. Vous
savez qu'en deux ou trois jours de marche, je fais deux cents lieues en
France. Cela ne doit donc en rien retarder les affaires.--Le Sr de
Champagny vous envoye une note qui a t remise  Sbastiani, que vous
pourrez montrer au ministre. J'ai demand  la Porte ce qu'elle feroit,
si on ne lui rendoit pas la Valachie et la Moldavie, et quel moyen elle
avoit d'en contraindre l'vacuation. Elle a rpondu qu'elle feroit la
guerre et a fait une numration immense de moyens.--N'oubliez pas que
le ministre de Prusse est toujours  Londres; et, quoiqu'on dise qu'il a
ordre de revenir, il ne revient jamais. Rien n'gale la btise et la
mauvaise foi de la Cour de Memel.--M. d'Alopus veut me persuader que
les Anglais dsirent la paix. Le Sr de Champagny vous envoye copie de la
lettre qu'il veut crire. Sur ce, je prie Dieu, etc.

 Saint-Cloud, le 31 mars 1808.

M. le gnral Caulaincourt, Saint-Aignan est arriv  deux heures aprs
midi; il en est six. Les affaires d'Espagne demandoient depuis longtemps
ma prsence. Je me suis refus  ce voyage dans la crainte que
l'autorisation que je vous avois donne d'arrter le rendez-vous n'et
fait partir l'Empereur. Ce que je vois d'abord dans les nombreuses
dpches que vous m'envoyez, c'est que l'entrevue est ajourne. Cela
tant, je pars aprs dner pour Bordeaux pour tre au centre des
affaires. Voici votre direction pour les affaires d'Espagne. Le
_Moniteur_ ci-joint vous fera connotre les actes publics rendus 
Madrid. Mais un courrier que j'ai reu ce matin change l'tat des
choses. Le roi Charles a protest et a dclar qu'il a t forc par son
fils  signer son abdication; on a menac de tuer la Reine dans la nuit
s'il ne signoit pas. Mon arme est entre le 23  Madrid, o elle a t
parfaitement reue. Mes troupes sont casernes dans la ville et campes
sur les hauteurs. Je n'ai pas reconnu le prince des Asturies, et
peut-tre ne le reconnatrai-je pas, mais je n'en suis pas encore
certain. L'infortun roi se jette dans mes bras et dit qu'on veut le
tuer. On a excit une meute pour faire massacrer le prince de la Paix.
Heureusement mes troupes sont arrives  tems pour le sauver; ce prince
vit encore. Le grand-duc de Berg a fait son entre dans Madrid quatre
heures aprs les troupes. Le crmonial l'a empch de voir le nouveau
roi, ne sachant pas si je le reconnotrois. Les lettres du roi Charles
font pleurer. Ceci est pour vous seul; gardez-en le secret. Vous pourrez
en dire un mot  l'Empereur et  l'ambassadeur d'Espagne qui est un
homme du prince de la Paix et qui parlera comme vous. Vous direz 
l'Empereur que j'avois retard mon voyage en Espagne pour ne point
manquer de me trouver au rendez-vous, mais je suis parti deux heures
aprs la rception de vos lettres. Je rpondrai dans peu de jours 
toutes vos dpches. En communiquant le _Moniteur_  l'Empereur, vous
lui direz que je ne suis pour rien dans les affaires d'Espagne; que mes
troupes toient  40 lieues de Madrid lorsque ces vnements ont eu
lieu; que le prince de la Paix toit gnralement ha, mais que le roi
Charles est aim. Vous lui direz aussi que le Roi a t forc et que
vous ne seriez pas tonn que je me dcidasse  le remettre sur son
trne. Les mauvais esprits de Ptersbourg diront que j'ai dirig tout
cela. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.

 Bayonne, le 18 avril 1808.

M. le gnral Caulaincourt, je reois  Bayonne votre lettre du 24
mars. Vous avez d en recevoir une de moi. Immdiatement aprs avoir
reu votre courrier  Paris, je suis parti. S'il m'et apport l'avis
que le rendez-vous toit arrt, je m'y serois rendu incontinent. Je
vois avec plaisir les succs de l'empereur de Russie en Sude. J'espre
ne pas tre retenu longtemps ici. L'infant Don Carlos s'y trouve.
J'attends le vieux roi Charles, qui dsire vivement me parler, et le
prince des Asturies, qui est le nouveau roi. Les affaires s'embrouillent
beaucoup en Espagne. Vous direz  l'Empereur que le roi Charles proteste
contre son abdication et qu'il s'en rapporte entirement  mon amiti.
Cela ne laisse pas de beaucoup m'embarrasser. Dites cela  l'Empereur
seulement. J'espre cependant tre bientt libre de tout cela. Vous
recevrez bientt un mmoire sur les affaires de Constantinople. Vous
devrez en attendant ne pas dissimuler  M. de Romanzoff qu'il y a des
choses scabreuses, et que si c'toit l l'ultimatum de la Russie, il
seroit difficile  arranger; mais que je ne le suppose pas; que c'est
parce que j'avois prvu ces difficults que j'avois demand l'entrevue,
et non pas pour une vaine formalit; _qu'il faut certainement trente
courriers pour finir cette affaire; que trente courriers  deux mois
chacun consumeront trois ans; que nous aurions termin en trente
confrences, qui  deux par jour auroient employ quinze jours_. Le
marchal Soult a runi tous les btimens de l'le de Rgen. Le prince de
Ponte-Corvo est en Fionie: il a avec lui 15,000 Franais, 15,000
Espagnols et 15,000 Danois. Il seroit pass, si le Danemark n'avait pas
tergivers si longtemps pour le recevoir: aujourd'hui il trouve qu'il ne
va pas assez vite; des miracles ne peuvent pas se faire. Aujourd'hui la
belle saison s'opposera peut-tre  tout passage. Mais on fera
l'impossible, et la diversion aura toujours son effet. Je viens de
recevoir le manifeste du roi de Sude. Tout y est faux. Je ne sais pas
si le gnral Grandjean, que je ne connois pas, et d'autres officiers
ont, en buvant, fait de la politique. On n'attache d'ailleurs aucune
importance au bavardage des militaires et devant des individus non
accrdits. Mais je ne puis croire que cela soit vrai. Nous sommes trop
amis du Danemark pour penser  lui ter la Norvge. Pour ce qui regarde
le sieur Bourrienne, cela est de toute fausset; il rpondra  cette
inculpation. Si cela toit vrai, comme il est dans la carrire
diplomatique, il seroit svrement puni. Mais comment auroit-il fait ce
qu'on lui impute, puisqu'il ne voyoit pas le ministre de Sude 
Hambourg? On n'a pas d'ide d'un manifeste aussi fou. Rptez bien  M.
de Romanzoff que la question de la Turquie est une affaire de chicane;
qu'on veut une entrevue pure et simple et sans condition. Vous ne
manquerez pas d'insister sur ce que ce n'toit point une vaine
formalit, mais un moyen expditif d'arranger tout. Je trouve que vous
ne parlez pas assez haut et que vous n'avez pas assez dfendu mes
intrts. En attendant, voil la Russie matresse d'une belle province,
qui est du plus grand rsultat pour ses affaires et dont je ne suis
d'aucune manire jaloux.

Je n'ai pas le tems de vous en crire davantage. Je suis fort occup ici
de choses qui me donnent beaucoup d'embarras. Daru vous expdiera cette
lettre par une estafette. Sur ce, je prie Dieu, etc.

Bayonne, le 26 avril 1808.

M. le gnral Caulaincourt, vous trouverez ci-joint une lettre de M. de
Dreyer qui vous fera voir que M. de Tolsto est toujours inconsquent.
Mais cela n'est que pour votre gouverne. Les journaux de France sont
pleins de btises. Il est faux que le prince de la Paix ait laiss tant
d'argent: on n'a pas trouv un sol. J'attends ce soir ici ce malheureux
homme, qui a t arrach des mains des Espagnols par mes troupes. Il
toit enferm dans un cachot entre la vie et la mort, entendant  tout
instant les cris de la populace qui vouloit le lanterner. Quand il m'a
t remis, il avoit une barbe de sept jours et n'avoit point chang de
chemise depuis plus d'un mois. J'ai ici le prince des Asturies que je
traite bien, mais que je ne reconnois pas. J'attends dans trois jours le
roi Charles et la Reine. Les Grands d'Espagne arrivent ici  chaque
instant. Tout est paisible en Espagne. Toutes les forteresses sont dans
nos mains. Le seul point de Madrid o se trouve le grand-duc de Berg est
occup par 60,000 hommes. Le pre proteste contre le fils, le fils
contre le pre. Diffrentes factions existent en Espagne. Je pense que
le dnoment n'est pas loign.--Si l'on vous parle de l'expdition de
Scanie, voici l'tat de la question: Je ne pouvois entreprendre cette
expdition  moins de 40,000 hommes. Le prince de Porte-Corvo avoit
15,000 Franais et 15,000 Espagnols. Il falloit donc que les Danois
fournissent 10,000 hommes. Mais je tenois et je devois tenir  ce que
ces 40,000 hommes dbarquassent  la fois; qu'une partie et dbarqu et
que l'autre ft reste sur l'autre bord, l'expdition toit manque et
les troupes sacrifies. Vous sentez que je ne pouvois permettre qu'on
ft une telle faute. Le prince de Ponte-Corvo s'est rendu  Copenhague;
il y a vu que les moyens de dbarquement n'existoient que pour 15,000
hommes  la fois: il auroit donc fallu faire trois voyages. Le passage
devoit donc tre ajourn. Il avoit ordre de passer l 40,000 hommes  la
fois; voil la question. Aujourd'hui le roi de Danemark peut concentrer
ses troupes en Seelande: il a 25,000 hommes. J'ai ordonn au prince de
Ponte-Corvo de faire passer 6,000 hommes. Le Danemark n'a donc rien 
craindre. S'il manifeste de la peur, cette peur est sans fondement, 
moins que ces hommes ne soyent de carton.

Les Albanais viennent d'assassiner un adjudant commandant et quatre
officiers italiens sans prtexte ni raison. Une grande fermentation
rgne  Constantinople. Tout se prpare donc pour conduire  bonne fin
l'entrevue, que je compte pouvoir avoir lieu en juin. Pour cela, il faut
que la Russie montre moins d'ambition. Je n'ai point de nouvelles de
l'Autriche; je vois qu'elle arme et dsarme; j'ignore ce qu'elle fait.
Vous allez recevoir bientt un courrier de M. de Champagny avec les
premires notes sur les affaires de Turquie. Je le rpte, il est
fcheux que l'entrevue n'ait pas eu lieu: au lieu d'tre ici, je serois
 Erfurt. Je crois qu'il faudra trop de tems pour se mettre d'accord
avec des courriers. Sur ce, je prie Dieu, etc.

_P. S._--Je reois au moment votre lettre du 5 avril. Je trouve que vous
vous donnez trop de mouvement pour l'expdition de Sude. Je vois avec
plaisir tout ce que fait l'Empereur, mais il est inutile que vous
pressiez tant. Vous avez eu des instructions pour la Finlande, vous n'en
avez pas eu pour le reste.

Je sais qu'on s'est plaint  Saint-Ptersbourg que je ne faisois pas de
prsens aux officiers qui venoient en dpches: la raison est que je
n'en ai vu aucun. Or l'usage ici est que je ne fais de prsens qu'aux
officiers qui me remettent des lettres de l'Empereur. S'ils remettent
leurs lettres  l'ambassade, je ne les connois point. Il est de style
aussi que, pour que l'officier soit trait avec considration, il faut
que son nom soit cit dans la lettre du souverain. Si la lettre portoit,
par exemple: Je vous envoye un de mes officiers, sans le nommer, cet
officier, n'tant pas connu, ne seroit pas trait avec autant de
distinction. Cependant, on a assez de considration pour l'Empereur pour
que ses officiers soient trs bien reus ici. Mais lorsqu'ils portent
leurs dpches  l'ambassade, alors ils ne sont pas reconnus. Je vous
donne ce dtail pour votre gouverne.

   La lettre suivante ne porte pas de date; elle a t crite 
   l'extrme fin d'avril ou au commencement de mai.

M. de Caulaincourt, je reois votre lettre du 12 avril. Faites mon
compliment  l'Empereur sur la prise de Svaborg.--Vous avez reu des
explications sur les affaires de Copenhague. Le fait est qu'il faut
pouvoir passer, et passer avec au moins 30,000 hommes  la fois, car il
n'est pas certain que le second convoi passe, et si le premier convoi se
trouvoit spar, il seroit expos  recevoir des checs. Le prince de
Ponte-Corvo avoit march  marches forces, esprant que les Belts
gleroient. Il s'est rendu de sa personne  Copenhague pour s'assurer
des moyens de passage, et, voyant qu'il n'y avoit de moyens que pour
passer 15,000 hommes  la fois, il suspendit sa marche. Mais le
mouvement continue, et plusieurs milliers d'hommes sont passs en
Seelande. Mais enfin ces oprations ne peuvent se faire qu'avec
prudence.--Voil la Finlande russe.--Les affaires de Turquie demandent
de grandes discussions. Il est fcheux que l'Empereur ait ajourn
l'entrevue: au lieu de venir en Espagne, j'aurois t  Erfurt. J'espre
sous dix ou douze jours avoir termin mes oprations ici.--J'ai ici le
roi Charles et la Reine, le prince des Asturies, l'infant don Carlos,
enfin toute la famille d'Espagne. Ils sont trs anims les uns contre
les autres. La division entre eux est pousse au dernier point. Tout
cela pourroit bien se terminer par un changement de dynastie.

--Pour votre gouverne, je vous dirai que depuis l'arrive de M.
d'Alopus, je n'ai pas entendu parler de l'Angleterre, et au moindre mot
que j'en aurois, la Russie en seroit instruite; on doit compter
l-dessus.--Je n'ai pas non plus entendu parler de l'Autriche, et je ne
connois rien aux armemens qu'elle fait. On me rend compte de tous cts
qu'une grande quantit de canons, de vivres, de troupes se rend en
Hongrie. Il faut que la Russie sache bien cela, et que, mme vis--vis
de moi, les Autrichiens nient ces armemens, ou du moins disent qu'ils ne
sont pas considrables. Sur ce, je prie Dieu, etc.

Bayonne, le 8 mai 1808.

M. de Caulancourt, j'ai lu un ouvrage sur la tactique franaise que
vous m'avez envoy; je l'ai trouv plein de faussets et de platitudes.
Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.

Bayonne, le 31 mai 1808.

M. de Caulaincourt, j'ai reu vos lettres du 28 avril et des 4 et 7 mai.
Le ministre des Relations extrieures a d vous crire. Je n'approuve
point ce que vous avez mis dans votre mmoire  l'Empereur. Un
ambassadeur de France ne doit jamais crire que les Russes doivent aller
 Stockholm.--Les affaires ici sont entirement finies. Vous trouverez
ci-joint ma proclamation aux Espagnols. Les Espagnes sont tranquilles et
mme dvoues. Les Anglais se sont prsents devant Cadix avec une forte
expdition, attirs par la cure des affaires d'Espagne et par l'espoir
de s'emparer de la Caraque. Mais on ne les a pas couts. Ils ont
renvoy un parlementaire sur un vaisseau de 80; on leur a tir des
boulets rouges, et on leur a cass un mt.--Il me semble que vous ne
dites pas suffisamment ma raison. Je voulois l'entrevue pour tcher
d'arranger nos affaires avec la Russie. En Russie on ne l'a pas voulu,
puisqu'on ne l'a voulu que conditionnellement, et dans le cas o
j'adopterois tout ce que propose M. de Romanzoff. C'toit justement pour
traiter ces affaires que je dsirois l'entrevue. Il y a un cercle
vicieux que vous n'avez pas assez senti ni fait sentir. Aujourd'hui, je
suis dans les mmes dispositions, je dsire l'entrevue. Depuis le 20
juin, je suis disponible, mais je veux l'entrevue sans condition. Bien
mieux, il faut que l'on convienne avant que je n'adopte pas les bases
proposes par M. de Romanzoff, qui me sont trop dfavorables. J'ai dit 
l'Empereur Alexandre: Conciliez les intrts des deux empires. Or ce
n'est pas concilier les intrts des deux empires que de sacrifier les
intrts de l'un  ceux de l'autre, et compromettre mme son
indpendance. D'ailleurs, nous nous rencontrerions ds lors
ncessairement, car la Russie ayant les dbouchs des Dardanelles,
seroit aux portes de Toulon, de Naples, de Corfou. Il faut donc que vous
laissiez pntrer que la Russie vouloit beaucoup trop, et qu'il toit
impossible que la France voult consentir  ces arrangements; que c'est
une question d'une solution trs difficile, et que c'est pour cela que
je voulois essayer de s'arranger dans une confrence. Le fond de la
grande question est toujours l: Qui aura Constantinople? Sur ce, je
prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.

Bayonne, le 15 juin,  midi.

M. de Caulaincourt, Talleyrand est rest malade  Berlin[667]. Une
estafette m'apporte vos lettres des 22 et 25 mars. Vous trouverez
ci-joint pour votre gouverne des pices qui vous feront connatre ce qui
s'est pass relativement aux affaires d'Espagne. La Junte s'assemble ici
demain; elle est assez nombreuse. Le roi d'Espagne est dj reconnu et
proclam dans toute l'Espagne et va se mettre en route pour Madrid. Je
ne garde pas un village pour moi. La Constitution d'Espagne est trs
librale; les Corts y sont maintenues dans tous leurs droits.--Les
Anglais agitent les Espagnes, quelques villes ont lev l'tendard de la
rbellion; mais cela est trs peu de chose, et lorsque vous lirez ceci,
tout sera probablement calm. Quelques colonnes mobiles ont dj donn
cinq ou six leons.--Je consens  l'entrevue. Je vous laisse le matre
d'en dsigner l'poque. Vous ne recevrez pas cette lettre avant le 1er
juillet. L'Empereur ne sera pas fix avant le 15. Vous devez me
prvenir de manire qu'il y ait 16 ou 18 jours pour le temps que mettra
votre lettre  arriver, 10 jours pour me rendre au lieu du rendez-vous
et 5 ou 6 jours pour faire les prparatifs. Il faut donc que l'Empereur
ne soit rendu au lieu de l'entrevue que le 35e jour aprs le dpart de
votre lettre de Saint-Ptersbourg. Ce ne peut donc pas tre avant le
mois de septembre, et,  vous dire vrai, je prfre cette saison  toute
autre; d'abord parce qu'il fera moins chaud, et ensuite parce que mes
affaires seront finies ici, et que j'aurai pu passer quelques jours 
Paris.--Plusieurs rgimens sont passs en Seelande. L'escadre de
Flessingue se met en rade. On donne aux Anglais toutes les inquitudes
possibles. Deux vaisseaux russes sont  Toulon, o on va les mettre en
tat.--Vous ne manquerez pas d'observer que la France ne gagne rien au
changement de dynastie en Espagne, que plus de sret en cas de guerre
gnrale, et que cet tat sera plus indpendant sous le gouvernement
d'un de mes frres que sous celui d'un Bourbon; qu'il toit d'ailleurs
tellement mal gouvern, tellement livr aux intrigues et qu'il rgnoit
parmi le peuple une fermentation sans but dtermin telle qu'une rforme
toit devenue indispensable.--Je crois que l'Empereur a raison, en
laissant passer la premire nouveaut des escadres anglaises, mais il
n'a rien  craindre d'elles, comme je l'ai dit  l'officier russe qui
est parti dernirement. Le seul point sur lequel on pouvoit avoir de
l'inquitude toient les isles, si l'on n'avoit pas eu le temps de les
fortifier.--Faites-moi connotre ce que c'est que ce petit Montmorency.
A-t-il justifi ce qu'on peut attendre de son ge? Dites  l'ambassadeur
d'Espagne qu'il doit se bien comporter, que le nouveau roi le confirmera
et lui enverra ses pouvoirs; qu'il doit parler dans le bon sens et qu'il
doit toujours, pour cheval de bataille, s'appuyer de la Constitution qui
rorganise son pays et va le porter  un degr de prosprit qu'il ne
devoit jamais attendre du gouvernement des Bourbons.

[Note 667: Il ne s'agit pas ici du prince de Bnvent, mais d'un de
ses parents, employ  porter des dpches diplomatiques.]

_P. S._--Vous trouverez ci-joint un petit bulletin en espagnol dont vous
prendrez connoissance et que vous remettrez  l'ambassadeur
d'Espagne.--C'est le conseil de Castille qui a demand le roi d'Espagne
comme vous le savez, par son adresse et celle de la ville de Madrid, et
qui ont prcd de prs d'un mois sa nomination; au reste, tout cela est
pour votre gouverne. Moins on vous en parlera, moins il faut en parler.

Bayonne, le 16 juin 1808.

M. de Caulaincourt, plusieurs acteurs de l'Opra se sont sauvs de Paris
pour se rfugier en Russie. Mon intention est que vous ignoriez cette
mauvaise conduite. Ce n'est pas de danseurs et d'actrices que nous
manquerons  Paris. Sur ce, je prie Dieu, etc.[668].

Paris, le 28 juin 1808.

M. de Caulaincourt, je n'ai reu qu'hier votre lettre du 4. Il parat
que votre courrier est tomb malade  Koenigsberg. Vous aurez reu ma
lettre du 15. Vous trouverez ci-joint de nouvelles pices relatives aux
affaires d'Espagne; vous les aurez lues, au reste, dans le _Moniteur_.
Plusieurs provinces ont lev l'tendard de la rvolte; on les soumet.
Cette expdition aura pour la Russie le rsultat qu'une partie de
l'expdition anglaise destine pour la Baltique va en Amrique et que
l'autre partie va  Cadix. J'ai vu avec peine que les Russes avoient
essuy quelques checs dans le nord de la Finlande. Plusieurs rgimens
sont arrivs  Copenhague. L'expdition a t manque pour le moment,
mais tout peut facilement se faire au mois de novembre prochain. Il n'y
a que quatre mois d'ici  cette poque; il n'y a donc pas de temps 
perdre. Il faut que la Russie engage le Danemark  me demander de faire
passer 40,000 hommes en Norvge, et que les Russes soyent prts  passer
le dtroit de Finlande quand il sera gel. On se rencontreroit en Sude,
et ds lors les Anglais seroient obligs de s'en aller et dshonors, et
la Sude seroit prise. Dites  l'Empereur que dans quinze jours je serai
 Paris. Vous sentez qu'avant de lui parler des affaires d'Espagne, je
dsire savoir comment elles prendront  Saint-Ptersbourg. Vous avez d
recevoir du Sr de Champagny des instructions sur le langage que vous
avez  tenir. L'Espagne ne me vaudra pas plus qu'elle ne me valoit. Le
roi d'Espagne part aprs-demain pour Madrid. Je vous envoye un article
d'un journal de Vienne qui me parot une extravagance: montrez-le 
Saint-Ptersbourg et faites-moi connotre ce qu'on en pense. Sur ce, je
prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.

Bayonne, le 9 juillet 1808.

M. de Caulaincourt, vous trouverez ci-joint la nouvelle Constitution
d'Espagne et le bulletin de la dernire sance de la Junte avec le
serment qui a t prt. Le Roi part demain  5 heures du matin pour
Madrid. Voici les ministres que le Roi a nomms: aux Relations
extrieures, _Cevallos_, le mme qui l'toit dj; secrtaire d'tat,
_Urquijo_, qui a t premier ministre il y a six ans;  l'Intrieur,
_Jovellanos_, ancien ministre de Grce et de Justice qui avoit t
exil  Minorque;  la Marine, _Mazzaredo_;  la Guerre, _O'farill_; au
ministre des Indes, _Azanza_; aux Finances, _Cabarrus_. Je reois votre
lettre du 17. Je suis fch que cet article de l'Angleterre ait fait un
mauvais effet sur l'Empereur. Je ritre l'ordre au Ministre de la
Police de veiller  ce qu'il ne soit imprim rien de contraire  notre
alliance avec la Russie.--Je vous ai crit relativement aux acteurs et
actrices franais qui sont  Saint-Ptersbourg. On peut les garder et
s'en amuser aussi longtemps que l'on voudra. Cependant l'Empereur a eu
raison de trouver mauvais que ses agens dbauchassent nos acteurs. C'est
M. de Benckendorf qui a favoris la fuite de ces gens-l. Si la
circonstance se prsentoit d'en parler, dites que, pour ma part, je suis
charm que tout ce que nous avons  Paris puisse amuser l'Empereur. Vous
trouverez ci-joint deux lettres pour l'Empereur, dont l'une relative 
la mort de la grande-duchesse est d'une date ancienne. Je ne sais
comment on a oubli de vous l'envoyer. Vous devez partir du principe que
je ne sais pas ce que veut l'Autriche; qu'elle arme beaucoup; qu'elle
excite beaucoup les services; qu'elle fait des places en Hongrie;
qu'elle dmolit, dit-on, les murs de Cracovie, et qu'elle retire ses
troupes de Galicie. Lorsqu'on leur demande des explications sur les
armemens, ils rpondent qu'ils n'arment point. Cependant cela est trop
vident. Jusqu'ici j'ai regard cela en piti. Je compte mme ne rien
dire. Cependant, si cela ennuyoit l'Empereur, nous pourrions de concert
leur faire dire par Andreossi et par le prince Kourakine de dsarmer et
de laisser le monde tranquille. Je n'ai aucune discussion avec eux; nous
sommes sur le pied le plus aimable: et, dans le fait, ces armemens ne
sont nuisibles qu' eux, parce qu'ils dsorganisent leurs finances.

[Note 668: Cette courte lettre est la seule de toute la srie qui
figure en manuscrit aux Archives nationales; elle a t publie sous le
n 14,107 de la _Correspondance_.]

_P. S._--Le Roi est parti ce matin. Je l'ai reconduit jusqu' la
frontire. Toute la Junte dans prs de cent voitures l'accompagnoit;
mais c'toient des voitures quipes un peu  la hte.

Les Anglais ont des expditions nombreuses devant Cadix et le Ferrol,
afin de fomenter les insurrections. Je suis certain que la seconde
expdition, qui toit destine pour la Sude, a t employe  Cadix et
sur les autres points. Ainsi cela a fait diversion aux affaires de
Russie.

Bayonne, 21 juillet 1808.

M. de Caulaincourt, vous devez remercier l'Empereur de ce qu'il m'a fait
dire relativement au roi d'Espagne. Il n'a pas affaire  un ingrat, et
comme il n'a pas attendu que je le lui demande pour faire une chose qui
m'est si agrable, vous pouvez lui dire que je viens de donner des
ordres pour en finir avec la Prusse. Aussi bien la saison s'avance, et
mes troupes ne pourraient vacuer l'hyver. Je voulois attendre l'issue
de ma confrence avec l'Empereur; mais puisque cela tarde et que l'hyver
approche, vous direz que les affaires avec la Prusse tant  peu prs
d'accord, au reu de cette lettre le trait avec cette puissance sera
probablement sign. Les affaires d'Espagne vont bien. Le marchal
Bessires a remport le 14 une victoire signale qui a soumis le royaume
de Lon et les provinces du Nord. En racontant cela  l'Empereur, vous
lui direz que les Anglais mettent partout le feu en Espagne, qu'ils y
rpandent de l'argent et s'entendent avec les moines, et qu'il y a
vraiment du trouble. Je pars cette nuit pour aller faire un tour dans
mes provinces du Midi, et de l me rendre  Paris o je serai avant le
15 aot. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.

De Rochefort, le 5 aot.

Ayant toujours t en route [_lacune dans le texte_], je m'empresse de
la faire partir, avec les changemens survenus depuis ce tems. J'ai reu
hier un courrier qui m'a annonc l'horrible catastrophe arrive au
gnral Dupont. Ce gnral, au fond de l'Andalousie, s'est laiss couper
la retraite, s'est laiss envelopper, isoler de deux de ses divisions,
et aprs une affaire mal concerte et mal donne, il s'est rendu par
capitulation. Huit ou neuf mille Franais ont t obligs de mettre bas
les armes, ainsi que deux ou trois rgimens suisses qui toient au
service d'Espagne et qui avoient pris parti pour nous. C'est un des
actes les plus extraordinaires d'ineptie et de btise. Dans la position
actuelle des choses, cet vnement est d'un effet immense en Espagne.
Les esprits s'chauffent. Mon arme va tre oblige d'vacuer Madrid
pour se concentrer. Au mme moment, 40,000 Anglais dbarquent sur
diffrents points. Je vous donne cette nouvelle pour votre gouverne. Je
pense que vous devrez attendre l'arrive d'un prochain courrier qui vous
sera expdi, pour avoir le prtexte de la dire, en parlant des autres
nouvelles, et disant que votre courrier toit ancien. Aprs la tournure
trs grave que prennent les affaires d'Espagne, il est probable que cet
hyver je laisserai 150,000 Franais, indpendamment de 100,000 allis,
sur la rive gauche de l'Elbe. Je fais rentrer 80,000 hommes. C'est dans
cette position que je passerai l'hyver. Dantzig sera gard par les
Saxons et les Polonais. Je laisserai la Pologne  ses propres troupes,
pour ne pas menacer la Russie ni l'Autriche. Tout cela n'est aussi que
pour votre gouverne. Tout porte  penser que les mouvemens de l'Autriche
sont des mouvemens de peur. Je laisse des troupes suffisantes pour la
contenir. Mais si elle se laissoit entraner par l'Angleterre, elle se
trouveroit loin de son jeu. Dans ces circonstances, je verrois avec
plaisir que l'Empereur dt un mot et fit connotre son mcontentement
des armemens de l'Autriche.--Voil le roi de Sude entirement abandonn
des Anglais. Tenez-moi au fait de ce que tout cela doit devenir. La
chose est obscure. Je suis fort content de l'esprit des Franais dans
les provinces. Demain, je traverse la Vende.

Rochefort, le 6 aot 1808.

M. le gnral Caulaincourt, je vous ai crit hier. Je retarde mon dpart
de Rochefort de deux heures pour rpondre  vos lettres des 16 et 17
juillet de Saint-Ptersbourg que je reois  l'instant. L'Autriche arme
et devient insolente. Ces armemens et cette insolence ne sont que
ridicules, ds qu'elle n'a rien de li avec la Russie. Les Anglais
dbarquent beaucoup de monde sur les ctes d'Espagne. Cela peut avoir
quelque inconvnient momentan pour moi, vu que cela excite
merveilleusement les insurrections d'Espagne et de Portugal; mais j'ai
au moins la consolation que ces vnemens ont servi de diversion 
l'Empereur et l'ont entirement dgag de ses ennemis. Je pars pour
parcourir la Vende. Je serai  Paris le 15 aot. J'attendrai l ce que
vous m'crirez pour le rendez-vous.--Voil un an que mon alliance avec
l'Empereur dure; ainsi, elle doit donner de la confiance de part et
d'autre. Je ne suis point loign de laisser la frontire de la Vistule
occupe par les Polonais et les Saxons et d'en retirer mes troupes. Par
ce moyen, il y aura entre une sentinelle russe et une sentinelle
franaise toute la distance du pays entre l'Elbe et le Nimen. Si vous
recevez les journaux anglais, vous y verrez que les 5/6mes des nouvelles
qu'ils contiennent sont fausses et controuves. Je vous ai instruit de
ce qu'il y a de vrai. Des expditions anglaises et des insurrections
menacent Lisbonne. La meilleure intelligence rgne entre l'amiral russe
et le gnral Junot; je ne sais pas ce qui en arrivera. Je fais
cependant avancer mes troupes en toute diligence. Une partie de l'anne
espagnole ayant pris parti pour les Anglais, les affaires ne laissent
pas d'tre assez srieuses.--Vous ne manquerez pas de vous souvenir que
l'arme du gnral Dupont toit compose de recrues, et que cette
affaire, quoique excessivement mal manoeuvre, ne seroit pas arrive 
de vieilles troupes, qui auroient trouv dans leur moral mme de quoi
suppler aux fautes du gnral.

 Saint-Cloud, le 20 aot 1808.

M. de Caulaincourt, je vous envoye un rapport du ministre de la Marine
et un projet de dcret qu'il me propose de prendre. Je ne veux pas le
faire sans savoir si cela convient  l'Empereur. L'Empereur fait des
dpenses inutiles en conservant ces vaisseaux qui ne sont bons  rien.
Des transports arms en guerre ne peuvent servir. Ces vaisseaux sont
pourris. Reste le vaisseau turc qu'on pourroit envoyer  Ancne, o il
seroit dsarm. Moyennant cela, il y aura bon nombre de matelots
disponibles. On fera de ces matelots ce que voudra l'Empereur: ou on les
renverra en Russie, ou je les prendrai  ma solde et je mettrai les
quipages des trois mauvais vaisseaux sur trois de mes vaisseaux de
Flessingue ou ailleurs. Ils seront  ma solde et serviront comme allis.
Les officiers s'instruiront, les matelots s'exerceront, et cela sera
utile  tout le monde. Mais il faut que ces quipages soyent tout  fait
 mon service, car mon escadre souffriroit des dpendances attaches 
une escadre combine. Causez-en avec le ministre de la Marine. Peut-tre
seroit-il plus convenable que ce ft l'Empereur ou son ministre qui
prissent cette dcision? Vous y ferez mettre que le vaisseau turc se
rendra dans le port d'Ancne o il sera dsarm. Sur ce, je prie Dieu
qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.

Saint-Cloud, le 23 aot 1808.

M. le gnral Caulaincourt, je reois votre lettre du 1er aot. J'ai
reu hier les beaux prsens de l'Empereur. J'ai fait commander de trs
beaux meubles pour les faire ressortir; ils sont vraiment beaux. M. le
gnral Caulaincourt, Montesquiou vous porte deux bustes de l'Empereur
faits  Svres sur le modle de celui qu'il m'a envoy. Je crois qu'il y
en a dj une cinquantaine de faits: ainsi vous pouvez en faire venir
tant que vous voudrez. J'ai vu  Svres le beau service de porcelaine
gyptienne qui pourra tre envoy  l'Empereur le 1er septembre.
J'espre qu'il en sera content.

L'ineptie et la lchet qu'ont montres Dupont, Marescot et quelques
autres est inconcevable; ils n'ont fait que des sottises et des btises.
Cela a compromis mes affaires d'Espagne et m'oblige  lever des
conscrits pour rparer mes pertes et me tenir toujours en mesure. Le 1er
et le 6e corps et trois divisions de dragons sont partis de la grande
arme pour Mayence. Je fais partir des bords du Rhin une quantit de
forces  peu prs gale  celle que je retire pour renforcer les trois
corps des marchaux Davoust, Soult et prince de Ponte-Corvo. Je laisse
en Allemagne mes 60 escadrons de cuirassiers, trois divisions de dragons
et une vingtaine de rgiments de cavalerie lgre. J'ai d'ailleurs mis
sur pied toutes les troupes de la Confdration du Rhin, de sorte que je
puis marcher contre l'Autriche avec 200,000 hommes. Cependant je
dsirerois fort que l'Empereur ft parler  l'Autriche, avec laquelle je
n'ai du reste aucun sujet de discussion. J'ai conclu ma convention avec
la Prusse, et si, comme je le crois, je n'ai rien  dmler avec
l'Autriche, la Silsie et Berlin seront dans les mains de la Prusse
avant l'hyver, ce qui sera un grand sujet de tranquillit pour
l'Autriche et mme pour la Russie. Il faut que le prince Kourakine ait
carte blanche en Autriche, et qu'il soit autoris  dire que la Russie
joindra cent mille hommes  mes troupes, si les Autrichiens font le
moindre mouvement intempestif. Faites-moi connotre quelles sont
l-dessus les intentions de l'Empereur. Il est de son intrt que je
fasse finir promptement les affaires d'Espagne. Trente mille hommes de
plus peuvent acclrer la prise de certain port et nuire beaucoup aux
Anglais. Jusqu' prsent, je n'ai retir de l'Allemagne qu'un nombre de
troupes  peu prs pareil  celui que j'y envoy; mais tant assur que
la Russie fera cause commune avec moi si l'Autriche chicane, je pourrai
en retirer un plus grand nombre, ce qui seroit trs avantageux. La leve
des troupes de la Confdration cote beaucoup d'argent  ses princes.
Parlez de cela  l'Empereur: s'il fait faire sa dclaration  la cour de
Vienne, et s'il fait marcher 100,000 hommes si l'Autriche m'attaque, je
renverrai les troupes des princes de la Confdration chez eux, ce qui
sera un grand bienfait pour toute l'Allemagne. Il n'y a rien de nouveau
sur le Portugal. Jusqu' cette heure on n'en entend rien. Votre lettre
est arrive deux jours avant celles de Constantinople que Champagny vous
envoye. Vous y verrez que le 28 juillet Slim a t tu, Mustapha
prcipit du trne et un nouveau sultan mis  sa place. Ne croyez aucune
mauvaise nouvelle. L'Espagne sera soumise aprs les chaleurs, qui font
que ce pays est un dsert sans eau et insupportable pour nos troupes.

Saint-Cloud, le 26 aot 1808.

M. de Caulaincourt, je reois votre lettre du 9. Montesquiou est parti
avant-hier; ainsi cette lettre pourra vous arriver avant lui. Voici ce
qui s'est pass. Il y a deux jours que M. de Metternich reut un
courrier de Vienne qui annonoit la rsolution o toit sa cour de me
donner satisfaction sur tout, et de faire rentrer les choses dans leur
ancien tat pour le premier septembre. M. de Metternich avoit mme
l'ordre de me demander une audience et de me donner ces assurances de
vive voix, ce qu'il a fait hier avant la Comdie. Je lui ai donn une
audience d'une heure dans laquelle il m'a fait toute sorte de
protestations de bons sentimens, et m'a annonc que sa Cour
reconnotroit le nouveau roi d'Espagne. Je suis donc fond  penser
qu'au 1er septembre, c'est--dire dans peu de jours, tout sera rentr
dans l'ancien tat. Je renverrai alors les troupes de la Confdration
chez elles, et tout redeviendra pacifique en Allemagne. La convention
avec les Prussiens n'est pas encore signe; j'espre qu'elle le sera
demain ou aprs. Aussitt que je verrai que l'Autriche tient ses
promesses, je compte runir 100,000 hommes au camp de Bayonne. Le 1er et
le 6e corps de la grande arme arrivent  Mayence.--Les Anglais veulent
attaquer le Portugal. Au 15 aot il n'y avoit rien de nouveau 
Lisbonne. Junot y toit en bonne position, ainsi que l'escadre
russe.--La division espagnole qui toit dans le Nord s'est embarque
pour l'Espagne, grce  l'extrme imprvoyance du prince de Ponte-Corvo,
quoique je lui eusse rpt plusieurs fois qu'il devoit placer ses
troupes de manire  en tre sr; mais La Romana et d'autres gnraux
espagnols lui avoient tourn la tte. Vous pouvez parler de cette
affaire; comme ne voulant pas dsarmer ces troupes, dire que je prfre
les vaincre en Espagne  dsarmer des soldats qui toient passs  mon
service, mais que cette trahison m'a rvolt et que les tratres seront
punis. Les affaires d'Espagne vont mdiocrement. Le roi d'Espagne est 
Burgos. L'arme occupe la ligne du Duero.--Saragosse a t prise; chaque
maison a essuy un sige, de sorte que cette ville est saccage et
perdue. Mes bonnes troupes arrivent de tous cts, et aussitt que la
canicule sera passe, on fera une svre justice des rebelles. Le parti
du Roi est compos de tous les hommes sages, mais qui tremblent sous les
poignards des moines et aux sollicitations des agens anglais.--Vous
jugerez convenable de moins presser l'empereur Alexandre d'agir contre
l'Autriche, puisque celle-ci ne parot pas vouloir y donner lieu.--Vous
recevrez par le prochain courrier les communications que je fais faire
au Snat des traits faits avec le roi d'Espagne, et des relations qui
exposent au clair ce qui s'est pass et se passe en Espagne, pour
dtruire les faux bruits, quoique l'vnement de Dupont ne soit que trop
vrai. Lui et Marescot ont montr autant d'ineptie que de lchet et de
pusillanimit. Je souponne que Villoutreys ne s'est pas comport dans
cette circonstance comme il convenoit  un officier de ma maison. Je ne
le conserverai probablement pas prs de moi.--L'ancien roi d'Espagne est
toujours  Compigne, o il a la goutte. Les princes sont 
Valenay.--Depuis les dernires nouvelles de Constantinople, nous ne
savons rien. Sur ce, je prie Dieu, etc.

_P. S._--Les troupes espagnoles qui se sont sauves avec le marquis de
La Romana ne se montent qu' 5,000 hommes; 7,000 sont rests entre les
mains du prince de Ponte-Corvo. J'ai ordonn qu'on les dsarmt et qu'on
les ft prisonniers.

Saint-Cloud, le 7 septembre 1808.

M. de Caulaincourt, je reois votre lettre du 23 aot. Je partirai d'ici
le 20 du mois pour tre rendu  Erfurt  tems. Le gnral Oudinot part
pour prendre le commandement de la ville d'Erfurt. Des marchaux de
logis de la cour partent pour marquer les logemens. Un bataillon de ma
garde s'y rend pour tenir garnison. Le marchal Lannes part pour aller 
la rencontre de l'Empereur sur la Vistule. Le marchal Soult est prvenu
 Berlin pour que tout soit convenablement dispos. Quelque chose qu'on
fasse, je crains qu'on soit mal  Erfurt. Peut-tre auroit-on bien fait
de prfrer Weimar: le chteau est superbe, et on y auroit t mieux. Je
ne me souviens pas des raisons qui ont fait donner la prfrence 
Erfurt. Si c'toit  cause de moi, je serois aussi bien  Weimar.
Cependant tout sera prt  Erfurt.--Vous trouverez ci-joint le
_Moniteur_ qui vous fera connotre les affaires d'Espagne. J'ai des
nouvelles du Portugal du 20 aot; tout toit dans le meilleur tat 
Lisbonne; les Russes et les Franais y toient de la meilleure
intelligence et se prparaient  se dfendre contre tout vnement. Hier
il y a eu une sance extraordinaire du Snat, prside par
l'Archichancelier,  laquelle les Princes ont assist. Champagny y a lu
deux rapports sur les affaires actuelles et donn communication des
diffrents traits faits avec les princes de la maison d'Espagne. Il en
est sorti un snatus-consulte portant leve de 160,000 combattans. Du
reste, tout est fort tranquille. Du ct de l'Espagne, nous avons des
avantages; la division est parmi les rebelles. Le Roi gagne tous les
jours; de nombreux renforts arrivent, et dj tout se prpare pour
marcher en avant.--Puisque l'Empereur n'est plus trs ncessaire chez
lui, il feroit bien, d'Erfurt, de passer jusqu' Paris. Si vous pensez
que cela soit dans ses projets, vous ne sauriez me le faire connotre
trop tt. En consquence de votre dernire lettre, Mondragon,
ambassadeur de Naples, part de Paris et continue sa route. Celui
d'Espagne va recevoir ses nouvelles lettres de crance.

_P. S._--Je joins au _Moniteur_ du 5 celui d'aujourd'hui qui contient
les diffrentes pices relatives aux affaires d'Espagne. Il n'y a aucun
inconvnient que vous en remettiez un exemplaire  M. Romanzoff et que
vous les communiquiez  l'Empereur.

 Saint-Cloud, le 7 septembre 1808.

M. le gnral Caulaincourt, le marchal Lannes se rend sur la Vistule 
la rencontre de l'empereur de Russie pour assurer toutes les escortes et
complimenter ce prince; il lui remettra une lettre de ma part. Sur ce,
je prie Dieu, etc.

Saint-Cloud, le 14 septembre 1808.

M. de Caulaincourt, je reois votre lettre du 29 aot. Vous avez trouv
dans les _Moniteurs_ qui ont paru et vous verrez dans celui d'hier que
je vous envoye toutes les pices relatives aux affaires d'Espagne. La
plus grande confusion rgne parmi les insurgs; mes troupes avancent 
grands pas vers l'Espagne, et mon arme se fortifie tous les jours. Le
roi d'Espagne est  Burgos;  trente lieues de lui, il n'a aucun
ennemi.--L'Empereur a d trouver le marchal Lannes sur la Vistule. Le
gnral Oudinot est  Erfurt, dont il a le commandement. Un dtachement
de ma maison y est dj arriv. Le prince de Bnvent part le 16 et sera
rendu  Erfurt le 20. M. de Champagny part le 18. Moi je partirai le 20.
Le prince de Neuchtel voyagera dans ma voiture.--Le prince Guillaume a
pris ce matin cong. Toutes les affaires de Prusse sont termines. Enfin
les 80,000 conscrits des annes 1806, 1807, 1808 et 1809 seront tous
levs avant le 1er novembre. Je verrai, pour lever les 80,000 autres,
quelle sera l'issue des vnemens. J'ai t fort sensible au langage de
l'Empereur. Les dernires nouvelles de Lisbonne sont du 18 aot; alors
les Anglais paraissoient faire de grands mouvemens. Je n'ai point de
renseignemens ultrieurs.

 Aranda de Duero, 27 novembre 1808.

M. de Caulaincourt, je reois votre lettre sans date que je suppose tre
du 5 novembre. J'imagine que M. Champagny vous aura fait connotre par
des courriers tout ce qui se passe d'important dans ce pays, tel que le
combat de Burgos, les affaires d'Espinosa, celle de Tudela, o les
armes de Galice, des Asturies, d'Estremadure, d'Aragon, d'Andalousie,
de Valence et de Castille ont t dtruites. Le gnral Saint-Cyr,
aussitt que Rosas sera pris, ce qui n'est pas loign, marchera en
Catalogne pour faire sa jonction avec le gnral Duhesme qui a 15,000
hommes  Barcelone, bien approvisionns et dans le meilleur tat. Vous
pouvez dire  l'Empereur que je serai dans six jours  Madrid d'o je
lui crirai un mot. Il n'y a rien de mauvais comme les troupes
espagnoles, 6,000 de nos gens en bataille en chargent 20, 30 et jusqu'
36,000. C'est vritablement de la canaille; mme les troupes de la
Romana que nous avions formes en Allemagne n'ont pas tenu. Au reste,
les rgimens de Zamora et de la Princesse ont subi le sort des tratres,
ils ont pri. Les Anglais se concentrent en Portugal. Ils ont fait
avancer des divisions en Espagne. Mais  mesure que nous approchons ils
reculent.--J'ai envoy il y a peu de jours  Champagny mes ordres pour
rpondre  la note de l'Angleterre. Quant  l'Autriche, sa contenance
n'est que ridicule. Je laisse en Allemagne 100,000 hommes. J'en ai
150,000 en Italie et la moiti de ma conscription qui marche. D'ailleurs
ici la grosse besogne est dj faite.--Le ministre de Russie  Madrid a
t insult par la canaille qui s'est amuse  pendre et  traner dans
les rues deux Franais qui toient  son service, mais dans peu de jours
il sera dlivr. Sur ce, je prie Dieu, etc.

 Madrid, le 5 dcembre 1808.

M. de Caulaincourt, nous sommes  Madrid depuis hier. Les bulletins vous
feront connotre les vnements qui se sont passs depuis le combat de
Burgos, la bataille d'Espinosa et de Tudela, et les combats de
Somo-Sierra et du Retiro. Les Anglais ont eu la lchet de venir jusqu'
l'Escurial, d'y rester plusieurs jours, et,  la premire nouvelle que
j'approchois du (_sic_) Somo Sierra, de se retirer, abandonnant la
rserve espagnole.--On me dit que l'ambassadeur de Russie est parti il y
a trois semaines pour Carthagne, o il a d s'embarquer pour Trieste et
pour la France. Le temps ici est superbe; c'est absolument le mois de
mai. Nos colonnes se dirigent sur Lisbonne.

Madrid, le 10 dcembre 1808.

M. de Caulaincourt, vous trouverez ci-joint le rapport qu'on m'a fait
sur le vaisseau russe. Vous le communiquerez ou vous ne le communiquerez
pas  l'Empereur, selon que cela vous conviendra.

 Valladolid, le 7 janvier 1809.

M. de Caulaincourt, je reois votre lettre du 8 dcembre. Les bulletins
se sont succd avec rapidit. Les nouvelles de Constantinople, les
nouvelles d'Autriche et aussi le besoin de me rapprocher de France m'ont
rappel au centre, car il y a d'ici  Lugo 100 lieues, ce qui en feroit
200 pour le retour des estafettes. J'ai laiss le duc de Dalmatie avec
30,000 hommes pour suivre la retraite des Anglais; le marchal Ney est
en seconde ligne sur les montagnes qui sparent la Galice du royaume de
Lon. Le duc de Dalmatie doit tre  Lugo. Il est probable que, lorsque
vous recevrez cette lettre, je sois de retour  Paris. Dites 
l'Empereur qu'en Italie et en Dalmatie j'ai 150,000 hommes  opposer 
l'Autriche, non compris l'arme de Naples; que j'ai 150,000 hommes sur
le Rhin, et, en outre, 100,000 hommes de la Confdration; qu'enfin au
premier signal je puis entrer avec 400,000 hommes en Autriche; que ma
garde est aujourd'hui  Valladolid, o je la laisse reposer huit jours,
et que je la dirigerai ensuite sur Bayonne; que je suis prt  me porter
sur l'Autriche, si cette puissance ne change pas de conduite, et que si
ce n'et pas t pour ne rien faire de contraire  notre alliance, dj
je me serois mis en guerre avec cette puissance, car les affaires
d'Espagne qui m'occupent 200,000 hommes ne m'empchent pas de me croire
deux fois plus fort que l'Autriche, quand je suis sr de la Russie; que
le seul mal que je voye, c'est que cela cote beaucoup d'argent; que je
viens de lever encore 80,000 hommes; que je dsire que nous prenions
enfin le ton convenable avec l'Autriche. Je l'ai propos  Erfurt.
Autrement nous ne pourrons terminer rien de bon sur les affaires de
Turquie. Nous aurions peut-tre eu la paix, sans les esprances que les
Anglais ont fondes sur les dispositions de l'Autriche.--Quant aux deux
vaisseaux russes  Toulon, il n'y a pas de doute qu'ils seront pays. Je
viens encore d'crire  ce sujet.--Vous pouvez assurer qu'il n'y a plus
d'arme espagnole; si tout le pays n'est pas entirement soumis, c'est
qu'il y a beaucoup de boue, et qu'il faut beaucoup de tems, mais tout se
termine. Sur ce, je prie Dieu, etc.

 Valladolid, le 14 janvier 1809.

M. de Caulaincourt, vous trouverez ci-joint la lettre que je voulois
crire  l'Empereur; mais j'ai trouv qu'il y avoit beaucoup trop de
choses pour une lettre qui reste. Je vous l'envoye pour que vous vous en
serviez comme d'instruction gnrale. J'crirai  l'Empereur une lettre
moins signifiante. Sur ce, je prie Dieu, etc.

_Projet de lettre  l'empereur Alexandre, transform en instruction pour
l'ambassadeur._

Monsieur mon frre, il y a bien longtems que je n'ai crit  V. M. I. Ce
n'est pas cependant que je n'aie souvent pens, mme au milieu du
tumulte des armes, aux moments heureux qu'elle m'a procurs  Erfurt.
J'ai espr pendant un moment annoncer  V. M. la prise de l'arme
anglaise; elle n'a chapp que de douze heures; mais des torrents qui,
dans des tems ordinaires, ne sont rien, ont dbord par les pluies, et
des contrarits de saison ont retard ma marche de 24 heures. Les
Anglais ont t vivement poursuivis. On leur a fait 4,000 prisonniers
anglais et tout le reste du corps de la Romana; on leur a pris 18 pices
de canon, 7  800 chariots de munitions et de bagages et mme une partie
de leur trsor; on les a obligs  tuer eux-mmes leurs chevaux, selon
leur bizarre coutume. Les chemins et les rues des villes en toient
jonchs. Cette manire cruelle de tuer de pauvres animaux a fort
indispos les habitans contre eux. Je les ai poursuivis moi-mme
jusqu'aux montagnes de la Galice. J'ai laiss ce soin au marchal Soult.
J'ai l'esprance que si les vents leur sont contraires, ils ne pourront
s'embarquer. Ils ne rembarqueront pas de chevaux; il ne leur en reste
pas quinze ou dix-huit cents. Le Roi fait aprs-demain son entre 
Madrid. La menace de les traiter en pays conquis et la crainte de perdre
leur indpendance a fort agi sur eux. Ils n'ont plus d'arme. Si l'on
n'a pas occup tout le pays, c'est que le pays est grand et qu'il faut
du tems.

Quand Votre Majest lira cette lettre, je serai rendu dans ma capitale.
Ma garde et une partie de mes vieux cadres sont en mouvement rtrograde
sur Bayonne. Je voulois former mon camp de Boulogne qui auroit donn
beaucoup d'inquitude aux Anglais, mais les armemens de l'Autriche m'en
ont empch. J'avois runi 20,000 hommes  Lyon pour les embarquer sur
mon escadre de Toulon et menacer les Anglais de quelque expdition
d'gypte ou de Syrie qu'ils redoutent beaucoup; les armemens de
l'Autriche m'en ont encore empch. Je vais leur faire passer les Alpes
et les faire entrer en Italie. J'ai des preuves certaines que l'Autriche
a pris l'engagement de ne pas reconnatre le roi Joseph. Son charg
d'affaires a suivi les insurgs. Il a fui de Madrid et il est  Cadix.
J'ai des preuves certaines que l'Autriche avoit promis de fournir 20,000
fusils aux insurgs. L'esprance de l'Angleterre toit de soutenir les
troubles de l'Espagne, de nous faire rompre avec la Turquie et de faire
dclarer l'Autriche et avec la Sude de contre-balancer notre puissance.
J'ai regret que Votre Majest n'ait pas adopt  Erfurt des mesures
nergiques contre l'Autriche. La paix avec l'Angleterre sera impossible,
tant qu'il y aura la plus lgre probabilit d'exciter des troubles sur
le continent. Votre Majest comprendra aisment que je n'attache aucune
importance  la reconnoissance du roi Joseph par l'Autriche. J'en
attache bien davantage  ce qu'elle dsarme et fasse cesser l'tat
d'inquitude o elle tient l'Europe. Je prvois que la guerre est
invitable, si Votre Majest et moi ne tenons envers l'Autriche un
langage ferme et dcid, et si nous n'arrachons son faible monarque du
tourbillon d'intrigues anglaises o il est entran. Votre Majest sait
le peu de cas que je fais de ses forces et de ses armes. Qui les connot
mieux que Votre Majest? Il n'en est pas moins vrai que l'Europe est en
crise, et il n'y aura aucune esprance de paix avec l'Angleterre que
cette crise ne soit passe. Si l'Autriche veut la paix, Votre Majest et
moi la garantissons; qu'elle dsarme; qu'elle reconnoisse la Valachie,
la Moldavie, la Finlande sous la domination de Votre Majest, et qu'elle
cesse de faire un obstacle aux intrts de nos deux puissances. Si au
contraire elle s'y oppose, qu'une dmarche soit faite de concert par nos
ambassadeurs, et qu'ils quittent  la fois. L'Empereur ne les laissera
pas partir, et la paix sera rtablie. S'il est assez aveugle pour les
laisser partir, que vous et moi prenions des arrangemens pour en finir
avec une puissance qui, depuis quinze ans toujours vaincue, trouble
toujours la tranquillit du continent et flatte en secret le penchant de
l'Angleterre. Mon dsir est sans aucun doute celui de Votre Majest,
c'est que l'Autriche soit heureuse, tranquille, qu'elle dsarme et
n'intervienne prs de moi que par des moyens concilians et doux, et non
par la force. Si cela est impossible, il faut la contraindre par les
armes: c'est le chemin de la paix. Votre Majest voit que je lui parle
clairement. Des intelligences trs directes me font connotre que
l'Angleterre toit dj trs alarme de la marche de mes divisions sur
Boulogne. L'Autriche lui a rendu un service essentiel en m'obligeant 
la contremander. Votre Majest est sans doute bien persuade du principe
qu'un seul nuage sur le continent empchera les Anglais de faire la
paix: or il ne doit pas y en avoir si nous sommes unis de coeur,
d'intrts et d'intentions; mais il faut de la confiance et une ferme
volont.

 Valladolid, ce 14 janvier 1809.

M. de Caulaincourt, je reois  l'instant mme votre lettre du 20
dcembre. Je vous expdie de Ponthon, parce qu'il m'a paru qu'il toit
agrable  l'Empereur. L'Empereur peut l'employer comme il lui plaira et
autant de tems qu'il voudra.--Nous sommes entrs le 9  Lugo. Le duc de
Dalmatie toit le 9  Betanzos, prs de la Corogne. Les Anglais ont
perdu prs de la moiti de leur arme, 600 voitures de munitions et de
bagages et 3 ou 4,000 prisonniers. Le corps de la Romana est entirement
dtruit et dispers. Vous pouvez croire exactement les bulletins, ils
disent tout. Le Roi fait son entre solennelle dans Madrid dans quatre
jours. La nation est bien change depuis deux mois; elle est lasse de
tous ces mouvemens populaires et bien dsireuse de voir un terme  tout
ceci. Je vous ai fait connotre que du moment que l'on vouloit
considrer le duc d'Oldenbourg comme tant de la famille impriale, il
n'y avoit pas l'ombre de difficult. Si l'Empereur lui donne le titre
d'Altesse Impriale, tout est termin; mme  Paris il seroit trait
comme tel. L'empereur de Russie peut faire ce qu'a fait l'empereur
d'Autriche et ce que j'ai fait moi-mme. Tous les membres d'une famille
sont traits dans les cours trangres de la mme manire qu'ils sont
traits dans leurs cours respectives. Ce principe dtruit tout obstacle.
Vous avez eu tort de faire la moindre difficult l-dessus. Chacun est
matre de faire pour sa famille les lois qu'il veut, et, du moment
qu'elles sont faites  titre de famille, aucun ambassadeur ne peut se
mettre de pair. Vous ne devez pas cder le pas au prince d'Oldenbourg,
pas  son pre, mais au beau-frre de l'empereur de Russie, s'il lui
donne ce rang dans sa cour. Mais en voil assez sur cet objet.--Quant 
l'Autriche, ce qui arrive, je l'avois prvu. Si l'Empereur avoit voulu
parler ferme  Erfurt, cela ne seroit pas arriv. Elle avoit promis de
fournir des armes aux insurgs, et dj des convois toient prs de
partir de Trieste. Elle a des engagemens secrets avec l'Angleterre et
n'attend que l'affaire de la Porte pour se dclarer. L'Empereur peut
compter l-dessus. La guerre est invitable sur le continent si
l'Empereur ne parle pas haut. L'Autriche tombera  nos genoux, si nous
faisons une dmarche ferme de concert, et menaons de retirer nos
ministres si l'on n'accorde pas ce que nous demandons. La reconnoissance
du roi Joseph n'est rien par elle-mme. Elle n'est importante que parce
qu'un refus encourage l'Angleterre et fait prsager des troubles sur le
continent. Le dsarmement de l'Autriche, voil le principal. L'Autriche
ne peut dire que cet armement soit un tat militaire permanent. Elle n'a
pas les moyens de le soutenir. Elle met l'Europe en crise; elle en
payera les pots casss.--Pour vous seul: quand vous lirez ceci, je serai
 Paris. Je compte y tre de retour le 20 de ce mois. Toute ma garde est
runie  Valladolid, et 2,000 de mes chasseurs  cheval sont  Vittoria.
Je viens d'ordonner une leve de 80,000 hommes de la conscription de
cette anne. Je suis prt  tout. Mais notre alliance ne peut maintenir
la paix sur le continent qu'avec un ton dcid et une ferme
rsolution.--Quant aux affaires de Prusse, je ne sais de quoi vous me
parlez. Le trait avec la Prusse est antrieur aux confrences d'Erfurt
et on n'y a rien chang depuis. J'ai demand que M. de Romanzoff restt
 Paris jusqu'au 1er fvrier. Je dsire le voir  Paris, et nous verrons
s'il convient de faire une nouvelle dmarche. Les affaires ont t ici
aussi bien qu'on pouvoit le dsirer. J'avois manoeuvr de manire 
enlever l'arme anglaise; deux accidens m'en ont empch: 1 le passage
du Puerto de Guadarrama qui est une montagne assez haute et tellement
impraticable quand nous l'avons passe qu'elle a apport deux jours de
retard dans notre marche. J'ai t oblig de me mettre  la tte de
l'infanterie pour la faire passer. L'artillerie n'est passe que
dix-huit heures aprs. Nous avons trouv des pluies et des boues qui
nous ont encore retards douze heures. Les Anglais n'ont chapp que
d'une marche. Je doute que la moiti s'embarque; s'ils s'embarquent, ce
sera sans chevaux, sans munitions, bien harasss, bien dmoraliss, et
surtout avec bien de la honte. Du moment que je serai  Paris, je vous
crirai. Sur ce, je prie Dieu, etc.

 Paris, ce 6 fvrier 1809.

M. de Caulaincourt. Je reois vos lettres des 15 et 17 janvier. Je vois
avec peine que votre sant est altre... Je crois que M. de Romanzoff
reste encore ici quelques jours. Nous venons de recevoir des nouvelles
d'Angleterre. Nous voulons voir s'il est possible d'en tirer quelque
chose. M. de Romanzoff les envoye  l'Empereur.--Ma dernire
conscription de 80,000 hommes sera toute sur pied avant quinze jours, de
sorte que j'aurai en Allemagne autant de troupes qu'avant que j'en eusse
retir pour mon arme d'Espagne. En Italie, je vais y avoir une arme,
la plus forte que j'y aye eue. Je vous ai mand que la conduite de
l'Autriche m'avoit empch de former mes camps de Boulogne, de Brest et
de Toulon. Ces trois camps eussent port l'pouvante en Angleterre,
parce que j'aurois menac toutes ses colonies.--L'Autriche devient tous
les jours de plus en plus bte, et je suis persuad qu'il y aura
impossibilit de faire du mal  l'Angleterre, sans obliger d'abord cette
puissance  dsarmer. Sur ce, je prie Dieu, etc.

Paris, le 23 fvrier 1809.

M. de Caulaincourt, j'ai reu vos lettres du 5 fvrier. Les diffrentes
lettres que vous avez reues depuis mon arrive  Paris vous auront fait
connotre la position des choses. L'Angleterre a fait sa paix avec la
Porte. C'est une suite des intelligences de l'Autriche avec
l'Angleterre. La mission anglaise a t reue en triomphe 
Constantinople par l'internonce. L'Empereur sera aussi indign que moi
de cette violation de la neutralit et des gards que nous doit
l'Autriche. Les armemens de cette puissance continuent de tous cts.
Mes troupes, qui marchoient sur Boulogne, sur Toulon et sur Brest, o
avec une escadre elles devoient menacer l'Angleterre et ses colonies,
viennent de rtrograder, et tout est en mouvement pour former un camp
d'observation de 80,000 hommes  Strasbourg. Le duc de Rivoli commandera
ce camp d'observation. Le gnral Oudinot s'est port avec son corps 
Augsbourg. Vous savez que ce corps est compos de 12,000 hommes des
compagnies de grenadiers et de voltigeurs des 4es bataillons; les quatre
basses compagnies de ces bataillons sont en marche pour les rejoindre,
ce qui portera ce corps avec la cavalerie  prs de 40,000 hommes. J'ai
requis les troupes de Mecklembourg-Schwerin pour garder la Pomranie
sudoise, et j'ai ordonn la runion de tous les corps de l'arme du
Rhin, compose des anciens corps des marchaux Davoust et Soult, formant
30 rgimens d'infanterie. Toutes les troupes de la Confdration sont
prtes. Mon arme d'Italie est au grand complet. Ma conscription se lve
ici avec la plus grande activit. Dans cette situation de choses, je
puis entrer s'il le faut en Autriche au mois d'avril, avec des forces
doubles ncessaires pour la soumettre. Nanmoins je n'en ferai rien que
mon concert ne soit parfait avec la Russie; mais il est impossible de
jamais songer  la paix avec l'Angleterre, si nous ne sommes point srs
de l'Autriche. Si j'avois dans ce moment 80,000 hommes  Boulogne,
30,000 hommes  Flessingue, 30,000 hommes  Brest, 30,000 hommes 
Toulon, comme je comptois le faire, l'Angleterre seroit dans la plus
fcheuse position.

J'ai  Flessingue,  Brest et  Toulon de grands moyens d'embarquement,
et quoique ma marine soit infrieure  celle de l'Angleterre, elle n'est
pas nulle. J'ai 60 vaisseaux arms dans mes rades et autant de frgates.
Une de ces expditions qui s'chapperoit pour les Indes ou pour la
Jamaque, ou deux escadres qui se runiroient feroient le plus grand mal
 l'Angleterre. Les ridicules armements de l'Autriche ont paralys tous
ces moyens. Voil ce qu'il faut que vous vous tudiiez  bien faire
sentir  l'Empereur, qu'un armement de l'Autriche est la mme chose
qu'un trait d'alliance qu'elle feroit avec l'Angleterre; il forme mme
une diversion plus importante que la guerre, parce que la guerre seroit
bientt finie; plus coteuse, parce que l'Autriche en payeroit les
frais; que je ne me refuse pas  attendre quelques mois, mais qu'il ne
seroit pas juste que le rsultat de mon alliance avec la Russie ft de
paralyser mes moyens et de me tenir dans une situation ruineuse,
pnible, et n'ayant aucun but. Qu'allgue l'Autriche? Qu'elle est
mnace? Mais l'toit-elle davantage quand je tirois d'Allemagne la
moiti de mes troupes pour les porter en Espagne,  500 lieues d'elle,
et que j'loignois le reste de mon arme de la Silsie? Pour plaire  la
Russie je me suis dessaisi de ces garants contre l'Autriche. Il est tems
que cela finisse. Notre alliance devient mprisable aux yeux de
l'Europe. Elle n'a pas l'avantage de lui procurer le bienfait de la
tranquillit. Et les rsultats que nous essuyons  Constantinople sont
aussi dshonorants que contraires aux intrts de nos peuples. Il faut
donc que l'Autriche dsarme rellement; que je puisse dans le courant de
l't faire rtrograder mes troupes; que j'aye la scurit d'exposer 25
 30,000 hommes sur la mer et mme  des chances dfavorables, sans
craindre d'avoir au moment mme une guerre continentale. Il faut que le
dsarmement de l'Autriche soit non simul, mais rel. Il faut que
l'Autriche rappelle son internonce de Constantinople et cesse ce
commerce scandaleux qu'elle entretient avec l'Angleterre.  ces
conditions, je ne demande pas mieux de garantir l'intgrit de
l'Autriche contre la Russie et que la Russie la garantisse contre moi.
Mais si ces moyens sont inutiles, il faut alors marcher contre elle, la
dsarmer, ou en sparer les trois couronnes sur la tte des trois
princes de cette Maison, ou la laisser entire, mais de manire qu'elle
ne puisse mettre sur pied que cent mille hommes, et, rduite  cet tat,
l'obliger  faire cause commune avec nous contre la Porte et contre
l'Angleterre.--Mon escadre de Brest a mis  la voile; celles de Lorient
et de Rochefort galement, et j'aurai bientt quelque vnement maritime
 vous annoncer. Si je n'eusse pas appris en Espagne les mouvemens de
l'Autriche, et si mes troupes n'eussent pas t obliges de (un mot
pass) de Metz et de Lyon, mes escadres seroient parties avec 20,000
hommes de dbarquement.

 Paris, le 6 mars 1809.

M. de Caulaincourt, j'ai reu votre lettre du 3 fvrier. J'ai vu avec
plaisir les dtails que vous me donnez sur la prsentation de M. de
Schwartzenberg. Cette fameuse lettre  l'empereur d'Autriche dont on se
plaint, M. de Romanzoff l'a entre les mains. Si vous ne la connoissez
pas encore, vous pouvez lui en demander la communication. Quant aux
propos que j'ai tenus  M. de Vincent, ils sont dans le mme sens que
ceux que j'ai tenus  M. de Metternich devant tout le corps
diplomatique. L'Autriche auroit-elle cherch ses principes de conduite
dans la fable du Loup et de l'Agneau? Il seroit curieux qu'elle m'apprt
que je suis l'agneau, et qu'elle et envie d'tre le loup. Le Sr de
Champagny vous a expdi un courrier qui vous porte sa conversation avec
M. de Metternich. Vous aurez soin de montrer cette pice  l'Empereur.
Je vous envoye une lettre de Dresde qui vous fera connotre jusqu' quel
point on est alarm  la Cour de Saxe; il en est de mme  celle de
Bavire.--Aprs la dclaration de M. de Metternich, j'ai d faire
marcher mes troupes qui toient en route pour le camp de Boulogne, pour
Brest et pour Toulon, mais que les mouvemens insenss de l'Autriche
m'avoient oblig de faire arrter sur la Sane et la Meurthe. Depuis
cette dclaration tout est en mouvement sur tous les points de la
France. Le 20 mars, le duc de Rivoli sera  Ulm avec 20 rgimens
d'infanterie, 10 rgimens de cavalerie et 60 pices de canon. Le gnral
Oudinot, avec un corps double de celui qu'il avoit dans les campagnes
prcdentes, c'est--dire 18,000 hommes d'infanterie, 8,000 de cavalerie
et 40 pices de canon, est  Augsbourg. Le duc d'Auerstdt, avec 4
divisions d'infanterie formes de 20 rgimens, une division compose de
tous les rgimens de cuirassiers, et 15 rgimens de cavalerie lgre,
est  Bamberg, Bayreuth et Wrtzbourg. Les troupes bavaroises forment 3
divisions qui campent  Munich, Straubingen et Landshut: cette anne est
de 40,000 hommes, et sera commande par le duc de Dantzig. Les
Wurtembergeois sont rassembls  Neresheim; les troupes de
Hesse-Darmstadt  Mergentheim; celles de Bade, au nombre de 6,000
hommes, sont  Pforzheim. L'arme saxonne, forte de 30,000 hommes, se
runit  Dresde. Le prince de Ponte-Corvo s'y porte avec des troupes de
Saxe. Le roi de Westphalie commandera une rserve prte  se porter
partout o cela sera ncessaire. Le prince Poniatowski commande les
Polonais qui appuyent leur gauche  Varsovie et tendent leur droite
jusque devant Cracovie. Dans peu de jours je fais partir de Paris 1,500
chevaux de ma garde, ainsi que 3,000 hommes d'infanterie. Tout le reste
est en route. La tte a dj pass Bordeaux. Mon anne de Dalmatie
campera sur les confins de la Croatie, ayant son quartier gnral 
Zara, o elle a un camp retranch et des vivres pour une anne. L'arme
d'Italie, compose de 6 divisions d'infanterie franaise et de 2
divisions d'infanterie italienne, sera runie  la fin de mars dans le
Frioul. Elle approche de 100,000 combattans. Les Autrichiens
s'apercevront que nous n'avons pas tous t tus sur le fameux champ de
bataille de Roncevaux. Tout ce qui arrive de Vienne n'est que folie. Je
compte que l'empereur Alexandre tiendra sa promesse et fera marcher ses
armes. Alors, si l'Autriche veut en tter, j'ai fort en ide que nous
pourrons nous runir  Vienne.--Le Sr de Champagny vous expdiera demain
un courrier par lequel vous recevrez la note qui va tre remise  M. de
Metternich: elle vous fera connotre l'tat de la question.--Les Anglais
ont publi les pices de la ngociation et la lettre d'Erfurt. Tout cela
est tronqu et falsifi; ce qui m'oblige  faire une communication au
Snat afin de rtablir le texte de toutes ces pices.--Ayez le ton haut
et ferme envers M. de Schwartzenberg. L'tat actuel des choses ne peut
durer. Je veux la paix avec l'Autriche, mais une paix solide et telle
que j'ai droit de l'exiger aprs avoir sauv trois fois l'indpendance
de cette puissance.

J'ai fait sortir ma flotte de Brest. J'avois pour but de faire dbloquer
Lorient, afin d'en faire sortir cinq vaisseaux que j'envoye dans les
colonies. Cette premire opration a russi. Secondement, la flotte
devoit se rendre  Rochefort pour se joindre  l'escadre de l'isle d'Aix
et s'emparer de quatre vaisseaux anglais qui avoient eu la sottise de
venir mouiller dans la rade du Pertuis-Breton. Mon imbcile de
contre-amiral s'est amus  chasser quatre vaisseaux ennemis qu'il a
rencontrs sur sa route, ce qui a donn aux quatre autres vaisseaux qui
toient  l'ancre le tems d'tre avertis et de gagner le large. On ne
les a manqus que de quelques heures, et leur prise et t infaillible
sans cette perte de tems; mais la jonction a eu lieu  l'isle d'Aix, et
j'y ai 16 vaisseaux de ligne et 5 frgates. Si le camp de Boulogne avoit
t form, si j'avois eu 16,000 hommes  Brest et 30,000  Toulon, je
donnois de la besogne aux Anglais: c'est ce que j'esprois de mon
alliance avec la Russie.

Vous avez vu dans le _Moniteur_ deux lettres du gazetier de Vienne au
rdacteur de la _Gazette de Hambourg_. Ces lettres paroissent peu
importantes au premier abord; mais, pour les hommes qui veulent
rflchir, c'est une manire de correspondre avec l'Angleterre et
d'entretenir les esprances des ennemis de la France en talant les
forces de la Maison d'Autriche.--On y parle des dispositions peu
favorables de la Russie, parce qu'on sait qu'il ne seroit pas possible
d'en imposer  cet gard, et qu'en avouant sans dtour son alliance avec
la France, on veut persuader que l'Autriche est en tat de soutenir la
lutte contre ces deux empires.--L'Autriche doit dsarmer tout  fait et
se contenter de nos garanties rciproques, ainsi que M. de Romanzoff
l'avoit propos.--Quant aux provinces de cette monarchie vaincue, je
n'en veux rien pour moi: nous en ferons ce que nous jugerons convenable.
On pourroit sparer les trois couronnes de l'empire d'Autriche, ce qui
seroit galement avantageux  la France et  la Russie, puisque cette
opration affoibliroit en mme tems la Hongrie, qui menace la Pologne,
le royaume de Bohme, qui jalousera longtems les pays de la
Confdration, et l'Autriche, qui regrette sa domination sur l'Italie.
Quant  la crainte qu'on pourroit inspirer de moi  la Russie, ne
sommes-nous pas spars par la Prusse,  qui j'ai rendu intactes des
places que je pouvois dmanteler, et ne sommes-nous pas aussi spars
par les tats de l'Autriche?--Lorsque ces derniers tats auront t
ainsi diviss, nous pourrons diminuer le nombre de nos troupes,
substituer  ces leves gnrales qui tendent  armer jusqu'aux femmes
un petit nombre de troupes rgulires et changer ainsi le systme des
grandes armes qu'a introduit le feu roi de Prusse. Les casernes
deviendront des dpts de mendicit, et les conscrits resteront au
labourage.--La Prusse en est dj l: il faut en faire autant de
l'Autriche. Quant  l'excution, je me charge de tout, soit que
l'empereur Alexandre veuille venir me joindre  Dresde  la tte de
40,000 hommes, soit qu'il marche directement sur Vienne avec 60 ou
80,000 hommes. Dans toutes les hypothses, je me charge de faire les
trois quarts du chemin.--Si les choses en venoient au point que vous
eussiez besoin de signer quelque chose de relatif  la sparation des
trois tats, vous pouvez vous y regarder comme suffisamment
autoris.--Si l'on veut mme aprs la conqute garantir l'intgrit de
la Monarchie, j'y souscrirai galement, pourvu qu'elle soit entirement
dsarme. J'ai t de bonne foi  Vienne, je pouvois dmembrer
l'Autriche. J'ai cru aux promesses de l'Empereur et  l'efficacit de la
leon qu'il avoit reue. J'ai pens qu'il me laisseroit me livrer
entirement  la guerre maritime. L'exprience, depuis trois ans, m'a
prouv que je me suis tromp, que la raison et la politique ne peuvent
rien contre la passion et l'amour-propre humili. Il seroit possible que
la Pologne autrichienne pt devenir un objet d'inquitude 
Saint-Ptersbourg, mais elle n'est un obstacle  rien.--On pourroit la
partager entre la Russie et la Saxe, ou bien en former un tat
indpendant.--L'empereur Alexandre doit tre convaincu par la
dclaration du roi d'Angleterre que, tant qu'il aura l'espoir de
brouiller le continent, il n'y aura point de paix maritime, et que si
l'Autriche ne consent pas  dsarmer et qu'on perde du tems, c'est
autant de tems de gagn pour l'Angleterre et de perdu pour l'Europe.
Cependant un, deux ou trois mois me sont gaux; mes troupes resteront
campes en Allemagne jusqu' ce que mon concert avec la Russie soit bien
tabli.--Nous sommes encore dans le mois de mars: on peut parlementer
jusqu'au mois d'aot; mais  cette poque il faut que l'Autriche ait
pris son parti ou qu'on l'y force. L'honneur de nos couronnes l'exige,
et l'intrt du monde nous en fait la loi. Sur ce, je prie Dieu, etc.

 Malmaison, le 21 mars 1809.

M. de Caulaincourt, j'ai reu votre lettre du 28 fvrier avec les pices
qui y toient jointes. Plusieurs courriers de M. de Champagny ont d
vous porter le rsum de la conversation de ce ministre avec M. de
Metternich et la copie de la note qu'il lui a passe quelques jours
aprs.--Voici la situation des choses dans ce moment. L'Autriche a reu
de l'argent par Trieste: cet argent ne peut venir que d'Angleterre;
l'Autriche fomente la Turquie: elle a couvert de ses troupes la Bohme,
l'Inn, la Carinthie, la Carniole. Il est impossible que l'Empereur ne
soit pas instruit par Vienne de toutes les folies qu'on fait en
Autriche. M. de Champagny vous envoie la copie en allemand de la
proclamation du prince Charles, qui quivaut  une dclaration de
guerre. Cependant le langage de M. de Metternich est toujours paisible,
et il n'a encore fait aucune dclaration. Des agens subalternes ayant
sond le cabinet de Vienne pour savoir s'il y auroit quelque chose 
craindre pour la Maison rgnante de Saxe, la guerre venant  tre
dclare, au lieu de rpondre qu'il n'y avoit pas de sujet de guerre, on
s'est empress d'assurer que le roi de Saxe et sa famille n'avoient rien
 redouter et qu'ils seroient respects. Vous voyez que depuis le 28
fvrier les choses ont beaucoup empir. M. de Romanzoff doit tre arriv
depuis longtemps  Saint-Ptersbourg. Il y aura apport une opinion
conforme  la mienne. Je ne pense pas  attaquer; mais, dans la
circonstance actuelle, je crois qu'il est important de prendre des
mesures pour que les troupes russes fassent un mouvement et que le
charg d'affaires russe  Vienne soit rappel si les Autrichiens
dpassent leurs frontires. Il faut que cet ordre soit connu de M. de
Schwartzenberg et qu'il soit notifi  Vienne. Le Ministre autrichien
est persuad que la Russie ne fera rien et qu'elle restera neutre dans
cette guerre, quand mme elle la dclareroit. Vous sentez combien cela
seroit contraire  l'honneur de la Russie et funeste  la cause
commune.--Voici ma position militaire: L'arme saxonne est runie autour
de Dresde et le prince de Ponte-Corvo doit y tre rendu pour en prendre
le commandement. Le duc d'Auerstdt  son quartier gnral  Wrtzbourg,
et son corps d'arme occupe Bayreuth, Nuremberg, Bamberg. Le corps
d'Oudinot est sur le Lech. Le duc de Rivoli a son corps cantonn autour
d'Ulm. Les Wurtembergeois sont  Neresheim. Les Bavarois sont  Munich,
Straubing et Landshut. Le gnral du gnie Chambarlhac est  Nassau, o
il fait une tte de pont pour assurer le passage de l'Inn. On travaille
 fortifier les places de Kuffstein, Cronach, Pforzheim. Les Polonais
doivent se runir sous Varsovie et le long de la Pilica. Les dpts se
remplissent de tous cts. Aucune communication officielle n'est faite
ici, et il n'y a encore rien de raisonnable d'imprim, parce qu'on se
tait jusqu'au dernier moment. L'opinion du Sr Dodun, mon charg
d'affaires  Vienne, et de la plupart des personnes qui sont dans cette
ville, est que l'Autriche sera entrane outre mesure et qu'il n'est
plus en son pouvoir de s'arrter, et que si la guerre peut tre vite,
ce n'est que par l'aspect formidable des forces de la Russie, qui te 
ces gens-l jusques  l'ide de la possibilit d'une chance en leur
faveur. Un gnral autrichien s'est embarqu  Trieste pour aller 
Londres concerter les oprations. Dans cette situation de choses, il
faut prvoir deux cas: 1 Si l'Autriche attaque, il n'y a pas de note 
faire; le charg d'affaires russe doit quitter Vienne et les troupes
russes entrer sur-le-champ en Galicie et menacer d'attaquer la Hongrie,
pour contenir ce ct-l. S'il falloit juger par sa raison, tout porte 
penser que l'Autriche n'attaquera pas lgrement, voyant le nombre de
troupes franaises qui inondent l'Allemagne et qu'elle ne croyoit pas
voir revenir si promptement. Cependant, ce cas, il faut le prvoir, et
envoyer des instructions aux agens respectifs  Vienne. L'ide que la
lgation russe partira sur-le-champ peut tre une raison de retenir
l'humeur guerrire de la faction qui domine. Le second cas, c'est que
les choses restent dans la situation actuelle pendant les mois d'avril
et mai, et qu'on puisse pendant cet intervalle ngocier. Dans ce cas,
la note que propose de remettre l'empereur de Russie me parat bonne.
Sur ce, je prie Dieu, etc.

 Paris, ce 24 mars 1809.

M. de Caulaincourt, un courrier de M. de Champagny vous aura port la
nouvelle de l'attentat commis par l'Autriche. Vous aurez vu galement la
proclamation du prince Charles. Les mouvemens  Trieste et partout sont
les mmes. On appelle  grands cris la guerre. Les vnemens marchent
plus vite qu'on ne le croit  Saint-Ptersbourg. Vous ne me dites pas o
sont les troupes russes. Si la Russie ne marche pas, j'aurai seul
l'Autriche sur les bras et mme les Bosniaques. Je l'ai dit suffisamment
 M. de Romanzoff. Les Anglais ont compt sur l'Autriche et sur la
Turquie et sur l'emploi de mes troupes en Espagne et de celles de
l'empereur de Russie en Finlande et en Turquie pour nous braver. C'est
le moment de faire voir le contraire.--Je considre le Sr Dodun comme
prisonnier  Vienne; je n'ai appris qu'hier  4 heures aprs midi
l'arrestation de son courrier  Braunau. J'ai fait dire sur-le-champ 
M. de Metternich que je n'avois pas (mot illisible). Il me seroit
impossible de le voir. J'ai ordonn des reprsailles contre les
courriers autrichiens et que leurs dpches fussent arrtes jusqu' ce
que les miennes soyent rendues. Je n'avois pas cru  un attentat si
imprvu, et je n'avois fait partir ni ma garde ni mes bagages. Mais ce
matin je me suis ht de faire partir la cavalerie et l'artillerie de ma
garde et mes quipages de guerre. Il n'y a cependant rien de chang  la
position de mes troupes. Je ne veux point attaquer que je n'aie des
nouvelles de vous; mais tout me porte  penser que l'Autriche attaquera.
Faudra-t-il que le rsultat de notre alliance soit que j'aie seul toute
l'Autriche  combattre et de plus quelques milliers de Bosniaques?
L'Empereur voudra-t-il que le rsultat de son alliance soit de n'tre
d'aucun poids et d'aucune utilit pour la cause commune? Quant aux
moyens, il me semble que l'Empereur a des troupes inutiles sur les
confins de la Transylvanie,  Ptersbourg et du ct de la Galicie. Tout
plan est bon, pourvu qu'il occupe une partie des forces autrichiennes.
Je vous ai crit il y a quelques jours l-dessus. L'Empereur veut-il
m'envoyer un corps auxiliaire? Je me charge de le nourrir. Qu'il lui
fasse passer la Vistule entre Varsovie et Thorn, et qu'il l'approche de
Dresde. Veut-il entrer en Galicie ou en Transylvanie? Qu'il fasse
marcher les troupes qu'il a de ce ct. Pourquoi ne gneroit-il pas les
communications avec l'Autriche et ne soumettroit-il pas ce pays  l'tat
de malaise o nous sommes, l'Autriche et moi? Cette disposition de la
Russie pourroit l'effrayer.--La note de l'Empereur me parat bonne.
S'il la fait remettre  M. de Schwartzenberg, vous pourrez en remettre
une pareille. Que l'Autriche dsarme, et je suis content; mais elle
parot dcide. La proclamation du prince Charles du 9 mars est
postrieure de huit jours  la rception de M. Schwartzenberg. Les
nouvelles que j'ai d'Angleterre sont positives: on est  Londres dans la
joye. Des agens autrichiens ont dj insurg quelques communes du Tyrol.
Le ministre de la Porte  Paris a reu ordre de correspondre avec la
lgation autrichienne et d'crire par son canal. Les propos du public en
Autriche doivent tre connus  Saint-Ptersbourg comme ils le sont ici.
Si quelque chose, je le rpte, peut encore prvenir la guerre, ce dont
je commence  douter, car les Autrichiens ont perdu la tte, c'est: 1
que la Russie se mette en demi-tat d'hostilit avec eux, c'est--dire
marche sur les frontires de Transylvanie et de Galicie; et si elle veut
mettre un corps  ma solde, qu'elle l'envoye dans le duch de Varsovie:
dans ce cas vous ne le feriez pas passer par Varsovie; 2 que quelques
articles soyent mis dans les journaux de Ptersbourg sur les
proclamations du prince Charles et sur les articles de la _Gazette de
Ptersbourg_ relatifs  la Turquie; 3 que les Autrichiens commencent 
tre gns et maltraits dans les tats russes. Cela se rpandra dans la
monarchie et fera voir qu'on ne veut point de la guerre. Si quelque
chose peut-tre est capable d'empcher un clat, ce sont ces
mesures.--Le langage des chargs d'affaires respectifs doit tre qu'ils
ont l'ordre de quitter Vienne si l'Autriche commet la moindre hostilit:
mais peut-tre ces mesures sont-elles trop tardives. Vous pensez bien
que je n'ai peur de rien. Cependant, aprs avoir perdu l'alliance de la
Turquie, aprs m'tre attir cette guerre avec l'Autriche pour la
confrence d'Erfurt, aprs que mon troite alliance avec la Russie a
dtach du parti de la France le prince Charles, ennemi dclar des
Russes, j'ai droit de m'attendre que, pour le bien de cette alliance et
pour le repos du monde, la Russie agisse vertement.--Mes armes d'Italie
seront toutes campes au 1er avril, et  la mme poque mes armes
d'Allemagne seront en mesure. Je vous laisse les plus grands pouvoirs.
Si l'Empereur veut m'envoyer 4 bonnes divisions formant 45  60,000
hommes, qu'il les mette en marche et qu'il fasse connotre en mme temps
que, l'Autriche continuant de menacer, il m'envoye ce secours. Cela
glacera d'effroi l'Autriche et l'Angleterre. On verra que l'alliance est
relle et non simule. Si l'Empereur lui-mme veut agir avec ses armes,
il en a les moyens. En passant par la Galicie, il sera bientt  Olmtz.
L, son arme vivra bien, se ravitaillera, et menacera de prs
l'Autriche en faisant une puissante diversion qui l'obligera  porter
60,000 hommes de ce ct. Par la Transylvanie, il peut menacer la
Hongrie et tenir en chec l'insurrection hongroise. Si nous sommes
srieusement unis, nous ferons ce que nous voudrons. Vous tes autoris
 signer toute espce de trait ou convention qu'on voudra proposer. Si
la Galicie est conquise, l'Empereur peut en garder la moiti, et l'autre
moiti peut tre donne au duch de Varsovie. Enfin je ne veux point
d'agrandissement. Je ne veux que la paix maritime, et l'Autriche arme
est un obstacle  cette paix.--En rsum, tout est en apparence de
guerre entre l'Autriche et moi, et cette apparence est publique; la mme
apparence doit exister entre la Russie et l'Autriche. Mes armes sont
prtes  marcher; les armes russes doivent tre prtes galement 
marcher.--La voix de M. de Romanzoff  Vienne ne produiroit rien. On y
dit avec le plus grand sang-froid que les Russes sont occups en
Turquie, en Finlande et en Sude, et que mes armes sont occupes en
Espagne et  Corfou. C'est sur ces chimres qu'ils btissent des succs;
garement qui fait hausser les paules aux hommes qui raisonnent. De
notre ct aussi il faut nous remuer. Je ne puis rien vous dire de plus;
vous comprenez aussi bien que moi la position des choses. Dites  M. de
Romanzoff que vous tes autoris  signer une note et  la remettre de
concert. Je partage le sentiment de l'Empereur et suis de l'avis de la
note qu'il veut faire prsenter. Mais rien n'est efficace s'il ne prend
une attitude haute et srieuse. L'irritation par suite de l'arrestation
du courrier est gnrale ici et ne peut s'exprimer. Sur ce, je prie
Dieu, etc.

Paris, le 9 avril 1809.

M. de Caulaincourt, je reois vos lettres des 22 et 23 mars. Je suis
fort aise de ce que vous me mandez des dispositions de la Russie et
surtout de M. Romanzoff. Champagny vous envoye un courrier pour vous
faire connotre la situation des choses. Les Autrichiens, aprs s'tre
rassembls en Bohme, sont revenus sur Salzbourg. Ils rtrogradent
aujourd'hui sur Wels. Ils sont fort surpris de la force de mes armes, 
laquelle ils ne s'attendoient pas. Effectivement, soit en Dalmatie, soit
en Italie, soit sur le Rhin, je leur opposerai 400,000 hommes. Tout est
en tat. Le prince de Neuchtel est au quartier gnral. Daru, tout le
monde est  l'arme. Une partie de ma garde et mes chevaux sont arrivs
il y a deux jours  Strasbourg. L'autre partie est ici ou arrive
d'Espagne. J'ai augment ma garde de deux rgiments de tirailleurs et de
quatre rgiments de conscrits. Je vous ai crit par ma lettre du 24 mars
que si l'Empereur vouloit m'envoyer trois ou quatre divisions, du moment
qu'elles auroient pass la Vistule je me chargerais de leur nourriture
et de leur entretien; que, s'il veut agir isolment, il fasse marcher
un corps de troupes sur la Galicie. Un aide de camp du duc de Sudermanie
arrive demain  Paris. Je vous expdierai dans quelques jours un nouveau
courrier. J'attends d'attendre l'effet qu'aura fait la rvolution de
Sude en Russie. Je vous envoy l'ordre que j'ai donn au commandant de
l'escadre russe  Trieste.

Paris, le 10 avril 1809[669].

M. de Caulaincourt, il rsulte des mouvemens des Autrichiens et des
lettres que j'ai interceptes qu'ils commenceront les hostilits au plus
tard du 15 au 20. Le prince Kourakine m'a remis ce matin la lettre de
l'Empereur. J'ai reu du duc de Sudermanie une lettre que j'ai montre 
Kourakine. J'attendrai pour lui rpondre si je recevrai encore des
nouvelles de Russie. Toutefois ma rponse sera vague. Champagny vous
crit plus en dtail. Si l'Empereur ne se presse pas d'entrer en pays
ennemi, il ne sera d'aucune utilit. Ses gnraux seront prvenus du
moment o les hostilits auront commenc, quoique je pense que vous en
serez instruit avant par le charg d'affaires russe  Vienne. Il parat
par les lettres interceptes que l'empereur d'Autriche se rend lui-mme
 un quartier gnral, probablement  Salzbourg.

[Note 669:  dater de cette lettre cesse la correspondance directe
de Napolon avec son ambassadeur en Russie.]



II

Napolon a-t-il emport en Russie les ornements impriaux?

Dans une brochure fort rare, intitule: _Petites causes et grands
effets, le secret de_ 1812, M. Sudre rapporte le fait suivant, d'aprs
M. Destutt de Tracy, qui prit part  l'expdition de Russie. Pendant la
marche sur Moscou, entre Wilna et Witepsk, M. de Tracy remarqua, dans la
colonne des bagages, un fourgon aux armes impriales, gard par un
piquet de cavalerie: l'officier commandant ce dtachement lui rvla que
le fourgon contenait les ornements impriaux; il l'avait appris par
l'indiscrtion d'un subalterne. Plus tard, M. de Tracy sut de l'un des
membres de la famille impriale la raison de ce transport: Napolon
voulait, aprs une paix victorieuse, se faire couronner  Moscou
_empereur d'Occident, chef de la Confdration europenne,_ _dfenseur
de la religion chrtienne_. (Cf. le _Supplment littraire du Figaro_, 4
mai 1895.)

Dans la _Revue rtrospective_ (n du 10 mai 1895), M. le vicomte de
Grouchy a publi divers extraits des _Mmoires du comte de Langeron_,
qui fit la campagne de 1812 au service de la Russie: on y lit, dans le
rcit de la retraite, le passage suivant:  cinq verstes de Wilna, sur
le chemin de Kovno, les Franais laissrent leurs dernires
voitures--entre autres celles de Napolon. On y trouva ses
portefeuilles, ses habits, ses ordres, son sceptre et son manteau
imprial, dont un Kosak, dit-on, s'affubla. (Cf. le _Supplment
littraire du Figaro_, 11 mai 1895.)

 ces tmoignages, nous pouvons en ajouter un autre. Le 6 avril 1812,
Bernadotte disait  l'envoy russe Suchtelen, en parlant de Napolon et
pour mieux prouver l'extravagance de ses ambitions: Il fait traner en
Allemagne l'attirail du couronnement, probablement pour s'en faire
couronner empereur. (_Recueil de la Socit impriale d'histoire de
Russie_, XXI, 438.) Or, Bernadotte avait  Paris des correspondants, sa
femme entre autres, qui l'instruisaient assez exactement des incidents
caractristiques et surtout des bruits rpandus.

De ces trois tmoignages, aucun n'est concluant par lui-mme; leur
concordance fait leur valeur et donne  penser. Cependant, les registres
de l'archevch de Paris, o taient dposs les ornements impriaux,
ceux qui avaient servi au sacre, ne portent aucune trace d'un
dplacement de ces insignes en 1812. Les ornements comprenaient, comme
on le sait, la couronne de laurier d'or que Napolon plaa sur sa tte,
le sceptre, la main de justice, le manteau de velours pourpre doubl
d'hermine et sem d'abeilles, le collier, l'anneau et, de plus, ce qu'on
appelait les _honneurs de Charlemagne_, c'est--dire une couronne
pareille  celle attribue par la tradition  cet empereur et qui
servait au sacre des rois de France, une pe de mme style et le globe
imprial: ces derniers objets furent ports devant l'Empereur par des
marchaux. La couronne de Charlemagne figura, sous le second Empire, au
Muse des souverains, avec quelques pices de l'habillement de dessous
revtu par Napolon pendant la crmonie du sacre; quant au manteau,
soi-disant pris par un Cosaque, il existe encore dans le trsor de
Notre-Dame. D'autre part, les comptes impriaux, qui nous ont t
intgralement conservs, ne mentionnent point que les ornements aient
t faits en double ou qu'il ait t procd  la rfection d'aucuns
d'entre eux aprs 1812, bien que Napolon ait agit le projet en 1813 de
faire couronner Marie-Louise, ce qui et ncessit la rapparition des
insignes. Dans ces conditions, nous ne pouvons tenir pour tabli le
fait du transport en Russie: il est certain toutefois que le bruit en a
couru dans certains milieux tenant de prs  la cour, comme le prouvent
les propos recueillis par M. de Tracy et par Bernadotte.



III

Rapport du comte de Nesselrode  l'empereur Alexandre Ier (octobre
1811)[670].

Sire, en rsumant d'aprs les ordres de Votre Majest les ides que j'ai
eu l'honneur de lui soumettre dimanche, je pense qu'il serait inutile
d'entrer dans une longue numration des vnements qui nous ont
conduits au point o nous nous trouvons actuellement dans nos relations
avec la France. Il suffira de dire qu'elles ne sont plus ce qu'elles
furent aprs Tilsit et Erfurt, et que mme, depuis le commencement de
cette anne, les deux puissances se trouvent l'une vis--vis de l'autre
dans un vritable tat de tension qui a constamment fait prsumer que la
guerre claterait d'un moment  l'autre. Ce changement a dtermin Votre
Majest  organiser et  rassembler des moyens de dfense considrables.
Ses armes sont plus fortes qu'elles ne furent jamais; elles mettent son
empire  l'abri des suites d'une attaque imprvue, et comme nulle ide
d'agression, mme dans un but purement dfensif, n'entre dans ses vues,
l'objet de sa politique serait par l mme dj atteint si cette
attitude ne donnait, en appuyant le refus de traiter sur les intrts de
la maison d'Oldenbourg, une extrme jalousie  l'empereur Napolon et ne
lui faisait souponner des arrire-penses. Ds lors, elle pourrait
devenir, sinon la cause, du moins le prtexte d'une guerre que Votre
Majest dsirerait viter tant qu'elle pourra l'tre sans que sa dignit
et les intrts de son empire soient compromis par des sacrifices
incompatibles avec eux. Ce dsir se fonde sur des raisons qui sont sans
la moindre rplique, et quand mme elles n'existeraient pas, toute
guerre entreprise dans les conjonctures actuelles ne prsenterait jamais
les chances d'un succs vu en grand.

[Note 670: Archives de Saint-Ptersbourg.]

Effectivement, il n'est que trop constat que la destruction de l'ancien
systme politique, tous les tristes bouleversements dont nous avons t
tmoins, toutes les pouvantables innovations que nous avons vues natre
et se consolider, toutes les vexations que nous prouvons et tous les
genres de nouveaux orages qui nous font trembler pour l'avenir, sont
l'effet de ces guerres solitaires, prcipites et mal combines dans
lesquelles, depuis 1792, et surtout depuis 1805, les grandes puissances
se sont jetes, les unes aprs les autres, par des motifs trs justes et
trs louables, mais avec des moyens trop peu calculs pour leur assurer
le succs ou pour les garantir au moins contre des revers irrparables.
C'est dans cette catgorie qu'il faudrait malheureusement ranger toute
guerre que nous entreprendrions actuellement. Mais d'aprs tout ce qui
s'est pass, d'aprs les dclarations positives de l'empereur Napolon
dans la conversation du 15 aot, nous ne pourrions nous flatter de
l'viter qu'en acceptant la ngociation qu'on nous offre. Continuer 
nous y refuser serait, en mettant les torts apparents de notre ct,
autoriser, en quelque sorte, ses prparatifs contre nous. Ceux-ci
exigeraient que nous augmentassions les ntres. La crise prendrait tous
les jours un caractre plus alarmant, et la guerre deviendrait  la fin
le seul moyen d'en sortir. L'objet rel de la ngociation doit tre de
nous faire connatre si le dsir que l'empereur Napolon tmoigne de
s'arranger est sincre, s'il ne le met en avant en toute occasion que
parce qu'il voit que nous y rpugnons, ou si, en effet, il ne croit pas
le moment venu d'excuter contre nous des projets dont malheureusement
l'existence est constate par de trop irrcusables indices. Dans cette
dernire hypothse, il serait possible de profiter de l'tat actuel des
choses pour parvenir  un arrangement dont le fond et les formes
tendraient galement  amliorer notre situation prsente et  nous
assurer un intervalle de repos qui, sagement employ, prparerait des
avantages bien plus solides que quelque bataille gagne aujourd'hui
contre les Franais.  cet effet, il faudrait saisir sans hsitation et
de la meilleure grce le moyen qu'on nous offre de terminer les
diffrends actuels et envoyer le plus tt possible  Paris un homme qui
ft capable de conduire une affaire aussi importante, qui jout de toute
la confiance de Votre Majest et qui, connaissant  fond ses intentions,
pt tre muni du pouvoir de conclure tout ce qui serait d'accord avec
elles, en mme temps qu'il entrerait vis--vis de l'empereur Napolon
dans des explications franches et prcises, telles qu'elles ne lui ont
gure t donnes jusqu'ici que par le duc de Vicence, ce qui n'a
produit que peu d'effet parce qu'il ne se voit pas oblig de les
regarder comme officielles. Il est  regretter que cette marche n'ait
point t adopte ds le printemps o les revers qui puisrent les
armes franaises en Espagne auraient rendu l'empereur Napolon plus
coulant sur les termes d'un semblable arrangement; mais les succs
brillants que le gnral Kutuzof vient de remporter en Turquie ont
rpar ce mal, et si, comme il est  esprer, une paix honorable et
modre en devient le rsultat, le moment prsent sera peut-tre plus
propice encore. Toute dmarche pacifique faite aprs cette paix ne peut
manquer de produire un bon effet et de dtruire l'apprhension qu'on
parat nourrir en France que nous n'attendons que ce rsultat pour
clater.

Les principaux objets dont il peut tre question dans cette ngociation
sont:

      1. Les intrts des ducs d'Oldenbourg;
      2. La diminution des forces respectives sur la frontire;
      3. La situation prsente et future du duch de Varsovie;
      4. La situation prsente et future de la Prusse;
      5. Les relations commerciales de la Russie.

1 Je place en premire ligne les affaires d'Oldenbourg, non point que
ce point soit d'une importance suprieure en comparaison des autres,
mais parce que c'est le seul qui jusqu'ici ait t mis en avant comme un
grief contre le gouvernement franais, et que la dignit de Votre
Majest exige qu'on lui donne rparation pour l'injure faite  des
princes allis de sa maison. Cependant, comme nous n'avons pu ni voulu
protester contre la mesure gnrale dans laquelle le territoire de ces
princes est compris, et que, sans une guerre heureuse avec la France,
nous ne pourrions nous flatter de l'amener  une restitution pure et
simple du duch d'Oldenbourg, il ne nous reste qu' accepter le principe
d'un ddommagement. Mais le choix en est difficile. Erfurt ou tout autre
territoire situ au milieu de la Confdration du Rhin serait
insuffisant et continuellement expos au sort que le duch d'Oldenbourg
vient d'prouver. Au reste, la France n'a rien de disponible, et Votre
Majest professe une politique trop librale pour vouloir que l'on
dpouille qui que ce soit. La seule manire d'arranger cette affaire
serait donc d'changer nos droits sur l'Oldenbourg,  la cession
desquels l'empereur Napolon tient infiniment, contre tels sacrifices
qui prouveraient qu'il veut rellement la paix, en un mot contre des
arrangements, tels qu'ils seront exposs plus bas.

2 La diminution des forces respectives sur la frontire.

Loin de moi l'ide d'affaiblir en quoi que ce soit notre position
militaire ou de dsirer que l'on cesst les sages travaux ordonns pour
l'tablissement d'un nouveau systme de fortifications! Mais tout en
retirant de nos frontires une partie de nos forces, nous conserverions
toujours la facult de les placer en chelons dans des positions o
elles seraient  porte de se concentrer et d'arriver  temps sur le
point menac toutes les fois que les dispositions de la France nous
annonceraient une attaque prochaine, un danger rel. En se portant, par
consquent,  une rciprocit parfaite de mesures, nous accorderions peu
et gagnerions beaucoup, car si l'empereur Napolon a la volont srieuse
de faire cesser la crise actuelle, il ne peut gure se refuser:

1  une rduction effective de la garnison de Dantzig, accompagne de
quelque stipulation qui en fixerait le minimum;

2  l'engagement de ne pas envoyer de troupes franaises dans le duch
de Varsovie.

Si on pouvait y ajouter une troisime stipulation par laquelle l'arme
du duch serait limite  un nombre plus conforme aux moyens pcuniaires
de cet tat, ce serait sans doute un avantage. Il n'y aurait, il me
semble, aucun inconvnient de le tenter.

3 Je n'ai jamais attach un grand prix  une dclaration formelle ou 
un trait par lequel l'empereur Napolon s'engagerait  abandonner une
fois pour toutes ce qu'on appelle _le rtablissement de la Pologne_, car
tant que nous serons en paix avec lui, il n'y songera pas, et si la
guerre a lieu, aucune convention ne l'en empcherait. Cependant, comme
dans plusieurs occasions il s'est prononc  cet gard d'une manire
trs positive, on pourrait toujours en prendre acte pour insrer dans le
trait un article renfermant cette dclaration, bien entendu qu'il ne
nous soit pas mis en ligne de compte pour plus qu'il ne vaut, qu'il ne
serve pas de prtexte pour tre moins facile sur d'autres d'un plus
grand intrt, car le seul avantage rel qui en rsulterait serait
peut-tre l'effet qu'il pourrait produire sur l'esprit des Polonais.

4 Je regarde comme beaucoup plus important et mme comme l'objet le
plus essentiel de l'arrangement un article qui assurerait pour quelque
temps l'existence politique de la Prusse. Votre Majest ne peut tre
indiffrente au sort d'une puissance que, malgr l'tat
d'affaiblissement o elle se trouve, on doit toujours envisager soit
comme l'avant-garde des forces avec lesquelles Napolon envahira tt ou
tard la Russie, soit comme celle que la Russie opposera  ses projets.
Le but vritable de l'arrangement, celui mme qu'il faudrait hautement
prononcer vis--vis de la France, tant le maintien de la tranquillit
gnrale, toute stipulation  cet gard serait ncessairement vaine et
sans effet, si le territoire prussien ne devenait pas libre. La France a
dclar que toute invasion de notre part dans le duch de Varsovie
amnerait la guerre; pourquoi n'y rpondrions-nous pas que toute attaque
de la sienne contre la Prusse, tout envoi de troupes dans ce pays au
del du nombre fix par les traits pour les garnisons des places de
l'Oder quivaudrait  une dclaration de guerre? D'ailleurs, on ne
demanderait  la France que de remplir scrupuleusement les engagements
qu'elle a contracts en 1808 vis--vis de la Prusse et qui sont moins
avantageux que ce que le trait de Tilsit stipule en faveur de ce pays.
Elle ne ferait autre chose que de s'engager galement envers nous 
vacuer les places de l'Oder  fur et  mesure que le gouvernement
prussien s'acquitterait de l'arrir de ses contributions, et, comme
plus de la moiti en est pay, Glogau devrait tre immdiatement
restitu. Pour faciliter  la Prusse les moyens de se librer envers la
France, on pourrait peut-tre tirer parti de l'article du trait de
Tilsit qui stipule en sa faveur une cession de trois cent mille mes
dans le cas o le pays d'Hanovre ne serait pas rendu  l'Angleterre. La
France ayant dispos de ce pays, je ne sais pas pourquoi on lui ferait
grce de cet article,  elle qui jamais ne fait grce de rien. Tout ce
qui peut, en gnral, faire cesser le prtexte sous lequel l'empereur
Napolon occupe encore les places de l'Oder est bon et ne saurait se
plaider avec trop d'nergie. Ce ne sera que lorsqu'il n'y aura plus de
troupes franaises sur son territoire que la Prusse recouvrera la
possibilit de prendre, dans toutes les circonstances, un parti conforme
 ses vrais intrts, et, comme c'est  nous qu'elle en sera redevable,
il faut esprer qu'elle ne suivra d'autre direction que celle que les
dispositions de sa nation et surtout de l'arme semblent dj
actuellement lui indiquer.

5 Les relations commerciales de la Russie.

Votre Majest s'tant refuse aux dernires instances de Napolon
relativement aux nouvelles extensions du soi-disant systme continental,
 l'adoption du tarif de Trianon[671],  l'exclusion des neutres, elle
ne saurait se relcher sur aucun de ces points. Ce refus, comme tout ce
qui tend  distinguer la Russie de cette foule de faibles allis
aveuglment soumis aux volonts arbitraires et capricieuses de la
France, tait honorable et bien calcul, et plutt la rupture de la
ngociation et peut-tre mme la guerre que quelque stipulation qui nous
empcherait de persvrer dans le systme que nous avons suivi cette
anne  l'gard du commerce!

[Note 671: Tarif portant un droit de 50 pour 100 sur les
marchandises coloniales.]

Voil les bases sur lesquelles la ngociation doit s'tablir et sur
lesquelles doit tre fond l'arrangement qui en serait le rsultat. Mais
suppos qu'il russisse de la manire la plus satisfaisante, il y a
encore un point capital qui est presque  envisager comme la clef de la
vote: _que l'Autriche soit invite  le garantir_.

L'empereur Napolon ayant lui-mme offert cette garantie[672], ne
pourrait pas justement la dcliner. La cour de Vienne aurait les
meilleures raisons de s'y prter, et il n'en rsulterait que de grands
avantages pour elle comme pour nous.

[Note 672: Allusion sans doute  la garantie rciproque que Napolon
avait propose en 1809 entre la France, la Russie et l'Autriche.]

La Russie et l'Autriche, c'est--dire les deux seules puissances
continentales dont aujourd'hui la runion produirait encore un
contre-poids efficace  l'norme pouvoir de la France, se trouveraient
pour la premire fois depuis six ans unies non seulement par un intrt
commun, car celui-l n'a jamais cess d'exister, mais par un lien
positif et avou. Il n'y a pas dans tout le cercle des rapports
politiques un objet sur lequel les intrts bien entendus des deux
puissances ne soient pas absolument d'accord. Je n'en excepte pas mme
les affaires de la Turquie, car, quoique relativement  ce seul article
on puisse concevoir une diversit de vues entre elles, considration qui
ajoute un si puissant motif  tous ceux qui doivent faire dsirer un
prompt dnouement de la guerre de Turquie, je n'en suis pas moins
convaincu qu'un vritable homme d'tat en Russie sacrifierait dans les
circonstances actuelles un grand avantage local plutt que de
mcontenter l'Autriche, tout comme un vritable homme d'tat en Autriche
consentirait  des rsultats gnralement contraires  son systme
plutt que de s'aliner la Russie ou de voir porter atteinte  sa
considration par une paix conclue sur des bases trop diffrentes de
celles qui jusqu'ici ont t mises en avant. Cette paix aurait l'immense
avantage d'carter entre la Russie et l'Autriche tous les motifs de
jalousie qui peuvent subsister, tandis que l'acte de garantie du trait
conclu avec la France lgaliserait, pour ainsi dire, entre elles des
communications confidentielles et suivies, et habituerait les deux cours
 penser et  agir dans le mme sens pour tous les grands intrts de
l'Europe et deviendrait le germe d'une alliance formelle dont le but
serait de stipuler et les mesures qu'il y aurait  opposer aux atteintes
que la France pourrait porter  l'arrangement garanti, et les secours
qu'il faudrait mutuellement se prter. Je regarde un concert entre ces
deux puissances comme la seule planche de salut qui soit reste aprs
tant de naufrages; si d'ici  quelque temps il n'est point solidement
tabli et que l'Autriche ne trouve pas moyen de rtablir ses finances et
son arme pour qu'il ne soit pas sans force et par consquent sans
utilit, c'en est fait de nos dernires esprances, tout prit sans
retour. L'effet le plus funeste d'une explosion prmature entre la
France et la Russie serait de rendre ce concert impossible; le plus
grand bienfait d'un arrangement pacifique sera de le prparer et de le
favoriser.

Pendant l'poque de paix plus ou moins raffermie qui suivrait un
arrangement pareil, la Russie et l'Autriche auraient, l'une et l'autre,
le temps de s'occuper de leur intrieur, de rtablir leurs finances et
leurs armes. Leur union et leur confiance mutuelle faciliteraient ces
oprations. Dans les conjonctures les plus prilleuses, c'est beaucoup
que de savoir que tous les plans, toutes les dmarches, tous les
efforts, n'ont  prendre qu'une seule direction, de pouvoir compter sur
un voisin fidle, de ne plus craindre de diversion sur nos flancs,
d'tre bien convaincu que les progrs que ces deux puissances feraient
pour la restauration de leurs forces ne donneraient de jalousie qu'
celui qu'au fond de leur pense elles regardent comme leur seul ennemi.

Si dans cet intervalle de paix l'empereur Napolon se portait  quelque
nouvel envahissement, la Russie et l'Autriche trouveraient dans l'acte
de garantie un prtexte lgal de s'y opposer, et le jour o ces deux
puissances oseront pour la premire fois avouer les mmes principes et
faire entendre le mme langage au gouvernement franais, sera celui o
la libert de l'Europe renatra de ses cendres. Ce sera l'avant-coureur
de la rsurrection d'un quilibre politique sans lequel, quoi qu'on
fasse, la dignit des souverains, l'indpendance des tats et la
prosprit des peuples ne seront que de tristes souvenirs.

C'est ainsi que, d'une mesure bien calcule, rsulterait une foule
d'avantages, et que Votre Majest, en conjurant l'orage, verrait sortir
des fruits de sa sagesse les germes d'un vritable tat de paix qui,
s'il est compatible avec l'existence de l'empereur Napolon, ne
pourrait, dans l'tat dplorable o se trouvent toutes les puissances,
tant sous le rapport moral que sous celui de leurs moyens physiques,
tre obtenu que de cette manire.

On objectera peut-tre que tous ces beaux rves, n'tant btis que sur
la bonne foi du gouvernement franais, s'vanouiront du moment o l'on
s'apercevrait qu'en offrant de ngocier il n'a voulu que cacher son jeu,
gagner du temps ou nous tendre un pige. Mais mme si tel tait le cas,
nous n'aurions encore rien perdu, en nous prtant  ces dmonstrations
pacifiques. La guerre n'ayant point t dclare au printemps, tout
dlai doit tourner en notre faveur. Le moment actuel, malgr tout ce
qu'on peut dire sur la guerre d'Espagne, serait un des plus funestes que
nous pourrions choisir. L'ancienne rgle qui veut que telle chose que
notre adversaire parat viter doit par cela mme nous convenir, n'est
pas admissible sans restriction. Mon adversaire peut avoir de trs
bonnes raisons pour ne pas vouloir aujourd'hui ce qui n'en sera pas
moins en dernier rsultat entirement  son avantage. Je crois n'avoir
besoin de donner aucun dveloppement  ce raisonnement, les ides de
Votre Majest sur l'utilit d'viter la guerre m'ayant paru entirement
fixes, comme en gnral sur les moyens d'y parvenir.  ceux que j'ai
os lui soumettre, elle a object qu'en vidant les diffrends actuels
par un arrangement, le grief que la France nous a donn par la runion
d'Oldenbourg disparatrait, et qu'elle voudrait s'en rserver un afin
d'en profiter pour rouvrir ses ports dans telle circonstance o
l'empereur Napolon se trouverait hors d'tat de lui faire la guerre
pour cette seule raison. Je pense qu' cet gard Votre Majest Impriale
pourrait s'en remettre au caractre connu de ce souverain, qui
certainement ne tarderait pas  lui fournir de nouveaux sujets de
plainte et de rcrimination. D'ailleurs, ses engagements avec lui ne
sont pas ternels, et si d'ici  quelque temps ils ne produisent pas sur
l'Angleterre l'effet qu'il se flatte vainement d'en obtenir, Votre
Majest aurait toujours le droit de dclarer  la France qu'elle ne
saurait sacrifier davantage les intrts de son empire  une ide qu'une
exprience de six ans a prouv n'tre qu'une chimre. Personne ne
saurait voir dans cette dclaration une violation des traits, et si
d'ici  cette poque nous sommes parvenus  consolider nos mesures de
dfense et  leur donner l'tendue et la perfection qu'elles doivent
avoir tant que vivra Napolon, je doute mme qu'elle puisse amener la
guerre.




TABLE DES MATIRES


CHAPITRE PREMIER

LA RUSSIE SE PRPARE  ATTAQUER.

Sous le voile de l'alliance officiellement maintenue, Alexandre Ier
prpare contre Napolon une campagne offensive.--Son grief
apparent.--Son grief rel.--Appel secret aux Varsoviens par
l'intermdiaire du prince Adam Czartoryski; Alexandre veut restaurer la
Pologne  son profit et se faire le librateur de
l'Europe.--Encouragements qu'il puise dans le spectacle de l'oppression
gnrale.--Aspect des diffrents tats.--Le duch de Varsovie.--Misre
dore.--Napolon a mis partout contre lui les intrts matriels.--La
Prusse: le roi, le cabinet, les partis, l'arme, l'esprit public.--La
Sude: dbuts de Bernadotte comme prince royal: traits
caractristiques.--Le roi et les deux ministres dirigeants.--L'intrt
conomique rapproche la Sude de l'Angleterre.--Situation sur le Danube:
la paix des Russes avec la Porte parat prochaine.--L'Autriche:
l'empereur, l'impratrice, l'opinion publique, l'arme.--Puissance de la
socit.--La coalition des femmes.--Influence et prestige de la colonie
russe.--Metternich craint d'encourir la disgrce des salons.--L'empereur
orthodoxe et les Slaves d'Autriche.--L'Allemagne franaise.--Le
vice-empereur.--Rigueurs du blocus.--Exaspration croissante.--Rveil et
progrs de l'esprit national.--Socits secrtes.--Autres foyers
d'agitation.--Alexandre fait prendre des renseignements sur l'tat des
esprits en Italie.--La France: splendeur et malaise.--Crise
conomique.--Fidlit des masses  l'Empereur.--L'imagination populaire
reste possde de lui et esclave de son prestige.--Les classes moyennes
et leves se dtachent.--Conspiration
latente.--L'Espagne.--L'Angleterre.--Alexandre mdite de consommer son
rapprochement conomique avec nos ennemis.--Rponse de Czartoryski par
voies mystrieuses.--Objections du prince; ses mfiances.--Garanties
rclames et questions poses.--Seconde lettre d'Alexandre.--Il promet 
la Pologne autonomie et rgime constitutionnel.--Il fait l'numration
dtaille de ses forces.--Raisonnements qu'il emploie pour convaincre et
sduire les Polonais.--Condition  laquelle il subordonne son entre en
campagne.--Efforts pour gagner ou neutraliser l'Autriche.--La diplomatie
secrte d'Alexandre Ier.--Il offre  l'Autriche la Valachie et la moiti
de la Moldavie en change de la Galicie.--Tentatives auprs de la
Prusse et de la Sude.--Travail en Allemagne.--Tchernitchef 
Paris.--Galanterie et espionnage.--Le Tsar accrdite un envoy spcial
auprs de Talleyrand.--Autre branche de la correspondance
secrte.--Affaire Jomini.--Projet de former en Russie un corps d'migrs
allemands.--Ensemble de manoeuvres.--Rapports d'Alexandre avec le duc de
Vicence.--Il donne le change  cet ambassadeur sur ses desseins et ses
armements.--Comment il accueille l'annexion des villes hansatiques et
la saisie de l'Oldenbourg.--Le canal de la Baltique projet par
l'Empereur.--Alexandre affirme et rpte qu'il n'attaquera
jamais.--Langage des salons.--L'ambassade russe en France.--Occupations
extra-diplomatiques du prince Kourakine.--Cet ambassadeur maintenu  son
poste en raison de sa nullit.--Protestation officielle au sujet de
l'Oldenbourg.--Coalition d'influences hostiles autour
d'Alexandre.--Continuit du plan poursuivi par nos ennemis  travers
toute la priode de la Rvolution et de l'Empire: ils ne renoncent
jamais  l'espoir de renverser intgralement la puissance franaise et
de tout reprendre.


CHAPITRE II

PROJETS DE L'EMPEREUR.

Napolon au commencement de 1811.--Matre de tout en apparence, il sent
l'inefficacit des moyens employs jusqu' ce jour pour rduire
l'Angleterre et conqurir la paix gnrale.--Le blocus demeure inutile
tant qu'il ne sera pas universel et complet.--Impuissance de Massna
devant Torres-Vedras.--Le Nord proccupe Napolon et l'empche de porter
un coup dcisif en Espagne.--Crainte d'un rapprochement entre la Russie
et l'Angleterre.--Mfiance progressive: indices rvlateurs: l'ukase
prohibitif.--Colre de Napolon: paroles caractristiques.--Les Polonais
de Paris.--Mme Walewska et Mme Narischkine.--Napolon dcide de prparer
lentement et mystrieusement une campagne en Russie.--Comment il conoit
cette gigantesque entreprise.--Quelle est  ses yeux la condition du
succs.--Dix-huit mois de prparation.--Projet pour 1811; projet pour
1812.--Mode employ pour recrer en Allemagne une force
imposante.--L'anne de couverture.--Envoi de troupes 
Dantzick.--Prcautions prises pour dissimuler l'importance et le but de
ces prparatifs.--Napolon reste militairement et diplomatiquement en
retard sur Alexandre.--Les puissances que l'on se dispute.--Rapports
avec la Prusse.--L'Autriche et les Principauts.--Rapports avec la
Turquie.--Premire brouille entre Napolon et le prince royal de
Sude.--Bernadotte se rapproche de la France.--Raisons intimes de ce
retour.--Demande de la Norvge.--Protestations simultanes  l'empereur
de Russie.--Bernadotte sera  qui le payera le mieux, sans tre jamais
compltement  personne.--L'Empereur dcline toute conversation au sujet
de la Norvge.--Audience donne  l'aide de camp du prince.--Bernadotte
ritre ses instances et ses promesses.--Napolon refuse de s'allier
prmaturment  la Sude.--Ses rapports avec la Russie durant cette
priode.--Mlange de dissimulation et de franchise.--Offre d'indemniser
le duc d'Oldenbourg.--Rquisitoire violent et emphatique contre
l'ukase.--Pourquoi Napolon affecte de prendre au tragique cette mesure
purement commerciale.--Demande d'un trait de commerce.--Grief secret et
prtention fondamentale de l'Empereur: la question des neutres et du
blocus domine  ses yeux toutes les autres: il vite encore de la
soulever.--Sa longue et remarquable lettre  l'empereur
Alexandre.--Contre-partie; lettre au roi de Wurtemberg.--Raisons
profondes qui portent l'Empereur  envisager comme probable une guerre
dans le Nord et  y voir le couronnement de son oeuvre.--Napolon gar
par le souvenir de Rome et de Charlemagne.--Il renoncerait pourtant  la
guerre si la Russie rentrait dans le systme continental, mais il
n'admet pas la paix sans l'alliance.--Alexandre et Napolon cherchent
respectivement  s'assurer, le premier pour 1811, le second pour 1812,
l'avantage du choc offensif.


CHAPITRE III

LE MOYEN DE TRANSACTION.

Les armes russes se rapprochent de la frontire.--Marche vers le duch
de Varsovie.--Points de concentration.--L'arme du Danube dtache
plusieurs de ses divisions.--Prcautions prises pour assurer le secret
de ces prparatifs.--La frontire troitement garde.--Les
rserves.--Bruits rpandus  Ptersbourg et dans les provinces
polonaises.--Avis dcourageants de Czartoryski.--La fidlit des chefs
varsoviens ne se laisse pas entamer.--L'Autriche se drobe  une
alliance et mme  une promesse de neutralit.--L'influence de
l'archiduc Charles s'exerce dans un sens hostile  la Russie: moyen
imagin pour le convertir ou le neutraliser.--Diplomatie
fminine.--Insinuation de Stackelberg au sujet d'une entre possible des
Russes en Galicie.--Metternich se fait autoriser  formuler une rponse
comminatoire.--Dceptions successives d'Alexandre.--Il suspend
l'excution de son projet.--Incertitudes, tendances diverses.--Le
chancelier Roumiantsof prconise une politique de rapprochement avec la
France.--Il croit avoir trouv un moyen de solution.--Ide de demander 
Napolon, en compensation de l'Oldenbourg, quelques parties du
territoire varsovien.--Alexandre se prte  un essai de conciliation sur
cette base.--Caractre insolite de la ngociation qui va s'ouvrir.--Le
souverain et le ministre russe ne veulent s'exprimer qu' demi-mot et
par priphrases.--On propose une nigme  Caulaincourt, en lui
fournissant quelques moyens de la dchiffrer.--Le Tsar confie 
Tchernitchef une lettre pour l'Empereur: dignit et habilet de son
langage.--La mtaphore du comte Roumiantsof.--Caulaincourt obtient son
rappel et reste  Ptersbourg en attendant l'arrive de son successeur,
le gnral comte de Lauriston.--Jeu caressant d'Alexandre.--Dpart de
Tchernitchef pour Paris.


CHAPITRE IV

L'ALERTE.

Naissance du roi de Rome.--Anxit de la population.--Explosion
d'allgresse.--motion de l'Empereur.--Premiers bruits de guerre.--Les
Varsoviens signalent au del de leur frontire quelques mouvements
suspects.--Incrdulit de Davout.--Renseignements venus de Sude et de
Turquie.--Scepticisme de l'Empereur.--Il croit que la Russie arme par
peur et tche de la rassurer.--En apprenant que plusieurs divisions de
l'arme d'Orient remontent vers la Pologne, il commence 
s'mouvoir.--Mesures de prcaution.--Napolon aimerait mieux viter la
guerre que d'avoir  la faire tout de suite.--Il se rsigne  l'ide
d'une transaction.--Dpart de Lauriston.--Nouvelle lettre  l'empereur
Alexandre: appel  la confiance.--Arrive de Tchernitchef: l'Empereur
le reoit aussitt.--Quatre heures de conversation.--Vivement press,
Tchernitchef finit par rpter la mtaphore du comte
Roumiantsof.--Napolon se figure d'abord que la Russie lui demande le
duch tout entier.--Mouvement de rvolte et de colre.--Dantzick ou
Varsovie.--Contre-propositions de l'Empereur.--Systme de
mnagements.--Tchernitchef combl d'attentions et de gteries.--Savary
s'avise spontanment de couper court aux investigations de cet
observateur.--Aplomb de Tchernitchef.--Savary joue de la presse.--Le
_Journal de l'Empire_.--Article du 12 avril.--_Les
nouvellistes._--Esmnard.--Courroux de l'Empereur; reproches au ministre
de la police; mesures prises contre l'auteur de l'article et le
rdacteur du journal.--Arrive de Bignon  Varsovie.--Tumulte d'avis
contradictoires.--Poniatowski reoit communication _par miracle_ des
lettres crites  Czartoryski par l'empereur Alexandre.--Le projet
d'invasion surpris et vent.--Les dcouvertes de Poniatowski confirmes
par l'approche des troupes russes.--Affolement des Polonais.--Alarme
gnrale.--La guerre en vue.--Activit de l'Empereur.--Les ftes de
Pques 1811.--Napolon prpare l'vacuation du duch et reporte sur
l'Oder sa ligne de dfense.--Davout invit  se diriger ventuellement
sur ce fleuve.--Mesures prises pour le renforcer et le
soutenir.--Ngociations avec l'Autriche, la Prusse, la Sude et la
Turquie.--Napolon ne renonce pas  viter la guerre.--Ses efforts
persvrants pour s'clairer sur les dsirs et les prtentions
d'Alexandre.--Lettre indite  Caulaincourt.--On cherche  faire parler
Tchernitchef.--Chasse du 16 avril.--Visite matinale de
Duroc.--Tchernitchef ne se laisse tirer aucune parole
positive.--Changement dans le ministre.--Le duc de Bassano substitu au
duc de Cadore.--Seconde lettre  Caulaincourt: _si ce que les Russes
dsirent est faisable, cela sera fait_.--Napolon reste en garde: la
Prusse et la frontire russe en observation.--Avis plus rassurants:
phnomne d'optique: l'agitation des Polonais s'apaise.--Napolon
interrompt ses ngociations avec l'Autriche, la Prusse, la Sude et la
Turquie.--Il modre ses prparatifs militaires sans les
discontinuer.--Doutes qu'il conserve sur les causes de l'alerte: il
tient passionnment  pntrer le secret de la Russie.

CHAPITRE V

RETOUR DU DUC DE VICENCE.

Contre-coup  Ptersbourg de l'motion suscite en Allemagne et en
France.--Alexandre est instruit de nos mouvements militaires et craint
que Napolon ne prenne l'offensive.--Il se demande encore si une attaque
n'est pas la meilleure des parades.--Mouvement de l'opinion en sens
contraire.--Wellesley donne  l'Europe des leons de guerre
dfensive.--Il fait cole.--Le gnral Pfuhl et son plan.--Peu  peu,
Alexandre incline vers un systme purement dfensif.--Il voudrait viter
la guerre sans rentrer dans l'alliance.--Encore le duch de
Varsovie.--Confidence au ministre d'Autriche.--Rponse par allusions et
sous-entendus aux interrogations du duc de Vicence.--L'empereur
Alexandre et le roi de Rome.--Arrive de Lauriston.--Gracieux
accueil.--Alexandre compte sur Caulaincourt pour dterminer Napolon 
lui offrir ce qu'il n'entend pas demander.--Il annonce la rsolution de
se dfendre  toute extrmit: solennit et sincrit de cette
dclaration.--motion de Caulaincourt: ses tristes pressentiments.--Son
retour en France.--Il va trouver l'Empereur  Saint-Cloud.--Sept heures
de conversation.--Caulaincourt se porte garant des intentions
pacifiques d'Alexandre.--Un quart d'heure de silence.--Les deux
questions corrlatives.--Napolon repousse l'ide de diminuer la
garnison de Dantzick.--Caulaincourt insiste sur la ncessit d'opter
entre la Pologne et la Russie.--La pense de l'Empereur passe par des
alternatives diverses.--L'infranchissable obstacle.--Caulaincourt
signale les dangers d'une lutte contre le climat du Nord, la nature et
les espaces; il affirme qu'Alexandre se retirera au plus profond de la
Russie et cite les propres paroles de ce monarque.--L'Empereur branl;
son interlocuteur croit avoir cause gagne.--Napolon fait le
dnombrement de ses forces; un vertige d'orgueil lui monte au
cerveau.--Il croit que tout se rglera par une bataille.--Suite de la
conversation.--Retour sur l'affaire du mariage.--Dernier mot de
Caulaincourt.--Juste raisonnement et illusions fatales.


CHAPITRE VI

L'AUDIENCE DU 15 AOT 1811.

Conclusions que tire l'Empereur de son entretien avec le duc de
Vicence.--Il ne croit plus  l'imminence des hostilits et ralentit ses
prparatifs.--Il souponne plus fortement Alexandre de vouloir un
lambeau de la Pologne, mais rserve jusqu' plus ample inform ses
dterminations finales.--Baptme du roi de Rome.--Coups de sifflet au
Carrousel: placards sditieux.--Tchernitchef relve ces
symptmes.--L'Empereur  Notre-Dame.--Discours au Corps lgislatif:
allusions  la Pologne.--Lauriston rappel  la fermet.--Difficult de
trouver un moyen de se rapprocher et de s'entendre.--Les prparatifs de
guerre se dveloppent en silence.--L'Europe moins inquite.--La
diplomatie et la socit en villgiature.--Stations thermales de la
Bohme.--Tableau de Carlsbad.--Madame de Recke et son barde.--Oprations
de Razoumowski.--La discussion continue  Ptersbourg.--Le dissentiment
entre les deux empereurs devient moins aigu et plus profond.--Influence
d'Armfeldt.--Alexandre prend le parti de ne plus traiter: il adopte  la
mme poque le plan militaire de Pfuhl.--Ses raisons pour se drober 
tout arrangement et perptuer le conflit.--Il dcline la mdiation
autrichienne et prussienne.--Procds vasifs et dilatoires.--Napolon
s'aperoit de ce jeu et constate en mme temps de nouvelles infractions
au blocus.--Explosion de colre.--La journe du 15 aot aux
Tuileries.--Audience diplomatique: la salle du Trne.--Prise  partie de
Kourakine.--Napolon dclare qu'il ne cdera jamais un pouce du
territoire varsovien.--Son langage color et vibrant: ses comparaisons,
ses menaces.--Kourakine tenu longtemps dans l'impossibilit de placer un
mot.--Coup droit.--Trois quarts d'heure de torture.--_Travail avec Sa
Majest._--Napolon fait composer sous ses yeux un mmoire justificatif
de sa future campagne: importance de cette pice: elle fait l'historique
du conflit et met suprieurement en relief le noeud du
litige.--Pernicieuse logique.--Raisons qui empchent Napolon de faire
droit aux dsirs souponns de la Russie.--Le duch de Varsovie et le
blocus.--La guerre est  la fois dcide et ajourne.--Napolon se fait
une rgle de prolonger avec Alexandre des ngociations fictives, de
prparer lentement ses alliances de guerre et de donner  ses armements
des proportions formidables: il fixe au mois de juin 1812 le moment de
l'irruption en Russie.


CHAPITRE VII

SUITE DES PRPARATIFS.

Rponse d'Alexandre aux paroles de l'Empereur.--Nouvelles demandes
d'explications.--Instances  la fois pressantes et vagues.--Ce que ni
l'un ni l'autre des deux empereurs ne veulent dire.--Coup d'oeil sur nos
prparatifs et nos positions militaires.--Dantzick.--L'arme
varsovienne.--Les contingents allemands.--L'arme de Davout.--L'arme
des ctes.--Camps de Hollande et de Boulogne.--Oudinot et Ney.--L'arme
d'Italie.--La garde.--Entassement d'hommes et de matriel.--Minutieux
efforts de l'Empereur pour assurer les vivres, le ravitaillement, les
transports: moyens employs pour vaincre la nature et les
espaces.--Universelle prvoyance.--Napolon excessif en tout.--Il ruse
tour  tour et menace.--Il se laisse volontairement espionner.--Travail
parallle d'Alexandre.--Formation des armes russes en deux groupes
principaux.--Barclay de Tolly et Bagration.--Alexandre cherche 
reprendre la libre disposition de son arme d'Orient en htant sa paix
avec la Porte.--Service demand  l'Angleterre.--Napolon incite les
Turcs  continuer la guerre.--Causes de sa lenteur  s'assurer de
l'Autriche, de la Prusse et de la Sude.--Dangers de cette
politique.--Bernadotte rentre en scne.--Dpart de la princesse
royale.--L't  Drottningholm.--Contrebande effrne; rapports avec
l'Angleterre.--Langage de la France: modration relative.--Le baron
Alquier part spontanment en guerre contre la Sude.--Note
injurieuse.--Rplique sur le mme ton.--Scne extraordinaire entre
Alquier et Bernadotte.--Dplacement de l'irascible ministre.--Mise en
interdit de Bernadotte.--Il reprend sa marche vers la Russie.--Erreur de
Napolon sur la Sude.--Alternatives de rigueur et de longanimit.--Une
crise s'annonce en Allemagne; elle peut avancer la guerre et en changer
les conditions.


CHAPITRE VIII

LES TRIBULATIONS DE LA PRUSSE.

Affolement de la Prusse: projet d'extermination qu'elle suppose 
l'Empereur.--Pice fausse.--Hardenberg se jette dans les bras de la
Russie et cherche  l'attirer en Allemagne.--Lettre au Tsar.--Envoi de
Scharnhorst.--Armements illicites et prcipits: explication donne 
l'Empereur.--Napolon ne veut pas dtruire la Prusse; caractre spcial
de l'alliance qu'il compte lui imposer.--L'insoumission de la Prusse
drange toutes ses combinaisons.--Premires remontrances.--Napolon
dtruira la Prusse s'il ne peut obtenir d'elle un dsarmement complet et
une obissance sans rserve.--Continuation des armements.--Mobilisation
dguise.--Ouvriers-soldats.--Mise en demeure catgorique.--Soumission
apparente.--Crdulit de Saint-Marsan.--Tout le monde ment 
l'Empereur.--La Prusse en surveillance.--Rapports attestant la
continuation des travaux et des appels.--Nouvelles sommations.--La
Prusse  la torture.--Incident Blcher.--Suprme exigence.--Napolon
fait en mme temps ses propositions d'alliance.--Affres de la
Prusse.--Retour de Scharnhorst: rsultats de sa mission.--Entrevues
mystrieuses de Tsarsko-Selo; Alexandre blme les agitations et les
imprudences de la Prusse.--Modification du plan russe.--La convention
militaire.--Affreuses perplexits de Frdric-Guillaume.--Motifs qui le
poussent  subir l'alliance franaise.--Suprme espoir du parti de la
guerre.--L'ide fixe du roi.--Recours  l'Autriche.--Scharnhorst part
pour Vienne sous un dguisement et un faux nom.--Mission
Lefebvre.--Napolon perd patience; il incline plus fortement  dtruire
la Prusse et  faire un terrible exemple.--Victoire des Russes sur le
Danube.--Projet demand au prince d'Eckmhl.--Plan
d'crasement.--Napolon laisse vivre la Prusse parce qu'il constate chez
elle quelque disposition  se soumettre.--La ngociation d'alliance fait
un second pas.--Scharnhorst  Vienne.--Metternich le trompe d'abord et
l'conduit ensuite.--Dception finale.--La Prusse aux pieds de
l'Empereur.--Ouvertures de Napolon  Schwartzenberg.--Raisons subtiles
qui dterminent Metternich  hter ses accords avec la France.--Le
partage de la Prusse.--Ractions successives.--Alexandre revient au
systme de la dfensive.--Nesselrode en cong.--Son plan de
pacification.--_La clef de vote:_ rle rserv  l'Autriche.--La paix
double d'une coalition latente.--Nesselrode est le reflet de
Talleyrand.--Alexandre livre  Nesselrode le secret de son
inflexibilit.--Il comprend l'avantage de tenter ou au moins de simuler
une dmarche de conciliation.--Paix imminente sur le Danube: ncessit
de temporiser.--L'envoi de Nesselrode est annonc et perptuellement
ajourn.--Fausse interprtation de certaines paroles de
l'Empereur.--Mauvaise foi rciproque.--Le frre d'armes
d'Alexandre.--Napolon avoue ses projets belliqueux  l'ambassadeur
d'Autriche.--L'assujettissement de l'Allemagne lui assure le chemin
libre jusqu'en Russie: fatal succs.


CHAPITRE IX

MARCHE DE LA GRANDE ARME.

La Grande Arme doit se composer d'une agglomration d'armes.--Position
des diffrentes units.--Proportions colossales.--Concentration 
oprer: pril  viter.--Plan de l'Empereur pour runir ses forces et
les pousser graduellement vers la Russie.--Ses efforts minutieux pour
assurer le secret des premiers mouvements.--Marches de
nuit.--Instruction caractristique  Lauriston.--Systme de
dissimulation renforce et progressive.--Accumulation de
stratagmes.--Tchernitchef devient gnant: sa mise en
observation.--Conversation et message de l'lyse.--Napolon formule
enfin ses exigences en matire de blocus.--Sincrit relative de ses
propositions: leur but principal.--Dpart de
Tchernitchef.--Perquisition.--Le billet accusateur.--Concurrence entre
le ministre de la police et celui des relations extrieures: rle du
prfet de police.--Dcouverte et arrestation des coupables.--Dix ans
d'espionnage et de trahison.--Procs en perspective.--Napolon refrne
sa colre.--Effarement de Kourakine: comment on s'y prend pour
l'empcher de donner l'alarme.--Passage des Alpes par l'arme
d'Italie.--Universel branlement.--Trait dict  la Prusse.--Alarme 
Berlin; arrive des Franais.--Prise de possession.--Le pays de la
haine.--Marche au Nord.--chelons successifs.--Rle rserv au
contingent prussien.--Trait avec l'Autriche.--Appel  la Turquie:
Napolon espre revivifier et soulever l'Islam.--Rle rserv  la
cavalerie ottomane.--L'Empereur se rsigne  ngocier avec
Bernadotte.--Ouvertures  la princesse royale.--Saisie antrieure de la
Pomranie sudoise: consquences de cet acte.--Premiers
mcomptes.--Arrive et dploiement de nos armes sur la Vistule.--Dpart
projet et diffr.--Lutte contre la famine.--Conversation avec
l'archichancelier.--Opposition de Caulaincourt  la guerre: efforts
persistants et infructueux de Napolon pour le ramener et le
convaincre.--tat d'esprit de l'Empereur.--Son langage  Savary et 
Pasquier.--Les deux plans de campagne: Napolon subit dj l'attraction
de Moscou.--Sa raison victime de son imagination.--Rves
vertigineux.--Au del de Moscou.--L'Orient.--L'gypte.--Les
Indes.--Conversation avec Narbonne.--Vision d'une lointaine et suprme
apothose.


CHAPITRE X

ALEXANDRE ET BERNADOTTE.

Impassibilit d'Alexandre pendant nos premires marches.--Nos ennemis
craignent de sa part une dfaillance.--Ils dsirent un secours.--Arrive
 Ptersbourg d'un envoy extraordinaire de Sude.--Bernadotte veut se
faire l'artisan de la rupture dfinitive et le promoteur d'une dernire
coalition.--Son plan d'oprations diplomatiques et militaires; son
arrire-pense.--Le comte de Loewenhielm.--Demande de la
Norvge.--Scrupules passagers d'Alexandre: sa conscience
capitule.--Envoi de Suchtelen en Sude.--Ngociation en partie
double.--Dfiance rciproque.--La politique de l'Empereur, la politique
du chancelier.--Arrive du message de l'lyse.--Agitation mondaine:
lutte des partis.--Alexandre demeure inbranlable, mais il se sert des
propositions franaises auprs de Loewenhielm pour l'amener  rduire
ses exigences.--Bernadotte joue pareillement auprs de Suchtelen des
offres transmises par la princesse royale.--Bizarre incident.--Les deux
traits.--Duel de gnrosit.--L'accord conclu.--Alexandre fait sa
rponse aux propositions franaises et signifie ses
exigences.--Ultimatum du 8 avril.--Sommation d'vacuer la Prusse et les
pays situs au del de l'Elbe avant tout accord sur le fond du litige:
ce qu'offre la Russie en change.--Conciliation impossible.--Efforts de
nos ennemis pour se dbarrasser de Spranski.--Causes profondes et
motifs dterminants de sa disgrce.--La soire et la nuit du 17 mars;
l'exil.--Alexandre se livre compltement  l'migration
europenne.--Ardeur furieuse de nos adversaires.--Toujours
Armfeldt.--Oprations de Bernadotte.--Les soires au palais royal de
Stockholm.--Bernadotte presse Alexandre d'entamer les
hostilits.--Dpart d'Alexandre pour Wilna; sa dernire entrevue avec
Lauriston.--Il incline encore une fois  pousser ses troupes en avant;
incident fortuit qui le ramne et le fixe au systme de l'absolue
dfensive.--La fatalit pse dj sur l'Empereur.


CHAPITRE XI

L'ULTIMATUM RUSSE.

Bonne foi et candeur de Kourakine.--Il blme son gouvernement.--Il
continue  dsirer la paix et  clbrer l'alliance.--Procs de haute
trahison.--Discours du procureur gnral.--Interrogatoire des prvenus;
responsabilits ingales.--Le verdict.--Condamnation de Michel et de
Saget.--Protestation de Kourakine contre les termes de
l'accusation.--Arrive de l'ultimatum.--Kourakine  Saint-Cloud.--Colre
et inquitude de l'Empereur.--Alerte passagre.--Napolon veut  tout
prix dtourner les Russes de l'offensive pour la prendre lui-mme  son
heure.--Proposition d'armistice ventuel.--Envoi de Narbonne  Wilna;
caractre et but de cette mission.--Dmarche  effet auprs de
l'Angleterre.--Le gouvernement franais se donne l'air d'accepter une
ngociation avec Kourakine sur la base de l'ultimatum; l'ambassadeur est
ensuite remis de jour en jour, dup et mystifi de toutes manires.--Ses
yeux commencent  s'ouvrir.--Rquisitions pressantes.--Symptmes
alarmants.--Excution de Michel.--Nouvel enlvement de
Wustinger.--Dpart de Schwartzenberg.--Kourakine s'aperoit qu'on
l'abuse et qu'on le joue; un subit accs d'exaspration le jette hors de
son caractre.--Il rclame ses passeports; cette dmarche quivaut  une
dclaration de guerre.--Contre-temps galement fcheux pour les deux
empereurs.--Dpart de Napolon et de Marie-Louise pour Dresde.--Note du
_Moniteur_.--Napolon confie au duc de Bassano le soin d'apaiser
Kourakine et de lui faire retirer sa demande de passeports.--Nouvelle
confrence.--Crise de larmes.--Le duc feint d'entrer en matire; il
soulve une difficult de procdure: question des pouvoirs.--Le ministre
chappe  l'ambassadeur et part pour l'Allemagne.--Kourakine retenu 
son poste.--Napolon est parvenu  loigner momentanment la rupture.


CHAPITRE XII

DRESDE.

 travers l'Allemagne.--Arrive  Dresde.--Installation de
l'Empereur.--Tableau de la cour saxonne.--Affluence de souverains.--La
reine de Westphalie.--Arrive de l'empereur et de l'impratrice
d'Autriche.--Belle-mre et belle-fille.--Fte du 19 avril.--Aspect de
Dresde pendant le congrs.--Vie de famille.--L'Empereur se remet au
travail.--Lettre de Kourakine rclamant  nouveau ses
passeports.--Manoeuvre de la dernire heure.--Ordre expdi  Lauriston
de se rendre  Wilna et d'y entretenir un fallacieux espoir de paix.--La
journe des souverains  Dresde.--Le lever de l'Empereur.--La toilette
de l'Impratrice.--L'aprs-midi.--Gots et occupations de l'empereur
Franois.--Le dner.--Crmonial napolonien.--Napolon et Louis
XVI.--La soire.--Le jeu des souverains et le cercle de cour.--Jalousie
des dames autrichiennes.--Mme de Senft.--Le duc de
Bassano.--Caulaincourt.--Mots de l'Empereur.--Ses conversations avec
l'empereur Franois.--Il se met en frais de galanterie auprs de
l'impratrice d'Autriche et ne russit pas  la gagner.--Intimit
apparente.--Les cours au spectacle.--Parterre de rois.--Napolon compar
au soleil.--Le roi de Prusse.--Le _Kronprinz_.--Hirarchie tablie entre
les souverains.--Concours de bassesses.--Apoge de la puissance
impriale.--Spectacle sans pareil dans l'histoire.--Napolon se montre
davantage en public; promenade  cheval autour de Dresde.--Visite 
l'glise Notre-Dame.--L'empereur Alexandre dans une glise catholique de
Lithuanie.--La veille des armes.--Retour de Narbonne; il rend compte de
sa mission.--Explosion printanire; approche de la saison favorable aux
hostilits.--Dernier appel  la Sude et  la Turquie.--Napolon dcide
de soulever la Pologne.--Il songe  Talleyrand pour l'ambassade de
Varsovie; raisons qui le portent  ce choix, incidents qui l'y font
renoncer.--Nouvelle disgrce de Talleyrand.--L'abb de Pradt.--Choix
funeste.--Objets proposs au zle de l'ambassadeur.--Napolon cherche 
gagner encore quelques jours.--Son dpart de Dresde.--L'assemble des
souverains se disperse.--Propositions inattendues de Bernadotte: motif
et caractre de ce revirement.--Mauvaise foi du prince royal.--Il
s'efforce de mnager un accord entre la Russie et la Porte--Congrs et
trait de Bucharest.--La paix sans l'alliance.--L'amiral
Tchitchagof.--Projet d'une grande diversion orientale.--Alexandre espre
branler le monde slave et le prcipiter sur l'Illyrie et l'Italie
franaises.--L'ide des nationalits se retourne contre la
France.--Demi-trahison de l'Autriche.--Duplicit de la Prusse et des
cours secondaires de l'Allemagne.--Universel mensonge.--Avertissements
de Jrme-Napolon, de Davout et de Rapp.--Pronostic de
Smonville.--Parmi les Franais, les grands se lassent et s'inquitent:
la confiance des humbles reste absolue et ardente.--Lettre d'un
soldat.--L'arme croit aller aux Indes.


CHAPITRE XIII

LE PASSAGE DU NIMEN.

PREMIRE PARTIE.--L'IRRUPTION.

Napolon  Posen.--Enthousiasme de la population.--Rponse 
Bernadotte.--Sjour  Thorn.--Derniers prparatifs.--Proccupation
dominante de l'Empereur: la question du pain.--Dispositif
d'attaque.--Napolon met ses armes en campagne avant de dclarer la
guerre.--Son exaltation belliqueuse.--Le _Chant du dpart_.--Rencontre
avec Murat; comdie sentimentale.--Marche dvastatrice  travers la
Prusse orientale et la basse Pologne; encombrement des routes; premiers
dsordres.--Manifeste guerrier.--Supercherie de la dernire
minute.--Nouvelles de Ptersbourg.--L'empereur de Russie a refus de
recevoir l'ambassadeur de France.--Napolon rejoint la colonne de
tte.--Sa proclamation aux troupes.--Il s'lance aux avant-postes et
atteint le Nimen.--Il voit la Russie.--Dguisement.--Reconnaissance 
cheval.--Accident.--Sombres pressentiments.--Arrive des troupes.--La
journe du 23 juin.--La nuit.--Atterrissage silencieux.--Les premiers
coups de feu.--Lever du soleil.--Ferique spectacle.--Enthousiasme des
troupes; gaiet et activit de l'Empereur.--Incident de la
Wilya.--tablissement  Kowno.--Quarante-huit heures de
dfil.--L'invasion commence.


DEUXIME PARTIE.--ARRIVE  WILNA; DERNIRE NGOCIATION.

Conseil militaire d'Alexandre.--Cacophonie.--Excursions aux environs de
Wilna.--Ascendant d'Alexandre sur les femmes.--Fte du 24 juin; accident
de mauvais augure.--La nouvelle de l'invasion arrive au Tsar pendant le
bal; son impassibilit.--La Fatalit et la Providence.--Recul
instinctif.--Mission de Balachof.--Offre d'une rconciliation _in
extremis_; causes et but rel de cette dmarche.--Balachof aux
avant-postes.--Rencontre avec le roi de Naples.--Accueil de
Davout.--Napolon ne veut recevoir l'envoy russe qu'au lendemain d'une
victoire.--Il apprend la retraite des Russes.--Son dsappointement.--Il
prcipite son arme sur Wilna.--Premiers symptmes de
dsagrgation.--Entre de Napolon  Wilna: accueil de glace: incendie
des magasins.--Ovations provoques et tardives.--L'Empereur s'acharne 
l'espoir de couper et de prendre une partie des armes
russes.--Succession d'orages: les lments se dchanent contre
nous.--Hcatombe de chevaux.--L'ennemi se drobe et s'vanouit.--Fausse
joie.--La colonne de Dorockhof en grand danger; son vasion.--Les dbuts
de la campagne manqus.--Froideur des Lithuaniens.--Napolon dcide de
recevoir Balachof.--Longue et remarquable conversation avec cet
envoy.--Paroles violentes.--Le but de l'Empereur est de faire trembler
Alexandre pour sa scurit personnelle et de l'amener  une prompte
capitulation.--Balachof  la table impriale.--Rponses clbres.--Mot
blessant de Napolon  Caulaincourt; ferme rplique.--Dpart de
Balachof.--Protestation indigne de Caulaincourt; il demande son
cong.--Patience de l'Empereur; comment il met fin  la scne.--Rupture
irrvocable de toutes relations entre les deux empereurs.--La guerre
succde sans transition au dchirement de l'alliance.

CONCLUSION.

APPENDICE.



PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIRE.





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